summaryrefslogtreecommitdiff
path: root/28427-8.txt
diff options
context:
space:
mode:
Diffstat (limited to '28427-8.txt')
-rw-r--r--28427-8.txt18842
1 files changed, 18842 insertions, 0 deletions
diff --git a/28427-8.txt b/28427-8.txt
new file mode 100644
index 0000000..9042b3f
--- /dev/null
+++ b/28427-8.txt
@@ -0,0 +1,18842 @@
+The Project Gutenberg EBook of Mémoires du prince de Talleyrand , Volume
+II (of V), by Charles-Maurice de Talleyrand Périgord
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Mémoires du prince de Talleyrand , Volume II (of V)
+
+Author: Charles-Maurice de Talleyrand Périgord
+
+Annotator: Albert de, 1821-1901 Broglie
+
+Release Date: March 29, 2009 [EBook #28427]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK TALLEYRAND ***
+
+
+
+
+Produced by Mireille Harmelin, Hélène de Mink and the
+Online Distributed Proofreaders Europe at
+http://dp.rastko.net. This file was produced from images
+generously made available by the Bibliothèque nationale
+de France (BnF/Gallica)
+
+
+
+
+
+
+Note: Les erreurs clairement introduites par le typographe ont été
+corrigées. L'orthographe d'origine a été conservée et n'a pas été
+harmonisée. Les lettres placées entre accolades, comme n{os} par
+exemple, sont imprimées en exposant dans l'original.
+
+
+
+
+MÉMOIRES
+
+DU PRINCE
+
+DE TALLEYRAND
+
+PUBLIÉS AVEC UNE PRÉFACE ET DES NOTES
+
+PAR
+
+LE DUC DE BROGLIE
+
+DE L'ACADÉMIE FRANÇAISE
+
+
+II
+
+
+PARIS CALMANN LÉVY, ÉDITEUR
+
+RUE AUBER, 3, ET BOULEVARD DES ITALIENS, 15 A LA LIBRAIRIE NOUVELLE
+
+1891
+
+Droits de reproduction et de traduction réservés pour tous les pays
+y compris la Suède et la Norvège.
+
+
+
+
+MÉMOIRES
+
+DU
+
+PRINCE DE TALLEYRAND
+
+[Illustration: LE PRINCE DE BÉNÉVENT VICE-GRAND ÉLECTEUR DE L'EMPIRE
+(D'après Prud'hon).]
+
+
+
+
+SIXIÈME PARTIE
+
+1809-1813
+
+
+
+
+1809-1813
+
+
+En quittant une existence longtemps agitée par les illusions et le
+mouvement du pouvoir, je devais songer à m'en créer une qui m'offrit
+un mélange de repos, d'intérêt et d'occupations douces. La vie
+intérieure seule peut remplacer toutes les chimères. Mais, à l'époque
+dont je parle, cette vie intérieure, douce et calme, n'existait que
+pour bien peu de gens. Napoléon ne permettait guère de s'y attacher;
+il croyait que, pour être à lui, il fallait être hors de soi. Entraîné
+par la rapidité des événements, par l'ambition, par l'intérêt de
+chaque jour; placé dans cette atmosphère de guerre et de mouvement
+politique qui planait sur l'Europe entière, chacun était empêché de
+jeter un regard attentif sur sa propre situation; l'existence publique
+tenait trop de place dans l'esprit, pour que l'on pût réserver une
+seule pensée à l'existence privée. On se trouvait chez soi en passant,
+parce qu'il faut prendre du repos quelque part; mais personne n'était
+préparé à faire de sa maison son séjour habituel.
+
+Je partageais cette condition qui explique l'indifférence que chacun
+portait dans tous les actes de sa vie, et que je me reproche d'avoir
+mise dans plusieurs de la mienne. C'est alors que je cherchai à marier
+mon neveu, Edmond de Périgord[1]. Il était important que le choix de
+la femme que je lui donnerai n'éveillât pas la susceptibilité de
+Napoléon, qui ne voulait pas laisser échapper à sa jalouse influence
+la destinée d'un jeune homme qui portait un des grands noms de France.
+Il croyait que, quelques années auparavant, j'avais influé sur le
+refus de ma nièce, la comtesse Just de Noailles[2], qu'il m'avait
+demandée pour Eugène de Beauharnais, son fils d'adoption. Quelque
+choix que je voulusse faire pour mon neveu, je devais donc trouver
+l'empereur mal disposé. Il ne m'aurait pas permis de choisir en
+France, car il réservait pour ses généraux dévoués les grands partis
+qui s'y trouvaient. Je jetai les yeux au dehors.
+
+ [1] Alexandre-Edmond de Talleyrand-Périgord, né le 2 août 1787; depuis
+ duc de Dino, et plus tard, duc de Talleyrand-Périgord.
+
+ [2] Françoise de Talleyrand-Périgord, fille d'Archambauld Joseph,
+ comte puis duc de Talleyrand-Périgord, frère de l'auteur. Née en 1785,
+ elle épousa en 1803 Just, comte de Noailles, et plus tard duc de Poix,
+ qui fut chambellan de l'empereur. Elle mourut en 1863.
+
+J'avais souvent entendu parler, en Allemagne et en Pologne, de la
+duchesse de Courlande[3]. Je savais qu'elle était distinguée par la
+noblesse de ses sentiments, par l'élévation de son caractère et par
+les qualités les plus aimables et les plus brillantes. La plus jeune
+de ses filles était à marier[4]. Ce choix ne pouvait que plaire à
+Napoléon. Il ne lui enlevait point un parti pour ses généraux qui
+auraient été refusés, et il devait même flatter la vanité qu'il
+mettait à attirer en France de grandes familles étrangères. Cette
+vanité l'avait, quelque temps auparavant, porté à faire épouser au
+maréchal Berthier une princesse de Bavière. Je résolus donc de faire
+demander pour mon neveu la princesse Dorothée de Courlande, et, pour
+que l'empereur Napoléon ne pût pas revenir, par réflexion ou par
+caprice, sur une approbation donnée, je sollicitai de la bonté de
+l'empereur Alexandre, ami particulier de la duchesse de Courlande, de
+demander lui-même à celle-ci la main de sa fille pour mon neveu. J'eus
+le bonheur de l'obtenir, et le mariage se fit à Francfort-sur-Mein, le
+22 avril 1809.
+
+ [3] Charlotte-Dorothée, comtesse de Medem, veuve de Pierre, dernier
+ duc de Courlande et de Semigalle, née le 3 février 1761, mariée le 6
+ novembre 1779, veuve le 13 janvier 1800, morte le 20 août 1821.
+
+ [4] Dorothée, princesse de Courlande, née le 21 août 1793, morte en
+ 1862.
+
+En me déterminant à ne plus prendre part à rien de ce que faisait
+l'empereur Napoléon, je restais toutefois assez au courant des
+affaires, pour pouvoir bien juger la situation générale, calculer
+quelle devait être l'époque et la véritable nature de la catastrophe
+qui paraissait inévitable, et chercher les moyens de conjurer pour la
+France les maux qu'elle devait produire. Tous mes antécédents, toutes
+mes anciennes relations avec les hommes influents des différentes
+cours, m'assuraient des facilités pour être instruit de tout ce qui se
+passait. Mais je devais en même temps donner à ma manière de vivre un
+air d'indifférence et d'inaction qui n'offrit pas la moindre prise aux
+soupçons continuels de Napoléon. J'eus la preuve que c'était déjà
+s'exposer que de ne le plus servir; car à différentes reprises il me
+montra une grande animosité, et me fit plusieurs fois publiquement
+des scènes violentes. Elles ne me déplaisaient pas, car la crainte
+n'est jamais entrée dans mon âme; et je pourrais presque dire que la
+haine qu'il manifestait contre moi lui était plus nuisible qu'à
+moi-même. Si ce n'était pas anticiper sur l'ordre des temps, je dirais
+que cette haine me maintint dans mon indépendance, et me décida à
+refuser le portefeuille des affaires étrangères qu'il me fit, plus
+tard, offrir avec insistance. Mais à l'époque où cette offre me fut
+faite, je regardais déjà son beau rôle comme fini, car il ne semblait
+plus s'appliquer qu'à détruire lui-même tout le bien qu'il avait fait.
+Il n'y avait plus pour lui de transaction possible avec les intérêts
+de l'Europe. Il avait outragé en même temps les rois et les peuples.
+
+Quelque besoin que l'on eût en France de se faire illusion, on était
+forcé de reconnaître, dans le blocus continental, dans l'irritation
+naturelle, quoique dissimulée, des cabinets étrangers profondément
+blessés, dans les souffrances de l'industrie garrottée par le système
+prohibitif; on était forcé de reconnaître, dis-je, l'impossibilité de
+voir durer un état de choses qui n'offrait aucune garantie de
+tranquillité pour l'avenir. Chaque triomphe, celui de Wagram même,
+n'était qu'un obstacle de plus à l'affermissement de l'empereur, et la
+main d'une archiduchesse qu'il obtint peu après, ne fut qu'un
+sacrifice fait par l'Autriche aux nécessités du moment. Napoléon eut
+beau chercher à présenter son divorce comme un devoir qu'il
+remplissait uniquement pour assurer la stabilité de l'empire, personne
+ne s'y trompa, et l'on vit bien que c'était une satisfaction de vanité
+de plus, qu'il avait demandée à son mariage avec l'archiduchesse.
+
+Les détails sur le conseil où l'empereur mit en délibération le choix
+de la nouvelle impératrice ne sont pas sans un certain intérêt
+historique; je veux leur donner place ici. Depuis longtemps Napoléon
+faisait circuler à sa cour et dans le public que l'impératrice
+Joséphine ne pouvait plus avoir d'enfants, et que Joseph Bonaparte,
+son frère, qui n'avait ni gloire ni esprit, était incapable de lui
+succéder. Cela se mandait au dehors, et du dehors cela revenait en
+France. Fouché avait soin de faire répandre ces bruits par sa police;
+le duc de Bassano endoctrinait dans le même sens les hommes de
+lettres; Berthier se chargeait des militaires; on a vu qu'à l'entrevue
+d'Erfurt, Napoléon lui-même avait voulu s'en ouvrir à l'empereur
+Alexandre. Enfin tout était prêt, lorsqu'au mois de janvier 1810,
+l'empereur convoqua un conseil extraordinaire, composé des grands
+dignitaires, des ministres, du grand maître de l'instruction publique
+et de deux ou trois autres grands personnages dans l'ordre civil. Le
+nombre et la qualité des personnes qui faisaient partie de ce conseil,
+le silence gardé sur l'objet de sa convocation, le silence encore
+pendant quelques minutes dans la salle même de la réunion, tout
+annonçait l'importance de ce qui allait se passer.
+
+L'empereur, avec un certain embarras et une émotion qui me parut
+sincère, parla à peu près en ces termes: «Je n'ai pas renoncé sans
+regret, assurément, à l'union qui répandait tant de douceur sur ma vie
+intérieure. Si, pour satisfaire aux espérances que l'empire attache
+aux nouveaux liens que je dois contracter, je pouvais ne consulter que
+mon sentiment personnel, c'est au milieu des jeunes élèves de la
+Légion d'honneur, parmi les filles des braves de la France, que
+j'irais choisir une compagne, et je donnerais pour impératrice aux
+Français celle que ses qualités et ses vertus rendraient la plus
+digne du trône. Mais il faut céder aux moeurs de son siècle, aux usages
+des autres États, et surtout aux convenances dont la politique a fait
+des devoirs. Des souverains ont désiré l'alliance de mes proches, et
+je crois qu'il n'en est maintenant aucun à qui je ne puisse offrir
+avec confiance mon alliance personnelle. Trois familles régnantes
+pourraient donner une impératrice à la France: celles d'Autriche, de
+Russie et de Saxe. Je vous ai réunis pour examiner avec vous quelle
+est celle de ces trois alliances à laquelle, dans l'intérêt de
+l'empire, la préférence peut être due.»
+
+Ce discours fut suivi d'un long silence que l'empereur rompit par ces
+mots: «Monsieur l'archichancelier, quelle est votre opinion?»
+
+Cambacérès, qui me parut avoir préparé ce qu'il allait dire, avait
+retrouvé dans ses souvenirs de membre du comité de Salut public, que
+l'Autriche était et serait toujours notre ennemie. Après avoir
+longuement développé cette idée qu'il appuya sur beaucoup de faits et
+de précédents, il finit par exprimer le voeu que l'empereur épousât une
+grande duchesse de Russie.
+
+Lebrun[5], mettant de côté la politique, employa bourgeoisement tous
+les motifs tirés des moeurs, de l'éducation et de la simplicité pour
+donner la préférence à la cour de Saxe, et vota pour cette
+alliance.--Murat et Fouché crurent les intérêts révolutionnaires plus
+en sûreté par une alliance russe; il paraît que tous deux se
+trouvaient plus à leur aise avec les descendants des czars qu'avec
+ceux de Rodolphe de Habsbourg.
+
+ [5] Charles Lebrun, né en 1739, fut en 1768 payeur des rentes et
+ inspecteur général du domaine royal; il était l'ami et le
+ collaborateur dévoué du chancelier Maupeou. Il fut destitué en 1774.
+ Député du tiers aux états généraux, puis administrateur du département
+ de Seine-et-Oise, il fut arrêté en 1794 et ne fut relâché qu'après le
+ 9 thermidor. Il fut nommé député au conseil des Anciens en 1796. Après
+ le 18 brumaire il devint troisième consul, architrésorier en 1804,
+ prince et duc de Plaisance en 1808, lieutenant de l'empereur en
+ Hollande en 1810. En 1814, il fut nommé commissaire royal à Caen et
+ pair de France. Sous les Cent-jours, il accepta également la pairie
+ impériale et les fonctions de grand maître de l'Université. Il mourut
+ en 1824.
+
+Mon tour vint; j'étais là sur mon terrain; je m'en tirai passablement
+bien. Je pus soutenir par d'excellentes raisons qu'une alliance
+autrichienne serait préférable pour la France. Mon motif secret était
+que la conservation de l'Autriche dépendait du parti que l'empereur
+allait prendre. Mais ce n'était pas là ce qu'il fallait dire. Après
+avoir brièvement exposé les avantages et les inconvénients d'un
+mariage russe et d'un mariage autrichien, je me prononçai pour ce
+dernier. Je m'adressai à l'empereur, et comme Français, en lui
+demandant qu'une princesse autrichienne apparût au milieu de nous pour
+absoudre la France aux yeux de l'Europe et à ses propres yeux d'un
+crime qui n'était pas le sien et qui appartenait tout entier à une
+faction. Le mot de réconciliation européenne que j'employai plusieurs
+fois, plaisait à plusieurs membres du conseil, qui en avaient assez de
+la guerre. Malgré quelques objections que me fit l'empereur, je vis
+bien que mon avis lui convenait. M. Mollien[6] parla après moi, et
+soutint la même opinion avec l'esprit juste et fin qui le distinguait.
+
+ [6] Le comte Mollien, né à Rouen en 1758, était premier commis au
+ contrôle général en 1789. Il fut arrêté en 1794 comme complice des
+ fermiers généraux, mais fut sauvé par le 9 thermidor. Au 18
+ brumaire; il devint directeur de la caisse d'amortissement,
+ conseiller d'État en 1804, ministre du trésor en 1806; il resta à
+ ce poste jusqu'en 1814, et y revint durant les Cent-jours. Il fut
+ nommé pair de France en 1819. Il mourut en 1850.
+
+L'empereur, après avoir entendu tout le monde, remercia le conseil,
+dit que la séance était levée et se retira. Le soir même il envoya un
+courrier à Vienne, et au bout de peu de jours, l'ambassadeur de France
+manda que l'empereur François accordait la main de sa fille,
+l'archiduchesse Marie-Louise, à l'empereur Napoléon.
+
+Pour rattacher à cette union la gloire d'une conquête faite par son
+armée, Napoléon envoya le _prince de Wagram_ (Berthier) épouser
+l'archiduchesse par procuration, et donna à la maréchale Lannes,
+duchesse de Montebello (son mari avait été tué à Wagram[7]) la place
+de dame d'honneur. Comme il ne faut rien omettre des bizarreries de
+cette époque, je dois faire remarquer qu'au moment où le canon
+annonçait à Paris les fiançailles faites à Vienne, les lettres de
+l'ambassadeur de France apprenaient que le dernier traité avec
+l'Autriche était fidèlement exécuté, et que le canon faisait sauter
+les fortifications de la ville de Vienne. Cette observation montre
+avec quelle rigoureuse exigence l'empereur Napoléon traitait son
+nouveau beau-père, et prouve bien que la paix n'était alors pour lui
+qu'une trêve employée à préparer de nouvelles conquêtes. Aussi tous
+les peuples étaient en souffrance; tous les souverains restaient
+inquiets et troublés. Partout Napoléon faisait naître des haines et
+inventait des difficultés, qui, à la longue, devaient devenir
+insurmontables. Et comme si l'Europe ne lui en fournissait pas assez,
+il s'en créait de nouvelles, en autorisant les ambitions de sa propre
+famille. La funeste parole qu'il avait proférée un jour, qu'avant sa
+mort, sa dynastie serait la plus ancienne de l'Europe, lui faisait
+distribuer à ses frères et aux époux de ses soeurs les trônes et les
+principautés que la victoire et la perfidie mettaient dans ses mains.
+C'est ainsi qu'il disposa de Naples, de la Westphalie, de la Hollande,
+de l'Espagne, de Lucques, de la Suède même, puisque c'était le désir
+de lui plaire qui avait fait élire Bernadotte prince royal de Suède.
+
+ [7] Le maréchal Linnes fut tué à Essling, et non à Wagram.
+
+Une vanité puérile le poussa dans cette voie qui offrait tant de
+dangers. Car, ou ces souverains de nouvelle création restaient dans sa
+grande politique et en devenaient les satellites, et, alors, il leur
+était impossible de prendre racine dans le pays qui leur était confié;
+ou ils devaient leur échapper plus vite que Philippe V n'avait échappé
+à Louis XIV. La divergence inévitable de peuple à peuple altère
+bientôt les liens de famille des souverains. Aussi, chacune de ces
+nouvelles créations devint-elle un principe de dissolution dans la
+fortune de Napoléon. On le retrouve partout dans les dernières années
+de son règne. Quand Napoléon donnait une couronne, il voulait que le
+nouveau roi restât lié au système de cette domination universelle, de
+ce _grand empire_ dont j'ai déjà parlé. Celui, au contraire, qui
+montait sur le trône, n'avait pas plutôt saisi l'autorité, qu'il la
+voulait sans partage et qu'il résistait avec plus ou moins d'audace à
+la main qui cherchait à l'assujettir. Chacun de ces princes improvisés
+se croyait placé au niveau des plus anciens souverains de l'Europe,
+par le seul fait d'un décret et d'une entrée solennelle dans sa
+capitale occupée par un corps d'armée français. Le respect humain qui
+lui commandait de se montrer indépendant en faisait un obstacle plus
+dangereux aux projets de Napoléon que ne l'aurait été un ennemi
+naturel. Suivons-les un instant dans leur carrière royale.
+
+Le royaume de Naples, par lequel je commencerai, avait été conféré, ce
+sont les termes d'alors, le 30 mars 1806, à Joseph Bonaparte l'aîné
+des frères de l'empereur. On voulut donner à son entrée dans ce
+royaume l'air d'une conquête, mais le fait est qu'il dut lire avec un
+peu d'étonnement dans le _Moniteur_ le récit de la soi-disant
+résistance qu'il avait éprouvée.
+
+Au bout de quatre mois, le nouveau roi était déjà en querelle avec son
+frère. Joseph ne résida que peu de temps à Naples; les circonstances
+le conduisirent bientôt en Espagne. Le pouvoir, pendant son séjour à
+Naples, n'avait été pour lui qu'un moyen d'amusement; et, comme s'il
+eût été le quinzième de sa race, il regardait comment ses ministres se
+tireraient, suivant l'expression de Louis XV, des embarras journaliers
+du gouvernement. Sur le trône, il ne cherchait que les douceurs de la
+vie privée et les facilités d'un libertinage que de grands noms
+rendaient brillant.
+
+A Joseph succéda Murat, que son grand-duché de Berg ne contentait
+plus. Celui-ci n'eut pas plus tôt mis le pied au delà des Alpes que
+son imagination lui présenta déjà l'Italie entière comme devant être à
+lui, un jour. Par le traité qui lui assurait la couronne de Naples, il
+s'était engagé à maintenir la constitution donnée par son prédécesseur
+Joseph. Mais comme cette constitution n'était encore exécutée que dans
+sa partie administrative, il laissa de côté le changement des lois
+civiles et criminelles qu'il avait promis de faire, et il ne se montra
+pressé que de terminer l'organisation financière du pays. Pour
+faciliter les recettes, et accroître les revenus, il commença par
+abolir tous les droits féodaux. Excité par son ministre Zurlo[8], il
+voulut que cette opération, qu'il n'envisageait que du côté fiscal,
+fût immédiatement consommée. Et la commission instituée à cet effet
+prononça sur tous les litiges existant entre les seigneurs et les
+communes, de manière à favoriser les seules communes; et cela se
+faisait dans le temps même où Napoléon cherchait à refaire en France
+de l'aristocratie et à créer des majorats. Le résultat de cette
+opération fut non seulement de dépouiller les barons napolitains de
+tous les droits féodaux et de toutes les prestations dont ils
+jouissaient, mais encore de leur enlever, au profit des communes, la
+plus grande partie des terres, qui se trouvaient indivises depuis
+plusieurs siècles.
+
+ [8] Giuseppe, comte Zurlo, né en 1759 à Naples, fut nommé directeur
+ des finances en 1798. En 1806, il suivit le roi Ferdinand à
+ Palerme, mais se rallia en 1809 à Murat, devint conseiller d'État,
+ ministre de la justice et des cultes, et ministre de l'intérieur.
+ En 1815 il se réfugia à Rome, revint à Naples en 1820, fut nommé
+ ministre de l'intérieur, mais dut se retirer la même année. Il
+ mourut en 1828.
+
+Cette mesure porta un préjudice notable à la fortune des nobles, mais
+elle rendit plus facile l'assiette de l'impôt, et celui-ci, plus
+productif. Aussi, dans l'espace de cinq années, le gouvernement
+napolitain porta-t-il les revenus publics de quarante-quatre millions
+de francs à plus de quatre-vingts. Des améliorations réelles dans
+l'administration, qui furent la suite de la prospérité du trésor,
+dirigé par les mains habiles de M. Agar, créé depuis comte de
+Mosbourg[9], apaisèrent les premiers mécontentements du pays et les
+empêchèrent d'arriver jusqu'à Napoléon, qui, du reste, était disposé à
+l'indulgence pour Murat. Il voyait encore tant d'argile en lui, qu'il
+était flatté de ce qu'il lui rappelait à chaque moment une de ses
+créations. Il lui passa mille choses inconvenantes et quelques-unes
+même assez graves avant de lui faire des reproches. Il fallut bien
+cependant éclater lorsque Murat ordonna que les Français, qui, avec
+l'autorisation de l'empereur, se trouvaient au service de Naples, lui
+prêtassent serment de fidélité et se fissent naturaliser dans le pays.
+Tous furent indignés de cette exigence; et Napoléon, poussé à bout,
+manifesta son mécontentement avec sa violence accoutumée. Il ordonna
+de réunir dans un camp, à douze lieues de Naples, les troupes
+françaises qui se trouvaient dans le royaume; et, de ce camp, il fit
+déclarer que tout citoyen français était de droit citoyen du royaume
+de Naples, parce que, aux termes de son institution, ce royaume
+faisait partie du _grand empire_.
+
+ [9] Michel Agar, comte de Mosbourg, né en 1771 près de Cahors, fut
+ d'abord avocat, puis professeur dans cette ville. En 1804 il entra
+ au Corps législatif, devint en 1806 ministre des finances de Murat,
+ son compatriote, qui venait d'être nommé grand-duc de Berg, et
+ l'accompagna en la même qualité à Naples. Il vécut dans la retraite
+ sous la Restauration, fut nommé député du Lot en 1830, et pair de
+ France en 1837. Il mourut en 1844.
+
+Murat, qui, dans un moment de fougue, s'était laissé entraîner à une
+démarche aussi imprudente, se persuada que jamais l'empereur ne la lui
+pardonnerait et qu'il n'avait d'autre parti à prendre que de chercher
+sa sûreté dans un accroissement de puissance; dès lors, il ne s'occupa
+plus que des moyens d'envahir toute l'Italie. La réunion à l'empire
+français de la Toscane, de Rome, de la Hollande, des villes
+hanséatiques, avait déjà jeté beaucoup d'inquiétude dans son esprit.
+L'emploi, non défini, de ce mot de _grand empire_, qu'il venait
+d'entendre au milieu de ses États, le troubla complètement, et il
+commença à dévoiler ses vues ultérieures.
+
+La reine, qui partageait jusqu'à un certain point les craintes de
+Murat, n'était cependant pas du même avis que lui sur la manière
+d'échapper aux projets que pouvait avoir son frère. Elle croyait que
+c'était un mauvais moyen pour conserver une domination aussi peu
+affermie, que de chercher à l'étendre.
+
+L'arrivée du maréchal Pérignon[10] à Naples, pour y prendre le
+gouvernement de la ville, légitima aux yeux de Murat les extrémités
+auxquelles il pourrait se porter. Et bientôt, les événements de
+l'Europe, en ranimant ses espérances d'ambition et de vengeance,
+donnèrent plus d'activité à ses combinaisons. Dans sa double pensée
+d'échapper à l'influence française et d'étendre sa domination en
+Italie, il ne s'occupa que d'augmenter son armée et de chercher à
+entamer quelques négociations avec l'Autriche, qui était elle-même
+effrayée de plus en plus de la politique envahissante du gouvernement
+français. La reine se chargea d'écrire à M. de Metternich, sur lequel
+elle croyait avoir conservé de l'influence et dont elle avait éprouvé
+la discrétion. Le roi, d'un autre côté, conduisait secrètement une
+négociation avec les autorités anglaises et particulièrement avec lord
+William Bentinck[11] qui se trouvait en Sicile. Les intérêts du
+commerce en avaient été le prétexte et la base. Murat, se croyant
+autorisé à se plaindre de Napoléon et à rejeter sur lui l'odieux des
+prohibitions, indiquait sa disposition à se séparer de lui. Mais le
+temps de la rupture n'était pas encore arrivé. La campagne de Russie
+venait de s'ouvrir et Murat ne pouvait pas refuser de s'y rendre avec
+son contingent, sur le chiffre duquel, comme les autres alliés de
+l'empereur, il se borna à discuter. La reine demeura chargée du
+gouvernement. Un mélange de raison, de finesse et de galanterie lui
+donnait plus d'influence et de pouvoir que n'en avait jamais eu son
+mari. Pendant que Murat se battait, et servait de sa personne la cause
+française, toute sa politique était donc dirigée dans un sens
+contraire. Ce double rôle lui plaisait assez: d'une part, il
+remplissait ses devoirs envers la France et l'empereur; et, de
+l'autre, il croyait agir en roi, en prince indépendant appelé aux plus
+hautes destinées.
+
+ [10] Dominique, comte, puis marquis Pérignon, était officier sous
+ l'ancien régime. Député à l'Assemblée législative, puis commandant
+ d'une légion à l'armée des Pyrénées, il succéda à Dugommier dans le
+ commandement en chef. Membre du conseil des Cinq-cents en 1793,
+ ambassadeur à Madrid en 1796, il fut ensuite placé à la tête d'un
+ corps de l'armée d'Italie, mais fut blessé et pris à Novi. Il entra
+ au Sénat en 1801, fut nommé maréchal de France en 1804, gouverneur
+ de Parme et de Plaisance, et enfin commandant en chef des armées du
+ royaume de Naples. Il fut créé pair de France en 1814 et mourut en
+ 1818.
+
+ [11] Lord William Cavendish Bentinck (1774-1839), fils du duc de
+ Portland, entra à l'armée, devint gouverneur de Madras en 1803 et
+ général major en 1808. En cette qualité il fit les campagnes de
+ Portugal et d'Espagne. En 1811, il fut nomma commandant en chef des
+ troupes anglaises en Sicile. En 1827, Bentinck fut nommé gouverneur
+ du Bengale, puis gouverneur général de l'Inde. Il fut rappelé en
+ 1835.
+
+Quand l'Autriche se déclara contre la France, et que la bataille de
+Leipzig eut marqué le terme de la fortune de Napoléon, Murat accourut
+à Naples, et depuis ce moment il mit tout en jeu pour rendre sa
+défection utile au maintien de sa couronne, et pour entrer dans la
+grande ligue européenne. Il y trouva beaucoup de facilité. Le désir
+qu'avaient les puissances coalisées d'isoler complètement Napoléon, et
+le refus qu'avait fait Eugène de Beauharnais d'entrer dans cette
+combinaison, rendaient la défection de Murat très utile pour les
+puissances coalisées.
+
+Napoléon, instruit de tout ce qui se passait, ne fut éclairé dans
+cette circonstance ni par son génie ni par ses conseillers. Il aurait
+dû, dans son intérêt, rappeler Eugène de Beauharnais sur Lyon, avec
+tout ce qui lui restait de troupes françaises, et abandonner l'Italie
+aux rêves ambitieux de Murat. C'était le seul moyen qui restât pour
+empêcher sa jonction avec les puissances coalisées, et pour provoquer
+en Italie un mouvement national qui, dans cette campagne, aurait été
+d'une grande importance pour Napoléon. Mais les yeux de celui-ci
+étaient fascinés, et la trahison était consommée au moment même où il
+croyait utile de parler encore de la fidélité de celui qui, depuis
+plusieurs mois déjà, avait signé son traité avec l'Autriche. Les
+intrigues de Murat pour arriver à la domination générale de l'Italie
+n'en continuèrent pas moins; on put en suivre assez exactement la
+trace, pour qu'elles devinssent au congrès de Vienne un motif de
+rupture avec lui, de la part de toutes les puissances. Sa ruine en a
+été la suite.
+
+J'ai voulu ici faire ressortir cette vérité, qu'il y avait dans la
+puissance de Napoléon, au point où elle était parvenue, et dans ses
+créations politiques, un vice radical, qui me paraissait devoir nuire
+à son affermissement et même préparer sa chute. Napoléon se plaisait à
+inquiéter, à humilier, à tourmenter ceux qu'il avait élevés; eux,
+placés dans un état perpétuel de méfiance et d'irritation,
+travaillaient sourdement à nuire au pouvoir qui les avait créés et
+qu'ils regardaient déjà comme leur principal ennemi.
+
+Sous une forme ou sous une autre, le même principe de destruction dont
+je viens avec détails de montrer l'existence à Naples, se retrouve
+dans tous les établissements du même genre que Napoléon voulut faire.
+
+En Hollande, il avait commencé par faire passer le pouvoir, qui était
+entre les mains, d'un directoire amovible, dans celles d'un
+président. Il avait déterminé M. Schimmelpenninck[12] à accepter le
+pouvoir souverain sous le titre de grand pensionnaire. M.
+Schimmelpenninck était trop homme d'esprit pour se dissimuler que le
+rôle qu'on l'appelait à jouer ne devait être que temporaire. Mais les
+exigences des agents français, et les dilapidations de tout genre qui
+en étaient la suite, irritant naturellement l'opinion publique en
+Hollande, M. Schimmelpenninck avait espéré se servir utilement pour
+son pays du crédit momentané qui devait être le prix de sa déférence
+pour Napoléon, et obtenir par là de meilleures conditions pour la
+Hollande. Son illusion à cet égard ne put pas être de longue durée.
+L'empereur, qui voulait toujours donner les apparences d'un mouvement
+national aux crises qu'il faisait naître dans le but d'anéantir
+l'indépendance des pays conquis, provoqua sourdement, dès l'avènement
+de M. Schimmelpenninck, les murmures des anciens ordres privilégiés,
+de la magistrature des villes et de la noblesse de la Hollande contre
+un individu sorti de la classe bourgeoise, et chercha en même temps à
+ranimer l'esprit révolutionnaire du peuple, pour le porter à se
+soulever contre le pouvoir que le nouvel ordre de choses accordait à
+un seul homme. Mais la modération, la sagesse du grand pensionnaire,
+le profond bon sens des Hollandais, et la conviction que toute
+tentative de mouvement amènerait immédiatement l'intervention
+péremptoire de la France, déterminèrent la nation à se soumettre
+tranquillement à son nouveau gouvernement.
+
+ [12] Roger Jean, comte Schimmelpenninck, né en 1761, homme d'État
+ hollandais, fut mêlé aux mouvements révolutionnaires qui agitèrent
+ la Hollande en 1795. Il fut nommé ambassadeur à Paris en 1798, puis
+ à Londres en 1802. En 1805, la constitution hollandaise ayant été
+ transformée à l'instigation de Napoléon, il dut accepter la charge
+ de grand pensionnaire.--Sous le règne de Louis Bonaparte,
+ Schimmelpenninck vécut dans la retraite. Après la réunion de la
+ Hollande à la France, il fut nommé sénateur. Il donna sa démission
+ en 1814, et, redevenu Hollandais, il devint membre de la première
+ chambre des États-généraux. Il mourut en 1825.
+
+L'empereur, qui vit que ses menées n'aboutissaient point au but qu'il
+s'était proposé et qu'il n'avait point d'action sur le pays, suivit
+une autre marche. Il fit savoir principalement par l'entremise de
+l'amiral Verhuell[13], à M. Schimmelpenninck lui-même, et à quelques
+personnes marquantes du pays, que cet état de choses ne pouvait pas
+durer, et qu'il était indispensable pour la Hollande de former avec la
+France une union plus intime, en demandant pour souverain un prince
+français. Quelques explications prouvèrent jusqu'à l'évidence à
+Napoléon que la réunion à la France était ce que le pays redoutait le
+plus, et il se servit habilement de cette disposition pour faire
+presque désirer un de ses frères. Non seulement il promettait de
+conserver l'intégralité du territoire, mais il y ajoutait l'Ost-Frise,
+et donnait aux familles notables des espérances de tout genre. M.
+Schimmelpenninck était dans l'irrésolution la plus pénible; il n'osait
+ni consulter la nation, ni consentir à ce que l'on exigeait. Le parti
+de nommer une députation pour se rendre à Paris et y juger sur les
+lieux jusqu'où pouvait aller la résistance lui parut être ce qu'il y
+avait de plus prudent et de plus sage à faire. Il composa cette
+députation de MM. Goldberg, Gogel[14], Six et Van Styrum. Leurs
+instructions, comme celles de l'amiral Verhuell, portaient de ne
+consentir sous aucun prétexte à la réunion, et de se défendre contre
+toute proposition d'un établissement monarchique, en soutenant que les
+formes en étaient opposées aux moeurs et aux habitudes du pays.
+
+ [13] Charles-Henri Verhuell, comte de Sevenaar, né en 1764, entra
+ dans la marine en 1779. Contre-amiral en 1803, il commanda la
+ flotte destinée à agir contre l'Angleterre, et fut nommé ministre
+ de la marine de Hollande. En 1806, il présida la commission chargée
+ d'offrir la couronne de Hollande à Louis Bonaparte. Il devint
+ maréchal et ambassadeur à Paris en 1807. En 1811, après la réunion
+ de la Hollande à la France, il entra au Corps législatif; il
+ commanda les armées du Texel et du Helder en 1813, et resta fidèle
+ à l'empereur jusqu'à la dernière extrémité. Naturalisé Français en
+ 1814, il fut créé pair de France en 1819, et mourut en 1845.
+
+ [14] Alexandre Gogel, né en 1765, industriel et homme d'État
+ hollandais. Il fut ministre des finances de la république batave.
+ Il fut également ministre du roi Louis, et devint membre du conseil
+ d'État de France, après la réunion de la Hollande à l'empire. Il
+ mourut en 1821.
+
+L'empereur savait tout cela aussi bien que les députés hollandais;
+mais sa volonté était si positive, sa vanité était si engagée,
+qu'aucune considération, de quelque genre qu'elle fût, ne put empêcher
+ces malheureux négociateurs d'être amenés à demander formellement que
+Louis Bonaparte voulût bien accepter la couronne de Hollande. Louis de
+son côté fut contraint de la recevoir; c'est ainsi qu'on érigea la
+Hollande en royaume. D'un tel ordre de choses, il ne devait sortir que
+des difficultés pour Napoléon. Aussi arrivèrent-elles bientôt, et en
+foule.
+
+Le prince Louis, en arrivant à La Haye, reçut un accueil très froid.
+Il n'y resta d'abord que très peu de temps; appelé par la déclaration
+de guerre contre la Prusse à marcher à la tête de l'armée hollandaise
+en Westphalie, il commençait le siège de Hameln, quand cette
+forteresse se trouva comprise dans la capitulation de Magdebourg; sa
+campagne finit là. Revenu à Amsterdam, il travailla à donner à la
+Hollande une existence indépendante; de là, des discussions
+interminables entre les deux frères. Un traité très dur pour la
+Hollande en fut la suite. L'empereur le fit rédiger de manière à
+choquer assez son frère pour qu'il dût se déterminer à abdiquer. Mais
+l'irritation de Louis Bonaparte le porta à des extrémités d'un tout
+autre genre. Il se soumit en apparence, signa ce que l'on voulut, et
+entama immédiatement des négociations avec les cours de
+Saint-Pétersbourg et de Londres. Ses démarches auprès de ces deux
+cours n'eurent aucun succès. Alors, décidé qu'il était à ne pas
+exécuter le traité qu'il avait signé avec son frère, il se prépara à
+une résistance ouverte: il excita toute la Hollande à la guerre, fit
+élever des fortifications contre la France, et ne voulut pas céder,
+même à la force, que Napoléon fut obligé d'employer contre lui.
+Lorsqu'il vit son royaume envahi par l'armée que commandait le
+maréchal Oudinot, il quitta furtivement le pays, et se retira dans je
+ne sais quel coin de l'Allemagne, léguant à la Hollande toute la haine
+qu'il avait contre son frère[15].
+
+ [15] Napoléon n'avait placé son frère sur le trône de Hollande que
+ pour maintenir ce pays dans le système continental. Sa tâche était
+ difficile, car les intérêts et les sympathies des Hollandais les
+ rapprochaient de l'Angleterre au lieu que la politique de Napoléon
+ les ruinait. Le roi Louis ne voulut, ou ne put pas défendre dans
+ son royaume les volontés de l'empereur, et laissa la contrebande
+ anglaise s'organiser sur ses côtes. Napoléon se plaignit vivement,
+ et ne négligea rien pour contraindre son frère à entrer dans ses
+ vues. Par le traité du 11 novembre 1807, il lui enleva Flessingue,
+ un des ports les plus importants de la Hollande, contre quelques
+ agrandissements sans conséquence. La situation restant toujours la
+ même, il alla plus loin, et annonça au Corps législatif que les
+ exigences de sa politique pourraient le forcer à annexer la
+ Hollande (discours du 3 déc. 1809). Toutefois, ce moyen extrême lui
+ répugnait; il tenta de l'éviter en signant avec le roi Louis un
+ second traité (16 mars 1810) par lequel celui-ci lui cédait la
+ Zélande et le Brabant hollandais; en même temps, il était stipulé
+ que les côtes de Hollande seraient gardées par les douaniers
+ français assistés d'un corps de troupe. Louis vint à Paris signer
+ ce traité, mais, rentré dans ses États, il évita de l'appliquer.
+ Napoléon fit aussitôt entrer vingt mille hommes en Hollande. Le roi
+ eut un instant la pensée de résister, mais personne n'ayant voulu
+ le suivre, il abdiqua et se réfugia, à l'étranger. La Hollande fut
+ réunie à l'empire par un décret en date du 1er juillet 1810.
+
+La réunion de ce pays à la France fut la suite de son départ.
+L'empereur agrandit par là son empire, mais diminua ses forces; car il
+devait employer constamment un corps d'armée pour s'assurer de la
+fidélité de ses nouveaux sujets. Ceux-ci craignaient beaucoup plus les
+levées rigoureuses de la conscription et des gardes d'honneur, qu'ils
+n'étaient flattés de voir le fort du Helder devenir un des boulevards
+maritimes de l'empire français, et le Zuydersée fournir une grande
+école de navigation, où devaient être exercés les équipages des
+flottes que la France faisait construire à Anvers. Les différents
+gouvernements par lesquels Napoléon fit passer la Hollande y
+détruisirent complètement la confiance du peuple, et firent détester
+le nom français; mais les plus grandes difficultés qu'il eut à
+éprouver dans ce pays surgirent, on vient de le voir, là, comme dans
+d'autres de ses créations, de sa propre famille.
+
+L'agrégation d'une vingtaine de petits États, érigés par un décret en
+royaume de Westphalie, en faveur de Jérôme Bonaparte son frère,
+apporta à son ambition de nouveaux embarras. Ce royaume, dont la
+population était d'environ deux millions d'habitants, comprenait en
+entier les États de l'électeur de Hesse-Cassel. Il faut se souvenir
+que dans ce pays de Hesse, la volonté du souverain remplaçait à peu de
+choses près toutes les institutions, et que le peuple, qui n'était
+point surchargé d'impôts, ne cherchait pas encore d'autre manière
+d'être gouverné.
+
+Jérôme, peu de temps après sa nomination (c'était le terme dont
+l'empereur voulait qu'on se servît), se rendit à Cassel, capitale de
+ses États. Son frère lui avait donné une espèce de régence, composée
+de M. Beugnot[16], homme de beaucoup d'esprit, et de MM. Siméon[17]
+et Jolivet[18] dont il devait suivre les directions. Leurs
+portefeuilles étaient pleins de décrets organiques de tout genre. Ils
+avaient d'abord apporté de Paris avec eux une constitution; ensuite,
+ils devaient y adapter un système judiciaire, un système militaire et
+un système de finances. Leur première opération fut de partager le
+territoire et de changer ainsi en un moment, sans l'aide de l'esprit
+révolutionnaire, toutes les traditions, toutes les habitudes et tous
+les rapports que le temps avait établis. On créa ensuite des
+préfectures, des sous-préfectures et on mit des maires partout. On
+transporta ainsi en Allemagne tous les rouages de l'organisation
+française et on prétendit leur avoir donné le mouvement. La tâche de
+MM. les conseillers finie, M. Beugnot et M. Jolivet revinrent en
+France. Jérôme Bonaparte s'empressa de leur faciliter les moyens de
+s'y rendre. Il garda M. Siméon comme son ministre de la justice, et
+alors il régna seul, c'est-à-dire qu'il eut une cour et un budget, ou
+plutôt des femmes et de l'argent.
+
+ [16] Jacques Claude, comte Beugnot, né en 1761, avocat au parlement
+ de Paris en 1782, procureur syndic du département de l'Aube en
+ 1790, député à l'Assemblée législative en 1791. Il fut arrêté en
+ 1793, mais fut délivré au 9 thermidor. Après le 18 brumaire, il fut
+ nommé préfet de la Seine-Inférieure, puis conseiller d'État en
+ 1806. En 1807, il fut un des administrateurs du royaume de
+ Westphalie, puis, en 1808, commissaire impérial et ministre des
+ finances du grand-duché de Berg. En 1814, il fut nommé par le
+ gouvernement provisoire commissaire pour l'intérieur, puis
+ directeur général de la police. Il passa de là à la marine. La
+ seconde restauration le fit directeur général des postes, ministre
+ d'État, et membre du conseil privé. Il fut élu député de la Marne.
+ Il mourut en 1835.
+
+ [17] Joseph-Jérôme, comte Siméon, né à Aix en 1749, était
+ professeur de droit dans cette ville en 1789. En 1792, il fut un
+ des chefs du mouvement fédéraliste provoqué dans le Midi par les
+ girondins. Il dut s'enfuir en 1793, revint en France en 1795, entra
+ au conseil des Cinq-Cents, et en devint le président. Proscrit au
+ 18 fructidor, il fut détenu à l'île d'Oléron jusqu'au 18 brumaire.
+ Il fut nommé membre du tribunat en 1800, conseiller d'État en 1804,
+ ministre de l'intérieur et de la justice, et président du conseil
+ d'État de Westphalie, ministre de Westphalie à Berlin, puis près la
+ confédération du Rhin. En 1814 il devint préfet du Nord. Sous la
+ seconde restauration, il fut conseiller d'État (1815), puis
+ sous-secrétaire d'État au département de la justice, pair de
+ France, ministre d'État et membre du conseil privé (1821). Il fut
+ président de la Cour des comptes sous la monarchie de Juillet, et
+ mourut en 1842.
+
+ [18] Jean-Baptiste, comte Jolivet, né en 1754, était avocat à Melun
+ en 1789. Administrateur du département de Seine-et-Marne, puis
+ député à l'Assemblée législative, il siégea dans le parti
+ constitutionnel, fut arrêté sous la Terreur, et ne recouvra la
+ liberté qu'après le 9 thermidor. Il devint conservateur général des
+ hypothèques en 1795, conseiller d'État après le 18 brumaire,
+ liquidateur général de la dette des départements de la rive gauche
+ du Rhin, et ministre des finances de Westphalie (1807). Il se
+ retira en 1815 et mourut en 1818.
+
+La cour se forma toute seule; mais le budget, élevé au point où les
+réserves de Napoléon qui se composaient de la moitié des biens
+allodiaux forçaient de le porter, fut, dès les premières années, très
+difficile à établir. Cette dynastie commença par où les autres
+finissent. On en était aux expédients dès la seconde année du règne.
+On ne chercha pas les expédients dans les économies qui pouvaient être
+faites, mais dans la création de nouveaux impôts. Il fallut, au lieu
+de trente-sept millions de revenu qui eussent été suffisants pour
+fournir aux dépenses nécessaires de l'État, en trouver plus de
+cinquante. Pour cela, on eut recours au moyen qui mécontente le plus
+les peuples: on fit un emprunt forcé, qui, selon le résultat ordinaire
+de ce genre d'impôt, provoqua beaucoup d'exactions et ne se remplit
+pas à moitié. De trente-sept millions, les besoins et les dépenses
+finirent par s'élever à soixante. La cour de Cassel avait la
+prétention de rivaliser d'éclat avec celle des Tuileries. Le jeune
+souverain s'abandonnait tellement à tous ses penchants, que j'ai
+entendu dire au grave et véridique M. Reinhard[19], alors ministre de
+France à Cassel, qu'à l'exception de trois ou quatre femmes
+respectables par leur âge, il n'en était presque aucune au palais sur
+la fidélité de laquelle Sa Majesté n'eût acquis des droits, quelque
+grande que fût la surveillance de la belle madame de Truchsess et
+celle de madame de la Flèche, qui avait aussi à surveiller les entours
+du jeune prince de Wurtemberg[20].
+
+ [19] Charles-Frédéric, comte Reinhard, né en 1761, entra dans la
+ diplomatie comme premier secrétaire à Londres en 1791. C'est là
+ qu'il connut M. de Talleyrand. Il passa à Naples en 1793, puis
+ devint, en 1794, chef de division au département des relations
+ extérieures. En 1795, il fut nommé ministre plénipotentiaire près
+ les villes hanséatiques, puis en Toscane (1798). En juillet 1799,
+ il succéda à Talleyrand comme ministre des relations extérieures,
+ puis fut nommé successivement ministre en Helvétie (1800), à Milan
+ (1801), en Saxe (1802), en Moldavie (1805), en Westphalie
+ (1805-1814). En 1815, il entra au conseil d'État, fut ensuite
+ ministre près la confédération germanique (1815-1829). Le
+ gouvernement de Juillet le nomma ministre à Dresde (1830) et pair
+ de France (1832). Il mourut en 1837. M. de Talleyrand prononça son
+ éloge à l'Académie des sciences morales et politiques.
+
+ [20] Le prince royal de Wurtemberg, brouillé avec le roi, son père,
+ s'était réfugié, à cette époque, auprès de son beau-frère Jérôme
+ Bonaparte, marié à la princesse Catherine de Wurtemberg.
+
+Le luxe de la cour, ses désordres et le malaise du pays, faisaient
+détester la France et l'empereur à qui tout était attribué; et si ce
+malaise ne produisit pas d'explosion immédiate, c'est que la
+résignation naturelle aux Allemands était augmentée par la terreur que
+causait l'alliance étroite du roi de Westphalie avec le colosse de la
+puissance française. De quel oeil les graves universités de Göttingue
+et de Halle, dont Jérôme était le souverain, pouvaient-elles voir ce
+luxe effréné, ce désordre, si éloignés de la simplicité, de la décence
+et du bon sens qui distinguaient cette partie de l'Allemagne? Aussi,
+lorsqu'en 1813 les troupes russes entrèrent en Westphalie,
+regarda-t-on ce moment comme celui de la délivrance. Et cependant, le
+pays retombait sous la domination de cet électeur de Hesse qui, trente
+ans auparavant, vendait ses soldats à l'Angleterre[21].
+
+ [21] Guillaume IX, landgrave de Hesse-Cassel, électeur en 1803,
+ dépossédé en 1806. Ses États lui furent rendus en 1814. Il mourut
+ en 1821.
+
+Le luxe de ces cours fondées par Napoléon, c'est ici l'occasion de le
+remarquer, était absurde. Le luxe des Bonaparte n'était ni allemand ni
+français; c'était un mélange, une espèce de luxe érudit: il était pris
+partout. Il avait quelque chose de grave comme celui de l'Autriche,
+quelque chose d'européen et d'asiatique, tiré de Pétersbourg. Il
+étalait quelques manteaux pris à la Rome des Césars; mais, en
+revanche, il montrait bien peu de chose de l'ancienne cour de France
+où la parure dérobait si heureusement la magnificence sous le charme
+de tous les arts du goût. Ce que ce genre de luxe faisait ressortir
+surtout, c'était le manque absolu de convenance; et, en France, quand
+les convenances manquent trop, la moquerie est bien près.
+
+Cette famille des Bonaparte qui était sortie d'une île retirée, à
+peine française, où elle vivait dans une situation mesquine, ayant
+pour chef un homme de génie, dont l'élévation était due à une gloire
+militaire acquise à la tête d'armées républicaines, sorties
+elles-mêmes d'une démocratie en ébullition, n'aurait-elle pas dû
+repousser l'ancien luxe, et adopter, même pour le côté frivole de la
+vie, une route toute nouvelle? N'aurait-elle pas été plus imposante
+par une noble simplicité qui aurait inspiré de la confiance dans sa
+force et dans sa durée? Au lieu de cela, les Bonaparte s'abusèrent
+assez pour croire qu'imiter puérilement les rois dont ils prenaient
+les trônes était une manière de leur succéder.
+
+Je veux éviter tout ce qui aurait une apparence libellique, et je n'ai
+d'ailleurs pas besoin de citer des noms propres pour prouver que par
+leurs moeurs aussi, ces nouvelles dynasties ont nui à la puissance
+morale de l'empereur Napoléon. Les moeurs du peuple, dans les temps de
+troubles, sont souvent mauvaises; mais, alors même que la foule a tous
+les vices, sa morale est sévère. «Les hommes, dit Montesquieu,
+corrompus en détail, sont très honnêtes gens en gros.» Et ce sont ces
+honnêtes gens-là qui prononcent sur les rois et les reines. Quand ce
+jugement est une flétrissure, il est bien difficile qu'une puissance,
+surtout de nouvelle date, n'en soit pas ébranlée.
+
+L'orgueil espagnol ne permit pas à ce grand et généreux peuple de
+concentrer aussi longtemps sa haine que l'avait fait celui de
+Westphalie. La perfidie de Napoléon la fit naître, et Joseph, depuis
+son arrivée en Espagne, l'alimentait chaque jour. Il s'était persuadé
+que dire du mal de son frère, c'était s'en séparer; et que se séparer
+de son frère, c'était s'enraciner en Espagne. De là, une conduite et
+un langage toujours en opposition formelle avec les volontés de
+l'empereur. Il ne cessait pas de dire que Napoléon méprisait les
+Espagnols. Il parlait de l'armée qui attaquait l'Espagne, comme du
+rebut de l'armée française. Il racontait tout ce qui pouvait nuire le
+plus à son frère. Il allait jusqu'à dévoiler les secrets honteux de sa
+famille, et cela quelquefois en plein conseil. «Mon frère ne connaît
+qu'un seul gouvernement, disait-il, et c'est un gouvernement de fer;
+pour y arriver, tous les moyens lui sont bons;» et niaisement il
+ajoutait: «Il n'y a que moi d'honnête homme dans ma famille, et si
+les Espagnols voulaient se rallier autour de moi, ils apprendraient
+bientôt à ne rien craindre de la France.» L'empereur, de son côté,
+parlait avec la même inconvenance de Joseph; il l'accablait de mépris
+et cela aussi devant les Espagnols, qui, entraînés par leur propre
+exaspération, finirent par les croire tous deux quand ils parlaient
+l'un de l'autre. L'irritation de Napoléon contre son frère le faisait
+toujours agir de premier mouvement dans les affaires d'Espagne, et lui
+faisait sans cesse commettre des fautes graves. Les deux frères se
+contrariaient dans toutes leurs opérations; jamais il ne fut possible
+de concerter entre eux aucun plan de conduite politique, aucun plan de
+finances, aucune disposition militaire.
+
+Il importait d'établir un commandement suprême; d'avoir une armée
+d'occupation et une armée d'opérations, de convenir des moyens de
+nourrir, d'habiller, de solder les troupes. Tout ce qui pouvait
+conduire à ce résultat échouait successivement, ou par les ménagements
+de Napoléon envers ses généraux auxquels il lui était connu de s'en
+rapporter, et qui employaient sans cesse, et souvent dans leur propre
+intérêt, ce prétexte banal: _la sûreté de l'armée que j'ai l'honneur
+de commander exige telle ou telle chose_; ou bien, tout échouait par
+la politique particulière de Joseph qui tendait constamment, par
+opposition contre son frère, à faire retomber sur la France, toutes
+les dépenses de la guerre. L'empereur, pour éviter les obstacles que
+Joseph apportait incessamment à l'exécution de ses desseins, ordonna à
+ses généraux de correspondre directement avec le prince de Neufchâtel,
+son major général. Ils le firent tous, et sans s'être concertés,
+uniquement éclairés par leur intérêt, dans presque toutes leurs
+correspondances, ils engageaient l'empereur à renoncer au projet de
+s'assurer de l'Espagne pour l'établissement d'un prince de sa famille,
+et à chercher seulement à la morceler comme l'Italie et à y distribuer
+des principautés, des duchés, des majorats, dont il ferait la
+récompense _de ses braves_. On m'a dit que le duc d'Albuféra[22]
+quelque peu bel esprit, ajoutait que ce serait en revenir au temps des
+princes maures, vassaux du calife d'Occident.
+
+ [22] Louis-Gabriel Suchet, né à Lyon en 1772, s'engagea en 1791,
+ devint général en 1796, puis chef d'état-major de l'armée d'Italie
+ en 1799. Il prit une part brillante aux grandes guerres de l'empire
+ jusqu'en 1808, fut à cette date envoyé en Espagne, où sa belle
+ conduite lui valut le bâton de maréchal, et ensuite le titre de duc
+ d'Albuféra (1812). Il devint pair de France en 1814 et mourut en
+ 1826.
+
+On savait semaine par semaine à Cadix, et, de là, dans tout le
+royaume, ce qui se passait aux quartiers généraux français; et on peut
+juger de l'intensité que la crainte d'un pareil avenir, donnait à la
+résistance espagnole. Aussi, les généraux français avaient beau
+vaincre, ils retrouvaient toujours de nouveaux ennemis devant eux, et
+il n'y avait de véritablement soumis que les points couverts de
+troupes françaises; et encore leurs communications étaient-elles
+constamment coupées par les guérillas.
+
+Joseph, de son côté, n'accordait de faveurs qu'à quelques Français
+mécontents de l'empereur, qui avaient pris sa cocarde. Ces Castillans
+nouveaux s'étaient glissés dans toutes les charges de cour, civiles et
+militaires; ils avaient pénétré dans le conseil d'État; traitaient
+avec une hauteur insupportable les Espagnols; flattaient la vanité du
+roi de toutes les manières et ne manquaient jamais de dénigrer son
+frère. La haine pour l'empereur se montrait autant au palais du roi
+que dans la salle de la junte à Cadix.
+
+Quel pouvait être le sort d'une entreprise où les chefs étaient en
+opposition ouverte entre eux, et où les moyens étaient affaiblis par
+le rappel successif de troupes déjà acclimatées, mais dont on avait
+besoin, soit contre l'Autriche, soit contre la Russie, et qu'on
+remplaçait par de malheureux conscrits?
+
+L'empereur, ayant retrouvé à Wagram la fortune qui l'avait quelques
+moments abandonné à Lobau, s'était persuadé que la soumission de
+l'Espagne suivrait la paix qu'il avait dictée à Vienne; mais il n'en
+fut rien. Cette paix n'exerça aucune influence sur les affaires de la
+Péninsule; la résistance avait eu le temps de s'organiser, et elle
+l'était partout. Napoléon crut alors qu'il fallait faire un grand
+effort, et il le fit, mais à contresens. Il partait d'une idée fausse:
+il croyait avoir bon marché des Espagnols, s'il chassait lord
+Wellington du Portugal. Le maréchal Masséna employa d'immenses moyens
+dans cette opération qui fut infructueuse et dont le succès aurait, en
+tout cas, été à peu près nul pour le fond des affaires. C'était le
+peuple espagnol en masse qui s'était soulevé, qui était armé, et qu'il
+fallait dompter. Et en supposant même que l'empereur parvînt à
+détruire la résistance armée, ne serait-il pas resté, pendant de
+longues années, une résistance sourde, de toutes, la plus difficile à
+détruire?
+
+Joseph, que les autres entreprises de son frère laissèrent un peu plus
+à lui-même et à ses propres moyens, reconnut enfin que c'était le
+peuple qui était son véritable ennemi. Il fit alors tout pour le
+gagner. Ses ministres répandaient des pamphlets remplis de promesses
+de tout genre: c'était la liberté des Espagnols que voulait Joseph;
+c'était une constitution adaptée aux moeurs du pays, dont il allait
+soumettre le projet aux hommes les plus éclairés; c'était de grandes
+économies qu'il annonçait, et une forte diminution dans les impôts.
+Dans ses proclamations, tous les moyens révolutionnaires étaient mis
+en mouvement. Les cortès de Cadix, pour en détruire l'effet, firent
+immédiatement assaut de libéralisme avec Joseph, et allèrent sur tous
+les points plus loin qu'il n'avait fait. On ne vit plus que décrets de
+Cadix, supprimant l'inquisition, supprimant les droits féodaux, les
+privilèges, les entraves de province à province, la censure des
+journaux, etc... Et du milieu de ces ruines, on fit sortir une
+constitution toute démocratique, dans laquelle cependant, pour ne pas
+trop effrayer les amis de la monarchie, on avait placé un roi
+héréditaire. Mais aucun roi n'aurait pu avec dignité, ni même avec
+sûreté, occuper un pareil trône. Les cortès de Cadix auraient été
+mieux avisées en rétablissant les lois fondamentales de l'Espagne, si
+habilement minées et finalement détruites par les rois de la maison
+d'Autriche.
+
+Au travers de toutes ces menées, lord Wellington pénétrait en Espagne;
+il enlevait Badajoz au duc de Dalmatie[23] et Ciudad-Rodrigo au duc de
+Raguse[24]. Maître de ces deux clefs de l'Espagne aux extrémités nord
+et sud de la frontière du Portugal, le général anglais trompa
+habilement le duc de Dalmatie, en lui faisant croire qu'il voulait
+déboucher en Andalousie, tandis qu'il se porta sur le Duero, vers
+Valladolid. Le duc de Raguse, de son côté, sans attendre un renfort de
+quinze mille hommes qui était à sa portée, laissa engager la bataille
+des Arapiles[25], où, en arrivant sur le terrain, il reçut une
+blessure grave. L'armée, sans chef, dès le premier coup de feu, fut
+cruellement battue. Lord Wellington qui, à la suite de ses succès,
+s'était d'abord trop avancé vers le nord, n'hésita pas, en homme
+prudent, à adopter une marche rétrograde; il rentra en Portugal, d'où
+le firent de nouveau sortir, en 1812, les désastres fameux de la
+campagne de Russie, qui obligèrent l'empereur Napoléon à rappeler près
+de lui les meilleures troupes qui restaient en Espagne.
+
+ [23] Le maréchal Soult.
+
+ [24] Le maréchal Marmont.
+
+ [25] Village d'Espagne, près de Salamanque. La bataille est du 21
+ juillet 1812.
+
+La première nouvelle de ces désastres avait augmenté le désordre que
+des chefs trop nombreux et peu soumis fomentaient autour de Joseph: la
+perte de la fatale bataille de Vittoria[26] en fut la suite. Le duc de
+Dalmatie, renvoyé à toute course en Espagne, chercha à réunir les
+débris de l'armée. Il fit des marches savantes, mais ce n'était plus
+que pour disputer à son habile adversaire les provinces méridionales
+de la France. C'est ainsi que se termina cette grande conquête de
+l'Espagne aussi mal conduite que perfidement conçue; et je dis mal
+conduite, non seulement par les généraux de Napoléon, mais par
+lui-même. Car lui aussi avait commis de graves fautes militaires en
+Espagne. Si, à la fin de 1808, après la capitulation de Madrid, au
+lieu de se lancer à la poursuite d'un corps anglais qui courait
+s'embarquer à la Corogne, et auquel il ne fit que peu de mal, il avait
+marché sur l'Andalousie et y avait frappé un grand coup, il aurait
+désorganisé la résistance des généraux espagnols, qui n'auraient plus
+eu que la ressource de se retirer en Portugal.
+
+ [26] Ville d'Espagne, chef-lieu de la province d'Alava. La bataille
+ est du 21 juin 1813.
+
+L'empereur, ayant une fois perdu de vue les vrais intérêts de la
+France, s'était livré, avec l'irréflexion et l'ardeur de la passion, à
+l'ambition de placer encore un membre de sa famille sur l'un des
+premiers trônes de l'Europe, et, pour y parvenir, il attaqua l'Espagne
+sans pudeur, et sans le moindre prétexte à faire valoir: c'est ce que
+la probité des peuples ne pardonne jamais. Lorsqu'on étudie toutes les
+actions ou plutôt tous les mouvements de Napoléon à cette époque si
+importante de sa destinée, on arrive presque à croire qu'il était
+entraîné par une sorte de fatalité qui aveuglait sa haute
+intelligence.
+
+Si l'empereur n'avait vu dans l'Espagne, qu'un terrain sur lequel il
+pouvait forcer l'Angleterre à la paix, faire décider toutes les
+grandes questions politiques pendantes alors en Europe, et assurer à
+chaque souverain un état de possession solidement garanti, son
+entreprise n'en serait pas plus justifiable; mais, du moins, elle
+aurait été plus conforme à la politique hardie des conquérants. J'ai
+rencontré quelques personnes qui ne le connaissaient pas, et dont
+l'esprit, comme celui de nos vieux diplomates, étant porté à juger
+théoriquement des événements, lui supposaient cette intention. Et, en
+effet, les transactions de Bayonne étant révocables à volonté, on
+pouvait les regarder comme un sacrifice bon à faire en temps utile, à
+la pacification générale de l'Europe: mais, depuis le mois d'avril
+1812, tous les faiseurs de combinaisons politiques ont été obligés
+d'abandonner cette hypothèse; car, à cette époque, Napoléon refusa les
+ouvertures du cabinet britannique, qui déclarait n'apercevoir aucune
+difficulté insurmontable à s'arranger avec lui, sur tous les points en
+litige, s'il admettait pour préalable le rétablissement de Ferdinand
+VII sur le trône d'Espagne, et celui de Victor-Amédée sur le trône de
+Sardaigne. S'il eût accepté ces propositions, il se serait aisément
+fait alors un titre puissant de ses sacrifices, et tous les cabinets
+auraient pu croire qu'il n'avait envahi l'Espagne que dans l'espoir de
+faire jouir la France d'une paix durable, et d'affermir sa dynastie.
+
+Mais, depuis longtemps, il ne s'agissait plus pour Napoléon de la
+politique de la France, à peine de la sienne. Il ne songeait pas à
+maintenir, il ne pensait qu'à s'étendre. Il semblait que l'idée de
+conserver n'était jamais entrée dans son esprit et que son caractère
+la repoussât.
+
+Néanmoins, ce qu'il ne sut pas faire en temps utile, il fut forcé de
+le faire lorsqu'il était trop tard, et sans aucun profit pour sa
+puissance et pour sa gloire. Le renvoi des princes d'Espagne à Madrid
+au mois de janvier 1814, et celui du pape à Rome à la même époque,
+n'ont été que des expédients inspirés par la détresse; et la façon
+subite, furtive même, dont ces mesures furent prises et exécutées,
+leur ôta tout prestige de grandeur et de générosité. Mais je
+m'aperçois que je parle du retour du pape dans ses États, sans que nos
+affaires avec la cour de Rome aient trouvé leur place dans ce récit.
+C'est cependant un événement trop remarquable de notre temps pour que
+je ne doive pas en donner ici les détails.
+
+Les contestations qui s'élevèrent entre Napoléon et la cour de Rome,
+peu après le concordat de 1801, s'aigrirent encore après le sacre,
+deux événements qui auraient dû les prévenir. Ces contestations ne
+furent longtemps connues que par le bruit des violences de l'empereur
+envers le pape et par les nobles plaintes du Saint-Père, qui ne
+parvenaient que très difficilement et très confusément au public. Leur
+origine et leurs causes auraient pu être mieux appréciées pour ce qui
+concernait la partie purement théologique de ces discussions, lorsque
+Napoléon convoqua à Paris un conseil ecclésiastique dont je parlerai
+bientôt. Mais les opérations de ce conseil composé d'hommes fort
+éclairés, avaient été tenues secrètes.
+
+Par quelle suite d'événements le pape se trouva-t-il tourmenté et
+persécuté pendant près de dix ans, si odieusement, si impolitiquement,
+et de tant de manières?
+
+Parcourons les faits avec leurs dates, en les reprenant d'un peu plus
+loin. Plusieurs de ces dates expliqueront les grandes infortunes de
+Pie VII, supportées avec un courage tellement héroïque, qu'on ose à
+peine remarquer dans le Saint-Père, quelques légers torts
+d'imprévoyance.
+
+Pie VI, son prédécesseur, enlevé de Rome par ordre du directoire, le
+10 février 1798, était mort à Valence le 29 août 1799. Pie VII fut élu
+le 14 mars 1800 à Venise qui appartenait alors à l'empereur
+d'Allemagne, d'après une des stipulations du traité de Campo-Formio;
+et il fit, le 3 juillet de la même année, son entrée à Rome qui avait
+été reconquise avec les États romains par les coalisés, pendant que
+Bonaparte était en Égypte.
+
+J'ai déjà dit quelque part que Bonaparte, de retour d'Égypte, était
+arrivé subitement à Paris, le 16 octobre 1799, et que, par suite du
+coup d'État du 18 brumaire (9 novembre 1799), il avait été placé à la
+tête du gouvernement comme premier consul, le 13 décembre 1799.--Le
+conclave s'était ouvert à Venise, le 1er de ce même mois de décembre,
+et, pendant que Pie VII, élu au mois de mars suivant, allait de Venise
+à Rome, Bonaparte venait de signaler sa prise de possession du pouvoir
+par deux faits qui eurent la plus grande influence sur l'Italie. Le 2
+juin 1800, il était entré à Milan où il avait rétabli la république
+cisalpine, et douze jours après, le 14 juin, il avait gagné la fameuse
+bataille de Marengo, qui rendit à la France une si grande partie de
+l'Italie, et réduisit les États de l'Église à ce qu'ils avaient été
+fixés par le traité de Tolentino.
+
+Ainsi le pape, entrant à Rome après ces deux événements, le 3 juillet
+1800, dut sentir combien il lui importait de se ménager un protecteur
+aussi puissant et aussi redoutable que Bonaparte, et combien il
+importait aussi à la religion dont il était le chef, et qui avait
+éprouvé tant de vicissitudes et de persécutions en France, de faire
+cesser le schisme qui déchirait depuis si longtemps ce malheureux
+pays.
+
+Bonaparte éprouva aussi ce même besoin, et, à son passage à Milan, il
+entendit avec le plus grand intérêt les premières ouvertures qui lui
+furent faites très secrètement et très habilement de la part de la
+cour de Rome. N'est-ce pas une chose remarquable que, porté à la tête
+du gouvernement par ses exploits militaires et par les idées
+philosophiques ou libérales qui dominaient alors, Bonaparte ait senti
+immédiatement la nécessité de se rapprocher de la cour de Rome? C'est
+peut-être dans cette circonstance qu'il a donné la plus grande preuve
+de la force de son caractère, car il sut braver alors toutes les
+moqueries de l'armée et l'opposition même des deux consuls, ses
+collègues. Il resta fermement attaché à l'idée, que, pour soutenir
+soit la constitution civile du clergé, soit la théophilanthropie, qui
+étaient également discréditées, il fallait accepter le rôle de
+persécuteur de la religion catholique, et armer contre elle et contre
+ses ministres la sévérité des lois; tandis qu'en abandonnant les
+innovations religieuses de la Révolution, il lui était facile de se
+faire de notre antique religion une amie, et même un appui dans
+toutes les consciences catholiques de la France.
+
+Il résolut donc, et c'est un des traits de son grand génie, de
+s'entendre avec le chef de l'Église qui, seul, pouvait réconcilier,
+ramener, prononcer comme juge ou comme arbitre, et rétablir enfin par
+son autorité, à laquelle nulle autre n'était comparable, l'unité de
+culte et de doctrine.
+
+A cette autorité se joignait, dans la personne du pape, l'ascendant
+d'une grande et sincère piété, de beaucoup de lumières et d'une
+douceur attirante.
+
+Le concordat ne pouvait paraître sous de plus heureux auspices; il
+était fort désiré, dans les provinces surtout. Il fut converti en loi
+le 8 avril 1802. Il se composait de dix-sept articles rédigés avec une
+sagesse et une prévoyance remarquables. Tout y était clair, sans
+équivoque; il n'y avait pas un mot qui pût choquer ou déplaire. Les
+biens ecclésiastiques aliénés ne pouvaient plus être réclamés, et il
+était déclaré que les acquéreurs de ces biens devaient être, à cet
+égard, pleinement rassurés contre toute crainte. C'était un point
+immense obtenu de la condescendance d'un pape rempli de piété.
+
+Mais un point présentait de prodigieuses difficultés. Pour rétablir le
+culte en France, il fallait obtenir de tous les anciens évêques leur
+démission ou s'en passer. Ils les avaient tous offertes et même
+remises à Pie VI, en 1791, lors de la constitution civile du clergé.
+Pie VI avait cru devoir les refuser. Le pape Pie VII les leur demanda,
+en 1801, par son bref du 24 août, _Tam multa,_ etc..., comme
+préliminaire indispensable de toute négociation, leur déclarant,
+toutefois, avec des expressions douces, confiantes, mais fermes, que
+s'ils la refusaient, ce qu'il ne présumait pas, il se verrait avec
+regret dans la nécessité de pourvoir par de nouveaux titulaires au
+gouvernement des évêchés de la nouvelle circonscription.
+
+Sur les quatre-vingt-un évêques qui vivaient encore et qui n'avaient
+pas renoncé à l'épiscopat, quarante-cinq envoyèrent leur démission,
+trente-six la refusèrent; le plus grand nombre, je pense, moins par
+conviction théologique, quoiqu'ils fussent encouragés dans leur refus
+par le savant théologien Asseline[27], que par attachement à la maison
+de Bourbon et en haine du gouvernement de fait. On a prétendu que le
+refus de plusieurs d'entre eux était plutôt dilatoire qu'absolu, mais
+pourtant tous y persévérèrent, et leur résistance même sembla
+s'accroître de jour en jour; car, après leurs réclamations canoniques
+de 1803, signées par tous les évêques non démissionnaires[28], on vit
+paraître, au mois d'avril 1804, avec une suite de réclamations plus
+fortes encore, une _déclaration sur les droits du roi_[29], signée par
+les treize évêques résidant en Angleterre. Et, enfin, anticipant sur
+les événements, je dirai ici qu'en 1814, Louis XVIII, remontant sur le
+trône, ces évêques prétendirent se faire, auprès du pape même, un
+titre d'honneur de lui avoir résisté, et lui écrivirent, dans ce sens,
+une lettre hautaine où chacun d'eux prenait le titre de son ancien
+évêché. Le pape refusa de la recevoir, et il les amena, par la
+persévérance de son refus, à lui adresser une lettre d'excuses, dans
+laquelle ils abandonnèrent leurs prétentions et qu'ils ne signèrent
+que comme _anciens_ évêques. Pour qu'il ne restât pas le moindre doute
+à cet égard, le pape ne voulut pas qu'aucun d'eux fût replacé dans le
+siège qu'il avait précédemment occupé, pas même M. l'archevêque de
+Reims[30], malgré toute la convenance qu'il pouvait y avoir à faire
+une exception en sa faveur.
+
+ [27] Jean-René Asseline, né en 1742, entra dans les ordres et
+ devint grand vicaire de M. de Beaumont, archevêque de Paris. En
+ 1790, il fut nommé évêque de Boulogne, refusa de prêter serment à
+ la constitution civile et émigra en 1791. Il se retira à Munster
+ d'où il protesta contre le concordat, en 1802. En 1807, il se
+ rendit à l'appel de Louis XVIII, et vécut dans l'intimité de la
+ famille royale jusqu'à sa mort (1813). Il a laissé de nombreux
+ ouvrages de théologie.
+
+ [28] C'est en 1801 que les évêques ayant refusé leur démission,
+ réunis à Londres, avaient protesté contre le concordat, et avaient
+ envoyé au pape un long mémoire où ils exposaient les motifs de leur
+ refus. Ce mémoire a été publié à Londres en 1801. Il est signé de
+ quatorze prélats: Arthur Dillon, archevêque de Narbonne; Louis de
+ Conzié, évêque d'Arras; Joseph de Malide, évêque de Montpellier;
+ Louis de Grimaldi, évêque-comte de Noyon, pair de France; Jean
+ Lamarche, évêque de Léon; Pierre de Belbeuf, évêque d'Avranches;
+ Sébastien Amelot, évêque de Vannes; Henry de Bethisy, évêque
+ d'Uzès; Seignelai Colbert, évêque de Rodez; Charles de La
+ Laurencie, évêque de Nantes; Philippe d'Albignac, évêque
+ d'Angoulême; Alexandre de Chauvigny de Blot, évêque de Lombez;
+ Emmanuel de Grossoles de Flammarens, évêque de Périgueux; Étienne
+ de Galois de La Tour, évêque nommé de Moulins.
+
+ [29] Le 15 avril 1804, M. de Dillon, archevêque de Narbonne,
+ écrivit au pape pour protester de nouveau contre le concordat.
+ Cette lettre était accompagnée d'une _déclaration sur les droits du
+ roi_, signée des mêmes prélats que ci-dessus, sauf de l'évêque de
+ Périgueux. Cette déclaration portait que la fidélité inviolable des
+ peuples à leur souverain est commandée par l'Évangile; _que le
+ prince est ministre de Dieu_; que tout rebelle envers son roi est
+ coupable envers Dieu; _que le gouvernement actuel de la France, où
+ le prince légitime n'a pas la part qui lui est due, s'il peut se
+ faire qu'il allège un peu le poids des calamités sous lesquelles
+ l'anarchie faisait gémir le peuple, ne satisfait ni à Dieu ni à
+ César_..., il constitue une puissance de fait et non pas une
+ puissance de droit; _il n'a que la possession ou plutôt
+ l'usurpation_;--mais le prince légitime continue de conserver tous
+ ses droits, bien qu'il soit forcé _d'en suspendre l'exécution_. En
+ conséquence, les soussignés _pour remplir leur devoir d'évêques et
+ de sujets, déclarent: 1º que notre très honoré seigneur et roi
+ légitime Louis XVIII conserve, dans toute leur intégrité, les
+ droits qu'il tient de Dieu à la couronne de France; 2º que rien n'a
+ pu dégager les Français, ses sujets, de la fidélité qu'ils doivent
+ à ce prince, en vertu de la loi de Dieu_.
+
+ [30] M. de Talleyrand-Périgord, plus tard cardinal et archevêque
+ de Paris.
+
+Je reviens à ce qui se passa en 1801 et les années suivantes. Le pape
+vit le concordat en pleine activité sans qu'il en résultât aucun
+trouble en France; malgré la diversité des opinions, les oppositions y
+étaient légères, rares et sans suite.
+
+Il faut bien, cependant, dire ici que Pie VII avait déployé dans cette
+circonstance une autorité qui sortait des règles ordinaires, et qui
+n'eût pas été reconnue dans un autre temps, si un pape eût essayé de
+l'exercer: celle de destituer des évêques sans jugement, comme aussi
+celle de supprimer plus de la moitié des évêchés de France sans
+formalité. A une autre époque, rien n'eût paru, en France, plus opposé
+aux libertés de l'Église gallicane. Mais le cas était ici hors de
+toute comparaison avec les temps ordinaires; il était impossible et
+presque dérisoire d'invoquer et de vouloir appliquer ici l'exercice de
+ces libertés. Le pape avait vainement épuisé les plus puissantes
+instances auprès de cette minorité composée de trente-six évêques, et
+alors, s'appuyant sur la majorité de l'épiscopat français, il employa
+le _seul_ moyen possible d'éteindre le schisme qu'il était si urgent
+de faire cesser. Quel autre moyen, en effet, aurait pu employer le
+pape? Que l'on cherche, on ne pourra même pas en imaginer un. L'abbé
+Fleury[31], tout zélé gallican qu'il était, et très peu disposé
+assurément à étendre l'autorité du pape, n'en dit pas moins dans son
+discours sur _les libertés de l'Église gallicane_, que: «l'autorité du
+pape _est souveraine et s'élève au-dessus de tout_», lorsqu'il s'agit
+de maintenir les règles et de faire observer les canons. Bossuet
+tient aussi un semblable langage: «On doit dire, conséquemment, à plus
+forte raison (ajoute M. Émery[32], dans un de ses ouvrages), que
+l'autorité du pape est souveraine et s'élève au-dessus de tout, et
+même des canons, quand il s'agit de la conservation de l'Église ou
+d'une partie notable de l'Église, puisque ce n'est que pour le
+_maintien_ de ces grands intérêts que ces règles et ces canons ont été
+faits.»--Le Père Thomassin[33], dans son grand et célèbre ouvrage sur
+la discipline de l'Église, dit aussi: «Rien n'est plus conforme aux
+canons que de violer les canons, quand, de cette violation, il doit
+résulter un plus grand bien que de leur observance même.»
+
+ [31] L'abbé Claude Fleury, né en 1640, fut d'abord précepteur des
+ fils du prince de Conti, puis sous-gouverneur des ducs de
+ Bourgogne, d'Anjou et de Berry. En 1716, il vint de nouveau à la
+ cour comme confesseur de Louis XV. Il se démit peu après de cette
+ charge et mourut en 1723. L'abbé Fleury a laissé un grand nombre
+ d'ouvrages d'histoire ecclésiastique et de controverse religieuse.
+
+ [32] Jacques-André Émery, né en 1732, reçut les ordres en 1756, fut
+ professeur de théologie à Orléans, fut nommé, en 1776, grand
+ vicaire du diocèse d'Angers, supérieur du séminaire de cette ville,
+ et peu après supérieur général de l'ordre de Saint-Sulpice. Sous la
+ Terreur, il fut emprisonné durant dix-huit mois. Après le 9
+ thermidor, il fut chargé des fonctions de grand vicaire du diocèse
+ de Paris. Sous le consulat, il réorganisa sa congrégation. Il fit
+ partie des deux commissions ecclésiastiques réunies par l'empereur,
+ et mourut en 1811.
+
+ [33] Louis de Thomassin, né à Aix, en 1619, entra dans la
+ congrégation de l'Oratoire, enseigna la philosophie et les
+ belles-lettres dans plusieurs collèges de province, et fut en 1654,
+ nommé professeur de théologie au séminaire Saint-Magloire, à Paris.
+ Il composa un très grand nombre d'ouvrages d'histoire religieuse.
+ L'ouvrage dont il est ici question: _Ancienne et nouvelle
+ discipline de l'Église touchant les bénéfices_, fut publié à Paris
+ en 1678. Le Père Thomassin mourut en 1695.
+
+Pie VII montra donc, à la fois, dans cette difficile circonstance, un
+grand caractère et une connaissance profonde des véritables principes
+en agissant comme il le fit. Il éteignit le schisme sans irriter, sans
+humilier les évêques constitutionnels, et pourtant, sans leur céder
+aucun point, et le calme se rétablit partout.
+
+Il y eut, toutefois, quelques consciences agitées dans les diocèses
+dont les anciens titulaires n'avaient pas donné leur démission.
+Quelques-uns, parmi ceux-ci, tout en se réservant leur juridiction,
+avaient consenti, néanmoins, à l'exercice des pouvoirs de l'évêque qui
+les remplaçait et suppléé par là à l'insuffisance de son titre. Mais
+les plus vifs dans leur résistance, ceux qui, par opinion politique,
+s'étaient montrés le plus ennemis de la Révolution dans son principe,
+et qui étaient imperturbablement dominés par ce sentiment, n'eurent
+garde de le faire. Cette opposition persistante ne produisit, au
+surplus, ni l'effet ni les suites qu'ils s'en promettaient et qu'ils
+auraient dû en redouter. Ceux de leurs diocésains dont la conscience
+était plus particulièrement timorée, inquiets peut-être un instant, ne
+tardèrent pas à comprendre que leur ancien évêque n'ayant voulu ni
+venir au milieu d'eux, ni donner sa démission sur la demande du pape,
+ils étaient assurément à l'abri de tout reproche en accordant, dans
+des circonstances semblables, leur confiance au nouvel évêque que le
+Saint-Père leur envoyait.
+
+Les évêques restés à Londres virent sûrement avec douleur que des
+hommes imbus de leur doctrine, tels que l'abbé Blanchard[34] et l'abbé
+Gaschet, poussant à l'extrême les conséquences (assez bien déduites
+pourtant) de ces doctrines, publièrent en Angleterre, et
+introduisirent autant qu'ils le purent en France, une foule de
+libelles contre le pape, où, dans un style frénétique et qui semblait
+copié de Luther, ils le déclaraient hérétique, schismatique, déchu de
+la papauté, déchu même du sacerdoce; ils disaient que c'était un
+blasphème de prononcer son nom au canon de la messe, qu'il était aussi
+étranger à l'Église que l'était un juif ou un païen. Ils parlaient de
+ses attentats, de ses scandales, etc... Je n'altère pas une syllabe.
+Croyons pour l'honneur des évêques qui formaient ce qu'on appelait
+alors _la petite Église_ que, quelque opposants qu'ils fussent, ils
+n'approuvèrent pas ces fureurs insensées, quoiqu'elles parussent leur
+être dédiées. Elles furent, au surplus, solennellement condamnées par
+vingt-neuf évêques catholiques d'Irlande et par les vicaires
+apostoliques qui résidaient à Londres. Ce qu'il faut ajouter, c'est
+qu'en France, où on répandit ces libelles, un mépris universel en fit
+une complète justice. Je crois que la police les déféra ou voulut les
+déférer un jour aux tribunaux, mais cela même ne put les faire sortir
+de leur profonde obscurité.
+
+ [34] L'abbé Pierre-Louis Blanchard, né en 1762, était professeur de
+ philosophie en 1789. Ayant refusé le serment, il émigra en
+ Angleterre, où il resta jusqu'en 1814. De sa retraite il publia un
+ grand nombre de factums et de libelles, où il s'élève avec la
+ dernière violence contre ceux qui portent atteinte aux intérêts de
+ la religion. Il attaque le concordat, et n'épargne même pas le
+ pape, principalement à l'occasion du sacre de l'empereur. Ses
+ nombreux écrits ont été publiés à Londres.
+
+Bonaparte avait fait décréter, sous forme de loi, en même temps que le
+concordat, des _articles organiques_, tant pour le clergé catholique
+que pour le culte protestant. Plusieurs de ces articles déplurent au
+pape, en ce qu'ils paraissaient mettre l'Église de France dans une
+trop grande dépendance du gouvernement, même pour des détails
+secondaires. Il s'en plaignit avec modération, en demanda la réforme;
+obtint peu à peu, et même sans beaucoup de difficultés, des
+modifications essentielles. Quelques-uns de ces articles étaient
+d'ailleurs transitoires; leurs effets devaient cesser avec les
+circonstances qui les avaient provoqués. Il en était d'autres qui
+découlaient naturellement des anciennes libertés gallicanes; on ne
+pouvait pas accorder la réforme de ceux-ci, et le pape ne dut pas
+l'espérer. Pour faire le concordat, on avait été obligé de renoncer
+momentanément à ces libertés; le concordat fait, il était urgent de
+rentrer dans nos privilèges. Tout ce qui était véritablement
+nécessaire avait été accordé, sinon tout de suite, du moins avec le
+temps. Le pape fut parfaitement secondé dans ses désirs par l'évêque
+de Nantes, comme on le verra plus bas, et par son légat, le cardinal
+Caprara. Celui-ci, connaissant le caractère du premier consul, mit une
+grande sagesse et une mesure extrême dans toute sa conduite, sachant
+attendre, craignant d'irriter, et trop heureux de ce qu'on avait
+obtenu pour chercher à le compromettre.
+
+Le cardinal Caprara, nommé légat _a latere_ près de Bonaparte, avait
+été investi des pouvoirs les plus étendus par la bulle _Dextera_... du
+mois d'août 1801, et par la bulle _Quoniam_... du 29 novembre de la
+même année, pour exécuter le concordat, instituer les nouveaux
+évêques... et résoudre toutes les difficultés qui pourraient s'élever.
+Mais, quoique le concordat eût été conclu et signé à Paris, le 15
+juillet 1801, et ratifié à Rome par Pie VII, au mois d'août suivant,
+il n'avait été converti en loi (à raison de l'absence du Corps
+législatif), que le 8 avril 1802; et ce ne fut que de ce jour-là que
+le légat put exercer ses fonctions et instituer les nouveaux évêques,
+après avoir prêté ce même jour (8 avril) serment entre les mains du
+premier consul. On peut remarquer dans son serment, mais avec des yeux
+bien exercés, une légère différence entre ce qui avait été réglé par
+l'arrêté des consuls et les termes dont il se servit. L'arrêté portait
+ce peu de mots: «Il jurera et promettra suivant la formule usitée de
+se conformer aux lois de l'État, et aux libertés de l'Église
+gallicane.»--Or, le cardinal _jura_ et _promit_ (en latin) d'observer
+la constitution, les lois, les statuts et usages de la république
+française, et en même temps: «de ne déroger en aucune manière à
+l'autorité et juridiction du gouvernement de la république, ainsi
+qu'aux droits, libertés et privilèges de l'Église gallicane.»--Le tout
+précédé d'un compliment au premier consul, tel qu'on n'en fit jamais,
+peut-être, à aucun souverain. On peut voir, en y regardant de près,
+qu'au lieu de promettre de _se conformer_ aux libertés de l'Église
+gallicane (ce qui comporte une sorte d'adhésion, ou du moins de
+reconnaissance de ces libertés), il promit seulement de n'y déroger en
+rien, ce qui est purement négatif. La différence au reste est bien
+minime, ou même nulle, quant au résultat, et l'on ne dut pas s'y
+arrêter. D'ailleurs, il promit, dans l'autre partie du serment, au
+delà de ce qu'on lui avait demandé, car on voulait qu'il jurât de se
+conformer _aux lois de l'État_, et lui, jura positivement _d'observer
+la constitution, les lois, les statuts et les usages_ de la
+république, ce qui est plus expressif.
+
+Quant aux libertés de l'Église gallicane, qui font peur à la cour de
+Rome, s'engager par serment à ne pas y déroger est assurément tout ce
+qu'on pouvait attendre d'un légat, surtout si l'on songe qu'aucun pape
+ne les a jamais reconnues. Innocent XII[35] (Odescalchi) bouleversa
+pendant huit ans l'Église de France, à cause de ces mêmes libertés
+consacrées dans l'assemblée du clergé de 1682, et refusa constamment
+d'accorder des bulles aux ecclésiastiques du second ordre, membres de
+cette assemblée (où ils n'avaient cependant pas voix délibérative).
+Son successeur, Alexandre VIII[36] (Ottoboni), fut plus opiniâtre
+encore dans ses refus, puisque deux jours avant sa mort il publia une
+bulle contre les quatre articles de 1682, laquelle, au reste, n'eut
+pas de suite, parce qu'il était mourant. Innocent XII[37] (Pignatelli)
+tout bonhomme qu'il était, ne put se résoudre à accorder des bulles
+aux évêques nommés entre 1682 et 1693, qu'après qu'ils lui eurent
+écrit chacun une lettre d'excuses et de regrets sur ce qui s'était
+passé dans cette assemblée. Cette lettre était vraiment humiliante, et
+ce qui lui donna surtout ce caractère, c'est que Louis XIV en joignit
+une de sa propre main, dans laquelle il s'engageait à ne donner aucune
+suite à son édit du 22 mars 1682. La lettre du roi dut paraître une
+rétractation, dont il se releva pourtant avant sa mort, puisqu'enfin,
+l'édit ne fut pas révoqué, et qu'après lui, il continua d'être
+exécuté.
+
+ [35] Innocent XI (Benoît Odescalchi), né à Côme en 1611, pape en
+ 1671, mort en 1689.
+
+ [36] Alexandre VIII, né à Venise en 1610, pape en 1689. Il cassa
+ les articles de la déclaration de 1682 par la bulle _Inter
+ multiplices_, et mourut en 1691.
+
+ [37] Innocent XII (Antoine Pignatelli), né à Naples en 1615, pape
+ de 1691 à 1700.
+
+Il est presque inutile de rappeler ici que Bonaparte, proclamé
+empereur par le Sénat le 20 mai 1804, mit un grand prix, et cela se
+conçoit, à être sacré par le pape. C'est un miracle de sa destinée
+qu'il ait pu l'obtenir, et dans le temps, je me trouvai fort heureux
+d'y avoir contribué, parce que je pensais que les liens de la France
+avec la cour de Rome s'en trouveraient resserrés. Pie VII, ayant déjà
+reconnu le gouvernement consulaire, puisque c'est avec ce gouvernement
+qu'il avait traité pour le concordat, ne pouvait être arrêté par la
+considération des droits que pourrait, un jour, faire valoir la maison
+de Bourbon, si le gouvernement nouveau, se brisant lui-même, la
+nation la rappelait. Il n'avait donc rien à objecter contre le titre
+d'empereur que Bonaparte s'était donné, ou qui lui avait été décerné
+en France, avec plus de solennité, quoique, peut-être, avec moins de
+sincérité, que celui de premier consul. Le pape n'avait plus à
+délibérer que sur un seul point: savoir, si, dans l'unique intérêt de
+la religion, à laquelle le nouvel empereur pouvait faire, par sa
+puissance immense, tant de bien ou tant de mal, il devait consentir à
+le venir sacrer, comme saint Boniface, le légat du pape Étienne III,
+était venu sacrer Pépin, du vivant du roi légitime, Childéric III;
+comme Léon III couronna Charlemagne empereur, à Rome en 800, et comme
+un autre pape, Étienne V, vint ensuite sacrer Louis le Débonnaire à
+Reims, après la mort de Charlemagne.
+
+Le pape se décida à venir faire ce sacre à Paris, et cette mémorable
+cérémonie eut lieu le 2 décembre 1804. Pie VII ne fut pas dirigé dans
+cette circonstance par des vues temporelles, comme le pape Étienne
+III, qui avait imploré le secours de Pépin contre les Lombards, mais
+bien évidemment et bien uniquement par des motifs purement religieux,
+puisqu'il s'abstint même de laisser entrevoir le désir si naturel de
+recouvrer ses trois légations de Bologne, de Ferrare et de Ravenne,
+que l'empereur, au reste, n'eut garde de lui offrir, ni même de lui
+faire espérer. Toutes les demandes du pape, sans aucune exception,
+furent dans l'intérêt de la religion. Aucune ne le regardait
+personnellement, et il refusa les présents qu'on lui offrit pour sa
+famille.
+
+Il quitta Paris le 4 avril 1805, laissant partout sur son passage
+l'impression profonde de ses vertus et de sa bonté: Napoléon avait
+quitté Paris quelques jours avant lui; il songeait à tout autre
+chose, qu'à montrer sa reconnaissance au Saint-Père. Le 16 mai le pape
+arrive à Rome, et le 26 mai, l'empereur se fait couronner à Milan roi
+d'Italie. Peu de temps après, ses troupes occupent Ancône, sur le
+territoire romain[38]. Le pape s'en plaint. Napoléon ne lui répond
+pas; mais après la bataille d'Austerlitz du 2 décembre 1805 et la paix
+de Presbourg du 26, il écrit au pape, le 6 janvier 1806, qu'il n'avait
+pas voulu s'approprier Ancône, mais l'occuper comme protecteur du
+Saint-Siège, et pour que cette ville ne fût pas souillée par les
+musulmans.
+
+ [38] Ancône avait à ce moment une grande importance. Des troupes
+ russes étaient concentrées à Corfou, d'où elles n'attendaient
+ qu'une occasion pour passer en Italie et se joindre aux Anglais.
+ Ancône était donc exposée à un coup de main, d'autant plus que la
+ garnison était presque nulle, et les fortifications ruinées.
+ Napoléon sollicita du gouvernement pontifical qu'il mît la ville en
+ état de défense. Sa demande n'obtint aucun résultat. Aussitôt le
+ général Gouvion Saint-Cyr, qui à ce moment traversait les États de
+ l'Église pour se rendre dans le royaume de Naples, reçut l'ordre de
+ s'emparer de la ville. Il y entra par surprise, et s'y établit le 6
+ novembre 1805.
+
+Trois mois après, le 30 mars 1806, Napoléon place son frère Joseph sur
+le trône de Naples, et demande au pape de le reconnaître. Il lui
+demande presque en même temps de faire avec lui (empereur) une ligue
+offensive et défensive, d'embrasser le système continental, de fermer
+par conséquent ses ports aux Anglais, c'est-à-dire de leur déclarer la
+guerre. De telles propositions, dans un temps surtout où l'empereur
+foulait aux pieds le concordat qu'il avait conclu avec le pape en 1803
+pour l'Italie; qu'il dépouillait les évêchés et les monastères de
+leurs biens, supprimant à son gré les uns et les autres; qu'il
+tourmentait les évêques et les curés par de nouveaux serments, etc...
+de telles propositions ne pouvaient pas être acceptées et ne le
+furent pas. Elles donnèrent lieu à cette correspondance avec les
+autorités françaises, dans laquelle on a remarqué tant de force, de
+raison et de convenance du côté de la cour de Rome.
+
+Un pareil refus et tant de raison, ne pouvaient manquer d'irriter
+l'empereur. Le 2 février 1808 il fait occuper Rome par ses troupes que
+commandait le général Miollis[39]. Elles s'emparent du château
+Saint-Ange. Le général veut obliger le pape à souscrire à toutes les
+demandes qui lui sont faites, sous la menace de perdre ses États; il
+prodigue les vexations; se saisit de la poste, des imprimeries; fait
+enlever vingt cardinaux, parmi lesquels étaient plusieurs ministres,
+etc... Le pape proteste en vain contre de telles violences. Napoléon
+n'en tient aucun compte. Le 2 avril suivant, il réunit au royaume
+d'Italie les légations d'Urbin, d'Ancône, de Macerata et de Camerino,
+pour en faire trois départements. Il confisque les biens des cardinaux
+qui ne se rendaient pas au lieu de leur naissance. Il fait désarmer
+presque toute la garde du Saint-Père; les nobles de cette garde sont
+emprisonnés. Enfin, Miollis fait enlever le cardinal Gabrielle[40],
+pro-secrétaire d'État; et fait mettre les scellés sur ses papiers.
+
+ [39] François, comte Miollis, né en 1759, était capitaine
+ d'infanterie en 1789. Il servit dans les années de la république,
+ devint général en 1794, et fit avec distinction la campagne
+ d'Italie. Il fut longtemps gouverneur de Mantoue. En 1807, il fut
+ nommé gouverneur de Rome et des États de l'Église. Il fut mis à la
+ retraite en 1815 et mourut en 1828.
+
+ [40] Jules Gabrielle, issu d'une vieille famille romaine, né en
+ 1748, fut évêque de Sinigaglia, puis cardinal en 1801. Le 27 mars
+ 1808, il devint pro-secrétaire d'État. Il protesta énergiquement
+ contre toutes les mesures attentatoires aux droits du pape
+ ordonnées par l'empereur, et fut arrêté en juin de la même année.
+ Il fut interné en France et se rendit en 1813 à Fontainebleau
+ auprès du pape. Il mourut en 1822.
+
+Le 17 mai 1809, décret de Napoléon, daté de Vienne, portant réunion
+(en sa qualité de successeur de Charlemagne) des États du pape à
+l'empire français, en statuant que la ville de Rome serait ville
+impériale et libre; que le pape continuerait à y siéger, et qu'il
+jouirait de deux millions de francs de revenu. Le 10 juin il fait
+promulguer ce décret à Rome. Ce même 10 juin, le pape proteste contre
+toutes ces spoliations, refuse toute pension; et, récapitulant tous
+les attentats dont il a à se plaindre, lance la fameuse et imprudente
+bulle d'excommunication contre les auteurs, fauteurs et exécuteurs des
+violences contre lui et le Saint-Siège, mais sans nommer personne.
+
+Napoléon en fut outré, et, dans un premier mouvement, il écrivit aux
+évêques de France une lettre dans laquelle il parlait, en termes
+presque révolutionnaires, «de celui qui voulait, disait-il, faire
+dépendre d'un temporel périssable l'intérêt éternel des consciences et
+celui de toutes les affaires spirituelles».
+
+Le 6 juillet 1809, Pie VII, enlevé de Rome après qu'on lui eut demandé
+s'il voulait renoncer à la souveraineté temporelle de Rome et de
+l'État de l'Église, fut conduit par le général Radet[41] jusqu'à
+Savone, où il arriva seul le 10 août, les cardinaux ayant tous été
+transportés auparavant à Paris.
+
+ [41] Étienne, baron Radet, né en 1762, avait été sous-officier sous
+ l'ancien régime. En 1792, il était sous-lieutenant de la garde
+ nationale à Varennes. Accusé d'avoir favorisé la fuite de Louis
+ XVI, il fut acquitté par le tribunal révolutionnaire. Il devint
+ général de brigade en 1799, et commandant en chef de la
+ gendarmerie. C'est en cette qualité qu'il reçut l'ordre, le 6
+ juillet 1809, d'arrêter le pape. En 1813, il fut nommé grand prévôt
+ de la grande armée et général de division. Condamné à neuf ans de
+ détention en 1816, il fut gracié en 1818 et mourut en 1825.
+
+Et pour bien compléter les spoliations exercées sur le pape, Napoléon
+fit paraître, le 17 février 1810, un sénatus-consulte qui décerne au
+fils aîné de l'empereur le titre de roi de Rome, et statue même que
+l'empereur sera sacré une seconde fois à Rome, dans les dix premières
+années de son règne.
+
+C'est opprimé, captif, et privé de tout conseil, que le pape refusa
+les bulles à tous les évêques nommés par l'empereur, et c'est alors
+que commencèrent les discussions sur les mesures propres à faire
+cesser la viduité des églises.
+
+
+CONSEIL ECCLÉSIASTIQUE
+
+_Formé en 1809._
+
+Ce conseil était composé du cardinal Fesch, du cardinal Maury[42], de
+l'archevêque de Tours[43], de l'évêque de Nantes[44], de l'évêque
+d'Évreux[45], de l'évêque de Trêves[46], de l'évêque de Verceil[47],
+de M. l'abbé Émery, supérieur de Saint-Sulpice, et du père
+Fontana[48], général des barnabites.
+
+ [42] Jean Maury, né en 1746 à Valréas (Vaucluse), était fils d'un
+ cordonnier. Il reçut les ordres en 1771, et se rendit bientôt
+ célèbre par son éloquence: il entra à l'Académie en 1784. Député du
+ clergé de Péronne aux états généraux, il devint le chef du parti
+ droit. Il émigra en 1791, alla à Rome, fut nommé archevêque _in
+ partibus_, cardinal et évêque de Montefiascone. Peu après, Louis
+ XVIII l'accrédita comme ambassadeur près le Saint-Siège. Cependant
+ il se rallia à l'empereur en 1806 et devint sénateur et aumônier du
+ prince Jérôme. En 1810, il fut appelé au siège archiépiscopal de
+ Paris, ce qui le fit condamner par le pape et lui valut plus tard
+ la disgrâce de Louis XVIII. En 1814, il dut quitter son archevêché
+ et gagna l'Italie. Il fut un instant détenu au château Saint-Ange,
+ mais relâché peu après. Il rentra en grâce auprès de Pie VII, et
+ mourut en 1817.
+
+ [43] Louis, comte de Barral, né en 1746, avait été agent général du
+ clergé en 1785, puis coadjuteur de l'évêque de Troyes et évêque _in
+ partibus_. Il refusa le serment et émigra. En 1801, il envoya sa
+ démission au pape, et fut peu après nommé évêque de Meaux, puis
+ archevêque de Tours. En 1805, il accepta la charge d'aumônier de
+ l'impératrice et, plus tard, la dignité de sénateur. M. de Barral
+ prononça, en 1814, l'oraison funèbre de l'impératrice Joséphine.
+ C'est également lui, qui, le 1er juin 1815, officia pontificalement
+ sur le Champ-de-Mars. A la rentrée de Louis XVIII, il fut forcé de
+ donner sa démission; il mourut en 1818.
+
+ [44] M. Duvoisin.
+
+ [45] M. Bourlier.
+
+ [46] M. Mannay.
+
+ [47] Jean-Baptiste Canaveri, né en 1753, entra dans l'ordre des
+ Oratoriens en 1771, devint évêque de Bielle en 1797, puis de
+ Verceil en 1808. Il fut, peu après, nommé premier aumônier de
+ madame Lætitia Bonaparte. Il mourut en 1818.
+
+ [48] François-Louis Fontana, né en 1750, entra dans la congrégation
+ des Barnabites en 1767, et fut élu supérieur de son ordre dans la
+ province de Milan. Il accompagna en 1804 le pape à Paris, et devint
+ ensuite procureur général de son ordre, consulteur des rites et
+ enfin général de sa congrégation. Après l'enlèvement du pape, il
+ fut interné à Arcis-sur-Aube, fit partie de la commission
+ ecclésiastique de 1809, mais n'assista qu'aux premières séances.
+ Arrêté et emprisonné l'année suivante, il ne recouvra sa liberté
+ qu'en 1814, revint à Rome, fut nommé cardinal en 1819 et mourut en
+ 1822.
+
+Le gouvernement lui proposa trois séries de questions: La première sur
+ce qui intéresse la chrétienté en général.--La seconde sur ce qui
+intéressa la France en particulier.--La troisième sur ce qui intéresse
+les Églises d'Allemagne, d'Italie et la bulle d'excommunication.
+
+Chacune de ces séries se divisait en plusieurs questions. Je vais les
+donner toutes avec les réponses que j'ai abrégées mais sans les
+altérer, en ayant soin de souligner les expressions du conseil, ainsi
+que les citations qu'il invoque.
+
+Dans le préambule qui est en tête des réponses faites par le conseil
+aux questions posées par le gouvernement, on remarque d'abord ces
+paroles: _Nous ne séparons pas de l'hommage que nous rendons à Votre
+Majesté le tribut d'intérêt, de zèle et d'amour que nous commande la
+situation actuelle du Souverain Pontife... Tout le bien spirituel
+que nous pouvons attendre du résultat de nos délibérations est donc
+uniquement entre les mains de Votre Majesté..., et nous osons espérer
+qu'elle jouira bientôt de cette gloire, si elle daigne seconder nos
+voeux en accélérant une réunion si désirable entre Votre Majesté et le
+Souverain Pontife, par l'entière liberté du pape, environné de ses
+conseillers naturels, sans lesquels il ne peut ni communiquer avec les
+Églises confiées à sa sollicitude, ni résoudre aucune grande question,
+ni pourvoir aux besoins de la catholicité._
+
+
+PREMIÈRE SÉRIE: PREMIÈRE QUESTION.--Le gouvernement de l'Église est-il
+arbitraire?
+
+_Réponse._--Non. Il appartient, il est vrai, spécialement au
+successeur de saint Pierre, qui en est le chef, ayant primauté
+d'honneur et de juridiction dans toute l'Église; mais, il appartient
+aussi aux évêques, successeurs des apôtres; et, quelque éminente que
+soit l'autorité de la chaire apostolique, _elle est réglée dans son
+exercice par les canons, c'est-à-dire par les lois communes de toute
+l'Église_. Le pape saint Martin écrivait à un évêque: _Nous sommes les
+défenseurs et les dépositaires et non les transgresseurs des saints
+canons._--_C'est en les observant, et les faisant observer aux
+autres_, dit Bossuet, _que l'Église de Rome s'éleva éminemment
+au-dessus des autres_.--Le conseil ajoute que les usages dont les
+Églises particulières sont en possession, et qui prennent leur source
+_dans l'ancienne discipline, font loi pour ces Églises. Ils forment en
+quelque sorte son droit commun et doivent être respectés._ Il invoque
+l'autorité du pape saint Grégoire qui dit expressément, en parlant de
+l'Église d'Afrique: _Les usages qui ne nuisent point à la foi
+catholique doivent demeurer intacts._
+
+DEUXIÈME QUESTION.--Le pape peut-il, pour des motifs d'affaires
+temporelles, refuser son intervention dans les affaires spirituelles?
+
+_Réponse._--_La primauté dont le pape jouit de droit divin, étant tout
+à l'avantage spirituel de l'Église, nous croyons ici lui rendre
+hommage en répondant que si les affaires temporelles n'ont par
+elles-mêmes aucun rapport nécessaire avec le spirituel, si elles
+n'empêchent pas le chef de l'Église de remplir librement les fonctions
+du nonce apostolique, le pape ne peut pas, par le seul motif des
+affaires temporelles, refuser son intervention dans les affaires
+spirituelles._
+
+TROISIÈME QUESTION--Il est hors de doute que depuis un certain
+temps la cour de Rome est resserrée dans un petit nombre de familles,
+que les affaires de l'Église y sont examinées et traitées par un petit
+nombre de prélats et de théologiens, pris dans de petites localités
+des environs... Dans cet état de choses, convient-il de réunir un
+concile?
+
+_Réponse._--_S'il s'agit ici d'un concile général, il ne pourrait se
+tenir sans le chef de l'Église, autrement il ne représenterait pas
+l'Église universelle... S'il s'agit d'un concile national, son
+autorité serait insuffisante pour régler un objet qui intéresserait
+toute la catholicité entière._
+
+QUATRIÈME QUESTION.--Ne faudrait-il pas que le consistoire, ou le
+conseil particulier du pape, fût composé de prélats de toutes les
+nations pour éclairer Sa Sainteté?
+
+_Réponse._--Le concile de Bâle avait décidé (avec quelques clauses
+limitatives) que les cardinaux seraient pris de tous les États
+catholiques. Les orateurs du roi de France au concile de Trente
+renouvelèrent les propositions que le concile de Bâle avait adoptées,
+et ce concile se borna à décider _que le pape prendrait des
+cardinaux de toutes les nations, autant que cela pourrait se faire
+commodément, et selon qu'il les en trouverait dignes_.
+
+Le conseil dit qu'il ne peut que former des voeux pour l'exécution de
+cette mesure qui répond au désir de Sa Majesté.
+
+CINQUIÈME QUESTION.--En supposant qu'il soit reconnu qu'il n'y a pas
+de nécessité de faire des changements dans l'organisation actuelle,
+l'empereur ne réunit-il pas sur sa tête les droits qui étaient sur
+celles des rois de France, des ducs de Brabant et autres souverains
+des Pays-Bas, des rois de Sardaigne, des ducs de Toscane..., soit pour
+la nomination des cardinaux, soit pour toute autre prérogative?
+
+_Réponse._--Le conseil pense que l'empereur, très naturellement, est
+fondé à réclamer les prérogatives des souverainetés réunies à
+l'empire.
+
+
+DEUXIÈME SÉRIE.--Questions qui intéressent la France en particulier.
+
+PREMIÈRE QUESTION.--Sa Majesté l'empereur ou ses ministres, ont-ils
+porté atteinte au concordat?
+
+_Réponse._--Le conseil pense que le pape n'a pas lieu de se plaindre
+_d'aucune contravention essentielle_ faite au concordat. Quant aux
+articles organiques, ajoutés au concordat, le conseil convient que le
+pape remit, pendant son séjour à Paris, des représentations à
+l'empereur sur un certain nombre de ces articles _qu'il jugeait
+contraires au libre exercice de la religion catholique. Mais plusieurs
+des articles dont se plaignait Sa Sainteté ne sont que des
+applications ou des conséquences des maximes et des usages reçus dans
+l'Église gallicane, dont ni l'empereur ni le clergé de France ne
+peuvent se départir._
+
+_Quelques autres à la vérité_, ajoute-t-il, _renferment des
+dispositions qui seraient très préjudiciables à l'Église, si elles
+étaient exécutées à la rigueur. On a tout lieu de croire qu'elles ont
+été ajoutées au concordat comme des règlements de circonstance, comme
+des ménagements jugés nécessaires pour aplanir la voie au
+rétablissement du culte catholique; et nous espérons de la justice et
+de la religion de Sa Majesté, qu'elle daignera les révoquer ou les
+modifier de manière à dissiper les inquiétudes qu'elles ont fait
+naître._
+
+Le conseil en indique trois: Le premier, sur les bulles, brefs... qui
+ne devaient être reçus, ni mis à exécution, sans l'autorisation du
+gouvernement. Il désire qu'on excepte les _brefs de pénitencerie_, qui
+étaient formellement exceptés par les parlements.--Le vingt-sixième
+sur la fixation à trois cents francs du titre ou revenu exigé des
+ecclésiastiques, pour être ordonnés par l'évêque; tandis qu'il n'était
+que de cent cinquante francs avant la Révolution où les aspirants,
+pris pour la plupart dans des classes élevées, étaient bien plus
+riches.--Le trente-sixième sur les vicaires généraux qui devaient, par
+cet article, continuer leurs fonctions, même après la mort de
+l'évêque, tandis qu'il est de principe que les pouvoirs du grand
+vicaire expirent avec celui qui les a donnés, que le chapitre se
+trouve de plein droit investi de la juridiction épiscopale, et que
+c'est par lui que sont nommés les vicaires généraux qui gouvernent
+pendant la vacance du siège.
+
+Il est juste de remarquer que ces trois demandes furent accordées par
+décret, le 28 février 1810.
+
+DEUXIÈME QUESTION.--L'état du clergé de France est-il, en général,
+amélioré ou empiré depuis que le concordat est en vigueur?
+
+La réponse est ici la plus affirmative, la plus détaillée, la plus
+riche en faits. Outre la liberté du culte catholique qui est, à elle
+seule, le plus grand des bienfaits dus au concordat, que de nouveaux
+bienfaits depuis cette époque! Dotation des chapitres; trente mille
+succursales pensionnées; quatre cents bourses et huit cents
+demi-bourses pour les séminaires; exemption de la conscription pour
+les étudiants présentés par l'évêque; invitation aux conseils généraux
+de département de suppléer aux dotations des évêques, des chapitres,
+et de pourvoir aux besoins du culte; rétablissement des congrégations
+religieuses vouées à l'enseignement gratuit, au soulagement des
+pauvres et des malades, etc... Tous ces faits sont évidents.
+
+TROISIÈME QUESTION.--Si le gouvernement français n'a point violé le
+concordat, le pape peut-il, arbitrairement, refuser l'institution aux
+archevêques et évêques nommés, et perdre la religion en France, comme
+il l'a perdue en Allemagne, qui, depuis dix ans, est sans évêques?
+
+_Réponse.--Le concordat est un contrat synallagmatique entre le chef
+de l'État et le chef de l'Église, par lequel chacun d'eux s'oblige
+envers l'autre_... C'EST AUSSI _un traité public par lequel chacune
+des parties contractantes acquiert des droits et s'impose des
+obligations. Le droit réservé au pape ne doit pas être exercé
+arbitrairement. Par le concordat entre le roi François Ier et Léon
+X[49] (1515), le pape était tenu d'accorder les bulles d'institution
+aux sujets nommés par le souverain, ou d'alléguer les motifs
+canoniques de son refus.--Pie VII est également lié envers l'empereur
+et la France par le concordat qu'il a solennellement ratifié._
+
+ [49] Ce concordat dont les bases furent jetées le 10 décembre 1515,
+ dans une entrevue entre les deux souverains, ne fut signé que le 18
+ août 1516. Il abolissait la pragmatique sanction, abandonnait au
+ pape le revenu des annates et reconnaissait la supériorité du pape
+ sur les conciles. Par contre, il donnait au roi le droit de nommer
+ à toutes les prélatures de France.
+
+Le Saint-Père ayant écrit de Savone, le 28 août 1809, une lettre au
+cardinal Caprara pour exposer les motifs de _ses refus, le conseil ne
+croit pas s'écarter du profond respect dont il est pénétré pour la
+personne et la dignité suprême du chef de l'Église, en mettant sous
+les yeux de l'empereur les réflexions qu'il oserait présenter à Sa
+Sainteté elle-même, s'il était admis à l'honneur de conférer avec
+elle._
+
+Le pape donnait trois motifs de refus dans sa lettre: 1º Les
+innovations religieuses introduites en France depuis le concordat, et
+cependant il n'en articulait aucune qui fût une atteinte essentielle
+portée à ce concordat. Les innovations connues avaient été en France
+des bienfaits pour la religion. Le gouvernement avait fait droit aux
+représentations sur les articles organiques, et, d'ailleurs, cette
+plainte déjà ancienne, en ce qui concerne la France, n'avait point été
+suivie, jusqu'alors, d'un refus de bulles de la part du pape.--2º Le
+second motif était fondé sur les événements et les mesures politiques
+qu'il ne lui appartenait pas de juger.--_L'événement principal_, dit
+le conseil, _est le décret de 1809, portant réunion de l'État romain à
+l'empire français. Ce motif est-il canonique? Est-il fondé sur les
+principes et sur l'esprit de la religion?_ Le conseil répond: _La
+religion nous apprend à ne pas confondre l'ordre spirituel et l'ordre
+temporel; la juridiction que le pape exerce essentiellement de droit
+divin est celle que saint Pierre a reçue de Jésus-Christ, la seule
+qu'il ait pu transmettre à ses successeurs; et celle-ci est purement
+spirituelle. La souveraineté temporelle n'est pour les papes qu'un
+accessoire étranger à leur autorité. La première durera autant que
+l'Église, autant que le monde; et l'autre, d'institution humaine,
+n'étant point comprise dans les promesses divines qui ont été faites à
+l'Église, peut être enlevée, comme elle a été donnée, par les hommes
+et les événements. Dans toutes les suppositions à cet égard, et quelle
+que soit la position politique du pape, son autorité dans l'Église
+universelle et ses relations avec les Églises particulières doivent
+être toujours les mêmes, et comme il n'a reçu ses pouvoirs que pour
+l'avantage des fidèles et le gouvernement de l'Église_, le conseil se
+persuade _que le Saint-Père mettrait un terme à ses refus, s'il était
+convaincu, comme eux qui voient les choses de près, que ce refus ne
+peut être que très préjudiciable à l'Église_.
+
+D'après le conseil, _l'invasion de Rome ne peut donc être un motif
+pour refuser l'institution canonique aux évêques nommés. Cette
+invasion n'est pas une violation du concordat. Le concordat n'a rien
+stipulé, rien garanti du temporel; et tant que la juridiction du pape
+sur l'Église de France est reconnue, les liens qui attachent cette
+Église à la chaire de saint Pierre ne sont point relâchés, et le
+concordat subsiste dans son intégrité._
+
+_Le pape reconnaît cette distinction dans sa lettre, mais il ne
+pouvait_, dit-il, _sacrifier la défense du patrimoine de l'Église.
+Cela n'est point contesté: il pouvait réclamer avec toute la force de
+ses moyens. Mais comment le refus des bulles serait-il un de ces
+moyens? Si l'empereur exigeait et obtenait des évêques nommés quelque
+déclaration contraire à l'autorité du Saint-Siège, ou relative à
+l'invasion des États romains, le pape serait dans son droit pour leur
+refuser l'institution canonique; mais il n'y a rien de semblable dans
+la circonstance. Comment donc pourrait-il vouloir ou croirait-il
+pouvoir les punir pour un événement qui ne peut leur être imputé?
+Lorsque Rome fut prise d'assaut par les troupes de Charles-Quint,
+Clément VII, pour se venger de ce prince, a-t-il abandonné toutes les
+Églises à l'anarchie?_--3º Le troisième motif de refus dans la lettre
+du Saint-Père est pris dans sa situation actuelle. Dieu sait, dit le
+pape, si nous désirons ardemment donner aux églises de France vacantes
+leurs pasteurs, et si nous désirons trouver un expédient pour le faire
+d'une manière convenable; mais devons-nous agir dans une affaire de si
+haute importance sans consulter nos conseillers naturels? Or, comment
+pourrions-nous les consulter, quand, séparé d'eux par la violence, on
+nous a ôté toute libre communication avec eux, et, en outre, tous les
+moyens nécessaires pour l'expédition de pareilles affaires, n'ayant pu
+même, jusqu'à présent, obtenir d'avoir auprès de nous un seul de nos
+secrétaires?
+
+L'objection était forte, et le conseil se vit réduit à faire la
+réponse suivante: _A ces dernières plaintes, nous n'avons d'autre
+réponse à faire que de les mettre nous-mêmes sous les yeux de Sa
+Majesté, qui en sentira toute la force et toute la justice._
+
+Cette phrase n'était peut-être pas sans quelque courage, car c'était
+justifier le refus du pape, et montrer clairement à l'empereur son
+injustice et son inconséquence.
+
+QUATRIÈME QUESTION.--Le gouvernement français n'ayant point violé le
+concordat, si, d'un autre côté, le pape refuse de l'exécuter,
+l'intention de Sa Majesté est de regarder le concordat comme abrogé,
+mais, dans ce cas, que convient-il de faire pour le bien de la
+religion?
+
+_Réponse.--Si le pape persistait à se refuser à l'exécution du
+concordat, il est certain, rigoureusement parlant, que l'empereur ne
+serait plus tenu de l'observer, et qu'il pourrait le regarder comme
+abrogé._--Ce sont les premiers mots de la réponse; ils ont l'air de
+tout décider; mais, toutefois, ce n'était pas le cas, et le conseil
+ajoute bientôt: _Mais le concordat n'est pas une transaction purement
+personnelle... C'est un traité qui fait partie de notre droit
+public... et il importe d'en réclamer l'exécution, dans la supposition
+même où le Souverain Pontife persisterait à la refuser en ce qui le
+concerne._
+
+Ce raisonnement est subtil et même singulier: car le conseil semble
+n'avoir mis en avant avec assurance un principe, que pour reculer plus
+vite devant la conséquence, il semble même s'être étudié à faire
+renaître la difficulté, au moment où elle paraissait assez nettement
+résolue.
+
+Le conseil dit ensuite qu'il faudrait regarder le concordat, non comme
+abrogé, mais comme _suspendu_, en protestant toujours contre le refus
+du pape, et en en appelant, ou au pape lui-même, mieux informé, ou à
+son successeur.
+
+_Mais, soit que le concordat soit regardé comme abrogé, soit qu'il
+demeure suspendu_, ajoute le conseil, _que convient-il de faire pour
+le bien de la religion_? (Ce sont les derniers mots de la
+question.)--Ici le conseil établit avec clarté les principes et
+n'épargne pour cela aucun raisonnement. _Tous les pouvoirs des
+ministres de l'Église étant d'un ordre spirituel, c'est à l'Église
+seule à les conférer. Les évêques ont des pouvoirs d'ordre et des
+pouvoirs de juridiction. Dans les trois premiers siècles de
+persécutions, il a bien fallu que l'Église seule investît les pasteurs
+de ces pouvoirs, et elle n'a pas pu perdre ce droit quand les rois se
+sont faits ses enfants. L'Église n'a jamais reconnu d'évêques que
+ceux qu'elle avait institués; mais la manière de procéder à
+l'élection, et puis de conférer l'institution, n'a pas toujours été la
+même. Dans les premiers siècles, la simple nomination, ou élection, ou
+présentation, appartenait aux évêques co-provinciaux, au clergé et au
+peuple de l'Église qu'il fallait pourvoir; et cette élection était
+confirmée par le métropolitain par qui l'évêque était sacré; ou s'il
+s'agissait du métropolitain lui-même, par le concile de la province
+qui conférait l'institution ou la mission, pour cette Église en
+particulier, à celui qui venait d'être élu. Dans la suite, les
+empereurs et autres princes chrétiens eurent grande part à la
+nomination, c'est-à-dire à l'élection, et insensiblement, le peuple et
+le clergé de la campagne cessèrent d'être appelés. L'élection passa
+alors au chapitre de l'église cathédrale, mais toujours avec la
+nécessité du consentement du prince (représentant le peuple), et de la
+confirmation ou institution métropolitaine ou du concile de la
+province._
+
+Le conseil ecclésiastique oublia d'ajouter, que, jusqu'au XIIIe
+siècle, les papes n'avaient été pour rien, ni dans l'élection, ni dans
+l'institution. Depuis, par les réserves et autres principes puisés
+dans les fausses décrétales[50], ils s'attribuèrent quelquefois et
+l'élection et la confirmation. C'est à cet état de choses, si étranger
+à l'ancienne discipline, puisqu'il n'y en avait pas de traces dans les
+douze premiers siècles de l'Église, que le concile de Bâle ainsi que
+la pragmatique sanction voulurent remédier. A la suite du concile de
+Bâle et de la pragmatique sanction publiée à Bourges en 1438[51]
+conformément aux décrets de ce concile, il avait été décidé que
+l'élection par le peuple et par le chapitre, serait confirmée par le
+métropolitain ou par le concile provincial. En 1516, on substitua à
+cette pragmatique sanction, le concordat entre François Ier et Léon X,
+en vertu duquel l'élection passa tout entière au roi, à la place du
+peuple ou du chapitre, et la confirmation ou institution au pape, à la
+place des métropolitains et des conciles provinciaux.
+
+ [50] On connaît sous le nom de fausses décrétales un recueil de
+ droit canonique du VIe siècle, attribué au moine Denys le Petit,
+ qui tendait à augmenter considérablement la puissance des papes.
+
+ [51] La pragmatique sanction de Bourges est le nom donné à
+ l'ordonnance que le roi Charles VII rendit, en 1438, sur les
+ affaires de l'Église de France.
+
+Le conseil ecclésiastique reprend à l'occasion de ces changements:
+_ces deux changements dans les élections ont été regardés comme faits
+du consentement exprès ou tacite de l'Église. Nous dirons plus: cette
+approbation_ (de l'Église) _serait encore indispensable, quand même on
+proposerait de revenir à une des méthodes adoptées dans les siècles
+précédents; car une loi abrogée n'est plus une loi, et elle ne peut en
+reprendre le caractère que par le fait de l'autorité qui l'a
+abrogée.--C'est là un des vices capitaux de la constitution civile du
+clergé, adoptée par l'Assemblée constituante;... car, outre que les
+élections décrétées par cette constitution ne ressemblaient, en aucune
+manière, à celle des premiers siècles, l'Assemblée constituante, qui
+n'avait que des pouvoirs politiques était essentiellement incompétente
+pour rétablir, sans le concours et le consentement de l'Église, ces
+règlements de discipline que l'Église avait abolis._
+
+_Ainsi, dans la supposition où par la persévérance des refus des
+bulles, le concordat serait regardé comme suspendu ou comme abrogé, on
+ne serait pas autorisé à faire revivre la pragmatique sanction, à
+moins que l'autorité ecclésiastique, n'intervînt dans son
+rétablissement. Sans cela, elle deviendrait la source de troubles
+semblables à ceux qu'a excités dans toute la France la constitution
+civile du clergé en 1791._
+
+_Que conviendrait-il donc de faire alors pour le bien de la religion?
+car cette question revient toujours._
+
+_Le conseil n'a pas l'autorité nécessaire pour indiquer les mesures
+propres à remplacer l'intervention du pape dans la confirmation des
+évêques._ (Cette réponse est-elle bien exacte? Est-ce donc qu'indiquer
+ces mesures supposerait une autorité?)
+
+_Le conseil pense que l'empereur ne peut rien faire de plus sage et de
+plus conforme aux règles que de convoquer un concile national, qui
+examinerait la question proposée et indiquerait les moyens propres à
+prévenir les inconvénients du refus des bulles. En 1688, à l'occasion
+d'un refus semblable de bulles fait par le pape Innocent XI aux
+évêques, à la suite de l'assemblée du clergé de 1682, le parlement de
+Paris, sur les conclusions du procureur général du Harlay, rendit un
+arrêt portant que le roi serait supplié de convoquer les conciles
+provinciaux ou même un concile national._
+
+L'empereur, dans une note qu'il dicta à l'évêque de Nantes, M.
+Duvoisin, trouva que cette réponse n'éclaircissait pas entièrement la
+question. Il avait pensé, dit-il dans cette note, que, le concordat
+tombant, la France rentrait de droit dans ce qui existait avant. Mais
+le conseil l'avait fait changer d'avis, et il estimait maintenant avec
+lui, que le concordat ayant abrogé la loi qui existait lors de sa
+conclusion, elle ne pouvait plus être rétablie que par le pouvoir qui
+l'avait abrogée, mais il différait de l'opinion du conseil, en ce
+qu'il pensait que l'Église gallicane était suffisante pour prononcer
+le rétablissement de l'ancienne loi, sans quoi il y aurait une lacune
+dans la législation de l'Église. L'empereur n'expliquait pas davantage
+sa pensée dans sa note, ayant été interrompu par d'autres affaires.
+
+Le conseil ecclésiastique, cependant, sur le simple aperçu contenu
+dans la note, discuta de nouveau la question, sans trop entrer dans
+l'idée de l'empereur, car il commence par dire: _qu'il persiste à
+croire que la convocation d'un concile national est la seule voie
+canonique qui puisse conduire au but désiré_. Il suppose que, _le
+concile adresserait d'abord au pape des remontrances respectueuses sur
+les suites qu'entraînerait un refus plus longtemps prolongé; sur la
+nécessité où se trouveraient l'empereur et le clergé de pourvoir par
+une autre voie à la conservation de la religion et à la perpétuité de
+l'épiscopat, et qu'on proposerait ensuite tous les moyens de
+conciliation, etc... et si le pape se refusait à ces prières, à ces
+sollicitations du clergé de France assemblé, le concile examinerait_
+(ce que nous n'avons pas cru devoir faire) _s'il est compétent pour
+rétablir ou renouveler un mode d'institution canonique qui pût
+remplacer le mode établi par le concordat. S'il se jugeait compétent,
+il arrêterait, sous le bon plaisir de Sa Majesté, un règlement de
+discipline sur cet objet, mais en déclarant que ce règlement n'est que
+provisoire, et que l'Église de France ne cessera point de demander
+l'observation du concordat, toujours prête à y revenir... Et si le
+concile national ne se jugeait pas compétent, il réclamerait le
+recours à un concile général, la seule autorité dans l'Église qui soit
+au-dessus du pape. Et si ce recours devenait impossible parce que le
+pape ne voudrait pas reconnaître le concile, ni le présider, ou, que
+dans les circonstances politiques, sa convocation présentât trop de
+difficultés pour l'assembler,--que conviendrait-il de faire pour le
+bien de la religion?--Vu l'impossibilité de recourir au concile
+général, et vu le danger imminent dont l'Église est menacée, le
+concile national pourrait déclarer que l'institution donnée par le
+métropolitain à ses suffragants, ou par le plus ancien évêque de la
+province à l'égard du métropolitain, tiendrait lieu des bulles
+pontificales, jusqu'à ce que le pape ou ses successeurs consentissent
+à la pleine exécution du concordat. C'est ici une loi de nécessité,
+loi que le pape lui-même a cru pouvoir reconnaître, lorsque, s'élevant
+au-dessus de toutes les règles ordinaires et par un acte d'autorité
+sans exemple, il a supprimé tous les anciens évêchés de France pour en
+créer de nouveaux._
+
+Ne peut-on pas s'étonner que le conseil ecclésiastique, avant
+d'arriver à une pareille solution, n'ait pas répété ici que, pour
+faire cesser le principal motif d'opposition du pape (motif énoncé par
+lui dans sa lettre au cardinal Caprara, où il déclare que son refus de
+donner des bulles est fondé particulièrement sur ce que, dans sa
+prison de Savone, il est privé de toute liberté), l'empereur était
+prié de rendre au pape, au moins la mesure de liberté nécessaire pour
+l'expédition des bulles, afin de le constituer dans son tort s'il
+persistait alors à la refuser. Au lieu de cela, le conseil restait
+toujours dans la supposition que le pape ne refusait les bulles que
+pour des motifs purement temporels, et à cause surtout de l'invasion
+de Rome, tandis que le Saint-Père avait formellement déclaré que
+c'était parce qu'on l'avait privé de sa liberté, de son conseil et
+même de son secrétaire, qu'il se refusait à faire expédier les bulles.
+
+Le conseil, qui avait senti toute la force de cette réclamation, qui
+en avait déjà reconnu toute la justice, aurait dû renouveler ses
+instances à cet égard. La liberté réclamée ici par le pape n'était pas
+un objet purement temporel; c'était une condition indispensable pour
+valider les actes du plus simple citoyen, à plus forte raison ceux du
+chef de l'Église. Le conseil, dans cette longue et dernière partie de
+la discussion, a trop l'air de croire que tous les torts sont du côté
+du pape. Est-ce complaisance ou pusillanimité?--Qu'il n'ait pas
+conseillé à l'empereur de rendre Rome, cela se conçoit: il n'était pas
+appelé à traiter cette question politique, qui était d'ailleurs tout à
+fait indépendante de celle de la délivrance des bulles qu'on lui
+soumettait; mais ne pas répéter chaque jour, qu'avant de songer au
+concile ou à tout autre remède extraordinaire auquel on ne pouvait
+avoir recours que dans le cas, où sans aucune raison, le pape
+s'obstinerait à ne pas vouloir exécuter le concordat, il était
+nécessaire de lui rendre assez de liberté pour qu'il ne pût pas se
+plaindre qu'on lui faisait violence par une telle demande, c'était non
+seulement une grande pusillanimité envers l'empereur, mais aussi,
+c'était une inconséquence: c'était paraître vouloir prolonger la
+rupture, lorsqu'il ne fallait peut-être qu'un mot pour la faire
+cesser.
+
+
+TROISIÈME SÉRIE.--Questions qui intéressent les Églises d'Allemagne,
+d'Italie, et la bulle d'excommunication.
+
+PREMIÈRE QUESTION.--Sa Majesté, qui peut, à juste titre, se considérer
+comme le chrétien le plus puissant, sentirait sa conscience troublée,
+s'il ne portait aucune attention aux plaintes des Églises d'Allemagne
+sur l'abandon dans lequel le pape les laisse depuis dix ans. Elle
+désire, comme _suzerain de l'Allemagne_, comme _héritier de
+Charlemagne_, comme _véritable empereur d'Occident_, comme _fils aîné
+de l'Église_, savoir quelle conduite elle doit tenir pour rétablir le
+bienfait de la religion chez les peuples de l'Allemagne?
+
+_Réponse._--Celle que donne le conseil à cette question est on ne peut
+plus vague. Le rapporteur croit devoir rappeler ici l'ancien concordat
+de la nation germanique de 1447 et le traité de Munster de 1648; puis,
+il entre dans de longs détails sur la diète de Ratisbonne de 1803, qui
+bouleversa par tant de sécularisations l'état politique et religieux
+de l'Allemagne, et transféra le siège de Mayence à Ratisbonne;--sur
+les conférences préparatoires de 1804, entre le nonce du pape et le
+référendaire de l'empire;--sur l'acte de la confédération du Rhin, du
+12 juillet 1806;--sur l'abdication de la couronne impériale
+d'Allemagne par l'empereur François II (6 août 1806), qui opéra la
+dissolution du corps germanique;--sur les prétentions diverses d'une
+multitude de princes à l'égard du clergé catholique, de l'instruction
+religieuse, des dispenses matrimoniales...;--sur l'asservissement des
+évêques, des curés, des chanoines à tous ces princes;--et enfin sur
+les difficultés nouvelles apportées à un arrangement quelconque par la
+situation actuelle du Saint-Père.
+
+Le conseil, ne voit depuis l'abdication de l'empereur François II, que
+le protecteur de la confédération du Rhin (Napoléon), qui puisse,
+d'accord avec le Souverain Pontife, remédier à ces maux, et il se
+borne à faire des voeux.
+
+Il faut convenir qu'il y avait bien de la mauvaise grâce et surtout
+bien de la mauvaise foi de la part de l'empereur Napoléon, à imputer,
+dans ce moment-là, les troubles religieux de l'Allemagne à l'abandon
+dans lequel le pape laissait depuis dix ans l'Église d'Allemagne, et
+la raison du conseil sur ce point est bien faible et bien
+insignifiante.
