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+Project Gutenberg's Nouvelle géographie universelle(1/19), by Élisée Reclus
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
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+
+Title: Nouvelle géographie universelle(1/19)
+ I L'Europe meridionale (1876)
+
+Author: Élisée Reclus
+
+Release Date: March 20, 2009 [EBook #28370]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: UTF-8
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK NOUVELLE GÉOGRAPHIE ***
+
+
+
+
+Produced by Carlo Traverso, Rénald Lévesque and the Online
+Distributed Proofreaders Europe at http://dp.rastko.net.
+This file was produced from images generously made available
+by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica)
+
+
+
+
+
+
+
+ NOUVELLE
+ GÉOGRAPHIE
+ UNIVERSELLE
+
+ LA TERRE ET LES HOMMES
+
+ PAR
+
+ ELISÉE RECLUS
+
+
+
+ I
+
+
+ L'EUROPE MÉRIDIONALE
+ (GRÈCE, TURQUIE, ROUMANIE, SERBIE, ITALIE, ESPAGNE ET PORTUGAL)
+
+ CONTENANT
+
+ 78 GRAVURES, 4 CARTES EN COULEURS TIRÉES A PART
+ ET 174 CARTES INTERCALÉES DANS LE TEXTE
+
+ 1876
+
+
+
+
+ CHAPITRE PREMIER
+
+ CONSIDÉRATIONS GÉNÉRALES
+
+
+La Terre n'est qu'un point dans l'espace, une molécule astrale; mais
+pour les hommes qui la peuplent, cette molécule est encore sans limites,
+comme aux temps de nos ancêtres barbares. Elle est relativement infinie,
+puisqu'elle n'a pas été parcourue dans son entier et qu'il est même
+impossible de prévoir quand elle nous sera définitivement connue. Le
+géodésien, l'astronome nous ont bien révélé que notre planète ronde
+s'aplatit vers les deux pôles; le météorologiste, le physicien ont
+étudié par induction dans cette zone ignorée la marche probable des
+vents, des courants et des glaces; mais nul explorateur n'a vu ces
+extrémités de la Terre, nul ne peut dire si des mers ou des continents
+s'étendent au delà des grandes barrières de glace dont on n'a point
+encore pu forcer l'entrée. Dans la zone boréale, il est vrai, de hardis
+marins, l'honneur de notre race, ont graduellement rétréci l'espace
+mystérieux, et, de nos jours, le fragment de rondeur terrestre qui reste
+à découvrir dans ces parages ne dépasse pas la centième partie de la
+superficie du globe; mais de l'autre côté de la Terre les explorations
+des navigateurs laissent encore un énorme vide, d'un diamètre tel que la
+lune pourrait y tomber sans toucher aux régions de la planète déjà
+visitées.
+
+D'ailleurs, les mers polaires, que défendent contre les entreprises de
+l'homme tant d'obstacles naturels, ne sont pas les seuls espaces
+terrestres qui aient échappé au regard des hommes de science. Chose
+étrange et bien faite pour nous humilier dans notre orgueil de
+civilisés! parmi les contrées que nous ne connaissons pas encore, il en
+est qui seraient parfaitement accessibles si elles n'étaient défendues
+que par la nature: ce sont d'autres hommes qui nous en interdisent
+l'approche. Nombre de peuples ayant des villes, des lois, des moeurs
+relativement policées, vivent isolés et inconnus comme s'ils avaient
+pour demeure une autre planète; la guerre et ses horreurs, les pratiques
+de l'esclavage, le fanatisme religieux et jusqu'à la concurrence
+commerciale veillent à leurs frontières et nous en barrent l'entrée. De
+vagues rumeurs nous apprennent seulement l'existence de ces peuples; il
+en est même dont nous ne savons absolument rien et sur lesquels la fable
+s'exerce à son gré. C'est ainsi que dans ce siècle de la vapeur, de la
+presse, de l'incessante et fébrile activité, le centre de l'Afrique, une
+partie du continent australien, l'île pourtant si belle et probablement
+si riche de la Nouvelle-Guinée, et de vastes plateaux de l'intérieur de
+l'Asie sont toujours pour nous le domaine de l'inconnu. Les régions
+mêmes où la plupart des savants aiment à voir le berceau des Aryens, nos
+principaux ancêtres, n'ont encore été que très-vaguement explorées.
+
+Quant aux contrées déjà visitées par les voyageurs et figurées sur nos
+cartes avec un réseau d'itinéraires, on ne saurait espérer de les
+connaître dans le détail de leur géographie intime avant de les avoir
+soumises à une longue série d'études comparées. Que de temps il faudra
+pour rejeter les contradictions, les erreurs de toute espèce que les
+explorateurs mêlent à leurs descriptions et à leurs récits! Quel
+prodigieux labeur demandera la connaissance parfaite du climat, des eaux
+et des roches, des plantes et des animaux! Que d'observations classées
+et raisonnées pour qu'il soit possible d'indiquer les modifications
+lentes qui s'accomplissent dans l'aspect et les phénomènes physiques des
+diverses contrées! Que de précautions à prendre pour savoir constater
+avec certitude les changements qui s'opèrent par le jeu spontané de
+l'organisme terrestre, et les transformations dues à la bonne ou
+mauvaise gestion de l'homme! Et pourtant c'est là qu'il faut en arriver
+pour se hasarder à dire que l'on connaît la Terre.
+
+[Illustration: LA TERRE DANS L'ESPACE.]
+
+Ce n'est pas tout. Par une pente naturelle de notre esprit, c'est à
+nous-mêmes, c'est à l'homme considéré comme centre des choses, que nous
+essayons de ramener toute étude; aussi la connaissance de la planète
+doit-elle se compléter nécessairement, se justifier pour ainsi dire par
+celle des peuples qui l'habitent. Mais si le sol qui porte les hommes
+est peu connu, ceux-ci le sont relativement bien moins encore. Sans
+parler de l'origine première des tribus et des races, origine qui nous
+est absolument inconnue, les filiations immédiates, les parentés, les
+croisements de la plupart des peuples et peuplades, leurs lieux de
+provenance et d'étape sont encore un mystère pour les plus savants et
+l'objet des affirmations les plus contradictoires. Que doivent les
+nations à l'influence de la nature qui les environne? Que doivent-elles
+au milieu qu'habitèrent leurs ancêtres, à leurs instincts de race, à
+leurs mélanges divers, aux traditions importées du dehors? On ne le sait
+guère; à peine quelques rayons de lumière pénètrent-ils çà et là dans
+cette obscurité. Le plus grave, c'est que l'ignorance n'est pas la seule
+cause de nos erreurs; les antagonismes des passions, les haines
+instinctives de race à race et de peuple à peuple nous entraînent
+souvent à voir les hommes autres qu'ils ne sont. Tandis que les sauvages
+des terres éloignées se montrent à notre imagination comme des fantômes
+sans consistance, nos voisins, nos rivaux en civilisation nous
+apparaissent sous des traits enlaidis et difformes. Pour les voir sous
+leur véritable aspect, il faut d'abord se débarrasser de tous les
+préjugés et de tous ces sentiments de mépris, de haine, de fureur qui
+divisent encore les peuples. L'oeuvre la plus difficile, nous a dit la
+sagesse de nos ancêtres, est de se connaître soi-même; combien est plus
+difficile la science de l'homme, étudiée dans toutes ses races à la
+fois!
+
+Il serait donc impossible actuellement de présenter une description
+complète de la Terre et des Hommes, une géographie vraiment universelle.
+C'est là une oeuvre réservée à la collaboration future des observateurs
+qui, de tous les points de la planète, s'associeront pour rédiger le
+grand livre des connaissances humaines. Le travailleur isolé ne peut de
+nos jours que hasarder la composition d'un tableau succinct, en tâchant
+d'observer fidèlement les règles de la perspective, c'est-à-dire de
+donner aux diverses contrées des plans d'autant plus rapprochés que leur
+importance est plus considérable et qu'ils sont connus d'une façon plus
+intime.
+
+Naturellement, chaque peuple doit être tenté de croire que dans une
+description de la Terre la première place appartient à son pays. La
+moindre tribu barbare, le moindre groupe d'hommes encore dans l'état de
+nature pense occuper le véritable milieu de l'univers, s'imagine être le
+représentant le plus parfait de la race humaine. Sa langue ne manque
+jamais de témoigner cette illusion naïve, qui provient de l'étroitesse
+extrême de son horizon. La rivière qui arrose ses champs est le «Père
+des Eaux», la montagne qui abrite son campement est le «Nombril de la
+Terre». Les noms que les peuples enfants donnent aux nations voisines
+sont des termes de mépris, tant ils considèrent les étrangers comme
+étant leurs inférieurs: ils les appellent «Sourds», «Muets»,
+«Bredouilleurs», «Malpropres», «Idiots», «Monstres» et «Démons!» Ainsi
+les Chinois, qui à certains égards constituent en effet un des peuples
+les plus remarquables et qui ont au moins l'avantage du nombre sur tous
+les autres, ne se contentent pas de voir dans leur beau pays la «Fleur
+du Milieu», ils lui reconnaissent aussi une telle supériorité, que, par
+une méprise bien naturelle, on a pu les désigner sous le nom de «Fils du
+Ciel». Quant aux nations éparses autour du «Céleste Empire», elles sont
+au nombre de quatre, les «Chiens», les «Porcs», les «Démons» et les
+«Sauvages!» Encore ne méritent-elles pas qu'on leur donne un nom; il est
+plus simple de les désigner par les points cardinaux: ce sont les
+«Immondes» de l'est, du nord, de l'orient et du midi.
+
+Si nous donnons la première place à l'Europe civilisée dans notre
+description de la Terre, ce n'est point en vertu de préjugés semblables
+à ceux des Chinois. Non, cette place lui revient de droit. D'abord, le
+continent européen est le seul dont toute la surface ait été parcourue
+et scientifiquement explorée, le seul dont la carte soit à peu près
+complète et dont l'inventaire matériel soit presque achevé. Sans avoir
+une population aussi dense que celle de l'Inde et de la Chine centrale,
+l'Europe contient près du quart des habitants du globe, et ses peuples,
+quels que soient leurs défauts et leurs vices, quel que soit, à maints
+égards, l'état de barbarie dans lequel ils se trouvent, sont encore ceux
+qui donnent l'impulsion au reste de l'humanité dans les travaux de
+l'industrie et ceux de la pensée. C'est en Europe que, depuis vingt-cinq
+siècles, le principal foyer de rayonnement pour les arts, les sciences,
+les idées nouvelles, n'a cessé de briller, tout en se déplaçant
+graduellement du sud-est au nord-ouest. Même les hardis colons européens
+qui sont allés porter leurs langues et leurs moeurs par delà les mers et
+qui ont eu l'immense avantage de trouver un sol vierge pour s'y épandre
+librement, n'ont point encore donné au nouveau monde, dans le
+développement de l'histoire contemporaine, une importance égale à celle
+de la petite Europe.
+
+Plus actifs, plus audacieux, débarrassés, en outre, d'une partie de ce
+lourd bagage du passé féodal que les sociétés d'Europe traînent après
+elles, nos rivaux d'Amérique sont encore trop peu nombreux pour que
+l'ensemble de leurs travaux puisse égaler les nôtres. Ils n'ont pu
+reconnaître qu'une faible partie des ressources de leur nouvelle patrie;
+même l'oeuvre préliminaire de l'exploration est bien loin d'être
+achevée. La «vieille Europe», où chaque motte de terre a son histoire,
+où chaque homme est par ses traditions et son champ l'héritier de cent
+générations successives, garde donc le premier rang, et l'étude comparée
+des peuples permet de croire que l'hégémonie morale et la prépondérance
+industrielle lui resteront pendant longtemps encore. Toutefois il n'est
+point douteux que l'égalité finira par prévaloir, non-seulement entre
+l'Amérique et l'Europe, mais aussi entre toutes les parties du monde.
+Grâce aux croisements incessants de peuple à peuple et de race à race,
+grâce aux migrations prodigieuses qui s'accomplissent et aux facilités
+croissantes qu'offrent les échanges et les voies de communication,
+l'équilibre de population s'établira graduellement dans les diverses
+contrées, chaque pays fournira sa part de richesses au grand avoir de
+l'humanité, et, sur la Terre, ce que l'on appelle la civilisation aura
+«son centre partout, sa circonférence nulle part».
+
+On sait combien puissante a été l'influence favorable du milieu
+géographique sur les progrès des nations européennes. Leur supériorité
+n'est point due, comme d'aucuns se l'imaginent orgueilleusement, à la
+vertu propre des races dont elles font partie, car, en d'autres régions
+de l'ancien monde, ces mêmes races ont été bien moins créatrices. Ce
+sont les heureuses conditions du sol, du climat, de la forme et de la
+situation du continent qui ont valu aux Européens l'honneur d'être
+arrivés les premiers à la connaissance de la Terre dans son ensemble et
+d'être restés longtemps à la tête de l'humanité. C'est donc avec raison
+que les historiens géographes aiment à insister sur la configuration des
+divers continents et sur les conséquences qui devaient en résulter pour
+les destinées des peuples. La forme des plateaux, la hauteur des
+montagnes, la marche et l'abondance des fleuves, le voisinage de
+l'Océan, les dentelures des côtes, la température de l'atmosphère, la
+fréquence ou la rareté des pluies, les mille rapports mutuels du sol, de
+l'air et des eaux, tous les phénomènes de la vie planétaire ont un sens
+à leurs yeux et leur servent à expliquer, du moins en partie, le
+caractère et la vie première des nations; ils se rendent ainsi compte de
+la plupart des contrastes qu'offrent les peuples soumis aux influences
+diverses, et montrent sur la Terre les chemins que devaient
+nécessairement suivre les hommes dans leur flux et reflux de migrations
+et de guerres.
+
+Toutefois il ne faut point oublier que la forme générale des continents
+et des mers et de tous les traits particuliers de la Terre ont dans
+l'histoire de l'humanité une valeur essentiellement changeante, suivant
+l'état de culture auquel en sont arrivées les nations. Si la géographie
+proprement dite, qui s'occupe seulement de la forme et du relief de la
+planète, nous expose l'état passif des peuples dans leur histoire
+d'autrefois, en revanche, la géographie historique et statistique nous
+montre les hommes entrés dans leur rôle actif et reprenant le dessus par
+le travail sur le milieu qui les entoure. Tel fleuve qui, pour une
+peuplade ignorante de la civilisation, était une barrière
+infranchissable, se transforme en chemin de commerce pour une tribu plus
+policée, et, plus tard, sera peut-être changé en un simple canal
+d'irrigation, dont l'homme réglera la marche à son gré. Telle montagne,
+que parcouraient seulement les pâtres et les chasseurs et qui barrait le
+passage aux nations, attira dans une époque plus civilisée les mineurs
+et les industriels, puis cessa même d'être un obstacle, grâce aux
+chemins qui la traversent. Telle crique de la mer où se remisaient les
+petites barques de nos ancêtres est délaissée maintenant, tandis que la
+profonde baie, jadis redoutée des navires et protégée désormais par un
+énorme brise-lames, construit avec des fragments de montagnes, est
+devenue le refuge des grands vaisseaux.
+
+Ces innombrables changements, que l'industrie humaine opère sur tous les
+points du globe, constituent une révolution des plus importantes dans
+les rapports de l'homme avec les continents eux-mêmes. La forme et la
+hauteur des montagnes, l'épaisseur des plateaux, les dentelures de la
+côte, la disposition des îles et des archipels, l'étendue des mers,
+perdent peu à peu de leur importance relative dans l'histoire des
+nations, à mesure que celles-ci gagnent en force et en volonté. Tout en
+subissant l'influence du milieu, l'homme la modifie à son profit; il
+assouplit la nature, pour ainsi dire, et transforme les énergies de la
+terre en forces domestiques. On peut citer en exemple les hauts plateaux
+de l'Asie centrale qui enlèvent encore toute unité géographique à
+l'anneau des terres extérieures et des péninsules environnantes, mais
+dont l'exploration future et la conquête industrielle auront pour
+résultat de donner à l'Asie cette unité qu'elle avait seulement en
+apparence. De même, la lourde et massive Afrique, la monotone Australie,
+l'Amérique méridionale, pleine de forêts et de nappes d'eau, jouiront
+des mêmes avantages que l'Europe et deviendront mobiles comme elle
+lorsque des routes de commerce, traversant ces pays dans tous les sens,
+y franchiront fleuves, lacs, déserts, monts et plateaux. D'un autre
+côté, les privilèges que l'Europe devait à son ossature de montagnes, au
+rayonnement de ses fleuves, aux contours de ses rivages, à l'équilibre
+général de ses formes, ont cessé d'avoir la même valeur relative depuis
+que les peuples ajoutent leur outillage industriel aux ressources
+premières fournies par la nature.
+
+Ce changement graduel dans l'importance historique de la configuration
+des terres, tel est le fait capital qu'il faut bien garder en mémoire
+quand on veut comprendre la géographie générale de l'Europe. En étudiant
+l'espace, il faut tenir compte d'un élément de même valeur, le temps.
+
+
+
+
+ CHAPITRE II
+
+ L'EUROPE
+
+
+
+
+I
+
+LIMITES
+
+
+Dès leurs premières expéditions de guerre ou de commerce, les habitants
+des rivages orientaux de la Méditerranée devaient apprendre à distinguer
+les trois continents qui viennent s'y rencontrer. Dans cette région
+centrale de l'ancien monde, l'Afrique tient à peine à l'Asie par un
+étroit ligament de sables arides, et l'Europe est séparée de l'Asie
+Mineure par une série continue de mers et de détroits aux courants
+dangereux. La division de la terre connue en trois parties distinctes
+s'imposait donc à l'esprit des peuples enfants, et lorsque, en pleine
+virilité de la race hellénique, l'histoire écrite vint remplacer les
+mythes et les traditions orales, le nom de l'Europe était probablement
+déjà transmis par une longue suite de générations. Hérodote avoue
+naïvement que nul mortel ne saurait espérer d'en connaître jamais la
+vraie signification. Les savants modernes ont pourtant essayé
+d'interpréter ce nom légué par les aïeux. Les uns y voient une ancienne
+désignation qui se serait appliquée d'abord à la Thrace aux «larges
+plaines», et qui serait ensuite devenue celle de l'Europe entière; les
+autres le dérivent d'un surnom de Zeus aux «larges yeux», l'antique dieu
+solaire chargé de la protection du continent. Quelques étymologistes
+pensent que l'Europe fut ainsi désignée par les Phéniciens comme le pays
+des «Hommes blancs». Il semble plus probable toutefois que le nom
+d'Europe avait primitivement le sens de «couchant», par contraste avec
+l'Asie, ou pays du soleil levant. C'est ainsi que l'Italie, puis
+l'Espagne, s'appelèrent Hespérie, que l'Afrique occidentale reçut des
+Musulmans le nom de Maghreb, et que, de nos jours, les plaines
+d'outre-Mississippi sont devenues le «Far West».
+
+Quel que soit d'ailleurs le sens primitif de son nom, l'Europe est,
+d'après tous les mythes anciens, une fille de l'Asie. Ce sont les
+navires de la Phénicie qui les premiers ont exploré les rivages
+européens, et, par les échanges, en ont mis les populations en rapport
+avec celles du monde oriental. Lorsque la fille eut dépassé la mère en
+civilisation et que les voyageurs hellènes se furent mis à continuer les
+découvertes des marins de Tyr, toutes les terres reconnues au nord de la
+Méditerranée furent considérées comme une dépendance de l'Europe. Cette
+partie du monde, qui d'abord ne comprenait probablement que la grande
+péninsule thraco-hellénique, s'agrandit graduellement pour embrasser
+l'Italie, l'Hispanie, les Gaules et toutes les régions hyperboréennes
+situées au delà des Alpes et du Danube. Pour Strabon, l'Europe, déjà
+connue dans sa partie la plus accidentée et la plus «vivante», était
+limitée à l'orient par les Palus Méotides et le cours du Tanaïs.
+
+Depuis cette époque, les limites tracées par les géographes modernes
+entre l'Europe et l'Asie ont été reportées plus à l'est. D'ailleurs, on
+le comprend, ces divisions doivent toutes avoir quelque chose de
+conventionnel, puisque l'Europe, limitée de tous les autres côtés par
+les eaux marines, se rattache au territoire de l'Asie du côté de
+l'Orient. Par ses frontières de la Sibérie et du Caucase, l'Europe n'est
+en réalité qu'une simple péninsule du continent asiatique. Toutefois le
+contraste entre les deux parties du monde est trop considérable pour que
+la science cesse de partager l'Europe et l'Asie en deux masses
+continentales. Mais où se trouve la vraie ligne de séparation?
+D'ordinaire, les cartographes s'en tiennent aux limites administratives
+qu'il plaît au gouvernement russe de tracer entre ses immenses
+possessions européennes et asiatiques: c'est dire qu'ils se conforment à
+des caprices. D'autres prennent les arêtes du Caucase et des monts
+Ourals pour frontière commune des deux continents; mais cette division,
+qui semble plus raisonnable au premier abord, n'en est pas moins
+absurde: les deux versants d'une chaîne de montagnes ne sauraient être
+désignés comme appartenant à une formation distincte, et, le plus
+souvent, ils sont habités par des populations de même origine. La
+véritable zone de séparation entre l'Europe et l'Asie n'est point
+constituée par des systèmes de montagnes, mais, au contraire, par une
+série de dépressions, jadis remplies en entier par le bras de mer qui
+rejoignait la Méditerranée à l'océan Glacial. Au nord du Caucase, les
+steppes du Manytch, qui séparent la mer Noire de la Caspienne, sont
+encore partiellement couverts de lacs salins; la Caspienne elle-même,
+ainsi que l'Aral et les autres lacs épars dans la direction du golfe
+d'Obi, sont des restes de l'ancienne mer, et les espaces intermédiaires
+portent encore les traces des eaux qui les inondaient jadis.
+
+[Illustration: No 1.--FRONTIÈRES NATURELLES DE L'EUROPE.]
+
+Sans parler des changements qui ont dû s'opérer dans la configuration de
+l'Europe pendant les périodes géologiques antérieures, il est certain
+que, durant l'époque moderne, la forme du continent s'est grandement
+modifiée. Si l'Europe était autrefois séparée de l'Asie occidentale par
+un large bras de mer, en revanche, il fut un temps où elle tenait à
+l'Anatolie par la langue de terre où s'est ouvert depuis le détroit de
+Constantinople. De même, l'Espagne se reliait à l'Afrique avant que les
+eaux de l'Océan eussent fait irruption dans la Méditerranée, et
+probablement aussi la Sicile se rattachait à la Mauritanie. Enfin, les
+îles Britanniques taisaient partie du tronc continental. Les érosions de
+la mer, en même temps que les exhaussements et les dépressions des
+terrains, n'ont cessé et ne cessent encore de modifier les contours du
+littoral. Les nombreux sondages opérés dans les mers qui baignent
+l'Europe occidentale ont révélé l'existence d'un plateau sous-marin,
+qui, au point de vue géologique, doit être considéré comme partie
+intégrante du continent. Entouré d'abîmes de plusieurs milliers de
+mètres de profondeur, et recouvert en moyenne de 50 à 200 mètres d'eau,
+ce piédestal de la France et des îles Britanniques n'est autre chose que
+la base de terres anciennes démolies par le travail continu des vagues:
+c'est la fondation ruinée d'un édifice continental disparu. Ajoutées à
+l'Europe, toutes les berges sous-marines du littoral de l'Océan et
+celles de la Méditerranée accroîtraient d'un quart environ la superficie
+du continent; mais, en même temps, elles lui raviraient cette richesse
+de péninsules qui a valu à l'Europe sa prépondérance historique sur les
+autres parties du monde.
+
+[Illustration: N°2.--RELIEF DE L'EUROPE.]
+
+Si par la pensée au lieu d'imaginer un exhaussement de 200 mètres, on se
+figure le continent s'abaissant en bloc de la même quantité, l'Europe se
+trouverait n'occuper que la moitié son étendue actuelle; toutes les
+plaines basses, qui, pour la plupart, sont d'anciens fonds de mer,
+seraient immergées de nouveau dans l'Océan; il ne resterait plus
+au-dessus des eaux qu'une sorte de squelette de plateaux et de
+montagnes, beaucoup plus tailladé de golfes et frangé de presqu'îles que
+ne l'est le rivage existant. Toute l'Europe occidentale et
+méditerranéenne constituerait un puissant massif insulaire entouré de
+terres plus qu'à moitié submergées, telles que la Sicile et la
+Grande-Bretagne, et séparé par un large détroit des plaines légérement
+bombées de l'intérieur de la Russie. Ce massif, pour l'histoire non
+moins que pour la géologie, est la véritable Europe. A demi asiatique
+par son climat extrême, par l'aspect de ses campagnes monotones et de
+ses interminables steppes, la Russie se rattache aussi très-intimement à
+l'Asie par ses races et par son développement historique; on peut même
+dire qu'elle fait partie de l'Europe depuis un siècle à peine. C'est au
+milieu des îles, des péninsules, des vallées, des petits bassins, des
+horizons variés de l'Europe maritime et montagneuse; c'est dans cette
+nature si vive, si accidentée, aux contrastes si imprévus, qu'est née la
+civilisation moderne, résultat d'innombrables civilisations locales,
+heureusement unies en un seul courant. De même que les eaux, en
+s'épanchant des montagnes, ont fertilisé les plaines environnantes par
+le limon nourricier, de même les progrès de toute espèce, accomplis dans
+ce centre de rayonnement, se sont répandus de proche en proche à travers
+les continents, jusqu'aux extrémités de la terre.
+
+
+
+
+II
+
+DIVISIONS NATURELLES ET MONTAGNES
+
+
+Cette Europe en résumé, qui comprend, en outre des trois péninsules
+méditerranéennes, la France, l'Allemagne et l'Angleterre, se divise
+naturellement en plusieurs parties. Les îles Britanniques forment un
+premier groupe nettement séparé, grâce à la ceinture de mers qui
+l'environne. La presqu'île hispanique n'est guère moins distincte du
+reste de l'Europe, car elle vient confiner à la France par un véritable
+rempart de montagnes, le plus difficile à franchir qui existe dans le
+continent; en outre, une profonde dépression, dont le seuil de partage
+n'a pas même 200 mètres, réunit l'Océan et la Méditerranée,
+immédiatement au nord de l'Espagne. L'unité géographique n'est complète
+que pour le système des Alpes et les chaînes de montagnes qui s'y
+rattachent, en France, en Allemagne, en Italie et dans la péninsule
+hellénique: c'est là que se trouve la charpente de l'édifice
+continental.
+
+Le système des Alpes, qui doit probablement son vieux nom celtique à la
+blancheur de ses hautes cimes neigeuses, se développe en une immense
+courbe de plus de 1,000 kilomètres, des rivages de la Méditerranée au
+bassin du Danube. Il se compose, en réalité, d'une trentaine de massifs
+formant autant de groupes géologiques distincts, mais reliés les uns aux
+autres par des seuils très-élevés; ses roches, qu'elles soient de
+granit, d'ardoise, de grès ou de calcaires, se maintiennent au-dessus
+des plaines basses en un rempart continu. Dans les âges antérieurs, les
+Alpes furent beaucoup plus hautes, ainsi qu'a permis de le constater
+l'étude des éboulis et des strates à demi détruites par les agents
+naturels; mais, tout dégradées qu'elles soient, elles élèvent encore des
+centaines de cimes dans la région des neiges persistantes, et de grands
+fleuves de glaces s'épanchent de toutes ses hautes crêtes dans les
+vallées supérieures. Des campagnes du Piémont et de la Lombardie, les
+glaciers et les névés apparaissent comme un diadème étincelant enroulé
+sur le sommet des monts.
+
+Dans la partie occidentale du système alpin, c'est-à-dire de la
+Méditerranée au massif du mont Blanc, point culminant de l'Europe, la
+hauteur moyenne des groupes de montagnes augmente par degrés de 2,000
+mètres à plus de 4,000. A l'est du grand bassin angulaire des Alpes,
+formé par le mont Blanc, le système change de direction; puis, au delà
+des deux puissantes citadelles du mont Rose et de l'Oberland, il
+s'abaisse peu à peu. A l'Orient des Alpes suisses, aucune cime n'atteint
+la hauteur de 4,000 mètres, et l'élévation moyenne des montagnes diminue
+d'un tiers environ; mais là où la région montagneuse est moins haute,
+elle devient graduellement plus large à cause de l'écartement des
+massifs et de la divergence des chaînes. Tandis que l'axe principal
+continue vers le nord-est la direction des Alpes helvétiques, des
+chaînes très-considérables, qui doublent l'épaisseur de la masse, se
+projettent au nord, à l'est et au sud-est. Par le travers de Vienne, les
+Alpes proprement dites n'ont pas moins de 400 kilomètres de large.
+
+En s'étalant ainsi, le système des Alpes perd son caractère et son
+aspect; il n'a plus ni grands massifs, ni glaciers, ni champs de neige;
+au nord, il s'affaisse peu à peu vers la vallée du Danube; au sud, il se
+ramifie en chaînes secondaires sur le piédestal que lui fournit le
+plateau bombé de la Turquie. Malgré la différence extrême qu'offrent le
+tableau des grandes Alpes et les vues du Montenegro, de l'Hémus, du
+Rhodope, du Pinde, toutes ces arêtes montagneuses n'en appartiennent pas
+moins au même système orographique. Toute la péninsule thraco-hellénique
+doit être considérée comme une dépendance naturelle des Alpes. Il en est
+de même de la presqu'île d'Italie, car, dans son immense courbe, l'arête
+des Apennins continue parfaitement la chaîne des Alpes Maritimes, et
+l'on ne sait vraiment où l'on doit tracer entre les deux la ligne
+conventionnelle de séparation. Enfin, parmi les chaînes de montagnes qui
+se rattachent au système des Alpes, il faut aussi compter les Carpathes,
+que le travail des eaux a graduellement isolées pendant la période
+géologique moderne. Il est indubitable qu'autrefois l'hémicycle de
+montagnes formé par les Petits Carpathes, les Beskides, le Tatra, les
+Grands Carpathes et les Alpes transylvaines s'unissait d'un côté aux
+Alpes d'Autriche, de l'autre aux contre-forts des Balkhans. Le Danube
+s'est ouvert deux portes à travers ces remparts; mais ces portes sont
+étroites, semées de roches, dominées par de hautes parois.
+
+La forme des massifs alpins et du labyrinthe des chaînes orientales
+devait exercer sur l'histoire de l'Europe, et par conséquent du monde
+entier, l'influence la plus décisive. Les seules routes des Barbares
+étant celles qu'avait ouvertes la nature, les peuples asiatiques ne
+pouvaient pénétrer en Europe que par deux voies, celle de la mer ou
+celle des grandes plaines du Nord; A l'ouest de la mer Noire, ils
+trouvaient d'abord les lacs et les marécages difficiles à franchir de la
+vallée du Danube; puis, après avoir surmonté ces obstacles, ils
+rencontraient la haute barrière des montagnes, au delà desquelles le
+dédale boisé des gorges et des escarpements aboutissait aux régions,
+alors inaccessibles, des grandes neiges. Ainsi les Carpathes, les
+Balkhans et toutes les chaînes avancées du système alpin formaient à
+l'Europe occidentale comme un immense bouclier de près de 1,000
+kilomètres de largeur; les populations nomades et conquérantes qui
+venaient se heurter contre cet obstacle risquaient d'y briser leur
+force. Habituées aux steppes, à l'horizon sans limites des campagnes
+unies, elles n'osaient gravir ces monts abrupts. Il ne leur restait donc
+qu'à se détourner vers le nord pour gagner les grandes plaines
+germaniques, où les migrations successives pouvaient s'épandre plus à
+leur aise. Quant aux envahisseurs poussés par la fureur aveugle des
+conquêtes, ceux d'entre eux qui s'engageaient quand même dans les
+défilés de montagnes se trouvaient pris comme dans une trappe au milieu
+de l'enchevêtrement des vallées. De là cette multitude de peuples et de
+fragments de peuples, ce fourmillement de races qui a fait des contrées
+danubiennes une sorte de chaos. Comme dans les remous d'un fleuve où se
+déposent tous les débris apportés par le courant, les épaves de presque
+toutes les populations de l'Orient sont venues s'entasser en désordre
+dans ce coin du Continent.
+
+Au sud de la grande barrière des monts, le mouvement des peuples entre
+l'Europe et l'Asie ne pouvait s'opérer que par mer. Les peuples assez
+avancés en civilisation pour se construire des bâtiments étaient donc
+les seuls auxquels le chemin fût ouvert. Pirates, marchands ou
+guerriers, ils s'étaient tous élevés depuis longtemps au-dessus de la
+barbarie primitive, et même, dans leurs voyages de conquête, ils
+apportaient toujours avec eux quelque accroissement aux connaissances
+humaines. En outre, les groupes d'émigrants ne pouvaient jamais être
+bien nombreux, à cause des difficultés de l'équipement et de la
+navigation. Abordant en petit nombre, tantôt sur un point, tantôt sur un
+autre, les nouveaux venus se trouvaient en contact avec des populations
+d'origines différentes, et de ces rencontres naissaient des
+civilisations locales ayant toutes leur caractère propre; mais nulle
+part l'influence étrangère ne devenait prépondérante. Chaque île de
+l'archipel, chaque péninsule, chaque vallée de l'Hellade se distinguait
+de ses voisines par son état social, son dialecte, ses moeurs; mais
+toutes restaient grecques, en dépit des influences phéniciennes ou
+autres, auxquelles elles avaient été soumises. Ainsi, grâce à la
+disposition des montagnes et des côtes, la civilisation qui se développa
+graduellement dans le monde méditerranéen, sur le versant méridional des
+Alpes, devait avoir, dans son ensemble, plus d'élan spontané, plus de
+variétés et de contrastes que la civilisation beaucoup moins avancée des
+peuples du Nord, oscillant deçà et delà dans les grandes plaines
+uniformes.
+
+[Illustration: LES ALPES PENNINES, VIE PRISE DE LA BECCA DI NONA OU PIC
+CARREL (3,165 MÈTRES). (D'après un panorama photographié par M.
+Civiale.)]
+
+L'épaisseur des Alpes et de tous ses avant-monts, du Pinde aux
+Carpathes, séparait donc vraiment deux mondes distincts où la marche de
+l'histoire devait s'accomplir différemment. Toutefois, même en l'absence
+de routes, la séparation n'était pas complète entre les deux versants.
+Nulle part le système des Alpes n'offre, comme les Andes et les monts du
+Tibet, de larges plateaux froids et déserts, posant leur masse énorme en
+barrière infranchissable. Partout les massifs alpins sont découpés en
+monts et en vallées; partout le climat général du pays est assez doux
+pour que les populations puissent vivre et se propager. Les montagnards,
+assez bien protégés par la nature pour qu'il leur fût aisé de maintenir
+leur indépendance, servaient jadis d'intermédiaires entre les peuples
+des plaines opposées: c'est par eux que se faisaient les rares échanges
+entre le Nord et le Midi et que les premiers sentiers de commerce se
+frayèrent entre les sommets. Les points où de larges routes, où des
+chemins de fer devaient un jour franchir le rempart des montagnes et
+mettre les populations en rapport de guerre ou d'amitié, étaient
+indiqués d'avance par la direction des vallées et les profondes
+échancrures des cols. La partie des Alpes qui devait cesser la première
+d'arrêter la marche des peuples en armes est celle qui se dirige du nord
+au sud, entre les massifs de la Savoie et ceux du littoral
+méditerranéen. En cet endroit le système alpin, quoique très-haut, est
+réduit à sa moindre largeur; en outre, les climats se ressemblent sur
+les deux versants opposés des groupes du Cenis et du Viso, et par suite
+les populations se trouvent beaucoup plus rapprochées par les moeurs et
+le genre de vie. La région des Alpes qui se développe au delà du mont
+Blanc, dans la direction du nord-est, est une barrière bien autrement
+sérieuse, car elle sert de limite entre deux climats différents.
+
+Comparé à celui des Alpes; le rôle des autres chaînes de montagnes, dans
+l'histoire de l'Europe, est tout à fait secondaire et n'a qu'une
+importance locale. D'ailleurs l'action qu'elles ont exercée sur les
+destinées des peuples n'est pas moins évidente; Ainsi les Norvégiens et
+les Suédois ont pour mur de séparation les plateaux et les glaces des
+Alpes scandinaves; au centre de l'Europe, le bastion quadrangulaire des
+montagnes de la Bohême, tout peuplé de Tchèques et presque entouré
+d'Allemands, ressemble à une île qu'assiégent les flots de la mer. En
+Angleterre, les monts du pays de Galles et ceux de la Haute-Écosse ont
+protégé la race celtique contre les Anglo-Saxons, les Danois et les
+Normands; de même en France, c'est à leurs rochers et à leurs landes que
+les Bretons doivent de n'avoir pas été complétement francisés, et le
+plateau du Limousin, les monts d'Auvergne, les Cévennes sont la
+principale cause du frappant contraste qui existe encore entre les
+populations du Nord et du Midi. Après les Alpes, les Pyrénées sont de
+toutes les montagnes d'Europe celles qui ont offert le plus grand
+obstacle à la marche des nations; elles eussent été jusqu'à nos jours
+l'infranchissable rempart de l'Espagne, si elles n'avaient été faciles à
+tourner par leurs extrémités voisines de la mer.
+
+
+
+
+III
+
+ZONE MARITIME
+
+
+Les vallées qui rayonnent en tous sens autour du grand massif alpin sont
+fort heureusement disposées pour donner à presque toute l'Europe une
+remarquable unité, en même temps qu'une extrême variété d'aspects et de
+conditions physiques. Le Pò, le Rhône, le Rhin, le Danube serpentent
+sous les climats les plus divers, et pourtant ils prennent leurs sources
+dans une même région de montagnes, et les alluvions dont ils fertilisent
+les terres de leurs bassins proviennent du ravinement des mêmes roches.
+Entre ces grandes vallées primordiales, tout le pourtour des Alpes et de
+ses avant-monts est découpé de vallées divergentes qui vont porter à la
+mer les eaux et les débris triturés de la montagne. Partout, des eaux
+courantes donnent à la nature le mouvement et la vie. Nulle part on ne
+voit de déserts, de grands plateaux arides ni de bassins fermés, comme
+il en existe tant dans les continents d'Afrique et d'Asie; nulle part
+non plus les rivières ne se changent en d'immenses déluges d'eau, comme
+ceux qui noient à demi certaines parties de l'Amérique du sud. Dans le
+régime de ses rivières, l'Europe offre une certaine modération qui
+devait favoriser l'établissement des colons et faciliter, en chaque
+bassin, la naissance d'une civilisation locale. D'ailleurs, la plupart
+des fleuves, assez larges pour retarder les migrations des peuples, ne
+pouvaient les arrêter longtemps. Même avant que l'industrie humaine se
+fût approprié le sol de l'Europe par les chemins et les ponts, il était
+facile aux immigrants barbares de se rendre des bords de la mer Noire à
+ceux de l'Atlantique.
+
+Aux privilèges que lui ont donné sur les autres parties du monde son
+ossature des montagnes et la disposition de ses bassins fluviaux,
+l'Europe a pu ajouter, depuis l'ère de la navigation, l'avantage bien
+plus grand que lui procure la forme dentelée de son littoral. C'est
+principalement par le contour de ses rivages que l'Europe a ce double
+caractère d'unité et de diversité qui la distingue entre les continents.
+Elle est une par sa masse centrale, et «diverse» par ses nombreuses
+péninsules et les îles qui en dépendent. Elle est organisée, pour ainsi
+dire, et l'on croirait voir en elle un grand corps pourvu de membres.
+Strabon comparait l'Europe à un dragon. Les géographes de la Renaissance
+aimaient à la figurer comme une Vierge couronnée dont l'Espagne était la
+tête et la France le coeur, tandis que l'Angleterre et l'Italie étaient
+les mains tenant le sceptre et le globe. La Russie, encore mal connue et
+se confondant avec les régions inexplorées de l'Asie, représentait les
+vastes plis de la robe traînante.
+
+[ILLUSTRATION: No 3.--DÉVELOPPEMENT KILOMÉTRIQUE DU LITTORAL DES
+CONTINENTS, RELATIVEMENT A LEUR SURFACE.
+
+EUROPE ASIE AFRIQUE
+
+ _Côtes inutiles_
+AMÉRIQUE DU SUD AMERIQUE DU NORD AUSTRALIE
+
+Dans le tableau annexé, la superficie de l'Europe est calculée d'après
+ses limites naturelles.
+
+ Europe. Asie. Afrique.
+
+Surface. 9,860,000 43,840,000 29,125,000
+Contour géométr. 11,153 23,342 19,122
+Développ. des côtes. 31,900 57,750 28,500
+Côtes utiles. 30,900 47,000 28,500
+Proport. du contour
+ géom. au cont. rél. 1:2.86 1:2.47 1:1.49
+
+ Amérique du N. Amérique du S. Australie.
+
+Surface. 20,600,000 18,000,000 7,700,000
+Contour géométr. 16,083 15,037 9,834
+Développ. des côtes. 48,230 25,770 14,400
+Côtes utiles. 40,000 25,770 14,400
+Proport. du contour
+ géom. au cont. rél. 1:3 1:1.71 1:1.46
+]
+
+En surface, l'Europe est deux fois moindre que l'Amérique méridionale et
+trois fois plus petite que l'énorme masse africaine, et cependant elle
+est supérieure à ces deux continents par le développement de son
+littoral; proportionnellement à son étendue, elle a le double des
+rivages de l'Amérique du sud, de l'Australie et de l'Afrique; elle en a
+un peu moins que l'Amérique du nord, mais ce dernier continent n'a la
+grande richesse de ses côtes que dans les régions des froidures et des
+glaces persistantes. Ainsi que l'on peut s'en faire une idée en jetant
+les yeux sur le diagramme suivant, l'Europe a, sur les deux autres
+continents que baigne la mer glaciale arctique, le privilége de posséder
+un littoral presque en entier utile á la navigation, tandis qu'une
+grande partie des côtes de l'Asie et de l'Amérique du nord est
+actuellement sans valeur pour l'homme. Et non-seulement la mer pénètre
+au loin dans l'intérieur de l'Europe tempérée pour la découper en
+longues péninsules, mais encore elle entaille chacune de ces presqu'îles
+pour y former des multitudes de golfes et de méditerranée en miniature.
+Toutes les côtes de la Grèce, de la Thessalie, de la Thrace sont ainsi
+dentelées par des golfes en hémicycle et de larges bassins pénétrant
+dans les terres; l'Italie et l'Espagne offrent également sur tout leur
+pourtour une série de golfes et d'indentations en arcs de cercle; enfin,
+les péninsules du nord de l'Europe, le Jutland et la Scandinavie, sont
+aussi tailladées par les eaux marines en de nombreuses presqu'îles
+secondaires.
+
+Les îles de l'Europe doivent être également considérées comme des
+annexes du continent, dont la plupart ne sont séparées que par des eaux
+sans profondeur. La Crète et les îles si nombreuses qui parsèment la mer
+Egée, les archipels de la mer Ionienne et la côte dalmate, la Sicile, la
+Corse et la Sardaigne, l'île d'Elbe, les Baléares, ne sont-elles pas, en
+réalité, des prolongements ou des stations maritimes des péninsules
+voisines? À l'entrée de la Baltique, les îles de Seeland et de Fionie ne
+sont-elles pas les terres qui ont donné au Danemark le plus d'importance
+politique et commerciale? La Grande-Bretagne et l'Irlande, qui faisaient
+autrefois partie du continent, n'en dépendent pas moins de l'Europe,
+quoique les eaux peu profondes de deux bras de mer aient fait
+disparaître les isthmes de jonction. L'Angleterre est même devenue le
+grand entrepôt commercial des pays d'Europe; elle remplit actuellement,
+dans le mouvement des échanges du monde entier, un rôle analogue à celui
+que la Grèce remplissait autrefois dans le monde restreint de la
+Méditerranée.
+
+Chose remarquable! Chaque contrée péninsulaire de l'Europe a eu dans
+l'histoire son tour de prépondérance commerciale. D'abord la Grèce, «la
+plus belle individualité de l'ancien monde», fut, à l'époque de sa
+grandeur, la dominatrice de la Méditerranée, qui était alors presque
+tout l'univers. Au moyen âge, Amalfi, Gènes, Venise et autres
+républiques de l'Italie devinrent les intermédiaires des échanges entre
+l'Europe et les Indes. La circumnavigation de l'Afrique et la découverte
+du nouveau monde firent passer le monopole du grand commerce à Cadix, à
+Séville, à Lisbonne, dans la péninsule ibérique. Puis les négociants de
+la petite république hollandaise recueillirent en partie l'héritage de
+l'Espagne et du Portugal, et les richesses du monde entier affluaient
+dans leurs îles et leurs presqu'îles assiégées par la mer. De nos jours,
+c'est la Grande-Bretagne qui est devenue le principal marché de
+l'univers. Londres, la ville la plus populeuse de la Terre, est aussi le
+foyer d'appel le plus énergique pour les trésors du genre humain. Tôt ou
+tard sans doute le point vital le plus actif de la planète continuera de
+se déplacer. Quoique l'Angleterre soit admirablement placée, au centre
+même de la moitié du globe qui comprend presque tout l'ensemble des
+masses continentales, les travaux d'aménagement auxquels on soumet la
+Terre, l'ouverture de nouvelles voies de commerce, les variations
+d'équilibre dans le groupement des nations peuvent faire passer Londres
+au second rang. Peut-être, ainsi que les Américains le prédisent, la
+civilisation, dans sa marche continue vers l'Ouest, remplacera-t-elle
+Londres par quelque citées des États-Unis; peut-être aussi, par suite
+d'un mouvement de retour vers l'Orient, le genre humain prendra-t-il
+Constantinople ou le Caire pour centre de commerce et lieu principal de
+rendez-vous.
+
+Quoi qu'il en soit, les changements si considérables qui se sont
+accomplis pendant la courte période de vingt siècles, dans l'importance
+relative des péninsules et des îles de l'Europe, prouvent bien que la
+valeur des traits géographiques se modifie peu à peu avec le cours de
+l'histoire. Les privilèges mêmes dont la nature avait gratifié certains
+pays peuvent se changer avec le temps en de graves désavantages. Ainsi
+les petits bassins étroits, les ceintures de montagnes, les innombrables
+dentelures des côtes qui avaient autrefois favorisée le développement
+des cités grecques et donné au port d'Athènes l'empire de la
+Méditerranée éloignent maintenant l'Hellade de la masse du continent et
+ne permettront pas de longtemps qu'elle se rattache au réseau des voies
+de communication européennes. Ce qui faisait jadis la force du pays fait
+aujourd'hui sa faiblesse. Aux temps primitifs, avant que l'homme pût
+encore se confier aux barques pour tenter les périlleux chemins de la
+mer, les baies, les mers intérieures étaient un obstacle infranchissable
+à la marche des peuples; plus tard, grâce à la navigation, elles
+devinrent le grand chemin des nations commerçantes et favorisèrent
+grandement la civilisation; actuellement, elles nous gênent de nouveau
+en arrêtant nos routes et nos chemins de fer.
+
+
+
+
+IV
+
+LE CLIMAT
+
+
+Si le relief du sol et la configuration des côtes sont des éléments de
+valeur changeante dans l'histoire des nations, en revanche, les
+avantages du climat exercent une influence durable. A cet égard,
+l'Europe est certainement la plus favorisée des parties du monde; depuis
+un cycle terrestre dont la durée nous est inconnue, elle jouit d'un
+climat qui est en moyenne le plus tempéré, le plus égal, le plus sain
+parmi ceux des continents.
+
+En premier lieu, toutes les parties de l'Europe se trouvent exposées à
+l'influence modératrice de l'Océan, grâce aux golfes et aux mers
+intérieures qui pénètrent au loin dans les terres. Excepté au milieu de
+la Russie, qui est une contrée à demi-asiatique, il n'y a pas en Europe
+un seul point situé à plus de 600 kilomètres de la mer, et par suite de
+l'uniformité générale des pentes qui s'inclinent du centre vers la
+circonférence du continent, l'action des vents marins se fait sentir
+partout. Ainsi, malgré sa grande superficie, le territoire européen
+jouit des mêmes avantages que les îles; les chaleurs de l'été y sont
+rafraîchies par le souffle de l'Océan, et ce même souffle adoucit les
+froids de l'hiver.
+
+Par leur mouvement de translation continu du sud-ouest au nord-est, les
+eaux de l'Atlantique boréal influent aussi de la manière la plus
+heureuse sur le climat des terres d'Europe dont elles baignent les
+rives. En sortant de la grande chaudière de la mer des Antilles où il
+vient de tournoyer sous un soleil tropical, le courant connu sous le nom
+de Gulf-Stream prend directement le chemin de l'Europe. Sa masse liquide
+énorme, égale à celle de vingt mille fleuves comme le Rhône, renferme
+une forte proportion de la chaleur que le soleil a déversée sur les mers
+des Tropiques, et cette chaleur, elle la porte aux côtes occidentales et
+septentrionales de l'Europe. L'afflux de ces eaux tièdes agit sur le
+climat comme s'il éloignait le continent de la zone glaciale pour le
+rapprocher de l'équateur; il remplace la chaleur directe des rayons
+solaires. D'ailleurs, les régions côtières de la péninsule pyrénéenne,
+de la France, des îles Britanniques, de la Scandinavie, ne sont pas
+seules à profiter de cette élévation de la température normale; toute
+l'Europe s'en trouve réchauffée de proche en proche jusqu'à la Caspienne
+et à l'Oural.
+
+Les courants de l'air, de même que ceux de l'Océan, exercent sur le
+climat général de l'Europe une influence favorable. Les vents du
+sud-ouest superposés au Gulf-Stream, sont ceux qui prédominent sur les
+rivages du continent, et, comme le courant océanique, ils dégagent la
+chaleur qu'ils avaient emmagasinée dans les régions tropicales. Les
+vente du nord-ouest, du nord et même du nord-est, qui soufflent pendant
+une moindre partie de l'année, sont moins réfrigérants qu'on ne pourrait
+s'y attendre, à cause des nappes d'eau attiédies par le Gulf-Stream, sur
+lesquelles ils doivent passer dans leur course; enfin l'Europe est
+partiellement réchauffée par le voisinage du Sahara, véritable étuve de
+l'ancien monde.
+
+Sous la double influence des courants maritimes et aériens, la
+température moyenne du continent est tellement accrue qu'à égale
+latitude, elle dépasse de 5, de 10 et même de 15 degrés celle des autres
+parties du monde. Nulle part, pas même sur les côtes occidentales de
+l'Amérique du nord, les isothermes, c'est-à-dire les lignes d'égale
+chaleur moyenne, ne rapprochent plus leurs courbes de la zone polaire; à
+1,500 et 2,000 kilomètres plus loin de l'équateur, on jouit en Europe
+d'un climat aussi doux qu'en Amérique; en outre, la température y
+diminue, du sud au nord, beaucoup moins rapidement que dans toute autre
+partie de la rondeur terrestre. C'est là ce qui distingue, spécialement
+l'Europe: une par son climat, elle se trouve comprise en entier dans la
+zone de température modérée, entre les isothermes de 20 et de 0 degrés
+centigrades, tandis qu'en Amérique et en Asie cette zone privilégiée est
+deux fois moindre en largeur.
+
+[Illustration: ZONE DE L'EUROPE COMPRISE ENTRE LES ISOTHERMES DE 0 ET DE
+20 DEGRÉS.]
+
+Cette remarquable unité de climat que présente l'Europe dans sa
+température annuelle se montre également dans le régime de ses pluies.
+La mer, qui baigne le continent sur la plus grande partie de son
+pourtour, en alimente toutes les contrées de l'humidité nécessaire. Il
+n'est pas une seule région de l'Europe qui ne reçoive annuellement ses
+pluies; sauf une partie des rivages de la mer Caspienne et un petit coin
+de la péninsule ibérique, il n'en est pas non plus que le manque
+fréquent d'humidité expose à la porte totale des récoltes. Non seulement
+tous les pays européens sont arrosés de pluies, mais presque tous les
+reçoivent en chaque saison; excepté sur les bords de la Méditerranée, où
+l'automne et l'hiver sont la période pluvieuse par excellence, les
+nuages épanchent à peu près régulièrement, pendant toute l'année, leur
+fardeau liquide. D'ailleurs, malgré la grande diversité de relief et de
+contours qu'offrent, les différentes contrées de l'Europe, les pluies y
+sont, en général, modérées, soit qu'elles humectent le sol en fins
+brouillards, comme en Irlande, soit qu'elles s'abattent en rapides
+averses, comme en Provence et sur la pente méridionale des Alpes. Si ce
+n'est sur les flancs des montagnes que viennent frapper des courants
+humides, la quantité moyenne d'eau de pluie ne dépasse pas un mètre par
+an. L'uniformité relative et la modération des pluies assurent donc à
+l'Europe un régime fluvial d'une grande régularité. Non-seulement les
+fleuves et les rivières, mais aussi les petits ruisseaux, du moins au
+nord des Pyrénées, des Alpes et des Balkhans, coulent pendant toute
+l'année; leurs crues et leurs maigres se maintiennent d'ordinaire en des
+limites étroites; les campagnes sont rarement inondées sur de grandes
+étendues; rarement aussi elles sont complètement dépourvues de l'eau
+d'irrigation. Grâce à une répartition naturelle plus égale, l'Europe
+peut tirer d'une moindre quantité d'eau un plus grand profit pour
+l'agriculture et la navigation que les autres parties du monde plus
+abondamment arrosées. Les hautes Alpes contribuent, pour une forte part,
+à maintenir la régularité de l'écoulement dans les lits fluviaux.
+L'excédant d'humidité qu'elles reçoivent s'accumule en neiges et en
+glaces qui s'épandent lentement vers les vallées et se fondent pendant
+la saison des chaleurs. C'est précisément alors que les rivières sont le
+plus faiblement alimentées par les pluies et perdent le plus d'eau par
+l'évaporation; elles tariraient en partie si les glaces de la montagne
+ne subvenaient aux eaux du ciel. Ainsi s'établit une sorte de
+balancement régulier dans l'économie générale des fleuves.
+
+Le climat de l'Europe est donc celui qui offre le plus d'unité dans son
+ensemble et de pondération dans ses contrastes. Les courants océaniques,
+les vents, les chaleurs et les froidures, les pluies et les cours d'eau
+ont sur ce continent des allures régulières et modérées qu'ils n'ont
+point dans les autres parties du monde. Ce sont là de grands avantages
+dont les peuples ont profité dans leur histoire passée et dont ils ne
+cesseront de bénéficier dans l'avenir. Tout petit qu'il est, le
+continent d'Europe est pourtant celui qui présente de beaucoup la plus
+grande surface d'acclimatement facile. De Russie en Espagne, de Grèce en
+Irlande, les hommes peuvent se déplacer sans grand danger; grâce à la
+douceur relative des transitions, les nations venues du Caucase ou de
+l'Oural ont pu traverser les plaines et les montagnes jusqu'aux bords de
+l'océan Atlantique et s'accommoder partout à leur nouveau milieu. Le sol
+et le climat, également propices aux hommes, les maintenaient dans la
+plénitude de leurs forces physiques et de leurs qualités
+intellectuelles; dans toutes les contrées de l'Europe, le peuple en
+marche retrouvait une patrie. Ses compagnons de travail, le chien, le
+cheval, le boeuf, ne l'abandonnaient point en route, et la semence qu il
+avait apportée levait en moisson dans tous les champs où il la déposait.
+
+
+
+
+V
+
+LES RACES ET LES PEUPLES
+
+
+Par l'étude du sol et la patiente observation des phénomènes du climat,
+nous pouvons comprendre, d'une manière générale, quelle a été
+l'influence de la nature sur le développement des peuples; mais il nous
+est plus difficile de distribuer à chaque race, à chaque nation, la part
+qui lui revient dans les progrès de la civilisation européenne. Sans
+doute, les divers groupes d'hommes nus et ignorants qui se trouvaient
+aux prises avec les nécessités de la vie ont dû réagir différemment,
+suivant leur force et leur adresse physique, leur intelligence
+naturelle, les goûts et les tendances de leur esprit. Mais quels étaient
+ces hommes primitifs qui ont su mettre à profit les ressources offertes
+par le milieu et qui nous ont enseigné à triompher de ses obstacles?
+Nous ne savons. A quelques milliers d'années en arrière, tous les faits
+sont enfouis dans les immenses ténèbres de notre ignorance.
+
+On ne sait même point quelle est l'origine principale des populations
+européennes. Sommes-nous les «fils du sol», les «rejetons des chênes»,
+comme le disaient les traditions anciennes en leur langage poétique, ou
+bien les habitants de l'Asie sont-ils nos véritables ancêtres et nous
+ont-ils apporté nos langues et les rudiments de nos arts et de nos
+sciences? Enfin, si l'Europe était déjà peuplée d'autochthones lorsque
+les immigrants du continent voisin sont venus s'établir parmi eux, dans
+quelle proportion s'est opéré le mélange? Il n'y a pas longtemps encore,
+on admettait, comme un fait à peu près incontestable, l'origine
+asiatique des nations européennes; on se plaisait même à chercher sur la
+carte d'Asie l'endroit précis où vivaient nos premiers pères.
+Actuellement, la plupart des hommes de science sont d'accord pour
+chercher les traces des ancêtres sur le sol même qui porte les
+descendants. Dans presque toutes les parties de l'Europe, les
+incrustations des grottes, les rivages des lacs et de la mer, les
+alluvions des fleuves anciens, ont fourni aux géologues des débris de
+l'industrie humaine et même des ossements qui témoignent l'existence de
+populations industrieuses longtemps avant la date présumée des
+immigrations d'Asie. Lors des premiers bégayements de l'histoire, nombre
+de peuples étaient considérés comme aborigènes, et parmi leurs
+descendants il s'en trouve, les Basques par exemple, qui n'ont rien de
+commun avec les envahisseurs venus du continent voisin. Bien plus, il
+n'est pas encore admis par tous les savants que les Aryens, c'est-à-dire
+les ancêtres d'où proviennent les Pélasges et les Grecs, les Latins, les
+Celtes, les Allemands, les Slaves, soient d'origine asiatique. La
+parenté des langues fait croire à la parenté des Aryens d'Europe avec
+les Persans et les Indous; mais elle est loin de mettre hors de doute
+l'hypothèse d'une patrie commune qui se trouverait vers les sources de
+l'Oxus. D'après Latham, Benfey, Cuno, Spiegel et d'autres encore, les
+Aryens seraient des aborigènes d'Europe. Le fait est qu'il est
+impossible de se prononcer avec quelque certitude. Il est indubitable
+que, pendant les âges préhistoriques, de nombreuses migrations ont eu
+lieu; mais nous ne savons dans quel sens elles se sont produites. Si
+nous nous en tenons aux mouvements que raconte l'histoire, ils se sont
+faits surtout dans le sens de l'est à l'ouest. Depuis que les annales de
+l'Europe ont commencé, cette partie du monde a donné aux autres
+continents des Galates, des Macédoniens, des Grecs, et, dans les temps
+modernes, d'innombrables émigrants; en revanche, elle a reçu des Huns,
+des Avares, des Turcs, des Mongols, des Circassiens, des Juifs, des
+Arméniens, des Tsiganes, des Maures, des Berbères et des nègres de toute
+race; elle accueille maintenant des Japonais et des Chinois.
+
+Sans tenir compte des groupes de population d'une importance secondaire,
+ni des races dont les représentants n'existent pas en corps de nation,
+on peut dire, d'une manière générale, que l'Europe se partage en trois
+grands domaines ethniques, ayant précisément pour limites communes ou
+pour bornes angulaires les massifs des Alpes, des Carpathes, des
+Balkhans. Ces montagnes, qui séparent les bassins fluviaux et servent de
+barrière entre les climats, devaient aussi régir en partie la
+distribution des races.
+
+[Illustration: POPULATION DE L'EUROPE.]
+
+Le premier groupe des peuples européens occupe le versant méridional du
+système alpin, la péninsule des Pyrénées, la France et une moitié de la
+Belgique: c'est l'ensemble des populations de langues gréco-latines,
+soit environ cent millions d'hommes. En dehors de cette zone
+ethnologique comprenant presque tous les territoires européens de
+l'ancienne Rome, se trouvent ça et là quelques enclaves latines,
+entourées de tous les côtés par des peuples d'un autre langage. Tels
+sont les Roumains des plaines inférieures du Danube et de la
+Transylvanie, tels sont aussi les Romanches des hautes vallées des
+Alpes. En revanche, deux îlots, l'un de langue celtique, l'autre de
+dialectes ibères, se maintiennent encore en Bretagne et dans les
+Pyrénées, au milieu de populations complètement latinisées; mais prises
+en masse, toutes les races de l'Europe sud-occidentale, Celtes, Ibères
+et Ligures, ont été conquises aux idiomes romans[1]. Quelles que fussent
+leurs différences premières, nul doute que la parenté des langues n'ait
+remplacé peu à peu chez eux ou resserré plus fortement la parenté
+d'origine.
+
+[Note 1: Population de l'Europe en 1875: 304,000,000.
+
+ Grecs et Latins.
+
+Grecs et Albanais 5,000,000
+Italiens 27,000,000
+Français 36,000,000
+Espagnols et Portugais. 20,000,000
+Roumains 8,000,000
+Romands et Wallons 3,000,000
+ ----------
+ 99,000,000
+
+ Slaves.
+
+Slaves du Nord. 58,000,000
+Slaves du Sud. 25,000,000
+ ----------
+ 83,000,000
+
+ Germains.
+
+Allemands, Suisses-Allemands, Juifs de langue allemande 54,000,000
+Hollandais et Flamands 6,500,000
+Scandinaves 7,500,000
+ ----------
+ 68,000,000
+
+Anglo-Celtes 31,000,000
+Magyars, Turcs, Finnois, Celtes, Basques, etc. 23,000,000
+]
+
+Le groupe des peuples de langues germaniques occupe une zone inférieure
+en étendue et en population. Il possède presque tout le centre de
+l'Europe, au nord des Alpes et des chaînes qui s'y rattachent, et
+s'étend par les Pays-Bas et les Flandres jusqu'à l'entrée de la Manche.
+Le Danemark et, de l'autre côté de la Baltique, la grande péninsule
+Scandinave appartiennent également à ce groupe, où ils occupent une
+place à part avec la lointaine Islande. Quant aux îles Britanniques,
+considérées généralement comme un fragment du domaine ethnique des
+Germains, il faut bien plutôt y voir un terrain de croisement entre les
+races et les langues de l'est et du midi. De même que l'ancienne
+population celtique de la Grande-Bretagne, pure encore dans quelques
+provinces reculées, s'est néanmoins presque partout mélangée avec les
+envahisseurs Angles, Saxons, Danois, de même la langue de ces
+conquérants s'est intimement croisée avec le français du moyen âge, et
+l'idiome hybride qui en est résulté n'est pas moins latin que tudesque.
+Favorisés par leur isolement au milieu des mers, les Anglais ont acquis
+peu à'peu dans leurs traits, dans leur langue, dans leurs moeurs, une
+remarquable individualité nationale, qui les sépare nettement de leurs
+voisins du continent, Allemands, Scandinaves ou Celto-Latins.
+
+Les Slaves forment le troisième groupe des peuples européens: un peu
+moins nombreux que les Gréco-Latins, ils occupent un territoire beaucoup
+plus étendu: presque toute la Russie, la Pologne, une grande partie de
+la péninsule des Balkhans, une moitié de l'Austro-Hongrie. A l'orient
+des Carpathes, toutes les grandes plaines sont habitées de Slaves purs
+ou croisés avec les Tartares et les Mongols; mais à l'ouest et au sud
+des montagnes la race se trouve partagée en de nombreuses populations
+distinctes, au milieu d'un chaos d'autres nations. Dans ce dédale des
+pays danubiens, les Slaves se rencontrent avec les Roumains de langue
+latine, ainsi qu'avec deux races d'origine asiatique, et d'une
+importance secondaire par le nombre, les Turcs et les Magyars. De ce
+côté, les mondes slave et gréco-latin sont donc, en grande partie,
+séparés par une zone intermédiaire de peuples de souches différentes.
+Vers le nord, les Finlandais, les Livoniens, les Lettes, s'interposent
+entre les Slaves et les Germains.
+
+D'ailleurs il n'y a point de coïncidence entre les limites présumées des
+races européennes et les frontières de leurs langues. Dans le monde
+gréco-latin, aussi bien qu'en pays allemand et parmi les Slaves, se
+trouvent maintes populations d'origine distincte parlant un même
+dialecte, et maints parents de race qui ne se comprennent pas
+mutuellement. Quant aux divisions politiques, elles sont tout à fait en
+désaccord avec les limites naturelles qui auraient pu s'établir par le
+choix spontané des peuples. A l'exception des frontières formées par de
+hautes montagnes ou les eaux d'un détroit, bien peu de limites d'empires
+et de royaumes sont en même temps des lignes de séparation entre des
+races et des langues. Les mille vicissitudes des invasions et des
+résistances, les marchandages de la diplomatie ont souvent dépecé au
+hasard les territoires européens. Quelques peuples, défendus par les
+accidents du sol aussi bien que par leur courage, ont réussi à maintenir
+leur existence indépendante depuis l'époque des grandes migrations, mais
+combien plus ont été submergés par des invasions successives! Combien
+plus, tour à tour vaincus et conquérants, ont vu, pendant le cours des
+siècles, leur patrie diminuer, s'agrandir, se rétrécir encore et changer
+de limites plusieurs fois par génération!
+
+Fondé, comme il l'est, sur le droit de la guerre et sur la rivalité des
+ambitions, «l'équilibre européen» est nécessairement instable. Tandis
+que, d'un côté, il sépare violemment des peuples faits pour vivre de la
+même vie politique, ailleurs il en associe de force qui ne se sentent
+pas unis par des affinités naturelles; il essaye de fondre en une seule
+nation des oppresseurs et des opprimés, que séparent des souvenirs de
+luttes sanglantes et de massacres. Il ne tient aucun compte de la
+volonté des populations elles-mêmes; mais cette volonté est une force
+qui ne se perd point; elle agit à la longue et tôt ou tard elle détruit
+l'oeuvre artificielle des guerriers et des diplomates. La carte
+politique de l'Europe, si souvent remaniée depuis les âges de l'antique
+barbarie, sera donc fatalement remaniée de nouveau. L'équilibre vrai
+s'établira seulement quand tous les peuples du continent pourront
+décider eux-mêmes de leurs destinées, se dégager de tout prétendu droit
+de conquête et se confédérer librement avec leurs voisins pour la
+gérance des intérêts communs. Certainement les divisions politiques
+arbitraires ont une valeur transitoire qu'il n'est pas permis d'ignorer;
+mais, dans les descriptions qui vont suivre, nous tâcherons de nous
+tenir principalement aux divisions naturelles, telles que nous les
+indiquent à la fois le relief du sol, la forme des bassins fluviaux et
+le groupement des populations unies par l'origine et la langue.
+D'ailleurs ces divisions elles-mêmes perdent de leur importance dans les
+pays comme la Suisse, où des habitants de races diverses et parlant des
+idiomes différents sont retenus en un faisceau par le plus puissant de
+tous les liens, la jouissance commune de la liberté.
+
+En nous plaçant au point de vue de l'histoire et des progrès de l'homme
+dans la connaissance de la Terre, c'est par les contrées riveraines de
+la Méditerranée qu'il nous faut commencer la description de l'Europe, et
+c'est la Grèce, avec la péninsule de Thrace, qui doit venir en tête de
+tous les autres pays du bassin de la mer Intérieure. A l'origine de
+notre civilisation européenne, l'Hellade était le centre du monde connu,
+et là vivaient les poètes qui chantaient les expéditions des navigateurs
+errants, les historiens et les savants qui racontaient les découvertes
+et classaient tous les faits relatifs aux pays éloignés. Plus tard,
+l'Italie, située précisément au milieu de la Méditerranée, devint à son
+tour le centre du grand «Cercle des Terres» connues, et c'est d'elle que
+partit l'initiative des explorations géographiques. Pendant quinze
+siècles, l'impulsion lui appartint: Gènes, Venise, Florence, avaient
+succédé à Rome comme les cités rectrices du monde civilisé et les points
+de départ du mouvement de voyages et de découvertes dans les contrées
+lointaines. Les peuples gravitèrent autour de la Méditerranée et de
+l'Italie, jusqu'à ce que les Italiens eussent eux-mêmes rompu le cercle
+en découvrant un nouveau monde par de là l'Océan. Le cycle de l'histoire
+essentiellement méditerranéenne était désormais fermé. La péninsule
+ibérique prenant, pour un temps bien court, le rôle prépondérant, acheva
+l'évolution commencée à l'autre extrémité du bassin de la Méditerranée
+par la péninsule grecque. Celle-ci avait servi d'intermédiaire entre les
+nations déjà policées de l'Asie et de l'Afrique et les peuplades de
+l'Europe encore barbare; l'Espagne et le Portugal furent par leurs
+navigateurs les représentants du monde européen en Amérique et dans
+l'extrême Orient: l'histoire avait suivi dans sa marche l'axe de la
+Méditerranée.
+
+Il est donc naturel de décrire dans un même volume les trois péninsules
+méridionales de l'Europe, d'autant plus qu'elles appartiennent presque
+en entier aux peuples gréco-latins. La France, également latinisée,
+occupe néanmoins une place à part: méditerranéenne par son versant de la
+Provence et du Languedoc, elle a tout le reste de son territoire tourné
+vers l'Océan; par sa configuration géographique aussi bien que par son
+rôle dans l'histoire, elle est le grand lieu de passage, d'échange et de
+conflit entre les nations riveraines des deux mers; grâce au mouvement
+des idées, qui vient y converger de toutes les parties de l'Europe, elle
+a un rôle tout spécial d'interprète commun entre les peuples du Nord et
+les Latins du Midi. Il paraît donc convenable de traiter la France et
+les pays circonvoisins dans un volume distinct. Puis viendront les
+descriptions des pays germains, des îles Britanniques, des péninsules
+Scandinaves, et la Géographie de l'Europe se terminera par l'étude de
+l'immense Russie.
+
+
+
+
+ CHAPITRE III
+
+ LA MÉDITERRANÉE
+
+
+
+
+I
+
+LA FORME ET LES EAUX DU BASSIN
+
+
+L'exemple de la Grèce et de son cortége d'îles prouve que les flots
+incertains de la Méditerranée ont eu sur le développement de l'histoire
+une importance bien plus considérable que la terre même sur laquelle
+l'homme a vécu. Jamais la civilisation occidentale ne serait née si la
+Méditerranée ne lavait les rivages de l'Égypte, de la Phénicie, de
+l'Asie Mineure, de l'Hellade, de l'Italie, de l'Espagne et de Carthage.
+Sans cette mer de jonction entre les trois masses continentales de
+l'Europe, de l'Asie et de l'Afrique, entre les Aryens, les Sémites et
+les Berbères; sans ce grand agent médiateur qui modère les climats de
+toutes les contrées riveraines et en facilite ainsi l'accès, qui porte
+les embarcations et distribue les richesses, qui met les peuples en
+rapport les uns avec les autres, nous tous Occidentaux, nous serions
+restés dans la barbarie primitive. Longtemps même on a pu croire que
+l'humanité avait son existence attachée au voisinage de cette «mer du
+Milieu», car en dehors de son bassin on ne voyait que des populations
+déchues ou non encore nées à la vie de l'esprit: «Comme des grenouilles
+autour d'un marais, nous nous sommes tous assis au bord de la mer,
+disait Platon.» Cette mer, c'était la Méditerranée. Il importe donc de
+la décrire comme les terres émergées que l'homme habite. Malheureusement
+la surface uniforme de ses flots nous cache encore bien des mystères.
+
+L'étude des rivages, non moins que les traditions des peuples, nous
+apprend que la Méditerranée a souvent changé de contours et d'étendue;
+souvent aussi la porte qui mêle ses eaux à celles de l'Océan s'est
+déplacée du nord au sud, et de l'occident à l'orient. Tandis que de
+simples péninsules comme la Grèce, ou même de petites îles, comme le
+rocher de Malte, faisaient partie de grandes plaines continentales à une
+époque géologique moderne,--leur faune fossile le prouve,--de vastes
+étendues des terres africaines, de la Russie méridionale, de l'Asie
+même, étaient couvertes par les eaux. Les recherches de Spratt, de Fuchs
+et d'autres savants ont à peu près mis hors de doute qu'un immense lac
+d'eau douce s'est étendu des bords de l'Aral à travers la Russie, la
+Valaquie, les plaines basses du Danube et la mer Égée, jusqu'à Syracuse.
+C'était vers la fin de l'époque miocène. Puis à l'eau douce succéda le
+flot salé de l'Océan. Il fut un temps où la mer de Grèce allait
+rejoindre le golfe d'Obi par le pont Euxin et la mer d'Hyrcanie; à une
+autre époque, ou peut-être en même temps, le golfe des Syrtes pénétrait
+au loin dans les plaines basses qui sont devenues aujourd'hui les
+déserts de Libye et du Sahara. Le détroit de Gibraltar, que les anciens
+disaient avoir été ouvert par le poignet d'Hercule, est en effet
+l'oeuvre d'une révolution moderne, et jadis l'isthme de Suez, au lieu de
+séparer la Méditerranée de l'océan des Indes, les unissait au contraire;
+l'ancien détroit était encore si bien indiqué par la nature, qu'il a
+suffi du travail de l'homme pour le rouvrir. L'instabilité des
+continents voisins, dont les rochers se plissent, s'élèvent et
+s'abaissent en vagues, modifie de cycle en cycle la ligne des côtes. En
+outre, les fleuves «travailleurs», comme le Nil, le Pò, le Rhône,
+ajoutent incessamment de nouvelles alluvions aux plaines qu'ils ont déjà
+conquises sur les golfes. Actuellement, la Méditerranée et ses mers
+secondaires, du détroit de Gibraltar à la mer d'Azof, occupent une
+surface que l'on peut évaluer à six fois environ la superficie du
+territoire français. Proportionnellement à l'étendue des mers, c'est
+beaucoup moins qu'on n'est porté à se l'imaginer tout d'abord en voyant
+l'immense développement des côtes de la Méditerranée, la richesse des
+articulations continentales qui viennent s'y baigner, l'aspect vif et
+dégagé qu'elle donne à tout un tiers de l'ancien monde. La Méditerranée,
+qui, par son rôle dans l'histoire, a la prééminence sur toutes les
+autres mers, et vers laquelle s'inclinent les bassins fluviaux d'une
+importante zone côtière de l'Asie et d'une grande partie de
+l'Afrique[2], ne représente en étendue que la soixante-dixième partie de
+l'océan Pacifique: encore cette nappe d'eau n'est-elle point en un seul
+tenant, elle se divise en mers distinctes, dont quelques-unes ne sont
+pas même assez grandes pour que le navigateur y perde, par un beau
+temps, la vue des rivages. A l'orient est la mer Noire, avec ses deux
+annexes, Azof et Marmara; entre la Grèce, l'Asie Mineure et la Crète,
+s'étend la mer Égée, aussi parsemée d'îles et d'îlots que les côtes
+voisines sont découpées de golfes et de baies; la mer Adriatique, entre
+les deux péninsules des Apennins et des Balkhans, se prolonge au
+nord-ouest comme le pendant maritime de l'Italie continentale; enfin la
+Méditerranée proprement dite se divise en deux bassins, qu'en souvenir
+de leur histoire on pourrait désigner par les noms de mer Phénicienne et
+de mer Carthaginoise, ou bien de Méditerranée grecque et de Méditerranée
+romaine. En outre, chacune de ces mers est elle-même subdivisée, l'une
+par la Crète, l'autre par les deux îles de Sardaigne et de Corse.
+
+[Note 2: Superficie du bassin méditerranéen:
+
+Versant d'Europe............. 1,770,000
+ » d'Asie............... 600,000
+ » d'Afrique............ 4,500,000
+Superficie des eaux marines.. 2,987,000
+ ___________
+ TOTAL........ 9,857,000
+]
+
+[Illustration N° 6.--PROFONDEURS DE LA MÉDITERRANÉE.]
