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This file was produced from images +generously made available by the Bibliothèque nationale +de France (BnF/Gallica) + + + + + + +Note: Les erreurs clairement introduites par le typographe ont été +corrigées. L'orthographe d'origine a été conservée et n'a pas été +harmonisée. Les lettres placées entre accolades, comme n{os} par +exemple, sont imprimées en exposant dans l'original. + + + + +MÉMOIRES + +DU PRINCE + +DE TALLEYRAND + +PUBLIÉS AVEC UNE PRÉFACE ET DES NOTES + +PAR + +LE DUC DE BROGLIE + +DE L'ACADÉMIE FRANÇAISE + + +II + + +PARIS CALMANN LÉVY, ÉDITEUR + +RUE AUBER, 3, ET BOULEVARD DES ITALIENS, 15 A LA LIBRAIRIE NOUVELLE + +1891 + +Droits de reproduction et de traduction réservés pour tous les pays +y compris la Suède et la Norvège. + + + + +MÉMOIRES + +DU + +PRINCE DE TALLEYRAND + +[Illustration: LE PRINCE DE BÉNÉVENT VICE-GRAND ÉLECTEUR DE L'EMPIRE +(D'après Prud'hon).] + + + + +SIXIÈME PARTIE + +1809-1813 + + + + +1809-1813 + + +En quittant une existence longtemps agitée par les illusions et le +mouvement du pouvoir, je devais songer à m'en créer une qui m'offrit +un mélange de repos, d'intérêt et d'occupations douces. La vie +intérieure seule peut remplacer toutes les chimères. Mais, à l'époque +dont je parle, cette vie intérieure, douce et calme, n'existait que +pour bien peu de gens. Napoléon ne permettait guère de s'y attacher; +il croyait que, pour être à lui, il fallait être hors de soi. Entraîné +par la rapidité des événements, par l'ambition, par l'intérêt de +chaque jour; placé dans cette atmosphère de guerre et de mouvement +politique qui planait sur l'Europe entière, chacun était empêché de +jeter un regard attentif sur sa propre situation; l'existence publique +tenait trop de place dans l'esprit, pour que l'on pût réserver une +seule pensée à l'existence privée. On se trouvait chez soi en passant, +parce qu'il faut prendre du repos quelque part; mais personne n'était +préparé à faire de sa maison son séjour habituel. + +Je partageais cette condition qui explique l'indifférence que chacun +portait dans tous les actes de sa vie, et que je me reproche d'avoir +mise dans plusieurs de la mienne. C'est alors que je cherchai à marier +mon neveu, Edmond de Périgord[1]. Il était important que le choix de +la femme que je lui donnerai n'éveillât pas la susceptibilité de +Napoléon, qui ne voulait pas laisser échapper à sa jalouse influence +la destinée d'un jeune homme qui portait un des grands noms de France. +Il croyait que, quelques années auparavant, j'avais influé sur le +refus de ma nièce, la comtesse Just de Noailles[2], qu'il m'avait +demandée pour Eugène de Beauharnais, son fils d'adoption. Quelque +choix que je voulusse faire pour mon neveu, je devais donc trouver +l'empereur mal disposé. Il ne m'aurait pas permis de choisir en +France, car il réservait pour ses généraux dévoués les grands partis +qui s'y trouvaient. Je jetai les yeux au dehors. + + [1] Alexandre-Edmond de Talleyrand-Périgord, né le 2 août 1787; depuis + duc de Dino, et plus tard, duc de Talleyrand-Périgord. + + [2] Françoise de Talleyrand-Périgord, fille d'Archambauld Joseph, + comte puis duc de Talleyrand-Périgord, frère de l'auteur. Née en 1785, + elle épousa en 1803 Just, comte de Noailles, et plus tard duc de Poix, + qui fut chambellan de l'empereur. Elle mourut en 1863. + +J'avais souvent entendu parler, en Allemagne et en Pologne, de la +duchesse de Courlande[3]. Je savais qu'elle était distinguée par la +noblesse de ses sentiments, par l'élévation de son caractère et par +les qualités les plus aimables et les plus brillantes. La plus jeune +de ses filles était à marier[4]. Ce choix ne pouvait que plaire à +Napoléon. Il ne lui enlevait point un parti pour ses généraux qui +auraient été refusés, et il devait même flatter la vanité qu'il +mettait à attirer en France de grandes familles étrangères. Cette +vanité l'avait, quelque temps auparavant, porté à faire épouser au +maréchal Berthier une princesse de Bavière. Je résolus donc de faire +demander pour mon neveu la princesse Dorothée de Courlande, et, pour +que l'empereur Napoléon ne pût pas revenir, par réflexion ou par +caprice, sur une approbation donnée, je sollicitai de la bonté de +l'empereur Alexandre, ami particulier de la duchesse de Courlande, de +demander lui-même à celle-ci la main de sa fille pour mon neveu. J'eus +le bonheur de l'obtenir, et le mariage se fit à Francfort-sur-Mein, le +22 avril 1809. + + [3] Charlotte-Dorothée, comtesse de Medem, veuve de Pierre, dernier + duc de Courlande et de Semigalle, née le 3 février 1761, mariée le 6 + novembre 1779, veuve le 13 janvier 1800, morte le 20 août 1821. + + [4] Dorothée, princesse de Courlande, née le 21 août 1793, morte en + 1862. + +En me déterminant à ne plus prendre part à rien de ce que faisait +l'empereur Napoléon, je restais toutefois assez au courant des +affaires, pour pouvoir bien juger la situation générale, calculer +quelle devait être l'époque et la véritable nature de la catastrophe +qui paraissait inévitable, et chercher les moyens de conjurer pour la +France les maux qu'elle devait produire. Tous mes antécédents, toutes +mes anciennes relations avec les hommes influents des différentes +cours, m'assuraient des facilités pour être instruit de tout ce qui se +passait. Mais je devais en même temps donner à ma manière de vivre un +air d'indifférence et d'inaction qui n'offrit pas la moindre prise aux +soupçons continuels de Napoléon. J'eus la preuve que c'était déjà +s'exposer que de ne le plus servir; car à différentes reprises il me +montra une grande animosité, et me fit plusieurs fois publiquement +des scènes violentes. Elles ne me déplaisaient pas, car la crainte +n'est jamais entrée dans mon âme; et je pourrais presque dire que la +haine qu'il manifestait contre moi lui était plus nuisible qu'à +moi-même. Si ce n'était pas anticiper sur l'ordre des temps, je dirais +que cette haine me maintint dans mon indépendance, et me décida à +refuser le portefeuille des affaires étrangères qu'il me fit, plus +tard, offrir avec insistance. Mais à l'époque où cette offre me fut +faite, je regardais déjà son beau rôle comme fini, car il ne semblait +plus s'appliquer qu'à détruire lui-même tout le bien qu'il avait fait. +Il n'y avait plus pour lui de transaction possible avec les intérêts +de l'Europe. Il avait outragé en même temps les rois et les peuples. + +Quelque besoin que l'on eût en France de se faire illusion, on était +forcé de reconnaître, dans le blocus continental, dans l'irritation +naturelle, quoique dissimulée, des cabinets étrangers profondément +blessés, dans les souffrances de l'industrie garrottée par le système +prohibitif; on était forcé de reconnaître, dis-je, l'impossibilité de +voir durer un état de choses qui n'offrait aucune garantie de +tranquillité pour l'avenir. Chaque triomphe, celui de Wagram même, +n'était qu'un obstacle de plus à l'affermissement de l'empereur, et la +main d'une archiduchesse qu'il obtint peu après, ne fut qu'un +sacrifice fait par l'Autriche aux nécessités du moment. Napoléon eut +beau chercher à présenter son divorce comme un devoir qu'il +remplissait uniquement pour assurer la stabilité de l'empire, personne +ne s'y trompa, et l'on vit bien que c'était une satisfaction de vanité +de plus, qu'il avait demandée à son mariage avec l'archiduchesse. + +Les détails sur le conseil où l'empereur mit en délibération le choix +de la nouvelle impératrice ne sont pas sans un certain intérêt +historique; je veux leur donner place ici. Depuis longtemps Napoléon +faisait circuler à sa cour et dans le public que l'impératrice +Joséphine ne pouvait plus avoir d'enfants, et que Joseph Bonaparte, +son frère, qui n'avait ni gloire ni esprit, était incapable de lui +succéder. Cela se mandait au dehors, et du dehors cela revenait en +France. Fouché avait soin de faire répandre ces bruits par sa police; +le duc de Bassano endoctrinait dans le même sens les hommes de +lettres; Berthier se chargeait des militaires; on a vu qu'à l'entrevue +d'Erfurt, Napoléon lui-même avait voulu s'en ouvrir à l'empereur +Alexandre. Enfin tout était prêt, lorsqu'au mois de janvier 1810, +l'empereur convoqua un conseil extraordinaire, composé des grands +dignitaires, des ministres, du grand maître de l'instruction publique +et de deux ou trois autres grands personnages dans l'ordre civil. Le +nombre et la qualité des personnes qui faisaient partie de ce conseil, +le silence gardé sur l'objet de sa convocation, le silence encore +pendant quelques minutes dans la salle même de la réunion, tout +annonçait l'importance de ce qui allait se passer. + +L'empereur, avec un certain embarras et une émotion qui me parut +sincère, parla à peu près en ces termes: «Je n'ai pas renoncé sans +regret, assurément, à l'union qui répandait tant de douceur sur ma vie +intérieure. Si, pour satisfaire aux espérances que l'empire attache +aux nouveaux liens que je dois contracter, je pouvais ne consulter que +mon sentiment personnel, c'est au milieu des jeunes élèves de la +Légion d'honneur, parmi les filles des braves de la France, que +j'irais choisir une compagne, et je donnerais pour impératrice aux +Français celle que ses qualités et ses vertus rendraient la plus +digne du trône. Mais il faut céder aux moeurs de son siècle, aux usages +des autres États, et surtout aux convenances dont la politique a fait +des devoirs. Des souverains ont désiré l'alliance de mes proches, et +je crois qu'il n'en est maintenant aucun à qui je ne puisse offrir +avec confiance mon alliance personnelle. Trois familles régnantes +pourraient donner une impératrice à la France: celles d'Autriche, de +Russie et de Saxe. Je vous ai réunis pour examiner avec vous quelle +est celle de ces trois alliances à laquelle, dans l'intérêt de +l'empire, la préférence peut être due.» + +Ce discours fut suivi d'un long silence que l'empereur rompit par ces +mots: «Monsieur l'archichancelier, quelle est votre opinion?» + +Cambacérès, qui me parut avoir préparé ce qu'il allait dire, avait +retrouvé dans ses souvenirs de membre du comité de Salut public, que +l'Autriche était et serait toujours notre ennemie. Après avoir +longuement développé cette idée qu'il appuya sur beaucoup de faits et +de précédents, il finit par exprimer le voeu que l'empereur épousât une +grande duchesse de Russie. + +Lebrun[5], mettant de côté la politique, employa bourgeoisement tous +les motifs tirés des moeurs, de l'éducation et de la simplicité pour +donner la préférence à la cour de Saxe, et vota pour cette +alliance.--Murat et Fouché crurent les intérêts révolutionnaires plus +en sûreté par une alliance russe; il paraît que tous deux se +trouvaient plus à leur aise avec les descendants des czars qu'avec +ceux de Rodolphe de Habsbourg. + + [5] Charles Lebrun, né en 1739, fut en 1768 payeur des rentes et + inspecteur général du domaine royal; il était l'ami et le + collaborateur dévoué du chancelier Maupeou. Il fut destitué en 1774. + Député du tiers aux états généraux, puis administrateur du département + de Seine-et-Oise, il fut arrêté en 1794 et ne fut relâché qu'après le + 9 thermidor. Il fut nommé député au conseil des Anciens en 1796. Après + le 18 brumaire il devint troisième consul, architrésorier en 1804, + prince et duc de Plaisance en 1808, lieutenant de l'empereur en + Hollande en 1810. En 1814, il fut nommé commissaire royal à Caen et + pair de France. Sous les Cent-jours, il accepta également la pairie + impériale et les fonctions de grand maître de l'Université. Il mourut + en 1824. + +Mon tour vint; j'étais là sur mon terrain; je m'en tirai passablement +bien. Je pus soutenir par d'excellentes raisons qu'une alliance +autrichienne serait préférable pour la France. Mon motif secret était +que la conservation de l'Autriche dépendait du parti que l'empereur +allait prendre. Mais ce n'était pas là ce qu'il fallait dire. Après +avoir brièvement exposé les avantages et les inconvénients d'un +mariage russe et d'un mariage autrichien, je me prononçai pour ce +dernier. Je m'adressai à l'empereur, et comme Français, en lui +demandant qu'une princesse autrichienne apparût au milieu de nous pour +absoudre la France aux yeux de l'Europe et à ses propres yeux d'un +crime qui n'était pas le sien et qui appartenait tout entier à une +faction. Le mot de réconciliation européenne que j'employai plusieurs +fois, plaisait à plusieurs membres du conseil, qui en avaient assez de +la guerre. Malgré quelques objections que me fit l'empereur, je vis +bien que mon avis lui convenait. M. Mollien[6] parla après moi, et +soutint la même opinion avec l'esprit juste et fin qui le distinguait. + + [6] Le comte Mollien, né à Rouen en 1758, était premier commis au + contrôle général en 1789. Il fut arrêté en 1794 comme complice des + fermiers généraux, mais fut sauvé par le 9 thermidor. Au 18 + brumaire; il devint directeur de la caisse d'amortissement, + conseiller d'État en 1804, ministre du trésor en 1806; il resta à + ce poste jusqu'en 1814, et y revint durant les Cent-jours. Il fut + nommé pair de France en 1819. Il mourut en 1850. + +L'empereur, après avoir entendu tout le monde, remercia le conseil, +dit que la séance était levée et se retira. Le soir même il envoya un +courrier à Vienne, et au bout de peu de jours, l'ambassadeur de France +manda que l'empereur François accordait la main de sa fille, +l'archiduchesse Marie-Louise, à l'empereur Napoléon. + +Pour rattacher à cette union la gloire d'une conquête faite par son +armée, Napoléon envoya le _prince de Wagram_ (Berthier) épouser +l'archiduchesse par procuration, et donna à la maréchale Lannes, +duchesse de Montebello (son mari avait été tué à Wagram[7]) la place +de dame d'honneur. Comme il ne faut rien omettre des bizarreries de +cette époque, je dois faire remarquer qu'au moment où le canon +annonçait à Paris les fiançailles faites à Vienne, les lettres de +l'ambassadeur de France apprenaient que le dernier traité avec +l'Autriche était fidèlement exécuté, et que le canon faisait sauter +les fortifications de la ville de Vienne. Cette observation montre +avec quelle rigoureuse exigence l'empereur Napoléon traitait son +nouveau beau-père, et prouve bien que la paix n'était alors pour lui +qu'une trêve employée à préparer de nouvelles conquêtes. Aussi tous +les peuples étaient en souffrance; tous les souverains restaient +inquiets et troublés. Partout Napoléon faisait naître des haines et +inventait des difficultés, qui, à la longue, devaient devenir +insurmontables. Et comme si l'Europe ne lui en fournissait pas assez, +il s'en créait de nouvelles, en autorisant les ambitions de sa propre +famille. La funeste parole qu'il avait proférée un jour, qu'avant sa +mort, sa dynastie serait la plus ancienne de l'Europe, lui faisait +distribuer à ses frères et aux époux de ses soeurs les trônes et les +principautés que la victoire et la perfidie mettaient dans ses mains. +C'est ainsi qu'il disposa de Naples, de la Westphalie, de la Hollande, +de l'Espagne, de Lucques, de la Suède même, puisque c'était le désir +de lui plaire qui avait fait élire Bernadotte prince royal de Suède. + + [7] Le maréchal Linnes fut tué à Essling, et non à Wagram. + +Une vanité puérile le poussa dans cette voie qui offrait tant de +dangers. Car, ou ces souverains de nouvelle création restaient dans sa +grande politique et en devenaient les satellites, et, alors, il leur +était impossible de prendre racine dans le pays qui leur était confié; +ou ils devaient leur échapper plus vite que Philippe V n'avait échappé +à Louis XIV. La divergence inévitable de peuple à peuple altère +bientôt les liens de famille des souverains. Aussi, chacune de ces +nouvelles créations devint-elle un principe de dissolution dans la +fortune de Napoléon. On le retrouve partout dans les dernières années +de son règne. Quand Napoléon donnait une couronne, il voulait que le +nouveau roi restât lié au système de cette domination universelle, de +ce _grand empire_ dont j'ai déjà parlé. Celui, au contraire, qui +montait sur le trône, n'avait pas plutôt saisi l'autorité, qu'il la +voulait sans partage et qu'il résistait avec plus ou moins d'audace à +la main qui cherchait à l'assujettir. Chacun de ces princes improvisés +se croyait placé au niveau des plus anciens souverains de l'Europe, +par le seul fait d'un décret et d'une entrée solennelle dans sa +capitale occupée par un corps d'armée français. Le respect humain qui +lui commandait de se montrer indépendant en faisait un obstacle plus +dangereux aux projets de Napoléon que ne l'aurait été un ennemi +naturel. Suivons-les un instant dans leur carrière royale. + +Le royaume de Naples, par lequel je commencerai, avait été conféré, ce +sont les termes d'alors, le 30 mars 1806, à Joseph Bonaparte l'aîné +des frères de l'empereur. On voulut donner à son entrée dans ce +royaume l'air d'une conquête, mais le fait est qu'il dut lire avec un +peu d'étonnement dans le _Moniteur_ le récit de la soi-disant +résistance qu'il avait éprouvée. + +Au bout de quatre mois, le nouveau roi était déjà en querelle avec son +frère. Joseph ne résida que peu de temps à Naples; les circonstances +le conduisirent bientôt en Espagne. Le pouvoir, pendant son séjour à +Naples, n'avait été pour lui qu'un moyen d'amusement; et, comme s'il +eût été le quinzième de sa race, il regardait comment ses ministres se +tireraient, suivant l'expression de Louis XV, des embarras journaliers +du gouvernement. Sur le trône, il ne cherchait que les douceurs de la +vie privée et les facilités d'un libertinage que de grands noms +rendaient brillant. + +A Joseph succéda Murat, que son grand-duché de Berg ne contentait +plus. Celui-ci n'eut pas plus tôt mis le pied au delà des Alpes que +son imagination lui présenta déjà l'Italie entière comme devant être à +lui, un jour. Par le traité qui lui assurait la couronne de Naples, il +s'était engagé à maintenir la constitution donnée par son prédécesseur +Joseph. Mais comme cette constitution n'était encore exécutée que dans +sa partie administrative, il laissa de côté le changement des lois +civiles et criminelles qu'il avait promis de faire, et il ne se montra +pressé que de terminer l'organisation financière du pays. Pour +faciliter les recettes, et accroître les revenus, il commença par +abolir tous les droits féodaux. Excité par son ministre Zurlo[8], il +voulut que cette opération, qu'il n'envisageait que du côté fiscal, +fût immédiatement consommée. Et la commission instituée à cet effet +prononça sur tous les litiges existant entre les seigneurs et les +communes, de manière à favoriser les seules communes; et cela se +faisait dans le temps même où Napoléon cherchait à refaire en France +de l'aristocratie et à créer des majorats. Le résultat de cette +opération fut non seulement de dépouiller les barons napolitains de +tous les droits féodaux et de toutes les prestations dont ils +jouissaient, mais encore de leur enlever, au profit des communes, la +plus grande partie des terres, qui se trouvaient indivises depuis +plusieurs siècles. + + [8] Giuseppe, comte Zurlo, né en 1759 à Naples, fut nommé directeur + des finances en 1798. En 1806, il suivit le roi Ferdinand à + Palerme, mais se rallia en 1809 à Murat, devint conseiller d'État, + ministre de la justice et des cultes, et ministre de l'intérieur. + En 1815 il se réfugia à Rome, revint à Naples en 1820, fut nommé + ministre de l'intérieur, mais dut se retirer la même année. Il + mourut en 1828. + +Cette mesure porta un préjudice notable à la fortune des nobles, mais +elle rendit plus facile l'assiette de l'impôt, et celui-ci, plus +productif. Aussi, dans l'espace de cinq années, le gouvernement +napolitain porta-t-il les revenus publics de quarante-quatre millions +de francs à plus de quatre-vingts. Des améliorations réelles dans +l'administration, qui furent la suite de la prospérité du trésor, +dirigé par les mains habiles de M. Agar, créé depuis comte de +Mosbourg[9], apaisèrent les premiers mécontentements du pays et les +empêchèrent d'arriver jusqu'à Napoléon, qui, du reste, était disposé à +l'indulgence pour Murat. Il voyait encore tant d'argile en lui, qu'il +était flatté de ce qu'il lui rappelait à chaque moment une de ses +créations. Il lui passa mille choses inconvenantes et quelques-unes +même assez graves avant de lui faire des reproches. Il fallut bien +cependant éclater lorsque Murat ordonna que les Français, qui, avec +l'autorisation de l'empereur, se trouvaient au service de Naples, lui +prêtassent serment de fidélité et se fissent naturaliser dans le pays. +Tous furent indignés de cette exigence; et Napoléon, poussé à bout, +manifesta son mécontentement avec sa violence accoutumée. Il ordonna +de réunir dans un camp, à douze lieues de Naples, les troupes +françaises qui se trouvaient dans le royaume; et, de ce camp, il fit +déclarer que tout citoyen français était de droit citoyen du royaume +de Naples, parce que, aux termes de son institution, ce royaume +faisait partie du _grand empire_. + + [9] Michel Agar, comte de Mosbourg, né en 1771 près de Cahors, fut + d'abord avocat, puis professeur dans cette ville. En 1804 il entra + au Corps législatif, devint en 1806 ministre des finances de Murat, + son compatriote, qui venait d'être nommé grand-duc de Berg, et + l'accompagna en la même qualité à Naples. Il vécut dans la retraite + sous la Restauration, fut nommé député du Lot en 1830, et pair de + France en 1837. Il mourut en 1844. + +Murat, qui, dans un moment de fougue, s'était laissé entraîner à une +démarche aussi imprudente, se persuada que jamais l'empereur ne la lui +pardonnerait et qu'il n'avait d'autre parti à prendre que de chercher +sa sûreté dans un accroissement de puissance; dès lors, il ne s'occupa +plus que des moyens d'envahir toute l'Italie. La réunion à l'empire +français de la Toscane, de Rome, de la Hollande, des villes +hanséatiques, avait déjà jeté beaucoup d'inquiétude dans son esprit. +L'emploi, non défini, de ce mot de _grand empire_, qu'il venait +d'entendre au milieu de ses États, le troubla complètement, et il +commença à dévoiler ses vues ultérieures. + +La reine, qui partageait jusqu'à un certain point les craintes de +Murat, n'était cependant pas du même avis que lui sur la manière +d'échapper aux projets que pouvait avoir son frère. Elle croyait que +c'était un mauvais moyen pour conserver une domination aussi peu +affermie, que de chercher à l'étendre. + +L'arrivée du maréchal Pérignon[10] à Naples, pour y prendre le +gouvernement de la ville, légitima aux yeux de Murat les extrémités +auxquelles il pourrait se porter. Et bientôt, les événements de +l'Europe, en ranimant ses espérances d'ambition et de vengeance, +donnèrent plus d'activité à ses combinaisons. Dans sa double pensée +d'échapper à l'influence française et d'étendre sa domination en +Italie, il ne s'occupa que d'augmenter son armée et de chercher à +entamer quelques négociations avec l'Autriche, qui était elle-même +effrayée de plus en plus de la politique envahissante du gouvernement +français. La reine se chargea d'écrire à M. de Metternich, sur lequel +elle croyait avoir conservé de l'influence et dont elle avait éprouvé +la discrétion. Le roi, d'un autre côté, conduisait secrètement une +négociation avec les autorités anglaises et particulièrement avec lord +William Bentinck[11] qui se trouvait en Sicile. Les intérêts du +commerce en avaient été le prétexte et la base. Murat, se croyant +autorisé à se plaindre de Napoléon et à rejeter sur lui l'odieux des +prohibitions, indiquait sa disposition à se séparer de lui. Mais le +temps de la rupture n'était pas encore arrivé. La campagne de Russie +venait de s'ouvrir et Murat ne pouvait pas refuser de s'y rendre avec +son contingent, sur le chiffre duquel, comme les autres alliés de +l'empereur, il se borna à discuter. La reine demeura chargée du +gouvernement. Un mélange de raison, de finesse et de galanterie lui +donnait plus d'influence et de pouvoir que n'en avait jamais eu son +mari. Pendant que Murat se battait, et servait de sa personne la cause +française, toute sa politique était donc dirigée dans un sens +contraire. Ce double rôle lui plaisait assez: d'une part, il +remplissait ses devoirs envers la France et l'empereur; et, de +l'autre, il croyait agir en roi, en prince indépendant appelé aux plus +hautes destinées. + + [10] Dominique, comte, puis marquis Pérignon, était officier sous + l'ancien régime. Député à l'Assemblée législative, puis commandant + d'une légion à l'armée des Pyrénées, il succéda à Dugommier dans le + commandement en chef. Membre du conseil des Cinq-cents en 1793, + ambassadeur à Madrid en 1796, il fut ensuite placé à la tête d'un + corps de l'armée d'Italie, mais fut blessé et pris à Novi. Il entra + au Sénat en 1801, fut nommé maréchal de France en 1804, gouverneur + de Parme et de Plaisance, et enfin commandant en chef des armées du + royaume de Naples. Il fut créé pair de France en 1814 et mourut en + 1818. + + [11] Lord William Cavendish Bentinck (1774-1839), fils du duc de + Portland, entra à l'armée, devint gouverneur de Madras en 1803 et + général major en 1808. En cette qualité il fit les campagnes de + Portugal et d'Espagne. En 1811, il fut nomma commandant en chef des + troupes anglaises en Sicile. En 1827, Bentinck fut nommé gouverneur + du Bengale, puis gouverneur général de l'Inde. Il fut rappelé en + 1835. + +Quand l'Autriche se déclara contre la France, et que la bataille de +Leipzig eut marqué le terme de la fortune de Napoléon, Murat accourut +à Naples, et depuis ce moment il mit tout en jeu pour rendre sa +défection utile au maintien de sa couronne, et pour entrer dans la +grande ligue européenne. Il y trouva beaucoup de facilité. Le désir +qu'avaient les puissances coalisées d'isoler complètement Napoléon, et +le refus qu'avait fait Eugène de Beauharnais d'entrer dans cette +combinaison, rendaient la défection de Murat très utile pour les +puissances coalisées. + +Napoléon, instruit de tout ce qui se passait, ne fut éclairé dans +cette circonstance ni par son génie ni par ses conseillers. Il aurait +dû, dans son intérêt, rappeler Eugène de Beauharnais sur Lyon, avec +tout ce qui lui restait de troupes françaises, et abandonner l'Italie +aux rêves ambitieux de Murat. C'était le seul moyen qui restât pour +empêcher sa jonction avec les puissances coalisées, et pour provoquer +en Italie un mouvement national qui, dans cette campagne, aurait été +d'une grande importance pour Napoléon. Mais les yeux de celui-ci +étaient fascinés, et la trahison était consommée au moment même où il +croyait utile de parler encore de la fidélité de celui qui, depuis +plusieurs mois déjà, avait signé son traité avec l'Autriche. Les +intrigues de Murat pour arriver à la domination générale de l'Italie +n'en continuèrent pas moins; on put en suivre assez exactement la +trace, pour qu'elles devinssent au congrès de Vienne un motif de +rupture avec lui, de la part de toutes les puissances. Sa ruine en a +été la suite. + +J'ai voulu ici faire ressortir cette vérité, qu'il y avait dans la +puissance de Napoléon, au point où elle était parvenue, et dans ses +créations politiques, un vice radical, qui me paraissait devoir nuire +à son affermissement et même préparer sa chute. Napoléon se plaisait à +inquiéter, à humilier, à tourmenter ceux qu'il avait élevés; eux, +placés dans un état perpétuel de méfiance et d'irritation, +travaillaient sourdement à nuire au pouvoir qui les avait créés et +qu'ils regardaient déjà comme leur principal ennemi. + +Sous une forme ou sous une autre, le même principe de destruction dont +je viens avec détails de montrer l'existence à Naples, se retrouve +dans tous les établissements du même genre que Napoléon voulut faire. + +En Hollande, il avait commencé par faire passer le pouvoir, qui était +entre les mains, d'un directoire amovible, dans celles d'un +président. Il avait déterminé M. Schimmelpenninck[12] à accepter le +pouvoir souverain sous le titre de grand pensionnaire. M. +Schimmelpenninck était trop homme d'esprit pour se dissimuler que le +rôle qu'on l'appelait à jouer ne devait être que temporaire. Mais les +exigences des agents français, et les dilapidations de tout genre qui +en étaient la suite, irritant naturellement l'opinion publique en +Hollande, M. Schimmelpenninck avait espéré se servir utilement pour +son pays du crédit momentané qui devait être le prix de sa déférence +pour Napoléon, et obtenir par là de meilleures conditions pour la +Hollande. Son illusion à cet égard ne put pas être de longue durée. +L'empereur, qui voulait toujours donner les apparences d'un mouvement +national aux crises qu'il faisait naître dans le but d'anéantir +l'indépendance des pays conquis, provoqua sourdement, dès l'avènement +de M. Schimmelpenninck, les murmures des anciens ordres privilégiés, +de la magistrature des villes et de la noblesse de la Hollande contre +un individu sorti de la classe bourgeoise, et chercha en même temps à +ranimer l'esprit révolutionnaire du peuple, pour le porter à se +soulever contre le pouvoir que le nouvel ordre de choses accordait à +un seul homme. Mais la modération, la sagesse du grand pensionnaire, +le profond bon sens des Hollandais, et la conviction que toute +tentative de mouvement amènerait immédiatement l'intervention +péremptoire de la France, déterminèrent la nation à se soumettre +tranquillement à son nouveau gouvernement. + + [12] Roger Jean, comte Schimmelpenninck, né en 1761, homme d'État + hollandais, fut mêlé aux mouvements révolutionnaires qui agitèrent + la Hollande en 1795. Il fut nommé ambassadeur à Paris en 1798, puis + à Londres en 1802. En 1805, la constitution hollandaise ayant été + transformée à l'instigation de Napoléon, il dut accepter la charge + de grand pensionnaire.--Sous le règne de Louis Bonaparte, + Schimmelpenninck vécut dans la retraite. Après la réunion de la + Hollande à la France, il fut nommé sénateur. Il donna sa démission + en 1814, et, redevenu Hollandais, il devint membre de la première + chambre des États-généraux. Il mourut en 1825. + +L'empereur, qui vit que ses menées n'aboutissaient point au but qu'il +s'était proposé et qu'il n'avait point d'action sur le pays, suivit +une autre marche. Il fit savoir principalement par l'entremise de +l'amiral Verhuell[13], à M. Schimmelpenninck lui-même, et à quelques +personnes marquantes du pays, que cet état de choses ne pouvait pas +durer, et qu'il était indispensable pour la Hollande de former avec la +France une union plus intime, en demandant pour souverain un prince +français. Quelques explications prouvèrent jusqu'à l'évidence à +Napoléon que la réunion à la France était ce que le pays redoutait le +plus, et il se servit habilement de cette disposition pour faire +presque désirer un de ses frères. Non seulement il promettait de +conserver l'intégralité du territoire, mais il y ajoutait l'Ost-Frise, +et donnait aux familles notables des espérances de tout genre. M. +Schimmelpenninck était dans l'irrésolution la plus pénible; il n'osait +ni consulter la nation, ni consentir à ce que l'on exigeait. Le parti +de nommer une députation pour se rendre à Paris et y juger sur les +lieux jusqu'où pouvait aller la résistance lui parut être ce qu'il y +avait de plus prudent et de plus sage à faire. Il composa cette +députation de MM. Goldberg, Gogel[14], Six et Van Styrum. Leurs +instructions, comme celles de l'amiral Verhuell, portaient de ne +consentir sous aucun prétexte à la réunion, et de se défendre contre +toute proposition d'un établissement monarchique, en soutenant que les +formes en étaient opposées aux moeurs et aux habitudes du pays. + + [13] Charles-Henri Verhuell, comte de Sevenaar, né en 1764, entra + dans la marine en 1779. Contre-amiral en 1803, il commanda la + flotte destinée à agir contre l'Angleterre, et fut nommé ministre + de la marine de Hollande. En 1806, il présida la commission chargée + d'offrir la couronne de Hollande à Louis Bonaparte. Il devint + maréchal et ambassadeur à Paris en 1807. En 1811, après la réunion + de la Hollande à la France, il entra au Corps législatif; il + commanda les armées du Texel et du Helder en 1813, et resta fidèle + à l'empereur jusqu'à la dernière extrémité. Naturalisé Français en + 1814, il fut créé pair de France en 1819, et mourut en 1845. + + [14] Alexandre Gogel, né en 1765, industriel et homme d'État + hollandais. Il fut ministre des finances de la république batave. + Il fut également ministre du roi Louis, et devint membre du conseil + d'État de France, après la réunion de la Hollande à l'empire. Il + mourut en 1821. + +L'empereur savait tout cela aussi bien que les députés hollandais; +mais sa volonté était si positive, sa vanité était si engagée, +qu'aucune considération, de quelque genre qu'elle fût, ne put empêcher +ces malheureux négociateurs d'être amenés à demander formellement que +Louis Bonaparte voulût bien accepter la couronne de Hollande. Louis de +son côté fut contraint de la recevoir; c'est ainsi qu'on érigea la +Hollande en royaume. D'un tel ordre de choses, il ne devait sortir que +des difficultés pour Napoléon. Aussi arrivèrent-elles bientôt, et en +foule. + +Le prince Louis, en arrivant à La Haye, reçut un accueil très froid. +Il n'y resta d'abord que très peu de temps; appelé par la déclaration +de guerre contre la Prusse à marcher à la tête de l'armée hollandaise +en Westphalie, il commençait le siège de Hameln, quand cette +forteresse se trouva comprise dans la capitulation de Magdebourg; sa +campagne finit là. Revenu à Amsterdam, il travailla à donner à la +Hollande une existence indépendante; de là, des discussions +interminables entre les deux frères. Un traité très dur pour la +Hollande en fut la suite. L'empereur le fit rédiger de manière à +choquer assez son frère pour qu'il dût se déterminer à abdiquer. Mais +l'irritation de Louis Bonaparte le porta à des extrémités d'un tout +autre genre. Il se soumit en apparence, signa ce que l'on voulut, et +entama immédiatement des négociations avec les cours de +Saint-Pétersbourg et de Londres. Ses démarches auprès de ces deux +cours n'eurent aucun succès. Alors, décidé qu'il était à ne pas +exécuter le traité qu'il avait signé avec son frère, il se prépara à +une résistance ouverte: il excita toute la Hollande à la guerre, fit +élever des fortifications contre la France, et ne voulut pas céder, +même à la force, que Napoléon fut obligé d'employer contre lui. +Lorsqu'il vit son royaume envahi par l'armée que commandait le +maréchal Oudinot, il quitta furtivement le pays, et se retira dans je +ne sais quel coin de l'Allemagne, léguant à la Hollande toute la haine +qu'il avait contre son frère[15]. + + [15] Napoléon n'avait placé son frère sur le trône de Hollande que + pour maintenir ce pays dans le système continental. Sa tâche était + difficile, car les intérêts et les sympathies des Hollandais les + rapprochaient de l'Angleterre au lieu que la politique de Napoléon + les ruinait. Le roi Louis ne voulut, ou ne put pas défendre dans + son royaume les volontés de l'empereur, et laissa la contrebande + anglaise s'organiser sur ses côtes. Napoléon se plaignit vivement, + et ne négligea rien pour contraindre son frère à entrer dans ses + vues. Par le traité du 11 novembre 1807, il lui enleva Flessingue, + un des ports les plus importants de la Hollande, contre quelques + agrandissements sans conséquence. La situation restant toujours la + même, il alla plus loin, et annonça au Corps législatif que les + exigences de sa politique pourraient le forcer à annexer la + Hollande (discours du 3 déc. 1809). Toutefois, ce moyen extrême lui + répugnait; il tenta de l'éviter en signant avec le roi Louis un + second traité (16 mars 1810) par lequel celui-ci lui cédait la + Zélande et le Brabant hollandais; en même temps, il était stipulé + que les côtes de Hollande seraient gardées par les douaniers + français assistés d'un corps de troupe. Louis vint à Paris signer + ce traité, mais, rentré dans ses États, il évita de l'appliquer. + Napoléon fit aussitôt entrer vingt mille hommes en Hollande. Le roi + eut un instant la pensée de résister, mais personne n'ayant voulu + le suivre, il abdiqua et se réfugia, à l'étranger. La Hollande fut + réunie à l'empire par un décret en date du 1er juillet 1810. + +La réunion de ce pays à la France fut la suite de son départ. +L'empereur agrandit par là son empire, mais diminua ses forces; car il +devait employer constamment un corps d'armée pour s'assurer de la +fidélité de ses nouveaux sujets. Ceux-ci craignaient beaucoup plus les +levées rigoureuses de la conscription et des gardes d'honneur, qu'ils +n'étaient flattés de voir le fort du Helder devenir un des boulevards +maritimes de l'empire français, et le Zuydersée fournir une grande +école de navigation, où devaient être exercés les équipages des +flottes que la France faisait construire à Anvers. Les différents +gouvernements par lesquels Napoléon fit passer la Hollande y +détruisirent complètement la confiance du peuple, et firent détester +le nom français; mais les plus grandes difficultés qu'il eut à +éprouver dans ce pays surgirent, on vient de le voir, là, comme dans +d'autres de ses créations, de sa propre famille. + +L'agrégation d'une vingtaine de petits États, érigés par un décret en +royaume de Westphalie, en faveur de Jérôme Bonaparte son frère, +apporta à son ambition de nouveaux embarras. Ce royaume, dont la +population était d'environ deux millions d'habitants, comprenait en +entier les États de l'électeur de Hesse-Cassel. Il faut se souvenir +que dans ce pays de Hesse, la volonté du souverain remplaçait à peu de +choses près toutes les institutions, et que le peuple, qui n'était +point surchargé d'impôts, ne cherchait pas encore d'autre manière +d'être gouverné. + +Jérôme, peu de temps après sa nomination (c'était le terme dont +l'empereur voulait qu'on se servît), se rendit à Cassel, capitale de +ses États. Son frère lui avait donné une espèce de régence, composée +de M. Beugnot[16], homme de beaucoup d'esprit, et de MM. Siméon[17] +et Jolivet[18] dont il devait suivre les directions. Leurs +portefeuilles étaient pleins de décrets organiques de tout genre. Ils +avaient d'abord apporté de Paris avec eux une constitution; ensuite, +ils devaient y adapter un système judiciaire, un système militaire et +un système de finances. Leur première opération fut de partager le +territoire et de changer ainsi en un moment, sans l'aide de l'esprit +révolutionnaire, toutes les traditions, toutes les habitudes et tous +les rapports que le temps avait établis. On créa ensuite des +préfectures, des sous-préfectures et on mit des maires partout. On +transporta ainsi en Allemagne tous les rouages de l'organisation +française et on prétendit leur avoir donné le mouvement. La tâche de +MM. les conseillers finie, M. Beugnot et M. Jolivet revinrent en +France. Jérôme Bonaparte s'empressa de leur faciliter les moyens de +s'y rendre. Il garda M. Siméon comme son ministre de la justice, et +alors il régna seul, c'est-à-dire qu'il eut une cour et un budget, ou +plutôt des femmes et de l'argent. + + [16] Jacques Claude, comte Beugnot, né en 1761, avocat au parlement + de Paris en 1782, procureur syndic du département de l'Aube en + 1790, député à l'Assemblée législative en 1791. Il fut arrêté en + 1793, mais fut délivré au 9 thermidor. Après le 18 brumaire, il fut + nommé préfet de la Seine-Inférieure, puis conseiller d'État en + 1806. En 1807, il fut un des administrateurs du royaume de + Westphalie, puis, en 1808, commissaire impérial et ministre des + finances du grand-duché de Berg. En 1814, il fut nommé par le + gouvernement provisoire commissaire pour l'intérieur, puis + directeur général de la police. Il passa de là à la marine. La + seconde restauration le fit directeur général des postes, ministre + d'État, et membre du conseil privé. Il fut élu député de la Marne. + Il mourut en 1835. + + [17] Joseph-Jérôme, comte Siméon, né à Aix en 1749, était + professeur de droit dans cette ville en 1789. En 1792, il fut un + des chefs du mouvement fédéraliste provoqué dans le Midi par les + girondins. Il dut s'enfuir en 1793, revint en France en 1795, entra + au conseil des Cinq-Cents, et en devint le président. Proscrit au + 18 fructidor, il fut détenu à l'île d'Oléron jusqu'au 18 brumaire. + Il fut nommé membre du tribunat en 1800, conseiller d'État en 1804, + ministre de l'intérieur et de la justice, et président du conseil + d'État de Westphalie, ministre de Westphalie à Berlin, puis près la + confédération du Rhin. En 1814 il devint préfet du Nord. Sous la + seconde restauration, il fut conseiller d'État (1815), puis + sous-secrétaire d'État au département de la justice, pair de + France, ministre d'État et membre du conseil privé (1821). Il fut + président de la Cour des comptes sous la monarchie de Juillet, et + mourut en 1842. + + [18] Jean-Baptiste, comte Jolivet, né en 1754, était avocat à Melun + en 1789. Administrateur du département de Seine-et-Marne, puis + député à l'Assemblée législative, il siégea dans le parti + constitutionnel, fut arrêté sous la Terreur, et ne recouvra la + liberté qu'après le 9 thermidor. Il devint conservateur général des + hypothèques en 1795, conseiller d'État après le 18 brumaire, + liquidateur général de la dette des départements de la rive gauche + du Rhin, et ministre des finances de Westphalie (1807). Il se + retira en 1815 et mourut en 1818. + +La cour se forma toute seule; mais le budget, élevé au point où les +réserves de Napoléon qui se composaient de la moitié des biens +allodiaux forçaient de le porter, fut, dès les premières années, très +difficile à établir. Cette dynastie commença par où les autres +finissent. On en était aux expédients dès la seconde année du règne. +On ne chercha pas les expédients dans les économies qui pouvaient être +faites, mais dans la création de nouveaux impôts. Il fallut, au lieu +de trente-sept millions de revenu qui eussent été suffisants pour +fournir aux dépenses nécessaires de l'État, en trouver plus de +cinquante. Pour cela, on eut recours au moyen qui mécontente le plus +les peuples: on fit un emprunt forcé, qui, selon le résultat ordinaire +de ce genre d'impôt, provoqua beaucoup d'exactions et ne se remplit +pas à moitié. De trente-sept millions, les besoins et les dépenses +finirent par s'élever à soixante. La cour de Cassel avait la +prétention de rivaliser d'éclat avec celle des Tuileries. Le jeune +souverain s'abandonnait tellement à tous ses penchants, que j'ai +entendu dire au grave et véridique M. Reinhard[19], alors ministre de +France à Cassel, qu'à l'exception de trois ou quatre femmes +respectables par leur âge, il n'en était presque aucune au palais sur +la fidélité de laquelle Sa Majesté n'eût acquis des droits, quelque +grande que fût la surveillance de la belle madame de Truchsess et +celle de madame de la Flèche, qui avait aussi à surveiller les entours +du jeune prince de Wurtemberg[20]. + + [19] Charles-Frédéric, comte Reinhard, né en 1761, entra dans la + diplomatie comme premier secrétaire à Londres en 1791. C'est là + qu'il connut M. de Talleyrand. Il passa à Naples en 1793, puis + devint, en 1794, chef de division au département des relations + extérieures. En 1795, il fut nommé ministre plénipotentiaire près + les villes hanséatiques, puis en Toscane (1798). En juillet 1799, + il succéda à Talleyrand comme ministre des relations extérieures, + puis fut nommé successivement ministre en Helvétie (1800), à Milan + (1801), en Saxe (1802), en Moldavie (1805), en Westphalie + (1805-1814). En 1815, il entra au conseil d'État, fut ensuite + ministre près la confédération germanique (1815-1829). Le + gouvernement de Juillet le nomma ministre à Dresde (1830) et pair + de France (1832). Il mourut en 1837. M. de Talleyrand prononça son + éloge à l'Académie des sciences morales et politiques. + + [20] Le prince royal de Wurtemberg, brouillé avec le roi, son père, + s'était réfugié, à cette époque, auprès de son beau-frère Jérôme + Bonaparte, marié à la princesse Catherine de Wurtemberg. + +Le luxe de la cour, ses désordres et le malaise du pays, faisaient +détester la France et l'empereur à qui tout était attribué; et si ce +malaise ne produisit pas d'explosion immédiate, c'est que la +résignation naturelle aux Allemands était augmentée par la terreur que +causait l'alliance étroite du roi de Westphalie avec le colosse de la +puissance française. De quel oeil les graves universités de Göttingue +et de Halle, dont Jérôme était le souverain, pouvaient-elles voir ce +luxe effréné, ce désordre, si éloignés de la simplicité, de la décence +et du bon sens qui distinguaient cette partie de l'Allemagne? Aussi, +lorsqu'en 1813 les troupes russes entrèrent en Westphalie, +regarda-t-on ce moment comme celui de la délivrance. Et cependant, le +pays retombait sous la domination de cet électeur de Hesse qui, trente +ans auparavant, vendait ses soldats à l'Angleterre[21]. + + [21] Guillaume IX, landgrave de Hesse-Cassel, électeur en 1803, + dépossédé en 1806. Ses États lui furent rendus en 1814. Il mourut + en 1821. + +Le luxe de ces cours fondées par Napoléon, c'est ici l'occasion de le +remarquer, était absurde. Le luxe des Bonaparte n'était ni allemand ni +français; c'était un mélange, une espèce de luxe érudit: il était pris +partout. Il avait quelque chose de grave comme celui de l'Autriche, +quelque chose d'européen et d'asiatique, tiré de Pétersbourg. Il +étalait quelques manteaux pris à la Rome des Césars; mais, en +revanche, il montrait bien peu de chose de l'ancienne cour de France +où la parure dérobait si heureusement la magnificence sous le charme +de tous les arts du goût. Ce que ce genre de luxe faisait ressortir +surtout, c'était le manque absolu de convenance; et, en France, quand +les convenances manquent trop, la moquerie est bien près. + +Cette famille des Bonaparte qui était sortie d'une île retirée, à +peine française, où elle vivait dans une situation mesquine, ayant +pour chef un homme de génie, dont l'élévation était due à une gloire +militaire acquise à la tête d'armées républicaines, sorties +elles-mêmes d'une démocratie en ébullition, n'aurait-elle pas dû +repousser l'ancien luxe, et adopter, même pour le côté frivole de la +vie, une route toute nouvelle? N'aurait-elle pas été plus imposante +par une noble simplicité qui aurait inspiré de la confiance dans sa +force et dans sa durée? Au lieu de cela, les Bonaparte s'abusèrent +assez pour croire qu'imiter puérilement les rois dont ils prenaient +les trônes était une manière de leur succéder. + +Je veux éviter tout ce qui aurait une apparence libellique, et je n'ai +d'ailleurs pas besoin de citer des noms propres pour prouver que par +leurs moeurs aussi, ces nouvelles dynasties ont nui à la puissance +morale de l'empereur Napoléon. Les moeurs du peuple, dans les temps de +troubles, sont souvent mauvaises; mais, alors même que la foule a tous +les vices, sa morale est sévère. «Les hommes, dit Montesquieu, +corrompus en détail, sont très honnêtes gens en gros.» Et ce sont ces +honnêtes gens-là qui prononcent sur les rois et les reines. Quand ce +jugement est une flétrissure, il est bien difficile qu'une puissance, +surtout de nouvelle date, n'en soit pas ébranlée. + +L'orgueil espagnol ne permit pas à ce grand et généreux peuple de +concentrer aussi longtemps sa haine que l'avait fait celui de +Westphalie. La perfidie de Napoléon la fit naître, et Joseph, depuis +son arrivée en Espagne, l'alimentait chaque jour. Il s'était persuadé +que dire du mal de son frère, c'était s'en séparer; et que se séparer +de son frère, c'était s'enraciner en Espagne. De là, une conduite et +un langage toujours en opposition formelle avec les volontés de +l'empereur. Il ne cessait pas de dire que Napoléon méprisait les +Espagnols. Il parlait de l'armée qui attaquait l'Espagne, comme du +rebut de l'armée française. Il racontait tout ce qui pouvait nuire le +plus à son frère. Il allait jusqu'à dévoiler les secrets honteux de sa +famille, et cela quelquefois en plein conseil. «Mon frère ne connaît +qu'un seul gouvernement, disait-il, et c'est un gouvernement de fer; +pour y arriver, tous les moyens lui sont bons;» et niaisement il +ajoutait: «Il n'y a que moi d'honnête homme dans ma famille, et si +les Espagnols voulaient se rallier autour de moi, ils apprendraient +bientôt à ne rien craindre de la France.» L'empereur, de son côté, +parlait avec la même inconvenance de Joseph; il l'accablait de mépris +et cela aussi devant les Espagnols, qui, entraînés par leur propre +exaspération, finirent par les croire tous deux quand ils parlaient +l'un de l'autre. L'irritation de Napoléon contre son frère le faisait +toujours agir de premier mouvement dans les affaires d'Espagne, et lui +faisait sans cesse commettre des fautes graves. Les deux frères se +contrariaient dans toutes leurs opérations; jamais il ne fut possible +de concerter entre eux aucun plan de conduite politique, aucun plan de +finances, aucune disposition militaire. + +Il importait d'établir un commandement suprême; d'avoir une armée +d'occupation et une armée d'opérations, de convenir des moyens de +nourrir, d'habiller, de solder les troupes. Tout ce qui pouvait +conduire à ce résultat échouait successivement, ou par les ménagements +de Napoléon envers ses généraux auxquels il lui était connu de s'en +rapporter, et qui employaient sans cesse, et souvent dans leur propre +intérêt, ce prétexte banal: _la sûreté de l'armée que j'ai l'honneur +de commander exige telle ou telle chose_; ou bien, tout échouait par +la politique particulière de Joseph qui tendait constamment, par +opposition contre son frère, à faire retomber sur la France, toutes +les dépenses de la guerre. L'empereur, pour éviter les obstacles que +Joseph apportait incessamment à l'exécution de ses desseins, ordonna à +ses généraux de correspondre directement avec le prince de Neufchâtel, +son major général. Ils le firent tous, et sans s'être concertés, +uniquement éclairés par leur intérêt, dans presque toutes leurs +correspondances, ils engageaient l'empereur à renoncer au projet de +s'assurer de l'Espagne pour l'établissement d'un prince de sa famille, +et à chercher seulement à la morceler comme l'Italie et à y distribuer +des principautés, des duchés, des majorats, dont il ferait la +récompense _de ses braves_. On m'a dit que le duc d'Albuféra[22] +quelque peu bel esprit, ajoutait que ce serait en revenir au temps des +princes maures, vassaux du calife d'Occident. + + [22] Louis-Gabriel Suchet, né à Lyon en 1772, s'engagea en 1791, + devint général en 1796, puis chef d'état-major de l'armée d'Italie + en 1799. Il prit une part brillante aux grandes guerres de l'empire + jusqu'en 1808, fut à cette date envoyé en Espagne, où sa belle + conduite lui valut le bâton de maréchal, et ensuite le titre de duc + d'Albuféra (1812). Il devint pair de France en 1814 et mourut en + 1826. + +On savait semaine par semaine à Cadix, et, de là, dans tout le +royaume, ce qui se passait aux quartiers généraux français; et on peut +juger de l'intensité que la crainte d'un pareil avenir, donnait à la +résistance espagnole. Aussi, les généraux français avaient beau +vaincre, ils retrouvaient toujours de nouveaux ennemis devant eux, et +il n'y avait de véritablement soumis que les points couverts de +troupes françaises; et encore leurs communications étaient-elles +constamment coupées par les guérillas. + +Joseph, de son côté, n'accordait de faveurs qu'à quelques Français +mécontents de l'empereur, qui avaient pris sa cocarde. Ces Castillans +nouveaux s'étaient glissés dans toutes les charges de cour, civiles et +militaires; ils avaient pénétré dans le conseil d'État; traitaient +avec une hauteur insupportable les Espagnols; flattaient la vanité du +roi de toutes les manières et ne manquaient jamais de dénigrer son +frère. La haine pour l'empereur se montrait autant au palais du roi +que dans la salle de la junte à Cadix. + +Quel pouvait être le sort d'une entreprise où les chefs étaient en +opposition ouverte entre eux, et où les moyens étaient affaiblis par +le rappel successif de troupes déjà acclimatées, mais dont on avait +besoin, soit contre l'Autriche, soit contre la Russie, et qu'on +remplaçait par de malheureux conscrits? + +L'empereur, ayant retrouvé à Wagram la fortune qui l'avait quelques +moments abandonné à Lobau, s'était persuadé que la soumission de +l'Espagne suivrait la paix qu'il avait dictée à Vienne; mais il n'en +fut rien. Cette paix n'exerça aucune influence sur les affaires de la +Péninsule; la résistance avait eu le temps de s'organiser, et elle +l'était partout. Napoléon crut alors qu'il fallait faire un grand +effort, et il le fit, mais à contresens. Il partait d'une idée fausse: +il croyait avoir bon marché des Espagnols, s'il chassait lord +Wellington du Portugal. Le maréchal Masséna employa d'immenses moyens +dans cette opération qui fut infructueuse et dont le succès aurait, en +tout cas, été à peu près nul pour le fond des affaires. C'était le +peuple espagnol en masse qui s'était soulevé, qui était armé, et qu'il +fallait dompter. Et en supposant même que l'empereur parvînt à +détruire la résistance armée, ne serait-il pas resté, pendant de +longues années, une résistance sourde, de toutes, la plus difficile à +détruire? + +Joseph, que les autres entreprises de son frère laissèrent un peu plus +à lui-même et à ses propres moyens, reconnut enfin que c'était le +peuple qui était son véritable ennemi. Il fit alors tout pour le +gagner. Ses ministres répandaient des pamphlets remplis de promesses +de tout genre: c'était la liberté des Espagnols que voulait Joseph; +c'était une constitution adaptée aux moeurs du pays, dont il allait +soumettre le projet aux hommes les plus éclairés; c'était de grandes +économies qu'il annonçait, et une forte diminution dans les impôts. +Dans ses proclamations, tous les moyens révolutionnaires étaient mis +en mouvement. Les cortès de Cadix, pour en détruire l'effet, firent +immédiatement assaut de libéralisme avec Joseph, et allèrent sur tous +les points plus loin qu'il n'avait fait. On ne vit plus que décrets de +Cadix, supprimant l'inquisition, supprimant les droits féodaux, les +privilèges, les entraves de province à province, la censure des +journaux, etc... Et du milieu de ces ruines, on fit sortir une +constitution toute démocratique, dans laquelle cependant, pour ne pas +trop effrayer les amis de la monarchie, on avait placé un roi +héréditaire. Mais aucun roi n'aurait pu avec dignité, ni même avec +sûreté, occuper un pareil trône. Les cortès de Cadix auraient été +mieux avisées en rétablissant les lois fondamentales de l'Espagne, si +habilement minées et finalement détruites par les rois de la maison +d'Autriche. + +Au travers de toutes ces menées, lord Wellington pénétrait en Espagne; +il enlevait Badajoz au duc de Dalmatie[23] et Ciudad-Rodrigo au duc de +Raguse[24]. Maître de ces deux clefs de l'Espagne aux extrémités nord +et sud de la frontière du Portugal, le général anglais trompa +habilement le duc de Dalmatie, en lui faisant croire qu'il voulait +déboucher en Andalousie, tandis qu'il se porta sur le Duero, vers +Valladolid. Le duc de Raguse, de son côté, sans attendre un renfort de +quinze mille hommes qui était à sa portée, laissa engager la bataille +des Arapiles[25], où, en arrivant sur le terrain, il reçut une +blessure grave. L'armée, sans chef, dès le premier coup de feu, fut +cruellement battue. Lord Wellington qui, à la suite de ses succès, +s'était d'abord trop avancé vers le nord, n'hésita pas, en homme +prudent, à adopter une marche rétrograde; il rentra en Portugal, d'où +le firent de nouveau sortir, en 1812, les désastres fameux de la +campagne de Russie, qui obligèrent l'empereur Napoléon à rappeler près +de lui les meilleures troupes qui restaient en Espagne. + + [23] Le maréchal Soult. + + [24] Le maréchal Marmont. + + [25] Village d'Espagne, près de Salamanque. La bataille est du 21 + juillet 1812. + +La première nouvelle de ces désastres avait augmenté le désordre que +des chefs trop nombreux et peu soumis fomentaient autour de Joseph: la +perte de la fatale bataille de Vittoria[26] en fut la suite. Le duc de +Dalmatie, renvoyé à toute course en Espagne, chercha à réunir les +débris de l'armée. Il fit des marches savantes, mais ce n'était plus +que pour disputer à son habile adversaire les provinces méridionales +de la France. C'est ainsi que se termina cette grande conquête de +l'Espagne aussi mal conduite que perfidement conçue; et je dis mal +conduite, non seulement par les généraux de Napoléon, mais par +lui-même. Car lui aussi avait commis de graves fautes militaires en +Espagne. Si, à la fin de 1808, après la capitulation de Madrid, au +lieu de se lancer à la poursuite d'un corps anglais qui courait +s'embarquer à la Corogne, et auquel il ne fit que peu de mal, il avait +marché sur l'Andalousie et y avait frappé un grand coup, il aurait +désorganisé la résistance des généraux espagnols, qui n'auraient plus +eu que la ressource de se retirer en Portugal. + + [26] Ville d'Espagne, chef-lieu de la province d'Alava. La bataille + est du 21 juin 1813. + +L'empereur, ayant une fois perdu de vue les vrais intérêts de la +France, s'était livré, avec l'irréflexion et l'ardeur de la passion, à +l'ambition de placer encore un membre de sa famille sur l'un des +premiers trônes de l'Europe, et, pour y parvenir, il attaqua l'Espagne +sans pudeur, et sans le moindre prétexte à faire valoir: c'est ce que +la probité des peuples ne pardonne jamais. Lorsqu'on étudie toutes les +actions ou plutôt tous les mouvements de Napoléon à cette époque si +importante de sa destinée, on arrive presque à croire qu'il était +entraîné par une sorte de fatalité qui aveuglait sa haute +intelligence. + +Si l'empereur n'avait vu dans l'Espagne, qu'un terrain sur lequel il +pouvait forcer l'Angleterre à la paix, faire décider toutes les +grandes questions politiques pendantes alors en Europe, et assurer à +chaque souverain un état de possession solidement garanti, son +entreprise n'en serait pas plus justifiable; mais, du moins, elle +aurait été plus conforme à la politique hardie des conquérants. J'ai +rencontré quelques personnes qui ne le connaissaient pas, et dont +l'esprit, comme celui de nos vieux diplomates, étant porté à juger +théoriquement des événements, lui supposaient cette intention. Et, en +effet, les transactions de Bayonne étant révocables à volonté, on +pouvait les regarder comme un sacrifice bon à faire en temps utile, à +la pacification générale de l'Europe: mais, depuis le mois d'avril +1812, tous les faiseurs de combinaisons politiques ont été obligés +d'abandonner cette hypothèse; car, à cette époque, Napoléon refusa les +ouvertures du cabinet britannique, qui déclarait n'apercevoir aucune +difficulté insurmontable à s'arranger avec lui, sur tous les points en +litige, s'il admettait pour préalable le rétablissement de Ferdinand +VII sur le trône d'Espagne, et celui de Victor-Amédée sur le trône de +Sardaigne. S'il eût accepté ces propositions, il se serait aisément +fait alors un titre puissant de ses sacrifices, et tous les cabinets +auraient pu croire qu'il n'avait envahi l'Espagne que dans l'espoir de +faire jouir la France d'une paix durable, et d'affermir sa dynastie. + +Mais, depuis longtemps, il ne s'agissait plus pour Napoléon de la +politique de la France, à peine de la sienne. Il ne songeait pas à +maintenir, il ne pensait qu'à s'étendre. Il semblait que l'idée de +conserver n'était jamais entrée dans son esprit et que son caractère +la repoussât. + +Néanmoins, ce qu'il ne sut pas faire en temps utile, il fut forcé de +le faire lorsqu'il était trop tard, et sans aucun profit pour sa +puissance et pour sa gloire. Le renvoi des princes d'Espagne à Madrid +au mois de janvier 1814, et celui du pape à Rome à la même époque, +n'ont été que des expédients inspirés par la détresse; et la façon +subite, furtive même, dont ces mesures furent prises et exécutées, +leur ôta tout prestige de grandeur et de générosité. Mais je +m'aperçois que je parle du retour du pape dans ses États, sans que nos +affaires avec la cour de Rome aient trouvé leur place dans ce récit. +C'est cependant un événement trop remarquable de notre temps pour que +je ne doive pas en donner ici les détails. + +Les contestations qui s'élevèrent entre Napoléon et la cour de Rome, +peu après le concordat de 1801, s'aigrirent encore après le sacre, +deux événements qui auraient dû les prévenir. Ces contestations ne +furent longtemps connues que par le bruit des violences de l'empereur +envers le pape et par les nobles plaintes du Saint-Père, qui ne +parvenaient que très difficilement et très confusément au public. Leur +origine et leurs causes auraient pu être mieux appréciées pour ce qui +concernait la partie purement théologique de ces discussions, lorsque +Napoléon convoqua à Paris un conseil ecclésiastique dont je parlerai +bientôt. Mais les opérations de ce conseil composé d'hommes fort +éclairés, avaient été tenues secrètes. + +Par quelle suite d'événements le pape se trouva-t-il tourmenté et +persécuté pendant près de dix ans, si odieusement, si impolitiquement, +et de tant de manières? + +Parcourons les faits avec leurs dates, en les reprenant d'un peu plus +loin. Plusieurs de ces dates expliqueront les grandes infortunes de +Pie VII, supportées avec un courage tellement héroïque, qu'on ose à +peine remarquer dans le Saint-Père, quelques légers torts +d'imprévoyance. + +Pie VI, son prédécesseur, enlevé de Rome par ordre du directoire, le +10 février 1798, était mort à Valence le 29 août 1799. Pie VII fut élu +le 14 mars 1800 à Venise qui appartenait alors à l'empereur +d'Allemagne, d'après une des stipulations du traité de Campo-Formio; +et il fit, le 3 juillet de la même année, son entrée à Rome qui avait +été reconquise avec les États romains par les coalisés, pendant que +Bonaparte était en Égypte. + +J'ai déjà dit quelque part que Bonaparte, de retour d'Égypte, était +arrivé subitement à Paris, le 16 octobre 1799, et que, par suite du +coup d'État du 18 brumaire (9 novembre 1799), il avait été placé à la +tête du gouvernement comme premier consul, le 13 décembre 1799.--Le +conclave s'était ouvert à Venise, le 1er de ce même mois de décembre, +et, pendant que Pie VII, élu au mois de mars suivant, allait de Venise +à Rome, Bonaparte venait de signaler sa prise de possession du pouvoir +par deux faits qui eurent la plus grande influence sur l'Italie. Le 2 +juin 1800, il était entré à Milan où il avait rétabli la république +cisalpine, et douze jours après, le 14 juin, il avait gagné la fameuse +bataille de Marengo, qui rendit à la France une si grande partie de +l'Italie, et réduisit les États de l'Église à ce qu'ils avaient été +fixés par le traité de Tolentino. + +Ainsi le pape, entrant à Rome après ces deux événements, le 3 juillet +1800, dut sentir combien il lui importait de se ménager un protecteur +aussi puissant et aussi redoutable que Bonaparte, et combien il +importait aussi à la religion dont il était le chef, et qui avait +éprouvé tant de vicissitudes et de persécutions en France, de faire +cesser le schisme qui déchirait depuis si longtemps ce malheureux +pays. + +Bonaparte éprouva aussi ce même besoin, et, à son passage à Milan, il +entendit avec le plus grand intérêt les premières ouvertures qui lui +furent faites très secrètement et très habilement de la part de la +cour de Rome. N'est-ce pas une chose remarquable que, porté à la tête +du gouvernement par ses exploits militaires et par les idées +philosophiques ou libérales qui dominaient alors, Bonaparte ait senti +immédiatement la nécessité de se rapprocher de la cour de Rome? C'est +peut-être dans cette circonstance qu'il a donné la plus grande preuve +de la force de son caractère, car il sut braver alors toutes les +moqueries de l'armée et l'opposition même des deux consuls, ses +collègues. Il resta fermement attaché à l'idée, que, pour soutenir +soit la constitution civile du clergé, soit la théophilanthropie, qui +étaient également discréditées, il fallait accepter le rôle de +persécuteur de la religion catholique, et armer contre elle et contre +ses ministres la sévérité des lois; tandis qu'en abandonnant les +innovations religieuses de la Révolution, il lui était facile de se +faire de notre antique religion une amie, et même un appui dans +toutes les consciences catholiques de la France. + +Il résolut donc, et c'est un des traits de son grand génie, de +s'entendre avec le chef de l'Église qui, seul, pouvait réconcilier, +ramener, prononcer comme juge ou comme arbitre, et rétablir enfin par +son autorité, à laquelle nulle autre n'était comparable, l'unité de +culte et de doctrine. + +A cette autorité se joignait, dans la personne du pape, l'ascendant +d'une grande et sincère piété, de beaucoup de lumières et d'une +douceur attirante. + +Le concordat ne pouvait paraître sous de plus heureux auspices; il +était fort désiré, dans les provinces surtout. Il fut converti en loi +le 8 avril 1802. Il se composait de dix-sept articles rédigés avec une +sagesse et une prévoyance remarquables. Tout y était clair, sans +équivoque; il n'y avait pas un mot qui pût choquer ou déplaire. Les +biens ecclésiastiques aliénés ne pouvaient plus être réclamés, et il +était déclaré que les acquéreurs de ces biens devaient être, à cet +égard, pleinement rassurés contre toute crainte. C'était un point +immense obtenu de la condescendance d'un pape rempli de piété. + +Mais un point présentait de prodigieuses difficultés. Pour rétablir le +culte en France, il fallait obtenir de tous les anciens évêques leur +démission ou s'en passer. Ils les avaient tous offertes et même +remises à Pie VI, en 1791, lors de la constitution civile du clergé. +Pie VI avait cru devoir les refuser. Le pape Pie VII les leur demanda, +en 1801, par son bref du 24 août, _Tam multa,_ etc..., comme +préliminaire indispensable de toute négociation, leur déclarant, +toutefois, avec des expressions douces, confiantes, mais fermes, que +s'ils la refusaient, ce qu'il ne présumait pas, il se verrait avec +regret dans la nécessité de pourvoir par de nouveaux titulaires au +gouvernement des évêchés de la nouvelle circonscription. + +Sur les quatre-vingt-un évêques qui vivaient encore et qui n'avaient +pas renoncé à l'épiscopat, quarante-cinq envoyèrent leur démission, +trente-six la refusèrent; le plus grand nombre, je pense, moins par +conviction théologique, quoiqu'ils fussent encouragés dans leur refus +par le savant théologien Asseline[27], que par attachement à la maison +de Bourbon et en haine du gouvernement de fait. On a prétendu que le +refus de plusieurs d'entre eux était plutôt dilatoire qu'absolu, mais +pourtant tous y persévérèrent, et leur résistance même sembla +s'accroître de jour en jour; car, après leurs réclamations canoniques +de 1803, signées par tous les évêques non démissionnaires[28], on vit +paraître, au mois d'avril 1804, avec une suite de réclamations plus +fortes encore, une _déclaration sur les droits du roi_[29], signée par +les treize évêques résidant en Angleterre. Et, enfin, anticipant sur +les événements, je dirai ici qu'en 1814, Louis XVIII, remontant sur le +trône, ces évêques prétendirent se faire, auprès du pape même, un +titre d'honneur de lui avoir résisté, et lui écrivirent, dans ce sens, +une lettre hautaine où chacun d'eux prenait le titre de son ancien +évêché. Le pape refusa de la recevoir, et il les amena, par la +persévérance de son refus, à lui adresser une lettre d'excuses, dans +laquelle ils abandonnèrent leurs prétentions et qu'ils ne signèrent +que comme _anciens_ évêques. Pour qu'il ne restât pas le moindre doute +à cet égard, le pape ne voulut pas qu'aucun d'eux fût replacé dans le +siège qu'il avait précédemment occupé, pas même M. l'archevêque de +Reims[30], malgré toute la convenance qu'il pouvait y avoir à faire +une exception en sa faveur. + + [27] Jean-René Asseline, né en 1742, entra dans les ordres et + devint grand vicaire de M. de Beaumont, archevêque de Paris. En + 1790, il fut nommé évêque de Boulogne, refusa de prêter serment à + la constitution civile et émigra en 1791. Il se retira à Munster + d'où il protesta contre le concordat, en 1802. En 1807, il se + rendit à l'appel de Louis XVIII, et vécut dans l'intimité de la + famille royale jusqu'à sa mort (1813). Il a laissé de nombreux + ouvrages de théologie. + + [28] C'est en 1801 que les évêques ayant refusé leur démission, + réunis à Londres, avaient protesté contre le concordat, et avaient + envoyé au pape un long mémoire où ils exposaient les motifs de leur + refus. Ce mémoire a été publié à Londres en 1801. Il est signé de + quatorze prélats: Arthur Dillon, archevêque de Narbonne; Louis de + Conzié, évêque d'Arras; Joseph de Malide, évêque de Montpellier; + Louis de Grimaldi, évêque-comte de Noyon, pair de France; Jean + Lamarche, évêque de Léon; Pierre de Belbeuf, évêque d'Avranches; + Sébastien Amelot, évêque de Vannes; Henry de Bethisy, évêque + d'Uzès; Seignelai Colbert, évêque de Rodez; Charles de La + Laurencie, évêque de Nantes; Philippe d'Albignac, évêque + d'Angoulême; Alexandre de Chauvigny de Blot, évêque de Lombez; + Emmanuel de Grossoles de Flammarens, évêque de Périgueux; Étienne + de Galois de La Tour, évêque nommé de Moulins. + + [29] Le 15 avril 1804, M. de Dillon, archevêque de Narbonne, + écrivit au pape pour protester de nouveau contre le concordat. + Cette lettre était accompagnée d'une _déclaration sur les droits du + roi_, signée des mêmes prélats que ci-dessus, sauf de l'évêque de + Périgueux. Cette déclaration portait que la fidélité inviolable des + peuples à leur souverain est commandée par l'Évangile; _que le + prince est ministre de Dieu_; que tout rebelle envers son roi est + coupable envers Dieu; _que le gouvernement actuel de la France, où + le prince légitime n'a pas la part qui lui est due, s'il peut se + faire qu'il allège un peu le poids des calamités sous lesquelles + l'anarchie faisait gémir le peuple, ne satisfait ni à Dieu ni à + César_..., il constitue une puissance de fait et non pas une + puissance de droit; _il n'a que la possession ou plutôt + l'usurpation_;--mais le prince légitime continue de conserver tous + ses droits, bien qu'il soit forcé _d'en suspendre l'exécution_. En + conséquence, les soussignés _pour remplir leur devoir d'évêques et + de sujets, déclarent: 1º que notre très honoré seigneur et roi + légitime Louis XVIII conserve, dans toute leur intégrité, les + droits qu'il tient de Dieu à la couronne de France; 2º que rien n'a + pu dégager les Français, ses sujets, de la fidélité qu'ils doivent + à ce prince, en vertu de la loi de Dieu_. + + [30] M. de Talleyrand-Périgord, plus tard cardinal et archevêque + de Paris. + +Je reviens à ce qui se passa en 1801 et les années suivantes. Le pape +vit le concordat en pleine activité sans qu'il en résultât aucun +trouble en France; malgré la diversité des opinions, les oppositions y +étaient légères, rares et sans suite. + +Il faut bien, cependant, dire ici que Pie VII avait déployé dans cette +circonstance une autorité qui sortait des règles ordinaires, et qui +n'eût pas été reconnue dans un autre temps, si un pape eût essayé de +l'exercer: celle de destituer des évêques sans jugement, comme aussi +celle de supprimer plus de la moitié des évêchés de France sans +formalité. A une autre époque, rien n'eût paru, en France, plus opposé +aux libertés de l'Église gallicane. Mais le cas était ici hors de +toute comparaison avec les temps ordinaires; il était impossible et +presque dérisoire d'invoquer et de vouloir appliquer ici l'exercice de +ces libertés. Le pape avait vainement épuisé les plus puissantes +instances auprès de cette minorité composée de trente-six évêques, et +alors, s'appuyant sur la majorité de l'épiscopat français, il employa +le _seul_ moyen possible d'éteindre le schisme qu'il était si urgent +de faire cesser. Quel autre moyen, en effet, aurait pu employer le +pape? Que l'on cherche, on ne pourra même pas en imaginer un. L'abbé +Fleury[31], tout zélé gallican qu'il était, et très peu disposé +assurément à étendre l'autorité du pape, n'en dit pas moins dans son +discours sur _les libertés de l'Église gallicane_, que: «l'autorité du +pape _est souveraine et s'élève au-dessus de tout_», lorsqu'il s'agit +de maintenir les règles et de faire observer les canons. Bossuet +tient aussi un semblable langage: «On doit dire, conséquemment, à plus +forte raison (ajoute M. Émery[32], dans un de ses ouvrages), que +l'autorité du pape est souveraine et s'élève au-dessus de tout, et +même des canons, quand il s'agit de la conservation de l'Église ou +d'une partie notable de l'Église, puisque ce n'est que pour le +_maintien_ de ces grands intérêts que ces règles et ces canons ont été +faits.»--Le Père Thomassin[33], dans son grand et célèbre ouvrage sur +la discipline de l'Église, dit aussi: «Rien n'est plus conforme aux +canons que de violer les canons, quand, de cette violation, il doit +résulter un plus grand bien que de leur observance même.» + + [31] L'abbé Claude Fleury, né en 1640, fut d'abord précepteur des + fils du prince de Conti, puis sous-gouverneur des ducs de + Bourgogne, d'Anjou et de Berry. En 1716, il vint de nouveau à la + cour comme confesseur de Louis XV. Il se démit peu après de cette + charge et mourut en 1723. L'abbé Fleury a laissé un grand nombre + d'ouvrages d'histoire ecclésiastique et de controverse religieuse. + + [32] Jacques-André Émery, né en 1732, reçut les ordres en 1756, fut + professeur de théologie à Orléans, fut nommé, en 1776, grand + vicaire du diocèse d'Angers, supérieur du séminaire de cette ville, + et peu après supérieur général de l'ordre de Saint-Sulpice. Sous la + Terreur, il fut emprisonné durant dix-huit mois. Après le 9 + thermidor, il fut chargé des fonctions de grand vicaire du diocèse + de Paris. Sous le consulat, il réorganisa sa congrégation. Il fit + partie des deux commissions ecclésiastiques réunies par l'empereur, + et mourut en 1811. + + [33] Louis de Thomassin, né à Aix, en 1619, entra dans la + congrégation de l'Oratoire, enseigna la philosophie et les + belles-lettres dans plusieurs collèges de province, et fut en 1654, + nommé professeur de théologie au séminaire Saint-Magloire, à Paris. + Il composa un très grand nombre d'ouvrages d'histoire religieuse. + L'ouvrage dont il est ici question: _Ancienne et nouvelle + discipline de l'Église touchant les bénéfices_, fut publié à Paris + en 1678. Le Père Thomassin mourut en 1695. + +Pie VII montra donc, à la fois, dans cette difficile circonstance, un +grand caractère et une connaissance profonde des véritables principes +en agissant comme il le fit. Il éteignit le schisme sans irriter, sans +humilier les évêques constitutionnels, et pourtant, sans leur céder +aucun point, et le calme se rétablit partout. + +Il y eut, toutefois, quelques consciences agitées dans les diocèses +dont les anciens titulaires n'avaient pas donné leur démission. +Quelques-uns, parmi ceux-ci, tout en se réservant leur juridiction, +avaient consenti, néanmoins, à l'exercice des pouvoirs de l'évêque qui +les remplaçait et suppléé par là à l'insuffisance de son titre. Mais +les plus vifs dans leur résistance, ceux qui, par opinion politique, +s'étaient montrés le plus ennemis de la Révolution dans son principe, +et qui étaient imperturbablement dominés par ce sentiment, n'eurent +garde de le faire. Cette opposition persistante ne produisit, au +surplus, ni l'effet ni les suites qu'ils s'en promettaient et qu'ils +auraient dû en redouter. Ceux de leurs diocésains dont la conscience +était plus particulièrement timorée, inquiets peut-être un instant, ne +tardèrent pas à comprendre que leur ancien évêque n'ayant voulu ni +venir au milieu d'eux, ni donner sa démission sur la demande du pape, +ils étaient assurément à l'abri de tout reproche en accordant, dans +des circonstances semblables, leur confiance au nouvel évêque que le +Saint-Père leur envoyait. + +Les évêques restés à Londres virent sûrement avec douleur que des +hommes imbus de leur doctrine, tels que l'abbé Blanchard[34] et l'abbé +Gaschet, poussant à l'extrême les conséquences (assez bien déduites +pourtant) de ces doctrines, publièrent en Angleterre, et +introduisirent autant qu'ils le purent en France, une foule de +libelles contre le pape, où, dans un style frénétique et qui semblait +copié de Luther, ils le déclaraient hérétique, schismatique, déchu de +la papauté, déchu même du sacerdoce; ils disaient que c'était un +blasphème de prononcer son nom au canon de la messe, qu'il était aussi +étranger à l'Église que l'était un juif ou un païen. Ils parlaient de +ses attentats, de ses scandales, etc... Je n'altère pas une syllabe. +Croyons pour l'honneur des évêques qui formaient ce qu'on appelait +alors _la petite Église_ que, quelque opposants qu'ils fussent, ils +n'approuvèrent pas ces fureurs insensées, quoiqu'elles parussent leur +être dédiées. Elles furent, au surplus, solennellement condamnées par +vingt-neuf évêques catholiques d'Irlande et par les vicaires +apostoliques qui résidaient à Londres. Ce qu'il faut ajouter, c'est +qu'en France, où on répandit ces libelles, un mépris universel en fit +une complète justice. Je crois que la police les déféra ou voulut les +déférer un jour aux tribunaux, mais cela même ne put les faire sortir +de leur profonde obscurité. + + [34] L'abbé Pierre-Louis Blanchard, né en 1762, était professeur de + philosophie en 1789. Ayant refusé le serment, il émigra en + Angleterre, où il resta jusqu'en 1814. De sa retraite il publia un + grand nombre de factums et de libelles, où il s'élève avec la + dernière violence contre ceux qui portent atteinte aux intérêts de + la religion. Il attaque le concordat, et n'épargne même pas le + pape, principalement à l'occasion du sacre de l'empereur. Ses + nombreux écrits ont été publiés à Londres. + +Bonaparte avait fait décréter, sous forme de loi, en même temps que le +concordat, des _articles organiques_, tant pour le clergé catholique +que pour le culte protestant. Plusieurs de ces articles déplurent au +pape, en ce qu'ils paraissaient mettre l'Église de France dans une +trop grande dépendance du gouvernement, même pour des détails +secondaires. Il s'en plaignit avec modération, en demanda la réforme; +obtint peu à peu, et même sans beaucoup de difficultés, des +modifications essentielles. Quelques-uns de ces articles étaient +d'ailleurs transitoires; leurs effets devaient cesser avec les +circonstances qui les avaient provoqués. Il en était d'autres qui +découlaient naturellement des anciennes libertés gallicanes; on ne +pouvait pas accorder la réforme de ceux-ci, et le pape ne dut pas +l'espérer. Pour faire le concordat, on avait été obligé de renoncer +momentanément à ces libertés; le concordat fait, il était urgent de +rentrer dans nos privilèges. Tout ce qui était véritablement +nécessaire avait été accordé, sinon tout de suite, du moins avec le +temps. Le pape fut parfaitement secondé dans ses désirs par l'évêque +de Nantes, comme on le verra plus bas, et par son légat, le cardinal +Caprara. Celui-ci, connaissant le caractère du premier consul, mit une +grande sagesse et une mesure extrême dans toute sa conduite, sachant +attendre, craignant d'irriter, et trop heureux de ce qu'on avait +obtenu pour chercher à le compromettre. + +Le cardinal Caprara, nommé légat _a latere_ près de Bonaparte, avait +été investi des pouvoirs les plus étendus par la bulle _Dextera_... du +mois d'août 1801, et par la bulle _Quoniam_... du 29 novembre de la +même année, pour exécuter le concordat, instituer les nouveaux +évêques... et résoudre toutes les difficultés qui pourraient s'élever. +Mais, quoique le concordat eût été conclu et signé à Paris, le 15 +juillet 1801, et ratifié à Rome par Pie VII, au mois d'août suivant, +il n'avait été converti en loi (à raison de l'absence du Corps +législatif), que le 8 avril 1802; et ce ne fut que de ce jour-là que +le légat put exercer ses fonctions et instituer les nouveaux évêques, +après avoir prêté ce même jour (8 avril) serment entre les mains du +premier consul. On peut remarquer dans son serment, mais avec des yeux +bien exercés, une légère différence entre ce qui avait été réglé par +l'arrêté des consuls et les termes dont il se servit. L'arrêté portait +ce peu de mots: «Il jurera et promettra suivant la formule usitée de +se conformer aux lois de l'État, et aux libertés de l'Église +gallicane.»--Or, le cardinal _jura_ et _promit_ (en latin) d'observer +la constitution, les lois, les statuts et usages de la république +française, et en même temps: «de ne déroger en aucune manière à +l'autorité et juridiction du gouvernement de la république, ainsi +qu'aux droits, libertés et privilèges de l'Église gallicane.»--Le tout +précédé d'un compliment au premier consul, tel qu'on n'en fit jamais, +peut-être, à aucun souverain. On peut voir, en y regardant de près, +qu'au lieu de promettre de _se conformer_ aux libertés de l'Église +gallicane (ce qui comporte une sorte d'adhésion, ou du moins de +reconnaissance de ces libertés), il promit seulement de n'y déroger en +rien, ce qui est purement négatif. La différence au reste est bien +minime, ou même nulle, quant au résultat, et l'on ne dut pas s'y +arrêter. D'ailleurs, il promit, dans l'autre partie du serment, au +delà de ce qu'on lui avait demandé, car on voulait qu'il jurât de se +conformer _aux lois de l'État_, et lui, jura positivement _d'observer +la constitution, les lois, les statuts et les usages_ de la +république, ce qui est plus expressif. + +Quant aux libertés de l'Église gallicane, qui font peur à la cour de +Rome, s'engager par serment à ne pas y déroger est assurément tout ce +qu'on pouvait attendre d'un légat, surtout si l'on songe qu'aucun pape +ne les a jamais reconnues. Innocent XII[35] (Odescalchi) bouleversa +pendant huit ans l'Église de France, à cause de ces mêmes libertés +consacrées dans l'assemblée du clergé de 1682, et refusa constamment +d'accorder des bulles aux ecclésiastiques du second ordre, membres de +cette assemblée (où ils n'avaient cependant pas voix délibérative). +Son successeur, Alexandre VIII[36] (Ottoboni), fut plus opiniâtre +encore dans ses refus, puisque deux jours avant sa mort il publia une +bulle contre les quatre articles de 1682, laquelle, au reste, n'eut +pas de suite, parce qu'il était mourant. Innocent XII[37] (Pignatelli) +tout bonhomme qu'il était, ne put se résoudre à accorder des bulles +aux évêques nommés entre 1682 et 1693, qu'après qu'ils lui eurent +écrit chacun une lettre d'excuses et de regrets sur ce qui s'était +passé dans cette assemblée. Cette lettre était vraiment humiliante, et +ce qui lui donna surtout ce caractère, c'est que Louis XIV en joignit +une de sa propre main, dans laquelle il s'engageait à ne donner aucune +suite à son édit du 22 mars 1682. La lettre du roi dut paraître une +rétractation, dont il se releva pourtant avant sa mort, puisqu'enfin, +l'édit ne fut pas révoqué, et qu'après lui, il continua d'être +exécuté. + + [35] Innocent XI (Benoît Odescalchi), né à Côme en 1611, pape en + 1671, mort en 1689. + + [36] Alexandre VIII, né à Venise en 1610, pape en 1689. Il cassa + les articles de la déclaration de 1682 par la bulle _Inter + multiplices_, et mourut en 1691. + + [37] Innocent XII (Antoine Pignatelli), né à Naples en 1615, pape + de 1691 à 1700. + +Il est presque inutile de rappeler ici que Bonaparte, proclamé +empereur par le Sénat le 20 mai 1804, mit un grand prix, et cela se +conçoit, à être sacré par le pape. C'est un miracle de sa destinée +qu'il ait pu l'obtenir, et dans le temps, je me trouvai fort heureux +d'y avoir contribué, parce que je pensais que les liens de la France +avec la cour de Rome s'en trouveraient resserrés. Pie VII, ayant déjà +reconnu le gouvernement consulaire, puisque c'est avec ce gouvernement +qu'il avait traité pour le concordat, ne pouvait être arrêté par la +considération des droits que pourrait, un jour, faire valoir la maison +de Bourbon, si le gouvernement nouveau, se brisant lui-même, la +nation la rappelait. Il n'avait donc rien à objecter contre le titre +d'empereur que Bonaparte s'était donné, ou qui lui avait été décerné +en France, avec plus de solennité, quoique, peut-être, avec moins de +sincérité, que celui de premier consul. Le pape n'avait plus à +délibérer que sur un seul point: savoir, si, dans l'unique intérêt de +la religion, à laquelle le nouvel empereur pouvait faire, par sa +puissance immense, tant de bien ou tant de mal, il devait consentir à +le venir sacrer, comme saint Boniface, le légat du pape Étienne III, +était venu sacrer Pépin, du vivant du roi légitime, Childéric III; +comme Léon III couronna Charlemagne empereur, à Rome en 800, et comme +un autre pape, Étienne V, vint ensuite sacrer Louis le Débonnaire à +Reims, après la mort de Charlemagne. + +Le pape se décida à venir faire ce sacre à Paris, et cette mémorable +cérémonie eut lieu le 2 décembre 1804. Pie VII ne fut pas dirigé dans +cette circonstance par des vues temporelles, comme le pape Étienne +III, qui avait imploré le secours de Pépin contre les Lombards, mais +bien évidemment et bien uniquement par des motifs purement religieux, +puisqu'il s'abstint même de laisser entrevoir le désir si naturel de +recouvrer ses trois légations de Bologne, de Ferrare et de Ravenne, +que l'empereur, au reste, n'eut garde de lui offrir, ni même de lui +faire espérer. Toutes les demandes du pape, sans aucune exception, +furent dans l'intérêt de la religion. Aucune ne le regardait +personnellement, et il refusa les présents qu'on lui offrit pour sa +famille. + +Il quitta Paris le 4 avril 1805, laissant partout sur son passage +l'impression profonde de ses vertus et de sa bonté: Napoléon avait +quitté Paris quelques jours avant lui; il songeait à tout autre +chose, qu'à montrer sa reconnaissance au Saint-Père. Le 16 mai le pape +arrive à Rome, et le 26 mai, l'empereur se fait couronner à Milan roi +d'Italie. Peu de temps après, ses troupes occupent Ancône, sur le +territoire romain[38]. Le pape s'en plaint. Napoléon ne lui répond +pas; mais après la bataille d'Austerlitz du 2 décembre 1805 et la paix +de Presbourg du 26, il écrit au pape, le 6 janvier 1806, qu'il n'avait +pas voulu s'approprier Ancône, mais l'occuper comme protecteur du +Saint-Siège, et pour que cette ville ne fût pas souillée par les +musulmans. + + [38] Ancône avait à ce moment une grande importance. Des troupes + russes étaient concentrées à Corfou, d'où elles n'attendaient + qu'une occasion pour passer en Italie et se joindre aux Anglais. + Ancône était donc exposée à un coup de main, d'autant plus que la + garnison était presque nulle, et les fortifications ruinées. + Napoléon sollicita du gouvernement pontifical qu'il mît la ville en + état de défense. Sa demande n'obtint aucun résultat. Aussitôt le + général Gouvion Saint-Cyr, qui à ce moment traversait les États de + l'Église pour se rendre dans le royaume de Naples, reçut l'ordre de + s'emparer de la ville. Il y entra par surprise, et s'y établit le 6 + novembre 1805. + +Trois mois après, le 30 mars 1806, Napoléon place son frère Joseph sur +le trône de Naples, et demande au pape de le reconnaître. Il lui +demande presque en même temps de faire avec lui (empereur) une ligue +offensive et défensive, d'embrasser le système continental, de fermer +par conséquent ses ports aux Anglais, c'est-à-dire de leur déclarer la +guerre. De telles propositions, dans un temps surtout où l'empereur +foulait aux pieds le concordat qu'il avait conclu avec le pape en 1803 +pour l'Italie; qu'il dépouillait les évêchés et les monastères de +leurs biens, supprimant à son gré les uns et les autres; qu'il +tourmentait les évêques et les curés par de nouveaux serments, etc... +de telles propositions ne pouvaient pas être acceptées et ne le +furent pas. Elles donnèrent lieu à cette correspondance avec les +autorités françaises, dans laquelle on a remarqué tant de force, de +raison et de convenance du côté de la cour de Rome. + +Un pareil refus et tant de raison, ne pouvaient manquer d'irriter +l'empereur. Le 2 février 1808 il fait occuper Rome par ses troupes que +commandait le général Miollis[39]. Elles s'emparent du château +Saint-Ange. Le général veut obliger le pape à souscrire à toutes les +demandes qui lui sont faites, sous la menace de perdre ses États; il +prodigue les vexations; se saisit de la poste, des imprimeries; fait +enlever vingt cardinaux, parmi lesquels étaient plusieurs ministres, +etc... Le pape proteste en vain contre de telles violences. Napoléon +n'en tient aucun compte. Le 2 avril suivant, il réunit au royaume +d'Italie les légations d'Urbin, d'Ancône, de Macerata et de Camerino, +pour en faire trois départements. Il confisque les biens des cardinaux +qui ne se rendaient pas au lieu de leur naissance. Il fait désarmer +presque toute la garde du Saint-Père; les nobles de cette garde sont +emprisonnés. Enfin, Miollis fait enlever le cardinal Gabrielle[40], +pro-secrétaire d'État; et fait mettre les scellés sur ses papiers. + + [39] François, comte Miollis, né en 1759, était capitaine + d'infanterie en 1789. Il servit dans les années de la république, + devint général en 1794, et fit avec distinction la campagne + d'Italie. Il fut longtemps gouverneur de Mantoue. En 1807, il fut + nommé gouverneur de Rome et des États de l'Église. Il fut mis à la + retraite en 1815 et mourut en 1828. + + [40] Jules Gabrielle, issu d'une vieille famille romaine, né en + 1748, fut évêque de Sinigaglia, puis cardinal en 1801. Le 27 mars + 1808, il devint pro-secrétaire d'État. Il protesta énergiquement + contre toutes les mesures attentatoires aux droits du pape + ordonnées par l'empereur, et fut arrêté en juin de la même année. + Il fut interné en France et se rendit en 1813 à Fontainebleau + auprès du pape. Il mourut en 1822. + +Le 17 mai 1809, décret de Napoléon, daté de Vienne, portant réunion +(en sa qualité de successeur de Charlemagne) des États du pape à +l'empire français, en statuant que la ville de Rome serait ville +impériale et libre; que le pape continuerait à y siéger, et qu'il +jouirait de deux millions de francs de revenu. Le 10 juin il fait +promulguer ce décret à Rome. Ce même 10 juin, le pape proteste contre +toutes ces spoliations, refuse toute pension; et, récapitulant tous +les attentats dont il a à se plaindre, lance la fameuse et imprudente +bulle d'excommunication contre les auteurs, fauteurs et exécuteurs des +violences contre lui et le Saint-Siège, mais sans nommer personne. + +Napoléon en fut outré, et, dans un premier mouvement, il écrivit aux +évêques de France une lettre dans laquelle il parlait, en termes +presque révolutionnaires, «de celui qui voulait, disait-il, faire +dépendre d'un temporel périssable l'intérêt éternel des consciences et +celui de toutes les affaires spirituelles». + +Le 6 juillet 1809, Pie VII, enlevé de Rome après qu'on lui eut demandé +s'il voulait renoncer à la souveraineté temporelle de Rome et de +l'État de l'Église, fut conduit par le général Radet[41] jusqu'à +Savone, où il arriva seul le 10 août, les cardinaux ayant tous été +transportés auparavant à Paris. + + [41] Étienne, baron Radet, né en 1762, avait été sous-officier sous + l'ancien régime. En 1792, il était sous-lieutenant de la garde + nationale à Varennes. Accusé d'avoir favorisé la fuite de Louis + XVI, il fut acquitté par le tribunal révolutionnaire. Il devint + général de brigade en 1799, et commandant en chef de la + gendarmerie. C'est en cette qualité qu'il reçut l'ordre, le 6 + juillet 1809, d'arrêter le pape. En 1813, il fut nommé grand prévôt + de la grande armée et général de division. Condamné à neuf ans de + détention en 1816, il fut gracié en 1818 et mourut en 1825. + +Et pour bien compléter les spoliations exercées sur le pape, Napoléon +fit paraître, le 17 février 1810, un sénatus-consulte qui décerne au +fils aîné de l'empereur le titre de roi de Rome, et statue même que +l'empereur sera sacré une seconde fois à Rome, dans les dix premières +années de son règne. + +C'est opprimé, captif, et privé de tout conseil, que le pape refusa +les bulles à tous les évêques nommés par l'empereur, et c'est alors +que commencèrent les discussions sur les mesures propres à faire +cesser la viduité des églises. + + +CONSEIL ECCLÉSIASTIQUE + +_Formé en 1809._ + +Ce conseil était composé du cardinal Fesch, du cardinal Maury[42], de +l'archevêque de Tours[43], de l'évêque de Nantes[44], de l'évêque +d'Évreux[45], de l'évêque de Trêves[46], de l'évêque de Verceil[47], +de M. l'abbé Émery, supérieur de Saint-Sulpice, et du père +Fontana[48], général des barnabites. + + [42] Jean Maury, né en 1746 à Valréas (Vaucluse), était fils d'un + cordonnier. Il reçut les ordres en 1771, et se rendit bientôt + célèbre par son éloquence: il entra à l'Académie en 1784. Député du + clergé de Péronne aux états généraux, il devint le chef du parti + droit. Il émigra en 1791, alla à Rome, fut nommé archevêque _in + partibus_, cardinal et évêque de Montefiascone. Peu après, Louis + XVIII l'accrédita comme ambassadeur près le Saint-Siège. Cependant + il se rallia à l'empereur en 1806 et devint sénateur et aumônier du + prince Jérôme. En 1810, il fut appelé au siège archiépiscopal de + Paris, ce qui le fit condamner par le pape et lui valut plus tard + la disgrâce de Louis XVIII. En 1814, il dut quitter son archevêché + et gagna l'Italie. Il fut un instant détenu au château Saint-Ange, + mais relâché peu après. Il rentra en grâce auprès de Pie VII, et + mourut en 1817. + + [43] Louis, comte de Barral, né en 1746, avait été agent général du + clergé en 1785, puis coadjuteur de l'évêque de Troyes et évêque _in + partibus_. Il refusa le serment et émigra. En 1801, il envoya sa + démission au pape, et fut peu après nommé évêque de Meaux, puis + archevêque de Tours. En 1805, il accepta la charge d'aumônier de + l'impératrice et, plus tard, la dignité de sénateur. M. de Barral + prononça, en 1814, l'oraison funèbre de l'impératrice Joséphine. + C'est également lui, qui, le 1er juin 1815, officia pontificalement + sur le Champ-de-Mars. A la rentrée de Louis XVIII, il fut forcé de + donner sa démission; il mourut en 1818. + + [44] M. Duvoisin. + + [45] M. Bourlier. + + [46] M. Mannay. + + [47] Jean-Baptiste Canaveri, né en 1753, entra dans l'ordre des + Oratoriens en 1771, devint évêque de Bielle en 1797, puis de + Verceil en 1808. Il fut, peu après, nommé premier aumônier de + madame Lætitia Bonaparte. Il mourut en 1818. + + [48] François-Louis Fontana, né en 1750, entra dans la congrégation + des Barnabites en 1767, et fut élu supérieur de son ordre dans la + province de Milan. Il accompagna en 1804 le pape à Paris, et devint + ensuite procureur général de son ordre, consulteur des rites et + enfin général de sa congrégation. Après l'enlèvement du pape, il + fut interné à Arcis-sur-Aube, fit partie de la commission + ecclésiastique de 1809, mais n'assista qu'aux premières séances. + Arrêté et emprisonné l'année suivante, il ne recouvra sa liberté + qu'en 1814, revint à Rome, fut nommé cardinal en 1819 et mourut en + 1822. + +Le gouvernement lui proposa trois séries de questions: La première sur +ce qui intéresse la chrétienté en général.--La seconde sur ce qui +intéressa la France en particulier.--La troisième sur ce qui intéresse +les Églises d'Allemagne, d'Italie et la bulle d'excommunication. + +Chacune de ces séries se divisait en plusieurs questions. Je vais les +donner toutes avec les réponses que j'ai abrégées mais sans les +altérer, en ayant soin de souligner les expressions du conseil, ainsi +que les citations qu'il invoque. + +Dans le préambule qui est en tête des réponses faites par le conseil +aux questions posées par le gouvernement, on remarque d'abord ces +paroles: _Nous ne séparons pas de l'hommage que nous rendons à Votre +Majesté le tribut d'intérêt, de zèle et d'amour que nous commande la +situation actuelle du Souverain Pontife... Tout le bien spirituel +que nous pouvons attendre du résultat de nos délibérations est donc +uniquement entre les mains de Votre Majesté..., et nous osons espérer +qu'elle jouira bientôt de cette gloire, si elle daigne seconder nos +voeux en accélérant une réunion si désirable entre Votre Majesté et le +Souverain Pontife, par l'entière liberté du pape, environné de ses +conseillers naturels, sans lesquels il ne peut ni communiquer avec les +Églises confiées à sa sollicitude, ni résoudre aucune grande question, +ni pourvoir aux besoins de la catholicité._ + + +PREMIÈRE SÉRIE: PREMIÈRE QUESTION.--Le gouvernement de l'Église est-il +arbitraire? + +_Réponse._--Non. Il appartient, il est vrai, spécialement au +successeur de saint Pierre, qui en est le chef, ayant primauté +d'honneur et de juridiction dans toute l'Église; mais, il appartient +aussi aux évêques, successeurs des apôtres; et, quelque éminente que +soit l'autorité de la chaire apostolique, _elle est réglée dans son +exercice par les canons, c'est-à-dire par les lois communes de toute +l'Église_. Le pape saint Martin écrivait à un évêque: _Nous sommes les +défenseurs et les dépositaires et non les transgresseurs des saints +canons._--_C'est en les observant, et les faisant observer aux +autres_, dit Bossuet, _que l'Église de Rome s'éleva éminemment +au-dessus des autres_.--Le conseil ajoute que les usages dont les +Églises particulières sont en possession, et qui prennent leur source +_dans l'ancienne discipline, font loi pour ces Églises. Ils forment en +quelque sorte son droit commun et doivent être respectés._ Il invoque +l'autorité du pape saint Grégoire qui dit expressément, en parlant de +l'Église d'Afrique: _Les usages qui ne nuisent point à la foi +catholique doivent demeurer intacts._ + +DEUXIÈME QUESTION.--Le pape peut-il, pour des motifs d'affaires +temporelles, refuser son intervention dans les affaires spirituelles? + +_Réponse._--_La primauté dont le pape jouit de droit divin, étant tout +à l'avantage spirituel de l'Église, nous croyons ici lui rendre +hommage en répondant que si les affaires temporelles n'ont par +elles-mêmes aucun rapport nécessaire avec le spirituel, si elles +n'empêchent pas le chef de l'Église de remplir librement les fonctions +du nonce apostolique, le pape ne peut pas, par le seul motif des +affaires temporelles, refuser son intervention dans les affaires +spirituelles._ + +TROISIÈME QUESTION--Il est hors de doute que depuis un certain +temps la cour de Rome est resserrée dans un petit nombre de familles, +que les affaires de l'Église y sont examinées et traitées par un petit +nombre de prélats et de théologiens, pris dans de petites localités +des environs... Dans cet état de choses, convient-il de réunir un +concile? + +_Réponse._--_S'il s'agit ici d'un concile général, il ne pourrait se +tenir sans le chef de l'Église, autrement il ne représenterait pas +l'Église universelle... S'il s'agit d'un concile national, son +autorité serait insuffisante pour régler un objet qui intéresserait +toute la catholicité entière._ + +QUATRIÈME QUESTION.--Ne faudrait-il pas que le consistoire, ou le +conseil particulier du pape, fût composé de prélats de toutes les +nations pour éclairer Sa Sainteté? + +_Réponse._--Le concile de Bâle avait décidé (avec quelques clauses +limitatives) que les cardinaux seraient pris de tous les États +catholiques. Les orateurs du roi de France au concile de Trente +renouvelèrent les propositions que le concile de Bâle avait adoptées, +et ce concile se borna à décider _que le pape prendrait des +cardinaux de toutes les nations, autant que cela pourrait se faire +commodément, et selon qu'il les en trouverait dignes_. + +Le conseil dit qu'il ne peut que former des voeux pour l'exécution de +cette mesure qui répond au désir de Sa Majesté. + +CINQUIÈME QUESTION.--En supposant qu'il soit reconnu qu'il n'y a pas +de nécessité de faire des changements dans l'organisation actuelle, +l'empereur ne réunit-il pas sur sa tête les droits qui étaient sur +celles des rois de France, des ducs de Brabant et autres souverains +des Pays-Bas, des rois de Sardaigne, des ducs de Toscane..., soit pour +la nomination des cardinaux, soit pour toute autre prérogative? + +_Réponse._--Le conseil pense que l'empereur, très naturellement, est +fondé à réclamer les prérogatives des souverainetés réunies à +l'empire. + + +DEUXIÈME SÉRIE.--Questions qui intéressent la France en particulier. + +PREMIÈRE QUESTION.--Sa Majesté l'empereur ou ses ministres, ont-ils +porté atteinte au concordat? + +_Réponse._--Le conseil pense que le pape n'a pas lieu de se plaindre +_d'aucune contravention essentielle_ faite au concordat. Quant aux +articles organiques, ajoutés au concordat, le conseil convient que le +pape remit, pendant son séjour à Paris, des représentations à +l'empereur sur un certain nombre de ces articles _qu'il jugeait +contraires au libre exercice de la religion catholique. Mais plusieurs +des articles dont se plaignait Sa Sainteté ne sont que des +applications ou des conséquences des maximes et des usages reçus dans +l'Église gallicane, dont ni l'empereur ni le clergé de France ne +peuvent se départir._ + +_Quelques autres à la vérité_, ajoute-t-il, _renferment des +dispositions qui seraient très préjudiciables à l'Église, si elles +étaient exécutées à la rigueur. On a tout lieu de croire qu'elles ont +été ajoutées au concordat comme des règlements de circonstance, comme +des ménagements jugés nécessaires pour aplanir la voie au +rétablissement du culte catholique; et nous espérons de la justice et +de la religion de Sa Majesté, qu'elle daignera les révoquer ou les +modifier de manière à dissiper les inquiétudes qu'elles ont fait +naître._ + +Le conseil en indique trois: Le premier, sur les bulles, brefs... qui +ne devaient être reçus, ni mis à exécution, sans l'autorisation du +gouvernement. Il désire qu'on excepte les _brefs de pénitencerie_, qui +étaient formellement exceptés par les parlements.--Le vingt-sixième +sur la fixation à trois cents francs du titre ou revenu exigé des +ecclésiastiques, pour être ordonnés par l'évêque; tandis qu'il n'était +que de cent cinquante francs avant la Révolution où les aspirants, +pris pour la plupart dans des classes élevées, étaient bien plus +riches.--Le trente-sixième sur les vicaires généraux qui devaient, par +cet article, continuer leurs fonctions, même après la mort de +l'évêque, tandis qu'il est de principe que les pouvoirs du grand +vicaire expirent avec celui qui les a donnés, que le chapitre se +trouve de plein droit investi de la juridiction épiscopale, et que +c'est par lui que sont nommés les vicaires généraux qui gouvernent +pendant la vacance du siège. + +Il est juste de remarquer que ces trois demandes furent accordées par +décret, le 28 février 1810. + +DEUXIÈME QUESTION.--L'état du clergé de France est-il, en général, +amélioré ou empiré depuis que le concordat est en vigueur? + +La réponse est ici la plus affirmative, la plus détaillée, la plus +riche en faits. Outre la liberté du culte catholique qui est, à elle +seule, le plus grand des bienfaits dus au concordat, que de nouveaux +bienfaits depuis cette époque! Dotation des chapitres; trente mille +succursales pensionnées; quatre cents bourses et huit cents +demi-bourses pour les séminaires; exemption de la conscription pour +les étudiants présentés par l'évêque; invitation aux conseils généraux +de département de suppléer aux dotations des évêques, des chapitres, +et de pourvoir aux besoins du culte; rétablissement des congrégations +religieuses vouées à l'enseignement gratuit, au soulagement des +pauvres et des malades, etc... Tous ces faits sont évidents. + +TROISIÈME QUESTION.--Si le gouvernement français n'a point violé le +concordat, le pape peut-il, arbitrairement, refuser l'institution aux +archevêques et évêques nommés, et perdre la religion en France, comme +il l'a perdue en Allemagne, qui, depuis dix ans, est sans évêques? + +_Réponse.--Le concordat est un contrat synallagmatique entre le chef +de l'État et le chef de l'Église, par lequel chacun d'eux s'oblige +envers l'autre_... C'EST AUSSI _un traité public par lequel chacune +des parties contractantes acquiert des droits et s'impose des +obligations. Le droit réservé au pape ne doit pas être exercé +arbitrairement. Par le concordat entre le roi François Ier et Léon +X[49] (1515), le pape était tenu d'accorder les bulles d'institution +aux sujets nommés par le souverain, ou d'alléguer les motifs +canoniques de son refus.--Pie VII est également lié envers l'empereur +et la France par le concordat qu'il a solennellement ratifié._ + + [49] Ce concordat dont les bases furent jetées le 10 décembre 1515, + dans une entrevue entre les deux souverains, ne fut signé que le 18 + août 1516. Il abolissait la pragmatique sanction, abandonnait au + pape le revenu des annates et reconnaissait la supériorité du pape + sur les conciles. Par contre, il donnait au roi le droit de nommer + à toutes les prélatures de France. + +Le Saint-Père ayant écrit de Savone, le 28 août 1809, une lettre au +cardinal Caprara pour exposer les motifs de _ses refus, le conseil ne +croit pas s'écarter du profond respect dont il est pénétré pour la +personne et la dignité suprême du chef de l'Église, en mettant sous +les yeux de l'empereur les réflexions qu'il oserait présenter à Sa +Sainteté elle-même, s'il était admis à l'honneur de conférer avec +elle._ + +Le pape donnait trois motifs de refus dans sa lettre: 1º Les +innovations religieuses introduites en France depuis le concordat, et +cependant il n'en articulait aucune qui fût une atteinte essentielle +portée à ce concordat. Les innovations connues avaient été en France +des bienfaits pour la religion. Le gouvernement avait fait droit aux +représentations sur les articles organiques, et, d'ailleurs, cette +plainte déjà ancienne, en ce qui concerne la France, n'avait point été +suivie, jusqu'alors, d'un refus de bulles de la part du pape.--2º Le +second motif était fondé sur les événements et les mesures politiques +qu'il ne lui appartenait pas de juger.--_L'événement principal_, dit +le conseil, _est le décret de 1809, portant réunion de l'État romain à +l'empire français. Ce motif est-il canonique? Est-il fondé sur les +principes et sur l'esprit de la religion?_ Le conseil répond: _La +religion nous apprend à ne pas confondre l'ordre spirituel et l'ordre +temporel; la juridiction que le pape exerce essentiellement de droit +divin est celle que saint Pierre a reçue de Jésus-Christ, la seule +qu'il ait pu transmettre à ses successeurs; et celle-ci est purement +spirituelle. La souveraineté temporelle n'est pour les papes qu'un +accessoire étranger à leur autorité. La première durera autant que +l'Église, autant que le monde; et l'autre, d'institution humaine, +n'étant point comprise dans les promesses divines qui ont été faites à +l'Église, peut être enlevée, comme elle a été donnée, par les hommes +et les événements. Dans toutes les suppositions à cet égard, et quelle +que soit la position politique du pape, son autorité dans l'Église +universelle et ses relations avec les Églises particulières doivent +être toujours les mêmes, et comme il n'a reçu ses pouvoirs que pour +l'avantage des fidèles et le gouvernement de l'Église_, le conseil se +persuade _que le Saint-Père mettrait un terme à ses refus, s'il était +convaincu, comme eux qui voient les choses de près, que ce refus ne +peut être que très préjudiciable à l'Église_. + +D'après le conseil, _l'invasion de Rome ne peut donc être un motif +pour refuser l'institution canonique aux évêques nommés. Cette +invasion n'est pas une violation du concordat. Le concordat n'a rien +stipulé, rien garanti du temporel; et tant que la juridiction du pape +sur l'Église de France est reconnue, les liens qui attachent cette +Église à la chaire de saint Pierre ne sont point relâchés, et le +concordat subsiste dans son intégrité._ + +_Le pape reconnaît cette distinction dans sa lettre, mais il ne +pouvait_, dit-il, _sacrifier la défense du patrimoine de l'Église. +Cela n'est point contesté: il pouvait réclamer avec toute la force de +ses moyens. Mais comment le refus des bulles serait-il un de ces +moyens? Si l'empereur exigeait et obtenait des évêques nommés quelque +déclaration contraire à l'autorité du Saint-Siège, ou relative à +l'invasion des États romains, le pape serait dans son droit pour leur +refuser l'institution canonique; mais il n'y a rien de semblable dans +la circonstance. Comment donc pourrait-il vouloir ou croirait-il +pouvoir les punir pour un événement qui ne peut leur être imputé? +Lorsque Rome fut prise d'assaut par les troupes de Charles-Quint, +Clément VII, pour se venger de ce prince, a-t-il abandonné toutes les +Églises à l'anarchie?_--3º Le troisième motif de refus dans la lettre +du Saint-Père est pris dans sa situation actuelle. Dieu sait, dit le +pape, si nous désirons ardemment donner aux églises de France vacantes +leurs pasteurs, et si nous désirons trouver un expédient pour le faire +d'une manière convenable; mais devons-nous agir dans une affaire de si +haute importance sans consulter nos conseillers naturels? Or, comment +pourrions-nous les consulter, quand, séparé d'eux par la violence, on +nous a ôté toute libre communication avec eux, et, en outre, tous les +moyens nécessaires pour l'expédition de pareilles affaires, n'ayant pu +même, jusqu'à présent, obtenir d'avoir auprès de nous un seul de nos +secrétaires? + +L'objection était forte, et le conseil se vit réduit à faire la +réponse suivante: _A ces dernières plaintes, nous n'avons d'autre +réponse à faire que de les mettre nous-mêmes sous les yeux de Sa +Majesté, qui en sentira toute la force et toute la justice._ + +Cette phrase n'était peut-être pas sans quelque courage, car c'était +justifier le refus du pape, et montrer clairement à l'empereur son +injustice et son inconséquence. + +QUATRIÈME QUESTION.--Le gouvernement français n'ayant point violé le +concordat, si, d'un autre côté, le pape refuse de l'exécuter, +l'intention de Sa Majesté est de regarder le concordat comme abrogé, +mais, dans ce cas, que convient-il de faire pour le bien de la +religion? + +_Réponse.--Si le pape persistait à se refuser à l'exécution du +concordat, il est certain, rigoureusement parlant, que l'empereur ne +serait plus tenu de l'observer, et qu'il pourrait le regarder comme +abrogé._--Ce sont les premiers mots de la réponse; ils ont l'air de +tout décider; mais, toutefois, ce n'était pas le cas, et le conseil +ajoute bientôt: _Mais le concordat n'est pas une transaction purement +personnelle... C'est un traité qui fait partie de notre droit +public... et il importe d'en réclamer l'exécution, dans la supposition +même où le Souverain Pontife persisterait à la refuser en ce qui le +concerne._ + +Ce raisonnement est subtil et même singulier: car le conseil semble +n'avoir mis en avant avec assurance un principe, que pour reculer plus +vite devant la conséquence, il semble même s'être étudié à faire +renaître la difficulté, au moment où elle paraissait assez nettement +résolue. + +Le conseil dit ensuite qu'il faudrait regarder le concordat, non comme +abrogé, mais comme _suspendu_, en protestant toujours contre le refus +du pape, et en en appelant, ou au pape lui-même, mieux informé, ou à +son successeur. + +_Mais, soit que le concordat soit regardé comme abrogé, soit qu'il +demeure suspendu_, ajoute le conseil, _que convient-il de faire pour +le bien de la religion_? (Ce sont les derniers mots de la +question.)--Ici le conseil établit avec clarté les principes et +n'épargne pour cela aucun raisonnement. _Tous les pouvoirs des +ministres de l'Église étant d'un ordre spirituel, c'est à l'Église +seule à les conférer. Les évêques ont des pouvoirs d'ordre et des +pouvoirs de juridiction. Dans les trois premiers siècles de +persécutions, il a bien fallu que l'Église seule investît les pasteurs +de ces pouvoirs, et elle n'a pas pu perdre ce droit quand les rois se +sont faits ses enfants. L'Église n'a jamais reconnu d'évêques que +ceux qu'elle avait institués; mais la manière de procéder à +l'élection, et puis de conférer l'institution, n'a pas toujours été la +même. Dans les premiers siècles, la simple nomination, ou élection, ou +présentation, appartenait aux évêques co-provinciaux, au clergé et au +peuple de l'Église qu'il fallait pourvoir; et cette élection était +confirmée par le métropolitain par qui l'évêque était sacré; ou s'il +s'agissait du métropolitain lui-même, par le concile de la province +qui conférait l'institution ou la mission, pour cette Église en +particulier, à celui qui venait d'être élu. Dans la suite, les +empereurs et autres princes chrétiens eurent grande part à la +nomination, c'est-à-dire à l'élection, et insensiblement, le peuple et +le clergé de la campagne cessèrent d'être appelés. L'élection passa +alors au chapitre de l'église cathédrale, mais toujours avec la +nécessité du consentement du prince (représentant le peuple), et de la +confirmation ou institution métropolitaine ou du concile de la +province._ + +Le conseil ecclésiastique oublia d'ajouter, que, jusqu'au XIIIe +siècle, les papes n'avaient été pour rien, ni dans l'élection, ni dans +l'institution. Depuis, par les réserves et autres principes puisés +dans les fausses décrétales[50], ils s'attribuèrent quelquefois et +l'élection et la confirmation. C'est à cet état de choses, si étranger +à l'ancienne discipline, puisqu'il n'y en avait pas de traces dans les +douze premiers siècles de l'Église, que le concile de Bâle ainsi que +la pragmatique sanction voulurent remédier. A la suite du concile de +Bâle et de la pragmatique sanction publiée à Bourges en 1438[51] +conformément aux décrets de ce concile, il avait été décidé que +l'élection par le peuple et par le chapitre, serait confirmée par le +métropolitain ou par le concile provincial. En 1516, on substitua à +cette pragmatique sanction, le concordat entre François Ier et Léon X, +en vertu duquel l'élection passa tout entière au roi, à la place du +peuple ou du chapitre, et la confirmation ou institution au pape, à la +place des métropolitains et des conciles provinciaux. + + [50] On connaît sous le nom de fausses décrétales un recueil de + droit canonique du VIe siècle, attribué au moine Denys le Petit, + qui tendait à augmenter considérablement la puissance des papes. + + [51] La pragmatique sanction de Bourges est le nom donné à + l'ordonnance que le roi Charles VII rendit, en 1438, sur les + affaires de l'Église de France. + +Le conseil ecclésiastique reprend à l'occasion de ces changements: +_ces deux changements dans les élections ont été regardés comme faits +du consentement exprès ou tacite de l'Église. Nous dirons plus: cette +approbation_ (de l'Église) _serait encore indispensable, quand même on +proposerait de revenir à une des méthodes adoptées dans les siècles +précédents; car une loi abrogée n'est plus une loi, et elle ne peut en +reprendre le caractère que par le fait de l'autorité qui l'a +abrogée.--C'est là un des vices capitaux de la constitution civile du +clergé, adoptée par l'Assemblée constituante;... car, outre que les +élections décrétées par cette constitution ne ressemblaient, en aucune +manière, à celle des premiers siècles, l'Assemblée constituante, qui +n'avait que des pouvoirs politiques était essentiellement incompétente +pour rétablir, sans le concours et le consentement de l'Église, ces +règlements de discipline que l'Église avait abolis._ + +_Ainsi, dans la supposition où par la persévérance des refus des +bulles, le concordat serait regardé comme suspendu ou comme abrogé, on +ne serait pas autorisé à faire revivre la pragmatique sanction, à +moins que l'autorité ecclésiastique, n'intervînt dans son +rétablissement. Sans cela, elle deviendrait la source de troubles +semblables à ceux qu'a excités dans toute la France la constitution +civile du clergé en 1791._ + +_Que conviendrait-il donc de faire alors pour le bien de la religion? +car cette question revient toujours._ + +_Le conseil n'a pas l'autorité nécessaire pour indiquer les mesures +propres à remplacer l'intervention du pape dans la confirmation des +évêques._ (Cette réponse est-elle bien exacte? Est-ce donc qu'indiquer +ces mesures supposerait une autorité?) + +_Le conseil pense que l'empereur ne peut rien faire de plus sage et de +plus conforme aux règles que de convoquer un concile national, qui +examinerait la question proposée et indiquerait les moyens propres à +prévenir les inconvénients du refus des bulles. En 1688, à l'occasion +d'un refus semblable de bulles fait par le pape Innocent XI aux +évêques, à la suite de l'assemblée du clergé de 1682, le parlement de +Paris, sur les conclusions du procureur général du Harlay, rendit un +arrêt portant que le roi serait supplié de convoquer les conciles +provinciaux ou même un concile national._ + +L'empereur, dans une note qu'il dicta à l'évêque de Nantes, M. +Duvoisin, trouva que cette réponse n'éclaircissait pas entièrement la +question. Il avait pensé, dit-il dans cette note, que, le concordat +tombant, la France rentrait de droit dans ce qui existait avant. Mais +le conseil l'avait fait changer d'avis, et il estimait maintenant avec +lui, que le concordat ayant abrogé la loi qui existait lors de sa +conclusion, elle ne pouvait plus être rétablie que par le pouvoir qui +l'avait abrogée, mais il différait de l'opinion du conseil, en ce +qu'il pensait que l'Église gallicane était suffisante pour prononcer +le rétablissement de l'ancienne loi, sans quoi il y aurait une lacune +dans la législation de l'Église. L'empereur n'expliquait pas davantage +sa pensée dans sa note, ayant été interrompu par d'autres affaires. + +Le conseil ecclésiastique, cependant, sur le simple aperçu contenu +dans la note, discuta de nouveau la question, sans trop entrer dans +l'idée de l'empereur, car il commence par dire: _qu'il persiste à +croire que la convocation d'un concile national est la seule voie +canonique qui puisse conduire au but désiré_. Il suppose que, _le +concile adresserait d'abord au pape des remontrances respectueuses sur +les suites qu'entraînerait un refus plus longtemps prolongé; sur la +nécessité où se trouveraient l'empereur et le clergé de pourvoir par +une autre voie à la conservation de la religion et à la perpétuité de +l'épiscopat, et qu'on proposerait ensuite tous les moyens de +conciliation, etc... et si le pape se refusait à ces prières, à ces +sollicitations du clergé de France assemblé, le concile examinerait_ +(ce que nous n'avons pas cru devoir faire) _s'il est compétent pour +rétablir ou renouveler un mode d'institution canonique qui pût +remplacer le mode établi par le concordat. S'il se jugeait compétent, +il arrêterait, sous le bon plaisir de Sa Majesté, un règlement de +discipline sur cet objet, mais en déclarant que ce règlement n'est que +provisoire, et que l'Église de France ne cessera point de demander +l'observation du concordat, toujours prête à y revenir... Et si le +concile national ne se jugeait pas compétent, il réclamerait le +recours à un concile général, la seule autorité dans l'Église qui soit +au-dessus du pape. Et si ce recours devenait impossible parce que le +pape ne voudrait pas reconnaître le concile, ni le présider, ou, que +dans les circonstances politiques, sa convocation présentât trop de +difficultés pour l'assembler,--que conviendrait-il de faire pour le +bien de la religion?--Vu l'impossibilité de recourir au concile +général, et vu le danger imminent dont l'Église est menacée, le +concile national pourrait déclarer que l'institution donnée par le +métropolitain à ses suffragants, ou par le plus ancien évêque de la +province à l'égard du métropolitain, tiendrait lieu des bulles +pontificales, jusqu'à ce que le pape ou ses successeurs consentissent +à la pleine exécution du concordat. C'est ici une loi de nécessité, +loi que le pape lui-même a cru pouvoir reconnaître, lorsque, s'élevant +au-dessus de toutes les règles ordinaires et par un acte d'autorité +sans exemple, il a supprimé tous les anciens évêchés de France pour en +créer de nouveaux._ + +Ne peut-on pas s'étonner que le conseil ecclésiastique, avant +d'arriver à une pareille solution, n'ait pas répété ici que, pour +faire cesser le principal motif d'opposition du pape (motif énoncé par +lui dans sa lettre au cardinal Caprara, où il déclare que son refus de +donner des bulles est fondé particulièrement sur ce que, dans sa +prison de Savone, il est privé de toute liberté), l'empereur était +prié de rendre au pape, au moins la mesure de liberté nécessaire pour +l'expédition des bulles, afin de le constituer dans son tort s'il +persistait alors à la refuser. Au lieu de cela, le conseil restait +toujours dans la supposition que le pape ne refusait les bulles que +pour des motifs purement temporels, et à cause surtout de l'invasion +de Rome, tandis que le Saint-Père avait formellement déclaré que +c'était parce qu'on l'avait privé de sa liberté, de son conseil et +même de son secrétaire, qu'il se refusait à faire expédier les bulles. + +Le conseil, qui avait senti toute la force de cette réclamation, qui +en avait déjà reconnu toute la justice, aurait dû renouveler ses +instances à cet égard. La liberté réclamée ici par le pape n'était pas +un objet purement temporel; c'était une condition indispensable pour +valider les actes du plus simple citoyen, à plus forte raison ceux du +chef de l'Église. Le conseil, dans cette longue et dernière partie de +la discussion, a trop l'air de croire que tous les torts sont du côté +du pape. Est-ce complaisance ou pusillanimité?--Qu'il n'ait pas +conseillé à l'empereur de rendre Rome, cela se conçoit: il n'était pas +appelé à traiter cette question politique, qui était d'ailleurs tout à +fait indépendante de celle de la délivrance des bulles qu'on lui +soumettait; mais ne pas répéter chaque jour, qu'avant de songer au +concile ou à tout autre remède extraordinaire auquel on ne pouvait +avoir recours que dans le cas, où sans aucune raison, le pape +s'obstinerait à ne pas vouloir exécuter le concordat, il était +nécessaire de lui rendre assez de liberté pour qu'il ne pût pas se +plaindre qu'on lui faisait violence par une telle demande, c'était non +seulement une grande pusillanimité envers l'empereur, mais aussi, +c'était une inconséquence: c'était paraître vouloir prolonger la +rupture, lorsqu'il ne fallait peut-être qu'un mot pour la faire +cesser. + + +TROISIÈME SÉRIE.--Questions qui intéressent les Églises d'Allemagne, +d'Italie, et la bulle d'excommunication. + +PREMIÈRE QUESTION.