+
+DEUXIÈME QUESTION.--Est-il indispensable de faire une nouvelle
+circonscription d'évêchés en Toscane et dans d'autres parties de
+l'empire? Si le pape refuse de coopérer à ces arrangements, quelle
+marche Sa Majesté devrait-elle suivre pour les régulariser?
+
+_Réponse._--Le conseil pense que les églises de Toscane ne sont pas en
+souffrance comme celles d'Allemagne; qu'elles sont régulièrement
+organisées et administrées; qu'ainsi une nouvelle circonscription,
+bien qu'utile, n'a rien d'urgent. _Tout porte à croire_, ajoute-t-il,
+_que lorsque le pape sera entouré de ses conseils, Sa Sainteté y
+donnera une attention active et soutenue_. Enfin le conseil croit que
+Sa Majesté peut suspendre les améliorations qu'elle projette pour les
+églises de la Toscane, jusqu'à ce que les affaires générales de
+l'Église soient terminées, puisque la loi de la nécessité n'est pas
+ici applicable.
+
+TROISIÈME QUESTION.--La bulle d'excommunication du 10 juin 1809 étant
+contraire à la charité chrétienne ainsi qu'à l'indépendance et à
+l'honneur du trône, quel parti prendre pour que, dans des temps de
+trouble et de calamité, les papes ne se portent pas à de tels excès de
+pouvoir?
+
+_Réponse._--Le conseil cite d'abord l'extrait de cette bulle qui
+déclare que les _auteurs, fauteurs, conseillers et exécuteurs des
+attentats_ (c'est-à-dire l'invasion de Rome et des provinces de
+l'État romain, ainsi que les autres persécutions), _en vertu du livre
+XXII, chapitre XIe qu'il rappelle, ont encouru l'excommunication
+prononcée par le concile de Trente, et le Saint-Père les excommunie et
+les anathématise de nouveau, sans toutefois nommer personne
+spécialement. Sa Sainteté défend même d'attenter aux droits et
+prérogatives des personnes comprises dans cette catégorie._
+
+Le conseil dit ensuite: _Que les bulles de Boniface VIII contre
+Philippe le Bel, de Jules II contre Louis XII, de Sixte-Quint contre
+Henri IV, n'ont jamais eu de force ni d'effet en France, parce que les
+évêques de France ont refusé de les admettre et de les publier. Par la
+même raison, la bulle_ IN COENA DOMINI, _si longtemps publiée à Rome, a
+toujours été regardée en France comme non avenue._
+
+_Si la bulle du 10 juin 1809 eût été adressée aux évêques de France_,
+le conseil pense _qu'ils l'eussent déclarée contraire à la discipline
+de l'Église gallicane, à l'autorité du souverain, et capable, contre
+l'intention du pape, de troubler la tranquillité publique_.
+
+Il rappelle que _Grégoire XIV, successeur de Sixte-Quint, lança en
+1591, des lettres_ MONITORIALES _contre Henri IV, et que les évêques
+assemblés à Chartres déclarèrent que les censures et excommunications
+portées par lesdites lettres étaient nulles, tant en la forme qu'en la
+matière, et qu'elles ne pouvaient lier ni obliger la conscience_...
+
+Le conseil se borne donc à déclarer: _Qu'il ne doute pas que le
+concile national, si on l'assemble, rappelant les vrais principes à
+cet égard, et l'esprit de l'Église, dans l'application des censures,
+n'en déclare aussi la nullité, et n'interjette appel, tant de cette
+bulle que de toutes bulles semblables, au concile général, ou au
+pape mieux informé, comme cela a toujours eu lieu dans l'Église_.
+
+Le conseil aurait pu ajouter que les lettres monitoriales contre le
+roi Henri IV avaient été condamnées au feu par les parlements séant à
+Tours et à Châlons.
+
+Quant à Henri IV lui-même, alors roi de Navarre, excommunié par
+Sixte-Quint en 1588, on sait que, suivant son caractère, il fit
+afficher son acte d'appel au Vatican, et que le pape ne l'en estima
+que davantage.
+
+Le conseil ecclésiastique conclut, dans sa réponse générale, en citant
+le premier article de la déclaration du clergé de France en 1682[52].
+
+ [52] Cet article disait en substance que Dieu n'avait donné ni à
+ saint Pierre, ni à ses successeurs, aucune puissance directe ou
+ indirecte sur les choses temporelles.
+
+C'est par la remise de ces réponses, le 11 janvier 1810, que le
+conseil termina ses travaux qui avaient commencé le 16 novembre 1809.
+
+J'oubliais de dire que le travail du conseil sur la première série de
+questions est attribué à l'évêque de Trêves; celui sur la seconde
+série, à l'évêque de Nantes, et celui sur la troisième, à l'archevêque
+de Tours. On assure que le Père Fontana ne parut qu'aux premières
+séances, et que M. Émery fut très peu exact aux séances, et ne signa
+point les réponses de la commission, alléguant qu'il ne lui convenait
+pas de mettre sa signature à côté de celles de cardinaux et d'évêques.
+
+
+RÉFLEXIONS SUR CE CONSEIL ECCLÉSIASTIQUE.
+
+Je conçois tous les ménagements que les membres de ce conseil ont dû
+avoir pour l'empereur, dans la crainte de l'irriter et de le pousser
+à des mesures plus violentes encore, c'est-à-dire à une rupture
+complète avec le pape, qui eût ramené le schisme dans l'Église de
+France. Mais je ne puis concevoir comment ils n'ont pas essayé avec
+plus de persistance de le convaincre, que, pour être en droit
+d'imputer les torts au pape, il fallait, du moins, lui accorder le
+genre de liberté qu'il jugerait lui-même nécessaire pour donner des
+bulles, et lui demander, en conséquence, ce qu'il estimait
+indispensable pour cela. Le pape n'aurait pas osé dire qu'il lui
+fallait avant tout Rome et le patrimoine de saint Pierre; cela eût été
+trop évidemment faux, quelque naturel qu'il fût qu'il désirât
+ardemment cette restitution, et qu'il ne cessât de protester contre la
+violence qui lui avait ravi ses États. Il se serait réduit sans doute,
+à demander un certain nombre de cardinaux, son secrétaire, ses
+papiers... S'il eût demandé plus, ou que, ayant obtenu les objets de
+sa première demande, il eût continué à refuser les bulles, alors les
+réponses du conseil que nous venons d'analyser, eussent offert au
+public l'expression d'opinions justes et convenables; mais, tant que
+ce point indispensable n'était point accordé, presser le pape (dans la
+situation où il se trouvait) par des arguments qui n'auraient eu de
+valeur que dans le cas où il eût été démontré que son refus était de
+la mauvaise volonté, c'était grandement affaiblir des raisons, fort
+bonnes dans une autre supposition, mais qui, hors de là, devaient ne
+paraître que des sophismes mêlés d'un peu de mauvaise foi et même de
+déloyauté.
+
+Avant la réunion et les délibérations du conseil ecclésiastique,
+l'empereur avait fait quelques démarches vers le pape pour vaincre sa
+répugnance à donner les bulles. Il lui avait fait dire par le cardinal
+Caprara, dans une lettre que ce cardinal (lequel n'était plus légat,
+mais qui, pourtant, se trouvait à Paris) écrivit au pape à Savone, le
+20 juillet 1809, que l'empereur consentait à ce que son nom, de lui
+empereur, et même son droit de nomination, ne fussent pas mentionnés
+dans les bulles qui seraient alors délivrées sur la simple demande du
+conseil d'État ou du ministre des cultes. A quoi le pape répondit, le
+26 août, que ce conseil d'État ou ce ministre étant les organes de
+l'empereur, ce serait reconnaître également dans l'empereur le droit
+de nomination et la faculté de l'exercer, ce qu'il ne voulait pas.
+
+Et pourquoi ne voulait-il pas reconnaître ce droit? Était-ce donc à
+cause de l'excommunication? Alors, c'était montrer une humeur peu
+raisonnée et commencer à se donner un tort. Pourquoi aussi l'empereur
+avait-il fait ce sacrifice? N'aurait-il pas mieux valu qu'il n'en fît
+aucun, et qu'il essayât de l'effet que produirait sur le Saint-Père,
+la liberté suffisante qu'il lui accorderait?
+
+L'année 1810, loin d'apporter quelques adoucissements à la situation
+du pape, et de lui valoir, d'après les voeux et les prières du conseil
+ecclésiastique, un peu plus de liberté, aggrava, au contraire, cette
+situation, et rendit sa captivité plus dure.
+
+En effet, le 17 février 1810, parut le sénatus-consulte prononçant la
+réunion des États romains à l'empire français, l'indépendance du trône
+impérial de toute autorité sur la terre, et annulant l'existence
+temporelle des papes. Ce sénatus-consulte assurait une pension au
+pape, mais il statuait aussi que le pape prêterait serment de ne rien
+faire en opposition aux quatre articles de 1682.--Le même jour, autre
+sénatus-consulte qui décerne au fils aîné de l'empereur le titre de
+roi de Rome, et statue que l'empereur sera sacré une seconde fois à
+Rome[53].
+
+ [53] En outre de ces dispositions le sénatus-consulte du 17 février
+ 1810, décidait:
+
+ Que le territoire pontifical formerait deux départements; celui de
+ Rome et celui de Trasimène.
+
+ Qu'un prince du sang ou un grand dignitaire tiendrait à Rome la
+ cour impériale.
+
+ Que toute souveraineté étrangère était incompatible avec l'exercice
+ de toute autorité spirituelle dans l'intérieur de la France.
+
+ Qu'il serait préparé pour le souverain pontife des palais dans les
+ différents lieux de l'empire où il voudrait résider; qu'il en
+ aurait nécessairement un à Paris et un à Rome.
+
+ Que deux millions de revenu en biens ruraux seraient assignés à Sa
+ Sainteté.
+
+ Que l'État pourvoirait aux dépenses du sacré collège et de la
+ propagande.
+
+Toutes ces dispositions étaient hostiles et provocantes. On
+n'accordait pas même au pape le droit et la liberté de s'en plaindre.
+Comment se serait-il cru assez de liberté pour le reste? Ordonner par
+un sénatus-consulte un serment au pape captif, et un serment de ne
+rien faire contre les quatre articles de 1682, étaient deux points
+irritants au suprême degré, et très évidemment inadmissibles, surtout
+lorsqu'ils étaient imposés avec une telle hauteur. Le pape dut s'en
+consoler au reste, presque s'en réjouir, en voyant qu'on faisait
+dépendre de la prestation d'un tel serment la pension injurieuse qu'on
+lui offrait, et c'est là ce qui lui fournit la réponse si noblement
+apostolique: _qu'il n'avait nul besoin de cette pension, et qu'il
+vivrait de la charité des fidèles_.
+
+Il faut tout dire. Malgré son état de captivité à Savone, le
+Saint-Père avait cependant répondu en 1809 à chacune des lettres
+des dix-neuf évêques qui lui avaient demandé des _pouvoirs
+extraordinaires_ pour des dispenses de mariage, et les leur avait
+accordés.--Le 5 novembre 1810, il publia, autant du moins qu'il le
+put, son bref contre le cardinal Maury et le lui adressa en réponse à
+la communication que le cardinal lui avait faite de sa nomination à
+l'archevêché de Paris. Le cardinal, en attendant ses bulles
+d'institution, avait pris l'administration du diocèse, qui lui avait
+été déférée par le chapitre métropolitain. Le pape, dans son bref, lui
+reproche d'avoir abandonné la sainte cause qu'il avait si bien
+défendue autrefois; de violer son serment, d'avoir quitté son siège de
+Montefiascone, et de prendre l'administration d'un siège dont il ne
+pouvait être chargé. Il lui _ordonne_ d'y renoncer et de ne pas le
+forcer à procéder contre lui, conformément aux canons de l'Église. Ce
+bref fit grand bruit et valut, le 1er janvier 1811, une éclatante
+disgrâce à l'abbé d'Astros qui l'avait fait connaître, et bientôt
+après à son parent, M. Portalis, le fils, qui l'avait connu par
+lui[54].
+
+ [54] Ce bref avait été adressé par Pie VII à l'abbé d'Astros,
+ vicaire général du diocèse de Paris. Celui-ci l'avait communiqué à
+ son cousin, le comte Portalis, alors conseiller d'État et directeur
+ de la librairie. Tous deux gardèrent le secret, et le bref fut
+ publié. Napoléon eut connaissance de ces faits: sa colère fut
+ violente. Dans la séance du conseil d'État du 4 janvier 1811, il
+ reprocha avec véhémence, sa conduite au comte Portalis, le destitua
+ de toutes ses fonctions et l'exila en Provence. Quant à l'abbé
+ d'Astros, il fut arrêté et enfermé à Vincennes d'où il ne sortit
+ qu'en 1814.
+
+Il y avait bien ici, ou ne peut le nier, un peu de contradiction de la
+part du pape: pouvoir lancer un bref contre le cardinal Maury; pouvoir
+répondre dix-neuf lettres aux évêques qui lui demandaient des pouvoirs
+et les leur accorder;--et ne pouvoir, faute de liberté, délivrer des
+bulles d'institution et faire cesser la longue viduité de tant
+d'églises; cela était-il bien conséquent?
+
+Deux autres faits viennent à l'appui de cette réflexion.
+
+Vers la fin de l'année 1810, l'empereur avait nommé à l'archevêché de
+Florence M. d'Osmond[55], évêque de Nancy, Pie VII, par un bref du 2
+décembre 1810, déclara que cet évêque ne pouvait administrer le
+diocèse de Florence, s'appuyant pour cela sur les décisions du second
+concile de Lyon et sur celles du concile de Trente, qui n'étaient
+vraiment pas applicables à cette circonstance. Le chapitre de Florence
+déféra à l'ordre du pape, ce qui causa des troubles dans la ville.
+Napoléon avait aussi nommé à l'évêché d'Asti un M. Dejean[56]: autre
+bref du pape pour que le chapitre ne lui confiât pas le pouvoir
+d'administrer. L'empereur, qui voyait que le pape voulait mettre des
+bornes à son pouvoir, se porta alors à de grandes violences.
+
+ [55] Antoine baron d'Osmond, né en 1754, fut d'abord vicaire
+ général de M. de Brienne, archevêque de Toulouse. Le 1er mai 1785,
+ il fut sacré évêque de Comminge pour succéder à son oncle. Il
+ émigra à la Révolution, se démit de son siège en 1801, et fut nommé
+ en 1802 évêque de Nancy. En 1810, il fut nommé archevêque de
+ Florence, mais le pape refusa de l'instituer, et il dut, en 1814,
+ reprendre son siège de Nancy. Il mourut en 1823.
+
+ [56] François-André, baron Dejean, né à Castelnaudary en 1748,
+ nommé évêque d'Asti le 9 février 1809.
+
+Le 1er janvier 1811 éclata l'affaire de l'abbé d'Astros, qu'on arrêta
+en sortant des Tuileries. Le chapitre de Paris lui retira ses pouvoirs
+de grand vicaire et profita de cette occasion pour écrire,
+probablement sous les yeux du cardinal Maury, une lettre à l'empereur,
+dans laquelle il établissait le droit du chapitre de pourvoir au siège
+vacant, et de déférer à un évêque nommé tous les pouvoirs
+capitulaires, c'est-à-dire toute la juridiction épiscopale, se fondant
+sur ce qui avait été pratiqué du temps de Louis XIV, et même par le
+conseil de Bossuet, disait-il, mais sans pouvoir le prouver. Cette
+lettre, envoyée dans tous les diocèses de France et d'Italie, attira
+une multitude d'adhésions d'évêques et de chapitres, soit d'Italie,
+soit de France, qui confirmaient cette doctrine.
+
+La publication de tous les brefs dont je viens de parler, loin de
+disposer l'empereur à accorder plus de liberté au pape, lui persuada
+qu'il en avait beaucoup trop, puisqu'il en abusait ainsi. On donna
+l'ordre, le 7 janvier 1811, de faire dans son appartement une
+perquisition rigoureuse; on fouilla tout, jusqu'à son secrétaire; et
+ses papiers et ceux des personnes de sa maison furent envoyés à Paris.
+On y trouva, dit-on, un bref qui conférait des pouvoirs
+extraordinaires au cardinal di Pietro[57]. Alors on lui retira plumes,
+encre, papier. On lui enleva son maître de chambre, le prélat Doria,
+son confesseur. On le priva de toute communication avec l'évêque de
+Savone[58]; on saisit les papiers de ce dernier et on l'emmena
+lui-même à Paris. Il resta au pape quelques domestiques auxquels on
+assigna environ quarante sous par jour pour leur dépense. C'est au
+moment où l'empereur se livrait à de si indignes violences et où le
+pape continuait ses nobles et légitimes refus, pour ce qui le
+concernait personnellement, que Napoléon se décida à nommer une
+seconde commission ecclésiastique.
+
+ [57] Michel di Pietro, né en 1747, avait été institué délégué
+ apostolique par Pie VI en 1798, lorsque ce pape fut enlevé de Rome
+ par ordre du directoire. Pie VII le nomma patriarche de Jérusalem,
+ cardinal et préfet de la propagande. Il dut venir à Paris après
+ l'arrestation du pape, et fut exilé à Semur pour avoir refusé
+ d'assister au mariage de Napoléon et de Marie-Louise. Il revint à
+ Rome en 1815, devint grand pénitencier et évêque d'Albano. Il
+ mourut en 1821.
+
+ [58] Voici l'ordre signifié au Saint-Père par le préfet du
+ département de Montenotte, M. de Chabrol, d'après les instructions
+ envoyées de Paris:
+
+ «Le soussigné, d'après les ordres émanés de son souverain, Sa
+ Majesté impériale et royale Napoléon, empereur des Français, roi
+ d'Italie, protecteur de la confédération du Rhin... est chargé de
+ notifier au pape Pie VII que défense lui est faite de communiquer
+ avec aucune Église de l'empire, ni avec aucun sujet de l'empereur,
+ sous peine de désobéissance de sa part et de la leur; qu'il cesse
+ d'être l'organe de l'Église, celui qui prêche la rébellion et dont
+ l'âme est toute de fiel; que puisque rien ne peut le rendre sage,
+ il verra que Sa Majesté est assez puissante pour faire ce qu'ont
+ fait ses prédécesseurs et déposer un pape.» (_Note de M. de
+ Bacourt._)
+
+ Savone, le 14 janvier 1811.
+
+
+SECONDE COMMISSION ECCLÉSIASTIQUE.
+
+Formée en janvier 1811, cette commission termina ses travaux à la fin
+de mars. Elle était composée des cardinaux Fesch, Maury et Caselli,
+des archevêques de Tours des évêques de Gand[59], d'Évreux, de Nantes,
+de Trêves, et de M. l'abbé Émery.
+
+ [59] Maurice-Madeleine de Broglie (1766-1821), troisième fils du
+ maréchal de Broglie, évêque d'Acqui et aumônier de l'empereur en
+ 1805, promu à l'évêché de Gand en 1809; fut emprisonné à la suite
+ de sa résistance aux volontés de l'empereur au concile de 1811. De
+ retour dans son siège épiscopal en 1814, il protesta contre
+ diverses dispositions de la constitution du royaume des Pays-Bas,
+ fut de nouveau exilé et vint mourir à Paris.
+
+Elle eut à répondre à ces deux seules questions:
+
+PREMIÈRE QUESTION.--Toute communication entre le pape et les sujets de
+l'empereur, étant interrompue quant à présent, à qui faut-il
+s'adresser pour obtenir les dispenses qu'accorderait le Saint-Siège?
+
+DEUXIÈME QUESTION.--Quand le pape refuse persévéramment d'accorder des
+bulles aux évêques nommés par l'empereur pour remplir les sièges
+vacants, quel est le moyen légitime de leur donner l'institution
+canonique?
+
+La commission, avant de répondre, exprime d'abord _sa profonde douleur
+de ce que toute communication entre le pape et les sujets de
+l'empereur vient d'être rompue. Elle ne peut prévoir que des jours de
+deuil et d'affliction pour l'Église, si ces communications demeurent
+longtemps suspendues_...
+
+C'était bien demander la liberté du pape. Mais la commission ne devait
+pas se borner à placer cela dans un préambule. Il fallait y revenir
+dans ses réponses, sans quoi elle avait l'air de vouloir se
+débarrasser dans une formule préliminaire, et pour ne plus y revenir,
+de cette objection qui accusait si fortement Napoléon.
+
+_Réponse à la première question_:
+
+La commission pense que la réserve des dispenses, attribuée au pape
+dans l'Église d'Occident, est très convenable, en ce qui regarde la
+discipline générale du clergé, et que, sans examiner si elle est de
+droit divin ou non, elle est devenue, par cette convenance même et par
+un très long exercice, une sorte de droit commun dont on ne doit pas
+chercher à s'affranchir. Mais, quant à la réserve des dispenses
+relatives aux besoins journaliers des fidèles, laquelle se trouve
+aussi, avec beaucoup de diversités locales, dans ses attributions, la
+commission affirme, sans hésitation, _que les évêques ont, chacun dans
+leur diocèse, entièrement en eux le pouvoir d'accorder aux fidèles les
+dispenses et absolutions qui s'y rapportent; que ce pouvoir ne leur a
+jamais été retiré par aucune loi, ni par aucun canon, qu'il est même
+inaliénable et qu'ils rentrent tout naturellement dans ce pouvoir,
+lorsque surtout, comme dans les circonstances présentes, le recours au
+pape est à peu près impossible_.
+
+_Réponse à la seconde question_:
+
+Cette question avait déjà été proposée à la commission de 1809 et
+résolue tant bien que mal par elle. Elle avait été reproduite ici
+parce que l'empereur présumait qu'il aurait une réponse plus précise
+et plus rapprochée de la note qu'il avait, dans le temps, dictée à M.
+Duvoisin, et il ne se trompa pas complètement. La nouvelle commission
+reconnut d'abord que le pape avait continué à refuser les bulles, sans
+alléguer aucune raison canonique de son refus, malgré les
+supplications des églises de France, et quoique les suites de ce refus
+devinssent tous les jours plus funestes. Elle rappela ce qui s'était
+passé à l'époque d'Innocent XI, lorsque des évêques nommés par le roi
+purent gouverner leur diocèse, en vertu des pouvoirs à eux donnés par
+le chapitre. Fléchier, ainsi nommé successivement à Lavaur et à Nîmes,
+en était une preuve. Elle dit ensuite que le pape, en proscrivant par
+ses brefs adressés aux chapitres de Paris, de Florence et d'Asti, ce
+mode adopté de tout temps par l'Église de France, attaquait
+ouvertement l'antique discipline de cette Église, ce qui _était une
+triste preuve des préventions qu'on lui avait inspirées_.
+
+_Mais l'empereur_, ajoute la commission, _ne veut plus faire dépendre
+l'existence de l'épiscopat en France de l'institution canonique du
+pape qui serait ainsi maître de l'épiscopat. Que faut-il faire?_ Elle
+convient _que le concordat donne un avantage très marqué au pape sur
+le souverain de France. Le prince perd le droit de nommer, si, dans un
+temps fixé, il ne présente pas un sujet capable_. (La commission se
+trompe ici tout à fait: il ne le perd jamais; sans quoi, à qui ce
+droit passerait-il?) _Pour qu'il y eût égalité, il eût fallu que, de
+son côté, le pape fût obligé à donner l'institution ou à produire un
+motif canonique de refus, dans un temps déterminé; faute de quoi il
+perdrait son droit d'institution, qui serait dévolu à qui de droit.
+Cette clause manque au concordat. Il faut qu'elle y soit ajoutée;
+c'est la mesure la plus simple et la plus conforme aux principes.
+L'empereur_, disait la commission, _est en droit de l'exiger et le
+pape doit y consentir_ (ce sont les termes employés), _et s'il n'y
+consentait pas, il justifierait, aux yeux de l'Europe, l'entière
+abolition du concordat et le recours à un autre moyen de conférer
+l'institution canonique_. (La commission de 1809 n'avait pas eu un
+langage aussi fort et aussi décidé.)
+
+_Quelque juste que fût, dans la circonstance, l'entière abolition du
+concordat, quelque légitime que pût être le rétablissement de la
+pragmatique sanction ou de tout autre moyen d'institution canonique_,
+la commission cependant pensait _qu'il fallait y préparer les esprits,
+et avoir convaincu les fidèles qu'il ne restait pas d'autre ressource
+pour donner des évêques à l'Église de France, sans quoi la position
+des évêques institués d'après les formes nouvelles serait
+insoutenable. Ce changement serait assimilé à la constitution civile
+du clergé de 1791, et produirait les mêmes troubles. Les personnes
+éclairées verraient bien que cela ne peut se comparer à une
+constitution ecclésiastique décrétée par une autorité purement
+politique, contre le sentiment du Souverain Pontife et de presque tous
+les évêques de France. Mais les autres ne saisiraient peut-être pas
+bien la différence, en voyant surtout l'autorité de l'empereur
+déployée avec tant de vivacité contre le Saint-Père. Les uns, dans
+cette lutte, prendraient parti pour le pape contre l'épiscopat
+français; les autres se sépareraient peut-être beaucoup trop du
+Saint-Siège, et le schisme renaîtrait avec tous ses désordres. A peine
+a-t-on pu l'éteindre en 1801, au moyen de l'accord parfait du pape et
+de la majorité des évêques. Combien n'aurait-on pas à craindre de le
+voir renaître, si les évêques se déclaraient séparés du pape, par une
+aussi grave décision?_
+
+_Cependant, on ne peut laisser les choses dans l'état où elles sont. La
+juridiction accordée par les chapitres aux évêques nommés, outre
+qu'elle a aussi le grave inconvénient d'être improuvée par le pape, ne
+fait pas réellement jouir les diocèses d'un épiscopat complet. Si donc
+le pape persiste dans ses refus sans motif canonique, nous nous
+permettons d'exprimer le désir que l'on déclare à Sa Sainteté, ou que
+le concordat déjà rompu par son propre fait sera publiquement aboli
+par l'empereur, ou qu'il ne sera conservé qu'à la faveur d'une clause
+propre à rassurer contre des refus arbitraires, qui rendent illusoires
+les droits que le concordat assure à nos souverains_.
+
+Ce sont les propres paroles de la commission. Elle reconnaissait donc
+que l'empereur avait, dans le cas présent, le droit de déclarer le
+concordat aboli, sauf à chercher ensuite le moyen de s'en passer. Or,
+quel autre moyen, si ce n'est, ou de recourir à l'ancien droit, selon
+lequel les bulles n'étaient pas nécessaires (je me sers de
+l'expression de la commission), ou bien, si l'on veut que le concordat
+subsiste, d'y ajouter une clause par laquelle le droit du pape
+passerait à une autre autorité, faute d'être exercé par lui dans un
+temps déterminé?
+
+Ainsi, ou le concordat sera déclaré aboli, ou il sera modifié à l'aide
+d'une clause acceptée par les deux parties et qui préviendra tous les
+abus.
+
+Je remarque que, dans le premier cas, on pourra se passer tout à fait
+du pape, s'il persiste dans ses refus, et chercher ailleurs une autre
+institution canonique que la sienne. Cela est dit par la commission,
+sans la moindre restriction. L'empereur ne veut plus, dit-elle, que
+l'épiscopat en France, dépende de l'institution du pape qui serait
+ainsi maître de l'épiscopat; et elle trouve qu'il a raison, qu'il est
+juste, et tout à fait au pouvoir de l'empereur, que le concordat soit
+aboli par lui, puisqu'il n'est plus exécuté que par lui. Elle
+n'éprouve à cet égard ni doute ni regret. C'est la faute du pape. Or,
+de là à dire que l'empereur pourra ensuite faire le reste, ou aviser
+aux moyens pour que le reste soit fait, à peine y avait il un pas.
+Car, si l'empereur n'avait pas en lui ou à sa disposition tout ce
+qu'il fallait pour obtenir qu'une autre institution fût substituée à
+celle du pape, à quoi lui eût servi le pouvoir d'abolir le concordat?
+Il pouvait se trouver alors en l'abolissant, tout aussi embarrassé
+qu'auparavant.
+
+Cependant la commission ne voulut pas faire ce pas. Elle pensa, elle
+déclara que, par principe comme par prudence, il fallait un concile
+national qui déterminât où l'on trouverait cette institution. Mais
+était-elle sûre que ce concile, travaillé par l'esprit de parti et par
+des intrigues de tout genre, se croirait un pareil droit?
+N'embarrasserait-il pas ou n'inquiéterait-il pas par de nouvelles
+difficultés, au lieu de résoudre celles qu'il était appelé à régler?
+Consentirait-il à chercher d'où l'institution des évêques pourrait
+sortir? La solution pourrait donc rester incomplète.
+
+La commission n'aurait pas dû tant appuyer sur le droit de l'empereur
+d'abolir le concordat et le proclamer si haut, puisqu'elle ne pouvait
+pas lui faire connaître un moyen certain de s'en passer. Ce fut un
+tort, je crois, et une inconséquence de la part de la commission.
+
+J'ai pensé quelquefois que si l'empereur avait fait l'évêque de Nantes
+ministre des cultes, on aurait pu se passer d'un concile qui ne devait
+qu'embarrasser les questions. Cet évêque si honnête, si habile et si
+versé dans les connaissances théologiques, en agissant avec la triple
+autorité de ministre, d'évêque et de théologien consommé, sur chacun
+des autres évêques séparément, aurait bien plus aisément obtenu leur
+consentement pour qu'on substituât une autre institution canonique à
+celle du pape, qu'il ne le pouvait dans un concile où chaque évêque
+redoutait l'idée de paraître gouverné par plus habile que lui, et où
+les évêques réunis n'avaient plus de l'empereur la crainte que chacun
+d'eux avait en particulier. Peut-être même que le pape lui-même les
+aurait tous tirés d'embarras en donnant cette fois l'institution, de
+peur d'en perdre le droit pour l'avenir.
+
+Quoi qu'il en soit de cette idée purement conjecturale, il y avait une
+autre supposition à discuter que celle de l'abolition du concordat:
+c'était celle de sa modification par une clause qui préviendrait pour
+jamais les abus, et c'est là incontestablement tout ce qu'il y avait
+de plus désirable et le parti le plus conforme aux principes, et le
+plus propre, de l'aveu même de la commission, à rassurer toutes les
+consciences.
+
+Par là, en effet, les deux parties contractantes pouvaient se trouver
+satisfaites. Le pape, dans la rédaction, eût concilié cette clause
+avec ses sentiments même les plus ultramontains, en y déclarant
+qu'après les trois ou six mois expirés, il autorisait le métropolitain
+à le remplacer; et alors, c'était toujours lui qui était la source du
+pouvoir; il ne compromettait rien aux yeux des plus difficiles; et je
+pense que cette concession de la part du pape pouvait être obtenue si
+la négociation eût été bien conduite. L'empereur, de son côté, avait
+tout ce qu'il voulait, plus même qu'il n'avait voulu jusqu'alors; car,
+jusqu'à l'existence des commissions, il avait voulu seulement que le
+pape donnât des bulles aux évêques nommés par lui, consentant même à
+ce que le pape n'insérât pas le nom de l'empereur dans ces bulles; et
+en suivant la marche que je propose, Napoléon obtenait de plus, du
+consentement même du pape, qu'elles ne pussent plus être refusées à
+l'avenir par lui, sans qu'à l'instant même l'institution qu'il ne
+donnait pas fût remplacée par un acte non moins canonique. Obtenir
+cela du pape, sans lui rendre Rome et ses autres États, eût été un
+triomphe digne de la fabuleuse destinée de Napoléon, un triomphe mille
+fois plus important dans ses suites que s'il l'eût obtenu d'un concile
+national.
+
+Mais d'abord la commission avait mis elle-même un obstacle à ce qu'on
+pût obtenir une pareille clause. Tout en convenant que cette clause
+dans le concordat était ce qu'il y avait le plus à désirer, elle était
+toujours revenue à dire qu'il fallait soit pour l'obtenir, soit pour
+s'en passer, recourir à un concile national, ce qui ne mettait pas fin
+à la difficulté: car, si le concile éludait la question au lieu de la
+résoudre, que devenait-on? Cependant, elle n'avait garde non plus
+d'écarter l'idée d'une négociation; seulement, elle ne se croyait pas
+en mesure d'en faire la proposition, n'ayant pas été assemblée pour
+cela.
+
+Ce qu'elle ne se crut pas en droit de faire, l'évêque de Nantes se
+risqua à le tenter directement auprès de l'empereur, dans la crainte
+sans doute de l'éclat que ferait la rupture subite du concordat qui,
+dans les _considérants_ du décret, aurait sûrement été accompagnée
+d'expressions dures, et par conséquent d'un effet très fâcheux. M.
+Duvoisin était peut-être aussi inquiet des dispositions qu'apporterait
+le concile ou de celles que l'on parviendrait à lui suggérer une fois
+qu'il serait assemblé. Il pressa donc beaucoup l'empereur, non
+d'envoyer, si cela ne lui convenait pas, auprès du pape trois membres
+de la commission pour tenter un dernier effort sur lui, mais de les
+autoriser à y aller.
+
+L'empereur résista très longtemps, et M. Duvoisin eut beaucoup de
+peine à le faire céder. Dans un moment d'emportement, il avait résolu
+de déchirer le concordat; il l'avait dit, et il ne voulait pas se
+dédire; je crois en vérité qu'il y mettait une sorte de gloire;
+cependant, elle n'était pas grande. Il voulait, disait-il, en finir
+avec le pape. Une fois le concordat déchiré, il croyait que tout était
+fini. Il avait consenti, il est vrai, à convoquer un concile; mais il
+pensait qu'il n'avait rien à en redouter: «Le concordat détruit par un
+décret, disait-il, il faudrait bien que le concile, s'il voulait
+conserver l'épiscopat, proposât nécessairement un autre mode
+d'institution pour les évêques, puisqu'on ne pourrait plus recourir à
+un concordat qui n'existerait plus.»
+
+M. Duvoisin ne se tint pas pour battu et insista toujours; enfin, il
+décida l'empereur qui, tout en cédant, y mit tant de mauvaise grâce
+qu'il s'occupa plus dans les instructions qu'il donna, d'accroître les
+difficultés que de les aplanir; il avait l'air de chercher lui-même à
+faire manquer la négociation. On sut que les instructions données par
+le ministre des cultes[60] aux évêques partant pour Savone, avaient
+été dictées par l'empereur. Le ministre, qui ne voulait pas en avoir
+la responsabilité, l'avait dit à plusieurs membres influents du
+clergé.
+
+ [60] Le ministre des cultes était alors Jean Bigot de Préameneu. Né
+ en 1747, il avait été avocat au parlement. En 1791, il fut élu
+ député de Paris à l'Assemblée législative, et en devint le
+ président en 1792. Il vécut dans la retraite durant toute la
+ Révolution. Après le 18 brumaire, il fut nommé commissaire du
+ gouvernement près le tribunal de cassation, puis conseiller d'État
+ et président de la section de législation. Il fit partie de la
+ commission chargée de rédiger le code civil. En 1808, il devint
+ ministre des cultes. La première restauration lui conserva ses
+ fonctions et le créa pair de France. Il vécut dans la retraite sous
+ la deuxième, et mourut en 1825.
+
+Au lieu de se borner au point important qu'il eût été si heureux
+d'obtenir, Napoléon voulait que les évêques fissent au Saint-Père les
+demandes les moins admissibles, comme si c'était une faveur qu'il
+accordait au pape de maintenir le concordat, même avec la clause qu'il
+demandait. Il voulut qu'on lui annonçât avant tout la convocation d'un
+concile national pour le 9 juin suivant, et qu'on lui exposât les
+mesures que l'Église de France pourrait être entraînée à prendre
+d'après les exemples anciens. Il ne consentirait à revenir au
+concordat, disait-il, dans ces mêmes instructions, qu'autant que le
+pape instituerait d'abord tous les évêques nommés et s'engagerait
+ensuite à ce qu'à l'avenir l'institution des évêques fût faite par le
+métropolitain, dans les cas où il ne les aurait pas lui-même institués
+dans le terme de trois mois. Il voulait, et _c'était un ordre formel_
+que les négociateurs déclarassent au pape qu'il ne rentrerait jamais
+dans Rome comme souverain; mais qu'il lui serait permis d'y retourner
+comme simple chef de la religion catholique, s'il consentait à
+ratifier les modifications demandées pour le concordat. Dans le cas
+où il ne lui conviendrait plus d'aller à Rome, il pourrait résider à
+Avignon, où il jouirait des honneurs souverains, et où il aurait la
+liberté d'administrer les intérêts spirituels des autres pays de la
+chrétienté. Enfin, on devait lui offrir deux millions, le tout sous la
+condition qu'il promettrait de ne rien faire dans l'empire de
+contraire aux quatre articles de 1682.
+
+Les trois négociateurs députés étaient: l'archevêque de Tours,
+l'évêque de Nantes et l'évêque de Trêves auxquels était adjoint
+l'évêque de Faenza[61], nommé patriarche de Venise, qui devait de son
+côté, se rendre à Savone. Ils étaient députés par tous les cardinaux
+et évêques qui se trouvaient alors à Paris et qui leur avaient remis
+dix-sept lettres adressées au Saint-Père; la plus étendue et la plus
+pressante était celle du cardinal Fesch.
+
+ [61] M. Buonsignori, nommé par Napoléon, patriarche archevêque de
+ Venise.
+
+C'est munis de ces lettres, d'instructions et de pouvoirs pour
+conclure et signer un arrangement, que les trois députés partirent, à
+la fin d'avril 1811. Ils arrivèrent à Savone le 9 mai. Il leur avait
+été fortement recommandé d'être de retour à Paris huit jours avant
+l'ouverture du concile, c'est-à-dire avant le 9 juin; ils quittèrent,
+en effet, Savone le 19 mai.
+
+Ce que renfermaient les lettres qu'ils écrivirent de Savone au
+ministre des cultes, au nombre de neuf, et celle plus détaillée qu'ils
+lui écrivirent ensuite de Paris après leur retour, montre avec quelle
+sagesse et quelle convenance ils conduisirent cette négociation, et
+comment ils amenèrent le pape, en ne lui déguisant rien, à leur
+témoigner chaque jour des dispositions plus douces, plus
+conciliantes, et à le faire consentir enfin, avec quelques légères
+modifications, aux demandes principales qu'ils étaient chargés de lui
+soumettre, ou, si l'on veut, de lui imposer.
+
+Il est à remarquer que le lendemain de leur arrivée, le pape, en les
+voyant, montra d'abord quelque inquiétude qu'ils ne vinssent lui
+annoncer que le futur concile allait se constituer juge de sa
+conduite. On rejeta avec force cette idée, et on employa pour le
+calmer les formes du plus grand respect. On prétendit, dans le temps,
+que la crainte qu'il avait laissé percer alors, pouvait bien avoir eu
+quelque influence sur ses bienveillantes dispositions. Il résista les
+premiers jours sans aigreur, avec une extrême modération et même avec
+quelques paroles d'affection pour l'empereur; mais ce qu'on lui
+demandait était si important que cela exigeait qu'il en conférât avec
+ses conseillers accoutumés, et il se plaignait d'en être privé. Les
+trois négociateurs ne pouvaient pas les lui rendre, mais ils ne
+négligeaient rien pour lui persuader qu'il n'en serait plus privé
+lorsqu'il serait entré dans les idées conciliatrices et pacifiques
+dont ils étaient près de lui les organes; ils ajoutaient que, pour ce
+qui concernait les bulles, il n'était pas besoin de beaucoup de
+délibérations ni de conseillers; qu'au fond, la demande était juste,
+et qu'il devait voir clairement, combien il importait au bien des
+fidèles, des diocèses et de la religion, qu'il accordât les bulles aux
+évêques nommés; et à son propre intérêt, comme Souverain Pontife,
+qu'il conservât, en adoptant la nouvelle clause dans le concordat, ce
+lien si précieux avec l'épiscopat de France, qui allait se rompre, si
+une fois le concordat était déclaré aboli.
+
+Le pape faisait de nouvelles objections, mais chaque jour moins
+fortes; il exprimait du regret, jamais l'apparence de la mauvaise
+volonté. Les évêques ne se pressaient pas de lui parler de la
+souveraineté de Rome, de peur de nuire à la négociation principale.
+Ils crurent d'ailleurs s'apercevoir que le Saint-Père ne s'attendant
+plus à recouvrer cette souveraineté, protesterait sans doute, toujours
+sur ce point, puisqu'il n'avait pas le droit d'en faire le sacrifice,
+mais qu'il s'engagerait probablement à ne pas retourner à Rome, plutôt
+que de consentir à prêter le serment par lequel il en reconnaîtrait
+l'empereur comme souverain; enfin, qu'il sentait bien que la privation
+de cette souveraineté ne devait pas l'empêcher de gouverner l'Église,
+aussitôt que ses conseillers lui auraient été rendus. Le pape était
+donc résigné; c'était tout ce qu'il fallait aux députés négociateurs.
+
+Il n'y eut pas de véritable discussion au sujet de la bulle
+d'excommunication, sur laquelle cependant les évêques avaient eu
+occasion d'exprimer leurs sentiments. Il leur avait paru que le
+Saint-Père n'y tenait pas, et qu'il consentirait sans peine à la
+regarder comme non avenue.
+
+Le pape résista doucement, mais constamment, à faire la promesse de
+regarder comme règle disciplinaire du clergé de France les quatre
+articles de 1682. Il se montra très disposé en faveur du premier de
+ces articles, qui reconnaît l'indépendance de la souveraineté
+temporelle. Mais pourquoi, ajoutait-il, exiger de lui une déclaration
+sur les trois autres articles? Il donnait sa parole d'honneur de ne
+rien faire contre; on pouvait s'en rapporter à lui. Comment lui
+demander ce qui n'a jamais été demandé à aucun pape, une promesse
+signée à cet égard? Il s'agissait ici de part et d'autre, disait-il,
+d'opinions libres. Bossuet, lui-même, ne demandait pas autre chose.
+Il n'avait eu garde d'exposer les siennes aux théologiens d'Italie et
+surtout au pape. Le Saint-Père revenait souvent à la bulle d'Alexandre
+VIII (Ottoboni) successeur d'Innocent XI, qui loin de se relâcher de
+l'inflexibilité de son prédécesseur, avait lancé une bulle contre la
+déclaration de 1682, trois jours avant sa mort. Il convenait que cette
+bulle n'avait pas eu de suites; il ne cherchait pas à la justifier,
+mais, était-ce à lui à faire le procès de son prédécesseur et à le
+condamner? Ne dirait-on pas en Italie, et dans tout le monde chrétien,
+qu'il avait consenti à donner cette promesse par ennui de la
+captivité? Sa mémoire serait flétrie par un tel soupçon. Ces questions
+étaient d'ailleurs compliquées et difficiles; il n'en est point, sur
+lesquelles il eût plus besoin de conseil...
+
+Quant aux bulles, nous n'avons pu, écrivaient les trois évêques, après
+sept ou huit entretiens, obtenir du pape que l'engagement de les
+accorder aux évêques déjà nommés; il ne croit pas pouvoir décider
+quelque chose pour l'avenir sans son conseil, et par conséquent,
+consentir à la clause nouvelle, et si importante, qui serait insérée
+dans le concordat. Nous épuisâmes sur ce point toutes les raisons et
+les considérations possibles, et nous annonçâmes avec regret que nous
+partirions le surlendemain. Ce départ si prompt parut l'affecter; il
+nous fit exprimer le désir de nous revoir; nous nous rendîmes à ses
+ordres, et il nous sembla qu'il ne tenait plus alors qu'à obtenir la
+substitution du terme de six mois à celui de trois pour exercer son
+droit d'instituer. Nous présumâmes que cela ne ferait pas une
+véritable difficulté; nous lui exprimâmes donc toute notre confiance à
+cet égard. Enfin, nous l'amenâmes, peu à peu, à agréer les articles
+suivants, rédigés en quelque sorte sous sa dictée, et dont il voulut
+garder une copie, comme un témoignage, dit-il, de ses propres
+concessions, et de son ardent désir de rétablir la paix de l'Église.
+
+
+ARTICLES CONSENTIS PAR LE PAPE.
+
+«Sa Sainteté, prenant en considération les besoins et le voeu des
+Églises de France et d'Italie qui lui ont été présentés par
+l'archevêque de Tours et par les évêques de Nantes, de Trêves et de
+Faenza, et voulant donner à ces Églises une nouvelle preuve de son
+affection paternelle, a déclaré aux archevêque et évêques susdits:
+
+»1º Qu'elle accorderait l'institution canonique aux sujets nommés
+archevêques et évêques par Sa Majesté Impériale et Royale, dans la
+forme convenue à l'époque des concordats de France et d'Italie.
+
+»2º Sa Sainteté se prêtera à étendre les mêmes dispositions aux
+Églises de la Toscane, de Parme et de Plaisance par un nouveau
+concordat.
+
+»3º Sa Sainteté consent qu'il soit inséré dans les concordats une
+clause par laquelle elle s'engage à faire expédier des bulles
+d'institution aux évêques nommés par Sa Majesté, dans un temps
+déterminé, que Sa Sainteté estime ne pouvoir être moindre de six mois;
+et, dans le cas où elle différerait plus de six mois pour d'autres
+raisons que l'indignité personnelle des sujets, elle investit du
+pouvoir de donner, en son nom, les bulles, après les six mois expirés,
+le métropolitain de l'Église vacante, et, à son défaut, le plus ancien
+évêque de la province.
+
+»4º Sa Sainteté ne se détermine à ces concessions que dans l'espérance
+que lui ont fait concevoir les entretiens qu'elle a eus avec les
+évêques députés, qu'elles prépareraient les voies à des arrangements
+qui rétabliront l'ordre et la paix de l'Église, et qui rendront au
+Saint-Siège la liberté, l'indépendance et la dignité qui lui
+conviennent.
+
+»Savone, le 19 mai 1811.»
+
+La déclaration qu'on obtenait ainsi du pape était une grande chose qui
+fermait pour ainsi dire, à l'avenir, tout débat entre le gouvernement
+français et la cour de Rome. Comment celle-ci pouvait-elle désormais
+troubler l'ordre en France? L'institution canonique des évêques était
+la seule arme par où le refus d'un pape et son inaction pussent
+apporter du trouble; son action n'en apporterait jamais; car elle ne
+pouvait se produire que par des brefs, des bulles... et la France se
+maintiendrait toujours dans l'usage de ne pas en permettre la
+publication, qu'elle ne les eût examinés et jugés comme ne renfermant
+rien de contraire aux lois du pays. Toute volonté hostile d'un pape,
+et même toute dissidence qui aurait déplu seraient par là paralysées.
+Peu importait ce que le pape pensait des libertés gallicanes,
+puisqu'il ne serait pas en son pouvoir d'en arrêter l'effet. Vouloir
+lui faire signer d'avance quelque promesse à cet égard était donc tout
+à fait inutile. Le pape lui-même l'avait dit; et, dès lors, ce n'était
+qu'une tyrannie puérile qu'on exerçait sur lui. On avait la parole
+d'honneur du Saint-Père; c'était bien quelque chose; c'était même
+beaucoup plus qu'aucun pape n'avait jamais fait; et, ne l'eût-il pas
+donnée, il n'en serait résulté aucun danger, ni même le plus léger
+inconvénient.
+
+J'oubliais de dire qu'il y avait un autre point sur lequel il avait
+montré dans la conversation qu'il ne céderait jamais: c'était celui
+par lequel l'empereur prétendait se réserver la nomination à tous les
+évêchés d'Italie, en ne laissant au pape que _l'institution_.--Quoi,
+disait-il avec émotion, pour récompenser des sujets, des cardinaux
+même, qui auront servi avec zèle et talent, l'administration
+pontificale, le pape ne pourrait pas nommer un seul évêque dans toute
+la chrétienté, même dans les Églises qui, de temps immémorial,
+faisaient partie du diocèse de Rome, et dont les titres se
+trouveraient annulés par un simple concordat? Cela serait pourtant
+_bien terrible_...C'était son expression, la seule de ce genre qui
+lui soit échappée dans ses entretiens avec les évêques français.
+Ceux-ci n'avaient rien à lui répliquer sur ce point, tant le voeu du
+Saint-Père leur paraissait naturel.
+
+Ils eurent occasion de lui parler des deux millions en biens ruraux,
+fixés par le décret du 17 février 1810 pour l'entretien du pape. Pie
+VII commença par un refus très absolu, se plaisant à leur répéter ce
+qu'il avait dit dès le principe, qu'il voulait vivre de peu et des
+secours que lui procurerait la charité des fidèles. Mais les évêques
+combattirent cette résolution, toute noble qu'elle était, en lui
+faisant observer qu'il ne pouvait pas priver ses successeurs des
+avantages temporels accordés par l'empereur, des honneurs souverains,
+des moyens de communiquer avec les princes catholiques; et aussi des
+ressources nécessaires pour l'entretien du sacré collège, qui, par
+l'effet du décret du 17 février 1810, restait à la charge du trésor
+impérial.
+
+Ces considérations parurent l'ébranler: il n'insista point, mais rien
+ne fut décidé à cet égard.
+
+Les évêques retournèrent en France, convaincus qu'avec sa liberté et
+de bons conseils, le Saint-Père, si l'on ménageait sa délicatesse,
+pourrait encore faire de nouvelles concessions sur plusieurs points
+même assez importants. Mais ils avaient obtenu le principal.
+
+Une telle négociation si bien commencée aurait dû amener la fin de
+toutes les contestations.
+
+Que fallait-il faire pour cela? Une seule chose, ce semble. Ne pas
+laisser le concile s'ouvrir et l'ajourner à un mois. Pendant ce temps,
+Napoléon eût traité avec le pape sur l'article des bulles et sur la
+nouvelle clause à ajouter au concordat, sans y mêler autre chose. Il
+lui eût rendu quelques conseillers et une liberté suffisante, et le
+pape aurait tenu à honneur de ratifier ce qu'il avait promis, par le
+fait d'une conviction intime, du moins en apparence.
+
+Ce traité une fois signé, l'empereur n'avait plus besoin de concile,
+et il pouvait être d'autant plus tenté de l'ajourner indéfiniment, que
+sa convocation avait déjà jeté sur lui quelque ridicule, ce qu'il ne
+pouvait guère se dissimuler. D'ailleurs, ne devait-il pas mieux lui
+convenir de terminer avec le pape lui-même, dont il aurait vaincu
+toutes les répugnances par ses négociateurs, que d'avoir à faire à une
+assemblée sûrement tumultueuse et, probablement pour lui,
+ingouvernable? Avec la promesse du pape, qu'avait-on à faire du
+concile, qui n'avait été convoqué que dans la supposition que le pape
+ne consentirait jamais à donner l'institution aux évêques nommés, et
+encore moins à se lier pour l'avenir de façon à ne pouvoir plus
+refuser cette institution? Or, tout cela était accordé et pouvait être
+rédigé en traité. Le concile voudrait-il autre chose sur ce point?
+Tant pis! et s'il ne voulait que cela, à quoi servait son
+intervention? Elle n'était nullement agréable au pape; nous l'avons
+vu. Elle ne pouvait l'être à l'empereur que dans un cas qui n'existait
+plus. Et encore eût-il dû préférer pouvoir s'en passer. M. Duvoisin
+était-il bien sûr de diriger à son gré ces quatre-vingt-quinze évêques
+de France et d'Italie, qui, assez souples individuellement, pouvaient
+se laisser aisément échauffer dans leur réunion? Et précisément parce
+qu'ils sentiraient qu'ils n'avaient plus rien à décider, ils ne
+devaient en être que plus disposés à susciter une foule d'embarras, de
+questions incidentes et tracassières, pour qu'on ne pût pas leur
+reprocher de n'avoir su rien dire, ni rien faire.
+
+L'empereur comptait sans doute sur l'influence que pourrait prendre à
+son profit le cardinal Fesch qui présidait le concile. Ici, il se
+trompa, comme dans tout ce qu'il avait fait en élevant chacun des
+membres de sa famille, dans la pensée de s'en servir ensuite. Son
+oncle, le cardinal Fesch, avait à faire oublier son origine; et il
+voulut, comme les frères de Napoléon, tirer sa considération de son
+opposition à ses volontés, de son rigorisme, et non de son crédit sur
+son neveu.
+
+Ni l'empereur, ni même l'évêque de Nantes, que son succès à Savone
+aurait dû mieux éclairer, ne sentirent toute la gravité de la réunion
+du concile. Napoléon, qui n'était désarmé, ni par la cruelle situation
+du pape ni par les concessions prodigieuses que, malgré cette
+situation, on avait obtenues de lui, avait quelques phrases d'injures
+contre le pape toutes prêtes, et il ne voulait pas les perdre. Il
+tenait au ridicule honneur de les faire entendre dans le concile, sans
+songer que l'assemblée, même la plus lâche, ne pourrait refuser un
+intérêt, au moins de convenance, aux malheurs du Saint-Père, et ne
+voudrait pas se déshonorer avec éclat.
+
+L'évêque de Nantes se flatta peut-être aussi, et en cela il eut tort,
+d'exercer une influence prépondérante dans le concile, par sa grande
+habilité et par sa facile et brillante parole. Il croyait intéresser
+d'abord, et acquérir ensuite des droits à la confiance de l'assemblée,
+en rendant compte de ses conférences avec le pape. Il ne parvint qu'à
+créer des jaloux. On ne lui pardonnait pas son succès; on refusait d'y
+croire; et comme les quatre articles consentis par le Saint-Père
+n'étaient pas signés de lui, on prétendit qu'on n'en devait tenir
+aucun compte. En outre, on savait que l'empereur lui accordait une
+bienveillance particulière, qu'il avait de fréquentes relations avec
+lui; on en fit aussitôt un favori, et, à ce titre, toutes ses paroles
+étaient suspectes. Puis l'empereur, dans ses violences, parlait aussi
+durement du concile que du pape; et on supposa que M. Duvoisin était
+l'instigateur de ce langage. Enfin, lorsqu'un jour il lisait dans
+l'assemblée un projet d'adresse à l'empereur en réponse à son message,
+et que, sur quelques objections qu'on lui fit quant à la rédaction, il
+eut l'inconcevable maladresse de vouloir les écarter, en disant que le
+projet, tel qu'il venait de le lire, avait déjà été communiqué à
+l'empereur, il fut perdu sans ressource.
+
+Ce qui reste démontré pour moi, c'est qu'il ne peut pas y avoir eu un
+instant où Napoléon n'ait dû se repentir d'avoir convoqué cette
+assemblée et de l'avoir laissé se réunir, puisqu'il a pu reconnaître à
+quel point, après le retour de la députation de Savone, ce concile lui
+était devenu inutile et combien il pouvait lui devenir funeste. Il est
+également vrai que dans l'intention où était l'empereur de faire
+tourner cette assemblée au profit de son pouvoir, il était impossible
+de suivre une marche plus inconséquente et plus maladroite que celle
+qu'il suivit.
+
+Je ne veux que passer rapidement en revue la direction prise par
+cette assemblée et quelques incidents qui s'y rapportent.
+
+Le concile avait été convoqué pour le 9 juin 1811; mais, sous le
+prétexte du baptême du roi de Rome, fils de Napoléon, il ne tint sa
+séance d'ouverture que le 17 juin, dans l'église de Notre-Dame. M. de
+Boulogne[62], évêque de Troyes, prêcha le sermon. L'assemblée comptait
+quatre-vingt-quinze évêques (six étaient cardinaux) et neuf évêques
+nommés par l'empereur, mais qui n'avaient pas reçu leur institution du
+pape. Le cardinal Fesch, comme nous l'avons dit, prit d'emblée la
+présidence que personne ne lui contesta, et, dans l'énumération de ses
+titres, celui de primat des Gaules, qui lui revenait de droit en sa
+qualité d'archevêque de Lyon. On verra plus loin, pourquoi nous
+faisons mention de cette particularité. Après le sermon, le président
+prêta le serment d'usage, que tous les évêques répétèrent après lui,
+et qui est conçu dans les termes suivants:
+
+«Je reconnais la sainte Église catholique, apostolique romaine, mère
+et maîtresse de toutes les autres Églises; je jure une _obédience_
+vraie au pontife romain, successeur de saint Pierre, prince des
+apôtres et vicaire de Jésus-Christ.»
+
+ [62] Étienne-Antoine de Boulogne, né en 1747, entra dans les ordres
+ en 1771, fut en 1782 grand vicaire de M. de Clermont-Tonnerre à
+ Châlons-sur-Marne. Il demeura à Paris durant toute la Révolution,
+ fut emprisonné trois fois sous la Terreur, et proscrit au 18
+ fructidor; mais il échappa alors à toute recherche. Sous l'empire,
+ il devint grand vicaire de l'évêché de Versailles, puis évêque de
+ Troyes (1807). A la suite du concile de 1811, il fut arrêté et
+ enfermé à Vincennes. Il donna sa démission, et fut exilé à Falaise;
+ mais le pape n'accepta pas sa démission, et M. de Boulogne revint à
+ Troyes en 1814. Il fut créé pair de France en 1822 et mourut en
+ 1825.
+
+Ce serment produisit beaucoup d'effet, en reportant l'attention sur
+la malheureuse victime à laquelle il s'adressait. C'est à cela que se
+borna la séance de ce jour-là.
+
+Le lendemain même de l'ouverture, le 18, Napoléon manda quelques-uns
+des évêques à Saint-Cloud, à une de ces réunions du soir qu'on
+appelait les entrées. L'impératrice Marie-Louise et les dames qui
+étaient de service auprès d'elle étaient présentes, ainsi que beaucoup
+d'autres personnes, et entre autres, le prince Eugène, vice-roi
+d'Italie. L'empereur, prenant du café que lui versait l'impératrice,
+fit introduire le cardinal Fesch; l'évêque de Nantes, Duvoisin;
+l'évêque de Trêves, Mannay; l'archevêque de Tours, de Barral, et un
+prélat italien. Au moment où ils entrèrent Napoléon saisit vivement,
+et de manière à ce qu'on le vît, le _Moniteur_, placé probablement par
+ordre sur une table. Ce papier à la main, il aborda ces messieurs.
+L'air troublé qu'il prit, la violence et le désordre de ses
+expressions et l'attitude de ceux à qui il s'adressait, font de cette
+singulière conférence une scène comme il aimait à en jouer, et où il
+déployait sa brutale grossièreté.
+
+Le procès-verbal de la première séance du concile se trouvait rapporté
+dans le _Moniteur_ que l'empereur tenait; il le tordait dans ses
+mains. Il attaqua d'abord le cardinal Fesch, et, ce qui est curieux,
+c'est qu'il se jeta d'emblée, avec une volubilité singulière, dans une
+discussion de principes et d'usages ecclésiastiques, sans la moindre
+notion préalable, soit historique, soit théologique.
+
+«De quel droit, monsieur, dit-il au cardinal, prenez-vous le titre de
+primat des Gaules? Quelle prétention ridicule! Et encore, sans m'en
+avoir demandé l'autorisation! Je vois votre finesse, elle est facile à
+démêler. Vous avez voulu vous grandir, monsieur, pour appeler
+l'attention sur vous et préparer par là le public à une élévation plus
+haute encore dans l'avenir. Profitant de la parenté que vous avez avec
+ma mère, vous cherchez à faire croire que je veux un jour faire de
+vous le chef de l'Église: car il n'entrera dans la tête de personne
+que vous ayez eu l'audace de prendre, sans mon autorisation, le titre
+de primat des Gaules. L'Europe croira que j'ai voulu la préparer par
+là à voir en vous un pape futur... Beau pape, en vérité!... Avec ce
+nouveau titre, vous voulez effaroucher Pie VII et le rendre plus
+intraitable encore!»
+
+Le cardinal, blessé, répliqua avec fermeté et fit oublier, par sa
+réponse honorable, le peu de dignité de sa figure, de son ton, de ses
+manières, et même les souvenirs de sa première profession[63], dont on
+retrouvait habituellement en lui trop de traces, car le corsaire
+reparaissait souvent sous l'habit d'archevêque. Mais là, en face de
+l'empereur, il eut tout l'avantage: il expliqua que, de tout temps, il
+y avait eu, en France, non seulement un primat des Gaules, mais un
+primat d'Aquitaine et un primat de Neustrie. Napoléon, un peu étonné,
+se tourna vers l'évêque de Nantes et lui demanda si cela était vrai.
+«Le fait est incontestable,» dit l'évêque. Alors, l'empereur quitta le
+cardinal, que, jusque-là, il avait pris seul à partie. Il généralisa
+sa colère, et, sur le mot d'_obédience_ dans le serment, qu'il
+confondait avec celui d'_obéissance_, il s'échauffa jusqu'à appeler
+les pères du concile des traîtres. «Car on est traître, ajouta-t-il,
+lorsqu'on prête deux serments de fidélité à la fois, et à deux
+souverains ennemis.»
+
+ [63] Pendant les premières années de la guerre maritime,
+ c'est-à-dire en 1793, 1794 et 1795, le cardinal Fesch montait un
+ corsaire, nommé _l'Aventurier_. Il fit quelques prises qu'il amena
+ à Gênes, qui, plus tard, lui occasionnèrent des procès qu'il
+ soutint avec chaleur devant les tribunaux de cette ville, et pour
+ lesquels il a, plusieurs fois, à ma connaissance, demandé l'appui
+ du gouvernement. (_Note du prince de Talleyrand._)
+
+L'évêque de Nantes dit quelques mots que l'empereur n'écouta pas. Il
+ne fit attention ni à l'air triste, mécontent et réfléchi de M.
+Duvoisin, ni à l'air abattu de MM. de Barral et Mannay, ni au maintien
+soumis de l'Italien, ni au frétillement courroucé du cardinal Fesch,
+et il continua à parler pendant une heure avec une incohérence qui
+n'aurait rien laissé dans le souvenir que l'étonnement de son
+ignorance et de sa loquacité, si la phrase qui va suivre, et qu'il
+répétait toutes les trois à quatre minutes, n'avait pas révélé le fond
+de sa pensée: «Messieurs, leur criait-il, vous voulez me traiter comme
+si j'étais Louis le Débonnaire. Ne confondez pas le fils avec le père.
+Vous voyez en moi Charlemagne... Je suis Charlemagne moi... oui, je
+suis Charlemagne!»--Ce «je suis Charlemagne!» revenait à chaque
+instant. Les évêques, après quelques vains efforts pour lui faire
+comprendre la différence qui existe entre le mot d'_obédience_, qui ne
+se dit qu'au spirituel, et celui d'_obéissance_, dont le sens est plus
+étendu, se lassèrent enfin de leurs infructueux essais. Il ne leur
+restait plus qu'à attendre, dans le plus profond silence, que la
+fatigue mît fin à ce flux déréglé de paroles. L'évêque de Nantes,
+profitant alors d'un moment de lassitude, demanda à l'empereur à lui
+parler en particulier. Napoléon sortit, et il le suivit dans son
+cabinet. Il était près de minuit, et chacun se retira de son côté,
+emportant de Saint-Cloud d'étranges impressions.
+
+A la suite de cette scène, l'empereur exigea que les deux ministres
+des cultes, celui de France, M. Bigot de Préameneu, et celui d'Italie,
+M. Bovara, assistassent à toutes les séances du concile. C'était une
+inconvenance ajoutée à tant d'autres; ces deux laïques au milieu d'une
+réunion tout ecclésiastique, où ils n'avaient pas le droit de prendre
+part aux délibérations, ne pouvaient y occuper qu'une position aussi
+blessante pour l'assemblée que pour eux-mêmes.
+
+Les deux ministres se rendirent donc à la seconde séance du concile,
+qui eut lieu le 20 juin. Ils présentèrent un décret impérial qui
+ordonnait qu'un bureau serait formé du président, de trois évêques et
+des deux ministres, et que ce bureau dirigerait les opérations du
+concile. Il y eut quelque contestation à ce sujet, mais on passa
+outre, et le bureau se trouva composé du cardinal Fesch, président; de
+l'archevêque de Bordeaux (M. d'Aviau[64]), de l'archevêque de Ravenne
+(Codronchi), de l'évêque de Nantes et des deux ministres. Ceux-ci
+lurent ensuite un message de l'empereur, qui n'était qu'un long
+manifeste contre Pie VII et contre tous les papes en général. C'était
+l'empereur qui avait tout fait pour la religion; c'était le pape qui
+faisait tout contre elle en France et en Italie; tel était, en résumé,
+le sens de ce message, dont on attribua, dans le temps, la rédaction à
+M. Daunou, ancien oratorien. On y annonçait que le pape avait violé le
+concordat, que, par conséquent, il était aboli, et on demandait à
+l'assemblée de trouver un nouveau mode pour pourvoir à l'institution
+des évêques. Cette diatribe produisit juste l'effet contraire à celui
+qu'en attendait l'empereur: c'est-à-dire un redoublement d'intérêt
+pour le Saint Pontife, calomnié et persécuté. Et dans cette même
+séance, la majorité prononça l'exclusion des délibérations des neuf
+évêques nommés par l'empereur et non institués par le pape, qui,
+jusque-là, avaient pris part aux opérations du concile. C'était déjà
+un fâcheux présage pour le gouvernement.
+
+ [64] Charles-François, comte d'Aviau de Sanzay, né en 1736, fut
+ d'abord grand vicaire du diocèse d'Angers. En 1789, il fut nommé
+ archevêque de Vienne, mais refusa le serment à la constitution
+ civile et émigra. En 1802, il devint archevêque de Bordeaux et
+ mourut en 1826.
+
+Le 25 juin, le concile nomma une commission qui était appelée à
+proposer une adresse à l'empereur en réponse à son message. Cette
+commission fut composée de douze membres, y compris le président, le
+cardinal Fesch; des cardinaux Spina[65] et Caselli[66] qui avaient
+conclu, au nom de Pie VII, le concordat de 1801; des archevêques de
+Bordeaux et de Tours; des évêques de Comacchio, d'Ivrée[67] de
+Tournai[68], de Troyes, de Gand, de Nantes et de Trêves. Le 26, on
+discuta le projet d'adresse; la rédaction en avait été confiée à
+l'évêque de Nantes, et c'est pendant cette discussion qu'il eut, ainsi
+que je l'ai déjà dit, l'insigne maladresse de laisser échapper que son
+projet avait déjà été soumis à l'empereur, ce qui n'empêcha pas la
+majorité de se prononcer contre le passage qui blâmait la bulle
+d'excommunication. Le lendemain, 27, après l'adoption du projet amendé
+de l'adresse, un évêque, celui de Chambéry[69] je crois, fit la
+motion, et dans des termes très touchants, que le concile en masse
+allât à Saint-Cloud demander à l'empereur la liberté du Saint-Père. Le
+cardinal Fesch se hâta de lever la séance pour couper court à cette
+motion, qui, sans cela, eût été certainement votée avec acclamation.
+
+ [65] Le cardinal comte Joseph Spina, l'un des négociateurs du
+ concordat de 1801, archevêque _in partibus_ de Corinthe, aumônier
+ de la princesse Pauline, nommé archevêque de Gênes le 5 juillet
+ 1802.
+
+ [66] Charles-François Caselli, né en 1740, entra dans l'ordre des
+ Servites, et en devint le procureur général. Après la signature du
+ concordat de 1801, il devint évêque _in partibus_ et cardinal
+ (1802), puis évêque de Parme en 1804. Cette ville ayant été réunie
+ à l'empire, le cardinal vint à Paris, où il séjourna jusqu'en 1814.
+ Il revint à Parme en 1814, fut nommé conseiller intime de
+ l'impératrice Marie-Louise devenue duchesse de Parme, et mourut en
+ 1828.
+
+ [67] Joseph-Marie de Grimaldi, né en 1754, évêque de Pignerol en
+ 1797 puis d'Ivrée en 1805. En 1817, il devint archevêque de
+ Verceil. Il appartenait à la vieille et puissante famille des
+ Grimaldi, qui a longtemps possédé la principauté de Monaco.
+
+ [68] François-Joseph de Hirn, né à Strasbourg en 1751, évêque de
+ Tournai, en 1802.
+
+ [69] Irenée-Yves, baron de Solles né à Auch en 1744, évêque de
+ Digne le 29 avril 1802 et ensuite de Chambéry le 30 mai 1805.
+
+Napoléon, très mécontent, refusa de recevoir l'adresse.
+
+Il fallait, maintenant, que la commission des douze se prononçât sur
+la proposition présentée par le gouvernement, et qui consistait à
+trouver un moyen de suppléer à l'institution canonique des évêques par
+le pape, quand celui-ci la refusait. L'évêque de Nantes fit un rapport
+sur les travaux de la commission de 1810, au sujet de cette question;
+et M. de Barral, archevêque de Tours, rendit compte du voyage des
+trois évêques à Savone, et termina en lisant la note rédigée sous les
+yeux du Saint-Père, et approuvée, mais non signée par lui.
+
+On écarta immédiatement ce point, et un membre de la commission
+demanda qu'avant tout on décidât la question de compétence du concile.
+Cette proposition amena une discussion très vive, dans laquelle
+l'évêque de Gand (M. de Broglie) parla avec chaleur contre la
+compétence du concile. En définitive, la question posée: _Le concile
+est-il compétent pour ordonner un autre mode d'instituer les évêques?_
+huit voix se prononcèrent pour la négative[70], et les trois évêques
+députés à Savone pour l'affirmative[71]. Le cardinal Fesch s'abstint.
+
+ [70] Les cardinaux Spina et Caselli, MM. de Broglie, d'Aviau, Hirn,
+ de Boulogne, de Grimaldi et l'évêque de Comacchio.
+
+ [71] MM. de Barral, Duvoisin et Mannay.
+
+Napoléon devint furieux quand il apprit ce résultat; il s'écria qu'il
+chasserait le concile, qu'il n'en avait pas besoin, qu'il ferait
+lui-même un décret auquel tout le monde obéirait et qui contiendrait
+les concessions obtenues à Savone. L'évêque de Nantes, cette fois
+encore, parvint à le calmer, et le fit consentir à ce qu'un projet de
+décret serait porté au concile, qui renfermerait en effet, les
+concessions de Savone; mais auxquelles on ajouterait un article pour
+remercier le pape de ses concessions: et qu'on demanderait à
+l'assemblée de sanctionner ce projet par son vote.
+
+La commission des douze accueillit le projet de décret, mais avec une
+restriction, c'est qu'avant d'avoir force de loi, il serait soumis à
+l'approbation du pape, ce qui était déclarer implicitement
+l'incompétence du concile. Le 10 juillet, le projet de décret amendé
+fut communiqué au concile, Napoléon envoya le même soir à Vincennes
+trois membres de la commission: l'évêque de Gand, M. de Broglie; celui
+de Troyes, M. de Boulogne; et celui de Tournai, un Allemand dont j'ai
+oublié le nom[72], et un décret impérial annonça que le concile était
+dissous.
+
+ [72] M. Hirn.
+
+Cette dissolution du concile prononcée _ab irato_, ces violences
+exercées contre trois de ses membres, ne résolvaient rien et créaient
+même de nouveaux embarras, car il n'y avait plus moyen d'envoyer au
+pape un projet de décret au nom d'un concile qui avait été dissous,
+et qui l'avait été surtout parce qu'il avait soutenu qu'il fallait que
+ce projet fût soumis au Saint-Père. Ce qu'on aurait si bien pu faire
+avant le concile et par conséquent sans lui, on ne pouvait donc plus
+le faire aujourd'hui.
+
+Embarrassé dans les résultats de son emportement, Napoléon dut revenir
+sur ses pas; il fallut recourir au pitoyable moyen de reconstituer
+pour ainsi dire le concile après l'avoir dissous. On ramassa les
+évêques qui n'étaient pas encore partis de Paris et ceux qu'on y
+retint par ordre. On les appela chacun séparément chez le ministre des
+cultes, et on obtint d'eux une approbation écrite au projet de décret
+avec un nouvel article, toutefois, qui statuait que le décret serait
+soumis au pape, et que l'empereur serait supplié de permettre qu'une
+députation de six évêques se rendît auprès de Sa Sainteté pour la
+prier de confirmer un décret qui seul pouvait mettre un terme aux maux
+des Églises de France et d'Italie.
+
+C'était une double inconséquence puisque, d'une part, on soumettait au
+pape les propositions auxquelles il avait déjà consenti, et que de
+l'autre, on sollicitait son approbation quand on avait dissous le
+concile pour avoir demandé cette approbation.
+
+Les évêques plus abattus qu'irrités, signèrent séparément ce qu'on
+leur proposa, et dans une séance générale, le 5 août 1811, adoptèrent
+par assis et levé (nouveau mode de voter suggéré par une ruse du
+cardinal Maury) le projet suivant:
+
+«ARTICLE PREMIER.--Conformément à l'esprit des canons, les archevêchés
+et évêchés ne pourront rester vacants plus d'un an pour tout délai.
+Dans cet espace de temps, la nomination, l'institution et la
+consécration devront avoir lieu.
+
+«ARTICLE II.--L'empereur sera supplié de continuer à nommer aux sièges
+vacants, conformément aux concordats, et les nommés par l'empereur
+s'adresseront à notre Saint-Père le pape pour l'institution canonique.
+
+»ARTICLE III.--Dans les six mois qui suivront la notification faite au
+pape par les voies d'usage, de ladite nomination, le pape donnera
+l'institution canonique, conformément aux concordats.
+
+»ARTICLE IV.--Les six mois expirés sans que le pape ait accordé
+l'institution, le métropolitain ou, à son défaut, le plus ancien
+évêque de la province ecclésiastique, procédera à l'institution de
+l'évêque nommé, et s'il s'agissait d'instituer le métropolitain, le
+plus ancien évêque de la province conférerait l'institution.
+
+»ARTICLE V.--Le présent décret sera soumis à l'approbation de notre
+Saint-Père le pape, et, à cet effet, Sa Majesté sera suppliée de
+permettre qu'une députation de six évêques se rende auprès de Sa
+Sainteté, pour la prier de confirmer un décret, qui seul peut mettre
+un terme aux maux des Églises de France et d'Italie.»
+
+Il n'y avait absolument aucune différence quant au fond, entre ce qui
+avait été proposé d'abord par le concile, et ce qui fut adopté par la
+nouvelle assemblée. L'article V demandait l'approbation du Saint-Père,
+tandis que dans le projet primitif, c'était l'approbation de
+l'empereur qui devait être sollicitée. Il est vrai que celle-ci était
+fort inutile, puisque le projet n'était que l'expression littérale de
+la propre demande de l'empereur. A quoi bon alors le lui soumettre?
+Mais substituer aussi littéralement une expression à l'autre, pouvait
+lui paraître une injure, si on lui eût proposé cette substitution;
+aussi j'imagine que l'assemblée n'aurait pas osé la lui demander, et
+qu'elle se trouva trop heureuse que le décret lui arrivât, revêtu de
+l'approbation impériale, car ce fut Napoléon, c'est-à-dire son
+conseil, qui proposa la rédaction. Son approbation était renfermée
+dans la proposition faite en son nom au concile, dans l'envoi qu'il
+faisait de la députation au pape, et dans les instructions qu'il
+donnait à cette députation.--Et quant à l'approbation déférée au pape
+par l'article V du décret et à laquelle le concile mettait une si
+grande importance, l'évêque de Nantes put aisément persuader à
+l'empereur que le premier projet qui avait été si violemment repoussé
+par lui, n'était en réalité qu'une forme, à l'aide de laquelle on
+demandait au pape s'il reconnaissait bien là son propre ouvrage. Il
+n'y avait aucun inconvénient, ajouta-t-il, à accorder cette petite
+satisfaction au concile, auquel il se chargeait de faire entendre que
+les sévérités impériales envers quelques-uns de ses membres ne
+provenaient pas de ce qu'ils avaient voulu insérer cet article dans le
+décret, mais bien des dispositions hostiles qu'ils avaient manifestées
+contre le gouvernement.
+
+Quelques jours plus tard, le 19 août, quatre-vingt-cinq évêques, parmi
+lesquels, cette fois, se trouvaient les neuf non institués, signèrent
+en commun une lettre au pape, dans laquelle ils lui demandaient de
+confirmer le décret. Puis on nomma neuf députés pour le lui porter à
+Savone. Ces députés étaient les archevêques de Malines[73], de Pavie
+et de Tours; les évêques d'Évreux, de Nantes, de Trêves, de
+Plaisance[74], de Faenza et de Feltre, et pour que le pape ne pût pas
+se plaindre qu'il était privé de son conseil, on lui envoya aussi cinq
+cardinaux: MM. Doria[75], Dugnani[76], Roverella, de Bayanne[77] et
+Ruffo[78], du concours desquels j'ai tout lieu de croire qu'on s'était
+secrètement assuré. Enfin, on fit partir en même temps le _cameriere
+secreto_ du pape, Bertazzoli, et son aumônier.
+
+ [73] M. de Pradt.
+
+ [74] Étienne-André Fallot de Beaumont, né en 1750, entra dans les
+ ordres et devint évêque de Vaison (comtat Venaissin). Il protesta
+ contre la réunion du comtat à la France, fut privé de son siège à
+ ce moment, et se réfugia à Rome. En 1801, il fut nommé évêque de
+ Gand, puis évêque de Plaisance (1807) et archevêque de Bourges
+ (1813). Mais il ne reçut pas de bulle d'institution pour ce nouveau
+ siège, et dut l'abandonner en 1814. Il vécut dès lors dans la
+ retraite jusqu'à sa mort.
+
+ [75] Giovanni Pamphili Doria, issu de la vieille famille gênoise de
+ ce nom. Né en 1751, il fut archevêque à vingt ans, puis nonce à
+ Paris, cardinal et secrétaire d'État (1797). Il devint ensuite
+ camerlingue de la cour pontificale.
+
+ [76] Antoine Dugnani, né en 1748, entra dans les ordres et devint,
+ en 1785, archevêque _in partibus_ de Rhodes. Il était nonce à Paris
+ en 1789. De retour à Rome en 1792, il fut créé cardinal, et en
+ 1800, contribua activement à l'élection de Pie VII. Son attachement
+ pour ce pontife le fit exiler à Milan en 1808. Il fut conduit en
+ France l'année suivante. Il revint à Rome en 1814, fut nommé évêque
+ de Porto et de Santa-Ruffina, et mourut en 1818.
+
+ [77] Alphonse-Hubert de Lallier, duc de Bayanne, né à Valence, en
+ 1739, fut d'abord auditeur de rote près la cour de Rome. Il fut
+ créé cardinal en 1802. Il revint en France sous l'empire, joua un
+ rôle assez actif dans les négociations entre le pape et l'empereur,
+ et fut nommé sénateur en 1813. Il devint pair de France sous la
+ Restauration et mourut en 1818.
+
+ [78] Fabrice-Denis Ruffo, né en 1744, à Naples. Destiné à l'état
+ ecclésiastique, il ne fut, néanmoins, jamais que diacre. Pie VI le
+ nomma assesseur général et trésorier de la chambre pontificale. De
+ retour à Naples, il fut nommé par le roi Ferdinand intendant du
+ palais et devint son conseiller le plus écouté. Il fut créé
+ cardinal en 1794. En 1798, il suivit le roi en Sicile, fut nommé
+ par lui vicaire général avec des pouvoirs illimités. Il souleva les
+ Calabres, et rétablit partout l'autorité royale. En 1805, Ruffo
+ revint à Rome, puis alla en France en 1809; il ne put retourner en
+ Italie qu'en 1814. En 1821, il fut nommé membre du conseil royal
+ par le roi des Deux-Siciles et mourut en 1827.
+
+Ils arrivèrent à Savone vers la fin du mois d'août. Le pape ne les
+reçut que le 5 septembre. On dit qu'il ne les accueillit pas avec
+autant de bienveillance que la première députation. Il ignorait ce qui
+s'était passé au concile; d'ailleurs il ne prononçait jamais ce
+nom-là, auquel il substituait toujours celui d'_assemblée_; ce qui
+prouve combien il eût été facile dès la première députation, de
+terminer avec le pape sur le point essentiel, celui qui était relatif
+à l'institution des évêques, sans recourir à un concile dont le
+Saint-Père ne se souciait nullement. Mais c'est ce que Napoléon ne sut
+pas faire, et ce que personne n'eut l'habileté de lui persuader. Le
+mal devint irrémédiable, parce que l'approbation du décret que l'on
+obtint du pape, et qui devait mettre fin à cette grande affaire,
+n'aboutit à rien par suite de l'humeur indomptable de Napoléon, qui,
+près de tout conclure, chercha à tout brouiller et n'en trouva que
+trop les moyens.
+
+Après quelques explications fort douces entre la députation envoyée à
+Savone et le pape, explications qui ne portaient sur aucune véritable
+difficulté opposée par lui, le Saint-Père accéda de bonne grâce aux
+cinq articles du décret. Il les inséra littéralement dans un bref, en
+date du 20 septembre 1811, qu'il adressait aux évêques avec des
+expressions pleines de tendresse paternelle, et sans le moindre retour
+sur lui-même. Il rappelle dans le préambule, avec une reconnaissance
+touchante, que Dieu a permis qu'avec l'agrément de son bien cher fils,
+Napoléon Ier empereur des Français et roi d'Italie (ces deux titres y
+sont mentionnés), quatre évêques vinssent le visiter et le prier de
+pourvoir aux Églises de France et d'Italie. Il parle de l'affection
+avec laquelle il les a reçus, et avec une véritable joie, de la
+manière dont ils ont reporté ses vues et ses intentions. Il annonce
+que d'après une nouvelle autorisation de son très cher fils Napoléon
+Ier... cinq cardinaux et l'archevêque son aumônier sont revenus auprès
+de lui, et que huit députés (car il en était mort un en route[79]) en
+l'informant qu'une _assemblée_ générale du clergé a été tenue à Paris
+le 5 août, lui ont remis une lettre qui relatait ce qui s'était passé
+dans cette assemblée, et qui était signée par un grand nombre de
+cardinaux, archevêques et évêques, et qu'enfin on le suppliait, en
+termes convenables, d'approuver de nouveau cinq articles qu'il avait
+_précédemment approuvés_.
+
+ [79] L'évêque de Feltre.
+
+Le pape après avoir entendu les cinq cardinaux et son camérier
+l'archevêque d'Edesse, confirma tous les actes qu'on lui présenta. Il
+ajouta seulement dans le bref qu'il voulait que le métropolitain ou
+l'évêque le plus ancien, quand ils auraient à procéder à
+l'institution, fissent les informations d'usage, qu'ils exigeassent la
+profession de foi, qu'ils instituassent au nom du Souverain Pontife,
+et qu'ils lui transmissent les actes authentiques constatant que ces
+formalités avaient été fidèlement accomplies. Cette addition était une
+clause toute simple; elle était une conséquence même de l'adoption des
+articles, et il ne paraît pas que l'empereur lui-même s'en soit
+formalisé lorsqu'il la lut.
+
+Mais il n'en fut plus de même lorsqu'il prit connaissance des pièces
+qui contenaient les félicitations et les éloges que le Saint-Père
+adressait aux évêques pour leur conduite et leurs sentiments. A la
+lecture d'une phrase qui témoignait que les évêques avaient montré,
+comme il convenait, envers lui et envers _l'Église romaine qui est la
+mère et la maîtresse de toutes les autres Églises, une véritable
+obédience_ «aliarum omnium matri et magistri veram obedientiam»,
+Napoléon n'y tint plus. Les mots _maîtresse_ et _obédience_ excitèrent
+tantôt son rire, tantôt sa fureur, et il résolut de renvoyer le bref
+avec mépris en exigeant une autre rédaction. Divers bruits circulèrent
+à Paris sur ses dispositions variables et chaque jour plus hostiles
+contre le Saint-Père. Enfin, sans aucun acte public, sans même qu'il
+parût rien à ce sujet dans le _Moniteur_ (autant qu'il m'en souvient),
+il se répandit au bout de quelque temps que les négociations avec le
+pape étaient rompues. On ne réunit pas les évêques du concile pour
+leur en faire part, mais on les renvoya dans leurs diocèses, sans leur
+apprendre autre chose si ce n'est que tout était rompu avec le pape et
+par sa faute.
+
+Cependant le bref était rendu; Napoléon, peu accoutumé au langage de
+la cour de Rome, pouvait y blâmer quelques expressions et même en
+provoquer le changement; mais en dépit de lui, de ses violences, de
+ses fureurs, les concessions demandées au pape et tant désirées
+pendant trois ans avaient été accordées. Le bref avait même reçu un
+commencement d'exécution à Savone, car le pape avait sans difficulté
+donné l'institution à quatre évêques nommés par l'empereur, et le nom
+de l'empereur se trouvait dans les bulles comme auparavant, ce qui
+était bien clairement révoquer la bulle d'excommunication. Enfin le
+pape acceptait ce qu'on avait été bien loin d'oser espérer, la clause
+additionnelle au concordat; son bref n'était que cela, et l'empereur
+pouvait donc désormais, quand il le voudrait, appliquer cette clause,
+par un décret ou par un sénatus-consulte, sans avoir besoin de
+recourir au pape. Pourquoi préféra-t-il renvoyer le bref, rejeter tout
+ce qu'il avait d'utile à son point de vue, à cause de quelques
+expressions qui étaient en dehors de la partie principale du bref, et
+contre lesquelles, en l'acceptant, il pouvait faire toutes les
+réserves qu'il aurait voulu?--Je l'ignore: il était capable de toutes
+les inconséquences.
+
+L'évêque de Nantes, s'il eût été à Paris, aurait pu, je pense, le
+réconcilier avec les mots de _mère_ et _maîtresse_ de toutes les
+Églises, et avec celui d'_obédience_, en les lui montrant plusieurs
+fois répétés dans le fameux discours de Bossuet, prononcé à
+l'ouverture de l'assemblée du clergé de 1682; il eût pu ajouter que
+ces expressions sont conciliables avec les libertés de l'Église
+gallicane, puisqu'elles signifient seulement que le pape a le droit de
+parler, comme chef, à toutes les Églises catholiques, ce que reconnaît
+l'Église de France comme les autres. Mais l'évêque de Nantes était à
+Savone avec les autres députés, où ils devaient tous attendre de
+nouveaux ordres.
+
+L'empereur renvoya le bref; le pape le reprit avec douleur et dut le
+regarder comme non avenu. Cependant avec la douce condescendance qu'on
+lui connaissait, il était sûrement prêt, quand on le voudrait, à le
+maintenir, puisqu'il ne l'avait pas donné conditionnellement, et que
+surtout il n'avait rien demandé pour lui-même.
+
+En lisant les instructions remises par Napoléon aux évêques députés,
+avant leur départ pour Savone, on voit clairement, que ce n'est pas à
+cause de quelques expressions répandues dans le texte du bref, et qui
+n'en formaient point la substance, que l'empereur rejeta le bref tout
+entier, et que c'est surtout, parce que le pape y parlait en son
+propre nom. (Comme s'il pouvait faire autrement!)
+
+Ces instructions, au reste, n'étaient pas de nature à rien concilier:
+elles étaient d'une dureté révoltante, et dévoilaient à chaque mot le
+désir évident de rompre la négociation. Ainsi les évêques députés
+avaient ordre de dire au pape que l'empereur les avait chargés de lui
+déclarer que les concordats avaient cessé d'être lois de l'empire et
+du royaume d'Italie, et que le pape l'avait autorisé à prendre cette
+mesure en violant lui-même depuis plusieurs années quelques
+dispositions de ces traités; qu'en conséquence la France et l'Italie
+allaient rentrer dans le droit commun. Les évêques étaient chargés en
+outre, de lui demander son approbation _pure et simple_ au décret, et
+ils devaient exiger que celui-ci embrassât non seulement la France et
+l'Italie, mais encore la Hollande, Hambourg, Munster, le grand-duché
+de Berg, l'Illyrie, enfin tous les pays réunis ou qui seraient réunis
+par la suite à l'empire français. Ils devaient refuser cette
+approbation, si le pape la faisait dépendre d'une _modification_,
+_restriction_ ou _réserve quelconque_ excepté pour l'évêché de Rome.
+Ils devaient lui dire, surtout, que l'empereur _n'accepterait aucune
+constitution ni bulle d'où il résulterait que le pape refaisait en son
+nom ce qu'avait fait le concile_. Enfin, ils ne devaient lui parler
+que la menace à la bouche.
+
+Il est probable que Napoléon, ne trouvant pas dans le bref,
+l'exécution littérale de ses instructions, le renvoya aux députés,
+pour que le pape eût à se conformer à celles-ci; qu'ils le lui
+proposèrent, non avec menace, sans doute, mais avec des formes
+respectueuses et suppliantes, en lui apprenant la manière dont le bref
+avait été reçu; et que le Saint-Père voyant bien qu'il n'y avait
+aucune possibilité de satisfaire l'empereur par les seuls moyens à sa
+disposition, refusa à son tour ce qu'on voulait si durement et si
+arbitrairement exiger de lui.
+
+J'oubliais de dire qu'on avait remarqué dans le bref que le nom de
+concile n'était pas employé, mais seulement celui d'assemblée des
+évêques. Cela devait être plus qu'indifférent à Napoléon; les évêques
+seuls auraient pu en être blessés, et ils étaient loin de s'en
+plaindre. L'empereur, qui avait traité ce concile si légèrement, qui
+l'avait dissous avec tant de mépris, qui s'était repenti, chaque fois
+qu'on lui en parlait, de l'avoir convoqué, devait être fort peu jaloux
+de relever son titre, lorsque, surtout, le pape lui en donnait un, si
+parfaitement équivalent. Cependant, son humeur querelleuse le porta à
+puiser dans cette omission du mot de concile un nouveau sujet
+d'attaque contre le Saint-Père, qu'il répétait souvent dans les
+conversations, quoique ce ne fût pas là, assurément, le principal
+motif de son refus et de sa colère.
+
+Les évêques, qui étaient à Savone, y restèrent longtemps encore malgré
+eux. Ils ne revinrent à Paris qu'au commencement du printemps de 1812.
+L'empereur voulait, disait-il, les punir de leur maladresse. On ne
+réunit pas même les membres du concile à Paris, pour leur faire part
+de ce qui s'était passé à Savone; on leur avait fait dire le 2 octobre
+1811, par le _ministre de la police_, qu'ils eussent à rentrer dans
+leurs diocèses, et ils y retournèrent. On ne publia rien sur la
+négociation, pas plus que sur le concile, pas plus que sur le bref.
+Chacun tira de cet imbroglio ce qu'il voulut; et l'on pensa à autre
+chose.
+
+Les rigueurs continuèrent à Savone, dans le traitement qu'on y faisait
+subir au Saint-Père pendant l'hiver de 1811 à 1812 et le printemps
+suivant. A cette époque, il paraît qu'on eut quelque crainte, à
+l'apparition d'une escadre anglaise, qu'elle pourrait enlever le pape;
+et l'empereur donna l'ordre de le transférer à Fontainebleau. Il
+partit le 10 juin de Savone, et on fit voyager jour et nuit ce
+malheureux vieillard. Il tomba assez sérieusement malade à l'hospice
+du Mont-Cenis; mais on ne le força pas moins à continuer le voyage. On
+l'avait obligé à se revêtir d'habits qui ne pussent pas le faire
+reconnaître sur la route qu'il parcourait. On avait eu grand soin
+aussi de dérober sa marche au public et l'on garda même un secret si
+profond, qu'en arrivant le 19 juin à Fontainebleau, le concierge qui
+n'avait pas été prévenu de son arrivée et qui n'avait rien préparé,
+dut le recevoir dans son propre logement. Le Saint-Père fut assez
+longtemps avant de pouvoir se remettre des fatigues de ce pénible
+voyage, et des rigueurs, au moins inutiles, dont on l'avait accablé.
+
+Les cardinaux non disgraciés par Napoléon, qui étaient à Paris, de
+plus l'archevêque de Tours, l'évêque de Nantes, celui d'Évreux, celui
+de Trêves, eurent ordre d'aller voir le pape. On dit qu'il exprima le
+désir que le cardinal Maury fût un peu plus sobre de ses visites. On
+répandit le bruit que le pape serait amené à Paris, et on fit de
+grands préparatifs pour le recevoir au palais archiépiscopal, où
+toutefois il ne vint jamais.
+
+La campagne de Russie, marquée par tant de désastres, touchait à son
+terme. L'empereur, de retour à Paris le 18 décembre 1812, se
+nourrissait toujours de chimériques espérances et méditait sans doute
+encore de gigantesques projets. Avant de s'y livrer, il voulut
+reprendre les affaires de l'Église, soit qu'il se repentît de ne les
+avoir pas finies à Savone, soit qu'il eût la fantaisie de vouloir
+prouver qu'il en ferait plus en deux heures de tête-à-tête avec le
+pape, que n'en avaient fait le concile, ses commissions et ses plus
+habiles négociateurs. Cependant il avait pris d'avance des mesures qui
+devaient faciliter sa négociation personnelle. Le Saint-Père était
+entouré depuis plusieurs mois de cardinaux et de prélats, qui, soit
+par conviction, soit par soumission à l'empereur, dépeignaient
+l'Église comme parvenue à un état d'anarchie qui mettait son existence
+en péril. Ils répétaient sans cesse au pape que s'il ne se rapprochait
+pas de l'empereur pour s'aider de sa puissance et arrêter le mal, le
+schisme devenait inévitable. Enfin le pontife, accablé par l'âge, par
+les infirmités et par les inquiétudes et les soucis dont on agitait
+son esprit, se trouvait bien préparé pour la scène que Napoléon avait
+projeté de jouer et qui devait lui assurer ce qu'il croyait être un
+succès.
+
+Le 19 janvier 1813, l'empereur accompagné de l'impératrice
+Marie-Louise, entra inopinément dans l'appartement du Saint-Père, se
+précipita vers lui, et l'embrassa avec effusion. Pie VII, surpris et
+touché, se laissa entraîner, après quelques explications, à donner son
+approbation aux propositions qu'on lui imposa, plutôt qu'on ne les lui
+soumit. Elles furent rédigées en onze articles qui n'étaient pas
+encore un concordat, mais qui devaient servir de bases à un acte
+nouveau. Le 24 janvier l'empereur et le pape apposèrent leur signature
+sur cette pièce étrange, à laquelle manquaient les formes
+diplomatiques d'usage, puisque c'étaient les deux souverains qui
+avaient directement traité ensemble.
+
+Il était dit dans ces articles: que le pape exercerait le pontificat
+en France et en Italie;--que ses ambassadeurs et ceux accrédités près
+de lui jouiraient de tous les privilèges diplomatiques:--que ses
+domaines qui n'étaient pas aliénés seraient exempts d'impôts, et que
+ceux qui l'étaient seraient remplacés jusqu'à la somme de deux
+millions de revenu;--que le pape nommerait, soit en France, soit en
+Italie, à des évêchés qui seraient ultérieurement désignés;--que les
+évêchés _suburbains_ seraient rétablis et à la nomination du pape, et
+que les biens non vendus de ces évêchés seraient restitués;--que le
+pape pourrait donner des évêchés _in partibus_ aux évêques romains
+absents de leur diocèse par l'effet des circonstances, et qu'il leur
+serait fait une pension égale à leur ancien revenu, en attendant
+qu'ils soient replacés dans des sièges vacants;--que l'empereur et le
+pape se concerteraient en temps opportun sur la réduction à faire,
+s'il y avait lieu, aux évêchés de la Toscane et du pays de Gênes,
+ainsi que pour les évêques à établir en Hollande et dans les
+départements hanséatiques;--que la propagande, la pénitencerie et les
+archives seraient établies dans le lieu de séjour du Saint-Père; enfin
+que Sa Majesté Impériale rendait ses bonnes grâces aux cardinaux,
+évêques, prêtres, laïques, qui avaient encouru son déplaisir, par
+suite des événements actuels.--L'article principal, consenti par le
+Saint-Père à Savone, y figurait naturellement aussi, et il était
+rédigé dans les termes suivants: _Dans les six mois qui suivront la
+notification d'usage de la nomination par l'empereur aux archevêchés
+et évêchés de l'empire et du royaume d'Italie, le pape donnera
+l'institution canonique conformément aux concordats et en vertu du
+présent indult. L'information préalable sera faite par le
+métropolitain. Les six mois expirés sans que le pape ait accordé
+l'institution, le métropolitain, et, à son défaut ou s'il s'agit du
+métropolitain, l'évêque le plus ancien de la province procédera à
+l'institution de l'évêque nommé, de manière qu'un siège ne soit
+jamais vacant plus d'une année._--Tel était l'article 4.
+
+Par un dernier article, le Saint-Père déclarait qu'il avait été porté
+aux dispositions ci-dessus par considération de l'état actuel de
+l'Église et dans la confiance que lui a inspirée Sa Majesté, qu'elle
+accordera sa puissante protection aux besoins si nombreux qu'a la
+religion dans le temps actuel.
+
+La nouvelle de la signature de ce traité répandit une grande joie dans
+le public. Mais il paraît que celle du pape fut de courte durée. Les
+sacrifices qu'il avait été amené à faire étaient à peine consommés,
+qu'il en ressentit une amère douleur; elle ne put que s'accroître, à
+mesure que les cardinaux exilés et emprisonnés, Consalvi, Pacca, di
+Pietro, etc., en obtenant leur liberté, reçurent aussi l'autorisation
+de se rendre à Fontainebleau. Ce qui se passa alors entre le
+Saint-Père et ces cardinaux, je n'ai pas la prétention de le savoir;
+mais il faut que Napoléon ait été averti par quelques symptômes de ce
+qui allait arriver: car, malgré l'engagement qu'il avait pris avec le
+pape de ne regarder les onze articles que comme des préliminaires qui
+ne seraient pas publiés[80], il se décida néanmoins à en faire l'objet
+d'un message que l'archichancelier fut chargé de porter au Sénat.
+
+ [80] Le préambule de ce concordat porte en effet:
+
+«Sa Majesté l'empereur et roi et Sa Sainteté, voulant mettre un terme
+aux différends qui se sont élevés entre eux et pourvoir aux
+difficultés survenues sur plusieurs affaires de l'Église sont convenus
+des articles suivants, _comme pouvant servir de base à un arrangement
+définitif_.»
+
+Cette publicité prématurée donnée à un acte que le pape regrettait si
+vivement d'avoir signé dut hâter sa rétractation, qu'il adressa le 24
+mars 1813 par un bref à l'empereur. J'ignore sur quels considérants le
+Saint-Père a fondé cette rétractation; mais on ne peut que déplorer
+la faiblesse qui dirigea sa conduite, dans cette circonstance et qui,
+à si peu d'intervalle, le fit consentir à se rétracter. La meilleure
+explication qu'on puisse donner à cette conduite, c'est que, par suite
+d'un affaiblissement physique et moral, son esprit a plié devant les
+exigences de Napoléon, et n'a retrouvé ses forces que quand il s'est
+senti entouré de ses fidèles conseillers. On peut regretter, mais qui
+se croira en droit de blâmer?
+
+Cette fois, l'empereur, quoique très irrité de la rétractation, crut
+qu'il était de son intérêt de ne pas faire d'éclat, et prit le parti
+de n'en tenir en apparence aucun compte. Il fit publier deux décrets:
+un du 13 février et l'autre du 25 mars 1813. Par le premier, le
+nouveau concordat du 25 janvier était proclamé loi d'État; par le
+second, il le déclarait obligatoire pour les archevêques, évêques et
+chapitres, et ordonnait, en conséquence de l'article IV de ce
+concordat, aux métropolitains, de donner l'institution aux évêques
+nommés, et, en cas de refus, ordonnait qu'ils seraient traduits devant
+les tribunaux.
+
+On restreignit de nouveau la liberté qui avait été momentanément
+accordée au Saint-Père, et le cardinal di Pietro retourna à l'exil.
+Puis Napoléon partit bientôt après pour cette campagne de 1813 en
+Allemagne, prélude de celle qui devait amener sa chute.
+
+Les décrets lancés _ab irato_ ne furent pas exécutés, et pendant les
+diverses fluctuations de la campagne de 1813, le gouvernement impérial
+tenta plusieurs fois de renouer avec le pape des négociations qui
+n'aboutirent à rien. Les choses traînèrent ainsi en longueur, et l'on
+ne prévoyait aucune issue, lorsque, le 23 janvier 1814, on apprit tout
+à coup que le pape avait quitté ce jour-là même Fontainebleau et
+retournait à Rome.
+
+Napoléon était alors vivement pressé par les troupes alliées qui
+avaient pénétré en France; mais, comme il comptait bien en triompher,
+on ne comprit pas le motif d'une résolution si inattendue, si
+précipitée. Elle s'explique cependant. Murat, qui avait abandonné la
+fortune de l'empereur, et qui, comme nous l'avons déjà dit, avait
+traité avec la coalition, occupait alors les États de l'Église, et il
+est évident que Napoléon, dans son indignation contre Murat, préféra
+laisser rentrer le pape dans ses États, à les voir dans les mains de
+son beau-frère.
+
+Pendant que Pie VII était en route et que l'empereur combattait en
+Champagne, un décret du 10 mars 1814 annonça que le pape reprendrait
+possession de la partie de ses États dont on avait formé les
+départements de _Rome_ et de _Trasimène_. Le lion, quoique vaincu, ne
+voulait pas encore lâcher toute la proie qu'il espérait bien
+reprendre.
+
+Le voyage du Saint-Père ne se faisait pas sans entraves et sans
+difficultés, tellement que le gouvernement provisoire, que j'avais
+l'honneur de présider, se vit obligé de donner des ordres, le 2 avril
+1814, pour qu'on mît fin à toutes ces entraves, et qu'on rendît sur la
+route au Souverain Pontife les honneurs qui lui étaient dus.
+
+Il faut dire que le vice-roi d'Italie, Eugène, accueillit le pape avec
+respect, et que Murat lui-même n'osa pas s'opposer à ce qu'il reprît
+possession de ses États, quoiqu'il les occupât lui-même avec ses
+troupes.
+
+Le pape arriva le 30 avril à Césène, le 12 mai à Ancône, et fit son
+entrée solennelle à Rome le 24 mai 1814.
+
+En m'étendant aussi longuement que je viens de le faire sur les
+négociations entre l'empereur et le pape, j'avais un double but: je
+voulais montrer jusqu'où la passion pouvait entraîner Napoléon quand
+il rencontrait devant lui les résistances mêmes du bon droit, et
+prouver que, dans la question traitée ici, il eut également tort dans
+le fond et dans la forme; c'est ce qu'il me sera facile, je crois, de
+démontrer. Je n'ai plus rien à ajouter, ce me semble, pour constater
+combien a été odieuse toute la conduite suivie par lui envers le pape,
+depuis l'année 1806; les faits que je viens d'exposer avec
+impartialité et avec autant de sang-froid qu'il m'a été possible d'en
+mettre en rapportant d'aussi indignes persécutions, ces faits parlent
+d'eux-mêmes; je risquerais d'en affaiblir l'impression en insistant.
+Mais je tiens encore plus, peut-être, à faire ressortir les fautes
+énormes, au point de vue de la politique générale, qui ont été
+commises par l'empereur dans ses relations avec la cour de Rome.
+
+Lorsque, en 1801, Napoléon rétablit le culte en France, il avait fait
+non seulement un acte de justice, mais aussi de grande habileté: car
+il avait immédiatement rallié à lui, par ce seul fait, les sympathies
+des catholiques du monde entier; et, par le concordat avec Pie VII, il
+avait raffermi sur une base solide la puissance catholique un moment
+ébranlée par la Révolution française, et dont tout gouvernement sensé
+en France doit aider le développement, ne fût-ce que pour l'opposer
+aux envahissements du protestantisme et de l'Église grecque. Or,
+quelles sont les forces principales du catholicisme, comme de toute
+puissance, si ce n'est l'unité et l'indépendance? Et ce sont
+précisément ces deux forces que Napoléon voulut saper et détruire le
+jour où, poussé par l'ambition la plus insensée, il entra en lutte
+avec la cour de Rome. Il s'attaqua à l'unité de l'Église catholique,
+en voulant priver le pape du droit d'instituer les évêques; à son
+indépendance, en arrachant au Saint-Siège son pouvoir temporel.
+
+L'institution des évêques par le pape est le seul véritable lien qui
+rattache toutes les Églises catholiques du monde à celle de Rome.
+C'est elle qui maintient l'uniformité des doctrines et des règles de
+l'Église, en ne laissant arriver à l'épiscopat que ceux reconnus
+capables par le Souverain Pontife de les soutenir et de les défendre.
+Supposez un moment ce lien rompu, vous tombez dans le schisme.
+Napoléon était d'autant plus coupable à cet égard, qu'il avait été
+éclairé par les erreurs de l'Assemblée constituante. Je ne crains pas
+de reconnaître ici, quelque part que j'aie eue dans cette oeuvre, que
+la constitution civile du clergé, décrétée par l'Assemblée
+constituante, a été peut-être la plus grande faute politique de cette
+Assemblée, indépendamment des crimes affreux qui en ont été la
+conséquence. Il n'était pas permis, après un pareil exemple, de
+retomber dans la même erreur et de recommencer contre Pie VII les
+persécutions de la Convention et du Directoire contre Pie VI, qui
+avaient été si sévèrement et si justement blâmées par Napoléon
+lui-même. Il n'y a donc aucune excuse possible pour sa conduite dans
+cette question. On m'opposerait en vain qu'il s'est rencontré des
+papes turbulents qui ont abusé de l'institution des évêques et s'en
+sont fait une arme contre des gouvernements même catholiques. Je
+répondrai à cela que c'est exact, mais que ces gouvernements se sont
+tirés de cet embarras; qu'on ferait de même si on s'y trouvait encore,
+et que c'est une mauvaise politique, pour prévenir un abus possible,
+de créer un danger réel. Ajoutons que Napoléon était moins justifiable
+que tout autre d'agir comme il l'a fait, après avoir rencontré dans
+Pie VII les facilités les plus inespérées, pour régler les affaires de
+l'Église, et une mansuétude et une douceur qui ne se sont pas
+démenties un seul instant, malgré les plus odieux procédés: car la
+bulle d'excommunication est un incident qui n'a eu aucune portée. Et
+combien faut-il que Napoléon ait été coupable dans cette occasion,
+pour que lui, qui se vantait tant de créer partout des ennemis à
+l'Angleterre, comme jadis Mithridate aux Romains, en soit venu à faire
+du pape un allié des Anglais, et pour qu'il ait pu craindre un instant
+de voir ceux-ci lui enlever sa victime à Savone?
+
+La destruction du pouvoir temporel du pape par l'absorption des États
+romains dans le _grand empire_ était, politiquement parlant, une faute
+non moins grave. Il saute aux yeux que le chef d'une religion aussi
+universellement répandue sur la terre que l'est la religion catholique
+a besoin de la plus parfaite indépendance pour exercer impartialement
+son pouvoir et son influence. Dans l'état actuel du monde, au milieu
+des divisions territoriales créées par le temps et des complications
+politiques résultant de la civilisation, cette indépendance ne peut
+exister que si elle est garantie par une souveraineté temporelle. Il
+serait aussi absurde de vouloir remonter au temps de la primitive
+Église, où le pape n'était que l'évêque de Rome, parce que le
+christianisme était renfermé dans l'empire romain, qu'il était insensé
+à Napoléon de prétendre faire du Saint-Père un évêque français. Que
+devenait alors le catholicisme dans tous les pays qui ne faisaient pas
+partie de l'empire français? Que penserait la France si le pape était
+entre les mains de l'Autriche ou de toute autre puissance catholique?
+Le croirait-elle bien impartial, bien indépendant? Quelque illusion
+que pût se faire Napoléon sur l'étendue et sur la durée de sa
+puissance, dans sa personne, ou dans celle de ses successeurs, il ne
+devait pas créer un précédent aussi dangereux et qui pouvait, un
+jour, être fatal à la France. 1814 a prouvé que, dans ce genre, rien
+n'était impossible.
+
+Je m'arrête: j'en ai dit assez pour montrer tout le mal que
+l'insatiable ambition de l'empereur préparait pour la France dans
+l'avenir. Mais, me diront peut-être les révolutionnaires de l'espèce
+de ceux de 1800, pourquoi, alors, avoir rétabli la religion, la
+papauté? C'est Napoléon lui-même qui leur a d'avance répondu en
+faisant le concordat de 1801; mais c'est le Napoléon vraiment grand,
+éclairé, guidé par son beau génie, et non par les passions furieuses
+qui, plus tard, l'ont étouffé.
+
+
+
+
+FIN DE LA SIXIÈME PARTIE.
+
+
+
+
+SEPTIÈME PARTIE
+
+CHUTE DE L'EMPIRE--RESTAURATION
+
+(1813-1814)
+
+
+
+
+CHUTE DE L'EMPIRE--RESTAURATION
+
+(1813-1814)
+
+
+Il faut maintenant que l'attention de mes lecteurs se reporte à
+l'époque du règne de Napoléon où je disais que, par un arrangement
+habile fait en Espagne, il aurait pu arriver à une paix générale et
+consacrer ainsi son propre établissement.
+
+Napoléon avait été élevé au pouvoir suprême par le concours de toutes
+les volontés réunies contre l'anarchie; l'éclat de ses victoires
+l'avait fait choisir, c'étaient là tous ses droits; des défaites les
+annulaient, tandis qu'une paix glorieuse les aurait légitimés et
+affermis. Mais, dupe de son imagination qui dominait son jugement, il
+disait avec emphase qu'il fallait élever autour de la France un
+rempart de trônes occupés par des membres de sa famille, pour
+remplacer cette ligne de forteresses créée autrefois par Louis XIV. Il
+trouvait parmi ses ministres et parmi ses courtisans des hommes pour
+approuver cette extravagance; et la plupart de ces hommes étaient
+d'anciens membres de la Convention, du conseil des Anciens... Mais le
+bon sens des masses en France se bornait à désirer la conservation des
+résultats vraiment utiles de la Révolution, c'est-à-dire le maintien
+des libertés civiles dont l'empereur avait à peine laissé subsister
+les formes, en plaçant sans cesse son pouvoir despotique au-dessus de
+la loi.
+
+Ses succès l'avaient tellement aveuglé qu'il ne voyait pas qu'en
+poussant à l'extrême le système politique dans lequel il s'était
+follement engagé, tant à l'intérieur qu'à l'extérieur, il lasserait
+les Français aussi bien que les nations étrangères, et forcerait les
+uns et les autres à chercher en dehors de lui des garanties qui
+pussent assurer la paix générale, et pour les Français, la jouissance
+de leurs droits civils.
+
+Tout était insensé dans son entreprise contre l'Espagne. Pourquoi
+ruiner un pays qui lui était attaché et dévoué? Pour n'en saisir
+qu'une partie, tandis qu'il livrait ses riches colonies à l'Angleterre
+qu'il prétendait détruire, ou au moins affaiblir partout? N'était-il
+pas évident que si toutes les provinces de la péninsule étaient
+forcées de plier sous le joug français et de subir la royauté de son
+frère, les colonies espagnoles se soulèveraient par leur propre
+impulsion ou par celle de l'Angleterre? Le chef-d'oeuvre de la
+politique, à cette époque, aurait été d'isoler assez la
+Grande-Bretagne pour la laisser sans un lien quelconque avec le
+continent et sans des rapports nouveaux avec les colonies. Napoléon,
+au contraire, par la guerre d'Espagne, lui ouvrit et le continent
+d'Europe et les colonies d'Amérique.
+
+En rappelant dans mes souvenirs ce qui m'avait frappé davantage
+pendant les vingt années dont je viens de parler, je me suis souvent
+fait cette question: que serait-il arrivé si l'empereur, à telle
+époque de sa carrière, s'était arrêté, eût changé de système et ne se
+fût occupé qu'à s'affermir? Ainsi, par exemple, après la paix de
+Lunéville, après avoir signé son premier traité avec la Russie, conclu
+la paix d'Amiens avec l'Angleterre, et fait reconnaître le recès de
+l'empire par toutes les puissances de l'Europe, tout ne lui était-il
+pas facile? La France avait acquis alors des limites auxquelles
+l'Europe avait dû consentir; les oppositions intérieures étaient
+calmées, la religion avait repris sa place dans l'État. Cette
+situation ne laissait évidemment plus aucune chance à la maison de
+Bourbon.
+
+Si cette même pensée se présente quelquefois à Louis XVIII, que de
+reconnaissance ne doit-il pas avoir envers la Providence, et que de
+soins ne doit-il pas apporter au bonheur et à la prospérité de la
+France! Qu'il songe un moment à tout ce qu'il a fallu depuis 1803,
+pour préparer son retour[81]!
+
+ [81] Rappelons ici que cette partie des _Mémoires_ du prince de
+ Talleyrand a été écrite pendant la Restauration et avant la mort de
+ Louis XVIII.
+
+Il a fallu que toutes les illusions s'emparassent à la fois de
+l'esprit de Napoléon; qu'il se livrât sans prévision aux expéditions
+les plus hasardeuses; que, par caprice, il créât des trônes, et que
+par d'autres caprices, il leur ôtât toute chance de stabilité, et se
+fît des ennemis de ceux-là mêmes qu'il plaçait sur ces trônes. Il a
+fallu que, pour détruire la confiance de la France et des nations
+étrangères, il leur imposât des institutions, d'abord républicaines,
+puis monarchiques, puis qu'il finît par les soumettre à sa despotique
+domination. Il a fallu, enfin, qu'il donnât aux peuples, qui bientôt
+s'entendent entre eux, la triste consolation de mépriser
+successivement les différentes formes de gouvernement qui passaient
+sous leur yeux, et qu'il ne vît pas que ce mépris, devait sortir parmi
+les peuples, une disposition générale au soulèvement et bientôt après
+à la vengeance.
+
+Mais, si, dépassant encore cette date de 1803, nous nous reportons à
+l'année 1807, où l'empereur avait vaincu l'une après l'autre
+l'Autriche, la Prusse et la Russie et tenait entre ses mains le destin
+de l'Europe, quel grand et noble rôle n'eût-il pas pu jouer alors!
+
+Napoléon est le premier et le seul qui ait pu donner à l'Europe un
+équilibre réel qu'elle cherche en vain depuis plusieurs siècles, et
+dont elle est aujourd'hui plus éloignée que jamais.
+
+Il ne fallait pour cela: 1º qu'appeler à l'unité l'Italie, en y
+transférant la maison de Bavière; 2º que partager l'Allemagne entre la
+maison d'Autriche, qui se serait étendue jusqu'aux bouches du Danube,
+et la maison de Brandenbourg[82], qu'on aurait agrandie; 3º que
+ressusciter la Pologne en la donnant à la maison de Saxe.
+
+ [82] La maison de Hohenzollern-Brandenbourg, qui occupe le trône de
+ Prusse.
+
+Avec l'équilibre réel, Napoléon a pu donner aux peuples de l'Europe
+une organisation conforme à la véritable loi morale. Un équilibre réel
+eût rendu la guerre presque impossible. Une organisation convenable
+eût porté chez tous les peuples la civilisation au degré le plus élevé
+qu'elle puisse atteindre.
+
+Napoléon a pu faire ces choses, et ne les a point faites. S'il les eût
+faites, la reconnaissance lui aurait élevé partout des statues, et sa
+mort aurait été pleurée chez tous les peuples. Au lieu de cela, il a
+préparé l'état de choses que nous voyons, et amené les dangers qui
+menacent l'Europe du côté de l'Orient. C'est sur ces résultats qu'il
+doit être et qu'il sera jugé. La postérité dira de lui: cet homme fut
+doué d'une force intellectuelle très grande; mais il n'a pas compris
+la véritable gloire. Sa force morale fut très petite ou nulle. Il n'a
+pu supporter la prospérité avec modération, ni l'infortune avec
+dignité; et c'est parce que la force morale lui a manqué, qu'il a fait
+le malheur de l'Europe et le sien propre.
+
+Placé pendant tant d'années au milieu de ses projets, et, pour ainsi
+dire, dans le cratère de sa politique, témoin de tout ce qui se
+faisait ou se préparait contre lui, il n'y a pas eu grand mérite à
+prévoir que tous les pays rangés nouvellement sous ses lois, que
+toutes les créations nouvelles placées sous la domination de sa
+famille, porteraient les premiers coups à sa puissance. Ce n'est pas
+sans une douloureuse amertume, je l'avoue, que j'assistais à un pareil
+spectacle. J'aimais Napoléon; je m'étais attaché même à sa personne,
+malgré ses défauts; à son début, je m'étais senti entraîné vers lui
+par cet attrait irrésistible qu'un grand génie porte avec lui; ses
+bienfaits avaient provoqué en moi une reconnaissance sincère. Pourquoi
+craindrais-je de le dire?... j'avais joui de sa gloire et des reflets
+qui en rejaillissaient sur ceux qui l'aidaient dans sa noble tâche.
+Aussi, je puis me rendre le témoignage que je l'ai servi avec
+dévouement, et, autant qu'il a dépendu de moi, avec un dévouement
+éclairé. Dans le temps où il savait entendre la vérité, je la lui
+disais loyalement; je la lui ai dite même plus tard, lorsqu'il
+fallait employer des ménagements pour la faire arriver jusqu'à lui; et
+la disgrâce que m'a valu ma franchise me justifie devant ma conscience
+de m'être séparé de sa politique d'abord, puis de sa personne, quand
+il était arrivé au point de mettre en péril la destinée de ma patrie.
+
+Lorsque Napoléon, repoussant toute transaction raisonnable, se lança,
+en 1812, dans la funeste expédition de Russie, tout esprit réfléchi
+pouvait presque fixer d'avance le jour, où, poursuivi par les
+puissances qu'il avait humiliées, forcé de repasser le Rhin, il
+perdrait le prestige dont l'avait entouré la fortune. Napoléon, battu,
+devait disparaître de la scène du monde; c'est le sort des usurpateurs
+vaincus. Mais la France, une fois envahie, que de chances contre elle!
+Quels moyens pouvaient conjurer les maux qui la menaçaient? Quelle
+forme de gouvernement devait-elle adopter, si elle résistait à cette
+terrible catastrophe? C'étaient là de graves sujets de méditation pour
+tous les bons Français; s'y livrer était un devoir pour ceux que les
+circonstances, ou, si l'on veut, leur ambition, avaient déjà appelés,
+à d'autres époques, à exercer de l'influence sur le sort du pays.
+C'est ce que je me croyais le droit de faire depuis plusieurs années;
+et, à mesure que je voyais approcher le redoutable dénouement,
+j'examinais et je combinais avec plus d'attention et de soin les
+ressources qui nous resteraient. Ce n'était ni trahir Napoléon ni
+conspirer contre lui, quoiqu'il me l'eût plus d'une fois déclaré. Je
+n'ai conspiré dans ma vie qu'aux époques où j'avais la majorité de la
+France pour complice, et où je cherchais avec elle le salut de la
+patrie. Les méfiances et les injures de Napoléon à mon égard ne
+peuvent rien changer à la vérité des faits, et, je le répète
+hautement: il n'y a jamais eu de conspirateur dangereux contre lui que
+lui-même. Il n'en a pas moins fait exercer contre moi la plus odieuse
+surveillance pendant les dernières années de son règne. Je pourrais
+presque faire valoir cette surveillance comme un témoignage de
+l'impossibilité dans laquelle je me serais trouvé de conspirer, si
+même j'en avais eu le goût.
+
+On me pardonnera de rappeler un incident de cette surveillance, qui me
+revient à la mémoire et qui montrera ce que la police de l'empereur
+savait faire de l'intimité de la vie privée. Au mois de février 1814,
+j'avais, un soir, quelques personnes réunies dans mon salon, au nombre
+desquelles étaient le baron Louis, l'archevêque de Malines, M. de
+Pradt, M. de Dalberg et plusieurs autres. On causait un peu de tout,
+mais particulièrement des événements graves du moment, qui
+préoccupaient à bon droit tous les esprits. La porte s'ouvre avec
+fracas, et, sans laisser le temps au valet de chambre de l'annoncer,
+le général Savary, ministre de la police générale, s'élance au milieu
+du salon en s'écriant: «Ah! je vous prends donc tous en flagrant délit
+de conspiration contre le gouvernement!»--Quelque sérieux qu'il ait
+essayé de mettre dans le ton de son exclamation, nous vîmes bientôt
+que son intention était de plaisanter, tout en cherchant cependant à
+découvrir, s'il le pouvait, quelques notions propres à alimenter ses
+rapports de police à l'empereur. Il ne parvint pas, toutefois, à nous
+déconcerter, et l'état des choses ne justifiait que trop bien
+l'inquiétude que chacun lui exprima sur la situation périlleuse de
+Napoléon et sur les conséquences qui pouvaient en résulter. Je serais
+assez porté à croire que sans la chute de l'empereur, M. le général
+Savary n'aurait pas manqué de faire valoir près de lui la hardiesse,
+et, ce qu'il pensait être, l'habileté de sa conduite dans cette
+occasion. C'est, décidément, un vilain métier que celui de ministre de
+la police.
+
+Ce qu'il y a de bizarre dans la conduite de Napoléon à mon égard,
+c'est que, dans le temps même où il était le plus rempli de soupçons
+sur moi, il cherchait à me rapprocher de lui. Ainsi, au mois de
+décembre 1813, il me demanda de reprendre le portefeuille des affaires
+étrangères, ce que je refusai nettement, comprenant bien que nous ne
+pourrions jamais nous entendre sur la seule manière de sortir du
+dédale dans lequel ses folies l'avaient enfermé. Quelques semaines
+plus tard, au mois de janvier 1814, avant son départ pour l'armée, et
+lorsque M. de Caulaincourt était déjà parti pour le congrès de
+Châtillon[83], l'empereur travaillait presque chaque soir avec M. de
+la Besnardière[84], qui, en l'absence de M. de Caulaincourt, tenait le
+portefeuille des affaires étrangères. Dans ces entretiens, qui se
+prolongeaient fort avant dans la nuit, il lui faisait souvent
+d'étranges confidences. Eh bien, il lui a plusieurs fois répété, après
+avoir lu les dépêches dans lesquelles le duc de Vicence rendait compte
+de la marche des négociations à Châtillon: «Ah! si Talleyrand était
+là, il me tirerait d'affaire.» Il se trompait, car je n'aurais pu le
+tirer d'affaire, qu'en prenant sur moi, ce que j'aurais fait très
+probablement, d'accepter les conditions des ennemis; et si, ce
+jour-là, il avait eu le plus léger succès militaire, il aurait
+désavoué ma signature. M. de la Besnardière me raconta aussi une autre
+scène à laquelle il assista, et qui est trop caractéristique pour que
+je ne la mentionne pas. Murat, pour rester fidèle à la cause de son
+beau-frère, demandait qu'on lui abandonnât l'Italie jusqu'à la rive
+droite du Pô. Il avait écrit plusieurs lettres à Napoléon, qui ne lui
+répondait pas, ce dont il se plaignait amèrement, comme d'une marque
+de mépris. «Pourquoi, dit la Besnardière à l'empereur, Votre Majesté
+lui laisse-t-elle ce prétexte, et quel inconvénient trouverait-elle,
+non pas à lui accorder ce qu'il veut, mais à le flatter de quelques
+espérances?»--Il répondit alors: «Est-ce que je puis répondre à un
+insensé? Comment ne sent-il pas que mon extrême prépondérance a seule
+pu faire que le pape ne fût pas à Rome; c'est l'intérêt de toutes les
+puissances qu'il y retourne, et, maintenant, cet intérêt est aussi le
+mien. Murat est un homme qui se perd; je serai obligé de lui faire
+l'aumône; mais je le ferai enfermer dans un bon cul de basse-fosse,
+afin qu'une si noire ingratitude ne reste pas impunie.» Peut-on
+comprendre si bien les folies des autres et ne pas se rendre compte
+des siennes propres?
+
+ [83] Dès le mois de novembre 1813, les négociations avaient
+ commencé. Les alliés offraient alors les frontières des Alpes et du
+ Rhin. Napoléon consentit à la réunion d'un congrès à Manheim. Mais
+ les événements se précipitèrent, et le congrès ne se réunit que le
+ 7 février à Châtillon-sur-Seine. M. de Caulaincourt, ministre des
+ affaires étrangères, y représentait l'empereur. Cette fois les
+ alliés n'offraient plus que les limites de 1789. Le congrès se
+ sépara le 19 mars, sans avoir abouti.
+
+ [84] Jean-Baptiste de Gouey, comte de la Besnardière, né en 1765,
+ était entré dans la congrégation des oratoriens sous l'ancien
+ régime. En 1796 il entra au ministère des relations extérieures
+ comme simple commis. Il devint en 1807, directeur de la première
+ division politique, et garda ces importantes fonctions jusqu'en
+ 1814. Il devint conseiller d'État en 1826, se retira des affaires
+ publiques en 1830, et mourut en 1843.
+
+Je disais plus haut que Napoléon seul avait conspiré contre lui-même,
+et je puis établir la parfaite exactitude de ce fait; car il est
+constant que, jusqu'à la dernière minute qui a précédé sa ruine, il
+n'a dépendu que de lui de se sauver. Non seulement, comme je l'ai déjà
+dit, il pouvait, en 1812, par une paix générale, consolider à jamais
+sa puissance; mais, en 1813, à Prague[85], il aurait obtenu des
+conditions, sinon aussi brillantes qu'en 1812, du moins encore assez
+avantageuses; et enfin, au congrès même de Châtillon, en 1814, s'il
+avait su céder à propos, il pouvait faire une paix utile à la France
+réduite aux abois, et qui, même, dans l'intérêt de sa folle ambition,
+lui aurait offert des chances de retrouver plus tard quelque gloire.
+La terreur qu'il avait su inspirer à tous les cabinets a maintenu
+ceux-ci, jusqu'au dernier moment, dans la résolution de traiter avec
+lui. Ceci réclame quelques développements, et je veux consigner ici
+des faits qui sont à ma parfaite connaissance, et qui constateront
+l'exactitude de ce que j'avance. Il faut d'abord nous transporter à la
+frontière des Pyrénées, où les armées françaises soutenaient si
+bravement une lutte inégale contre les troupes anglaises, espagnoles
+et portugaises réunies. Nous reviendrons ensuite dans les plaines de
+Champagne.
+
+ [85] Après les victoires de Lutzen, de Bautzen et de Wurtschen,
+ Napoléon, triomphant, avait consenti à un armistice qui fut signé à
+ Pleiswitz, le 5 juin. L'Autriche s'interposa comme médiatrice et un
+ congrès s'ouvrit à Prague le 12 juillet. Napoléon ne voulut rien
+ céder; les négociations furent rompues le 10 août, et l'Autriche
+ entra dans la coalition.
+
+La place de Saint-Sébastien avait été prise à la fin du mois d'août
+1813, et celle de Pampelune venait de se rendre dans les derniers
+jours d'octobre, quand le duc de Wellington, qui voyait l'Espagne
+délivrée de ce côté de ses ennemis, et était informé de la bataille de
+Leipzig et des résultats importants qui la suivirent, se décida à
+porter la guerre sur le territoire français, pour contribuer autant
+que possible au triomphe de la cause générale de l'Europe; celle de
+l'Espagne n'était que secondaire.
+
+Il passa la Bidassoa vers le milieu de novembre, malgré la vive
+résistance de l'armée française commandée par le maréchal Soult, et
+son quartier général s'établit le premier jour à Saint-Pé, petit
+village de la frontière.
+
+Le temps était affreux, la pluie tombait par torrents, ce qui força
+l'armée à faire halte, et le quartier général à rester à Saint-Pé. Le
+hasard fit qu'il se trouvait dans ce village un curé plein d'esprit et
+d'activité, tout dévoué aux Bourbons et à la cause royale; il avait
+émigré en Espagne au commencement de la Révolution et il n'était
+rentré en France qu'après le concordat. Son nom était l'abbé Juda,
+très populaire parmi les Basques et très estimé parmi les Espagnols,
+et comme le mauvais temps ne permettait pas au duc de Wellington de
+sortir, l'ennui et l'oisiveté lui firent chercher la société du curé
+chez lequel il était logé.
+
+La conversation, naturellement, tourna sur l'état de la France et sur
+l'esprit qui y régnait. Le curé n'hésita pas à affirmer qu'on était
+fatigué de la guerre à laquelle on ne voyait aucun terme; qu'on était
+surtout très irrité contre la conscription, et qu'on se plaignait
+beaucoup du poids des impositions; enfin, qu'on désirait un changement
+à peu près comme un malade désire changer de position dans son lit
+avec l'espoir de trouver du soulagement: «Le colosse a des pieds
+d'argile, disait l'abbé Juda, attaquez-le vigoureusement, avec
+résolution, et vous le verrez s'écrouler plus facilement que vous ne
+croyez.»
+
+Ces conversations convainquirent le duc de Wellington de la nécessité
+d'attaquer simultanément la France par toutes ses frontières si l'on
+voulait obtenir du chef du gouvernement une paix honorable et sûre, et
+il fit part de ce plan à son gouvernement.
+
+Il ne fut pas question des Bourbons, car on voyait bien qu'ils étaient
+oubliés et entièrement inconnus à la génération nouvelle. On voulut
+cependant faire un essai de l'effet produit par l'apparition subite
+d'un de ces princes sur une partie quelconque du territoire français,
+et savoir à quoi s'en tenir; c'est ce qui motiva l'arrivée du duc
+d'Angoulême[86] au quartier général de Saint-Jean-de-Luz dans les
+premiers jours du mois de janvier 1814.
+
+ [86] Louis-Antoine de Bourbon, duc d'Angoulême, fils aîné du
+ comte d'Artois (1775-1844). Il avait épousé en 1799 la princesse
+ Marie-Thérèse, fille de Louis XVI.
+
+Le duc d'Angoulême fut très bien reçu par le général en chef, ce qui
+était très naturel; par le maire de la ville de Saint-Jean et par le
+clergé; mais sans produire aucun effet sur le peuple, excepté celui de
+la curiosité. On courait sur son passage le dimanche, quand il allait
+à l'église, sans témoigner aucun sentiment, ni donner aucune preuve
+d'approbation ou de désapprobation. S'il y eut des offres de service,
+des protestations de fidélité, elles restèrent très secrètes, et on
+n'en vit pas le moindre effet à l'extérieur.
+
+On attendait ainsi tout du temps, quand, vers la moitié du mois de
+janvier, débarqua à Saint-Jean-de-Luz, venant de Londres, sir Henry
+Bunbury[87], sous-secrétaire du ministère de la guerre, qui, parmi
+différentes commissions importantes, avait celle d'informer le duc de
+Wellington de l'acceptation par l'Angleterre des bases proposées à
+Francfort par les souverains alliés pour régler la paix générale, et
+de la nécessité de prévenir et d'empêcher que, sous la protection
+anglaise, on excitât le peuple à la rébellion contre le gouvernement
+existant avec lequel on était en négociation. Le gouvernement anglais,
+par un sentiment très honorable, ne voulait pas soulever des peuples,
+qu'à la paix, on aurait dû abandonner au ressentiment du gouvernement
+de Napoléon, et il insistait tellement sur ce point que la situation
+du duc d'Angoulême au quartier général devint très fausse pour lui et
+très embarrassante pour le général en chef. En conséquence on ne
+l'invita plus à prendre part aux opérations qu'on allait entreprendre,
+comme on en avait eu d'abord l'intention; et lorsque, dans les
+premiers jours du mois de février, il fut question de passer l'Adour
+pour attaquer l'armée française et faire le siège de Bayonne, on
+laissa le duc d'Angoulême à Saint-Jean-de-Luz, éloigné du théâtre des
+opérations.
+
+ [87] Sir Henry Edward Bunbury, né en 1778, lieutenant général dans
+ l'armée anglaise. En 1809, il devint sous-secrétaire d'État au
+ département de la guerre. En 1815, il fut chargé, avec l'amiral
+ Keith, de notifier à l'empereur Napoléon son exil à Sainte-Hélène.
+ Il entra à la Chambre des communes en 1830, et refusa peu après le
+ portefeuille de la guerre. Il mourut en 1860.
+
+C'est alors, et au moment de passer les gaves, que se présentèrent au
+général en chef diverses personnes venant de Bordeaux, et parmi elles
+M. de la Rochejacquelein[88], qui insistèrent beaucoup sur la
+nécessité de faire un mouvement en faveur des Bourbons, faisant valoir
+les bonnes dispositions de la ville de Bordeaux. Ils virent le prince
+à Saint-Jean-de-Luz et, différentes fois, le duc de Wellington qui se
+trouvait alors vers Saint-Palais. Ils tâchèrent de l'engager à
+favoriser et à exciter ce mouvement, mais il fut inébranlable dans
+ses refus, d'accord avec les instructions qu'il venait de recevoir de
+son gouvernement.
+
+ [88] Louis du Vergier, marquis de La Rochejacquelein, frère du
+ célèbre général vendéen tué en 1794. Il naquit en 1777, suivit son
+ père en émigration, et revint en France en 1801. En 1814, il vint
+ au-devant du duc d'Angoulême à Saint-Jean-de-Luz et fut, peu après,
+ nommé par Louis XVIII maréchal de camp. Durant les Cent-jours, il
+ chercha à soulever la Vendée, mais fut tué le 4 juin au combat du
+ Pont-de-Mathes. Il avait épousé la veuve du marquis de Lescure.