+
+Inégaux par l'étendue, ces divers bassins le sont encore davantage par
+la profondeur. La petite mer d'Azof mérite presque le nom de «Palus» ou
+Marécage, que lui donnaient les anciens, car un navire ne pourrait y
+couler à fond sans que la mâture restât encore visible au-dessus des
+flots. La mer Noire a près de 2 kilomètres de creux dans les endroits
+les plus bas de son lit; mais elle s'épanche dans la mer de Marmara par
+un fleuve moins profond que beaucoup de rivières des continents. De
+même, la cavité de Marmara est peu de chose comparée à celle de bien des
+lacs de l'intérieur des terres, et les Dardanelles sont, comme le
+Bosphore, un simple fleuve. Dans la mer Égée et le bassin oriental de la
+Méditerranée proprement dite, les inégalités des fonds sont en
+proportion de celles que présentent les terres émergées. Au milieu de la
+«ronde» des Cyclades, des fosses et des abîmes de 500 et même de 1000
+mètres se trouvent dans le voisinage immédiat des îles escarpées, tandis
+que sur les côtes d'Égypte le lit de la mer s'incline insensiblement
+vers la cavité centrale de la mer Syrienne, où la sonde a mesuré des
+profondeurs de 3000 mètres. Ce sont là déjà des gouffres comparables à
+ceux de l'Océan, mais à l'orient de Malte on a trouvé à la couche
+liquide près de 4 kilomètres d'épaisseur: le fond de la cuve
+méditerranéenne coïncide donc à peu près avec le centre géographique du
+bassin tout entier. Si la Méditerranée tout entière était changée en une
+boule sphérique, elle aurait un diamètre d'environ 140 kilomètres,
+c'est-à-dire qu'en tombant sur la terre, elle ne couvrirait pas
+complètement un pays comme la Suisse.
+
+La mer Ionienne est nettement séparée de la cavité de l'Adriatique par
+un seuil qui s'élève dans le détroit d'Otrante, mais elle est encore
+bien mieux limitée à l'ouest par les bas-fonds qui rejoignent la Sicile
+à la Tunisie, en formant un isthme sous-marin, déjà signalé par Strabon.
+Géologiquement la Méditerranée se trouve interrompue, puisque une
+brèche, où l'épaisseur de l'eau ne dépasse pas 200 mètres, est la seule
+porte ouverte entre ses deux bassins. Celui de l'Ouest, le moins vaste
+et le moins profond des deux, présente encore des gouffres de plus de
+2000 mètres dans la mer Tyrrhénienne et de 2500 mètres et même 3000
+mètres dans la mer des Baléares, puis il va se terminer au seuil
+hispano-africain, situé, non entre Gibraltar et Ceuta, où les fonds ont
+jusqu'à 920 mètres, mais plus à l'ouest, dans des parages où le détroit
+s'évase largement vers l'Océan[3].
+
+[Note 3:
+
+ M. occid. M. orient. Adriatique.
+
+Superficie. 920,000 1,300,000 130,000
+Profondeurs
+ extrêmes.. 3,000 4,000 900
+Profondeurs
+ moyennes.. 1,000 1,500 200
+
+ M. Égée. Mer Noire, Méditerranée.
+ etc.
+
+Superficie. 157,000 480,000 2,987,000
+Profondeurs
+ extrêmes.. 1,000 1,800 5,000
+Profondeurs
+ moyennes.. 500 500 1,000
+]
+
+[Illustration: GIBRALTAR--VUE PRISE DE L'ISTHME DE LA LINEA. Dessin de
+Taylor, d'après une photographie.]
+
+Ce partage de la grande mer en étendues lacustres dont les
+communications sont gênées par des seuils sous-marins, des îles et des
+promontoires, explique le contraste que l'on observe entre les
+phénomènes de l'Océan et ceux de la Méditerranée. Celle-ci, on le sait,
+n'a, sur presque tous ses rivages, que des marées irrégulières et
+incertaines. À l'est du goulet de Gibraltar et des parages qui
+s'étendent entre la côte de l'Andalousie et celle du Maroc, le flux et
+le reflux sont tellement faibles, les troubles qu'y apportent les vents
+et courants sont d'une telle fréquence, que les observateurs ont eu la
+plus grande peine à déterminer la véritable amplitude des flots et se
+trouvent souvent en désaccord. Toutefois le gonflement et la dépression
+de la marée sont assez sensibles pour que les marins de la Grèce et de
+l'Italie en aient toujours tenu compte. Sur les côtes de la Catalogne,
+de la France, de la Ligurie, du Napolitain, de l'Asie Mineure, de la
+Syrie, de l'Égypte, les oscillations sont presque imperceptibles; mais
+sur les rivages de la Sicile occidentale et dans la mer Adriatique,
+elles peuvent s'élever jusqu'à plus d'un mètre; quand elles sont
+soutenues par une tempête, la dénivellation des flots peut même, en
+certains endroits, atteindre 3 mètres. Le détroit de Messine et l'Euripe
+de l'Eubée ont aussi leurs alternances régulières de flux et de reflux;
+enfin, dans le golfe de Gabès, le mouvement s'accomplit de la façon la
+plus normale, avec le même rhythme que dans l'Océan. Le seul bassin de
+la Méditerranée où l'on n'ait point encore observé de flux, est la mer
+Noire; mais il est fort probable que des mesures de précision pourraient
+y faire découvrir un léger frémissement de marée, car on croit l'avoir
+reconnu dans le lac Michigan qui pourtant est de cinq à six fois moins
+étendu.
+
+[Illustration: Nº 7.--SEUIL DE GIBRALTAR.]
+
+Différente de l'Océan par la faiblesse et l'inégalité de ses marées, la
+Méditerranée l'est aussi par le manque de courant normal remuant avec
+régularité la masse entière des eaux: les divers bassins maritimes sont
+trop distincts les uns des autres pour que des courants d'un volume
+considérable puissent entretenir, de Gibraltar aux côtes de l'Asie
+Mineure, un mouvement constant de translation. Il faut donc voir, dans
+les divers courants qui se produisent d'un bassin à l'autre bassin,
+l'effet de phénomènes locaux ne dépendant qu'indirectement des grandes
+lois de la planète. D'après l'hypothèse d'un géographe italien du siècle
+dernier, Montanari, un courant côtier pénétrant dans la Méditerranée par
+la porte de Gibraltar longerait les rivages des pays barbaresques, de la
+Cyrénaïque, de l'Egypte, entrerait dans l'Archipel après avoir suivi les
+côtes d'Asie, puis en refluerait pour contourner la mer Adriatique, la
+mer Tyrrhénienne et la mer de France, et rentrer dans l'Océan, après
+avoir accompli un circuit complet. Des cartes détaillées représentent
+même ce courant supposé, mais les observateurs les plus autorisés ont
+vainement cherché à en constater l'existence; ils n'ont reconnu que des
+courants partiels, déterminés soit par l'afflux des eaux de
+l'Atlantique, soit par la direction générale des vents, par un
+trop-plein des eaux fluviales, ou par un excès d'évaporation. C'est
+ainsi qu'un mouvement régulier de la mer se propage de l'ouest à l'est
+en suivant le littoral du Maroc et de l'Algérie; un autre courant bien
+marqué de l'Adriatique se porte le long des côtes de l'Italie, du nord
+au sud, tandis qu'à l'ouest du Rhône le flot se dirige vers Cette et
+Port-Vendres. D'ailleurs, un courant général de la Méditerranée, si même
+il existait, ne pourrait être que tout superficiel, à cause du seuil
+élevé qui rattache la Sicile à la Tunisie et sépare ainsi les deux
+grands bassins de l'Orient et de l'Occident.
+
+Les courants locaux le mieux constatés de la Méditerranée sont ceux qui
+entraînent les eaux de la mer d'Azof dans la mer Noire par le détroit de
+Iénikalé, et le surplus de la mer Noire dans la mer Égée par le détroit
+de Constantinople et les Dardanelles. Là nous avons affaire à de
+véritables fleuves. Le Don, qui par ses apports liquides compense
+très-largement l'évaporation de la mer d'Azof, se continue par la porte
+de Iénikalé; de même, le Dniester, le Dnieper, le Kouban, le Rion, les
+fleuves du versant septentrional de l'Asie Mineure, et surtout le
+Danube, qui à lui tout seul verse dans la mer Noire autant d'eau que les
+autres affluents réunis, doivent se prolonger par le Bosphore et
+l'Hellespont. C'est là une conséquence nécessaire de l'équilibre des
+eaux entre les deux bassins communiquants. De leur côté, l'Archipel et
+Marmara renvoient au Pont-Euxin, par des contre-courants profonds et des
+remous latéraux, une certaine quantité d'eau saline, en échange de l'eau
+douce qu'ils ont reçue en surabondance: on ne pourrait s'expliquer
+autrement la salure de la mer Noire, car depuis les âges inconnus où
+cette mer a cessé d'être en libre communication avec la Caspienne et
+l'océan Glacial, ses eaux seraient devenues complètement douces, grâce
+au Danube et aux autres fleuves, si un afflux d'eau saline plus pesante
+ne s'opérait pas dans la partie profonde des lits des Dardanelles et du
+Bosphore. Un simple calcul démontre qu'en mille années les affluents de
+la mer Noire l'auraient purifiée de toutes ses molécules de sel.
+
+A l'autre extrémité de la Méditerranée proprement dite, se produisent
+des phénomènes analogues. En effet, l'évaporation est très-forte dans
+cette mer fermée, qui s'étend au midi de l'Europe, non loin de la
+fournaise du Sahara et du désert de Libye, et que parcourent librement
+les vents, en absorbant les vapeurs et en dispersant l'embrun des
+vagues. Cette déperdition de liquide ne peut guère être inférieure à 2
+mètres par année, puisque déjà dans le midi de la France la quantité
+d'humidité qui se perd dans l'espace est presque aussi considérable.
+L'eau restituée par les pluies étant évaluée à un demi-mètre seulement,
+et la tranche annuelle représentée par les fleuves tributaires
+atteignant à peine 25 centimètres, il en résulte que l'Atlantique doit
+fournir chaque année à sa mer latérale une couche d'au moins 1 mètre
+d'épaisseur, soit approximativement une masse liquide de beaucoup
+supérieure à celle du fleuve des Amazones pendant ses crues. Cet afflux
+de l'Océan, qui pénètre par le détroit de Gibraltar, est assez puissant
+pour se faire sentir au loin dans la Méditerranée et peut-être même
+jusque sur les côtes de Sicile. D'ailleurs il est, comme tous les
+courants, bordé de remous latéraux qui se portent en sens inverse. Aux
+heures de reflux, toute la largeur du détroit est occupée par les eaux
+provenant de l'Atlantique; mais quand la marée s'élève, la Méditerranée
+lutte plus énergiquement contre la pression de l'Océan, et deux
+contre-courants se produisent, l'un qui longe le littoral d'Europe,
+l'autre, deux fois plus large et plus puissant, qui suit les côtes
+africaines, de la pointe de Ceuta au cap Spartel. En outre, un
+contre-courant profond emporte vers l'Atlantique les eaux plus salées,
+et par conséquent plus lourdes, du bassin méditerranéen.
+
+Le mélange produit dans la Méditerranée par la rencontre des eaux
+appartenant aux divers bassins ne se fait pas assez rapidement pour leur
+donner une salinité qui soit sensiblement la même. La teneur en sels y
+est en moyenne supérieure à celle de l'Atlantique, à cause de l'excès
+d'évaporation, principalement sur les côtes d'Afrique; mais dans la mer
+Noire elle est de moitié moindre et varie beaucoup suivant le voisinage
+des fleuves. qui s'y déversent[4]. De même pour la température, les
+seuils et les détroits qui empêchent le mélange intime des eaux donnent
+aux profondeurs sous-marines de la Méditerranée des lois toutes
+différentes de celles de l'Atlantique. Dans l'Océan, le libre jeu des
+courants amène sous toutes les latitudes des couches liquides de
+diverses provenances, les unes chauffées par le soleil tropical, les
+autres refroidies par les glaçons polaires; mais ces couches d'inégale
+densité se superposent régulièrement en raison de la température: à la
+surface sont les eaux tièdes; au fond celles de la température
+approchent du point de glace. Dans la Méditerranée on n'observe une
+superposition analogue des couches liquides que sur une épaisseur
+d'environ 200 mètres, précisément égale à l'épaisseur du courant qui
+pénètre de l'Atlantique dans le détroit de Gibraltar. A une profondeur
+plus grande, le thermomètre, plongé dans les eaux de la Méditerranée, ne
+constate plus aucun abaissement de température: l'énorme masse liquide,
+presque immobile, se maintient uniformément entre 12 et 15 degrés
+centigrades; de 200 mètres jusqu'aux abîmes de 3 kilomètres, les
+observations donnent le même résultat. M. Carpenter croit seulement
+pouvoir affirmer que, dans le voisinage des régions volcaniques, l'eau
+du fond est plus chaude de quelques dixièmes de degré que dans les
+autres parties du réservoir méditerranéen: il faudrait peut-être
+rattacher ce fait au travail de la fusion des laves qui s'opère
+au-dessous du lit marin.
+
+[Note 4:
+
+Salinité de l'Atlantique 36 millièmes.
+ » moyenne de la Méditerranée 38 »
+ » moyenne de la mer Noire 16 »
+]
+
+
+
+
+II
+
+LA FAUNE, LA PÊCHE ET LES SALINES
+
+
+Un autre phénomène remarquable des eaux profondes de la Méditerranée est
+la rareté de la vie animale. Sans doute, elle ne manque pas
+complètement: les dragages du _Porcupine_ et les câbles télégraphiques
+retirés du fond de la mer avec un véritable chargement de coquillages et
+de polypes, l'ont suffisamment prouvé; mais on peut dire qu'en
+comparaison des gouffres de l'Océan, ceux de la Méditerranée sont de
+véritables déserts. Edward Forbes, qui explora les eaux de l'Archipel,
+crut même que les profondeurs en étaient complètement «azoïques», mais
+il eut le tort de vouloir ériger en loi ce qui précisément n'était
+qu'une exception. Si les couches profondes de la Méditerranée sont
+tellement pauvres en espèces animales, la cause en serait, pense
+Carpenter, à la grande quantité de débris organiques apportés par les
+fleuves du bassin. Ces débris s'emparent de l'oxygène contenu dans l'eau
+et dégagent l'acide carbonique au détriment de la vie animale:
+proportionnellement à l'Atlantique, un des gaz se trouve en maints
+endroits réduit au quart de sa proportion normale, tandis que l'autre
+est augmenté de moitié. Peut-être est-ce également à cette abondance de
+débris tenus en suspension qu'il faut attribuer la belle couleur azurée
+de la Méditerranée, comparée aux eaux plus noires de l'Océan. Ce bleu,
+que chantent à bon droit les poëtes, ne serait autre chose que
+l'impureté des eaux. Les observations comparées de M. Delesse ont établi
+que le fond de la Méditerranée est presque partout composé de vase.
+
+Sous la couche superficielle des eaux, principalement dans les parages
+qui avoisinent les deux Siciles, la vie animale est extrêmement
+abondante, mais presque toutes ces espèces, poissons, testacés ou
+autres, sont d'origine atlantique. Malgré son immense étendue, la
+Méditerranée est pour la faune un simple golfe de l'océan Lusitanien. Sa
+disposition générale dans le sens de l'ouest à l'est, sous des climats
+peu différents les uns des autres, a facilité le mouvement de migration
+du détroit de Gibraltar à la mer de Syrie. Seulement, la vie est
+représentée par un plus grand nombre de formes dans le voisinage du
+point de départ, et les individus qui peuplent les eaux occidentales
+sont en moyenne d'un volume supérieur à ceux des bassins orientaux. Une
+très-faible proportion d'espèces non atlantiques rappelle l'ancienne
+jonction de la Méditerranée avec le golfe Arabique et l'océan Indien.
+Sur un total qui dépasse huit cents espèces de mollusques, il en est
+seulement une trentaine qui, au lieu d'entrer dans les mers de Grèce et
+de Sicile par le détroit de Gibraltar, y sont venus par la porte de
+Suez, peut-être à l'époque pliocène, alors que les sables ne l'avaient
+pas encore fermée[5]. La diminution des espèces, dans la direction de
+l'ouest à l'est, devient énorme au delà des deux écluses que forment les
+Dardanelles et le Bosphore. En effet, la mer Noire diffère complétement
+de la Méditerranée proprement dite par sa température. Les vents du
+nord-est qui glissent à sa surface la refroidissent, au point de la
+recouvrir parfois d'une légère pellicule glacée attenant au rivage. La
+mer d'Azof a souvent disparu sous une dalle de glace épaisse et
+continue; le Pont-Euxin lui-même a gelé complétement en quelques années
+exceptionnelles. L'eau froide de la surface, mêlée à celle qu'apportent
+les grands fleuves, descend dans les profondeurs de la mer et en abaisse
+la température au grand détriment de la vie animale. Les échinodermes et
+les zoophytes font complétement défaut dans la faune de la mer Noire;
+certaines classes de mollusques, déjà relativement rares dans les mers
+de Syrie et dans l'Archipel, ne se rencontrent plus dans le Pont-Euxin;
+la proportion des espèces de mollusques représentés y est moindre des
+neuf dixièmes. De même, les poissons, fort nombreux comme individus, ne
+comprennent pourtant qu'un nombre d'espèces très-limité, relativement à
+la Méditerranée. Par sa faune, la mer Noire ressemble peut-être plus à
+la Caspienne, dont elle est actuellement séparée, qu'aux mers de la
+Grèce, auxquelles la relient les détroits de Marmara.
+
+[Note 5:
+Poissons de la Méditerranée, 444 espèces (Goodwin Austen).
+Mollusques» 850» (Jeffreys).
+Foraminifères» 200(?)»
+]
+
+Outre les espèces dont la Méditerranée est devenue la patrie, il en est
+aussi que l'on doit plutôt considérer comme des visiteurs. Tels sont les
+requins, qui parcourent les mers de Sicile et que l'on rencontre jusque
+dans l'Adriatique et sur les côtes d'Égypte et de Syrie; tels sont aussi
+les grands cétacés, les baleines, les rorquals, les cachalots, qui
+d'ailleurs ne font guère leur apparition que dans les parages du bassin
+tyrrhénien et dont les visites se font plus rares de siècle en siècle.
+Les thons de la Méditerranée sont aussi des voyageurs venus des côtes
+lusitaniennes. Ces poissons, nageurs de première force, entrent au
+printemps par le détroit de Gibraltar, remontent la Méditerranée tout
+entière, font le tour de la mer Noire et reviennent en automne dans
+l'Atlantique, après avoir accompli leur migration de 9000 kilomètres.
+Les pêcheurs croient que les thons parcourent la mer en trois grandes
+bandes, et que celle du milieu, qui vient errer sur les côtes de la mer
+Tyrrhénienne, est composée des individus les plus gros et les plus
+vigoureux. En tous cas, chaque détachement semble composé d'individus du
+même âge, nageant de conserve en immenses troupeaux, que nul pasteur de
+la mer ne protége contre ses innombrables ennemis. Les dauphins et
+d'autres poissons de proie les poursuivent avec rage, mais le grand
+destructeur est l'homme. Sur les côtes de la Sicile, de la Sardaigne, du
+Napolitain, de la Provence, un grand nombre de baies sont occupées, en
+été, par des madragues ou _tonnare_, énorme enceinte de filets enfermant
+un espace de plusieurs kilomètres et se resserrant peu à peu autour des
+animaux capturés: ceux-ci passent de filet en filet et finissent par
+entrer dans la «chambre de la mort» dont le plancher mobile se soulève
+au-dessous d'eux et les livre au massacre. C'est par millions de
+kilogrammes que l'on évalue les masses de chair que les pêcheurs
+retirent de leurs abattoirs flottants, et néanmoins les thons voyageurs
+reviennent chaque année en multitude sur les rivages accoutumés. Ils ont
+probablement quelque peu diminué en nombre, mais de nos jours, comme il
+y a vingt-cinq siècles, ils remplissent encore de leurs bancs pressés la
+Corne-d'Or de Byzance et tant d'autres baies où les anciens naturalistes
+grecs les ont observés.
+
+Outre la pêche du thon, celle de la sardine et de l'anchois, dans les
+mers latines, est d'une réelle importance économique. Sur les côtes,
+principalement en Italie, les «fruits de mer», oursins et poulpes,
+contribuent aussi pour une forte part à l'alimentation des riverains;
+mais la Méditerranée n'a point de parages où la vie animale surabonde en
+aussi prodigieuses quantités que sur les bancs de Terre-Neuve, les côtes
+du Portugal et des Canaries, dans l'Atlantique. Une grande partie des
+flottilles de pêche est employée, non à capturer des poissons, mais à
+recueillir des objets de parure et de toilette. On ne pêche plus le
+coquillage de pourpre sur les côtes de la Phénicie, du Péloponèse et de
+la Grande-Grèce, mais des centaines d'embarcations sont toujours
+occupées pendant la belle saison, les unes à la recherche du corail, les
+autres à celle des éponges.
+
+[Illustration: N° 8.--PRINCIPALES PÊCHERIES DE LA MÉDITERRANÉE.]
+
+Le corail se trouve principalement dans les mers occidentales: des
+pêcheurs, italiens pour la plupart, le recueillent non-seulement sur les
+côtes du Napolitain et de la Sicile, dans le «Phare» de Messine, sur les
+côtes de Sardaigne, mais aussi dans le détroit de Bonifacio, au large de
+Saint-Tropez, aux abords du cap Creus, en Espagne, et dans les mers
+barbaresques. Les éponges usuelles sont récoltées dans le golfe de Gabès
+et à l'autre extrémité de la Méditerranée, sur les côtes de Syrie, de
+l'Asie Mineure, dans les bras de mer qui serpentent au milieu des
+Cyclades et des Sporades. Les éponges habitant, en général, des
+profondeurs moindres que les coraux, de 5 mètres à 50 mètres, il est
+souvent facile d'aller les détacher en plongeant, tandis que le corail
+est brutalement cueilli par des instruments de fer qui le cassent et en
+ramassent les débris, mêlés à la vase, aux algues et aux restes
+d'animalcules marins. L'industrie est encore dans sa période barbare.
+Les riverains de la Méditerranée sont loin d'en être arrivés à une
+connaissance suffisante de la mer et de ses habitants pour qu'il leur
+soit possible de pratiquer méthodiquement l'élève du corail et des
+éponges. Tel est pourtant le but qu'ils doivent avoir en vue. Il faut
+qu'ils sachent arracher à Protée, le dieu changeant, la garde des
+troupeaux de la mer.
+
+La récolte du sel est, après la pêche, la grande industrie des bords de
+la Méditerranée; mais, comme la pêche, elle est encore en maints
+endroits dans sa période primitive; c'est pendant le cours de ce siècle
+seulement que l'on a commencé de procéder avec science à l'exploitation
+du sel, de la soude et des autres substances contenues dans l'eau
+marine. La Méditerranée se prête admirablement à la production du sel, à
+cause de la température élevée de ses eaux, de sa forte teneur saline,
+de la faible oscillation de ses marées et de la grande étendue de plages
+presque horizontales alternant avec les côtes rocheuses et les
+promontoires de ses rives. C'est probablement en France, aux bords de
+l'étang de Thau, dans la Camargue et sur le littoral de Hyères, que se
+trouvent les marais salants les plus productifs et les mieux disposés;
+mais on en voit aussi de très-vastes sur les côtes d'Espagne, de
+l'Italie, de la Sardaigne, de la Sicile, de la péninsule istriote, et
+jusque dans les «limans» salins de la Bessarabie qui bordent la mer
+Noire. On peut évaluer à plus d'un million de tonnes, c'est-à-dire à un
+total de chargement plus considérable que celui de la flotte de commerce
+française tout entière[6], la masse de sel que l'on récolte chaque année
+sur les rivages de la Méditerranée. Relativement à la richesse de la
+mer, c'est là une quantité tout à fait infinitésimale; ce n'est rien en
+proportion des trésors que la science nous permettra de tirer un jour de
+ces abîmes «infertiles[7]».
+
+[Note 6: Production du sel marin sur les bords de la Méditerranée:
+
+Espagne 200,000 tonnes.
+France 250,000 --
+Italie 300,000 --
+Autriche 70,000 --
+Russie 120,000 --
+Autres pays 200,000 (?) --
+ ------------------
+ 1,140,000 (?) tonnes.
+]
+
+[Note 7:
+
+Produit annuel approximatif de la pêche 75,000,000 fr.
+ -- -- du corail 16,000,000
+ -- -- des éponges 1,000,000
+ -- -- de la récolte du sel, etc.
+ 1,140,000 tonnes. 12,000,000
+]
+
+
+
+
+III
+
+COMMERCE ET NAVIGATION
+
+
+Les avantages que l'homme peut retirer directement de l'exploitation de
+la Méditerranée doivent être considérés comme d'une bien faible valeur
+en comparaison du gain de toute espèce, économique, intellectuel et
+moral, que la navigation de la mer intérieure a valu à l'humanité. Ainsi
+que les historiens en ont fréquemment fait la remarque, les côtes, les
+îles et les péninsules de la Méditerranée grecque et phénicienne se
+trouvaient admirablement disposées pour faciliter les premiers débuts du
+commerce maritime. Les terres dont on aperçoit déjà les cimes
+blanchissantes avant de quitter le port, les plis et replis du rivage où
+l'embarcation surprise par la tempête peut se mettre en sûreté; ces
+brises régulières et ces vents généraux qui soufflent alternativement de
+la terre et de la mer; cette égalité du climat qui permet aux matelots
+de se croire partout dans leur patrie; enfin cette variété de produits
+de toute nature causée par la configuration si diverse des contrées
+riveraines, toutes ces raisons ont contribué à faire de la Méditerranée
+le berceau du commerce européen. Or, que sont les échanges, à un certain
+point de vue, sinon la rencontre des peuples sur un terrain neutre de
+paix et de liberté, sinon la lumière se faisant dans les esprits par la
+communication des idées? Toute forme du littoral qui favorise les
+relations de peuple à peuple a par cela même aidé au développement de la
+civilisation. En voyant les îles nombreuses de la mer Égée, les franges
+de presqu'îles qui les bordent et les grandes péninsules elles-mêmes, le
+Péloponèse, l'Italie, l'Espagne, on les compare naturellement à ces
+replis du cerveau dans lesquels s'élabore la pensée de l'homme.
+
+La marche de la civilisation s'est opérée longtemps suivant la direction
+du sud-est au nord-ouest: la Phénicie, la Grèce, l'Italie, la France ont
+été successivement les grands foyers de l'intelligence humaine. La
+raison principale de ce phénomène historique se trouve dans la
+configuration même de la mer qui a servi de véhicule aux peuples en
+mouvement; l'axe de la civilisation, si l'on peut parler ainsi, s'est
+confondu avec l'axe central de la Méditerranée, des eaux de la Syrie au
+golfe du Lion. Mais depuis que l'Europe a cessé d'avoir son unique
+centre de gravitation dans le monde méditerranéen, et que l'appel du
+commerce entraîne ses navires vers les deux Amériques et l'extrême
+Orient, le mouvement général de la civilisation n'a plus cette marche
+uniforme du sud-est au nord-ouest; il rayonne plutôt dans tous les sens.
+Si l'on devait indiquer les courants principaux, il faudrait signaler
+ceux qui partent de l'Angleterre et de l'Allemagne vers l'Amérique du
+Nord, et des pays latinisés de l'Europe vers l'Amérique méridionale. Ces
+deux courants continuent de se diriger à l'occident, mais ils sont l'un
+et l'autre infléchis vers le sud. Le climat, la forme des continents, la
+distribution des mers ont nécessité ce changement de direction dans le
+mouvement général des nations.
+
+Il est intéressant de constater les alternatives qui se sont produites
+dans le rôle historique de la Méditerranée. Tant que cette mer
+intérieure resta la grande voie de communication des peuples, les
+républiques commerçantes ne songèrent qu'à la prolonger à l'orient par
+des routes de caravanes tracées dans la direction du golfe Persique, des
+Indes, de la Chine. Au moyen âge, les comptoirs génois bordaient les
+rivages de la mer Noire et se continuaient dans la Transcaucasie jusqu'à
+la Caspienne. Les voyageurs d'Europe, et surtout les Italiens,
+pratiquaient les routes de l'Asie Mineure, et maint itinéraire, qui
+n'est plus connu de nos jours, était fréquemment suivi à cette époque.
+Depuis cinq cents années, le domaine du commerce s'est rétréci dans
+l'Asie centrale, et les relations de peuple à peuple y sont devenues
+plus difficiles.
+
+C'est que, dans l'intervalle, la Méditerranée a cessé d'être la grande
+mer de navigation. Les marins, libérés de la frayeur que causaient les
+mers sans bords, ont aventuré leurs navires dans tous les parages de
+l'Océan. Les routes de terre, toujours pénibles et semées de périls, ont
+été abandonnées, les marchés intermédiaires de l'Asie centrale sont
+devenus des solitudes, et la Méditerranée s'est transformée pour le
+commerce en un véritable cul-de-sac. Cet état de choses a duré
+longtemps; seulement, depuis le milieu du siècle, les rapports ont
+commencé à se renouer de proche en proche, et la reconquête du terrain
+perdu s'accomplit rapidement. En outre, un grand événement, que l'on
+peut qualifier de révolution géologique aussi bien que de révolution
+commerciale, a rouvert une ancienne porte de la Méditerranée. Naguère
+sans issue vers l'Orient, cette mer communique maintenant avec l'océan
+des Indes par le détroit de Suez; elle est devenue le grand chemin des
+bateaux à vapeur entre l'Europe occidentale, les Indes et l'Australie.
+Il faut espérer que dans un avenir prochain d'autres canaux, ouverts de
+la mer Noire à la mer Caspienne et de celle-ci au lac d'Aral et aux
+fleuves de l'Asie centrale, l'Amou et le Syr, permettront au commerce
+maritime de pénétrer directement jusque dans le coeur de l'ancien
+continent.
+
+Ainsi, pendant le cours de l'histoire, se déplacent au bord des mers et
+sur la face des continents les grands lieux de rendez-vous, que l'on
+pourrait appeler les points vitaux de la planète. Port-Saïd, ville
+improvisée sur une plage déserte, est devenue l'une de ces localités
+vers lesquelles se porte le mouvement des hommes et des marchandises de
+toute espèce, tandis que, non loin de là, sur la côte de Syrie, les
+anciennes cités reines de Tyr et de Sidon ne sont plus que de misérables
+villages où l'on cherche vainement les restes d'un orgueilleux passé. De
+même a péri Carthage, de même a décliné Venise. Les atterrissements du
+littoral, l'emploi de navires beaucoup plus grands que ceux des anciens,
+les changements politiques de toute espèce, la perte de la liberté, les
+destructions violentes ont supprimé maint point vital des rivages de la
+Méditerranée; mais presque partout le port détruit s'est rouvert dans le
+voisinage ou bien plusieurs havres secondaires en ont pris la place. La
+plupart des grandes voies commerciales ont gardé leur direction
+première, et c'est dans les mêmes parages que se trouvent leurs points
+d'attache et leurs escales.
+
+D'ailleurs, certaines localités sont des lieux de passage ou de
+rendez-vous nécessaires pour les navires, et des villes importantes
+doivent forcément y surgir. Tels sont les détroits, comme Gibraltar et
+le «Phare» de Messine; telles sont aussi les baies terminales des golfes
+qui s'avancent profondément dans les terres, comme Gênes, Trieste et
+Salonique. Les ports qui offrent le point de débarquement le plus facile
+pour les marchandises à destination des mers étrangères, par exemple
+Marseille et Alexandrie, sont également des foyers naturels d'attraction
+où les commerçants doivent accourir en foule. Enfin, il est une ville de
+la Méditerranée qui réunit à la fois tous les avantages géographiques,
+car elle est située sur un détroit, au point de jonction de deux mers et
+de deux continents. Cette ville est Constantinople. Malgré la déplorable
+administration qui l'opprime, sa situation même en fait une des grandes
+cités du monde.
+
+Quoique les ports de la Méditerranée ne soient plus, comme ils le furent
+pendant des milliers d'années, en possession de l'hégémonie commerciale,
+cependant cette mer intérieure est toujours, en proportion, beaucoup
+plus peuplée de navires que ne le sont les grands océans. Sans compter
+les embarcations de pêche, ses ports riverains ne possèdent pas moins de
+30,000 navires; d'une capacité totale de 2 millions et demi de tonneaux.
+C'est plus du quart de la flotte commerciale du monde entier, mais
+seulement la sixième partie du tonnage, car la force de l'habitude a
+fait conserver plus longtemps dans les ports italiens et grecs les
+anciens types d'embarcations à faible capacité, et d'ailleurs le peu de
+longueur des traversées, l'immunité relative du péril, le voisinage des
+ports de refuge facilitent surtout la navigation de petit cabotage.
+
+A la flotte méditerranéenne proprement dite il faut ajouter celle que
+les ports de l'Océan, principalement ceux de l'Angleterre, y envoient
+trafiquer. Pour la protection du commerce de ses nationaux, le
+gouvernement de la Grande-Bretagne a même pris soin de se mettre au
+nombre des puissances riveraines de la Méditerranée; il s'est emparé de
+Gibraltar l'espagnole, qui est la porte occidentale du bassin, et de
+Malte l'italienne, qui en est la forteresse centrale. Il n'en possède
+point la porte de sortie, qui est le détroit artificiel de Port-Saïd à
+Suez; mais il peut, s'il le veut, tirer le verrou à l'extrémité du long
+corridor extérieur que forme la mer Rouge, car ses garnisons veillent à
+l'îlot de Périm et sur le rocher d'Aden, à l'entrée de l'océan des
+Indes.
+
+[Illustration: N° 9.--LIGNES DE VAPEURS ET TÉLÉGRAPHES DE LA
+MÉDITERRANÉE. Echelle 1:45.000000.
+
+Si l'Angleterre a la plus grosse part du commerce de la Méditerranée,
+presque toutes les populations riveraines y ont aussi un mouvement
+considérable d'échanges. Au point de vue du trafic, la mer qui s'étend
+de Gibraltar à l'Égypte est bien un lac français, ainsi que la nommait
+un souverain visant à l'empire universel; c'est aussi un lac hellénique,
+dalmate, espagnol, plus encore un lac italien. Les derniers maîtres en
+furent les pirates barbaresques, dont les embarcations légères se
+présentaient inopinément devant les villages des côtes, et s'emparaient
+des habitants pour les réduire en esclavage. Depuis l'extermination de
+ces flottes de rapine, le commerce a fait de la Méditerranée une
+propriété commune où les mailles du réseau international de navigation
+se resserrent de plus en plus. Les navires ne s'associent pas comme
+jadis en convois ou caravanes pour aller déposer leurs marchandises
+d'échelle en échelle, la mer est devenue assez sûre pour que les
+embarcations isolées puissent s'y aventurer en tout temps. Reste le
+péril toujours imminent des récifs et des tempêtes. Quoique l'art de la
+navigation ait fait de très-grands progrès, quoique la plupart des caps,
+ceux du moins des rivages européens, soient éclairés par des phares, et
+que l'entrée des ports soit indiquée par des feux, des balises, des
+bouées, cependant les naufrages sont encore très-fréquents dans les eaux
+méditerranéennes. Même de grands navires s'y sont perdus quelquefois
+sans qu'on ait pu retrouver une planche de l'épave.
+
+De nos jours les bateaux à vapeur, suivant d'escale en escale un
+itinéraire tracé, tendent à se substituer de plus en plus aux bateaux à
+voiles. Certaines lignes de navigation, qui se rattachent de part et
+d'autre aux chemins de fer des rivages méditerranéens, sont ainsi
+devenues comme un sillage permanent où passent et repassent les navires,
+semblables aux bacs qui traversent les fleuves. La régularité, la
+vitesse de ces bacs à vapeur, la facilité qu'ils procurent aux
+expéditions de toute espèce, le nombre croissant des voies ferrées qui
+viennent aboutir aux ports et y déverser leurs marchandises, enfin les
+fils télégraphiques sous-marins, déjà ramifiés dans tous les sens, qui
+relient les côtes les unes aux autres et font penser les peuples à
+l'unisson, tout contribue à développer le commerce de la Méditerranée.
+Il est actuellement, sans compter le transit par Gibraltar et Suez,
+d'environ huit milliards de francs[8]. En comparaison des échanges de
+l'Angleterre, de la Belgique, de l'Australie, c'est là un trafic encore
+peu considérable pour une population riveraine de près de cent millions
+d'hommes; mais chaque année l'accroissement est zensible.
+
+[Note 8: Navigation de la Méditerranée en 1875 (évaluation
+approximative).
+
+ Flotte commerciale
+ /------- ------\ Mouvement Total des
+ à voile. à vapeur. Tonnage. des ports. échanges.
+Espagne méditerranéenne 2,500 100 250,000 5,000,000 600,000,000 fr.
+France 4,000 250 300,000 6,000,000 2,000,000,000
+Italie 18,800 140 1,030,000 21,000,000 2,600,000,000
+Autriche 3,300 100 400,000 3,000,000 400,000,000
+Grèce 6,100 20 420,000 7,000,000 200,000,000
+Turquie d'Europe et d'Asie 2,200 10 210,000 25,000,000 600,000,000
+Roumanie (?) (?) (?) 600,000 200,000,000
+Russie méditerranéenne 500 50 50,000 2,000,000 400,000,000
+Égypte 100(?) 25 (?) 4,000,000 500,000,000
+Malte et Gibraltar. (?) (?) 6,000,000 400,000,000
+Algérie 170 10,000 2,000,000 400,000,000
+Tunis, Tripoli, etc. 500 10,000 500,000 100,000,000
+ ------ ---- --------- ---------- -------------
+ 28,170(?) 680(?) 2,700,000 82,100,000 8,400,000,000 fr.
+]
+
+D'ailleurs, il faut tenir compte de ce fait qu'en face du vivant
+organisme des péninsules européennes, la torride Afrique est encore en
+grande partie comme une masse inerte; si ce n'est d'Oran à Tunis, et
+d'Alexandrie à Port-Saïd, ses côtes presque sans population sont
+rarement visitées; les marins de nos jours les évitent comme le
+faisaient les anciens nautonniers hellènes. On peut même s'étonner que
+des régions vers lesquelles se dirigeaient des essaims de navires,
+telles que la Cyrénaïque, Chypre et l'admirable île de Crète, située à
+l'entrée même de la mer Égée, soient restées si longtemps éloignées des
+grandes lignes de navigation moderne.
+
+
+
+
+ CHAPITRE IV
+
+ LA GRÈCE
+
+
+
+
+I
+
+VUE D'ENSEMBLE
+
+
+La Grèce politique, resserrée dans ses étroites limites au sud des
+golfes de Volo et d'Arta, est une contrée d'environ 50,000 kilomètres
+carrés, représentant au plus la dix-millième partie de la surface
+terrestre. En d'immenses territoires comme celui de l'empire russe, des
+districts plus vastes que la Grèce n'ont rien qui les distingue des
+régions environnantes, et leur nom éveille à peine une idée dans
+l'esprit. Mais combien au contraire ce petit pays des Hellènes, si
+insignifiant sur nos cartes en comparaison des grands royaumes, nous
+rappelle de souvenirs! Nulle part l'humanité n'atteignit un degré de
+civilisation plus harmonieux dans son ensemble et plus favorable au
+libre essor de l'individu. De nos jours encore, quoique entraînés dans
+un cycle historique bien autrement vaste que celui des Grecs, nous
+devons toujours reporter nos regards en arrière pour contempler ces
+petits peuples qui sont restés nos maîtres dans les arts, et qui furent
+nos initiateurs dans les sciences. La ville qui fut «l'école de la
+Grèce» est encore par son histoire et ses exemples l'école du monde
+entier. Après vingt siècles de déchéance, elle n'a cessé de nous
+éclairer, comme ces étoiles déjà éteintes dont les rayons continuent
+d'illuminer la terre.
+
+C'est évidemment à la situation géographique de la Grèce qu'il faut
+attribuer le rôle si considérable qu'ont rempli ses peuples pendant une
+longue période de l'histoire universelle. En effet, des tribus de même
+origine, mais habitant des contrées moins heureuses, notamment les
+Pélasges de l'Illyrie, que l'on croit être les ancêtres des Albanais,
+n'ont pu s'élever au-dessus de la vie barbare, tandis que les Hellènes
+se plaçaient à la tête des nations policées et leur frayaient des voies
+inexplorées jusqu'alors. Si la Grèce qui, dans la période géologique
+actuelle, est si merveilleusement découpée par les flots, avait continué
+d'être ce qu'elle fut pendant la période tertiaire, une vaste plaine
+continentale rattachée aux déserts de la Libye et parcourue par les
+grands lions et les rhinocéros, aurait-elle pu devenir la patrie de
+Phidias, d'Eschyle et de Démosthènes? Non, sans doute. Elle serait
+restée ce qu'est aujourd'hui l'Afrique, et loin d'avoir pris, comme elle
+l'a fait, l'initiative de la civilisation, elle eût attendu que
+l'impulsion lui vînt du dehors. Il est vrai que par suite de cette
+ampleur grandissante de l'horizon qu'ont donnée les voyages, les
+découvertes, les routes de commerce, la Grèce s'est rapetissée peu à peu
+en proportion du monde connu; elle a fini par perdre les priviléges que
+lui avaient assurés d'abord sa position géographique et la forme
+heureuse de ses contours.
+
+La Grèce, péninsule de la presqu'île des Balkhans, avait, plus encore
+que la Thrace et la Macédoine, l'avantage d'être complétement fermée du
+côté du nord par des barrières transversales de montagnes; aussi, grâce
+à ces remparts protecteurs, la culture hellénique a-t-elle pu se
+développer sans avoir à craindre d'être étouffée dans son germe par des
+invasions successives de barbares. Au nord et à l'est de la Thessalie,
+l'Olympe, le Pélion, l'Ossa constituent déjà, du côté de la Macédoine,
+de premiers et formidables obstacles. Aux limites de la Grèce actuelle
+et de la Thessalie, se dresse une deuxième barrière, la chaîne abrupte
+de l'Othrys. Au détour du golfe de Lamia, nouvel obstacle: la rangée de
+l'Œta ferme le passage; il faut se glisser entre les rochers et la mer
+par l'étroit défilé des Thermopyles. Après avoir traversé les monts de
+la Locride pour redescendre dans le bassin de Thèbes, il reste encore à
+franchir le Parnès ou les contre-forts du Cithéron avant de gagner les
+plaines de l'Attique. Au delà, l'isthme est encore défendu par d'autres
+barrières transversales, remparts extérieurs de la grande citadelle
+montagneuse du Péloponèse, «l'acropole de la Grèce.» On a souvent
+comparé l'Hellade à une série de chambres aux portes solidement
+verrouillées; il était difficile d'y entrer, plus difficile encore d'en
+sortir, à cause de ceux qui les défendaient. «La Grèce est faite comme
+un piége à trois fonds, dit Michelet. Vous pouvez entrer et vous vous
+trouvez pris en Macédoine, puis en Thessalie, puis entre les Thermopyles
+et l'isthme. «Mais c'est au delà de l'isthme surtout qu'il devient
+difficile de pénétrer; aussi Lacédémone fut-elle longtemps inattaquable.
+
+A une époque où la navigation, même sur les eaux presque fermées comme
+l'Archipel, était fort périlleuse, la Grèce se trouvait suffisamment
+protégée par la mer contre les invasions des peuples orientaux; mais
+nulle contrée n'invitait mieux les marins aux expéditions pacifiques du
+commerce. Largement ouverte sur la mer Égée par ses golfes et ses ports,
+précédée d'îles nombreuses, d'étape et de refuge, la Grèce pouvait
+entrer facilement en rapports d'échange avec les populations plus
+cultivées qui vivaient en face, sûr les côtes dentelées de l'Asie
+Mineure. Les colons et les voyageurs de l'Ionie d'orient n'apportaient
+pas seulement des denrées et des marchandises à leurs frères Achéens ou
+Pélasges, ils leur transmettaient aussi les mythes, les poèmes, la
+science, les arts de leur patrie. Par la forme générale de ses rivages
+et la disposition de ses montagnes, la Grèce regarde surtout vers
+l'Orient, d'où lui vint la lumière; c'est du côté de l'est que les
+péninsules s'avancent dans les eaux et que sont parsemées les îles les
+plus nombreuses; c'est également sur la rive orientale que s'ouvrent les
+ports commodes et bien abrités, et que s'étendent, dans leur hémicycle
+de montagnes, les plaines les mieux situées pour servir d'emplacement à
+des cités populeuses. Cependant la Grèce n'a pas, comme la Turquie, le
+désavantage d'être à peu près complétement privée de rapports directs
+avec l'Occident par une large zone de montagnes difficiles et des côtes
+abruptes. La mer d'Ionie, à l'ouest du Péloponèse, est, il est vrai,
+relativement large et déserte; mais le golfe de Corinthe, qui traverse
+toute l'épaisseur de la péninsule hellénique, et la rangée des îles
+Ioniennes, d'où l'on aperçoit au loin les montagnes de l'Italie,
+devaient inciter à la navigation des mers occidentales. Dans les temps
+antiques, les Acarnaniens, qui connaissaient l'art de construire les
+voûtes bien avant les Romains, purent, grâce au commerce, enseigner leur
+art aux peuples italiens, et plus tard les Grecs devinrent sans peine
+les civilisateurs de tout le monde méditerranéen de l'Occident.
+
+Le trait distinctif de l'Hellade, considérée dans son relief, est le
+grand nombre de petits bassins indépendants et séparés les uns des
+autres par des rochers et des remparts de montagnes. D'avance, la
+disposition du sol se prêtait au fractionnement des races grecques en
+une multitude de républiques autonomes. Chaque cité avait son fleuve,
+son amphithéâtre de collines ou de monts, son acropole, ses champs, ses
+vergers et ses forêts; presque toutes avaient aussi leur débouché vers
+la mer. Tous les éléments nécessaires à une société libre se trouvaient
+réunis dans ces petits groupes indépendants, et le voisinage de cités
+rivales, également favorisées, entretenait une émulation constante, qui
+trop souvent dégénérait en luttes et en batailles. Les îles de la mer
+Égée accroissaient encore la diversité politique; chacune d'elles, comme
+les bassins de la péninsule hellénique, s'était constituée en cité
+républicaine; partout l'initiative locale se développait librement, et
+c'est ainsi que, le moindre îlot de l'Archipel a pu fournir des grands
+hommes à l'histoire.
+
+Mais si, par le relief du sol, par la multitude de ses îles et de ses
+bassins péninsulaires, la Grèce est diverse à l'infini, elle est une par
+la mer qui la baigne, la pénètre, la découpe en franges et lui donne un
+développement de côtes extraordinaire. Les golfes et les innombrables
+ports de l'Hellade ont fait de leurs riverains un peuple de matelots,
+des «amphibies», ainsi que le disait Strabon; les Grecs ont pris quelque
+chose de la mobilité des flots. De tout temps ils se sont laissé
+entraîner par la passion des voyages. Dès que les habitants d'une cité
+étaient un peu trop nombreux pour le sol qui leur fournissait la
+subsistance, ils se hâtaient d'essaimer comme une tribu d'abeilles; ils
+couraient les rives de la Méditerranée pour y trouver un site qui leur
+rappelât la patrie et pour y élever une nouvelle acropole. C'est ainsi
+que des Palus Méotides jusqu'au delà des colonnes d'Hercule, de Tanaïs
+et de Panticapée à Gadès et à Tingis, la moderne Tanger, surgirent
+partout des villes helléniques. Grâce à ces colonies éparses, dont
+plusieurs dépassèrent de beaucoup en gloire et en puissance leurs
+anciennes métropoles, la véritable Grèce, celle des sciences, des arts
+et de l'autonomie républicaine, finit par déborder largement hors de son
+berceau et par occuper sporadiquement tout le pourtour du monde
+méditerranéen. Relativement à ce qui formait l'Univers des anciens, les
+Grecs étaient ce que les Anglais sont aujourd'hui par rapport à la terre
+entière. L'analogie remarquable que la petite péninsule de Grèce et les
+îles voisines présentent avec l'archipel de la Grande-Bretagne, située
+précisément à l'autre extrémité du continent, se retrouve aussi dans le
+rôle des nations qui les habitent. Les mêmes avantages géographiques
+ont, dans un autre milieu et dans un autre cycle de l'histoire, amené
+des résultats de même nature; de la mer Égée aux eaux de l'Angleterre,
+une sorte de polarité s'est produite à travers les temps et l'espace.
+
+[Illustration: VUE DU PARNASSE ET DE DELPHES.]
+
+L'admiration que les voyageurs éprouvent à la vue de la Grèce provient
+surtout des souvenirs qui s'attachent à chacune de ses ruines, au
+moindre de ses ruisselets, aux plus faibles écueils de ses mers. Tel
+site de la Provence ou de l'Espagne, qui ressemble aux plus beaux
+paysages de l'Hellade ou qui même leur est supérieur par la grâce ou la
+hardiesse des lignes, n'est connu que d'un petit nombre d'appréciateurs,
+et la foule indifférente passe en le regardant à peine; c'est qu'il ne
+porte point le nom célèbre de Marathon, de Leuctres ou de Platée, et
+qu'on n'y entend pas le bruissement des siècles écoulés. Cependant,
+quand même les côtes de la Grèce ne se distingueraient pas entre toutes
+par l'éclat que reflète sur elles la gloire des ancêtres, elles n'en
+resteraient pas moins belles et dignes d'être contemplées. Ce qui ravit
+l'artiste dans les paysages des golfes d'Athènes et d'Argos, ce n'est
+pas seulement le bleu de la mer, le «sourire infini des flots», la
+transparence du ciel, la perspective fuyante des rivages, la brusque
+saillie des promontoires, c'est aussi le profil si pur et si net des
+montagnes aux assises de calcaire ou de marbre: on dirait des masses
+architecturales, et maint temple qui les couronne ne paraît qu'en
+résumer la forme.
+
+La verdure, l'eau claire des ruisseaux, voilà ce qui manque le plus aux
+rivages de la Grèce! Dans le voisinage de la mer, presque toutes les
+montagnes sont dépouillées de leurs grands arbres; il ne reste plus que
+les arbrisseaux, cytises, lentisques, arbousiers et lauriers-roses; même
+le tapis d'herbes odoriférantes qui revêt les déclivités et que broute
+la dent des chèvres, est en maints endroits réduit à quelques misérables
+lambeaux; les pluies torrentielles enlèvent jusqu'à la terre végétale;
+la roche se montre à nu: de loin, on ne voit que des escarpements
+grisâtres, tachetés ça et là de maigres buissons. Déjà du temps de
+Strabon presque toutes les montagnes des côtes avaient perdu leurs
+forêts; de nos jours, a dit un auteur, «la Grèce n'est plus que le
+squelette de ce qu'elle fut autrefois.» Par une sorte d'ironie, les noms
+empruntés à des arbres sont extrêmement nombreux dans toutes les parties
+de l'Hellade et de la Turquie hellénique. Carya est la «ville des
+noyers», Valanidia, celle des chênes à vallonée; Kyparissi, celle des
+cyprès; Platanos ou Plataniki, celle des platanes. Partout se trouvent
+des localités dont le nom rural n'est malheureusement plus justifié.
+C'est presque uniquement dans les montagnes de l'intérieur du pays et du
+littoral ionien que subsistent encore les forêts. L'Oeta, quelques-uns
+des monts de l'Étolie, les hauteurs de l'Acarnanie, et dans le
+Péloponèse, l'Arcadie, l'Élide, la Triphylie, les pentes du Taygète ont
+gardé leurs grands bois. C'est aussi dans ces contrées forestières et
+parcourues seulement des bergers que se sont maintenus les animaux
+sauvages, les loups, les renards, les chacals. Le chamois, dit-on,
+n'aurait pas entièrement disparu; on en rencontre sur le Pinde et sur
+l'Oeta; quant au sanglier d'Érymanthe, qui devait être une espèce
+particulière, à en juger par les sculptures antiques, il ne se retrouve
+plus en Grèce; le lion, que mentionne encore Aristote, n'y existe plus
+depuis deux mille ans. Parmi les petits animaux, un des plus communs
+dans certaines parties du Péloponèse, est une tortue, que les indigènes
+regardent avec une sorte d'horreur, semblable à celle qu'éprouvent un
+grand nombre d'Occidentaux à la vue du crapaud ou de la salamandre. La
+Grèce est petite, et cependant la variété des climats y est fort grande.
+Le contraste des montagnes et des plaines, des régions forestières et
+des vallées arides, des côtes exposées au nord et de celles qui sont
+tournées vers le sud, produit dans les climats locaux de remarquables
+oppositions. Mais, sans tenir compte de ces diversités, on peut dire que
+dans son ensemble la Grèce présente, du nord au sud, une gamme
+climatérique dont la richesse n'est égalée que dans un très-petit nombre
+de régions terrestres. Au nord, les monts de l'Étolie, aux pentes
+couvertes de hêtres, semblent appartenir aux régions tempérées du centre
+de l'Europe, tandis qu'au sud et à l'est les péninsules et les îles,
+avec leurs olivettes et leurs bosquets de citronniers et d'orangers,
+même leurs groupes de palmiers, leurs cactus et leurs agaves, font déjà
+partie de la zone subtropicale; même dans un voisinage immédiat, des
+contrées ont des climats fort distincts: telles, par exemple, la cavité
+lacustre de la Béotie, aux froids hivers, aux étés brûlants, et la
+campagne de l'Attique, alternativement rafraîchie et réchauffée par la
+brise de la mer. Dans un tout petit espace, la Grèce résume une zone
+considérable de la Terre. On ne saurait douter que cette extrême variété
+de climats et tous les contrastes qui en dérivent n'aient eu pour
+résultat d'éveiller plus vivement l'intelligence déjà si mobile des
+Hellènes, de solliciter leur curiosité, leur goût pour le commerce et
+leur esprit d'industrie.
+
+D'ailleurs, la grande diversité des climats de terre est compensée en
+Grèce par l'unité du climat maritime. Comme dans les vallées des
+montagnes, le vent qui souffle sur la mer Égée oscille en brises
+alternantes. Pendant presque tout l'été, les grands foyers d'appel des
+déserts africains attirent les courants atmosphériques de l'Europe
+orientale. Du nord de l'Archipel et de la Macédoine, l'air se précipite
+alors en un vent violent qui entraîne rapidement vers le sud les navires
+en voyage: maintes fois les conquérants qui possédaient les rivages
+septentrionaux de la mer se sont servis de cette brise pour aller
+attaquer à l'improviste les habitants des contrées plus méridionales de
+l'Asie Mineure ou de la Grèce. Ce courant atmosphérique régulier, connu
+sous le nom de vent étésien ou «annuel», cède à la fin des chaleurs,
+quand le soleil est au-dessus du tropique méridional. En outre, il
+s'interrompt chaque nuit, quand l'air frais de la mer est attiré vers
+les régions du littoral réchauffées pendant le jour. Après le coucher du
+soleil, il se modère peu à peu; l'atmosphère reste calme durant quelques
+instants, puis insensiblement elle commence à se mouvoir en sens
+inverse, et les barques voguant vers le nord mettent à la voile. Cette
+brise, le propice _embatès_, est le doux souffle de la mer chanté par
+les anciens poëtes. Du reste, vents généraux et brises locales changent
+de direction et d'allures dans le voisinage des côtes, suivant la forme
+et l'orientation des golfes et des chaînes de montagnes. Ainsi le golfe
+de Corinthe, que de hautes arêtes dominent au nord et au sud, ne reste
+ouvert aux courants aériens qu'à ses deux extrémités; le vent entre et
+sort alternativement, «pareil, disait Strabon, à la respiration d'un
+animal.»
+
+De même que les vents, les pluies dévient en maints endroits de leur
+course normale pour se déverser, comme en des entonnoirs, dans certaines
+vallées qu'entourent de toutes parts des escarpements de montagnes;
+ailleurs, au contraire, les nuages pluvieux passent sans laisser tomber
+leur fardeau d'humidité; à tous les contrastes locaux produits par la
+différence de relief et la variété des climats correspondent d'autres
+contrastes dans le taux de la précipitation annuelle. En moyenne, les
+pluies sont beaucoup plus abondantes sur les côtes occidentales de la
+Grèce que sur les rivages orientaux: de là cet aspect riant que
+présentent les coteaux de l'Élide, comparés aux escarpements nus de
+l'Argolide et de l'Attique. C'est également à l'ouest de la Péninsule
+que viennent éclater avec le plus de régularité les orages apportés par
+les vents de la Méditerranée. Au printemps, saison orageuse par
+excellence, il arrive fréquemment dans les campagnes de l'Élide et de
+l'Acarnanie que, pendant des semaines entières, le tonnerre gronde
+régulièrement toutes les après-midi. Nulle part n'étaient mieux placés
+les temples de Jupiter le Lanceur de Foudres.
+
+Les anciens habitants des Cyclades, et probablement ceux des côtes de
+l'Hellade et de l'Asie Mineure, étaient déjà parvenus à un état de
+civilisation assez développé bien avant l'époque historique. C'est là ce
+qu'ont démontré les fouilles opérées sous les cendres volcaniques de
+Santorin et de Therasia. Lorsque leurs maisons furent ensevelies sous
+les débris, les Santoriniotes commençaient à sortir de l'âge de la
+pierre pour entrer dans celui du cuivre pur. Ils savaient construire des
+voûtes avec des pierres et du mortier, fabriquaient la chaux, se
+servaient de poids formés avec des blocs de lave, connaissaient le
+tissage et la poterie, l'art de teindre les étoffes et celui de peindre
+leurs maisons à fresque; ils cultivaient l'orge, les pois, les lentilles
+et commerçaient avec les pays lointains.
+
+Ces hommes étaient-ils de la même origine que les Hellènes? on ne sait.
+Mais une chose est certaine: dès les premières lueurs de l'histoire, des
+Grecs de diverses familles habitaient les rivages et les îles de la mer
+Egée, tandis que des populations pélasgiques vivaient dans l'intérieur
+et sur les côtes occidentales de la Péninsule. D'ailleurs les Pélasges
+ou les «Vieux» étaient de la même souche que les Grecs, et parlaient des
+langues dont l'origine se confond avec celle des dialectes helléniques.
+Aryens de langage les uns et les autres, ils avaient dû se répandre en
+Grèce en venant de l'Asie Mineure, soit par l'Hellespont et la Thrace,
+soit par Miasme, soit par l'Hellespont et la Thrace, soit par les îles
+de l'archipel, à moins toutefois qu'ils ne fussent originaires du pays
+lui-même. D'après les traditions, les Pélasges étaient nés du mont
+Lycée, au centre du Péloponèse; ils se glorifiaient d'être des
+«autochthones», les «Hommes de la Terre noire», les «Enfants des
+Chênes», les «Hommes nés avant la Lune». Autour d'eux vivaient des
+tribus nombreuses de même origine, les Éoliens et les Lélèges, auxquels
+vinrent s'adjoindre les Ioniens et les Achéens ou «les Bons». Les
+Ioniens, qui devaient plus tard exercer une influence si considérable
+sur les destinées du monde, occupèrent seulement la péninsule de
+l'Attique et l'Eubée. Quant aux Achéens, ils eurent longtemps la
+prépondérance et donnèrent leur nom à l'ensemble des peuplades grecques.
+Plus tard, lorsque les Doriens, franchissant le golfe de Corinthe à sa
+partie la plus étroite, se furent établis en conquérants dans le
+Péloponèse, tous les habitants de la péninsule et des îles reçurent des
+Amphictyonies siégeant aux Thermopyles et à Delphes le nom générique
+d'Hellènes, qui était celui d'une petite peuplade de la Thessalie
+méridionale et de la Phthiotide. La désignation de Grecs, qui peut-être
+est un synonyme de «Montagnards», et peut-être aussi a le sens de
+«Vieux, Antique, Fils du sol», se répandit peu à peu dans la nation
+elle-même et finit par être généralement adoptée. Les Ioniens de l'Asie
+Mineure et les Carions des Sporades, émules des Phéniciens, naviguaient
+de port en port, trafiquant parmi ces tribus à demi-sauvages, et comme
+des abeilles qui portent le pollen sur les fleurs, répandaient de
+peuplade en peuplade la civilisation de l'Egypte et de l'Orient.
+
+Commerçants phéniciens et vainqueurs romains modifièrent à peine les
+éléments de la population hellénique; mais lors de la migration des
+Barbares, ceux-ci pénétrèrent dans la Grèce en multitudes. Pendant plus
+de deux siècles les Avares maintinrent leur pouvoir dans le Péloponèse,
+puis vinrent des Slaves, que la peste aida plus d'une fois à dépeupler
+la contrée. La Grèce devient une «Slavie», et l'idiome général fut une
+langue slave, probablement serbe, ainsi que le prouve encore la grande
+majorité des noms de lieux. Quoi qu'en disent maints auteurs, les
+superstitions et les légendes des Grecs ne sont pas un simple héritage
+des anciens Hellènes et leur monde surnaturel s'est enrichi des fantômes
+et des vampires inventés par les Slaves; le costume des Grecs est aussi
+un legs de leurs conquérants du Nord. Toutefois la langue policée des
+Hellènes a repris graduellement le dessus, et la race elle-même a si
+bien reconquis la prédominance, qu'il est impossible maintenant de
+retrouver les éléments serbes de la population. Mais, après avoir été
+presque entièrement slavisée, l'Hellade courut le risque de devenir
+albanaise, surtout pendant la domination vénitienne. Encore au
+commencement du siècle, l'albanais était la langue prépondérante de
+l'Élide, d'Argos, de la Béotie et de l'Attique; de nos jours, plus de
+cent mille prétendus Hellènes la parlent encore. La population actuelle
+de la Grèce est donc fort mélangée, mais il serait difficile de dire
+dans quelles proportions se sont unis les éléments divers: hellène,
+slave, albanais. On pense que les Grecs les plus purs de race sont les
+Maïnotes ou Maniotes de la péninsule du Ténare; eux-mêmes se disent les
+descendants directs des Spartiates et montrent encore parmi leurs
+châteaux forts celui qui appartint au «seigneur Lycurgue». Depuis un
+temps immémorial jusqu'à la guerre de l'indépendance, leurs assemblées
+de vieillards gardèrent le titre de «Sénat de Lacédémone». Tout Maïnote
+jurait d'aimer jusqu'à la mort «le premier des biens, la liberté,
+héritage des ancêtres spartiates.» Cependant les noms d'une foule de
+localités du Magne sont d'origine serbe et témoignent du long séjour des
+Slaves dans la contrée. Les Maïnotes pratiquent la «vendetta» comme
+s'ils étaient des Monténégrins; mais cette coutume n'est-elle pas celle
+de presque toutes les peuplades encore barbares?
+
+Quoi qu'il en soit, il est certain qu'en dépit des invasions et des
+croisements, la race grecque, peut-être en partie sous l'influence du
+climat qui l'entoure, a fini par se retrouver avec la plupart de ses
+traits distinctifs. D'abord, elle a su garder sa langue, et l'on a
+vraiment lieu de s'étonner que le grec vulgaire, issu d'ailleurs d'un
+idiome rustique, ne diffère pas davantage du grec littéraire ancien. Les
+changements, analogues à ceux que l'on retrouve dans les
+langues-néo-latines, se réduisent presque à deux, l'abréviation des mots
+par la contraction des syllabes non accentuées et l'emploi des
+auxiliaires dans le verbe. Aussi n'est-il pas difficile aux Grecs
+modernes d'expurger peu à peu leur idiome des tournures barbares et des
+mots étrangers pour le rapprocher de la langue de Thucydide.
+Physiquement, la race n'a guère changé non plus; on reconnaît les
+anciens types en maint district de la Grèce moderne. Le Béotien a cette
+démarche lourde qui faisait de lui un objet de risée parmi les autres
+Grecs; le jeune Athénien a la souplesse, la grâce et l'allure intrépide
+que l'on admire dans les cavaliers sculptés sur les frises du Parthénon;
+la femme de Sparte a gardé cette beauté forte et fière que les poëtes
+célébraient autrefois chez les vierges doriennes. Au moral, la filiation
+des Hellènes modernes n'est pas moins évidente. Comme ses ancêtres, le
+Grec de nos jours est amoureux du changement, curieux de nouveautés,
+grand questionneur des étrangers; descendant de citoyens libres, il a
+gardé le sentiment de l'égalité, et toujours enivré de sa dialectique,
+discute sans cesse comme s'il était encore dans l'agora; il s'abaisse
+souvent à flatter, mais sans conviction et par artifice de langage.
+Enfin, comme l'ancien Grec, il place trop souvent le mérite intellectuel
+au-dessus du mérite moral; à l'exemple du «sage Ulysse», le héros des
+chants homériques, il ne sait que trop bien mentir et tromper avec
+grâce; pour lui l'Acarnanien véridique et le Maïnote «lent à promettre,
+fidèle à tenir», sont des rustres bizarres. Un des traits de caractère
+qui distingue aussi de tous les autres Européens l'ancien Grec et le
+moderne, est qu'il se laisse rarement entraîner par les fortes passions,
+à l'exception du patriotisme. De plus, il ignore la mélancolie; il aime
+la vie et il veut en jouir. Il la donnera pourtant volontiers dans un
+jour de bataille, mais dans ce cas la mort elle-même est un acte où se
+concentrent toutes les forces de la vie. Le suicide est un genre de mort
+inconnu parmi les Grecs de nos jours: le plus malheureux, celui qui a le
+plus de raisons d'etre désespéré, se rattache quand même à l'existence.
+Un Grec atteint de folie est également un phénomène des plus rares.
+
+[Illustration: MAÏNOTES ET HABITANTS DE SPARTE. Dessin de A. de Curzon
+d'après nature.]
+
+Actuellement, la nationalité grecque, en dépit des éléments si divers
+qui l'ont composée, est une de celles qui dans leur ensemble présentent
+le caractère le plus homogène. Les Albanais, d'origine pélasgique, comme
+les Hellènes, ne leur cèdent point en patriotisme, et ce sont eux,
+Souliotes, Hydriotes, Spezziotes, qui ont peut-être le plus vaillamment
+lutté pour la cause commune de l'indépendance nationale. Les huit cents
+familles de Zinzares kutzo-valaques ou roumains, qui paissent leurs
+troupeaux dans les montagnes de l'Acarnanie et de l'Étolie, et que l'on
+connaît sous le nom de Kara-Gounis ou «Noires-Capotes», parlent à la
+fois les deux langues, et plusieurs d'entre eux épousent des Grecques,
+bien qu'ils ne donnent jamais leurs filles en mariage à des Hellènes.
+Fiers et libres, ils sont trop clair-semés pour que leur groupe de
+population puisse avoir une grande importance. Quant aux étrangers
+proprement dits, les Grecs sont assez intolérants à leur égard et ne
+prennent point à tâche de leur rendre le séjour agréable. Les Turcs,
+jadis si nombreux dans certaines parties du Péloponèse, en Béotie et
+dans l'île d'Eubée, ont dû fuir jusqu'au dernier le pays où leur
+présence rappelait les tristes souvenirs de la servitude, et ils n'ont
+laissé en témoignage de leur séjour que le fez, le narghilé, les
+babouches. Les Juifs, que l'on rencontre en multitudes dans toutes les
+villes de l'Orient slave et musulman, n'osent guère se hasarder parmi
+les Grecs, qui du reste sont pour eux de redoutables rivaux dans le
+maniement des fiances. On ne les voit en groupes de quelque importance
+que dans les îles Ioniennes, où ils s'étaient glissés à la faveur du
+protectorat britannique. C'est dans ce même archipel que vivent aussi
+les descendants des anciens colons vénitiens et nombre d'émigrants venus
+de toutes les parties de l'Italie. Des familles originaires de France et
+d'Italie constituent encore un groupe distinct de population dans l'île
+de Naxos. Quant aux porte-faix et aux jardiniers maltais d'Athènes et de
+Corfou, restant presque toujours dans une position subordonnée, ils
+vivent à part comme des étrangers.
+
+[Illustration: N. 10.--POPULATIONS DE LA GRÈCE.]
+
+La population homogène de la Grèce ne permet donc pas de diviser cette
+contrée, comme l'Austro-Hongrie et la Turquie, en provinces
+ethnologiques, mais elle se partage géographiquement en quatre régions
+naturelles bien distinctes: l'Hellade continentale, connue du temps de
+la population turque du nom de Roumélie, en souvenir de l'empire
+«romain» de Byzance; l'antique Péloponèse, appelé de nos jours Morée,
+peut-être par métathèse du mot «Romée», ou plutôt d'un mot slave qui
+signifie «rivage marin» et qui s'appliquait jadis à l'Élide; les îles de
+la mer Égée, Sporades et Cyclades; et les îles Ioniennes. En décrivant
+les diverses parties de la Grèce, il nous arrivera souvent d'employer de
+préférence les noms anciens des montagnes, des fleuves et des cités, car
+les Hellènes de nos jours, jaloux des gloires de la Grèce d'autrefois,
+cherchent à débarrasser peu à peu la carte de leur pays de tous les noms
+d'origine slave ou italienne[9].
+
+[Note 9: Grèce dans ses limites politiques:
+
+ Superficie. Population Population
+ en 1870. kilométrique.
+
+Grèce continentale.. 19,575 341,038 17
+
+Péloponèse.......... 21,466 645,380 30
+
+Iles de l'Egée...... 6,475 205,840 32
+
+Iles Ioniennes...... 2,607 218,879 84
+
+ TOTAUX......... 50,123 1,411,143 (1,458,000 avec 24
+ les marins, etc.)
+]
+
+
+
+
+II
+
+GRÈCE CONTINENTALE
+
+
+Les montagnes du Pinde, qui forment l'arête médiane de la Turquie
+méridionale, se prolongent en Grèce et lui donnent un caractère
+orographique analogue. Des deux côtés de la frontière conventionnelle,
+ce sont les mêmes roches et la même végétation, des paysages semblables,
+et presque partout des populations de même origine. En partageant
+l'Épire et en prenant la Thessalie à la Grèce, la diplomatie européenne
+ne s'est point occupée de faire son oeuvre conformément aux indications
+de la nature. Elle s'est bornée, dans la partie orientale de la
+frontière, à suivre la ligne de partage des eaux sur les hauteurs du
+chaînon de l'Othrys, le mont «sourcilleux» qui domine la plaine du
+Sperchius. A l'ouest du Pinde, au contraire, la limite politique des
+deux pays coupe transversalement la vallée de l'Achéloüs et les croupes
+terreuses qui la séparent du golfe d'Arta.
+
+La cime isolée du mont Tymphreste ou Yeloukhi, dressée en tour à l'angle
+où l'Othrys se détache de la grande chaîne du Pinde, est, non le plus
+haut sommet de la Grèce continentale, mais celui qui forme, pour ainsi
+dire, le centre de rayonnement des eaux et des montagnes. Au sud et au
+sud-est, ses contre-forts, abritant de leur masse la charmante vallée de
+Karpénisi, se rattachent par une arête élevée au massif le plus
+considérable de la Grèce moderne: c'est le groupe que couronnent les
+pyramides presque toujours neigeuses de Vardoussia et de Khiona, aux
+pentes noires de sapins, et le superbe Katavothra, l'antique Oeta, où se
+dressa le bûcher d'Hercule. Les montagnes de Vardoussia et de Khiona
+font précisément face aux beaux massifs de la Morée septentrionale,
+également boisés et neigeux.
+
+A l'ouest du Veloukhi et du Vardoussia, les monts de l'Étolie, beaucoup
+moins élevés, mais abrupts, sans chemins, forment un véritable chaos de
+broussailles, de rochers et de défilés sauvages où ne s'aventurent guère
+que les tribus des bergers valaques. La contrée devient plus accessible
+dans l'Étolie méridionale, au bord des lacs et des rivières; mais là
+aussi s'élèvent des montagnes qui, par des ramifications sinueuses, se
+relient au système du Pinde. Celles du littoral de l'Acarnanie qui font
+face aux îles Ioniennes sont escarpées, couvertes d'arbres et de
+buissons; ce sont les monts du «noir continent» dont parlait Ulysse. A
+l'est de l'Achéloüs, une autre chaîne côtière, bien connue des marins,
+est le Zygos, dont les escarpements méridionaux, âpres et nus, se voient
+au-dessus de Missolonghi; plus à l'est, une autre chaîne s'avance dans
+la mer pour former, avec les promontoires de la Morée, l'étroit goulet
+du golfe de Corinthe. Tout près de l'entrée, une des montagnes de la
+côte d'Étolie, le Varassova, aux pans brusquement coupés, ressemble à un
+énorme bloc, à une pierre monstrueuse. C'était, en effet, disent les
+gens du pays, une roche que les anciens Titans hellenes voulaient jeter
+au milieu du détroit pour qu'elle servît de pont entre les deux rivages.
+Mais la pierre était trop lourde, ils la laissèrent tomber à l'endroit
+où on la voit aujourd'hui.
+
+Vers la mer Egée, le haut massif du Katavothra se continue à l'est,
+parallèlement aux montagnes de l'île d'Eubée, par une chaîne côtière, ou
+plutôt par une série de groupes distincts, que séparent les uns des
+autres de profondes échancrures, de larges dépressions et même des
+vallées fluviales. Quoique basses et coupées de nombreux passages, ces
+montagnes aux roches escarpées, aux brusques promontoires, aux soudains
+précipices, n'en sont pas moins d'un accès fort difficile, et pendant
+les guerres de la Grèce ancienne, il suffisait d'un petit nombre
+d'hommes pour les défendre contre des armées entières. A l'une des
+extrémités de cette chaîne se trouve le passage des Thermopyles; à
+l'autre extrémité s'étend, à la base orientale du Pentélique, la fameuse
+plaine de Marathon.
+
+Les groupes de sommets qui se dressent sur la rive septentrionale du
+golfe de Corinthe, au sud de la Béotie, forment aussi dans leur ensemble
+une sorte de chaîne, parallèle à celle qui longe le canal d'Eubée, mais
+plus belle et plus pittoresque. Il n'est pas une de ces grandes cimes
+dont le nom ne réveille les souvenirs les plus doux de la poésie et ne
+fasse aussitôt surgir la figure des anciens dieux. A l'ouest, se
+présente d'abord le Parnasse «à la double tête», la montagne où se
+réfugièrent Deucalion et Pyrrha, ancêtres de tous les Grecs, et où les
+Athéniennes, agitant leurs torches, allaient danser la nuit en l'honneur
+de Bacchus. Des sommets du Parnasse, presque aussi hauts que le Khiona,
+qui pyramide au nord-ouest, on aperçoit la Grèce entière, avec ses
+golfes, ses rivages et ses montagnes, depuis l'Olympe de Thessalie
+jusqu'au Taygète de l'extrême Péloponèse, et l'on distingue à ses pieds
+l'admirable bassin de Delphes, jadis «l'ombilic» du monde, le lieu de
+paix et de concorde où tous les Grecs venaient oublier leurs haines. Non
+moins beau que le Parnasse est le groupe qui lui succède du côté de
+l'est. L'Hélicon des Muses est, comme aux temps de la Grèce antique, la
+montagne dont les vallées sont les plus fertiles et les plus riantes.
+Ses pentes orientales surtout sont de l'aspect le plus gracieux, et
+leurs bosquets, leurs pâturages, leurs jardins, où murmurent les
+fontaines, contrastent de la manière la plus heureuse avec les plaines
+nues et desséchées de la Béotie. Si le Parnasse a la source de Castalie,
+l'Hélicon a celle de l'Hippocrène, qui jaillit sous le sabot de Pégase.
+La longue croupe du Cithéron, où le mythe a fait naître Bacchus, relie
+les montagnes de la Béotie méridionale à celles de l'Attique, roches de
+marbre devenues fameuses par le voisinage de la cité qu'elles abritent.
+Au nord d'Athènes, c'est le Parnès, au profil si pur et si rhythmique; à
+l'est, le Pentélique, où se trouvent les cavernes de Pikermi, fameuses
+par leurs ossements fossiles; au sud, le mont Hymette, dont les anciens
+poètes ont chanté les abeilles. Puis le Laurion, aux riches scories
+d'argent, se prolonge au sud-est et se termine par le beau cap Sunium,
+consacré à Minerve et à Neptune, et portant encore quinze colonnes d'un
+ancien temple.
+
+Au sud de l'Attique, un autre groupe isolé, occupant toute la largeur de
+l'isthme de Mégare, servait de rempart de défense aux Athéniens contre
+leurs voisins du Péloponèse. C'est le massif de Geraneia, aujourd'hui
+Macryplagi[10] Au delà se trouve l'isthme de Corinthe proprement dit,
+resserré entre le golfe de Lépante et celui d'Athènes. C'est un simple
+seuil dont les roches calcaires, stériles et sans eau, s'élèvent de 40 à
+70 mètres au-dessus de la mer, et qui n'a pas 6 kilomètres de large
+entre les deux rivages. Cette langue de terre, espace neutre séparant
+deux régions géographiques distinctes, se trouvait tout naturellement
+choisie pour devenir un lieu d'assemblées, de fêtes et de marchés. On
+reconnaît encore en travers de l'isthme les restes du mur de défense
+élevé par les Péloponnésiens, et sur les bords du golfe de Corinthe les
+traces du canal commencé par l'ordre de Néron et destiné à rejoindre les
+deux mers.
+
+[Note 10: Altitudes de la Grèce continentale:
+
+Gerakovouni (Othrys)..... 1,729 mètres.