--Sa Majesté, qui peut, à juste titre, se considérer +comme le chrétien le plus puissant, sentirait sa conscience troublée, +s'il ne portait aucune attention aux plaintes des Églises d'Allemagne +sur l'abandon dans lequel le pape les laisse depuis dix ans. Elle +désire, comme _suzerain de l'Allemagne_, comme _héritier de +Charlemagne_, comme _véritable empereur d'Occident_, comme _fils aîné +de l'Église_, savoir quelle conduite elle doit tenir pour rétablir le +bienfait de la religion chez les peuples de l'Allemagne? + +_Réponse._--Celle que donne le conseil à cette question est on ne peut +plus vague. Le rapporteur croit devoir rappeler ici l'ancien concordat +de la nation germanique de 1447 et le traité de Munster de 1648; puis, +il entre dans de longs détails sur la diète de Ratisbonne de 1803, qui +bouleversa par tant de sécularisations l'état politique et religieux +de l'Allemagne, et transféra le siège de Mayence à Ratisbonne;--sur +les conférences préparatoires de 1804, entre le nonce du pape et le +référendaire de l'empire;--sur l'acte de la confédération du Rhin, du +12 juillet 1806;--sur l'abdication de la couronne impériale +d'Allemagne par l'empereur François II (6 août 1806), qui opéra la +dissolution du corps germanique;--sur les prétentions diverses d'une +multitude de princes à l'égard du clergé catholique, de l'instruction +religieuse, des dispenses matrimoniales...;--sur l'asservissement des +évêques, des curés, des chanoines à tous ces princes;--et enfin sur +les difficultés nouvelles apportées à un arrangement quelconque par la +situation actuelle du Saint-Père. + +Le conseil, ne voit depuis l'abdication de l'empereur François II, que +le protecteur de la confédération du Rhin (Napoléon), qui puisse, +d'accord avec le Souverain Pontife, remédier à ces maux, et il se +borne à faire des voeux. + +Il faut convenir qu'il y avait bien de la mauvaise grâce et surtout +bien de la mauvaise foi de la part de l'empereur Napoléon, à imputer, +dans ce moment-là, les troubles religieux de l'Allemagne à l'abandon +dans lequel le pape laissait depuis dix ans l'Église d'Allemagne, et +la raison du conseil sur ce point est bien faible et bien +insignifiante. + +DEUXIÈME QUESTION.--Est-il indispensable de faire une nouvelle +circonscription d'évêchés en Toscane et dans d'autres parties de +l'empire? Si le pape refuse de coopérer à ces arrangements, quelle +marche Sa Majesté devrait-elle suivre pour les régulariser? + +_Réponse._--Le conseil pense que les églises de Toscane ne sont pas en +souffrance comme celles d'Allemagne; qu'elles sont régulièrement +organisées et administrées; qu'ainsi une nouvelle circonscription, +bien qu'utile, n'a rien d'urgent. _Tout porte à croire_, ajoute-t-il, +_que lorsque le pape sera entouré de ses conseils, Sa Sainteté y +donnera une attention active et soutenue_. Enfin le conseil croit que +Sa Majesté peut suspendre les améliorations qu'elle projette pour les +églises de la Toscane, jusqu'à ce que les affaires générales de +l'Église soient terminées, puisque la loi de la nécessité n'est pas +ici applicable. + +TROISIÈME QUESTION.--La bulle d'excommunication du 10 juin 1809 étant +contraire à la charité chrétienne ainsi qu'à l'indépendance et à +l'honneur du trône, quel parti prendre pour que, dans des temps de +trouble et de calamité, les papes ne se portent pas à de tels excès de +pouvoir? + +_Réponse._--Le conseil cite d'abord l'extrait de cette bulle qui +déclare que les _auteurs, fauteurs, conseillers et exécuteurs des +attentats_ (c'est-à-dire l'invasion de Rome et des provinces de +l'État romain, ainsi que les autres persécutions), _en vertu du livre +XXII, chapitre XIe qu'il rappelle, ont encouru l'excommunication +prononcée par le concile de Trente, et le Saint-Père les excommunie et +les anathématise de nouveau, sans toutefois nommer personne +spécialement. Sa Sainteté défend même d'attenter aux droits et +prérogatives des personnes comprises dans cette catégorie._ + +Le conseil dit ensuite: _Que les bulles de Boniface VIII contre +Philippe le Bel, de Jules II contre Louis XII, de Sixte-Quint contre +Henri IV, n'ont jamais eu de force ni d'effet en France, parce que les +évêques de France ont refusé de les admettre et de les publier. Par la +même raison, la bulle_ IN COENA DOMINI, _si longtemps publiée à Rome, a +toujours été regardée en France comme non avenue._ + +_Si la bulle du 10 juin 1809 eût été adressée aux évêques de France_, +le conseil pense _qu'ils l'eussent déclarée contraire à la discipline +de l'Église gallicane, à l'autorité du souverain, et capable, contre +l'intention du pape, de troubler la tranquillité publique_. + +Il rappelle que _Grégoire XIV, successeur de Sixte-Quint, lança en +1591, des lettres_ MONITORIALES _contre Henri IV, et que les évêques +assemblés à Chartres déclarèrent que les censures et excommunications +portées par lesdites lettres étaient nulles, tant en la forme qu'en la +matière, et qu'elles ne pouvaient lier ni obliger la conscience_... + +Le conseil se borne donc à déclarer: _Qu'il ne doute pas que le +concile national, si on l'assemble, rappelant les vrais principes à +cet égard, et l'esprit de l'Église, dans l'application des censures, +n'en déclare aussi la nullité, et n'interjette appel, tant de cette +bulle que de toutes bulles semblables, au concile général, ou au +pape mieux informé, comme cela a toujours eu lieu dans l'Église_. + +Le conseil aurait pu ajouter que les lettres monitoriales contre le +roi Henri IV avaient été condamnées au feu par les parlements séant à +Tours et à Châlons. + +Quant à Henri IV lui-même, alors roi de Navarre, excommunié par +Sixte-Quint en 1588, on sait que, suivant son caractère, il fit +afficher son acte d'appel au Vatican, et que le pape ne l'en estima +que davantage. + +Le conseil ecclésiastique conclut, dans sa réponse générale, en citant +le premier article de la déclaration du clergé de France en 1682[52]. + + [52] Cet article disait en substance que Dieu n'avait donné ni à + saint Pierre, ni à ses successeurs, aucune puissance directe ou + indirecte sur les choses temporelles. + +C'est par la remise de ces réponses, le 11 janvier 1810, que le +conseil termina ses travaux qui avaient commencé le 16 novembre 1809. + +J'oubliais de dire que le travail du conseil sur la première série de +questions est attribué à l'évêque de Trêves; celui sur la seconde +série, à l'évêque de Nantes, et celui sur la troisième, à l'archevêque +de Tours. On assure que le Père Fontana ne parut qu'aux premières +séances, et que M. Émery fut très peu exact aux séances, et ne signa +point les réponses de la commission, alléguant qu'il ne lui convenait +pas de mettre sa signature à côté de celles de cardinaux et d'évêques. + + +RÉFLEXIONS SUR CE CONSEIL ECCLÉSIASTIQUE. + +Je conçois tous les ménagements que les membres de ce conseil ont dû +avoir pour l'empereur, dans la crainte de l'irriter et de le pousser +à des mesures plus violentes encore, c'est-à-dire à une rupture +complète avec le pape, qui eût ramené le schisme dans l'Église de +France. Mais je ne puis concevoir comment ils n'ont pas essayé avec +plus de persistance de le convaincre, que, pour être en droit +d'imputer les torts au pape, il fallait, du moins, lui accorder le +genre de liberté qu'il jugerait lui-même nécessaire pour donner des +bulles, et lui demander, en conséquence, ce qu'il estimait +indispensable pour cela. Le pape n'aurait pas osé dire qu'il lui +fallait avant tout Rome et le patrimoine de saint Pierre; cela eût été +trop évidemment faux, quelque naturel qu'il fût qu'il désirât +ardemment cette restitution, et qu'il ne cessât de protester contre la +violence qui lui avait ravi ses États. Il se serait réduit sans doute, +à demander un certain nombre de cardinaux, son secrétaire, ses +papiers... S'il eût demandé plus, ou que, ayant obtenu les objets de +sa première demande, il eût continué à refuser les bulles, alors les +réponses du conseil que nous venons d'analyser, eussent offert au +public l'expression d'opinions justes et convenables; mais, tant que +ce point indispensable n'était point accordé, presser le pape (dans la +situation où il se trouvait) par des arguments qui n'auraient eu de +valeur que dans le cas où il eût été démontré que son refus était de +la mauvaise volonté, c'était grandement affaiblir des raisons, fort +bonnes dans une autre supposition, mais qui, hors de là, devaient ne +paraître que des sophismes mêlés d'un peu de mauvaise foi et même de +déloyauté. + +Avant la réunion et les délibérations du conseil ecclésiastique, +l'empereur avait fait quelques démarches vers le pape pour vaincre sa +répugnance à donner les bulles. Il lui avait fait dire par le cardinal +Caprara, dans une lettre que ce cardinal (lequel n'était plus légat, +mais qui, pourtant, se trouvait à Paris) écrivit au pape à Savone, le +20 juillet 1809, que l'empereur consentait à ce que son nom, de lui +empereur, et même son droit de nomination, ne fussent pas mentionnés +dans les bulles qui seraient alors délivrées sur la simple demande du +conseil d'État ou du ministre des cultes. A quoi le pape répondit, le +26 août, que ce conseil d'État ou ce ministre étant les organes de +l'empereur, ce serait reconnaître également dans l'empereur le droit +de nomination et la faculté de l'exercer, ce qu'il ne voulait pas. + +Et pourquoi ne voulait-il pas reconnaître ce droit? Était-ce donc à +cause de l'excommunication? Alors, c'était montrer une humeur peu +raisonnée et commencer à se donner un tort. Pourquoi aussi l'empereur +avait-il fait ce sacrifice? N'aurait-il pas mieux valu qu'il n'en fît +aucun, et qu'il essayât de l'effet que produirait sur le Saint-Père, +la liberté suffisante qu'il lui accorderait? + +L'année 1810, loin d'apporter quelques adoucissements à la situation +du pape, et de lui valoir, d'après les voeux et les prières du conseil +ecclésiastique, un peu plus de liberté, aggrava, au contraire, cette +situation, et rendit sa captivité plus dure. + +En effet, le 17 février 1810, parut le sénatus-consulte prononçant la +réunion des États romains à l'empire français, l'indépendance du trône +impérial de toute autorité sur la terre, et annulant l'existence +temporelle des papes. Ce sénatus-consulte assurait une pension au +pape, mais il statuait aussi que le pape prêterait serment de ne rien +faire en opposition aux quatre articles de 1682.--Le même jour, autre +sénatus-consulte qui décerne au fils aîné de l'empereur le titre de +roi de Rome, et statue que l'empereur sera sacré une seconde fois à +Rome[53]. + + [53] En outre de ces dispositions le sénatus-consulte du 17 février + 1810, décidait: + + Que le territoire pontifical formerait deux départements; celui de + Rome et celui de Trasimène. + + Qu'un prince du sang ou un grand dignitaire tiendrait à Rome la + cour impériale. + + Que toute souveraineté étrangère était incompatible avec l'exercice + de toute autorité spirituelle dans l'intérieur de la France. + + Qu'il serait préparé pour le souverain pontife des palais dans les + différents lieux de l'empire où il voudrait résider; qu'il en + aurait nécessairement un à Paris et un à Rome. + + Que deux millions de revenu en biens ruraux seraient assignés à Sa + Sainteté. + + Que l'État pourvoirait aux dépenses du sacré collège et de la + propagande. + +Toutes ces dispositions étaient hostiles et provocantes. On +n'accordait pas même au pape le droit et la liberté de s'en plaindre. +Comment se serait-il cru assez de liberté pour le reste? Ordonner par +un sénatus-consulte un serment au pape captif, et un serment de ne +rien faire contre les quatre articles de 1682, étaient deux points +irritants au suprême degré, et très évidemment inadmissibles, surtout +lorsqu'ils étaient imposés avec une telle hauteur. Le pape dut s'en +consoler au reste, presque s'en réjouir, en voyant qu'on faisait +dépendre de la prestation d'un tel serment la pension injurieuse qu'on +lui offrait, et c'est là ce qui lui fournit la réponse si noblement +apostolique: _qu'il n'avait nul besoin de cette pension, et qu'il +vivrait de la charité des fidèles_. + +Il faut tout dire. Malgré son état de captivité à Savone, le +Saint-Père avait cependant répondu en 1809 à chacune des lettres +des dix-neuf évêques qui lui avaient demandé des _pouvoirs +extraordinaires_ pour des dispenses de mariage, et les leur avait +accordés.--Le 5 novembre 1810, il publia, autant du moins qu'il le +put, son bref contre le cardinal Maury et le lui adressa en réponse à +la communication que le cardinal lui avait faite de sa nomination à +l'archevêché de Paris. Le cardinal, en attendant ses bulles +d'institution, avait pris l'administration du diocèse, qui lui avait +été déférée par le chapitre métropolitain. Le pape, dans son bref, lui +reproche d'avoir abandonné la sainte cause qu'il avait si bien +défendue autrefois; de violer son serment, d'avoir quitté son siège de +Montefiascone, et de prendre l'administration d'un siège dont il ne +pouvait être chargé. Il lui _ordonne_ d'y renoncer et de ne pas le +forcer à procéder contre lui, conformément aux canons de l'Église. Ce +bref fit grand bruit et valut, le 1er janvier 1811, une éclatante +disgrâce à l'abbé d'Astros qui l'avait fait connaître, et bientôt +après à son parent, M. Portalis, le fils, qui l'avait connu par +lui[54]. + + [54] Ce bref avait été adressé par Pie VII à l'abbé d'Astros, + vicaire général du diocèse de Paris. Celui-ci l'avait communiqué à + son cousin, le comte Portalis, alors conseiller d'État et directeur + de la librairie. Tous deux gardèrent le secret, et le bref fut + publié. Napoléon eut connaissance de ces faits: sa colère fut + violente. Dans la séance du conseil d'État du 4 janvier 1811, il + reprocha avec véhémence, sa conduite au comte Portalis, le destitua + de toutes ses fonctions et l'exila en Provence. Quant à l'abbé + d'Astros, il fut arrêté et enfermé à Vincennes d'où il ne sortit + qu'en 1814. + +Il y avait bien ici, ou ne peut le nier, un peu de contradiction de la +part du pape: pouvoir lancer un bref contre le cardinal Maury; pouvoir +répondre dix-neuf lettres aux évêques qui lui demandaient des pouvoirs +et les leur accorder;--et ne pouvoir, faute de liberté, délivrer des +bulles d'institution et faire cesser la longue viduité de tant +d'églises; cela était-il bien conséquent? + +Deux autres faits viennent à l'appui de cette réflexion. + +Vers la fin de l'année 1810, l'empereur avait nommé à l'archevêché de +Florence M. d'Osmond[55], évêque de Nancy, Pie VII, par un bref du 2 +décembre 1810, déclara que cet évêque ne pouvait administrer le +diocèse de Florence, s'appuyant pour cela sur les décisions du second +concile de Lyon et sur celles du concile de Trente, qui n'étaient +vraiment pas applicables à cette circonstance. Le chapitre de Florence +déféra à l'ordre du pape, ce qui causa des troubles dans la ville. +Napoléon avait aussi nommé à l'évêché d'Asti un M. Dejean[56]: autre +bref du pape pour que le chapitre ne lui confiât pas le pouvoir +d'administrer. L'empereur, qui voyait que le pape voulait mettre des +bornes à son pouvoir, se porta alors à de grandes violences. + + [55] Antoine baron d'Osmond, né en 1754, fut d'abord vicaire + général de M. de Brienne, archevêque de Toulouse. Le 1er mai 1785, + il fut sacré évêque de Comminge pour succéder à son oncle. Il + émigra à la Révolution, se démit de son siège en 1801, et fut nommé + en 1802 évêque de Nancy. En 1810, il fut nommé archevêque de + Florence, mais le pape refusa de l'instituer, et il dut, en 1814, + reprendre son siège de Nancy. Il mourut en 1823. + + [56] François-André, baron Dejean, né à Castelnaudary en 1748, + nommé évêque d'Asti le 9 février 1809. + +Le 1er janvier 1811 éclata l'affaire de l'abbé d'Astros, qu'on arrêta +en sortant des Tuileries. Le chapitre de Paris lui retira ses pouvoirs +de grand vicaire et profita de cette occasion pour écrire, +probablement sous les yeux du cardinal Maury, une lettre à l'empereur, +dans laquelle il établissait le droit du chapitre de pourvoir au siège +vacant, et de déférer à un évêque nommé tous les pouvoirs +capitulaires, c'est-à-dire toute la juridiction épiscopale, se fondant +sur ce qui avait été pratiqué du temps de Louis XIV, et même par le +conseil de Bossuet, disait-il, mais sans pouvoir le prouver. Cette +lettre, envoyée dans tous les diocèses de France et d'Italie, attira +une multitude d'adhésions d'évêques et de chapitres, soit d'Italie, +soit de France, qui confirmaient cette doctrine. + +La publication de tous les brefs dont je viens de parler, loin de +disposer l'empereur à accorder plus de liberté au pape, lui persuada +qu'il en avait beaucoup trop, puisqu'il en abusait ainsi. On donna +l'ordre, le 7 janvier 1811, de faire dans son appartement une +perquisition rigoureuse; on fouilla tout, jusqu'à son secrétaire; et +ses papiers et ceux des personnes de sa maison furent envoyés à Paris. +On y trouva, dit-on, un bref qui conférait des pouvoirs +extraordinaires au cardinal di Pietro[57]. Alors on lui retira plumes, +encre, papier. On lui enleva son maître de chambre, le prélat Doria, +son confesseur. On le priva de toute communication avec l'évêque de +Savone[58]; on saisit les papiers de ce dernier et on l'emmena +lui-même à Paris. Il resta au pape quelques domestiques auxquels on +assigna environ quarante sous par jour pour leur dépense. C'est au +moment où l'empereur se livrait à de si indignes violences et où le +pape continuait ses nobles et légitimes refus, pour ce qui le +concernait personnellement, que Napoléon se décida à nommer une +seconde commission ecclésiastique. + + [57] Michel di Pietro, né en 1747, avait été institué délégué + apostolique par Pie VI en 1798, lorsque ce pape fut enlevé de Rome + par ordre du directoire. Pie VII le nomma patriarche de Jérusalem, + cardinal et préfet de la propagande. Il dut venir à Paris après + l'arrestation du pape, et fut exilé à Semur pour avoir refusé + d'assister au mariage de Napoléon et de Marie-Louise. Il revint à + Rome en 1815, devint grand pénitencier et évêque d'Albano. Il + mourut en 1821. + + [58] Voici l'ordre signifié au Saint-Père par le préfet du + département de Montenotte, M. de Chabrol, d'après les instructions + envoyées de Paris: + + «Le soussigné, d'après les ordres émanés de son souverain, Sa + Majesté impériale et royale Napoléon, empereur des Français, roi + d'Italie, protecteur de la confédération du Rhin... est chargé de + notifier au pape Pie VII que défense lui est faite de communiquer + avec aucune Église de l'empire, ni avec aucun sujet de l'empereur, + sous peine de désobéissance de sa part et de la leur; qu'il cesse + d'être l'organe de l'Église, celui qui prêche la rébellion et dont + l'âme est toute de fiel; que puisque rien ne peut le rendre sage, + il verra que Sa Majesté est assez puissante pour faire ce qu'ont + fait ses prédécesseurs et déposer un pape.» (_Note de M. de + Bacourt._) + + Savone, le 14 janvier 1811. + + +SECONDE COMMISSION ECCLÉSIASTIQUE. + +Formée en janvier 1811, cette commission termina ses travaux à la fin +de mars. Elle était composée des cardinaux Fesch, Maury et Caselli, +des archevêques de Tours des évêques de Gand[59], d'Évreux, de Nantes, +de Trêves, et de M. l'abbé Émery. + + [59] Maurice-Madeleine de Broglie (1766-1821), troisième fils du + maréchal de Broglie, évêque d'Acqui et aumônier de l'empereur en + 1805, promu à l'évêché de Gand en 1809; fut emprisonné à la suite + de sa résistance aux volontés de l'empereur au concile de 1811. De + retour dans son siège épiscopal en 1814, il protesta contre + diverses dispositions de la constitution du royaume des Pays-Bas, + fut de nouveau exilé et vint mourir à Paris. + +Elle eut à répondre à ces deux seules questions: + +PREMIÈRE QUESTION.--Toute communication entre le pape et les sujets de +l'empereur, étant interrompue quant à présent, à qui faut-il +s'adresser pour obtenir les dispenses qu'accorderait le Saint-Siège? + +DEUXIÈME QUESTION.--Quand le pape refuse persévéramment d'accorder des +bulles aux évêques nommés par l'empereur pour remplir les sièges +vacants, quel est le moyen légitime de leur donner l'institution +canonique? + +La commission, avant de répondre, exprime d'abord _sa profonde douleur +de ce que toute communication entre le pape et les sujets de +l'empereur vient d'être rompue. Elle ne peut prévoir que des jours de +deuil et d'affliction pour l'Église, si ces communications demeurent +longtemps suspendues_... + +C'était bien demander la liberté du pape. Mais la commission ne devait +pas se borner à placer cela dans un préambule. Il fallait y revenir +dans ses réponses, sans quoi elle avait l'air de vouloir se +débarrasser dans une formule préliminaire, et pour ne plus y revenir, +de cette objection qui accusait si fortement Napoléon. + +_Réponse à la première question_: + +La commission pense que la réserve des dispenses, attribuée au pape +dans l'Église d'Occident, est très convenable, en ce qui regarde la +discipline générale du clergé, et que, sans examiner si elle est de +droit divin ou non, elle est devenue, par cette convenance même et par +un très long exercice, une sorte de droit commun dont on ne doit pas +chercher à s'affranchir. Mais, quant à la réserve des dispenses +relatives aux besoins journaliers des fidèles, laquelle se trouve +aussi, avec beaucoup de diversités locales, dans ses attributions, la +commission affirme, sans hésitation, _que les évêques ont, chacun dans +leur diocèse, entièrement en eux le pouvoir d'accorder aux fidèles les +dispenses et absolutions qui s'y rapportent; que ce pouvoir ne leur a +jamais été retiré par aucune loi, ni par aucun canon, qu'il est même +inaliénable et qu'ils rentrent tout naturellement dans ce pouvoir, +lorsque surtout, comme dans les circonstances présentes, le recours au +pape est à peu près impossible_. + +_Réponse à la seconde question_: + +Cette question avait déjà été proposée à la commission de 1809 et +résolue tant bien que mal par elle. Elle avait été reproduite ici +parce que l'empereur présumait qu'il aurait une réponse plus précise +et plus rapprochée de la note qu'il avait, dans le temps, dictée à M. +Duvoisin, et il ne se trompa pas complètement. La nouvelle commission +reconnut d'abord que le pape avait continué à refuser les bulles, sans +alléguer aucune raison canonique de son refus, malgré les +supplications des églises de France, et quoique les suites de ce refus +devinssent tous les jours plus funestes. Elle rappela ce qui s'était +passé à l'époque d'Innocent XI, lorsque des évêques nommés par le roi +purent gouverner leur diocèse, en vertu des pouvoirs à eux donnés par +le chapitre. Fléchier, ainsi nommé successivement à Lavaur et à Nîmes, +en était une preuve. Elle dit ensuite que le pape, en proscrivant par +ses brefs adressés aux chapitres de Paris, de Florence et d'Asti, ce +mode adopté de tout temps par l'Église de France, attaquait +ouvertement l'antique discipline de cette Église, ce qui _était une +triste preuve des préventions qu'on lui avait inspirées_. + +_Mais l'empereur_, ajoute la commission, _ne veut plus faire dépendre +l'existence de l'épiscopat en France de l'institution canonique du +pape qui serait ainsi maître de l'épiscopat. Que faut-il faire?_ Elle +convient _que le concordat donne un avantage très marqué au pape sur +le souverain de France. Le prince perd le droit de nommer, si, dans un +temps fixé, il ne présente pas un sujet capable_. (La commission se +trompe ici tout à fait: il ne le perd jamais; sans quoi, à qui ce +droit passerait-il?) _Pour qu'il y eût égalité, il eût fallu que, de +son côté, le pape fût obligé à donner l'institution ou à produire un +motif canonique de refus, dans un temps déterminé; faute de quoi il +perdrait son droit d'institution, qui serait dévolu à qui de droit. +Cette clause manque au concordat. Il faut qu'elle y soit ajoutée; +c'est la mesure la plus simple et la plus conforme aux principes. +L'empereur_, disait la commission, _est en droit de l'exiger et le +pape doit y consentir_ (ce sont les termes employés), _et s'il n'y +consentait pas, il justifierait, aux yeux de l'Europe, l'entière +abolition du concordat et le recours à un autre moyen de conférer +l'institution canonique_. (La commission de 1809 n'avait pas eu un +langage aussi fort et aussi décidé.) + +_Quelque juste que fût, dans la circonstance, l'entière abolition du +concordat, quelque légitime que pût être le rétablissement de la +pragmatique sanction ou de tout autre moyen d'institution canonique_, +la commission cependant pensait _qu'il fallait y préparer les esprits, +et avoir convaincu les fidèles qu'il ne restait pas d'autre ressource +pour donner des évêques à l'Église de France, sans quoi la position +des évêques institués d'après les formes nouvelles serait +insoutenable. Ce changement serait assimilé à la constitution civile +du clergé de 1791, et produirait les mêmes troubles. Les personnes +éclairées verraient bien que cela ne peut se comparer à une +constitution ecclésiastique décrétée par une autorité purement +politique, contre le sentiment du Souverain Pontife et de presque tous +les évêques de France. Mais les autres ne saisiraient peut-être pas +bien la différence, en voyant surtout l'autorité de l'empereur +déployée avec tant de vivacité contre le Saint-Père. Les uns, dans +cette lutte, prendraient parti pour le pape contre l'épiscopat +français; les autres se sépareraient peut-être beaucoup trop du +Saint-Siège, et le schisme renaîtrait avec tous ses désordres. A peine +a-t-on pu l'éteindre en 1801, au moyen de l'accord parfait du pape et +de la majorité des évêques. Combien n'aurait-on pas à craindre de le +voir renaître, si les évêques se déclaraient séparés du pape, par une +aussi grave décision?_ + +_Cependant, on ne peut laisser les choses dans l'état où elles sont. La +juridiction accordée par les chapitres aux évêques nommés, outre +qu'elle a aussi le grave inconvénient d'être improuvée par le pape, ne +fait pas réellement jouir les diocèses d'un épiscopat complet. Si donc +le pape persiste dans ses refus sans motif canonique, nous nous +permettons d'exprimer le désir que l'on déclare à Sa Sainteté, ou que +le concordat déjà rompu par son propre fait sera publiquement aboli +par l'empereur, ou qu'il ne sera conservé qu'à la faveur d'une clause +propre à rassurer contre des refus arbitraires, qui rendent illusoires +les droits que le concordat assure à nos souverains_. + +Ce sont les propres paroles de la commission. Elle reconnaissait donc +que l'empereur avait, dans le cas présent, le droit de déclarer le +concordat aboli, sauf à chercher ensuite le moyen de s'en passer. Or, +quel autre moyen, si ce n'est, ou de recourir à l'ancien droit, selon +lequel les bulles n'étaient pas nécessaires (je me sers de +l'expression de la commission), ou bien, si l'on veut que le concordat +subsiste, d'y ajouter une clause par laquelle le droit du pape +passerait à une autre autorité, faute d'être exercé par lui dans un +temps déterminé? + +Ainsi, ou le concordat sera déclaré aboli, ou il sera modifié à l'aide +d'une clause acceptée par les deux parties et qui préviendra tous les +abus. + +Je remarque que, dans le premier cas, on pourra se passer tout à fait +du pape, s'il persiste dans ses refus, et chercher ailleurs une autre +institution canonique que la sienne. Cela est dit par la commission, +sans la moindre restriction. L'empereur ne veut plus, dit-elle, que +l'épiscopat en France, dépende de l'institution du pape qui serait +ainsi maître de l'épiscopat; et elle trouve qu'il a raison, qu'il est +juste, et tout à fait au pouvoir de l'empereur, que le concordat soit +aboli par lui, puisqu'il n'est plus exécuté que par lui. Elle +n'éprouve à cet égard ni doute ni regret. C'est la faute du pape. Or, +de là à dire que l'empereur pourra ensuite faire le reste, ou aviser +aux moyens pour que le reste soit fait, à peine y avait il un pas. +Car, si l'empereur n'avait pas en lui ou à sa disposition tout ce +qu'il fallait pour obtenir qu'une autre institution fût substituée à +celle du pape, à quoi lui eût servi le pouvoir d'abolir le concordat? +Il pouvait se trouver alors en l'abolissant, tout aussi embarrassé +qu'auparavant. + +Cependant la commission ne voulut pas faire ce pas. Elle pensa, elle +déclara que, par principe comme par prudence, il fallait un concile +national qui déterminât où l'on trouverait cette institution. Mais +était-elle sûre que ce concile, travaillé par l'esprit de parti et par +des intrigues de tout genre, se croirait un pareil droit? +N'embarrasserait-il pas ou n'inquiéterait-il pas par de nouvelles +difficultés, au lieu de résoudre celles qu'il était appelé à régler? +Consentirait-il à chercher d'où l'institution des évêques pourrait +sortir? La solution pourrait donc rester incomplète. + +La commission n'aurait pas dû tant appuyer sur le droit de l'empereur +d'abolir le concordat et le proclamer si haut, puisqu'elle ne pouvait +pas lui faire connaître un moyen certain de s'en passer. Ce fut un +tort, je crois, et une inconséquence de la part de la commission. + +J'ai pensé quelquefois que si l'empereur avait fait l'évêque de Nantes +ministre des cultes, on aurait pu se passer d'un concile qui ne devait +qu'embarrasser les questions. Cet évêque si honnête, si habile et si +versé dans les connaissances théologiques, en agissant avec la triple +autorité de ministre, d'évêque et de théologien consommé, sur chacun +des autres évêques séparément, aurait bien plus aisément obtenu leur +consentement pour qu'on substituât une autre institution canonique à +celle du pape, qu'il ne le pouvait dans un concile où chaque évêque +redoutait l'idée de paraître gouverné par plus habile que lui, et où +les évêques réunis n'avaient plus de l'empereur la crainte que chacun +d'eux avait en particulier. Peut-être même que le pape lui-même les +aurait tous tirés d'embarras en donnant cette fois l'institution, de +peur d'en perdre le droit pour l'avenir. + +Quoi qu'il en soit de cette idée purement conjecturale, il y avait une +autre supposition à discuter que celle de l'abolition du concordat: +c'était celle de sa modification par une clause qui préviendrait pour +jamais les abus, et c'est là incontestablement tout ce qu'il y avait +de plus désirable et le parti le plus conforme aux principes, et le +plus propre, de l'aveu même de la commission, à rassurer toutes les +consciences. + +Par là, en effet, les deux parties contractantes pouvaient se trouver +satisfaites. Le pape, dans la rédaction, eût concilié cette clause +avec ses sentiments même les plus ultramontains, en y déclarant +qu'après les trois ou six mois expirés, il autorisait le métropolitain +à le remplacer; et alors, c'était toujours lui qui était la source du +pouvoir; il ne compromettait rien aux yeux des plus difficiles; et je +pense que cette concession de la part du pape pouvait être obtenue si +la négociation eût été bien conduite. L'empereur, de son côté, avait +tout ce qu'il voulait, plus même qu'il n'avait voulu jusqu'alors; car, +jusqu'à l'existence des commissions, il avait voulu seulement que le +pape donnât des bulles aux évêques nommés par lui, consentant même à +ce que le pape n'insérât pas le nom de l'empereur dans ces bulles; et +en suivant la marche que je propose, Napoléon obtenait de plus, du +consentement même du pape, qu'elles ne pussent plus être refusées à +l'avenir par lui, sans qu'à l'instant même l'institution qu'il ne +donnait pas fût remplacée par un acte non moins canonique. Obtenir +cela du pape, sans lui rendre Rome et ses autres États, eût été un +triomphe digne de la fabuleuse destinée de Napoléon, un triomphe mille +fois plus important dans ses suites que s'il l'eût obtenu d'un concile +national. + +Mais d'abord la commission avait mis elle-même un obstacle à ce qu'on +pût obtenir une pareille clause. Tout en convenant que cette clause +dans le concordat était ce qu'il y avait le plus à désirer, elle était +toujours revenue à dire qu'il fallait soit pour l'obtenir, soit pour +s'en passer, recourir à un concile national, ce qui ne mettait pas fin +à la difficulté: car, si le concile éludait la question au lieu de la +résoudre, que devenait-on? Cependant, elle n'avait garde non plus +d'écarter l'idée d'une négociation; seulement, elle ne se croyait pas +en mesure d'en faire la proposition, n'ayant pas été assemblée pour +cela. + +Ce qu'elle ne se crut pas en droit de faire, l'évêque de Nantes se +risqua à le tenter directement auprès de l'empereur, dans la crainte +sans doute de l'éclat que ferait la rupture subite du concordat qui, +dans les _considérants_ du décret, aurait sûrement été accompagnée +d'expressions dures, et par conséquent d'un effet très fâcheux. M. +Duvoisin était peut-être aussi inquiet des dispositions qu'apporterait +le concile ou de celles que l'on parviendrait à lui suggérer une fois +qu'il serait assemblé. Il pressa donc beaucoup l'empereur, non +d'envoyer, si cela ne lui convenait pas, auprès du pape trois membres +de la commission pour tenter un dernier effort sur lui, mais de les +autoriser à y aller. + +L'empereur résista très longtemps, et M. Duvoisin eut beaucoup de +peine à le faire céder. Dans un moment d'emportement, il avait résolu +de déchirer le concordat; il l'avait dit, et il ne voulait pas se +dédire; je crois en vérité qu'il y mettait une sorte de gloire; +cependant, elle n'était pas grande. Il voulait, disait-il, en finir +avec le pape. Une fois le concordat déchiré, il croyait que tout était +fini. Il avait consenti, il est vrai, à convoquer un concile; mais il +pensait qu'il n'avait rien à en redouter: «Le concordat détruit par un +décret, disait-il, il faudrait bien que le concile, s'il voulait +conserver l'épiscopat, proposât nécessairement un autre mode +d'institution pour les évêques, puisqu'on ne pourrait plus recourir à +un concordat qui n'existerait plus.» + +M. Duvoisin ne se tint pas pour battu et insista toujours; enfin, il +décida l'empereur qui, tout en cédant, y mit tant de mauvaise grâce +qu'il s'occupa plus dans les instructions qu'il donna, d'accroître les +difficultés que de les aplanir; il avait l'air de chercher lui-même à +faire manquer la négociation. On sut que les instructions données par +le ministre des cultes[60] aux évêques partant pour Savone, avaient +été dictées par l'empereur. Le ministre, qui ne voulait pas en avoir +la responsabilité, l'avait dit à plusieurs membres influents du +clergé. + + [60] Le ministre des cultes était alors Jean Bigot de Préameneu. Né + en 1747, il avait été avocat au parlement. En 1791, il fut élu + député de Paris à l'Assemblée législative, et en devint le + président en 1792. Il vécut dans la retraite durant toute la + Révolution. Après le 18 brumaire, il fut nommé commissaire du + gouvernement près le tribunal de cassation, puis conseiller d'État + et président de la section de législation. Il fit partie de la + commission chargée de rédiger le code civil. En 1808, il devint + ministre des cultes. La première restauration lui conserva ses + fonctions et le créa pair de France. Il vécut dans la retraite sous + la deuxième, et mourut en 1825. + +Au lieu de se borner au point important qu'il eût été si heureux +d'obtenir, Napoléon voulait que les évêques fissent au Saint-Père les +demandes les moins admissibles, comme si c'était une faveur qu'il +accordait au pape de maintenir le concordat, même avec la clause qu'il +demandait. Il voulut qu'on lui annonçât avant tout la convocation d'un +concile national pour le 9 juin suivant, et qu'on lui exposât les +mesures que l'Église de France pourrait être entraînée à prendre +d'après les exemples anciens. Il ne consentirait à revenir au +concordat, disait-il, dans ces mêmes instructions, qu'autant que le +pape instituerait d'abord tous les évêques nommés et s'engagerait +ensuite à ce qu'à l'avenir l'institution des évêques fût faite par le +métropolitain, dans les cas où il ne les aurait pas lui-même institués +dans le terme de trois mois. Il voulait, et _c'était un ordre formel_ +que les négociateurs déclarassent au pape qu'il ne rentrerait jamais +dans Rome comme souverain; mais qu'il lui serait permis d'y retourner +comme simple chef de la religion catholique, s'il consentait à +ratifier les modifications demandées pour le concordat. Dans le cas +où il ne lui conviendrait plus d'aller à Rome, il pourrait résider à +Avignon, où il jouirait des honneurs souverains, et où il aurait la +liberté d'administrer les intérêts spirituels des autres pays de la +chrétienté. Enfin, on devait lui offrir deux millions, le tout sous la +condition qu'il promettrait de ne rien faire dans l'empire de +contraire aux quatre articles de 1682. + +Les trois négociateurs députés étaient: l'archevêque de Tours, +l'évêque de Nantes et l'évêque de Trêves auxquels était adjoint +l'évêque de Faenza[61], nommé patriarche de Venise, qui devait de son +côté, se rendre à Savone. Ils étaient députés par tous les cardinaux +et évêques qui se trouvaient alors à Paris et qui leur avaient remis +dix-sept lettres adressées au Saint-Père; la plus étendue et la plus +pressante était celle du cardinal Fesch. + + [61] M. Buonsignori, nommé par Napoléon, patriarche archevêque de + Venise. + +C'est munis de ces lettres, d'instructions et de pouvoirs pour +conclure et signer un arrangement, que les trois députés partirent, à +la fin d'avril 1811. Ils arrivèrent à Savone le 9 mai. Il leur avait +été fortement recommandé d'être de retour à Paris huit jours avant +l'ouverture du concile, c'est-à-dire avant le 9 juin; ils quittèrent, +en effet, Savone le 19 mai. + +Ce que renfermaient les lettres qu'ils écrivirent de Savone au +ministre des cultes, au nombre de neuf, et celle plus détaillée qu'ils +lui écrivirent ensuite de Paris après leur retour, montre avec quelle +sagesse et quelle convenance ils conduisirent cette négociation, et +comment ils amenèrent le pape, en ne lui déguisant rien, à leur +témoigner chaque jour des dispositions plus douces, plus +conciliantes, et à le faire consentir enfin, avec quelques légères +modifications, aux demandes principales qu'ils étaient chargés de lui +soumettre, ou, si l'on veut, de lui imposer. + +Il est à remarquer que le lendemain de leur arrivée, le pape, en les +voyant, montra d'abord quelque inquiétude qu'ils ne vinssent lui +annoncer que le futur concile allait se constituer juge de sa +conduite. On rejeta avec force cette idée, et on employa pour le +calmer les formes du plus grand respect. On prétendit, dans le temps, +que la crainte qu'il avait laissé percer alors, pouvait bien avoir eu +quelque influence sur ses bienveillantes dispositions. Il résista les +premiers jours sans aigreur, avec une extrême modération et même avec +quelques paroles d'affection pour l'empereur; mais ce qu'on lui +demandait était si important que cela exigeait qu'il en conférât avec +ses conseillers accoutumés, et il se plaignait d'en être privé. Les +trois négociateurs ne pouvaient pas les lui rendre, mais ils ne +négligeaient rien pour lui persuader qu'il n'en serait plus privé +lorsqu'il serait entré dans les idées conciliatrices et pacifiques +dont ils étaient près de lui les organes; ils ajoutaient que, pour ce +qui concernait les bulles, il n'était pas besoin de beaucoup de +délibérations ni de conseillers; qu'au fond, la demande était juste, +et qu'il devait voir clairement, combien il importait au bien des +fidèles, des diocèses et de la religion, qu'il accordât les bulles aux +évêques nommés; et à son propre intérêt, comme Souverain Pontife, +qu'il conservât, en adoptant la nouvelle clause dans le concordat, ce +lien si précieux avec l'épiscopat de France, qui allait se rompre, si +une fois le concordat était déclaré aboli. + +Le pape faisait de nouvelles objections, mais chaque jour moins +fortes; il exprimait du regret, jamais l'apparence de la mauvaise +volonté. Les évêques ne se pressaient pas de lui parler de la +souveraineté de Rome, de peur de nuire à la négociation principale. +Ils crurent d'ailleurs s'apercevoir que le Saint-Père ne s'attendant +plus à recouvrer cette souveraineté, protesterait sans doute, toujours +sur ce point, puisqu'il n'avait pas le droit d'en faire le sacrifice, +mais qu'il s'engagerait probablement à ne pas retourner à Rome, plutôt +que de consentir à prêter le serment par lequel il en reconnaîtrait +l'empereur comme souverain; enfin, qu'il sentait bien que la privation +de cette souveraineté ne devait pas l'empêcher de gouverner l'Église, +aussitôt que ses conseillers lui auraient été rendus. Le pape était +donc résigné; c'était tout ce qu'il fallait aux députés négociateurs. + +Il n'y eut pas de véritable discussion au sujet de la bulle +d'excommunication, sur laquelle cependant les évêques avaient eu +occasion d'exprimer leurs sentiments. Il leur avait paru que le +Saint-Père n'y tenait pas, et qu'il consentirait sans peine à la +regarder comme non avenue. + +Le pape résista doucement, mais constamment, à faire la promesse de +regarder comme règle disciplinaire du clergé de France les quatre +articles de 1682. Il se montra très disposé en faveur du premier de +ces articles, qui reconnaît l'indépendance de la souveraineté +temporelle. Mais pourquoi, ajoutait-il, exiger de lui une déclaration +sur les trois autres articles? Il donnait sa parole d'honneur de ne +rien faire contre; on pouvait s'en rapporter à lui. Comment lui +demander ce qui n'a jamais été demandé à aucun pape, une promesse +signée à cet égard? Il s'agissait ici de part et d'autre, disait-il, +d'opinions libres. Bossuet, lui-même, ne demandait pas autre chose. +Il n'avait eu garde d'exposer les siennes aux théologiens d'Italie et +surtout au pape. Le Saint-Père revenait souvent à la bulle d'Alexandre +VIII (Ottoboni) successeur d'Innocent XI, qui loin de se relâcher de +l'inflexibilité de son prédécesseur, avait lancé une bulle contre la +déclaration de 1682, trois jours avant sa mort. Il convenait que cette +bulle n'avait pas eu de suites; il ne cherchait pas à la justifier, +mais, était-ce à lui à faire le procès de son prédécesseur et à le +condamner? Ne dirait-on pas en Italie, et dans tout le monde chrétien, +qu'il avait consenti à donner cette promesse par ennui de la +captivité? Sa mémoire serait flétrie par un tel soupçon. Ces questions +étaient d'ailleurs compliquées et difficiles; il n'en est point, sur +lesquelles il eût plus besoin de conseil... + +Quant aux bulles, nous n'avons pu, écrivaient les trois évêques, après +sept ou huit entretiens, obtenir du pape que l'engagement de les +accorder aux évêques déjà nommés; il ne croit pas pouvoir décider +quelque chose pour l'avenir sans son conseil, et par conséquent, +consentir à la clause nouvelle, et si importante, qui serait insérée +dans le concordat. Nous épuisâmes sur ce point toutes les raisons et +les considérations possibles, et nous annonçâmes avec regret que nous +partirions le surlendemain. Ce départ si prompt parut l'affecter; il +nous fit exprimer le désir de nous revoir; nous nous rendîmes à ses +ordres, et il nous sembla qu'il ne tenait plus alors qu'à obtenir la +substitution du terme de six mois à celui de trois pour exercer son +droit d'instituer. Nous présumâmes que cela ne ferait pas une +véritable difficulté; nous lui exprimâmes donc toute notre confiance à +cet égard. Enfin, nous l'amenâmes, peu à peu, à agréer les articles +suivants, rédigés en quelque sorte sous sa dictée, et dont il voulut +garder une copie, comme un témoignage, dit-il, de ses propres +concessions, et de son ardent désir de rétablir la paix de l'Église. + + +ARTICLES CONSENTIS PAR LE PAPE. + +«Sa Sainteté, prenant en considération les besoins et le voeu des +Églises de France et d'Italie qui lui ont été présentés par +l'archevêque de Tours et par les évêques de Nantes, de Trêves et de +Faenza, et voulant donner à ces Églises une nouvelle preuve de son +affection paternelle, a déclaré aux archevêque et évêques susdits: + +»1º Qu'elle accorderait l'institution canonique aux sujets nommés +archevêques et évêques par Sa Majesté Impériale et Royale, dans la +forme convenue à l'époque des concordats de France et d'Italie. + +»2º Sa Sainteté se prêtera à étendre les mêmes dispositions aux +Églises de la Toscane, de Parme et de Plaisance par un nouveau +concordat. + +»3º Sa Sainteté consent qu'il soit inséré dans les concordats une +clause par laquelle elle s'engage à faire expédier des bulles +d'institution aux évêques nommés par Sa Majesté, dans un temps +déterminé, que Sa Sainteté estime ne pouvoir être moindre de six mois; +et, dans le cas où elle différerait plus de six mois pour d'autres +raisons que l'indignité personnelle des sujets, elle investit du +pouvoir de donner, en son nom, les bulles, après les six mois expirés, +le métropolitain de l'Église vacante, et, à son défaut, le plus ancien +évêque de la province. + +»4º Sa Sainteté ne se détermine à ces concessions que dans l'espérance +que lui ont fait concevoir les entretiens qu'elle a eus avec les +évêques députés, qu'elles prépareraient les voies à des arrangements +qui rétabliront l'ordre et la paix de l'Église, et qui rendront au +Saint-Siège la liberté, l'indépendance et la dignité qui lui +conviennent. + +»Savone, le 19 mai 1811.» + +La déclaration qu'on obtenait ainsi du pape était une grande chose qui +fermait pour ainsi dire, à l'avenir, tout débat entre le gouvernement +français et la cour de Rome. Comment celle-ci pouvait-elle désormais +troubler l'ordre en France? L'institution canonique des évêques était +la seule arme par où le refus d'un pape et son inaction pussent +apporter du trouble; son action n'en apporterait jamais; car elle ne +pouvait se produire que par des brefs, des bulles... et la France se +maintiendrait toujours dans l'usage de ne pas en permettre la +publication, qu'elle ne les eût examinés et jugés comme ne renfermant +rien de contraire aux lois du pays. Toute volonté hostile d'un pape, +et même toute dissidence qui aurait déplu seraient par là paralysées. +Peu importait ce que le pape pensait des libertés gallicanes, +puisqu'il ne serait pas en son pouvoir d'en arrêter l'effet. Vouloir +lui faire signer d'avance quelque promesse à cet égard était donc tout +à fait inutile. Le pape lui-même l'avait dit; et, dès lors, ce n'était +qu'une tyrannie puérile qu'on exerçait sur lui. On avait la parole +d'honneur du Saint-Père; c'était bien quelque chose; c'était même +beaucoup plus qu'aucun pape n'avait jamais fait; et, ne l'eût-il pas +donnée, il n'en serait résulté aucun danger, ni même le plus léger +inconvénient. + +J'oubliais de dire qu'il y avait un autre point sur lequel il avait +montré dans la conversation qu'il ne céderait jamais: c'était celui +par lequel l'empereur prétendait se réserver la nomination à tous les +évêchés d'Italie, en ne laissant au pape que _l'institution_.--Quoi, +disait-il avec émotion, pour récompenser des sujets, des cardinaux +même, qui auront servi avec zèle et talent, l'administration +pontificale, le pape ne pourrait pas nommer un seul évêque dans toute +la chrétienté, même dans les Églises qui, de temps immémorial, +faisaient partie du diocèse de Rome, et dont les titres se +trouveraient annulés par un simple concordat? Cela serait pourtant +_bien terrible_...C'était son expression, la seule de ce genre qui +lui soit échappée dans ses entretiens avec les évêques français. +Ceux-ci n'avaient rien à lui répliquer sur ce point, tant le voeu du +Saint-Père leur paraissait naturel. + +Ils eurent occasion de lui parler des deux millions en biens ruraux, +fixés par le décret du 17 février 1810 pour l'entretien du pape. Pie +VII commença par un refus très absolu, se plaisant à leur répéter ce +qu'il avait dit dès le principe, qu'il voulait vivre de peu et des +secours que lui procurerait la charité des fidèles. Mais les évêques +combattirent cette résolution, toute noble qu'elle était, en lui +faisant observer qu'il ne pouvait pas priver ses successeurs des +avantages temporels accordés par l'empereur, des honneurs souverains, +des moyens de communiquer avec les princes catholiques; et aussi des +ressources nécessaires pour l'entretien du sacré collège, qui, par +l'effet du décret du 17 février 1810, restait à la charge du trésor +impérial. + +Ces considérations parurent l'ébranler: il n'insista point, mais rien +ne fut décidé à cet égard. + +Les évêques retournèrent en France, convaincus qu'avec sa liberté et +de bons conseils, le Saint-Père, si l'on ménageait sa délicatesse, +pourrait encore faire de nouvelles concessions sur plusieurs points +même assez importants. Mais ils avaient obtenu le principal. + +Une telle négociation si bien commencée aurait dû amener la fin de +toutes les contestations. + +Que fallait-il faire pour cela? Une seule chose, ce semble. Ne pas +laisser le concile s'ouvrir et l'ajourner à un mois. Pendant ce temps, +Napoléon eût traité avec le pape sur l'article des bulles et sur la +nouvelle clause à ajouter au concordat, sans y mêler autre chose. Il +lui eût rendu quelques conseillers et une liberté suffisante, et le +pape aurait tenu à honneur de ratifier ce qu'il avait promis, par le +fait d'une conviction intime, du moins en apparence. + +Ce traité une fois signé, l'empereur n'avait plus besoin de concile, +et il pouvait être d'autant plus tenté de l'ajourner indéfiniment, que +sa convocation avait déjà jeté sur lui quelque ridicule, ce qu'il ne +pouvait guère se dissimuler. D'ailleurs, ne devait-il pas mieux lui +convenir de terminer avec le pape lui-même, dont il aurait vaincu +toutes les répugnances par ses négociateurs, que d'avoir à faire à une +assemblée sûrement tumultueuse et, probablement pour lui, +ingouvernable? Avec la promesse du pape, qu'avait-on à faire du +concile, qui n'avait été convoqué que dans la supposition que le pape +ne consentirait jamais à donner l'institution aux évêques nommés, et +encore moins à se lier pour l'avenir de façon à ne pouvoir plus +refuser cette institution? Or, tout cela était accordé et pouvait être +rédigé en traité. Le concile voudrait-il autre chose sur ce point? +Tant pis! et s'il ne voulait que cela, à quoi servait son +intervention? Elle n'était nullement agréable au pape; nous l'avons +vu. Elle ne pouvait l'être à l'empereur que dans un cas qui n'existait +plus. Et encore eût-il dû préférer pouvoir s'en passer. M. Duvoisin +était-il bien sûr de diriger à son gré ces quatre-vingt-quinze évêques +de France et d'Italie, qui, assez souples individuellement, pouvaient +se laisser aisément échauffer dans leur réunion? Et précisément parce +qu'ils sentiraient qu'ils n'avaient plus rien à décider, ils ne +devaient en être que plus disposés à susciter une foule d'embarras, de +questions incidentes et tracassières, pour qu'on ne pût pas leur +reprocher de n'avoir su rien dire, ni rien faire. + +L'empereur comptait sans doute sur l'influence que pourrait prendre à +son profit le cardinal Fesch qui présidait le concile. Ici, il se +trompa, comme dans tout ce qu'il avait fait en élevant chacun des +membres de sa famille, dans la pensée de s'en servir ensuite. Son +oncle, le cardinal Fesch, avait à faire oublier son origine; et il +voulut, comme les frères de Napoléon, tirer sa considération de son +opposition à ses volontés, de son rigorisme, et non de son crédit sur +son neveu. + +Ni l'empereur, ni même l'évêque de Nantes, que son succès à Savone +aurait dû mieux éclairer, ne sentirent toute la gravité de la réunion +du concile. Napoléon, qui n'était désarmé, ni par la cruelle situation +du pape ni par les concessions prodigieuses que, malgré cette +situation, on avait obtenues de lui, avait quelques phrases d'injures +contre le pape toutes prêtes, et il ne voulait pas les perdre. Il +tenait au ridicule honneur de les faire entendre dans le concile, sans +songer que l'assemblée, même la plus lâche, ne pourrait refuser un +intérêt, au moins de convenance, aux malheurs du Saint-Père, et ne +voudrait pas se déshonorer avec éclat. + +L'évêque de Nantes se flatta peut-être aussi, et en cela il eut tort, +d'exercer une influence prépondérante dans le concile, par sa grande +habilité et par sa facile et brillante parole. Il croyait intéresser +d'abord, et acquérir ensuite des droits à la confiance de l'assemblée, +en rendant compte de ses conférences avec le pape. Il ne parvint qu'à +créer des jaloux. On ne lui pardonnait pas son succès; on refusait d'y +croire; et comme les quatre articles consentis par le Saint-Père +n'étaient pas signés de lui, on prétendit qu'on n'en devait tenir +aucun compte. En outre, on savait que l'empereur lui accordait une +bienveillance particulière, qu'il avait de fréquentes relations avec +lui; on en fit aussitôt un favori, et, à ce titre, toutes ses paroles +étaient suspectes. Puis l'empereur, dans ses violences, parlait aussi +durement du concile que du pape; et on supposa que M. Duvoisin était +l'instigateur de ce langage. Enfin, lorsqu'un jour il lisait dans +l'assemblée un projet d'adresse à l'empereur en réponse à son message, +et que, sur quelques objections qu'on lui fit quant à la rédaction, il +eut l'inconcevable maladresse de vouloir les écarter, en disant que le +projet, tel qu'il venait de le lire, avait déjà été communiqué à +l'empereur, il fut perdu sans ressource. + +Ce qui reste démontré pour moi, c'est qu'il ne peut pas y avoir eu un +instant où Napoléon n'ait dû se repentir d'avoir convoqué cette +assemblée et de l'avoir laissé se réunir, puisqu'il a pu reconnaître à +quel point, après le retour de la députation de Savone, ce concile lui +était devenu inutile et combien il pouvait lui devenir funeste. Il est +également vrai que dans l'intention où était l'empereur de faire +tourner cette assemblée au profit de son pouvoir, il était impossible +de suivre une marche plus inconséquente et plus maladroite que celle +qu'il suivit. + +Je ne veux que passer rapidement en revue la direction prise par +cette assemblée et quelques incidents qui s'y rapportent. + +Le concile avait été convoqué pour le 9 juin 1811; mais, sous le +prétexte du baptême du roi de Rome, fils de Napoléon, il ne tint sa +séance d'ouverture que le 17 juin, dans l'église de Notre-Dame. M. de +Boulogne[62], évêque de Troyes, prêcha le sermon. L'assemblée comptait +quatre-vingt-quinze évêques (six étaient cardinaux) et neuf évêques +nommés par l'empereur, mais qui n'avaient pas reçu leur institution du +pape. Le cardinal Fesch, comme nous l'avons dit, prit d'emblée la +présidence que personne ne lui contesta, et, dans l'énumération de ses +titres, celui de primat des Gaules, qui lui revenait de droit en sa +qualité d'archevêque de Lyon. On verra plus loin, pourquoi nous +faisons mention de cette particularité. Après le sermon, le président +prêta le serment d'usage, que tous les évêques répétèrent après lui, +et qui est conçu dans les termes suivants: + +«Je reconnais la sainte Église catholique, apostolique romaine, mère +et maîtresse de toutes les autres Églises; je jure une _obédience_ +vraie au pontife romain, successeur de saint Pierre, prince des +apôtres et vicaire de Jésus-Christ.» + + [62] Étienne-Antoine de Boulogne, né en 1747, entra dans les ordres + en 1771, fut en 1782 grand vicaire de M. de Clermont-Tonnerre à + Châlons-sur-Marne. Il demeura à Paris durant toute la Révolution, + fut emprisonné trois fois sous la Terreur, et proscrit au 18 + fructidor; mais il échappa alors à toute recherche. Sous l'empire, + il devint grand vicaire de l'évêché de Versailles, puis évêque de + Troyes (1807). A la suite du concile de 1811, il fut arrêté et + enfermé à Vincennes. Il donna sa démission, et fut exilé à Falaise; + mais le pape n'accepta pas sa démission, et M. de Boulogne revint à + Troyes en 1814. Il fut créé pair de France en 1822 et mourut en + 1825. + +Ce serment produisit beaucoup d'effet, en reportant l'attention sur +la malheureuse victime à laquelle il s'adressait. C'est à cela que se +borna la séance de ce jour-là. + +Le lendemain même de l'ouverture, le 18, Napoléon manda quelques-uns +des évêques à Saint-Cloud, à une de ces réunions du soir qu'on +appelait les entrées. L'impératrice Marie-Louise et les dames qui +étaient de service auprès d'elle étaient présentes, ainsi que beaucoup +d'autres personnes, et entre autres, le prince Eugène, vice-roi +d'Italie. L'empereur, prenant du café que lui versait l'impératrice, +fit introduire le cardinal Fesch; l'évêque de Nantes, Duvoisin; +l'évêque de Trêves, Mannay; l'archevêque de Tours, de Barral, et un +prélat italien. Au moment où ils entrèrent Napoléon saisit vivement, +et de manière à ce qu'on le vît, le _Moniteur_, placé probablement par +ordre sur une table. Ce papier à la main, il aborda ces messieurs. +L'air troublé qu'il prit, la violence et le désordre de ses +expressions et l'attitude de ceux à qui il s'adressait, font de cette +singulière conférence une scène comme il aimait à en jouer, et où il +déployait sa brutale grossièreté. + +Le procès-verbal de la première séance du concile se trouvait rapporté +dans le _Moniteur_ que l'empereur tenait; il le tordait dans ses +mains. Il attaqua d'abord le cardinal Fesch, et, ce qui est curieux, +c'est qu'il se jeta d'emblée, avec une volubilité singulière, dans une +discussion de principes et d'usages ecclésiastiques, sans la moindre +notion préalable, soit historique, soit théologique. + +«De quel droit, monsieur, dit-il au cardinal, prenez-vous le titre de +primat des Gaules? Quelle prétention ridicule! Et encore, sans m'en +avoir demandé l'autorisation! Je vois votre finesse, elle est facile à +démêler. Vous avez voulu vous grandir, monsieur, pour appeler +l'attention sur vous et préparer par là le public à une élévation plus +haute encore dans l'avenir. Profitant de la parenté que vous avez avec +ma mère, vous cherchez à faire croire que je veux un jour faire de +vous le chef de l'Église: car il n'entrera dans la tête de personne +que vous ayez eu l'audace de prendre, sans mon autorisation, le titre +de primat des Gaules. L'Europe croira que j'ai voulu la préparer par +là à voir en vous un pape futur... Beau pape, en vérité!... Avec ce +nouveau titre, vous voulez effaroucher Pie VII et le rendre plus +intraitable encore!» + +Le cardinal, blessé, répliqua avec fermeté et fit oublier, par sa +réponse honorable, le peu de dignité de sa figure, de son ton, de ses +manières, et même les souvenirs de sa première profession[63], dont on +retrouvait habituellement en lui trop de traces, car le corsaire +reparaissait souvent sous l'habit d'archevêque. Mais là, en face de +l'empereur, il eut tout l'avantage: il expliqua que, de tout temps, il +y avait eu, en France, non seulement un primat des Gaules, mais un +primat d'Aquitaine et un primat de Neustrie. Napoléon, un peu étonné, +se tourna vers l'évêque de Nantes et lui demanda si cela était vrai. +«Le fait est incontestable,» dit l'évêque. Alors, l'empereur quitta le +cardinal, que, jusque-là, il avait pris seul à partie. Il généralisa +sa colère, et, sur le mot d'_obédience_ dans le serment, qu'il +confondait avec celui d'_obéissance_, il s'échauffa jusqu'à appeler +les pères du concile des traîtres. «Car on est traître, ajouta-t-il, +lorsqu'on prête deux serments de fidélité à la fois, et à deux +souverains ennemis.» + + [63] Pendant les premières années de la guerre maritime, + c'est-à-dire en 1793, 1794 et 1795, le cardinal Fesch montait un + corsaire, nommé _l'Aventurier_. Il fit quelques prises qu'il amena + à Gênes, qui, plus tard, lui occasionnèrent des procès qu'il + soutint avec chaleur devant les tribunaux de cette ville, et pour + lesquels il a, plusieurs fois, à ma connaissance, demandé l'appui + du gouvernement. (_Note du prince de Talleyrand._) + +L'évêque de Nantes dit quelques mots que l'empereur n'écouta pas. Il +ne fit attention ni à l'air triste, mécontent et réfléchi de M. +Duvoisin, ni à l'air abattu de MM. de Barral et Mannay, ni au maintien +soumis de l'Italien, ni au frétillement courroucé du cardinal Fesch, +et il continua à parler pendant une heure avec une incohérence qui +n'aurait rien laissé dans le souvenir que l'étonnement de son +ignorance et de sa loquacité, si la phrase qui va suivre, et qu'il +répétait toutes les trois à quatre minutes, n'avait pas révélé le fond +de sa pensée: «Messieurs, leur criait-il, vous voulez me traiter comme +si j'étais Louis le Débonnaire. Ne confondez pas le fils avec le père. +Vous voyez en moi Charlemagne... Je suis Charlemagne moi... oui, je +suis Charlemagne!»--Ce «je suis Charlemagne!» revenait à chaque +instant. Les évêques, après quelques vains efforts pour lui faire +comprendre la différence qui existe entre le mot d'_obédience_, qui ne +se dit qu'au spirituel, et celui d'_obéissance_, dont le sens est plus +étendu, se lassèrent enfin de leurs infructueux essais. Il ne leur +restait plus qu'à attendre, dans le plus profond silence, que la +fatigue mît fin à ce flux déréglé de paroles. L'évêque de Nantes, +profitant alors d'un moment de lassitude, demanda à l'empereur à lui +parler en particulier. Napoléon sortit, et il le suivit dans son +cabinet. Il était près de minuit, et chacun se retira de son côté, +emportant de Saint-Cloud d'étranges impressions. + +A la suite de cette scène, l'empereur exigea que les deux ministres +des cultes, celui de France, M. Bigot de Préameneu, et celui d'Italie, +M. Bovara, assistassent à toutes les séances du concile. C'était une +inconvenance ajoutée à tant d'autres; ces deux laïques au milieu d'une +réunion tout ecclésiastique, où ils n'avaient pas le droit de prendre +part aux délibérations, ne pouvaient y occuper qu'une position aussi +blessante pour l'assemblée que pour eux-mêmes. + +Les deux ministres se rendirent donc à la seconde séance du concile, +qui eut lieu le 20 juin. Ils présentèrent un décret impérial qui +ordonnait qu'un bureau serait formé du président, de trois évêques et +des deux ministres, et que ce bureau dirigerait les opérations du +concile. Il y eut quelque contestation à ce sujet, mais on passa +outre, et le bureau se trouva composé du cardinal Fesch, président; de +l'archevêque de Bordeaux (M. d'Aviau[64]), de l'archevêque de Ravenne +(Codronchi), de l'évêque de Nantes et des deux ministres. Ceux-ci +lurent ensuite un message de l'empereur, qui n'était qu'un long +manifeste contre Pie VII et contre tous les papes en général. C'était +l'empereur qui avait tout fait pour la religion; c'était le pape qui +faisait tout contre elle en France et en Italie; tel était, en résumé, +le sens de ce message, dont on attribua, dans le temps, la rédaction à +M. Daunou, ancien oratorien. On y annonçait que le pape avait violé le +concordat, que, par conséquent, il était aboli, et on demandait à +l'assemblée de trouver un nouveau mode pour pourvoir à l'institution +des évêques. Cette diatribe produisit juste l'effet contraire à celui +qu'en attendait l'empereur: c'est-à-dire un redoublement d'intérêt +pour le Saint Pontife, calomnié et persécuté. Et dans cette même +séance, la majorité prononça l'exclusion des délibérations des neuf +évêques nommés par l'empereur et non institués par le pape, qui, +jusque-là, avaient pris part aux opérations du concile. C'était déjà +un fâcheux présage pour le gouvernement. + + [64] Charles-François, comte d'Aviau de Sanzay, né en 1736, fut + d'abord grand vicaire du diocèse d'Angers. En 1789, il fut nommé + archevêque de Vienne, mais refusa le serment à la constitution + civile et émigra. En 1802, il devint archevêque de Bordeaux et + mourut en 1826. + +Le 25 juin, le concile nomma une commission qui était appelée à +proposer une adresse à l'empereur en réponse à son message. Cette +commission fut composée de douze membres, y compris le président, le +cardinal Fesch; des cardinaux Spina[65] et Caselli[66] qui avaient +conclu, au nom de Pie VII, le concordat de 1801; des archevêques de +Bordeaux et de Tours; des évêques de Comacchio, d'Ivrée[67] de +Tournai[68], de Troyes, de Gand, de Nantes et de Trêves. Le 26, on +discuta le projet d'adresse; la rédaction en avait été confiée à +l'évêque de Nantes, et c'est pendant cette discussion qu'il eut, ainsi +que je l'ai déjà dit, l'insigne maladresse de laisser échapper que son +projet avait déjà été soumis à l'empereur, ce qui n'empêcha pas la +majorité de se prononcer contre le passage qui blâmait la bulle +d'excommunication. Le lendemain, 27, après l'adoption du projet amendé +de l'adresse, un évêque, celui de Chambéry[69] je crois, fit la +motion, et dans des termes très touchants, que le concile en masse +allât à Saint-Cloud demander à l'empereur la liberté du Saint-Père. Le +cardinal Fesch se hâta de lever la séance pour couper court à cette +motion, qui, sans cela, eût été certainement votée avec acclamation. + + [65] Le cardinal comte Joseph Spina, l'un des négociateurs du + concordat de 1801, archevêque _in partibus_ de Corinthe, aumônier + de la princesse Pauline, nommé archevêque de Gênes le 5 juillet + 1802. + + [66] Charles-François Caselli, né en 1740, entra dans l'ordre des + Servites, et en devint le procureur général. Après la signature du + concordat de 1801, il devint évêque _in partibus_ et cardinal + (1802), puis évêque de Parme en 1804. Cette ville ayant été réunie + à l'empire, le cardinal vint à Paris, où il séjourna jusqu'en 1814. + Il revint à Parme en 1814, fut nommé conseiller intime de + l'impératrice Marie-Louise devenue duchesse de Parme, et mourut en + 1828. + + [67] Joseph-Marie de Grimaldi, né en 1754, évêque de Pignerol en + 1797 puis d'Ivrée en 1805. En 1817, il devint archevêque de + Verceil. Il appartenait à la vieille et puissante famille des + Grimaldi, qui a longtemps possédé la principauté de Monaco. + + [68] François-Joseph de Hirn, né à Strasbourg en 1751, évêque de + Tournai, en 1802. + + [69] Irenée-Yves, baron de Solles né à Auch en 1744, évêque de + Digne le 29 avril 1802 et ensuite de Chambéry le 30 mai 1805. + +Napoléon, très mécontent, refusa de recevoir l'adresse. + +Il fallait, maintenant, que la commission des douze se prononçât sur +la proposition présentée par le gouvernement, et qui consistait à +trouver un moyen de suppléer à l'institution canonique des évêques par +le pape, quand celui-ci la refusait. L'évêque de Nantes fit un rapport +sur les travaux de la commission de 1810, au sujet de cette question; +et M. de Barral, archevêque de Tours, rendit compte du voyage des +trois évêques à Savone, et termina en lisant la note rédigée sous les +yeux du Saint-Père, et approuvée, mais non signée par lui. + +On écarta immédiatement ce point, et un membre de la commission +demanda qu'avant tout on décidât la question de compétence du concile. +Cette proposition amena une discussion très vive, dans laquelle +l'évêque de Gand (M. de Broglie) parla avec chaleur contre la +compétence du concile. En définitive, la question posée: _Le concile +est-il compétent pour ordonner un autre mode d'instituer les évêques?_ +huit voix se prononcèrent pour la négative[70], et les trois évêques +députés à Savone pour l'affirmative[71]. Le cardinal Fesch s'abstint. + + [70] Les cardinaux Spina et Caselli, MM. de Broglie, d'Aviau, Hirn, + de Boulogne, de Grimaldi et l'évêque de Comacchio. + + [71] MM. de Barral, Duvoisin et Mannay. + +Napoléon devint furieux quand il apprit ce résultat; il s'écria qu'il +chasserait le concile, qu'il n'en avait pas besoin, qu'il ferait +lui-même un décret auquel tout le monde obéirait et qui contiendrait +les concessions obtenues à Savone. L'évêque de Nantes, cette fois +encore, parvint à le calmer, et le fit consentir à ce qu'un projet de +décret serait porté au concile, qui renfermerait en effet, les +concessions de Savone; mais auxquelles on ajouterait un article pour +remercier le pape de ses concessions: et qu'on demanderait à +l'assemblée de sanctionner ce projet par son vote. + +La commission des douze accueillit le projet de décret, mais avec une +restriction, c'est qu'avant d'avoir force de loi, il serait soumis à +l'approbation du pape, ce qui était déclarer implicitement +l'incompétence du concile. Le 10 juillet, le projet de décret amendé +fut communiqué au concile, Napoléon envoya le même soir à Vincennes +trois membres de la commission: l'évêque de Gand, M. de Broglie; celui +de Troyes, M. de Boulogne; et celui de Tournai, un Allemand dont j'ai +oublié le nom[72], et un décret impérial annonça que le concile était +dissous. + + [72] M. Hirn. + +Cette dissolution du concile prononcée _ab irato_, ces violences +exercées contre trois de ses membres, ne résolvaient rien et créaient +même de nouveaux embarras, car il n'y avait plus moyen d'envoyer au +pape un projet de décret au nom d'un concile qui avait été dissous, +et qui l'avait été surtout parce qu'il avait soutenu qu'il fallait que +ce projet fût soumis au Saint-Père. Ce qu'on aurait si bien pu faire +avant le concile et par conséquent sans lui, on ne pouvait donc plus +le faire aujourd'hui. + +Embarrassé dans les résultats de son emportement, Napoléon dut revenir +sur ses pas; il fallut recourir au pitoyable moyen de reconstituer +pour ainsi dire le concile après l'avoir dissous. On ramassa les +évêques qui n'étaient pas encore partis de Paris et ceux qu'on y +retint par ordre. On les appela chacun séparément chez le ministre des +cultes, et on obtint d'eux une approbation écrite au projet de décret +avec un nouvel article, toutefois, qui statuait que le décret serait +soumis au pape, et que l'empereur serait supplié de permettre qu'une +députation de six évêques se rendît auprès de Sa Sainteté pour la +prier de confirmer un décret qui seul pouvait mettre un terme aux maux +des Églises de France et d'Italie. + +C'était une double inconséquence puisque, d'une part, on soumettait au +pape les propositions auxquelles il avait déjà consenti, et que de +l'autre, on sollicitait son approbation quand on avait dissous le +concile pour avoir demandé cette approbation. + +Les évêques plus abattus qu'irrités, signèrent séparément ce qu'on +leur proposa, et dans une séance générale, le 5 août 1811, adoptèrent +par assis et levé (nouveau mode de voter suggéré par une ruse du +cardinal Maury) le projet suivant: + +«ARTICLE PREMIER.--Conformément à l'esprit des canons, les archevêchés +et évêchés ne pourront rester vacants plus d'un an pour tout délai. +Dans cet espace de temps, la nomination, l'institution et la +consécration devront avoir lieu. + +«ARTICLE II.--L'empereur sera supplié de continuer à nommer aux sièges +vacants, conformément aux concordats, et les nommés par l'empereur +s'adresseront à notre Saint-Père le pape pour l'institution canonique. + +»ARTICLE III.--Dans les six mois qui suivront la notification faite au +pape par les voies d'usage, de ladite nomination, le pape donnera +l'institution canonique, conformément aux concordats. + +»ARTICLE IV.--Les six mois expirés sans que le pape ait accordé +l'institution, le métropolitain ou, à son défaut, le plus ancien +évêque de la province ecclésiastique, procédera à l'institution de +l'évêque nommé, et s'il s'agissait d'instituer le métropolitain, le +plus ancien évêque de la province conférerait l'institution. + +»ARTICLE V.--Le présent décret sera soumis à l'approbation de notre +Saint-Père le pape, et, à cet effet, Sa Majesté sera suppliée de +permettre qu'une députation de six évêques se rende auprès de Sa +Sainteté, pour la prier de confirmer un décret, qui seul peut mettre +un terme aux maux des Églises de France et d'Italie.» + +Il n'y avait absolument aucune différence quant au fond, entre ce qui +avait été proposé d'abord par le concile, et ce qui fut adopté par la +nouvelle assemblée. L'article V demandait l'approbation du Saint-Père, +tandis que dans le projet primitif, c'était l'approbation de +l'empereur qui devait être sollicitée. Il est vrai que celle-ci était +fort inutile, puisque le projet n'était que l'expression littérale de +la propre demande de l'empereur. A quoi bon alors le lui soumettre? +Mais substituer aussi littéralement une expression à l'autre, pouvait +lui paraître une injure, si on lui eût proposé cette substitution; +aussi j'imagine que l'assemblée n'aurait pas osé la lui demander, et +qu'elle se trouva trop heureuse que le décret lui arrivât, revêtu de +l'approbation impériale, car ce fut Napoléon, c'est-à-dire son +conseil, qui proposa la rédaction. Son approbation était renfermée +dans la proposition faite en son nom au concile, dans l'envoi qu'il +faisait de la députation au pape, et dans les instructions qu'il +donnait à cette députation.--Et quant à l'approbation déférée au pape +par l'article V du décret et à laquelle le concile mettait une si +grande importance, l'évêque de Nantes put aisément persuader à +l'empereur que le premier projet qui avait été si violemment repoussé +par lui, n'était en réalité qu'une forme, à l'aide de laquelle on +demandait au pape s'il reconnaissait bien là son propre ouvrage. Il +n'y avait aucun inconvénient, ajouta-t-il, à accorder cette petite +satisfaction au concile, auquel il se chargeait de faire entendre que +les sévérités impériales envers quelques-uns de ses membres ne +provenaient pas de ce qu'ils avaient voulu insérer cet article dans le +décret, mais bien des dispositions hostiles qu'ils avaient manifestées +contre le gouvernement. + +Quelques jours plus tard, le 19 août, quatre-vingt-cinq évêques, parmi +lesquels, cette fois, se trouvaient les neuf non institués, signèrent +en commun une lettre au pape, dans laquelle ils lui demandaient de +confirmer le décret. Puis on nomma neuf députés pour le lui porter à +Savone. Ces députés étaient les archevêques de Malines[73], de Pavie +et de Tours; les évêques d'Évreux, de Nantes, de Trêves, de +Plaisance[74], de Faenza et de Feltre, et pour que le pape ne pût pas +se plaindre qu'il était privé de son conseil, on lui envoya aussi cinq +cardinaux: MM. Doria[75], Dugnani[76], Roverella, de Bayanne[77] et +Ruffo[78], du concours desquels j'ai tout lieu de croire qu'on s'était +secrètement assuré. Enfin, on fit partir en même temps le _cameriere +secreto_ du pape, Bertazzoli, et son aumônier. + + [73] M. de Pradt. + + [74] Étienne-André Fallot de Beaumont, né en 1750, entra dans les + ordres et devint évêque de Vaison (comtat Venaissin). Il protesta + contre la réunion du comtat à la France, fut privé de son siège à + ce moment, et se réfugia à Rome. En 1801, il fut nommé évêque de + Gand, puis évêque de Plaisance (1807) et archevêque de Bourges + (1813). Mais il ne reçut pas de bulle d'institution pour ce nouveau + siège, et dut l'abandonner en 1814. Il vécut dès lors dans la + retraite jusqu'à sa mort. + + [75] Giovanni Pamphili Doria, issu de la vieille famille gênoise de + ce nom. Né en 1751, il fut archevêque à vingt ans, puis nonce à + Paris, cardinal et secrétaire d'État (1797). Il devint ensuite + camerlingue de la cour pontificale. + + [76] Antoine Dugnani, né en 1748, entra dans les ordres et devint, + en 1785, archevêque _in partibus_ de Rhodes. Il était nonce à Paris + en 1789. De retour à Rome en 1792, il fut créé cardinal, et en + 1800, contribua activement à l'élection de Pie VII. Son attachement + pour ce pontife le fit exiler à Milan en 1808. Il fut conduit en + France l'année suivante. Il revint à Rome en 1814, fut nommé évêque + de Porto et de Santa-Ruffina, et mourut en 1818. + + [77] Alphonse-Hubert de Lallier, duc de Bayanne, né à Valence, en + 1739, fut d'abord auditeur de rote près la cour de Rome. Il fut + créé cardinal en 1802. Il revint en France sous l'empire, joua un + rôle assez actif dans les négociations entre le pape et l'empereur, + et fut nommé sénateur en 1813. Il devint pair de France sous la + Restauration et mourut en 1818. + + [78] Fabrice-Denis Ruffo, né en 1744, à Naples. Destiné à l'état + ecclésiastique, il ne fut, néanmoins, jamais que diacre. Pie VI le + nomma assesseur général et trésorier de la chambre pontificale. De + retour à Naples, il fut nommé par le roi Ferdinand intendant du + palais et devint son conseiller le plus écouté. Il fut créé + cardinal en 1794. En 1798, il suivit le roi en Sicile, fut nommé + par lui vicaire général avec des pouvoirs illimités. Il souleva les + Calabres, et rétablit partout l'autorité royale. En 1805, Ruffo + revint à Rome, puis alla en France en 1809; il ne put retourner en + Italie qu'en 1814. En 1821, il fut nommé membre du conseil royal + par le roi des Deux-Siciles et mourut en 1827. + +Ils arrivèrent à Savone vers la fin du mois d'août. Le pape ne les +reçut que le 5 septembre. On dit qu'il ne les accueillit pas avec +autant de bienveillance que la première députation. Il ignorait ce qui +s'était passé au concile; d'ailleurs il ne prononçait jamais ce +nom-là, auquel il substituait toujours celui d'_assemblée_; ce qui +prouve combien il eût été facile dès la première députation, de +terminer avec le pape sur le point essentiel, celui qui était relatif +à l'institution des évêques, sans recourir à un concile dont le +Saint-Père ne se souciait nullement. Mais c'est ce que Napoléon ne sut +pas faire, et ce que personne n'eut l'habileté de lui persuader. Le +mal devint irrémédiable, parce que l'approbation du décret que l'on +obtint du pape, et qui devait mettre fin à cette grande affaire, +n'aboutit à rien par suite de l'humeur indomptable de Napoléon, qui, +près de tout conclure, chercha à tout brouiller et n'en trouva que +trop les moyens. + +Après quelques explications fort douces entre la députation envoyée à +Savone et le pape, explications qui ne portaient sur aucune véritable +difficulté opposée par lui, le Saint-Père accéda de bonne grâce aux +cinq articles du décret. Il les inséra littéralement dans un bref, en +date du 20 septembre 1811, qu'il adressait aux évêques avec des +expressions pleines de tendresse paternelle, et sans le moindre retour +sur lui-même. Il rappelle dans le préambule, avec une reconnaissance +touchante, que Dieu a permis qu'avec l'agrément de son bien cher fils, +Napoléon Ier empereur des Français et roi d'Italie (ces deux titres y +sont mentionnés), quatre évêques vinssent le visiter et le prier de +pourvoir aux Églises de France et d'Italie. Il parle de l'affection +avec laquelle il les a reçus, et avec une véritable joie, de la +manière dont ils ont reporté ses vues et ses intentions. Il annonce +que d'après une nouvelle autorisation de son très cher fils Napoléon +Ier... cinq cardinaux et l'archevêque son aumônier sont revenus auprès +de lui, et que huit députés (car il en était mort un en route[79]) en +l'informant qu'une _assemblée_ générale du clergé a été tenue à Paris +le 5 août, lui ont remis une lettre qui relatait ce qui s'était passé +dans cette assemblée, et qui était signée par un grand nombre de +cardinaux, archevêques et évêques, et qu'enfin on le suppliait, en +termes convenables, d'approuver de nouveau cinq articles qu'il avait +_précédemment approuvés_. + + [79] L'évêque de Feltre. + +Le pape après avoir entendu les cinq cardinaux et son camérier +l'archevêque d'Edesse, confirma tous les actes qu'on lui présenta. Il +ajouta seulement dans le bref qu'il voulait que le métropolitain ou +l'évêque le plus ancien, quand ils auraient à procéder à +l'institution, fissent les informations d'usage, qu'ils exigeassent la +profession de foi, qu'ils instituassent au nom du Souverain Pontife, +et qu'ils lui transmissent les actes authentiques constatant que ces +formalités avaient été fidèlement accomplies. Cette addition était une +clause toute simple; elle était une conséquence même de l'adoption des +articles, et il ne paraît pas que l'empereur lui-même s'en soit +formalisé lorsqu'il la lut. + +Mais il n'en fut plus de même lorsqu'il prit connaissance des pièces +qui contenaient les félicitations et les éloges que le Saint-Père +adressait aux évêques pour leur conduite et leurs sentiments. A la +lecture d'une phrase qui témoignait que les évêques avaient montré, +comme il convenait, envers lui et envers _l'Église romaine qui est la +mère et la maîtresse de toutes les autres Églises, une véritable +obédience_ «aliarum omnium matri et magistri veram obedientiam», +Napoléon n'y tint plus. Les mots _maîtresse_ et _obédience_ excitèrent +tantôt son rire, tantôt sa fureur, et il résolut de renvoyer le bref +avec mépris en exigeant une autre rédaction. Divers bruits circulèrent +à Paris sur ses dispositions variables et chaque jour plus hostiles +contre le Saint-Père. Enfin, sans aucun acte public, sans même qu'il +parût rien à ce sujet dans le _Moniteur_ (autant qu'il m'en souvient), +il se répandit au bout de quelque temps que les négociations avec le +pape étaient rompues. On ne réunit pas les évêques du concile pour +leur en faire part, mais on les renvoya dans leurs diocèses, sans leur +apprendre autre chose si ce n'est que tout était rompu avec le pape et +par sa faute. + +Cependant le bref était rendu; Napoléon, peu accoutumé au langage de +la cour de Rome, pouvait y blâmer quelques expressions et même en +provoquer le changement; mais en dépit de lui, de ses violences, de +ses fureurs, les concessions demandées au pape et tant désirées +pendant trois ans avaient été accordées. Le bref avait même reçu un +commencement d'exécution à Savone, car le pape avait sans difficulté +donné l'institution à quatre évêques nommés par l'empereur, et le nom +de l'empereur se trouvait dans les bulles comme auparavant, ce qui +était bien clairement révoquer la bulle d'excommunication. Enfin le +pape acceptait ce qu'on avait été bien loin d'oser espérer, la clause +additionnelle au concordat; son bref n'était que cela, et l'empereur +pouvait donc désormais, quand il le voudrait, appliquer cette clause, +par un décret ou par un sénatus-consulte, sans avoir besoin de +recourir au pape. Pourquoi préféra-t-il renvoyer le bref, rejeter tout +ce qu'il avait d'utile à son point de vue, à cause de quelques +expressions qui étaient en dehors de la partie principale du bref, et +contre lesquelles, en l'acceptant, il pouvait faire toutes les +réserves qu'il aurait voulu?--Je l'ignore: il était capable de toutes +les inconséquences. + +L'évêque de Nantes, s'il eût été à Paris, aurait pu, je pense, le +réconcilier avec les mots de _mère_ et _maîtresse_ de toutes les +Églises, et avec celui d'_obédience_, en les lui montrant plusieurs +fois répétés dans le fameux discours de Bossuet, prononcé à +l'ouverture de l'assemblée du clergé de 1682; il eût pu ajouter que +ces expressions sont conciliables avec les libertés de l'Église +gallicane, puisqu'elles signifient seulement que le pape a le droit de +parler, comme chef, à toutes les Églises catholiques, ce que reconnaît +l'Église de France comme les autres. Mais l'évêque de Nantes était à +Savone avec les autres députés, où ils devaient tous attendre de +nouveaux ordres. + +L'empereur renvoya le bref; le pape le reprit avec douleur et dut le +regarder comme non avenu. Cependant avec la douce condescendance qu'on +lui connaissait, il était sûrement prêt, quand on le voudrait, à le +maintenir, puisqu'il ne l'avait pas donné conditionnellement, et que +surtout il n'avait rien demandé pour lui-même. + +En lisant les instructions remises par Napoléon aux évêques députés, +avant leur départ pour Savone, on voit clairement, que ce n'est pas à +cause de quelques expressions répandues dans le texte du bref, et qui +n'en formaient point la substance, que l'empereur rejeta le bref tout +entier, et que c'est surtout, parce que le pape y parlait en son +propre nom. (Comme s'il pouvait faire autrement!) + +Ces instructions, au reste, n'étaient pas de nature à rien concilier: +elles étaient d'une dureté révoltante, et dévoilaient à chaque mot le +désir évident de rompre la négociation. Ainsi les évêques députés +avaient ordre de dire au pape que l'empereur les avait chargés de lui +déclarer que les concordats avaient cessé d'être lois de l'empire et +du royaume d'Italie, et que le pape l'avait autorisé à prendre cette +mesure en violant lui-même depuis plusieurs années quelques +dispositions de ces traités; qu'en conséquence la France et l'Italie +allaient rentrer dans le droit commun. Les évêques étaient chargés en +outre, de lui demander son approbation _pure et simple_ au décret, et +ils devaient exiger que celui-ci embrassât non seulement la France et +l'Italie, mais encore la Hollande, Hambourg, Munster, le grand-duché +de Berg, l'Illyrie, enfin tous les pays réunis ou qui seraient réunis +par la suite à l'empire français. Ils devaient refuser cette +approbation, si le pape la faisait dépendre d'une _modification_, +_restriction_ ou _réserve quelconque_ excepté pour l'évêché de Rome. +Ils devaient lui dire, surtout, que l'empereur _n'accepterait aucune +constitution ni bulle d'où il résulterait que le pape refaisait en son +nom ce qu'avait fait le concile_. Enfin, ils ne devaient lui parler +que la menace à la bouche. + +Il est probable que Napoléon, ne trouvant pas dans le bref, +l'exécution littérale de ses instructions, le renvoya aux députés, +pour que le pape eût à se conformer à celles-ci; qu'ils le lui +proposèrent, non avec menace, sans doute, mais avec des formes +respectueuses et suppliantes, en lui apprenant la manière dont le bref +avait été reçu; et que le Saint-Père voyant bien qu'il n'y avait +aucune possibilité de satisfaire l'empereur par les seuls moyens à sa +disposition, refusa à son tour ce qu'on voulait si durement et si +arbitrairement exiger de lui. + +J'oubliais de dire qu'on avait remarqué dans le bref que le nom de +concile n'était pas employé, mais seulement celui d'assemblée des +évêques. Cela devait être plus qu'indifférent à Napoléon; les évêques +seuls auraient pu en être blessés, et ils étaient loin de s'en +plaindre. L'empereur, qui avait traité ce concile si légèrement, qui +l'avait dissous avec tant de mépris, qui s'était repenti, chaque fois +qu'on lui en parlait, de l'avoir convoqué, devait être fort peu jaloux +de relever son titre, lorsque, surtout, le pape lui en donnait un, si +parfaitement équivalent. Cependant, son humeur querelleuse le porta à +puiser dans cette omission du mot de concile un nouveau sujet +d'attaque contre le Saint-Père, qu'il répétait souvent dans les +conversations, quoique ce ne fût pas là, assurément, le principal +motif de son refus et de sa colère. + +Les évêques, qui étaient à Savone, y restèrent longtemps encore malgré +eux. Ils ne revinrent à Paris qu'au commencement du printemps de 1812. +L'empereur voulait, disait-il, les punir de leur maladresse. On ne +réunit pas même les membres du concile à Paris, pour leur faire part +de ce qui s'était passé à Savone; on leur avait fait dire le 2 octobre +1811, par le _ministre de la police_, qu'ils eussent à rentrer dans +leurs diocèses, et ils y retournèrent. On ne publia rien sur la +négociation, pas plus que sur le concile, pas plus que sur le bref. +Chacun tira de cet imbroglio ce qu'il voulut; et l'on pensa à autre +chose. + +Les rigueurs continuèrent à Savone, dans le traitement qu'on y faisait +subir au Saint-Père pendant l'hiver de 1811 à 1812 et le printemps +suivant. A cette époque, il paraît qu'on eut quelque crainte, à +l'apparition d'une escadre anglaise, qu'elle pourrait enlever le pape; +et l'empereur donna l'ordre de le transférer à Fontainebleau. Il +partit le 10 juin de Savone, et on fit voyager jour et nuit ce +malheureux vieillard. Il tomba assez sérieusement malade à l'hospice +du Mont-Cenis; mais on ne le força pas moins à continuer le voyage. On +l'avait obligé à se revêtir d'habits qui ne pussent pas le faire +reconnaître sur la route qu'il parcourait. On avait eu grand soin +aussi de dérober sa marche au public et l'on garda même un secret si +profond, qu'en arrivant le 19 juin à Fontainebleau, le concierge qui +n'avait pas été prévenu de son arrivée et qui n'avait rien préparé, +dut le recevoir dans son propre logement. Le Saint-Père fut assez +longtemps avant de pouvoir se remettre des fatigues de ce pénible +voyage, et des rigueurs, au moins inutiles, dont on l'avait accablé. + +Les cardinaux non disgraciés par Napoléon, qui étaient à Paris, de +plus l'archevêque de Tours, l'évêque de Nantes, celui d'Évreux, celui +de Trêves, eurent ordre d'aller voir le pape. On dit qu'il exprima le +désir que le cardinal Maury fût un peu plus sobre de ses visites. On +répandit le bruit que le pape serait amené à Paris, et on fit de +grands préparatifs pour le recevoir au palais archiépiscopal, où +toutefois il ne vint jamais. + +La campagne de Russie, marquée par tant de désastres, touchait à son +terme. L'empereur, de retour à Paris le 18 décembre 1812, se +nourrissait toujours de chimériques espérances et méditait sans doute +encore de gigantesques projets. Avant de s'y livrer, il voulut +reprendre les affaires de l'Église, soit qu'il se repentît de ne les +avoir pas finies à Savone, soit qu'il eût la fantaisie de vouloir +prouver qu'il en ferait plus en deux heures de tête-à-tête avec le +pape, que n'en avaient fait le concile, ses commissions et ses plus +habiles négociateurs. Cependant il avait pris d'avance des mesures qui +devaient faciliter sa négociation personnelle. Le Saint-Père était +entouré depuis plusieurs mois de cardinaux et de prélats, qui, soit +par conviction, soit par soumission à l'empereur, dépeignaient +l'Église comme parvenue à un état d'anarchie qui mettait son existence +en péril. Ils répétaient sans cesse au pape que s'il ne se rapprochait +pas de l'empereur pour s'aider de sa puissance et arrêter le mal, le +schisme devenait inévitable. Enfin le pontife, accablé par l'âge, par +les infirmités et par les inquiétudes et les soucis dont on agitait +son esprit, se trouvait bien préparé pour la scène que Napoléon avait +projeté de jouer et qui devait lui assurer ce qu'il croyait être un +succès. + +Le 19 janvier 1813, l'empereur accompagné de l'impératrice +Marie-Louise, entra inopinément dans l'appartement du Saint-Père, se +précipita vers lui, et l'embrassa avec effusion. Pie VII, surpris et +touché, se laissa entraîner, après quelques explications, à donner son +approbation aux propositions qu'on lui imposa, plutôt qu'on ne les lui +soumit. Elles furent rédigées en onze articles qui n'étaient pas +encore un concordat, mais qui devaient servir de bases à un acte +nouveau. Le 24 janvier l'empereur et le pape apposèrent leur signature +sur cette pièce étrange, à laquelle manquaient les formes +diplomatiques d'usage, puisque c'étaient les deux souverains qui +avaient directement traité ensemble. + +Il était dit dans ces articles: que le pape exercerait le pontificat +en France et en Italie;--que ses ambassadeurs et ceux accrédités près +de lui jouiraient de tous les privilèges diplomatiques:--que ses +domaines qui n'étaient pas aliénés seraient exempts d'impôts, et que +ceux qui l'étaient seraient remplacés jusqu'à la somme de deux +millions de revenu;--que le pape nommerait, soit en France, soit en +Italie, à des évêchés qui seraient ultérieurement désignés;--que les +évêchés _suburbains_ seraient rétablis et à la nomination du pape, et +que les biens non vendus de ces évêchés seraient restitués;--que le +pape pourrait donner des évêchés _in partibus_ aux évêques romains +absents de leur diocèse par l'effet des circonstances, et qu'il leur +serait fait une pension égale à leur ancien revenu, en attendant +qu'ils soient replacés dans des sièges vacants;--que l'empereur et le +pape se concerteraient en temps opportun sur la réduction à faire, +s'il y avait lieu, aux évêchés de la Toscane et du pays de Gênes, +ainsi que pour les évêques à établir en Hollande et dans les +départements hanséatiques;--que la propagande, la pénitencerie et les +archives seraient établies dans le lieu de séjour du Saint-Père; enfin +que Sa Majesté Impériale rendait ses bonnes grâces aux cardinaux, +évêques, prêtres, laïques, qui avaient encouru son déplaisir, par +suite des événements actuels.--L'article principal, consenti par le +Saint-Père à Savone, y figurait naturellement aussi, et il était +rédigé dans les termes suivants: _Dans les six mois qui suivront la +notification d'usage de la nomination par l'empereur aux archevêchés +et évêchés de l'empire et du royaume d'Italie, le pape donnera +l'institution canonique conformément aux concordats et en vertu du +présent indult. L'information préalable sera faite par le +métropolitain. Les six mois expirés sans que le pape ait accordé +l'institution, le métropolitain, et, à son défaut ou s'il s'agit du +métropolitain, l'évêque le plus ancien de la province procédera à +l'institution de l'évêque nommé, de manière qu'un siège ne soit +jamais vacant plus d'une année._--Tel était l'article 4. + +Par un dernier article, le Saint-Père déclarait qu'il avait été porté +aux dispositions ci-dessus par considération de l'état actuel de +l'Église et dans la confiance que lui a inspirée Sa Majesté, qu'elle +accordera sa puissante protection aux besoins si nombreux qu'a la +religion dans le temps actuel. + +La nouvelle de la signature de ce traité répandit une grande joie dans +le public. Mais il paraît que celle du pape fut de courte durée. Les +sacrifices qu'il avait été amené à faire étaient à peine consommés, +qu'il en ressentit une amère douleur; elle ne put que s'accroître, à +mesure que les cardinaux exilés et emprisonnés, Consalvi, Pacca, di +Pietro, etc., en obtenant leur liberté, reçurent aussi l'autorisation +de se rendre à Fontainebleau. Ce qui se passa alors entre le +Saint-Père et ces cardinaux, je n'ai pas la prétention de le savoir; +mais il faut que Napoléon ait été averti par quelques symptômes de ce +qui allait arriver: car, malgré l'engagement qu'il avait pris avec le +pape de ne regarder les onze articles que comme des préliminaires qui +ne seraient pas publiés[80], il se décida néanmoins à en faire l'objet +d'un message que l'archichancelier fut chargé de porter au Sénat. + + [80] Le préambule de ce concordat porte en effet: + +«Sa Majesté l'empereur et roi et Sa Sainteté, voulant mettre un terme +aux différends qui se sont élevés entre eux et pourvoir aux +difficultés survenues sur plusieurs affaires de l'Église sont convenus +des articles suivants, _comme pouvant servir de base à un arrangement +définitif_.» + +Cette publicité prématurée donnée à un acte que le pape regrettait si +vivement d'avoir signé dut hâter sa rétractation, qu'il adressa le 24 +mars 1813 par un bref à l'empereur. J'ignore sur quels considérants le +Saint-Père a fondé cette rétractation; mais on ne peut que déplorer +la faiblesse qui dirigea sa conduite, dans cette circonstance et qui, +à si peu d'intervalle, le fit consentir à se rétracter. La meilleure +explication qu'on puisse donner à cette conduite, c'est que, par suite +d'un affaiblissement physique et moral, son esprit a plié devant les +exigences de Napoléon, et n'a retrouvé ses forces que quand il s'est +senti entouré de ses fidèles conseillers. On peut regretter, mais qui +se croira en droit de blâmer? + +Cette fois, l'empereur, quoique très irrité de la rétractation, crut +qu'il était de son intérêt de ne pas faire d'éclat, et prit le parti +de n'en tenir en apparence aucun compte. Il fit publier deux décrets: +un du 13 février et l'autre du 25 mars 1813. Par le premier, le +nouveau concordat du 25 janvier était proclamé loi d'État; par le +second, il le déclarait obligatoire pour les archevêques, évêques et +chapitres, et ordonnait, en conséquence de l'article IV de ce +concordat, aux métropolitains, de donner l'institution aux évêques +nommés, et, en cas de refus, ordonnait qu'ils seraient traduits devant +les tribunaux. + +On restreignit de nouveau la liberté qui avait été momentanément +accordée au Saint-Père, et le cardinal di Pietro retourna à l'exil. +Puis Napoléon partit bientôt après pour cette campagne de 1813 en +Allemagne, prélude de celle qui devait amener sa chute. + +Les décrets lancés _ab irato_ ne furent pas exécutés, et pendant les +diverses fluctuations de la campagne de 1813, le gouvernement impérial +tenta plusieurs fois de renouer avec le pape des négociations qui +n'aboutirent à rien. Les choses traînèrent ainsi en longueur, et l'on +ne prévoyait aucune issue, lorsque, le 23 janvier 1814, on apprit tout +à coup que le pape avait quitté ce jour-là même Fontainebleau et +retournait à Rome. + +Napoléon était alors vivement pressé par les troupes alliées qui +avaient pénétré en France; mais, comme il comptait bien en triompher, +on ne comprit pas le motif d'une résolution si inattendue, si +précipitée. Elle s'explique cependant. Murat, qui avait abandonné la +fortune de l'empereur, et qui, comme nous l'avons déjà dit, avait +traité avec la coalition, occupait alors les États de l'Église, et il +est évident que Napoléon, dans son indignation contre Murat, préféra +laisser rentrer le pape dans ses États, à les voir dans les mains de +son beau-frère. + +Pendant que Pie VII était en route et que l'empereur combattait en +Champagne, un décret du 10 mars 1814 annonça que le pape reprendrait +possession de la partie de ses États dont on avait formé les +départements de _Rome_ et de _Trasimène_. Le lion, quoique vaincu, ne +voulait pas encore lâcher toute la proie qu'il espérait bien +reprendre. + +Le voyage du Saint-Père ne se faisait pas sans entraves et sans +difficultés, tellement que le gouvernement provisoire, que j'avais +l'honneur de présider, se vit obligé de donner des ordres, le 2 avril +1814, pour qu'on mît fin à toutes ces entraves, et qu'on rendît sur la +route au Souverain Pontife les honneurs qui lui étaient dus. + +Il faut dire que le vice-roi d'Italie, Eugène, accueillit le pape avec +respect, et que Murat lui-même n'osa pas s'opposer à ce qu'il reprît +possession de ses États, quoiqu'il les occupât lui-même avec ses +troupes. + +Le pape arriva le 30 avril à Césène, le 12 mai à Ancône, et fit son +entrée solennelle à Rome le 24 mai 1814. + +En m'étendant aussi longuement que je viens de le faire sur les +négociations entre l'empereur et le pape, j'avais un double but: je +voulais montrer jusqu'où la passion pouvait entraîner Napoléon quand +il rencontrait devant lui les résistances mêmes du bon droit, et +prouver que, dans la question traitée ici, il eut également tort dans +le fond et dans la forme; c'est ce qu'il me sera facile, je crois, de +démontrer. Je n'ai plus rien à ajouter, ce me semble, pour constater +combien a été odieuse toute la conduite suivie par lui envers le pape, +depuis l'année 1806; les faits que je viens d'exposer avec +impartialité et avec autant de sang-froid qu'il m'a été possible d'en +mettre en rapportant d'aussi indignes persécutions, ces faits parlent +d'eux-mêmes; je risquerais d'en affaiblir l'impression en insistant. +Mais je tiens encore plus, peut-être, à faire ressortir les fautes +énormes, au point de vue de la politique générale, qui ont été +commises par l'empereur dans ses relations avec la cour de Rome. + +Lorsque, en 1801, Napoléon rétablit le culte en France, il avait fait +non seulement un acte de justice, mais aussi de grande habileté: car +il avait immédiatement rallié à lui, par ce seul fait, les sympathies +des catholiques du monde entier; et, par le concordat avec Pie VII, il +avait raffermi sur une base solide la puissance catholique un moment +ébranlée par la Révolution française, et dont tout gouvernement sensé +en France doit aider le développement, ne fût-ce que pour l'opposer +aux envahissements du protestantisme et de l'Église grecque. Or, +quelles sont les forces principales du catholicisme, comme de toute +puissance, si ce n'est l'unité et l'indépendance? Et ce sont +précisément ces deux forces que Napoléon voulut saper et détruire le +jour où, poussé par l'ambition la plus insensée, il entra en lutte +avec la cour de Rome. Il s'attaqua à l'unité de l'Église catholique, +en voulant priver le pape du droit d'instituer les évêques; à son +indépendance, en arrachant au Saint-Siège son pouvoir temporel. + +L'institution des évêques par le pape est le seul véritable lien qui +rattache toutes les Églises catholiques du monde à celle de Rome. +C'est elle qui maintient l'uniformité des doctrines et des règles de +l'Église, en ne laissant arriver à l'épiscopat que ceux reconnus +capables par le Souverain Pontife de les soutenir et de les défendre. +Supposez un moment ce lien rompu, vous tombez dans le schisme. +Napoléon était d'autant plus coupable à cet égard, qu'il avait été +éclairé par les erreurs de l'Assemblée constituante. Je ne crains pas +de reconnaître ici, quelque part que j'aie eue dans cette oeuvre, que +la constitution civile du clergé, décrétée par l'Assemblée +constituante, a été peut-être la plus grande faute politique de cette +Assemblée, indépendamment des crimes affreux qui en ont été la +conséquence. Il n'était pas permis, après un pareil exemple, de +retomber dans la même erreur et de recommencer contre Pie VII les +persécutions de la Convention et du Directoire contre Pie VI, qui +avaient été si sévèrement et si justement blâmées par Napoléon +lui-même. Il n'y a donc aucune excuse possible pour sa conduite dans +cette question. On m'opposerait en vain qu'il s'est rencontré des +papes turbulents qui ont abusé de l'institution des évêques et s'en +sont fait une arme contre des gouvernements même catholiques. Je +répondrai à cela que c'est exact, mais que ces gouvernements se sont +tirés de cet embarras; qu'on ferait de même si on s'y trouvait encore, +et que c'est une mauvaise politique, pour prévenir un abus possible, +de créer un danger réel. Ajoutons que Napoléon était moins justifiable +que tout autre d'agir comme il l'a fait, après avoir rencontré dans +Pie VII les facilités les plus inespérées, pour régler les affaires de +l'Église, et une mansuétude et une douceur qui ne se sont pas +démenties un seul instant, malgré les plus odieux procédés: car la +bulle d'excommunication est un incident qui n'a eu aucune portée. Et +combien faut-il que Napoléon ait été coupable dans cette occasion, +pour que lui, qui se vantait tant de créer partout des ennemis à +l'Angleterre, comme jadis Mithridate aux Romains, en soit venu à faire +du pape un allié des Anglais, et pour qu'il ait pu craindre un instant +de voir ceux-ci lui enlever sa victime à Savone? + +La destruction du pouvoir temporel du pape par l'absorption des États +romains dans le _grand empire_ était, politiquement parlant, une faute +non moins grave. Il saute aux yeux que le chef d'une religion aussi +universellement répandue sur la terre que l'est la religion catholique +a besoin de la plus parfaite indépendance pour exercer impartialement +son pouvoir et son influence. Dans l'état actuel du monde, au milieu +des divisions territoriales créées par le temps et des complications +politiques résultant de la civilisation, cette indépendance ne peut +exister que si elle est garantie par une souveraineté temporelle. Il +serait aussi absurde de vouloir remonter au temps de la primitive +Église, où le pape n'était que l'évêque de Rome, parce que le +christianisme était renfermé dans l'empire romain, qu'il était insensé +à Napoléon de prétendre faire du Saint-Père un évêque français. Que +devenait alors le catholicisme dans tous les pays qui ne faisaient pas +partie de l'empire français? Que penserait la France si le pape était +entre les mains de l'Autriche ou de toute autre puissance catholique? +Le croirait-elle bien impartial, bien indépendant? Quelque illusion +que pût se faire Napoléon sur l'étendue et sur la durée de sa +puissance, dans sa personne, ou dans celle de ses successeurs, il ne +devait pas créer un précédent aussi dangereux et qui pouvait, un +jour, être fatal à la France. 1814 a prouvé que, dans ce genre, rien +n'était impossible. + +Je m'arrête: j'en ai dit assez pour montrer tout le mal que +l'insatiable ambition de l'empereur préparait pour la France dans +l'avenir. Mais, me diront peut-être les révolutionnaires de l'espèce +de ceux de 1800, pourquoi, alors, avoir rétabli la religion, la +papauté? C'est Napoléon lui-même qui leur a d'avance répondu en +faisant le concordat de 1801; mais c'est le Napoléon vraiment grand, +éclairé, guidé par son beau génie, et non par les passions furieuses +qui, plus tard, l'ont étouffé. + + + + +FIN DE LA SIXIÈME PARTIE. + + + + +SEPTIÈME PARTIE + +CHUTE DE L'EMPIRE--RESTAURATION + +(1813-1814) + + + + +CHUTE DE L'EMPIRE--RESTAURATION + +(1813-1814) + + +Il faut maintenant que l'attention de mes lecteurs se reporte à +l'époque du règne de Napoléon où je disais que, par un arrangement +habile fait en Espagne, il aurait pu arriver à une paix générale et +consacrer ainsi son propre établissement. + +Napoléon avait été élevé au pouvoir suprême par le concours de toutes +les volontés réunies contre l'anarchie; l'éclat de ses victoires +l'avait fait choisir, c'étaient là tous ses droits; des défaites les +annulaient, tandis qu'une paix glorieuse les aurait légitimés et +affermis. Mais, dupe de son imagination qui dominait son jugement, il +disait avec emphase qu'il fallait élever autour de la France un +rempart de trônes occupés par des membres de sa famille, pour +remplacer cette ligne de forteresses créée autrefois par Louis XIV. Il +trouvait parmi ses ministres et parmi ses courtisans des hommes pour +approuver cette extravagance; et la plupart de ces hommes étaient +d'anciens membres de la Convention, du conseil des Anciens... Mais le +bon sens des masses en France se bornait à désirer la conservation des +résultats vraiment utiles de la Révolution, c'est-à-dire le maintien +des libertés civiles dont l'empereur avait à peine laissé subsister +les formes, en plaçant sans cesse son pouvoir despotique au-dessus de +la loi. + +Ses succès l'avaient tellement aveuglé qu'il ne voyait pas qu'en +poussant à l'extrême le système politique dans lequel il s'était +follement engagé, tant à l'intérieur qu'à l'extérieur, il lasserait +les Français aussi bien que les nations étrangères, et forcerait les +uns et les autres à chercher en dehors de lui des garanties qui +pussent assurer la paix générale, et pour les Français, la jouissance +de leurs droits civils. + +Tout était insensé dans son entreprise contre l'Espagne. Pourquoi +ruiner un pays qui lui était attaché et dévoué? Pour n'en saisir +qu'une partie, tandis qu'il livrait ses riches colonies à l'Angleterre +qu'il prétendait détruire, ou au moins affaiblir partout? N'était-il +pas évident que si toutes les provinces de la péninsule étaient +forcées de plier sous le joug français et de subir la royauté de son +frère, les colonies espagnoles se soulèveraient par leur propre +impulsion ou par celle de l'Angleterre? Le chef-d'oeuvre de la +politique, à cette époque, aurait été d'isoler assez la +Grande-Bretagne pour la laisser sans un lien quelconque avec le +continent et sans des rapports nouveaux avec les colonies. Napoléon, +au contraire, par la guerre d'Espagne, lui ouvrit et le continent +d'Europe et les colonies d'Amérique. + +En rappelant dans mes souvenirs ce qui m'avait frappé davantage +pendant les vingt années dont je viens de parler, je me suis souvent +fait cette question: que serait-il arrivé si l'empereur, à telle +époque de sa carrière, s'était arrêté, eût changé de système et ne se +fût occupé qu'à s'affermir? Ainsi, par exemple, après la paix de +Lunéville, après avoir signé son premier traité avec la Russie, conclu +la paix d'Amiens avec l'Angleterre, et fait reconnaître le recès de +l'empire par toutes les puissances de l'Europe, tout ne lui était-il +pas facile? La France avait acquis alors des limites auxquelles +l'Europe avait dû consentir; les oppositions intérieures étaient +calmées, la religion avait repris sa place dans l'État. Cette +situation ne laissait évidemment plus aucune chance à la maison de +Bourbon. + +Si cette même pensée se présente quelquefois à Louis XVIII, que de +reconnaissance ne doit-il pas avoir envers la Providence, et que de +soins ne doit-il pas apporter au bonheur et à la prospérité de la +France! Qu'il songe un moment à tout ce qu'il a fallu depuis 1803, +pour préparer son retour[81]! + + [81] Rappelons ici que cette partie des _Mémoires_ du prince de + Talleyrand a été écrite pendant la Restauration et avant la mort de + Louis XVIII. + +Il a fallu que toutes les illusions s'emparassent à la fois de +l'esprit de Napoléon; qu'il se livrât sans prévision aux expéditions +les plus hasardeuses; que, par caprice, il créât des trônes, et que +par d'autres caprices, il leur ôtât toute chance de stabilité, et se +fît des ennemis de ceux-là mêmes qu'il plaçait sur ces trônes. Il a +fallu que, pour détruire la confiance de la France et des nations +étrangères, il leur imposât des institutions, d'abord républicaines, +puis monarchiques, puis qu'il finît par les soumettre à sa despotique +domination. Il a fallu, enfin, qu'il donnât aux peuples, qui bientôt +s'entendent entre eux, la triste consolation de mépriser +successivement les différentes formes de gouvernement qui passaient +sous leur yeux, et qu'il ne vît pas que ce mépris, devait sortir parmi +les peuples, une disposition générale au soulèvement et bientôt après +à la vengeance. + +Mais, si, dépassant encore cette date de 1803, nous nous reportons à +l'année 1807, où l'empereur avait vaincu l'une après l'autre +l'Autriche, la Prusse et la Russie et tenait entre ses mains le destin +de l'Europe, quel grand et noble rôle n'eût-il pas pu jouer alors! + +Napoléon est le premier et le seul qui ait pu donner à l'Europe un +équilibre réel qu'elle cherche en vain depuis plusieurs siècles, et +dont elle est aujourd'hui plus éloignée que jamais. + +Il ne fallait pour cela: 1º qu'appeler à l'unité l'Italie, en y +transférant la maison de Bavière; 2º que partager l'Allemagne entre la +maison d'Autriche, qui se serait étendue jusqu'aux bouches du Danube, +et la maison de Brandenbourg[82], qu'on aurait agrandie; 3º que +ressusciter la Pologne en la donnant à la maison de Saxe. + + [82] La maison de Hohenzollern-Brandenbourg, qui occupe le trône de + Prusse. + +Avec l'équilibre réel, Napoléon a pu donner aux peuples de l'Europe +une organisation conforme à la véritable loi morale. Un équilibre réel +eût rendu la guerre presque impossible. Une organisation convenable +eût porté chez tous les peuples la civilisation au degré le plus élevé +qu'elle puisse atteindre. + +Napoléon a pu faire ces choses, et ne les a point faites. S'il les eût +faites, la reconnaissance lui aurait élevé partout des statues, et sa +mort aurait été pleurée chez tous les peuples. Au lieu de cela, il a +préparé l'état de choses que nous voyons, et amené les dangers qui +menacent l'Europe du côté de l'Orient. C'est sur ces résultats qu'il +doit être et qu'il sera jugé. La postérité dira de lui: cet homme fut +doué d'une force intellectuelle très grande; mais il n'a pas compris +la véritable gloire. Sa force morale fut très petite ou nulle. Il n'a +pu supporter la prospérité avec modération, ni l'infortune avec +dignité; et c'est parce que la force morale lui a manqué, qu'il a fait +le malheur de l'Europe et le sien propre. + +Placé pendant tant d'années au milieu de ses projets, et, pour ainsi +dire, dans le cratère de sa politique, témoin de tout ce qui se +faisait ou se préparait contre lui, il n'y a pas eu grand mérite à +prévoir que tous les pays rangés nouvellement sous ses lois, que +toutes les créations nouvelles placées sous la domination de sa +famille, porteraient les premiers coups à sa puissance. Ce n'est pas +sans une douloureuse amertume, je l'avoue, que j'assistais à un pareil +spectacle. J'aimais Napoléon; je m'étais attaché même à sa personne, +malgré ses défauts; à son début, je m'étais senti entraîné vers lui +par cet attrait irrésistible qu'un grand génie porte avec lui; ses +bienfaits avaient provoqué en moi une reconnaissance sincère. Pourquoi +craindrais-je de le dire?... j'avais joui de sa gloire et des reflets +qui en rejaillissaient sur ceux qui l'aidaient dans sa noble tâche. +Aussi, je puis me rendre le témoignage que je l'ai servi avec +dévouement, et, autant qu'il a dépendu de moi, avec un dévouement +éclairé. Dans le temps où il savait entendre la vérité, je la lui +disais loyalement; je la lui ai dite même plus tard, lorsqu'il +fallait employer des ménagements pour la faire arriver jusqu'à lui; et +la disgrâce que m'a valu ma franchise me justifie devant ma conscience +de m'être séparé de sa politique d'abord, puis de sa personne, quand +il était arrivé au point de mettre en péril la destinée de ma patrie. + +Lorsque Napoléon, repoussant toute transaction raisonnable, se lança, +en 1812, dans la funeste expédition de Russie, tout esprit réfléchi +pouvait presque fixer d'avance le jour, où, poursuivi par les +puissances qu'il avait humiliées, forcé de repasser le Rhin, il +perdrait le prestige dont l'avait entouré la fortune. Napoléon, battu, +devait disparaître de la scène du monde; c'est le sort des usurpateurs +vaincus. Mais la France, une fois envahie, que de chances contre elle! +Quels moyens pouvaient conjurer les maux qui la menaçaient? Quelle +forme de gouvernement devait-elle adopter, si elle résistait à cette +terrible catastrophe? C'étaient là de graves sujets de méditation pour +tous les bons Français; s'y livrer était un devoir pour ceux que les +circonstances, ou, si l'on veut, leur ambition, avaient déjà appelés, +à d'autres époques, à exercer de l'influence sur le sort du pays. +C'est ce que je me croyais le droit de faire depuis plusieurs années; +et, à mesure que je voyais approcher le redoutable dénouement, +j'examinais et je combinais avec plus d'attention et de soin les +ressources qui nous resteraient. Ce n'était ni trahir Napoléon ni +conspirer contre lui, quoiqu'il me l'eût plus d'une fois déclaré. Je +n'ai conspiré dans ma vie qu'aux époques où j'avais la majorité de la +France pour complice, et où je cherchais avec elle le salut de la +patrie. Les méfiances et les injures de Napoléon à mon égard ne +peuvent rien changer à la vérité des faits, et, je le répète +hautement: il n'y a jamais eu de conspirateur dangereux contre lui que +lui-même. Il n'en a pas moins fait exercer contre moi la plus odieuse +surveillance pendant les dernières années de son règne. Je pourrais +presque faire valoir cette surveillance comme un témoignage de +l'impossibilité dans laquelle je me serais trouvé de conspirer, si +même j'en avais eu le goût. + +On me pardonnera de rappeler un incident de cette surveillance, qui me +revient à la mémoire et qui montrera ce que la police de l'empereur +savait faire de l'intimité de la vie privée. Au mois de février 1814, +j'avais, un soir, quelques personnes réunies dans mon salon, au nombre +desquelles étaient le baron Louis, l'archevêque de Malines, M. de +Pradt, M. de Dalberg et plusieurs autres. On causait un peu de tout, +mais particulièrement des événements graves du moment, qui +préoccupaient à bon droit tous les esprits. La porte s'ouvre avec +fracas, et, sans laisser le temps au valet de chambre de l'annoncer, +le général Savary, ministre de la police générale, s'élance au milieu +du salon en s'écriant: «Ah! je vous prends donc tous en flagrant délit +de conspiration contre le gouvernement!»--Quelque sérieux qu'il ait +essayé de mettre dans le ton de son exclamation, nous vîmes bientôt +que son intention était de plaisanter, tout en cherchant cependant à +découvrir, s'il le pouvait, quelques notions propres à alimenter ses +rapports de police à l'empereur. Il ne parvint pas, toutefois, à nous +déconcerter, et l'état des choses ne justifiait que trop bien +l'inquiétude que chacun lui exprima sur la situation périlleuse de +Napoléon et sur les conséquences qui pouvaient en résulter. Je serais +assez porté à croire que sans la chute de l'empereur, M. le général +Savary n'aurait pas manqué de faire valoir près de lui la hardiesse, +et, ce qu'il pensait être, l'habileté de sa conduite dans cette +occasion. C'est, décidément, un vilain métier que celui de ministre de +la police. + +Ce qu'il y a de bizarre dans la conduite de Napoléon à mon égard, +c'est que, dans le temps même où il était le plus rempli de soupçons +sur moi, il cherchait à me rapprocher de lui. Ainsi, au mois de +décembre 1813, il me demanda de reprendre le portefeuille des affaires +étrangères, ce que je refusai nettement, comprenant bien que nous ne +pourrions jamais nous entendre sur la seule manière de sortir du +dédale dans lequel ses folies l'avaient enfermé. Quelques semaines +plus tard, au mois de janvier 1814, avant son départ pour l'armée, et +lorsque M. de Caulaincourt était déjà parti pour le congrès de +Châtillon[83], l'empereur travaillait presque chaque soir avec M. de +la Besnardière[84], qui, en l'absence de M. de Caulaincourt, tenait le +portefeuille des affaires étrangères. Dans ces entretiens, qui se +prolongeaient fort avant dans la nuit, il lui faisait souvent +d'étranges confidences. Eh bien, il lui a plusieurs fois répété, après +avoir lu les dépêches dans lesquelles le duc de Vicence rendait compte +de la marche des négociations à Châtillon: «Ah! si Talleyrand était +là, il me tirerait d'affaire.» Il se trompait, car je n'aurais pu le +tirer d'affaire, qu'en prenant sur moi, ce que j'aurais fait très +probablement, d'accepter les conditions des ennemis; et si, ce +jour-là, il avait eu le plus léger succès militaire, il aurait +désavoué ma signature. M. de la Besnardière me raconta aussi une autre +scène à laquelle il assista, et qui est trop caractéristique pour que +je ne la mentionne pas. Murat, pour rester fidèle à la cause de son +beau-frère, demandait qu'on lui abandonnât l'Italie jusqu'à la rive +droite du Pô. Il avait écrit plusieurs lettres à Napoléon, qui ne lui +répondait pas, ce dont il se plaignait amèrement, comme d'une marque +de mépris. «Pourquoi, dit la Besnardière à l'empereur, Votre Majesté +lui laisse-t-elle ce prétexte, et quel inconvénient trouverait-elle, +non pas à lui accorder ce qu'il veut, mais à le flatter de quelques +espérances?»--Il répondit alors: «Est-ce que je puis répondre à un +insensé? Comment ne sent-il pas que mon extrême prépondérance a seule +pu faire que le pape ne fût pas à Rome; c'est l'intérêt de toutes les +puissances qu'il y retourne, et, maintenant, cet intérêt est aussi le +mien. Murat est un homme qui se perd; je serai obligé de lui faire +l'aumône; mais je le ferai enfermer dans un bon cul de basse-fosse, +afin qu'une si noire ingratitude ne reste pas impunie.» Peut-on +comprendre si bien les folies des autres et ne pas se rendre compte +des siennes propres? + + [83] Dès le mois de novembre 1813, les négociations avaient + commencé. Les alliés offraient alors les frontières des Alpes et du + Rhin. Napoléon consentit à la réunion d'un congrès à Manheim. Mais + les événements se précipitèrent, et le congrès ne se réunit que le + 7 février à Châtillon-sur-Seine. M. de Caulaincourt, ministre des + affaires étrangères, y représentait l'empereur. Cette fois les + alliés n'offraient plus que les limites de 1789. Le congrès se + sépara le 19 mars, sans avoir abouti. + + [84] Jean-Baptiste de Gouey, comte de la Besnardière, né en 1765, + était entré dans la congrégation des oratoriens sous l'ancien + régime. En 1796 il entra au ministère des relations extérieures + comme simple commis. Il devint en 1807, directeur de la première + division politique, et garda ces importantes fonctions jusqu'en + 1814. Il devint conseiller d'État en 1826, se retira des affaires + publiques en 1830, et mourut en 1843. + +Je disais plus haut que Napoléon seul avait conspiré contre lui-même, +et je puis établir la parfaite exactitude de ce fait; car il est +constant que, jusqu'à la dernière minute qui a précédé sa ruine, il +n'a dépendu que de lui de se sauver. Non seulement, comme je l'ai déjà +dit, il pouvait, en 1812, par une paix générale, consolider à jamais +sa puissance; mais, en 1813, à Prague[85], il aurait obtenu des +conditions, sinon aussi brillantes qu'en 1812, du moins encore assez +avantageuses; et enfin, au congrès même de Châtillon, en 1814, s'il +avait su céder à propos, il pouvait faire une paix utile à la France +réduite aux abois, et qui, même, dans l'intérêt de sa folle ambition, +lui aurait offert des chances de retrouver plus tard quelque gloire. +La terreur qu'il avait su inspirer à tous les cabinets a maintenu +ceux-ci, jusqu'au dernier moment, dans la résolution de traiter avec +lui. Ceci réclame quelques développements, et je veux consigner ici +des faits qui sont à ma parfaite connaissance, et qui constateront +l'exactitude de ce que j'avance. Il faut d'abord nous transporter à la +frontière des Pyrénées, où les armées françaises soutenaient si +bravement une lutte inégale contre les troupes anglaises, espagnoles +et portugaises réunies. Nous reviendrons ensuite dans les plaines de +Champagne. + + [85] Après les victoires de Lutzen, de Bautzen et de Wurtschen, + Napoléon, triomphant, avait consenti à un armistice qui fut signé à + Pleiswitz, le 5 juin. L'Autriche s'interposa comme médiatrice et un + congrès s'ouvrit à Prague le 12 juillet. Napoléon ne voulut rien + céder; les négociations furent rompues le 10 août, et l'Autriche + entra dans la coalition. + +La place de Saint-Sébastien avait été prise à la fin du mois d'août +1813, et celle de Pampelune venait de se rendre dans les derniers +jours d'octobre, quand le duc de Wellington, qui voyait l'Espagne +délivrée de ce côté de ses ennemis, et était informé de la bataille de +Leipzig et des résultats importants qui la suivirent, se décida à +porter la guerre sur le territoire français, pour contribuer autant +que possible au triomphe de la cause générale de l'Europe; celle de +l'Espagne n'était que secondaire. + +Il passa la Bidassoa vers le milieu de novembre, malgré la vive +résistance de l'armée française commandée par le maréchal Soult, et +son quartier général s'établit le premier jour à Saint-Pé, petit +village de la frontière. + +Le temps était affreux, la pluie tombait par torrents, ce qui força +l'armée à faire halte, et le quartier général à rester à Saint-Pé. Le +hasard fit qu'il se trouvait dans ce village un curé plein d'esprit et +d'activité, tout dévoué aux Bourbons et à la cause royale; il avait +émigré en Espagne au commencement de la Révolution et il n'était +rentré en France qu'après le concordat. Son nom était l'abbé Juda, +très populaire parmi les Basques et très estimé parmi les Espagnols, +et comme le mauvais temps ne permettait pas au duc de Wellington de +sortir, l'ennui et l'oisiveté lui firent chercher la société du curé +chez lequel il était logé. + +La conversation, naturellement, tourna sur l'état de la France et sur +l'esprit qui y régnait. Le curé n'hésita pas à affirmer qu'on était +fatigué de la guerre à laquelle on ne voyait aucun terme; qu'on était +surtout très irrité contre la conscription, et qu'on se plaignait +beaucoup du poids des impositions; enfin, qu'on désirait un changement +à peu près comme un malade désire changer de position dans son lit +avec l'espoir de trouver du soulagement: «Le colosse a des pieds +d'argile, disait l'abbé Juda, attaquez-le vigoureusement, avec +résolution, et vous le verrez s'écrouler plus facilement que vous ne +croyez.» + +Ces conversations convainquirent le duc de Wellington de la nécessité +d'attaquer simultanément la France par toutes ses frontières si l'on +voulait obtenir du chef du gouvernement une paix honorable et sûre, et +il fit part de ce plan à son gouvernement. + +Il ne fut pas question des Bourbons, car on voyait bien qu'ils étaient +oubliés et entièrement inconnus à la génération nouvelle. On voulut +cependant faire un essai de l'effet produit par l'apparition subite +d'un de ces princes sur une partie quelconque du territoire français, +et savoir à quoi s'en tenir; c'est ce qui motiva l'arrivée du duc +d'Angoulême[86] au quartier général de Saint-Jean-de-Luz dans les +premiers jours du mois de janvier 1814. + + [86] Louis-Antoine de Bourbon, duc d'Angoulême, fils aîné du + comte d'Artois (1775-1844). Il avait épousé en 1799 la princesse + Marie-Thérèse, fille de Louis XVI. + +Le duc d'Angoulême fut très bien reçu par le général en chef, ce qui +était très naturel; par le maire de la ville de Saint-Jean et par le +clergé; mais sans produire aucun effet sur le peuple, excepté celui de +la curiosité. On courait sur son passage le dimanche, quand il allait +à l'église, sans témoigner aucun sentiment, ni donner aucune preuve +d'approbation ou de désapprobation. S'il y eut des offres de service, +des protestations de fidélité, elles restèrent très secrètes, et on +n'en vit pas le moindre effet à l'extérieur. + +On attendait ainsi tout du temps, quand, vers la moitié du mois de +janvier, débarqua à Saint-Jean-de-Luz, venant de Londres, sir Henry +Bunbury[87], sous-secrétaire du ministère de la guerre, qui, parmi +différentes commissions importantes, avait celle d'informer le duc de +Wellington de l'acceptation par l'Angleterre des bases proposées à +Francfort par les souverains alliés pour régler la paix générale, et +de la nécessité de prévenir et d'empêcher que, sous la protection +anglaise, on excitât le peuple à la rébellion contre le gouvernement +existant avec lequel on était en négociation. Le gouvernement anglais, +par un sentiment très honorable, ne voulait pas soulever des peuples, +qu'à la paix, on aurait dû abandonner au ressentiment du gouvernement +de Napoléon, et il insistait tellement sur ce point que la situation +du duc d'Angoulême au quartier général devint très fausse pour lui et +très embarrassante pour le général en chef. En conséquence on ne +l'invita plus à prendre part aux opérations qu'on allait entreprendre, +comme on en avait eu d'abord l'intention; et lorsque, dans les +premiers jours du mois de février, il fut question de passer l'Adour +pour attaquer l'armée française et faire le siège de Bayonne, on +laissa le duc d'Angoulême à Saint-Jean-de-Luz, éloigné du théâtre des +opérations. + + [87] Sir Henry Edward Bunbury, né en 1778, lieutenant général dans + l'armée anglaise. En 1809, il devint sous-secrétaire d'État au + département de la guerre. En 1815, il fut chargé, avec l'amiral + Keith, de notifier à l'empereur Napoléon son exil à Sainte-Hélène. + Il entra à la Chambre des communes en 1830, et refusa peu après le + portefeuille de la guerre. Il mourut en 1860. + +C'est alors, et au moment de passer les gaves, que se présentèrent au +général en chef diverses personnes venant de Bordeaux, et parmi elles +M. de la Rochejacquelein[88], qui insistèrent beaucoup sur la +nécessité de faire un mouvement en faveur des Bourbons, faisant valoir +les bonnes dispositions de la ville de Bordeaux. Ils virent le prince +à Saint-Jean-de-Luz et, différentes fois, le duc de Wellington qui se +trouvait alors vers Saint-Palais. Ils tâchèrent de l'engager à +favoriser et à exciter ce mouvement, mais il fut inébranlable dans +ses refus, d'accord avec les instructions qu'il venait de recevoir de +son gouvernement. + + [88] Louis du Vergier, marquis de La Rochejacquelein, frère du + célèbre général vendéen tué en 1794. Il naquit en 1777, suivit son + père en émigration, et revint en France en 1801. En 1814, il vint + au-devant du duc d'Angoulême à Saint-Jean-de-Luz et fut, peu après, + nommé par Louis XVIII maréchal de camp. Durant les Cent-jours, il + chercha à soulever la Vendée, mais fut tué le 4 juin au combat du + Pont-de-Mathes. Il avait épousé la veuve du marquis de Lescure. + +Le 27 février, les Français perdirent la bataille d'Orthez, qui laissa +à découvert tout le pays des Landes jusqu'à Bordeaux, et le duc de +Wellington, qui désirait avoir une communication plus facile, plus +directe et plus ouverte avec son pays, se décida à occuper cette ville +militairement, en y envoyant la 7e division de son armée, sous les +ordres de lord Dalhousie. + +Les prières et les instances pour le mouvement en faveur des Bourbons +se renouvelèrent plus que jamais, et d'autres personnes arrivèrent de +Bordeaux, pressant ce mouvement à l'occasion de l'occupation +militaire. + +Le duc de Wellington ne crut pas devoir s'y opposer; mais, voulant +éclairer le peuple de Bordeaux et l'informer de l'état des affaires +entre son gouvernement et ceux des alliés, il nomma le général +Beresford[89], maréchal général des troupes portugaises et le second +de l'armée, pour exécuter cette opération. Il lui donna les +instructions les plus positives de déclarer, avant d'entrer dans la +ville, et après l'occupation, «qu'on traitait la paix avec l'empereur +Napoléon, qu'il était même probable qu'elle était faite, et qu'une +fois publiée, l'armée alliée se retirerait du pays sans pouvoir +prêter assistance à personne; que c'était donc aux habitants de +Bordeaux à décider eux-mêmes s'ils voulaient courir les chances de +leur entreprise.»