+
+Le 27 février, les Français perdirent la bataille d'Orthez, qui laissa
+à découvert tout le pays des Landes jusqu'à Bordeaux, et le duc de
+Wellington, qui désirait avoir une communication plus facile, plus
+directe et plus ouverte avec son pays, se décida à occuper cette ville
+militairement, en y envoyant la 7e division de son armée, sous les
+ordres de lord Dalhousie.
+
+Les prières et les instances pour le mouvement en faveur des Bourbons
+se renouvelèrent plus que jamais, et d'autres personnes arrivèrent de
+Bordeaux, pressant ce mouvement à l'occasion de l'occupation
+militaire.
+
+Le duc de Wellington ne crut pas devoir s'y opposer; mais, voulant
+éclairer le peuple de Bordeaux et l'informer de l'état des affaires
+entre son gouvernement et ceux des alliés, il nomma le général
+Beresford[89], maréchal général des troupes portugaises et le second
+de l'armée, pour exécuter cette opération. Il lui donna les
+instructions les plus positives de déclarer, avant d'entrer dans la
+ville, et après l'occupation, «qu'on traitait la paix avec l'empereur
+Napoléon, qu'il était même probable qu'elle était faite, et qu'une
+fois publiée, l'armée alliée se retirerait du pays sans pouvoir
+prêter assistance à personne; que c'était donc aux habitants de
+Bordeaux à décider eux-mêmes s'ils voulaient courir les chances de
+leur entreprise.»--On écrivit dans les mêmes termes aux deux
+gouvernements de la péninsule, et la veille de son entrée à Bordeaux,
+le maréchal Beresford déclara ce qu'on vient de lire au maire, M.
+Lynch[90], qui, avec quelques autres personnes, était venu à la
+rencontre du duc d'Angoulême, celui-ci ayant suivi le quartier général
+de lord Beresford.
+
+ [89] William Carr, vicomte Beresford, issu d'une famille
+ irlandaise. Né en 1768, il entra dans l'armée, et fit les campagnes
+ de 1793 et 1794 contre la France. En 1795, il passa aux Antilles,
+ puis aux Indes (1799), en Égypte (1800), au Cap (1805). En 1806, il
+ attaqua Buenos-Ayres, alors colonie espagnole, mais fut battu et
+ fait prisonnier. De retour en Angleterre, il commanda une
+ expédition contre Madère, débarqua en Portugal en 1808, et fut
+ nommé commandant de Lisbonne. Il devint alors major général et
+ général en chef des troupes portugaises. Il fit en cette qualité
+ les campagnes d'Espagne jusqu'en 1814. Après la paix, il entra à la
+ Chambre des lords. Il mourut en 1854.
+
+ [90]Jean-Baptiste, comte Lynch, né à Bordeaux, en 1749. Sa famille
+ d'origine irlandaise, avait émigré après la révolution de 1688, et
+ s'était fixée dans cette ville. Lynch fut reçu en 1771 conseiller
+ au parlement de Bordeaux. Il fut longtemps emprisonné sous la
+ Terreur. Sous l'empire, il devint conseiller général de la Gironde
+ et maire de Bordeaux en 1808. En 1814, il appela les Anglais et
+ proclama la restauration des Bourbons dès le 12 mars. En 1815, il
+ chercha avec la duchesse d'Angoulême à organiser la résistance,
+ mais il échoua et s'enfuit en Angleterre. A la deuxième
+ restauration il fut créé pair de France. Il mourut en 1835.
+
+Cette déclaration répandit le découragement parmi la plupart de ceux
+qui étaient dans le complot, et, pour neutraliser le mauvais effet
+qu'elle pourrait produire dans le public, M. Lynch se hasarda à dire
+dans une proclamation que le mouvement se faisait d'accord avec
+l'armée anglaise, ce qui occasionna une réclamation très énergique de
+la part du duc de Wellington, qui exigea une rétractation et qui
+l'obtint enfin, malgré les démarches de M. Ravez[91], envoyé par le
+duc d'Angoulême au quartier général du duc pour donner des
+explications; elles ne contentèrent pas celui-ci, qui insista sur la
+rétractation des expressions de M. Lynch, et elle eut lieu.
+
+ [91] Simon Ravez, né en 1770, était en 1791 avocat à Lyon. Il prit
+ une part active à la révolte de cette ville contre la Convention et
+ dut, après la défaite des Lyonnais, se réfugier à Bordeaux. Il
+ déclina toute fonction publique sous l'empire, et en 1814 fut un
+ des premiers à proclamer la restauration des Bourbons. Il fut élu
+ en 1816, député de la Gironde et devint, en 1819, président de la
+ Chambre. En 1817, il avait été nommé sous-secrétaire d'État au
+ ministère de la justice. Il se retira en 1830. En 1848, il fut
+ nommé député à l'Assemblée législative, mais mourut en 1849.
+
+Le reste du mois de mars se passa sans aucun événement décisif, les
+Français se retirant toujours devant l'armée anglaise, et à la fin,
+ils furent obligés de passer la Garonne dans les premiers jours
+d'avril, pour prendre une forte position devant la ville de Toulouse,
+sur le canal de Languedoc.
+
+Le 6 avril, le quartier général anglais se trouvait à Grenade, sur la
+rive gauche de la Garonne, et le même jour le duc de Wellington reçut
+une lettre officielle de lord Bathurst[92], secrétaire d'État de la
+guerre, qui lui annonçait «qu'à la réception de sa lettre, la paix
+devait être faite avec l'empereur Napoléon, mais qu'il devait toujours
+continuer ses opérations militaires jusqu'à ce qu'il ait reçu la
+notification officielle de la paix, des plénipotentiaires anglais qui
+étaient à Châtillon».
+
+ [92] Henry comte de Bathurst, fils du chancelier de ce nom. Né en
+ 1762, il fut nommé en 1793, membre de la commission pour l'Inde et
+ en 1809, secrétaire d'État de la guerre et des colonies, sous le
+ ministère Castlereagh. Ardent adversaire de la France, il soutint
+ énergiquement devant le parlement le parti de la guerre, et en
+ 1815, insista pour la détention de Napoléon à Sainte-Hélène. Il
+ resta au pouvoir jusqu'en 1827, dut alors céder la place à un
+ ministère whig, mais revint au pouvoir l'année suivante. Le
+ contre-coup de la révolution de Juillet le força de nouveau à la
+ retraite. Il mourut en 1834.
+
+On passa, en conséquence, la Garonne le 8 avril, et, le 10, eut lieu
+la bataille de Toulouse, sans que d'une part ni de l'autre on eût la
+moindre connaissance de ce qui se passait à Paris, excepté de la
+nouvelle de l'entrée des alliés dans la capitale, que les autorités
+de Toulouse avaient fait afficher dans les carrefours.
+
+Après la bataille, les Français évacuèrent la ville dans la nuit du 11
+au 12, et telle était la persuasion du duc de Wellington de la
+signature de la paix avec Napoléon, que quand, vers les dix heures du
+matin et au moment de monter à cheval pour entrer dans la ville, le
+12, on vint lui communiquer officiellement qu'on y avait proclamé les
+Bourbons et qu'on avait arboré le drapeau blanc au Capitole, après
+avoir renversé le buste de Napoléon, il ne cacha pas sa désapprobation
+et son désir d'avoir été consulté par la ville avant d'avoir fait un
+pareil mouvement. Il répéta alors ce qu'il avait dit aux Bordelais. Il
+tint le même langage devant la municipalité de Toulouse, quand, après
+avoir été reçu par la garde nationale avec les couleurs des Bourbons,
+il mit pied à terre au Capitole. Les expressions du duc étaient
+claires, précises, et n'admettaient pas d'interprétation.
+
+Mais, vers trois heures de l'après-midi, arriva de Bordeaux le colonel
+anglais Frédéric Ponsomby, précédant MM. de Saint-Simon et le colonel
+H. Cook, envoyés par le gouvernement provisoire pour communiquer aux
+deux armées les événements de Paris: l'abdication de l'empereur et le
+rétablissement des Bourbons.
+
+On accusa alors le gouvernement provisoire d'avoir retardé
+l'information aux armées d'événements aussi importants et de n'avoir
+pas prévenu l'effusion du sang, qu'occasionna la bataille de Toulouse.
+Mais cette accusation était sans fondement, car le gouvernement
+provisoire ne perdit pas de temps à faire partir M. de Saint-Simon et
+le colonel H. Cook, chargés par lui d'informer les deux armées de
+l'abdication de l'empereur et du rétablissement des Bourbons, et, bien
+certainement, en examinant les dates de leurs dépêches, on voit qu'ils
+seraient arrivés à temps pour sauver la vie à tant de malheureux, si,
+arrêtés à Orléans et conduits à Blois où était l'impératrice
+Marie-Louise, on les avait fait partir pour leur destination, au lieu
+de les diriger sur Bordeaux où était alors le duc d'Angoulême.
+
+Quand on examine bien les dates des derniers événements, et qu'on voit
+qu'un mois après la déclaration de la ville de Bordeaux, non seulement
+on continuait à traiter la paix avec Napoléon, mais qu'on la croyait
+faite et signée avec lui, d'après la lettre, de lord Bathurst, reçue à
+Grenade, on peut apprécier l'importance de cette déclaration et son
+peu d'influence sur le renversement du gouvernement impérial et sur le
+rétablissement des Bourbons, si les événements de Paris n'avaient pas
+décidé bien autrement la question.
+
+Il résulte de tous ces faits incontestables que le gouvernement
+anglais était resté convaincu jusqu'au dernier moment que la paix
+avait pu être signée à Châtillon avec Napoléon, ce qui, disons-le en
+passant, diminue un peu le mérite que Louis XVIII prêtait, dit-on, au
+prince régent d'Angleterre, quand il affirmait que c'était à lui,
+après Dieu, qu'il devait son rétablissement sur le trône.
+
+Revenons maintenant aux événements qui se passèrent à Paris et en
+Champagne, et c'est ici qu'il convient de parler de la mission de M.
+de Vitrolles au quartier général des souverains alliés. Les résultats
+de cette mission serviront à éclaircir le fond de la question que je
+traite, et, quant à la mission elle-même, je pourrais dire ce qu'il y
+a de vrai dans la part qu'on m'y a attribuée.
+
+Ainsi que je l'ai dit, il ne se tramait à Paris aucune conspiration
+contre l'empereur; mais il y régnait une inquiétude générale et très
+prononcée sur les conséquences qu'amèneraient et sa conduite insensée
+et sa résolution de ne pas conclure la paix. Il devenait de la plus
+haute importance de connaître le parti que prendraient les puissances
+coalisées, le jour, inévitable pour les gens qui voyaient de près
+l'état des choses, où elles auraient renversé la puissance de
+Napoléon. Continueraient-elles à vouloir traiter avec lui?
+Imposeraient-elles à la France un autre gouvernement, ou, en la
+laissant libre de le choisir elle-même, la livreraient-elles à une
+anarchie dont il était impossible de calculer les effets?
+
+J'étais informé de quelques propos tenus par l'empereur Alexandre à la
+grande-duchesse Stéphanie de Bade; d'insinuations faites aussi par ce
+souverain à l'égard d'Eugène de Beauharnais et des prétentions de
+Bernadotte. M. Fouché intriguait avec la reine Caroline, femme de
+Murat. Enfin les journaux anglais m'avaient appris que le duc
+d'Angoulême était au quartier général de lord Wellington, et que le
+comte d'Artois s'était rendu en Suisse près de la frontière de France.
+Il y avait là tant d'éléments divergents, qu'il était impossible de
+s'arrêter à un système raisonnable tant qu'on ne connaîtrait pas les
+véritables intentions des puissances coalisées, qui, en définitive,
+seraient les maîtresses de la situation si elles triomphaient de
+Napoléon. C'était donc leur opinion qu'il s'agissait de connaître. Il
+fallait pour cela que quelqu'un de sûr se rendît à leur quartier
+général. M. le baron de Vitrolles se présenta pour cette mission
+délicate et difficile. Je ne le connaissais pas; mais il était lié
+avec M. Mollien et avec M. d'Hauterive[93]. On m'en parla comme d'un
+homme distingué, énergique, royaliste de coeur, mais ayant cependant
+reconnu la nécessité d'établir en France avec la royauté, des
+institutions constitutionnelles; je crois même me souvenir qu'il avait
+écrit une brochure dans ce sens, qu'il publia après le rétablissement
+des Bourbons[94].
+
+ [93] Alexandre-Maurice Blanc, comte d'Hauterive, né en 1754, entra
+ dans la diplomatie et fut secrétaire de M. de Choiseul-Gouffier à
+ Constantinople. En 1792 il fut nommé consul aux États-Unis, mais
+ fut destitué l'année suivante. Il rentra en France après le 18
+ fructidor, et fut nommé chef de division au ministère des relations
+ extérieures. Après le 18 brumaire, il entra au conseil d'État. En
+ plusieurs occasions il eut à faire l'intérim du ministère des
+ affaires étrangères. Il resta en fonctions sous la Restauration et
+ mourut en 1830.
+
+ [94] _Du ministère dans le gouvernement représentatif_, par un
+ membre de la Chambre des députés (Paris, Dentu, 1815).--M. de
+ Vitrolles était alors député des Basses-Alpes.
+
+Les instructions données à M. de Vitrolles ne portaient que sur ces
+deux points-ci: En supposant, ce qui est inévitable, que Napoléon
+succombe dans la lutte, quel parti prendront les cabinets alliés?
+Traiteront-ils encore avec l'empereur? Ou laisseront-ils la France
+libre de choisir une autre forme de gouvernement?
+
+M. de Vitrolles dut employer une route détournée et assez longue pour
+se rendre au quartier général des alliés, où il n'arriva que le 10
+mars 1814. C'était précisément le jour fixé où Napoléon devait donner
+sa réponse définitive sur l'acceptation ou la non acceptation de
+l'_ultimatum_ des puissances alliées. Cette réponse ayant été trouvée
+dilatoire et non satisfaisante, les plénipotentiaires voulaient
+rompre[95]. Mais M. de Caulaincourt, par son crédit personnel, obtint
+un nouveau délai jusqu'au 15 mars. Je fais cette observation pour bien
+constater que la mission de M. de Vitrolles n'eut aucune influence sur
+la décision des gouvernements alliés[96] qui, jusqu'au 15 mars 1814,
+persévérèrent dans la volonté de traiter avec l'empereur, et que c'est
+l'entêtement seul de celui-ci qui empêcha les négociations d'aboutir.
+Le 15 mars, on lui offrait encore les limites de la France en 1789, et
+le traité de Chaumont[97] du 1er mars 1814 établit de la manière la
+plus irréfragable qu'à cette date les puissances alliées ne songeaient
+pas à d'autre souverain pour la France que Napoléon.
+
+ [95] Les alliés offraient les limites de 1790. Napoléon dans le
+ contre-projet produit le 15 mars par M. de Caulaincourt, exigeait
+ la ligne des Alpes et du Rhin. En outre, il réclamait en Italie un
+ établissement pour le prince Eugène, et un autre pour la princesse
+ Élisa.
+
+ [96] Nous avons voulu ajouter des éclaircissements sur ce point
+ important des _Mémoires_ de M. de Talleyrand, et nous avons demandé
+ à M. le comte de Nesselrode, aujourd'hui chancelier de l'empire de
+ Russie, de nous communiquer les renseignements qu'il lui serait
+ possible de nous donner à cet égard. Voici ceux qu'il a bien voulu
+ nous fournir:
+
+ «Pendant la campagne de 1814, et à la seconde entrée que les
+ troupes alliées firent dans la ville de Troyes, le quartier général
+ des souverains y séjourna. Je m'y trouvais, lorsque je vis entrer
+ chez moi un monsieur qui m'était inconnu, et qui s'était fait
+ annoncer sous le nom de M. de Saint-George. Puis, ce monsieur, se
+ faisant bientôt connaître pour être le baron de Vitrolles, déclara
+ qu'il était envoyé de Paris par plusieurs personnages pour faire
+ des communications importantes aux souverains alliés; il désigna
+ parmi ces personnages MM. de Talleyrand et de Dalberg. Pour
+ s'accréditer auprès de moi, auquel il était spécialement adressé,
+ il tira de sa poche une feuille de papier blanc et demanda de la
+ lumière. A l'aide de cette lumière, il fit revivre l'encre
+ sympathique, et je pus reconnaître l'écriture d'un de mes amis et
+ parents, M. de..., qui me mandait:--«Recevez la personne que je
+ vous envoie de toute confiance; écoutez-la, et reconnaissez-moi. Il
+ est temps d'être plus clair. Vous marchez sur des béquilles.
+ Servez-vous de vos jambes, et voulez ce que vous pouvez.»--M. de
+ Vitrolles entra dans de grands détails sur la situation de
+ Napoléon, sur la lassitude que la nation française éprouvait de son
+ joug et sur le besoin qu'elle avait de garanties contre son
+ despotisme. La disposition des souverains alliés n'était pas telle
+ qu'on pût donner immédiatement suite à ces communications; et M. de
+ Vitrolles dut repartir avec de vagues promesses.
+
+ »Un autre incident plus grave survint quelque temps après. Vers la
+ fin du mois de mars 1814, au moment où se livrait la bataille
+ d'Arcis-sur-Aube (20 et 21 mars), j'assistais à une conférence qui
+ se tenait à Bar-sur-Aube, entre les ministres des souverains
+ alliés. La conférence terminée, le chancelier d'Hardenberg voulut
+ me retenir à dîner. Je m'excusai, étant pressé de rejoindre
+ l'empereur Alexandre et de lui rendre compte des délibérations qui
+ venaient d'avoir lieu. J'eus ainsi le bonheur d'atteindre
+ l'empereur Alexandre à Arcis, tandis que les autres ministres et
+ l'empereur d'Autriche furent coupés de l'armée par le mouvement que
+ Napoléon fit sur Saint-Dizier, et forcés de se diriger sur Dijon.
+ Le même soir le quartier général russe était transporté au château
+ de Dampierre. On y arriva tard. Le quartier général de l'empereur
+ Alexandre s'y trouva réuni à celui du prince de Schwarzenberg.
+ J'étais logé dans une mansarde. A peine endormi, un aide de camp du
+ prince Wolkonsky vint me réveiller et m'inviter à descendre chez le
+ prince de Schwarzenberg, pour aider à débrouiller et à lire une
+ nombreuse correspondance des autorités de Paris avec l'empereur
+ Napoléon, interceptée sur un courrier qui lui était adressé.
+
+ »Je me mis sur-le-champ à la besogne, et je trouvai des lettres et
+ des rapports écrits par l'impératrice Marie-Louise, par les
+ ministres et entre autres par le ministre de la police, Savary,
+ dans lesquels ils rendaient compte à Napoléon qu'ils n'avaient plus
+ aucun moyen de résistance, et que l'opinion publique était fort
+ animée contre lui; qu'il serait à peu près impossible de défendre
+ Paris si l'ennemi s'en approchait. Enfin, on annonçait les succès
+ du duc de Wellington sur la frontière des Pyrénées et l'arrivée du
+ duc d'Angoulême à Bordeaux.
+
+ »Je rendis immédiatement compte à l'empereur Alexandre des
+ importantes informations contenues dans les lettres interceptées.
+ Elles firent naître le projet de réunir la grande armée à celle de
+ Blücher et de marcher sur Paris, en masquant ce mouvement par un
+ corps de six mille hommes de cavalerie, qui suivrait Napoléon vers
+ Saint-Dizier. L'empereur Alexandre communiqua ce projet au roi de
+ Prusse avec lequel il se réunit sur des hauteurs devant
+ Vitry-le-Français, et c'est là qu'il fut résolu que l'on marcherait
+ droit sur Paris.» (_Note de M. de Bacourt._)
+
+ [97] Le traité de Chaumont signé entre toutes les puissances
+ alliées prolongeait leur alliance pour une période de vingt années,
+ et déclarait qu'il ne serait fait de paix avec l'empereur Napoléon
+ qu'autant que celui-ci accepterait l'ultimatum proposé au congrès
+ de Châtillon.
+
+M. de Vitrolles vit d'abord à Troyes MM. de Nesselrode et de
+Stadion[98]. Il leur exposa l'état des esprits à Paris et dans les
+parties de la France qui n'étaient pas encore envahies; il leur
+déclara que plusieurs personnes qu'il nomma, désiraient un changement,
+et des garanties législatives contre les violences et le caractère de
+l'empereur, et qu'il devenait urgent de prendre un parti pour empêcher
+la France de retomber dans l'anarchie.
+
+ [98] Jean-Philippe-Joseph-Charles, comte de Stadion, né en 1763,
+ homme d'État autrichien. Il débuta dès 1787 par être ambassadeur à
+ Stockholm, puis à Londres en 1790. Il donna sa démission en 1792,
+ et ne reparut sur la scène qu'en 1804. Il fut alors chargé de
+ l'ambassade de Saint-Pétersbourg et contribua beaucoup à nouer la
+ troisième coalition. Après la paix de Presbourg, il fut nommé
+ ministre des affaires étrangères. Il dut se retirer après la
+ campagne de 1809. A partir de 1812, il prit de nouveau une grande
+ part aux incidents diplomatiques qui se succédèrent jusqu'à la
+ chute de Napoléon. Il parut au traité de Toeplitz, aux conférences
+ de Francfort, au congrès de Châtillon, et signa le traité de Paris,
+ 1814. En 1815, il fut nommé ministre des finances. Il mourut à Bade
+ en 1824.
+
+M. de Stadion le conduisit chez M. de Metternich, qui, après l'avoir
+écouté, lui répondit:
+
+«Qu'il voulait sans détour lui faire connaître toute la pensée des
+puissances; qu'elles reconnaissaient que Napoléon était un homme avec
+lequel il était impossible de continuer à traiter; que le jour où il
+avait des revers, il paraissait accéder à tout; que lorsqu'il obtenait
+un léger succès, il revenait à des prétentions aussi exagérées
+qu'inadmissibles. Qu'on voulait donc établir en France un autre
+souverain, et régler les choses de manière que l'Autriche, la Russie
+et la France fussent, sur le continent, des pays d'une égale force, et
+que la Prusse devait rester une puissance moitié moins forte que
+chacune des trois autres; qu'à l'égard du nouveau souverain à établir
+en France, il n'était pas possible de penser aux Bourbons, à cause du
+personnel des princes de cette famille.»
+
+Telle fut, d'après M. de Vitrolles, l'opinion exprimée par M. de
+Metternich.
+
+M. de Vitrolles, dévoué aux Bourbons, et que cette réponse
+satisfaisait peu, pria M. de Nesselrode de lui ménager une entrevue
+avec l'empereur Alexandre, et l'obtint.
+
+L'empereur Alexandre répéta à peu près les mêmes choses que les
+ministres, mais il ajouta, sur la question du choix du souverain pour
+la France, qu'il avait pensé d'abord à établir Bernadotte, ensuite
+Eugène de Beauharnais, mais que différents motifs s'y opposaient;
+qu'au reste l'intention était surtout de consulter les voeux des
+Français eux-mêmes, et que, même si ceux-ci voulaient se constituer en
+république on ne s'y opposerait pas. L'empereur s'étendit encore plus
+que les ministres sur l'impossibilité de songer aux Bourbons.
+
+M. de Vitrolles vit aussi l'empereur d'Autriche qui lui dit qu'il se
+rendait à Dijon, que l'empereur de Russie et le roi de Prusse
+prendraient à Paris le parti que les circonstances indiqueraient, et
+qu'il y viendrait plus tard.
+
+M. de Vitrolles, au lieu de retourner à Paris, alla rejoindre M. le
+comte d'Artois, qui, de la Suisse était entré en France et se trouvait
+déjà à Nancy. Il y vit le prince le 23 mars et ne donna pas de ses
+nouvelles à Paris, où il n'arriva qu'après l'entrée des alliés. Plus
+tard il retourna près du comte d'Artois, à Nancy, mais chargé par le
+gouvernement provisoire d'inviter le prince à venir à Paris[99].
+
+ [99] Voir l'Appendice I à la fin de la septième partie, qui
+ contient le récit de cette mission de M. de Vitrolles, par le duc
+ de Dalberg.
+
+Pendant tout ce temps que faisait l'empereur Napoléon?
+
+Après avoir été attaqué par des forces considérables en avant d'Arcis,
+le 20 mars, et avoir acquis la certitude que c'était la grande armée
+alliée que l'empereur Alexandre commandait en personne, l'empereur
+Napoléon passa sur la rive droite de l'Aube, et se porta par
+Sommes-Puis et Olconte sur Saint-Dizier, où il arriva le 23 mars. De
+Saint-Dizier, il se détermina à marcher sur les derrières de l'ennemi,
+et alla coucher à Doulevent. Au moment de continuer son mouvement, il
+reçut (je crois du maréchal Macdonald) le rapport que des forces très
+nombreuses, on disait même une armée, suivaient son arrière-garde. En
+conséquence de ce rapport, l'empereur suspendit sa marche, séjourna le
+23 à Doulevent, et le maréchal Macdonald ayant insisté sur
+l'exactitude des renseignements qu'il avait envoyés et dont l'empereur
+avait douté, il se décida à se reporter avec toutes ses forces sur
+Saint-Dizier, mais au lieu de l'armée dont il avait été fait mention,
+il ne trouva qu'un corps de cavalerie commandé par le général
+Wintzingerode[100], qui arrivé à Saint-Dizier, se sépara et se retira
+dans trois différentes directions, Bar, Joinville et Vitry. La partie
+la plus considérable prit cette dernière route.
+
+ [100] Ferdinand baron de Wintzingerode, né en 1770 à Bodenstein
+ (Wurtemberg), entra d'abord au service du landgrave de Hesse, puis
+ à celui de l'empereur d'Allemagne. En 1797, il se rendit en Russie
+ et obtint le grade de major, devint aide de camp d'Alexandre en
+ 1802, et ambassadeur à Berlin (1805). Il fit les campagnes de 1805,
+ 1806 et 1807. Il se trouvait à Essling en 1809, où il fut
+ grièvement blessé. C'est alors qu'il fut nommé feld-maréchal. Il
+ eut une part active aux campagnes de 1812, de 1813 et 1814, et se
+ distingua particulièrement à la tête de la cavalerie russe. Il
+ mourut en 1818.
+
+L'empereur Napoléon tint une espèce de conseil pour savoir si on les
+suivrait; mais, comme on craignait d'éprouver une forte résistance à
+Vitry, de trouver peut-être le pont sur la Marne coupé, il fut décidé
+qu'on se reporterait de nouveau sur Doulevent où l'on arriva le 28,
+ayant séjourné un jour à Saint-Dizier. Ce fut à Doulevent que
+l'empereur acquit la certitude de la marche des ennemis sur Paris, et
+qu'il se décida à s'y porter en toute hâte. Il arriva le 29 à Troyes,
+le 30 à Fromenteau et le 31 à Fontainebleau.
+
+L'empereur avait informé l'impératrice Marie-Louise de son projet de
+se porter sur les derrières des armées alliées, et, par là de les
+forcer à la retraite. Cette lettre avait été écrite d'Arcis, et le
+convoi avec lequel marchait le courrier qui la portait fut pris par
+l'ennemi et lui donna connaissance de son mouvement, ce qui détermina
+probablement la marche des alliés sur Paris.
+
+Tous les faits que je viens de raconter là, sans trop me soucier de
+l'ordre dans lequel je les ai rapportés, établissent, ce me semble,
+jusqu'à la plus claire et la plus complète évidence les trois points
+suivants:
+
+1º Que jusqu'au 15 mars 1814, les puissances coalisées étaient bien
+fermement décidées à traiter avec Napoléon, et, par conséquent, à
+conclure avec lui un traité sur la base du maintien de son
+gouvernement;
+
+2º Que c'est Napoléon seul, qui, par son obstination, et par suite des
+vaines espérances dont il se berçait, a amené sa propre ruine et
+exposé la France au malheur de devoir traiter de son existence et de
+son salut avec un ennemi vainqueur et triomphant partout;
+
+3º Enfin, que les souverains alliés en entrant dans Paris, n'avaient
+encore aucun parti pris sur le choix du gouvernement qu'ils
+imposeraient à la France ou qu'ils lui laisseraient adopter.
+
+Avant de poursuivre la rapide narration des faits que je rappelle
+succinctement, et dans le seul but que je me propose, je voudrais
+exposer les raisons qui me déterminèrent à adopter à l'époque de la
+Restauration, le système que je suivis alors. Ce sera la meilleure
+explication de l'influence que j'ai pu exercer dans ce temps-là, comme
+c'en est, à mes yeux, la meilleure justification.
+
+J'ai déjà dit que je m'étais souvent, dans les derniers temps de
+l'empire, posé cette question: Quelle forme de gouvernement devait
+adopter la France après la catastrophe de la chute de Napoléon?
+
+Songer à conserver la famille de l'homme qui l'avait poussée dans
+l'abîme, c'était vouloir combler la mesure de ses malheurs, en y
+ajoutant l'abjection. Et de plus, l'Autriche qui, seule, aurait pu
+entrevoir sans déplaisir la régence de l'impératrice Marie-Louise, ne
+portait qu'une faible voix dans le conseil des alliés. Elle s'était
+placée la dernière des grandes puissances qui avaient entrepris de
+venger les droits de l'Europe, et l'Europe certainement n'avait pas
+fait des efforts inouis pour mettre le trône de France à la
+disposition de la cour de Vienne.
+
+La Russie pouvait dans ses combinaisons songer à Bernadotte pour se
+débarrasser d'un voisin incommode en Suède; mais Bernadotte n'était
+qu'une nouvelle phase de la révolution. Eugène de Beauharnais aurait
+pu, peut-être, être porté par l'armée, mais l'armée était battue.
+
+Le duc d'Orléans n'avait pour lui que quelques individus. Son père
+avait, pour les uns, le tort d'avoir flétri le mot d'égalité; pour les
+autres, le duc d'Orléans n'eût été qu'un usurpateur de meilleure
+maison que Bonaparte.
+
+Et cependant, il devenait à toute heure plus pressant de préparer un
+gouvernement que l'on pût rapidement substituer à celui qui
+s'écroulait. Un seul jour d'hésitation pouvait faire éclater des idées
+de partage et d'asservissement qui menaçaient sourdement notre
+malheureux pays. Il n'y avait point d'intrigues à lier; toutes
+auraient été insuffisantes. Ce qu'il fallait, c'était de trouver juste
+ce que la France voulait et ce que l'Europe devait vouloir.
+
+La France, au milieu des horreurs de l'invasion, voulait être libre et
+respectée: c'était vouloir la maison de Bourbon dans l'ordre prescrit
+par la légitimité. L'Europe, inquiète encore au milieu de la France,
+voulait qu'elle désarmât, qu'elle rentrât dans ses anciennes limites,
+que la paix n'eût plus besoin d'être constamment surveillée; elle
+demandait pour cela des garanties: c'était aussi vouloir la maison de
+Bourbon.
+
+Ainsi les besoins de la France et de l'Europe une fois reconnus, tout
+devait concourir à rendre la restauration des Bourbons facile, car la
+réconciliation pouvait être franche.
+
+La maison de Bourbon, seule, pouvait voiler aux yeux de la nation
+française, si jalouse de sa gloire militaire, l'empreinte des revers
+qui venaient de frapper son drapeau.
+
+La maison de Bourbon, seule, pouvait en un moment et sans danger pour
+l'Europe, éloigner les armées étrangères qui couvraient son sol.
+
+La maison de Bourbon seule, pouvait noblement faire reprendre à la
+France les heureuses proportions indiquées par la politique et par la
+nature. Avec la maison de Bourbon, la France cessait d'être
+gigantesque pour redevenir grande. Soulagée du poids de ses conquêtes,
+la maison de Bourbon seule, pouvait la replacer au rang élevé qu'elle
+doit occuper dans le système social; seule, elle pouvait détourner
+les vengeances que vingt ans d'excès avaient amoncelées contre elle.
+
+Tous les chemins étaient ouverts aux Bourbons pour arriver à un trône
+fondé sur une constitution libre. Après avoir essayé de tous les
+genres d'organisation, et subi les plus arbitraires, la France ne
+pouvait trouver de repos que dans une monarchie constitutionnelle. La
+monarchie avec les Bourbons offrait la légitimité complète pour les
+esprits même les plus novateurs, car elle joignait la légitimité que
+donne la famille à la légitimité que donnent les institutions, et
+c'est ce que la France devait désirer.
+
+Chose étrange, lorsque les dangers communs touchaient à leur terme, ce
+n'était point contre les doctrines de l'usurpation, mais seulement
+contre celui qui les avait exploitées avec un bonheur longtemps
+soutenu qu'on tournait les armes, comme si le péril ne fût venu que de
+lui seul.
+
+L'usurpation triomphant en France n'avait donc pas fait sur l'Europe
+toute l'impression qu'elle aurait dû produire. C'était plus des effets
+que de la cause qu'on était frappé, comme si les uns eussent été
+indépendants de l'autre. La France, en particulier, était tombée dans
+des erreurs non moins graves. En voyant sous Napoléon le pays fort et
+tranquille, jouissant d'une sorte de prospérité, on s'était persuadé
+qu'il importait peu à une nation sur quels droits repose le
+gouvernement qui la conduit. Avec moins d'irréflexion on aurait jugé
+que cette force n'était que précaire, que cette tranquillité ne
+reposait sur aucun fondement solide, que cette prospérité, fruit en
+partie de la dévastation des autres pays, ne présentait aucun élément
+de durée.
+
+Quelle force, en effet, que celle qui succombe aux premiers revers!
+L'Espagne, envahie et occupée par des armées vaillantes et nombreuses,
+avant même de savoir qu'elle aurait une guerre à soutenir;--l'Espagne
+sans troupes, sans argent, languissante, affaiblie par le long et
+funeste règne d'un indigne favori sous un roi incapable;--l'Espagne
+enfin, privée par trahison de son gouvernement, a lutté pendant six
+ans contre une puissance gigantesque, et est sortie victorieuse du
+combat. La France, au contraire, parvenue sous Napoléon, en apparence
+au plus haut degré de puissance et de force, succombe au bout de trois
+mois d'invasion. Et si son roi, depuis vingt-cinq ans dans l'exil,
+oublié, presque inconnu, n'était venu lui rendre une force mystérieuse
+et réunir ses débris prêts à être dispersés, peut-être aujourd'hui
+serait-elle effacée de la liste des nations indépendantes.
+
+Elle était tranquille, il est vrai, sous Napoléon, mais sa
+tranquillité, elle la devait à ce que la main de fer qui comprimait
+tout, menaçait d'écraser tout ce qui aurait remué, et cette main
+n'aurait pu sans danger se relâcher un seul instant. D'ailleurs
+comment croire que cette tranquillité eût survécu à celui dont toute
+l'énergie n'avait rien de trop pour la maintenir. Maître de la France
+par le droit du plus fort, ses généraux, après lui, n'eussent-ils pas
+pu prétendre à la posséder au même titre? L'exemple donné par lui,
+apprenait qu'il suffisait d'habileté ou de bonheur pour s'emparer du
+pouvoir. Combien n'eussent pas voulu tenter la fortune et courir les
+chances d'une si brillante perspective? La France aurait eu peut-être
+autant d'empereurs que d'armées; et, déchirée par ses propres mains,
+elle eût péri dans les convulsions des guerres civiles.
+
+Sa prospérité, tout apparente et superficielle eût-elle même poussé
+les racines les plus profondes, aurait été, comme sa force et son
+repos, bornée au terme de la vie d'un homme, terme si court, et auquel
+chaque jour peut faire toucher.
+
+Ainsi rien de plus funeste que l'usurpation pour les nations que la
+rébellion ou la conquête a fait tomber sous le joug des usurpateurs,
+aussi bien que pour les nations voisines. Aux premières, elle ne
+présente qu'un avenir sans fin de troubles, de commotions, de
+bouleversements intérieurs; elle menace sans cesse les autres de les
+atteindre et de les bouleverser à leur tour. Elle est pour toutes un
+instrument de destruction et de mort.
+
+Le premier besoin de l'Europe, son plus grand intérêt était donc de
+bannir les doctrines de l'usurpation, et de faire revivre le principe
+de la légitimité, seul remède à tous les maux dont elle avait été
+accablée, et le seul qui fût propre à en prévenir le retour.
+
+Ce principe, on le voit, n'est pas, comme des hommes irréfléchis le
+supposent et comme les fauteurs de révolutions voudraient le faire
+croire, uniquement un moyen de conservation pour la puissance des rois
+et la sûreté de leur personne; il est surtout un élément nécessaire du
+repos et du bonheur des peuples, la garantie la plus solide ou plutôt
+la seule de leur force et de leur durée. La légitimité des rois, ou,
+pour mieux dire, des gouvernements, est la sauvegarde des nations;
+c'est pour cela qu'elle est sacrée.
+
+Je parle en général de la légitimité des gouvernements, quelle que
+soit leur forme, et non pas seulement de celle des rois, parce qu'elle
+doit s'entendre de tous. Un gouvernement légitime, qu'il soit
+monarchique ou républicain, héréditaire ou électif, aristocratique ou
+démocratique, est toujours celui dont l'existence, la forme et le mode
+d'action sont consolidés et consacrés par une longue succession
+d'années, et je dirais volontiers par une prescription séculaire. La
+légitimité de la puissance souveraine résulte de l'antique état de
+possession, de même que pour les particuliers la légitimité du droit
+de propriété.
+
+Mais, selon l'espèce de gouvernement, la violation du principe de la
+légitimité peut, à quelques égards, avoir des effets divers. Dans une
+monarchie héréditaire, ce droit est indissolublement uni à la personne
+des membres de la famille régnante dans l'ordre de succession établi;
+il ne peut périr pour elle que par la mort de tous ceux de ses
+membres, qui, eux-mêmes, ou dans leurs descendants, auraient pu être,
+par cet ordre de succession, appelés à la couronne. Voilà pourquoi
+Machiavel dit dans son livre du _Prince_: «Que l'usurpateur ne saurait
+affermir solidement sa puissance, qu'il n'ait ôté la vie à tous les
+membres de la famille qui régnait légitimement.» Voilà pourquoi aussi
+la Révolution voulait le sang de tous les Bourbons. Mais, dans une
+république, où le pouvoir souverain n'existe que dans une personne
+collective et morale, dès que l'usurpation, en détruisant les
+institutions qui lui donnaient l'existence, la détruit elle-même, le
+corps politique est dissous, l'État est frappé de mort. Il n'existe
+plus de droit légitime, parce qu'il n'existe plus personne à qui ce
+droit appartienne.
+
+Ainsi, quoique le principe de la légitimité n'ait pas été moins violé
+par le renversement d'un gouvernement républicain que par l'usurpation
+d'une couronne, il n'exige pas que le premier soit rétabli, tandis
+qu'il exige que la couronne soit rendue à celui à qui elle appartient.
+En quoi se manifeste si bien l'excellence du gouvernement monarchique,
+qui, plus qu'aucun autre, garantit la conservation et la perpétuité
+des États.
+
+Ce sont là les idées et les réflexions qui me déterminèrent dans la
+résolution que j'embrassai de faire prévaloir la restauration de la
+maison de Bourbon, si l'empereur Napoléon se rendait impossible, et si
+je pouvais exercer quelque influence sur le parti définitif qui serait
+pris.
+
+Ces idées, je n'ai pas la prétention de les avoir eues seul; je puis
+même citer une autorité qui les partageait avec moi, et c'est celle de
+Napoléon lui-même. Dans les entretiens dont je parlais plus haut,
+qu'il eut avec M. de la Besnardière, il lui dit, le jour où il apprit
+que les alliés étaient entrés en Champagne: «S'ils arrivent jusqu'à
+Paris, ils vous amèneront les Bourbons, et ce sera une affaire
+finie.--Mais, répondit la Besnardière, ils n'y sont pas encore.--Ah!
+répliqua-t-il, c'est mon affaire de les en empêcher, et je l'espère
+bien.» Un autre jour, après avoir longtemps parlé de l'impossibilité
+où il était de faire la paix sur la base des anciennes limites de la
+France: «sorte de paix, disait-il, que les Bourbons seuls peuvent
+faire;» il dit qu'il abdiquerait plutôt; qu'il rentrerait sans
+répugnance dans la vie privée; qu'il avait fort peu de besoins; que
+cent sous par jour lui suffiraient; que son unique passion avait été
+de faire des Français le plus grand peuple de la terre; qu'obligé de
+renoncer à cette espérance, le reste n'était rien pour lui, et il
+finit par ces mots: «Si personne ne veut se battre, je ne puis faire
+la guerre tout seul; si la nation veut la paix sur la base des
+anciennes limites, je lui dirai:--Cherchez qui vous gouverne, je suis
+trop grand pour vous!»
+
+C'est ainsi qu'obligé de reconnaître la nécessité du retour des
+Bourbons, il accommodait sa vanité avec les malheurs qu'il avait
+attirés sur son pays.
+
+Mais revenons aux faits.
+
+Je n'ai pas l'intention de raconter l'histoire de la restauration de
+1814, qui sera écrite un jour par de plus habiles gens que moi. Il me
+suffira de rappeler ici quelques-uns des principaux événements de
+cette époque.
+
+Pendant que Napoléon courait sur les derrières de la grande armée
+coalisée, celle-ci s'était avancée vers Paris où elle arriva le 30
+mars. Après une lutte très vive qui dura toute la journée du 30 et qui
+fut bravement soutenue par les maréchaux Marmont et Mortier, ceux-ci
+durent capituler dans la nuit du 30 au 31, ainsi qu'ils y étaient
+autorisés par Joseph Bonaparte qui s'était retiré à Blois avec
+l'impératrice et le roi de Rome[101].
+
+ [101] Le roi Joseph en sa qualité de lieutenant général de
+ l'empire, avait le 30 mars, à midi, autorisé le duc de Trévise et
+ le duc de Raguse à entrer en pourparlers avec l'ennemi. En
+ conséquence une convention fut signée le même soir, à six heures,
+ entre les deux maréchaux et le comte de Nesselrode, qui réglait
+ l'évacuation de Paris par les troupes françaises.
+
+L'empereur Alexandre, le roi de Prusse et le prince de Schwarzenberg
+entrèrent dans Paris le 31 mars à la tête de leurs troupes, et après
+les avoir fait défiler dans les Champs-Élysées, l'empereur Alexandre
+vint directement à mon hôtel, rue Saint-Florentin[102], où il avait
+été précédé dès le matin par M. de Nesselrode. L'empereur Alexandre
+devait d'abord descendre au palais de l'Élysée, mais sur un avis qui
+lui avait été donné, je ne sais comment, qu'il n'y serait pas en
+sûreté, il préféra demeurer chez moi[103].
+
+ [102] M. de Talleyrand habitait rue Saint-Florentin un hôtel qui
+ avait été construit au commencement du XVIIIe siècle par
+ l'architecte Chalgrin pour Louis Phelypeaux comte de
+ Saint-Florentin, ministre d'État. L'hôtel appartint successivement
+ au duc de Fitz-James, puis à la duchesse de l'Infantado (1787). En
+ 1793, il fut transformé en une fabrique de salpêtre. Le marquis
+ d'Hervas s'en rendit ensuite acquéreur, puis le vendit au prince de
+ Talleyrand. C'est là qu'il mourut en 1838.
+
+ [103] Nous avons désiré obtenir également sur ce point des
+ éclaircissements de M. de Nesselrode. Voici ceux qu'il a eu
+ l'obligeance de nous donner:
+
+ «Le quartier général de l'empereur Alexandre se trouvait le 30 mars
+ sous les murs de Paris, qui capitula dans la nuit du 30 au 31. Le
+ 31 au matin, l'empereur m'envoya, escorté d'un seul cosaque, à
+ Paris. J'entrai ainsi le premier dans la ville par la barrière
+ Saint-Martin et tous les boulevards, qui étaient couverts d'une
+ foule immense. Je me rendis directement rue Saint-Florentin, à
+ l'hôtel de M. de Talleyrand, qui m'accueillit à merveille, et qui,
+ étant en train de se faire coiffer, me couvrit de poudre de la tête
+ aux pieds, en m'embrassant. Pendant que j'étais chez M. de
+ Talleyrand, l'empereur Alexandre me fit dire qu'on venait de
+ l'avertir que le palais de l'Élysée où il voulait descendre, était
+ miné, et qu'il devait se garder de l'habiter. M. de Talleyrand me
+ dit qu'il ne croyait pas à ce bruit, mais que si l'empereur
+ trouvait plus convenable de descendre ailleurs, il mettait son
+ propre hôtel à sa disposition, ce que j'acceptai: et c'est ainsi
+ que l'empereur vint s'établir rue Saint-Florentin.»
+
+ Nous ajouterons ce que ne dit pas M. de Nesselrode, et ce que
+ l'histoire a enregistré, c'est qu'il joua un rôle principal dans
+ les grands événements qui se passèrent dans cet hôtel. C'est lui,
+ entre autres, qui, conjointement avec le duc de Dalberg, rédigea la
+ proclamation adressée par les souverains alliés à la nation
+ française. Quelque grands que fussent les services rendus alors à
+ Louis XVIII par MM. de Nesselrode et de Metternich, il est
+ absolument faux qu'ils reçurent chacun un million de ce souverain.
+ C'est une calomnie inventée par les libellistes, et répétée comme
+ vraie par un des prétendus historiens de la Restauration, M. de
+ Vaulabelle. Ces deux hommes d'État reçurent à l'occasion du traité
+ de Paris, le cadeau diplomatique d'usage, une boîte de la valeur de
+ dix-huit mille francs. (_Note de M. de Bacourt._)
+
+Le premier objet traité entre l'empereur Alexandre et moi, ne pouvait
+être naturellement que sur le choix du gouvernement à adopter pour la
+France. Je fis valoir les raisons que j'ai exposées plus haut, et je
+n'hésitai pas à lui déclarer que la maison de Bourbon était rappelée
+par ceux qui rêvaient l'ancienne monarchie avec les principes et les
+vertus de Louis XII, comme par ceux qui voulaient une monarchie
+nouvelle avec une constitution libre, et ces derniers l'ont bien
+prouvé, puisque le voeu exprimé par le seul corps qui pouvait parler
+au nom de la nation, fut proclamé sur tout le sol français et retentit
+dans tous les coeurs.
+
+C'est la réponse péremptoire que je fis à une des demandes que
+m'adressa l'empereur de Russie.--«Comment puis-je savoir, me dit-il,
+que la France désire la maison de Bourbon?--Par une délibération,
+Sire, que je me charge de faire prendre au Sénat, et dont Votre
+Majesté verra immédiatement l'effet.--Vous en êtes sûr?--J'en réponds,
+Sire.»
+
+Je convoquai le Sénat le 2 avril, et le soir, à sept heures,
+j'apportai à l'empereur Alexandre la mémorable délibération
+que j'avais fait signer individuellement par tous ceux qui
+composaient l'assemblée. C'était celle qui prononçait la déchéance
+de Napoléon et le rétablissement des Bourbons avec des garanties
+constitutionnelles[104]. L'empereur Alexandre resta stupéfait, je dois
+le dire, quand il vit dans le nombre des sénateurs qui demandaient la
+maison de Bourbon les noms de plusieurs de ceux qui avaient voté la
+mort de Louis XVI.
+
+ [104] Voir à l'appendice II (p. 261) une lettre de félicitations de
+ Benjamin Constant à M. de Talleyrand sur son rôle dans la journée
+ du 2 avril.
+
+Le décret du Sénat rendu, la maison de Bourbon pouvait se considérer
+comme installée presque paisiblement, non sur le trône de Louis XIV,
+mais sur un trône solidement établi avec de véritables fondements
+monarchiques et constitutionnels qui devaient le rendre non seulement
+inébranlable, mais même inattaquable.
+
+Je sais que tout ce que je viens d'écrire doit déplaire à bien du
+monde, car je détruis, je crois, l'importance de tous les petits
+efforts qu'une quantité de personnes dévouées fidèlement aux Bourbons,
+se vantent d'avoir faits pour amener leur restauration. Mais je dis
+mon opinion, et cette opinion, c'est que personne n'a fait cette
+restauration, pas plus moi que les autres. Seulement j'ai pu dire à
+l'empereur de Russie, dont j'avais depuis beaucoup d'années soigné la
+confiance: «Ni vous, Sire, ni les puissances alliées, ni moi, à qui
+vous croyez quelque influence, aucun de nous, ne peut donner un roi à
+la France. La France est conquise, elle l'est par vos armes, et
+cependant aujourd'hui même vous n'avez pas cette puissance. Un roi
+quelconque, _imposé_, serait le résultat d'une intrigue ou de la
+force; l'une ou l'autre serait insuffisante. Pour établir une chose
+durable et qui soit acceptée sans réclamation, il faut agir d'après un
+principe. Avec un principe nous sommes forts; nous n'éprouverons
+aucune résistance; les oppositions, en tout cas, s'effaceront en peu
+de temps; et un principe, il n'y en a qu'un: Louis XVIII est un
+principe; c'est le roi légitime de la France.»
+
+J'avais à cette époque l'avantage, par les relations politiques que
+j'avais conservées, et par celles que j'avais nouvellement établies,
+d'être en mesure de dire aux souverains étrangers ce qu'ils pouvaient
+faire, et par ma longue habitude des affaires, d'avoir su démêler et
+bien connaître les besoins et les voeux mon pays. La fin de ma vie
+politique serait trop belle, si j'avais eu le bonheur d'être
+l'instrument principal qui aurait servi, en rétablissant le trône des
+Bourbons, à assurer à jamais à la France la sage liberté dont une
+grande nation doit jouir.
+
+J'ai omis de dire que, dans sa séance du 1er avril, le Sénat avait,
+sur ma proposition, décrété la formation d'un gouvernement
+provisoire[105].
+
+ [105] Il fut composé de M. de Talleyrand, président; du duc de
+ Dalberg, du comte de Jaucourt, de l'abbé de Montesquiou et du
+ général Beurnonville.
+
+La déchéance une fois prononcée par le Sénat dans la séance du 2,
+Napoléon vit bien qu'il n'y avait plus pour lui d'autre ressource que
+de traiter avec les souverains alliés, sur la situation qui lui serait
+faite désormais. M. de Caulaincourt et deux de ses maréchaux[106]
+vinrent à Paris pour suivre cette négociation. Ils s'acquittèrent très
+noblement de cette pénible mission. Quelques jours auparavant, le 2
+avril même, M. de Caulaincourt était déjà venu de Fontainebleau à
+Paris pour soutenir les droits de Napoléon. Au moment où je partais ce
+jour-là pour me rendre au Sénat et pour y faire prononcer la déchéance
+de l'empereur, M. de Caulaincourt, avec lequel je venais d'avoir une
+longue discussion en présence de l'empereur Alexandre, de M. de
+Nesselrode et de plusieurs autres personnes, et qui avait défendu avec
+chaleur et courage les intérêts de Napoléon, me dit: «Eh bien! si vous
+allez au Sénat pour faire prononcer la déchéance de l'empereur, j'irai
+de mon côté et pour l'y défendre.»--Je lui répondis sur le ton de la
+plaisanterie: «Vous faites bien de m'avertir, je vais donner l'ordre
+de vous retenir dans mon hôtel jusqu'à mon retour.--Vous pensez bien,
+répliqua-t-il sur le même ton, que si j'en avais eu l'intention je me
+serais bien gardé de vous prévenir. Je ne vois que trop qu'il n'y a
+pas moyen de le sauver, puisque vous êtes tous contre moi.»
+
+ [106] Le maréchal prince de la Moscowa et le maréchal duc de
+ Tarente.
+
+A la suite des négociations entre les puissances alliées et le
+gouvernement provisoire d'une part, et les plénipotentiaires de
+Napoléon de l'autre, un arrangement intervint, par lequel, l'empereur
+et sa famille étaient traités libéralement, et où l'on avait même
+respecté leur dignité par les termes employés à sa rédaction. La
+déclaration des alliés était ainsi conçue:
+
+«Voulant prouver à l'empereur Napoléon que toute animosité cesse de
+leur part, du moment où le besoin d'assurer le repos de l'Europe ne se
+fait plus entendre, et qu'elles ne peuvent ni ne veulent oublier la
+place qui appartient à l'empereur Napoléon dans l'histoire de son
+siècle, les puissances alliées lui accordent en toute propriété, pour
+lui et sa famille, l'île d'Elbe[107]. Elles lui assurent six millions
+de revenu par an dont trois millions pour lui et l'impératrice
+Marie-Louise, et trois millions pour le reste de sa famille, savoir:
+sa mère, ses frères Joseph, Louis et Jérôme, ses soeurs Élisa et
+Pauline et la reine Hortense qui sera considérée comme soeurs, attendu
+sa situation avec son mari.»
+
+ [107] Voir sur ce point l'opinion de Fouché: _Lettre du duc
+ d'Otrante à Napoléon_ (Appendice III, à la fin de la septième
+ partie).
+
+Il y eut plus tard un changement fait dans cette répartition,
+l'impératrice Marie-Louise n'ayant pas suivi l'empereur Napoléon; la
+répartition fut faite de la manière suivante:
+
+L'empereur, deux millions; sa mère, trois cent mille francs; Joseph et
+sa femme, cinq cent mille francs; Louis, deux cent mille francs;
+Hortense et ses enfants, quatre cent mille francs; Jérôme et sa femme,
+cinq cent mille francs; Élisa, trois cent mille francs, et Pauline,
+trois cent mille francs.
+
+Le gouvernement provisoire adhéra à son tour à cet acte par la
+déclaration qui suit:
+
+«Les puissances alliées ayant conclu un traité avec Sa Majesté
+l'empereur Napoléon, et ce traité renfermant des dispositions à
+l'exécution desquelles le gouvernement français est dans le cas de
+prendre part, et des explications réciproques ayant eu lieu sur ce
+point, le gouvernement provisoire de France, dans la vue de concourir
+efficacement à toutes les mesures qui sont adoptées pour donner aux
+événements qui ont eu lieu un caractère particulier de modération, de
+grandeur et de générosité, se fait un devoir de déclarer qu'il y
+adhère autant que besoin est, et garantit en tout ce qui concerne la
+France, l'exécution des stipulations renfermées dans ce traité qui a
+été signé aujourd'hui entre MM. les plénipotentiaires des hautes
+puissances alliées et ceux de Sa Majesté l'empereur Napoléon.»
+
+J'avais eu l'honneur d'être placé par le décret du Sénat du 1er
+avril à la tête du gouvernement provisoire, qui, pendant quelques
+jours, conduisit les affaires de la France. Je ne me laisserai pas
+aller à parler ici de tous les actes de ce gouvernement; ils sont
+imprimés partout; la plume brillante de M. de Fontanes se retrouve
+dans plusieurs, et, puisque j'ai nommé celui-là, je suis bien aise de
+rappeler les services que M. le duc de Dalberg et M. le marquis de
+Jaucourt[108] ont rendus, à cette époque, à la France. C'est presque
+un devoir pour moi, quand je vois la disposition dans laquelle on
+paraît être d'oublier les hommes courageux qui se dévouèrent alors si
+noblement pour sauver leur patrie.
+
+ [108] François, comte puis marquis de Jaucourt, né en 1757, était
+ colonel de dragons en 1789. Il fut en 1791, élu député à
+ l'Assemblée législative, émigra l'année suivante, revint en France
+ après le 18 brumaire, fut nommé membre du tribunat en 1802,
+ sénateur en 1803, intendant de la maison du prince Joseph (1804).
+ En 1814 il fit partie du gouvernement provisoire, fit l'intérim du
+ ministère des affaires étrangères pendant le séjour de M. de
+ Talleyrand à Vienne, et fut nommé pair de France. Il devint
+ ministre de la marine en 1815. En 1830 il se rallia à la monarchie
+ de Juillet, conserva son siège à la Chambre des pairs et mourut en
+ 1852.
+
+En une heure, l'empire de Napoléon était détruit; le royaume de France
+existait et tout était déjà facile à ce petit gouvernement provisoire;
+il ne rencontra d'obstacles nulle part; le besoin de police, le besoin
+d'argent ne se firent pas sentir un moment; on s'en passait à
+merveille. Toute la dépense du gouvernement provisoire qui a duré
+dix-sept jours et de l'entrée du roi à Paris est portée dans le budget
+de l'année pour deux cent mille francs. Il est vrai que tout le monde
+nous aidait. Je suis persuadé qu'on doit encore les frais de course
+que je fis faire alors par les officiers de l'armée de Napoléon d'un
+bout de la France à l'autre.
+
+Le 12 avril 1814, M. le comte d'Artois, auquel j'avais envoyé M. de
+Vitrolles à Nancy, fit son entrée dans Paris et prit le titre de
+lieutenant général du royaume. Je lui retrouvai pour moi la même
+bienveillance que dans la nuit du 17 juillet 1789, lorsque nous nous
+étions séparés, lui pour émigrer, moi pour me lancer dans le
+tourbillon qui avait fini par me conduire à la tête du gouvernement
+provisoire. Étranges destinées!
+
+Les devoirs de ma position me retinrent à Paris et me mirent dans
+l'impossibilité d'aller au-devant de Louis XVIII. Je le vis pour la
+première fois à Compiègne. Il était dans son cabinet. M. de Duras[109]
+m'y conduisit. Le roi, en me voyant, me tendit la main et de la
+manière la plus aimable et même la plus affectueuse me dit: «Je suis
+bien aise de vous voir; nos maisons datent de la même époque. Mes
+ancêtres ont été les plus habiles; si les vôtres l'avaient été plus
+que les miens, vous me diriez aujourd'hui: prenez une chaise,
+approchez-vous de moi, parlons de nos affaires; aujourd'hui, c'est moi
+qui vous dis: asseyez-vous et causons.»
+
+ [109] Amédée, duc de Durfort-Duras, né en 1770, maréchal de camp,
+ premier gentilhomme de la chambre du roi. Il suivit Louis XVIII en
+ exil, fut nommé pair de France à la Restauration, et mourut en
+ 1836.
+
+Je fis bientôt après le plaisir à l'archevêque de Reims, mon oncle, de
+lui rapporter les paroles du roi, obligeantes pour toute notre
+famille. Je les répétai le même soir à l'empereur de Russie qui était
+à Compiègne, et qui, avec un grand intérêt me demanda _si j'avais été
+content du roi_? Je me sers des termes qu'il employa. Je n'ai point eu
+la faiblesse de parler du début de cette entrevue à d'autres
+personnes.
+
+Je rendis compte au roi, avec beaucoup de détails, de l'état dans
+lequel il trouverait les choses. Cette première conversation fut fort
+longue.
+
+Le roi se décida à faire, avant d'arriver à Paris, une proclamation
+dans laquelle ses dispositions seraient annoncées; il la rédigea
+lui-même; c'est de Saint-Ouen qu'elle est datée. Pendant la nuit qu'il
+passa à Saint-Ouen, l'intrigue qui entourait le roi fit faire à cette
+première déclaration quelques changements que je n'approuvai pas. Le
+discours que je lui avais adressé en lui présentant le Sénat, la
+veille de son entrée à Paris, montrera, plus que tout ce que je
+pourrais dire, quelle était mon opinion, et quelle était celle que je
+cherchais à lui donner. Voici ce discours:
+
+«SIRE,
+
+»Le retour de Votre Majesté rend à la France son gouvernement naturel
+et toutes les garanties nécessaires à son repos et au repos de
+l'Europe.
+
+»Tous les coeurs sentent que ce bienfait ne pouvait être dû qu'à
+vous-même; aussi tous les coeurs se précipitent sur votre passage. Il
+est des joies que l'on ne peut feindre; celle dont vous entendez les
+transports est une joie vraiment nationale.
+
+»Le Sénat, profondément ému de ce touchant spectacle; heureux de
+confondre ses sentiments avec ceux du peuple, vient, comme lui,
+déposer au pied du trône les témoignages de son respect et de son
+amour.
+
+»Sire, des fléaux sans nombre ont désolé le royaume de vos pères.
+Notre gloire s'est réfugiée dans les camps; les armées ont sauvé
+l'honneur français. En remontant sur le trône, vous succédez à vingt
+années de ruines et de malheurs. Cet héritage pourrait effrayer une
+vertu commune. La réparation d'un si grand désordre veut le dévouement
+d'un grand courage; il faut des prodiges pour guérir les blessures de
+la patrie; mais nous sommes vos enfants, et les prodiges sont réservés
+à vos soins paternels.
+
+»Plus les circonstances sont difficiles, plus l'autorité royale doit
+être puissante et révérée: en parlant à l'imagination par tout l'éclat
+des anciens souvenirs, elle saura se concilier tous les voeux de la
+raison moderne, en lui empruntant les plus sages théories politiques.
+
+»Une charte constitutionnelle réunira tous les intérêts à celui du
+trône et fortifiera la volonté première du concours de toutes les
+volontés.
+
+»Vous savez mieux que nous, Sire, que de telles institutions, si bien
+éprouvées chez un peuple voisin, donnent des appuis et non des
+barrières aux monarques amis des lois et pères des peuples.
+
+»Oui, Sire, la nation et le Sénat, pleins de confiance dans les hautes
+lumières et dans les sentiments magnanimes de Votre Majesté, désirent
+avec elle que la France soit libre pour que le roi soit puissant.»
+
+ * * * * *
+
+Je retournai à Paris pour m'occuper des préparatifs de l'entrée de
+Louis XVIII, qui fut très brillante. On lui montra de toutes parts que
+la France voyait en lui l'assurance de la paix, sa gloire sauvée et la
+liberté rétablie. Il y avait de la reconnaissance sur tous les
+visages. Madame la duchesse d'Angoulême, en se précipitant à genoux à
+l'église Notre-Dame, parut sublime à tous; tous les yeux étaient
+remplis de larmes.
+
+Le roi reçut dans les deux premières matinées presque tous les corps
+de l'État; les harangues étaient très bonnes, et les réponses du roi,
+convenables et affectueuses. Les souverains étrangers eurent la
+délicatesse de se peu montrer.
+
+Les cours des Tuileries, les places publiques, les spectacles étaient
+remplis de monde; il y avait partout de la foule, partout de l'ordre,
+et pas un soldat.
+
+Bientôt il fallut s'occuper de rédiger la charte qui était annoncée,
+et alors l'intrigue et l'incapacité obsédèrent le roi et s'emparèrent
+de cette importante rédaction. Je n'y eus aucune part; le roi ne me
+désigna même point pour être un des membres de la commission qui en
+avait été chargée. Je suis obligé d'en laisser tout l'honneur à M.
+l'abbé de Montesquiou[110], à M. Dambray[111], à M. Ferrand[112] et à
+M. de Sémonville. Je ne nomme que les principaux rédacteurs. Quant à
+moi, je n'ai connu la charte qu'à la lecture qui en fut faite par M.
+le chancelier Dambray dans un conseil des ministres, la veille de
+l'ouverture des Chambres, et j'ignorai les noms des personnes qui
+devaient composer la Chambre des pairs jusqu'à la séance royale où M.
+le chancelier les proclama.
+
+ [110] François-Xavier-Marc-Antoine, abbé de Montesquiou-Fezensac,
+ né en 1757. Ayant embrassé l'état ecclésiastique, il fut nommé en
+ 1785 agent général du clergé. En 1789 le clergé de Paris l'envoya
+ aux états généraux et il devint deux fois président de l'Assemblée
+ en 1790. Il échappa à toute recherche sous la Terreur, fut après le
+ 9 thermidor un des agents nommés par Louis XVIII pour défendre sa
+ cause en France. Aussi fut-il exilé à Menton sous le consulat. En
+ 1814 il fit partie du gouvernement provisoire, et le 13 mai fut
+ nommé ministre de l'intérieur. Sous la deuxième restauration il
+ demeura ministre d'État, et fut créé pair de France. Il mourut en
+ 1832.
+
+ [111] Charles-Henry, vicomte Dambray, né en 1760 à Rouen, fut
+ d'abord avocat au parlement. En 1788 il fut nommé avocat général à
+ la cour des aides. Il ne fut pas inquiété sous la Terreur, fut en
+ 1795 élu député au conseil des Cinq-Cents, mais refusa de siéger.
+ Sous le consulat il devint conseiller général de la
+ Seine-Inférieure. En 1814, M. Dambray fut nommé chancelier garde
+ des sceaux et pair de France. Sous la deuxième restauration, il ne
+ conserva que ses fonctions de président de la Chambre des pairs. Il
+ mourut en 1829.
+
+ [112] Antoine-François-Claude, comte Ferrand, né en 1751 d'une
+ vieille famille de robe. Il fut reçu conseiller au parlement à
+ dix-huit ans. Il émigra dès le mois de septembre 1789, se rendit à
+ l'armée des princes, et fit partie en 1793 du conseil de régence.
+ Il rentra en France en 1801, et vécut dans la retraite en
+ s'occupant d'ouvrages historiques. En 1814, il fut nommé ministre
+ d'État et directeur général des postes. En 1815 il reprit ses
+ fonctions, fut nommé pair de France et membre du conseil privé. Il
+ mourut en 1825.
+
+Le roi m'avait nommé ministre des affaires étrangères, et je devais en
+cette qualité m'occuper des traités de paix. C'est ici le lieu de
+parler de cette oeuvre difficile au sujet de laquelle j'ai été tant
+attaqué et qu'il me sera aisé de défendre.
+
+Dès le 23 avril, et avant l'arrivée du roi, j'avais dû négocier et
+signer une convention préliminaire avec les plénipotentiaires des
+puissances alliées.
+
+Il faut, pour juger impartialement les transactions faites à cette
+époque, se bien représenter ce qu'était la France et à quel état les
+fautes de Napoléon l'avaient réduite. Épuisée d'hommes, d'argent, de
+ressources; envahie sur toutes ses frontières à la fois, aux
+Pyrénées, aux Alpes, au Rhin, en Belgique, par des armées
+innombrables, composées en général, non de soldats mercenaires, mais
+de peuples entiers animés par l'esprit de haine et de vengeance.
+Depuis vingt ans ces peuples avaient vu leurs territoires occupés,
+ravagés par les armées françaises; ils avaient été rançonnés de toutes
+les façons; leurs gouvernements, insultés, traités avec le plus
+profond mépris; il n'était sorte d'outrage, on peut le dire, qu'ils
+n'eussent à venger, et s'ils étaient résolus à assouvir leurs passions
+haineuses, quels moyens la France avait-elle de leur résister? Ce
+n'étaient pas les derniers débris de ses armées, dispersés sur tous
+les points du pays, sans cohésion entre eux et commandés par des chefs
+rivaux qui n'avaient pas su toujours ployer, même sous la main de fer
+de Napoléon. Il existait bien encore, il est vrai, une belle et
+nombreuse armée française; mais elle était disséminée dans cinquante
+forteresses échelonnées des bords de la Vistule à ceux de la Seine;
+elle existait aussi dans ces masses de prisonniers retenus par nos
+ennemis. Mais les forteresses étaient étroitement bloquées, les jours
+de leur résistance étaient comptés et les garnisons de ces places,
+comme les prisonniers, ne pouvaient être rendus à la France que par le
+fait d'un traité.
+
+C'est sous l'empire de telles circonstances que le plénipotentiaire
+français devait négocier avec ceux des puissances coalisées et dans la
+capitale même de la France. J'ai bien le droit, je pense, de rappeler
+maintenant avec orgueil les conditions obtenues par moi, quelque
+douloureuses et quelque humiliantes qu'elles aient été[113].
+
+ [113] Voir sur la Convention du 23 avril et ses conditions
+ comparées à celles qu'offraient les alliés à Châtillon une longue
+ note de M. de Bacourt (Appendice IV à la fin de la septième
+ partie).
+
+Voici les termes de la convention préliminaire du 23 avril 1814
+(_Moniteur_ de 1814, nº 114):
+
+CONVENTIONS entre SON ALTESSE ROYALE MONSIEUR, fils de France, frère
+du roi, lieutenant général du royaume de France, et chacune des hautes
+puissances alliées, savoir: la Grande-Bretagne, la Russie, l'Autriche
+et la Prusse, signées à Paris, le 23 avril 1814 et ratifiées le même
+jour par MONSIEUR.
+
+«Les puissances alliées réunies dans l'intention de mettre un terme
+aux malheurs de l'Europe, et de fonder son repos sur une juste
+répartition des forces entre les États qui la composent, voulant
+donner à la France revenue à un gouvernement dont les principes
+offrent les garanties nécessaires pour le maintien de la paix, des
+preuves de leur désir de se placer avec elle dans des relations
+d'amitié; voulant aussi faire jouir la France, autant que possible
+d'avance, des bienfaits de la paix, même avant que toutes les
+dispositions en aient été arrêtées, ont résolu de procéder
+conjointement avec SON ALTESSE ROYALE MONSIEUR, fils de France, frère
+du roi, lieutenant général du royaume, à une suspension d'hostilités
+entre les forces respectives et au rétablissement des rapports anciens
+d'amitié entre elles.
+
+SON ALTESSE ROYALE MONSIEUR, fils de France, etc., d'une part; et Sa
+Majesté, etc..., d'autre part, ont nommé, en conséquence, des
+plénipotentiaires pour convenir d'un acte, lequel, sans préjuger les
+dispositions de la paix, renferme les stipulations d'une suspension
+d'hostilités et qui sera suivie, le plus tôt que faire se pourra, d'un
+traité de paix, savoir:
+
+(Désignation des hautes parties contractantes et de leurs
+plénipotentiaires.)
+
+»Lesquels, après l'échange de leurs pleins pouvoirs, sont convenus des
+articles suivants:
+
+»ARTICLE PREMIER.--Toutes hostilités sur terre et sur mer sont et
+demeurent suspendues entre les puissances alliées et la France,
+savoir: pour les armées de terre, aussitôt que les généraux commandant
+les armées françaises et les places fortes auront fait connaître aux
+généraux commandant les troupes alliées qui leur sont opposées, qu'ils
+ont reconnu l'autorité du lieutenant général du royaume de France; et,
+tant sur mer qu'à l'égard des places et stations maritimes, aussitôt
+que les flottes et ports du royaume de France, ou occupés par les
+troupes françaises, auront fait la même soumission.
+
+»ARTICLE II.--Pour constater le rétablissement des rapports d'amitié
+entre les puissances alliées et la France, et pour la faire jouir,
+autant que possible d'avance, des avantages de la paix, les puissances
+alliées feront évacuer par leurs armées le territoire français tel
+qu'il se trouvait le 1er janvier 1792, à mesure que les places
+occupées encore hors de ces limites par les troupes françaises seront
+évacuées et remises aux alliés. (On remarquera qu'au congrès de
+Châtillon, c'étaient les limites de la France en 1789, que les ennemis
+imposaient à Napoléon; ainsi, par le fait de cet article II, nous
+conservions le comtat d'Avignon, Landau, la Savoie, le comté de
+Montbéliard[114] et d'autres territoires réunis à la France entre 1789
+et 1792.)
+
+ [114] Montbéliard était autrefois le chef-lieu d'une principauté
+ indépendante, qui après avoir passé par de nombreuses mains,
+ appartenait depuis 1723 aux ducs de Wurtemberg. La France s'en
+ empara en 1792, et la paix de Lunéville lui assura sa conquête.
+
+»ARTICLE III.--Le lieutenant général du royaume donnera, en
+conséquence, aux commandants de ces places l'ordre de les remettre
+dans les termes suivants, savoir: les places situées sur le Rhin, non
+comprises dans les limites de la France du 1er janvier 1792, et celles
+entre le Rhin et les mêmes limites, dans l'espace de dix jours, à
+dater de la signature du présent acte; les places de Piémont, et dans
+les autres parties de l'Italie, qui appartenaient à la France, dans
+celui de quinze jours; celles de l'Espagne, dans celui de vingt jours;
+et toutes les autres places, sans exception, qui se trouvent occupées
+par les troupes françaises, de manière à ce que la remise totale
+puisse être effectuée au 1er juin prochain. Les garnisons de ces
+places sortiront avec armes et bagages et les propriétés particulières
+des militaires et employés de tout grade. Elles pourront emmener
+l'artillerie de campagne, dans la proportion de trois pièces par
+chaque millier d'hommes, les malades et blessés y compris.
+
+»La dotation des forteresses et tout ce qui n'est pas propriété
+particulière demeurera, et sera remis en entier aux alliés, sans qu'il
+puisse en être distrait aucun objet. Dans la dotation sont compris,
+non seulement les dépôts d'artillerie et de munitions, mais encore
+toutes autres provision de tout genre, ainsi que les archives,
+inventaires, plans, cartes, modèles, etc.
+
+»D'abord, après la signature de la présente convention, des
+commissaires des puissances alliées et français seront nommés et
+envoyés dans les forteresses pour constater l'état où elles se
+trouveront et pour régler en commun l'exécution de cet article.
+
+»Les garnisons seront dirigées, par étapes, sur les différentes lignes
+dont on conviendra pour leur rentrée en France.
+
+»Le blocus des places fortes en France sera levé sur-le-champ par les
+armées alliées. Les troupes françaises faisant partie de l'armée
+d'Italie, ou occupant les places fortes dans ce pays, ou dans la
+Méditerranée, seront rappelées sur-le-champ par Son Altesse Royale le
+lieutenant général du royaume. (Il ne faut pas oublier qu'avant que
+les puissances alliées passassent le Rhin, Napoléon leur avait fait
+offrir la remise des places et forteresses situées sur la Vistule et
+sur l'Oder, aux conditions indiquées dans les deux premiers
+paragraphes de cet article[115].)
+
+ [115] Nous donnons la lettre suivante pour ceux qui seraient tentés
+ de douter de l'assertion du prince de Talleyrand sur ce point.
+
+ LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT.
+
+ «Paris, le 18 novembre 1813.
+
+ »Monsieur le maréchal, duc de Raguse, l'empereur me charge de vous
+ écrire pour vous faire connaître que son intention est que vous
+ envoyiez un officier intelligent auprès du prince de Schwarzenberg,
+ pour offrir de traiter de la reddition de Dantzig, de Moellin, de
+ Zamose, de Custrin, de Stettin et de Glogau. Les conditions de la
+ reddition de ces places seraient: que les garnisons rentreraient en
+ France, avec armes et bagages, sans être prisonnières de guerre; que
+ toute l'artillerie de campagne aux armes françaises, ainsi que les
+ magasins d'habillement qui se trouveraient dans les places, nous
+ seraient laissés; que des moyens de transport pour les ramener nous
+ seraient fournis; que les malades seraient guéris, et, au fur et à
+ mesure de leur guérison, renvoyés. Vous ferez connaître que Dantzig
+ peut tenir encore un an; que Glogau et Custrin peuvent tenir encore
+ également un an; et que si l'on veut avoir ces places par un siège, on
+ abîmera la ville; que ces conditions sont donc avantageuses aux
+ alliés, d'autant plus que la reddition de ces places tranquillisera
+ les États prussiens. Si l'on parlait de la reddition de Hambourg, de
+ Magdebourg, d'Erfurt, de Torgau et de Wittenberg, Sa Majesté désire
+ que vous répondiez que vous prendrez ses ordres là-dessus, mais que
+ vous n'avez pas d'instructions; qu'il n'est question actuellement, que
+ de traiter pour les places de l'Oder et de la Vistule. Ces
+ communications, monsieur le maréchal, serviront aussi à avoir des
+ nouvelles.»
+
+ »Le prince vice-connétable, major général,
+
+ »ALEXANDRE.»
+
+ (_Mémoires du duc de Raguse_ t. VI, p. 75-76).
+
+ Ajoutons que la convention du 23 avril 1814 valut à la France la
+ rentrée d'une armée de deux cent cinquante mille hommes, enfermés dans
+ cinquante-quatre forteresses, et de cent cinquante mille prisonniers
+ de guerre. Le seul maréchal Davoust revint de Hambourg avec vingt
+ mille hommes armés, cent pièces de canon et deux cents caissons;
+ c'était, par conséquent, cinq pièces de canon au lieu de trois par
+ mille hommes stipulées par la convention. (_Note de M. de Bacourt._)
+
+»ARTICLE IV--Les stipulations de l'article précédent seront appliquées
+également aux places maritimes, les puissances contractantes se
+réservant, toutefois, de régler, dans le traité de paix définitif, le
+sort des arsenaux, vaisseaux de guerre armés et non armés qui se
+trouvent dans ces places.
+
+»ARTICLE V.--Les flottes et les bâtiments de la France demeureront
+dans leur situation respective, sauf la sortie des bâtiments chargés
+de missions; mais l'effet immédiat du présent acte à l'égard des ports
+français sera la levée de tout blocus par terre ou par mer, la liberté
+de la pêche, celle du cabotage, particulièrement de celui qui est
+nécessaire pour l'approvisionnement de Paris, et le rétablissement des
+relations de commerce, conformément aux règlements intérieurs de
+chaque pays; et cet effet immédiat à l'égard de l'intérieur sera le
+libre approvisionnement des villes et le libre transit des transports
+militaires ou commerciaux.
+
+»ARTICLE VI.--Pour prévenir tous les sujets de plaintes et de
+contestations qui pourraient naître à l'occasion des prises qui
+seraient faites en mer après la signature de la présente convention,
+il est réciproquement convenu que les vaisseaux et effets qui
+pourraient être pris dans la Manche et dans les mers du Nord, après
+l'espace de douze jours, à compter de l'échange des ratifications du
+présent acte, seront de part et d'autre restitués; que le terme sera
+d'un mois depuis la Manche et les mers du Nord jusqu'aux îles
+Canaries; de deux mois jusqu'à l'équateur; et enfin de cinq mois dans
+toutes les autres parties du monde, sans aucune exception ni autre
+distinction plus particulière de temps et de lieu.
+
+»ARTICLE VII.--De part et d'autre, les prisonniers, officiers et
+soldats de terre et de mer, ou de quelque nature que ce soit et
+particulièrement les otages, seront immédiatement renvoyés dans leurs
+pays respectifs, sans rançon et sans échange. Des commissaires seront
+nommés réciproquement pour procéder à cette libération générale.
+
+»ARTICLE VIII.--Il sera fait remise par les co-belligérants,
+immédiatement après la signature du présent acte, de l'administration
+des départements ou villes actuellement occupés par leurs forces, aux
+magistrats nommés par Son Altesse Royale le lieutenant général du
+royaume de France. Les autorités royales pourvoiront aux subsistances
+et aux besoins des troupes, jusqu'au moment où elles auront évacué le
+territoire français, les puissances alliées voulant, par un effet de
+leur amitié pour la France, faire cesser les réquisitions militaires,
+aussitôt que la remise au pouvoir légitime aura été effectuée.
+
+»Tout ce qui tient à l'exécution de cet article sera réglé par une
+convention particulière. (Cet article VIII était d'une grande
+importance pour mettre un terme aux réquisitions des généraux ennemis,
+qui achevaient d'épuiser la France.)
+
+»ARTICLE IX.--On s'entendra respectivement, aux termes de l'article
+II sur les routes que les troupes des puissances alliées suivront dans
+leur marche, pour y préparer les moyens de subsistances, et des
+commissaires seront nommés pour régler toutes les dispositions de
+détail, et accompagner les troupes jusqu'au moment où elles quitteront
+le territoire français.
+
+»En foi de quoi...
+
+»Fait à Paris, le 23 avril 1814.»
+
+«ARTICLE ADDITIONNEL.--Le terme de dix jours admis en vertu des
+stipulations de l'article III de la convention de ce jour, pour
+l'évacuation des places sur le Rhin, et entre ce fleuve et les
+anciennes frontières de la France, est étendu aux places, forts et
+établissements militaires, de quelque nature qu'ils soient, dans les
+Provinces Unies des Pays-Bas.»
+
+Par cette convention, on avait pourvu au plus urgent, qui était la
+libération du territoire, celle des prisonniers, la rentrée en France
+des garnisons françaises au delà du Rhin, et la cessation de ruineuses
+réquisitions. Le traité définitif qui devait régler les relations
+nouvelles de la France avec l'Europe restait à négocier, et il ne put
+être conclu et signé que le 30 mai[116].
+
+ [116] Le lendemain de la signature du traité, M. de Talleyrand
+ adressait à la princesse de Courlande la lettre suivante:
+
+ Paris, le 31 mai 1814.
+
+ «J'ai fini les paix avec les quatre grandes puissances. Les trois
+ accessions ne sont que des broutilles[A]. A quatre heures la paix a
+ été signée. Elle est très bonne, faite sur le pied de la plus
+ grande égalité, et plutôt noble, quoique la France soit encore
+ couverte d'étrangers. Mes amis et vous à la tête, vous devez être
+ contents de moi.»
+
+ [A] Les accessions de l'Espagne, du Portugal et de la Suède.
+
+Je vais insérer également ici ce traité:
+
+TRAITÉ DE PAIX entre le roi et puissances alliées, conclu à Paris le
+30 mai 1814.
+
+«Au nom de la très sainte et indivisible Trinité,
+
+»Sa Majesté le roi de France et de Navarre, d'une part, et Sa Majesté
+l'empereur d'Autriche, roi de Hongrie et de Bohême, et ses alliés,
+d'autre part, étant animés d'un égal désir de mettre fin aux longues
+agitations de l'Europe et aux malheurs des peuples par une paix
+solide, fondée sur une juste répartition de forces entre les
+puissances, et portant dans ses stipulations la garantie de sa durée;
+et Sa Majesté l'empereur d'Autriche, roi de Hongrie et de Bohême, et
+ses alliés, ne voulant plus exiger de la France, aujourd'hui que
+s'étant replacée sous le gouvernement paternel de ses rois, elle offre
+ainsi à l'Europe un gage de sécurité et de stabilité, des conditions
+et des garanties qu'ils lui avaient à regret demandées sous son
+dernier gouvernement, Leursdites Majestés ont nommé des
+plénipotentiaires pour discuter, arrêter et signer un traité de paix
+et d'amitié, savoir:
+
+»Sa Majesté le roi de France et de Navarre, M. Charles-Maurice de
+Talleyrand-Périgord, prince de Bénévent, grand-aigle de la Légion
+d'honneur... son ministre et secrétaire d'État des affaires
+étrangères;
+
+»Et Sa Majesté l'empereur d'Autriche, roi de Hongrie et
+de Bohême, MM. le prince Clément-Wenceslas-Lothaire de
+Metternich-Winnebourg-Ochsenhausen, chevalier de la Toison d'or...
+chambellan, conseiller intime actuel, ministre d'État, des conférences
+et des affaires étrangères de Sa Majesté impériale et royale
+apostolique, et le comte Jean-Philippe de Stadion Thannhausen et
+Warthausen, chevalier de la Toison d'or... chambellan, conseiller
+intime actuel, ministre d'État et des conférences de Sa Majesté
+Impériale et Royale apostolique;
+
+»Lesquels, après avoir échangé leurs pleins pouvoirs, trouvés en bonne
+et due forme, sont convenus des articles suivants:
+
+»ARTICLE PREMIER.--Il y aura, à compter de ce jour, paix et amitié
+entre Sa Majesté le roi de France et de Navarre d'une part, et Sa
+Majesté l'empereur d'Autriche, roi de Hongrie et de Bohême, et ses
+alliés, de l'autre part, leurs héritiers et successeurs, leurs États
+et sujets respectifs à perpétuité.
+
+»Les hautes parties contractantes apporteront tous leurs soins à
+maintenir, non seulement entre elles, mais encore, autant qu'il dépend
+d'elles, entre tous les États de l'Europe, la bonne harmonie et
+intelligence si nécessaires à son repos.
+
+»ARTICLE II.--Le royaume de France conserve l'intégrité de ses limites
+telles qu'elles existaient à l'époque du 1er janvier 1792. Il recevra
+en outre une augmentation de territoire comprise dans la ligne de
+démarcation fixée par l'article suivant.
+
+»ARTICLE III.--Du côté de la Belgique, de l'Allemagne et de l'Italie,
+l'ancienne frontière, ainsi qu'elle existait le 1er janvier 1792, sera
+rétablie, en commençant de la mer du Nord, entre Dunkerque et Neuport,
+jusqu'à la Méditerranée, entre Cannes et Nice, avec les rectifications
+suivantes:
+
+»1º Dans le département de Jemmapes, les cantons de Dour,
+Merbes-le-Château, Beaumont et Chimay resteront à la France; la ligne
+de démarcation passera là où elle touche le canton de Dour, entre ce
+canton et ceux de Boussu et Pâturage, ainsi que plus loin entre celui
+de Merbes-le-Château et ceux de Binch et de Thuin;
+
+»2º Dans le département de Sambre-et-Meuse, les cantons de Valcourt,
+Florennes, Beauraing et Gédinne appartiendront à la France; la
+démarcation, quand elle atteint ce département, suivra la ligne qui
+sépare les cantons précités du département de Jemmapes et du reste de
+celui de Sambre-et-Meuse;
+
+»3º Dans le département de la Moselle, la nouvelle démarcation, là où
+elle s'écarte de l'ancienne, sera formée par une ligne à tirer depuis
+Perle jusqu'à Fremesdorf, et par celle qui sépare le canton de Tholey
+du reste du département de la Moselle;
+
+»4º Dans le département de la Sarre, les cantons de Saarbruck et
+d'Arneval resteront à la France, ainsi que la partie de celui de
+Lebach qui est située au midi d'une ligne à tirer le long des confins
+des villages de Herchenbach, Ueberhofen, Hilsbach et Hall (en laissant
+ces différents endroits hors de la frontière française), jusqu'au
+point où, près de Querselle (qui appartient à la France), la ligne qui
+sépare les cantons d'Arneval et d'Ottweiler atteint celle qui sépare
+ceux d'Arneval et de Lebach; la frontière, de ce côté, sera formée par
+la ligne ci-dessus désignée, et ensuite par celle qui sépare le canton
+d'Arneval de celui de Bliecastel;
+
+»5º La forteresse de Landau ayant formé avant l'année 1792, un point
+isolé dans l'Allemagne, la France conserve au delà de ses frontières
+une partie des départements du Mont-Tonnerre et du Bas-Rhin, pour
+joindre la forteresse de Landau et son rayon au reste du royaume. La
+nouvelle démarcation en partant du point où, près d'Obersteinbach (qui
+reste hors des limites de la France) la frontière entre le département
+de la Moselle et celui du Mont-Tonnerre, atteint le département du
+Bas-Rhin, suivra la ligne qui sépare les cantons de Weissenbourg et
+de Bergzabern (du côté de la France) des cantons de Pirmasens, Dalm et
+Anweiler (du côté de l'Allemagne) jusqu'au point où ces limites, près
+du village de Wolmersheim, touchent l'ancien rayon de la forteresse de
+Landau. De ce rayon qui reste ainsi qu'il était en 1792, la nouvelle
+frontière suivra le bras de la rivière de la Queich qui, en quittant
+ce rayon près de Queichheim (qui reste à la France) passe près des
+villages de Merlenheim, Knittelsheim et Belheim (demeurant également
+français) jusqu'au Rhin, qui continuera ensuite à former la limite de
+la France et de l'Allemagne.
+
+»Quant au Rhin, le thalweg constituera la limite, de manière cependant
+que les changements que subira par la suite le cours de ce fleuve,
+n'auront à l'avenir aucun effet sur la propriété des îles qui s'y
+trouvent. L'état de possession de ces îles sera rétabli tel qu'il
+existait à l'époque de la signature du traité de Lunéville;
+
+»6º Dans le département du Doubs, la frontière sera rectifiée de
+manière à ce qu'elle commence au-dessus de la Rançonnière, près de
+Locle, et suive la crête du Jura, entre le Cerneux-Péquignot et le
+village de Fontenelles, jusqu'à une cime du Jura située à environ sept
+ou huit mille pieds au nord-ouest du village de la Brévine, où elle
+retombera dans l'ancienne limite de la France;
+
+»7º Dans le département du Léman, les frontières entre le territoire
+français, le pays de Vaud et les différentes portions du territoire de
+la république de Genève (qui fera partie de la Suisse) restent les
+mêmes qu'elles étaient avant l'incorporation de Genève à la France.
+Mais le canton de Frangy, celui de Saint-Julien (à l'exception de la
+partie située au nord d'une ligne à tirer du point où la rivière de
+la Laire entre, près de Chancy, dans le territoire genevois, le long
+des confins de Seseguin, Lacouex et Seseneuve qui resteront hors des
+limites de la France), le canton de Régnier (à l'exception de la
+portion qui se trouve à l'est d'une ligne qui suit les confins de la
+Muraz, Bussy, Pers et Cornier qui seront hors des limites françaises),
+et le canton de la Roche (à l'exception des endroits nommés la Roche
+et Armanoy avec leurs districts) resteront à la France. La frontière
+suivra les limites de ces différents cantons et les lignes qui
+séparent les portions qui demeurent à la France de celles qu'elle ne
+conserve pas;
+
+»8º Dans le département du Mont-Blanc, la France acquiert la
+sous-préfecture de Chambéry (à l'exception des cantons de l'Hôpital,
+de Saint-Pierre-d'Albigny, de la Rocette et de Montmélian) et la
+sous-préfecture d'Annecy (à l'exception de la partie du canton de
+Faverge, située à l'est d'une ligne qui passe entre Ourechaise et
+Marlens du côté de la France, et Marthod et Ugine du côté opposé, et
+qui suit après la crête des montagnes jusqu'à la frontière du canton
+de Thones): c'est cette ligne qui, avec la limite des cantons
+mentionnés formera de ce côté la nouvelle frontière.
+
+»Du côté des Pyrénées, les frontières restent telles qu'elles étaient
+entre les deux royaumes de France et d'Espagne, à l'époque du 1er
+janvier 1792, et il sera de suite nommé une commission mixte de la
+part des deux couronnes, pour en fixer la démarcation finale.
+
+»La France renonce à tous droits de souveraineté, de suzeraineté et de
+possession sur tous les pays et districts, villes et endroits
+quelconques, situés hors de la frontière ci-dessus désignée, la
+principauté de Monaco étant toutefois replacée dans les rapports où
+elle se trouvait avant le 1er janvier 1792[117].
+
+ [117] La principauté de Monaco était avant la Révolution sous le
+ protectorat de la France (traité de Péronne 1641). En 1793 elle
+ avait été réunie à la France. Le traité de 1814 la rétablit dans
+ son indépendance tout en proclamant le protectorat français, mais
+ en 1815 la France perdit ce droit qui fut attribué à la Sardaigne.
+ Celle-ci le conserva jusqu'en 1860.
+
+»Les cours alliées assurent à la France la possession de la
+principauté d'Avignon, du comtat venaissin, du comté de Montbéliard et
+de toutes les enclaves qui ont appartenu autrefois à l'Allemagne,
+comprises dans la frontière ci-dessus indiquée, qu'elles aient été
+incorporées à la France avant ou après le 1er janvier 1792.
+
+»Les puissances se réservent réciproquement la faculté entière de
+fortifier tel point de leurs États qu'elles jugeront convenable pour
+leur sûreté.
+
+»Pour éviter toute lésion de propriétés particulières et mettre à
+couvert, d'après les principes les plus libéraux, les biens
+d'individus domiciliés sur les frontières, il sera nommé par chacun
+des États limitrophes de la France, des commissaires pour procéder
+conjointement avec des commissaires français à la délimitation des
+pays respectifs.
+
+»Aussitôt que le travail des commissaires sera terminé, il sera dressé
+des cartes signées par les commissaires respectifs, et placé des
+poteaux qui constateront les limites réciproques.
+
+»ARTICLE IV.--Pour assurer les communications de la ville de Genève
+avec d'autres parties du territoire de la Suisse, situées sur le lac,
+la France consent à ce que l'usage de la route par Versoy soit commun
+aux deux pays. Les gouvernements respectifs s'entendront à l'amiable
+sur les moyens de prévenir la contrebande, et de régler le cours des
+postes et l'entretien de la route.
+
+»ARTICLE V.--La navigation sur le Rhin, du point où il devient
+navigable, jusqu'à la mer, et réciproquement, sera libre; de telle
+sorte qu'elle ne puisse être interdite à personne; et l'on s'occupera
+au futur congrès, des principes d'après lesquels on pourra régler les
+droits à lever par les États riverains, de la manière la plus égale et
+la plus favorable au commerce de toutes les nations.
+
+»Il sera examiné et décidé, de même dans le futur congrès, de quelle
+manière, pour faciliter les communications entre les peuples et les
+rendre toujours moins étrangers les uns aux autres, la disposition
+ci-dessus pourra être également étendue à tous les autres fleuves qui,
+dans leur cours navigable, séparent ou traversent différents États.
+
+»ARTICLE VI.--La Hollande, placée sous la souveraineté de la maison
+d'Orange, recevra un accroissement de territoire. Le titre et
+l'exercice de la souveraineté n'y pourront, dans aucun cas, appartenir
+à aucun prince portant ou appelé à porter une couronne étrangère.
+
+»Les États de l'Allemagne seront indépendants et unis par un lien
+fédératif.
+
+»La Suisse indépendante continuera de se gouverner par elle-même.
+
+»L'Italie, hors des limites qui reviendront à l'Autriche, sera
+composée d'États souverains.
+
+»ARTICLE VII.--L'île de Malte et ses dépendances appartiendront en
+toute propriété et souveraineté à Sa Majesté britannique.
+
+»ARTICLE VIII.--Sa Majesté britannique stipulant pour elle et ses
+alliés, s'engage à restituer à Sa Majesté Très Chrétienne, dans les
+délais qui seront ci-après fixés, les colonies, pêcheries, comptoirs
+et établissements de tout genre que la France possédait au 1er janvier
+1792, dans les mers et sur les continents de l'Amérique, de l'Afrique
+et de l'Asie, à l'exception toutefois des îles de Tabago et de
+Sainte-Lucie et de l'île de France et de ses dépendances, nommément
+Rodrigue et les Séchelles, lesquelles Sa Majesté Très Chrétienne cède
+en toute propriété et souveraineté à Sa Majesté britannique, comme
+aussi de la partie de Saint-Domingue, cédée à la France par la paix de
+Bâle, et que Sa Majesté Très Chrétienne rétrocède à Sa Majesté
+catholique en toute propriété et souveraineté.
+
+»ARTICLE IX.--Sa Majesté le roi de Suède et de Norvège, en conséquence
+d'arrangements pris avec ses alliés, et pour l'exécution de l'article
+précédent, consent à ce que l'île de la Guadeloupe soit restituée à Sa
+Majesté Très Chrétienne, et cède tous les droits qu'il peut avoir sur
+cette île[118].
+
+ [118] Les Anglais s'étaient emparés de la Guadeloupe et l'avaient
+ cédée à la Suède (art. IV du traité du 3 mars 1813).
+
+»ARTICLE X.--Sa Majesté très fidèle, en conséquence d'arrangements
+pris avec ses alliés, et pour l'exécution de l'article VIII, s'engage
+à restituer à Sa Majesté Très Chrétienne, dans le délai ci-après fixé,
+la Guyane française, telle qu'elle existait au 1er janvier 1792[119].
+
+ [119] Les Portugais s'étaient emparés de la Guyane française dès le
+ début des hostilités, en 1809.
+
+»L'effet de la stipulation ci-dessus, étant de faire revivre la
+contestation existant à cette époque au sujet des limites, il est
+convenu que cette contestation sera terminée par un arrangement
+amiable entre les deux cours, sous la médiation de Sa Majesté
+britannique[120].
+
+ [120] On sait que cette question de limites n'a jamais été réglée
+ définitivement; aujourd'hui encore, elle est en suspens entre la
+ France et le Brésil.
+
+»ARTICLE XI.--Les places et forts existants dans les colonies et
+établissements qui doivent être rendus à Sa Majesté Très Chrétienne,
+en vertu des articles VIII, IX et X, seront remis, dans l'état où ils
+se trouveront au moment de la signature du présent traité.
+
+»ARTICLE XII.--Sa Majesté britannique s'engage à faire jouir les
+sujets de Sa Majesté Très Chrétienne, relativement au commerce et à la
+sûreté de leurs personnes et propriétés dans les limites de la
+souveraineté britannique, sur le continent des Indes, des mêmes
+facilités, privilèges et protection, qui sont à présent, ou seront
+accordés aux nations les plus favorisées. De son côté Sa Majesté Très
+Chrétienne, n'ayant rien plus à coeur que la perpétuité de la paix
+entre les deux couronnes de France et d'Angleterre, et voulant
+contribuer, autant qu'il est en elle, à écarter dès à présent des
+rapports des deux peuples ce qui pourrait un jour altérer la bonne
+intelligence mutuelle, s'engage à ne faire aucun ouvrage de
+fortification dans les établissements qui lui doivent être restitués
+et qui sont situés dans les limites de la souveraineté britannique sur
+le continent des Indes, et à ne mettre dans ces établissements que le
+nombre de troupes nécessaires pour le maintien de la police.
+
+»ARTICLE XIII.--Quant au droit de pêche des Français sur le grand banc
+de Terre-Neuve, sur les côtes de l'île de ce nom et des îles
+adjacentes, et dans le golfe de Saint Laurent, tout sera remis sur le
+même pied qu'en 1792.
+
+»ARTICLE XIV.--Les colonies, comptoirs et établissements qui doivent
+être restitués à Sa Majesté Très Chrétienne, par Sa Majesté
+britannique ou ses alliés, seront remis, savoir: ceux qui sont dans
+les mers du Nord ou dans les mers et sur les continents de l'Amérique
+et de l'Afrique, dans les trois mois; et ceux qui sont au delà du cap
+de Bonne-Espérance, dans les six mois qui suivront la ratification du
+présent traité.
+
+»ARTICLE XV.--Les hautes parties contractantes s'étant réservé par
+l'article IV de la convention du 23 avril dernier, de régler dans le
+présent traité de paix définitive le sort des arsenaux et des
+vaisseaux de guerre armés et non armés qui se trouvent dans les places
+maritimes remises par la France, en exécution de l'article II de
+ladite convention, il est convenu que lesdits vaisseaux et bâtiments
+de guerre armés et non armés, comme aussi l'artillerie navale et les
+munitions navales et tous les matériaux de construction et d'armement,
+seront partagés entre la France et le pays où les places sont situées,
+dans la proportion de deux tiers pour la France et d'un tiers pour les
+puissances auxquelles lesdites places appartiendront.
+
+»Seront considérés comme matériaux et partagés comme tels, dans la
+proportion ci-dessus énoncée, après avoir été démolis, les vaisseaux
+et bâtiments en construction qui ne seraient pas en état d'être mis en
+mer, six semaines après la signature du présent traité.
+
+»Des commissaires seront nommés de part et d'autre pour arrêter le
+partage et en dresser l'état; et des passeports ou sauf-conduits
+seront donnés par les puissances alliées pour assurer le retour en
+France des ouvriers, gens de mer et employés français.
+
+»Ne sont compris dans les stipulations ci-dessus les vaisseaux et
+arsenaux existant dans les places maritimes qui seraient tombées au
+pouvoir des alliés antérieurement au 23 avril, ni les vaisseaux et
+arsenaux qui appartenaient à la Hollande, et nommément la flotte du
+Texel.
+
+»Le gouvernement de France s'oblige à retirer ou à faire vendre tout
+ce qui lui appartiendra par les stipulations ci-dessus énoncées, dans
+le délai de trois mois après le partage effectué.
+
+»Dorénavant le port d'Anvers sera uniquement un port de commerce.
+
+»ARTICLE XVI.--Les hautes parties contractantes, voulant mettre et
+faire mettre dans un entier oubli les divisions qui ont agité
+l'Europe, déclarent et promettent, que, dans les pays restitués et
+cédés par le présent traité, aucun individu, de quelque classe et
+condition qu'il soit, ne pourra être poursuivi, inquiété ou troublé,
+dans sa personne ou dans sa propriété, sous aucun prétexte, ou à cause
+de sa conduite ou opinion politique, ou de son attachement, soit à
+aucune des parties contractantes, soit à des gouvernements qui ont
+cessé d'exister, ou pour toute autre raison, si ce n'est pour les
+dettes contractées envers des individus, ou pour des actes postérieurs
+au présent traité.
+
+»ARTICLE XVII.--Dans tous les pays qui doivent ou devront changer de
+maîtres, tant en vertu du présent traité, que des arrangements qui
+doivent être faits en conséquence, il sera accordé aux habitants
+naturels et étrangers, de quelque condition et nation qu'ils soient,
+un espace de six ans à compter de l'échange des ratifications, pour
+disposer, s'ils le jugent convenable, de leurs propriétés acquises,
+soit avant, soit depuis la guerre actuelle, et se retirer dans tel
+pays qu'il leur plaira de choisir.
+
+»ARTICLE XVIII.--Les puissances alliées, voulant donner à Sa Majesté
+Très Chrétienne, un nouveau témoignage de leur désir de faire
+disparaître, autant qu'il est en elles, les conséquences de l'époque
+de malheur si heureusement terminée par la présente paix, renoncent à
+la totalité des sommes que les gouvernements ont à réclamer de la
+France, à raison de contrats, de fournitures ou d'avances quelconques
+faites au gouvernement français dans les différentes guerres qui ont
+eu lieu depuis 1792.
+
+»De son côté Sa Majesté Très Chrétienne, renonce à toute réclamation
+qu'elle pourrait former contre les puissances alliées au même titre.
+En exécution de cet article, les hautes parties contractantes
+s'engagent à se remettre mutuellement tous les titres, obligations et
+documents qui ont rapport aux créances auxquelles elles ont
+réciproquement renoncé.
+
+»ARTICLE XIX.--Le gouvernement français s'engage à faire liquider et
+payer les sommes qu'il se trouverait devoir d'ailleurs dans des pays
+hors de son territoire, en vertu de contrats ou d'autres engagements
+formels passés entre des individus ou des établissements particuliers
+et les autorités françaises, tant pour fournitures qu'à raison
+d'obligations légales.
+
+»ARTICLE XX.--Les hautes parties contractantes nommeront immédiatement
+après l'échange des ratifications du présent traité, des commissaires
+pour régler et tenir la main à l'exécution de l'ensemble des
+dispositions renfermées dans les articles XVIII et XIX. Ces
+commissaires s'occuperont de l'examen des réclamations dont il est
+parlé dans l'article précédent, de la liquidation des sommes
+réclamées, et du mode dont le gouvernement français proposera de s'en
+acquitter. Ils seront chargés de même de la remise des titres,
+obligations et documents relatifs aux créances auxquelles les hautes
+parties contractantes renoncent mutuellement, de manière que la
+ratification du résultat de leur travail, complétera cette
+renonciation réciproque.
+
+»ARTICLE XXI.--Les dettes spécialement hypothéquées dans leur origine
+sur les pays qui cessent d'appartenir à la France, ou contractées pour
+leur administration intérieure, resteront à la charge de ces mêmes
+pays. Il sera tenu compte, en conséquence, au gouvernement français, à
+partie du 22 décembre 1813, de celles de ces dettes qui ont été
+converties en inscriptions au grand livre de la dette publique de
+France. Les titres de toutes celles qui ont été préparées pour
+l'inscription et n'ont pas encore été inscrites seront remis aux
+gouvernements des pays respectifs. Les états de toutes ces dettes
+seront dressés et arrêtés par une commission mixte.
+
+»ARTICLE XXII.--Le gouvernement français restera chargé de son côté du
+remboursement de toutes les sommes versées par les sujets des pays
+ci-dessus mentionnés dans les caisses françaises, soit à titre de
+cautionnements, de dépôts ou de consignations. De même les sujets
+français, serviteurs desdits pays, qui ont versé des sommes à titre de
+cautionnements, dépôts ou consignations dans leurs trésors respectifs,
+seront fidèlement remboursés.
+
+»ARTICLE XXIII.--Les titulaires de places assujetties à cautionnement,
+qui n'ont pas de maniement de deniers, seront remboursés avec les
+intérêts, jusqu'à parfait payement, à Paris, par cinquième et par
+année, à partir de la date du présent traité.
+
+»A l'égard de ceux qui sont comptables, ce remboursement commencera,
+au plus tard, six mois après la présentation de leurs comptes, le seul
+cas de malversation excepté. Une copie du dernier compte sera remise
+au gouvernement de leur pays, pour lui servir de renseignement et de
+point de départ.
+
+»ARTICLE XXIV.--Les dépôts judiciaires et consignations faits dans la
+caisse d'amortissement, en exécution de la loi du 28 nivôse an XIII
+(18 janvier 1805), et qui appartiennent à des habitants des pays que
+la France cesse de posséder, seront remis, dans le terme d'une année,
+à compter de l'échange des ratifications du présent traité, entre les
+mains des autorités desdits pays, à l'exception de ceux de ces dépôts
+et consignations qui intéressent des sujets français; dans lequel cas
+ils resteront dans la caisse d'amortissement, pour n'être remis que
+sur les justifications résultant des décisions des autorités
+compétentes.
+
+»ARTICLE XXV.--Les fonds déposés par les communes et établissements
+publics dans la caisse de service et dans la caisse d'amortissement,
+ou dans toute autre caisse du gouvernement, leur seront remboursés par
+cinquième, d'année en année, à partir de la date du présent traité,
+sous la déduction des avances qui leur auraient été faites, et sauf
+des oppositions régulières faites sur ces fonds par des créanciers
+desdites communes et desdits établissements publics.
+
+»ARTICLE XXVI.--A dater du 1er janvier 1814, le gouvernement français
+cesse d'être chargé du payement de toute pension civile, militaire et
+ecclésiastique, solde de retraite et traitement de réforme, à tout
+individu qui se trouve n'être plus sujet français.
+
+»ARTICLE XXVII.--Les domaines nationaux acquis à titre onéreux par des
+sujets français, dans les ci-devant départements de la Belgique, de
+la rive gauche du Rhin et des Alpes, hors des anciennes limites de la
+France, sont et demeurent garantis aux acquéreurs.
+
+»ARTICLE XXVIII.--L'abolition des droits d'aubaine, de détraction et
+autres de la même nature, dans les pays qui l'ont réciproquement
+stipulée avec la France, ou qui lui avaient précédemment été réunis,
+est expressément maintenue[121]
+
+ [121] Le droit d'aubaine, tel qu'il existait dans notre ancien
+ droit, attribuait au souverain la succession de tous les étrangers
+ morts en France. Mais de nombreux traités conclus avec presque
+ toutes les puissances de l'Europe avaient notamment dans le cours
+ du XVIIIe siècle aboli purement et simplement ce droit, à charge de
+ réciprocité, ou l'avaient remplacé par un simple droit de
+ détraction, qui ne laissait au roi qu'une partie de la succession
+ (du quart au vingtième). L'Assemblée nationale abolit entièrement
+ ces deux droits (décrets du 6 août 1790, 15 et 28 avril 1791). Une
+ loi du 14 juillet 1819 vint confirmer et compléter cette réforme
+ sur laquelle avaient paru revenir certaines dispositions du code
+ civil (art. 726 et 912).
+
+»ARTICLE XXIX.--Le gouvernement français s'engage à faire restituer
+les obligations et autres titres qui auraient été saisis dans les
+provinces occupées par les armées ou administrations française; et,
+dans le cas où la restitution ne pourrait en être effectuée, ces
+obligations et titres sont et demeurent anéantis.
+
+»ARTICLE XXX.--Les sommes qui seront dues pour tous les travaux
+d'utilité publique, non encore terminés, ou terminés postérieurement
+au 31 décembre 1812, sur le Rhin et dans les départements détachés de
+la France par le présent traité, passeront à la charge des futurs
+possesseurs du territoire, et seront liquidées par la commission
+chargée de la liquidation des dettes des pays.
+
+»ARTICLE XXXI.--Les archives, cartes, plans et documents quelconques
+appartenant aux pays cédés, ou concernant leur administration, seront
+fidèlement rendus en même temps que le pays, ou, si cela était
+impossible, dans un délai qui ne pourra être de plus de six mois après
+la remise des pays mêmes.
+
+»Cette stipulation est applicable aux archives, cartes et planches qui
+pourraient avoir été enlevées dans les pays momentanément occupés par
+les différentes armées.
+
+»ARTICLE XXXII.--Dans le délai de deux mois, toutes les puissances qui
+ont été engagées de part et d'autre dans la présente guerre enverront
+des plénipotentiaires à Vienne, pour régler dans un congrès général
+les arrangements qui doivent compléter les dispositions du présent
+traité.
+
+»ARTICLE XXXIII.--Le présent traité sera ratifié, et les ratifications
+en seront échangées, dans le délai de quinze jours, ou plus tôt si
+faire se peut.
+
+»En foi de quoi....
+
+»Fait à Paris le 30 mai 1814.
+
+ »Le prince DE BÉNÉVENT,
+ »Le prince DE METTERNICH,
+ »Le prince DE STADION.»
+
+«ARTICLE ADDITIONNEL.--Les hautes parties contractantes, voulant
+effacer toutes les traces des événements malheureux qui ont pesé sur
+leurs peuples, sont convenues d'annuler explicitement les effets des
+traités de 1805 et 1809, en tant qu'ils ne sont déjà annulés de fait
+par le présent traité; en conséquence de cette détermination, Sa
+Majesté Très Chrétienne promet que les décrets portés contre des
+sujets français ou réputés français, étant ou ayant été au service de
+Sa Majesté Impériale et Royale apostolique, demeureront sans effet,
+ainsi que les jugements qui ont pu être rendus en exécution de ces
+décrets.
+
+»Le présent article additionnel aura la même force et valeur que s'il
+était inséré mot à mot au traité patent de ce jour....»
+
+ * * * * *
+
+Le même jour, dans le même lieu et au même moment, le même traité de
+paix définitive a été conclu:
+
+Entre la France et la Russie,
+
+Entre la France, et la Grande-Bretagne,
+
+Entre la France et la Prusse, avec les articles additionnels suivants:
+
+
+ARTICLE ADDITIONNEL AU TRAITÉ AVEC LA RUSSIE.
+
+«Le duché de Varsovie étant sous l'administration d'un conseil
+provisoire établi par la Russie, depuis que ce pays a été occupé par
+ses armes, les deux hautes parties contractantes sont convenues de
+nommer immédiatement une commission spéciale, composée de part et
+d'autre d'un nombre égal de commissaires qui seront chargés de
+l'examen, de la liquidation et de tous les arrangements relatifs aux
+prétentions réciproques.»
+
+
+ARTICLES ADDITIONNELS AU TRAITÉ AVEC LA GRANDE-BRETAGNE.
+
+«ARTICLE PREMIER.--Sa Majesté Très Chrétienne, partageant sans réserve
+tous les sentiments de Sa Majesté britannique, relativement à un
+genre de commerce que repoussent, et les principes de la justice
+naturelle et les lumières des temps où nous vivons, s'engage à unir,
+au futur congrès, tous ses efforts à ceux de Sa Majesté britannique,
+pour faire prononcer par toutes les puissances de la chrétienté
+l'abolition de la traite des noirs, de telle sorte que ladite traite
+cesse universellement, comme elle cessera définitivement et, dans tous
+les cas, de la part de la France, dans un délai de cinq années; et
+qu'en outre, pendant la durée de ce délai, aucun trafiquant d'esclaves
+n'en puisse importer ni vendre ailleurs que dans les colonies de
+l'État dont il est sujet.
+
+»ARTICLE II.--Le gouvernement britannique et le gouvernement français
+nommeront incessamment des commissaires pour liquider leurs dépenses
+respectives pour l'entretien des prisonniers de guerre, afin de
+s'arranger sur la manière d'acquitter l'excédent qui se trouverait en
+faveur de l'une ou de l'autre des deux puissances.
+
+»ARTICLE III.--Les prisonniers de guerre respectifs seront tenus
+d'acquitter, avant leur départ du lieu de leur détention, les dettes
+particulières qu'ils pourraient y avoir contractées ou de donner au
+moins caution satisfaisante.
+
+»ARTICLE IV.--Il sera accordé de part et d'autre, aussitôt après la
+ratification du présente traité de paix, main-levée du séquestre qui
+aurait été mis depuis l'an 1792 sur les fonds, revenus, créances et
+autres effets quelconques des hautes parties contractantes ou de leurs
+sujets.
+
+»Les mêmes commissaires dont il est fait mention à l'article II,
+s'occuperont de l'examen et de la liquidation des réclamations des
+sujets de Sa Majesté britannique envers le gouvernement français pour
+la valeur des biens meubles ou immeubles indûment confisqués par les
+autorités françaises, ainsi que pour la perte totale ou partielle de
+leurs créances ou autres propriétés, indûment retenues sous le
+séquestre depuis l'année 1792.
+
+»La France s'engage à traiter à cet égard les sujets anglais avec la
+même justice que les sujets français ont éprouvée en Angleterre; et le
+gouvernement anglais, désirant concourir pour sa part au nouveau
+témoignage que les puissances alliées ont voulu donner à Sa Majesté
+Très Chrétienne, de leur désir de faire disparaître les conséquences
+de l'époque de malheur si heureusement terminée par la présente paix,
+s'engage, de son côté, à renoncer, dès que justice complète sera
+rendue à ses sujets, à la totalité de l'excédent qui se trouverait en
+sa faveur, relativement à l'entretien des prisonniers de guerre, de
+manière que la ratification du résultat du travail des commissaires
+sus-mentionnés, et l'acquit des sommes, ainsi que la restitution des
+effets qui seront jugés appartenir aux sujets de Sa Majesté
+britannique, compléteront sa renonciation.
+
+»ARTICLE V.--Les deux hautes parties contractantes, désirant établir
+les relations les plus amicales entre leurs sujets respectifs, se
+réservent et promettent de s'entendre et de s'arranger le plus tôt que
+faire se pourra sur leurs intérêts commerciaux, dans l'intérêt
+d'encourager et d'augmenter la prospérité de leurs États respectifs.
+
+»Les présents articles additionnels auront la même force et
+valeur....»
+
+
+ARTICLE ADDITIONNEL AU TRAITÉ AVEC LA PRUSSE.
+
+«Quoique le traité de paix conclu à Bâle, le 5 avril 1795, celui de
+Tilsitt, le 9 juillet 1807, la convention de Paris du 20 septembre
+1808, ainsi que toutes les conventions et actes quelconques conclus
+depuis la paix de Bâle, entre la Prusse et la France soient déjà
+annulés de fait par le présent traité, les hautes parties
+contractantes ont jugé néanmoins à propos de déclarer expressément que
+lesdits traités cessent d'être obligatoires pour tous leurs articles,
+tant patents que secrets, et qu'elles renoncent mutuellement à tout
+droit et se dégagent de toute obligation qui pourrait en découler.
+
+»Sa Majesté Très Chrétienne promet que les décrets portés contre des
+sujets français ou réputés français, étant ou ayant été au service de
+Sa Majesté prussienne, demeureront sans effet, ainsi que les jugements
+qui ont pu être rendus en exécution de ces décrets.
+
+»Le présent article additionnel aura la même force et valeur...»
+
+ * * * * *
+
+L'énumération de tout ce qui se rattache au traité patent du 30 mai
+1814 ne serait pas complète, si je n'insérais pas également ici les
+articles séparés et secrets de ce traité, auxquels j'avais dû
+consentir, et qui en formaient la partie peut-être la plus fâcheuse
+pour les négociations que les plénipotentiaires français auraient à
+suivre au futur congrès. Ces articles me furent seulement communiqués,
+et je n'y apposai pas ma signature.
+
+
+ARTICLES SÉPARÉS ET SECRETS DU TRAITÉ DE PARIS DU 30 MAI 1814.
+
+»La disposition à faire des territoires auxquels Sa Majesté Très
+Chrétienne renonce par l'article III du traité patent de ce jour, et
+les rapports desquels doit résulter un système d'équilibre réel et
+durable en Europe, seront réglés au congrès sur les bases arrêtées par
+les puissances alliées _entre elles_, et d'après les dispositions
+générales contenues dans les articles suivants:
+
+»ARTICLE PREMIER.--L'établissement d'un juste équilibre en Europe,
+exigeant que la Hollande soit constituée dans des proportions qui la
+mettent à même de soutenir son indépendance par ses propres moyens,
+les pays compris entre la mer, les frontières de la France, telles
+qu'elles se trouvent réglées par le présent traité, et la Meuse,
+seront réunis à toute perpétuité à la Hollande.
+
+»ARTICLE II.--Les frontières de la rive droite de la Meuse seront
+réglées selon les convenances militaires de la Hollande et de ses
+voisins.
+
+»ARTICLE III.--La liberté de navigation sur l'Escaut sera établie sur
+le même principe qui a réglé la navigation du Rhin dans l'article V du
+traité patent de ce jour.
+
+»ARTICLE IV.--Les pays allemands sur la rive gauche du Rhin, qui
+avaient été réunis à la France depuis 1792, serviront à
+l'agrandissement de la Hollande et à des compensations pour la Prusse
+et autres États allemands.»
+
+ * * * * *
+
+Quand je pense à la date de ces traités de 1814, aux difficultés de
+tout genre que j'ai éprouvées, à l'esprit de vengeance que je
+rencontrai dans quelques-uns des négociateurs avec lesquels je
+traitais, et que j'étais obligé de combattre, j'attends avec confiance
+le jugement que la postérité en portera. Je me bornerai à rappeler que
+six semaines après l'entrée du roi à Paris, la France avait son
+territoire assuré; les soldats étrangers avaient quitté le sol
+français; par la rentrée des garnisons des places fortes et des
+prisonniers, elle possédait une superbe armée, et enfin nous avions
+conservé tous ces admirables objets d'art conquis par nos armes dans
+presque tous les musées de l'Europe.
+
+Si de nouveaux désastres sont venus accabler la France en 1815, et lui
+faire perdre les fruits des traités de 1814, c'est encore Napoléon
+seul qui fut le coupable, et qui mérita l'exécration de son pays, en
+attirant sur lui d'irréparables fléaux.
+
+Le traité de Paris, en ôtant à la France les pays immenses que la
+conquête avait précédemment mis entre ses mains, rendait
+indispensables des arrangements ultérieurs pour disposer de ces
+territoires. Plusieurs souverains, tels que le roi de Sardaigne[122],
+l'électeur de Hanovre[123], celui de Hesse-Cassel, étaient rentrés
+dans les États qui leur avaient été enlevés par la guerre, aussitôt
+que ces États s'étaient trouvés délivrés. Mais le sort de beaucoup des
+pays abandonnés par la France restait à décider. Il y avait aussi à
+prononcer sur celui du roi de Saxe; que les puissances alliées
+poursuivaient de leur haine, à cause de sa fidélité à la cause de
+Napoléon; sur le duché de Varsovie, pris, non à la France, mais à son
+allié le roi de Saxe, et enfin sur le royaume de Naples, que la
+politique de la France, aussi bien que la volonté de Louis XVIII,
+inébranlable sur ce point, ne pouvait évidemment pas laisser entre les
+mains de Murat.
+
+ [122] Victor-Emmanuel Ier, deuxième fils de Victor-Amédée III. Né
+ en 1759, il succéda en 1802 à son frère Charles-Emmanuel qui avait
+ abdiqué. Jusqu'en 1814, il ne régna que sur l'île de Sardaigne.
+ Ayant alors recouvré ses États, il régna jusqu'en 1821, dut alors
+ abdiquer devant une insurrection, céda le trône à son frère
+ Charles-Félix, et mourut en 1824.
+
+ [123] George III, roi d'Angleterre, recouvra en 1814 son électorat
+ de Hanovre qui fut érigé en royaume et accru de divers territoires.
+
+On a vu que, par le traité, il avait été convenu que toutes les
+dispositions à faire seraient arrêtées dans un congrès qui se
+réunirait à Vienne. Une des stipulations du traité était que la
+Hollande, placée sous la souveraineté de la maison d'Orange, recevrait
+un accroissement de territoire qui ne pouvait être pris qu'en
+Belgique; c'était le résultat d'une promesse faite par l'Angleterre
+qui voulait avoir le port d'Anvers dans sa dépendance, et empêcher
+qu'il ne devînt un port militaire. Le roi de Sardaigne devait aussi
+recevoir une augmentation de territoire prise sur l'ancien État de
+Gênes, car les cabinets alliés ne songeaient pas plus que Napoléon à
+rétablir les anciennes républiques, ébranlées ou détruites déjà par la
+République française.
+
+Les États d'Allemagne qui avaient survécu à la dissolution de l'empire
+germanique, et ceux d'Italie (à l'exception des pays qui
+appartiendraient à l'empereur d'Autriche) devenus indépendants,
+devaient continuer à l'être. Du reste, le traité ne déterminait rien
+sur les autres partages et dispositions de territoires. Il se bornait
+à dire que les arrangements territoriaux et autres devraient être
+faits de manière à ce qu'il en résultât un _équilibre réel et
+durable_. Ces mots d'_équilibre réel et durable_ étaient bien vagues,
+et ne pouvaient manquer d'ouvrir un vaste champ à des discussions dont
+il était à peu près impossible de prévoir l'issue. Car, ni la
+direction que devaient prendre les négociations du congrès, ni
+l'esprit qui devait présider à ses travaux, n'étaient déterminés
+d'avance par des principes fixes. Si quelques points étaient décidés,
+c'était par des clauses relatives à des cas particuliers.
+
+Dans un tel état de choses, le rôle de la France était singulièrement
+difficile. Il était bien tentant et bien aisé, pour des cabinets
+aigris depuis si longtemps, de la tenir à l'écart des grands intérêts
+de l'Europe. Par le traité de Paris, la France avait échappé à la
+destruction; mais elle n'avait pas repris dans le système de politique
+générale le rang qu'elle est appelée à occuper. Des yeux exercés
+découvraient aisément dans plusieurs des principaux plénipotentiaires
+le secret désir de la réduire à un rôle secondaire; et les articles
+secrets du traité prononçaient que le partage des territoires repris à
+la France se ferait _entre les puissances_, c'est-à-dire à l'exclusion
+de la France. Si donc la France ne marquait pas elle-même, dès le
+début du congrès, la place que lui assignaient les souvenirs de sa
+puissance et la générosité momentanée de quelques-uns des souverains
+alliés, elle devait se résigner à rester longtemps étrangère aux
+transactions de l'Europe, et exposée à l'effet des alliances que ses
+succès, dont elle avait tant abusé, avaient fait contracter, et que la
+jalousie pouvait faire renouveler. En un mot, elle perdait l'espoir de
+tracer entre l'empire de Napoléon et la restauration cette profonde
+ligne de séparation, qui devait interdire aux cabinets de l'Europe de
+demander compte à la France régénérée, des excès et des violences de
+la France révolutionnaire.
+
+Il fallait un négociateur bien convaincu de l'importance des
+circonstances, bien pénétré des moyens qui avaient contribué aux
+changements opérés en France, et qui fût en position de faire entendre
+un langage vrai et ferme aux cabinets qu'il était difficile de
+distraire de l'idée qu'ils avaient triomphé. Il fallait surtout que le
+plénipotentiaire français comprît et fît comprendre que la France ne
+voulait que ce qu'elle avait; que c'était franchement qu'elle avait
+répudié l'héritage de la conquête; qu'elle se trouvait assez forte
+dans ses anciennes limites; qu'elle n'avait pas la pensée de les
+étendre; qu'enfin, elle plaçait aujourd'hui sa gloire dans sa
+modération; mais que si elle voulait que sa voix fût comptée en
+Europe, c'était pour pouvoir défendre les droits des autres contre
+toute espèce d'envahissement.
+
+Je ne voyais dans tous ceux qui avaient pris part aux affaires
+personne qui me parût réunir les conditions nécessaires pour remplir
+convenablement cette mission. Les hommes revenus avec le roi étaient
+restés étrangers aux affaires générales; ceux qui tenaient au
+gouvernement déchu ne pouvaient encore comprendre les intérêts et la
+situation de la monarchie qui renaissait. Je regardais la position du
+plénipotentiaire français à Vienne comme très difficile; je n'en
+connus jamais de plus honorable.
+
+C'était, en effet, le rôle de ce plénipotentiaire de compléter l'oeuvre
+de la Restauration, en assurant la solidité de l'édifice que la
+Providence avait permis de reconstruire. Je me crus le droit, et je
+regardai comme un devoir de réclamer ce poste. Le roi ne me laissa pas
+achever la demande que j'allais lui en faire, et m'interrompit, en me
+disant: «Présentez-moi un projet pour vos instructions.» Je le
+remerciai, et je le priai de nommer avec moi le duc de Dalberg que je
+voulais distinguer, pour qui j'avais de l'amitié, et qui d'ailleurs
+par sa naissance, par ses relations de famille en Allemagne et par sa
+capacité, serait pour moi un coopérateur utile.
+
+Au bout de peu de jours, je pus mettre sous les yeux du roi, le projet
+d'instructions qu'il m'avait demandé. Il l'approuva, et je crois que
+lorsqu'on connaîtra ces instructions, que je donnerai plus loin, la
+France s'honorera du souverain qui les a signées.
+
+Pour m'accompagner, je fis choix dans le département des affaires
+étrangères du fidèle et habile La Besnardière, que je regarde comme
+l'homme le plus distingué qui ait paru dans le ministère des affaires
+étrangères depuis un grand nombre d'années. Je mis auprès de lui MM.
+Challaye, Formond[124] et Perrey, jeunes tous trois, et ayant en eux
+de quoi profiter des leçons qu'on devait puiser dans d'aussi grandes
+circonstances.
+
+ [124] M. de Formond était employé au bureau du chiffre à la
+ chancellerie. Il devint plus tard consul et séjourna en cette
+ qualité à Bucharest (1815), à Cagliari (1817), à Livourne 1830. Il
+ prit sa retraite en 1840.
+
+Je cherchai ensuite dans la société deux personnes que je pourrais en
+outre attacher à la légation française à Vienne. Dans mon choix, je
+m'occupai beaucoup plus de Paris, c'est-à-dire des Tuileries, que de
+Vienne, parce que, à Paris, il y avait à contenir tous les petits
+faiseurs diplomatiques qui environnaient les princes, et à qui je
+voulais donner l'assurance d'avoir autour de moi, sans que j'eusse
+l'air de le savoir, mais aussi, sans qu'il y eût de danger pour les
+affaires, une correspondance particulière; car, pour Vienne et pour la
+France, je comptais sur moi-même. C'est ainsi que le comte Alexis de
+Noailles[125] et le marquis de la Tour du Pin Gouvernet[126] ont été
+associés au duc de Dalberg et à moi comme plénipotentiaires au congrès
+de Vienne.
+
+ [125] Alexis comte de Noailles, fils de Louis-Marie vicomte de
+ Noailles, né en 1783. En 1809, il fut arrêté comme coupable d'avoir
+ répandu la bulle d'excommunication du pape contre l'empereur. Mis
+ peu après en liberté, il s'expatria en 1811, se rendit en Suisse,
+ puis à Stockholm, enfin en Angleterre où il rejoignit Louis XVIII.
+ Il fit la campagne de 1813 comme aide de camp de Bernadotte, et
+ servit également dans les rangs ennemis en 1814. Il devint alors
+ aide de camp du comte d'Artois, et suivit le prince de Talleyrand à
+ Vienne. En 1815, il fut élu député de l'Oise et du Rhône, et nommé
+ ministre d'État et membre du conseil privé. Il fut constamment
+ réélu jusqu'en 1830, époque où il rentra dans la vie privée. Il
+ mourut en 1835.
+
+ [126] Frédéric marquis de La Tour du Pin Gouvernet, né en 1758,
+ était le fils du comte de La Tour du Pin, qui fut député aux états
+ généraux, ministre de la guerre en 1789, et qui fut guillotiné en
+ 1794. Il était colonel au début de la Révolution, et fut nommé
+ ministre à La Haye. Destitué en 1792, il émigra, rentra en France
+ sous le consulat, et devint préfet d'Amiens et de Bruxelles. Il
+ suivit M. de Talleyrand à Vienne, fut ensuite nommé de nouveau
+ ministre à La Haye, puis près le roi de Sardaigne. Il se retira en
+ 1830, et mourut en 1837.
+
+Il me parut aussi qu'il fallait faire revenir la haute et influente
+société de Vienne des préventions hostiles que la France impériale lui
+avait inspirées. Il était nécessaire pour cela de lui rendre
+l'ambassade française agréable; je demandai donc à ma nièce, madame la
+comtesse Edmond de Périgord, de vouloir bien m'accompagner et faire
+les honneurs de ma maison. Par son esprit supérieur et par son tact,
+elle sut attirer et plaire, et me fut fort utile.
+
+A Vienne, il fallait faire tenir à la France un autre langage que
+celui qu'on était depuis vingt ans habitué à entendre de sa part. Il
+n'était pas moins nécessaire que la dignité qu'elle montrerait fût
+exprimée avec noblesse, même avec éclat. Le rôle d'abnégation, si
+nouveau pour elle, et qui lui était imposé par les fautes de
+l'empereur Napoléon, pouvait, dans mon opinion, n'être point dépourvu
+de grandeur, et devait même donner du poids aux observations que je
+serais appelé à faire dans l'intérêt de la justice et du droit. Aussi,
+ce fut par l'utilité dont elle pouvait être en appuyant les faibles,
+que je cherchai à la placer immédiatement dans une situation digne et
+honorable.
+
+On doit pressentir aisément que d'assez grandes difficultés
+m'attendaient à Vienne, pour que cela me serve de réponse aux
+reproches qui m'ont été faits d'avoir quitté Paris au moment où le
+gouvernement, mal conseillé, pouvait suivre une marche imprudente,
+retarder par là son affermissement et refroidir les sentiments qu'on
+avait montrés au roi à son arrivée. De plus, il faut avant tout faire
+ce que l'on sait faire; et ici, j'entreprenais une tâche dans laquelle
+j'avais la confiance de réussir. Et je le demande à tous les gens de
+bonne foi, était-il naturel de croire qu'au lieu de mettre ses soins à
+ne pas réveiller des souvenirs qu'il fallait faire oublier, et à
+éloigner toutes les apparences d'une volonté arbitraire, un
+gouvernement nouveau ne s'appliquerait qu'à faire le contraire? La
+vérité est, je l'avoue, que je ne m'étais point attendu à un pareil
+aveuglement. Je n'aurais jamais cru que M. l'abbé de Montesquiou, qui
+avait la première influence, l'emploierait aussi mal.
+
+L'empereur Alexandre ne fut pas longtemps sans montrer à quel point il
+était étonné de la marche que l'on suivait dans les affaires
+intérieures de la France. C'était un embarras de plus. Il recevait ses
+impressions des libéraux les plus ardents, qu'il voyait
+habituellement. Je crus devoir après son départ pour l'Angleterre,
+d'où son projet était de revenir à Paris, lui écrire la lettre
+suivante. Elle a pu lui faire faire quelques réflexions, s'il l'a
+retrouvée, en 1823, dans son portefeuille[127].
+
+ [127] Nous avons vérifié que l'original de cette lettre se trouve
+ encore aux archives impériales à Pétersbourg (1857). (_Note de M.
+ de Bacourt._)
+
+
+LE PRINCE DE BÉNÉVENT A L'EMPEREUR ALEXANDRE.
+
+«Paris, le 13 juin 1814.
+
+»SIRE,
+
+»Je n'ai point vu Votre Majesté avant son départ, et j'ose lui en
+faire un reproche dans la sincérité respectueuse du plus tendre
+attachement.
+
+»Sire, des relations importantes vous livrèrent, il y a longtemps, mes
+secrets sentiments. Votre estime en fut la suite; elle me consola
+pendant plusieurs années, et m'aida à soutenir de pénibles épreuves;
+je démêlai d'avance votre destinée, et je sentis que je pourrais, tout
+Français que j'étais, m'associer un jour à vos projets, parce qu'ils
+ne cesseraient point d'être magnanimes. Vous l'avez remplie tout
+entière, cette belle destinée; si je vous ai suivi dans votre noble
+carrière, ne me privez point de ma récompense; je le demande au héros
+de mon imagination, et j'ose ajouter, de mon coeur.
+
+Vous avez sauvé la France; votre entrée à Paris a signalé la fin du
+despotisme; quelles que soient vos secrètes observations, si vous y
+étiez encore appelé, ce que vous avez fait, il faudrait le faire
+encore; car vous ne pourriez manquer à votre gloire, quand même vous
+croiriez avoir entrevu la monarchie disposée à ressaisir un peu plus
+d'autorité que vous ne le croyez nécessaire, et les Français négliger
+le soin de leur indépendance. Après tout, que sommes-nous encore, et
+qui peut se flatter, à la suite d'une pareille tourmente, de
+comprendre en peu de temps le caractère des Français? N'en doutez pas,
+Sire, le roi que vous nous avez reconquis, s'il veut nous donner des
+institutions utiles, sera obligé, en y mêlant quelques précautions, de
+chercher dans son heureuse mémoire ce que nous étions autrefois, pour
+bien juger de ce qui nous convient. Détournés par une sombre
+oppression de nos habitudes nationales, nous paraîtrons longtemps
+étrangers au gouvernement qu'on nous donnera.
+
+»Les Français, en général, étaient et seront légers dans leurs
+impressions; on les verra toujours prompts à les répandre, parce qu'un
+secret instinct les avertit qu'elles ne doivent pas être de longue
+durée. Cette mobilité les conduira à déposer bientôt une confiance
+assez étendue dans les mains de leur souverain, et le nôtre n'en
+abusera pas.