+Veloukhi (Tymphreste).... 2,319 »
+Khonia................... 2,495 »
+Vardoussia............... 2,512 »
+Katavothra (Oeta)........ 2,000 »
+Monts d'Acarnanie........ 1,590 »
+Varassova................ 917 »
+Liakoura (Parnasse)...... 2,459 »
+Pateovouna (Hélicon)..... 1,749 »
+Elatea (Cithéron)........ 1,411 »
+Parnès................... 1,416 »
+Pentélique............... 1,126 »
+Hymette.................. 1,036 »
+Macryplagi (Geraneia).... 1,366 »
+]
+
+Les montagnes calcaires de la Grèce, de même que celles de l'Épire et de
+la Thessalie, sont riches en bassins où les eaux s'amassent en lacs,
+tandis que tout autour la terre, percée de gouffres où s'engouffrent les
+torrents, est aride et desséchée. L'Acarnanie méridionale, dont une
+partie a reçu le nom de Xeromeros ou «pays sec», à cause de son manque
+d'eau courante, est ainsi parsemée de bas-fonds lacustres. Au sud du
+golfe d'Arta, qui lui-même est une espèce de lac communiquant avec la
+mer par une bouche fort étroite, se trouvent plusieurs de ces nappes
+d'eau, restes d'une sorte de mer intérieure, comblée par les alluvions
+de l'Achéloüs. Le lac le plus considérable de la région a même reçu des
+indigènes le nom de Pelagos ou de «Mer», à cause de son étendue et de la
+violence de ses eaux, qui se brisent contre les rochers: c'est l'ancien
+Trichonis des Étoliens. Réputé insondable, il est en réalité
+très-profond et ses eaux sont pures; mais il se déverse d'un flot lent
+dans un autre bassin beaucoup moins vaste, aux abords empestés de
+marécages, et s'épanchant lui-même dans l'Achéloüs par un courant
+bourbeux. Les coteaux qui entourent le lac de Trichonis sont couverts de
+villages et de cultures, tandis qu'aux alentours du lac inférieur, la
+fièvre a dépeuplé la contrée. Néanmoins le pays est fort beau. A peine
+sorti d'une étroite «cluse» ou _clissura_ des montagnes du Zygos, le
+chemin s'engage sur un pont de près de deux kilomètres, construit jadis
+par un gouverneur turc au-dessus des marais qui séparent les deux lacs.
+Le viaduc s'est à demi enfoncé dans la vase, mais il est encore assez
+élevé pour laisser le regard se promener librement sur les eaux et leurs
+rives; des chênes, des platanes, des oliviers sauvages entremêlent leurs
+branches au-dessus du pont; des vignes folles se suspendent en nappes à
+ces beaux arbres, et leurs festons encadrent gracieusement les tableaux
+formés par la nappe bleue du lac et les grandes montagnes.
+
+Au sud du Zygos, entre les terres alluviales de l'Achéloüs et du
+Fidaris, s'étend un autre bassin lacustre, à moitié marais d'eau douce
+ou saumâtre, à moitié golfe salin, qui depuis le temps des anciens Grecs
+s'est accru aux dépens des terres cultivées, à cause de la négligence
+des habitants. C'est à sa position au bord de cette grande lagune que
+l'héroïque Missolonghi doit son nom, signifiant «Milieu des marais». Un
+cordon littoral ou _ramma_, çà et là rompu par les flots, sépare le
+bassin de Missolonghi de la mer Ionienne; pendant la guerre de
+l'indépendance, des fortins et des estacades défendaient toutes les
+entrées du lac, mais elles ne sont plus occupées maintenant que par des
+barrages de roseaux, que les pêcheurs ouvrent au printemps pour laisser
+entrer le poisson de mer et ferment en été pour l'empêcher de sortir.
+Quoique située au milieu des eaux salées, Missolonghi n'est point
+insalubre, grâce aux brises de mer; mais sur la petite ville plus active
+et plus commerçante d'Ætoliko, bâtie plus à l'ouest en plein étang et
+réunie par deux ponts à la terre ferme, pèse un air lourd et chargé de
+miasmes. Entre Ætoliko et l'Achéloüs, on remarque un grand nombre
+d'éminences rocheuses semblables à des pyramides dressées sur la plaine.
+Ce sont évidemment d'anciens îlots pareils à ceux que l'on voit en
+archipels entre le littoral du continent et l'île de Sainte-Maure; les
+apports de l'Achéloüs ont graduellement comblé les interstices qui
+séparaient tous ces rochers, et les ont rattachés à la terre ferme.
+L'antique ville commerçante d'Œniades occupait jadis une de ces îles,
+une «terre qui n'était pas encore terre». Ce travail géologique, observé
+déjà par Hérodote, se continue sous nos yeux; les troubles du fleuve,
+qui lui ont valu son nom moderne d'Aspros ou «Blanc», accroissent
+incessamment l'étendue du sol aux dépens de la mer.
+
+[Illustration: No 11.--BASSE ACARNANIE. Échelle de 1/800.000 _gravé par
+Erhard._]
+
+L'Achéloüs, que les anciens comparaient à un taureau sauvage à cause de
+la violence de son cours et de l'abondance de ses eaux, est de beaucoup
+le fleuve le plus considérable de la Grèce: ce fut un des grands
+exploits d'Hercule de lui ravir une de ses cornes, c'est-à-dire de
+l'endiguer et de reconquérir les terres jadis inondées par ses flots
+errants. Ses voisins, le rapide Fidaris, que franchit le centaure
+Nessus, portant Hercule et Déjanire, et le Mornos, descendu des neiges
+de l'Œta, ne peuvent lui être comparés. Sur le versant de la mer Égée,
+que sont les fleuves de l'Attique, l'Orope, les deux Céphyse, et
+l'Illissus, «mouillé quand il pleut?» Le principal cours d'eau de la
+Grèce orientale, le Sperchius, est aussi très-inférieur à l'Achéloüs,
+mais il a, comme lui, grandement travaillé à changer l'aspect de la
+plaine basse. A l'époque où Léonidas et ses vaillants gardaient contre
+les Perses le défilé des Thermopyles, le golfe de Lamia s'avançait
+beaucoup plus profondément dans les terres; mais le fleuve a fait peu à
+peu reculer le rivage et recueilli comme affluents quelques cours d'eau
+qui se jetaient directement dans la mer. En déplaçant graduellement son
+delta, le Sperchius a donné plusieurs kilomètres de largeur au passage
+jadis si resserré entre la base du Kallidromos et les flots, et des
+armées entières pourraient maintenant y manoeuvrer à l'aise. Les
+fontaines chaudes, sulfureuses et pétrifiantes, qui jaillissent de la
+roche, ont aussi contribué à l'agrandissement de la plage des
+Thermopyles par la couche pierreuse qu'elles étalent sur le sol. Du
+reste, cette contrée volcanique peut avoir été modifiée depuis deux
+mille ans par les trépidations du sol. Dans la mer voisine, les matelots
+montrent encore le rocher de Lichas, petit cratère de scories dans
+lequel les anciens voyaient le compagnon d'Hercule lancé du haut de
+l'Œta par le demi-dieu courroucé. En face, sur la côte de l'île d'Eubée,
+des eaux thermales sourdent en telle abondance qu'elles ont formé sur
+les pentes d'énormes concrétions qui, de loin, ressemblent à un glacier.
+Un établissement thérapeutique, fondé récemment aux Thermopyles, en
+utilise les eaux sulfureuses, et permet aux étrangers de parcourir des
+contrées si riches en grands souvenirs historiques. Naguère le piédestal
+sur lequel reposait le lion de marbre élevé à Léonidas était encore
+visible, mais on l'a démoli pour la construction d'un moulin.
+
+[Illustration: N° 12.--LES THERMOPYLES. _D'après les Cartes de l'Etat
+Major Français publiées en 1852._ _Gravé par Erhard._
+
+Le bassin du Cephissus, ouvert comme un sillon entre la chaîne de l'Œta
+et celle du Parnasse, est aussi des plus remarquables au point de vue
+hydrologique. La rivière parcourt d'abord un premier fond jadis couvert
+par les eaux d'un lac; puis, à l'issue d'un défilé que dominent les
+contre-forts du Parnasse, il contourne le rocher qui portait l'antique
+cité d'Orchomène, et pénètre dans une vaste plaine où les cultures et
+les roselières entourent des étangs et des réservoirs d'eau profonde.
+Plusieurs torrents, dont l'un, celui de Livadia, reçoit l'eau fort
+abondante des célèbres fontaines de la «Mémoire» et de «l'Oubli»,
+Mnémosyne et Léthé, accourent aussi vers le bassin marécageux en
+descendant du massif de l'Hélicon et des montagnes voisines. En été, une
+grande partie de la plaine est à sec, et ses champs donnent d'admirables
+récoltes de maïs dont les tiges sont douces comme la canne à sucre;
+mais, après les fortes pluies d'automne et d'hiver, le niveau des eaux
+s'accroît de 6 mètres et même de 7 mètres et demi; toute la plaine basse
+est inondée et devient un véritable lac de 230 kilomètres de superficie;
+le mythe du déluge d'Ogygès porte même à penser que la vaste nappe d'eau
+a parfois envahi toutes les vallées habitables qui débouchent dans le
+bassin. Les anciens lui donnaient le nom de Cephissis dans sa partie
+occidentale, et de Copaïs dans ses parages plus profonds de l'est;
+actuellement il est désigné d'après la ville de Topolias, qui s'élève
+sur un promontoire de la rive septentrionale.
+
+On comprend qu'il serait indispensable de régulariser la marche des eaux
+et d'empêcher les irruptions soudaines du lac sur les cultures de ses
+bords. C'est ce travail que tentèrent les anciens Grecs. A l'est du
+grand lac de Copaïs se trouve un autre bassin lacustre, situé à 40
+mètres plus bas et de toutes parts environné d'escarpements rocheux
+difficiles à cultiver. Ce réservoir, l'Hylice des Béotiens, semble
+naturellement indiqué pour emmagasiner le trop-plein des eaux du Copaïs;
+un canal, dont on suit les traces dans la plaine, devait servir à
+décharger le flot d'inondation dans l'énorme cuve de l'Hylice, mais il
+ne paraît pas que cette oeuvre ait jamais été terminée. On dut s'occuper
+aussi de déblayer les divers entonnoirs ou katavothres dans lesquels
+l'eau du lac Copaïs s'engouffre pour aller rejoindre la mer par-dessous
+les montagnes. Au nord-ouest, en face du rocher d'Orchomène, d'où
+jaillit le Mélas, un premier réservoir souterrain reçoit cette rivière
+pour la porter au golfe d'Atalante; à l'est, d'autres émissaires cachés
+se dirigent vers le lac Hylice et celui de Paralimni; mais c'est au
+nord-est, dans le golfe de Kokkino, que se trouvent les gouffres
+principaux. Dans cet angle extrême du lac, véritable Copaïs des anciens,
+la rivière Céphise, qui vient de traverser la plaine marécageuse dans sa
+plus grande largeur, se heurte à la base du mont Skroponéri et se divise
+en un delta souterrain. Au sud, une première caverne s'ouvre dans le
+rocher pour livrer passage aux eaux, mais ce n'est qu'une sorte de
+tunnel à travers un promontoire, et pendant la saison sèche les piétons
+peuvent l'utiliser en guise de chemin. Au delà de ce faux entonnoir
+apparaît une deuxième porte de rochers, dans laquelle se perd une des
+branches les plus importantes du Céphise, sans doute pour rejaillir
+directement à l'est en de fortes sources qui s'épanchent aussitôt dans
+la mer. A près d'un kilomètre au nord, deux autres bras de la rivière
+pénètrent dans la falaise, pour se rejoindre bientôt et couler au nord,
+précisément au-dessous d'une vallée sinueuse qui servit anciennement de
+lit aux eaux passant maintenant dans les profondeurs. C'est dans cette
+vallée que les ingénieurs grecs avaient autrefois creusé des puits qui
+leur permettaient de descendre jusqu'au niveau de l'eau et d'en nettoyer
+le lit en cas d'obstruction. De l'entrée des katavothres jusqu'à
+l'endroit où reparaissent les eaux, on compte seize de ces puits, dont
+quelques-uns ont encore 10 et même 30 mètres de profondeur; mais la
+plupart sont comblés par les pierrailles et les terres éboulées. Il est
+probable que ces travaux, ruinés depuis des milliers d'années, et
+vainement réparés du temps d'Alexandre par l'ingénieur Cratès, datent de
+l'époque presque mythique des Myniens d'Orchomène. L'assèchement des
+marais qui bordent le lac Copaïs et la régularisation des fleuves
+souterrains avaient donné à cet ancien peuple leurs immenses richesses,
+attestées par Homère. Ainsi les Grecs des âges homériques avaient su
+mener à bonne fin des travaux d'art devant lesquels l'industrie moderne
+s'arrête indécise!
+
+[Illustration: N° 13--LAC COPAÏS. d'après l'Etat Major Français. Gravé
+par Erhard. Echelle de 1/500.000. K. Katavothro.]
+
+Toute la région occidentale de la Roumélie, occupée par les montagnes de
+l'Acarnanie, de l'Étolie, de la Phocide, est condamnée par la nature
+même du pays à n'avoir qu'une très-faible importance relativement aux
+provinces orientales. C'est à peine si, du temps des anciens Grecs, ces
+contrées étaient considérées comme en deçà des limites du monde barbare,
+et de nos jours encore les Étoliens sont les plus ignorants des Grecs.
+Il n'y a de mouvement commercial que dans quelques localités
+privilégiées du bord de la mer, telles que Missolonghi, Ætoliko, Salona,
+Galaxidi. Cette dernière ville, située au bord d'une baie où débouche le
+Pleistos, ruisseau de Delphes jadis consacré à Neptune, quoique presque
+toujours sans eau, était, avant la guerre de l'indépendance, le chantier
+et l'entrepôt de commerce le plus actif du golfe de Corinthe, et même
+lui donna son nom. Quant à la ville de Naupacte, appelée Lépante par les
+Italiens, et dont le nom servit également à désigner le golfe de
+Corinthe, elle n'a plus guère que son importance stratégique à cause de
+sa position dans le voisinage de l'entrée du détroit. Nombre de
+batailles navales ont eu lieu pour forcer le passage de ce défilé marin,
+que gardent maintenant les deux forts de Rhium et d'Anti-Rhium, le
+château de Morée et le château de Roumélie. On a remarqué un curieux
+phénomène de géographie physique dans le canal qui sert d'entrée au
+golfe de Corinthe. Le seuil, qui d'ailleurs n'a que 66 mètres d'eau à
+l'endroit le plus profond, varie constamment en largeur par suite de
+l'action contraire des alluvions terrestres et des courants maritimes;
+ce que l'un apporte, l'autre le remporte. Lors de la guerre du
+Péloponèse, le détroit avait sept stades, soit environ 1,255 mètres de
+large; du temps de Strabon, l'ouverture était réduite à cinq stades;
+actuellement sa largeur a doublé; elle atteint près de 2 kilomètres de
+promontoire à promontoire. L'entrée du golfe d'Arta, entre l'Épire de
+Turquie et l'Acarnanie grecque, ne présente pas les mêmes phénomènes;
+elle a précisément les dimensions que lui assignent tous les auteurs
+anciens, un peu moins d'un kilomètre.
+
+Les fonds de vallée et les bassins lacustres de la Roumélie orientale,
+et surtout sa position essentiellement péninsulaire entre le golfe de
+Corinthe, la mer d'Égine et le long canal d'Eubée, devaient faire de
+cette région une des parties les plus vivantes de la Grèce; c'est la
+contrée historique par excellence, où s'élevèrent les cités de Thèbes,
+d'Athènes, de Mégare. Entre les deux pays les plus importants de cette
+région, la Béotie et l'Attique, le contraste est grand. La première de
+ces contrées est un bassin fermé, dont les eaux surabondantes
+s'accumulent en lacs, où les brouillards s'amassent, où le sol de
+grasses alluvions nourrit une végétation plantureuse. L'Attique, au
+contraire, est aride; une mince couche de terre végétale recouvre les
+terrasses de ses rochers; ses vallées s'ouvrent librement vers la mer;
+un ciel pur baigne les sommets de ses montagnes; et l'eau bleue de la
+mer Égée en lave la base; la péninsule s'avance au loin dans les flots
+et s'y continue par la chaîne des Cyclades. Si les Grecs, redoutant les
+aventures de mer, avaient dû, comme dans les premiers âges, s'occuper
+surtout de la culture de leurs champs, nul doute que la Béotie n'eût
+gardé la prépondérance qu'elle avait à l'époque des Myniens de la riche
+Orchomène; mais les progrès de la navigation et l'appel du commerce,
+irrésistible pour les Hellènes, devaient assurer peu à peu le rôle
+principal aux populations de l'Attique. La ville d'Athènes, qui s'éleva
+dans la plaine la plus ouverte de la presqu'île, occupait donc une
+position que la nature avait désignée d'avance pour un grand rôle
+historique.
+
+On a beaucoup critiqué le choix que fit le gouvernement grec en
+installant sa capitale au pied de l'Acropole. Sans doute, les temps ont
+changé, et les mouvements des nations ont déplacé peu à peu les centres
+naturels du commerce. Corinthe, dominant à la fois les deux mers, à la
+jonction de la Grèce continentale et du Péloponèse, eût été un meilleur
+choix; de là les rapports eussent été beaucoup plus faciles, d'un côté
+avec Contantinople et tous les rivages grecs de l'Orient restés sous la
+domination des Osmanlis, de l'autre avec ce monde occidental d'où reflue
+maintenant la civilisation que la Grèce lui donna jadis. Si l'Hellade,
+au lieu de devenir un petit royaume centralisé, s'était constituée en
+république fédérative, ainsi qu'il convenait à son génie et à ses
+traditions, il n'est pas douteux que d'autres villes de la Grèce, mieux
+situées qu'Athènes pour entretenir des communications rapides avec les
+pays d'Europe, ne l'eussent facilement dépassée en population et en
+richesse commerciale; néanmoins, en grandissant dans sa plaine et en
+s'unissant avec le Pirée par un chemin de fer, Athènes a repris une
+importance naturelle des plus considérables; elle est redevenue cité
+maritime, comme aux jours de sa grandeur antique, alors que, par son
+triple mur, ses «jambes» appuyées sur la mer, elle ne formait qu'un seul
+et même organisme avec ses deux ports du Pirée et de Phalère.
+
+[Illustration: N° 14--ATHÈNES ET SES LONGS MURS. _D'après Schmid et
+Kiepart._ Echelle 1:114 000.]
+
+[Illustration: L'ACROPOLE D'ATHÈNES, VUE DE LA TRIBUNE AUX HARANGUES.
+Dessin de Taylor d'après un croquis de M. A. Curzon.]
+
+Mais quelle différence entre les monuments de la ville moderne et les
+ruines de la ville antique! Quoique éventré par les bombes du Vénitien
+Morosini, quoique dépouillé depuis de ses plus belles sculptures, le
+temple du Parthénon est resté, par sa beauté pure et simple, qui
+s'accorde si bien avec la sobre nature environnante, le premier parmi
+tous les chefs-d'oeuvre de l'architecture. À côté de cet auguste débris,
+sur le plateau de l'Acropole, où les marins voguant dans le golfe
+d'Égine voyaient au loin briller la lance d'or d'Athéné Promachos,
+s'élèvent d'autres monuments à peine moins beaux et datant aussi de la
+grande période de l'art, l'Érechthéion et les Propylées. En dehors de la
+ville, sur un promontoire, se dresse le temple de Thésée, l'édifice le
+mieux conservé qui nous reste encore de l'antiquité grecque; ailleurs,
+près de l'Illissus, un groupe de colonnes rappelle la magnificence du
+temple de Jupiter Olympien, que les Athéniens employèrent sept cents
+années à construire et qui servit de carrière à leurs descendants. En
+maint autre endroit de l'emplacement occupé par l'ancienne ville se
+montrent des restes remarquables, et la vue du moindre de ces débris
+intéresse d'autant plus que les souvenirs d'hommes illustres s'y
+rattachent.
+
+[Illustration: N° 15.--ATHÈNES ANTIQUE. D'après Kiepert et Schmidt.
+Échelle de 1:50.000.]
+
+Sur ce rocher siégeait l'aréopage qui jugea Socrate; sur cette tribune
+de pierre parlait Démosthène; dans ce jardin professait Platon!
+
+C'est un intérêt historique de même nature que l'on éprouve en
+parcourant le reste de l'Attique, soit qu'on aille visiter le village
+d'Éleusis, où se célébraient les mystères de Cérès, et la ville de
+Mégare à la double acropole, soit que l'on parcoure les champs de
+Marathon ou les rivages de l'île de Salamine. De même, en dehors de
+l'Attique, les voyageurs sont attirés par les souvenirs du passé vers
+Platée, Leuctres, Chéronée, la Thèbes d'Oedipe et l'Orchomène des
+Myniens; mais, en comparaison de ce qu'ils furent autrefois, tous les
+districts sont presque déserts. Après Athènes et Thèbes, les deux seules
+villes de quelque importance qui se trouvent de nos jours dans la Grèce
+orientale, sur le continent, sont Lamia, située au milieu des plaines
+basses du Sperchius, et Livadia la béotienne, jadis célèbre par l'antre
+de Trophonius, que les archéologues ne sont pas encore sûrs d'avoir
+retrouvé. L'île d'Égine, qui dépend de l'Attique, n'est pas moins déchue
+et dépeuplée que la grande terre voisine. Dans l'antiquité, plus de deux
+cent mille habitants s'y pressaient, et maintenant il ne reste plus même
+la trentième partie de ces multitudes. L'île a du moins gardé les
+pittoresques ruines de son temple de Minerve, et l'admirable spectacle
+que présente le demi-cercle des rivages montueux de l'Argolide et de
+l'Attique.
+
+
+
+
+III
+
+MORÉE OU PÉLOPONÈSE
+
+
+Géographiquement, le Péloponèse mérite bien le nom d'île que lui avaient
+donné les anciens. Le seuil bas de Corinthe le sépare complètement de la
+montueuse péninsule de Grèce: c'est un monde à part, fort petit si l'on
+en juge par la place qu'il occupe sur la carte, mais bien grand par le
+rôle qu'il a rempli dans l'histoire de l'humanité.
+
+Quand on pénètre dans la Morée par l'isthme de Corinthe, on voit
+immédiatement se dresser comme un rempart les monts Onéiens, qui
+défendaient l'entrée de la péninsule et dont un promontoire portait la
+forteresse de l'Acrocorinthe. Ces montagnes, derrière lesquelles les
+populations du Péloponèse vivaient à l'abri de toute attaque, ne
+constituent point un massif isolé, et se rattachent au système général
+de l'île entière. C'est directement à l'ouest de Corinthe, à une
+cinquantaine de kilomètres dans l'intérieur de la Morée, que s'élève le
+groupe principal des sommets, le «noeud» d'où se ramifient tous les
+chaînons de montagnes vers les extrémités péninsulaires. Là se dressent
+le Cyllène des anciens Grecs, ou Ziria, aux flancs noirs de sapins, et
+le Khelmos ou massif des monts Aroaniens, dont les neiges versent au
+nord dans une sombre vallée la cascade ou plutôt le long voile vaporeux
+du Styx: c'est le «fleuve» aux eaux froides, jadis redoutées des
+parjures, qui disparaît ensuite dans les replis d'un défilé, devenu pour
+la mythologie les neuf cercles de l'enfer. A l'ouest, le Khelmos se
+relie par une rangée de pics boisés au groupe de l'Olonos, l'antique
+Érymanthe, célèbre par les chasses d'Hercule. Toutes ces montagnes, de
+Corinthe à Patras, forment comme un mur parallèle au rivage méridional
+du golfe, vers lequel leurs contre-forts s'abaissent par degrés,
+enfermant entre leurs pentes des vallées latérales fortement inclinées.
+Sur le versant de l'une de ces vallées, celle du Bouraïcos, s'ouvre
+l'énorme grotte de Mega-Spileon, qui sert de couvent, et à l'entrée de
+laquelle se suspendent aux rochers les constructions les plus bizarres,
+des pavillons de toutes formes et de toutes couleurs, pareils aux
+alvéoles d'un immense «nid de guêpes».
+
+Limité au nord par les massifs superbes de la chaîne côtière, le plateau
+montagneux du Péloponèse central a pour bornes, du côté de l'Orient, une
+autre chaîne qui commence également au Cyllène: c'est le Gaurias, connu
+plus au sud sous le nom de Malevo ou d'Artemision, puis sous celui de
+Parthenion. Interrompue par de larges brèches, cette chaîne se relève à
+l'orient de Sparte pour former la rangée d'Hagios Petros ou Parnon;
+ensuite, s'abaissant peu à peu, elle va projeter vers Cérigo le long
+promontoire du cap Malée ou Malia. C'est là, raconte la légende, que se
+réfugièrent les derniers Centaures, c'est-à-dire les barbares ancêtres
+des Tzakones de nos jours. Nulle pointe n'était plus redoutée des marins
+hellènes que celle du cap Malée, à cause des sautes brusques du vent:
+«As-tu doublé le cap, oublie le nom de ta patrie!» disait un ancien
+proverbe.
+
+Les montagnes qui s'élèvent à l'ouest de la Morée n'ont point cette
+régularité d'allures que présente la chaîne orientale de la Péninsule.
+Diversement échancrées par les rivières qui en découlent, elles se
+ramifient au sud des monts Aroaniens et de l'Érymanthe en une multitude
+de petits chaînons qui se rejoignent ça et là en massifs et donnent à
+cette partie du plateau l'aspect le plus varié. Partout les vallées
+s'ouvrent en paysages imprévus, auxquels un simple bouquet d'arbres, une
+source, un troupeau de brebis, un berger assis sur des ruines, prêtent
+un charme merveilleux. C'est là cette gracieuse Arcadie, que chantaient
+les anciens poètes. Quoique en partie dépouillée de ses bois et devenue
+trop austère, elle est belle encore, mais bien plus charmantes sont les
+déclivités occidentales du plateau tournées vers la mer d'Ionie. Là, de
+riches forêts et des eaux abondantes ajoutent aux flots bleus, aux îles
+lointaines, au ciel pur, un élément de beauté qui manque à presque tous
+les autres rivages de la Grèce.
+
+Au sud du plateau de l'Arcadie, que dominent à l'ouest les cimes du
+Ménale, quelques groupes assez élevés servent de point de départ à des
+chaînes distinctes. Un de ces massifs, le Kotylion ou Paloeocastro,
+donne naissance aux montagnes de Messène, parmi lesquelles se dresse le
+fameux Ithôme, et à celles de l'Aegalée, qui se prolongent en péninsule
+à l'ouest du golfe de Coron et reparaissent dans la mer aux îlots
+rocheux de Sapienza, de Cabrera, de Venetiko. Un autre massif, le Lycée
+ou Diaforti, l'Olympe d'Arcadie, que les Pélasges disaient avoir été
+leur berceau, et qui s élève à peu près au centre du Péloponèse, se
+continue à l'ouest de la Laconie par un long rempart de montagnes qui
+forme la chaîne la mieux caractérisée et la plus haute de la Morée. Elle
+a pour cime principale le célèbre Taygète, appelé aussi Pentedactylos
+(Cinq-Doigts), à cause des cinq pitons qui le couronnent, et Saint-Élie,
+sans doute en souvenir d'Hélios, le Soleil ou l'Apollon dorien. Des
+forêts de châtaigniers et de noyers, auxquels se mêlent les cyprès et
+les chênes, revêtent en partie les pentes inférieures de la montagne,
+mais la cime est sans arbres et recouverte de neige pendant les trois
+quarts de l'année. C'est le Taygète neigeux qui de loin signale la terre
+de Grèce aux navigateurs. En se rapprochant de la côte ils voient surgir
+de l'eau bleue les contre-forts et les chaînons avancés de la «Mauvaise
+Montagne» ou Kakavouni, puis bientôt le promontoire du Ténare avec ses
+deux caps, le Matapan et le Grasso, immense bloc de marbre blanc, haut
+de deux cents mètres, sur lequel les cailles fatiguées viennent
+s'abattre par millions après avoir traversé la mer. Dans les grottes de
+sa base l'eau s'engouffre avec un sourd clapotis, que les anciens
+prenaient pour les aboiements de Cerbère. Comme le cap Malée, le Matapan
+est redouté par les pilotes comme un grand «tueur d'hommes».
+
+Ainsi les trois extrémités méridionales du Péloponèse sont occupées par
+des montagnes et de hauts escarpements rocheux. A l'est, la péninsule de
+l'Argolide est dominée également dans toute son étendue par des rangées
+de hauteurs qui se rattachent au Cyllène, comme le Gaurias et les monts
+de l'Arcadie. La Morée tout entière est donc un pays de plateaux et de
+montagnes[11]. A l'exception des plaines de l'Élide, composées de débris
+alluviaux qu'ont apportés les torrents de l'Arcadie, et des bassins
+lacustres de l'intérieur qui se sont graduellement comblés, la péninsule
+n'offre partout que des terrains montueux. Comme dans la Grèce
+continentale et les Cyclades, les rochers qui constituent les
+principales arêtes de montagnes, le Cyllène, le Taygète, l'Hagios
+Petros, sont des schistes cristallins et des marbres métamorphiques.
+Autour de ces formations se sont déposées çà et là quelques strates de
+l'époque jurassique et de puissantes assises calcaires de la période
+crétacée. Dans le voisinage des côtes, en Argolide et sur les flancs du
+Taygète, des serpentines et des porphyres se sont fait jour à travers
+les roches supérieures.
+
+[Note 11: Altitudes du Péloponèse:
+
+Hauteur moyenne de la Péninsule. 600 mètres.
+Cyllène (Ziria) 2,402 ----
+Monts Aroaniens (Khelmos) 2,361 ----
+Erymanthe (Olonos) 2,118 ----
+Artemision (Malevo) 1,672 ----
+Parnon (Hagios Petros) 1,937 ----
+Lycée (Diaforti) 1,420 ----
+Ithôme 802 ----
+Taygète 2,408 ----
+Arachneion (Argolide) 1,199 ----
+]
+
+Enfin, sur le rivage nord-oriental de l'Argolide, notamment dans la
+petite péninsule de Methana, se trouvent des volcans modernes, entre
+autres celui de Kaïménipetra, dans lequel M. Fouqué a reconnu la bouche
+ignivome dont parle Strabon et qui rejeta ses dernières laves, il y a
+vingt et un siècles. On doit voir sans doute dans ces volcans des évents
+du foyer sous-marin qui s'étend au sud de la mer Égée par les îles de
+Milos, Santorin et Nisyros. La grotte de Sousaki, d'où s'écoule un
+véritable ruisseau gazeux d'acide carbonique, de nombreuses sources
+thermales et des solfatares témoignent que dans l'Argolide l'activité
+volcanique ne s'est point encore calmée.
+
+Peut-être les fontaines sulfureuses qui jaillissent en abondance sur la
+côte occidentale du Péloponèse indiquent-elles que là aussi se produit
+une certaine poussée intérieure du sol. L'opinion de quelques géologues
+est que les rivages occidentaux de la Grèce s'élèvent insensiblement; en
+maints endroits, à Corinthe notamment, d'anciennes grottes marines et
+des plages sont maintenant à plusieurs mètres au-dessus des flots. C'est
+par cette élévation, et non pas seulement par l'apport des alluvions
+fluviales, qu'on s'expliquerait l'empiétement rapide des alluvions de
+l'Achéloüs et la formation des rivages de l'Élide qui ont annexé au
+continent quatre îlots rocheux. En d'autres endroits, principalement
+dans le golfe de Marathonisi ou de Laconie, et sur les côtes orientales
+de la Grèce, ce sont des phénomènes d'abaissement du sol qu'on aurait
+constatés, puisque la péninsule d'Élaphonisi s'est changée en île; mais
+là aussi les alluvions des rivières ont grandement empiété sur les eaux
+de la Méditerranée. La ville de Calamata, sur le golfe de son nom, est
+deux fois plus éloignée de la mer qu'elle ne l'était à l'époque de
+Strabon. De même, le rivage du golfe de Laconie a délaissé les vestiges
+de l'ancien port d'Hélos dans l'intérieur des terres.
+
+Les roches calcaires de l'intérieur du Péloponèse ne sont pas moins
+riches que la Béotie et que les régions occidentales de toute la
+péninsule des Balkans en katavothres où s'engouffrent les eaux. Les uns
+sont de simples cribles du sol rocheux, difficiles à reconnaître sous
+les herbes et les cailloux; les autres sont de larges portes, des
+cavernes où l'on peut suivre le ruisseau dans son cours souterrain. En
+hiver, des oiseaux sauvages, postés près de l'entrée, attendent en foule
+la proie que vient leur apporter le flot; en été, les renards et les
+chacals reprennent possession de ces antres d'où les avait chassés
+l'inondation. De l'autre côté des montagnes, l'eau qui s'était engloutie
+dans les fissures du plateau reparaît en sources ou _kephalaria_
+(_kephalouryris_); toujours clarifiée et d'une température égale à celle
+du sol, on la voit jaillir, ici des fentes du rocher, ailleurs du sol
+alluvial des plaines, ailleurs encore du milieu des eaux marines. La
+géographie souterraine de la Grèce n'est pas assez connue pour qu'il
+soit possible de préciser partout à quels katavothres d'en haut
+correspondent les kephalaria d'en bas.
+
+[Illustration: N° 16--LACS DE PHENEOS ET DE STYMPHALE. _D'après l'Etat
+Major Français._ Echelle 1:300000.]
+
+Les anciens avaient grand soin de nettoyer les entonnoirs naturels, afin
+de faciliter l'issue des eaux et d'empêcher ainsi la formation de
+marécages insalubres. Ces précautions ont été négligées pendant les
+siècles de barbarie qu'a dû plus tard subir la Grèce, et l'eau s'est
+accumulée en maints endroits aux dépens de la salubrité du pays. C'est
+ainsi que la plaine du Pheneos ou de Phonia, ouverte comme un large
+entonnoir entre le massif du Cyllène et celui des monts Aroaniens, a été
+fréquemment changée en lac. Au milieu du siècle dernier, l'eau
+remplissait tout l'immense bassin et recouvrait les campagnes d'une
+couche liquide de plus de cent mètres d'épaisseur. En 1828, la nappe
+lacustre, déjà fort réduite, avait encore sept kilomètres de large et
+s'étendait à cinquante mètres au-dessus du fond. Enfin, quelques années
+après, les écluses souterraines se rouvraient, mais en laissant deux
+petits marécages dans les parties les plus basses de la plaine, près des
+gouffres de sortie; en 1850, le lac avait de nouveau soixante mètres de
+profondeur. Hercule, dit la légende antique, avait creusé un canal pour
+assainir la plaine et dégorger les entonnoirs; maintenant on se contente
+de placer des grillages à l'entrée des gouffres pour arrêter les troncs
+d'arbres et autres gros débris entraînés par les eaux.
+
+A l'est de la cavité du Pheneos et à la base méridionale du mont
+Cyllène, se trouve un autre bassin, célèbre dans la mythologie grecque
+par les oiseaux mangeurs d'hommes, qu'exterminèrent les flèches
+d'Hercule: c'est le Stymphale, alternativement nappe lacustre et
+campagne cultivée. Pendant l'hiver, les eaux recouvrent environ un tiers
+de la plaine, mais il arrive aussi, dans les années exceptionnellement
+pluvieuses, que les dimensions de l'ancien lac sont rétablies en entier.
+Le katavothre unique qui sert d'issue au lac Stymphale se distingue de
+la plupart des autres gouffres; il s'ouvre, non sur un rivage, au pied
+d'une falaise, mais au fond même du lac: il engloutit à la fois les
+eaux, les débris des plantes, la vase, le limon corrompu, et tous ces
+détritus sont emportés sous la terre, où ils se déposent dans quelque
+réservoir inconnu et se pourrissent lentement, comme on peut en juger
+par les exhalaisons fétides du katavothre. C'est dans les abîmes
+souterrains que se clarifient les eaux, qui vont plus loin rejaillir au
+bord de la mer en flots cristallins.
+
+Toute une série d'autres bassins d'origine lacustre, qui se développent
+au sud entre les montagnes de l'Arcadie et la chaîne du Gaurias, sont
+également parsemés de marécages et de cavités humides où s'amassent des
+lacs temporaires; mais les katavothres y sont assez nombreux pour que
+les inondations complètes ne soient jamais à craindre. La plus grande de
+ces plaines, la fameuse campagne de Mantinée, où se livrèrent tant de
+batailles, est aussi au point de vue hydrologique un des endroits les
+plus curieux du monde, car les eaux qui s'y amassent vont s'épancher
+vers deux mers opposées, à l'est vers le golfe de Nauplie, à l'ouest
+vers l'Alphée et la mer Ionienne; peut-être aussi, comme le croyaient
+les anciens Grecs, quelques ruisseaux souterrains se dirigent-ils au sud
+vers l'Eurotas et le golfe de Laconie.
+
+[Illustration: No 17.--PLATEAU DE MANTINÉE.]
+
+La disparition des eaux de neige et de pluie dans les veines intérieures
+de la terre a condamné à la stérilité plusieurs contrées du Péloponèse,
+qu'un peu d'eau rendrait admirablement fertiles. Les eaux d'averse qui
+coulent à la superficie du sol se perdent bientôt sous les pierres de
+leur lit, parmi les touffes de lauriers-roses: c'est dans les
+profondeurs que passe le ruisseau permanent, dérobé à tous les regards,
+et là où il apparaît enfin à la surface, il est presque partout trop
+tard pour l'utiliser, car c'est au bord du rivage qu'il rejaillit à la
+lumière. Ainsi la plaine d'Argos, si belle dans son majestueux hémicycle
+de montagnes aux pentes abondamment arrosées, est encore plus aride,
+plus dépourvue d'humidité que Mégare et l'Attique; c'est un sol toujours
+desséché, avide d'eau comme un crible: de là la fable antique du tonneau
+des Danaïdes. Mais au sud de la plaine, là où les monts rapprochés de la
+mer ne laissent plus qu'une étroite zone de campagnes à irriguer, le
+rocher laisse jaillir une forte rivière, l'Erasinos ou «l'Aimable»,
+ainsi nommée de la beauté de ses eaux, admirée des Argiens. A
+l'extrémité méridionale de la plaine, au défilé de Lerne, d'autres
+sources, que l'on croit provenir, comme l'Erasinos, du bassin de
+Stymphale, s'élancent en grand nombre de la base du rocher, à côté d'un
+gouffre dit «insondable» où nagent d'innombrables tortues, et s'étalent
+en marécages pleins de serpents venimeux: ce sont les _kephalaria_ ou
+«têtes» de l'antique hydre de Lerne, que le héros Hercule, le dompteur
+de monstres, trouva si difficiles à saisir, ou plutôt à «capter», comme
+diraient actuellement nos ingénieurs. Enfin, plus au sud, une fontaine
+abondante n'a plus même la place nécessaire pour jaillir de la terre
+ferme; elle sort du fond de la mer, à plus de trois cents mètres du
+rivage. Cette source, l'antique Doïné, l'Anavoulo des marins grecs,
+n'est autre que l'un des ruisseaux engouffrés dans les katavothres de
+Mantinée: lorsque la surface du golfe est unie, le jet d'eau de Doïné
+s'élève au-dessus de la mer en un bouillonnement de quinze mètres de
+largeur.
+
+Des phénomènes analogues se produisent dans les deux vallées
+méridionales de la Péninsule, celles de Sparte et de la Messénie. Ainsi
+l'Iri ou Eurotas n'est en réalité qu'un fort ruisseau. A l'issue d'un
+long défilé que les eaux du lac de Sparte se sont creusé dans quelque
+déluge antique, à travers des roches de marbre, l'Eurotas se jette dans
+le golfe de Marathonisi; mais il est rare qu'il ait assez d'eau pour
+déblayer la barre qui en obstrue l'entrée. Il se perd dans les sables de
+la plage. Par contre, le Vasili-Potamo ou Fleuve-Royal, qui jaillit de
+la base d'un rocher, à une petite distance à l'ouest de l'Eurotas, et
+dont le cours ne dépasse pas dix kilomètres, roule en toute saison une
+masse d'eau considérable et sa bouche reste toujours largement ouverte.
+Quant au fleuve de Messénie, l'antique Pamisos, appelé aujourd'hui le
+Pirnatza, il possède avec l'Alphée, parmi tous les cours d'eau de la
+Grèce, le privilège de former un port, et de se laisser remonter jusqu'à
+une dizaine de kilomètres par des embarcations d'un faible tirant: mais
+c'est aux puissantes sources d'Ilagios Floros, fournies par les
+montagnes de sa rive orientale, qu'il doit cet avantage. Ces fontaines,
+qui forment à leur sortie de terre un marais assez étendu, sont le
+véritable fleuve: la terre qu'elles arrosent et qu'elles fertilisent est
+celle que les anciens appelaient la «Bienheureuse» à cause de sa
+fécondité.
+
+Les régions occidentales du Péloponèse, les mieux arrosées par les eaux
+du ciel, ont aussi le bassin fluvial le plus considérable, celui de
+l'Alphée, appelé aujourd'hui Rouphia, de son tributaire le plus
+abondant, l'antique Ladon. Ce dernier cours d'eau, qui par son volume
+mérite d'être, en effet, considéré comme le véritable fleuve, était
+célébré par les Grecs à l'égal du Pénée de Thessalie, à cause de la
+limpidité de son onde et des riants paysages de ses bords. Il est
+alimenté en partie par les neiges de l'Érymanthe, mais comme la plupart
+des autres rivières de la Morée, il a aussi ses affluents souterrains
+provenant des gouffres du plateau central: c'est dans le Ladon que se
+versent les eaux du bassin de Pheneos. L'Alphée proprement dit reçoit le
+tribut des katavothres ouverts sur les bords des anciens lacs
+d'Orchomène et de Mantinée, puis après avoir parcouru le bassin de
+Mégalépolis, qui fut également un lac avant l'époque historique, il
+gagne sa basse vallée par une succession de pittoresques défilés.
+D'après une tradition charmante, qui rappelle les antiques relations de
+commerce et d'amitié entre l'Élide et Syracuse, l'Alphée plongeait sous
+la mer pour reparaître en Sicile près de son amante, la fontaine
+d'Aréthuse. Après tant d'excursions faites par les eaux du Péloponèse
+dans l'intérieur de la terre, un voyage sous-marin de l'Alphée semblait
+à peine un prodige aux yeux des Grecs.
+
+[Illustration: No. 18.--BIFURCATION DU GASTOUNI.]
+
+A leur sortie des montagnes, l'Alphée et toutes les autres rivières de
+l'Élide ont souvent changé de lit et recouvert de limon, les campagnes
+riveraines: c'est ainsi que les ruines d'Olympie ont disparu sous les
+alluvions. Le Pénée, aujourd'hui Gastouni, est de toutes ces rivières
+celle dont le cours a subi le plus de changements. Jadis elle
+s'épanchait au nord du promontoire rocheux de Chelonatas, tandis que de
+nos jours elle se détourne brusquement au sud pour aller se jeter dans
+la mer à vingt kilomètres au moins de son ancienne bouche. Il est
+possible que des travaux d'irrigation aient facilité ce changement de
+cours; mais il est certain que la nature, à elle seule, a fait beaucoup
+pour modifier graduellement l'aspect de cette partie de la Grèce. Des
+îles, fort éloignées du rivage primitif, ont été annexées à la terre; de
+nombreuses baies ont été graduellement séparées de la mer par des levées
+naturelles de sable, et transformées en étangs d'eau douce par les
+ruisseaux qui s'y déversent. Une de ces lagunes, qui s'étend au sud de
+l'Alphée, sur la distance de plusieurs lieues, est bordée, du côté de la
+mer, par une admirable forêt de pins. Ces bois majestueux, où les
+anciens Triphyliens venaient rendre un culte à la «Mort sereine», les
+coteaux des environs parsemés de bouquets d'arbres, et sur les flancs du
+mont Lycée, la vallée charmante où plonge la cascade de la Néda, «la
+première née des sources d'Arcadie et la nourrice de Jupiter», font de
+cette région de la Morée celle que le voyageur aimant la nature a le
+plus de bonheur à parcourir.
+
+Le Péloponèse, comme la Grèce continentale, présente un exemple des plus
+remarquables de l'influence exercée par la forme du territoire sur le
+développement historique des populations. Réunie à l'Hellade par un
+simple pédoncule et défendue à l'entrée par un double rempart
+transversal de montagnes, «l'île de Pélops» devait naturellement, à une
+époque où les obstacles du sol arrêtaient les armées, devenir la patrie
+de peuples indépendants: l'isthme restait un chemin libre pour le
+commerce, mais il se fermait devant l'invasion.
+
+A l'intérieur de la Péninsule, la distribution et le rôle des peuples
+divers s'expliquent aussi, en grande partie, par le relief de la
+contrée. Tout le plateau central, ensemble de bassins fermés qui n'ont
+point d'issues visibles vers la mer, devait appartenir à des tribus,
+comme celles des Arcadiens, qui n'entraient guère en rapport avec leurs
+voisines, ni même les unes avec les autres. Corinthe, Sicyone et
+l'Achaïe occupaient au bord du golfe tout le versant septentrional des
+monts de l'Arcadie; mais, séparées par de hauts chaînons transversaux,
+les peuplades des diverses vallées restaient dans l'isolement, et
+lorsqu'elles eurent enfin assez de cohésion pour s'unir en ligue contre
+l'étranger, il était déjà trop tard. A l'ouest, l'Élide, avec ses larges
+débouchés de vallées et sa zone maritime insalubre et dépourvue de
+ports, ne pouvait avoir dans l'histoire de la Péninsule qu'un rôle tout
+à fait secondaire; ses habitants, incapables de défendre leur pays
+ouvert à toutes les incursions, eussent même été d'avance condamnés à
+l'esclavage s'ils n'avaient réussi à se mettre sous la protection de
+tous les Grecs et à faire de leur plaine d'Olympie le lieu de réunion où
+les Hellènes de l'Europe et de l'Asie, du continent et des îles,
+venaient pendant quelques jours de fête oublier leurs rivalités et leurs
+haines. De l'autre côté du Péloponèse, le bassin d'Argos et la
+presqu'île montueuse de l'Argolide constituaient en revanche une région
+naturelle, parfaitement limitée et facile à défendre: aussi les Argiens
+purent-ils maintenir leur autonomie pendant des siècles, et même à
+l'époque homérique, c'est à eux qu'appartenait l'hégémonie des nations
+grecques. Les Spartiates leur succédèrent. Le domaine géographique dans
+lequel ils s'étaient établis avait le double avantage d'être
+parfaitement abrité contre toute attaque et de leur fournir amplement ce
+dont ils avaient besoin. Après avoir solidement assis leur puissance
+dans cette belle vallée de l'Eurotas, ils purent s'emparer facilement du
+littoral et de la malheureuse Hélos; puis, du haut des rochers du
+Taygète, ils descendirent, à l'ouest, dans les plaines de la Messénie.
+Cette partie de la Grèce formait également un bassin naturel, bien
+distinct et protégé par de hauts remparts de montagnes; aussi les
+Messéniens, frères des Spartiates par le sang et leurs égaux par le
+courage, résistèrent-ils pendant des siècles. Ils succombèrent enfin;
+tout le midi de la Péninsule obéit à Sparte, et celle-ci put songer à
+dominer la Grèce. Alors la région du Péloponèse, toute désignée d'avance
+pour servir de champ de bataille entre les peuples en lutte, la «salle
+de danse de Mars», fut le plateau ceint de montagnes qui se trouve sur
+le chemin de Lacédémone à Corinthe et où s'élevaient les cités de Tégée
+et de Mantinée.
+
+Par un contraste géographique remarquable, cette île de Pélops, aux
+rivages sinueux, offre, comparée à l'Attique, un caractère
+essentiellement continental, qui s'est reflété dans l'histoire de ses
+populations: aux temps antiques, les Péloponésiens furent beaucoup plus
+montagnards que marins; sauf à Corinthe, où viennent presque s'effleurer
+les deux mers, et sur quelques points isolés du littoral, notamment dans
+l'Argolide, qui est une autre Attique, les populations n'étaient nulle
+part incitées au commerce maritime; dans leurs hautes vallées de
+montagnes ou dans leurs bassins fluviaux fermés, elles devaient demander
+toutes leurs ressources à l'industrie pastorale et à l'agriculture.
+L'Arcadie, qui occupe la partie centrale de la Péninsule, n'était
+habitée que de pâtres et de laboureurs, et son nom, qui signifia d'abord
+«Pays des Ours», est resté celui des contrées champêtres par excellence;
+on l'applique encore à tous les pays de bosquets et de pâturages. De
+même, les habitants de la Laconie, séparés de la mer par des massifs de
+rochers qui étranglent à son issue la vallée de l'Eurotas, gardèrent
+longtemps leurs moeurs de guerriers et d'agriculteurs, et
+s'accoutumèrent difficilement aux hasards de la mer. «Lorsque les
+Spartiates, dit Edgar Quinet, plaçaient l'Eurotas et le Taygète à la
+tête de leurs héros, c'était à bon escient qu'ils reconnaissaient ainsi
+un même caractère dans la nature de la vallée et dans la destinée du
+peuple qui l'occupait».
+
+[Illustration: LE TAYGÈTE, VU DES RUINES DU THÉATRE DE SPARTE. Dessin de
+A. de Curzon d'après nature.]
+
+Aux âges les plus anciens auxquels remonte la tradition, les Phéniciens
+avaient d'importants comptoirs sur les côtes du Péloponèse. Ils
+s'étaient installés à Nauplie, dans le golfe d'Argos; à Kranæ, devenu
+aujourd'hui le port de Marathonisi ou Gythium, en Laconie; ils
+achetaient les coquillages qui leur servaient à teindre la pourpre. Les
+Grecs eux-mêmes avaient quelques ports assez actifs, tels que la
+«sablonneuse Pylos», cité du vieux Nestor, remplacée de nos jours, de
+l'autre côté du golfe, par la ville de Navarin. Plus tard, lorsque la
+Grèce devint le centre du commerce de la Méditerranée, Corinthe, si bien
+située à l'entrée du Péloponèse, entre les deux mers, prit le premier
+rang parmi les cités grecques, non par son importance politique, son
+amour de l'art ou son zèle pour la liberté, mais par la richesse de ses
+habitants et le chiffre de sa population; elle eut, dit-on, jusqu'à
+trois cent mille personnes dans ses murs. Même après avoir été rasée par
+les Romains, elle reprit son importance; mais depuis, sa position
+exposée la fit ravager tant de fois qu'elle cessa d'avoir le moindre
+commerce. Ce n'était qu'une misérable bourgade, lorsqu'un tremblement de
+terre la renversa en 1858. Elle a été reconstruite à sept kilomètres de
+distance au bord même du golfe auquel elle a donné son nom, mais il est
+douteux qu'elle reprenne son rang de cité, tant qu'on n'aura pas creusé
+de canal entre les deux mers. Les chemins de Marseille et de Trieste à
+Smyrne et à Constantinople se réuniront alors au détroit de Corinthe, et
+le mouvement des navires égalera peut-être dans ce passage celui que
+l'on voit en divers canaux semblables, naturels ou creusés de mains
+d'hommes, le Sund, le Bosphore, et le canal de Suez. En attendant le
+percement, que des industriels nous promettent pour un avenir prochain,
+l'isthme est presque désert; il ne sert qu'au passage des voyageurs et
+des colis débarqués par les vapeurs grecs dans les deux petits ports des
+rives opposées. Les anciens, qui n'avaient pu réaliser leurs projets de
+jonction entre le golfe de Corinthe et celui d'Égine, et qui,
+d'ailleurs, avant la tentative de Néron, craignaient d'entreprendre
+cette oeuvre, dans la pensée que l'une des deux mers était plus haute et
+submergerait la rive opposée, avaient eu du moins l'ingénieuse idée de
+faciliter le trafic au moyen de mécanismes qui faisaient rouler les
+petits navires de l'une à l'autre plage: c'était un «portage»
+perfectionné.[12]
+
+[Note 12:
+
+Moindre largeur de l'isthme 5 940 mètres.
+Moindre hauteur 40 ---- (76 mètres à la
+ partie la plus étroite).
+]
+
+Après l'époque des Croisades, lorsque la puissante république de Venise
+se fut rendue maîtresse du littoral de la Morée, elle attira
+naturellement la population vers les côtes, et celles-ci se trouvèrent
+bientôt bordées de colonies commerçantes, Arkadia, l'île Prodano, la
+Protée des Grecs, Navarin, Modon, Coron, Kalamata, Malvoisie, Nauplie
+d'Argolide. Ainsi, grâce à l'appel des commerçants vénitiens, le
+Péloponèse, devenu pays d'exportation et de trafic, perdit graduellement
+le caractère continental que lui donnaient ses plateaux et ses remparts
+de montagnes, pour reprendre le rôle maritime qu'il avait eu
+partiellement à l'époque des Phéniciens. Le régime des Turcs,
+l'appauvrissement du sol et les guerres civiles qui en furent les
+conséquences, forcèrent de nouveau les populations à rompre leurs
+relations commerciales avec l'extérieur et à se renfermer dans leur île
+comme dans une prison. Alors le principal groupe d'habitants s'établit
+précisément au centre de la Péninsule, dans la ville de Tripolis ou
+Tripolitza, ainsi nommée, dit-on, parce qu'elle est l'héritière des
+trois cités antiques de Mantinée, Tégée et Pallantium. Depuis la
+reconquête de l'autonomie hellénique, la vie s'est encore une fois,
+comme par une sorte de rhythme, reportée vers le pourtour du Péloponèse.
+De nos jours, la ville qui prime de beaucoup toutes les autres en
+importance est celle de Patras, située loin de l'entrée du golfe de
+Corinthe et au débouché des plaines les plus fertiles et les mieux
+cultivées de la côte occidentale. En prévision de la grandeur future que
+lui promet son trafic, déjà fort considérable, avec l'Angleterre et les
+autres pays d'Europe, on a tracé les quartiers de la nouvelle ville
+comme si elle devait un jour devenir l'égale de Trieste ou de Smyrne.
+
+En comparaison de cet emporium du Péloponèse, les autres villes de la
+Péninsule, même celles qui avaient le plus d'activité à l'époque
+vénitienne, ne sont que des marchés tout à fait secondaires. Ægium ou
+Vostitza, au bord du golfe de Corinthe, est une simple escale, moins
+célèbre par son commerce que par son admirable platane de plus de 15
+mètres de circonférence, dont le tronc creux servait naguère de prison.
+Pyrgos, près de l'Alphée, n'a point de port. Dans la belle rade de
+Navarin, défendue contre les flots et les vents du large par le long
+îlot rocheux de Sphactérie, les carcasses des vaisseaux turcs coulés à
+fond dans le combat de 1828 sont toujours plus nombreuses que les
+navires de commerce flottant sur les eaux du port. Modon, Coron, sont
+également déchues. Kalamata, débouché des vallées fertiles de la
+Messénie, n'a qu'une mauvaise rade, où les embarcations ne peuvent
+mouiller en tout temps. La célèbre Malvoisie, aujourd'hui Monemvasia,
+n'est plus qu'une forteresse à demi ruinée, et les vignobles des
+environs, qui produisaient le vin exquis dont le nom est appliqué
+maintenant à d'autres crus, ont depuis longtemps cessé d'exister. Enfin,
+Nauplie, qui se rappelle les courtes années pendant lesquelles elle
+servit de capitale au royaume naissant, a l'avantage de posséder un bon
+port bien abrité; mais ses murailles, ses bastions et ses forts en font
+une place plus militaire que commerciale.
+
+Les cités de l'intérieur, quelle que soit la gloire attachée à leurs
+noms, ne sont pour la plupart que de grosses bourgades. La plus célèbre
+de toutes, Sparte ou «'Éparse», ainsi nommée de ses groupes de maisons
+dispersées dans la plaine et n'ayant jadis pour toute muraille que la
+vaillance de ses citoyens, promet de devenir une des villes les plus
+prospères de l'intérieur du Péloponèse, grâce à la fertilité de son
+bassin. Après avoir été supplantée, au moyen âge, par sa voisine Mistra,
+dont les constructions gothiques, à demi ruinées et désertes, maisons,
+palais, églises et châteaux forts, recouvrent une colline abrupte à
+l'ouest de la plaine de l'Eurotas, Sparte reprend pour la deuxième fois
+le rang de cité prépondérante en Laconie. Argos, plus ancienne encore
+que Lacédémone, a pu comme elle renaître de ses ruines, à cause de sa
+position dans une plaine souvent desséchée, mais d'une grande fécondité
+naturelle. Toutefois, si les étrangers parcourent en grand nombre les
+campagnes du Péloponèse, ce n'est point pour visiter ces villes
+restaurées, où quelques pierres seulement rappellent l'antiquité
+grecque, ce sont les anciens monuments de l'art qui les attirent.
+
+[Illustration: No 19.--VALLÉE DE L'EUROTAS.]
+
+A cet égard, l'Argolide est l'une des provinces les plus riches de
+l'Hellade. Près d'Argos même, dans les flancs escarpés de la colline de
+Larisse, sont taillés les gradins d'un théâtre. Entre Argos et Nauplie
+s'élève, au milieu de la plaine, le petit rocher qui porte l'antique
+acropole de Tirynthe, aux puissantes murailles cyclopéennes de 15 mètres
+de largeur. Au nord, sur des escarpements rocailleux, est la vieille
+Mycènes, la tragique cité d'Agamemnon, où l'on voit aussi des murs
+cyclopéens, mais où l'on visite surtout la célèbre porte des Lions,
+grossièrement sculptée à la première époque de l'art grec, et le vaste
+souterrain connu sous le nom de trésor des Atrides: ce monument, l'un
+des restes les plus curieux de l'architecture primitive des Argiens, est
+aussi l'un des mieux conservés, et l'on peut en admirer dans tous les
+détails la solide construction; une de ses pierres, qui sert de linteau
+à la porte d'entrée, ne pèse pas moins de 169 tonnes. C'est également en
+Argolide, à Épidaure, sur le rivage du golfe d'Égine et près de l'ancien
+sanctuaire d'Esculape, que se trouve le théâtre de la Grèce le moins
+dégradé par le temps: on distingue encore, au milieu des broussailles et
+des arbustes entremêlés, les cinquante-quatre gradins en marbre blanc,
+sur lesquels pouvaient s'asseoir douze mille spectateurs. Parmi ses
+autres débris, l'Argolide a les beaux restes du temple de Jupiter, à
+Némée, et les sept colonnes doriques de Corinthe, que l'on dit être les
+plus anciennes de la Grèce; mais c'est à l'extrémité opposée du
+Péloponèse, dans la charmante vallée de la Néda, que s'élève le monument
+le plus admirable de la Péninsule, bâti par Ictinus en l'honneur
+d'Apollon Secourable: ce temple est celui de Bassæ, près de Phigalée
+d'Arcadie. Les grands chênes, les superbes rochers qui l'entourent
+rehaussent la beauté de ce noble édifice.
+
+Les constructions les plus nombreuses du Péloponèse sont des citadelles;
+mainte place forte, avec son enceinte et son acropole, se voit encore
+précisément dans le même état qu'aux temps de l'ancienne Grèce. Les murs
+d'enceinte de Phigalée, ceux de Messène ont gardé leurs tours, leurs
+portes, leurs réduits de défense. D'autres acropoles, utilisées depuis
+par les Francs des Croisades, les Vénitiens ou les Turcs, se sont
+hérissées de tours crénelées et de donjons qui ajoutent leurs traits
+hardis et pittoresques aux beaux paysages environnants. A la porte même
+du Péloponèse s'élève une de ces forteresses antiques transformée en
+citadelle du moyen âge: c'est l'Acro-Corinthe, gardienne de la péninsule
+entière. Du chaos de fortifications et de masures qui la dominent, on
+aperçoit presque toute la Grèce, enfermée dans le cercle bleuâtre de
+l'horizon.
+
+Quelques-unes des îles grecques de la mer Égée doivent être considérées
+comme une dépendance naturelle du Péloponèse, auquel les rattachent des
+isthmes sous-marins et des chaînes d'écueils. C'est donc à bon droit
+qu'on les a reliées administrativement à la Péninsule.
+
+Les îles de la côte d'Argolide, peuplées de marins albanais qui furent
+pendant la guerre contre les Turcs les plus vaillants défenseurs de
+l'indépendance hellénique, ont perdu en grande partie leur importance
+commerciale et politique d'autrefois. Pendant la guerre, la petite
+bourgade albanaise de Poros, qui s'élève dans l'île du même nom, sur un
+terrain d'origine volcanique, a servi de capitale au peuple soulevé;
+elle est encore assez animée, grâce à son port et à sa rade admirable,
+parfaitement abritée, que le gouvernement grec a choisie pour en faire
+la principale station de sa marine. Mais Hydra et l'îlot voisin, connu
+sous le nom italien de Spezia, ne pouvaient que déchoir depuis que la
+Grèce a reconquis son existence propre. Ce sont des masses rocheuses,
+presque entièrement dépourvues de sol végétal, sans arbres, sans eaux de
+source, et pourtant plus de cinquante mille habitants avaient pu trouver
+à vivre par le commerce sur ces îlots rocheux. Une liberté relative
+avait fait ce miracle. En 1730, quelques colons albanais, las des
+exactions d'un pacha de la Morée, s'étaient réfugiés dans l'île d'Hydra.
+On les laissa tranquilles et ils n'eurent qu'à payer un faible impôt.
+Aussi leur commerce, mêlé parfois d'un peu de piraterie, grandit
+rapidement. Hydra occupe, il est vrai, une position fort heureuse,
+commandant l'entrée des deux golfes de l'Argolide et de l'Attique; mais
+elle n'a point de port ni même d'abri véritablement digne de ce nom.
+C'est donc en dépit même de la nature que les Hydriotes avaient fait de
+leur rocher un rendez-vous du commerce; les navires devaient se presser
+dans quelque anfractuosité de la côte, serrés les uns contre les autres,
+retenus immobiles par quatre amarres. Avant la guerre de l'indépendance,
+les seuls armateurs d'Hydra possédaient près de quatre cents navires de
+cent à deux cents tonneaux et, pendant la lutte, ils lancèrent contre le
+Turc plus de cent vaisseaux armés de deux mille canons. En luttant pour
+la liberté de la Grèce, les Hydriotes travaillaient aussi, sans le
+vouloir, à la décadence de leur ville, et, dès que leur cause eut
+triomphé, le mouvement des échanges dut se déplacer graduellement pour
+aller se concentrer dans les ports mieux situés de Syra et du Pirée.
+
+Beaucoup plus grande que les îles de l'Argolide, la Cythère de Laconie,
+plus connue des marins sous son nom italien de Cérigo, dû peut-être à
+des envahisseurs slaves, faisait naguère partie de la prétendue
+république Sept-insulaire gouvernée par les Anglais. Pourtant elle n'est
+point située dans la mer Ionienne et dépend évidemment du Péloponèse,
+qu'elle relie à l'île de Crète par un seuil sous-marin et l'îlot de
+Cérigotto, peuplé de Sphakhiotes crétois. Cythère n'est plus l'île de
+Venus et n'a point de voluptueux bosquets. Vue du nord, elle ressemble à
+un amas de roches stériles: cependant elle porte de riches moissons, de
+belles plantations d'oliviers, et ses villages sont assez populeux.
+Jadis la position de Cérigo, entre les deux mers d'Ionie et de
+l'Archipel, donnait une grande importance à son havre de refuge; mais ce
+port est redevenu presque désert depuis que le cap Malée a perdu ses
+terreurs. On a trouvé sur ses côtes des amas de coquillages qui
+proviennent d'anciens ateliers phéniciens pour la fabrication de la
+pourpre. Ce sont les commerçants et les industriels de Syrie qui ont
+introduit dans l'île le culte de la Vénus Astarté, devenue plus tard,
+sous le nom d'Aphrodite, la déesse de tous les Grecs.
+
+
+
+
+IV
+
+ILES DE LA MER ÉGÉE
+
+
+Au milieu des flots moutonnants qui valurent sans doute à la «grande
+Mer» ou «Archipel» de Grèce son nom d'Égée ou de «mer des Chevreaux»
+sont dispersés en un désordre apparent les îles et les îlots; il sont
+tellement nombreux que, par une transposition singulière, l'appellation
+d'Archipel, au lieu de s'appliquer aux bassins maritimes, ne désigne
+plus que des îles groupées en multitudes. Au nord, les Sporades se
+développent en une longue rangée qui se recourbe vers le mont Athos;
+plus au sud, Skyros, l'île où, d'après la légende, naquit le héros
+Achille et où mourut Thésée, se dresse isolément; la grande île d'Eubée
+se ploie et s'allonge au bord du continent; puis on voit au large du
+Péloponèse surgir de toutes parts les montagnes blanches des Cyclades,
+que les anciens Grecs comparaient à une ronde d'Océanides dansant autour
+d'un dieu.
+
+Toutes les îles de l'archipel grec se rattachent au continent, soit par
+leur formation géologique, soit par le plateau sous-marin qui les
+supporte. Les Sporades du nord sont un rameau de la chaîne du Pélion.
+L'île d'Eubée est dominée par des massifs calcaires d'une assez grande
+hauteur dont la direction générale est parallèle aux chaînes de
+l'Attique, de l'Argolide, de l'Olympe et du mont Athos. Skyros est un
+petit massif rocailleux parallèle aux montagnes de l'Eubée centrale. Les
+sommets des Cyclades, qui continuent dans la direction du sud-est les
+chaînes de l'Eubée et de l'Attique, appartiennent aux mêmes formations.
+«Montagnes de la Grèce égarées dans la mer,» elles sont aussi composées
+de schistes micacés et argileux, de roches calcaires et de marbres
+cristallins. Athènes a le Pentélique, mais les Cyclades ont les marbres
+éclatants de Naxos et ceux plus beaux encore de Paros, dans lesquels on
+taillait les statues des héros et des dieux. Des grottes curieuses,
+notamment celle d'Antiparos, que les anciens ne connaissaient point,
+puisque aucun d'eux ne l'a mentionnée, et celle, plus régulière, de
+Sillaka, dans l'île de Cythnos ou Thermia, célèbre par ses eaux chaudes,
+s'ouvrent dans les assises calcaires. Le granit se montre aussi dans
+quelques îles, surtout dans la petite Délos, la terre sacrée des Grecs.
+Enfin, vers leur extrémité méridionale, les rangées des Cyclades,
+orientées dans le sens du nord-ouest au sud-est, sont traversées par une
+chaîne d'îles et d'îlots d'origine ignée, qui se continuent, d'un côté,
+jusqu'à la péninsule de Methana, dans l'Argolide; de l'autre, jusqu'à
+l'île de Cos et aux rivages de l'Asie Mineure.
+
+La terre d'Eubée a de tout temps été considérée comme à demi
+continentale. C'est une île, mais le bras de mer qui la sépare de la
+Béotie et de l'Attique n'est, en réalité, qu'une vallée longitudinale,
+peu profonde en certains endroits, et formant, comme les vallées
+terrestres, une succession régulière d'étranglements et de bassins. Le
+défilé le plus étroit de cette vallée maritime n'a que soixante-cinq
+mètres de largeur, de sorte que depuis vingt-trois siècles déjà on avait
+pu facilement jeter entre la rive du continent et Chalcis, la capitale
+d'Eubée, un pont, remplacé maintenant par un palier tournant qui laisse
+passer les vaisseaux. Les courants alternatifs de marée qui se succèdent
+assez irrégulièrement dans le canal avaient autrefois donné une grande
+célébrité au détroit de l'Euripe; ce flux et ce reflux étaient
+considérés comme l'une des grandes merveilles naturelles de la Grèce:
+aussi l'île entière en a-t-elle pris son nom vulgaire de _Negripon_,
+corrompu par les Italiens en celui de Negroponte. L'île d'Eubée est trop
+rapprochée du continent pour que ses vicissitudes de prospérité et de
+décadence n'aient pas concordé d'une manière générale avec les destinées
+des contrées voisines, l'Attique et la Béotie. Lorsque les cités
+grecques étaient dans leur période de gloire et de puissance, les villes
+eubéennes de Chalcis, Erétrie, Cumes étaient aussi des foyers de
+rayonnement et leurs populations essaimaient en colonies vers toutes les
+côtes de la Méditerranée. Plus tard, les divers conquérants qui
+ravagèrent l'Attique dévastèrent également Négrepont, et maintenant
+cette île, simple dépendance de la péninsule voisine, participe à tous
+ses mouvements politiques et sociaux
+
+La partie septentrionale de l'Eubée est embellie par des forêts de
+diverses essences, chênes, pins, aunes et platanes; tous les villages y
+sont entourés de bosquets d'arbres fruitiers et les paysages
+environnants ressemblent aux sites de l'Élide et de l'Arcadie. Mais dans
+le fourmillement des Cyclades on cherche en vain ces gracieux tableaux
+champêtres; un très-petit nombre d'îles ont encore ça et là quelque
+reste de la beauté naturelle que donnent les ombrages et les eaux
+courantes. La plupart semblent avoir été pétrifiées par la tête de
+Méduse, comme l'antique légende le racontait de l'île de Seriphos; des
+olivettes, des groupes de chênes à vallonnée, quelques bosquets de pins,
+des figuiers, voilà ce que possèdent les îles les plus ombragées! Mais
+ailleurs, quelle nudité! quels rochers gris! Les promontoires de la
+Grèce sont arides, mais bien plus dépourvus de verdure sont la plupart
+de ces îlots de l'Archipel, que néanmoins on contemple avec une sorte de
+ferveur, à cause du retentissement de leur nom dans l'histoire! C'est à
+bon droit que la plupart des grandes cimes des Cyclades grecques, comme
+celles de la Turquie hellénique, ont été consacrées au prophète Élie,
+successeur biblique d'Apollon, la divinité solaire. En effet, le soleil
+règne en maître sur ces âpres rochers, il les brûle, il en dévore les
+broussailles et le gazon.
+
+[Illustration: No 20.--EURIPE ET CHALCIS.]
+
+Une de ces îles inhabitées par l'homme, Antimilo, donne encore asile à
+un bouquetin (_capra caucasien_) qui a disparu du reste de l'Europe, et
+que l'on retrouve seulement en Crète et peut-être à l'île de Rhodes. Des
+cochons sauvages errent aussi au milieu des rochers d'Antimilo. Quant
+aux lapins, importés d'Occident, ils vivent en multitudes dans les
+cavernes de quelques Cyclades, surtout à Mykonos et à Délos; les anciens
+auteurs ne les ont jamais mentionnés; Polybe, qui les avait vus en
+Italie, leur donne le nom latin. Chose curieuse, les lièvres et les
+lapins n'habitent pas les mêmes îles: chaque espèce vit à part dans son
+domaine insulaire. L'île d'Andros seule fait exception; mais les deux
+races n'y sont pas moins nettement séparées: les lièvres occupent
+l'extrémité septentrionale de l'île, tandis que les lapins se creusent
+des terriers dans la partie du midi. En fait de curiosités zoologiques,
+il est à remarquer aussi qu'une grosse espèce de lézard, connue par le
+peuple sous le nom de «crocodile», ne se trouve point sur le continent,
+mais seulement dans quelques îles de l'archipel. Il faut en conclure que
+les Cyclades sont séparées de la péninsule thraco-hellénique depuis des
+âges d'une longue durée.
+
+Une chaîne d'îles volcaniques limite au sud la ronde des Cyclades en
+longeant le grand fossé maritime qui sépare l'Archipel et la mer de
+Crète. La plus grande de ces îles de laves et de cendres, Milo, est un
+cratère irrégulier, effondré au nord-ouest et laissant pénétrer les eaux
+de la mer à l'intérieur de son bassin, qui est l'un des ports de refuge
+les plus vastes et les plus sûrs de la Méditerranée. Milo n'a point eu
+d'éruption dans les temps modernes, mais des solfatares encore fumantes
+et des sources thermales qui jaillissent sur le rivage et dans la mer
+elle-même témoignent de l'activité des laves souterraines. D'autres
+fontaines thermales, à Seriphos, à Siphnos et dans les îlots de ces
+parages, sont également en rapport avec le foyer volcanique.
+
+[Illustration: N° 21. NÉA-KAÏMÉNI.]
+
+Actuellement le centre de la poussée intérieure se manifeste à peu près
+à égale distance des côtes de l'Europe et de l'Asie dans le petit groupe
+des îles généralement désignées sous le nom de Santorin ou Sainte-Irène.
+Ces îles, dont le noyau consiste en roches de marbre et de schistes
+semblables à celles des autres Cyclades, sont disposées circulairement
+autour d'un vaste cratère qui n'a pas moins de 390 mètres de profondeur.
+A l'est, le croissant de Thera présente du côté du gouffre de larges
+falaises à pic d'où s'écroulent les scories, et du côté du large, de
+longues pentes couvertes de vignobles aux produits exquis. A l'ouest du
+cratère, Therasia, plus petite, se dresse comme la muraille à demi
+ruinée du volcan, et l'écueil d'Aspronisi indique l'existence d'une
+paroi sous-marine. C'est près du centre de ce bassin que brûle encore le
+fond de la mer. Le foyer de laves reste longtemps presque assoupi, puis
+il se réveille tout à coup pour rejeter des amas de scories. Il y a
+bientôt vingt et un siècles, surgit une première île que les anciens
+émerveillés nommèrent la «Sainte» et que l'on appelle aujourd'hui
+Palæa-Kaïméni (l'ancienne Brûlée). Au seizième siècle, trois années
+d'éruptions firent naître l'île plus petite de Mikra-Kaïméni. Un cône de
+laves plus considérable, celui de Néa-Kaïméni, s'éleva au commencement
+du dix-huitième siècle, et tout récemment encore, de 1866 à 1870, cette
+île s'est agrandie de deux nouveaux promontoires, Aphroëssa et la
+montagne de George, qui ont plus que doublé l'étendue primitive du
+massif volcanique, en recouvrant le petit village et le port de Vulkano
+et en se rapprochant du rivage de Mikra-Kaïméni jusqu'à l'effleurer.
+Pendant les cinq années, plus de cinq cent mille éruptions partielles
+ont eu lieu, lançant parfois les cendres jusqu'à 1,200 mètres
+d'élévation; même de l'île de Crète on a pu discerner les nues de
+scories brisées, noires en apparence pendant le jour et rouges pendant
+la nuit.
+
+Des milliers de spectateurs, et dans le nombre quelques savants, Fouqué,
+Gorceix, Reiss et Stübel, Schmidt, sont accourus de toutes les parties
+du monde pour assister à ce merveilleux spectacle de la naissance d'une
+terre, et leurs observations précises sont une grande conquête pour la
+science. Grâce à eux, il reste prouvé que de véritables flammes
+jaillissent des volcans, et que les éruptions ont leurs périodes de
+calme et d'exaspération, de la nuit au jour et de l'hiver à l'été. Il
+paraît très-probable que le gouffre de Santorin est le produit d'une
+explosion qui, dans les temps préhistoriques, aurait fait voler en
+cendres toute la partie centrale de la montagne. Les énormes quantités
+de tuf croulant que l'on voit sur les pentes extérieures de l'île
+racontent ce cataclysme au géologue qui les étudie[13].
+
+[Note 13: Hauteurs principales des îles:
+
+Delphi, dans l'île d'Eubée 1,743 mètres.
+Sainte-Élie » 1,404 »
+Mont Jupiter, Naxos 845 »
+Saint-Élie, Siphnos 850 »
+ » Santorin 800 »
+]
+
+Des Albanais habitent la partie méridionale de l'Eubée et se sont
+établis en colonie autour du port de Gavrion, dans l'île d'Andros, mais
+dans tout le reste de l'Archipel la population est grecque ou du moins
+complètement hellénisée. Les quelques familles italiennes ou françaises
+de Skyros, de Syra, de Naxos, de Santorin, sont trop peu nombreuses pour
+compter: elles-mêmes se disent françaises et dans l'Archipel on leur
+donne le nom de «Francs.» Durant la guerre de l'indépendance hellénique,
+ces familles se réclamèrent toujours de la protection de la France.
+Autrefois, la classe des propriétaires se composait presque en entier de
+ces Francs, qui s'étaient emparés des îles au moyen âge. C'est même,
+dit-on, au régime de la grande propriété maintenue longtemps par ces
+familles qu'il faut s'en prendre de la faiblesse relative de la
+population de Naxos. Jadis l'île nourrissait facilement cent mille
+personnes; maintenant, elle est trop petite pour un nombre d'habitants
+sept fois moins considérable.
+
+Les Cyclades, plus éloignées que l'Eubée des rivages de la Grèce, ont eu
+aussi une vie politique plus distincte de celle de l'Hellade, et bien
+souvent l'histoire y a suivi une marche différente. Par leur position au
+milieu de l'Archipel, ces îles devaient naturellement servir d'étapes à
+tous les peuples navigateurs de la Méditerranée, et par conséquent leurs
+habitants devaient être soumis aux influences les plus diverses. Jadis
+les marins de l'Asie Mineure et de la Phénicie s'arrêtaient aux Cyclades
+en voguant vers la Grèce; au moyen âge, les Byzantins, puis les croisés,
+les Vénitiens, les Génois, les chevaliers de Rhodes y furent les maîtres
+à leur tour; les Osmanlis y passèrent, et de nos jours, grâce au
+commerce, ce sont les nations occidentales de l'Europe qui, avec les
+Grecs eux-mêmes, ont la prépondérance dans l'Archipel.