--On écrivit dans les mêmes termes aux deux +gouvernements de la péninsule, et la veille de son entrée à Bordeaux, +le maréchal Beresford déclara ce qu'on vient de lire au maire, M. +Lynch[90], qui, avec quelques autres personnes, était venu à la +rencontre du duc d'Angoulême, celui-ci ayant suivi le quartier général +de lord Beresford. + + [89] William Carr, vicomte Beresford, issu d'une famille + irlandaise. Né en 1768, il entra dans l'armée, et fit les campagnes + de 1793 et 1794 contre la France. En 1795, il passa aux Antilles, + puis aux Indes (1799), en Égypte (1800), au Cap (1805). En 1806, il + attaqua Buenos-Ayres, alors colonie espagnole, mais fut battu et + fait prisonnier. De retour en Angleterre, il commanda une + expédition contre Madère, débarqua en Portugal en 1808, et fut + nommé commandant de Lisbonne. Il devint alors major général et + général en chef des troupes portugaises. Il fit en cette qualité + les campagnes d'Espagne jusqu'en 1814. Après la paix, il entra à la + Chambre des lords. Il mourut en 1854. + + [90]Jean-Baptiste, comte Lynch, né à Bordeaux, en 1749. Sa famille + d'origine irlandaise, avait émigré après la révolution de 1688, et + s'était fixée dans cette ville. Lynch fut reçu en 1771 conseiller + au parlement de Bordeaux. Il fut longtemps emprisonné sous la + Terreur. Sous l'empire, il devint conseiller général de la Gironde + et maire de Bordeaux en 1808. En 1814, il appela les Anglais et + proclama la restauration des Bourbons dès le 12 mars. En 1815, il + chercha avec la duchesse d'Angoulême à organiser la résistance, + mais il échoua et s'enfuit en Angleterre. A la deuxième + restauration il fut créé pair de France. Il mourut en 1835. + +Cette déclaration répandit le découragement parmi la plupart de ceux +qui étaient dans le complot, et, pour neutraliser le mauvais effet +qu'elle pourrait produire dans le public, M. Lynch se hasarda à dire +dans une proclamation que le mouvement se faisait d'accord avec +l'armée anglaise, ce qui occasionna une réclamation très énergique de +la part du duc de Wellington, qui exigea une rétractation et qui +l'obtint enfin, malgré les démarches de M. Ravez[91], envoyé par le +duc d'Angoulême au quartier général du duc pour donner des +explications; elles ne contentèrent pas celui-ci, qui insista sur la +rétractation des expressions de M. Lynch, et elle eut lieu. + + [91] Simon Ravez, né en 1770, était en 1791 avocat à Lyon. Il prit + une part active à la révolte de cette ville contre la Convention et + dut, après la défaite des Lyonnais, se réfugier à Bordeaux. Il + déclina toute fonction publique sous l'empire, et en 1814 fut un + des premiers à proclamer la restauration des Bourbons. Il fut élu + en 1816, député de la Gironde et devint, en 1819, président de la + Chambre. En 1817, il avait été nommé sous-secrétaire d'État au + ministère de la justice. Il se retira en 1830. En 1848, il fut + nommé député à l'Assemblée législative, mais mourut en 1849. + +Le reste du mois de mars se passa sans aucun événement décisif, les +Français se retirant toujours devant l'armée anglaise, et à la fin, +ils furent obligés de passer la Garonne dans les premiers jours +d'avril, pour prendre une forte position devant la ville de Toulouse, +sur le canal de Languedoc. + +Le 6 avril, le quartier général anglais se trouvait à Grenade, sur la +rive gauche de la Garonne, et le même jour le duc de Wellington reçut +une lettre officielle de lord Bathurst[92], secrétaire d'État de la +guerre, qui lui annonçait «qu'à la réception de sa lettre, la paix +devait être faite avec l'empereur Napoléon, mais qu'il devait toujours +continuer ses opérations militaires jusqu'à ce qu'il ait reçu la +notification officielle de la paix, des plénipotentiaires anglais qui +étaient à Châtillon». + + [92] Henry comte de Bathurst, fils du chancelier de ce nom. Né en + 1762, il fut nommé en 1793, membre de la commission pour l'Inde et + en 1809, secrétaire d'État de la guerre et des colonies, sous le + ministère Castlereagh. Ardent adversaire de la France, il soutint + énergiquement devant le parlement le parti de la guerre, et en + 1815, insista pour la détention de Napoléon à Sainte-Hélène. Il + resta au pouvoir jusqu'en 1827, dut alors céder la place à un + ministère whig, mais revint au pouvoir l'année suivante. Le + contre-coup de la révolution de Juillet le força de nouveau à la + retraite. Il mourut en 1834. + +On passa, en conséquence, la Garonne le 8 avril, et, le 10, eut lieu +la bataille de Toulouse, sans que d'une part ni de l'autre on eût la +moindre connaissance de ce qui se passait à Paris, excepté de la +nouvelle de l'entrée des alliés dans la capitale, que les autorités +de Toulouse avaient fait afficher dans les carrefours. + +Après la bataille, les Français évacuèrent la ville dans la nuit du 11 +au 12, et telle était la persuasion du duc de Wellington de la +signature de la paix avec Napoléon, que quand, vers les dix heures du +matin et au moment de monter à cheval pour entrer dans la ville, le +12, on vint lui communiquer officiellement qu'on y avait proclamé les +Bourbons et qu'on avait arboré le drapeau blanc au Capitole, après +avoir renversé le buste de Napoléon, il ne cacha pas sa désapprobation +et son désir d'avoir été consulté par la ville avant d'avoir fait un +pareil mouvement. Il répéta alors ce qu'il avait dit aux Bordelais. Il +tint le même langage devant la municipalité de Toulouse, quand, après +avoir été reçu par la garde nationale avec les couleurs des Bourbons, +il mit pied à terre au Capitole. Les expressions du duc étaient +claires, précises, et n'admettaient pas d'interprétation. + +Mais, vers trois heures de l'après-midi, arriva de Bordeaux le colonel +anglais Frédéric Ponsomby, précédant MM. de Saint-Simon et le colonel +H. Cook, envoyés par le gouvernement provisoire pour communiquer aux +deux armées les événements de Paris: l'abdication de l'empereur et le +rétablissement des Bourbons. + +On accusa alors le gouvernement provisoire d'avoir retardé +l'information aux armées d'événements aussi importants et de n'avoir +pas prévenu l'effusion du sang, qu'occasionna la bataille de Toulouse. +Mais cette accusation était sans fondement, car le gouvernement +provisoire ne perdit pas de temps à faire partir M. de Saint-Simon et +le colonel H. Cook, chargés par lui d'informer les deux armées de +l'abdication de l'empereur et du rétablissement des Bourbons, et, bien +certainement, en examinant les dates de leurs dépêches, on voit qu'ils +seraient arrivés à temps pour sauver la vie à tant de malheureux, si, +arrêtés à Orléans et conduits à Blois où était l'impératrice +Marie-Louise, on les avait fait partir pour leur destination, au lieu +de les diriger sur Bordeaux où était alors le duc d'Angoulême. + +Quand on examine bien les dates des derniers événements, et qu'on voit +qu'un mois après la déclaration de la ville de Bordeaux, non seulement +on continuait à traiter la paix avec Napoléon, mais qu'on la croyait +faite et signée avec lui, d'après la lettre, de lord Bathurst, reçue à +Grenade, on peut apprécier l'importance de cette déclaration et son +peu d'influence sur le renversement du gouvernement impérial et sur le +rétablissement des Bourbons, si les événements de Paris n'avaient pas +décidé bien autrement la question. + +Il résulte de tous ces faits incontestables que le gouvernement +anglais était resté convaincu jusqu'au dernier moment que la paix +avait pu être signée à Châtillon avec Napoléon, ce qui, disons-le en +passant, diminue un peu le mérite que Louis XVIII prêtait, dit-on, au +prince régent d'Angleterre, quand il affirmait que c'était à lui, +après Dieu, qu'il devait son rétablissement sur le trône. + +Revenons maintenant aux événements qui se passèrent à Paris et en +Champagne, et c'est ici qu'il convient de parler de la mission de M. +de Vitrolles au quartier général des souverains alliés. Les résultats +de cette mission serviront à éclaircir le fond de la question que je +traite, et, quant à la mission elle-même, je pourrais dire ce qu'il y +a de vrai dans la part qu'on m'y a attribuée. + +Ainsi que je l'ai dit, il ne se tramait à Paris aucune conspiration +contre l'empereur; mais il y régnait une inquiétude générale et très +prononcée sur les conséquences qu'amèneraient et sa conduite insensée +et sa résolution de ne pas conclure la paix. Il devenait de la plus +haute importance de connaître le parti que prendraient les puissances +coalisées, le jour, inévitable pour les gens qui voyaient de près +l'état des choses, où elles auraient renversé la puissance de +Napoléon. Continueraient-elles à vouloir traiter avec lui? +Imposeraient-elles à la France un autre gouvernement, ou, en la +laissant libre de le choisir elle-même, la livreraient-elles à une +anarchie dont il était impossible de calculer les effets? + +J'étais informé de quelques propos tenus par l'empereur Alexandre à la +grande-duchesse Stéphanie de Bade; d'insinuations faites aussi par ce +souverain à l'égard d'Eugène de Beauharnais et des prétentions de +Bernadotte. M. Fouché intriguait avec la reine Caroline, femme de +Murat. Enfin les journaux anglais m'avaient appris que le duc +d'Angoulême était au quartier général de lord Wellington, et que le +comte d'Artois s'était rendu en Suisse près de la frontière de France. +Il y avait là tant d'éléments divergents, qu'il était impossible de +s'arrêter à un système raisonnable tant qu'on ne connaîtrait pas les +véritables intentions des puissances coalisées, qui, en définitive, +seraient les maîtresses de la situation si elles triomphaient de +Napoléon. C'était donc leur opinion qu'il s'agissait de connaître. Il +fallait pour cela que quelqu'un de sûr se rendît à leur quartier +général. M. le baron de Vitrolles se présenta pour cette mission +délicate et difficile. Je ne le connaissais pas; mais il était lié +avec M. Mollien et avec M. d'Hauterive[93]. On m'en parla comme d'un +homme distingué, énergique, royaliste de coeur, mais ayant cependant +reconnu la nécessité d'établir en France avec la royauté, des +institutions constitutionnelles; je crois même me souvenir qu'il avait +écrit une brochure dans ce sens, qu'il publia après le rétablissement +des Bourbons[94]. + + [93] Alexandre-Maurice Blanc, comte d'Hauterive, né en 1754, entra + dans la diplomatie et fut secrétaire de M. de Choiseul-Gouffier à + Constantinople. En 1792 il fut nommé consul aux États-Unis, mais + fut destitué l'année suivante. Il rentra en France après le 18 + fructidor, et fut nommé chef de division au ministère des relations + extérieures. Après le 18 brumaire, il entra au conseil d'État. En + plusieurs occasions il eut à faire l'intérim du ministère des + affaires étrangères. Il resta en fonctions sous la Restauration et + mourut en 1830. + + [94] _Du ministère dans le gouvernement représentatif_, par un + membre de la Chambre des députés (Paris, Dentu, 1815).--M. de + Vitrolles était alors député des Basses-Alpes. + +Les instructions données à M. de Vitrolles ne portaient que sur ces +deux points-ci: En supposant, ce qui est inévitable, que Napoléon +succombe dans la lutte, quel parti prendront les cabinets alliés? +Traiteront-ils encore avec l'empereur? Ou laisseront-ils la France +libre de choisir une autre forme de gouvernement? + +M. de Vitrolles dut employer une route détournée et assez longue pour +se rendre au quartier général des alliés, où il n'arriva que le 10 +mars 1814. C'était précisément le jour fixé où Napoléon devait donner +sa réponse définitive sur l'acceptation ou la non acceptation de +l'_ultimatum_ des puissances alliées. Cette réponse ayant été trouvée +dilatoire et non satisfaisante, les plénipotentiaires voulaient +rompre[95]. Mais M. de Caulaincourt, par son crédit personnel, obtint +un nouveau délai jusqu'au 15 mars. Je fais cette observation pour bien +constater que la mission de M. de Vitrolles n'eut aucune influence sur +la décision des gouvernements alliés[96] qui, jusqu'au 15 mars 1814, +persévérèrent dans la volonté de traiter avec l'empereur, et que c'est +l'entêtement seul de celui-ci qui empêcha les négociations d'aboutir. +Le 15 mars, on lui offrait encore les limites de la France en 1789, et +le traité de Chaumont[97] du 1er mars 1814 établit de la manière la +plus irréfragable qu'à cette date les puissances alliées ne songeaient +pas à d'autre souverain pour la France que Napoléon. + + [95] Les alliés offraient les limites de 1790. Napoléon dans le + contre-projet produit le 15 mars par M. de Caulaincourt, exigeait + la ligne des Alpes et du Rhin. En outre, il réclamait en Italie un + établissement pour le prince Eugène, et un autre pour la princesse + Élisa. + + [96] Nous avons voulu ajouter des éclaircissements sur ce point + important des _Mémoires_ de M. de Talleyrand, et nous avons demandé + à M. le comte de Nesselrode, aujourd'hui chancelier de l'empire de + Russie, de nous communiquer les renseignements qu'il lui serait + possible de nous donner à cet égard. Voici ceux qu'il a bien voulu + nous fournir: + + «Pendant la campagne de 1814, et à la seconde entrée que les + troupes alliées firent dans la ville de Troyes, le quartier général + des souverains y séjourna. Je m'y trouvais, lorsque je vis entrer + chez moi un monsieur qui m'était inconnu, et qui s'était fait + annoncer sous le nom de M. de Saint-George. Puis, ce monsieur, se + faisant bientôt connaître pour être le baron de Vitrolles, déclara + qu'il était envoyé de Paris par plusieurs personnages pour faire + des communications importantes aux souverains alliés; il désigna + parmi ces personnages MM. de Talleyrand et de Dalberg. Pour + s'accréditer auprès de moi, auquel il était spécialement adressé, + il tira de sa poche une feuille de papier blanc et demanda de la + lumière. A l'aide de cette lumière, il fit revivre l'encre + sympathique, et je pus reconnaître l'écriture d'un de mes amis et + parents, M. de..., qui me mandait:--«Recevez la personne que je + vous envoie de toute confiance; écoutez-la, et reconnaissez-moi. Il + est temps d'être plus clair. Vous marchez sur des béquilles. + Servez-vous de vos jambes, et voulez ce que vous pouvez.»--M. de + Vitrolles entra dans de grands détails sur la situation de + Napoléon, sur la lassitude que la nation française éprouvait de son + joug et sur le besoin qu'elle avait de garanties contre son + despotisme. La disposition des souverains alliés n'était pas telle + qu'on pût donner immédiatement suite à ces communications; et M. de + Vitrolles dut repartir avec de vagues promesses. + + »Un autre incident plus grave survint quelque temps après. Vers la + fin du mois de mars 1814, au moment où se livrait la bataille + d'Arcis-sur-Aube (20 et 21 mars), j'assistais à une conférence qui + se tenait à Bar-sur-Aube, entre les ministres des souverains + alliés. La conférence terminée, le chancelier d'Hardenberg voulut + me retenir à dîner. Je m'excusai, étant pressé de rejoindre + l'empereur Alexandre et de lui rendre compte des délibérations qui + venaient d'avoir lieu. J'eus ainsi le bonheur d'atteindre + l'empereur Alexandre à Arcis, tandis que les autres ministres et + l'empereur d'Autriche furent coupés de l'armée par le mouvement que + Napoléon fit sur Saint-Dizier, et forcés de se diriger sur Dijon. + Le même soir le quartier général russe était transporté au château + de Dampierre. On y arriva tard. Le quartier général de l'empereur + Alexandre s'y trouva réuni à celui du prince de Schwarzenberg. + J'étais logé dans une mansarde. A peine endormi, un aide de camp du + prince Wolkonsky vint me réveiller et m'inviter à descendre chez le + prince de Schwarzenberg, pour aider à débrouiller et à lire une + nombreuse correspondance des autorités de Paris avec l'empereur + Napoléon, interceptée sur un courrier qui lui était adressé. + + »Je me mis sur-le-champ à la besogne, et je trouvai des lettres et + des rapports écrits par l'impératrice Marie-Louise, par les + ministres et entre autres par le ministre de la police, Savary, + dans lesquels ils rendaient compte à Napoléon qu'ils n'avaient plus + aucun moyen de résistance, et que l'opinion publique était fort + animée contre lui; qu'il serait à peu près impossible de défendre + Paris si l'ennemi s'en approchait. Enfin, on annonçait les succès + du duc de Wellington sur la frontière des Pyrénées et l'arrivée du + duc d'Angoulême à Bordeaux. + + »Je rendis immédiatement compte à l'empereur Alexandre des + importantes informations contenues dans les lettres interceptées. + Elles firent naître le projet de réunir la grande armée à celle de + Blücher et de marcher sur Paris, en masquant ce mouvement par un + corps de six mille hommes de cavalerie, qui suivrait Napoléon vers + Saint-Dizier. L'empereur Alexandre communiqua ce projet au roi de + Prusse avec lequel il se réunit sur des hauteurs devant + Vitry-le-Français, et c'est là qu'il fut résolu que l'on marcherait + droit sur Paris.» (_Note de M. de Bacourt._) + + [97] Le traité de Chaumont signé entre toutes les puissances + alliées prolongeait leur alliance pour une période de vingt années, + et déclarait qu'il ne serait fait de paix avec l'empereur Napoléon + qu'autant que celui-ci accepterait l'ultimatum proposé au congrès + de Châtillon. + +M. de Vitrolles vit d'abord à Troyes MM. de Nesselrode et de +Stadion[98]. Il leur exposa l'état des esprits à Paris et dans les +parties de la France qui n'étaient pas encore envahies; il leur +déclara que plusieurs personnes qu'il nomma, désiraient un changement, +et des garanties législatives contre les violences et le caractère de +l'empereur, et qu'il devenait urgent de prendre un parti pour empêcher +la France de retomber dans l'anarchie. + + [98] Jean-Philippe-Joseph-Charles, comte de Stadion, né en 1763, + homme d'État autrichien. Il débuta dès 1787 par être ambassadeur à + Stockholm, puis à Londres en 1790. Il donna sa démission en 1792, + et ne reparut sur la scène qu'en 1804. Il fut alors chargé de + l'ambassade de Saint-Pétersbourg et contribua beaucoup à nouer la + troisième coalition. Après la paix de Presbourg, il fut nommé + ministre des affaires étrangères. Il dut se retirer après la + campagne de 1809. A partir de 1812, il prit de nouveau une grande + part aux incidents diplomatiques qui se succédèrent jusqu'à la + chute de Napoléon. Il parut au traité de Toeplitz, aux conférences + de Francfort, au congrès de Châtillon, et signa le traité de Paris, + 1814. En 1815, il fut nommé ministre des finances. Il mourut à Bade + en 1824. + +M. de Stadion le conduisit chez M. de Metternich, qui, après l'avoir +écouté, lui répondit: + +«Qu'il voulait sans détour lui faire connaître toute la pensée des +puissances; qu'elles reconnaissaient que Napoléon était un homme avec +lequel il était impossible de continuer à traiter; que le jour où il +avait des revers, il paraissait accéder à tout; que lorsqu'il obtenait +un léger succès, il revenait à des prétentions aussi exagérées +qu'inadmissibles. Qu'on voulait donc établir en France un autre +souverain, et régler les choses de manière que l'Autriche, la Russie +et la France fussent, sur le continent, des pays d'une égale force, et +que la Prusse devait rester une puissance moitié moins forte que +chacune des trois autres; qu'à l'égard du nouveau souverain à établir +en France, il n'était pas possible de penser aux Bourbons, à cause du +personnel des princes de cette famille.» + +Telle fut, d'après M. de Vitrolles, l'opinion exprimée par M. de +Metternich. + +M. de Vitrolles, dévoué aux Bourbons, et que cette réponse +satisfaisait peu, pria M. de Nesselrode de lui ménager une entrevue +avec l'empereur Alexandre, et l'obtint. + +L'empereur Alexandre répéta à peu près les mêmes choses que les +ministres, mais il ajouta, sur la question du choix du souverain pour +la France, qu'il avait pensé d'abord à établir Bernadotte, ensuite +Eugène de Beauharnais, mais que différents motifs s'y opposaient; +qu'au reste l'intention était surtout de consulter les voeux des +Français eux-mêmes, et que, même si ceux-ci voulaient se constituer en +république on ne s'y opposerait pas. L'empereur s'étendit encore plus +que les ministres sur l'impossibilité de songer aux Bourbons. + +M. de Vitrolles vit aussi l'empereur d'Autriche qui lui dit qu'il se +rendait à Dijon, que l'empereur de Russie et le roi de Prusse +prendraient à Paris le parti que les circonstances indiqueraient, et +qu'il y viendrait plus tard. + +M. de Vitrolles, au lieu de retourner à Paris, alla rejoindre M. le +comte d'Artois, qui, de la Suisse était entré en France et se trouvait +déjà à Nancy. Il y vit le prince le 23 mars et ne donna pas de ses +nouvelles à Paris, où il n'arriva qu'après l'entrée des alliés. Plus +tard il retourna près du comte d'Artois, à Nancy, mais chargé par le +gouvernement provisoire d'inviter le prince à venir à Paris[99]. + + [99] Voir l'Appendice I à la fin de la septième partie, qui + contient le récit de cette mission de M. de Vitrolles, par le duc + de Dalberg. + +Pendant tout ce temps que faisait l'empereur Napoléon? + +Après avoir été attaqué par des forces considérables en avant d'Arcis, +le 20 mars, et avoir acquis la certitude que c'était la grande armée +alliée que l'empereur Alexandre commandait en personne, l'empereur +Napoléon passa sur la rive droite de l'Aube, et se porta par +Sommes-Puis et Olconte sur Saint-Dizier, où il arriva le 23 mars. De +Saint-Dizier, il se détermina à marcher sur les derrières de l'ennemi, +et alla coucher à Doulevent. Au moment de continuer son mouvement, il +reçut (je crois du maréchal Macdonald) le rapport que des forces très +nombreuses, on disait même une armée, suivaient son arrière-garde. En +conséquence de ce rapport, l'empereur suspendit sa marche, séjourna le +23 à Doulevent, et le maréchal Macdonald ayant insisté sur +l'exactitude des renseignements qu'il avait envoyés et dont l'empereur +avait douté, il se décida à se reporter avec toutes ses forces sur +Saint-Dizier, mais au lieu de l'armée dont il avait été fait mention, +il ne trouva qu'un corps de cavalerie commandé par le général +Wintzingerode[100], qui arrivé à Saint-Dizier, se sépara et se retira +dans trois différentes directions, Bar, Joinville et Vitry. La partie +la plus considérable prit cette dernière route. + + [100] Ferdinand baron de Wintzingerode, né en 1770 à Bodenstein + (Wurtemberg), entra d'abord au service du landgrave de Hesse, puis + à celui de l'empereur d'Allemagne. En 1797, il se rendit en Russie + et obtint le grade de major, devint aide de camp d'Alexandre en + 1802, et ambassadeur à Berlin (1805). Il fit les campagnes de 1805, + 1806 et 1807. Il se trouvait à Essling en 1809, où il fut + grièvement blessé. C'est alors qu'il fut nommé feld-maréchal. Il + eut une part active aux campagnes de 1812, de 1813 et 1814, et se + distingua particulièrement à la tête de la cavalerie russe. Il + mourut en 1818. + +L'empereur Napoléon tint une espèce de conseil pour savoir si on les +suivrait; mais, comme on craignait d'éprouver une forte résistance à +Vitry, de trouver peut-être le pont sur la Marne coupé, il fut décidé +qu'on se reporterait de nouveau sur Doulevent où l'on arriva le 28, +ayant séjourné un jour à Saint-Dizier. Ce fut à Doulevent que +l'empereur acquit la certitude de la marche des ennemis sur Paris, et +qu'il se décida à s'y porter en toute hâte. Il arriva le 29 à Troyes, +le 30 à Fromenteau et le 31 à Fontainebleau. + +L'empereur avait informé l'impératrice Marie-Louise de son projet de +se porter sur les derrières des armées alliées, et, par là de les +forcer à la retraite. Cette lettre avait été écrite d'Arcis, et le +convoi avec lequel marchait le courrier qui la portait fut pris par +l'ennemi et lui donna connaissance de son mouvement, ce qui détermina +probablement la marche des alliés sur Paris. + +Tous les faits que je viens de raconter là, sans trop me soucier de +l'ordre dans lequel je les ai rapportés, établissent, ce me semble, +jusqu'à la plus claire et la plus complète évidence les trois points +suivants: + +1º Que jusqu'au 15 mars 1814, les puissances coalisées étaient bien +fermement décidées à traiter avec Napoléon, et, par conséquent, à +conclure avec lui un traité sur la base du maintien de son +gouvernement; + +2º Que c'est Napoléon seul, qui, par son obstination, et par suite des +vaines espérances dont il se berçait, a amené sa propre ruine et +exposé la France au malheur de devoir traiter de son existence et de +son salut avec un ennemi vainqueur et triomphant partout; + +3º Enfin, que les souverains alliés en entrant dans Paris, n'avaient +encore aucun parti pris sur le choix du gouvernement qu'ils +imposeraient à la France ou qu'ils lui laisseraient adopter. + +Avant de poursuivre la rapide narration des faits que je rappelle +succinctement, et dans le seul but que je me propose, je voudrais +exposer les raisons qui me déterminèrent à adopter à l'époque de la +Restauration, le système que je suivis alors. Ce sera la meilleure +explication de l'influence que j'ai pu exercer dans ce temps-là, comme +c'en est, à mes yeux, la meilleure justification. + +J'ai déjà dit que je m'étais souvent, dans les derniers temps de +l'empire, posé cette question: Quelle forme de gouvernement devait +adopter la France après la catastrophe de la chute de Napoléon? + +Songer à conserver la famille de l'homme qui l'avait poussée dans +l'abîme, c'était vouloir combler la mesure de ses malheurs, en y +ajoutant l'abjection. Et de plus, l'Autriche qui, seule, aurait pu +entrevoir sans déplaisir la régence de l'impératrice Marie-Louise, ne +portait qu'une faible voix dans le conseil des alliés. Elle s'était +placée la dernière des grandes puissances qui avaient entrepris de +venger les droits de l'Europe, et l'Europe certainement n'avait pas +fait des efforts inouis pour mettre le trône de France à la +disposition de la cour de Vienne. + +La Russie pouvait dans ses combinaisons songer à Bernadotte pour se +débarrasser d'un voisin incommode en Suède; mais Bernadotte n'était +qu'une nouvelle phase de la révolution. Eugène de Beauharnais aurait +pu, peut-être, être porté par l'armée, mais l'armée était battue. + +Le duc d'Orléans n'avait pour lui que quelques individus. Son père +avait, pour les uns, le tort d'avoir flétri le mot d'égalité; pour les +autres, le duc d'Orléans n'eût été qu'un usurpateur de meilleure +maison que Bonaparte. + +Et cependant, il devenait à toute heure plus pressant de préparer un +gouvernement que l'on pût rapidement substituer à celui qui +s'écroulait. Un seul jour d'hésitation pouvait faire éclater des idées +de partage et d'asservissement qui menaçaient sourdement notre +malheureux pays. Il n'y avait point d'intrigues à lier; toutes +auraient été insuffisantes. Ce qu'il fallait, c'était de trouver juste +ce que la France voulait et ce que l'Europe devait vouloir. + +La France, au milieu des horreurs de l'invasion, voulait être libre et +respectée: c'était vouloir la maison de Bourbon dans l'ordre prescrit +par la légitimité. L'Europe, inquiète encore au milieu de la France, +voulait qu'elle désarmât, qu'elle rentrât dans ses anciennes limites, +que la paix n'eût plus besoin d'être constamment surveillée; elle +demandait pour cela des garanties: c'était aussi vouloir la maison de +Bourbon. + +Ainsi les besoins de la France et de l'Europe une fois reconnus, tout +devait concourir à rendre la restauration des Bourbons facile, car la +réconciliation pouvait être franche. + +La maison de Bourbon, seule, pouvait voiler aux yeux de la nation +française, si jalouse de sa gloire militaire, l'empreinte des revers +qui venaient de frapper son drapeau. + +La maison de Bourbon, seule, pouvait en un moment et sans danger pour +l'Europe, éloigner les armées étrangères qui couvraient son sol. + +La maison de Bourbon seule, pouvait noblement faire reprendre à la +France les heureuses proportions indiquées par la politique et par la +nature. Avec la maison de Bourbon, la France cessait d'être +gigantesque pour redevenir grande. Soulagée du poids de ses conquêtes, +la maison de Bourbon seule, pouvait la replacer au rang élevé qu'elle +doit occuper dans le système social; seule, elle pouvait détourner +les vengeances que vingt ans d'excès avaient amoncelées contre elle. + +Tous les chemins étaient ouverts aux Bourbons pour arriver à un trône +fondé sur une constitution libre. Après avoir essayé de tous les +genres d'organisation, et subi les plus arbitraires, la France ne +pouvait trouver de repos que dans une monarchie constitutionnelle. La +monarchie avec les Bourbons offrait la légitimité complète pour les +esprits même les plus novateurs, car elle joignait la légitimité que +donne la famille à la légitimité que donnent les institutions, et +c'est ce que la France devait désirer. + +Chose étrange, lorsque les dangers communs touchaient à leur terme, ce +n'était point contre les doctrines de l'usurpation, mais seulement +contre celui qui les avait exploitées avec un bonheur longtemps +soutenu qu'on tournait les armes, comme si le péril ne fût venu que de +lui seul. + +L'usurpation triomphant en France n'avait donc pas fait sur l'Europe +toute l'impression qu'elle aurait dû produire. C'était plus des effets +que de la cause qu'on était frappé, comme si les uns eussent été +indépendants de l'autre. La France, en particulier, était tombée dans +des erreurs non moins graves. En voyant sous Napoléon le pays fort et +tranquille, jouissant d'une sorte de prospérité, on s'était persuadé +qu'il importait peu à une nation sur quels droits repose le +gouvernement qui la conduit. Avec moins d'irréflexion on aurait jugé +que cette force n'était que précaire, que cette tranquillité ne +reposait sur aucun fondement solide, que cette prospérité, fruit en +partie de la dévastation des autres pays, ne présentait aucun élément +de durée. + +Quelle force, en effet, que celle qui succombe aux premiers revers! +L'Espagne, envahie et occupée par des armées vaillantes et nombreuses, +avant même de savoir qu'elle aurait une guerre à soutenir;--l'Espagne +sans troupes, sans argent, languissante, affaiblie par le long et +funeste règne d'un indigne favori sous un roi incapable;--l'Espagne +enfin, privée par trahison de son gouvernement, a lutté pendant six +ans contre une puissance gigantesque, et est sortie victorieuse du +combat. La France, au contraire, parvenue sous Napoléon, en apparence +au plus haut degré de puissance et de force, succombe au bout de trois +mois d'invasion. Et si son roi, depuis vingt-cinq ans dans l'exil, +oublié, presque inconnu, n'était venu lui rendre une force mystérieuse +et réunir ses débris prêts à être dispersés, peut-être aujourd'hui +serait-elle effacée de la liste des nations indépendantes. + +Elle était tranquille, il est vrai, sous Napoléon, mais sa +tranquillité, elle la devait à ce que la main de fer qui comprimait +tout, menaçait d'écraser tout ce qui aurait remué, et cette main +n'aurait pu sans danger se relâcher un seul instant. D'ailleurs +comment croire que cette tranquillité eût survécu à celui dont toute +l'énergie n'avait rien de trop pour la maintenir. Maître de la France +par le droit du plus fort, ses généraux, après lui, n'eussent-ils pas +pu prétendre à la posséder au même titre? L'exemple donné par lui, +apprenait qu'il suffisait d'habileté ou de bonheur pour s'emparer du +pouvoir. Combien n'eussent pas voulu tenter la fortune et courir les +chances d'une si brillante perspective? La France aurait eu peut-être +autant d'empereurs que d'armées; et, déchirée par ses propres mains, +elle eût péri dans les convulsions des guerres civiles. + +Sa prospérité, tout apparente et superficielle eût-elle même poussé +les racines les plus profondes, aurait été, comme sa force et son +repos, bornée au terme de la vie d'un homme, terme si court, et auquel +chaque jour peut faire toucher. + +Ainsi rien de plus funeste que l'usurpation pour les nations que la +rébellion ou la conquête a fait tomber sous le joug des usurpateurs, +aussi bien que pour les nations voisines. Aux premières, elle ne +présente qu'un avenir sans fin de troubles, de commotions, de +bouleversements intérieurs; elle menace sans cesse les autres de les +atteindre et de les bouleverser à leur tour. Elle est pour toutes un +instrument de destruction et de mort. + +Le premier besoin de l'Europe, son plus grand intérêt était donc de +bannir les doctrines de l'usurpation, et de faire revivre le principe +de la légitimité, seul remède à tous les maux dont elle avait été +accablée, et le seul qui fût propre à en prévenir le retour. + +Ce principe, on le voit, n'est pas, comme des hommes irréfléchis le +supposent et comme les fauteurs de révolutions voudraient le faire +croire, uniquement un moyen de conservation pour la puissance des rois +et la sûreté de leur personne; il est surtout un élément nécessaire du +repos et du bonheur des peuples, la garantie la plus solide ou plutôt +la seule de leur force et de leur durée. La légitimité des rois, ou, +pour mieux dire, des gouvernements, est la sauvegarde des nations; +c'est pour cela qu'elle est sacrée. + +Je parle en général de la légitimité des gouvernements, quelle que +soit leur forme, et non pas seulement de celle des rois, parce qu'elle +doit s'entendre de tous. Un gouvernement légitime, qu'il soit +monarchique ou républicain, héréditaire ou électif, aristocratique ou +démocratique, est toujours celui dont l'existence, la forme et le mode +d'action sont consolidés et consacrés par une longue succession +d'années, et je dirais volontiers par une prescription séculaire. La +légitimité de la puissance souveraine résulte de l'antique état de +possession, de même que pour les particuliers la légitimité du droit +de propriété. + +Mais, selon l'espèce de gouvernement, la violation du principe de la +légitimité peut, à quelques égards, avoir des effets divers. Dans une +monarchie héréditaire, ce droit est indissolublement uni à la personne +des membres de la famille régnante dans l'ordre de succession établi; +il ne peut périr pour elle que par la mort de tous ceux de ses +membres, qui, eux-mêmes, ou dans leurs descendants, auraient pu être, +par cet ordre de succession, appelés à la couronne. Voilà pourquoi +Machiavel dit dans son livre du _Prince_: «Que l'usurpateur ne saurait +affermir solidement sa puissance, qu'il n'ait ôté la vie à tous les +membres de la famille qui régnait légitimement.» Voilà pourquoi aussi +la Révolution voulait le sang de tous les Bourbons. Mais, dans une +république, où le pouvoir souverain n'existe que dans une personne +collective et morale, dès que l'usurpation, en détruisant les +institutions qui lui donnaient l'existence, la détruit elle-même, le +corps politique est dissous, l'État est frappé de mort. Il n'existe +plus de droit légitime, parce qu'il n'existe plus personne à qui ce +droit appartienne. + +Ainsi, quoique le principe de la légitimité n'ait pas été moins violé +par le renversement d'un gouvernement républicain que par l'usurpation +d'une couronne, il n'exige pas que le premier soit rétabli, tandis +qu'il exige que la couronne soit rendue à celui à qui elle appartient. +En quoi se manifeste si bien l'excellence du gouvernement monarchique, +qui, plus qu'aucun autre, garantit la conservation et la perpétuité +des États. + +Ce sont là les idées et les réflexions qui me déterminèrent dans la +résolution que j'embrassai de faire prévaloir la restauration de la +maison de Bourbon, si l'empereur Napoléon se rendait impossible, et si +je pouvais exercer quelque influence sur le parti définitif qui serait +pris. + +Ces idées, je n'ai pas la prétention de les avoir eues seul; je puis +même citer une autorité qui les partageait avec moi, et c'est celle de +Napoléon lui-même. Dans les entretiens dont je parlais plus haut, +qu'il eut avec M. de la Besnardière, il lui dit, le jour où il apprit +que les alliés étaient entrés en Champagne: «S'ils arrivent jusqu'à +Paris, ils vous amèneront les Bourbons, et ce sera une affaire +finie.--Mais, répondit la Besnardière, ils n'y sont pas encore.--Ah! +répliqua-t-il, c'est mon affaire de les en empêcher, et je l'espère +bien.» Un autre jour, après avoir longtemps parlé de l'impossibilité +où il était de faire la paix sur la base des anciennes limites de la +France: «sorte de paix, disait-il, que les Bourbons seuls peuvent +faire;» il dit qu'il abdiquerait plutôt; qu'il rentrerait sans +répugnance dans la vie privée; qu'il avait fort peu de besoins; que +cent sous par jour lui suffiraient; que son unique passion avait été +de faire des Français le plus grand peuple de la terre; qu'obligé de +renoncer à cette espérance, le reste n'était rien pour lui, et il +finit par ces mots: «Si personne ne veut se battre, je ne puis faire +la guerre tout seul; si la nation veut la paix sur la base des +anciennes limites, je lui dirai:--Cherchez qui vous gouverne, je suis +trop grand pour vous!» + +C'est ainsi qu'obligé de reconnaître la nécessité du retour des +Bourbons, il accommodait sa vanité avec les malheurs qu'il avait +attirés sur son pays. + +Mais revenons aux faits. + +Je n'ai pas l'intention de raconter l'histoire de la restauration de +1814, qui sera écrite un jour par de plus habiles gens que moi. Il me +suffira de rappeler ici quelques-uns des principaux événements de +cette époque. + +Pendant que Napoléon courait sur les derrières de la grande armée +coalisée, celle-ci s'était avancée vers Paris où elle arriva le 30 +mars. Après une lutte très vive qui dura toute la journée du 30 et qui +fut bravement soutenue par les maréchaux Marmont et Mortier, ceux-ci +durent capituler dans la nuit du 30 au 31, ainsi qu'ils y étaient +autorisés par Joseph Bonaparte qui s'était retiré à Blois avec +l'impératrice et le roi de Rome[101]. + + [101] Le roi Joseph en sa qualité de lieutenant général de + l'empire, avait le 30 mars, à midi, autorisé le duc de Trévise et + le duc de Raguse à entrer en pourparlers avec l'ennemi. En + conséquence une convention fut signée le même soir, à six heures, + entre les deux maréchaux et le comte de Nesselrode, qui réglait + l'évacuation de Paris par les troupes françaises. + +L'empereur Alexandre, le roi de Prusse et le prince de Schwarzenberg +entrèrent dans Paris le 31 mars à la tête de leurs troupes, et après +les avoir fait défiler dans les Champs-Élysées, l'empereur Alexandre +vint directement à mon hôtel, rue Saint-Florentin[102], où il avait +été précédé dès le matin par M. de Nesselrode. L'empereur Alexandre +devait d'abord descendre au palais de l'Élysée, mais sur un avis qui +lui avait été donné, je ne sais comment, qu'il n'y serait pas en +sûreté, il préféra demeurer chez moi[103]. + + [102] M. de Talleyrand habitait rue Saint-Florentin un hôtel qui + avait été construit au commencement du XVIIIe siècle par + l'architecte Chalgrin pour Louis Phelypeaux comte de + Saint-Florentin, ministre d'État. L'hôtel appartint successivement + au duc de Fitz-James, puis à la duchesse de l'Infantado (1787). En + 1793, il fut transformé en une fabrique de salpêtre. Le marquis + d'Hervas s'en rendit ensuite acquéreur, puis le vendit au prince de + Talleyrand. C'est là qu'il mourut en 1838. + + [103] Nous avons désiré obtenir également sur ce point des + éclaircissements de M. de Nesselrode. Voici ceux qu'il a eu + l'obligeance de nous donner: + + «Le quartier général de l'empereur Alexandre se trouvait le 30 mars + sous les murs de Paris, qui capitula dans la nuit du 30 au 31. Le + 31 au matin, l'empereur m'envoya, escorté d'un seul cosaque, à + Paris. J'entrai ainsi le premier dans la ville par la barrière + Saint-Martin et tous les boulevards, qui étaient couverts d'une + foule immense. Je me rendis directement rue Saint-Florentin, à + l'hôtel de M. de Talleyrand, qui m'accueillit à merveille, et qui, + étant en train de se faire coiffer, me couvrit de poudre de la tête + aux pieds, en m'embrassant. Pendant que j'étais chez M. de + Talleyrand, l'empereur Alexandre me fit dire qu'on venait de + l'avertir que le palais de l'Élysée où il voulait descendre, était + miné, et qu'il devait se garder de l'habiter. M. de Talleyrand me + dit qu'il ne croyait pas à ce bruit, mais que si l'empereur + trouvait plus convenable de descendre ailleurs, il mettait son + propre hôtel à sa disposition, ce que j'acceptai: et c'est ainsi + que l'empereur vint s'établir rue Saint-Florentin.» + + Nous ajouterons ce que ne dit pas M. de Nesselrode, et ce que + l'histoire a enregistré, c'est qu'il joua un rôle principal dans + les grands événements qui se passèrent dans cet hôtel. C'est lui, + entre autres, qui, conjointement avec le duc de Dalberg, rédigea la + proclamation adressée par les souverains alliés à la nation + française. Quelque grands que fussent les services rendus alors à + Louis XVIII par MM. de Nesselrode et de Metternich, il est + absolument faux qu'ils reçurent chacun un million de ce souverain. + C'est une calomnie inventée par les libellistes, et répétée comme + vraie par un des prétendus historiens de la Restauration, M. de + Vaulabelle. Ces deux hommes d'État reçurent à l'occasion du traité + de Paris, le cadeau diplomatique d'usage, une boîte de la valeur de + dix-huit mille francs. (_Note de M. de Bacourt._) + +Le premier objet traité entre l'empereur Alexandre et moi, ne pouvait +être naturellement que sur le choix du gouvernement à adopter pour la +France. Je fis valoir les raisons que j'ai exposées plus haut, et je +n'hésitai pas à lui déclarer que la maison de Bourbon était rappelée +par ceux qui rêvaient l'ancienne monarchie avec les principes et les +vertus de Louis XII, comme par ceux qui voulaient une monarchie +nouvelle avec une constitution libre, et ces derniers l'ont bien +prouvé, puisque le voeu exprimé par le seul corps qui pouvait parler +au nom de la nation, fut proclamé sur tout le sol français et retentit +dans tous les coeurs. + +C'est la réponse péremptoire que je fis à une des demandes que +m'adressa l'empereur de Russie.--«Comment puis-je savoir, me dit-il, +que la France désire la maison de Bourbon?--Par une délibération, +Sire, que je me charge de faire prendre au Sénat, et dont Votre +Majesté verra immédiatement l'effet.--Vous en êtes sûr?--J'en réponds, +Sire.» + +Je convoquai le Sénat le 2 avril, et le soir, à sept heures, +j'apportai à l'empereur Alexandre la mémorable délibération +que j'avais fait signer individuellement par tous ceux qui +composaient l'assemblée. C'était celle qui prononçait la déchéance +de Napoléon et le rétablissement des Bourbons avec des garanties +constitutionnelles[104]. L'empereur Alexandre resta stupéfait, je dois +le dire, quand il vit dans le nombre des sénateurs qui demandaient la +maison de Bourbon les noms de plusieurs de ceux qui avaient voté la +mort de Louis XVI. + + [104] Voir à l'appendice II (p. 261) une lettre de félicitations de + Benjamin Constant à M. de Talleyrand sur son rôle dans la journée + du 2 avril. + +Le décret du Sénat rendu, la maison de Bourbon pouvait se considérer +comme installée presque paisiblement, non sur le trône de Louis XIV, +mais sur un trône solidement établi avec de véritables fondements +monarchiques et constitutionnels qui devaient le rendre non seulement +inébranlable, mais même inattaquable. + +Je sais que tout ce que je viens d'écrire doit déplaire à bien du +monde, car je détruis, je crois, l'importance de tous les petits +efforts qu'une quantité de personnes dévouées fidèlement aux Bourbons, +se vantent d'avoir faits pour amener leur restauration. Mais je dis +mon opinion, et cette opinion, c'est que personne n'a fait cette +restauration, pas plus moi que les autres. Seulement j'ai pu dire à +l'empereur de Russie, dont j'avais depuis beaucoup d'années soigné la +confiance: «Ni vous, Sire, ni les puissances alliées, ni moi, à qui +vous croyez quelque influence, aucun de nous, ne peut donner un roi à +la France. La France est conquise, elle l'est par vos armes, et +cependant aujourd'hui même vous n'avez pas cette puissance. Un roi +quelconque, _imposé_, serait le résultat d'une intrigue ou de la +force; l'une ou l'autre serait insuffisante. Pour établir une chose +durable et qui soit acceptée sans réclamation, il faut agir d'après un +principe. Avec un principe nous sommes forts; nous n'éprouverons +aucune résistance; les oppositions, en tout cas, s'effaceront en peu +de temps; et un principe, il n'y en a qu'un: Louis XVIII est un +principe; c'est le roi légitime de la France.» + +J'avais à cette époque l'avantage, par les relations politiques que +j'avais conservées, et par celles que j'avais nouvellement établies, +d'être en mesure de dire aux souverains étrangers ce qu'ils pouvaient +faire, et par ma longue habitude des affaires, d'avoir su démêler et +bien connaître les besoins et les voeux mon pays. La fin de ma vie +politique serait trop belle, si j'avais eu le bonheur d'être +l'instrument principal qui aurait servi, en rétablissant le trône des +Bourbons, à assurer à jamais à la France la sage liberté dont une +grande nation doit jouir. + +J'ai omis de dire que, dans sa séance du 1er avril, le Sénat avait, +sur ma proposition, décrété la formation d'un gouvernement +provisoire[105]. + + [105] Il fut composé de M. de Talleyrand, président; du duc de + Dalberg, du comte de Jaucourt, de l'abbé de Montesquiou et du + général Beurnonville. + +La déchéance une fois prononcée par le Sénat dans la séance du 2, +Napoléon vit bien qu'il n'y avait plus pour lui d'autre ressource que +de traiter avec les souverains alliés, sur la situation qui lui serait +faite désormais. M. de Caulaincourt et deux de ses maréchaux[106] +vinrent à Paris pour suivre cette négociation. Ils s'acquittèrent très +noblement de cette pénible mission. Quelques jours auparavant, le 2 +avril même, M. de Caulaincourt était déjà venu de Fontainebleau à +Paris pour soutenir les droits de Napoléon. Au moment où je partais ce +jour-là pour me rendre au Sénat et pour y faire prononcer la déchéance +de l'empereur, M. de Caulaincourt, avec lequel je venais d'avoir une +longue discussion en présence de l'empereur Alexandre, de M. de +Nesselrode et de plusieurs autres personnes, et qui avait défendu avec +chaleur et courage les intérêts de Napoléon, me dit: «Eh bien! si vous +allez au Sénat pour faire prononcer la déchéance de l'empereur, j'irai +de mon côté et pour l'y défendre.»--Je lui répondis sur le ton de la +plaisanterie: «Vous faites bien de m'avertir, je vais donner l'ordre +de vous retenir dans mon hôtel jusqu'à mon retour.--Vous pensez bien, +répliqua-t-il sur le même ton, que si j'en avais eu l'intention je me +serais bien gardé de vous prévenir. Je ne vois que trop qu'il n'y a +pas moyen de le sauver, puisque vous êtes tous contre moi.» + + [106] Le maréchal prince de la Moscowa et le maréchal duc de + Tarente. + +A la suite des négociations entre les puissances alliées et le +gouvernement provisoire d'une part, et les plénipotentiaires de +Napoléon de l'autre, un arrangement intervint, par lequel, l'empereur +et sa famille étaient traités libéralement, et où l'on avait même +respecté leur dignité par les termes employés à sa rédaction. La +déclaration des alliés était ainsi conçue: + +«Voulant prouver à l'empereur Napoléon que toute animosité cesse de +leur part, du moment où le besoin d'assurer le repos de l'Europe ne se +fait plus entendre, et qu'elles ne peuvent ni ne veulent oublier la +place qui appartient à l'empereur Napoléon dans l'histoire de son +siècle, les puissances alliées lui accordent en toute propriété, pour +lui et sa famille, l'île d'Elbe[107]. Elles lui assurent six millions +de revenu par an dont trois millions pour lui et l'impératrice +Marie-Louise, et trois millions pour le reste de sa famille, savoir: +sa mère, ses frères Joseph, Louis et Jérôme, ses soeurs Élisa et +Pauline et la reine Hortense qui sera considérée comme soeurs, attendu +sa situation avec son mari.» + + [107] Voir sur ce point l'opinion de Fouché: _Lettre du duc + d'Otrante à Napoléon_ (Appendice III, à la fin de la septième + partie). + +Il y eut plus tard un changement fait dans cette répartition, +l'impératrice Marie-Louise n'ayant pas suivi l'empereur Napoléon; la +répartition fut faite de la manière suivante: + +L'empereur, deux millions; sa mère, trois cent mille francs; Joseph et +sa femme, cinq cent mille francs; Louis, deux cent mille francs; +Hortense et ses enfants, quatre cent mille francs; Jérôme et sa femme, +cinq cent mille francs; Élisa, trois cent mille francs, et Pauline, +trois cent mille francs. + +Le gouvernement provisoire adhéra à son tour à cet acte par la +déclaration qui suit: + +«Les puissances alliées ayant conclu un traité avec Sa Majesté +l'empereur Napoléon, et ce traité renfermant des dispositions à +l'exécution desquelles le gouvernement français est dans le cas de +prendre part, et des explications réciproques ayant eu lieu sur ce +point, le gouvernement provisoire de France, dans la vue de concourir +efficacement à toutes les mesures qui sont adoptées pour donner aux +événements qui ont eu lieu un caractère particulier de modération, de +grandeur et de générosité, se fait un devoir de déclarer qu'il y +adhère autant que besoin est, et garantit en tout ce qui concerne la +France, l'exécution des stipulations renfermées dans ce traité qui a +été signé aujourd'hui entre MM. les plénipotentiaires des hautes +puissances alliées et ceux de Sa Majesté l'empereur Napoléon.» + +J'avais eu l'honneur d'être placé par le décret du Sénat du 1er +avril à la tête du gouvernement provisoire, qui, pendant quelques +jours, conduisit les affaires de la France. Je ne me laisserai pas +aller à parler ici de tous les actes de ce gouvernement; ils sont +imprimés partout; la plume brillante de M. de Fontanes se retrouve +dans plusieurs, et, puisque j'ai nommé celui-là, je suis bien aise de +rappeler les services que M. le duc de Dalberg et M. le marquis de +Jaucourt[108] ont rendus, à cette époque, à la France. C'est presque +un devoir pour moi, quand je vois la disposition dans laquelle on +paraît être d'oublier les hommes courageux qui se dévouèrent alors si +noblement pour sauver leur patrie. + + [108] François, comte puis marquis de Jaucourt, né en 1757, était + colonel de dragons en 1789. Il fut en 1791, élu député à + l'Assemblée législative, émigra l'année suivante, revint en France + après le 18 brumaire, fut nommé membre du tribunat en 1802, + sénateur en 1803, intendant de la maison du prince Joseph (1804). + En 1814 il fit partie du gouvernement provisoire, fit l'intérim du + ministère des affaires étrangères pendant le séjour de M. de + Talleyrand à Vienne, et fut nommé pair de France. Il devint + ministre de la marine en 1815. En 1830 il se rallia à la monarchie + de Juillet, conserva son siège à la Chambre des pairs et mourut en + 1852. + +En une heure, l'empire de Napoléon était détruit; le royaume de France +existait et tout était déjà facile à ce petit gouvernement provisoire; +il ne rencontra d'obstacles nulle part; le besoin de police, le besoin +d'argent ne se firent pas sentir un moment; on s'en passait à +merveille. Toute la dépense du gouvernement provisoire qui a duré +dix-sept jours et de l'entrée du roi à Paris est portée dans le budget +de l'année pour deux cent mille francs. Il est vrai que tout le monde +nous aidait. Je suis persuadé qu'on doit encore les frais de course +que je fis faire alors par les officiers de l'armée de Napoléon d'un +bout de la France à l'autre. + +Le 12 avril 1814, M. le comte d'Artois, auquel j'avais envoyé M. de +Vitrolles à Nancy, fit son entrée dans Paris et prit le titre de +lieutenant général du royaume. Je lui retrouvai pour moi la même +bienveillance que dans la nuit du 17 juillet 1789, lorsque nous nous +étions séparés, lui pour émigrer, moi pour me lancer dans le +tourbillon qui avait fini par me conduire à la tête du gouvernement +provisoire. Étranges destinées! + +Les devoirs de ma position me retinrent à Paris et me mirent dans +l'impossibilité d'aller au-devant de Louis XVIII. Je le vis pour la +première fois à Compiègne. Il était dans son cabinet. M. de Duras[109] +m'y conduisit. Le roi, en me voyant, me tendit la main et de la +manière la plus aimable et même la plus affectueuse me dit: «Je suis +bien aise de vous voir; nos maisons datent de la même époque. Mes +ancêtres ont été les plus habiles; si les vôtres l'avaient été plus +que les miens, vous me diriez aujourd'hui: prenez une chaise, +approchez-vous de moi, parlons de nos affaires; aujourd'hui, c'est moi +qui vous dis: asseyez-vous et causons.» + + [109] Amédée, duc de Durfort-Duras, né en 1770, maréchal de camp, + premier gentilhomme de la chambre du roi. Il suivit Louis XVIII en + exil, fut nommé pair de France à la Restauration, et mourut en + 1836. + +Je fis bientôt après le plaisir à l'archevêque de Reims, mon oncle, de +lui rapporter les paroles du roi, obligeantes pour toute notre +famille. Je les répétai le même soir à l'empereur de Russie qui était +à Compiègne, et qui, avec un grand intérêt me demanda _si j'avais été +content du roi_? Je me sers des termes qu'il employa. Je n'ai point eu +la faiblesse de parler du début de cette entrevue à d'autres +personnes. + +Je rendis compte au roi, avec beaucoup de détails, de l'état dans +lequel il trouverait les choses. Cette première conversation fut fort +longue. + +Le roi se décida à faire, avant d'arriver à Paris, une proclamation +dans laquelle ses dispositions seraient annoncées; il la rédigea +lui-même; c'est de Saint-Ouen qu'elle est datée. Pendant la nuit qu'il +passa à Saint-Ouen, l'intrigue qui entourait le roi fit faire à cette +première déclaration quelques changements que je n'approuvai pas. Le +discours que je lui avais adressé en lui présentant le Sénat, la +veille de son entrée à Paris, montrera, plus que tout ce que je +pourrais dire, quelle était mon opinion, et quelle était celle que je +cherchais à lui donner. Voici ce discours: + +«SIRE, + +»Le retour de Votre Majesté rend à la France son gouvernement naturel +et toutes les garanties nécessaires à son repos et au repos de +l'Europe. + +»Tous les coeurs sentent que ce bienfait ne pouvait être dû qu'à +vous-même; aussi tous les coeurs se précipitent sur votre passage. Il +est des joies que l'on ne peut feindre; celle dont vous entendez les +transports est une joie vraiment nationale. + +»Le Sénat, profondément ému de ce touchant spectacle; heureux de +confondre ses sentiments avec ceux du peuple, vient, comme lui, +déposer au pied du trône les témoignages de son respect et de son +amour. + +»Sire, des fléaux sans nombre ont désolé le royaume de vos pères. +Notre gloire s'est réfugiée dans les camps; les armées ont sauvé +l'honneur français. En remontant sur le trône, vous succédez à vingt +années de ruines et de malheurs. Cet héritage pourrait effrayer une +vertu commune. La réparation d'un si grand désordre veut le dévouement +d'un grand courage; il faut des prodiges pour guérir les blessures de +la patrie; mais nous sommes vos enfants, et les prodiges sont réservés +à vos soins paternels. + +»Plus les circonstances sont difficiles, plus l'autorité royale doit +être puissante et révérée: en parlant à l'imagination par tout l'éclat +des anciens souvenirs, elle saura se concilier tous les voeux de la +raison moderne, en lui empruntant les plus sages théories politiques. + +»Une charte constitutionnelle réunira tous les intérêts à celui du +trône et fortifiera la volonté première du concours de toutes les +volontés. + +»Vous savez mieux que nous, Sire, que de telles institutions, si bien +éprouvées chez un peuple voisin, donnent des appuis et non des +barrières aux monarques amis des lois et pères des peuples. + +»Oui, Sire, la nation et le Sénat, pleins de confiance dans les hautes +lumières et dans les sentiments magnanimes de Votre Majesté, désirent +avec elle que la France soit libre pour que le roi soit puissant.» + + * * * * * + +Je retournai à Paris pour m'occuper des préparatifs de l'entrée de +Louis XVIII, qui fut très brillante. On lui montra de toutes parts que +la France voyait en lui l'assurance de la paix, sa gloire sauvée et la +liberté rétablie. Il y avait de la reconnaissance sur tous les +visages. Madame la duchesse d'Angoulême, en se précipitant à genoux à +l'église Notre-Dame, parut sublime à tous; tous les yeux étaient +remplis de larmes. + +Le roi reçut dans les deux premières matinées presque tous les corps +de l'État; les harangues étaient très bonnes, et les réponses du roi, +convenables et affectueuses. Les souverains étrangers eurent la +délicatesse de se peu montrer. + +Les cours des Tuileries, les places publiques, les spectacles étaient +remplis de monde; il y avait partout de la foule, partout de l'ordre, +et pas un soldat. + +Bientôt il fallut s'occuper de rédiger la charte qui était annoncée, +et alors l'intrigue et l'incapacité obsédèrent le roi et s'emparèrent +de cette importante rédaction. Je n'y eus aucune part; le roi ne me +désigna même point pour être un des membres de la commission qui en +avait été chargée. Je suis obligé d'en laisser tout l'honneur à M. +l'abbé de Montesquiou[110], à M. Dambray[111], à M. Ferrand[112] et à +M. de Sémonville. Je ne nomme que les principaux rédacteurs. Quant à +moi, je n'ai connu la charte qu'à la lecture qui en fut faite par M. +le chancelier Dambray dans un conseil des ministres, la veille de +l'ouverture des Chambres, et j'ignorai les noms des personnes qui +devaient composer la Chambre des pairs jusqu'à la séance royale où M. +le chancelier les proclama. + + [110] François-Xavier-Marc-Antoine, abbé de Montesquiou-Fezensac, + né en 1757. Ayant embrassé l'état ecclésiastique, il fut nommé en + 1785 agent général du clergé. En 1789 le clergé de Paris l'envoya + aux états généraux et il devint deux fois président de l'Assemblée + en 1790. Il échappa à toute recherche sous la Terreur, fut après le + 9 thermidor un des agents nommés par Louis XVIII pour défendre sa + cause en France. Aussi fut-il exilé à Menton sous le consulat. En + 1814 il fit partie du gouvernement provisoire, et le 13 mai fut + nommé ministre de l'intérieur. Sous la deuxième restauration il + demeura ministre d'État, et fut créé pair de France. Il mourut en + 1832. + + [111] Charles-Henry, vicomte Dambray, né en 1760 à Rouen, fut + d'abord avocat au parlement. En 1788 il fut nommé avocat général à + la cour des aides. Il ne fut pas inquiété sous la Terreur, fut en + 1795 élu député au conseil des Cinq-Cents, mais refusa de siéger. + Sous le consulat il devint conseiller général de la + Seine-Inférieure. En 1814, M. Dambray fut nommé chancelier garde + des sceaux et pair de France. Sous la deuxième restauration, il ne + conserva que ses fonctions de président de la Chambre des pairs. Il + mourut en 1829. + + [112] Antoine-François-Claude, comte Ferrand, né en 1751 d'une + vieille famille de robe. Il fut reçu conseiller au parlement à + dix-huit ans. Il émigra dès le mois de septembre 1789, se rendit à + l'armée des princes, et fit partie en 1793 du conseil de régence. + Il rentra en France en 1801, et vécut dans la retraite en + s'occupant d'ouvrages historiques. En 1814, il fut nommé ministre + d'État et directeur général des postes. En 1815 il reprit ses + fonctions, fut nommé pair de France et membre du conseil privé. Il + mourut en 1825. + +Le roi m'avait nommé ministre des affaires étrangères, et je devais en +cette qualité m'occuper des traités de paix. C'est ici le lieu de +parler de cette oeuvre difficile au sujet de laquelle j'ai été tant +attaqué et qu'il me sera aisé de défendre. + +Dès le 23 avril, et avant l'arrivée du roi, j'avais dû négocier et +signer une convention préliminaire avec les plénipotentiaires des +puissances alliées. + +Il faut, pour juger impartialement les transactions faites à cette +époque, se bien représenter ce qu'était la France et à quel état les +fautes de Napoléon l'avaient réduite. Épuisée d'hommes, d'argent, de +ressources; envahie sur toutes ses frontières à la fois, aux +Pyrénées, aux Alpes, au Rhin, en Belgique, par des armées +innombrables, composées en général, non de soldats mercenaires, mais +de peuples entiers animés par l'esprit de haine et de vengeance. +Depuis vingt ans ces peuples avaient vu leurs territoires occupés, +ravagés par les armées françaises; ils avaient été rançonnés de toutes +les façons; leurs gouvernements, insultés, traités avec le plus +profond mépris; il n'était sorte d'outrage, on peut le dire, qu'ils +n'eussent à venger, et s'ils étaient résolus à assouvir leurs passions +haineuses, quels moyens la France avait-elle de leur résister? Ce +n'étaient pas les derniers débris de ses armées, dispersés sur tous +les points du pays, sans cohésion entre eux et commandés par des chefs +rivaux qui n'avaient pas su toujours ployer, même sous la main de fer +de Napoléon. Il existait bien encore, il est vrai, une belle et +nombreuse armée française; mais elle était disséminée dans cinquante +forteresses échelonnées des bords de la Vistule à ceux de la Seine; +elle existait aussi dans ces masses de prisonniers retenus par nos +ennemis. Mais les forteresses étaient étroitement bloquées, les jours +de leur résistance étaient comptés et les garnisons de ces places, +comme les prisonniers, ne pouvaient être rendus à la France que par le +fait d'un traité. + +C'est sous l'empire de telles circonstances que le plénipotentiaire +français devait négocier avec ceux des puissances coalisées et dans la +capitale même de la France. J'ai bien le droit, je pense, de rappeler +maintenant avec orgueil les conditions obtenues par moi, quelque +douloureuses et quelque humiliantes qu'elles aient été[113]. + + [113] Voir sur la Convention du 23 avril et ses conditions + comparées à celles qu'offraient les alliés à Châtillon une longue + note de M. de Bacourt (Appendice IV à la fin de la septième + partie). + +Voici les termes de la convention préliminaire du 23 avril 1814 +(_Moniteur_ de 1814, nº 114): + +CONVENTIONS entre SON ALTESSE ROYALE MONSIEUR, fils de France, frère +du roi, lieutenant général du royaume de France, et chacune des hautes +puissances alliées, savoir: la Grande-Bretagne, la Russie, l'Autriche +et la Prusse, signées à Paris, le 23 avril 1814 et ratifiées le même +jour par MONSIEUR. + +«Les puissances alliées réunies dans l'intention de mettre un terme +aux malheurs de l'Europe, et de fonder son repos sur une juste +répartition des forces entre les États qui la composent, voulant +donner à la France revenue à un gouvernement dont les principes +offrent les garanties nécessaires pour le maintien de la paix, des +preuves de leur désir de se placer avec elle dans des relations +d'amitié; voulant aussi faire jouir la France, autant que possible +d'avance, des bienfaits de la paix, même avant que toutes les +dispositions en aient été arrêtées, ont résolu de procéder +conjointement avec SON ALTESSE ROYALE MONSIEUR, fils de France, frère +du roi, lieutenant général du royaume, à une suspension d'hostilités +entre les forces respectives et au rétablissement des rapports anciens +d'amitié entre elles. + +SON ALTESSE ROYALE MONSIEUR, fils de France, etc., d'une part; et Sa +Majesté, etc..., d'autre part, ont nommé, en conséquence, des +plénipotentiaires pour convenir d'un acte, lequel, sans préjuger les +dispositions de la paix, renferme les stipulations d'une suspension +d'hostilités et qui sera suivie, le plus tôt que faire se pourra, d'un +traité de paix, savoir: + +(Désignation des hautes parties contractantes et de leurs +plénipotentiaires.) + +»Lesquels, après l'échange de leurs pleins pouvoirs, sont convenus des +articles suivants: + +»ARTICLE PREMIER.--Toutes hostilités sur terre et sur mer sont et +demeurent suspendues entre les puissances alliées et la France, +savoir: pour les armées de terre, aussitôt que les généraux commandant +les armées françaises et les places fortes auront fait connaître aux +généraux commandant les troupes alliées qui leur sont opposées, qu'ils +ont reconnu l'autorité du lieutenant général du royaume de France; et, +tant sur mer qu'à l'égard des places et stations maritimes, aussitôt +que les flottes et ports du royaume de France, ou occupés par les +troupes françaises, auront fait la même soumission. + +»ARTICLE II.--Pour constater le rétablissement des rapports d'amitié +entre les puissances alliées et la France, et pour la faire jouir, +autant que possible d'avance, des avantages de la paix, les puissances +alliées feront évacuer par leurs armées le territoire français tel +qu'il se trouvait le 1er janvier 1792, à mesure que les places +occupées encore hors de ces limites par les troupes françaises seront +évacuées et remises aux alliés. (On remarquera qu'au congrès de +Châtillon, c'étaient les limites de la France en 1789, que les ennemis +imposaient à Napoléon; ainsi, par le fait de cet article II, nous +conservions le comtat d'Avignon, Landau, la Savoie, le comté de +Montbéliard[114] et d'autres territoires réunis à la France entre 1789 +et 1792.) + + [114] Montbéliard était autrefois le chef-lieu d'une principauté + indépendante, qui après avoir passé par de nombreuses mains, + appartenait depuis 1723 aux ducs de Wurtemberg. La France s'en + empara en 1792, et la paix de Lunéville lui assura sa conquête. + +»ARTICLE III.--Le lieutenant général du royaume donnera, en +conséquence, aux commandants de ces places l'ordre de les remettre +dans les termes suivants, savoir: les places situées sur le Rhin, non +comprises dans les limites de la France du 1er janvier 1792, et celles +entre le Rhin et les mêmes limites, dans l'espace de dix jours, à +dater de la signature du présent acte; les places de Piémont, et dans +les autres parties de l'Italie, qui appartenaient à la France, dans +celui de quinze jours; celles de l'Espagne, dans celui de vingt jours; +et toutes les autres places, sans exception, qui se trouvent occupées +par les troupes françaises, de manière à ce que la remise totale +puisse être effectuée au 1er juin prochain. Les garnisons de ces +places sortiront avec armes et bagages et les propriétés particulières +des militaires et employés de tout grade. Elles pourront emmener +l'artillerie de campagne, dans la proportion de trois pièces par +chaque millier d'hommes, les malades et blessés y compris. + +»La dotation des forteresses et tout ce qui n'est pas propriété +particulière demeurera, et sera remis en entier aux alliés, sans qu'il +puisse en être distrait aucun objet. Dans la dotation sont compris, +non seulement les dépôts d'artillerie et de munitions, mais encore +toutes autres provision de tout genre, ainsi que les archives, +inventaires, plans, cartes, modèles, etc. + +»D'abord, après la signature de la présente convention, des +commissaires des puissances alliées et français seront nommés et +envoyés dans les forteresses pour constater l'état où elles se +trouveront et pour régler en commun l'exécution de cet article. + +»Les garnisons seront dirigées, par étapes, sur les différentes lignes +dont on conviendra pour leur rentrée en France. + +»Le blocus des places fortes en France sera levé sur-le-champ par les +armées alliées. Les troupes françaises faisant partie de l'armée +d'Italie, ou occupant les places fortes dans ce pays, ou dans la +Méditerranée, seront rappelées sur-le-champ par Son Altesse Royale le +lieutenant général du royaume. (Il ne faut pas oublier qu'avant que +les puissances alliées passassent le Rhin, Napoléon leur avait fait +offrir la remise des places et forteresses situées sur la Vistule et +sur l'Oder, aux conditions indiquées dans les deux premiers +paragraphes de cet article[115].) + + [115] Nous donnons la lettre suivante pour ceux qui seraient tentés + de douter de l'assertion du prince de Talleyrand sur ce point. + + LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT. + + «Paris, le 18 novembre 1813. + + »Monsieur le maréchal, duc de Raguse, l'empereur me charge de vous + écrire pour vous faire connaître que son intention est que vous + envoyiez un officier intelligent auprès du prince de Schwarzenberg, + pour offrir de traiter de la reddition de Dantzig, de Moellin, de + Zamose, de Custrin, de Stettin et de Glogau. Les conditions de la + reddition de ces places seraient: que les garnisons rentreraient en + France, avec armes et bagages, sans être prisonnières de guerre; que + toute l'artillerie de campagne aux armes françaises, ainsi que les + magasins d'habillement qui se trouveraient dans les places, nous + seraient laissés; que des moyens de transport pour les ramener nous + seraient fournis; que les malades seraient guéris, et, au fur et à + mesure de leur guérison, renvoyés. Vous ferez connaître que Dantzig + peut tenir encore un an; que Glogau et Custrin peuvent tenir encore + également un an; et que si l'on veut avoir ces places par un siège, on + abîmera la ville; que ces conditions sont donc avantageuses aux + alliés, d'autant plus que la reddition de ces places tranquillisera + les États prussiens. Si l'on parlait de la reddition de Hambourg, de + Magdebourg, d'Erfurt, de Torgau et de Wittenberg, Sa Majesté désire + que vous répondiez que vous prendrez ses ordres là-dessus, mais que + vous n'avez pas d'instructions; qu'il n'est question actuellement, que + de traiter pour les places de l'Oder et de la Vistule. Ces + communications, monsieur le maréchal, serviront aussi à avoir des + nouvelles.» + + »Le prince vice-connétable, major général, + + »ALEXANDRE.» + + (_Mémoires du duc de Raguse_ t. VI, p. 75-76). + + Ajoutons que la convention du 23 avril 1814 valut à la France la + rentrée d'une armée de deux cent cinquante mille hommes, enfermés dans + cinquante-quatre forteresses, et de cent cinquante mille prisonniers + de guerre. Le seul maréchal Davoust revint de Hambourg avec vingt + mille hommes armés, cent pièces de canon et deux cents caissons; + c'était, par conséquent, cinq pièces de canon au lieu de trois par + mille hommes stipulées par la convention. (_Note de M. de Bacourt._) + +»ARTICLE IV--Les stipulations de l'article précédent seront appliquées +également aux places maritimes, les puissances contractantes se +réservant, toutefois, de régler, dans le traité de paix définitif, le +sort des arsenaux, vaisseaux de guerre armés et non armés qui se +trouvent dans ces places. + +»ARTICLE V.--Les flottes et les bâtiments de la France demeureront +dans leur situation respective, sauf la sortie des bâtiments chargés +de missions; mais l'effet immédiat du présent acte à l'égard des ports +français sera la levée de tout blocus par terre ou par mer, la liberté +de la pêche, celle du cabotage, particulièrement de celui qui est +nécessaire pour l'approvisionnement de Paris, et le rétablissement des +relations de commerce, conformément aux règlements intérieurs de +chaque pays; et cet effet immédiat à l'égard de l'intérieur sera le +libre approvisionnement des villes et le libre transit des transports +militaires ou commerciaux. + +»ARTICLE VI.--Pour prévenir tous les sujets de plaintes et de +contestations qui pourraient naître à l'occasion des prises qui +seraient faites en mer après la signature de la présente convention, +il est réciproquement convenu que les vaisseaux et effets qui +pourraient être pris dans la Manche et dans les mers du Nord, après +l'espace de douze jours, à compter de l'échange des ratifications du +présent acte, seront de part et d'autre restitués; que le terme sera +d'un mois depuis la Manche et les mers du Nord jusqu'aux îles +Canaries; de deux mois jusqu'à l'équateur; et enfin de cinq mois dans +toutes les autres parties du monde, sans aucune exception ni autre +distinction plus particulière de temps et de lieu. + +»ARTICLE VII.--De part et d'autre, les prisonniers, officiers et +soldats de terre et de mer, ou de quelque nature que ce soit et +particulièrement les otages, seront immédiatement renvoyés dans leurs +pays respectifs, sans rançon et sans échange. Des commissaires seront +nommés réciproquement pour procéder à cette libération générale. + +»ARTICLE VIII.--Il sera fait remise par les co-belligérants, +immédiatement après la signature du présent acte, de l'administration +des départements ou villes actuellement occupés par leurs forces, aux +magistrats nommés par Son Altesse Royale le lieutenant général du +royaume de France. Les autorités royales pourvoiront aux subsistances +et aux besoins des troupes, jusqu'au moment où elles auront évacué le +territoire français, les puissances alliées voulant, par un effet de +leur amitié pour la France, faire cesser les réquisitions militaires, +aussitôt que la remise au pouvoir légitime aura été effectuée. + +»Tout ce qui tient à l'exécution de cet article sera réglé par une +convention particulière. (Cet article VIII était d'une grande +importance pour mettre un terme aux réquisitions des généraux ennemis, +qui achevaient d'épuiser la France.) + +»ARTICLE IX.--On s'entendra respectivement, aux termes de l'article +II sur les routes que les troupes des puissances alliées suivront dans +leur marche, pour y préparer les moyens de subsistances, et des +commissaires seront nommés pour régler toutes les dispositions de +détail, et accompagner les troupes jusqu'au moment où elles quitteront +le territoire français. + +»En foi de quoi... + +»Fait à Paris, le 23 avril 1814.» + +«ARTICLE ADDITIONNEL.--Le terme de dix jours admis en vertu des +stipulations de l'article III de la convention de ce jour, pour +l'évacuation des places sur le Rhin, et entre ce fleuve et les +anciennes frontières de la France, est étendu aux places, forts et +établissements militaires, de quelque nature qu'ils soient, dans les +Provinces Unies des Pays-Bas.» + +Par cette convention, on avait pourvu au plus urgent, qui était la +libération du territoire, celle des prisonniers, la rentrée en France +des garnisons françaises au delà du Rhin, et la cessation de ruineuses +réquisitions. Le traité définitif qui devait régler les relations +nouvelles de la France avec l'Europe restait à négocier, et il ne put +être conclu et signé que le 30 mai[116]. + + [116] Le lendemain de la signature du traité, M. de Talleyrand + adressait à la princesse de Courlande la lettre suivante: + + Paris, le 31 mai 1814. + + «J'ai fini les paix avec les quatre grandes puissances. Les trois + accessions ne sont que des broutilles[A]. A quatre heures la paix a + été signée. Elle est très bonne, faite sur le pied de la plus + grande égalité, et plutôt noble, quoique la France soit encore + couverte d'étrangers. Mes amis et vous à la tête, vous devez être + contents de moi.» + + [A] Les accessions de l'Espagne, du Portugal et de la Suède. + +Je vais insérer également ici ce traité: + +TRAITÉ DE PAIX entre le roi et puissances alliées, conclu à Paris le +30 mai 1814. + +«Au nom de la très sainte et indivisible Trinité, + +»Sa Majesté le roi de France et de Navarre, d'une part, et Sa Majesté +l'empereur d'Autriche, roi de Hongrie et de Bohême, et ses alliés, +d'autre part, étant animés d'un égal désir de mettre fin aux longues +agitations de l'Europe et aux malheurs des peuples par une paix +solide, fondée sur une juste répartition de forces entre les +puissances, et portant dans ses stipulations la garantie de sa durée; +et Sa Majesté l'empereur d'Autriche, roi de Hongrie et de Bohême, et +ses alliés, ne voulant plus exiger de la France, aujourd'hui que +s'étant replacée sous le gouvernement paternel de ses rois, elle offre +ainsi à l'Europe un gage de sécurité et de stabilité, des conditions +et des garanties qu'ils lui avaient à regret demandées sous son +dernier gouvernement, Leursdites Majestés ont nommé des +plénipotentiaires pour discuter, arrêter et signer un traité de paix +et d'amitié, savoir: + +»Sa Majesté le roi de France et de Navarre, M. Charles-Maurice de +Talleyrand-Périgord, prince de Bénévent, grand-aigle de la Légion +d'honneur... son ministre et secrétaire d'État des affaires +étrangères; + +»Et Sa Majesté l'empereur d'Autriche, roi de Hongrie et +de Bohême, MM. le prince Clément-Wenceslas-Lothaire de +Metternich-Winnebourg-Ochsenhausen, chevalier de la Toison d'or... +chambellan, conseiller intime actuel, ministre d'État, des conférences +et des affaires étrangères de Sa Majesté impériale et royale +apostolique, et le comte Jean-Philippe de Stadion Thannhausen et +Warthausen, chevalier de la Toison d'or... chambellan, conseiller +intime actuel, ministre d'État et des conférences de Sa Majesté +Impériale et Royale apostolique; + +»Lesquels, après avoir échangé leurs pleins pouvoirs, trouvés en bonne +et due forme, sont convenus des articles suivants: + +»ARTICLE PREMIER.--Il y aura, à compter de ce jour, paix et amitié +entre Sa Majesté le roi de France et de Navarre d'une part, et Sa +Majesté l'empereur d'Autriche, roi de Hongrie et de Bohême, et ses +alliés, de l'autre part, leurs héritiers et successeurs, leurs États +et sujets respectifs à perpétuité. + +»Les hautes parties contractantes apporteront tous leurs soins à +maintenir, non seulement entre elles, mais encore, autant qu'il dépend +d'elles, entre tous les États de l'Europe, la bonne harmonie et +intelligence si nécessaires à son repos. + +»ARTICLE II.--Le royaume de France conserve l'intégrité de ses limites +telles qu'elles existaient à l'époque du 1er janvier 1792. Il recevra +en outre une augmentation de territoire comprise dans la ligne de +démarcation fixée par l'article suivant. + +»ARTICLE III.--Du côté de la Belgique, de l'Allemagne et de l'Italie, +l'ancienne frontière, ainsi qu'elle existait le 1er janvier 1792, sera +rétablie, en commençant de la mer du Nord, entre Dunkerque et Neuport, +jusqu'à la Méditerranée, entre Cannes et Nice, avec les rectifications +suivantes: + +»1º Dans le département de Jemmapes, les cantons de Dour, +Merbes-le-Château, Beaumont et Chimay resteront à la France; la ligne +de démarcation passera là où elle touche le canton de Dour, entre ce +canton et ceux de Boussu et Pâturage, ainsi que plus loin entre celui +de Merbes-le-Château et ceux de Binch et de Thuin; + +»2º Dans le département de Sambre-et-Meuse, les cantons de Valcourt, +Florennes, Beauraing et Gédinne appartiendront à la France; la +démarcation, quand elle atteint ce département, suivra la ligne qui +sépare les cantons précités du département de Jemmapes et du reste de +celui de Sambre-et-Meuse; + +»3º Dans le département de la Moselle, la nouvelle démarcation, là où +elle s'écarte de l'ancienne, sera formée par une ligne à tirer depuis +Perle jusqu'à Fremesdorf, et par celle qui sépare le canton de Tholey +du reste du département de la Moselle; + +»4º Dans le département de la Sarre, les cantons de Saarbruck et +d'Arneval resteront à la France, ainsi que la partie de celui de +Lebach qui est située au midi d'une ligne à tirer le long des confins +des villages de Herchenbach, Ueberhofen, Hilsbach et Hall (en laissant +ces différents endroits hors de la frontière française), jusqu'au +point où, près de Querselle (qui appartient à la France), la ligne qui +sépare les cantons d'Arneval et d'Ottweiler atteint celle qui sépare +ceux d'Arneval et de Lebach; la frontière, de ce côté, sera formée par +la ligne ci-dessus désignée, et ensuite par celle qui sépare le canton +d'Arneval de celui de Bliecastel; + +»5º La forteresse de Landau ayant formé avant l'année 1792, un point +isolé dans l'Allemagne, la France conserve au delà de ses frontières +une partie des départements du Mont-Tonnerre et du Bas-Rhin, pour +joindre la forteresse de Landau et son rayon au reste du royaume. La +nouvelle démarcation en partant du point où, près d'Obersteinbach (qui +reste hors des limites de la France) la frontière entre le département +de la Moselle et celui du Mont-Tonnerre, atteint le département du +Bas-Rhin, suivra la ligne qui sépare les cantons de Weissenbourg et +de Bergzabern (du côté de la France) des cantons de Pirmasens, Dalm et +Anweiler (du côté de l'Allemagne) jusqu'au point où ces limites, près +du village de Wolmersheim, touchent l'ancien rayon de la forteresse de +Landau. De ce rayon qui reste ainsi qu'il était en 1792, la nouvelle +frontière suivra le bras de la rivière de la Queich qui, en quittant +ce rayon près de Queichheim (qui reste à la France) passe près des +villages de Merlenheim, Knittelsheim et Belheim (demeurant également +français) jusqu'au Rhin, qui continuera ensuite à former la limite de +la France et de l'Allemagne. + +»Quant au Rhin, le thalweg constituera la limite, de manière cependant +que les changements que subira par la suite le cours de ce fleuve, +n'auront à l'avenir aucun effet sur la propriété des îles qui s'y +trouvent. L'état de possession de ces îles sera rétabli tel qu'il +existait à l'époque de la signature du traité de Lunéville; + +»6º Dans le département du Doubs, la frontière sera rectifiée de +manière à ce qu'elle commence au-dessus de la Rançonnière, près de +Locle, et suive la crête du Jura, entre le Cerneux-Péquignot et le +village de Fontenelles, jusqu'à une cime du Jura située à environ sept +ou huit mille pieds au nord-ouest du village de la Brévine, où elle +retombera dans l'ancienne limite de la France; + +»7º Dans le département du Léman, les frontières entre le territoire +français, le pays de Vaud et les différentes portions du territoire de +la république de Genève (qui fera partie de la Suisse) restent les +mêmes qu'elles étaient avant l'incorporation de Genève à la France. +Mais le canton de Frangy, celui de Saint-Julien (à l'exception de la +partie située au nord d'une ligne à tirer du point où la rivière de +la Laire entre, près de Chancy, dans le territoire genevois, le long +des confins de Seseguin, Lacouex et Seseneuve qui resteront hors des +limites de la France), le canton de Régnier (à l'exception de la +portion qui se trouve à l'est d'une ligne qui suit les confins de la +Muraz, Bussy, Pers et Cornier qui seront hors des limites françaises), +et le canton de la Roche (à l'exception des endroits nommés la Roche +et Armanoy avec leurs districts) resteront à la France. La frontière +suivra les limites de ces différents cantons et les lignes qui +séparent les portions qui demeurent à la France de celles qu'elle ne +conserve pas; + +»8º Dans le département du Mont-Blanc, la France acquiert la +sous-préfecture de Chambéry (à l'exception des cantons de l'Hôpital, +de Saint-Pierre-d'Albigny, de la Rocette et de Montmélian) et la +sous-préfecture d'Annecy (à l'exception de la partie du canton de +Faverge, située à l'est d'une ligne qui passe entre Ourechaise et +Marlens du côté de la France, et Marthod et Ugine du côté opposé, et +qui suit après la crête des montagnes jusqu'à la frontière du canton +de Thones): c'est cette ligne qui, avec la limite des cantons +mentionnés formera de ce côté la nouvelle frontière. + +»Du côté des Pyrénées, les frontières restent telles qu'elles étaient +entre les deux royaumes de France et d'Espagne, à l'époque du 1er +janvier 1792, et il sera de suite nommé une commission mixte de la +part des deux couronnes, pour en fixer la démarcation finale. + +»La France renonce à tous droits de souveraineté, de suzeraineté et de +possession sur tous les pays et districts, villes et endroits +quelconques, situés hors de la frontière ci-dessus désignée, la +principauté de Monaco étant toutefois replacée dans les rapports où +elle se trouvait avant le 1er janvier 1792[117]. + + [117] La principauté de Monaco était avant la Révolution sous le + protectorat de la France (traité de Péronne 1641). En 1793 elle + avait été réunie à la France. Le traité de 1814 la rétablit dans + son indépendance tout en proclamant le protectorat français, mais + en 1815 la France perdit ce droit qui fut attribué à la Sardaigne. + Celle-ci le conserva jusqu'en 1860. + +»Les cours alliées assurent à la France la possession de la +principauté d'Avignon, du comtat venaissin, du comté de Montbéliard et +de toutes les enclaves qui ont appartenu autrefois à l'Allemagne, +comprises dans la frontière ci-dessus indiquée, qu'elles aient été +incorporées à la France avant ou après le 1er janvier 1792. + +»Les puissances se réservent réciproquement la faculté entière de +fortifier tel point de leurs États qu'elles jugeront convenable pour +leur sûreté. + +»Pour éviter toute lésion de propriétés particulières et mettre à +couvert, d'après les principes les plus libéraux, les biens +d'individus domiciliés sur les frontières, il sera nommé par chacun +des États limitrophes de la France, des commissaires pour procéder +conjointement avec des commissaires français à la délimitation des +pays respectifs. + +»Aussitôt que le travail des commissaires sera terminé, il sera dressé +des cartes signées par les commissaires respectifs, et placé des +poteaux qui constateront les limites réciproques. + +»ARTICLE IV.--Pour assurer les communications de la ville de Genève +avec d'autres parties du territoire de la Suisse, situées sur le lac, +la France consent à ce que l'usage de la route par Versoy soit commun +aux deux pays. Les gouvernements respectifs s'entendront à l'amiable +sur les moyens de prévenir la contrebande, et de régler le cours des +postes et l'entretien de la route. + +»ARTICLE V.--La navigation sur le Rhin, du point où il devient +navigable, jusqu'à la mer, et réciproquement, sera libre; de telle +sorte qu'elle ne puisse être interdite à personne; et l'on s'occupera +au futur congrès, des principes d'après lesquels on pourra régler les +droits à lever par les États riverains, de la manière la plus égale et +la plus favorable au commerce de toutes les nations. + +»Il sera examiné et décidé, de même dans le futur congrès, de quelle +manière, pour faciliter les communications entre les peuples et les +rendre toujours moins étrangers les uns aux autres, la disposition +ci-dessus pourra être également étendue à tous les autres fleuves qui, +dans leur cours navigable, séparent ou traversent différents États. + +»ARTICLE VI.--La Hollande, placée sous la souveraineté de la maison +d'Orange, recevra un accroissement de territoire. Le titre et +l'exercice de la souveraineté n'y pourront, dans aucun cas, appartenir +à aucun prince portant ou appelé à porter une couronne étrangère. + +»Les États de l'Allemagne seront indépendants et unis par un lien +fédératif. + +»La Suisse indépendante continuera de se gouverner par elle-même. + +»L'Italie, hors des limites qui reviendront à l'Autriche, sera +composée d'États souverains. + +»ARTICLE VII.--L'île de Malte et ses dépendances appartiendront en +toute propriété et souveraineté à Sa Majesté britannique. + +»ARTICLE VIII.--Sa Majesté britannique stipulant pour elle et ses +alliés, s'engage à restituer à Sa Majesté Très Chrétienne, dans les +délais qui seront ci-après fixés, les colonies, pêcheries, comptoirs +et établissements de tout genre que la France possédait au 1er janvier +1792, dans les mers et sur les continents de l'Amérique, de l'Afrique +et de l'Asie, à l'exception toutefois des îles de Tabago et de +Sainte-Lucie et de l'île de France et de ses dépendances, nommément +Rodrigue et les Séchelles, lesquelles Sa Majesté Très Chrétienne cède +en toute propriété et souveraineté à Sa Majesté britannique, comme +aussi de la partie de Saint-Domingue, cédée à la France par la paix de +Bâle, et que Sa Majesté Très Chrétienne rétrocède à Sa Majesté +catholique en toute propriété et souveraineté. + +»ARTICLE IX.--Sa Majesté le roi de Suède et de Norvège, en conséquence +d'arrangements pris avec ses alliés, et pour l'exécution de l'article +précédent, consent à ce que l'île de la Guadeloupe soit restituée à Sa +Majesté Très Chrétienne, et cède tous les droits qu'il peut avoir sur +cette île[118]. + + [118] Les Anglais s'étaient emparés de la Guadeloupe et l'avaient + cédée à la Suède (art. IV du traité du 3 mars 1813). + +»ARTICLE X.--Sa Majesté très fidèle, en conséquence d'arrangements +pris avec ses alliés, et pour l'exécution de l'article VIII, s'engage +à restituer à Sa Majesté Très Chrétienne, dans le délai ci-après fixé, +la Guyane française, telle qu'elle existait au 1er janvier 1792[119]. + + [119] Les Portugais s'étaient emparés de la Guyane française dès le + début des hostilités, en 1809. + +»L'effet de la stipulation ci-dessus, étant de faire revivre la +contestation existant à cette époque au sujet des limites, il est +convenu que cette contestation sera terminée par un arrangement +amiable entre les deux cours, sous la médiation de Sa Majesté +britannique[120]. + + [120] On sait que cette question de limites n'a jamais été réglée + définitivement; aujourd'hui encore, elle est en suspens entre la + France et le Brésil. + +»ARTICLE XI.--Les places et forts existants dans les colonies et +établissements qui doivent être rendus à Sa Majesté Très Chrétienne, +en vertu des articles VIII, IX et X, seront remis, dans l'état où ils +se trouveront au moment de la signature du présent traité. + +»ARTICLE XII.--Sa Majesté britannique s'engage à faire jouir les +sujets de Sa Majesté Très Chrétienne, relativement au commerce et à la +sûreté de leurs personnes et propriétés dans les limites de la +souveraineté britannique, sur le continent des Indes, des mêmes +facilités, privilèges et protection, qui sont à présent, ou seront +accordés aux nations les plus favorisées. De son côté Sa Majesté Très +Chrétienne, n'ayant rien plus à coeur que la perpétuité de la paix +entre les deux couronnes de France et d'Angleterre, et voulant +contribuer, autant qu'il est en elle, à écarter dès à présent des +rapports des deux peuples ce qui pourrait un jour altérer la bonne +intelligence mutuelle, s'engage à ne faire aucun ouvrage de +fortification dans les établissements qui lui doivent être restitués +et qui sont situés dans les limites de la souveraineté britannique sur +le continent des Indes, et à ne mettre dans ces établissements que le +nombre de troupes nécessaires pour le maintien de la police. + +»ARTICLE XIII.--Quant au droit de pêche des Français sur le grand banc +de Terre-Neuve, sur les côtes de l'île de ce nom et des îles +adjacentes, et dans le golfe de Saint Laurent, tout sera remis sur le +même pied qu'en 1792. + +»ARTICLE XIV.--Les colonies, comptoirs et établissements qui doivent +être restitués à Sa Majesté Très Chrétienne, par Sa Majesté +britannique ou ses alliés, seront remis, savoir: ceux qui sont dans +les mers du Nord ou dans les mers et sur les continents de l'Amérique +et de l'Afrique, dans les trois mois; et ceux qui sont au delà du cap +de Bonne-Espérance, dans les six mois qui suivront la ratification du +présent traité. + +»ARTICLE XV.--Les hautes parties contractantes s'étant réservé par +l'article IV de la convention du 23 avril dernier, de régler dans le +présent traité de paix définitive le sort des arsenaux et des +vaisseaux de guerre armés et non armés qui se trouvent dans les places +maritimes remises par la France, en exécution de l'article II de +ladite convention, il est convenu que lesdits vaisseaux et bâtiments +de guerre armés et non armés, comme aussi l'artillerie navale et les +munitions navales et tous les matériaux de construction et d'armement, +seront partagés entre la France et le pays où les places sont situées, +dans la proportion de deux tiers pour la France et d'un tiers pour les +puissances auxquelles lesdites places appartiendront. + +»Seront considérés comme matériaux et partagés comme tels, dans la +proportion ci-dessus énoncée, après avoir été démolis, les vaisseaux +et bâtiments en construction qui ne seraient pas en état d'être mis en +mer, six semaines après la signature du présent traité. + +»Des commissaires seront nommés de part et d'autre pour arrêter le +partage et en dresser l'état; et des passeports ou sauf-conduits +seront donnés par les puissances alliées pour assurer le retour en +France des ouvriers, gens de mer et employés français. + +»Ne sont compris dans les stipulations ci-dessus les vaisseaux et +arsenaux existant dans les places maritimes qui seraient tombées au +pouvoir des alliés antérieurement au 23 avril, ni les vaisseaux et +arsenaux qui appartenaient à la Hollande, et nommément la flotte du +Texel. + +»Le gouvernement de France s'oblige à retirer ou à faire vendre tout +ce qui lui appartiendra par les stipulations ci-dessus énoncées, dans +le délai de trois mois après le partage effectué. + +»Dorénavant le port d'Anvers sera uniquement un port de commerce. + +»ARTICLE XVI.--Les hautes parties contractantes, voulant mettre et +faire mettre dans un entier oubli les divisions qui ont agité +l'Europe, déclarent et promettent, que, dans les pays restitués et +cédés par le présent traité, aucun individu, de quelque classe et +condition qu'il soit, ne pourra être poursuivi, inquiété ou troublé, +dans sa personne ou dans sa propriété, sous aucun prétexte, ou à cause +de sa conduite ou opinion politique, ou de son attachement, soit à +aucune des parties contractantes, soit à des gouvernements qui ont +cessé d'exister, ou pour toute autre raison, si ce n'est pour les +dettes contractées envers des individus, ou pour des actes postérieurs +au présent traité. + +»ARTICLE XVII.--Dans tous les pays qui doivent ou devront changer de +maîtres, tant en vertu du présent traité, que des arrangements qui +doivent être faits en conséquence, il sera accordé aux habitants +naturels et étrangers, de quelque condition et nation qu'ils soient, +un espace de six ans à compter de l'échange des ratifications, pour +disposer, s'ils le jugent convenable, de leurs propriétés acquises, +soit avant, soit depuis la guerre actuelle, et se retirer dans tel +pays qu'il leur plaira de choisir. + +»ARTICLE XVIII.--Les puissances alliées, voulant donner à Sa Majesté +Très Chrétienne, un nouveau témoignage de leur désir de faire +disparaître, autant qu'il est en elles, les conséquences de l'époque +de malheur si heureusement terminée par la présente paix, renoncent à +la totalité des sommes que les gouvernements ont à réclamer de la +France, à raison de contrats, de fournitures ou d'avances quelconques +faites au gouvernement français dans les différentes guerres qui ont +eu lieu depuis 1792. + +»De son côté Sa Majesté Très Chrétienne, renonce à toute réclamation +qu'elle pourrait former contre les puissances alliées au même titre. +En exécution de cet article, les hautes parties contractantes +s'engagent à se remettre mutuellement tous les titres, obligations et +documents qui ont rapport aux créances auxquelles elles ont +réciproquement renoncé. + +»ARTICLE XIX.--Le gouvernement français s'engage à faire liquider et +payer les sommes qu'il se trouverait devoir d'ailleurs dans des pays +hors de son territoire, en vertu de contrats ou d'autres engagements +formels passés entre des individus ou des établissements particuliers +et les autorités françaises, tant pour fournitures qu'à raison +d'obligations légales. + +»ARTICLE XX.--Les hautes parties contractantes nommeront immédiatement +après l'échange des ratifications du présent traité, des commissaires +pour régler et tenir la main à l'exécution de l'ensemble des +dispositions renfermées dans les articles XVIII et XIX. Ces +commissaires s'occuperont de l'examen des réclamations dont il est +parlé dans l'article précédent, de la liquidation des sommes +réclamées, et du mode dont le gouvernement français proposera de s'en +acquitter. Ils seront chargés de même de la remise des titres, +obligations et documents relatifs aux créances auxquelles les hautes +parties contractantes renoncent mutuellement, de manière que la +ratification du résultat de leur travail, complétera cette +renonciation réciproque. + +»ARTICLE XXI.--Les dettes spécialement hypothéquées dans leur origine +sur les pays qui cessent d'appartenir à la France, ou contractées pour +leur administration intérieure, resteront à la charge de ces mêmes +pays. Il sera tenu compte, en conséquence, au gouvernement français, à +partie du 22 décembre 1813, de celles de ces dettes qui ont été +converties en inscriptions au grand livre de la dette publique de +France. Les titres de toutes celles qui ont été préparées pour +l'inscription et n'ont pas encore été inscrites seront remis aux +gouvernements des pays respectifs. Les états de toutes ces dettes +seront dressés et arrêtés par une commission mixte. + +»ARTICLE XXII.--Le gouvernement français restera chargé de son côté du +remboursement de toutes les sommes versées par les sujets des pays +ci-dessus mentionnés dans les caisses françaises, soit à titre de +cautionnements, de dépôts ou de consignations. De même les sujets +français, serviteurs desdits pays, qui ont versé des sommes à titre de +cautionnements, dépôts ou consignations dans leurs trésors respectifs, +seront fidèlement remboursés. + +»ARTICLE XXIII.--Les titulaires de places assujetties à cautionnement, +qui n'ont pas de maniement de deniers, seront remboursés avec les +intérêts, jusqu'à parfait payement, à Paris, par cinquième et par +année, à partir de la date du présent traité. + +»A l'égard de ceux qui sont comptables, ce remboursement commencera, +au plus tard, six mois après la présentation de leurs comptes, le seul +cas de malversation excepté. Une copie du dernier compte sera remise +au gouvernement de leur pays, pour lui servir de renseignement et de +point de départ. + +»ARTICLE XXIV.--Les dépôts judiciaires et consignations faits dans la +caisse d'amortissement, en exécution de la loi du 28 nivôse an XIII +(18 janvier 1805), et qui appartiennent à des habitants des pays que +la France cesse de posséder, seront remis, dans le terme d'une année, +à compter de l'échange des ratifications du présent traité, entre les +mains des autorités desdits pays, à l'exception de ceux de ces dépôts +et consignations qui intéressent des sujets français; dans lequel cas +ils resteront dans la caisse d'amortissement, pour n'être remis que +sur les justifications résultant des décisions des autorités +compétentes. + +»ARTICLE XXV.--Les fonds déposés par les communes et établissements +publics dans la caisse de service et dans la caisse d'amortissement, +ou dans toute autre caisse du gouvernement, leur seront remboursés par +cinquième, d'année en année, à partir de la date du présent traité, +sous la déduction des avances qui leur auraient été faites, et sauf +des oppositions régulières faites sur ces fonds par des créanciers +desdites communes et desdits établissements publics. + +»ARTICLE XXVI.--A dater du 1er janvier 1814, le gouvernement français +cesse d'être chargé du payement de toute pension civile, militaire et +ecclésiastique, solde de retraite et traitement de réforme, à tout +individu qui se trouve n'être plus sujet français. + +»ARTICLE XXVII.--Les domaines nationaux acquis à titre onéreux par des +sujets français, dans les ci-devant départements de la Belgique, de +la rive gauche du Rhin et des Alpes, hors des anciennes limites de la +France, sont et demeurent garantis aux acquéreurs. + +»ARTICLE XXVIII.--L'abolition des droits d'aubaine, de détraction et +autres de la même nature, dans les pays qui l'ont réciproquement +stipulée avec la France, ou qui lui avaient précédemment été réunis, +est expressément maintenue[121] + + [121] Le droit d'aubaine, tel qu'il existait dans notre ancien + droit, attribuait au souverain la succession de tous les étrangers + morts en France. Mais de nombreux traités conclus avec presque + toutes les puissances de l'Europe avaient notamment dans le cours + du XVIIIe siècle aboli purement et simplement ce droit, à charge de + réciprocité, ou l'avaient remplacé par un simple droit de + détraction, qui ne laissait au roi qu'une partie de la succession + (du quart au vingtième). L'Assemblée nationale abolit entièrement + ces deux droits (décrets du 6 août 1790, 15 et 28 avril 1791). Une + loi du 14 juillet 1819 vint confirmer et compléter cette réforme + sur laquelle avaient paru revenir certaines dispositions du code + civil (art. 726 et 912). + +»ARTICLE XXIX.--Le gouvernement français s'engage à faire restituer +les obligations et autres titres qui auraient été saisis dans les +provinces occupées par les armées ou administrations française; et, +dans le cas où la restitution ne pourrait en être effectuée, ces +obligations et titres sont et demeurent anéantis. + +»ARTICLE XXX.--Les sommes qui seront dues pour tous les travaux +d'utilité publique, non encore terminés, ou terminés postérieurement +au 31 décembre 1812, sur le Rhin et dans les départements détachés de +la France par le présent traité, passeront à la charge des futurs +possesseurs du territoire, et seront liquidées par la commission +chargée de la liquidation des dettes des pays. + +»ARTICLE XXXI.--Les archives, cartes, plans et documents quelconques +appartenant aux pays cédés, ou concernant leur administration, seront +fidèlement rendus en même temps que le pays, ou, si cela était +impossible, dans un délai qui ne pourra être de plus de six mois après +la remise des pays mêmes. + +»Cette stipulation est applicable aux archives, cartes et planches qui +pourraient avoir été enlevées dans les pays momentanément occupés par +les différentes armées. + +»ARTICLE XXXII.--Dans le délai de deux mois, toutes les puissances qui +ont été engagées de part et d'autre dans la présente guerre enverront +des plénipotentiaires à Vienne, pour régler dans un congrès général +les arrangements qui doivent compléter les dispositions du présent +traité. + +»ARTICLE XXXIII.--Le présent traité sera ratifié, et les ratifications +en seront échangées, dans le délai de quinze jours, ou plus tôt si +faire se peut. + +»En foi de quoi.... + +»Fait à Paris le 30 mai 1814. + + »Le prince DE BÉNÉVENT, + »Le prince DE METTERNICH, + »Le prince DE STADION.» + +«ARTICLE ADDITIONNEL.--Les hautes parties contractantes, voulant +effacer toutes les traces des événements malheureux qui ont pesé sur +leurs peuples, sont convenues d'annuler explicitement les effets des +traités de 1805 et 1809, en tant qu'ils ne sont déjà annulés de fait +par le présent traité; en conséquence de cette détermination, Sa +Majesté Très Chrétienne promet que les décrets portés contre des +sujets français ou réputés français, étant ou ayant été au service de +Sa Majesté Impériale et Royale apostolique, demeureront sans effet, +ainsi que les jugements qui ont pu être rendus en exécution de ces +décrets. + +»Le présent article additionnel aura la même force et valeur que s'il +était inséré mot à mot au traité patent de ce jour....» + + * * * * * + +Le même jour, dans le même lieu et au même moment, le même traité de +paix définitive a été conclu: + +Entre la France et la Russie, + +Entre la France, et la Grande-Bretagne, + +Entre la France et la Prusse, avec les articles additionnels suivants: + + +ARTICLE ADDITIONNEL AU TRAITÉ AVEC LA RUSSIE. + +«Le duché de Varsovie étant sous l'administration d'un conseil +provisoire établi par la Russie, depuis que ce pays a été occupé par +ses armes, les deux hautes parties contractantes sont convenues de +nommer immédiatement une commission spéciale, composée de part et +d'autre d'un nombre égal de commissaires qui seront chargés de +l'examen, de la liquidation et de tous les arrangements relatifs aux +prétentions réciproques.» + + +ARTICLES ADDITIONNELS AU TRAITÉ AVEC LA GRANDE-BRETAGNE. + +«ARTICLE PREMIER.--Sa Majesté Très Chrétienne, partageant sans réserve +tous les sentiments de Sa Majesté britannique, relativement à un +genre de commerce que repoussent, et les principes de la justice +naturelle et les lumières des temps où nous vivons, s'engage à unir, +au futur congrès, tous ses efforts à ceux de Sa Majesté britannique, +pour faire prononcer par toutes les puissances de la chrétienté +l'abolition de la traite des noirs, de telle sorte que ladite traite +cesse universellement, comme elle cessera définitivement et, dans tous +les cas, de la part de la France, dans un délai de cinq années; et +qu'en outre, pendant la durée de ce délai, aucun trafiquant d'esclaves +n'en puisse importer ni vendre ailleurs que dans les colonies de +l'État dont il est sujet. + +»ARTICLE II.--Le gouvernement britannique et le gouvernement français +nommeront incessamment des commissaires pour liquider leurs dépenses +respectives pour l'entretien des prisonniers de guerre, afin de +s'arranger sur la manière d'acquitter l'excédent qui se trouverait en +faveur de l'une ou de l'autre des deux puissances. + +»ARTICLE III.--Les prisonniers de guerre respectifs seront tenus +d'acquitter, avant leur départ du lieu de leur détention, les dettes +particulières qu'ils pourraient y avoir contractées ou de donner au +moins caution satisfaisante. + +»ARTICLE IV.--Il sera accordé de part et d'autre, aussitôt après la +ratification du présente traité de paix, main-levée du séquestre qui +aurait été mis depuis l'an 1792 sur les fonds, revenus, créances et +autres effets quelconques des hautes parties contractantes ou de leurs +sujets. + +»Les mêmes commissaires dont il est fait mention à l'article II, +s'occuperont de l'examen et de la liquidation des réclamations des +sujets de Sa Majesté britannique envers le gouvernement français pour +la valeur des biens meubles ou immeubles indûment confisqués par les +autorités françaises, ainsi que pour la perte totale ou partielle de +leurs créances ou autres propriétés, indûment retenues sous le +séquestre depuis l'année 1792. + +»La France s'engage à traiter à cet égard les sujets anglais avec la +même justice que les sujets français ont éprouvée en Angleterre; et le +gouvernement anglais, désirant concourir pour sa part au nouveau +témoignage que les puissances alliées ont voulu donner à Sa Majesté +Très Chrétienne, de leur désir de faire disparaître les conséquences +de l'époque de malheur si heureusement terminée par la présente paix, +s'engage, de son côté, à renoncer, dès que justice complète sera +rendue à ses sujets, à la totalité de l'excédent qui se trouverait en +sa faveur, relativement à l'entretien des prisonniers de guerre, de +manière que la ratification du résultat du travail des commissaires +sus-mentionnés, et l'acquit des sommes, ainsi que la restitution des +effets qui seront jugés appartenir aux sujets de Sa Majesté +britannique, compléteront sa renonciation. + +»ARTICLE V.--Les deux hautes parties contractantes, désirant établir +les relations les plus amicales entre leurs sujets respectifs, se +réservent et promettent de s'entendre et de s'arranger le plus tôt que +faire se pourra sur leurs intérêts commerciaux, dans l'intérêt +d'encourager et d'augmenter la prospérité de leurs États respectifs. + +»Les présents articles additionnels auront la même force et +valeur....» + + +ARTICLE ADDITIONNEL AU TRAITÉ AVEC LA PRUSSE. + +«Quoique le traité de paix conclu à Bâle, le 5 avril 1795, celui de +Tilsitt, le 9 juillet 1807, la convention de Paris du 20 septembre +1808, ainsi que toutes les conventions et actes quelconques conclus +depuis la paix de Bâle, entre la Prusse et la France soient déjà +annulés de fait par le présent traité, les hautes parties +contractantes ont jugé néanmoins à propos de déclarer expressément que +lesdits traités cessent d'être obligatoires pour tous leurs articles, +tant patents que secrets, et qu'elles renoncent mutuellement à tout +droit et se dégagent de toute obligation qui pourrait en découler. + +»Sa Majesté Très Chrétienne promet que les décrets portés contre des +sujets français ou réputés français, étant ou ayant été au service de +Sa Majesté prussienne, demeureront sans effet, ainsi que les jugements +qui ont pu être rendus en exécution de ces décrets. + +»Le présent article additionnel aura la même force et valeur...» + + * * * * * + +L'énumération de tout ce qui se rattache au traité patent du 30 mai +1814 ne serait pas complète, si je n'insérais pas également ici les +articles séparés et secrets de ce traité, auxquels j'avais dû +consentir, et qui en formaient la partie peut-être la plus fâcheuse +pour les négociations que les plénipotentiaires français auraient à +suivre au futur congrès. Ces articles me furent seulement communiqués, +et je n'y apposai pas ma signature. + + +ARTICLES SÉPARÉS ET SECRETS DU TRAITÉ DE PARIS DU 30 MAI 1814. + +»La disposition à faire des territoires auxquels Sa Majesté Très +Chrétienne renonce par l'article III du traité patent de ce jour, et +les rapports desquels doit résulter un système d'équilibre réel et +durable en Europe, seront réglés au congrès sur les bases arrêtées par +les puissances alliées _entre elles_, et d'après les dispositions +générales contenues dans les articles suivants: + +»ARTICLE PREMIER.--L'établissement d'un juste équilibre en Europe, +exigeant que la Hollande soit constituée dans des proportions qui la +mettent à même de soutenir son indépendance par ses propres moyens, +les pays compris entre la mer, les frontières de la France, telles +qu'elles se trouvent réglées par le présent traité, et la Meuse, +seront réunis à toute perpétuité à la Hollande. + +»ARTICLE II.--Les frontières de la rive droite de la Meuse seront +réglées selon les convenances militaires de la Hollande et de ses +voisins. + +»ARTICLE III.--La liberté de navigation sur l'Escaut sera établie sur +le même principe qui a réglé la navigation du Rhin dans l'article V du +traité patent de ce jour. + +»ARTICLE IV.