+
+»En France, le roi a toujours été beaucoup plus que la patrie; il
+semble, pour nous, qu'elle se soit fait homme; nous n'avons point
+d'orgueil national, mais une vanité étendue, qui, bien réglée, produit
+un sentiment très fort de l'honneur individuel. Nos opinions, ou
+plutôt nos goûts, ont souvent dirigé nos rois (Bonaparte eût répandu
+plus impunément le sang français, s'il n'eût voulu nous asservir à
+ses sombres manières). Les formes, les manières de nos souverains
+nous ont façonnés à notre tour, et de cette réaction mutuelle vous
+verrez sortir de chez nous un mode de gouverner et d'obéir qui, après
+tout, pourrait finir par mériter le nom de constitution. Le roi a
+longtemps étudié notre histoire; il nous sait; il sait donner un
+caractère royal à tout ce qui émane de lui; et quand nous serons
+rentrés en nous-mêmes, nous reviendrons à cette habitude vraiment
+française de nous approprier les actions et les qualités de notre roi.
+D'ailleurs, les principes libéraux marchent avec l'esprit du siècle,
+il faut qu'on y arrive; et si Votre Majesté veut se fier à ma parole,
+je lui promets que nous aurons de la monarchie liée à la liberté;
+qu'elle verra les hommes de mérite accueillis et placés en France, et
+je garantis à votre gloire, le bonheur de notre pays.
+
+»Sire, je conviens que vous avez vu à Paris beaucoup de mécontents;
+mais en écartant encore la promptitude de la dernière révolution, et
+la surprise de tant de passions toutes agitées en même temps,
+qu'est-ce que Paris, après tout? Rien qu'une ville d'appointement. La
+cessation seule des appointements a averti les Parisiens du despotisme
+de Bonaparte. Si on avait continué de payer les gens en place, c'est
+en vain que les provinces auraient gémi de la tyrannie. Les provinces,
+voilà la vraie France; c'est là qu'on bénit réellement le retour de la
+maison de Bourbon, et que l'on proclame votre heureuse victoire.
+
+»Votre Majesté me pardonnera les longueurs de cette lettre; elles
+étaient indispensables pour répondre à la plus grande partie de ses
+généreuses inquiétudes; elles me tiendront lieu d'une explication que
+j'aurais tant aimé à lui donner. Le général Pozzo[128], que je vois
+tous les jours, et que je ne puis trop vous remercier, Sire, de nous
+avoir laissé, nous regardera, nous avertira, car nous avons besoin
+quelquefois d'être avertis; je traiterai avec lui les intérêts de
+nation; et si, comme je l'espère, Votre Majesté honore la France de
+quelques moments de retour, il vous dira, et vous verrez vous-même,
+que je ne vous aurai pas trompé.
+
+ [128] Charles André, comte Pozzo di Borgo, né près d'Ajaccio en
+ 1764. D'abord très lié avec Napoléon dans sa jeunesse, ils se
+ brouillèrent au cours des discordes civiles de la Corse, et ce fut
+ le début d'une inimitié qui se prolongea autant que leur vie. En
+ 1791, Pozzo fut élu député de la Corse à l'Assemblée législative.
+ Revenu en Corse en 1792, il fut l'année suivante appelé aux
+ affaires, avec Paoli, par ses concitoyens. La Corse s'étant un
+ instant donnée à l'Angleterre, Pozzo fut alors président du conseil
+ d'État et secrétaire d'État. Il dut émigrer en 1796, alla à
+ Londres, puis à Vienne, et en 1803, entra au service de la Russie
+ comme diplomate. Il revint en Autriche après Tilsitt, puis passa de
+ là en Angleterre (1809), et négocia un rapprochement entre Londres
+ et Pétersbourg. Il eut une influence considérable sur les
+ événements de 1812 et 1813. En 1814, il accompagna l'empereur
+ Alexandre à Paris, fut nommé ambassadeur de Russie en France,
+ chargé de nombreuses missions diplomatiques, et assista à tous les
+ congrès de la sainte alliance. En 1835 il devint ambassadeur à
+ Londres, se démit en 1839 et mourut en 1843.
+
+»Une autre confidente, une seule, a reçu le secret de mon chagrin; je
+veux parler de la duchesse de Courlande que vous honorez de vos bontés
+et qui entend si bien mes inquiétudes. Quand nous aurons le bonheur de
+vous revoir, je lui laisserai le soin de vous dire combien j'ai été
+peiné, et elle vous dira aussi que je ne méritais pas de l'être.
+
+»Mais, Sire, que votre âme généreuse sache avoir un peu de patience!
+Vrai bon Français que je suis, permettez-moi de vous demander en vieux
+langage français, de nous laisser reprendre l'ancienne _accoutumance_
+de l'amour de nos rois; ce n'est pas à vous à refuser de comprendre
+l'influence de ce sentiment sur une grande nation.
+
+»Veuillez agréer, Sire avec votre bonté accoutumée, l'hommage du
+profond respect avec lequel je suis Sire, de Votre Majesté, le très
+humble et très obéissant serviteur.
+
+»Le prince DE BÉNÉVENT.»
+
+ * * * * *
+
+Voici maintenant les instructions qui m'avaient été données par Louis
+XVIII, au moment de mon départ pour Vienne:
+
+
+INSTRUCTIONS
+
+POUR LES AMBASSADEURS DU ROI AU CONGRÈS.
+
+«Aucune assemblée investie de pouvoirs ne peut rien faire de légitime,
+qu'autant qu'elle est légitimement formée et conséquemment qu'aucun de
+ceux qui ont le droit d'y être n'en est exclu, et qu'aucun de ceux qui
+n'ont pas ce droit n'y est admis; qu'elle se renferme scrupuleusement
+dans les bornes de sa compétence et qu'elle procède, selon les règles
+prescrites, ou à défaut de ces règles, selon celles qui se peuvent
+tirer de la fin pour laquelle elle a été formée et de la nature des
+choses. C'est la nature des choses qui, par les rapports de dépendance
+qu'elle met entre les objets divers, fixe l'ordre dans lequel il est
+indispensable de les régler, une question subordonnée ne pouvant pas
+être traitée et résolue avant celle dont elle dépend. Enfin, les actes
+les plus légitimes et les plus sages seraient vains et en pure perte,
+si, faute de moyen d'exécution, ils restaient sans effet.
+
+Il est donc de toute nécessité que le congrès détermine avant tout:
+
+»1º Quels sont les États qui doivent y avoir leurs plénipotentiaires;
+
+»2º Quels objets devront ou pourront y être réglés;
+
+»3º Par quelle voie ils devront l'être; s'ils le seront par voie de
+décision ou d'arbitrage, ou bien par voie de négociations, ou en
+partie par l'une, et en partie par l'autre de ces deux voies, et les
+cas pour lesquels on devra se servir de chacune d'elles;
+
+»4º Pour les cas où la voie de décision sera employée, de quelle
+manière seront formés les votes;
+
+»5º L'ordre dans lequel les objets seront traités;
+
+»6º La forme à donner aux décisions;
+
+»7º Le mode et les moyens d'exécution, pour le cas où il se
+rencontrerait des obstacles quelconques.
+
+»D'après l'article XXXII du traité du 30 mai, le congrès doit être
+général, et toutes les puissances engagées de part et d'autre dans la
+guerre que ce traité a terminée doivent y envoyer leurs
+plénipotentiaires. Bien que la dénomination de _puissances_ emporte
+avec elle une idée indéterminée de grandeur et de force, qui semble la
+rendre inapplicable à beaucoup d'États dépourvus de l'une et de
+l'autre, employée comme elle l'est dans l'article XXXII, d'une manière
+abstraite avec une généralité qui n'est restreinte que par
+l'expression d'un rapport entièrement indépendant de la force
+comparative des États et commun entre les plus petits et les plus
+grands, elle comprend incontestablement l'universalité de ceux entre
+lesquels ce rapport existe, c'est-à-dire qui ont été d'une part ou de
+l'autre engagés dans la guerre que le traité du 30 mai a terminée. Or,
+si l'on excepte la Turquie et la Suisse, car la république de
+Saint-Marin ne saurait être comptée, tous les États de l'Europe,
+grands et petits, ont été engagés dans cette guerre. Le droit des
+plus petits d'envoyer un plénipotentiaire au congrès résulte donc de
+la disposition du traité du 30 mai. La France n'a pas songé à les
+exclure et les autres puissances contractantes ne l'ont pas pu,
+puisque stipulant pour eux et en leur nom, elles n'ont pas pu stipuler
+contre eux. Les plus petits États, ceux que l'on pourrait le plus
+vouloir exclure, à raison de leur faiblesse, sont tous ou presque tous
+en Allemagne. L'Allemagne doit former une confédération dont ils sont
+membres, et dont, par conséquent, l'organisation les intéresse au plus
+haut point. On ne la peut faire sans eux, qu'en violant leur
+indépendance naturelle, et l'article VI du traité du 30 mai, qui la
+consacre implicitement, en disant que les États de l'Allemagne seront
+indépendants et unis par un lien fédératif. Cette organisation sera
+faite au congrès; il serait donc injuste de les en exclure.
+
+»A ces motifs de justice, se joint une raison d'utilité pour la
+France. Ce qui est de l'intérêt des petits États est aussi de son
+intérêt. Tous voudront conserver leur existence, et elle doit vouloir
+qu'ils la conservent. Quelques-uns peuvent désirer de s'agrandir, et
+il lui convient qu'ils s'agrandissent, en tant que cela peut diminuer
+l'accroissement des grands États. Sa politique doit être de les
+protéger et de les favoriser, mais sans qu'on en puisse prendre
+ombrage, ce qui lui serait moins facile s'ils n'assistaient point au
+congrès, et qu'au lieu de n'avoir qu'à appuyer leurs demandes, elle en
+dût faire pour eux. D'un autre côté, le besoin qu'ils auront de son
+appui lui donnera sur eux de l'influence. Il n'est donc point
+indifférent pour elle que leurs voix soient ou non comptées.
+
+»En conséquence, les ambassadeurs du roi s'opposeront, s'il y a lieu,
+à ce que, sous le prétexte de la petitesse d'un État engagé dans la
+dernière guerre, les plénipotentiaires que le souverain de cet État
+enverrait au congrès en soient exclus, et ils insisteront pour qu'ils
+y soient admis.
+
+»Les nations d'Europe ne vivent point entre elles sous la seule loi
+morale ou de nature, mais encore sous une loi qu'elles se sont faite
+et qui donne à la première une sanction qui lui manque; loi établie
+par des conventions écrites, ou par des usages constamment,
+universellement et réciproquement suivis, toujours fondée sur un
+consentement mutuel, exprès ou tacite, et qui est obligatoire pour
+toutes. Cette loi, c'est le droit public.
+
+»Or il y a dans ce droit deux principes fondamentaux: l'un, que la
+souveraineté ne peut être acquise par le simple l'ait de la conquête,
+ni passer au conquérant, si le souverain ne la lui cède; l'autre,
+qu'aucun titre de souveraineté, et conséquemment le droit qu'il
+suppose, n'ont de réalité pour les autres États, qu'autant qu'ils
+l'ont reconnu.
+
+»Toutes les fois qu'un pays conquis a un souverain, la cession est
+possible, et il suit du premier des principes cités qu'elle ne peut
+être remplacée ni suppléée par rien.
+
+»Mais un pays conquis peut n'avoir pas de souverain, soit parce que
+celui qui l'était, a, pour lui et ses héritiers, renoncé simplement à
+son droit, sans le céder; soit parce que la famille régnante vient à
+s'éteindre, sans que personne soit appelé légalement à régner après
+elle. Dans une république, à l'instant où elle est conquise, le
+souverain cesse d'exister, parce que sa nature est telle que la
+liberté est une condition nécessaire de son existence, et qu'il y a
+une impossibilité absolue à ce que, tant que dure la conquête, il soit
+libre un seul moment.
+
+»La cession par le souverain est alors impossible.
+
+»S'ensuit-il que, dans ce cas, le droit de conquête puisse se
+prolonger indéfiniment, ou se convertir de lui-même en droit de
+souveraineté? Nullement.
+
+»La souveraineté est, dans la société générale de l'Europe, ce qu'est
+la propriété privée dans une société civile particulière. Un pays ou
+un État sous la conquête et sans souverain, et une propriété sans
+maître, sont des biens vacants, mais faisant respectivement, et l'un
+aussi bien que l'autre, partie d'un territoire qui n'est pas vacant,
+conséquemment soumis à la loi de ce territoire, et ne pouvant être
+acquis que conformément à cette loi, savoir: la propriété privée,
+conformément au droit public de l'État particulier où elle est située,
+et le pays ou l'État, conformément au droit public européen qui est la
+loi générale du territoire formant le domaine commun de l'Europe. Or,
+c'est un des principes de ce droit que la souveraineté ne peut être
+transférée par le seul fait de la conquête. Donc, lorsque la cession
+par le souverain est impossible, il est de toute nécessité qu'elle
+soit suppléée. Donc, elle ne peut l'être que par la sanction de
+l'Europe.
+
+»Un souverain dont les États sont sous la conquête (s'il est une
+personne naturelle), ne cessant point d'être souverain, à moins qu'il
+n'ait cédé son droit, ou qu'il n'y ait renoncé, ne perd par la
+conquête que la possession de fait, et conserve conséquemment le droit
+de faire tout ce que ne suppose pas cette possession. L'envoi de
+plénipotentiaires au congrès la suppose si peu, qu'il peut avoir pour
+objet de la réclamer.
+
+»Ainsi, le roi de Saxe et le prince primat, comme légitime souverain
+d'Aschaffenbourg[129] (si toutefois il n'a pas abdiqué), peuvent y
+envoyer les leurs; et non seulement ils le peuvent, mais il est
+nécessaire qu'ils le fassent, car, dans le cas plus que probable où
+l'on voudra disposer en tout ou en partie de leurs possessions, comme
+on ne pourrait légitimement en disposer sans une cession ou
+renonciation de leur part, il faut que quelqu'un, muni de leurs
+pouvoirs, puisse céder ou renoncer en leur nom; et comme c'est un
+troisième principe du droit public de l'Europe, qu'une cession ou
+renonciation est nulle si elle n'a pas été faite librement,
+c'est-à-dire par un souverain en liberté, les ambassadeurs du roi
+feront en sorte que quelque envoyé demande, en invoquant ce principe,
+que le roi de Saxe puisse se retirer immédiatement en tel lieu qu'il
+jugera convenable, et ils appuieront cette demande. Au besoin, ils la
+feraient eux-mêmes.
+
+ [129] Le prince primat avait été nommé prince souverain
+ d'Aschaffenbourg, Francfort et Wetzlar par l'empereur, au moment de
+ la formation de la confédération du Rhin.
+
+»Le duc d'Oldenbourg[130], et le duc d'Arenberg[131], les princes de
+Salm[132], possédaient en souveraineté des pays qui ont été saisis en
+pleine paix par celui qui se nommait et devait être leur protecteur,
+et qui ont été réunis à la France, mais qu'ils n'ont point cédés. Les
+alliés ne paraissent point avoir jusqu'ici reconnu les droits des
+maisons d'Arenberg et de Salm; mais ces droits subsistent aussi bien
+que ceux du prince d'Isenbourg, qui, absent de chez lui et au service
+de la France, a été traité comme ennemi, et dont les États sont sous
+la conquête.
+
+ [130] Le grand-duché d'Oldenbourg avait été annexé par Napoléon le
+ 13 décembre 1810.
+
+ [131] Les États des ducs d'Arenberg avaient été en partie réunis à
+ la France par le traité de Lunéville. Ceux-ci avaient reçu en
+ échange le comté de Meppen et le fort de Rechlinghausen. En 1803,
+ le duc régnant, Louis-Angilbert, abdiqua en faveur de son fils
+ Prosper-Louis, né en 1785. Celui-ci devint en 1806 sénateur de
+ l'empire français, entra dans la confédération du Rhin en 1807,
+ leva en 1808 un régiment de chasseurs avec lequel il fut envoyé en
+ Espagne. Il fut fait prisonnier et conduit en Angleterre. En 1810,
+ Napoléon disposa de ses États qui furent en partie annexés à la
+ France, en partie réunis au grand-duché de Berg. En 1815, les États
+ du duc d'Arenberg furent attribués au Hanovre et à la Prusse, et
+ lui-même devint membre de la chambre haute du Hanovre.
+
+ [132] Constantin-Alexandre, prince de Salm-Salm et Frédéric IV
+ prince de Salm-Kyrbourg. La principauté de Salm fut réunie à la
+ France en 1802. En échange, le prince de Salm-Kyrbourg, qui servait
+ dans l'armée française comme officier supérieur de cavalerie,
+ obtint l'évêché de Munster et entra dans la confédération du Rhin.
+ En 1812, Napoléon annexa ce territoire moyennant une rente de 400
+ 000 francs qui fut payée au prince. En 1814, son ancienne
+ principauté fut réunie à la Prusse.
+
+»Les princes et comtes de l'ancien empire germanique, devenus sujets
+des membres de la confédération du Rhin, en vertu de l'acte qui la
+forma, ne peuvent point être considérés comme des souverains
+dépossédés, attendu qu'ils n'étaient point souverains, mais simplement
+vassaux et sujets de l'empereur et de l'empire dont la souveraineté
+sur eux a été transférée à leurs nouveaux maîtres. Les tentatives
+qu'ils feraient pour se faire reconnaître comme souverains dépossédés,
+et que quelques puissances pourraient vouloir appuyer, doivent être
+repoussées comme illégitimes et comme dangereuses. La seule hésitation
+sur ce point suffirait pour agiter, et peut-être, pour mettre en feu
+tout le midi de l'Allemagne.
+
+»L'ordre de Saint-Jean de Jérusalem pourrait vouloir envoyer au
+congrès; mais attendu que l'île de Malte et ses dépendances étaient le
+seul territoire qu'il possédât; qu'il les a cédées, et qu'il ne peut y
+avoir de souverain sans territoire, pas plus que de propriétaire sans
+propriété, il a cessé d'être souverain, et ne peut le redevenir qu'en
+acquérant un territoire.
+
+»La délivrance d'un pays conquis, de quelque manière qu'elle s'opère,
+rend immédiatement la possession au souverain qui n'a perdu qu'elle,
+et à la république, son existence. Ils ne reprennent l'un et l'autre
+que ce qui était à eux, et n'a appartenu à aucun autre.
+
+»Les électeurs de Hanovre et de Hesse, le prince de Nassau-Orange
+comme prince d'Allemagne, les ducs de Brunswick[133] et d'Oldenbourg,
+qui tous, par la dissolution de l'empire germanique, se trouvaient
+indépendants lorsque leurs pays furent envahis, ou qu'on en disposa,
+possèdent aujourd'hui au même titre qu'auparavant.
+
+ [133] Frédéric-Guillaume, duc de Brunswick-OEls, né en 1771, avait
+ succédé à son père en 1806. Mais la paix de Tilsitt le déposséda et
+ annexa son duché au royaume de Westphalie. Après de vains efforts
+ pour reconquérir son patrimoine, il se réfugia en Angleterre,
+ reprit les armes en 1813, fut réintégré dans ses États le 22
+ décembre de la même année, mais fut tué à Waterloo.
+
+»Les villes de Lübeck, Bremen et Hambourg étaient devenues
+indépendantes par la dissolution de l'empire germanique; celle de
+Dantzig, par la paix de Tilsitt[134]. Les républiques du Valais, de
+Gênes, de Lucques, de Raguse, l'étaient depuis des siècles. Toutes
+sont tombées sous la conquête, à moins qu'on ne regarde comme valables
+les actes par lesquels Gênes et Lucques parurent se donner
+elles-mêmes.
+
+ [134] Napoléon avait alors enlevé Dantzig à la Prusse, et l'avait
+ déclarée ville libre. Mais elle devait être occupée par une
+ garnison française.
+
+»Celles qu'aucune force étrangère n'occupe, qu'aucune autorité
+étrangère ne gouverne maintenant, sont redevenues ce qu'elles
+étaient, et peuvent avoir des ministres au congrès. Les autres ne le
+peuvent pas.
+
+»Genève a été rendue à son ancienne liberté; mais elle n'a point été
+engagée, comme État, dans la guerre que le traité du 30 mai a
+terminée; et elle doit faire partie de la confédération helvétique,
+qui n'y a pas non plus été engagée.
+
+»L'île d'Elbe ne forme un État que depuis que la guerre a cessé[135].
+
+ [135] Napoléon avait été reconnu prince souverain de l'île d'Elbe.
+
+»La conquête, ne pouvant par elle-même donner la souveraineté, ne peut
+non plus la rendre. Le souverain qui rentre par la conquête dans un
+pays qu'il a cédé n'en redevient point souverain, pas plus qu'un
+propriétaire en s'emparant d'une chose qu'il a aliénée n'en redevient
+propriétaire.
+
+»Ce que la conquête ne peut donner à un seul, elle ne le peut donner à
+plusieurs. Si donc plusieurs co-conquérants s'attribuent ou se donnent
+réciproquement la souveraineté sur ce qu'ils ont conquis, ils font un
+acte que le droit public désavoue et annule.
+
+»Le prince d'Orange[136] avait cédé tous ses droits sur la Hollande,
+mais le traité du 30 mai, signé par huit des principales puissances de
+l'Europe, et contracté au nom de toutes, lui rend ce pays. (_Traité
+patent_, art. VI.)
+
+ [136] Guillaume prince d'Orange-Nassau, plus tard roi des Pays-Bas,
+ né en 1772, était le fils du stathouder Guillaume V. Il commandait
+ les troupes hollandaises en 1794 et 1795. Devant l'invasion
+ française son père abdiqua et se réfugia en Angleterre, et le
+ prince Guillaume passa au service de l'Autriche. En 1803, il obtint
+ l'abbaye de Fulde qui venait d'être sécularisée moyennant l'abandon
+ de tous ses droits sur la Hollande. Mais, ayant pris en 1806 le
+ parti de la Prusse, il fut dépouillé de cette principauté ainsi que
+ de ses possessions patrimoniales. Il reprit alors du service en
+ Autriche. Il rentra en Hollande en 1813, et prit le titre de prince
+ souverain des Provinces-Unies. Le congrès de Vienne lui reconnut le
+ titre de roi des Pays-Bas, et réunit la Belgique à la Hollande.
+ L'année suivante le roi Guillaume Ier entra de nouveau dans la
+ coalition et fut blessé à Waterloo. Il régna jusqu'en 1830. A cette
+ date, il perdit la Belgique qui proclama son indépendance. Le roi
+ abdiqua en 1840 et mourut à Berlin en 1843.
+
+»Le même traité, en posant quelques bases des dispositions à faire par
+le congrès, dit que les anciens États du roi de Sardaigne, dont il
+n'avait cédé qu'une partie, lui seront rendus (art. II, _secret_) et
+que l'Autriche aura pour limites, au delà des Alpes, le Pô, le lac
+Majeur et le Tésin, ce qui lui rendra les pays qui lui avaient
+appartenu et qu'elle avait cédés sur le golfe Adriatique et en Italie.
+(Art. VI, _patent_, et II _secret_.)
+
+»Le prince d'Orange a donc un droit légitime actuel, et le roi de
+Sardaigne et l'Autriche, un droit presque actuel de souveraineté sur
+des pays qui avaient cessé de leur appartenir, parce qu'ils les
+avaient cédés.
+
+»Mais le traité n'a rendu à la Prusse aucun des pays qu'elle a cédés
+en divers temps en deçà de l'Elbe. Elle n'a donc aucun droit réel de
+souveraineté sur ces pays, si l'on excepte la principauté de
+Neufchâtel, pour laquelle le dernier et légitime possesseur a fait
+avec elle un arrangement qui peut être considéré comme une cession. Le
+traité n'a point rendu la Toscane et Modène aux archiducs
+Ferdinand[137] et François[138] qui n'en sont conséquemment point et
+n'en peuvent pas être légitimes souverains.
+
+ [137] Ferdinand, archiduc d'Autriche, fils de l'empereur Léopold et
+ de Marie-Louise infante d'Espagne. Il devint grand-duc de Toscane
+ en 1791. Il conserva ses États jusqu'en 1799, fut alors dépossédé,
+ revint un instant au pouvoir la même année. Mais la victoire de
+ Marengo lui enleva de nouveau ses États qui furent transformés en
+ 1801 en royaume d'Étrurie, et attribués au duc Louis de Parme.
+ Ferdinand se retira à Vienne, reçut en 1803 l'archevêché de
+ Salzbourg avec le titre d'électeur, puis en 1805 l'évêché de
+ Wurtzbourg, et en 1806 entra dans la confédération du Rhin avec le
+ titre de grand-duc. Ferdinand rentra en Toscane en 1814, et régna
+ jusqu'en 1824.
+
+ [138] François IV, fils de l'archiduc Ferdinand et de Marie-Béatrix
+ d'Este, petit-fils par sa mère d'Hercule III, duc de Modène. En
+ 1797, Hercule fut dépossédé par les Français, et ses États furent
+ incorporés à la république cisalpine, où ils formèrent les
+ départements du Crostolo chef-lieu Reggio, et du Panaro chef-lieu
+ Modène. François fut nommé duc de Modène en 1814. Il régna jusqu'en
+ 1846. De son mariage avec Marie-Béatrix, fille du roi de Sardaigne
+ Victor-Emmanuel Ier, il eut plusieurs enfants, parmi lesquels la
+ princesse Marie-Thérèse, qui épousa le comte de Chambord.
+
+»Un prince qui s'attribue la souveraineté sur un pays conquis, qui ne
+lui a point été cédé, l'usurpe. Si ce pays lui a précédemment
+appartenu, et s'il est vacant, l'usurpation est moins odieuse; mais
+c'est une usurpation qui ne peut donner aucun droit légitime.
+
+»Le pays de Modène ayant été cédé et étant devenu partie intégrante
+d'un autre État, avant la guerre que le traité du 30 mai a terminée,
+n'a point été comme État engagé dans cette guerre. Ainsi, eût-il
+maintenant un souverain légitime, ce souverain ne pourrait avoir de
+ministre au congrès.
+
+»Le pays de Parme, également cédé, avait également cessé, avant la
+guerre, de former un État séparé, et n'en est redevenu un qu'après la
+guerre terminée[139].
+
+ [139] Le duché de Parme avait été réuni à la république cisalpine
+ en 1802. Sous l'empire, il fut annexé à la France et forma le
+ département du Taro chef-lieu Parme.
+
+»La Toscane n'est point un pays vacant, quoique la France, à qui elle
+avait été cédée et réunie, y ait renoncé parce qu'elle avait été cédée
+sous une condition qui n'a point été remplie, sous la condition de
+fournir un équivalent déterminé qui n'a point été fourni, ce qui a
+fait rentrer la reine d'Étrurie dans son droit de souveraineté sur ce
+pays[140].
+
+ [140] On se rappelle que le traité secret de Fontainebleau du 27
+ octobre 1807 promettait à la reine-régente d'Étrurie, en échange de
+ ses États d'Italie, le royaume de Lusitanie, que l'on formerait
+ d'une partie du Portugal. Cet engagement n'avait pas été tenu.
+
+»Le droit le plus légitime peut être contesté. Il devient alors et
+reste douteux tant que la contestation n'est pas terminée; et l'effet
+en est suspendu pour tous les cas, et partout où il est nécessaire
+qu'il soit certain. Un souverain qui n'est tel que pour les États qui
+le reconnaissent, ne peut, là où les envoyés de tous se réunissent, en
+avoir lui-même à un titre qu'une partie d'entre eux ne lui reconnaît
+pas.
+
+»Ferdinand IV ne peut donc avoir d'envoyés au congrès que comme roi de
+Sicile. C'est assez dire que celui qui règne à Naples n'y en peut pas
+avoir.
+
+»De tout ce qui précède on peut tirer cette règle générale:
+
+»Que tout prince ayant sur des États engagés dans la dernière guerre
+un droit de souveraineté qui a été universellement reconnu, qu'il n'a
+point cédé, et qui n'est reconnu à aucun autre (que ces États soient
+ou non sous la conquête), peut, de même que tout État que la guerre a
+trouvé libre, qui y a été engagé, et qui est actuellement libre, avoir
+un plénipotentiaire au congrès; que tous autres princes ou États n'y
+en peuvent avoir.
+
+»Les ambassadeurs du roi s'attacheront à cette règle et s'appliqueront
+à la faire adopter et suivre.
+
+»Le traité du 30 mai ne cite comme étant à régler au congrès que les
+objets suivants:
+
+»1º La disposition à faire des territoires auxquels la France a
+renoncé (art. I, _secret_);
+
+»2º Les rapports desquels doit résulter un système d'équilibre réel et
+durable en Europe (même article);
+
+»3º L'organisation de la confédération des États de l'Allemagne (art.
+VI, _patent_);
+
+»4º La garantie de l'organisation que la Suisse s'est ou se sera
+donnée depuis le traité (art. II, _secret_);
+
+»5º Les droits à lever sur la navigation du Rhin par les États
+riverains (art. V, _patent_);
+
+»6º L'application (si elle est jugée praticable) aux fleuves qui
+séparent ou traversent différents États, de la disposition qui rend
+libre la navigation du Rhin (même article);
+
+»7º L'abolition universelle de la traite des noirs.(Traité avec
+l'Angleterre, 1er article additionnel.)
+
+»Mais les territoires auxquels la France a renoncé ne sont pas les
+seuls dont la disposition soit à faire; il y a encore à disposer de
+ceux qui appartenaient à Napoléon, à un autre titre que celui de chef
+de la France, ou à des individus de sa famille, et auxquels il a
+renoncé et pour lui et pour eux.
+
+»Outre ces territoires, il y en a beaucoup d'autres qui sont sous la
+conquête. Si le congrès n'en devait pas régler le sort, comment
+pourrait-il établir cet équilibre qui doit être la fin principale et
+dernière de ses opérations? Des rapports déterminés entre les forces,
+et conséquemment entre les possessions de tous les États n'en sont-ils
+pas une condition nécessaire? Et des rapports certains entre les
+possessions de tous peuvent-ils exister, si le droit de posséder est
+incertain pour plusieurs? Ce n'est point un équilibre momentané qui
+doit être établi, mais un équilibre durable. Il ne peut durer
+qu'autant que dureront les rapports sur lesquels on l'aura fondé, et
+ces rapports ne pourront durer eux-mêmes qu'autant que le droit de
+posséder sera transmis dans un ordre qui ne les change pas. L'ordre de
+succession, dans chaque État, doit donc entrer comme élément
+nécessaire dans le calcul de l'équilibre, non pas de manière à être
+changé, s'il est certain, mais de manière à être rendu certain, s'il
+ne l'est pas. Il y a une raison de plus de le fixer, si l'État où il
+est douteux est un État que l'on agrandit; car, en donnant à son
+possesseur actuel, on donne à son héritier, et il est nécessaire de
+savoir à qui l'on donne. L'effet ordinaire et presque inévitable d'un
+droit de succession incertain est de produire des guerres civiles ou
+étrangères, et souvent les unes et les autres à la fois, ce qui non
+seulement est un juste motif, mais encore fait une nécessité d'ôter
+sur ce point toute incertitude.
+
+»Le roi de Sardaigne prenait parmi ses titres celui de prince et de
+vicaire perpétuel du saint empire romain. La Savoie, le
+Montferrat[141], quelques districts du Piémont en étaient des fiefs.
+Le droit d'y succéder était donc réglé par la loi de l'empire, et
+cette loi excluait à perpétuité les femmes.
+
+ [141] Le Montferrat était un ancien marquisat situé entre le
+ Piémont et la république de Gênes. La capitale était Casal. Cet
+ État fut concédé au royaume de Sardaigne par l'empereur en 1708, et
+ les rois de Sardaigne prirent le titre de vicaire de l'empereur,
+ titre qui avait été conféré aux maquis de Montferrat par l'empereur
+ Charles IV.
+
+»Le roi de Sardaigne possédait ses autres États comme prince
+indépendant. Le droit d'y succéder ne pouvait donc pas y être réglé
+par la loi de l'empire, sous laquelle ils n'étaient pas. L'ordre de
+succession y a-t-il été établi par une loi expresse qui soit
+applicable à une circonstance pour laquelle la loi tacite de l'usage
+ne la saurait suppléer, parce que cette circonstance ne s'est encore
+jamais présentée? celle où la maison de Savoie étant divisée en deux
+lignes, il ne resterait de la ligne régnante que des femmes,
+circonstance qui, à la vérité, appartient encore à l'avenir, mais à un
+avenir tellement sûr et tellement prochain que, relativement à
+l'Europe, et relativement aux objets que le congrès doit régler, elle
+doit être considérée comme actuelle. La ligne régnante ne compte que
+trois princes, tous trois d'un âge avancé: l'ancien roi qui est
+veuf[142], le roi actuel[143] qui n'a que des filles, et le duc de
+Genevois[144] qui est marié depuis sept années et qui n'a point
+d'enfants.
+
+ [142] Charles-Emmanuel II, qui avait abdiqué en 1802. Il mourut à
+ Rome en 1819, sous l'habit de jésuite. Il était veuf de
+ Marie-Adélaïde-Xavière-Clotilde, fille du dauphin Louis, et par
+ conséquent soeur de Louis XVIII.
+
+ [143] Victor-Emmanuel Ier, frère du précédent.
+
+ [144] Charles-Félix, né en 1765, frère des précédents, monta sur le
+ trône en 1821. Il mourut sans enfants en 1824. Le prince de
+ Carignan (Charles-Albert), issu de la ligne collatérale, lui
+ succéda.
+
+»En 1445, le Piémont étant déjà depuis quatre siècles, dans la maison
+de Savoie, le duc Louis, d'après ce motif que la ruine des maisons
+souveraines était la suite ordinaire du partage de leurs possessions,
+déclara inaliénable le domaine de Savoie, c'est-à-dire tout ce que sa
+maison possédait alors et posséderait par la suite. Toutes les
+acquisitions faites ou à faire furent ainsi annexées à la couronne
+ducale de Savoie. Aussi voit-on que dans un cours de plusieurs
+siècles, l'héritier de la Savoie l'a toujours été de toutes les
+possessions de sa maison, ce qui certainement n'aurait point eu lieu,
+s'il y eût eu pour les unes un autre ordre de succession que pour
+l'autre. Dire que celui qui leur était commun ne devait subsister que
+dans la ligne régnante, et que les femmes de celle-ci, venant à rester
+seules, doivent être préférées aux mâles de l'autre ligne, pour tout
+ce qui n'était pas fief de l'empire, ce serait avancer une proposition
+impossible à admettre sans preuves, et impossible à prouver autrement
+que par un acte légal, authentique et solennel, qui aurait établi une
+telle distinction entre les deux lignes. Un acte de cette nature, s'il
+existait, ne serait point resté ignoré; on le trouverait cité ou
+transcrit dans plus d'un recueil, et l'on n'en trouve de trace nulle
+part. On peut donc tenir pour certain qu'il n'existe pas, et qu'ainsi
+la totalité de l'héritage de la maison de Sardaigne, et non pas
+seulement la partie de cet héritage qui relevait de l'empire, doit, en
+vertu de la loi d'hérédité en vigueur, passer immédiatement du dernier
+prince de la branche régnante à ceux de la seconde branche; en autres
+termes, que toutes les possessions de la maison de Sardaigne sont
+héréditaires de mâle en mâle par droit de primogéniture, et à
+l'exclusion des femmes. Il est même vraisemblable qu'il ne s'élèverait
+à cet égard aucun doute si l'Autriche, qui aspire à posséder par
+elle-même ou par des princes de sa maison tout le nord de l'Italie,
+n'avait point intérêt à en élever, et si le mariage de l'archiduc
+François avec la princesse fille aînée du roi ne lui offrait point un
+prétexte qu'il est à craindre qu'elle ne saisisse. Il lui suffirait de
+donner aux prétentions que de lui-même, ou excité par elle, l'archiduc
+formerait du chef de sa femme, la qualification de droits, pour
+s'attribuer à elle-même celui de les soutenir par la force des armes.
+C'est à ces prétentions et aux funestes suites qu'elles ne
+manqueraient pas d'entraîner, qu'il est non seulement sage mais encore
+nécessaire d'obvier, en constatant le droit de la maison de Carignan
+par une reconnaissance qui prévienne tout litige[145].
+
+ [145] La maison de Carignan descend de Charles-Emmanuel Ier, duc de
+ Savoie, mort en 1630. Elle était alors représentée par
+ Charles-Amédée-Albert, prince de Carignan, né en 1798, cousin du
+ roi Victor-Emmanuel. Il fut appelé au trône en 1831, à la mort du
+ roi Charles-Félix.
+
+»Le même principe de droit public, qui rend tout titre de souveraineté
+nul pour les États qui ne l'ont point reconnu, s'étend, par une
+conséquence nécessaire, à tous les moyens d'acquérir la souveraineté,
+et, conséquemment, aux lois d'hérédité qui la transmettent. On sait ce
+qui arriva lorsque le dernier prince de chacune des deux branches de
+la première maison d'Autriche (Charles II par son testament et Charles
+VI par sa pragmatique) substitua un nouvel ordre de succession à celui
+qui devait finir dans sa personne. Reconnue par les uns, non reconnue
+par les autres, la nouvelle loi d'hérédité devint l'objet d'une
+contestation sanglante, qui ne fut et ne pouvait être terminée que
+quand tous les États furent d'accord sur le droit que la disposition
+faite par l'un et l'autre prince tendait à établir. Terminer une
+contestation n'étant autre chose que de constater le droit, ceux sans
+la reconnaissance desquels un droit serait censé ne pas exister,
+peuvent, et sont les seuls qui puissent le constater: et par le même
+moyen (et parce qu'il n'en est pas de l'Europe comme d'un État
+particulier où les contestations sur le droit de propriété ne peuvent
+avoir de suites très graves, et qui ne soient facilement et
+promptement arrêtées, et où ceux qui les peuvent terminer sont
+toujours présents), au pouvoir de terminer des contestations actuelles
+sur le droit de souveraineté, se joint pour le congrès, non seulement
+le droit, mais encore le devoir de les prévenir, autant que la nature
+des choses le permet, en écartant celle de toutes les causes qui peut
+le plus infailliblement les produire, savoir: l'incertitude sur le
+droit de succéder.
+
+»La Suisse avait joui pendant plusieurs siècles, au milieu des guerres
+de l'Europe, et quoique interposée entre deux grandes puissances
+rivales, d'une neutralité constamment respectée, et non moins
+profitable aux autres qu'à elle-même. Non seulement, par cette
+neutralité, le théâtre de la guerre était restreint, mais encore bien
+des causes de guerre étaient prévenues, et la France se trouvait
+dispensée de vouer une partie de ses moyens et de ses forces à la
+défense de la portion de ses frontières la plus vulnérable, et que la
+Suisse, toujours neutre, couvrait. Si, à l'avenir, la Suisse ne devait
+plus être libre de rester neutre, ou, ce qui est la même chose, si sa
+neutralité ne devait pas être respectée, un tel état de choses, par
+l'influence qu'il aurait nécessairement sur la puissance relative des
+États voisins, dérangerait et pourrait aller jusqu'à renverser cet
+équilibre que l'on a en vue d'établir. Le traité du 30 mai ne parle
+que de garantir l'organisation de la Suisse; mais il est nécessaire
+que la neutralité future soit aussi garantie.
+
+»La Porte ottomane n'a point été engagée dans la dernière guerre, mais
+elle est une puissance européenne dont la conservation importe au
+maintien de l'équilibre européen. Il est donc utile que son existence
+soit aussi garantie.
+
+»Ainsi le congrès devra régler:
+
+»1º Le sort des États sous la conquête et non vacants, desquels il y a
+deux classes, comprenant: la première, les États en litige,
+c'est-à-dire les États sur lesquels un même droit de souveraineté est
+reconnu à plusieurs par des puissances différentes.
+
+»Dans cette classe sont le royaume de Naples et la Toscane.
+
+»La seconde, les États ou pays dont le souverain a perdu la
+possession, sans les avoir cédés, et sans qu'un autre s'en attribue la
+souveraineté.
+
+»Le royaume de Saxe, le duché de Varsovie, les provinces du
+Saint-Siège sur l'Adriatique, les principautés d'Arenberg, d'Isemberg
+et de Salm, auxquelles il faut ajouter celle d'Aschaffenbourg (si le
+prince primat n'a point abdiqué) composent la seconde classe.
+
+»2º Les droits de succession incertains.
+
+»3º La disposition à faire des États ou pays vacants, c'est-à-dire des
+États auxquels le légitime souverain a renoncé, sans les céder, ou sur
+lesquels aucun droit actuel de souveraineté n'a été conféré à personne
+du consentement de l'Europe.
+
+»Ils forment aussi deux classes: la première desquelles comprend ceux
+qui ont été, non pas actuellement assignés, mais destinés par le
+traité du 30 mai, savoir:
+
+»Au roi de Sardaigne, la partie de ses anciens États cédée à la
+France, c'est-à-dire la Savoie et le comté de Nice (ses autres
+possessions n'ayant point été cédées, il en était resté souverain de
+droit) et une partie indéterminée de l'État de Gênes;
+
+»A l'Autriche, les provinces illyriennes et la partie du royaume
+d'Italie à la gauche du Pô et à l'est du lac Majeur et du Tésin;
+
+»A la Hollande, la Belgique avec une frontière à déterminer à la
+gauche de la Meuse;
+
+»Enfin à la Prusse et autres États allemands qui ne sont point
+nommés, pour leur servir de compensation et être partagés entre eux
+dans une proportion qui n'est point indiquée, les pays entre la Meuse,
+les frontières de la France et le Rhin.
+
+»A l'autre classe appartient le reste des pays vacants, savoir:
+
+»La partie indéterminée de l'État de Gênes qui n'est point destinée au
+roi de Sardaigne; la partie du ci-devant royaume d'Italie, non
+destinée à l'Autriche; Lucques; Piombino; les îles Ioniennes, le
+grand-duché de Berg, tel qu'il existait avant le 1er janvier 1811;
+l'Ost-Frise; toutes les provinces autrefois prussiennes qui faisaient
+partie du royaume de Westphalie, la principauté d'Erfurt et la ville
+de Dantzig.
+
+»4º Le sort futur de l'île d'Elbe, qui, donnée à celui qui la possède
+pour sa vie seulement, deviendra à sa mort un pays vacant;
+
+»5º L'organisation de la confédération de l'Allemagne.
+
+»Toutes choses qui devront être réglées de telle sorte qu'il en
+résulte un équilibre réel, dans la composition duquel entreront, comme
+parties nécessaires, l'organisation de la Suisse, sa neutralité
+future, et l'intégrité des possessions ottomanes d'Europe, reconnues
+et garanties.
+
+»6º Les droits de péage sur le Rhin, l'Escaut et les autres fleuves
+dont la navigation serait rendue libre.
+
+»7º L'abolition universelle de la traite.
+
+»On ne peut ni créer une obligation, ni ôter un droit certain à un
+État qui n'y consent pas.
+
+»Dans tous les cas où il s'agit de faire l'un ou l'autre, toutes les
+puissances ensemble n'ont pas plus de pouvoir qu'une seule. Le
+consentement de la partie intéressée étant nécessaire, il faut ou
+l'obtenir, ou renoncer à ce qui, sans lui, ne saurait être juste. La
+voie de la négociation est alors seule permise.
+
+»La voie de décision est au contraire la seule qu'on puisse prendre
+lorsque la compétence, une fois établie (et celle du congrès est une
+conséquence non douteuse des principes exposés ci-dessus), il s'agit,
+ou de constater un droit de souveraineté en litige, ou de disposer de
+territoires qui n'appartiennent à personne, ou de régler l'exercice
+d'un droit commun à plusieurs États qui, par un consentement formel,
+l'ont subordonné à l'intérêt de tous. Car s'il fallait, dans le
+premier cas, le consentement de celui dont le droit est déclaré nul,
+dans le second, le consentement de tous ceux qui prétendent à un
+territoire disponible, et dans le troisième, celui de tous les
+intéressés, jamais différend ne pourrait être terminé, jamais
+territoire vacant ne pourrait cesser de l'être, jamais droit dont
+l'exercice serait à régler selon l'intérêt de tous, ne pourrait être
+exercé.
+
+»Le sort des États en litige,
+
+»Les droits de succession douteux,
+
+»La disposition des États vacants,
+
+»Et les droits de péage à établir sur le Rhin,
+
+»Doivent être réglés par voie de décision, avec cette différence qui
+naît de la différence des objets, que, dans le premier cas, le litige
+ne peut être terminé qu'autant que le droit de l'un de ceux entre
+lesquels il existe, est unanimement reconnu; que, dans le second cas,
+la décision doit être de même unanime; qu'elle doit l'être encore dans
+le troisième, à part les voix des co-prétendants, qui ne doivent point
+être comptées; et que, dans le quatrième cas, la majorité suffit.
+
+«Les autres objets ne sauraient être réglés que par voie de
+négociation.
+
+»Le sort des pays qui ne sont ni vacants ni en litige, parce que, pour
+en disposer autrement qu'en les rendant à leurs souverains respectifs,
+le consentement de ceux-ci est nécessaire;
+
+»L'organisation de la confédération germanique, parce que cette
+organisation sera, pour les États allemands, une loi qui ne leur peut
+être imposée sans leur consentement;
+
+»L'abolition de la traite, parce que c'est jusqu'ici une matière
+étrangère au droit public de l'Europe, sous lequel les Anglais veulent
+maintenant la placer;
+
+»D'environ cent soixante-dix millions d'habitants que l'Europe
+chrétienne renferme, plus des deux tiers appartiennent à la France et
+aux sept États qui ont signé avec elle le traité du 30 mai, et la
+moitié de l'autre tiers à des pays sous la conquête, qui, n'ayant
+point été engagés dans la guerre, n'auront point de ministres au
+congrès. Le surplus forme la population de plus de quarante États dont
+quelques-uns seraient à peine la centième partie du plus petit de ceux
+qui ont signé le traité du 30 mai, et qui, réunis tous, ne feraient
+point une puissance égale aux grandes puissances de l'Europe. Quelle
+part auront-ils aux délibérations? Quelle part au droit de suffrage?
+Auront-ils chacun une part égale à celle des plus grands États? Ce
+serait choquer la nature des choses. N'auront-ils qu'une voix en
+commun? Ils ne parviendraient jamais à la former. N'en auront-ils
+aucune? Mieux vaudrait alors ne les point admettre. Mais qui
+exclura-t-on? Les ministres du pape, de Sicile, de Sardaigne? ou celui
+de Hollande, ou celui de Saxe? ou seulement ceux qui ne le sont point
+de têtes couronnées? Mais qui cédera pour ces princes, s'ils doivent
+céder? Qui donnera pour eux, à une obligation qu'il s'agirait de leur
+imposer, le consentement qu'ils doivent donner? Disposera-t-on de
+leurs États sans qu'ils les cèdent? Se passera-t-on de leur
+consentement quand le droit public le rend nécessaire? Et l'Europe se
+sera-t-elle réunie pour violer les principes de ce droit qui la régit?
+Il importe bien plutôt de les remettre en vigueur, après qu'ils ont
+été si longtemps méconnus et si cruellement violés. Un moyen simple de
+concilier à la fois le droit et les convenances serait de mesurer la
+part que les États de troisième et de quatrième ordre prendraient aux
+arrangements à faire, non sur l'échelle de la puissance, mais sur
+celle de leur intérêt.
+
+»L'équilibre général de l'Europe ne peut être composé d'éléments
+simples. Il ne peut l'être que de systèmes d'équilibres partiels. Les
+petits ou moyens États ne prendraient part qu'à ce qui concerne le
+système particulier auquel ils appartiennent: les États d'Italie aux
+arrangements de l'Italie, et les États allemands aux arrangements de
+l'Allemagne. Les grandes puissances seules, embrassant l'ensemble,
+ordonneraient chacune des parties par rapport au tout.
+
+«L'ordre dans lequel il paraît le plus naturel et le plus convenable
+que les objets soient traités est celui dans lequel ils ont été
+présentés ci-dessus. Il faut premièrement constater ce que chacun a et
+ce qu'il doit garder, pour savoir s'il faut et ce qu'il faut lui
+ajouter, et ne disposer qu'en connaissance de cause de ce qui est
+disponible; répartir ensuite ce qui est à répartir, et fixer ainsi
+l'état général de possession, premier principe de tout équilibre.
+L'organisation de l'Allemagne ne peut venir qu'après, car il faudra
+qu'elle soit relative à la force réciproque des États allemands, et
+conséquemment, que cette force soit préalablement fixée. Enfin, les
+garanties doivent suivre et non pas précéder les arrangements sur
+lesquels elles portent.
+
+»Il devra être tenu un protocole des délibérations, actes et décisions
+du congrès.
+
+»Ces décisions ne doivent être exprimées que dans le langage ordinaire
+des traités. Pour rendre le royaume de Naples à Ferdinand IV, il
+suffirait que le traité reconnût ce prince comme roi de Naples, ou
+simplement le nommât avec ce titre de la manière suivante: «Sa Majesté
+Ferdinand IV, roi de Naples et de Sicile.»
+
+»De même, pour constater le droit de la maison de Carignan, le traité
+n'aurait qu'à dire: «Telle partie de l'État de Gênes est réunie à
+perpétuité aux États de Sa Majesté le roi de Sardaigne, pour être,
+comme eux, possédée en toute propriété et souveraineté, et héréditaire
+de mâle en mâle, par ordre de primogéniture, dans les deux branches de
+sa maison.»
+
+»Pour ce qui concerne le mode et les moyens d'exécution, une garantie
+commune des droits reconnus suffit à tout, puisqu'elle oblige les
+garants à soutenir ces droits et qu'elle ôte tout appui extérieur aux
+prétentions qui leur sont opposées.
+
+»Après avoir montré quels objets le congrès peut et doit régler, et
+que sa compétence résulte des principes mêmes de droit qui doivent
+servir à les régler, il reste à les considérer sous le rapport de
+l'intérêt de la France, et à faire voir que la France est dans
+l'heureuse situation de n'avoir point à désirer que la justice et
+l'utilité soient divisées, et à chercher son utilité particulière hors
+de la justice qui est l'utilité de tous.
+
+»Une égalité absolue de forces entre tous les États, outre qu'elle ne
+peut jamais exister, n'est point nécessaire à l'équilibre politique,
+et lui serait peut-être, à certains égards, nuisible. Cet équilibre
+consiste dans un rapport entre les forces de résistance et les forces
+d'agression réciproques des divers corps politiques. Si l'Europe
+était composée d'États qui eussent entre eux un tel rapport que le
+minimum de la force de résistance du plus petit fût égal au maximum de
+la force d'agression du plus grand, il y aurait alors un équilibre
+réel, c'est-à-dire résultant de la nature des choses. Mais la
+situation de l'Europe n'est point telle et ne peut le devenir. A côté
+de grands territoires appartenant à une puissance unique, se trouvent
+des territoires de même ou de moindre grandeur, divisés en un nombre
+plus ou moins grand d'États, souvent de diverses natures. Unir ces
+États par un lien fédératif est quelquefois impossible, et il l'est
+toujours de donner à ceux qui sont unis ainsi la même unité de volonté
+et la même puissance d'action que s'ils étaient un corps simple. Ils
+n'entrent donc jamais dans la formation de l'équilibre général que
+comme des éléments imparfaits; en leur qualité de corps composés, ils
+ont leur équilibre propre, sujet à mille altérations qui affectent
+nécessairement celui dont ils font partie.
+
+»Une telle situation n'admet qu'un équilibre tout artificiel et
+précaire, qui ne peut durer qu'autant que quelques grands États se
+trouvent animés d'un esprit de modération et de justice qui le
+conserve.
+
+»Le système de conservation fut celui de la France, dans tout le cours
+du siècle passé, jusqu'à l'époque des événements qui ont produit les
+dernières guerres; et c'est celui que le roi veut constamment suivre.
+Mais, avant de conserver, il faut établir.
+
+»Si l'Autriche venait à demander la possession de toute l'Italie, il
+n'y aurait sans doute personne qui ne se récriât à une telle demande,
+qui ne la trouvât monstrueuse, et ne regardât l'union de l'Italie à
+l'Autriche comme fatale à l'indépendance et à la sûreté de l'Europe.
+Cependant, en donnant à l'Autriche toute l'Italie, on ne ferait
+qu'assurer à celle-ci son indépendance. Une fois réunie en un seul
+corps, l'Italie, à quelque titre qu'elle appartînt à l'Autriche, lui
+échapperait, non pas tôt ou tard, mais en très peu d'années, peut-être
+en peu de mois; et l'Autriche ne l'aurait acquise que pour la perdre.
+Au contraire, que l'on divise le territoire italien en sept
+territoires, dont les deux principaux sont aux extrémités, et les
+quatre plus petits à côté du plus grand; que donnant celui-ci à
+l'Autriche, et trois des plus petits à des princes de sa maison, on
+lui laisse un prétexte à l'aide duquel elle puisse faire tomber le
+quatrième en partage à l'un de ces princes; que le territoire à
+l'autre extrémité soit occupé par un homme qui, à raison de sa
+position personnelle vis-à-vis d'une partie des souverains de
+l'Europe, ne puisse avoir d'espoir que dans l'Autriche, ni d'autre
+appui qu'elle; que le septième territoire appartienne à un prince dont
+toute la force réside dans le respect dû à son caractère, n'est-il pas
+manifeste qu'en paraissant ne donner qu'une partie de l'Italie à
+l'Autriche, on la lui aura en effet donné toute, et que son apparente
+division en divers États ne serait, en réalité, qu'un moyen donné à
+l'Autriche de posséder ce pays, de la seule manière dont elle puisse
+le posséder, sans le perdre? Or, tel serait l'état de l'Italie, où
+l'Autriche doit avoir pour limites le Pô, le lac Majeur et le Tésin,
+si Modène, si Parme et Plaisance, si le grand-duché de Toscane,
+avaient pour souverains des princes de sa maison, si le droit de
+succession dans la maison de Sardaigne restait douteux, si celui qui
+règne à Naples continuait d'y régner.
+
+»L'Italie divisée en États non confédérés n'est point susceptible
+d'une indépendance réelle, mais seulement d'une indépendance relative,
+laquelle consiste à être soumise, non à une seule et même influence,
+mais à plusieurs. Le rapport qui fait que ces influences se
+contrebalancent est ce qui constitue son équilibre.
+
+»Que l'existence de cet équilibre importe à l'Europe, c'est une chose
+si évidente qu'on ne peut même la mettre en question; et il n'est pas
+moins évident que, dans une situation de l'Italie, telle que celle qui
+vient d'être représentée, toute espèce d'équilibre cesserait.
+
+»Que faut-il, et que peut-on faire pour l'établir? Rien que la justice
+n'exige ou n'autorise.
+
+»Il faut rendre Naples à son légitime souverain;
+
+»La Toscane à la reine d'Étrurie;
+
+»Au Saint-Siège, non seulement les provinces sur l'Adriatique, qui
+n'ont pas été cédées, mais aussi les légations de Ravenne et de
+Bologne devenues vacantes;
+
+»Piombino au prince de ce nom auquel il appartenait, ainsi que les
+mines de l'île d'Elbe, sous la suzeraineté de la couronne de Naples,
+et qui dépouillé de l'une et de l'autre propriété, sans aucune sorte
+d'indemnité, a été réduit par là, à un état voisin de l'indigence[146];
+
+ [146] La principauté de Piombino, enclavée dans la Toscane, avait
+ environ quarante kilomètres carrés et vingt-cinq mille habitants.
+ Elle appartenait autrefois à la famille Buoncompagni, qui l'avait
+ achetée en 1634. Le prince de Piombino fut dépossédé en 1801.
+ Bonaparte s'empara de la principauté et la donna à sa soeur la
+ princesse Élisa Baciocchi. Le traité de Vienne la rendit à la
+ famille Buoncompagni, et celle-ci la céda au grand-duc de Toscane
+ moyennant quatre millions sept cent quatre mille francs.
+
+»Mettre hors de doute les droits de la maison de Carignan et agrandir
+la Sardaigne.
+
+»Si l'on proposait à l'Europe rassemblée de déclarer:
+
+»Que la souveraineté s'acquiert par le seul fait de la conquête, et
+que le patrimoine d'un prince qui ne l'a perdu que par une suite de
+son invariable fidélité à la cause de l'Europe doit, du consentement
+de l'Europe, appartenir à celui entre les mains duquel les malheurs
+seuls de l'Europe l'ont fait tomber, il est impossible de supposer
+qu'une telle proposition ne serait pas repoussée à l'instant par un
+cri de réprobation unanime. Tous sentiraient qu'elle ne tendrait à
+rien moins qu'à renverser la seule barrière que l'indépendance
+naturelle des peuples ait permis à la raison d'élever entre le droit
+de souveraineté et la force, pour contenir l'une et préserver l'autre,
+et qu'à saper les fondements de la morale même.
+
+»C'est néanmoins ce que déclarerait implicitement le congrès s'il
+était possible qu'il reconnût celui qui règne à Naples, comme
+souverain de ce pays, et c'est encore ce qu'il serait censé avoir
+déclaré, en ne reconnaissant pas en cette qualité Ferdinand IV. Car
+les peuples ne comprendraient jamais qu'il eût consacré, par son
+silence, la violation d'un principe si important pour tous les
+souverains, et qu'il aurait tenu pour vrai. Ils en concluraient que ce
+principe n'existe pas, et que la force seule est le droit.
+
+»L'Autriche pourra objecter qu'elle a donné des garanties à celui qui
+règne à Naples[147]. Mais l'acte par lequel on garantit à quelqu'un ce
+qui n'est pas à lui, en admettant que la nécessité l'excuse, est tout
+au moins un acte nul. Cette garantie d'ailleurs n'a pas été donnée
+contre un jugement de l'Europe; elle ne l'a été que contre l'homme
+contre lequel l'Europe était alors armée.
+
+ [147] Murat avait signé, les 6 et 11 janvier 1814, deux traités,
+ l'un avec l'Autriche, l'autre avec l'Angleterre, par lesquels ces
+ deux puissances lui garantissaient ses États, et même lui
+ promettaient un accroissement de territoire aux dépens des États de
+ l'Église, moyennant quoi il s'engageait à joindre aux armées
+ alliées trente mille hommes de ses troupes.
+
+»Le mieux serait sans doute que celui qui règne à Naples n'obtînt
+aucune souveraineté. Mais on parle de services rendus par lui à la
+cause de l'Europe; s'il en a effectivement rendu, et s'il faut l'en
+récompenser, ou si cela est nécessaire pour vaincre des difficultés,
+les ambassadeurs du roi ne s'opposeront point à ce qu'on lui donne,
+non ce qui est à d'autres, mais quelque chose de vacant, tel qu'une
+partie des îles Ioniennes.
+
+»Jamais droits ne furent plus légitimes que ceux de la reine d'Étrurie
+sur la Toscane. Ce pays avait été cédé par son grand-duc, et Charles
+IV l'avait acquis pour sa fille, en donnant en échange les duchés de
+Parme, Plaisance et Guastalla et la Louisiane avec un certain nombre
+de vaisseaux et de millions. Si, néanmoins, la restitution de la
+Toscane offrait trop de difficultés, et si, en sa place, on offrait
+les duchés de Parme, Plaisance et Guastalla, les ambassadeurs du roi
+engageraient ceux d'Espagne à se contenter de cette offre et à
+l'accepter.
+
+»L'Autriche n'avait pas seulement garanti à celui qui règne à Naples
+la possession de ce royaume; elle s'était engagée à lui procurer un
+agrandissement jusqu'à concurrence d'un territoire de quatre à six
+cent mille âmes. Les provinces du Saint-Siège sur l'Adriatique,
+desquelles il avait été formé trois départements du royaume d'Italie,
+ont été destinées pour servir à l'accomplissement de cette promesse,
+et continuent, pour cette raison, d'être occupées par les troupes
+napolitaines. Si, comme il faut l'espérer, celui qui règne à Naples
+cesse d'y régner, il ne sera plus question de cette promesse, et la
+difficulté que l'Autriche aurait à la tenir peut devenir pour elle un
+motif d'abandonner celui à qui elle l'a faite. Mais dans tous les cas,
+les ambassadeurs du roi seconderont de tous leurs efforts l'opposition
+que l'ambassadeur de Sa Sainteté mettra, sans aucun doute, à ce que
+ces provinces soient distraites du domaine pontifical. Ils
+contribueront pareillement, autant qu'il dépendra d'eux, à faire
+restituer au Saint-Siège les légations de Ravenne et de Bologne. Celle
+de Ferrare étant comprise dans ce qui est destiné par le traité du 30
+mai à l'Autriche, sa restitution peut éprouver de grandes et même
+d'insurmontables difficultés. Mais si quelque arrangement pouvait la
+faciliter, pourvu qu'il ne fût point de nature à augmenter l'influence
+autrichienne en Italie, les ambassadeurs du roi y donneraient les
+mains.
+
+»Le prince de Piombino, quoique simple feudataire de la couronne de
+Naples, ayant été dépouillé, comme s'il eût été prince souverain, doit
+être rétabli dans tous les droits dont la violence l'avait privé.
+
+»Ceux de la maison de Carignan ont été exposés avec assez de détail
+pour qu'il ne soit pas nécessaire d'en parler de nouveau. Ce n'est que
+dans la supposition que ces droits soient mis hors de tout doute, que
+la Sardaigne peut être agrandie; mais alors, il est à désirer qu'elle
+le soit, autant que le permettra la quotité des pays disponibles, afin
+d'accroître d'autant plus, et d'assurer son indépendance.
+
+»En Italie, c'est l'Autriche qu'il faut empêcher de dominer, en
+opposant à son influence des influences contraires; en Allemagne,
+c'est la Prusse. La constitution physique de sa monarchie lui fait de
+l'ambition une sorte de nécessité. Tout prétexte lui est bon. Nul
+scrupule ne l'arrête. La convenance est son droit. C'est ainsi que
+dans un cours de soixante-trois années, elle a porté sa population de
+moins de quatre millions de sujets à dix millions, et qu'elle est
+parvenue à se former, si l'on peut ainsi parler, un cadre de monarchie
+immense, acquérant, çà et là, des territoires épars, qu'elle tend à
+réunir en s'incorporant ceux qui les séparent. La chute terrible que
+lui a attirée son ambition ne l'en a pas corrigée. En ce moment, ses
+émissaires et ses partisans agitent l'Allemagne, lui peignent la
+France comme prête à l'envahir encore, la Prusse, comme seule en état
+de la défendre, et demandent qu'on la lui livre pour la préserver.
+Elle aurait voulu avoir la Belgique. Elle veut avoir tout ce qui est
+entre les frontières actuelles de la France, la Meuse et le Rhin. Elle
+veut Luxembourg. Tout est perdu si Mayence ne lui est pas donné. Elle
+ne peut avoir de sécurité si elle ne possède pas la Saxe. Les alliés
+ont, dit-on, pris l'arrangement de la replacer dans le même état de
+puissance où elle était avant sa chute, c'est-à-dire avec dix millions
+de sujets. Qu'on la laissât faire, bientôt elle en aurait vingt, et
+l'Allemagne tout entière lui serait soumise. Il est donc nécessaire de
+mettre un frein à son ambition, en restreignant d'abord, autant qu'il
+est possible, son état de possession en Allemagne, et, ensuite, en
+restreignant son influence par l'organisation fédérale.
+
+»Son état de possession sera restreint par la conservation de tous les
+petits États et par l'agrandissement des États moyens.
+
+»Tous les petits États doivent être conservés par la raison seule
+qu'ils existent, à la seule exception de la principauté ecclésiastique
+d'Aschaffenbourg, dont la conservation paraît incompatible avec le
+plan général de distribution des territoires; mais une existence
+honorable doit être assurée au possesseur.
+
+»Si tous les petits États doivent être conservés, à plus forte raison
+le royaume de Saxe. Le roi de Saxe a gouverné pendant quarante ans ses
+sujets en père, donnant l'exemple des vertus de l'homme et du prince.
+Assailli pour la première fois par la tempête, à un âge avancé qui
+devait être celui du repos, et relevé incontinent par la main qui
+l'avait abattu, et qui en avait écrasé tant d'autres, s'il a eu des
+torts, ils doivent être imputés à une crainte légitime, ou à un
+sentiment toujours honorable pour celui qui l'éprouve, quel qu'en soit
+l'objet. Ceux qui lui en reprochent en ont eu de bien réels et
+d'incomparablement plus grands, sans avoir les mêmes excuses. Ce qui
+lui a été donné l'a été sans qu'il l'eût demandé, sans qu'il l'eût
+désiré, sans même qu'il le sût. Il a supporté la prospérité avec
+modération, et maintenant il supporte le malheur avec dignité. A ces
+motifs, qui suffiraient seuls pour porter le roi à ne le point
+abandonner, se joignent les liens de parenté qui les unissent[148] et
+la nécessité d'empêcher que la Saxe ne tombe en partage à la Prusse,
+qui ferait par une telle acquisition, un pas immense et décisif vers
+la domination absolue en Allemagne.
+
+ [148] Louis XVIII était par sa mère, Marie-Josèphe de Saxe, cousin
+ germain du roi Frédéric-Auguste.
+
+»Cette nécessité est telle que, si, dans une hypothèse dont il sera
+parlé ci-après, le roi de Saxe se trouvait appelé à la possession d'un
+autre royaume, il faudrait que celui de Saxe ne cessât point
+d'exister, et fût donné à la branche ducale, ce qui devrait convenir
+particulièrement à l'empereur de Russie, puisque son beau-frère, le
+prince héréditaire de Weimar, s'en trouverait alors le présomptif
+héritier.
+
+»Les ambassadeurs du roi défendront, en conséquence, de tous leurs
+moyens la cause du roi de Saxe, et, dans tous les cas, feront tout ce
+qui est en eux pour que la Saxe ne devienne point une province
+prussienne.
+
+»De même qu'il faut que la Prusse ne puisse acquérir la Saxe, de même
+il faut empêcher qu'elle n'acquière Mayence, ni même aucune portion
+quelconque du territoire à la gauche de la Moselle; aider la Hollande
+à porter, aussi loin qu'il sera possible de la rive droite de la
+Meuse, la frontière qu'elle doit avoir sur cette rive; seconder les
+demandes d'accroissement que feront la Bavière, la Hesse, le Brunswick
+et particulièrement le Hanovre (bien entendu que ces demandes ne
+porteront que sur des objets vacants), afin de rendre d'autant plus
+petite la partie des pays disponibles qui restera pour la Prusse.
+
+»Les alliés ont, dit-on, un plan d'après lequel Luxembourg et Mayence
+seraient en commun à la confédération, et seraient occupés par des
+troupes fédérales. Ce plan semble convenir aux intérêts personnels de
+la France, et, par cette raison, les ambassadeurs du roi devront, en
+l'appuyant, éviter de le faire de manière à élever des soupçons.
+
+»Toute confédération est une république, et, pour être bien
+constituée, doit en avoir l'esprit. Voilà pourquoi une confédération
+de princes ne peut jamais être bien constituée, car l'esprit de la
+république tend à l'égalité, et celui du monarque, à l'indépendance.
+Mais la question n'est pas de donner à la confédération allemande une
+organisation parfaite; il suffit de lui en donner une qui ait l'effet
+d'empêcher:
+
+»1º L'oppression des sujets dans les petits États;
+
+»2º L'oppression des petits États par les grands;
+
+»3º Et l'influence de ceux-ci, de se changer en domination, de telle
+sorte que l'un d'eux ou plusieurs puissent disposer, pour leurs fins
+particulières, de la force de tous.
+
+»Or, ces effets ne peuvent être obtenus qu'en divisant le pouvoir, et
+dans les petits États, et dans la confédération, si on le concentre
+dans celle-ci, en le faisant changer de mains, et passer
+successivement par le plus de mains qu'il est possible.
+
+»Voilà tout ce qui peut être dit ici sur la future organisation
+fédérale de l'Allemagne. Les ambassadeurs du roi n'auront point à en
+faire le plan. Il leur suffit de savoir dans quel esprit il devra être
+fait, et d'après quelle règle devront être jugés ceux sur lesquels ils
+seront appelés à délibérer.
+
+»Le rétablissement du royaume de Pologne serait un bien et un très
+grand bien; mais seulement sous les trois conditions suivantes:
+
+»1º Qu'il fût indépendant;
+
+»2º Qu'il eût une constitution forte;
+
+»3º Qu'il ne fallût pas compenser à la Prusse et à l'Autriche la part
+qui leur en était respectivement échue;
+
+»Conditions qui sont toutes impossibles, et la seconde plus que les
+deux autres.
+
+»D'abord, la Russie ne veut pas le rétablissement de la Pologne pour
+perdre ce qu'elle en a acquis. Elle le veut pour acquérir ce qu'elle
+n'en possède pas. Or, rétablir la Pologne pour la donner tout entière
+à la Russie, pour porter la population de celle-ci, en Europe, à
+quarante-quatre millions de sujets, et ses frontières jusqu'à l'Oder,
+ce serait créer pour l'Europe un danger, et si grand, si imminent,
+que, quoiqu'il faille tout faire pour conserver la paix, si
+l'exécution d'un tel plan ne pouvait être arrêtée que par la force des
+armes, il ne faudrait pas balancer un seul moment à les prendre. On
+espérerait vainement que la Pologne, ainsi unie à la Russie, s'en
+détacherait d'elle-même. Il n'est pas certain qu'elle le voulût; il
+est moins certain encore qu'elle le pût, et il est certain que si elle
+le voulait et le pouvait un moment, elle n'échapperait au joug que
+pour le porter de nouveau. Car la Pologne, rendue à l'indépendance, le
+serait invinciblement à l'anarchie. La grandeur du pays exclut
+l'aristocratie proprement dite, et il ne peut exister de monarchie où
+le peuple soit sans liberté civile, et où les nobles aient la liberté
+politique, ou soient indépendants et où l'anarchie ne règne pas. La
+raison seule le dit, et l'histoire de toute l'Europe le prouve. Or,
+comment, en rétablissant la Pologne, ôter la liberté politique aux
+nobles, ou donner la liberté civile au peuple? Celle-ci ne saurait
+être donnée par une déclaration, par une loi. Elle n'est qu'un vain
+nom, si le peuple, à qui on la donne, n'a pas des moyens d'existence
+indépendants, des propriétés, de l'industrie, des arts, ce qu'aucune
+déclaration ni aucune loi ne peut donner, et ce qui ne peut être
+l'ouvrage que du temps. L'anarchie était un état d'où la Pologne ne
+pouvait sortir qu'à l'aide du pouvoir absolu; et comme elle n'avait
+point chez elle les éléments de ce pouvoir, il fallait qu'il lui vînt
+du dehors tout formé, c'est-à-dire qu'elle tombât sous la conquête.
+Elle y est tombée dès que ses voisins l'ont voulu, et les progrès
+qu'ont fait celles de ses parties qui sont échues à des peuples plus
+avancés dans la civilisation prouvent qu'il a été heureux pour elles
+d'y tomber. Qu'on la rende à l'indépendance, qu'on lui donne un roi,
+non plus électif, mais héréditaire; que l'on y ajoute toutes les
+institutions qu'on pourra imaginer; moins elles seront libres, et plus
+elles seront opposées au génie, aux habitudes, aux souvenirs des
+nobles qu'il y faudra soumettre par la force, et la force, où la
+prendra-t-on? Et d'un autre côté, plus elles seront libres, et plus
+inévitablement la Pologne sera plongée de nouveau dans l'anarchie,
+pour finir de nouveau par la conquête. C'est qu'il y a dans ce pays
+comme deux peuples pour lesquels il faudrait deux institutions qui
+s'excluent l'une l'autre. Ne pouvant faire que ces deux peuples n'en
+soient qu'un, ni créer le seul pouvoir qui peut concilier tout; ne
+pouvant d'un autre côté, sans un péril évident pour l'Europe, donner
+toute la Pologne à la Russie (et ce serait la lui donner toute que
+d'ajouter seulement le duché de Varsovie à, ce qu'elle possède déjà),
+que peut-on faire de mieux que de remettre les choses dans l'état où
+elles avaient été par le dernier partage? Cela convient d'autant plus
+que cela mettrait fin aux prétentions de la Prusse sur le royaume de
+Saxe; car ce n'est qu'à titre de compensation, pour ce qu'elle ne
+recouvrerait pas, dans l'hypothèse du rétablissement de la Pologne,
+qu'elle ose demander la Saxe.
+
+»L'Autriche demanderait sûrement aussi qu'on lui compensât les cinq
+millions de sujets que contiennent les deux Gallicies, ou, si elle ne
+le demandait pas, elle en deviendrait bien plus forte dans toutes les
+questions d'Italie.
+
+»Si néanmoins, contre toute probabilité, l'empereur de Russie
+consentait à renoncer à ce qu'il possède de la Pologne (et il est
+vraisemblable qu'il ne le pourrait pas, sans s'exposer à des dangers
+personnels du côté des Russes), et si l'on voulait faire un essai, le
+roi, sans en attendre un résultat heureux, n'y mettrait aucune
+opposition. Dans ce cas, il serait désirable que le roi de Saxe, déjà
+souverain du duché de Varsovie, dont le père et les aïeux ont occupé
+le trône de Pologne, et dont la fille avait été appelée à porter le
+sceptre polonais en dot à son époux, fût fait roi de Pologne.
+
+»Mais, en exceptant le cas où la Pologne pourrait être rétablie dans
+une indépendance entière de chacune des trois cours copartageantes, la
+seule proposition admissible et la seule à laquelle le roi puisse
+consentir, c'est (sauf quelques rectifications de frontières) de tout
+rétablir en Pologne sur le pied du dernier partage.
+
+»En restant partagée, la Pologne ne sera point anéantie pour toujours.
+Les Polonais ne formant plus une société politique formeront toujours
+une famille. Ils n'auront plus une même patrie, mais ils auront une
+même langue. Ils resteront donc unis par le plus fort et le plus
+durable de tous les liens. Ils parviendront, sous des dominations
+étrangères, à l'âge viril auquel ils n'ont pu arriver en neuf siècles
+d'indépendance, et le moment où ils l'auront atteint ne sera pas loin
+de celui où, émancipés, ils se rattacheront tous à un même centre.
+
+»Dantzig doit suivre le sort de la Pologne dont elle n'était qu'un
+entrepôt; redevenir libre, si la Pologne redevient indépendante; ou
+rentrer sous la domination de la Prusse, si l'ancien partage est
+maintenu.
+
+»Un emploi qui pourrait être fait des îles Ioniennes a déjà été
+indiqué. Il importe que ces îles, et surtout celle de Corfou,
+n'appartiennent ni à l'Angleterre ni à la Russie qui les convoitent,
+ni à l'Autriche. Corfou est la clef du golfe Adriatique. Si, à la
+possession de Gibraltar et de Malte, l'Angleterre ajoutait celle de
+Corfou, elle serait maîtresse absolue de la Méditerranée. Les îles
+Ioniennes formeraient pour les Russes un point d'agression contre
+l'empire ottoman, et un point d'appui pour soulever les Grecs. Entre
+les mains de l'Autriche, Corfou servirait à établir et à consolider sa
+domination sur l'Italie.
+
+»L'ordre de Saint-Jean de Jérusalem est sans chef-lieu et pour ainsi
+dire, sans asile, depuis qu'il a perdu Malte. Les puissances
+catholiques ont intérêt à ce qu'il soit relevé et sorte de ses ruines.
+Il est vrai qu'il a cédé Malte, mais il est également vrai qu'il ne la
+cédée qu'à la suite d'une invasion qu'aucun motif de droit ou même
+d'utilité ne justifiait ni n'excusait. Il serait de l'honneur de
+l'Angleterre, qui, par événement, profite de l'injustice, de
+contribuer à la réparer, en s'unissant aux puissances catholiques pour
+faire obtenir à l'ordre un dédommagement. On pourrait lui donner
+Corfou, sans compromettre les intérêts d'aucun État de la chrétienté.
+Il en demandera la possession, et les ambassadeurs du roi appuieront
+cette demande.
+
+»L'île d'Elbe, comme possession qui, à la mort de celui qui la possède
+maintenant, deviendra vacante, et pour l'époque où elle le sera,
+pourrait être rendue à ses anciens maîtres, la Toscane et Naples, ou
+donnée à la Toscane seule.
+
+»Le sort de tous les pays sous la conquête, de ceux qui ne sont point
+vacants, de ceux qui le sont, et de ceux qui peuvent le devenir,
+serait ainsi complètement réglé.
+
+»Dans une partie de ces pays, des Français possédaient, à titre de
+dotation, des biens que le traité du 30 mai leur a fait perdre. Cette
+disposition rigoureuse, et qui pourrait être considérée comme injuste,
+relativement aux dotations situées dans des pays qui avaient été
+cédés, a été aggravée par l'effet rétroactif qu'on lui a donné, en
+l'appliquant aux fermages et revenus échus. Les ambassadeurs du roi
+réclameront contre cette injustice, et feront tout ce qui peut
+dépendre d'eux pour qu'elle soit réparée. Les souverains alliés ayant
+donné lieu d'espérer qu'ils feraient, et quelques-uns ayant déjà fait
+des exceptions à la clause qui prive les donataires de leurs
+dotations, les ambassadeurs du roi feront encore tout ce qui dépendra
+d'eux pour que cette faveur soit étendue et accordée à autant de
+donataires qu'il sera possible.
+
+»Pour ce qui est des droits de navigation sur le Rhin et l'Escaut,
+comme ils doivent être les mêmes pour tous, la France n'a rien à
+désirer, sinon qu'ils soient très modérés. Par la libre navigation du
+Rhin et de l'Escaut, la France aura les avantages que lui eût donnés
+la possession des pays traversés par ces fleuves, et auxquels elle a
+renoncé, et n'aura point les charges de la possession. Elle ne pourra
+donc plus raisonnablement la regretter.
+
+»La question de l'abolition de la traite est décidée relativement à la
+France, qui, sur ce point, n'a plus de concessions à faire; car si
+l'on demandait d'ôter, ou même simplement d'abréger le délai convenu,
+elle ne pourrait y consentir. Mais le roi a promis d'unir tous ses
+efforts à ceux de l'Angleterre pour obtenir que l'abolition
+universelle de la traite soit prononcée. Il faut acquitter cette
+promesse, et parce qu'elle est faite, et parce qu'il importe à la
+France d'avoir l'Angleterre pour elle dans les questions qui
+l'intéressent le plus.
+
+»L'Angleterre, qui s'est livrée hors de l'Europe à l'esprit de
+conquête, porte dans les affaires de l'Europe l'esprit de
+conservation. Cela tient peut-être uniquement à sa position insulaire
+qui ne permet pas qu'aucun territoire soit ajouté au sien, et à sa
+faiblesse relative qui ne lui permettrait pas de garder sur le
+continent des conquêtes qu'elle y aurait faites. Mais, que ce soit en
+elle ou nécessité ou vertu, elle s'est montrée animée de l'esprit de
+conservation, même à l'égard de la France sa rivale, et sous les
+règnes d'Henri VIII, d'Élisabeth, de la reine Anne, et peut-être aussi
+à une époque bien plus récente.
+
+»La France ne portant au congrès que des vues toutes conservatrices, a
+donc lieu d'espérer que l'Angleterre la secondera, pourvu qu'elle
+satisfasse elle-même l'Angleterre sur les points qu'elle a le plus à
+coeur, et l'Angleterre n'a rien tant à coeur que l'abolition de la
+traite. Ce qui n'était peut-être dans le principe qu'une affaire
+d'intérêt et de calcul, est devenu dans le peuple anglais une passion
+portée jusqu'au fanatisme, et que le ministère n'est plus libre de
+contrarier. C'est pourquoi les ambassadeurs du roi donneront toute
+satisfaction à l'Angleterre sur ce point, en se prononçant franchement
+et avec force pour l'abolition de la traite. Mais si l'Espagne et le
+Portugal, qui sont les seules puissances qui n'aient point encore pris
+d'engagement à cet égard, ne consentaient à cesser la traite qu'à
+l'expiration d'un délai de plus de cinq années, et que ce délai fût
+accordé, les ambassadeurs du roi, feraient en sorte que la France fût
+admise à en jouir.
+
+»Les présentes instructions ne sont point données aux ambassadeurs du
+roi comme une règle absolue, de laquelle ils ne puissent s'écarter en
+aucun point. Ils pourront céder ce qui est d'un intérêt moindre, pour
+obtenir ce qui est d'un intérêt plus grand. Les points qui importent
+le plus à la France, classés suivant l'ordre de leur importance
+relative, sont ceux-ci:
+
+»1º Qu'il ne soit laissé à l'Autriche aucune chance de pouvoir faire
+tomber entre les mains d'un des princes de sa maison, c'est-à-dire
+entre les siennes, les États du roi de Sardaigne;
+
+»2º Que Naples soit restitué à Ferdinand IV;
+
+»3º Que la Pologne entière ne passe point, et ne puisse point passer
+sous la souveraineté de la Russie;
+
+»4º Que la Prusse n'acquière ni le royaume de Saxe, du moins en
+totalité, ni Mayence.
+
+»En faisant des concessions sur les autres objets, les ambassadeurs du
+roi ne les feront porter que sur ce qui est de simple utilité, et non
+sur ce qui est d'obligation; premièrement, parce que pour la presque
+totalité des objets à régler par le congrès, le droit résulte d'un
+seul et même principe, et que, l'abandonner pour un point, ce serait
+l'abandonner pour tous; en second lieu, parce que les derniers temps
+ont laissé des impressions qu'il importe d'effacer. La France est un
+État si puissant, que les autres peuples ne peuvent être rassurés que
+par l'idée de sa modération, idée qu'ils prendront d'autant plus
+facilement qu'elle leur en aura donné une plus grande de sa justice.
+
+»Le roi devant avoir au congrès plusieurs organes de sa volonté, qui
+doit être une, son intention est qu'il ne puisse être fait aucune
+ouverture, proposition ou concession que d'après l'opinion de son
+ministre des affaires étrangères, qui lui-même doit se rendre à
+Vienne, et qu'autant que celui-ci aura décidé que de telles
+ouvertures, propositions et concessions doivent être faites.
+
+»Paris, le août 1814.
+
+Approuvé: _Signé_: LOUIS.
+
+»Et plus bas:
+
+»_Signé_: Le prince DE TALLEYRAND.»
+
+
+INSTRUCTIONS SUPPLÉMENTAIRES
+
+DU ROI POUR SES AMBASSADEURS ET MINISTRES PLÉNIPOTENTIAIRES AU CONGRÈS
+DE VIENNE
+
+«Le roi, conformément aux instructions remises à ses ministres
+plénipotentiaires partant pour le congrès de Vienne, et informé par
+leur correspondance d'un concert formé entre la Russie et la Prusse,
+pour rétablir le simulacre d'une Pologne sous la dépendance russe, et
+pour agrandir la Prusse par la Saxe, a jugé convenable de faire
+adresser à ses plénipotentiaires les instructions supplémentaires
+suivantes:
+
+»Comme il paraît que les mêmes raisons qui ont fait penser à Sa
+Majesté que l'agrandissement de la Russie par la Pologne soumise à sa
+dépendance et la réunion de la Saxe à la monarchie prussienne,
+seraient également contraires aux principes de justice et de droit
+public, et à l'établissement d'un système d'équilibre solide et
+durable en Europe, ont été prises en considération par d'autres
+puissances, et qu'il serait possible de ramener la Russie et la Prusse
+peut-être sans troubler la paix, à des vues plus modérées et plus
+conformes à l'intérêt général de l'Europe, par un concert formé en
+opposition de celui qui subsiste entre elles; Sa Majesté autorise ses
+plénipotentiaires à déclarer aux plénipotentiaires autrichiens et
+bavarois, que leurs cours peuvent compter de sa part sur la
+coopération militaire la plus active, pour s'opposer aux vues de la
+Russie et de la Prusse, tant sur la Pologne que sur la Saxe. Les
+ministres plénipotentiaires du roi pourront confier le contenu de la
+présente instruction aux plénipotentiaires anglais, s'ils estiment
+que cela puisse déterminer le cabinet de Saint-James à agir de concert
+avec la France, l'Autriche et la Bavière, ou du moins, à rester
+neutre. Il sera surtout bon de faire cette confidence au comte de
+Munster[149], plénipotentiaire hanovrien.
+
+ [149] Ernest-Frédéric, comte de Munster, né à Osnabrück (Hanovre)
+ en 1766, devint conseiller intime de l'électeur de Hanovre, roi
+ d'Angleterre. En 1797, il fut nommé ministre à Pétersbourg. Lorsque
+ le Hanovre tomba aux mains de Napoléon, Munster se réfugia à
+ Londres. Le roi George lui confia alors diverses missions
+ diplomatiques importantes. En 1814, il représenta l'électorat de
+ Hanovre au congrès de Vienne, et l'année suivante il fut mis à la
+ tête du gouvernement hanovrien. Il resta en charge jusqu'en 1830,
+ et mourut en 1841.
+
+»Paris, le 25 octobre 1814.
+
+»_Signé_: LOUIS.
+
+»Et plus bas:
+
+»Le ministre d'État, chargé par intérim du portefeuille des affaires
+étrangères,
+
+«_Signé_: Le comte FRANÇOIS DE JAUCOURT.»
+
+
+
+
+APPENDICE I[150]
+
+ [150] Voir page 152.
+
+Nous donnons ici sur la mission de M. de Vitrolles, en 1814, un récit
+fait par M. le duc de Dalberg. Ce document, écrit en entier de la main
+du duc, a été trouvé dans les papiers du prince de Talleyrand.
+
+ La mission de M. de Vitrolles au congrès de Châtillon ne fut
+ conçue que dans un _système d'information_ qu'on désirait
+ recevoir à Paris sur le but final des alliés à l'égard de
+ l'empereur.
+
+ Il n'existait à Paris ni plan ni conspiration contre l'empereur;
+ mais la conviction était unanime que son pouvoir était miné par
+ ses folies et ses extravagances, et que lui-même serait la
+ victime de sa folle résistance et de son système de continuelle
+ déception.
+
+ L'inquiétude sur l'avenir était croissante.
+
+ Le baron Louis dit un jour à M. de Dalberg: «L'homme (en
+ désignant l'empereur), est un cadavre, mais il ne pue pas
+ encore; voilà le fait.» Les ennemis étaient alors à trente
+ lieues de Paris.
+
+ On avait eu connaissance à Paris de propos tenus par l'empereur
+ Alexandre à la grande-duchesse de Bade, des insinuations faites;
+ par lui à Bernadotte et à Eugène de Beauharnais.
+
+ On soupçonnait les menées de Fouché avec la famille Murat dans
+ le Midi, approchait le duc d'Angoulême; le duc de Berry
+ intriguait en Bretagne; le comte d'Artois s'était rapproché de
+ la frontière de l'Allemagne et se trouvait à Bâle; des
+ mouvements avaient eu lieu à Vesoul et à Troyes! On était
+ tellement fatigué en France de l'excès du despotisme militaire
+ de l'empereur, et on espérait si peu de concessions de sa part,
+ qu'il importait de connaître jusqu'où la crise amenée par lui
+ entraînerait la France et l'Europe. Ce n'était plus une guerre
+ ordinaire; les nations étaient en mouvement. Cette situation
+ alarmait tous les esprits: de tous côtés, on cherchait la
+ solution de cet état de choses.
+
+ On avait la communication des gazettes anglaises par M. Martin,
+ commissaire de police à Boulogne, qui les envoyait à M. de
+ Pradt. Dans les ministères de la guerre et des affaires
+ étrangères, il avait été défendu de les communiquer, nommément à
+ M. de Talleyrand.
+
+ Ce dernier désira connaître ce que les puissances alliées
+ voulaient en dernier résultat. Il en parla à M. de Dalberg;
+ l'avis de ce dernier était qu'on l'obtiendrait en envoyant
+ quelque agent à M. de Stadion ou à M. de Nesselrode.
+
+ On fit choix de M. de Vitrolles, ami de M. Mollien et de M.
+ d'Hauterive, homme à cette époque très prononcé pour les progrès
+ des idées constitutionnelles sur lesquelles il avait écrit une
+ très bonne brochure qu'il publia plus tard.
+
+ M. de Vitrolles partit; ses instructions se bornèrent à ceci: il
+ devait aller à Châtillon, exposer à M. le comte de Stadion ou à
+ M. de Nesselrode le danger qui existait pour tout le monde de ne
+ rien prononcer de définitif, et revenir à Paris porter la
+ réponse sur la question du maintien du pouvoir de l'empereur.
+
+ M. de Vitrolles, croyant avoir plus de facilités d'arriver à
+ Châtillon par la route du nord et en tournant les armées,
+ n'arriva à Châtillon que vers le 10 mars 1814.
+
+ Il se présenta chez M. de Stadion, et s'accrédita auprès de lui
+ au moyen de deux noms tracés sur son album, de la main de M. de
+ Dalberg (c'étaient les noms de deux dames qui étaient soeurs, et
+ que l'écrivain et le lecteur avaient connues à Vienne).
+
+ Il déclara à M. de Stadion que l'état des esprits en France et
+ les dispositions de _plusieurs personnes_ désiraient un
+ changement et des garanties législatives contre les violences et
+ le caractère de l'empereur, qu'il était important de former un
+ prompt arrangement pour que la guerre ne prit point une
+ direction qui éloignât pour longtemps la paix.
+
+ M. de Stadion l'engagea à se rendre à Troyes où était le cabinet
+ politique des alliés, et où se trouvaient les empereurs et le
+ roi de Prusse.
+
+ Il partit avec un billet de M. de Stadion pour M. de Metternich.
+ Celui-ci lui dit:
+
+ «Qu'il voulait, sans détour, lui faire connaître toute la pensée
+ des puissances: qu'elles reconnaissaient que Bonaparte était un
+ homme avec lequel il était impossible de continuer à traiter,
+ que le jour où il avait des revers il paraissait accéder à tout,
+ que lorsqu'il obtenait un léger succès, il revenait à des
+ prétentions aussi exagérées qu'inadmissibles; qu'on voulait donc
+ établir en France un autre souverain et régler les choses de
+ manière que l'Autriche, la Russie et la France fussent des pays
+ d'une égale force; que la Prusse devait rester une puissance
+ moitié moins forte que chacune des trois autres; qu'à l'égard du
+ nouveau souverain à établir en France, il n'était pas possible
+ de penser aux Bourbons à cause du personnel de ces princes.»
+
+ Il faut dire ici que M. de Vitrolles avait pour système que la
+ France et l'Europe ne seraient tranquilles que par le
+ rétablissement de la maison de Bourbon, avec une charte qui
+ garantirait la jouissance des libertés publiques à la France.
+
+ Il était lié avec madame Étienne de Durfort, et par elle il
+ avait reçu, en partant, un mot pour M. le comte d'Artois qui
+ pouvait le faire arriver à sa personne et en être traité avec
+ confiance.
+
+ M. de Vitrolles vit M. de Nesselrode après avoir entretenu le
+ prince de Metternich. Il en reçut à peu près les mêmes
+ informations. On lui dit, en même temps, que rien ne pouvait
+ empêcher les alliés d'agir uniformément et d'un commun accord
+ jusqu'à ce que la paix générale fût arrêtée sur ces bases;
+ qu'aucune intrigue ne serait écoutée.
+
+ Au bout de quelques jours, M. de Vitrolles sollicita de M. de
+ Nesselrode pour être admis directement auprès de l'empereur de
+ Russie. Le ministre lui dit qu'il y avait déjà pensé lui-même et
+ que ce serait peut-être assez difficile; il obtint néanmoins
+ pour M. de Vitrolles cette audience, en lui indiquant que M. de
+ Vitrolles était en relation avec M. de Talleyrand, M. de Pradt,
+ M. de Dalberg. L'empereur répéta à peu près les mêmes choses que
+ les ministres: il dit qu'il avait pensé d'abord à établir en
+ France Bernadotte, ensuite à y placer Beauharnais; mais que
+ différents motifs s'y opposaient; qu'au reste l'intention était
+ surtout de consulter le voeu des Français eux-mêmes, et que même
+ dans le cas où ceux-ci voudraient se constituer en _république_
+ on ne s'y opposerait peut-être pas.
+
+ L'empereur s'étendit plus encore que les plénipotentiaires sur
+ l'impossibilité de penser aux Bourbons et sur le mal que les
+ souverains avaient dit d'eux.
+
+ M. de Vitrolles (suivant lui) eut ici une inspiration subite, il
+ invita l'empereur, au lieu de suivre les opérations ordinaires
+ de la guerre, à marcher sur-le-champ à Paris; qu'il y jugerait
+ de la disposition des esprits.
+
+ _M. Pozzo di Borgo assure_ de son côté que c'est lui qui a
+ déterminé l'empereur à cette marche, et des personnes informées
+ m'ont dit que l'empereur avait prononcé qu'on ne déciderait rien
+ avant de s'être concerté avec M. de Talleyrand, et qu'on eût
+ pris ses avis sur l'avenir de la France.
+
+ M. de Vitrolles quittant l'empereur, celui-ci lui dit:
+ «Monsieur, notre conversation d'aujourd'hui aura de gros
+ résultats pour l'Europe; je pars demain en personne pour le
+ quartier général.»
+
+ Il partit en effet le lendemain pour conférer avec le prince de
+ Schwarzenberg.
+
+ Après la prise de Paris, M. de Nesselrode se rendit, le matin,
+ chez M. de Talleyrand, où M. de Dalberg fut appelé. L'empereur
+ entra à midi dans Paris et se logea chez M. de Talleyrand.
+
+ M. de Vitrolles vit également l'empereur d'Autriche, qui lui dit
+ qu'il allait se rendre à Dijon, que l'empereur de Russie et le
+ roi de Prusse prendraient à Paris le parti que les circonstances
+ indiqueraient, et qu'il s'y rendrait après.
+
+ M. de Vitrolles, au lieu de retourner à Paris, se rendit auprès
+ de _Monsieur_. Il apprit en chemin que Bonaparte avait eu
+ quelques nouveaux succès, que les négociations à Châtillon en
+ avaient ressenti l'effet, et que M. le comte d'Artois était à
+ Nancy. Il y arriva le 23 mars.
+
+ Il ne donna aucune de ses nouvelles à Paris où il n'arriva que
+ plusieurs jours après les alliés, et après avoir écrit à M. de
+ Talleyrand une lettre au nom de _Monsieur_, qui blâmait que l'on
+ eût laissé exprimer au sénat des voeux pour un régime
+ constitutionnel.
+
+
+
+
+APPENDICE II[151]
+
+ [151] Voir page 164.
+
+Le lendemain de la séance du Sénat, M. Talleyrand recevait de Benjamin
+Constant la lettre suivante. Cette lettre a été trouvée dans les
+papiers du prince de Talleyrand.
+
+ «Vous avez glorieusement expliqué une longue énigme, et quelque
+ bizarre, quelque inconvenante que soit peut-être cette manière
+ de vous en féliciter, je ne puis résister au besoin de vous
+ remercier d'avoir à la fois brisé la tyrannie et jeté des bases
+ de liberté. Sans l'un, je n'aurais pu vous rendre grâce de
+ l'autre. 1789 et 1814 se tiennent noblement dans votre vie.
+ Vous ressemblerez dans l'histoire à Maurice de Saxe, et vous ne
+ mourrez pas au moment du succès. Vous n'accuserez pas cet
+ hommage de s'adresser à la prospérité seule. Le passé doit me
+ préserver de ce soupçon. Il n'y a pas non plus d'intérêt
+ personnel dans ma démarche. Pour fuir un joug que je ne pouvais
+ briser, j'avais quitté la France, et bien que je m'en sois
+ rapproché pour tenter de la servir, des liens que je chéris
+ tendent à me fixer ailleurs. Mais il est doux d'exprimer son
+ admiration, quand on l'éprouve pour un homme qui est en même
+ temps le sauveur et le plus aimable des Français; j'écris ces
+ mots après avoir lu les bases de la constitution décrétée.
+
+ »Pardon si je n'ajoute aucun de vos titres; l'Europe et
+ l'histoire vous les donneront avec bonheur. Mais le plus beau
+ sera toujours celui de président du Sénat.
+
+ »Hommage et respect,
+
+ »BENJAMIN CONSTANT.
+
+ »Le 3 avril 1814.»
+
+
+
+
+APPENDICE III[152]
+
+ [152] Voir page 167.
+
+La lettre suivante fut adressée par Fouché à l'empereur, au moment où
+celui-ci venait d'accepter la souveraineté de l'île d'Elbe, que lui
+avaient offerte les souverains alliés. Ainsi que l'indique le billet
+ci-inclus, cette lettre parvint à l'empereur par l'intermédiaire du
+prince de Talleyrand, dans les papiers duquel elle a été retrouvée.
+
+ «J'ai l'honneur d'adresser à Votre Altesse deux lettres au lieu
+ d'une que je lui avais promise.
+
+ »J'ai pensé qu'il convenait de faire connaître à _Monsieur_ la
+ lettre que j'écris à Bonaparte.
+
+ »J'ai ajouté quelques réflexions qui m'ont paru nécessaires
+ dans cette circonstance. Votre Altesse sait que ceux dont je ne
+ partage pas les inquiétudes me soupçonnent d'avoir fait
+ quelques transactions pusillanimes.
+
+ »Je me rendrai chez Votre Altesse à cinq heures et demie, et
+ j'aurai l'honneur de dîner avec elle; elle peut compter que je
+ saisirai toutes les occasions de la voir et de profiter de ses
+ entretiens.
+
+ »_Signé_: le duc D'OTRANTE.
+
+ »Le 23 avril 1814.»
+
+ »_P.-S._--Je prie Votre Altesse de se charger de faire passer
+ la lettre à Bonaparte, quand elle l'aura communiquée à
+ _Monsieur_.»
+
+ * * * * *
+
+ «SIRE,
+
+ »Lorsque la France et une partie de l'Europe étaient à vos
+ pieds, j'ai osé pour vous servir, au risque de vous déplaire,
+ vous faire entendre constamment la vérité. Aujourd'hui que vous
+ êtes dans le malheur, je crains bien davantage de vous blesser
+ en vous parlant un langage sincère, mais je vous le dois
+ puisqu'il vous est utile et même nécessaire.
+
+ »Vous avez accepté pour retraite l'île d'Elbe et sa
+ souveraineté. Je prête une oreille attentive à tout ce qu'on
+ dit de cette souveraineté et de cette île. Je crois devoir vous
+ assurer que la situation de cette île dans l'Europe ne convient
+ pas à la vôtre, et que le titre de souverain de quelques
+ arpents de terre convient moins encore à celui qui a possédé un
+ immense empire.
+
+ »Je vous prie de peser ces deux considérations et vous sentirez
+ combien l'une et l'autre sont fondées.
+
+ »L'île d'Elbe est assez voisine de l'Afrique, de la Grèce, de
+ l'Espagne; elle touche presque aux côtes de l'Italie et de la
+ France; de cette île, la mer, les vents et une felouque peuvent
+ transporter rapidement dans tous les pays les plus exposés à
+ des mouvements, à des événements et à des révolutions.
+ Aujourd'hui, il n'y a encore nulle part de stabilité. Dans
+ cette mobilité actuelle des nations, un génie tel que le vôtre
+ donnera toujours des inquiétudes et des soupçons aux
+ puissances.
+
+ »Vous serez accusé sans être coupable, mais sans être coupable
+ vous ferez du mal: car des alarmes sont un grand mal pour les
+ gouvernements et pour les peuples.
+
+ »Le roi qui va régner sur la France ne voudra régner que par la
+ justice, mais vous savez combien les haines sont habiles à
+ donner à une calomnie les couleurs d'une vérité!
+
+ »Les titres que vous conservez, en rappelant à chaque instant
+ ce que vous avez perdu, ne peuvent servir qu'à rendre vos
+ regrets plus amers: ils ne paraîtront pas un reste, mais une
+ représentation bien vaine de tant de grandeurs évanouies; je
+ dis plus: sans vous honorer, ils vous exposeront davantage. On
+ dira que vous ne gardez ces titres que parce que vous gardez
+ toutes vos prétentions. On dira que le rocher d'Elbe est le
+ point d'appui sur lequel vous placerez les leviers avec
+ lesquels vous chercherez à soulever le monde.
+
+ »Permettez-moi de vous dire ma pensée tout entière, elle est le
+ résultat de mûres réflexions: il serait plus glorieux et plus
+ consolant pour vous de vivre en simple citoyen; et aujourd'hui
+ l'asile le plus sûr et le plus convenable, pour un homme tel
+ que vous, ce sont les États-Unis d'Amérique.
+
+ »Là, vous recommencerez votre existence au milieu de ces
+ peuples assez neufs encore; ils sauront admirer votre génie
+ sans le craindre. Vous y serez sous la protection de ces lois
+ égales et inviolables pour tout ce qui respire, dans la patrie
+ des Franklin, des Washington et des Jepherson; vous prouverez à
+ ces peuples que si vous aviez reçu la naissance au milieu
+ d'eux, vous auriez senti, pensé et voté comme eux, que vous
+ auriez préféré leurs vertus et leurs libertés à toutes les
+ dominations de la terre.
+
+ »J'ai l'honneur d'être avec respect, de Votre Majesté, le très
+ humble serviteur.
+
+ »_Signé_: le duc D'OTRANTE.
+
+ »Paris, le 23 avril 1814.»
+
+ »_P.-S._--Je dois déclarer à Votre Majesté que je n'ai pris
+ conseil de personne en vous écrivant cette lettre, et que je
+ n'ai reçu aucune instruction.»
+
+
+
+
+APPENDICE IV[153]
+
+ [153] Voir page 174.
+
+A cet endroit est placée dans le manuscrit une longue note écrite
+probablement par M. de Bacourt d'après un chapitre de l'ouvrage de
+Capefigue: l'_Histoire des traités de 1815_. L'auteur établit que
+l'empereur Napoléon avait fini par accepter l'ultimatum des alliés au
+congrès de Châtillon, et que les conditions obtenues, le 30 mai, par
+M. de Talleyrand après la chute de l'empire étaient beaucoup
+meilleures.
+
+ * * * * *
+
+ Le 17 février 1814, le congrès de Châtillon arrêta la formule du
+ traité proposé à l'empereur Napoléon, et M. de Metternich
+ l'envoya à M. de Caulaincourt.
+
+ La voici:
+
+ «Au nom de la très sainte et indivisible Trinité,
+
+ »Leurs Majestés impériales d'Autriche et de Russie, Sa Majesté
+ le roi du royaume uni de la Grande-Bretagne et de l'Irlande, et
+ Sa Majesté le roi de Prusse agissant au nom de tous leurs
+ alliés, d'une part, et Sa Majesté l'empereur des Français, de
+ l'autre; désirant cimenter le repos et le bien futur de l'Europe
+ par une paix solide et durable, sur terre et sur mer; et ayant,
+ pour atteindre à ce but salutaire, leurs plénipotentiaires
+ actuellement réunis à Châtillon-sur-Seine, pour discuter les
+ conditions de cette paix, lesdits plénipotentiaires sont
+ convenus des articles suivants:
+
+ »ARTICLE PREMIER.--Il y aura paix et amnistie entre Leurs
+ Majestés impériales d'Autriche et de Russie, Sa Majesté le roi
+ du royaume uni de la Grande-Bretagne et de l'Irlande, et sa
+ Majesté le roi de Prusse, agissant en même temps au nom de tous
+ leurs alliés, et Sa Majesté l'empereur des Français, leurs
+ héritiers et successeurs à perpétuité.
+
+ »Les hautes parties contractantes s'engagent à apporter tous
+ leurs soins à maintenir, pour le bonheur futur de l'Europe, la
+ bonne harmonie, si heureusement rétablie entre elles.
+
+ »ARTICLE II.--Sa Majesté l'empereur des Français, renonce pour
+ lui et ses successeurs, à la totalité des acquisitions, réunions
+ ou incorporations faites par la France depuis le commencement de
+ la guerre de 1792.
+
+ »Sa Majesté renonce également à toute l'influence
+ constitutionnelle, directe ou indirecte, hors des anciennes
+ limites de la France, telles qu'elles se trouvaient établies
+ avant la guerre de 1792, et aux titres qui en dérivent, et
+ nommément, à ceux de roi d'Italie, roi de Rome, protecteur de la
+ confédération du Rhin, et médiateur de la confédération suisse.
+
+ »ARTICLE III.--Les hautes parties contractantes reconnaissent
+ formellement et solennellement le principe de la souveraineté et
+ indépendance de tous les États de l'Europe, tels qu'ils seront
+ constitués à la paix définitive.
+
+ »ARTICLE IV.--Sa Majesté l'empereur des Français reconnaît
+ formellement la reconstitution suivante des pays limitrophes de
+ la France:
+
+ »1º L'Allemagne composée d'États indépendants, unis par un lien
+ fédératif;
+
+ »2º L'Italie divisée en États indépendants placés entre les
+ possessions autrichiennes et la France;
+
+ »3º La Hollande, sous la souveraineté de la maison d'Orange,
+ avec un accroissement de territoire;
+
+ »4º La Suisse, État libre, indépendant, replacée dans ses
+ anciennes limites, sous la garantie de toutes les grandes
+ puissances, la France y comprise;
+
+ »5º L'Espagne, sous la domination de Ferdinand VII, dans ses
+ anciennes limites.
+
+ »Sa Majesté l'empereur des Français reconnaît, de plus, le droit
+ des puissances alliées de déterminer, d'après les traités
+ existant entre les puissances, les limites et rapports tant des
+ pays cédés par la France que de leurs États entre eux, sans que
+ la France puisse aucunement y intervenir.
+
+ »ARTICLE V.--Par contre Sa Majesté britannique consent à
+ restituer à la France, à l'exception des îles nommées les
+ Saintes, toutes les conquêtes qui ont été faites par elle sur la
+ France pendant la guerre, et qui se trouvent à présent au
+ pouvoir de Sa Majesté britannique dans les Indes occidentales,
+ en Afrique et en Amérique.
+
+ »L'île de Tabago, conformément à l'article II du présent traité,
+ restera à la Grande-Bretagne, et les alliés promettent
+ d'employer leurs bons offices pour engager Leurs Majestés
+ suédoise et portugaise à ne point mettre d'obstacle à la
+ restitution de la Guadeloupe et de Cayenne à la France.
+
+ »Tous les établissements et toutes les factoreries conquis sur
+ la France à l'est du cap de Bonne-Espérance, à l'exception des
+ îles de Saint-Maurice (île de France), de Bourbon et de leurs
+ dépendances, lui seront restitués. La France ne rentrera dans
+ ceux des susdits établissements et factoreries qui sont situés
+ dans le continent des Indes et dans les limites des possessions
+ britanniques que sous la condition qu'elle les possédera
+ uniquement à titre d'établissements commerciaux, et elle promet,
+ en conséquence, de n'y point faire construire de fortifications
+ et de n'y point entretenir de garnisons, ni forces militaires
+ quelconques, au delà de ce qui est nécessaire pour maintenir la
+ police dans lesdits établissements.
+
+ »Les restitutions ci-dessus mentionnées en Asie, en Afrique et
+ en Amérique, ne s'étendront à aucune possession qui n'était
+ point effectivement au pouvoir de la France avant le
+ commencement de la guerre de 1792.
+
+ »Le gouvernement français s'engage à prohiber l'importation des
+ esclaves dans toutes les colonies et possessions restituées par
+ le présent traité, et à défendre à ses sujets, de la manière la
+ plus efficace, le trafic des nègres en général.
+
+ »L'île de Malte, avec ses dépendances, restera en pleine
+ souveraineté à Sa Majesté britannique.
+
+ »ARTICLE VI.--Sa Majesté l'empereur des Français remettra,
+ aussitôt après la ratification du présent traité préliminaire,
+ les forteresses et forts des pays cédés et ceux qui sont encore
+ occupés par ses troupes en Allemagne, sans exception, et
+ notamment la place de Mayence, dans six jours; celles de
+ Hambourg, Anvers, Berg-op-Zoom, dans l'espace de six jours;
+ Mantoue, Palma-Nuova, Venise et Peschiera; les places de l'Oder
+ et de l'Elbe, dans quinze jours; et les autres places et forts,
+ dans le plus court délai possible, qui ne pourra excéder celui
+ de quinze jours. Ces forts et places seront remis dans l'état où
+ ils se trouvent présentement avec toute leur artillerie,
+ munitions de guerre et de bouche, archives...; les garnisons
+ françaises de ces places sortiront avec armes, bagages et avec
+ leurs propriétés particulières.
+
+ »Sa Majesté l'empereur des Français fera également remettre dans
+ l'espace de quatre jours aux armées alliées les places de
+ Besançon, Belfort et Huningue, qui resteront en dépôt jusqu'à la
+ ratification de la paix définitive, et qui seront remises dans
+ l'état dans lequel elles auront été cédées, à mesure que les
+ armées alliées évacueront le territoire français.
+
+ »ARTICLE VII.--Les généraux commandant en chef nommeront, sans
+ délai, des commissaires chargés de déterminer la ligne de
+ démarcation entre les armées réciproques.
+
+ »ARTICLE VIII.--Aussitôt que le présent traité préliminaire aura
+ été accepté et ratifié de part et d'autre, les hostilités
+ cesseront sur terre et sur mer.
+
+ »ARTICLE IX.--Le présent traité préliminaire sera suivi, dans le
+ plus court délai possible, par la signature d'un traité de paix
+ définitif.
+
+ »ARTICLE X.--Les ratifications du traité préliminaire seront
+ échangées dans quatre jours ou plus tôt si faire se peut.»
+
+ * * * * *
+
+ M. de Caulaincourt, dominé par les ordres de Napoléon, négocia pour
+ obtenir de meilleures conditions que celles renfermées dans ce projet
+ de traité. Ses hésitations, qu'il ne faut attribuer qu'aux péripéties
+ de la lutte que soutenait l'empereur Napoléon, tantôt vainqueur,
+ tantôt battu dans ses rencontres avec les armées coalisées,
+ provoquèrent de la part du prince de Metternich la lettre suivante
+ adressée à M. de Caulaincourt:
+
+ «18 mars 1814.
+
+ »Les affaires tournent bien mal, monsieur le duc. Le jour où on
+ sera tout à fait décidé pour la paix, avec les sacrifices
+ indispensables, venez pour la faire, mais non pour être
+ l'interprète de projets inadmissibles. Les questions sont trop
+ fortement placées pour qu'il soit possible de continuer à écrire
+ des romans, sans de grands dangers pour l'empereur Napoléon. Que
+ risquent les alliés? En dernier résultat, après de grands
+ revers, on peut être forcé de quitter le territoire de la
+ vieille France. Qu'aura gagné l'empereur Napoléon? Les peuples
+ de la Belgique font d'énormes efforts dans le moment actuel. On
+ va placer toute la rive gauche du Rhin sous les armes. La Savoie
+ ménagée jusqu'à cette heure, pour la laisser à toute
+ disposition, va être soulevée, et il y aura des attaques très
+ personnelles contre l'empereur Napoléon, qu'on n'est plus maître
+ d'arrêter.
+
+ »Vous voyez que je vous parle avec franchise, comme à l'homme de
+ la paix. Je serai toujours sur la même ligne. Vous devez
+ connaître nos vues, nos principes, nos voeux. Les premières sont
+ toutes européennes et par conséquent françaises. Les seconds
+ portent à avoir l'Autriche comme intéressée au bien-être de la
+ France; les troisièmes sont en faveur d'une dynastie si
+ intimement liée à la sienne.
+
+ »Je vous ai voué, mon cher duc, la confiance la plus entière,
+ pour mettre un terme aux dangers qui menacent la France; il
+ dépend encore de votre maître de faire la paix; le fait ne
+ dépendra peut-être plus de lui, sous peu. Le trône de Louis XIV,
+ avec les ajoutés de Louis XV, offre d'assez belles chances pour
+ ne pas devoir être mis sur une seule carte. Je ferai tout ce que
+ je pourrai pour retenir lord Castlereagh quelques jours. Ce
+ ministre parti, on ne fera plus la paix.
+
+ »Agréez...
+
+ »Le prince DE METTERNICH.»
+
+ * * * * *
+
+ Cette lettre est importante; elle montre la position de
+ l'Autriche, qui ne peut plus rester seule et qui doit marcher
+ avec la coalition; celle-ci marche sur Paris. Alors seulement
+ Napoléon se décide à accepter les conditions des alliés. On a
+ nié le fait de l'acceptation; on a dit que l'empereur avait
+ repoussé le traité humiliant proposé par les alliés. C'est
+ inexact; il l'accepta tard, mais il l'accepta.
+
+ Voici la lettre de M. de Caulaincourt, adressée au prince de
+ Metternich, et qui fut expédiée de Doulevent _le 25 mars_, par
+ M. de Gallebois, officier d'ordonnance du maréchal Berthier:
+
+ «Doulevant, 25 mars 1814.
+
+ «Arrivé cette nuit seulement près de l'empereur, Sa Majesté m'a
+ sur-le-champ donné ses derniers ordres pour la conclusion de la
+ paix. Elle m'a remis en même temps tous les pouvoirs nécessaires
+ pour la négocier et la signer avec les ministres des cours
+ alliées, cette voie pouvant réellement mieux que toute autre en
+ assurer le prompt rétablissement. Je me hâte donc de vous
+ prévenir que je suis prêt à me rendre à votre quartier général,
+ et j'attends aux avant-postes la réponse de Votre Excellence.
+ Notre empressement prouvera aux souverains alliés combien les
+ intentions de l'empereur sont pacifiques, et que, de la part de
+ la France, aucun retard ne s'opposera à la conclusion de l'oeuvre
+ salutaire qui doit assurer le repos du monde.
+
+ »CAULAINCOURT, duc DE VICENCE.»
+
+ * * * * *
+
+ Cette lettre est datée du 25 mars, un mois après _l'ultimatum_
+ des alliés. Une seconde lettre, également de M. de Caulaincourt
+ à M. de Metternich, fut expédiée le même jour; elle acceptait
+ tout:
+
+ «Mon prince, je ne fais que d'arriver et je ne perds pas un
+ moment pour exécuter les ordres de l'empereur, et pour joindre
+ confidentiellement à ma lettre tout ce que je dois à la
+ confiance que vous m'avez témoignée.
+
+ »L'empereur me met à même de renouer les négociations, et de la
+ manière la plus franche et la plus positive. Je réclame donc les
+ facilités que vous m'avez fait espérer, afin que je puisse
+ arriver, et le plus tôt possible. Ne laissez pas à d'autres,
+ mon prince, le soin de rendre la paix au monde. Il n'y a pas de
+ raison pour qu'elle ne soit pas faite dans quatre jours, si
+ votre bon esprit y préside, si on la veut aussi franchement que
+ nous. Saisissons l'occasion, et bien des fautes et des malheurs
+ seront réparés. Votre tâche, mon prince, est glorieuse, la
+ mienne sera très pénible; mais puisque le repos et le bonheur de
+ tant de peuples en peuvent résulter, je n'y apporterai pas moins
+ de zèle et de dévouement que vous.
+
+ »CAULAINCOURT, duc DE VICENCE.»
+
+ * * * * *
+
+ Voilà ce qui est positif et constaté par les pièces; Napoléon
+ acceptait à la fin de mars la frontière de l'ancienne monarchie
+ avec toutes les conditions rigoureuses que lui faisaient les
+ alliés; il cédait les forteresses, la flotte d'Anvers (ce que
+ l'on reprocha tant depuis à M. de Talleyrand); il donnait en
+ dépôt les places de Besançon, de Belfort et d'Huningue, ce que
+ ne firent pas les Bourbons en 1814. Telle est la vérité. Nier
+ que Napoléon ait définitivement accepté _l'ultimatum_ des alliés
+ à Châtillon, c'est récuser toute la correspondance de M. de
+ Caulaincourt et ses négociations ultérieures à Paris.
+
+ Ceux qui ont écrit avec beaucoup de simplicité que dans les deux
+ restaurations il y eut des déloyautés, des trahisons sans
+ nombre, n'ont pas assez remarqué que la première de toutes les
+ trahisons, c'est le suicide du pouvoir; quand il s'est frappé
+ lui-même, est-il étonnant qu'on le délaisse?
+
+ Les vérités suivantes sont démontrées jusqu'à la plus claire
+ évidence:
+
+ 1º A Prague (1813), Napoléon pouvait faire la paix en cédant
+ l'Illyrie, les villes hanséatiques, avec l'indépendance de
+ l'Allemagne et de l'Espagne;
+
+ 2º A Francfort, il pouvait aussi faire la paix (décembre 1813)
+ en gardant les frontières naturelles du Rhin, des Alpes, des
+ Pyrénées;
+
+ 3º A Châtillon (mars 1814), dans nos malheurs, il avait accepté
+ cette paix aux conditions humbles et soumises des anciennes
+ frontières; la cession de presque toutes nos colonies;
+ l'occupation par l'ennemi de Besançon, de Belfort et d'Huningue,
+ la cession de la flotte d'Anvers et de toutes les munitions de
+ guerre des places fortes;
+
+ 4º Par les traités des 23 avril et 30 mai 1814, les Bourbons
+ firent gagner à la France une plus grande frontière, et au
+ congrès de Vienne, M. de Talleyrand sut reconquérir la
+ prépondérance de la France sur l'Europe.
+
+FIN DE LA SEPTIÈME PARTIE.
+
+
+
+
+HUITIÈME PARTIE
+
+
+
+
+CONGRÈS DE VIENNE
+
+(1814-1815)
+
+
+
+
+CONGRÈS DE VIENNE (1814-1815)
+
+
+J'arrivai à Vienne le 23 septembre 1814.
+
+Je descendis à l'hôtel Kaunitz, loué pour la légation française. Le
+suisse me remit en entrant quelques lettres dont l'adresse portait: «A
+monsieur le prince de Talleyrand, _hôtel Kaunitz_». Le rapprochement
+de ces deux noms me parut de bon augure.
+
+Dès le lendemain de mon arrivée, je me rendis chez les membres du
+corps diplomatique. Je les trouvai tous dans une sorte d'étonnement du
+peu de parti qu'ils avaient tiré de la capitulation de Paris. Ils
+venaient de traverser des pays qui avaient été ravagés par la guerre
+pendant bien des années, et où ils n'avaient entendu, disaient-ils,
+que des paroles de haine et de vengeance contre la France qui les
+avait accablés de contributions et souvent traités en vainqueur
+insolent. Mes nouveaux collègues m'assuraient qu'on leur avait
+partout reproché leur faiblesse en signant le traité de Paris. Aussi
+les trouvai-je fort blasés sur les jouissances que donne la
+générosité, et plutôt disposés à s'exciter entre eux sur les
+prétentions qu'ils avaient à faire valoir. Chacun relisait le traité
+de Chaumont qui n'avait pas seulement resserré les noeuds d'une
+alliance pour la continuation de la guerre. Ce traité avait aussi posé
+les conditions d'une alliance qui devait survivre à la guerre présente
+et tenir les alliés éventuellement unis pour un avenir même éloigné.
+Et de plus, comment se résoudre à admettre dans le conseil de l'Europe
+la puissance contre laquelle l'Europe était armée depuis vingt ans? Le
+ministre d'un pays si nouvellement réconcilié, disaient-ils, doit se
+trouver bien heureux qu'on lui laisse donner son adhésion aux
+résolutions qui seront prises par les ambassadeurs des autres
+puissances.
+
+Ainsi, à l'ouverture des négociations, tous les cabinets se
+regardaient, malgré la paix, comme étant dans une position, si ce
+n'est tout à fait hostile, du moins fort équivoque, avec la France.
+Ils pensaient tous, plus ou moins, qu'il aurait été de leur intérêt
+qu'elle fût encore affaiblie. Ne pouvant rien à cet égard, ils se
+concertaient pour diminuer, au moins, son influence. Sur ces divers
+points, je les voyais tous d'accord.
+
+Il me restait à espérer qu'il y aurait entre les puissances quelques
+divergences d'opinion, lorsque l'on en viendrait à distribuer les
+nombreux territoires que la guerre avait mis à leur disposition,
+chacune désirant, soit obtenir pour elle-même, soit faire donner aux
+États dépendant d'elle, une partie considérable des territoires
+conquis. On aurait bien voulu, en même temps, exclure du partage, ceux
+qu'on craignait de trouver trop indépendants. Ce genre de lutte,
+cependant, m'offrait bien peu de chance de pénétrer dans les affaires;
+car il existait entre les puissances des arrangements faits
+précédemment, et par lesquels on avait réglé le sort des territoires
+les plus importants. Pour parvenir à modifier ces arrangements, ou à y
+faire renoncer tout à fait, selon que la justice en ordonnerait, il y
+avait bien plus que des préventions à effacer, bien plus que des
+prétentions à combattre, bien plus que des ambitions à réprimer; il
+fallait faire annuler ce que l'on avait fait sans la France. Car si
+l'on consentait à nous admettre à prendre part aux actes du congrès,
+ce n'était que pour la forme, et pour nous ôter les moyens de
+contester un jour leur validité; mais on prétendait bien que la France
+n'aurait rien à voir dans les résolutions déjà arrêtées, et qu'on
+voulait tenir pour des faits consommés.
+
+Avant de donner ici ce qui, dans mon opinion, forme le tableau le plus
+fidèle du congrès de Vienne, c'est-à-dire ma correspondance officielle
+avec le département des affaires étrangères de France, et ma
+correspondance particulière avec le roi Louis XVIII, ainsi que les
+lettres de ce souverain pendant la durée du congrès, je crois devoir
+jeter un coup d'oeil rapide et général sur la marche des délibérations
+de cette grande assemblée. On en saisira mieux ensuite les détails.
+
+L'ouverture du congrès avait été fixée au 1er octobre; j'étais à
+Vienne depuis le 23 septembre; mais j'y avais été précédé de quelques
+jours par les ministres qui, après avoir dirigé la guerre, se
+repentant de la paix, voulaient reprendre leurs avantages au congrès.
+Je ne fus pas longtemps sans être informé que déjà ils avaient formé
+un comité, et tenaient entre eux des conférences dont il était dressé
+un protocole. Leur projet était de décider seuls ce qui aurait dû être
+soumis aux délibérations du congrès, et cela sans le concours de la
+France, de l'Espagne, ni d'aucune puissance de second ordre, à qui
+ensuite ils auraient communiqué comme proposition en apparence, mais
+de fait comme résolution, les différents articles qu'ils auraient
+arrêtés. Je ne me plaignis point. Je continuai à les voir, sans parler
+d'affaires; je me bornai à faire connaître tout le mécontentement que
+j'éprouvais aux ministres des puissances secondaires, qui avaient des
+intérêts communs avec moi. Retrouvant aussi dans l'ancienne politique
+de leurs pays de vieux souvenirs de confiance dans la France, ils me
+regardèrent bientôt comme leur appui, et, une fois bien assuré de leur
+assentiment pour tout ce que je ferais, je pressai officiellement
+l'ouverture du congrès. Dans mes premières demandes je me plaçai comme
+n'ayant aucune connaissance des conférences qui avaient eu lieu.
+L'ouverture du congrès était fixée pour tel jour; ce jour était passé;
+je priai que l'on en indiquât un autre qui fût prochain. Je fis
+comprendre qu'il était utile que je ne fusse pas trop longtemps
+éloigné de France. Quelques réponses, d'abord évasives, me firent
+renouveler mes instances; j'arrivai à me plaindre un peu; et alors je
+dus faire usage de l'influence personnelle que j'avais heureusement
+acquise dans des négociations précédentes sur les principaux
+personnages du congrès. M. le prince de Metternich, M. le comte de
+Nesselrode, ne voulaient pas être désobligeants pour moi, et ils me
+firent inviter à une conférence qui devait avoir lieu à la
+chancellerie des affaires étrangères. M. de Labrador, ministre
+d'Espagne, avec qui je m'honore d'avoir fait cause commune dans les
+délibérations du congrès, reçut la même invitation.
+
+Je me rendis à la chancellerie d'État à l'heure indiquée; j'y trouvai
+lord Castlereagh[154], le prince de Hardenberg[155], M. de Humboldt,
+M. de Nesselrode, M. de Labrador, M. de Metternich et M. de
+Gentz[156], homme d'un esprit distingué, qui faisait les fonctions de
+secrétaire. Le procès-verbal des séances précédentes était sur la
+table. Je parle avec détails de cette première séance, parce que c'est
+elle qui décida de la position de la France au congrès. M. de
+Metternich l'ouvrit par quelques phrases sur le devoir qu'avait le
+congrès de donner de la solidité à la paix qui venait d'être rendue à
+l'Europe. Le prince de Hardenberg y ajouta que pour que la paix fût
+solide, il fallait que les engagements que la guerre avait forcé de
+prendre fussent tenus religieusement; que c'était là l'intention des
+_puissances alliées_.
+
+ [154] Robert Stewart, marquis de Londonderry, vicomte Castlereagh,
+ né en 1769 en Irlande, fut élu à vingt et un ans à la Chambre des
+ communes. En 1797, il devint lord du sceau privé d'Irlande, puis
+ secrétaire du lord-lieutenant Camden et membre du conseil privé
+ d'Irlande. Très attaché à Pitt, il fut nommé ministre de la guerre
+ et des colonies en 1805; la mort de Pitt amena la dissolution du
+ ministère, mais Castlereagh reprit son portefeuille en 1807. Il se
+ retira en 1809. En 1812, il revint au pouvoir comme ministre des
+ affaires étrangères, et fut le véritable ministre dirigeant durant
+ le ministère de lord Liverpool. Il eut une influence considérable
+ sur les événements de 1814 et 1815, et assista aux congrès de
+ Châtillon et de Vienne. Il mourut en 1822: on sait qu'il se donna
+ la mort.
+
+ [155] Charles-Auguste, prince de Hardenberg, homme d'État prussien,
+ né en 1750 en Hanovre. Il fut d'abord au service de l'électeur,
+ passa ensuite à celui du duc de Brunswick, et devint quelque temps
+ après ministre du margrave de Bayreuth et d'Anspach. Ces
+ principautés ayant été réunies à la Prusse en 1791, Hardenberg
+ devint ministre du roi de Prusse. En 1795, il signa la paix de Bâle
+ avec la France. En 1804, il remplaça le comte d'Haugwitz aux
+ affaires étrangères, mais se démit après la bataille d'Austerlitz.
+ Il reprit son portefeuille après la bataille d'Iéna, fut de nouveau
+ obligé de se retirer à la paix de Tilsitt. En 1810, il fut nommé
+ chancelier d'État. Après la campagne de Russie, il poussa
+ activement à la guerre contre la France, et fut l'un des
+ signataires du traité de Paris. Il assista au congrès de Vienne. En
+ 1817, il devint président du conseil d'État, et mourut en 1822.
+
+ [156] Frédéric de Gentz, né en 1764, fut d'abord secrétaire-général
+ du ministère des finances de Prusse, puis conseiller aulique à
+ Vienne. Ardent ennemi de la France, il eut un rôle considérable
+ dans la diplomatie européenne. En 1813, il rédigea le manifeste des
+ puissances contre la France, assista au congrès de Vienne comme
+ secrétaire, rédigea le traité de Paris de 1815, et assista aux
+ différents congrès de la sainte alliance. Il mourut en 1832.
+
+Placé à côté de M. de Hardenberg, je dus naturellement parler après
+lui; et après avoir dit quelques mots sur le bonheur qu'avait la
+France de se trouver dans des rapports de confiance et d'amitié avec
+tous les cabinets de l'Europe, je fis remarquer que M. le prince de
+Metternich et M. le prince de Hardenberg avaient laissé échapper une
+expression qui me paraissait appartenir à d'autres temps; qu'ils
+avaient parlé l'un et l'autre des intentions qu'avaient les
+_puissances alliées_. Je déclarai que des _puissances alliées_ et un
+_congrès_ dans lequel se trouvaient des puissances qui n'étaient pas
+_alliées_ étaient, à mes yeux, bien peu propres à faire loyalement des
+affaires ensemble. Je répétai avec un peu d'étonnement et même de
+chaleur le mot de puissances _alliées_... «_Alliées_..., dis-je, et
+contre qui? Ce n'est plus contre Napoléon: il est à l'île d'Elbe...;
+ce n'est plus contre la France: la paix est faite...; ce n'est
+sûrement pas contre le roi de France: il est garant de la durée de
+cette paix. Messieurs, parlons franchement, s'il y a encore des
+_puissances alliées_, je suis de trop ici».--Je m'aperçus que je
+faisais quelque impression et particulièrement sur M. de Gentz. Je
+continuai: «Et cependant, si je n'étais pas ici, je vous manquerais
+essentiellement. Messieurs, je suis peut-être le seul qui ne demande
+rien. De grands égards, c'est là tout ce que je veux pour la France.
+Elle est assez puissante par ses ressources, par son étendue, par le
+nombre et l'esprit de ses habitants, par la contiguité de ses
+provinces, par l'unité de son administration, par les défenses dont la
+nature et l'art ont garanti ses frontières. Je ne veux rien, je vous
+le répète; et je vous apporte immensément. La présence d'un ministre
+de Louis XVIII consacre ici le principe sur lequel repose tout l'ordre
+social. Le premier besoin de l'Europe est de bannir à jamais l'opinion
+qu'on peut acquérir des droits par la seule conquête, et de faire
+revivre le principe sacré de la légitimité d'où découlent l'ordre et
+la stabilité. Montrer aujourd'hui que la France gêne vos délibérations
+ce serait dire que les vrais principes seuls ne vous conduisent plus
+et que vous ne voulez pas être justes; mais cette idée est bien loin
+de moi, car nous sentons tous également qu'une marche simple et droite
+est seule digne de la noble mission que nous avons à remplir. Aux
+termes du traité de Paris: _Toutes les puissances qui ont été engagées
+de part et de d'autre, dans la présente guerre, enverront des
+plénipotentiaires à Vienne pour régler dans un congrès général, les
+arrangements qui doivent compléter les dispositions du traité de
+Paris._ Quand s'ouvre le congrès général? Quand commencent les
+conférences? Ce sont là les questions que font tous ceux que leurs
+intérêts amènent ici. Si, comme déjà on le répand, quelques puissances
+privilégiées voulaient exercer sur le congrès un pouvoir dictatorial,
+je dois dire que, me renfermant dans les termes du traité de Paris, je
+ne pourrais consentir à reconnaître dans cette réunion, aucun pouvoir
+suprême dans les questions qui sont de la compétence du congrès, et
+que je ne m'occuperais d'aucune proposition qui viendrait de sa part.»
+
+Après quelques moments de silence, M. de Labrador fit avec son langage
+fier et piquant, une déclaration à peu près semblable à la mienne:
+l'embarras était sur tous les visages. On niait et on expliquait à la
+fois, ce qui s'était fait avant cette séance. Je profitai de ce moment
+pour faire quelques concessions aux amours-propres que je voyais en
+souffrance. Je dis que dans une réunion aussi nombreuse que l'était le
+congrès, où l'on avait à s'occuper de tant de matières diverses, à
+statuer sur des questions du premier ordre et à décider d'une foule
+d'intérêts secondaires, il était bien difficile, il était même
+impossible d'arriver à un résultat, en traitant tous ces objets dans
+des assemblées générales, mais que l'on pouvait trouver quelque moyen
+pour distribuer et classer toutes les affaires, sans blesser ni les
+intérêts ni la dignité d'aucune des puissances.
+
+Ce langage, quoique vague encore, laissant entrevoir pour les affaires
+générales, la possibilité d'une direction particulière, permit aux
+ministres réunis de revenir sur ce qu'ils avaient fait, de le regarder
+comme non avenu; et M. de Gentz détruisit les protocoles des séances
+précédentes et dressa celui de ce jour-là. Ce protocole devint le
+procès-verbal de la première séance, et pour prendre date, je le
+signai. Depuis ce temps, il n'y eut plus entre les grandes puissances,
+de conférences sans que la France en fît partie. Nous nous réunîmes
+les jours suivants pour établir la distribution du travail. Tous les
+membres du congrès se partagèrent en commissions qui étaient chargées
+d'examiner les questions qu'on leur soumettait. Dans chacune de ces
+commissions entrèrent les plénipotentiaires des États qui avaient un
+intérêt plus direct aux objets qu'elles avaient à examiner. On
+attribua les matières les plus importantes et les questions d'un
+intérêt général à la commission formée des représentants des huit
+principales puissances de l'Europe; et pour prendre une base, il fut
+dit que ce serait celles qui avaient signé le traité du 30 mai 1814.
+Cet arrangement était non seulement utile, parce qu'il abrégeait et
+facilitait singulièrement le travail, mais il était aussi très juste,
+puisque tous les membres du congrès y consentirent, et qu'il ne
+s'éleva aucune réclamation.
+
+Ainsi, à la fin du mois d'octobre 1814, je pus écrire à Paris, que la
+maison de Bourbon, rentrée depuis cinq mois en France, que la France
+conquise cinq mois auparavant, se trouvaient déjà replacées à leur
+rang en Europe, et avaient repris l'influence qui leur appartenait sur
+les plus importantes délibérations du congrès. Et trois mois plus
+tard, ces mêmes puissances qui n'avaient rien fait pour sauver
+l'infortuné Louis XVI, étaient appelées par moi, à rendre un tardif
+mais solennel hommage à sa mémoire. Cet hommage était encore une
+manière de relier la chaîne des temps, une nouvelle consécration des
+légitimes droits de la maison de Bourbon. Je dois dire que l'empereur
+et l'impératrice d'Autriche me secondèrent puissamment pour la pieuse
+et noble cérémonie célébrée à Vienne, le 21 janvier 1815, à laquelle
+assistèrent tous les souverains et tous les personnages alors présents
+dans la capitale de l'empire d'Autriche.