+
+Toutes ces vicissitudes historiques ont déplacé d'une île à l'autre le
+centre des Cyclades. Du temps des anciens Grecs, Délos, l'île d'Apollon,
+était la terre sacrée, où de toutes parts accouraient les fidèles et les
+marchands. Les échanges se faisaient à l'ombre des sanctuaires, et des
+marchés d'esclaves se tenaient à côté des temples. La vente de la chair
+humaine finit même par devenir la grande spécialité de Délos, et sous
+les empereurs romains, jusqu'à dix mille esclaves y furent brocantés en
+un seul jour. Mais les marchés, les temples, les monuments ont disparu
+de Délos et de l'île voisine, qui lui servait de nécropole, et qu'un
+pont réunissait à la terre sacrée. Délos et Rhéneia sont maintenant deux
+étendues pierreuses où quelques troupeaux de brebis broutent de maigres
+pâturages, et dont les édifices ont servi de carrières aux habitants des
+îles plus prospères des alentours. Au moyen âge, c'est à la grande Naxos
+qu'appartint l'hégémonie. De nos jours, Tinos est l'île la plus sainte,
+à cause de son église vénérée de la Panagia, et l'affluence des pèlerins
+y est vraiment énorme; mais pour le commerce, c'est la petite île de
+Syra ou Syros, quoique sans arbres et sans eau, qui est devenue la
+métropole des Cyclades. Sa ville, connue d'ordinaire sous le nom de
+l'île, quoique portant officiellement l'appellation d'Hermoupolis, est
+la quatrième cité de la Grèce par sa population et la première par son
+commerce. Avant la guerre de l'indépendance, Syra était une ville sans
+importance, mais sa neutralité pendant la lutte, la protection efficace
+des escadres françaises, l'arrivée de nombreux réfugiés des îles turques
+de Chios et de Psara, enfin son heureuse position au centre des Cyclades
+en ont fait graduellement le principal entrepôt, le chantier et la
+station centrale de la mer Égée. C'est dans le port de Syra que viennent
+se nouer, comme les fils d'un réseau, toutes les lignes de navigation de
+la Méditerranée orientale. Hermoupolis est une étape nécessaire des
+voyageurs qui se rendent à Salonique, à Smyrne, à Constantinople, dans
+la mer Noire. Aussi la ville, jadis bâtie sur la hauteur par crainte des
+pirates, s'est-elle hâtée de descendre la pente pour développer ses
+quais et bâtir ses magasins sur le rivage. Vue de la rade, Hermoupolis
+se montre tout entière sur le flanc de la montagne, semblable à la face
+d'une pyramide aux degrés d'une blancheur éblouissante.
+
+Le commerce a peuplé l'âpre rocher de Syra, mais il est encore loin
+d'avoir utilisé toutes les ressources de l'Archipel et d'avoir rendu à
+l'ensemble du groupe l'importance qu'il avait dans l'antiquité. L'Eubée
+n'est plus «riche en boeufs», ainsi que le prétend son nom, et n'exporte
+guère que des céréales, des vins, des fruits et le lignite extrait en
+abondance des mines de Cumes ou Koumi. Les jardins de Naxos produisent
+leurs oranges, leurs citrons, leurs cédrats exquis; Skopelos, Andros,
+Tinos, la mieux cultivée des îles, expédient leurs vins; les bons crûs
+viennent de Santorin, que les Grecs d'autrefois avaient nommée Kallisté
+ou la «Meilleure», à cause de l'excellence de ses produits. En outre,
+cette île et les autres Cyclades volcaniques fournissent au commerce des
+laves, des pierres meulières, des pouzzolanes, de l'argile de Cimolos ou
+«terre cimolée», bonne à blanchir les étoffes, Naxos envoie son émeri,
+Tinos ses marbres veinés; mais c'est là tout. Les marbres de Paros
+restent même inexploités, et rarement un navire se montre dans
+l'admirable port de l'île. Sauf la culture du sol, et ça et là l'élève
+des vers à soie, les habitants des Cyclades n'ont aucune industrie, et
+les îles surpeuplées, telles que Tinos et Siphnos, doivent envoyer
+chaque année à Constantinople, à Smyrne, dans les villes de la Grèce, un
+certain nombre d'émigrants qui vont travailler comme manoeuvres,
+cuisiniers, potiers, maçons ou sculpteurs. Si quelques îles ont une
+population surabondante, combien d'autres en revanche ne sont plus
+habitées ou ne donnent asile qu'à des bergers! Ainsi la plupart des îles
+qui se trouvent entre Naxos et Amorgos ne sont que des rochers déserts.
+Antimilo n'est, comme Délos, qu'un pâtis semé de pierres. Enfin Seriphos
+et Gioura, l'antique Gyaros, sont encore des solitudes mornes, comme aux
+temps où les empereurs romains les désignèrent pour servir de lieux
+d'exil; néanmoins on espère que, grâce à ses minerais de fer, déclarés
+excellents, Seriphos reprendra prochainement quelque importance. L'île
+d'Antiparos compte sur ses riches mines de plomb.
+
+
+
+
+V
+
+ILES IONIENNES
+
+
+L'île de Corfou, située au large des côtes de l'Épire, l'archipel
+céphalonien, qui se trouve à l'ouest de la Grèce continentale et
+péninsulaire, enfin l'île de Cythère, que battent à la fois les flots de
+la mer Ionienne et ceux de la mer Égée, ont eu depuis un siècle les plus
+singulières vicissitudes politiques. Seule parmi toutes les dépendances
+naturelles de la péninsule des Balkhans, Corfou avait eu le bonheur de
+repousser tous les assauts des Mahométans et de rester terre européenne,
+grâce à la protection de la république de Venise. Lorsque celle-ci fut
+livrée à l'Autriche par Bonaparte, en 1797, Corfou et les îles Ioniennes
+furent occupées par les Français. Quelques années après, les Russes on
+devenaient les véritables maîtres, quoiqu'ils eussent fait, semblant d'y
+organiser une sorte de république aristocratique sous la suzeraineté de
+la Turquie. En 1807, les Français, reprenaient possession des îles
+Ioniennes pour se les voir, arrachées successivement par les Anglais, à
+l'exception de Corfou, qu'ils gardèrent jusqu'en 1814. Sous le nom de
+«république Sept-insulaire» les îles Ioniennes devinrent alors des
+espèces de fiefs que des familles de grands propriétaires terriens
+gouvernaient au nom de l'Angleterre et avec l'appui de ses troupes. Deux
+fois la constitution octroyée par les Anglais dût être modifiée dans un
+sens plus démocratique, mais le patriotisme grec des Sept-insulaires ne
+voulut s'accommoder à aucun prix de la suzeraineté de là
+Grande-Bretagne. Celle-ci se résolut enfin à lâcher sa conquête, et les
+populations des Sept-Iles, rendues à leurs affinités, naturelles,
+s'annexèrent à la Grèce, dont elles forment les communautés lés plus
+avancées en instruction, en bien-être et en activité. Sans doute, en
+accordant la liberté à ses sujets ioniens, l'Angleterre a consulté son
+propre intérêt, mais elle a eu l'intelligence de le comprendre; elle a
+reconnu que l'influence morale est supérieure à la force des canons, et
+c'est avec une parfaite bonne grâce, qu'elle a cédé. Non-seulement elle
+a rendu Cythère et l'archipel de Céphalonie, où elle n'avait que des
+intérêts commerciaux, mais elle a également livré la citadelle de
+Corfou, qui lui permettait de commander l'entrée de l'Adriatique, comme
+elle domine celles de la Méditerranée, de la mer de Sicile et de la mer
+Rouge. C'est là une politique de magnanimité qui n'a pas encore trouvé
+beaucoup d'imitateurs parmi les gouvernements du monde, et que
+l'Angleterre elle-même aurait l'occasion d'appliquer-en mainte autre
+partie de la terre!
+
+[Illustration: CORFOU. Dessin de E. Grandsire d'après un croquis fait
+sur nature.]
+
+De tout temps Corfou, la Korkyra des Grecs et la Corcyra des Romains, a
+été la plus importante des îles Ioniennes, grâce au voisinage de
+l'Italie et aux avantages commerciaux que lui procuraient son excellent
+port et sa grande rade, pareille à un vaste lac. D'après les habitants,
+qui aiment à citer le témoignage de Thucydide, Corfou serait cette île
+des Phéaciens dont parle l'Odyssée; ils disent même avoir retrouvé dans
+la fontaine de Kressida le ruisseau où la belle Nausicaa lavait le linge
+de son père, et les beaux jardins où la foule se promené le soir près de
+la ville portent le nom de jardins d'Alcinoüs. De toutes les îles
+Ioniennes, Corfou est la seule qui ait une petite rivière, le Messongi,
+dont les eaux ne se dessèchent pas en été et que l'on peut remonter à
+une petite distance en barque. Les collines, placées comme un écran
+devant les plaines de la basse Épire, sont exposées à toute la force des
+orages qu'apporte le vent du sud-ouest, et reçoivent une grande quantité
+d'eau de pluie: aussi la végétation est-elle fort riche; les orangers,
+les citronniers s'étendent autour de la ville en odorants bosquets, les
+vignes et les oliviers cachent de leurs pampres et de leur feuillage les
+roches grisâtres des collines, d'opulentes moissons de blé ondulent dans
+les plaines, que parcourent des routes bien tracées. Malheureusement,
+Corfou est très-exposée au vent du sud-est, qui souvent n'est autre que
+le sirocco; c'est là ce qui diminue beaucoup ses avantages comme station
+d'hiver pour les malades.
+
+La ville, située sur une péninsule triangulaire, en face de la côte
+d'Épire, est la plus considérable et la plus commerçante de l'ancienne
+république Ionienne: c'est aussi une puissante forteresse, que tous ses
+possesseurs, Vénitiens, Français, Russes, Anglais, ont successivement
+travaillé à rendre imprenable. De ses bastions on jouit d'une vue fort
+belle, bien inférieure toutefois au tableau que l'on contemple du haut
+du mont Pantocrator ou «Dominateur», lorsque le temps est favorable, on
+peut apercevoir par-dessus le détroit jusqu'aux montagnes d'Otrante, en
+Italie. La proximité de cette péninsule, les relations de commerce, les
+traditions laissées par la domination de Venise ont fait de Corfou une
+ville à demi italienne, et de nombreuses familles appartiennent à la
+fois aux deux nationalités par l'origine et par le langage; c'est vers
+1830 seulement que l'italien cessa d'être la langue officielle de l'île
+et de tout l'archipel. Au milieu de la population cosmopolite qui se
+presse dans les murs de la cité, on remarque aussi beaucoup de Maltais,
+porte-faix et jardiniers, qui avaient suivi dans l'île leurs maîtres
+britanniques.
+
+Corfou possédait jadis la ville de Butrinto et quelques-uns des villages
+situés en face sur la côte d'Épire; mais un gouverneur anglais en fit
+présent au terrible Ali-Pacha et maintenant les seules dépendances de
+l'île sont les îlots environnants: au nord Fano, Samathraki, Merlera; au
+sud Paxos, aux falaises percées de grottes, Antipaxos dont les roches
+suent l'asphalte. Paxos produit, dit-on, la meilleure huile de toute la
+Grèce occidentale.
+
+Leucade, Céphalonie, Ithaque, Zante et quelques îlots voisins se
+déploient en un archipel gracieusement recourbé au devant du golfe de
+Patras, le long des côtes d'Acarnanie et d'Élide. Ensemble, ces îlots
+constituent une chaîne de montagnes calcaires alternativement lavées par
+les pluies et brûlées par le soleil. Leurs vallons cultivés produisent,
+comme ceux de Corfou, des oranges, des citrons, des raisins de Corinthe,
+du vin, de l'huile, qui sont l'objet d'un commerce assez actif. Par
+leurs habitants, ces îles ressemblent également à leurs voisines du
+nord; l'élément italien, sauf à Ithaque, se trouve assez fortement
+représenté dans la population grecque.
+
+[Illustration: N°. 22.--CANAL DE SAINTE-MAURE.]
+
+Leucade ou «la Blanche», ainsi nommée de l'éclat de ses promontoires
+crétacés, est, en réalité, une dépendance du continent. Les anciens lui
+donnaient le nom d'Acté ou «Péninsule» et racontaient que des colons
+corinthiens l'avaient changée en île en creusant un canal à travers
+l'isthme de jonction. L'examen des lieux ne confirme point cette
+légende. Il est probable que les Corinthiens, comme naguère les Anglais,
+n'eurent qu'à ouvrir une fosse de navigation dans la lagune qui sépare
+l'île du continent et dont la profondeur ne dépasse pas soixante
+centimètres: si la mer Ionienne avait des marées, l'île de Leucade,
+comme Noirmoutiers, sur les côtes de France, se changerait deux fois par
+jour en péninsule. Un pont dont il reste d'importants débris, unissait
+jadis les deux rivages par-dessus l'étroit chenal qui s'ouvre au sud de
+la lagune; au nord, un îlot, portant la chapelle et la forteresse de
+Sainte-Maure, dont le nom est souvent attribue à l'île de Leucade
+elle-même, garde l'entrée du canal. C'était naguère le seul endroit de
+la Grèce occidentale où se trouvât un bosquet de dattiers. Un magnifique
+aqueduc de deux cent soixante arches, servant aussi de chaussée,
+réunissait la forteresse à la ville d'Amaxiki, principal port et
+capitale de Leucade; mais ce monument de l'industrie turque, élevé sous
+le règne de Bajazet, a été fort endommagé par les tremblements de terre.
+On pourrait croire qu'au milieu des salines et des lagunes basses où les
+marins ne se hasardent que sur des troncs d'arbres creusés et à fond
+plat, la fièvre règne en permanence; toutefois Amaxiki, de même que
+Missolonghi dans sa vaste plaine noyée, est une ville relativement
+salubre, et les femmes y ont une apparence de fraîcheur et de beauté
+remarquables. Au sud commencent les montagnes boisées qui vont se
+terminer en face de Céphalonie par le célèbre promontoire qui portait le
+temple d'Apollon. C'est un roc de soixante mètres de hauteur d'où on
+lançait les accusés dans la mer pour leur faire subir une sorte de
+jugement de Dieu; les amants s'en précipitaient aussi pour oublier leur
+passion, soit dans la frayeur de la mort, soit dans la mort elle-même.
+
+Céphalonie, ou mieux Cephallenia, est la plus grande des îles Ioniennes,
+et la montagne qui la domine, l'Aïnos ou Elatos, le Montenero des
+Italiens, est la cime la plus élevée de l'archipel; du milieu de la mer
+d'Ionie, les matelots peuvent, par un temps favorable, voir d'un côté
+l'Etna de Sicile, de l'autre le mont de Céphalonie. Les forêts de
+conifères qui avaient valu à la haute montagne le nom de Montenero, ont
+été en grande partie dévorées par les incendies, mais il en reste encore
+quelques lambeaux, où se trouve un sapin magnifique d'une espèce
+particulière. Sur la croupe suprême de la montagne on voit encore les
+restes d'un temple de Jupiter. L'île est fertile et peuplée, mais son
+grand malheur est de manquer d'eau; la plupart des ruisseaux tarissent
+en été et les habitants sont parfois dans une véritable détresse. Le sol
+calcaire, tout fissuré, percé d'énormes entonnoirs, laisse passer comme
+un crible les eaux de pluie qui vont rejaillir en fontaines dans la mer
+elle-même, loin des campagnes altérées. En revanche, par un phénomène
+bizarre et peut-être unique, la mer de Céphalonie verse dans les
+cavernes de ses rivages deux abondants ruisseaux d'eau salée qui vont se
+perdre au loin en des galeries inconnues.
+
+Le lieu de cette étrange disparition des eaux maritimes est à quelque
+distance au nord d'Argostoli, ville que son port très-abrité, mais sans
+profondeur, a rendue l'une des plus commerçantes de l'île, et où se
+trouve une magnifique chaussée de sept cents mètres unissant les deux
+bords d'un golfe. Les deux ruisseaux marins sont assez considérables
+pour que leur courant puisse mettre en mouvement les roues de grands
+moulins qui n'ont cessé de fonctionner régulièrement, l'un depuis 1835,
+l'autre depuis 1859. Le débit commun des deux courants est d'environ
+deux mètres cubes par seconde, ou plus exactement de 160,000 mètres
+cubes par jour. Cette eau s'amasse-t-elle dans les profondeurs du sol,
+en de vastes lacs que l'évaporation constante suffit pour maintenir au
+même niveau et où le sel s'amasse en couches épaisses? ou bien, comme le
+pense le géologue Wiebel, l'excédant de ces eaux marines, réparti dans
+les fissures du sol en de nombreux filets, est-il ramené par un
+phénomène d'aspiration hydrostatique dans les ruisseaux souterrains
+d'eau douce qui parcourent le sol caverneux de l'île, et forme-t-il avec
+eux les fontaines d'eau douce saumâtre qui jaillissent en divers
+endroits à la base des collines? On ne sait, mais il est probable que le
+régime souterrain des eaux douces, salées, sulfureuses, est en grande
+partie la cause des tremblements de terre qui sont si fréquents et si
+redoutables à Céphalonie. Toutes les maisons d'Argostoli sont basses,
+afin de pouvoir résister aux frémissements du sol. L'île d'Asteris,
+qu'Homère nous décrit comme ayant deux ports, et où s'éleva plus tard la
+ville d'Alalkomenas, n'existe plus entre Céphalonie et Théaki: elle a
+été probablement détruite par les secousses du sol, car on ne saurait
+voir dans le simple écueil de Daskalion un reste de cette terre habitée.
+
+[Illustration: N°. 23.--ARGOSTOLI.]
+
+Théaki, la fameuse Ithaque du «divin Ulysse», peut être considérée comme
+une dépendance de Céphalonie, dont la sépare le canal aux rivages
+parallèles de Viscardo, ainsi nommé en souvenir du conquérant Robert
+Guiscard. L'île est, petite et l'on a pu y reconnaître tous les sites
+dont parle l'Odyssée, la fontaine Aréthuse, la haute roche au pied de
+laquelle Eumée paissait son troupeau, et, dit-on, jusqu'au palais
+d'Ulysse; mais on ne retrouve plus les noires forêts qui recouvraient
+les pentes du mont Nérite. Les habitants d'Ithaque sont très-fiers de
+leur petite patrie chantée par Homère, et dans chaque famille on compte
+au moins une Pénélope, un Ulysse, un Télémaque, bien qu'en dépit de
+leurs prétentions ils ne soient point les descendants de l'artificieux
+fils de Laërte. Pendant le moyen âge, l'île fut complètement dépeuplée
+par les ravageurs, et le sénat de Venise dut, en 1504, offrir
+gratuitement les terres d'Ithaque à des colons du continent afin de
+changer ce désert en une escale de commerce. La plupart des immigrants
+viennent des côtes de l'Épire: aussi l'idiome grec des insulaires est-il
+fort mélangé de mots albanais. De nos jours, Ithaque est bien cultivée,
+et son port, appelé Bathy ou «le Profond», fait un assez grand trafic de
+raisins de Corinthe, d'huile et de vin. Comme au temps d'Homère, l'île
+d'Ithaque est une excellente «nourrice de vaillants hommes». Les gens de
+Théaki sont grands et forts; d'après l'enthousiaste Schliemann, ils
+seraient aussi les plus vertueux des humains, jusqu'à ignorer leur
+propre vertu et à ne se faire aucune idée du mal. Parmi eux on ne trouve
+ni riches ni mendiants; cependant l'amour des voyages pousse un grand
+nombre des habitants à s'expatrier. On les rencontre dans toutes les
+villes populeuses de l'Orient.
+
+_«Zante, fior del Levante»_, disent les Italiens. L'antique Zacynthe
+est, en effet, celle des îles Ioniennes qui est la plus riche en
+vergers, en cultures, en maisons de plaisance. Une grande plaine,
+comprise entre deux arêtes de collines d'une médiocre élévation, occupe
+le milieu de «l'île d'Or»: c'est un vaste jardin entremêlé de vignes qui
+produisent d'excellents raisins de Corinthe. Les habitants, fort
+industrieux, ne se bornent pas à cultiver leur propre territoire, ce
+sont eux aussi qui vont exploiter les champs des Acarnaniens, soit à
+gages, soit à part de la récolte. La ville de Zante, située sur le
+rivage oriental, en face des côtes de l'Élide, est aussi la plus riche
+et la mieux tenue de l'archipel céphalonien. Malheureusement, Zante est
+souvent ébranlée par des secousses, que l'on croit être d'origine
+volcanique. Cette hypothèse paraît d'autant plus probable que des
+sources de bitume jaillissent près de la pointe sud-orientale de l'île,
+au «cap de la Cire»: exploitées déjà du temps d'Hérodote, ces fontaines
+fournissent encore environ cent barils de liquide, lors de la récolte
+annuelle qui se fait au mois d'avril. En outre, des sources d'huile
+s'épanchent au bord de la mer et même sous les flots; près du cap
+Skinari, au nord de l'île, une sorte de graisse puante recouvre
+constamment les eaux.
+
+Les seuls îlots qui dépendent de Zante sont les Strivali, les anciennes
+Strophades, où la légende mythologique nous dit que volaient les
+hideuses harpyes[14].
+
+[Note 14: Iles Ioniennes.]
+
+ Monts les Population
+ Noms des îles. Superficie. plus élevés. en 1870.
+Corfou............. 580 kil. car. Pantocrator. 1,000 mèt. 72,450 hab.
+Paxos et Antipaxos. 70 » -- -- 3,600 »
+Leucade............ 475 » Nomali...... 1,180 » 21,000 »
+Céphalonie......... 757 » Elatos...... 1,620 » 67,500 »
+Ithaque............ 110 » Neriton..... 807 » 10,000 »
+Zante.............. 420 » Skopos...... 396 » 44,500 »
+]
+
+
+
+
+VI
+
+LE PRÉSENT ET L'AVENIR DE LA GRÈCE
+
+
+Le peuple grec a certainement fait de grands progrès depuis qu'il a
+secoué le joug des Turcs, cependant il est loin d'avoir tenu tout ce que
+les philhellènes enthousiastes attendaient de lui. En le voyant égaler
+en courage les Grecs de Marathon et de Platée, on crut qu'il saurait en
+peu de temps s'élever au niveau intellectuel et artistique des
+générations qui produisirent Aristote et Phidias. Ces grandes espérances
+n'ont point été réalisées. Ce n'est point en l'espace d'une génération
+qu'un peuple saurait émerger complètement de la barbarie, échapper aux
+superstitions de toute espèce qui étreignaient son esprit, changer les
+moeurs de violence, de ruse, de paresse que lui avait données la
+servitude, et s'assimiler les conquêtes scientifiques de vingt siècles,
+pour prendre lui-même sa place au rang des peuples initiateurs.
+D'ailleurs il faut tenir compte du petit nombre des Hellènes de la
+Grèce, qui égalent à peine la population de deux départements français
+et qui sont très-clair-semés sur un territoire montueux, âpre, sans
+chemins. Les rivages des péninsules et les îles, tout dentelés de ports,
+sont admirablement disposés pour le commerce; aussi les habitants
+n'ont-ils pas manqué d'en profiter et l'on sait avec quel succès; mais
+il est peu de contrées en Europe dont le relief soit moins favorable à
+l'utilisation des ressources agricoles et industrielles du pays. La
+nature du sol s'oppose partout à la construction des routes, tandis que
+partout aussi la mer bleue souriant dans les golfes invite aux voyages
+et au commerce lointain. Aussi nul mouvement d'immigration ne se produit
+de l'Empire Ottoman vers la Grèce, tandis qu'au contraire des multitudes
+d'Hellènes, surtout des îles Ioniennes et des Cyclades, émigrent chaque,
+année pour chercher fortune à Constantinople, au Caire et jusque dans
+les Indes. Les hommes de travail ou d'aventure s'éloignent, laissant
+derrière eux la tourbe des intrigants qui font de la politique un métier
+lucratif et les pacifiques employés dont l'avenir dépend de la faveur
+d'un ministre. Il en résulte ce fait assez bizarre, que les communautés
+de Grecs les plus riches et les plus prospères sont précisément celles
+qui se développent à l'étranger. Elles sont aussi plus libres et mieux
+administrées. En dépit du pacha qui la surveille, la moindre petite cité
+romaïque de la Thrace ou de la Macédoine pourrait servir de modèle dans
+la gestion de la chose publique au royaume autonome et souverain de la
+Grèce. C'est qu'elle a un intérêt immédiat à bien gérer ses affaires,
+qui sont pour ainsi dire des affaires de famille, tandis que dans
+l'Hellade une bureaucratie inquiète et rapace intervient à tout propos
+pour gérer à son profit les deniers de la commune, corrompt les
+électeurs afin de se maintenir en place, et tente de rentrer dans ses
+débours, en continuant, sous mille formes vexatoires plus ou moins
+légales, les traditions de piraterie et de brigandage qui ont été si
+longtemps celles de leur pays.
+
+La population actuelle de la Grèce proprement dite peut être évaluée à
+quinze cent mille personnes, soit environ les deux cinquièmes des
+Hellènes d'Europe et d'Asie. A surface égale, l'Hellade, dont la
+position est si avantageuse pour le commerce, est non-seulement beaucoup
+moins peuplée que les pays civilisés de l'Europe occidentale, elle est
+même à cet égard inférieure à la Turquie. D'après les auteurs qui ont le
+mieux étudié l'histoire du passé des Hellènes, la Grèce propre, à
+l'époque de sa plus grande prospérité, n'aurait pas eu moins de six à
+sept millions d'habitants. L'Attique à elle seule était dix fois plus
+peuplée qu'elle ne l'est aujourd'hui, et certaines îles, où l'on voit au
+plus quelques bergers, étaient couvertes de cités populeuses; au milieu
+de tous les plateaux déserts, au bord du moindre ruisseau, sur chaque
+promontoire se montrent les emplacements de villes antiques: la carte du
+monde hellénique, de Chypre à Corfou et de Thasos à la Crète, fourmille
+de _palaeochori_, de _palaeocastro_, de _palaeopoli_, et la Grèce
+continentale n'est pas moins riche que les îles et les côtes de l'Asie
+Mineure en souvenirs de ce genre.
+
+Toutefois, si le pays se repeuple avec une certaine lenteur, le progrès
+n'en est pas moins incontestable. Avant la guerre de l'indépendance, le
+nombre des habitants de la Grèce, y compris les îles Ioniennes,
+dépassait peut-être un million; mais les batailles et surtout les
+massacres de la Morée diminuèrent considérablement la population; en
+1832, les Grecs et les Ioniens réunis étaient 950,000 au plus. Depuis
+cette époque, l'accroissement annuel a varié de 9,000 à 14,000
+individus, mais d'une manière assez inégale, car si les villes
+grandissent rapidement, en revanche plusieurs îles de l'Archipel et de
+la mer Ionienne, notamment Andros, Santorin, Hydra, Zante, Leucade,
+perdent par l'émigration plus d'habitants que ne leur en donne le
+surplus des naissances sur les morts. Dans le continent, ce sont les
+fièvres paludéennes qui retardent le plus les progrès du repeuplement de
+la Grèce. Parfaitement sain par son climat naturel, le sol est en maints
+endroits devenu très-insalubre par les eaux qu'on laisse séjourner en
+marais; la reconquête des terres par l'agriculture sera donc en même
+temps l'enrichissement de la contrée et la disparition d'un fléau
+terrible[15].
+
+[Note 15: Population des principales villes de la Grèce, avec leur
+banlieue, en 1870:
+
+Athènes et Pirée 59,000 hab.
+Patras 26,000 »
+Corfou 24,000 »
+Hermoupolis ou Syra 21,000 »
+Zante 20,500 »
+Lixouri (Céphalonie) 14,000 »
+Pyrgos ou Letrini 13,600 »
+Tripolis ou Tripolitza 11,500 »
+Chalcis, en Eubée 11,000 »
+Sparte 10,700 »
+Argos 10,600 »
+Argostoli (Céphalonie) 9,500 »
+Kalamata 9,400 »
+Histiaea, en Eubée 8,900 »
+Karystos » 8,800 »
+Aegion ou Vostitza 8,800 »
+Nauplie 8,500 »
+Spezia 8,400 »
+Kranidhi, en Argolide 8,400 »
+Lamia 8,300 »
+Missolonghi 7,500 »
+Andros 9,300 »
+
+Population de la Grèce sans les îles Ioniennes, en 1832. 713,000 hab.
+ » » » » en 1870. 1,226,000 »
+ » » avec les iles Ioniennes. » 1,458,000 »
+ » » par kilom. carré... » 29 »
+ » probable de la Grèce....... en 1875. 1,540,000 »
+]
+
+Malheureusement, cette reconquête du sol agricole s'opère avec lenteur.
+Les produits ne suffisent point à nourrir la population; à bien plus
+forte raison ne peuvent-ils alimenter un commerce d'exportation
+considérable. Pourtant les terres cultivables de la Grèce se prêtent
+admirablement à la production des vins, des fruits, des plantes
+industrielles, telles que le coton, la garance, le tabac. Les figues et
+les oranges sont exquises; les vins de Santorin et d'autres Cyclades
+sont parmi les meilleurs des bords de la Méditerranée; les huiles de
+l'Attique, sans être épurées comme celles de Provence, ne sont pas moins
+bonnes qu'aux temps où la déesse Athéné planta de ses mains l'olivier
+sacré. A l'exception des cotons de la Phthiotide et des raisins dits de
+Corinthe, que l'on exporte de Patras et des îles Ioniennes pour une
+valeur de trente ou quarante millions de francs chaque année, la Grèce
+ne vend à l'étranger qu'une part bien faible de produits agricoles, et
+ces produits ne doivent que peu de chose au travail de l'homme. Un de
+ses principaux articles d'exportation, la vallonnée, dont se servent les
+teinturiers, est la cupule d'un gland de chêne que l'on ramasse dans les
+forêts.
+
+Dans un pays de si pauvre agriculture, il est tout naturel que
+l'industrie proprement dite soit à peu près nulle. C'est de l'étranger,
+de l'Angleterre surtout, que la Grèce fait venir tous les objets
+manufacturés dont elle a besoin; elle n'a pas même un outillage
+suffisant pour exploiter sérieusement ses carrières de marbres, plus
+riches que celles de Carrare. Il n'existe qu'une seule exploitation
+minière importante, celle du Laurion, dans toute l'étendue de la Grèce.
+En cette partie de l'Attique, les anciens avaient utilisé pendant des
+siècles de riches mines de plomb argentifère, et d'énormes massés de
+déblais s'élèvent ça et là en véritables collines. Ce sont ces amas que
+l'on traite maintenant dans l'usine d'Ergastiria, l'une des plus grandes
+fonderies de plomb du monde entier: chaque année, on extrait de ces
+débris près de dix mille tonnes de plomb, sans compter une quantité
+d'argent considérable. Autour de l'usine s'est fondée une petite ville
+industrielle, dont le port est l'un des plus actifs de la Grèce. Mais ce
+n'est point sans peine que s'est créé ce remarquable établissement
+d'Ergastiria. Jaloux des industriels étrangers qui exploitaient toutes
+ces richesses, des Grecs leur ont suscité mille entraves et peu s'en est
+fallu qu'à propos des amas de scories du Laurion, le gouvernement
+hellénique ne se brouillât complètement avec la France et l'Italie.
+
+Puisque les Grecs ne tirent de leur sol qu'une quantité de produits
+insuffisante à leur propre entretien et que leur industrie est sans
+grande importance, ils seraient condamnés à mourir de faim, si par leurs
+six mille navires, toujours en mouvement, ils n'avaient pris dans les
+eaux de la Méditerranée le métier lucratif de porteurs. Leur marine
+marchande est supérieure à celle de l'immense Russie, elle égale presque
+celle de l'Autriche et dépasse dix fois la flotte commerciale de la
+Belgique; encore faut-il ajouter que la plupart des navires qui hissent
+le pavillon turc appartiennent à des marins hellènes[16]. C'est dans
+cette navigation de cabotage que se révèle tout entier le vieil instinct
+de race. Tandis que les grands bateaux à vapeur à parcours rapide
+appartiennent à des compagnies puissantes de l'Occident, les marins
+hellènes possèdent les navires d'un faible tonnage et au chargement
+varié qui suivent la côte d'échelle en échelle, d'ordinaire ne dépassant
+point les limites de l'ancien monde grec. Aucune embarcation ne peut
+naviguer en Méditerranée à moindres frais que les leurs, car tous les
+matelots ont un intérêt dans le chargement et tous vivent d'abstinence
+pour augmenter le bénéfice; les uns ont fourni le bois, les autres le
+gréement, d'autres encore telle ou telle partie de la cargaison, et ce
+sont des concitoyens de leur ville ou de leur village qui, sur leur
+simple parole, ont donné l'argent nécessaire à l'achat des marchandises.
+Sur maint navire, tout l'équipage est composé d'associés, se partageant
+fraternellement la besogne, mais n'ayant point de maître parmi eux. Tous
+sont égaux.
+
+[Note 16: Commerce de la Grèce en 1871:
+
+Flotte commerciale........ 6,135 navires.
+Tonnage................... 420,000 tonnes.
+Mouvement des navires..... 7,160,000 »
+Importation............... 110,000,000 francs.
+Exportation............... 76,000,000 »
+Total des échanges........ 186,000,000 »
+]
+
+Mais quelles que soient la sobriété et l'intelligente initiative des
+marins hellènes, ils ont à craindre le sort qui menace partout le petit
+commerce et la petite industrie. Les économiques bateaux porteurs de la
+Grèce pourront lutter longtemps contre les paquebots des puissantes
+compagnies, mais à la longue ils finiront par céder la place, et le pays
+lui-même sera menacé de perdre son rang commercial, s'il n'accroît
+rapidement ses ressources intérieures par le développement de
+l'agriculture et de l'industrie et la construction de chemins qui
+permettent le transport des produits. Actuellement la Grèce est encore
+très-pauvre en routes carrossables, non-seulement à cause des obstacles
+que les rochers et les montagnes opposent aux ingénieurs, mais surtout à
+cause de l'insouciance des habitants, auxquels la mer avait toujours
+suffi. Télémaque ne pourrait plus aujourd'hui, comme aux temps
+homériques,--à moins qu'ils ne soient fabuleux,--franchir sur son char
+l'espace qui sépare Pylos de Lacédémone; il lui faudrait cheminer au
+bord des précipices sur de hasardeux sentiers. De tous les pays
+indépendants de l'Europe, la Grèce est, avec la Serbie, celui qui est
+resté le plus longtemps sans une voie ferrée; même de nos jours, Athènes
+ne possède que le chemin de fer qui mène à son faubourg du Pirée et le
+petit réseau industriel des mines du Laurion. C'est tout récemment qu'on
+a fini par décider pour un avenir incertain la construction de deux
+lignes importantes, dont l'une reliera la capitale au golfe de Volo et à
+la frontière de la Turquie, tandis que l'autre fera communiquer
+l'Attique avec l'Achaïe par l'isthme de Corinthe, unira Patras à la
+vallée de l'Alphée et à Kalamata par les riches plaines de l'Élide et de
+la Triphylie. Si les grands travaux publics de la Grèce ont été
+tellement retardés, la principale cause en est à l'état de banqueroute
+perpétuelle dans lequel se trouve le gouvernement hellénique.
+L'équilibre du budget grec n'est qu'une fiction. La dette, qu'il est
+tout à fait impossible de payer, s'élèverait à plus d'un demi-milliard,
+soit à plus de trois cents francs par tête, si l'on n'avait depuis
+longtemps négligé de payer les intérêts des premiers emprunts[17].
+
+[Note 17: Budget en 1875... Recettes... 55,800,000 fr. Dépenses....
+30,000,0000 fr.]
+
+A la misère générale du pays répond la misère privée de la grande
+majorité des habitants de la Grèce. Épuisés par le payement de la dîme,
+à laquelle le fisc en ajoute parfois une deuxième ou même une troisième,
+la plupart des paysans mènent une existence lamentable; quoique d'une
+extrême sobriété naturelle, leur nourriture est insuffisante; leurs
+demeures sont des tanières malsaines; souvent ils ne peuvent faire assez
+d'économies pour se procurer les vêtements et les objets indispensables.
+Aussi les jeunes gens des contrées les plus pauvres de la Grèce
+émigrent-ils en foule, soit pour une saison, soit pour un temps
+indéfini. A cet égard, l'Arcadie peut être assimilée à l'Auvergne, à la
+Savoie et à la plupart des pays de montagnes du centre de l'Europe. Les
+Étoliens, qui se décident plus difficilement à quitter pour les villes
+de l'étranger leurs belles vallées sauvages, ont une coutume qui
+témoigne de l'état de désespoir auquel les ont réduits les exigences de
+l'impôt. Au lieu de combattre, comme l'eussent fait leurs rudes ancêtres
+avant d'avoir été rompus par la servitude, les malheureux, ruinés par
+les exacteurs, sortent de leur village, et sur le bord de la grande
+route élèvent un tas de pierres, qui doit témoigner à jamais de
+l'injustice qu'on leur a fait. Ce tas de pierres, c'est «l'anathème».
+Chaque paysan qui passe à côté de ce monument d'exécration muette,
+ajoute religieusement son caillou: la Terre, mère commune, est chargée
+du soin de la vengeance.
+
+L'ignorance, la compagne ordinaire de la misère, est aussi fort grande
+dans les campagnes de la Grèce, surtout dans les pays d'accès difficile,
+tels que l'Étoile et le Magne ou péninsule du Taygète. En Grèce, comme
+en Albanie et dans le Montenegro, on croit aux perfides nymphes des
+fontaines, qui se font aimer des jeunes hommes pour les noyer dans
+l'onde; on croit aussi aux vampires, au mauvais oeil, aux pratiques de
+magie. Heureusement pour les Grecs, leur extrême désir d'apprendre et de
+savoir, sinon d'approfondir, se fait jour en dépit de l'état de misère
+dans lequel croupit une grande partie de la population. C'est ainsi que
+dans l'île d'Ithaque les paysans arrêtent les voyageurs instruits pour
+se faire lire les chants d'Homère. La pénurie du gouvernement n'a pas
+empêché des écoles primaires de se fonder dans presque tous les villages
+de la Grèce; en maints endroits, où manquent les bâtiments d'école, les
+classes se tiennent en plein vent, et les enfants, loin de songer à
+faire l'école buissonnière, lèvent à peine les yeux de leurs cahiers
+pour voir les étrangers qui passent ou les oiseaux qui voltigent. De
+même, les écoliers des gymnases et ceux des universités d'Athènes et de
+Corfou se consacrent tous consciencieusement au travail, trop souvent,
+il est vrai, pour apprendre à pérorer: ce n'est point en Grèce que l'on
+voit de ces étudiants qui, sous prétexte d'aller suivre des cours de
+science, ne se rendent dans les grandes villes que pour s'y livrer à la
+débauche. Parmi les douze cents jeunes gens qui fréquentent l'université
+d'Athènes, il en est qui, pour étudier le jour, emploient une moitié de
+la nuit à quelque travail manuel, d'autres qui se font domestiques ou
+cochers pour acquérir leur diplôme de légiste ou de médecin.
+
+Un pareil amour de l'étude ne peut manquer d'assurer à la nation grecque
+une influence bien plus considérable que ne pourrait le faire espérer,
+relativement aux nations voisines, le nombre peu élevé des hommes qui la
+composent. D'ailleurs les Grecs de toutes les parties de l'Orient, de
+l'Épire à l'île de Chypre, considèrent Athènes comme leur centre
+intellectuel, et c'est là qu'ils envoient étudier leurs jeunes gens. Ils
+font mieux encore. Pour contribuer à la gloire et à la prospérité de là
+nation renaissante, ils prélèvent une part de leurs revenus et la
+destinent à la fondation ou à l'entretien des écoles d'Athènes. Et ce ne
+sont pas seulement les riches négociants de Marseille, de Trieste, de
+Salonique, de Smyrne, qui s'occupent ainsi des vrais intérêts de la
+patrie; de simples paysans, des veuves illettrées de la Thrace et de la
+Macédoine emploient également leurs économies à l'oeuvre de
+l'instruction publique. C'est le peuple lui-même qui élève ses écoles,
+ses musées et qui paye ses professeurs. L'académie d'Athènes, l'École
+polytechnique, l'Université, l' Arsakéion, excellent collège consacré à
+l'éducation des filles, doivent leur existence, non au gouvernement,
+mais au zèle des citoyens hellènes de tous pays. On comprend avec quel
+intérêt la nation entière veille sur ces établissements dus au
+dévouement de tous, et quelle influence salutaire exercent à leur retour
+dans leurs provinces respectives les jeunes gens et les jeunes filles
+sortis des écoles de la patrie commune.
+
+[Illustration: PAYSANS DES ENVIRONS D'ATHÈNES. Dessin de D. Maillart
+d'après des photographies.]
+
+Ainsi la cohésion que donnent aux Grecs une langue, des traditions, des
+espérances identiques, voilà ce qui fait leur nation, voilà ce qui
+réalise déjà, mieux que les traités, cette union de race qu'ils
+appellent la «grande idée»! Les frontières fixées par la diplomatie
+n'ont aucun sens au point de vue du patriotisme hellénique. Qu'ils
+résident dans la Grèce proprement dite, dans la Turquie d'Europe ou
+d'Asie, les Grecs n'en forment pas moins un seul peuple et n'en vivent
+pas moins d'une vie nationale commune, en dehors des gouvernements de
+Constantinople et d'Athènes. Peut-être même les plus Hellènes de toute
+la race sont-ils précisément ceux qui habitent la Turquie, loin de
+l'influence corruptrice de la bureaucratie grecque. C'est à l'étranger
+qu'ont été le mieux gardées les traditions et la pratique de la vie
+municipale et que l'initiative du citoyen grec s'exerce le plus
+librement. Aussi l'ensemble de la nation doit-il être considéré comme
+formé de la race tout entière, soit près de quatre millions d'hommes.
+Tel est le groupe de populations dont l'influence, déjà considérable et
+grandissant tous les jours, ne peut manquer d'exercer une influence
+capitale sur les destinées futures de l'Europe méditerranéenne.
+
+On a souvent prétendu que, par suite de la communauté de religion, les
+Grecs étaient tout disposés à favoriser les ambitions russes et
+cherchaient à frayer au tzar le chemin de Constantinople. Il n'en est
+rien. Les Hellènes ne songent point à sacrifier leurs propres intérêts à
+ceux d'une nation étrangère. D'ailleurs, ce n'est point avec la Russie
+de tradition byzantine qu'ils ont de ces liens naturels qui fondent les
+véritables alliances. Le climat, la situation géographique, les
+souvenirs de l'histoire, les rapports de commerce et surtout les liens
+plus intimes d'une civilisation commune rattachent la Grèce au groupe
+des nations dites latines, l'Italie, l'Espagne et la France. Dans ce
+grand partage qui par la force des choses s'opère graduellement en
+Europe, ce n'est point parmi les Slaves, mais parmi les Latins que se
+rangent les Hellènes. Récemment, lorsque la France envahie luttait pour
+son existence nationale, plus d'un millier de volontaires grecs
+accoururent à son aide; les Philogalates venaient acquitter la dette que
+la Grèce avait contractée envers les Philogalates pendant la première
+moitié du siècle.
+
+
+
+
+VII
+
+GOUVERNEMENT, ADMINISTRATION ET DIVISIONS POLITIQUES.
+
+
+Les puissances protectrices de la Grèce ont donné à la nation un
+gouvernement parlementaire et constitutionnel, imité de ceux de l'Europe
+occidentale. En théorie, le roi des Grecs «règne et ne gouverne pas»; il
+a des ministres responsables devant les chambres, dont les majorités
+changeantes font osciller la prépondérance de l'un à l'autre parti,
+suivant les fluctuations de l'opinion publique. En fait, «le pouvoir du
+roi n'est tempéré que par la diplomatie». D'ailleurs, les formes de la
+constitution importée dans l'Hellade n'ont rien qui réponde aux
+traditions ni au génie des Grecs, et depuis la proclamation de leur
+indépendance, ils ont trois fois modifié leur Charte sans avoir réussi à
+la faire observer.
+
+En vertu de la constitution de 1864, tous les citoyens grecs possédant
+une propriété quelconque ou exerçant une profession indépendante sont
+électeurs à l'âge de vingt-cinq ans, éligibles à trente. Il n'y a qu'une
+chambre; les députés, au nombre de 187, sont élus pour une période de
+quatre ans; ils reçoivent un traitement. La liste civile du souverain, y
+compris une subvention des puissances protectrices, s'élève à 1,125,000
+francs.
+
+L'Église orthodoxe grecque de l'Hellade est indépendante du patriarche
+de Constantinople; elle est administrée par un saint-synode siégeant
+dans la capitale et présidé par un archevêque métropolitain. Un
+commissaire royal assiste, sans voix délibérative, aux séances du
+synode, et contre-signe les copies des actes de l'assemblée. Toute
+décision qui ne se trouve point revêtue du seing officiel de ce
+commissaire est nulle par cela même. D'autre part, le roi ne peut
+destituer ni déplacer un évêque qu'après l'avis du synode et en se
+conformant aux canons. Quoique tous les cultes soient libres en vertu de
+la constitution, cependant les attributions officielles de l'Église lui
+permettent d'exercer fréquemment un pouvoir d'inquisition et de se faire
+appuyer dans cette oeuvre par le pouvoir civil. Le synode veille au
+maintien rigoureux des dogmes; il signale à l'autorité tous les
+prédicateurs, tous les écrivains hétérodoxes, et lui demande la
+répression de l'hérésie; il censure les ouvrages, les tableaux
+religieux, et en dénonce les auteurs pour les faire punir par les
+tribunaux civils.
+
+Il n'y a plus de Mahométans en Grèce, si ce n'est des marins et des
+voyageurs. Les derniers Turcs ont quitté l'île d'Eubée. Le seul culte
+qui, en dehors de l'Église officielle, soit pratiqué par un nombre assez
+notable de fidèles, est la religion catholique romaine. Elle domine dans
+les familles bourgeoises de Naxos et d'autres Cyclades. Deux archevêques
+et quatre évêques en ont le gouvernement.
+
+La Grèce est divisée en treize nomes ou nomarchies, subdivisées
+elles-mêmes en cinquante-neuf éparchies. Les cantons de l'éparchie
+portent le nom de dime, ou dimarchies, et les diverses communes rurales
+qui les composent sont administrées par des parèdres, ou adjoints du
+dimarque. Ils sont tous nommés par le roi et reçoivent une légère
+rétribution. Le nombre des employés est proportionnellement plus
+considérable en Grèce que dans tout autre pays d'Europe. Ils forment à
+eux seuls la soixantième partie, et avec leurs familles la douzième
+partie de la population du royaume; quoique leur traitement soit des
+plus modiques, ils émargent ensemble plus de la moitié des recettes du
+budget.
+
+ Nomes. Éparchies. Population
+ en 1870.
+
+ {Mantinée 46,174
+ARCADIE. {Kynuria 26,733
+ Sup. 3253 kil. car. {Gortynia 41,408
+ Pop. kil. 125 hab. {Megalepolis 17,425
+ --------
+ 131,740
+ ========
+
+ {Lacédémone 46,423
+LACONIE {Gythion 13,957
+ Sup. 4346 kil. car. {Itylos 26,540
+ Pop kil. 24 hab. {Épidauros Limera 18,931
+ --------
+ 105,851
+ ========
+
+ {Kalamae 25,029
+MESSÉNIE {Messini 29,529
+ Sup. 3176 kil. car. {Pylia 20,946
+ Pop. kil. 41 hab. {Triphylia 29,041
+ {Olympia 25,872
+ ---------
+ 130,417
+ ========
+
+ {Nauplia 15,022
+ {Argos 22,138
+ARGOLIDE ET CORINTHIE {Corinthe 42,803
+ Sup. 3749 kil. car. {Spezia et
+ Pop. kil. 34 hab. {Hermionis 19,919
+ {Hydra et Trézène 17,301
+ {Cythère 10,637
+ ---------
+ 127,820
+ ========
+
+ {Syros 30,643
+ {Kea 8,687
+CYCLADES {Andros 19,674
+ Sup. 2399 kil. car. {Tinos 11,022
+ Pop. kil. 51 hab. {Naxos 20,582
+ {Thira (Théra,
+ {Santorin) 21,901
+ {Milos 10,784
+ ---------
+ 123,293
+ ========
+
+ {Attique 76,919
+ATTIQUE ET BÉOTIE {Égine 6,103
+ Sup. 6426 kil. car. {Mégare 14,949
+ Pop. kil. 21 hab. {Thèbes (Thiva) 20,711
+ {Livadi 18,122
+ ---------
+ 136,804
+ ========
+
+ {Chalcis 29,013
+EUBÉI {Xérochorion 11,215
+ Sup. 4076 kil. car. {Karystia 33,936
+ Pop. kil. 20 hab. {Skopelos 8,377
+ ---------
+ 82,541
+ ========
+
+ {Phthiotis 26,747
+PHTHIOTIDE ET PHOCIDE {Parnasis 20,368
+ Sup. 5316 kil. car. {Lokris 20,187
+ Pop. kil. 20 hab. {Doris 49,119
+ ---------
+ 106,421
+ ========
+
+ {Missolonghi
+ {(Mesolongion) 18,997
+ACARNANIE ET ÉTOLIE {Valtos 14,027
+ Sup. 7833 kil. car. {Trichonia 14,453
+ Pop. kil. 16 hab. {Eurytania 33,018
+ {Naupactia 22,219
+ {Vonitza et
+ {Xeromeros 18,979
+ ---------
+ 121,693
+ ========
+
+ {Patras 46,527
+ACHAÏE ET ÉLIDE {Aegialia 12,764
+ Sup. 4942 kil. car. {Kalavryta 39,204
+ Pop. kil. 30 hab. {Ilia (Elis) 51,066
+ ---------
+ 149,561
+ ========
+
+ {Corfou (Kerkyra) 25,729
+CORFOU {Mesi 21,754
+ Sup. 1107 kil. car. {Oros 24,983
+ Pop. kil. 88 hab. {Paxi (Paxos) 3,582
+ {Leucade ou
+ {Sainte-Maure 20,892
+ ---------
+ 96,940
+ ========
+
+ {Kranaea 33,358
+CÉPHALONIE {Pali 17,377
+ Sup. 781 kil. car. {Sami 16,774
+ Pop. kil. 99 hab. {Ithaque 9,873
+ ---------
+ 77,382
+ ========
+
+ZANTE {
+ Sup. 781 kil. car. {Zacynthe (Zante) 44,557
+ Pop. kil. 62 hab. {
+
+
+
+
+ CHAPITRE V
+
+ LA TURQUIE D'EUROPE
+
+
+
+
+I
+
+VUE D'ENSEMBLE
+
+Des trois péninsules de l'Europe méridionale, celle dont la position
+géographique est la plus heureuse et qui jouit des plus grands avantages
+naturels est peut-être la presqu'île des Balkhans. Sa forme, beaucoup
+plus mouvementée que celle de l'Espagne, dépasse même celle de l'Italie
+en richesse de contours; ses côtes, baignées par quatre mers, sont
+dentelées de golfes et de ports, frangées de rameaux péninsulaires,
+bordées d'îles nombreuses. Plusieurs de ses vallées et de ses plaines ne
+sont pas moins fertiles que les bords du Guadalquivir et les campagnes
+de la Lombardie; deux zones de végétation s'y rencontrent et mêlent en
+gracieux paysages les flores de deux climats. Les montagnes de la
+Turquie, dont on ne songe guère à célébrer la beauté pittoresque, car de
+rares voyageurs seulement s'y aventurent, ne le cèdent pourtant pas en
+grâce et en majesté aux chaînes des autres péninsules, et la plupart ont
+encore le charme que donne la parure des forêts. Il est vrai que, de nos
+jours, le manque presque absolu de routes les rend moins abordables que
+les Apennins d'Italie et les «sierras» d'Espagne; toutefois elles sont
+moins hautes en moyenne, et leurs remparts sont percés d'un grand nombre
+de brèches; les plateaux qui leur servent d'appui sont aussi beaucoup
+plus étroits et plus découpés de vallées que les hautes plaines des
+Castilles. Enfin, tandis que l'Espagne et l'Italie sont complétement
+fermées au nord par des barrières de montagnes difficiles à franchir, la
+péninsule turque se rattache au tronc continental par transitions
+imperceptibles, sans que nulle part la limite soit indiquée par des
+frontières naturelles. Les rangées des Alpes autrichiennes se continuent
+sans interruption dans la Bosnie; de même les Carpathes traversent le
+Danube pour se relier au système des Balkhans. A l'est des
+Portes-de-Fer, tout rempart de monts a disparu: la Turquie n'est plus
+bornée au nord que par le cours changeant du Danube, sorte de mer
+intérieure dont elle garde l'issue[18].
+
+[Note 18:
+
+Superficie de la Turquie d'Europe 365,300 kilom. carrés.
+Développement approximatif du littoral 2,800 --
+]
+
+Un avantage presque unique sur la Terre est celui que donnent à la
+péninsule de Thrace la proximité et le parallélisme des rivages de deux
+continents. L'Europe et l'Asie s'avancent au-devant l'une de l'autre et
+ne restent séparées que par le cours d'un fleuve marin réunissant la mer
+Noire à la mer Égée ou «mer Blanche» des Turcs. Ainsi deux axes se
+croisent en cette région de l'ancien monde, celui des masses
+continentales et celui des mers intérieures. A la fois isthmes et
+détroits, le Bosphore et les Dardanelles servent en même temps de
+chemins aux flottes de commerce et de lieux de passage aux mouvements
+des peuples de continent à continent. Si la mer Noire s'étendait plus
+avant dans l'intérieur des terres et formait comme autrefois, durant les
+âges géologiques un bassin continu avec la Caspienne et d'autres mers
+d'Asie, Constantinople deviendrait nécessairement la «ville du milieu»
+pour tout le monde ancien. Elle le fut déjà pendant mille années, mais
+dût-elle ne jamais reconquérir ce titre, elle n'en sera pas moins
+toujours l'un des centres de gravité autour desquels oscilleront les
+destinées des peuples. La cité pourrait être rasée qu'elle renaîtrait
+bientôt au bord de l'un ou de l'autre détroit dans cette région
+d'échange placée entre l'Europe et l'Asie. À l'aurore de notre histoire,
+la puissante Ilion veillait à l'entrée des Dardanelles. Elle s'est
+relevée sur le Bosphore; mais, à défaut de Byzance, nombre d'autres
+villes, Alexandria-Troas, Chalcédoine, Nicée, Nicomédie, quoique moins
+privilégiées par la nature, auraient pu lui succéder.
+
+Ce rôle d'intermédiaire qui appartient à la région des détroits doit
+être naturellement, dans une moindre mesure, celui de tout le littoral
+de la mer Égée. On sait ce que fut la Grèce dans l'histoire de
+l'humanité; mais en laissant de côté ce pays, séparé politiquement de la
+Turquie, la Macédoine et la Thrace n'ont-elles pas eu aussi une
+importance de premier ordre dans les annales du monde? C'est de là
+qu'après l'invasion de la Grèce par les Perses partit le mouvement de
+reflux vers les contrées de l'Euphrate et de l'Indus. La puissance
+romaine s'y maintint pendant mille années encore, après avoir succombé
+dans Rome même, et là fut sauvegardé ce précieux trésor de la
+civilisation grecque, qui devait faire «renaître» l'Europe occidentale.
+Il est vrai que l'arrivée des Turcs interrompit subitement dans le pays
+toute histoire propre et toute action civilisatrice. Par suite de
+l'ébranlement général qui depuis trois mille ans n'avait cessé
+d'entraîner les peuples de l'est à l'ouest, ces conquérants de race
+touranienne réussirent à prendre pied dans la péninsule de Thrace. Il y
+a plus de cinq cents ans déjà qu'ils y sont campés, plus de quatre
+siècles qu'ils sont devenus les maîtres de la presqu'île entière, et
+pendant cette longue période la Rome orientale a été comme retranchée du
+reste de l'Europe. Les guerres incessantes que la présence des
+mahométans a nécessairement amenées entre eux et le monde chrétien, le
+fatal avilissement des nations conquises ou même réduites en esclavage,
+enfin le fatalisme insouciant des maîtres du pays, ont complétement
+arrêté le progrès normal de ces contrées, pourtant si favorisées de la
+nature. Mais le temps est venu pour cette partie si importante de
+l'Europe de reprendre son rôle dans l'économie générale de la Terre.
+Ainsi que l'a dit le plus grand poëte de notre siècle, «le monde penche
+à l'Orient».
+
+De vastes régions de la presqu'île thraco-hellénique sont encore aussi
+peu connues que l'Afrique centrale. Il y a quelques années à peine, le
+voyageur Kanitz constatait la non-existence de rivières, de collines et
+de montagnes fantastiques, dessinées au hasard par les cartographes près
+de Viddin, dans le voisinage immédiat du Danube. Par contre, il
+signalait dans les divers districts de la Bulgarie centrale de trois à
+quatre fois plus de villages que n'en indiquaient jusqu'alors les cartes
+les plus détaillées. Un autre savant, le Français Lejean, reconnaissait
+qu'un prétendu défilé passant à travers l'épaisseur des Balkhans est un
+simple mythe. Depuis, des géodésiens russes, chargés de continuer la
+mesure d'un arc de méridien à travers toute la Péninsule, trouvaient que
+la ville fréquemment visitée de Sofia est située à près d'une journée de
+marche de l'endroit qui lui était assigné par les meilleures cartes. De
+même, leurs mesures établissaient pour tout l'ensemble de la chaîne des
+Balkhans une situation plus septentrionale qu'on ne l'admettait
+jusqu'ici. Combien d'erreurs aussi graves ne faudra-t-il pas rectifier
+dans les montagnes du Pinde et sur les plateaux de l'Albanie, où jusqu'à
+maintenant un si petit nombre d'hommes de science se sont hasardés? Et
+si le travail préliminaire de simple découverte n'est pas achevé, à plus
+forte raison l'exploration intime de la contrée, dans tous ses détails
+topographiques et dans ses ressources cachées, est-elle encore
+incomplète.
+
+Toutefois, grâce aux voyages et aux études de plusieurs savants, parmi
+lesquels il faut citer principalement Palma, Vaudoncourt, Lapic, Boué,
+Viquesnel, Lejean, Kanitz, Barth, Hochstetter, Abdullah-Bey, le sol de
+la Turquie est déjà connu dans tous les grands traits de son relief et
+de sa constitution géologique. C'était là une oeuvre difficile, car les
+massifs et les chaînes de la Péninsule ne constituent point de système
+régulier: il ne s'y trouve point de rangée centrale dont les branches se
+ramifient alternativement à droite et à gauche et s'abaissent par degrés
+dans les plaines. Au contraire, le centre même de la Turquie est loin
+d'en être la région la plus élevée, et les plus hauts sommets se
+groupent d'une manière fort inégale dans les diverses parties de la
+contrée. L'orientation des crêtes de montagnes ne varie pas moins: elles
+se dirigent vers tous les points de l'horizon. On peut dire seulement
+d'une façon générale que les chaînes de la Turquie occidentale se
+développent parallèlement aux rivages de la mer Adriatique et de la mer
+Ionienne, tandis que dans la Turquie orientale les rangées de monts ont
+une direction perpendiculaire à la mer Noire et à l'Archipel. Par son
+relief de montagnes et sa pente générale, la Turquie semble, pour ainsi
+dire, tourner le dos au continent européen: ses plus hauts sommets, ses
+plus larges plateaux, ses forêts les plus inaccessibles se trouvent à
+l'ouest et au nord-ouest, comme pour l'éloigner des plages de
+l'Adriatique et des campagnes de la Hongrie; de même, toutes ses eaux,
+qui s'épanchent au nord, à l'est, au sud, finissent par se jeter dans la
+mer Noire ou dans la mer Égée, en baignant des plages tournées du côté
+de l'Asie.
+
+Le désordre extrême des chaînes et des massifs de montagnes a eu pour
+conséquence un désordre analogue dans la distribution des peuples de la
+Péninsule. Qu'ils vinssent de l'Asie Mineure par les détroits, ou des
+plaines de la Scythie par la vallée du Danube, les divers groupes
+d'immigrants, hordes sauvages ou colonies paisibles, se trouvaient
+bientôt éparpillés dans les vallons fermés et dans les cirques sans
+issue. Les populations les plus différentes, embarrassées pour se guider
+dans ce labyrinthe de monts, se sont ainsi juxtaposées comme au hasard,
+et presque toujours sont entrées en conflit. Les unes, plus nombreuses,
+plus vaillantes dans la guerre ou plus industrieuses dans la paix, ont
+accru peu à peu leur domaine aux dépens de leurs voisins; d'autres, au
+contraire, vaincues dans la lutte pour l'existence, ont perdu toute
+cohésion et se sont partagées en d'innombrables fractions qui s'ignorent
+mutuellement. Les peuples de la Hongrie, ce pays où s'entremêlent en si
+grand nombre les races et les langues, sont relativement homogènes en
+comparaison de ceux de la Turquie: en certains districts, des
+communautés de huit ou dix races différentes vivent côte à côte dans un
+rayon de quelques lieues.
+
+Néanmoins un tassement général ne pouvait manquer de s'opérer dans ce
+chaos, et les relations pacifiques du commerce achèvent de plus en plus
+le travail d'assimilation entre les races. Actuellement, si l'on ne
+tient pas compte de l'infinité des enclaves de toute forme et de toute
+grandeur, le territoire de la Turquie d'Europe peut se diviser en quatre
+grandes zones ethnologiques. La Crète et les îles de l'Archipel, le
+littoral de la mer Égée, le versant oriental du Pinde et l'Olympe sont
+peuplés de Grecs; l'espace compris entre l'Adriatique et le Pinde est la
+contrée des Albanais; au nord-ouest, la région des Alpes illyriennes est
+occupée par des Slaves, connus sous les divers noms de Serbes, Croates,
+Bosniaques, Herzegoviniens, Csernagorsques; enfin, les deux versants des
+Balkhans, le Despoto-Dagh et les plaines de la Turquie orientale,
+appartiennent aux Bulgares, qui par les croisements et la langue sont
+devenus presque Slaves. Quant aux Turcs, les conquérants et les maîtres
+du pays, ils sont épars ça et là en groupes plus ou moins considérables,
+surtout autour des capitales et des places fortes; mais la seule partie
+étendue de la contrée dont ils soient ethnologiquement les possesseurs,
+est l'angle nord oriental de la Péninsule, entre les Balkhans, le Danube
+et la mer Noire.
+
+
+
+
+II
+
+LA CRÈTE ET LES ILES DE L'ARCHIPEL.
+
+
+La Crète, qui est, après Chypre, la plus vaste de toutes les îles de
+population grecque, est une dépendance naturelle de la péninsule
+hellénique. Les traités, qui disposent des peuples sans les consulter,
+ont fait de la Crète une île turque. Elle est grecque pourtant,
+non-seulement par le voeu de la grande majorité de sa population, mais
+aussi par le sol, le climat, la position géographique. De toutes parts
+elle est entourée de mers profondes, si ce n'est au nord-ouest, où des
+bancs sous-marins la relient à Cythère et au Péloponèse.
+
+Peu de contrées au monde ont été plus favorisées par la nature. Le
+climat en est doux, quoique souvent trop sec en été, les terres en sont
+fertiles, malgré le manque d'eaux courantes sur les plateaux calcaires,
+les ports larges et bien abrités, les sites grandioses ou charmants. Par
+sa position transversale au débouché de l'Archipel, entre l'Europe,
+l'Asie et l'Afrique, la Crète semblerait devoir être le principal
+entrepôt du commerce qui se fait dans ces parages; ainsi qu'Aristote le
+remarquait déjà il y a plus de deux mille ans, on croirait cette île
+désignée d'avance pour devenir l'intermédiaire général des échanges de
+la Méditerranée orientale. Tel était, en effet, il y a plus de trois
+mille ans, le rôle de cette île, d'après toutes les traditions grecques;
+alors la «thalassocratie», c'est-à-dire la domination des mers, lui
+appartenait: les Cyclades étaient les «îles de Minos», les colonies
+crétoises se répandaient en Sicile, les navires crétois abordaient à
+tous les rivages de la Méditerranée. Malheureusement la Crète était
+divisée en un trop grand nombre de petites cités jalouses pour qu'il lui
+fût possible de garder longtemps la prépondérance commerciale; d'autres
+populations grecques, de race dorienne, s'en emparèrent, et les premiers
+habitants devinrent des clients et des mercenaires. Plus tard, l'île fut
+asservie par les Romains, et depuis cette époque elle n'a pu recouvrer
+son autonomie; Byzantins et Arabes, Vénitiens et Turcs l'ont
+successivement possédée, ravagée, appauvrie.
+
+La forme très-allongée de l'île et l'arête de montagnes qui la domine de
+l'une à l'autre extrémité font comprendre pourquoi la Crète, dans ces
+temps antiques où la plupart des Grecs bornaient la patrie aux murs de
+la cité, dut se diviser en une multitude de républiques distinctes, et
+comment tous les essais de confédération ou de «syncrétisme» tentés par
+les divers petits États durent misérablement échouer. Les habitants de
+l'île se trouvaient en réalité beaucoup plus séparés les uns des autres
+que s'ils avaient peuplé des îlots groupés en archipel. Les vallées du
+littoral sont presque toutes enfermées entre de hauts promontoires et
+n'ont d'issue facile que vers la mer. Grande ou petite, la cité qui
+occupait le centre de chaque vallée ne pouvait donc communiquer avec ses
+voisines, si ce n'est par d'étroits sentiers, qu'une simple tour de
+défense suffisait à rendre inaccessibles. Une cité parvenait-elle à
+s'emparer, de vive force ou par ruse, d'une ou de plusieurs vallées de
+la côte, les obstacles du sol l'empêchaient d'étendre bien loin ses
+conquêtes, car sur tout le pourtour de l'île les contre-forts des monts
+dressent leurs escarpements entre les petites plaines et les vallons.
+Dans toute la Crète il n'existe qu'une seule campagne méritant
+véritablement le nom de plaine: c'est la Messara, le grenier de l'île,
+au sud du groupe central; l'Ieropotamo, ou Fleuve Saint, y roule
+toujours un peu d'eau, même en été.
+
+La forme extérieure de la Crète répond d'une manière remarquable au
+relief de ses montagnes. Presque géométrique dans ses contours, le long
+rectangle de l'île se fait plus large ou s'amincit suivant la hauteur
+des sommets correspondants de la chaîne. Au centre de la Crète, là
+précisément où elle offre la plus grande largeur, s'élève le principal
+massif de l'île, que domine l'Ida (Psiloriti) où, suivant la mythologie
+des Hellènes, naquit autrefois Jupiter. Sa haute cime isolée et presque
+toujours neigeuse, qui rappelle la forme superbe de l'Etna, ses
+puissants contre-forts, les vallées verdoyantes de sa base, lui donnent
+un aspect grandiose; mais il était encore plus beau dans l'antiquité
+grecque, lorsque ses forêts lui méritaient encore le nom d'Ida ou
+«Boisé». Du sommet, on a toute l'île à ses pieds, et l'on voit se
+développer, au nord, un immense horizon d'îles et de péninsules, des
+pointes du Taygète aux montagnes de l'Asie Mineure; du côté du sud,
+par-dessus la petite île de Gaudo ou Gozzo, nue, dépourvue de ports, on
+ne distingue pas les rivages de la Cyrénaïque, à cause de leur faible
+élévation relative.
+
+Le principal groupe des montagnes occidentales de l'île, qui dépasse en
+hauteur moyenne le massif de l'Ida, quoiqu'il lui cède probablement par
+ses pitons suprêmes, se dresse en escarpements beaucoup plus difficiles
+à gravir. Ce groupe est celui des monts Blancs ou Leuca-Ori, ainsi
+nommés, soit à cause des neiges de leurs cimes, soit plutôt à cause de
+leurs parois de calcaire blanchâtre; ils sont entièrement déboisés; à
+peine quelque verdure se montre-t-elle au fond des vallées qui en
+descendent. On désigne aussi les monts Blancs sous le nom de monts des
+Sphakiotes, à cause des populations doriennes, restées pures de tout
+mélange, qui s'y sont cantonnées comme dans une citadelle. Peu de
+massifs sont en effet plus abrupts, mieux défendus par la nature contre
+toute attaque de dehors. Quelques-uns des villages sont accessibles
+seulement par les lits pierreux de torrents qui descendent en cascades;
+pendant les pluies, quand les ravins sont remplis par l'eau grondante,
+toute communication est interrompue: on dit alors que «la porte est
+fermée». Tel est le défilé ou «pharynx» (_pharynghi_) d'Hagio-Rouméli,
+sur le versant méridional des monts Blancs; quand les nuages menacent de
+s'écrouler en averses, on n'ose s'engager dans l'étroite gorge, de peur
+d'être surpris et emporté par le torrent. Pendant la guerre de
+l'indépendance, les Turcs essayèrent vainement de forcer cette porte de
+la grande citadelle des monts. Mais sur les hauteurs s'étendent des
+terrains assez unis, qui pourraient nourrir une population nombreuse
+s'ils n'étaient pas aussi froids. Ainsi les villages d'Askyfo,
+inhabitables en hiver, à cause de leur grande élévation, occupent une
+plaine qu'entoure de tous les côtés un rempart circulaire de montagnes.
+Cette plaine fut jadis un lac, ainsi que le prouvent les anciennes
+berges, encore très-visibles çà et là, et les roches insulaires situées
+au milieu du bassin. Les eaux qui tombent dans le vaste entonnoir ont
+trouvé des katavothres (_khonos_), qui leur permettent maintenant de
+s'épancher directement dans la mer. Une des grandes sources jaillit dans
+la gorge même d'Hagio-Rouméli.
+
+Les autres chaînes et massifs de l'île sont moins élevés et beaucoup
+moins âpres que les monts Blancs[19]. Les plus remarquables sont les
+monts Lassiti et, plus à l'est encore, les monts Dicté ou Sitia, qui
+font, à l'extrémité orientale de l'île, une sorte de pendant au groupe
+des sommets sphakiotes; mais ils n'ont point défendu de la servitude les
+populations qui les habitent. On remarque, sur le versant septentrional
+de ces montagnes, d'anciennes plages dont les coquillages, en tout
+semblables à ceux des grèves actuelles, prouvent que l'île s'est
+exhaussée d'au moins 20 mètres pendant la période géologique moderne. La
+rive du nord, des monts Blancs aux monts Dicté, est plus découpée que
+les côtes du sud; projetant au loin ses caps ou «acrotères», elle offre
+plus de golfes, de baies et d'abris sûrs. Aussi est-ce de ce côté que se
+sont bâties toutes les villes commerçantes: on peut dire que ce rivage,
+tourné vers les eaux de la mer Égée, toute peuplée de navires, est le
+littoral vivant, en comparaison de la côte du Sud, relativement déserte
+et regardant vers les plages de l'Afrique, plus désertes encore. Toutes
+les villes de la rive septentrionale occupent l'emplacement d'antiques
+cités. Megalo-Kastron, plus connue sous le nom de Candie, que l'on donne
+également à l'île entière, est l'Heracleion des Grecs, le port de la
+fameuse Cnosse. Retimo, à la base occidentale du mont Ida, a changé à
+peine son vieux nom de Rhytimnos. Enfin, la Canée, dont les maisons
+toutes blanches se confondent presque avec les pentes arides des monts
+Blancs, est la Kydonie des Grecs, célèbre par ses forêts de cognassiers.
+C'est actuellement le chef-lieu de l'île et la ville, sinon la plus
+populeuse, du moins la plus importante de la Crète, son grand entrepôt
+d'échanges[20]. Elle essaye de compléter son outillage commercial par un
+deuxième port, celui d'Azizirge, fondé à l'est de la Canée au bord de la
+Sude, havre naturel parfaitement abrité, qui promet de devenir l'une des
+principales stations maritimes de la Méditerranée.
+
+[Note 19:
+
+Superf. de l'île, d'après Raulin. 7,800 kil. car.
+Ida ou Psiloriti, » 2,498 mèt.
+Monts Blancs, » 2,462 »
+Lassiti, » 2,155 »
+]
+
+[Note 20: La Canée: 12,000 hab.; Megalo-Kastron: 12,000 hab.;
+Retimo: 9,000 hab. Population de l'île entière: 210,000 hab.]
+
+[Illustration: POPULATIONS DE LA TURQUIE D'EUROPE.]
+
+[Illustration: ENTRÉE DES GORGES D'HAGIO-ROEMÉLI. Dessin de E.
+Grandsire, d'âpres un croquis fait sur nature.]
+
+La Crète est certainement bien inférieure en population et en richesse à
+ce qu'elle fut autrefois. Elle est loin de mériter le titre de «Crète
+aux Cent-Villes» que lui avait donné l'antiquité grecque; de tristes
+villages, construits avec les débris d'un seul mur, remplacent la
+plupart des antiques cités pour lesquelles on avait dû creuser
+d'immenses carrières comme le prétendu «labyrinthe» de Gortyne, au sud
+du mont Ida. En dépit de sa grande fertilité, la Crète ne fournit au
+commerce qu'une bien faible quantité de denrées agricoles; on ne
+reconnaît point là cette île féconde où Cérès donna naissance à Plutus
+sur un lit de gerbes. Les paysans sont censés propriétaires de leurs
+champs, mais ils ne sont point libres et cultivent paresseusement le
+sol. Leurs oliviers ne donnent plus qu'une huile amère, leurs vignes
+fournissent un bon vin, malgré le vigneron, mais elles ne produisent
+plus la délicieuse «malvoisie» des Vénitiens; le coton, le tabac, les
+fruits de toute espèce sont fort négligés par les agriculteurs; la seule
+conquête qu'ils aient faite pendant le siècle est celle des orangers,
+dont les fruits délicieux sont grandement appréciés dans tout l'Orient.
+Le voyageur Perrot signale ce fait curieux, qu'à l'exception de la vigne
+et de l'olivier, toutes les essences d'arbres cultivés croissent en
+différentes parties de l'île; On ne voit de châtaigniers qu'à
+l'extrémité occidentale de l'île; les hautes vallées des Sphakiotes ont
+seules les chênes verts et les cyprès; la province de Retimo, à l'ouest
+de l'Ida, possède les chênes à vallonée, les montagnes de Dieté
+produisent le pin à pignon et le caroubier; enfin, vers l'extrémité
+sud-orientale de la Crète, un promontoire qui s'avance du côté de
+l'Afrique porte un bois de dattiers, le plus beau de tout l'archipel
+grec.
+
+[Illustration: No. 25--ILE DE CRÈTE.]
+
+La population de la Crète et des îlots voisins n'a cessé d'être
+hellénique en grande majorité, malgré les invasions successives des
+peuples de diverses races, et parle encore un dialecte où l'on reconnaît
+un dorien corrompu. Des Slaves qui avaient envahi l'île au commencement
+du moyen âge, il ne subsiste plus d'autres traces que les noms de
+quelques villages. Les Arabes, les Vénitiens se sont également fondus
+avec les Cretois aborigènes; mais il reste encore un grand nombre
+d'Albanais, descendants des soldats arnautes, qui gardent leur moeurs et
+leur dialecte. Quant aux musulmans ou prétendus Turcs, qui constituent à
+peu près un cinquième de la population totale, ils sont en grande
+majorité les descendants de Cretois convertis jadis au mahométisme afin
+d'échapper à la persécution: de tous les Hellènes de l'Orient, ce sont
+les seuls qui aient adopté en masse le culte du vainqueur; mais depuis
+que la persécution religieuse n'est plus à craindre, plusieurs familles
+mahométanes d'origine grecque sont revenues à la religion de leurs
+ancêtres. Déjà prépondérants par le nombre, les Hellènes de la Crète le
+sont aussi par l'industrie, le commerce, la fortune; ce sont eux qui
+achètent la terre, et le musulman se retire pas à pas devant eux. Le
+langage de tous les Cretois, à l'exception des Albanais, est le grec;
+seulement dans la capitale et dans certaines parties de la Messara, que
+les musulmans se sont appropriées, ceux-ci se trouvent en masses assez
+compactes pour qu'ils aient pu, en haine de leurs compatriotes et par
+amour de la domination, acquérir une certaine connaissance de la langue
+turque.