--Les pays allemands sur la rive gauche du Rhin, qui +avaient été réunis à la France depuis 1792, serviront à +l'agrandissement de la Hollande et à des compensations pour la Prusse +et autres États allemands.» + + * * * * * + +Quand je pense à la date de ces traités de 1814, aux difficultés de +tout genre que j'ai éprouvées, à l'esprit de vengeance que je +rencontrai dans quelques-uns des négociateurs avec lesquels je +traitais, et que j'étais obligé de combattre, j'attends avec confiance +le jugement que la postérité en portera. Je me bornerai à rappeler que +six semaines après l'entrée du roi à Paris, la France avait son +territoire assuré; les soldats étrangers avaient quitté le sol +français; par la rentrée des garnisons des places fortes et des +prisonniers, elle possédait une superbe armée, et enfin nous avions +conservé tous ces admirables objets d'art conquis par nos armes dans +presque tous les musées de l'Europe. + +Si de nouveaux désastres sont venus accabler la France en 1815, et lui +faire perdre les fruits des traités de 1814, c'est encore Napoléon +seul qui fut le coupable, et qui mérita l'exécration de son pays, en +attirant sur lui d'irréparables fléaux. + +Le traité de Paris, en ôtant à la France les pays immenses que la +conquête avait précédemment mis entre ses mains, rendait +indispensables des arrangements ultérieurs pour disposer de ces +territoires. Plusieurs souverains, tels que le roi de Sardaigne[122], +l'électeur de Hanovre[123], celui de Hesse-Cassel, étaient rentrés +dans les États qui leur avaient été enlevés par la guerre, aussitôt +que ces États s'étaient trouvés délivrés. Mais le sort de beaucoup des +pays abandonnés par la France restait à décider. Il y avait aussi à +prononcer sur celui du roi de Saxe; que les puissances alliées +poursuivaient de leur haine, à cause de sa fidélité à la cause de +Napoléon; sur le duché de Varsovie, pris, non à la France, mais à son +allié le roi de Saxe, et enfin sur le royaume de Naples, que la +politique de la France, aussi bien que la volonté de Louis XVIII, +inébranlable sur ce point, ne pouvait évidemment pas laisser entre les +mains de Murat. + + [122] Victor-Emmanuel Ier, deuxième fils de Victor-Amédée III. Né + en 1759, il succéda en 1802 à son frère Charles-Emmanuel qui avait + abdiqué. Jusqu'en 1814, il ne régna que sur l'île de Sardaigne. + Ayant alors recouvré ses États, il régna jusqu'en 1821, dut alors + abdiquer devant une insurrection, céda le trône à son frère + Charles-Félix, et mourut en 1824. + + [123] George III, roi d'Angleterre, recouvra en 1814 son électorat + de Hanovre qui fut érigé en royaume et accru de divers territoires. + +On a vu que, par le traité, il avait été convenu que toutes les +dispositions à faire seraient arrêtées dans un congrès qui se +réunirait à Vienne. Une des stipulations du traité était que la +Hollande, placée sous la souveraineté de la maison d'Orange, recevrait +un accroissement de territoire qui ne pouvait être pris qu'en +Belgique; c'était le résultat d'une promesse faite par l'Angleterre +qui voulait avoir le port d'Anvers dans sa dépendance, et empêcher +qu'il ne devînt un port militaire. Le roi de Sardaigne devait aussi +recevoir une augmentation de territoire prise sur l'ancien État de +Gênes, car les cabinets alliés ne songeaient pas plus que Napoléon à +rétablir les anciennes républiques, ébranlées ou détruites déjà par la +République française. + +Les États d'Allemagne qui avaient survécu à la dissolution de l'empire +germanique, et ceux d'Italie (à l'exception des pays qui +appartiendraient à l'empereur d'Autriche) devenus indépendants, +devaient continuer à l'être. Du reste, le traité ne déterminait rien +sur les autres partages et dispositions de territoires. Il se bornait +à dire que les arrangements territoriaux et autres devraient être +faits de manière à ce qu'il en résultât un _équilibre réel et +durable_. Ces mots d'_équilibre réel et durable_ étaient bien vagues, +et ne pouvaient manquer d'ouvrir un vaste champ à des discussions dont +il était à peu près impossible de prévoir l'issue. Car, ni la +direction que devaient prendre les négociations du congrès, ni +l'esprit qui devait présider à ses travaux, n'étaient déterminés +d'avance par des principes fixes. Si quelques points étaient décidés, +c'était par des clauses relatives à des cas particuliers. + +Dans un tel état de choses, le rôle de la France était singulièrement +difficile. Il était bien tentant et bien aisé, pour des cabinets +aigris depuis si longtemps, de la tenir à l'écart des grands intérêts +de l'Europe. Par le traité de Paris, la France avait échappé à la +destruction; mais elle n'avait pas repris dans le système de politique +générale le rang qu'elle est appelée à occuper. Des yeux exercés +découvraient aisément dans plusieurs des principaux plénipotentiaires +le secret désir de la réduire à un rôle secondaire; et les articles +secrets du traité prononçaient que le partage des territoires repris à +la France se ferait _entre les puissances_, c'est-à-dire à l'exclusion +de la France. Si donc la France ne marquait pas elle-même, dès le +début du congrès, la place que lui assignaient les souvenirs de sa +puissance et la générosité momentanée de quelques-uns des souverains +alliés, elle devait se résigner à rester longtemps étrangère aux +transactions de l'Europe, et exposée à l'effet des alliances que ses +succès, dont elle avait tant abusé, avaient fait contracter, et que la +jalousie pouvait faire renouveler. En un mot, elle perdait l'espoir de +tracer entre l'empire de Napoléon et la restauration cette profonde +ligne de séparation, qui devait interdire aux cabinets de l'Europe de +demander compte à la France régénérée, des excès et des violences de +la France révolutionnaire. + +Il fallait un négociateur bien convaincu de l'importance des +circonstances, bien pénétré des moyens qui avaient contribué aux +changements opérés en France, et qui fût en position de faire entendre +un langage vrai et ferme aux cabinets qu'il était difficile de +distraire de l'idée qu'ils avaient triomphé. Il fallait surtout que le +plénipotentiaire français comprît et fît comprendre que la France ne +voulait que ce qu'elle avait; que c'était franchement qu'elle avait +répudié l'héritage de la conquête; qu'elle se trouvait assez forte +dans ses anciennes limites; qu'elle n'avait pas la pensée de les +étendre; qu'enfin, elle plaçait aujourd'hui sa gloire dans sa +modération; mais que si elle voulait que sa voix fût comptée en +Europe, c'était pour pouvoir défendre les droits des autres contre +toute espèce d'envahissement. + +Je ne voyais dans tous ceux qui avaient pris part aux affaires +personne qui me parût réunir les conditions nécessaires pour remplir +convenablement cette mission. Les hommes revenus avec le roi étaient +restés étrangers aux affaires générales; ceux qui tenaient au +gouvernement déchu ne pouvaient encore comprendre les intérêts et la +situation de la monarchie qui renaissait. Je regardais la position du +plénipotentiaire français à Vienne comme très difficile; je n'en +connus jamais de plus honorable. + +C'était, en effet, le rôle de ce plénipotentiaire de compléter l'oeuvre +de la Restauration, en assurant la solidité de l'édifice que la +Providence avait permis de reconstruire. Je me crus le droit, et je +regardai comme un devoir de réclamer ce poste. Le roi ne me laissa pas +achever la demande que j'allais lui en faire, et m'interrompit, en me +disant: «Présentez-moi un projet pour vos instructions.» Je le +remerciai, et je le priai de nommer avec moi le duc de Dalberg que je +voulais distinguer, pour qui j'avais de l'amitié, et qui d'ailleurs +par sa naissance, par ses relations de famille en Allemagne et par sa +capacité, serait pour moi un coopérateur utile. + +Au bout de peu de jours, je pus mettre sous les yeux du roi, le projet +d'instructions qu'il m'avait demandé. Il l'approuva, et je crois que +lorsqu'on connaîtra ces instructions, que je donnerai plus loin, la +France s'honorera du souverain qui les a signées. + +Pour m'accompagner, je fis choix dans le département des affaires +étrangères du fidèle et habile La Besnardière, que je regarde comme +l'homme le plus distingué qui ait paru dans le ministère des affaires +étrangères depuis un grand nombre d'années. Je mis auprès de lui MM. +Challaye, Formond[124] et Perrey, jeunes tous trois, et ayant en eux +de quoi profiter des leçons qu'on devait puiser dans d'aussi grandes +circonstances. + + [124] M. de Formond était employé au bureau du chiffre à la + chancellerie. Il devint plus tard consul et séjourna en cette + qualité à Bucharest (1815), à Cagliari (1817), à Livourne 1830. Il + prit sa retraite en 1840. + +Je cherchai ensuite dans la société deux personnes que je pourrais en +outre attacher à la légation française à Vienne. Dans mon choix, je +m'occupai beaucoup plus de Paris, c'est-à-dire des Tuileries, que de +Vienne, parce que, à Paris, il y avait à contenir tous les petits +faiseurs diplomatiques qui environnaient les princes, et à qui je +voulais donner l'assurance d'avoir autour de moi, sans que j'eusse +l'air de le savoir, mais aussi, sans qu'il y eût de danger pour les +affaires, une correspondance particulière; car, pour Vienne et pour la +France, je comptais sur moi-même. C'est ainsi que le comte Alexis de +Noailles[125] et le marquis de la Tour du Pin Gouvernet[126] ont été +associés au duc de Dalberg et à moi comme plénipotentiaires au congrès +de Vienne. + + [125] Alexis comte de Noailles, fils de Louis-Marie vicomte de + Noailles, né en 1783. En 1809, il fut arrêté comme coupable d'avoir + répandu la bulle d'excommunication du pape contre l'empereur. Mis + peu après en liberté, il s'expatria en 1811, se rendit en Suisse, + puis à Stockholm, enfin en Angleterre où il rejoignit Louis XVIII. + Il fit la campagne de 1813 comme aide de camp de Bernadotte, et + servit également dans les rangs ennemis en 1814. Il devint alors + aide de camp du comte d'Artois, et suivit le prince de Talleyrand à + Vienne. En 1815, il fut élu député de l'Oise et du Rhône, et nommé + ministre d'État et membre du conseil privé. Il fut constamment + réélu jusqu'en 1830, époque où il rentra dans la vie privée. Il + mourut en 1835. + + [126] Frédéric marquis de La Tour du Pin Gouvernet, né en 1758, + était le fils du comte de La Tour du Pin, qui fut député aux états + généraux, ministre de la guerre en 1789, et qui fut guillotiné en + 1794. Il était colonel au début de la Révolution, et fut nommé + ministre à La Haye. Destitué en 1792, il émigra, rentra en France + sous le consulat, et devint préfet d'Amiens et de Bruxelles. Il + suivit M. de Talleyrand à Vienne, fut ensuite nommé de nouveau + ministre à La Haye, puis près le roi de Sardaigne. Il se retira en + 1830, et mourut en 1837. + +Il me parut aussi qu'il fallait faire revenir la haute et influente +société de Vienne des préventions hostiles que la France impériale lui +avait inspirées. Il était nécessaire pour cela de lui rendre +l'ambassade française agréable; je demandai donc à ma nièce, madame la +comtesse Edmond de Périgord, de vouloir bien m'accompagner et faire +les honneurs de ma maison. Par son esprit supérieur et par son tact, +elle sut attirer et plaire, et me fut fort utile. + +A Vienne, il fallait faire tenir à la France un autre langage que +celui qu'on était depuis vingt ans habitué à entendre de sa part. Il +n'était pas moins nécessaire que la dignité qu'elle montrerait fût +exprimée avec noblesse, même avec éclat. Le rôle d'abnégation, si +nouveau pour elle, et qui lui était imposé par les fautes de +l'empereur Napoléon, pouvait, dans mon opinion, n'être point dépourvu +de grandeur, et devait même donner du poids aux observations que je +serais appelé à faire dans l'intérêt de la justice et du droit. Aussi, +ce fut par l'utilité dont elle pouvait être en appuyant les faibles, +que je cherchai à la placer immédiatement dans une situation digne et +honorable. + +On doit pressentir aisément que d'assez grandes difficultés +m'attendaient à Vienne, pour que cela me serve de réponse aux +reproches qui m'ont été faits d'avoir quitté Paris au moment où le +gouvernement, mal conseillé, pouvait suivre une marche imprudente, +retarder par là son affermissement et refroidir les sentiments qu'on +avait montrés au roi à son arrivée. De plus, il faut avant tout faire +ce que l'on sait faire; et ici, j'entreprenais une tâche dans laquelle +j'avais la confiance de réussir. Et je le demande à tous les gens de +bonne foi, était-il naturel de croire qu'au lieu de mettre ses soins à +ne pas réveiller des souvenirs qu'il fallait faire oublier, et à +éloigner toutes les apparences d'une volonté arbitraire, un +gouvernement nouveau ne s'appliquerait qu'à faire le contraire? La +vérité est, je l'avoue, que je ne m'étais point attendu à un pareil +aveuglement. Je n'aurais jamais cru que M. l'abbé de Montesquiou, qui +avait la première influence, l'emploierait aussi mal. + +L'empereur Alexandre ne fut pas longtemps sans montrer à quel point il +était étonné de la marche que l'on suivait dans les affaires +intérieures de la France. C'était un embarras de plus. Il recevait ses +impressions des libéraux les plus ardents, qu'il voyait +habituellement. Je crus devoir après son départ pour l'Angleterre, +d'où son projet était de revenir à Paris, lui écrire la lettre +suivante. Elle a pu lui faire faire quelques réflexions, s'il l'a +retrouvée, en 1823, dans son portefeuille[127]. + + [127] Nous avons vérifié que l'original de cette lettre se trouve + encore aux archives impériales à Pétersbourg (1857). (_Note de M. + de Bacourt._) + + +LE PRINCE DE BÉNÉVENT A L'EMPEREUR ALEXANDRE. + +«Paris, le 13 juin 1814. + +»SIRE, + +»Je n'ai point vu Votre Majesté avant son départ, et j'ose lui en +faire un reproche dans la sincérité respectueuse du plus tendre +attachement. + +»Sire, des relations importantes vous livrèrent, il y a longtemps, mes +secrets sentiments. Votre estime en fut la suite; elle me consola +pendant plusieurs années, et m'aida à soutenir de pénibles épreuves; +je démêlai d'avance votre destinée, et je sentis que je pourrais, tout +Français que j'étais, m'associer un jour à vos projets, parce qu'ils +ne cesseraient point d'être magnanimes. Vous l'avez remplie tout +entière, cette belle destinée; si je vous ai suivi dans votre noble +carrière, ne me privez point de ma récompense; je le demande au héros +de mon imagination, et j'ose ajouter, de mon coeur. + +Vous avez sauvé la France; votre entrée à Paris a signalé la fin du +despotisme; quelles que soient vos secrètes observations, si vous y +étiez encore appelé, ce que vous avez fait, il faudrait le faire +encore; car vous ne pourriez manquer à votre gloire, quand même vous +croiriez avoir entrevu la monarchie disposée à ressaisir un peu plus +d'autorité que vous ne le croyez nécessaire, et les Français négliger +le soin de leur indépendance. Après tout, que sommes-nous encore, et +qui peut se flatter, à la suite d'une pareille tourmente, de +comprendre en peu de temps le caractère des Français? N'en doutez pas, +Sire, le roi que vous nous avez reconquis, s'il veut nous donner des +institutions utiles, sera obligé, en y mêlant quelques précautions, de +chercher dans son heureuse mémoire ce que nous étions autrefois, pour +bien juger de ce qui nous convient. Détournés par une sombre +oppression de nos habitudes nationales, nous paraîtrons longtemps +étrangers au gouvernement qu'on nous donnera. + +»Les Français, en général, étaient et seront légers dans leurs +impressions; on les verra toujours prompts à les répandre, parce qu'un +secret instinct les avertit qu'elles ne doivent pas être de longue +durée. Cette mobilité les conduira à déposer bientôt une confiance +assez étendue dans les mains de leur souverain, et le nôtre n'en +abusera pas. + +»En France, le roi a toujours été beaucoup plus que la patrie; il +semble, pour nous, qu'elle se soit fait homme; nous n'avons point +d'orgueil national, mais une vanité étendue, qui, bien réglée, produit +un sentiment très fort de l'honneur individuel. Nos opinions, ou +plutôt nos goûts, ont souvent dirigé nos rois (Bonaparte eût répandu +plus impunément le sang français, s'il n'eût voulu nous asservir à +ses sombres manières). Les formes, les manières de nos souverains +nous ont façonnés à notre tour, et de cette réaction mutuelle vous +verrez sortir de chez nous un mode de gouverner et d'obéir qui, après +tout, pourrait finir par mériter le nom de constitution. Le roi a +longtemps étudié notre histoire; il nous sait; il sait donner un +caractère royal à tout ce qui émane de lui; et quand nous serons +rentrés en nous-mêmes, nous reviendrons à cette habitude vraiment +française de nous approprier les actions et les qualités de notre roi. +D'ailleurs, les principes libéraux marchent avec l'esprit du siècle, +il faut qu'on y arrive; et si Votre Majesté veut se fier à ma parole, +je lui promets que nous aurons de la monarchie liée à la liberté; +qu'elle verra les hommes de mérite accueillis et placés en France, et +je garantis à votre gloire, le bonheur de notre pays. + +»Sire, je conviens que vous avez vu à Paris beaucoup de mécontents; +mais en écartant encore la promptitude de la dernière révolution, et +la surprise de tant de passions toutes agitées en même temps, +qu'est-ce que Paris, après tout? Rien qu'une ville d'appointement. La +cessation seule des appointements a averti les Parisiens du despotisme +de Bonaparte. Si on avait continué de payer les gens en place, c'est +en vain que les provinces auraient gémi de la tyrannie. Les provinces, +voilà la vraie France; c'est là qu'on bénit réellement le retour de la +maison de Bourbon, et que l'on proclame votre heureuse victoire. + +»Votre Majesté me pardonnera les longueurs de cette lettre; elles +étaient indispensables pour répondre à la plus grande partie de ses +généreuses inquiétudes; elles me tiendront lieu d'une explication que +j'aurais tant aimé à lui donner. Le général Pozzo[128], que je vois +tous les jours, et que je ne puis trop vous remercier, Sire, de nous +avoir laissé, nous regardera, nous avertira, car nous avons besoin +quelquefois d'être avertis; je traiterai avec lui les intérêts de +nation; et si, comme je l'espère, Votre Majesté honore la France de +quelques moments de retour, il vous dira, et vous verrez vous-même, +que je ne vous aurai pas trompé. + + [128] Charles André, comte Pozzo di Borgo, né près d'Ajaccio en + 1764. D'abord très lié avec Napoléon dans sa jeunesse, ils se + brouillèrent au cours des discordes civiles de la Corse, et ce fut + le début d'une inimitié qui se prolongea autant que leur vie. En + 1791, Pozzo fut élu député de la Corse à l'Assemblée législative. + Revenu en Corse en 1792, il fut l'année suivante appelé aux + affaires, avec Paoli, par ses concitoyens. La Corse s'étant un + instant donnée à l'Angleterre, Pozzo fut alors président du conseil + d'État et secrétaire d'État. Il dut émigrer en 1796, alla à + Londres, puis à Vienne, et en 1803, entra au service de la Russie + comme diplomate. Il revint en Autriche après Tilsitt, puis passa de + là en Angleterre (1809), et négocia un rapprochement entre Londres + et Pétersbourg. Il eut une influence considérable sur les + événements de 1812 et 1813. En 1814, il accompagna l'empereur + Alexandre à Paris, fut nommé ambassadeur de Russie en France, + chargé de nombreuses missions diplomatiques, et assista à tous les + congrès de la sainte alliance. En 1835 il devint ambassadeur à + Londres, se démit en 1839 et mourut en 1843. + +»Une autre confidente, une seule, a reçu le secret de mon chagrin; je +veux parler de la duchesse de Courlande que vous honorez de vos bontés +et qui entend si bien mes inquiétudes. Quand nous aurons le bonheur de +vous revoir, je lui laisserai le soin de vous dire combien j'ai été +peiné, et elle vous dira aussi que je ne méritais pas de l'être. + +»Mais, Sire, que votre âme généreuse sache avoir un peu de patience! +Vrai bon Français que je suis, permettez-moi de vous demander en vieux +langage français, de nous laisser reprendre l'ancienne _accoutumance_ +de l'amour de nos rois; ce n'est pas à vous à refuser de comprendre +l'influence de ce sentiment sur une grande nation. + +»Veuillez agréer, Sire avec votre bonté accoutumée, l'hommage du +profond respect avec lequel je suis Sire, de Votre Majesté, le très +humble et très obéissant serviteur. + +»Le prince DE BÉNÉVENT.» + + * * * * * + +Voici maintenant les instructions qui m'avaient été données par Louis +XVIII, au moment de mon départ pour Vienne: + + +INSTRUCTIONS + +POUR LES AMBASSADEURS DU ROI AU CONGRÈS. + +«Aucune assemblée investie de pouvoirs ne peut rien faire de légitime, +qu'autant qu'elle est légitimement formée et conséquemment qu'aucun de +ceux qui ont le droit d'y être n'en est exclu, et qu'aucun de ceux qui +n'ont pas ce droit n'y est admis; qu'elle se renferme scrupuleusement +dans les bornes de sa compétence et qu'elle procède, selon les règles +prescrites, ou à défaut de ces règles, selon celles qui se peuvent +tirer de la fin pour laquelle elle a été formée et de la nature des +choses. C'est la nature des choses qui, par les rapports de dépendance +qu'elle met entre les objets divers, fixe l'ordre dans lequel il est +indispensable de les régler, une question subordonnée ne pouvant pas +être traitée et résolue avant celle dont elle dépend. Enfin, les actes +les plus légitimes et les plus sages seraient vains et en pure perte, +si, faute de moyen d'exécution, ils restaient sans effet. + +Il est donc de toute nécessité que le congrès détermine avant tout: + +»1º Quels sont les États qui doivent y avoir leurs plénipotentiaires; + +»2º Quels objets devront ou pourront y être réglés; + +»3º Par quelle voie ils devront l'être; s'ils le seront par voie de +décision ou d'arbitrage, ou bien par voie de négociations, ou en +partie par l'une, et en partie par l'autre de ces deux voies, et les +cas pour lesquels on devra se servir de chacune d'elles; + +»4º Pour les cas où la voie de décision sera employée, de quelle +manière seront formés les votes; + +»5º L'ordre dans lequel les objets seront traités; + +»6º La forme à donner aux décisions; + +»7º Le mode et les moyens d'exécution, pour le cas où il se +rencontrerait des obstacles quelconques. + +»D'après l'article XXXII du traité du 30 mai, le congrès doit être +général, et toutes les puissances engagées de part et d'autre dans la +guerre que ce traité a terminée doivent y envoyer leurs +plénipotentiaires. Bien que la dénomination de _puissances_ emporte +avec elle une idée indéterminée de grandeur et de force, qui semble la +rendre inapplicable à beaucoup d'États dépourvus de l'une et de +l'autre, employée comme elle l'est dans l'article XXXII, d'une manière +abstraite avec une généralité qui n'est restreinte que par +l'expression d'un rapport entièrement indépendant de la force +comparative des États et commun entre les plus petits et les plus +grands, elle comprend incontestablement l'universalité de ceux entre +lesquels ce rapport existe, c'est-à-dire qui ont été d'une part ou de +l'autre engagés dans la guerre que le traité du 30 mai a terminée. Or, +si l'on excepte la Turquie et la Suisse, car la république de +Saint-Marin ne saurait être comptée, tous les États de l'Europe, +grands et petits, ont été engagés dans cette guerre. Le droit des +plus petits d'envoyer un plénipotentiaire au congrès résulte donc de +la disposition du traité du 30 mai. La France n'a pas songé à les +exclure et les autres puissances contractantes ne l'ont pas pu, +puisque stipulant pour eux et en leur nom, elles n'ont pas pu stipuler +contre eux. Les plus petits États, ceux que l'on pourrait le plus +vouloir exclure, à raison de leur faiblesse, sont tous ou presque tous +en Allemagne. L'Allemagne doit former une confédération dont ils sont +membres, et dont, par conséquent, l'organisation les intéresse au plus +haut point. On ne la peut faire sans eux, qu'en violant leur +indépendance naturelle, et l'article VI du traité du 30 mai, qui la +consacre implicitement, en disant que les États de l'Allemagne seront +indépendants et unis par un lien fédératif. Cette organisation sera +faite au congrès; il serait donc injuste de les en exclure. + +»A ces motifs de justice, se joint une raison d'utilité pour la +France. Ce qui est de l'intérêt des petits États est aussi de son +intérêt. Tous voudront conserver leur existence, et elle doit vouloir +qu'ils la conservent. Quelques-uns peuvent désirer de s'agrandir, et +il lui convient qu'ils s'agrandissent, en tant que cela peut diminuer +l'accroissement des grands États. Sa politique doit être de les +protéger et de les favoriser, mais sans qu'on en puisse prendre +ombrage, ce qui lui serait moins facile s'ils n'assistaient point au +congrès, et qu'au lieu de n'avoir qu'à appuyer leurs demandes, elle en +dût faire pour eux. D'un autre côté, le besoin qu'ils auront de son +appui lui donnera sur eux de l'influence. Il n'est donc point +indifférent pour elle que leurs voix soient ou non comptées. + +»En conséquence, les ambassadeurs du roi s'opposeront, s'il y a lieu, +à ce que, sous le prétexte de la petitesse d'un État engagé dans la +dernière guerre, les plénipotentiaires que le souverain de cet État +enverrait au congrès en soient exclus, et ils insisteront pour qu'ils +y soient admis. + +»Les nations d'Europe ne vivent point entre elles sous la seule loi +morale ou de nature, mais encore sous une loi qu'elles se sont faite +et qui donne à la première une sanction qui lui manque; loi établie +par des conventions écrites, ou par des usages constamment, +universellement et réciproquement suivis, toujours fondée sur un +consentement mutuel, exprès ou tacite, et qui est obligatoire pour +toutes. Cette loi, c'est le droit public. + +»Or il y a dans ce droit deux principes fondamentaux: l'un, que la +souveraineté ne peut être acquise par le simple l'ait de la conquête, +ni passer au conquérant, si le souverain ne la lui cède; l'autre, +qu'aucun titre de souveraineté, et conséquemment le droit qu'il +suppose, n'ont de réalité pour les autres États, qu'autant qu'ils +l'ont reconnu. + +»Toutes les fois qu'un pays conquis a un souverain, la cession est +possible, et il suit du premier des principes cités qu'elle ne peut +être remplacée ni suppléée par rien. + +»Mais un pays conquis peut n'avoir pas de souverain, soit parce que +celui qui l'était, a, pour lui et ses héritiers, renoncé simplement à +son droit, sans le céder; soit parce que la famille régnante vient à +s'éteindre, sans que personne soit appelé légalement à régner après +elle. Dans une république, à l'instant où elle est conquise, le +souverain cesse d'exister, parce que sa nature est telle que la +liberté est une condition nécessaire de son existence, et qu'il y a +une impossibilité absolue à ce que, tant que dure la conquête, il soit +libre un seul moment. + +»La cession par le souverain est alors impossible. + +»S'ensuit-il que, dans ce cas, le droit de conquête puisse se +prolonger indéfiniment, ou se convertir de lui-même en droit de +souveraineté? Nullement. + +»La souveraineté est, dans la société générale de l'Europe, ce qu'est +la propriété privée dans une société civile particulière. Un pays ou +un État sous la conquête et sans souverain, et une propriété sans +maître, sont des biens vacants, mais faisant respectivement, et l'un +aussi bien que l'autre, partie d'un territoire qui n'est pas vacant, +conséquemment soumis à la loi de ce territoire, et ne pouvant être +acquis que conformément à cette loi, savoir: la propriété privée, +conformément au droit public de l'État particulier où elle est située, +et le pays ou l'État, conformément au droit public européen qui est la +loi générale du territoire formant le domaine commun de l'Europe. Or, +c'est un des principes de ce droit que la souveraineté ne peut être +transférée par le seul fait de la conquête. Donc, lorsque la cession +par le souverain est impossible, il est de toute nécessité qu'elle +soit suppléée. Donc, elle ne peut l'être que par la sanction de +l'Europe. + +»Un souverain dont les États sont sous la conquête (s'il est une +personne naturelle), ne cessant point d'être souverain, à moins qu'il +n'ait cédé son droit, ou qu'il n'y ait renoncé, ne perd par la +conquête que la possession de fait, et conserve conséquemment le droit +de faire tout ce que ne suppose pas cette possession. L'envoi de +plénipotentiaires au congrès la suppose si peu, qu'il peut avoir pour +objet de la réclamer. + +»Ainsi, le roi de Saxe et le prince primat, comme légitime souverain +d'Aschaffenbourg[129] (si toutefois il n'a pas abdiqué), peuvent y +envoyer les leurs; et non seulement ils le peuvent, mais il est +nécessaire qu'ils le fassent, car, dans le cas plus que probable où +l'on voudra disposer en tout ou en partie de leurs possessions, comme +on ne pourrait légitimement en disposer sans une cession ou +renonciation de leur part, il faut que quelqu'un, muni de leurs +pouvoirs, puisse céder ou renoncer en leur nom; et comme c'est un +troisième principe du droit public de l'Europe, qu'une cession ou +renonciation est nulle si elle n'a pas été faite librement, +c'est-à-dire par un souverain en liberté, les ambassadeurs du roi +feront en sorte que quelque envoyé demande, en invoquant ce principe, +que le roi de Saxe puisse se retirer immédiatement en tel lieu qu'il +jugera convenable, et ils appuieront cette demande. Au besoin, ils la +feraient eux-mêmes. + + [129] Le prince primat avait été nommé prince souverain + d'Aschaffenbourg, Francfort et Wetzlar par l'empereur, au moment de + la formation de la confédération du Rhin. + +»Le duc d'Oldenbourg[130], et le duc d'Arenberg[131], les princes de +Salm[132], possédaient en souveraineté des pays qui ont été saisis en +pleine paix par celui qui se nommait et devait être leur protecteur, +et qui ont été réunis à la France, mais qu'ils n'ont point cédés. Les +alliés ne paraissent point avoir jusqu'ici reconnu les droits des +maisons d'Arenberg et de Salm; mais ces droits subsistent aussi bien +que ceux du prince d'Isenbourg, qui, absent de chez lui et au service +de la France, a été traité comme ennemi, et dont les États sont sous +la conquête. + + [130] Le grand-duché d'Oldenbourg avait été annexé par Napoléon le + 13 décembre 1810. + + [131] Les États des ducs d'Arenberg avaient été en partie réunis à + la France par le traité de Lunéville. Ceux-ci avaient reçu en + échange le comté de Meppen et le fort de Rechlinghausen. En 1803, + le duc régnant, Louis-Angilbert, abdiqua en faveur de son fils + Prosper-Louis, né en 1785. Celui-ci devint en 1806 sénateur de + l'empire français, entra dans la confédération du Rhin en 1807, + leva en 1808 un régiment de chasseurs avec lequel il fut envoyé en + Espagne. Il fut fait prisonnier et conduit en Angleterre. En 1810, + Napoléon disposa de ses États qui furent en partie annexés à la + France, en partie réunis au grand-duché de Berg. En 1815, les États + du duc d'Arenberg furent attribués au Hanovre et à la Prusse, et + lui-même devint membre de la chambre haute du Hanovre. + + [132] Constantin-Alexandre, prince de Salm-Salm et Frédéric IV + prince de Salm-Kyrbourg. La principauté de Salm fut réunie à la + France en 1802. En échange, le prince de Salm-Kyrbourg, qui servait + dans l'armée française comme officier supérieur de cavalerie, + obtint l'évêché de Munster et entra dans la confédération du Rhin. + En 1812, Napoléon annexa ce territoire moyennant une rente de 400 + 000 francs qui fut payée au prince. En 1814, son ancienne + principauté fut réunie à la Prusse. + +»Les princes et comtes de l'ancien empire germanique, devenus sujets +des membres de la confédération du Rhin, en vertu de l'acte qui la +forma, ne peuvent point être considérés comme des souverains +dépossédés, attendu qu'ils n'étaient point souverains, mais simplement +vassaux et sujets de l'empereur et de l'empire dont la souveraineté +sur eux a été transférée à leurs nouveaux maîtres. Les tentatives +qu'ils feraient pour se faire reconnaître comme souverains dépossédés, +et que quelques puissances pourraient vouloir appuyer, doivent être +repoussées comme illégitimes et comme dangereuses. La seule hésitation +sur ce point suffirait pour agiter, et peut-être, pour mettre en feu +tout le midi de l'Allemagne. + +»L'ordre de Saint-Jean de Jérusalem pourrait vouloir envoyer au +congrès; mais attendu que l'île de Malte et ses dépendances étaient le +seul territoire qu'il possédât; qu'il les a cédées, et qu'il ne peut y +avoir de souverain sans territoire, pas plus que de propriétaire sans +propriété, il a cessé d'être souverain, et ne peut le redevenir qu'en +acquérant un territoire. + +»La délivrance d'un pays conquis, de quelque manière qu'elle s'opère, +rend immédiatement la possession au souverain qui n'a perdu qu'elle, +et à la république, son existence. Ils ne reprennent l'un et l'autre +que ce qui était à eux, et n'a appartenu à aucun autre. + +»Les électeurs de Hanovre et de Hesse, le prince de Nassau-Orange +comme prince d'Allemagne, les ducs de Brunswick[133] et d'Oldenbourg, +qui tous, par la dissolution de l'empire germanique, se trouvaient +indépendants lorsque leurs pays furent envahis, ou qu'on en disposa, +possèdent aujourd'hui au même titre qu'auparavant. + + [133] Frédéric-Guillaume, duc de Brunswick-OEls, né en 1771, avait + succédé à son père en 1806. Mais la paix de Tilsitt le déposséda et + annexa son duché au royaume de Westphalie. Après de vains efforts + pour reconquérir son patrimoine, il se réfugia en Angleterre, + reprit les armes en 1813, fut réintégré dans ses États le 22 + décembre de la même année, mais fut tué à Waterloo. + +»Les villes de Lübeck, Bremen et Hambourg étaient devenues +indépendantes par la dissolution de l'empire germanique; celle de +Dantzig, par la paix de Tilsitt[134]. Les républiques du Valais, de +Gênes, de Lucques, de Raguse, l'étaient depuis des siècles. Toutes +sont tombées sous la conquête, à moins qu'on ne regarde comme valables +les actes par lesquels Gênes et Lucques parurent se donner +elles-mêmes. + + [134] Napoléon avait alors enlevé Dantzig à la Prusse, et l'avait + déclarée ville libre. Mais elle devait être occupée par une + garnison française. + +»Celles qu'aucune force étrangère n'occupe, qu'aucune autorité +étrangère ne gouverne maintenant, sont redevenues ce qu'elles +étaient, et peuvent avoir des ministres au congrès. Les autres ne le +peuvent pas. + +»Genève a été rendue à son ancienne liberté; mais elle n'a point été +engagée, comme État, dans la guerre que le traité du 30 mai a +terminée; et elle doit faire partie de la confédération helvétique, +qui n'y a pas non plus été engagée. + +»L'île d'Elbe ne forme un État que depuis que la guerre a cessé[135]. + + [135] Napoléon avait été reconnu prince souverain de l'île d'Elbe. + +»La conquête, ne pouvant par elle-même donner la souveraineté, ne peut +non plus la rendre. Le souverain qui rentre par la conquête dans un +pays qu'il a cédé n'en redevient point souverain, pas plus qu'un +propriétaire en s'emparant d'une chose qu'il a aliénée n'en redevient +propriétaire. + +»Ce que la conquête ne peut donner à un seul, elle ne le peut donner à +plusieurs. Si donc plusieurs co-conquérants s'attribuent ou se donnent +réciproquement la souveraineté sur ce qu'ils ont conquis, ils font un +acte que le droit public désavoue et annule. + +»Le prince d'Orange[136] avait cédé tous ses droits sur la Hollande, +mais le traité du 30 mai, signé par huit des principales puissances de +l'Europe, et contracté au nom de toutes, lui rend ce pays. (_Traité +patent_, art. VI.) + + [136] Guillaume prince d'Orange-Nassau, plus tard roi des Pays-Bas, + né en 1772, était le fils du stathouder Guillaume V. Il commandait + les troupes hollandaises en 1794 et 1795. Devant l'invasion + française son père abdiqua et se réfugia en Angleterre, et le + prince Guillaume passa au service de l'Autriche. En 1803, il obtint + l'abbaye de Fulde qui venait d'être sécularisée moyennant l'abandon + de tous ses droits sur la Hollande. Mais, ayant pris en 1806 le + parti de la Prusse, il fut dépouillé de cette principauté ainsi que + de ses possessions patrimoniales. Il reprit alors du service en + Autriche. Il rentra en Hollande en 1813, et prit le titre de prince + souverain des Provinces-Unies. Le congrès de Vienne lui reconnut le + titre de roi des Pays-Bas, et réunit la Belgique à la Hollande. + L'année suivante le roi Guillaume Ier entra de nouveau dans la + coalition et fut blessé à Waterloo. Il régna jusqu'en 1830. A cette + date, il perdit la Belgique qui proclama son indépendance. Le roi + abdiqua en 1840 et mourut à Berlin en 1843. + +»Le même traité, en posant quelques bases des dispositions à faire par +le congrès, dit que les anciens États du roi de Sardaigne, dont il +n'avait cédé qu'une partie, lui seront rendus (art. II, _secret_) et +que l'Autriche aura pour limites, au delà des Alpes, le Pô, le lac +Majeur et le Tésin, ce qui lui rendra les pays qui lui avaient +appartenu et qu'elle avait cédés sur le golfe Adriatique et en Italie. +(Art. VI, _patent_, et II _secret_.) + +»Le prince d'Orange a donc un droit légitime actuel, et le roi de +Sardaigne et l'Autriche, un droit presque actuel de souveraineté sur +des pays qui avaient cessé de leur appartenir, parce qu'ils les +avaient cédés. + +»Mais le traité n'a rendu à la Prusse aucun des pays qu'elle a cédés +en divers temps en deçà de l'Elbe. Elle n'a donc aucun droit réel de +souveraineté sur ces pays, si l'on excepte la principauté de +Neufchâtel, pour laquelle le dernier et légitime possesseur a fait +avec elle un arrangement qui peut être considéré comme une cession. Le +traité n'a point rendu la Toscane et Modène aux archiducs +Ferdinand[137] et François[138] qui n'en sont conséquemment point et +n'en peuvent pas être légitimes souverains. + + [137] Ferdinand, archiduc d'Autriche, fils de l'empereur Léopold et + de Marie-Louise infante d'Espagne. Il devint grand-duc de Toscane + en 1791. Il conserva ses États jusqu'en 1799, fut alors dépossédé, + revint un instant au pouvoir la même année. Mais la victoire de + Marengo lui enleva de nouveau ses États qui furent transformés en + 1801 en royaume d'Étrurie, et attribués au duc Louis de Parme. + Ferdinand se retira à Vienne, reçut en 1803 l'archevêché de + Salzbourg avec le titre d'électeur, puis en 1805 l'évêché de + Wurtzbourg, et en 1806 entra dans la confédération du Rhin avec le + titre de grand-duc. Ferdinand rentra en Toscane en 1814, et régna + jusqu'en 1824. + + [138] François IV, fils de l'archiduc Ferdinand et de Marie-Béatrix + d'Este, petit-fils par sa mère d'Hercule III, duc de Modène. En + 1797, Hercule fut dépossédé par les Français, et ses États furent + incorporés à la république cisalpine, où ils formèrent les + départements du Crostolo chef-lieu Reggio, et du Panaro chef-lieu + Modène. François fut nommé duc de Modène en 1814. Il régna jusqu'en + 1846. De son mariage avec Marie-Béatrix, fille du roi de Sardaigne + Victor-Emmanuel Ier, il eut plusieurs enfants, parmi lesquels la + princesse Marie-Thérèse, qui épousa le comte de Chambord. + +»Un prince qui s'attribue la souveraineté sur un pays conquis, qui ne +lui a point été cédé, l'usurpe. Si ce pays lui a précédemment +appartenu, et s'il est vacant, l'usurpation est moins odieuse; mais +c'est une usurpation qui ne peut donner aucun droit légitime. + +»Le pays de Modène ayant été cédé et étant devenu partie intégrante +d'un autre État, avant la guerre que le traité du 30 mai a terminée, +n'a point été comme État engagé dans cette guerre. Ainsi, eût-il +maintenant un souverain légitime, ce souverain ne pourrait avoir de +ministre au congrès. + +»Le pays de Parme, également cédé, avait également cessé, avant la +guerre, de former un État séparé, et n'en est redevenu un qu'après la +guerre terminée[139]. + + [139] Le duché de Parme avait été réuni à la république cisalpine + en 1802. Sous l'empire, il fut annexé à la France et forma le + département du Taro chef-lieu Parme. + +»La Toscane n'est point un pays vacant, quoique la France, à qui elle +avait été cédée et réunie, y ait renoncé parce qu'elle avait été cédée +sous une condition qui n'a point été remplie, sous la condition de +fournir un équivalent déterminé qui n'a point été fourni, ce qui a +fait rentrer la reine d'Étrurie dans son droit de souveraineté sur ce +pays[140]. + + [140] On se rappelle que le traité secret de Fontainebleau du 27 + octobre 1807 promettait à la reine-régente d'Étrurie, en échange de + ses États d'Italie, le royaume de Lusitanie, que l'on formerait + d'une partie du Portugal. Cet engagement n'avait pas été tenu. + +»Le droit le plus légitime peut être contesté. Il devient alors et +reste douteux tant que la contestation n'est pas terminée; et l'effet +en est suspendu pour tous les cas, et partout où il est nécessaire +qu'il soit certain. Un souverain qui n'est tel que pour les États qui +le reconnaissent, ne peut, là où les envoyés de tous se réunissent, en +avoir lui-même à un titre qu'une partie d'entre eux ne lui reconnaît +pas. + +»Ferdinand IV ne peut donc avoir d'envoyés au congrès que comme roi de +Sicile. C'est assez dire que celui qui règne à Naples n'y en peut pas +avoir. + +»De tout ce qui précède on peut tirer cette règle générale: + +»Que tout prince ayant sur des États engagés dans la dernière guerre +un droit de souveraineté qui a été universellement reconnu, qu'il n'a +point cédé, et qui n'est reconnu à aucun autre (que ces États soient +ou non sous la conquête), peut, de même que tout État que la guerre a +trouvé libre, qui y a été engagé, et qui est actuellement libre, avoir +un plénipotentiaire au congrès; que tous autres princes ou États n'y +en peuvent avoir. + +»Les ambassadeurs du roi s'attacheront à cette règle et s'appliqueront +à la faire adopter et suivre. + +»Le traité du 30 mai ne cite comme étant à régler au congrès que les +objets suivants: + +»1º La disposition à faire des territoires auxquels la France a +renoncé (art. I, _secret_); + +»2º Les rapports desquels doit résulter un système d'équilibre réel et +durable en Europe (même article); + +»3º L'organisation de la confédération des États de l'Allemagne (art. +VI, _patent_); + +»4º La garantie de l'organisation que la Suisse s'est ou se sera +donnée depuis le traité (art. II, _secret_); + +»5º Les droits à lever sur la navigation du Rhin par les États +riverains (art. V, _patent_); + +»6º L'application (si elle est jugée praticable) aux fleuves qui +séparent ou traversent différents États, de la disposition qui rend +libre la navigation du Rhin (même article); + +»7º L'abolition universelle de la traite des noirs.(Traité avec +l'Angleterre, 1er article additionnel.) + +»Mais les territoires auxquels la France a renoncé ne sont pas les +seuls dont la disposition soit à faire; il y a encore à disposer de +ceux qui appartenaient à Napoléon, à un autre titre que celui de chef +de la France, ou à des individus de sa famille, et auxquels il a +renoncé et pour lui et pour eux. + +»Outre ces territoires, il y en a beaucoup d'autres qui sont sous la +conquête. Si le congrès n'en devait pas régler le sort, comment +pourrait-il établir cet équilibre qui doit être la fin principale et +dernière de ses opérations? Des rapports déterminés entre les forces, +et conséquemment entre les possessions de tous les États n'en sont-ils +pas une condition nécessaire? Et des rapports certains entre les +possessions de tous peuvent-ils exister, si le droit de posséder est +incertain pour plusieurs? Ce n'est point un équilibre momentané qui +doit être établi, mais un équilibre durable. Il ne peut durer +qu'autant que dureront les rapports sur lesquels on l'aura fondé, et +ces rapports ne pourront durer eux-mêmes qu'autant que le droit de +posséder sera transmis dans un ordre qui ne les change pas. L'ordre de +succession, dans chaque État, doit donc entrer comme élément +nécessaire dans le calcul de l'équilibre, non pas de manière à être +changé, s'il est certain, mais de manière à être rendu certain, s'il +ne l'est pas. Il y a une raison de plus de le fixer, si l'État où il +est douteux est un État que l'on agrandit; car, en donnant à son +possesseur actuel, on donne à son héritier, et il est nécessaire de +savoir à qui l'on donne. L'effet ordinaire et presque inévitable d'un +droit de succession incertain est de produire des guerres civiles ou +étrangères, et souvent les unes et les autres à la fois, ce qui non +seulement est un juste motif, mais encore fait une nécessité d'ôter +sur ce point toute incertitude. + +»Le roi de Sardaigne prenait parmi ses titres celui de prince et de +vicaire perpétuel du saint empire romain. La Savoie, le +Montferrat[141], quelques districts du Piémont en étaient des fiefs. +Le droit d'y succéder était donc réglé par la loi de l'empire, et +cette loi excluait à perpétuité les femmes. + + [141] Le Montferrat était un ancien marquisat situé entre le + Piémont et la république de Gênes. La capitale était Casal. Cet + État fut concédé au royaume de Sardaigne par l'empereur en 1708, et + les rois de Sardaigne prirent le titre de vicaire de l'empereur, + titre qui avait été conféré aux maquis de Montferrat par l'empereur + Charles IV. + +»Le roi de Sardaigne possédait ses autres États comme prince +indépendant. Le droit d'y succéder ne pouvait donc pas y être réglé +par la loi de l'empire, sous laquelle ils n'étaient pas. L'ordre de +succession y a-t-il été établi par une loi expresse qui soit +applicable à une circonstance pour laquelle la loi tacite de l'usage +ne la saurait suppléer, parce que cette circonstance ne s'est encore +jamais présentée? celle où la maison de Savoie étant divisée en deux +lignes, il ne resterait de la ligne régnante que des femmes, +circonstance qui, à la vérité, appartient encore à l'avenir, mais à un +avenir tellement sûr et tellement prochain que, relativement à +l'Europe, et relativement aux objets que le congrès doit régler, elle +doit être considérée comme actuelle. La ligne régnante ne compte que +trois princes, tous trois d'un âge avancé: l'ancien roi qui est +veuf[142], le roi actuel[143] qui n'a que des filles, et le duc de +Genevois[144] qui est marié depuis sept années et qui n'a point +d'enfants. + + [142] Charles-Emmanuel II, qui avait abdiqué en 1802. Il mourut à + Rome en 1819, sous l'habit de jésuite. Il était veuf de + Marie-Adélaïde-Xavière-Clotilde, fille du dauphin Louis, et par + conséquent soeur de Louis XVIII. + + [143] Victor-Emmanuel Ier, frère du précédent. + + [144] Charles-Félix, né en 1765, frère des précédents, monta sur le + trône en 1821. Il mourut sans enfants en 1824. Le prince de + Carignan (Charles-Albert), issu de la ligne collatérale, lui + succéda. + +»En 1445, le Piémont étant déjà depuis quatre siècles, dans la maison +de Savoie, le duc Louis, d'après ce motif que la ruine des maisons +souveraines était la suite ordinaire du partage de leurs possessions, +déclara inaliénable le domaine de Savoie, c'est-à-dire tout ce que sa +maison possédait alors et posséderait par la suite. Toutes les +acquisitions faites ou à faire furent ainsi annexées à la couronne +ducale de Savoie. Aussi voit-on que dans un cours de plusieurs +siècles, l'héritier de la Savoie l'a toujours été de toutes les +possessions de sa maison, ce qui certainement n'aurait point eu lieu, +s'il y eût eu pour les unes un autre ordre de succession que pour +l'autre. Dire que celui qui leur était commun ne devait subsister que +dans la ligne régnante, et que les femmes de celle-ci, venant à rester +seules, doivent être préférées aux mâles de l'autre ligne, pour tout +ce qui n'était pas fief de l'empire, ce serait avancer une proposition +impossible à admettre sans preuves, et impossible à prouver autrement +que par un acte légal, authentique et solennel, qui aurait établi une +telle distinction entre les deux lignes. Un acte de cette nature, s'il +existait, ne serait point resté ignoré; on le trouverait cité ou +transcrit dans plus d'un recueil, et l'on n'en trouve de trace nulle +part. On peut donc tenir pour certain qu'il n'existe pas, et qu'ainsi +la totalité de l'héritage de la maison de Sardaigne, et non pas +seulement la partie de cet héritage qui relevait de l'empire, doit, en +vertu de la loi d'hérédité en vigueur, passer immédiatement du dernier +prince de la branche régnante à ceux de la seconde branche; en autres +termes, que toutes les possessions de la maison de Sardaigne sont +héréditaires de mâle en mâle par droit de primogéniture, et à +l'exclusion des femmes. Il est même vraisemblable qu'il ne s'élèverait +à cet égard aucun doute si l'Autriche, qui aspire à posséder par +elle-même ou par des princes de sa maison tout le nord de l'Italie, +n'avait point intérêt à en élever, et si le mariage de l'archiduc +François avec la princesse fille aînée du roi ne lui offrait point un +prétexte qu'il est à craindre qu'elle ne saisisse. Il lui suffirait de +donner aux prétentions que de lui-même, ou excité par elle, l'archiduc +formerait du chef de sa femme, la qualification de droits, pour +s'attribuer à elle-même celui de les soutenir par la force des armes. +C'est à ces prétentions et aux funestes suites qu'elles ne +manqueraient pas d'entraîner, qu'il est non seulement sage mais encore +nécessaire d'obvier, en constatant le droit de la maison de Carignan +par une reconnaissance qui prévienne tout litige[145]. + + [145] La maison de Carignan descend de Charles-Emmanuel Ier, duc de + Savoie, mort en 1630. Elle était alors représentée par + Charles-Amédée-Albert, prince de Carignan, né en 1798, cousin du + roi Victor-Emmanuel. Il fut appelé au trône en 1831, à la mort du + roi Charles-Félix. + +»Le même principe de droit public, qui rend tout titre de souveraineté +nul pour les États qui ne l'ont point reconnu, s'étend, par une +conséquence nécessaire, à tous les moyens d'acquérir la souveraineté, +et, conséquemment, aux lois d'hérédité qui la transmettent. On sait ce +qui arriva lorsque le dernier prince de chacune des deux branches de +la première maison d'Autriche (Charles II par son testament et Charles +VI par sa pragmatique) substitua un nouvel ordre de succession à celui +qui devait finir dans sa personne. Reconnue par les uns, non reconnue +par les autres, la nouvelle loi d'hérédité devint l'objet d'une +contestation sanglante, qui ne fut et ne pouvait être terminée que +quand tous les États furent d'accord sur le droit que la disposition +faite par l'un et l'autre prince tendait à établir. Terminer une +contestation n'étant autre chose que de constater le droit, ceux sans +la reconnaissance desquels un droit serait censé ne pas exister, +peuvent, et sont les seuls qui puissent le constater: et par le même +moyen (et parce qu'il n'en est pas de l'Europe comme d'un État +particulier où les contestations sur le droit de propriété ne peuvent +avoir de suites très graves, et qui ne soient facilement et +promptement arrêtées, et où ceux qui les peuvent terminer sont +toujours présents), au pouvoir de terminer des contestations actuelles +sur le droit de souveraineté, se joint pour le congrès, non seulement +le droit, mais encore le devoir de les prévenir, autant que la nature +des choses le permet, en écartant celle de toutes les causes qui peut +le plus infailliblement les produire, savoir: l'incertitude sur le +droit de succéder. + +»La Suisse avait joui pendant plusieurs siècles, au milieu des guerres +de l'Europe, et quoique interposée entre deux grandes puissances +rivales, d'une neutralité constamment respectée, et non moins +profitable aux autres qu'à elle-même. Non seulement, par cette +neutralité, le théâtre de la guerre était restreint, mais encore bien +des causes de guerre étaient prévenues, et la France se trouvait +dispensée de vouer une partie de ses moyens et de ses forces à la +défense de la portion de ses frontières la plus vulnérable, et que la +Suisse, toujours neutre, couvrait. Si, à l'avenir, la Suisse ne devait +plus être libre de rester neutre, ou, ce qui est la même chose, si sa +neutralité ne devait pas être respectée, un tel état de choses, par +l'influence qu'il aurait nécessairement sur la puissance relative des +États voisins, dérangerait et pourrait aller jusqu'à renverser cet +équilibre que l'on a en vue d'établir. Le traité du 30 mai ne parle +que de garantir l'organisation de la Suisse; mais il est nécessaire +que la neutralité future soit aussi garantie. + +»La Porte ottomane n'a point été engagée dans la dernière guerre, mais +elle est une puissance européenne dont la conservation importe au +maintien de l'équilibre européen. Il est donc utile que son existence +soit aussi garantie. + +»Ainsi le congrès devra régler: + +»1º Le sort des États sous la conquête et non vacants, desquels il y a +deux classes, comprenant: la première, les États en litige, +c'est-à-dire les États sur lesquels un même droit de souveraineté est +reconnu à plusieurs par des puissances différentes. + +»Dans cette classe sont le royaume de Naples et la Toscane. + +»La seconde, les États ou pays dont le souverain a perdu la +possession, sans les avoir cédés, et sans qu'un autre s'en attribue la +souveraineté. + +»Le royaume de Saxe, le duché de Varsovie, les provinces du +Saint-Siège sur l'Adriatique, les principautés d'Arenberg, d'Isemberg +et de Salm, auxquelles il faut ajouter celle d'Aschaffenbourg (si le +prince primat n'a point abdiqué) composent la seconde classe. + +»2º Les droits de succession incertains. + +»3º La disposition à faire des États ou pays vacants, c'est-à-dire des +États auxquels le légitime souverain a renoncé, sans les céder, ou sur +lesquels aucun droit actuel de souveraineté n'a été conféré à personne +du consentement de l'Europe. + +»Ils forment aussi deux classes: la première desquelles comprend ceux +qui ont été, non pas actuellement assignés, mais destinés par le +traité du 30 mai, savoir: + +»Au roi de Sardaigne, la partie de ses anciens États cédée à la +France, c'est-à-dire la Savoie et le comté de Nice (ses autres +possessions n'ayant point été cédées, il en était resté souverain de +droit) et une partie indéterminée de l'État de Gênes; + +»A l'Autriche, les provinces illyriennes et la partie du royaume +d'Italie à la gauche du Pô et à l'est du lac Majeur et du Tésin; + +»A la Hollande, la Belgique avec une frontière à déterminer à la +gauche de la Meuse; + +»Enfin à la Prusse et autres États allemands qui ne sont point +nommés, pour leur servir de compensation et être partagés entre eux +dans une proportion qui n'est point indiquée, les pays entre la Meuse, +les frontières de la France et le Rhin. + +»A l'autre classe appartient le reste des pays vacants, savoir: + +»La partie indéterminée de l'État de Gênes qui n'est point destinée au +roi de Sardaigne; la partie du ci-devant royaume d'Italie, non +destinée à l'Autriche; Lucques; Piombino; les îles Ioniennes, le +grand-duché de Berg, tel qu'il existait avant le 1er janvier 1811; +l'Ost-Frise; toutes les provinces autrefois prussiennes qui faisaient +partie du royaume de Westphalie, la principauté d'Erfurt et la ville +de Dantzig. + +»4º Le sort futur de l'île d'Elbe, qui, donnée à celui qui la possède +pour sa vie seulement, deviendra à sa mort un pays vacant; + +»5º L'organisation de la confédération de l'Allemagne. + +»Toutes choses qui devront être réglées de telle sorte qu'il en +résulte un équilibre réel, dans la composition duquel entreront, comme +parties nécessaires, l'organisation de la Suisse, sa neutralité +future, et l'intégrité des possessions ottomanes d'Europe, reconnues +et garanties. + +»6º Les droits de péage sur le Rhin, l'Escaut et les autres fleuves +dont la navigation serait rendue libre. + +»7º L'abolition universelle de la traite. + +»On ne peut ni créer une obligation, ni ôter un droit certain à un +État qui n'y consent pas. + +»Dans tous les cas où il s'agit de faire l'un ou l'autre, toutes les +puissances ensemble n'ont pas plus de pouvoir qu'une seule. Le +consentement de la partie intéressée étant nécessaire, il faut ou +l'obtenir, ou renoncer à ce qui, sans lui, ne saurait être juste. La +voie de la négociation est alors seule permise. + +»La voie de décision est au contraire la seule qu'on puisse prendre +lorsque la compétence, une fois établie (et celle du congrès est une +conséquence non douteuse des principes exposés ci-dessus), il s'agit, +ou de constater un droit de souveraineté en litige, ou de disposer de +territoires qui n'appartiennent à personne, ou de régler l'exercice +d'un droit commun à plusieurs États qui, par un consentement formel, +l'ont subordonné à l'intérêt de tous. Car s'il fallait, dans le +premier cas, le consentement de celui dont le droit est déclaré nul, +dans le second, le consentement de tous ceux qui prétendent à un +territoire disponible, et dans le troisième, celui de tous les +intéressés, jamais différend ne pourrait être terminé, jamais +territoire vacant ne pourrait cesser de l'être, jamais droit dont +l'exercice serait à régler selon l'intérêt de tous, ne pourrait être +exercé. + +»Le sort des États en litige, + +»Les droits de succession douteux, + +»La disposition des États vacants, + +»Et les droits de péage à établir sur le Rhin, + +»Doivent être réglés par voie de décision, avec cette différence qui +naît de la différence des objets, que, dans le premier cas, le litige +ne peut être terminé qu'autant que le droit de l'un de ceux entre +lesquels il existe, est unanimement reconnu; que, dans le second cas, +la décision doit être de même unanime; qu'elle doit l'être encore dans +le troisième, à part les voix des co-prétendants, qui ne doivent point +être comptées; et que, dans le quatrième cas, la majorité suffit. + +«Les autres objets ne sauraient être réglés que par voie de +négociation. + +»Le sort des pays qui ne sont ni vacants ni en litige, parce que, pour +en disposer autrement qu'en les rendant à leurs souverains respectifs, +le consentement de ceux-ci est nécessaire; + +»L'organisation de la confédération germanique, parce que cette +organisation sera, pour les États allemands, une loi qui ne leur peut +être imposée sans leur consentement; + +»L'abolition de la traite, parce que c'est jusqu'ici une matière +étrangère au droit public de l'Europe, sous lequel les Anglais veulent +maintenant la placer; + +»D'environ cent soixante-dix millions d'habitants que l'Europe +chrétienne renferme, plus des deux tiers appartiennent à la France et +aux sept États qui ont signé avec elle le traité du 30 mai, et la +moitié de l'autre tiers à des pays sous la conquête, qui, n'ayant +point été engagés dans la guerre, n'auront point de ministres au +congrès. Le surplus forme la population de plus de quarante États dont +quelques-uns seraient à peine la centième partie du plus petit de ceux +qui ont signé le traité du 30 mai, et qui, réunis tous, ne feraient +point une puissance égale aux grandes puissances de l'Europe. Quelle +part auront-ils aux délibérations? Quelle part au droit de suffrage? +Auront-ils chacun une part égale à celle des plus grands États? Ce +serait choquer la nature des choses. N'auront-ils qu'une voix en +commun? Ils ne parviendraient jamais à la former. N'en auront-ils +aucune? Mieux vaudrait alors ne les point admettre. Mais qui +exclura-t-on? Les ministres du pape, de Sicile, de Sardaigne? ou celui +de Hollande, ou celui de Saxe? ou seulement ceux qui ne le sont point +de têtes couronnées? Mais qui cédera pour ces princes, s'ils doivent +céder? Qui donnera pour eux, à une obligation qu'il s'agirait de leur +imposer, le consentement qu'ils doivent donner? Disposera-t-on de +leurs États sans qu'ils les cèdent? Se passera-t-on de leur +consentement quand le droit public le rend nécessaire? Et l'Europe se +sera-t-elle réunie pour violer les principes de ce droit qui la régit? +Il importe bien plutôt de les remettre en vigueur, après qu'ils ont +été si longtemps méconnus et si cruellement violés. Un moyen simple de +concilier à la fois le droit et les convenances serait de mesurer la +part que les États de troisième et de quatrième ordre prendraient aux +arrangements à faire, non sur l'échelle de la puissance, mais sur +celle de leur intérêt. + +»L'équilibre général de l'Europe ne peut être composé d'éléments +simples. Il ne peut l'être que de systèmes d'équilibres partiels. Les +petits ou moyens États ne prendraient part qu'à ce qui concerne le +système particulier auquel ils appartiennent: les États d'Italie aux +arrangements de l'Italie, et les États allemands aux arrangements de +l'Allemagne. Les grandes puissances seules, embrassant l'ensemble, +ordonneraient chacune des parties par rapport au tout. + +«L'ordre dans lequel il paraît le plus naturel et le plus convenable +que les objets soient traités est celui dans lequel ils ont été +présentés ci-dessus. Il faut premièrement constater ce que chacun a et +ce qu'il doit garder, pour savoir s'il faut et ce qu'il faut lui +ajouter, et ne disposer qu'en connaissance de cause de ce qui est +disponible; répartir ensuite ce qui est à répartir, et fixer ainsi +l'état général de possession, premier principe de tout équilibre. +L'organisation de l'Allemagne ne peut venir qu'après, car il faudra +qu'elle soit relative à la force réciproque des États allemands, et +conséquemment, que cette force soit préalablement fixée. Enfin, les +garanties doivent suivre et non pas précéder les arrangements sur +lesquels elles portent. + +»Il devra être tenu un protocole des délibérations, actes et décisions +du congrès. + +»Ces décisions ne doivent être exprimées que dans le langage ordinaire +des traités. Pour rendre le royaume de Naples à Ferdinand IV, il +suffirait que le traité reconnût ce prince comme roi de Naples, ou +simplement le nommât avec ce titre de la manière suivante: «Sa Majesté +Ferdinand IV, roi de Naples et de Sicile.» + +»De même, pour constater le droit de la maison de Carignan, le traité +n'aurait qu'à dire: «Telle partie de l'État de Gênes est réunie à +perpétuité aux États de Sa Majesté le roi de Sardaigne, pour être, +comme eux, possédée en toute propriété et souveraineté, et héréditaire +de mâle en mâle, par ordre de primogéniture, dans les deux branches de +sa maison.» + +»Pour ce qui concerne le mode et les moyens d'exécution, une garantie +commune des droits reconnus suffit à tout, puisqu'elle oblige les +garants à soutenir ces droits et qu'elle ôte tout appui extérieur aux +prétentions qui leur sont opposées. + +»Après avoir montré quels objets le congrès peut et doit régler, et +que sa compétence résulte des principes mêmes de droit qui doivent +servir à les régler, il reste à les considérer sous le rapport de +l'intérêt de la France, et à faire voir que la France est dans +l'heureuse situation de n'avoir point à désirer que la justice et +l'utilité soient divisées, et à chercher son utilité particulière hors +de la justice qui est l'utilité de tous. + +»Une égalité absolue de forces entre tous les États, outre qu'elle ne +peut jamais exister, n'est point nécessaire à l'équilibre politique, +et lui serait peut-être, à certains égards, nuisible. Cet équilibre +consiste dans un rapport entre les forces de résistance et les forces +d'agression réciproques des divers corps politiques. Si l'Europe +était composée d'États qui eussent entre eux un tel rapport que le +minimum de la force de résistance du plus petit fût égal au maximum de +la force d'agression du plus grand, il y aurait alors un équilibre +réel, c'est-à-dire résultant de la nature des choses. Mais la +situation de l'Europe n'est point telle et ne peut le devenir. A côté +de grands territoires appartenant à une puissance unique, se trouvent +des territoires de même ou de moindre grandeur, divisés en un nombre +plus ou moins grand d'États, souvent de diverses natures. Unir ces +États par un lien fédératif est quelquefois impossible, et il l'est +toujours de donner à ceux qui sont unis ainsi la même unité de volonté +et la même puissance d'action que s'ils étaient un corps simple. Ils +n'entrent donc jamais dans la formation de l'équilibre général que +comme des éléments imparfaits; en leur qualité de corps composés, ils +ont leur équilibre propre, sujet à mille altérations qui affectent +nécessairement celui dont ils font partie. + +»Une telle situation n'admet qu'un équilibre tout artificiel et +précaire, qui ne peut durer qu'autant que quelques grands États se +trouvent animés d'un esprit de modération et de justice qui le +conserve. + +»Le système de conservation fut celui de la France, dans tout le cours +du siècle passé, jusqu'à l'époque des événements qui ont produit les +dernières guerres; et c'est celui que le roi veut constamment suivre. +Mais, avant de conserver, il faut établir. + +»Si l'Autriche venait à demander la possession de toute l'Italie, il +n'y aurait sans doute personne qui ne se récriât à une telle demande, +qui ne la trouvât monstrueuse, et ne regardât l'union de l'Italie à +l'Autriche comme fatale à l'indépendance et à la sûreté de l'Europe. +Cependant, en donnant à l'Autriche toute l'Italie, on ne ferait +qu'assurer à celle-ci son indépendance. Une fois réunie en un seul +corps, l'Italie, à quelque titre qu'elle appartînt à l'Autriche, lui +échapperait, non pas tôt ou tard, mais en très peu d'années, peut-être +en peu de mois; et l'Autriche ne l'aurait acquise que pour la perdre. +Au contraire, que l'on divise le territoire italien en sept +territoires, dont les deux principaux sont aux extrémités, et les +quatre plus petits à côté du plus grand; que donnant celui-ci à +l'Autriche, et trois des plus petits à des princes de sa maison, on +lui laisse un prétexte à l'aide duquel elle puisse faire tomber le +quatrième en partage à l'un de ces princes; que le territoire à +l'autre extrémité soit occupé par un homme qui, à raison de sa +position personnelle vis-à-vis d'une partie des souverains de +l'Europe, ne puisse avoir d'espoir que dans l'Autriche, ni d'autre +appui qu'elle; que le septième territoire appartienne à un prince dont +toute la force réside dans le respect dû à son caractère, n'est-il pas +manifeste qu'en paraissant ne donner qu'une partie de l'Italie à +l'Autriche, on la lui aura en effet donné toute, et que son apparente +division en divers États ne serait, en réalité, qu'un moyen donné à +l'Autriche de posséder ce pays, de la seule manière dont elle puisse +le posséder, sans le perdre? Or, tel serait l'état de l'Italie, où +l'Autriche doit avoir pour limites le Pô, le lac Majeur et le Tésin, +si Modène, si Parme et Plaisance, si le grand-duché de Toscane, +avaient pour souverains des princes de sa maison, si le droit de +succession dans la maison de Sardaigne restait douteux, si celui qui +règne à Naples continuait d'y régner. + +»L'Italie divisée en États non confédérés n'est point susceptible +d'une indépendance réelle, mais seulement d'une indépendance relative, +laquelle consiste à être soumise, non à une seule et même influence, +mais à plusieurs. Le rapport qui fait que ces influences se +contrebalancent est ce qui constitue son équilibre. + +»Que l'existence de cet équilibre importe à l'Europe, c'est une chose +si évidente qu'on ne peut même la mettre en question; et il n'est pas +moins évident que, dans une situation de l'Italie, telle que celle qui +vient d'être représentée, toute espèce d'équilibre cesserait. + +»Que faut-il, et que peut-on faire pour l'établir? Rien que la justice +n'exige ou n'autorise. + +»Il faut rendre Naples à son légitime souverain; + +»La Toscane à la reine d'Étrurie; + +»Au Saint-Siège, non seulement les provinces sur l'Adriatique, qui +n'ont pas été cédées, mais aussi les légations de Ravenne et de +Bologne devenues vacantes; + +»Piombino au prince de ce nom auquel il appartenait, ainsi que les +mines de l'île d'Elbe, sous la suzeraineté de la couronne de Naples, +et qui dépouillé de l'une et de l'autre propriété, sans aucune sorte +d'indemnité, a été réduit par là, à un état voisin de l'indigence[146]; + + [146] La principauté de Piombino, enclavée dans la Toscane, avait + environ quarante kilomètres carrés et vingt-cinq mille habitants. + Elle appartenait autrefois à la famille Buoncompagni, qui l'avait + achetée en 1634. Le prince de Piombino fut dépossédé en 1801. + Bonaparte s'empara de la principauté et la donna à sa soeur la + princesse Élisa Baciocchi. Le traité de Vienne la rendit à la + famille Buoncompagni, et celle-ci la céda au grand-duc de Toscane + moyennant quatre millions sept cent quatre mille francs. + +»Mettre hors de doute les droits de la maison de Carignan et agrandir +la Sardaigne. + +»Si l'on proposait à l'Europe rassemblée de déclarer: + +»Que la souveraineté s'acquiert par le seul fait de la conquête, et +que le patrimoine d'un prince qui ne l'a perdu que par une suite de +son invariable fidélité à la cause de l'Europe doit, du consentement +de l'Europe, appartenir à celui entre les mains duquel les malheurs +seuls de l'Europe l'ont fait tomber, il est impossible de supposer +qu'une telle proposition ne serait pas repoussée à l'instant par un +cri de réprobation unanime. Tous sentiraient qu'elle ne tendrait à +rien moins qu'à renverser la seule barrière que l'indépendance +naturelle des peuples ait permis à la raison d'élever entre le droit +de souveraineté et la force, pour contenir l'une et préserver l'autre, +et qu'à saper les fondements de la morale même. + +»C'est néanmoins ce que déclarerait implicitement le congrès s'il +était possible qu'il reconnût celui qui règne à Naples, comme +souverain de ce pays, et c'est encore ce qu'il serait censé avoir +déclaré, en ne reconnaissant pas en cette qualité Ferdinand IV. Car +les peuples ne comprendraient jamais qu'il eût consacré, par son +silence, la violation d'un principe si important pour tous les +souverains, et qu'il aurait tenu pour vrai. Ils en concluraient que ce +principe n'existe pas, et que la force seule est le droit. + +»L'Autriche pourra objecter qu'elle a donné des garanties à celui qui +règne à Naples[147]. Mais l'acte par lequel on garantit à quelqu'un ce +qui n'est pas à lui, en admettant que la nécessité l'excuse, est tout +au moins un acte nul. Cette garantie d'ailleurs n'a pas été donnée +contre un jugement de l'Europe; elle ne l'a été que contre l'homme +contre lequel l'Europe était alors armée. + + [147] Murat avait signé, les 6 et 11 janvier 1814, deux traités, + l'un avec l'Autriche, l'autre avec l'Angleterre, par lesquels ces + deux puissances lui garantissaient ses États, et même lui + promettaient un accroissement de territoire aux dépens des États de + l'Église, moyennant quoi il s'engageait à joindre aux armées + alliées trente mille hommes de ses troupes. + +»Le mieux serait sans doute que celui qui règne à Naples n'obtînt +aucune souveraineté. Mais on parle de services rendus par lui à la +cause de l'Europe; s'il en a effectivement rendu, et s'il faut l'en +récompenser, ou si cela est nécessaire pour vaincre des difficultés, +les ambassadeurs du roi ne s'opposeront point à ce qu'on lui donne, +non ce qui est à d'autres, mais quelque chose de vacant, tel qu'une +partie des îles Ioniennes. + +»Jamais droits ne furent plus légitimes que ceux de la reine d'Étrurie +sur la Toscane. Ce pays avait été cédé par son grand-duc, et Charles +IV l'avait acquis pour sa fille, en donnant en échange les duchés de +Parme, Plaisance et Guastalla et la Louisiane avec un certain nombre +de vaisseaux et de millions. Si, néanmoins, la restitution de la +Toscane offrait trop de difficultés, et si, en sa place, on offrait +les duchés de Parme, Plaisance et Guastalla, les ambassadeurs du roi +engageraient ceux d'Espagne à se contenter de cette offre et à +l'accepter. + +»L'Autriche n'avait pas seulement garanti à celui qui règne à Naples +la possession de ce royaume; elle s'était engagée à lui procurer un +agrandissement jusqu'à concurrence d'un territoire de quatre à six +cent mille âmes. Les provinces du Saint-Siège sur l'Adriatique, +desquelles il avait été formé trois départements du royaume d'Italie, +ont été destinées pour servir à l'accomplissement de cette promesse, +et continuent, pour cette raison, d'être occupées par les troupes +napolitaines. Si, comme il faut l'espérer, celui qui règne à Naples +cesse d'y régner, il ne sera plus question de cette promesse, et la +difficulté que l'Autriche aurait à la tenir peut devenir pour elle un +motif d'abandonner celui à qui elle l'a faite. Mais dans tous les cas, +les ambassadeurs du roi seconderont de tous leurs efforts l'opposition +que l'ambassadeur de Sa Sainteté mettra, sans aucun doute, à ce que +ces provinces soient distraites du domaine pontifical. Ils +contribueront pareillement, autant qu'il dépendra d'eux, à faire +restituer au Saint-Siège les légations de Ravenne et de Bologne. Celle +de Ferrare étant comprise dans ce qui est destiné par le traité du 30 +mai à l'Autriche, sa restitution peut éprouver de grandes et même +d'insurmontables difficultés. Mais si quelque arrangement pouvait la +faciliter, pourvu qu'il ne fût point de nature à augmenter l'influence +autrichienne en Italie, les ambassadeurs du roi y donneraient les +mains. + +»Le prince de Piombino, quoique simple feudataire de la couronne de +Naples, ayant été dépouillé, comme s'il eût été prince souverain, doit +être rétabli dans tous les droits dont la violence l'avait privé. + +»Ceux de la maison de Carignan ont été exposés avec assez de détail +pour qu'il ne soit pas nécessaire d'en parler de nouveau. Ce n'est que +dans la supposition que ces droits soient mis hors de tout doute, que +la Sardaigne peut être agrandie; mais alors, il est à désirer qu'elle +le soit, autant que le permettra la quotité des pays disponibles, afin +d'accroître d'autant plus, et d'assurer son indépendance. + +»En Italie, c'est l'Autriche qu'il faut empêcher de dominer, en +opposant à son influence des influences contraires; en Allemagne, +c'est la Prusse. La constitution physique de sa monarchie lui fait de +l'ambition une sorte de nécessité. Tout prétexte lui est bon. Nul +scrupule ne l'arrête. La convenance est son droit. C'est ainsi que +dans un cours de soixante-trois années, elle a porté sa population de +moins de quatre millions de sujets à dix millions, et qu'elle est +parvenue à se former, si l'on peut ainsi parler, un cadre de monarchie +immense, acquérant, çà et là, des territoires épars, qu'elle tend à +réunir en s'incorporant ceux qui les séparent. La chute terrible que +lui a attirée son ambition ne l'en a pas corrigée. En ce moment, ses +émissaires et ses partisans agitent l'Allemagne, lui peignent la +France comme prête à l'envahir encore, la Prusse, comme seule en état +de la défendre, et demandent qu'on la lui livre pour la préserver. +Elle aurait voulu avoir la Belgique. Elle veut avoir tout ce qui est +entre les frontières actuelles de la France, la Meuse et le Rhin. Elle +veut Luxembourg. Tout est perdu si Mayence ne lui est pas donné. Elle +ne peut avoir de sécurité si elle ne possède pas la Saxe. Les alliés +ont, dit-on, pris l'arrangement de la replacer dans le même état de +puissance où elle était avant sa chute, c'est-à-dire avec dix millions +de sujets. Qu'on la laissât faire, bientôt elle en aurait vingt, et +l'Allemagne tout entière lui serait soumise. Il est donc nécessaire de +mettre un frein à son ambition, en restreignant d'abord, autant qu'il +est possible, son état de possession en Allemagne, et, ensuite, en +restreignant son influence par l'organisation fédérale. + +»Son état de possession sera restreint par la conservation de tous les +petits États et par l'agrandissement des États moyens. + +»Tous les petits États doivent être conservés par la raison seule +qu'ils existent, à la seule exception de la principauté ecclésiastique +d'Aschaffenbourg, dont la conservation paraît incompatible avec le +plan général de distribution des territoires; mais une existence +honorable doit être assurée au possesseur. + +»Si tous les petits États doivent être conservés, à plus forte raison +le royaume de Saxe. Le roi de Saxe a gouverné pendant quarante ans ses +sujets en père, donnant l'exemple des vertus de l'homme et du prince. +Assailli pour la première fois par la tempête, à un âge avancé qui +devait être celui du repos, et relevé incontinent par la main qui +l'avait abattu, et qui en avait écrasé tant d'autres, s'il a eu des +torts, ils doivent être imputés à une crainte légitime, ou à un +sentiment toujours honorable pour celui qui l'éprouve, quel qu'en soit +l'objet. Ceux qui lui en reprochent en ont eu de bien réels et +d'incomparablement plus grands, sans avoir les mêmes excuses. Ce qui +lui a été donné l'a été sans qu'il l'eût demandé, sans qu'il l'eût +désiré, sans même qu'il le sût. Il a supporté la prospérité avec +modération, et maintenant il supporte le malheur avec dignité. A ces +motifs, qui suffiraient seuls pour porter le roi à ne le point +abandonner, se joignent les liens de parenté qui les unissent[148] et +la nécessité d'empêcher que la Saxe ne tombe en partage à la Prusse, +qui ferait par une telle acquisition, un pas immense et décisif vers +la domination absolue en Allemagne. + + [148] Louis XVIII était par sa mère, Marie-Josèphe de Saxe, cousin + germain du roi Frédéric-Auguste. + +»Cette nécessité est telle que, si, dans une hypothèse dont il sera +parlé ci-après, le roi de Saxe se trouvait appelé à la possession d'un +autre royaume, il faudrait que celui de Saxe ne cessât point +d'exister, et fût donné à la branche ducale, ce qui devrait convenir +particulièrement à l'empereur de Russie, puisque son beau-frère, le +prince héréditaire de Weimar, s'en trouverait alors le présomptif +héritier. + +»Les ambassadeurs du roi défendront, en conséquence, de tous leurs +moyens la cause du roi de Saxe, et, dans tous les cas, feront tout ce +qui est en eux pour que la Saxe ne devienne point une province +prussienne. + +»De même qu'il faut que la Prusse ne puisse acquérir la Saxe, de même +il faut empêcher qu'elle n'acquière Mayence, ni même aucune portion +quelconque du territoire à la gauche de la Moselle; aider la Hollande +à porter, aussi loin qu'il sera possible de la rive droite de la +Meuse, la frontière qu'elle doit avoir sur cette rive; seconder les +demandes d'accroissement que feront la Bavière, la Hesse, le Brunswick +et particulièrement le Hanovre (bien entendu que ces demandes ne +porteront que sur des objets vacants), afin de rendre d'autant plus +petite la partie des pays disponibles qui restera pour la Prusse. + +»Les alliés ont, dit-on, un plan d'après lequel Luxembourg et Mayence +seraient en commun à la confédération, et seraient occupés par des +troupes fédérales. Ce plan semble convenir aux intérêts personnels de +la France, et, par cette raison, les ambassadeurs du roi devront, en +l'appuyant, éviter de le faire de manière à élever des soupçons. + +»Toute confédération est une république, et, pour être bien +constituée, doit en avoir l'esprit. Voilà pourquoi une confédération +de princes ne peut jamais être bien constituée, car l'esprit de la +république tend à l'égalité, et celui du monarque, à l'indépendance. +Mais la question n'est pas de donner à la confédération allemande une +organisation parfaite; il suffit de lui en donner une qui ait l'effet +d'empêcher: + +»1º L'oppression des sujets dans les petits États; + +»2º L'oppression des petits États par les grands; + +»3º Et l'influence de ceux-ci, de se changer en domination, de telle +sorte que l'un d'eux ou plusieurs puissent disposer, pour leurs fins +particulières, de la force de tous. + +»Or, ces effets ne peuvent être obtenus qu'en divisant le pouvoir, et +dans les petits États, et dans la confédération, si on le concentre +dans celle-ci, en le faisant changer de mains, et passer +successivement par le plus de mains qu'il est possible. + +»Voilà tout ce qui peut être dit ici sur la future organisation +fédérale de l'Allemagne. Les ambassadeurs du roi n'auront point à en +faire le plan. Il leur suffit de savoir dans quel esprit il devra être +fait, et d'après quelle règle devront être jugés ceux sur lesquels ils +seront appelés à délibérer. + +»Le rétablissement du royaume de Pologne serait un bien et un très +grand bien; mais seulement sous les trois conditions suivantes: + +»1º Qu'il fût indépendant; + +»2º Qu'il eût une constitution forte; + +»3º Qu'il ne fallût pas compenser à la Prusse et à l'Autriche la part +qui leur en était respectivement échue; + +»Conditions qui sont toutes impossibles, et la seconde plus que les +deux autres. + +»D'abord, la Russie ne veut pas le rétablissement de la Pologne pour +perdre ce qu'elle en a acquis. Elle le veut pour acquérir ce qu'elle +n'en possède pas. Or, rétablir la Pologne pour la donner tout entière +à la Russie, pour porter la population de celle-ci, en Europe, à +quarante-quatre millions de sujets, et ses frontières jusqu'à l'Oder, +ce serait créer pour l'Europe un danger, et si grand, si imminent, +que, quoiqu'il faille tout faire pour conserver la paix, si +l'exécution d'un tel plan ne pouvait être arrêtée que par la force des +armes, il ne faudrait pas balancer un seul moment à les prendre. On +espérerait vainement que la Pologne, ainsi unie à la Russie, s'en +détacherait d'elle-même. Il n'est pas certain qu'elle le voulût; il +est moins certain encore qu'elle le pût, et il est certain que si elle +le voulait et le pouvait un moment, elle n'échapperait au joug que +pour le porter de nouveau. Car la Pologne, rendue à l'indépendance, le +serait invinciblement à l'anarchie. La grandeur du pays exclut +l'aristocratie proprement dite, et il ne peut exister de monarchie où +le peuple soit sans liberté civile, et où les nobles aient la liberté +politique, ou soient indépendants et où l'anarchie ne règne pas. La +raison seule le dit, et l'histoire de toute l'Europe le prouve. Or, +comment, en rétablissant la Pologne, ôter la liberté politique aux +nobles, ou donner la liberté civile au peuple? Celle-ci ne saurait +être donnée par une déclaration, par une loi. Elle n'est qu'un vain +nom, si le peuple, à qui on la donne, n'a pas des moyens d'existence +indépendants, des propriétés, de l'industrie, des arts, ce qu'aucune +déclaration ni aucune loi ne peut donner, et ce qui ne peut être +l'ouvrage que du temps. L'anarchie était un état d'où la Pologne ne +pouvait sortir qu'à l'aide du pouvoir absolu; et comme elle n'avait +point chez elle les éléments de ce pouvoir, il fallait qu'il lui vînt +du dehors tout formé, c'est-à-dire qu'elle tombât sous la conquête. +Elle y est tombée dès que ses voisins l'ont voulu, et les progrès +qu'ont fait celles de ses parties qui sont échues à des peuples plus +avancés dans la civilisation prouvent qu'il a été heureux pour elles +d'y tomber. Qu'on la rende à l'indépendance, qu'on lui donne un roi, +non plus électif, mais héréditaire; que l'on y ajoute toutes les +institutions qu'on pourra imaginer; moins elles seront libres, et plus +elles seront opposées au génie, aux habitudes, aux souvenirs des +nobles qu'il y faudra soumettre par la force, et la force, où la +prendra-t-on? Et d'un autre côté, plus elles seront libres, et plus +inévitablement la Pologne sera plongée de nouveau dans l'anarchie, +pour finir de nouveau par la conquête. C'est qu'il y a dans ce pays +comme deux peuples pour lesquels il faudrait deux institutions qui +s'excluent l'une l'autre. Ne pouvant faire que ces deux peuples n'en +soient qu'un, ni créer le seul pouvoir qui peut concilier tout; ne +pouvant d'un autre côté, sans un péril évident pour l'Europe, donner +toute la Pologne à la Russie (et ce serait la lui donner toute que +d'ajouter seulement le duché de Varsovie à, ce qu'elle possède déjà), +que peut-on faire de mieux que de remettre les choses dans l'état où +elles avaient été par le dernier partage? Cela convient d'autant plus +que cela mettrait fin aux prétentions de la Prusse sur le royaume de +Saxe; car ce n'est qu'à titre de compensation, pour ce qu'elle ne +recouvrerait pas, dans l'hypothèse du rétablissement de la Pologne, +qu'elle ose demander la Saxe. + +»L'Autriche demanderait sûrement aussi qu'on lui compensât les cinq +millions de sujets que contiennent les deux Gallicies, ou, si elle ne +le demandait pas, elle en deviendrait bien plus forte dans toutes les +questions d'Italie. + +»Si néanmoins, contre toute probabilité, l'empereur de Russie +consentait à renoncer à ce qu'il possède de la Pologne (et il est +vraisemblable qu'il ne le pourrait pas, sans s'exposer à des dangers +personnels du côté des Russes), et si l'on voulait faire un essai, le +roi, sans en attendre un résultat heureux, n'y mettrait aucune +opposition. Dans ce cas, il serait désirable que le roi de Saxe, déjà +souverain du duché de Varsovie, dont le père et les aïeux ont occupé +le trône de Pologne, et dont la fille avait été appelée à porter le +sceptre polonais en dot à son époux, fût fait roi de Pologne. + +»Mais, en exceptant le cas où la Pologne pourrait être rétablie dans +une indépendance entière de chacune des trois cours copartageantes, la +seule proposition admissible et la seule à laquelle le roi puisse +consentir, c'est (sauf quelques rectifications de frontières) de tout +rétablir en Pologne sur le pied du dernier partage. + +»En restant partagée, la Pologne ne sera point anéantie pour toujours. +Les Polonais ne formant plus une société politique formeront toujours +une famille. Ils n'auront plus une même patrie, mais ils auront une +même langue. Ils resteront donc unis par le plus fort et le plus +durable de tous les liens. Ils parviendront, sous des dominations +étrangères, à l'âge viril auquel ils n'ont pu arriver en neuf siècles +d'indépendance, et le moment où ils l'auront atteint ne sera pas loin +de celui où, émancipés, ils se rattacheront tous à un même centre. + +»Dantzig doit suivre le sort de la Pologne dont elle n'était qu'un +entrepôt; redevenir libre, si la Pologne redevient indépendante; ou +rentrer sous la domination de la Prusse, si l'ancien partage est +maintenu. + +»Un emploi qui pourrait être fait des îles Ioniennes a déjà été +indiqué. Il importe que ces îles, et surtout celle de Corfou, +n'appartiennent ni à l'Angleterre ni à la Russie qui les convoitent, +ni à l'Autriche. Corfou est la clef du golfe Adriatique. Si, à la +possession de Gibraltar et de Malte, l'Angleterre ajoutait celle de +Corfou, elle serait maîtresse absolue de la Méditerranée. Les îles +Ioniennes formeraient pour les Russes un point d'agression contre +l'empire ottoman, et un point d'appui pour soulever les Grecs. Entre +les mains de l'Autriche, Corfou servirait à établir et à consolider sa +domination sur l'Italie. + +»L'ordre de Saint-Jean de Jérusalem est sans chef-lieu et pour ainsi +dire, sans asile, depuis qu'il a perdu Malte. Les puissances +catholiques ont intérêt à ce qu'il soit relevé et sorte de ses ruines. +Il est vrai qu'il a cédé Malte, mais il est également vrai qu'il ne la +cédée qu'à la suite d'une invasion qu'aucun motif de droit ou même +d'utilité ne justifiait ni n'excusait. Il serait de l'honneur de +l'Angleterre, qui, par événement, profite de l'injustice, de +contribuer à la réparer, en s'unissant aux puissances catholiques pour +faire obtenir à l'ordre un dédommagement. On pourrait lui donner +Corfou, sans compromettre les intérêts d'aucun État de la chrétienté. +Il en demandera la possession, et les ambassadeurs du roi appuieront +cette demande. + +»L'île d'Elbe, comme possession qui, à la mort de celui qui la possède +maintenant, deviendra vacante, et pour l'époque où elle le sera, +pourrait être rendue à ses anciens maîtres, la Toscane et Naples, ou +donnée à la Toscane seule. + +»Le sort de tous les pays sous la conquête, de ceux qui ne sont point +vacants, de ceux qui le sont, et de ceux qui peuvent le devenir, +serait ainsi complètement réglé. + +»Dans une partie de ces pays, des Français possédaient, à titre de +dotation, des biens que le traité du 30 mai leur a fait perdre. Cette +disposition rigoureuse, et qui pourrait être considérée comme injuste, +relativement aux dotations situées dans des pays qui avaient été +cédés, a été aggravée par l'effet rétroactif qu'on lui a donné, en +l'appliquant aux fermages et revenus échus. Les ambassadeurs du roi +réclameront contre cette injustice, et feront tout ce qui peut +dépendre d'eux pour qu'elle soit réparée. Les souverains alliés ayant +donné lieu d'espérer qu'ils feraient, et quelques-uns ayant déjà fait +des exceptions à la clause qui prive les donataires de leurs +dotations, les ambassadeurs du roi feront encore tout ce qui dépendra +d'eux pour que cette faveur soit étendue et accordée à autant de +donataires qu'il sera possible. + +»Pour ce qui est des droits de navigation sur le Rhin et l'Escaut, +comme ils doivent être les mêmes pour tous, la France n'a rien à +désirer, sinon qu'ils soient très modérés. Par la libre navigation du +Rhin et de l'Escaut, la France aura les avantages que lui eût donnés +la possession des pays traversés par ces fleuves, et auxquels elle a +renoncé, et n'aura point les charges de la possession. Elle ne pourra +donc plus raisonnablement la regretter. + +»La question de l'abolition de la traite est décidée relativement à la +France, qui, sur ce point, n'a plus de concessions à faire; car si +l'on demandait d'ôter, ou même simplement d'abréger le délai convenu, +elle ne pourrait y consentir. Mais le roi a promis d'unir tous ses +efforts à ceux de l'Angleterre pour obtenir que l'abolition +universelle de la traite soit prononcée. Il faut acquitter cette +promesse, et parce qu'elle est faite, et parce qu'il importe à la +France d'avoir l'Angleterre pour elle dans les questions qui +l'intéressent le plus. + +»L'Angleterre, qui s'est livrée hors de l'Europe à l'esprit de +conquête, porte dans les affaires de l'Europe l'esprit de +conservation. Cela tient peut-être uniquement à sa position insulaire +qui ne permet pas qu'aucun territoire soit ajouté au sien, et à sa +faiblesse relative qui ne lui permettrait pas de garder sur le +continent des conquêtes qu'elle y aurait faites. Mais, que ce soit en +elle ou nécessité ou vertu, elle s'est montrée animée de l'esprit de +conservation, même à l'égard de la France sa rivale, et sous les +règnes d'Henri VIII, d'Élisabeth, de la reine Anne, et peut-être aussi +à une époque bien plus récente. + +»La France ne portant au congrès que des vues toutes conservatrices, a +donc lieu d'espérer que l'Angleterre la secondera, pourvu qu'elle +satisfasse elle-même l'Angleterre sur les points qu'elle a le plus à +coeur, et l'Angleterre n'a rien tant à coeur que l'abolition de la +traite. Ce qui n'était peut-être dans le principe qu'une affaire +d'intérêt et de calcul, est devenu dans le peuple anglais une passion +portée jusqu'au fanatisme, et que le ministère n'est plus libre de +contrarier. C'est pourquoi les ambassadeurs du roi donneront toute +satisfaction à l'Angleterre sur ce point, en se prononçant franchement +et avec force pour l'abolition de la traite. Mais si l'Espagne et le +Portugal, qui sont les seules puissances qui n'aient point encore pris +d'engagement à cet égard, ne consentaient à cesser la traite qu'à +l'expiration d'un délai de plus de cinq années, et que ce délai fût +accordé, les ambassadeurs du roi, feraient en sorte que la France fût +admise à en jouir. + +»Les présentes instructions ne sont point données aux ambassadeurs du +roi comme une règle absolue, de laquelle ils ne puissent s'écarter en +aucun point. Ils pourront céder ce qui est d'un intérêt moindre, pour +obtenir ce qui est d'un intérêt plus grand. Les points qui importent +le plus à la France, classés suivant l'ordre de leur importance +relative, sont ceux-ci: + +»1º Qu'il ne soit laissé à l'Autriche aucune chance de pouvoir faire +tomber entre les mains d'un des princes de sa maison, c'est-à-dire +entre les siennes, les États du roi de Sardaigne; + +»2º Que Naples soit restitué à Ferdinand IV; + +»3º Que la Pologne entière ne passe point, et ne puisse point passer +sous la souveraineté de la Russie; + +»4º Que la Prusse n'acquière ni le royaume de Saxe, du moins en +totalité, ni Mayence. + +»En faisant des concessions sur les autres objets, les ambassadeurs du +roi ne les feront porter que sur ce qui est de simple utilité, et non +sur ce qui est d'obligation; premièrement, parce que pour la presque +totalité des objets à régler par le congrès, le droit résulte d'un +seul et même principe, et que, l'abandonner pour un point, ce serait +l'abandonner pour tous; en second lieu, parce que les derniers temps +ont laissé des impressions qu'il importe d'effacer. La France est un +État si puissant, que les autres peuples ne peuvent être rassurés que +par l'idée de sa modération, idée qu'ils prendront d'autant plus +facilement qu'elle leur en aura donné une plus grande de sa justice. + +»Le roi devant avoir au congrès plusieurs organes de sa volonté, qui +doit être une, son intention est qu'il ne puisse être fait aucune +ouverture, proposition ou concession que d'après l'opinion de son +ministre des affaires étrangères, qui lui-même doit se rendre à +Vienne, et qu'autant que celui-ci aura décidé que de telles +ouvertures, propositions et concessions doivent être faites. + +»Paris, le août 1814. + +Approuvé: _Signé_: LOUIS. + +»Et plus bas: + +»_Signé_: Le prince DE TALLEYRAND.» + + +INSTRUCTIONS SUPPLÉMENTAIRES + +DU ROI POUR SES AMBASSADEURS ET MINISTRES PLÉNIPOTENTIAIRES AU CONGRÈS +DE VIENNE + +«Le roi, conformément aux instructions remises à ses ministres +plénipotentiaires partant pour le congrès de Vienne, et informé par +leur correspondance d'un concert formé entre la Russie et la Prusse, +pour rétablir le simulacre d'une Pologne sous la dépendance russe, et +pour agrandir la Prusse par la Saxe, a jugé convenable de faire +adresser à ses plénipotentiaires les instructions supplémentaires +suivantes: + +»Comme il paraît que les mêmes raisons qui ont fait penser à Sa +Majesté que l'agrandissement de la Russie par la Pologne soumise à sa +dépendance et la réunion de la Saxe à la monarchie prussienne, +seraient également contraires aux principes de justice et de droit +public, et à l'établissement d'un système d'équilibre solide et +durable en Europe, ont été prises en considération par d'autres +puissances, et qu'il serait possible de ramener la Russie et la Prusse +peut-être sans troubler la paix, à des vues plus modérées et plus +conformes à l'intérêt général de l'Europe, par un concert formé en +opposition de celui qui subsiste entre elles; Sa Majesté autorise ses +plénipotentiaires à déclarer aux plénipotentiaires autrichiens et +bavarois, que leurs cours peuvent compter de sa part sur la +coopération militaire la plus active, pour s'opposer aux vues de la +Russie et de la Prusse, tant sur la Pologne que sur la Saxe. Les +ministres plénipotentiaires du roi pourront confier le contenu de la +présente instruction aux plénipotentiaires anglais, s'ils estiment +que cela puisse déterminer le cabinet de Saint-James à agir de concert +avec la France, l'Autriche et la Bavière, ou du moins, à rester +neutre. Il sera surtout bon de faire cette confidence au comte de +Munster[149], plénipotentiaire hanovrien. + + [149] Ernest-Frédéric, comte de Munster, né à Osnabrück (Hanovre) + en 1766, devint conseiller intime de l'électeur de Hanovre, roi + d'Angleterre. En 1797, il fut nommé ministre à Pétersbourg. Lorsque + le Hanovre tomba aux mains de Napoléon, Munster se réfugia à + Londres. Le roi George lui confia alors diverses missions + diplomatiques importantes. En 1814, il représenta l'électorat de + Hanovre au congrès de Vienne, et l'année suivante il fut mis à la + tête du gouvernement hanovrien. Il resta en charge jusqu'en 1830, + et mourut en 1841. + +»Paris, le 25 octobre 1814. + +»_Signé_: LOUIS. + +»Et plus bas: + +»Le ministre d'État, chargé par intérim du portefeuille des affaires +étrangères, + +«_Signé_: Le comte FRANÇOIS DE JAUCOURT.» + + + + +APPENDICE I[150] + + [150] Voir page 152. + +Nous donnons ici sur la mission de M. de Vitrolles, en 1814, un récit +fait par M. le duc de Dalberg. Ce document, écrit en entier de la main +du duc, a été trouvé dans les papiers du prince de Talleyrand. + + La mission de M. de Vitrolles au congrès de Châtillon ne fut + conçue que dans un _système d'information_ qu'on désirait + recevoir à Paris sur le but final des alliés à l'égard de + l'empereur. + + Il n'existait à Paris ni plan ni conspiration contre l'empereur; + mais la conviction était unanime que son pouvoir était miné par + ses folies et ses extravagances, et que lui-même serait la + victime de sa folle résistance et de son système de continuelle + déception. + + L'inquiétude sur l'avenir était croissante. + + Le baron Louis dit un jour à M. de Dalberg: «L'homme (en + désignant l'empereur), est un cadavre, mais il ne pue pas + encore; voilà le fait.» Les ennemis étaient alors à trente + lieues de Paris. + + On avait eu connaissance à Paris de propos tenus par l'empereur + Alexandre à la grande-duchesse de Bade, des insinuations faites; + par lui à Bernadotte et à Eugène de Beauharnais. + + On soupçonnait les menées de Fouché avec la famille Murat dans + le Midi, approchait le duc d'Angoulême; le duc de Berry + intriguait en Bretagne; le comte d'Artois s'était rapproché de + la frontière de l'Allemagne et se trouvait à Bâle; des + mouvements avaient eu lieu à Vesoul et à Troyes! On était + tellement fatigué en France de l'excès du despotisme militaire + de l'empereur, et on espérait si peu de concessions de sa part, + qu'il importait de connaître jusqu'où la crise amenée par lui + entraînerait la France et l'Europe. Ce n'était plus une guerre + ordinaire; les nations étaient en mouvement. Cette situation + alarmait tous les esprits: de tous côtés, on cherchait la + solution de cet état de choses. + + On avait la communication des gazettes anglaises par M. Martin, + commissaire de police à Boulogne, qui les envoyait à M. de + Pradt. Dans les ministères de la guerre et des affaires + étrangères, il avait été défendu de les communiquer, nommément à + M. de Talleyrand. + + Ce dernier désira connaître ce que les puissances alliées + voulaient en dernier résultat. Il en parla à M. de Dalberg; + l'avis de ce dernier était qu'on l'obtiendrait en envoyant + quelque agent à M. de Stadion ou à M. de Nesselrode. + + On fit choix de M. de Vitrolles, ami de M. Mollien et de M. + d'Hauterive, homme à cette époque très prononcé pour les progrès + des idées constitutionnelles sur lesquelles il avait écrit une + très bonne brochure qu'il publia plus tard. + + M. de Vitrolles partit; ses instructions se bornèrent à ceci: il + devait aller à Châtillon, exposer à M. le comte de Stadion ou à + M. de Nesselrode le danger qui existait pour tout le monde de ne + rien prononcer de définitif, et revenir à Paris porter la + réponse sur la question du maintien du pouvoir de l'empereur. + + M. de Vitrolles, croyant avoir plus de facilités d'arriver à + Châtillon par la route du nord et en tournant les armées, + n'arriva à Châtillon que vers le 10 mars 1814. + + Il se présenta chez M. de Stadion, et s'accrédita auprès de lui + au moyen de deux noms tracés sur son album, de la main de M. de + Dalberg (c'étaient les noms de deux dames qui étaient soeurs, et + que l'écrivain et le lecteur avaient connues à Vienne). + + Il déclara à M. de Stadion que l'état des esprits en France et + les dispositions de _plusieurs personnes_ désiraient un + changement et des garanties législatives contre les violences et + le caractère de l'empereur, qu'il était important de former un + prompt arrangement pour que la guerre ne prit point une + direction qui éloignât pour longtemps la paix. + + M. de Stadion l'engagea à se rendre à Troyes où était le cabinet + politique des alliés, et où se trouvaient les empereurs et le + roi de Prusse. + + Il partit avec un billet de M. de Stadion pour M. de Metternich. + Celui-ci lui dit: + + «Qu'il voulait, sans détour, lui faire connaître toute la pensée + des puissances: qu'elles reconnaissaient que Bonaparte était un + homme avec lequel il était impossible de continuer à traiter, + que le jour où il avait des revers il paraissait accéder à tout, + que lorsqu'il obtenait un léger succès, il revenait à des + prétentions aussi exagérées qu'inadmissibles; qu'on voulait donc + établir en France un autre souverain et régler les choses de + manière que l'Autriche, la Russie et la France fussent des pays + d'une égale force; que la Prusse devait rester une puissance + moitié moins forte que chacune des trois autres; qu'à l'égard du + nouveau souverain à établir en France, il n'était pas possible + de penser aux Bourbons à cause du personnel de ces princes.» + + Il faut dire ici que M. de Vitrolles avait pour système que la + France et l'Europe ne seraient tranquilles que par le + rétablissement de la maison de Bourbon, avec une charte qui + garantirait la jouissance des libertés publiques à la France. + + Il était lié avec madame Étienne de Durfort, et par elle il + avait reçu, en partant, un mot pour M. le comte d'Artois qui + pouvait le faire arriver à sa personne et en être traité avec + confiance. + + M. de Vitrolles vit M. de Nesselrode après avoir entretenu le + prince de Metternich. Il en reçut à peu près les mêmes + informations. On lui dit, en même temps, que rien ne pouvait + empêcher les alliés d'agir uniformément et d'un commun accord + jusqu'à ce que la paix générale fût arrêtée sur ces bases; + qu'aucune intrigue ne serait écoutée. + + Au bout de quelques jours, M. de Vitrolles sollicita de M. de + Nesselrode pour être admis directement auprès de l'empereur de + Russie. Le ministre lui dit qu'il y avait déjà pensé lui-même et + que ce serait peut-être assez difficile; il obtint néanmoins + pour M. de Vitrolles cette audience, en lui indiquant que M. de + Vitrolles était en relation avec M. de Talleyrand, M. de Pradt, + M. de Dalberg. L'empereur répéta à peu près les mêmes choses que + les ministres: il dit qu'il avait pensé d'abord à établir en + France Bernadotte, ensuite à y placer Beauharnais; mais que + différents motifs s'y opposaient; qu'au reste l'intention était + surtout de consulter le voeu des Français eux-mêmes, et que même + dans le cas où ceux-ci voudraient se constituer en _république_ + on ne s'y opposerait peut-être pas. + + L'empereur s'étendit plus encore que les plénipotentiaires sur + l'impossibilité de penser aux Bourbons et sur le mal que les + souverains avaient dit d'eux. + + M. de Vitrolles (suivant lui) eut ici une inspiration subite, il + invita l'empereur, au lieu de suivre les opérations ordinaires + de la guerre, à marcher sur-le-champ à Paris; qu'il y jugerait + de la disposition des esprits. + + _M. Pozzo di Borgo assure_ de son côté que c'est lui qui a + déterminé l'empereur à cette marche, et des personnes informées + m'ont dit que l'empereur avait prononcé qu'on ne déciderait rien + avant de s'être concerté avec M. de Talleyrand, et qu'on eût + pris ses avis sur l'avenir de la France. + + M. de Vitrolles quittant l'empereur, celui-ci lui dit: + «Monsieur, notre conversation d'aujourd'hui aura de gros + résultats pour l'Europe; je pars demain en personne pour le + quartier général.» + + Il partit en effet le lendemain pour conférer avec le prince de + Schwarzenberg. + + Après la prise de Paris, M. de Nesselrode se rendit, le matin, + chez M. de Talleyrand, où M. de Dalberg fut appelé. L'empereur + entra à midi dans Paris et se logea chez M. de Talleyrand. + + M. de Vitrolles vit également l'empereur d'Autriche, qui lui dit + qu'il allait se rendre à Dijon, que l'empereur de Russie et le + roi de Prusse prendraient à Paris le parti que les circonstances + indiqueraient, et qu'il s'y rendrait après. + + M. de Vitrolles, au lieu de retourner à Paris, se rendit auprès + de _Monsieur_. Il apprit en chemin que Bonaparte avait eu + quelques nouveaux succès, que les négociations à Châtillon en + avaient ressenti l'effet, et que M. le comte d'Artois était à + Nancy. Il y arriva le 23 mars. + + Il ne donna aucune de ses nouvelles à Paris où il n'arriva que + plusieurs jours après les alliés, et après avoir écrit à M. de + Talleyrand une lettre au nom de _Monsieur_, qui blâmait que l'on + eût laissé exprimer au sénat des voeux pour un régime + constitutionnel. + + + + +APPENDICE II[151] + + [151] Voir page 164. + +Le lendemain de la séance du Sénat, M. Talleyrand recevait de Benjamin +Constant la lettre suivante. Cette lettre a été trouvée dans les +papiers du prince de Talleyrand. + + «Vous avez glorieusement expliqué une longue énigme, et quelque + bizarre, quelque inconvenante que soit peut-être cette manière + de vous en féliciter, je ne puis résister au besoin de vous + remercier d'avoir à la fois brisé la tyrannie et jeté des bases + de liberté. Sans l'un, je n'aurais pu vous rendre grâce de + l'autre. 1789 et 1814 se tiennent noblement dans votre vie. + Vous ressemblerez dans l'histoire à Maurice de Saxe, et vous ne + mourrez pas au moment du succès. Vous n'accuserez pas cet + hommage de s'adresser à la prospérité seule. Le passé doit me + préserver de ce soupçon. Il n'y a pas non plus d'intérêt + personnel dans ma démarche. Pour fuir un joug que je ne pouvais + briser, j'avais quitté la France, et bien que je m'en sois + rapproché pour tenter de la servir, des liens que je chéris + tendent à me fixer ailleurs. Mais il est doux d'exprimer son + admiration, quand on l'éprouve pour un homme qui est en même + temps le sauveur et le plus aimable des Français; j'écris ces + mots après avoir lu les bases de la constitution décrétée. + + »Pardon si je n'ajoute aucun de vos titres; l'Europe et + l'histoire vous les donneront avec bonheur. Mais le plus beau + sera toujours celui de président du Sénat. + + »Hommage et respect, + + »BENJAMIN CONSTANT. + + »Le 3 avril 1814.» + + + + +APPENDICE III[152] + + [152] Voir page 167. + +La lettre suivante fut adressée par Fouché à l'empereur, au moment où +celui-ci venait d'accepter la souveraineté de l'île d'Elbe, que lui +avaient offerte les souverains alliés. Ainsi que l'indique le billet +ci-inclus, cette lettre parvint à l'empereur par l'intermédiaire du +prince de Talleyrand, dans les papiers duquel elle a été retrouvée. + + «J'ai l'honneur d'adresser à Votre Altesse deux lettres au lieu + d'une que je lui avais promise. + + »J'ai pensé qu'il convenait de faire connaître à _Monsieur_ la + lettre que j'écris à Bonaparte. + + »J'ai ajouté quelques réflexions qui m'ont paru nécessaires + dans cette circonstance. Votre Altesse sait que ceux dont je ne + partage pas les inquiétudes me soupçonnent d'avoir fait + quelques transactions pusillanimes. + + »Je me rendrai chez Votre Altesse à cinq heures et demie, et + j'aurai l'honneur de dîner avec elle; elle peut compter que je + saisirai toutes les occasions de la voir et de profiter de ses + entretiens. + + »_Signé_: le duc D'OTRANTE. + + »Le 23 avril 1814.» + + »_P.-S._--Je prie Votre Altesse de se charger de faire passer + la lettre à Bonaparte, quand elle l'aura communiquée à + _Monsieur_.» + + * * * * * + + «SIRE, + + »Lorsque la France et une partie de l'Europe étaient à vos + pieds, j'ai osé pour vous servir, au risque de vous déplaire, + vous faire entendre constamment la vérité. Aujourd'hui que vous + êtes dans le malheur, je crains bien davantage de vous blesser + en vous parlant un langage sincère, mais je vous le dois + puisqu'il vous est utile et même nécessaire. + + »Vous avez accepté pour retraite l'île d'Elbe et sa + souveraineté. Je prête une oreille attentive à tout ce qu'on + dit de cette souveraineté et de cette île. Je crois devoir vous + assurer que la situation de cette île dans l'Europe ne convient + pas à la vôtre, et que le titre de souverain de quelques + arpents de terre convient moins encore à celui qui a possédé un + immense empire. + + »Je vous prie de peser ces deux considérations et vous sentirez + combien l'une et l'autre sont fondées. + + »L'île d'Elbe est assez voisine de l'Afrique, de la Grèce, de + l'Espagne; elle touche presque aux côtes de l'Italie et de la + France; de cette île, la mer, les vents et une felouque peuvent + transporter rapidement dans tous les pays les plus exposés à + des mouvements, à des événements et à des révolutions. + Aujourd'hui, il n'y a encore nulle part de stabilité. Dans + cette mobilité actuelle des nations, un génie tel que le vôtre + donnera toujours des inquiétudes et des soupçons aux + puissances. + + »Vous serez accusé sans être coupable, mais sans être coupable + vous ferez du mal: car des alarmes sont un grand mal pour les + gouvernements et pour les peuples. + + »Le roi qui va régner sur la France ne voudra régner que par la + justice, mais vous savez combien les haines sont habiles à + donner à une calomnie les couleurs d'une vérité! + + »Les titres que vous conservez, en rappelant à chaque instant + ce que vous avez perdu, ne peuvent servir qu'à rendre vos + regrets plus amers: ils ne paraîtront pas un reste, mais une + représentation bien vaine de tant de grandeurs évanouies; je + dis plus: sans vous honorer, ils vous exposeront davantage. On + dira que vous ne gardez ces titres que parce que vous gardez + toutes vos prétentions. On dira que le rocher d'Elbe est le + point d'appui sur lequel vous placerez les leviers avec + lesquels vous chercherez à soulever le monde. + + »Permettez-moi de vous dire ma pensée tout entière, elle est le + résultat de mûres réflexions: il serait plus glorieux et plus + consolant pour vous de vivre en simple citoyen; et aujourd'hui + l'asile le plus sûr et le plus convenable, pour un homme tel + que vous, ce sont les États-Unis d'Amérique. + + »Là, vous recommencerez votre existence au milieu de ces + peuples assez neufs encore; ils sauront admirer votre génie + sans le craindre. Vous y serez sous la protection de ces lois + égales et inviolables pour tout ce qui respire, dans la patrie + des Franklin, des Washington et des Jepherson; vous prouverez à + ces peuples que si vous aviez reçu la naissance au milieu + d'eux, vous auriez senti, pensé et voté comme eux, que vous + auriez préféré leurs vertus et leurs libertés à toutes les + dominations de la terre. + + »J'ai l'honneur d'être avec respect, de Votre Majesté, le très + humble serviteur. + + »_Signé_: le duc D'OTRANTE. + + »Paris, le 23 avril 1814.» + + »_P.-S._--Je dois déclarer à Votre Majesté que je n'ai pris + conseil de personne en vous écrivant cette lettre, et que je + n'ai reçu aucune instruction.» + + + + +APPENDICE IV[153] + + [153] Voir page 174. + +A cet endroit est placée dans le manuscrit une longue note écrite +probablement par M. de Bacourt d'après un chapitre de l'ouvrage de +Capefigue: l'_Histoire des traités de 1815_. L'auteur établit que +l'empereur Napoléon avait fini par accepter l'ultimatum des alliés au +congrès de Châtillon, et que les conditions obtenues, le 30 mai, par +M. de Talleyrand après la chute de l'empire étaient beaucoup +meilleures. + + * * * * * + + Le 17 février 1814, le congrès de Châtillon arrêta la formule du + traité proposé à l'empereur Napoléon, et M. de Metternich + l'envoya à M. de Caulaincourt. + + La voici: + + «Au nom de la très sainte et indivisible Trinité, + + »Leurs Majestés impériales d'Autriche et de Russie, Sa Majesté + le roi du royaume uni de la Grande-Bretagne et de l'Irlande, et + Sa Majesté le roi de Prusse agissant au nom de tous leurs + alliés, d'une part, et Sa Majesté l'empereur des Français, de + l'autre; désirant cimenter le repos et le bien futur de l'Europe + par une paix solide et durable, sur terre et sur mer; et ayant, + pour atteindre à ce but salutaire, leurs plénipotentiaires + actuellement réunis à Châtillon-sur-Seine, pour discuter les + conditions de cette paix, lesdits plénipotentiaires sont + convenus des articles suivants: + + »ARTICLE PREMIER.--Il y aura paix et amnistie entre Leurs + Majestés impériales d'Autriche et de Russie, Sa Majesté le roi + du royaume uni de la Grande-Bretagne et de l'Irlande, et sa + Majesté le roi de Prusse, agissant en même temps au nom de tous + leurs alliés, et Sa Majesté l'empereur des Français, leurs + héritiers et successeurs à perpétuité. + + »Les hautes parties contractantes s'engagent à apporter tous + leurs soins à maintenir, pour le bonheur futur de l'Europe, la + bonne harmonie, si heureusement rétablie entre elles. + + »ARTICLE II.--Sa Majesté l'empereur des Français, renonce pour + lui et ses successeurs, à la totalité des acquisitions, réunions + ou incorporations faites par la France depuis le commencement de + la guerre de 1792. + + »Sa Majesté renonce également à toute l'influence + constitutionnelle, directe ou indirecte, hors des anciennes + limites de la France, telles qu'elles se trouvaient établies + avant la guerre de 1792, et aux titres qui en dérivent, et + nommément, à ceux de roi d'Italie, roi de Rome, protecteur de la + confédération du Rhin, et médiateur de la confédération suisse. + + »ARTICLE III.--Les hautes parties contractantes reconnaissent + formellement et solennellement le principe de la souveraineté et + indépendance de tous les États de l'Europe, tels qu'ils seront + constitués à la paix définitive. + + »ARTICLE IV.--Sa Majesté l'empereur des Français reconnaît + formellement la reconstitution suivante des pays limitrophes de + la France: + + »1º L'Allemagne composée d'États indépendants, unis par un lien + fédératif; + + »2º L'Italie divisée en États indépendants placés entre les + possessions autrichiennes et la France; + + »3º La Hollande, sous la souveraineté de la maison d'Orange, + avec un accroissement de territoire; + + »4º La Suisse, État libre, indépendant, replacée dans ses + anciennes limites, sous la garantie de toutes les grandes + puissances, la France y comprise; + + »5º L'Espagne, sous la domination de Ferdinand VII, dans ses + anciennes limites. + + »Sa Majesté l'empereur des Français reconnaît, de plus, le droit + des puissances alliées de déterminer, d'après les traités + existant entre les puissances, les limites et rapports tant des + pays cédés par la France que de leurs États entre eux, sans que + la France puisse aucunement y intervenir. + + »ARTICLE V.--Par contre Sa Majesté britannique consent à + restituer à la France, à l'exception des îles nommées les + Saintes, toutes les conquêtes qui ont été faites par elle sur la + France pendant la guerre, et qui se trouvent à présent au + pouvoir de Sa Majesté britannique dans les Indes occidentales, + en Afrique et en Amérique. + + »L'île de Tabago, conformément à l'article II du présent traité, + restera à la Grande-Bretagne, et les alliés promettent + d'employer leurs bons offices pour engager Leurs Majestés + suédoise et portugaise à ne point mettre d'obstacle à la + restitution de la Guadeloupe et de Cayenne à la France. + + »Tous les établissements et toutes les factoreries conquis sur + la France à l'est du cap de Bonne-Espérance, à l'exception des + îles de Saint-Maurice (île de France), de Bourbon et de leurs + dépendances, lui seront restitués. La France ne rentrera dans + ceux des susdits établissements et factoreries qui sont situés + dans le continent des Indes et dans les limites des possessions + britanniques que sous la condition qu'elle les possédera + uniquement à titre d'établissements commerciaux, et elle promet, + en conséquence, de n'y point faire construire de fortifications + et de n'y point entretenir de garnisons, ni forces militaires + quelconques, au delà de ce qui est nécessaire pour maintenir la + police dans lesdits établissements. + + »Les restitutions ci-dessus mentionnées en Asie, en Afrique et + en Amérique, ne s'étendront à aucune possession qui n'était + point effectivement au pouvoir de la France avant le + commencement de la guerre de 1792. + + »Le gouvernement français s'engage à prohiber l'importation des + esclaves dans toutes les colonies et possessions restituées par + le présent traité, et à défendre à ses sujets, de la manière la + plus efficace, le trafic des nègres en général. + + »L'île de Malte, avec ses dépendances, restera en pleine + souveraineté à Sa Majesté britannique. + + »ARTICLE VI.--Sa Majesté l'empereur des Français remettra, + aussitôt après la ratification du présent traité préliminaire, + les forteresses et forts des pays cédés et ceux qui sont encore + occupés par ses troupes en Allemagne, sans exception, et + notamment la place de Mayence, dans six jours; celles de + Hambourg, Anvers, Berg-op-Zoom, dans l'espace de six jours; + Mantoue, Palma-Nuova, Venise et Peschiera; les places de l'Oder + et de l'Elbe, dans quinze jours; et les autres places et forts, + dans le plus court délai possible, qui ne pourra excéder celui + de quinze jours. Ces forts et places seront remis dans l'état où + ils se trouvent présentement avec toute leur artillerie, + munitions de guerre et de bouche, archives...; les garnisons + françaises de ces places sortiront avec armes, bagages et avec + leurs propriétés particulières. + + »Sa Majesté l'empereur des Français fera également remettre dans + l'espace de quatre jours aux armées alliées les places de + Besançon, Belfort et Huningue, qui resteront en dépôt jusqu'à la + ratification de la paix définitive, et qui seront remises dans + l'état dans lequel elles auront été cédées, à mesure que les + armées alliées évacueront le territoire français. + + »ARTICLE VII.--Les généraux commandant en chef nommeront, sans + délai, des commissaires chargés de déterminer la ligne de + démarcation entre les armées réciproques. + + »ARTICLE VIII.--Aussitôt que le présent traité préliminaire aura + été accepté et ratifié de part et d'autre, les hostilités + cesseront sur terre et sur mer. + + »ARTICLE IX.--Le présent traité préliminaire sera suivi, dans le + plus court délai possible, par la signature d'un traité de paix + définitif. + + »ARTICLE X.--Les ratifications du traité préliminaire seront + échangées dans quatre jours ou plus tôt si faire se peut.» + + * * * * * + + M. de Caulaincourt, dominé par les ordres de Napoléon, négocia pour + obtenir de meilleures conditions que celles renfermées dans ce projet + de traité. Ses hésitations, qu'il ne faut attribuer qu'aux péripéties + de la lutte que soutenait l'empereur Napoléon, tantôt vainqueur, + tantôt battu dans ses rencontres avec les armées coalisées, + provoquèrent de la part du prince de Metternich la lettre suivante + adressée à M. de Caulaincourt: + + «18 mars 1814. + + »Les affaires tournent bien mal, monsieur le duc. Le jour où on + sera tout à fait décidé pour la paix, avec les sacrifices + indispensables, venez pour la faire, mais non pour être + l'interprète de projets inadmissibles. Les questions sont trop + fortement placées pour qu'il soit possible de continuer à écrire + des romans, sans de grands dangers pour l'empereur Napoléon. Que + risquent les alliés? En dernier résultat, après de grands + revers, on peut être forcé de quitter le territoire de la + vieille France. Qu'aura gagné l'empereur Napoléon? Les peuples + de la Belgique font d'énormes efforts dans le moment actuel. On + va placer toute la rive gauche du Rhin sous les armes. La Savoie + ménagée jusqu'à cette heure, pour la laisser à toute + disposition, va être soulevée, et il y aura des attaques très + personnelles contre l'empereur Napoléon, qu'on n'est plus maître + d'arrêter. + + »Vous voyez que je vous parle avec franchise, comme à l'homme de + la paix. Je serai toujours sur la même ligne. Vous devez + connaître nos vues, nos principes, nos voeux. Les premières sont + toutes européennes et par conséquent françaises. Les seconds + portent à avoir l'Autriche comme intéressée au bien-être de la + France; les troisièmes sont en faveur d'une dynastie si + intimement liée à la sienne. + + »Je vous ai voué, mon cher duc, la confiance la plus entière, + pour mettre un terme aux dangers qui menacent la France; il + dépend encore de votre maître de faire la paix; le fait ne + dépendra peut-être plus de lui, sous peu. Le trône de Louis XIV, + avec les ajoutés de Louis XV, offre d'assez belles chances pour + ne pas devoir être mis sur une seule carte. Je ferai tout ce que + je pourrai pour retenir lord Castlereagh quelques jours. Ce + ministre parti, on ne fera plus la paix. + + »Agréez... + + »Le prince DE METTERNICH.» + + * * * * * + + Cette lettre est importante; elle montre la position de + l'Autriche, qui ne peut plus rester seule et qui doit marcher + avec la coalition; celle-ci marche sur Paris. Alors seulement + Napoléon se décide à accepter les conditions des alliés. On a + nié le fait de l'acceptation; on a dit que l'empereur avait + repoussé le traité humiliant proposé par les alliés. C'est + inexact; il l'accepta tard, mais il l'accepta. + + Voici la lettre de M. de Caulaincourt, adressée au prince de + Metternich, et qui fut expédiée de Doulevent _le 25 mars_, par + M. de Gallebois, officier d'ordonnance du maréchal Berthier: + + «Doulevant, 25 mars 1814. + + «Arrivé cette nuit seulement près de l'empereur, Sa Majesté m'a + sur-le-champ donné ses derniers ordres pour la conclusion de la + paix. Elle m'a remis en même temps tous les pouvoirs nécessaires + pour la négocier et la signer avec les ministres des cours + alliées, cette voie pouvant réellement mieux que toute autre en + assurer le prompt rétablissement. Je me hâte donc de vous + prévenir que je suis prêt à me rendre à votre quartier général, + et j'attends aux avant-postes la réponse de Votre Excellence. + Notre empressement prouvera aux souverains alliés combien les + intentions de l'empereur sont pacifiques, et que, de la part de + la France, aucun retard ne s'opposera à la conclusion de l'oeuvre + salutaire qui doit assurer le repos du monde. + + »CAULAINCOURT, duc DE VICENCE.» + + * * * * * + + Cette lettre est datée du 25 mars, un mois après _l'ultimatum_ + des alliés. Une seconde lettre, également de M. de Caulaincourt + à M. de Metternich, fut expédiée le même jour; elle acceptait + tout: + + «Mon prince, je ne fais que d'arriver et je ne perds pas un + moment pour exécuter les ordres de l'empereur, et pour joindre + confidentiellement à ma lettre tout ce que je dois à la + confiance que vous m'avez témoignée. + + »L'empereur me met à même de renouer les négociations, et de la + manière la plus franche et la plus positive. Je réclame donc les + facilités que vous m'avez fait espérer, afin que je puisse + arriver, et le plus tôt possible. Ne laissez pas à d'autres, + mon prince, le soin de rendre la paix au monde. Il n'y a pas de + raison pour qu'elle ne soit pas faite dans quatre jours, si + votre bon esprit y préside, si on la veut aussi franchement que + nous. Saisissons l'occasion, et bien des fautes et des malheurs + seront réparés. Votre tâche, mon prince, est glorieuse, la + mienne sera très pénible; mais puisque le repos et le bonheur de + tant de peuples en peuvent résulter, je n'y apporterai pas moins + de zèle et de dévouement que vous. + + »CAULAINCOURT, duc DE VICENCE.» + + * * * * * + + Voilà ce qui est positif et constaté par les pièces; Napoléon + acceptait à la fin de mars la frontière de l'ancienne monarchie + avec toutes les conditions rigoureuses que lui faisaient les + alliés; il cédait les forteresses, la flotte d'Anvers (ce que + l'on reprocha tant depuis à M. de Talleyrand); il donnait en + dépôt les places de Besançon, de Belfort et d'Huningue, ce que + ne firent pas les Bourbons en 1814. Telle est la vérité. Nier + que Napoléon ait définitivement accepté _l'ultimatum_ des alliés + à Châtillon, c'est récuser toute la correspondance de M. de + Caulaincourt et ses négociations ultérieures à Paris. + + Ceux qui ont écrit avec beaucoup de simplicité que dans les deux + restaurations il y eut des déloyautés, des trahisons sans + nombre, n'ont pas assez remarqué que la première de toutes les + trahisons, c'est le suicide du pouvoir; quand il s'est frappé + lui-même, est-il étonnant qu'on le délaisse? + + Les vérités suivantes sont démontrées jusqu'à la plus claire + évidence: + + 1º A Prague (1813), Napoléon pouvait faire la paix en cédant + l'Illyrie, les villes hanséatiques, avec l'indépendance de + l'Allemagne et de l'Espagne; + + 2º A Francfort, il pouvait aussi faire la paix (décembre 1813) + en gardant les frontières naturelles du Rhin, des Alpes, des + Pyrénées; + + 3º A Châtillon (mars 1814), dans nos malheurs, il avait accepté + cette paix aux conditions humbles et soumises des anciennes + frontières; la cession de presque toutes nos colonies; + l'occupation par l'ennemi de Besançon, de Belfort et d'Huningue, + la cession de la flotte d'Anvers et de toutes les munitions de + guerre des places fortes; + + 4º Par les traités des 23 avril et 30 mai 1814, les Bourbons + firent gagner à la France une plus grande frontière, et au + congrès de Vienne, M. de Talleyrand sut reconquérir la + prépondérance de la France sur l'Europe. + +FIN DE LA SEPTIÈME PARTIE. + + + + +HUITIÈME PARTIE + + + + +CONGRÈS DE VIENNE + +(1814-1815) + + + + +CONGRÈS DE VIENNE (1814-1815) + + +J'arrivai à Vienne le 23 septembre 1814. + +Je descendis à l'hôtel Kaunitz, loué pour la légation française. Le +suisse me remit en entrant quelques lettres dont l'adresse portait: «A +monsieur le prince de Talleyrand, _hôtel Kaunitz_». Le rapprochement +de ces deux noms me parut de bon augure. + +Dès le lendemain de mon arrivée, je me rendis chez les membres du +corps diplomatique. Je les trouvai tous dans une sorte d'étonnement du +peu de parti qu'ils avaient tiré de la capitulation de Paris. Ils +venaient de traverser des pays qui avaient été ravagés par la guerre +pendant bien des années, et où ils n'avaient entendu, disaient-ils, +que des paroles de haine et de vengeance contre la France qui les +avait accablés de contributions et souvent traités en vainqueur +insolent. Mes nouveaux collègues m'assuraient qu'on leur avait +partout reproché leur faiblesse en signant le traité de Paris. Aussi +les trouvai-je fort blasés sur les jouissances que donne la +générosité, et plutôt disposés à s'exciter entre eux sur les +prétentions qu'ils avaient à faire valoir. Chacun relisait le traité +de Chaumont qui n'avait pas seulement resserré les noeuds d'une +alliance pour la continuation de la guerre. Ce traité avait aussi posé +les conditions d'une alliance qui devait survivre à la guerre présente +et tenir les alliés éventuellement unis pour un avenir même éloigné. +Et de plus, comment se résoudre à admettre dans le conseil de l'Europe +la puissance contre laquelle l'Europe était armée depuis vingt ans? Le +ministre d'un pays si nouvellement réconcilié, disaient-ils, doit se +trouver bien heureux qu'on lui laisse donner son adhésion aux +résolutions qui seront prises par les ambassadeurs des autres +puissances. + +Ainsi, à l'ouverture des négociations, tous les cabinets se +regardaient, malgré la paix, comme étant dans une position, si ce +n'est tout à fait hostile, du moins fort équivoque, avec la France. +Ils pensaient tous, plus ou moins, qu'il aurait été de leur intérêt +qu'elle fût encore affaiblie. Ne pouvant rien à cet égard, ils se +concertaient pour diminuer, au moins, son influence. Sur ces divers +points, je les voyais tous d'accord. + +Il me restait à espérer qu'il y aurait entre les puissances quelques +divergences d'opinion, lorsque l'on en viendrait à distribuer les +nombreux territoires que la guerre avait mis à leur disposition, +chacune désirant, soit obtenir pour elle-même, soit faire donner aux +États dépendant d'elle, une partie considérable des territoires +conquis. On aurait bien voulu, en même temps, exclure du partage, ceux +qu'on craignait de trouver trop indépendants. Ce genre de lutte, +cependant, m'offrait bien peu de chance de pénétrer dans les affaires; +car il existait entre les puissances des arrangements faits +précédemment, et par lesquels on avait réglé le sort des territoires +les plus importants. Pour parvenir à modifier ces arrangements, ou à y +faire renoncer tout à fait, selon que la justice en ordonnerait, il y +avait bien plus que des préventions à effacer, bien plus que des +prétentions à combattre, bien plus que des ambitions à réprimer; il +fallait faire annuler ce que l'on avait fait sans la France. Car si +l'on consentait à nous admettre à prendre part aux actes du congrès, +ce n'était que pour la forme, et pour nous ôter les moyens de +contester un jour leur validité; mais on prétendait bien que la France +n'aurait rien à voir dans les résolutions déjà arrêtées, et qu'on +voulait tenir pour des faits consommés. + +Avant de donner ici ce qui, dans mon opinion, forme le tableau le plus +fidèle du congrès de Vienne, c'est-à-dire ma correspondance officielle +avec le département des affaires étrangères de France, et ma +correspondance particulière avec le roi Louis XVIII, ainsi que les +lettres de ce souverain pendant la durée du congrès, je crois devoir +jeter un coup d'oeil rapide et général sur la marche des délibérations +de cette grande assemblée. On en saisira mieux ensuite les détails. + +L'ouverture du congrès avait été fixée au 1er octobre; j'étais à +Vienne depuis le 23 septembre; mais j'y avais été précédé de quelques +jours par les ministres qui, après avoir dirigé la guerre, se +repentant de la paix, voulaient reprendre leurs avantages au congrès. +Je ne fus pas longtemps sans être informé que déjà ils avaient formé +un comité, et tenaient entre eux des conférences dont il était dressé +un protocole. Leur projet était de décider seuls ce qui aurait dû être +soumis aux délibérations du congrès, et cela sans le concours de la +France, de l'Espagne, ni d'aucune puissance de second ordre, à qui +ensuite ils auraient communiqué comme proposition en apparence, mais +de fait comme résolution, les différents articles qu'ils auraient +arrêtés. Je ne me plaignis point. Je continuai à les voir, sans parler +d'affaires; je me bornai à faire connaître tout le mécontentement que +j'éprouvais aux ministres des puissances secondaires, qui avaient des +intérêts communs avec moi. Retrouvant aussi dans l'ancienne politique +de leurs pays de vieux souvenirs de confiance dans la France, ils me +regardèrent bientôt comme leur appui, et, une fois bien assuré de leur +assentiment pour tout ce que je ferais, je pressai officiellement +l'ouverture du congrès. Dans mes premières demandes je me plaçai comme +n'ayant aucune connaissance des conférences qui avaient eu lieu. +L'ouverture du congrès était fixée pour tel jour; ce jour était passé; +je priai que l'on en indiquât un autre qui fût prochain. Je fis +comprendre qu'il était utile que je ne fusse pas trop longtemps +éloigné de France. Quelques réponses, d'abord évasives, me firent +renouveler mes instances; j'arrivai à me plaindre un peu; et alors je +dus faire usage de l'influence personnelle que j'avais heureusement +acquise dans des négociations précédentes sur les principaux +personnages du congrès. M. le prince de Metternich, M. le comte de +Nesselrode, ne voulaient pas être désobligeants pour moi, et ils me +firent inviter à une conférence qui devait avoir lieu à la +chancellerie des affaires étrangères. M. de Labrador, ministre +d'Espagne, avec qui je m'honore d'avoir fait cause commune dans les +délibérations du congrès, reçut la même invitation. + +Je me rendis à la chancellerie d'État à l'heure indiquée; j'y trouvai +lord Castlereagh[154], le prince de Hardenberg[155], M. de Humboldt, +M. de Nesselrode, M. de Labrador, M. de Metternich et M. de +Gentz[156], homme d'un esprit distingué, qui faisait les fonctions de +secrétaire. Le procès-verbal des séances précédentes était sur la +table. Je parle avec détails de cette première séance, parce que c'est +elle qui décida de la position de la France au congrès. M. de +Metternich l'ouvrit par quelques phrases sur le devoir qu'avait le +congrès de donner de la solidité à la paix qui venait d'être rendue à +l'Europe. Le prince de Hardenberg y ajouta que pour que la paix fût +solide, il fallait que les engagements que la guerre avait forcé de +prendre fussent tenus religieusement; que c'était là l'intention des +_puissances alliées_. + + [154] Robert Stewart, marquis de Londonderry, vicomte Castlereagh, + né en 1769 en Irlande, fut élu à vingt et un ans à la Chambre des + communes. En 1797, il devint lord du sceau privé d'Irlande, puis + secrétaire du lord-lieutenant Camden et membre du conseil privé + d'Irlande. Très attaché à Pitt, il fut nommé ministre de la guerre + et des colonies en 1805; la mort de Pitt amena la dissolution du + ministère, mais Castlereagh reprit son portefeuille en 1807. Il se + retira en 1809. En 1812, il revint au pouvoir comme ministre des + affaires étrangères, et fut le véritable ministre dirigeant durant + le ministère de lord Liverpool. Il eut une influence considérable + sur les événements de 1814 et 1815, et assista aux congrès de + Châtillon et de Vienne. Il mourut en 1822: on sait qu'il se donna + la mort. + + [155] Charles-Auguste, prince de Hardenberg, homme d'État prussien, + né en 1750 en Hanovre. Il fut d'abord au service de l'électeur, + passa ensuite à celui du duc de Brunswick, et devint quelque temps + après ministre du margrave de Bayreuth et d'Anspach. Ces + principautés ayant été réunies à la Prusse en 1791, Hardenberg + devint ministre du roi de Prusse. En 1795, il signa la paix de Bâle + avec la France. En 1804, il remplaça le comte d'Haugwitz aux + affaires étrangères, mais se démit après la bataille d'Austerlitz. + Il reprit son portefeuille après la bataille d'Iéna, fut de nouveau + obligé de se retirer à la paix de Tilsitt. En 1810, il fut nommé + chancelier d'État. Après la campagne de Russie, il poussa + activement à la guerre contre la France, et fut l'un des + signataires du traité de Paris. Il assista au congrès de Vienne. En + 1817, il devint président du conseil d'État, et mourut en 1822. + + [156] Frédéric de Gentz, né en 1764, fut d'abord secrétaire-général + du ministère des finances de Prusse, puis conseiller aulique à + Vienne. Ardent ennemi de la France, il eut un rôle considérable + dans la diplomatie européenne. En 1813, il rédigea le manifeste des + puissances contre la France, assista au congrès de Vienne comme + secrétaire, rédigea le traité de Paris de 1815, et assista aux + différents congrès de la sainte alliance. Il mourut en 1832. + +Placé à côté de M. de Hardenberg, je dus naturellement parler après +lui; et après avoir dit quelques mots sur le bonheur qu'avait la +France de se trouver dans des rapports de confiance et d'amitié avec +tous les cabinets de l'Europe, je fis remarquer que M. le prince de +Metternich et M. le prince de Hardenberg avaient laissé échapper une +expression qui me paraissait appartenir à d'autres temps; qu'ils +avaient parlé l'un et l'autre des intentions qu'avaient les +_puissances alliées_. Je déclarai que des _puissances alliées_ et un +_congrès_ dans lequel se trouvaient des puissances qui n'étaient pas +_alliées_ étaient, à mes yeux, bien peu propres à faire loyalement des +affaires ensemble. Je répétai avec un peu d'étonnement et même de +chaleur le mot de puissances _alliées_... «_Alliées_..., dis-je, et +contre qui? Ce n'est plus contre Napoléon: il est à l'île d'Elbe...; +ce n'est plus contre la France: la paix est faite...; ce n'est +sûrement pas contre le roi de France: il est garant de la durée de +cette paix. Messieurs, parlons franchement, s'il y a encore des +_puissances alliées_, je suis de trop ici».