+
+Le premier objet dont s'occupa la commission des huit puissances fut
+le sort du roi et du royaume de Saxe et ensuite on du royaume de
+Saxe. En l'acquérant, elle aurait non seulement accru ses possessions
+d'un riche et beau pays; mais encore elle aurait largement fortifié
+son ancien territoire. Dans le cours de la guerre qu'avait terminée la
+paix de Paris, les alliés de la Prusse lui avaient promis que, par les
+arrangements à intervenir, la possession de la Saxe lui serait
+assurée. La Prusse, en conséquence, comptait, avec une entière
+certitude, sur cette importante acquisition et se regardait déjà comme
+souveraine de ce bel État, qu'elle occupait par ses troupes, tandis
+qu'elle retenait le roi de Saxe comme prisonnier dans une forteresse
+prussienne. Mais, lorsqu'on fit la proposition de le lui donner dans
+la commission des huit puissances, je déclarai qu'il m'était
+impossible d'y souscrire. Je convins que la Prusse dépouillée par
+Napoléon, de vastes et nombreuses possessions qu'elle ne pouvait
+toutes recouvrer, avait droit à être indemnisée. Mais, était-ce une
+raison pour que la Prusse, à son tour, vînt dépouiller le roi de Saxe?
+N'était-ce pas vouloir substituer à un droit fondé en justice, le
+droit du plus fort, dont la Prusse avait été si près de devenir la
+victime? Et, en usant de ce droit, renoncer par le fait à l'intérêt
+que sa position devait inspirer? Les territoires dont le congrès avait
+à disposer n'offraient-ils pas d'ailleurs d'autres moyens de lui
+assigner d'amples indemnités? La France voulait bien se montrer facile
+dans tous les arrangements qui pouvaient convenir au roi de Prusse,
+pourvu qu'ils ne fussent pas contre le droit; et je répétai qu'elle ne
+pouvait ni participer ni consentir à ceux qui constitueraient une
+usurpation. Et sans parler de l'intérêt qui s'attachait à la personne
+du roi de Saxe, respectable par ses malheurs et par les vertus qui
+avaient honoré son règne, j'invoquai seulement en sa faveur le
+principe sacré de la légitimité.
+
+La Prusse trouvait que l'on aurait assez satisfait à tout ce qu'exige
+ce principe, en assignant au roi de Saxe quelques indemnités dans les
+pays disponibles, et que, soit que ce prince consentît ou ne consentît
+pas à cet arrangement, la possession de la Saxe serait, pour elle,
+suffisamment légitimée par la reconnaissance des souverains alliés.
+Sur quoi je fis observer au prince de Hardenberg qu'une reconnaissance
+de ce genre, faite par ceux qui n'ont aucun droit à une chose, ne
+pouvait conférer un droit à celui qui n'en a pas.
+
+Il faut attribuer ce déplorable oubli de tous les principes à
+l'agitation déréglée que l'Europe éprouvait depuis vingt-cinq ans;
+tant de souverains avaient été dépouillés, tant de pays avaient changé
+de maître, que le droit public, atteint par une sorte de corruption,
+commençait pour ainsi dire à ne plus réprouver l'usurpation. Les
+souverains de l'Europe avaient été successivement forcés, par l'empire
+de circonstances irrésistibles, à reconnaître des usurpateurs, à
+traiter, à s'allier avec eux. Ils avaient été ainsi peu à peu amenés à
+faire céder leur délicatesse à leur sûreté; et pour satisfaire leur
+ambition, lorsqu'à leur tour ils en trouvaient l'occasion, ils étaient
+disposés à devenir usurpateurs eux-mêmes. Le respect pour les droits
+légitimes était en eux tellement affaibli, qu'après leur première
+victoire sur Napoléon, ce ne furent pas les souverains qui songèrent
+aux droits de la maison de Bourbon; ils eurent même plusieurs autres
+projets sur la France. Et si celle-ci recouvra ses rois, c'est que,
+dès qu'elle put exprimer son voeu, elle se jeta d'elle-même dans les
+bras de cette famille auguste, qui lui apportait de sages libertés
+avec ses glorieux souvenirs historiques. Au premier moment, la
+restauration avait été pour les puissances, qui, je le répète, y ont
+assisté, mais de qui elle n'est point l'ouvrage, une chose de fait,
+bien plus qu'une chose de droit.
+
+Lorsque les ministres de France se constituèrent ouvertement au
+congrès les défenseurs du principe de la légitimité, on ne se montra
+d'abord disposé à en admettre les conséquences, qu'autant qu'elles ne
+contrarieraient en rien les convenances respectives devant lesquelles
+on prétendait faire fléchir le principe. Aussi, pour le faire
+triompher, eus-je à surmonter tous les obstacles que peut susciter
+l'ambition contrariée, lorsqu'elle se voit au moment d'être
+satisfaite.
+
+Tandis que la Prusse soutenait avec ardeur et ténacité ses prétentions
+sur la Saxe, la Russie, soit par l'attachement que son souverain
+portait au roi de Prusse, soit parce que le prix de cette concession
+devait être pour l'empereur Alexandre, la possession du duché de
+Varsovie, les favorisait de tout son pouvoir. Ses ministres parlaient
+dans ce sens, sans le moindre embarras. «Tout est arrangement dans les
+affaires politiques, me disait l'un d'eux, Naples est votre premier
+intérêt; cédez sur la Saxe, et la Russie vous soutiendra pour
+Naples.--Vous me parlez là d'un marché, lui répondis-je, et je ne peux
+pas en faire. J'ai le bonheur de ne pas être si à mon aise que vous:
+c'est votre volonté, votre intérêt qui vous déterminent, et moi, je
+suis obligé de suivre des principes; et les principes ne transigent
+pas.»
+
+Le principal objet de l'Angleterre, en concourant aux vues de la
+Prusse et de la Russie sur la Saxe, paraissait être de fortifier, par
+une seconde ligne de défense établie sur l'Elbe, celle que la Prusse
+avait déjà sur l'Oder, afin que cette puissance pût opposer une
+barrière plus solide aux entreprises que, par la suite, la Russie
+pourrait former contre l'Allemagne. Mais cette idée, même
+stratégiquement, était une pure illusion.
+
+L'Autriche n'avait guère d'autre motif déterminant d'appuyer les
+prétentions de la Prusse, que celui de maintenir des arrangements qui,
+dans le tumulte des camps, avaient été précédemment projetés avec
+précipitation et légèreté. Elle n'avait pas même été arrêtée alors par
+le danger pour elle de laisser la Prusse s'établir sur les flancs des
+montagnes de la Bohême, danger qu'elle sembla ne voir que lorsque la
+France l'en eût averti. Je trouvai un moyen direct de faire,
+comprendre à l'empereur François, sans passer par son ministère, qu'il
+avait un intérêt grave à ce que la Saxe fût conservée. Les raisons que
+je développai à l'intermédiaire[157] que j'employai firent impression
+sur son esprit.
+
+ [157] Cet intermédiaire était le comte de Sickingen, d'une famille
+ noble d'Allemagne, qui descendait du fameux capitaine Franz de
+ Sickingen (1481-1523).
+
+L'Angleterre comprit bientôt aussi qu'il serait imprudent de jeter un
+nouvel élément d'inimitié et de discorde entre les deux puissances qui
+défendaient contre la Russie les abords de l'Allemagne. D'ailleurs la
+Saxe aurait été longtemps pour la Prusse une possession peu soumise et
+précaire, toujours prête à saisir les occasions de lui échapper et de
+recouvrer son indépendance. Ce serait donc pour la Prusse une
+acquisition plus propre à l'affaiblir qu'à la fortifier. La question
+du sort de la Saxe étant ainsi dégagée pour l'Angleterre des
+considérations particulières qui avaient motivé sa première
+détermination, et étant ramenée pour l'Autriche au véritable point de
+vue sous lequel son intérêt devait la lui faire considérer, la France
+trouva enfin ces deux puissances disposées à écouter sans prévention
+les fortes raisons qu'elle avait pour faire prévaloir les principes.
+Lorsque ces deux puissances virent que leurs propres convenances se
+trouvaient d'accord avec le principe de la légitimité, elles
+reconnurent volontiers que ce principe l'emportait sur les convenances
+des autres. Elles furent conduites à en devenir par là aussi les
+défenseurs, et les choses arrivèrent bientôt au point qu'une alliance
+secrète et éventuelle se forma entre la France, l'Autriche et
+l'Angleterre, contre la Russie et la Prusse[158]. Ainsi la France, par
+le seul ascendant de la raison, par la puissance des principes, venait
+de rompre une alliance qui n'était dirigée que contre elle. (Heureuse
+si la funeste catastrophe du 20 mars n'en fut venu renouer les
+liens!!)
+
+ [158] 3 janvier 1815. Par ce traité la France, l'Autriche et
+ l'Angleterre promettaient de faire cause commune pour réprimer
+ l'ambition de la Prusse et de la Russie, et s'assuraient
+ mutuellement du concours d'une armée de cent cinquante mille
+ hommes.
+
+Les alliés se trouvaient ainsi divisés entre eux, tandis que nous
+venions d'établir une alliance nouvelle dans laquelle la France était
+partie principale. La première alliance, celle contre Napoléon, que
+l'on aurait voulu faire survivre à l'objet pour lequel elle avait été
+contractée, ne pouvait apporter aux alliés que les moyens de
+satisfaire des ambitions et des vues particulières, tandis que le but
+de l'alliance nouvelle ne pouvait être que le maintien des principes
+d'ordre, de conservation et de paix. Par là, la France, cessant à
+peine d'être l'effroi de l'Europe, en devenait en quelque sorte,
+l'arbitre et la modératrice.
+
+L'Angleterre et l'Autriche étant une fois décidées, la Prusse devait
+nécessairement céder; aussi finit-elle par consentir à ce que la Saxe
+continuât d'exister, et elle se contenta d'en recevoir une partie, à
+titre de cession volontaire faite par le souverain de ce pays. Ce
+grand point obtenu, il fallut ensuite amener le roi de Saxe à faire ce
+sacrifice. On me chargea, ainsi que le duc de Wellington et le prince
+de Metternich, de nous rendre auprès de lui pour tâcher de l'y
+décider. La nouvelle de l'arrivée de Napoléon en France venait de se
+répandre à Vienne. Il y avait dans le congrès une agitation extrême.
+On ne nous donna que vingt-quatre heures pour remplir notre pénible
+mission. Je me rendis immédiatement à Presbourg, où l'on avait fini
+par permettre au roi de Saxe de venir habiter.
+
+Madame la comtesse de Brionne[159] habitait cette ville, où elle
+s'était retirée à la suite de son émigration... Madame de Brionne!!...
+Madame de Brionne qui avait eu pour moi pendant tant d'années toute
+l'affection que l'on porte à l'un de ses enfants et qui me croyait des
+torts envers elle... Oh! il faut que la politique attende! En arrivant
+à Presbourg, je courus me jeter à ses pieds. Elle m'y laissa assez de
+temps pour que j'eusse le bonheur de recevoir ses larmes sur mon
+visage. «Vous voilà donc enfin! me dit-elle. J'ai toujours cru que je
+vous reverrais. J'ai pu être mécontente de vous, mais je n'ai pas
+cessé un moment de vous aimer. Mon intérêt vous a suivi partout...»
+Je ne pouvais dire un mot, je pleurais. Sa bonté cherchait à me
+remettre un peu en me faisant des questions. «Votre position est
+belle, me dit-elle.--Oh! oui, je la trouve bien belle.» Les larmes
+m'étouffaient. L'impression que je ressentis était si vive que je dus
+la quitter pendant quelques instants; je me sentais défaillir, j'allai
+prendre l'air sur les bords du Danube. Revenu un peu à moi, je
+retournai chez madame de Brionne. Elle reprit ses questions, je pus
+mieux y répondre. Elle me parla un peu du roi, beaucoup de _Monsieur_.
+Elle me nomma le roi de Saxe, elle savait que j'avais défendu sa
+cause, elle s'y intéressait. Quelques jours après cette entrevue, la
+mort m'enleva cette amie que j'avais été si heureux de retrouver.
+
+ [159] Louise-Julie-Constance de Rohan, mariée à Charles-Louis de
+ Lorraine, comte de Brionne (voir t. Ier p. 43, 92 et notes).
+
+Je me rendis dans la soirée au palais, et m'acquittai de la commission
+dont j'avais été chargé. Le roi de Saxe, qui voulait bien avoir
+quelque confiance en moi, m'avait fait demander de le voir seul. Dans
+cette conférence où sans aucun embarras, il me parlait de sa
+reconnaissance, je lui montrai la nécessité de faire quelques
+sacrifices, je tâchai de le convaincre que, au point où en étaient les
+choses, c'était le seul moyen de garantir l'indépendance de son pays.
+Le roi me garda près de deux heures; il ne prit encore aucun
+engagement et me dit seulement qu'il allait se retirer dans son
+intérieur avec sa famille. Quelques heures après, nous reçûmes, le
+prince de Metternich, le duc de Wellington et moi, l'invitation de
+nous rendre au palais. Le prince de Metternich que nous avions choisi
+pour être notre organe, fit connaître au roi, avec beaucoup de
+ménagement, le voeu des puissances. Le roi, avec une expression fort
+noble et fort touchante, nous parla de son affection pour ses peuples,
+et cependant nous laissa entrevoir qu'il ne mettrait point d'obstacle
+à ce qui, d'accord avec l'honneur de sa couronne, pourrait contribuer
+aux arrangements de l'Europe, se réservant d'envoyer au congrès un
+ministre revêtu de ses pleins pouvoirs pour y traiter de ses intérêts.
+
+Nous repartîmes pour Vienne sans être porteurs de l'adhésion du roi,
+mais persuadés néanmoins qu'il était décidé, et que c'était par M.
+d'Einsiedel, son plénipotentiaire, que son consentement parviendrait
+au congrès.
+
+Après quelques conférences où l'on admit M. d'Einsiedel, les intérêts
+de la Saxe et de la Prusse se réglèrent, non pas à la satisfaction de
+l'une et de l'autre, mais d'accord entre elles[160]. Ainsi le principe
+de la légitimité n'eut point à souffrir dans cette importante
+circonstance.
+
+ [160] La Prusse acquit toute la haute et la basse Lusace, presque
+ toute la Misnic et la Thuringe, avec les places de Torgau et de
+ Wittemberg (traité du 18 mai 1815).
+
+Il résulta de ces arrangements que la Russie, qui avait prétendu à la
+possession entière du duché de Varsovie, dut se désister. La Prusse en
+recouvra une portion considérable, et l'Autriche, qui n'avait pas
+cessé de posséder une partie de la Gallicie, reprit quelques-uns des
+districts qu'elle avait cédés en 1809. Cette disposition qui, au
+premier coup d'oeil, peut paraître n'avoir eu d'importance que pour ces
+deux puissances, était d'un intérêt général. La Pologne, presque
+entière entre les mains de la Russie, devait être un objet
+d'inquiétude continuelle pour l'Europe. Il importait à la sûreté de
+celle-ci que deux puissances plutôt qu'une seule, exposées à se voir
+enlever ce qu'elles possédaient, fussent, par le sentiment du danger
+commun, disposées à s'unir en toute occasion contre les entreprises
+ambitieuses de la Prusse. Un même intérêt devenait pour elles le lien
+le plus fort, et c'est par cette raison que la France soutint ici les
+prétentions de la Prusse et de l'Autriche.
+
+Le ministre de Russie chercha à me combattre par mes propres
+arguments. Il prétendit que si le principe de la légitimité exigeait
+la conservation du royaume de Saxe, il devait exiger aussi le
+rétablissement du royaume de Pologne; il ajouta que l'empereur
+Alexandre voulait avoir la totalité du duché de Varsovie pour l'ériger
+en royaume, et qu'ainsi je ne pouvais sans inconséquence refuser de
+souscrire à ce qu'on le remît entre ses mains. Je répondis avec
+vivacité que l'on pourrait bien à la vérité regarder comme une
+question de principe le rétablissement en corps de nation, et sous un
+gouvernement indépendant, d'un peuple nombreux, autrefois puissant,
+occupant un territoire vaste et contigu, et qui, s'il avait laissé
+rompre les liens de son unité, était cependant resté homogène par une
+communauté de moeurs, de langue et d'espérances; que si on le voulait,
+la France serait la première, non seulement à donner son adhésion au
+rétablissement de la Pologne, mais encore à le réclamer avec ardeur, à
+la condition que la Pologne serait rétablie telle qu'elle était
+autrefois, telle que l'Europe voudrait qu'elle fût. Mais, ajoutai-je,
+il n'y a rien de commun entre le principe de la légitimité et la plus
+ou moins grande extension qui serait donnée à l'État que prétend
+former la Russie avec une petite portion de la Pologne, et sans même
+montrer le projet d'y réunir, plus tard, les belles provinces qui,
+depuis les derniers partages, ont été annexées à ce vaste empire. Les
+ministres de Russie, après plusieurs conférences, comprirent qu'ils ne
+réussiraient pas à couvrir du principe de la légitimité, les vues
+intéressées qu'ils étaient chargés de faire valoir, et ils se
+bornèrent à négocier pour obtenir une plus ou moins grande partie du
+territoire qui, pendant quelques années, avait composé le grand-duché
+de Varsovie.
+
+En rendant hommage au principe de la légitimité, par la décision prise
+à l'égard du royaume de Saxe, on avait implicitement prononcé sur le
+sort du royaume de Naples. Le principe une fois adopté, on ne pouvait
+se refuser à en admettre les conséquences. Aussi la France, après
+avoir repoussé les prétentions fondées sur le droit de conquête,
+réclama-t-elle l'assurance que Ferdinand IV serait reconnu roi de
+Naples. Il fallut surmonter l'embarras réel de quelques cabinets qui
+s'étaient liés avec Murat, et surtout de l'Autriche qui avait fait un
+traité avec lui. J'étais bien loin de me refuser à adopter tout ce
+qui, conduisant au même but, pouvait se concilier avec la dignité des
+puissances. Murat vint à mon aide. Il était dans une agitation
+continuelle; il écrivait lettres sur lettres, faisant des
+déclarations, ordonnait à ses troupes des marches, des contre-marches,
+et me fournissait mille occasions de montrer sa mauvaise foi. Un
+mouvement qu'il fit faire à son armée du côté de la Lombardie fut
+regardé comme une agression, et cette agression devint le signal de sa
+ruine[161]. Les Autrichiens marchèrent contre lui, le battirent, le
+poursuivirent, et en peu de jours, abandonné par son armée, il sortit
+en fugitif du royaume de Naples, qui retourna aussitôt sous le sceptre
+de son roi légitime. La restitution du royaume de Naples à Ferdinand
+IV consacrait de nouveau, par un grand exemple, le principe de la
+légitimité, et de plus, elle était utile à la France, parce qu'elle
+lui donnait en Italie, pour allié, le plus puissant État de cette
+contrée [162].
+
+ [161] On était d'accord à Vienne pour renverser Murat, mais on ne
+ trouvait pas de prétexte, lorsque lui-même vint le fournir. Il
+ avait à Vienne un agent, le duc de Campo-Chiaro, qu'on avait refusé
+ d'admettre au congrès. Bien qu'il n'eût ainsi aucune position
+ officielle, Murat lui envoya vers la fin de février 1815 une note,
+ avec ordre de la communiquer aux puissances, dans laquelle le roi
+ demandait des explications aux souverains, sur leurs intentions à
+ son égard, déclarant que, le cas échéant, il était prêt à se
+ battre, et prévenant qu'il serait alors forcé de passer sur le
+ territoire de plusieurs des États italiens nouvellement créés.
+ L'Autriche saisit cette occasion, et, sous le prétexte de protéger
+ les princes autrichiens d'Italie, fit marcher cent cinquante mille
+ hommes contre Murat.
+
+ [162] Si je ne devais pas à ma famille de rapporter ici le décret
+ honorable qu'a rendu pour moi le roi Ferdinand IV, en m'accordant
+ le duché de Dino, la reconnaissance seule m'en ferait un devoir.
+ (_Note du prince de Talleyrand._)
+
+ Le roi et la reine des Deux-Siciles s'étaient remis à M. de Talleyrand
+ du soin de défendre leurs intérêts au congrès. Voici à ce sujet les
+ lettres qu'ils lui avaient écrites. Nous les transcrivons
+ littéralement d'après les originaux qui existent dans les papiers du
+ prince.
+
+
+ _Lettre du roi des Deux-Siciles._
+
+ «Monsieur le prince,
+
+ »Ma main peu sûre m'oblige à en emprunter une étrangère, mais fidelle,
+ pour vous exprimer mes sentiments: ayant été informé par mon éprouvé
+ et dévoué ministre, le commandeur Ruffo, de vos dispositions
+ favorables à mes intérêts, et de celui que vous prenez à me faire
+ restituer mon royaume de Naples, je ne veux pas différer à vous en
+ témoigner ma reconnaissance et à remettre ma juste cause dans les
+ mains d'un ministre dont les talents sublimes dans le maniement des
+ affaires peuvent seuls me promettre un succès heureux; et il serait
+ doux pour moi de le devoir à un Périgord. Je charge le commandeur
+ Ruffo de vous confirmer en mon nom toutes les expressions des
+ sentiments que doit m'inspirer la confiance de l'intérêt pour ma cause
+ que vous développerez dans le congrès; et c'est dans ces sentiments
+ que je désire que vous en receviez, par anticipation, l'expression de
+ la reconnaissance de votre très affectionné,
+
+ »FERDINAND.
+
+ »Palerme, ce 1er octobre 1814.»
+
+
+ _Lettre de la reine des Deux-Siciles._
+
+ «Prince de Bénévent,
+
+ »Les droits que vous venez d'acquérir à la reconnaissance de tous les
+ individus apartenant à la maison de Bourbon m'engagent à profiter du
+ moyen de mon anciene et constante amie, la baronne de Tailerand, votre
+ parente, pour vous faire parvenir les assurances de la haute estime et
+ considération, que m'ont inspirées les signalés services que vous
+ venez de rendre dans ces derniers et heureux événements à cette
+ famille à laquelle j'appartiens par tous les liens possibles, et à la
+ restauration et grandeur de laquelle vous venez de contribuer avec
+ autant de gloire que de zèle; j'unis les sentiments de ma
+ reconnaissance à ceux qu'éprouvent le roi mon époux et toute ma
+ famille, et je jouis d'en être l'interprète. Les événements étonans et
+ rapides, qui viennent de rendre à la branche aînée des Bourbons et à
+ celle d'Espagne le rang et les trônes de leurs ancêtres, n'ont pas
+ encore eu d'influence sur celle des Deux-Siciles, malgré que les
+ malheurs, et surtout la constance, lui aient acquis des droits sacrés
+ à l'estime, à l'équité de ses alliés; mais l'influence que la France
+ va reprendre à juste titre en Europe nous est un sûr garant que, par
+ son intérêt pour nous, elle soutiendra nos droits légitimes, avec
+ cette noblesse et fermeté qui distinguent la nation, son souverain et
+ le ministre qu'il a eu la sagesse et le talent de distinguer et de
+ choisir. C'est dans eux que je pose aujourd'hui ma confiance et
+ l'espoir du bonheur futur et de la gloire de ma famille; les malheurs
+ de l'entière famille des Bourbons, la cruelle expérience, tout nous a
+ prouvé que nos différentes branches doivent être unies à jamais entre
+ elles pour leur prospérité et leur gloire et celle des peuples
+ qu'elles sont appelées à gouverner, et que c'est au chef de la famille
+ qu'elle doivent se rattacher. Ce sont les sentiments du roi mon époux,
+ ce sont ceux de toute ma famille; et ils seront sans nul doute la base
+ de la conduite à venir de notre gouvernement dans nos liaisons
+ politiques. Acceptez de nouveau, prince, le tribut d'admiration et de
+ reconnaissance que je rends, avec une véritable satisfaction, à vos
+ talents et à vos services, en mon nom et en celui de toute ma famille.
+
+ »Votre affectionnée,
+
+ »CHARLOTTE.
+
+ »Vienne, le 27 juin 1814.
+
+Les arrangements convenus à l'égard de plusieurs autres parties de
+l'Italie eurent pour objet d'établir dans cette péninsule de forts
+contre-poids capables d'arrêter la puissance autrichienne, si ses vues
+ambitieuses se portaient un jour de ce côté. Ainsi le royaume de
+Sardaigne acquit tout l'État de Gênes. La branche de la maison de
+Savoie, régnante alors à Turin, étant près de s'éteindre, et
+l'Autriche pouvant par suite de ses alliances de famille, élever des
+prétentions à cette belle succession, l'effet en fut prévenu par la
+reconnaissance des droits de la maison de Carignan, à qui on assura
+l'hérédité de cette couronne.
+
+La Suisse, point central en Europe, sur lequel viennent s'appuyer
+trois grandes contrées, la France, l'Allemagne et l'Italie, fut
+solennellement et à perpétuité déclarée neutre. Par cette résolution,
+on augmenta pour chacun de ces trois pays les moyens de défense, et on
+diminua les moyens d'agression. Cette disposition est surtout
+favorable à la France qui, entourée de places fortes sur toutes les
+autres parties de ses frontières, en est dépourvue sur celle qui a la
+Suisse pour confins. La neutralité de ce pays lui donne donc, sur le
+seul point où elle soit faible et désarmée, un boulevard inexpugnable.
+
+Pour préserver le corps helvétique des dissensions intérieures qui, en
+troublant son repos, auraient pu compromettre le maintien de sa
+neutralité, nous nous attachâmes à concilier les prétentions
+respectives des cantons, et à arranger les différends qui existaient
+depuis longtemps entre eux. L'union menacée par le conflit des
+intérêts anciens et des intérêts nés de l'organisation nouvelle, faite
+sous la médiation de Napoléon, se trouva affermie par un acte où l'on
+réunit toutes les dispositions qui paraissaient le mieux pouvoir les
+accorder.
+
+L'érection du nouveau royaume des Pays-Bas, convenue antérieurement à
+la paix, était évidemment une mesure hostile contre la France; et ce
+projet avait été conçu dans la vue de créer auprès d'elle un État
+ennemi, que le besoin de protection rendait l'allié naturel de
+l'Angleterre et de la Prusse. Le résultat de cette combinaison,
+cependant, me parut moins dangereux pour la France qu'on ne le
+pensait, car le nouveau royaume aura longtemps assez à faire pour se
+consolider[163]. En effet, formé de deux pays divisés par d'anciennes
+inimitiés, opposés de sentiments et d'intérêts, il doit rester faible
+et sans consistance pendant beaucoup d'années. L'espèce d'intimité
+protectrice que l'Angleterre croit établir entre elle et ce nouvel
+État me semble devoir être pour longtemps encore un rêve politique. Un
+royaume composé d'un pays de commerce et d'un pays de fabriques doit
+devenir un rival de l'Angleterre ou être annulé par elle, et par
+conséquent mécontent.
+
+ [163] Il n'en eut pas le temps. On sait que la révolution de
+ 1830-1832 sépara la Belgique de la Hollande.
+
+L'organisation de la confédération germanique devait être un des
+éléments les plus importants de l'équilibre de l'Europe. Je ne puis
+dire si le congrès eût réussi à fonder cette organisation sur des
+bases qui l'eussent fait efficacement servir d'appui à cet équilibre.
+Les funestes événements de 1815, qui vinrent forcer le congrès à
+précipiter ses délibérations, firent que l'on ne put déposer dans
+l'acte final qu'un germe informe qui, jusqu'à présent, n'a pu prendre
+de consistance et que l'on travaille encore à développer.
+
+Je laisse à apprécier le rôle qu'a joué la France dans cette mémorable
+circonstance. Malgré le désavantage de la position où elle se trouvait
+à l'ouverture des conférences, elle parvint à prendre dans les
+délibérations un tel ascendant, que les questions les plus
+importantes se décidèrent en partie selon ses vues, et d'après les
+principes qu'elle avait établis et soutenus, tout opposés qu'ils
+fussent aux intentions des puissances à qui le sort des armes avait
+donné le pouvoir de dicter sans obstacle leurs lois à l'Europe. Et,
+quoique au milieu des discussions du congrès, l'esprit de révolte et
+d'usurpation soit venu subjuguer encore la France, le roi, rendu à
+Gand, exerçait à Vienne la même influence que du château des
+Tuileries. A ma demande, et je dois le dire pour l'honneur des
+souverains, sans instances, l'Europe lança une déclaration foudroyante
+contre _l'usurpateur_[164]. Je l'appelle ainsi parce que c'est là ce
+que fut Napoléon à son retour de l'île d'Elbe. Jusque-là, il avait été
+conquérant; ses frères seuls avaient été usurpateurs.
+
+ [164] Le 25 mars 1815, à la nouvelle de l'arrivée de Napoléon à
+ Paris, l'Angleterre, l'Autriche, la Russie et la Prusse renouèrent
+ leur alliance. Tous les autres États de l'Europe accédèrent à ce
+ traité. En même temps les puissances lançaient la déclaration
+ suivante:
+
+ En rompant ainsi la convention qui l'avait établi à l'île d'Elbe,
+ Buonaparte détruit le seul titre légal auquel son existence se
+ trouvait attachée. En reparaissant en France avec des projets de
+ trouble et de bouleversements, il s'est privé lui-même de la
+ protection des lois, et a manifesté à la face de l'univers qu'il ne
+ saurait y avoir ni paix ni trêve avec lui... Les puissances
+ déclarent en conséquence que Napoléon Buonaparte s'est placé hors
+ des relations civiles et sociales, et que, comme ennemi et
+ perturbateur du repos du monde, il s'est livré à la vindicte
+ publique.
+
+Je retrouvai à cette époque la récompense de ma fidélité aux
+principes. Au nom du roi, je les avais invoqués pour la conservation
+des droits des autres, et ils étaient devenus la garantie des siens.
+Toutes les puissances, se voyant de nouveau menacées par la révolution
+renaissante en France, armèrent en toute hâte. On précipita la fin des
+négociations de Vienne pour se livrer sans relâche à des soins
+devenus plus pressants; et l'acte final du congrès, quoique encore
+ébauché seulement dans quelques parties, fut signé par les
+plénipotentiaires qui se séparèrent ensuite.
+
+Les affaires étant ainsi terminées, le roi, et par conséquent la
+France, ayant été reçu dans l'alliance contre Napoléon et ses
+adhérents, je quittai Vienne où rien ne me retenait plus, et je me mis
+en route pour Gand, fort éloigné d'imaginer qu'en arrivant à
+Bruxelles, j'apprendrais l'issue de la bataille de Waterloo. C'est M.
+le prince de Condé qui eut la bonté de m'en donner tous les détails.
+Il me parla, avec une grâce que je n'oublierai jamais, des succès
+qu'avait eus la France au congrès de Vienne.
+
+Après cet exposé succinct des délibérations du congrès de Vienne, on
+pourra lire avec plus d'intérêt, peut-être, les correspondances
+suivantes.
+
+Toutes ces correspondances sont déposées aux archives du département
+des affaires étrangères, c'est-à-dire les minutes des lettres du roi
+Louis XVIII de sa main propre, et les originaux de mes lettres; les
+copies que je donne ici sont prises sur les originaux du roi et sur
+mes minutes[165].
+
+ [165] La correspondance qui va suivre a déjà été publiée il y a
+ quelques années par M. Pallain (_Correspondance inédite de Louis
+ XVIII et de M. de Talleyrand_, 1 vol. in-8º), à l'exception
+ cependant des lettres des ambassadeurs du roi au ministre des
+ affaires étrangères qui sont insérées ici.--Nous avons relevé,
+ entre le texte officiel trouvé par M. Pallain dans les archives du
+ ministère des affaires étrangères, et le texte que M. de Talleyrand
+ a voulu conserver dans ses _Mémoires_, certaines différences
+ souvent insignifiantes, parfois au contraire assez curieuses, et
+ qu'il nous a en tout cas paru intéressant de signaler. On trouvera
+ en note et en italiques les additions et les variantes. En outre,
+ il y a dans notre texte plusieurs passages qui ne sont pas
+ reproduits dans le texte des archives; nous les avons également
+ soulignés et indiqués.
+
+
+Nº 1[166].--LE PRINCE DE TALLEYRAND AU ROI LOUIS XVIII[167].
+
+ [166] Il est indispensable de maintenir trois séries de numéros
+ pour les trois correspondances insérées ici afin de faciliter
+ l'intelligence des dépêches qui se réfèrent à ces numéros _(Note de
+ M. de Bacourt)_. En conséquence, les lettres de M. de Talleyrand
+ sont numérotées 1, 2, 3, etc... celles des ambassadeurs au
+ département _1 bis, 2 bis, 3 bis_, etc..., celles du roi à M. de
+ Talleyrand, _1 ter, 2 ter, 3 ter,_ etc... Enfin, on trouvera
+ également quelques lettres du comte de Blacas: pour celles-ci, nous
+ avons adopté des chiffres romains.
+
+ [167] Nous donnons ici le texte intégral de cette première lettre,
+ tel qu'il se trouve dans l'ouvrage de M. Pallain. Les variantes
+ sont si nombreuses qu'il aurait été difficile de les signaler
+ autrement.
+
+ «Vienne, le 25 septembre 1814.
+
+ »SIRE,
+
+ »J'ai quitté Paris le 16. Je suis arrivé ici _le 23 au soir. Je ne
+ me suis arrêté qu'à Strasbourg et à Munich._
+
+ »La princesse de Galles venait de quitter Strasbourg. Elle avait
+ accepté un bal chez madame Franck, veuve du banquier de ce nom;
+ elle y avait dansé toute la nuit. _Dans l'auberge dans laquelle je
+ suis descendu elle avait donné à souper à Talma. Sa manière d'être
+ à Strasbourg explique parfaitement pourquoi M. le prince régent
+ aime mieux la savoir en Italie qu'en Angleterre._--A Munich le roi
+ m'a parlé de son attachement pour Votre Majesté, des craintes que
+ lui donnait l'ambition prussienne; il m'a dit _de fort bonne
+ grâce:_ «J'ai servi vingt _et un_ ans la France, cela ne s'oublie
+ point.» _Deux heures de conversation que j'ai pu avoir avec M. de
+ Montgelas m'ont bien prouvé_ qu'il ne fallait que suivre les
+ principes arrêtés par Votre Majesté, comme base du système
+ politique de la France, pour nous assurer le retour et nous
+ concilier la confiance des puissances d'un _ordre_ inférieur.
+
+ _»A Vienne le langage de la raison et de la modération ne se trouve
+ point encore dans la bouche des plénipotentiaires._
+
+ »Un des ministres de Russie _nous disait hier_: «On a voulu faire
+ de nous une puissance asiatique; _la Pologne nous fera européens_.»
+
+ »La Prusse, de son côté, ne demande pas mieux que d'échanger ses
+ anciennes provinces polonaises contre celles qu'elle convoite en
+ Allemagne et sur les bords du Rhin. On doit regarder ces deux
+ puissances comme intimement _liées_ sur ce point.
+
+ »Les ministres russes insistent, sans avoir admis jusqu'ici la
+ moindre discussion, sur une extension territoriale qui porterait
+ cette puissance sur les bords de la Vistule, en réunissant même la
+ vieille Prusse à leur empire.
+
+ »_J'espère que l'empereur, qui dans différentes circonstances m'a
+ permis_ de lui exposer avec franchise _ce que je jugeais_ le plus
+ utile _à ses intérêts et à sa gloire, me permettra de combattre
+ devant lui le système de ses ministres. Le philanthrope La Harpe se
+ révolte contre l'ancien partage de la Pologne et plaide son
+ asservissement à la Russie; il est à Vienne depuis dix ou douze
+ jours._
+
+ »On conteste encore au roi de Saxe le droit d'avoir un ministre au
+ congrès. _M. de Schulembourg, que je connais depuis longtemps, m'a
+ dit hier que le roi avait déclaré_ qu'il ne ferait aucun acte de
+ cession, d'abdication ni d'échange qui pourrait détruire
+ l'existence de la Saxe _et nuire aux droits de sa maison_; cette
+ honorable résistance pourra faire quelque impression sur ceux qui
+ partagent encore l'idée de la réunion de ce royaume à la Prusse.
+
+ »La Bavière a fait offrir au roi de Saxe d'appuyer ses prétentions,
+ s'il le fallait, par _un corps de troupes considérable. M. de Wrède
+ dit qu'il a ordre de donner jusqu'à quarante mille hommes._
+
+ _»La question de Naples n'est pas résolue. L'Autriche veut placer
+ Naples et la Saxe sur la même ligne et la Russie veut en faire des
+ objets de compensation_.
+
+ »La reine de Naples est _peu regrettée_. Sa mort parait avoir mis
+ M. de Metternich _plus_ à son aise.
+
+ »Rien n'est déterminé à l'égard de la _conduite et de la marche des
+ affaires au congrès. Les Anglais mêmes, que je croyais plus
+ méthodiques que les autres, n'ont fait aucun, travail préparatoire
+ sur cet objet._
+
+ _«Je suis porté à croire que l'on se réunira à l'idée d'avoir deux
+ commissions: l'une composée des six grandes puissances, et devant
+ s'occuper des affaires générales de l'Europe; l'autre devant
+ préparer les affaires d'Allemagne et devant être de même composée
+ des six premières puissances allemandes; j'aurais désiré qu'il y en
+ eût sept. L'idée d'une commission pour l'Italie déplait
+ prodigieusement à l'Autriche._
+
+ »La marche que Votre Majesté a tracée à ses ministres est si noble,
+ _qu'elle doit nécessairement, si toute raison n'a pas disparu de
+ dessus la terre, finir par leur donner quelque influence_.
+
+ «Je suis avec le plus profond respect, Sire, de Votre Majesté le
+ très humble et très obéissant serviteur et sujet.
+
+ »Le prince DE TALLEYRAND.»
+
+ _«P.-S.--L'empereur de Russie et le roi de Prusse viennent
+ d'arriver. Leur entrée a été fort belle. Ils étaient à cheval;
+ l'empereur d'Autriche au milieu. Un petit désordre occasionné par
+ les chevaux a fait que pendant une partie considérable du chemin,
+ le roi de Prusse était à la droite de l'empereur François. Les
+ choses ne sont rentrées dans l'ordre que peu de temps avant
+ d'arriver au palais.»_
+
+Vienne, le 25 septembre 1814.
+
+SIRE,
+
+J'ai quitté Paris le 16. Je suis arrivé ici le 24 au matin. La
+princesse de Galles venait de quitter Strasbourg _lorsque j'y suis
+arrivé_. Elle avait accepté un bal chez madame Franck, veuve du
+banquier de ce nom, où elle a dansé toute la nuit. Elle avait, la
+veille de son départ, donné à souper à Talma. Ce qui m'en a été dit
+m'explique les motifs qui font préférer au prince régent de la savoir
+plutôt sur le continent qu'en Angleterre. Elle se disposait à partir
+pour l'Italie.
+
+A Munich, le roi[168] m'a parlé de son attachement pour Votre Majesté.
+Il m'a dit: «J'ai servi vingt ans la France. Cela ne s'oublie point.
+_Si Monsieur ou M. le duc de Berry étaient venus à Strasbourg, lorsque
+j'étais à Bade, j'aurais été bien empressé d'aller leur faire ma
+cour[169].»_
+
+ [168] Maximilien 1er, roi de Bavière. Il avait été colonel au
+ service de la France avant la révolution de 1789. Il était connu
+ alors sous le nom de prince Max de Deux-Ponts.
+
+ [169] Supprimé dans le texte des archives.
+
+J'ai entrevu qu'il ne fallait que suivre les principes arrêtés par
+Votre Majesté comme base du système politique de la France, pour nous
+assurer le retour et nous concilier la confiance des puissances d'un
+rang inférieur.
+
+_Depuis mon arrivée ici, je n'ai pu recevoir que quelques personnes.
+M. de Dalberg, qui m'avait précédé d'un jour, avait, de son côté,
+recueilli quelques notions[170]._
+
+ [170] Supprimé dans le texte des archives.
+
+Je vois, Sire, que le langage de la raison et celui qui caractérise
+la modération ne seront point dans la bouche de tous les
+plénipotentiaires.
+
+Un des ministres de Russie a dit il y a peu de jours: «On a voulu
+faire de nous une puissance asiatique. Nous allons être Européens par
+la Pologne.»
+
+La Prusse, de son côté, ne demande pas mieux que d'échanger ses
+anciennes provinces polonaises contre celles qu'elle convoite en
+Allemagne et sur les bords du Rhin. On doit regarder ces deux
+puissances comme intimement unies sur ce point.
+
+Les ministres russes insistent, sans avoir admis jusqu'ici la moindre
+discussion, sur une extension territoriale qui porterait cette
+puissance sur les bords de la Vistule, en réunissant même la vieille
+Prusse à son empire. _Ils annoncent, cependant, que cette question
+restait à traiter avec leur souverain, qui, seul, pouvait changer
+leurs instructions[171]._
+
+ [171] Supprimé dans le texte des archives.
+
+J'espère qu'à l'arrivée de l'empereur de Russie, qui, en différentes
+circonstances, m'a accordé le droit de lui exposer avec franchise ce
+que je jugerais le plus utile à ses véritables intérêts et à sa
+gloire, je pourrai lui faire connaître combien il serait avantageux à
+son système de philanthropie générale, s'il voulait placer la
+modération à côté de la puissance. Peut-être même trouverai-je, sous
+ce rapport, le seul point de contact avec M. de la Harpe[172] qui
+déjà est ici. L'empereur de Russie et le roi de Prusse sont attendus
+aujourd'hui.
+
+ [172] M. de La Harpe, homme d'État suisse, ancien précepteur de
+ l'empereur Alexandre, qu'on a déjà vu jouer un rôle imposant dans
+ les affaires de son pays au temps du directoire.
+
+On conteste encore au roi de Saxe le droit de tenir un ministre au
+congrès. Il a envoyé ici le comte de Schulenburg[173], agent habile et
+qui m'est connu. Nous pourrons en tirer parti. Le roi a déclaré qu'il
+ne ferait aucun acte de cession, ni d'abdication, ni d'échange, qui
+détruisît l'existence de la Saxe. Cette honorable résistance pourra
+faire rentrer en eux-mêmes ceux qui protègent encore l'idée de la
+réunion de ce royaume à la Prusse.
+
+ [173] Frédéric-Albert, comte de Schulenburg, né à Dresde en 1772.
+ Il fut nommé ministre de Saxe à Vienne en 1798, puis à Ratisbonne;
+ assista au congrès de Rastadt (1799), et fut peu après envoyé à
+ Copenhague, puis à Pétersbourg (1804). Il revint à Vienne en 1810,
+ et assista comme plénipotentiaire saxon au congrès de 1814. Il se
+ retira en 1830 et se consacra jusqu'à sa mort (1853) exclusivement
+ aux lettres.
+
+La Bavière a fait offrir au roi de Saxe d'appuyer ses prétentions,
+s'il le fallait, par cinquante mille hommes.
+
+On ne paraît pas d'accord sur la non admission d'un plénipotentiaire
+de Naples. Je regarde cette question comme n'étant pas entièrement
+résolue.
+
+L'Autriche veut placer Naples et la Saxe sur la même ligne, et la
+Russie, en faire des objets de compensation.
+
+La reine de Naples n'est regrettée par personne, et sa mort paraît
+avoir mis M. le prince de Metternich à son aise.
+
+Rien au reste n'est encore déterminé à l'égard de la marche et de la
+conduite des affaires au congrès, et même, dans le raisonnement des
+ministres anglais, j'ai cru entrevoir qu'eux-mêmes n'ont point mûri ce
+travail préparatoire.
+
+On propose deux commissions, dont l'une se composerait des grandes
+puissances; l'autre, des puissances inférieures. On est disposé à
+faire traiter les affaires d'Allemagne par une commission
+particulière. Le rôle que Votre Majesté prescrit à ses ambassadeurs
+est si noble et si conforme à sa dignité, qu'ils pourront aider à tout
+ce qui doit ramener l'ordre en Europe et rétablir un équilibre réel et
+durable.
+
+_Je prie Votre Majesté de croire que nous porterons tous nos efforts à
+répondre à sa confiance et à suivre la ligne que nous ont tracée les
+instructions que Votre Majesté a données à ses ambassadeurs au
+congrès[174]._
+
+Je suis...
+
+Le prince DE TALLEYRAND[175].
+
+ [174] Supprimé dans le texte des archives.
+
+ [175] Le prince de Talleyrand entretenait seul la correspondance
+ avec le roi. _(Note de M. de Bacourt.)_
+
+ * * * * *
+
+Nº 1 _bis_.--LES AMBASSADEURS DU ROI AU CONGRÈS, AU MINISTRE DES
+AFFAIRES ÉTRANGÈRES A PARIS[176].
+
+ [176] Le comte de Jaucourt tenait le portefeuille des affaires
+ étrangères à Paris pendant l'absence du prince de Talleyrand.
+ _(Note de M. de Bacourt.)_
+
+Vienne, le 27 septembre 1814.
+
+Monsieur le comte,
+
+La correspondance des ministres du roi au congrès n'a encore que peu
+de chose à apprendre au département. Les ministres du roi se tiennent
+sur la ligne qui leur a été tracée par leurs instructions. Ils
+reviennent dans toutes leurs conversations à l'article du traité du 30
+mai, qui donne au congrès l'honorable mission d'établir un équilibre
+réel et durable. Cette forme désintéressée les conduit à entrer dans
+les principes du droit public, reconnu par toute l'Europe et d'où
+découle d'une manière presque forcée le rétablissement du roi
+Ferdinand IV au trône de Naples, ainsi que la succession, dans la
+branche de Carignan, de la maison de Savoie.
+
+La non abdication et la non cession du roi de Saxe donnent aux
+ministres du roi le devoir de défendre sa cause.
+
+Vous voyez, monsieur le comte, que nous nous tenons dans des
+généralités. Cependant, nous devons vous dire que leur application
+paraît être prévue par les ministres, qu'avant la paix, nous appelions
+alliés, et que cela place les ministres du roi dans la position qui
+convient au beau rôle qu'il est appelé à jouer dans cette grande
+circonstance.
+
+Nos informations nous autorisent à vous dire que le malheur et
+l'ambition ne laissent pas encore tenir aux ministres prussiens le
+langage qu'une réunion aussi pacifique que celle de Vienne semblerait
+devoir leur prescrire.
+
+Nous avons l'honneur...
+
+ Le prince DE TALLEYRAND.
+ Le duc DE DALBERG.
+ Le marquis DE LA TOUR DU PIN GOUVERNET.
+ Le comte ALEXIS DE NOAILLES.
+
+ * * * * *
+
+Nº 2.--LE PRINCE DE TALLEYRAND AU ROI LOUIS XVIII.
+
+Vienne, le 29 septembre 1814.
+
+SIRE,
+
+Nous avons enfin presque achevé le cours de nos visites à tous les
+membres de la nombreuse famille impériale. Il a été bien doux pour
+moi de trouver partout des témoignages de la haute considération dont
+on est rempli pour la personne de Votre Majesté, de l'intérêt qu'on
+lui porte, des voeux qu'on fait pour elle, tout cela exprimé avec plus
+ou moins de bonheur, mais toujours avec une sincérité qu'on ne pouvait
+pas soupçonner d'être feinte. L'impératrice, qui depuis notre arrivée
+avait dû s'occuper exclusivement de l'impératrice de Russie, nous
+avait fait assigner une heure pour aujourd'hui. Elle s'est trouvée
+indisposée et, quoiqu'elle ait fait recevoir pour elle plusieurs
+personnes par Madame l'archiduchesse, sa mère, elle a voulu recevoir
+elle-même l'ambassade de Votre Majesté. Elle m'a questionné, avec un
+intérêt qui n'était pas de simple politesse, sur votre santé. «Je me
+souviens, m'a-t-elle dit, d'avoir vu le roi à Milan. J'étais alors
+bien jeune. Il avait tout plein de bontés pour moi. Je ne l'ai oublié
+dans aucune circonstance.» Elle a parlé dans des termes analogues de
+Madame la duchesse d'Angoulême, de ses vertus, de l'amour qu'on lui
+portait à Vienne et des souvenirs qu'elle y a laissés. Elle a aussi
+daigné dire des choses obligeantes pour le ministre de Votre Majesté.
+Deux fois, elle a placé dans la conversation le nom de l'archiduchesse
+Marie-Louise, la seconde fois avec une sorte d'affectation. Elle
+l'appelle _ma fille Louise_. Malgré la toux qui la forçait presque
+continuellement[177] à s'interrompre, et malgré sa maigreur, cette
+princesse a un don de plaire et des grâces que j'appellerais toutes
+françaises, si, pour un oeil très difficile, il ne s'y mêlait peut-être
+un tant soi peu d'apprêt.
+
+ [177] Variante: _souvent_.
+
+M. de Metternich est fort poli pour moi. M. de Stadion me montre plus
+de confiance. Il est vrai que celui-ci, mécontent de ce que fait
+l'autre, s'est retranché dans les affaires des finances, dont on lui a
+donné la direction et auxquelles je doute fort qu'il s'entende, et a
+laissé les affaires du cabinet, ce qui le rend peut-être plus
+communicatif.
+
+J'ai toujours à me louer de la franchise de lord Castlereagh. Il eut,
+il y a quelques jours, avec l'empereur Alexandre une conversation
+d'une heure et demie, dont il vint aussitôt après me faire part. Il
+prétend que dans cette conversation, l'empereur Alexandre a déployé
+toutes les ressources de l'esprit le plus subtil; mais que lui, lord
+Castlereagh, a parlé dans des termes très positifs et même assez durs
+pour être inconvenants, s'il n'y eût pas mêlé, pour leur servir de
+passeport, des protestations de zèle pour la gloire de l'empereur.
+Malgré tout cela, je crains que lord Castlereagh n'ait pas l'esprit de
+décision qu'il nous serait si nécessaire qu'il eût, et que l'idée du
+parlement, qui ne l'abandonne jamais, ne le rende timide. Je ferai
+tout ce qui sera en moi pour lui inspirer de la fermeté.
+
+Le comte de Nesselrode m'avait dit que l'empereur Alexandre désirait
+de me voir, et m'avait engagé à lui écrire pour avoir une
+audience[178]. Je l'ai fait, il y a déjà plusieurs jours, et n'ai pas
+encore sa réponse. Nos principes, dont nous ne faisons pas mystère,
+sont-ils connus de l'empereur Alexandre et lui ont-ils donné vis-à-vis
+de moi une sorte d'embarras? S'il me fait, comme je dois le croire
+d'après tout ce qui me revient, l'honneur de m'entretenir sur les
+affaires de Pologne et de Saxe, je serai doux, conciliant, mais
+positif, ne parlant que principes et ne m'en écartant jamais.
+
+ [178] Variante: audience _particulière_.
+
+Je m'imagine[179] que la Russie et la Prusse ne font tant de bruit et
+ne parlent avec tant de hauteur que pour savoir ce que l'on pense, et
+que, si elles se voient seules de leur parti, elles y regarderont à
+deux fois avant de pousser les choses à l'extrémité[180]. Cet
+enthousiasme polonais dont l'empereur Alexandre s'était enflammé à
+Paris, s'est refroidi à Saint-Pétersbourg. Il s'est ranimé à
+Pulawy[181]; il peut s'éteindre de nouveau, quoique nous ayons ici M.
+de la Harpe, et qu'on y attende les Czartoryski[182]; j'ai peine à
+croire qu'une déclaration simple, mais unanime, des grandes
+puissances, ne suffise pas pour le calmer. Malheureusement, celui qui
+est en Autriche à la tête des affaires, et qui a la prétention de
+régler celles de l'Europe, regarde comme la marque la plus certaine de
+la supériorité du génie une légèreté qu'il porte d'un côté jusqu'au
+ridicule, et de l'autre, jusqu'à ce point où, dans le ministre d'un
+grand État, et dans des circonstances telles que celles-ci, elle
+devient une calamité.
+
+ [179] Variante: _Je me persuade_.
+
+ [180] Variante: _à l'extrême_.
+
+ [181] Château des princes Czartoryski en Pologne. Cette résidence
+ magnifique a été chantée par le poète Delille dans son poème des
+ _Jardins_. (_Note de M. de Bacourt._)
+
+ [182] Les Czartoryski étaient une des plus puissantes familles de
+ Pologne. Elle était alors représentée par le prince Adam-Casimir
+ (1731-1823), staroste général de Podolie et feld-zeugmeister des
+ armées autrichiennes, et par ses deux fils: Adam-Georges, né en
+ 1770, ancien ambassadeur de Russie et plus tard sénateur du royaume
+ de Pologne; et Constantin-Adam, né en 1773, qui était alors colonel
+ d'infanterie dans l'armée russe.
+
+Dans cette situation des choses, où tant de passions fermentent, et où
+tant de gens s'agitent en tout sens, l'impétuosité et l'indolence sont
+deux écueils qu'il me paraît également nécessaire d'éviter. Je tâche
+donc de me renfermer dans une dignité calme qui, seule, me semble
+convenir aux ministres de Votre Majesté, qui, grâce aux sages
+instructions qu'elle leur a données, n'ont que des principes à
+défendre, sans aucun plan d'intérêt personnel à faire prévaloir.
+
+Quelle que doive être l'issue du congrès, il y a deux opinions qu'il
+faut établir et conserver, celle de la justice de Votre Majesté, et
+celle de la force de son gouvernement; car ce sont les meilleurs ou
+plutôt les seuls garants de la considération au dehors et de la
+stabilité au dedans. Ces deux opinions une fois établies, comme
+j'espère qu'elles le seront, que le résultat du congrès soit ou non
+conforme à nos désirs et au bien de l'Europe, nous en sortirons
+toujours avec honneur.
+
+Je suis...
+
+ * * * * *
+
+Nº 2 _bis_.--LES AMBASSADEURS DU ROI AU CONGRÈS, AU MINISTRE DES
+AFFAIRES ÉTRANGÈRES A PARIS.
+
+Vienne, le 29 septembre 1814.
+
+Monsieur le comte,
+
+Nous avons été occupés ces jours-ci à nous faire présenter à la
+famille impériale d'Autriche. Nous avons cru remarquer que l'empereur
+et les archiducs ont cherché à être fort obligeants. L'impératrice,
+particulièrement, a mis beaucoup de grâce dans la manière dont elle
+nous a reçus. On nous a exprimé de l'attachement pour le roi, et on
+s'est informé beaucoup de l'état de la santé de Madame la duchesse
+d'Angoulême. Les fêtes ont commencé.
+
+Les affaires du congrès n'ont fait que peu de progrès depuis la
+dernière lettre que nous avons eu l'honneur de vous écrire. Nous
+continuons à nous tenir attachés aux instructions qui nous ont été
+données.
+
+En énonçant les principes qu'elles renferment, la France et le roi
+influeront sur les affaires de l'Europe d'une manière aussi noble que
+convenable.
+
+Il paraît que, jusqu'ici, tout ce qui devait être convenu à l'égard de
+la marche des affaires n'a point été décidé.
+
+Les ministres du roi n'ont pas encore cru devoir intervenir, et nous
+attendons, monsieur le comte, qu'on se soit concerté sur ces
+différents objets, pour vous en faire connaître les résultats.
+
+Nous avons été instruits de la manière la plus positive que la Russie
+n'abandonne aucune de ses prétentions sur la Pologne. Elle déclare que
+tout le duché de Varsovie est occupé par ses armées, et qu'il faudra
+les en chasser. Tels sont les termes dont on se sert.
+
+La Prusse lui a cédé ce qu'elle appelle ses droits sur ce pays, et
+cherche ses dédommagements dans le royaume de Saxe. Cet état de choses
+laisse une grande incertitude sur l'issue du congrès.
+
+Les informations prises sur les sentiments de l'Autriche ne donnent
+pas une entière confiance que cette puissance voudra employer
+convenablement ses nombreuses armées pour le soutien des principes
+sans lesquels rien n'est stable.
+
+Les ministres du roi croient avoir observé que le langage ferme et
+énergique qu'ils ont tenu en diverses circonstances a produit quelque
+effet; qu'il a même amené quelque hésitation sur des plans déjà
+presque arrêtés.
+
+Le prince de Talleyrand a demandé à voir l'empereur de Russie en
+particulier. Sa lettre depuis trois jours est restée sans réponse. Ce
+ne sera qu'après cette entrevue que l'on pourra juger du degré de
+modération que ce souverain apportera dans les affaires générales de
+l'Europe. Ses ministres ne paraissent point entièrement instruits. Ils
+nous évitent, parce qu'ils craignent d'entrer en discussion avec nous.
+
+Les ministres autrichiens témoignent une sorte de défiance.
+
+Les Prussiens servent les Russes. Il ne paraît pas que les ministres
+anglais aient un langage bien décidé.
+
+Les agents des petites cours cherchent à se rapprocher de la France,
+et nous les y engageons.
+
+Nous ne présentons encore que des aperçus; mais ils peuvent donner une
+idée de l'état des choses.
+
+ * * * * *
+
+Nº 1 _ter_.--LE ROI LOUIS XVIII AU PRINCE DE TALLEYRAND.
+
+Paris, le 3 octobre 1814[183].
+
+Mon cousin,
+
+J'ai reçu votre dépêche du 25 septembre, et par égard pour vos yeux,
+et pour ma main, j'en emprunte une pour y répondre[184] qui n'est pas
+la mienne, mais qui est loin d'être étrangère à mes affaires[185].
+
+ [183] Cette lettre est datée du 13 octobre dans le texte des
+ archives.
+
+ [184] Variante: pour _vous_ répondre.
+
+ [185] Les lettres du roi Louis XVIII au prince de Talleyrand
+ étaient copiées par le comte, depuis duc de Blacas d'Aulps, mais
+ signées par le roi. Nous avons déjà dit que les minutes du roi sont
+ au dépôt des affaires étrangères, où on ignore même comment elles y
+ sont parvenues. (_Note de M. de Bacourt._)
+
+Les rois de Naples et de Saxe sont mes parents au même degré; la
+justice réclame également en faveur de tous les deux; mais je ne
+saurais y prendre un intérêt pareil[186]. Le royaume de Naples possédé
+par un descendant de Louis XIV, ajoute à la puissance de la France.
+Demeurant à un individu de la famille de Corse[187], _flagitio addit
+damnum_. Je ne suis guère moins révolté de l'idée que ce royaume et la
+Saxe puissent servir de compensations. Je n'ai pas besoin de vous
+tracer ici mes réflexions sur un pareil oubli de toute morale
+publique; mais ce que je dois me hâter de vous dire, c'est que si je
+ne puis empêcher cette iniquité, je veux du moins ne pas la
+sanctionner, et, au contraire, me réserver, ou à mes successeurs, la
+liberté de la redresser, si l'occasion s'en présente.
+
+ [186] Variante: un intérêt _égal_.
+
+ [187] Variante: _du_ Corse.
+
+Je ne dis au reste ceci que pour pousser l'hypothèse jusqu'à
+l'extrême, car je suis loin de désespérer du succès de la cause, si
+l'Angleterre s'attache fortement aux principes que lord Castlereagh
+nous a manifestés ici, et si l'Autriche est dans les mêmes résolutions
+que la Bavière.
+
+Ce que M. de Schulenburg vous a dit de la détermination du roi de Saxe
+est parfaitement vrai: ce malheureux prince me l'a mandé lui-même.
+
+Vous pouvez facilement juger de l'empressement[188] avec lequel
+j'attends des nouvelles du congrès dont les opérations doivent être
+actuellement commencées. Sur quoi je prie Dieu, mon cousin, qu'il vous
+ait en sa sainte et digne garde.
+
+LOUIS.
+
+ [188] Variante: _avec quelle impatience_, j'attends.
+
+ * * * * *
+
+Nº 3 _bis_.--LES AMBASSADEURS DU ROI AU CONGRÈS AU MINISTRE DES
+AFFAIRES ÉTRANGÈRES.
+
+Vienne, le 4 octobre 1814.
+
+Monsieur le comte,
+
+Depuis notre dernière lettre, nous avons fait un pas de plus. Il ne
+nous conduit cependant point encore à voir commencer le travail du
+congrès. Nous vous exposons succinctement les démarches qui ont eu
+lieu.
+
+M. le prince de Metternich, par un billet en date du 29 septembre,
+adressé à M. le prince de Talleyrand, l'a invité à une conférence
+particulière. La copie se trouve jointe sous le numéro 1[189].
+
+ [189] Il est souvent fait mention soit dans les lettres de M. de
+ Talleyrand soit dans celles des ambassadeurs, de pièces jointes à
+ la correspondance et envoyées au département. Ces pièces ne se
+ trouvaient point rattachées au manuscrit des _Mémoires_ du prince.
+ Elles n'ont pas pu trouver place ici.
+
+Le mot _assister_ et les ministres indiqués faisaient supposer que
+cette réunion devait porter le caractère d'une sorte de complaisance
+de la part des alliés envers la France. Le prince de Talleyrand y
+répondit par le billet ci-joint numéro 2. Vous observerez, monsieur le
+comte, qu'en plaçant l'Espagne avant la Prusse, on détruisait
+l'intention de M. le prince de Metternich.
+
+Plus tard on sut que M. le prince de Metternich avait fait une
+invitation à M. de Labrador, dans laquelle il dit: «Le prince de
+Metternich et ses collègues les ministres de Russie, d'Angleterre, et
+de Prusse invitent...»
+
+M. de Labrador qui s'attache beaucoup à l'ambassade de France et qui
+paraît applaudir à la régularité de sa marche et des principes, a
+répondu comme M. le prince de Talleyrand le lui a indiqué.
+
+La conférence a eu lieu chez le prince de Metternich même. Il avait
+choisi M. de Gentz, connu pour ses relations anglaises et prussiennes,
+comme rédacteur du procès-verbal.
+
+On y fit lecture d'un protocole et d'un projet de déclaration.
+
+Le protocole commençait par nommer les _alliés_ à chaque alinéa, et la
+déclaration était faite en leur nom. Elle se trouve jointe sous le
+numéro 3.
+
+Le prince de Talleyrand, après avoir relevé deux fois le mot _alliés_,
+en déclarant que c'était une insulte au milieu d'un congrès tel
+qu'était celui qu'on avait réuni, observa que les conclusions de cette
+pièce blessaient les égards dus aux autres puissances; et qu'il
+n'appartenait point à _elles seules_ de prendre une initiative qui
+n'était fondée sur aucun droit; qu'il valait mieux inviter toutes les
+puissances à se réunir en congrès, à faire nommer des commissions, et
+procéder ainsi avec la mesure sans laquelle rien n'est légitime; il
+déclara enfin qu'il ne pouvait reconnaître aucun arrangement
+particulier qui aurait été fait depuis la signature du traité de
+Paris.
+
+Le prince de Talleyrand adressa le soir le résultat de ses
+observations aux cinq ministres qui s'étaient réunis le matin. Sa note
+est sous le numéro 4.
+
+Cette note semble avoir fait retarder la convocation d'une seconde
+conférence; et il nous est revenu que les ministres paraissaient en
+être embarrassés. Il nous a été dit d'un autre côté qu'ils avaient
+l'air de croire qu'on voulait leur faire la leçon, et qu'ils ne
+paraissaient pas rendre justice aux soins que l'on prenait de les
+ramener aux principes, qui, seuls, peuvent rendre à l'Europe une
+assiette solide.
+
+Le prince de Talleyrand s'est décidé à adresser une note officielle,
+attendu que ces ministres avaient tenu des conférences préparatoires,
+qu'ils avaient signé un procès-verbal et avaient arrêté la publication
+de cette pièce, comme étant conforme à l'arrangement qu'ils avaient
+pris d'exercer une sorte d'initiative dans les affaires qui restaient
+à régler. Voyant qu'il existait quelque chose d'officiel d'un côté, il
+crut qu'il fallait qu'il y eût aussi, de l'autre, quelque chose
+d'officiel.
+
+Vous jugerez, monsieur le comte, par la lecture de ces différentes
+pièces, que les affaires générales ne sont point encore traitées avec
+cette franchise et ce sentiment de justice et d'équité qui peuvent les
+faire terminer promptement. Vous jugerez également que la position de
+l'ambassade de France est fort difficile, parce qu'elle a pour
+direction d'engager les autres puissances à être modérées et
+raisonnables, et que ces puissances se trouvent encore liées par des
+engagements antérieurs et dirigées par une ambition intolérable.
+L'opinion que nous énonçons à cet égard est confirmée par une audience
+particulière que M. le prince de Talleyrand a eue de Sa Majesté
+l'empereur de Russie, et dont il est nécessaire, monsieur le comte, de
+vous parler.
+
+L'empereur questionna avec affectation sur l'état de la France, de ses
+armées, de ses finances, de l'esprit public; il annonça vouloir
+conserver ce qu'il tenait, et posa en principe que, dans les
+arrangements qui allaient avoir lieu, il devait y trouver ses
+_convenances_. Le prince de Talleyrand observa qu'il fallait plutôt y
+chercher _le droit_. L'empereur alors prononça ces mots: «_La guerre
+donc!_... vous voulez donc la guerre...?» Le prince de Talleyrand
+prit, sans répondre, l'attitude qui indiquait à l'empereur que c'était
+lui-même qui la déciderait et qui en porterait la responsabilité.
+L'empereur fit entendre qu'il s'était arrangé avec les grandes
+puissances, ce que le prince de Talleyrand mit en doute, attendu que
+la France n'y avait point concouru, et que toutes s'annonçaient comme
+libres d'engagements particuliers, étrangers à ce qui avait été fait à
+Paris.
+
+Telle est la situation des affaires. Il nous revient de toute part que
+déjà les moyennes et les petites puissances se tournent vers la France
+pour y chercher un appui; et nous nous flattons toujours que la nation
+russe et l'armée, ne mettant point d'intérêt au rétablissement de la
+Pologne et ne voulant pas la guerre pour soutenir des vues d'ambition,
+l'empereur de Russie rentrera en lui-même et consentira que l'Europe
+recouvre le repos et la tranquillité, en se plaçant sous l'égide des
+principes que dicte la raison.
+
+Nous avons l'honneur, monsieur le comte, de vous adresser copie d'une
+lettre du ministre de Portugal à lord Castlereagh, par laquelle il
+réclame contre l'exclusion qu'on a faite de lui aux premières
+conférences, comme ministre portugais. Le prince de Talleyrand a cru
+devoir appuyer sa demande.
+
+Agréez....
+
+ * * * * *
+
+Nº 3.--LE PRINCE DE TALLEYRAND AU ROI LOUIS XVIII.
+
+Vienne, le 4 octobre 1814.
+
+SIRE,
+
+Le 30 septembre, entre neuf et dix heures du matin, je reçus de M. de
+Metternich une lettre de cinq lignes, datée de la veille, et par
+laquelle il me proposait, en son nom seul, de venir à deux heures
+_assister_ à une conférence préliminaire pour laquelle je trouverais
+_réunis_ chez lui les seuls ministres[190] de Russie, d'Angleterre et
+de Prusse. Il ajoutait qu'il faisait la même demande, à M. de
+Labrador, ministre d'Espagne.
+
+ [190] Variante: _les ministres_.
+
+Les mots _assister_ et _réunis_ étaient visiblement employés avec
+dessein. Je répondis que je me rendrais avec grand plaisir chez lui,
+avec les ministres de Russie, d'Angleterre, d'Espagne et de Prusse.
+
+L'invitation adressée à M. de Labrador était conçue dans les mêmes
+termes que celle que j'avais reçue, avec cette différence qu'elle
+était en forme de billet à la troisième personne, et faite au nom de
+M. Metternich et _de ses collègues_.
+
+M. de Labrador étant venu me la communiquer et me consulter sur la
+réponse à faire, je lui montrai la mienne, et il en fit une toute
+pareille, dans laquelle la France était nommée avec et avant les
+autres puissances. Nous mêlions ainsi à dessein, M. de Labrador et
+moi, ce que les autres paraissaient vouloir séparer, et nous divisions
+ce qu'ils avaient l'air de vouloir unir par un lien particulier.
+
+J'étais chez M. de Metternich avant deux heures, et déjà les ministres
+des quatre cours étaient réunis en séance, autour d'une table longue:
+lord Castlereagh, à une des extrémités et paraissant présider; à
+l'autre extrémité, un homme que M. de Metternich me présenta comme
+tenant la plume dans leurs conférences; c'était M. de Gentz. Un siège
+entre lord Castlereagh et M. de Metternich avait été laissé vacant, je
+l'occupai. Je demandai pourquoi j'avais été appelé seul de l'ambassade
+de Votre Majesté, ce qui produisit le dialogue suivant: «On n'a voulu
+réunir dans les conférences préliminaires que les chefs des
+cabinets.--M. de Labrador ne l'est pas, et il est cependant
+appelé.--C'est que le secrétaire d'État d'Espagne n'est point à
+Vienne.--Mais, outre M. le prince de Hardenberg, je vois ici M. de
+Humboldt, qui n'est point secrétaire d'État.--C'est une exception
+nécessitée par l'infirmité que vous connaissez au prince de
+Hardenberg[191].--S'il ne s'agit que d'infirmités, chacun peut avoir
+les siennes, et a le même droit de les faire valoir». On parut alors
+disposé à admettre que chaque secrétaire d'État pourrait amener un des
+plénipotentiaires qui lui étaient adjoints, et pour le moment je crus
+inutile d'insister.
+
+ [191] M. de Hardenberg était affligé d'une surdité presque
+ complète.
+
+L'ambassadeur de Portugal, le comte de Palmella[192], informé par lord
+Castlereagh qu'il devait y avoir des conférences préliminaires,
+auxquelles M. de Labrador et moi devions nous trouver et où il ne
+serait point appelé, avait cru devoir réclamer contre une exclusion
+qu'il regardait et comme injuste, et comme humiliante pour la couronne
+de Portugal. Il avait en conséquence écrit à lord Castlereagh, une
+lettre que celui-ci produisit à la conférence. Ses raisons étaient
+fortes; elles étaient bien déduites. Il demandait que les huit
+puissances qui ont signé le traité du 30 mai, et non pas seulement six
+de ces puissances, formassent la commission préparatoire qui devait
+mettre en activité le congrès dont elles avaient stipulé la réunion.
+Nous appuyâmes cette demande, M. de Labrador et moi. On se montra
+disposé à y accéder, mais la décision fut ajournée à la prochaine
+séance. La Suède n'a point encore de plénipotentiaire ici, et n'a
+conséquemment pas encore été dans le cas de réclamer.
+
+ [192] M. de Souza-Holstein, comte, puis duc de Palmella
+ (1786-1850). Il fut plus tard régent du Portugal, en 1830.
+
+«L'objet de la conférence d'aujourd'hui, me dit lord Castlereagh, est
+de vous donner connaissance de ce que les quatre cours ont fait depuis
+que nous sommes ici.» Et, s'adressant à M. de Metternich: «C'est vous,
+lui dit-il, qui avez le protocole.» M. de Metternich me remit alors
+une pièce signée de lui, du comte de Nesselrode, de lord Castlereagh
+et du prince de Hardenberg. Dans cette pièce, le mot _d'alliés_ se
+trouvait à chaque paragraphe. Je relevai ce mot. Je dis qu'il me
+mettait dans la nécessité de demander où nous étions, si c'était
+encore à Chaumont ou à Laon[193], si la paix n'était pas faite,
+s'il y avait guerre et contre qui? Tous me répondirent qu'ils
+n'attachaient[194] point au mot _d'alliés_ un sens contraire à l'état
+de nos rapports actuels, et qu'ils ne l'avaient employé que pour
+abréger; sur quoi je fis sentir que, quel que fût le prix de la
+brièveté, il ne la fallait point acheter aux dépens de l'exactitude.
+
+ [193] Le 25 mars 1814, les souverains alliés, après la rupture des
+ négociations de Châtillon, avaient signé à Laon une déclaration qui
+ renouvelait le traité de Chaumont.
+
+ [194] Variante: _n'attribuaient_.
+
+Quant au contenu du protocole, c'était un tissu de raisonnements
+métaphysiques destinés à faire valoir des prétentions que l'on
+appuyait encore sur des traités à nous inconnus. Discuter ces
+raisonnements et ces prétentions, c'eût été se jeter dans un océan de
+disputes. Je sentis qu'il était nécessaire de repousser le tout par
+un argument péremptoire. Je lus plusieurs paragraphes et je dis: «Je
+ne comprends pas.» Je les relus de nouveau, posément, de l'air d'un
+homme qui cherche à pénétrer le sens d'une chose, et je dis: «Je ne
+comprends pas davantage.» J'ajoutai: «Il y a pour moi deux dates entre
+lesquelles il n'y a rien: celle du 30 mai, où la formation du congrès
+a été stipulée, et celle du 1er octobre, où il doit se réunir. Tout ce
+qui s'est fait dans l'intervalle m'est étranger et n'existe pas pour
+moi.» La réponse des plénipotentiaires fut qu'ils tenaient peu à cette
+pièce et qu'ils ne demandaient pas mieux que de la retirer, ce qui
+leur attira de la part de M. de Labrador l'observation que pourtant
+ils l'avaient signée. Ils la reprirent; M. de Metternich la mit à
+part[195] et il n'en fut plus question.
+
+ [195] Variante: la mit _de côté_.
+
+Après avoir abandonné cette pièce, ils en produisirent une autre.
+C'était un projet de déclaration que M. de Labrador et moi devions
+signer avec eux, si nous l'adoptions. Après un long préambule sur la
+nécessité de simplifier et d'abréger les travaux du congrès, et après
+des protestations de ne vouloir empiéter sur les droits de personne,
+le projet établissait que les objets à régler par le congrès devaient
+être divisés en deux séries, pour chacune desquelles il devait être
+formé un comité auquel les États intéressés pourraient s'adresser; et
+que les deux comités ayant achevé tout le travail, on assemblerait
+alors pour la première fois le congrès, à la sanction duquel tout
+serait soumis.
+
+Ce projet avait évidemment pour but de rendre les quatre puissances
+qui se disent _alliées_ maîtresses absolues de toutes les opérations
+du congrès, puisque, dans l'hypothèse où les six puissances
+principales se constitueraient juges des questions relatives à la
+composition du congrès, aux objets qu'il devra régler, aux procédés à
+suivre pour les régler, à l'ordre dans lequel ils devront être réglés,
+et nommeraient seules et sans contrôle les comités qui devraient tout
+préparer, la France et l'Espagne, même en les supposant toujours
+d'accord sur toutes les questions, ne seraient jamais que deux contre
+quatre.
+
+Je déclarai que sur un projet de cette nature, une première lecture ne
+suffisait pas pour se former une opinion, qu'il avait besoin d'être
+médité, qu'il fallait avant tout s'assurer s'il était compatible avec
+des droits que nous avions tous l'intention de respecter; que nous
+étions venus pour consacrer et garantir[196] les droits de chacun, et
+qu'il serait trop malheureux que nous débutassions par les violer; que
+l'idée de tout arranger avant d'assembler le congrès était pour moi
+une idée nouvelle; qu'on proposait de finir par où j'avais cru qu'il
+était nécessaire de commencer; que peut-être le pouvoir qu'on
+proposait d'attribuer aux six puissances, ne pouvait leur être donné
+que par le congrès; qu'il y avait des mesures que des ministres sans
+responsabilité pouvaient facilement adopter, mais que lord Castlereagh
+et moi nous étions dans un cas tout différent. Ici lord Castlereagh a
+dit que les réflexions que je venais de faire lui étaient toutes
+venues à l'esprit, qu'il en sentait bien la force; mais, a-t-il
+ajouté, «quel autre expédient trouver pour ne pas se jeter dans
+d'inextricables longueurs?» J'ai demandé pourquoi dès à présent on ne
+réunissait pas le congrès? quelles difficultés on y trouvait?--Chacun
+alors a présenté la sienne; une conversation s'en est suivie dans
+laquelle, à l'occasion de celui qui règne à Naples, M. de Labrador
+s'est exprimé sans ménagement[197]. Pour moi, je m'étais contenté de
+dire: «De quel roi de Naples parlez-vous? nous ne savons qui
+c'est[198].»--Et sur ce que M. de Humboldt avait remarqué que des
+puissances l'avaient reconnu et lui avaient garanti ses États, j'ai
+reparti d'un ton ferme[199]: «Ceux qui les lui ont garantis ne l'ont
+pas dû et, conséquemment, ne l'ont pas pu.» Et pour ne pas trop
+prolonger l'effet que ce langage a visiblement produit[200], j'ai
+ajouté: «Mais ce n'est pas de cela qu'il est maintenant question.»
+Puis, revenant à celle du congrès, j'ai dit que les difficultés que
+l'on paraissait craindre seraient peut-être moins grandes qu'on ne
+l'avait cru; qu'il fallait chercher et qu'on trouverait sûrement le
+moyen d'y obvier. Le prince de Hardenberg a annoncé qu'il ne tenait
+point à tel expédient plutôt qu'à tel autre, mais qu'il en fallait un,
+d'après lequel les princes de la Leyen et de Lichtenstein[201]
+n'eussent point à intervenir dans les arrangements généraux de
+l'Europe. Là-dessus, on s'est ajourné au surlendemain, après avoir
+promis de m'envoyer, ainsi qu'à M. de Labrador, des copies du projet
+de déclaration et de la lettre du comte de Palmella.
+
+ [196] Variante: que nous étions venus pour garantir.
+
+ [197] Variante: une conversation _générale_ s'en est suivie. _Le
+ nom du roi de Naples s'étant présenté à quelqu'un_, M. de Labrador
+ s'est exprimé _sur lui_ sans ménagement.
+
+ [198] Variante: De quel roi de Naples _parle-t-on? Nous ne
+ connaissons point l'homme dont il est question._
+
+ [199] Variante: _j'ai dit_ d'un ton ferme et _froid._
+
+ [200] Variante: _a véritablement_ et visiblement produit.
+
+ [201] Deux des plus petites principautés de l'Allemagne. La
+ principauté de Lichtenstein, notamment, ne comptait que sept mille
+ habitants.
+
+(Les différentes pièces dont il est question dans la lettre que j'ai
+l'honneur d'écrire à Votre Majesté se trouvent jointes à la lettre que
+j'écris aujourd'hui au département.)
+
+Après les avoir reçues, et y avoir bien réfléchi, j'ai pensé qu'il ne
+fallait point attendre la prochaine conférence pour faire connaître
+mon opinion. Je rédigeai une réponse d'abord en forme de note verbale;
+puis, venant à songer que les ministres des quatre cours ont eu entre
+eux des conférences où ils tenaient des protocoles qu'ils signaient,
+il me parut qu'il ne fallait pas qu'il n'y eût entre eux et le
+ministre de Votre Majesté que des conversations dont il ne restait
+aucune trace, et qu'une note officielle servirait convenablement à
+nouer la négociation[202]. J'adressai donc le 1er octobre aux
+ministres des cinq autres puissances une note signée, portant en
+substance:
+
+ [202] Variante: _servirait à nouer convenablement_.
+
+«Que les huit puissances qui avaient signé le traité du 30 mai, me
+paraissaient par cette circonstance seule[203], pleinement qualifiées
+pour former une commission qui préparât pour la décision du congrès
+les questions qu'il devait avant tout décider, et lui proposât la
+formation des comités qu'il aurait été jugé expédient d'établir, et
+les noms de ceux que l'on jugerait les plus propres à les former; mais
+que leur compétence n'allant[204] point au delà, que n'étant point le
+congrès, mais une partie seulement du congrès, si elles
+s'attribuaient d'elles-mêmes un pouvoir qui ne peut appartenir qu'à
+lui, il y aurait une usurpation, que je serais fort embarrassé, si
+j'étais dans le cas d'y concourir, de concilier avec ma
+responsabilité; que la difficulté que pouvait offrir la réunion du
+congrès n'était pas de la nature de celles qui diminuent avec la
+temps, et que, puisqu'elle devait être une fois vaincue, on ne pouvait
+rien gagner en retardant; que les petits États ne devaient pas sans
+doute, se mêler des arrangements généraux de l'Europe, mais qu'ils
+n'en auraient pas même le désir, et ne seraient conséquemment point un
+embarras; que par toutes ces considérations, j'étais naturellement
+conduit à désirer que les huit puissances s'occupassent sans délai des
+questions préliminaires à décider par le congrès, pour que l'on pût
+promptement le réunir et les lui soumettre.»
+
+ [203] Variante: _et à défaut de médiateur_.
+
+ [204] Variante: _n'allait_.
+
+Après avoir expédié cette note, je suis parti pour l'audience
+particulière que m'avait fait annoncer l'empereur Alexandre. M. de
+Nesselrode était venu me dire de sa part qu'il désirait de me voir
+seul, et lui-même me l'avait rappelé la veille à un bal de la cour, où
+j'avais eu l'honneur de me trouver avec lui. En m'abordant, il m'a
+pris la main, mais son air n'était point affectueux comme à
+l'ordinaire. Sa parole était brève, son maintien grave et peut-être un
+peu solennel. J'ai vu clairement que c'était un rôle qu'il allait
+jouer. «Avant tout, m'a-t-il dit, comment est la situation de votre
+pays?--Aussi bien que Votre Majesté a pu le désirer, et mieux[205]
+qu'on n'aurait osé l'espérer.--L'esprit public?--Il s'améliore chaque
+jour.--Les idées libérales?--Il n'y en a nulle part plus qu'en
+France.--Mais la liberté de la presse?--Elle est rétablie, à quelques
+restrictions près, commandées par les circonstances[206]. Elles
+cesseront dans deux ans, et n'empêcheront pas que jusque-là tout ce
+qui est bon, et tout ce qui est utile ne soit publié.--Et
+l'armée?--Elle est toute au roi. Cent trente mille hommes sont sous
+les drapeaux, et au premier appel, trois cent mille pourront les
+joindre.--Les maréchaux?--Lesquels, Sire?--Oudinot?--Il est dévoué au
+roi.--Soult?--Il a eu d'abord un peu d'humeur. On lui a donné le
+gouvernement de la Vendée; il s'y conduit à merveille; il s'y fait
+aimer[207] et considérer.--Et Ney?--Il regrette un peu ses dotations;
+Votre Majesté pourrait diminuer ses regrets.--Les deux Chambres? Il me
+semble qu'il y a de l'opposition?--Comme partout où il y a des
+assemblées délibérantes. Les opinions peuvent différer, mais les
+affections sont unanimes, et dans la différence d'opinions, celle du
+gouvernement a toujours une grande majorité.--Mais il n'y a pas
+d'accord.--Qui a pu dire de telles choses à Votre Majesté? Quand après
+vingt-cinq ans de révolution, le roi se trouve en quelques mois aussi
+bien établi que s'il n'eût jamais quitté la France, quelle preuve plus
+certaine peut-on avoir que tout marche vers un même but?--Votre
+position personnelle?--La confiance et les bontés du roi passent mes
+espérances.--A présent, parlons de nos affaires. Il faut que nous les
+finissions ici.--Cela dépend de Votre Majesté. Elles finiront
+promptement et heureusement si Votre Majesté y porte la même noblesse
+et la même grandeur d'âme que dans celles de la France.--Mais il faut
+que chacun y trouve ses convenances.--Et chacun ses droits.--Je
+garderai ce que j'occupe.--Votre Majesté ne voudra garder que ce qui
+sera légitimement à elle.--Je suis d'accord avec les grandes
+puissances.--J'ignore si Votre Majesté compte la France au rang de ces
+puissances.--Oui, sûrement. Mais si vous ne voulez point que chacun
+trouve ses convenances, que prétendez-vous?--Je mets le droit d'abord,
+et les convenances après.--Les convenances de l'Europe sont le
+droit.--Ce langage, Sire, n'est pas le vôtre, il vous est étranger, et
+votre coeur le désavoue.--Non; je le répète, les convenances de
+l'Europe sont le droit.» Je me suis alors tourné vers le lambris, près
+duquel j'étais, j'y ai appuyé ma tête, et frappant la boiserie, je me
+suis écrié: «Europe, Europe, malheureuse Europe!» Et me retournant du
+côté de l'empereur: «Sera-t-il dit, lui ai-je demandé, que vous
+l'aurez perdue?» Il m'a répondu: «Plutôt la guerre, que de renoncer à
+ce que j'occupe.» J'ai laissé tomber mes bras, et, dans l'attitude
+d'un homme affligé, mais décidé, qui avait l'air de lui dire: «la
+faute n'en sera pas à nous,» j'ai gardé le silence. L'empereur a été
+quelques instants sans le rompre, puis il a répété: «Oui, plutôt la
+guerre.»--J'ai conservé la même attitude. Alors, levant les mains et
+les agitant comme je ne le lui avais jamais vu faire, et d'une manière
+qui m'a rappelé le passage qui termine l'éloge de Marc Aurèle, il a
+crié plutôt qu'il n'a dit: «Voilà l'heure du spectacle. Je dois y
+aller, je l'ai promis à l'empereur, on m'attend.» Et il s'est éloigné;
+puis la porte ouverte, revenant à moi, il m'a pris le corps de ses
+deux mains, et il me l'a serré, en me disant avec une voix qui
+n'était plus la sienne: «Adieu, adieu, nous nous reverrons.»
+
+ [205] Variante: _meilleure_.
+
+ [206] La charte avait garanti la liberté de la presse; mais une loi
+ votée en septembre 1814 avait rétabli la censure pour une durée de
+ deux ans.
+
+ [207] Variante: il s'y _est_ fait aimer.
+
+Dans toute cette conversation, dont je n'ai pu rendre à Votre Majesté
+que la partie la plus saillante, la Pologne et la Saxe n'ont pas été
+nommées une seule fois, mais seulement indiquées par des
+circonlocutions. C'est ainsi que l'empereur voulait désigner la Saxe
+en disant: _Ceux qui ont trahi la cause de l'Europe;_ à quoi j'ai été
+dans le cas de répondre: «Sire, c'est là une question de dates», et,
+après une légère pause, j'ai pu ajouter: «et l'effet des embarras dans
+lesquels on a pu être jeté par les circonstances».
+
+L'empereur, une fois, parla des _alliés_. Je relevai cette expression,
+comme je l'avais fait à la conférence, et il la mit sur le compte de
+l'habitude.
+
+Hier, qui devait être le jour de la seconde conférence, M. de Mercy me
+fut député par M. de Metternich, pour me dire qu'elle n'aurait pas
+lieu.
+
+Un ami de M. de Gentz l'étant allé voir dans l'après-midi, l'avait
+trouvé très occupé d'un travail qu'il lui dit être très pressé. Je
+crois que c'était d'une réponse à ma note.
+
+Le soir, chez le prince de Trautmansdorf[208], les plénipotentiaires
+me reprochèrent de la leur avoir adressée, et surtout de lui avoir
+donné, en la signant, un caractère officiel. Je leur dis que comme ils
+écrivaient et signaient entre eux, j'avais cru qu'il fallait aussi
+écrire et signer. J'en conclus que ma note ne laissait pas que de les
+embarrasser.
+
+ [208] Conseiller d'État et grand chambellan de l'empereur
+ d'Autriche (1749-1817).
+
+Aujourd'hui, M. de Metternich m'a écrit qu'il y aurait conférence ce
+soir à huit heures, puis il m'a fait dire qu'il n'y en aurait pas,
+parce qu'il était mandé chez l'empereur.
+
+Telle est, Sire, la situation présente des choses.
+
+Votre Majesté voit que notre position ici est difficile. Elle peut le
+devenir chaque jour davantage. L'empereur Alexandre donne à son
+ambition tout son développement. Elle est excitée par M. de la Harpe
+et le prince Czartoryski. La Prusse espère de grands accroissements.
+L'Autriche, pusillanime, n'a qu'une ambition honteuse; mais elle est
+complaisante pour être aidée. Et ce ne sont pas là les seules
+difficultés. Il en est d'autres encore qui naissent des engagements
+que les cours autrefois alliées ont pris, dans un temps[209] où elles
+n'espéraient point abattre celui qu'elles ont vu renverser et où elles
+se promettaient de faire avec lui une paix qui leur permît de
+l'imiter.
+
+ [209] Variante: _un sens_.
+
+Aujourd'hui que Votre Majesté, replacée sur le trône, y a fait
+remonter avec elle la justice, les puissances au profit desquelles ces
+engagements ont été pris ne veulent pas y renoncer, et celles qui
+regrettent peut-être d'être engagées ne savent comment se délier.
+C'est, je crois, le cas de l'Angleterre[210]. Les ministres de Votre
+Majesté pourraient donc rencontrer de tels obstacles qu'ils dussent
+renoncer à toute autre espérance qu'à celle de sauver l'honneur. Mais
+nous n'en sommes pas là.
+
+Je suis...
+
+ [210] Variante: ....._dont le ministre est faible_.
+
+ * * * * *
+
+Nº 4 _bis._--LES AMBASSADEURS DU ROI AU CONGRÈS, AU MINISTRE DES
+AFFAIRES ÉTRANGÈRES A PARIS.
+
+Vienne, le 8 octobre 1814.
+
+Monsieur le comte,
+
+Dans notre dépêche du 4, nous avons eu l'honneur de vous dire que la
+logique serrée que nous opposons aux quatre puissances qui se
+présentent toujours comme liées entre elles par des arrangements
+secrets, les embarrasse beaucoup.
+
+Il est en effet naturel que ces puissances, qui tendent à faire
+sanctionner par la France le renversement de tout principe qui fonde
+le droit public, et à la fois consentir au dépouillement de la Saxe,
+soient singulièrement gênées, lorsqu'elles trouvent cette même France
+ne voulant marcher que d'accord avec la justice.
+
+Quelque difficile que ce rôle soit à jouer avec des personnes qui
+doutent de notre sincérité et qui ne veulent pas être arrêtées par des
+principes de raison, tout ce qui nous revient nous confirme qu'il ne
+faut pas quitter d'une ligne la route que nous tenons. Nous sentons
+qu'elle est la seule qui puisse former une digue à opposer au
+débordement de forces qui menace l'Europe, si on n'y porte une
+sérieuse attention.
+
+Nous avons l'honneur de vous rendre compte de ce qui a été fait depuis
+notre dernière dépêche.
+
+Lord Castlereagh a dressé un projet de déclaration que le prince de
+Metternich a remis le 3 au soir au prince de Talleyrand. (Nº 1 des
+pièces jointes.)
+
+Elle n'a été communiquée que sous la forme d'un projet, mais sa
+lecture confirme l'opinion que nous avions conçue: que «les quatre
+grandes puissances alliées veulent, conformément à leurs arrangements,
+continuer à suivre un système de convenance arrêté pour le cas où
+Bonaparte serait resté sur le trône de France, et qu'elles ne comptent
+pour rien le rétablissement de la maison de Bourbon, qui change tout
+l'état de l'Europe, et au moyen duquel tout doit rentrer dans
+l'ordre».
+
+Au premier coup d'oeil, on voit qu'un grand danger doit résulter de ce
+système, qu'un équilibre réel et durable devient impossible, et que,
+vu la faiblesse du cabinet de Vienne, la France seule ne serait plus
+maîtresse des événements que présente l'avenir.
+
+Le prince de Talleyrand a répondu par une lettre particulière à lord
+Castlereagh. Il s'attache à l'idée que le congrès doit être ouvert, et
+que les puissances ne pouvaient que préparer et proposer, mais non
+décider, seules, des matières d'un intérêt général.
+
+Quoique cette lettre soit plutôt sous la forme d'un billet, elle est
+cependant rédigée de manière à pouvoir un jour, si cela devenait
+nécessaire, servir à éclairer l'Europe sur la marche que la France a
+suivie dans les affaires du congrès. (Voyez nº 2.)
+
+Depuis, le prince de Metternich a invité à une seconde conférence.
+
+Le prince de Talleyrand et M. de Labrador y ont été appelés, mais on
+n'y a pas vu le ministre de Suède, ni celui de Portugal.
+
+Cette conférence n'a rien avancé. On a senti cependant qu'il fallait
+instruire les différentes puissances des motifs qui retardaient
+l'ouverture du congrès.
+
+Le prince de Talleyrand a combattu le projet de lord Castlereagh comme
+étant contraire au principe qui constitue le congrès et que l'article
+XXXII du traité de Paris énonce formellement[211]. On s'est ensuite
+accordé pour rédiger de nouveaux projets, et le prince de Talleyrand a
+envoyé le lendemain, à M. de Metternich, celui qui pouvait servir à
+cet usage. (Voyez nº 3.)
+
+ [211] ARTICLE XXXII.--Dans le délai de deux mois, toutes les
+ puissances qui ont été engagées de part et d'autre dans la présente
+ guerre enverront des plénipotentiaires à Vienne, pour régler, dans
+ un congrès général, les arrangements qui doivent compléter les
+ dispositions du présent traité.
+
+Ce projet, monsieur le comte, comme vous le jugerez à sa première
+lecture, énonce à la fois:
+
+Le principe qui réunit le congrès, les motifs du retard;
+
+Les égards que l'on a pour les droits des puissances;
+
+Et le principe d'après lequel chaque plénipotentiaire se voit admis.
+
+D'après le principe qu'établit la déclaration, le roi de Saxe se
+trouverait appelé et Murat exclu. Cependant l'exclusion de ce dernier
+n'offre pas moins de difficultés que l'admission du premier, et nous
+supposons qu'il existe entre la Russie, l'Angleterre et la Prusse, un
+accord sur les points que nos instructions nous prescrivent de ne pas
+admettre.
+
+Il plaît souvent à M. le prince de Metternich de plaider la cause de
+Murat et de menacer des obstacles qu'il présenterait à la tête de
+quatre-vingt mille hommes, si, à la nouvelle de son exclusion, il
+marchait sur l'intérieur de l'Italie. Nous faisons sentir que cette
+inquiétude est sans fondement, et qu'il ne faudrait qu'un débarquement
+de troupes françaises et espagnoles en Sicile, pour finir à jamais
+cette comédie royale à laquelle personne ne peut vouloir prendre
+part, et qui serait plus dangereuse à l'Autriche qu'à la France même.
+Nous voyons à chaque pas que nous faisons que la difficulté principale
+qui s'oppose à nos succès est celle qui tient au caractère timide des
+ministres autrichiens et à l'apathie singulière de la nation; que la
+Russie et la Prusse, portant cette conviction dans leurs calculs,
+insisteront sur leurs injustes prétentions, et qu'il ne nous restera,
+peut-être, qu'à déclarer que, protestant contre de telles violences,
+la France n'y prend aucune part. Nous répétons souvent qu'il est
+singulier que ce soit l'ambassade de France au congrès, qui se charge
+de faire la besogne du ministère autrichien.
+
+Lord Castlereagh manque également de force et de dignité dans cette
+circonstance, et nous nous demandons quelquefois, comment il
+justifiera un jour, devant sa nation, l'insouciance qu'il montre pour
+les grands principes qui constituent les nations.
+
+Les ministres de Bavière, de Danemark, de Sardaigne, commencent à
+murmurer, et on nous a dit qu'ils se concertaient pour faire envers
+les grandes puissances une démarche tendant à demander si le congrès
+était formé, et où il devait s'assembler.
+
+C'est nous qui avons insinué cette idée, et nous espérons que la
+démarche aura lieu si les puissances tardent trop à s'expliquer.
+
+Aujourd'hui vers le soir, le prince de Metternich a invité le prince
+de Talleyrand à une nouvelle conférence, en le priant d'arriver chez
+lui une heure avant la réunion générale, pour pouvoir traiter de
+quelques objets importants.
+
+Le résultat de cette conversation donne l'espoir que le prince de
+Metternich se rapprochera de quelques-unes de nos idées, et qu'il
+cherchera à concilier les prétentions des puissances avec les
+principes que nous mettons en avant.
+
+Dans la conférence générale à laquelle ont assisté les ministres de
+Portugal et de Suède, on n'a pu s'accorder sur notre projet de
+déclaration. Il a été arrêté de ne rien préjuger par un principe
+inflexible et trop hautement prononcé, mais d'ajourner l'ouverture du
+congrès au 1er novembre et d'essayer, pendant cet intervalle,
+d'avancer les affaires par des communications confidentielles avec les
+différentes puissances. C'est dans ce sens qu'un projet de déclaration
+a été présenté par les autres ministres. Après de longs débats, le
+prince de Talleyrand est parvenu à y faire ajouter cette phrase: «Que
+les propositions à faire au congrès seraient conformes au _droit
+public_ et à la juste attente de l'Europe.» Les autres ministres ont
+essayé en vain d'écarter ce terme de _droit public_. Les ministres
+prussiens s'y sont longtemps refusé, et ce n'est qu'après deux heures
+de débats que l'insertion a été emportée pour ainsi dire à la pointe
+de l'épée. On a vu clairement qu'ils voulaient finir les affaires,
+plutôt par suite de leur accord, que conformément aux principes de
+raison et de justice qui fondent proprement le droit public en Europe.
+
+Nous avons l'honneur de vous adresser copie de cette déclaration qui,
+à quelques corrections près, sera publiée telle qu'elle est. (Voyez nº
+4.)
+
+Nous n'avons pas, comme vous le voyez, monsieur le comte, obtenu une
+victoire complète; mais les choses sont intactes, le principe est
+maintenu et la déclaration laisse une grande latitude pour ménager
+tous les intérêts auxquels nous devons veiller.
+
+Le ministre de Bavière a fait, nous dit-on, une protestation formelle,
+à l'égard de son exclusion du comité appelé à préparer les affaires.
+
+Le prince de Metternich l'a radouci en lui faisant espérer que la
+Bavière présiderait la commission qui aurait à s'occuper des affaires
+d'Allemagne, et que, sous ce rapport, elle concourrait à tous les
+arrangements généraux.
+
+Agréez...
+
+ * * * * *
+
+Nº 4.--LE PRINCE DE TALLEYRAND AU ROI LOUIS XVIII.
+
+Vienne, le 9 octobre 1814.
+
+SIRE,
+
+Les ministres des quatre cours, embarrassés de ma note du 1er octobre,
+et ne trouvant aucun argument pour la combattre, ont pris le parti de
+s'en fâcher. «Cette note, a dit M. de Humboldt, est un brandon jeté
+parmi nous.»--«On veut, a dit M. de Nesselrode, nous désunir; on n'y
+parviendra pas;» avouant ainsi ouvertement, ce qu'il était facile de
+soupçonner, qu'ils avaient fait entre eux une ligue pour se rendre
+maîtres de tout et se constituer les arbitres suprêmes de l'Europe.
+Lord Castlereagh, avec plus de mesure et d'un ton plus doux, m'a dit
+que, dans leur intention, la conférence à laquelle ils nous avaient
+appelés, M. de Labrador et moi, devait être toute confidentielle, et
+que je lui avais ôté ce caractère en adressant une note, et surtout
+une note officielle. J'ai répondu que c'était leur faute et non la
+mienne; qu'ils m'avaient demandé mon opinion, que j'avais dû la
+donner, et que si je l'avais donnée par écrit et signée, c'est
+qu'ayant vu que, dans leurs conférences entre eux, ils écrivaient et
+signaient, j'avais dû croire qu'il fallait que j'écrivisse et que je
+signasse.
+
+Cependant, le contenu de ma note ayant transpiré, ces messieurs, pour
+en amortir l'effet, ont eu recours aux moyens habituels du cabinet de
+Berlin. Ils ont répondu que les principes que je mettais en avant
+n'étaient qu'un leurre; que nous demandions la rive gauche du Rhin;
+que nous avions des vues sur la Belgique, et que nous voulions la
+guerre. Cela m'est revenu de toute part. Mais j'ai ordonné à tout ce
+qui entoure la légation de s'expliquer vis-à-vis de tout le monde avec
+tant de simplicité et de candeur et d'une manière si positive, que les
+auteurs de ces bruits absurdes ne recueilleront que la honte de les
+avoir semés.
+
+Le 3 octobre au soir, M. de Metternich, avec lequel je me trouvais
+chez la duchesse de Sagan[212], me remit un nouveau projet de
+déclaration, rédigé par lord Castlereagh; ce second projet ne
+différait du premier qu'en ce qu'il tendait à faire considérer ce que
+les quatre cours proposaient, comme n'étant qu'une conséquence du
+premier des articles secrets du traité du 30 mai[213]. Mais, ni le
+principe d'où il partait n'était juste (car lord Castlereagh prêtait
+évidemment à l'une des dispositions de l'article un sens qu'elle n'a
+pas et que nous ne saurions admettre); ni, quand le principe eût été
+juste, la conséquence que l'on en tirait n'aurait été légitime; la
+tentative était donc doublement malheureuse.
+
+ [212] Sagan, ville de Silésie, chef-lieu d'une principauté possédée
+ autrefois par le célèbre Wallenstein. Elle passa ensuite dans la
+ famille des Biren, ducs de Courlande. Catherine-Wilhelmine, fille
+ de Pierre duc de Courlande, lui succéda en 1800 comme duchesse de
+ Sagan. C'est elle dont il est ici question. Elle mourut en 1839. Sa
+ soeur Pauline lui succéda. En 1844, le duché revint à Dorothée,
+ troisième fille du duc Pierre de Courlande, qui avait épousé Edmond
+ duc de Dino, et plus tard de Talleyrand-Périgord, neveu du prince
+ de Talleyrand.
+
+ [213] Voici cet article:
+
+ La disposition à faire des territoires auxquels Sa Majesté Très
+ Chrétienne renonce par l'article III du traité patent, et les
+ rapports desquels doit résulter un système d'équilibre réel et
+ durable en Europe, _seront réglés au congrès, sur les bases
+ arrêtées par les puissances alliées entre elles_ et d'après les
+ dispositions générales contenues dans les articles suivants, etc.
+
+J'écrivis à lord Castlereagh. Je donnai à ma lettre une forme
+confidentielle. Je m'attachai à réunir toutes les raisons qui
+militaient contre le plan proposé. (La copie de ma lettre est jointe à
+la dépêche que j'écris aujourd'hui au département.) Votre Majesté
+verra que je me suis particulièrement attaché à faire sentir, avec
+toute la politesse possible, que le motif pour lequel on avait proposé
+ce plan ne m'avait pas échappé. J'ai cru devoir déclarer qu'il m'était
+impossible de concourir à rien de ce qui serait contraire aux
+principes, parce que, à moins d'y rester invariablement attachés, nous
+ne pouvions reprendre aux yeux des nations de l'Europe le rang et la
+considération qui doivent nous appartenir depuis le retour de Votre
+Majesté, et, parce que, nous en écarter, ce serait faire revivre la
+Révolution, qui n'en avait été qu'un long oubli.
+
+J'ai su que lord Castlereagh, quand il reçut ma lettre, la fit lire au
+ministre de Portugal, qui se trouvait chez lui, et qui lui avoua qu'en
+droit nous avions raison; mais en ajoutant qu'il fallait encore savoir
+si ce que nous proposions était praticable, ce qui était demander, en
+autres termes, si les quatre cours pouvaient se dispenser de s'arroger
+sur l'Europe un pouvoir que l'Europe ne leur a point donné.
+
+Nous eûmes, ce jour-là, une conférence où nous ne nous trouvâmes
+d'abord que deux ou trois, les autres ministres n'arrivant qu'à un
+quart d'heure les uns des autres. Lord Castlereagh avait apporté ma
+lettre pour la communiquer. On la fit passer de mains en mains. MM. de
+Metternich et de Nesselrode y jetèrent à peine un simple coup
+d'oeil[214], en hommes à la pénétration desquels la seule
+inspection[215] d'une pièce suffit pour en saisir tout le contenu.
+J'avais été prévenu qu'on me demanderait de retirer ma note. M. de
+Metternich me fit en effet cette demande. Je répondis que je ne le
+pouvais pas. M. de Labrador dit qu'il était trop tard, que cela ne
+servirait à rien, parce qu'il en avait envoyé une copie à sa cour. «Il
+faudra donc que nous vous répondions, dit M. de Metternich.--Si vous
+le voulez, lui répondis-je.--Je serais, reprit-il, assez d'avis que
+nous réglassions nos affaires tout seuls,» entendant par _nous_ les
+quatre cours. Je répondis sans hésiter: «Si vous prenez la question de
+ce côté, je suis tout à fait votre homme; je suis tout prêt; je ne
+demande pas mieux.--Comment l'entendez-vous? me dit-il.--D'une manière
+très simple, lui répondis-je. Je ne prendrai plus part à vos
+conférences; je ne serai ici qu'un membre du congrès, et j'attendrai
+qu'il s'ouvre.» Au lieu de renouveler sa proposition, M. de Metternich
+revint par degrés et par divers circuits à des propositions générales
+sur l'inconvénient qu'aurait l'ouverture actuelle du congrès. M. de
+Nesselrode dit sans trop de réflexion que l'empereur Alexandre voulait
+partir le 25, à quoi je dus répondre d'un ton assez indifférent: «J'en
+suis fâché, car il ne verra pas la fin des affaires.--Comment
+assembler le congrès, dit M. de Metternich, quand rien de ce dont on
+aura à l'occuper n'est prêt?--Eh bien! répondis-je, pour montrer que
+ce n'est point un esprit de difficultés qui m'anime, et que je suis
+disposé à tout ce qui peut s'accorder avec les principes que je ne
+saurais abandonner, puisque rien n'est prêt encore pour l'ouverture du
+congrès, puisque vous désirez de l'ajourner, qu'il soit retardé de
+quinze jours, de trois semaines, j'y consens; mais à deux conditions:
+l'une, que vous le convoquerez dès à présent pour un jour fixe;
+l'autre, que vous établirez dans la note de convocation la règle
+d'après laquelle on doit y être admis.»
+
+ [214] Variante: un coup d'oeil.
+
+ [215] Variante: la _simple_ inspection.
+
+J'écrivis cette règle sur un papier, telle à peu près qu'elle se
+trouve dans les instructions que Votre Majesté a données[216]. Le
+papier circula de mains en mains; on fit quelques questions, quelques
+objections, mais sans rien résoudre, et les ministres, qui étaient
+venus les uns après les autres, s'en retournant de même, la conférence
+s'évapora pour ainsi dire plutôt qu'elle ne finit.
+
+ [216] Variante: _nous_ a données.
+
+Lord Castlereagh, qui était resté des derniers et avec lequel je
+descendais l'escalier, essaya de me ramener à leur opinion, en me
+faisait entendre que de certaines affaires qui devaient le plus
+intéresser ma cour pourraient s'arranger à ma satisfaction. «Ce n'est
+point, lui dis-je, de tels ou tels objets particuliers qu'il est
+maintenant question, mais du droit qui doit servir à les régler tous.
+Si une fois le fil est rompu, comment le renouerons-nous? Nous avons à
+répondre aux voeux[217] de l'Europe. Qu'aurons nous fait pour elle, si
+nous n'avons pas remis en honneur les maximes dont l'oubli a causé ses
+maux? L'époque présente est une de celles qui se présentent à peine
+une fois dans le cours[218] de plusieurs siècles. Une plus belle
+occasion ne saurait nous être offerte. Pourquoi ne pas nous mettre
+dans une position qui y réponde?--Eh! me dit il avec une sorte
+d'embarras, c'est qu'il y a des difficultés que vous ne connaissez
+pas.--Non, je ne les connais pas,» lui répondis-je du ton d'un homme
+qui n'avait aucune curiosité de les connaître. Nous nous séparâmes.
+
+ [217] Variante: _au voeu_.
+
+ [218] Variante: _un_ cours.
+
+Je dînai chez le prince Windischgrætz[219]. M. de Gentz y était. Nous
+causâmes longtemps sur les points discutés dans les conférences
+auxquelles il avait assisté. Il parut regretter que je ne fusse point
+arrivé plus tôt à Vienne; il se plaisait à croire que les choses dont
+il se portait pour être mécontent eussent pu prendre une tournure
+différente. Il finit par m'avouer qu'au fond on sentait que j'avais
+raison, mais que l'amour-propre s'en mêlait, et qu'après s'être
+avancés, il coûtait aux mieux intentionnés de reculer.
+
+ [219] Alfred prince de Windischgrætz, d'une ancienne et illustre
+ famille de Styrie. Il naquit à Bruxelles en 1787, entra dans
+ l'armée et devint général. Toutefois son nom ne devint célèbre
+ qu'en 1848. Il commandait alors à Prague, et eut à réprimer une
+ insurrection terrible. Il en vint à bout, et fut en récompense
+ nommé feld-maréchal. Il s'empara ensuite de Vienne, qui était
+ tombée au pouvoir de l'émeute, et fut envoyé en Hongrie, également
+ soulevée. Mais il échoua dans cette dernière tâche et fut rappelé.
+ Il mourut en 1862.
+
+Deux jours se passèrent sans conférence. Une fête un jour, une chasse
+l'autre, en furent la cause. Dans cet intervalle je fus présenté à
+madame la duchesse d'Oldenbourg[220]. Je lui exprimai des regrets de
+ce qu'elle n'était point venue à Paris avec son frère. Elle me
+répondit que ce voyage[221] n'était que retardé; puis elle passa tout
+à coup à des questions telles que l'empereur m'en avait faites sur
+Votre Majesté, sur l'esprit public, sur les finances, sur l'armée,
+questions qui m'auraient fort surpris de la part d'une femme de
+vingt-deux ans, si elles n'eussent[222] paru contraster davantage avec
+sa démarche, son regard et le son de sa voix. Je répondis à tout dans
+un sens conforme aux choses que nous avons à faire ici, et aux
+intérêts que nous avons à y défendre.
+
+ [220] Catherine Paulowna, soeur de l'empereur Alexandre, née en 1795
+ veuve en 1812 de Pierre-Frédéric-Georges, grand-duc d'Oldenbourg,
+ remariée en 1816 au roi de Wurtemberg.
+
+ [221] Variante: _qu'elle espérait que_ ce voyage.
+
+ [222] Variante: si elles _m'_eussent.
+
+Elle me questionna encore sur le roi d'Espagne, sur son frère, sur son
+oncle, parlant d'eux en termes assez peu convenables; et je répondis
+du ton que je crus le plus propre à donner du poids à mon opinion sur
+le mérite personnel de ces princes.
+
+M. de Gentz, qui vint chez moi au moment où je rentrais de chez la
+duchesse d'Oldenbourg, me dit qu'on l'avait chargé de dresser un
+projet de convocation du congrès. Le jour précédent j'en avais fait un
+conforme à ce que j'avais proposé dans la conférence de la veille, et
+je l'avais envoyé à M. de Metternich en le priant de le communiquer
+aux autres ministres. M. de Gentz m'assura qu'il n'en avait pas
+connaissance. Il me dit que dans le sien, il n'était point question de
+la règle d'admission que j'avais proposée, parce que M. de Metternich
+craignait qu'en la publiant, on ne poussât à quelque extrémité celui
+qui règne à Naples, son plénipotentiaire se trouvant par là exclu.
+Nous discutâmes ce point, M. de Gentz et moi, et il se montra
+persuadé que ce que craignait M. de Metternich n'arriverait pas.
+
+Je m'attendais à une conférence le lendemain. Mais les trois quarts de
+la journée s'étant écoulés sans que j'eusse entendu parler de rien, je
+n'y comptais plus, lorsque je reçus un billet de M. de Metternich qui
+m'annonçait qu'il y en aurait une à huit heures, et que si je voulais
+venir chez lui un peu auparavant, _il trouverait le moyen de
+m'entretenir d'objets très importants_. (Ce sont les termes de son
+billet.) J'étais chez lui à sept heures; sa porte me fut ouverte
+sur-le-champ. Il me parla d'abord d'un projet de déclaration qu'il
+avait fait rédiger, qui différait, me dit-il, un peu du mien, mais qui
+s'en rapprochait beaucoup, et dont il espérait que je serais content.
+Je le lui demandai; il ne l'avait pas. «Probablement, lui dis-je, il
+est en communication chez les alliés?--Ne parlez plus d'alliés[223],
+reprit-il, il n'y en a plus.--Il y a ici des gens, _lui dis-je_[224],
+qui devraient l'être en ce sens que, même sans se concerter, ils
+devraient penser de la même manière et vouloir les mêmes choses.
+Comment avez-vous le courage de placer la Russie comme une ceinture
+tout autour de vos principales et plus importantes possessions, la
+Hongrie et la Bohême? Comment pouvez-vous souffrir que le patrimoine
+d'un ancien et bon voisin, dans la famille duquel une archiduchesse
+est mariée, soit donné à votre ennemi naturel[225]? Il est étrange
+que ce soit nous qui voulions nous y opposer et que ce soit vous qui
+ne le vouliez pas!...» Il me dit que je n'avais pas de confiance en
+lui. Je lui répondis _en riant_[226], qu'il ne m'avait pas donné
+beaucoup de motifs d'en avoir; et je lui rappelai quelques
+circonstances où il ne m'avait pas tenu parole: «Et puis, ajoutai-je,
+comment prendre confiance en un homme qui pour ceux qui sont le plus
+disposés à faire leur affaire des siennes est tout mystère? Pour moi,
+je n'en fais point et je n'en ai pas besoin: c'est l'avantage de ceux
+qui ne négocient qu'avec des principes. Voilà, poursuivis-je, du
+papier et des plumes. Voulez-vous écrire que la France ne demande
+rien, et même n'accepterait rien? Je suis prêt à le signer.--Mais vous
+avez, me dit-il, l'affaire de Naples, qui est proprement la vôtre.» Je
+répondis: «Pas plus la mienne que celle de tout le monde. Ce n'est
+pour moi qu'une affaire de principe. Je demande que celui qui a droit
+d'être à Naples soit à Naples, et rien de plus. Or c'est ce que tout
+le monde doit vouloir comme moi. Qu'on suive les principes, on me
+trouvera facile pour tout. Je vais vous dire franchement à quoi je
+peux consentir et à quoi je ne consentirai jamais. Je sens que le roi
+de Saxe, dans sa position présente[227], peut être obligé à des
+sacrifices. Je suppose qu'il sera disposé à les faire, parce qu'il est
+sage: mais si on veut le dépouiller de tous ses États, et donner le
+royaume de Saxe à la Prusse, je n'y consentirai jamais. Je ne
+consentirai jamais à ce que Luxembourg ni Mayence soient non plus
+donnés à la Prusse. Je ne consentirai pas davantage à ce que la
+Russie passe la Vistule, ait en Europe quarante-quatre millions de
+sujets et ses frontières à l'Oder. Mais si Luxembourg est donné à la
+Hollande, Mayence à la Bavière; si le roi et le royaume de Saxe sont
+conservés, et si la Russie ne passe pas la Vistule, je n'aurai point
+d'objection à faire pour cette partie de l'Europe[228].» M. de
+Metternich m'a pris alors la main en me disant: «Nous sommes beaucoup
+moins éloignés que vous ne pensez. Je vous promets que la Prusse
+n'aura ni Luxembourg ni Mayence. Nous ne désirons[229] pas plus que
+vous que la Russie s'agrandisse outre mesure, et, quant à la Saxe,
+nous ferons ce qui sera en nous pour en conserver du moins une
+partie.» Ce n'était que pour connaître ses dispositions relativement à
+ces divers objets que je lui avais parlé comme j'avais fait.--Revenant
+ensuite à la convocation du congrès, il a insisté sur la nécessité de
+ne point publier en ce moment la règle d'admission que j'avais
+proposée, «parce que, disait-il, elle effarouche tout le monde; et que
+moi-même, elle me gêne quant à présent; attendu que Murat, voyant son
+plénipotentiaire exclu, croira son affaire décidée, qu'on ne sait ce
+que sa tête peut lui faire faire; qu'il est en mesure en Italie, et
+que nous ne le sommes pas».
+
+ [223] Variante: Ne parlez _donc_ plus.
+
+ [224] Supprimé dans le texte des archives.
+
+ [225] Il s'agit de la Saxe. Le prince Antoine, frère du roi
+ Frédéric-Auguste, avait épousé: 1º Marie-Charlotte-Antoinette,
+ fille de l'empereur Léopold morte en 1782; 2º en 1787,
+ Marie-Thérése-Josèphe, autre fille de l'empereur Léopold, née en
+ 1767.
+
+ [226] Supprimé dans le texte des archives.
+
+ [227] Variante: dans _la_ position présente.
+
+ [228] Variante: pour cette partie-_là_.
+
+ [229] Variante: Nous ne _tenons_ pas.
+
+On nous prévint que les ministres étaient réunis. Nous nous
+rendîmes[230] à la conférence. M. de Metternich l'ouvrit en annonçant
+qu'il allait donner lecture de deux projets, l'un rédigé par moi,
+l'autre qu'il avait fait rédiger. Les Prussiens se déclarèrent pour
+celui de M. de Metternich, disant qu'il ne préjugeait rien et que le
+mien préjugeait beaucoup. M. de Nesselrode fut du même avis. Le
+ministre de Suède, M. de Löwenhielm[231], qui, pour la première fois,
+assistait aux conférences, dit qu'il ne fallait rien préjuger. C'était
+aussi l'opinion de lord Castlereagh, et je savais que c'était celle de
+M. de Metternich. Ce projet se bornait à ajourner l'ouverture du
+congrès au 1er novembre et ne disait rien de plus, ce qui a donné lieu
+à M. de Palmella, ministre de Portugal, d'observer qu'une seconde
+déclaration pour convoquer le congrès serait nécessaire, et l'on en
+est convenu. On ne faisait donc qu'ajourner la difficulté, sans la
+résoudre. Mais, comme les anciennes prétentions étaient abandonnées,
+comme il n'était plus question de faire régler tout par les huit
+puissances en ne laissant au congrès que la faculté d'approuver; comme
+on ne parlait plus que de préparer par des communications libres et
+confidentielles avec les ministres des autres puissances, les
+questions sur lesquelles le congrès devrait prononcer, j'ai cru qu'un
+acte de complaisance qui ne porterait aucune atteinte aux principes
+pourrait être utile à l'avancement des affaires, et j'ai déclaré que
+je consentais à l'adoption du projet, mais sous la condition qu'à
+l'endroit où il était dit que l'ouverture formelle du congrès serait
+ajournée au 1er novembre, on ajouterait: _et sera faite conformément
+aux principes du droit public_. A ces mots, il s'est élevé un tumulte
+dont on ne pourrait que difficilement se faire d'idée. M. de
+Hardenberg, debout, les poings sur la table, presque menaçant, et
+criant comme il est ordinaire à ceux qui sont affligés de la même
+infirmité que lui, proférait ces paroles entrecoupées: «Non,
+monsieur..., le droit public, c'est inutile. Pourquoi dire que nous
+agirons selon le droit public? Cela va sans dire.» Je lui répondis que
+si cela allait bien sans le dire, cela irait encore mieux en le
+disant. M. de Humboldt criait: «Que fait ici le droit public?» A quoi
+je répondais[232]: «Il fait que vous y êtes.» Lord Castlereagh me
+tirant à l'écart, me demanda si, quand on aurait cédé sur ce point à
+mes désirs, je serais ensuite plus facile. Je lui demandai à mon tour
+ce qu'en me montrant facile, je pouvais espérer qu'il ferait dans
+l'affaire de Naples. Il me promit de me seconder de toute son
+influence: «J'en parlerai, me dit-il, à Metternich; j'ai le droit
+d'avoir un avis sur cette matière.--Vous m'en donnez votre parole
+d'honneur, lui dis-je.--Je vous la donne, me répondit-il.--Et moi,
+repartis-je, je vous donne la mienne de n'être difficile que sur les
+principes que je ne saurais abandonner.» Cependant, M. de Gentz,
+s'étant approché de M. de Metternich, lui représenta qu'on ne pouvait
+refuser de parler du droit public dans un acte de la nature de celui
+dont il s'agissait. M. de Metternich avait auparavant proposé de
+mettre la chose aux voix, trahissant ainsi l'usage qu'ils auraient
+fait de la faculté qu'ils avaient voulu se donner, si leur premier
+plan eût été admis. On finit par consentir à l'addition[233] que je
+demandais, mais il y eut une discussion non moins vive pour savoir où
+elle serait placée; et l'on convint enfin de la placer une phrase
+plus haut que celle où j'avais proposé qu'on la mît. M. de Gentz ne
+put s'empêcher de dire dans la conférence même: «Cette soirée,
+messieurs, appartient à l'histoire du congrès. Ce n'est pas moi qui la
+raconterai, parce que mon devoir s'y oppose, mais elle s'y trouvera
+certainement.» Il m'a dit depuis qu'il n'avait jamais rien vu de
+pareil.
+
+ [230] Variante: nous nous _rendions_.
+
+ [231] Gustave de Löwenhielm, né en 1771, était officier dans
+ l'armée suédoise. Il fut aide de camp de Gustave III et plus tard
+ de Bernadotte. Il quitta, en 1814, les armes pour la diplomatie,
+ fut envoyé au congrès de Vienne, et ensuite fut nommé ambassadeur à
+ Paris. Il mourut en 1856.
+
+ [232] Variante: _répondis_.
+
+ [233] Variante: _l'admission_.
+
+ C'est pourquoi je regarde comme heureux d'avoir pu, sans abandonner
+ les principes, faire quelque chose qu'on puisse regarder comme un
+ acheminement vers la réunion du congrès.
+
+ M. de Löwenhielm est ministre de Suède en Russie, et tout Russe. C'est
+ vraisemblablement pour cela qu'il a été envoyé ici, le prince royal de
+ Suède[234] voulant tout ce que veulent les Russes.
+
+ [234] Bernadotte, alors prince royal, plus tard roi de Suède sous
+ le nom de Charles XIV.
+
+Les princes qui, autrefois, faisaient partie de la confédération du
+Rhin, commencent à se réunir pour presser l'ouverture du congrès. Ils
+font déjà entre eux des projets pour l'organisation de l'Allemagne.
+
+Je suis...
+
+ * * * * *
+
+Nº 5 _bis._--LES AMBASSADEURS DU ROI AU CONGRÈS, AU MINISTRE DES
+AFFAIRES ÉTRANGÈRES A PARIS.
+
+Vienne, le 12 octobre 1814.
+
+Monsieur le comte,
+
+Nous avons l'honneur de vous adresser un exemplaire imprimé de la
+déclaration faite au nom des puissances qui ont signé le traité de
+Paris. On prétend que nous avons remporté une victoire pour y avoir
+fait introduire le mot de _droit public_. Cette opinion doit vous
+donner la mesure de l'esprit qui anime le congrès.
+
+Il se peut que l'ajournement inquiète les esprits; il est sûr d'un
+autre côté qu'on ne rend point encore assez de justice aux principes
+qui guident le roi dans ses relations politiques. Depuis vingt ans,
+l'Europe a été habituée à n'apprécier que la force et à craindre ses
+abus. Personne ne se livre encore à l'espoir et à la conviction qu'une
+grande puissance veuille être modérée.
+
+Il nous a donc paru utile que la publication de cette pièce, la
+première qui résulte des travaux politiques du congrès, soit
+accompagnée de quelques observations qui mettent l'action de la France
+et son influence actuelle dans son vrai jour.
+
+Nous avons l'honneur, monsieur le comte, de vous adresser celles que
+nous croyons pouvoir servir au _Moniteur_, et dont l'esprit peut
+donner la direction à quelques autres articles des journaux.
+
+Nous avons l'espoir que l'Autriche appuiera la résistance que nous
+opposons dans toutes les circonstances à la cupidité que manifestent
+la Russie et la Prusse, et nous mesurerons la force de notre langage
+au degré de confiance que nous prendrons dans l'énergie de cette
+puissance.
+
+Nous croyons être sûrs qu'elle ne s'est pas engagée à sanctionner la
+destruction de la Saxe, et il sera déjà utile que le cabinet de Vienne
+concoure avec nous pour protester contre une pareille violence. Nous
+observons généralement que la Russie inquiète l'Allemagne, et que,
+sans l'appui de la Prusse, son système fédératif manquerait de bases.
+
+Nous avons eu occasion de parler des dotations et nous cherchons à
+sauver autant d'intérêts particuliers que cela nous est possible. Mais
+cette affaire est placée sous l'influence de l'alliance contractée par
+les alliés à Chaumont. Une puissance paraît avoir donné la parole à
+l'autre de ne rien accorder, et on répond que le principe ne peut plus
+être attaqué.
+
+Vous sentez, monsieur le comte, que tant que nous aurons à négocier
+avec des puissances qui prennent le caractère de coalisés, on ne peut
+même pas faire valoir le principe que les domaines donnés dans les
+pays qui étaient cédés par les traités doivent être laissés aux
+donataires. Cela n'empêche pourtant pas qu'en toute occasion nous ne
+cherchions à ménager les intérêts particuliers auxquels nous croyons
+pouvoir donner quelque appui.
+
+L'empereur de Russie a parlé hier à l'ambassadeur d'Angleterre, lord
+Stewart[235], du rétablissement de la Pologne, en indiquant qu'il
+voulait faire nommer roi un de ses frères. Bientôt cette question
+devra être abordée. Nous pensons que l'empereur de Russie n'a point
+encore d'idées bien fixes à ce sujet, et qu'il tâte les moyens qui
+peuvent le rendre maître de ce pays.
+
+Agréez...
+
+ [235] Charles William Stewart, comte Vane, et plus tard marquis de
+ Londonderry, après la mort de son frère lord Castlereagh, né en
+ 1778 à Dublin. Il entra à l'armée et était colonel en 1803,
+ lorsqu'il fut nommé sous-secrétaire d'État au ministère de la
+ guerre. Il servit ensuite en Espagne comme brigadier-général. En
+ 1815, il fut nommé ambassadeur à Vienne et plénipotentiaire au
+ congrès. Il se retira en 1819, et n'occupa plus de fonctions
+ publiques jusqu'à sa mort (1854).
+
+ * * * * *
+
+Nº 5.--LE PRINCE DE TALLEYRAND AU ROI LOUIS XVIII.
+
+Vienne, le 13 octobre 1814.
+
+Sire,
+
+J'ai envoyé, dans la dépêche adressée au département, la déclaration
+telle qu'elle a été publiée hier matin[236]. Elle ajourne l'ouverture
+du congrès au 1er novembre. Il y a été fait quelques changements, mais
+d'expressions seulement, sur lesquels les ministres se sont entendus
+sans se réunir, et par l'intermédiaire de M. de Gentz. Nous n'avons
+point eu de conférences depuis le 8, ni, par conséquent, de ces
+discussions dont je crains bien d'avoir fatigué Votre Majesté dans mes
+deux dernières lettres.
+
+ [236] Variante: _ce_ matin.
+
+Le ministre de Prusse à Londres, le vieux Jacobi Kloest[237] a été
+appelé ici au secours de M. de Humboldt. C'est un des aigles de la
+diplomatie prussienne. Il m'est venu voir; c'est une ancienne
+connaissance. La conversation l'a mené promptement à me parler des
+grandes difficultés qui se présentaient, et dont la plus grande, selon
+lui, venait de l'empereur Alexandre, qui voulait avoir le duché de
+Varsovie. Je lui dis que si l'empereur Alexandre voulait avoir le
+duché, il se présenterait probablement avec une cession du roi de
+Saxe, et qu'alors on verrait. «Pourquoi du roi de Saxe, reprit-il tout
+étonné.--C'est, répondis-je, que le duché lui appartient en vertu des
+cessions que vous et l'Autriche lui avez faites, et de traités que
+vous, l'Autriche et la Russie avez signés.» Alors, de l'air d'un
+homme qui vient de faire une découverte et à qui l'on révèle une chose
+tout à fait inattendue: «C'est parbleu vrai, dit-il, le duché lui
+appartient.» Du moins, M. de Jacobi n'est pas de ceux qui croient que
+la souveraineté se perd et s'acquiert par le seul fait de la conquête.
+
+ [237] Le baron de Jacobi Kloest, diplomate prussien, né en 1745,
+ ambassadeur de Prusse à Vienne en 1790, puis à Londres (1792), où
+ il resta jusqu'en 1816. En 1799, il représenta la Prusse au congrès
+ de Rastadt et prit hautement la défense des plénipotentiaires
+ français assassinés par les hussards autrichiens. Il mourut en
+ 1817.
+
+J'ai lieu de croire que nous obtiendrons pour le roi d'Étrurie Parme,
+Plaisance et Guastalla; mais, dans ce cas, il ne faut plus penser à la
+Toscane, à laquelle cependant il aurait des droits. L'empereur
+d'Autriche a déjà fait pressentir à l'archiduchesse Marie-Louise qu'il
+avait peu d'espoir de lui conserver Parme.
+
+On demande souvent autour de moi, et lord Castlereagh m'en a parlé
+directement, si le traité du 11 avril[238] reçoit son exécution. Le
+silence du budget à cet égard a été remarqué par l'empereur de Russie.
+M. de Metternich dit que l'Autriche ne peut être tenue d'acquitter ce
+qui est affecté sur le Mont de Milan[239], si la France n'exécute
+point les clauses du traité qui sont à sa charge. En tout, cette
+affaire se reproduit sous différentes formes, et presque toujours
+d'une manière désagréable. Quelque pénible qu'il soit d'arrêter son
+esprit sur ce genre d'affaires, je ne puis m'empêcher de dire à Votre
+Majesté qu'il est à désirer que quelque chose soit fait à cet égard.
+Une lettre de M. de Jaucourt qui, par ordre de Votre Majesté, me
+l'apprendrait, serait certainement d'un bon effet.
+
+ [238] Le traité du 11 avril 1814, signé entre la Prusse, l'Autriche
+ et la Russie, avec accession de l'Angleterre, d'une part, et
+ Napoléon, de l'autre, avait pour but de déterminer la situation de
+ l'empereur et de sa famille (voir t. II, p. 166). On se rappelle
+ qu'une dotation de deux millions cinq cent mille francs lui était
+ promise.
+
+ [239] Banque d'État créée à Milan par Napoléon sous le nom de Mont
+ Napoléon. L'empereur et les membres de sa famille y avaient des
+ fonds déposés, et l'Autriche, d'après l'article XIII du traité du
+ 11 avril, s'était engagée à en payer les arrérages.
+
+On montre ici une intention assez arrêtée d'éloigner Bonaparte de
+l'île d'Elbe. Personne n'a encore d'idée fixe sur le lieu où on
+pourrait le mettre. J'ai proposé l'une des Açores. C'est à cinq cents
+lieues d'aucune terre. Lord Castlereagh ne paraît pas éloigné de
+croire que les Portugais pourraient être amenés à se prêter à cet
+arrangement; mais, dans cette discussion, la question d'argent
+reparaîtra. Le fils de Bonaparte n'est plus traité maintenant comme
+dans les premiers temps de son arrivée à Vienne. On y met moins
+d'appareil et plus de simplicité. On lui a ôté le grand cordon de la
+Légion d'honneur et on y substitue[240] celui de Saint-Étienne.
+
+ [240] Variante: on y _a substitué_.
+
+L'empereur Alexandre ne parle, suivant son usage, que des idées
+libérales. Je ne sais si ce sont elles qui lui ont persuadé que, pour
+faire sa cour à ses hôtes, il devait aller à Wagram contempler le
+théâtre de leur défaite. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'il a fait
+chercher par M. de Czernicheff des officiers qui, ayant assisté à
+cette bataille, pussent lui faire connaître les positions et les
+mouvements des deux armées qu'il se plaît à étudier sur le terrain. On
+a répondu avant-hier à l'archiduc Jean[241], qui demandait où était
+l'empereur: «Monseigneur, il est à Wagram.» Il paraît qu'il doit
+aller d'ici peu de jours à Pesth, où il a demandé un bal pour le
+19[242]. Son projet est d'y paraître en habit hongrois. Avant ou après
+le bal, il doit aller pleurer sur le tombeau de sa soeur[243]. A cette
+cérémonie doivent se trouver une foule de Grecs qu'il a fait prévenir
+d'avance et qui s'empresseront sûrement de venir voir le seul monarque
+qui soit de leur rite. Je ne sais jusqu'à quel point tout cela plaît à
+cette cour-ci, mais je doute que cela lui plaise beaucoup.
+
+ [241] L'archiduc Jean était le septième fils de l'empereur Léopold.
+ Né en 1782, il commandait en chef l'armée autrichienne à
+ Hohenlinden. En 1801, il devint directeur général des
+ fortifications. Il eut également des commandements importants en
+ 1805 et en 1809. Tombé on disgrâce, il ne joua aucun rôle militaire
+ dans les dernières luttes de 1813 et 1814, et vécut à l'écart
+ jusqu'en 1848. Le parlement réuni à Francfort le nomma alors
+ vicaire de l'empire d'Allemagne. En même temps l'empereur l'avait
+ désigné comme lieutenant général en Autriche. Il gouverna quelque
+ temps en qualité de vicaire de l'empire, mais les événements qui
+ survinrent le forcèrent à se retirer. Il mourut en 1859.
+
+ [242] Variante: il _y a_ demandé.
+
+ [243] La grande-duchesse Alexandra Paulowna, née en 1783, mariée en
+ 1799 à l'archiduc Joseph-Antoine, frère de l'empereur François,
+ palatin du royaume de Hongrie, morte en 1801.