+
+Il n'est donc pas étonnant que les Grecs revendiquent la possession d'un
+pays où leur prépondérance est aussi marquée; mais, en dépit de leur
+vaillance, ils n'ont pu, isolés comme ils le sont, triompher des armées
+turques et égyptiennes que l'on envoyait contre eux. Peut-être est-ce
+avec raison que les Crétois sont accusés de ressembler à leurs ancêtres
+par l'avidité commerciale et le mépris de la vérité; peut-être sont-ils
+encore «Grecs parmi les Grecs, menteurs parmi les menteurs»; mais à coup
+sûr ils ne méritent pas le reproche que l'on faisait à leurs aïeux, à
+l'époque où ceux-ci s'engageaient en foule comme mercenaires, de n'avoir
+nul souci de la patrie. Ils ont, au contraire, beaucoup souffert pour
+elle, et dans presque toutes les parties de l'île, surtout entre le mont
+Ida et les monts Blancs, on montre des lieux de bataille où leur sang a
+été versé pour la cause de l'indépendance. Les vastes cavernes de
+Melidhoni, sur les pentes occidentales de l'Ida, ont été le théâtre d'un
+de ces horribles faits de guerre. En 1822, plus de trois cents Hellènes,
+presque tous des femmes, des enfants, des vieillards, s'étaient réfugiés
+dans la grotte. Les Turcs allumèrent un grand feu devant l'étroite
+ouverture; le vent qui les aidait dans leur oeuvre d'extermination
+poussait la fumée dans le souterrain. Les malheureux s'enfuirent au fond
+de la grotte, mais en vain; tous périrent étouffés. Les cadavres
+restèrent sur le sol, sans autre sépulture que celle du sédiment
+calcaire qui les recouvrit peu à peu: ça et là se montrent encore
+quelques ossements que la pierre n'a pas revêtus de son linceul
+grisâtre.
+
+Au nord, l'antique «mer de Minos» sépare la Grèce des îles de l'Archipel
+par ses profonds abîmes, dont la cavité centrale descend à plus de 1000
+mètres. Presque toutes ces terres éparses appartiennent à la Grèce. Une
+seule des Cyclades est restée comme la Crète sous la domination des
+Osmanlis: c'est l'île d'Astypalaea, vulgairement désignée sous le nom
+d'Astropalaea ou de Stampalia: les anciens l'avaient appelée la «Table
+des Dieux», à cause de sa merveilleuse fécondité, Bien qu'elle
+appartienne incontestablement à la chaîne orientale des Cyclades par la
+nature géologique du sol et par la disposition des fosses sous-marines,
+la diplomatie a cru devoir la laisser à la Turquie, avec tous les îlots
+environnants. Ainsi quinze cents Hélènes de plus sont restés sous la
+domination des Osmanlis.
+
+[Illustration: N° 26--PROFONDEURS DE LA MER ÉGÉE.]
+
+Des autres îles de population grecque appartenant à la Turquie, celle
+qui se rapproche le plus du littoral de l'Europe, et qui peut même être
+considérée comme en faisant partie géologiquement, est Thasos: le
+détroit qui la sépare du littoral de la Macédoine n'a guère que cinq
+kilomètres et se trouve, en outre, partiellement barré par l'îlot de
+Thasopoulo et par des bancs de sable: pendant les gros temps, les
+voiliers manoeuvrent difficilement dans ce passage. Quoique dépendant
+naturellement de la Macédoine, l'île est cependant administrée par un
+moudir du vice-roi d'Égypte, auquel la Porte en a fait cadeau. Lorsque
+Mahomet II mit fin à l'empire de Byzance, elle formait avec les îles
+voisines une principauté de la famille italienne des Gatelluzzi.
+
+Thasos est une des terres de l'antique monde grec dont la situation
+actuelle contraste le plus tristement avec ce qu'elles furent jadis.
+Thasos, la vieille colonie phénicienne, fut la rivale, puis la riche et
+puissante alliée d'Athènes; ses habitants, qui peut-être étaient au
+nombre de cent mille, exploitaient d'abondantes mines d'or, des
+gisements de fer, des carrières de beau marbre blanc, cultivaient des
+vignobles célèbres par leurs produits et faisaient sur tous les rivages
+de la mer Égée un commerce considérable. De nos jours, mines et
+carrières sont abandonnées et l'on ne sait plus même où se trouvaient
+les gisements aurifères qui fournirent tant de trésors aux Thasiens; les
+vignobles ne donnent plus qu'un vin médiocre; les produits de la culture
+suffisent à peine aux dix mille habitants, et l'ancien port de Thasos,
+au nord de l'île, n'est plus fréquenté que par de pauvres caïques.
+Depuis que Mahomet II fit transporter à Constantinople presque toute la
+population, l'île s'est bien lentement repeuplée, et la crainte des
+pirates, qui avaient fait de Thasos leur lieu de rendez-vous, a forcé
+les indigènes à bâtir leurs demeures loin des côtes, dans les hautes
+vallées et sur les roches abruptes. Les habitants sont d'origine
+hellénique, mais ils parlent un «grec affreux, aux formes barbares et
+tout mêlé de mots turcs». Ce grand désir d'instruction, qui se manifeste
+chez tous les autres Grecs du continent et des îles, manque chez les
+Thasiens. Ce sont des Grecs déchus; d'ailleurs ils le confessent
+eux-mêmes. En conversant avec le voyageur Perrot, ils répétaient
+souvent: «Nous sommes des moutons, des bêtes de somme.»
+
+Mais ce que Thasos a gardé, ce qui la distingue entre toutes les îles de
+l'Archipel, c'est la beauté de ses montagnes boisées, de ses paysages
+verdoyants. Les pluies qu'apportent les vents dans le fond du golfe
+macédonien, se déversent sur les hauteurs de Thasos et fournissent à la
+végétation de l'île toute l'humidité qui lui est nécessaire. Les eaux
+courantes murmurent dans les vallons, de grands arbres ombragent les
+pentes; les villages situés sur les premiers renflements des montagnes
+sont à demi-caches derrière des rideaux de cyprès et sous les branches
+des noyers et des oliviers; plus haut, de magnifiques platanes, des
+lauriers, qui sont des arbres de haute futaie, des charmes, des chênes
+verts groupés en désordre, remplissent les vallées qui rayonnent en tous
+sens vers le pourtour de l'île; enfin les escarpements supérieurs sont
+recouverts d'une forêt de pins, d'espèces diverses, dont le sombre
+feuillage contraste avec le marbre éclatant des roches. Seuls les grands
+sommets, le Saint-Elie, l'Ipsario, qui se dressent à mille mètres et
+davantage, sont dénudés à la cime; leurs parois de calcaire cristallin,
+de gneiss, de micaschiste, fréquemment lavés et polis par les pluies,
+brillent d'un éclat extraordinaire; on les voit fulgurer de reflets sous
+les rayons du soleil.
+
+Samothrace, moins étendue que Thasos, est cependant beaucoup plus
+élevée. L'inévitable «Saint-Elie» qui la domine est une superbe masse de
+trachyte formant à l'est de la mer Égée le pendant du mont Athos, qui
+trône à l'occident. Vue du nord ou du sud, l'île de Samothrace, avec sa
+puissante arête presque uniforme en hauteur, ressemble à un immense
+cercueil posé sur la mer; mais quand on la regarde de l'est ou de
+l'ouest, son profil est celui d'une gigantesque pyramide se dressant
+hors des flots. C'est là-haut, nous dit Homère, que s'assit Poséidon,
+pour contempler les luttes des Grecs et des Troyens, par-dessus l'île
+plus basse d'Imbros; c'est dans les forêts sauvages de la noire
+montagne, presque uniquement composées de chênes, que les Cabires
+célébraient leurs mystères empruntés aux cultes secrets de l'Asie. Un
+mont d'un aspect aussi grandiose ne pouvait manquer, en effet, d'être
+tout particulièrement vénéré dans le monde hellénique. Samothrace était
+pour les anciens Grecs ce que le mont Athos est devenu pour leurs
+descendants, c'était la «sainte Montagne». Des quantités de débris, des
+inscriptions nombreuses témoignent encore de l'empressement avec lequel
+les voyageurs pieux y accouraient de toutes parts. Mais depuis que les
+dieux païens n'ont plus d'autels, Samothrace est devenue déserte. Il ne
+s'y trouve plus qu'un village, dont les habitants, visités seulement en
+été par quelques pêcheurs d'éponges, vivent comme des prisonniers,
+ignorant ce qui se passe dans le monde. Les rivages absolument dépourvus
+de ports et le courant redoutable qui sépare Samothrace de l'île
+d'Imbros ont détourné la navigation, et bien que les vallées soient
+très-fertiles, assez, disent les indigènes, «pour faire ressusciter les
+hommes à peine enterrés,» nul émigrant du continent voisin ne se sent
+attiré vers cette terre abandonnée. Imbros et Lemnos, séparées de
+Samothrace par des gouffres marins de mille mètres de profondeur,
+semblent continuer à l'ouest la chaîne de la Chersonèse de Thrace.
+Imbros, la plus rapprochée du continent, est la plus haute des deux
+îles; néanmoins le «Saint-Elie» qui la couronne atteint à peine au tiers
+de la hauteur du pic de Samothrace. Nulle forêt ne recouvre ses pentes;
+ses plaines sont nues, rocailleuses; à peine la huitième partie du sol
+est-elle cultivable. Cependant la position d'Imbros sur le grand chemin
+des nations, près de l'entrée des Dardanelles, lui a toujours assuré une
+certaine importance. La plus forte partie de la population s'est groupée
+au nord-est de l'île dans la vallée d'un petit ruisseau, souvent à sec,
+auquel on a donné emphatiquement le nom de Megalos-Potamos ou
+Grand-Fleuve.
+
+Lemnos (Limno), la Sta-Limène des modernes, est la plus grande des îles
+de Thrace, mais aussi la plus basse et la plus nue: on y marche pendant
+des heures sans découvrir un seul arbre. Même l'olivier manque dans les
+campagnes, et les jardins des villages sont pauvres en arbres fruitiers:
+on est obligé de faire venir le bois de Thasos et du continent. Pourtant
+Lemnos est d'une grande fertilité: elle produit de l'orge et d'autres
+céréales en abondance, et les pâtis de ses collines nourrissent plus de
+quarante mille brebis. L'île se compose en réalité de plusieurs massifs
+isolés, de trois à quatre cents mètres de hauteur, qui furent des
+volcans et que séparent des plaines basses couvertes de scories et des
+golfes profondément entaillés dans les rivages. Au temps des anciens
+Grecs, les foyers souterrains de Lemnos brûlaient encore; Vulcain,
+précipité du haut du ciel, forgeait avec ses cyclopes dans les cavernes
+des montagnes. Quelque temps avant notre ère, une colline, le mont
+Mosychlos, et le promontoire de Chrysé s'engouffrèrent dans les eaux;
+peut-être l'endroit où s'élevaient ses hauteurs est-il indiqué par de
+vastes plateaux sous-marins et des écueils, qui s'étendent à l'est de
+l'île, dans la direction d'Imbros. Depuis la chute de Mosychlos, Lemnos
+n'a point eu à souffrir d'éruptions ni de tremblements de terre, et la
+population, relativement assez nombreuse, n'a eu rien à craindre que des
+hommes. Les habitants sont Grecs en grande majorité, et les Turcs,
+graduellement évincés par la race qu'ils ont conquise, mais qui leur est
+supérieure en intelligence et en activité, diminuent constamment en
+nombre. Le commerce, en entier dans les mains des Hellènes, a toujours
+pour centre principal l'antique Myrina, connue aujourd'hui sous le nom
+de Kastro et située à l'ouest de l'île, sur un promontoire qui s'élève
+entre deux rades. Parmi les articles de commerce de Lemnos se trouve une
+terre dite «sigillée», célèbre dans tout l'Orient et de toute antiquité
+comme médicament astringent. On va la recueillir au centre de l'île;
+mais elle n'est censée avoir de vertu que si on l'a ramassée dans la
+matinée de la fête du Christ, le 6 août, avant le lever du soleil, et
+avec force prières et cérémonies.
+
+La petite île de Stratio (Hagios Eustrathios), au sud de Lemnos, en est
+une dépendance politique et commerciale; elle est également peuplée de
+Grecs[21]. Quant aux îles qui bordent le littoral de l'Asie Mineure et
+qui en font géologiquement partie, Mitylène, Chios, Rhodes et le groupe
+des Sporades asiatiques, elles dépendent administrativement de la
+Turquie d'Europe; mais ce n'est là qu'une fiction dont la géographie n'a
+guère à s'occuper.
+
+[Note 21: Iles de la Thrace:
+
+ Superficie. Montagnes les plus hautes. Population.
+
+Thasos..... 192 kil. carr. Ipsario........ 1,000 met. 10,000 habit,
+Samothrace. 170 » Phengari....... 1,646 » 200(?) »
+Imbros..... 220 » Saint-Élie..... 595 » 4,000 »
+Lemnos..... 440 » Skopia......... 430 » 22,000 »
+]
+
+
+
+
+III
+
+LE LITTORAL DE LA TURQUIE HELLÉNIQUE; THRACE, MACÉDOINE ET THESSALIE.
+
+
+Par un singulier contraste, qui prouve combien la mer a été l'élément
+prépondérant dans la distribution des peuples méditerranéens et les
+mouvements de l'histoire, il se trouve que tout le littoral égéen de la
+Turquie appartient ethnologiquement à la race hellénique. De même que la
+Grèce se prolonge sous-marinement vers l'Égypte par l'île de Candie, de
+même elle se continue au nord par une longue, mais assez étroite zone de
+terrains qui bordent la mer Égée. La Thessalie, la Macédoine, la
+Chalcidique, la Thrace sont des terres grecques; Constantinople même est
+dans l'Hellade ethnologique. De là un complet désaccord entre la
+géographie des races, de beaucoup la plus importante, et celle des
+montagnes, des fleuves, du climat. La Turquie hellénique, formée de tant
+de bassins naturels différents, n'a point d'unité géographique, si ce
+n'est relativement aux eaux de l'Archipel qui en baignent tous les
+rivages.
+
+La péninsule de Turquie, si remarquable par l'imprévu de ses formes et
+les accidents de son relief, devient encore plus variée d'aspects, plus
+mobile pour ainsi dire, sur les bords de la mer Égée et de son
+avant-bassin, la mer de Marmara. Là des buttes isolées, des collines,
+des massifs de montagnes s'élèvent brusquement du milieu des plaines;
+des golfes s'avancent au loin dans les terres; des presqu'îles ramifiées
+se baignent dans les eaux profondes: on dirait que le continent s'essaye
+à former des archipels pareils à ceux, qui, plus au sud, parsèment
+l'étendue de la mer.
+
+[Illustration: Nº17.--FORMATIONS GÉOLOGIQUES DE LA PÉNINSULE DE
+CONSTANTINOPLE.]
+
+La langue de terre sur laquelle est située Constantinople est un exemple
+remarquable de l'indépendance d'allures qui distingue le littoral de
+cette partie de l'Europe. Géologiquement, toute la péninsule de
+Constantinople offre un caractère essentiellement asiatique. Elle a son
+propre massif de collines séparé des monts granitiques de l'Europe par
+une large plaine de terrains récents: les ruines du mur d'Athanase, qui
+défendait autrefois les alentours de la cité, marquent à peu près la
+véritable limite entre les deux continents. Des deux côtés du Bosphore,
+les roches appartiennent à la formation dévonienne, possèdent les mêmes
+fossiles, le même aspect, datent de la même, époque. Un lambeau de
+terrains volcaniques, à l'entrée septentrionale du détroit, présente
+aussi les mêmes caractères sur les deux rivages opposés. On voit de la
+façon la plus nette que la péninsule européenne faisait partie de l'Asie
+Mineure et qu'elle en a été séparée par l'irruption des eaux.
+
+Apollon lui-même, disait la légende byzantine, indiqua l'emplacement où
+devait s'élever la cité qui depuis est devenue Constantinople. Nulle
+part l'oracle n'aurait pu trouver mieux. La ville occupe, en effet, le
+point le plus heureusement situé au bord de la grande fissure du
+Bosphore. En cet endroit, une péninsule aux collines doucement ondulées
+s'avance entre la mer de Marmara et la baie sinueuse à laquelle sa forme
+et la richesse de son commerce ont valu le nom de «Corne d'Or». Le
+rapide courant du Bosphore qui pénètre dans le havre et le purifie des
+boues descendues de la ville, va plus loin se perdre dans la mer au
+détour de la presqu'île extérieure, permettant ainsi aux navires à
+voiles de se glisser jusqu'au lieu d'ancrage sans avoir beaucoup à
+lutter contre la violence des eaux. L'excellent mouillage du port, si
+heureusement disposé pour abriter tout un monde d'embarcations, est en
+même temps un réservoir naturel de pêche et, malgré l'incessante
+agitation des flots remués par les rames des caïques, les roues et les
+hélices des vapeurs, les thons et d'autres poissons entrent chaque année
+en longs convois dans la Corne d'Or. Le port de Constantinople, tout
+accessible qu'il est aux paisibles flottes de commerce, peut néanmoins
+se clore sans peine aux navires de guerre; les rives, sans être trop
+escarpées, sont assez hautes pour dominer tous les abords, et l'entrée
+du mouillage est resserrée par une sorte de détroit où, plus d'une fois,
+les habitants assiégés ont tendu une chaîne de fermeture. La ville
+elle-même, occupant une péninsule élevée, que des terres basses séparent
+du tronc continental, est très-facile à fortifier contre toute attaque
+du dehors; pour tenter un siège, il faut que l'ennemi, déjà maître des
+Dardanelles et du Bosphore, puisse disposer à la fois d'une flotte et
+d'une puissante armée de terre. A tous ces avantages locaux, qui
+devaient assurer à Constantinople une importance considérable, il faut
+ajouter le privilége d'un climat un peu moins rude que celui des villes
+situées au bord de la mer Noire ou sur la rive asiatique du Bosphore.
+Grâce au massif de hauteurs qui s'élève au nord de la cité, celle-ci est
+partiellement garantie des âpres vents polaires.
+
+Aux premiers temps de l'histoire, lorsque les grands mouvements des
+peuples et du commerce ne se produisaient qu'avec lenteur, le site si
+favorisé de Byzance ne pouvait attirer que les populations voisines;
+mais dès que les grandes navigations d'échange eurent commencé, des
+«aveugles» seuls, ainsi que le dit un vieil oracle d'Apollon, auraient
+pu méconnaître les avantages que leur offraient les rivages de la Corne
+d'Or. C'est à Constantinople même que viennent se croiser la diagonale
+du monde européo-asiatique et l'axe maritime de la Méditerranée. En
+outre la voie naturelle qui longe dans l'Archipel les rivages de la
+Thrace, se continue à l'est dans la mer Noire le long des côtes de
+l'Asie Mineure; de même la ligne du littoral tracée du nord au sud,
+entre le golfe danubien et le Bosphore, reprend au sortir des
+Dardanelles et se poursuit dans la direction de Smyrne, de Samos et de
+Rhodes. Constantinople se trouve donc à la fois sur la plus grande route
+continentale des peuples et sur plusieurs de leurs grandes routes
+maritimes; géographiquement elle est située aux bouches du Danube, du
+Dniester, du Dnieper, du Don, du Rion, du Kizil-Irmak, puisqu'elle en
+garde le déversoir commun par le détroit du Bosphore. Choisie pour
+devenir la Rome d'Orient, une ville aussi admirablement située que l'est
+Byzance ne pouvait donc manquer de s'accroître rapidement en population
+et en prospérité; elle devait mériter bientôt le titre de ville par
+excellence (_Polis_), et c'est, en effet, ce que signifie son nom actuel
+de Stamboul (_'s tèn Polin_). Pour les tribus éloignées qui vivent dans
+les montagnes de l'Asie Mineure et par delà l'Euphrate, Constantinople
+s'est tout simplement substituée à l'ancienne Rome. Elles ne lui
+connaissent pas d'autre nom que «Roum», et le pays dont elle est la
+capitale est devenu la «Roumélie».
+
+[Illustration: CONSTANTINOPLE.--VUE PRISE SUR LA CORNE D'OR, DES
+HAUTEURS D'EYOUB. Dessin de F. Sorrieu d'après un croquis sur nature par
+J. Laurens.]
+
+Par la beauté de son aspect, Constantinople est aussi l'une des
+premières cités de l'univers: c'est la «Ville-Paradis des Orientaux».
+Elle peut se comparer à Naples, à Rio de Janeiro, et nombre de voyageurs
+la proclament la plus belle des trois. Quand on vogue à l'entrée de la
+Corne d'Or sur un léger caïque, plus gracieux que les gondoles de
+Venise, on voit à chaque coup de rame changer l'aspect si varié de
+l'immense panorama. Au delà des murs blancs du sérail et de ses massifs
+de verdure, les maisons de Stamboul, les tours, les vastes dômes des
+mosquées avec leur collier de petites coupoles, et les élégants minarets
+tout brodés de balcons, s'élèvent en amphithéâtre sur les sept collines
+de la péninsule. De l'autre côté du port, que franchissent des ponts de
+bateaux, d'autres mosquées, d'autres tours, entrevues à travers les
+cordages et les mâts pavoisés, s'étagent sur les pentes d'une colline
+que couronnent les maisons régulières et les palais de Péra. Au nord,
+une ville continue de maisons de plaisance borde les deux rives du
+Bosphore. A l'orient, la côte d'Asie s'avance en un promontoire
+également couvert d'édifices qu'entourent les jardins et les ombrages.
+Voilà Scutari, la Constantinople asiatique, avec ses maisons roses et
+son vaste cimetière aux admirables bois de cyprès; plus loin, on
+aperçoit Kadi-Keuï, l'antique Chalcédoine, et le bourg de Prinkipo, sur
+une des îles de l'archipel des Princes, parsemant du vert de leurs
+bosquets et du jaune de leurs roches les eaux bleues de la mer de
+Marmara. Entre toutes ces villes qui baignent leur pied dans le flot,
+vont et viennent incessamment les navires et les embarcations de toutes
+formes, à la rame, à la voile, à la vapeur, animant l'espace de leur
+mouvement et donnant la vie à ce tableau magnifique. Des hauteurs qui
+dominent Constantinople et Scutari, le spectacle est peut-être encore
+plus beau, car on voit se dessiner tous les contours des rivages
+d'Europe et d'Asie, on suit du regard les sinuosités du Bosphore et du
+golfe de Nicomédie, et dans le lointain, au-dessus des vallées
+ombreuses, on voit pyramider la masse de l'Olympe de Bithynie, presque
+toujours revêtue de neiges.
+
+Cette grande cité de Constantinople, d'un aspect si féerique à
+l'extérieur, est, on le sait, fort sale encore dans la plupart de ses
+quartiers. En maintes parties de la ville, le visiteur hésite à
+s'engager entre les maisons sordides, dans les sinuosités de ces ruelles
+immondes que parcourent les chiens errants et où gîtent les pourceaux;
+l'insouciance turque laisse complaisamment les maladies germer dans ces
+chaos de masures. Au point de vue de la salubrité générale, il est donc
+presque heureux que de fréquents incendies viennent nettoyer la ville.
+Même en Russie, même dans l'Amérique du Nord, il n'est pas de cité dont
+les maisons flambent plus souvent en une vaste mer de feu. Quelquefois
+le veilleur qui, du haut de la tour du Séraskier, voit toute la ville et
+ses faubourgs étendus à ses pieds, signale dix ou douze incendies par
+semaine et il ne se passe guère d'années que des milliers de
+constructions n'aient été dévorées par le feu. Ainsi Constantinople,
+purifiée par les flammes, se renouvelle peu à peu; mais avant que les
+Francs eussent construit leur ville de pierre sur la colline de Péra,
+c'est-à-dire «Au-Delà», les quartiers incendiés se relevaient à peu près
+aussi misérables qu'au jour où le feu les avait dévorés. Heureusement
+l'usage de la pierre se répand de plus en plus; maintenant les maisons
+de bois sont remplacées par des constructions plus durables, bâties d'un
+calcaire blanchâtre et rempli de fossiles qui se trouve en abondance aux
+portes mêmes de Constantinople. Pour les édifices de luxe, les
+architectes ont à leur disposition les marbres bleus et gris de Marmara
+et les beaux marbres couleur de chair du golfe de Cyzique, dans l'Asie
+Mineure.
+
+Les nombreux incendies de Stamboul, ainsi que les violences de guerre
+que la cité a dû subir tant de fois avant le triomphe des mahométans,
+ont fait disparaître presque tous les monuments de la Byzance antique;
+seulement on voit encore, sur la place de l'Hippodrome, le précieux
+trépied de bronze, aux trois serpents enroulés, que les Platéens avaient
+déposé dans le temple de Delphes, en souvenir de leur victoire sur les
+Perses. Même de l'époque des Césars byzantins il ne reste que des
+colonnes, des obélisques, des arches d'aqueducs, les murailles un peu
+ébréchées de la ville, les débris récemment retrouvés du palais de
+Justinien et les deux églises de Sainte-Sophie, aujourd'hui transformées
+en mosquées. La grande Sainte-Sophie, qui s'élève sur la dernière pente
+de la presqu'île de Constantinople, à côté du sérail, n'est plus, comme
+au temps de Justinien, le plus magnifique édifice de l'univers. Elle est
+loin d'avoir la grâce et la merveilleuse élégance de l'Ahmédieh et
+d'autres mosquées à minarets, arabes bâties par les musulmans; d'énormes
+substructions, des murs de soutènement; des contre-forts extérieurs,
+entremêlés d'échoppes et de maisons lépreuses, donnent à l'édifice un
+aspect de lourdeur extrême. A l'intérieur, d'autres piliers de
+consolidation et le badigeon des Turcs appliqué sur les éclatantes
+mosaïques ont changé le caractère de l'église; mais la puissante coupole
+produit un effet prodigieux: c'est une merveille de force et de
+légèreté. Quatre colonnes de brèche verte qui s'élèvent entre les
+piliers du grand dôme proviennent, dit-on, du temple d'Éphèse.
+
+Le sérail occupe ù la Pointe des Jardins l'emplacement de l'antique
+Byzance. Il a ses charmants pavillons, ses beaux ombrages, mais aussi
+ses affreux souvenirs de crimes et de massacres: c'est ainsi que l'on
+montre encore, en dehors de la muraille extérieure, le plan incliné sur
+lequel les esclaves lançaient pendant les nuits les sacs où se
+trouvaient enfermées des sultanes ou des odalisques vivantes; l'eau qui
+recevait leur corps passe au pied de la glissoire, rapide comme un
+fleuve, et tournoyant en sinistres remous. Bien plus remarquables que
+l'ancien palais des sultans sont les merveilleux édifices d'architecture
+arabe ou persane qui bordent les rives du Bosphore, avec leurs kiosques,
+leurs fontaines, leurs ponts, leurs arcades, leurs bosquets de verdure.
+Embellies par la nature environnante, par le rayonnement du ciel et des
+eaux, ces constructions charmantes donnent aux faubourgs de la grande
+cité l'aspect le plus séduisant de splendeur orientale.
+
+Les édifices les plus curieux à visiter dans l'intérieur de
+Constantinople sont les bazars, non pas seulement à cause des richesses,
+des marchandises de toute espèce qui s'y'trouvent entassées, mais
+surtout à cause des hommes de toute race et de tout climat qu'on y voit
+réunis. Entre les pays d'Europe, la Turquie est celui où l'on observe
+les plus étonnants contrastes de peuples et de langues; mais nulle part,
+pas même dans la Dobroudja, on ne peut voir un chaos de nations plus
+grand qu'à Stamboul. C'est que la capitale de l'empire ottoman attire
+vers elle, en sa qualité de métropole, les populations de l'Anatolie, de
+la Syrie, de l'Arabie, de l'Égypte, de la Tunisie, des oasis même, aussi
+bien que les habitants de la péninsule turco-hellénique. En même temps,
+les Francs de l'Europe entière, Italiens et Français, Anglais et
+Allemands, accourent en foule pour prendre leur part de bénéfice dans le
+commerce grandissant du Bosphore. La variété des types de toute couleur
+et de toute race est encore accrue par le trafic interlope des esclaves
+que les caravanes vont chercher au fond de l'Afrique jusqu'aux sources
+du Nil. Officiellement, la vente de chair humaine est interdite à
+Constantinople; mais, en dépit de toutes les affirmations diplomatiques,
+la «très-honorable corporation des marchands d'esclaves» fait encore
+d'excellentes affaires en négresses, en Circassiennes, en eunuques
+blancs et noirs. En peut-il être autrement dans un pays où le souverain
+et les principaux dignitaires estiment qu'il est de leur dignité de
+posséder un harem bien rempli? L'Anglais Millingen évalue à 30,000 le
+nombre des esclaves de Constantinople, en grande majorité importés du
+centre de l'Afrique. Il est très-remarquable, au point de vue de
+l'anthropologie, que les familles des nègres amenées à Stamboul n'aient
+point fait souche. Depuis quatre cents ans, on a certainement introduit
+plus d'un million de noirs en Turquie; mais les difficultés de
+l'acclimatement, les sévices et la misère ont fait disparaître presque
+en entier cet élément de population.
+
+Les statistiques plus ou moins approximatives que l'on a essayé de
+dresser relativement aux six cent mille habitants de Constantinople et
+de ses faubourgs ne sont point assez solidement établies pour qu'il soit
+possible de dire à quelle race appartient la majorité de la population.
+Une grande cause d'erreur est que l'on confond ordinairement les
+musulmans avec les Turcs. Dans les provinces, il est souvent facile de
+rectifier cette méprise, car Bosniaques, Albanais ou Bulgares se
+reconnaissent, quelle que soit leur religion; mais dans le tourbillon de
+la grande ville, où les moeurs se modifient si vite, où les types se
+mélangent diversement, tous ceux qui fréquentent les mosquées finissent
+par être confondus sous le même nom. Des prétendus Osmanlis de
+Constantinople, un tiers peut-être se compose de Turcs; les autres sont
+des Arnautes, des Bulgares ou des Asiatiques, et des Africains de
+diverses races; un grand nombre de bateliers sont des Lazes des confins
+de la Géorgie. D'ailleurs, les Mahométans eux-mêmes sont en minorité
+depuis au moins une vingtaine d'années et l'écart ne cesse de
+s'accroître au profit des «rayas» qui affluent en plus grand nombre à
+cause de leur supériorité d'initiative industrielle et commerciale. Dans
+la vieille Stamboul, où naguère les Francs osaient à peine s'aventurer,
+les Musulmans ont toujours la prépondérance numérique, mais dans
+«l'agglomération constantinopolitaine», de Prinkipo à Thérapia, ils sont
+de beaucoup dépassés par les Grecs, les Arméniens et les Francs.
+Certaines localités ne sont habitées que par des chrétiens[22].
+
+[Note 22: Population constantinopolitaine en 1873, d'après Sax:
+
+Stamboul............ 210,000 hab.
+Péra.............. 130,000 »
+Faubourgs d'Europe........ 150,000 »
+Faubourgs d'Asie......... 110,000 »
+ ------------
+ 600,000 hab.
+
+Ensemble..... 200,000 musulmans, 400,000 rayas.
+]
+
+Parmi les rayas de Constantinople et de la banlieue, ce sont les Grecs
+qui l'emportent en influence et peut-être aussi en nombre. Comme les
+Turcs eux-mêmes, ils ont leur quartier général à Stamboul, aux églises
+et aux solides maisons de pierre du Phanar, qui dominent les eaux de la
+Corne d'Or. C'est là que réside le patriarche de Constantinople et que
+vivent les grandes familles grecques. Jadis la faveur du sultan leur
+avait concédé l'exploitation politique et commerciale d'une grande
+partie des populations chrétiennes de l'empire, et notamment des
+provinces roumaines. La puissance des Phanariotes, bien déchue depuis
+que la Grèce rebelle a reconquis son autonomie, provenait de la
+dépendance religieuse dans laquelle tous les chrétiens orthodoxes de la
+Turquie, Slaves, Albanais, Roumains ou Bulgares, se trouvaient à l'égard
+des Grecs. Tous les fidèles de la religion orthodoxe forment pour la
+Porte «la nation des Romains», et comme tels ils dépendent en grande
+partie, même pour le civil, de l'administration des évêques; c'est à ces
+prélats grecs qu'ils doivent s'adresser pour les mariages, les divorces,
+les successions, c'est devant eux qu'ils règlent leurs différends, à eux
+qu'ils doivent laisser la direction de leurs écoles et de leurs
+hospices. L'indépendance des églises de Serbie et de Roumanie et la
+séparation partielle du clergé bulgare ont grandement affaibli
+l'influence politique du Phanar sur les populations chrétiennes de
+l'Orient; si les Grecs veulent encore garder leur rôle prépondérant, ils
+ne peuvent compter pour cela que sur leur intelligence toujours en
+éveil, sur leur habileté commerciale, leur amour de l'instruction, leur
+patriotisme et leur esprit de solidarité.
+
+La «nation» des Arméniens est également fort nombreuse à Constantinople,
+et peut-être même dépasse-t-elle les Turcs en importance numérique: on
+dit qu'elle s'y élève à près de deux cent mille personnes, et au double
+pour tout l'empire. De même que la «nation des Romains», elle
+s'administre elle-même pour toutes ses affaires d'intérieur et choisit
+son conseil exécutif. Les Arméniens ont entre les mains une grande
+partie du trafic de Constantinople; mais, quoique établis en Turquie et
+dans la capitale dès les premiers temps de la conquête musulmane, ils
+ont toujours gardé dans leurs moeurs quelque chose de l'étranger; ils
+sont froids, réservés, se maintiennent dans l'isolement. Ils ont de la
+tenue et le respect de leur propre personne et diffèrent à leur avantage
+de leurs rivaux en affaires, les Juifs, que les gens polis appellent
+Bazirghian ou «Négociants», et que l'on voit se glisser furtivement vers
+leur pauvre faubourg de Balata, dont les ruines ont en partie comblé
+l'extrémité supérieure de la Corne d'Or. Les Arméniens s'entr'aident
+volontiers et, comme les Parais de Bombay, aiment à faire des actes de
+munificence; mais ils ne sont point soutenus, comme les Grecs, par une
+ardente foi dans les destinées de leur nation. La plupart d'entre eux
+ont même perdu leur langue: ils ne parlent leur idiome national, le
+haïkane, que mêlé d'une foule de mots étrangère; d'ordinaire ils se
+servent du turc ou du grec, suivant la population avec laquelle ils
+habitent.
+
+Encore très-inférieurs en nombre aux Osmanlis, aux Grecs, aux Arméniens,
+les «Francs» exercent dans la cité du Bosphore une influence bien
+autrement décisive que celle de leurs rivaux. Ce sont eux qui rattachent
+Constantinople au monde de la civilisation occidentale, et qui par leurs
+journaux, leurs sociétés, leurs entreprises, triomphent peu à peu du
+vieux fatalisme de l'Orient. C'est à eux que l'on doit les faubourgs
+d'usines qui s'élèvent à l'ouest de Constantinople et aux abords de
+Scutari, ainsi que les chemins de fer qui vont se rattacher au réseau
+des lignes européennes et qui pénètrent au loin dans l'intérieur de
+l'Asie Mineure. Comme les Arméniens et les Grecs, les Francs se sont
+groupés en diverses «nations» et jouissent de certains privilèges
+d'autonomie garantis par les ambassades. Tous les peuples civilisés sont
+représentés dans ce monde cosmopolite, même les Américains du Nord,
+auxquels revient l'honneur d'avoir fondé, dans leur Robert's College, le
+premier musée géologiques de Constantinople; mais à en juger par les
+langues qui se parlent à Pera, le quartier européen par excellence, ce
+sont les Italiens et les Français qui ont parmi les étrangers l'avantage
+de l'influence et du nombre.
+
+[Illustration: BOSPHORE.]
+
+Grâce à l'immigration des Francs, Constantinople n'a cessé de grandir,
+surtout depuis la guerre de Crimée, et nombre de villes et de villages
+situés en dehors de ses murs ont été changés en simples quartiers de
+l'immense métropole. L'estuaire entier de la Corne d'Or est bordé de
+maisons, et les constructions remontent au loin dans les deux vallées
+tributaires du Gydaris et du Barbyzès. Aux bords de la mer de Marmara,
+les quartiers industriels se prolongent à l'ouest de l'antique
+forteresse des Sept-Tours et au sud-est de Chalcédoine vers le golfe de
+Nicomédie. Enfin, le long des deux rives du Bosphore, s'étend un quai de
+villas, de palais, de kiosques, de cafés et d'hôtels. Cette avenue
+liquide et le vaste bassin qui là précède, entre Constantinople et ses
+faubourgs d'Asie; ont un développement d'environ traite kilomètres, et
+sur ce parcours quelle étonnante succession de sites merveilleux!
+Semblable à une vallée de montagnes, le détroit serpente en brusques
+sinuosités; chaque rive se creuse en golfe, puis s'avance en
+promontoire; ici le fleuve marin se resserre, pour s'élargir au delà,
+puis se rétrécir encore, et s'ouvrir enfin sur l'infini de la mer Noire,
+aux eaux si souvent bouleversées par les vents du nord. Entre la mer
+inquiète, que dominent de sombres rochers habités par les hirondelles de
+mer, et le détroit tranquille, le contraste est parfait. A la mer
+uniforme et sauvage s'opposent les paysages du Bosphore qui mêlent
+partout à leur beauté le charme de l'imprévu; les groupes que forment
+les rochers, les palais, les ombrages, les embarcations de toute espèce,
+les échafaudages bizarres des pêcheurs bulgares et la nappe des eaux
+courantes varient à l'infini.
+
+De tous ces lieux de villégiature charmants, Balta-Liman, Thérapia,
+Buyuk-Déré sont les plus célèbres, à cause des événements qui s'y sont
+accomplis et des personnages qui y résident; mais toute la vallée marine
+est si belle, que l'admiration s'égare impuissante. Il est probable
+qu'avant peu une merveille du travail humain va s'ajouter à ces
+merveilles de la nature. A l'endroit le moins large, entre les deux
+châteaux de Roumélie et d'Anatolie bâtis par Mahomet II, le canal a
+seulement 550 mètres de rive à rive: c'est près de là que Mândroclès de
+Samos bâtit le pont sur lequel Darius fit défiler son armée de 700,000
+hommes marchant contre les Scythes; peut-être y construira-t-on aussi le
+pont de chemin de fer qui doit mettre un jour le réseau de l'Europe en
+communication avec celui de l'Asie[23]. Il est fort regrettable qel'on
+n'ait pas encore procédé au nivellement des eaux du Bosphore. On ne sait
+pas si le niveau de la mer Noire est plus élevé que celui de la mer de
+Marmara, quoique le fait soit admis comme très-probable par certains
+géographes. Il est vrai que le courant sorti du Pont-Euxin se porte vers
+la mer de Marmara avec une vitesse moyenne de 3 à 8 kilomètres par
+heure, mais il se peut néanmoins que ce courant se produise sans qu'il y
+ait pente de l'une à l'autre mer. Le Bosphore, comme le détroit de
+Gibraltar, est un canal d'échange entre deux courants, l'un plus
+abondant, formé d'eau moins saline et coulant à la surface, l'autre qui
+se meut dans les profondeurs du canal, portant une eau plus chargée de
+sel.
+
+[Note 23:
+
+Longueur du détroit........ 30,000 mètres.
+Largeur moyenne......... 1,600 »
+Profondeur moyenne........ 27 »
+Profondeur extrême........ 52 »
+]
+
+Deux anciens châteaux génois qui gardent un défilé du Bosphore,
+Roumili-Kavak et Anadoli-Kavak, peuvent être considérés comme formant la
+limite septentrionale de cette ligne continue de palais et de maisons de
+plaisance que projette vers la mer Noire la cité de Constantinople.
+Cette limite coïncide exactement avec celle des terrains géologiques. Là
+commencent les falaises escarpées de dolérite et de porphyre, qui se
+prolongent jusqu'à l'entrée du Pont-Euxin et que terminent les roches
+Cyanées ou Symplégades, les célèbres écueils mobiles dont parle le mythe
+des Argonautes. Sur les deux rives d'Europe et d'Asie, les terrains
+volcaniques sont nus, taudis que la partie méridionale ou dévonienne du
+détroit, de beaucoup la plus longue, est bordée des plus charmants
+ombrages. Il est heureux que les Turcs, bien différents en cela des
+Espagnols et d'autres peuples du Midi, aiment et respectent la nature;
+ils ont le goût des beaux massifs d'arbres et cherchent à les conserver,
+autant du moins que le permet leur indolence. Grâce à eux, les platanes,
+les cyprès et les térébinthes embellissent encore les rives du détroit;
+de même, la vaste forêt de Belgrad recouvre à l'est de Constantinople le
+massif de collines où jaillissent les eaux d'alimentation destinées à la
+cité. Les oiseaux sont aussi plus respectés en Turquie que dans la
+plupart des pays chrétiens; on entend partout le roucoulement plaintif
+des colombes; des volées d'hirondelles et d'oiseaux de mer
+tourbillonnent à la surface du Bosphore, et ça et là se montre la grave
+cigogne, perchée sur le sommet d'un arbre ou sur la pointe d'un minaret.
+Ces bizarres échassiers contribuent avec la physionomie générale de la
+végétation et le style des édifices à donner à cette partie de l'Europe
+un aspect tout méridional.
+
+Néanmoins le climat de Constantinople est beaucoup plus boréal qu'on ne
+serait tenté de le croire. Les vents froids des steppes de la Russie
+pénètrent librement dans le détroit, dont la bouche est précisément
+tournée vers le nord; aussi les rigueurs de l'hiver sont-elles fort
+sensibles à Stamboul, et parfois le thermomètre descend à 20 degrés
+au-dessous du point de glace. Chose plus grave encore, quoique
+l'influence des mers voisines égalise un peu le climat, cependant le
+manque d'obstacles à la marche des vents a pour conséquence de
+très-brusques alternatives de température. Suivant les années, le climat
+moyen diffère de la manière la plus étonnante: tantôt il est celui de
+Pékin ou de Baltimore, tantôt celui de Toulon, même celui de Nice. Il
+est arrivé, dans les années tout exceptionnelles, que le Bosphore a été
+pris par les glaces, de sorte que la température de Constantinople
+devait être alors aussi basse que celle de Copenhague. Mais les débâcles
+étaient rapides et l'on contemplait bientôt le spectacle, à la fois
+effrayant et magnifique, des blocs de glace venant se heurter sur la
+Pointe du Sérail et flottant au loin en archipels tournoyants sur la mer
+de Marmara. En l'année 762, les masses cristallines provenant de la mer
+Noire et du Bosphore étaient si nombreuses, qu'elles se reformèrent dans
+les Dardanelles en un immense pont de glace: la tiède mer Égée avait
+pris l'aspect d'un golfe de l'océan Polaire.
+
+De même que la presqu'île de Constantinople, tout le littoral de la mer
+de Marmara présente dans sa formation géologique une indépendance
+complète du reste de la Turquie. Le large bassin, moderne de l'Erkene le
+sépare des montagnes de l'intérieur, et la région côtière elle-même
+possède sa petite chaîne de collines, bordant le rivage. Assez basses au
+nord de la mer de Marmara, ces hauteurs se redressent vers l'ouest et
+forment les escarpements du Tekir-Dagh ou Saintes-Montagnes, en partie
+granitiques. De la mer on voit les pentes grisâtres, ça et là revêtues
+de broussailles et de pâtis, s'élever jusqu'à la hauteur de sept à huit
+cents mètres.
+
+La péninsule de Gallipoli, l'ancienne Chersonèse de Thrace, se rattache
+à cette chaîne côtière par un isthme étroit et d'une faible élévation;
+mais elle-même consiste en terrains de formation quaternaire, qui sont
+identiquement les mêmes des deux côtés du détroit des Dardanelles. Les
+falaises de la côte d'Europe correspondent assise par assise à celles de
+la côte d'Asie, et les fossiles que Spratt et d'autres géologues ont
+recueillis de part et d'autre, appartiennent aux mêmes espèces. Jadis un
+vaste lac d'eau douce occupait une partie de la Thrace et plus de la
+moitié de l'espace qui est devenu la mer Égée. Lorsque ces diverses
+contrées émergèrent des eaux lacustres, la Chersonèse était partie
+intégrante du continent d'Asie. Plus tard seulement, les eaux sorties du
+Pont-Euxin par le Bosphore se frayèrent aussi leur voie par la fente de
+l'Hellespont ou des Dardanelles, détroit qui porte encore le nom des
+antiques Dardaniens. Les sondages des mers voisines démontrent que par
+le relief de son plateau sous-marin, aussi bien que par sa formation
+géologique, la péninsule de Gallipoli appartient à l'Asie; le golfe
+allongé et profond de Saros la sépare du littoral de la Macédoine comme
+un véritable abîme. Peut-être les éruptions volcaniques dont on voit les
+traces à l'est et à l'ouest de la presqu'île, dans le petit archipel de
+Marmara et près des bouches de la Maritza, ont-elles coïncidé avec le
+mouvement de rupture.
+
+Si les mesures de largeur données par Pline et Strabon sont exactes,
+l'Hellespont se serait élargi depuis l'antiquité grecque par l'effet des
+courants. A l'étranglement d'Abydos, aujourd'hui Nagara, il n'aurait eu
+que sept stades de largeur, soit environ 1,295 mètres, tandis qu'il a
+maintenant près de deux kilomètres. C'est là que Xerxès fît construire
+un double pont de bateaux pour le passage de son armée. Le lit du fleuve
+marin est en cet endroit d'une grande profondeur, mais le courant est
+fort rapide, de sorte qu'il serait impossible, du moins à une flotte en
+bois, de forcer le passage des Dardanelles, si les batteries qui arment
+les deux rives d'Europe et d'Asie étaient bien défendues. De même que le
+Bosphore, l'Hellespont est un détroit à double courant. En hiver,
+lorsque les fleuves qui se jettent dans la mer Noire sont arrêtés par
+les glaces et que la mer de Marmara n'est plus alimentée par les eaux du
+Bosphore, le courant d'eau salée venant de l'Archipel pénètre dans les
+Dardanelles avec une force plus, considérable; mais il se meut
+constamment sur le fond, à cause du poids que lui donne sa teneur en
+sel. Deux fleuves se superposent toujours dans le détroit: en bas celui
+de l'eau salée qui se dirige vers la mer de Marmara; à la surface, une
+nappe d'eau relativement douce descendant vers la mer Egée[24].
+
+[Note 24: Détroit des Dardanelles:
+
+Longueur............. 68,000 mètres.
+Largeur moyenne.......... 4,000 »
+Moindre largeur............. 1,950 »
+Profondeur moyenne.......... 55 »
+Profondeur extrême.......... 97 »
+]
+
+[Illustration: DARDANELLES ET GOLFE DE SAROS.]
+
+Gallipoli, la Constantinople de l'Hellespont, bâtie à l'extrémité
+occidentale de la mer de Marmara, est la première ville conquise par les
+Turcs sur le territoire d'Europe. Ils la possédaient près de cent années
+avant de s'être emparés de Stamboul. Toutefois Gallipoli, pas plus que
+la capitale, n'est peuplée en majorité d'Osmanlis; comme à Rodosto et
+dans les autres ports du littoral de la Propontide, on y trouve des
+musulmans de diverses races, des Grecs, des Arméniens, des Juifs, vivant
+tous en communautés distinctes, quoique dans l'enceinte d'une même cité.
+La population des villages et des campagnes est composée presque
+exclusivement de Grecs; ils possèdent le sol et le cultivent. Par un
+remarquable contraste, c'est précisément en vue de l'Asie, dans la
+partie de la péninsule des Balkhans où les Turcs se sont installés
+depuis le plus grand nombre d'années, que les Grecs ont, en dehors de la
+région du Pinde, leur plus vaste domaine ethnologique. Là ils n'occupent
+point seulement le littoral, mais aussi tout l'intérieur de la contrée;
+sauf les grandes villes, et ça et là quelques villages de Bulgares,
+toute la Thrace, orientale leur appartient; du Bosphore à Andrinople et
+des Dardanelles au golfe de Bourgas, on se trouve partout en territoire
+hellénique.
+
+La partie basse de cette région, vaste plaine triangulaire, limitée au
+sud par le Tekir-Dagh et les collines du littoral, à l'ouest par les
+contre-forts de Rhodope, au nord-est par les monts granitiques de
+Strandcha, est une des contrées les plus monotones de la Turquie; des
+bas-fonds marécageux, des jachères y font penser aux steppes; en été,
+quant le vent soulève des tourbillons de poussière, on pourrait se
+croire dans le désert. La morne uniformité des plaines n'est rompue que
+par les silhouettes éloignées des monts et par des groupes de buttes
+artificielles d'origine inconnue. Ces anciens monuments, qui sans doute
+servirent de tombeaux, sont si nombreux dans les campagnes de la Thrace
+et de la Bulgarie qu'ils y semblent un élément nécessaire du paysage;
+«un peintre pécherait contre la vraisemblance, s'il négligeait, en
+représentant un site de cette contrée, de mettre un ou deux _tumuli_
+dans son tableau.» En un seul itinéraire de moins de 200 kilomètres, M.
+Weiser a reconnu plus de trois cent vingt buttes.
+
+La ville d'Andrinople, qui occupe à peu près l'extrémité septentrionale
+de cette plaine sans beauté, produit un effet enchanteur par la verdure
+de ses jardins contrastant avec les vastes étendues sans arbres que l'on
+a parcourues. Aucune cité n'est plus riante, plus mêlée de campagnes et
+de bosquets. Si ce n'est au centre de la ville, dans les quartiers qui
+entourent la citadelle, Andrinople, l'Édirneh des Turcs, ressemble à une
+agglomération de villages distincts; les divers groupes de maisons sont
+séparés les uns des autres par des vergers et des rideaux de cyprès et
+de peupliers, au-dessus desquels s'élèvent ça et là les minarets de cent
+cinquante mosquées. Les eaux vives des aqueducs, de nombreux ruisseaux
+et les trois rivières abondantes de la Maritza, de la Toudja et de
+l'Arda égayent les faubourgs et les jardins de cette ville éparse.
+Andrinople n'est pas seulement une cité charmante, elle est aussi le
+centre de population le plus important de l'intérieur de la Turquie; le
+confluent des trois rivières, la convergence des routes qui descendent
+du bassin supérieur de la Maritza et du versant septentrional des
+Balkhans, et de celles qui montent de la mer de Marmara et de la mer
+Égée, toutes les conditions du milieu géographique faisaient de ce site
+l'emplacement nécessaire d'une ville considérable. Là s'élevait
+l'antique Orestias, qui devint la capitale des rois thraces; là les
+Romains bâtirent leur Adrianopolis. Les Turcs y installèrent le siége de
+leur empire avant que Constantinople fût tombée en leur pouvoir, et l'on
+y voit encore le beau palais d'architecture persane, malheureusement
+fort mal conservé, que les sultans avaient construit à la fin du
+quatorzième siècle. Mais dans l'antique capitale, aussi bien qu'à
+Stamboul, les Osmanlis sont en minorité. Les Grecs les égalent en nombre
+et les dépassent en activité; les Bulgares, qui se trouvent en cet
+endroit sur la limite de leur domaine ethnologique, sont aussi
+représentés dans la ville par une communauté considérable; en outre, on
+y voit, comme dans toutes les villes d'Orient, la foule bariolée des
+hommes de toutes races, depuis le musicien tsigane jusqu'au marchand de
+la Perse. Les Juifs sont proportionnellement plus nombreux à Andrinople
+que dans les autres villes de Turquie; mais, par un contraste
+psychologique des plus remarquables, ils diffèrent, affirme-t-on, de
+leurs coreligionnaires du monde entier par leur manque de finesse, leur
+naïveté commerciale. D'après un proverbe local, «il faut dix Juifs pour
+tenir tête à un Grec,» et non-seulement les Grecs, mais aussi les
+Bulgares et les Valaques réussiraient à tromper en affaires les pauvres
+Israélites: ce serait là un curieux phénomène d'exception dans
+l'histoire du peuple juif.
+
+[Illustration: 1. CAVALIER MUSULMAN D'ADRINOPLE.--2. FEMME MUSSULMANE DE
+PRISREN. 3.-5. HABITANTS MUSULMANS D'ANDRIOPLE.]
+
+Andrinople n'a pas de communications faciles avec Midia, la vieille cité
+grecque aux temples souterrains, ni avec d'autres ports de la mer Noire.
+Les deux issues naturelles de son bassin sont le chemin que lui ouvre la
+vallée de l'Erkene vers le port de Rodosto, sur la mer de Marmara, et la
+voie plus tortueuse, moins facile, qui descend directement au sud par
+Demotika et dans laquelle serpentent les eaux de la Maritza. Naguère les
+bouches de ce fleuve étaient évitées par les marins, à cause des lagunes
+et des marécages qui en empestent les campagnes riveraines; mais la
+compagnie des chemins de fer rouméliens y a fait aboutir la voie ferrée
+d'Andrinople à la mer Égée. En cet endroit, le golfe d'Énos s'avance au
+loin dans l'intérieur des terres et fournit aux navires un excellent
+abri contre tous les vents, à l'exception de celui du sud-ouest.
+Prochainement le havre artificiel de Dede-Agatch doit permettre aux
+vaisseaux, qui mouillent encore à près d'un kilomètre du rivage,
+d'accoster les jetées d'embarquement; mais les habitants d'Énos ne se
+hâtent nullement d'obéir à l'invitation du commerce et de descendre de
+leur acropole pittoresque, à la fière enceinte de remparts et de tours,
+pour aller respirer l'atmosphère mortelle des lagunes inférieures.
+
+A l'ouest de la Maritza, la zone du territoire grec se rétrécit
+beaucoup. Le littoral seul est occupé par des marins et des pêcheurs de
+race hellénique, mais les hauteurs qui s'élèvent au nord sont peuplées
+presque exclusivement de paysans turcs et de pâtres ou cultivateurs
+bulgares. Les escarpements du Rhodope forment dans cette partie de la
+Turquie comme un mur de séparation entre les races. La région
+marécageuse de la côte, les petits bassins fluviaux du versant
+méridional des monts, et quelques massifs isolés de roches volcaniques
+et cristallines constituent une zone de jonction d'une très-faible
+largeur entre les Grecs de la Thrace et ceux de la Chalcidique et de la
+Thessalie. Même en certains endroits, des Turcs, connus par leurs
+compatriotes sous le nom de Yuruks ou «Marcheurs», parce qu'ils ont
+conservé leurs moeurs de nomades, parcourent la contrée jusqu'aux bords
+mêmes de la mer. Ils vivent notamment dans le massif du Pangée ou
+Pilav-Tépé, qui se dresse au nord-ouest de Thasos. Ce sont les montagnes
+qui, du temps des rois de Macédoine, étaient si riches en métaux
+précieux: à cette époque, suivant la tradition populaire, «l'or enlevé
+par la pioche se reformait tout aussitôt dans les entrailles de la
+terre, comme repousse dans nos champs l'herbe coupée par la faux.»
+Immédiatement à l'ouest des masses granitiques de Pilav-Tépé, aux bords
+du Strymon ou Karasou, qu'alimentent les nombreuses sources du bassin de
+Drama, jaillissant du sol en véritables rivières, s'étend une plaine des
+plus fertiles, dont le centre est occupé par la grande ville de Seres.
+Des centaines de villages sont épars autour de ce chef-lieu, parmi les
+vergers, les champs de cotonniers et de riz. Du haut des montagnes du
+Rhodope, la plaine tout entière a l'air d'une immense ville aux
+innombrables jardins; malheureusement, elle est fort insalubre en
+certains endroits.
+
+La triple péninsule de la Chalcidique, qui s'avance au loin dans la mer
+comme une gigantesque main étendue sur les eaux, est complètement
+séparée de tous les contre-forts du Rhodope et ne tient au continent que
+par un mince pédoncule de terres un peu élevées: presque toute la racine
+do la presqu'île est occupée par des lacs, des marécages et des plages
+d'alluvions. C'est une Grèce en miniature par la forme de ses côtes,
+bizarrement découpées en baies et en promontoires, et par ses massifs de
+montagnes distinctes se dressant, au milieu des terres plus basses,
+comme les îles au milieu des eaux de l'Archipel. Un premier groupe de
+sommets schisteux, dominé par le mont Kortiach, s'élève dans le tronc
+même de la péninsule, et chacune de ses trois ramifications possède
+également son système de hauteurs escarpées. Grec par l'aspect, cet
+étrange appendice du continent est également grec par la population:
+chose rare en Turquie, les habitants n'appartiennent qu'à une seule
+race, sauf dans la petite ville de Nisvoro, où vivent des Turcs, et sur
+le mont Àthos, où quelques moines sont d'origine slave.
+
+[Illustration: PRESQU'ILE DU MONT ATHOS.]
+
+Des trois langues de terre que la Chalcidique projette dans la mer Égée,
+celle de l'Orient est presque complètement isolée: jadis même elle fut
+séparée du continent lorsque Xerxès fit creuser un canal de 1,200 mètres
+à travers l'isthme de jonction, soit afin d'éviter à sa flotte la
+dangereuse circumnavigation du promontoire d'Acte, soit plutôt pour
+donner aux populations émerveillées un témoignage de sa puissance. Cette
+presqu'île est celle de l'Hagion Gros, le Monte Santo des Italiens. Une
+montagne superbe de roches calcaires, la plus belle peut-être de tout
+l'Orient méditerranéen, dresse sa pointe à l'extrémité de la péninsule:
+c'est le célèbre mont Àthos, dans lequel un architecte, Dinocrate ou
+Démophile, voulait tailler la statue d'Alexandre, tenant une ville dans
+une main, la source d'un torrent dans l'autre; c'est aussi le sommet où,
+d'après la légende locale, le diable transporta Jésus pour lui montrer
+tous les royaumes de la terre étendus à ses pieds. Quoiqu'on disent les
+moines grecs, le panorama n'est point aussi vaste; mais tout le littoral
+de la Chalcidique, de la Macédoine et de la Thrace, les vagues
+linéaments de la côte d'Asie, le cône abrupt de Samothrace et les eaux
+bleues de la mer n'en forment pas moins un admirable spectacle: le
+regard se promène dans un immense espace, de l'Olympe thessalien au mont
+Ida de l'Asie Mineure. Les lignes vigoureuses des édifices fortifiés que
+l'on voit surgir ça et là sur les pentes de la montagne du milieu des
+bois de châtaigniers, de chênes ou de sapins, contrastent de la manière
+la plus heureuse avec l'horizon fuyant des côtes indistinctes[25].
+
+[Note 25:
+
+Mont Pangée (Pilav-Tépé).... 1,885 mètres.
+ » Kortiach............... 1,187 »
+ » Athos.................. 2,066 »
+]
+
+Cette péninsule, qu'un voyageur compare à un «sphinx accroupi sur les
+eaux», appartient à une république de moines nommant leur propre conseil
+et s'administrant à leur guise. Eux seuls, moyennant tribut, ont droit
+de l'habiter, et l'on ne peut y pénétrer que muni de leur permission.
+Une compagnie de soldats chrétiens veille à l'isthme de frontière pour
+empêcher qu'aucune femme ne vienne souiller de sa présence la terre
+sacrée; le gouverneur turc lui-même doit laisser son harem en dehors de
+l'Hagion-Oros; depuis quatorze siècles, dit l'histoire du mont Athos,
+nulle personne du sexe féminin n'a mis le pied sur la Sainte Montagne.
+Bien plus, l'introduction de tout animal femelle est très-sévèrement
+interdite; les poules mêmes profaneraient les couvents par leur
+voisinage; aussi faut-il importer tous les oeufs de Lemnos. A
+l'exception des fournisseurs qui vivent dans le village de Karyès, au
+centre de la presqu'île, les autres habitants, au nombre d'environ six
+mille religieux et servants, résident dans les couvents ou les ermitages
+épars autour des 935 églises de la contrée. Presque tous les moines sont
+Grecs; cependant, parmi les vingt grands couvents, un est de fondation
+russe et deux ont été construits aux frais des anciens souverains de la
+Serbie. Ces édifices, bâtis sur les promontoires en forme de citadelles,
+avec hautes murailles et tours de défense, offrent pour la plupart un
+aspect très-pittoresque; l'un d'eux, Simopetra, dressé sur un roc de la
+côte occidentale, semble absolument inaccessible. C'est dans ces
+retraites que les «bons vieillards», ou caloyers, passent leur vie
+d'inaction contemplative; d'après leur règle, ils doivent prier huit
+heures par jour et deux heures par nuit, sans jamais s'asseoir pendant
+leurs oraisons. Aussi les moines n'ont-ils plus de force ni de temps
+pour la moindre étude ou les plus simples travaux manuels. Les livres de
+leurs bibliothèques, plusieurs fois explorées par des érudits, sont pour
+eux un incompréhensible grimoire, et, malgré leur sobriété, ils
+risqueraient de mourir de faim si les frères laïcs ne travaillaient pour
+eux et s'ils ne possédaient sur le continent de nombreuses métairies.
+Quelques cargaisons de noisettes, ce sont là tous les produits de la
+fertile péninsule du mont Athos.
+
+Les deux cités d'Olynthe et de Potidée, qui se trouvaient à la racine de
+la presqu'île occidentale de la Chalcidique, sont maintenant remplacées
+par d'insignifiants villages; mais l'antique Therma, devenue plus tard
+la Thessalonique des Macédoniens, puis la Salonique des Orientaux et des
+Francs, ne pouvait disparaître. Elle occupe une situation trop heureuse
+pour qu'elle ne se relevât pas constamment de ses ruines après les
+sièges et les incendies: on y voit encore des restes de toutes les
+époques, des murs cyclopéens et helléniques, des arcs de triomphe, des
+fragments de temples romains, des constructions byzantines, des châteaux
+vénitiens. L'excellence de son port, la beauté de sa rade bien abritée,
+dont les eaux sont paisibles comme celles d'un lac, la convergence des
+deux grandes vallées du Vardar et de l'Indjé-Karasou, qui ouvrent les
+chemins de la Haute-Macédoine et de l'Épire, enfin sa position à l'angle
+de la mer Égée, précisément à la racine de la péninsule grecque, ont
+fait de Salonique une cité nécessaire; elle est actuellement la
+troisième de la Turquie d'Europe par ordre d'importance. Comme dans les
+autres cités de l'Orient, toutes les races s'y trouvent représentées,
+mais les Israélites y sont proportionnellement fort nombreux; ils
+descendent en majorité des Juifs expulsés d'Espagne par l'inquisition:
+leur langage usuel est encore le castillan. Pour éviter de nouvelles
+persécutions, un grand nombre avaient cru devoir se convertir
+extérieurement au mahométisme; mais les musulmans les repoussèrent
+toujours avec mépris. Ils sont en général connus sous le nom de Mamins.
+
+Déjà fort commerçante, la ville de Salonique, près de laquelle naquit
+jadis la puissance des Macédoniens, a de très-hautes visées pour
+l'avenir. Elle aussi, comme Marseille, comme Trieste, comme Brindisi,
+veut servir de point d'attache au commercé des Indes avec l'Angleterre.
+En effet, lorsque le chemin transcontinental de la Manche à la mer Égée
+sera terminé, Salonique sera la tête de ligne du réseau européen dans la
+direction de l'isthme de Suez, et cet avantage, ajouté à ses autres
+privilèges, ne peut manquer de lui assurer une très-grande importance
+dans le commerce du monde. Au point de vue ethnologique, l'emporium de
+la Macédoine est également destiné à un rôle considérable, car la race
+dominante de la Turquie, la nation slavisée des Bulgares, qui partout
+ailleurs, si ce n'est à Bourgas, sur le Pont-Euxin, reste séparée de la
+mer par des populations d'autre origine, est arrivée dans cette partie
+de la Macédoine jusqu'aux bords de la Méditerranée; par Salonique, elle
+se trouve en rapport d'échanges avec le reste de l'Europe. Après le
+régime politique, la grande cause qui retarde les hautes destinées de
+Salonique, ce sont les marécages des environs; en été, toute la
+population aisée s'enfuit pour aller habiter à l'ouest de la ville la
+localité plus saine des Kalameria. D'ailleurs ce fléau de l'insalubrité
+miasmatique désole toute la côte septentrionale de la mer Égée. Par ses
+golfes nombreux et la richesse de sa formation péninsulaire, la
+Macédoine semblerait être un des pays les mieux situés pour le commerce;
+mais si ce n'est à Salonique, elle est restée jusqu'à maintenant en
+dehors du grand mouvement des échanges; ses lacs et ses bassins
+marécageux, bien plus que ses montagnes, ont séparé commercialement les
+vallées de l'intérieur et la zone du littoral.
+
+Sur la rive occidentale du golfe de Salonique, au delà du Vardar aux
+bouches errantes, et de l'Indjé-Karasou ou Haliacmon aux eaux salines,
+les terres, d'abord basses et marécageuses, se relèvent peu à peu; des
+collines, puis de vraies montagnes redressent leurs pentes, et bientôt
+d'énormes contre-forts, laissant à peine un étroit sentier le long du
+rivage, s'étagent de croupe en croupe jusqu'aux superbes cimes que
+couronne l'Olympe, le «triple Pic du Ciel». Parmi les nombreuses
+montagnes qui ont porté ce nom d'Olympe, synonyme d'Éclatant, celle-ci
+est la plus haute et la plus belle; c'est aussi, grâce aux enchantements
+de la poésie grecque, celle que nous nous représentons toujours comme
+servant de trône à une assemblée de dieux. C'est à l'ombre de l'Olympe,
+dans les plaines de la Thessalie, que les Hellènes vivaient au printemps
+de leur histoire; leurs traditions les plus chères se rattachaient à ces
+beaux sites. Les monts qui avaient abrité leur berceau restaient pour
+eux le siége de leurs divinités protectrices. Même de nos jours, si
+Jupiter, Bacchus et les autres grands dieux ont disparu de l'Olympe, des
+prophètes et des apôtres, saint Élie, saint Denys, ont pris leur place
+et des moines ont bâti leurs couvents dans les forêts sacrées que
+parcouraient les Bacchantes: un sommet, le Kalogheros, est, d'après la
+légende, le couvercle du tombeau de saint Denys; un autre, le pic
+Métamorphosis, fut le lieu de la Transfiguration.
+
+Naguère des klephtes ou bandits, parmi lesquels les insurrections
+grecques trouvèrent des héros, étaient avec les moines les seuls
+habitants des hautes vallées de l'Olympe, où les soldats arnautes ne
+pouvaient que difficilement les poursuivre. Le massif forme, en effet,
+comme une sorte de monde à part, présentant de tous les côtés des
+escarpements formidables: «quarante-deux pics sont les créneaux de cette
+citadelle, cinquante-deux fontaines y jaillissent.» Comment donc le Turc
+abhorré aurait-il pu ravir au klephte sa fière «liberté sur la
+montagne?» Les plus belles forêts de lauriers, de platanes, de
+châtaigniers et de chênes couvraient aussi les pentes maritimes du bas
+Olympe et pendant les époques de troubles servaient de refuge à des
+populations entières; mais des spéculateurs italiens en ont obtenu la
+concession, et bientôt peut-être l'Olympe, privé de ses ombrages, ne
+sera plus qu'une pyramide nue comme la plupart des montagnes de
+l'Archipel. D'ailleurs la limite supérieure de la végétation forestière
+est assez basse sur le massif de l'Olympe, comme sur les autres
+montagnes élevées de la Péninsule. Des chamois bondissent encore sur les
+escarpements rocailleux du haut Olympe; plus bas, les chats sauvages
+sont fort nombreux. Quant aux ours, ils ont disparu: saint Denys, ayant
+eu besoin d'une monture, les a tous changés en chevaux.
+
+[Illustration: LE MONT OLYMPE.]
+
+Un géomètre ancien, Xénagoras, avait déjà tenté de mesurer la hauteur do
+l'Olympe. Il lui trouva plus de dix stades d'élévation verticale, soit
+environ 1877 mètres; il se trompait d'un tiers, puisque le plus haut
+sommet a près de trois kilomètres. Il est possible que l'Olympe soit la
+montagne la plus élevée de la péninsule thraco-hellénique: il conserve
+toujours quelque neige dans ses plus hautes anfractuosités, et les
+saillies abruptes de ses roches suprêmes le rendent difficile à vaincre;
+malgré certaines affirmations contraires, il paraîtrait que nul de ses
+gravisseurs n'a pu en escalader le point culminant. D'après le mythe
+grec, le Pélion entassé sur l'Ossa n'aurait pas suffi aux Titans pour
+qu'ils pussent se dresser à la hauteur de l'Olympe, et réellement ces
+deux montagnes, empilées l'une sur l'autre, ne dépasseraient que
+faiblement l'altitude de l'Olympe[26]. Mais en dépit de leur infériorité
+relative, l'Ossa «pointu» et le «long» Pélion, connus aujourd'hui sous
+les noms de Kissovo et de Zagora, n'en produisent pas moins un
+très-grand effet, à cause de leurs vallons sauvages, de leurs roches
+abruptes et des falaises de leurs promontoires. Cette chaîne, qui se
+termine au nord de l'île d'Eubée par la bizarre péninsule de Magnésie,
+contournée en forme de crochet, était pour la Grèce antique le plus
+solide boulevard de défense. Les envahisseurs barbares s'arrêtaient
+devant ce mur infranchissable. C'est à l'ouest de cette chaîne qu'ils
+devaient passer, en remontant la vallée du Pénée, souvent considérée à
+bon droit comme la frontière naturelle de l'Hellade. De là l'extrême
+importance qu'avait, au point de vue stratégique, la position de
+Pharsale, qui commande au sud de la Thessalie l'accès des gorges de
+l'Othrys et de la plaine du Sperchius. A l'extrémité septentrionale de
+l'Olympe, le col de Petra était, pour des raisons analogues, un passage
+surveillé avec soin.
+
+[Note 26:
+
+Olympe........ 2,972 mètres.
+Ossa.......... 1,600 »
+Péhou......... 1,564 »
+]
+
+[Illustration: L'OLYMPE ET LA VALLÉE DE TEMPÉ.]
+
+Une grande partie de l'espace compris entre les arêtes cristallines de
+l'Olympe et de l'Ossa et le système parallèle des montagnes crétacées du
+Pinde est occupée par des plaines unies que recouvraient autrefois les
+eaux de vastes lacs. Le golfe de Volo, qui lui-même diffère à peine
+d'une mer intérieure, se rapproche du lac de Karlas ou de Boebeïs, reste
+d'un bassin considérable, dans lequel se déversent les eaux de la plaine
+encore marécageuse de Larissa; les habitants riverains du lac de Karlas
+racontent que parfois des grondements sourds sortent de ses profondeurs,
+et ils attribuent ce bruit, qui peut provenir de la soudaine compression
+de l'air dans les cavités profondes, au mugissement de quelque animal
+invisible. D'autres fonds lacustres entourent la base de l'Olympe à
+l'ouest et au nord-ouest; enfin diverses vallées des bassins supérieurs
+du Pénée et de ses affluents sont revêtues de terres alluviales laissées
+par les eaux. Hercule, disent les uns, Neptune, suivant les autres, vida
+tous ces lacs de la Thessalie en ouvrant entre l'Olympe et l'Ossa
+l'étroite issue de dégorgement que les anciens appelaient la vallée de
+Tempé. Cette gorge, due sans doute au lent mais incessant travail
+d'érosion exercé par la niasse des eaux supérieures, était pour les
+Grecs la vallée par excellence, le lieu idéal de fraîcheur et de grâce.
+Si grande était la renommée de Tempé parmi les Hellènes, sans doute à
+cause des souvenirs légendaires qui s'y rattachaient, que tous les neuf
+ans une _théorie_ envoyée de Delphes allait y cueillir les lauriers
+destinés aux vainqueurs des jeux pythiens. Certes, la vallée de Tempe
+est fort belle; les eaux rapides et claires du Pénée, le branchage étalé
+des platanes, les bouquets de lauriers-roses, les parois rougeâtres du
+défilé forment ça et là des paysages à la fois charmants et grandioses;
+mais, dans son ensemble, la vallée, trop étroite et trop sombre, mérite
+bien son nom moderne de Lykostomo ou «Gueule du Loup». Bans la Thessalie
+même, surtout dans les vallons du Pinde, combien de sites nous
+paraissent plus riants et plus beaux!
+
+Les hautes vallées du Salambria sont, comme la partie inférieure de son
+cours, fort riches en curiosités naturelles, défilés, gouffres et
+cavernes. Au nord-ouest de l'Olympe, un affluent de «l'aimable» Titarèse
+coule dans l'étroite gorge de Sarandoporos ou des «Quarante Gués», qui
+fut considérée jadis comme une des portes de l'enfer. Par contre, les
+monts Lyngons ou Khassia, dont les sommets calcaires et schisteux se
+dressent à 1,500 mètres entre les tributaires tortueux du Pénée, et plus
+à l'ouest, les hauts contre-forts du Pinde, sont devenus célèbres par
+leurs «oeuvres divines» (_theoctista_). Ce sont des tours, des
+aiguilles, des prismes d'origine miocène qui se dressent isolément.
+Parmi ces piliers naturels, les plus célèbres sont ceux qui s'élèvent au
+bord du Salambria, non loin de Trikala, capitale de la Thessalie. Des
+moines, zélés imitateurs de Siméon le Stylite, ont eu l'idée de percher
+leurs couvents sur ceux des rochers qui se terminent par une plate-forme
+assez large pour les porter. Juchés là-haut et condamnés à ne point en
+descendre, ils ne reçoivent leurs vivres et leurs visiteurs que par le
+moyen d'un filet qui se balance en tournoyant à l'extrémité d'une corde
+mue par un cabestan. Au couvent de Barlaam, la hauteur de l'ascension
+aérienne qu'il faut exécuter ainsi, en oscillant au bout de la corde et
+en se heurtant de temps à autre contre la pierre, n'est pas moindre de
+67 mètres; des échelles appliquées bout à bout contre la paroi
+permettent d'accomplir le voyage d'une façon plus périlleuse encore. Du
+reste, le zèle religieux qui portait les moines à vivre dans nés aires
+d'aigles diminue peu à peu; des vingt couvents qui existaient autrefois,
+il n'en reste plus que sept; un seul, celui de Météore, est assez
+considérable: on y dompte une vingtaine de caloyers.
+
+De toutes les contrées grecques appartenant encore à l'empire turc,
+nulle ne s'est plus souvent agitée pour échapper à la domination des
+Osmanlis, nulle n'est revendiquée avec plus d'ardeur par les Hellènes
+eux-mêmes comme un fragment de la patrie commune et comme le berceau de
+leur race. Par les traditions historiques, par la langue des habitants,
+par l'aspect général de la terre et du ciel, la Thessalie est bien, en
+effet, une partie de la Grèce; elle s'en distingue seulement avec
+avantage par une plus grande fertilité du sol, par une végétation
+beaucoup plus riche, par des paysages plus riants et plus doux. Il est
+vrai qu'en Thessalie, comme dans la Basse-Macédoine, l'atmosphère a
+rarement cette sérénité, ce bel azur profond que l'on admire dans la
+Grèce méridionale. Les vapeurs qui s'élèvent incessamment de la mer Égée
+vers l'Olympe et les autres montagnes rendent parfois l'air nébuleux et
+trouble; mais elles prêtent plus de charme aux lointains, et surtout
+elles contribuent à la fécondité du sol en empêchant les fortes chaleurs
+estivales de le dessécher, de le calciner comme les terres de l'Attique
+et de l'Argolide.
+
+La population grecque de la Thessalie est assez fortement mêlée
+d'éléments étrangers qu'elle s'est graduellement assimilés. Il ne reste
+plus de Serbes ni de Bulgares dans le pays, quoique le nom d'une des
+principales branches du Titarèse porte encore le nom de Vourgaris, ou
+«rivière des Bulgares». Quant aux Zinzares ou Macédo-Valaques, si
+nombreux au moyen âge sur les deux versants du Pinde, ils occupent
+entièrement quelques villages, surtout dans le massif de l'Olympe.
+Quoique très-fiers de leur origine romaine, ils ne peuvent que
+s'helléniser peu à peu, à cause du milieu qui les entoure: presque tous
+les mots de leur idiome qui désignent des objets de la vie civilisée
+sont de racine hellénique; leurs prêtres, leurs instituteurs prêchent et
+enseignent en grec; eux-mêmes savent tous le grec et, comme nationalité,
+ils se perdent par une émigration à outrance; même les cultivateurs
+parmi eux ont conservé quelque chose du nomade: la vie errante du pâtre
+ou du marchand forain leur plaît. Les Turcs habitent encore en masses
+compactes les basses plaines qui entourent Larissa, et cette ville est
+elle-même en grande partie musulmane. Les pays montueux qui se trouvent
+plus au nord, entre la vallée de l'Indjé-Karasou et les lacs d'Ostrovo
+et de Castoria, sont également peuplés de Turcs, qui se distinguent
+d'ailleurs de tous les autres Osmanlis de l'empire: ce sont les
+Koniarides; ils habitent aussi en petits groupes une partie de l'Ossa et
+de loin on peut toujours reconnaître si les villages sont habités par
+des Turcs ou par des Grecs. Suivant la remarque de M. Mézières, les
+Turcs «plantent des arbres pour en avoir l'ombre, les Grecs pour en
+avoir le profit»: d'un côté sont les cyprès et les platanes, de l'autre
+les vergers et les vignobles. D'après quelques auteurs, les Koniarides
+seraient venus en Macédoine et en Thessalie dès le onzième siècle,
+appelés en qualité décelons par les empereurs d'Orient. Ils se
+gouvernent eux-mêmes par des assemblées républicaines et sont respectés
+de tous à cause de leur probité, de leurs moeurs hospitalières, de leurs
+vertus rustiques.