--Je m'aperçus que je +faisais quelque impression et particulièrement sur M. de Gentz. Je +continuai: «Et cependant, si je n'étais pas ici, je vous manquerais +essentiellement. Messieurs, je suis peut-être le seul qui ne demande +rien. De grands égards, c'est là tout ce que je veux pour la France. +Elle est assez puissante par ses ressources, par son étendue, par le +nombre et l'esprit de ses habitants, par la contiguité de ses +provinces, par l'unité de son administration, par les défenses dont la +nature et l'art ont garanti ses frontières. Je ne veux rien, je vous +le répète; et je vous apporte immensément. La présence d'un ministre +de Louis XVIII consacre ici le principe sur lequel repose tout l'ordre +social. Le premier besoin de l'Europe est de bannir à jamais l'opinion +qu'on peut acquérir des droits par la seule conquête, et de faire +revivre le principe sacré de la légitimité d'où découlent l'ordre et +la stabilité. Montrer aujourd'hui que la France gêne vos délibérations +ce serait dire que les vrais principes seuls ne vous conduisent plus +et que vous ne voulez pas être justes; mais cette idée est bien loin +de moi, car nous sentons tous également qu'une marche simple et droite +est seule digne de la noble mission que nous avons à remplir. Aux +termes du traité de Paris: _Toutes les puissances qui ont été engagées +de part et de d'autre, dans la présente guerre, enverront des +plénipotentiaires à Vienne pour régler dans un congrès général, les +arrangements qui doivent compléter les dispositions du traité de +Paris._ Quand s'ouvre le congrès général? Quand commencent les +conférences? Ce sont là les questions que font tous ceux que leurs +intérêts amènent ici. Si, comme déjà on le répand, quelques puissances +privilégiées voulaient exercer sur le congrès un pouvoir dictatorial, +je dois dire que, me renfermant dans les termes du traité de Paris, je +ne pourrais consentir à reconnaître dans cette réunion, aucun pouvoir +suprême dans les questions qui sont de la compétence du congrès, et +que je ne m'occuperais d'aucune proposition qui viendrait de sa part.» + +Après quelques moments de silence, M. de Labrador fit avec son langage +fier et piquant, une déclaration à peu près semblable à la mienne: +l'embarras était sur tous les visages. On niait et on expliquait à la +fois, ce qui s'était fait avant cette séance. Je profitai de ce moment +pour faire quelques concessions aux amours-propres que je voyais en +souffrance. Je dis que dans une réunion aussi nombreuse que l'était le +congrès, où l'on avait à s'occuper de tant de matières diverses, à +statuer sur des questions du premier ordre et à décider d'une foule +d'intérêts secondaires, il était bien difficile, il était même +impossible d'arriver à un résultat, en traitant tous ces objets dans +des assemblées générales, mais que l'on pouvait trouver quelque moyen +pour distribuer et classer toutes les affaires, sans blesser ni les +intérêts ni la dignité d'aucune des puissances. + +Ce langage, quoique vague encore, laissant entrevoir pour les affaires +générales, la possibilité d'une direction particulière, permit aux +ministres réunis de revenir sur ce qu'ils avaient fait, de le regarder +comme non avenu; et M. de Gentz détruisit les protocoles des séances +précédentes et dressa celui de ce jour-là. Ce protocole devint le +procès-verbal de la première séance, et pour prendre date, je le +signai. Depuis ce temps, il n'y eut plus entre les grandes puissances, +de conférences sans que la France en fît partie. Nous nous réunîmes +les jours suivants pour établir la distribution du travail. Tous les +membres du congrès se partagèrent en commissions qui étaient chargées +d'examiner les questions qu'on leur soumettait. Dans chacune de ces +commissions entrèrent les plénipotentiaires des États qui avaient un +intérêt plus direct aux objets qu'elles avaient à examiner. On +attribua les matières les plus importantes et les questions d'un +intérêt général à la commission formée des représentants des huit +principales puissances de l'Europe; et pour prendre une base, il fut +dit que ce serait celles qui avaient signé le traité du 30 mai 1814. +Cet arrangement était non seulement utile, parce qu'il abrégeait et +facilitait singulièrement le travail, mais il était aussi très juste, +puisque tous les membres du congrès y consentirent, et qu'il ne +s'éleva aucune réclamation. + +Ainsi, à la fin du mois d'octobre 1814, je pus écrire à Paris, que la +maison de Bourbon, rentrée depuis cinq mois en France, que la France +conquise cinq mois auparavant, se trouvaient déjà replacées à leur +rang en Europe, et avaient repris l'influence qui leur appartenait sur +les plus importantes délibérations du congrès. Et trois mois plus +tard, ces mêmes puissances qui n'avaient rien fait pour sauver +l'infortuné Louis XVI, étaient appelées par moi, à rendre un tardif +mais solennel hommage à sa mémoire. Cet hommage était encore une +manière de relier la chaîne des temps, une nouvelle consécration des +légitimes droits de la maison de Bourbon. Je dois dire que l'empereur +et l'impératrice d'Autriche me secondèrent puissamment pour la pieuse +et noble cérémonie célébrée à Vienne, le 21 janvier 1815, à laquelle +assistèrent tous les souverains et tous les personnages alors présents +dans la capitale de l'empire d'Autriche. + +Le premier objet dont s'occupa la commission des huit puissances fut +le sort du roi et du royaume de Saxe et ensuite on du royaume de +Saxe. En l'acquérant, elle aurait non seulement accru ses possessions +d'un riche et beau pays; mais encore elle aurait largement fortifié +son ancien territoire. Dans le cours de la guerre qu'avait terminée la +paix de Paris, les alliés de la Prusse lui avaient promis que, par les +arrangements à intervenir, la possession de la Saxe lui serait +assurée. La Prusse, en conséquence, comptait, avec une entière +certitude, sur cette importante acquisition et se regardait déjà comme +souveraine de ce bel État, qu'elle occupait par ses troupes, tandis +qu'elle retenait le roi de Saxe comme prisonnier dans une forteresse +prussienne. Mais, lorsqu'on fit la proposition de le lui donner dans +la commission des huit puissances, je déclarai qu'il m'était +impossible d'y souscrire. Je convins que la Prusse dépouillée par +Napoléon, de vastes et nombreuses possessions qu'elle ne pouvait +toutes recouvrer, avait droit à être indemnisée. Mais, était-ce une +raison pour que la Prusse, à son tour, vînt dépouiller le roi de Saxe? +N'était-ce pas vouloir substituer à un droit fondé en justice, le +droit du plus fort, dont la Prusse avait été si près de devenir la +victime? Et, en usant de ce droit, renoncer par le fait à l'intérêt +que sa position devait inspirer? Les territoires dont le congrès avait +à disposer n'offraient-ils pas d'ailleurs d'autres moyens de lui +assigner d'amples indemnités? La France voulait bien se montrer facile +dans tous les arrangements qui pouvaient convenir au roi de Prusse, +pourvu qu'ils ne fussent pas contre le droit; et je répétai qu'elle ne +pouvait ni participer ni consentir à ceux qui constitueraient une +usurpation. Et sans parler de l'intérêt qui s'attachait à la personne +du roi de Saxe, respectable par ses malheurs et par les vertus qui +avaient honoré son règne, j'invoquai seulement en sa faveur le +principe sacré de la légitimité. + +La Prusse trouvait que l'on aurait assez satisfait à tout ce qu'exige +ce principe, en assignant au roi de Saxe quelques indemnités dans les +pays disponibles, et que, soit que ce prince consentît ou ne consentît +pas à cet arrangement, la possession de la Saxe serait, pour elle, +suffisamment légitimée par la reconnaissance des souverains alliés. +Sur quoi je fis observer au prince de Hardenberg qu'une reconnaissance +de ce genre, faite par ceux qui n'ont aucun droit à une chose, ne +pouvait conférer un droit à celui qui n'en a pas. + +Il faut attribuer ce déplorable oubli de tous les principes à +l'agitation déréglée que l'Europe éprouvait depuis vingt-cinq ans; +tant de souverains avaient été dépouillés, tant de pays avaient changé +de maître, que le droit public, atteint par une sorte de corruption, +commençait pour ainsi dire à ne plus réprouver l'usurpation. Les +souverains de l'Europe avaient été successivement forcés, par l'empire +de circonstances irrésistibles, à reconnaître des usurpateurs, à +traiter, à s'allier avec eux. Ils avaient été ainsi peu à peu amenés à +faire céder leur délicatesse à leur sûreté; et pour satisfaire leur +ambition, lorsqu'à leur tour ils en trouvaient l'occasion, ils étaient +disposés à devenir usurpateurs eux-mêmes. Le respect pour les droits +légitimes était en eux tellement affaibli, qu'après leur première +victoire sur Napoléon, ce ne furent pas les souverains qui songèrent +aux droits de la maison de Bourbon; ils eurent même plusieurs autres +projets sur la France. Et si celle-ci recouvra ses rois, c'est que, +dès qu'elle put exprimer son voeu, elle se jeta d'elle-même dans les +bras de cette famille auguste, qui lui apportait de sages libertés +avec ses glorieux souvenirs historiques. Au premier moment, la +restauration avait été pour les puissances, qui, je le répète, y ont +assisté, mais de qui elle n'est point l'ouvrage, une chose de fait, +bien plus qu'une chose de droit. + +Lorsque les ministres de France se constituèrent ouvertement au +congrès les défenseurs du principe de la légitimité, on ne se montra +d'abord disposé à en admettre les conséquences, qu'autant qu'elles ne +contrarieraient en rien les convenances respectives devant lesquelles +on prétendait faire fléchir le principe. Aussi, pour le faire +triompher, eus-je à surmonter tous les obstacles que peut susciter +l'ambition contrariée, lorsqu'elle se voit au moment d'être +satisfaite. + +Tandis que la Prusse soutenait avec ardeur et ténacité ses prétentions +sur la Saxe, la Russie, soit par l'attachement que son souverain +portait au roi de Prusse, soit parce que le prix de cette concession +devait être pour l'empereur Alexandre, la possession du duché de +Varsovie, les favorisait de tout son pouvoir. Ses ministres parlaient +dans ce sens, sans le moindre embarras. «Tout est arrangement dans les +affaires politiques, me disait l'un d'eux, Naples est votre premier +intérêt; cédez sur la Saxe, et la Russie vous soutiendra pour +Naples.--Vous me parlez là d'un marché, lui répondis-je, et je ne peux +pas en faire. J'ai le bonheur de ne pas être si à mon aise que vous: +c'est votre volonté, votre intérêt qui vous déterminent, et moi, je +suis obligé de suivre des principes; et les principes ne transigent +pas.» + +Le principal objet de l'Angleterre, en concourant aux vues de la +Prusse et de la Russie sur la Saxe, paraissait être de fortifier, par +une seconde ligne de défense établie sur l'Elbe, celle que la Prusse +avait déjà sur l'Oder, afin que cette puissance pût opposer une +barrière plus solide aux entreprises que, par la suite, la Russie +pourrait former contre l'Allemagne. Mais cette idée, même +stratégiquement, était une pure illusion. + +L'Autriche n'avait guère d'autre motif déterminant d'appuyer les +prétentions de la Prusse, que celui de maintenir des arrangements qui, +dans le tumulte des camps, avaient été précédemment projetés avec +précipitation et légèreté. Elle n'avait pas même été arrêtée alors par +le danger pour elle de laisser la Prusse s'établir sur les flancs des +montagnes de la Bohême, danger qu'elle sembla ne voir que lorsque la +France l'en eût averti. Je trouvai un moyen direct de faire, +comprendre à l'empereur François, sans passer par son ministère, qu'il +avait un intérêt grave à ce que la Saxe fût conservée. Les raisons que +je développai à l'intermédiaire[157] que j'employai firent impression +sur son esprit. + + [157] Cet intermédiaire était le comte de Sickingen, d'une famille + noble d'Allemagne, qui descendait du fameux capitaine Franz de + Sickingen (1481-1523). + +L'Angleterre comprit bientôt aussi qu'il serait imprudent de jeter un +nouvel élément d'inimitié et de discorde entre les deux puissances qui +défendaient contre la Russie les abords de l'Allemagne. D'ailleurs la +Saxe aurait été longtemps pour la Prusse une possession peu soumise et +précaire, toujours prête à saisir les occasions de lui échapper et de +recouvrer son indépendance. Ce serait donc pour la Prusse une +acquisition plus propre à l'affaiblir qu'à la fortifier. La question +du sort de la Saxe étant ainsi dégagée pour l'Angleterre des +considérations particulières qui avaient motivé sa première +détermination, et étant ramenée pour l'Autriche au véritable point de +vue sous lequel son intérêt devait la lui faire considérer, la France +trouva enfin ces deux puissances disposées à écouter sans prévention +les fortes raisons qu'elle avait pour faire prévaloir les principes. +Lorsque ces deux puissances virent que leurs propres convenances se +trouvaient d'accord avec le principe de la légitimité, elles +reconnurent volontiers que ce principe l'emportait sur les convenances +des autres. Elles furent conduites à en devenir par là aussi les +défenseurs, et les choses arrivèrent bientôt au point qu'une alliance +secrète et éventuelle se forma entre la France, l'Autriche et +l'Angleterre, contre la Russie et la Prusse[158]. Ainsi la France, par +le seul ascendant de la raison, par la puissance des principes, venait +de rompre une alliance qui n'était dirigée que contre elle. (Heureuse +si la funeste catastrophe du 20 mars n'en fut venu renouer les +liens!!) + + [158] 3 janvier 1815. Par ce traité la France, l'Autriche et + l'Angleterre promettaient de faire cause commune pour réprimer + l'ambition de la Prusse et de la Russie, et s'assuraient + mutuellement du concours d'une armée de cent cinquante mille + hommes. + +Les alliés se trouvaient ainsi divisés entre eux, tandis que nous +venions d'établir une alliance nouvelle dans laquelle la France était +partie principale. La première alliance, celle contre Napoléon, que +l'on aurait voulu faire survivre à l'objet pour lequel elle avait été +contractée, ne pouvait apporter aux alliés que les moyens de +satisfaire des ambitions et des vues particulières, tandis que le but +de l'alliance nouvelle ne pouvait être que le maintien des principes +d'ordre, de conservation et de paix. Par là, la France, cessant à +peine d'être l'effroi de l'Europe, en devenait en quelque sorte, +l'arbitre et la modératrice. + +L'Angleterre et l'Autriche étant une fois décidées, la Prusse devait +nécessairement céder; aussi finit-elle par consentir à ce que la Saxe +continuât d'exister, et elle se contenta d'en recevoir une partie, à +titre de cession volontaire faite par le souverain de ce pays. Ce +grand point obtenu, il fallut ensuite amener le roi de Saxe à faire ce +sacrifice. On me chargea, ainsi que le duc de Wellington et le prince +de Metternich, de nous rendre auprès de lui pour tâcher de l'y +décider. La nouvelle de l'arrivée de Napoléon en France venait de se +répandre à Vienne. Il y avait dans le congrès une agitation extrême. +On ne nous donna que vingt-quatre heures pour remplir notre pénible +mission. Je me rendis immédiatement à Presbourg, où l'on avait fini +par permettre au roi de Saxe de venir habiter. + +Madame la comtesse de Brionne[159] habitait cette ville, où elle +s'était retirée à la suite de son émigration... Madame de Brionne!!... +Madame de Brionne qui avait eu pour moi pendant tant d'années toute +l'affection que l'on porte à l'un de ses enfants et qui me croyait des +torts envers elle... Oh! il faut que la politique attende! En arrivant +à Presbourg, je courus me jeter à ses pieds. Elle m'y laissa assez de +temps pour que j'eusse le bonheur de recevoir ses larmes sur mon +visage. «Vous voilà donc enfin! me dit-elle. J'ai toujours cru que je +vous reverrais. J'ai pu être mécontente de vous, mais je n'ai pas +cessé un moment de vous aimer. Mon intérêt vous a suivi partout...» +Je ne pouvais dire un mot, je pleurais. Sa bonté cherchait à me +remettre un peu en me faisant des questions. «Votre position est +belle, me dit-elle.--Oh! oui, je la trouve bien belle.» Les larmes +m'étouffaient. L'impression que je ressentis était si vive que je dus +la quitter pendant quelques instants; je me sentais défaillir, j'allai +prendre l'air sur les bords du Danube. Revenu un peu à moi, je +retournai chez madame de Brionne. Elle reprit ses questions, je pus +mieux y répondre. Elle me parla un peu du roi, beaucoup de _Monsieur_. +Elle me nomma le roi de Saxe, elle savait que j'avais défendu sa +cause, elle s'y intéressait. Quelques jours après cette entrevue, la +mort m'enleva cette amie que j'avais été si heureux de retrouver. + + [159] Louise-Julie-Constance de Rohan, mariée à Charles-Louis de + Lorraine, comte de Brionne (voir t. Ier p. 43, 92 et notes). + +Je me rendis dans la soirée au palais, et m'acquittai de la commission +dont j'avais été chargé. Le roi de Saxe, qui voulait bien avoir +quelque confiance en moi, m'avait fait demander de le voir seul. Dans +cette conférence où sans aucun embarras, il me parlait de sa +reconnaissance, je lui montrai la nécessité de faire quelques +sacrifices, je tâchai de le convaincre que, au point où en étaient les +choses, c'était le seul moyen de garantir l'indépendance de son pays. +Le roi me garda près de deux heures; il ne prit encore aucun +engagement et me dit seulement qu'il allait se retirer dans son +intérieur avec sa famille. Quelques heures après, nous reçûmes, le +prince de Metternich, le duc de Wellington et moi, l'invitation de +nous rendre au palais. Le prince de Metternich que nous avions choisi +pour être notre organe, fit connaître au roi, avec beaucoup de +ménagement, le voeu des puissances. Le roi, avec une expression fort +noble et fort touchante, nous parla de son affection pour ses peuples, +et cependant nous laissa entrevoir qu'il ne mettrait point d'obstacle +à ce qui, d'accord avec l'honneur de sa couronne, pourrait contribuer +aux arrangements de l'Europe, se réservant d'envoyer au congrès un +ministre revêtu de ses pleins pouvoirs pour y traiter de ses intérêts. + +Nous repartîmes pour Vienne sans être porteurs de l'adhésion du roi, +mais persuadés néanmoins qu'il était décidé, et que c'était par M. +d'Einsiedel, son plénipotentiaire, que son consentement parviendrait +au congrès. + +Après quelques conférences où l'on admit M. d'Einsiedel, les intérêts +de la Saxe et de la Prusse se réglèrent, non pas à la satisfaction de +l'une et de l'autre, mais d'accord entre elles[160]. Ainsi le principe +de la légitimité n'eut point à souffrir dans cette importante +circonstance. + + [160] La Prusse acquit toute la haute et la basse Lusace, presque + toute la Misnic et la Thuringe, avec les places de Torgau et de + Wittemberg (traité du 18 mai 1815). + +Il résulta de ces arrangements que la Russie, qui avait prétendu à la +possession entière du duché de Varsovie, dut se désister. La Prusse en +recouvra une portion considérable, et l'Autriche, qui n'avait pas +cessé de posséder une partie de la Gallicie, reprit quelques-uns des +districts qu'elle avait cédés en 1809. Cette disposition qui, au +premier coup d'oeil, peut paraître n'avoir eu d'importance que pour ces +deux puissances, était d'un intérêt général. La Pologne, presque +entière entre les mains de la Russie, devait être un objet +d'inquiétude continuelle pour l'Europe. Il importait à la sûreté de +celle-ci que deux puissances plutôt qu'une seule, exposées à se voir +enlever ce qu'elles possédaient, fussent, par le sentiment du danger +commun, disposées à s'unir en toute occasion contre les entreprises +ambitieuses de la Prusse. Un même intérêt devenait pour elles le lien +le plus fort, et c'est par cette raison que la France soutint ici les +prétentions de la Prusse et de l'Autriche. + +Le ministre de Russie chercha à me combattre par mes propres +arguments. Il prétendit que si le principe de la légitimité exigeait +la conservation du royaume de Saxe, il devait exiger aussi le +rétablissement du royaume de Pologne; il ajouta que l'empereur +Alexandre voulait avoir la totalité du duché de Varsovie pour l'ériger +en royaume, et qu'ainsi je ne pouvais sans inconséquence refuser de +souscrire à ce qu'on le remît entre ses mains. Je répondis avec +vivacité que l'on pourrait bien à la vérité regarder comme une +question de principe le rétablissement en corps de nation, et sous un +gouvernement indépendant, d'un peuple nombreux, autrefois puissant, +occupant un territoire vaste et contigu, et qui, s'il avait laissé +rompre les liens de son unité, était cependant resté homogène par une +communauté de moeurs, de langue et d'espérances; que si on le voulait, +la France serait la première, non seulement à donner son adhésion au +rétablissement de la Pologne, mais encore à le réclamer avec ardeur, à +la condition que la Pologne serait rétablie telle qu'elle était +autrefois, telle que l'Europe voudrait qu'elle fût. Mais, ajoutai-je, +il n'y a rien de commun entre le principe de la légitimité et la plus +ou moins grande extension qui serait donnée à l'État que prétend +former la Russie avec une petite portion de la Pologne, et sans même +montrer le projet d'y réunir, plus tard, les belles provinces qui, +depuis les derniers partages, ont été annexées à ce vaste empire. Les +ministres de Russie, après plusieurs conférences, comprirent qu'ils ne +réussiraient pas à couvrir du principe de la légitimité, les vues +intéressées qu'ils étaient chargés de faire valoir, et ils se +bornèrent à négocier pour obtenir une plus ou moins grande partie du +territoire qui, pendant quelques années, avait composé le grand-duché +de Varsovie. + +En rendant hommage au principe de la légitimité, par la décision prise +à l'égard du royaume de Saxe, on avait implicitement prononcé sur le +sort du royaume de Naples. Le principe une fois adopté, on ne pouvait +se refuser à en admettre les conséquences. Aussi la France, après +avoir repoussé les prétentions fondées sur le droit de conquête, +réclama-t-elle l'assurance que Ferdinand IV serait reconnu roi de +Naples. Il fallut surmonter l'embarras réel de quelques cabinets qui +s'étaient liés avec Murat, et surtout de l'Autriche qui avait fait un +traité avec lui. J'étais bien loin de me refuser à adopter tout ce +qui, conduisant au même but, pouvait se concilier avec la dignité des +puissances. Murat vint à mon aide. Il était dans une agitation +continuelle; il écrivait lettres sur lettres, faisant des +déclarations, ordonnait à ses troupes des marches, des contre-marches, +et me fournissait mille occasions de montrer sa mauvaise foi. Un +mouvement qu'il fit faire à son armée du côté de la Lombardie fut +regardé comme une agression, et cette agression devint le signal de sa +ruine[161]. Les Autrichiens marchèrent contre lui, le battirent, le +poursuivirent, et en peu de jours, abandonné par son armée, il sortit +en fugitif du royaume de Naples, qui retourna aussitôt sous le sceptre +de son roi légitime. La restitution du royaume de Naples à Ferdinand +IV consacrait de nouveau, par un grand exemple, le principe de la +légitimité, et de plus, elle était utile à la France, parce qu'elle +lui donnait en Italie, pour allié, le plus puissant État de cette +contrée [162]. + + [161] On était d'accord à Vienne pour renverser Murat, mais on ne + trouvait pas de prétexte, lorsque lui-même vint le fournir. Il + avait à Vienne un agent, le duc de Campo-Chiaro, qu'on avait refusé + d'admettre au congrès. Bien qu'il n'eût ainsi aucune position + officielle, Murat lui envoya vers la fin de février 1815 une note, + avec ordre de la communiquer aux puissances, dans laquelle le roi + demandait des explications aux souverains, sur leurs intentions à + son égard, déclarant que, le cas échéant, il était prêt à se + battre, et prévenant qu'il serait alors forcé de passer sur le + territoire de plusieurs des États italiens nouvellement créés. + L'Autriche saisit cette occasion, et, sous le prétexte de protéger + les princes autrichiens d'Italie, fit marcher cent cinquante mille + hommes contre Murat. + + [162] Si je ne devais pas à ma famille de rapporter ici le décret + honorable qu'a rendu pour moi le roi Ferdinand IV, en m'accordant + le duché de Dino, la reconnaissance seule m'en ferait un devoir. + (_Note du prince de Talleyrand._) + + Le roi et la reine des Deux-Siciles s'étaient remis à M. de Talleyrand + du soin de défendre leurs intérêts au congrès. Voici à ce sujet les + lettres qu'ils lui avaient écrites. Nous les transcrivons + littéralement d'après les originaux qui existent dans les papiers du + prince. + + + _Lettre du roi des Deux-Siciles._ + + «Monsieur le prince, + + »Ma main peu sûre m'oblige à en emprunter une étrangère, mais fidelle, + pour vous exprimer mes sentiments: ayant été informé par mon éprouvé + et dévoué ministre, le commandeur Ruffo, de vos dispositions + favorables à mes intérêts, et de celui que vous prenez à me faire + restituer mon royaume de Naples, je ne veux pas différer à vous en + témoigner ma reconnaissance et à remettre ma juste cause dans les + mains d'un ministre dont les talents sublimes dans le maniement des + affaires peuvent seuls me promettre un succès heureux; et il serait + doux pour moi de le devoir à un Périgord. Je charge le commandeur + Ruffo de vous confirmer en mon nom toutes les expressions des + sentiments que doit m'inspirer la confiance de l'intérêt pour ma cause + que vous développerez dans le congrès; et c'est dans ces sentiments + que je désire que vous en receviez, par anticipation, l'expression de + la reconnaissance de votre très affectionné, + + »FERDINAND. + + »Palerme, ce 1er octobre 1814.» + + + _Lettre de la reine des Deux-Siciles._ + + «Prince de Bénévent, + + »Les droits que vous venez d'acquérir à la reconnaissance de tous les + individus apartenant à la maison de Bourbon m'engagent à profiter du + moyen de mon anciene et constante amie, la baronne de Tailerand, votre + parente, pour vous faire parvenir les assurances de la haute estime et + considération, que m'ont inspirées les signalés services que vous + venez de rendre dans ces derniers et heureux événements à cette + famille à laquelle j'appartiens par tous les liens possibles, et à la + restauration et grandeur de laquelle vous venez de contribuer avec + autant de gloire que de zèle; j'unis les sentiments de ma + reconnaissance à ceux qu'éprouvent le roi mon époux et toute ma + famille, et je jouis d'en être l'interprète. Les événements étonans et + rapides, qui viennent de rendre à la branche aînée des Bourbons et à + celle d'Espagne le rang et les trônes de leurs ancêtres, n'ont pas + encore eu d'influence sur celle des Deux-Siciles, malgré que les + malheurs, et surtout la constance, lui aient acquis des droits sacrés + à l'estime, à l'équité de ses alliés; mais l'influence que la France + va reprendre à juste titre en Europe nous est un sûr garant que, par + son intérêt pour nous, elle soutiendra nos droits légitimes, avec + cette noblesse et fermeté qui distinguent la nation, son souverain et + le ministre qu'il a eu la sagesse et le talent de distinguer et de + choisir. C'est dans eux que je pose aujourd'hui ma confiance et + l'espoir du bonheur futur et de la gloire de ma famille; les malheurs + de l'entière famille des Bourbons, la cruelle expérience, tout nous a + prouvé que nos différentes branches doivent être unies à jamais entre + elles pour leur prospérité et leur gloire et celle des peuples + qu'elles sont appelées à gouverner, et que c'est au chef de la famille + qu'elle doivent se rattacher. Ce sont les sentiments du roi mon époux, + ce sont ceux de toute ma famille; et ils seront sans nul doute la base + de la conduite à venir de notre gouvernement dans nos liaisons + politiques. Acceptez de nouveau, prince, le tribut d'admiration et de + reconnaissance que je rends, avec une véritable satisfaction, à vos + talents et à vos services, en mon nom et en celui de toute ma famille. + + »Votre affectionnée, + + »CHARLOTTE. + + »Vienne, le 27 juin 1814. + +Les arrangements convenus à l'égard de plusieurs autres parties de +l'Italie eurent pour objet d'établir dans cette péninsule de forts +contre-poids capables d'arrêter la puissance autrichienne, si ses vues +ambitieuses se portaient un jour de ce côté. Ainsi le royaume de +Sardaigne acquit tout l'État de Gênes. La branche de la maison de +Savoie, régnante alors à Turin, étant près de s'éteindre, et +l'Autriche pouvant par suite de ses alliances de famille, élever des +prétentions à cette belle succession, l'effet en fut prévenu par la +reconnaissance des droits de la maison de Carignan, à qui on assura +l'hérédité de cette couronne. + +La Suisse, point central en Europe, sur lequel viennent s'appuyer +trois grandes contrées, la France, l'Allemagne et l'Italie, fut +solennellement et à perpétuité déclarée neutre. Par cette résolution, +on augmenta pour chacun de ces trois pays les moyens de défense, et on +diminua les moyens d'agression. Cette disposition est surtout +favorable à la France qui, entourée de places fortes sur toutes les +autres parties de ses frontières, en est dépourvue sur celle qui a la +Suisse pour confins. La neutralité de ce pays lui donne donc, sur le +seul point où elle soit faible et désarmée, un boulevard inexpugnable. + +Pour préserver le corps helvétique des dissensions intérieures qui, en +troublant son repos, auraient pu compromettre le maintien de sa +neutralité, nous nous attachâmes à concilier les prétentions +respectives des cantons, et à arranger les différends qui existaient +depuis longtemps entre eux. L'union menacée par le conflit des +intérêts anciens et des intérêts nés de l'organisation nouvelle, faite +sous la médiation de Napoléon, se trouva affermie par un acte où l'on +réunit toutes les dispositions qui paraissaient le mieux pouvoir les +accorder. + +L'érection du nouveau royaume des Pays-Bas, convenue antérieurement à +la paix, était évidemment une mesure hostile contre la France; et ce +projet avait été conçu dans la vue de créer auprès d'elle un État +ennemi, que le besoin de protection rendait l'allié naturel de +l'Angleterre et de la Prusse. Le résultat de cette combinaison, +cependant, me parut moins dangereux pour la France qu'on ne le +pensait, car le nouveau royaume aura longtemps assez à faire pour se +consolider[163]. En effet, formé de deux pays divisés par d'anciennes +inimitiés, opposés de sentiments et d'intérêts, il doit rester faible +et sans consistance pendant beaucoup d'années. L'espèce d'intimité +protectrice que l'Angleterre croit établir entre elle et ce nouvel +État me semble devoir être pour longtemps encore un rêve politique. Un +royaume composé d'un pays de commerce et d'un pays de fabriques doit +devenir un rival de l'Angleterre ou être annulé par elle, et par +conséquent mécontent. + + [163] Il n'en eut pas le temps. On sait que la révolution de + 1830-1832 sépara la Belgique de la Hollande. + +L'organisation de la confédération germanique devait être un des +éléments les plus importants de l'équilibre de l'Europe. Je ne puis +dire si le congrès eût réussi à fonder cette organisation sur des +bases qui l'eussent fait efficacement servir d'appui à cet équilibre. +Les funestes événements de 1815, qui vinrent forcer le congrès à +précipiter ses délibérations, firent que l'on ne put déposer dans +l'acte final qu'un germe informe qui, jusqu'à présent, n'a pu prendre +de consistance et que l'on travaille encore à développer. + +Je laisse à apprécier le rôle qu'a joué la France dans cette mémorable +circonstance. Malgré le désavantage de la position où elle se trouvait +à l'ouverture des conférences, elle parvint à prendre dans les +délibérations un tel ascendant, que les questions les plus +importantes se décidèrent en partie selon ses vues, et d'après les +principes qu'elle avait établis et soutenus, tout opposés qu'ils +fussent aux intentions des puissances à qui le sort des armes avait +donné le pouvoir de dicter sans obstacle leurs lois à l'Europe. Et, +quoique au milieu des discussions du congrès, l'esprit de révolte et +d'usurpation soit venu subjuguer encore la France, le roi, rendu à +Gand, exerçait à Vienne la même influence que du château des +Tuileries. A ma demande, et je dois le dire pour l'honneur des +souverains, sans instances, l'Europe lança une déclaration foudroyante +contre _l'usurpateur_[164]. Je l'appelle ainsi parce que c'est là ce +que fut Napoléon à son retour de l'île d'Elbe. Jusque-là, il avait été +conquérant; ses frères seuls avaient été usurpateurs. + + [164] Le 25 mars 1815, à la nouvelle de l'arrivée de Napoléon à + Paris, l'Angleterre, l'Autriche, la Russie et la Prusse renouèrent + leur alliance. Tous les autres États de l'Europe accédèrent à ce + traité. En même temps les puissances lançaient la déclaration + suivante: + + En rompant ainsi la convention qui l'avait établi à l'île d'Elbe, + Buonaparte détruit le seul titre légal auquel son existence se + trouvait attachée. En reparaissant en France avec des projets de + trouble et de bouleversements, il s'est privé lui-même de la + protection des lois, et a manifesté à la face de l'univers qu'il ne + saurait y avoir ni paix ni trêve avec lui... Les puissances + déclarent en conséquence que Napoléon Buonaparte s'est placé hors + des relations civiles et sociales, et que, comme ennemi et + perturbateur du repos du monde, il s'est livré à la vindicte + publique. + +Je retrouvai à cette époque la récompense de ma fidélité aux +principes. Au nom du roi, je les avais invoqués pour la conservation +des droits des autres, et ils étaient devenus la garantie des siens. +Toutes les puissances, se voyant de nouveau menacées par la révolution +renaissante en France, armèrent en toute hâte. On précipita la fin des +négociations de Vienne pour se livrer sans relâche à des soins +devenus plus pressants; et l'acte final du congrès, quoique encore +ébauché seulement dans quelques parties, fut signé par les +plénipotentiaires qui se séparèrent ensuite. + +Les affaires étant ainsi terminées, le roi, et par conséquent la +France, ayant été reçu dans l'alliance contre Napoléon et ses +adhérents, je quittai Vienne où rien ne me retenait plus, et je me mis +en route pour Gand, fort éloigné d'imaginer qu'en arrivant à +Bruxelles, j'apprendrais l'issue de la bataille de Waterloo. C'est M. +le prince de Condé qui eut la bonté de m'en donner tous les détails. +Il me parla, avec une grâce que je n'oublierai jamais, des succès +qu'avait eus la France au congrès de Vienne. + +Après cet exposé succinct des délibérations du congrès de Vienne, on +pourra lire avec plus d'intérêt, peut-être, les correspondances +suivantes. + +Toutes ces correspondances sont déposées aux archives du département +des affaires étrangères, c'est-à-dire les minutes des lettres du roi +Louis XVIII de sa main propre, et les originaux de mes lettres; les +copies que je donne ici sont prises sur les originaux du roi et sur +mes minutes[165]. + + [165] La correspondance qui va suivre a déjà été publiée il y a + quelques années par M. Pallain (_Correspondance inédite de Louis + XVIII et de M. de Talleyrand_, 1 vol. in-8º), à l'exception + cependant des lettres des ambassadeurs du roi au ministre des + affaires étrangères qui sont insérées ici.--Nous avons relevé, + entre le texte officiel trouvé par M. Pallain dans les archives du + ministère des affaires étrangères, et le texte que M. de Talleyrand + a voulu conserver dans ses _Mémoires_, certaines différences + souvent insignifiantes, parfois au contraire assez curieuses, et + qu'il nous a en tout cas paru intéressant de signaler. On trouvera + en note et en italiques les additions et les variantes. En outre, + il y a dans notre texte plusieurs passages qui ne sont pas + reproduits dans le texte des archives; nous les avons également + soulignés et indiqués. + + +Nº 1[166].--LE PRINCE DE TALLEYRAND AU ROI LOUIS XVIII[167]. + + [166] Il est indispensable de maintenir trois séries de numéros + pour les trois correspondances insérées ici afin de faciliter + l'intelligence des dépêches qui se réfèrent à ces numéros _(Note de + M. de Bacourt)_. En conséquence, les lettres de M. de Talleyrand + sont numérotées 1, 2, 3, etc... celles des ambassadeurs au + département _1 bis, 2 bis, 3 bis_, etc..., celles du roi à M. de + Talleyrand, _1 ter, 2 ter, 3 ter,_ etc... Enfin, on trouvera + également quelques lettres du comte de Blacas: pour celles-ci, nous + avons adopté des chiffres romains. + + [167] Nous donnons ici le texte intégral de cette première lettre, + tel qu'il se trouve dans l'ouvrage de M. Pallain. Les variantes + sont si nombreuses qu'il aurait été difficile de les signaler + autrement. + + «Vienne, le 25 septembre 1814. + + »SIRE, + + »J'ai quitté Paris le 16. Je suis arrivé ici _le 23 au soir. Je ne + me suis arrêté qu'à Strasbourg et à Munich._ + + »La princesse de Galles venait de quitter Strasbourg. Elle avait + accepté un bal chez madame Franck, veuve du banquier de ce nom; + elle y avait dansé toute la nuit. _Dans l'auberge dans laquelle je + suis descendu elle avait donné à souper à Talma. Sa manière d'être + à Strasbourg explique parfaitement pourquoi M. le prince régent + aime mieux la savoir en Italie qu'en Angleterre._--A Munich le roi + m'a parlé de son attachement pour Votre Majesté, des craintes que + lui donnait l'ambition prussienne; il m'a dit _de fort bonne + grâce:_ «J'ai servi vingt _et un_ ans la France, cela ne s'oublie + point.» _Deux heures de conversation que j'ai pu avoir avec M. de + Montgelas m'ont bien prouvé_ qu'il ne fallait que suivre les + principes arrêtés par Votre Majesté, comme base du système + politique de la France, pour nous assurer le retour et nous + concilier la confiance des puissances d'un _ordre_ inférieur. + + _»A Vienne le langage de la raison et de la modération ne se trouve + point encore dans la bouche des plénipotentiaires._ + + »Un des ministres de Russie _nous disait hier_: «On a voulu faire + de nous une puissance asiatique; _la Pologne nous fera européens_.» + + »La Prusse, de son côté, ne demande pas mieux que d'échanger ses + anciennes provinces polonaises contre celles qu'elle convoite en + Allemagne et sur les bords du Rhin. On doit regarder ces deux + puissances comme intimement _liées_ sur ce point. + + »Les ministres russes insistent, sans avoir admis jusqu'ici la + moindre discussion, sur une extension territoriale qui porterait + cette puissance sur les bords de la Vistule, en réunissant même la + vieille Prusse à leur empire. + + »_J'espère que l'empereur, qui dans différentes circonstances m'a + permis_ de lui exposer avec franchise _ce que je jugeais_ le plus + utile _à ses intérêts et à sa gloire, me permettra de combattre + devant lui le système de ses ministres. Le philanthrope La Harpe se + révolte contre l'ancien partage de la Pologne et plaide son + asservissement à la Russie; il est à Vienne depuis dix ou douze + jours._ + + »On conteste encore au roi de Saxe le droit d'avoir un ministre au + congrès. _M. de Schulembourg, que je connais depuis longtemps, m'a + dit hier que le roi avait déclaré_ qu'il ne ferait aucun acte de + cession, d'abdication ni d'échange qui pourrait détruire + l'existence de la Saxe _et nuire aux droits de sa maison_; cette + honorable résistance pourra faire quelque impression sur ceux qui + partagent encore l'idée de la réunion de ce royaume à la Prusse. + + »La Bavière a fait offrir au roi de Saxe d'appuyer ses prétentions, + s'il le fallait, par _un corps de troupes considérable. M. de Wrède + dit qu'il a ordre de donner jusqu'à quarante mille hommes._ + + _»La question de Naples n'est pas résolue. L'Autriche veut placer + Naples et la Saxe sur la même ligne et la Russie veut en faire des + objets de compensation_. + + »La reine de Naples est _peu regrettée_. Sa mort parait avoir mis + M. de Metternich _plus_ à son aise. + + »Rien n'est déterminé à l'égard de la _conduite et de la marche des + affaires au congrès. Les Anglais mêmes, que je croyais plus + méthodiques que les autres, n'ont fait aucun, travail préparatoire + sur cet objet._ + + _«Je suis porté à croire que l'on se réunira à l'idée d'avoir deux + commissions: l'une composée des six grandes puissances, et devant + s'occuper des affaires générales de l'Europe; l'autre devant + préparer les affaires d'Allemagne et devant être de même composée + des six premières puissances allemandes; j'aurais désiré qu'il y en + eût sept. L'idée d'une commission pour l'Italie déplait + prodigieusement à l'Autriche._ + + »La marche que Votre Majesté a tracée à ses ministres est si noble, + _qu'elle doit nécessairement, si toute raison n'a pas disparu de + dessus la terre, finir par leur donner quelque influence_. + + «Je suis avec le plus profond respect, Sire, de Votre Majesté le + très humble et très obéissant serviteur et sujet. + + »Le prince DE TALLEYRAND.» + + _«P.-S.--L'empereur de Russie et le roi de Prusse viennent + d'arriver. Leur entrée a été fort belle. Ils étaient à cheval; + l'empereur d'Autriche au milieu. Un petit désordre occasionné par + les chevaux a fait que pendant une partie considérable du chemin, + le roi de Prusse était à la droite de l'empereur François. Les + choses ne sont rentrées dans l'ordre que peu de temps avant + d'arriver au palais.»_ + +Vienne, le 25 septembre 1814. + +SIRE, + +J'ai quitté Paris le 16. Je suis arrivé ici le 24 au matin. La +princesse de Galles venait de quitter Strasbourg _lorsque j'y suis +arrivé_. Elle avait accepté un bal chez madame Franck, veuve du +banquier de ce nom, où elle a dansé toute la nuit. Elle avait, la +veille de son départ, donné à souper à Talma. Ce qui m'en a été dit +m'explique les motifs qui font préférer au prince régent de la savoir +plutôt sur le continent qu'en Angleterre. Elle se disposait à partir +pour l'Italie. + +A Munich, le roi[168] m'a parlé de son attachement pour Votre Majesté. +Il m'a dit: «J'ai servi vingt ans la France. Cela ne s'oublie point. +_Si Monsieur ou M. le duc de Berry étaient venus à Strasbourg, lorsque +j'étais à Bade, j'aurais été bien empressé d'aller leur faire ma +cour[169].»_ + + [168] Maximilien 1er, roi de Bavière. Il avait été colonel au + service de la France avant la révolution de 1789. Il était connu + alors sous le nom de prince Max de Deux-Ponts. + + [169] Supprimé dans le texte des archives. + +J'ai entrevu qu'il ne fallait que suivre les principes arrêtés par +Votre Majesté comme base du système politique de la France, pour nous +assurer le retour et nous concilier la confiance des puissances d'un +rang inférieur. + +_Depuis mon arrivée ici, je n'ai pu recevoir que quelques personnes. +M. de Dalberg, qui m'avait précédé d'un jour, avait, de son côté, +recueilli quelques notions[170]._ + + [170] Supprimé dans le texte des archives. + +Je vois, Sire, que le langage de la raison et celui qui caractérise +la modération ne seront point dans la bouche de tous les +plénipotentiaires. + +Un des ministres de Russie a dit il y a peu de jours: «On a voulu +faire de nous une puissance asiatique. Nous allons être Européens par +la Pologne.» + +La Prusse, de son côté, ne demande pas mieux que d'échanger ses +anciennes provinces polonaises contre celles qu'elle convoite en +Allemagne et sur les bords du Rhin. On doit regarder ces deux +puissances comme intimement unies sur ce point. + +Les ministres russes insistent, sans avoir admis jusqu'ici la moindre +discussion, sur une extension territoriale qui porterait cette +puissance sur les bords de la Vistule, en réunissant même la vieille +Prusse à son empire. _Ils annoncent, cependant, que cette question +restait à traiter avec leur souverain, qui, seul, pouvait changer +leurs instructions[171]._ + + [171] Supprimé dans le texte des archives. + +J'espère qu'à l'arrivée de l'empereur de Russie, qui, en différentes +circonstances, m'a accordé le droit de lui exposer avec franchise ce +que je jugerais le plus utile à ses véritables intérêts et à sa +gloire, je pourrai lui faire connaître combien il serait avantageux à +son système de philanthropie générale, s'il voulait placer la +modération à côté de la puissance. Peut-être même trouverai-je, sous +ce rapport, le seul point de contact avec M. de la Harpe[172] qui +déjà est ici. L'empereur de Russie et le roi de Prusse sont attendus +aujourd'hui. + + [172] M. de La Harpe, homme d'État suisse, ancien précepteur de + l'empereur Alexandre, qu'on a déjà vu jouer un rôle imposant dans + les affaires de son pays au temps du directoire. + +On conteste encore au roi de Saxe le droit de tenir un ministre au +congrès. Il a envoyé ici le comte de Schulenburg[173], agent habile et +qui m'est connu. Nous pourrons en tirer parti. Le roi a déclaré qu'il +ne ferait aucun acte de cession, ni d'abdication, ni d'échange, qui +détruisît l'existence de la Saxe. Cette honorable résistance pourra +faire rentrer en eux-mêmes ceux qui protègent encore l'idée de la +réunion de ce royaume à la Prusse. + + [173] Frédéric-Albert, comte de Schulenburg, né à Dresde en 1772. + Il fut nommé ministre de Saxe à Vienne en 1798, puis à Ratisbonne; + assista au congrès de Rastadt (1799), et fut peu après envoyé à + Copenhague, puis à Pétersbourg (1804). Il revint à Vienne en 1810, + et assista comme plénipotentiaire saxon au congrès de 1814. Il se + retira en 1830 et se consacra jusqu'à sa mort (1853) exclusivement + aux lettres. + +La Bavière a fait offrir au roi de Saxe d'appuyer ses prétentions, +s'il le fallait, par cinquante mille hommes. + +On ne paraît pas d'accord sur la non admission d'un plénipotentiaire +de Naples. Je regarde cette question comme n'étant pas entièrement +résolue. + +L'Autriche veut placer Naples et la Saxe sur la même ligne, et la +Russie, en faire des objets de compensation. + +La reine de Naples n'est regrettée par personne, et sa mort paraît +avoir mis M. le prince de Metternich à son aise. + +Rien au reste n'est encore déterminé à l'égard de la marche et de la +conduite des affaires au congrès, et même, dans le raisonnement des +ministres anglais, j'ai cru entrevoir qu'eux-mêmes n'ont point mûri ce +travail préparatoire. + +On propose deux commissions, dont l'une se composerait des grandes +puissances; l'autre, des puissances inférieures. On est disposé à +faire traiter les affaires d'Allemagne par une commission +particulière. Le rôle que Votre Majesté prescrit à ses ambassadeurs +est si noble et si conforme à sa dignité, qu'ils pourront aider à tout +ce qui doit ramener l'ordre en Europe et rétablir un équilibre réel et +durable. + +_Je prie Votre Majesté de croire que nous porterons tous nos efforts à +répondre à sa confiance et à suivre la ligne que nous ont tracée les +instructions que Votre Majesté a données à ses ambassadeurs au +congrès[174]._ + +Je suis... + +Le prince DE TALLEYRAND[175]. + + [174] Supprimé dans le texte des archives. + + [175] Le prince de Talleyrand entretenait seul la correspondance + avec le roi. _(Note de M. de Bacourt.)_ + + * * * * * + +Nº 1 _bis_.--LES AMBASSADEURS DU ROI AU CONGRÈS, AU MINISTRE DES +AFFAIRES ÉTRANGÈRES A PARIS[176]. + + [176] Le comte de Jaucourt tenait le portefeuille des affaires + étrangères à Paris pendant l'absence du prince de Talleyrand. + _(Note de M. de Bacourt.)_ + +Vienne, le 27 septembre 1814. + +Monsieur le comte, + +La correspondance des ministres du roi au congrès n'a encore que peu +de chose à apprendre au département. Les ministres du roi se tiennent +sur la ligne qui leur a été tracée par leurs instructions. Ils +reviennent dans toutes leurs conversations à l'article du traité du 30 +mai, qui donne au congrès l'honorable mission d'établir un équilibre +réel et durable. Cette forme désintéressée les conduit à entrer dans +les principes du droit public, reconnu par toute l'Europe et d'où +découle d'une manière presque forcée le rétablissement du roi +Ferdinand IV au trône de Naples, ainsi que la succession, dans la +branche de Carignan, de la maison de Savoie. + +La non abdication et la non cession du roi de Saxe donnent aux +ministres du roi le devoir de défendre sa cause. + +Vous voyez, monsieur le comte, que nous nous tenons dans des +généralités. Cependant, nous devons vous dire que leur application +paraît être prévue par les ministres, qu'avant la paix, nous appelions +alliés, et que cela place les ministres du roi dans la position qui +convient au beau rôle qu'il est appelé à jouer dans cette grande +circonstance. + +Nos informations nous autorisent à vous dire que le malheur et +l'ambition ne laissent pas encore tenir aux ministres prussiens le +langage qu'une réunion aussi pacifique que celle de Vienne semblerait +devoir leur prescrire. + +Nous avons l'honneur... + + Le prince DE TALLEYRAND. + Le duc DE DALBERG. + Le marquis DE LA TOUR DU PIN GOUVERNET. + Le comte ALEXIS DE NOAILLES. + + * * * * * + +Nº 2.--LE PRINCE DE TALLEYRAND AU ROI LOUIS XVIII. + +Vienne, le 29 septembre 1814. + +SIRE, + +Nous avons enfin presque achevé le cours de nos visites à tous les +membres de la nombreuse famille impériale. Il a été bien doux pour +moi de trouver partout des témoignages de la haute considération dont +on est rempli pour la personne de Votre Majesté, de l'intérêt qu'on +lui porte, des voeux qu'on fait pour elle, tout cela exprimé avec plus +ou moins de bonheur, mais toujours avec une sincérité qu'on ne pouvait +pas soupçonner d'être feinte. L'impératrice, qui depuis notre arrivée +avait dû s'occuper exclusivement de l'impératrice de Russie, nous +avait fait assigner une heure pour aujourd'hui. Elle s'est trouvée +indisposée et, quoiqu'elle ait fait recevoir pour elle plusieurs +personnes par Madame l'archiduchesse, sa mère, elle a voulu recevoir +elle-même l'ambassade de Votre Majesté. Elle m'a questionné, avec un +intérêt qui n'était pas de simple politesse, sur votre santé. «Je me +souviens, m'a-t-elle dit, d'avoir vu le roi à Milan. J'étais alors +bien jeune. Il avait tout plein de bontés pour moi. Je ne l'ai oublié +dans aucune circonstance.» Elle a parlé dans des termes analogues de +Madame la duchesse d'Angoulême, de ses vertus, de l'amour qu'on lui +portait à Vienne et des souvenirs qu'elle y a laissés. Elle a aussi +daigné dire des choses obligeantes pour le ministre de Votre Majesté. +Deux fois, elle a placé dans la conversation le nom de l'archiduchesse +Marie-Louise, la seconde fois avec une sorte d'affectation. Elle +l'appelle _ma fille Louise_. Malgré la toux qui la forçait presque +continuellement[177] à s'interrompre, et malgré sa maigreur, cette +princesse a un don de plaire et des grâces que j'appellerais toutes +françaises, si, pour un oeil très difficile, il ne s'y mêlait peut-être +un tant soi peu d'apprêt. + + [177] Variante: _souvent_. + +M. de Metternich est fort poli pour moi. M. de Stadion me montre plus +de confiance. Il est vrai que celui-ci, mécontent de ce que fait +l'autre, s'est retranché dans les affaires des finances, dont on lui a +donné la direction et auxquelles je doute fort qu'il s'entende, et a +laissé les affaires du cabinet, ce qui le rend peut-être plus +communicatif. + +J'ai toujours à me louer de la franchise de lord Castlereagh. Il eut, +il y a quelques jours, avec l'empereur Alexandre une conversation +d'une heure et demie, dont il vint aussitôt après me faire part. Il +prétend que dans cette conversation, l'empereur Alexandre a déployé +toutes les ressources de l'esprit le plus subtil; mais que lui, lord +Castlereagh, a parlé dans des termes très positifs et même assez durs +pour être inconvenants, s'il n'y eût pas mêlé, pour leur servir de +passeport, des protestations de zèle pour la gloire de l'empereur. +Malgré tout cela, je crains que lord Castlereagh n'ait pas l'esprit de +décision qu'il nous serait si nécessaire qu'il eût, et que l'idée du +parlement, qui ne l'abandonne jamais, ne le rende timide. Je ferai +tout ce qui sera en moi pour lui inspirer de la fermeté. + +Le comte de Nesselrode m'avait dit que l'empereur Alexandre désirait +de me voir, et m'avait engagé à lui écrire pour avoir une +audience[178]. Je l'ai fait, il y a déjà plusieurs jours, et n'ai pas +encore sa réponse. Nos principes, dont nous ne faisons pas mystère, +sont-ils connus de l'empereur Alexandre et lui ont-ils donné vis-à-vis +de moi une sorte d'embarras? S'il me fait, comme je dois le croire +d'après tout ce qui me revient, l'honneur de m'entretenir sur les +affaires de Pologne et de Saxe, je serai doux, conciliant, mais +positif, ne parlant que principes et ne m'en écartant jamais. + + [178] Variante: audience _particulière_. + +Je m'imagine[179] que la Russie et la Prusse ne font tant de bruit et +ne parlent avec tant de hauteur que pour savoir ce que l'on pense, et +que, si elles se voient seules de leur parti, elles y regarderont à +deux fois avant de pousser les choses à l'extrémité[180]. Cet +enthousiasme polonais dont l'empereur Alexandre s'était enflammé à +Paris, s'est refroidi à Saint-Pétersbourg. Il s'est ranimé à +Pulawy[181]; il peut s'éteindre de nouveau, quoique nous ayons ici M. +de la Harpe, et qu'on y attende les Czartoryski[182]; j'ai peine à +croire qu'une déclaration simple, mais unanime, des grandes +puissances, ne suffise pas pour le calmer. Malheureusement, celui qui +est en Autriche à la tête des affaires, et qui a la prétention de +régler celles de l'Europe, regarde comme la marque la plus certaine de +la supériorité du génie une légèreté qu'il porte d'un côté jusqu'au +ridicule, et de l'autre, jusqu'à ce point où, dans le ministre d'un +grand État, et dans des circonstances telles que celles-ci, elle +devient une calamité. + + [179] Variante: _Je me persuade_. + + [180] Variante: _à l'extrême_. + + [181] Château des princes Czartoryski en Pologne. Cette résidence + magnifique a été chantée par le poète Delille dans son poème des + _Jardins_. (_Note de M. de Bacourt._) + + [182] Les Czartoryski étaient une des plus puissantes familles de + Pologne. Elle était alors représentée par le prince Adam-Casimir + (1731-1823), staroste général de Podolie et feld-zeugmeister des + armées autrichiennes, et par ses deux fils: Adam-Georges, né en + 1770, ancien ambassadeur de Russie et plus tard sénateur du royaume + de Pologne; et Constantin-Adam, né en 1773, qui était alors colonel + d'infanterie dans l'armée russe. + +Dans cette situation des choses, où tant de passions fermentent, et où +tant de gens s'agitent en tout sens, l'impétuosité et l'indolence sont +deux écueils qu'il me paraît également nécessaire d'éviter. Je tâche +donc de me renfermer dans une dignité calme qui, seule, me semble +convenir aux ministres de Votre Majesté, qui, grâce aux sages +instructions qu'elle leur a données, n'ont que des principes à +défendre, sans aucun plan d'intérêt personnel à faire prévaloir. + +Quelle que doive être l'issue du congrès, il y a deux opinions qu'il +faut établir et conserver, celle de la justice de Votre Majesté, et +celle de la force de son gouvernement; car ce sont les meilleurs ou +plutôt les seuls garants de la considération au dehors et de la +stabilité au dedans. Ces deux opinions une fois établies, comme +j'espère qu'elles le seront, que le résultat du congrès soit ou non +conforme à nos désirs et au bien de l'Europe, nous en sortirons +toujours avec honneur. + +Je suis... + + * * * * * + +Nº 2 _bis_.--LES AMBASSADEURS DU ROI AU CONGRÈS, AU MINISTRE DES +AFFAIRES ÉTRANGÈRES A PARIS. + +Vienne, le 29 septembre 1814. + +Monsieur le comte, + +Nous avons été occupés ces jours-ci à nous faire présenter à la +famille impériale d'Autriche. Nous avons cru remarquer que l'empereur +et les archiducs ont cherché à être fort obligeants. L'impératrice, +particulièrement, a mis beaucoup de grâce dans la manière dont elle +nous a reçus. On nous a exprimé de l'attachement pour le roi, et on +s'est informé beaucoup de l'état de la santé de Madame la duchesse +d'Angoulême. Les fêtes ont commencé. + +Les affaires du congrès n'ont fait que peu de progrès depuis la +dernière lettre que nous avons eu l'honneur de vous écrire. Nous +continuons à nous tenir attachés aux instructions qui nous ont été +données. + +En énonçant les principes qu'elles renferment, la France et le roi +influeront sur les affaires de l'Europe d'une manière aussi noble que +convenable. + +Il paraît que, jusqu'ici, tout ce qui devait être convenu à l'égard de +la marche des affaires n'a point été décidé. + +Les ministres du roi n'ont pas encore cru devoir intervenir, et nous +attendons, monsieur le comte, qu'on se soit concerté sur ces +différents objets, pour vous en faire connaître les résultats. + +Nous avons été instruits de la manière la plus positive que la Russie +n'abandonne aucune de ses prétentions sur la Pologne. Elle déclare que +tout le duché de Varsovie est occupé par ses armées, et qu'il faudra +les en chasser. Tels sont les termes dont on se sert. + +La Prusse lui a cédé ce qu'elle appelle ses droits sur ce pays, et +cherche ses dédommagements dans le royaume de Saxe. Cet état de choses +laisse une grande incertitude sur l'issue du congrès. + +Les informations prises sur les sentiments de l'Autriche ne donnent +pas une entière confiance que cette puissance voudra employer +convenablement ses nombreuses armées pour le soutien des principes +sans lesquels rien n'est stable. + +Les ministres du roi croient avoir observé que le langage ferme et +énergique qu'ils ont tenu en diverses circonstances a produit quelque +effet; qu'il a même amené quelque hésitation sur des plans déjà +presque arrêtés. + +Le prince de Talleyrand a demandé à voir l'empereur de Russie en +particulier. Sa lettre depuis trois jours est restée sans réponse. Ce +ne sera qu'après cette entrevue que l'on pourra juger du degré de +modération que ce souverain apportera dans les affaires générales de +l'Europe. Ses ministres ne paraissent point entièrement instruits. Ils +nous évitent, parce qu'ils craignent d'entrer en discussion avec nous. + +Les ministres autrichiens témoignent une sorte de défiance. + +Les Prussiens servent les Russes. Il ne paraît pas que les ministres +anglais aient un langage bien décidé. + +Les agents des petites cours cherchent à se rapprocher de la France, +et nous les y engageons. + +Nous ne présentons encore que des aperçus; mais ils peuvent donner une +idée de l'état des choses. + + * * * * * + +Nº 1 _ter_.--LE ROI LOUIS XVIII AU PRINCE DE TALLEYRAND. + +Paris, le 3 octobre 1814[183]. + +Mon cousin, + +J'ai reçu votre dépêche du 25 septembre, et par égard pour vos yeux, +et pour ma main, j'en emprunte une pour y répondre[184] qui n'est pas +la mienne, mais qui est loin d'être étrangère à mes affaires[185]. + + [183] Cette lettre est datée du 13 octobre dans le texte des + archives. + + [184] Variante: pour _vous_ répondre. + + [185] Les lettres du roi Louis XVIII au prince de Talleyrand + étaient copiées par le comte, depuis duc de Blacas d'Aulps, mais + signées par le roi. Nous avons déjà dit que les minutes du roi sont + au dépôt des affaires étrangères, où on ignore même comment elles y + sont parvenues. (_Note de M. de Bacourt._) + +Les rois de Naples et de Saxe sont mes parents au même degré; la +justice réclame également en faveur de tous les deux; mais je ne +saurais y prendre un intérêt pareil[186]. Le royaume de Naples possédé +par un descendant de Louis XIV, ajoute à la puissance de la France. +Demeurant à un individu de la famille de Corse[187], _flagitio addit +damnum_. Je ne suis guère moins révolté de l'idée que ce royaume et la +Saxe puissent servir de compensations. Je n'ai pas besoin de vous +tracer ici mes réflexions sur un pareil oubli de toute morale +publique; mais ce que je dois me hâter de vous dire, c'est que si je +ne puis empêcher cette iniquité, je veux du moins ne pas la +sanctionner, et, au contraire, me réserver, ou à mes successeurs, la +liberté de la redresser, si l'occasion s'en présente. + + [186] Variante: un intérêt _égal_. + + [187] Variante: _du_ Corse. + +Je ne dis au reste ceci que pour pousser l'hypothèse jusqu'à +l'extrême, car je suis loin de désespérer du succès de la cause, si +l'Angleterre s'attache fortement aux principes que lord Castlereagh +nous a manifestés ici, et si l'Autriche est dans les mêmes résolutions +que la Bavière. + +Ce que M. de Schulenburg vous a dit de la détermination du roi de Saxe +est parfaitement vrai: ce malheureux prince me l'a mandé lui-même. + +Vous pouvez facilement juger de l'empressement[188] avec lequel +j'attends des nouvelles du congrès dont les opérations doivent être +actuellement commencées. Sur quoi je prie Dieu, mon cousin, qu'il vous +ait en sa sainte et digne garde. + +LOUIS. + + [188] Variante: _avec quelle impatience_, j'attends. + + * * * * * + +Nº 3 _bis_.--LES AMBASSADEURS DU ROI AU CONGRÈS AU MINISTRE DES +AFFAIRES ÉTRANGÈRES. + +Vienne, le 4 octobre 1814. + +Monsieur le comte, + +Depuis notre dernière lettre, nous avons fait un pas de plus. Il ne +nous conduit cependant point encore à voir commencer le travail du +congrès. Nous vous exposons succinctement les démarches qui ont eu +lieu. + +M. le prince de Metternich, par un billet en date du 29 septembre, +adressé à M. le prince de Talleyrand, l'a invité à une conférence +particulière. La copie se trouve jointe sous le numéro 1[189]. + + [189] Il est souvent fait mention soit dans les lettres de M. de + Talleyrand soit dans celles des ambassadeurs, de pièces jointes à + la correspondance et envoyées au département. Ces pièces ne se + trouvaient point rattachées au manuscrit des _Mémoires_ du prince. + Elles n'ont pas pu trouver place ici. + +Le mot _assister_ et les ministres indiqués faisaient supposer que +cette réunion devait porter le caractère d'une sorte de complaisance +de la part des alliés envers la France. Le prince de Talleyrand y +répondit par le billet ci-joint numéro 2. Vous observerez, monsieur le +comte, qu'en plaçant l'Espagne avant la Prusse, on détruisait +l'intention de M. le prince de Metternich. + +Plus tard on sut que M. le prince de Metternich avait fait une +invitation à M. de Labrador, dans laquelle il dit: «Le prince de +Metternich et ses collègues les ministres de Russie, d'Angleterre, et +de Prusse invitent...» + +M. de Labrador qui s'attache beaucoup à l'ambassade de France et qui +paraît applaudir à la régularité de sa marche et des principes, a +répondu comme M. le prince de Talleyrand le lui a indiqué. + +La conférence a eu lieu chez le prince de Metternich même. Il avait +choisi M. de Gentz, connu pour ses relations anglaises et prussiennes, +comme rédacteur du procès-verbal. + +On y fit lecture d'un protocole et d'un projet de déclaration. + +Le protocole commençait par nommer les _alliés_ à chaque alinéa, et la +déclaration était faite en leur nom. Elle se trouve jointe sous le +numéro 3. + +Le prince de Talleyrand, après avoir relevé deux fois le mot _alliés_, +en déclarant que c'était une insulte au milieu d'un congrès tel +qu'était celui qu'on avait réuni, observa que les conclusions de cette +pièce blessaient les égards dus aux autres puissances; et qu'il +n'appartenait point à _elles seules_ de prendre une initiative qui +n'était fondée sur aucun droit; qu'il valait mieux inviter toutes les +puissances à se réunir en congrès, à faire nommer des commissions, et +procéder ainsi avec la mesure sans laquelle rien n'est légitime; il +déclara enfin qu'il ne pouvait reconnaître aucun arrangement +particulier qui aurait été fait depuis la signature du traité de +Paris. + +Le prince de Talleyrand adressa le soir le résultat de ses +observations aux cinq ministres qui s'étaient réunis le matin. Sa note +est sous le numéro 4. + +Cette note semble avoir fait retarder la convocation d'une seconde +conférence; et il nous est revenu que les ministres paraissaient en +être embarrassés. Il nous a été dit d'un autre côté qu'ils avaient +l'air de croire qu'on voulait leur faire la leçon, et qu'ils ne +paraissaient pas rendre justice aux soins que l'on prenait de les +ramener aux principes, qui, seuls, peuvent rendre à l'Europe une +assiette solide. + +Le prince de Talleyrand s'est décidé à adresser une note officielle, +attendu que ces ministres avaient tenu des conférences préparatoires, +qu'ils avaient signé un procès-verbal et avaient arrêté la publication +de cette pièce, comme étant conforme à l'arrangement qu'ils avaient +pris d'exercer une sorte d'initiative dans les affaires qui restaient +à régler. Voyant qu'il existait quelque chose d'officiel d'un côté, il +crut qu'il fallait qu'il y eût aussi, de l'autre, quelque chose +d'officiel. + +Vous jugerez, monsieur le comte, par la lecture de ces différentes +pièces, que les affaires générales ne sont point encore traitées avec +cette franchise et ce sentiment de justice et d'équité qui peuvent les +faire terminer promptement. Vous jugerez également que la position de +l'ambassade de France est fort difficile, parce qu'elle a pour +direction d'engager les autres puissances à être modérées et +raisonnables, et que ces puissances se trouvent encore liées par des +engagements antérieurs et dirigées par une ambition intolérable. +L'opinion que nous énonçons à cet égard est confirmée par une audience +particulière que M. le prince de Talleyrand a eue de Sa Majesté +l'empereur de Russie, et dont il est nécessaire, monsieur le comte, de +vous parler. + +L'empereur questionna avec affectation sur l'état de la France, de ses +armées, de ses finances, de l'esprit public; il annonça vouloir +conserver ce qu'il tenait, et posa en principe que, dans les +arrangements qui allaient avoir lieu, il devait y trouver ses +_convenances_. Le prince de Talleyrand observa qu'il fallait plutôt y +chercher _le droit_. L'empereur alors prononça ces mots: «_La guerre +donc!_... vous voulez donc la guerre...?» Le prince de Talleyrand +prit, sans répondre, l'attitude qui indiquait à l'empereur que c'était +lui-même qui la déciderait et qui en porterait la responsabilité. +L'empereur fit entendre qu'il s'était arrangé avec les grandes +puissances, ce que le prince de Talleyrand mit en doute, attendu que +la France n'y avait point concouru, et que toutes s'annonçaient comme +libres d'engagements particuliers, étrangers à ce qui avait été fait à +Paris. + +Telle est la situation des affaires. Il nous revient de toute part que +déjà les moyennes et les petites puissances se tournent vers la France +pour y chercher un appui; et nous nous flattons toujours que la nation +russe et l'armée, ne mettant point d'intérêt au rétablissement de la +Pologne et ne voulant pas la guerre pour soutenir des vues d'ambition, +l'empereur de Russie rentrera en lui-même et consentira que l'Europe +recouvre le repos et la tranquillité, en se plaçant sous l'égide des +principes que dicte la raison. + +Nous avons l'honneur, monsieur le comte, de vous adresser copie d'une +lettre du ministre de Portugal à lord Castlereagh, par laquelle il +réclame contre l'exclusion qu'on a faite de lui aux premières +conférences, comme ministre portugais. Le prince de Talleyrand a cru +devoir appuyer sa demande. + +Agréez.... + + * * * * * + +Nº 3.--LE PRINCE DE TALLEYRAND AU ROI LOUIS XVIII. + +Vienne, le 4 octobre 1814. + +SIRE, + +Le 30 septembre, entre neuf et dix heures du matin, je reçus de M. de +Metternich une lettre de cinq lignes, datée de la veille, et par +laquelle il me proposait, en son nom seul, de venir à deux heures +_assister_ à une conférence préliminaire pour laquelle je trouverais +_réunis_ chez lui les seuls ministres[190] de Russie, d'Angleterre et +de Prusse. Il ajoutait qu'il faisait la même demande, à M. de +Labrador, ministre d'Espagne. + + [190] Variante: _les ministres_. + +Les mots _assister_ et _réunis_ étaient visiblement employés avec +dessein. Je répondis que je me rendrais avec grand plaisir chez lui, +avec les ministres de Russie, d'Angleterre, d'Espagne et de Prusse. + +L'invitation adressée à M. de Labrador était conçue dans les mêmes +termes que celle que j'avais reçue, avec cette différence qu'elle +était en forme de billet à la troisième personne, et faite au nom de +M. Metternich et _de ses collègues_. + +M. de Labrador étant venu me la communiquer et me consulter sur la +réponse à faire, je lui montrai la mienne, et il en fit une toute +pareille, dans laquelle la France était nommée avec et avant les +autres puissances. Nous mêlions ainsi à dessein, M. de Labrador et +moi, ce que les autres paraissaient vouloir séparer, et nous divisions +ce qu'ils avaient l'air de vouloir unir par un lien particulier. + +J'étais chez M. de Metternich avant deux heures, et déjà les ministres +des quatre cours étaient réunis en séance, autour d'une table longue: +lord Castlereagh, à une des extrémités et paraissant présider; à +l'autre extrémité, un homme que M. de Metternich me présenta comme +tenant la plume dans leurs conférences; c'était M. de Gentz. Un siège +entre lord Castlereagh et M. de Metternich avait été laissé vacant, je +l'occupai. Je demandai pourquoi j'avais été appelé seul de l'ambassade +de Votre Majesté, ce qui produisit le dialogue suivant: «On n'a voulu +réunir dans les conférences préliminaires que les chefs des +cabinets.--M. de Labrador ne l'est pas, et il est cependant +appelé.--C'est que le secrétaire d'État d'Espagne n'est point à +Vienne.--Mais, outre M. le prince de Hardenberg, je vois ici M. de +Humboldt, qui n'est point secrétaire d'État.--C'est une exception +nécessitée par l'infirmité que vous connaissez au prince de +Hardenberg[191].--S'il ne s'agit que d'infirmités, chacun peut avoir +les siennes, et a le même droit de les faire valoir». On parut alors +disposé à admettre que chaque secrétaire d'État pourrait amener un des +plénipotentiaires qui lui étaient adjoints, et pour le moment je crus +inutile d'insister. + + [191] M. de Hardenberg était affligé d'une surdité presque + complète. + +L'ambassadeur de Portugal, le comte de Palmella[192], informé par lord +Castlereagh qu'il devait y avoir des conférences préliminaires, +auxquelles M. de Labrador et moi devions nous trouver et où il ne +serait point appelé, avait cru devoir réclamer contre une exclusion +qu'il regardait et comme injuste, et comme humiliante pour la couronne +de Portugal. Il avait en conséquence écrit à lord Castlereagh, une +lettre que celui-ci produisit à la conférence. Ses raisons étaient +fortes; elles étaient bien déduites. Il demandait que les huit +puissances qui ont signé le traité du 30 mai, et non pas seulement six +de ces puissances, formassent la commission préparatoire qui devait +mettre en activité le congrès dont elles avaient stipulé la réunion. +Nous appuyâmes cette demande, M. de Labrador et moi. On se montra +disposé à y accéder, mais la décision fut ajournée à la prochaine +séance. La Suède n'a point encore de plénipotentiaire ici, et n'a +conséquemment pas encore été dans le cas de réclamer. + + [192] M. de Souza-Holstein, comte, puis duc de Palmella + (1786-1850). Il fut plus tard régent du Portugal, en 1830. + +«L'objet de la conférence d'aujourd'hui, me dit lord Castlereagh, est +de vous donner connaissance de ce que les quatre cours ont fait depuis +que nous sommes ici.» Et, s'adressant à M. de Metternich: «C'est vous, +lui dit-il, qui avez le protocole.» M. de Metternich me remit alors +une pièce signée de lui, du comte de Nesselrode, de lord Castlereagh +et du prince de Hardenberg. Dans cette pièce, le mot _d'alliés_ se +trouvait à chaque paragraphe. Je relevai ce mot. Je dis qu'il me +mettait dans la nécessité de demander où nous étions, si c'était +encore à Chaumont ou à Laon[193], si la paix n'était pas faite, +s'il y avait guerre et contre qui? Tous me répondirent qu'ils +n'attachaient[194] point au mot _d'alliés_ un sens contraire à l'état +de nos rapports actuels, et qu'ils ne l'avaient employé que pour +abréger; sur quoi je fis sentir que, quel que fût le prix de la +brièveté, il ne la fallait point acheter aux dépens de l'exactitude. + + [193] Le 25 mars 1814, les souverains alliés, après la rupture des + négociations de Châtillon, avaient signé à Laon une déclaration qui + renouvelait le traité de Chaumont. + + [194] Variante: _n'attribuaient_. + +Quant au contenu du protocole, c'était un tissu de raisonnements +métaphysiques destinés à faire valoir des prétentions que l'on +appuyait encore sur des traités à nous inconnus. Discuter ces +raisonnements et ces prétentions, c'eût été se jeter dans un océan de +disputes. Je sentis qu'il était nécessaire de repousser le tout par +un argument péremptoire. Je lus plusieurs paragraphes et je dis: «Je +ne comprends pas.» Je les relus de nouveau, posément, de l'air d'un +homme qui cherche à pénétrer le sens d'une chose, et je dis: «Je ne +comprends pas davantage.» J'ajoutai: «Il y a pour moi deux dates entre +lesquelles il n'y a rien: celle du 30 mai, où la formation du congrès +a été stipulée, et celle du 1er octobre, où il doit se réunir. Tout ce +qui s'est fait dans l'intervalle m'est étranger et n'existe pas pour +moi.» La réponse des plénipotentiaires fut qu'ils tenaient peu à cette +pièce et qu'ils ne demandaient pas mieux que de la retirer, ce qui +leur attira de la part de M. de Labrador l'observation que pourtant +ils l'avaient signée. Ils la reprirent; M. de Metternich la mit à +part[195] et il n'en fut plus question. + + [195] Variante: la mit _de côté_. + +Après avoir abandonné cette pièce, ils en produisirent une autre. +C'était un projet de déclaration que M. de Labrador et moi devions +signer avec eux, si nous l'adoptions. Après un long préambule sur la +nécessité de simplifier et d'abréger les travaux du congrès, et après +des protestations de ne vouloir empiéter sur les droits de personne, +le projet établissait que les objets à régler par le congrès devaient +être divisés en deux séries, pour chacune desquelles il devait être +formé un comité auquel les États intéressés pourraient s'adresser; et +que les deux comités ayant achevé tout le travail, on assemblerait +alors pour la première fois le congrès, à la sanction duquel tout +serait soumis. + +Ce projet avait évidemment pour but de rendre les quatre puissances +qui se disent _alliées_ maîtresses absolues de toutes les opérations +du congrès, puisque, dans l'hypothèse où les six puissances +principales se constitueraient juges des questions relatives à la +composition du congrès, aux objets qu'il devra régler, aux procédés à +suivre pour les régler, à l'ordre dans lequel ils devront être réglés, +et nommeraient seules et sans contrôle les comités qui devraient tout +préparer, la France et l'Espagne, même en les supposant toujours +d'accord sur toutes les questions, ne seraient jamais que deux contre +quatre. + +Je déclarai que sur un projet de cette nature, une première lecture ne +suffisait pas pour se former une opinion, qu'il avait besoin d'être +médité, qu'il fallait avant tout s'assurer s'il était compatible avec +des droits que nous avions tous l'intention de respecter; que nous +étions venus pour consacrer et garantir[196] les droits de chacun, et +qu'il serait trop malheureux que nous débutassions par les violer; que +l'idée de tout arranger avant d'assembler le congrès était pour moi +une idée nouvelle; qu'on proposait de finir par où j'avais cru qu'il +était nécessaire de commencer; que peut-être le pouvoir qu'on +proposait d'attribuer aux six puissances, ne pouvait leur être donné +que par le congrès; qu'il y avait des mesures que des ministres sans +responsabilité pouvaient facilement adopter, mais que lord Castlereagh +et moi nous étions dans un cas tout différent. Ici lord Castlereagh a +dit que les réflexions que je venais de faire lui étaient toutes +venues à l'esprit, qu'il en sentait bien la force; mais, a-t-il +ajouté, «quel autre expédient trouver pour ne pas se jeter dans +d'inextricables longueurs?» J'ai demandé pourquoi dès à présent on ne +réunissait pas le congrès? quelles difficultés on y trouvait?--Chacun +alors a présenté la sienne; une conversation s'en est suivie dans +laquelle, à l'occasion de celui qui règne à Naples, M. de Labrador +s'est exprimé sans ménagement[197]. Pour moi, je m'étais contenté de +dire: «De quel roi de Naples parlez-vous? nous ne savons qui +c'est[198].»--Et sur ce que M. de Humboldt avait remarqué que des +puissances l'avaient reconnu et lui avaient garanti ses États, j'ai +reparti d'un ton ferme[199]: «Ceux qui les lui ont garantis ne l'ont +pas dû et, conséquemment, ne l'ont pas pu.» Et pour ne pas trop +prolonger l'effet que ce langage a visiblement produit[200], j'ai +ajouté: «Mais ce n'est pas de cela qu'il est maintenant question.» +Puis, revenant à celle du congrès, j'ai dit que les difficultés que +l'on paraissait craindre seraient peut-être moins grandes qu'on ne +l'avait cru; qu'il fallait chercher et qu'on trouverait sûrement le +moyen d'y obvier. Le prince de Hardenberg a annoncé qu'il ne tenait +point à tel expédient plutôt qu'à tel autre, mais qu'il en fallait un, +d'après lequel les princes de la Leyen et de Lichtenstein[201] +n'eussent point à intervenir dans les arrangements généraux de +l'Europe. Là-dessus, on s'est ajourné au surlendemain, après avoir +promis de m'envoyer, ainsi qu'à M. de Labrador, des copies du projet +de déclaration et de la lettre du comte de Palmella. + + [196] Variante: que nous étions venus pour garantir. + + [197] Variante: une conversation _générale_ s'en est suivie. _Le + nom du roi de Naples s'étant présenté à quelqu'un_, M. de Labrador + s'est exprimé _sur lui_ sans ménagement. + + [198] Variante: De quel roi de Naples _parle-t-on? Nous ne + connaissons point l'homme dont il est question._ + + [199] Variante: _j'ai dit_ d'un ton ferme et _froid._ + + [200] Variante: _a véritablement_ et visiblement produit. + + [201] Deux des plus petites principautés de l'Allemagne. La + principauté de Lichtenstein, notamment, ne comptait que sept mille + habitants. + +(Les différentes pièces dont il est question dans la lettre que j'ai +l'honneur d'écrire à Votre Majesté se trouvent jointes à la lettre que +j'écris aujourd'hui au département.) + +Après les avoir reçues, et y avoir bien réfléchi, j'ai pensé qu'il ne +fallait point attendre la prochaine conférence pour faire connaître +mon opinion. Je rédigeai une réponse d'abord en forme de note verbale; +puis, venant à songer que les ministres des quatre cours ont eu entre +eux des conférences où ils tenaient des protocoles qu'ils signaient, +il me parut qu'il ne fallait pas qu'il n'y eût entre eux et le +ministre de Votre Majesté que des conversations dont il ne restait +aucune trace, et qu'une note officielle servirait convenablement à +nouer la négociation[202]. J'adressai donc le 1er octobre aux +ministres des cinq autres puissances une note signée, portant en +substance: + + [202] Variante: _servirait à nouer convenablement_. + +«Que les huit puissances qui avaient signé le traité du 30 mai, me +paraissaient par cette circonstance seule[203], pleinement qualifiées +pour former une commission qui préparât pour la décision du congrès +les questions qu'il devait avant tout décider, et lui proposât la +formation des comités qu'il aurait été jugé expédient d'établir, et +les noms de ceux que l'on jugerait les plus propres à les former; mais +que leur compétence n'allant[204] point au delà, que n'étant point le +congrès, mais une partie seulement du congrès, si elles +s'attribuaient d'elles-mêmes un pouvoir qui ne peut appartenir qu'à +lui, il y aurait une usurpation, que je serais fort embarrassé, si +j'étais dans le cas d'y concourir, de concilier avec ma +responsabilité; que la difficulté que pouvait offrir la réunion du +congrès n'était pas de la nature de celles qui diminuent avec la +temps, et que, puisqu'elle devait être une fois vaincue, on ne pouvait +rien gagner en retardant; que les petits États ne devaient pas sans +doute, se mêler des arrangements généraux de l'Europe, mais qu'ils +n'en auraient pas même le désir, et ne seraient conséquemment point un +embarras; que par toutes ces considérations, j'étais naturellement +conduit à désirer que les huit puissances s'occupassent sans délai des +questions préliminaires à décider par le congrès, pour que l'on pût +promptement le réunir et les lui soumettre.» + + [203] Variante: _et à défaut de médiateur_. + + [204] Variante: _n'allait_. + +Après avoir expédié cette note, je suis parti pour l'audience +particulière que m'avait fait annoncer l'empereur Alexandre. M. de +Nesselrode était venu me dire de sa part qu'il désirait de me voir +seul, et lui-même me l'avait rappelé la veille à un bal de la cour, où +j'avais eu l'honneur de me trouver avec lui. En m'abordant, il m'a +pris la main, mais son air n'était point affectueux comme à +l'ordinaire. Sa parole était brève, son maintien grave et peut-être un +peu solennel. J'ai vu clairement que c'était un rôle qu'il allait +jouer. «Avant tout, m'a-t-il dit, comment est la situation de votre +pays?--Aussi bien que Votre Majesté a pu le désirer, et mieux[205] +qu'on n'aurait osé l'espérer.--L'esprit public?--Il s'améliore chaque +jour.--Les idées libérales?--Il n'y en a nulle part plus qu'en +France.--Mais la liberté de la presse?--Elle est rétablie, à quelques +restrictions près, commandées par les circonstances[206]. Elles +cesseront dans deux ans, et n'empêcheront pas que jusque-là tout ce +qui est bon, et tout ce qui est utile ne soit publié.--Et +l'armée?--Elle est toute au roi. Cent trente mille hommes sont sous +les drapeaux, et au premier appel, trois cent mille pourront les +joindre.--Les maréchaux?--Lesquels, Sire?--Oudinot?--Il est dévoué au +roi.--Soult?--Il a eu d'abord un peu d'humeur. On lui a donné le +gouvernement de la Vendée; il s'y conduit à merveille; il s'y fait +aimer[207] et considérer.--Et Ney?--Il regrette un peu ses dotations; +Votre Majesté pourrait diminuer ses regrets.--Les deux Chambres? Il me +semble qu'il y a de l'opposition?--Comme partout où il y a des +assemblées délibérantes. Les opinions peuvent différer, mais les +affections sont unanimes, et dans la différence d'opinions, celle du +gouvernement a toujours une grande majorité.--Mais il n'y a pas +d'accord.--Qui a pu dire de telles choses à Votre Majesté? Quand après +vingt-cinq ans de révolution, le roi se trouve en quelques mois aussi +bien établi que s'il n'eût jamais quitté la France, quelle preuve plus +certaine peut-on avoir que tout marche vers un même but?--Votre +position personnelle?--La confiance et les bontés du roi passent mes +espérances.--A présent, parlons de nos affaires. Il faut que nous les +finissions ici.--Cela dépend de Votre Majesté. Elles finiront +promptement et heureusement si Votre Majesté y porte la même noblesse +et la même grandeur d'âme que dans celles de la France.--Mais il faut +que chacun y trouve ses convenances.--Et chacun ses droits.--Je +garderai ce que j'occupe.--Votre Majesté ne voudra garder que ce qui +sera légitimement à elle.--Je suis d'accord avec les grandes +puissances.--J'ignore si Votre Majesté compte la France au rang de ces +puissances.--Oui, sûrement. Mais si vous ne voulez point que chacun +trouve ses convenances, que prétendez-vous?--Je mets le droit d'abord, +et les convenances après.--Les convenances de l'Europe sont le +droit.--Ce langage, Sire, n'est pas le vôtre, il vous est étranger, et +votre coeur le désavoue.--Non; je le répète, les convenances de +l'Europe sont le droit.» Je me suis alors tourné vers le lambris, près +duquel j'étais, j'y ai appuyé ma tête, et frappant la boiserie, je me +suis écrié: «Europe, Europe, malheureuse Europe!» Et me retournant du +côté de l'empereur: «Sera-t-il dit, lui ai-je demandé, que vous +l'aurez perdue?» Il m'a répondu: «Plutôt la guerre, que de renoncer à +ce que j'occupe.» J'ai laissé tomber mes bras, et, dans l'attitude +d'un homme affligé, mais décidé, qui avait l'air de lui dire: «la +faute n'en sera pas à nous,» j'ai gardé le silence. L'empereur a été +quelques instants sans le rompre, puis il a répété: «Oui, plutôt la +guerre.»--J'ai conservé la même attitude. Alors, levant les mains et +les agitant comme je ne le lui avais jamais vu faire, et d'une manière +qui m'a rappelé le passage qui termine l'éloge de Marc Aurèle, il a +crié plutôt qu'il n'a dit: «Voilà l'heure du spectacle. Je dois y +aller, je l'ai promis à l'empereur, on m'attend.» Et il s'est éloigné; +puis la porte ouverte, revenant à moi, il m'a pris le corps de ses +deux mains, et il me l'a serré, en me disant avec une voix qui +n'était plus la sienne: «Adieu, adieu, nous nous reverrons.» + + [205] Variante: _meilleure_. + + [206] La charte avait garanti la liberté de la presse; mais une loi + votée en septembre 1814 avait rétabli la censure pour une durée de + deux ans. + + [207] Variante: il s'y _est_ fait aimer. + +Dans toute cette conversation, dont je n'ai pu rendre à Votre Majesté +que la partie la plus saillante, la Pologne et la Saxe n'ont pas été +nommées une seule fois, mais seulement indiquées par des +circonlocutions. C'est ainsi que l'empereur voulait désigner la Saxe +en disant: _Ceux qui ont trahi la cause de l'Europe;_ à quoi j'ai été +dans le cas de répondre: «Sire, c'est là une question de dates», et, +après une légère pause, j'ai pu ajouter: «et l'effet des embarras dans +lesquels on a pu être jeté par les circonstances». + +L'empereur, une fois, parla des _alliés_. Je relevai cette expression, +comme je l'avais fait à la conférence, et il la mit sur le compte de +l'habitude. + +Hier, qui devait être le jour de la seconde conférence, M. de Mercy me +fut député par M. de Metternich, pour me dire qu'elle n'aurait pas +lieu. + +Un ami de M. de Gentz l'étant allé voir dans l'après-midi, l'avait +trouvé très occupé d'un travail qu'il lui dit être très pressé. Je +crois que c'était d'une réponse à ma note. + +Le soir, chez le prince de Trautmansdorf[208], les plénipotentiaires +me reprochèrent de la leur avoir adressée, et surtout de lui avoir +donné, en la signant, un caractère officiel. Je leur dis que comme ils +écrivaient et signaient entre eux, j'avais cru qu'il fallait aussi +écrire et signer. J'en conclus que ma note ne laissait pas que de les +embarrasser. + + [208] Conseiller d'État et grand chambellan de l'empereur + d'Autriche (1749-1817). + +Aujourd'hui, M. de Metternich m'a écrit qu'il y aurait conférence ce +soir à huit heures, puis il m'a fait dire qu'il n'y en aurait pas, +parce qu'il était mandé chez l'empereur. + +Telle est, Sire, la situation présente des choses. + +Votre Majesté voit que notre position ici est difficile. Elle peut le +devenir chaque jour davantage. L'empereur Alexandre donne à son +ambition tout son développement. Elle est excitée par M. de la Harpe +et le prince Czartoryski. La Prusse espère de grands accroissements. +L'Autriche, pusillanime, n'a qu'une ambition honteuse; mais elle est +complaisante pour être aidée. Et ce ne sont pas là les seules +difficultés. Il en est d'autres encore qui naissent des engagements +que les cours autrefois alliées ont pris, dans un temps[209] où elles +n'espéraient point abattre celui qu'elles ont vu renverser et où elles +se promettaient de faire avec lui une paix qui leur permît de +l'imiter. + + [209] Variante: _un sens_. + +Aujourd'hui que Votre Majesté, replacée sur le trône, y a fait +remonter avec elle la justice, les puissances au profit desquelles ces +engagements ont été pris ne veulent pas y renoncer, et celles qui +regrettent peut-être d'être engagées ne savent comment se délier. +C'est, je crois, le cas de l'Angleterre[210]. Les ministres de Votre +Majesté pourraient donc rencontrer de tels obstacles qu'ils dussent +renoncer à toute autre espérance qu'à celle de sauver l'honneur. Mais +nous n'en sommes pas là. + +Je suis... + + [210] Variante: ....._dont le ministre est faible_. + + * * * * * + +Nº 4 _bis._--LES AMBASSADEURS DU ROI AU CONGRÈS, AU MINISTRE DES +AFFAIRES ÉTRANGÈRES A PARIS. + +Vienne, le 8 octobre 1814. + +Monsieur le comte, + +Dans notre dépêche du 4, nous avons eu l'honneur de vous dire que la +logique serrée que nous opposons aux quatre puissances qui se +présentent toujours comme liées entre elles par des arrangements +secrets, les embarrasse beaucoup. + +Il est en effet naturel que ces puissances, qui tendent à faire +sanctionner par la France le renversement de tout principe qui fonde +le droit public, et à la fois consentir au dépouillement de la Saxe, +soient singulièrement gênées, lorsqu'elles trouvent cette même France +ne voulant marcher que d'accord avec la justice. + +Quelque difficile que ce rôle soit à jouer avec des personnes qui +doutent de notre sincérité et qui ne veulent pas être arrêtées par des +principes de raison, tout ce qui nous revient nous confirme qu'il ne +faut pas quitter d'une ligne la route que nous tenons. Nous sentons +qu'elle est la seule qui puisse former une digue à opposer au +débordement de forces qui menace l'Europe, si on n'y porte une +sérieuse attention. + +Nous avons l'honneur de vous rendre compte de ce qui a été fait depuis +notre dernière dépêche. + +Lord Castlereagh a dressé un projet de déclaration que le prince de +Metternich a remis le 3 au soir au prince de Talleyrand. (Nº 1 des +pièces jointes.) + +Elle n'a été communiquée que sous la forme d'un projet, mais sa +lecture confirme l'opinion que nous avions conçue: que «les quatre +grandes puissances alliées veulent, conformément à leurs arrangements, +continuer à suivre un système de convenance arrêté pour le cas où +Bonaparte serait resté sur le trône de France, et qu'elles ne comptent +pour rien le rétablissement de la maison de Bourbon, qui change tout +l'état de l'Europe, et au moyen duquel tout doit rentrer dans +l'ordre». + +Au premier coup d'oeil, on voit qu'un grand danger doit résulter de ce +système, qu'un équilibre réel et durable devient impossible, et que, +vu la faiblesse du cabinet de Vienne, la France seule ne serait plus +maîtresse des événements que présente l'avenir. + +Le prince de Talleyrand a répondu par une lettre particulière à lord +Castlereagh. Il s'attache à l'idée que le congrès doit être ouvert, et +que les puissances ne pouvaient que préparer et proposer, mais non +décider, seules, des matières d'un intérêt général. + +Quoique cette lettre soit plutôt sous la forme d'un billet, elle est +cependant rédigée de manière à pouvoir un jour, si cela devenait +nécessaire, servir à éclairer l'Europe sur la marche que la France a +suivie dans les affaires du congrès. (Voyez nº 2.) + +Depuis, le prince de Metternich a invité à une seconde conférence. + +Le prince de Talleyrand et M. de Labrador y ont été appelés, mais on +n'y a pas vu le ministre de Suède, ni celui de Portugal. + +Cette conférence n'a rien avancé. On a senti cependant qu'il fallait +instruire les différentes puissances des motifs qui retardaient +l'ouverture du congrès. + +Le prince de Talleyrand a combattu le projet de lord Castlereagh comme +étant contraire au principe qui constitue le congrès et que l'article +XXXII du traité de Paris énonce formellement[211]. On s'est ensuite +accordé pour rédiger de nouveaux projets, et le prince de Talleyrand a +envoyé le lendemain, à M. de Metternich, celui qui pouvait servir à +cet usage. (Voyez nº 3.) + + [211] ARTICLE XXXII.--Dans le délai de deux mois, toutes les + puissances qui ont été engagées de part et d'autre dans la présente + guerre enverront des plénipotentiaires à Vienne, pour régler, dans + un congrès général, les arrangements qui doivent compléter les + dispositions du présent traité. + +Ce projet, monsieur le comte, comme vous le jugerez à sa première +lecture, énonce à la fois: + +Le principe qui réunit le congrès, les motifs du retard; + +Les égards que l'on a pour les droits des puissances; + +Et le principe d'après lequel chaque plénipotentiaire se voit admis. + +D'après le principe qu'établit la déclaration, le roi de Saxe se +trouverait appelé et Murat exclu. Cependant l'exclusion de ce dernier +n'offre pas moins de difficultés que l'admission du premier, et nous +supposons qu'il existe entre la Russie, l'Angleterre et la Prusse, un +accord sur les points que nos instructions nous prescrivent de ne pas +admettre. + +Il plaît souvent à M. le prince de Metternich de plaider la cause de +Murat et de menacer des obstacles qu'il présenterait à la tête de +quatre-vingt mille hommes, si, à la nouvelle de son exclusion, il +marchait sur l'intérieur de l'Italie. Nous faisons sentir que cette +inquiétude est sans fondement, et qu'il ne faudrait qu'un débarquement +de troupes françaises et espagnoles en Sicile, pour finir à jamais +cette comédie royale à laquelle personne ne peut vouloir prendre +part, et qui serait plus dangereuse à l'Autriche qu'à la France même. +Nous voyons à chaque pas que nous faisons que la difficulté principale +qui s'oppose à nos succès est celle qui tient au caractère timide des +ministres autrichiens et à l'apathie singulière de la nation; que la +Russie et la Prusse, portant cette conviction dans leurs calculs, +insisteront sur leurs injustes prétentions, et qu'il ne nous restera, +peut-être, qu'à déclarer que, protestant contre de telles violences, +la France n'y prend aucune part. Nous répétons souvent qu'il est +singulier que ce soit l'ambassade de France au congrès, qui se charge +de faire la besogne du ministère autrichien. + +Lord Castlereagh manque également de force et de dignité dans cette +circonstance, et nous nous demandons quelquefois, comment il +justifiera un jour, devant sa nation, l'insouciance qu'il montre pour +les grands principes qui constituent les nations. + +Les ministres de Bavière, de Danemark, de Sardaigne, commencent à +murmurer, et on nous a dit qu'ils se concertaient pour faire envers +les grandes puissances une démarche tendant à demander si le congrès +était formé, et où il devait s'assembler. + +C'est nous qui avons insinué cette idée, et nous espérons que la +démarche aura lieu si les puissances tardent trop à s'expliquer. + +Aujourd'hui vers le soir, le prince de Metternich a invité le prince +de Talleyrand à une nouvelle conférence, en le priant d'arriver chez +lui une heure avant la réunion générale, pour pouvoir traiter de +quelques objets importants. + +Le résultat de cette conversation donne l'espoir que le prince de +Metternich se rapprochera de quelques-unes de nos idées, et qu'il +cherchera à concilier les prétentions des puissances avec les +principes que nous mettons en avant. + +Dans la conférence générale à laquelle ont assisté les ministres de +Portugal et de Suède, on n'a pu s'accorder sur notre projet de +déclaration. Il a été arrêté de ne rien préjuger par un principe +inflexible et trop hautement prononcé, mais d'ajourner l'ouverture du +congrès au 1er novembre et d'essayer, pendant cet intervalle, +d'avancer les affaires par des communications confidentielles avec les +différentes puissances. C'est dans ce sens qu'un projet de déclaration +a été présenté par les autres ministres. Après de longs débats, le +prince de Talleyrand est parvenu à y faire ajouter cette phrase: «Que +les propositions à faire au congrès seraient conformes au _droit +public_ et à la juste attente de l'Europe.» Les autres ministres ont +essayé en vain d'écarter ce terme de _droit public_. Les ministres +prussiens s'y sont longtemps refusé, et ce n'est qu'après deux heures +de débats que l'insertion a été emportée pour ainsi dire à la pointe +de l'épée. On a vu clairement qu'ils voulaient finir les affaires, +plutôt par suite de leur accord, que conformément aux principes de +raison et de justice qui fondent proprement le droit public en Europe. + +Nous avons l'honneur de vous adresser copie de cette déclaration qui, +à quelques corrections près, sera publiée telle qu'elle est. (Voyez nº +4.) + +Nous n'avons pas, comme vous le voyez, monsieur le comte, obtenu une +victoire complète; mais les choses sont intactes, le principe est +maintenu et la déclaration laisse une grande latitude pour ménager +tous les intérêts auxquels nous devons veiller. + +Le ministre de Bavière a fait, nous dit-on, une protestation formelle, +à l'égard de son exclusion du comité appelé à préparer les affaires. + +Le prince de Metternich l'a radouci en lui faisant espérer que la +Bavière présiderait la commission qui aurait à s'occuper des affaires +d'Allemagne, et que, sous ce rapport, elle concourrait à tous les +arrangements généraux. + +Agréez... + + * * * * * + +Nº 4.--LE PRINCE DE TALLEYRAND AU ROI LOUIS XVIII. + +Vienne, le 9 octobre 1814. + +SIRE, + +Les ministres des quatre cours, embarrassés de ma note du 1er octobre, +et ne trouvant aucun argument pour la combattre, ont pris le parti de +s'en fâcher. «Cette note, a dit M. de Humboldt, est un brandon jeté +parmi nous.»--«On veut, a dit M. de Nesselrode, nous désunir; on n'y +parviendra pas;» avouant ainsi ouvertement, ce qu'il était facile de +soupçonner, qu'ils avaient fait entre eux une ligue pour se rendre +maîtres de tout et se constituer les arbitres suprêmes de l'Europe. +Lord Castlereagh, avec plus de mesure et d'un ton plus doux, m'a dit +que, dans leur intention, la conférence à laquelle ils nous avaient +appelés, M. de Labrador et moi, devait être toute confidentielle, et +que je lui avais ôté ce caractère en adressant une note, et surtout +une note officielle. J'ai répondu que c'était leur faute et non la +mienne; qu'ils m'avaient demandé mon opinion, que j'avais dû la +donner, et que si je l'avais donnée par écrit et signée, c'est +qu'ayant vu que, dans leurs conférences entre eux, ils écrivaient et +signaient, j'avais dû croire qu'il fallait que j'écrivisse et que je +signasse. + +Cependant, le contenu de ma note ayant transpiré, ces messieurs, pour +en amortir l'effet, ont eu recours aux moyens habituels du cabinet de +Berlin. Ils ont répondu que les principes que je mettais en avant +n'étaient qu'un leurre; que nous demandions la rive gauche du Rhin; +que nous avions des vues sur la Belgique, et que nous voulions la +guerre. Cela m'est revenu de toute part. Mais j'ai ordonné à tout ce +qui entoure la légation de s'expliquer vis-à-vis de tout le monde avec +tant de simplicité et de candeur et d'une manière si positive, que les +auteurs de ces bruits absurdes ne recueilleront que la honte de les +avoir semés. + +Le 3 octobre au soir, M. de Metternich, avec lequel je me trouvais +chez la duchesse de Sagan[212], me remit un nouveau projet de +déclaration, rédigé par lord Castlereagh; ce second projet ne +différait du premier qu'en ce qu'il tendait à faire considérer ce que +les quatre cours proposaient, comme n'étant qu'une conséquence du +premier des articles secrets du traité du 30 mai[213]. Mais, ni le +principe d'où il partait n'était juste (car lord Castlereagh prêtait +évidemment à l'une des dispositions de l'article un sens qu'elle n'a +pas et que nous ne saurions admettre); ni, quand le principe eût été +juste, la conséquence que l'on en tirait n'aurait été légitime; la +tentative était donc doublement malheureuse. + + [212] Sagan, ville de Silésie, chef-lieu d'une principauté possédée + autrefois par le célèbre Wallenstein. Elle passa ensuite dans la + famille des Biren, ducs de Courlande. Catherine-Wilhelmine, fille + de Pierre duc de Courlande, lui succéda en 1800 comme duchesse de + Sagan. C'est elle dont il est ici question. Elle mourut en 1839. Sa + soeur Pauline lui succéda. En 1844, le duché revint à Dorothée, + troisième fille du duc Pierre de Courlande, qui avait épousé Edmond + duc de Dino, et plus tard de Talleyrand-Périgord, neveu du prince + de Talleyrand. + + [213] Voici cet article: + + La disposition à faire des territoires auxquels Sa Majesté Très + Chrétienne renonce par l'article III du traité patent, et les + rapports desquels doit résulter un système d'équilibre réel et + durable en Europe, _seront réglés au congrès, sur les bases + arrêtées par les puissances alliées entre elles_ et d'après les + dispositions générales contenues dans les articles suivants, etc. + +J'écrivis à lord Castlereagh. Je donnai à ma lettre une forme +confidentielle. Je m'attachai à réunir toutes les raisons qui +militaient contre le plan proposé. (La copie de ma lettre est jointe à +la dépêche que j'écris aujourd'hui au département.) Votre Majesté +verra que je me suis particulièrement attaché à faire sentir, avec +toute la politesse possible, que le motif pour lequel on avait proposé +ce plan ne m'avait pas échappé. J'ai cru devoir déclarer qu'il m'était +impossible de concourir à rien de ce qui serait contraire aux +principes, parce que, à moins d'y rester invariablement attachés, nous +ne pouvions reprendre aux yeux des nations de l'Europe le rang et la +considération qui doivent nous appartenir depuis le retour de Votre +Majesté, et, parce que, nous en écarter, ce serait faire revivre la +Révolution, qui n'en avait été qu'un long oubli. + +J'ai su que lord Castlereagh, quand il reçut ma lettre, la fit lire au +ministre de Portugal, qui se trouvait chez lui, et qui lui avoua qu'en +droit nous avions raison; mais en ajoutant qu'il fallait encore savoir +si ce que nous proposions était praticable, ce qui était demander, en +autres termes, si les quatre cours pouvaient se dispenser de s'arroger +sur l'Europe un pouvoir que l'Europe ne leur a point donné. + +Nous eûmes, ce jour-là, une conférence où nous ne nous trouvâmes +d'abord que deux ou trois, les autres ministres n'arrivant qu'à un +quart d'heure les uns des autres. Lord Castlereagh avait apporté ma +lettre pour la communiquer. On la fit passer de mains en mains. MM. de +Metternich et de Nesselrode y jetèrent à peine un simple coup +d'oeil[214], en hommes à la pénétration desquels la seule +inspection[215] d'une pièce suffit pour en saisir tout le contenu. +J'avais été prévenu qu'on me demanderait de retirer ma note. M. de +Metternich me fit en effet cette demande. Je répondis que je ne le +pouvais pas. M. de Labrador dit qu'il était trop tard, que cela ne +servirait à rien, parce qu'il en avait envoyé une copie à sa cour. «Il +faudra donc que nous vous répondions, dit M. de Metternich.--Si vous +le voulez, lui répondis-je.--Je serais, reprit-il, assez d'avis que +nous réglassions nos affaires tout seuls,» entendant par _nous_ les +quatre cours. Je répondis sans hésiter: «Si vous prenez la question de +ce côté, je suis tout à fait votre homme; je suis tout prêt; je ne +demande pas mieux.--Comment l'entendez-vous? me dit-il.--D'une manière +très simple, lui répondis-je. Je ne prendrai plus part à vos +conférences; je ne serai ici qu'un membre du congrès, et j'attendrai +qu'il s'ouvre.» Au lieu de renouveler sa proposition, M. de Metternich +revint par degrés et par divers circuits à des propositions générales +sur l'inconvénient qu'aurait l'ouverture actuelle du congrès. M. de +Nesselrode dit sans trop de réflexion que l'empereur Alexandre voulait +partir le 25, à quoi je dus répondre d'un ton assez indifférent: «J'en +suis fâché, car il ne verra pas la fin des affaires.--Comment +assembler le congrès, dit M. de Metternich, quand rien de ce dont on +aura à l'occuper n'est prêt?--Eh bien! répondis-je, pour montrer que +ce n'est point un esprit de difficultés qui m'anime, et que je suis +disposé à tout ce qui peut s'accorder avec les principes que je ne +saurais abandonner, puisque rien n'est prêt encore pour l'ouverture du +congrès, puisque vous désirez de l'ajourner, qu'il soit retardé de +quinze jours, de trois semaines, j'y consens; mais à deux conditions: +l'une, que vous le convoquerez dès à présent pour un jour fixe; +l'autre, que vous établirez dans la note de convocation la règle +d'après laquelle on doit y être admis.» + + [214] Variante: un coup d'oeil. + + [215] Variante: la _simple_ inspection. + +J'écrivis cette règle sur un papier, telle à peu près qu'elle se +trouve dans les instructions que Votre Majesté a données[216]. Le +papier circula de mains en mains; on fit quelques questions, quelques +objections, mais sans rien résoudre, et les ministres, qui étaient +venus les uns après les autres, s'en retournant de même, la conférence +s'évapora pour ainsi dire plutôt qu'elle ne finit. + + [216] Variante: _nous_ a données. + +Lord Castlereagh, qui était resté des derniers et avec lequel je +descendais l'escalier, essaya de me ramener à leur opinion, en me +faisait entendre que de certaines affaires qui devaient le plus +intéresser ma cour pourraient s'arranger à ma satisfaction. «Ce n'est +point, lui dis-je, de tels ou tels objets particuliers qu'il est +maintenant question, mais du droit qui doit servir à les régler tous. +Si une fois le fil est rompu, comment le renouerons-nous? Nous avons à +répondre aux voeux[217] de l'Europe. Qu'aurons nous fait pour elle, si +nous n'avons pas remis en honneur les maximes dont l'oubli a causé ses +maux? L'époque présente est une de celles qui se présentent à peine +une fois dans le cours[218] de plusieurs siècles. Une plus belle +occasion ne saurait nous être offerte. Pourquoi ne pas nous mettre +dans une position qui y réponde?--Eh! me dit il avec une sorte +d'embarras, c'est qu'il y a des difficultés que vous ne connaissez +pas.--Non, je ne les connais pas,» lui répondis-je du ton d'un homme +qui n'avait aucune curiosité de les connaître. Nous nous séparâmes. + + [217] Variante: _au voeu_. + + [218] Variante: _un_ cours. + +Je dînai chez le prince Windischgrætz[219]. M. de Gentz y était. Nous +causâmes longtemps sur les points discutés dans les conférences +auxquelles il avait assisté. Il parut regretter que je ne fusse point +arrivé plus tôt à Vienne; il se plaisait à croire que les choses dont +il se portait pour être mécontent eussent pu prendre une tournure +différente. Il finit par m'avouer qu'au fond on sentait que j'avais +raison, mais que l'amour-propre s'en mêlait, et qu'après s'être +avancés, il coûtait aux mieux intentionnés de reculer. + + [219] Alfred prince de Windischgrætz, d'une ancienne et illustre + famille de Styrie. Il naquit à Bruxelles en 1787, entra dans + l'armée et devint général. Toutefois son nom ne devint célèbre + qu'en 1848. Il commandait alors à Prague, et eut à réprimer une + insurrection terrible. Il en vint à bout, et fut en récompense + nommé feld-maréchal. Il s'empara ensuite de Vienne, qui était + tombée au pouvoir de l'émeute, et fut envoyé en Hongrie, également + soulevée. Mais il échoua dans cette dernière tâche et fut rappelé. + Il mourut en 1862. + +Deux jours se passèrent sans conférence. Une fête un jour, une chasse +l'autre, en furent la cause. Dans cet intervalle je fus présenté à +madame la duchesse d'Oldenbourg[220]. Je lui exprimai des regrets de +ce qu'elle n'était point venue à Paris avec son frère. Elle me +répondit que ce voyage[221] n'était que retardé; puis elle passa tout +à coup à des questions telles que l'empereur m'en avait faites sur +Votre Majesté, sur l'esprit public, sur les finances, sur l'armée, +questions qui m'auraient fort surpris de la part d'une femme de +vingt-deux ans, si elles n'eussent[222] paru contraster davantage avec +sa démarche, son regard et le son de sa voix. Je répondis à tout dans +un sens conforme aux choses que nous avons à faire ici, et aux +intérêts que nous avons à y défendre. + + [220] Catherine Paulowna, soeur de l'empereur Alexandre, née en 1795 + veuve en 1812 de Pierre-Frédéric-Georges, grand-duc d'Oldenbourg, + remariée en 1816 au roi de Wurtemberg. + + [221] Variante: _qu'elle espérait que_ ce voyage. + + [222] Variante: si elles _m'_eussent. + +Elle me questionna encore sur le roi d'Espagne, sur son frère, sur son +oncle, parlant d'eux en termes assez peu convenables; et je répondis +du ton que je crus le plus propre à donner du poids à mon opinion sur +le mérite personnel de ces princes. + +M. de Gentz, qui vint chez moi au moment où je rentrais de chez la +duchesse d'Oldenbourg, me dit qu'on l'avait chargé de dresser un +projet de convocation du congrès. Le jour précédent j'en avais fait un +conforme à ce que j'avais proposé dans la conférence de la veille, et +je l'avais envoyé à M. de Metternich en le priant de le communiquer +aux autres ministres. M. de Gentz m'assura qu'il n'en avait pas +connaissance. Il me dit que dans le sien, il n'était point question de +la règle d'admission que j'avais proposée, parce que M. de Metternich +craignait qu'en la publiant, on ne poussât à quelque extrémité celui +qui règne à Naples, son plénipotentiaire se trouvant par là exclu. +Nous discutâmes ce point, M. de Gentz et moi, et il se montra +persuadé que ce que craignait M. de Metternich n'arriverait pas. + +Je m'attendais à une conférence le lendemain. Mais les trois quarts de +la journée s'étant écoulés sans que j'eusse entendu parler de rien, je +n'y comptais plus, lorsque je reçus un billet de M. de Metternich qui +m'annonçait qu'il y en aurait une à huit heures, et que si je voulais +venir chez lui un peu auparavant, _il trouverait le moyen de +m'entretenir d'objets très importants_. (Ce sont les termes de son +billet.) J'étais chez lui à sept heures; sa porte me fut ouverte +sur-le-champ. Il me parla d'abord d'un projet de déclaration qu'il +avait fait rédiger, qui différait, me dit-il, un peu du mien, mais qui +s'en rapprochait beaucoup, et dont il espérait que je serais content. +Je le lui demandai; il ne l'avait pas. «Probablement, lui dis-je, il +est en communication chez les alliés?--Ne parlez plus d'alliés[223], +reprit-il, il n'y en a plus.--Il y a ici des gens, _lui dis-je_[224], +qui devraient l'être en ce sens que, même sans se concerter, ils +devraient penser de la même manière et vouloir les mêmes choses. +Comment avez-vous le courage de placer la Russie comme une ceinture +tout autour de vos principales et plus importantes possessions, la +Hongrie et la Bohême? Comment pouvez-vous souffrir que le patrimoine +d'un ancien et bon voisin, dans la famille duquel une archiduchesse +est mariée, soit donné à votre ennemi naturel[225]? Il est étrange +que ce soit nous qui voulions nous y opposer et que ce soit vous qui +ne le vouliez pas!...» Il me dit que je n'avais pas de confiance en +lui. Je lui répondis _en riant_[226], qu'il ne m'avait pas donné +beaucoup de motifs d'en avoir; et je lui rappelai quelques +circonstances où il ne m'avait pas tenu parole: «Et puis, ajoutai-je, +comment prendre confiance en un homme qui pour ceux qui sont le plus +disposés à faire leur affaire des siennes est tout mystère? Pour moi, +je n'en fais point et je n'en ai pas besoin: c'est l'avantage de ceux +qui ne négocient qu'avec des principes. Voilà, poursuivis-je, du +papier et des plumes. Voulez-vous écrire que la France ne demande +rien, et même n'accepterait rien? Je suis prêt à le signer.--Mais vous +avez, me dit-il, l'affaire de Naples, qui est proprement la vôtre.» Je +répondis: «Pas plus la mienne que celle de tout le monde. Ce n'est +pour moi qu'une affaire de principe. Je demande que celui qui a droit +d'être à Naples soit à Naples, et rien de plus. Or c'est ce que tout +le monde doit vouloir comme moi. Qu'on suive les principes, on me +trouvera facile pour tout. Je vais vous dire franchement à quoi je +peux consentir et à quoi je ne consentirai jamais. Je sens que le roi +de Saxe, dans sa position présente[227], peut être obligé à des +sacrifices. Je suppose qu'il sera disposé à les faire, parce qu'il est +sage: mais si on veut le dépouiller de tous ses États, et donner le +royaume de Saxe à la Prusse, je n'y consentirai jamais. Je ne +consentirai jamais à ce que Luxembourg ni Mayence soient non plus +donnés à la Prusse. Je ne consentirai pas davantage à ce que la +Russie passe la Vistule, ait en Europe quarante-quatre millions de +sujets et ses frontières à l'Oder. Mais si Luxembourg est donné à la +Hollande, Mayence à la Bavière; si le roi et le royaume de Saxe sont +conservés, et si la Russie ne passe pas la Vistule, je n'aurai point +d'objection à faire pour cette partie de l'Europe[228].» M. de +Metternich m'a pris alors la main en me disant: «Nous sommes beaucoup +moins éloignés que vous ne pensez. Je vous promets que la Prusse +n'aura ni Luxembourg ni Mayence. Nous ne désirons[229] pas plus que +vous que la Russie s'agrandisse outre mesure, et, quant à la Saxe, +nous ferons ce qui sera en nous pour en conserver du moins une +partie.» Ce n'était que pour connaître ses dispositions relativement à +ces divers objets que je lui avais parlé comme j'avais fait.--Revenant +ensuite à la convocation du congrès, il a insisté sur la nécessité de +ne point publier en ce moment la règle d'admission que j'avais +proposée, «parce que, disait-il, elle effarouche tout le monde; et que +moi-même, elle me gêne quant à présent; attendu que Murat, voyant son +plénipotentiaire exclu, croira son affaire décidée, qu'on ne sait ce +que sa tête peut lui faire faire; qu'il est en mesure en Italie, et +que nous ne le sommes pas». + + [223] Variante: Ne parlez _donc_ plus. + + [224] Supprimé dans le texte des archives. + + [225] Il s'agit de la Saxe. Le prince Antoine, frère du roi + Frédéric-Auguste, avait épousé: 1º Marie-Charlotte-Antoinette, + fille de l'empereur Léopold morte en 1782; 2º en 1787, + Marie-Thérése-Josèphe, autre fille de l'empereur Léopold, née en + 1767. + + [226] Supprimé dans le texte des archives. + + [227] Variante: dans _la_ position présente. + + [228] Variante: pour cette partie-_là_. + + [229] Variante: Nous ne _tenons_ pas. + +On nous prévint que les ministres étaient réunis. Nous nous +rendîmes[230] à la conférence. M. de Metternich l'ouvrit en annonçant +qu'il allait donner lecture de deux projets, l'un rédigé par moi, +l'autre qu'il avait fait rédiger. Les Prussiens se déclarèrent pour +celui de M. de Metternich, disant qu'il ne préjugeait rien et que le +mien préjugeait beaucoup. M. de Nesselrode fut du même avis. Le +ministre de Suède, M. de Löwenhielm[231], qui, pour la première fois, +assistait aux conférences, dit qu'il ne fallait rien préjuger. C'était +aussi l'opinion de lord Castlereagh, et je savais que c'était celle de +M. de Metternich. Ce projet se bornait à ajourner l'ouverture du +congrès au 1er novembre et ne disait rien de plus, ce qui a donné lieu +à M. de Palmella, ministre de Portugal, d'observer qu'une seconde +déclaration pour convoquer le congrès serait nécessaire, et l'on en +est convenu. On ne faisait donc qu'ajourner la difficulté, sans la +résoudre. Mais, comme les anciennes prétentions étaient abandonnées, +comme il n'était plus question de faire régler tout par les huit +puissances en ne laissant au congrès que la faculté d'approuver; comme +on ne parlait plus que de préparer par des communications libres et +confidentielles avec les ministres des autres puissances, les +questions sur lesquelles le congrès devrait prononcer, j'ai cru qu'un +acte de complaisance qui ne porterait aucune atteinte aux principes +pourrait être utile à l'avancement des affaires, et j'ai déclaré que +je consentais à l'adoption du projet, mais sous la condition qu'à +l'endroit où il était dit que l'ouverture formelle du congrès serait +ajournée au 1er novembre, on ajouterait: _et sera faite conformément +aux principes du droit public_. A ces mots, il s'est élevé un tumulte +dont on ne pourrait que difficilement se faire d'idée. M. de +Hardenberg, debout, les poings sur la table, presque menaçant, et +criant comme il est ordinaire à ceux qui sont affligés de la même +infirmité que lui, proférait ces paroles entrecoupées: «Non, +monsieur..., le droit public, c'est inutile. Pourquoi dire que nous +agirons selon le droit public? Cela va sans dire.» Je lui répondis que +si cela allait bien sans le dire, cela irait encore mieux en le +disant. M. de Humboldt criait: «Que fait ici le droit public?» A quoi +je répondais[232]: «Il fait que vous y êtes.» Lord Castlereagh me +tirant à l'écart, me demanda si, quand on aurait cédé sur ce point à +mes désirs, je serais ensuite plus facile. Je lui demandai à mon tour +ce qu'en me montrant facile, je pouvais espérer qu'il ferait dans +l'affaire de Naples. Il me promit de me seconder de toute son +influence: «J'en parlerai, me dit-il, à Metternich; j'ai le droit +d'avoir un avis sur cette matière.--Vous m'en donnez votre parole +d'honneur, lui dis-je.--Je vous la donne, me répondit-il.--Et moi, +repartis-je, je vous donne la mienne de n'être difficile que sur les +principes que je ne saurais abandonner.» Cependant, M. de Gentz, +s'étant approché de M. de Metternich, lui représenta qu'on ne pouvait +refuser de parler du droit public dans un acte de la nature de celui +dont il s'agissait. M. de Metternich avait auparavant proposé de +mettre la chose aux voix, trahissant ainsi l'usage qu'ils auraient +fait de la faculté qu'ils avaient voulu se donner, si leur premier +plan eût été admis. On finit par consentir à l'addition[233] que je +demandais, mais il y eut une discussion non moins vive pour savoir où +elle serait placée; et l'on convint enfin de la placer une phrase +plus haut que celle où j'avais proposé qu'on la mît. M. de Gentz ne +put s'empêcher de dire dans la conférence même: «Cette soirée, +messieurs, appartient à l'histoire du congrès. Ce n'est pas moi qui la +raconterai, parce que mon devoir s'y oppose, mais elle s'y trouvera +certainement.» Il m'a dit depuis qu'il n'avait jamais rien vu de +pareil. + + [230] Variante: nous nous _rendions_. + + [231] Gustave de Löwenhielm, né en 1771, était officier dans + l'armée suédoise. Il fut aide de camp de Gustave III et plus tard + de Bernadotte. Il quitta, en 1814, les armes pour la diplomatie, + fut envoyé au congrès de Vienne, et ensuite fut nommé ambassadeur à + Paris. Il mourut en 1856. + + [232] Variante: _répondis_. + + [233] Variante: _l'admission_. + + C'est pourquoi je regarde comme heureux d'avoir pu, sans abandonner + les principes, faire quelque chose qu'on puisse regarder comme un + acheminement vers la réunion du congrès. + + M. de Löwenhielm est ministre de Suède en Russie, et tout Russe. C'est + vraisemblablement pour cela qu'il a été envoyé ici, le prince royal de + Suède[234] voulant tout ce que veulent les Russes. + + [234] Bernadotte, alors prince royal, plus tard roi de Suède sous + le nom de Charles XIV. + +Les princes qui, autrefois, faisaient partie de la confédération du +Rhin, commencent à se réunir pour presser l'ouverture du congrès. Ils +font déjà entre eux des projets pour l'organisation de l'Allemagne. + +Je suis... + + * * * * * + +Nº 5 _bis._--LES AMBASSADEURS DU ROI AU CONGRÈS, AU MINISTRE DES +AFFAIRES ÉTRANGÈRES A PARIS. + +Vienne, le 12 octobre 1814. + +Monsieur le comte, + +Nous avons l'honneur de vous adresser un exemplaire imprimé de la +déclaration faite au nom des puissances qui ont signé le traité de +Paris. On prétend que nous avons remporté une victoire pour y avoir +fait introduire le mot de _droit public_. Cette opinion doit vous +donner la mesure de l'esprit qui anime le congrès. + +Il se peut que l'ajournement inquiète les esprits; il est sûr d'un +autre côté qu'on ne rend point encore assez de justice aux principes +qui guident le roi dans ses relations politiques. Depuis vingt ans, +l'Europe a été habituée à n'apprécier que la force et à craindre ses +abus. Personne ne se livre encore à l'espoir et à la conviction qu'une +grande puissance veuille être modérée. + +Il nous a donc paru utile que la publication de cette pièce, la +première qui résulte des travaux politiques du congrès, soit +accompagnée de quelques observations qui mettent l'action de la France +et son influence actuelle dans son vrai jour. + +Nous avons l'honneur, monsieur le comte, de vous adresser celles que +nous croyons pouvoir servir au _Moniteur_, et dont l'esprit peut +donner la direction à quelques autres articles des journaux. + +Nous avons l'espoir que l'Autriche appuiera la résistance que nous +opposons dans toutes les circonstances à la cupidité que manifestent +la Russie et la Prusse, et nous mesurerons la force de notre langage +au degré de confiance que nous prendrons dans l'énergie de cette +puissance. + +Nous croyons être sûrs qu'elle ne s'est pas engagée à sanctionner la +destruction de la Saxe, et il sera déjà utile que le cabinet de Vienne +concoure avec nous pour protester contre une pareille violence. Nous +observons généralement que la Russie inquiète l'Allemagne, et que, +sans l'appui de la Prusse, son système fédératif manquerait de bases. + +Nous avons eu occasion de parler des dotations et nous cherchons à +sauver autant d'intérêts particuliers que cela nous est possible. Mais +cette affaire est placée sous l'influence de l'alliance contractée par +les alliés à Chaumont. Une puissance paraît avoir donné la parole à +l'autre de ne rien accorder, et on répond que le principe ne peut plus +être attaqué. + +Vous sentez, monsieur le comte, que tant que nous aurons à négocier +avec des puissances qui prennent le caractère de coalisés, on ne peut +même pas faire valoir le principe que les domaines donnés dans les +pays qui étaient cédés par les traités doivent être laissés aux +donataires. Cela n'empêche pourtant pas qu'en toute occasion nous ne +cherchions à ménager les intérêts particuliers auxquels nous croyons +pouvoir donner quelque appui. + +L'empereur de Russie a parlé hier à l'ambassadeur d'Angleterre, lord +Stewart[235], du rétablissement de la Pologne, en indiquant qu'il +voulait faire nommer roi un de ses frères. Bientôt cette question +devra être abordée. Nous pensons que l'empereur de Russie n'a point +encore d'idées bien fixes à ce sujet, et qu'il tâte les moyens qui +peuvent le rendre maître de ce pays. + +Agréez... + + [235] Charles William Stewart, comte Vane, et plus tard marquis de + Londonderry, après la mort de son frère lord Castlereagh, né en + 1778 à Dublin. Il entra à l'armée et était colonel en 1803, + lorsqu'il fut nommé sous-secrétaire d'État au ministère de la + guerre. Il servit ensuite en Espagne comme brigadier-général. En + 1815, il fut nommé ambassadeur à Vienne et plénipotentiaire au + congrès. Il se retira en 1819, et n'occupa plus de fonctions + publiques jusqu'à sa mort (1854). + + * * * * * + +Nº 5.