+
+Lord Stewart, frère de lord Castlereagh et ambassadeur près de la cour
+de Vienne, est arrivé depuis quelques jours. Il a été présenté à
+l'empereur Alexandre qui lui a dit, à ce qu'il m'a raconté: «Nous
+allons faire une belle et grande chose: relever la Pologne[244] en lui
+donnant pour roi un de mes frères ou le mari de ma soeur[245]» (la
+duchesse d'Oldenbourg). Lord Stewart lui a dit franchement: «Je ne
+vois pas là d'indépendance pour la Pologne, et je ne crois pas que
+l'Angleterre, quoique moins intéressée que les autres puissances,
+puisse s'accommoder de cet arrangement.»
+
+ [244] Variante: _nous allons_ relever.
+
+ [245] Il y a ici une erreur. Le prince Pierre-Frédéric-Georges, duc
+ d'Oldenbourg, marié à la grande-duchesse Catherine, soeur
+ d'Alexandre, était mort en 1812.
+
+Ou je me trompe beaucoup, ou l'union entre les quatre cours est plus
+apparente que réelle, et tient uniquement à cette circonstance que les
+unes ne veulent pas nous supposer les moyens d'agir, et que les
+autres ne croient pas que nous en ayons la volonté. Ceux qui nous
+savent contraires à leurs prétentions pensent que nous n'avons que des
+raisonnements à leur opposer. L'empereur Alexandre disait, il y a peu
+de jours: «Talleyrand fait ici le ministre de Louis XIV.» M. de
+Humboldt, cherchant à séduire en même temps qu'à intimider M. de
+Schulenburg, ministre de Saxe, lui disait: «Le ministre de France se
+présente ici avec des paroles assez nobles; mais, ou elles cachent une
+arrière pensée, ou il n'y a rien derrière pour les soutenir. Malheur
+donc à ceux qui voudraient y croire.»
+
+Le moyen de faire tomber tous ces propos et de faire cesser toutes les
+irrésolutions serait que Votre Majesté, dans une déclaration qu'elle
+adresserait à ses peuples, après avoir fait connaître les principes
+qu'elle nous a ordonné de suivre et sa ferme résolution de ne s'en
+écarter jamais, laissât seulement entrevoir que la cause juste ne
+resterait pas sans appui. Une telle déclaration, comme je la conçois
+et comme j'en soumettrais[246] le projet à Votre Majesté, ne mènerait
+pas à la guerre, que personne ne veut; mais elle porterait ceux qui
+ont des prétentions, à les modérer, et donnerait aux autres le courage
+de défendre leurs intérêts et ceux de l'Europe. Mais, comme cette
+déclaration serait dans ce moment prématurée, je demande à Votre
+Majesté la permission de lui en reparler plus tard, si les
+circonstances ultérieures me paraissent l'exiger.
+
+ [246] Variante: comme j'en _soumettrai_.
+
+Notre langage commence à faire impression. Je regrette fort qu'un
+accident qu'a éprouvé M. de Munster l'ait empêché de se trouver près
+de lord Castlereagh, qui a bien besoin de soutien. Il sera, à ce
+qu'on nous fait espérer, d'ici à deux jours en état de prendre part
+aux affaires.
+
+Je suis...
+
+ * * * * *
+
+Nº 2 _ter_--LE ROI LOUIS XVIII AU PRINCE DE TALLEYRAND.
+
+Paris, ce 14 octobre 1814.
+
+Mon cousin,
+
+J'ai reçu vos dépêches du 29 septembre et du 4 octobre. (Il serait bon
+à l'avenir de les numéroter comme je fais pour celle-ci; par
+conséquent, celles dont j'accuse[247] la réception devront porter les
+numéros 2 et 3.)
+
+ [247] Variante: dont j'accuse _ici_.
+
+Je commence par vous dire avec une véritable satisfaction que je suis
+parfaitement content de l'attitude que vous avez prise et du langage
+que vous avez tenu, tant vis-à-vis des plénipotentiaires, que dans
+votre pénible conférence avec l'empereur de Russie. Vous savez, sans
+doute, qu'il a mandé le général Pozzo di Borgo. Dieu veuille que cet
+esprit sage ramène son souverain à des vues plus sensées; mais c'est
+dans l'hypothèse contraire qu'il faut raisonner.
+
+Empêcher le succès des projets ambitieux de la Russie et de la Prusse
+est le but auquel nous devons tendre. Buonaparte[248] eût peut-être pu
+y réussir à lui tout seul; mais il avait des moyens qui ne sont et ne
+seront jamais les miens; il me faut donc de l'aide. Les petits États
+ne sauraient m'en offrir une suffisante, à eux seuls s'entend; il me
+faudrait donc celle au moins d'une grande puissance. Nous aurions
+l'Autriche et l'Angleterre, si elles entendaient bien leurs intérêts;
+mais je crains qu'elles ne soient déjà liées; je crains
+particulièrement un système qui prévaut chez beaucoup d'Anglais, et
+dont le duc de Wellington semble lui-même imbu, de séparer entièrement
+les intérêts de la Grande-Bretagne de ceux du Hanovre. Alors, je ne
+puis pas employer la force pour faire triompher le bon droit, mais je
+puis toujours refuser d'être garant de l'iniquité; nous verrons si
+pour cela on osera m'attaquer.
+
+ [248] Variante: _Pozzo di Borgo_ eût peut-être pu réussir.
+
+Ce que je dis ici ne regarde que la Pologne et la Saxe; car pour
+Naples, je m'en tiendrai toujours à la parfaite réponse que vous avez
+faite à M. de Humboldt[249].
+
+ [249] Voir la lettre de M. de Talleyrand du 4 octobre, p. 323.
+
+Je mets les choses au pis[250], parce que je trouve que c'est la vraie
+façon[251] de raisonner; mais j'espère beaucoup mieux de votre adresse
+et de votre fermeté. Sur quoi, je prie Dieu qu'il vous ait, mon
+cousin, en sa sainte et digne garde.
+
+LOUIS.
+
+ [250] Variante: au _pire_.
+
+ [251] Variante: que c'est _là_ la vraie façon.
+
+ * * * * *
+
+Nº 6 _bis_.--LES AMBASSADEURS DU ROI AU CONGRÈS, AU MINISTRE DES
+AFFAIRES ÉTRANGÈRES A PARIS.
+
+Vienne, le 16 octobre 1814.
+
+Monsieur le comte,
+
+Depuis notre dernière dépêche du 12, aucune conférence n'a eu lieu et
+tout le mouvement du congrès se réduit à quelques démarches entre les
+puissances et à des intrigues très subalternes qui servent cependant à
+faire connaître la situation des esprits, l'exaltation des uns, la
+cupidité des autres, l'égarement de tous.
+
+Les grandes difficultés qui s'opposent à la marche des affaires
+tiennent à l'idée conçue par l'empereur de Russie de vouloir rétablir
+le simulacre d'une Pologne, sous l'influence russe, et d'agrandir la
+Prusse par la Saxe. Ce prince, on ose le dire, n'a aucune idée saine à
+cet égard et confond à la fois des principes de justice et les
+conceptions les plus violentes.
+
+Lord Castlereagh, chez lequel il s'est rendu pour lui insinuer ses
+projets à l'égard de la Pologne, les a combattus. Il lui a même remis
+un mémoire raisonné dans lequel il place la question telle que nous la
+concevons. Il lui démontre que la situation de l'Europe exige ou le
+rétablissement de l'ancienne Pologne, ou que cette source de troubles
+et de prétentions soit à jamais écartée des discussions en Europe.
+
+Lord Castlereagh a fait lire son mémoire à M. le prince de Talleyrand
+et à M. le prince de Metternich, et il seconde sous ce rapport les
+véritables intérêts de l'Europe. Mais, tout en combattant les vues
+exagérées, il ne conclut rien et paraît même éviter de conclure. Sous
+le rapport du roi de Saxe, dont le sort n'est pas discuté, lord
+Castlereagh continue à se livrer à l'idée la plus fausse, et, dominé
+par la pensée que ce qu'il appelle la trahison du roi de Saxe
+servirait d'exemple à l'Allemagne et à l'Europe, il s'intéresse fort
+peu à la conservation de cette dynastie et du pays, et il abandonne à
+cet égard tous les principes. Les conséquences qu'entraînerait cette
+mesure sont trop graves pour que la France puisse y consentir, et nous
+espérons que l'Autriche finira par ouvrir les yeux sur ce que lui
+dictent l'honneur et son propre intérêt. Nous avons à ce sujet
+quelques données qui nous font croire que nos démarches seront
+secondées par le cabinet de Vienne; mais elles ne le seront que
+lorsque la confiance de ce cabinet dans les dispositions de la France
+sera entière.
+
+L'Autriche est liée envers la Prusse par l'engagement qu'on a pris
+avec cette dernière puissance de lui procurer une population de dix
+millions d'habitants; mais rien n'est stipulé à l'égard de la Saxe, et
+l'Autriche voudrait la sauver.
+
+Le prince de Metternich, quoique guidé par une politique timide et
+incertaine, juge cependant assez bien l'opinion de son pays et les
+intérêts de sa monarchie pour sentir que les États de l'Autriche,
+cernés par la Prusse, la Russie et une Pologne toute dans les mains de
+la dernière, seraient constamment menacés, et que la France seule peut
+l'aider dans cet embarras. La Bavière lui ayant offert des secours, le
+prince de Metternich a fait sonder le maréchal de Wrède[252] sur
+l'intention de son gouvernement d'entrer dans un concert militaire
+avec l'Autriche et la France, pour empêcher l'exécution des projets
+sur la Pologne et la Saxe. Le maréchal de Wrède a répondu
+affirmativement.
+
+ [252] Charles-Philippe, prince de Wrède, né à Heidelberg en 1767,
+ fut de 1805 à 1813 à la tête des troupes bavaroises auxiliaires de
+ la France, et fut nommé par Napoléon comte de l'empire. Il fit
+ défection en 1813, mais fut écrasé à Hanau. Après la campagne de
+ France, il devint feld-maréchal. Il représentait la Bavière au
+ congrès de Vienne. Il mourut en 1838.
+
+D'un autre côté, le prince de Metternich conserve de la défiance, non
+seulement à l'égard de la volonté du roi pour seconder efficacement le
+système de la conservation de la Saxe, mais encore sur les moyens qui
+seraient à sa disposition. Cela nous a été confirmé par le propos d'un
+homme attaché au prince de Metternich, qui, s'expliquant avec le duc
+de Dalberg, lui dit: «Vous nous paraissez comme des chiens qui aboient
+fort habilement, mais qui ne mordent pas, et nous ne voulons pas
+mordre seuls.» Le même individu lui disait aussi que, si on était sûr
+de la fermeté de la France, le langage de l'Autriche pourrait devenir
+plus fort et la Russie ne hasarderait pas la guerre. Mais elle
+persiste dans ses plans parce qu'elle n'admet pas la possibilité que
+l'Autriche et la France combinent une résistance armée contre les
+projets soutenus par la Russie et la Prusse à la fois. Le duc de
+Dalberg lui répondit que le roi de France ne sanctionnerait jamais un
+oubli de toute morale publique, tel que le présenterait
+l'anéantissement de la Saxe, et qu'il n'avait pas été le dernier à
+ordonner à ses plénipotentiaires de se prononcer en faveur de ce que
+dictaient l'honneur et les grands principes de l'ordre public.
+
+L'empereur de Russie n'a fait connaître depuis trois jours aucune
+décision; il essaye, avant de prononcer son dernier mot, de gagner les
+ministres anglais et autrichiens.
+
+Il se peut qu'il insiste sur le rétablissement de la Pologne, conçu à
+sa manière, ou, qu'en y renonçant, il veuille faire valoir ce
+sacrifice au delà de ce qui peut être admis par les autres puissances.
+Les rapports deviendraient alors difficiles, et il faudrait être prêt
+à tous les événements qui pourraient en résulter. Peut-être que
+l'Autriche aborderait la question d'une ligue formée par les
+puissances du midi contre le nord, et il faudrait être en mesure d'y
+répondre.
+
+Nous pensons que la dignité du roi, les intérêts de la France et la
+force de l'opinion exigeraient que le roi ne se refusât point à
+concourir à la défense des grands principes qui constituent l'ordre en
+Europe, et il serait bon et utile qu'il voulût donner les
+autorisations nécessaires pour arrêter, si cela devenait urgent, un
+accord militaire en opposition avec les projets de la Russie et de la
+Prusse.
+
+Nous pensons que lorsque la Russie même serait en état de lever le
+bouclier, la Prusse ne voudrait pas se compromettre, et la fermeté de
+la France, secondée par l'Autriche comprenant bien son intérêt,
+sauverait l'Europe sans troubler la paix.
+
+Il y a une autre considération qui nous détermine à engager le roi à
+refuser sa sanction et à faire offrir des secours efficaces pour
+empêcher l'anéantissement de la maison de Saxe et la réunion de ce
+pays à la Prusse. Cette considération est puisée dans l'esprit
+révolutionnaire que nous observons en Allemagne et qui porte un
+caractère tout particulier.
+
+Ici, ce n'est point la lutte du tiers état avec les classes
+privilégiées, qui fait naître la fermentation. Ce sont les prétentions
+et l'amour-propre d'une noblesse militaire et autrefois très
+indépendante, qui, préparant le foyer et les éléments d'une
+révolution, préférerait obtenir une existence dans un grand État et ne
+pas appartenir à des pays morcelés et à des souverains qu'elle regarde
+comme ses égaux.
+
+A la tête de ce parti se trouvent tous les princes et nobles
+médiatisés; ils cherchent à fondre l'Allemagne en une seule monarchie,
+pour y entrer dans le rôle d'une grande représentation aristocratique.
+La Prusse, qui a fort habilement flatté tout ce parti, l'a rattaché à
+son char, en lui faisant espérer une partie des anciens privilèges
+dont il jouissait.
+
+On peut donc être persuadé que si la Prusse parvenait à réunir la Saxe
+et à s'approprier de côté et d'autre des territoires isolés, elle
+formerait, en peu d'années, une monarchie militaire fort dangereuse
+pour ses voisins; et rien, dans cette supposition, ne la servirait
+mieux que ce grand nombre de têtes exaltées qui, sous le prétexte de
+chercher une patrie, la créeraient par les plus funestes
+bouleversements.
+
+Il est du plus grand intérêt d'empêcher ces projets et de seconder
+l'Autriche pour pouvoir s'y opposer avec succès. Cette détermination
+de la part du roi aidera encore à faire rompre à l'Autriche, à la
+Bavière, les liens qui les tiennent attachées à la coalition, et cette
+considération est bien importante dans la situation actuelle de la
+France.
+
+A l'occasion de la demande que le prince de Metternich a fait faire au
+maréchal de Wrède: si la Bavière serait disposée à se liguer avec la
+France et l'Autriche, il a été question de la situation militaire des
+deux partis, et on est tombé d'accord que la position militaire des
+puissances du midi avait un grand avantage sur celle du nord, et
+qu'une opération offensive, faite par les débouchés de la Franconie
+sur l'Elbe, couperait les armées prussiennes de leur corps sur le Rhin
+et d'une grande partie de leurs ressources.
+
+L'Autriche a témoigné de l'inquiétude sur les armées napolitaines et
+l'agitation de l'Italie, où elle craint que Bonaparte ne prépare
+quelque soulèvement.
+
+Murat avait fait proposer une alliance à la Bavière qui l'a refusée;
+mais, si les événements devaient conduire à la guerre, il faudrait
+nécessairement porter un corps d'armée en Sicile pour occuper Murat.
+L'Espagne devant concourir à cette opération, le corps français
+n'aurait pas besoin d'être considérable.
+
+L'Autriche a, dans ce moment, près de trois cent mille hommes sous
+les armes; et, d'après des données assez certaines, ces forces sont
+distribuées comme il suit:
+
+ Quatre-vingt mille hommes en Bohême;
+ Quatre-vingt-dix mille hommes en Moravie et en Hongrie;
+ Trente-six mille hommes en Gallicie;
+ Vingt mille hommes en Transylvanie;
+ Trente mille hommes en Autriche;
+ Cinquante mille hommes en Italie.
+
+La Russie peut avoir autant de monde. En voici la distribution:
+
+ Cinquante mille hommes dans le Holstein;
+ Quatre-vingt mille hommes en Saxe;
+ Cent cinquante mille hommes en Pologne.
+
+La Prusse, cent cinquante mille hommes, dont cinquante mille sur le
+bas Rhin, dans le nombre desquels il faut compter quinze mille Saxons.
+Leur chef, le général Thielmann[253], a pris parti contre ses anciens
+souverains et leur serait infidèle. On ne doit pas compter sur lui.
+
+ [253] Jean-Adolphe, baron de Thielmann, né à Dresde en 1765, prit,
+ bien que Saxon, du service dans l'armée prussienne, fit contre la
+ France les campagnes de 1792 à 1795, ainsi que celle de 1806. Nommé
+ général en 1809, il rentra au service de la Saxe et commanda la
+ cavalerie saxonne durant la campagne de Russie. En 1813, il passa
+ dans les rangs des alliés et se mit à la tête d'un corps de
+ partisans. En 1815, il reprit du service en Prusse et commandait
+ une division prussienne à Ligny. Il mourut en 1824.
+
+Ce qui semblerait prouver que l'empereur de Russie ne croit pas
+pouvoir terminer les affaires cette année, c'est qu'il a retardé la
+ratification du traité avec le Danemark et la Suède[254], dont il
+doit être garant et qu'il n'a point donné d'ordres pour retirer son
+armée qui occupe et dévore le Holstein. Le roi de Danemark n'a pu rien
+obtenir à cet égard.
+
+Agréez...
+
+ [254] Traité de paix entre la Russie et le Danemark, signé à
+ Hanovre le 8 février 1814. L'article VI de ce traité décidait que
+ les troupes russes ne pourraient frapper le Holstein d'aucune
+ contribution.
+
+ * * * * *
+
+Nº 6.--LE PRINCE DE TALLEYRAND AU ROI LOUIS XVIII.
+
+Vienne, le 17 octobre 1814.
+
+SIRE,
+
+J'ai reçu la lettre dont Votre Majesté a daigné m'honorer. Je suis
+heureux de trouver que la ligne de conduite que j'ai suivie s'accorde
+avec les intentions que Votre Majesté veut bien m'exprimer. Je mettrai
+tous mes soins à ne m'en écarter jamais.
+
+J'ai à rendre compte à Votre Majesté de la situation des choses depuis
+ma dernière lettre.
+
+Lord Castlereagh, voulant faire une nouvelle tentative sur l'esprit de
+l'empereur Alexandre pour lui faire abandonner ses idées de Pologne
+qui dérangent tout et mènent à tout bouleverser, lui avait demandé une
+audience. L'empereur a voulu y mettre une sorte de mystère et lui a
+fait l'honneur de se rendre chez lui; et sachant bien de quel sujet
+lord Castlereagh avait à l'entretenir, il est de lui-même entré en
+matière, en se plaignant de l'opposition qu'il trouvait à ses vues. Il
+ne comprenait pas, il ne comprendrait jamais que la France et
+l'Angleterre pussent être opposées au rétablissement d'un royaume de
+Pologne[255]. Ce rétablissement, disait-il, serait une réparation
+faite à la morale publique que le partage avait outragée, une sorte
+d'expiation. A la vérité, il ne s'agissait pas de rétablir la Pologne
+entière; mais rien n'empêcherait que cela se fît[256] un jour, si
+l'Europe le désirait. Pour le moment la chose serait prématurée; le
+pays lui-même avait besoin d'y être préparé; il ne pouvait l'être
+mieux que par le rétablissement en royaume d'une partie seulement de
+la Pologne, à laquelle on donnerait des institutions propres à y faire
+germer et fructifier tous les principes de la civilisation, qui se
+répandraient ensuite dans la masse entière, lorsqu'il aurait été jugé
+convenable de la réunir. L'exécution de son plan ne devait coûter de
+sacrifices qu'à lui, puisque le nouveau royaume ne serait formé que de
+parties de la Pologne sur lesquelles la conquête lui donnait
+d'incontestables droits, et auxquelles il ajouterait encore celles
+qu'il avait acquises antérieurement à la dernière guerre et depuis le
+partage (Byalistock et Tarnopol). Personne n'avait donc à se plaindre
+de ce qu'il voulait[257] faire ces sacrifices; il les ferait avec
+plaisir, par principe de conscience, pour consoler une nation
+malheureuse, pour avancer la civilisation; il attachait à cela son
+honneur et sa gloire. Lord Castlereagh, qui avait ses raisonnements
+préparés, les a déduits dans une conversation qui a été fort longue,
+mais sans persuader ni convaincre l'empereur Alexandre, lequel s'est
+retiré en laissant lord Castlereagh fort peu satisfait de ses
+dispositions; mais comme il ne se tenait point pour battu, il a mis
+ses raisons par écrit, et, le soir même, il les a présentées à
+l'empereur sous le titre de _memorandum_.
+
+ [255] Variante: _du_ royaume de Pologne.
+
+ [256] Variante: que cela _ne_ se fît.
+
+ [257] Variante: de ce qu'il _voulût_.
+
+Après m'avoir donné, dans une conversation fort longue, les détails
+qui précèdent, lord Castlereagh m'a fait lire cette pièce, ce dont,
+pour le dire en passant, M. de Metternich qui l'a su a témoigné une
+surprise qu'il n'aurait pas montrée s'il n'était pas en général
+convenu entre les ministres des quatre cours de ne point communiquer à
+d'autres ce qu'ils font entre eux.
+
+Le _memorandum_ commence par citer les articles des traités conclus en
+1813 par les alliés, lesquels portent que: _la Pologne restera
+partagée entre les trois puissances dans des proportions dont elles
+conviendront à l'amiable; et sans que la France puisse s'en mêler._
+(Lord Castlereagh s'est hâté de me dire qu'il s'agissait de la France
+de 1813, et non de la France d'aujourd'hui.) Il rapporte ensuite
+textuellement des discours tenus, des promesses faites, des assurances
+données par l'empereur Alexandre à diverses époques, en divers lieux,
+et notamment à Paris, et qui sont en opposition avec le plan qu'il
+poursuit maintenant.
+
+A cela succède un exposé des services rendus par l'Angleterre à
+l'empereur Alexandre.
+
+Pour lui assurer la possession tranquille de la Finlande, elle a
+concouru[258] à faire passer la Norvège sous la domination de la
+Suède[259], faisant en cela le sacrifice de son propre penchant, et
+peut-être même de ses intérêts. Par sa médiation elle lui a fait
+obtenir de la Porte ottomane des cessions et d'autres avantages[260];
+et de la Perse, la cession d'un territoire assez considérable[261].
+Elle se croit donc en droit de parler à l'empereur Alexandre avec plus
+de franchise que les autres puissances, qui n'ont point été dans le
+cas de lui rendre les mêmes services.
+
+ [258] Variante: elle a _commencé_.
+
+ [259] La Norvège, avant 1814, appartenait au Danemark. Or, le
+ Danemark avait conclu en 1813 une alliance avec Napoléon, au lieu
+ que la Suède avait pris le parti des alliés, et avait signé avec
+ l'Angleterre un traité de subside (3 mars 1813). La Suède envahit
+ la Norvège. Le traité du 14 août 1814 suspendit les hostilités, et
+ le 4 novembre suivant, la diète norvégienne proclama le roi de
+ Suède, roi de Norvège.
+
+ [260] Paix de Bucharest en 1812, par laquelle la Turquie cédait à
+ la Russie la Bessarabie et une partie de la Moldavie, et
+ reconnaissait le protectorat russe sur la Valachie.
+
+ [261] Traité de paix entre la Russie et la Perse (12 octobre 1813).
+
+De là, passant à l'examen du plan actuel de l'empereur, lord
+Castlereagh déclare que le rétablissement de la Pologne entière en un
+État complètement indépendant obtiendrait l'assentiment de tout le
+monde; mais que créer un royaume avec le quart de la Pologne, ce
+serait créer des regrets pour les trois autres quarts et de justes
+inquiétudes pour ceux qui en possèdent une partie quelconque, et qui,
+du moment où il existerait un royaume de Pologne, ne pourraient plus
+compter un seul instant sur la fidélité de leurs sujets; qu'ainsi, au
+lieu d'un foyer de civilisation, on n'aurait établi qu'un foyer
+d'insurrections et de troubles, quand le repos est le voeu comme il est
+le besoin de tous. En convenant que la conquête a donné des droits à
+l'empereur, il soutient que ces droits ont pour limites le point qu'il
+ne saurait dépasser sans nuire à la sécurité de ses voisins. Il le
+conjure par tout ce qu'il a de cher, par son humanité, par sa gloire,
+de ne point vouloir aller au delà, et il finit par lui dire qu'il le
+prie d'autant plus instamment de peser toutes les réflexions qu'il lui
+soumet, que, dans le cas où il persisterait dans ses vues,
+l'Angleterre aurait le regret de n'y pouvoir donner son consentement.
+
+L'empereur Alexandre n'a point encore répondu.
+
+Autant lord Castlereagh est bien dans la question de la Pologne,
+autant il est mal dans celle de la Saxe. Il ne parle que de trahison,
+de la nécessité d'un exemple. Les principes ne paraissent[262] pas
+être son côté fort. Le comte de Munster, dont la santé est meilleure,
+a essayé de le convaincre que de la conservation de la Saxe dépendait
+l'équilibre, et même, peut-être, l'existence de l'Allemagne; et il a
+tout au plus réussi à lui donner des doutes. Cependant il m'a promis,
+non pas de se prononcer comme nous dans cette question, (il paraît
+avoir à cet égard avec les Prussiens des engagements qui le lient),
+mais de faire, dans notre sens, des représentations amicales.
+
+ [262] Variante: _n'apparaissent_ pas.
+
+Sa démarche vis-à-vis de l'empereur Alexandre a été, non seulement
+faite de l'aveu, mais même à la prière de M. de Metternich. Je n'en
+saurais douter, quoique ni l'un ni l'autre ne me l'aient dit.
+L'Autriche sent toutes les conséquences des projets russes, mais,
+n'osant se mettre en avant, elle y fait mettre[263] l'Angleterre.
+
+ [263] Variante: elle y _a_ fait mettre.
+
+Si l'empereur Alexandre persiste, l'Autriche, trop intéressée à ne pas
+céder, ne cédera pas, je le crois; mais sa timidité la portera à
+traîner les choses en longueur. Cependant, ce parti a des dangers qui
+chaque jour deviennent plus grands, qui pourraient devenir extrêmes,
+et sur lesquels je dois d'autant plus appeler l'attention de Votre
+Majesté, que leur cause pourrait se prolonger fort au delà du temps
+présent, de manière à devoir exciter toute sa sollicitude pendant
+toute la durée de son règne.
+
+Des ferments révolutionnaires sont partout répandus en Allemagne. Le
+jacobinisme y domine, non point comme en France, il y a vingt-cinq
+ans, dans les classes moyennes et inférieures, mais parmi la plus
+haute et la plus riche noblesse; différence qui fait que la marche
+d'une révolution qui viendrait à y éclater ne pourrait pas être
+calculée d'après la marche de la nôtre. Ceux que la dissolution de
+l'empire germanique et l'acte de confédération du Rhin ont fait
+descendre du rang de dynastes à la condition de sujets supportant[264]
+impatiemment d'avoir pour maîtres ceux dont ils étaient ou croyaient
+être les égaux, aspirent à renverser un ordre de choses dont leur
+orgueil s'indigne, et à remplacer tous les gouvernements de ce pays
+par un seul. Avec eux conspirent les hommes des universités, et la
+jeunesse imbue de leurs théories, et ceux qui attribuent à la division
+de l'Allemagne en petits États les calamités versées sur elle par tant
+de guerres dont elle est le continuel théâtre. L'unité de la patrie
+allemande est leur cri, leur dogme, leur religion exaltée jusqu'au
+fanatisme, et ce fanatisme a gagné même des princes actuellement
+régnants. Or, cette unité, dont la France pouvait n'avoir rien à
+craindre quand elle possédait la rive gauche du Rhin et la Belgique,
+serait maintenant pour elle d'une très grande conséquence. Qui peut
+d'ailleurs prévoir les suites de l'ébranlement d'une masse telle que
+l'Allemagne, lorsque ses éléments divisés viendraient à s'agiter et à
+se confondre? Qui sait où s'arrêterait l'impulsion une fois donnée?
+La situation de l'Allemagne, dont une grande partie ne sait pas qui
+elle doit avoir pour maître, les occupations militaires, les vexations
+qui en sont le cortège ordinaire, de nouveaux sacrifices demandés
+après tant de sacrifices, le mal-être présent, l'incertitude de
+l'avenir, tout favorise les projets de bouleversement. Il est trop
+évident que si le congrès s'ajourne, s'il diffère, s'il ne décide
+rien, il aggravera cet état de choses, et il est trop à craindre qu'en
+l'aggravant, il n'amène une explosion. L'intérêt le plus pressant
+serait donc qu'il accélérât ses travaux, et qu'il finît; mais comment
+finir? En cédant à ce que veulent les Russes et les Prussiens? Ni la
+sûreté de l'Europe ni l'honneur ne le permettent. En opposant la force
+à la force? Il faudrait pour cela que l'Autriche, qui en a, je crois,
+le désir, en eût la volonté. Elle a sur pied des forces immenses; mais
+elle craint des soulèvements en Italie, et n'ose se commettre seule
+avec la Russie et la Prusse. Elle peut compter sur la Bavière, qui
+s'est prononcée très franchement et lui a offert cinquante mille
+hommes pour défendre la Saxe: le Wurtemberg lui en fournirait dix
+mille: d'autres États allemands se joindraient à elle; mais cela ne la
+rassure point assez. Elle voudrait pouvoir compter sur notre concours,
+et ne croit pas pouvoir y compter. Les Prussiens ont répandu le bruit
+que les ministres de Votre Majesté avaient reçu de doubles
+instructions qui leur prescrivaient, les unes le langage qu'ils
+devaient tenir, et les autres de ne rien promettre. M. de Metternich a
+fait dire au maréchal de Wrède qu'il le croyait ainsi. Une personne de
+sa plus intime confiance disait, il y a peu de jours, à M. de Dalberg:
+«Votre légation parle très habilement mais vous ne voulez point agir,
+et nous, nous ne voulons point agir seuls.»
+
+ [264] Variante: _supportent_.
+
+Votre Majesté croira sans peine que je n'aime pas plus la guerre et
+que je ne la désire pas plus qu'elle. Mais, dans mon opinion, il
+suffirait de la montrer, et l'on n'aurait pas besoin de la faire. Dans
+mon opinion encore, la crainte de la guerre ne doit pas l'emporter sur
+celle d'un mal plus grand, que la guerre seule peut prévenir.
+
+Je ne puis croire que la Russie et la Prusse voulussent courir les
+chances d'une guerre contre l'Autriche, la France, la Sardaigne, la
+Bavière et une bonne partie de l'Allemagne; ou si elles voulaient
+courir cette chance, à plus forte raison ne reculeraient-elles point
+devant l'Autriche seule, en supposant, ce qui n'est pas, qu'elle
+voulût engager seule la lutte.
+
+Ainsi, l'Autriche privée de notre appui n'aurait d'autre ressource que
+de prolonger indéfiniment le congrès ou de le dissoudre, ce qui
+ouvrirait la porte aux révolutions; ou de céder et de consentir à des
+choses que Votre Majesté est résolue à ne jamais sanctionner.
+
+Dans ce cas, il ne resterait aux ministres de Votre Majesté qu'à se
+retirer du congrès en renonçant à rien obtenir de ce qu'elle désire le
+plus. Cependant l'état des choses qui se trouverait établi en Europe
+pourrait rendre inévitable, dans très peu d'années, la guerre que l'on
+aurait voulu éviter, et l'on pourrait alors se trouver dans une
+situation où l'on aurait moins de moyens de la faire.
+
+Je crois non seulement possible, mais encore probable, que si la
+réponse de l'empereur Alexandre ôte toute espérance de le voir céder à
+la persuasion, le prince de Metternich me demandera si et jusqu'à
+quel point l'Autriche peut compter sur notre coopération.
+
+Les instructions qui nous ont été données par Votre Majesté portent
+que la domination de la Russie sur toute la Pologne menacerait
+l'Europe d'un danger si grand que, s'il ne pouvait être écarté que par
+la force des armes, il ne faudrait point balancer un seul moment à les
+prendre, ce qui semblerait m'autoriser à promettre en général, pour ce
+cas, les secours de Votre Majesté.
+
+Mais, pour répondre d'une manière positive à une demande précise, pour
+promettre des secours déterminés, j'ai besoin d'une autorisation et
+d'instructions spéciales. J'ose supplier Votre Majesté de vouloir bien
+me les donner, et d'être persuadée que je n'en ferai usage que dans le
+cas d'une évidente et extrême nécessité. Mais je persiste à croire que
+le cas que je prévois ne se présentera pas.
+
+Toutefois, pour être préparé à tout, je désirerais que Votre Majesté
+daignât m'honorer le plus promptement possible de ses ordres.
+
+Depuis la déclaration que j'ai eu l'honneur d'envoyer à Votre Majesté,
+les ministres des huit puissances ne se sont point réunis.
+
+Un comité, composé d'un ministre d'Autriche, d'un Prussien et des
+ministres de Bavière, de Wurtemberg et de Hanovre, travaille à la
+constitution fédérale de l'Allemagne. Ils ont déjà tenu une
+conférence. On doute que, vu la diversité des intérêts de ceux qu'ils
+représentent, et de leurs propres caractères, ils parviennent à
+s'accorder.
+
+Je suis, etc.
+
+ * * * * *
+
+Nº 7.--LE PRINCE DE TALLEYRAND AU ROI LOUIS XVIII.
+
+Vienne, le 19 octobre 1814.
+
+SIRE,
+
+M. de Labrador, pour avoir été de la même opinion que moi dans les
+conférences auxquelles nous avons été l'un et l'autre appelés, et
+peut-être aussi pour être venu assez souvent chez moi, où lord
+Castlereagh l'a trouvé une fois, a essuyé les plus vifs reproches de
+la part des ministres des quatre cours. On l'a traité de transfuge,
+d'homme qui se séparait de ceux auxquels l'Espagne était redevable de
+sa délivrance, et, ce qui est digne de remarque, M. de Metternich est
+celui qui a montré sur ce point le plus de chaleur. M. de Labrador
+n'en a pas pour cela changé d'opinion, mais il s'est cru obligé de
+rendre les visites qu'il me fait plus rares. On peut juger par là
+jusqu'à quel point les ministres moins indépendants par leur position
+ou leur caractère personnel sont ou peuvent se croire libres d'avoir
+des rapports suivis avec la légation de Votre Majesté.
+
+Les cinq ministres qui ont été réunis pour s'occuper du projet de
+constitution fédérale ont été requis de donner leur parole d'honneur
+de ne communiquer à qui que ce soit les propositions qui leur seraient
+faites. C'est surtout contre la légation de France que cette
+précaution assez inutile a été prise. N'ayant pu lui faire accepter
+dans les négociations le rôle qu'on a essayé de lui faire prendre, on
+veut l'isoler.
+
+Cependant, à travers les ténèbres dont on veut l'environner et que
+l'on s'efforce, à mesure que le temps avance, de rendre plus épaisses,
+un rayon de lumière a percé[265]. Peut-être tenons-nous le fil qui
+peut nous faire pénétrer dans le labyrinthe d'intrigues où l'on avait
+espéré d'abord de nous égarer. Voici ce que nous avons appris d'un
+homme que sa position met éminemment en mesure d'être bien informé.
+
+ [265] Variante: a _paru_.
+
+Les quatre cours n'ont point cessé d'être alliées en ce sens que les
+sentiments avec lesquels elles ont fait la guerre lui ont survécu, et
+que l'esprit avec lequel elles ont combattu est le même qu'elles
+portent dans les arrangements de l'Europe. Leur projet était de faire
+ces arrangements seules. Puis, elles ont senti que l'unique moyen de
+les faire considérer comme légitimes était de les faire revêtir d'une
+apparente sanction. Voilà pourquoi le congrès a été convoqué. Elles
+auraient désiré d'en exclure la France, mais elles ne le pouvaient pas
+après l'heureux changement qui s'y était opéré, et sous ce rapport, ce
+changement les a contrariées. Cependant, elles se sont flattées que la
+France, longtemps et uniquement occupée de ses embarras intérieurs,
+n'interviendrait au congrès que pour la forme. Voyant qu'elle s'y
+présentait avec des principes qu'elles ne pouvaient point[266]
+combattre, et qu'elles ne voulaient pas suivre, elles ont pris le
+parti de l'écarter de fait, sans l'exclure, et de concentrer tout
+entre leurs mains, pour marcher sans obstacle à l'exécution de leur
+plan. Ce plan n'est au fond que celui de l'Angleterre. C'est elle qui
+est l'âme de tout. Son peu de zèle pour les principes ne doit pas
+surprendre: ses principes sont son intérêt. Son but est simple: elle
+veut conserver sa prépondérance maritime, et, avec cette
+prépondérance, le commerce du monde. Pour cela, elle a besoin que la
+marine française ne lui devienne jamais redoutable, ni combinée avec
+d'autres, ni seule. Déjà elle a pris soin d'isoler la France des
+autres puissances maritimes par les engagements qu'elle leur a fait
+prendre. Le rétablissement de la maison de Bourbon lui ayant fait
+craindre le renouvellement du pacte de famille, elle s'est hâtée de
+conclure avec l'Espagne le traité du 5 juillet, lequel porte que ce
+pacte ne sera jamais renouvelé. Il lui reste de placer la France,
+comme puissance continentale, dans une situation qui ne lui
+permette[267] de vouer qu'une petite partie de ses forces au service
+de mer. Dans cette vue, elle veut unir étroitement l'Autriche et la
+Prusse en rendant celle-ci aussi forte que possible[268], et les
+opposer toutes deux comme rivales à la France. C'est par suite de ce
+plan que lord Stewart a été nommé ambassadeur à Vienne. Il est tout
+Prussien; c'est là ce qui l'a l'ait choisir. On tâchera de placer de
+même à Berlin un homme qui soit lié d'inclination à l'Autriche. Rien
+ne convient mieux aux desseins de rendre la Prusse forte, que de lui
+donner la Saxe; l'Angleterre veut donc qu'on sacrifie ce pays et qu'on
+le donne à la Prusse. Lord Castlereagh et M. Cook[269] sont si
+déterminés dans cette question, qu'ils osent dire que le sacrifice de
+la Saxe, sans aucune abdication, sans aucune cession du roi, ne
+blesse aucun principe. Naturellement l'Autriche devrait repousser
+cette doctrine. La justice, la bienséance, sa sûreté même, tout l'en
+presse. Qu'a-t-on fait pour vaincre sa résistance? Rien que de très
+simple: on l'a placée vis-à-vis de deux difficultés en l'aidant à
+surmonter l'une, à condition qu'elle cédera[270] sur l'autre.
+L'empereur de Russie est là fort à propos avec le désir d'avoir le
+duché de Varsovie entier, et de former[271] un simulacre de royaume de
+Pologne. Lord Castlereagh s'y oppose et dresse un mémoire qu'il
+montrera à son parlement, pour faire croire qu'il a eu tant de peine à
+arranger les affaires de Pologne, qu'on ne saurait lui imputer à blâme
+de n'avoir pas sauvé la Saxe, et, pour prix de ses efforts, il presse
+l'Autriche de consentir à la disparition de ce royaume. Qui sait si le
+désir de former un simulacre de Pologne n'a pas été suggéré à
+l'empereur Alexandre par ceux mêmes qui le combattent, ou si ce désir
+est sincère? si l'empereur, pour se rendre agréable aux Polonais, ne
+leur a pas fait des promesses qu'il serait très fâché de tenir? si la
+résistance qu'on lui oppose n'est pas ce qu'il souhaite le plus, et si
+on ne le mettrait pas dans le plus grand embarras en consentant à ce
+qu'il parait vouloir? Cependant M. de Metternich, qui se pique de
+donner à tout l'impulsion, la reçoit lui-même, sans s'en douter, et,
+jouet des intrigues qu'il croit mener, il se laisse tromper comme un
+enfant.
+
+ [266] Variante: qu'elles ne _pourraient pas_.
+
+ [267] Variante: qui ne lui _permettra_.
+
+ [268] Variante: _qu'il est_ possible.
+
+ [269] Édouard Cook ou Cooke, homme d'État anglais, fut d'abord
+ premier greffier de la Chambre des communes d'Irlande, puis
+ secrétaire du département de la guerre dans ce pays, et député. Il
+ contribua par ses écrits à la réunion des parlements d'Angleterre
+ et d'Irlande, fut ensuite nommé par lord Castlereagh
+ sous-secrétaire d'État de l'intérieur et des affaires étrangères,
+ et l'accompagna comme plénipotentiaire au congrès de Vienne. Il se
+ retira en 1817 et mourut en 1820.
+
+ [270] Variante: qu'elle _céderait_.
+
+ [271] Variante: et de _servir_.
+
+Sans assurer que toutes ces informations soient parfaitement exactes,
+je dois dire qu'elles me paraissent extrêmement vraisemblables.
+
+Il y a peu de jours que M. de Metternich réunit près de lui un certain
+nombre de personnes qu'il est dans l'habitude de consulter. Toutes
+furent d'avis que la Saxe ne devait point être abandonnée. Rien ne fut
+conclu, et, avant-hier soir, j'appris par une voix sûre que M. de
+Metternich, personnellement abandonnait la Saxe, mais que l'empereur
+d'Autriche luttait encore.
+
+L'un des commissaires pour le projet de constitution fédérale a dit
+que les propositions qui leur étaient faites supposaient que la Saxe
+ne devait plus exister.
+
+La journée d'hier fut consacrée tout entière à deux fêtes: l'une
+militaire et commémorative de la bataille de Leipsick: la légation de
+Votre Majesté n'y pouvait pas être; j'assistai à l'autre, donnée par
+le prince de Metternich, en l'honneur de la paix. Je désirais pouvoir
+y trouver l'occasion de dire un mot à l'empereur d'Autriche. Je ne fus
+point assez heureux (je l'avais été davantage au bal précédent, où
+j'avais pu placer vis-à-vis de lui quelques mots sur les circonstances
+et de nature à produire quelque effet sur son esprit; il parut alors
+me très bien comprendre.) Lord Castlereagh lui parla près de vingt
+minutes, et il m'est revenu que la Saxe avait été le sujet de cette
+conversation.
+
+La disposition qui donnerait ce pays à la Prusse serait regardée en
+Autriche, même par les hommes du cabinet, comme un malheur pour la
+monarchie autrichienne, et en Allemagne comme une calamité. On l'y
+regarderait comme destinant infailliblement l'Allemagne même à être
+partagée plus tôt ou plus tard, comme l'a été la Pologne.
+
+Le roi de Bavière ordonnait encore hier à son ministre de faire de
+nouvelles démarches pour la Saxe et lui disait: «Ce projet est de
+toute injustice et m'ôte tout repos.»
+
+Si l'Autriche veut conserver la Saxe, il est probable qu'elle voudra à
+tout événement s'assurer de notre coopération et c'est pour être prêt
+à répondre à toute demande de cette nature que j'ai supplié Votre
+Majesté de m'honorer de ses ordres. Toutefois, comme j'ai eu l'honneur
+de le lui dire, je tiens pour certain que la Russie et la Prusse
+n'engageraient point la lutte.
+
+Si l'Autriche cédait sans avoir demandé notre concours, c'est qu'elle
+serait décidée à n'en pas vouloir. Elle ôterait par là, à Votre
+Majesté, toute espérance de sauver la Saxe, mais elle ne saurait lui
+ôter la gloire de défendre les principes qui font la sûreté de tous
+les trônes.
+
+Au surplus, tant que l'Autriche n'aura pas définitivement cédé, je ne
+désespérerai pas, et je crois même avoir trouvé un moyen, sinon
+d'empêcher que la Saxe ne soit sacrifiée, du moins d'embarrasser ceux
+qui la veulent sacrifier: c'est de faire connaître à l'empereur de
+Russie que nous ne nous opposons point à ce qu'il possède, sous
+quelque dénomination [272] que ce soit, la partie de la Pologne qui
+lui sera [273] dévolue, et qui n'étendrait point ses frontières de
+manière à inquiéter ses voisins, pourvu qu'en même temps la Saxe soit
+[274] conservée.
+
+ [272] Variante: sous quelque _domination_.
+
+ [273] Variante: qui lui _serait_ dévolue.
+
+ [274] Variante: _et pourvu en même temps que la Saxe fût_.
+
+Si l'empereur n'a réellement point envie de faire un royaume de
+Pologne, et qu'il ne cherche qu'une excuse à donner aux Polonais,
+cette déclaration le gênera. Il ne pourra pas dire aux Polonais, et
+ceux-ci ne pourront pas croire que c'est la France qui s'oppose à
+l'accomplissement de leur voeu le plus cher. De son côté, lord
+Castlereagh sera embarrassé d'expliquer au parlement comment il s'est
+opposé à une chose que beaucoup de personnes désirent en Angleterre,
+quand la France ne s'y opposait pas.
+
+Que si l'empereur Alexandre tient véritablement à l'idée de ce royaume
+de Pologne, le consentement de la France sera pour lui une raison d'y
+persister; l'Autriche, rejetée par là dans l'embarras d'où elle aurait
+cru se tirer par l'abandon de la Saxe, reviendra forcément sur cet
+abandon et sera ramenée à nous.
+
+Dans aucune hypothèse, cette déclaration ne peut nous nuire. Ce qui
+nous importe, c'est que la Russie ait le moins de Pologne qu'il est
+possible et que la Saxe soit sauvée. Il nous importe moins, ou même,
+il ne nous importe pas que la Russie possède d'une manière ou d'une
+autre ce qui doit être à elle et qu'elle doit posséder. C'est à
+l'Autriche que cela importe. Or, quand elle sacrifie sans nécessité ce
+qu'elle sait nous intéresser et ce qui doit l'intéresser davantage
+elle-même, pourquoi hésiterions-nous à la replacer dans la situation
+d'où elle a voulu se tirer, surtout lorsqu'il dépend d'elle de finir à
+la fois ses embarras et les nôtres, et qu'elle n'a besoin pour cela
+que de s'unir à nous?
+
+Je suis informé que l'empereur Alexandre a exprimé ces jours derniers,
+et à plusieurs reprises, l'intention de me faire appeler. S'il le
+fait, je tenterai le moyen dont je viens d'avoir l'honneur
+d'entretenir Votre Majesté.
+
+Le général Pozzo, qui est ici depuis quelques jours, parle de la
+France de la manière la plus convenable.
+
+L'électeur de Hanovre ne pouvant plus conserver ce titre, puisqu'il ne
+doit plus y avoir d'empire germanique ni d'empereur électif, et ne
+voulant point être dans un rang inférieur à celui du souverain du
+Wurtemberg, sur lequel il l'emportait autrefois de beaucoup, a pris le
+titre de roi. Le comte de Munster (qui est à peu près guéri de sa
+chute) me l'a notifié. J'attends pour lui répondre et reconnaître le
+nouveau titre[275] que son maître a pris, l'autorisation que Votre
+Majesté jugera sans doute convenable de me donner.
+
+Je suis...
+
+ [275] Variante: _les nouveaux titres_.
+
+ * * * * *
+
+Nº 7 bis.--LES AMBASSADEURS DU ROI AU CONGRÈS, AU MINISTRE DES
+AFFAIRES ÉTRANGÈRES, A PARIS.
+
+Vienne, le 20 octobre 1814.
+
+Monsieur le comte,
+
+Dans une de nos précédentes dépêches, nous avons eu l'honneur de vous
+mander que les quatre puissances alliées, conformément à leurs
+arrangements, continuent à suivre un système de convenance arrêté pour
+le cas où Bonaparte serait resté sur le trône de France; qu'elles ne
+comptent pour rien le rétablissement de la maison de Bourbon, qui
+change l'état de l'Europe et qui aurait dû faire retourner tout dans
+le système existant en 1792. Mais comme la force de la France les
+épouvante encore, c'est avec un singulier aveuglement que le prince de
+Metternich continue à seconder les projets des trois puissances, qu'il
+facilite à la Russie les moyens de s'emparer du duché de Varsovie, à
+la Prusse d'occuper la Saxe, et à l'Angleterre d'exercer l'influence
+la plus absolue sur ce qu'on appelait, et sur ce qu'on peut encore
+appeler la coalition. Cet état de choses produit un effet très
+étrange; tout ce qui tient à la monarchie autrichienne s'approche de
+nous, tout ce qui tient au ministère s'éloigne.
+
+Il n'y a plus eu de conférence depuis celle dont nous avons eu
+l'honneur de vous entretenir. Les ministres des quatre puissances se
+voient, parlent, projettent, changent, et rien ne finit. Cependant le
+moment d'une décision approche. Nous sommes au courant de tous ces
+petits mouvements politiques, quoiqu'ils se soient donné leur parole
+d'honneur de ne nous instruire de rien de ce qu'ils méditent.
+
+Le système des puissances naît de l'effroi dans lequel elles sont
+encore. Elles veulent exécuter l'engagement pris le 13 juin 1813, de
+finir les affaires de Pologne, sans que la France puisse y intervenir.
+Elles tendent enfin à isoler la France, et se repentent de la paix
+qu'elles ont signée.
+
+Le système anglais se présente ici partout avec évidence. Alarmés
+encore de l'effet qu'a produit sur l'Angleterre le système
+continental, les ministres anglais veulent que dans le nord et sur la
+Baltique, il y ait des puissances assez fortes pour que la France ne
+puisse, à aucune époque, entraver le commerce de l'Angleterre avec
+l'intérieur du continent. Ils se prêtent par cette raison à tout ce
+que la Prusse exige, et soutiennent ses prétentions par tous leurs
+efforts.
+
+C'est de cette combinaison que résulta l'agrandissement de la Hollande
+par les Pays-Bas, du Hanovre et de la Prusse. C'est dans ce même
+esprit que l'Angleterre a exigé que l'Espagne ne renouvelât point les
+stipulations du pacte de famille. Elle a craint que le roi n'ajoutât
+par ce système d'alliance une nouvelle force à celle que possède la
+France. Le voyage empressé de lord Wellington de Paris à Madrid a eu
+cette négociation pour objet.
+
+Lord Castlereagh prouve au surplus par cette même combinaison qu'il ne
+sait juger ni la situation du continent ni celle de la France, et
+qu'il ne voit pas que l'un et l'autre ont été victimes de ce système
+et le craindraient plus que l'Angleterre même.
+
+Dans cet état de choses, placés entre les passions d'une part, et
+l'ambition des puissances de l'autre, les ministres du roi ont à
+soutenir avec la plus grande fermeté les principes conservateurs du
+droit des gens, à ne condescendre à aucune complaisance qui renverse
+ces principes, à opposer toute la dignité et le calme possibles à cet
+égarement, et attendre enfin que la raison et le temps éclairent les
+différentes puissances sur leurs véritables intérêts.
+
+Au bal qu'a donné hier soir le prince de Metternich, le comte de
+Schulenburg s'est approché du maréchal de Wrède et lui a demandé ce
+qu'il pourrait lui dire à l'égard de la Saxe? Celui-ci lui a répondu:
+«Approchez-vous du maître de la maison, et voyez s'il ose lever les
+yeux sur vous.»
+
+Le roi de Bavière à ce même bal a demandé à M. de Labrador s'il voyait
+quelquefois le prince de Talleyrand? L'ambassadeur d'Espagne a dit que
+oui: «Je le voudrais bien aussi, dit le roi, mais je n'ose pas. Je
+vous fais au reste ma profession de foi: je suis très dévoué à la
+maison de Bourbon.»
+
+Nous attendons que ces dispositions nous parviennent officiellement
+pour nous expliquer, et nous ne manquerons, en attendant, aucune
+occasion de répéter que cet oubli de toute mesure prolonge la
+Révolution et doit nécessairement conduire à de nouvelles agitations.
+Le temps nous éclairera sur les dernières déterminations que nous
+aurons à prendre.
+
+Le roi doit être bien convaincu que le système qu'il a adopté, qu'il
+nous a tracé dans ses instructions et dont nous ne nous écartons en
+rien, lui assure la considération et la reconnaissance de tous ceux
+qui ne sont pas aveuglés par les passions et le plus funeste délire.
+
+Agréez...
+
+ * * * * *
+
+Nº 3 _ter_.--LE ROI LOUIS XVIII AU PRINCE DE TALLEYRAND.
+
+Paris, le 21 octobre 1814.
+
+Mon cousin,
+
+J'ai reçu vos numéros 4 et 5.
+
+La preuve la plus certaine que votre note du 1er octobre était bonne,
+c'est qu'elle a déplu aux plénipotentiaires des cours ci-devant
+alliées, et qu'en même temps elle les a forcés de revenir _un
+peu_[276] sur leurs pas; mais ne nous endormons pas sur ce succès.
+L'existence de la ligue dont vous me parlez dans le numéro 4 est
+démontrée à mes yeux, et surtout le projet de se venger sur la France,
+_ut sic_, des humiliations que le directoire et bien davantage
+Buonaparte[277] ont fait subir à l'Europe. Jamais je ne me laisserai
+réduire là; aussi j'adopte très fort l'idée de la déclaration et je
+désire que vous m'en envoyiez[278] le projet plus tôt que plus tard.
+Mais ce n'est pas tout[279]; il faut prouver _qu'il y a quelque chose
+derrière_, et, pour cela, il me paraît nécessaire de faire des
+préparatifs pour porter au besoin l'armée sur un pied plus
+considérable que celui où elle est maintenant.
+
+ [276] Supprimé dans le texte des archives.
+
+ [277] Variante: _Bonaparte_.
+
+ [278] Variante: que vous _m'envoyiez_.
+
+ [279] Variante: mais ce n'est pas _le_ tout.
+
+Je vous ferai incessamment écrire par M. de Jaucourt la lettre que
+vous désirez; mais, entre nous, je dépasserais[280] les stipulations
+du 11 avril[281], si l'excellente idée des Açores[282] était mise à
+exécution.
+
+ [280] Variante: _je dépasserai_.
+
+ [281] Traité du 11 avril qui détermine la situation de Napoléon et
+ des membres de sa famille.
+
+ [282] Variante: _d'une_ des Açores.
+
+Je serai fort satisfait si l'on rend Parme, Plaisance et Guastalla au
+jeune prince[283]; c'est son patrimoine. La Toscane était un bien peu
+justement acquis.
+
+ [283] Le jeune roi d'Étrurie, fils de l'ancien duc de Parme,
+ dépossédé de Parme en 1801 et de la Toscane en 1807.
+
+L'infortuné Gustave IV[284] m'a annoncé son intention de venir ici
+sous peu de jours. Si l'on en parle à Vienne, vous pouvez hardiment
+affirmer que ce voyage ne cache aucune stipulation politique, mais
+que jamais ma porte ne sera fermée à qui m'ouvrit toujours la sienne.
+
+ [284] Gustave IV, roi de Suède, fils de Gustave III, né en 1778,
+ succéda à son père en 1792 sous la tutelle de son oncle le duc de
+ Sudermanie. Battu par la Russie et par la France, ayant mécontenté
+ la noblesse et le peuple, il suscita contre lui un soulèvement et
+ abdiqua en 1809. La diète l'exila à perpétuité et proclama roi le
+ duc de Sudermanie sous le nom de Charles XIII. Quant au roi
+ Gustave, il vécut désormais à l'étranger sous le nom de colonel
+ Gustavson, et mourut en 1837.
+
+Je ne finirai pas cette lettre sans vous exprimer[285] ma satisfaction
+de votre conduite. Sur quoi je prie Dieu qu'il vous ait, mon cousin,
+en sa sainte et digne garde.
+
+LOUIS.
+
+ [285] Variante: sans vous exprimer de _nouveau_.
+
+ * * * * *
+
+Nº I.--LE COMTE DE BLACAS D'AULPS AU PRINCE DE TALLEYRAND.
+
+Paris, le 21 octobre 1814.
+
+M. de Jaucourt vous informe sans doute, prince, de l'arrivée de
+Mina[286] à Paris, de son arrestation, de la conduite tout à fait
+inconcevable du chargé d'affaires d'Espagne[287], ou, pour mieux dire,
+de celui qui en prend le titre et de la mesure qui a été adoptée à cet
+égard.
+
+ [286] Célèbre chef de bandes pendant la guerre de l'indépendance en
+ Espagne, et qui, après le rétablissement de Ferdinand VII sur son
+ trône, avait dû fuir d'Espagne et se réfugier à Paris. (_Note de M.
+ de Bacourt._)
+
+ [287] Le marquis de Casa Florès qui, de sa seule autorité, s'était
+ avisé de faire arrêter Mina, et le tenait enfermé chez lui. Le
+ gouvernement français l'obligea à le mettre en liberté, et donna
+ l'ordre à M. de Casa Florès de quitter immédiatement Paris. (_Note
+ de M. de Bacourt._)
+
+Je n'ai du reste rien de nouveau ni de particulier à vous mander
+aujourd'hui; mais je n'ai pas voulu fermer cette lettre sans me
+rappeler à votre souvenir et vous réitérer la plus sincère assurance
+du plus _sincère_ attachement.
+
+BLACAS.
+
+ * * * * *
+
+Nº 8 _bis_.--LES AMBASSADEURS DU ROI AU CONGRÈS, AU MINISTRE DES
+AFFAIRES ÉTRANGÈRES A PARIS.
+
+Vienne, le 24 octobre 1814.
+
+Monsieur le comte,
+
+Les affaires n'ont pas pris une meilleure direction. Tout, depuis
+notre dernière dépêche, est intrigue, mystère et incohérence dans le
+système général.
+
+L'empereur de Russie persiste dans l'occupation du grand-duché de
+Varsovie. Il ne veut en céder que quelques parcelles et prétend y
+régénérer la Pologne.
+
+La Prusse persiste à s'indemniser de ses pertes par la réunion de la
+Saxe. L'empereur de Russie annonce y avoir consenti; il déclare qu'il
+en a pris l'engagement personnel envers le roi de Prusse.
+
+L'Autriche ne s'y oppose que faiblement; elle louvoie, cherche à
+gagner du temps, à se fortifier de l'impression que cet acte
+d'injustice produit sur les esprits. Elle ne se rapproche pas de nous
+et croit la question perdue, tout en voulant la rattacher à la
+discussion qui doit avoir lieu sur les limites en Pologne.
+
+L'Angleterre n'a de bonne foi que pour faire obtenir à la Prusse tout
+ce que cette puissance exige. Celle-ci doit devenir le garant des
+relations anglaises en Allemagne qui tendent à une union intime entre
+l'Autriche et la Prusse. L'Angleterre y rattache le Hanovre et la
+Hollande.
+
+Le 1er novembre approche, et on ne se sera entendu sur rien. Aucune
+conférence n'a eu lieu. On se demande si le congrès sera ouvert, ou si
+avant d'exister, l'Europe connaîtra les motifs qui l'ont empêché.
+Plusieurs ministres sont d'avis qu'il est peut-être préférable de le
+dissoudre pour le moment, et d'en réunir un nouveau d'ici à quelque
+temps, lorsqu'on voudra s'éclairer mieux sur les véritables besoins de
+l'Europe.
+
+Le prince de Metternich a répondu aux ministres prussiens sur la note
+qui demande d'obtenir la Saxe, pour compléter les dix millions de
+population qui composaient la monarchie prussienne en 1805. Cette
+réponse ne décide rien, et ne consent à rien. Elle discute plutôt et
+fait sentir que la question de la Saxe ne peut pas être traitée
+isolément, et doit se rattacher aux arrangements à prendre sur les
+nouvelles limites en Pologne.
+
+Dans cet état de choses, l'occupation provisoire de la Saxe par les
+armées prussiennes va avoir lieu; et cette condescendance de la part
+de la cour de Vienne est déjà un événement très fâcheux. Il laisse à
+la Russie la faculté de faire ce qui lui conviendra dans le duché de
+Varsovie, et fournit à la Prusse tous les moyens de s'affermir en
+Saxe.
+
+Il arrivera que le calcul que l'on a voulu faire sur le caractère de
+l'empereur de Russie et sur celui du roi de Prusse, sera en défaut; et
+nous craignons que de fausses idées de gloire et de _camaraderie_, si
+on ose s'exprimer ainsi, les rendent sourds à toute représentation,
+que l'Angleterre n'y applaudisse parce qu'elle trouve son intérêt dans
+l'exécution de ces projets, et que l'Autriche ne veuille point se
+livrer aux chances d'une nouvelle guerre. Le prince de Metternich,
+pour couvrir un peu sa honte, fait valoir l'avantage qu'il trouve à ce
+que les armées russes sortent de l'Allemagne; et il ne voit pas
+qu'elles se concentrent à peu de distance de l'Oder, et que soixante
+mille hommes sont encore dans le Holstein. Lord Castlereagh, de son
+côté, n'est alarmé que par l'idée de ne pas voir s'exécuter tout comme
+il l'entend. Il ne veut faire d'efforts que pour modérer dans
+l'empereur de Russie les prétentions qu'il a sur tout le duché de
+Varsovie; mais il proteste que la bonne foi qu'il doit mettre dans ses
+rapports avec la Prusse, ne lui permet pas de s'opposer a ce qu'elle
+garde la Saxe qui assure son agrandissement.
+
+Nous nous persuadons aussi que la religion que professent le roi de
+Saxe et sa famille[288] influe sur les dispositions de l'Angleterre,
+et qu'elle voit volontiers ces pays retomber dans les mains de princes
+protestants. Cette observation est confirmée par le langage habituel
+de la légation anglaise.
+
+ [288] La branche cadette de la maison de Saxe, c'est-à-dire la
+ branche royale, était catholique.
+
+M. le prince de Talleyrand a eu hier une entrevue avec l'empereur de
+Russie qui n'a offert aucun résultat satisfaisant, et qui a confirmé
+les craintes que nous avons que ce prince ne marche aveuglément dans
+des principes de convenance et d'ambition qui doivent alarmer
+l'Europe. Avant son départ pour la Hongrie, où il doit s'arrêter
+quatre jours, il a eu une conversation avec le prince de Metternich,
+dans laquelle il s'est exprimé de la manière la plus inconvenante.
+
+On se demande maintenant quels sont les moyens de s'opposer au
+désordre qui menace de nouveau, dès que l'Autriche et l'Angleterre ne
+veulent pas seconder nos efforts. Lord Castlereagh convient à présent
+lui-même qu'il s'était cru plus fort à l'égard de l'empereur de
+Russie; qu'il avait à regretter de ne pas lui avoir opposé l'Europe
+entière réunie dans un congrès comme on le lui avait proposé à Paris,
+et qu'on pouvait encore essayer de ce moyen. S'il est sans effet,
+comme nous le pensons, il restera au roi la faculté de ne rien
+sanctionner; et ce sera la dernière démarche qui sera faite, si aucun
+autre moyen ne se présente pour modifier cet état de choses.
+
+Les conférences pour les affaires d'Allemagne continuent.
+
+Il y a eu une contestation entre le roi de Wurtemberg et le nouveau
+roi de Hanovre pour la préséance; et la question de savoir qui sera le
+chef de la nouvelle ligue germanique ne paraît pas encore décidée.
+
+Il serait possible que la cour de Vienne relevât la couronne impériale
+si on consent à la rendre héréditaire dans la maison d'Autriche.
+L'Angleterre paraît seconder cette idée, et le prince de Metternich y
+cherche peut-être aussi un moyen de relever sa politique et de couvrir
+la faiblesse de son système. Il suit ici les errements du comte de
+Cobenzl, qui, à l'époque où son souverain abandonna le titre
+d'empereur d'Allemagne, le consola, lui et son pays, en stipulant
+qu'il serait remplacé par le titre d'empereur d'Autriche.
+
+Dans une des conférences, les ministres prussiens ont proposé et
+soutenu que, pour la sûreté de la ligue germanique, les États
+confédérés devaient renoncer au droit de légation et à celui de guerre
+ou de paix. Les ministres bavarois se sont fortement opposés à ce
+système qui rendrait les États de véritables vassaux.
+
+Agréez...
+
+ * * * * *
+
+Nº 8.--LE PRINCE DE TALLEYRAND AU ROI LOUIS XVIII.
+
+Vienne, le 25 octobre 1814.
+
+SIRE,
+
+J'ai été bien heureux de recevoir la lettre dont Votre Majesté a
+daigné m'honorer, en date du 14 octobre. Elle m'a soutenu et consolé.
+Votre Majesté jugera combien j'avais besoin de l'être, par le récit
+que j'ai à lui faire d'un entretien que, deux heures avant l'arrivée
+du courrier, j'avais eu avec l'empereur Alexandre.
+
+Ainsi que j'ai eu l'honneur de l'écrire à Votre Majesté, j'avais été
+averti qu'il avait à plusieurs reprises témoigné l'intention de me
+voir. Cet avis m'ayant été donné par trois d'entre ceux qui
+l'approchent de plus près, j'avais pu le croire donné par ses ordres,
+et j'avais en même temps compris, par ce qui m'avait été dit, qu'il
+désirait que je fisse[289] moi-même demander à le voir. Il n'avait
+point répondu à lord Castlereagh. Au lieu de cela, il avait fait
+notifier à l'Autriche qu'il allait retirer ses troupes de la Saxe et
+remettre l'administration de ce pays à la Prusse. Le bruit courait que
+l'Autriche y avait consenti, quoique à regret. (Le bruit de ce
+consentement était accrédité par les Prussiens.) Enfin, l'empereur
+Alexandre était sur le point de partir pour la Hongrie. Toutes ces
+raisons m'avaient déterminé à lui faire demander une audience, et
+j'avais été prévenu qu'il me recevrait avant hier à six heures.
+
+ [289] Variante: que je _lui_ fisse.
+
+Il y a quatre jours que le prince Adam Czartoryski, pour qui le monde
+entier est dans la Pologne, m'étant venu faire une visite, et
+s'excusant de ne m'avoir pas vu plus tôt, m'avoua[290] que ce qui l'en
+avait surtout empêché, c'était qu'on lui avait dit que j'étais fort
+mal dans la question polonaise. «Mieux que tout le monde, lui dis-je:
+nous la voulons complète et indépendante.--Ce serait bien beau, me
+répliqua-t-il, mais c'est une chimère; les puissances n'y
+consentiraient jamais.--Alors, repris-je, la Pologne n'est plus dans
+le nord, notre principale affaire. La conservation de la Saxe nous
+touche davantage. Nous sommes en première ligne sur cette question;
+nous ne sommes qu'en seconde sur celle de la Pologne, quand elle
+devient une question de limites. C'est à l'Autriche et à la Prusse à
+assurer leurs frontières[291]. Nous désirons qu'elles soient
+satisfaites sur ce point; mais, une fois tranquillisés sur votre
+voisinage, nous ne mettrons aucun obstacle à ce que l'empereur de
+Russie donne au pays qui lui sera cédé la forme de gouvernement qu'il
+voudra. Pour cette facilité de notre part, je demande la conservation
+du royaume de Saxe.» Cette insinuation avait plu assez au prince Adam
+pour que, de chez moi, il se fût rendu immédiatement chez l'empereur,
+avec lequel il avait eu une conversation de trois heures. Le résultat
+fut que le comte de Nesselrode, que je n'avais pas vu chez moi depuis
+les premiers moments de mon arrivée, y vint le lendemain au soir, pour
+obtenir des explications que je lui donnai, sans toutefois m'avancer
+plus que je ne l'avais fait avec le prince Adam, et en m'attachant à
+le convaincre que la conservation du royaume de Saxe était un point
+dont il était impossible que Votre Majesté se départît jamais.
+
+ [290] Variante: _avoua_.
+
+ [291] Variante: nous ne sommes qu'en seconde sur celle de la
+ Pologne. Quand elle devient une question de limites, c'est à
+ l'Autriche et à la Prusse à assurer leurs frontières.
+
+L'empereur sachant ainsi d'avance en quoi il pouvait et en quoi il ne
+pouvait pas espérer que je condescendisse à ses vues, j'en tirais cet
+avantage, qu'à son abord seul, je pouvais connaître ses dispositions,
+et juger si son but, dans l'entretien qu'il m'accordait, était de
+proposer des moyens de conciliation ou de notifier des volontés.
+
+Il vint à moi avec quelque embarras. Je lui exprimai le regret de ne
+l'avoir encore vu qu'une fois. «Il avait bien voulu, lui dis-je, ne
+pas m'accoutumer à une privation de cette nature, lorsque j'avais eu
+le bonheur de me trouver dans les mêmes lieux que lui.» Sa réponse fut
+qu'il me verrait toujours avec plaisir, que c'était ma faute si je ne
+l'avais point vu; pourquoi n'étais-je pas venu? Il a ajouté[292] cette
+singulière phrase: «Je suis homme public: on peut toujours me voir.»
+Il est à remarquer que ses ministres et ceux de ses serviteurs qu'il
+affectionne le plus sont quelquefois plusieurs jours sans pouvoir
+l'approcher.--«Parlons d'affaires», me dit-il ensuite.
+
+ [292] Variante: Il _ajouta_.
+
+Je ne fatiguerai point Votre Majesté des détails oiseux d'une
+conversation qui a duré une heure et demie. Je dois d'autant moins
+craindre de me borner à l'essentiel, que, quelque soin que je prenne
+d'abréger ce que j'ai à dire, comme sorti de la bouche de l'empereur
+de Russie, Votre Majesté le trouvera peut-être encore au-dessus de
+toute croyance.
+
+«A Paris, me dit-il, vous étiez de l'avis d'un royaume de Pologne.
+Comment se fait-il que vous ayez changé?--Mon avis, Sire, est encore
+le même. A Paris, il s'agissait du rétablissement de toute la Pologne.
+Je voulais alors, comme je voudrais aujourd'hui, son indépendance.
+Mais il s'agit maintenant de tout autre chose. La question est
+subordonnée à une fixation de limites qui mette l'Autriche et la
+Prusse en sûreté.--Elles ne doivent point être inquiètes. Du reste,
+j'ai deux cent mille hommes dans le duché de Varsovie; que
+l'on m'en chasse! J'ai donné la Saxe à la Prusse; l'Autriche y
+consent.--J'ignore, lui dis-je, si l'Autriche y consent. J'aurais
+peine à le croire, tant cela est contre son intérêt. Mais le
+consentement de l'Autriche peut-il rendre la Prusse propriétaire de ce
+qui appartient au roi de Saxe?--Si le roi de Saxe n'abdique pas, il
+sera conduit en Russie; il y mourra. Un autre roi y est déjà mort
+[293].--Votre Majesté me permettra de ne pas l'en[294] croire. Le
+congrès n'a pas été réuni pour voir un pareil attentat.--Comment, un
+attentat! Quoi! Stanislas n'est-il pas allé en Russie? Pourquoi le roi
+de Saxe n'irait-il pas? Le cas de l'un est celui de l'autre. Il n'y a
+pour moi aucune différence.» J'avais trop à répondre. J'avoue à Votre
+Majesté que je ne savais comment contenir mon indignation.
+
+ [293] Stanislas II Poniatowski, dernier roi de Pologne. Il abdiqua
+ en 1795, se retira à Grodno où il vécut d'une pension que lui
+ firent les puissances copartageantes, et mourut deux ans après à
+ Pétersbourg.
+
+ [294] Variante: de ne pas _la_ croire.
+
+L'empereur parlait vite. Une de ses phrases a été celle-ci: «Je
+croyais que la France me devait quelque chose. Vous me parlez toujours
+de principes. Votre droit public n'est rien pour moi; je ne sais ce
+que c'est. Quel cas croyez-vous que je fasse de tous vos parchemins et
+de vos traités[295]?» (Je lui avais rappelé celui par lequel les
+alliés sont convenus que le duché de Varsovie serait partagé entre les
+trois cours.) «Il y a pour moi une chose qui est au-dessus de tout,
+c'est ma parole. Je l'ai donnée et je la tiendrai. J'ai promis la Saxe
+au roi de Prusse au moment où nous nous sommes rejoints.--Votre
+Majesté a promis au roi de Prusse de neuf à dix millions d'âmes. Elle
+peut les lui donner sans détruire la Saxe.» (J'avais un tableau des
+pays qu'on pouvait donner à la Prusse, et qui, sans renverser la Saxe,
+lui formeraient le nombre de sujets que ses traités lui assurent.
+L'empereur l'a pris et gardé.) «Le roi de Saxe est un traître.--Sire,
+la qualification de traître ne peut jamais être donnée à un roi; et il
+importe qu'elle ne puisse jamais lui être donnée.» J'ai peut-être mis
+un peu d'expression à cette dernière partie de ma phrase. Après un
+moment de silence: «Le roi de Prusse, me dit-il, sera roi de Prusse et
+de Saxe, comme je serai empereur de Russie et roi de Pologne. Les
+complaisances que la France aura pour moi sur ces deux points seront
+la mesure de celles que j'aurai moi-même pour elle sur tout ce qui
+peut l'intéresser.»
+
+ [295] De _tous_ vos traités.
+
+Dans le cours de cette conversation, l'empereur ne s'est point, comme
+dans la première que j'avais eue[296] avec lui, livré à de grands
+mouvements. Il était absolu, et avait tout ce qui montre de
+l'irritation.
+
+ [296] Que _j'ai_ eue.
+
+Après m'avoir dit qu'il me reverrait, il s'est rendu au bal
+particulier de la cour où je l'ai suivi, ayant eu l'honneur d'y être
+invité. J'y ai trouvé lord Castlereagh, et je commençais de
+causer[297] avec lui, quand l'empereur Alexandre, qui nous a aperçus
+dans une embrasure, l'a appelé. Il l'a conduit dans une autre pièce et
+lui a parlé à peu près vingt minutes. Lord Castlereagh ensuite est
+revenu à moi. Il m'a dit être fort peu satisfait de ce qui lui avait
+été dit.
+
+ [297] Variante: _à_ causer.
+
+Lord Castlereagh, je n'en puis douter, s'est fait à lui-même ou a reçu
+de sa cour l'ordre de suivre le plan dont j'ai eu l'honneur
+d'entretenir Votre Majesté par ma lettre du 19 de ce mois. Ce plan
+consiste à isoler la France, à la réduire à ses propres forces en la
+privant de toute alliance, et à l'empêcher d'avoir une marine
+puissante. Ainsi, quand Votre Majesté ne porte au congrès que des vues
+de justice et de bienveillance, l'Angleterre n'y apporte qu'un esprit
+de jalousie et d'intérêt tout personnel. Mais lord Castlereagh trouve
+à l'exécution de son plan des difficultés qu'il n'avait pas prévues.
+Comme il voudrait éviter le reproche d'avoir laissé l'Europe en proie
+à la Russie, il voudrait détacher d'elle les puissances qu'il désire
+mettre en opposition avec la France. Ce qu'il voudrait par-dessus
+tout, ce serait que la Prusse devînt, comme la Hollande, une puissance
+tout anglaise, dont, avec des subsides, l'Angleterre pût disposer à
+son gré. Comme il convient à cette manière de voir que la Prusse soit
+forte, il voudrait l'agrandir, et en avoir seul le mérite[298]
+vis-à-vis d'elle. Mais l'ardeur que porte l'empereur Alexandre dans
+les intérêts du roi de Prusse ne le permet pas. Le but auquel tend
+lord Castlereagh est d'unir, si cela est possible, la Prusse à
+l'Autriche, et le genre d'agrandissement qu'il veut procurer à la
+Prusse est précisément un obstacle à cette union. Il voudrait rompre
+les liens qui existent entre le roi de Prusse et l'empereur Alexandre,
+et il cherche à en former d'autres que repoussent les habitudes, les
+souvenirs, une rivalité suspendue, mais non pas éteinte, et qu'une
+foule d'intérêts viendront infailliblement rallumer. D'ailleurs, avant
+d'unir la Prusse et l'Autriche, il faut mettre à couvert les intérêts
+de cette dernière monarchie et pourvoir à sa sûreté, chose pour
+laquelle[299] lord Castlereagh trouve un obstacle dans les prétentions
+de la Russie. Ainsi le problème qu'il s'est proposé, et que, j'espère,
+il ne parviendra pas à résoudre contre la France, au degré du moins où
+il est probable qu'il le désire, présente des difficultés capables
+d'arrêter un génie plus puissant que le sien. Pour lui, il n'en voit
+point d'autres que celles qui viennent de l'empereur Alexandre, car il
+n'hésite pas à sacrifier la Saxe.
+
+ [298] Variante: et en avoir _tout_ le mérite.
+
+ [299] Variante: chose _à_ laquelle.
+
+J'ai pu dire à lord Castlereagh que l'embarras qu'il éprouvait tenait
+à sa conduite et à celle de M. de Metternich; que c'étaient eux qui
+avaient fait l'empereur de Russie ce qu'il était; que si, dès le
+principe, au lieu de repousser ma proposition de convoquer le congrès,
+ils l'eussent appuyée, rien de ce qui se passe ne serait arrivé;
+qu'ils avaient voulu se placer seuls vis-à-vis de la Russie et de la
+Prusse et qu'ils s'étaient trouvés trop faibles; mais que, si
+l'empereur de Russie, dès le premier jour, eût été placé vis-à-vis du
+congrès, et par conséquent, du voeu de toute l'Europe, il n'aurait
+jamais osé tenir le langage qu'il tenait aujourd'hui. Lord Castlereagh
+en est convenu, a regretté que le congrès ne se fût pas réuni plus
+tôt, a désiré qu'il le fût prochainement, et m'a proposé de concerter
+avec lui une forme de convocation qui ne donnât lieu à aucune
+objection, et réservât les difficultés qui pourraient s'élever pour le
+moment de la vérification des pouvoirs.
+
+M. de Zeugwitz, officier saxon arrivant de Londres, et qui, avant son
+départ, a vu le prince régent, rapporte que le prince lui a parlé du
+roi de Saxe dans les termes du plus vif intérêt, et lui a dit qu'il
+avait donné à ses ministres au congrès l'ordre de défendre les
+principes conservateurs et de ne point s'en départir. Le prince régent
+avait tenu le même langage au duc Léopold de Saxe-Cobourg[300], qui me
+l'a dit à moi-même, il y a deux jours. Je dois donc croire que la
+marche que tient ici la mission anglaise est fort opposée aux voeux et
+à l'opinion personnelle[301] du prince régent.
+
+ [300] Le futur roi des Belges. On sait qu'il allait épouser en 1816
+ la princesse Charlotte, petite-fille du roi George III.
+
+ [301] Variante: _à l'opinion et au voeu personnel_.
+
+L'Autriche n'a point encore consenti à ce que, comme l'avait dit[302]
+l'empereur de Russie, la Saxe fût donnée à la Prusse. Elle a dit, au
+contraire, que la question de la Saxe était essentiellement
+subordonnée à celle de la Pologne, et qu'elle ne pouvait répondre sur
+la première que lorsque l'autre serait réglée. Mais quoique dans sa
+note elle ait parlé du projet de sacrifier la Saxe comme d'une chose
+qui lui était infiniment pénible et qui était odieuse, elle a trop
+laissé entrevoir la disposition de céder sur ce point si elle obtenait
+satisfaction sur l'autre. On assure même que l'empereur d'Autriche a
+dit à son beau-frère, le prince Antoine (de Saxe), que la cause de la
+Saxe était perdue. Ce qu'il y a de sûr, c'est que l'Autriche consent à
+ce que la Saxe soit occupée par des troupes prussiennes, et
+administrée pour le compte du roi de Prusse.
+
+ [302] Variante: comme _me_ l'avait dit.
+
+Cependant l'opinion publique se prononce chaque jour davantage en
+faveur de la cause du roi de Saxe et de ceux qui la défendent. C'est
+sûrement à cela que je dois attribuer l'accueil flatteur qu'il y a
+trois jours, à un bal chez le comte Zichy[303], et avant-hier au bal
+de la cour, les archiducs et l'impératrice d'Autriche elle-même,
+voulurent bien me faire.
+
+ [303] Le comte Zichy de Vasonykio, d'une famille ancienne et
+ considérable de Hongrie. Né en 1753, il fut président de la cour
+ aulique de Hongrie (1788) et devint plus tard ministre de la guerre
+ (1803). Il mourut en 1826.
+
+L'empereur d'Autriche est parti hier matin pour Ofen[304], précédant
+l'empereur de Russie, qui est parti le soir. Il va pleurer sur le
+tombeau de la grande-duchesse sa soeur, qu'avait épousée l'archiduc
+palatin; après quoi le bal et les fêtes qu'on lui a préparés
+l'occuperont tout entier. Il sera de retour à Vienne le 29.
+
+ [304] Nom allemand de Bude.
+
+Comme, en partant, il n'a laissé ni pouvoirs ni direction à personne,
+il ne pourra rien être discuté, et il ne se passera sûrement rien
+d'important pendant son absence.
+
+J'ai vu ce soir M. de Metternich, qui reprenait un peu de courage. Je
+lui ai parlé avec toute la force dont je suis capable. Les généraux
+autrichiens, dont j'ai vu un grand nombre, se déclarent pour la
+conservation de la Saxe. Ils font à ce sujet des raisonnements
+militaires qui commencent à faire impression.
+
+Je suis...
+
+ * * * * *
+
+Nº 4 _ter_.--LE ROI LOUIS XVIII AU PRINCE DE TALLEYRAND.
+
+Vienne, le 27 octobre 1814.
+
+Mon cousin,
+
+J'ai reçu votre numéro 6. J'ai été au plus pressé, en vous envoyant
+par le courrier de mardi le supplément d'instructions que vous m'avez
+demandé. J'espère[305] que vos démarches en conséquence suffiront,
+mais, comme je vous le mandais (nº 3 _ter_) il faut faire voir _qu'il
+y a quelque chose derrière_, et je vais donner des ordres pour que
+l'armée soit mise en état d'entrer en campagne. Dieu m'est témoin que
+loin de vouloir la guerre, mon désir serait d'avoir quelques années de
+calme pour panser à loisir les plaies de l'État, mais je veux
+par-dessus tout conserver intact l'honneur de la France, et empêcher
+de s'établir des principes et un ordre de choses aussi contraires à
+toute morale que préjudiciables au repos. Je veux aussi (et cela n'est
+pas moins nécessaire) faire respecter mon caractère personnel et ne
+pas permettre qu'on puisse, d'après l'aventure du chargé d'affaires
+d'Espagne, dire que je ne suis fort qu'avec les faibles. Ma vie, ma
+couronne ne sont rien pour moi, à côté d'intérêts aussi majeurs.
+
+ [305] Variante: _et j'espère_.
+
+Il me serait pourtant bien pénible d'être forcé de m'allier pour cela
+avec l'Autriche, et avec l'Autriche seule. Je ne conçois pas que[306]
+lord Castlereagh, qui a si bien parlé sur la Pologne, peut être d'un
+avis différent sur la Saxe. Je compterais beaucoup pour le ramener sur
+les efforts du comte de Munster, si le langage du duc de Wellington à
+ce même sujet ne me faisait craindre que ce ne fût le système, non du
+ministre, mais du ministère. Les arguments pour le combattre ne
+manqueraient assurément pas; mais les exemples font quelquefois plus
+d'effet, et j'en conçois[307] un bien frappant: c'est celui de Charles
+XII. Le supplice de Patkul[308] prouve assez combien ce prince était
+vindicatif et peu scrupuleux à l'égard du droit des gens; et
+cependant, maître, on peut le dire, de tous les États du roi Auguste,
+il se contenta de lui enlever la Pologne et ne se crut pas permis de
+toucher à la Saxe. Il me semble qu'en comparant les deux
+circonstances, l'analogie est évidente du duché de Varsovie avec le
+royaume de Pologne, et de la Saxe avec elle-même. Sur quoi, je prie
+Dieu, qu'il vous ait, mon cousin, en sa sainte et digne garde.
+
+LOUIS.
+
+ [306] Variante: Je ne conçois pas _comment_.
+
+ [307] Variante: et j'en _connais_.
+
+ [308] Patkul (1660-1707) était un gentilhomme livonien. La Livonie
+ était alors soumise à la Suède. Patkul essaya à plusieurs reprises
+ de réunir sa patrie à la Russie, et suscita divers soulèvements
+ contre les Suédois. Pierre le Grand l'envoya comme ambassadeur
+ auprès du roi de Pologne Auguste III, qui pour se concilier Charles
+ XII, le livra à ce prince. Patkul fut aussitôt traduit devant un
+ conseil de guerre qui le condamna à être roué et écartelé.
+
+_P.-S._--Je reçois votre numéro 7. Il me confirme dans la résolution
+de prendre une attitude militaire capable de me faire respecter.
+
+J'approuve la déclaration que vous vous proposez de faire à l'empereur
+de Russie, et je voudrais que votre conférence avec lui eût déjà eu
+lieu.
+
+Je vous autorise à reconnaître en mon nom au roi de la Grande-Bretagne
+le titre de roi de Hanovre.
+
+ * * * * *
+
+Nº 9 _bis_.--LES AMBASSADEURS DU ROI AU CONGRÈS, AU MINISTRE DES
+AFFAIRES ÉTRANGÈRES A PARIS.
+
+Vienne, le 31 octobre 1814.
+
+Monsieur le comte,
+
+L'époque fixée pour l'ouverture du congrès approchait, et c'est
+hier soir seulement que M. le prince de Metternich a jugé à propos
+d'avoir chez lui une conférence à laquelle ont été appelés les
+plénipotentiaires des huit puissances signataires du traité de Paris.
+
+M. le prince de Talleyrand y est venu et a présenté comme
+plénipotentiaires français MM. le duc de Dalberg et le comte de la
+Tour du Pin.
+
+L'ambassadeur de Portugal y a amené quatre plénipotentiaires, et le
+prince de Metternich s'était associé M. le baron de Wessemberg[309].
+
+ [309] Jean-Philippe, baron de Wessemberg-Ampfingen, né en 1773,
+ diplomate autrichien. Il représenta l'Autriche à la diète, lors de
+ l'affaire des sécularisations (1802), fut ensuite ambassadeur à
+ Berlin, puis à Munich et à Londres. Il assista M. de Metternich au
+ congrès de Vienne. En 1848, il fut un instant ministre des affaires
+ étrangères. Il mourut en 1858.
+
+Le prince de Talleyrand avait, pour faciliter la besogne, fait rédiger
+des articles de procès-verbal, dont le contenu présentait les moyens
+de régulariser la marche du congrès. (Voyez pièces n{os} 1 à 5.)
+
+Il s'en était entretenu la veille avec lord Castlereagh, qui, tout en
+les approuvant, avait insinué qu'il fallait en causer avec le prince
+de Metternich, et que tout ce qui viendrait de la part de la France
+inspirerait toujours une sorte de défiance.
+
+Le prince de Talleyrand les a communiqués avant la séance à M. le
+prince de Metternich et à quelques autres plénipotentiaires.
+
+A l'ouverture de la conférence, M. de Metternich a prononcé un
+discours fort diffus dont le but était de déclarer que les
+communications confidentielles qui avaient eu lieu sur les affaires de
+Pologne n'avaient point encore amené de résultats, mais qu'on était à
+la veille de décider cette question; que les conférences allemandes
+avançaient le travail d'un pacte fédéral qui présenterait à l'Europe
+une nouvelle garantie de repos; que, dans cet état de choses, il
+n'était pas d'avis d'ajourner le congrès, mais de chercher une forme
+qui laissât le temps de terminer ces discussions auxquelles les autres
+puissances étaient étrangères. Il insista sur ce que le congrès actuel
+ne pouvait pas proprement se nommer ainsi, et que la _forme
+délibérante_ ne pouvait y être admise.
+
+Ici, M. le prince de Talleyrand témoigna combien il paraissait
+extraordinaire que, d'une conférence à l'autre, on changeât
+d'intention et que les mots mêmes changeassent de sens. Qu'à Paris on
+avait voulu un congrès; qu'à présent, ce congrès qu'on avait voulu,
+ne devait plus avoir lieu, et ne devait pas être un congrès; qu'on a
+dû ensuite se réunir au 1er novembre, mais cet _appel_, dit-on, n'a
+pas été fait avec les _formalités_ nécessaires; que _l'ouverture_ ne
+devait plus être une _ouverture_...
+
+M. de Metternich a terminé son discours en proposant un nouveau délai
+de dix à douze jours pour la vérification des pouvoirs que tous les
+plénipotentiaires seraient invités d'envoyer à un bureau désigné à cet
+effet. Et, parlant de l'influence qui pourrait être exercée sur le
+congrès, il dit avec une espèce de malignité qu'il y en avait de deux
+espèces: celle des difficultés que l'on pouvait faire naître, ou celle
+des facilités que l'on pouvait donner.
+
+Le prince de Talleyrand a relevé cette phrase, en disant que lorsque
+tout le monde tend au même but, il n'y a d'autre influence que celle
+de l'habileté ou de l'inhabileté.
+
+M. de Metternich a communiqué ensuite un projet de déclaration, qui
+est joint sous le numéro 6. Des discussions fort insipides et très
+médiocrement engagées ont occupé pendant deux heures. Elles ont
+signalé la légèreté et le peu de réflexion que l'on a apporté à
+d'aussi importantes matières.
+
+On est enfin convenu:
+
+1º De ne point ajourner le congrès;
+
+2º De nommer une commission pour vérifier les pouvoirs:
+
+3º De se réunir le lendemain pour entendre la lecture d'un nouveau
+projet de convocation; décider la question de savoir si le travail
+pouvait se faire par des commissions nommées par le congrès pour être
+revu dans un comité général, et déterminer la forme de délibération
+qui serait admise.
+
+On est convenu aussi que les rédactions présentées par les
+commissaires français serviraient de base à la discussion fixée au
+lendemain.
+
+La commission pour la vérification des pleins pouvoirs a été tirée au
+sort. C'est la Russie, l'Angleterre et la Prusse qui sont désignées.
+Un rapport sera fait par elle, lorsque les pouvoirs auront été
+présentés.
+
+Ces conclusions donnent l'idée qu'un pas de plus a été fait; mais, en
+examinant l'état des choses, on doit être convaincu:
+
+1º Que les quatre puissances n'ont pas renoncé à établir le système
+d'équilibre qu'elles ont imaginé à leur avantage;
+
+2º Qu'elles veulent tenir la France éloignée de toute influence;
+
+3º Que leur embarras du moment tient aux prétentions exagérées de
+l'empereur de Russie, auxquelles on ne s'attendait pas;
+
+4º Que, pour sortir de cet embarras, on voudrait sacrifier la Saxe et
+avoir l'air d'être d'accord sur la Pologne;
+
+5º Que les principes que le roi de France a proclamés ont rappelé
+l'Europe à sa propre dignité, et que la voix qu'il fait entendre, si
+elle n'a pas encore rallié tous les esprits sages, finira par être
+écoutée un jour.
+
+On voit ici la faiblesse du ministère autrichien, l'oubli de tout
+principe de la part des cabinets de Russie et de Prusse, et les
+préventions du cabinet de Londres contre la France, tout à découvert.
+Et on ne peut résister à d'aussi fortes intrigues qu'en marchant ferme
+dans la voie de la raison, et en s'étayant de tout ce qu'elle prescrit
+de sage à l'égard de l'existence et des rapports des sociétés
+publiques entre elles.
+
+Si les puissances directement intéressées à l'arrangement de la
+Pologne parviennent à s'entendre sur une limite qui ne renverse pas
+tout équilibre dans cette partie de l'Europe, il nous reste l'espoir
+que les choses en général s'arrangeront, et nous attendons avec
+patience qu'on nous en donne communication. Par une stipulation
+secrète, la Russie, la Prusse et l'Autriche sont convenues de régler
+le partage du grand-duché de Varsovie sans que la France puisse y
+intervenir, et nous croyons n'avoir rien à regretter à cet égard.
+
+Si elles s'entendent, l'Europe sera tranquille. Si elles n'y
+réussissent pas, la coalition est dissoute et la France se trouvera
+appelée à l'intervention la plus honorable qu'elle ait jamais pu
+exercer dans les affaires publiques.
+
+On n'est pas encore à portée de pressentir la dernière disposition de
+l'empereur de Russie qui, seul, par sa présomption et son esprit
+romanesque est à la veille de rallumer la guerre et de troubler pour
+longtemps l'Europe.
+
+Il est revenu avant-hier soir de la course qu'il a faite en Hongrie
+avec l'empereur d'Autriche et le roi de Prusse.
+
+Ce voyage qu'il a provoqué était encore marqué par l'intrigue. Il a
+voulu cajoler la nation hongroise et s'entourer des chefs du clergé
+grec, très nombreux en Hongrie. Nous tenons de lord Castlereagh
+lui-même, que déjà les Grecs fomentent la guerre contre la Turquie;
+que les Serviens viennent de reprendre les armes; qu'un corps russe se
+porte sur la frontière. Et pendant que l'empereur de Russie se livre à
+des projets d'agitation de ce côté, il annonce ici, aux ministres
+suisses qu'il ne quittera pas Vienne sans avoir fini leurs affaires.
+Il a nommé, à ce qui nous a été dit, M. le baron de Stein[310] pour
+conférer avec eux.
+
+ [310] Charles, baron de Stein, né en 1757 à Nassau, d'une famille
+ noble et ancienne. Il entra en 1779 au service de la Prusse, fut
+ nommé en 1784 ministre à Aschaffenbourg et entra dans le cabinet en
+ 1804. Il se montra très hostile à la France. Aussi dut-il se
+ retirer après la bataille d'Iéna. Rappelé en 1807, il ne tarda pas
+ à exciter la défiance de Napoléon, qui exigea son renvoi (1808); il
+ se réfugia en Autriche. En 1812 il alla en Russie, où il fut
+ accueilli avec empressement par l'empereur, qui se l'attacha, et
+ dont il fut un des conseillers les plus écoutés. Durant les années
+ 1813 et 1814, il excita par tous les moyens les passions allemandes
+ contre la France, et suivit les souverains alliés à Paris. Il vint
+ ensuite au congrès de Vienne, où il retrouva l'empereur Alexandre
+ qui se servit de lui en plusieurs occasions. Plénipotentiaire au
+ congrès d'Aix-la-Chapelle en 1818, conseiller d'État en 1827, il
+ mourut en 1831.
+
+Avant son départ pour la Hongrie, il a ordonné qu'on préparât une
+réponse à lord Castlereagh sur la question de la Pologne, et que l'on
+rédigeât des mémoires sur le rétablissement et l'organisation de ce
+pays.
+
+S'il persiste, c'est à ce rapport que les événements de l'Europe vont
+se rattacher infailliblement, et peut-être cela se fera-t-il au
+désavantage de la Russie.
+
+On croit que la réponse sera remise à lord Castlereagh dès que
+l'empereur Alexandre l'aura corrigée et approuvée. On la croit de
+nature à établir les prétentions de créer une Pologne dans le duché de
+Varsovie, et de donner la Saxe à la Prusse.
+
+La grande-duchesse d'Oldenbourg disait avant-hier que ces deux
+questions lui paraissaient décidées _par son frère_.
+
+Nous avons répété souvent que, pour l'empêcher, il n'y avait d'autre
+moyen que d'opposer l'opinion de l'Europe à l'abus que la Russie
+voudrait faire de ses forces, et que c'était pour cette raison qu'il
+fallait convoquer le congrès et lui donner le plus de dignité
+possible. Si la Russie devenait tout envahissante, la France devrait
+être toute protectrice.
+
+Sans la faiblesse de M. de Metternich et les préventions de lord
+Castlereagh contre une influence quelconque de la France dans les
+affaires de l'Europe, la chose s'exécuterait. Cependant cette position
+se prolonge et on peut dire que, pendant que l'on craint encore la
+France, on s'aveugle sur tous les autres dangers.
+
+Au milieu de tous ces mouvements pour ramener l'empereur de Russie à
+des idées modérées sur la Pologne, les conférences allemandes
+présentent quelque intérêt par la conduite qu'y tient la Bavière.
+
+Le plan de la Prusse était de former une ligue très étroite, et d'en
+partager la direction avec l'Autriche. La Bavière a déjoué cette
+proposition en demandant que la direction alternât. Elle sentait que
+la Prusse voulait s'appuyer de cette ligue pour consolider son
+usurpation sur la Saxe. Et comme elle ne veut pas y consentir, elle
+fera connaître ses intentions lorsque l'occupation de la Saxe lui sera
+connue officiellement; et à cette époque, elle doit déclarer qu'elle
+ne coopérera point à ce résultat. Pour se mettre en mesure de soutenir
+ce rôle indépendant, la Bavière vient d'ordonner une forte levée de
+recrues, et porte son armée à soixante-dix mille hommes.
+
+Vous voyez, monsieur le comte, que si, dans nos dernières dépêches,
+nous avons engagé le roi à prendre l'attitude qui convient à sa
+dignité et au besoin du moment, nous avons fait en sorte qu'il n'ait
+pas à craindre d'être compromis avec les forces d'une coalition qui
+armerait contre la France, et qu'il se trouve, au contraire, à la tête
+de celles qui se réuniront pour défendre les libertés de l'Europe, si
+on les menace.
+
+L'article du _Moniteur_[311], qui proclame hautement les principes et
+le système qui dirigent la politique du roi, a fait ici la plus vive
+sensation et il a été généralement applaudi. Nous avons observé que
+tandis qu'on répandait que les armées françaises, chagrines de la
+perte des conquêtes, entraîneraient le gouvernement dans une nouvelle
+guerre et qu'il fallait rester sous les armes, ce même gouvernement
+avait assez de force et dirigeait assez bien l'opinion publique pour
+déclarer que la France était contente de ses limites, parce qu'elle
+trouvait en elle tous les éléments de force et de prospérité dont
+elle avait besoin pour être heureuse.
+
+ [311] Voici cet article:
+
+ «La déclaration précédente (_celle des plénipotentiaires qui
+ ajournait l'ouverture du congrès au 1er novembre, voir pages 345 et
+ suivantes_), en exposant les motifs qui font différer l'ouverture
+ du congrès de Vienne, est le premier garant de l'esprit de sagesse
+ qui dirigera les travaux des plénipotentiaires assemblés. C'est en
+ effet par la maturité des conseils, c'est dans le calme des
+ passions, que doit renaître la tutélaire autorité des principes du
+ droit public, invoqués et reconnus dans le dernier traité de Paris.
+
+ »Ainsi la juste attente des contemporains sera remplie, et l'on
+ obtiendra, dans les prochaines négociations, un résultat conforme à
+ ce que le droit des gens et la loi universelle de justice
+ prescrivent aux nations entre elles.
+
+ »A l'époque où de grandes puissances se sont liguées pour ramener
+ dans les relations mutuelles des États le respect des propriétés et
+ la sûreté des trônes, on ne peut attendre que des transactions
+ politiques revêtues de cet équitable caractère.
+
+ »Déjà l'Europe accepte cet heureux augure, et la France, qui n'est
+ jalouse d'aucun des avantages que d'autres États peuvent
+ raisonnablement espérer, n'aspire qu'au rétablissement d'un juste
+ équilibre. Ayant en elle tous les éléments de force et de
+ prospérité, elle ne les cherche point au delà de ses limites; elle
+ ne prête l'oreille à aucune insinuation tendant à établir des
+ systèmes de simple convenance; et reprenant le rôle qui lui assura
+ jadis l'estime et la reconnaissance des peuples, elle n'ambitionne
+ d'autre gloire que celle dont les garanties reposent sur l'alliance
+ de la force avec la modération et la justice; elle veut redevenir
+ l'appui du faible et le défenseur de l'opprimé.
+
+ »Dans cette disposition, la France concourra aux arrangements
+ propres à consolider la paix générale; et les souverains qui ont si
+ noblement proclamé les mêmes principes, consacreront avec elle ce
+ pacte durable qui doit assurer le repos du monde.»
+
+ (_Moniteur_, 22 oct. 1814.)
+
+C'est ainsi que l'on désarmera la masse de haines et de défiances qui
+s'élève encore contre nous, et que l'on ramènera la confiance, but
+principal auquel il faut tendre, pour donner au roi la force et la
+dignité qui lui conviennent dans ses relations avec l'Europe.
+
+Agréez...
+
+ * * * * *
+
+Nº 10 _bis_.--LES AMBASSADEURS DU ROI AU CONGRÈS, AU MINISTRE DES
+AFFAIRES ÉTRANGÈRES A PARIS.
+
+Vienne, le 31 octobre 1814.
+
+Monsieur le comte,
+
+La conférence indiquée dans notre lettre de ce jour a eu lieu ce soir,
+avant l'expédition du courrier. Nous avons l'honneur de vous
+entretenir de son résultat.
+
+Après la lecture du protocole de la conférence du 30, on a voté la
+déclaration dont copie est ci-jointe. Elle sera imprimée dans la
+journée de demain.
+
+On a approuvé les projets remis hier par M. le prince de Talleyrand et
+portés dans la correspondance sous les numéros 2 et 3. M. de
+Metternich a proposé de délibérer sur ceux numéros 4 et 5; M. de
+Nesselrode a demandé qu'on voulût bien ajourner à demain cette
+délibération, n'ayant pas eu le temps de prendre les ordres de
+l'empereur. Cela a été agréé.
+
+Dans une conversation entre les deux empereurs en Hongrie, où l'on a
+discuté les questions qui paraissaient devoir les diviser, l'empereur
+de Russie a dit: «Je n'ai pas encore donné mon dernier mot.»
+
+A la séance d'aujourd'hui, lord Castlereagh avait avec lui lords
+Stewart, Cathcart[312] et Clancarty[313].
+
+ [312] Lord William Cathcart, né en 1755, entra dans l'armée, fit la
+ campagne d'Amérique, devint brigadier général en 1793, et servit
+ comme tel en Hollande. Il fut nommé pair d'Écosse en 1807, membre
+ du conseil privé, et vice-amiral. Il dirigea en 1809 l'expédition
+ contre Copenhague. En 1812 il alla à Pétersbourg comme ambassadeur,
+ suivit le quartier général de l'empereur Alexandre durant les
+ campagnes de 1813 et 1814, et signa le traité de Paris du 30 mai.
+ Il fut envoyé à Vienne comme plénipotentiaire au congrès. En 1815,
+ il fut créé pair d'Angleterre. Il mourut en 1843.
+
+ [313] Richard Power-Trench, comte de Clancarty, conseiller privé,
+ président du comité du conseil privé pour les colonies et le
+ commerce, maître général des postes. En 1814, il fut accrédité à
+ Vienne comme plénipotentiaire.
+
+On a annoncé que MM. les comtes de Rasumoffski[314] et de
+Stackelberg[315] assisteraient de la part de la Russie à la première
+conférence.
+
+Agréez...
+
+ [314] André, comte puis prince Rasumoffski, né en 1752, diplomate
+ russe, fut successivement ambassadeur à Stockholm, à Naples puis à
+ Vienne, où il assista au congrès. Il mourut en 1836.
+
+ [315] Gustave, comte de Stackelberg, conseiller intime et
+ chambellan de l'empereur Alexandre. Il était alors ambassadeur de
+ Russie à Vienne, et assista comme tel au congrès.
+
+ * * * * *
+
+Nº 9.--LE PRINCE DE TALLEYRAND AU ROI LOUIS XVIII.
+
+Vienne, le 31 octobre 1814.
+
+SIRE,
+
+L'état des choses est en apparence toujours le même; mais quelques
+symptômes d'un changement ont commencé de se laisser entrevoir, et
+peuvent acquérir plus d'intensité par la conduite[316] et le langage
+de l'empereur Alexandre.
+
+ [316] Variante: _la manière d'être_.
+
+Le matin du jour où il partit pour la Hongrie, il eut avec M. de
+Metternich un entretien dans lequel il passe pour constant qu'il
+traita ce ministre avec une hauteur et une violence de langage qui
+auraient pu paraître extraordinaires, même à l'égard d'un de ses
+serviteurs. _On raconte que_[317] M. de Metternich lui ayant dit, au
+sujet de la Pologne, que, s'il était question d'en faire une, eux
+aussi le pouvaient, il avait non seulement qualifié cette observation
+d'inconvenante et d'indécente, mais encore qu'il s'était emporté
+jusqu'à dire que M. de Metternich était le seul en Autriche qui pût
+prendre ainsi _un ton de révolte_. On ajoute que les choses avaient
+été poussées si loin que M. de Metternich lui avait déclaré qu'il
+allait prier son maître de nommer un autre ministre que lui pour le
+congrès. M. de Metternich sortit de cet entretien dans un état où les
+personnes de son intimité disent qu'elles ne l'avaient jamais vu. Lui
+qui, peu de jours auparavant, avait dit au comte de Schulenburg qu'il
+se retranchait derrière le temps, et se faisait une arme de la
+patience, pourrait fort bien la perdre, si elle était mise souvent à
+pareille épreuve.
+
+ [317] Supprimé dans le texte des archives.
+
+S'il ne doit pas être disposé par là à des complaisances pour
+l'empereur de Russie, l'opinion des militaires autrichiens que je vois
+et celle des archiducs ne doivent pas le disposer davantage à
+l'abandon de la Saxe. J'ai lieu de croire que l'empereur d'Autriche
+est maintenant disposé à faire quelque résistance.
+
+Il y a ici un comte de Sickingen, qui est admis dans l'intimité de ce
+prince et que je connais. Après le départ pour la Hongrie, il est allé
+chez le maréchal de Wrède, et il est venu chez moi, nous engager[318]
+de la part de l'empereur à tenir tout en suspens jusqu'à son retour.
+
+ [318] Variante: _pour_ nous engager.
+
+Cette conversation m'est revenue, et à peu près dans les mêmes termes,
+et par M. de Sickingen et par M. de Metternich. Il paraît que
+l'empereur, peu accoutumé à montrer de la force, était revenu fort
+content de lui-même.
+
+On raconte que pendant le voyage à Bude, d'où les souverains revinrent
+avant-hier à midi, l'empereur Alexandre se plaignant de M. de
+Metternich, l'empereur François avait répondu qu'il croyait qu'il
+était mieux que les affaires fussent traitées par les ministres;
+qu'elles l'étaient avec plus de liberté et plus de suite; qu'il ne
+faisait point lui-même les siennes, mais que ses ministres ne
+faisaient rien que par ses ordres; qu'ensuite, et dans le cours de la
+conversation, il avait dit, entre autres choses que, quand ses[319]
+peuples, qui ne l'avaient jamais abandonné, qui avaient tout fait pour
+lui et lui avaient tout donné, étaient inquiets, comme ils l'étaient
+en ce moment, son devoir était de faire tout ce qui pouvait servir à
+les tranquilliser; que, sur cela, l'empereur Alexandre ayant demandé
+si son caractère et sa loyauté ne devaient pas prévenir et ôter toute
+espèce d'inquiétude, l'empereur François avait répondu que de bonnes
+frontières étaient les meilleures gardiennes de la paix.
+Toutes les précautions prises pour nous dérober la connaissance de ce
+qui se fait à la commission de l'organisation politique de l'Allemagne
+ont été sans succès.
+
+ [319] Variante: _les_ peuples.
+
+A la première séance, il fut proposé par la Prusse que tous les
+princes dont les États se trouvaient en totalité compris dans la
+confédération renonçassent au droit de guerre et de paix et de
+légation[320]. Le maréchal de Wrède ayant décliné cette proposition,
+M. de Humboldt s'écria qu'on voyait bien que la Bavière avait encore
+au fond du coeur une alliance avec la France, et que c'était pour eux
+une raison nouvelle d'insister. Mais à la seconde séance, le maréchal
+qui avait pris les ordres du roi, ayant péremptoirement rejeté la
+proposition, elle a été retirée, et on y a substitué celle de placer
+toutes les forces militaires de la confédération, moitié sous la
+direction de l'Autriche et moitié sous celle de la Prusse. Le maréchal
+de Wrède a demandé que le nombre des directeurs fût augmenté et que la
+direction alternât entre eux. On a proposé en outre de former entre
+tous les États confédérés une ligue très étroite pour défendre l'état
+de possession de chacun, tel qu'il sera établi par les arrangements
+qui vont se faire. Le roi de Bavière, qui a bien compris que par cette
+ligue la Prusse avait surtout en vue de s'assurer la possession de la
+Saxe contre l'opposition des puissances qui veulent conserver ce
+royaume, qui sent bien qu'il aurait tout à craindre lui-même si la
+Saxe était une fois sacrifiée, et qui est prêt à la défendre pour peu
+qu'il ne soit pas abandonné à ses propres forces, a ordonné de lever
+chez lui vingt mille hommes[321], qui porteront son armée à
+soixante-dix mille hommes. Loin de vouloir entrer dans la ligue
+proposée, son intention, du moins jusqu'à présent, est qu'aussitôt que
+les Prussiens se seront emparés de la Saxe, son ministre se retire de
+la commission, en déclarant qu'il ne veut pas être complice et bien
+moins encore garant d'une telle usurpation.
+
+ [320] Variante: et _à celui de_ légation.
+
+ [321] Variante: _recrues_.
+
+Les Prussiens ne connaissent pas cette intention du roi, mais ils
+n'ignorent point ses armements et le soupçonnent très probablement
+d'être disposé à joindre ses forces à celles des puissances qui
+voudraient défendre la Saxe. Ils sentent d'ailleurs, que, sans le
+consentement de la France, la Saxe ne serait point _pour eux_[322] une
+acquisition solide. On dit aussi que le cabinet, qui ne partage pas
+l'aveugle dévouement du roi à l'empereur Alexandre, n'est pas sans
+inquiétude du côté de la Russie, et qu'il renoncerait volontiers[323]
+à la Saxe pourvu qu'il retrouvât ailleurs de quoi compléter le nombre
+de sujets que la Prusse, d'après ses traités, doit avoir. Quels que
+soient ses sentiments et ses vues, les ministres prussiens paraissent
+vouloir se rapprocher de nous et nous envoient invitations sur
+invitations.
+
+ [322] Supprimé dans le texte des archives.
+
+ [323] Variante: _peut-être_.
+
+Lord Castlereagh qui a imaginé de fortifier la Prusse en deçà de
+l'Elbe, sous le prétexte de la faire servir de barrière contre la
+Russie, a toujours ce projet fort à coeur. Dans une conversation qu'il
+eut il y a peu de jours chez moi, il me reprocha de faire de la
+question de la Saxe une question du premier ordre, tandis que, selon
+lui, elle n'était rien et que la question de Pologne était tout. Je
+lui répondis que la question de la Pologne serait pour moi la première
+de toutes, s'il ne l'avait pas réduite à n'être qu'une simple question
+de limites. Voulait-il rétablir toute la Pologne dans une entière
+indépendance? Je serais avec lui en première ligne. Mais quand il ne
+s'agissait que de limites, c'était à l'Autriche et à la Prusse qui y
+étaient le plus intéressées à se mettre en avant. Mon rôle alors
+devait se borner à les appuyer et je le ferais. Sur son projet d'unir
+l'Autriche et la Prusse, je lui fis des raisonnements auxquels il ne
+put répondre, et je lui citai sur la politique de la Prusse depuis
+soixante ans des faits qu'il ne put nier; mais en passant condamnation
+sur les anciens torts de ce cabinet, il se retrancha dans l'espérance
+d'un meilleur avenir.
+
+Cependant, je sais qu'il lui a été fait par diverses personnes des
+objections qui l'ont frappé. On lui a demandé comment il consentait à
+mettre l'une des plus grandes villes commerçantes de l'Allemagne
+(Leipsick), où se tient l'une des plus grandes foires de l'Europe,
+sous la domination de la Prusse avec laquelle l'Angleterre ne pouvait
+pas être sûre d'être toujours en paix, au lieu de la laisser entre les
+mains d'un prince avec lequel l'Angleterre ne pouvait jamais avoir
+rien à démêler. Il a été frappé d'une sorte d'étonnement et de crainte
+de ce que son projet pouvait compromettre en quelque chose l'intérêt
+mercantile de l'Angleterre.
+
+Il m'avait invité à concerter avec lui un projet pour la convocation
+du congrès. Je lui en avais remis un et il en avait été content.
+
+Je rédigeai aussi quelques projets sur la première réunion des
+ministres, sur la vérification des pouvoirs et sur les commissions à
+former à la première séance du congrès. (Ces différentes pièces sont
+jointes à ma dépêche au département que M. de Jaucourt soumettra à
+Votre Majesté.) Devant à lord Castlereagh, M. de Dalberg et moi, une
+visite, nous allâmes ensemble les lui porter avant-hier soir. Il n'y
+trouva rien à redire, mais il observa que la crainte que les Prussiens
+avaient de nous, ferait sûrement qu'ils y soupçonneraient quelque
+arrière-pensée. Les craintes réelles ou simulées des Prussiens
+amenèrent naturellement la conversation sur l'éternel sujet de la
+Pologne et de la Saxe. Il avait sur sa table des cartes avec
+lesquelles je lui fis voir que la Saxe étant dans les mêmes mains que
+la Silésie, la Bohême pouvait être enlevée en peu de semaines, et que
+la Bohême enlevée, le coeur de la monarchie autrichienne était à
+découvert et sans défense. Il parut étonné. Il nous avait parlé comme
+s'il eût tourné ses espérances du côté de la Prusse par
+l'impossibilité d'en mettre aucune dans l'Autriche. Il eut l'air
+surpris quand nous lui dîmes qu'il ne lui manquait que de l'argent
+pour réunir ses troupes, qu'elle aurait alors les forces les plus
+imposantes, et que, pour cela, il lui suffirait aujourd'hui d'un
+million sterling. Cela l'anima, et il parut disposé à soutenir
+l'affaire de la Pologne jusqu'au bout. Il savait qu'on travaillait
+dans la chancellerie russe à une réponse à son mémoire, et il ne
+paraissait point s'attendre à ce qu'elle fût satisfaisante. Il était
+instruit que les Serviens avaient repris les armes, et il nous apprit
+qu'un corps russe, commandé par un des meilleurs généraux de Russie,
+s'approchait des frontières de l'empire ottoman. Rien ne lui
+paraissait donc plus nécessaire et plus urgent que d'opposer une digue
+à l'ambition de la Russie. Mais il voudrait que cela se fît sans
+guerre, et que si la guerre ne pouvait être évitée, elle pût se faire
+sans le secours de la France. A sa manière d'estimer nos forces, on
+peut juger que c'est la France qu'il redoute le plus. «Vous avez, nous
+dit-il, vingt-cinq millions d'hommes; nous les estimons comme
+quarante millions.» Une fois, il lui échappa de dire: «Ah! s'il ne
+vous était resté aucune vue sur la rive gauche du Rhin!». Il me fut
+aisé de lui prouver par la situation de la France, par celle de
+l'Europe, qui était tout entière en armes, qu'on ne pouvait supposer à
+la France de vues ambitieuses sans la supposer insensée. «Soit,
+répondit-il, mais une armée française traversant l'Allemagne pour une
+cause quelconque ferait trop d'impression et réveillerait trop de
+souvenirs.» Je lui représentai que la guerre ne serait point
+nécessaire et qu'il suffirait de placer la Russie vis-à-vis de
+l'Europe unie dans une même volonté, ce qui nous ramena à l'ouverture
+du congrès. Mais lui, parlant toujours de difficultés, sans dire en
+quoi consistaient ces difficultés, me conseilla de voir M. de
+Metternich, d'où je conclus qu'ils étaient convenus entre eux de
+quelque chose, dont il ne m'aurait pas fait mystère s'il eût eu lieu
+de croire que je n'aurais rien à y objecter. Du reste, en nous
+accusant d'avoir tout retardé, il nous a naïvement avoué que, sans
+nous, tout serait maintenant réglé, parce que, dans le principe, ils
+étaient d'accord: aveu qui donne la mesure de l'influence que, dans
+leur propre opinion, il appartient à Votre Majesté d'avoir sur les
+affaires de l'Europe.
+
+Au total, les dispositions de lord Castlereagh, sans être bonnes,
+m'ont paru moins éloignées de le devenir, et peut-être la réponse
+qu'il attend de l'empereur Alexandre contribuera-t-elle à les
+améliorer.
+
+Hier matin, j'ai reçu de M. de Metternich un billet qui m'invitait à
+une conférence pour le soir à huit heures.
+
+Je ne fatiguerai point Votre Majesté des détails de cette conférence
+qui a été abondante en paroles et vide de choses. Ces détails se
+trouvent _d'ailleurs_[324] dans ma lettre au département. Le résultat
+a été que l'on a formé une commission de vérification composée de
+trois membres nommés par le sort, que les pouvoirs leur seront envoyés
+pour être vérifiés, et qu'après la vérification on devra réunir le
+congrès.
+
+ [324] Supprimé dans le texte des archives.
+
+Ce soir, une nouvelle conférence a eu lieu. On y a lu et arrêté le
+projet de déclaration relatif à la vérification des pouvoirs. Cette
+déclaration sera publiée demain. J'en envoie ce soir la copie dans ma
+dépêche[325] au département. J'ai cru que Votre Majesté préférerait
+que tout ce qui est pièces fût toujours joint à la lettre que
+j'adresse à M. de Jaucourt, afin que le département en ait et en
+conserve la suite.
+
+ [325] Variante: _et j'en_ envoie ce soir la copie dans _une_
+ dépêche.
+
+Telle est depuis huit mois la situation de la France, que, dès qu'elle
+a atteint un but, elle en a devant elle un autre qu'une égale
+nécessité la presse d'atteindre, le plus souvent sans qu'elle ait à
+choisir entre plusieurs moyens d'y arriver. A peine eut-on renversé
+l'oppresseur et mis en liberté d'éclater les voeux qui, dans le secret
+des coeurs, rappelaient dès longtemps et de toutes parts Votre Majesté
+dans le sein de ses États, qu'il fallut pourvoir à ce qu'elle pût
+trouver désarmée, au moment de son arrivée, la France couverte de cinq
+cent mille étrangers, ce qu'on ne pouvait obtenir qu'en faisant à tout
+prix cesser les hostilités par un armistice. Ensuite, pour débarrasser
+immédiatement le royaume des armées qui en dévoraient la substance,
+il fallut tendre uniquement à la prompte conclusion de la paix. Votre
+Majesté semblait ne plus avoir qu'à jouir de l'amour de ses peuples et
+du fruit de sa propre sagesse, quand un nouveau but s'est offert à sa
+constance et à ses efforts: celui de sauver, s'il se peut, l'Europe
+des périls dont la menacent l'ambition et les passions de quelques
+puissances et l'aveuglement ou la pusillanimité de quelques autres.
+Les difficultés de l'entreprise ne m'en ont jamais fait regarder le
+succès comme entièrement impossible. La lettre, dont Votre Majesté a
+bien voulu m'honorer en date du 21 octobre, en rehausse en moi
+l'espérance, en même temps que les témoignages de satisfaction qu'elle
+daigne accorder à mon zèle, me donnent un nouveau courage.
+
+Je suis...
+
+ * * * * *
+
+Nº 5 _ter_.--LE ROI LOUIS XVIII AU PRINCE DE TALLEYRAND.
+
+Paris, le 4 novembre 1814.
+
+Mon cousin,
+
+J'ai reçu votre numéro 8. Je l'ai lu avec grand intérêt, mais avec
+grande indignation. Le ton et les principes qu'avec tant de raison on
+a reproché à Buonaparte[326] n'étaient pas autres que ceux de
+l'empereur de Russie. J'aime à me flatter que l'opinion de l'armée et
+celle de la famille impériale ramèneront le prince de Metternich à des
+vues plus saines; que lord Castlereagh entrera plus qu'il ne l'a fait
+jusqu'ici dans celles du prince régent, et qu'alors vous pourrez
+employer avec avantage les armes que je vous ai données. Mais quoi
+qu'il en puisse être, continuez à mériter les justes éloges que je me
+plais à vous répéter aujourd'hui, en restant ferme dans la ligne que
+vous suivez, et soyez bien sur que mon nom[327] ne se trouvera jamais
+au bas d'un acte qui consacrerait la plus révoltante immoralité.
+
+ [326] Variante: _Bonaparte_.
+
+ [327] Variante: que _jamais mon nom_.
+
+Sur ce, je prie Dieu qu'il vous ait, mon cousin, en sa sainte et digne
+garde.
+
+LOUIS.
+
+ * * * * *
+
+Nº 11 _bis_.--LES AMBASSADEURS DU ROI AU CONGRÈS, AU MINISTRE DES
+AFFAIRES ÉTRANGÈRES A PARIS.
+
+Vienne, le 6 novembre 1814.
+
+Monsieur le comte,
+
+Nous avons l'honneur de vous adresser les copies des procès-verbaux
+des deux premières conférences qui ont eu lieu.
+
+Les notes qui y sont mentionnées, et sur lesquelles une délibération a
+eu lieu, sont celles présentées par l'ambassade de France, et envoyées
+par la dernière dépêche au département.
+
+Une troisième conférence s'est tenue le 1er novembre. M. le comte de
+Noailles, arrivé le matin, y a assisté.
+
+Le résultat n'a pas été important; on a même hésité jusqu'ici à le
+consigner dans un procès-verbal.
+
+Le prince de Metternich, en sa qualité de président, a établi, dans un
+discours singulièrement diffus et très décousu, «qu'il fallait, avant
+de procéder à la formation des comités et des commissions, s'être
+entendu, et que chaque puissance ait réglé avec les autres ce qui
+l'intéresse directement».
+
+Il nous a dit encore:
+
+«Que toutes les affaires avaient deux faces; que ce congrès n'était
+pas un congrès; que son ouverture n'était pas proprement une
+ouverture; que les commissions n'étaient pas des commissions; que,
+dans la réunion des puissances à Vienne, il ne fallait considérer que
+l'avantage _d'une Europe sans distances_; qu'on resterait d'accord, ou
+qu'on ne le serait pas.»
+
+M. de Metternich a donné dans cette séance la mesure de sa médiocrité,
+de son goût pour les petites intrigues et pour une marche incertaine
+et tortueuse, et de sa fécondité en mots vagues et vides de sens.
+
+En voici un exemple entre mille: il nomme les commissions _des chances
+de négociations_. Il eût été inutile de relever l'inconvenance d'un
+pareil discours.
+
+On était prévenu que les négociations relatives aux grandes et
+principales questions avaient pris une meilleure tournure; on voulait
+en attendre la confirmation et soigneusement éviter d'augmenter les
+difficultés qui entravent la marche des affaires.
+
+La majorité dans cette conférence est tombée d'accord de gagner du
+temps, et de conférer une autre fois sur la possibilité et les formes
+d'une convocation générale du congrès.
+
+La question de la Pologne, et par suite celle de la Saxe, sont, en
+attendant, fortement engagées.
+
+L'empereur de Russie, nous assure-t-on, a répondu aux ministres
+anglais. La note rédigée par M. d'Anstedt[328] a été peu satisfaisante
+et doit être conçue dans un esprit assez peu conciliant.
+
+ [328] Jean, baron d'Anstedt, diplomate russe, né à Strasbourg en
+ 1760. En 1789, il se rendit en Russie et se fit attacher au
+ département des affaires étrangères. Il fut plusieurs fois
+ accrédité à Vienne comme chargé d'affaires. En 1811, il devint
+ directeur de la chancellerie diplomatique du prince Koutousoff. Il
+ représenta la Russie au congrès de Prague (1813), alla ensuite à
+ Vienne (1814) et fut ensuite plénipotentiaire russe près la diète
+ de Francfort. Il mourut en 1835.
+
+Lord Castlereagh y a répondu hier. On nous dit qu'il insiste, au nom
+de l'Angleterre, et pour la sûreté de l'Europe, sur ce que la Russie
+ne passe pas la Vistule.
+
+Le prince de Metternich a été obligé de soutenir cette question depuis
+que l'empereur, son maître, a soumis cet objet à la délibération d'un
+conseil d'État, qui, dans ses conclusions, a décidé: «Que la Russie ne
+pouvait s'étendre plus loin sans menacer la sûreté des positions
+militaires de l'Autriche, et qu'il était encore plus important pour
+l'Allemagne d'empêcher que _les défilés de la Saale_[329] soient dans
+les mains de la Prusse.»
+
+ [329] La Saale prend sa source en Bavière, traverse toute la Saxe
+ et se jette dans l'Elbe. C'est par les défilés de la Saale que
+ passa Napoléon dans la campagne de 1806.
+
+Les instructions supplémentaires du roi, apportées par M. de Noailles,
+avaient mis ses plénipotentiaires dans la possibilité de faire des
+insinuations sur la part active que la France prendrait pour obtenir
+un équilibre réel et durable, et pour empocher que la Russie ne
+s'emparât du grand-duché de Varsovie, et la Prusse, de la Saxe.
+
+On en avait prévenu le ministre de Bavière, et on avait trouvé moyen
+de le porter à la connaissance directe de l'empereur d'Autriche. Nous
+croyons que cela fortifiera le prince de Metternich dans la résistance
+qu'il doit opposer aux prétentions de la Russie et de la Prusse. Déjà
+le langage ferme et décidé que l'ambassade a tenu dès le premier
+moment l'a forcé à soutenir avec plus d'énergie ces grands intérêts de
+l'Europe. On assure généralement que ces deux puissances (la Russie et
+la Prusse) s'éclairent sur les difficultés qu'elles trouveront à
+réussir dans leurs différents projets. L'influence que les ministres
+anglais exercent également sur ces questions, nous fait espérer
+qu'elles seront modifiées, que le roi aura la gloire d'avoir arrêté
+l'exécution des plans les plus funestes pour l'Europe et pour sa
+tranquillité future.
+
+Lord Castlereagh, à la vérité, se montre toujours enclin à procurer la
+Saxe à la Prusse; mais cette dernière puissance réfléchira qu'elle ne
+peut la posséder tranquillement sans le concours de la France, et
+préférera peut-être s'arranger par d'autres combinaisons.
+
+Le prince de Hardenberg est convenu avec un de ses amis qu'il croyait
+cette réunion de la Saxe très odieuse à l'Allemagne et que la Prusse
+consentirait peut-être à en laisser _un noyau_.
+
+L'Autriche paraît vouloir que ce noyau soit composé des _trois quarts_
+de la Saxe, si on arrête la limite de la Russie sur la Vistule. La
+Saxe conserverait alors quinze à seize cent mille habitants et
+resterait plus grande que le Wurtemberg et le Hanovre.
+
+Ce résultat serait bien au delà des espérances qu'on aurait pu
+concevoir à l'époque où les plénipotentiaires de France sont arrivés
+au congrès, et le roi aura eu par ses propres moyens un succès bien
+remarquable, si les choses se terminent ainsi.
+
+Les arrangements fédératifs de l'Allemagne continuent à se traiter
+avec mystère. La Bavière y soutient la lutte contre la Prusse et ne
+veut sacrifier de ses droits de souveraineté que ce qui sera
+nécessaire pour la formation de la ligue.
+
+Les échanges de territoires n'ont pas encore pu être traités, parce
+que tout dépend des limites de la Prusse.
+
+Il reste maintenant deux autres masses d'intérêts politiques à régler,
+et on paraît vouloir s'en occuper: ce sont les affaires du corps
+helvétique et celles d'Italie.
+
+M. le prince de Metternich a jugé hier à propos d'inviter M. le prince
+de Talleyrand à une conférence où se trouvaient lord Castlereagh et M.
+le comte de Nesselrode. On y a parlé de ces deux objets.
+
+Ces messieurs ont fait part au prince de Talleyrand de ce qu'une
+commission avait été nommée pour arranger, avec les députés suisses
+présents à Vienne, les affaires du corps helvétique. M. le prince de
+Talleyrand a dit qu'il avait nommé M. de Dalberg pour conférer sur le
+concours que la France avait à exercer dans cette affaire.
+
+Quant à celles d'Italie, l'embarras de M. de Metternich a été visible
+lorsqu'il a été question de Naples. On doit l'attribuer à la crainte
+que lui inspirent la situation des esprits et le peu de goût des
+Italiens pour la domination autrichienne, et à l'influence que Murat
+exerce sur les jacobins de l'Italie, particulièrement sur ceux de
+l'ancien royaume d'Italie, dont il a été autrefois gouverneur.
+
+Le prince de Talleyrand a proposé, pour paralyser cette influence, de
+ne toucher au sort de Murat que lorsque les autres rapports de
+l'Italie seraient arrangés, qu'on y aurait fait cesser le régime
+provisoire et qu'on l'aurait organisée dans un ordre géographique, en
+commençant par les parties septentrionales.
+
+Le prince de Metternich est convenu qu'on ne pouvait, dans les
+affaires d'Italie, écarter les droits du royaume d'Étrurie, mais qu'il
+désirait qu'une ou deux légations fussent données à l'archiduchesse
+Marie-Louise et à son fils. Les autres ministres, croyant que ces
+légations étaient des biens vacants par suite du traité de Tolentino,
+ont trouvé juste de compenser la perte de Parme par un équivalent.
+
+Comme dans les affaires d'Italie la France cherche à obtenir trois
+points, savoir: la succession de la maison de Carignan au trône de
+Sardaigne, le rétablissement de la maison de Parme et l'expulsion de
+Murat, il faudra ne pas élever trop de difficultés. Le prince de
+Talleyrand n'a point relevé cette question. Mais on peut croire que
+les affaires d'Italie s'arrangeront sur ces bases générales.
+
+Le prince de Talleyrand a désigné pour la commission qui sera formée
+et devra s'occuper de cet objet plus en détail M. de Noailles, auquel
+il a fait connaître les intentions du roi.
+
+Quant aux affaires de la Suisse, lord Castlereagh aurait désiré
+écarter la concurrence de la France; mais le député de Berne[330] a
+déclaré que ses instructions l'exigeaient impérativement et que son
+gouvernement, aussi bien que celui de Soleure et de Fribourg, ne
+croyaient pas que les intérêts de la Suisse pussent être réglés sans
+l'intervention de la France. Le ministre de Russie, M. Capo
+d'Istria[331] et M. Canning[332] paraissent avoir opiné dans le même
+sens. La défiance et la jalousie des autres puissances seront donc
+vaincues sur ce point, et nous pensons que les arrangements de la
+Suisse ne souffriront pas beaucoup de difficultés.
+
+ [330] Louis Zerdeler (1772-1840), membre du grand conseil dans le
+ canton de Berne après l'acte de médiation, fut ministre à
+ Pétersbourg et plénipotentiaire au congrès de Vienne. Il se démit
+ de ses fonctions en 1815.
+
+ [331] Jean, comte Capo d'Istria, né à Corfou en 1776. A vingt-sept
+ ans il fut choisi pour secrétaire d'État par le commissaire
+ impérial de Russie dans les îles Ioniennes. Lorsque la paix de
+ Tilsitt plaça ces îles sous la domination de la France, Capo
+ d'Istria se démit de ses fonctions et se rendit à Pétersbourg où il
+ entra dans les bureaux du ministère des affaires étrangères. En
+ 1813, il fut chargé d'une mission secrète en Suisse, pour faire
+ respecter la neutralité de cet État. Plénipotentiaire au congrès de
+ Vienne il devint l'année suivante secrétaire d'État aux affaires
+ étrangères. Dès ce moment la Grèce commençait à s'agiter; la
+ situation de Capo d'Istria, grec d'origine et ministre du czar,
+ devenait difficile. Il fut, en effet, destitué en 1819, au moment
+ de l'insurrection d'Ypsilanti. Il vivait retiré à Genève depuis
+ huit ans, lorsqu'il fut nommé par ses compatriotes président de la
+ Grèce (1827). Il accepta ces fonctions et les conserva quatre ans.
+ Il fut assassiné en 1831.
+
+ [332] Sir Stratford Canning, né en 1786, diplomate anglais, parent
+ du célèbre ministre de ce nom. En 1814, il était ministre
+ plénipotentiaire en Suisse, et fut accrédité au congrès de Vienne.
+ En 1824, il devint ambassadeur à Pétersbourg, puis à Constantinople
+ (1827). En 1832, il entra à la Chambre des communes, retourna à
+ Constantinople en 1842 et, avec quelques interruptions, y résida
+ jusqu'en 1858. Il revint alors en Angleterre où il vécut jusqu'à sa
+ mort (1880).
+
+Le canton de Berne désire reprendre la partie du canton d'Argovie qui
+lui avait appartenu; le canton de Zurich, par l'effet d'une ancienne
+jalousie, ne veut y consentir qu'à condition d'en obtenir lui-même une
+partie. On voit ici la question des droits légitimes luttant contre un
+système de convenance, tel qu'on l'observe en Allemagne dans la
+question de la Saxe. Les puissances paraissent disposées à donner au
+canton de Berne l'évêché de Bâle. Il se présente à ce sujet une
+question qui doit être soumise à la décision immédiate du roi.
+
+Le canton de Genève cherche à obtenir dix à douze mille âmes du pays
+de Gex[333], pour être immédiatement lié au canton de Vaud. On
+offrirait en échange à la France le double de population pris sur
+l'évêché de Bâle, et la frontière militaire entre Huningue, Vesoul et
+Besançon se trouverait améliorée.
+
+ [333] La France possédait alors la partie du pays de Gex baignée
+ par le lac de Genève, avec la ville de Versoix. C'était ce
+ territoire qui était convoité par le canton de Genève.
+
+La France ne perdrait que le point qui la conduit sur le lac de
+Genève, et on pourrait stipuler qu'elle y conserverait la liberté de
+navigation et de commerce.