+
+Inférieurs aux cultivateurs turcs par leurs qualités morales, les Grecs
+leur sont de beaucoup supérieurs par leur vive intelligence et leur
+activité. Au dix-septième siècle, ils eurent même une sorte de
+Renaissance, analogue à celle de l'Europe occidentale, et l'amour des
+arts se développa suffisamment parmi eux pour faire naître une école de
+peinture dans les villages de l'Olympe. Fidèles à leurs traditions de
+l'antiquité et à leurs instincts de race, les Grecs de la Thessalie,
+comme ceux de tout l'empire, ont cherché à se constituer en communes
+autonomes, en petites cités républicaines, auxquelles manque seulement
+l'indépendance politique. Dans les _kephalokhori_ ou villages libres,
+ils élisent leurs propres chefs, organisent leurs écoles, choisissent
+les professeurs qui leur conviennent et, grâce à leur intime cohésion,
+grâce aussi à leurs sacrifices pécuniaires, ils trouvent le moyen de
+désintéresser les pachas de tout souci d'administration dans leurs
+cités. Comme aux temps où leurs aïeux payaient le tribut aux Athéniens
+ou à d'autres Grecs, ils acquittent les impôts exigés par le Turc; mais
+pour tout le reste, ils s'administrent eux-mêmes, ils sont des citoyens
+libres. Le contraste est grand entre ces communes autonomes et les
+_tchifliks_ où les propriétaires musulmans ont parqué les Grecs en
+qualité de métayers. Chose curieuse, grâce à la liberté des
+cultivateurs, ce sont précisément les terrains les plus âpres, les
+champs les plus froids et les plus rocailleux qui donnent le plus de
+produits et entretiennent la population dans la plus large aisance!
+
+Le principal soin des Grecs de Thessalie, et c'est en cela surtout
+qu'ils font preuve de sens et d'une noble ambition, est de veiller à
+l'instruction de la génération naissante. Les villages grecs les plus
+misérables des montagnes du Pinde entretiennent à leurs frais des écoles
+que fréquentent les jeunes gens jusqu'à l'âge de quinze ans. Pour donner
+une idée de l'esprit pratique des Thessaliens, on doit signaler ce fait
+remarquable que, dès le siècle dernier, les tisserands d'Ambelakia,
+ville charmante située au milieu des arbres fruitiers et des vignobles,
+sur les hauteurs qui dominent au sud la vallée de Tempé, s'étaient
+associés par petits groupes participant aux bénéfices les uns des
+autres. Cette grande association, qui avait eu la sagesse de réduire son
+dividende annuel à dix pour cent et d'employer le reste du gain à
+l'accroissement des affaires, jouit longtemps d'une grande prospérité.
+Les guerres de l'empire la ruinèrent en lui fermant le marché de
+l'Allemagne, où se vendaient presque tous ses tissus. C'est aussi en
+partie par l'association que les vingt-quatre villages grecs si riches
+de la péninsule de Magnésie, au nord du golfe de Volo, ont pu donner une
+si grande prospérité à leurs fabriques d'étoffes, tant d'aisance
+générale à leurs habitants. Peut-être ce district est-il, avec celui de
+Verria, au nord de l'Indjé-Karasou, le plus prospère de toute la Turquie
+hellénique. D'ailleurs il a eu la chance d'être presque toujours épargné
+par les guerres, grâce à son heureuse position en dehors des grandes
+voies stratégiques[27].
+
+[Note 27: Villes principales de la Turquie hellénique, avec leur
+population approximative:
+
+Andrinople......... 110,000 hab.
+Salonique.......... 80,000 »
+Seres.............. 30,000 »
+Larissa............ 23,000 »
+Rodosto............ 23,000 »
+Gallipoli.......... 20,000 »
+Trikala............ 11,000 »
+Demotika........... 10,000 »
+Verria............. 10,000 »
+Enos............... 7,000 »
+]
+
+
+
+
+IV
+
+L'ALBANIE ET L'ÉPIRE
+
+
+Le nom de _Chkiperi_, que les Albanais eux-mêmes donnent à leur patrie,
+signifie très-probablement «Pays des Rochers» et nulle désignation ne
+fut mieux méritée. Des montagnes pierreuses recouvrent toute la contrée,
+du Montenegro aux frontières de la Grèce. La seule plaine assez étendue
+que l'on rencontre en Albanie est le bassin de Skodra ou Scutari
+(Alexandrie), qui limite au sud le plateau de la Csernagore et qui peut
+être considéré comme la véritable frontière naturelle du territoire
+albanais. Le fond de ce bassin est occupé par le vaste lac Blato ou de
+Skodra, reste d'une ancienne mer intérieure beaucoup plus considérable.
+C'est aussi dans la même plaine que vient déboucher le Drin, le plus
+grand fleuve de l'Albanie et l'un des seuls de la péninsule turque où
+quelques embarcations s'avancent à une certaine distance de la mer.
+Naguère le Drin, formé par deux rivières, la «Blanche» et la «Noire»,
+n'était qu'un affluent temporaire du lac de Skodra: pendant les crues,
+il commençait par inonder sa plaine inférieure, puis il se jetait
+latéralement dans le lac, malgré les digues par lesquelles on avait
+essayé de le contenir, et devenait ainsi le tributaire de la Boïana. En
+1858, le fleuve s'ouvrit un nouveau lit, en face du village de Miet, à
+une quarantaine de kilomètres en amont de son entrée en mer, et
+maintenant il dirige la plus grande masse de ses eaux vers Skodra, dont
+il inonde souvent les quartiers inférieurs. Les terrains marécageux du
+bas Drin, à pentes incertaines et changeantes, sont fort dangereux à
+traverser pendant la saison des chaleurs: la «fièvre de la Boïana» est
+une des plus redoutées et des plus meurtrières de tout le littoral.
+
+La plupart des ramifications méridionales du grand massif des Alpes
+bosniennes sont habitées par des Albanais; mais elles restent séparées
+de l'Albanie proprement dite, à l'est du lac de Skodra, par la déchirure
+au fond de laquelle coule le Drin; c'est une sorte de _cañon_, semblable
+à ceux des Rocheuses de l'Amérique du Nord, un défilé où ne se hasarde
+aucun sentier et que resserrent des parois à pic de mille mètres de
+hauteur. Les deux systèmes de montagnes ne se rejoignent
+qu'indirectement par une série d'arêtes et de plateaux qui se dirigent
+au sud-est, de la montagne de Glieb vers le Skhar, le Scardus des
+anciens. Ce massif, qui se distingue des autres chaînes de la Turquie
+occidentale par la direction de sa crête, perpendiculaire à l'ensemble
+des masses soulevées, peut être considéré comme le «noeud» central des
+monts de la Péninsule. Ses principaux sommets, parmi lesquels se
+distingue la pyramide isolée du Lioubatrin, n'ont pas la hauteur des
+géants de la Slavie turque, le Kom et le Dormitor, mais c'est là que le
+système des Balkhans vient s'unir à ceux de la Bosnie et de l'Albanie.
+Le Skhar est d'une grande importance dans le régime des eaux de la
+Turquie, puisque deux rivières considérables, la Morava bulgare et le
+Yardar, s'épanchent de ses flancs pour descendre, l'une vers le Danube,
+l'autre vers le golfe de Salonique. Gomme dans les chaînes du Pinde et
+du Rhodope, on y trouve encore des chamois et des bouquetins; M. Wiet
+mentionne également parmi les bêtes fauves de ses forêts un animal que
+les Mirdites connaissent sous le nom de _lucerbal_ et qui appartient
+sans doute à la famille des léopards.
+
+A l'ouest du Skhar, de l'autre côté de la profonde vallée du Drin noir,
+s'élève un pâté montagneux, haut de 1,000 mètres à peine, mais fort
+difficile d'accès: c'est la citadelle de la Haute-Albanie, le pays des
+Dukagines et des Mirdites. Là d'énormes roches de serpentine ont fait
+éruption à travers les terrains calcaires, de hautes murailles se
+dressent de toutes parts autour des vallées, et les pentes extérieures,
+où les torrents se sont creusé de rapides couloirs, sont fort inclinées.
+Dans leur ensemble, ces montagnes tourmentées suivent une direction
+normale vers le sud et le sud-est, parallèlement aux contre-forts
+méridionaux du Skhar, et s'abaissent peu à peu en prenant un aspect
+moins formidable et en s'ouvrant de larges bassins où s'amassent les
+eaux. Les sites de cette région lacustre sont d'une grâce extrême. Le
+lac d'Okrida, la plus grande des nappes d'eau de la Haute-Albanie, a
+même pu être comparé au lac de Genève. Son eau, encore plus bleue que
+celle du Léman, est aussi plus transparente, et par quinze et vingt
+mètres on voit les poissons se pourchasser dans ses profondeurs: de là
+son ancien nom grec de Lychnidos. La charmante petite ville d'Okri,
+bâtie en amphithéâtre, et le mont Pieria, portant un vieux château
+romain, gardent l'issue du lac; une dizaine de villages blancs
+apparaissent sur les pentes au milieu des bois de chênes. Il est
+possible qu'autrefois le lac d'Okrida, au lieu de s'écouler au nord par
+l'étroite vallée du Drin noir, étranglée de défilés, épanchât le surplus
+de ses eaux, du côté du sud-ouest, dans le petit lac Malik, que traverse
+la rivière Devol. Si l'on en croit les indigènes, le lac d'Okrida aurait
+pour tributaires les deux nappes de Prespa ou de Drenovo, situées à
+l'est, au milieu d'une profonde cavité d'écroulement; des torrents
+souterrains que l'on voit jaillir en puissantes fontaines d'eau bleue
+seraient les émissaires de ce double bassin.
+
+Au sud de cette région des lacs, dominée à l'occident par la superbe
+cime isolée du Tomor, commence la chaîne du Pinde, ici connue sous le
+nom de Grammos. D'abord assez basse, et coupée de nombreux cols offrant
+un passage facile d'Albanie en Macédoine, elle s'élève graduellement, et
+précisément à l'est de Janina, elle forme le massif montagneux de
+Metzovo, point de départ du Pinde proprement dit, la grande arête de
+l'Épire, «continent» des anciens Grecs de Corfou. Ce groupe, où se
+réunissent quatre chaînes, est inférieur en altitude aux pics de la
+Bosnie et du Skhar; mais il est plus beau à cause du désordre
+pittoresque de ses pyramides, des forêls de pins et de hêtres qui en
+recouvrent les pentes, surtout sur le versant oriental, et de l'aspect
+plus méridional des plaines qui s'étendent à sa base. La montagne de
+roches éocènes qui forme le centre même du massif, le Zygos, Lakhmon des
+anciens Grecs, n'est pas assez élevée pour commander l'admirable
+panorama; mais si l'on gravit dans le voisinage les cimes déchiquetées
+et rocailleuses du Peristera-Vouna ou du Smolika, on peut apercevoir à
+la fois les eaux de la mer Égée et celles de la mer Ionienne: on
+distingue même les rivages de la Grèce au delà du golfe d'Arta.
+
+Un lac célèbre occupe le fond du large bassin calcaire situé à la base
+occidentale du massif de Metzovo: c'est le lac de Janina. Dans le
+territoire d'Épire, aucune région ne présente de plus curieux phénomènes
+que les bords de cette nappe lacustre. Peu profonde, puisque M. Guido
+Cora n'y a trouvé que des sondes inférieures à une moyenne de 10 mètres,
+elle ne reçoit guère pour affluents que d'abondantes sources jaillissant
+du pied des rochers; elle n'a point un seul émissaire visible, mais,
+d'après le voyageur Leake, chacun des deux bassins qui la composent, et
+qui sont réunis l'un à l'autre par un canal marécageux obstrué d'îles et
+de joncs, a son écoulement caché. Le lac du nord ou Labchistas se
+déverse dans un gouffre ou _voinikova_ pour aller reparaître au
+sud-ouest en un torrent considérable qui se jette dans la mer Ionienne,
+vis-à-vis de Corfou; c'est le Thyamis, le Mavropotamos de nos jours.
+Plus au sud, jaillit des rochers l'antique Achéron, que vient gonfler
+plus bas un autre torrent non moins célèbre, le Cocyte aux eaux
+insalubres ou le Bobos des indigènes; le golfe, dans lequel se jette
+cette masse liquide, avait du temps des anciens le nom de «Baie des Eaux
+douces» à cause du flot qui s'y déverse. Le lac de Janina proprement dit
+n'a, lors de l'étiage, qu'un seul émissaire plongeant en cascade dans un
+abîme au-dessus duquel tournent les roues d'un moulin: les ruines
+cyclopéennes de la cité pélasgique d'Hella dominent cet entonnoir aux
+eaux grondantes. La rivière souterraine rejaillit à une grande distance
+au sud, non pour descendre vers la mer Ionienne, comme l'Achéron, mais
+pour se déverser dans le golfe d'Arta. Lorsque le niveau du lac est plus
+élevé, quatre autres «avaloirs», ouverts en forme de crible dans les
+rochers, reçoivent l'excédant de la masse liquide, la «digèrent», ainsi
+que le disent les Grecs du pays, et la portent dans le même canal
+d'écoulement: de petits lacs placés de distance en distance au-dessus du
+canal souterrain sont comme des «regards» par lesquels se révèle le
+courant caché. L'importance considérable que les déversoirs du lac de
+Janina ont prise dans la mythologie grecque, ces noms si redoutés des
+rivières infernales, le Cocyte et l'Achéron, témoignent de l'influence
+que durent exercer les Pélasges de ces contrées sur la civilisation
+hellénique. Les mythes des antiques Hellopiens étaient devenus ceux de
+tous les Grecs, et nul temple de l'Hellade n'était plus vénéré que leur
+principal sanctuaire, la forêt de Dodone, où l'on entendait murmurer
+l'avenir dans le feuillage des chênes. Peut-être est-ce près des ruines
+de quelques-unes de ces villes cyclopéennes, fort nombreuses dans le
+pays, qu'il faudrait chercher ce lieu sacré; d'après certains auteurs,
+c'est plutôt aux bords mêmes du lac de Janina que se trouvait la forêt
+mystérieuse; quelques-uns veulent, à tort sans aucun doute, que
+l'emplacement précis en soit indiqué par le château fort où vivait au
+commencement du siècle le terrible Ali-Tepeleni, pacha d'Épire, ce
+monstre qui se faisait gloire d'être une «torche ardente pour consumer
+les hommes».
+
+[Illustration: ÉPIRE MÉRIDIONALE.]
+
+A l'ouest du bassin de Janina, les montagnes du pays de Souli atteignent
+encore un millier de mètres, mais les autres massifs, quoique fort
+abrupts et d'un abord difficile, sont beaucoup moins élevés, et près de
+la mer consistent seulement en petits promontoires rocailleux,
+maigrement revêtus de broussailles et parcourus des chacals; des étangs
+en communication avec la mer, des vallées fermées où séjournent les eaux
+de pluie, des lits de torrents fleuris de lauriers-roses interrompent
+les chaînons, et pendant les chaleurs de l'été répandent leurs miasmes
+dangereux dans les villages des alentours. Mais au nord de l'étang de
+Butrinto et du canal de Corfou, et à l'ouest du superbe mont isolé de
+Koundousi, le littoral se redresse pour former l'âpre chaîne de
+Chimaera-Mala ou de l'Acrocéraunie, si redoutée des anciens à cause des
+orages qui s'amassaient autour de ses rochers et des torrents ou
+«chimères» qui se précipitaient de ses pentes. C'est au sommet des monts
+Acrocérauniens que siégeait Jupiter «Lanceur de Foudres». Les vents se
+déplacent souvent en brusques rafales à la base du promontoire le plus
+avancé, la langue de pierre (_linguetta_), qui marque l'entrée de la mer
+Adriatique: ce sont là les «infâmes écueils» dont parle le poëte latin
+et sur lesquels tant de matelots ont naufragé. En cet endroit, le canal
+qui sépare la Turquie de la péninsule Italique n'a que 72 kilomètres de
+largeur et moins de 200 mètres de profondeur sur le seuil. Il est
+possible qu'un isthme de jonction ait autrefois réuni les deux terres
+voisines[28].
+
+[Note 28:
+
+Cimo la plus haute du Skhar.. 2,500(?) mèt.
+Tomor........................ 2,200 »
+Zygos ou Ltikhmon............ 1,678 »
+Smolika...................... 1,820 »
+Konndousi.................... 1,910 »
+Monts Acrocérauniens......... 2,045(?) »
+Lac d'Okrida................. 655 »
+Lac de Janina................ 350(?) »
+]
+
+Les populations albanaises ou chkipétares se partagent en deux races
+principales, les Toskes et les Guègues, qui sans doute descendent l'une
+et l'autre des anciens Pélasges, mais qui s'ont en maints endroits
+mélangées d'éléments slaves, bulgares et roumains. Peut-être aussi
+d'autres souches ethnologiques se trouvent-elles représentées dans l'es
+tribus chkipétares, car s'il en est dont les traits offrent le type
+hellénique le plus noble, d'autres, au contraire, ont le masque d'une
+laideur repoussante. Sous divers noms, les Guègues, les plus purs de
+race, occupent toute l'Albanie du nord jusqu'à la rivière Chkoumb. Au
+sud de cette limite, d'ailleurs assez peu respectée, s'étend le
+territoire des Toskes. Les dialectes des deux nations diffèrent beaucoup
+et ce n'est pas sans peine qu'un Àcrocéraunien arrive à comprendre un
+Mirdite ou tel autre Albanais du nord. A la différence d'idiomes
+s'ajoute le plus souvent l'hostilité de race. Guègues et Toskes se
+détestent, si bien que dans les armées turques on a pris le parti de les
+séparer, de peur qu'ils n'en viennent aux mains. Quand il s'agit
+d'étouffer une insurrection de Chkipétars, le gouvernement emploie
+toujours pour la répression les troupes albanaises de la race ennemie:
+il est alors servi avec la fureur de la haine.
+
+Avant la migration des Barbares, les Albanais occupaient jusqu'au Danube
+toute la partie occidentale de la péninsule de l'Haemus. Mais ils furent
+obligés de reculer, et tout le territoire de l'Albanie fut occupé par
+les Serbes et les Bulgares. Une foule de noms slaves, que l'on rencontre
+dans toutes les parties de la contrée, rappellent cette période de
+conquête pendant laquelle l'histoire ne prononce même pas le nom des
+populations autochthones. Mais dès que la puissance des Serbes eut
+succombé sous les coups des Osmanlis, les Albanais reparurent, et depuis
+ils n'ont cessé de refluer sur leurs voisins d'origine slave. Au
+nord-est, ils se sont avancés peu à peu dans la vallée de la Morava
+bulgare; une de leurs colonies a même pénétré dans la Serbie
+indépendante. Comme une mer montante, ils ont entouré de leurs flots des
+îles et des archipels de populations slaves; c'est ainsi que des groupes
+de Serbes éloignés de leur corps de nation se trouvent encore dans le
+voisinage de l'Acrocéraunie, aux bords du lac d'Okrida, et sur toutes
+les montagnes qui entourent la fatale plaine de Kossovo, où furent
+massacrés leurs ancêtres. Les envahissements des Albanais s'expliquent
+surtout par l'expatriation des Serbes: pour se soustraire à la
+domination turque, ceux-ci émigrèrent par centaines de mille sous la
+conduite de leurs patriarches et se réfugièrent en Hongrie; les
+Chkipétars envahisseurs, en grande majorité musulmans, n'eurent qu'à
+remplir les vides; mais ça et là restent encore des espaces déserts,
+attendant les habitants. Les Serbes de la contrée deviennent rapidement
+Albanais par la langue, la religion, les coutumes: ils se disent Turcs
+comme les Amantes, et pour eux le nom de Serbes ne s'applique plus
+qu'aux chrétiens d'outre-frontière. D'ailleurs les moeurs des Guègues se
+rapprochent de celles de leurs voisins slaves par tant de traits
+remarquables, qu'on y voit un témoignage évident d'un mélange assez
+intime entre les deux races.
+
+Si les Albanais gagnent du terrain vers le nord, en revanche ils en
+perdent du côté du sud. Quoique certainement d'origine épirote,
+c'est-à-dire pélasgique, les habitants d'une partie de l'Albanie du Sud
+parlent grec. Arta, Janina, Prevesa, sont des villes hellénisées; seules
+quelques familles musulmanes y ont conservé l'usage de l'albanais.
+Presque tout l'espace compris entre le Pinde et les chaînes de montagnes
+riveraines de l'Adriatique est un domaine de la langue grecque. Dans les
+régions montueuses qui s'étendent à l'ouest jusqu'à la mer, toutes les
+populations sont «bilingues», c'est-à-dire qu'elles parlent à la fois
+les deux idiomes. Tels, par exemple, les célèbres Souliotes, qui se
+servent du ttosque dans leurs familles et qui s'entretiennent en grec
+avec les étrangers. Du reste, là où les deux races sont en présence, ce
+sont toujours les Albanais qui se donnent la peine d'apprendre la langue
+des Hellènes; ceux-ci ne daignent pas étudier un idiome qui leur paraît
+méprisable.
+
+Línfluence des Grecs dans l'Albanie méridionale s'accroît d'autant plus
+facilement qu'elle peut s'appuyer sur une autre race dont les groupes
+sont parsemés au milieu des populations chkipétares en beaucoup plus
+grand nombre que parmi les Grecs de l'Olympe et de l'Acarnanie. Cette
+race est celle des Zinzares, appelés aussi Macéde Valaques, «Valaques
+Boiteux,» ou tout simplement Roumains méridionaux. Ce sont, en effet,
+les frères de ces autres Roumains qui habitent au nord les plaines de la
+Valaquie et de la Moldavie. Ils ne se présentent en masses assez
+considérables pour former un corps de nation que sur les deux versants
+du Pinde, au sud et à l'est du lac de Janina: quelques auteurs pensent
+qu'ils sont là peut-être deux cent mille en un seul tenant. De même que
+les Roumains du Danube, ce sont probablement des Daces latinisés. Ils
+ressemblent aux Valaques, de traits, de tournure, de caractère, et comme
+eux parlent une langue néo-latine, mélangée néanmoins d'un grand nombre
+de mots grecs. Dans les vallées du Pinde, les Zinzares sont en majorité
+pasteurs nomades et souvent leurs villages restent abandonnés pendant
+des mois. Beaucoup appliquent aussi à d'autres métiers leur habileté de
+main et leur intelligence, qui sont fort grandes. Presque tous les
+maçons de la Turquie, excepté dans les capitales, sont des Zinzares.
+Souvent le même individu fera le plan de la maison et la bâtira seul,
+tour à tour architecte, charpentier, menuisier, serrurier. Les Roumains
+du Pinde deviennent aussi de très-habiles orfèvres.
+
+Rompus au maniement des affaires, ils remplissent dans l'intérieur de la
+Turquie ce rôle d'intermédiaires naturels du commerce qui, sur le
+litorral, appartient aux Grecs; on raconte qu'autrefois les Valaques de
+Metzovo étaient sous la protection immédiate de la Porte, sans doute en
+leur qualité de prêteurs d'argent; tout voyageur, chrétien ou musulman,
+était tenu de déferrer ses chevaux avant de sortir du territoire de
+Metzovo, «de peur qu'il n'emportât par mégarde quelque parcelle d'un sol
+qui n'était point à lui.» Les comptoirs des Valaques du Pinde se
+trouvent dans toutes les villes de l'Orient et jusqu'à Vienne, où l'une
+des plus puissantes maisons de banque a été fondée par un des leurs. A
+l'étranger, on les prend en général pour des Grecs, car ils parlent tous
+le romaïque et ceux d'entre eux qui sont à leur aise envoient leurs
+enfants dans les écoles d'Athènes. Isolés au milieu des musulmans, les
+Zinzares du Pinde éprouvent le besoin de se rattacher de coeur à une
+patrie d'où puisse leur venir la liberté. Cette patrie, c'est le monde
+grec: c'est à lui, espèrent-ils, que leur pays natal pourra s'unir un
+jour. Ils n'ont appris que tout récemment à se sentir solidaires des
+Roumains du nord et des Italiens, et d'ailleurs ils font assez bon
+marché de leur propre nationalité songent nullement à se maintenir comme
+une race distincte. Il paraît que, par une de ces transformations
+graduelles si fréquentes en histoire, de nombreuses populations
+macédo-valaques se sont complètement hellénisées. Au moyen âge, la
+Thessalie presque tout entière était peuplée de Zinzares: aussi les
+auteurs byzantins lui donnaient-ils le nom de Grande-Valaquie. Qu'ils
+aient émigré dans la Roumanie actuelle, comme le pensent certains
+auteurs, ou bien qu'ils aient été graduellement assimilés par les Grecs,
+ils sont maintenant peu nombreux sur le versant oriental du Pinde et
+distribués en petites colonies éparses. Enfin des milliers de familles
+roumaines, qui vivent dans les cités du littoral, Avlona, Berat, Tirana,
+sont devenues musulmanes, quoique leur idiome soit toujours le valaque.
+
+En dehors de ces Zinzares, des Épirotes grecs, des Serbes et des
+Osmanlis peu nombreux des grandes villes, la population de la Turquie
+occidentale, entre les montagnes de la Bosnie et là Grèce, est composée
+de Guègues et de Tosques à demi barbares, dont l'état social ne s'est
+guère modifié depuis trois mille années. Par leurs moeurs, leur manière
+de sentir et de penser, les Albanais de nos jours nous représentent
+encore les Pélasges des anciens temps: mainte scène à laquelle assiste
+le voyageur le transporte en pleine Odyssée. George de Hahn, le savant
+qui a le mieux étudié les Chkipétars, croyait'voir en eux de véritables
+Doriens, tels que devaient être les Héraclides lorsqu'ils abandonnèrent
+les montagnes de l'Épire pour aller à la conquête du Péloponèse. Ils ont
+même courage, même amour de la guerre et de la domination, même esprit
+de clan; ils ont aussi à peu près le même costume: la blanche
+fustanelle, élégamment serrée à la taille, n'est autre que l'ancienne
+chlamyde. Parmi tant d'autres traits de ressemblance, les Guègues, comme
+les Doriens d'autrefois, éprouvent cette passion mystérieuse que des
+historiens de l'antiquité ont malheureusement confondue avec un vice
+sans nom, et qui lie des hommes faits à des enfants par une affection
+pure et dévouée, par un amour idéal où les sens n'ont aucune part.
+
+Il n'est pas un peuple moderne dont les annales militaires offrent des
+exemples de vaillance plus étonnants que ceux des Albanais. Au quinzième
+siècle, ils ont eu leur Scanderbeg, leur «Alexandre le Grand», qui n'eut
+certes pas pour sa gloire un théâtre aussi vaste que le Macédonien, mais
+qui ne lui fut point inférieur par le génie, et fut bien autrement grand
+par la justice et la bonté. Et quelle peuplade dépassa jamais en courage
+ces montagnards souliotes où sur des milliers il ne se trouva pas un
+vieillard, pas une femme, pas un enfant pour demander grâce aux
+massacreurs envoyés par Ali-Pacha? L'héroïsme de ces femmes souliotes
+qui mettaient le feu aux caissons de cartouches, qui se précipitaient du
+haut des rochers ou s'élançaient dans les torrents en se tenant par la
+main et en chantant leur chant de mort, restera toujours l'un des
+étonnements de l'histoire.
+
+Mais à cette vaillance se mêle encore chez maintes tribus albanaises une
+grande sauvagerie. La vie humaine est tenue pour peu de chose parmi ces
+populations guerrières; et dès qu'il est versé, le sang appelle le sang,
+les victimes sa vengent par d'autres victimes. On croit aux vampires,
+aux fantômes, et parfois on a brûlé des vieillards, soupçonnés de
+pouvoir tuer par leur haleine. L'esclavage n'existe point, mais la femme
+est toujours serve; elle est considérée comme un être tout à fait
+inférieur, sans droit et sans volonté. La coutume élève entre les deux
+sexes une barrière plus difficile à franchir que ne le sont ailleurs les
+murs du gynécée le mieux gardé. La jeune fille n'a le droit de parler à
+aucun jeune homme: pareil acte serait un crime que le père ou le frère
+laveraient peut-être dans le sang. Les parents écoutent parfois les
+voeux du fils quand ils songent à le marier, jamais ils ne consultent la
+fille. Souvent ils l'ont déjà fiancée dès le berceau; quand elle atteint
+sa douzième année, ils la cèdent au jeune homme choisi moyennant un
+trousseau, complet et une somme d'argent fixée par la coutume, ne
+dépassant pas une moyenne de vingt-cinq francs. C'est à ce prix que les
+pères se débarrassent de leurs filles et que l'acheteur en devient à son
+tour le maître absolu, non sans avoir, suivant la coutume de presque
+tous les peuples antiques, procédé à un simulacre d'enlèvement.
+Désormais la pauvre femme vendue comme une esclave doit travailler à
+outrance pour son mari et à sa place; elle est à la fois ménagère,
+laboureur, ouvrier; les poésies la comparent justement à la «navette
+toujours active», tandis que le père de famille est représenté comme «le
+bélier majestueux qui précède le troupeau en faisant résonner sa
+clochette». Et pourtant cette femme si méprisée, cette bête de somme
+abrutie par le travail, est parfaitement à l'abri de toute insulte; elle
+pourrait traverser le pays d'un bout à l'autre sans avoir à craindre
+qu'on lui adresse une seule parole déplacée: le malheureux qui se met
+sous sa protection est un être sacré.
+
+Les liens de la famille sont très-puissants chez les Albanais. Le père
+garde ses droits de maître souverain jusque dans l'âge le plus avancé,
+et, tant qu'il existe, tout ce que gagnent ses enfants et ses
+petits-enfants lui appartient; souvent même la communauté familiale
+n'est point brisée après sa mort. La perte a un membre de la famille,
+surtout celle des jeunes hommes, est de la part des femmes l'objet de
+pleurs et de lamentations effroyables qui ont eu souvent pour suite de
+longs évanouissements et même la démence; mais on pleure à peine la mort
+de ceux qui ont atteint le terme naturel de la vie. Les diverses
+familles d'une descendance commune n'oublient point leur parenté, même
+quand le nom de leur ancêtre s'est depuis longtemps perdu; ils restent
+unis en clans appelés _phis_ ou _pharas_, qui se groupent solidement
+pour la défense, pour l'attaque ou pour la gérance d'intérêts communs.
+Chez les Albanais, comme chez les Serbes et chez maints peuples anciens,
+la fraternité du choix n'est pas moins solide que celle du sang: les
+jeunes gens qui veulent devenir frères se lient par des serments
+solennels en présence de leurs familles et, s'ouvrant une veine, boivent
+quelques gouttes du sang l'un de l'autre. Si puissant est en Albanie ce
+besoin d'association familiale, que très-souvent des enfants élevés
+ensemble restent unis pendant toute leur vie et constituent des sociétés
+régulières ayant des jours de réunion, des fêtes et un budget commun.
+
+En dépit de ce penchant remarquable qui porte les Albanais à s'associer
+en clans et en communautés, en dépit de leur amour enthousiaste pour
+leur pays natal, les populations chkipétares sont restées sans cohésion
+politique; les conditions physiques du sol qu'elles habitent et leur
+malheureuse passion pour les batailles les ont condamnées à
+l'éparpillement des forces et, par suite, à la servitude. Les haines
+religieuses entre musulmans et chrétiens, entre grecs et latins, ont dû
+contribuer au même résultat.
+
+On admet généralement que le nombre des Albanais mahométans dépasse
+celui des chrétiens de diverses confessions, mais le manque de
+statistiques sérieuses ne permet pas à cet égard d'affirmations
+positives. Lorsque les Turcs furent devenus les maîtres du pays et que
+les plus vaillants des Albanais se furent réfugiés en Italie pour
+échapper à l'oppression de leurs ennemis, la plupart des tribus restées
+en arrière furent obligées de se convertir à l'Islam; en outre, nombre
+de chefs qui vivaient de brigandage trouvèrent leur intérêt à se faire
+musulmans afin de continuer leurs déprédations sans danger; sous
+prétexte de guerre sainte, ils ne cessaient d'accroître par la violence
+leurs domaines et leurs richesses. Telle est la cause de ce fait général
+que la population mahométane de l'Albanie représente l'élément
+aristocratique, du moins dans toutes les villes. Ce sont eux qui
+possèdent la terre, et le paysan chrétien, quoique libre d'après la loi,
+n'en reste pas moins asservi au seigneur qui lui fait des avances et le
+tient toujours à sa merci par la faim. D'ailleurs les Albanais musulmans
+ont plus de fanatisme guerrier que de zèle religieux, et nombre de leurs
+cérémonies, surtout celles qui se rapportent aux souvenirs de la patrie,
+ne diffèrent en rien de celles des chrétiens. Ils se sont convertis,
+mais sans la moindre conviction; ainsi qu'ils le disent eux-mêmes
+cyniquement: «Là où est l'épée, là est la foi!»
+
+En beaucoup de districts aussi, la conversion n'eut lieu que pour la
+forme et les chrétiens zélés continuèrent de pratiquer secrètement leur
+culte; aussi, dès que la tolérance du gouvernement le leur a permis, de
+nombreuses populations albanaises, devenues mahométanes en apparence, se
+sont-elles empressées de revenir publiquement à leurs anciens rites.
+Quant aux clans guerriers des montagnes, Mirdites, Souliotes,
+Acrocérauniens, ils n'avaient pas besoin d'attendre le bon plaisir des
+Turcs, ils restèrent chrétiens de l'église romaine ou de l'église
+grecque. La limite qui sépare les Guègues et les Tosques coïncide à peu
+près avec celle des deux religions: au nord du Chkoumb vivent les
+Albanais catholiques, au sud les orthodoxes grecs. C'est à cette
+dernière religion qu'appartiennent aussi tous les Hellènes et les
+Zinzares de l'Albanie méridionale. Également soumis au croissant, grecs
+et latins se vengent de leur servitude commune en se haïssant
+furieusement les uns les autres: c'est là sans doute la principale
+raison qui n'a pas permis aux Albanais de reconquérir leur indépendance,
+comme l'ont fait les Serbes.
+
+Encore à la fin du siècle dernier, l'Albanie du Sud et l'Épire étaient
+un pays tout féodal. Les chefs de clans et les pachas turcs, eux-mêmes à
+demi indépendants du sultan, habitaient les châteaux forts perchés sur
+les rochers, et de temps en temps ils descendaient suivis de leurs
+hommes d'armes, ou pour mieux dire des brigands qu'ils avaient à leur
+solde. La guerre était en permanence, et les limites des possessions
+changeaient incessamment avec le sort des armes entre les diverses
+tribus et les seigneurs. Le terrible Ali de Janina changea cet état de
+choses, il fut le Richelieu de l'aristocratie chkipétare. Depuis qu'il a
+promené le niveau sur les petits et les grands à la fois, la paix s'est
+faite dans la servitude, et le pouvoir central a gagné en force ce
+qu'ont perdu les seigneurs et les chefs de famille.
+
+[Illustration: ALBANAIS.]
+
+C'est dans l'Albanie septentrionale, parmi les populations
+indépendantes, qu'il faut aller pour voir encore un état social qui
+rappelle le moyen âge. Dès qu'on a passé la Mat, au nord de Tirana, on
+s'aperçoit du changement. Tous les hommes sont armés; le berger, le
+laboureur lui-même ont la carabine sur l'épaule; les femmes et jusqu'aux
+enfants ont le pistolet à la ceinture: chacun a dans sa main la vie d'un
+autre homme et la défense de la sienne propre. Les familles, les clans,
+les tribus, ont leur organisation militaire toujours complète: qu'on les
+appelle au combat, tous sont debout, prêts à la bataille. Souvent les
+fusils partent d'eux-mêmes. Qu'une tête de bétail manque dans un
+troupeau, qu'une insulte soit proférée dans un moment de colère, et la
+guerre sévit entre les tribus. Naguère le grand ennemi était le Serbe
+monténégrin, car le pauvre montagnard, relégué dans ses hautes vallées
+au milieu de rochers stériles, est souvent obligé pour vivre de faire le
+métier de brigand et de moissonner pour son compte les terres du
+voisinage. Les maîtres turcs sont enchantés de ces haines qui séparent
+les Albanais et les Monténégrins et s'emploient soigneusement à les
+entretenir. Les tribus de la Kraïna, entre la Montagne-Noire et le lac
+de Skodra, les clans des Malissores, les Klementi, les Dukagines, sont
+récompensés de leurs, services guerriers par une exemption d'impôts.
+Quoique nominalement sujets de la Porte, ils sont indépendants de fait;
+mais que l'on touche à leurs immunités, et ils pourraient bien se
+retourner contre les pachas et faire cause commune avec leurs ennemis
+héréditaires de la Csernagore.
+
+On peut considérer les Mirdites comme le type de ces tribus
+indépendantes de l'Albanie du Nord. Habitant les hautes vallées qui se
+dressent en citadelle au sud de la gorge du Drin, ils sont peu nombreux,
+douze mille à peine, mais leur qualité d'hommes libres de leur valeur
+guerrière leur assurent une influence considérable dans toute la Turquie
+occidentale. Enfermés dans une enceinte de montagnes où l'on ne peut
+pénétrer que par trois gorges difficiles, les Mirdites commandent les
+défilés par lesquels doivent passer nécessairement les armées turques
+lorsqu'elles opèrent contre le Monténégro. Aussi la Sublime-Porte,
+comprenant combien il serait difficile de dompter ces redoutables
+montagnards, a-t-elle préféré se les attacher par des honneurs et par la
+reconnaissance de leur complète autonomie administrative. De leur côté,
+les Mirdites, quoique chrétiens ont toujours combattu avec le plus grand
+dévouement dans les rangs de l'armée turque, soit en Morée ou en Crimée,
+soit dans l'empire même, contre leurs coreligionnaires de la
+Montagne-Noire. Militairement, ils se divisent en trois «bannières» de
+montagnes et en deux bannières de plaines; cinq autres bannières, celles
+du district de Lech ou d'Alessio, viennent se ranger à côté des bandes
+mirdites en temps de guerre. C'est le drapeau du clan d'Oroch, le moins
+nombreux, mais le plus réputé par sa vaillance, qui a l'honneur de
+flotter en tête.
+
+La Mirditie ou Mirdita est constituée en république oligarchique se
+gouvernant par les anciennes coutumes. Le prince ou pacha d'Oroch est le
+premier par son titre, mais il ne peut donner aucun ordre; toutes les
+questions sont réglées par les anciens ou _vecchiardi_ de chaque
+village, par les délégués des différentes bannières et par les chefs de
+clans réunis en conseil; ceux-ci n'ont d'autorité réelle que grâce à
+l'influence morale qu'ils savent acquérir. Du reste les vieilles
+traditions du clan ont une force suffisante pour remplacer toute autre
+loi. La femme doit être enlevée à l'ennemi, et dans nombre de villages
+de la plaine les jeunes filles musulmanes s'attendent, sans trop
+d'effroi, à être ravies par les guerriers mirdites dans quelque
+expédition de maraude. La vendetta s'exerce d'Iirie façon inexorable:
+chez ces hommes encore barbares, le sang ne peut être lavé que par le
+sang. La violation de l'hospitalité est aussi punie de mort. La femme
+adultère est ensevelie sous un tas de cailloux par son parent le plus
+rapproché, et la tête du complice est d'avance livrée au mari: telle est
+la justice sommaire des populations mirdites. Il va sans dire que
+l'instruction est nulle dans ce pays; les écoles n'y existent point. En
+1866, à peine cinquante chrétiens de la Mirditie et de tout le district
+de Lech savaient lire avec difficulté; une dizaine signaient leurs noms.
+Grâce aux leçons des muezzins de la mosquée, les enfants musulmans de
+Lech étaient les seuls qui eussent le privilège d'étudier quelque peu.
+M. Wiet nous apprend qu'en revanche l'agriculture est relativement
+développée chez les Mirdites; obligés pour vivre de cultiver avec soin
+les vallées de leurs âpres montagnes, ils réussissent à leur faire
+rendre de plus belles récoltes que celles de la plaine, habitée par une
+population plus indolente.
+
+Par un singulier contraste historique, les descendants les plus directs
+de ces antiques Pelasses auxquels nous devons les commencements de notre
+civilisation européenne sont encore parmi les populations les plus
+barbares du continent. Mais eux aussi doivent se modifier peu à peu sous
+l'influence générale du milieu qui change sans cesse. Un des exemples
+les plus remarquables de cette transformation graduelle est fourni par
+les émigrations des Épirotes et des Chkipétars du Sud. Récemment encore,
+ces terribles batailleurs, bien différents des montagnards des autres
+races, et notamment des Zinzares, qui vont toujours gagner leur vie par
+le travail ou le commerce, s'expatriaient uniquement pour aller
+combattre; comme les anciens hoplites de l'Épire que l'on voyait sur
+tous les champs de bataille de la Grèce et de la Grande-Grèce, ils
+n'aimaient que le métier facile et dégradant de soldats mercenaires. Au
+siècle dernier, les jeunes gens de l'Acrocéraunie se vendaient en assez
+grand nombre au roi de Naples pour lui former tout un régiment, le
+«Royal Macédonien». Encore de nos jours, beaucoup de musulmans et même
+des Tosques chrétiens continuent d'aller se mettre à la solde des pachas
+et des beys. Connus en général sous le nom corrompu d'Arnautes, on les
+voit dans les parties les plus éloignées de l'empire, en Arménie, à
+Bagdad, dans la péninsule Arabique. Après un temps de service plus ou
+moins long, la plupart des vétérans se retirent dans les terres que le
+gouvernement leur concède: de là ce nombre considérable de «villages des
+Arnautes» (Arnaout-Keuï) que l'on rencontre dans toutes les contrées de
+la Turquie. Toutefois les guerres devenant de plus en plus rares, le
+métier de soldat mercenaire a graduellement perdu de ses avantages, et
+par suite le nombre des Albanais qui émigrent pour gagner honnêtement
+leur vie par le travail augmente chaque année. Comme les Suisses des
+Grisons, et sous la pression des mêmes nécessités économiques, les
+Chkipétars quittent leurs montagnes avant le commencement de l'hiver, et
+vont au loin dans les plaines exercer leur industrie. La plupart
+reviennent au printemps, avec un petit pécule que n'eût pu leur procurer
+la culture de leurs rochers ingrats; mais il en est aussi qui émigrent
+sans esprit de retour, et quelquefois par bandes entières. Depuis
+longtemps déjà, les industriels nomades de l'Épire et de l'Albanie du
+Sud ont reconnu les avantages de la division du travail; aussi chaque
+vallée a-t-elle sa spécialité: l'une fournit des bouchers, une autre des
+boulangers, une autre encore des jardiniers; un village des environs
+d'Argyro-Kastro donne à Constantinople tous ses artisans fontainiers; le
+district de Zagori, d'où venaient peut-être les anciens Asclépiades de
+là Grèce, expédie ses médecins, ou, pour mieux dire, ses «rebouteux»,
+dans toutes les villes de la Turquie d'Europe et d'Asie. Un grand nombre
+d'Albanais enrichis reviennent couler leurs vieux jours dans la patrie
+et s'y bâtissent de belles maisons, qu'on est tout étonné de rencontrer
+au milieu de ces âpres rochers de l'Épire. En quelques localités
+écartées, de riches demeures remplacent les anciennes forteresses
+seigneuriales, espèces de tours grossièrement bâties, et sans autres
+ouvertures aux étages inférieurs que des meurtrières, où brillaient
+souvent les canons des fusils.
+
+Ainsi les Albanais eux-mêmes sont entraînés dans un mouvement général de
+progrès, at quand ils seront entrés en relations suivies avec les autres
+peuples, on peut espérer à bon droit qu'ils joueront un rôle important,
+car ils se distinguent, en général, par la finesse de 1 esprit, la
+clarté de la pensée et la force du caractère. Les montagnards de
+l'Albanie ont sur les Bosniaques et les Monténégrins l'avantage d'avoir
+un littoral maritime; mais ils n'en profitent guère, non-seulement à
+cause du brigandage, de leurs dissensions intestines et de leur manque
+d'industrie, mais aussi à cause des obstacles que leur opposent les
+escarpements de leurs montagnes, le manque de ponts et de routes, les
+fièvres de la côte et les envasements continuels de leurs rivages, sans
+cesse agrandis par les alluvions de leurs boueuses rivières. Si grandes
+que soient ces difficultés, on s'étonne néanmoins de voir combien faible
+est la navigation sur les côtes de l'Albanie. Épirotes et Guègues ne
+sont-ils pas de la même race que ces corsaires hydriotes qui, lors de la
+guerre de l'indépendance hellénique, ont su faire naître de l'Archipel
+des flottes entières, et qui, depuis, sont restés les premiers parmi les
+excellents marins de la Grèce? Et pourtant les ports de la côte
+albanaise, Antivari, Saint-Jean de Medua, l'un des plus sûrs de la mer
+Adriatique, Durazzo, Avlona, Parga perdue dans sa forêt de citronniers,
+même la forte Prevesa; entourée de sa forêt de plus de cent mille
+oliviers, n'ont qu'un tout petit commerce de détail, desservi pour les
+deux tiers par des navires de Trieste et leurs équipages
+austro-dalmates: le total des échanges de la côte atteint à peine vingt
+millions de francs. A l'exception des Acrocérauniens et des habitants de
+Dulcigno, le port maritime de Skodra, nul Albanais turc ne se hasarde
+sur la mer pour la pêche ou le commerce. Malgré la fécondité naturelle
+des vallées, les articles d'exportation manquent presque complètement.
+On n'exploite point de mines en Albanie, et l'agriculture y est à l'état
+rudimentaire. En Épire, on ne connaît guère que l'élève des moutons et
+des chèvres. Chaque famille y possède en moyenne un troupeau d'une
+quarantaine de têtes.
+
+A l'époque romaine, ces contrées étaient également fort délaissées;
+seulement une cité somptueuse, Nicopolis, bâtie par Auguste, pour
+rappeler le souvenir de sa victoire d'Actium, s'élevait sur un
+promontoire au, nord de la ville actuelle de Prevese: des troupeaux en
+parcourent maintenant les ruines. Une autre ville, Dyracchium, le
+Durazzo des Italiens, qu'entourent des campements de Tsiganes, avait une
+certaine importance comme lieu de débarquement des légions romaines et
+comme point d'attache de la _Via Egnatia_, qui traversait de l'est à
+l'ouest toute la péninsule thraco-hellénique: c'était la ville qui
+reliait l'Orient à l'Italie; de nos jours c'est là que vient aboutir le
+télégraphe transadriatique. Il est possible que, dans un avenir
+prochain, lorsque la Turquie fera de nouveau partie dans son entier du
+monde européen, le port d'Avlona remplace Dyracchium dans le rôle
+d'intermédiaire entre les deux pays: ce serait, relativement à Brindisi,
+le Calais de ce Douvres italien. Aussi bien situé que Durazzo comme
+point de départ d'un chemin de fer transpéninsulaire, Avlona a
+l'avantage d'être beaucoup plus rapprochée de la côte d'Italie et
+d'avoir un port sûr et profond, parfaitement abrité par l'île de Suseno
+et la «languette» d'Acrocéraunie.
+
+[Illustration: RICHES ARNAUTES.]
+
+En attendant qu'une ville de commerce s'établisse sur la côte et
+remplace les misérables «échelles», auxquelles on donne le nom de ports,
+tout le mouvement des échanges se concentre dans les deux cités de
+Skodra et de Janina et dans quelques autres villes de l'intérieur. Les
+plus considérables sont Prisrend, dont les grands se vantent de la
+magnificence de leurs costumes et de la beauté de leurs armes; Ipek,
+Pristina, Djakova, toutes situées au pied du Skhar, dans les magnifiques
+vallées où doivent nécessairement s'opérer les échanges entre la
+Macédoine et la Bosnie, entre les Serbes et les Albanais. Dans la région
+maritime, Tirana, Berat, Elbassan, l'antique Albanon, dont le nom se
+confond avec celui du pays lui-même, ont aussi quelque importance.
+Enfin, Goritza, au sud du lac d'Okrida, est également un lieu de trafic
+assez fréquenté, grâce à sa position sur le seuil de passage entre le
+versant de la mer Adriatique et celui de la mer Égée. De même que
+Prisrend, Skodra et Janina occupent, au débouché des montagnes, des
+sites où devaient s'agglomérer les populations à cause des avantages
+naturels qui s'y trouvent réunis. De ces deux cités, la plus pittoresque
+est la ville d'Épire, assise au bord de son beau lac, en face des masses
+un peu lourdes du Pinde, mais en vue des montagnes de la Grèce, «au gris
+lumineux, brillant comme un tissu de soie.» Du temps d'Ali-Pacha,
+Janina, devenue capitale d'empire, était aussi beaucoup plus populeuse
+que Skodra. Celle-ci, souvent désignée du nom de Scutari, a maintenant
+repris le dessus. Elle est admirablement située à l'endroit précis où,
+des contrées du Danube et des bords de la mer Égée, convergent les
+routes de la basse vallée du Drin et du golfe Adriatique. Skodra, la
+première cité de l'Orient que l'on rencontre en venant d'Italie, paraît
+d'abord assez bizarre avec ses nombreux jardins, entourés de murs
+élevés, ses rues désertes, le désordre de ses constructions. Le voyageur
+se demande encore où se trouve la ville, lorsqu'il a déjà depuis
+longtemps pénétré dans l'enceinte. Mais qu'il monte sur la butte
+calcaire qui porte l'ancien château vénitien de Rosapha! et le plus
+admirable panorama se déroulera sous son regard. Les dômes de Skodra,
+ses vingt minarets, la riche verdure de sa plaine, son amphithéâtre de
+montagnes étrangement découpées, son lac étincelant au soleil et les
+eaux sinueuses du Drin et de la Boïana forment un spectacle d'une rare
+magnificence. La mer, quoique peu éloignée, manque pourtant à ce
+tableau[29].
+
+[Note 29: Villes principales de l'Albanie, avec leur population
+approximatif:
+
+Prisrend........... 46,000 hab.
+Skodra............. 35,000 »
+Janina............. 25,000 »
+Djakova............ 28,000 »
+Ipek............... 20,000 »
+Elbassan........... 12,000 »
+Pristina........... 11,000 »
+Berat.............. 11,000 »
+Tirana............. 10,000 »
+Goritzu............ 10,000 »
+Argyro-Kastro...... 8,000 »
+Provesa............ 7,000 »
+]
+
+
+
+
+V
+
+LES ALPES ILLYRIENNES ET LA SLAVIE TURQUE
+
+
+La Bosnie, à l'angle nord-ouest de la Turquie, est la Suisse de l'Orient
+européen, mais une Suisse dont les montagnes ne s'élèvent pas dans la
+région des neiges persistantes et des glaces. Les chaînes de la Bosnie
+et de sa province méridionale, l'Herzégovine, ont sur une grande partie
+de leur développement beaucoup de ressemblance avec celles du Jura.
+Comme les monts de la Suisse occidentale, elles sont composées
+principalement de roches calcaires qui se développent en longs remparts
+parallèles, hérissés ça et là de crêtes aiguës. Comme les renflements du
+Jura, les chaînes bosniaques sont aussi de hauteurs inégales et, dans
+leur ensemble, affectent la forme d'un plateau à sillons parallèles,
+disposés comme autant de degrés successifs, d'une pente idéale assez
+douce. La chaîne maîtresse de la Bosnie septentrionale est celle qui la
+sépare de la côte dalmate; d'autres bourrelets de montagnes plus basses
+vont en s'inclinant au nord-est vers les plaines de la Save. Cependant
+cette régularité générale des hauteurs de la Bosnie est interrompue par
+de nombreux accidents géologiques, formations schisteuses et calcaires
+d'origine ancienne, roches triasiques, dolomites, dépôts tertiaires,
+éruptions de serpentines. A l'est et au sud-est, plusieurs grandes
+vallées cratériformes séparent les monts bosniaques des massifs de la
+Serbie. La plus remarquable de toutes est la plaine de Novibasar, où
+viennent se rencontrer un grand nombre de torrents et qui commandent
+tous les passages de la contrée. C'est la clef stratégique de cette
+région de la Turquie: aussi le gouvernement turc veut-il en faire la
+station principale du futur réseau des chemins de fer du nord-ouest.
+
+Presque toutes les chaînes de la Bosnie, qui continuent sur le
+territoire turc le système alpin de la Carniole et de la Croatie
+autrichienne, s'élèvent à mesure qu'elles avancent vers le midi de la
+Péninsule. Leur hauteur moyenne, qui d'abord n'atteint pas même un
+millier de mètres, se redresse de moitié vers le milieu de la Bosnie, et
+sur la frontière du Monténégro la masse dolomitique du Dormitor hausse
+ses pyramides blanches à plus de deux kilomètres et demi Autour de cette
+belle montagne, que l'on a vainement essayé de gravir, le pays a pris le
+caractère général d'un plateau percé de cavités profondes, les unes
+ouvertes d'un côté, comme les «auges» de l'Herzégovine, les autres
+complètement entourées de rochers, comme les vallées du Montenegro. Mais
+à l'est les chaînes se continuent régulièrement en exhaussant de plus en
+plus leurs cimes et forment enfin un large massif de montagnes, celui de
+Prokletia ou des monts Maudits, le plus considérable de la Turquie tout
+entière, et l'un de ceux d'où les eaux s'épanchent en plus grande
+abondance: c'est le petit Saint-Gothard des Alpes illyriennes. Presque
+au centre de ce massif s'ouvre, comme un énorme cratère, un bassin, au
+fond duquel reposent les eaux du lac de Plava. Les hauts sommets qui se
+dressent autour de cet abîme offrent ça et là des plaques de neige, même
+en été. Toutefois le Kom, qui est le plus élevé de tous, se débarrasse
+des frimas chaque année, grâce à son isolement et au souffle des vents
+chauds de l'Afrique auxquels il est exposé. Le Kom dispute à l'Olympe de
+Thessalie et aux cimes les plus hautes du Rhodope l'honneur d'être le
+géant des montagnes de la Péninsule; les marins qui voguent au loin sur
+l'Adriatique, distinguent parfaitement sa double pointe par-dessus les
+plateaux du Montenegro. Plusieurs voyageurs l'ont escaladé sans peine, à
+cause de la faible pente de ses croupes élevées[30].
+
+[Note 30:
+
+Kom.............. 2,850 mètres.
+Dormitor......... 2,700 »
+Glieb............ 1,760 »
+]
+
+[Illustration: LITS SOUTERRAINS DES AFFLUENTS DE LA NARENTA.]
+
+De même que les rivières du Jura, celles de la Bosnie, l'Una, le Verbas,
+la Bosna, ont leur cours tracé d'avance par les rangées parallèles des
+monts; elles doivent nécessairement couler du sud-est au nord-ouest dans
+les sillons qui leur sont ménagés. Mais, comme le Jura, les remparts
+crétacés de la Bosnie sont interrompus de distance en distance par
+d'étroites fissures ou «cluses» dans lesquelles les eaux se jettent par
+un écart soudain, pour aller couler au fond d'un autre sillon. Bien
+différentes des rivières qui serpentent dans les plaines, celles des
+monts bosniaques changent successivement de vallées par de brusques
+détours à angles droits: tour à tour paisibles et furieuses, elles
+s'abaissent de degré en degré jusqu'à ce qu'elles atteignent enfin la
+Save, qui les reçoit dans son vaste lit. Une seule rivière, la Narenta,
+dont le cours aux soudaines volte-face offre beaucoup de ressemblance
+avec celui du Doubs français, trouve une série de cluses favorables qui
+lui permettent de s'épancher à l'ouest vers l'Adriatique. Tous les
+autres torrents, obéissant à la pente générale du sol, descendent vers
+le Danube. Leurs vallées aux soudains lacets devraient servir de chemins
+naturels pour gagner les plateaux, mais la plupart des gorges sont
+difficiles d'accès, et tant qu'on n'y aura pas construit de grandes
+routes, comme dans les cluses du Jura, on sera obligé, en maints
+endroits, d'escalader les hauts remparts qui séparent les combes et
+leurs villages. Ce manque de communications directes et faciles est ce
+qui rend les opérations militaires en Bosnie si pénibles et si
+périlleuses. C'est à l'est de tous ces massifs, dans là région où
+s'entremêlent les sources du Vardar et de la Morava, que passaient et
+repassaient les armées. Là s'étend le lit desséché d'un ancien lac que
+parcourt la Sitnitza, un des affluents supérieurs de la Morava serbe:
+c'est la plaine de Kossovo, le triste «Champ des Merles», dont le nom
+réveille de douloureux souvenirs dans les coeurs de tous les Slaves
+méridionaux. Là succomba la puissance serbe, en 1389; si l'on devait en
+croire les vieux chants héroïques, plus de cent mille hommes y périrent
+en un jour. Il y aura bientôt cinq cents ans qu'eut lieu le grand
+désastre, mais les Slaves n'ont cessé d'appeler de leurs voeux le jour
+de la vengeance, et c'est à Kossovo même, dans le champ où furent
+écrasés leurs ancêtres, qu'ils espèrent reconquérir l'indépendance de
+leur race entière. Les grottes, les entonnoirs, les rivières
+souterraines complètent la ressemblance des montagnes de la Bosnie avec
+celles du Jura. On y rencontre ça et là parmi les rochers des trous
+d'effondrement de 20 à 30 mètres de profondeur, semblables à des
+cratères. Mainte rivière que l'on voit jaillir soudain de la base d'une
+colline, en une puissante fontaine d'eau bleue, coule pendant quelques
+kilomètres, puis disparaît tout à coup sous un portail de rochers. Les
+plateaux de l'Herzégovine surtout sont riches en phénomènes de ce genre.
+Gomme dans le Montenegro voisin, le sol y est percé de gouffres ou
+_ponor_, au fond desquels disparaissent les eaux de pluie. Les vallées
+«aveugles» et les «auges» offrent partout les traces de courants d'eau
+et de lacs temporaires; même, de temps en temps, pendant les saisons
+pluvieuses, les réservoirs souterrains débordent à la surface; mais,
+d'ordinaire, les habitants sont obligés de recueillir l'eau dans les
+citernes, ou d'aller la chercher à de grandes distances. D'ailleurs le
+régime hydrographique de cette contrée fendillée dans tous les sens peut
+changer d'année en année: tel lac indiqué sur les cartes n'existe plus,
+parce que les galeries intérieures de la roche se sont dégagées des
+alluvions qui les obstruaient; tel autre lac est de formation nouvelle,
+parce que des conduits se sont oblitérés. Rien de plus curieux que le
+cours de la Trebintchitza, dans l'Herzégovine occidentale. Elle paraît,
+disparaît, pour reparaître encore: un de ses bras, tantôt visible,
+tantôt caché, va s'unir à la Narenta, en traversant la plaine de Kotesi,
+tour à tour campagne altérée et beau lac plein de poissons. D'autres
+émissaires, passant par-dessous les montagnes, jaillissent au bord de la
+mer en magnifiques fontaines, dont l'une est la fameuse Ombla, qui se
+déverse dans la rade de Gravosa, au nord de Raguse.
+
+«Là où finissent les pierres et où commencent les arbres, là commence la
+Bosnie,» disaient autrefois les Dalmates; mais déjà certaines régions
+bosniaques ont perdu leur végétation. Ainsi les plateaux de
+l'Herzégovine, de même que ceux du Monténégro et que les montagnes de la
+Dalmatie, sont presque entièrement dépouillés de leurs forêts; toutefois
+la Bosnie proprement dite est encore admirablement boisée. Près de la
+moitié du territoire est couverte de forêts; dans les plaines, il est
+vrai, les bois, où le paysan porte la hache à son gré, sont en maints
+endroits réduits à l'état de broussailles; mais dans la région des
+montagnes, les forêts, encore vierges, sont composées de grands arbres.
+Les principales essences d'Europe sont représentées dans ces bois
+magnifiques, le noyer, le châtaignier, le tilleul, l'érable, le chêne,
+le hêtre, le frêne, le bouleau, le pin, le sapin, le mélèze;
+malheureusement les spéculateurs autrichiens profitent des routes, qui
+commencent à pénétrer dans l'intérieur du pays, pour dévaster et
+détruire ces forêts, qu'il faudrait aménager avec soin. On entend
+rarement les oiseaux chanteurs dans ces grands bois, mais les animaux
+sauvages y sont nombreux: ours, sangliers et chevreuils y trouvent leur
+abri; on y tue tant de loups que leurs peaux sont un des articles
+importants du commerce de la Bosnie. Prise dans son ensemble, la contrée
+est d'une admirable fertilité: c'est une des terres promises de l'Europe
+par l'extrême fécondité de ses vallées; peu de régions ont aussi plus de
+grâce champêtre. La vallée dans laquelle se trouvent les deux cités de
+Travnik et de Serajevo est surtout célèbre par le charme de ses
+paysages. En certains districts, notamment sur les frontières de la
+Croatie et dans le voisinage de la Save, de grands troupeaux de porcs, à
+peu près libres, errent au milieu des forêts de chênes: de là le nom de
+«pays des cochons», donné par les Turcs en dérision à toute la
+Basse-Bosnie.
+
+A l'exception des Juifs, des Tsiganes et de quelques Osmanlis,
+fonctionnaires, soldats et marchands, qui vivent dans les villes les
+plus populeuses de la Bosnie, tous les habitants des Alpes illyriennes
+sont de race slave. Près de la frontière autrichienne, dans la Kraïna,
+ils se disent Croates, et le sont en effet; mais ils diffèrent à peine
+de leurs voisins les Serbes bosniaques et des Raïtzes ou Slaves de la
+Rascie, devenue actuellement le _sandjak_ de Novibazar: leur pays est la
+terre classique de ces _piesmas_ ou chants populaires dans lesquels les
+Slaves méridionaux trouvent le dépôt, sacré pour eux, de leurs
+traditions nationales. Les habitants de l'Herzégovine sont peut-être
+ceux qui ont le type spécial le plus caractérisé. Ils descendent,
+paraît-il, d'immigrants slaves, venus, au septième siècle, des bords de
+la Vistule; de même que leurs voisins les Monténégrins, ils ont un
+parler bien plus vif que les Serbes proprement dits; ils emploient aussi
+de nombreuses tournures de phrase particulières, et plusieurs mots
+italiens se sont glissés dans leur langage.
+
+Si les Bosniaques sont, pour la plupart, unis par l'origine, ils sont
+divisés par la religion, et c'est de là que provient leur état de
+servitude politique. Au premier abord, il semble en effet très-étonnant
+que les Slaves de la Bosnie n'aient pas réussi, comme leurs frères
+Serbes, à secouer le joug des Ottomans. Ils sont beaucoup plus éloignés
+de la capitale de l'empire, et leurs vallées sont d'un accès bien
+autrement difficile que les campagnes de la Serbie. Leur pays tout
+entier peut être comparé à une immense citadelle, dont le mur le plus
+élevé se dresse précisément au midi, comme pour défendre l'entrée aux
+Osmanlis. Une fois ce rempart escaladé, il faudrait forcer
+successivement chaque défilé de rivière, gravir chacune des crêtes
+parallèles des monts; en mille endroits, quelques hommes devraient
+suffire pour forcer à la retraite des bataillons entiers. Le climat
+lui-même devrait servir à protéger la Bosnie contre les Turcs, car il
+diffère beaucoup de celui du reste de la Péninsule; les pentes inclinées
+vers le nord et les barrières de montagnes, qui arrêtent au passage les
+tièdes courants atmosphériques, donnent à la Bosnie une température bien
+plus froide que ne le comporte la latitude de la contrée. Et pourtant,
+malgré les avantages que présentent le sol et le climat au point de vue
+de la défense, toutes les tentatives de révolte qu'on a faites contre
+les Turcs ont lamentablement échoué. C'est que les musulmans et les
+chrétiens bosniaques sont ennemis les uns des autres, et que, parmi les
+chrétiens eux-mêmes, les catholiques grecs, régis par leurs popes, et
+les catholiques de Rome, qui obéissent aveuglément à leurs prêtres
+franciscains, se détestent et se trahissent mutuellement. Étant divisés,
+ils sont forcément asservis et l'abjection de la servitude les a rendus
+pires que leurs oppresseurs.
+
+Les musulmans de la Bosnie, qui se donnent à eux-mêmes le nom de Turcs,
+repoussé comme désobligeant par les Osmanlis du reste de l'empire, ne
+sont pas moins Slaves que les Bosniaques des deux confessions
+chrétiennes, et comme eux ils ne parlent que le serbe, quoiqu'un grand
+nombre de mots turcs se soient glissés dans leur idiome. Ce sont les
+descendants des seigneurs qui se convertirent à la fin du quinzième
+siècle, et surtout au commencement du seizième, afin de conserver leurs
+privilèges féodaux. Parmi leurs ancêtres, les «Turcs» de Bosnie comptent
+aussi nombre de brigands fameux qui se hâtèrent de changer de religion
+pour continuer sans péril leur métier de pillards; enfin les serviteurs
+immédiats des chefs durent se convertir de force. L'apostasie donna aux
+seigneurs plus de pouvoir sur le pauvre peuple qu'ils n'en avaient eu
+jusqu'alors; la haine de caste s'ajoutant à la haine religieuse, ils
+dépassèrent bientôt en fanatisme les Turcs mahométans et réduisirent les
+paysans chrétiens à un véritable esclavage: on montre encore, près d'une
+porte de Serajevo, le poirier sauvage où les notables de l'endroit
+allaient de temps en temps se donner le plaisir de pendre quelque
+malheureux raya. Beys ou spahis, les Bosniaques mahométans forment
+l'élément le plus rétrograde de la vieille Turquie, et maintes fois,
+notamment en 1851, ils se sont révoltés pour maintenir dans toute sa
+violence leur ancienne tyrannie féodale. Comme cité musulmane, Serajevo,
+placée directement sous la protection de la sultane-mère, jouissait de
+privilèges exorbitants: elle formait un État dans l'État, plus ennemi
+des chrétiens que la Sublime Porte.
+
+Encore de nos jours, les musulmans bosniaques possèdent beaucoup plus
+que leur part proportionnelle des propriétés foncières. Le sol est
+divisé en _spahiliks_ ou fiefs musulmans, qui se transmettent, suivant
+l'usage slave, non par droit d'aînesse, mais indivisiblement à tous les
+membres de la famille; ceux-ci choisissent pour chef, soit le plus âgé
+d'entre eux, soit le plus brave, lorsqu'il s'agit de marcher au combat.
+Quant aux paysans chrétiens, ils sont obligés de peiner pour la
+communauté musulmane, non plus comme serfs, mais comme journaliers
+travaillant au mois ou à la tâche; les plus fortunés ont une certaine
+part dans les bénéfices de l'association, mais ils en ont à supporter
+proportionnellement les plus grandes charges. Il est donc tout naturel
+que beaucoup de chrétiens, comme les Juifs en d'autres pays, aient fui
+l'agriculture pour se livrer au trafic; presque tout le commerce se
+trouve entre les mains des catholiques grecs et romains de l'Herzégovine
+et de leurs coreligionnaires étrangers de l'Autriche slave. Les Juifs
+espagnols, groupés en communautés dans les villes principales, font
+aussi leur trafic ordinaire de petit négoce et de prêts sur hypothèques.
+De tous les Israélites réfugiés d'Espagne ce sont probablement ceux qui
+se sont le moins laissé entamer par le milieu qui les entoure: ils
+parlent toujours espagnol entre eux et prononcent le nom de leur
+ancienne patrie avec une tendresse de fils.
+
+Actuellement le nombre des musulmans de Bosnie n'est guère que le tiers
+de la population totale; il paraît que l'élément mahométan reste
+stationnaire, si même il ne diminue, tandis que l'élément chrétien ne
+cesse d'augmenter par la fécondité plus grande des familles. D'après
+quelques auteurs, la rareté relative des enfants dans les maisons
+musulmanes devrait être attribuée aux avortements, qui se pratiquent
+sans remords dans les familles de Bosniaques converties au Coran. Il
+semble étonnant que cette pratique déplorable puisse être assez commune
+pour expliquer la grande différence d'accroissement qui existe entre les
+deux groupes de population. On se demande s'il ne faudrait pas voir
+plutôt dans ce phénomène l'effet du bien-être relatif des musulmans et
+de la prudence que leur impose leur condition de propriétaires[31].
+
+[Note 31: Population de la Bosnie en 1872 (d'après Blau):
+
+ Bosnie. Herzégovine. Rascie. Ensemble:
+Chrétiens. Catholiques grécs. 360,000 130,000 100,000 590,000
+ » » romains. 122,000 12,000 --- 164,000
+Musulmans............ 300,000 55,000 23,000 378,000
+Tsiganes............. 8,000 2,500 1,800 12,300
+Juifs................ 5,000 500 200 5,700
+ ---------
+ TOTAL........ 1,150,000
+]
+
+Du reste, les Bosniaques de toute secte et de toute religion possèdent
+les mêmes qualités naturelles que les autres Serbes leurs frères, et tôt
+ou tard, quelle que doive être leur destinée politique, ils s'élèveront,
+comme peuple, au même niveau d'intelligence et de valeur. Ils sont
+francs et hospitaliers, braves au combat, travailleurs, économes, portés
+à la poésie, solides dans leurs amitiés, constants en amour; les
+mariages sont respectés, et même les Bosniaques musulmans repoussent la
+polygamie que leur permet le Coran; ceux de l'Herzégovine ne tiennent
+pas non plus leurs épouses enfermées, et dans nombre de villages toutes
+les maisons ont une porte de derrière, afin que les femmes puissent
+«voisiner» sans passer dans la rue; il est vrai que dans la Bosnie du
+Nord les musulmanes sont tellement empaquetées dans des linceuls blancs
+qu'elles ressemblent à des fantômes; leurs yeux mêmes sont à demi
+voilés, de sorte qu'elles voient au plus à trois pas devant elles. En
+dépit de leurs bonnes qualités, que de barbarie, que d'ignorance, de
+superstitions et de fanatisme subsistent à la fois chez les chrétiens et
+les mahométans! D'incessantes guerres, la tyrannie d'un côté, la
+servitude de l'autre, ont ensauvagé leurs moeurs; le manque de routes,
+les forêts et les rochers de leurs montagnes les ont tenus éloignés de
+toute influence civilisatrice. Ils n'ont presque point d'écoles; ça et
+là quelques couvents en tiennent lieu: mais que peuvent apprendre les
+enfants auprès de moines qui ne savent rien eux-mêmes, si ce n'est
+chanter des hymnes? Aux portes mêmes de la ville de Serajevo se trouve
+une grotte que le peuple croit être une «retraite des nymphes». Enfin le
+_raki_ ou _slivovitza_, dont les Bosniaques font une énorme
+consommation, a contribué à les maintenir dans leur état
+d'abrutissement: on a calculé que les habitants de la Bosnie, y compris
+les enfants et les femmes, boivent en moyenne chacun cent trente litres
+d'eau-de-vie de prunes par an.
+
+On s'étonne que, dans un pays encore aussi barbare, il existe des cités
+fort actives; mais la contrée est tellement riche en productions
+naturelles, qu'un certain commerce intérieur a dû se développer; isolées
+comme elles le sont, les populations de la Bosnie doivent se suffire à
+elles-mêmes, moudre leur propre grain au moyen de moulins à hélice,
+depuis longtemps inventés par eux, fabriquer leurs propres armes, leurs
+étoffes, leurs instruments en fer; de là un certain mouvement industriel
+dans les villes les mieux placées comme marchés d'approvisionnement,
+surtout dans la capitale, Serajevo ou Bosna-Seraï, et dans l'ancien
+chef-lieu, la charmante cité de Travnik, si pittoresquement bâtie en
+amphithéâtre au pied de son ancien château. Banjalouka, qu'une voie
+ferrée réunit à la frontière autrichienne, a quelque commerce d'échange
+avec la Croatie; Touzla extrait le sel de ses sources abondantes;
+Zvornik, qui surveille la frontière serbe, est un lieu d'entrepôt pour
+les deux pays limitrophes; Novibazar commerce avec l'Albanie; Mostar,
+Trebinjé importent quelques denrées du littoral dalmate. D'ailleurs ce
+n'est pas seulement l'appel de l'industrie et du commerce qui a peuplé
+ces villes, l'insécurité des campagnes y a aussi contribué pour une
+forte part. Il n'est pas dans toute l'Europe, à l'exception de l'Albanie
+voisine et des régions polaires de la Scandinavie et de la Russie, une
+seule région qui soit aussi rarement visitée que le pays des Bosniaques,
+et cet isolement ne cessera point, tant que le chemin de fer
+international de Zagreb à Salonique et à Constantinople n'aura pas fait
+de cette contrée l'une des grandes routes des nations[32].
+
+[Note 32: Villes principales de la Bosnie, avec leur population
+approximative:
+
+Sarajevo........... 50,000 hab. Novibazar.......... 9,000 hab.
+Banjaloukn......... 18,000 » Trebinjé........... 9,000 »
+Zvonik............. 14,000 » Mostar............. 9,000 »
+Travnik............ 12,000 » Touzla............. 7,000 »
+]
+
+
+
+
+VI
+
+LES BALKHANS, LE DESPOTO-DAGH ET LE PAYS DES BULGARES
+
+
+Le plateau central de la Turquie, que dominent à l'ouest les hautes
+cimes du Skhar, est une des régions les moins étudiées de la Péninsule,
+bien que ce soit précisément la contrée où viennent se croiser les
+routes diagonales de Thrace en Bosnie et de la Macédoine au Danube. Ce
+plateau de la Moesie supérieure, ainsi désigné par les géographes à
+défaut d'un nom local, est une vaste table granitique, d'une élévation
+moyenne de six cents mètres; plusieurs _planinas_ ou chaînes de
+montagnes, d'un effet peu grandiose à cause de la hauteur du piédestal
+qui les porte, en accidentent la surface; ça et là se dressent quelques
+coupoles de trachyte, restes d'anciens volcans. Jadis de nombreux lacs
+emplissaient toutes les dépressions du plateau. Ils ont été
+graduellement comblés par les alluvions ou vidés par les rivières qui en
+traversent le bassin, mais on en reconnaît encore parfaitement les
+contours. Parmi ces fonds lacustres, transformés en fertiles campagnes,
+il faut citer surtout les plaines de Nich, de Sofia, d'Ichtiman.
+
+Le groupe superbe des montagnes syénitiques et porphyriques de Vitoch
+forme le bastion oriental du plateau de la Moesie. C'est immédiatement à
+l'est que s'ouvre la profonde vallée de l'Isker, qui, plus bas, traverse
+le bassin de Sofia et perce toute l'épaisseur des Balkhans pour aller se
+jeter dans le Danube. Naguère encore on croyait que le Vid, autre
+tributaire du grand fleuve, passait également d'outre en outre à travers
+les Balkhans, et sur la plupart des cartes cette percée imaginaire est
+soigneusement figurée; mais, ainsi que le voyageur Lejean l'a constaté
+le premier, le Vid prend tout simplement sa source sur le versant
+danubien des monts. La haute vallée de l'Isker et le bassin de Sofia
+peuvent être considérés comme le véritable centre géographique de la
+Turquie d'Europe. Sofia est précisément le point où convergent, par les
+passages les plus faciles, le chemin du bas Danube par la vallée de
+l'Isker, celui de la Serbie par la Morava, ceux de la Thrace et de la
+Macédoine par la Maritza et le Strymon. Aussi le premier Constantin,
+frappé des grands avantages que présentait Sardica, la Sofia de nos
+jours, se demanda-t-il s'il n'y transférerait pas le siége de son
+empire. S'il eût fait choix de Sofia au lieu de Byzance, le cours de
+l'histoire eût été notablement changé.
+
+[Illustration: VITOCH ET MASSIFS ENVIRONNANTS.]
+
+Les Turcs donnent le nom de Balkhans à toutes les chaînes et à tous les
+massifs de la Péninsule, quelles que soient leur forme et leur
+direction; mais les géographes ont pris l'habitude de n'appliquer ce nom
+qu'à l'Haemus des anciens. Ce rempart de hauteurs commence à l'est du
+bassin de Sofia. Il ne constitue point une chaîne de montagnes dans le
+sens ordinaire du mot; il forme plutôt une espèce de haute terrasse
+doucement inclinée, ou s'abaissant par gradins vers les plaines
+danubiennes, tandis que sur le versant méridional elle présente une
+déclivité rapide: on dirait que de ce côté le plateau s'est effondré.