--LE PRINCE DE TALLEYRAND AU ROI LOUIS XVIII. + +Vienne, le 13 octobre 1814. + +Sire, + +J'ai envoyé, dans la dépêche adressée au département, la déclaration +telle qu'elle a été publiée hier matin[236]. Elle ajourne l'ouverture +du congrès au 1er novembre. Il y a été fait quelques changements, mais +d'expressions seulement, sur lesquels les ministres se sont entendus +sans se réunir, et par l'intermédiaire de M. de Gentz. Nous n'avons +point eu de conférences depuis le 8, ni, par conséquent, de ces +discussions dont je crains bien d'avoir fatigué Votre Majesté dans mes +deux dernières lettres. + + [236] Variante: _ce_ matin. + +Le ministre de Prusse à Londres, le vieux Jacobi Kloest[237] a été +appelé ici au secours de M. de Humboldt. C'est un des aigles de la +diplomatie prussienne. Il m'est venu voir; c'est une ancienne +connaissance. La conversation l'a mené promptement à me parler des +grandes difficultés qui se présentaient, et dont la plus grande, selon +lui, venait de l'empereur Alexandre, qui voulait avoir le duché de +Varsovie. Je lui dis que si l'empereur Alexandre voulait avoir le +duché, il se présenterait probablement avec une cession du roi de +Saxe, et qu'alors on verrait. «Pourquoi du roi de Saxe, reprit-il tout +étonné.--C'est, répondis-je, que le duché lui appartient en vertu des +cessions que vous et l'Autriche lui avez faites, et de traités que +vous, l'Autriche et la Russie avez signés.» Alors, de l'air d'un +homme qui vient de faire une découverte et à qui l'on révèle une chose +tout à fait inattendue: «C'est parbleu vrai, dit-il, le duché lui +appartient.» Du moins, M. de Jacobi n'est pas de ceux qui croient que +la souveraineté se perd et s'acquiert par le seul fait de la conquête. + + [237] Le baron de Jacobi Kloest, diplomate prussien, né en 1745, + ambassadeur de Prusse à Vienne en 1790, puis à Londres (1792), où + il resta jusqu'en 1816. En 1799, il représenta la Prusse au congrès + de Rastadt et prit hautement la défense des plénipotentiaires + français assassinés par les hussards autrichiens. Il mourut en + 1817. + +J'ai lieu de croire que nous obtiendrons pour le roi d'Étrurie Parme, +Plaisance et Guastalla; mais, dans ce cas, il ne faut plus penser à la +Toscane, à laquelle cependant il aurait des droits. L'empereur +d'Autriche a déjà fait pressentir à l'archiduchesse Marie-Louise qu'il +avait peu d'espoir de lui conserver Parme. + +On demande souvent autour de moi, et lord Castlereagh m'en a parlé +directement, si le traité du 11 avril[238] reçoit son exécution. Le +silence du budget à cet égard a été remarqué par l'empereur de Russie. +M. de Metternich dit que l'Autriche ne peut être tenue d'acquitter ce +qui est affecté sur le Mont de Milan[239], si la France n'exécute +point les clauses du traité qui sont à sa charge. En tout, cette +affaire se reproduit sous différentes formes, et presque toujours +d'une manière désagréable. Quelque pénible qu'il soit d'arrêter son +esprit sur ce genre d'affaires, je ne puis m'empêcher de dire à Votre +Majesté qu'il est à désirer que quelque chose soit fait à cet égard. +Une lettre de M. de Jaucourt qui, par ordre de Votre Majesté, me +l'apprendrait, serait certainement d'un bon effet. + + [238] Le traité du 11 avril 1814, signé entre la Prusse, l'Autriche + et la Russie, avec accession de l'Angleterre, d'une part, et + Napoléon, de l'autre, avait pour but de déterminer la situation de + l'empereur et de sa famille (voir t. II, p. 166). On se rappelle + qu'une dotation de deux millions cinq cent mille francs lui était + promise. + + [239] Banque d'État créée à Milan par Napoléon sous le nom de Mont + Napoléon. L'empereur et les membres de sa famille y avaient des + fonds déposés, et l'Autriche, d'après l'article XIII du traité du + 11 avril, s'était engagée à en payer les arrérages. + +On montre ici une intention assez arrêtée d'éloigner Bonaparte de +l'île d'Elbe. Personne n'a encore d'idée fixe sur le lieu où on +pourrait le mettre. J'ai proposé l'une des Açores. C'est à cinq cents +lieues d'aucune terre. Lord Castlereagh ne paraît pas éloigné de +croire que les Portugais pourraient être amenés à se prêter à cet +arrangement; mais, dans cette discussion, la question d'argent +reparaîtra. Le fils de Bonaparte n'est plus traité maintenant comme +dans les premiers temps de son arrivée à Vienne. On y met moins +d'appareil et plus de simplicité. On lui a ôté le grand cordon de la +Légion d'honneur et on y substitue[240] celui de Saint-Étienne. + + [240] Variante: on y _a substitué_. + +L'empereur Alexandre ne parle, suivant son usage, que des idées +libérales. Je ne sais si ce sont elles qui lui ont persuadé que, pour +faire sa cour à ses hôtes, il devait aller à Wagram contempler le +théâtre de leur défaite. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'il a fait +chercher par M. de Czernicheff des officiers qui, ayant assisté à +cette bataille, pussent lui faire connaître les positions et les +mouvements des deux armées qu'il se plaît à étudier sur le terrain. On +a répondu avant-hier à l'archiduc Jean[241], qui demandait où était +l'empereur: «Monseigneur, il est à Wagram.» Il paraît qu'il doit +aller d'ici peu de jours à Pesth, où il a demandé un bal pour le +19[242]. Son projet est d'y paraître en habit hongrois. Avant ou après +le bal, il doit aller pleurer sur le tombeau de sa soeur[243]. A cette +cérémonie doivent se trouver une foule de Grecs qu'il a fait prévenir +d'avance et qui s'empresseront sûrement de venir voir le seul monarque +qui soit de leur rite. Je ne sais jusqu'à quel point tout cela plaît à +cette cour-ci, mais je doute que cela lui plaise beaucoup. + + [241] L'archiduc Jean était le septième fils de l'empereur Léopold. + Né en 1782, il commandait en chef l'armée autrichienne à + Hohenlinden. En 1801, il devint directeur général des + fortifications. Il eut également des commandements importants en + 1805 et en 1809. Tombé on disgrâce, il ne joua aucun rôle militaire + dans les dernières luttes de 1813 et 1814, et vécut à l'écart + jusqu'en 1848. Le parlement réuni à Francfort le nomma alors + vicaire de l'empire d'Allemagne. En même temps l'empereur l'avait + désigné comme lieutenant général en Autriche. Il gouverna quelque + temps en qualité de vicaire de l'empire, mais les événements qui + survinrent le forcèrent à se retirer. Il mourut en 1859. + + [242] Variante: il _y a_ demandé. + + [243] La grande-duchesse Alexandra Paulowna, née en 1783, mariée en + 1799 à l'archiduc Joseph-Antoine, frère de l'empereur François, + palatin du royaume de Hongrie, morte en 1801. + +Lord Stewart, frère de lord Castlereagh et ambassadeur près de la cour +de Vienne, est arrivé depuis quelques jours. Il a été présenté à +l'empereur Alexandre qui lui a dit, à ce qu'il m'a raconté: «Nous +allons faire une belle et grande chose: relever la Pologne[244] en lui +donnant pour roi un de mes frères ou le mari de ma soeur[245]» (la +duchesse d'Oldenbourg). Lord Stewart lui a dit franchement: «Je ne +vois pas là d'indépendance pour la Pologne, et je ne crois pas que +l'Angleterre, quoique moins intéressée que les autres puissances, +puisse s'accommoder de cet arrangement.» + + [244] Variante: _nous allons_ relever. + + [245] Il y a ici une erreur. Le prince Pierre-Frédéric-Georges, duc + d'Oldenbourg, marié à la grande-duchesse Catherine, soeur + d'Alexandre, était mort en 1812. + +Ou je me trompe beaucoup, ou l'union entre les quatre cours est plus +apparente que réelle, et tient uniquement à cette circonstance que les +unes ne veulent pas nous supposer les moyens d'agir, et que les +autres ne croient pas que nous en ayons la volonté. Ceux qui nous +savent contraires à leurs prétentions pensent que nous n'avons que des +raisonnements à leur opposer. L'empereur Alexandre disait, il y a peu +de jours: «Talleyrand fait ici le ministre de Louis XIV.» M. de +Humboldt, cherchant à séduire en même temps qu'à intimider M. de +Schulenburg, ministre de Saxe, lui disait: «Le ministre de France se +présente ici avec des paroles assez nobles; mais, ou elles cachent une +arrière pensée, ou il n'y a rien derrière pour les soutenir. Malheur +donc à ceux qui voudraient y croire.» + +Le moyen de faire tomber tous ces propos et de faire cesser toutes les +irrésolutions serait que Votre Majesté, dans une déclaration qu'elle +adresserait à ses peuples, après avoir fait connaître les principes +qu'elle nous a ordonné de suivre et sa ferme résolution de ne s'en +écarter jamais, laissât seulement entrevoir que la cause juste ne +resterait pas sans appui. Une telle déclaration, comme je la conçois +et comme j'en soumettrais[246] le projet à Votre Majesté, ne mènerait +pas à la guerre, que personne ne veut; mais elle porterait ceux qui +ont des prétentions, à les modérer, et donnerait aux autres le courage +de défendre leurs intérêts et ceux de l'Europe. Mais, comme cette +déclaration serait dans ce moment prématurée, je demande à Votre +Majesté la permission de lui en reparler plus tard, si les +circonstances ultérieures me paraissent l'exiger. + + [246] Variante: comme j'en _soumettrai_. + +Notre langage commence à faire impression. Je regrette fort qu'un +accident qu'a éprouvé M. de Munster l'ait empêché de se trouver près +de lord Castlereagh, qui a bien besoin de soutien. Il sera, à ce +qu'on nous fait espérer, d'ici à deux jours en état de prendre part +aux affaires. + +Je suis... + + * * * * * + +Nº 2 _ter_--LE ROI LOUIS XVIII AU PRINCE DE TALLEYRAND. + +Paris, ce 14 octobre 1814. + +Mon cousin, + +J'ai reçu vos dépêches du 29 septembre et du 4 octobre. (Il serait bon +à l'avenir de les numéroter comme je fais pour celle-ci; par +conséquent, celles dont j'accuse[247] la réception devront porter les +numéros 2 et 3.) + + [247] Variante: dont j'accuse _ici_. + +Je commence par vous dire avec une véritable satisfaction que je suis +parfaitement content de l'attitude que vous avez prise et du langage +que vous avez tenu, tant vis-à-vis des plénipotentiaires, que dans +votre pénible conférence avec l'empereur de Russie. Vous savez, sans +doute, qu'il a mandé le général Pozzo di Borgo. Dieu veuille que cet +esprit sage ramène son souverain à des vues plus sensées; mais c'est +dans l'hypothèse contraire qu'il faut raisonner. + +Empêcher le succès des projets ambitieux de la Russie et de la Prusse +est le but auquel nous devons tendre. Buonaparte[248] eût peut-être pu +y réussir à lui tout seul; mais il avait des moyens qui ne sont et ne +seront jamais les miens; il me faut donc de l'aide. Les petits États +ne sauraient m'en offrir une suffisante, à eux seuls s'entend; il me +faudrait donc celle au moins d'une grande puissance. Nous aurions +l'Autriche et l'Angleterre, si elles entendaient bien leurs intérêts; +mais je crains qu'elles ne soient déjà liées; je crains +particulièrement un système qui prévaut chez beaucoup d'Anglais, et +dont le duc de Wellington semble lui-même imbu, de séparer entièrement +les intérêts de la Grande-Bretagne de ceux du Hanovre. Alors, je ne +puis pas employer la force pour faire triompher le bon droit, mais je +puis toujours refuser d'être garant de l'iniquité; nous verrons si +pour cela on osera m'attaquer. + + [248] Variante: _Pozzo di Borgo_ eût peut-être pu réussir. + +Ce que je dis ici ne regarde que la Pologne et la Saxe; car pour +Naples, je m'en tiendrai toujours à la parfaite réponse que vous avez +faite à M. de Humboldt[249]. + + [249] Voir la lettre de M. de Talleyrand du 4 octobre, p. 323. + +Je mets les choses au pis[250], parce que je trouve que c'est la vraie +façon[251] de raisonner; mais j'espère beaucoup mieux de votre adresse +et de votre fermeté. Sur quoi, je prie Dieu qu'il vous ait, mon +cousin, en sa sainte et digne garde. + +LOUIS. + + [250] Variante: au _pire_. + + [251] Variante: que c'est _là_ la vraie façon. + + * * * * * + +Nº 6 _bis_.--LES AMBASSADEURS DU ROI AU CONGRÈS, AU MINISTRE DES +AFFAIRES ÉTRANGÈRES A PARIS. + +Vienne, le 16 octobre 1814. + +Monsieur le comte, + +Depuis notre dernière dépêche du 12, aucune conférence n'a eu lieu et +tout le mouvement du congrès se réduit à quelques démarches entre les +puissances et à des intrigues très subalternes qui servent cependant à +faire connaître la situation des esprits, l'exaltation des uns, la +cupidité des autres, l'égarement de tous. + +Les grandes difficultés qui s'opposent à la marche des affaires +tiennent à l'idée conçue par l'empereur de Russie de vouloir rétablir +le simulacre d'une Pologne, sous l'influence russe, et d'agrandir la +Prusse par la Saxe. Ce prince, on ose le dire, n'a aucune idée saine à +cet égard et confond à la fois des principes de justice et les +conceptions les plus violentes. + +Lord Castlereagh, chez lequel il s'est rendu pour lui insinuer ses +projets à l'égard de la Pologne, les a combattus. Il lui a même remis +un mémoire raisonné dans lequel il place la question telle que nous la +concevons. Il lui démontre que la situation de l'Europe exige ou le +rétablissement de l'ancienne Pologne, ou que cette source de troubles +et de prétentions soit à jamais écartée des discussions en Europe. + +Lord Castlereagh a fait lire son mémoire à M. le prince de Talleyrand +et à M. le prince de Metternich, et il seconde sous ce rapport les +véritables intérêts de l'Europe. Mais, tout en combattant les vues +exagérées, il ne conclut rien et paraît même éviter de conclure. Sous +le rapport du roi de Saxe, dont le sort n'est pas discuté, lord +Castlereagh continue à se livrer à l'idée la plus fausse, et, dominé +par la pensée que ce qu'il appelle la trahison du roi de Saxe +servirait d'exemple à l'Allemagne et à l'Europe, il s'intéresse fort +peu à la conservation de cette dynastie et du pays, et il abandonne à +cet égard tous les principes. Les conséquences qu'entraînerait cette +mesure sont trop graves pour que la France puisse y consentir, et nous +espérons que l'Autriche finira par ouvrir les yeux sur ce que lui +dictent l'honneur et son propre intérêt. Nous avons à ce sujet +quelques données qui nous font croire que nos démarches seront +secondées par le cabinet de Vienne; mais elles ne le seront que +lorsque la confiance de ce cabinet dans les dispositions de la France +sera entière. + +L'Autriche est liée envers la Prusse par l'engagement qu'on a pris +avec cette dernière puissance de lui procurer une population de dix +millions d'habitants; mais rien n'est stipulé à l'égard de la Saxe, et +l'Autriche voudrait la sauver. + +Le prince de Metternich, quoique guidé par une politique timide et +incertaine, juge cependant assez bien l'opinion de son pays et les +intérêts de sa monarchie pour sentir que les États de l'Autriche, +cernés par la Prusse, la Russie et une Pologne toute dans les mains de +la dernière, seraient constamment menacés, et que la France seule peut +l'aider dans cet embarras. La Bavière lui ayant offert des secours, le +prince de Metternich a fait sonder le maréchal de Wrède[252] sur +l'intention de son gouvernement d'entrer dans un concert militaire +avec l'Autriche et la France, pour empêcher l'exécution des projets +sur la Pologne et la Saxe. Le maréchal de Wrède a répondu +affirmativement. + + [252] Charles-Philippe, prince de Wrède, né à Heidelberg en 1767, + fut de 1805 à 1813 à la tête des troupes bavaroises auxiliaires de + la France, et fut nommé par Napoléon comte de l'empire. Il fit + défection en 1813, mais fut écrasé à Hanau. Après la campagne de + France, il devint feld-maréchal. Il représentait la Bavière au + congrès de Vienne. Il mourut en 1838. + +D'un autre côté, le prince de Metternich conserve de la défiance, non +seulement à l'égard de la volonté du roi pour seconder efficacement le +système de la conservation de la Saxe, mais encore sur les moyens qui +seraient à sa disposition. Cela nous a été confirmé par le propos d'un +homme attaché au prince de Metternich, qui, s'expliquant avec le duc +de Dalberg, lui dit: «Vous nous paraissez comme des chiens qui aboient +fort habilement, mais qui ne mordent pas, et nous ne voulons pas +mordre seuls.» Le même individu lui disait aussi que, si on était sûr +de la fermeté de la France, le langage de l'Autriche pourrait devenir +plus fort et la Russie ne hasarderait pas la guerre. Mais elle +persiste dans ses plans parce qu'elle n'admet pas la possibilité que +l'Autriche et la France combinent une résistance armée contre les +projets soutenus par la Russie et la Prusse à la fois. Le duc de +Dalberg lui répondit que le roi de France ne sanctionnerait jamais un +oubli de toute morale publique, tel que le présenterait +l'anéantissement de la Saxe, et qu'il n'avait pas été le dernier à +ordonner à ses plénipotentiaires de se prononcer en faveur de ce que +dictaient l'honneur et les grands principes de l'ordre public. + +L'empereur de Russie n'a fait connaître depuis trois jours aucune +décision; il essaye, avant de prononcer son dernier mot, de gagner les +ministres anglais et autrichiens. + +Il se peut qu'il insiste sur le rétablissement de la Pologne, conçu à +sa manière, ou, qu'en y renonçant, il veuille faire valoir ce +sacrifice au delà de ce qui peut être admis par les autres puissances. +Les rapports deviendraient alors difficiles, et il faudrait être prêt +à tous les événements qui pourraient en résulter. Peut-être que +l'Autriche aborderait la question d'une ligue formée par les +puissances du midi contre le nord, et il faudrait être en mesure d'y +répondre. + +Nous pensons que la dignité du roi, les intérêts de la France et la +force de l'opinion exigeraient que le roi ne se refusât point à +concourir à la défense des grands principes qui constituent l'ordre en +Europe, et il serait bon et utile qu'il voulût donner les +autorisations nécessaires pour arrêter, si cela devenait urgent, un +accord militaire en opposition avec les projets de la Russie et de la +Prusse. + +Nous pensons que lorsque la Russie même serait en état de lever le +bouclier, la Prusse ne voudrait pas se compromettre, et la fermeté de +la France, secondée par l'Autriche comprenant bien son intérêt, +sauverait l'Europe sans troubler la paix. + +Il y a une autre considération qui nous détermine à engager le roi à +refuser sa sanction et à faire offrir des secours efficaces pour +empêcher l'anéantissement de la maison de Saxe et la réunion de ce +pays à la Prusse. Cette considération est puisée dans l'esprit +révolutionnaire que nous observons en Allemagne et qui porte un +caractère tout particulier. + +Ici, ce n'est point la lutte du tiers état avec les classes +privilégiées, qui fait naître la fermentation. Ce sont les prétentions +et l'amour-propre d'une noblesse militaire et autrefois très +indépendante, qui, préparant le foyer et les éléments d'une +révolution, préférerait obtenir une existence dans un grand État et ne +pas appartenir à des pays morcelés et à des souverains qu'elle regarde +comme ses égaux. + +A la tête de ce parti se trouvent tous les princes et nobles +médiatisés; ils cherchent à fondre l'Allemagne en une seule monarchie, +pour y entrer dans le rôle d'une grande représentation aristocratique. +La Prusse, qui a fort habilement flatté tout ce parti, l'a rattaché à +son char, en lui faisant espérer une partie des anciens privilèges +dont il jouissait. + +On peut donc être persuadé que si la Prusse parvenait à réunir la Saxe +et à s'approprier de côté et d'autre des territoires isolés, elle +formerait, en peu d'années, une monarchie militaire fort dangereuse +pour ses voisins; et rien, dans cette supposition, ne la servirait +mieux que ce grand nombre de têtes exaltées qui, sous le prétexte de +chercher une patrie, la créeraient par les plus funestes +bouleversements. + +Il est du plus grand intérêt d'empêcher ces projets et de seconder +l'Autriche pour pouvoir s'y opposer avec succès. Cette détermination +de la part du roi aidera encore à faire rompre à l'Autriche, à la +Bavière, les liens qui les tiennent attachées à la coalition, et cette +considération est bien importante dans la situation actuelle de la +France. + +A l'occasion de la demande que le prince de Metternich a fait faire au +maréchal de Wrède: si la Bavière serait disposée à se liguer avec la +France et l'Autriche, il a été question de la situation militaire des +deux partis, et on est tombé d'accord que la position militaire des +puissances du midi avait un grand avantage sur celle du nord, et +qu'une opération offensive, faite par les débouchés de la Franconie +sur l'Elbe, couperait les armées prussiennes de leur corps sur le Rhin +et d'une grande partie de leurs ressources. + +L'Autriche a témoigné de l'inquiétude sur les armées napolitaines et +l'agitation de l'Italie, où elle craint que Bonaparte ne prépare +quelque soulèvement. + +Murat avait fait proposer une alliance à la Bavière qui l'a refusée; +mais, si les événements devaient conduire à la guerre, il faudrait +nécessairement porter un corps d'armée en Sicile pour occuper Murat. +L'Espagne devant concourir à cette opération, le corps français +n'aurait pas besoin d'être considérable. + +L'Autriche a, dans ce moment, près de trois cent mille hommes sous +les armes; et, d'après des données assez certaines, ces forces sont +distribuées comme il suit: + + Quatre-vingt mille hommes en Bohême; + Quatre-vingt-dix mille hommes en Moravie et en Hongrie; + Trente-six mille hommes en Gallicie; + Vingt mille hommes en Transylvanie; + Trente mille hommes en Autriche; + Cinquante mille hommes en Italie. + +La Russie peut avoir autant de monde. En voici la distribution: + + Cinquante mille hommes dans le Holstein; + Quatre-vingt mille hommes en Saxe; + Cent cinquante mille hommes en Pologne. + +La Prusse, cent cinquante mille hommes, dont cinquante mille sur le +bas Rhin, dans le nombre desquels il faut compter quinze mille Saxons. +Leur chef, le général Thielmann[253], a pris parti contre ses anciens +souverains et leur serait infidèle. On ne doit pas compter sur lui. + + [253] Jean-Adolphe, baron de Thielmann, né à Dresde en 1765, prit, + bien que Saxon, du service dans l'armée prussienne, fit contre la + France les campagnes de 1792 à 1795, ainsi que celle de 1806. Nommé + général en 1809, il rentra au service de la Saxe et commanda la + cavalerie saxonne durant la campagne de Russie. En 1813, il passa + dans les rangs des alliés et se mit à la tête d'un corps de + partisans. En 1815, il reprit du service en Prusse et commandait + une division prussienne à Ligny. Il mourut en 1824. + +Ce qui semblerait prouver que l'empereur de Russie ne croit pas +pouvoir terminer les affaires cette année, c'est qu'il a retardé la +ratification du traité avec le Danemark et la Suède[254], dont il +doit être garant et qu'il n'a point donné d'ordres pour retirer son +armée qui occupe et dévore le Holstein. Le roi de Danemark n'a pu rien +obtenir à cet égard. + +Agréez... + + [254] Traité de paix entre la Russie et le Danemark, signé à + Hanovre le 8 février 1814. L'article VI de ce traité décidait que + les troupes russes ne pourraient frapper le Holstein d'aucune + contribution. + + * * * * * + +Nº 6.--LE PRINCE DE TALLEYRAND AU ROI LOUIS XVIII. + +Vienne, le 17 octobre 1814. + +SIRE, + +J'ai reçu la lettre dont Votre Majesté a daigné m'honorer. Je suis +heureux de trouver que la ligne de conduite que j'ai suivie s'accorde +avec les intentions que Votre Majesté veut bien m'exprimer. Je mettrai +tous mes soins à ne m'en écarter jamais. + +J'ai à rendre compte à Votre Majesté de la situation des choses depuis +ma dernière lettre. + +Lord Castlereagh, voulant faire une nouvelle tentative sur l'esprit de +l'empereur Alexandre pour lui faire abandonner ses idées de Pologne +qui dérangent tout et mènent à tout bouleverser, lui avait demandé une +audience. L'empereur a voulu y mettre une sorte de mystère et lui a +fait l'honneur de se rendre chez lui; et sachant bien de quel sujet +lord Castlereagh avait à l'entretenir, il est de lui-même entré en +matière, en se plaignant de l'opposition qu'il trouvait à ses vues. Il +ne comprenait pas, il ne comprendrait jamais que la France et +l'Angleterre pussent être opposées au rétablissement d'un royaume de +Pologne[255]. Ce rétablissement, disait-il, serait une réparation +faite à la morale publique que le partage avait outragée, une sorte +d'expiation. A la vérité, il ne s'agissait pas de rétablir la Pologne +entière; mais rien n'empêcherait que cela se fît[256] un jour, si +l'Europe le désirait. Pour le moment la chose serait prématurée; le +pays lui-même avait besoin d'y être préparé; il ne pouvait l'être +mieux que par le rétablissement en royaume d'une partie seulement de +la Pologne, à laquelle on donnerait des institutions propres à y faire +germer et fructifier tous les principes de la civilisation, qui se +répandraient ensuite dans la masse entière, lorsqu'il aurait été jugé +convenable de la réunir. L'exécution de son plan ne devait coûter de +sacrifices qu'à lui, puisque le nouveau royaume ne serait formé que de +parties de la Pologne sur lesquelles la conquête lui donnait +d'incontestables droits, et auxquelles il ajouterait encore celles +qu'il avait acquises antérieurement à la dernière guerre et depuis le +partage (Byalistock et Tarnopol). Personne n'avait donc à se plaindre +de ce qu'il voulait[257] faire ces sacrifices; il les ferait avec +plaisir, par principe de conscience, pour consoler une nation +malheureuse, pour avancer la civilisation; il attachait à cela son +honneur et sa gloire. Lord Castlereagh, qui avait ses raisonnements +préparés, les a déduits dans une conversation qui a été fort longue, +mais sans persuader ni convaincre l'empereur Alexandre, lequel s'est +retiré en laissant lord Castlereagh fort peu satisfait de ses +dispositions; mais comme il ne se tenait point pour battu, il a mis +ses raisons par écrit, et, le soir même, il les a présentées à +l'empereur sous le titre de _memorandum_. + + [255] Variante: _du_ royaume de Pologne. + + [256] Variante: que cela _ne_ se fît. + + [257] Variante: de ce qu'il _voulût_. + +Après m'avoir donné, dans une conversation fort longue, les détails +qui précèdent, lord Castlereagh m'a fait lire cette pièce, ce dont, +pour le dire en passant, M. de Metternich qui l'a su a témoigné une +surprise qu'il n'aurait pas montrée s'il n'était pas en général +convenu entre les ministres des quatre cours de ne point communiquer à +d'autres ce qu'ils font entre eux. + +Le _memorandum_ commence par citer les articles des traités conclus en +1813 par les alliés, lesquels portent que: _la Pologne restera +partagée entre les trois puissances dans des proportions dont elles +conviendront à l'amiable; et sans que la France puisse s'en mêler._ +(Lord Castlereagh s'est hâté de me dire qu'il s'agissait de la France +de 1813, et non de la France d'aujourd'hui.) Il rapporte ensuite +textuellement des discours tenus, des promesses faites, des assurances +données par l'empereur Alexandre à diverses époques, en divers lieux, +et notamment à Paris, et qui sont en opposition avec le plan qu'il +poursuit maintenant. + +A cela succède un exposé des services rendus par l'Angleterre à +l'empereur Alexandre. + +Pour lui assurer la possession tranquille de la Finlande, elle a +concouru[258] à faire passer la Norvège sous la domination de la +Suède[259], faisant en cela le sacrifice de son propre penchant, et +peut-être même de ses intérêts. Par sa médiation elle lui a fait +obtenir de la Porte ottomane des cessions et d'autres avantages[260]; +et de la Perse, la cession d'un territoire assez considérable[261]. +Elle se croit donc en droit de parler à l'empereur Alexandre avec plus +de franchise que les autres puissances, qui n'ont point été dans le +cas de lui rendre les mêmes services. + + [258] Variante: elle a _commencé_. + + [259] La Norvège, avant 1814, appartenait au Danemark. Or, le + Danemark avait conclu en 1813 une alliance avec Napoléon, au lieu + que la Suède avait pris le parti des alliés, et avait signé avec + l'Angleterre un traité de subside (3 mars 1813). La Suède envahit + la Norvège. Le traité du 14 août 1814 suspendit les hostilités, et + le 4 novembre suivant, la diète norvégienne proclama le roi de + Suède, roi de Norvège. + + [260] Paix de Bucharest en 1812, par laquelle la Turquie cédait à + la Russie la Bessarabie et une partie de la Moldavie, et + reconnaissait le protectorat russe sur la Valachie. + + [261] Traité de paix entre la Russie et la Perse (12 octobre 1813). + +De là, passant à l'examen du plan actuel de l'empereur, lord +Castlereagh déclare que le rétablissement de la Pologne entière en un +État complètement indépendant obtiendrait l'assentiment de tout le +monde; mais que créer un royaume avec le quart de la Pologne, ce +serait créer des regrets pour les trois autres quarts et de justes +inquiétudes pour ceux qui en possèdent une partie quelconque, et qui, +du moment où il existerait un royaume de Pologne, ne pourraient plus +compter un seul instant sur la fidélité de leurs sujets; qu'ainsi, au +lieu d'un foyer de civilisation, on n'aurait établi qu'un foyer +d'insurrections et de troubles, quand le repos est le voeu comme il est +le besoin de tous. En convenant que la conquête a donné des droits à +l'empereur, il soutient que ces droits ont pour limites le point qu'il +ne saurait dépasser sans nuire à la sécurité de ses voisins. Il le +conjure par tout ce qu'il a de cher, par son humanité, par sa gloire, +de ne point vouloir aller au delà, et il finit par lui dire qu'il le +prie d'autant plus instamment de peser toutes les réflexions qu'il lui +soumet, que, dans le cas où il persisterait dans ses vues, +l'Angleterre aurait le regret de n'y pouvoir donner son consentement. + +L'empereur Alexandre n'a point encore répondu. + +Autant lord Castlereagh est bien dans la question de la Pologne, +autant il est mal dans celle de la Saxe. Il ne parle que de trahison, +de la nécessité d'un exemple. Les principes ne paraissent[262] pas +être son côté fort. Le comte de Munster, dont la santé est meilleure, +a essayé de le convaincre que de la conservation de la Saxe dépendait +l'équilibre, et même, peut-être, l'existence de l'Allemagne; et il a +tout au plus réussi à lui donner des doutes. Cependant il m'a promis, +non pas de se prononcer comme nous dans cette question, (il paraît +avoir à cet égard avec les Prussiens des engagements qui le lient), +mais de faire, dans notre sens, des représentations amicales. + + [262] Variante: _n'apparaissent_ pas. + +Sa démarche vis-à-vis de l'empereur Alexandre a été, non seulement +faite de l'aveu, mais même à la prière de M. de Metternich. Je n'en +saurais douter, quoique ni l'un ni l'autre ne me l'aient dit. +L'Autriche sent toutes les conséquences des projets russes, mais, +n'osant se mettre en avant, elle y fait mettre[263] l'Angleterre. + + [263] Variante: elle y _a_ fait mettre. + +Si l'empereur Alexandre persiste, l'Autriche, trop intéressée à ne pas +céder, ne cédera pas, je le crois; mais sa timidité la portera à +traîner les choses en longueur. Cependant, ce parti a des dangers qui +chaque jour deviennent plus grands, qui pourraient devenir extrêmes, +et sur lesquels je dois d'autant plus appeler l'attention de Votre +Majesté, que leur cause pourrait se prolonger fort au delà du temps +présent, de manière à devoir exciter toute sa sollicitude pendant +toute la durée de son règne. + +Des ferments révolutionnaires sont partout répandus en Allemagne. Le +jacobinisme y domine, non point comme en France, il y a vingt-cinq +ans, dans les classes moyennes et inférieures, mais parmi la plus +haute et la plus riche noblesse; différence qui fait que la marche +d'une révolution qui viendrait à y éclater ne pourrait pas être +calculée d'après la marche de la nôtre. Ceux que la dissolution de +l'empire germanique et l'acte de confédération du Rhin ont fait +descendre du rang de dynastes à la condition de sujets supportant[264] +impatiemment d'avoir pour maîtres ceux dont ils étaient ou croyaient +être les égaux, aspirent à renverser un ordre de choses dont leur +orgueil s'indigne, et à remplacer tous les gouvernements de ce pays +par un seul. Avec eux conspirent les hommes des universités, et la +jeunesse imbue de leurs théories, et ceux qui attribuent à la division +de l'Allemagne en petits États les calamités versées sur elle par tant +de guerres dont elle est le continuel théâtre. L'unité de la patrie +allemande est leur cri, leur dogme, leur religion exaltée jusqu'au +fanatisme, et ce fanatisme a gagné même des princes actuellement +régnants. Or, cette unité, dont la France pouvait n'avoir rien à +craindre quand elle possédait la rive gauche du Rhin et la Belgique, +serait maintenant pour elle d'une très grande conséquence. Qui peut +d'ailleurs prévoir les suites de l'ébranlement d'une masse telle que +l'Allemagne, lorsque ses éléments divisés viendraient à s'agiter et à +se confondre? Qui sait où s'arrêterait l'impulsion une fois donnée? +La situation de l'Allemagne, dont une grande partie ne sait pas qui +elle doit avoir pour maître, les occupations militaires, les vexations +qui en sont le cortège ordinaire, de nouveaux sacrifices demandés +après tant de sacrifices, le mal-être présent, l'incertitude de +l'avenir, tout favorise les projets de bouleversement. Il est trop +évident que si le congrès s'ajourne, s'il diffère, s'il ne décide +rien, il aggravera cet état de choses, et il est trop à craindre qu'en +l'aggravant, il n'amène une explosion. L'intérêt le plus pressant +serait donc qu'il accélérât ses travaux, et qu'il finît; mais comment +finir? En cédant à ce que veulent les Russes et les Prussiens? Ni la +sûreté de l'Europe ni l'honneur ne le permettent. En opposant la force +à la force? Il faudrait pour cela que l'Autriche, qui en a, je crois, +le désir, en eût la volonté. Elle a sur pied des forces immenses; mais +elle craint des soulèvements en Italie, et n'ose se commettre seule +avec la Russie et la Prusse. Elle peut compter sur la Bavière, qui +s'est prononcée très franchement et lui a offert cinquante mille +hommes pour défendre la Saxe: le Wurtemberg lui en fournirait dix +mille: d'autres États allemands se joindraient à elle; mais cela ne la +rassure point assez. Elle voudrait pouvoir compter sur notre concours, +et ne croit pas pouvoir y compter. Les Prussiens ont répandu le bruit +que les ministres de Votre Majesté avaient reçu de doubles +instructions qui leur prescrivaient, les unes le langage qu'ils +devaient tenir, et les autres de ne rien promettre. M. de Metternich a +fait dire au maréchal de Wrède qu'il le croyait ainsi. Une personne de +sa plus intime confiance disait, il y a peu de jours, à M. de Dalberg: +«Votre légation parle très habilement mais vous ne voulez point agir, +et nous, nous ne voulons point agir seuls.» + + [264] Variante: _supportent_. + +Votre Majesté croira sans peine que je n'aime pas plus la guerre et +que je ne la désire pas plus qu'elle. Mais, dans mon opinion, il +suffirait de la montrer, et l'on n'aurait pas besoin de la faire. Dans +mon opinion encore, la crainte de la guerre ne doit pas l'emporter sur +celle d'un mal plus grand, que la guerre seule peut prévenir. + +Je ne puis croire que la Russie et la Prusse voulussent courir les +chances d'une guerre contre l'Autriche, la France, la Sardaigne, la +Bavière et une bonne partie de l'Allemagne; ou si elles voulaient +courir cette chance, à plus forte raison ne reculeraient-elles point +devant l'Autriche seule, en supposant, ce qui n'est pas, qu'elle +voulût engager seule la lutte. + +Ainsi, l'Autriche privée de notre appui n'aurait d'autre ressource que +de prolonger indéfiniment le congrès ou de le dissoudre, ce qui +ouvrirait la porte aux révolutions; ou de céder et de consentir à des +choses que Votre Majesté est résolue à ne jamais sanctionner. + +Dans ce cas, il ne resterait aux ministres de Votre Majesté qu'à se +retirer du congrès en renonçant à rien obtenir de ce qu'elle désire le +plus. Cependant l'état des choses qui se trouverait établi en Europe +pourrait rendre inévitable, dans très peu d'années, la guerre que l'on +aurait voulu éviter, et l'on pourrait alors se trouver dans une +situation où l'on aurait moins de moyens de la faire. + +Je crois non seulement possible, mais encore probable, que si la +réponse de l'empereur Alexandre ôte toute espérance de le voir céder à +la persuasion, le prince de Metternich me demandera si et jusqu'à +quel point l'Autriche peut compter sur notre coopération. + +Les instructions qui nous ont été données par Votre Majesté portent +que la domination de la Russie sur toute la Pologne menacerait +l'Europe d'un danger si grand que, s'il ne pouvait être écarté que par +la force des armes, il ne faudrait point balancer un seul moment à les +prendre, ce qui semblerait m'autoriser à promettre en général, pour ce +cas, les secours de Votre Majesté. + +Mais, pour répondre d'une manière positive à une demande précise, pour +promettre des secours déterminés, j'ai besoin d'une autorisation et +d'instructions spéciales. J'ose supplier Votre Majesté de vouloir bien +me les donner, et d'être persuadée que je n'en ferai usage que dans le +cas d'une évidente et extrême nécessité. Mais je persiste à croire que +le cas que je prévois ne se présentera pas. + +Toutefois, pour être préparé à tout, je désirerais que Votre Majesté +daignât m'honorer le plus promptement possible de ses ordres. + +Depuis la déclaration que j'ai eu l'honneur d'envoyer à Votre Majesté, +les ministres des huit puissances ne se sont point réunis. + +Un comité, composé d'un ministre d'Autriche, d'un Prussien et des +ministres de Bavière, de Wurtemberg et de Hanovre, travaille à la +constitution fédérale de l'Allemagne. Ils ont déjà tenu une +conférence. On doute que, vu la diversité des intérêts de ceux qu'ils +représentent, et de leurs propres caractères, ils parviennent à +s'accorder. + +Je suis, etc. + + * * * * * + +Nº 7.--LE PRINCE DE TALLEYRAND AU ROI LOUIS XVIII. + +Vienne, le 19 octobre 1814. + +SIRE, + +M. de Labrador, pour avoir été de la même opinion que moi dans les +conférences auxquelles nous avons été l'un et l'autre appelés, et +peut-être aussi pour être venu assez souvent chez moi, où lord +Castlereagh l'a trouvé une fois, a essuyé les plus vifs reproches de +la part des ministres des quatre cours. On l'a traité de transfuge, +d'homme qui se séparait de ceux auxquels l'Espagne était redevable de +sa délivrance, et, ce qui est digne de remarque, M. de Metternich est +celui qui a montré sur ce point le plus de chaleur. M. de Labrador +n'en a pas pour cela changé d'opinion, mais il s'est cru obligé de +rendre les visites qu'il me fait plus rares. On peut juger par là +jusqu'à quel point les ministres moins indépendants par leur position +ou leur caractère personnel sont ou peuvent se croire libres d'avoir +des rapports suivis avec la légation de Votre Majesté. + +Les cinq ministres qui ont été réunis pour s'occuper du projet de +constitution fédérale ont été requis de donner leur parole d'honneur +de ne communiquer à qui que ce soit les propositions qui leur seraient +faites. C'est surtout contre la légation de France que cette +précaution assez inutile a été prise. N'ayant pu lui faire accepter +dans les négociations le rôle qu'on a essayé de lui faire prendre, on +veut l'isoler. + +Cependant, à travers les ténèbres dont on veut l'environner et que +l'on s'efforce, à mesure que le temps avance, de rendre plus épaisses, +un rayon de lumière a percé[265]. Peut-être tenons-nous le fil qui +peut nous faire pénétrer dans le labyrinthe d'intrigues où l'on avait +espéré d'abord de nous égarer. Voici ce que nous avons appris d'un +homme que sa position met éminemment en mesure d'être bien informé. + + [265] Variante: a _paru_. + +Les quatre cours n'ont point cessé d'être alliées en ce sens que les +sentiments avec lesquels elles ont fait la guerre lui ont survécu, et +que l'esprit avec lequel elles ont combattu est le même qu'elles +portent dans les arrangements de l'Europe. Leur projet était de faire +ces arrangements seules. Puis, elles ont senti que l'unique moyen de +les faire considérer comme légitimes était de les faire revêtir d'une +apparente sanction. Voilà pourquoi le congrès a été convoqué. Elles +auraient désiré d'en exclure la France, mais elles ne le pouvaient pas +après l'heureux changement qui s'y était opéré, et sous ce rapport, ce +changement les a contrariées. Cependant, elles se sont flattées que la +France, longtemps et uniquement occupée de ses embarras intérieurs, +n'interviendrait au congrès que pour la forme. Voyant qu'elle s'y +présentait avec des principes qu'elles ne pouvaient point[266] +combattre, et qu'elles ne voulaient pas suivre, elles ont pris le +parti de l'écarter de fait, sans l'exclure, et de concentrer tout +entre leurs mains, pour marcher sans obstacle à l'exécution de leur +plan. Ce plan n'est au fond que celui de l'Angleterre. C'est elle qui +est l'âme de tout. Son peu de zèle pour les principes ne doit pas +surprendre: ses principes sont son intérêt. Son but est simple: elle +veut conserver sa prépondérance maritime, et, avec cette +prépondérance, le commerce du monde. Pour cela, elle a besoin que la +marine française ne lui devienne jamais redoutable, ni combinée avec +d'autres, ni seule. Déjà elle a pris soin d'isoler la France des +autres puissances maritimes par les engagements qu'elle leur a fait +prendre. Le rétablissement de la maison de Bourbon lui ayant fait +craindre le renouvellement du pacte de famille, elle s'est hâtée de +conclure avec l'Espagne le traité du 5 juillet, lequel porte que ce +pacte ne sera jamais renouvelé. Il lui reste de placer la France, +comme puissance continentale, dans une situation qui ne lui +permette[267] de vouer qu'une petite partie de ses forces au service +de mer. Dans cette vue, elle veut unir étroitement l'Autriche et la +Prusse en rendant celle-ci aussi forte que possible[268], et les +opposer toutes deux comme rivales à la France. C'est par suite de ce +plan que lord Stewart a été nommé ambassadeur à Vienne. Il est tout +Prussien; c'est là ce qui l'a l'ait choisir. On tâchera de placer de +même à Berlin un homme qui soit lié d'inclination à l'Autriche. Rien +ne convient mieux aux desseins de rendre la Prusse forte, que de lui +donner la Saxe; l'Angleterre veut donc qu'on sacrifie ce pays et qu'on +le donne à la Prusse. Lord Castlereagh et M. Cook[269] sont si +déterminés dans cette question, qu'ils osent dire que le sacrifice de +la Saxe, sans aucune abdication, sans aucune cession du roi, ne +blesse aucun principe. Naturellement l'Autriche devrait repousser +cette doctrine. La justice, la bienséance, sa sûreté même, tout l'en +presse. Qu'a-t-on fait pour vaincre sa résistance? Rien que de très +simple: on l'a placée vis-à-vis de deux difficultés en l'aidant à +surmonter l'une, à condition qu'elle cédera[270] sur l'autre. +L'empereur de Russie est là fort à propos avec le désir d'avoir le +duché de Varsovie entier, et de former[271] un simulacre de royaume de +Pologne. Lord Castlereagh s'y oppose et dresse un mémoire qu'il +montrera à son parlement, pour faire croire qu'il a eu tant de peine à +arranger les affaires de Pologne, qu'on ne saurait lui imputer à blâme +de n'avoir pas sauvé la Saxe, et, pour prix de ses efforts, il presse +l'Autriche de consentir à la disparition de ce royaume. Qui sait si le +désir de former un simulacre de Pologne n'a pas été suggéré à +l'empereur Alexandre par ceux mêmes qui le combattent, ou si ce désir +est sincère? si l'empereur, pour se rendre agréable aux Polonais, ne +leur a pas fait des promesses qu'il serait très fâché de tenir? si la +résistance qu'on lui oppose n'est pas ce qu'il souhaite le plus, et si +on ne le mettrait pas dans le plus grand embarras en consentant à ce +qu'il parait vouloir? Cependant M. de Metternich, qui se pique de +donner à tout l'impulsion, la reçoit lui-même, sans s'en douter, et, +jouet des intrigues qu'il croit mener, il se laisse tromper comme un +enfant. + + [266] Variante: qu'elles ne _pourraient pas_. + + [267] Variante: qui ne lui _permettra_. + + [268] Variante: _qu'il est_ possible. + + [269] Édouard Cook ou Cooke, homme d'État anglais, fut d'abord + premier greffier de la Chambre des communes d'Irlande, puis + secrétaire du département de la guerre dans ce pays, et député. Il + contribua par ses écrits à la réunion des parlements d'Angleterre + et d'Irlande, fut ensuite nommé par lord Castlereagh + sous-secrétaire d'État de l'intérieur et des affaires étrangères, + et l'accompagna comme plénipotentiaire au congrès de Vienne. Il se + retira en 1817 et mourut en 1820. + + [270] Variante: qu'elle _céderait_. + + [271] Variante: et de _servir_. + +Sans assurer que toutes ces informations soient parfaitement exactes, +je dois dire qu'elles me paraissent extrêmement vraisemblables. + +Il y a peu de jours que M. de Metternich réunit près de lui un certain +nombre de personnes qu'il est dans l'habitude de consulter. Toutes +furent d'avis que la Saxe ne devait point être abandonnée. Rien ne fut +conclu, et, avant-hier soir, j'appris par une voix sûre que M. de +Metternich, personnellement abandonnait la Saxe, mais que l'empereur +d'Autriche luttait encore. + +L'un des commissaires pour le projet de constitution fédérale a dit +que les propositions qui leur étaient faites supposaient que la Saxe +ne devait plus exister. + +La journée d'hier fut consacrée tout entière à deux fêtes: l'une +militaire et commémorative de la bataille de Leipsick: la légation de +Votre Majesté n'y pouvait pas être; j'assistai à l'autre, donnée par +le prince de Metternich, en l'honneur de la paix. Je désirais pouvoir +y trouver l'occasion de dire un mot à l'empereur d'Autriche. Je ne fus +point assez heureux (je l'avais été davantage au bal précédent, où +j'avais pu placer vis-à-vis de lui quelques mots sur les circonstances +et de nature à produire quelque effet sur son esprit; il parut alors +me très bien comprendre.) Lord Castlereagh lui parla près de vingt +minutes, et il m'est revenu que la Saxe avait été le sujet de cette +conversation. + +La disposition qui donnerait ce pays à la Prusse serait regardée en +Autriche, même par les hommes du cabinet, comme un malheur pour la +monarchie autrichienne, et en Allemagne comme une calamité. On l'y +regarderait comme destinant infailliblement l'Allemagne même à être +partagée plus tôt ou plus tard, comme l'a été la Pologne. + +Le roi de Bavière ordonnait encore hier à son ministre de faire de +nouvelles démarches pour la Saxe et lui disait: «Ce projet est de +toute injustice et m'ôte tout repos.» + +Si l'Autriche veut conserver la Saxe, il est probable qu'elle voudra à +tout événement s'assurer de notre coopération et c'est pour être prêt +à répondre à toute demande de cette nature que j'ai supplié Votre +Majesté de m'honorer de ses ordres. Toutefois, comme j'ai eu l'honneur +de le lui dire, je tiens pour certain que la Russie et la Prusse +n'engageraient point la lutte. + +Si l'Autriche cédait sans avoir demandé notre concours, c'est qu'elle +serait décidée à n'en pas vouloir. Elle ôterait par là, à Votre +Majesté, toute espérance de sauver la Saxe, mais elle ne saurait lui +ôter la gloire de défendre les principes qui font la sûreté de tous +les trônes. + +Au surplus, tant que l'Autriche n'aura pas définitivement cédé, je ne +désespérerai pas, et je crois même avoir trouvé un moyen, sinon +d'empêcher que la Saxe ne soit sacrifiée, du moins d'embarrasser ceux +qui la veulent sacrifier: c'est de faire connaître à l'empereur de +Russie que nous ne nous opposons point à ce qu'il possède, sous +quelque dénomination [272] que ce soit, la partie de la Pologne qui +lui sera [273] dévolue, et qui n'étendrait point ses frontières de +manière à inquiéter ses voisins, pourvu qu'en même temps la Saxe soit +[274] conservée. + + [272] Variante: sous quelque _domination_. + + [273] Variante: qui lui _serait_ dévolue. + + [274] Variante: _et pourvu en même temps que la Saxe fût_. + +Si l'empereur n'a réellement point envie de faire un royaume de +Pologne, et qu'il ne cherche qu'une excuse à donner aux Polonais, +cette déclaration le gênera. Il ne pourra pas dire aux Polonais, et +ceux-ci ne pourront pas croire que c'est la France qui s'oppose à +l'accomplissement de leur voeu le plus cher. De son côté, lord +Castlereagh sera embarrassé d'expliquer au parlement comment il s'est +opposé à une chose que beaucoup de personnes désirent en Angleterre, +quand la France ne s'y opposait pas. + +Que si l'empereur Alexandre tient véritablement à l'idée de ce royaume +de Pologne, le consentement de la France sera pour lui une raison d'y +persister; l'Autriche, rejetée par là dans l'embarras d'où elle aurait +cru se tirer par l'abandon de la Saxe, reviendra forcément sur cet +abandon et sera ramenée à nous. + +Dans aucune hypothèse, cette déclaration ne peut nous nuire. Ce qui +nous importe, c'est que la Russie ait le moins de Pologne qu'il est +possible et que la Saxe soit sauvée. Il nous importe moins, ou même, +il ne nous importe pas que la Russie possède d'une manière ou d'une +autre ce qui doit être à elle et qu'elle doit posséder. C'est à +l'Autriche que cela importe. Or, quand elle sacrifie sans nécessité ce +qu'elle sait nous intéresser et ce qui doit l'intéresser davantage +elle-même, pourquoi hésiterions-nous à la replacer dans la situation +d'où elle a voulu se tirer, surtout lorsqu'il dépend d'elle de finir à +la fois ses embarras et les nôtres, et qu'elle n'a besoin pour cela +que de s'unir à nous? + +Je suis informé que l'empereur Alexandre a exprimé ces jours derniers, +et à plusieurs reprises, l'intention de me faire appeler. S'il le +fait, je tenterai le moyen dont je viens d'avoir l'honneur +d'entretenir Votre Majesté. + +Le général Pozzo, qui est ici depuis quelques jours, parle de la +France de la manière la plus convenable. + +L'électeur de Hanovre ne pouvant plus conserver ce titre, puisqu'il ne +doit plus y avoir d'empire germanique ni d'empereur électif, et ne +voulant point être dans un rang inférieur à celui du souverain du +Wurtemberg, sur lequel il l'emportait autrefois de beaucoup, a pris le +titre de roi. Le comte de Munster (qui est à peu près guéri de sa +chute) me l'a notifié. J'attends pour lui répondre et reconnaître le +nouveau titre[275] que son maître a pris, l'autorisation que Votre +Majesté jugera sans doute convenable de me donner. + +Je suis... + + [275] Variante: _les nouveaux titres_. + + * * * * * + +Nº 7 bis.--LES AMBASSADEURS DU ROI AU CONGRÈS, AU MINISTRE DES +AFFAIRES ÉTRANGÈRES, A PARIS. + +Vienne, le 20 octobre 1814. + +Monsieur le comte, + +Dans une de nos précédentes dépêches, nous avons eu l'honneur de vous +mander que les quatre puissances alliées, conformément à leurs +arrangements, continuent à suivre un système de convenance arrêté pour +le cas où Bonaparte serait resté sur le trône de France; qu'elles ne +comptent pour rien le rétablissement de la maison de Bourbon, qui +change l'état de l'Europe et qui aurait dû faire retourner tout dans +le système existant en 1792. Mais comme la force de la France les +épouvante encore, c'est avec un singulier aveuglement que le prince de +Metternich continue à seconder les projets des trois puissances, qu'il +facilite à la Russie les moyens de s'emparer du duché de Varsovie, à +la Prusse d'occuper la Saxe, et à l'Angleterre d'exercer l'influence +la plus absolue sur ce qu'on appelait, et sur ce qu'on peut encore +appeler la coalition. Cet état de choses produit un effet très +étrange; tout ce qui tient à la monarchie autrichienne s'approche de +nous, tout ce qui tient au ministère s'éloigne. + +Il n'y a plus eu de conférence depuis celle dont nous avons eu +l'honneur de vous entretenir. Les ministres des quatre puissances se +voient, parlent, projettent, changent, et rien ne finit. Cependant le +moment d'une décision approche. Nous sommes au courant de tous ces +petits mouvements politiques, quoiqu'ils se soient donné leur parole +d'honneur de ne nous instruire de rien de ce qu'ils méditent. + +Le système des puissances naît de l'effroi dans lequel elles sont +encore. Elles veulent exécuter l'engagement pris le 13 juin 1813, de +finir les affaires de Pologne, sans que la France puisse y intervenir. +Elles tendent enfin à isoler la France, et se repentent de la paix +qu'elles ont signée. + +Le système anglais se présente ici partout avec évidence. Alarmés +encore de l'effet qu'a produit sur l'Angleterre le système +continental, les ministres anglais veulent que dans le nord et sur la +Baltique, il y ait des puissances assez fortes pour que la France ne +puisse, à aucune époque, entraver le commerce de l'Angleterre avec +l'intérieur du continent. Ils se prêtent par cette raison à tout ce +que la Prusse exige, et soutiennent ses prétentions par tous leurs +efforts. + +C'est de cette combinaison que résulta l'agrandissement de la Hollande +par les Pays-Bas, du Hanovre et de la Prusse. C'est dans ce même +esprit que l'Angleterre a exigé que l'Espagne ne renouvelât point les +stipulations du pacte de famille. Elle a craint que le roi n'ajoutât +par ce système d'alliance une nouvelle force à celle que possède la +France. Le voyage empressé de lord Wellington de Paris à Madrid a eu +cette négociation pour objet. + +Lord Castlereagh prouve au surplus par cette même combinaison qu'il ne +sait juger ni la situation du continent ni celle de la France, et +qu'il ne voit pas que l'un et l'autre ont été victimes de ce système +et le craindraient plus que l'Angleterre même. + +Dans cet état de choses, placés entre les passions d'une part, et +l'ambition des puissances de l'autre, les ministres du roi ont à +soutenir avec la plus grande fermeté les principes conservateurs du +droit des gens, à ne condescendre à aucune complaisance qui renverse +ces principes, à opposer toute la dignité et le calme possibles à cet +égarement, et attendre enfin que la raison et le temps éclairent les +différentes puissances sur leurs véritables intérêts. + +Au bal qu'a donné hier soir le prince de Metternich, le comte de +Schulenburg s'est approché du maréchal de Wrède et lui a demandé ce +qu'il pourrait lui dire à l'égard de la Saxe? Celui-ci lui a répondu: +«Approchez-vous du maître de la maison, et voyez s'il ose lever les +yeux sur vous.» + +Le roi de Bavière à ce même bal a demandé à M. de Labrador s'il voyait +quelquefois le prince de Talleyrand? L'ambassadeur d'Espagne a dit que +oui: «Je le voudrais bien aussi, dit le roi, mais je n'ose pas. Je +vous fais au reste ma profession de foi: je suis très dévoué à la +maison de Bourbon.» + +Nous attendons que ces dispositions nous parviennent officiellement +pour nous expliquer, et nous ne manquerons, en attendant, aucune +occasion de répéter que cet oubli de toute mesure prolonge la +Révolution et doit nécessairement conduire à de nouvelles agitations. +Le temps nous éclairera sur les dernières déterminations que nous +aurons à prendre. + +Le roi doit être bien convaincu que le système qu'il a adopté, qu'il +nous a tracé dans ses instructions et dont nous ne nous écartons en +rien, lui assure la considération et la reconnaissance de tous ceux +qui ne sont pas aveuglés par les passions et le plus funeste délire. + +Agréez... + + * * * * * + +Nº 3 _ter_.--LE ROI LOUIS XVIII AU PRINCE DE TALLEYRAND. + +Paris, le 21 octobre 1814. + +Mon cousin, + +J'ai reçu vos numéros 4 et 5. + +La preuve la plus certaine que votre note du 1er octobre était bonne, +c'est qu'elle a déplu aux plénipotentiaires des cours ci-devant +alliées, et qu'en même temps elle les a forcés de revenir _un +peu_[276] sur leurs pas; mais ne nous endormons pas sur ce succès. +L'existence de la ligue dont vous me parlez dans le numéro 4 est +démontrée à mes yeux, et surtout le projet de se venger sur la France, +_ut sic_, des humiliations que le directoire et bien davantage +Buonaparte[277] ont fait subir à l'Europe. Jamais je ne me laisserai +réduire là; aussi j'adopte très fort l'idée de la déclaration et je +désire que vous m'en envoyiez[278] le projet plus tôt que plus tard. +Mais ce n'est pas tout[279]; il faut prouver _qu'il y a quelque chose +derrière_, et, pour cela, il me paraît nécessaire de faire des +préparatifs pour porter au besoin l'armée sur un pied plus +considérable que celui où elle est maintenant. + + [276] Supprimé dans le texte des archives. + + [277] Variante: _Bonaparte_. + + [278] Variante: que vous _m'envoyiez_. + + [279] Variante: mais ce n'est pas _le_ tout. + +Je vous ferai incessamment écrire par M. de Jaucourt la lettre que +vous désirez; mais, entre nous, je dépasserais[280] les stipulations +du 11 avril[281], si l'excellente idée des Açores[282] était mise à +exécution. + + [280] Variante: _je dépasserai_. + + [281] Traité du 11 avril qui détermine la situation de Napoléon et + des membres de sa famille. + + [282] Variante: _d'une_ des Açores. + +Je serai fort satisfait si l'on rend Parme, Plaisance et Guastalla au +jeune prince[283]; c'est son patrimoine. La Toscane était un bien peu +justement acquis. + + [283] Le jeune roi d'Étrurie, fils de l'ancien duc de Parme, + dépossédé de Parme en 1801 et de la Toscane en 1807. + +L'infortuné Gustave IV[284] m'a annoncé son intention de venir ici +sous peu de jours. Si l'on en parle à Vienne, vous pouvez hardiment +affirmer que ce voyage ne cache aucune stipulation politique, mais +que jamais ma porte ne sera fermée à qui m'ouvrit toujours la sienne. + + [284] Gustave IV, roi de Suède, fils de Gustave III, né en 1778, + succéda à son père en 1792 sous la tutelle de son oncle le duc de + Sudermanie. Battu par la Russie et par la France, ayant mécontenté + la noblesse et le peuple, il suscita contre lui un soulèvement et + abdiqua en 1809. La diète l'exila à perpétuité et proclama roi le + duc de Sudermanie sous le nom de Charles XIII. Quant au roi + Gustave, il vécut désormais à l'étranger sous le nom de colonel + Gustavson, et mourut en 1837. + +Je ne finirai pas cette lettre sans vous exprimer[285] ma satisfaction +de votre conduite. Sur quoi je prie Dieu qu'il vous ait, mon cousin, +en sa sainte et digne garde. + +LOUIS. + + [285] Variante: sans vous exprimer de _nouveau_. + + * * * * * + +Nº I.--LE COMTE DE BLACAS D'AULPS AU PRINCE DE TALLEYRAND. + +Paris, le 21 octobre 1814. + +M. de Jaucourt vous informe sans doute, prince, de l'arrivée de +Mina[286] à Paris, de son arrestation, de la conduite tout à fait +inconcevable du chargé d'affaires d'Espagne[287], ou, pour mieux dire, +de celui qui en prend le titre et de la mesure qui a été adoptée à cet +égard. + + [286] Célèbre chef de bandes pendant la guerre de l'indépendance en + Espagne, et qui, après le rétablissement de Ferdinand VII sur son + trône, avait dû fuir d'Espagne et se réfugier à Paris. (_Note de M. + de Bacourt._) + + [287] Le marquis de Casa Florès qui, de sa seule autorité, s'était + avisé de faire arrêter Mina, et le tenait enfermé chez lui. Le + gouvernement français l'obligea à le mettre en liberté, et donna + l'ordre à M. de Casa Florès de quitter immédiatement Paris. (_Note + de M. de Bacourt._) + +Je n'ai du reste rien de nouveau ni de particulier à vous mander +aujourd'hui; mais je n'ai pas voulu fermer cette lettre sans me +rappeler à votre souvenir et vous réitérer la plus sincère assurance +du plus _sincère_ attachement. + +BLACAS. + + * * * * * + +Nº 8 _bis_.--LES AMBASSADEURS DU ROI AU CONGRÈS, AU MINISTRE DES +AFFAIRES ÉTRANGÈRES A PARIS. + +Vienne, le 24 octobre 1814. + +Monsieur le comte, + +Les affaires n'ont pas pris une meilleure direction. Tout, depuis +notre dernière dépêche, est intrigue, mystère et incohérence dans le +système général. + +L'empereur de Russie persiste dans l'occupation du grand-duché de +Varsovie. Il ne veut en céder que quelques parcelles et prétend y +régénérer la Pologne. + +La Prusse persiste à s'indemniser de ses pertes par la réunion de la +Saxe. L'empereur de Russie annonce y avoir consenti; il déclare qu'il +en a pris l'engagement personnel envers le roi de Prusse. + +L'Autriche ne s'y oppose que faiblement; elle louvoie, cherche à +gagner du temps, à se fortifier de l'impression que cet acte +d'injustice produit sur les esprits. Elle ne se rapproche pas de nous +et croit la question perdue, tout en voulant la rattacher à la +discussion qui doit avoir lieu sur les limites en Pologne. + +L'Angleterre n'a de bonne foi que pour faire obtenir à la Prusse tout +ce que cette puissance exige. Celle-ci doit devenir le garant des +relations anglaises en Allemagne qui tendent à une union intime entre +l'Autriche et la Prusse. L'Angleterre y rattache le Hanovre et la +Hollande. + +Le 1er novembre approche, et on ne se sera entendu sur rien. Aucune +conférence n'a eu lieu. On se demande si le congrès sera ouvert, ou si +avant d'exister, l'Europe connaîtra les motifs qui l'ont empêché. +Plusieurs ministres sont d'avis qu'il est peut-être préférable de le +dissoudre pour le moment, et d'en réunir un nouveau d'ici à quelque +temps, lorsqu'on voudra s'éclairer mieux sur les véritables besoins de +l'Europe. + +Le prince de Metternich a répondu aux ministres prussiens sur la note +qui demande d'obtenir la Saxe, pour compléter les dix millions de +population qui composaient la monarchie prussienne en 1805. Cette +réponse ne décide rien, et ne consent à rien. Elle discute plutôt et +fait sentir que la question de la Saxe ne peut pas être traitée +isolément, et doit se rattacher aux arrangements à prendre sur les +nouvelles limites en Pologne. + +Dans cet état de choses, l'occupation provisoire de la Saxe par les +armées prussiennes va avoir lieu; et cette condescendance de la part +de la cour de Vienne est déjà un événement très fâcheux. Il laisse à +la Russie la faculté de faire ce qui lui conviendra dans le duché de +Varsovie, et fournit à la Prusse tous les moyens de s'affermir en +Saxe. + +Il arrivera que le calcul que l'on a voulu faire sur le caractère de +l'empereur de Russie et sur celui du roi de Prusse, sera en défaut; et +nous craignons que de fausses idées de gloire et de _camaraderie_, si +on ose s'exprimer ainsi, les rendent sourds à toute représentation, +que l'Angleterre n'y applaudisse parce qu'elle trouve son intérêt dans +l'exécution de ces projets, et que l'Autriche ne veuille point se +livrer aux chances d'une nouvelle guerre. Le prince de Metternich, +pour couvrir un peu sa honte, fait valoir l'avantage qu'il trouve à ce +que les armées russes sortent de l'Allemagne; et il ne voit pas +qu'elles se concentrent à peu de distance de l'Oder, et que soixante +mille hommes sont encore dans le Holstein. Lord Castlereagh, de son +côté, n'est alarmé que par l'idée de ne pas voir s'exécuter tout comme +il l'entend. Il ne veut faire d'efforts que pour modérer dans +l'empereur de Russie les prétentions qu'il a sur tout le duché de +Varsovie; mais il proteste que la bonne foi qu'il doit mettre dans ses +rapports avec la Prusse, ne lui permet pas de s'opposer a ce qu'elle +garde la Saxe qui assure son agrandissement. + +Nous nous persuadons aussi que la religion que professent le roi de +Saxe et sa famille[288] influe sur les dispositions de l'Angleterre, +et qu'elle voit volontiers ces pays retomber dans les mains de princes +protestants. Cette observation est confirmée par le langage habituel +de la légation anglaise. + + [288] La branche cadette de la maison de Saxe, c'est-à-dire la + branche royale, était catholique. + +M. le prince de Talleyrand a eu hier une entrevue avec l'empereur de +Russie qui n'a offert aucun résultat satisfaisant, et qui a confirmé +les craintes que nous avons que ce prince ne marche aveuglément dans +des principes de convenance et d'ambition qui doivent alarmer +l'Europe. Avant son départ pour la Hongrie, où il doit s'arrêter +quatre jours, il a eu une conversation avec le prince de Metternich, +dans laquelle il s'est exprimé de la manière la plus inconvenante. + +On se demande maintenant quels sont les moyens de s'opposer au +désordre qui menace de nouveau, dès que l'Autriche et l'Angleterre ne +veulent pas seconder nos efforts. Lord Castlereagh convient à présent +lui-même qu'il s'était cru plus fort à l'égard de l'empereur de +Russie; qu'il avait à regretter de ne pas lui avoir opposé l'Europe +entière réunie dans un congrès comme on le lui avait proposé à Paris, +et qu'on pouvait encore essayer de ce moyen. S'il est sans effet, +comme nous le pensons, il restera au roi la faculté de ne rien +sanctionner; et ce sera la dernière démarche qui sera faite, si aucun +autre moyen ne se présente pour modifier cet état de choses. + +Les conférences pour les affaires d'Allemagne continuent. + +Il y a eu une contestation entre le roi de Wurtemberg et le nouveau +roi de Hanovre pour la préséance; et la question de savoir qui sera le +chef de la nouvelle ligue germanique ne paraît pas encore décidée. + +Il serait possible que la cour de Vienne relevât la couronne impériale +si on consent à la rendre héréditaire dans la maison d'Autriche. +L'Angleterre paraît seconder cette idée, et le prince de Metternich y +cherche peut-être aussi un moyen de relever sa politique et de couvrir +la faiblesse de son système. Il suit ici les errements du comte de +Cobenzl, qui, à l'époque où son souverain abandonna le titre +d'empereur d'Allemagne, le consola, lui et son pays, en stipulant +qu'il serait remplacé par le titre d'empereur d'Autriche. + +Dans une des conférences, les ministres prussiens ont proposé et +soutenu que, pour la sûreté de la ligue germanique, les États +confédérés devaient renoncer au droit de légation et à celui de guerre +ou de paix. Les ministres bavarois se sont fortement opposés à ce +système qui rendrait les États de véritables vassaux. + +Agréez... + + * * * * * + +Nº 8.--LE PRINCE DE TALLEYRAND AU ROI LOUIS XVIII. + +Vienne, le 25 octobre 1814. + +SIRE, + +J'ai été bien heureux de recevoir la lettre dont Votre Majesté a +daigné m'honorer, en date du 14 octobre. Elle m'a soutenu et consolé. +Votre Majesté jugera combien j'avais besoin de l'être, par le récit +que j'ai à lui faire d'un entretien que, deux heures avant l'arrivée +du courrier, j'avais eu avec l'empereur Alexandre. + +Ainsi que j'ai eu l'honneur de l'écrire à Votre Majesté, j'avais été +averti qu'il avait à plusieurs reprises témoigné l'intention de me +voir. Cet avis m'ayant été donné par trois d'entre ceux qui +l'approchent de plus près, j'avais pu le croire donné par ses ordres, +et j'avais en même temps compris, par ce qui m'avait été dit, qu'il +désirait que je fisse[289] moi-même demander à le voir. Il n'avait +point répondu à lord Castlereagh. Au lieu de cela, il avait fait +notifier à l'Autriche qu'il allait retirer ses troupes de la Saxe et +remettre l'administration de ce pays à la Prusse. Le bruit courait que +l'Autriche y avait consenti, quoique à regret. (Le bruit de ce +consentement était accrédité par les Prussiens.) Enfin, l'empereur +Alexandre était sur le point de partir pour la Hongrie. Toutes ces +raisons m'avaient déterminé à lui faire demander une audience, et +j'avais été prévenu qu'il me recevrait avant hier à six heures. + + [289] Variante: que je _lui_ fisse. + +Il y a quatre jours que le prince Adam Czartoryski, pour qui le monde +entier est dans la Pologne, m'étant venu faire une visite, et +s'excusant de ne m'avoir pas vu plus tôt, m'avoua[290] que ce qui l'en +avait surtout empêché, c'était qu'on lui avait dit que j'étais fort +mal dans la question polonaise. «Mieux que tout le monde, lui dis-je: +nous la voulons complète et indépendante.--Ce serait bien beau, me +répliqua-t-il, mais c'est une chimère; les puissances n'y +consentiraient jamais.--Alors, repris-je, la Pologne n'est plus dans +le nord, notre principale affaire. La conservation de la Saxe nous +touche davantage. Nous sommes en première ligne sur cette question; +nous ne sommes qu'en seconde sur celle de la Pologne, quand elle +devient une question de limites. C'est à l'Autriche et à la Prusse à +assurer leurs frontières[291]. Nous désirons qu'elles soient +satisfaites sur ce point; mais, une fois tranquillisés sur votre +voisinage, nous ne mettrons aucun obstacle à ce que l'empereur de +Russie donne au pays qui lui sera cédé la forme de gouvernement qu'il +voudra. Pour cette facilité de notre part, je demande la conservation +du royaume de Saxe.» Cette insinuation avait plu assez au prince Adam +pour que, de chez moi, il se fût rendu immédiatement chez l'empereur, +avec lequel il avait eu une conversation de trois heures. Le résultat +fut que le comte de Nesselrode, que je n'avais pas vu chez moi depuis +les premiers moments de mon arrivée, y vint le lendemain au soir, pour +obtenir des explications que je lui donnai, sans toutefois m'avancer +plus que je ne l'avais fait avec le prince Adam, et en m'attachant à +le convaincre que la conservation du royaume de Saxe était un point +dont il était impossible que Votre Majesté se départît jamais. + + [290] Variante: _avoua_. + + [291] Variante: nous ne sommes qu'en seconde sur celle de la + Pologne. Quand elle devient une question de limites, c'est à + l'Autriche et à la Prusse à assurer leurs frontières. + +L'empereur sachant ainsi d'avance en quoi il pouvait et en quoi il ne +pouvait pas espérer que je condescendisse à ses vues, j'en tirais cet +avantage, qu'à son abord seul, je pouvais connaître ses dispositions, +et juger si son but, dans l'entretien qu'il m'accordait, était de +proposer des moyens de conciliation ou de notifier des volontés. + +Il vint à moi avec quelque embarras. Je lui exprimai le regret de ne +l'avoir encore vu qu'une fois. «Il avait bien voulu, lui dis-je, ne +pas m'accoutumer à une privation de cette nature, lorsque j'avais eu +le bonheur de me trouver dans les mêmes lieux que lui.» Sa réponse fut +qu'il me verrait toujours avec plaisir, que c'était ma faute si je ne +l'avais point vu; pourquoi n'étais-je pas venu? Il a ajouté[292] cette +singulière phrase: «Je suis homme public: on peut toujours me voir.» +Il est à remarquer que ses ministres et ceux de ses serviteurs qu'il +affectionne le plus sont quelquefois plusieurs jours sans pouvoir +l'approcher.--«Parlons d'affaires», me dit-il ensuite. + + [292] Variante: Il _ajouta_. + +Je ne fatiguerai point Votre Majesté des détails oiseux d'une +conversation qui a duré une heure et demie. Je dois d'autant moins +craindre de me borner à l'essentiel, que, quelque soin que je prenne +d'abréger ce que j'ai à dire, comme sorti de la bouche de l'empereur +de Russie, Votre Majesté le trouvera peut-être encore au-dessus de +toute croyance. + +«A Paris, me dit-il, vous étiez de l'avis d'un royaume de Pologne. +Comment se fait-il que vous ayez changé?--Mon avis, Sire, est encore +le même. A Paris, il s'agissait du rétablissement de toute la Pologne. +Je voulais alors, comme je voudrais aujourd'hui, son indépendance. +Mais il s'agit maintenant de tout autre chose. La question est +subordonnée à une fixation de limites qui mette l'Autriche et la +Prusse en sûreté.--Elles ne doivent point être inquiètes. Du reste, +j'ai deux cent mille hommes dans le duché de Varsovie; que +l'on m'en chasse! J'ai donné la Saxe à la Prusse; l'Autriche y +consent.--J'ignore, lui dis-je, si l'Autriche y consent. J'aurais +peine à le croire, tant cela est contre son intérêt. Mais le +consentement de l'Autriche peut-il rendre la Prusse propriétaire de ce +qui appartient au roi de Saxe?--Si le roi de Saxe n'abdique pas, il +sera conduit en Russie; il y mourra. Un autre roi y est déjà mort +[293].--Votre Majesté me permettra de ne pas l'en[294] croire. Le +congrès n'a pas été réuni pour voir un pareil attentat.--Comment, un +attentat! Quoi! Stanislas n'est-il pas allé en Russie? Pourquoi le roi +de Saxe n'irait-il pas? Le cas de l'un est celui de l'autre. Il n'y a +pour moi aucune différence.» J'avais trop à répondre. J'avoue à Votre +Majesté que je ne savais comment contenir mon indignation. + + [293] Stanislas II Poniatowski, dernier roi de Pologne. Il abdiqua + en 1795, se retira à Grodno où il vécut d'une pension que lui + firent les puissances copartageantes, et mourut deux ans après à + Pétersbourg. + + [294] Variante: de ne pas _la_ croire. + +L'empereur parlait vite. Une de ses phrases a été celle-ci: «Je +croyais que la France me devait quelque chose. Vous me parlez toujours +de principes. Votre droit public n'est rien pour moi; je ne sais ce +que c'est. Quel cas croyez-vous que je fasse de tous vos parchemins et +de vos traités[295]?» (Je lui avais rappelé celui par lequel les +alliés sont convenus que le duché de Varsovie serait partagé entre les +trois cours.) «Il y a pour moi une chose qui est au-dessus de tout, +c'est ma parole. Je l'ai donnée et je la tiendrai. J'ai promis la Saxe +au roi de Prusse au moment où nous nous sommes rejoints.--Votre +Majesté a promis au roi de Prusse de neuf à dix millions d'âmes. Elle +peut les lui donner sans détruire la Saxe.» (J'avais un tableau des +pays qu'on pouvait donner à la Prusse, et qui, sans renverser la Saxe, +lui formeraient le nombre de sujets que ses traités lui assurent. +L'empereur l'a pris et gardé.) «Le roi de Saxe est un traître.--Sire, +la qualification de traître ne peut jamais être donnée à un roi; et il +importe qu'elle ne puisse jamais lui être donnée.» J'ai peut-être mis +un peu d'expression à cette dernière partie de ma phrase. Après un +moment de silence: «Le roi de Prusse, me dit-il, sera roi de Prusse et +de Saxe, comme je serai empereur de Russie et roi de Pologne. Les +complaisances que la France aura pour moi sur ces deux points seront +la mesure de celles que j'aurai moi-même pour elle sur tout ce qui +peut l'intéresser.» + + [295] De _tous_ vos traités. + +Dans le cours de cette conversation, l'empereur ne s'est point, comme +dans la première que j'avais eue[296] avec lui, livré à de grands +mouvements. Il était absolu, et avait tout ce qui montre de +l'irritation. + + [296] Que _j'ai_ eue. + +Après m'avoir dit qu'il me reverrait, il s'est rendu au bal +particulier de la cour où je l'ai suivi, ayant eu l'honneur d'y être +invité. J'y ai trouvé lord Castlereagh, et je commençais de +causer[297] avec lui, quand l'empereur Alexandre, qui nous a aperçus +dans une embrasure, l'a appelé. Il l'a conduit dans une autre pièce et +lui a parlé à peu près vingt minutes. Lord Castlereagh ensuite est +revenu à moi. Il m'a dit être fort peu satisfait de ce qui lui avait +été dit. + + [297] Variante: _à_ causer. + +Lord Castlereagh, je n'en puis douter, s'est fait à lui-même ou a reçu +de sa cour l'ordre de suivre le plan dont j'ai eu l'honneur +d'entretenir Votre Majesté par ma lettre du 19 de ce mois. Ce plan +consiste à isoler la France, à la réduire à ses propres forces en la +privant de toute alliance, et à l'empêcher d'avoir une marine +puissante. Ainsi, quand Votre Majesté ne porte au congrès que des vues +de justice et de bienveillance, l'Angleterre n'y apporte qu'un esprit +de jalousie et d'intérêt tout personnel. Mais lord Castlereagh trouve +à l'exécution de son plan des difficultés qu'il n'avait pas prévues. +Comme il voudrait éviter le reproche d'avoir laissé l'Europe en proie +à la Russie, il voudrait détacher d'elle les puissances qu'il désire +mettre en opposition avec la France. Ce qu'il voudrait par-dessus +tout, ce serait que la Prusse devînt, comme la Hollande, une puissance +tout anglaise, dont, avec des subsides, l'Angleterre pût disposer à +son gré. Comme il convient à cette manière de voir que la Prusse soit +forte, il voudrait l'agrandir, et en avoir seul le mérite[298] +vis-à-vis d'elle. Mais l'ardeur que porte l'empereur Alexandre dans +les intérêts du roi de Prusse ne le permet pas. Le but auquel tend +lord Castlereagh est d'unir, si cela est possible, la Prusse à +l'Autriche, et le genre d'agrandissement qu'il veut procurer à la +Prusse est précisément un obstacle à cette union. Il voudrait rompre +les liens qui existent entre le roi de Prusse et l'empereur Alexandre, +et il cherche à en former d'autres que repoussent les habitudes, les +souvenirs, une rivalité suspendue, mais non pas éteinte, et qu'une +foule d'intérêts viendront infailliblement rallumer. D'ailleurs, avant +d'unir la Prusse et l'Autriche, il faut mettre à couvert les intérêts +de cette dernière monarchie et pourvoir à sa sûreté, chose pour +laquelle[299] lord Castlereagh trouve un obstacle dans les prétentions +de la Russie. Ainsi le problème qu'il s'est proposé, et que, j'espère, +il ne parviendra pas à résoudre contre la France, au degré du moins où +il est probable qu'il le désire, présente des difficultés capables +d'arrêter un génie plus puissant que le sien. Pour lui, il n'en voit +point d'autres que celles qui viennent de l'empereur Alexandre, car il +n'hésite pas à sacrifier la Saxe. + + [298] Variante: et en avoir _tout_ le mérite. + + [299] Variante: chose _à_ laquelle. + +J'ai pu dire à lord Castlereagh que l'embarras qu'il éprouvait tenait +à sa conduite et à celle de M. de Metternich; que c'étaient eux qui +avaient fait l'empereur de Russie ce qu'il était; que si, dès le +principe, au lieu de repousser ma proposition de convoquer le congrès, +ils l'eussent appuyée, rien de ce qui se passe ne serait arrivé; +qu'ils avaient voulu se placer seuls vis-à-vis de la Russie et de la +Prusse et qu'ils s'étaient trouvés trop faibles; mais que, si +l'empereur de Russie, dès le premier jour, eût été placé vis-à-vis du +congrès, et par conséquent, du voeu de toute l'Europe, il n'aurait +jamais osé tenir le langage qu'il tenait aujourd'hui. Lord Castlereagh +en est convenu, a regretté que le congrès ne se fût pas réuni plus +tôt, a désiré qu'il le fût prochainement, et m'a proposé de concerter +avec lui une forme de convocation qui ne donnât lieu à aucune +objection, et réservât les difficultés qui pourraient s'élever pour le +moment de la vérification des pouvoirs. + +M. de Zeugwitz, officier saxon arrivant de Londres, et qui, avant son +départ, a vu le prince régent, rapporte que le prince lui a parlé du +roi de Saxe dans les termes du plus vif intérêt, et lui a dit qu'il +avait donné à ses ministres au congrès l'ordre de défendre les +principes conservateurs et de ne point s'en départir. Le prince régent +avait tenu le même langage au duc Léopold de Saxe-Cobourg[300], qui me +l'a dit à moi-même, il y a deux jours. Je dois donc croire que la +marche que tient ici la mission anglaise est fort opposée aux voeux et +à l'opinion personnelle[301] du prince régent. + + [300] Le futur roi des Belges. On sait qu'il allait épouser en 1816 + la princesse Charlotte, petite-fille du roi George III. + + [301] Variante: _à l'opinion et au voeu personnel_. + +L'Autriche n'a point encore consenti à ce que, comme l'avait dit[302] +l'empereur de Russie, la Saxe fût donnée à la Prusse. Elle a dit, au +contraire, que la question de la Saxe était essentiellement +subordonnée à celle de la Pologne, et qu'elle ne pouvait répondre sur +la première que lorsque l'autre serait réglée. Mais quoique dans sa +note elle ait parlé du projet de sacrifier la Saxe comme d'une chose +qui lui était infiniment pénible et qui était odieuse, elle a trop +laissé entrevoir la disposition de céder sur ce point si elle obtenait +satisfaction sur l'autre. On assure même que l'empereur d'Autriche a +dit à son beau-frère, le prince Antoine (de Saxe), que la cause de la +Saxe était perdue. Ce qu'il y a de sûr, c'est que l'Autriche consent à +ce que la Saxe soit occupée par des troupes prussiennes, et +administrée pour le compte du roi de Prusse. + + [302] Variante: comme _me_ l'avait dit. + +Cependant l'opinion publique se prononce chaque jour davantage en +faveur de la cause du roi de Saxe et de ceux qui la défendent. C'est +sûrement à cela que je dois attribuer l'accueil flatteur qu'il y a +trois jours, à un bal chez le comte Zichy[303], et avant-hier au bal +de la cour, les archiducs et l'impératrice d'Autriche elle-même, +voulurent bien me faire. + + [303] Le comte Zichy de Vasonykio, d'une famille ancienne et + considérable de Hongrie. Né en 1753, il fut président de la cour + aulique de Hongrie (1788) et devint plus tard ministre de la guerre + (1803). Il mourut en 1826. + +L'empereur d'Autriche est parti hier matin pour Ofen[304], précédant +l'empereur de Russie, qui est parti le soir. Il va pleurer sur le +tombeau de la grande-duchesse sa soeur, qu'avait épousée l'archiduc +palatin; après quoi le bal et les fêtes qu'on lui a préparés +l'occuperont tout entier. Il sera de retour à Vienne le 29. + + [304] Nom allemand de Bude. + +Comme, en partant, il n'a laissé ni pouvoirs ni direction à personne, +il ne pourra rien être discuté, et il ne se passera sûrement rien +d'important pendant son absence. + +J'ai vu ce soir M. de Metternich, qui reprenait un peu de courage. Je +lui ai parlé avec toute la force dont je suis capable. Les généraux +autrichiens, dont j'ai vu un grand nombre, se déclarent pour la +conservation de la Saxe. Ils font à ce sujet des raisonnements +militaires qui commencent à faire impression. + +Je suis... + + * * * * * + +Nº 4 _ter_.--LE ROI LOUIS XVIII AU PRINCE DE TALLEYRAND. + +Vienne, le 27 octobre 1814. + +Mon cousin, + +J'ai reçu votre numéro 6. J'ai été au plus pressé, en vous envoyant +par le courrier de mardi le supplément d'instructions que vous m'avez +demandé. J'espère[305] que vos démarches en conséquence suffiront, +mais, comme je vous le mandais (nº 3 _ter_) il faut faire voir _qu'il +y a quelque chose derrière_, et je vais donner des ordres pour que +l'armée soit mise en état d'entrer en campagne. Dieu m'est témoin que +loin de vouloir la guerre, mon désir serait d'avoir quelques années de +calme pour panser à loisir les plaies de l'État, mais je veux +par-dessus tout conserver intact l'honneur de la France, et empêcher +de s'établir des principes et un ordre de choses aussi contraires à +toute morale que préjudiciables au repos. Je veux aussi (et cela n'est +pas moins nécessaire) faire respecter mon caractère personnel et ne +pas permettre qu'on puisse, d'après l'aventure du chargé d'affaires +d'Espagne, dire que je ne suis fort qu'avec les faibles. Ma vie, ma +couronne ne sont rien pour moi, à côté d'intérêts aussi majeurs. + + [305] Variante: _et j'espère_. + +Il me serait pourtant bien pénible d'être forcé de m'allier pour cela +avec l'Autriche, et avec l'Autriche seule. Je ne conçois pas que[306] +lord Castlereagh, qui a si bien parlé sur la Pologne, peut être d'un +avis différent sur la Saxe. Je compterais beaucoup pour le ramener sur +les efforts du comte de Munster, si le langage du duc de Wellington à +ce même sujet ne me faisait craindre que ce ne fût le système, non du +ministre, mais du ministère. Les arguments pour le combattre ne +manqueraient assurément pas; mais les exemples font quelquefois plus +d'effet, et j'en conçois[307] un bien frappant: c'est celui de Charles +XII. Le supplice de Patkul[308] prouve assez combien ce prince était +vindicatif et peu scrupuleux à l'égard du droit des gens; et +cependant, maître, on peut le dire, de tous les États du roi Auguste, +il se contenta de lui enlever la Pologne et ne se crut pas permis de +toucher à la Saxe. Il me semble qu'en comparant les deux +circonstances, l'analogie est évidente du duché de Varsovie avec le +royaume de Pologne, et de la Saxe avec elle-même. Sur quoi, je prie +Dieu, qu'il vous ait, mon cousin, en sa sainte et digne garde. + +LOUIS. + + [306] Variante: Je ne conçois pas _comment_. + + [307] Variante: et j'en _connais_. + + [308] Patkul (1660-1707) était un gentilhomme livonien. La Livonie + était alors soumise à la Suède. Patkul essaya à plusieurs reprises + de réunir sa patrie à la Russie, et suscita divers soulèvements + contre les Suédois. Pierre le Grand l'envoya comme ambassadeur + auprès du roi de Pologne Auguste III, qui pour se concilier Charles + XII, le livra à ce prince. Patkul fut aussitôt traduit devant un + conseil de guerre qui le condamna à être roué et écartelé. + +_P.-S._--Je reçois votre numéro 7. Il me confirme dans la résolution +de prendre une attitude militaire capable de me faire respecter. + +J'approuve la déclaration que vous vous proposez de faire à l'empereur +de Russie, et je voudrais que votre conférence avec lui eût déjà eu +lieu. + +Je vous autorise à reconnaître en mon nom au roi de la Grande-Bretagne +le titre de roi de Hanovre. + + * * * * * + +Nº 9 _bis_.--LES AMBASSADEURS DU ROI AU CONGRÈS, AU MINISTRE DES +AFFAIRES ÉTRANGÈRES A PARIS. + +Vienne, le 31 octobre 1814. + +Monsieur le comte, + +L'époque fixée pour l'ouverture du congrès approchait, et c'est +hier soir seulement que M. le prince de Metternich a jugé à propos +d'avoir chez lui une conférence à laquelle ont été appelés les +plénipotentiaires des huit puissances signataires du traité de Paris. + +M. le prince de Talleyrand y est venu et a présenté comme +plénipotentiaires français MM. le duc de Dalberg et le comte de la +Tour du Pin. + +L'ambassadeur de Portugal y a amené quatre plénipotentiaires, et le +prince de Metternich s'était associé M. le baron de Wessemberg[309]. + + [309] Jean-Philippe, baron de Wessemberg-Ampfingen, né en 1773, + diplomate autrichien. Il représenta l'Autriche à la diète, lors de + l'affaire des sécularisations (1802), fut ensuite ambassadeur à + Berlin, puis à Munich et à Londres. Il assista M. de Metternich au + congrès de Vienne. En 1848, il fut un instant ministre des affaires + étrangères. Il mourut en 1858. + +Le prince de Talleyrand avait, pour faciliter la besogne, fait rédiger +des articles de procès-verbal, dont le contenu présentait les moyens +de régulariser la marche du congrès. (Voyez pièces n{os} 1 à 5.) + +Il s'en était entretenu la veille avec lord Castlereagh, qui, tout en +les approuvant, avait insinué qu'il fallait en causer avec le prince +de Metternich, et que tout ce qui viendrait de la part de la France +inspirerait toujours une sorte de défiance. + +Le prince de Talleyrand les a communiqués avant la séance à M. le +prince de Metternich et à quelques autres plénipotentiaires. + +A l'ouverture de la conférence, M. de Metternich a prononcé un +discours fort diffus dont le but était de déclarer que les +communications confidentielles qui avaient eu lieu sur les affaires de +Pologne n'avaient point encore amené de résultats, mais qu'on était à +la veille de décider cette question; que les conférences allemandes +avançaient le travail d'un pacte fédéral qui présenterait à l'Europe +une nouvelle garantie de repos; que, dans cet état de choses, il +n'était pas d'avis d'ajourner le congrès, mais de chercher une forme +qui laissât le temps de terminer ces discussions auxquelles les autres +puissances étaient étrangères. Il insista sur ce que le congrès actuel +ne pouvait pas proprement se nommer ainsi, et que la _forme +délibérante_ ne pouvait y être admise. + +Ici, M. le prince de Talleyrand témoigna combien il paraissait +extraordinaire que, d'une conférence à l'autre, on changeât +d'intention et que les mots mêmes changeassent de sens. Qu'à Paris on +avait voulu un congrès; qu'à présent, ce congrès qu'on avait voulu, +ne devait plus avoir lieu, et ne devait pas être un congrès; qu'on a +dû ensuite se réunir au 1er novembre, mais cet _appel_, dit-on, n'a +pas été fait avec les _formalités_ nécessaires; que _l'ouverture_ ne +devait plus être une _ouverture_... + +M. de Metternich a terminé son discours en proposant un nouveau délai +de dix à douze jours pour la vérification des pouvoirs que tous les +plénipotentiaires seraient invités d'envoyer à un bureau désigné à cet +effet. Et, parlant de l'influence qui pourrait être exercée sur le +congrès, il dit avec une espèce de malignité qu'il y en avait de deux +espèces: celle des difficultés que l'on pouvait faire naître, ou celle +des facilités que l'on pouvait donner. + +Le prince de Talleyrand a relevé cette phrase, en disant que lorsque +tout le monde tend au même but, il n'y a d'autre influence que celle +de l'habileté ou de l'inhabileté. + +M. de Metternich a communiqué ensuite un projet de déclaration, qui +est joint sous le numéro 6. Des discussions fort insipides et très +médiocrement engagées ont occupé pendant deux heures. Elles ont +signalé la légèreté et le peu de réflexion que l'on a apporté à +d'aussi importantes matières. + +On est enfin convenu: + +1º De ne point ajourner le congrès; + +2º De nommer une commission pour vérifier les pouvoirs: + +3º De se réunir le lendemain pour entendre la lecture d'un nouveau +projet de convocation; décider la question de savoir si le travail +pouvait se faire par des commissions nommées par le congrès pour être +revu dans un comité général, et déterminer la forme de délibération +qui serait admise. + +On est convenu aussi que les rédactions présentées par les +commissaires français serviraient de base à la discussion fixée au +lendemain. + +La commission pour la vérification des pleins pouvoirs a été tirée au +sort. C'est la Russie, l'Angleterre et la Prusse qui sont désignées. +Un rapport sera fait par elle, lorsque les pouvoirs auront été +présentés. + +Ces conclusions donnent l'idée qu'un pas de plus a été fait; mais, en +examinant l'état des choses, on doit être convaincu: + +1º Que les quatre puissances n'ont pas renoncé à établir le système +d'équilibre qu'elles ont imaginé à leur avantage; + +2º Qu'elles veulent tenir la France éloignée de toute influence; + +3º Que leur embarras du moment tient aux prétentions exagérées de +l'empereur de Russie, auxquelles on ne s'attendait pas; + +4º Que, pour sortir de cet embarras, on voudrait sacrifier la Saxe et +avoir l'air d'être d'accord sur la Pologne; + +5º Que les principes que le roi de France a proclamés ont rappelé +l'Europe à sa propre dignité, et que la voix qu'il fait entendre, si +elle n'a pas encore rallié tous les esprits sages, finira par être +écoutée un jour. + +On voit ici la faiblesse du ministère autrichien, l'oubli de tout +principe de la part des cabinets de Russie et de Prusse, et les +préventions du cabinet de Londres contre la France, tout à découvert. +Et on ne peut résister à d'aussi fortes intrigues qu'en marchant ferme +dans la voie de la raison, et en s'étayant de tout ce qu'elle prescrit +de sage à l'égard de l'existence et des rapports des sociétés +publiques entre elles. + +Si les puissances directement intéressées à l'arrangement de la +Pologne parviennent à s'entendre sur une limite qui ne renverse pas +tout équilibre dans cette partie de l'Europe, il nous reste l'espoir +que les choses en général s'arrangeront, et nous attendons avec +patience qu'on nous en donne communication. Par une stipulation +secrète, la Russie, la Prusse et l'Autriche sont convenues de régler +le partage du grand-duché de Varsovie sans que la France puisse y +intervenir, et nous croyons n'avoir rien à regretter à cet égard. + +Si elles s'entendent, l'Europe sera tranquille. Si elles n'y +réussissent pas, la coalition est dissoute et la France se trouvera +appelée à l'intervention la plus honorable qu'elle ait jamais pu +exercer dans les affaires publiques. + +On n'est pas encore à portée de pressentir la dernière disposition de +l'empereur de Russie qui, seul, par sa présomption et son esprit +romanesque est à la veille de rallumer la guerre et de troubler pour +longtemps l'Europe. + +Il est revenu avant-hier soir de la course qu'il a faite en Hongrie +avec l'empereur d'Autriche et le roi de Prusse. + +Ce voyage qu'il a provoqué était encore marqué par l'intrigue. Il a +voulu cajoler la nation hongroise et s'entourer des chefs du clergé +grec, très nombreux en Hongrie. Nous tenons de lord Castlereagh +lui-même, que déjà les Grecs fomentent la guerre contre la Turquie; +que les Serviens viennent de reprendre les armes; qu'un corps russe se +porte sur la frontière. Et pendant que l'empereur de Russie se livre à +des projets d'agitation de ce côté, il annonce ici, aux ministres +suisses qu'il ne quittera pas Vienne sans avoir fini leurs affaires. +Il a nommé, à ce qui nous a été dit, M. le baron de Stein[310] pour +conférer avec eux. + + [310] Charles, baron de Stein, né en 1757 à Nassau, d'une famille + noble et ancienne. Il entra en 1779 au service de la Prusse, fut + nommé en 1784 ministre à Aschaffenbourg et entra dans le cabinet en + 1804. Il se montra très hostile à la France. Aussi dut-il se + retirer après la bataille d'Iéna. Rappelé en 1807, il ne tarda pas + à exciter la défiance de Napoléon, qui exigea son renvoi (1808); il + se réfugia en Autriche. En 1812 il alla en Russie, où il fut + accueilli avec empressement par l'empereur, qui se l'attacha, et + dont il fut un des conseillers les plus écoutés. Durant les années + 1813 et 1814, il excita par tous les moyens les passions allemandes + contre la France, et suivit les souverains alliés à Paris. Il vint + ensuite au congrès de Vienne, où il retrouva l'empereur Alexandre + qui se servit de lui en plusieurs occasions. Plénipotentiaire au + congrès d'Aix-la-Chapelle en 1818, conseiller d'État en 1827, il + mourut en 1831. + +Avant son départ pour la Hongrie, il a ordonné qu'on préparât une +réponse à lord Castlereagh sur la question de la Pologne, et que l'on +rédigeât des mémoires sur le rétablissement et l'organisation de ce +pays. + +S'il persiste, c'est à ce rapport que les événements de l'Europe vont +se rattacher infailliblement, et peut-être cela se fera-t-il au +désavantage de la Russie. + +On croit que la réponse sera remise à lord Castlereagh dès que +l'empereur Alexandre l'aura corrigée et approuvée. On la croit de +nature à établir les prétentions de créer une Pologne dans le duché de +Varsovie, et de donner la Saxe à la Prusse. + +La grande-duchesse d'Oldenbourg disait avant-hier que ces deux +questions lui paraissaient décidées _par son frère_. + +Nous avons répété souvent que, pour l'empêcher, il n'y avait d'autre +moyen que d'opposer l'opinion de l'Europe à l'abus que la Russie +voudrait faire de ses forces, et que c'était pour cette raison qu'il +fallait convoquer le congrès et lui donner le plus de dignité +possible. Si la Russie devenait tout envahissante, la France devrait +être toute protectrice. + +Sans la faiblesse de M. de Metternich et les préventions de lord +Castlereagh contre une influence quelconque de la France dans les +affaires de l'Europe, la chose s'exécuterait. Cependant cette position +se prolonge et on peut dire que, pendant que l'on craint encore la +France, on s'aveugle sur tous les autres dangers. + +Au milieu de tous ces mouvements pour ramener l'empereur de Russie à +des idées modérées sur la Pologne, les conférences allemandes +présentent quelque intérêt par la conduite qu'y tient la Bavière. + +Le plan de la Prusse était de former une ligue très étroite, et d'en +partager la direction avec l'Autriche. La Bavière a déjoué cette +proposition en demandant que la direction alternât. Elle sentait que +la Prusse voulait s'appuyer de cette ligue pour consolider son +usurpation sur la Saxe. Et comme elle ne veut pas y consentir, elle +fera connaître ses intentions lorsque l'occupation de la Saxe lui sera +connue officiellement; et à cette époque, elle doit déclarer qu'elle +ne coopérera point à ce résultat. Pour se mettre en mesure de soutenir +ce rôle indépendant, la Bavière vient d'ordonner une forte levée de +recrues, et porte son armée à soixante-dix mille hommes. + +Vous voyez, monsieur le comte, que si, dans nos dernières dépêches, +nous avons engagé le roi à prendre l'attitude qui convient à sa +dignité et au besoin du moment, nous avons fait en sorte qu'il n'ait +pas à craindre d'être compromis avec les forces d'une coalition qui +armerait contre la France, et qu'il se trouve, au contraire, à la tête +de celles qui se réuniront pour défendre les libertés de l'Europe, si +on les menace. + +L'article du _Moniteur_[311], qui proclame hautement les principes et +le système qui dirigent la politique du roi, a fait ici la plus vive +sensation et il a été généralement applaudi. Nous avons observé que +tandis qu'on répandait que les armées françaises, chagrines de la +perte des conquêtes, entraîneraient le gouvernement dans une nouvelle +guerre et qu'il fallait rester sous les armes, ce même gouvernement +avait assez de force et dirigeait assez bien l'opinion publique pour +déclarer que la France était contente de ses limites, parce qu'elle +trouvait en elle tous les éléments de force et de prospérité dont +elle avait besoin pour être heureuse. + + [311] Voici cet article: + + «La déclaration précédente (_celle des plénipotentiaires qui + ajournait l'ouverture du congrès au 1er novembre, voir pages 345 et + suivantes_), en exposant les motifs qui font différer l'ouverture + du congrès de Vienne, est le premier garant de l'esprit de sagesse + qui dirigera les travaux des plénipotentiaires assemblés. C'est en + effet par la maturité des conseils, c'est dans le calme des + passions, que doit renaître la tutélaire autorité des principes du + droit public, invoqués et reconnus dans le dernier traité de Paris. + + »Ainsi la juste attente des contemporains sera remplie, et l'on + obtiendra, dans les prochaines négociations, un résultat conforme à + ce que le droit des gens et la loi universelle de justice + prescrivent aux nations entre elles. + + »A l'époque où de grandes puissances se sont liguées pour ramener + dans les relations mutuelles des États le respect des propriétés et + la sûreté des trônes, on ne peut attendre que des transactions + politiques revêtues de cet équitable caractère. + + »Déjà l'Europe accepte cet heureux augure, et la France, qui n'est + jalouse d'aucun des avantages que d'autres États peuvent + raisonnablement espérer, n'aspire qu'au rétablissement d'un juste + équilibre. Ayant en elle tous les éléments de force et de + prospérité, elle ne les cherche point au delà de ses limites; elle + ne prête l'oreille à aucune insinuation tendant à établir des + systèmes de simple convenance; et reprenant le rôle qui lui assura + jadis l'estime et la reconnaissance des peuples, elle n'ambitionne + d'autre gloire que celle dont les garanties reposent sur l'alliance + de la force avec la modération et la justice; elle veut redevenir + l'appui du faible et le défenseur de l'opprimé. + + »Dans cette disposition, la France concourra aux arrangements + propres à consolider la paix générale; et les souverains qui ont si + noblement proclamé les mêmes principes, consacreront avec elle ce + pacte durable qui doit assurer le repos du monde.» + + (_Moniteur_, 22 oct. 1814.) + +C'est ainsi que l'on désarmera la masse de haines et de défiances qui +s'élève encore contre nous, et que l'on ramènera la confiance, but +principal auquel il faut tendre, pour donner au roi la force et la +dignité qui lui conviennent dans ses relations avec l'Europe. + +Agréez... + + * * * * * + +Nº 10 _bis_.--LES AMBASSADEURS DU ROI AU CONGRÈS, AU MINISTRE DES +AFFAIRES ÉTRANGÈRES A PARIS. + +Vienne, le 31 octobre 1814. + +Monsieur le comte, + +La conférence indiquée dans notre lettre de ce jour a eu lieu ce soir, +avant l'expédition du courrier. Nous avons l'honneur de vous +entretenir de son résultat. + +Après la lecture du protocole de la conférence du 30, on a voté la +déclaration dont copie est ci-jointe. Elle sera imprimée dans la +journée de demain. + +On a approuvé les projets remis hier par M. le prince de Talleyrand et +portés dans la correspondance sous les numéros 2 et 3. M. de +Metternich a proposé de délibérer sur ceux numéros 4 et 5; M. de +Nesselrode a demandé qu'on voulût bien ajourner à demain cette +délibération, n'ayant pas eu le temps de prendre les ordres de +l'empereur. Cela a été agréé. + +Dans une conversation entre les deux empereurs en Hongrie, où l'on a +discuté les questions qui paraissaient devoir les diviser, l'empereur +de Russie a dit: «Je n'ai pas encore donné mon dernier mot.» + +A la séance d'aujourd'hui, lord Castlereagh avait avec lui lords +Stewart, Cathcart[312] et Clancarty[313]. + + [312] Lord William Cathcart, né en 1755, entra dans l'armée, fit la + campagne d'Amérique, devint brigadier général en 1793, et servit + comme tel en Hollande. Il fut nommé pair d'Écosse en 1807, membre + du conseil privé, et vice-amiral. Il dirigea en 1809 l'expédition + contre Copenhague. En 1812 il alla à Pétersbourg comme ambassadeur, + suivit le quartier général de l'empereur Alexandre durant les + campagnes de 1813 et 1814, et signa le traité de Paris du 30 mai. + Il fut envoyé à Vienne comme plénipotentiaire au congrès. En 1815, + il fut créé pair d'Angleterre. Il mourut en 1843. + + [313] Richard Power-Trench, comte de Clancarty, conseiller privé, + président du comité du conseil privé pour les colonies et le + commerce, maître général des postes. En 1814, il fut accrédité à + Vienne comme plénipotentiaire. + +On a annoncé que MM. les comtes de Rasumoffski[314] et de +Stackelberg[315] assisteraient de la part de la Russie à la première +conférence. + +Agréez... + + [314] André, comte puis prince Rasumoffski, né en 1752, diplomate + russe, fut successivement ambassadeur à Stockholm, à Naples puis à + Vienne, où il assista au congrès. Il mourut en 1836. + + [315] Gustave, comte de Stackelberg, conseiller intime et + chambellan de l'empereur Alexandre. Il était alors ambassadeur de + Russie à Vienne, et assista comme tel au congrès. + + * * * * * + +Nº 9.--LE PRINCE DE TALLEYRAND AU ROI LOUIS XVIII. + +Vienne, le 31 octobre 1814. + +SIRE, + +L'état des choses est en apparence toujours le même; mais quelques +symptômes d'un changement ont commencé de se laisser entrevoir, et +peuvent acquérir plus d'intensité par la conduite[316] et le langage +de l'empereur Alexandre. + + [316] Variante: _la manière d'être_. + +Le matin du jour où il partit pour la Hongrie, il eut avec M. de +Metternich un entretien dans lequel il passe pour constant qu'il +traita ce ministre avec une hauteur et une violence de langage qui +auraient pu paraître extraordinaires, même à l'égard d'un de ses +serviteurs. _On raconte que_[317] M. de Metternich lui ayant dit, au +sujet de la Pologne, que, s'il était question d'en faire une, eux +aussi le pouvaient, il avait non seulement qualifié cette observation +d'inconvenante et d'indécente, mais encore qu'il s'était emporté +jusqu'à dire que M. de Metternich était le seul en Autriche qui pût +prendre ainsi _un ton de révolte_. On ajoute que les choses avaient +été poussées si loin que M. de Metternich lui avait déclaré qu'il +allait prier son maître de nommer un autre ministre que lui pour le +congrès. M. de Metternich sortit de cet entretien dans un état où les +personnes de son intimité disent qu'elles ne l'avaient jamais vu. Lui +qui, peu de jours auparavant, avait dit au comte de Schulenburg qu'il +se retranchait derrière le temps, et se faisait une arme de la +patience, pourrait fort bien la perdre, si elle était mise souvent à +pareille épreuve. + + [317] Supprimé dans le texte des archives. + +S'il ne doit pas être disposé par là à des complaisances pour +l'empereur de Russie, l'opinion des militaires autrichiens que je vois +et celle des archiducs ne doivent pas le disposer davantage à +l'abandon de la Saxe. J'ai lieu de croire que l'empereur d'Autriche +est maintenant disposé à faire quelque résistance. + +Il y a ici un comte de Sickingen, qui est admis dans l'intimité de ce +prince et que je connais. Après le départ pour la Hongrie, il est allé +chez le maréchal de Wrède, et il est venu chez moi, nous engager[318] +de la part de l'empereur à tenir tout en suspens jusqu'à son retour. + + [318] Variante: _pour_ nous engager. + +Cette conversation m'est revenue, et à peu près dans les mêmes termes, +et par M. de Sickingen et par M. de Metternich. Il paraît que +l'empereur, peu accoutumé à montrer de la force, était revenu fort +content de lui-même. + +On raconte que pendant le voyage à Bude, d'où les souverains revinrent +avant-hier à midi, l'empereur Alexandre se plaignant de M. de +Metternich, l'empereur François avait répondu qu'il croyait qu'il +était mieux que les affaires fussent traitées par les ministres; +qu'elles l'étaient avec plus de liberté et plus de suite; qu'il ne +faisait point lui-même les siennes, mais que ses ministres ne +faisaient rien que par ses ordres; qu'ensuite, et dans le cours de la +conversation, il avait dit, entre autres choses que, quand ses[319] +peuples, qui ne l'avaient jamais abandonné, qui avaient tout fait pour +lui et lui avaient tout donné, étaient inquiets, comme ils l'étaient +en ce moment, son devoir était de faire tout ce qui pouvait servir à +les tranquilliser; que, sur cela, l'empereur Alexandre ayant demandé +si son caractère et sa loyauté ne devaient pas prévenir et ôter toute +espèce d'inquiétude, l'empereur François avait répondu que de bonnes +frontières étaient les meilleures gardiennes de la paix. +Toutes les précautions prises pour nous dérober la connaissance de ce +qui se fait à la commission de l'organisation politique de l'Allemagne +ont été sans succès. + + [319] Variante: _les_ peuples. + +A la première séance, il fut proposé par la Prusse que tous les +princes dont les États se trouvaient en totalité compris dans la +confédération renonçassent au droit de guerre et de paix et de +légation[320]. Le maréchal de Wrède ayant décliné cette proposition, +M. de Humboldt s'écria qu'on voyait bien que la Bavière avait encore +au fond du coeur une alliance avec la France, et que c'était pour eux +une raison nouvelle d'insister. Mais à la seconde séance, le maréchal +qui avait pris les ordres du roi, ayant péremptoirement rejeté la +proposition, elle a été retirée, et on y a substitué celle de placer +toutes les forces militaires de la confédération, moitié sous la +direction de l'Autriche et moitié sous celle de la Prusse. Le maréchal +de Wrède a demandé que le nombre des directeurs fût augmenté et que la +direction alternât entre eux. On a proposé en outre de former entre +tous les États confédérés une ligue très étroite pour défendre l'état +de possession de chacun, tel qu'il sera établi par les arrangements +qui vont se faire. Le roi de Bavière, qui a bien compris que par cette +ligue la Prusse avait surtout en vue de s'assurer la possession de la +Saxe contre l'opposition des puissances qui veulent conserver ce +royaume, qui sent bien qu'il aurait tout à craindre lui-même si la +Saxe était une fois sacrifiée, et qui est prêt à la défendre pour peu +qu'il ne soit pas abandonné à ses propres forces, a ordonné de lever +chez lui vingt mille hommes[321], qui porteront son armée à +soixante-dix mille hommes. Loin de vouloir entrer dans la ligue +proposée, son intention, du moins jusqu'à présent, est qu'aussitôt que +les Prussiens se seront emparés de la Saxe, son ministre se retire de +la commission, en déclarant qu'il ne veut pas être complice et bien +moins encore garant d'une telle usurpation. + + [320] Variante: et _à celui de_ légation. + + [321] Variante: _recrues_. + +Les Prussiens ne connaissent pas cette intention du roi, mais ils +n'ignorent point ses armements et le soupçonnent très probablement +d'être disposé à joindre ses forces à celles des puissances qui +voudraient défendre la Saxe. Ils sentent d'ailleurs, que, sans le +consentement de la France, la Saxe ne serait point _pour eux_[322] une +acquisition solide. On dit aussi que le cabinet, qui ne partage pas +l'aveugle dévouement du roi à l'empereur Alexandre, n'est pas sans +inquiétude du côté de la Russie, et qu'il renoncerait volontiers[323] +à la Saxe pourvu qu'il retrouvât ailleurs de quoi compléter le nombre +de sujets que la Prusse, d'après ses traités, doit avoir. Quels que +soient ses sentiments et ses vues, les ministres prussiens paraissent +vouloir se rapprocher de nous et nous envoient invitations sur +invitations. + + [322] Supprimé dans le texte des archives. + + [323] Variante: _peut-être_. + +Lord Castlereagh qui a imaginé de fortifier la Prusse en deçà de +l'Elbe, sous le prétexte de la faire servir de barrière contre la +Russie, a toujours ce projet fort à coeur. Dans une conversation qu'il +eut il y a peu de jours chez moi, il me reprocha de faire de la +question de la Saxe une question du premier ordre, tandis que, selon +lui, elle n'était rien et que la question de Pologne était tout. Je +lui répondis que la question de la Pologne serait pour moi la première +de toutes, s'il ne l'avait pas réduite à n'être qu'une simple question +de limites. Voulait-il rétablir toute la Pologne dans une entière +indépendance? Je serais avec lui en première ligne. Mais quand il ne +s'agissait que de limites, c'était à l'Autriche et à la Prusse qui y +étaient le plus intéressées à se mettre en avant. Mon rôle alors +devait se borner à les appuyer et je le ferais. Sur son projet d'unir +l'Autriche et la Prusse, je lui fis des raisonnements auxquels il ne +put répondre, et je lui citai sur la politique de la Prusse depuis +soixante ans des faits qu'il ne put nier; mais en passant condamnation +sur les anciens torts de ce cabinet, il se retrancha dans l'espérance +d'un meilleur avenir. + +Cependant, je sais qu'il lui a été fait par diverses personnes des +objections qui l'ont frappé. On lui a demandé comment il consentait à +mettre l'une des plus grandes villes commerçantes de l'Allemagne +(Leipsick), où se tient l'une des plus grandes foires de l'Europe, +sous la domination de la Prusse avec laquelle l'Angleterre ne pouvait +pas être sûre d'être toujours en paix, au lieu de la laisser entre les +mains d'un prince avec lequel l'Angleterre ne pouvait jamais avoir +rien à démêler. Il a été frappé d'une sorte d'étonnement et de crainte +de ce que son projet pouvait compromettre en quelque chose l'intérêt +mercantile de l'Angleterre. + +Il m'avait invité à concerter avec lui un projet pour la convocation +du congrès. Je lui en avais remis un et il en avait été content. + +Je rédigeai aussi quelques projets sur la première réunion des +ministres, sur la vérification des pouvoirs et sur les commissions à +former à la première séance du congrès. (Ces différentes pièces sont +jointes à ma dépêche au département que M. de Jaucourt soumettra à +Votre Majesté.) Devant à lord Castlereagh, M. de Dalberg et moi, une +visite, nous allâmes ensemble les lui porter avant-hier soir. Il n'y +trouva rien à redire, mais il observa que la crainte que les Prussiens +avaient de nous, ferait sûrement qu'ils y soupçonneraient quelque +arrière-pensée. Les craintes réelles ou simulées des Prussiens +amenèrent naturellement la conversation sur l'éternel sujet de la +Pologne et de la Saxe. Il avait sur sa table des cartes avec +lesquelles je lui fis voir que la Saxe étant dans les mêmes mains que +la Silésie, la Bohême pouvait être enlevée en peu de semaines, et que +la Bohême enlevée, le coeur de la monarchie autrichienne était à +découvert et sans défense. Il parut étonné. Il nous avait parlé comme +s'il eût tourné ses espérances du côté de la Prusse par +l'impossibilité d'en mettre aucune dans l'Autriche. Il eut l'air +surpris quand nous lui dîmes qu'il ne lui manquait que de l'argent +pour réunir ses troupes, qu'elle aurait alors les forces les plus +imposantes, et que, pour cela, il lui suffirait aujourd'hui d'un +million sterling. Cela l'anima, et il parut disposé à soutenir +l'affaire de la Pologne jusqu'au bout. Il savait qu'on travaillait +dans la chancellerie russe à une réponse à son mémoire, et il ne +paraissait point s'attendre à ce qu'elle fût satisfaisante. Il était +instruit que les Serviens avaient repris les armes, et il nous apprit +qu'un corps russe, commandé par un des meilleurs généraux de Russie, +s'approchait des frontières de l'empire ottoman. Rien ne lui +paraissait donc plus nécessaire et plus urgent que d'opposer une digue +à l'ambition de la Russie. Mais il voudrait que cela se fît sans +guerre, et que si la guerre ne pouvait être évitée, elle pût se faire +sans le secours de la France. A sa manière d'estimer nos forces, on +peut juger que c'est la France qu'il redoute le plus. «Vous avez, nous +dit-il, vingt-cinq millions d'hommes; nous les estimons comme +quarante millions.» Une fois, il lui échappa de dire: «Ah! s'il ne +vous était resté aucune vue sur la rive gauche du Rhin!». Il me fut +aisé de lui prouver par la situation de la France, par celle de +l'Europe, qui était tout entière en armes, qu'on ne pouvait supposer à +la France de vues ambitieuses sans la supposer insensée. «Soit, +répondit-il, mais une armée française traversant l'Allemagne pour une +cause quelconque ferait trop d'impression et réveillerait trop de +souvenirs.» Je lui représentai que la guerre ne serait point +nécessaire et qu'il suffirait de placer la Russie vis-à-vis de +l'Europe unie dans une même volonté, ce qui nous ramena à l'ouverture +du congrès. Mais lui, parlant toujours de difficultés, sans dire en +quoi consistaient ces difficultés, me conseilla de voir M. de +Metternich, d'où je conclus qu'ils étaient convenus entre eux de +quelque chose, dont il ne m'aurait pas fait mystère s'il eût eu lieu +de croire que je n'aurais rien à y objecter. Du reste, en nous +accusant d'avoir tout retardé, il nous a naïvement avoué que, sans +nous, tout serait maintenant réglé, parce que, dans le principe, ils +étaient d'accord: aveu qui donne la mesure de l'influence que, dans +leur propre opinion, il appartient à Votre Majesté d'avoir sur les +affaires de l'Europe. + +Au total, les dispositions de lord Castlereagh, sans être bonnes, +m'ont paru moins éloignées de le devenir, et peut-être la réponse +qu'il attend de l'empereur Alexandre contribuera-t-elle à les +améliorer. + +Hier matin, j'ai reçu de M. de Metternich un billet qui m'invitait à +une conférence pour le soir à huit heures. + +Je ne fatiguerai point Votre Majesté des détails de cette conférence +qui a été abondante en paroles et vide de choses. Ces détails se +trouvent _d'ailleurs_[324] dans ma lettre au département. Le résultat +a été que l'on a formé une commission de vérification composée de +trois membres nommés par le sort, que les pouvoirs leur seront envoyés +pour être vérifiés, et qu'après la vérification on devra réunir le +congrès. + + [324] Supprimé dans le texte des archives. + +Ce soir, une nouvelle conférence a eu lieu. On y a lu et arrêté le +projet de déclaration relatif à la vérification des pouvoirs. Cette +déclaration sera publiée demain. J'en envoie ce soir la copie dans ma +dépêche[325] au département. J'ai cru que Votre Majesté préférerait +que tout ce qui est pièces fût toujours joint à la lettre que +j'adresse à M. de Jaucourt, afin que le département en ait et en +conserve la suite. + + [325] Variante: _et j'en_ envoie ce soir la copie dans _une_ + dépêche. + +Telle est depuis huit mois la situation de la France, que, dès qu'elle +a atteint un but, elle en a devant elle un autre qu'une égale +nécessité la presse d'atteindre, le plus souvent sans qu'elle ait à +choisir entre plusieurs moyens d'y arriver. A peine eut-on renversé +l'oppresseur et mis en liberté d'éclater les voeux qui, dans le secret +des coeurs, rappelaient dès longtemps et de toutes parts Votre Majesté +dans le sein de ses États, qu'il fallut pourvoir à ce qu'elle pût +trouver désarmée, au moment de son arrivée, la France couverte de cinq +cent mille étrangers, ce qu'on ne pouvait obtenir qu'en faisant à tout +prix cesser les hostilités par un armistice. Ensuite, pour débarrasser +immédiatement le royaume des armées qui en dévoraient la substance, +il fallut tendre uniquement à la prompte conclusion de la paix. Votre +Majesté semblait ne plus avoir qu'à jouir de l'amour de ses peuples et +du fruit de sa propre sagesse, quand un nouveau but s'est offert à sa +constance et à ses efforts: celui de sauver, s'il se peut, l'Europe +des périls dont la menacent l'ambition et les passions de quelques +puissances et l'aveuglement ou la pusillanimité de quelques autres. +Les difficultés de l'entreprise ne m'en ont jamais fait regarder le +succès comme entièrement impossible. La lettre, dont Votre Majesté a +bien voulu m'honorer en date du 21 octobre, en rehausse en moi +l'espérance, en même temps que les témoignages de satisfaction qu'elle +daigne accorder à mon zèle, me donnent un nouveau courage. + +Je suis... + + * * * * * + +Nº 5 _ter_.--LE ROI LOUIS XVIII AU PRINCE DE TALLEYRAND. + +Paris, le 4 novembre 1814. + +Mon cousin, + +J'ai reçu votre numéro 8. Je l'ai lu avec grand intérêt, mais avec +grande indignation. Le ton et les principes qu'avec tant de raison on +a reproché à Buonaparte[326] n'étaient pas autres que ceux de +l'empereur de Russie. J'aime à me flatter que l'opinion de l'armée et +celle de la famille impériale ramèneront le prince de Metternich à des +vues plus saines; que lord Castlereagh entrera plus qu'il ne l'a fait +jusqu'ici dans celles du prince régent, et qu'alors vous pourrez +employer avec avantage les armes que je vous ai données. Mais quoi +qu'il en puisse être, continuez à mériter les justes éloges que je me +plais à vous répéter aujourd'hui, en restant ferme dans la ligne que +vous suivez, et soyez bien sur que mon nom[327] ne se trouvera jamais +au bas d'un acte qui consacrerait la plus révoltante immoralité. + + [326] Variante: _Bonaparte_. + + [327] Variante: que _jamais mon nom_. + +Sur ce, je prie Dieu qu'il vous ait, mon cousin, en sa sainte et digne +garde. + +LOUIS. + + * * * * * + +Nº 11 _bis_.