+
+Cet échange, qui nous paraît avantageux, nécessiterait cependant le
+retour d'une partie de l'Argovie[334] au canton de Berne, l'évêché de
+Bâle se trouvant alors fort diminué. Mais, tout avantage qu'on pourra
+procurer au canton de Berne est, pour ainsi dire, donné à la France,
+ce canton tenant à elle et à la maison de Bourbon par les sentiments
+d'attachement et de dévouement les plus forts.
+
+ [334] Aarau, Brugg, Lenzbourg et Zofingen avec leur territoire.
+
+Nous observons également que l'empereur de Russie veut, si cet échange
+n'a pas lieu, envelopper le canton de Genève par une partie de la
+Savoie, qui tourne autour du lac de Genève, vers le Valais. Cet
+échange servirait par conséquent à écarter cette idée.
+
+Vous voudrez bien, monsieur le comte, nous transmettre les ordres du
+roi le plus tôt possible, et nous les transmettre avec toutes les
+modifications qu'il plaira à Sa Majesté d'y faire. Si elle consent à
+cet échange, il signalera le désir de la France de concourir à tout ce
+qui peut être avantageux au corps helvétique; et, au dire des députés
+suisses, de celui de Berne même, elle y regagnera une influence
+prépondérante. Le prince de Talleyrand croit voir qu'il y aurait de
+l'avantage à faire cet échange, mais il nous faut une autorisation.
+
+Agréez...
+
+ * * * * *
+
+Nº 10.--LE PRINCE DE TALLEYRAND AU ROI LOUIS XVIII.
+
+Vienne, le 6 novembre 1814.
+
+SIRE,
+
+M. le comte de Noailles, arrivé ici mercredi matin 2 novembre, m'a
+apporté le supplément d'instructions que Votre Majesté a bien voulu me
+faire adresser. Les résolutions de Votre Majesté sont maintenant
+connues du cabinet autrichien, de l'empereur d'Autriche lui-même et de
+la Bavière. J'ai cru plus utile de n'en point parler encore à lord
+Castlereagh, toujours prompt à s'alarmer d'une intervention de la
+France, et je n'en ai pu parler au comte de Munster, qui, à peine
+sorti des mains de ses médecins, fait les préparatifs de son mariage
+avec la comtesse de la Lippe, soeur du prince régnant de Buckeburg.
+
+M. le comte de Noailles a pu, dès le jour de son arrivée, assister à
+une conférence qui a fini sans résultat. Il s'agissait d'examiner si,
+la vérification des pouvoirs une fois terminée, on nommerait des
+commissions pour préparer les travaux, combien on en nommerait,
+comment et par qui elles seraient nommées. M. de Metternich a fait un
+long discours pour établir que le nom de _commission_ ne pouvait pas
+convenir, parce qu'il supposait une délégation de pouvoirs, laquelle
+supposait à son tour une assemblée délibérante, ce que le congrès ne
+pouvait pas être. Il a proposé diverses expressions à la place de
+celle dont il ne voulait pas, et, n'étant lui-même satisfait d'aucune,
+il a conclu qu'il en faudrait chercher une autre dans la prochaine
+conférence qui n'a point encore eu lieu. Ces scrupules sur le nom de
+_commission_ étaient sans doute étranges et bien tardifs après que
+l'on n'avait pas fait difficulté de le donner aux trois ministres
+chargés de vérifier les pouvoirs et aux cinq qui préparent
+l'organisation politique de l'Allemagne. Mais si j'avais pu croire,
+que M. de Metternich avait une autre intention que de chercher un
+prétexte pour gagner du temps, j'en aurais été détrompé par lui-même.
+
+Après la conférence, il me proposa d'entrer dans son cabinet et me dit
+que lord Castlereagh et lui étaient décidés à ne point souffrir que la
+Russie dépassât la ligne de la Vistule; qu'ils travaillaient à engager
+la Prusse à faire cause commune avec eux sur cette question, et qu'ils
+espéraient y réussir. Il me conjura de leur en laisser le temps et de
+ne pas les presser. Je voulus savoir à quelles conditions ils se
+flattaient d'obtenir le concours de la Prusse. Il me répondit que
+c'était en lui promettant une portion de la Saxe, c'est-à-dire quatre
+à cinq cent mille âmes de ce pays, et particulièrement la place et le
+cercle de Wittemberg, qui peuvent être considérés comme nécessaires
+pour couvrir Berlin, de sorte que le royaume de Saxe conserverait
+encore de quinze à seize cent mille âmes, Torgau, Koenigstein et le
+cours de l'Elbe, depuis le cercle de Wittemberg jusqu'à la Bohême.
+
+J'ai su que, dans un conseil d'État présidé par l'empereur lui-même et
+composé de M. de Stadion, du prince de Schwarzenberg et du prince de
+Metternich, ainsi que du comte de Zichy et du général Duka[335], il a
+été établi en principe que la question de la Saxe était encore d'un
+plus grand intérêt pour l'Autriche que celle même de la Pologne, et
+qu'il allait du salut de la monarchie à[336] ne point laisser tomber
+entre les mains de la Prusse les défilés de la Thuringe et de la
+Saale. (J'entre dans plus de détails sur cet objet dans ma lettre de
+ce jour, adressée au département.)
+
+ [335] Pierre, comte Duka, né en 1756, feld-zeugmeister et
+ conseiller privé de l'empire d'Autriche, mort en 1822.
+
+ [336] Variante: _de ne_ point.
+
+Cette circonstance m'a fait prendre un peu plus de confiance dans ce
+que m'avait dit à ce sujet M. de Metternich que je ne le fais
+ordinairement. Si l'on parvient à conserver le royaume de Saxe avec
+les quatre cinquièmes ou les trois quarts de sa population actuelle et
+ses principales places et positions militaires, nous aurons beaucoup
+fait pour la justice, beaucoup pour l'utilité et beaucoup aussi pour
+la gloire de Votre Majesté.
+
+L'empereur de Russie a répondu au mémoire de lord Castlereagh. Je
+verrai sa réponse, et j'aurai l'honneur d'en parler à Votre Majesté
+plus pertinemment que par des _on dit_ dans ma première dépêche. Je
+sais seulement d'une manière sûre que l'empereur se plaint de
+l'injustice qu'il prétend qu'on lui fait en lui supposant une ambition
+qui n'est pas dans son coeur. Il se représente, en quelque sorte, comme
+opprimé, et, sans trop de transition, il arrive à déclarer qu'il ne se
+désistera d'aucune de ses prétentions.
+
+Lord Castlereagh, qui a pris feu sur cette réponse, a fait une
+réplique que lord Stewart a dû porter hier. Son frère l'a chargé de
+cette commission, parce qu'il a eu pendant la guerre, et conservé
+depuis, ses entrées chez l'empereur Alexandre.
+
+M. de Gentz, qui a traduit cette pièce pour le cabinet autrichien, à
+qui elle a été communiquée, m'a dit qu'elle était très forte et très
+bonne.
+
+Les affaires de Suisse vont être mises en mouvement. J'ai fait choix
+de M. de Dalberg pour prendre part aux conférences où elles seront
+discutées. Je ne répète pas à Votre Majesté tout ce qui s'est passé à
+cet égard; ma dépêche au département lui en rend compte.
+
+Hier, à quatre heures, je me suis rendu chez M. de Metternich, qui
+m'avait prié de passer chez lui. J'y trouvai M. de Nesselrode et lord
+Castlereagh. M. de Metternich débuta par de grandes protestations de
+vouloir être en confiance avec moi, de s'entendre avec la France et de
+ne rien faire sans nous[337]. Ce qu'ils désiraient, disait-il, c'était
+que, mettant de côté toute susceptibilité, je voulusse les aider à
+avancer les affaires et à sortir de l'embarras où il avoua qu'ils se
+trouvaient. Je répondis que la situation dans laquelle ils étaient
+vis-à-vis de moi était tout autre que la mienne vis-à-vis d'eux; que
+je ne voulais, ne faisais, ne savais rien qu'ils ne connussent et ne
+sussent comme moi-même; qu'eux, au contraire, avaient fait et
+faisaient journellement une foule de choses que j'ignorais, ou que, si
+je venais à en apprendre quelques-unes, c'était par des bruits de
+ville; que c'était ainsi que j'avais appris qu'il existait une réponse
+de l'empereur Alexandre à lord Castlereagh. (Ici[338], je vis que je
+l'embarrassais, et je compris que, devant M. de Nesselrode, il ne
+voulait pas paraître avoir fait à cet égard quelque indiscrétion.) Je
+me hâtai d'ajouter que je ne savais point ce que portait cette
+réponse, ni même s'il y en avait réellement une. Puis, je remarquai
+que, quant aux difficultés dont ils se plaignaient, je ne pouvais les
+attribuer qu'à une seule cause, à ce qu'ils n'avaient point réuni le
+congrès. «Il faudra bien, leur dis-je, qu'on le réunisse un jour ou
+l'autre. Plus on tarde et plus on semble s'accuser soi-même d'avoir
+des vues que l'on n'ose montrer au grand jour. Tant de délais
+sembleront indiquer une mauvaise conscience; pourquoi feriez-vous
+difficulté de déclarer que, sans attendre la vérification des
+pouvoirs, qui peut être longue, tous ceux qui ont remis les leurs à la
+chancellerie d'État devront se réunir dans un lieu indiqué? Les
+commissions y seront annoncées; il sera dit que chacun pourra y porter
+ses demandes, et on se séparera. Les commissions feront alors leur
+travail, et les affaires marcheront avec une sorte de régularité.»
+Lord Castlereagh approuva cette marche, qui avait pour lui le mérite
+d'écarter la difficulté relative aux pouvoirs contestés. Mais il
+observa que le mot seul de _congrès_ épouvantait les Prussiens, et que
+le prince de Hardenberg surtout en avait une frayeur horrible. M. de
+Metternich reproduisit la plupart des raisonnements qu'il nous avait
+faits dans la dernière conférence. Il trouvait préférable de ne réunir
+le congrès que quand on serait d'accord, du moins sur toutes les
+grandes questions. Il y en a une, dit-il, sur laquelle on est en
+présence. Il indiquait la question de Pologne, mais ne voulut point la
+nommer; et il passa promptement aux affaires de l'Allemagne proprement
+dites. «Tout est, dit-il, dans le meilleur accord entre les personnes
+qui s'en occupent. On va aussi s'occuper des affaires de la Suisse,
+qui ne doivent pas, ajouta-t-il, se régler sans que la France y prenne
+part.» Je lui dis que j'avais pensé qu'ils ne pouvaient[339] pas
+avoir une autre intention et que j'avais, en conséquence, choisi M. de
+Dalberg pour assister aux conférences qui seraient tenues à ce sujet.
+De là, passant aux affaires d'Italie, le mot de _complication_ dont M.
+de Metternich se sert perpétuellement pour se tenir dans le vague dont
+sa faible politique a besoin, fut employé depuis les affaires de Gênes
+et de Turin jusqu'à celles de Naples et de Sicile. Il voulait arriver
+à prouver que la tranquillité de l'Italie et par suite celle de
+l'Europe, tenaient à ce que l'affaire de Naples ne fût pas réglée au
+congrès, mais à ce qu'elle fût remise à une époque plus éloignée. «La
+force des choses, disait-il, ramènera nécessairement la maison de
+Bourbon sur le trône de Naples.--La force des choses, lui dis-je, me
+paraît maintenant dans toute sa puissance. C'est au congrès que cette
+question doit finir. Dans l'ordre géographique, cette question se
+présente la dernière de celles de l'Italie, et je consens à ce que
+l'ordre géographique soit suivi: mais ma condescendance ne peut aller
+plus loin[340].» M. de Metternich parla alors des partisans que Murat
+avait en Italie. «Organisez l'Italie, il n'en aura plus. Faites cesser
+un provisoire odieux; fixez l'état de possession dans la haute et
+moyenne Italie; que des Alpes aux frontières de Naples il n'y ait pas
+un seul coin de terre sous l'occupation militaire; qu'il y ait partout
+des souverains légitimes et une administration régulière; fixez la
+succession de Sardaigne, envoyez dans le Milanais un archiduc pour
+l'administrer; reconnaissez les droits de la reine d'Étrurie; rendez
+au pape ce qui lui appartient et que vous occupez; Murat[341] n'aura
+plus aucune prise sur l'esprit des peuples, il ne sera pour l'Italie
+qu'un brigand.» Cette marche géographique pour traiter des affaires
+d'Italie a paru convenir, et on s'est décidé à appeler M. de
+Saint-Marsan[342] à la prochaine conférence, pour régler avec lui,
+conformément à ce plan, les affaires de la Sardaigne. On doit aussi
+entendre M. de Brignole[343], député de la ville de Gênes, sur ce qui
+concerne les intérêts commerciaux de cette ville. Lord Castlereagh
+insiste beaucoup pour que Gênes soit un port franc, et il a, à cette
+occasion, parlé avec approbation et amertume de la franchise de celui
+de Marseille.
+
+ [337] sans _elle_.
+
+ [338] Supprimé dans le texte des archives.
+
+ [339] Variante: _qu'il ne pouvait pas_.
+
+ [340] Variante: Ma condescendance ne peut _pas_ aller plus loin.
+
+ [341] Variante: _et alors_ Murat.
+
+ [342] Antoine Asinari, marquis de Saint-Marsan, homme d'État sarde,
+ né à Turin en 1761 d'une ancienne famille originaire du Languedoc.
+ En 1796, il devint ministre de la guerre et de la marine. Lorsque
+ le Piémont fut réuni à la France, M. de Saint-Marsan fut nommé
+ conseiller d'État par Napoléon, et ministre de France à Berlin. En
+ 1813, il revint à Paris et fut nommé sénateur. En 1814, M. de
+ Saint-Marsan fut placé par les souverains alliés à la tête du
+ gouvernement provisoire de Turin. Le roi Victor Emmanuel, à son
+ retour, le nomma ministre de la guerre et plénipotentiaire au
+ congrès de Vienne. En 1816, il devint ministre des affaires
+ étrangères, puis président du conseil en 1818. Il se retira en 1821
+ et mourut en 1828.
+
+ [343] Antoine, marquis de Brignole-Sales, issu d'une ancienne et
+ illustre famille de Gênes. Né en 1786, il fut d'abord auditeur au
+ conseil d'État impérial et, plus tard, préfet de Savone. En 1814,
+ il fut envoyé au congrès comme plénipotentiaire par la ville de
+ Gênes. Il se rallia à la monarchie de Savoie, devint chef de
+ l'université royale (1816), ambassadeur à Rome (1839), puis à
+ Paris, ministre d'État et sénateur. Il mourut en 1863.
+
+Nous pourrions croire que notre situation tend à s'améliorer un peu,
+mais je n'ose me fier à aucune apparence, n'ayant que trop de raisons
+de ne point compter sur la sincérité de M. de Metternich. De plus, je
+ne sais quelle idée il faut attacher au départ inattendu du grand-duc
+Constantin, qui quitte Vienne après-demain pour se rendre directement
+à Varsovie.
+
+On parle d'un voyage que l'empereur Alexandre doit faire à Grätz, _en
+Styrie_[344]. On dit qu'il se propose d'aller jusqu'à Trieste. Un des
+archiducs doit lui faire les honneurs de cette partie de la monarchie
+autrichienne. Ce voyage est annoncé pour le 20.
+
+ [344] Supprimé dans le texte des archives.
+
+La cour de Vienne continue à exercer envers ses nobles hôtes une
+hospitalité, qui, dans l'état de ses finances, lui doit être fort à
+charge. On ne voit partout qu'empereurs, rois, impératrices, reines,
+princes héréditaires, princes régnants. La cour défraye tout le monde.
+On estime la dépense de chaque jour à deux cent vingt mille florins en
+papier. La royauté perd certainement à ces réunions quelque chose de
+la grandeur qui lui est propre. Trouver trois ou quatre rois et
+davantage de princes à des bals, à des thés chez de simples
+particuliers[345] me paraît bien inconvenable. Il faudra venir en
+France pour voir à la royauté cet éclat et cette dignité qui la
+rendent à la fois auguste et chère aux yeux des peuples.
+
+Je suis...
+
+ [345] Variante: _de Vienne_.
+
+ * * * * *
+
+Nº 6 _ter_.--LE ROI LOUIS XVIII AU PRINCE DE TALLEYRAND.
+
+Paris, le 9 novembre 1814.
+
+Mon cousin,
+
+J'ai reçu votre numéro 9.
+
+Je vois avec quelque satisfaction que le congrès tend à s'ouvrir, mais
+je prévois encore bien des difficultés.
+
+Je charge le comte de Blacas de vous informer:
+
+1º D'un entretien qu'il a eu avec le duc de Wellington[346]; vous
+verrez que celui-ci tient un langage bien plus explicite que lord
+Castlereagh. Qui des deux parle d'après les véritables intentions de
+sa cour? Je l'ignore; mais le dire de lord Wellington sera dans tous
+les cas[347] une bonne arme entre vos mains;
+
+2º D'une pièce que cet ambassadeur assure être authentique; rien ne
+peut m'étonner de la part du prince de Metternich, mais je serais
+surpris que, le 31 octobre, vous n'eussiez pas encore _eu_[348]
+connaissance d'un pareil fait. Quoi qu'il en puisse être, il était
+également nécessaire que vous en fussiez instruit.
+
+ [346] Le duc de Wellington était alors ambassadeur à Paris. Il fut
+ ensuite accrédité à Vienne comme plénipotentiaire au congrès du 1er
+ février au 26 mars 1815.
+
+ [347] Variante: mais _le duc de Wellington_ sera dans tous les cas.
+
+ [348] Supprimé dans le texte des archives.
+
+Vous apprendrez avec plaisir que mon frère est arrivé ici dimanche en
+très bonne santé. Sur quoi, je prie Dieu qu'il vous ait, mon cousin,
+en sa sainte et digne garde.
+
+LOUIS.
+
+ * * * * *
+
+Nº II.--LE COMTE DE BLACAS D'AULPS AU PRINCE DE TALLEYRAND.
+
+Paris, le 9 novembre 1814.
+
+J'exécute, mon prince, un ordre du roi, en m'empressant de vous
+transmettre de la part de Sa Majesté des informations importantes et
+des instructions qu'elle ne juge pas moins essentielles.
+
+Votre nouvelle entrevue avec l'empereur de Russie et, plus encore, vos
+craintes sur la condescendance de l'Autriche et de l'Angleterre, ont
+fait désirer vivement au roi de recueillir tout ce qui pourrait
+l'éclairer sur les dispositions réelles de cette dernière puissance.
+Ce qui vous avait été rapporté du langage que tenait M. le prince
+régent, et ce que Sa Majesté savait elle-même à cet égard, lui
+faisaient envisager comme bien nécessaire de sonder les intentions du
+cabinet britannique.
+
+Une conversation que je viens d'avoir avec le duc de Wellington a
+rempli ce but, ou du moins a fourni au roi l'occasion d'invoquer plus
+fortement que jamais le concours de l'Angleterre sur les points les
+plus épineux de la négociation. Lord Wellington, après m'avoir assuré
+que les instructions données à lord Castlereagh, et _qu'il
+connaissait_, étaient absolument opposées aux desseins de l'empereur
+Alexandre sur la Pologne, et par conséquent sur la Saxe, puisque le
+sort de la Saxe dépend absolument de la détermination qui sera prise à
+l'égard de la Pologne, m'a dit qu'en s'attachant uniquement à cette
+grande question et négligeant tous les intérêts secondaires, on
+parviendrait aisément à s'entendre. Suivant lui, l'Autriche ne donnera
+point les mains au projet que la France rejette, et la Prusse
+elle-même, pour qui la Saxe est un _pis aller_, se verrait avec une
+extrême satisfaction réintégrée dans le duché de Varsovie. Trouvant le
+duc de Wellington tellement explicite[349] sur ce point, j'ai cru,
+d'après les intentions du roi, devoir tenter une ouverture qui, bien
+que dépourvue de tout caractère officiel, pouvait de plus en plus
+l'engager dans la communication des seules vues que voulût avouer la
+cour de Londres. Je lui ai représenté que si les dispositions de son
+gouvernement étaient telles qu'il me le disait, et que le seul
+obstacle à une prompte et heureuse issue des négociations fût dans la
+difficulté de réduire à une résistance uniforme des oppositions d'une
+nature différente, il me semblait qu'une convention conclue entre la
+France, l'Angleterre, l'Espagne et la Hollande, et qui n'aurait pour
+but que la manifestation des vues qu'elles adoptent conjointement sur
+cette question, obtiendrait bientôt l'assentiment des autres cours. Ce
+moyen, en présentant un concours imposant de volontés, devait
+sur-le-champ dissoudre le charme qui entraînait tant d'États dans une
+direction contraire à leurs intérêts, et le roi, n'ayant d'autre
+ambition que le rétablissement des principes du droit public et d'un
+juste équilibre en Europe, pouvait se flatter qu'aucun motif
+n'écarterait de sa politique ceux qui, animés des mêmes sentiments,
+seraient invités à s'y rallier.
+
+ [349] Variante: _Le trouvant tellement explicite_.
+
+Cette proposition, dont le duc de Wellington n'a pu entièrement
+méconnaître l'avantage, a été rejetée par lui comme superflue; mais il
+ne m'en a protesté qu'avec plus de force des intentions droites de son
+gouvernement sur la question de Pologne et de Saxe, et même sur celle
+de Naples, et il m'a répété qu'une attention exclusive portée à ces
+grands intérêts amènerait bientôt les plénipotentiaires au but dont
+s'écarte la cour de Pétersbourg.
+
+Vous voyez, prince, que l'Angleterre (quelles que soient les
+réticences de son négociateur au congrès) reconnaît hautement ici la
+nature des instructions dont il est porteur, instructions qui, en
+liant[350], ainsi que l'a fait le duc de Wellington, la question de
+la Saxe à celle de la Pologne[351], offrent au roi l'appui le plus
+important. Dans cet état de choses, Sa Majesté pense que vous pouvez
+utilement vous prévaloir des informations que j'ai l'honneur de vous
+adresser. En invoquant les instructions de lord Castlereagh, vous êtes
+ainsi autorisé à le placer dans la nécessité de vous faire une réponse
+qu'il lui sera difficile de rendre négative, lorsqu'un jour il sera
+forcé de prouver que sa conduite a été conforme aux vues de son
+gouvernement et à l'intérêt de son pays.
+
+ [350] Variante: _lorsqu'on lie_.
+
+ [351] Variante: _la question de la Pologne à celle de la Saxe_.
+
+L'indépendance de la Pologne, très populaire en Angleterre, si elle
+était complète, ne le serait[352] nullement comme le projette la
+Russie. Vous jugerez donc, sans doute, prince, qu'il est très
+important, dans vos rapports avec le ministre anglais, de distinguer
+ces deux hypothèses. Le roi est persuadé que plus vous exprimerez de
+voeux en faveur d'une indépendance réelle et entière de la nation
+polonaise, en cas que cela fût praticable, et plus vous ôterez à lord
+Castlereagh les moyens de justifier aux yeux de l'Angleterre[353]
+l'abandon du grand-duché de Varsovie à l'empereur Alexandre.
+
+ [352] Variante: ne _le sera_.
+
+ [353] Variante: _de la nation anglaise_.
+
+Le roi vous a fait connaître les ordres que Sa Majesté a
+donnés[354] au ministre de la guerre pour porter l'armée au complet
+du pied de paix[355].
+
+ [354] Variante: _vous a instruit des ordres que Sa Majesté avait
+ donnés_.
+
+ [355] Variante: _Je me flatte que cette détermination dictée par
+ les considérations dont vous sentez toute la force ne tardera pas à
+ devenir superflue_.
+
+_La pièce que je joins ici par ordre du roi, et qui m'a été
+communiquée comme authentique, prouve combien cette mesure était
+nécessaire au milieu de tous les écueils qui nous entourent. Rien ne
+peut surprendre de la part du prince de Metternich, mais il serait
+cependant bien singulier qu'un pareil fait n'eût pas été connu de vous
+le 31 octobre. Veuillez bien, je vous prie, ne point dire de qui je
+tiens la pièce que je vous fais passer._
+
+_Je suis très aise que vous soyez content des services du chevalier de
+Vernègues; il y a bien longtemps que je connais son zèle éclairé pour
+la cause que nous servons, et son caractère qui mérite la plus grande
+estime._
+
+_J'ai placé M. d'André dans les domaines du roi: il fallait d'abord
+lui donner de quoi vivre; mais je pense qu'il pourra, par la suite,
+servir le roi bien plus utilement que dans une administration dont le
+revenu est de peu d'importance_[356].
+
+Recevez, prince, une nouvelle assurance de mon inviolable attachement
+et de ma haute considération.
+
+BLACAS D'AULPS.
+
+_P.-S.--Cette lettre était en partie écrite avant l'arrivée de votre
+numéro 9, qui prouve de plus en plus la nécessité d'établir un concert
+avec l'Angleterre sur les questions qui partagent les négociateurs._
+
+ [356] Toute la fin de cette lettre ainsi que le post-scriptum ne se
+ trouvent pas dans le texte des archives du ministère.
+
+ * * * * *
+
+Nº 12 _bis_.--LES AMBASSADEURS DU ROI AU CONGRÈS, AU MINISTRE DES
+AFFAIRES ÉTRANGÈRES A PARIS.
+
+Vienne, le 12 novembre 1814.
+
+Monsieur le comte,
+
+Tous les renseignements particuliers qui nous reviennent nous font
+présumer que les questions de Pologne et de Saxe ne sont point
+améliorées, et qu'elles restent soumises à une aveugle obstination de
+la part de l'empereur de Russie et du roi de Prusse, et à un abandon
+funeste de la part de l'Autriche.
+
+Un courrier du roi de Saxe, parti de Berlin le 5, a apporté une
+protestation formelle qui nous a été communiquée. Cette déclaration
+porte que le roi ne consentira à aucun échange et qu'il n'abdiquera
+jamais. Son intention est que cette déclaration soit rendue publique.
+Nous pensons qu'elle ne peut produire qu'un très bon effet et
+probablement nous vous l'adresserons par le prochain courrier pour
+être insérée dans le _Moniteur_. Le roi de Saxe refuse, depuis
+l'établissement provisoire d'une administration prussienne, toute
+espèce de traitement qui lui avait été assigné, et l'a fait savoir au
+gouvernement prussien.
+
+En attendant, le grand-duc Constantin est parti pour Varsovie. Il
+porte, à ce qu'on assure, les instructions pour organiser cette
+nouvelle Pologne, qui, insignifiante par elle-même, sera une source de
+troubles pour ses voisins. L'Autriche en est alarmée; son cabinet
+paraît vouloir épuiser tous les moyens pour détourner l'empereur de
+Russie de ses projets, et détacher de lui le roi de Prusse. Incertaine
+cependant de réussir, elle a pris le parti de faire marcher à peu près
+vingt à vingt-cinq mille hommes sur la Gallicie. Ces troupes doivent
+renforcer le cordon qu'elle avait sur cette frontière; mais l'Autriche
+ne paraît pas vouloir s'opposer par le moyen des armes à
+l'envahissement de la Saxe.
+
+Le prince de Metternich a expédié un courrier à Londres. Il est
+probable qu'il porte l'ordre à M. le comte de Meerveldt de représenter
+au cabinet britannique combien il importe de soutenir fortement l'avis
+qu'a donné lord Castlereagh dans ses notes à l'empereur de Russie. Ce
+ministre veut que le grand-duché de Varsovie reste indépendant, ou que
+la Vistule soit la frontière entre la Russie, la Prusse et l'Autriche.
+C'est sur ces bases que les trois puissances négocient encore.
+L'empereur Alexandre, cependant, est décidé à faire un pas de plus
+pour atteindre son but, et il entraîne le roi de Prusse, auquel il a
+donné le conseil de commencer l'organisation de la Saxe, tandis qu'il
+commence celle du duché de Varsovie.
+
+Cette conduite laisse en Europe un germe de guerre qu'on ne saurait
+écarter dans ce moment. Elle fournira les éléments à de longues
+agitations, et rend fort difficile la conclusion des affaires de
+l'Allemagne.
+
+On a, par suite de la dernière conférence particulière, repris les
+affaires qui concernent l'Italie.
+
+Le cabinet autrichien est d'autant plus disposé à les terminer que la
+fermentation jacobine qui se montre dans cette partie de l'Europe, et
+qui est protégée par Murat, l'inquiète. Cette fermentation est
+soutenue par la Russie et par les Anglais. Lord William Bentinck[357]
+a semé dans ces pays des idées de révolution qui devaient servir
+contre Bonaparte et qui gênent dans l'ordre de choses actuel.
+
+ [357] On se rappelle que lord Bentinck avait, durant plusieurs
+ années, commandé un corps de troupes anglaises en Sicile.
+
+La réunion de Gênes au Piémont se fera, à ce que nous croyons, en
+vertu d'une capitulation. Les Génois avaient présenté le projet d'une
+constitution qui, par son esprit démocratique, ne pouvait être admis.
+Mais la capitulation est d'autant plus nécessaire que les Génois
+répugnent singulièrement à cet acte de soumission et qu'il est bon
+d'écarter partout autant qu'on le pourra les germes d'aigreur et de
+discorde qui se multiplient sur tous les points à l'occasion de la
+réunion des Belges aux Hollandais, des Saxons aux Prussiens, des
+Italiens aux Autrichiens.
+
+Nous sommes fondés à espérer de faire rendre Parme à la famille
+d'Espagne, et de faire donner _une des légations_ à l'archiduchesse
+Marie-Louise. Si cet échange peut être obtenu, on en proposera le
+retour au Saint-Siège dans le cas où le prince son fils mourrait sans
+enfants. On n'a pas encore parlé du sort de Murat; mais l'ambassade du
+roi ne regardera aucun arrangement comme complet, si la retraite de
+Murat n'y est stipulée.
+
+Les affaires de Suisse n'ont point encore été touchées. On croit que
+les alliés avaient le projet de lier les rapports de ce pays avec le
+système militaire de l'Allemagne, pour opposer de plus fortes
+barrières à la France. La nomination de M. de Stein, de la part de la
+Russie, comme commissaire délégué pour cet objet, ferait peut-être
+supposer quelques arrière-pensées. Mais cet arrangement serait
+tellement contraire aux intérêts des Suisses, qu'on peut s'en
+rapporter à eux-mêmes pour le voir écarter lorsqu'il en sera question.
+
+Vous jugerez, monsieur le comte, par ce court exposé des occupations
+du congrès que les résultats n'y sont pas fort avancés; mais que les
+intrigues particulières ont continué d'être assez actives. De la part
+des puissances elles découlent de deux sources: l'effroi que leur
+inspire encore la France révolutionnaire, et le désir secret qu'elles
+nourrissent de voir la France resserrée dans ses limites sans qu'elle
+puisse user de ses moyens pour regagner l'influence qu'elle avait à
+certaines époques de son histoire.
+
+Le système que le roi a adopté rendra à la nation la confiance que les
+mesures de son dernier gouvernement lui ont fait perdre, et avec elle,
+l'intervention de la France sera plutôt recherchée que redoutée.
+
+M. le comte de Noailles, qui après son arrivée a été présenté aux
+souverains, a recueilli les observations et les paroles qui lui ont
+été dites et qui lui ont paru mériter de l'intérêt. Nous avons
+l'honneur de vous adresser les notes qui les renferment. Elles ne
+présentent que des choses satisfaisantes.
+
+Agréez...
+
+ * * * * *
+
+Nº 11--LE PRINCE DE TALLEYRAND AU ROI LOUIS XVIII.
+
+Vienne, le 12 novembre 1814.
+
+SIRE,
+
+M. de Metternich et lord Castlereagh avaient persuadé au cabinet
+prussien de faire cause commune avec eux sur la question de la
+Pologne. Mais l'espoir qu'ils avaient fondé sur le concours de la
+Prusse n'a pas été de longue durée. L'empereur de Russie, ayant engagé
+le roi de Prusse à venir dîner chez lui il y a quelques jours, eut
+avec lui une conversation dont j'ai pu savoir quelques détails par le
+prince Adam Czartoryski. Il lui rappela l'amitié qui les unissait, le
+prix qu'il y attachait, tout ce qu'il avait fait pour la rendre
+éternelle. Leur âge étant à peu près le même, il lui était doux de
+penser qu'ils seraient longtemps témoins du bonheur que leurs peuples
+devraient à leur liaison intime. Il avait toujours attaché sa gloire
+au rétablissement d'un royaume de Pologne. Quand il touchait à
+l'accomplissement de ses désirs, aurait-il la douleur d'avoir à
+compter parmi ceux qui s'y opposaient son ami le plus cher et le seul
+prince sur les sentiments duquel il eût compté? Le roi fit mille
+protestations et lui jura de le soutenir dans la question polonaise.
+«Ce n'est pas assez, reprit l'empereur, que vous soyez dans cette
+disposition, il faut encore que vos ministres s'y conforment.» Et il
+engagea le roi à faire appeler M. de Hardenberg. Celui-ci étant
+arrivé, l'empereur répéta devant lui et ce qu'il avait dit, et la
+parole que le roi lui avait donnée. M. de Hardenberg voulut faire des
+objections, mais pressé par l'empereur Alexandre qui lui demandait
+s'il ne voulait pas obéir aux ordres du roi et ces ordres étant
+absolus, il ne lui resta qu'à promettre de les exécuter
+ponctuellement. Voilà tout ce que j'ai pu savoir de cette scène; mais
+elle doit avoir offert beaucoup de particularités que j'ignore, s'il
+est vrai, comme M. de Gentz me l'a assuré, que le prince de Hardenberg
+ait dit qu'il n'en avait jamais vu de semblable.
+
+Ce changement de la Prusse a fort déconcerté M. de Metternich et lord
+Castlereagh. Ils auraient voulu que M. de Hardenberg eût offert sa
+démission, et il est certain que cela aurait pu embarrasser[358]
+l'empereur et le roi, mais il ne paraît pas y avoir même pensé.
+
+ [358] Variante: que _cela aurait embarrassé_.
+
+Pour moi, qui soupçonnais M. de Metternich d'avoir obtenu le concours
+des Prussiens par plus de concessions qu'il n'en avouait, je penchais
+plutôt à croire que cette défection de la Prusse était un bien, et
+Votre Majesté verra que mes pressentiments n'étaient que trop fondés.
+
+Le grand-duc Constantin, qui est parti depuis deux jours, doit
+organiser l'armée du duché de Varsovie. Il est aussi chargé de donner
+une organisation civile au pays. Le ton de ses instructions annonce,
+selon M. d'Anstedt[359] qui les a rédigées, que l'empereur Alexandre
+ne se départira d'aucune de ses prétentions. L'empereur doit avoir
+engagé le roi de Prusse à donner pareillement une organisation civile
+et militaire à la Saxe. On rapporte qu'il lui a dit: «De
+l'organisation civile à la propriété, il n'y a pas loin.» Dans une
+lettre que je reçois de M. de Caraman[360], je trouve que le frère du
+ministre des finances et plusieurs généraux sont partis de Berlin pour
+aller organiser la Saxe[361]. M. de Caraman ajoute que néanmoins
+l'occupation de la Saxe n'est plus[362] présentée à Berlin comme
+définitive, mais seulement comme provisoire.
+
+ [359] Variante: M. _d'Anstetten_.
+
+ [360] Victor Ricquet, marquis puis duc de Caraman, né en 1762. En
+ 1814 Louis XVIII le nomma ambassadeur à Berlin, puis, l'année
+ suivante, à Vienne. Il assista comme plénipotentiaire aux
+ différents congrès de la sainte alliance, et fut créé duc en 1828.
+ Il mourut en 1839.
+
+ [361] Variante: _civilement et militairement_.
+
+ [362] Variante: _n'est pas présentée_.
+
+On raconte encore que l'empereur Alexandre, parlant de l'opposition de
+l'Autriche à ses vues, et après des plaintes amères contre M. de
+Metternich avait dit: «L'Autriche se croit assurée de l'Italie, mais
+il y a là un Napoléon dont on peut se servir;» propos dont je ne suis
+pas certain, mais qui circule, et qui, s'il est vrai, peut donner la
+mesure complète de celui qui l'a tenu.
+
+Lord Castlereagh n'a point encore reçu de réponse à sa dernière note.
+Quelques personnes croient que l'empereur ne daignera pas même y
+répondre.
+
+Pendant que les affaires de la Pologne et de la Saxe restent ainsi en
+suspens, les idées que, dans la conférence dont j'ai eu l'honneur de
+rendre compte à Votre Majesté, j'avais mises en avant sur
+l'organisation de l'Italie, ont fructifié. Je fus avant-hier chez lord
+Castlereagh, et je l'en trouvai rempli. M. de Metternich, qui dînait
+hier avec nous chez M. de Rasumowski, ne l'était pas moins. Il nous a
+réunis aujourd'hui, lord Castlereagh, M. de Nesselrode et moi, pour
+nous en occuper. En arrivant, il m'a prévenu qu'il ne serait question
+que de cela; qu'après-demain, demain, dans une heure peut-être, il
+serait en état de me parler de la Pologne et de la Saxe, mais que,
+pour le moment, il ne le pouvait pas. Je n'ai point insisté. La
+conférence a roulé uniquement sur le pays de Gênes. Il a été proposé
+de ne point l'incorporer au Piémont, mais de le donner au roi de
+Sardaigne par une capitulation qui lui assurât[363] des privilèges et
+des institutions particulières. Lord Castlereagh avait apporté des
+mémoires et des projets qui lui avaient été adressés à ce sujet. Il
+les a lus. Il a fort insisté sur l'établissement d'un port franc, d'un
+entrepôt et d'un transit avec des droits très modérés, à travers le
+Piémont[364]. On est convenu de se réunir demain et d'appeler à la
+conférence MM. de Saint-Marsan et de Brignole.
+
+ [363] Variante: _assurera_.
+
+ [364] Variante: _au travers du_.
+
+Après la conférence, resté seul avec M. de Metternich, et désirant de
+savoir où il en était pour la Pologne et pour la Saxe et ce qu'il se
+proposait de faire par rapport à l'une et à l'autre, au lieu de lui
+faire à cet égard des questions qu'il aurait éludées, je ne lui ai
+parlé que de lui-même, et prenant le ton d'une ancienne amitié, je lui
+ai dit que, tout en s'occupant des affaires, il fallait aussi songer à
+soi-même; qu'il me paraissait qu'il ne le faisait point assez; qu'il y
+avait des choses auxquelles on était forcé par la nécessité, mais
+qu'il fallait que cette nécessité fût rendue sensible à tout le monde;
+qu'on avait beau agir par les motifs les plus purs; que, si ces motifs
+étaient inconnus[365] du public, on n'en était pas moins calomnié,
+parce que le public alors ne pouvait juger que par les résultats;
+qu'il était en butte à toute sorte de reproches; qu'on l'accusait, par
+exemple, d'avoir sacrifié la Saxe; que j'espérais bien qu'il ne
+l'avait pas fait; mais pourquoi laisser un prétexte à de tels bruits?
+Pourquoi ne pas donner à ses amis les moyens de le défendre ou de le
+justifier? Un peu d'ouverture de sa part a été la suite de l'espèce
+d'abandon avec lequel je lui parlais. Il m'a lu sa note aux Prussiens
+sur la question de la Saxe, et quelques remerciements affectueux[366]
+de ma part l'ont conduit à me la confier. Je lui ai promis qu'elle
+resterait secrète. J'en joins une copie à la lettre que j'ai l'honneur
+d'écrire à Votre Majesté. Je la supplie de vouloir bien la garder et
+de me permettre de la lui demander à mon retour.
+
+ [365] Variante: _étaient connus_.
+
+ [366] Variante: _assez_ affectueux.
+
+Votre Majesté verra dans cette pièce que M. de Metternich avait promis
+aux Prussiens non pas, comme il me l'avait assuré, une portion de la
+Saxe, mais la Saxe tout entière, promesse qu'il avait heureusement
+subordonnée à une condition dont l'inaccomplissement la rend
+nulle[367]. Votre Majesté verra encore par cette note que M. de
+Metternich abandonne Luxembourg aux Prussiens, après m'avoir assuré à
+diverses reprises qu'il ne leur serait pas donné. Cette même note
+révèle encore le projet dès longtemps formé, de placer l'Allemagne
+sous ce qu'on appelle l'influence, et ce qui serait réellement la
+domination absolue et exclusive de l'Autriche et de la Prusse.
+
+ [367] M. de Metternich livrait la Saxe à la Prusse à deux
+ conditions: 1º que la Prusse se séparât de la Russie sur la
+ question polonaise; 2º que du côté du Rhin, le Mein d'une part, la
+ Moselle de l'autre, servissent de limite entre les États du nord et
+ les États du sud, ce qui forçait la Prusse à renoncer à Mayence.
+ Or, on sait que Frédéric-Guillaume et l'empereur Alexandre étaient
+ étroitement unis dans leurs vues sur la Pologne, et que d'un autre
+ côté la Prusse convoitait ardemment Mayence.
+
+Maintenant, M. de Metternich proteste qu'il n'abandonnera point la
+Saxe. Quant à la Pologne, il m'a fait entendre qu'il céderait
+beaucoup, ce qui signifie qu'il cédera tout, si l'empereur Alexandre
+ne se désiste de rien.
+
+J'étais encore avec lui quand on lui a apporté l'état de l'armée
+autrichienne. Il me l'a fait voir. La force actuelle de cette armée
+consiste en trois cent soixante-quatorze mille hommes, dont
+cinquante-deux mille de cavalerie et huit cents pièces de canon. C'est
+avec ces forces qu'il croit que la monarchie autrichienne n'a point de
+meilleur parti à prendre que de tout souffrir et de se résigner à
+tout. Votre Majesté voudra bien remarquer que le nombre des troupes
+est l'effectif de l'armée.
+
+Je ne fermerai la lettre que j'ai l'honneur d'écrire à Votre Majesté
+qu'au retour d'une conférence à laquelle je vais me rendre ce matin.
+
+Je sors de la conférence. Je m'y suis trouvé avec MM. de Nesselrode,
+de Metternich et lord Castlereagh. On a fait entrer M. de
+Saint-Marsan, à qui l'on avait donné rendez-vous. Il n'a été question
+que de la réunion du pays de Gênes au Piémont. Une espèce de pouvoirs
+donnés[368] par le gouvernement provisoire fabriqué, il y a quelques
+mois, par lord William Bentinck, a fait naître quelques difficultés.
+Elles seront levées en établissant que Gênes est un pays vacant. Il a
+été convenu que les huit puissances se réuniraient demain pour en
+faire la déclaration et pour donner à M. de Brignole, député de Gênes,
+copie du protocole dans lequel cette déclaration sera contenue. Il ne
+restera plus à déterminer que le mode de réunion. J'ai profité de la
+conférence d'aujourd'hui pour parler de la succession de Sardaigne. M.
+de Saint-Marsan, que j'avais prévenu, avait reçu de sa cour des
+instructions conformes aux droits de la maison de Carignan. J'ai
+proposé un mode de rédaction qui les reconnaît. M. de Saint-Marsan l'a
+adopté et soutenu, et j'ai tout lieu de croire qu'il sera admis.
+
+Les conférences pour les affaires de Suisse ne tarderont point à
+commencer.
+
+Je suis...
+
+ [368] Variante: Une espèce de _pouvoir donné_.
+
+ * * * * *
+
+Nº 7 _ter_.--LE ROI LOUIS XVIII AU PRINCE DE TALLEYRAND.
+
+Paris, le 15 novembre 1814.
+
+Mon cousin,
+
+J'ai reçu votre numéro 10 et j'attends avec impatience les importants
+détails ultérieurs que vous m'annoncez.
+
+Je saisis avidement l'espoir que vous me donnez pour la Saxe, et je
+crois pouvoir m'y livrer avec quelque confiance, du moment que le
+prince de Metternich parle, non d'après lui-même, mais d'après l'avis
+d'un conseil. J'aimerais sûrement bien mieux que ce royaume restât
+entier, mais je crois que son malheureux roi devra encore s'estimer
+heureux si on lui en sauve les deux tiers ou les trois quarts.
+
+Quant à l'échange proposé, je n'aime pas, en général, à céder du mien;
+je répugne encore plus à dépouiller autrui, et, après tout, les droits
+du prince évêque de Bâle, moins importants sans doute au repos de
+l'Europe, ne sont pas moins sacrés que ceux du roi de Saxe. Si
+cependant la spoliation du premier de ces princes est inévitable, mû
+par la double considération de conserver au roi de Sardaigne une
+portion de ses États et de rendre un grand service au canton de Berne,
+je consentirai à l'échange et je vous envoie une autorisation _ad
+hoc_[369].
+
+ [369] Variante: ....._dont vous ferez usage aux cinq conditions
+ suivantes dont la première n'est qu'une règle de conduite pour
+ nous: 1º impossibilité de sauver la principauté de Bâle; 2º
+ garantie au roi de Sardaigne de ce qui lui reste de la Savoie; 3º
+ restitution au canton de Berne de sa partie de l'Argovie; 4º libre
+ exercice de la religion catholique dans la portion du pays de Gex
+ cédée au canton de Genève; 5º libre navigation pour la France sur
+ le lac de Genève. A ce prix, vous pouvez signer l'échange._
+
+Sur quoi je prie Dieu qu'il vous ait, mon cousin, en sa sainte et
+digne garde.
+
+LOUIS.
+
+ * * * * *
+
+Nº 13 _bis_.--LES AMBASSADEURS DU ROI AU CONGRÈS, AU MINISTRE DES
+AFFAIRES ÉTRANGÈRES A PARIS.
+
+Vienne, le 17 novembre 1814.
+
+Monsieur le comte,
+
+Depuis l'expédition de notre dernière dépêche, une conférence a eu
+lieu. Elle a fixé le sort de Gênes conformément à l'article secret qui
+réunit ce pays au Piémont.
+
+Une commission a été nommée pour régler les conditions sous lesquelles
+cette réunion s'effectuera. On a désigné l'Autriche, la France et
+l'Angleterre pour la former. Elle sera composée de M. de Wessemberg,
+M. le comte de Noailles et lord Clancarty.
+
+Lord Castlereagh éprouve quelque embarras par la conduite que lord W.
+Bentinck a tenue à Gênes. Ce dernier avait flatté le peuple génois
+d'une entière indépendance. Lord Castlereagh a soutenu faiblement que
+cet amiral avait outrepassé ses pouvoirs, et il a dit qu'il fallait
+par tous les moyens de conciliation adoucir aux Génois le sacrifice
+qu'on leur imposait. Il a assuré le député de Gênes qu'il procurerait
+à son pays tous les avantages dont jouit l'Irlande sa patrie, et nous
+sommes curieux de voir comment il compensera l'État de Gênes du droit
+de nommer des députés à la Chambre des communes et à celle des pairs,
+prérogative dont jouit l'Irlande par son union à la Grande-Bretagne,
+et qui ne peut être donnée aux Génois puisque le Piémont n'a pas de
+parlement. Ce fait et beaucoup d'autres nous prouvent tous les jours
+que ce noble lord a moins étudié les rapports du continent, qu'il
+n'est frappé du danger auquel un nouveau système de blocus continental
+exposerait sa patrie.
+
+Dans cette conférence, le plénipotentiaire d'Espagne, M. de Labrador,
+avait soutenu qu'il fallait laisser aux Génois le droit de se
+constituer eux-mêmes, et que l'article secret ne donnait aucun droit
+au roi de Sardaigne qui n'a pas signé le traité de Paris. Ce ministre
+voulait sans doute essayer, si le voeu que les Génois avaient énoncé
+d'être donnés à la reine d'Étrurie pouvait se réaliser.
+
+Le désir de ne pas altérer les dispositions du traité de Paris a porté
+la majorité à décider que la _réunion_ de Gênes au Piémont devait
+s'effectuer; et que l'acte de soumission de la part de cette
+république à la France et la cession qui en était faite par le traité
+de Paris mettaient les principes du droit des gens à couvert. Nous
+nous sommes rangés à cet avis.
+
+Dès que la copie du procès-verbal de cette conférence nous aura été
+remise, nous aurons l'honneur, monsieur le comte, de vous la
+transmettre.
+
+Nous vous adressons en attendant une pièce bien plus curieuse, et qui
+accuserait sévèrement les principes de la coalition si nous n'étions
+témoins de l'embarras qu'elle produit, et, du désir qu'ont les
+ministres des quatre puissances à la déclarer, ou apocryphe, ou
+publiée par l'effet d'une coupable précipitation de la part du prince
+Repnin[370], gouverneur de la Saxe.
+
+ [370] Il s'agit d'une proclamation du prince Repnin, gouverneur de
+ la Saxe pour le compte des alliés, qui annonçait que ce pays allait
+ être cédé à la Prusse.
+
+Nicolas, prince Repnin-Wolkonski, général et diplomate russe,
+petit-fils du célèbre feld-maréchal de ce nom. Né en 1778, il était
+colonel à Austerlitz où il fut fait prisonnier. En 1809, il fut nommé
+ambassadeur à Cassel près le roi Jérôme-Napoléon. Il devint lieutenant
+général en 1813, et après la bataille de Leipsick, fut nommé
+gouverneur général de la Saxe, le roi Frédéric-Auguste ayant été
+considéré comme prisonnier de guerre. En 1814, il fut accrédité à
+Vienne comme plénipotentiaire au congrès; après la paix il fut nommé
+gouverneur de la petite Russie (1816), entra plus tard au conseil de
+l'empire (1835) et mourut en 1845.
+
+Cette pièce mérite une attention particulière. Elle prouve que, malgré
+toutes les peines qu'on s'est données pour nous cacher, dès notre
+arrivée, les secrètes machinations de la Russie et de la Prusse, la
+faiblesse du prince de Metternich et la médiocrité de conduite de lord
+Castlereagh, nous avons pénétré tout d'abord les fausses combinaisons
+et la marche irrégulière que les ministres de ces quatre puissances
+ont suivies, et qui, sans l'intervention de la France, faisaient
+perdre la possibilité même de convenir d'un système d'équilibre
+politique, système qui, mal calculé peut-être, se placera cependant
+sous l'égide des principes généraux qui gouvernaient l'Europe avant la
+Révolution.
+
+La publication de cette circulaire du prince Repnin dans les feuilles
+allemandes a causé beaucoup de tracasseries à M. de Stein qui, par son
+système de création en Allemagne, s'est fait l'avocat de la réunion de
+la Saxe à la Prusse.
+
+Les ministres anglais et autrichiens lui reprochent d'avoir parlé de
+leur consentement, qu'ils prétendent n'avoir pas donné et
+qu'effectivement ils avaient soumis à de très faibles conditions. On
+verra donc paraître des réfutations dans plusieurs gazettes. Mais il
+est bon que cette pièce scandaleuse, et qui met à découvert l'intrigue
+ourdie ici, soit connue.
+
+Le ministre de Saxe n'a point encore jugé à propos de publier la
+protestation du roi, et on se bornera seulement à l'annoncer.
+
+Nous avons l'honneur de vous adresser copie de la circulaire et vous
+voudrez bien, monsieur le comte, la faire insérer dans le _Moniteur_
+telle qu'elle est adressée ci-jointe au ministère. L'occupation de la
+Saxe par les Prussiens est sans doute une faute très grave de la part
+du ministère autrichien, et un oubli de tout principe de la part de
+lord Castlereagh; mais elle ne décide point encore la question, et
+nous voyons avec satisfaction que l'opinion combat avec force cette
+mesure.
+
+La Bavière a déclaré qu'elle ne consentirait jamais à la destruction
+de la maison et du peuple saxons, et qu'une ligue germanique ne
+pouvait être formée avec de tels éléments. Elle a renouvelé ses offres
+à l'Autriche, si cette puissance voulait déployer toutes ses forces et
+adopter un système plus franc et plus positif.
+
+Le Wurtemberg paraît se rapprocher de cette même direction.
+
+L'opinion en Autriche désapprouve sans réserve l'exécution définitive
+de cette mesure, et M. de Metternich est hautement accusé de négliger
+les intérêts les plus importants de la monarchie.
+
+Le prince de Talleyrand a eu une troisième conversation avec
+l'empereur de Russie, dont il rend compte au roi dans sa dépêche
+particulière. Il ne lui a laissé aucun doute sur le parti que le roi
+est prêt à prendre dans cette circonstance. L'empereur lui-même était
+plus doux et moins décidé qu'il ne l'avait paru dans les premières
+entrevues.
+
+La Prusse, de son côté, ne peut se cacher que cette réunion opérée
+avec de telles difficultés deviendra une source d'embarras et de
+dangers pour elle. Les ministres prussiens cherchent donc à négocier;
+ils ont l'air de vouloir réserver au roi de Saxe un équivalent, ou une
+portion de la Saxe renfermant la moitié de la population; mais rien
+n'est consenti à cet égard de leur part. Ils ont même annoncé qu'il
+suffisait de conserver un duc de Saxe.
+
+Le prince de Talleyrand a prouvé à l'empereur de Russie qu'il fallait
+conserver seize cent mille habitants à la Saxe, parce que la Saxe
+renferme un peu plus de deux millions d'âmes; qu'elle doit garder tout
+ce qu'elle a sur la rive gauche de l'Elbe, et que les territoires, sur
+la rive droite, ont une population inférieure qui ne s'élève pas à
+plus de cinq à six cent mille âmes. On pourrait peut-être admettre un
+peu moins de seize cent mille habitants; et comme l'Angleterre et
+l'Autriche n'ont point encore abandonné la demande de limites
+régulières en Pologne, tout est intact, et on ne peut annoncer le
+dernier résultat d'une négociation qui, sans la fermeté de l'ambassade
+du roi, eût été abandonnée entièrement.
+
+En tout état de choses, il sera moins important pour la France de voir
+sacrifier une partie de la Pologne à la Russie, que de voir détruire
+la Saxe; et quelques ministres autrichiens pensent que, s'il fallait
+céder sur l'un ou l'autre point, l'Autriche devait être également plus
+facile sur les limites en Pologne, à condition que la Prusse
+n'obtiendra pas l'avantage de réunir la Saxe à sa monarchie.
+
+C'est par l'action réunie de ces différents rapports et par une marche
+plus conforme aux vrais principes de la part de l'Angleterre, que nous
+espérons que cette cause pourra être sauvée.
+
+Les nouvelles d'Italie parlent des intrigues du roi de Naples et de
+ses armements. Nous observons ici la crainte qu'en éprouve M. le
+prince de Metternich. On nous assure cependant que la cour de Russie a
+rappelé l'officier qu'elle tenait près de Murat, et que les lettres de
+créance expédiées au ministre de Russie, à Palerme, portent qu'il est
+accrédité près _du roi des Deux-Siciles_.
+
+Il circule ici une brochure rédigée par un nommé Filangieri[371], aide
+de camp de Murat, et qui porte un caractère révolutionnaire et
+menaçant. La police l'a fait racheter. M. le prince de Metternich se
+sert de ces alarmes pour égarer l'opinion à l'égard de la conservation
+de Murat sur le trône de Naples. Mais il est le seul des ministres de
+l'empereur d'Autriche même, qui soutienne cette cause dont l'Europe
+fera justice.
+
+ [371] Charles Filangieri, prince de Satriano, duc de Taormina, né
+ en 1785, général napolitain, l'un des officiers les plus dévoués à
+ Murat. Il fut grièvement blessé en 1815 au moment de la reprise des
+ hostilités avec les Autrichiens. Il conserva son grade après la
+ restauration des Bourbons. En 1848, le roi Ferdinand le chargea de
+ soumettre la Sicile. Il y réussit après de sanglants combats, fut
+ nommé lieutenant général et gouverneur de cette province, mais se
+ démit peu après, et vécut dès lors dans la retraite.
+
+L'empereur de Russie a signé les ratifications du traité fait entre
+lui et le roi de Danemark, et elles ont été échangées hier. Les
+troupes russes doivent évacuer le Holstein.
+
+Rien n'a encore été arrêté sur les affaires de la Suisse, et celles de
+la fédération allemande ne sont pas très avancées. M. de Metternich
+et M. de Hardenberg ont communiqué le plan général à M. le comte de
+Nesselrode pour le soumettre à l'empereur. Dans une réponse en date du
+11 novembre, M. de Nesselrode annonce aux cabinets d'Autriche et de
+Prusse que la Russie applaudit aux bases qui doivent former le pacte
+fédératif.
+
+Nous avons l'honneur de vous adresser ce projet tel qu'il nous a été
+communiqué confidentiellement, et tel qu'il sert aux délibérations du
+comité allemand. Beaucoup de changements y ont eu lieu, nommément la
+division en cercles, le droit de guerre et de paix... Nous espérons
+avoir communication de la note de M. de Nesselrode, que nous
+transmettrons également au ministère.
+
+Agréez...
+
+ * * * * *
+
+Nº 12.--LE PRINCE DE TALLEYRAND AU ROI LOUIS XVIII.
+
+Vienne, le 17 novembre 1814.
+
+SIRE,
+
+Avant que l'empereur Alexandre eût ramené la Prusse à lui, des[372]
+personnes de sa confiance lui ayant conseillé de se tourner du côté de
+la France, de s'entendre avec elle et de me voir, il avait répondu
+qu'il me verrait volontiers, et que désormais, pour lui faire demander
+une audience, il fallait que je m'adressasse, non au comte de
+Nesselrode, mais au prince Wolkonski, son premier aide de camp. Je dis
+à la personne par qui l'avis m'en fut donné, que, si je faisais
+demander une audience à l'empereur, les Autrichiens et les Anglais ne
+pourraient pas l'ignorer, qu'ils en prendraient de l'ombrage et
+bâtiraient là-dessus toute sorte de conjectures, et qu'en la faisant
+demander par la voie inusitée d'un aide de camp, je donnerais à mes
+relations avec l'empereur un air d'intrigue qui ne pouvait convenir ni
+à l'un ni à l'autre. A quelques jours de là, comme il demandait
+pourquoi il ne m'avait pas vu, on lui fit connaître mes motifs et il
+les approuva, en ajoutant: «Ce sera donc moi qui l'attaquerai le
+premier.» Ayant souvent l'occasion de me trouver avec lui dans de
+grandes réunions, je m'étais fait la règle d'être le moins possible
+sur son passage ou[373] près de lui, et de l'éviter autant que cela
+pouvait se faire sans manquer aux bienséances. J'en usai de la sorte
+samedi, chez le comte Zichy, où il était. J'avais passé presque tout
+le temps dans la salle du jeu, et, profitant pour me retirer du moment
+où l'on se mettait à table, j'avais déjà gagné la porte de
+l'antichambre, lorsque, ayant senti une main qui s'appuyait sur mon
+épaule et m'étant retourné, je vis que cette main était celle de
+l'empereur Alexandre. Il me demanda pourquoi je ne l'allais pas voir?
+quand il me verrait? ce que je ferais le lundi? me dit d'aller chez
+lui ce jour-là, le matin à onze heures; d'y aller en frac, de
+reprendre avec lui mes habitudes de frac, et, en disant cela, il me
+prenait les bras[374] et me les serrait d'une manière tout amicale.
+
+ [372] Variante: _les_.
+
+ [374] Variante: et _disant_ cela, il me prenait _le_ bras et me
+ _le_ serrait.
+
+J'eus soin d'informer M. de Metternich et lord Castlereagh de ce qui
+s'était passé, afin d'éloigner toute idée de mystère et de prévenir
+tout soupçon de leur part.
+
+Je me rendis chez l'empereur à l'heure indiquée. «Je suis, me dit-il,
+bien aise de vous voir. Et vous aussi, vous désiriez de me voir,
+n'est-ce pas?» Je lui répondis que je témoignais toujours du regret de
+me trouver dans le même lieu que lui, et de ne le pas voir plus
+souvent, après quoi l'entretien s'engagea.
+
+«Où en sont les affaires, et quelle est maintenant votre
+position?--Sire, elle est toujours la même: si Votre Majesté veut
+rétablir la Pologne dans un état complet d'indépendance, nous sommes
+prêts à la soutenir.--Je désirais à Paris le rétablissement de la
+Pologne, et vous l'approuviez; je le désire encore comme homme, comme
+toujours fidèle aux idées libérales que je n'abandonnerai jamais. Mais
+dans ma situation, les désirs de l'homme ne peuvent pas être la règle
+du souverain. Peut-être le jour arrivera-t-il où la Pologne pourra
+être rétablie. Quant à présent, il n'y faut pas penser.--S'il ne
+s'agit que du partage du duché de Varsovie, c'est l'affaire de
+l'Autriche et de la Prusse, beaucoup plus que la nôtre. Ces deux
+puissances une fois satisfaites sur ce point, nous serons satisfaits
+nous-mêmes; tant qu'elles ne le seront pas, il nous est prescrit de
+les soutenir, et notre devoir est de le faire, puisque l'Autriche a
+laissé arriver des difficultés qu'il lui était si facile de
+prévenir.--Comment cela?--En demandant, lors de son alliance avec
+vous, à faire[375] occuper par ses troupes la partie du duché de
+Varsovie qui lui avait appartenu. Vous ne le lui auriez certainement
+pas refusé, et, si elle eût occupé ce pays, vous n'auriez pas songé à
+le lui ôter.--L'Autriche et moi nous sommes d'accord.--Ce n'est pas
+là ce qu'on croit dans le public.--Nous sommes d'accord sur les
+points principaux: il n'y a plus de discussion que pour quelques
+villages.--Dans cette question la France n'est qu'en seconde
+ligne; elle est en première dans celle de la Saxe.--En effet,
+la question de la Saxe est pour la maison de Bourbon une question de
+famille.--Nullement, Sire. Dans l'affaire de la Saxe, il ne s'agit
+point de l'intérêt d'un individu, ou d'une famille particulière; il
+s'agit de l'intérêt de tous les rois; il s'agit du premier intérêt de
+Votre Majesté elle-même: car son premier intérêt est de prendre soin
+de cette gloire personnelle qu'elle a acquise et dont l'éclat
+rejaillit sur son empire. Votre Majesté doit en prendre soin, non
+seulement pour elle-même, mais encore pour son pays, dont cette gloire
+est devenue le patrimoine. Elle y mettra le sceau en protégeant, en
+faisant respecter les principes qui sont le fondement de l'ordre
+public et de la sécurité de tous. Je vous parle, Sire, non comme
+ministre de France, mais comme un homme qui vous est sincèrement
+attaché.--Vous parlez de principes, mais c'en est un que l'on doit
+tenir sa parole, et j'ai donné la mienne.--Il y a des engagements de
+divers ordres, et celui qu'en passant le Niémen Votre Majesté prit
+envers l'Europe doit l'emporter sur tout autre. Permettez-moi, Sire,
+d'ajouter que l'intervention de la Russie, dans les affaires de
+l'Europe, est généralement vue d'un oeil de jalousie et d'inquiétude,
+et que, si elle a été soufferte, c'est uniquement à cause du caractère
+personnel de Votre Majesté. Il est donc nécessaire que ce caractère
+se conserve entier.--Ceci est une affaire qui ne concerne que moi, et
+dont je suis le seul juge.--Pardonnez-moi, Sire, quand on est
+homme[376] de l'histoire, on a pour juge le monde entier.--Le roi de
+Saxe est l'homme le moins digne d'intérêt: il a violé ses
+engagements.--Il n'en avait pris aucun avec Votre Majesté; il n'en
+avait pris qu'avec l'Autriche. Elle seule serait donc en droit de lui
+en vouloir, et, tout au contraire, je sais que les projets formés sur
+la Saxe font éprouver à l'empereur d'Autriche la peine la plus vive,
+ce que Votre Majesté ignore très certainement; sans quoi, vivant, elle
+et sa famille, avec lui et chez lui depuis deux mois, elle n'aurait
+jamais pu se résoudre à la lui causer. Ces mêmes projets affligent et
+alarment le peuple de Vienne, j'en ai chaque jour des preuves.--Mais
+l'Autriche abandonne la Saxe.--M. de Metternich, que je vis hier soir,
+me montra des dispositions bien opposées à ce que Votre Majesté me
+fait l'honneur de me dire.--Et vous-même, on dit que vous consentez à
+en abandonner une partie?--Nous ne le ferons qu'avec un extrême
+regret. Mais si, pour que la Prusse ait une population égale à celle
+qu'elle avait en 1806, et qui n'allait qu'à neuf millions deux cent
+mille âmes, il est nécessaire de donner de trois à quatre cent mille
+Saxons, c'est un sacrifice que nous ferons pour le bien de la
+paix.--Et voilà ce que les Saxons redoutent le plus. Ils ne demandent
+pas mieux que d'appartenir au roi de Prusse; tout ce qu'ils désirent,
+c'est de n'être pas divisés.--Nous sommes à portée de savoir[377] ce
+qui se passe en Saxe, et nous savons que les Saxons sont désespérés
+de l'idée[378] de devenir Prussiens.--Non, tout ce qu'ils craignent
+c'est d'être partagés, et c'est en effet, ce qu'il y a de plus
+malheureux pour un peuple.--Sire, si l'on appliquait ce raisonnement
+à la Pologne!--Le partage de la Pologne n'est pas de mon fait.
+Il ne tient pas à moi que ce mal ne soit réparé; je vous l'ai dit,
+peut-être le sera-t-il un jour.--La cession d'une partie des deux
+Lusaces ne serait point proprement un démembrement de la Saxe; elles
+ne lui étaient point incorporées; elles avaient été jusqu'à ces
+derniers temps un fief relevant de la couronne de Bohême; elles
+n'avaient de commun avec la Saxe que d'être possédées par le même
+souverain[379].--Dites-moi, est-il vrai qu'on fasse des armements en
+France? (En me faisant cette question, l'empereur s'est approché si
+près de moi, que son visage touchait presque le mien.)--Oui,
+Sire.--Combien le roi a-t-il de troupes?--Cent trente mille hommes
+sous les drapeaux et trois cent mille renvoyés chez eux, mais pouvant
+être rappelés au premier moment.--Combien en rappelle-t-on
+maintenant?--Ce qui est nécessaire pour compléter le pied de paix.
+Nous avons tour à tour senti le besoin de n'avoir plus d'armée et le
+besoin d'en avoir une; de n'en avoir plus, quand l'armée était celle
+de Bonaparte[380], et d'en avoir une qui fût celle du roi. Il a fallu
+pour cela dissoudre et recomposer, désarmer d'abord, et ensuite
+réarmer, et voilà ce qu'en ce moment, on achève de faire. Tel est le
+motif de nos armements actuels. Ils ne menacent personne; mais quand
+toute l'Europe est armée, il a paru nécessaire que la France le fût,
+dans une proportion convenable.--C'est bien. J'espère que ces
+affaires-ci mèneront à un rapprochement entre la France et la Russie.
+Quelles sont, à cet égard les dispositions du roi?--Le roi n'oubliera
+jamais les services que Votre Majesté lui a rendus, et sera toujours
+prêt à les reconnaître, mais il a ses devoirs comme souverain d'un
+grand pays, et comme chef de l'une des plus puissantes et des plus
+anciennes maisons de l'Europe. Il ne saurait abandonner la maison de
+Saxe. Il veut qu'en cas de nécessité, nous protestions. L'Espagne, la
+Bavière, d'autres États encore, protesteraient comme nous.--Écoutez,
+faisons un marché: soyez aimables pour moi dans la question de la
+Saxe, et je le serai pour vous dans celle de Naples. Je n'ai point
+d'engagement de ce côté.--Votre Majesté sait bien qu'un tel marché
+n'est pas faisable. Il n'y a pas de parité entre les deux questions.
+Il est impossible que Votre Majesté ne veuille pas, par rapport à
+Naples, ce que nous voulons nous-mêmes.--Eh bien! persuadez donc aux
+Prussiens de me rendre ma parole.--Je vois fort peu de Prussiens[381],
+et ne viendrais sûrement pas à bout de les persuader. Mais Votre
+Majesté a tous les moyens de le faire. Elle a tout pouvoir sur
+l'esprit du roi; elle peut d'ailleurs les contenter.--Et de
+quelle manière?--En leur laissant quelque chose de plus en
+Pologne.--Singulier expédient que vous me proposez: vous voulez que je
+prenne sur moi, pour leur donner!»
+
+ [375] En _demandant à faire_, lors de son alliance avec vous,
+ _occuper_.
+
+ [376] Variante: _l'homme_.
+
+ [377] Variante: _de connaître_.
+
+ [378] Variante: _à l'idée_.
+
+ [379] La Lusace est une province d'Allemagne située entre l'Elbe et
+ l'Oder, au nord de la Bohême et au sud du Brandebourg. Elle était
+ divisée en haute et basse Lusace, formant chacune un margraviat.
+ Les Lusaces faisaient primitivement partie du royaume de Bohême.
+ Elles en furent détachées en 1231 par le roi Ottokar, qui les donna
+ en dot à sa fille lors de son mariage avec le margrave de
+ Brandebourg. Toutefois elles revinrent à la Bohême au siècle
+ suivant. En 1635, l'empereur Ferdinand II détacha de nouveau cette
+ province de la Bohême et la donna définitivement au duc de Saxe,
+ Jean-George.
+
+ [380] Variante: _Buonaparte_.
+
+ [381] Variante: _les_ Prussiens.
+
+L'entretien fut interrompu par l'impératrice de Russie, qui entra chez
+l'empereur. Elle voulut bien me dire des choses obligeantes. Elle ne
+resta que quelques moments, et l'empereur reprit: «Résumons-nous.»--Je
+récapitulai brièvement les points sur lesquels je pouvais, et ceux sur
+lesquels je ne pouvais point composer, et je finis par dire que je
+devais insister sur la conservation du royaume de Saxe avec seize cent
+mille habitants. «Oui, me dit l'empereur, vous insistez beaucoup sur
+une chose _décidée_.» Mais il ne prononça point ce mot de ce ton qui
+annonce une détermination qui ne peut changer.
+
+Son but, en m'appelant chez lui, était de savoir:
+
+1º Ce que c'était que les armements qu'il avait ouï dire que l'on
+faisait en France, et dans quelles vues ils étaient faits. Je crois
+lui avoir répondu de manière à ce qu'il ne pût pas se croire menacé,
+et, cependant[382], à ne pas lui laisser une trop grande sécurité;
+
+2º Si Votre Majesté serait disposée à faire un jour une alliance avec
+lui. A moins qu'il ne renonçât à l'esprit de conquête, ce qui n'est
+nullement présumable, je ne vois pas comment il serait possible que
+Votre Majesté, tout animée de l'esprit de conservation, s'alliât avec
+lui, si ce n'est dans un cas extraordinaire et pour un but momentané.
+Mais il ne convenait pas, s'il en avait le désir, de lui en ôter
+l'espérance, et j'ai dû éviter de le faire;
+
+3º Quelles étaient au juste nos déterminations par rapport à la Saxe.
+A cet égard, je lui ai laissé si peu de doutes, qu'il a dit au comte
+de Nesselrode, par qui je l'ai su: «Les Français sont décidés, sur la
+question de la Saxe. Mais qu'ils s'arrangent avec la Prusse. Ils
+voudraient prendre sur moi pour lui donner, mais c'est à quoi je ne
+consens pas.»
+
+ [382] Variante: _de façon à_.
+
+Je n'ai rapporté cet entretien avec tant de détail que pour que Votre
+Majesté pût mieux juger combien, depuis la dernière audience que
+j'avais eue de l'empereur, son ton était changé. Il n'a point donné,
+dans tout le cours de notre conversation, une seule marque
+d'irritation ou d'humeur. Tout a été calme et doux.
+
+Il est sûrement moins touché des intérêts de la Prusse et moins retenu
+par l'amitié qu'il porte au roi, qu'il n'est embarrassé des promesses
+qu'il lui a faites, et je croirais volontiers que, malgré le caractère
+chevaleresque qu'il affecte et tout esclave qu'il veut paraître de sa
+parole, il serait, dans le fond de l'âme, enchanté d'avoir un prétexte
+honnête pour se dégager.
+
+J'en juge surtout par une conversation qu'il a eue avec le prince de
+Schwarzenberg, et qui, je crois, n'a pas peu contribué à lui faire
+désirer de me voir. Il lui demandait où en étaient leurs affaires[383]
+et s'ils parviendraient à s'entendre, et le pressait de lui donner son
+opinion, non comme ministre d'Autriche, mais comme un ami. Après
+s'être quelque temps défendu de répondre[384], le prince de
+Schwarzenberg lui dit nettement que sa conduite envers l'Autriche
+avait été peu franche et même peu loyale, que ses prétentions
+tendaient à mettre la monarchie autrichienne dans un véritable danger,
+et les choses dans une situation qui rendrait la guerre inévitable;
+que si on ne la faisait pas maintenant (soit par respect pour
+l'alliance récente[385], soit pour ne pas se montrer à l'Europe comme
+des étourdis qui n'avaient rien su prévoir, et s'étaient mis, par une
+aveugle confiance, à la merci des événements), elle arriverait
+infailliblement d'ici à dix-huit mois ou deux ans. Alors, il échappa à
+l'empereur de dire: «Si je m'étais moins avancé! Mais, ajouta-t-il,
+comment puis-je me dégager? Vous sentez bien qu'au point où j'en suis,
+il est impossible que je recule.»
+
+ [383] Variante: _les_ affaires.
+
+ [384] Variante: de _rompre_.
+
+ [385] Variante: _naissante_.
+
+En même temps que M. de Schwarzenberg présentait la guerre comme
+inévitable, tôt ou tard, un corps de troupes que l'Autriche a fait
+marcher en Gallicie semblait indiquer qu'elle pourrait être prochaine.
+Le cabinet de Vienne a paru vouloir sortir de son engourdissement. M.
+de Metternich a parlé d'alliance au prince de Wrède, en lui demandant
+si, dès à présent, la Bavière ne voudrait pas joindre vingt-cinq mille
+hommes aux forces autrichiennes, à quoi le prince de Wrède a répondu
+que la Bavière serait prête à fournir jusqu'à soixante-quinze mille
+hommes, mais sous les conditions suivantes:
+
+1º Que l'alliance serait conclue avec la France;
+
+2º Que la Bavière fournirait vingt-cinq mille hommes, et non
+davantage, par chaque cent mille hommes que l'Autriche ferait marcher;
+
+3º Que si l'Angleterre donnait des subsides à l'Autriche, la Bavière
+en recevrait sa part, dans la proportion de leurs forces respectives.
+
+Je crois bien qu'au fond ce ne sont encore là que de simples
+démonstrations; mais c'est déjà beaucoup que l'Angleterre[386] se soit
+déterminée à les faire, et elles ont dû naturellement donner à
+l'empereur Alexandre l'envie de savoir ce qu'il avait à craindre ou à
+se promettre de nous.
+
+ [386] Variante: que _l'Autriche_.
+
+Sachant que son habitude, lorsqu'il parle à quelqu'un de ceux qui sont
+opposés à ses vues, est d'affirmer qu'il est d'accord avec les autres,
+et ne voulant pas que les résultats de mon entretien avec lui pussent
+être présentés sous un faux jour, j'ai profité d'une visite que m'a
+faite M. de Sickingen pour les faire connaître par lui à l'empereur
+d'Autriche. L'empereur en a instruit M. de Metternich, par le récit
+duquel j'ai vu que M. de Sickingen avait été un intermédiaire fidèle.
+Cette confidence a produit le meilleur effet. Le sentiment universel
+de défiance auquel nous avons été en butte, dans les premiers temps de
+notre séjour ici, s'affaiblit chaque jour, et le sentiment contraire
+s'accroît.
+
+A mon retour de chez l'empereur Alexandre, je trouvai chez moi le
+ministre de Saxe, qui venait me communiquer:
+
+1º Une protestation du roi de Saxe, que ce prince lui avait envoyée
+avec ordre de la remettre au congrès; mais après avoir consulté[387]
+M. de Metternich, aux avis duquel il lui est prescrit de se conformer;
+
+2º Une circulaire du prince Repnin, qui était en Saxe gouverneur
+général pour les Russes. Cette pièce, dont je joins une copie à ma
+dépêche au département pour qu'elle soit imprimée dans le _Moniteur_,
+est ce qui a motivé la protestation du roi, qui ne pourra être
+imprimée qu'après avoir été officiellement remise au congrès. J'en
+aurai seulement alors une copie[388].
+
+ [387] Variante: après _avoir communiqué à_.
+
+ [388] Voici cette circulaire:
+
+ «Une lettre de M. le ministre, baron de Stein, en date du 21
+ octobre, m'a informé d'une convention conclue le 28 septembre à
+ Vienne, et en vertu de laquelle Sa Majesté l'empereur de Russie, de
+ concert avec l'Autriche et l'Angleterre, mettra dans les mains de
+ Sa Majesté le roi de Prusse l'administration du royaume de Saxe.
+ J'ai l'ordre de remettre le gouvernement de ce pays aux fondés de
+ pouvoir de Sa Majesté le roi de Prusse, qui se présenteront, et de
+ faire relever les troupes impériales russes par des troupes
+ prussiennes, afin d'opérer par là la réunion de la Saxe à la
+ Prusse, laquelle aura lieu prochainement d'une manière plus
+ formelle et plus solennelle, et pour établir la fraternité entre
+ les deux peuples... Après des délibérations préliminaires qui ont
+ pour but le bien-être de l'ensemble et des parties qui le
+ composent, Leurs Majestés ont, savoir: le roi Frédéric-Guillaume,
+ en qualité de futur souverain du pays, déclaré qu'il a l'intention
+ de ne point incorporer comme une province la Saxe à ses États, mais
+ de la réunir à la Prusse sous le titre de royaume de Saxe; de la
+ conserver pour toujours dans son intégrité; de lui laisser la
+ jouissance de ses droits, privilèges et avantages que la
+ constitution de l'Allemagne assurera à ceux des pays de l'Allemagne
+ qui font partie de la monarchie prussienne, et jusque-là de ne rien
+ changer à sa constitution actuelle. Et Sa Majesté l'empereur
+ Alexandre a fait témoigner la satisfaction particulière que lui
+ cause cette déclaration.» (_Moniteur_ du 15 novembre 1814.--Voir
+ également, sur la cérémonie de la remise des pouvoirs du prince
+ Repnin aux autorités prussiennes, le _Moniteur_ du 24 novembre.)
+
+Cette circulaire par laquelle le prince Repnin annonce aux autorités
+saxonnes, qu'en conséquence d'une convention conclue dès le 27
+septembre, l'empereur Alexandre, de l'aveu de l'_Autriche_ et de
+l'_Angleterre_, a ordonné de remettre l'administration de la Saxe aux
+délégués du roi de Prusse qui doit à l'avenir posséder ce pays, non
+comme une province de son royaume, mais comme un royaume séparé dont
+il a promis de maintenir l'intégrité, a jeté dans le dernier embarras
+M. de Metternich et lord Castlereagh, et excité de leur part les
+plaintes les plus vives.
+
+Il est bien vrai que l'on a abusé de la manière la plus odieuse de
+leur consentement, en le dénaturant, en le présentant comme absolu,
+quand il était purement conditionnel, ce qui justifie leurs plaintes.
+Mais il n'est pas moins vrai qu'ils ont donné un consentement qu'ils
+regrettent amèrement d'avoir donné.
+
+Votre Majesté a déjà la note de M. de Metternich.
+
+J'ai aujourd'hui l'honneur de lui envoyer celle de lord Castlereagh.
+Je l'ai seulement depuis deux jours. On ne me l'a procurée que sur la
+promesse de la tenir très secrète. C'est pourquoi je l'adresse
+directement à Votre Majesté elle-même. On m'a dit que lord Castlereagh
+travaillait à se la faire rendre par les Prussiens.
+
+Cette note confirme tout ce que j'ai eu l'honneur de mander à Votre
+Majesté depuis six semaines, et révèle même des choses que je n'aurais
+pas crues, si elle n'en offrait incontestablement la preuve.
+
+Quelque étrange que soit la note de M. de Metternich, sitôt qu'on la
+compare à celle de lord Castlereagh, on trouve entre elles des
+différences toutes à l'avantage de la première.
+
+M. de Metternich essaye de persuader à la Prusse qu'elle doit renoncer
+à ses vues sur la Saxe. Il expose les raisons morales et politiques
+qui font qu'il répugne à donner son consentement, et, en le donnant,
+il avoue que c'est une sorte de nécessité qui le lui arrache.
+
+Lord Castlereagh, au contraire, après quelques expressions d'une vive
+et stérile pitié pour la famille royale de Saxe, déclare qu'il n'a
+aucune sorte de répugnance morale ou politique à abandonner la Saxe à
+la Prusse[389].
+
+ [389] Voici ce que lord Castlereagh, dans cette note adressée au
+ prince de Hardenberg, dit de la Saxe:
+
+ «Quant à la question de la Saxe, je vous déclare que si
+ l'incorporation de la totalité de ce pays dans la monarchie
+ prussienne est nécessaire pour assurer un aussi grand bien à
+ l'Europe, quelque peine que j'éprouve personnellement à l'idée de
+ voir une si ancienne famille si profondément affligée, je ne
+ saurais nourrir aucune répugnance morale ou politique contre la
+ mesure elle-même. Si jamais un souverain s'est placé lui-même dans
+ le cas de devoir être sacrifié à la tranquillité future de
+ l'Europe, je crois que c'est le roi de Saxe, par ses
+ tergiversations perpétuelles et parce qu'il a été non seulement le
+ plus dévoué, mais aussi le plus favorisé des vassaux de Bonaparte,
+ contribuant de tout son pouvoir et avec empressement, en sa double
+ qualité de chef d'État allemand et d'État polonais, à étendre
+ l'asservissement général jusqu'au coeur de la Russie.» (_Note de
+ lord Castlereagh adressée au prince de Hardenberg, 14 octobre
+ 1814._)
+
+M. de Metternich ne consent qu'autant que la Prusse aura fait des
+pertes qu'il sera impossible de lui compenser d'une autre manière.
+
+Lord Castlereagh ne consent, au contraire, qu'autant que la Prusse
+conservera ce que M. de Metternich parle de lui compenser. Il veut que
+la Saxe soit pour elle un accroissement de puissance, et non point un
+équivalent.
+
+Ainsi, ils subordonnent l'un et l'autre la question de la Saxe à celle
+de la Pologne, mais dans des sens absolument opposés, ce qui montre à
+quel point ces alliés si unis et qui criaient si haut que la France
+voulait les diviser, sont peu d'accord entre eux.
+
+Ils se sont cependant entendus pour faire désavouer la circulaire du
+prince Repnin, et je crois qu'elle sera désavouée par les Prussiens
+eux-mêmes.
+
+Au reste, il me paraît difficile que l'oubli, si ce n'est le mépris
+des principes et des notions les plus communes de la saine politique,
+puisse être porté plus loin que dans cette note de lord Castlereagh.
+
+Il vint hier me demander à dîner et me proposa un entretien pour
+aujourd'hui. Je m'étais attendu à quelque confidence ou à quelque
+ouverture importante; il venait seulement me parler de ses embarras.
+Trompé dans l'espoir qu'il avait fondé sur la Prusse, et voyant par là
+son système renversé par sa base, il est tombé dans une sorte
+d'abattement. Il venait me consulter sur le moyen de donner aux
+affaires une impulsion qui les fît marcher. Je lui ai dit que
+l'empereur Alexandre prétendait être d'accord avec l'Autriche sur la
+question de la Pologne, et qu'il ne leur restait plus que quelques
+détails à régler; que si cela était, ce que je voyais de mieux à
+faire, c'était qu'il engageât l'Autriche à terminer promptement cet
+arrangement; qu'ils avaient voulu subordonner[390] l'une à l'autre les
+questions de Pologne et de Saxe, et que cela ne leur avait pas réussi;
+qu'il fallait donc les séparer et terminer d'abord celle de Pologne;
+que l'Autriche, tranquille de ce côté et n'ayant plus à se partager
+entre les deux questions, serait tout entière à celle de la Saxe, que
+tous les militaires autrichiens regardaient comme étant de beaucoup la
+plus importante des deux; que la Russie, satisfaite sur celle qui
+l'intéresse directement, gênerait probablement fort peu sur l'autre,
+et que la Prusse, se trouvant seule vis-à-vis de l'Autriche, de
+l'Angleterre, de la France et de l'Espagne, l'affaire serait
+facilement et promptement réglée.
+
+ [390] Variante: qu'ils _avaient subordonné_.
+
+La circulaire du prince Repnin a été le signal que la Bavière
+attendait pour déclarer qu'elle ne souscrirait à aucun arrangement, et
+n'entrerait dans aucune ligue allemande, que la conservation du
+royaume de Saxe n'eût été préalablement assurée. C'est ce que le
+prince de Wrède a déclaré positivement au prince de Hardenberg qui,
+tout en disant qu'il ne pouvait rien prendre sur lui et qu'il en
+référerait au roi, a cependant fait entendre que le roi de Saxe
+pourrait être conservé avec un million de sujets.
+
+Ainsi, tout est encore en suspens. Mais les chances de sauver une
+grande partie de la Saxe se sont accrues.
+
+J'en étais à cet endroit de ma lettre, quand j'ai reçu celle dont
+Votre Majesté m'a honoré en date du 9 novembre, et celle qu'elle a
+bien voulu me faire écrire par M. le comte de Blacas.
+
+Votre Majesté jugera par la note de lord Castlereagh, que j'ai
+l'honneur de lui envoyer, ou que ce ministre a des instructions que le
+duc de Wellington ne connaît pas, ou qu'il ne se croit pas lié par
+celles qui lui ont été données, et que, s'il a fait dépendre la
+question de la Saxe de celle de la Pologne, c'est dans un sens
+précisément inverse de celui que le duc de Wellington supposait.
+
+Quant à ce qui concerne Naples, j'ai rendu compte à Votre Majesté de
+la proposition que M. de Metternich, dans une de ces conférences où
+nous n'étions que lui, lord Castlereagh, M. de Nesselrode et moi,
+avait faite, de ne s'entendre sur cette affaire qu'après le congrès,
+et de ma réponse. (C'est dans le numéro 10 de ma correspondance que se
+trouve ce détail.) Les menaces contenues dans la lettre dont M. de
+Blacas m'a envoyé un extrait se retrouvent, dit-on, dans un pamphlet
+publié par un aide de camp de Murat, nommé Filangieri, qui était
+encore tout récemment à Vienne. (Ce pamphlet a été enlevé par la
+police.) Mais j'espère que si l'Italie est une fois organisée depuis
+les Alpes jusqu'aux frontières de Naples, ainsi que je l'ai proposé,
+ces menaces ne seront guère à craindre.
+
+J'ai attendu pour fermer ma lettre que je fusse de retour d'une
+conférence qui nous avait été indiquée pour ce soir à huit heures. On
+n'y a fait que lire et signer le protocole de la dernière conférence.
+
+L'empereur de Russie est indisposé assez pour avoir dû garder le lit,
+mais ce n'est qu'une indisposition.
+
+Je suis...
+
+ * * * * *
+
+Nº 8 _ter_.--LE ROI LOUIS XVIII AU PRINCE DE TALLEYRAND.
+
+Paris, le 22 novembre 1814.
+
+Mon cousin,
+
+J'ai reçu votre numéro 11. Il me fournirait ample matière à
+réflexions, si je ne me les étais pas interdites, lorsqu'elles ne
+pourraient servir qu'à ma satisfaction personnelle.
+
+Les discours que le comte Alexis de Noailles a entendus de la bouche
+des princes avec lesquels il s'est entretenu m'ont fait plaisir; celui
+du roi de Bavière m'a surtout frappé; mais que serviraient[391] ces
+dispositions, si elles ne sont soutenues par l'Autriche et
+l'Angleterre? Or, je crains bien que malgré la manière infiniment
+adroite dont vous avez parlé au prince de Metternich, malgré
+l'accomplissement des conditions portées dans la note du 22 octobre,
+et Pologne et Saxe ne soient abandonnées. Dans ce malheur il restera
+toujours à mon infortuné cousin, sa constance dans l'adversité, et à
+moi, (car j'y suis plus résolu que jamais) de n'avoir participé par
+aucun consentement à ces iniques spoliations.
+
+ [391] Variante: que _serviront_.
+
+Je crois au propos attribué à l'empereur Alexandre au sujet de
+l'Italie; il est dans ce cas, de la plus haute importance que
+l'Autriche et l'Angleterre se pénètrent bien de l'adage, trivial si
+l'on veut, mais plein de sens, et surtout éminemment applicable à la
+circonstance: _Sublata causa, tollitur effectus._
+
+Je suis plus content de la tournure que prennent les affaires
+d'Italie; la réunion de Gênes, la succession masculine de la maison de
+Savoie[392] sont deux points importants; mais ce qui l'est par-dessus
+tout, c'est que malgré les vanteries, peut-être en réalité trop
+fondées de Murat dans ses gazettes, le royaume de Naples retourne à
+son légitime souverain.
+
+ [392] Variante: _dans_ la maison de Savoie.
+
+Sur quoi, je prie Dieu qu'il vous ait, mon cousin, en sa sainte et
+digne garde.
+
+LOUIS.
+
+ * * * * *
+
+Nº 14 _bis_.--LES AMBASSADEURS DU ROI AU CONGRÈS, AU MINISTRE DES
+AFFAIRES ÉTRANGÈRES A PARIS.
+
+Vienne le 23 novembre 1814.
+
+Monsieur le comte,
+
+Nous avons l'honneur de vous adresser la copie du procès-verbal de la
+dernière séance. On s'est réuni depuis pour l'ajuster et le signer,
+mais on n'a traité d'aucune affaire. M. de Labrador, à cette
+occasion, a rappelé les droits de la reine d'Étrurie, et a demandé
+qu'en procédant aux arrangements à prendre en Italie, on voulût s'en
+occuper. Le prince de Metternich lui a dit qu'il était préparé à
+discuter cette matière, et qu'il attendait que M. de Labrador lui
+communiquât son mémoire. M. l'ambassadeur d'Espagne doit le remettre
+un de ces jours.
+
+Si les paroles de M. de Metternich pouvaient inspirer la moindre
+confiance, on serait fondé à croire qu'il trouverait l'archiduchesse
+Marie-Louise suffisamment établie en obtenant l'État de Lucques qui
+rapporte cinq à six cent mille francs, et que, pour lors, les
+légations pourraient être rendues au pape, et Parme à la reine
+d'Étrurie. Mais nous sommes informés que pendant qu'il énonce cette
+opinion, l'archiduchesse Marie-Louise fait changer, d'après
+l'invitation de l'empereur son père, les armes de ses voitures et de
+ses cachets, et fait effacer les armes impériales de Bonaparte pour
+leur substituer celles de Parme.
+
+M. de Noailles, qui est chargé de suivre les négociations qui
+concernent l'Italie, a reçu l'ordre de M. le prince de Talleyrand, de
+n'admettre les arrangements qui seraient arrêtés, que comme des
+dispositions provisoires qui ne seront sanctionnées par une garantie
+formelle, que lorsque toutes présenteront un système général et
+satisfaisant. Cette précaution était d'autant plus nécessaire que nous
+voyons tous les jours le prince de Metternich soutenir avec plus de
+chaleur et d'opiniâtreté la cause de Murat. Il le fait sous le
+prétexte du danger qu'il y aurait de provoquer Murat à une guerre
+révolutionnaire. M. de Metternich, tout en l'annonçant lui-même comme
+chef des Jacobins en Italie, exagère d'abord son influence, et ne
+veut pas convenir que pour paralyser le danger que présente cette
+fermentation, il suffira d'en écarter le chef principal. Le fait est
+qu'il veut ménager ses affections pour madame Murat, et qu'il croit
+qu'en conservant cette famille sur le trône, il en disposera comme il
+voudra pour tout ce qu'il projette de faire en Italie. Il est donc
+nécessaire que M. de Noailles use de cette réserve, lorsqu'il s'agira
+de signer les articles qui renferment la réunion de Gênes au Piémont.
+La succession de la maison de Carignan, au reste a été stipulée et ne
+souffre plus de contradiction.
+
+C'est dans cet état de choses, que les grandes questions qui
+concernent la Pologne et la Saxe, sont celles qui entravent toute la
+marche des affaires, et nous ne croyons pas que leur solution soit
+depuis huit jours beaucoup plus avancée. La circulaire du prince
+Repnin a motivé de la part de lord Castlereagh et du cabinet de
+Vienne, des notes assez fortes adressées au cabinet prussien et dans
+lesquelles on déclare que la réunion de la Saxe n'était admise que
+conditionnellement, comme les notes données précédemment à l'occasion
+de l'occupation provisoire de la Saxe par les troupes prussiennes,
+l'avaient exprimé, et que, si la Prusse ne voulait point coopérer à
+faire régler en Pologne des limites établies dans l'intérêt des trois
+puissances, la concession faite à l'égard de la Saxe devait être
+regardée comme non avenue.
+
+Lord Castlereagh et le prince de Metternich ont été conduits plus
+loin. Ils se sont persuadé que si l'empereur de Russie et le roi de
+Prusse résistaient à ces ouvertures, il serait nécessaire de se
+préparer à les forcer à plus de modération.
+
+On nous assure, en effet, que des mesures militaires ont été
+concertées, et un plan de campagne même discuté entre les chefs
+autrichiens et bavarois. La coopération de la France y est jugée
+nécessaire. Mais ni le prince de Metternich ni lord Castlereagh n'ont
+jugé à propos d'en parler ou d'en faire parler jusqu'ici aux
+plénipotentiaires du roi au congrès.
+
+On aurait lieu de s'en étonner, si on pouvait se convaincre que ces
+mesures militaires portent un autre caractère que celui de simples
+démonstrations, dans le genre des dernières mesures dont le prince de
+Metternich aide si souvent sa politique. Il y a même des personnes,
+qu'on peut croire instruites, lesquelles prétendent que lord
+Castlereagh et le prince de Metternich n'ont point encore arrêté de
+plan à ce sujet, et qu'ils ont peur d'être forcés de s'occuper de
+pareilles mesures.
+
+Cependant lord Castlereagh, soit qu'il sente le besoin d'opposer une
+digue à l'ambition et aux intrigues russes et prussiennes, soit que
+l'opinion de l'Angleterre et de toute l'Allemagne l'ait fait changer
+de marche et de système, paraît décidé à provoquer la guerre à la
+Russie, si elle ne modère ses prétentions, et il en a parlé à quelques
+personnes, en annonçant que l'Angleterre fournirait des subsides. Ce
+ministre et le prince de Metternich lui-même, par l'effet des
+défiances qu'on porte gratuitement à la politique de la France, et les
+craintes que l'on conserve qu'une coopération de cette puissance
+puisse compromettre la situation de la Belgique et de la rive gauche
+du Rhin, ne demanderont les secours de la France qu'à la dernière
+extrémité. Nous pensons même que, s'il leur paraît possible de
+l'éviter, ils le feront, et vous pouvez bien croire, monsieur le
+comte, qu'on ne les provoquera pas à ce sujet.
+
+L'expérience, au reste, a déjà appris à ces puissances qu'elles ne
+peuvent écarter l'intervention de la France, et qu'elle leur est plus
+utile que nuisible pour arranger les affaires de l'Europe.
+
+A notre arrivée ici, le désir secret d'éloigner la France de toute
+délibération, était manifeste. Elle participe maintenant à ce qui se
+traite pour l'Italie, pour la Suisse; elle interviendra utilement dans
+les divisions territoriales de l'Allemagne, et nous ne serions pas
+étonnés que les arrangements relatifs à la Pologne ne se fassent que
+lorsqu'elle y concourra. Pour l'en empêcher et nous contrarier, les
+ennemis de la France répandent depuis quelques jours les bruits les
+plus absurdes sur sa situation intérieure; et, ce qui a lieu de nous
+étonner, c'est que ces bruits se trouvent répétés dans la
+correspondance diplomatique des légations anglaise et autrichienne à
+Paris. Parmi ces assertions soutenues avec adresse, nous citons celle
+que le roi ne serait pas en état de se servir de son armée. Elle a pu
+être combattue par la communication d'une lettre de M. le comte
+Dupont[393] qui parle de l'état de l'armée de la manière la plus
+satisfaisante et la plus positive, et le fait sans laisser la moindre
+réplique à opposer. Les autres assertions tomberont dans l'oubli,
+lorsque le temps en aura dévoilé l'intrigue.
+
+ [393] Le général Dupont, qui était alors ministre de la guerre.
+
+Les affaires d'Allemagne souffrent comme toutes les autres du retard
+que les décisions de l'empereur de Russie leur fait éprouver, et là,
+comme ailleurs, il cherche à intervenir pour aider ses vues
+principales.
+
+Nous avons eu l'honneur de vous mander que le projet de fédération en
+douze articles que nous vous avons adressé par notre dernière dépêche
+du 16, avait été modifié dans ses dispositions principales. Les
+cabinets prussien et autrichien l'avaient communiqué dès son origine à
+celui de Russie. Cette communication était restée sans réponse. Mais,
+pour le flatter d'abord et pour égarer l'opinion en Allemagne, qui se
+prononce si fortement contre la réunion de la Saxe, le cabinet russe a
+cru utile de relever la possibilité d'intervenir dans les affaires
+allemandes, et M. le comte de Nesselrode a fait une réponse dont nous
+joignons ici la copie. Si la grande alliance est rompue par suite des
+affaires de Pologne, on sent que cette note sera regardée comme non
+avenue.
+
+Il ne peut, en général, nous échapper que le véritable embarras des
+puissances alliées au congrès tient à l'illusion dans laquelle elles
+s'entretenaient, en croyant pouvoir régler les affaires de l'Europe
+sur des _bases_ qu'elles nous ont annoncées arrêtées, et qui ne le
+sont pas.
+
+Agréez...
+
+ * * * * *
+
+Nº 15 _bis_.--LES AMBASSADEURS DU ROI AU CONGRÈS, AU MINISTRE DES
+AFFAIRES ÉTRANGÈRES A PARIS.
+
+Vienne, le 24 novembre 1814.
+
+Monsieur le comte,
+
+Nous ajoutons à l'expédition de la dépêche en date d'hier la
+communication d'une lettre qu'un des hommes principaux du bureau des
+affaires étrangères de ce pays-ci a adressée à M. le duc de Dalberg,
+en lui signalant un article de la _Gazette de France_ qui a fait
+beaucoup de sensation et qu'on ne peut s'expliquer avoir pu être admis
+par la censure des journaux à moins que, comme l'observe l'auteur de
+la lettre, on ait voulu réconcilier l'opinion avec les persécuteurs
+et les spoliateurs du roi de Saxe[394].
+
+ [394] Voici cet article:
+
+ «Après de longues indécisions, le sort de la Saxe paraît enfin
+ irrévocablement fixé. Le roi Frédéric-Auguste descend du trône; ses
+ États sont partagés entre l'Autriche, la Prusse et le duc de
+ Saxe-Weimar. Beaucoup de voix s'élèveront pour déplorer
+ l'instabilité des choses humaines. Quelques esprits réfléchis
+ méditeront sur les décrets impénétrables de cette providence
+ éternelle qui, selon l'expression empruntée à l'Écriture par un de
+ nos plus grands poètes: «frappe et guérit, perd et ressuscite».
+ (Racine, _Athalie_, acte III).--Les uns, dans la chute de la maison
+ régnante, ne verront qu'une révolution; les autres y contempleront
+ un retour à l'ordre. C'est pour les premiers, qu'un coup d'oeil sur
+ l'origine et les divisions de cette famille illustre ne sera point
+ sans utilité.
+
+ »Le second électeur, Frédéric l'Affable ou le Pacifique, mort en
+ 1464, laissa deux fils, dont l'aîné, Ernest, fut la tige de la
+ branche Ernestine, et le cadet Albert, celle de la branche
+ Albertine. En vertu du droit reconnu de primogéniture,
+ Jean-Frédéric, sixième électeur, régnait sans contestation, quand
+ éclatèrent dans l'empire les troubles excités par la fameuse ligue
+ de Smalcalde. Charles-Quint, à la tête d'une puissante armée
+ commandée par le célèbre duc d'Albe, marcha contre les confédérés.
+ La bataille de Muhlberg, donnée en 1547, fut décisive.
+ Jean-Frédéric, l'âme de la ligue, tomba au pouvoir de l'empereur.
+ Ce prince usa durement de la victoire. Une commission militaire,
+ présidée par l'inflexible général espagnol osa condamner à mort
+ l'électeur de Saxe comme rebelle à l'autorité impériale. C'était
+ introduire une législation toute nouvelle dans l'empire germanique.
+ L'illustre prisonnier, après avoir entendu la lecture de son arrêt,
+ continua tranquillement sa partie d'échecs avec le prince Ernest de
+ Brunswick: «C'est moins ma tête que mon électorat, dit-il, qui leur
+ fait envie.» L'événement fit voir qu'il ne se trompait pas:
+ Charles-Quint lui accorda la vie, mais dans la diète d'Augsbourg,
+ en 1548, il le dépouilla de la dignité électorale, pour en revêtir
+ le duc Maurice de Saxe, chef de la branche cadette ou Albertine. On
+ ne laissa au malheureux Jean-Frédéric que la petite ville de Gotha
+ où il était gardé à vue. Plus à plaindre encore que lui, son fils,
+ accusé d'avoir tenté de rentrer dans le palais de ses pères à
+ Dresde, est arrêté et conduit â Vienne comme un vil criminel.
+
+ »Quoique redevable de sa nouvelle existence politique à la
+ protection de Charles-Quint, l'usurpateur Maurice saisit avidement
+ l'occasion de faire éclater en faveur du luthérianisme le zèle qui
+ avait servi de prétexte à la spoliation de l'électeur légitime. Il
+ souleva les protestants, conclut une alliance secrète avec Henri
+ III, roi de France, fondit sur l'empereur et fut sur le point de
+ s'emparer de sa personne dans les gorges du Tyrol. Il lui arracha
+ le traité de Passau, en 1552.
+
+ »Depuis cette époque, la branche Albertine a conservé l'électorat,
+ tandis que la branche aînée ou Ernestine, réduite à des possessions
+ très circonscrites, s'est divisée en un grand nombre de rameaux. On
+ en a compté jusqu'à quatorze. Il n'en subsiste plus que six. Le
+ premier est celui de Weimar; le duc de ce nom est donc l'héritier
+ direct et naturel de l'électeur Jean-Frédéric, violemment et
+ injustement dépossédé par Charles-Quint.
+
+ »Malgré le laps du temps, les titres de ses descendants n'étaient
+ point mis en oubli. Dans la courte apparition qu'il fit au congrès
+ de Rastadt, Buonaparte dit un jour au ministre de l'électeur de
+ Saxe, avec cette brusquerie qui lui était familière: «Quand donc
+ votre maître compte-t-il restituer l'électoral à la branche
+ Ernestine[B]?»
+
+ [B] Quelques personnes prétendent que c'est à l'électeur lui-même,
+ après la bataille d'Iéna, qu'il adressa ce singulier compliment.
+
+ »Ce fut le même homme cependant, qui, par la suite, voulut que ce
+ prince prît le titre de roi.
+
+ »De ce jour datèrent toutes les infortunes de Frédéric-Auguste:
+ entouré, enchaîné, il lui fallut oublier qu'il était Allemand pour
+ faire cause commune avec l'oppresseur de l'Allemagne.
+ L'extravagante expédition de Moscou fit entrevoir aux princes et
+ aux peuples l'instant de leur délivrance. Le roi de Saxe se retira
+ en Bohême, et là, sur un territoire neutre, jouissant enfin de sa
+ liberté, il promit solennellement, dit-on, de joindre ses efforts à
+ ceux des libérateurs de l'Europe. Des motifs, que nous ne voulons
+ pas discuter ici, le déterminèrent à changer de résolution.
+
+ »Napoléon, fugitif, l'abandonna sans ressources à la vengeance des
+ souverains alliés. Frédéric-Auguste demanda à les voir; si nous en
+ croyons l'unanimité des relations publiques, son voeu fut repoussé.
+
+ »L'opinion publique qui est unanime relativement aux vertus privées
+ de ce prince, est au contraire singulièrement partagée en ce qui
+ concerne sa conduite politique. Les uns lui font un crime
+ irrémissible de sa persévérance dans son alliance avec l'ennemi du
+ genre humain; les autres seraient tentés de révérer en lui
+ l'instrument dont s'est servi la Providence pour prolonger
+ l'aveuglement de Napoléon. En effet, en mettant à sa disposition
+ ses forteresses et ses troupes, le roi de Saxe lui a inspiré le fol
+ espoir de conserver la ligne de l'Elbe. Pendant qu'il se
+ complaisait dans l'absurde possession de Dresde, pendant qu'il
+ sacrifiait des armées, longtemps invincibles, à garder et à couvrir
+ cette inutile cité, tout se préparait pour la perte de ce
+ conquérant insensé. S'il n'eût pas été maître des places de l'Elbe,
+ il eût été contraint d'aller prendre position derrière le Rhin; et
+ là, appuyé sur de nombreuses forteresses, assuré désormais de ses
+ communications avec la France, il lui restait encore les moyens de
+ traiter honorablement avec ses vainqueurs.
+
+ »Ainsi la main invisible et toute-puissante abaisse ce qu'elle
+ avait élevé, et relève ce qu'elle avait abaissé: ainsi après trois
+ siècles, la branche Albertine tombe du trône qu'elle avait usurpé,
+ et la branche Ernestine recouvre une partie de l'héritage qui lui
+ avait été ravi. Les Français en plaignant le sort de
+ Frédéric-Auguste respecteront en lui un prince issu du même sang
+ que l'auguste princesse qui donna le jour à nos souverains
+ bien-aimés Louis XVI et Louis XVIII.»
+
+Dans une situation aussi importante qu'est celle où se trouve placé
+le sort de ce souverain, au milieu des débats les plus difficiles sur
+une pareille question, comment n'a-t-on pas fait connaître à ceux qui
+dirigent les journaux le sens et l'esprit dans lesquels le
+gouvernement croit qu'il faut diriger l'opinion, pour la gloire autant
+que pour le véritable intérêt du roi et de la France?
+
+Il importe de connaître l'origine et l'auteur de cet article inséré
+dans le numéro 315 (11 novembre) de la _Gazette de France_. Il importe
+également que le _Moniteur_ publie un article raisonné qui, sans être
+officiel, discute la même question sous le rapport du droit et de
+l'utilité. Le mémoire joint à la dépêche du 23 fournira à M. de
+Reinhard[395] les matériaux pour sa rédaction.
+
+ [395] M. Reinhard était alors placé à la tête de la chancellerie du
+ département des affaires étrangères.
+
+Nous l'avons fait circuler sous main et nous avons observé qu'il avait
+produit quelque impression. Il s'agit de le changer de manière à ce
+que l'insertion dans le _Moniteur_ ne paraisse pas être ce mémoire;
+mais on peut faire usage des principes et du raisonnement qu'il
+renferme.
+
+Nous vous transmettons en même temps un article de la _Gazette
+universelle_, qui paraît être sorti des bureaux autrichiens et
+répondre à la fameuse circulaire du prince Repnin.
+
+Il est bon de l'insérer dans le _Moniteur_, en y ajoutant qu'on se
+plaît à le communiquer au public, comme digne de son attention et
+renfermant les meilleurs principes. On pense que le petit coup de
+patte donné à la France pourra être omis.
+
+Nos journaux ont pour l'étranger une influence bien autrement forte
+que celle que produisent les journaux des autres pays, parce qu'on
+sait que les nôtres restent sous la surveillance et la mesure du
+gouvernement.
+
+Nous vous prions, monsieur le comte, de nous faire connaître le
+résultat des informations que nous vous demandons.
+
+L'importance de la question de la Saxe ne peut vous échapper. Les
+principes que nous devons y soutenir sont les mêmes dont nous devons
+nous servir pour mettre une digue à la marche de la Révolution, et
+pour consacrer de nouveau les principes du droit des gens, sans
+lesquels tout l'édifice social en Europe restera ébranlé.
+
+Agréez...
+
+ * * * * *
+
+Nº 13.--LE PRINCE DE TALLEYRAND AU ROI LOUIS XVIII.
+
+Vienne, le 24 novembre 1814[396].
+
+ [396] Variante: _25 novembre 1814_.
+
+SIRE,
+
+Aussitôt que nous eûmes proféré ici le mot de _principes_ et demandé
+la réunion immédiate du congrès, on se hâta de répandre de tous côtés
+le bruit que la France ne cessait point de regretter la rive gauche du
+Rhin et la Belgique, et n'aurait de repos qu'après les avoir
+recouvrées; que le gouvernement de Votre Majesté pouvait bien partager
+ce voeu de la nation et de l'armée, ou que[397], s'il ne le partageait
+pas, il ne serait pas assez fort pour y résister; que, dans les deux
+suppositions, le péril était le même, qu'on ne pouvait donc trop se
+prémunir contre la France; qu'il fallait lui opposer des barrières
+qu'elle ne pût point franchir, coordonner à cette fin les arrangements
+de l'Europe, et se tenir soigneusement en garde contre ses
+négociateurs qui ne manqueraient pas de tout faire pour l'empêcher.
+Nous nous trouvâmes tout à coup en butte à des préventions contre
+lesquelles il nous a fallu lutter depuis deux mois. Nous avons réussi
+à triompher de celles qui nous étaient le plus pénibles. On ne dit
+plus qu'il nous ait été donné de doubles instructions (comme M. de
+Metternich l'assurait au prince de Wrède); qu'il nous ait été prescrit
+de parler dans un sens et d'agir dans un autre, et que nous ayons été
+envoyés pour semer la discorde. Le public rend justice à Votre
+Majesté. Il ne croit plus qu'elle ait d'arrière-pensée. Il applaudit à
+son désintéressement. Il la loue d'avoir embrassé la défense des
+principes. Il avoue que le rôle d'aucune autre puissance n'est aussi
+honorable que le sien. Mais ceux à qui il importe que la France ne
+cesse point d'être un sujet de défiance et de crainte n'en pouvant
+exciter sous un prétexte en excitent sous un autre. Ils représentent
+sa situation intérieure sous un jour alarmant. Malheureusement ils se
+fondent sur des nouvelles de Paris, données par des hommes dont le
+nom, la réputation et les fonctions imposent. Le duc de Wellington,
+qui entretient avec lord Castlereagh une correspondance très active,
+ne lui parle que de conspirations, de mécontentements secrets et de
+murmures, sourds précurseurs d'orages prêts à éclater. L'empereur
+Alexandre dit que ses lettres de Paris lui annoncent des troubles. De
+son côté, M. de Vincent[398] mande à sa cour qu'il se prépare un
+changement dans le ministère et qu'il en est sûr. On affecte de
+regarder un changement de ministres comme un indice certain d'un
+changement de système intérieur et extérieur. On en conclut que l'on
+ne peut pas compter sur la France, et qu'on ne doit entrer dans aucun
+concert avec elle.
+
+ [397] Variante: _vu que_.
+
+ [398] M. de Vincent était alors ambassadeur d'Autriche à Paris.
+
+Nous avons beau réfuter ces nouvelles, citer des dates ou des faits
+qui les détruisent, leur opposer celles que nous recevons nous-mêmes,
+indiquer la source où j'ai lieu de croire que le duc de Wellington
+prend les siennes, et montrer combien cette source est suspecte, on
+veut établir qu'éloignés de Paris, nous ignorons ce qui s'y passe, ou
+que nous avons intérêt de le cacher, et que le duc de Wellington et M.
+de Vincent étant sur les lieux, sont mieux instruits ou plus sincères.
+
+Je n'accuserai point lord Castlereagh d'avoir propagé les préventions
+que nous avons eu à combattre, mais, soit qu'il les eût conçues de
+lui-même, soit qu'elles lui aient été inspirées, il en était
+certainement imbu plus que personne. La longue guerre que l'Angleterre
+a eu à soutenir presque seule et le péril que cette guerre lui a fait
+courir, ont produit[399] sur lui une impression si vive, qu'elle lui
+ôte, pour ainsi dire, la liberté de juger à quel point les temps sont
+changés. De toutes les craintes, la moins raisonnable aujourd'hui,
+c'est, sans contredit, celle d'un retour du système continental.
+Cependant, ceux qui ont avec lui des relations plus particulières,
+assurent qu'il est toujours préoccupé de cette crainte et qu'il ne
+croit pas pouvoir accumuler trop de précautions contre ce danger
+imaginaire. Il croit encore être à Châtillon, traitant et voulant
+traiter de la paix avec Bonaparte. Il est aisé de deviner l'effet que
+doivent produire sur un esprit ainsi disposé les nouvelles du duc de
+Wellington, qui devient ainsi lui-même un obstacle à cet accord qu'il
+paraît regarder comme facile à établir entre lord Castlereagh et nous.
+
+ [399] Variante: et le péril _dans lequel celle guerre l'a mise ont
+ fait_.
+
+J'ai provoqué cet accord de toutes manières, et avant que lord
+Castlereagh quittât Londres, et lors de son passage à Paris, et depuis
+que nous sommes à Vienne. S'il n'a point eu lieu, ce n'est pas
+seulement à cause des préventions de lord Castlereagh, mais c'est
+parce qu'il y avait une opposition réelle et absolue entre ses vues et
+les nôtres. Votre Majesté nous a prescrit de défendre les principes.
+La note du 11 octobre que j'ai eu l'honneur de lui envoyer[400] montre
+quel respect lord Castlereagh a pour eux. Nous devons tout mettre en
+oeuvre pour conserver le roi et le royaume de Saxe. Lord Castlereagh
+veut à toute force traiter l'un comme un criminel condamné, dont lui,
+Castlereagh, s'est constitué le juge, et sacrifier l'autre. Nous
+voulons que la Prusse acquière ou conserve beaucoup du duché de
+Varsovie, et lord Castlereagh le veut comme nous; mais, par des motifs
+si différents, qu'il emploie pour perdre la Saxe, le même moyen que
+nous pour la sauver. Il veut ainsi tourner contre nous l'appui que
+nous lui aurons donné dans la question de la Pologne. Des volontés si
+contraires sont impossibles à concilier.
+
+ [400] Voir page 470.
+
+J'ai parlé souvent, et à l'empereur Alexandre lui-même, du
+rétablissement de la Pologne comme d'une chose que la France désirait
+et qu'elle serait prête à soutenir. Mais je n'ai point demandé ce
+rétablissement sans alternative, parce que lord Castlereagh ne l'a pas
+lui-même demandé, parce que j'aurais été seul à faire cette demande et
+que, par là, j'aurais aigri l'empereur Alexandre sans me faire un
+mérite aux yeux des autres, et même j'aurais blessé l'Autriche qui,
+jusqu'à présent du moins, ne veut pas de ce rétablissement.
+
+Il n'y a pas deux jours que lord Castlereagh auquel je faisais
+quelques reproches sur la manière dont il avait conduit les affaires
+depuis deux mois, me répondit: «J'ai toujours pensé que quand on était
+dans une ligue, il ne fallait pas s'en séparer.»--Il se croit donc
+dans une ligue. Cette ligue n'est certainement qu'une suite de leurs
+traités antérieurs à la paix. Or, comment espérer qu'il s'entende avec
+ceux contre lesquels il avoue qu'il est ligué?
+
+Les autres membres de la ligue ou coalition contre la France sont dans
+un cas semblable au sien. La Russie et la Prusse n'attendent que de
+l'opposition de notre part. L'Autriche peut désirer notre appui dans
+les questions de la Pologne et de la Saxe[401]; mais son ministre le
+désire bien moins pour ces deux objets qu'il ne redoute notre
+intervention pour d'autres. Il sait combien nous avons l'affaire de
+Naples à coeur, et il ne l'a guère moins à coeur lui-même, mais dans un
+sens bien différent du nôtre. Je l'allai voir dimanche dernier en
+sortant de dîner chez le prince Trautmansdorf. J'avais reçu la veille
+une lettre d'Italie, où l'on me disait que Murat avait soixante-dix
+mille hommes dont la plus grande partie était armée, grâce aux
+Autrichiens qui lui avaient vendu vingt-cinq mille fusils. Je voulais
+m'en expliquer avec M. de Metternich, ou du moins lui montrer que je
+le savais. Je le mis sur l'affaire de Naples, et, comme nous étions
+dans son salon avec beaucoup de monde, je lui offris de le suivre dans
+son cabinet pour lui montrer la lettre que j'avais reçue. Il me dit
+que rien ne pressait et que cette question reviendrait plus tard. Je
+lui demandai s'il n'était donc pas décidé. Il me répondit qu'il
+l'était, mais qu'il ne voulait pas mettre le feu partout à la fois; et
+comme il alléguait, à son ordinaire, la crainte que Murat ne soulevât
+l'Italie: «Pourquoi donc, lui dis-je, lui fournissez-vous des armes,
+si vous le craignez? Pourquoi lui avez-vous vendu vingt-cinq mille
+fusils?» Il nia le fait, et je m'y étais attendu; mais je ne lui
+laissai pas la satisfaction de penser que ses dénégations m'eussent
+persuadé. Après que je l'eus quitté, il se rendit à la redoute, car
+c'est au bal et dans les fêtes qu'il consume les trois quarts de sa
+journée, et il avait la tête tellement remplie de l'affaire de Naples,
+qu'ayant trouvé une femme de sa connaissance, il lui dit qu'on le
+tourmentait pour cette affaire de Naples, mais qu'il ne saurait y
+consentir, qu'il avait égard à la situation d'un homme qui s'était
+fait aimer dans le pays où il gouverne; que lui, d'ailleurs, aimait
+passionnément la reine et était en relations continuelles avec elle.
+Tout cela, et peut-être un peu davantage sur cet article, se disait
+sous le masque. Il faut s'attendre à ce qu'il fera jouer tous les
+ressorts imaginables pour que l'affaire de Naples ne soit pas traitée
+au congrès, conformément à l'insinuation qu'il fit, il y a quelque
+temps, dans une conférence, et dont j'ai eu l'honneur de rendre compte
+à Votre Majesté.
+
+ [401] Variante: _dans la question de la Pologne et dans celle de la
+ Saxe_.
+
+Les quatre cours alliées, ayant chacune quelque raison de craindre
+l'influence que la France pourrait avoir dans le congrès, se sont
+naturellement unies, et elles craignent de se rapprocher de nous
+lorsqu'elles se divisent entre elles, parce que tout rapprochement
+entraînerait des concessions qu'elles ne veulent pas faire.
+
+L'amour-propre, comme de raison, s'en est aussi mêlé. Lord Castlereagh
+se croyait en état de faire fléchir l'empereur de Russie, et il n'a
+fait que l'aigrir.
+
+Enfin, à ces motifs se joint toujours un sentiment de jalousie contre
+la France. Les alliés croyaient l'avoir plus abattue; ils ne
+s'attendaient pas à lui voir, et les meilleures finances, et la
+meilleure armée de l'Europe. A présent ils le croient, ils le disent,
+et ils en sont venus jusqu'à regretter d'avoir fait la paix de Paris,
+à se la reprocher les uns aux autres, à ne pas comprendre par quel
+enchantement ils avaient été amenés à la faire, et à le dire, même
+dans les conférences et devant nous.
+
+On ne peut donc raisonnablement s'attendre à ce que l'Angleterre et
+l'Autriche se rapprochent réellement et sincèrement de nous, que dans
+un cas d'extrême nécessité, tel que serait celui où leurs discussions
+avec la Russie finiraient par une rupture ouverte.
+
+Toutefois, malgré ces dispositions, les difficultés qu'elles nous font
+éprouver, et celles que les lettres de Paris nous causent, les
+puissances sont ici, vis-à-vis de nous, dans une situation d'égards et
+même de condescendance telle que nous aurions pu difficilement
+l'espérer il y a six semaines. Je puis dire qu'elles-mêmes en sont
+étonnées.
+
+Jusqu'ici l'empereur Alexandre n'a point fléchi.
+
+Lord Castlereagh, personnellement piqué, quoiqu'il ait reçu récemment
+une note de la Russie, douce d'expression, dit, mais non pas à nous,
+que si l'empereur ne veut point s'arrêter à la Vistule, il faut l'y
+forcer par la guerre; que l'Angleterre ne pourra fournir que fort peu
+de troupes, à cause de la guerre d'Amérique[402]; mais qu'elle
+fournira des subsides, et que les troupes hanovriennes et hollandaises
+pourront être employées sur le bas Rhin.
+
+ [402] L'Angleterre était en guerre avec les États-Unis depuis plus
+ de deux ans. La déclaration de guerre du gouvernement de Washington
+ (19 juin 1812) avait été provoquée par la prétention de
+ l'Angleterre de faire respecter par les navires américains le
+ blocus fictif des côtes de l'empire français, depuis Hambourg
+ jusqu'à Saint-Sébastien sur l'Océan, et depuis Port-Vendres jusqu'à
+ Cattaro sur la Méditerranée; et de plus, par le droit que
+ s'attribuaient les Anglais de confisquer les marchandises ennemies
+ sur les navires neutres.
+
+Le prince de Schwarzenberg opine pour la guerre, disant qu'on la fera
+maintenant avec plus d'avantages que quelques années plus tard.
+
+On a même déjà fait un plan de campagne à la chancellerie de guerre;
+et le prince de Wrède en a fait un de son côté.
+
+L'Autriche, la Bavière et autres États allemands feraient marcher
+trois cent vingt mille hommes.
+
+Deux cent mille, sous les ordres du prince de Schwarzenberg, se
+porteraient par la Moravie et la Gallicie sur la Vistule.
+
+Cent vingt mille, commandés par le prince de Wrède, se porteraient de
+la Bohême sur la Saxe qu'ils feraient soulever; et, de là, entre
+l'Oder et l'Elbe. On formerait en même temps le siège de Glatz et de
+Neiss.
+
+La campagne ne commencerait qu'à la fin de mars.
+
+Mais ce plan nécessite la coopération de cent mille Français, dont
+moitié se porterait sur la Franconie pour empêcher les Prussiens de
+tourner l'armée de Bohême, et l'autre moitié les occuperait sur le bas
+Rhin.
+
+Il faut donc s'attendre à ce que cette coopération, sur l'absolue
+nécessité de laquelle les militaires n'ont qu'une voix, nous sera
+demandée, si la guerre doit avoir lieu.
+
+Mais, jusqu'à présent, ni lord Castlereagh ni M. de Metternich ne nous
+parlent de guerre, et l'on assure même qu'il n'en a point été question
+entre eux. Ce n'est qu'avec la Bavière qu'ils sont séparément entrés
+en ouverture à ce sujet.
+
+Soit qu'ils fondent encore quelque espérance sur la négociation, soit
+qu'ils veuillent gagner du temps, ils la poursuivent. Lord Castlereagh
+ayant échoué, ils ont voulu remettre de nouveau en scène le prince de
+Hardenberg. Mais il ne put voir, ni avant-hier ni hier, l'empereur
+Alexandre qui, quoique beaucoup mieux, garde encore la chambre, et je
+ne crois pas qu'il l'ait vu aujourd'hui.
+
+Les arrangements relatifs à Gênes sont convenus dans la commission
+italienne. On est occupé de la rédaction, dont les commissaires ont
+prié M. de Noailles de se charger. Les droits de la maison de Carignan
+sont reconnus. M. de Noailles a eu par moi l'instruction de n'admettre
+les arrangements faits pour le Piémont, que comme partie intégrantes
+des arrangements à faire avec le concours de la France pour la
+totalité de l'Italie. C'est une sorte de réserve que j'ai cru utile de
+faire à cause de Naples.
+
+Les affaires de la Suisse vont se traiter dans une commission dont M.
+le duc de Dalberg est membre, ainsi que j'ai eu l'honneur de le mander
+à Votre Majesté.
+
+Celles de l'Allemagne sont suspendues par le refus de la Bavière et du
+Wurtemberg de prendre part aux délibérations, jusqu'à ce que le sort
+de la Saxe ait été fixé.
+
+Mille raisons me font désirer d'être auprès de Votre Majesté. Mais je
+me sens retenu ici par l'idée que je puis être ici plus utile à son
+service, et par l'espoir qu'en dépit de tous les obstacles, nous
+parviendrons à obtenir une bonne partie du moins de ce qu'elle a
+voulu.
+
+Je suis...
+
+ * * * * *
+
+Nº 9 _ter_.--LE ROI LOUIS XVIII AU PRINCE DE TALLEYRAND.
+
+Paris, le 26 novembre 1814.
+
+Mon cousin,
+
+J'ai reçu votre numéro 12, et je puis dire avec vérité que c'est le
+premier qui m'ait satisfait, non que je ne l'aie toujours été de votre
+marche et de votre façon de me rendre compte de l'état des choses,
+mais parce que, pour la première fois, je vois surnager des idées de
+justice. L'empereur de Russie a fait un pas rétrograde; et, en
+politique comme en toute autre chose, jamais le premier pas ne fut le
+dernier. Ce prince se tromperait cependant s'il croyait m'engager à
+une alliance (politique s'entend) avec lui. Vous le savez, mon système
+est: alliance générale, point de particulières. Celles-ci sont une
+source de guerres; l'autre est un garant de paix; et, sans craindre la
+guerre, la paix est l'objet de tous mes voeux. C'est pour l'avoir que
+j'ai augmenté mon armée, que je vous ai autorisé à promettre mon
+concours à l'Autriche et à la Bavière. Ces mesures ont commencé à
+réussir. Je crois pouvoir espérer _otium cum dignitate_, et c'est bien
+assez pour éprouver de la satisfaction.
+
+Vous avez dit tout ce que j'aurais pu dire sur la note de lord
+Castlereagh. Je m'explique la différence de son langage avec celui de
+lord Wellington par leurs positions respectives: l'un suit des
+instructions, l'autre en donne.
+
+Je voudrais déjà voir les affaires d'Italie réglées, depuis les Alpes
+jusqu'à Terracine: car je désire bien vivement l'importante
+conséquence qui doit s'en suivre. Sur quoi, je prie Dieu qu'il vous
+ait, mon cousin, en sa sainte et digne garde.
+
+LOUIS.
+
+ * * * * *
+
+Nº 16 _bis_.--LES AMBASSADEURS DU ROI AU CONGRÈS, AU MINISTRE DES
+AFFAIRES ÉTRANGÈRES A PARIS.
+
+Vienne, le 30 novembre 1814.
+
+Monsieur le comte,
+
+Aucune conférence générale n'a été tenue depuis notre dernière
+dépêche. M. le prince de Metternich et M. le prince de Hardenberg sont
+l'un et l'autre alités d'une fièvre de rhume.
+
+L'affaire de Gênes, en attendant, a été ajustée et terminée. Les actes
+vont être signés et le prochain courrier en portera des copies au
+département. M. de Corsini a été chargé de répondre au mémoire de M.
+de Labrador, qui réclamait la Toscane pour le roi d'Étrurie. La
+discussion sur cette affaire va avoir lieu, et nous craignons que la
+reine d'Étrurie n'arrive qu'avec beaucoup de peine à rentrer dans cet
+ancien patrimoine de sa famille. Lord Castlereagh s'en est exprimé
+ainsi.
+
+Une séance pour arranger les affaires de la Suisse a eu lieu, et le
+plénipotentiaire français y a été appelé.
+
+On a écouté les réclamations du canton de Berne, mais on n'a encore
+rien conclu. On paraît en général être bien disposé pour le canton de
+Berne, mais ne pas vouloir renverser l'existence des dix-neuf cantons,
+garantie par l'acte fédéral. On portera à la connaissance du roi les
+résultats des conférences à mesure que la discussion les amènera.
+
+L'autorisation que le roi a donnée pour l'échange d'une partie du pays
+de Gex servira utilement. Nous observons cependant que, dans cette
+circonstance, il n'est plus question d'une spoliation du prince évêque
+de Bâle, qui, déjà en 1803, lors du recès de l'empire d'Allemagne, a
+perdu ses droits de souveraineté, a obtenu une pension de cent vingt
+mille francs et exerce toujours ses droits spirituels[403].
+
+ [403] L'évêché de Bâle était autrefois un État en partie
+ indépendant. L'évêque, prince du Saint-Empire depuis 1356,
+ possédait, à titre de vassal de l'empire, les places de Porentruy,
+ Delemont et Laufen avec leur territoire, le tout incorporé au
+ cercle du Haut-Rhin. En outre, il était souverain indépendant des
+ villes de Bienne, Neuveville, des seigneuries de Tessemberg,
+ d'Erguel et d'Illfingen. En 1792, la Révolution transforma l'évêché
+ en république de Rauracie qui ne dura que quelques mois. En 1793,
+ les districts de Delemont et de Porentruy furent réunis à la
+ France; en 1797, l'Erguel et le Val-Moutiers subirent le même sort.
+ Le reste de ses États fut sécularisé en 1803 moyennant une pension
+ de dix mille florins. En 1815, l'ancien évêché de Bâle fut adjugé
+ par le congrès de Vienne au canton de Berne, à l'exception de douze
+ communes qui furent données au canton de Bâle, et d'un district qui
+ fut concédé à Neuchâtel.
+
+Les conférences allemandes ont été suspendues. Le Wurtemberg et la
+Bavière n'ont pas voulu concourir à river les chaînes qu'on leur
+préparait. Une réponse faite par les cabinets autrichien et prussien
+aux plénipotentiaires wurtembourgeois a augmenté la défiance à cet
+égard. Nous en joignons ici une copie et une traduction française.
+
+Les petits et moyens États de l'Allemagne ont, en attendant, formé une
+seconde association et le grand-duc de Bade s'y est joint par l'effet
+d'un avis qui lui a été donné à ce sujet par l'impératrice de Russie,
+sa soeur.
+
+Quant aux affaires polonaise et saxonne, elles sont dans la même
+situation, et à aucune époque du congrès, les puissances alliées n'ont
+donné à la France une plus entière conviction de leur désunion
+qu'elles ne le font dans ce moment, où l'Angleterre, l'Autriche, la
+Russie et la Prusse ne paraissent d'accord sur aucune des bases qui
+devaient servir à l'arrangement général de l'Europe.
+
+L'attitude que la France a prise la place de manière à attendre avec
+calme le résultat de ces intrigues, et de n'y paraître que pour faire
+écouter le langage de la raison. C'est dans cet esprit qu'il nous
+semblerait utile de diriger quelques articles de gazettes, contre la
+doctrine du _Correspondant de Nuremberg_ et du _Mercure du Rhin_, qui,
+l'un et l'autre, se plaisent à altérer les faits et à nourrir
+l'animosité qui règne en Allemagne contre la France.
+
+Agréez...
+
+ * * * * *
+
+Nº 14.--LE PRINCE DE TALLEYRAND AU ROI LOUIS XVIII.
+
+Vienne, le 30 novembre 1814.
+
+SIRE,
+
+J'ai reçu la lettre dont Votre Majesté a daigné m'honorer le 15 de ce
+mois, et, par le même courrier, l'autorisation qu'elle a bien voulu me
+donner pour consentir à l'échange d'une petite portion du pays de
+Gex, contre une partie du Porentruy.
+
+L'ancien prince évêque de Bâle a déjà repris, comme évêque,
+l'administration spirituelle du Porentruy, mais il ne saurait, comme
+prince, en recouvrer la possession qu'il a perdue, non par le simple
+fait de la conquête, mais par la sécularisation générale des États
+ecclésiastiques de l'Allemagne en 1803. Il jouit comme prince d'une
+pension de soixante mille florins, et ne prétend à rien de plus. Il ne
+peut donc pas être un obstacle à l'échange dont nous avons eu
+l'honneur d'entretenir Votre Majesté. Mais cet échange pourrait être
+rendu difficile par l'une des conditions dont Votre Majesté le fait
+dépendre, savoir: la restitution de l'Argovie bernoise au canton de
+Berne, car, selon toute apparence, cette restitution éprouvera de très
+grandes et peut-être même d'insurmontables difficultés. Je suppose
+toutefois que, si l'on se bornait à restituer à Berne quelques
+bailliages de l'Argovie, qu'en compensation du surplus on lui donnât
+les parties de l'évêché de Bâle comprises dans les anciennes limites
+de la Suisse, et que Berne se contentât de cet arrangement, Votre
+Majesté en serait contente elle-même.
+
+La commission chargée des affaires de la Suisse n'a fait, jusqu'à
+présent, autre chose que se convaincre que la multiplicité et la
+divergence des prétentions, les rendaient fort épineuses. Ceux qui,
+dans l'origine, les voulaient régler seuls, et nous contestaient le
+droit de nous en mêler, ont été les premiers à demander notre
+concours, et, pour ainsi dire notre assistance et nos conseils. Il est
+vrai que les envoyés suisses qui sont ici, et qui, dès les premiers
+temps de notre séjour à Vienne, se sont liés avec nous, leur ont
+déclaré que s'ils croyaient pouvoir établir en Suisse un ordre de
+choses solide, sans l'intervention et même sans l'assistance[404] de
+la France, ils se berçaient d'une espérance tout à fait vaine.
+
+ [404] Variante: _l'assentiment_.