+Les Balkhans n'offrent donc l'apparence d'une chaîne que sur une seule
+de leurs faces. D'ailleurs, même vu des plaines et des anciens bassins
+lacustres qui s'étendent au sud, le profil de ses crêtes paraît
+très-faiblement ondulé; on n'y remarque point de brusques saillies ni de
+pyramides rocailleuses; les cimes se développent en croupes allongées
+sur tout l'horizon du nord. Les monts porphyriques de Tchatal, qui se
+dressent au sud de la chaîne principale, entre Kezanlik et Slivno, font
+seuls exception à cette douceur de contours; quoique inférieurs en
+élévation aux sommets des Balkhans, ils étonnent par leurs parois
+abruptes, leurs crêtes déchiquetées, leur chaos de rochers amoncelés. Le
+contraste est grand entre ce puissant massif de roches éruptives et les
+coteaux de marnes calcaires qui se groupent à l'entour.
+
+L'uniformité des pentes septentrionales du Balkhan est telle, qu'en
+maints endroits on peut s'élever jusqu'à la croupe la plus haute sans
+avoir encore vu les montagnes. Lorsque l'Haemus sera déboisé, si, par
+malheur, les populations ont l'inintelligence de couper les forêts des
+hauteurs, ses pentes et ses ondulations perdront singulièrement de leur
+charme; mais, avec la parure de végétation qui l'embellit encore, le
+haut Balkhan est parmi les contrées les plus gracieuses de la Turquie.
+Des eaux courantes, ruissellent dans tous les vallons, au milieu de
+pâturages aussi verts que ceux des Alpes; les villages, assez nombreux,
+sont ombragés par les hêtres et les chênes; l'aspect des monts est
+partout souriant; ainsi que le dit un voyageur, la nature est vraiment
+«paradisiaque». En revanche, les plaines qui s'étendent vers le Danube
+sont nues, désolées; on n'y voit pas un arbre. Manquant de bois de
+chauffage, n'ayant pour tout combustible que de la bouse de vache séchée
+au soleil, les indigènes sont obligés de se creuser des tanières dans le
+sol, afin de passer plus chaudement l'hiver.
+
+Du bassin de Sofia à celui de Slivno, le noyau des Balkhans est formé de
+roches granitiques, mais les diverses terrasses en gradins qui vont en
+s'abaissant vers le Danube offrent toute une série d'étages géologiques,
+depuis les terrains de transition jusqu'aux formations quaternaires. Les
+diverses roches de l'époque crétacée sont celles qui occupent le plus de
+largeur dans cette région de la Bulgarie; ce sont également celles que
+les rivières descendues des Balkhans découpent de la manière la plus
+pittoresque en cirques et en défilés. D'anciennes forteresses gardent
+les passages de toutes ces vallées, et des villes sont assises à leur
+débouché dans la plaine. Tirnova, l'antique cité des tsars de Bulgarie,
+est la plus remarquable de ces vieilles citadelles de défense entre la
+plaine et la montagne. A son issue des Balkhans, la Iantra se déroule,
+comme un ruban qui flotte, en sept méandres ployés et reployés,
+au-dessus desquels s'élèvent de hautes falaises en amphithéâtre et deux
+iles de rochers, jadis hérissées de murailles et de tours. Les maisons
+de la ville recouvrent les talus et s'allongent en faubourgs à la base
+des rochers abrupts.
+
+Sur le versant septentrional des Balkhans, on remarque un singulier
+parallélisme entre tous les accidents du sol: croupes des grandes
+montagnes, cimes des chaînons secondaires, limites des formations
+géologiques, lignes de failles où se produisent les méandres des
+rivières, enfin le cours du Danube lui-même affectent la même direction
+régulière de l'ouest à l'est. Par suite, chacune des vallées parallèles
+qui descendent des Balkhans offre à peu près mêmes gorges, mêmes
+bassins, mêmes séries de méandres; les populations y sont distribuées de
+la même manière; les villes et les villages y occupent des positions
+analogues. La vallée du Lom présente seule une exception remarquable:
+elle débouche dans celle du Danube à Roustchouk, après avoir coulé du
+sud-est au nord-ouest. Les vergers, les charmants jardins de ses bords
+sont limités des deux côtés par des parois calcaires d'une trentaine, de
+mètres de hauteur moyenne, dont la blancheur éblouit à travers la
+verdure.
+
+La symétrie générale serait presque complète dans la Turquie du nord, si
+le petit groupe des collines arides, presque inhabitées, de la Dobroudja
+ne forçait le Danube à faire un brusque détour, avant d'entrer dans la
+mer Noire. Ces hauteurs, dont quelques sommets dépassent 500 et même 400
+mètres, prennent un aspect d'autant plus grandiose qu'elles s'élèvent au
+milieu des îles et des marécages du delta danubien; à première vue, le
+voyageur leur donnerait une altitude beaucoup plus considérable. Il est
+probable qu'à une époque géologique antérieure, lorsque le niveau de la
+mer Noire était tout autre qu'il n'est aujourd'hui, le Danube passait au
+sud du massif de la Dobroudja, dans cette dépression de Kustendjé que
+l'on a utilisée pour y construire le premier chemin de fer inauguré en
+Turquie. Il est certain toutefois que, dans la période actuelle, le
+fleuve n'a pu se déverser par l'isthme de la Dobroudja, car, si des
+marécages en occupent la plus grande partie, le seuil de séparation
+s'élève au moins à une trentaine de mètres et la formation géologique en
+est déjà ancienne. Les Romains, craignant que les barbares ne pussent
+facilement se cantonner dans ce coin reculé de leur empire, avaient
+profité de la dépression méridionale de la contrée pour y construire une
+de ces lignes de fortifications que l'on appelle «Val de Trajan» dans
+tout l'Orient danubien. Des restes de murs, des fossés, des forts, des
+camps retranchés sont encore parfaitement visibles au bord des marécages
+et sur les pentes qui les dominent. Cette région de la Dobroudja était
+le «pays sauvage, la terre hyperboréenne», où le poëte Ovide, exilé de
+Rome, pleurait les splendeurs de la grande cité. Le port de Tomis, lieu
+de son bannissement, est devenu la ville de Constantiana, la Kustendjé
+de nos jours.
+
+Au bord du golfe de Bourgas, qui forme la partie la plus occidentale de
+la mer Noire, se dressent de belles montagnes de porphyres éruptifs qui
+se terminent par le superbe cap d'Émineh, et que l'on a souvent
+considérées comme le prolongement oriental des Balkhans, mais à tort. En
+réalité, elles sont un groupe distinct, comme le massif de la Dobroudja;
+l'ancien bassin lacustre de Karnabat, où l'on construit maintenant une
+ligne de chemin de fer, les sépare du système de l'Haemus. De même les
+plateaux et les monts granitiques de Toundcha et de Strandcha, qui
+dominent au nord la grande plaine de la Thrace, sont en réalité des
+formations indépendantes. Les Balkhans méridionaux n'ont de
+ramifications et de contre-forts que du côté de l'ouest, où ils se
+rattachent aux massifs du Rhodope par les monts d'Ichtiman, les divers
+groupes de Samakov; si riches en minerais de fer et en sources
+thermales, et d'autres chaînons transversaux. Dans son ensemble, tout le
+bassin supérieur de la rivière Maritsa, entre le Balkhan et le Rhodope,
+a la forme d'un triangle allongé, dont le sommet, pointant vers la
+plaine de Sofia, indique la jonction des deux systèmes. Des lacs,
+remplacés par des fonds d'une merveilleuse fertilité, occupaient
+autrefois le grand espace triangulaire et les cavités latérales. Les
+cols de séparation, au sommet du triangle, sont naturellement des points
+stratégiques et commerciaux d'une extrême importance. L'un d'eux, où
+l'on voit encore les ruines d'une célèbre «porte de Trajan» et qui en
+garde toujours le nom, servait de passage à la grande voie militaire des
+Romains, et c'est là aussi que la principale ligne de fer franchira le
+seuil, entre les deux versants de la Péninsule. Là est le vrai portail
+de Constantinople, et depuis les temps les plus reculés de l'histoire
+les peuples ont combattu pour en avoir la possession. Des buttes
+tumulaires qui parsèment en grand nombre les vallées avoisinantes
+témoignent des luttes qui ont eu lieu dans ce pays des Thraces.
+
+Les monts Rhodope entre-croisent leurs rameaux avec ceux des Balkhans,
+et le passage le plus bas qui les sépare, celui de Dubnitsa, dépasse
+encore la hauteur d'un kilomètre. Le Rilo-Dagh, qui est le massif le
+plus élevé du Rhodope, en occupe précisément l'extrémité septentrionale
+et forme, suivant l'expression de Barth, «l'omoplate» de jonction. Il
+dresse à près de 3,000 mètres, bien au-dessus de la zone de végétation
+forestière, les dents, les aiguilles, les pyramides rocheuses de son
+pourtour et les tables mal nivelées de son plateau suprême, si
+différentes des croupes allongées des Balkhans. Mais, au bas de
+l'amphithéâtre imposant des grandes cimes nues, les sommets secondaires
+sont revêtus d'une belle végétation de sapins, de mélèzes, de hêtres,
+s'étalant en forêts, retraites des ours et des chamois, ou se
+disséminant en bosquets entremêlés de cultures; dans les vallons, des
+prairies, des vignobles et des groupes de chênes entourent les villages.
+De nombreux couvents, aux dômes pittoresques, sont épars sur les pentes:
+de là le nom turc de Despoto-Dagh ou de «mont des Curés» sous lequel on
+désigne généralement l'ancien Rhodope. Le Rilo-Dagh, célèbre aussi par
+ses riches monastères de Rilo ou Rila, a tout à fait l'aspect d'un
+massif des Alpes suisses. En hiver et au printemps, les nuages de la
+Méditerranée lui apportent une grande quantité de neige; mais eu été ces
+nuages se déversent seulement en pluies, qui font disparaître rapidement
+les restes d'avalanches des flancs de la montagne. Le spectacle de ces
+orages soudains est des plus remarquables. Dans l'après-midi, les brumes
+qui voilaient les hauts sommets s'épaississent peu à peu, et les lourdes
+nues cuivrées s'amassent sur les pentes. Vers trois heures, ils fondent
+en pluie; on les voit s'amincir graduellement: une cime se montre à
+travers une déchirure des vapeurs, puis une autre, puis une autre
+encore; enfin, quand le soleil va disparaître, l'air s'est purifié de
+nouveau, et les monts s'éclairent des reflets du couchant.
+
+Au sud du Rilo-Dagh s'élève le massif de Perim ou Perin, qui lui est à
+peine inférieur en altitude: c'est l'antique Orbelos des Grecs et l'une
+de ces nombreuses montagnes où l'on montre encore les anneaux auxquels
+fut amarrée l'arche de Noé, quand s'abaissèrent les eaux du déluge; les
+musulmans s'y rendent en pèlerinage pour contempler ce lieu vénérable.
+Là est, du côté du sud, le dernier grand sommet du Rhodope. Au delà, la
+hauteur moyenne des monts s'abaisse rapidement, et, jusqu'aux bords de
+la mer Égée, ne dépasse guère 1000 et 1200 mètres. Par contre,
+l'ensemble des massifs granitiques dont se compose le système s'étend
+sur une énorme largeur, des plaines de la Thrace aux montagnes de
+l'Albanie. Des groupes d'anciens volcans, aux puissantes nappes de
+trachyte, accroissent encore l'étendue de la région montagneuse
+dépendant du Rhodope. Les fleuves qui descendent des plateaux du centre
+de la Turquie n'ont pu gagner la mer Égée qu'en sciant ces granits et
+ces laves par de profondes coupures: telle est, par exemple, la fameuse
+«Porte de Fer» du Vardar, devenue si célèbre sous son nom de Demir-Kapu,
+que jadis la plupart des cartes la marquaient au centre de la Turquie
+comme une ville considérable.
+
+A l'ouest du Vardar, l'Axios des anciens Grecs, les massifs de montagnes
+cristallines, qui vont se rattacher aux systèmes du Skhar et du Pinde
+par des chaînons transversaux, prennent un aspect tout à fait alpin par
+la hauteur de leurs pics, neigeux pendant une grande partie de l'année.
+Ainsi le Gornitchova ou Nidjé, au nord des monts de la Thessalie, se
+dresse à 2000 mètres; le Peristeri, dont la triple cime et les croupes
+blanches, «semblables aux ailes éployées d'un oiseau,» s'élèvent
+immédiatement au-dessus de la ville de Monastir ou Bitolia, est plus
+haut encore. Ces divers massifs de l'antique Dardanie entourent des
+plaines circulaires ou elliptiques d'une grande profondeur, ouvertes
+comme de véritables gouffres au milieu de l'amphithéâtre des rochers: le
+plus remarquable est le bassin de Monastir, que le géologue Grisebach
+compare à un de ces énormes cratères découverts par le télescope à la
+surface de la lune. Presque toutes ces plaines ont gardé quelques
+marécages ou même un reste des lacs qui s'y étalaient autrefois: le plus
+grand est le lac d'Ostrovo. Celui de Castoria ressemble à la coupe
+emplie d'un volcan: au milieu s'élève une butte calcaire, reliée au
+rivage par un isthme où se groupent les pittoresques constructions d'une
+ville grecque.
+
+D'après Viquesnel et Hochstetter, il ne se trouverait de boues
+glaciaires dans aucun de ces anciens bassins lacustres, et les flancs
+des montagnes qui les dominent ne présenteraient nulle part les traces
+du passage d'anciens fleuves de glace. Chose curieuse, tandis que tant
+de chaînes peu élevées, comme les Vosges et les monts d'Auvergne, ont eu
+leur période glaciaire, ni le Peristeri, ni le Rilo-Dagh, ni les
+Balkhans, sous une latitude à peine plus méridionale que les Pyrénées,
+n'auraient eu leurs ravins remplis par des glaciers mouvants! Ce serait
+là un phénomène des plus remarquables dans l'histoire géologique de
+l'Europe[33].
+
+[Note 33: Altitudes probables du pays des Bulgares, d'après
+Hochstetter, Viquesnel, Boué, Barth, etc.
+
+Vitoch......................... 2,462 mètres
+Balkhans, en moyenne........... 1,700 »
+Tchatal........................ 1,100 »
+Dobroudja...................... 500 »
+Porte de Trajan................ 800 »
+Col de Dubnitsa................ 1,085 »
+Pointe de Lovnitsa (Rilo-Dagh). 2,900 »
+Perim-Dagh.................. 2,400 »
+Gornitchova ou Nidjé........ 2,000 »
+Peristeri................... 2,848 »
+Bassin de Sofia............. 522 »
+Bassin de Monastir.......... 555 »
+Lac d'Ostrovo............... 514 »
+Lac de Castoria............. 624 »
+]
+
+[Illustration: TIRNOVA.]
+
+Les fleuves proprement dits de la Péninsule coulent tous dans la région
+bulgare de l'Haemus et du Rhodope. La Bosnie n'a que de petites rivières
+parallèles s'écoulant vers la Save, l'Albanie n'a que des torrents à
+défilés sauvages, comme le Drin; les seuls cours d'eau de la Turquie que
+l'on puisse comparer aux fleuves tranquilles de l'Europe occidentale, la
+Maritsa, le Strymon ou Karasou, le Vardar, l'Indjé-Karasou, descendent
+du versant méridional des Balkhans et des massifs cristallins
+appartenant au système du Rhodope. D'ailleurs le régime n'en a pas été
+suffisamment étudié; on n'a pas encore évalué la quantité d'eau qu'ils
+déversent dans la mer et l'on n'a su les utiliser en grand ni pour la
+navigation ni pour l'arrosement des campagnes. Ils ont tous pour
+caractère commun de traverser des fonds d'anciens lacs, qui ont été
+graduellement changés par les alluvions en plaines d'une extrême
+fertilité. Le travail de comblement continue de s'accomplir sous nos
+yeux dans la partie inférieure de ces vallées fluviales: dans toutes
+s'étalent de vastes marais et même des lacs profonds qui se rétrécissent
+peu à peu et d'où l'eau du fleuve sort purifiée. D'après quelques
+auteurs, un de ces lacs, le Tachynos, que traverse le Strymon
+immédiatement avant de se jeter dans la mer Égée, serait le Prasias
+d'Hérodote, si fréquemment cité par les archéologues; ses villages
+aquatiques n'étaient autres, en effet, que des «palafittes» semblables à
+ceux dont on a trouvé les traces sur les bas-fonds de presque tous les
+lacs de l'Europe centrale.
+
+Au nord de la Dobroudja bulgare, le Danube poursuit une oeuvre
+géologique en comparaison de laquelle les travaux de la Maritsa, du
+Strymon, du Vardar, sont presque insignifiants. Chaque année ce fleuve
+puissant, qui verse dans la mer près de deux fois autant d'eau que
+toutes les rivières de la France, entraîne aussi des troubles en
+quantités telles, qu'il pourrait s'en former annuellement un territoire
+d'au moins six kilomètres carrés de surface sur dix mètres de
+profondeur. Cette masse énorme de sables et d'argiles se dépose dans les
+marais et sur les rivages du delta, et quoiqu'elle se répartisse sur un
+espace très-considérable, cependant le progrès annuel des bouches
+fluviales est facile à constater. Les anciens, qui avaient observé ce
+phénomène, craignaient que le Pont-Euxin et la Propontide ne se
+transformassent graduellement en mers basses, semées de bancs de sable,
+comme les Palus-Moeotides. Les marins peuvent être rassurés, du moins
+pour la période que traverse actuellement notre globe, car si
+l'empiétement des alluvions continue dans la même proportion, c'est
+après un laps de six millions d'années seulement que la mer Noire sera
+comblée; mais dans une centaine de siècles peut-être l'îlot des
+Serpents, perdu maintenant au milieu des flots marins, fera partie de la
+terre ferme. Lorsqu'on aura mesuré l'épaisseur des terrains d'alluvion
+que le Danube a déjà portés dans son delta, on pourra, par un calcul
+rigoureux, évaluer la période qui s'est écoulée depuis que le fleuve,
+abandonnant une bouche précédente, a commencé le comblement de ces
+parages de la mer Noire.
+
+D'ailleurs la grande plaine triangulaire dont le Danube a fait présent
+au continent n'est encore qu'à demi émergée; des lacs, restes d'anciens
+golfes dont les eaux salées se sont peu à peu changées en eaux douces,
+des nappes en croissant, méandres oblitérés du Danube, des ruisseaux
+errants qui changent à chaque crue du fleuve, font de ce territoire une
+sorte de domaine indivis entre le continent et la mer; seulement
+quelques terres plus hautes, anciennes plages consolidées par l'assaut
+des vagues marines, se redressent ça et là au-dessus de la morne étendue
+des boues et des roseaux et portent des bois épais de chênes, d'ormes et
+de hêtres. Des bouquets de saules bordent de distance en distance les
+divers bras de fleuve qui parcourent le delta en longues sinuosités,
+déplaçant fréquemment leur cours. Il y a dix-huit cents ans, les bouches
+étaient au nombre de six; il n'en existe plus que trois aujourd'hui.
+
+[Illustration: DELTA DU DANUBE.]
+
+Après la guerre de Crimée, les puissances victorieuses donnèrent pour
+limite commune à la Roumanie et à la Turquie le cours du bras
+septentrional, celui de Kilia, qui porte à la mer plus de la moitié des
+eaux danubiennes. Le sultan est ainsi devenu maître de tout le delta,
+dont la superficie est d'environ 2,700 kilomètres carrés; en outre, il
+possède celle des embouchures qui, de nos jours, donne seule de la
+valeur à ce vaste territoire. En effet, la Kilia est barrée à son entrée
+par un seuil de sables trop élevé pour que les navires, même ceux d'un
+faible tirant d'eau, osent s'y hasarder. La bouche méridionale, celle de
+Saint-George ou Chidrillis, est également inabordable. C'est la bouche
+intermédiaire, connue sous le nom de Soulina, qui offre la passe la plus
+facile, celle que depuis un temps immémorial pratiquaient tous les
+navires. Cependant le canal de la Soulina serait également interdit aux
+gros bâtiments de commerce, si l'art de l'ingénieur n'en avait
+singulièrement amélioré les conditions d'accès. Naguère la profondeur de
+l'eau ne dépassait guère deux mètres sur la barre pendant les mois
+d'avril, de juin et de juillet, et lors des crues elle était seulement
+de trois et quatre mètres. Au moyen de jetées convergentes, qui
+conduisent l'eau fluviale jusqu'à la mer profonde, on a pu abaisser de
+trois mètres le seuil de la barre, et des bâtiments calant près de six
+mètres peuvent en toute saison passer sans danger. Nulle part, si ce
+n'est en Écosse, à l'embouchure de la Clyde, l'homme n'a mieux réussi à
+discipliner à son profit les eaux d'une rivière. La Soulina est devenue
+un des ports de commerce les plus importants de l'Europe et en même
+temps un havre de refuge des plus précieux dans la mer Noire, si
+redoutée des matelots à cause de ses bourrasques soudaines. Il est vrai
+que ce grand travail d'utilité publique n'est point dû à la Turquie,
+mais à une commission européenne exerçant à la Soulina et sur toute la
+partie du Danube située en aval d'Isaktcha une sorte de souveraineté.
+C'est un syndicat international ayant son existence politique autonome,
+sa flotte, son pavillon, son budget, et, cela va sans dire, ses emprunts
+et sa dette. Le delta danubien se trouve ainsi pratiquement neutralisé
+au profit de toutes les nations d'Europe[34].
+
+[Note 34: Mouvement du port de Soulina, en 1873. 1,870 navires
+chargés, jaugeant 532,000 tonneaux. Valeur des exportations de céréales.
+125,000,000 fr.]
+
+[Illustration: DÉBIT COMPARÉ DES BOUCHE DANUBIENNES.]
+
+Le vaste espace quadrangulaire occupé par les systèmes montagneux de
+l'Haemus et du Rhodope et limité au nord par le Danube, environ la
+moitié de la Turquie, est le pays des Bulgares. Quoique le nom de
+Bulgarie soit appliqué officiellement au seul versant septentrional des
+Balkhans, la véritable Bulgarie s'étend sur un territoire au moins trois
+fois plus considérable.
+
+Des bords du Danube inférieur aux versants du Pinde, tout le sol de la
+Péninsule appartient aux Bulgares, sauf pourtant les îlots et les
+archipels ethnologiques où vivent des Turcs, des Valaques, des Zinzares
+ou des Grecs. Au moyen âge, ils occupaient un territoire beaucoup plus
+vaste encore, puisque l'Albanie tout entière se trouvait dans les
+limites de leur royaume. Leur capitale était la ville d'Okrida.
+
+Quelle est donc cette race qui, par le nombre et l'étendue de ses
+domaines, est certainement la première de la péninsule turque? Ceux que
+les Byzantins appelaient Bulgares et qui, dès la fin du cinquième
+siècle, vinrent dévaster les plaines de la Thrace, ces hideux ravageurs
+dont le nom, légèrement modifié, est devenu un terme d'opprobre dans las
+jargons de nos langues occidentales, étaient probablement de race
+ougrienne comme les Huns; leur langue était analogue à celle que parlent
+actuellement les Samoyèdes, et l'on pense qu'ils étaient les proches
+parents de ces peuplades misérables de la Russie polaire. Toutefois,
+depuis que ces conquérants farouches ont quitté les bords du Volga,
+auquel, suivant quelques auteurs, leurs ancêtres auraient dû leur nom,
+ils se sont singulièrement modifiés, et c'est en vain qu'on chercherait
+à découvrir chez eux les traces de leur ancienne origine. De Touraniens
+qu'ils étaient, ils sont devenus Slaves, comme leurs voisins les Serbes
+et les Russes.
+
+La slavisation rapide des Bulgares est un des phénomènes ethnologiques
+les plus remarquables qui se soient opérés pendant le moyen âge. Dès le
+milieu du neuvième siècle, tous les Bulgares comprenaient le serbe, et,
+bientôt après, ils cessèrent de parler leur propre langue. A peine
+trouve-t-on encore quelques mots chazares dans leur idiome slave; ils
+parlent toutefois moins correctement que les Serbes, et leur accent est
+plus rude; n'ayant ni littérature ni cohésion politique, ils n'ont pu
+fixer leur langue et lui donner un caractère distinctif; c'est dans le
+district de Kalofer, au sud du Balkhan, que leur idiome a, dit-on, le
+plus de pureté. D'après quelques auteurs, la prodigieuse facilité
+d'imitation qui distingue les Bulgares suffirait à expliquer leur
+transformation graduelle en un peuple slavisé; mais il est beaucoup plus
+simple de supposer que, dans leurs flux et reflux de migrations et
+d'incursions guerrières, les Serbes conquis et les Bulgares conquérants
+se sont mélangés intimement, les premiers donnant leurs moeurs, leur
+langue, leurs traits distinctifs et les seconds imposant leur nom de
+peuple. Quoi qu'il en soit, il est certain que les populations de la
+Bulgarie font maintenant partie du monde slave. Avec les Rasces, les
+Bosniaques et les Serbes encore soumis à la domination turque, elles
+assurent à l'élément yougo-slave une grande prépondérance ethnologique
+dans la Turquie d'Europe. Si l'hégémonie de l'empire devait appartenir
+aux plus nombreux, c'est aux Serbo-Bulgares qu'elle reviendrait, et non
+point aux Grecs, ainsi qu'on le croyait naguère.
+
+[Illustration: 1 Bulgare chrétien de Viddin.--2. Dames chrétiennes de
+Skodra.--3. Bulgares musulmans de Viddin.--4. Bulgare de Koyoutépé.]
+
+En général, les Bulgares sont plus petits que leurs voisins les Serbes,
+trapus, fortement bâtis, portant une tête solide sur de larges épaules.
+Beaucoup de voyageurs, entre autres Lejean, Breton lui-même, leur ont
+trouvé une ressemblance frappante avec les paysans de la Bretagne. En
+certains districts, notamment aux environs de Philippopoli, ils se
+rasent la chevelure, à l'exception d'une queue qu'ils laissent croître
+et tressent soigneusement à la façon des Chinois. Les Grecs, les
+Valaques se moquent d'eux, et mainte expression proverbiale les tourne
+en dérision comme inintelligents et grossiers. Ces moqueries sont
+injustes. Sans avoir la vivacité du Roumain, la souplesse de l'Hellène,
+le Bulgare n'en a pas moins l'esprit fort ouvert; mais l'esclavage a
+lourdement pesé sur lui, et dans les régions méridionales, où il est
+encore opprimé par le Turc, exploité par le Grec, il a l'air malheureux
+et triste; au contraire, dans les plaines du Nord et dans les villages
+reculés des montagnes, où il a moins à souffrir, il est jovial, porté au
+plaisir; sa parole est vivent sa repartie des plus heureuses. C'est
+aussi sur le versant septentrional des Balkhans que la population,
+peut-être à cause de son mélange intime avec les Serbes, présente le
+plus beau type de visage et s'habille avec le plus de goût. Plus beaux
+encore sont encore les Pomaris, qui habitent les hautes vallées du
+Rhodope, au sud de Philippopoli. Ces indigènes parlent slave et sont
+considérés comme Bulgares, mais ils ne leur ressemblent point: grands,
+bruns de chevelure, pleins d'élan et de gaieté, enthousiastes et poètes,
+on serait tenté plutôt de les prendre pour les descendants des anciens
+Thraces, surtout s'il est vrai que leurs chants héroïques célèbrent
+encore un Orphée, le divin musicien, charmeur des oiseaux, des hommes et
+des génies.
+
+Pris dans leur ensemble, les Bulgares, surtout ceux de la plaine, sont
+un peuple pacifique, ne répondant nullement à l'idée qu'on se fait de
+leurs féroces ancêtres, les dévastateurs de l'empire byzantin. Bien
+différents des Serbes, ils n'ont aucune fierté guerrière; ils ne
+célèbrent point les batailles d'autrefois et même ils ont perdu tout
+souvenir de leurs aïeux. Dans leurs chants, ils se bornent à raconter
+les petits drames de la vie journalière ou les souffrances de l'opprimé,
+ainsi qu'il convient à un peuple soumis; l'autorité, représentée par le
+gendarme, le «modeste _zaptié_», joue un grand rôle dans leurs courtes
+poésies. Le vrai Bulgare est un paysan tranquille, laborieux et sensé,
+bon époux et bon père, aimant le confort du logis et pratiquant toutes
+les vertus domestiques. Presque toutes les denrées agricoles que la
+Turquie expédie à l'étranger, elle les doit au travail des cultivateurs
+bulgares. Ce sont eux qui changent certaines parties de la plaine
+méridionale du Danube en de vastes champs de maïs et de blé rivalisant
+avec ceux de la Roumanie. Ce sont eux aussi qui, dans les campagnes
+d'Eski-Zagra, au sud du Balkhaa, obtiennent les meilleures soies et le
+plus excellent froment de la Turquie, celui que l'on emploie toujours
+pour préparer le pain et les gâteaux servis sur la table du sultan.
+D'autres Bulgares ont fait de l'admirable plaine de Kezanlik, également
+située à la base de l'Haemus, la contrée agricole la plus riche et la
+mieux cultivée de toute la Turquie: la ville elle-même est entourée de
+noyers magnifiques et de champs de rosiers d'où l'on extrait la célèbre
+essence, objet d'un commerce si considérable dans tout l'Orient. Enfin
+les Bulgares qui habitent le versant septentrional des Balkhans, entre
+Pirot et Tirnova, ont aussi une grande activité industrielle. Là chaque
+village a son travail particulier: ici l'on fabrique des couteaux,
+ailleurs des bijoux en métal, plus loin les poteries, les étoffes, les
+tapis, et partout les simples ouvriers du pays donnent la preuve de leur
+grande habileté de main et de la pureté de leur goût. Un remarquable
+esprit d'entreprise se manifeste également parmi les Bulgares
+méridionaux du district de Monastir ou Bitolia. Dans ces régions
+reculées se trouvent des villes industrielles, en premier lieu Monastir
+elle-même, puis Kourchova, Florina, d'autres encore.
+
+Ces Bulgares si pacifiques, si bien façonnés au travail et à la peine,
+commencent à se lasser de leur longue sujétion. Sans doute ils ne
+songent point à se révolter, et les quelques soulèvements qui ont eu
+lieu étaient le fait de quelques montagnards ou de jeunes gens revenus
+de Serbie ou des pays roumains avec l'enthousiasme de la liberté; mais
+si les Bulgares sont encore de dociles sujets, ils n'en relèvent pas
+moins peu à peu la tête; ils sa reconnaissent les uns les autres comme
+appartenant à la même nationalité; ils se groupent plus solidement,
+s'associent pour la défense commune. Après mille ans d'oubli de
+soi-même, le Bulgare se retrouve et s'affirme. C'est dans l'ordre
+religieux qu'il a fait le premier pas pour la reconquête de sa
+nationalité. Lors de l'invasion des Turcs, un certain nombre de
+Bulgares, les plus opprimés sans doute, se firent mahométans; mais,
+quoique visiteurs des mosquées, la plupart n'en ont pas moins gardé la
+religion de leurs pères, vénérant les mêmes fontaines sacrées et croyant
+aux mêmes talismans. Depuis la conquête, une faible proportion de la
+population bulgare s'est convertie au catholicisme occidental; mais la
+très-grande majorité de la race appartient à la religion grecque.
+Naguère encore, moines et prêtres grecs jouissaient de la plus grande
+influence; pendant de longs siècles d'oppression, les religieux avaient
+maintenu les vieilles traditions de la foi vaincue; par leur existence
+même, ils rappelaient vaguement un passé d'indépendance, et leurs
+églises étaient le seul refuge ouvert au paysan persécuté: de là le
+sentiment de gratitude que le peuple leur avait voué. Pourtant les
+Bulgares ne veulent plus être gouvernés par un clergé qui ne se donne
+même point la peine de parler en leur langue et qui prétend les
+soumettre à une nation aussi différente de la leur que le sont les
+Hellènes. Sans vouloir opérer de schisme religieux, ils veulent se
+soustraire à l'autorité du patriarche de Constantinople, comme l'ont
+fait les Serbes et même les Grecs du nouveau royaume hellénique: ils
+veulent constituer une Église nationale, maîtresse d'elle-même. Malgré
+les protestations dru «Phanar», le Vatican de Constantinople, malgré la
+mauvaise grâce du gouvernement, qui n'aime point à voir ses peuples
+s'émanciper, la séparation des deux Églises est à peu près opérée; le
+clergé grec a dû se retirer, même s'enfuir de quelques villes en toute
+hâte. L'événement se serait accompli beaucoup plus tôt si les femmes,
+plus attachées que les hommes aux anciens usages, n'avaient prolongé la
+crise, le moindre changement dans le rite ou dans le costume du prêtre
+leur paraissant une hérésie lamentable.
+
+Quoique opérée contre les Grecs, cette révolution pacifique n'en est pas
+moins d'une grande portée contre les Turcs eux-mêmes. Les Bulgares, du
+Danube au Vardar, ont agi de concert dans une oeuvre commune; en dépit
+de leur sujétion, ils se sont essayés, sans le savoir peut-être, à
+devenir un peuple. C'est là un fait qui, en donnant plus de cohésion à
+la population de langue slave, ne peut que tourner au détriment des
+maîtres osmanlis. Ceux-ci sont relativement très-peu nombreux dans les
+campagnes du pays bulgare qui s'étendent à l'ouest de la vallée du Lom;
+mais dans les villes, surtout celles qui ont une grande importance
+stratégique, ils forment des communautés considérables. En outre, la
+plus grande partie de la Bulgarie orientale, entre le Danube et le golfe
+de Bourgas, est peuplée de Turcs et de Bulgares qui se sont tellement
+identifiés aux conquérants par la langue, le costume, les habitudes, la
+manière de penser, qu'il est impossible de les distinguer et qu'il faut
+les considérer en bloc comme les représentants de la nation turque. On
+n'y voit pas même un seul monastère chrétien, tandis qu'il s'y trouve
+plusieurs lieux de pèlerinage musulmans, en grande odeur de sainteté.
+C'est là que se trouve le plus solide point d'appui des Osmanlis dans
+toute la Péninsule; partout ailleurs les maîtres du pays ne sont que des
+étrangers.
+
+Après l'élément turc, celui qui a le plus d'importance dans les pays
+bulgares est l'élément hellénique. Sur le versant septentrional des
+Balkhans, les Grecs sont peu nombreux, et leur influence dépasse à peine
+celle des Allemands et des Arméniens établis dans les villes. Au sud de
+l'Haemus, quoique en très-faible proportion relative, ils sont beaucoup
+plus répandus. On en voit dans chaque village un ou deux, qui vivent de
+négoce et pratiquent tous les métiers: ce sont les hommes indispensables
+de la localité; ils savent tout faire, sont prêts à tout mettent toutes
+les affaires en train, animent toute la population de leur esprit.
+Solidaires les uns des autres et formant dans le pays une grande
+franc-maçonnerie, toujours curieux de savoir, ils ne manquent jamais
+d'acquérir une influence bien supérieure à leur importance numérique: à
+peine sont-ils deux ou trois, qu'ils exercent déjà le rôle d'une petite
+communauté. D'ailleurs ils forment aussi ça et là quelques groupes
+considérables au milieu des Bulgares. Ils sont nombreux à Philippopoli
+et à Bazardjik; dans une vallée du Rhodope, ils possèdent à eux seuls
+une ville assez populeuse, Stenimacho: ni Turc ni Bulgare n'ont pu s'y
+établir. Les vestiges d'édifices antiques et le dialecte spécial des
+habitants, qui contient plus de deux cents mots d'origine hellénique et
+cependant inconnus au romaïque moderne, prouvent bien que depuis plus de
+vingt siècles au moins Stenimacho est une cité grecque; jugeant d'après
+une inscription en mauvais état, M. Dumont pense que ce serait une
+colonie de l'Eubée.
+
+Le rôle d'initiateurs qu'ont les Grecs dans les pays bulgares du Midi,
+les Roumains le remplissent partiellement dans le Nord. En aval de
+Tchernavoda, et jusqu'à la mer, la population de la rive droite du
+Danube est en grande majorité composée de Valaques, devant lesquels
+reculent peu à peu les Turcs de ces contrées. Et tandis que de ce côté
+l'élément roumain ne cesse de s'accroître à l'appel du commerce, les
+avantages qu'offrent à l'agriculture les plaines situées à la base
+septentrionale des Balkhans attirent aussi dans ces régions de
+nombreuses colonies venues d'outre-Danube. Quoique les Bulgares
+eux-mêmes soient de bons agriculteurs, cependant les Valaques ne cessent
+d'empiéter et de gagner sur eux, comme ils le font aussi sur les Serbes,
+les Magyars et les Allemands dans les contrées voisines. Plus actifs,
+plus intelligents que les Bulgares, à la tête de familles plus
+nombreuses, les cultivateurs valaques «roumanisent» peu à peu les
+villages dans lesquels ils se sont installés. Les indigènes se laissent
+assimiler facilement, et dans l'espace d'une génération toute la
+population se trouve transformée de langue et de moeurs.
+
+Bulgares et Turcs, Grecs et Valaques, et ça et là des colonies de Serbes
+et d'Albanais, des communautés d'Arméniens, des groupes assez nombreux
+de Juifs «Spanioles», comme ceux de la Bosnie et de Salonique, les
+commerçants européens des cités, des colonies de Roumains Zinzares et
+des bandes errantes de Tsiganes, réputés musulmans, font de la contrée
+des Balkhans un véritable chaos de nations; néanmoins la confusion est
+plus grande encore dans l'étroit réduit de la Dobroudja, situé entre le
+Bas-Danube et la mer. Là des Tartares Nogaïs, de même origine que ceux
+de la Crimée, viennent s'ajouter aux représentants de toutes les races
+qui se trouvent en Bulgarie. Ces Tartares, non mélangés comme le sont
+leurs frères de sang les Osmanlis, ont assez bien conservé leur type
+asiatique. Quoique agriculteurs, ils ont encore des goûts nomades et se
+plaisent à parcourir les collines et les plaines, à la suite de leurs
+troupeaux. Un khan héréditaire, soumis à l'autorité du sultan, les
+gouverne comme aux temps où ils vivaient sous la tente.
+
+Après la guerre de Crimée, quelques milliers de Nogaïs, compromis par
+l'aide qu'ils avaient fournie aux alliés, quittèrent leur beau pays de
+montagnes et vinrent se grouper en colonies à côté de leurs compatriotes
+tartares de la Dobroudja. Par contre, environ dix mille Bulgares de la
+contrée, s'effrayant à la vue de ces Nogaïs de la Crimée qu'on leur
+avait dépeints, bien à tort, comme des êtres abominables de vices et de
+férocité, s'enfuirent de leur pays pour aller se mettre sous la
+protection du tsar, et les domaines qu'on leur assigna furent
+précisément ceux des Tartares émigres. Ce fut un échange de peuples
+entre les deux empires; malheureusement, les fuyards des deux nations
+eurent beaucoup à souffrir, dans leurs nouvelles patries, de
+l'acclimatement et de la misère; de part et d'autre, les maladies et le
+chagrin firent de nombreuses victimes. Bien plus lamentable encore fut
+le sort des Tcherkesses et des autres immigrants du Caucase, qui, soit
+fuyant les Russes, soit bannis par eux, vinrent, en 1864 et dans les
+années suivantes, demander un asile à la Porte! Ils étaient au nombre de
+quatre cent mille; ce ne fut donc pas sans peine qu'on put leur préparer
+Hësvïllages de refuge en Europe et dans la Turquie d'Asie. Le pacha que
+la Porte avait chargé de surveiller l'immigration prit soin d'installer
+les nouveaux venus dans les régions de la Bulgarie situées à l'ouest,
+espérant ainsi, mais en vain, rompre la cohésion ethnique des Serbes et
+des Bulgares. Naturellement, on força les «rayas» à leur céder des
+terres, à leur bâtir des villages et même des villes entières, à leur
+donner des animaux et des semences, mais on ne put aussi facilement leur
+inspirer l'amour du travail. En Bulgarie, ils ne trouvèrent qu'une
+hospitalité défiante, et bientôt désabusés, ils s'enfermèrent dans leur
+insolent orgueil et refusèrent de s'assouplir au labeur. On raconte que
+nombre de chefs, en arrivant dans la contrée, plantèrent leur épée dans
+le sol pour annoncer ainsi que la terre leur appartenait et que
+désormais la population leur était asservie. La faim, les épidémies, le
+climat si différent de celui de leurs montagnes, les firent périr en
+multitude; dès la première année, plus d'un tiers des réfugiés avait
+succombé.
+
+Quant aux jeunes filles et aux enfants, il s'en fit un commerce hideux,
+et les bénéfices qu'en retirèrent certains pachas permirent de se
+demander si l'on n'avait pas à dessein affamé tout ce peuple. Les harems
+regorgèrent de jeunes Circassiennes, qui se vendaient alors en moyenne
+pour le quart ou le huitième de leur prix ordinaire. Constantinople,
+encombrée, versait son excédant sur la Syrie et l'Égypte. Maintenant que
+les maladies, l'oisiveté, le vice ont prélevé leur proie, la population
+tcherkesse s'est à peu près accommodée à son nouveau milieu. En dépit de
+leur communauté de religion avec les Turcs, les nouveaux venus
+s'associent facilement aux Bulgares et deviennent volontiers Slaves par
+le langage.
+
+D'autres fugitifs, que la destinée n'a point traités aussi cruellement
+que les Circassiens, ont trouvé un asile dans cet étrange massif
+péninsulaire de la Dobroudja. Ce sont des Cosaques russes, des Ruthènes,
+des Moscovites «Vieux-Croyants», qui, vers la fin du siècle dernier, ont
+dû quitter leurs steppes afin de conserver leur foi religieuse. Plus
+tolérant que la chrétienne Catherine II, le padichah les recueillit
+généreusement et leur distribua des terres en diverses contrées de la
+Turquie d'Europe et d'Asie. Les colonies cosaques de la Dobroudja et du
+delta danubien ont prospéré: un de leurs établissements, qui borde les
+rives du Danube de Saint-Georges, est connu sous le nom de «Paradis de
+Cosaques». Leur principale industrie est celle de la pêche de
+l'esturgeon et de la préparation du caviar. Reconnaissants de
+l'hospitalité qui leur a été donnée, ces Russes ont vaillamment défendu
+leur patrie adoptive dans toutes les guerres qui ont éclaté entre le
+tsar et le sultan, mais ils ont eu d'autant plus à souffrir de la
+vengeance de leurs compatriotes, restés au service de la Russie.
+D'ailleurs ils ont conservé leur costume national, leur langage et leur
+culte, et ne se sont point mélangés avec les populations environnantes.
+
+Une colonie de Polonais, quelques villages d'Allemands, situés sur la
+branche méridionale du delta danubien, un groupe de quelques milliers
+d'Arabes, enfin, les hommes de toute race accourus de l'Europe et de
+l'Asie vers le port de la Soulina, complètent cette espèce de congrès
+ethnologique de la Dobroudia. Mais la différence est grande entre les
+tribus diverses qui vivent isolées dans l'intérieur de la presqu'île et
+la population cosmopolite qui grouille dans la cité commerçante et dont
+tous les caractères de races finissent par se confondre en un même type.
+
+Ce mélange qui se fait aux bouches du Danube entre Grecs et Francs,
+Anglais et Arméniens, Maltais et Russes, Valaques et Bulgares, ne peut
+manquer de se faire tôt ou tard dans le reste du pays, car il est peu de
+contrées en Europe où les grandes voies internationales soient mieux
+indiquées qu'en Bulgarie. Le premier de ces chemins des nations est le
+Danube lui-même, dont les villes turques riveraines, Viddin, Sistova,
+Roustchouk, Silistrie, acquièrent de jouf en jour une importance plus
+considérable dans le mouvement européen et qui se continue dans la mer
+Noire par des escales diverses, dont la principale est le beau port de
+Bourgas, très-important pour l'expédition des céréales. Mais cette voie
+naturelle n'est pas assez courte au gré du commerce; il a fallu
+l'abréger par un chemin de fer, qui coupe l'isthme de la Dobroudja,
+entre Tchernavoda et Kustandjé, puis par une voie ferrée plus longue,
+qui traverse toute la Bulgarie orientale, de Roustchouk au port de
+Varna, en passant à Rasgrad et près de Choumla. Un autre chemin de fer
+suivra le passage direct que la nature a ouvert du bas Danube à la mer
+Égée par la dépression des Balkhans, au sud de Choumla, et par les
+plaines où se sont bâties les villes de Jamboly et d'Andrinople. Plus à
+l'ouest, Tirnova, l'antique cité des tsars de Bulgarie, Kezanlik et
+Eski-Zagra, sont les étapes d'un autre chemin de jonction entre le
+Danube et le littoral de la Thrace.
+
+Maintenant il s'agit d'éviter en entier les détours du fleuve, en
+adaptant aux besoins des échanges de continent à continent, soit la
+route de Bosnie à Salonique par Kalkhandelen, Uskiub, Keuprili et la
+basse vallée du Vardar, soit la grande voie que suivaient autrefois les
+légions romaines, entre la Pannonie et Byzance, et que les sultans
+avaient reprise au seizième siècle en faisant construire une grande
+route dallée de Belgrade à Rodosto; il faut détourner le courant
+commercial du Danube et lui donner le port de Constantinople pour
+embouchure directe. Grâce à leur admirable position géographique, sur
+cette voie du Danube au Bosphore, les anciennes grandes stations de
+route: Nich, la sentinelle placée aux frontières de la Serbie sur un
+affluent de la Morava; Sofia, l'antique Sardica, située sur l'Isker
+danubien; Bazardjik ou le «Marché», improprement désignée sous le nom de
+Tatar-Bazardjik, puisqu'il n'y a point de Tartares; la belle
+Philippopoli, à la «triple montagne» dominant le cours de la Maritza,
+sont destinées d'avance à devenir des centres importants dès qu'elles
+auront été définitivement rattachées à l'Europe. Peut-être les
+multitudes de voyageurs qu'entraîneront les convois verront-ils encore,
+près de, Nich, le hideux monument de Kele-Kalessi qui doit rappeler un
+grand fait de «gloire» aux générations futures? Ce trophée n'est autre
+qu'une tour bâtie avec les crânes des Serbes qui, pendant la guerre de
+l'indépendance, se firent sauter dans une redoute pour ne pas tomber
+vivants entre les mains de leurs ennemis. Un gouverneur de Nich, plus
+humain que ses prédécesseurs, voulut démolir cette abominable maçonnerie
+devant laquelle tout «raya» passe en frissonnant, mais les musulmans
+fanatiques s'y opposèrent; à côté jaillit pourtant une petite fontaine
+expiatoire, dont l'eau pure, symbole de réconciliation, doit abreuver en
+même temps les Slaves et les Osmanlis.
+
+Une population aussi souple, aussi malléable que l'est la nation
+bulgare, modifiera certainement assez vite ses moeurs et ses habitudes
+sous l'influence du commerce et du va-et-vient des voyageurs. Elle a
+grand besoin de se relever. Les Albanais se sont ensauvagés par la
+guerre, les Bulgares ont été avilis par l'esclavage. Dans les villes
+surtout, ils étaient fort bas tombés. Les insultes que leur prodiguaient
+les musulmans, le mépris dont ils les accablaient avaient fini par les
+rendre abjects, méprisables à leurs propres yeux. Sur le versant
+méridional des Balkhans, dans les districts de Kezanlik et d'Eski-Zagra,
+les Bulgares, disent les voyageurs, étaient tout particulièrement
+abaissés. Démoralisés par la servitude et par la misère, livrés à la
+merci de riches compatriotes, les _tchorbadjis_, ou «les donneurs de
+soupes», ils étaient devenus des ilotes honteux et bas. Surtout les
+femmes bulgares des villes présentaient le spectacle de la plus honteuse
+corruption, et par leur impudeur, leur grossièreté, leur ignorance,
+méritaient toute la réprobation que faisaient peser sur elles les femmes
+musulmanes. Même au point de vue de l'instruction, les Turcs étaient
+naguère plus avancés que les Bulgares; leurs écoles étaient relativement
+plus nombreuses et mieux dirigées. Tous les villages des Osmanlis sont
+beaucoup mieux tenus, plus agréables à voir et à habiter que ceux des
+chrétiens.
+
+Quoi qu'il en soit de la situation passée, les choses ont déjà changé.
+Peut-être, pris en masse, les Turcs ont-ils gardé sur les Bulgares
+l'immense supériorité que donnent la probité et le respect de la parole
+donnée; mais ils travaillent moins, ils se laissent paresseusement
+entraîner par la destinée, et peu à peu, de maîtres qu'ils étaient, ils
+perdent les positions acquises et tombent dans une pauvreté méritée.
+Dans les campagnes, la terre passe graduellement aux mains des «rayas»;
+dans les villes, ceux-ci ont presque entièrement accaparé le commerce.
+Enfin, chose bien plus importante encore, les Bulgares, comprenant la
+nécessité de l'instruction, se sont mis à fonder des écoles, des
+collèges, à faire publier des livres, à envoyer des jeunes gens dans les
+universités d'Europe. En certains districts, à Philippopoli, à
+Bazardjik, toutes les familles se sont même imposées volontairement pour
+faire sortir leurs enfants du bourbier de l'ignorance. Enfin, dans les
+collèges mixtes de Constantinople, ce sont régulièrement les jeunes
+Bulgares qui ont le plus de succès dans leurs études. C'est un grand
+signe de vitalité, qu'elle continue dans cette voie, et la race bulgare,
+qui depuis si longtemps avait été pour ainsi dire supprimée de
+l'histoire, pourra rentrer dignement sur la scène du monde[35].
+
+[Note 35: Villes principales des contrées bulgares, avec leur
+population approximative:
+
+Choumla................. 50,000 hab.
+Roustchoule............. 50,000 »
+Philîppopoli ou Felibe.. 40,000 »
+Honastir ou Bitolia..... 40,000 »
+Uskiub.................. 28,000 »
+Kalkhandelen............ 22,000 »
+Sofia................... 20,000 »
+Viddin.................. 20,000 »
+Sihilrie................ 20,000 »
+Sistova................. 20,000 »
+Varna................... 20,000 »
+Eski-Zagra.............. 18,000 »
+Bazardjik............... 18,000 »
+Nich.................... 16,000 »
+Kenprili................ 15,000 »
+Rasgrad................. 15,000 »
+Tirnova................. 12,000 »
+Slivno.................. 12,000 »
+Prilip.................. 12,000 »
+Kezanlik................ 10,000 »
+Stenimacho.............. 10,000 »
+Florina................. 10,000 »
+Kourchova............... 9,000 »
+Soulina................. 5,000 »
+]
+
+
+
+
+VII
+
+LA SITUATION PRÉSENTE ET L'AVENIR DE LA TURQUIE.
+
+
+Les prophéties dans lesquelles on se complaisait, il y a une vingtaine
+d'années, au sujet de la Turquie, ne se sont point réalisées. «L'Homme
+malade», ainsi qu'on nommait plaisamment l'empire des Osmanlis, n'a pas
+voulu mourir, et les puissances voisines n'ont pu se partager ses
+dépouilles. Il est vrai que, sans l'appui de l'Angleterre et de la
+France, il eût certainement succombé, et maintenant encore il serait
+menacé des plus grands dangers si la Russie n'avait trouvé dans l'Asie
+centrale et sur les confins de la Chine un dérivatif à ses appétits de
+conquête. Mais si les intérêts de «l'équilibre européen», ou plutôt les
+jalousies rivales des différents États ont été la meilleure sauvegarde
+de la Turquie, il faut dire aussi qu'elle est devenue plus forte à
+l'intérieur et que, grâce aux progrès de ses populations de races
+diverses, elle a pris une plus grande importance relative parmi les
+nations. Sa puissance s'est si bien accrue, qu'elle a pu reprendre une
+offensive sérieuse en Arabie et conquérir, à plus de 5,000 kilomètres de
+Stamboul, des territoires où précédemment elle n'avait jamais porté ses
+armes. En outre, par son vassal, le khédive d'Egypte, la Sublime Porte
+est devenue suzeraine de la Nubie, du Darfour et du Ouadaï, d'une partie
+de l'Abyssinie, de Berberah, et ses ordres parviennent jusqu'au coeur de
+l'Afrique.
+
+[Illustration: EMPIRE TURC.]
+
+D'ailleurs il ne faudrait point voir dans cet accroissement de puissance
+la preuve que la Turquie est désormais entrée dans une voie normale de
+progrès pacifique et continu. Non, elle se trouve encore en plein moyen
+âge, et sans doute elle a devant elle bien des étapes de révolutions
+intestines avant qu'elle puisse se placer au rang des nations policées
+de l'Europe et de l'Amérique. Des races hostiles occupent le territoire,
+et si elles n'étaient main tenues de force, elles se précipiteraient les
+unes contre les autres. Les Serbes s'armeraient contre les Albanais, les
+Bulgares contre les Grecs, et tous s'uniraient contre le Turc. Les
+haines de religion s'ajoutent aux animosités de races, et dans maints
+districts les Bosniaques ne demanderaient pas mieux que de se ruer sur
+d'autres Bosniaques ou les Tosques sur les Guègues, leurs frères de
+langue et d'origine. D'ailleurs les Osmanlis, maîtres de ces populations
+diverses, les oppriment sans scrupule, et leur grand art est précisément
+de les opposer les unes aux autres pour régner en paix au-dessus de
+leurs conflits.
+
+Il n'en saurait être autrement dans un empire où le caprice est
+souverain. Le padichah est à la fois le maître des âmes et des corps, le
+chef militaire, le grand juge et le pontife suprême. Jadis son pouvoir
+était pratiquement limité par celui des feudataires éloignés, qui
+souvent réussissaient à se rendre à peu près indépendants; mais depuis
+la chute d'Ali-Pacha et le massacre des janissaires le sultan n'a plus
+rien à craindre de sujets parvenus; les seules bornes de sa
+toute-puissance sont la coutume, les traditions de ses ancêtres et les
+intérêts des gouvernements européens. En outre, il a bien voulu, par
+certains actes de sa libre initiative, régulariser l'exercice de son
+autorité. C'est ainsi qu'il a institué pour tout l'empire un budget dont
+il s'attribue le dixième environ. Le plus absolu des monarques d'Europe,
+il est aussi celui, après le prince du Monténégro, dont la liste civile
+est la plus forte en proportion des revenus du pays; encore ce budget
+particulier n est-il pas suffisant, et très-fréquemment on doit en
+combler le déficit par des emprunts à quinze et vingt du cent, pour
+lesquels on hypothèque le produit des impôts, des dîmes et des douanes.
+Le train de maison du sultan et des membres de sa famille est vraiment
+effréné. Il existe au palais une armée d'au moins six mille serviteurs
+et esclaves des deux sexes, dont huit cents cuisiniers. En outre, la
+domesticité est elle-même entourée d'une tourbe de parasites qui vivent
+autour du palais et que nourrissent les cuisines impériales; en vertu de
+leurs contrats, les fournisseurs sont obligés de livrer chaque jour une
+moyenne de douze cents moutons, et l'importance de ce seul article de
+consommation permet de juger de l'énorme total auquel doivent s'élever
+tous les autres. Les dépenses courantes s'accroissent des frais de
+construction pour les palais et les kiosques, de l'achat de toutes les
+féeries d'Orient, fabriquées à Paris, et des collections de fantaisie,
+des prodigalités de toute nature, de vols et de dilapidations sans fin.
+
+Les ministres, les valis et autres grands personnages de l'empire
+travaillent de leur mieux à imiter leur maître, et, comme lui, doivent
+forcément dépasser les limites que leur trace un budget fictif.
+D'ailleurs ils sont très-richement payés, car il est admis, en Orient,
+que les hautes dignités doivent être rehaussées par l'éclat de la
+fortune et les prodigalités du luxe. Aussi ne reste-t-il rien pour les
+travaux utiles. Quant aux employés inférieurs, ils ne touchent que des
+honoraires dérisoires, si même on veut bien condescendre à les payer;
+mais il est tacitement convenu qu'ils peuvent se dédommager de leur
+mieux sur la foule des corvéables. Tout se vend en Turquie, et surtout
+la justice. L'état des finances turques est tellement lamentable, les
+emprunts se font à des taux tellement usuraires, la désorganisation des
+services est si complète, qu'on a souvent proposé de faire gérer le
+budget ottoman par un syndicat des puissances européennes; mais parmi
+ces puissances, combien en est-il qui puissent se vanter elles-mêmes
+d'avoir parfaitement équilibré leurs recettes et leurs dépenses[36]!
+
+[Note 36:
+
+Recettes du budget turc en 1874............ 560,000,000 fr.
+Dette intérieure et extérieure en 1875..... 5,500,000,000 »
+]
+
+Sous un pareil régime, l'agriculture et l'industrie de l'empire turc ne
+peuvent se développer que très-lentement. La terre ne manque point. Au
+contraire, de vastes étendues du sol le plus fécond sont en friche; nul
+ne s'occupe de savoir à qui elles appartiennent, et le premier venu peut
+s'en emparer; mais gare à lui s'il tire grand profit de ses cultures et
+s'il lui prend la fantaisie des'enrichir! Aussitôt le sol qu'il
+labourait se trouve avoir fait partie des terres appartenant au culte,
+ou bien il est à la convenance d'un pacha qui s'en empare après en avoir
+fait bâtonner le possesseur! En maints districts, c'est de propos
+délibéré que le paysan, même le plus économe et le plus actif, limite sa
+récolte au strict nécessaire; il serait désolé d'une moisson abondante,
+car l'accroissement de production est en même temps un accroissement
+d'impôt et peut attirer les inquisitions soupçonneuses de l'exacteur. De
+même, dans les petites villes, le commerçant dont les affaires sont en
+voie de prospérité se gardera bien de montrer sa richesse; il se fera
+tout humble, tout petit, et laissera sa maison s'érailler de misère.
+
+Afin de jouir en paix de leur propriété territoriale, les familles
+musulmanes ont en très-grand nombre cédé leurs droits de possesseurs aux
+mosquées; ils ne sont plus que de simples usufruitiers, mais ils ont
+ainsi l'avantage de n'avoir pas à payer d'impôts, puisque leur terre est
+devenue sainte, et leurs descendants pourront jouir des revenus du
+domaine jusqu'à extinction de la famille. Ces terres, que l'on désigne
+sous le nom de _vakoufs_, constituent peut-être le tiers de la
+superficie du territoire. Elles ne rapportent absolument rien à l'Etat;
+elles n'ont qu'une faible valeur pour les usufruitiers eux-mêmes,
+routiniers fatalistes qui se sont débarrassés de leurs titres de
+propriété précisément à cause de leur manque d'initiative; enfin,
+lorsqu'elles ont agrandi l'immense domaine du clergé, la plus forte part
+est laissée inculte. Tout le poids de l'impôt retombe donc sur la terre
+que laboure le malheureux chrétien; encore le produit de cet impôt
+doit-il forcément diminuer à mesure que s'accroît l'étendue des terrains
+_vakoufs_. Aussi faudra-t-il en venir tôt ou tard à la sécularisation
+des biens de main-morte, et déjà le gouvernement turc, au grand scandale
+des vieux croyants, a timidement étendu la main vers le territoire
+appartenant aux mosquées de Stamboul.
+
+Actuellement, on peut le dire, c'est en dépit de ses maîtres que le
+paysan serbe, albanais ou bulgare réussit à maintenir le sol en état de
+production. On peut en juger par un seul fait. Afin d'éviter la fraude,
+certains collecteurs de dîmes n'ont pas trouvé de moyen plus ingénieux
+que d'obliger les cultivateurs à entasser le long des champs tout le
+produit de leur récolte; tant que les agents du trésor n'ont pas prélevé
+chaque dixième gerbe, il faut que les amas de maïs, de riz ou de blé
+restent dans la campagne exposés au vent, à la pluie, à la dent des
+animaux. Souvent, lorsque le gouvernement perçoit enfin sa dîme, la
+moisson a perdu la moitié de sa valeur. Quelquefois les paysans ne
+touchent pas à leur récolte de raisins ou d'autres fruits afin de
+n'avoir pas à payer l'impôt. Du reste, ce n'est pas du fisc seulement
+que le cultivateur a le droit de se plaindre; il est également rançonné
+par tous les intermédiaires qui lui achètent sa récolte. «Le Bulgare
+laboure et le Grec tient la charrue», dit un ancien proverbe. Ce dire
+est encore assez vrai, du moins sur le versant méridional des Balkhans,
+où le paysan bulgare n'est pas toujours propriétaire du sol qu'il
+ensemence; mais là même où il possède son propre champ et ne travaille
+pas directement pour un maître grec ou musulman, sa moisson appartient
+souvent à l'usurier, même avant d'avoir été coupée; et, dans le vain
+espoir de se libérer un jour, il travaille toute sa vie comme un
+misérable esclave.
+
+Cependant telle est la fertilité du sol sur les deux versants de
+l'Haemus, dans la Macédoine et la Thessalie, que, malgré l'absence des
+routes, malgré les mosquées et le fisc, malgré l'usure et le vol,
+l'agriculture livre au commerce une grande quantité de produits. Le maïs
+ou «blé de Turquîe» et toutes les céréales sont récoltées en abondance.
+Les vallées du Karasou et Vardar donnent le coton, le tabac, les drogues
+tinctoriales; le littoral et les îles fournissent du vin et de l'huile,
+dont il serait facile avec un peu d'art de faire des produits exquis; le
+vin est excellent dans la vallée de la Maritza, enfin des mûriers
+s'étendent en véritables forêts dans certaines parties de la Thrace et
+de la Roumélie, et l'expédition des cocons en Italie et en France prend
+chaque année une plus grande importance. Avec sa terre féconde, ses
+belles vallées humides et tournées vers le midi, la Turquie ne peut
+manquer de prendre, dans un avenir prochain, l'un des premiers rangs,
+parmi les contrées de l'Europe, par la bonté et la variété de ses
+produits. Quant à son industrie, il est probable qu'elle se déplacera
+peu à peu, comme celle de tous les pays ouverts au libre commerce avec
+l'étranger, par la construction de nouvelles routes. Les diverses
+manufactures des villes de l'intérieur, fabriques d'armes, d'étoffes, de
+tapis, de bijouterie, auront à souffrir beaucoup de la concurrence
+étrangère, et sans doute nombre d'entre elles succomberont, à moins
+qu'elles ne passent en d'autres mains que celles des indigènes. De même,
+les grandes foires annuelles de Monastir, de Slivno et d'autres lieux de
+la Turquie, où les marchands de tout l'empire se donnent rendez-vous
+pour opérer leurs échanges, et où jusqu'à cent mille visiteurs se sont
+trouvés réunis à la fois, seront remplacées graduellement par les
+expéditions régulières du commerce.
+
+Il est certain que, dans ces dernières années, le mouvement des échanges
+n'a cessé de s'accroître dans les ports de la Turquie, grâce aux
+Hellènes, aux Arméniens et aux Francs de toute nation. On évalue
+actuellement le commerce de tout l'Empire Ottoman d'Europe et d'Asie à
+un milliard de francs environ: c'est une somme d'échanges bien faible
+pour des contrées dotées d'un sol si fertile, de produits si variés, de
+ports si nombreux et si admirablement situés au centre de l'ancien
+monde, au point de croisement des grands chemins naturels qui relient
+les continents[37].
+
+[Note 37: Mouvement du port de Constantinople en 1873: 21,000
+navires, jaugeant 4,340,000 tonnes.]
+
+[Illustration: MULETIERS TURCS TRAVERSANT L'HERZÉGOVINE.]
+
+Les Turcs d'Europe ne prennent qu'une part fort minime au travail qui se
+fait dans leur empire. Bien des causes spéciales contribuent à les
+rendre moins actifs que les représentants des autres races. D'abord
+c'est parmi eux que se recrutent les maîtres du pays, et leur ambition
+se porte naturellement vers les honneurs et les voluptés du _kief_,
+c'est-à-dire de la molle oisiveté. Par mépris de tout ce qui n'est pas
+mahométan, non moins que par insouciance et lenteur d'esprit, ils
+n'apprennent que rarement des langues étrangères et, par conséquent, se
+trouvent à la merci des autres races, dont la plupart sont plus ou moins
+polyglottes. D'ailleurs leur propre langue est un instrument difficile à
+manier utilement, à cause des divers systèmes de caractères que l'on
+emploie et du grand nombre de mots persans et arabes qui se trouvent
+dans le langage littéraire. En outre, le fatalisme que le Coran enseigne
+aux Turcs leur enlève toute initiative; en dehors de la routine ils ne
+savent plus rien faire. La polygamie et l'esclavage sont aussi pour eux
+deux grandes causes de démoralisation. Quoique les riches seuls puissent
+se donner le luxe d'un harem, les pauvres apprennent par l'exemple de
+leurs maîtres à ne point respecter la femme, se corrompent, s'avilissent
+et prennent part à ce trafic de chair humaine que nécessite la
+polygamie. Du reste, en dépit de ces innombrables esclaves qui, depuis
+plus de quatre siècles, ont été amenés de tous les confins de l'empire
+ottoman, et qui ont accru la population turque; en dépit de ces millions
+de jeunes filles du Caucase, de la Grèce, de l'Archipel, de la Nubie, de
+l'intérieur du Soudap, qui ont peuplé les harems de la Turquie, le
+nombre des Osmanlis est resté très-inférieur relativement à celui des
+autres éléments ethniques de la Péninsule: à peine la race dominante, si
+l'on peut donner le nom de race à des hommes provenant de tant de
+croisements divers, représente-t-elle le dixième des habitants de la
+Turquie d'Europe. Et cette infériorité ne pourra que s'accuser de plus
+en plus, car, précisément à cause de la polygamie, le nombre des enfants
+qui survivent est moindre dans les familles mahométanes que dans les
+familles chrétiennes. Quoiqu'on ne puisse à cet égard s'appuyer sur
+aucun dénombrement précis, il paraît incontestable que la population
+turque diminue réellement. La conscription, qui naguère pesait
+uniquement sur eux, devenait de plus en plus difficile, à cause du
+manque de recrues.
+
+Depuis Chateaubriand, on a souvent répété que les Turcs ne sont que
+campés en Europe et qu'ils s'attendent eux-mêmes à reprendre bientôt le
+chemin des steppes d'où ils vinrent jadis. Ce serait par une sorte de
+pressentiment que tant de Turcs de Stamboul demandent à être ensevelis
+dans le cimetière de Scutari: ils voudraient ainsi sauver leurs
+ossements du pied profanateur des Giaours, lorsque ceux-ci rentreront en
+maîtres dans Constantinople. En maints endroits, les vivants imitent les
+morts, et des îles de l'Archipel, du littoral de la Thrace, un faible
+courant d'émigration entraîne chaque année vers l'Asie quelques vieux
+Turcs, mécontents de toute cette activité européenne qui se manifeste
+autour d'eux. Toutefois ces mouvements n'ont pas grande importance, et
+la masse de la population ottomane dans l'intérieur de l'empire n'en est
+point affectée. Les Turcs de la Bulgarie, les Yuruks de la Macédoine, et
+ces Koniarides qui habitent les montagnes de la Roumélie depuis le
+onzième siècle, ne songent point à quitter la terre qui est devenue leur
+patrie. Pour supprimer l'élément turc dans la péninsule
+thraco-hellénique, il faudrait procéder par extermination, c'est-à-dire
+être plus féroce à l'égard des Osmanlis qu'ils ne le furent eux-mêmes à
+l'époque de la conquête, lorsqu'ils se vantaient de ne pas laisser
+repousser l'herbe sous les pas de leurs chevaux. D'ailleurs il faut
+tenir compte de ce fait que les Turcs, si peu nombreux qu'ils soient en
+proportion des autres races, s'appuient néanmoins sur des millions de
+mahométans albanais, bosniaques, bulgares, tcherkesses et nogaïs. Dans
+la Turquie d'Europe, les musulmans représentent environ le tiers de la
+population, et les haines religieuses les forcent, malgré les
+différences de race, à rester solidaires les uns des autres. Il ne faut
+pas oublier non plus que les musulmans de Turquie sont les représentants
+de cent cinquante millions de coreligionnaires dans le reste du monde,
+et que ces peuples prennent une part de plus en plus large au mouvement
+général de l'humanité en Afrique et en Asie[38].
+
+[Note 38: Statistique approximative des races et religions de la
+Turquie d'Europe:
+
+ Population Catholiques Catholiques
+ Races probable. Musulmans. grecs. latins.
+
+ Serbes.... 1,775,000 650,000 945,000 180,000
+ Bulgares....... 4,500,000 60,000 4,400,000 40,000
+SLAVES. Russes, Ruthè-
+ nés, Cosaques. 10,000 -- -- --
+ Polonais....... 5,000 -- -- 5,000
+ Roumains....... 75,000 -- 75,000 --
+LATlNS Zinzares....... 200,000 -- 200,000 --
+GRECS.................. 1,200,000 -- 1,200,000 --
+ALBANAIS Guègues....... 600,000 400,000 50,000 --
+ Tosques....... 800,000 600,000 200,000 --
+TURCS Osmanlis...... 1,500,000 1,500,000 -- --
+ Tartares...... 35,000 35,000 -- --
+SÉMITES Arabes........ 5,000 5,000 -- --
+ Israélites.... 95,000 -- -- --
+ARMÉNIENS.............. 400,000 -- -- 20,000
+TCHERKESSES............ 90,000 90,000 -- --
+TSIGANES............... 140,000 140,000 -- --
+FRANCS................. 50,000 -- -- 45,000
+
+ Population totale... 11,480,000 3,480,000 7,070,000 440,000
+
+ Autres
+ Arméniens. chrétiens. Juifs.
+ Serbes......... -- -- --
+ Bulgares....... -- -- --
+SLAVES. Russes, Ruthè-
+ nés, Cosaques. -- 10,000 --
+ Polonais....... -- -- --
+ Roumains....... -- -- --
+LATlNS Zinzares....... -- -- --
+GRECS.................. -- -- --
+ALBANAIS Guègues....... -- -- --
+ Tosques....... -- -- --
+TURCS Osmanlis...... -- -- --
+ Tartares...... -- -- --
+SÉMITES Arabes........ -- -- --
+ Israélites.... -- -- 95,000
+ARMÉNIENS.............. 380,000 -- --
+TCHERKESSES............ -- -- --
+TSIGANES............... -- -- --
+FRANCS................. -- 5,000 --
+
+ Population totale... 380,000 15,000 95,000
+]
+
+Il ne s'agira donc point dans l'avenir, nous l'espérons, d'une lutte
+d'extermination entre les races de la Péninsule; mais dès maintenant il
+s'agit de savoir comment tous ces éléments divers et partiellement
+hostiles pourront se développer en paix et en liberté. Sous la pression
+des événements, les Turcs eux-mêmes ont dû le comprendre, et depuis une
+trentaine d'années ils ont abdiqué, en théorie du moins, la politique de
+pure violence et d'oppression. En vertu des lois, toutes les
+nationalités de l'empire, sans distinction d'origine ni de culte, sont
+placées sur un pied d'égalité, et les chrétiens de toute race peuvent
+occuper les divers emplois de l'empire au même titre que les musulmans.
+Il va sans dire que partout où l'occasion s'en présente, les Turcs font
+de leur mieux pour mettre à néant toutes ces belles affirmations du
+droit. Très-fins sous leur apparente lourdeur, les pachas savent fort
+bien rebuter les impatients de liberté par leurs formalités, leurs
+lenteurs, leurs atermoiements continuels. Dans certains districts
+éloignés de Constantinople, notamment en Bosnie et en Albanie, les
+réformes sont encore lettre morte. Toutefois il serait injuste de ne pas
+reconnaître que dans l'ensemble de la Turquie de très-grands progrès se
+sont accomplis vers l'égalisation définitive des races. D'ailleurs c'est
+aux populations elles-mêmes à vouloir avec persévérance; elles
+deviennent libres à mesure qu'elles arrivent à la conscience, de leur
+valeur et de leur force.
+
+Heureusement le despotisme turc n'est pas un despotisme savant, basé sur
+la connaissance des hommes et visant avec méthode à leur avilissement.
+Les Osmanlis ignorent cet art «d'opprimer sagement» que les gouverneurs
+hollandais des îles de la Sonde avaient jadis pour mission de pratiquer,
+et qui n'est point inconnu en bien d'autres contrées. Pourvu que le
+pacha et ses favoris puissent s'enrichir à leur aise, vendre chèrement
+la justice et les faveurs, bâtonner de temps en temps les malheureux qui
+ne se rangent pas assez vite, ils laissent volontiers la société marcher
+à sa guise. Ils ne s'occupent point curieusement des affaires de leurs
+administrés et ne se font point adresser de rapports et de
+contre-rapports sur les individus et les familles. Leur domination est
+souvent violente et cruelle, mais elle est tout extérieure pour ainsi
+dire et n'atteint pas les profondeurs de l'être. Sans doute l'esprit
+public ne peut naître et se développer que bien difficilement sous un
+pareil régime, mais les individus isolés peuvent garder leur ressort, et
+les fortes institutions nationales, telles que la commune grecque, la
+tribu mirdite, la communauté slave, peuvent résister facilement à une
+domination capricieuse et dépourvue de plan. Aussi, par bien des côtés,
+l'autonomie des groupes de population est-elle plus complète en Turquie
+que dans les pays les plus avancés de l'Europe occidentale. En présence
+de ce chaos de nations et de races, qu'il serait difficile d'assouplir à
+une discipline uniforme, la paresse des fonctionnaires turcs a pris le
+parti le plus simple; elle laisse faire. Les Francs qui servent le
+gouvernement turc à Constantinople sont en mainte occurrence plus
+tracassiers et plus gênants pour leurs administrés que les pachas
+musulmans de vieille roche.
+
+Quoi qu'il'en soit, on ne saurait douter que, dans un avenir prochain,
+les populations non mahométanes de la Turquie, déjà bien supérieures aux
+Turcs par le nombre, par l'activité matérielle, par la vivacité de
+l'esprit et l'instruction, n'arrivent aussi à dépasser leurs maîtres
+actuels par l'importance de leur rôle politique. C'est là une nécessité
+de l'histoire. Les amateurs du bon vieux temps, les Osmanlis qui ont
+gardé le turban vert de leurs ancêtres, voient avec désespoir se
+rapprocher cette inévitable échéance. Ils s'opposent de toutes leurs
+forces, soit par une résistance avouée, soit par une savante lenteur, à
+tous les changements administratifs ou matériels qui peuvent hâter
+l'émancipation complète des rayas méprisés. Toutes les inventions
+européennes leur paraissent, comme elles le sont, en effet, le prélude
+d'une grande transformation sociale qui s'accomplira contre eux. En
+effet, ne sont-ce pas les rayas surtout qui profilent des écoles et des
+livres, qui utilisent les routes, les chemins de fer, les ports de
+commerce et toutes ces nouvelles machines agricoles et industrielles?
+Grâce aux arts et aux sciences de l'Europe, Bosniaques, Bulgares et
+Serbes arrivent à reconnaître leur parenté; Albanais et Valaques se
+rapprochent des Grecs; tous les anciens sujets des conquérants d'Asie en
+viennent à se reconnaître Européens, préparant ainsi la future
+confédération du Danube.
+
+[Illustration: VOIES COMMERCIALES DE CONSTANTINOPLE.]
+
+Parmi les révolutions matérielles qui s'accomplissent en Turquie, l'une
+des plus importantes pour les intérêts généraux de l'Europe et du monde
+est l'ouverture prochaine du chemin de fer direct de Vienne à
+Constantinople. Cette voie ferrée, depuis si longtemps promise, et dont
+les malversations financières avaient retardé la construction d'année en
+année, complétera la grande diagonale du continent sur la route de
+l'Angleterre aux Indes, et du coup oblige, pour ainsi dire, la Péninsule
+à faire volte-face. Celle-ci, qui regardait seulement vers l'Archipel et
+l'Asie Mineure, commence à regarder aussi vers l'Europe, dont elle était
+réellement séparée par le Skhar et les Balkhans: c'est là un changement
+économique des plus considérables. Désormais voyageurs et marchandises,
+au lieu de faire un grand détour par le Danube ou par la Méditerranée,
+pourront suivre le chemin direct du Bosphore à l'Europe centrale;
+Constantinople utilisera toutes les voies commerciales dont elle est le
+centre de convergence, et par suite tout l'équilibre des échanges en
+sera modifié de proche en proche jusqu'aux extrémités du monde. Mais
+bien autrement sérieux sont les changements qui ne manqueront pas de
+s'accomplir dans le sein des populations elles-mêmes! Rattachées les
+unes aux autres, les diverses nationalités de la péninsule des Balkhans
+et de l'Austro-Hongrie verront s'élargir pour elles le théâtre de leurs
+conflits. Des bords-de la Baltique à ceux de la mer Egée, sur plus d'un
+quart de l'Europe, tous ces peuples ou fragments de peuples qui
+réclament l'égalité des droits et l'autonomie politique vont chercher à
+se grouper suivant leurs affinités naturelles, et se préparer, par la
+solidarité morale, à l'établissement de fédérations libres. Quelle que
+doive être l'issue des événements qui se préparent en Turquie, il est
+certain que, dans son ensemble, ce pays devient de plus en plus européen
+par le mouvement politique, les conditions sociales, les moeurs et les
+idées. Le temps n'est plus où les diplomates de Stamboul, ne comprenant
+rien au sens du mot République, se décidaient pourtant à reconnaître la
+_Reboublika_ des Francs, par la considération spéciale qu'elle ne
+pouvait pas épouser une princesse d'Autriche.