--LES AMBASSADEURS DU ROI AU CONGRÈS, AU MINISTRE DES +AFFAIRES ÉTRANGÈRES A PARIS. + +Vienne, le 6 novembre 1814. + +Monsieur le comte, + +Nous avons l'honneur de vous adresser les copies des procès-verbaux +des deux premières conférences qui ont eu lieu. + +Les notes qui y sont mentionnées, et sur lesquelles une délibération a +eu lieu, sont celles présentées par l'ambassade de France, et envoyées +par la dernière dépêche au département. + +Une troisième conférence s'est tenue le 1er novembre. M. le comte de +Noailles, arrivé le matin, y a assisté. + +Le résultat n'a pas été important; on a même hésité jusqu'ici à le +consigner dans un procès-verbal. + +Le prince de Metternich, en sa qualité de président, a établi, dans un +discours singulièrement diffus et très décousu, «qu'il fallait, avant +de procéder à la formation des comités et des commissions, s'être +entendu, et que chaque puissance ait réglé avec les autres ce qui +l'intéresse directement». + +Il nous a dit encore: + +«Que toutes les affaires avaient deux faces; que ce congrès n'était +pas un congrès; que son ouverture n'était pas proprement une +ouverture; que les commissions n'étaient pas des commissions; que, +dans la réunion des puissances à Vienne, il ne fallait considérer que +l'avantage _d'une Europe sans distances_; qu'on resterait d'accord, ou +qu'on ne le serait pas.» + +M. de Metternich a donné dans cette séance la mesure de sa médiocrité, +de son goût pour les petites intrigues et pour une marche incertaine +et tortueuse, et de sa fécondité en mots vagues et vides de sens. + +En voici un exemple entre mille: il nomme les commissions _des chances +de négociations_. Il eût été inutile de relever l'inconvenance d'un +pareil discours. + +On était prévenu que les négociations relatives aux grandes et +principales questions avaient pris une meilleure tournure; on voulait +en attendre la confirmation et soigneusement éviter d'augmenter les +difficultés qui entravent la marche des affaires. + +La majorité dans cette conférence est tombée d'accord de gagner du +temps, et de conférer une autre fois sur la possibilité et les formes +d'une convocation générale du congrès. + +La question de la Pologne, et par suite celle de la Saxe, sont, en +attendant, fortement engagées. + +L'empereur de Russie, nous assure-t-on, a répondu aux ministres +anglais. La note rédigée par M. d'Anstedt[328] a été peu satisfaisante +et doit être conçue dans un esprit assez peu conciliant. + + [328] Jean, baron d'Anstedt, diplomate russe, né à Strasbourg en + 1760. En 1789, il se rendit en Russie et se fit attacher au + département des affaires étrangères. Il fut plusieurs fois + accrédité à Vienne comme chargé d'affaires. En 1811, il devint + directeur de la chancellerie diplomatique du prince Koutousoff. Il + représenta la Russie au congrès de Prague (1813), alla ensuite à + Vienne (1814) et fut ensuite plénipotentiaire russe près la diète + de Francfort. Il mourut en 1835. + +Lord Castlereagh y a répondu hier. On nous dit qu'il insiste, au nom +de l'Angleterre, et pour la sûreté de l'Europe, sur ce que la Russie +ne passe pas la Vistule. + +Le prince de Metternich a été obligé de soutenir cette question depuis +que l'empereur, son maître, a soumis cet objet à la délibération d'un +conseil d'État, qui, dans ses conclusions, a décidé: «Que la Russie ne +pouvait s'étendre plus loin sans menacer la sûreté des positions +militaires de l'Autriche, et qu'il était encore plus important pour +l'Allemagne d'empêcher que _les défilés de la Saale_[329] soient dans +les mains de la Prusse.» + + [329] La Saale prend sa source en Bavière, traverse toute la Saxe + et se jette dans l'Elbe. C'est par les défilés de la Saale que + passa Napoléon dans la campagne de 1806. + +Les instructions supplémentaires du roi, apportées par M. de Noailles, +avaient mis ses plénipotentiaires dans la possibilité de faire des +insinuations sur la part active que la France prendrait pour obtenir +un équilibre réel et durable, et pour empocher que la Russie ne +s'emparât du grand-duché de Varsovie, et la Prusse, de la Saxe. + +On en avait prévenu le ministre de Bavière, et on avait trouvé moyen +de le porter à la connaissance directe de l'empereur d'Autriche. Nous +croyons que cela fortifiera le prince de Metternich dans la résistance +qu'il doit opposer aux prétentions de la Russie et de la Prusse. Déjà +le langage ferme et décidé que l'ambassade a tenu dès le premier +moment l'a forcé à soutenir avec plus d'énergie ces grands intérêts de +l'Europe. On assure généralement que ces deux puissances (la Russie et +la Prusse) s'éclairent sur les difficultés qu'elles trouveront à +réussir dans leurs différents projets. L'influence que les ministres +anglais exercent également sur ces questions, nous fait espérer +qu'elles seront modifiées, que le roi aura la gloire d'avoir arrêté +l'exécution des plans les plus funestes pour l'Europe et pour sa +tranquillité future. + +Lord Castlereagh, à la vérité, se montre toujours enclin à procurer la +Saxe à la Prusse; mais cette dernière puissance réfléchira qu'elle ne +peut la posséder tranquillement sans le concours de la France, et +préférera peut-être s'arranger par d'autres combinaisons. + +Le prince de Hardenberg est convenu avec un de ses amis qu'il croyait +cette réunion de la Saxe très odieuse à l'Allemagne et que la Prusse +consentirait peut-être à en laisser _un noyau_. + +L'Autriche paraît vouloir que ce noyau soit composé des _trois quarts_ +de la Saxe, si on arrête la limite de la Russie sur la Vistule. La +Saxe conserverait alors quinze à seize cent mille habitants et +resterait plus grande que le Wurtemberg et le Hanovre. + +Ce résultat serait bien au delà des espérances qu'on aurait pu +concevoir à l'époque où les plénipotentiaires de France sont arrivés +au congrès, et le roi aura eu par ses propres moyens un succès bien +remarquable, si les choses se terminent ainsi. + +Les arrangements fédératifs de l'Allemagne continuent à se traiter +avec mystère. La Bavière y soutient la lutte contre la Prusse et ne +veut sacrifier de ses droits de souveraineté que ce qui sera +nécessaire pour la formation de la ligue. + +Les échanges de territoires n'ont pas encore pu être traités, parce +que tout dépend des limites de la Prusse. + +Il reste maintenant deux autres masses d'intérêts politiques à régler, +et on paraît vouloir s'en occuper: ce sont les affaires du corps +helvétique et celles d'Italie. + +M. le prince de Metternich a jugé hier à propos d'inviter M. le prince +de Talleyrand à une conférence où se trouvaient lord Castlereagh et M. +le comte de Nesselrode. On y a parlé de ces deux objets. + +Ces messieurs ont fait part au prince de Talleyrand de ce qu'une +commission avait été nommée pour arranger, avec les députés suisses +présents à Vienne, les affaires du corps helvétique. M. le prince de +Talleyrand a dit qu'il avait nommé M. de Dalberg pour conférer sur le +concours que la France avait à exercer dans cette affaire. + +Quant à celles d'Italie, l'embarras de M. de Metternich a été visible +lorsqu'il a été question de Naples. On doit l'attribuer à la crainte +que lui inspirent la situation des esprits et le peu de goût des +Italiens pour la domination autrichienne, et à l'influence que Murat +exerce sur les jacobins de l'Italie, particulièrement sur ceux de +l'ancien royaume d'Italie, dont il a été autrefois gouverneur. + +Le prince de Talleyrand a proposé, pour paralyser cette influence, de +ne toucher au sort de Murat que lorsque les autres rapports de +l'Italie seraient arrangés, qu'on y aurait fait cesser le régime +provisoire et qu'on l'aurait organisée dans un ordre géographique, en +commençant par les parties septentrionales. + +Le prince de Metternich est convenu qu'on ne pouvait, dans les +affaires d'Italie, écarter les droits du royaume d'Étrurie, mais qu'il +désirait qu'une ou deux légations fussent données à l'archiduchesse +Marie-Louise et à son fils. Les autres ministres, croyant que ces +légations étaient des biens vacants par suite du traité de Tolentino, +ont trouvé juste de compenser la perte de Parme par un équivalent. + +Comme dans les affaires d'Italie la France cherche à obtenir trois +points, savoir: la succession de la maison de Carignan au trône de +Sardaigne, le rétablissement de la maison de Parme et l'expulsion de +Murat, il faudra ne pas élever trop de difficultés. Le prince de +Talleyrand n'a point relevé cette question. Mais on peut croire que +les affaires d'Italie s'arrangeront sur ces bases générales. + +Le prince de Talleyrand a désigné pour la commission qui sera formée +et devra s'occuper de cet objet plus en détail M. de Noailles, auquel +il a fait connaître les intentions du roi. + +Quant aux affaires de la Suisse, lord Castlereagh aurait désiré +écarter la concurrence de la France; mais le député de Berne[330] a +déclaré que ses instructions l'exigeaient impérativement et que son +gouvernement, aussi bien que celui de Soleure et de Fribourg, ne +croyaient pas que les intérêts de la Suisse pussent être réglés sans +l'intervention de la France. Le ministre de Russie, M. Capo +d'Istria[331] et M. Canning[332] paraissent avoir opiné dans le même +sens. La défiance et la jalousie des autres puissances seront donc +vaincues sur ce point, et nous pensons que les arrangements de la +Suisse ne souffriront pas beaucoup de difficultés. + + [330] Louis Zerdeler (1772-1840), membre du grand conseil dans le + canton de Berne après l'acte de médiation, fut ministre à + Pétersbourg et plénipotentiaire au congrès de Vienne. Il se démit + de ses fonctions en 1815. + + [331] Jean, comte Capo d'Istria, né à Corfou en 1776. A vingt-sept + ans il fut choisi pour secrétaire d'État par le commissaire + impérial de Russie dans les îles Ioniennes. Lorsque la paix de + Tilsitt plaça ces îles sous la domination de la France, Capo + d'Istria se démit de ses fonctions et se rendit à Pétersbourg où il + entra dans les bureaux du ministère des affaires étrangères. En + 1813, il fut chargé d'une mission secrète en Suisse, pour faire + respecter la neutralité de cet État. Plénipotentiaire au congrès de + Vienne il devint l'année suivante secrétaire d'État aux affaires + étrangères. Dès ce moment la Grèce commençait à s'agiter; la + situation de Capo d'Istria, grec d'origine et ministre du czar, + devenait difficile. Il fut, en effet, destitué en 1819, au moment + de l'insurrection d'Ypsilanti. Il vivait retiré à Genève depuis + huit ans, lorsqu'il fut nommé par ses compatriotes président de la + Grèce (1827). Il accepta ces fonctions et les conserva quatre ans. + Il fut assassiné en 1831. + + [332] Sir Stratford Canning, né en 1786, diplomate anglais, parent + du célèbre ministre de ce nom. En 1814, il était ministre + plénipotentiaire en Suisse, et fut accrédité au congrès de Vienne. + En 1824, il devint ambassadeur à Pétersbourg, puis à Constantinople + (1827). En 1832, il entra à la Chambre des communes, retourna à + Constantinople en 1842 et, avec quelques interruptions, y résida + jusqu'en 1858. Il revint alors en Angleterre où il vécut jusqu'à sa + mort (1880). + +Le canton de Berne désire reprendre la partie du canton d'Argovie qui +lui avait appartenu; le canton de Zurich, par l'effet d'une ancienne +jalousie, ne veut y consentir qu'à condition d'en obtenir lui-même une +partie. On voit ici la question des droits légitimes luttant contre un +système de convenance, tel qu'on l'observe en Allemagne dans la +question de la Saxe. Les puissances paraissent disposées à donner au +canton de Berne l'évêché de Bâle. Il se présente à ce sujet une +question qui doit être soumise à la décision immédiate du roi. + +Le canton de Genève cherche à obtenir dix à douze mille âmes du pays +de Gex[333], pour être immédiatement lié au canton de Vaud. On +offrirait en échange à la France le double de population pris sur +l'évêché de Bâle, et la frontière militaire entre Huningue, Vesoul et +Besançon se trouverait améliorée. + + [333] La France possédait alors la partie du pays de Gex baignée + par le lac de Genève, avec la ville de Versoix. C'était ce + territoire qui était convoité par le canton de Genève. + +La France ne perdrait que le point qui la conduit sur le lac de +Genève, et on pourrait stipuler qu'elle y conserverait la liberté de +navigation et de commerce. + +Cet échange, qui nous paraît avantageux, nécessiterait cependant le +retour d'une partie de l'Argovie[334] au canton de Berne, l'évêché de +Bâle se trouvant alors fort diminué. Mais, tout avantage qu'on pourra +procurer au canton de Berne est, pour ainsi dire, donné à la France, +ce canton tenant à elle et à la maison de Bourbon par les sentiments +d'attachement et de dévouement les plus forts. + + [334] Aarau, Brugg, Lenzbourg et Zofingen avec leur territoire. + +Nous observons également que l'empereur de Russie veut, si cet échange +n'a pas lieu, envelopper le canton de Genève par une partie de la +Savoie, qui tourne autour du lac de Genève, vers le Valais. Cet +échange servirait par conséquent à écarter cette idée. + +Vous voudrez bien, monsieur le comte, nous transmettre les ordres du +roi le plus tôt possible, et nous les transmettre avec toutes les +modifications qu'il plaira à Sa Majesté d'y faire. Si elle consent à +cet échange, il signalera le désir de la France de concourir à tout ce +qui peut être avantageux au corps helvétique; et, au dire des députés +suisses, de celui de Berne même, elle y regagnera une influence +prépondérante. Le prince de Talleyrand croit voir qu'il y aurait de +l'avantage à faire cet échange, mais il nous faut une autorisation. + +Agréez... + + * * * * * + +Nº 10.--LE PRINCE DE TALLEYRAND AU ROI LOUIS XVIII. + +Vienne, le 6 novembre 1814. + +SIRE, + +M. le comte de Noailles, arrivé ici mercredi matin 2 novembre, m'a +apporté le supplément d'instructions que Votre Majesté a bien voulu me +faire adresser. Les résolutions de Votre Majesté sont maintenant +connues du cabinet autrichien, de l'empereur d'Autriche lui-même et de +la Bavière. J'ai cru plus utile de n'en point parler encore à lord +Castlereagh, toujours prompt à s'alarmer d'une intervention de la +France, et je n'en ai pu parler au comte de Munster, qui, à peine +sorti des mains de ses médecins, fait les préparatifs de son mariage +avec la comtesse de la Lippe, soeur du prince régnant de Buckeburg. + +M. le comte de Noailles a pu, dès le jour de son arrivée, assister à +une conférence qui a fini sans résultat. Il s'agissait d'examiner si, +la vérification des pouvoirs une fois terminée, on nommerait des +commissions pour préparer les travaux, combien on en nommerait, +comment et par qui elles seraient nommées. M. de Metternich a fait un +long discours pour établir que le nom de _commission_ ne pouvait pas +convenir, parce qu'il supposait une délégation de pouvoirs, laquelle +supposait à son tour une assemblée délibérante, ce que le congrès ne +pouvait pas être. Il a proposé diverses expressions à la place de +celle dont il ne voulait pas, et, n'étant lui-même satisfait d'aucune, +il a conclu qu'il en faudrait chercher une autre dans la prochaine +conférence qui n'a point encore eu lieu. Ces scrupules sur le nom de +_commission_ étaient sans doute étranges et bien tardifs après que +l'on n'avait pas fait difficulté de le donner aux trois ministres +chargés de vérifier les pouvoirs et aux cinq qui préparent +l'organisation politique de l'Allemagne. Mais si j'avais pu croire, +que M. de Metternich avait une autre intention que de chercher un +prétexte pour gagner du temps, j'en aurais été détrompé par lui-même. + +Après la conférence, il me proposa d'entrer dans son cabinet et me dit +que lord Castlereagh et lui étaient décidés à ne point souffrir que la +Russie dépassât la ligne de la Vistule; qu'ils travaillaient à engager +la Prusse à faire cause commune avec eux sur cette question, et qu'ils +espéraient y réussir. Il me conjura de leur en laisser le temps et de +ne pas les presser. Je voulus savoir à quelles conditions ils se +flattaient d'obtenir le concours de la Prusse. Il me répondit que +c'était en lui promettant une portion de la Saxe, c'est-à-dire quatre +à cinq cent mille âmes de ce pays, et particulièrement la place et le +cercle de Wittemberg, qui peuvent être considérés comme nécessaires +pour couvrir Berlin, de sorte que le royaume de Saxe conserverait +encore de quinze à seize cent mille âmes, Torgau, Koenigstein et le +cours de l'Elbe, depuis le cercle de Wittemberg jusqu'à la Bohême. + +J'ai su que, dans un conseil d'État présidé par l'empereur lui-même et +composé de M. de Stadion, du prince de Schwarzenberg et du prince de +Metternich, ainsi que du comte de Zichy et du général Duka[335], il a +été établi en principe que la question de la Saxe était encore d'un +plus grand intérêt pour l'Autriche que celle même de la Pologne, et +qu'il allait du salut de la monarchie à[336] ne point laisser tomber +entre les mains de la Prusse les défilés de la Thuringe et de la +Saale. (J'entre dans plus de détails sur cet objet dans ma lettre de +ce jour, adressée au département.) + + [335] Pierre, comte Duka, né en 1756, feld-zeugmeister et + conseiller privé de l'empire d'Autriche, mort en 1822. + + [336] Variante: _de ne_ point. + +Cette circonstance m'a fait prendre un peu plus de confiance dans ce +que m'avait dit à ce sujet M. de Metternich que je ne le fais +ordinairement. Si l'on parvient à conserver le royaume de Saxe avec +les quatre cinquièmes ou les trois quarts de sa population actuelle et +ses principales places et positions militaires, nous aurons beaucoup +fait pour la justice, beaucoup pour l'utilité et beaucoup aussi pour +la gloire de Votre Majesté. + +L'empereur de Russie a répondu au mémoire de lord Castlereagh. Je +verrai sa réponse, et j'aurai l'honneur d'en parler à Votre Majesté +plus pertinemment que par des _on dit_ dans ma première dépêche. Je +sais seulement d'une manière sûre que l'empereur se plaint de +l'injustice qu'il prétend qu'on lui fait en lui supposant une ambition +qui n'est pas dans son coeur. Il se représente, en quelque sorte, comme +opprimé, et, sans trop de transition, il arrive à déclarer qu'il ne se +désistera d'aucune de ses prétentions. + +Lord Castlereagh, qui a pris feu sur cette réponse, a fait une +réplique que lord Stewart a dû porter hier. Son frère l'a chargé de +cette commission, parce qu'il a eu pendant la guerre, et conservé +depuis, ses entrées chez l'empereur Alexandre. + +M. de Gentz, qui a traduit cette pièce pour le cabinet autrichien, à +qui elle a été communiquée, m'a dit qu'elle était très forte et très +bonne. + +Les affaires de Suisse vont être mises en mouvement. J'ai fait choix +de M. de Dalberg pour prendre part aux conférences où elles seront +discutées. Je ne répète pas à Votre Majesté tout ce qui s'est passé à +cet égard; ma dépêche au département lui en rend compte. + +Hier, à quatre heures, je me suis rendu chez M. de Metternich, qui +m'avait prié de passer chez lui. J'y trouvai M. de Nesselrode et lord +Castlereagh. M. de Metternich débuta par de grandes protestations de +vouloir être en confiance avec moi, de s'entendre avec la France et de +ne rien faire sans nous[337]. Ce qu'ils désiraient, disait-il, c'était +que, mettant de côté toute susceptibilité, je voulusse les aider à +avancer les affaires et à sortir de l'embarras où il avoua qu'ils se +trouvaient. Je répondis que la situation dans laquelle ils étaient +vis-à-vis de moi était tout autre que la mienne vis-à-vis d'eux; que +je ne voulais, ne faisais, ne savais rien qu'ils ne connussent et ne +sussent comme moi-même; qu'eux, au contraire, avaient fait et +faisaient journellement une foule de choses que j'ignorais, ou que, si +je venais à en apprendre quelques-unes, c'était par des bruits de +ville; que c'était ainsi que j'avais appris qu'il existait une réponse +de l'empereur Alexandre à lord Castlereagh. (Ici[338], je vis que je +l'embarrassais, et je compris que, devant M. de Nesselrode, il ne +voulait pas paraître avoir fait à cet égard quelque indiscrétion.) Je +me hâtai d'ajouter que je ne savais point ce que portait cette +réponse, ni même s'il y en avait réellement une. Puis, je remarquai +que, quant aux difficultés dont ils se plaignaient, je ne pouvais les +attribuer qu'à une seule cause, à ce qu'ils n'avaient point réuni le +congrès. «Il faudra bien, leur dis-je, qu'on le réunisse un jour ou +l'autre. Plus on tarde et plus on semble s'accuser soi-même d'avoir +des vues que l'on n'ose montrer au grand jour. Tant de délais +sembleront indiquer une mauvaise conscience; pourquoi feriez-vous +difficulté de déclarer que, sans attendre la vérification des +pouvoirs, qui peut être longue, tous ceux qui ont remis les leurs à la +chancellerie d'État devront se réunir dans un lieu indiqué? Les +commissions y seront annoncées; il sera dit que chacun pourra y porter +ses demandes, et on se séparera. Les commissions feront alors leur +travail, et les affaires marcheront avec une sorte de régularité.» +Lord Castlereagh approuva cette marche, qui avait pour lui le mérite +d'écarter la difficulté relative aux pouvoirs contestés. Mais il +observa que le mot seul de _congrès_ épouvantait les Prussiens, et que +le prince de Hardenberg surtout en avait une frayeur horrible. M. de +Metternich reproduisit la plupart des raisonnements qu'il nous avait +faits dans la dernière conférence. Il trouvait préférable de ne réunir +le congrès que quand on serait d'accord, du moins sur toutes les +grandes questions. Il y en a une, dit-il, sur laquelle on est en +présence. Il indiquait la question de Pologne, mais ne voulut point la +nommer; et il passa promptement aux affaires de l'Allemagne proprement +dites. «Tout est, dit-il, dans le meilleur accord entre les personnes +qui s'en occupent. On va aussi s'occuper des affaires de la Suisse, +qui ne doivent pas, ajouta-t-il, se régler sans que la France y prenne +part.» Je lui dis que j'avais pensé qu'ils ne pouvaient[339] pas +avoir une autre intention et que j'avais, en conséquence, choisi M. de +Dalberg pour assister aux conférences qui seraient tenues à ce sujet. +De là, passant aux affaires d'Italie, le mot de _complication_ dont M. +de Metternich se sert perpétuellement pour se tenir dans le vague dont +sa faible politique a besoin, fut employé depuis les affaires de Gênes +et de Turin jusqu'à celles de Naples et de Sicile. Il voulait arriver +à prouver que la tranquillité de l'Italie et par suite celle de +l'Europe, tenaient à ce que l'affaire de Naples ne fût pas réglée au +congrès, mais à ce qu'elle fût remise à une époque plus éloignée. «La +force des choses, disait-il, ramènera nécessairement la maison de +Bourbon sur le trône de Naples.--La force des choses, lui dis-je, me +paraît maintenant dans toute sa puissance. C'est au congrès que cette +question doit finir. Dans l'ordre géographique, cette question se +présente la dernière de celles de l'Italie, et je consens à ce que +l'ordre géographique soit suivi: mais ma condescendance ne peut aller +plus loin[340].» M. de Metternich parla alors des partisans que Murat +avait en Italie. «Organisez l'Italie, il n'en aura plus. Faites cesser +un provisoire odieux; fixez l'état de possession dans la haute et +moyenne Italie; que des Alpes aux frontières de Naples il n'y ait pas +un seul coin de terre sous l'occupation militaire; qu'il y ait partout +des souverains légitimes et une administration régulière; fixez la +succession de Sardaigne, envoyez dans le Milanais un archiduc pour +l'administrer; reconnaissez les droits de la reine d'Étrurie; rendez +au pape ce qui lui appartient et que vous occupez; Murat[341] n'aura +plus aucune prise sur l'esprit des peuples, il ne sera pour l'Italie +qu'un brigand.» Cette marche géographique pour traiter des affaires +d'Italie a paru convenir, et on s'est décidé à appeler M. de +Saint-Marsan[342] à la prochaine conférence, pour régler avec lui, +conformément à ce plan, les affaires de la Sardaigne. On doit aussi +entendre M. de Brignole[343], député de la ville de Gênes, sur ce qui +concerne les intérêts commerciaux de cette ville. Lord Castlereagh +insiste beaucoup pour que Gênes soit un port franc, et il a, à cette +occasion, parlé avec approbation et amertume de la franchise de celui +de Marseille. + + [337] sans _elle_. + + [338] Supprimé dans le texte des archives. + + [339] Variante: _qu'il ne pouvait pas_. + + [340] Variante: Ma condescendance ne peut _pas_ aller plus loin. + + [341] Variante: _et alors_ Murat. + + [342] Antoine Asinari, marquis de Saint-Marsan, homme d'État sarde, + né à Turin en 1761 d'une ancienne famille originaire du Languedoc. + En 1796, il devint ministre de la guerre et de la marine. Lorsque + le Piémont fut réuni à la France, M. de Saint-Marsan fut nommé + conseiller d'État par Napoléon, et ministre de France à Berlin. En + 1813, il revint à Paris et fut nommé sénateur. En 1814, M. de + Saint-Marsan fut placé par les souverains alliés à la tête du + gouvernement provisoire de Turin. Le roi Victor Emmanuel, à son + retour, le nomma ministre de la guerre et plénipotentiaire au + congrès de Vienne. En 1816, il devint ministre des affaires + étrangères, puis président du conseil en 1818. Il se retira en 1821 + et mourut en 1828. + + [343] Antoine, marquis de Brignole-Sales, issu d'une ancienne et + illustre famille de Gênes. Né en 1786, il fut d'abord auditeur au + conseil d'État impérial et, plus tard, préfet de Savone. En 1814, + il fut envoyé au congrès comme plénipotentiaire par la ville de + Gênes. Il se rallia à la monarchie de Savoie, devint chef de + l'université royale (1816), ambassadeur à Rome (1839), puis à + Paris, ministre d'État et sénateur. Il mourut en 1863. + +Nous pourrions croire que notre situation tend à s'améliorer un peu, +mais je n'ose me fier à aucune apparence, n'ayant que trop de raisons +de ne point compter sur la sincérité de M. de Metternich. De plus, je +ne sais quelle idée il faut attacher au départ inattendu du grand-duc +Constantin, qui quitte Vienne après-demain pour se rendre directement +à Varsovie. + +On parle d'un voyage que l'empereur Alexandre doit faire à Grätz, _en +Styrie_[344]. On dit qu'il se propose d'aller jusqu'à Trieste. Un des +archiducs doit lui faire les honneurs de cette partie de la monarchie +autrichienne. Ce voyage est annoncé pour le 20. + + [344] Supprimé dans le texte des archives. + +La cour de Vienne continue à exercer envers ses nobles hôtes une +hospitalité, qui, dans l'état de ses finances, lui doit être fort à +charge. On ne voit partout qu'empereurs, rois, impératrices, reines, +princes héréditaires, princes régnants. La cour défraye tout le monde. +On estime la dépense de chaque jour à deux cent vingt mille florins en +papier. La royauté perd certainement à ces réunions quelque chose de +la grandeur qui lui est propre. Trouver trois ou quatre rois et +davantage de princes à des bals, à des thés chez de simples +particuliers[345] me paraît bien inconvenable. Il faudra venir en +France pour voir à la royauté cet éclat et cette dignité qui la +rendent à la fois auguste et chère aux yeux des peuples. + +Je suis... + + [345] Variante: _de Vienne_. + + * * * * * + +Nº 6 _ter_.--LE ROI LOUIS XVIII AU PRINCE DE TALLEYRAND. + +Paris, le 9 novembre 1814. + +Mon cousin, + +J'ai reçu votre numéro 9. + +Je vois avec quelque satisfaction que le congrès tend à s'ouvrir, mais +je prévois encore bien des difficultés. + +Je charge le comte de Blacas de vous informer: + +1º D'un entretien qu'il a eu avec le duc de Wellington[346]; vous +verrez que celui-ci tient un langage bien plus explicite que lord +Castlereagh. Qui des deux parle d'après les véritables intentions de +sa cour? Je l'ignore; mais le dire de lord Wellington sera dans tous +les cas[347] une bonne arme entre vos mains; + +2º D'une pièce que cet ambassadeur assure être authentique; rien ne +peut m'étonner de la part du prince de Metternich, mais je serais +surpris que, le 31 octobre, vous n'eussiez pas encore _eu_[348] +connaissance d'un pareil fait. Quoi qu'il en puisse être, il était +également nécessaire que vous en fussiez instruit. + + [346] Le duc de Wellington était alors ambassadeur à Paris. Il fut + ensuite accrédité à Vienne comme plénipotentiaire au congrès du 1er + février au 26 mars 1815. + + [347] Variante: mais _le duc de Wellington_ sera dans tous les cas. + + [348] Supprimé dans le texte des archives. + +Vous apprendrez avec plaisir que mon frère est arrivé ici dimanche en +très bonne santé. Sur quoi, je prie Dieu qu'il vous ait, mon cousin, +en sa sainte et digne garde. + +LOUIS. + + * * * * * + +Nº II.--LE COMTE DE BLACAS D'AULPS AU PRINCE DE TALLEYRAND. + +Paris, le 9 novembre 1814. + +J'exécute, mon prince, un ordre du roi, en m'empressant de vous +transmettre de la part de Sa Majesté des informations importantes et +des instructions qu'elle ne juge pas moins essentielles. + +Votre nouvelle entrevue avec l'empereur de Russie et, plus encore, vos +craintes sur la condescendance de l'Autriche et de l'Angleterre, ont +fait désirer vivement au roi de recueillir tout ce qui pourrait +l'éclairer sur les dispositions réelles de cette dernière puissance. +Ce qui vous avait été rapporté du langage que tenait M. le prince +régent, et ce que Sa Majesté savait elle-même à cet égard, lui +faisaient envisager comme bien nécessaire de sonder les intentions du +cabinet britannique. + +Une conversation que je viens d'avoir avec le duc de Wellington a +rempli ce but, ou du moins a fourni au roi l'occasion d'invoquer plus +fortement que jamais le concours de l'Angleterre sur les points les +plus épineux de la négociation. Lord Wellington, après m'avoir assuré +que les instructions données à lord Castlereagh, et _qu'il +connaissait_, étaient absolument opposées aux desseins de l'empereur +Alexandre sur la Pologne, et par conséquent sur la Saxe, puisque le +sort de la Saxe dépend absolument de la détermination qui sera prise à +l'égard de la Pologne, m'a dit qu'en s'attachant uniquement à cette +grande question et négligeant tous les intérêts secondaires, on +parviendrait aisément à s'entendre. Suivant lui, l'Autriche ne donnera +point les mains au projet que la France rejette, et la Prusse +elle-même, pour qui la Saxe est un _pis aller_, se verrait avec une +extrême satisfaction réintégrée dans le duché de Varsovie. Trouvant le +duc de Wellington tellement explicite[349] sur ce point, j'ai cru, +d'après les intentions du roi, devoir tenter une ouverture qui, bien +que dépourvue de tout caractère officiel, pouvait de plus en plus +l'engager dans la communication des seules vues que voulût avouer la +cour de Londres. Je lui ai représenté que si les dispositions de son +gouvernement étaient telles qu'il me le disait, et que le seul +obstacle à une prompte et heureuse issue des négociations fût dans la +difficulté de réduire à une résistance uniforme des oppositions d'une +nature différente, il me semblait qu'une convention conclue entre la +France, l'Angleterre, l'Espagne et la Hollande, et qui n'aurait pour +but que la manifestation des vues qu'elles adoptent conjointement sur +cette question, obtiendrait bientôt l'assentiment des autres cours. Ce +moyen, en présentant un concours imposant de volontés, devait +sur-le-champ dissoudre le charme qui entraînait tant d'États dans une +direction contraire à leurs intérêts, et le roi, n'ayant d'autre +ambition que le rétablissement des principes du droit public et d'un +juste équilibre en Europe, pouvait se flatter qu'aucun motif +n'écarterait de sa politique ceux qui, animés des mêmes sentiments, +seraient invités à s'y rallier. + + [349] Variante: _Le trouvant tellement explicite_. + +Cette proposition, dont le duc de Wellington n'a pu entièrement +méconnaître l'avantage, a été rejetée par lui comme superflue; mais il +ne m'en a protesté qu'avec plus de force des intentions droites de son +gouvernement sur la question de Pologne et de Saxe, et même sur celle +de Naples, et il m'a répété qu'une attention exclusive portée à ces +grands intérêts amènerait bientôt les plénipotentiaires au but dont +s'écarte la cour de Pétersbourg. + +Vous voyez, prince, que l'Angleterre (quelles que soient les +réticences de son négociateur au congrès) reconnaît hautement ici la +nature des instructions dont il est porteur, instructions qui, en +liant[350], ainsi que l'a fait le duc de Wellington, la question de +la Saxe à celle de la Pologne[351], offrent au roi l'appui le plus +important. Dans cet état de choses, Sa Majesté pense que vous pouvez +utilement vous prévaloir des informations que j'ai l'honneur de vous +adresser. En invoquant les instructions de lord Castlereagh, vous êtes +ainsi autorisé à le placer dans la nécessité de vous faire une réponse +qu'il lui sera difficile de rendre négative, lorsqu'un jour il sera +forcé de prouver que sa conduite a été conforme aux vues de son +gouvernement et à l'intérêt de son pays. + + [350] Variante: _lorsqu'on lie_. + + [351] Variante: _la question de la Pologne à celle de la Saxe_. + +L'indépendance de la Pologne, très populaire en Angleterre, si elle +était complète, ne le serait[352] nullement comme le projette la +Russie. Vous jugerez donc, sans doute, prince, qu'il est très +important, dans vos rapports avec le ministre anglais, de distinguer +ces deux hypothèses. Le roi est persuadé que plus vous exprimerez de +voeux en faveur d'une indépendance réelle et entière de la nation +polonaise, en cas que cela fût praticable, et plus vous ôterez à lord +Castlereagh les moyens de justifier aux yeux de l'Angleterre[353] +l'abandon du grand-duché de Varsovie à l'empereur Alexandre. + + [352] Variante: ne _le sera_. + + [353] Variante: _de la nation anglaise_. + +Le roi vous a fait connaître les ordres que Sa Majesté a +donnés[354] au ministre de la guerre pour porter l'armée au complet +du pied de paix[355]. + + [354] Variante: _vous a instruit des ordres que Sa Majesté avait + donnés_. + + [355] Variante: _Je me flatte que cette détermination dictée par + les considérations dont vous sentez toute la force ne tardera pas à + devenir superflue_. + +_La pièce que je joins ici par ordre du roi, et qui m'a été +communiquée comme authentique, prouve combien cette mesure était +nécessaire au milieu de tous les écueils qui nous entourent. Rien ne +peut surprendre de la part du prince de Metternich, mais il serait +cependant bien singulier qu'un pareil fait n'eût pas été connu de vous +le 31 octobre. Veuillez bien, je vous prie, ne point dire de qui je +tiens la pièce que je vous fais passer._ + +_Je suis très aise que vous soyez content des services du chevalier de +Vernègues; il y a bien longtemps que je connais son zèle éclairé pour +la cause que nous servons, et son caractère qui mérite la plus grande +estime._ + +_J'ai placé M. d'André dans les domaines du roi: il fallait d'abord +lui donner de quoi vivre; mais je pense qu'il pourra, par la suite, +servir le roi bien plus utilement que dans une administration dont le +revenu est de peu d'importance_[356]. + +Recevez, prince, une nouvelle assurance de mon inviolable attachement +et de ma haute considération. + +BLACAS D'AULPS. + +_P.-S.--Cette lettre était en partie écrite avant l'arrivée de votre +numéro 9, qui prouve de plus en plus la nécessité d'établir un concert +avec l'Angleterre sur les questions qui partagent les négociateurs._ + + [356] Toute la fin de cette lettre ainsi que le post-scriptum ne se + trouvent pas dans le texte des archives du ministère. + + * * * * * + +Nº 12 _bis_.--LES AMBASSADEURS DU ROI AU CONGRÈS, AU MINISTRE DES +AFFAIRES ÉTRANGÈRES A PARIS. + +Vienne, le 12 novembre 1814. + +Monsieur le comte, + +Tous les renseignements particuliers qui nous reviennent nous font +présumer que les questions de Pologne et de Saxe ne sont point +améliorées, et qu'elles restent soumises à une aveugle obstination de +la part de l'empereur de Russie et du roi de Prusse, et à un abandon +funeste de la part de l'Autriche. + +Un courrier du roi de Saxe, parti de Berlin le 5, a apporté une +protestation formelle qui nous a été communiquée. Cette déclaration +porte que le roi ne consentira à aucun échange et qu'il n'abdiquera +jamais. Son intention est que cette déclaration soit rendue publique. +Nous pensons qu'elle ne peut produire qu'un très bon effet et +probablement nous vous l'adresserons par le prochain courrier pour +être insérée dans le _Moniteur_. Le roi de Saxe refuse, depuis +l'établissement provisoire d'une administration prussienne, toute +espèce de traitement qui lui avait été assigné, et l'a fait savoir au +gouvernement prussien. + +En attendant, le grand-duc Constantin est parti pour Varsovie. Il +porte, à ce qu'on assure, les instructions pour organiser cette +nouvelle Pologne, qui, insignifiante par elle-même, sera une source de +troubles pour ses voisins. L'Autriche en est alarmée; son cabinet +paraît vouloir épuiser tous les moyens pour détourner l'empereur de +Russie de ses projets, et détacher de lui le roi de Prusse. Incertaine +cependant de réussir, elle a pris le parti de faire marcher à peu près +vingt à vingt-cinq mille hommes sur la Gallicie. Ces troupes doivent +renforcer le cordon qu'elle avait sur cette frontière; mais l'Autriche +ne paraît pas vouloir s'opposer par le moyen des armes à +l'envahissement de la Saxe. + +Le prince de Metternich a expédié un courrier à Londres. Il est +probable qu'il porte l'ordre à M. le comte de Meerveldt de représenter +au cabinet britannique combien il importe de soutenir fortement l'avis +qu'a donné lord Castlereagh dans ses notes à l'empereur de Russie. Ce +ministre veut que le grand-duché de Varsovie reste indépendant, ou que +la Vistule soit la frontière entre la Russie, la Prusse et l'Autriche. +C'est sur ces bases que les trois puissances négocient encore. +L'empereur Alexandre, cependant, est décidé à faire un pas de plus +pour atteindre son but, et il entraîne le roi de Prusse, auquel il a +donné le conseil de commencer l'organisation de la Saxe, tandis qu'il +commence celle du duché de Varsovie. + +Cette conduite laisse en Europe un germe de guerre qu'on ne saurait +écarter dans ce moment. Elle fournira les éléments à de longues +agitations, et rend fort difficile la conclusion des affaires de +l'Allemagne. + +On a, par suite de la dernière conférence particulière, repris les +affaires qui concernent l'Italie. + +Le cabinet autrichien est d'autant plus disposé à les terminer que la +fermentation jacobine qui se montre dans cette partie de l'Europe, et +qui est protégée par Murat, l'inquiète. Cette fermentation est +soutenue par la Russie et par les Anglais. Lord William Bentinck[357] +a semé dans ces pays des idées de révolution qui devaient servir +contre Bonaparte et qui gênent dans l'ordre de choses actuel. + + [357] On se rappelle que lord Bentinck avait, durant plusieurs + années, commandé un corps de troupes anglaises en Sicile. + +La réunion de Gênes au Piémont se fera, à ce que nous croyons, en +vertu d'une capitulation. Les Génois avaient présenté le projet d'une +constitution qui, par son esprit démocratique, ne pouvait être admis. +Mais la capitulation est d'autant plus nécessaire que les Génois +répugnent singulièrement à cet acte de soumission et qu'il est bon +d'écarter partout autant qu'on le pourra les germes d'aigreur et de +discorde qui se multiplient sur tous les points à l'occasion de la +réunion des Belges aux Hollandais, des Saxons aux Prussiens, des +Italiens aux Autrichiens. + +Nous sommes fondés à espérer de faire rendre Parme à la famille +d'Espagne, et de faire donner _une des légations_ à l'archiduchesse +Marie-Louise. Si cet échange peut être obtenu, on en proposera le +retour au Saint-Siège dans le cas où le prince son fils mourrait sans +enfants. On n'a pas encore parlé du sort de Murat; mais l'ambassade du +roi ne regardera aucun arrangement comme complet, si la retraite de +Murat n'y est stipulée. + +Les affaires de Suisse n'ont point encore été touchées. On croit que +les alliés avaient le projet de lier les rapports de ce pays avec le +système militaire de l'Allemagne, pour opposer de plus fortes +barrières à la France. La nomination de M. de Stein, de la part de la +Russie, comme commissaire délégué pour cet objet, ferait peut-être +supposer quelques arrière-pensées. Mais cet arrangement serait +tellement contraire aux intérêts des Suisses, qu'on peut s'en +rapporter à eux-mêmes pour le voir écarter lorsqu'il en sera question. + +Vous jugerez, monsieur le comte, par ce court exposé des occupations +du congrès que les résultats n'y sont pas fort avancés; mais que les +intrigues particulières ont continué d'être assez actives. De la part +des puissances elles découlent de deux sources: l'effroi que leur +inspire encore la France révolutionnaire, et le désir secret qu'elles +nourrissent de voir la France resserrée dans ses limites sans qu'elle +puisse user de ses moyens pour regagner l'influence qu'elle avait à +certaines époques de son histoire. + +Le système que le roi a adopté rendra à la nation la confiance que les +mesures de son dernier gouvernement lui ont fait perdre, et avec elle, +l'intervention de la France sera plutôt recherchée que redoutée. + +M. le comte de Noailles, qui après son arrivée a été présenté aux +souverains, a recueilli les observations et les paroles qui lui ont +été dites et qui lui ont paru mériter de l'intérêt. Nous avons +l'honneur de vous adresser les notes qui les renferment. Elles ne +présentent que des choses satisfaisantes. + +Agréez... + + * * * * * + +Nº 11--LE PRINCE DE TALLEYRAND AU ROI LOUIS XVIII. + +Vienne, le 12 novembre 1814. + +SIRE, + +M. de Metternich et lord Castlereagh avaient persuadé au cabinet +prussien de faire cause commune avec eux sur la question de la +Pologne. Mais l'espoir qu'ils avaient fondé sur le concours de la +Prusse n'a pas été de longue durée. L'empereur de Russie, ayant engagé +le roi de Prusse à venir dîner chez lui il y a quelques jours, eut +avec lui une conversation dont j'ai pu savoir quelques détails par le +prince Adam Czartoryski. Il lui rappela l'amitié qui les unissait, le +prix qu'il y attachait, tout ce qu'il avait fait pour la rendre +éternelle. Leur âge étant à peu près le même, il lui était doux de +penser qu'ils seraient longtemps témoins du bonheur que leurs peuples +devraient à leur liaison intime. Il avait toujours attaché sa gloire +au rétablissement d'un royaume de Pologne. Quand il touchait à +l'accomplissement de ses désirs, aurait-il la douleur d'avoir à +compter parmi ceux qui s'y opposaient son ami le plus cher et le seul +prince sur les sentiments duquel il eût compté? Le roi fit mille +protestations et lui jura de le soutenir dans la question polonaise. +«Ce n'est pas assez, reprit l'empereur, que vous soyez dans cette +disposition, il faut encore que vos ministres s'y conforment.» Et il +engagea le roi à faire appeler M. de Hardenberg. Celui-ci étant +arrivé, l'empereur répéta devant lui et ce qu'il avait dit, et la +parole que le roi lui avait donnée. M. de Hardenberg voulut faire des +objections, mais pressé par l'empereur Alexandre qui lui demandait +s'il ne voulait pas obéir aux ordres du roi et ces ordres étant +absolus, il ne lui resta qu'à promettre de les exécuter +ponctuellement. Voilà tout ce que j'ai pu savoir de cette scène; mais +elle doit avoir offert beaucoup de particularités que j'ignore, s'il +est vrai, comme M. de Gentz me l'a assuré, que le prince de Hardenberg +ait dit qu'il n'en avait jamais vu de semblable. + +Ce changement de la Prusse a fort déconcerté M. de Metternich et lord +Castlereagh. Ils auraient voulu que M. de Hardenberg eût offert sa +démission, et il est certain que cela aurait pu embarrasser[358] +l'empereur et le roi, mais il ne paraît pas y avoir même pensé. + + [358] Variante: que _cela aurait embarrassé_. + +Pour moi, qui soupçonnais M. de Metternich d'avoir obtenu le concours +des Prussiens par plus de concessions qu'il n'en avouait, je penchais +plutôt à croire que cette défection de la Prusse était un bien, et +Votre Majesté verra que mes pressentiments n'étaient que trop fondés. + +Le grand-duc Constantin, qui est parti depuis deux jours, doit +organiser l'armée du duché de Varsovie. Il est aussi chargé de donner +une organisation civile au pays. Le ton de ses instructions annonce, +selon M. d'Anstedt[359] qui les a rédigées, que l'empereur Alexandre +ne se départira d'aucune de ses prétentions. L'empereur doit avoir +engagé le roi de Prusse à donner pareillement une organisation civile +et militaire à la Saxe. On rapporte qu'il lui a dit: «De +l'organisation civile à la propriété, il n'y a pas loin.» Dans une +lettre que je reçois de M. de Caraman[360], je trouve que le frère du +ministre des finances et plusieurs généraux sont partis de Berlin pour +aller organiser la Saxe[361]. M. de Caraman ajoute que néanmoins +l'occupation de la Saxe n'est plus[362] présentée à Berlin comme +définitive, mais seulement comme provisoire. + + [359] Variante: M. _d'Anstetten_. + + [360] Victor Ricquet, marquis puis duc de Caraman, né en 1762. En + 1814 Louis XVIII le nomma ambassadeur à Berlin, puis, l'année + suivante, à Vienne. Il assista comme plénipotentiaire aux + différents congrès de la sainte alliance, et fut créé duc en 1828. + Il mourut en 1839. + + [361] Variante: _civilement et militairement_. + + [362] Variante: _n'est pas présentée_. + +On raconte encore que l'empereur Alexandre, parlant de l'opposition de +l'Autriche à ses vues, et après des plaintes amères contre M. de +Metternich avait dit: «L'Autriche se croit assurée de l'Italie, mais +il y a là un Napoléon dont on peut se servir;» propos dont je ne suis +pas certain, mais qui circule, et qui, s'il est vrai, peut donner la +mesure complète de celui qui l'a tenu. + +Lord Castlereagh n'a point encore reçu de réponse à sa dernière note. +Quelques personnes croient que l'empereur ne daignera pas même y +répondre. + +Pendant que les affaires de la Pologne et de la Saxe restent ainsi en +suspens, les idées que, dans la conférence dont j'ai eu l'honneur de +rendre compte à Votre Majesté, j'avais mises en avant sur +l'organisation de l'Italie, ont fructifié. Je fus avant-hier chez lord +Castlereagh, et je l'en trouvai rempli. M. de Metternich, qui dînait +hier avec nous chez M. de Rasumowski, ne l'était pas moins. Il nous a +réunis aujourd'hui, lord Castlereagh, M. de Nesselrode et moi, pour +nous en occuper. En arrivant, il m'a prévenu qu'il ne serait question +que de cela; qu'après-demain, demain, dans une heure peut-être, il +serait en état de me parler de la Pologne et de la Saxe, mais que, +pour le moment, il ne le pouvait pas. Je n'ai point insisté. La +conférence a roulé uniquement sur le pays de Gênes. Il a été proposé +de ne point l'incorporer au Piémont, mais de le donner au roi de +Sardaigne par une capitulation qui lui assurât[363] des privilèges et +des institutions particulières. Lord Castlereagh avait apporté des +mémoires et des projets qui lui avaient été adressés à ce sujet. Il +les a lus. Il a fort insisté sur l'établissement d'un port franc, d'un +entrepôt et d'un transit avec des droits très modérés, à travers le +Piémont[364]. On est convenu de se réunir demain et d'appeler à la +conférence MM. de Saint-Marsan et de Brignole. + + [363] Variante: _assurera_. + + [364] Variante: _au travers du_. + +Après la conférence, resté seul avec M. de Metternich, et désirant de +savoir où il en était pour la Pologne et pour la Saxe et ce qu'il se +proposait de faire par rapport à l'une et à l'autre, au lieu de lui +faire à cet égard des questions qu'il aurait éludées, je ne lui ai +parlé que de lui-même, et prenant le ton d'une ancienne amitié, je lui +ai dit que, tout en s'occupant des affaires, il fallait aussi songer à +soi-même; qu'il me paraissait qu'il ne le faisait point assez; qu'il y +avait des choses auxquelles on était forcé par la nécessité, mais +qu'il fallait que cette nécessité fût rendue sensible à tout le monde; +qu'on avait beau agir par les motifs les plus purs; que, si ces motifs +étaient inconnus[365] du public, on n'en était pas moins calomnié, +parce que le public alors ne pouvait juger que par les résultats; +qu'il était en butte à toute sorte de reproches; qu'on l'accusait, par +exemple, d'avoir sacrifié la Saxe; que j'espérais bien qu'il ne +l'avait pas fait; mais pourquoi laisser un prétexte à de tels bruits? +Pourquoi ne pas donner à ses amis les moyens de le défendre ou de le +justifier? Un peu d'ouverture de sa part a été la suite de l'espèce +d'abandon avec lequel je lui parlais. Il m'a lu sa note aux Prussiens +sur la question de la Saxe, et quelques remerciements affectueux[366] +de ma part l'ont conduit à me la confier. Je lui ai promis qu'elle +resterait secrète. J'en joins une copie à la lettre que j'ai l'honneur +d'écrire à Votre Majesté. Je la supplie de vouloir bien la garder et +de me permettre de la lui demander à mon retour. + + [365] Variante: _étaient connus_. + + [366] Variante: _assez_ affectueux. + +Votre Majesté verra dans cette pièce que M. de Metternich avait promis +aux Prussiens non pas, comme il me l'avait assuré, une portion de la +Saxe, mais la Saxe tout entière, promesse qu'il avait heureusement +subordonnée à une condition dont l'inaccomplissement la rend +nulle[367]. Votre Majesté verra encore par cette note que M. de +Metternich abandonne Luxembourg aux Prussiens, après m'avoir assuré à +diverses reprises qu'il ne leur serait pas donné. Cette même note +révèle encore le projet dès longtemps formé, de placer l'Allemagne +sous ce qu'on appelle l'influence, et ce qui serait réellement la +domination absolue et exclusive de l'Autriche et de la Prusse. + + [367] M. de Metternich livrait la Saxe à la Prusse à deux + conditions: 1º que la Prusse se séparât de la Russie sur la + question polonaise; 2º que du côté du Rhin, le Mein d'une part, la + Moselle de l'autre, servissent de limite entre les États du nord et + les États du sud, ce qui forçait la Prusse à renoncer à Mayence. + Or, on sait que Frédéric-Guillaume et l'empereur Alexandre étaient + étroitement unis dans leurs vues sur la Pologne, et que d'un autre + côté la Prusse convoitait ardemment Mayence. + +Maintenant, M. de Metternich proteste qu'il n'abandonnera point la +Saxe. Quant à la Pologne, il m'a fait entendre qu'il céderait +beaucoup, ce qui signifie qu'il cédera tout, si l'empereur Alexandre +ne se désiste de rien. + +J'étais encore avec lui quand on lui a apporté l'état de l'armée +autrichienne. Il me l'a fait voir. La force actuelle de cette armée +consiste en trois cent soixante-quatorze mille hommes, dont +cinquante-deux mille de cavalerie et huit cents pièces de canon. C'est +avec ces forces qu'il croit que la monarchie autrichienne n'a point de +meilleur parti à prendre que de tout souffrir et de se résigner à +tout. Votre Majesté voudra bien remarquer que le nombre des troupes +est l'effectif de l'armée. + +Je ne fermerai la lettre que j'ai l'honneur d'écrire à Votre Majesté +qu'au retour d'une conférence à laquelle je vais me rendre ce matin. + +Je sors de la conférence. Je m'y suis trouvé avec MM. de Nesselrode, +de Metternich et lord Castlereagh. On a fait entrer M. de +Saint-Marsan, à qui l'on avait donné rendez-vous. Il n'a été question +que de la réunion du pays de Gênes au Piémont. Une espèce de pouvoirs +donnés[368] par le gouvernement provisoire fabriqué, il y a quelques +mois, par lord William Bentinck, a fait naître quelques difficultés. +Elles seront levées en établissant que Gênes est un pays vacant. Il a +été convenu que les huit puissances se réuniraient demain pour en +faire la déclaration et pour donner à M. de Brignole, député de Gênes, +copie du protocole dans lequel cette déclaration sera contenue. Il ne +restera plus à déterminer que le mode de réunion. J'ai profité de la +conférence d'aujourd'hui pour parler de la succession de Sardaigne. M. +de Saint-Marsan, que j'avais prévenu, avait reçu de sa cour des +instructions conformes aux droits de la maison de Carignan. J'ai +proposé un mode de rédaction qui les reconnaît. M. de Saint-Marsan l'a +adopté et soutenu, et j'ai tout lieu de croire qu'il sera admis. + +Les conférences pour les affaires de Suisse ne tarderont point à +commencer. + +Je suis... + + [368] Variante: Une espèce de _pouvoir donné_. + + * * * * * + +Nº 7 _ter_.--LE ROI LOUIS XVIII AU PRINCE DE TALLEYRAND. + +Paris, le 15 novembre 1814. + +Mon cousin, + +J'ai reçu votre numéro 10 et j'attends avec impatience les importants +détails ultérieurs que vous m'annoncez. + +Je saisis avidement l'espoir que vous me donnez pour la Saxe, et je +crois pouvoir m'y livrer avec quelque confiance, du moment que le +prince de Metternich parle, non d'après lui-même, mais d'après l'avis +d'un conseil. J'aimerais sûrement bien mieux que ce royaume restât +entier, mais je crois que son malheureux roi devra encore s'estimer +heureux si on lui en sauve les deux tiers ou les trois quarts. + +Quant à l'échange proposé, je n'aime pas, en général, à céder du mien; +je répugne encore plus à dépouiller autrui, et, après tout, les droits +du prince évêque de Bâle, moins importants sans doute au repos de +l'Europe, ne sont pas moins sacrés que ceux du roi de Saxe. Si +cependant la spoliation du premier de ces princes est inévitable, mû +par la double considération de conserver au roi de Sardaigne une +portion de ses États et de rendre un grand service au canton de Berne, +je consentirai à l'échange et je vous envoie une autorisation _ad +hoc_[369]. + + [369] Variante: ....._dont vous ferez usage aux cinq conditions + suivantes dont la première n'est qu'une règle de conduite pour + nous: 1º impossibilité de sauver la principauté de Bâle; 2º + garantie au roi de Sardaigne de ce qui lui reste de la Savoie; 3º + restitution au canton de Berne de sa partie de l'Argovie; 4º libre + exercice de la religion catholique dans la portion du pays de Gex + cédée au canton de Genève; 5º libre navigation pour la France sur + le lac de Genève. A ce prix, vous pouvez signer l'échange._ + +Sur quoi je prie Dieu qu'il vous ait, mon cousin, en sa sainte et +digne garde. + +LOUIS. + + * * * * * + +Nº 13 _bis_.--LES AMBASSADEURS DU ROI AU CONGRÈS, AU MINISTRE DES +AFFAIRES ÉTRANGÈRES A PARIS. + +Vienne, le 17 novembre 1814. + +Monsieur le comte, + +Depuis l'expédition de notre dernière dépêche, une conférence a eu +lieu. Elle a fixé le sort de Gênes conformément à l'article secret qui +réunit ce pays au Piémont. + +Une commission a été nommée pour régler les conditions sous lesquelles +cette réunion s'effectuera. On a désigné l'Autriche, la France et +l'Angleterre pour la former. Elle sera composée de M. de Wessemberg, +M. le comte de Noailles et lord Clancarty. + +Lord Castlereagh éprouve quelque embarras par la conduite que lord W. +Bentinck a tenue à Gênes. Ce dernier avait flatté le peuple génois +d'une entière indépendance. Lord Castlereagh a soutenu faiblement que +cet amiral avait outrepassé ses pouvoirs, et il a dit qu'il fallait +par tous les moyens de conciliation adoucir aux Génois le sacrifice +qu'on leur imposait. Il a assuré le député de Gênes qu'il procurerait +à son pays tous les avantages dont jouit l'Irlande sa patrie, et nous +sommes curieux de voir comment il compensera l'État de Gênes du droit +de nommer des députés à la Chambre des communes et à celle des pairs, +prérogative dont jouit l'Irlande par son union à la Grande-Bretagne, +et qui ne peut être donnée aux Génois puisque le Piémont n'a pas de +parlement. Ce fait et beaucoup d'autres nous prouvent tous les jours +que ce noble lord a moins étudié les rapports du continent, qu'il +n'est frappé du danger auquel un nouveau système de blocus continental +exposerait sa patrie. + +Dans cette conférence, le plénipotentiaire d'Espagne, M. de Labrador, +avait soutenu qu'il fallait laisser aux Génois le droit de se +constituer eux-mêmes, et que l'article secret ne donnait aucun droit +au roi de Sardaigne qui n'a pas signé le traité de Paris. Ce ministre +voulait sans doute essayer, si le voeu que les Génois avaient énoncé +d'être donnés à la reine d'Étrurie pouvait se réaliser. + +Le désir de ne pas altérer les dispositions du traité de Paris a porté +la majorité à décider que la _réunion_ de Gênes au Piémont devait +s'effectuer; et que l'acte de soumission de la part de cette +république à la France et la cession qui en était faite par le traité +de Paris mettaient les principes du droit des gens à couvert. Nous +nous sommes rangés à cet avis. + +Dès que la copie du procès-verbal de cette conférence nous aura été +remise, nous aurons l'honneur, monsieur le comte, de vous la +transmettre. + +Nous vous adressons en attendant une pièce bien plus curieuse, et qui +accuserait sévèrement les principes de la coalition si nous n'étions +témoins de l'embarras qu'elle produit, et, du désir qu'ont les +ministres des quatre puissances à la déclarer, ou apocryphe, ou +publiée par l'effet d'une coupable précipitation de la part du prince +Repnin[370], gouverneur de la Saxe. + + [370] Il s'agit d'une proclamation du prince Repnin, gouverneur de + la Saxe pour le compte des alliés, qui annonçait que ce pays allait + être cédé à la Prusse. + +Nicolas, prince Repnin-Wolkonski, général et diplomate russe, +petit-fils du célèbre feld-maréchal de ce nom. Né en 1778, il était +colonel à Austerlitz où il fut fait prisonnier. En 1809, il fut nommé +ambassadeur à Cassel près le roi Jérôme-Napoléon. Il devint lieutenant +général en 1813, et après la bataille de Leipsick, fut nommé +gouverneur général de la Saxe, le roi Frédéric-Auguste ayant été +considéré comme prisonnier de guerre. En 1814, il fut accrédité à +Vienne comme plénipotentiaire au congrès; après la paix il fut nommé +gouverneur de la petite Russie (1816), entra plus tard au conseil de +l'empire (1835) et mourut en 1845. + +Cette pièce mérite une attention particulière. Elle prouve que, malgré +toutes les peines qu'on s'est données pour nous cacher, dès notre +arrivée, les secrètes machinations de la Russie et de la Prusse, la +faiblesse du prince de Metternich et la médiocrité de conduite de lord +Castlereagh, nous avons pénétré tout d'abord les fausses combinaisons +et la marche irrégulière que les ministres de ces quatre puissances +ont suivies, et qui, sans l'intervention de la France, faisaient +perdre la possibilité même de convenir d'un système d'équilibre +politique, système qui, mal calculé peut-être, se placera cependant +sous l'égide des principes généraux qui gouvernaient l'Europe avant la +Révolution. + +La publication de cette circulaire du prince Repnin dans les feuilles +allemandes a causé beaucoup de tracasseries à M. de Stein qui, par son +système de création en Allemagne, s'est fait l'avocat de la réunion de +la Saxe à la Prusse. + +Les ministres anglais et autrichiens lui reprochent d'avoir parlé de +leur consentement, qu'ils prétendent n'avoir pas donné et +qu'effectivement ils avaient soumis à de très faibles conditions. On +verra donc paraître des réfutations dans plusieurs gazettes. Mais il +est bon que cette pièce scandaleuse, et qui met à découvert l'intrigue +ourdie ici, soit connue. + +Le ministre de Saxe n'a point encore jugé à propos de publier la +protestation du roi, et on se bornera seulement à l'annoncer. + +Nous avons l'honneur de vous adresser copie de la circulaire et vous +voudrez bien, monsieur le comte, la faire insérer dans le _Moniteur_ +telle qu'elle est adressée ci-jointe au ministère. L'occupation de la +Saxe par les Prussiens est sans doute une faute très grave de la part +du ministère autrichien, et un oubli de tout principe de la part de +lord Castlereagh; mais elle ne décide point encore la question, et +nous voyons avec satisfaction que l'opinion combat avec force cette +mesure. + +La Bavière a déclaré qu'elle ne consentirait jamais à la destruction +de la maison et du peuple saxons, et qu'une ligue germanique ne +pouvait être formée avec de tels éléments. Elle a renouvelé ses offres +à l'Autriche, si cette puissance voulait déployer toutes ses forces et +adopter un système plus franc et plus positif. + +Le Wurtemberg paraît se rapprocher de cette même direction. + +L'opinion en Autriche désapprouve sans réserve l'exécution définitive +de cette mesure, et M. de Metternich est hautement accusé de négliger +les intérêts les plus importants de la monarchie. + +Le prince de Talleyrand a eu une troisième conversation avec +l'empereur de Russie, dont il rend compte au roi dans sa dépêche +particulière. Il ne lui a laissé aucun doute sur le parti que le roi +est prêt à prendre dans cette circonstance. L'empereur lui-même était +plus doux et moins décidé qu'il ne l'avait paru dans les premières +entrevues. + +La Prusse, de son côté, ne peut se cacher que cette réunion opérée +avec de telles difficultés deviendra une source d'embarras et de +dangers pour elle. Les ministres prussiens cherchent donc à négocier; +ils ont l'air de vouloir réserver au roi de Saxe un équivalent, ou une +portion de la Saxe renfermant la moitié de la population; mais rien +n'est consenti à cet égard de leur part. Ils ont même annoncé qu'il +suffisait de conserver un duc de Saxe. + +Le prince de Talleyrand a prouvé à l'empereur de Russie qu'il fallait +conserver seize cent mille habitants à la Saxe, parce que la Saxe +renferme un peu plus de deux millions d'âmes; qu'elle doit garder tout +ce qu'elle a sur la rive gauche de l'Elbe, et que les territoires, sur +la rive droite, ont une population inférieure qui ne s'élève pas à +plus de cinq à six cent mille âmes. On pourrait peut-être admettre un +peu moins de seize cent mille habitants; et comme l'Angleterre et +l'Autriche n'ont point encore abandonné la demande de limites +régulières en Pologne, tout est intact, et on ne peut annoncer le +dernier résultat d'une négociation qui, sans la fermeté de l'ambassade +du roi, eût été abandonnée entièrement. + +En tout état de choses, il sera moins important pour la France de voir +sacrifier une partie de la Pologne à la Russie, que de voir détruire +la Saxe; et quelques ministres autrichiens pensent que, s'il fallait +céder sur l'un ou l'autre point, l'Autriche devait être également plus +facile sur les limites en Pologne, à condition que la Prusse +n'obtiendra pas l'avantage de réunir la Saxe à sa monarchie. + +C'est par l'action réunie de ces différents rapports et par une marche +plus conforme aux vrais principes de la part de l'Angleterre, que nous +espérons que cette cause pourra être sauvée. + +Les nouvelles d'Italie parlent des intrigues du roi de Naples et de +ses armements. Nous observons ici la crainte qu'en éprouve M. le +prince de Metternich. On nous assure cependant que la cour de Russie a +rappelé l'officier qu'elle tenait près de Murat, et que les lettres de +créance expédiées au ministre de Russie, à Palerme, portent qu'il est +accrédité près _du roi des Deux-Siciles_. + +Il circule ici une brochure rédigée par un nommé Filangieri[371], aide +de camp de Murat, et qui porte un caractère révolutionnaire et +menaçant. La police l'a fait racheter. M. le prince de Metternich se +sert de ces alarmes pour égarer l'opinion à l'égard de la conservation +de Murat sur le trône de Naples. Mais il est le seul des ministres de +l'empereur d'Autriche même, qui soutienne cette cause dont l'Europe +fera justice. + + [371] Charles Filangieri, prince de Satriano, duc de Taormina, né + en 1785, général napolitain, l'un des officiers les plus dévoués à + Murat. Il fut grièvement blessé en 1815 au moment de la reprise des + hostilités avec les Autrichiens. Il conserva son grade après la + restauration des Bourbons. En 1848, le roi Ferdinand le chargea de + soumettre la Sicile. Il y réussit après de sanglants combats, fut + nommé lieutenant général et gouverneur de cette province, mais se + démit peu après, et vécut dès lors dans la retraite. + +L'empereur de Russie a signé les ratifications du traité fait entre +lui et le roi de Danemark, et elles ont été échangées hier. Les +troupes russes doivent évacuer le Holstein. + +Rien n'a encore été arrêté sur les affaires de la Suisse, et celles de +la fédération allemande ne sont pas très avancées. M. de Metternich +et M. de Hardenberg ont communiqué le plan général à M. le comte de +Nesselrode pour le soumettre à l'empereur. Dans une réponse en date du +11 novembre, M. de Nesselrode annonce aux cabinets d'Autriche et de +Prusse que la Russie applaudit aux bases qui doivent former le pacte +fédératif. + +Nous avons l'honneur de vous adresser ce projet tel qu'il nous a été +communiqué confidentiellement, et tel qu'il sert aux délibérations du +comité allemand. Beaucoup de changements y ont eu lieu, nommément la +division en cercles, le droit de guerre et de paix... Nous espérons +avoir communication de la note de M. de Nesselrode, que nous +transmettrons également au ministère. + +Agréez... + + * * * * * + +Nº 12.--LE PRINCE DE TALLEYRAND AU ROI LOUIS XVIII. + +Vienne, le 17 novembre 1814. + +SIRE, + +Avant que l'empereur Alexandre eût ramené la Prusse à lui, des[372] +personnes de sa confiance lui ayant conseillé de se tourner du côté de +la France, de s'entendre avec elle et de me voir, il avait répondu +qu'il me verrait volontiers, et que désormais, pour lui faire demander +une audience, il fallait que je m'adressasse, non au comte de +Nesselrode, mais au prince Wolkonski, son premier aide de camp. Je dis +à la personne par qui l'avis m'en fut donné, que, si je faisais +demander une audience à l'empereur, les Autrichiens et les Anglais ne +pourraient pas l'ignorer, qu'ils en prendraient de l'ombrage et +bâtiraient là-dessus toute sorte de conjectures, et qu'en la faisant +demander par la voie inusitée d'un aide de camp, je donnerais à mes +relations avec l'empereur un air d'intrigue qui ne pouvait convenir ni +à l'un ni à l'autre. A quelques jours de là, comme il demandait +pourquoi il ne m'avait pas vu, on lui fit connaître mes motifs et il +les approuva, en ajoutant: «Ce sera donc moi qui l'attaquerai le +premier.» Ayant souvent l'occasion de me trouver avec lui dans de +grandes réunions, je m'étais fait la règle d'être le moins possible +sur son passage ou[373] près de lui, et de l'éviter autant que cela +pouvait se faire sans manquer aux bienséances. J'en usai de la sorte +samedi, chez le comte Zichy, où il était. J'avais passé presque tout +le temps dans la salle du jeu, et, profitant pour me retirer du moment +où l'on se mettait à table, j'avais déjà gagné la porte de +l'antichambre, lorsque, ayant senti une main qui s'appuyait sur mon +épaule et m'étant retourné, je vis que cette main était celle de +l'empereur Alexandre. Il me demanda pourquoi je ne l'allais pas voir? +quand il me verrait? ce que je ferais le lundi? me dit d'aller chez +lui ce jour-là, le matin à onze heures; d'y aller en frac, de +reprendre avec lui mes habitudes de frac, et, en disant cela, il me +prenait les bras[374] et me les serrait d'une manière tout amicale. + + [372] Variante: _les_. + + [374] Variante: et _disant_ cela, il me prenait _le_ bras et me + _le_ serrait. + +J'eus soin d'informer M. de Metternich et lord Castlereagh de ce qui +s'était passé, afin d'éloigner toute idée de mystère et de prévenir +tout soupçon de leur part. + +Je me rendis chez l'empereur à l'heure indiquée. «Je suis, me dit-il, +bien aise de vous voir. Et vous aussi, vous désiriez de me voir, +n'est-ce pas?» Je lui répondis que je témoignais toujours du regret de +me trouver dans le même lieu que lui, et de ne le pas voir plus +souvent, après quoi l'entretien s'engagea. + +«Où en sont les affaires, et quelle est maintenant votre +position?--Sire, elle est toujours la même: si Votre Majesté veut +rétablir la Pologne dans un état complet d'indépendance, nous sommes +prêts à la soutenir.--Je désirais à Paris le rétablissement de la +Pologne, et vous l'approuviez; je le désire encore comme homme, comme +toujours fidèle aux idées libérales que je n'abandonnerai jamais. Mais +dans ma situation, les désirs de l'homme ne peuvent pas être la règle +du souverain. Peut-être le jour arrivera-t-il où la Pologne pourra +être rétablie. Quant à présent, il n'y faut pas penser.--S'il ne +s'agit que du partage du duché de Varsovie, c'est l'affaire de +l'Autriche et de la Prusse, beaucoup plus que la nôtre. Ces deux +puissances une fois satisfaites sur ce point, nous serons satisfaits +nous-mêmes; tant qu'elles ne le seront pas, il nous est prescrit de +les soutenir, et notre devoir est de le faire, puisque l'Autriche a +laissé arriver des difficultés qu'il lui était si facile de +prévenir.--Comment cela?--En demandant, lors de son alliance avec +vous, à faire[375] occuper par ses troupes la partie du duché de +Varsovie qui lui avait appartenu. Vous ne le lui auriez certainement +pas refusé, et, si elle eût occupé ce pays, vous n'auriez pas songé à +le lui ôter.--L'Autriche et moi nous sommes d'accord.--Ce n'est pas +là ce qu'on croit dans le public.--Nous sommes d'accord sur les +points principaux: il n'y a plus de discussion que pour quelques +villages.--Dans cette question la France n'est qu'en seconde +ligne; elle est en première dans celle de la Saxe.--En effet, +la question de la Saxe est pour la maison de Bourbon une question de +famille.--Nullement, Sire. Dans l'affaire de la Saxe, il ne s'agit +point de l'intérêt d'un individu, ou d'une famille particulière; il +s'agit de l'intérêt de tous les rois; il s'agit du premier intérêt de +Votre Majesté elle-même: car son premier intérêt est de prendre soin +de cette gloire personnelle qu'elle a acquise et dont l'éclat +rejaillit sur son empire. Votre Majesté doit en prendre soin, non +seulement pour elle-même, mais encore pour son pays, dont cette gloire +est devenue le patrimoine. Elle y mettra le sceau en protégeant, en +faisant respecter les principes qui sont le fondement de l'ordre +public et de la sécurité de tous. Je vous parle, Sire, non comme +ministre de France, mais comme un homme qui vous est sincèrement +attaché.--Vous parlez de principes, mais c'en est un que l'on doit +tenir sa parole, et j'ai donné la mienne.--Il y a des engagements de +divers ordres, et celui qu'en passant le Niémen Votre Majesté prit +envers l'Europe doit l'emporter sur tout autre. Permettez-moi, Sire, +d'ajouter que l'intervention de la Russie, dans les affaires de +l'Europe, est généralement vue d'un oeil de jalousie et d'inquiétude, +et que, si elle a été soufferte, c'est uniquement à cause du caractère +personnel de Votre Majesté. Il est donc nécessaire que ce caractère +se conserve entier.--Ceci est une affaire qui ne concerne que moi, et +dont je suis le seul juge.--Pardonnez-moi, Sire, quand on est +homme[376] de l'histoire, on a pour juge le monde entier.--Le roi de +Saxe est l'homme le moins digne d'intérêt: il a violé ses +engagements.--Il n'en avait pris aucun avec Votre Majesté; il n'en +avait pris qu'avec l'Autriche. Elle seule serait donc en droit de lui +en vouloir, et, tout au contraire, je sais que les projets formés sur +la Saxe font éprouver à l'empereur d'Autriche la peine la plus vive, +ce que Votre Majesté ignore très certainement; sans quoi, vivant, elle +et sa famille, avec lui et chez lui depuis deux mois, elle n'aurait +jamais pu se résoudre à la lui causer. Ces mêmes projets affligent et +alarment le peuple de Vienne, j'en ai chaque jour des preuves.--Mais +l'Autriche abandonne la Saxe.--M. de Metternich, que je vis hier soir, +me montra des dispositions bien opposées à ce que Votre Majesté me +fait l'honneur de me dire.--Et vous-même, on dit que vous consentez à +en abandonner une partie?--Nous ne le ferons qu'avec un extrême +regret. Mais si, pour que la Prusse ait une population égale à celle +qu'elle avait en 1806, et qui n'allait qu'à neuf millions deux cent +mille âmes, il est nécessaire de donner de trois à quatre cent mille +Saxons, c'est un sacrifice que nous ferons pour le bien de la +paix.--Et voilà ce que les Saxons redoutent le plus. Ils ne demandent +pas mieux que d'appartenir au roi de Prusse; tout ce qu'ils désirent, +c'est de n'être pas divisés.--Nous sommes à portée de savoir[377] ce +qui se passe en Saxe, et nous savons que les Saxons sont désespérés +de l'idée[378] de devenir Prussiens.--Non, tout ce qu'ils craignent +c'est d'être partagés, et c'est en effet, ce qu'il y a de plus +malheureux pour un peuple.--Sire, si l'on appliquait ce raisonnement +à la Pologne!--Le partage de la Pologne n'est pas de mon fait. +Il ne tient pas à moi que ce mal ne soit réparé; je vous l'ai dit, +peut-être le sera-t-il un jour.--La cession d'une partie des deux +Lusaces ne serait point proprement un démembrement de la Saxe; elles +ne lui étaient point incorporées; elles avaient été jusqu'à ces +derniers temps un fief relevant de la couronne de Bohême; elles +n'avaient de commun avec la Saxe que d'être possédées par le même +souverain[379].--Dites-moi, est-il vrai qu'on fasse des armements en +France? (En me faisant cette question, l'empereur s'est approché si +près de moi, que son visage touchait presque le mien.)--Oui, +Sire.--Combien le roi a-t-il de troupes?--Cent trente mille hommes +sous les drapeaux et trois cent mille renvoyés chez eux, mais pouvant +être rappelés au premier moment.--Combien en rappelle-t-on +maintenant?--Ce qui est nécessaire pour compléter le pied de paix. +Nous avons tour à tour senti le besoin de n'avoir plus d'armée et le +besoin d'en avoir une; de n'en avoir plus, quand l'armée était celle +de Bonaparte[380], et d'en avoir une qui fût celle du roi. Il a fallu +pour cela dissoudre et recomposer, désarmer d'abord, et ensuite +réarmer, et voilà ce qu'en ce moment, on achève de faire. Tel est le +motif de nos armements actuels. Ils ne menacent personne; mais quand +toute l'Europe est armée, il a paru nécessaire que la France le fût, +dans une proportion convenable.--C'est bien. J'espère que ces +affaires-ci mèneront à un rapprochement entre la France et la Russie. +Quelles sont, à cet égard les dispositions du roi?--Le roi n'oubliera +jamais les services que Votre Majesté lui a rendus, et sera toujours +prêt à les reconnaître, mais il a ses devoirs comme souverain d'un +grand pays, et comme chef de l'une des plus puissantes et des plus +anciennes maisons de l'Europe. Il ne saurait abandonner la maison de +Saxe. Il veut qu'en cas de nécessité, nous protestions. L'Espagne, la +Bavière, d'autres États encore, protesteraient comme nous.--Écoutez, +faisons un marché: soyez aimables pour moi dans la question de la +Saxe, et je le serai pour vous dans celle de Naples. Je n'ai point +d'engagement de ce côté.--Votre Majesté sait bien qu'un tel marché +n'est pas faisable. Il n'y a pas de parité entre les deux questions. +Il est impossible que Votre Majesté ne veuille pas, par rapport à +Naples, ce que nous voulons nous-mêmes.--Eh bien! persuadez donc aux +Prussiens de me rendre ma parole.--Je vois fort peu de Prussiens[381], +et ne viendrais sûrement pas à bout de les persuader. Mais Votre +Majesté a tous les moyens de le faire. Elle a tout pouvoir sur +l'esprit du roi; elle peut d'ailleurs les contenter.--Et de +quelle manière?--En leur laissant quelque chose de plus en +Pologne.--Singulier expédient que vous me proposez: vous voulez que je +prenne sur moi, pour leur donner!» + + [375] En _demandant à faire_, lors de son alliance avec vous, + _occuper_. + + [376] Variante: _l'homme_. + + [377] Variante: _de connaître_. + + [378] Variante: _à l'idée_. + + [379] La Lusace est une province d'Allemagne située entre l'Elbe et + l'Oder, au nord de la Bohême et au sud du Brandebourg. Elle était + divisée en haute et basse Lusace, formant chacune un margraviat. + Les Lusaces faisaient primitivement partie du royaume de Bohême. + Elles en furent détachées en 1231 par le roi Ottokar, qui les donna + en dot à sa fille lors de son mariage avec le margrave de + Brandebourg. Toutefois elles revinrent à la Bohême au siècle + suivant. En 1635, l'empereur Ferdinand II détacha de nouveau cette + province de la Bohême et la donna définitivement au duc de Saxe, + Jean-George. + + [380] Variante: _Buonaparte_. + + [381] Variante: _les_ Prussiens. + +L'entretien fut interrompu par l'impératrice de Russie, qui entra chez +l'empereur. Elle voulut bien me dire des choses obligeantes. Elle ne +resta que quelques moments, et l'empereur reprit: «Résumons-nous.»--Je +récapitulai brièvement les points sur lesquels je pouvais, et ceux sur +lesquels je ne pouvais point composer, et je finis par dire que je +devais insister sur la conservation du royaume de Saxe avec seize cent +mille habitants. «Oui, me dit l'empereur, vous insistez beaucoup sur +une chose _décidée_.» Mais il ne prononça point ce mot de ce ton qui +annonce une détermination qui ne peut changer. + +Son but, en m'appelant chez lui, était de savoir: + +1º Ce que c'était que les armements qu'il avait ouï dire que l'on +faisait en France, et dans quelles vues ils étaient faits. Je crois +lui avoir répondu de manière à ce qu'il ne pût pas se croire menacé, +et, cependant[382], à ne pas lui laisser une trop grande sécurité; + +2º Si Votre Majesté serait disposée à faire un jour une alliance avec +lui. A moins qu'il ne renonçât à l'esprit de conquête, ce qui n'est +nullement présumable, je ne vois pas comment il serait possible que +Votre Majesté, tout animée de l'esprit de conservation, s'alliât avec +lui, si ce n'est dans un cas extraordinaire et pour un but momentané. +Mais il ne convenait pas, s'il en avait le désir, de lui en ôter +l'espérance, et j'ai dû éviter de le faire; + +3º Quelles étaient au juste nos déterminations par rapport à la Saxe. +A cet égard, je lui ai laissé si peu de doutes, qu'il a dit au comte +de Nesselrode, par qui je l'ai su: «Les Français sont décidés, sur la +question de la Saxe. Mais qu'ils s'arrangent avec la Prusse. Ils +voudraient prendre sur moi pour lui donner, mais c'est à quoi je ne +consens pas.» + + [382] Variante: _de façon à_. + +Je n'ai rapporté cet entretien avec tant de détail que pour que Votre +Majesté pût mieux juger combien, depuis la dernière audience que +j'avais eue de l'empereur, son ton était changé. Il n'a point donné, +dans tout le cours de notre conversation, une seule marque +d'irritation ou d'humeur. Tout a été calme et doux. + +Il est sûrement moins touché des intérêts de la Prusse et moins retenu +par l'amitié qu'il porte au roi, qu'il n'est embarrassé des promesses +qu'il lui a faites, et je croirais volontiers que, malgré le caractère +chevaleresque qu'il affecte et tout esclave qu'il veut paraître de sa +parole, il serait, dans le fond de l'âme, enchanté d'avoir un prétexte +honnête pour se dégager. + +J'en juge surtout par une conversation qu'il a eue avec le prince de +Schwarzenberg, et qui, je crois, n'a pas peu contribué à lui faire +désirer de me voir. Il lui demandait où en étaient leurs affaires[383] +et s'ils parviendraient à s'entendre, et le pressait de lui donner son +opinion, non comme ministre d'Autriche, mais comme un ami. Après +s'être quelque temps défendu de répondre[384], le prince de +Schwarzenberg lui dit nettement que sa conduite envers l'Autriche +avait été peu franche et même peu loyale, que ses prétentions +tendaient à mettre la monarchie autrichienne dans un véritable danger, +et les choses dans une situation qui rendrait la guerre inévitable; +que si on ne la faisait pas maintenant (soit par respect pour +l'alliance récente[385], soit pour ne pas se montrer à l'Europe comme +des étourdis qui n'avaient rien su prévoir, et s'étaient mis, par une +aveugle confiance, à la merci des événements), elle arriverait +infailliblement d'ici à dix-huit mois ou deux ans. Alors, il échappa à +l'empereur de dire: «Si je m'étais moins avancé! Mais, ajouta-t-il, +comment puis-je me dégager? Vous sentez bien qu'au point où j'en suis, +il est impossible que je recule.» + + [383] Variante: _les_ affaires. + + [384] Variante: de _rompre_. + + [385] Variante: _naissante_. + +En même temps que M. de Schwarzenberg présentait la guerre comme +inévitable, tôt ou tard, un corps de troupes que l'Autriche a fait +marcher en Gallicie semblait indiquer qu'elle pourrait être prochaine. +Le cabinet de Vienne a paru vouloir sortir de son engourdissement. M. +de Metternich a parlé d'alliance au prince de Wrède, en lui demandant +si, dès à présent, la Bavière ne voudrait pas joindre vingt-cinq mille +hommes aux forces autrichiennes, à quoi le prince de Wrède a répondu +que la Bavière serait prête à fournir jusqu'à soixante-quinze mille +hommes, mais sous les conditions suivantes: + +1º Que l'alliance serait conclue avec la France; + +2º Que la Bavière fournirait vingt-cinq mille hommes, et non +davantage, par chaque cent mille hommes que l'Autriche ferait marcher; + +3º Que si l'Angleterre donnait des subsides à l'Autriche, la Bavière +en recevrait sa part, dans la proportion de leurs forces respectives. + +Je crois bien qu'au fond ce ne sont encore là que de simples +démonstrations; mais c'est déjà beaucoup que l'Angleterre[386] se soit +déterminée à les faire, et elles ont dû naturellement donner à +l'empereur Alexandre l'envie de savoir ce qu'il avait à craindre ou à +se promettre de nous. + + [386] Variante: que _l'Autriche_. + +Sachant que son habitude, lorsqu'il parle à quelqu'un de ceux qui sont +opposés à ses vues, est d'affirmer qu'il est d'accord avec les autres, +et ne voulant pas que les résultats de mon entretien avec lui pussent +être présentés sous un faux jour, j'ai profité d'une visite que m'a +faite M. de Sickingen pour les faire connaître par lui à l'empereur +d'Autriche. L'empereur en a instruit M. de Metternich, par le récit +duquel j'ai vu que M. de Sickingen avait été un intermédiaire fidèle. +Cette confidence a produit le meilleur effet. Le sentiment universel +de défiance auquel nous avons été en butte, dans les premiers temps de +notre séjour ici, s'affaiblit chaque jour, et le sentiment contraire +s'accroît. + +A mon retour de chez l'empereur Alexandre, je trouvai chez moi le +ministre de Saxe, qui venait me communiquer: + +1º Une protestation du roi de Saxe, que ce prince lui avait envoyée +avec ordre de la remettre au congrès; mais après avoir consulté[387] +M. de Metternich, aux avis duquel il lui est prescrit de se conformer; + +2º Une circulaire du prince Repnin, qui était en Saxe gouverneur +général pour les Russes. Cette pièce, dont je joins une copie à ma +dépêche au département pour qu'elle soit imprimée dans le _Moniteur_, +est ce qui a motivé la protestation du roi, qui ne pourra être +imprimée qu'après avoir été officiellement remise au congrès. J'en +aurai seulement alors une copie[388]. + + [387] Variante: après _avoir communiqué à_. + + [388] Voici cette circulaire: + + «Une lettre de M. le ministre, baron de Stein, en date du 21 + octobre, m'a informé d'une convention conclue le 28 septembre à + Vienne, et en vertu de laquelle Sa Majesté l'empereur de Russie, de + concert avec l'Autriche et l'Angleterre, mettra dans les mains de + Sa Majesté le roi de Prusse l'administration du royaume de Saxe. + J'ai l'ordre de remettre le gouvernement de ce pays aux fondés de + pouvoir de Sa Majesté le roi de Prusse, qui se présenteront, et de + faire relever les troupes impériales russes par des troupes + prussiennes, afin d'opérer par là la réunion de la Saxe à la + Prusse, laquelle aura lieu prochainement d'une manière plus + formelle et plus solennelle, et pour établir la fraternité entre + les deux peuples... Après des délibérations préliminaires qui ont + pour but le bien-être de l'ensemble et des parties qui le + composent, Leurs Majestés ont, savoir: le roi Frédéric-Guillaume, + en qualité de futur souverain du pays, déclaré qu'il a l'intention + de ne point incorporer comme une province la Saxe à ses États, mais + de la réunir à la Prusse sous le titre de royaume de Saxe; de la + conserver pour toujours dans son intégrité; de lui laisser la + jouissance de ses droits, privilèges et avantages que la + constitution de l'Allemagne assurera à ceux des pays de l'Allemagne + qui font partie de la monarchie prussienne, et jusque-là de ne rien + changer à sa constitution actuelle. Et Sa Majesté l'empereur + Alexandre a fait témoigner la satisfaction particulière que lui + cause cette déclaration.» (_Moniteur_ du 15 novembre 1814.--Voir + également, sur la cérémonie de la remise des pouvoirs du prince + Repnin aux autorités prussiennes, le _Moniteur_ du 24 novembre.) + +Cette circulaire par laquelle le prince Repnin annonce aux autorités +saxonnes, qu'en conséquence d'une convention conclue dès le 27 +septembre, l'empereur Alexandre, de l'aveu de l'_Autriche_ et de +l'_Angleterre_, a ordonné de remettre l'administration de la Saxe aux +délégués du roi de Prusse qui doit à l'avenir posséder ce pays, non +comme une province de son royaume, mais comme un royaume séparé dont +il a promis de maintenir l'intégrité, a jeté dans le dernier embarras +M. de Metternich et lord Castlereagh, et excité de leur part les +plaintes les plus vives. + +Il est bien vrai que l'on a abusé de la manière la plus odieuse de +leur consentement, en le dénaturant, en le présentant comme absolu, +quand il était purement conditionnel, ce qui justifie leurs plaintes. +Mais il n'est pas moins vrai qu'ils ont donné un consentement qu'ils +regrettent amèrement d'avoir donné. + +Votre Majesté a déjà la note de M. de Metternich. + +J'ai aujourd'hui l'honneur de lui envoyer celle de lord Castlereagh. +Je l'ai seulement depuis deux jours. On ne me l'a procurée que sur la +promesse de la tenir très secrète. C'est pourquoi je l'adresse +directement à Votre Majesté elle-même. On m'a dit que lord Castlereagh +travaillait à se la faire rendre par les Prussiens. + +Cette note confirme tout ce que j'ai eu l'honneur de mander à Votre +Majesté depuis six semaines, et révèle même des choses que je n'aurais +pas crues, si elle n'en offrait incontestablement la preuve. + +Quelque étrange que soit la note de M. de Metternich, sitôt qu'on la +compare à celle de lord Castlereagh, on trouve entre elles des +différences toutes à l'avantage de la première. + +M. de Metternich essaye de persuader à la Prusse qu'elle doit renoncer +à ses vues sur la Saxe. Il expose les raisons morales et politiques +qui font qu'il répugne à donner son consentement, et, en le donnant, +il avoue que c'est une sorte de nécessité qui le lui arrache. + +Lord Castlereagh, au contraire, après quelques expressions d'une vive +et stérile pitié pour la famille royale de Saxe, déclare qu'il n'a +aucune sorte de répugnance morale ou politique à abandonner la Saxe à +la Prusse[389]. + + [389] Voici ce que lord Castlereagh, dans cette note adressée au + prince de Hardenberg, dit de la Saxe: + + «Quant à la question de la Saxe, je vous déclare que si + l'incorporation de la totalité de ce pays dans la monarchie + prussienne est nécessaire pour assurer un aussi grand bien à + l'Europe, quelque peine que j'éprouve personnellement à l'idée de + voir une si ancienne famille si profondément affligée, je ne + saurais nourrir aucune répugnance morale ou politique contre la + mesure elle-même. Si jamais un souverain s'est placé lui-même dans + le cas de devoir être sacrifié à la tranquillité future de + l'Europe, je crois que c'est le roi de Saxe, par ses + tergiversations perpétuelles et parce qu'il a été non seulement le + plus dévoué, mais aussi le plus favorisé des vassaux de Bonaparte, + contribuant de tout son pouvoir et avec empressement, en sa double + qualité de chef d'État allemand et d'État polonais, à étendre + l'asservissement général jusqu'au coeur de la Russie.» (_Note de + lord Castlereagh adressée au prince de Hardenberg, 14 octobre + 1814._) + +M. de Metternich ne consent qu'autant que la Prusse aura fait des +pertes qu'il sera impossible de lui compenser d'une autre manière. + +Lord Castlereagh ne consent, au contraire, qu'autant que la Prusse +conservera ce que M. de Metternich parle de lui compenser. Il veut que +la Saxe soit pour elle un accroissement de puissance, et non point un +équivalent. + +Ainsi, ils subordonnent l'un et l'autre la question de la Saxe à celle +de la Pologne, mais dans des sens absolument opposés, ce qui montre à +quel point ces alliés si unis et qui criaient si haut que la France +voulait les diviser, sont peu d'accord entre eux. + +Ils se sont cependant entendus pour faire désavouer la circulaire du +prince Repnin, et je crois qu'elle sera désavouée par les Prussiens +eux-mêmes. + +Au reste, il me paraît difficile que l'oubli, si ce n'est le mépris +des principes et des notions les plus communes de la saine politique, +puisse être porté plus loin que dans cette note de lord Castlereagh. + +Il vint hier me demander à dîner et me proposa un entretien pour +aujourd'hui. Je m'étais attendu à quelque confidence ou à quelque +ouverture importante; il venait seulement me parler de ses embarras. +Trompé dans l'espoir qu'il avait fondé sur la Prusse, et voyant par là +son système renversé par sa base, il est tombé dans une sorte +d'abattement. Il venait me consulter sur le moyen de donner aux +affaires une impulsion qui les fît marcher. Je lui ai dit que +l'empereur Alexandre prétendait être d'accord avec l'Autriche sur la +question de la Pologne, et qu'il ne leur restait plus que quelques +détails à régler; que si cela était, ce que je voyais de mieux à +faire, c'était qu'il engageât l'Autriche à terminer promptement cet +arrangement; qu'ils avaient voulu subordonner[390] l'une à l'autre les +questions de Pologne et de Saxe, et que cela ne leur avait pas réussi; +qu'il fallait donc les séparer et terminer d'abord celle de Pologne; +que l'Autriche, tranquille de ce côté et n'ayant plus à se partager +entre les deux questions, serait tout entière à celle de la Saxe, que +tous les militaires autrichiens regardaient comme étant de beaucoup la +plus importante des deux; que la Russie, satisfaite sur celle qui +l'intéresse directement, gênerait probablement fort peu sur l'autre, +et que la Prusse, se trouvant seule vis-à-vis de l'Autriche, de +l'Angleterre, de la France et de l'Espagne, l'affaire serait +facilement et promptement réglée. + + [390] Variante: qu'ils _avaient subordonné_. + +La circulaire du prince Repnin a été le signal que la Bavière +attendait pour déclarer qu'elle ne souscrirait à aucun arrangement, et +n'entrerait dans aucune ligue allemande, que la conservation du +royaume de Saxe n'eût été préalablement assurée. C'est ce que le +prince de Wrède a déclaré positivement au prince de Hardenberg qui, +tout en disant qu'il ne pouvait rien prendre sur lui et qu'il en +référerait au roi, a cependant fait entendre que le roi de Saxe +pourrait être conservé avec un million de sujets. + +Ainsi, tout est encore en suspens. Mais les chances de sauver une +grande partie de la Saxe se sont accrues. + +J'en étais à cet endroit de ma lettre, quand j'ai reçu celle dont +Votre Majesté m'a honoré en date du 9 novembre, et celle qu'elle a +bien voulu me faire écrire par M. le comte de Blacas. + +Votre Majesté jugera par la note de lord Castlereagh, que j'ai +l'honneur de lui envoyer, ou que ce ministre a des instructions que le +duc de Wellington ne connaît pas, ou qu'il ne se croit pas lié par +celles qui lui ont été données, et que, s'il a fait dépendre la +question de la Saxe de celle de la Pologne, c'est dans un sens +précisément inverse de celui que le duc de Wellington supposait. + +Quant à ce qui concerne Naples, j'ai rendu compte à Votre Majesté de +la proposition que M. de Metternich, dans une de ces conférences où +nous n'étions que lui, lord Castlereagh, M. de Nesselrode et moi, +avait faite, de ne s'entendre sur cette affaire qu'après le congrès, +et de ma réponse. (C'est dans le numéro 10 de ma correspondance que se +trouve ce détail.) Les menaces contenues dans la lettre dont M. de +Blacas m'a envoyé un extrait se retrouvent, dit-on, dans un pamphlet +publié par un aide de camp de Murat, nommé Filangieri, qui était +encore tout récemment à Vienne. (Ce pamphlet a été enlevé par la +police.) Mais j'espère que si l'Italie est une fois organisée depuis +les Alpes jusqu'aux frontières de Naples, ainsi que je l'ai proposé, +ces menaces ne seront guère à craindre. + +J'ai attendu pour fermer ma lettre que je fusse de retour d'une +conférence qui nous avait été indiquée pour ce soir à huit heures. On +n'y a fait que lire et signer le protocole de la dernière conférence. + +L'empereur de Russie est indisposé assez pour avoir dû garder le lit, +mais ce n'est qu'une indisposition. + +Je suis... + + * * * * * + +Nº 8 _ter_.--LE ROI LOUIS XVIII AU PRINCE DE TALLEYRAND. + +Paris, le 22 novembre 1814. + +Mon cousin, + +J'ai reçu votre numéro 11. Il me fournirait ample matière à +réflexions, si je ne me les étais pas interdites, lorsqu'elles ne +pourraient servir qu'à ma satisfaction personnelle. + +Les discours que le comte Alexis de Noailles a entendus de la bouche +des princes avec lesquels il s'est entretenu m'ont fait plaisir; celui +du roi de Bavière m'a surtout frappé; mais que serviraient[391] ces +dispositions, si elles ne sont soutenues par l'Autriche et +l'Angleterre? Or, je crains bien que malgré la manière infiniment +adroite dont vous avez parlé au prince de Metternich, malgré +l'accomplissement des conditions portées dans la note du 22 octobre, +et Pologne et Saxe ne soient abandonnées. Dans ce malheur il restera +toujours à mon infortuné cousin, sa constance dans l'adversité, et à +moi, (car j'y suis plus résolu que jamais) de n'avoir participé par +aucun consentement à ces iniques spoliations. + + [391] Variante: que _serviront_. + +Je crois au propos attribué à l'empereur Alexandre au sujet de +l'Italie; il est dans ce cas, de la plus haute importance que +l'Autriche et l'Angleterre se pénètrent bien de l'adage, trivial si +l'on veut, mais plein de sens, et surtout éminemment applicable à la +circonstance: _Sublata causa, tollitur effectus._ + +Je suis plus content de la tournure que prennent les affaires +d'Italie; la réunion de Gênes, la succession masculine de la maison de +Savoie[392] sont deux points importants; mais ce qui l'est par-dessus +tout, c'est que malgré les vanteries, peut-être en réalité trop +fondées de Murat dans ses gazettes, le royaume de Naples retourne à +son légitime souverain. + + [392] Variante: _dans_ la maison de Savoie. + +Sur quoi, je prie Dieu qu'il vous ait, mon cousin, en sa sainte et +digne garde. + +LOUIS. + + * * * * * + +Nº 14 _bis_.--LES AMBASSADEURS DU ROI AU CONGRÈS, AU MINISTRE DES +AFFAIRES ÉTRANGÈRES A PARIS. + +Vienne le 23 novembre 1814. + +Monsieur le comte, + +Nous avons l'honneur de vous adresser la copie du procès-verbal de la +dernière séance. On s'est réuni depuis pour l'ajuster et le signer, +mais on n'a traité d'aucune affaire. M. de Labrador, à cette +occasion, a rappelé les droits de la reine d'Étrurie, et a demandé +qu'en procédant aux arrangements à prendre en Italie, on voulût s'en +occuper. Le prince de Metternich lui a dit qu'il était préparé à +discuter cette matière, et qu'il attendait que M. de Labrador lui +communiquât son mémoire. M. l'ambassadeur d'Espagne doit le remettre +un de ces jours. + +Si les paroles de M. de Metternich pouvaient inspirer la moindre +confiance, on serait fondé à croire qu'il trouverait l'archiduchesse +Marie-Louise suffisamment établie en obtenant l'État de Lucques qui +rapporte cinq à six cent mille francs, et que, pour lors, les +légations pourraient être rendues au pape, et Parme à la reine +d'Étrurie. Mais nous sommes informés que pendant qu'il énonce cette +opinion, l'archiduchesse Marie-Louise fait changer, d'après +l'invitation de l'empereur son père, les armes de ses voitures et de +ses cachets, et fait effacer les armes impériales de Bonaparte pour +leur substituer celles de Parme. + +M. de Noailles, qui est chargé de suivre les négociations qui +concernent l'Italie, a reçu l'ordre de M. le prince de Talleyrand, de +n'admettre les arrangements qui seraient arrêtés, que comme des +dispositions provisoires qui ne seront sanctionnées par une garantie +formelle, que lorsque toutes présenteront un système général et +satisfaisant. Cette précaution était d'autant plus nécessaire que nous +voyons tous les jours le prince de Metternich soutenir avec plus de +chaleur et d'opiniâtreté la cause de Murat. Il le fait sous le +prétexte du danger qu'il y aurait de provoquer Murat à une guerre +révolutionnaire. M. de Metternich, tout en l'annonçant lui-même comme +chef des Jacobins en Italie, exagère d'abord son influence, et ne +veut pas convenir que pour paralyser le danger que présente cette +fermentation, il suffira d'en écarter le chef principal. Le fait est +qu'il veut ménager ses affections pour madame Murat, et qu'il croit +qu'en conservant cette famille sur le trône, il en disposera comme il +voudra pour tout ce qu'il projette de faire en Italie. Il est donc +nécessaire que M. de Noailles use de cette réserve, lorsqu'il s'agira +de signer les articles qui renferment la réunion de Gênes au Piémont. +La succession de la maison de Carignan, au reste a été stipulée et ne +souffre plus de contradiction. + +C'est dans cet état de choses, que les grandes questions qui +concernent la Pologne et la Saxe, sont celles qui entravent toute la +marche des affaires, et nous ne croyons pas que leur solution soit +depuis huit jours beaucoup plus avancée. La circulaire du prince +Repnin a motivé de la part de lord Castlereagh et du cabinet de +Vienne, des notes assez fortes adressées au cabinet prussien et dans +lesquelles on déclare que la réunion de la Saxe n'était admise que +conditionnellement, comme les notes données précédemment à l'occasion +de l'occupation provisoire de la Saxe par les troupes prussiennes, +l'avaient exprimé, et que, si la Prusse ne voulait point coopérer à +faire régler en Pologne des limites établies dans l'intérêt des trois +puissances, la concession faite à l'égard de la Saxe devait être +regardée comme non avenue. + +Lord Castlereagh et le prince de Metternich ont été conduits plus +loin. Ils se sont persuadé que si l'empereur de Russie et le roi de +Prusse résistaient à ces ouvertures, il serait nécessaire de se +préparer à les forcer à plus de modération. + +On nous assure, en effet, que des mesures militaires ont été +concertées, et un plan de campagne même discuté entre les chefs +autrichiens et bavarois. La coopération de la France y est jugée +nécessaire. Mais ni le prince de Metternich ni lord Castlereagh n'ont +jugé à propos d'en parler ou d'en faire parler jusqu'ici aux +plénipotentiaires du roi au congrès. + +On aurait lieu de s'en étonner, si on pouvait se convaincre que ces +mesures militaires portent un autre caractère que celui de simples +démonstrations, dans le genre des dernières mesures dont le prince de +Metternich aide si souvent sa politique. Il y a même des personnes, +qu'on peut croire instruites, lesquelles prétendent que lord +Castlereagh et le prince de Metternich n'ont point encore arrêté de +plan à ce sujet, et qu'ils ont peur d'être forcés de s'occuper de +pareilles mesures. + +Cependant lord Castlereagh, soit qu'il sente le besoin d'opposer une +digue à l'ambition et aux intrigues russes et prussiennes, soit que +l'opinion de l'Angleterre et de toute l'Allemagne l'ait fait changer +de marche et de système, paraît décidé à provoquer la guerre à la +Russie, si elle ne modère ses prétentions, et il en a parlé à quelques +personnes, en annonçant que l'Angleterre fournirait des subsides. Ce +ministre et le prince de Metternich lui-même, par l'effet des +défiances qu'on porte gratuitement à la politique de la France, et les +craintes que l'on conserve qu'une coopération de cette puissance +puisse compromettre la situation de la Belgique et de la rive gauche +du Rhin, ne demanderont les secours de la France qu'à la dernière +extrémité. Nous pensons même que, s'il leur paraît possible de +l'éviter, ils le feront, et vous pouvez bien croire, monsieur le +comte, qu'on ne les provoquera pas à ce sujet. + +L'expérience, au reste, a déjà appris à ces puissances qu'elles ne +peuvent écarter l'intervention de la France, et qu'elle leur est plus +utile que nuisible pour arranger les affaires de l'Europe. + +A notre arrivée ici, le désir secret d'éloigner la France de toute +délibération, était manifeste. Elle participe maintenant à ce qui se +traite pour l'Italie, pour la Suisse; elle interviendra utilement dans +les divisions territoriales de l'Allemagne, et nous ne serions pas +étonnés que les arrangements relatifs à la Pologne ne se fassent que +lorsqu'elle y concourra. Pour l'en empêcher et nous contrarier, les +ennemis de la France répandent depuis quelques jours les bruits les +plus absurdes sur sa situation intérieure; et, ce qui a lieu de nous +étonner, c'est que ces bruits se trouvent répétés dans la +correspondance diplomatique des légations anglaise et autrichienne à +Paris. Parmi ces assertions soutenues avec adresse, nous citons celle +que le roi ne serait pas en état de se servir de son armée. Elle a pu +être combattue par la communication d'une lettre de M. le comte +Dupont[393] qui parle de l'état de l'armée de la manière la plus +satisfaisante et la plus positive, et le fait sans laisser la moindre +réplique à opposer. Les autres assertions tomberont dans l'oubli, +lorsque le temps en aura dévoilé l'intrigue. + + [393] Le général Dupont, qui était alors ministre de la guerre. + +Les affaires d'Allemagne souffrent comme toutes les autres du retard +que les décisions de l'empereur de Russie leur fait éprouver, et là, +comme ailleurs, il cherche à intervenir pour aider ses vues +principales. + +Nous avons eu l'honneur de vous mander que le projet de fédération en +douze articles que nous vous avons adressé par notre dernière dépêche +du 16, avait été modifié dans ses dispositions principales. Les +cabinets prussien et autrichien l'avaient communiqué dès son origine à +celui de Russie. Cette communication était restée sans réponse. Mais, +pour le flatter d'abord et pour égarer l'opinion en Allemagne, qui se +prononce si fortement contre la réunion de la Saxe, le cabinet russe a +cru utile de relever la possibilité d'intervenir dans les affaires +allemandes, et M. le comte de Nesselrode a fait une réponse dont nous +joignons ici la copie. Si la grande alliance est rompue par suite des +affaires de Pologne, on sent que cette note sera regardée comme non +avenue. + +Il ne peut, en général, nous échapper que le véritable embarras des +puissances alliées au congrès tient à l'illusion dans laquelle elles +s'entretenaient, en croyant pouvoir régler les affaires de l'Europe +sur des _bases_ qu'elles nous ont annoncées arrêtées, et qui ne le +sont pas. + +Agréez... + + * * * * * + +Nº 15 _bis_.--LES AMBASSADEURS DU ROI AU CONGRÈS, AU MINISTRE DES +AFFAIRES ÉTRANGÈRES A PARIS. + +Vienne, le 24 novembre 1814. + +Monsieur le comte, + +Nous ajoutons à l'expédition de la dépêche en date d'hier la +communication d'une lettre qu'un des hommes principaux du bureau des +affaires étrangères de ce pays-ci a adressée à M. le duc de Dalberg, +en lui signalant un article de la _Gazette de France_ qui a fait +beaucoup de sensation et qu'on ne peut s'expliquer avoir pu être admis +par la censure des journaux à moins que, comme l'observe l'auteur de +la lettre, on ait voulu réconcilier l'opinion avec les persécuteurs +et les spoliateurs du roi de Saxe[394]. + + [394] Voici cet article: + + «Après de longues indécisions, le sort de la Saxe paraît enfin + irrévocablement fixé. Le roi Frédéric-Auguste descend du trône; ses + États sont partagés entre l'Autriche, la Prusse et le duc de + Saxe-Weimar. Beaucoup de voix s'élèveront pour déplorer + l'instabilité des choses humaines. Quelques esprits réfléchis + méditeront sur les décrets impénétrables de cette providence + éternelle qui, selon l'expression empruntée à l'Écriture par un de + nos plus grands poètes: «frappe et guérit, perd et ressuscite». + (Racine, _Athalie_, acte III).--Les uns, dans la chute de la maison + régnante, ne verront qu'une révolution; les autres y contempleront + un retour à l'ordre. C'est pour les premiers, qu'un coup d'oeil sur + l'origine et les divisions de cette famille illustre ne sera point + sans utilité. + + »Le second électeur, Frédéric l'Affable ou le Pacifique, mort en + 1464, laissa deux fils, dont l'aîné, Ernest, fut la tige de la + branche Ernestine, et le cadet Albert, celle de la branche + Albertine. En vertu du droit reconnu de primogéniture, + Jean-Frédéric, sixième électeur, régnait sans contestation, quand + éclatèrent dans l'empire les troubles excités par la fameuse ligue + de Smalcalde. Charles-Quint, à la tête d'une puissante armée + commandée par le célèbre duc d'Albe, marcha contre les confédérés. + La bataille de Muhlberg, donnée en 1547, fut décisive. + Jean-Frédéric, l'âme de la ligue, tomba au pouvoir de l'empereur. + Ce prince usa durement de la victoire. Une commission militaire, + présidée par l'inflexible général espagnol osa condamner à mort + l'électeur de Saxe comme rebelle à l'autorité impériale. C'était + introduire une législation toute nouvelle dans l'empire germanique. + L'illustre prisonnier, après avoir entendu la lecture de son arrêt, + continua tranquillement sa partie d'échecs avec le prince Ernest de + Brunswick: «C'est moins ma tête que mon électorat, dit-il, qui leur + fait envie.» L'événement fit voir qu'il ne se trompait pas: + Charles-Quint lui accorda la vie, mais dans la diète d'Augsbourg, + en 1548, il le dépouilla de la dignité électorale, pour en revêtir + le duc Maurice de Saxe, chef de la branche cadette ou Albertine. On + ne laissa au malheureux Jean-Frédéric que la petite ville de Gotha + où il était gardé à vue. Plus à plaindre encore que lui, son fils, + accusé d'avoir tenté de rentrer dans le palais de ses pères à + Dresde, est arrêté et conduit â Vienne comme un vil criminel. + + »Quoique redevable de sa nouvelle existence politique à la + protection de Charles-Quint, l'usurpateur Maurice saisit avidement + l'occasion de faire éclater en faveur du luthérianisme le zèle qui + avait servi de prétexte à la spoliation de l'électeur légitime. Il + souleva les protestants, conclut une alliance secrète avec Henri + III, roi de France, fondit sur l'empereur et fut sur le point de + s'emparer de sa personne dans les gorges du Tyrol. Il lui arracha + le traité de Passau, en 1552. + + »Depuis cette époque, la branche Albertine a conservé l'électorat, + tandis que la branche aînée ou Ernestine, réduite à des possessions + très circonscrites, s'est divisée en un grand nombre de rameaux. On + en a compté jusqu'à quatorze. Il n'en subsiste plus que six. Le + premier est celui de Weimar; le duc de ce nom est donc l'héritier + direct et naturel de l'électeur Jean-Frédéric, violemment et + injustement dépossédé par Charles-Quint. + + »Malgré le laps du temps, les titres de ses descendants n'étaient + point mis en oubli. Dans la courte apparition qu'il fit au congrès + de Rastadt, Buonaparte dit un jour au ministre de l'électeur de + Saxe, avec cette brusquerie qui lui était familière: «Quand donc + votre maître compte-t-il restituer l'électoral à la branche + Ernestine[B]?» + + [B] Quelques personnes prétendent que c'est à l'électeur lui-même, + après la bataille d'Iéna, qu'il adressa ce singulier compliment. + + »Ce fut le même homme cependant, qui, par la suite, voulut que ce + prince prît le titre de roi. + + »De ce jour datèrent toutes les infortunes de Frédéric-Auguste: + entouré, enchaîné, il lui fallut oublier qu'il était Allemand pour + faire cause commune avec l'oppresseur de l'Allemagne. + L'extravagante expédition de Moscou fit entrevoir aux princes et + aux peuples l'instant de leur délivrance. Le roi de Saxe se retira + en Bohême, et là, sur un territoire neutre, jouissant enfin de sa + liberté, il promit solennellement, dit-on, de joindre ses efforts à + ceux des libérateurs de l'Europe. Des motifs, que nous ne voulons + pas discuter ici, le déterminèrent à changer de résolution. + + »Napoléon, fugitif, l'abandonna sans ressources à la vengeance des + souverains alliés. Frédéric-Auguste demanda à les voir; si nous en + croyons l'unanimité des relations publiques, son voeu fut repoussé. + + »L'opinion publique qui est unanime relativement aux vertus privées + de ce prince, est au contraire singulièrement partagée en ce qui + concerne sa conduite politique. Les uns lui font un crime + irrémissible de sa persévérance dans son alliance avec l'ennemi du + genre humain; les autres seraient tentés de révérer en lui + l'instrument dont s'est servi la Providence pour prolonger + l'aveuglement de Napoléon. En effet, en mettant à sa disposition + ses forteresses et ses troupes, le roi de Saxe lui a inspiré le fol + espoir de conserver la ligne de l'Elbe. Pendant qu'il se + complaisait dans l'absurde possession de Dresde, pendant qu'il + sacrifiait des armées, longtemps invincibles, à garder et à couvrir + cette inutile cité, tout se préparait pour la perte de ce + conquérant insensé. S'il n'eût pas été maître des places de l'Elbe, + il eût été contraint d'aller prendre position derrière le Rhin; et + là, appuyé sur de nombreuses forteresses, assuré désormais de ses + communications avec la France, il lui restait encore les moyens de + traiter honorablement avec ses vainqueurs. + + »Ainsi la main invisible et toute-puissante abaisse ce qu'elle + avait élevé, et relève ce qu'elle avait abaissé: ainsi après trois + siècles, la branche Albertine tombe du trône qu'elle avait usurpé, + et la branche Ernestine recouvre une partie de l'héritage qui lui + avait été ravi. Les Français en plaignant le sort de + Frédéric-Auguste respecteront en lui un prince issu du même sang + que l'auguste princesse qui donna le jour à nos souverains + bien-aimés Louis XVI et Louis XVIII.» + +Dans une situation aussi importante qu'est celle où se trouve placé +le sort de ce souverain, au milieu des débats les plus difficiles sur +une pareille question, comment n'a-t-on pas fait connaître à ceux qui +dirigent les journaux le sens et l'esprit dans lesquels le +gouvernement croit qu'il faut diriger l'opinion, pour la gloire autant +que pour le véritable intérêt du roi et de la France? + +Il importe de connaître l'origine et l'auteur de cet article inséré +dans le numéro 315 (11 novembre) de la _Gazette de France_. Il importe +également que le _Moniteur_ publie un article raisonné qui, sans être +officiel, discute la même question sous le rapport du droit et de +l'utilité. Le mémoire joint à la dépêche du 23 fournira à M. de +Reinhard[395] les matériaux pour sa rédaction. + + [395] M. Reinhard était alors placé à la tête de la chancellerie du + département des affaires étrangères. + +Nous l'avons fait circuler sous main et nous avons observé qu'il avait +produit quelque impression. Il s'agit de le changer de manière à ce +que l'insertion dans le _Moniteur_ ne paraisse pas être ce mémoire; +mais on peut faire usage des principes et du raisonnement qu'il +renferme. + +Nous vous transmettons en même temps un article de la _Gazette +universelle_, qui paraît être sorti des bureaux autrichiens et +répondre à la fameuse circulaire du prince Repnin. + +Il est bon de l'insérer dans le _Moniteur_, en y ajoutant qu'on se +plaît à le communiquer au public, comme digne de son attention et +renfermant les meilleurs principes. On pense que le petit coup de +patte donné à la France pourra être omis. + +Nos journaux ont pour l'étranger une influence bien autrement forte +que celle que produisent les journaux des autres pays, parce qu'on +sait que les nôtres restent sous la surveillance et la mesure du +gouvernement. + +Nous vous prions, monsieur le comte, de nous faire connaître le +résultat des informations que nous vous demandons. + +L'importance de la question de la Saxe ne peut vous échapper. Les +principes que nous devons y soutenir sont les mêmes dont nous devons +nous servir pour mettre une digue à la marche de la Révolution, et +pour consacrer de nouveau les principes du droit des gens, sans +lesquels tout l'édifice social en Europe restera ébranlé. + +Agréez... + + * * * * * + +Nº 13.--LE PRINCE DE TALLEYRAND AU ROI LOUIS XVIII. + +Vienne, le 24 novembre 1814[396]. + + [396] Variante: _25 novembre 1814_. + +SIRE, + +Aussitôt que nous eûmes proféré ici le mot de _principes_ et demandé +la réunion immédiate du congrès, on se hâta de répandre de tous côtés +le bruit que la France ne cessait point de regretter la rive gauche du +Rhin et la Belgique, et n'aurait de repos qu'après les avoir +recouvrées; que le gouvernement de Votre Majesté pouvait bien partager +ce voeu de la nation et de l'armée, ou que[397], s'il ne le partageait +pas, il ne serait pas assez fort pour y résister; que, dans les deux +suppositions, le péril était le même, qu'on ne pouvait donc trop se +prémunir contre la France; qu'il fallait lui opposer des barrières +qu'elle ne pût point franchir, coordonner à cette fin les arrangements +de l'Europe, et se tenir soigneusement en garde contre ses +négociateurs qui ne manqueraient pas de tout faire pour l'empêcher. +Nous nous trouvâmes tout à coup en butte à des préventions contre +lesquelles il nous a fallu lutter depuis deux mois. Nous avons réussi +à triompher de celles qui nous étaient le plus pénibles. On ne dit +plus qu'il nous ait été donné de doubles instructions (comme M. de +Metternich l'assurait au prince de Wrède); qu'il nous ait été prescrit +de parler dans un sens et d'agir dans un autre, et que nous ayons été +envoyés pour semer la discorde. Le public rend justice à Votre +Majesté. Il ne croit plus qu'elle ait d'arrière-pensée. Il applaudit à +son désintéressement. Il la loue d'avoir embrassé la défense des +principes. Il avoue que le rôle d'aucune autre puissance n'est aussi +honorable que le sien. Mais ceux à qui il importe que la France ne +cesse point d'être un sujet de défiance et de crainte n'en pouvant +exciter sous un prétexte en excitent sous un autre. Ils représentent +sa situation intérieure sous un jour alarmant. Malheureusement ils se +fondent sur des nouvelles de Paris, données par des hommes dont le +nom, la réputation et les fonctions imposent. Le duc de Wellington, +qui entretient avec lord Castlereagh une correspondance très active, +ne lui parle que de conspirations, de mécontentements secrets et de +murmures, sourds précurseurs d'orages prêts à éclater. L'empereur +Alexandre dit que ses lettres de Paris lui annoncent des troubles. De +son côté, M. de Vincent[398] mande à sa cour qu'il se prépare un +changement dans le ministère et qu'il en est sûr. On affecte de +regarder un changement de ministres comme un indice certain d'un +changement de système intérieur et extérieur. On en conclut que l'on +ne peut pas compter sur la France, et qu'on ne doit entrer dans aucun +concert avec elle. + + [397] Variante: _vu que_. + + [398] M. de Vincent était alors ambassadeur d'Autriche à Paris. + +Nous avons beau réfuter ces nouvelles, citer des dates ou des faits +qui les détruisent, leur opposer celles que nous recevons nous-mêmes, +indiquer la source où j'ai lieu de croire que le duc de Wellington +prend les siennes, et montrer combien cette source est suspecte, on +veut établir qu'éloignés de Paris, nous ignorons ce qui s'y passe, ou +que nous avons intérêt de le cacher, et que le duc de Wellington et M. +de Vincent étant sur les lieux, sont mieux instruits ou plus sincères. + +Je n'accuserai point lord Castlereagh d'avoir propagé les préventions +que nous avons eu à combattre, mais, soit qu'il les eût conçues de +lui-même, soit qu'elles lui aient été inspirées, il en était +certainement imbu plus que personne. La longue guerre que l'Angleterre +a eu à soutenir presque seule et le péril que cette guerre lui a fait +courir, ont produit[399] sur lui une impression si vive, qu'elle lui +ôte, pour ainsi dire, la liberté de juger à quel point les temps sont +changés. De toutes les craintes, la moins raisonnable aujourd'hui, +c'est, sans contredit, celle d'un retour du système continental. +Cependant, ceux qui ont avec lui des relations plus particulières, +assurent qu'il est toujours préoccupé de cette crainte et qu'il ne +croit pas pouvoir accumuler trop de précautions contre ce danger +imaginaire. Il croit encore être à Châtillon, traitant et voulant +traiter de la paix avec Bonaparte. Il est aisé de deviner l'effet que +doivent produire sur un esprit ainsi disposé les nouvelles du duc de +Wellington, qui devient ainsi lui-même un obstacle à cet accord qu'il +paraît regarder comme facile à établir entre lord Castlereagh et nous. + + [399] Variante: et le péril _dans lequel celle guerre l'a mise ont + fait_. + +J'ai provoqué cet accord de toutes manières, et avant que lord +Castlereagh quittât Londres, et lors de son passage à Paris, et depuis +que nous sommes à Vienne. S'il n'a point eu lieu, ce n'est pas +seulement à cause des préventions de lord Castlereagh, mais c'est +parce qu'il y avait une opposition réelle et absolue entre ses vues et +les nôtres. Votre Majesté nous a prescrit de défendre les principes. +La note du 11 octobre que j'ai eu l'honneur de lui envoyer[400] montre +quel respect lord Castlereagh a pour eux. Nous devons tout mettre en +oeuvre pour conserver le roi et le royaume de Saxe. Lord Castlereagh +veut à toute force traiter l'un comme un criminel condamné, dont lui, +Castlereagh, s'est constitué le juge, et sacrifier l'autre. Nous +voulons que la Prusse acquière ou conserve beaucoup du duché de +Varsovie, et lord Castlereagh le veut comme nous; mais, par des motifs +si différents, qu'il emploie pour perdre la Saxe, le même moyen que +nous pour la sauver. Il veut ainsi tourner contre nous l'appui que +nous lui aurons donné dans la question de la Pologne. Des volontés si +contraires sont impossibles à concilier. + + [400] Voir page 470. + +J'ai parlé souvent, et à l'empereur Alexandre lui-même, du +rétablissement de la Pologne comme d'une chose que la France désirait +et qu'elle serait prête à soutenir. Mais je n'ai point demandé ce +rétablissement sans alternative, parce que lord Castlereagh ne l'a pas +lui-même demandé, parce que j'aurais été seul à faire cette demande et +que, par là, j'aurais aigri l'empereur Alexandre sans me faire un +mérite aux yeux des autres, et même j'aurais blessé l'Autriche qui, +jusqu'à présent du moins, ne veut pas de ce rétablissement. + +Il n'y a pas deux jours que lord Castlereagh auquel je faisais +quelques reproches sur la manière dont il avait conduit les affaires +depuis deux mois, me répondit: «J'ai toujours pensé que quand on était +dans une ligue, il ne fallait pas s'en séparer.»--Il se croit donc +dans une ligue. Cette ligue n'est certainement qu'une suite de leurs +traités antérieurs à la paix. Or, comment espérer qu'il s'entende avec +ceux contre lesquels il avoue qu'il est ligué? + +Les autres membres de la ligue ou coalition contre la France sont dans +un cas semblable au sien. La Russie et la Prusse n'attendent que de +l'opposition de notre part. L'Autriche peut désirer notre appui dans +les questions de la Pologne et de la Saxe[401]; mais son ministre le +désire bien moins pour ces deux objets qu'il ne redoute notre +intervention pour d'autres. Il sait combien nous avons l'affaire de +Naples à coeur, et il ne l'a guère moins à coeur lui-même, mais dans un +sens bien différent du nôtre. Je l'allai voir dimanche dernier en +sortant de dîner chez le prince Trautmansdorf. J'avais reçu la veille +une lettre d'Italie, où l'on me disait que Murat avait soixante-dix +mille hommes dont la plus grande partie était armée, grâce aux +Autrichiens qui lui avaient vendu vingt-cinq mille fusils. Je voulais +m'en expliquer avec M. de Metternich, ou du moins lui montrer que je +le savais. Je le mis sur l'affaire de Naples, et, comme nous étions +dans son salon avec beaucoup de monde, je lui offris de le suivre dans +son cabinet pour lui montrer la lettre que j'avais reçue. Il me dit +que rien ne pressait et que cette question reviendrait plus tard. Je +lui demandai s'il n'était donc pas décidé. Il me répondit qu'il +l'était, mais qu'il ne voulait pas mettre le feu partout à la fois; et +comme il alléguait, à son ordinaire, la crainte que Murat ne soulevât +l'Italie: «Pourquoi donc, lui dis-je, lui fournissez-vous des armes, +si vous le craignez? Pourquoi lui avez-vous vendu vingt-cinq mille +fusils?» Il nia le fait, et je m'y étais attendu; mais je ne lui +laissai pas la satisfaction de penser que ses dénégations m'eussent +persuadé. Après que je l'eus quitté, il se rendit à la redoute, car +c'est au bal et dans les fêtes qu'il consume les trois quarts de sa +journée, et il avait la tête tellement remplie de l'affaire de Naples, +qu'ayant trouvé une femme de sa connaissance, il lui dit qu'on le +tourmentait pour cette affaire de Naples, mais qu'il ne saurait y +consentir, qu'il avait égard à la situation d'un homme qui s'était +fait aimer dans le pays où il gouverne; que lui, d'ailleurs, aimait +passionnément la reine et était en relations continuelles avec elle. +Tout cela, et peut-être un peu davantage sur cet article, se disait +sous le masque. Il faut s'attendre à ce qu'il fera jouer tous les +ressorts imaginables pour que l'affaire de Naples ne soit pas traitée +au congrès, conformément à l'insinuation qu'il fit, il y a quelque +temps, dans une conférence, et dont j'ai eu l'honneur de rendre compte +à Votre Majesté. + + [401] Variante: _dans la question de la Pologne et dans celle de la + Saxe_. + +Les quatre cours alliées, ayant chacune quelque raison de craindre +l'influence que la France pourrait avoir dans le congrès, se sont +naturellement unies, et elles craignent de se rapprocher de nous +lorsqu'elles se divisent entre elles, parce que tout rapprochement +entraînerait des concessions qu'elles ne veulent pas faire. + +L'amour-propre, comme de raison, s'en est aussi mêlé. Lord Castlereagh +se croyait en état de faire fléchir l'empereur de Russie, et il n'a +fait que l'aigrir. + +Enfin, à ces motifs se joint toujours un sentiment de jalousie contre +la France. Les alliés croyaient l'avoir plus abattue; ils ne +s'attendaient pas à lui voir, et les meilleures finances, et la +meilleure armée de l'Europe. A présent ils le croient, ils le disent, +et ils en sont venus jusqu'à regretter d'avoir fait la paix de Paris, +à se la reprocher les uns aux autres, à ne pas comprendre par quel +enchantement ils avaient été amenés à la faire, et à le dire, même +dans les conférences et devant nous. + +On ne peut donc raisonnablement s'attendre à ce que l'Angleterre et +l'Autriche se rapprochent réellement et sincèrement de nous, que dans +un cas d'extrême nécessité, tel que serait celui où leurs discussions +avec la Russie finiraient par une rupture ouverte. + +Toutefois, malgré ces dispositions, les difficultés qu'elles nous font +éprouver, et celles que les lettres de Paris nous causent, les +puissances sont ici, vis-à-vis de nous, dans une situation d'égards et +même de condescendance telle que nous aurions pu difficilement +l'espérer il y a six semaines. Je puis dire qu'elles-mêmes en sont +étonnées. + +Jusqu'ici l'empereur Alexandre n'a point fléchi. + +Lord Castlereagh, personnellement piqué, quoiqu'il ait reçu récemment +une note de la Russie, douce d'expression, dit, mais non pas à nous, +que si l'empereur ne veut point s'arrêter à la Vistule, il faut l'y +forcer par la guerre; que l'Angleterre ne pourra fournir que fort peu +de troupes, à cause de la guerre d'Amérique[402]; mais qu'elle +fournira des subsides, et que les troupes hanovriennes et hollandaises +pourront être employées sur le bas Rhin. + + [402] L'Angleterre était en guerre avec les États-Unis depuis plus + de deux ans. La déclaration de guerre du gouvernement de Washington + (19 juin 1812) avait été provoquée par la prétention de + l'Angleterre de faire respecter par les navires américains le + blocus fictif des côtes de l'empire français, depuis Hambourg + jusqu'à Saint-Sébastien sur l'Océan, et depuis Port-Vendres jusqu'à + Cattaro sur la Méditerranée; et de plus, par le droit que + s'attribuaient les Anglais de confisquer les marchandises ennemies + sur les navires neutres. + +Le prince de Schwarzenberg opine pour la guerre, disant qu'on la fera +maintenant avec plus d'avantages que quelques années plus tard. + +On a même déjà fait un plan de campagne à la chancellerie de guerre; +et le prince de Wrède en a fait un de son côté. + +L'Autriche, la Bavière et autres États allemands feraient marcher +trois cent vingt mille hommes. + +Deux cent mille, sous les ordres du prince de Schwarzenberg, se +porteraient par la Moravie et la Gallicie sur la Vistule. + +Cent vingt mille, commandés par le prince de Wrède, se porteraient de +la Bohême sur la Saxe qu'ils feraient soulever; et, de là, entre +l'Oder et l'Elbe. On formerait en même temps le siège de Glatz et de +Neiss. + +La campagne ne commencerait qu'à la fin de mars. + +Mais ce plan nécessite la coopération de cent mille Français, dont +moitié se porterait sur la Franconie pour empêcher les Prussiens de +tourner l'armée de Bohême, et l'autre moitié les occuperait sur le bas +Rhin. + +Il faut donc s'attendre à ce que cette coopération, sur l'absolue +nécessité de laquelle les militaires n'ont qu'une voix, nous sera +demandée, si la guerre doit avoir lieu. + +Mais, jusqu'à présent, ni lord Castlereagh ni M. de Metternich ne nous +parlent de guerre, et l'on assure même qu'il n'en a point été question +entre eux. Ce n'est qu'avec la Bavière qu'ils sont séparément entrés +en ouverture à ce sujet. + +Soit qu'ils fondent encore quelque espérance sur la négociation, soit +qu'ils veuillent gagner du temps, ils la poursuivent. Lord Castlereagh +ayant échoué, ils ont voulu remettre de nouveau en scène le prince de +Hardenberg. Mais il ne put voir, ni avant-hier ni hier, l'empereur +Alexandre qui, quoique beaucoup mieux, garde encore la chambre, et je +ne crois pas qu'il l'ait vu aujourd'hui. + +Les arrangements relatifs à Gênes sont convenus dans la commission +italienne. On est occupé de la rédaction, dont les commissaires ont +prié M. de Noailles de se charger. Les droits de la maison de Carignan +sont reconnus. M. de Noailles a eu par moi l'instruction de n'admettre +les arrangements faits pour le Piémont, que comme partie intégrantes +des arrangements à faire avec le concours de la France pour la +totalité de l'Italie. C'est une sorte de réserve que j'ai cru utile de +faire à cause de Naples. + +Les affaires de la Suisse vont se traiter dans une commission dont M. +le duc de Dalberg est membre, ainsi que j'ai eu l'honneur de le mander +à Votre Majesté. + +Celles de l'Allemagne sont suspendues par le refus de la Bavière et du +Wurtemberg de prendre part aux délibérations, jusqu'à ce que le sort +de la Saxe ait été fixé. + +Mille raisons me font désirer d'être auprès de Votre Majesté. Mais je +me sens retenu ici par l'idée que je puis être ici plus utile à son +service, et par l'espoir qu'en dépit de tous les obstacles, nous +parviendrons à obtenir une bonne partie du moins de ce qu'elle a +voulu. + +Je suis... + + * * * * * + +Nº 9 _ter_.--LE ROI LOUIS XVIII AU PRINCE DE TALLEYRAND. + +Paris, le 26 novembre 1814. + +Mon cousin, + +J'ai reçu votre numéro 12, et je puis dire avec vérité que c'est le +premier qui m'ait satisfait, non que je ne l'aie toujours été de votre +marche et de votre façon de me rendre compte de l'état des choses, +mais parce que, pour la première fois, je vois surnager des idées de +justice. L'empereur de Russie a fait un pas rétrograde; et, en +politique comme en toute autre chose, jamais le premier pas ne fut le +dernier. Ce prince se tromperait cependant s'il croyait m'engager à +une alliance (politique s'entend) avec lui. Vous le savez, mon système +est: alliance générale, point de particulières. Celles-ci sont une +source de guerres; l'autre est un garant de paix; et, sans craindre la +guerre, la paix est l'objet de tous mes voeux. C'est pour l'avoir que +j'ai augmenté mon armée, que je vous ai autorisé à promettre mon +concours à l'Autriche et à la Bavière. Ces mesures ont commencé à +réussir. Je crois pouvoir espérer _otium cum dignitate_, et c'est bien +assez pour éprouver de la satisfaction. + +Vous avez dit tout ce que j'aurais pu dire sur la note de lord +Castlereagh. Je m'explique la différence de son langage avec celui de +lord Wellington par leurs positions respectives: l'un suit des +instructions, l'autre en donne. + +Je voudrais déjà voir les affaires d'Italie réglées, depuis les Alpes +jusqu'à Terracine: car je désire bien vivement l'importante +conséquence qui doit s'en suivre. Sur quoi, je prie Dieu qu'il vous +ait, mon cousin, en sa sainte et digne garde. + +LOUIS. + + * * * * * + +Nº 16 _bis_.