+
+Quand les alliés traitaient de la paix et la voulaient faire avec
+Bonaparte[405], ils s'étaient adressés aux cantons qui avaient le plus
+souffert des révolutions de la Suisse, réveillant en eux le souvenir
+et le sentiment de leurs pertes, et leur offrant la perspective de les
+réparer. Leur but était de détacher la Suisse de la France et ce moyen
+leur paraissait infaillible. Mais il s'est trouvé que ces cantons
+étaient précisément ceux qui étaient le plus attachés à la maison de
+Bourbon. Alors les alliés ne se sont plus souciés d'un moyen qui ne
+menait plus et qui, même, était contraire à leur but, et ils n'ont
+recueilli de leurs tentatives que l'embarras de savoir comment ils
+reviendraient sur leurs pas et parviendraient à tout calmer.
+Quelques-uns avaient formé le projet d'unir dans une même ligue[406]
+la Suisse et l'Allemagne. C'est encore une idée abandonnée[407]. On
+paraît maintenant vouloir d'assez bonne foi terminer, en satisfaisant
+aux prétentions les plus considérables et les plus justes, et en
+faisant d'ailleurs le moins de changements qu'il est possible. Il est
+donc permis d'espérer qu'il y aura pour la Suisse un arrangement,
+sinon le meilleur en soi, du moins le meilleur que les circonstances
+permettent; que l'on déclarera l'indépendance de ce pays, et, ce qui
+n'est pas moins important pour nous, sa neutralité.
+
+ [405] Variante: _Buonaparte_.
+
+ [406] Variante: _de réunir dans la même ligue_.
+
+ [407] Variante: _C'est une idée abandonnée_.
+
+La commission pour les affaires d'Italie a fait, sur celle de Gênes,
+un rapport et un projet d'articles qui seront signés demain et
+adressés aux huit puissances. J'aurai l'honneur d'envoyer à Votre
+Majesté, par le prochain courrier, une copie de ce projet. Après les
+affaires de Gênes viendront celles de Parme qui souffriront plus de
+difficultés, s'il est vrai, comme on le rapporte, que l'empereur
+d'Autriche et M. de Metternich aient donné récemment des assurances
+positives à l'archiduchesse Marie-Louise, qu'elle conserverait Parme.
+Ce qui est certain, c'est que l'archiduchesse, qui, jusqu'à présent,
+avait eu sur ses voitures, les armes de son mari, a fait peindre sur
+l'une les armes du duché de Parme. J'espère néanmoins qu'on parviendra
+à le faire rendre à la reine d'Étrurie.
+
+C'est à Venise qu'ont été pris les vingt-cinq mille fusils vendus à
+Murat. Il paraît que, malgré la protection de M. de Metternich, il ne
+se sent pas fort rassuré, car il vient d'écrire à l'archiduchesse
+Marie-Louise une longue lettre dans laquelle il lui annonce, entre
+autres choses, que si l'Autriche lui prête son appui pour rester à
+Naples, il va la faire remonter au rang d'où elle n'aurait jamais dû
+descendre. (Ces termes sont textuels.) Une telle extravagance, même
+dans un homme de son pays et de son caractère, ne peut s'expliquer que
+comme un excès de la peur qui se trahit elle-même.
+
+Les conférences de la commission allemande sont toujours suspendues.
+Le Wurtemberg a déclaré qu'il ne pouvait point avoir d'opinion
+quelconque sur des parties d'un tout qu'on ne lui montrait que l'une
+après l'autre et isolées, et qu'il ne délibérerait sur aucune, avant
+qu'on lui eût fait connaître l'ensemble, ce qui lui a attiré de la
+part de l'Autriche et de la Prusse une note où ces deux puissances
+font assez sentir l'espèce d'empire qu'elles veulent, en se la
+partageant, exercer sur l'Allemagne.
+
+Persuadés que l'influence ainsi partagée entre deux puissances se
+convertirait bientôt en domination et en souveraineté, tous les États
+de l'ancienne confédération rhénane, à l'exception de la Bavière et du
+Wurtemberg, se sont réunis pour exprimer le voeu du rétablissement de
+l'ancien empire germanique, dans la personne de celui qui en était le
+chef.
+
+Ces mêmes États sont sur le point de former une ligue dont l'objet
+sera d'opposer une résistance de non consentement et d'inertie au
+système que l'Autriche et la Prusse voudraient faire prévaloir. Le
+grand-duc de Bade, qui d'abord s'était tenu isolé, s'est joint aux
+autres, par le conseil de l'impératrice de Russie, sa soeur, qui n'a
+été que l'organe de l'empereur Alexandre.
+
+Les affaires de Pologne et de Saxe sont toujours dans la même
+situation; la démarche que M. de Metternich avait fait faire par M. de
+Hardenberg, et que lord Castlereagh n'a point approuvée, ayant été
+sans résultat, aussi bien que la discussion de lord Castlereagh avec
+l'empereur Alexandre.
+
+J'ai l'honneur d'adresser à Votre Majesté les pièces de cette
+discussion, au nombre de six. Il me manque encore une lettre que
+j'aurai et que j'ai lue. C'est la dernière lettre de l'empereur
+Alexandre, où il dit à lord Castlereagh que c'en est assez, et
+l'invite à prendre désormais la voie officielle.
+
+Ceux qui ont lu ces pièces ne comprennent pas comment lord
+Castlereagh, s'étant mis aussi en avant qu'il l'a fait, pourrait
+reculer; mais lui-même ne comprend pas comment et dans quelle
+direction il peut faire un pas de plus.
+
+Au reste, Votre Majesté verra que lord Castlereagh ne s'est occupé que
+de la Pologne, décidé qu'il était à sacrifier la Saxe, par une suite
+de cette politique qui ne voit que des masses, sans s'embarrasser des
+éléments qui servent à les former. C'est une politique d'écoliers et
+de coalisés.
+
+Je dois faire à Votre Majesté la même prière pour ces pièces que pour
+celles que j'ai déjà eu l'honneur de lui adresser. Je les ai eues de
+la même manière que celles-ci, et sous les mêmes conditions.
+
+L'empereur Alexandre témoigne l'intention de se rapprocher de nous. Il
+se plaint de ceux qui, depuis que nous sommes ici, et dans les
+premiers temps surtout, se sont comme interposés entre lui et nous, et
+il désigne MM. de Metternich et de Nesselrode. L'intermédiaire dont il
+se sert avec moi est le prince Adam Czartoryski, qui a maintenant le
+plus de part à sa confiance et qu'il a fait entrer dans son conseil,
+où M. de Nesselrode n'est plus appelé, et qu'il a composé du prince
+Adam, du comte Capo d'Istria et de M. de Stein.
+
+L'empereur est rétabli et sort. M. de Metternich est malade; il n'est
+sorti ni hier ni aujourd'hui[408], ce qui fait qu'il ne peut y avoir
+de réunion des ministres des huit puissances.
+
+ [408] Variante: _et ne s'est point levé_ ni hier ni aujourd'hui.
+
+Lord Castlereagh est venu me proposer ce matin de profiter de ce temps
+d'inaction pour nous occuper de l'affaire des noirs. Mais, tout en
+plaisantant sur sa proposition et sur les motifs[409] qu'il avait de
+la faire, je lui ai si positivement dit que cette affaire devait être
+la dernière de toutes, et qu'il fallait que celles de l'Europe fussent
+faites avant de s'occuper de l'Afrique, que j'espère qu'il ne me
+donnera pas l'occasion de le lui répéter une seconde fois.
+
+Je suis...
+
+ [409] Variante: les motifs _personnels_.
+
+ * * * * *
+
+Nº 10 _ter_.--LE ROI LOUIS XVIII AU PRINCE DE TALLEYRAND.
+
+Paris, ce 4 décembre 1814.
+
+Mon cousin,
+
+J'ai reçu votre numéro 13. Toujours également satisfait de votre
+conduite, je le suis, et vous n'en serez pas surpris, fort peu de
+l'état des affaires, qui me semble bien éloigné de celui où elles
+étaient lorsque vous avez expédié le numéro 12. Dieu seul est maître
+des volontés; les hommes n'y peuvent rien, et quoi[410] qu'il en
+puisse être, en me tenant fortement attaché aux principes; en méritant
+peut-être qu'on me fasse l'application du vers: _Justum et tenacem
+propositi virum_, l'honneur au moins me restera, et c'est ce que
+j'ambitionne le plus.
+
+ [410] Variante: _mais_ quoi qu'il.
+
+Je ne suis pas surpris des bruits qui courent, des nouvelles que l'on
+mande et de la consistance que leur donne la mauvaise volonté;
+moi-même, il ne tiendrait qu'à moi de ne pas avoir un moment de repos;
+et cependant mon sommeil est aussi paisible que dans ma jeunesse. La
+raison en est simple: je n'ai jamais cru que, passé les premiers
+instants de la Restauration, le mélange de tant d'éléments hétérogènes
+ne produisît pas de fermentation. Je sais qu'il en existe, mais je ne
+m'en inquiète point. Résolu à ne jamais m'écarter au dehors de ce que
+me prescrit l'équité, au dedans de la constitution que j'ai donnée à
+mon peuple, à ne jamais mollir dans l'exercice de mon autorité
+légitime, je ne crains rien, et, un peu plus tôt ou un peu plus tard,
+je verrai se dissiper ces nuages, dont j'avais prévu la formation.
+
+On vous parle de changements dans le ministère, et moi je vous en
+annonce. Je rends toute justice au zèle et aux bonnes qualités du
+comte Dupont; mais je n'ai pas à me louer également de son
+administration; en conséquence, je viens de lui retirer son
+département, que je confie au maréchal Soult. Je donne celui de la
+marine au comte Beugnot[411], et la direction générale de la police à
+M. d'André[412]. Mais ces déplacements partiels de confiance, dont
+j'ai voulu que vous fussiez le premier instruit, ne changent rien au
+système de politique qui est _le mien_; c'est ce que vous aurez bien
+soin de dire hautement à quiconque vous parlera de ce qui se passe
+aujourd'hui.
+
+ [411] Le ministère de la marine était vacant depuis la mort de son
+ titulaire, M. Malouet (7 septembre).
+
+ [412] Antoine-Balthazar-Joseph d'André, né à Aix en 1759,
+ conseiller au parlement de Provence en 1778, député de la noblesse
+ aux états généraux, président de l'Assemblée constituante (août
+ 1790); il siégea dans les rangs des constitutionnels. En 1792,
+ poursuivi comme accapareur, il se réfugia en Angleterre, et passa
+ de là en Allemagne (1796). Il ne revint en France qu'en 1814, fut
+ nommé directeur général de la police, puis intendant de la maison
+ du roi. Il mourut en 1825.
+
+Je serai très aise de vous revoir, quand il en sera temps; mais les
+raisons qui m'ont déterminé à me priver de vos services près de moi
+subsistent avec une force accrue par les difficultés mêmes que vous
+éprouvez. Il est donc nécessaire que vous continuiez aussi bien que
+vous faites à me représenter au congrès jusqu'à sa dissolution. Sur
+quoi je prie Dieu qu'il vous ait, mon cousin, en sa sainte et digne
+garde.
+
+LOUIS.
+
+ * * * * *
+
+Nº III.--LE COMTE DE BLACAS D'AULPS AU PRINCE DE TALLEYRAND.
+
+Paris, ce 4 décembre 1814.
+
+Prince[413], la lettre que le roi a reçue de vous par le courrier qui
+n'avait pu m'apporter la réponse à celle que j'ai eu l'honneur de vous
+écrire, le 9 du mois dernier, m'avait déjà fourni d'importantes
+lumières sur les principaux objets traités dans la lettre que vous
+avez bien voulu m'adresser le 23. Sa Majesté avait eu la bonté de me
+communiquer votre dépêche ainsi que la note de lord Castlereagh, et il
+est impossible, comme vous l'observez, de ne pas être frappé de la
+différence qui existe entre le style de cette note et le langage du
+duc de Wellington.
+
+ [413] Variante: _La lettre, prince_.
+
+Je ne puis cependant[414], je l'avoue, fixer encore mes idées sur les
+causes réelles de cette différence. Le roi répugne à ne l'attribuer
+qu'à un système d'artifice dont le but serait la déconsidération de la
+France. Lord Wellington, par des communications officieuses telles que
+celle dont je vous ai parlé au sujet des relations de Naples avec
+Paris, et par la conduite qu'il a tenue dernièrement à l'occasion
+d'une correspondance saisie sur lord Oxford[415], a montré des
+dispositions que ne pourrait guère motiver le projet unique[416] de
+répandre au loin des craintes chimériques. Il serait au reste possible
+que, s'exagérant à lui-même des périls dont quelques rumeurs trop
+généralement accueillies ne cessent d'épouvanter les esprits timides,
+il eût souvent desservi, sans le vouloir, la politique du roi, ou
+peut-être favorisé par là des intentions moins franches que les
+siennes. Ce qu'il y a de certain, c'est que plusieurs circonstances,
+indépendantes des vues de l'Angleterre, n'ont que trop fourni de
+prétextes aux défiances propres à encourager les opinions fâcheuses
+dont vous redoutez l'effet. Vous savez, prince, et vous avez souvent
+déploré avec moi le peu d'assurance que donnait au gouvernement de Sa
+Majesté le défaut de vigueur et d'ensemble des opérations[417]
+ministérielles. Ce vice, dont la connaissance était restée quelque
+temps concentrée dans le cabinet, ne pouvait manquer à la longue
+d'acquérir une malheureuse publicité. Joignez à cela le mécontentement
+de l'armée dont les plaintes n'ont cessé de frapper les oreilles des
+princes, pendant leurs voyages[418] dans les départements; le malaise
+qu'entretenaient toutes les réclamations contre l'insuffisance de la
+police; enfin les délations multipliées contre des hommes que leurs
+intentions et leurs discours signalent, peut-être sans fondement, mais
+non sans vraisemblance, comme les instigateurs des complots les plus
+dangereux; tout, jusqu'aux mesures de sûreté que le dévouement des
+commandants militaires a rendues trop ostensibles, a dû produire une
+impression dont les étrangers peuvent profiter sans y avoir concouru.
+
+ [414] Variante: _toutefois_.
+
+ [415] Édouard Harley comte d'Oxford, né en 1773, mort en 1849, issu
+ de la famille de l'homme d'État anglais de ce nom (1661-1724). Ce
+ titre est éteint aujourd'hui.--Lord Oxford résidait alors à Naples
+ sans aucun titre officiel. Il était en relation suivie avec Murat
+ et sa cour, ce qui excita les défiances du gouvernement français.
+ Aussi comme le comte passait par Paris pour retourner en Angleterre
+ se saisit-on d'un prétexte quelconque pour l'arrêter. On trouva
+ dans ses papiers plusieurs lettres du roi de Naples, mais on y
+ chercha en vain des preuves d'une conspiration entre Murat et
+ Napoléon.
+
+ [416] Variante: motiver _uniquement le projet de répandre_.
+
+ [417] Variante: _dans les_ opérations.
+
+ [418] Variante: pendant _toute la durée de leurs voyages_.
+
+Cet état de choses vous expliquera, prince, les motifs impérieux
+auxquels le roi a pensé devoir céder en faisant un changement partiel
+dans son ministère. C'est hier que Sa Majesté a fait connaître sa
+résolution sur cet objet. Tout en rendant justice au zèle et aux
+bonnes intentions de M. le comte Dupont, elle a reconnu que l'armée,
+imputant des torts que peut-être, à ce ministre, les embarras du
+moment rendaient inévitables[419], appelait de tous ses voeux un autre
+système, et le roi a jeté les yeux sur le maréchal Soult[420] pour lui
+confier le portefeuille de la guerre. Ce choix dans lequel Sa Majesté
+a été dirigée par le désir de rétablir dans les troupes la soumission,
+la confiance et le zèle, si nécessaires au maintien de la puissance
+nationale, vous paraîtra sans doute conforme aux principes qu'elle a
+invariablement suivis.
+
+ [419] Variante: _imputant peut-être à ce ministre des torts que les
+ embarras du moment rendaient inévitables_.
+
+ [420] Variante: sur _M. le duc de Dalmatie_.
+
+Le ministère de la marine donné au comte Beugnot et la direction[421]
+de la police à M. d'André sont les autres mutations dans lesquelles le
+roi a voulu chercher les moyens de remplir l'attente publique.
+
+ [421] Variante: la direction _générale_.
+
+Vous penserez sans doute, prince, que ce changement peu considérable
+lorsqu'on l'envisage dans son rapport avec la composition du conseil,
+n'en doit pas moins amener des résultats importants. En effet,
+l'esprit de l'armée et la sécurité de la police sont devenus tellement
+les principes conservateurs de l'opinion, que, sous ce point de vue,
+la détermination du roi acquiert le plus grand intérêt. C'est à vous
+que Sa Majesté s'en remet pour présenter à Vienne cet événement sous
+son véritable jour, et pour le faire considérer non comme une
+révolution ministérielle, mais plutôt comme un accroissement de force
+et de lumière dans le gouvernement.
+
+Le roi regrette vivement qu'au lieu d'avoir à confier cette tâche à
+vos soins, il ne puisse vous voir auprès de lui, offrir une preuve de
+plus à l'appui de l'opinion favorable qu'il veut[422] donner de son
+ministère. Mais Sa Majesté sent les effets avantageux qu'ont produits
+vos continuels efforts[423]. Il serait, au reste, possible que les
+affaires, prenant une marche plus rapide vous retinssent moins de
+temps que vous ne nous le faites craindre, et je le désire
+vivement[424].
+
+ [422] Variante: _désire_.
+
+ [423] Variante: _Sa Majesté sent néanmoins toute la vérité des
+ observations que vous lui faites sur l'effet avantageux qu'ont
+ produit vos continuels efforts_.
+
+ [424] Variante: _et pour moi je désire fort que votre retour soit
+ plus prochain que vous ne semblez l'espérer_.
+
+_Les dernières nouvelles d'Espagne ne sont point bonnes. Le comte
+de Jaucourt vous informe certainement des rapports que M.
+d'Agoult[425] vient de lui adresser._
+
+ [425] Hector d'Agoult, secrétaire d'ambassade à Madrid.
+
+_Rien n'est encore décidé ici pour le moment de l'ajournement des
+Chambres_[426].
+
+ [426] La fin de cette lettre ne se trouve pas dans le texte des
+ archives.
+
+Recevez, prince, avec amitié une nouvelle assurance de mon bien
+sincère et invariable attachement.
+
+BLACAS D'AULPS.
+
+ * * * * *
+
+Nº 17 _bis_.--LES AMBASSADEURS DU ROI AU CONGRÈS, AU MINISTRE DES
+AFFAIRES ÉTRANGÈRES A PARIS.
+
+Vienne, le 7 décembre 1814.
+
+Monsieur le comte,
+
+Nous avons l'honneur de vous adresser le rapport de la commission sur
+la formation du royaume de Sardaigne; il a été rédigé par M. le comte
+de Noailles.
+
+Il est probable que dans une prochaine séance qui réunira les
+plénipotentiaires des huit puissances signataires du traité de Paris,
+tout ce qui reste à décider sur cet objet sera définitivement arrêté,
+savoir:
+
+1º La reconnaissance solennelle de l'hérédité de la maison de
+Sardaigne dans celle de Savoie-Carignan;
+
+2º Le titre de roi de Sardaigne en prenant possession de l'État de
+Gênes;
+
+3º La disposition à faire des fiefs impériaux.
+
+Nous avons également l'honneur d'adresser au département deux notes
+allemandes, dont l'une est celle que la cour de Wurtemberg a donnée
+au comité allemand. Elle a provoqué la réponse que les cabinets de
+Prusse et d'Autriche ont faite, et dont notre précédente dépêche
+renfermait une copie.
+
+La seconde note est celle que la cour de Wurtemberg a présentée pour
+expliquer les motifs qui l'ont guidée dans la rédaction de la
+première. Les affaires d'Allemagne, au reste, sont toutes en suspens
+et attendent la décision de celle de la Saxe qui flotte toujours dans
+l'incertitude. De part et d'autre, on ne paraît pas s'être rapproché.
+
+Les conférences suisses ont commencé. M. de Dalberg défend le mieux
+qu'il lui est possible les intérêts du canton de Berne, et quoique les
+puissances aient arrêté l'intégrité des dix-neuf cantons, on pourra
+procurer quelques avantages à ce canton, au moyen de l'évêché de Bâle.
+M. de Dalberg en rendra compte dans un rapport général, lorsqu'il y
+aura quelque chose de définitivement arrêté.
+
+Agréez...
+
+ * * * * *
+
+Nº 15.--LE PRINCE DE TALLEYRAND AU ROI LOUIS XVIII.
+
+Vienne, le 7 décembre 1814.
+
+SIRE,
+
+Cette lettre que j'ai l'honneur d'écrire à Votre Majesté sera courte.
+Je ne sais que depuis un moment les faits dont je vais lui rendre
+compte. Je les substitue à d'autres moins intéressants et plus vagues
+que j'avais recueillis.
+
+On me dit, et j'ai toute raison de croire, qu'un courrier arrivé cette
+nuit, a apporté à lord Castlereagh et à M. de Munster l'ordre de
+soutenir la Saxe. (J'ignore encore jusqu'où, et si c'est dans toute
+hypothèse, ou seulement, dans une supposition donnée.) On ajoute que
+dès ce matin lord Castlereagh a adressé à M. de Metternich une note
+qui le lui annonce, et que le comte de Munster qui a toujours été,
+mais un peu timidement de notre avis sur la Saxe, va se prononcer sur
+cette question avec beaucoup de force. Le prince de Wrède doit avoir
+lu la note de lord Castlereagh chez M. de Metternich.
+
+Avant-hier matin, M. de Metternich eut avec l'empereur Alexandre un
+entretien dans lequel on mit de part et d'autre le plus qu'on put de
+subtilités et de ruses, et qui n'aboutit à rien. Mais comme M. de
+Metternich avait déclaré que son maître ne consentirait jamais à
+abandonner la Saxe à la Prusse, l'empereur Alexandre voulant s'assurer
+s'il lui avait dit la vérité, aborda, le soir, après le carrousel,
+l'empereur François et lui dit: «Dans le temps actuel, nous autres
+souverains, nous sommes obligés de nous conformer au voeu des peuples
+et de le suivre. Le voeu du peuple saxon est de ne point être partagé.
+Il aime mieux appartenir tout entier à la Prusse, que si la Saxe était
+divisée ou morcelée.» L'empereur François lui répondit: «Je n'entends
+rien à cette doctrine. Voici quelle est la mienne: un prince peut,
+s'il le veut, céder une partie de son pays; il ne peut pas céder tout
+son pays et tout son peuple. S'il abdique, son droit passe à ses
+héritiers légitimes. Il ne peut pas les en priver et l'Europe entière
+n'en a pas le droit.--Cela n'est pas conforme aux lumières du siècle,
+dit l'empereur Alexandre.--C'est mon opinion, répliqua l'empereur
+d'Autriche, ce doit être celle de tous les souverains et
+conséquemment la vôtre. Pour moi, je ne m'en départirai jamais.»
+
+Cette conversation, qui m'a été rapportée de la même manière par deux
+personnes différentes, est un fait sûr. On avait donc eu raison de
+dire que l'empereur d'Autriche avait sur l'affaire de la Saxe une
+opinion qui ne laissait plus à M. de Metternich le choix de la
+défendre ou de l'abandonner, et ce n'était pas sans fondement que le
+ministre saxon se flattait qu'elle ne serait point abandonnée.
+
+On prétend que l'empereur Alexandre a dit qu'une seule conversation
+avec l'empereur François valait mieux que dix conversations avec M. de
+Metternich, parce que le premier s'exprimait nettement et qu'on savait
+à quoi s'en tenir.
+
+Les princes d'Allemagne, qui se sont réunis pour aviser au moyen de
+défendre leurs droits contre les projets qu'ils connaissent ou qu'ils
+supposent à la commission chargée des affaires allemandes, vont, je
+l'espère, émettre un voeu motivé pour la conservation de la Saxe; le
+maréchal de Wrède, auquel la plupart se sont adressés, leur a dit
+qu'ils devaient se presser, et que le moment était favorable. Il leur
+a promis que la Bavière y donnerait son adhésion.
+
+Le Wurtemberg, au contraire, se range pour le moment du côté de la
+Prusse. C'est le prince royal, amoureux de la grande-duchesse
+Catherine, qui a influé sur cette nouvelle disposition du cabinet. La
+cour de Stuttgard fait en cela une chose vile, qui ne lui profitera
+pas, et ne nuira guère qu'à elle. Cette conduite si peu loyale et si
+peu noble, pour ne rien dire de plus, du roi de Wurtemberg, ne me
+paraît pas très propre à faire désirer bien vivement de devenir son
+neveu[427]. Je prierai Votre Majesté de me permettre de lui parler un
+jour plus longuement de l'objet que je rappelle ici.
+
+ [427] Si le duc de Berry avait épousé la grande-duchesse Anne, il
+ serait devenu le neveu du roi de Wurtemberg. Celui-ci, en effet,
+ était le frère de Sophie-Dorothée, princesse de Wurtemberg, qui
+ avait épousé l'empereur Paul. La grande-duchesse Anne était la
+ dernière fille de Paul Ier. Cette princesse après avoir été sur le
+ point d'épouser l'empereur Napoléon en 1810, puis le duc de Berry
+ en 1814, s'unit en 1815 au prince d'Orange, qui devint plus tard
+ roi des Pays-Bas sous le nom de Guillaume II.
+
+L'empereur de Russie avait voulu me voir; puis, il a voulu auparavant
+éclaircir des idées confuses dont il m'a fait dire par le prince Adam
+Czartoryski que sa tête était embarrassée. Je n'ai pu me servir auprès
+de lui du général Pozzo, qui est avec lui médiocrement. Ses serviteurs
+d'ailleurs ne le voient qu'avec difficulté. Il a fallu que le duc de
+Richelieu[428] attendît un mois entier une audience. Le prince Adam,
+quoique partie intéressée dans nos discussions, est mon intermédiaire
+le plus utile. Je n'ai point encore vu l'empereur. On me dit qu'il est
+ébranlé, mais toujours indécis. J'ignore quand et à quoi il se fixera.
+
+ [428] Armand du Plessis, duc de Richelieu, petit-fils du maréchal
+ de ce nom. Né en 1766, il était, en 1789, premier gentilhomme de la
+ chambre. Il émigra la même année, se rendit d'abord à Vienne, puis
+ prit du service dans l'armée russe et reçut de l'impératrice
+ Catherine le grade de lieutenant général (1790). Il revint un
+ instant en France, en 1802, mais retourna en Russie en 1803, et fut
+ nommé, par l'empereur Alexandre, gouverneur d'Odessa, puis de toute
+ la nouvelle Russie. Il conserva ces hautes fonctions jusqu'en 1814.
+ De retour à Paris, il reprit sa charge à la cour et devint, en
+ septembre 1815, ministre des affaires étrangères et président du
+ conseil. Il se retira en décembre 1818, mais conserva la dignité de
+ ministre d'État et reçut celle de grand veneur. Il revint au
+ pouvoir en février 1820, mais ne le garda que jusqu'en décembre
+ 1821. Il mourut l'année suivante.
+
+J'ai l'honneur d'adresser à Votre Majesté les copies des deux pièces
+par lesquelles il a, pour me servir de ses expressions, fait la
+clôture de sa correspondance avec lord Castlereagh. On l'a
+généralement blâmé de s'être engagé, pour ainsi dire, corps à corps
+dans une lutte qu'on aurait jugée peu digne de son rang, quand bien
+même il y aurait eu de l'avantage, et le contraire est arrivé. Ainsi,
+au lieu du triomphe dont il s'était sans doute flatté, son
+amour-propre n'en a remporté que des blessures.
+
+Votre Majesté verra par toute cette discussion que lord Castlereagh
+n'avait envisagé la question de la Pologne que sous un seul point de
+vue, et qu'il l'avait isolée de toute autre question. Non seulement il
+n'a pas demandé le rétablissement de la Pologne indépendante, mais il
+n'en a pas exprimé le voeu; et même il a parlé du peuple polonais dans
+des termes plus propres à dissuader de ce rétablissement qu'à le
+provoquer. Il s'est surtout bien gardé de joindre la question
+polonaise à celle de la Saxe qu'il avait complètement abandonnée et
+qu'il va désormais soutenir.
+
+J'ai aussi l'honneur d'adresser à Votre Majesté une lettre de son
+consul à Livourne[429]. J'ai fait usage ici, et avec succès, des
+renseignements qu'elle contient et que j'ai fait parvenir à l'empereur
+de Russie. M. de Saint-Marsan en a reçu de semblables, et M. de
+Metternich a avoué qu'il a reçu de Paris les mêmes avis. La conclusion
+que j'en tire est qu'il faut se hâter de se débarrasser de l'homme de
+l'île d'Elbe et de Murat. Mon opinion fructifie. Le comte de Munster
+la partage avec chaleur. Il en a écrit à sa cour. Il en a parlé à lord
+Castlereagh, au point qu'il est allé à son tour exciter M. de
+Metternich qui emploie tout moyen pour faire prévaloir l'opinion
+contraire.
+
+ [429] Le chevalier Mariotti, qui avait été chargé de surveiller les
+ menées de Napoléon à l'île d'Elbe.
+
+Son grand art est de nous faire perdre du temps, croyant par là en
+gagner. Il y a déjà huit jours que la commission pour les affaires
+d'Italie a réglé celle de Gênes. J'ai déjà eu l'honneur d'annoncer à
+Votre Majesté qu'elles avaient été réglées selon ses désirs. Je joins
+aujourd'hui à ma lettre au département le travail de la commission.
+Votre Majesté y retrouvera les clauses et même les termes prescrits
+dans nos instructions. Demain la commission des huit puissances
+prendra connaissance du rapport et prononcera[430]. Je ne doute pas
+que les conclusions du rapport ne soient adoptées. On s'occupera
+ensuite de la Toscane et de Parme. Ce travail, qui devrait être déjà
+terminé, a été retardé par la petite maladie de M. de Metternich qui,
+pour ne rien finir, appelle son état actuel: convalescence.
+
+ [430] Variante: _sur ce travail_.
+
+Le temps perdu pour les affaires se consume dans des fêtes. L'empereur
+Alexandre en demande et même en commande, comme s'il était chez lui.
+On nous invite à ces fêtes, on nous y montre des égards, on nous y
+traite avec distinction pour marquer les sentiments qu'on porte à
+Votre Majesté dont nous entendons partout l'éloge; mais tout cela ne
+me fait pas oublier qu'il y après de trois mois que je suis éloigné
+d'elle.
+
+J'ai parlé à lord Castlereagh de l'arrestation de lord Oxford, que M.
+de Jaucourt m'avait mandée. Loin d'en témoigner du déplaisir, il m'a
+dit qu'il en était charmé; et m'a dépeint lord Oxford comme un homme
+qui ne méritait aucune sorte d'estime. Je voudrais bien que dans ses
+papiers on en eût trouvé de propres à compromettre Murat vis-à-vis de
+cette cour-ci.
+
+Les deux courriers que j'ai reçus de Paris m'ont apporté les lettres
+dont Votre Majesté m'a honoré, en date du 22 et du 26 novembre.
+
+Je suis...
+
+ * * * * *
+
+Nº 11 _ter_.--LE ROI LOUIS XVIII AU PRINCE DE TALLEYRAND.
+
+Paris, ce 10 décembre 1814.
+
+Mon cousin,
+
+J'ai reçu votre numéro 14.
+
+Vous avez fort bien interprété mon intention au sujet du canton
+d'Argovie. J'aimerais assurément beaucoup mieux que la Suisse redevînt
+ce qu'elle fut jadis; mais je ne veux pas l'impossible, et pourvu que
+le canton de Berne soit satisfait autant qu'il peut l'être, vu les
+circonstances, je le serai aussi. Quant au prince évêque de Bâle, je
+ne m'étais pas rappelé le dernier recès de l'empire; mais je vois
+qu'il tranche[431] la question à son égard, et je n'ai plus
+d'objection à faire contre les dispositions à faire du Porentruy.
+
+ [431] Variante: _qu'il a tranché_.
+
+J'ai lu avec intérêt et je conserverai avec soin les pièces que vous
+m'avez envoyées. Lord Castlereagh parle très bien relativement à la
+Pologne; mais sa note du 11 octobre fait grand tort à son langage. Si,
+cependant, il réussissait à persuader l'empereur de Russie, ce serait
+d'un grand avantage pour la Saxe; mais je n'y vois guère d'apparence,
+et il faut continuer à marcher dans notre ligne.
+
+Vous connaissez le prince Czartoryski; je le connais aussi; le choix
+que l'empereur Alexandre a fait de lui pour intermédiaire me fait
+croire que Sa Majesté impériale voudrait plutôt me rapprocher d'elle
+que se rapprocher de moi. Continuez néanmoins ces conférences en
+continuant également à suivre mes intentions. Il n'en pourra résulter
+aucun mal et peut-être feront-elles quelque bien.
+
+J'aime à croire que c'est par frayeur que Murat fait le fanfaron; ne
+perdons cependant jamais de vue que s'il existe une ressource à
+Buonaparte, c'est en Italie, par le moyen de Murat; et qu'ainsi:
+_delenda est Carthago_.
+
+Sur quoi je prie Dieu, qu'il vous ait, mon cousin, en sa sainte et
+digne garde.
+
+LOUIS.
+
+ * * * * *
+
+Nº 18 _bis_.--LES AMBASSADEURS DU ROI AU CONGRÈS, AU MINISTRE DES
+AFFAIRES ÉTRANGÈRES A PARIS.
+
+Vienne, le 14 décembre 1814.
+
+Monsieur le comte,
+
+La dépêche du 5 novembre au département avait exposé l'avantage qui
+pouvait résulter de l'échange d'une partie du pays de Gex contre une
+partie de l'évêché de Bâle; échange désiré par le corps helvétique,
+sollicité par les Genevois et proposé par les puissances.
+
+Ce sacrifice aurait pu faire espérer une plus grande influence sur le
+corps helvétique, si on avait pu procurer au canton de Berne, le
+retour d'un de ses cantons.
+
+On aurait dû croire aussi que les Genevois reconnaîtraient le prix de
+cette condescendance, et travailleraient de leur côté à engager les
+Vaudois et les Argoviens à satisfaire aux justes prétentions
+pécuniaires que présentait le canton de Berne.
+
+Pressé par le plénipotentiaire anglais de faire connaître à quelles
+conditions la France attachait l'échange d'une partie du pays de Gex,
+le plénipotentiaire français lui remit la note verbale numéro 1, en le
+priant de ne la communiquer qu'aux ministres, pour savoir si leurs
+instructions admettaient qu'on s'écartât en faveur de Berne du
+principe de l'intégrité des dix-neuf cantons. Le ministre anglais, au
+lieu de s'en tenir à cette communication confidentielle, en fit part
+aux députés genevois qui dressèrent un contre-projet (nº 2).
+
+Les conditions qu'il renferme sont toutes en opposition aux ordres du
+roi qui voulait que l'échange eût lieu sans qu'on prît de territoire
+sur le roi de Sardaigne, et que Berne recouvrât la partie de l'Argovie
+que ce canton avait possédée.
+
+Dans cet intervalle, on fut instruit que les puissances, et surtout
+l'Angleterre, attachaient à cet échange l'espoir qu'il devait
+augmenter leur influence en Suisse. Elles faisaient sentir à la ligue
+helvétique combien on leur devait de reconnaissance pour l'avoir fait
+réussir.
+
+Les Genevois, loin de reconnaître le sacrifice que la France faisait,
+avaient la prétention de tout obtenir du congrès, et soutenaient que,
+par la protection des alliés, rien ne pouvait leur être refusé. Pour
+le prouver ils assuraient que, quoique l'échange fût contraire à
+l'opinion en France, le roi, cependant, y acquiesçait.
+
+Ces observations dont on eut connaissance excitèrent l'attention; et
+dans les conférences, le plénipotentiaire français eut occasion de
+pénétrer que l'Angleterre ne protégeait si ardemment cet échange, que
+pour mieux se faire valoir; et pouvoir réaliser des promesses faites
+aux Genevois à l'époque du traité de Chaumont.
+
+Plusieurs lettres de Paris, adressées à des députés suisses,
+annoncèrent en même temps que l'opinion désapprouvait cet échange, et
+qu'on était étonné que le gouvernement français y consentît.
+
+On crut donc plus utile aux intérêts du roi et de la France de
+l'écarter, et on insista d'autant plus fortement à le faire que la
+situation intérieure de la Suisse et les obstacles qu'opposait
+l'empereur de Russie à tout changement des nouveaux cantons rendaient
+impossible d'obtenir les conditions auxquelles le roi attachait
+l'exécution de l'échange.
+
+Le plénipotentiaire français remit en conséquence une réponse (nº 3)
+au projet genevois, et déclara que l'échange ne pouvait plus avoir
+lieu. Le plénipotentiaire anglais, en exprimant ses regrets de ce
+changement, annonça que son gouvernement allait faire une nouvelle
+démarche à Paris pour en obtenir l'exécution, et proposa de réserver
+la partie de l'évêché de Bâle qui devait servir d'équivalent, en la
+laissant sous une administration provisoire. Les autres
+plénipotentiaires s'y refusèrent; mais ils consentirent à ce que cette
+réserve durât jusqu'à la fin du congrès, et à ce qu'on appuyât les
+démarches proposées par l'Angleterre.
+
+Quoique le plénipotentiaire d'Autriche et celui de France observassent
+que cela prolongeait les incertitudes et nuisait aux intérêts réels de
+la Suisse, la proposition de l'Angleterre fut maintenue.
+
+Nous croyons donc que lord Wellington recevra l'ordre de provoquer une
+nouvelle décision du roi pour savoir si, malgré la reconnaissance de
+l'intégrité des dix-neuf cantons, le roi voudrait consentir à cet
+échange. Nous pensons qu'il est de l'intérêt du roi de le refuser:
+
+1º Parce qu'il ne donne plus les avantages qu'on en attendait;
+
+2º Que l'influence de la France ne peut s'augmenter en Suisse que par
+le canton de Berne et ses alliés;
+
+3º Qu'aussi longtemps que tout ce qui concerne le corps helvétique se
+fait sous les auspices des puissances alliées, la France doit réserver
+ses moyens, et n'agir que plus tard, pour fortifier son influence.
+
+En vous instruisant ainsi, monsieur le comte, de ce qui s'est passé à
+ce sujet, vous serez prévenu de tout lorsque l'ambassadeur anglais se
+présentera pour relever cette discussion.
+
+Il pourra encore être utile que l'ambassadeur du roi à Londres
+connaisse cette affaire, et nous vous prions, monsieur le comte, de
+lui en transmettre les détails, que vous voudrez bien porter à la
+connaissance du roi.
+
+M. le prince de Talleyrand, pour écarter plus facilement les
+importunités des ministres anglais, leur a dit que le roi avait
+demandé au chancelier de France sous quelle forme les cessions ou
+échanges de territoire pouvaient se faire, et que M. le chancelier
+avait répondu que cela n'était point assez déterminé et qu'il fallait
+éviter de s'engager dans des questions semblables. D'après quoi, les
+plénipotentiaires français ne pouvaient point donner de suite à cette
+question.
+
+Il sera bon, monsieur le comte, d'en prévenir M. le chancelier pour
+qu'il évite une explication à ce sujet, dans le cas où l'ambassadeur
+d'Angleterre lui en parlerait, ou qu'il fasse une réponse analogue à
+celle que nous avons faite ici.
+
+Agréez...
+
+ * * * * *
+
+Nº 19 _bis_.--LES AMBASSADEURS DU ROI AU CONGRÈS, AU MINISTRE DES
+AFFAIRES ÉTRANGÈRES A PARIS.
+
+Vienne, le 14 décembre 1814.
+
+Monsieur le comte,
+
+Nous avons l'honneur de vous adresser le protocole de la dernière
+conférence. Une plus récente a eu lieu, mais le protocole n'en est
+point encore expédié. On s'est réservé de décider, à l'égard de la
+proposition de M. de Labrador sur les fiefs impériaux, à l'époque où
+le sort du roi d'Étrurie, celui de l'archiduchesse Marie-Louise...
+seront fixés; le plénipotentiaire français a proposé, suivant le
+principe d'une exécution fidèle des dispositions du traité de Paris la
+formation de trois nouvelles commissions:
+
+La première pour régler, conformément à l'article V, la navigation des
+fleuves;
+
+La seconde, pour régler le rang et la préséance des couronnes, et tout
+ce qui en était une conséquence;
+
+La troisième, pour discuter l'abolition de la traite des nègres.
+
+Cette dernière a éprouvé quelques difficultés parce que le
+plénipotentiaire portugais a observé que la commission ne pouvait être
+formée que par les puissances intéressées. M. de Labrador a fortement
+appuyé l'opposition du Portugal. La discussion a été si positive que
+cette commission a été ajournée, et que cet objet sera replacé dans la
+voie de simples négociations.
+
+Nous observons encore que le Portugal a établi pour principe qu'il ne
+renoncerait à la traite des nègres qu'après l'époque de huit années,
+et si l'Angleterre voulait regarder le traité de commerce qui existe
+entre elle et le Portugal comme non avenu.
+
+La proposition faite par la France était conforme à l'engagement pris
+avec l'Angleterre d'interposer ses bons offices pour faire prononcer
+par toutes les puissances l'abolition de la traite; nous n'aurons donc
+plus maintenant à nous en occuper.
+
+Les deux autres commissions ont été formées.
+
+M. le prince de Talleyrand a nommé à celle de la navigation M. le duc
+de Dalberg, et à celle chargée de fixer les préséances et le rang
+entre les couronnes M. le comte de la Tour du Pin, en qualité de
+commissaires.
+
+La Russie a demandé de nommer un délégué à la commission d'Italie et a
+désigné M. le comte de Nesselrode. Il n'y a eu aucune difficulté à ce
+sujet.
+
+L'affaire de Pologne et de Saxe a été avancée, sans donner encore un
+résultat positif. Tout, cependant, est amélioré à l'égard de la Saxe.
+L'Autriche est décidée à la soutenir; l'Angleterre a changé de
+langage; toutes les intrigues prussiennes et russes ont été dévoilées.
+Les explications qui ont eu lieu ont toutes conduit à prouver que la
+Prusse peut obtenir son rétablissement sur la base de population
+qu'elle avait en 1805, sans enlever à la Saxe plus de trois à quatre
+cent mille âmes.
+
+Nous sommes parvenus à cet égard à ce que nous voulions, et le roi et
+sa politique ont obtenu les premiers avantages. Il est possible que la
+Prusse, secondée par la Russie, veuille ne pas céder; mais, dans ce
+cas, les forces seraient très inégales, et la Prusse risquerait tout.
+Nous espérons avec quelque fondement qu'elle jugera sa position et
+qu'elle cédera.
+
+L'Autriche paraît toujours décidée à ne point laisser éloigner Murat.
+On a donc voulu s'assurer plus positivement de l'Angleterre, la
+Russie paraissant assez bien disposée à cet égard. Lord Castlereagh va
+demander de nouvelles instructions à sa cour. Il a communiqué à M. le
+prince de Talleyrand toute la correspondance qui avait rapport aux
+affaires de Naples, et a eu l'air de désirer, plutôt pour appuyer ce
+qu'il écrit, qu'on recherchât dans nos cartons tout ce qui peut
+prouver aux coalisés que Murat avait eu une double intrigue avec
+Bonaparte. Nous ne doutons pas que plusieurs lettres de lui, et des
+dépêches qui ont été conservées, ne le prouvent. Vous voudrez bien,
+monsieur le comte, nous les transmettre en original.
+
+Le prince Eugène a dit posséder à cet égard des preuves matérielles,
+mais il s'est refusé à les donner.
+
+M. le prince de Talleyrand présente dans sa correspondance plus de
+détails sur la position générale, mais nous pouvons le dire avec
+confiance: le roi et la France ont obtenu au congrès l'attitude qui
+leur appartient, et la considération qui leur est donnée laisse les
+moyens d'exercer le degré d'influence qui est honorable pour le roi et
+qui assure une entière garantie à l'Europe.
+
+Agréez...
+
+ * * * * *
+
+Nº 16.--LE PRINCE DE TALLEYRAND AU ROI LOUIS XVIII.
+
+Vienne, le 15 décembre 1814.
+
+SIRE,
+
+La note par laquelle les princes allemands du second et du troisième
+ordre devaient manifester leur voeu pour la conservation de la Saxe
+était sur le point d'être signée; elle ne l'a point été et ne le sera
+pas.
+
+Le duc de Cobourg[432] était à la tête de ces princes. Sa conduite ne
+saurait être trop louée.
+
+ [432] Ernest-Antoine de Saxe-Cobourg-Saafeld, né en 1784. Il servit
+ d'abord dans l'armée russe. Après la paix de Tilsitt, il revint
+ dans ses États qu'il conserva dans leur intégrité. Le congrès de
+ Vienne lui donna la principauté de Lichtenberg, mais il la vendit à
+ la Prusse en 1834. Il promulgua une constitution en 1821, et mourut
+ en 1844.
+
+L'une de ses soeurs[433] est mariée au grand-duc Constantin. Son frère
+puîné est aide de camp du grand-duc et général-major au service de
+Russie[434]. Lui-même, il a porté dans la dernière campagne l'uniforme
+russe. Fort avant dans les bonnes grâces de l'empereur Alexandre, il
+est lié intimement avec le roi de Prusse. Leur ressentiment pouvait
+lui paraître à craindre s'il contrariait leurs desseins, et, d'un
+autre côté, il avait toute raison d'espérer que, si la Saxe venait à
+être sacrifiée, il pourrait en obtenir quelques lambeaux. Tous ces
+motifs n'ont pu faire taire en lui la voix de la reconnaissance et
+celle de la justice, ni lui faire oublier ce qu'il devait à sa maison
+et à son pays. Lorsqu'en 1807, après la mort du duc son père, ses
+possessions furent séquestrées, parce qu'il était dans le camp des
+Russes, et que Bonaparte voulait le proscrire, il fut protégé par
+l'intercession du roi de Saxe. Depuis, le roi avait été le maître
+d'étendre sa souveraineté sur tous les duchés de Saxe, et il l'avait
+refusé. A son tour, le duc s'est montré zélé défenseur de la cause du
+roi. Il l'avait fait plaider à Londres par le duc Léopold, son frère,
+qui avait trouvé le prince régent dans les dispositions les plus
+favorables. Il l'a plaidée ici auprès des souverains et de leurs
+ministres. Il est allé jusqu'à remettre, en son nom, à lord
+Castlereagh, un mémoire où il combattait ses raisonnements et qu'il
+avait concerté avec nous.
+
+Informé par le duc de Weimar[435] de la note qui se préparait,
+l'empereur Alexandre a fait appeler le duc de Cobourg et l'a accablé
+de reproches, tant pour le mémoire qu'il avait remis à lord
+Castlereagh, que pour ses démarches récentes, l'accusant d'intrigues,
+lui citant la conduite du duc de Weimar comme un modèle qu'il aurait
+dû suivre, lui disant que s'il avait des représentations à faire,
+c'était au prince de Hardenberg qu'il aurait dû les adresser, et lui
+déclarant qu'il n'obtiendrait rien de ce qui lui avait été promis.
+
+ [433] Julie-Henriette-Ulrique, princesse de Saxe-Cobourg, née en
+ 1781. Elle épousa, en 1796, le grand-duc Constantin, frère de
+ l'empereur Alexandre, qui la répudia en 1810.
+
+ [434] Ferdinand-Charles-Auguste, duc de Saxe-Cobourg, né en 1785,
+ marié à la princesse de Kohary. Il en eut trois fils dont l'un
+ épousa dona Maria II, reine de Portugal, et un autre la princesse
+ Clémentine, fille du roi Louis-Philippe. Sa fille Victoria épousa,
+ en 1840, le duc de Nemours. Le duc Ferdinand mourut en 1851.
+
+ [435] Charles-Auguste, duc, puis grand-duc de Saxe-Weimar, né en
+ 1757, perdit son père à l'âge de huit mois, et fut proclamé duc
+ sous la régence de sa mère Amélie de Brunswick, âgée alors
+ seulement de dix-huit ans. Il prit du service dans l'armée
+ prussienne et reçut un commandement important dans la campagne de
+ 1806. Après la bataille d'Iéna, il entra dans la confédération du
+ Rhin. En 1814, il se rendit au congrès de Vienne. C'est alors que
+ le titre de grand-duc lui fut conféré. Il mourut en 1828. Son fils
+ aîné, Charles-Frédéric, qui lui succéda, avait épousé la soeur de
+ l'empereur Alexandre, la grande-duchesse Marie Paulowna.
+
+Le duc a été noble et ferme. Il a parlé de ses droits comme prince de
+la maison de Saxe; de ses devoirs comme prince allemand, et, comme
+homme d'honneur, il ne se croyait pas libre de ne point les remplir.
+Si le duc de Weimar en jugeait autrement, il ne pouvait que le
+plaindre. Du reste, il avait, dit-il, compromis deux fois son
+existence par attachement pour Sa Majesté Impériale. S'il fallait
+aujourd'hui la sacrifier pour l'honneur, il était prêt.
+
+De leur côté[436], les Prussiens, leurs émissaires, et,
+particulièrement, le prince royal de Wurtemberg, ont intimidé une
+partie des ministres allemands, en déclarant qu'ils tiendraient pour
+ennemis tous ceux qui signeraient quelque chose en faveur de la Saxe.
+
+ [436] Variante: _d'un autre côté_.
+
+Voilà pourquoi la note n'a point été signée. Mais on sait qu'elle a dû
+l'être, et ce qui a empêché qu'elle ne le fût. Le voeu qu'elle devait
+exprimer a peut-être acquis plus de force par la violence employée
+pour l'étouffer.
+
+Si je me suis étendu sur cette circonstance particulière plus qu'il ne
+l'aurait fallu peut-être, je l'ai fait par le double motif de rendre
+au duc de Cobourg la justice que je crois lui être due, et de faire
+mieux connaître à Votre Majesté le genre et la diversité des obstacles
+contre lesquels nous avons à lutter.
+
+Pendant que ces choses se passaient, les Prussiens recevaient de M. de
+Metternich une note où il leur déclarait que le royaume de Saxe devait
+être conservé, en établissant par des calculs statistiques joints à sa
+note, que leur population sera la même qu'en 1805, si, à celle des
+pays qu'ils ont conservés et à celle des pays disponibles qui leur
+sont destinés, on ajoute seulement trois cent trente mille Saxons.
+
+Je me hâte de dire à Votre Majesté que le comte de Munster a déclaré
+qu'il renonçait aux agrandissements promis pour le Hanovre, si cela
+était nécessaire pour que la Saxe fût conservée. Votre Majesté
+l'apprendra sûrement avec plaisir, et à cause des affaires que cela
+facilite, et à cause de l'estime dont elle honore le comte de Munster.
+
+Un passage de la note de M. de Metternich, dans lequel il s'étayait de
+l'opposition de la France aux vues de la Prusse sur la Saxe, ayant
+probablement fait craindre à l'empereur Alexandre qu'il n'y eût un
+concert déjà formé ou prêt à se former entre l'Autriche et nous, il
+m'envoya sur-le-champ le prince Adam Czartoryski.
+
+A son début, le prince m'a renouvelé la proposition que l'empereur
+Alexandre m'avait faite lui-même, dans le dernier entretien que j'ai
+eu l'honneur d'avoir avec lui, de nous prêter à ses désirs dans la
+question de la Saxe, nous promettant tout son appui dans celle de
+Naples. Sa proposition lui paraissait d'autant plus acceptable que,
+maintenant, il ne demandait plus l'abandon de la Saxe entière, et
+qu'il consentait à ce qu'il restât _un noyau_ du royaume de Saxe.
+
+Je répondis que quant à la question de Naples, je m'en tenais à ce que
+l'empereur m'avait dit, que je me fiais à sa parole, que d'ailleurs
+ses intérêts dans cette question étaient les mêmes que les nôtres, et
+qu'il n'y pourrait pas être d'un autre avis que nous; que si la
+question de Pologne, que l'on devait regarder comme personnelle à
+l'empereur Alexandre, puisqu'il y attachait sa satisfaction et sa
+gloire, avait été décidée selon ses désirs (elle ne l'est pas encore
+complètement, mais peu s'en faut), il le devait à la persuasion où
+étaient l'Autriche et la Prusse que nous ne serions à cet égard qu'en
+seconde ligne; que dans la question de la Saxe, réellement étrangère
+aux intérêts de l'empereur, nous avions pris sur nous d'engager le roi
+de Saxe à quelques sacrifices, mais que l'esprit de conciliation ne
+pouvait pas porter à aller aussi loin que l'empereur paraissait le
+désirer.
+
+Le prince me parla d'alliance et de mariage. Je lui dis que tant
+d'objets si graves ne pouvaient se traiter à la fois; qu'il y avait
+d'ailleurs des choses qu'on ne pouvait mêler à d'autres, parce que ce
+serait leur donner le caractère avilissant d'un marché.
+
+Il me demanda si nous avions des engagements avec l'Autriche: je lui
+dis que non; si nous en prendrions avec elle, dans le cas où l'on ne
+s'entendrait pas sur la Saxe, à quoi je répondis: _J'en serais fâché._
+Après un moment de silence, nous nous quittâmes poliment, mais
+froidement.
+
+L'empereur, qui devait aller le soir à une fête que donnait M. de
+Metternich, n'y vint point. Un mal de tête subit en fut la cause ou le
+prétexte. Il y envoya l'impératrice et les grandes-duchesses.
+
+Il fit engager[437] M. de Metternich à se rendre chez lui le lendemain
+matin.
+
+ [437] Variante: _Le lendemain matin_, il fit engager.
+
+Pendant le bal, M. de Metternich s'approcha de moi, et, après m'avoir
+remercié d'un petit service que je lui avais rendu, il se plaignit à
+moi de l'embarras dans lequel les notes de lord Castlereagh sur la
+Saxe le mettaient. Je pensais qu'il n'y en avait eu qu'une de très
+compromettante (celle du 11 octobre); mais il me parla d'une autre que
+j'ai pu me procurer aujourd'hui, et dont j'ai l'honneur d'envoyer une
+copie à Votre Majesté. Quoiqu'elle porte le titre de Note verbale de
+lord Castlereagh, je sais qu'elle est l'ouvrage de M. Cook, auquel, et
+comme doctrine et comme style, elle ne fera pas beaucoup d'honneur.
+Elle a été remise aux trois puissances qui se sont si longtemps
+appelées alliées.
+
+M. de Metternich me promit qu'en sortant de chez l'empereur Alexandre,
+il viendrait chez moi, s'il n'était pas trop tard, pour me dire ce qui
+se serait passé. Cette fois il tint sa parole.
+
+L'empereur fut froid, sec et sévère. Il prétendit que M. de Metternich
+lui disait, au nom des Prussiens, des choses qu'ils désavouaient, et
+que, de leur côté, les Prussiens lui disaient, de la part de M. de
+Metternich, des choses tout opposées à celles qu'il mettait dans ses
+notes, de sorte qu'il ne savait ce qu'il devait croire. Il reprocha à
+M. de Metternich d'avoir inspiré je ne sais quelles idées au prince de
+Hardenberg. M. de Metternich avait et produisit un billet[438] qui
+prouvait le contraire. L'empereur prit occasion de ce billet pour
+reprocher à M. de Metternich d'en écrire de peu convenables. Ce
+reproche avait quelque fondement. L'empereur avait dans les mains des
+communications toutes particulières et toutes confidentielles qu'il ne
+pouvait tenir que d'une indiscrétion fort coupable de la part des
+Prussiens. L'empereur, ensuite, parut vouloir douter que la note de M.
+de Metternich contînt l'expression des véritables sentiments de
+l'empereur d'Autriche, et ajouta qu'il voulait s'en expliquer avec
+l'empereur lui-même. M. de Metternich fit[439] immédiatement prévenir
+son maître, qui, si l'empereur Alexandre fait quelques questions sur
+ce sujet, répondra que la note a été faite par son ordre, et ne
+contient rien qu'il n'avoue.
+
+ [438] Variante: _de M. de Hardenberg_.
+
+ [439] Variante: _alla_.
+
+Dans une conférence entre M. de Metternich et M. de Hardenberg, les
+difficultés n'ont porté que sur les calculs statistiques qui étaient
+joints à la note de M. de Metternich. Ils se séparèrent sans être
+convenus de rien, sur la proposition faite par M. de Metternich de
+nommer une commission pour les vérifier.
+
+Voilà, Sire, présentement l'état des choses.
+
+L'Autriche ne fait entrer la Saxe dans ses calculs que pour une perte
+de quatre cent mille âmes. Elle ne veut[440] point abandonner la haute
+Lusace, à cause des défilés de Gabel, qui ouvrent l'entrée de la
+Bohême. C'est par là que les Français y pénétrèrent en 1813.
+
+ [440] Variante: _voudrait_.
+
+L'empereur de Russie consent à laisser subsister un royaume de Saxe,
+lequel, selon le prince Adam Czartoryski, ne devrait être que la
+moitié de ce qu'il est aujourd'hui.
+
+Enfin, la Prusse semble aujourd'hui réduire ses prétentions à des
+calculs de population, et conséquemment les subordonner aux résultats
+et à la vérification de ces calculs.
+
+Sans doute, la question n'est pas encore décidée, mais les chances
+sont maintenant plus favorables qu'elles ne l'ont jamais été.
+
+M. de Metternich m'a proposé de me faire lire sa note. Je l'ai
+remercié en lui disant que je la connaissais, mais que je désirais
+qu'il me la communiquât officiellement; qu'il me semblait qu'il le
+devait, puisqu'il nous y avait cités, ce que je pourrais lui reprocher
+d'avoir fait sans nous en avoir prévenus; qu'il fallait que nous
+pussions la soutenir, et que nous ne le pouvions convenablement que
+sur une communication régulière. Il m'a donné sa parole de faire ce
+que je désirais. Mon motif particulier, pour tenir à une participation
+formelle, est que ce sera là la véritable date de la rupture de la
+coalition.
+
+Je proposai, il y a quelques jours, la formation d'une commission pour
+s'occuper de l'affaire de la traite des nègres. Cette proposition
+allait être faite, et je voulus m'en emparer pour faire une chose
+agréable à lord Castlereagh, et le disposer par là à se rapprocher de
+nous dans les questions difficiles d'Italie, que nous commençons à
+aborder. J'ai obtenu quelque chose, car, de lui-même, il m'a demandé
+de lui indiquer de quelle manière je proposerais de régler l'affaire
+de Naples, me promettant d'envoyer un courrier pour demander les
+ordres dont il pourrait avoir besoin. Je lui ai écrit la lettre
+ci-jointe. Après l'avoir reçue, il m'a proposé de me montrer sa
+correspondance avec lord Bentinck. Je l'ai lue, et il est certain que
+les Anglais sont parfaitement libres dans cette question. Mais on a
+fait à Murat de certaines promesses que l'on pourrait être, comme
+homme, embarrassé de ne pas tenir, s'il avait lui-même tenu fidèlement
+toutes les siennes. «Je crois savoir, m'a dit lord Castlereagh[441],
+que Murat a entretenu des correspondances avec Bonaparte, dans les
+mois de décembre 1813, de janvier et de février 1814; mais je serais
+bien aise d'en avoir la preuve. Cela faciliterait singulièrement ma
+marche. Si vous aviez dans vos archives de telles preuves, vous me
+feriez plaisir de me les procurer.» J'écris aujourd'hui dans ma lettre
+au département de faire faire des recherches pour trouver celles qui
+pourraient exister aux affaires étrangères. Il serait possible qu'il
+y eût quelques traces d'intelligence entre Murat et Bonaparte à la
+secrétairerie d'État[442].
+
+ [441] Variante: _m'a-t-il dit_.
+
+ [442] Variante: _Du reste, lord Castlereagh n'a fait aucune
+ objection à la forme que je lui ai proposé de suivre._
+
+M. le comte de Jaucourt mettra sûrement, sous les yeux de Votre
+Majesté, les deux lettres que j'adresse aujourd'hui au département. Je
+supplie Votre Majesté de vouloir bien se refuser aux propositions qui
+lui seraient[443] faites à Paris relativement au pays de Gex. On ne
+tient aucune des conditions auxquelles Votre Majesté avait subordonné
+l'échange proposé. Nous avons d'ailleurs beaucoup de raisons d'être
+mécontents des Genevois qui se trouvent ici. L'autorité de M. le
+chancelier est plus que suffisante pour motiver l'abandon de cette
+question qui a été conduite avec un peu de précipitation.
+
+Je suis...
+
+ [443] Variante: _seront_.
+
+ * * * * *
+
+Nº 12 _ter_.--LE ROI LOUIS XVIII AU PRINCE DE TALLEYRAND.
+
+Paris, ce 18 décembre 1814.
+
+Mon cousin,
+
+J'ai reçu votre numéro 15 qui m'a causé une vive satisfaction. Si
+l'Angleterre se déclare franchement en faveur de la Saxe, sa réunion
+avec l'Autriche et la plus grande partie de l'Allemagne doit triompher
+_des lumières du siècle_. J'aime la fermeté de l'empereur François, et
+la défection du roi de Wurtemberg me touche peu. J'attends
+l'explication que vous me dites au sujet de ce prince, mais, d'après
+ce que je connais de lui, je ne serais tenté de conseiller à personne
+de s'y allier de bien près.
+
+Les lettres trouvées dans la portefeuille de lord Oxford n'ont produit
+aucune lumière sur les menées de Murat, mais les faits contenus dans
+la lettre de Livourne, et de la vérité desquels on ne peut douter,
+puisque le prince de Metternich avoue en avoir connaissance, parlent
+d'eux-mêmes, et il est temps[444] que toutes les puissances
+s'entendent pour arracher la dernière racine du mal. A ce sujet, M. de
+Jaucourt vous a sûrement instruit du reproche injuste, et j'ose dire
+ingrat, qui a été fait au comte Hector d'Agoult. Il serait bon que
+vous en parlassiez à M. de Labrador, afin que son témoignage servît à
+éclairer M. de Cevallos[445], s'il est dans l'erreur, ou du moins à le
+confondre, si, comme je le soupçonne très violemment, il se ment à
+lui-même.
+
+ [444] Variante: et _il est plus que temps_.
+
+ [445] Ministre des affaires étrangères d'Espagne.
+
+Je regarde comme d'un bon augure le désir que l'empereur de Russie
+témoigne de vous revoir. Je n'ai rien à ajouter à ce que je vous ai
+dit sur les grandes affaires; mais il en est une que, d'une manière ou
+d'autre, je voudrais voir terminer, c'est celle du mariage. J'ai donné
+mon _ultimatum_. Je ne regarderai point à ce qui pourra se passer en
+pays étrangers, mais la duchesse de Berry, quelle qu'elle puisse être,
+ne franchira les frontières de la France que faisant profession
+ouverte de la religion catholique, apostolique, romaine. A ce prix, je
+suis non seulement prêt, mais empressé de conclure. Si, au contraire,
+ces conditions ne conviennent pas à l'empereur de Russie, qu'il
+veuille bien le dire: nous n'en resterons pas moins bons amis, et je
+traiterai un autre mariage.
+
+Je ne m'aperçois pas moins que vous de votre absence, mais dans des
+affaires aussi importantes, il faut s'appliquer à ce que Lucain dit de
+César[446]. Sur quoi je prie Dieu qu'il vous ait, mon cousin, en sa
+sainte et digne garde.
+
+LOUIS.
+
+ [446] Variante: il faut s'appliquer _ce que Lucain_.
+
+ * * * * *
+
+Nº 20 _bis_.--LES AMBASSADEURS DU ROI AU CONGRÈS, AU MINISTRE DES
+AFFAIRES ÉTRANGÈRES A PARIS.
+
+Vienne, le 20 décembre 1814.
+
+Monsieur le comte,
+
+Les questions sur la Pologne et la Saxe ne sont point encore résolues.
+M. le prince de Talleyrand rend compte au roi de la communication que
+le prince de Metternich lui a faite de la note que ce dernier a
+adressée aux Prussiens et par laquelle il déclare: «Que le cabinet de
+Vienne réprouve l'incorporation de la Saxe à la Prusse.»
+
+M. le prince de Talleyrand a répondu par une note qui expose avec
+force les principes qui doivent être suivis dans l'arrangement des
+affaires de l'Europe. On attend que les Prussiens fassent connaître
+leur décision. On assurait qu'ils avaient rédigé une note très forte
+dans laquelle ils posent en principe que l'incorporation de la Saxe à
+leur monarchie n'admettait plus de contradiction. On nous a dit que
+l'empereur de Russie lui-même n'avait pas voulu que cette note fût
+remise.
+
+Lord Castlereagh ne peut cacher son embarras, mais ne s'explique
+encore sur rien. L'embarras de sa position tient à ce qu'il a, dans
+plusieurs circonstances, abandonné la Saxe, même par écrit; et de
+plus, lorsqu'il a défendu dans les mêmes notes la Pologne, il n'a
+point parlé de la Pologne _grande et indépendante_, mais seulement de
+la Pologne.
+
+Les affaires d'Italie, celle de Naples exceptée, sur laquelle rien n'a
+été dit, avancent et se traitent dans un bon sens. Rien cependant
+n'est encore terminé.
+
+Les conférences sur les affaires de la Suisse ont fait des progrès et
+on rédige le rapport qui doit être soumis au comité des huit
+puissances. Nous aurons l'honneur de le transmettre au département dès
+qu'il aura été présenté.
+
+Agréez...
+
+ * * * * *
+
+Nº 17.--LE PRINCE DE TALLEYRAND AU ROI LOUIS XVIII.
+
+Vienne, le 20 décembre 1814.
+
+SIRE,
+
+J'ai reçu la lettre dont Votre Majesté a daigné m'honorer, en date du
+10 décembre et sous le numéro 11.
+
+J'ai l'honneur de lui envoyer les copies de la note de M. de
+Metternich à M. de Hardenberg, au sujet de la Saxe, des tableaux qui y
+étaient joints[447] et de la lettre officielle que M. de Metternich
+m'a écrite en me communiquant ces pièces. Il avait accompagné le tout
+d'un billet de sa main, où il me répétait, mais moins explicitement,
+ce qu'il m'avait déjà dit de vive voix, que cette note serait la
+dernière pièce de la coalition, en ajoutant qu'il se félicitait de se
+trouver sur la même ligne que le cabinet de Votre Majesté pour la
+défense d'une aussi belle cause.
+
+ [447] Variante: _annexés_.
+
+Je désirais ardemment cette communication pour la raison que j'ai eu
+l'honneur de dire à Votre Majesté dans ma précédente lettre. Je la
+désirais encore comme devant m'offrir une occasion toute naturelle de
+faire une profession de foi qui fît connaître les principes, les vues
+et les déterminations de Votre Majesté. Je cherchais depuis longtemps
+cette occasion: j'avais essayé de diverses manières de la faire
+naître, et dès qu'elle s'est offerte, je me suis hâté d'en profiter,
+en adressant à M. de Metternich la réponse dont j'ai l'honneur de
+joindre ici une copie.
+
+J'ai montré ce que la question de Pologne eût été pour nous, si on
+l'eût voulu; pourquoi elle a perdu de son intérêt, et j'ai ajouté que
+la faute n'en était pas à nous.
+
+En traitant la question de la Saxe, j'ai réfuté les arguments
+révolutionnaires des Prussiens et de M. Cook dans son _Saxon-point_ et
+je crois avoir prouvé ce que jusqu'ici lord Castlereagh n'a pas pu ou
+voulu comprendre, que, sous le rapport de l'équilibre, la question de
+la Saxe était plus importante que celle de la Pologne, dans les termes
+où celle-ci s'est trouvée réduite. Il est évident que l'Allemagne,
+après avoir perdu son équilibre propre, ne pourrait plus servir à
+l'équilibre général, et que son équilibre serait détruit si la Saxe
+était sacrifiée.
+
+En cherchant à convaincre, je me suis attaché à ne pas blesser. J'ai
+rejeté les opinions que j'ai combattues sur une sorte de fatalité, et
+j'ai loué les monarques qui les soutiennent pour les porter à les
+abandonner.
+
+Quant à Votre Majesté, je ne lui ai pas donné d'éloges. J'ai exposé
+les ordres qu'elle nous a donnés; qu'aurais-je pu dire de plus? les
+faits parlent.
+
+On assure que, de leur côté, les Prussiens avaient préparé une note,
+en réponse à celle de M. de Metternich, et qu'elle était violente;
+mais que l'empereur de Russie, à qui elle a été montrée, n'a pas voulu
+qu'elle fût envoyée.
+
+Lord Castlereagh est comme un voyageur qui a perdu sa route et ne peut
+la retrouver. Honteux d'avoir rapetissé la question polonaise et
+d'avoir épuisé vainement tous ses efforts sur cette question, d'avoir
+été dupe de la Prusse, quoique nous l'eussions averti, et de lui avoir
+abandonné la Saxe, il ne sait plus quel parti prendre. Inquiet
+d'ailleurs de l'état de l'opinion en Angleterre, il se propose,
+dit-on, d'y retourner pour la rentrée du parlement et de laisser ici
+lord Clancarty, pour continuer les négociations.
+
+Les affaires d'Italie marchent dans un assez bon sens. Je suis fondé à
+espérer que la reine d'Étrurie aura, pour Parme, l'avantage sur
+l'archiduchesse Marie-Louise, et je tâche de disposer les choses de
+manière à ce que ces arrangements se fassent sans toucher aux
+légations.
+
+La commission des préséances, pour laquelle j'ai nommé M. de la Tour
+du Pin, à qui j'ai donné des instructions conformes à celles qu'avait
+arrêtées Votre Majesté à ce sujet, sera probablement en état de faire
+son rapport, d'ici à dix ou douze jours.
+
+Votre Majesté trouvera peut-être un peu longue la lettre que j'ai
+adressée à M. de Metternich, mais je n'ai pas pu la faire plus courte.
+Elle est calculée comme pouvant être un jour publiée et lue en
+Angleterre comme en France. Tous les mots que j'emploie ont un but
+particulier, que Votre Majesté retrouvera dans ma volumineuse
+correspondance.
+
+Je suis...
+
+ * * * * *
+
+Nº 13 _ter_.--LE ROI LOUIS XVIII AU PRINCE DE TALLEYRAND.
+
+Paris, ce 23 décembre 1814.
+
+Mon cousin,
+
+J'ai reçu votre numéro 16. J'y ai vu avec grande satisfaction la
+conduite noble et ferme du duc de Saxe-Cobourg et du comte de Munster.
+Vous savez le cas que je fais de ce dernier, et le duc, outre les
+liens de parenté entre nous, est frère d'une princesse que j'aime
+beaucoup, la duchesse Alexandre de Wurtemberg[448]. Mais cette
+satisfaction ne m'empêche pas de regretter que la note ne soit pas
+signée: _Verba volant, scripta autem manent._ Je suis content de votre
+entretien avec le prince Adam Czartoryski; vous aurez vu dans mon
+dernier numéro que je désire une réponse définitive sur l'affaire du
+mariage; mais que je suis loin de vouloir lui imprimer le caractère
+d'un marché.
+
+ [448] Antoinette-Ernestine-Amélie de Saxe-Cobourg-Saafeld, née en
+ 1779 épousa, en 1798, Charles-Alexandre-Frédéric, duc de Wurtemberg
+ (1771-1833), général au service de la Russie, gouverneur de Livonie
+ et de Courlande. Elle eut plusieurs enfants, parmi lesquels un
+ fils, Frédéric-Guillaume-Alexandre, né en 1804, qui épousa la
+ princesse Marie d'Orléans, fille du roi Louis-Philippe.
+
+L'affaire de la traite me paraît en bonne position. Quant à celle de
+Naples qui me touche de bien plus près, il courait dans Vienne, au
+départ du duc de Richelieu, un bruit infiniment fâcheux, bruit
+confirmé par des lettres particulières, mais auquel votre silence à
+cet égard m'empêche d'ajouter foi: celui que l'Autriche s'était
+hautement déclarée en faveur de Murat, et cherchait à entraîner
+l'Angleterre dans le même parti. Le succès de votre lettre à lord
+Castlereagh, celui des démarches que j'ai ordonnées en conséquence, ne
+tarderont pas à m'éclairer sur ce que je dois espérer ou craindre.
+Rien n'est mieux que ce que vous proposez dans cette lettre, mais je
+ne suis pas sans inquiétude sur certaines promesses faites à Murat.
+Dussions-nous, ce dont je ne suis pas sûr, car Bonaparte a, dans ses
+derniers moments, fait anéantir bien des choses, dussions-nous trouver
+les preuves les plus évidentes, il n'est que trop connu qu'une
+politique astucieuse sait tirer de tout les inductions qu'elle juge à
+propos. Quoi qu'il en soit, poursuivons notre marche; jamais on ne m'y
+verra faire un seul pas en arrière.
+
+C'était pour l'avantage du canton de Berne que j'avais consenti à
+l'échange d'une partie[449] du pays de Gex; mais, puisqu'on ne veut
+pas des conditions que j'y avais mises, je refuserai toute espèce de
+consentement, et je ne l'accorderai pas davantage à un arrangement qui
+enlèverait quelque chose de plus au roi, mon beau-frère[450]. Sur quoi
+je prie Dieu qu'il vous ait, mon cousin, en sa sainte et digne garde.
+
+LOUIS.
+
+ [449] Variante: _portion_.
+
+ [450] Le roi de Sardaigne, Victor-Emmanuel Ier. On sait que Louis
+ XVIII avait épousé sa soeur, la princesse Marie-Joséphine-Louise de
+ Savoie. De même, le comte d'Artois avait épousé une autre fille du
+ roi Victor-Amédée, la princesse Marie-Thérèse.
+
+ * * * * *
+
+Nº 21 _bis_.--LES AMBASSADEURS DU ROI AU CONGRÈS, AU MINISTRE DES
+AFFAIRES ÉTRANGÈRES A PARIS.
+
+Vienne, le 27 décembre 1814.
+
+Monsieur le comte,
+
+Nous croyons pouvoir confirmer que l'Autriche est ramenée au système
+que les ministres du roi au congrès ont eu l'ordre de soutenir avec
+fermeté. L'ambassade du roi, en suivant la ligne des principes tracée
+par ses instructions, a contribué essentiellement à relever le cabinet
+de Vienne, et à lui imprimer une énergie qu'il n'avait pas.
+
+Les Prussiens, dans une note assez forte, ont plaidé la cause de
+l'incorporation de la Saxe; le prince de Metternich y a répondu, et,
+pour la première fois, il a osé quitter le caractère de coalisé et
+nous communiquer sa note.
+
+M. le prince de Talleyrand a cru devoir profiter de cette circonstance
+pour exposer les véritables principes de la politique du cabinet de
+France; et pour faire connaître ceux qui le guident et le guideront
+toujours. Communication de cette dernière note a été donnée à lord
+Castlereagh et au prince de Wrède.
+
+M. le prince de Talleyrand joint dans sa lettre au roi des copies de
+ces différentes pièces.
+
+Vous observerez, monsieur le comte, que la lettre à lord Castlereagh
+renferme une logique simple et précise, qui doit faire sentir à ce
+ministre que la vérité et la justice ne sont qu'une et ne peuvent
+triompher par les moyens et les raisonnements dont il s'est servi
+jusqu'ici.
+
+Il nous est revenu que l'empereur François a été attaqué de nouveau
+par l'empereur Alexandre, qui lui a demandé s'il avait lu la note du
+cabinet prussien, et que l'empereur François avait répondu: _qu'il
+l'avait lue attentivement; qu'avant cette lecture, il avait déjà pris
+son parti, mais qu'il était plus déterminé que jamais à ne pas
+consentir à l'incorporation de la Saxe à la Prusse_.
+
+Depuis, l'empereur Alexandre et le roi de Prusse ont nommé des
+plénipotentiaires pour traiter la question des limites en Pologne et
+l'affaire de la Saxe. Nous remarquons que l'empereur de Russie a
+désigné M. le comte de Rasumowski, comme pouvant être agréable à la
+cour de Vienne. M. de Metternich traitera pour l'Autriche et M. de
+Hardenberg pour la Prusse. M. de Wessenberg y tiendra le protocole.
+
+Cette affaire va donc être, enfin, discutée officiellement; elle
+pourra souffrir quelque contradiction, mais probablement, elle se
+terminera au très grand avantage de la Russie.
+
+Pour concilier et rapprocher les différents états statistiques que les
+Prussiens et les autres cabinets présentaient pour l'exécution des
+engagements pris dans les différents traités, lord Castlereagh avait
+proposé de former une commission chargée de ce travail. Les Prussiens
+y consentirent, à condition que les commissaires français en seraient
+écartés. Lord Stewart fut chargé d'annoncer cette insolente
+disposition à M. le prince de Talleyrand. Celui-ci, ressentant
+vivement l'indécence de ce procédé, déclara qu'un commissaire français
+serait admis ou que l'ambassade de France quitterait Vienne le
+lendemain. Il ajouta qu'il voulait une réponse dans la soirée même. La
+réponse fut donnée affirmativement et dans les formes les plus
+déférentes.
+
+M. le prince de Metternich, en sa qualité de président, a proposé pour
+cette commission les instructions jointes sous le numéro 1. M. de
+Talleyrand y a répondu par le numéro 2 et a remis au commissaire
+français des instructions analogues à sa note.
+
+La commission se compose de:
+
+ 1º Lord Clancarty;
+ 2º M. le comte de Munster;
+ 3º M. le baron de Wessenberg;
+ 4º M. de Jordan, conseiller d'État prussien;
+ 5º M. de Hoffmann[451];
+ 6º M. le duc de Dalberg;
+ 7º M. le baron de Martin, comme secrétaire.
+
+ [451] Jean-Godefroy Hoffmann, économiste et homme d'État allemand.
+ Né à Breslau en 1765 il fut d'abord professeur d'économie politique
+ à Koenigsberg. Il fut nommé conseiller d'État en 1808, assista au
+ traité de Paris et au congrès de Vienne, et suivit le prince de
+ Hardenberg dans plusieurs missions diplomatiques. Il mourut en
+ 1847.
+
+Les commissaires prussiens se légitimèrent en même temps comme
+commissaires russes; mais, à la seconde séance, on fit connaître que
+M. le baron d'Anstett leur serait adjoint pour la Russie.
+
+Nous transmettons au ministère les protocoles des séances.
+
+Cette situation générale des affaires entretient l'espoir que la
+Russie va terminer ce qui concerne la question des limites en Pologne,
+et qu'après avoir obtenu ce qu'elle désire, elle ralentira ses efforts
+en faveur de la Prusse.
+
+Le roi de Wurtemberg s'est fatigué de tous ces retards, et a quitté
+hier cette capitale pour retourner dans la sienne.
+
+On a répandu qu'il avait signé une convention particulière, par
+laquelle il consentait à l'incorporation de la Saxe à la Prusse. M. le
+comte de Winzingerode, son ministre, a assuré M. le duc de Dalberg que
+le fait n'était point vrai, et que les discours du prince royal de
+Wurtemberg, qui est à la veille d'épouser la grande-duchesse
+d'Oldenbourg, pouvaient seuls avoir donné lieu à ce bruit.
+
+Les Allemands, au reste, voient à regret ce mariage, parce qu'ils
+commencent à trouver à la Russie des intentions qui les alarment.
+
+Le prince royal de Wurtemberg s'est, en effet, lié avec M. le baron
+de Stein, dont il est devenu le héros. Ils composent ensemble des
+constitutions dans lesquelles chacun prend son rôle; et il est
+probable que cette intrigue, ouvrant les yeux aux autres États de
+l'Allemagne, les déterminera à préférer une espèce de ligue militaire
+à une constitution dont tous pourraient être dupes.
+
+Dans les affaires d'Italie et dans la question de la navigation, rien
+n'a pu être encore avancé; mais la commission sur le rang et les
+préséances s'est assemblée deux fois. Après avoir assez longuement
+débattu l'objet de son travail, elle est parvenue à se mettre d'accord
+sur le plus grand nombre d'articles. Celui relatif au salut de mer a
+fait naître des objections de la part du commissaire anglais; mais,
+comme il n'a parlé que de l'Amérique, on pourra, en offrant de laisser
+à part ce qui la regarde, juger si l'Angleterre n'avait effectivement
+qu'elle en vue dans cette question. Les principes posés dans les
+instructions données par Sa Majesté ont servi de base à ce travail, et
+on peut le regarder comme en étant l'application.
+
+Il nous reste à appeler l'attention du ministère sur des articles de
+gazettes prussiennes qui méritent d'être relevés.
+
+Le _Correspondant de Nuremberg (nº 355)_, en publie deux tirés de la
+_Gazette d'Aix-la-Chapelle_, qui sont des plus déplacés.
+
+Il serait bon d'éclairer le public allemand sur la conduite que la
+Prusse a tenue depuis soixante ans, et ne citer que des faits pour
+expliquer les motifs qui doivent éloigner la France du système de
+cette puissance.
+
+Il faut faire remarquer que tout prétexte lui est bon, que nul
+scrupule ne l'arrête, que la convenance est son droit; que depuis
+soixante-cinq ans, elle a porté sa population de moins de quatre
+millions de sujets à dix millions, et qu'elle est parvenue à se
+former, si l'on peut ainsi parler, un cadre de monarchie immense, en
+acquérant çà et là des territoires qu'elle tend à réunir en
+incorporant ceux qui les séparent; que la chute terrible que lui a
+value son ambition ne l'en a pas corrigée, que si, dans ce moment,
+l'Allemagne est encore agitée, c'est à elle et à ses insinuations
+qu'on le doit; qu'elle a été la première à suivre le système des
+incorporations en Franconie, la première à se détacher à Bâle du
+système de résistance contre la Révolution, la seule à pousser à la
+perte de la rive gauche du Rhin...
+
+Il faut relever fortement les menaces faites à l'égard des résultats
+d'une guerre nouvelle pour la tranquillité de la France. (Vous
+observerez, monsieur le comte, que ces articles ne doivent paraître
+que dans les petits journaux.)
+
+Agréez...
+
+ * * * * *
+
+Nº 18.--LE PRINCE DE TALLEYRAND AU ROI LOUIS XVIII.
+
+Vienne, le 28 décembre 1814.
+
+SIRE,
+
+Pendant que j'écrivais à M. de Metternich la lettre dont j'ai eu
+l'honneur d'envoyer une copie à Votre Majesté, les Prussiens
+répondaient à sa note du 10 décembre, rappelaient celle qu'il leur
+avait adressée le 22 octobre, et le mettaient en opposition avec
+lui-même; ils cherchaient à justifier leurs prétentions sur la Saxe
+par des autorités et des exemples, et contestaient surtout
+l'exactitude des calculs sur lesquels M. de Metternich s'était
+appuyé.
+
+Lord Castlereagh vint chez moi avec cette réponse des Prussiens, qu'il
+avait eu la permission de me communiquer. (Elle me sera donnée, et
+j'aurai l'honneur de l'envoyer à Votre Majesté par le prochain
+courrier.) Il me l'a lue. Je traitai leurs raisonnements de sophismes.
+Je montrai que leurs autorités étaient sans poids et leurs exemples
+sans force, les cas ni les temps n'étant les mêmes. A mon tour, je fis
+lire à lord Castlereagh ma lettre[452] à M. de Metternich. Il la lut
+très posément; il la lut en entier et me la rendit sans proférer un
+mot, soit pour approuver, soit pour contredire.
+
+ [452] Variante: _note_.
+
+L'objet de sa visite était de me parler d'une commission qu'il voulait
+proposer d'établir pour vérifier les calculs respectivement produits
+par la Prusse et par l'Autriche. Je lui dis que je n'avais contre cela
+aucune objection à faire, mais que, si nous procédions pour cet objet
+comme on avait fait jusqu'à présent pour tant d'autres, allant au
+hasard, sans principes et sans règles, nous n'arriverions à aucun
+résultat; qu'il fallait donc commencer par poser des principes;
+qu'avant de vérifier des calculs, il fallait reconnaître les droits du
+roi de Saxe, que nous pouvions faire à ce sujet, lui, M. de Metternich
+et moi, une petite convention. «Une convention, reprit-il, c'est donc
+une alliance que vous proposez?--Cette convention, lui dis-je, peut
+très bien se faire sans alliance, mais ce sera une alliance si vous le
+voulez. Pour moi je n'y ai aucune répugnance.--Mais une alliance
+suppose la guerre ou peut y mener, et nous devons tout faire pour
+éviter la guerre.--Je pense comme vous, il faut tout faire, excepté de
+sacrifier l'honneur, la justice et l'avenir de l'Europe.--La guerre,
+répliqua-t-il, serait vue chez nous de mauvais oeil.--La guerre serait
+populaire chez vous, si vous lui donniez un grand but, un but
+véritablement européen.--Quel serait ce but?--Le rétablissement de la
+Pologne.» Il ne repoussa point cette idée et se contenta de répondre:
+«Pas encore.» Du reste, je n'avais fait prendre ce tour à la
+conversation que pour le sonder, et savoir à quoi, dans une
+supposition donnée, il serait disposé. «Que ce soit, lui dis-je, par
+une convention ou par des notes, ou par un protocole signé de vous, de
+M. de Metternich et de moi, que nous reconnaissions les droits du roi
+de Saxe, la forme m'est indifférente, c'est la chose seule qui
+importe.--L'Autriche, répondit-il, a reconnu _officiellement_ les
+droits du roi de Saxe; vous les avez aussi reconnus _officiellement_;
+moi, je les reconnais _hautement_; la différence entre nous est-elle
+donc si grande qu'elle exige un acte tel que vous le demandez?» Nous
+nous séparâmes après être convenus qu'il proposerait de former une
+commission pour laquelle chacun de nous nommerait un plénipotentiaire.
+
+Le lendemain matin, il m'envoya lord Stewart pour me dire que tout le
+monde consentait à l'établissement de la commission et que l'on n'y
+faisait d'autre objection, sinon que l'on s'opposait à ce qu'il y eût
+un plénipotentiaire français. «Qui s'y oppose? demandai-je vivement à
+lord Stewart.» Il me dit: «Ce n'est pas mon frère.--Et qui donc?
+repris-je.» Il me répondit en hésitant: «Mais... ce sont...» et finit
+par bégayer le mot d'_alliés_. A ce mot, toute patience m'échappa, et
+sans sortir dans mes expressions de la mesure que je devais garder, je
+mis dans mon accent plus que de la chaleur, plus que de la véhémence.
+Je traçai la conduite que, dans des circonstances telles que
+celles-ci, l'Europe avait dû s'attendre à voir tenir par les
+ambassadeurs d'une nation telle que la nation anglaise, et parlant
+ensuite de ce que lord Castlereagh n'avait cessé de faire depuis que
+nous étions[453] à Vienne, je dis que sa conduite ne resterait point
+ignorée, qu'elle serait jugée en Angleterre, comment elle le serait,
+et j'en laissai entrevoir les conséquences pour lui. Je ne traitai pas
+moins sévèrement lord Stewart lui-même pour son dévouement aux
+Prussiens, et je finis par déclarer que s'ils voulaient toujours être
+les hommes de Chaumont et faire toujours de la coalition, la France
+devait au soin de sa propre dignité de se retirer du congrès, et que,
+si la commission projetée se formait sans qu'un plénipotentiaire
+français y fût appelé, l'ambassade de Votre Majesté ne resterait pas
+un seul jour à Vienne. Lord Stewart, interdit, et avec l'air alarmé
+courut chez son frère; je l'y suivis quelques moments après. Mais lord
+Castlereagh n'y était pas.
+
+ [453] Variante: _depuis qu'il était_.
+
+Le soir, je reçus de lui un billet tout de sa main, par lequel il
+m'annonçait qu'ayant appris de son frère ce que je désirais, il
+s'était empressé d'en faire part à nos collègues et que tous
+accédaient avec grand plaisir à ce qu'ils apprenaient m'être agréable.
+
+Le même soir, M. de Metternich que j'avais vu dans le jour, fit aux
+puissances qui devaient concourir à la formation de la commission, une
+proposition que je lui avais suggérée, savoir: de convenir que les
+évaluations faites par la commission auraient l'autorité et la force
+d'une chose jugée. Il y en joignit deux autres auxquelles je
+m'empressai de souscrire: l'une que l'évaluation comprît tous les
+territoires conquis sur la France et ses alliés, l'autre qu'elle
+portât uniquement sur la population. Mais je demandai qu'on ajoutât
+que la population serait estimée, non d'après sa quotité seulement,
+mais aussi d'après son espèce. Car un paysan polonais sans capitaux,
+sans terre, sans industrie, ne doit pas être mis sur la même ligne
+qu'un habitant de la rive gauche du Rhin ou des contrées les plus
+fertiles ou les plus riches de l'Allemagne.
+
+La commission, pour laquelle j'ai choisi[454] M. de Dalberg,
+s'assembla dès le lendemain. Elle travaille sans relâche, et lord
+Clancarty y déploie le même zèle, la même droiture et la même fermeté
+qu'il a montrés dans la commission pour les affaires d'Italie, dont il
+est aussi membre.
+
+ [454] Variante: _nommé_.
+
+Je dois à la justice de dire que lord Castlereagh a mis dans cette
+affaire moins de mauvaise volonté que de faiblesse; mais une faiblesse
+d'autant plus inexcusable que l'opposition dont il s'était fait
+l'organe ne venait que des Prussiens.
+
+Ma note à M. de Metternich a plu au cabinet autrichien par deux
+endroits: par la déclaration que la France ne prétend et ne demande
+rien pour elle-même et par celle qui la termine. Après avoir lu cette
+note, l'empereur d'Autriche a dit à M. de Sickingen: «Tout ce qui est
+écrit là-dedans, je le pense.»
+
+L'empereur de Russie lui ayant demandé s'il avait lu la réponse des
+Prussiens à la note de M. de Metternich du 10 décembre, il lui a
+répondu: «Avant de la lire, j'avais pris mon parti, et j'y tiens plus
+fortement après l'avoir lue.» Il a, dit-on, ajouté: «Arrangeons[455],
+s'il est possible, les affaires, mais je prie Votre Majesté de ne plus
+me parler de tous ces factums-là.»
+
+ [455] Variante: _Arrangez_.
+
+Il disait au roi de Bavière: «Je suis né Autrichien, mais j'ai la tête
+bohême (ce qui revient à ce qu'on appelle en France une tête
+bretonne). Mon parti est pris sur l'affaire de Saxe; je ne reculerai
+pas».
+
+Le prince Czartoryski, auquel j'ai communiqué ma note à M. de
+Metternich, en a fait faire une copie qu'il a mise sous les yeux de
+l'empereur Alexandre. L'empereur a été content de la partie qui a
+rapport à lui et à ses intérêts. Il avoue que la France est la seule
+puissance dont le langage n'ait pas varié et qui ne l'ait point
+trompé. Cependant, il a cru entrevoir qu'on lui reprochait
+indirectement de ne point rester fidèle à ses principes, et il a
+envoyé le prince Czartoryski me dire que son principe était le bonheur
+des peuples; à quoi j'ai répondu que c'était aussi celui de tous les
+chefs de la Révolution française et à toutes les époques. Il est venu
+aussi à l'empereur un scrupule né de la crainte que le roi de Saxe,
+conservé comme nous voulons qu'il le soit, ne soit très malheureux. Il
+le plaint, non dans sa situation actuelle, où il est dépouillé et
+captif; mais dans l'avenir, lorsqu'il sera remonté sur son trône et
+rentré dans le palais de ses pères. Mais ce scrupule n'annonce plus
+une résolution[456] aussi ferme de lui épargner un tel malheur.
+
+ [456] Variante: _une réflexion_.
+
+De leur côté, les Prussiens, en consentant à la formation de la
+commission statistique et en y envoyant leurs plénipotentiaires, ont
+évidemment subordonné leurs prétentions et leurs espérances sur la
+Saxe au résultat des travaux de la commission, et ce résultat sera
+très probablement favorable à la Saxe.
+
+Ainsi l'affaire de la Saxe est dans une meilleure situation qu'elle
+n'ait encore été.
+
+Celle de Pologne n'est point encore terminée, mais on parle de la
+terminer. Les comtes de Rasumowski et Capo d'Istria traiteront pour la
+Russie. M. de Metternich sera le plénipotentiaire de l'Autriche. Il
+est décidé à donner à ces conférences le caractère le plus officiel.
+M. de Wessenberg doit tenir le protocole. C'est M. de Hardenberg qui
+sera le plénipotentiaire prussien; il sera seul. Comme il ne s'agira
+dans cette négociation que de limites, on doit voir clair dans cette
+affaire, d'ici à peu de jours.
+
+Quoique j'eusse fait lire à lord Castlereagh ma lettre à M. de
+Metternich, j'ai voulu lui en envoyer une copie pour qu'elle pût se
+trouver parmi les pièces dont la communication pourra lui être un jour
+demandée par le parlement, et je l'ai accompagnée, non d'une lettre
+d'envoi pure et simple, mais de celle dont j'ai l'honneur de joindre
+ici une copie. Le grand problème dont le congrès doit donner la
+solution, y est présenté sous une nouvelle forme, et réduit à ses
+termes les plus simples. Les prémisses sont tellement incontestables
+et les conséquences en découlent si nécessairement, qu'il ne semble
+pas qu'il y ait rien à répondre. Je n'ai donc pas été surpris lorsque
+M. de Metternich m'a dit que lord Castlereagh, qui lui a[457] montré
+ma lettre, lui en avait paru assez embarrassé.
+
+ [457] Variante: _lui avait_.
+
+Il existe en Italie, comme en Allemagne, une secte d'unitaires,
+c'est-à-dire de gens qui aspirent à faire de l'Italie un seul et même
+État. L'Autriche, avertie, a fait faire dans une même nuit un grand
+nombre d'arrestations, dans lesquelles trois généraux de division se
+trouvent compromis[458], et les papiers de la secte ont été saisis
+chez un professeur nommé Rosari[459]. On ne sait par qui l'Autriche a
+été informée. Quelques-uns croient que c'est par Murat, et qu'il a
+livré des hommes avec lesquels il était d'intelligence, pour s'en
+faire un mérite auprès de cette cour-ci.
+
+ [458] Variante: _compris_.
+
+ [459] Giovanni Rosari, né en 1766, à Parme, était un médecin
+ distingué. En 1796, il fut un des premiers à acclamer le nouvel
+ état de choses créé en Italie par les Français. Il devint recteur
+ de l'université de Pavie et secrétaire général du ministère de
+ l'intérieur. Compromis en 1814 dans un complot contre l'Autriche,
+ il fut arrêté et emprisonné. Il mourut en 1837.
+
+Votre Majesté a vu par les pièces que je lui ai envoyées que je ne
+perds pas de vue l'affaire de Naples. Je n'oublie pas non plus la
+_delenda Carthago_, mais ce n'est pas par là qu'il est possible de
+commencer.
+
+Je pense aussi au mariage. Les circonstances ont tellement changé que
+si, il y a un an, Votre Majesté pouvait désirer cette alliance, c'est
+aujourd'hui à l'empereur de Russie de la désirer. Mais cela demande
+des développements que je prie Votre Majesté de me permettre de
+réserver pour une lettre particulière que j'aurai l'honneur de lui
+écrire.
+
+Quand cette lettre parviendra à Votre Majesté, nous serons dans une
+nouvelle année. Je n'aurai point eu le bonheur de me trouver près de
+vous, Sire, le jour où elle aura commencé, et de présenter à Votre
+Majesté, mes respectueuses félicitations et mes voeux. Je la supplie
+de me permettre de les lui offrir, et de vouloir bien en agréer
+l'hommage.
+
+Je suis...
+
+ * * * * *
+
+Nº 14 _ter_.--LE ROI LOUIS XVIII AU PRINCE DE TALLEYRAND.
+
+Paris, ce 27 décembre 1814.
+
+Mon cousin,
+
+Je viens de recevoir la nouvelle qu'un traité de paix et d'amitié a
+été signé le 24 entre l'Angleterre et les États-Unis. Vous en serez
+sûrement instruit avant que cette dépêche vous parvienne, et je ne
+doute pas des démarches que vous aurez[460] faites en conséquence.
+Néanmoins, je me hâte de vous charger, en félicitant de ma part lord
+Castlereagh sur cet heureux événement, de lui faire observer tout le
+parti que la Grande-Bretagne peut en tirer. Libre désormais de
+disposer de tous ses moyens, quel plus noble emploi en peut-elle
+faire, que d'assurer le repos de l'Europe sur les bases de l'équité,
+les seules qui soient vraiment solides? Et peut-elle y mieux parvenir
+qu'en s'unissant étroitement avec moi? Le prince régent et moi, nous
+sommes les seuls désintéressés[461] dans cette affaire. La Saxe ne fut
+jamais l'alliée de la France; jamais Naples ne fut même à portée de
+l'assister dans aucune guerre, et il en est de même relativement à
+l'Angleterre. Je suis, il est vrai, le plus proche parent des deux
+rois; mais je suis avant tout roi de France et père de mon peuple.
+C'est pour l'honneur de ma couronne, c'est pour le bonheur de mes
+sujets, que je ne puis consentir à laisser établir en Allemagne un
+germe de guerre pour toute l'Europe; que je ne puis souffrir en
+Italie un usurpateur, dont l'existence honteuse pour tous les
+souverains menace la tranquillité intérieure de tous les États. Les
+mêmes sentiments animent le prince régent, et c'est avec la plus vive
+satisfaction que je le vois plus en mesure de s'y livrer.
+
+ [460] Variante: _avez_.
+
+ [461] Variante: _les plus_ désintéressés dans cette affaire, _car
+ la Saxe_.
+
+Je viens de vous parler en roi, je ne puis maintenant me refuser de
+vous parler en homme. Il est un cas que je ne devrais pas prévoir, où
+je ne songerais qu'aux liens du sang. Si les deux rois, mes cousins,
+étaient, comme je le fus longtemps, privés de leur sceptre, errants
+sur la face de la terre, alors je m'empresserais de les recueillir, de
+subvenir à leurs besoins, d'opposer mes soins à leur infortune, en un
+mot, d'imiter à leur égard ce que plusieurs souverains, et surtout le
+prince régent, ont fait au mien, et comme eux, je satisferais à la
+fois mon coeur et ma dignité. Mais ce cas n'arrivera jamais, j'en ai
+pour garants certains la générosité de quelques-uns: le véritable
+intérêt[462] de tous. Sur quoi, je prie Dieu qu'il vous ait, mon
+cousin, en sa sainte et digne garde.
+
+LOUIS.
+
+ [462] Variante: _l'intérêt_.
+
+ * * * * *
+
+Nº 15 _ter_.--LE ROI LOUIS XVIII AU PRINCE DE TALLEYRAND.
+
+Paris, ce 28 décembre 1814[463].
+
+ [463] Variante: _30 décembre 1814_.
+
+Mon cousin,
+
+J'ai reçu votre numéro 17. La note de M. de Metternich m'a fait
+plaisir, parce qu'enfin voilà l'Autriche positivement engagée, mais
+votre réponse m'en a fait encore davantage. Je ne sais si l'on
+pourrait l'abréger, mais je sais bien que je ne le désirerais pas,
+d'abord parce qu'elle dit tout et rien que tout ce qu'il fallait dire;
+ensuite parce que je trouve plus de cette aménité si utile, et souvent
+si nécessaire en affaires, à développer un peu ses idées qu'à les
+exprimer[464] trop laconiquement.
+
+ [464] Variante: _exposer_.
+
+Ce que vous me dites de l'embarras où se trouve lord Castlereagh, me
+prouve que j'ai eu raison de vous envoyer ma dernière dépêche. Il est
+possible qu'il n'aperçoive pas la belle porte que la paix avec
+l'Amérique lui présente pour revenir sans honte sur ses pas.
+
+Je suis bien aise que les affaires de la reine d'Étrurie prennent une
+meilleure tournure, mais je ne considère ce point que comme un
+acheminement vers un autre bien plus capital et auquel j'attache mille
+fois plus de prix.
+
+M. de Jaucourt vous instruit sans doute de ce que M. de Butiakin[465]
+lui a dit; vous êtes plus à portée que moi de savoir la vérité de ce
+qu'il rapporte au sujet de Vienne, mais, s'il est vrai comme cela est
+vraisemblable, que la nation russe, qui, malgré l'autocratie[466],
+compte bien pour quelque chose, met de l'amour-propre au sujet du
+mariage, qu'elle se souvienne que, _qui veut la fin veut les moyens_.
+Quant à moi, j'ai donné mon _ultimatum_ et je n'y changerai rien.
+
+ [465] Attaché à l'ambassade de Russie à Paris.
+
+ [466] Variante: _aristocratie_.
+
+Sur quoi, je prie Dieu, qu'il vous ait, mon cousin, en sa sainte et
+digne garde.
+
+LOUIS.
+
+ * * * * *
+
+Nº 22 _bis_.--LES AMBASSADEURS DU ROI AU CONGRÈS, AU MINISTRE DES
+AFFAIRES ÉTRANGÈRES A PARIS.
+
+Vienne, le 3 janvier 1815.
+
+Monsieur le comte,
+
+La situation des affaires s'est améliorée, et l'Autriche et
+l'Angleterre se sont rapprochées du système que l'ambassade du roi a
+défendu et soutenu jusqu'ici.
+
+Le cabinet russe a présenté, à la seconde conférence réunie pour
+régler le partage du grand-duché de Varsovie, des articles qui
+renfermaient toutes ses prétentions pour lui et pour la Prusse.
+
+Il part du principe que le grand-duché de Varsovie est à la Russie, et
+qu'elle en détache et cède quelques parcelles à la Prusse et à
+l'Autriche. L'incorporation de la Saxe à la Prusse est formellement
+établie, et un équivalent de sept cent mille âmes, stipulé en faveur
+du roi de Saxe, sur la rive gauche du Rhin. Nous pouvons espérer qu'au
+moyen d'un _commun accord_ ces propositions seront repoussées. Les
+négociateurs prussiens ont demandé un contre-projet auquel on va
+travailler.
+
+Les affaires d'Italie vont être reprises. Après trois semaines
+d'attente, la commission a reçu le mémoire de l'Autriche sur les
+questions de la Toscane, de Parme...
+
+Le rapport sur les affaires de Suisse va être discuté demain dans la
+commission réunie à cet effet. On écartera la proposition de l'échange
+du pays de Gex.
+
+L'empereur de Russie est embarrassé de la position qu'il a prise.
+Lui-même avait dit à M. le prince de Talleyrand qu'il désirait que la
+France participât aux discussions qui auraient lieu dans la
+commission réunie pour les affaires de Pologne et de Saxe. Le
+lendemain, son ministre, le comte de Rasumowski déclina que M. le
+prince de Talleyrand dût assister aux conférences. Telle est la marche
+incohérente de ce souverain.
+
+On doit cependant encore se flatter qu'il reviendra sur une partie de
+ses prétentions. On s'attend que le roi de Saxe devra se soumettre à
+la perte de la moitié de ses États; mais que le principe de sa
+conservation sera sauvé; et que ce qui pourra encore être obtenu sur
+la partie du grand-duché de Varsovie que la Russie veut incorporer
+sera en diminution nécessaire aux arrangements arrêtés en faveur de la
+Prusse, par les différents traités faits entre les puissances alliées.
+
+Agréez...
+
+ * * * * *
+
+Nº 19.--LE PRINCE DE TALLEYRAND AU ROI LOUIS XVIII.
+
+Vienne, le 4 janvier 1815.
+
+SIRE,
+
+J'ai reçu la lettre dont Votre Majesté a daigné m'honorer le 23 du
+mois dernier.
+
+Le 21 du présent mois, anniversaire d'un jour d'horreur et de deuil
+éternel, il sera célébré dans l'une des principales églises de Vienne
+un service solennel et expiatoire. J'en fais faire les préparatifs. En
+les ordonnant, je n'ai pas suivi seulement l'impulsion de mon coeur,
+j'ai encore pensé qu'il fallait[467] que les ambassadeurs de Votre
+Majesté, se rendant les interprètes de la douleur de la France, la
+fissent éclater en terre étrangère, et sous les yeux de l'Europe
+rassemblée. Tout, dans cette triste cérémonie, doit répondre à la
+grandeur de son objet, à celle de la couronne de France et à la
+qualité de ceux qu'elle doit avoir pour témoins. Tous les membres du
+congrès y seront invités, et je me suis assuré qu'ils y viendraient.
+L'empereur d'Autriche m'a fait dire qu'il y assisterait. Son exemple
+sera sans doute imité par les autres souverains. Tout ce que Vienne
+offre de plus distingué dans les deux sexes se fera un devoir de s'y
+rendre. J'ignore encore ce que cela coûtera; mais c'est une dépense
+nécessaire.
+
+ [467] Variante: _qu'il convenait_.
+
+La nouvelle de la signature de la paix entre l'Angleterre et les
+États-Unis d'Amérique me fut annoncée le premier jour de l'an par un
+billet de lord Castlereagh. Je m'empressai de lui en adresser mes
+félicitations; et je m'en félicitai moi-même, sentant bien quelle
+influence cet événement pouvait avoir et sur les dispositions de ce
+ministre et sur les déterminations de ceux dont nous avions eu,
+jusque-là, les prétentions à combattre. Lord Castlereagh m'a fait voir
+le traité. Il ne blesse l'honneur d'aucune des deux parties, et les
+satisfera conséquemment toutes deux.
+
+Cette heureuse nouvelle n'était que le précurseur d'un événement bien
+plus heureux encore.
+
+L'esprit de la coalition et la coalition même avaient survécu à la
+paix de Paris. Ma correspondance, jusqu'à ce jour, en a offert à Votre
+Majesté des preuves multipliées. Si les projets que je trouvai formés
+en arrivant ici eussent été exécutés, la France aurait pu se trouver
+pendant un demi-siècle isolée en Europe, sans y avoir un seul bon
+rapport. Tous mes efforts tendaient à prévenir un tel malheur; mais
+mes meilleures espérances n'allaient point jusqu'à me flatter d'y
+réussir complètement.
+
+Maintenant, Sire, la coalition est dissoute, et elle l'est pour
+toujours. Non seulement la France n'est plus isolée en Europe; mais
+Votre Majesté a déjà un système fédératif tel que cinquante ans de
+négociations ne semblaient[468] pas pouvoir parvenir à le lui donner.
+Elle marche de concert avec deux des plus grandes puissances, trois
+États du second ordre, et bientôt tous les États qui suivent d'autres
+principes et d'autres maximes que les principes et les maximes
+révolutionnaires. Elle sera véritablement le chef et l'âme de cette
+union, formée pour la défense des principes qu'elle a été la première
+à proclamer.
+
+ [468] Variante: ne _sembleraient_.
+
+Un changement si grand et si heureux ne saurait être attribué qu'à
+cette protection de la Providence, si visiblement marquée dans le
+retour[469] de Votre Majesté.
+
+ [469] Variante: _par_ le retour.
+
+Après Dieu, les causes efficientes de ce changement ont été:
+
+Mes lettres à M. de Metternich et à lord Castlereagh, et l'impression
+qu'elles ont produite;
+
+Les insinuations que, dans la conversation dont ma dernière lettre a
+rendu compte à Votre Majesté, j'ai faites à lord Castlereagh,
+relativement à un accord avec la France;
+
+Les soins que j'ai pris de calmer ses défiances, en montrant, au nom
+de la France, le désintéressement le plus parfait;
+
+La paix avec l'Amérique, qui, le tirant d'embarras de ce côté, l'a
+rendu plus libre d'agir et lui a donné plus de courage;
+
+Enfin, les prétentions de la Russie et de la Prusse, consignées dans
+le projet russe dont j'ai l'honneur de joindre ici une copie et
+surtout, le ton avec lequel ces prétentions ont été mises en avant et
+soutenues, dans une conférence entre leurs plénipotentiaires et ceux
+de l'Autriche. Le ton arrogant pris dans cette pièce indécente et
+amphigourique avait tellement blessé lord Castlereagh, que, sortant de
+son calme habituel, il avait déclaré que les Russes prétendaient donc
+imposer la loi, et que l'Angleterre n'était pas faite pour la recevoir
+de personne.
+
+Tout cela l'avait disposé, et je profitai de cette disposition pour
+insister sur l'accord dont je lui parlais depuis longtemps. Il s'anima
+assez pour me proposer d'écrire ses idées à cet égard. Le lendemain de
+cette conversation, il vint chez moi, et je fus agréablement surpris
+lorsque je vis qu'il avait donné à ses idées la forme d'articles.
+
+Je l'avais, jusqu'à présent, fort peu accoutumé aux éloges, ce qui le
+rendit plus sensible à tout ce que je lui dis de flatteur sur son
+projet. Il demanda que nous le lussions avec attention, M. de
+Metternich et moi. Dans la soirée[470], et après avoir fait quelques
+changements de rédaction, nous l'avons adopté sous la forme de
+convention. Dans quelques articles, la rédaction aurait pu être plus
+soignée; mais avec des gens d'un caractère faible, il fallait se
+presser de finir, et nous l'avons signée cette nuit. Je m'empresse de
+l'adresser à Votre Majesté.
+
+ [470] Variante: _Je pris heure dans la soirée_, et après.
+
+Elle m'avait autorisé en général, par ses lettres et spécialement par
+ses instructions particulières du 25 octobre, à promettre à
+l'Autriche et à la Bavière sa coopération la plus active, et
+conséquemment à stipuler en faveur de ces deux puissances les secours
+dont les forces qui leur seraient opposées en cas de guerre rendraient
+la nécessité probable. Elle m'y avait autorisé, même dans la
+supposition que l'Angleterre restât neutre. Or l'Angleterre,
+aujourd'hui, devient partie active, et, avec elle, les Provinces Unies
+et le Hanovre, ce qui rend la position de la France superbe.
+
+Le général Dupont m'ayant écrit le 9 novembre que Votre Majesté aurait
+au 1er janvier, cent quatre-vingt mille hommes disponibles, et cent
+mille de plus au mois de mars, sans faire aucune nouvelle levée, j'ai
+pensé qu'un secours de cent cinquante mille hommes pouvait être
+stipulé sans inconvénient. L'Angleterre s'engageant à fournir le même
+nombre de troupes, la France ne pouvait pas rester, à cet égard,
+au-dessous d'elle.
+
+L'accord n'étant fait que pour un cas de défense, les secours ne
+devront être fournis que si l'on est attaqué; et il est grandement à
+croire que la Russie et la Prusse ne voudront pas courir cette chance.
+
+Toutefois, ce cas pouvant arriver et rendre nécessaire une convention
+militaire, je prie Votre Majesté de vouloir bien ordonner que M. le
+général Ricard[471] me soit envoyé pour m'assister. Il a la confiance
+de M. le maréchal duc de Dalmatie; ayant été longtemps en Pologne et
+particulièrement à Varsovie, il a des connaissances locales qui
+peuvent être fort utiles pour des arrangements de cette nature et
+l'opinion qui m'a été donnée de son mérite et de son habileté me le
+font préférer à tout autre. Mais il est nécessaire qu'il vienne
+incognito, et que le ministre de la guerre, après lui avoir donné les
+documents nécessaires, lui recommande le plus profond secret. D'après
+ce qu'on m'en a dit, c'est un homme bien élevé, à qui Votre Majesté
+pourrait même, si elle le jugeait convenable, donner directement des
+ordres.
+
+ [471] Étienne Ricard, né en 1771 à Castres, engagé volontaire en
+ 1792. Il devint l'aide de camp de Soult, et fut promu général de
+ brigade en 1806. Il se rallia aux Bourbons en 1814, fut nommé pair
+ de France. Il prit sa retraite en 1821, et mourut en 1843.
+
+Je supplie Votre Majesté de vouloir bien ordonner que les
+ratifications de la convention soient expédiées et me soient envoyées
+le plus promptement qu'il sera possible[472]. Votre Majesté croira
+sûrement devoir recommander à M. de Jaucourt de n'employer pour ce
+travail que des hommes de la discrétion la plus éprouvée.
+
+ [472] Variante: _le plus promptement possible_.
+
+L'Autriche ne voulant point aujourd'hui envoyer[473] de courriers à
+Paris, pour ne point éveiller de soupçons, et voulant que son ministre
+ait connaissance de la convention, désire que M. de Jaucourt la fasse
+lire à M. de Vincent, en lui disant[474] qu'elle doit être très
+secrète.
+
+ [473] Variante: envoyer _aujourd'hui_.
+
+ [474] Variante: _également_.
+
+J'espère que Votre Majesté voudra bien ensuite grossir de ces deux
+pièces le recueil de toutes celles que j'ai eu l'honneur de lui
+envoyer jusqu'à ce jour.
+
+Le but de l'accord que nous venons de faire est de compléter les
+dispositions du traité de Paris, de la manière la plus conforme à son
+véritable esprit, et au plus grand intérêt de l'Europe.
+
+Mais, si la guerre venait à éclater, on pourrait lui donner un but qui
+en rendrait le succès presque infaillible, et procurerait à l'Europe
+des avantages incalculables.
+
+La France, dans une guerre noblement faite[475], achèverait de
+reconquérir l'estime et la confiance de tous les peuples, et une telle
+conquête vaut mieux que celle d'une ou de plusieurs provinces, dont la
+possession n'est heureusement nécessaire, ni à sa force réelle, ni à
+sa prospérité[476].
+
+Je suis...
+
+ [475] Variante: _aussi_ noblement faite.
+
+ [476] Voir l'Appendice qui suit. On y trouvera le texte du traité
+ du 3 janvier, et une longue note de M. de Bacourt.
+
+
+
+
+APPENDICE
+
+
+Nous donnons ici le texte de la convention du 3 janvier 1815, quoique
+nous n'en ayons trouvé aucune copie dans les papiers de M. Talleyrand,
+pas plus que des autres pièces dont il fait mention dans ses dépêches.
+Mais cette convention a été publiée dans les _State-papers_ anglais,
+d'où nous la tirons, et nous la ferons suivre de quelques détails, en
+partie ignorés, en partie oubliés par M. de Talleyrand; sur la
+publicité qu'elle reçut dans le temps.
+
+
+TRAITÉ SECRET D'ALLIANCE DÉFENSIVE CONCLU A VIENNE LE 3 JANVIER 1815
+ENTRE L'AUTRICHE, LA FRANCE ET LA GRANDE-BRETAGNE.
+
+ _Au nom de la très sainte et indivisible Trinité._
+
+ Sa Majesté le roi du royaume-uni de la Grande-Bretagne et
+ d'Irlande, Sa Majesté le roi de France et de Navarre, et Sa Majesté
+ l'empereur d'Autriche, roi de Hongrie et de Bohême, étant convaincus
+ que les puissances, qui ont à compléter les dispositions
+ du traité de Paris, doivent être maintenues dans un état de sécurité
+ et d'indépendance parfaites, pour pouvoir fidèlement et dignement
+ s'acquitter d'un si important devoir, regardant en conséquence
+ comme nécessaire, à cause de prétentions récemment manifestées,
+ de pourvoir aux moyens de repousser toute agression à laquelle
+ leurs propres possessions ou celles de l'un d'eux pourraient se
+ trouver exposées, en haine des propositions qu'ils auraient cru de
+ leur devoir de faire et de soutenir d'un commun accord, par
+ principe de justice et d'équité; et n'ayant pas moins à coeur de
+ compléter les dispositions du traité de Paris de la manière la
+ plus conforme qu'il sera possible à ses véritables but et esprit,
+ ont à ces fins résolu de faire entre eux une convention solennelle
+ et de conclure une alliance défensive.
+
+ En conséquence, Sa Majesté le roi du royaume-uni de la Grande-Bretagne
+ et d'Irlande a, à cet effet, nommé pour son plénipotentiaire,
+ le très honorable Robert Stewart, vicomte Castlereagh...
+
+ Sa Majesté le roi de France et de Navarre, M. Charles-Maurice
+ de Talleyrand-Périgord, prince de Talleyrand...
+
+ Et Sa Majesté l'empereur d'Autriche, roi de Hongrie et de
+ Bohême, M. Clément-Wenceslas-Lothaire, prince de
+ Metternich-Winneburg-Ochsenhausen...
+
+ Lesquels, après avoir échangé leurs pleins pouvoirs, trouvés en
+ bonne et due forme, sont convenus des articles suivants:
+
+ ARTICLE PREMIER.--Les hautes parties contractantes s'engagent
+ réciproquement, et chacune d'elles envers les autres, à agir
+ de concert, avec le plus parfait désintéressement et la plus complète
+ bonne foi, pour faire qu'en exécution du traité de Paris, les
+ arrangements qui doivent en compléter les dispositions soient
+ effectués de la manière la plus conforme qu'il sera possible au
+ véritable esprit de ce traité.
+
+ Si, par suite, et en haine des propositions qu'elles auront
+ faites et soutenues d'un commun accord, les possessions d'aucune
+ d'elles étaient attaquées, alors, et dans ce cas, elles
+ s'engagent et s'obligent à se tenir pour attaquées toutes trois,
+ à faire cause commune entre elles, et à s'assister mutuellement
+ pour repousser une telle agression avec toutes les forces
+ ci-après spécifiées.
+
+ ARTICLE II.--Si par le motif exprimé ci-dessus, et pouvant seul
+ amener le cas de la présente alliance, l'une des hautes parties
+ contractantes se trouvait menacée par une ou plusieurs
+ puissances, les deux autres parties devront, par une
+ intervention amicale, s'efforcer, autant qu'il sera en elles, de
+ prévenir l'agression.
+
+ ARTICLE III.--Dans le cas où leurs efforts pour y parvenir
+ seraient inefficaces, les hautes parties contractantes promettent de
+ venir immédiatement au secours de la puissance attaquée, chacune
+ d'elles avec un corps de cent cinquante mille hommes.
+
+ ARTICLE IV.--Chaque corps auxiliaire sera respectivement
+ composé de cent vingt mille hommes d'infanterie et de trente
+ mille hommes de cavalerie, avec un train d'artillerie et de munitions
+ proportionné au nombre des troupes.
+
+ Le corps auxiliaire, pour contribuer de la manière la plus
+ efficace à la défense de la puissance attaquée ou menacée, devra
+ être prêt à entrer en campagne dans le délai de six semaines au
+ plus tard, après que la réquisition en aura été faite.
+
+ ARTICLE V.--La situation des pays qui pourraient devenir le
+ théâtre de la guerre, ou d'autres circonstances pouvant faire
+ que l'Angleterre éprouve des difficultés à fournir, dans le
+ terme fixé, le secours stipulé en troupes anglaises et à le
+ maintenir sur le pied de guerre, Sa Majesté britannique se
+ réserve le droit de fournir son contingent à la puissance
+ requérante en troupes étrangères, à la solde de l'Angleterre, ou
+ de payer annuellement à ladite puissance une somme d'argent,
+ calculée à raison de vingt livres sterling par chaque soldat
+ d'infanterie, et de trente livres sterling par cavalier, jusqu'à
+ ce que le secours stipulé soit complété.
+
+ Le mode d'après lequel la Grande-Bretagne fournira son secours
+ sera déterminé à l'amiable, pour chaque cas particulier, entre
+ Sa Majesté britannique et la puissance menacée, aussitôt que la
+ réquisition aura eu lieu.
+
+ ARTICLE VI.--Les hautes parties contractantes s'engagent, pour
+ le cas où la guerre surviendrait, à convenir à l'amiable du
+ système de coopération le mieux approprié à la nature ainsi qu'à
+ l'objet de la guerre, et à régler de la sorte les plans de
+ campagne, ce qui concerne le commandement par rapport auquel
+ toutes facilités seront données, les lignes d'opération des
+ corps qui seront respectivement employés, les marches de ces
+ corps et leurs approvisionnements en vivres et en fourrages.
+
+ Article VII.--S'il est reconnu que les secours stipulés ne
+ sont pas proportionnés à ce que les circonstances exigent, les
+ hautes parties contractantes se réservent de convenir entre elles,
+ dans le plus bref délai, d'un nouvel arrangement qui fixe le
+ secours additionnel qu'il sera jugé nécessaire de fournir.
+
+ ARTICLE VIII.--Les hautes parties contractantes se promettent
+ l'une à l'autre que, si celles qui auront fourni les secours
+ stipulés ci-dessus se trouvent, à raison de ce, engagées dans une
+ guerre directe avec la puissance contre laquelle ils auront été
+ fournis, la partie requérante et les parties requises, étant entrées
+ dans la guerre comme auxiliaires, ne feront la paix que d'un
+ commun consentement.
+
+ ARTICLE IX.--Les engagements contractés par le présent
+ traité ne préjudicieront en rien à ceux que les hautes parties
+ contractantes, ou aucune d'elles, peuvent avoir et ne pourront
+ empêcher ceux qu'il leur plairait de former avec d'autres puissances,
+ en tant, toutefois, qu'ils ne sont et ne seront point contraires
+ à la fin de la présente alliance.
+
+ ARTICLE X.--Les hautes parties contractantes, n'ayant aucune vue
+ d'agrandissement et n'étant animées que du seul désir de se
+ protéger mutuellement dans l'exercice de leurs droits et dans
+ l'accomplissement de leurs devoirs comme États indépendants,
+ s'engagent, pour les cas où, ce qu'à Dieu ne plaise, la guerre
+ viendrait à éclater, à considérer le traité de Paris comme ayant
+ force pour régler, à la paix, la nature, l'étendue et les
+ frontières de leurs possessions respectives.
+
+ ARTICLE XI.--Elles conviennent, en outre, de régler tous les
+ autres objets d'un commun accord, adhérant, autant que les
+ circonstances pourront le permettre, aux principes et aux
+ dispositions du traité de Paris, susmentionné.
+
+ ARTICLE XII.--Les hautes parties contractantes se réservent,
+ par la présente convention, le droit d'inviter toute autre puissance
+ à accéder à ce traité dans tel temps et sous telles conditions qui
+ seront convenus entre elles.
+
+ ARTICLE XIII.--Sa Majesté le roi du royaume-uni de la
+ Grande-Bretagne et d'Irlande, n'ayant sur le continent de l'Europe
+ aucune possession qui puisse être attaquée dans le cas de guerre
+ auquel le présent traité se rapporte, les hautes parties contractantes
+ conviennent que ledit cas de guerre survenant, si les territoires
+ de Sa Majesté le roi de Hanovre ou les territoires de Son
+ Altesse le prince souverain des Provinces-Unies, y comprise ceux
+ qui se trouvent actuellement soumis à son administration, étaient
+ attaqués, elles seront obligées d'agir pour repousser cette agression,
+ comme si elle avait lieu contre leur propre territoire.
+
+ ARTICLE XIV.--La présente convention sera ratifiée, et les
+ ratifications en seront échangées à Vienne, dans le délai de six
+ semaines, ou plus tôt si faire se peut.
+
+ En foi de quoi les plénipotentiaires respectifs l'ont signée et y
+ ont apposé le cachet de leurs armes.
+
+ Fait à Vienne, le trois janvier, l'an de grâce mil huit cent quinze.
+
+ CASTLEREAGH.
+ Le prince DE METTERNICH.
+ Le prince DE TALLEYRAND.
+
+
+ ARTICLE SÉPARÉ ET SECRET.
+
+ Les hautes parties contractantes conviennent spécialement, par
+ le présent article, d'inviter le roi de Bavière, le roi de
+ Hanovre et le prince souverain des Provinces-Unies, à accéder
+ au traité, de ce jour, sous des conditions raisonnables pour ce
+ qui sera relatif à la quotité des secours à fournir pour chacun
+ d'eux; les hautes parties contractantes s'engageant, de leur
+ côté, à ce que les clauses respectives des traités en faveur de
+ la Bavière, du Hanovre et de la Hollande reçoivent leur plein
+ et entier effet.
+
+ Il est entendu cependant que, dans le cas où l'une des
+ puissances ci-dessus désignées refuserait son accession, après
+ avoir été invitée à la donner, comme il est dit ci-dessus,
+ cette puissance sera considérée comme ayant perdu tout droit
+ aux avantages auxquels elle aurait pu prétendre, en vertu des
+ stipulations de la convention de ce jour.
+
+ Le présent article séparé et secret aura la même force et
+ valeur que s'il était inséré mot à mot à la convention de ce
+ jour; il sera ratifié et les ratifications en seront échangées
+ en même temps.
+
+ En foi de quoi les plénipotentiaires respectifs l'ont signé et
+ y ont apposé le cachet de leurs armes.
+
+ Fait à Vienne, le trois janvier mil huit cent quinze.
+
+ (_Suivent les signatures._)
+
+ * * * * *
+
+ Le roi Louis XVIII, ainsi qu'on l'a vu par la dépêche de M. de
+ Talleyrand, reçut une copie de la convention du 3 janvier, et
+ l'original de cette convention restée secrète avait été déposé
+ au ministère des affaires étrangères à Paris. Lorsque
+ l'empereur Napoléon revint de l'île d'Elbe, on assure qu'un
+ employé supérieur de ce ministère, voulant se faire valoir près
+ de lui, porta à l'empereur la convention en question. Une autre
+ version voudrait que c'eût été dans le secrétaire même de Louis
+ XVIII que Napoléon trouva la convention. Quoi qu'il en soit sur
+ le plus ou moins de vraisemblance de ces deux versions, il
+ reste certain que Napoléon eut connaissance de la convention,
+ et ne perdit pas un instant pour essayer d'en tirer parti.
+
+ Tout le corps diplomatique étranger accrédité près de Louis
+ XVIII avait quitté Paris bientôt après l'entrée de l'empereur
+ Napoléon dans cette capitale. Un employé de la légation de
+ Russie, M. Butiakin, celui même dont il est fait mention dans
+ une des dépêches de M. de Talleyrand, y avait prolongé son
+ séjour. Le duc de Vicence, devenu ministre des affaires
+ étrangères, le fait appeler, lui dit qu'il a une communication
+ importante à faire parvenir à l'empereur de Russie, et lui
+ demande s'il voudrait s'en charger, mais à la condition de la
+ porter sans retard. M. Butiakin accepta, et, peu d'heures
+ après, le duc de Vicence lui remit un paquet qui contenait une
+ copie de la convention et une lettre par laquelle il cherchait
+ à enflammer l'empereur Alexandre contre les alliés perfides qui
+ le trompaient. Napoléon avait cru par ce moyen rompre la
+ coalition.
+
+ M. Butiakin arriva à Vienne dans les premiers jours du mois
+ d'avril 1815. Peu après son arrivée, l'empereur Alexandre
+ invita M. de Metternich à se rendre chez lui et lui montra la
+ copie de la convention en lui disant: «Connaissez-vous cela?»
+ Après avoir joui pendant quelque temps de l'embarras du
+ ministre autrichien, il lui dit avec douceur: «Mais oublions
+ tout cela; il s'agit de renverser notre ennemi commun, et cette
+ pièce que lui-même m'a envoyée prouve combien il est dangereux
+ et habile.» Et, en même temps, l'empereur Alexandre jeta la
+ pièce au feu. Il fit aussi promettre à M. de Metternich de ne
+ rien communiquer à M. de Talleyrand de ce qui venait de se
+ passer, et M. de Metternich, heureux d'échapper à si bon
+ marché de ce méchant pas, promit et se tut.
+
+ L'empereur Alexandre croyait avoir encore besoin de M. de
+ Metternich et il le ménagea dans cette circonstance critique.
+ Mais il n'en fut pas de même avec M. de Talleyrand, auquel il
+ ne dit pas un mot de la convention du 3 janvier, réservant,
+ sans doute, sa vengeance pour une autre occasion. En effet,
+ après la bataille de Waterloo et la rentrée du roi à Paris, les
+ plénipotentiaires russes, qui, l'année précédente, s'étaient
+ montrés si conciliants, et qui avaient toujours travaillé à
+ amoindrir les exigences de leurs collègues envers la France,
+ devinrent aussi difficultueux que ceux-ci, et ce n'est qu'après
+ la retraite de M. de Talleyrand et l'entrée du duc de Richelieu
+ au ministère, que les plénipotentiaires russes prirent, dans
+ une certaine mesure, le parti de la France contre les
+ prétentions exorbitantes des autres puissances. (_Note de M. de
+ Bacourt._)
+
+
+
+
+FIN DU TOME DEUXIÈME
+
+
+
+
+TABLE DU TOME DEUXIÈME
+
+
+ SIXIÈME PARTIE
+ 1809-1813 1
+
+
+SEPTIÈME PARTIE
+
+ CHUTE DE L'EMPIRE.--RESTAURATION 127
+ APPENDICE 257
+
+
+HUITIÈME PARTIE
+
+ CONGRÈS DE VIENNE (1814-1815) 273
+ APPENDICE 561
+
+
+
+
+PARIS.--IMPRIMERIE CHAIX, 20, RUE BERGÈRE.--3196-2-91.
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Mémoires du prince de Talleyrand ,
+Volume II (of V), by Charles-Maurice de Talleyrand Périgord
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK TALLEYRAND ***
+
+***** This file should be named 28427-8.txt or 28427-8.zip *****
+This and all associated files of various formats will be found in:
+ http://www.gutenberg.org/2/8/4/2/28427/
+
+Produced by Mireille Harmelin, Hélène de Mink and the
+Online Distributed Proofreaders Europe at
+http://dp.rastko.net. This file was produced from images
+generously made available by the Bibliothèque nationale
+de France (BnF/Gallica)
+
+
+Updated editions will replace the previous one--the old editions
+will be renamed.
+
+Creating the works from public domain print editions means that no
+one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
+permission and without paying copyright royalties. Special rules,
+set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
+copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
+protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project
+Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
+charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you
+do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
+rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose
+such as creation of derivative works, reports, performances and
+research. They may be modified and printed and given away--you may do
+practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is
+subject to the trademark license, especially commercial
+redistribution.
+
+
+
+*** START: FULL LICENSE ***
+
+THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
+PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK
+
+To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
+distribution of electronic works, by using or distributing this work
+(or any other work associated in any way with the phrase "Project
+Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project
+Gutenberg-tm License (available with this file or online at
+http://gutenberg.org/license).
+
+
+Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm
+electronic works
+
+1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
+electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
+and accept all the terms of this license and intellectual property
+(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all
+the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy
+all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession.
+If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
+Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
+terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
+entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.
+
+1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be
+used on or associated in any way with an electronic work by people who
+agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few
+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
+even without complying with the full terms of this agreement. See
+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
+located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
+copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
+works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
+are removed. Of course, we hope that you will support the Project
+Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
+freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
+this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
+the work. You can easily comply with the terms of this agreement by
+keeping this work in the same format with its attached full Project
+Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.
+
+1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern
+what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in
+a constant state of change. If you are outside the United States, check
+the laws of your country in addition to the terms of this agreement
+before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
+creating derivative works based on this work or any other Project
+Gutenberg-tm work. The Foundation makes no representations concerning
+the copyright status of any work in any country outside the United
+States.
+
+1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg:
+
+1.E.1. The following sentence, with active links to, or other immediate
+access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
+whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
+phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
+Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
+copied or distributed:
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived
+from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
+posted with permission of the copyright holder), the work can be copied
+and distributed to anyone in the United States without paying any fees
+or charges. If you are redistributing or providing access to a work
+with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
+work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
+through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
+Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
+1.E.9.
+
+1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
+with the permission of the copyright holder, your use and distribution
+must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
+terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked
+to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
+permission of the copyright holder found at the beginning of this work.
+
+1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
+License terms from this work, or any files containing a part of this
+work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.
+
+1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
+electronic work, or any part of this electronic work, without
+prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
+active links or immediate access to the full terms of the Project
+Gutenberg-tm License.
+
+1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary,
+compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
+word processing or hypertext form. However, if you provide access to or
+distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than
+"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version
+posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org),
+you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a
+copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon
+request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
+form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
+License as specified in paragraph 1.E.1.
+
+1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
+performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
+unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.
+
+1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing
+access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided
+that
+
+- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
+ the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
+ you already use to calculate your applicable taxes. The fee is
+ owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
+ has agreed to donate royalties under this paragraph to the
+ Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments
+ must be paid within 60 days following each date on which you
+ prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
+ returns. Royalty payments should be clearly marked as such and
+ sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
+ address specified in Section 4, "Information about donations to
+ the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."
+
+- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
+ you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
+ does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
+ License. You must require such a user to return or
+ destroy all copies of the works possessed in a physical medium
+ and discontinue all use of and all access to other copies of
+ Project Gutenberg-tm works.
+
+- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
+ electronic work is discovered and reported to you within 90 days
+ of receipt of the work.
+
+- You comply with all other terms of this agreement for free
+ distribution of Project Gutenberg-tm works.
+
+1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
+electronic work or group of works on different terms than are set
+forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
+both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
+Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the
+Foundation as set forth in Section 3 below.
+
+1.F.
+
+1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
+effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
+public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
+collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
+works, and the medium on which they may be stored, may contain
+"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
+corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
+property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
+computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
+your equipment.
+
+1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
+of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
+Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
+Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
+liability to you for damages, costs and expenses, including legal
+fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
+LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
+PROVIDED IN PARAGRAPH F3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
+TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
+LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
+INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
+DAMAGE.
+
+1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
+defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
+receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
+written explanation to the person you received the work from. If you
+received the work on a physical medium, you must return the medium with
+your written explanation. The person or entity that provided you with
+the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
+refund. If you received the work electronically, the person or entity
+providing it to you may choose to give you a second opportunity to
+receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy
+is also defective, you may demand a refund in writing without further
+opportunities to fix the problem.
+
+1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+
+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
+
+1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
+providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.