--LES AMBASSADEURS DU ROI AU CONGRÈS, AU MINISTRE DES +AFFAIRES ÉTRANGÈRES A PARIS. + +Vienne, le 30 novembre 1814. + +Monsieur le comte, + +Aucune conférence générale n'a été tenue depuis notre dernière +dépêche. M. le prince de Metternich et M. le prince de Hardenberg sont +l'un et l'autre alités d'une fièvre de rhume. + +L'affaire de Gênes, en attendant, a été ajustée et terminée. Les actes +vont être signés et le prochain courrier en portera des copies au +département. M. de Corsini a été chargé de répondre au mémoire de M. +de Labrador, qui réclamait la Toscane pour le roi d'Étrurie. La +discussion sur cette affaire va avoir lieu, et nous craignons que la +reine d'Étrurie n'arrive qu'avec beaucoup de peine à rentrer dans cet +ancien patrimoine de sa famille. Lord Castlereagh s'en est exprimé +ainsi. + +Une séance pour arranger les affaires de la Suisse a eu lieu, et le +plénipotentiaire français y a été appelé. + +On a écouté les réclamations du canton de Berne, mais on n'a encore +rien conclu. On paraît en général être bien disposé pour le canton de +Berne, mais ne pas vouloir renverser l'existence des dix-neuf cantons, +garantie par l'acte fédéral. On portera à la connaissance du roi les +résultats des conférences à mesure que la discussion les amènera. + +L'autorisation que le roi a donnée pour l'échange d'une partie du pays +de Gex servira utilement. Nous observons cependant que, dans cette +circonstance, il n'est plus question d'une spoliation du prince évêque +de Bâle, qui, déjà en 1803, lors du recès de l'empire d'Allemagne, a +perdu ses droits de souveraineté, a obtenu une pension de cent vingt +mille francs et exerce toujours ses droits spirituels[403]. + + [403] L'évêché de Bâle était autrefois un État en partie + indépendant. L'évêque, prince du Saint-Empire depuis 1356, + possédait, à titre de vassal de l'empire, les places de Porentruy, + Delemont et Laufen avec leur territoire, le tout incorporé au + cercle du Haut-Rhin. En outre, il était souverain indépendant des + villes de Bienne, Neuveville, des seigneuries de Tessemberg, + d'Erguel et d'Illfingen. En 1792, la Révolution transforma l'évêché + en république de Rauracie qui ne dura que quelques mois. En 1793, + les districts de Delemont et de Porentruy furent réunis à la + France; en 1797, l'Erguel et le Val-Moutiers subirent le même sort. + Le reste de ses États fut sécularisé en 1803 moyennant une pension + de dix mille florins. En 1815, l'ancien évêché de Bâle fut adjugé + par le congrès de Vienne au canton de Berne, à l'exception de douze + communes qui furent données au canton de Bâle, et d'un district qui + fut concédé à Neuchâtel. + +Les conférences allemandes ont été suspendues. Le Wurtemberg et la +Bavière n'ont pas voulu concourir à river les chaînes qu'on leur +préparait. Une réponse faite par les cabinets autrichien et prussien +aux plénipotentiaires wurtembourgeois a augmenté la défiance à cet +égard. Nous en joignons ici une copie et une traduction française. + +Les petits et moyens États de l'Allemagne ont, en attendant, formé une +seconde association et le grand-duc de Bade s'y est joint par l'effet +d'un avis qui lui a été donné à ce sujet par l'impératrice de Russie, +sa soeur. + +Quant aux affaires polonaise et saxonne, elles sont dans la même +situation, et à aucune époque du congrès, les puissances alliées n'ont +donné à la France une plus entière conviction de leur désunion +qu'elles ne le font dans ce moment, où l'Angleterre, l'Autriche, la +Russie et la Prusse ne paraissent d'accord sur aucune des bases qui +devaient servir à l'arrangement général de l'Europe. + +L'attitude que la France a prise la place de manière à attendre avec +calme le résultat de ces intrigues, et de n'y paraître que pour faire +écouter le langage de la raison. C'est dans cet esprit qu'il nous +semblerait utile de diriger quelques articles de gazettes, contre la +doctrine du _Correspondant de Nuremberg_ et du _Mercure du Rhin_, qui, +l'un et l'autre, se plaisent à altérer les faits et à nourrir +l'animosité qui règne en Allemagne contre la France. + +Agréez... + + * * * * * + +Nº 14.--LE PRINCE DE TALLEYRAND AU ROI LOUIS XVIII. + +Vienne, le 30 novembre 1814. + +SIRE, + +J'ai reçu la lettre dont Votre Majesté a daigné m'honorer le 15 de ce +mois, et, par le même courrier, l'autorisation qu'elle a bien voulu me +donner pour consentir à l'échange d'une petite portion du pays de +Gex, contre une partie du Porentruy. + +L'ancien prince évêque de Bâle a déjà repris, comme évêque, +l'administration spirituelle du Porentruy, mais il ne saurait, comme +prince, en recouvrer la possession qu'il a perdue, non par le simple +fait de la conquête, mais par la sécularisation générale des États +ecclésiastiques de l'Allemagne en 1803. Il jouit comme prince d'une +pension de soixante mille florins, et ne prétend à rien de plus. Il ne +peut donc pas être un obstacle à l'échange dont nous avons eu +l'honneur d'entretenir Votre Majesté. Mais cet échange pourrait être +rendu difficile par l'une des conditions dont Votre Majesté le fait +dépendre, savoir: la restitution de l'Argovie bernoise au canton de +Berne, car, selon toute apparence, cette restitution éprouvera de très +grandes et peut-être même d'insurmontables difficultés. Je suppose +toutefois que, si l'on se bornait à restituer à Berne quelques +bailliages de l'Argovie, qu'en compensation du surplus on lui donnât +les parties de l'évêché de Bâle comprises dans les anciennes limites +de la Suisse, et que Berne se contentât de cet arrangement, Votre +Majesté en serait contente elle-même. + +La commission chargée des affaires de la Suisse n'a fait, jusqu'à +présent, autre chose que se convaincre que la multiplicité et la +divergence des prétentions, les rendaient fort épineuses. Ceux qui, +dans l'origine, les voulaient régler seuls, et nous contestaient le +droit de nous en mêler, ont été les premiers à demander notre +concours, et, pour ainsi dire notre assistance et nos conseils. Il est +vrai que les envoyés suisses qui sont ici, et qui, dès les premiers +temps de notre séjour à Vienne, se sont liés avec nous, leur ont +déclaré que s'ils croyaient pouvoir établir en Suisse un ordre de +choses solide, sans l'intervention et même sans l'assistance[404] de +la France, ils se berçaient d'une espérance tout à fait vaine. + + [404] Variante: _l'assentiment_. + +Quand les alliés traitaient de la paix et la voulaient faire avec +Bonaparte[405], ils s'étaient adressés aux cantons qui avaient le plus +souffert des révolutions de la Suisse, réveillant en eux le souvenir +et le sentiment de leurs pertes, et leur offrant la perspective de les +réparer. Leur but était de détacher la Suisse de la France et ce moyen +leur paraissait infaillible. Mais il s'est trouvé que ces cantons +étaient précisément ceux qui étaient le plus attachés à la maison de +Bourbon. Alors les alliés ne se sont plus souciés d'un moyen qui ne +menait plus et qui, même, était contraire à leur but, et ils n'ont +recueilli de leurs tentatives que l'embarras de savoir comment ils +reviendraient sur leurs pas et parviendraient à tout calmer. +Quelques-uns avaient formé le projet d'unir dans une même ligue[406] +la Suisse et l'Allemagne. C'est encore une idée abandonnée[407]. On +paraît maintenant vouloir d'assez bonne foi terminer, en satisfaisant +aux prétentions les plus considérables et les plus justes, et en +faisant d'ailleurs le moins de changements qu'il est possible. Il est +donc permis d'espérer qu'il y aura pour la Suisse un arrangement, +sinon le meilleur en soi, du moins le meilleur que les circonstances +permettent; que l'on déclarera l'indépendance de ce pays, et, ce qui +n'est pas moins important pour nous, sa neutralité. + + [405] Variante: _Buonaparte_. + + [406] Variante: _de réunir dans la même ligue_. + + [407] Variante: _C'est une idée abandonnée_. + +La commission pour les affaires d'Italie a fait, sur celle de Gênes, +un rapport et un projet d'articles qui seront signés demain et +adressés aux huit puissances. J'aurai l'honneur d'envoyer à Votre +Majesté, par le prochain courrier, une copie de ce projet. Après les +affaires de Gênes viendront celles de Parme qui souffriront plus de +difficultés, s'il est vrai, comme on le rapporte, que l'empereur +d'Autriche et M. de Metternich aient donné récemment des assurances +positives à l'archiduchesse Marie-Louise, qu'elle conserverait Parme. +Ce qui est certain, c'est que l'archiduchesse, qui, jusqu'à présent, +avait eu sur ses voitures, les armes de son mari, a fait peindre sur +l'une les armes du duché de Parme. J'espère néanmoins qu'on parviendra +à le faire rendre à la reine d'Étrurie. + +C'est à Venise qu'ont été pris les vingt-cinq mille fusils vendus à +Murat. Il paraît que, malgré la protection de M. de Metternich, il ne +se sent pas fort rassuré, car il vient d'écrire à l'archiduchesse +Marie-Louise une longue lettre dans laquelle il lui annonce, entre +autres choses, que si l'Autriche lui prête son appui pour rester à +Naples, il va la faire remonter au rang d'où elle n'aurait jamais dû +descendre. (Ces termes sont textuels.) Une telle extravagance, même +dans un homme de son pays et de son caractère, ne peut s'expliquer que +comme un excès de la peur qui se trahit elle-même. + +Les conférences de la commission allemande sont toujours suspendues. +Le Wurtemberg a déclaré qu'il ne pouvait point avoir d'opinion +quelconque sur des parties d'un tout qu'on ne lui montrait que l'une +après l'autre et isolées, et qu'il ne délibérerait sur aucune, avant +qu'on lui eût fait connaître l'ensemble, ce qui lui a attiré de la +part de l'Autriche et de la Prusse une note où ces deux puissances +font assez sentir l'espèce d'empire qu'elles veulent, en se la +partageant, exercer sur l'Allemagne. + +Persuadés que l'influence ainsi partagée entre deux puissances se +convertirait bientôt en domination et en souveraineté, tous les États +de l'ancienne confédération rhénane, à l'exception de la Bavière et du +Wurtemberg, se sont réunis pour exprimer le voeu du rétablissement de +l'ancien empire germanique, dans la personne de celui qui en était le +chef. + +Ces mêmes États sont sur le point de former une ligue dont l'objet +sera d'opposer une résistance de non consentement et d'inertie au +système que l'Autriche et la Prusse voudraient faire prévaloir. Le +grand-duc de Bade, qui d'abord s'était tenu isolé, s'est joint aux +autres, par le conseil de l'impératrice de Russie, sa soeur, qui n'a +été que l'organe de l'empereur Alexandre. + +Les affaires de Pologne et de Saxe sont toujours dans la même +situation; la démarche que M. de Metternich avait fait faire par M. de +Hardenberg, et que lord Castlereagh n'a point approuvée, ayant été +sans résultat, aussi bien que la discussion de lord Castlereagh avec +l'empereur Alexandre. + +J'ai l'honneur d'adresser à Votre Majesté les pièces de cette +discussion, au nombre de six. Il me manque encore une lettre que +j'aurai et que j'ai lue. C'est la dernière lettre de l'empereur +Alexandre, où il dit à lord Castlereagh que c'en est assez, et +l'invite à prendre désormais la voie officielle. + +Ceux qui ont lu ces pièces ne comprennent pas comment lord +Castlereagh, s'étant mis aussi en avant qu'il l'a fait, pourrait +reculer; mais lui-même ne comprend pas comment et dans quelle +direction il peut faire un pas de plus. + +Au reste, Votre Majesté verra que lord Castlereagh ne s'est occupé que +de la Pologne, décidé qu'il était à sacrifier la Saxe, par une suite +de cette politique qui ne voit que des masses, sans s'embarrasser des +éléments qui servent à les former. C'est une politique d'écoliers et +de coalisés. + +Je dois faire à Votre Majesté la même prière pour ces pièces que pour +celles que j'ai déjà eu l'honneur de lui adresser. Je les ai eues de +la même manière que celles-ci, et sous les mêmes conditions. + +L'empereur Alexandre témoigne l'intention de se rapprocher de nous. Il +se plaint de ceux qui, depuis que nous sommes ici, et dans les +premiers temps surtout, se sont comme interposés entre lui et nous, et +il désigne MM. de Metternich et de Nesselrode. L'intermédiaire dont il +se sert avec moi est le prince Adam Czartoryski, qui a maintenant le +plus de part à sa confiance et qu'il a fait entrer dans son conseil, +où M. de Nesselrode n'est plus appelé, et qu'il a composé du prince +Adam, du comte Capo d'Istria et de M. de Stein. + +L'empereur est rétabli et sort. M. de Metternich est malade; il n'est +sorti ni hier ni aujourd'hui[408], ce qui fait qu'il ne peut y avoir +de réunion des ministres des huit puissances. + + [408] Variante: _et ne s'est point levé_ ni hier ni aujourd'hui. + +Lord Castlereagh est venu me proposer ce matin de profiter de ce temps +d'inaction pour nous occuper de l'affaire des noirs. Mais, tout en +plaisantant sur sa proposition et sur les motifs[409] qu'il avait de +la faire, je lui ai si positivement dit que cette affaire devait être +la dernière de toutes, et qu'il fallait que celles de l'Europe fussent +faites avant de s'occuper de l'Afrique, que j'espère qu'il ne me +donnera pas l'occasion de le lui répéter une seconde fois. + +Je suis... + + [409] Variante: les motifs _personnels_. + + * * * * * + +Nº 10 _ter_.--LE ROI LOUIS XVIII AU PRINCE DE TALLEYRAND. + +Paris, ce 4 décembre 1814. + +Mon cousin, + +J'ai reçu votre numéro 13. Toujours également satisfait de votre +conduite, je le suis, et vous n'en serez pas surpris, fort peu de +l'état des affaires, qui me semble bien éloigné de celui où elles +étaient lorsque vous avez expédié le numéro 12. Dieu seul est maître +des volontés; les hommes n'y peuvent rien, et quoi[410] qu'il en +puisse être, en me tenant fortement attaché aux principes; en méritant +peut-être qu'on me fasse l'application du vers: _Justum et tenacem +propositi virum_, l'honneur au moins me restera, et c'est ce que +j'ambitionne le plus. + + [410] Variante: _mais_ quoi qu'il. + +Je ne suis pas surpris des bruits qui courent, des nouvelles que l'on +mande et de la consistance que leur donne la mauvaise volonté; +moi-même, il ne tiendrait qu'à moi de ne pas avoir un moment de repos; +et cependant mon sommeil est aussi paisible que dans ma jeunesse. La +raison en est simple: je n'ai jamais cru que, passé les premiers +instants de la Restauration, le mélange de tant d'éléments hétérogènes +ne produisît pas de fermentation. Je sais qu'il en existe, mais je ne +m'en inquiète point. Résolu à ne jamais m'écarter au dehors de ce que +me prescrit l'équité, au dedans de la constitution que j'ai donnée à +mon peuple, à ne jamais mollir dans l'exercice de mon autorité +légitime, je ne crains rien, et, un peu plus tôt ou un peu plus tard, +je verrai se dissiper ces nuages, dont j'avais prévu la formation. + +On vous parle de changements dans le ministère, et moi je vous en +annonce. Je rends toute justice au zèle et aux bonnes qualités du +comte Dupont; mais je n'ai pas à me louer également de son +administration; en conséquence, je viens de lui retirer son +département, que je confie au maréchal Soult. Je donne celui de la +marine au comte Beugnot[411], et la direction générale de la police à +M. d'André[412]. Mais ces déplacements partiels de confiance, dont +j'ai voulu que vous fussiez le premier instruit, ne changent rien au +système de politique qui est _le mien_; c'est ce que vous aurez bien +soin de dire hautement à quiconque vous parlera de ce qui se passe +aujourd'hui. + + [411] Le ministère de la marine était vacant depuis la mort de son + titulaire, M. Malouet (7 septembre). + + [412] Antoine-Balthazar-Joseph d'André, né à Aix en 1759, + conseiller au parlement de Provence en 1778, député de la noblesse + aux états généraux, président de l'Assemblée constituante (août + 1790); il siégea dans les rangs des constitutionnels. En 1792, + poursuivi comme accapareur, il se réfugia en Angleterre, et passa + de là en Allemagne (1796). Il ne revint en France qu'en 1814, fut + nommé directeur général de la police, puis intendant de la maison + du roi. Il mourut en 1825. + +Je serai très aise de vous revoir, quand il en sera temps; mais les +raisons qui m'ont déterminé à me priver de vos services près de moi +subsistent avec une force accrue par les difficultés mêmes que vous +éprouvez. Il est donc nécessaire que vous continuiez aussi bien que +vous faites à me représenter au congrès jusqu'à sa dissolution. Sur +quoi je prie Dieu qu'il vous ait, mon cousin, en sa sainte et digne +garde. + +LOUIS. + + * * * * * + +Nº III.--LE COMTE DE BLACAS D'AULPS AU PRINCE DE TALLEYRAND. + +Paris, ce 4 décembre 1814. + +Prince[413], la lettre que le roi a reçue de vous par le courrier qui +n'avait pu m'apporter la réponse à celle que j'ai eu l'honneur de vous +écrire, le 9 du mois dernier, m'avait déjà fourni d'importantes +lumières sur les principaux objets traités dans la lettre que vous +avez bien voulu m'adresser le 23. Sa Majesté avait eu la bonté de me +communiquer votre dépêche ainsi que la note de lord Castlereagh, et il +est impossible, comme vous l'observez, de ne pas être frappé de la +différence qui existe entre le style de cette note et le langage du +duc de Wellington. + + [413] Variante: _La lettre, prince_. + +Je ne puis cependant[414], je l'avoue, fixer encore mes idées sur les +causes réelles de cette différence. Le roi répugne à ne l'attribuer +qu'à un système d'artifice dont le but serait la déconsidération de la +France. Lord Wellington, par des communications officieuses telles que +celle dont je vous ai parlé au sujet des relations de Naples avec +Paris, et par la conduite qu'il a tenue dernièrement à l'occasion +d'une correspondance saisie sur lord Oxford[415], a montré des +dispositions que ne pourrait guère motiver le projet unique[416] de +répandre au loin des craintes chimériques. Il serait au reste possible +que, s'exagérant à lui-même des périls dont quelques rumeurs trop +généralement accueillies ne cessent d'épouvanter les esprits timides, +il eût souvent desservi, sans le vouloir, la politique du roi, ou +peut-être favorisé par là des intentions moins franches que les +siennes. Ce qu'il y a de certain, c'est que plusieurs circonstances, +indépendantes des vues de l'Angleterre, n'ont que trop fourni de +prétextes aux défiances propres à encourager les opinions fâcheuses +dont vous redoutez l'effet. Vous savez, prince, et vous avez souvent +déploré avec moi le peu d'assurance que donnait au gouvernement de Sa +Majesté le défaut de vigueur et d'ensemble des opérations[417] +ministérielles. Ce vice, dont la connaissance était restée quelque +temps concentrée dans le cabinet, ne pouvait manquer à la longue +d'acquérir une malheureuse publicité. Joignez à cela le mécontentement +de l'armée dont les plaintes n'ont cessé de frapper les oreilles des +princes, pendant leurs voyages[418] dans les départements; le malaise +qu'entretenaient toutes les réclamations contre l'insuffisance de la +police; enfin les délations multipliées contre des hommes que leurs +intentions et leurs discours signalent, peut-être sans fondement, mais +non sans vraisemblance, comme les instigateurs des complots les plus +dangereux; tout, jusqu'aux mesures de sûreté que le dévouement des +commandants militaires a rendues trop ostensibles, a dû produire une +impression dont les étrangers peuvent profiter sans y avoir concouru. + + [414] Variante: _toutefois_. + + [415] Édouard Harley comte d'Oxford, né en 1773, mort en 1849, issu + de la famille de l'homme d'État anglais de ce nom (1661-1724). Ce + titre est éteint aujourd'hui.--Lord Oxford résidait alors à Naples + sans aucun titre officiel. Il était en relation suivie avec Murat + et sa cour, ce qui excita les défiances du gouvernement français. + Aussi comme le comte passait par Paris pour retourner en Angleterre + se saisit-on d'un prétexte quelconque pour l'arrêter. On trouva + dans ses papiers plusieurs lettres du roi de Naples, mais on y + chercha en vain des preuves d'une conspiration entre Murat et + Napoléon. + + [416] Variante: motiver _uniquement le projet de répandre_. + + [417] Variante: _dans les_ opérations. + + [418] Variante: pendant _toute la durée de leurs voyages_. + +Cet état de choses vous expliquera, prince, les motifs impérieux +auxquels le roi a pensé devoir céder en faisant un changement partiel +dans son ministère. C'est hier que Sa Majesté a fait connaître sa +résolution sur cet objet. Tout en rendant justice au zèle et aux +bonnes intentions de M. le comte Dupont, elle a reconnu que l'armée, +imputant des torts que peut-être, à ce ministre, les embarras du +moment rendaient inévitables[419], appelait de tous ses voeux un autre +système, et le roi a jeté les yeux sur le maréchal Soult[420] pour lui +confier le portefeuille de la guerre. Ce choix dans lequel Sa Majesté +a été dirigée par le désir de rétablir dans les troupes la soumission, +la confiance et le zèle, si nécessaires au maintien de la puissance +nationale, vous paraîtra sans doute conforme aux principes qu'elle a +invariablement suivis. + + [419] Variante: _imputant peut-être à ce ministre des torts que les + embarras du moment rendaient inévitables_. + + [420] Variante: sur _M. le duc de Dalmatie_. + +Le ministère de la marine donné au comte Beugnot et la direction[421] +de la police à M. d'André sont les autres mutations dans lesquelles le +roi a voulu chercher les moyens de remplir l'attente publique. + + [421] Variante: la direction _générale_. + +Vous penserez sans doute, prince, que ce changement peu considérable +lorsqu'on l'envisage dans son rapport avec la composition du conseil, +n'en doit pas moins amener des résultats importants. En effet, +l'esprit de l'armée et la sécurité de la police sont devenus tellement +les principes conservateurs de l'opinion, que, sous ce point de vue, +la détermination du roi acquiert le plus grand intérêt. C'est à vous +que Sa Majesté s'en remet pour présenter à Vienne cet événement sous +son véritable jour, et pour le faire considérer non comme une +révolution ministérielle, mais plutôt comme un accroissement de force +et de lumière dans le gouvernement. + +Le roi regrette vivement qu'au lieu d'avoir à confier cette tâche à +vos soins, il ne puisse vous voir auprès de lui, offrir une preuve de +plus à l'appui de l'opinion favorable qu'il veut[422] donner de son +ministère. Mais Sa Majesté sent les effets avantageux qu'ont produits +vos continuels efforts[423]. Il serait, au reste, possible que les +affaires, prenant une marche plus rapide vous retinssent moins de +temps que vous ne nous le faites craindre, et je le désire +vivement[424]. + + [422] Variante: _désire_. + + [423] Variante: _Sa Majesté sent néanmoins toute la vérité des + observations que vous lui faites sur l'effet avantageux qu'ont + produit vos continuels efforts_. + + [424] Variante: _et pour moi je désire fort que votre retour soit + plus prochain que vous ne semblez l'espérer_. + +_Les dernières nouvelles d'Espagne ne sont point bonnes. Le comte +de Jaucourt vous informe certainement des rapports que M. +d'Agoult[425] vient de lui adresser._ + + [425] Hector d'Agoult, secrétaire d'ambassade à Madrid. + +_Rien n'est encore décidé ici pour le moment de l'ajournement des +Chambres_[426]. + + [426] La fin de cette lettre ne se trouve pas dans le texte des + archives. + +Recevez, prince, avec amitié une nouvelle assurance de mon bien +sincère et invariable attachement. + +BLACAS D'AULPS. + + * * * * * + +Nº 17 _bis_.--LES AMBASSADEURS DU ROI AU CONGRÈS, AU MINISTRE DES +AFFAIRES ÉTRANGÈRES A PARIS. + +Vienne, le 7 décembre 1814. + +Monsieur le comte, + +Nous avons l'honneur de vous adresser le rapport de la commission sur +la formation du royaume de Sardaigne; il a été rédigé par M. le comte +de Noailles. + +Il est probable que dans une prochaine séance qui réunira les +plénipotentiaires des huit puissances signataires du traité de Paris, +tout ce qui reste à décider sur cet objet sera définitivement arrêté, +savoir: + +1º La reconnaissance solennelle de l'hérédité de la maison de +Sardaigne dans celle de Savoie-Carignan; + +2º Le titre de roi de Sardaigne en prenant possession de l'État de +Gênes; + +3º La disposition à faire des fiefs impériaux. + +Nous avons également l'honneur d'adresser au département deux notes +allemandes, dont l'une est celle que la cour de Wurtemberg a donnée +au comité allemand. Elle a provoqué la réponse que les cabinets de +Prusse et d'Autriche ont faite, et dont notre précédente dépêche +renfermait une copie. + +La seconde note est celle que la cour de Wurtemberg a présentée pour +expliquer les motifs qui l'ont guidée dans la rédaction de la +première. Les affaires d'Allemagne, au reste, sont toutes en suspens +et attendent la décision de celle de la Saxe qui flotte toujours dans +l'incertitude. De part et d'autre, on ne paraît pas s'être rapproché. + +Les conférences suisses ont commencé. M. de Dalberg défend le mieux +qu'il lui est possible les intérêts du canton de Berne, et quoique les +puissances aient arrêté l'intégrité des dix-neuf cantons, on pourra +procurer quelques avantages à ce canton, au moyen de l'évêché de Bâle. +M. de Dalberg en rendra compte dans un rapport général, lorsqu'il y +aura quelque chose de définitivement arrêté. + +Agréez... + + * * * * * + +Nº 15.--LE PRINCE DE TALLEYRAND AU ROI LOUIS XVIII. + +Vienne, le 7 décembre 1814. + +SIRE, + +Cette lettre que j'ai l'honneur d'écrire à Votre Majesté sera courte. +Je ne sais que depuis un moment les faits dont je vais lui rendre +compte. Je les substitue à d'autres moins intéressants et plus vagues +que j'avais recueillis. + +On me dit, et j'ai toute raison de croire, qu'un courrier arrivé cette +nuit, a apporté à lord Castlereagh et à M. de Munster l'ordre de +soutenir la Saxe. (J'ignore encore jusqu'où, et si c'est dans toute +hypothèse, ou seulement, dans une supposition donnée.) On ajoute que +dès ce matin lord Castlereagh a adressé à M. de Metternich une note +qui le lui annonce, et que le comte de Munster qui a toujours été, +mais un peu timidement de notre avis sur la Saxe, va se prononcer sur +cette question avec beaucoup de force. Le prince de Wrède doit avoir +lu la note de lord Castlereagh chez M. de Metternich. + +Avant-hier matin, M. de Metternich eut avec l'empereur Alexandre un +entretien dans lequel on mit de part et d'autre le plus qu'on put de +subtilités et de ruses, et qui n'aboutit à rien. Mais comme M. de +Metternich avait déclaré que son maître ne consentirait jamais à +abandonner la Saxe à la Prusse, l'empereur Alexandre voulant s'assurer +s'il lui avait dit la vérité, aborda, le soir, après le carrousel, +l'empereur François et lui dit: «Dans le temps actuel, nous autres +souverains, nous sommes obligés de nous conformer au voeu des peuples +et de le suivre. Le voeu du peuple saxon est de ne point être partagé. +Il aime mieux appartenir tout entier à la Prusse, que si la Saxe était +divisée ou morcelée.» L'empereur François lui répondit: «Je n'entends +rien à cette doctrine. Voici quelle est la mienne: un prince peut, +s'il le veut, céder une partie de son pays; il ne peut pas céder tout +son pays et tout son peuple. S'il abdique, son droit passe à ses +héritiers légitimes. Il ne peut pas les en priver et l'Europe entière +n'en a pas le droit.--Cela n'est pas conforme aux lumières du siècle, +dit l'empereur Alexandre.--C'est mon opinion, répliqua l'empereur +d'Autriche, ce doit être celle de tous les souverains et +conséquemment la vôtre. Pour moi, je ne m'en départirai jamais.» + +Cette conversation, qui m'a été rapportée de la même manière par deux +personnes différentes, est un fait sûr. On avait donc eu raison de +dire que l'empereur d'Autriche avait sur l'affaire de la Saxe une +opinion qui ne laissait plus à M. de Metternich le choix de la +défendre ou de l'abandonner, et ce n'était pas sans fondement que le +ministre saxon se flattait qu'elle ne serait point abandonnée. + +On prétend que l'empereur Alexandre a dit qu'une seule conversation +avec l'empereur François valait mieux que dix conversations avec M. de +Metternich, parce que le premier s'exprimait nettement et qu'on savait +à quoi s'en tenir. + +Les princes d'Allemagne, qui se sont réunis pour aviser au moyen de +défendre leurs droits contre les projets qu'ils connaissent ou qu'ils +supposent à la commission chargée des affaires allemandes, vont, je +l'espère, émettre un voeu motivé pour la conservation de la Saxe; le +maréchal de Wrède, auquel la plupart se sont adressés, leur a dit +qu'ils devaient se presser, et que le moment était favorable. Il leur +a promis que la Bavière y donnerait son adhésion. + +Le Wurtemberg, au contraire, se range pour le moment du côté de la +Prusse. C'est le prince royal, amoureux de la grande-duchesse +Catherine, qui a influé sur cette nouvelle disposition du cabinet. La +cour de Stuttgard fait en cela une chose vile, qui ne lui profitera +pas, et ne nuira guère qu'à elle. Cette conduite si peu loyale et si +peu noble, pour ne rien dire de plus, du roi de Wurtemberg, ne me +paraît pas très propre à faire désirer bien vivement de devenir son +neveu[427]. Je prierai Votre Majesté de me permettre de lui parler un +jour plus longuement de l'objet que je rappelle ici. + + [427] Si le duc de Berry avait épousé la grande-duchesse Anne, il + serait devenu le neveu du roi de Wurtemberg. Celui-ci, en effet, + était le frère de Sophie-Dorothée, princesse de Wurtemberg, qui + avait épousé l'empereur Paul. La grande-duchesse Anne était la + dernière fille de Paul Ier. Cette princesse après avoir été sur le + point d'épouser l'empereur Napoléon en 1810, puis le duc de Berry + en 1814, s'unit en 1815 au prince d'Orange, qui devint plus tard + roi des Pays-Bas sous le nom de Guillaume II. + +L'empereur de Russie avait voulu me voir; puis, il a voulu auparavant +éclaircir des idées confuses dont il m'a fait dire par le prince Adam +Czartoryski que sa tête était embarrassée. Je n'ai pu me servir auprès +de lui du général Pozzo, qui est avec lui médiocrement. Ses serviteurs +d'ailleurs ne le voient qu'avec difficulté. Il a fallu que le duc de +Richelieu[428] attendît un mois entier une audience. Le prince Adam, +quoique partie intéressée dans nos discussions, est mon intermédiaire +le plus utile. Je n'ai point encore vu l'empereur. On me dit qu'il est +ébranlé, mais toujours indécis. J'ignore quand et à quoi il se fixera. + + [428] Armand du Plessis, duc de Richelieu, petit-fils du maréchal + de ce nom. Né en 1766, il était, en 1789, premier gentilhomme de la + chambre. Il émigra la même année, se rendit d'abord à Vienne, puis + prit du service dans l'armée russe et reçut de l'impératrice + Catherine le grade de lieutenant général (1790). Il revint un + instant en France, en 1802, mais retourna en Russie en 1803, et fut + nommé, par l'empereur Alexandre, gouverneur d'Odessa, puis de toute + la nouvelle Russie. Il conserva ces hautes fonctions jusqu'en 1814. + De retour à Paris, il reprit sa charge à la cour et devint, en + septembre 1815, ministre des affaires étrangères et président du + conseil. Il se retira en décembre 1818, mais conserva la dignité de + ministre d'État et reçut celle de grand veneur. Il revint au + pouvoir en février 1820, mais ne le garda que jusqu'en décembre + 1821. Il mourut l'année suivante. + +J'ai l'honneur d'adresser à Votre Majesté les copies des deux pièces +par lesquelles il a, pour me servir de ses expressions, fait la +clôture de sa correspondance avec lord Castlereagh. On l'a +généralement blâmé de s'être engagé, pour ainsi dire, corps à corps +dans une lutte qu'on aurait jugée peu digne de son rang, quand bien +même il y aurait eu de l'avantage, et le contraire est arrivé. Ainsi, +au lieu du triomphe dont il s'était sans doute flatté, son +amour-propre n'en a remporté que des blessures. + +Votre Majesté verra par toute cette discussion que lord Castlereagh +n'avait envisagé la question de la Pologne que sous un seul point de +vue, et qu'il l'avait isolée de toute autre question. Non seulement il +n'a pas demandé le rétablissement de la Pologne indépendante, mais il +n'en a pas exprimé le voeu; et même il a parlé du peuple polonais dans +des termes plus propres à dissuader de ce rétablissement qu'à le +provoquer. Il s'est surtout bien gardé de joindre la question +polonaise à celle de la Saxe qu'il avait complètement abandonnée et +qu'il va désormais soutenir. + +J'ai aussi l'honneur d'adresser à Votre Majesté une lettre de son +consul à Livourne[429]. J'ai fait usage ici, et avec succès, des +renseignements qu'elle contient et que j'ai fait parvenir à l'empereur +de Russie. M. de Saint-Marsan en a reçu de semblables, et M. de +Metternich a avoué qu'il a reçu de Paris les mêmes avis. La conclusion +que j'en tire est qu'il faut se hâter de se débarrasser de l'homme de +l'île d'Elbe et de Murat. Mon opinion fructifie. Le comte de Munster +la partage avec chaleur. Il en a écrit à sa cour. Il en a parlé à lord +Castlereagh, au point qu'il est allé à son tour exciter M. de +Metternich qui emploie tout moyen pour faire prévaloir l'opinion +contraire. + + [429] Le chevalier Mariotti, qui avait été chargé de surveiller les + menées de Napoléon à l'île d'Elbe. + +Son grand art est de nous faire perdre du temps, croyant par là en +gagner. Il y a déjà huit jours que la commission pour les affaires +d'Italie a réglé celle de Gênes. J'ai déjà eu l'honneur d'annoncer à +Votre Majesté qu'elles avaient été réglées selon ses désirs. Je joins +aujourd'hui à ma lettre au département le travail de la commission. +Votre Majesté y retrouvera les clauses et même les termes prescrits +dans nos instructions. Demain la commission des huit puissances +prendra connaissance du rapport et prononcera[430]. Je ne doute pas +que les conclusions du rapport ne soient adoptées. On s'occupera +ensuite de la Toscane et de Parme. Ce travail, qui devrait être déjà +terminé, a été retardé par la petite maladie de M. de Metternich qui, +pour ne rien finir, appelle son état actuel: convalescence. + + [430] Variante: _sur ce travail_. + +Le temps perdu pour les affaires se consume dans des fêtes. L'empereur +Alexandre en demande et même en commande, comme s'il était chez lui. +On nous invite à ces fêtes, on nous y montre des égards, on nous y +traite avec distinction pour marquer les sentiments qu'on porte à +Votre Majesté dont nous entendons partout l'éloge; mais tout cela ne +me fait pas oublier qu'il y après de trois mois que je suis éloigné +d'elle. + +J'ai parlé à lord Castlereagh de l'arrestation de lord Oxford, que M. +de Jaucourt m'avait mandée. Loin d'en témoigner du déplaisir, il m'a +dit qu'il en était charmé; et m'a dépeint lord Oxford comme un homme +qui ne méritait aucune sorte d'estime. Je voudrais bien que dans ses +papiers on en eût trouvé de propres à compromettre Murat vis-à-vis de +cette cour-ci. + +Les deux courriers que j'ai reçus de Paris m'ont apporté les lettres +dont Votre Majesté m'a honoré, en date du 22 et du 26 novembre. + +Je suis... + + * * * * * + +Nº 11 _ter_.--LE ROI LOUIS XVIII AU PRINCE DE TALLEYRAND. + +Paris, ce 10 décembre 1814. + +Mon cousin, + +J'ai reçu votre numéro 14. + +Vous avez fort bien interprété mon intention au sujet du canton +d'Argovie. J'aimerais assurément beaucoup mieux que la Suisse redevînt +ce qu'elle fut jadis; mais je ne veux pas l'impossible, et pourvu que +le canton de Berne soit satisfait autant qu'il peut l'être, vu les +circonstances, je le serai aussi. Quant au prince évêque de Bâle, je +ne m'étais pas rappelé le dernier recès de l'empire; mais je vois +qu'il tranche[431] la question à son égard, et je n'ai plus +d'objection à faire contre les dispositions à faire du Porentruy. + + [431] Variante: _qu'il a tranché_. + +J'ai lu avec intérêt et je conserverai avec soin les pièces que vous +m'avez envoyées. Lord Castlereagh parle très bien relativement à la +Pologne; mais sa note du 11 octobre fait grand tort à son langage. Si, +cependant, il réussissait à persuader l'empereur de Russie, ce serait +d'un grand avantage pour la Saxe; mais je n'y vois guère d'apparence, +et il faut continuer à marcher dans notre ligne. + +Vous connaissez le prince Czartoryski; je le connais aussi; le choix +que l'empereur Alexandre a fait de lui pour intermédiaire me fait +croire que Sa Majesté impériale voudrait plutôt me rapprocher d'elle +que se rapprocher de moi. Continuez néanmoins ces conférences en +continuant également à suivre mes intentions. Il n'en pourra résulter +aucun mal et peut-être feront-elles quelque bien. + +J'aime à croire que c'est par frayeur que Murat fait le fanfaron; ne +perdons cependant jamais de vue que s'il existe une ressource à +Buonaparte, c'est en Italie, par le moyen de Murat; et qu'ainsi: +_delenda est Carthago_. + +Sur quoi je prie Dieu, qu'il vous ait, mon cousin, en sa sainte et +digne garde. + +LOUIS. + + * * * * * + +Nº 18 _bis_.--LES AMBASSADEURS DU ROI AU CONGRÈS, AU MINISTRE DES +AFFAIRES ÉTRANGÈRES A PARIS. + +Vienne, le 14 décembre 1814. + +Monsieur le comte, + +La dépêche du 5 novembre au département avait exposé l'avantage qui +pouvait résulter de l'échange d'une partie du pays de Gex contre une +partie de l'évêché de Bâle; échange désiré par le corps helvétique, +sollicité par les Genevois et proposé par les puissances. + +Ce sacrifice aurait pu faire espérer une plus grande influence sur le +corps helvétique, si on avait pu procurer au canton de Berne, le +retour d'un de ses cantons. + +On aurait dû croire aussi que les Genevois reconnaîtraient le prix de +cette condescendance, et travailleraient de leur côté à engager les +Vaudois et les Argoviens à satisfaire aux justes prétentions +pécuniaires que présentait le canton de Berne. + +Pressé par le plénipotentiaire anglais de faire connaître à quelles +conditions la France attachait l'échange d'une partie du pays de Gex, +le plénipotentiaire français lui remit la note verbale numéro 1, en le +priant de ne la communiquer qu'aux ministres, pour savoir si leurs +instructions admettaient qu'on s'écartât en faveur de Berne du +principe de l'intégrité des dix-neuf cantons. Le ministre anglais, au +lieu de s'en tenir à cette communication confidentielle, en fit part +aux députés genevois qui dressèrent un contre-projet (nº 2). + +Les conditions qu'il renferme sont toutes en opposition aux ordres du +roi qui voulait que l'échange eût lieu sans qu'on prît de territoire +sur le roi de Sardaigne, et que Berne recouvrât la partie de l'Argovie +que ce canton avait possédée. + +Dans cet intervalle, on fut instruit que les puissances, et surtout +l'Angleterre, attachaient à cet échange l'espoir qu'il devait +augmenter leur influence en Suisse. Elles faisaient sentir à la ligue +helvétique combien on leur devait de reconnaissance pour l'avoir fait +réussir. + +Les Genevois, loin de reconnaître le sacrifice que la France faisait, +avaient la prétention de tout obtenir du congrès, et soutenaient que, +par la protection des alliés, rien ne pouvait leur être refusé. Pour +le prouver ils assuraient que, quoique l'échange fût contraire à +l'opinion en France, le roi, cependant, y acquiesçait. + +Ces observations dont on eut connaissance excitèrent l'attention; et +dans les conférences, le plénipotentiaire français eut occasion de +pénétrer que l'Angleterre ne protégeait si ardemment cet échange, que +pour mieux se faire valoir; et pouvoir réaliser des promesses faites +aux Genevois à l'époque du traité de Chaumont. + +Plusieurs lettres de Paris, adressées à des députés suisses, +annoncèrent en même temps que l'opinion désapprouvait cet échange, et +qu'on était étonné que le gouvernement français y consentît. + +On crut donc plus utile aux intérêts du roi et de la France de +l'écarter, et on insista d'autant plus fortement à le faire que la +situation intérieure de la Suisse et les obstacles qu'opposait +l'empereur de Russie à tout changement des nouveaux cantons rendaient +impossible d'obtenir les conditions auxquelles le roi attachait +l'exécution de l'échange. + +Le plénipotentiaire français remit en conséquence une réponse (nº 3) +au projet genevois, et déclara que l'échange ne pouvait plus avoir +lieu. Le plénipotentiaire anglais, en exprimant ses regrets de ce +changement, annonça que son gouvernement allait faire une nouvelle +démarche à Paris pour en obtenir l'exécution, et proposa de réserver +la partie de l'évêché de Bâle qui devait servir d'équivalent, en la +laissant sous une administration provisoire. Les autres +plénipotentiaires s'y refusèrent; mais ils consentirent à ce que cette +réserve durât jusqu'à la fin du congrès, et à ce qu'on appuyât les +démarches proposées par l'Angleterre. + +Quoique le plénipotentiaire d'Autriche et celui de France observassent +que cela prolongeait les incertitudes et nuisait aux intérêts réels de +la Suisse, la proposition de l'Angleterre fut maintenue. + +Nous croyons donc que lord Wellington recevra l'ordre de provoquer une +nouvelle décision du roi pour savoir si, malgré la reconnaissance de +l'intégrité des dix-neuf cantons, le roi voudrait consentir à cet +échange. Nous pensons qu'il est de l'intérêt du roi de le refuser: + +1º Parce qu'il ne donne plus les avantages qu'on en attendait; + +2º Que l'influence de la France ne peut s'augmenter en Suisse que par +le canton de Berne et ses alliés; + +3º Qu'aussi longtemps que tout ce qui concerne le corps helvétique se +fait sous les auspices des puissances alliées, la France doit réserver +ses moyens, et n'agir que plus tard, pour fortifier son influence. + +En vous instruisant ainsi, monsieur le comte, de ce qui s'est passé à +ce sujet, vous serez prévenu de tout lorsque l'ambassadeur anglais se +présentera pour relever cette discussion. + +Il pourra encore être utile que l'ambassadeur du roi à Londres +connaisse cette affaire, et nous vous prions, monsieur le comte, de +lui en transmettre les détails, que vous voudrez bien porter à la +connaissance du roi. + +M. le prince de Talleyrand, pour écarter plus facilement les +importunités des ministres anglais, leur a dit que le roi avait +demandé au chancelier de France sous quelle forme les cessions ou +échanges de territoire pouvaient se faire, et que M. le chancelier +avait répondu que cela n'était point assez déterminé et qu'il fallait +éviter de s'engager dans des questions semblables. D'après quoi, les +plénipotentiaires français ne pouvaient point donner de suite à cette +question. + +Il sera bon, monsieur le comte, d'en prévenir M. le chancelier pour +qu'il évite une explication à ce sujet, dans le cas où l'ambassadeur +d'Angleterre lui en parlerait, ou qu'il fasse une réponse analogue à +celle que nous avons faite ici. + +Agréez... + + * * * * * + +Nº 19 _bis_.--LES AMBASSADEURS DU ROI AU CONGRÈS, AU MINISTRE DES +AFFAIRES ÉTRANGÈRES A PARIS. + +Vienne, le 14 décembre 1814. + +Monsieur le comte, + +Nous avons l'honneur de vous adresser le protocole de la dernière +conférence. Une plus récente a eu lieu, mais le protocole n'en est +point encore expédié. On s'est réservé de décider, à l'égard de la +proposition de M. de Labrador sur les fiefs impériaux, à l'époque où +le sort du roi d'Étrurie, celui de l'archiduchesse Marie-Louise... +seront fixés; le plénipotentiaire français a proposé, suivant le +principe d'une exécution fidèle des dispositions du traité de Paris la +formation de trois nouvelles commissions: + +La première pour régler, conformément à l'article V, la navigation des +fleuves; + +La seconde, pour régler le rang et la préséance des couronnes, et tout +ce qui en était une conséquence; + +La troisième, pour discuter l'abolition de la traite des nègres. + +Cette dernière a éprouvé quelques difficultés parce que le +plénipotentiaire portugais a observé que la commission ne pouvait être +formée que par les puissances intéressées. M. de Labrador a fortement +appuyé l'opposition du Portugal. La discussion a été si positive que +cette commission a été ajournée, et que cet objet sera replacé dans la +voie de simples négociations. + +Nous observons encore que le Portugal a établi pour principe qu'il ne +renoncerait à la traite des nègres qu'après l'époque de huit années, +et si l'Angleterre voulait regarder le traité de commerce qui existe +entre elle et le Portugal comme non avenu. + +La proposition faite par la France était conforme à l'engagement pris +avec l'Angleterre d'interposer ses bons offices pour faire prononcer +par toutes les puissances l'abolition de la traite; nous n'aurons donc +plus maintenant à nous en occuper. + +Les deux autres commissions ont été formées. + +M. le prince de Talleyrand a nommé à celle de la navigation M. le duc +de Dalberg, et à celle chargée de fixer les préséances et le rang +entre les couronnes M. le comte de la Tour du Pin, en qualité de +commissaires. + +La Russie a demandé de nommer un délégué à la commission d'Italie et a +désigné M. le comte de Nesselrode. Il n'y a eu aucune difficulté à ce +sujet. + +L'affaire de Pologne et de Saxe a été avancée, sans donner encore un +résultat positif. Tout, cependant, est amélioré à l'égard de la Saxe. +L'Autriche est décidée à la soutenir; l'Angleterre a changé de +langage; toutes les intrigues prussiennes et russes ont été dévoilées. +Les explications qui ont eu lieu ont toutes conduit à prouver que la +Prusse peut obtenir son rétablissement sur la base de population +qu'elle avait en 1805, sans enlever à la Saxe plus de trois à quatre +cent mille âmes. + +Nous sommes parvenus à cet égard à ce que nous voulions, et le roi et +sa politique ont obtenu les premiers avantages. Il est possible que la +Prusse, secondée par la Russie, veuille ne pas céder; mais, dans ce +cas, les forces seraient très inégales, et la Prusse risquerait tout. +Nous espérons avec quelque fondement qu'elle jugera sa position et +qu'elle cédera. + +L'Autriche paraît toujours décidée à ne point laisser éloigner Murat. +On a donc voulu s'assurer plus positivement de l'Angleterre, la +Russie paraissant assez bien disposée à cet égard. Lord Castlereagh va +demander de nouvelles instructions à sa cour. Il a communiqué à M. le +prince de Talleyrand toute la correspondance qui avait rapport aux +affaires de Naples, et a eu l'air de désirer, plutôt pour appuyer ce +qu'il écrit, qu'on recherchât dans nos cartons tout ce qui peut +prouver aux coalisés que Murat avait eu une double intrigue avec +Bonaparte. Nous ne doutons pas que plusieurs lettres de lui, et des +dépêches qui ont été conservées, ne le prouvent. Vous voudrez bien, +monsieur le comte, nous les transmettre en original. + +Le prince Eugène a dit posséder à cet égard des preuves matérielles, +mais il s'est refusé à les donner. + +M. le prince de Talleyrand présente dans sa correspondance plus de +détails sur la position générale, mais nous pouvons le dire avec +confiance: le roi et la France ont obtenu au congrès l'attitude qui +leur appartient, et la considération qui leur est donnée laisse les +moyens d'exercer le degré d'influence qui est honorable pour le roi et +qui assure une entière garantie à l'Europe. + +Agréez... + + * * * * * + +Nº 16.--LE PRINCE DE TALLEYRAND AU ROI LOUIS XVIII. + +Vienne, le 15 décembre 1814. + +SIRE, + +La note par laquelle les princes allemands du second et du troisième +ordre devaient manifester leur voeu pour la conservation de la Saxe +était sur le point d'être signée; elle ne l'a point été et ne le sera +pas. + +Le duc de Cobourg[432] était à la tête de ces princes. Sa conduite ne +saurait être trop louée. + + [432] Ernest-Antoine de Saxe-Cobourg-Saafeld, né en 1784. Il servit + d'abord dans l'armée russe. Après la paix de Tilsitt, il revint + dans ses États qu'il conserva dans leur intégrité. Le congrès de + Vienne lui donna la principauté de Lichtenberg, mais il la vendit à + la Prusse en 1834. Il promulgua une constitution en 1821, et mourut + en 1844. + +L'une de ses soeurs[433] est mariée au grand-duc Constantin. Son frère +puîné est aide de camp du grand-duc et général-major au service de +Russie[434]. Lui-même, il a porté dans la dernière campagne l'uniforme +russe. Fort avant dans les bonnes grâces de l'empereur Alexandre, il +est lié intimement avec le roi de Prusse. Leur ressentiment pouvait +lui paraître à craindre s'il contrariait leurs desseins, et, d'un +autre côté, il avait toute raison d'espérer que, si la Saxe venait à +être sacrifiée, il pourrait en obtenir quelques lambeaux. Tous ces +motifs n'ont pu faire taire en lui la voix de la reconnaissance et +celle de la justice, ni lui faire oublier ce qu'il devait à sa maison +et à son pays. Lorsqu'en 1807, après la mort du duc son père, ses +possessions furent séquestrées, parce qu'il était dans le camp des +Russes, et que Bonaparte voulait le proscrire, il fut protégé par +l'intercession du roi de Saxe. Depuis, le roi avait été le maître +d'étendre sa souveraineté sur tous les duchés de Saxe, et il l'avait +refusé. A son tour, le duc s'est montré zélé défenseur de la cause du +roi. Il l'avait fait plaider à Londres par le duc Léopold, son frère, +qui avait trouvé le prince régent dans les dispositions les plus +favorables. Il l'a plaidée ici auprès des souverains et de leurs +ministres. Il est allé jusqu'à remettre, en son nom, à lord +Castlereagh, un mémoire où il combattait ses raisonnements et qu'il +avait concerté avec nous. + +Informé par le duc de Weimar[435] de la note qui se préparait, +l'empereur Alexandre a fait appeler le duc de Cobourg et l'a accablé +de reproches, tant pour le mémoire qu'il avait remis à lord +Castlereagh, que pour ses démarches récentes, l'accusant d'intrigues, +lui citant la conduite du duc de Weimar comme un modèle qu'il aurait +dû suivre, lui disant que s'il avait des représentations à faire, +c'était au prince de Hardenberg qu'il aurait dû les adresser, et lui +déclarant qu'il n'obtiendrait rien de ce qui lui avait été promis. + + [433] Julie-Henriette-Ulrique, princesse de Saxe-Cobourg, née en + 1781. Elle épousa, en 1796, le grand-duc Constantin, frère de + l'empereur Alexandre, qui la répudia en 1810. + + [434] Ferdinand-Charles-Auguste, duc de Saxe-Cobourg, né en 1785, + marié à la princesse de Kohary. Il en eut trois fils dont l'un + épousa dona Maria II, reine de Portugal, et un autre la princesse + Clémentine, fille du roi Louis-Philippe. Sa fille Victoria épousa, + en 1840, le duc de Nemours. Le duc Ferdinand mourut en 1851. + + [435] Charles-Auguste, duc, puis grand-duc de Saxe-Weimar, né en + 1757, perdit son père à l'âge de huit mois, et fut proclamé duc + sous la régence de sa mère Amélie de Brunswick, âgée alors + seulement de dix-huit ans. Il prit du service dans l'armée + prussienne et reçut un commandement important dans la campagne de + 1806. Après la bataille d'Iéna, il entra dans la confédération du + Rhin. En 1814, il se rendit au congrès de Vienne. C'est alors que + le titre de grand-duc lui fut conféré. Il mourut en 1828. Son fils + aîné, Charles-Frédéric, qui lui succéda, avait épousé la soeur de + l'empereur Alexandre, la grande-duchesse Marie Paulowna. + +Le duc a été noble et ferme. Il a parlé de ses droits comme prince de +la maison de Saxe; de ses devoirs comme prince allemand, et, comme +homme d'honneur, il ne se croyait pas libre de ne point les remplir. +Si le duc de Weimar en jugeait autrement, il ne pouvait que le +plaindre. Du reste, il avait, dit-il, compromis deux fois son +existence par attachement pour Sa Majesté Impériale. S'il fallait +aujourd'hui la sacrifier pour l'honneur, il était prêt. + +De leur côté[436], les Prussiens, leurs émissaires, et, +particulièrement, le prince royal de Wurtemberg, ont intimidé une +partie des ministres allemands, en déclarant qu'ils tiendraient pour +ennemis tous ceux qui signeraient quelque chose en faveur de la Saxe. + + [436] Variante: _d'un autre côté_. + +Voilà pourquoi la note n'a point été signée. Mais on sait qu'elle a dû +l'être, et ce qui a empêché qu'elle ne le fût. Le voeu qu'elle devait +exprimer a peut-être acquis plus de force par la violence employée +pour l'étouffer. + +Si je me suis étendu sur cette circonstance particulière plus qu'il ne +l'aurait fallu peut-être, je l'ai fait par le double motif de rendre +au duc de Cobourg la justice que je crois lui être due, et de faire +mieux connaître à Votre Majesté le genre et la diversité des obstacles +contre lesquels nous avons à lutter. + +Pendant que ces choses se passaient, les Prussiens recevaient de M. de +Metternich une note où il leur déclarait que le royaume de Saxe devait +être conservé, en établissant par des calculs statistiques joints à sa +note, que leur population sera la même qu'en 1805, si, à celle des +pays qu'ils ont conservés et à celle des pays disponibles qui leur +sont destinés, on ajoute seulement trois cent trente mille Saxons. + +Je me hâte de dire à Votre Majesté que le comte de Munster a déclaré +qu'il renonçait aux agrandissements promis pour le Hanovre, si cela +était nécessaire pour que la Saxe fût conservée. Votre Majesté +l'apprendra sûrement avec plaisir, et à cause des affaires que cela +facilite, et à cause de l'estime dont elle honore le comte de Munster. + +Un passage de la note de M. de Metternich, dans lequel il s'étayait de +l'opposition de la France aux vues de la Prusse sur la Saxe, ayant +probablement fait craindre à l'empereur Alexandre qu'il n'y eût un +concert déjà formé ou prêt à se former entre l'Autriche et nous, il +m'envoya sur-le-champ le prince Adam Czartoryski. + +A son début, le prince m'a renouvelé la proposition que l'empereur +Alexandre m'avait faite lui-même, dans le dernier entretien que j'ai +eu l'honneur d'avoir avec lui, de nous prêter à ses désirs dans la +question de la Saxe, nous promettant tout son appui dans celle de +Naples. Sa proposition lui paraissait d'autant plus acceptable que, +maintenant, il ne demandait plus l'abandon de la Saxe entière, et +qu'il consentait à ce qu'il restât _un noyau_ du royaume de Saxe. + +Je répondis que quant à la question de Naples, je m'en tenais à ce que +l'empereur m'avait dit, que je me fiais à sa parole, que d'ailleurs +ses intérêts dans cette question étaient les mêmes que les nôtres, et +qu'il n'y pourrait pas être d'un autre avis que nous; que si la +question de Pologne, que l'on devait regarder comme personnelle à +l'empereur Alexandre, puisqu'il y attachait sa satisfaction et sa +gloire, avait été décidée selon ses désirs (elle ne l'est pas encore +complètement, mais peu s'en faut), il le devait à la persuasion où +étaient l'Autriche et la Prusse que nous ne serions à cet égard qu'en +seconde ligne; que dans la question de la Saxe, réellement étrangère +aux intérêts de l'empereur, nous avions pris sur nous d'engager le roi +de Saxe à quelques sacrifices, mais que l'esprit de conciliation ne +pouvait pas porter à aller aussi loin que l'empereur paraissait le +désirer. + +Le prince me parla d'alliance et de mariage. Je lui dis que tant +d'objets si graves ne pouvaient se traiter à la fois; qu'il y avait +d'ailleurs des choses qu'on ne pouvait mêler à d'autres, parce que ce +serait leur donner le caractère avilissant d'un marché. + +Il me demanda si nous avions des engagements avec l'Autriche: je lui +dis que non; si nous en prendrions avec elle, dans le cas où l'on ne +s'entendrait pas sur la Saxe, à quoi je répondis: _J'en serais fâché._ +Après un moment de silence, nous nous quittâmes poliment, mais +froidement. + +L'empereur, qui devait aller le soir à une fête que donnait M. de +Metternich, n'y vint point. Un mal de tête subit en fut la cause ou le +prétexte. Il y envoya l'impératrice et les grandes-duchesses. + +Il fit engager[437] M. de Metternich à se rendre chez lui le lendemain +matin. + + [437] Variante: _Le lendemain matin_, il fit engager. + +Pendant le bal, M. de Metternich s'approcha de moi, et, après m'avoir +remercié d'un petit service que je lui avais rendu, il se plaignit à +moi de l'embarras dans lequel les notes de lord Castlereagh sur la +Saxe le mettaient. Je pensais qu'il n'y en avait eu qu'une de très +compromettante (celle du 11 octobre); mais il me parla d'une autre que +j'ai pu me procurer aujourd'hui, et dont j'ai l'honneur d'envoyer une +copie à Votre Majesté. Quoiqu'elle porte le titre de Note verbale de +lord Castlereagh, je sais qu'elle est l'ouvrage de M. Cook, auquel, et +comme doctrine et comme style, elle ne fera pas beaucoup d'honneur. +Elle a été remise aux trois puissances qui se sont si longtemps +appelées alliées. + +M. de Metternich me promit qu'en sortant de chez l'empereur Alexandre, +il viendrait chez moi, s'il n'était pas trop tard, pour me dire ce qui +se serait passé. Cette fois il tint sa parole. + +L'empereur fut froid, sec et sévère. Il prétendit que M. de Metternich +lui disait, au nom des Prussiens, des choses qu'ils désavouaient, et +que, de leur côté, les Prussiens lui disaient, de la part de M. de +Metternich, des choses tout opposées à celles qu'il mettait dans ses +notes, de sorte qu'il ne savait ce qu'il devait croire. Il reprocha à +M. de Metternich d'avoir inspiré je ne sais quelles idées au prince de +Hardenberg. M. de Metternich avait et produisit un billet[438] qui +prouvait le contraire. L'empereur prit occasion de ce billet pour +reprocher à M. de Metternich d'en écrire de peu convenables. Ce +reproche avait quelque fondement. L'empereur avait dans les mains des +communications toutes particulières et toutes confidentielles qu'il ne +pouvait tenir que d'une indiscrétion fort coupable de la part des +Prussiens. L'empereur, ensuite, parut vouloir douter que la note de M. +de Metternich contînt l'expression des véritables sentiments de +l'empereur d'Autriche, et ajouta qu'il voulait s'en expliquer avec +l'empereur lui-même. M. de Metternich fit[439] immédiatement prévenir +son maître, qui, si l'empereur Alexandre fait quelques questions sur +ce sujet, répondra que la note a été faite par son ordre, et ne +contient rien qu'il n'avoue. + + [438] Variante: _de M. de Hardenberg_. + + [439] Variante: _alla_. + +Dans une conférence entre M. de Metternich et M. de Hardenberg, les +difficultés n'ont porté que sur les calculs statistiques qui étaient +joints à la note de M. de Metternich. Ils se séparèrent sans être +convenus de rien, sur la proposition faite par M. de Metternich de +nommer une commission pour les vérifier. + +Voilà, Sire, présentement l'état des choses. + +L'Autriche ne fait entrer la Saxe dans ses calculs que pour une perte +de quatre cent mille âmes. Elle ne veut[440] point abandonner la haute +Lusace, à cause des défilés de Gabel, qui ouvrent l'entrée de la +Bohême. C'est par là que les Français y pénétrèrent en 1813. + + [440] Variante: _voudrait_. + +L'empereur de Russie consent à laisser subsister un royaume de Saxe, +lequel, selon le prince Adam Czartoryski, ne devrait être que la +moitié de ce qu'il est aujourd'hui. + +Enfin, la Prusse semble aujourd'hui réduire ses prétentions à des +calculs de population, et conséquemment les subordonner aux résultats +et à la vérification de ces calculs. + +Sans doute, la question n'est pas encore décidée, mais les chances +sont maintenant plus favorables qu'elles ne l'ont jamais été. + +M. de Metternich m'a proposé de me faire lire sa note. Je l'ai +remercié en lui disant que je la connaissais, mais que je désirais +qu'il me la communiquât officiellement; qu'il me semblait qu'il le +devait, puisqu'il nous y avait cités, ce que je pourrais lui reprocher +d'avoir fait sans nous en avoir prévenus; qu'il fallait que nous +pussions la soutenir, et que nous ne le pouvions convenablement que +sur une communication régulière. Il m'a donné sa parole de faire ce +que je désirais. Mon motif particulier, pour tenir à une participation +formelle, est que ce sera là la véritable date de la rupture de la +coalition. + +Je proposai, il y a quelques jours, la formation d'une commission pour +s'occuper de l'affaire de la traite des nègres. Cette proposition +allait être faite, et je voulus m'en emparer pour faire une chose +agréable à lord Castlereagh, et le disposer par là à se rapprocher de +nous dans les questions difficiles d'Italie, que nous commençons à +aborder. J'ai obtenu quelque chose, car, de lui-même, il m'a demandé +de lui indiquer de quelle manière je proposerais de régler l'affaire +de Naples, me promettant d'envoyer un courrier pour demander les +ordres dont il pourrait avoir besoin. Je lui ai écrit la lettre +ci-jointe. Après l'avoir reçue, il m'a proposé de me montrer sa +correspondance avec lord Bentinck. Je l'ai lue, et il est certain que +les Anglais sont parfaitement libres dans cette question. Mais on a +fait à Murat de certaines promesses que l'on pourrait être, comme +homme, embarrassé de ne pas tenir, s'il avait lui-même tenu fidèlement +toutes les siennes. «Je crois savoir, m'a dit lord Castlereagh[441], +que Murat a entretenu des correspondances avec Bonaparte, dans les +mois de décembre 1813, de janvier et de février 1814; mais je serais +bien aise d'en avoir la preuve. Cela faciliterait singulièrement ma +marche. Si vous aviez dans vos archives de telles preuves, vous me +feriez plaisir de me les procurer.» J'écris aujourd'hui dans ma lettre +au département de faire faire des recherches pour trouver celles qui +pourraient exister aux affaires étrangères. Il serait possible qu'il +y eût quelques traces d'intelligence entre Murat et Bonaparte à la +secrétairerie d'État[442]. + + [441] Variante: _m'a-t-il dit_. + + [442] Variante: _Du reste, lord Castlereagh n'a fait aucune + objection à la forme que je lui ai proposé de suivre._ + +M. le comte de Jaucourt mettra sûrement, sous les yeux de Votre +Majesté, les deux lettres que j'adresse aujourd'hui au département. Je +supplie Votre Majesté de vouloir bien se refuser aux propositions qui +lui seraient[443] faites à Paris relativement au pays de Gex. On ne +tient aucune des conditions auxquelles Votre Majesté avait subordonné +l'échange proposé. Nous avons d'ailleurs beaucoup de raisons d'être +mécontents des Genevois qui se trouvent ici. L'autorité de M. le +chancelier est plus que suffisante pour motiver l'abandon de cette +question qui a été conduite avec un peu de précipitation. + +Je suis... + + [443] Variante: _seront_. + + * * * * * + +Nº 12 _ter_.--LE ROI LOUIS XVIII AU PRINCE DE TALLEYRAND. + +Paris, ce 18 décembre 1814. + +Mon cousin, + +J'ai reçu votre numéro 15 qui m'a causé une vive satisfaction. Si +l'Angleterre se déclare franchement en faveur de la Saxe, sa réunion +avec l'Autriche et la plus grande partie de l'Allemagne doit triompher +_des lumières du siècle_. J'aime la fermeté de l'empereur François, et +la défection du roi de Wurtemberg me touche peu. J'attends +l'explication que vous me dites au sujet de ce prince, mais, d'après +ce que je connais de lui, je ne serais tenté de conseiller à personne +de s'y allier de bien près. + +Les lettres trouvées dans la portefeuille de lord Oxford n'ont produit +aucune lumière sur les menées de Murat, mais les faits contenus dans +la lettre de Livourne, et de la vérité desquels on ne peut douter, +puisque le prince de Metternich avoue en avoir connaissance, parlent +d'eux-mêmes, et il est temps[444] que toutes les puissances +s'entendent pour arracher la dernière racine du mal. A ce sujet, M. de +Jaucourt vous a sûrement instruit du reproche injuste, et j'ose dire +ingrat, qui a été fait au comte Hector d'Agoult. Il serait bon que +vous en parlassiez à M. de Labrador, afin que son témoignage servît à +éclairer M. de Cevallos[445], s'il est dans l'erreur, ou du moins à le +confondre, si, comme je le soupçonne très violemment, il se ment à +lui-même. + + [444] Variante: et _il est plus que temps_. + + [445] Ministre des affaires étrangères d'Espagne. + +Je regarde comme d'un bon augure le désir que l'empereur de Russie +témoigne de vous revoir. Je n'ai rien à ajouter à ce que je vous ai +dit sur les grandes affaires; mais il en est une que, d'une manière ou +d'autre, je voudrais voir terminer, c'est celle du mariage. J'ai donné +mon _ultimatum_. Je ne regarderai point à ce qui pourra se passer en +pays étrangers, mais la duchesse de Berry, quelle qu'elle puisse être, +ne franchira les frontières de la France que faisant profession +ouverte de la religion catholique, apostolique, romaine. A ce prix, je +suis non seulement prêt, mais empressé de conclure. Si, au contraire, +ces conditions ne conviennent pas à l'empereur de Russie, qu'il +veuille bien le dire: nous n'en resterons pas moins bons amis, et je +traiterai un autre mariage. + +Je ne m'aperçois pas moins que vous de votre absence, mais dans des +affaires aussi importantes, il faut s'appliquer à ce que Lucain dit de +César[446]. Sur quoi je prie Dieu qu'il vous ait, mon cousin, en sa +sainte et digne garde. + +LOUIS. + + [446] Variante: il faut s'appliquer _ce que Lucain_. + + * * * * * + +Nº 20 _bis_.--LES AMBASSADEURS DU ROI AU CONGRÈS, AU MINISTRE DES +AFFAIRES ÉTRANGÈRES A PARIS. + +Vienne, le 20 décembre 1814. + +Monsieur le comte, + +Les questions sur la Pologne et la Saxe ne sont point encore résolues. +M. le prince de Talleyrand rend compte au roi de la communication que +le prince de Metternich lui a faite de la note que ce dernier a +adressée aux Prussiens et par laquelle il déclare: «Que le cabinet de +Vienne réprouve l'incorporation de la Saxe à la Prusse.» + +M. le prince de Talleyrand a répondu par une note qui expose avec +force les principes qui doivent être suivis dans l'arrangement des +affaires de l'Europe. On attend que les Prussiens fassent connaître +leur décision. On assurait qu'ils avaient rédigé une note très forte +dans laquelle ils posent en principe que l'incorporation de la Saxe à +leur monarchie n'admettait plus de contradiction. On nous a dit que +l'empereur de Russie lui-même n'avait pas voulu que cette note fût +remise. + +Lord Castlereagh ne peut cacher son embarras, mais ne s'explique +encore sur rien. L'embarras de sa position tient à ce qu'il a, dans +plusieurs circonstances, abandonné la Saxe, même par écrit; et de +plus, lorsqu'il a défendu dans les mêmes notes la Pologne, il n'a +point parlé de la Pologne _grande et indépendante_, mais seulement de +la Pologne. + +Les affaires d'Italie, celle de Naples exceptée, sur laquelle rien n'a +été dit, avancent et se traitent dans un bon sens. Rien cependant +n'est encore terminé. + +Les conférences sur les affaires de la Suisse ont fait des progrès et +on rédige le rapport qui doit être soumis au comité des huit +puissances. Nous aurons l'honneur de le transmettre au département dès +qu'il aura été présenté. + +Agréez... + + * * * * * + +Nº 17.--LE PRINCE DE TALLEYRAND AU ROI LOUIS XVIII. + +Vienne, le 20 décembre 1814. + +SIRE, + +J'ai reçu la lettre dont Votre Majesté a daigné m'honorer, en date du +10 décembre et sous le numéro 11. + +J'ai l'honneur de lui envoyer les copies de la note de M. de +Metternich à M. de Hardenberg, au sujet de la Saxe, des tableaux qui y +étaient joints[447] et de la lettre officielle que M. de Metternich +m'a écrite en me communiquant ces pièces. Il avait accompagné le tout +d'un billet de sa main, où il me répétait, mais moins explicitement, +ce qu'il m'avait déjà dit de vive voix, que cette note serait la +dernière pièce de la coalition, en ajoutant qu'il se félicitait de se +trouver sur la même ligne que le cabinet de Votre Majesté pour la +défense d'une aussi belle cause. + + [447] Variante: _annexés_. + +Je désirais ardemment cette communication pour la raison que j'ai eu +l'honneur de dire à Votre Majesté dans ma précédente lettre. Je la +désirais encore comme devant m'offrir une occasion toute naturelle de +faire une profession de foi qui fît connaître les principes, les vues +et les déterminations de Votre Majesté. Je cherchais depuis longtemps +cette occasion: j'avais essayé de diverses manières de la faire +naître, et dès qu'elle s'est offerte, je me suis hâté d'en profiter, +en adressant à M. de Metternich la réponse dont j'ai l'honneur de +joindre ici une copie. + +J'ai montré ce que la question de Pologne eût été pour nous, si on +l'eût voulu; pourquoi elle a perdu de son intérêt, et j'ai ajouté que +la faute n'en était pas à nous. + +En traitant la question de la Saxe, j'ai réfuté les arguments +révolutionnaires des Prussiens et de M. Cook dans son _Saxon-point_ et +je crois avoir prouvé ce que jusqu'ici lord Castlereagh n'a pas pu ou +voulu comprendre, que, sous le rapport de l'équilibre, la question de +la Saxe était plus importante que celle de la Pologne, dans les termes +où celle-ci s'est trouvée réduite. Il est évident que l'Allemagne, +après avoir perdu son équilibre propre, ne pourrait plus servir à +l'équilibre général, et que son équilibre serait détruit si la Saxe +était sacrifiée. + +En cherchant à convaincre, je me suis attaché à ne pas blesser. J'ai +rejeté les opinions que j'ai combattues sur une sorte de fatalité, et +j'ai loué les monarques qui les soutiennent pour les porter à les +abandonner. + +Quant à Votre Majesté, je ne lui ai pas donné d'éloges. J'ai exposé +les ordres qu'elle nous a donnés; qu'aurais-je pu dire de plus? les +faits parlent. + +On assure que, de leur côté, les Prussiens avaient préparé une note, +en réponse à celle de M. de Metternich, et qu'elle était violente; +mais que l'empereur de Russie, à qui elle a été montrée, n'a pas voulu +qu'elle fût envoyée. + +Lord Castlereagh est comme un voyageur qui a perdu sa route et ne peut +la retrouver. Honteux d'avoir rapetissé la question polonaise et +d'avoir épuisé vainement tous ses efforts sur cette question, d'avoir +été dupe de la Prusse, quoique nous l'eussions averti, et de lui avoir +abandonné la Saxe, il ne sait plus quel parti prendre. Inquiet +d'ailleurs de l'état de l'opinion en Angleterre, il se propose, +dit-on, d'y retourner pour la rentrée du parlement et de laisser ici +lord Clancarty, pour continuer les négociations. + +Les affaires d'Italie marchent dans un assez bon sens. Je suis fondé à +espérer que la reine d'Étrurie aura, pour Parme, l'avantage sur +l'archiduchesse Marie-Louise, et je tâche de disposer les choses de +manière à ce que ces arrangements se fassent sans toucher aux +légations. + +La commission des préséances, pour laquelle j'ai nommé M. de la Tour +du Pin, à qui j'ai donné des instructions conformes à celles qu'avait +arrêtées Votre Majesté à ce sujet, sera probablement en état de faire +son rapport, d'ici à dix ou douze jours. + +Votre Majesté trouvera peut-être un peu longue la lettre que j'ai +adressée à M. de Metternich, mais je n'ai pas pu la faire plus courte. +Elle est calculée comme pouvant être un jour publiée et lue en +Angleterre comme en France. Tous les mots que j'emploie ont un but +particulier, que Votre Majesté retrouvera dans ma volumineuse +correspondance. + +Je suis... + + * * * * * + +Nº 13 _ter_.--LE ROI LOUIS XVIII AU PRINCE DE TALLEYRAND. + +Paris, ce 23 décembre 1814. + +Mon cousin, + +J'ai reçu votre numéro 16. J'y ai vu avec grande satisfaction la +conduite noble et ferme du duc de Saxe-Cobourg et du comte de Munster. +Vous savez le cas que je fais de ce dernier, et le duc, outre les +liens de parenté entre nous, est frère d'une princesse que j'aime +beaucoup, la duchesse Alexandre de Wurtemberg[448]. Mais cette +satisfaction ne m'empêche pas de regretter que la note ne soit pas +signée: _Verba volant, scripta autem manent._ Je suis content de votre +entretien avec le prince Adam Czartoryski; vous aurez vu dans mon +dernier numéro que je désire une réponse définitive sur l'affaire du +mariage; mais que je suis loin de vouloir lui imprimer le caractère +d'un marché. + + [448] Antoinette-Ernestine-Amélie de Saxe-Cobourg-Saafeld, née en + 1779 épousa, en 1798, Charles-Alexandre-Frédéric, duc de Wurtemberg + (1771-1833), général au service de la Russie, gouverneur de Livonie + et de Courlande. Elle eut plusieurs enfants, parmi lesquels un + fils, Frédéric-Guillaume-Alexandre, né en 1804, qui épousa la + princesse Marie d'Orléans, fille du roi Louis-Philippe. + +L'affaire de la traite me paraît en bonne position. Quant à celle de +Naples qui me touche de bien plus près, il courait dans Vienne, au +départ du duc de Richelieu, un bruit infiniment fâcheux, bruit +confirmé par des lettres particulières, mais auquel votre silence à +cet égard m'empêche d'ajouter foi: celui que l'Autriche s'était +hautement déclarée en faveur de Murat, et cherchait à entraîner +l'Angleterre dans le même parti. Le succès de votre lettre à lord +Castlereagh, celui des démarches que j'ai ordonnées en conséquence, ne +tarderont pas à m'éclairer sur ce que je dois espérer ou craindre. +Rien n'est mieux que ce que vous proposez dans cette lettre, mais je +ne suis pas sans inquiétude sur certaines promesses faites à Murat. +Dussions-nous, ce dont je ne suis pas sûr, car Bonaparte a, dans ses +derniers moments, fait anéantir bien des choses, dussions-nous trouver +les preuves les plus évidentes, il n'est que trop connu qu'une +politique astucieuse sait tirer de tout les inductions qu'elle juge à +propos. Quoi qu'il en soit, poursuivons notre marche; jamais on ne m'y +verra faire un seul pas en arrière. + +C'était pour l'avantage du canton de Berne que j'avais consenti à +l'échange d'une partie[449] du pays de Gex; mais, puisqu'on ne veut +pas des conditions que j'y avais mises, je refuserai toute espèce de +consentement, et je ne l'accorderai pas davantage à un arrangement qui +enlèverait quelque chose de plus au roi, mon beau-frère[450]. Sur quoi +je prie Dieu qu'il vous ait, mon cousin, en sa sainte et digne garde. + +LOUIS. + + [449] Variante: _portion_. + + [450] Le roi de Sardaigne, Victor-Emmanuel Ier. On sait que Louis + XVIII avait épousé sa soeur, la princesse Marie-Joséphine-Louise de + Savoie. De même, le comte d'Artois avait épousé une autre fille du + roi Victor-Amédée, la princesse Marie-Thérèse. + + * * * * * + +Nº 21 _bis_.--LES AMBASSADEURS DU ROI AU CONGRÈS, AU MINISTRE DES +AFFAIRES ÉTRANGÈRES A PARIS. + +Vienne, le 27 décembre 1814. + +Monsieur le comte, + +Nous croyons pouvoir confirmer que l'Autriche est ramenée au système +que les ministres du roi au congrès ont eu l'ordre de soutenir avec +fermeté. L'ambassade du roi, en suivant la ligne des principes tracée +par ses instructions, a contribué essentiellement à relever le cabinet +de Vienne, et à lui imprimer une énergie qu'il n'avait pas. + +Les Prussiens, dans une note assez forte, ont plaidé la cause de +l'incorporation de la Saxe; le prince de Metternich y a répondu, et, +pour la première fois, il a osé quitter le caractère de coalisé et +nous communiquer sa note. + +M. le prince de Talleyrand a cru devoir profiter de cette circonstance +pour exposer les véritables principes de la politique du cabinet de +France; et pour faire connaître ceux qui le guident et le guideront +toujours. Communication de cette dernière note a été donnée à lord +Castlereagh et au prince de Wrède. + +M. le prince de Talleyrand joint dans sa lettre au roi des copies de +ces différentes pièces. + +Vous observerez, monsieur le comte, que la lettre à lord Castlereagh +renferme une logique simple et précise, qui doit faire sentir à ce +ministre que la vérité et la justice ne sont qu'une et ne peuvent +triompher par les moyens et les raisonnements dont il s'est servi +jusqu'ici. + +Il nous est revenu que l'empereur François a été attaqué de nouveau +par l'empereur Alexandre, qui lui a demandé s'il avait lu la note du +cabinet prussien, et que l'empereur François avait répondu: _qu'il +l'avait lue attentivement; qu'avant cette lecture, il avait déjà pris +son parti, mais qu'il était plus déterminé que jamais à ne pas +consentir à l'incorporation de la Saxe à la Prusse_. + +Depuis, l'empereur Alexandre et le roi de Prusse ont nommé des +plénipotentiaires pour traiter la question des limites en Pologne et +l'affaire de la Saxe. Nous remarquons que l'empereur de Russie a +désigné M. le comte de Rasumowski, comme pouvant être agréable à la +cour de Vienne. M. de Metternich traitera pour l'Autriche et M. de +Hardenberg pour la Prusse. M. de Wessenberg y tiendra le protocole. + +Cette affaire va donc être, enfin, discutée officiellement; elle +pourra souffrir quelque contradiction, mais probablement, elle se +terminera au très grand avantage de la Russie. + +Pour concilier et rapprocher les différents états statistiques que les +Prussiens et les autres cabinets présentaient pour l'exécution des +engagements pris dans les différents traités, lord Castlereagh avait +proposé de former une commission chargée de ce travail. Les Prussiens +y consentirent, à condition que les commissaires français en seraient +écartés. Lord Stewart fut chargé d'annoncer cette insolente +disposition à M. le prince de Talleyrand. Celui-ci, ressentant +vivement l'indécence de ce procédé, déclara qu'un commissaire français +serait admis ou que l'ambassade de France quitterait Vienne le +lendemain. Il ajouta qu'il voulait une réponse dans la soirée même. La +réponse fut donnée affirmativement et dans les formes les plus +déférentes. + +M. le prince de Metternich, en sa qualité de président, a proposé pour +cette commission les instructions jointes sous le numéro 1. M. de +Talleyrand y a répondu par le numéro 2 et a remis au commissaire +français des instructions analogues à sa note. + +La commission se compose de: + + 1º Lord Clancarty; + 2º M. le comte de Munster; + 3º M. le baron de Wessenberg; + 4º M. de Jordan, conseiller d'État prussien; + 5º M. de Hoffmann[451]; + 6º M. le duc de Dalberg; + 7º M. le baron de Martin, comme secrétaire. + + [451] Jean-Godefroy Hoffmann, économiste et homme d'État allemand. + Né à Breslau en 1765 il fut d'abord professeur d'économie politique + à Koenigsberg. Il fut nommé conseiller d'État en 1808, assista au + traité de Paris et au congrès de Vienne, et suivit le prince de + Hardenberg dans plusieurs missions diplomatiques. Il mourut en + 1847. + +Les commissaires prussiens se légitimèrent en même temps comme +commissaires russes; mais, à la seconde séance, on fit connaître que +M. le baron d'Anstett leur serait adjoint pour la Russie. + +Nous transmettons au ministère les protocoles des séances. + +Cette situation générale des affaires entretient l'espoir que la +Russie va terminer ce qui concerne la question des limites en Pologne, +et qu'après avoir obtenu ce qu'elle désire, elle ralentira ses efforts +en faveur de la Prusse. + +Le roi de Wurtemberg s'est fatigué de tous ces retards, et a quitté +hier cette capitale pour retourner dans la sienne. + +On a répandu qu'il avait signé une convention particulière, par +laquelle il consentait à l'incorporation de la Saxe à la Prusse. M. le +comte de Winzingerode, son ministre, a assuré M. le duc de Dalberg que +le fait n'était point vrai, et que les discours du prince royal de +Wurtemberg, qui est à la veille d'épouser la grande-duchesse +d'Oldenbourg, pouvaient seuls avoir donné lieu à ce bruit. + +Les Allemands, au reste, voient à regret ce mariage, parce qu'ils +commencent à trouver à la Russie des intentions qui les alarment. + +Le prince royal de Wurtemberg s'est, en effet, lié avec M. le baron +de Stein, dont il est devenu le héros. Ils composent ensemble des +constitutions dans lesquelles chacun prend son rôle; et il est +probable que cette intrigue, ouvrant les yeux aux autres États de +l'Allemagne, les déterminera à préférer une espèce de ligue militaire +à une constitution dont tous pourraient être dupes. + +Dans les affaires d'Italie et dans la question de la navigation, rien +n'a pu être encore avancé; mais la commission sur le rang et les +préséances s'est assemblée deux fois. Après avoir assez longuement +débattu l'objet de son travail, elle est parvenue à se mettre d'accord +sur le plus grand nombre d'articles. Celui relatif au salut de mer a +fait naître des objections de la part du commissaire anglais; mais, +comme il n'a parlé que de l'Amérique, on pourra, en offrant de laisser +à part ce qui la regarde, juger si l'Angleterre n'avait effectivement +qu'elle en vue dans cette question. Les principes posés dans les +instructions données par Sa Majesté ont servi de base à ce travail, et +on peut le regarder comme en étant l'application. + +Il nous reste à appeler l'attention du ministère sur des articles de +gazettes prussiennes qui méritent d'être relevés. + +Le _Correspondant de Nuremberg (nº 355)_, en publie deux tirés de la +_Gazette d'Aix-la-Chapelle_, qui sont des plus déplacés. + +Il serait bon d'éclairer le public allemand sur la conduite que la +Prusse a tenue depuis soixante ans, et ne citer que des faits pour +expliquer les motifs qui doivent éloigner la France du système de +cette puissance. + +Il faut faire remarquer que tout prétexte lui est bon, que nul +scrupule ne l'arrête, que la convenance est son droit; que depuis +soixante-cinq ans, elle a porté sa population de moins de quatre +millions de sujets à dix millions, et qu'elle est parvenue à se +former, si l'on peut ainsi parler, un cadre de monarchie immense, en +acquérant çà et là des territoires qu'elle tend à réunir en +incorporant ceux qui les séparent; que la chute terrible que lui a +value son ambition ne l'en a pas corrigée, que si, dans ce moment, +l'Allemagne est encore agitée, c'est à elle et à ses insinuations +qu'on le doit; qu'elle a été la première à suivre le système des +incorporations en Franconie, la première à se détacher à Bâle du +système de résistance contre la Révolution, la seule à pousser à la +perte de la rive gauche du Rhin... + +Il faut relever fortement les menaces faites à l'égard des résultats +d'une guerre nouvelle pour la tranquillité de la France. (Vous +observerez, monsieur le comte, que ces articles ne doivent paraître +que dans les petits journaux.) + +Agréez... + + * * * * * + +Nº 18.--LE PRINCE DE TALLEYRAND AU ROI LOUIS XVIII. + +Vienne, le 28 décembre 1814. + +SIRE, + +Pendant que j'écrivais à M. de Metternich la lettre dont j'ai eu +l'honneur d'envoyer une copie à Votre Majesté, les Prussiens +répondaient à sa note du 10 décembre, rappelaient celle qu'il leur +avait adressée le 22 octobre, et le mettaient en opposition avec +lui-même; ils cherchaient à justifier leurs prétentions sur la Saxe +par des autorités et des exemples, et contestaient surtout +l'exactitude des calculs sur lesquels M. de Metternich s'était +appuyé. + +Lord Castlereagh vint chez moi avec cette réponse des Prussiens, qu'il +avait eu la permission de me communiquer. (Elle me sera donnée, et +j'aurai l'honneur de l'envoyer à Votre Majesté par le prochain +courrier.) Il me l'a lue. Je traitai leurs raisonnements de sophismes. +Je montrai que leurs autorités étaient sans poids et leurs exemples +sans force, les cas ni les temps n'étant les mêmes. A mon tour, je fis +lire à lord Castlereagh ma lettre[452] à M. de Metternich. Il la lut +très posément; il la lut en entier et me la rendit sans proférer un +mot, soit pour approuver, soit pour contredire. + + [452] Variante: _note_. + +L'objet de sa visite était de me parler d'une commission qu'il voulait +proposer d'établir pour vérifier les calculs respectivement produits +par la Prusse et par l'Autriche. Je lui dis que je n'avais contre cela +aucune objection à faire, mais que, si nous procédions pour cet objet +comme on avait fait jusqu'à présent pour tant d'autres, allant au +hasard, sans principes et sans règles, nous n'arriverions à aucun +résultat; qu'il fallait donc commencer par poser des principes; +qu'avant de vérifier des calculs, il fallait reconnaître les droits du +roi de Saxe, que nous pouvions faire à ce sujet, lui, M. de Metternich +et moi, une petite convention. «Une convention, reprit-il, c'est donc +une alliance que vous proposez?--Cette convention, lui dis-je, peut +très bien se faire sans alliance, mais ce sera une alliance si vous le +voulez. Pour moi je n'y ai aucune répugnance.--Mais une alliance +suppose la guerre ou peut y mener, et nous devons tout faire pour +éviter la guerre.--Je pense comme vous, il faut tout faire, excepté de +sacrifier l'honneur, la justice et l'avenir de l'Europe.--La guerre, +répliqua-t-il, serait vue chez nous de mauvais oeil.--La guerre serait +populaire chez vous, si vous lui donniez un grand but, un but +véritablement européen.--Quel serait ce but?--Le rétablissement de la +Pologne.» Il ne repoussa point cette idée et se contenta de répondre: +«Pas encore.» Du reste, je n'avais fait prendre ce tour à la +conversation que pour le sonder, et savoir à quoi, dans une +supposition donnée, il serait disposé. «Que ce soit, lui dis-je, par +une convention ou par des notes, ou par un protocole signé de vous, de +M. de Metternich et de moi, que nous reconnaissions les droits du roi +de Saxe, la forme m'est indifférente, c'est la chose seule qui +importe.--L'Autriche, répondit-il, a reconnu _officiellement_ les +droits du roi de Saxe; vous les avez aussi reconnus _officiellement_; +moi, je les reconnais _hautement_; la différence entre nous est-elle +donc si grande qu'elle exige un acte tel que vous le demandez?» Nous +nous séparâmes après être convenus qu'il proposerait de former une +commission pour laquelle chacun de nous nommerait un plénipotentiaire. + +Le lendemain matin, il m'envoya lord Stewart pour me dire que tout le +monde consentait à l'établissement de la commission et que l'on n'y +faisait d'autre objection, sinon que l'on s'opposait à ce qu'il y eût +un plénipotentiaire français. «Qui s'y oppose? demandai-je vivement à +lord Stewart.» Il me dit: «Ce n'est pas mon frère.--Et qui donc? +repris-je.» Il me répondit en hésitant: «Mais... ce sont...» et finit +par bégayer le mot d'_alliés_. A ce mot, toute patience m'échappa, et +sans sortir dans mes expressions de la mesure que je devais garder, je +mis dans mon accent plus que de la chaleur, plus que de la véhémence. +Je traçai la conduite que, dans des circonstances telles que +celles-ci, l'Europe avait dû s'attendre à voir tenir par les +ambassadeurs d'une nation telle que la nation anglaise, et parlant +ensuite de ce que lord Castlereagh n'avait cessé de faire depuis que +nous étions[453] à Vienne, je dis que sa conduite ne resterait point +ignorée, qu'elle serait jugée en Angleterre, comment elle le serait, +et j'en laissai entrevoir les conséquences pour lui. Je ne traitai pas +moins sévèrement lord Stewart lui-même pour son dévouement aux +Prussiens, et je finis par déclarer que s'ils voulaient toujours être +les hommes de Chaumont et faire toujours de la coalition, la France +devait au soin de sa propre dignité de se retirer du congrès, et que, +si la commission projetée se formait sans qu'un plénipotentiaire +français y fût appelé, l'ambassade de Votre Majesté ne resterait pas +un seul jour à Vienne. Lord Stewart, interdit, et avec l'air alarmé +courut chez son frère; je l'y suivis quelques moments après. Mais lord +Castlereagh n'y était pas. + + [453] Variante: _depuis qu'il était_. + +Le soir, je reçus de lui un billet tout de sa main, par lequel il +m'annonçait qu'ayant appris de son frère ce que je désirais, il +s'était empressé d'en faire part à nos collègues et que tous +accédaient avec grand plaisir à ce qu'ils apprenaient m'être agréable. + +Le même soir, M. de Metternich que j'avais vu dans le jour, fit aux +puissances qui devaient concourir à la formation de la commission, une +proposition que je lui avais suggérée, savoir: de convenir que les +évaluations faites par la commission auraient l'autorité et la force +d'une chose jugée. Il y en joignit deux autres auxquelles je +m'empressai de souscrire: l'une que l'évaluation comprît tous les +territoires conquis sur la France et ses alliés, l'autre qu'elle +portât uniquement sur la population. Mais je demandai qu'on ajoutât +que la population serait estimée, non d'après sa quotité seulement, +mais aussi d'après son espèce. Car un paysan polonais sans capitaux, +sans terre, sans industrie, ne doit pas être mis sur la même ligne +qu'un habitant de la rive gauche du Rhin ou des contrées les plus +fertiles ou les plus riches de l'Allemagne. + +La commission, pour laquelle j'ai choisi[454] M. de Dalberg, +s'assembla dès le lendemain. Elle travaille sans relâche, et lord +Clancarty y déploie le même zèle, la même droiture et la même fermeté +qu'il a montrés dans la commission pour les affaires d'Italie, dont il +est aussi membre. + + [454] Variante: _nommé_. + +Je dois à la justice de dire que lord Castlereagh a mis dans cette +affaire moins de mauvaise volonté que de faiblesse; mais une faiblesse +d'autant plus inexcusable que l'opposition dont il s'était fait +l'organe ne venait que des Prussiens. + +Ma note à M. de Metternich a plu au cabinet autrichien par deux +endroits: par la déclaration que la France ne prétend et ne demande +rien pour elle-même et par celle qui la termine. Après avoir lu cette +note, l'empereur d'Autriche a dit à M. de Sickingen: «Tout ce qui est +écrit là-dedans, je le pense.» + +L'empereur de Russie lui ayant demandé s'il avait lu la réponse des +Prussiens à la note de M. de Metternich du 10 décembre, il lui a +répondu: «Avant de la lire, j'avais pris mon parti, et j'y tiens plus +fortement après l'avoir lue.» Il a, dit-on, ajouté: «Arrangeons[455], +s'il est possible, les affaires, mais je prie Votre Majesté de ne plus +me parler de tous ces factums-là.» + + [455] Variante: _Arrangez_. + +Il disait au roi de Bavière: «Je suis né Autrichien, mais j'ai la tête +bohême (ce qui revient à ce qu'on appelle en France une tête +bretonne). Mon parti est pris sur l'affaire de Saxe; je ne reculerai +pas». + +Le prince Czartoryski, auquel j'ai communiqué ma note à M. de +Metternich, en a fait faire une copie qu'il a mise sous les yeux de +l'empereur Alexandre. L'empereur a été content de la partie qui a +rapport à lui et à ses intérêts. Il avoue que la France est la seule +puissance dont le langage n'ait pas varié et qui ne l'ait point +trompé. Cependant, il a cru entrevoir qu'on lui reprochait +indirectement de ne point rester fidèle à ses principes, et il a +envoyé le prince Czartoryski me dire que son principe était le bonheur +des peuples; à quoi j'ai répondu que c'était aussi celui de tous les +chefs de la Révolution française et à toutes les époques. Il est venu +aussi à l'empereur un scrupule né de la crainte que le roi de Saxe, +conservé comme nous voulons qu'il le soit, ne soit très malheureux. Il +le plaint, non dans sa situation actuelle, où il est dépouillé et +captif; mais dans l'avenir, lorsqu'il sera remonté sur son trône et +rentré dans le palais de ses pères. Mais ce scrupule n'annonce plus +une résolution[456] aussi ferme de lui épargner un tel malheur. + + [456] Variante: _une réflexion_. + +De leur côté, les Prussiens, en consentant à la formation de la +commission statistique et en y envoyant leurs plénipotentiaires, ont +évidemment subordonné leurs prétentions et leurs espérances sur la +Saxe au résultat des travaux de la commission, et ce résultat sera +très probablement favorable à la Saxe. + +Ainsi l'affaire de la Saxe est dans une meilleure situation qu'elle +n'ait encore été. + +Celle de Pologne n'est point encore terminée, mais on parle de la +terminer. Les comtes de Rasumowski et Capo d'Istria traiteront pour la +Russie. M. de Metternich sera le plénipotentiaire de l'Autriche. Il +est décidé à donner à ces conférences le caractère le plus officiel. +M. de Wessenberg doit tenir le protocole. C'est M. de Hardenberg qui +sera le plénipotentiaire prussien; il sera seul. Comme il ne s'agira +dans cette négociation que de limites, on doit voir clair dans cette +affaire, d'ici à peu de jours. + +Quoique j'eusse fait lire à lord Castlereagh ma lettre à M. de +Metternich, j'ai voulu lui en envoyer une copie pour qu'elle pût se +trouver parmi les pièces dont la communication pourra lui être un jour +demandée par le parlement, et je l'ai accompagnée, non d'une lettre +d'envoi pure et simple, mais de celle dont j'ai l'honneur de joindre +ici une copie. Le grand problème dont le congrès doit donner la +solution, y est présenté sous une nouvelle forme, et réduit à ses +termes les plus simples. Les prémisses sont tellement incontestables +et les conséquences en découlent si nécessairement, qu'il ne semble +pas qu'il y ait rien à répondre. Je n'ai donc pas été surpris lorsque +M. de Metternich m'a dit que lord Castlereagh, qui lui a[457] montré +ma lettre, lui en avait paru assez embarrassé. + + [457] Variante: _lui avait_. + +Il existe en Italie, comme en Allemagne, une secte d'unitaires, +c'est-à-dire de gens qui aspirent à faire de l'Italie un seul et même +État. L'Autriche, avertie, a fait faire dans une même nuit un grand +nombre d'arrestations, dans lesquelles trois généraux de division se +trouvent compromis[458], et les papiers de la secte ont été saisis +chez un professeur nommé Rosari[459]. On ne sait par qui l'Autriche a +été informée. Quelques-uns croient que c'est par Murat, et qu'il a +livré des hommes avec lesquels il était d'intelligence, pour s'en +faire un mérite auprès de cette cour-ci. + + [458] Variante: _compris_. + + [459] Giovanni Rosari, né en 1766, à Parme, était un médecin + distingué. En 1796, il fut un des premiers à acclamer le nouvel + état de choses créé en Italie par les Français. Il devint recteur + de l'université de Pavie et secrétaire général du ministère de + l'intérieur. Compromis en 1814 dans un complot contre l'Autriche, + il fut arrêté et emprisonné. Il mourut en 1837. + +Votre Majesté a vu par les pièces que je lui ai envoyées que je ne +perds pas de vue l'affaire de Naples. Je n'oublie pas non plus la +_delenda Carthago_, mais ce n'est pas par là qu'il est possible de +commencer. + +Je pense aussi au mariage. Les circonstances ont tellement changé que +si, il y a un an, Votre Majesté pouvait désirer cette alliance, c'est +aujourd'hui à l'empereur de Russie de la désirer. Mais cela demande +des développements que je prie Votre Majesté de me permettre de +réserver pour une lettre particulière que j'aurai l'honneur de lui +écrire. + +Quand cette lettre parviendra à Votre Majesté, nous serons dans une +nouvelle année. Je n'aurai point eu le bonheur de me trouver près de +vous, Sire, le jour où elle aura commencé, et de présenter à Votre +Majesté, mes respectueuses félicitations et mes voeux. Je la supplie +de me permettre de les lui offrir, et de vouloir bien en agréer +l'hommage. + +Je suis... + + * * * * * + +Nº 14 _ter_.--LE ROI LOUIS XVIII AU PRINCE DE TALLEYRAND. + +Paris, ce 27 décembre 1814. + +Mon cousin, + +Je viens de recevoir la nouvelle qu'un traité de paix et d'amitié a +été signé le 24 entre l'Angleterre et les États-Unis. Vous en serez +sûrement instruit avant que cette dépêche vous parvienne, et je ne +doute pas des démarches que vous aurez[460] faites en conséquence. +Néanmoins, je me hâte de vous charger, en félicitant de ma part lord +Castlereagh sur cet heureux événement, de lui faire observer tout le +parti que la Grande-Bretagne peut en tirer. Libre désormais de +disposer de tous ses moyens, quel plus noble emploi en peut-elle +faire, que d'assurer le repos de l'Europe sur les bases de l'équité, +les seules qui soient vraiment solides? Et peut-elle y mieux parvenir +qu'en s'unissant étroitement avec moi? Le prince régent et moi, nous +sommes les seuls désintéressés[461] dans cette affaire. La Saxe ne fut +jamais l'alliée de la France; jamais Naples ne fut même à portée de +l'assister dans aucune guerre, et il en est de même relativement à +l'Angleterre. Je suis, il est vrai, le plus proche parent des deux +rois; mais je suis avant tout roi de France et père de mon peuple. +C'est pour l'honneur de ma couronne, c'est pour le bonheur de mes +sujets, que je ne puis consentir à laisser établir en Allemagne un +germe de guerre pour toute l'Europe; que je ne puis souffrir en +Italie un usurpateur, dont l'existence honteuse pour tous les +souverains menace la tranquillité intérieure de tous les États. Les +mêmes sentiments animent le prince régent, et c'est avec la plus vive +satisfaction que je le vois plus en mesure de s'y livrer. + + [460] Variante: _avez_. + + [461] Variante: _les plus_ désintéressés dans cette affaire, _car + la Saxe_. + +Je viens de vous parler en roi, je ne puis maintenant me refuser de +vous parler en homme. Il est un cas que je ne devrais pas prévoir, où +je ne songerais qu'aux liens du sang. Si les deux rois, mes cousins, +étaient, comme je le fus longtemps, privés de leur sceptre, errants +sur la face de la terre, alors je m'empresserais de les recueillir, de +subvenir à leurs besoins, d'opposer mes soins à leur infortune, en un +mot, d'imiter à leur égard ce que plusieurs souverains, et surtout le +prince régent, ont fait au mien, et comme eux, je satisferais à la +fois mon coeur et ma dignité. Mais ce cas n'arrivera jamais, j'en ai +pour garants certains la générosité de quelques-uns: le véritable +intérêt[462] de tous. Sur quoi, je prie Dieu qu'il vous ait, mon +cousin, en sa sainte et digne garde. + +LOUIS. + + [462] Variante: _l'intérêt_. + + * * * * * + +Nº 15 _ter_.--LE ROI LOUIS XVIII AU PRINCE DE TALLEYRAND. + +Paris, ce 28 décembre 1814[463]. + + [463] Variante: _30 décembre 1814_. + +Mon cousin, + +J'ai reçu votre numéro 17. La note de M. de Metternich m'a fait +plaisir, parce qu'enfin voilà l'Autriche positivement engagée, mais +votre réponse m'en a fait encore davantage. Je ne sais si l'on +pourrait l'abréger, mais je sais bien que je ne le désirerais pas, +d'abord parce qu'elle dit tout et rien que tout ce qu'il fallait dire; +ensuite parce que je trouve plus de cette aménité si utile, et souvent +si nécessaire en affaires, à développer un peu ses idées qu'à les +exprimer[464] trop laconiquement. + + [464] Variante: _exposer_. + +Ce que vous me dites de l'embarras où se trouve lord Castlereagh, me +prouve que j'ai eu raison de vous envoyer ma dernière dépêche. Il est +possible qu'il n'aperçoive pas la belle porte que la paix avec +l'Amérique lui présente pour revenir sans honte sur ses pas. + +Je suis bien aise que les affaires de la reine d'Étrurie prennent une +meilleure tournure, mais je ne considère ce point que comme un +acheminement vers un autre bien plus capital et auquel j'attache mille +fois plus de prix. + +M. de Jaucourt vous instruit sans doute de ce que M. de Butiakin[465] +lui a dit; vous êtes plus à portée que moi de savoir la vérité de ce +qu'il rapporte au sujet de Vienne, mais, s'il est vrai comme cela est +vraisemblable, que la nation russe, qui, malgré l'autocratie[466], +compte bien pour quelque chose, met de l'amour-propre au sujet du +mariage, qu'elle se souvienne que, _qui veut la fin veut les moyens_. +Quant à moi, j'ai donné mon _ultimatum_ et je n'y changerai rien. + + [465] Attaché à l'ambassade de Russie à Paris. + + [466] Variante: _aristocratie_. + +Sur quoi, je prie Dieu, qu'il vous ait, mon cousin, en sa sainte et +digne garde. + +LOUIS. + + * * * * * + +Nº 22 _bis_.--LES AMBASSADEURS DU ROI AU CONGRÈS, AU MINISTRE DES +AFFAIRES ÉTRANGÈRES A PARIS. + +Vienne, le 3 janvier 1815. + +Monsieur le comte, + +La situation des affaires s'est améliorée, et l'Autriche et +l'Angleterre se sont rapprochées du système que l'ambassade du roi a +défendu et soutenu jusqu'ici. + +Le cabinet russe a présenté, à la seconde conférence réunie pour +régler le partage du grand-duché de Varsovie, des articles qui +renfermaient toutes ses prétentions pour lui et pour la Prusse. + +Il part du principe que le grand-duché de Varsovie est à la Russie, et +qu'elle en détache et cède quelques parcelles à la Prusse et à +l'Autriche. L'incorporation de la Saxe à la Prusse est formellement +établie, et un équivalent de sept cent mille âmes, stipulé en faveur +du roi de Saxe, sur la rive gauche du Rhin. Nous pouvons espérer qu'au +moyen d'un _commun accord_ ces propositions seront repoussées. Les +négociateurs prussiens ont demandé un contre-projet auquel on va +travailler. + +Les affaires d'Italie vont être reprises. Après trois semaines +d'attente, la commission a reçu le mémoire de l'Autriche sur les +questions de la Toscane, de Parme... + +Le rapport sur les affaires de Suisse va être discuté demain dans la +commission réunie à cet effet. On écartera la proposition de l'échange +du pays de Gex. + +L'empereur de Russie est embarrassé de la position qu'il a prise. +Lui-même avait dit à M. le prince de Talleyrand qu'il désirait que la +France participât aux discussions qui auraient lieu dans la +commission réunie pour les affaires de Pologne et de Saxe. Le +lendemain, son ministre, le comte de Rasumowski déclina que M. le +prince de Talleyrand dût assister aux conférences. Telle est la marche +incohérente de ce souverain. + +On doit cependant encore se flatter qu'il reviendra sur une partie de +ses prétentions. On s'attend que le roi de Saxe devra se soumettre à +la perte de la moitié de ses États; mais que le principe de sa +conservation sera sauvé; et que ce qui pourra encore être obtenu sur +la partie du grand-duché de Varsovie que la Russie veut incorporer +sera en diminution nécessaire aux arrangements arrêtés en faveur de la +Prusse, par les différents traités faits entre les puissances alliées. + +Agréez... + + * * * * * + +Nº 19.--LE PRINCE DE TALLEYRAND AU ROI LOUIS XVIII. + +Vienne, le 4 janvier 1815. + +SIRE, + +J'ai reçu la lettre dont Votre Majesté a daigné m'honorer le 23 du +mois dernier. + +Le 21 du présent mois, anniversaire d'un jour d'horreur et de deuil +éternel, il sera célébré dans l'une des principales églises de Vienne +un service solennel et expiatoire. J'en fais faire les préparatifs. En +les ordonnant, je n'ai pas suivi seulement l'impulsion de mon coeur, +j'ai encore pensé qu'il fallait[467] que les ambassadeurs de Votre +Majesté, se rendant les interprètes de la douleur de la France, la +fissent éclater en terre étrangère, et sous les yeux de l'Europe +rassemblée. Tout, dans cette triste cérémonie, doit répondre à la +grandeur de son objet, à celle de la couronne de France et à la +qualité de ceux qu'elle doit avoir pour témoins. Tous les membres du +congrès y seront invités, et je me suis assuré qu'ils y viendraient. +L'empereur d'Autriche m'a fait dire qu'il y assisterait. Son exemple +sera sans doute imité par les autres souverains. Tout ce que Vienne +offre de plus distingué dans les deux sexes se fera un devoir de s'y +rendre. J'ignore encore ce que cela coûtera; mais c'est une dépense +nécessaire. + + [467] Variante: _qu'il convenait_. + +La nouvelle de la signature de la paix entre l'Angleterre et les +États-Unis d'Amérique me fut annoncée le premier jour de l'an par un +billet de lord Castlereagh. Je m'empressai de lui en adresser mes +félicitations; et je m'en félicitai moi-même, sentant bien quelle +influence cet événement pouvait avoir et sur les dispositions de ce +ministre et sur les déterminations de ceux dont nous avions eu, +jusque-là, les prétentions à combattre. Lord Castlereagh m'a fait voir +le traité. Il ne blesse l'honneur d'aucune des deux parties, et les +satisfera conséquemment toutes deux. + +Cette heureuse nouvelle n'était que le précurseur d'un événement bien +plus heureux encore. + +L'esprit de la coalition et la coalition même avaient survécu à la +paix de Paris. Ma correspondance, jusqu'à ce jour, en a offert à Votre +Majesté des preuves multipliées. Si les projets que je trouvai formés +en arrivant ici eussent été exécutés, la France aurait pu se trouver +pendant un demi-siècle isolée en Europe, sans y avoir un seul bon +rapport. Tous mes efforts tendaient à prévenir un tel malheur; mais +mes meilleures espérances n'allaient point jusqu'à me flatter d'y +réussir complètement. + +Maintenant, Sire, la coalition est dissoute, et elle l'est pour +toujours. Non seulement la France n'est plus isolée en Europe; mais +Votre Majesté a déjà un système fédératif tel que cinquante ans de +négociations ne semblaient[468] pas pouvoir parvenir à le lui donner. +Elle marche de concert avec deux des plus grandes puissances, trois +États du second ordre, et bientôt tous les États qui suivent d'autres +principes et d'autres maximes que les principes et les maximes +révolutionnaires. Elle sera véritablement le chef et l'âme de cette +union, formée pour la défense des principes qu'elle a été la première +à proclamer. + + [468] Variante: ne _sembleraient_. + +Un changement si grand et si heureux ne saurait être attribué qu'à +cette protection de la Providence, si visiblement marquée dans le +retour[469] de Votre Majesté. + + [469] Variante: _par_ le retour. + +Après Dieu, les causes efficientes de ce changement ont été: + +Mes lettres à M. de Metternich et à lord Castlereagh, et l'impression +qu'elles ont produite; + +Les insinuations que, dans la conversation dont ma dernière lettre a +rendu compte à Votre Majesté, j'ai faites à lord Castlereagh, +relativement à un accord avec la France; + +Les soins que j'ai pris de calmer ses défiances, en montrant, au nom +de la France, le désintéressement le plus parfait; + +La paix avec l'Amérique, qui, le tirant d'embarras de ce côté, l'a +rendu plus libre d'agir et lui a donné plus de courage; + +Enfin, les prétentions de la Russie et de la Prusse, consignées dans +le projet russe dont j'ai l'honneur de joindre ici une copie et +surtout, le ton avec lequel ces prétentions ont été mises en avant et +soutenues, dans une conférence entre leurs plénipotentiaires et ceux +de l'Autriche. Le ton arrogant pris dans cette pièce indécente et +amphigourique avait tellement blessé lord Castlereagh, que, sortant de +son calme habituel, il avait déclaré que les Russes prétendaient donc +imposer la loi, et que l'Angleterre n'était pas faite pour la recevoir +de personne. + +Tout cela l'avait disposé, et je profitai de cette disposition pour +insister sur l'accord dont je lui parlais depuis longtemps. Il s'anima +assez pour me proposer d'écrire ses idées à cet égard. Le lendemain de +cette conversation, il vint chez moi, et je fus agréablement surpris +lorsque je vis qu'il avait donné à ses idées la forme d'articles. + +Je l'avais, jusqu'à présent, fort peu accoutumé aux éloges, ce qui le +rendit plus sensible à tout ce que je lui dis de flatteur sur son +projet. Il demanda que nous le lussions avec attention, M. de +Metternich et moi. Dans la soirée[470], et après avoir fait quelques +changements de rédaction, nous l'avons adopté sous la forme de +convention. Dans quelques articles, la rédaction aurait pu être plus +soignée; mais avec des gens d'un caractère faible, il fallait se +presser de finir, et nous l'avons signée cette nuit. Je m'empresse de +l'adresser à Votre Majesté. + + [470] Variante: _Je pris heure dans la soirée_, et après. + +Elle m'avait autorisé en général, par ses lettres et spécialement par +ses instructions particulières du 25 octobre, à promettre à +l'Autriche et à la Bavière sa coopération la plus active, et +conséquemment à stipuler en faveur de ces deux puissances les secours +dont les forces qui leur seraient opposées en cas de guerre rendraient +la nécessité probable. Elle m'y avait autorisé, même dans la +supposition que l'Angleterre restât neutre. Or l'Angleterre, +aujourd'hui, devient partie active, et, avec elle, les Provinces Unies +et le Hanovre, ce qui rend la position de la France superbe. + +Le général Dupont m'ayant écrit le 9 novembre que Votre Majesté aurait +au 1er janvier, cent quatre-vingt mille hommes disponibles, et cent +mille de plus au mois de mars, sans faire aucune nouvelle levée, j'ai +pensé qu'un secours de cent cinquante mille hommes pouvait être +stipulé sans inconvénient. L'Angleterre s'engageant à fournir le même +nombre de troupes, la France ne pouvait pas rester, à cet égard, +au-dessous d'elle. + +L'accord n'étant fait que pour un cas de défense, les secours ne +devront être fournis que si l'on est attaqué; et il est grandement à +croire que la Russie et la Prusse ne voudront pas courir cette chance. + +Toutefois, ce cas pouvant arriver et rendre nécessaire une convention +militaire, je prie Votre Majesté de vouloir bien ordonner que M. le +général Ricard[471] me soit envoyé pour m'assister. Il a la confiance +de M. le maréchal duc de Dalmatie; ayant été longtemps en Pologne et +particulièrement à Varsovie, il a des connaissances locales qui +peuvent être fort utiles pour des arrangements de cette nature et +l'opinion qui m'a été donnée de son mérite et de son habileté me le +font préférer à tout autre. Mais il est nécessaire qu'il vienne +incognito, et que le ministre de la guerre, après lui avoir donné les +documents nécessaires, lui recommande le plus profond secret. D'après +ce qu'on m'en a dit, c'est un homme bien élevé, à qui Votre Majesté +pourrait même, si elle le jugeait convenable, donner directement des +ordres. + + [471] Étienne Ricard, né en 1771 à Castres, engagé volontaire en + 1792. Il devint l'aide de camp de Soult, et fut promu général de + brigade en 1806. Il se rallia aux Bourbons en 1814, fut nommé pair + de France. Il prit sa retraite en 1821, et mourut en 1843. + +Je supplie Votre Majesté de vouloir bien ordonner que les +ratifications de la convention soient expédiées et me soient envoyées +le plus promptement qu'il sera possible[472]. Votre Majesté croira +sûrement devoir recommander à M. de Jaucourt de n'employer pour ce +travail que des hommes de la discrétion la plus éprouvée. + + [472] Variante: _le plus promptement possible_. + +L'Autriche ne voulant point aujourd'hui envoyer[473] de courriers à +Paris, pour ne point éveiller de soupçons, et voulant que son ministre +ait connaissance de la convention, désire que M. de Jaucourt la fasse +lire à M. de Vincent, en lui disant[474] qu'elle doit être très +secrète. + + [473] Variante: envoyer _aujourd'hui_. + + [474] Variante: _également_. + +J'espère que Votre Majesté voudra bien ensuite grossir de ces deux +pièces le recueil de toutes celles que j'ai eu l'honneur de lui +envoyer jusqu'à ce jour. + +Le but de l'accord que nous venons de faire est de compléter les +dispositions du traité de Paris, de la manière la plus conforme à son +véritable esprit, et au plus grand intérêt de l'Europe. + +Mais, si la guerre venait à éclater, on pourrait lui donner un but qui +en rendrait le succès presque infaillible, et procurerait à l'Europe +des avantages incalculables. + +La France, dans une guerre noblement faite[475], achèverait de +reconquérir l'estime et la confiance de tous les peuples, et une telle +conquête vaut mieux que celle d'une ou de plusieurs provinces, dont la +possession n'est heureusement nécessaire, ni à sa force réelle, ni à +sa prospérité[476]. + +Je suis... + + [475] Variante: _aussi_ noblement faite. + + [476] Voir l'Appendice qui suit. On y trouvera le texte du traité + du 3 janvier, et une longue note de M. de Bacourt. + + + + +APPENDICE + + +Nous donnons ici le texte de la convention du 3 janvier 1815, quoique +nous n'en ayons trouvé aucune copie dans les papiers de M. Talleyrand, +pas plus que des autres pièces dont il fait mention dans ses dépêches. +Mais cette convention a été publiée dans les _State-papers_ anglais, +d'où nous la tirons, et nous la ferons suivre de quelques détails, en +partie ignorés, en partie oubliés par M. de Talleyrand; sur la +publicité qu'elle reçut dans le temps. + + +TRAITÉ SECRET D'ALLIANCE DÉFENSIVE CONCLU A VIENNE LE 3 JANVIER 1815 +ENTRE L'AUTRICHE, LA FRANCE ET LA GRANDE-BRETAGNE. + + _Au nom de la très sainte et indivisible Trinité._ + + Sa Majesté le roi du royaume-uni de la Grande-Bretagne et + d'Irlande, Sa Majesté le roi de France et de Navarre, et Sa Majesté + l'empereur d'Autriche, roi de Hongrie et de Bohême, étant convaincus + que les puissances, qui ont à compléter les dispositions + du traité de Paris, doivent être maintenues dans un état de sécurité + et d'indépendance parfaites, pour pouvoir fidèlement et dignement + s'acquitter d'un si important devoir, regardant en conséquence + comme nécessaire, à cause de prétentions récemment manifestées, + de pourvoir aux moyens de repousser toute agression à laquelle + leurs propres possessions ou celles de l'un d'eux pourraient se + trouver exposées, en haine des propositions qu'ils auraient cru de + leur devoir de faire et de soutenir d'un commun accord, par + principe de justice et d'équité; et n'ayant pas moins à coeur de + compléter les dispositions du traité de Paris de la manière la + plus conforme qu'il sera possible à ses véritables but et esprit, + ont à ces fins résolu de faire entre eux une convention solennelle + et de conclure une alliance défensive. + + En conséquence, Sa Majesté le roi du royaume-uni de la Grande-Bretagne + et d'Irlande a, à cet effet, nommé pour son plénipotentiaire, + le très honorable Robert Stewart, vicomte Castlereagh... + + Sa Majesté le roi de France et de Navarre, M. Charles-Maurice + de Talleyrand-Périgord, prince de Talleyrand... + + Et Sa Majesté l'empereur d'Autriche, roi de Hongrie et de + Bohême, M. Clément-Wenceslas-Lothaire, prince de + Metternich-Winneburg-Ochsenhausen... + + Lesquels, après avoir échangé leurs pleins pouvoirs, trouvés en + bonne et due forme, sont convenus des articles suivants: + + ARTICLE PREMIER.--Les hautes parties contractantes s'engagent + réciproquement, et chacune d'elles envers les autres, à agir + de concert, avec le plus parfait désintéressement et la plus complète + bonne foi, pour faire qu'en exécution du traité de Paris, les + arrangements qui doivent en compléter les dispositions soient + effectués de la manière la plus conforme qu'il sera possible au + véritable esprit de ce traité. + + Si, par suite, et en haine des propositions qu'elles auront + faites et soutenues d'un commun accord, les possessions d'aucune + d'elles étaient attaquées, alors, et dans ce cas, elles + s'engagent et s'obligent à se tenir pour attaquées toutes trois, + à faire cause commune entre elles, et à s'assister mutuellement + pour repousser une telle agression avec toutes les forces + ci-après spécifiées. + + ARTICLE II.--Si par le motif exprimé ci-dessus, et pouvant seul + amener le cas de la présente alliance, l'une des hautes parties + contractantes se trouvait menacée par une ou plusieurs + puissances, les deux autres parties devront, par une + intervention amicale, s'efforcer, autant qu'il sera en elles, de + prévenir l'agression. + + ARTICLE III.--Dans le cas où leurs efforts pour y parvenir + seraient inefficaces, les hautes parties contractantes promettent de + venir immédiatement au secours de la puissance attaquée, chacune + d'elles avec un corps de cent cinquante mille hommes. + + ARTICLE IV.--Chaque corps auxiliaire sera respectivement + composé de cent vingt mille hommes d'infanterie et de trente + mille hommes de cavalerie, avec un train d'artillerie et de munitions + proportionné au nombre des troupes. + + Le corps auxiliaire, pour contribuer de la manière la plus + efficace à la défense de la puissance attaquée ou menacée, devra + être prêt à entrer en campagne dans le délai de six semaines au + plus tard, après que la réquisition en aura été faite. + + ARTICLE V.--La situation des pays qui pourraient devenir le + théâtre de la guerre, ou d'autres circonstances pouvant faire + que l'Angleterre éprouve des difficultés à fournir, dans le + terme fixé, le secours stipulé en troupes anglaises et à le + maintenir sur le pied de guerre, Sa Majesté britannique se + réserve le droit de fournir son contingent à la puissance + requérante en troupes étrangères, à la solde de l'Angleterre, ou + de payer annuellement à ladite puissance une somme d'argent, + calculée à raison de vingt livres sterling par chaque soldat + d'infanterie, et de trente livres sterling par cavalier, jusqu'à + ce que le secours stipulé soit complété. + + Le mode d'après lequel la Grande-Bretagne fournira son secours + sera déterminé à l'amiable, pour chaque cas particulier, entre + Sa Majesté britannique et la puissance menacée, aussitôt que la + réquisition aura eu lieu. + + ARTICLE VI.--Les hautes parties contractantes s'engagent, pour + le cas où la guerre surviendrait, à convenir à l'amiable du + système de coopération le mieux approprié à la nature ainsi qu'à + l'objet de la guerre, et à régler de la sorte les plans de + campagne, ce qui concerne le commandement par rapport auquel + toutes facilités seront données, les lignes d'opération des + corps qui seront respectivement employés, les marches de ces + corps et leurs approvisionnements en vivres et en fourrages. + + Article VII.--S'il est reconnu que les secours stipulés ne + sont pas proportionnés à ce que les circonstances exigent, les + hautes parties contractantes se réservent de convenir entre elles, + dans le plus bref délai, d'un nouvel arrangement qui fixe le + secours additionnel qu'il sera jugé nécessaire de fournir. + + ARTICLE VIII.--Les hautes parties contractantes se promettent + l'une à l'autre que, si celles qui auront fourni les secours + stipulés ci-dessus se trouvent, à raison de ce, engagées dans une + guerre directe avec la puissance contre laquelle ils auront été + fournis, la partie requérante et les parties requises, étant entrées + dans la guerre comme auxiliaires, ne feront la paix que d'un + commun consentement. + + ARTICLE IX.--Les engagements contractés par le présent + traité ne préjudicieront en rien à ceux que les hautes parties + contractantes, ou aucune d'elles, peuvent avoir et ne pourront + empêcher ceux qu'il leur plairait de former avec d'autres puissances, + en tant, toutefois, qu'ils ne sont et ne seront point contraires + à la fin de la présente alliance. + + ARTICLE X.--Les hautes parties contractantes, n'ayant aucune vue + d'agrandissement et n'étant animées que du seul désir de se + protéger mutuellement dans l'exercice de leurs droits et dans + l'accomplissement de leurs devoirs comme États indépendants, + s'engagent, pour les cas où, ce qu'à Dieu ne plaise, la guerre + viendrait à éclater, à considérer le traité de Paris comme ayant + force pour régler, à la paix, la nature, l'étendue et les + frontières de leurs possessions respectives. + + ARTICLE XI.--Elles conviennent, en outre, de régler tous les + autres objets d'un commun accord, adhérant, autant que les + circonstances pourront le permettre, aux principes et aux + dispositions du traité de Paris, susmentionné. + + ARTICLE XII.--Les hautes parties contractantes se réservent, + par la présente convention, le droit d'inviter toute autre puissance + à accéder à ce traité dans tel temps et sous telles conditions qui + seront convenus entre elles. + + ARTICLE XIII.--Sa Majesté le roi du royaume-uni de la + Grande-Bretagne et d'Irlande, n'ayant sur le continent de l'Europe + aucune possession qui puisse être attaquée dans le cas de guerre + auquel le présent traité se rapporte, les hautes parties contractantes + conviennent que ledit cas de guerre survenant, si les territoires + de Sa Majesté le roi de Hanovre ou les territoires de Son + Altesse le prince souverain des Provinces-Unies, y comprise ceux + qui se trouvent actuellement soumis à son administration, étaient + attaqués, elles seront obligées d'agir pour repousser cette agression, + comme si elle avait lieu contre leur propre territoire. + + ARTICLE XIV.--La présente convention sera ratifiée, et les + ratifications en seront échangées à Vienne, dans le délai de six + semaines, ou plus tôt si faire se peut. + + En foi de quoi les plénipotentiaires respectifs l'ont signée et y + ont apposé le cachet de leurs armes. + + Fait à Vienne, le trois janvier, l'an de grâce mil huit cent quinze. + + CASTLEREAGH. + Le prince DE METTERNICH. + Le prince DE TALLEYRAND. + + + ARTICLE SÉPARÉ ET SECRET. + + Les hautes parties contractantes conviennent spécialement, par + le présent article, d'inviter le roi de Bavière, le roi de + Hanovre et le prince souverain des Provinces-Unies, à accéder + au traité, de ce jour, sous des conditions raisonnables pour ce + qui sera relatif à la quotité des secours à fournir pour chacun + d'eux; les hautes parties contractantes s'engageant, de leur + côté, à ce que les clauses respectives des traités en faveur de + la Bavière, du Hanovre et de la Hollande reçoivent leur plein + et entier effet. + + Il est entendu cependant que, dans le cas où l'une des + puissances ci-dessus désignées refuserait son accession, après + avoir été invitée à la donner, comme il est dit ci-dessus, + cette puissance sera considérée comme ayant perdu tout droit + aux avantages auxquels elle aurait pu prétendre, en vertu des + stipulations de la convention de ce jour. + + Le présent article séparé et secret aura la même force et + valeur que s'il était inséré mot à mot à la convention de ce + jour; il sera ratifié et les ratifications en seront échangées + en même temps. + + En foi de quoi les plénipotentiaires respectifs l'ont signé et + y ont apposé le cachet de leurs armes. + + Fait à Vienne, le trois janvier mil huit cent quinze. + + (_Suivent les signatures._) + + * * * * * + + Le roi Louis XVIII, ainsi qu'on l'a vu par la dépêche de M. de + Talleyrand, reçut une copie de la convention du 3 janvier, et + l'original de cette convention restée secrète avait été déposé + au ministère des affaires étrangères à Paris. Lorsque + l'empereur Napoléon revint de l'île d'Elbe, on assure qu'un + employé supérieur de ce ministère, voulant se faire valoir près + de lui, porta à l'empereur la convention en question. Une autre + version voudrait que c'eût été dans le secrétaire même de Louis + XVIII que Napoléon trouva la convention. Quoi qu'il en soit sur + le plus ou moins de vraisemblance de ces deux versions, il + reste certain que Napoléon eut connaissance de la convention, + et ne perdit pas un instant pour essayer d'en tirer parti. + + Tout le corps diplomatique étranger accrédité près de Louis + XVIII avait quitté Paris bientôt après l'entrée de l'empereur + Napoléon dans cette capitale. Un employé de la légation de + Russie, M. Butiakin, celui même dont il est fait mention dans + une des dépêches de M. de Talleyrand, y avait prolongé son + séjour. Le duc de Vicence, devenu ministre des affaires + étrangères, le fait appeler, lui dit qu'il a une communication + importante à faire parvenir à l'empereur de Russie, et lui + demande s'il voudrait s'en charger, mais à la condition de la + porter sans retard. M. Butiakin accepta, et, peu d'heures + après, le duc de Vicence lui remit un paquet qui contenait une + copie de la convention et une lettre par laquelle il cherchait + à enflammer l'empereur Alexandre contre les alliés perfides qui + le trompaient. Napoléon avait cru par ce moyen rompre la + coalition. + + M. Butiakin arriva à Vienne dans les premiers jours du mois + d'avril 1815. Peu après son arrivée, l'empereur Alexandre + invita M. de Metternich à se rendre chez lui et lui montra la + copie de la convention en lui disant: «Connaissez-vous cela?» + Après avoir joui pendant quelque temps de l'embarras du + ministre autrichien, il lui dit avec douceur: «Mais oublions + tout cela; il s'agit de renverser notre ennemi commun, et cette + pièce que lui-même m'a envoyée prouve combien il est dangereux + et habile.» Et, en même temps, l'empereur Alexandre jeta la + pièce au feu. Il fit aussi promettre à M. de Metternich de ne + rien communiquer à M. de Talleyrand de ce qui venait de se + passer, et M. de Metternich, heureux d'échapper à si bon + marché de ce méchant pas, promit et se tut. + + L'empereur Alexandre croyait avoir encore besoin de M. de + Metternich et il le ménagea dans cette circonstance critique. + Mais il n'en fut pas de même avec M. de Talleyrand, auquel il + ne dit pas un mot de la convention du 3 janvier, réservant, + sans doute, sa vengeance pour une autre occasion. En effet, + après la bataille de Waterloo et la rentrée du roi à Paris, les + plénipotentiaires russes, qui, l'année précédente, s'étaient + montrés si conciliants, et qui avaient toujours travaillé à + amoindrir les exigences de leurs collègues envers la France, + devinrent aussi difficultueux que ceux-ci, et ce n'est qu'après + la retraite de M. de Talleyrand et l'entrée du duc de Richelieu + au ministère, que les plénipotentiaires russes prirent, dans + une certaine mesure, le parti de la France contre les + prétentions exorbitantes des autres puissances. (_Note de M. de + Bacourt._) + + + + +FIN DU TOME DEUXIÈME + + + + +TABLE DU TOME DEUXIÈME + + + SIXIÈME PARTIE + 1809-1813 1 + + +SEPTIÈME PARTIE + + CHUTE DE L'EMPIRE.--RESTAURATION 127 + APPENDICE 257 + + +HUITIÈME PARTIE + + CONGRÈS DE VIENNE (1814-1815) 273 + APPENDICE 561 + + + + +PARIS.--IMPRIMERIE CHAIX, 20, RUE BERGÈRE.--3196-2-91. + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Mémoires du prince de Talleyrand , +Volume II (of V), by Charles-Maurice de Talleyrand Périgord + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK TALLEYRAND *** + +***** This file should be named 28427-8.txt or 28427-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/2/8/4/2/28427/ + +Produced by Mireille Harmelin, Hélène de Mink and the +Online Distributed Proofreaders Europe at +http://dp.rastko.net. 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