+
+
+
+
+VIII
+
+GOUVERNEMENT ET ADMINISTRATION
+
+
+L'Empire Ottoman occupe une surface immense, de peut-être six millions
+de kilomètres carrés, dont il est même impossible d'indiquer les
+limites, car, au sud et au sud-ouest, le domaine du sultan va se perdre
+dans les déserts inexplorés du haut Nil et du Soudan. Toutefois la plus
+grande partie de ces vastes territoires n'est point sous la dépendance
+directe du padichah de Stamboul; Tunis et l'Egypte avec tous les pays du
+Nil sont gouvernés par des vassaux réellement souverains. L'intérieur de
+l'Arabie appartient aux Ouahabites; les côtes méridionales de
+l'Hadramaut sont habitées par des peuplades libres ou bien inféodées à
+l'Angleterre; enfin, même entre la Syrie et l'Euphrate; nombre de
+districts, nominalement administrés par des pachas turcs, sont pour les
+Bédouins un libre territoire de courses et de pillage. L'Empire Ottoman
+proprement dit comprend, avec ses provinces d'Europe, l'Asie Mineure, la
+Syrie, la Palestine, le double bassin du Tigre et de l'Euphrate, le
+Hedjaz et le Yémen en Arabie, Tripoli en Afrique. Ce territoire, avec
+les îles qui en dépendent, s'étend sur un espace d'au moins 250 millions
+d'hectares, soit environ cinq fois la surface de la France; mais la
+population, beaucoup moins dense que celle de l'Europe occidentale,
+s'élève à peine à 25 millions d'habitants. Quelques statisticiens
+pensent même que ce nombre est trop élevé de deux ou trois millions.
+
+La Turquie d'Europe, sans y compter, comme on a souvent le tort de le
+faire par habitude, les pays autonomes, la Roumanie, la Serbie et le
+Monténégro, est un État de moyenne grandeur, dont la superficie est
+évaluée approximativement à un peu plus des trois cinquièmes du
+territoire de la France. En dehors de Constantinople et de sa banlieue,
+qui forme un district dépendant du ministère de la police, le pays est
+divisé en sept _vilayets_ ou provinces; en outre, Lemnos, Imbros,
+Samothrace, Astypalaea constituent, avec Rhodes et les îles du littoral
+de l'Anatolie, un huitième vilayet. Du reste, les divisions
+conventionnelles de l'empire sont assez fréquemment modifiées. Les
+vilayets se divisent en _moutesarifliks_ ou _sandjaks_; ceux-ci se
+partagent en _kazas_, qui répondent aux cantons français, et les kazas
+en communes ou _nahiés_[39].
+
+[Note 39:
+
+ Superficie Population
+ Vilayets. approximative. probable.
+
+ 1. Edirueh un Andrinople (Thrace).... 68,000 2,000,000
+ 2. Danube ou Touna................... 86,000 3,700,000
+ 3. Salonique ou Selanik (Macédoine).. 52,000 662,000
+ 4. Monastir et Prisrend (Haute Macédoine
+ et Haute Albanie)............... 53,000 1,500,000
+ 5. Bosna Seraï ou Serajevo (Bosnie).. 61,000 1,150,000
+ 6. Janina (Epire et Thessalie)....... 36,000 718,000
+ 7. Crète ou Candie.................. 7,800 210,000
+Iles européennes du vilayet de l'Archipel. 1,200 40,000
+Constanlinople et sa banlieue sur la rive
+ d'Europe.................. 300 490,000
+
+Turquie d'Europe...................... 365,300 11,470,000
+
+ Vilayets. Capitales.
+
+ 1. Edirueh un Andrinople (Thrace).... Andrinople.
+ 2. Danube ou Touna................... Roustchouk.
+ 3. Salonique ou Selanik (Macédoine).. Salonique.
+ 4. Monastir et Prisrend (Haute Macédoine
+ et Haute Albanie)............... Monastir.
+ 5. Bosna Seraï ou Serajevo (Bosnie).. Serajevo.
+ 6. Janina (Epire et Thessalie)....... Janina.
+ 7. Crète ou Candie.................. La Canée.
+Iles européennes du vilayet de l'Archipel. Dardanelles.
+Constantinople et sa banlieue sur la rive
+ d'Europe..................
+
+Turquie d'Europe......................]
+
+Le sultan ou _padichah_, qui est en même temps _Emir el moumenin_,
+c'est-à-dire chef des croyants, concentre en sa personne tous les
+pouvoirs; il n'a d'autre règle de conduite que les prescriptions du
+Coran et les traditions de ses ancêtres. Après lui, les deux personnages
+les plus considérables de l'empire sont le _Cheik el Islam_ (ancien de
+l'Islam) ou grand-mufti, qui préside aux cultes et à la justice, et le
+_Sadrazam_, appelé aussi grand-vizir, qui est placé à la tête de
+l'administration générale, et qu'assisté un conseil des ministres ou
+_mouchirs_ composé de dix membres. Le _Kislar-Agasi_ ou chef des
+eunuques noirs, auquel est confiée la direction du harem impérial, est
+aussi l'un des grands dignitaires de la Turquie et souvent celui qui
+jouit en réalité de la plus haute influence et qui distribue les faveurs
+à son gré. Les membres jurisconsultes des divers conseils des ministères
+sont désignés sous le nom de _moufti_. Les titres _effendi_ ou «lettré»;
+_aga_ «homme du sabre», sont des titres de politesse appliqués aux
+employés ou à des personnages considérables. Souvent aussi le titre de
+_pacha_, répondant à celui de «grand chef», est donné à tous ceux qui
+remplissent une haute fonction civile ou militaire. On sait que leur
+dignité est symbolisée, suivant le rang, par une, deux ou trois queues
+de cheval flottant au bout d'une lance: c'est un usage qui rappelle les
+temps, déjà légendaires, où les Turcs nomades parcouraient à cheval les
+steppes de l'Asie centrale.
+
+Le conseil d'État (_chouraï devlet_) et d'autres conseils, ceux des
+comptes, de là guerre, de la marine, de l'instruction publique, de la
+police, etc., fonctionnent pour chaque ministère, et, par l'ensemble de
+leurs bureaux, constituent la chancellerie d'État, connue sous le nom de
+_divan_. En outre, une cour suprême, divisée en deux sections, s'occupe
+des affaires civiles et des affaires criminelles. Les membres des corps
+officiels sont nommés directement par le pouvoir; la seule apparence de
+droit accordée aux diverses «nations» de l'empire est, que deux
+représentants de chacune d'elles, d'ailleurs soigneusement choisis par
+le sadrazam, prennent place au conseil supérieur de l'administration ou
+conseil d'État. Il en est de même dans les provinces. Un _vali_ gouverne
+le vilayet, un _moutesarif_ le sandjak, un _caïmacan_ le kazas, un
+_moudir_ la commune. Tous ces chefs sont assistés, mais pour la forme
+seulement, par un conseil composé des principaux fonctionnaires civils
+et religieux, et de quelques membres musulmans et non musulmans choisis
+sur une liste de notables éligibles. En réalité, c'est le vali qui nomme
+les membres des conseils. Aussi ces assemblées sont-elles désignées en
+langage populaire sous le nom de «conseils des Oui»; elles n'ont d'autre
+fonction que d'approuver. Les conditions que le gouvernement suprême a
+daigné se faire à lui-même sont résumées dans le _hatti-chérif_ de
+Gulhané, promulgué en 1839, et dans le _hatti-houmayoum_ de 1856.
+Depuis, ces promesses, qui garantissent à tous les habitants de l'empire
+une entière sécurité quant à leur vie, leur honneur et leur fortune, ont
+été converties en articles de loi et partiellement appliquées.
+
+L'organisation religieuse et judiciaire, jalousement surveillée par le
+Cheik-el-Islam et par les prêtres, ne pouvait être l'objet d'aucun
+changement. Le corps spécialement religieux, celui des _imans_, comprend
+les _cheiks_, qui ont pour devoir la prédication; les _khatibs_, qui
+récitent les prières officielles, et les _imans_ proprement dits, qui
+célèbrent les mariages et les enterrements. Les juges, qui composent
+avec les imans le groupe des _ulémas_, ont pour supérieur immédiat un
+_cazi-asker_ ou grand-juge, et se divisent, suivant la hiérarchie, en
+_mollahs_, _cazis_ (cadis) et _naïbs_. Ils ne sont point rétribués par
+l'État et prélèvent eux-mêmes leurs émoluments sur la valeur des biens
+en litige et sur les héritages: c'est dire que la loi même les encourage
+à l''improbité. Des tribunaux mixtes offrent quelque garantie aux
+habitants de l'empire non mahométans.
+
+Le patriarche de Constantinople, comme chef de la religion grecque dans
+la Turquie d'Europe et comme directeur civil des communautés de sa
+nation, dispose d'une influence très-considérable. Il est désigné par un
+synode de dix-huit membres, qui administre le budget religieux et décide
+souverainement en matière de foi. Les trois personnages principaux du
+rit latin sont un patriarche siégeant dans la capitale et les deux
+archevêques d'Antivari et de Durazzo. Les deux cultes arméniens ont
+chacun leur patriarche résidant à Constantinople.
+
+Il serait trop dangereux pour la puissance des Ottomans en Europe que
+les sujets chrétiens pussent entrer en grand nombre dans l'armée. Jadis
+ils en étaient complètement exclus et devaient payer de lourds impôts de
+capitation en échange du service militaire. Actuellement, il est convenu
+officiellement que les «rayas» peuvent contribuer à la défense nationale
+et monter de grade en grade jusqu'à celui de _férik_ (général) et de
+_mouchir_ (maréchal); mais, en réalité, l'armée n'en continue pas moins
+d'être presque exclusivement composée d'Osmanlis et de mahométans de
+diverses races. C'est même afin de classer ses sujets en recrutables et
+en corvéables que le gouvernement turc fait procéder de temps en temps
+dans ses provinces à des recensements sommaires. L'armée active
+(_nizam_), organisée sur le modèle prussien, ne comprend guère plus de
+100,000 soldats, quoique l'effectif officiel soit supérieur d'un tiers.
+Elle est divisée en sept corps, dont trois cantonnés en Europe; les deux
+réserves, l'_idatyal_ et le _rédif_, ne dépassent point non plus une
+centaine de mille hommes; mais, en cas de nécessité, l'armée se grossit
+d'un nombre indéfini de volontaires irréguliers, les _bachi-bozouks_,
+dont le nom rappelle tant de scènes de meurtres et d'horreurs.
+
+La flotte de guerre est très-considérable en comparaison de la marine
+commerciale: elle comptait en 1875 plus de vingt navires cuirassés. Si
+elle était complètement armée, elle devrait avoir plus de cinquante
+mille marins; mais à peine a-t-on réuni le tiers de cet effectif.
+
+
+
+
+ CHAPITRE VI
+
+ LA ROUMANIE
+
+
+Le peuple roumain, héritier du grand nom des conquérants de l'ancien
+monde, est un des plus curieux de la Terre, à cause de son origine et de
+la position isolée qu'il occupe à l'orient de toutes les races
+latinisées. Du côté de l'Asie, c'est le groupe le plus avancé de ces
+nations de langue latine qui peuplent la plus grande partie de l'Europe
+occidentale et possèdent plus de la moitié du continent américain. Il y
+a peu d'années encore, ce groupe était presque entièrement ignoré. En le
+voyant perdu au milieu des populations les plus diverses de races et
+d'idiomes, on était tenté de le confondre avec elles en un même chaos;
+mais les graves événements qui se sont accomplis depuis le milieu du
+siècle dans le bassin du bas Danube, ont fini par appeler l'attention
+sur les Roumains, et l'on sait maintenant qu'ils se distinguent
+absolument de leurs voisins les Serbes, les Bulgares, les Magyars, les
+Turcs, les Grecs et les Russes. On sait aussi que leur importance est
+grande dans l'ethnologie générale de l'Europe orientale et que, du moins
+par le nombre, ils occupent le premier rang, après les Slavo-Bulgares,
+parmi les nations danubiennes. Si la confédération de l'Europe orientale
+doit se constituer un jour, c'est dans la Roumanie que se trouvera le
+centre naturel de ce groupe nouveau des peuples.
+
+Au point de vue de la race et non de la politique officielle, la vraie
+Roumanie est bien autrement grande que les cartes ne la représentent.
+Non-seulement elle comprend la Valachie et la Moldavie du versant
+danubien des Carpathes, ainsi que la Bessarabie russe, mais elle se
+prolonge aussi sur une moitié de la Bukovine, et, de l'autre côté des
+monts, englobe la plus forte part de la Transylvanie, ainsi qu'une large
+zone de terrain dans le Banat et la Hongrie orientale. Les Roumains ont
+aussi franchi le Danube et colonisé de nombreux districts de la Serbie
+et la Bulgarie turque; enfin, leurs frères les Zinzares ou
+Macédo-Valaques peuplent sporadiquement le Pinde et d'autres montagnes
+de l'Albanie, de la Thessalie et de la Grèce; on en trouve jusqu'en
+Istrie. Tandis que la Roumanie proprement dite s'étend sur un espace
+d'environ 120,000 kilomètres carrés, égal au quart de la France, tous
+les pays roumains ont ensemble une superficie presque double. La
+population se trouverait également doublée par l'union politique de
+toute la race: des plaines hongroises aux montagnes de la Grèce on doit
+compter au moins huit millions et demi de Roumains[40]. Des patriotes
+qui forcent la statistique à parler suivant leurs désirs n'hésitent pas
+à compter quinze millions de Latins appartenant à ce groupe oriental.
+
+[Note 40: Populations roumaines: valaques, moldaves, transylvaines,
+bessarabes et macédo-valaques.
+
+ Population probable en 1875.
+
+Valachie. 3,220,000
+Moldavie. 1,980,000
+
+ 5,180,000 (avec Juifs, Tsiganes, etc.) 4,760,000 Roumains.
+Austro-Hongrie.................................. 2,896,000 »
+Bessarabie et autres provinces russes........... 600,000 »
+Serbie.......................................... 160,000 »
+Turquie......................................... 275,000 »
+Grèce........................................... 4,000 »
+
+ 8,995,000 Roumains.
+]
+
+[Illustration: LES ROUMAINS.]
+
+En laissant de côté les Valaques du Pinde, on reconnaît que le
+territoire latin des régions danubiennes s'arrondit autour du massif
+oriental des Cârpathes en un cercle presque parfait; mais une moitié
+seulement de ce cercle est constituée en pays autonome; le reste
+appartient à la monarchie austro-hongroise. Si le voeu des Roumains
+pouvait se réaliser et que la patrie tout entière se trouvât réunie en
+un seul corps politique, le centre naturel de la Roumanie ne serait plus
+dans les limites actuelles du pays; il faudrait le chercher à
+Hermannstadt, la Sibiu des Valaques, ou dans telle autre ville de la
+haute vallée de l'Olto, sur le versant septentrional des Carpathes, où
+elle se trouvait autrefois. Mais, réduite comme elle l'est: au versant
+extérieur des Carpathes, entré les Portes de Fer et les hauts affluents
+du Pruth, la Roumanie a pris une forme bizarre et mal équilibrée; elle a
+dû se scinder en deux parties dont la frontière commune, désignée par le
+cours du Sereth et d'un petit affluent, réunit l'éperon le plus avancé
+des Carpathes orientales au grand coude du bas Danube. Au nord de cette
+limite est la Moldavie, ainsi nommée d'un affluent du Sereth; au
+sud-ouest et à l'ouest s'étend la Valachie, ou «plaines des Vèlches»
+c'est-à-dire des Latins. Cette plaine, la _tzara rumaneasca_, ou terre
+Roumaine proprement dite, est interrompue de distance en distance par
+des cours d'eau parallèles qui constituent des limites secondaires, et
+coupée par la rivière Olto en deux parties: à l'est la Grande, à l'ouest
+la Petite Valachie. Le Danube sert aussi de frontière politique dans
+toute la zone inférieure de son cours. C'est qu'en aval des Portes de
+Fer il est trop large, trop sinueux, trop bordé de lacs, de forêts et de
+marécages pour que les peuplés en marché et les conquérants aient pu en
+faire leur grand chemin, comme en Autriche et en Bavière; au contraire,
+ceux qui voulaient continuer leur marche vers l'occident, cherchaient à
+éviter le fleuve, en passant par les défilés des montagnes. Le Danube
+est une formidable barrière, que, même de nos jours, de puissantes
+armées ne peuvent tenter de franchir sans de grands dangers. D'ailleurs
+le brusque méandre que le bas Danube décrit vers le nord, et le large
+étalement de son delta servent, pour ainsi dire, de bouclier aux plaines
+valaques, et jadis obligeaient les peuples non navigateurs à se
+détourner vers les Carpathes. Les cours parallèles du Dnieper, du Boug,
+du Dniester, du Pruth, protégeaient aussi, bien que dans une moindre
+mesure, les terres de la basse Moldavie.
+
+Néanmoins c'est un phénomène vraiment étrange, et qui témoigne d'une
+singulière ténacité chez le peuple roumain, qu'il ait pu maintenir ses
+traditions, sa langue, sa nationalité, au milieu des chocs violents qui
+n'ont pas manqué de se produire sur son territoire entre les ravageurs
+de toute race. Depuis la retraite des armées romaines, tant de bandes
+détachées du gros des envahisseurs goths, avares, huns et petchénègues,
+tant d'oppresseurs slaves, bulgares et turcs ont successivement opprimé
+les paisible cultivateurs du pays, que leur disparition, comme race
+distincte, aurait pu sembler inévitable. Mais, en dépit des inondations
+et des remous de peuples qui ont, à diverses époques, recouvert la
+population des Daces latinisés, ceux-ci, grâce sans doute à la culture
+plus haute qu'ils tenaient de leurs ancêtres et qu'ils gardaient à
+l'état latent, ont toujours fini par émerger du déluge dans lequel on
+les croyait engloutis. Les voici maintenant qui, dégagés de tout élément
+étranger, se présentent au milieu des autres peuples et réclament leur
+place, comme nation indépendante! Ils justifient amplement leur vieux
+proverbe: _Romoun no pere!_ «Le Roumain ne périra pas!» D'ailleurs leur
+nombre s'accroît rapidement, peut-être de quarante à cinquante mille
+personnes par an.
+
+Les Alpes transylvaines sont aux Roumains, puisqu'ils en occupent les
+deux versants; mais, de part et d'autre, les hautes vallées sont
+faiblement habitées et l'on peut voyager pendant des journées entières
+sans rencontrer d'autres demeures que d'informes huttes de bergers. La
+frontière politique, tracée entre l'Austro-Hongrie et la Roumanie sur la
+principale arête des monts, est donc une simple ligne idéale traversant
+la solitude des forêts immenses. Sauf dans le voisinage de la grande
+route, encore unique, et des sentiers qui passent de l'un à l'autre
+versant, les hautes Alpes qui séparent la Transylvanie des plaines
+valaques sont restées une nature vierge, où le chasseur va poursuivre le
+chamois, où naguère vivait le bison, figuré sur le blason de la
+Moldavie. Le Tsigane s'y rend aussi pour aller capturer les ours, bruns
+ou noire, qu'il fera danser de village en village. Il séduit l'animal en
+cachant près de sa retraite une grande jarre pleine d'eau-de-vie et de
+miel; puis, quand l'ours et sa famille sont tombés ivres-morts, le
+Tsigane paraît et les enchaîne.
+
+[Illustration: VALAQUES.]
+
+[Illustration: LE CHIL ET L'OLTO.]
+
+Sur le versant extérieur îles Carpathes, la configuration physique de la
+Roumanie est d'une grande simplicité. En Moldavie, les chaînes basses,
+parallèles aux grandes montagnes, se prolongent du nord-ouest au
+sud-est, et, séparées les unes des autres par les vallées de la
+Bistritza de la Moldava, du Sereth, s'abaissent insensiblement pour
+aller mourir dans les plaines du Danube. En Valachie, les chaînons des
+Alpes transylvaines se ramifient au sud avec une remarquable régularité,
+et les torrents qui en descendent se ressemblent par leur direction
+générale. Toutes les rivières, celles qui naissent dans les vallées
+méridionales, et les cours d'eau plus abondants qui traversent
+l'épaisseur des monts et coupent les Carpathes on fragments séparés, le
+Sil ou Chil, l'Olto ou Aluta, le Buseo, décrivent uniformément une
+courbe vers l'est avant de se mêler, soit directement, soit
+indirectement, dans le grand courant danubien; seulement, la courbe est
+d'autant plus forte que la rivière elle-même débouche plus en aval.
+
+De l'arête suprême des montagnes à la plaine du Danube, l'inclinaison
+moyenne des pentes est à peu près la même dans les divers chaînons, et,
+par suite, les zones de température et de végétation se succèdent du
+nord au sud avec une singulière uniformité. En haut, sur la frontière
+transylvaine, se dressent les cimes revêtues de forêts de conifères et
+de bouleaux, et toutes blanches de neige en hiver; puis viennent les
+croupes des montagnes secondaires, où dominent le hêtre et le
+châtaignier, où se mêlent pittoresquement toutes les essences des forêts
+d'Europe; plus bas encore, les collines doucement ondulées sont
+parsemées de bouquets de chênes et d'érables, et les vignes occupent les
+pentes ensoleillées. Enfin viennent la grande plaine unie et les lacs
+riverains du Danube avec les arbres fruitiers de toute espèce, les
+peupliers et les saules. La zone moyenne, entre les grandes Alpes et les
+campagnes basses, abonde en sites ravissants par la forme pittoresque
+des rochers, la richesse et la variété de la verdure, la limpidité des
+eaux. C'est dans cette «Arcadie heureuse» que se trouvent la plupart des
+grands monastères, magnifiques châteaux forts, couronnés de dômes et de
+tours, entourés de jardins et de parcs. Quant à la plaine, elle est en
+maints endroits nue et monotone; mais ses villages, à demi enfouis dans
+le sol et se confondant avec les herbes, ont du moins l'admirable
+horizon des montagnes bleuies par la distance. Les objets qui arrêtent
+le plus le regard sur la terre unie sont les hautes meules de foin, déjà
+figurées par les sculpteurs romains sur la colonne Trajane.
+
+La campagne roumaine est une autre Lombardie, non certainement par la
+perfection de l'agriculture, mais par l'exubérance spontanée du sol et
+par la beauté du ciel et des lointains. Malheureusement, elle n'est
+point, comme le Milanais et le Vénitien, protégée par son rempart de
+montagnes contre les vents polaires du nord-est, qui sont les plus
+fréquents de l'année. Le climat y est extrême, alternativement
+très-chaud et d'un froid rigoureux[41]. En hiver, il faut protéger les
+vignes en en recouvrant les sarments d'une couche de terre. Il arrive
+parfois, dans la partie sud-orientale de la plaine valaque, la plus
+exposée à la violence du vent, que des troupeaux entiers de boeufs et de
+chevaux, surpris par des tempêtes de neige, vont, en s'enfuyant devant
+l'orage, se précipiter dans les lacs riverains du Danube. Quelques
+districts, où l'eau du ciel ne tombe pas en assez grande abondance, sont
+même de véritables steppes; telles sont, entre le Danube et la
+Jalomitza, les plaines de Baragan, où les outardes vivent en compagnies
+nombreuses; sur des étendues de plusieurs lieues, on n'y aperçoit pas un
+arbre.
+
+[Note 41:
+
+Température moyenne de Bucarest.......... 8°C.
+ » la plus haute................ 45°
+ » la plus basse................ -30°
+Écart.................................... 75°
+]
+
+Géologiquement, la Roumanie présente aussi, de l'arête des montagnes à
+la plaine du Danube, une succession assez régulière de terrains depuis
+le granit des sommets jusqu'aux alluvions modernes que le fleuve a
+déposées sur ses bords. Par une remarquable analogie, le versant
+méridional des Carpathes se compose d'une série de terrains analogues à
+ceux que l'on observe en Galicie, sur le versant septentrional, et les
+mêmes produits minéraux, le sel gemme, dont il existe de véritables
+montagnes, le gypse, les calcaires lithographiques, le pétrole, coulant
+en très-grande abondance, invitent le travail de l'homme. Des strates de
+terrains tertiaires forment la plus grande partie des plaines, mais
+toutes celles qui s'étendent à l'est de Ploiesti et de Bucarest sont en
+entier recouvertes de couches quaternaires d'argile et de cailloux
+roulés, dans lesquelles on a trouvé en abondance des ossements de
+mammouths, d'éléphants et de mastodontes. Les rivières troublées qui
+traversent ces campagnes se sont creusé, entre les berges de cailloux,
+des lits sinueux, semblables à de larges fossés.
+
+Comme la Lombardie, à laquelle tant de traits physiques et sa population
+même la font ressembler, la plaine de Roumanie est un ancien golfe marin
+comblé par les débris descendus des montagnes. Mais si la mer a disparu,
+le Danube, qui développe sa vaste courbe de 850 kilomètres au sud de la
+plaine valaque, est lui-même une autre mer par la masse de ses eaux et
+par la facilité qu'il offre à la navigation. Précisément à son entrée
+dans les campagnes basses, au célèbre défilé de la «Porte de Fer», son
+lit, profond de 50 mètres, se trouve à 20 mètres au-dessous du niveau de
+la mer Noire, et la portée moyenne de son courant dépasse celle de tous
+les fleuves réunis de l'Europe occidentale, du Rhône au Rhin. Pourtant
+les Romains avaient déjà jeté sur le Danube, immédiatement en aval de la
+Porte de Fer, un pont considéré à bon droit comme l'une des merveilles
+du monde. Poussé, dit-on, par un sentiment de basse envie, l'empereur
+Adrien fit démolir ce monument qui devait rappeler la gloire de Trajan
+aux générations futures. On n'en voit plus que les culées des deux rives
+et, lorsque les eaux sont très-basses, les fondements de seize des vingt
+piles qui soutenaient l'ouvrage; sur le territoire valaque, une tour
+romaine, qui a donné son nom à la petite ville de Turnu-Severin, désigne
+aussi l'endroit où les légions de Rome posaient le pied sur la terre de
+Dacie. Le lieu de passage entre la Serbie et la Roumanie a gardé son
+importance, mais l'industrie moderne n'a pas encore remplacé le pont de
+Trajan, et tant qu'on n'aura pas commencé la construction du pont-viaduc
+de Giurgiu ou Giurgevo à Roustchouk, le Danube continuera de rouler
+librement ses flots de la Porte de Fer à la mer Noire.
+
+[Illustration: DANUBE ET JALOMITZA.]
+
+Au sud des plaines de la Roumanie, le Danube, de même que presque tous
+les fleuves de l'hémisphère septentrional, ne cesse d'appuyer à droite,
+du côté de la Bulgarie. Il en résulte un contraste remarquable entre les
+deux rives. Au sud, la berge rongée par le flot s'élève assez
+brusquement en petites collines et en terrasses; au nord, la plage,
+égalisée par le fleuve pendant ses crues, s'étend au loin et se confond
+avec les campagnes basses. Des marécages, des lacs, des coulées, restes
+des anciens lits du Danube, s'entremêlent de ce côté en un lacis de
+fausses rivières entourant un grand nombre d'îles et de bancs à demi
+noyés. Sur cet espace, où les eaux se sont promenées deci et delà, on
+voit même, au sud de la Jalomitza, les traces de toute une rivière qui a
+cessé d'exister en cours indépendant pour emprunter le lit d'un autre
+fleuve, et dont il ne reste plus que des lagunes et des marais. Tous les
+terrains bas, que le fleuve a nivelés et délaissés, se trouvent
+appartenir à la Valachie, dont ils accroissent la zone marécageuse et
+déserte, tandis que la Bulgarie perd sans cesse du terrain; mais elle a
+pour elle la salubrité du sol, les beaux emplacements commerciaux, et
+c'est de ce côté qu'ont dû être bâties presque toutes les cités
+riveraines. On dit que les castors, exterminés dans presque toutes les
+autres parties de l'Europe, sont encore assez communs dans les terres à
+demi noyées de la rive valaque.
+
+Arrivé à une soixantaine de kilomètres de la mer en ligne droite, le
+Danube vient se heurter contre les hauteurs granitiques de la Dobroudja
+et se rejette vers le nord pour contourner ce massif et s'épanouir en
+delta dans un ancien golfe conquis sur la mer Noire. C'est à ce détour
+du fleuve que ses derniers grands affluents, le Sereth moldave et le
+Pruth, à demi russe par la rive orientale de son cours supérieur, lui
+apportent leurs eaux. Mais le Danube, gonflé par ces deux rivières, ne
+garde tout son volume que sur un espace de 50 kilomètres environ: il se
+bifurque. Le grand bras du fleuve, connu sous le nom de branche de
+Kilia, emporte environ les deux tiers de la masse liquide, et continue
+de former la frontière entre la Roumanie et la Bulgarie turque. La
+branche méridionale ou de Toultcha, qui se subdivise elle-même, coule en
+entier sur le territoire ottoman: c'est la grande artère de navigation,
+par sa bouche turque de la Soulina.
+
+La maîtresse branche du fleuve est fort importante dans l'histoire
+actuelle de la Terre, à cause des changements rapides que ses alluvions
+accomplissent sur le rivage de la mer Noire. En aval d'Ismaïl, le Danube
+de Kilia se ramifie en une multitude de branches qui changent
+incessamment suivant les alternatives des maigres et des inondations,
+des affouillements et des apports de sable. Deux fois les eaux se
+réunissent en un seul canal avant de s'étaler en patte d'oie au milieu
+des flots marins et de former leur delta secondaire en dehors du grand
+delta. La côte de ces terres nouvelles, dont le développement extérieur
+est d'environ vingt kilomètres, s'accroît tous les ans d'une quantité de
+limon égale à 200 mètres de largeur sur des fonds de dix mètres
+seulement[42]. Pourtant, en dépit de la marche rapide des alluvions au
+débouché de la Kilia, la ligne normale du rivage se trouve en cet
+endroit beaucoup moins avancée à l'est qu'à la partie méridionale du
+delta. On peut en conclure que le Danube de Kilia est d'origine moderne
+et que la grande masse des eaux s'épanchait autrefois par les bouches
+ouvertes plus au sud. En étudiant la carte du delta danubien, on voit
+que le cordon littoral d'une si parfaite régularité qui forme la ligne
+de la côte, en travers des golfes salins de la Bessarabie russe et
+moldave, se continue au sud à travers le delta en s'infléchissant
+légèrement vers l'est. C'est l'ancien rivage, il se relève au-dessus des
+plaines à demi noyées comme une espèce de digue, que les diverses
+bouches du fleuve ont dû traverser pour se jeter dans la mer. Les
+alluvions portées par les bras de Soulina et de Saint-Georges se sont
+étalées en une vaste plaine en dehors de cette digue, tandis que le
+grand bras actuel n'a pu déposer au-devant du rempart qu'un archipel
+d'îles encore incertaines. Il est donc plus jeune dans l'histoire du
+Danube.
+
+[Note 42:
+
+Portée moyenne du Danube,
+ d'après Ch. Hartley. 9,200 mètres cubes par seconde.
+ » la plus forte........... 28,000 » »
+ » moyenne de la bouche de Kilia. 5,800 » »
+ » » » Saint-Georges 2,600 » »
+ » » » Soulina.... 800 » »
+Alluvions moyennes du Danube.... 60,000,000 » par an.
+]
+
+Tout en gagnant peu à peu sur la mer, le fleuve en a aussi graduellement
+isolé des lacs d'une superficie considérable. Entre la bouche du
+Dniester et le delta danubien, on remarque sur la côte plusieurs golfes
+ou «limans» d'une très-faible profondeur, dans lesquels les eaux
+s'évaporent pendant les chaleurs, en laissant sur le sol une mince
+couche saline. La forme générale de ces nappes d'eau, la nature des
+terrains qui les entourent, la disposition parallèle des ruisseaux qui
+s'y jettent, les font ressembler complètement à d'autres lacs que l'on
+voit plus à l'ouest jusqu'à l'embouchure du Pruth; seulement ces
+derniers sont remplis d'eau douce, et le cordon de sable qui les barre à
+l'entrée les sépare non des flots de la mer Noire, mais de ceux du
+Danube. Sans aucun doute tous ces lacs riverains du fleuve étaient
+autrefois des limans d'eau salée comme les lagunes de la côte; mais à
+mesure que le Danube a comblé son golfe, ces lacs, graduellement séparés
+de la mer, se sont vidés de leurs eaux salées et se sont remplis d'eau
+douce: que le fleuve continue d'empiéter dans la mer, et les nappes
+salines du littoral, alimentées en amont par des ruisseaux d'eau pure,
+se transformeront de la même manière.
+
+Immédiatement au nord de ces lacs du littoral maritime et danubien,
+l'entrée des plaines valaques était défendue par une ligne de
+fortifications romaines, connues sous le nom de «mur» ou «val de
+Trajan», comme les fossés, les murailles et les camps retranchés de la
+Dobroudja méridionale; le peuple les attribue d'ordinaire au césar,
+quoiqu'elles aient été élevées beaucoup plus tard par le général Trajan
+contre les Visigoths. Cette barrière de défense, qui coïncide à peu près
+avec la frontière politique tracée entre la Bessarabie moldave et la
+Bessarabie russe, est devenue très-difficile à reconnaître sur une
+partie notable de son parcours. Il est probable qu'à l'ouest du Pruth
+elle se continuait par un autre rempart traversant la basse Moldavie et
+la Valachie tout entière; les traces, encore visibles ça et là, en sont
+désignées sous le nom de «chemin des Avares». Entre le Pruth et le
+Dniester, le mur de Trajan était double; une deuxième muraille, dont les
+vestiges se trouvent en entier sur le territoire russe, entre Leova et
+Bender, couvrait les approches de la vallée danubienne. Ce n'était pas
+trop, en effet, d'une double ligne de défense pour interdire l'accès
+d'une plaine si fertile, dont les richesses naturelles devaient allumer
+la cupidité de tous les conquérants!
+
+Malgré les populations si diverses qui ont parcouru, conquis ou dévasté
+leur territoire, les habitants de la Roumanie ont gardé sur tous leurs
+limitrophes le privilège d'une beaucoup plus grande cohésion nationale:
+ils ont ce qui manque à la Hongrie, à la Transylvanie, à la Bukovine, à
+la Bulgarie, l'unité de race et de langue. Valaques et Moldaves ne
+forment qu'un seul peuple, et loin de laisser envahir leur territoire,
+ce sont eux, au contraire, qui débordent sur les pays environnants. Dans
+toutes les provinces de la Roumanie, à l'exception de la Bessarabie, qui
+lui fut donnée par les puissances occidentales à l'issue de la guerre de
+Crimée, les habitants non roumains sont en minorité.
+
+L'origine de ce peuple de langue latine est encore enveloppée de
+mystère. Les Roumains, habitants de l'antique Dacie, sont-ils
+exclusivement les descendants de Gètes et de Daces latinisés, ou bien le
+sang des colons italiens amenés par Trajan prédomine-t-il chez eux? Dans
+quelle proportion se sont mêlés au peuple roumain les divers éléments
+des populations environnantes, slaves et illyriennes? Quelle part ont
+eue les Celtes dans la formation de la nationalité valaque? Leurs
+descendants seraient-ils les «Petits Valaques», des bords de l'Olto, les
+«hommes à vingt-quatre dents», ainsi nommés à cause de leur bravoure? On
+ne saurait le dire avec certitude; des savants de premier ordre, comme
+Chafarik et Miklosich, font à ces diverses questions des réponses
+contradictoires. Les vastes plaines que les Roumains habitent
+aujourd'hui avaient été, sinon complètement, du moins en grande partie
+abandonnées par eux au troisième siècle, lorsqu'ils durent émigrer de
+l'autre côté du fleuve, par ordre de l'empereur Aurélien. S'il est vrai
+que les arrière-petits-fils de ces exilés soient jamais retournés dans
+leur patrie, à quelle époque y revinrent-ils pour y remplacer les
+Slaves, les Magyars, les Petchénègues? Miklosich présume que ce fut vers
+le cinquième siècle, Roesler croit que ce fut huit cents ans plus tard;
+mais son opinion est certainement erronée, car dès le onzième siècle les
+chroniques mentionnent l'existence des Roumains dans la région des
+Carpathes. Enfin d'autres écrivains pensent qu'il n'y eut point
+d'immigration nouvelle et que le résidu des populations romanisées du
+pays suffît pour reconstituer peu à peu la nationalité. Quoi qu'il en
+soit, ce petit peuple, dont les commencements sont tellement incertains,
+a grandi d'une manière surprenante, puisqu'il est devenu la race
+prépondérante sur le bas Danube et dans les Alpes transylvaines, et sert
+aux populations de la péninsule thraco-hellénique de rempart contre les
+envahissements de la Russie.
+
+Encore au dix-septième siècle la langue roumaine était tenue pour un
+patois et les Valaques eux-mêmes devaient parler slave dans les églises
+et devant les tribunaux. De nos jours, au contraire, les patriotes
+roumains travaillent activement à purifier leur idiome de tous les mots
+serbes, qui s'y trouvent dans la proportion d'un dixième environ, et des
+termes turcs et grecs introduits dans la langue lors de la domination
+des Osmanlis. De même que les Grecs modernes cherchent à rapprocher le
+romaïque du langage des auteurs classiques, de même les «Romains» du
+Danube s'occupent de policer leur latin, afin de le placer sur le même
+rang que les langues romanes occidentales, le français et l'italien. Ils
+se sont également débarrassés de l'écriture slave pour prendre les
+caractères français; malheureusement, cette réforme s'est faite d'une
+manière un peu violente, en désaccord avec la prononciation vraie des
+mots, et les grammairiens ne sont pas encore unis pour fixer la
+véritable orthographe: Bukoviniens, Transylvains, Valaques, veulent tous
+faire prévaloir leur mode de transcription. Ces derniers, grâce à leur
+indépendance politique, l'emporteront sans doute. Quoi qu'il en soit, la
+langue roumaine devient chaque année plus néo-latine par le vocabulaire
+aussi bien que par la syntaxe. La lecture des ouvrages français, qui
+constituent la principale littérature de la Roumanie, aide à cette
+transformation. Par un remarquable contraste, l'idiome des villes, qui
+jadis, à cause du va-et-vient des étrangers, était beaucoup plus impur
+que celui des campagnes, est devenu maintenant le plus latin des deux,
+le moins patoisé d'éléments slaves. Mais il y reste encore un fonds de
+deux cents mots environ qui ne se retrouve dans aucune langue connue et
+que l'on croit être un débris de l'ancien dace parlé avant l'occupation
+romaine. En outre, le valaque se distingue foncièrement des langues
+romanes de l'Occident par l'habitude de placer l'article et le pronom
+démonstratif après le substantif. Ce phénomène se présente aussi dans
+l'albanais et le bulgare, ce qui autorise Miklosich à supposer que c'est
+là un trait de l'ancienne langue des aborigènes, transmis depuis aux
+autres habitants du pays. Un trait non moins caractéristique de l'idiome
+roumain se retrouve dans la façon de prononcer les voyelles.
+
+Mais, si ce sont là des indices précieux pour le linguiste, le peuple
+roumain, pris en masse, les ignore, et s'il les connaissait, il ne
+s'arrêterait point à de pareils détails. Encore tout fier de la gloire
+des anciens conquérants romains, le moindre paysan valaque se croit
+descendu des patriciens de Rome. Plusieurs de ses coutumes, à la
+naissance des enfants, aux mariages, aux cérémonies mortuaires,
+rappellent encore celles des Romains: la danse des _Calouchares_ n'est
+autre, dit-on, que celle des anciens prêtres saliens. Le Valaque aime à
+parler de son «père» Trajan, auquel il attribue tout ce qu'il voit de
+grand dans son pays, non-seulement les ruines de ponts, de forteresses
+et de chemins, mais jusqu'aux oeuvres que d'autres peuples
+attribueraient à Roland, à Fingal, aux puissances divines ou infernales.
+Maint défilé de montagne a été ouvert d'un coup par le glaive de Trajan;
+l'avalanche qui se détache des cimes, c'est le «tonnerre de Trajan»; la
+Voie lactée même est devenue le «chemin de Trajan»: pendant le cours des
+siècles, l'apothéose est devenue complète. Ayant choisi le vieil
+empereur pour le représentant même de sa nation, le Roumain se refuse
+donc à considérer comme ses ancêtres les Gètes et les Daces; il ignore
+ce que furent les Goths, et s'il est vrai qu'il soit leur parent par
+l'origine première, certes il a cessé de leur ressembler, si ce n'est
+dans les montagnes, où l'on voit beaucoup d'hommes grands, aux yeux
+bleus, à la blonde chevelure flottante, comme devaient être probablement
+les anciennes populations du pays. Mais, par la grâce et la souplesse,
+les montagnards, aussi bien que les gens des campagnes danubiennes, se
+distinguent des hommes du Nord et se rapprochent des peuples
+méridionaux.
+
+En général, les Roumains de la plaine, et parmi eux principalement les
+Valaques, ont de beaux visages bruns, des yeux pleins d'expression, une
+bouche finement dessinée montrant dans le rire deux rangées de dents
+d'une éclatante blancheur; ils se distinguent par la petitesse de leurs
+pieds et de leurs mains et par la finesse de leurs attaches. Ils aiment
+à laisser croître leur chevelure, et l'on raconte que nombre de jeunes
+hommes se font réfractaires au service de l'armée uniquement pour sauver
+les belles boucles flottant sur leurs épaules. Adroits de leur corps,
+lestes, gracieux dans tous leurs mouvements, ils sont, en outre,
+infatigables à la marche et supportent sans se plaindre les plus dures
+fatigues. Ils portent leur costume avec une aisance admirable, et même
+le berger valaque, avec sa haute _cachoula_ ou bonnet de poil de mouton,
+la large ceinture de cuir qui lui sert de poche, la peau de mouton jetée
+sur une épaule, et ses caleçons qui rappellent la braie des Daces
+sculptés sur la colonne de Trajan, impose par la noblesse de son
+attitude. Les femmes de la Roumanie sont la grâce même. Soit qu'elles
+observent encore les anciennes modes nationales et portent la large
+chemisette brodée, la veste flottante, le grand tablier multicolore où
+dominent le rouge et le bleu, la résille d'or et de sequins sur les
+cheveux, soit qu'elles aient adopté la toilette moderne, elles charment
+toujours par leur élégance et leur goût. A ses avantages extérieurs, la
+Roumaine ajoute une intelligence rapide, une gaieté communicative, un
+esprit de repartie qui en font la Parisienne de l'Orient. Ce sont les
+femmes si gracieuses de la Valachie, et non les ondes, d'une limpidité
+douteuse, de la rivière de Bucarest, qui ont fait naître le proverbe: «O
+Dimbovitza! celui qui a bu de ton eau ne peut plus te quitter!»
+
+Au milieu des populations valaques homogènes, on rencontre ça et là
+quelques groupes de colons bulgares, auxquels se sont ajoutés récemment
+nombre de compatriotes, qui fuyaient les persécutions des Grecs et des
+Turcs, et dont Braïla est devenu le centre d'agitation politique. Les
+Bulgares natifs de la Roumanie et descendants des anciens ravageurs du
+sol paraissent avoir été singulièrement modifiés par les croisements et
+le milieu; ce sont maintenant les plus laborieux des cultivateurs, et
+dans les alentours des grandes villes ils ont la spécialité du jardinage
+et de l'industrie maraîchère. Une grande partie de la Bessarabie enlevée
+aux Russes par le traité de Paris, et non encore entièrement roumanisée,
+est habitée principalement par ces honnêtes agriculteurs bulgares. Jadis
+le territoire était peuplé de Tartares Nogaïs, mais le gouvernement
+russe se débarrassa de ces nomades et les remplaça, dès le commencement
+du siècle et surtout lors de la paix d'Andrinople, en 1829, par quelques
+milliers de familles bulgares échappées à l'oppression des Turcs. Les
+nouveaux venus, établis principalement dans le _Boudzak_ ou «Coin»
+méridional de la Bessarabie, entre le Danube, le Pruth et le val de
+Trajan, donnèrent bientôt à ces contrées un aspect de prospérité
+qu'elles n'avaient jamais eu. Leurs cultures sont mieux soignées que
+celles de leurs voisins moldaves, leurs chemins mieux entretenus; leurs
+villages, qui ont gardé les noms tartares, contrastent avec les
+bourgades des autres races par la régularité du plan, la propreté,
+l'apparence de confort, les beaux vignobles qui les entourent. Bolgrad,
+la capitale des colonies, est une petite ville industrieuse et vivante,
+mirant ses belles constructions régulières dans les eaux du lac Yalpouk.
+Il est vrai que ces Bulgares, qui justifient si brillamment la
+réputation de leur race, pour l'activité, la sobriété, l'économie, sont
+plus ou moins mélangés de Moldaves, de Russes, de Grecs, de Tsiganes,
+avec lesquels ils peuvent s'entretenir dans toutes les langues de
+l'Orient. Ploïesti, l'une des villes les plus prospères de la Valachie,
+a commencé également par être une colonie de Bulgares.
+
+[Illustration: POPULATION DE LA BESSARABIE MOLDAVE.]
+
+Les Russes de la Bessarabie moldave, ainsi nommée des Valaques
+Bessarabes qui la possédaient au quatorzième siècle, sont massés
+principalement à l'est des colonies bulgares, aux bords du Danube de
+Kilia et de la mer Noire, mais on en trouve aussi dans toutes les villes
+de la Moldavie, et notamment à Jassy, où ils ont un quartier distinct.
+Les Russes du pays sont, comme les Bulgares, de bons agriculteurs; quant
+à ceux des villes ils sont presque tous commerçants et disputent aux
+Juifs le maniement des monnaies. Cependant ils jouissent d'une grande
+réputation de probité, justifiée sans doute, car ce sont presque tous
+des hommes qui ont dû s'enfuir de Russie pour obéir à leur foi
+religieuse et pratiquer leurs rites en paix. Il en est parmi eux qui
+appartiennent à la secte des Origénistes ou «Mutilés» (_Skoptzi_). Ces
+fanatiques, privés de toute famille, ne peuvent recruter leurs
+communautés que par l'immigration de leurs coreligionnaires persécutés.
+On les reconnaît aisément à leur corpulence et à leur visage glabre. A
+Bucarest, ce sont eux qui ont la réputation d'être les meilleurs
+cochers; aux bouches du Danube, ce sont les plus habiles pêcheurs; ils
+travaillent en communauté et le produit de leur pêche est par eux
+fidèlement remis à leur chef ou _staroste_.
+
+Des Hongrois, appartenant à la race des Szeklers de la Transylvanie et
+connus dans le pays sous le nom, chinois en apparence, de Tchangheï,
+complètent la série des populations étrangères établies sur le
+territoire roumain en colonies distinctes. Ces Tchangheï, dont l'entrée
+dans la Moldavie centrale date de l'époque où les rois de Hongrie
+étaient les maîtres de la vallée du Séreth, se roumanisent peu à peu;
+ils ne se distinguent plus par le costume et cessent graduellement de
+parler leur rude patois magyar; s'ils ne sont point encore fondus dans
+la population moldave, cela tient sans doute à la différence de
+religion, car ils sont catholiques romains. D'ailleurs ils se recrutent
+chaque année par un certain nombre d'émigrants de Transylvanie,
+qu'attirent le climat plus doux et les terres plus fertiles de la plaine
+moldave. Au printemps et en automne les laboureurs et les moissonneurs
+hongrois descendent en caravanes dans les plaines de la Moldavie.
+
+Au siècle dernier, lorsque le gouvernement des principautés roumaines
+était affermé par le sultan aux Phanariotes ou riches négociants grecs
+du Phanar de Constantinople, l'élément hellénique était aussi
+très-fortement représenté en Moldo-Valachie; mais, de nos jours, il est
+presque sans importance numérique; peut-être, en y comprenant les
+Zinzares hellénisés de Macédoine, ne sont-ils qu'une dizaine de mille,
+mais ils savent se faire leur place comme intendants des grands
+seigneurs, entrepositaires, expéditeurs et négociants en gros.
+L'exportation des céréales dans les villes du bas Danube est presque
+entièrement dans leurs mains. Les traces de l'ancienne domination
+phanariole ne se retrouvent que dans la langue et dans les relations de
+parenté provenant du croisement des familles seigneuriales, Beaucoup
+plus nombreux que les Grecs et d'un poids bien plus considérable dans
+les destinées futures du pays sont les races sans patrie qui vivent sur
+le territoire roumain, les Juifs et les Tsiganes. Les Israélites de
+provenance espagnole, qui vivent principalement dans les grandes villes,
+ne sont point mal vus par la population; mais il n'en est pas de même
+des Juifs venus du nord. Ceux-ci, qui immigrent en foule de la Pologne,
+de la Petite-Russie, de la Galicie, de la Hongrie, se trouvent en
+contact journalier avec le pauvre peuple en qualité d'aubergistes,
+d'intermédiaires de tout le petit commerce; ils sont universellement
+détestés, non point à cause de leur religion, mais à cause de l'art
+merveilleux qu'ils déploient pour faire passer les épargnes des familles
+dans leur escarcelle. En outre, on leur attribue toutes sortes de crimes
+imaginaires, et fréquemment la population s'est ruée contre eux avec
+fureur pour venger le prétendu massacre d'enfants qui auraient été
+égorgés en guise d'agneaux à la fête de Pâques. Pourtant les Roumains ne
+savent pas se passer de ces Juifs qu'ils exècrent, et chaque jour ils
+fortifient le monopole commercial de la race envahissante, tout en leur
+interdisant, de par la loi, l'acquisition des propriétés territoriales.
+Il y a là pour le pays de redoutables ferments de discorde, d'autant
+plus graves qu'ils pourraient quelquefois donner un prétexte à
+l'intervention étrangère. Déjà, si les évaluations faites dans le pays
+ne sont pas exagérées,--et l'ubiquité des Juifs les montre plus nombreux
+qu'ils ne le sont en réalité,--les Israélites constitueraient le
+cinquième de la population totale dans la Moldavie. Leur dialecte usuel
+est un jargon allemand mêlé d'un grand nombre de mots empruntés à toutes
+les langues orientales, et ce langage même contribue à les faire haïr,
+car on voit en eux les avant-coureurs des Allemands et l'on se demande
+si leurs invasions commerciales ne sont pas le prélude d'une autre
+invasion, dans laquelle sombrerait l'indépendance politique du pays.
+Quant à l'autre race des commerçants orientaux, celle des Arméniens,
+elle est représentée par quelques colonies florissantes, surtout en
+Moldavie. Ces Haïkanes, descendus d'émigrants qui vinrent à diverses
+époques, du onzième au dix-septième siècle, ne se distinguent point de
+leurs coreligionnaires de la Bukovine et de la Transylvanie; ils vivent
+dans l'isolement, et si le peuple ne les aime pas, du moins ont-ils le
+talent de ne pas se faire haïr. Un petit nombre d'Arméniens, venus de
+Constantinople et parlant le turc, résident aussi sur le bas Danube.
+
+La race jadis méprisée des Tsiganes entre peu à peu dans la masse de la
+population; ces parias deviennent Roumains et patriotes par la vertu
+d'une liberté relative. Naguère encore les Tsiganes étaient esclaves:
+les uns appartenaient à l'État, les autres étaient la chose des boyards
+ou des couvents; néanmoins la plupart d'entre eux restaient nomades,
+travaillant, trafiquant ou volant pour le compte de ceux qui les
+employaient. Ils se divisaient en véritables castes, dont les
+principales étaient celles des _lingourari_ ou fabricants de cuillers,
+des _oursari_ ou montreurs d'ours, des _ferrari_ ou forgerons, des
+_aurari_ ou orpailleurs, des _lautari_ ou louangeurs. Ces derniers, les
+plus policés de tous, étaient les musiciens chargés de célébrer la
+gloire et les vertus des boyards; maintenant ce sont les ménétriers des
+villages et les musiciens des villes, les troubadours de la Roumanie.
+S'ils diffèrent socialement des paysans, c'est peut-être par une liberté
+plus grande. En 1837, les Tsiganes de la Valachie furent assimilés aux
+autres cultivateurs, et, depuis, l'émancipation s'est faite sans
+distinction de races pour tous les serfs de la glèbe. Très-peu nombreux
+sont les Tsiganes _netolzi_, êtres dégradés qui vaguent à moitié nus
+dans les bois ou sous la lente, vivent de maraude, se nourrissent des
+restes les plus immondes et n'enterrent point leurs morts. Presque tous
+les Tsiganes sont désormais fixés au sol, qu'ils savent cultiver avec
+soin, ou bien ils exercent un métier régulier. La fusion des races,
+entre Tsiganes et Roumains, s'opère d'autant plus facilement que la
+religion est la même et que tous les anciens nomades parlent la langue
+du pays. Le type étant beau de part et d'autre, les croisements
+deviennent de plus en plus nombreux et il est à croire que dans quelques
+générations les Tsiganes de Roumanie seront une race du passé. Telle est
+la cause principale de l'énorme écart, de 100,000 à 300,000, donné par
+les diverses statistiques pour le nombre des Tsiganes[43].
+
+[Note 43: Population approximative de la Roumanie en 1875:
+
+ Valachie. Moldavie. Total
+Roumains................. 3,040,000 1,420,000 4,460,000
+Bulgares................. --- 90,000 90,000
+Russes et autres Slaves.. --- 40,000 40,000
+Hongrois................. --- 50,000 50,000
+Tsiganes................. 80,000 50,000 130,000
+Juifs.................... 100,000 300,000 400,000
+Arméniens................ --- 10,000 10,000
+
+ 3,220,000 1,960,000 5,180,000
+
+ Étrangers.
+Autrichiens de diverses langues.. 30,000
+Grecs............................ 10,000
+Allemands........................ 5,000
+Français......................... 1,500
+Autres........................... 6,000
+]
+
+La nation roumaine est encore dans sa période de transition entre l'âge
+féodal et l'époque moderne. Les révolutions de 1848, peut-être plus
+importantes dans l'Europe danubienne qu'elles ne le furent en France et
+en Italie, ne firent qu'ébranler l'ancien régime dans les Principautés
+roumaines, mais elles ne le détruisirent point. Encore en 1856 les
+paysans valaques et moldaves étaient asservis à la glèbe; sans droits,
+sans avoir personnel, presque sans famille, puisqu'ils étaient à la
+merci du caprice, les malheureux passaient leur existence à cultiver la
+terre des seigneurs ou des couvents et vivaient eux-mêmes dans de
+misérables tanières boueuses, que souvent on ne distinguait pas même des
+broussailles et des amas d'immondices. Les maîtres du sol et de ses
+habitants étaient environ cinq ou six mille boyards, descendants des
+anciens «braves», ou devenus nobles à prix d'argent; mais parmi ces
+seigneurs eux-mêmes régnait une grande inégalité: la plupart n'étaient
+que de petits propriétaires, tandis que soixante-dix feudataires en
+Valachie et trois cents en Moldavie se partageaient avec les monastères
+la possession du territoire presque tout entier.
+
+Un pareil état social devait avoir pour conséquence une affreuse
+démoralisation chez les maîtres aussi bien que chez les esclaves. Même
+les qualités naturelles du Roumain, son élan, sa générosité, sa
+promptitude en amitié, tournaient à mal sous un pareil régime. Les
+nobles, possesseurs du sol, fuyant leurs terres où la vue de la
+souffrance les eût gênés, allaient vivre au loin dans l'intrigue et la
+débauche, dépensant sur les tables de jeu des cités occidentales
+l'argent que des intendants, Grecs en majorité, leur envoyaient après
+avoir largement prélevé leur part. Quant à la masse asservie de la
+population, elle était paresseuse, parce que la terre, du reste si
+féconde, ne lui appartenait point; elle était méfiante et menteuse,
+parce que la rusé et le mensonge sont les armes de l'esclave; elle était
+ignorante et superstitieuse, parce que toute son éducation lui avait été
+donnée par un clergé ignare et fanatique. Leurs popes étaient en même
+temps magiciens et guérissaient les maladies par des incantations et des
+philtres sacrés. Parmi les moines, les uns, grands propriétaires de
+serfs et possédant la sixième partie des terres de la Roumanie, étaient
+des boyards en robe, non moins âpres à la curée que les seigneurs
+temporels; les autres, vivant d'aumônes, n'étaient guère que des paysans
+ayant échangé l'esclavage pour la mendicité.
+
+Dépourvus de toute instruction, si ce n'est de celle que leur
+transmettaient les _doïnas_ ou chants des aïeux, gouvernés comme ils
+l'étaient par les anciennes coutumes, les Roumains devaient à une époque
+récente rappeler les populations perdues dans la nuit du moyen âge;
+maintenant encore plusieurs coutumes de leurs ancêtres subsistent dans
+les campagnes. Ainsi, lors des enterrements, les pleureuses à gages
+poussent des cris déchirants auxquels les parents mêlent leurs adieux.
+On place dans le cercueil un bâton dont le mort se servira pour
+traverser le Jourdain, un drap dont il se couvrira comme d'un vêtement,
+une pièce de monnaie qu'il donnera à saint Pierre pour se faire ouvrir
+les portes du ciel; on n'oublie pas non plus le pain et le vin dont il
+aura besoin pendant son voyage. Mais si le défunt avait les cheveux
+rouges, il est fort à craindre qu'il ne tente de revenir sur la terre
+sous forme de chien, de grenouille, de puce ou de punaise, et qu'il ne
+pénètre la nuit dans les maisons pour sucer le sang des belles jeunes
+filles. Alors il est prudent de clouer fortement le cercueil, ou, mieux
+encore, de traverser d'un pieu la poitrine du cadavre.
+
+De pareilles hallucinations cesseront bientôt, sans aucun doute, de
+hanter l'esprit des campagnards. Depuis que le paysan cultive sa propre
+terre, les progrès intellectuels et moraux de la nation ont au moins
+égalé ses progrès matériels, et ceux-ci sont vraiment considérables.
+Libéré officiellement en 1856, mais encore retenu longtemps par les
+liens d'un demi-servage, le paysan a fini par posséder au moins une
+partie du sol. Tant que le seigneur resta l'unique possesseur de la
+terre, il fut aussi le «maître du pain» et l'ancien serf n'avait qu'une
+liberté presque illusoire. Enfin la loi de 1862, plus ou moins bien
+appliquée pendant les années suivantes, remit à chaque chef de famille
+agricole une parcelle des terrains qu'il cultivait, variant de 3 à 27
+hectares; et, depuis cette époque, les paysans, devenus plus libres, ont
+aussi gagné singulièrement en dignité et en amour du travail. Leur
+terre, si fertile, quoique si mal labourée par la vieille charrue
+romaine et privée de tout engrais, produit des quantités énormes de
+céréales, dont le prix, soldé en beaux écus sonnants, réjouit le
+cultivateur et l'encourage à une plus grande activité. La Roumanie est
+désormais une des principales contrées d'exportation pour les blés; et,
+dans les années favorables, quand les sauterelles d'Orient ne sont pas
+venues s'abattre sur ses campagnes, quand les violences d'une
+température extrême n'ont pas tué les plantes, elle est même pour
+l'Europe occidentale un grenier plus riche que la Hongrie. En moins de
+dix ans, l'exportation des céréales, blé, maïs, orge, seigle, a doublé,
+et la somme annuelle qu'elle vaut au pays varie de cent à deux cents
+millions de francs. Malheureusement, le paysan ne mange guère le froment
+qu'il produit; il garde pour lui le maïs, qui lui sert à préparer sa
+bouillie ordinaire ou _mamaliga_ et à fabriquer la mauvaise eau-de-vie
+qui le console de ses cent quatre-vingt-quatorze jours de jeûne annuel.
+La culture de la vigne, jadis absolument négligée, s'accroît aussi
+chaque année, et les collines avancées qui forment les contre-forts des
+Carpathes, produisent d'excellents crus.[44] Le temps n'est plus où, par
+suite du dégoût que le travail inspirait au Roumain, le nom de Valaque
+était dans tout l'Orient synonyme de berger.[45] Toutefois les terrains
+improductifs s'étendent encore sur plus d'un quart de la Roumanie, et le
+système de culture, qui est l'assolement triennal, laisse chaque
+troisième année le sol en jachère. Il paraît que, dans l'ensemble, les
+terres de la Moldavie sont beaucoup mieux cultivées que celles des
+plaines valaques. Cela tient surtout à ce que nombre de grands
+propriétaires moldaves, bien différents à cet égard de leurs voisins,
+les boyards de Yalachie, vivent sur leurs terres et tiennent à honneur
+d'en diriger eux-mêmes l'exploitation; mais de proche en proche les
+améliorations se répandent dans toute l'étendue de la Roumanie, et déjà
+les batteuses à vapeur fonctionnent dans la plupart des grandes
+propriétés. Les bonnes méthodes de culture gagnent aussi peu à peu parmi
+les petits propriétaires; d'ailleurs ceux-ci ont, en maints districts,
+l'intelligence de s'associer pour exploiter en commun de vastes
+étendues. Souvent des communes entières afferment des terrains d'une
+étendue considérable; chacun des participants paye une taxe
+proportionnelle à la surface des champs qu'il cultive.
+
+[Note 44: Agriculture de la Roumanie:
+
+ Terrains.
+Régions incultes.............. 3,800,000 hect.
+Prairies et pâturages......... 3,850,000 »
+Forêts........................ 2,000,000 »
+Terrains cultivés en céréales. 2,225,000 »
+Vignobles...................... 100,000 »
+Jardins, etc................... 50,000 »
+ ------------------
+ 12,025,000 hect.
+
+ Production moyenne.
+Maïs........... 20,000,000 hectolitr.
+Froment........ 15,000,000 »
+Orge........... 8,000,000 »
+Vins........... 1,000,000 »
+]
+
+[Note 45: Animaux domestiques en 1874:
+
+Boeufs et vaches, etc.. 2,900,000
+Buffles................ 100,000
+Chevaux................ 600,000
+Porcs.................. 1,200,000
+Brebis................. 5,000,000
+Chèvres................ 500,000
+]
+
+Pays essentiellement agricole, la Roumanie n'exploite guère que les
+richesses fournies spontanément par la nature. Les veines de métaux
+divers, si nombreuses dans les Carpathes, sont laissées sans emploi à
+cause du manque de routes d'accès; les fontaines de pétrole coulent sans
+utilité, et la plupart des couches de sel gemme restent en réserve sous
+le sol pour des âges futurs. Quatre salines seulement sont exploitées
+pour le compte du gouvernement, deux par des ouvriers libres, deux
+autres par des condamnés qui passent leur vie dans les profondeurs de la
+roche: chaque année, la production du sel, qu'il serait facile de
+centupler, s'élève à plus de 50,000 tonnes. La pêche est aussi l'une des
+industries de la Roumanie. Les riverains du bas Danube salent et
+expédient les poissons qui se trouvent en abondance dans le fleuve et
+les lacs avoisinants et préparent le caviar que leur donnent les grands
+esturgeons. C'est à peu près tout: la Roumanie ne peut avoir d'industrie
+manufacturière que dans le voisinage des grandes villes; elle n'a même
+de véritable spécialité que pour les confitures, triomphe de ses
+ménagères.
+
+Néanmoins son commerce ne cesse de s'accroître[46]. Naturellement, elle
+n'avait autrefois qu'un débouché pour ses produits, celui des «chemins
+qui marchent». Le Danube était la seule porte ouverte au grand mouvement
+des échanges, et presque toutes les marchandises devaient s'entreposer à
+Galatz, située précisément à l'angle du fleuve où viennent converger,
+par le Sereth, les principales routes de la Valachie et de la Moldavie.
+Longtemps encore le Danube restera la grande voie commerciale, du moins
+pour les marchandises; de même, le Pruth, que les bateaux à vapeur
+remontent jusqu'à Sculeni, à une faible distance au nord de Jassy,
+continuera de rendre de grands services aux expéditeurs de denrées; la
+Bistritza et les autres rivières descendues des Carpathes seront les
+grands véhicules des trains de bois; mais les chemins de fer ont donné à
+la Roumanie d'autres issues vers l'extérieur. Par Jassy et la Bukovine,
+le delta du Danube se relie à la Pologne, à l'Allemagne du Nord et aux
+rivages de la Baltique; par la ligne de Jassy au Pruth, elle se rattache
+à Odessa, à la mer Noire et à tout le réseau russe; par le pont de
+Giurgiu, qui n'aura pas moins de 3 kilomètres de longueur de l'une à
+l'autre rive du Danube, et qui rejoindra le chemin de Varna, les plaines
+valaques seront en communication directe avec la mer Noire, et bientôt
+d'autres voies ferrées iront rejoindre à travers les Carpathes, par les
+défilés de la Tour-Rouge (Turnu-Roch) et du Chil, les hautes vallées
+transylvaines et les plaines de la Hongrie. Comme le Piémont et la
+Lombardie, les campagnes moldo-valaques ne peuvent manquer de devenir,
+grâce à l'horizontalité du sol, une des régions les plus importantes de
+l'Europe pour la jonction et les croisements des chemins de fer. Mais ce
+n'est point sans appréhension que Moldaves et Valaques voient
+s'approcher cette ère commerciale. Ils se disent que les chemins de fer
+d'outre-Carpathes profiteront surtout aux Autrichiens, juifs ou teutons,
+comme leur ont profité déjà la voie ferrée de Czernovitz à Jassy et les
+bateaux à vapeur du Danube; ils comprennent fort bien à quels dangers
+politiques les expose cette prise de possession commerciale par les
+Allemands, surtout sous une dynastie germanique; mais c'est à eux de
+montrer si leur force de cohésion est suffisante pour qu'ils puissent
+maintenir, en dépit des nouveaux venus, une solide individualité
+nationale[47].
+
+[Note 46: Commerce de la Roumanie en 1872:
+
+Importation........ 106,000,000 fr.
+Exportation........ 167,000,000 »
+Transit............ 3,000,000 »
+ ---------------
+Total.............. 276,000,000 fr.
+]
+
+[Note 47:
+
+Bateaux à vapeur du Danube, en 1872 29, d'un port de 7,620 tonneaux
+Grandes routes............ en 1875 4,260 kilomètres.
+Chemins de fer..................... 1,235 »
+Télégraphes........................ 4,000 »
+]
+
+[Illustration: BUCAREST.]
+
+Les Roumains se plaignent fort de ce que le traité de Paris n'ait pas
+complété leur territoire, du côté de la mer Noire, en lui donnant une
+des rives de la Soulina. Jadis le delta danubien appartenait à la
+Moldavie, ainsi que le prouvent les ruines d'une ville construite par
+les Roumains en face de Kilia, sur la rive méridionale du fleuve.
+Jusqu'à la fin du siècle dernier, le préfet moldave d'Ismaïl avait
+juridiction sur le port de la Soulina et s'occupait du curage de la
+passe. Néanmoins les puissances occidentales, attribuant la possession
+du delta tout entier à la Turquie, n'ont laissé aux Roumains que la rive
+gauche du fleuve de Kilia et les îles de ses bouches. Il en résulte que
+la Moldavie n'a point d'issue directe sur le Pont-Euxin, si ce n'est
+pour les embarcations d'un très-faible tonnage; des barres de sable
+ferment toutes les embouchures aux grands navires. M. Desjardins et
+divers ingénieurs ont étudié pour le gouvernement roumain le projet d'un
+canal de grande navigation qui relierait le fleuve à la baie de
+Djibriani, au nord du delta. Ce canal, qui Saurait pas plus de douze
+kilomètres de longueur, offrirait certainement de grands avantages; mais
+son port terminal, si soigneusement qu'on le construise, aurait
+l'inconvénient de s'ouvrir dans une baie fort tempétueuse, où soufflent
+en plein les vents du nord-est, les plus dangereux de la mer Noire. En
+attendant l'ouverture de ce futur port de Carol, la Roumanie n'a-t-elle
+pas, comme toutes les autres nations d'Europe, l'embouchure de la
+Soulina au service de son commerce? C'est elle qui en profite le plus
+pour l'exportation de ses grains, et cependant elle n'a pas eu besoin de
+prendre sa part des grands travaux que la Commission européenne a dû
+entreprendre et continue sans cesse aux frais des puissances de
+l'Occident, pour approfondir la passe de cette bouche du fleuve.
+
+Bucarest ou Bucuresci, capitale de la Valachie et de l'Union roumaine,
+compte déjà parmi les grandes cités de l'Europe. Après Constantinople et
+Pest, c'est la ville la plus populeuse de toute la partie sud-orientale
+du continent; elle se donne à elle-même le nom de «Paris de l'Orient».
+Naguère pourtant ce n'était guère qu'une collection de villages, fort
+pittoresques de loin, à cause de leurs tours et de leurs dômes brillant
+au milieu des bosquets de verdure, mais assez désagréables à
+l'intérieur, mal bâtis, traversés de rues toujours infectes, remplies,
+suivant les saisons, de poussière ou de boue. Mais, grâce à l'affluence
+de la population, à l'accroissement rapide du commerce et de la
+richesse, Bucarest se transforme rapidement, et de grandes rues, propres
+et bordées de beaux hôtels, des places fort animées, de vastes parcs
+bien entretenus, lui donnent dans les quartiers du centre l'apparence
+d'une capitale européenne, méritant son nom qui signifie, dit-on, «ville
+joyeuse.» De rares édifices et quelques ornements d'architecture, dans
+le style turc ou persan, rappellent l'ancienne domination des Osmanlis.
+
+La ville de Jassy ou Yachi, qui fut après Sutchava, aujourd'hui annexée
+par l'Autriche, la capitale de la Moldavie, occupe une position moins
+centrale que Bucarest; mais la fertilité de ses campagnes, le voisinage
+du Pruth et de la Russie, à laquelle elle sert d'entrepôt, sa situation
+sur le grand chemin commercial qui réunit la mer Baltique à la mer
+Noire, devaient lui donner aussi une population nombreuse; comme
+Bucarest, elle est devenue florissante, quoique l'union des deux
+principautés roumaines en un seul État l'ait privée de son titre de
+capitale. Bâtie sur les derniers renflements de collines exposées au
+soleil du midi, baignée par la petite rivière de Bahlui, qui serpente au
+milieu des ombrages, Jassy se présente sous un aspect assez grandiose,
+que ne dément point la vue des beaux quartiers de l'intérieur. La
+population, où les Juifs, les Arméniens, les Russes, les Tsiganes, les
+Tartares, les Szeklers sont nombreux, a déjà une physionomie
+semi-orientale: on se croirait sur le seuil même de l'Asie.
+
+Toutes les autres villes de la Roumanie doivent aussi leur importance à
+la position qu'elles occupent sur des chemins de commerce. Botochani, au
+nord de la Moldavie, est une ville de transit pour la Pologne et la
+Galicie; on peut en dire autant de Falticheni, aux foires
+internationales très-fréquentées. Le commerce fait grandir les cités du
+Danube: Vilkov, le grand marché aux poissons et au caviar; Kilia,
+l'antique Achillea ou ville d'Achille; Ismaïl, où les _lipovanes_ russes
+sont nombreux; Reni; Galatz ou Galati, que l'on dit être une ancienne
+colonie des Galates et qui est aujourd'hui la grande cité commerçante du
+bas Danube et le siége de la commission européenne des embouchures;
+Braïla, jadis pauvre village, quand elle était une forteresse turque, et
+maintenant la cité préférée des Grecs de Roumanie, la rivale de
+Constantinople, d'Alexandrie et de Smyrne comme centre littéraire de
+l'hellénisme en dehors de la Grèce. Toutes ces villes, quoique situées
+sur le fleuve, sont de véritables ports de la mer Noire et des entrepôts
+où viennent s'emmagasiner les denrées agricoles, et surtout les céréales
+vendues à l'étranger; Giurgiu, le San-Giorgio des Génois, est le port de
+Bucarest sur le Danube; Turnu-Séverin est la porte d'entrée de la
+Valachie, en aval des grands défilés du fleuve; Craïova, Pitesti,
+Ploïesti, Buzeo, Fokchani, s'élèvent à l'issue des chemins qui
+descendent des hautes vallées de la Transylvanie. Alexandria, ville
+nouvelle bâtie au milieu des plaines qui s'étendent de Bucarest à
+l'Olto, est un entrepôt de produits agricoles.
+
+Jadis, pendant les temps des incessantes guerres du moyen âge, alors que
+la forte position stratégique était un plus précieux avantage que les
+facilités du commerce, les capitales de la «Domnie» avaient dû s'établir
+au coeur même des Carpathes. Au treizième siècle, la métropole était à
+Campu-Lungu, au milieu des montagnes. Celle qui lui succéda fut la
+Curtea d'Ardgeche ou «cour d'Argis», fondée, au commencement du seizième
+siècle, par le prince Negoze ou Nyagon Bessaraba; il n'en reste plus
+qu'un monastère et une église merveilleuse, dont les murailles, les
+corniches, les quatre tours aux toits d'étain brillant sont ciselées
+comme un bijou d'orfèvrerie; pas une pagode indoue n'est plus ornée que
+cette grande châsse byzantine. Quant au beau palais élevé par les
+_domni_ dans la troisième capitale, qui fut Tirgovist, sur la Jalomitza,
+on n'en voit plus que des murs noircis par l'incendie[48].
+
+[Note 48: Population approximative des villes principales de la
+Roumanie, en 1875:
+
+ VALACHIE.
+Bucarest............ 200,000 hab.
+Ploïesti............ 30,000 »
+Braila.............. 26,000 »
+Craïova............. 22,000 »
+Giurgovo ou Giurgiu. 15,000 »
+Pitesti............. 15,000 »
+Buzeo............... 11,000 »
+Campu-Lungu......... 11,000 »
+Alexandria.......... 10,000 »
+Kalarach (Stirbey).. 5,000 »
+Turnu-Séverin....... 3,000 »
+
+ MOLDAVIE.
+Jassy............... 90,000 »
+Galatz.............. 80,000 »
+Botochani........... 40,000 »
+Berlad.............. 26,000 »
+Ismaïl.............. 21,000 »
+Fokchani............ 20,000 »
+Piatra.............. 20,000 »
+Houchi.............. 18,000 »
+Roman............... 17,000 »
+Bacau............... 15,000 »
+Falticheni.......... 15,000 »
+Dorohoï............. 9,000 »
+Kilia............... 8,000 »
+Reni................ 8,000 »
+Bolgrad............. 6,000 »
+]
+
+La Roumanie, formée des deux anciennes Principautés-Unies de Moldavie et
+de Valachie, s'est constituée en un État unitaire et semi-indépendant,
+sous la protection des grandes puissances européennes et ne
+reconnaissant l'ancienne suzeraineté du sultan que par un tribut de
+moins d'un million de francs. Elle s'est donné un prince héréditaire
+tenu de gouverner d'après les formes constitutionnelles et pris dans la
+famille prussienne des Hohenzollern. La plus récente constitution, celle
+de 1866, confère au prince le droit de nommer les titulaires de toutes
+les fonctions publiques, ceux de conférer tous les grades militaires, de
+commander l'armée, de battre monnaie, de sanctionner les lois ou de leur
+refuser sa signature; d'amnistier les condamnés ou de commuer leur
+peine. Il est assisté par des ministres. Son traitement annuel est de
+1,200,000 francs.
+
+Le pouvoir législatif est composé de deux chambres, nommées suivant une
+procédure assez compliquée, destinée à favoriser surtout les intérêts de
+fortune. A l'exception des serviteurs à gages, tous les Roumains âgés de
+vingt et un ans et payant à l'État un impôt de quelque nature que ce
+soit, sont inscrits sur les listes électorales, mais ils se divisent en
+quatre collèges, dont la puissance votative diffère singulièrement. Le
+premier collège de chaque district est composé des électeurs ayant un
+revenu foncier de 5,300 francs et au-dessus; les électeurs dont le
+revenu foncier est de 1,100 à 5,500 francs font partie du deuxième
+collège; les commerçante et les industriels des villes payant un impôt
+d'au moins 29 francs, les pensionnaires de l'État, les officiers en
+retraite, les professeurs et les gradués universitaires forment le
+troisième collège; enfin tous les autres électeurs sont groupés dans la
+quatrième catégorie. Les deux premiers collèges nomment chacun un député
+par district; le troisième, beaucoup plus nombreux, élit un député dans
+les petits chefs-lieux, deux dans les villes plus considérables, trois
+dans les villes importantes, quatre à Jassy, six à Bucarest. Quant au
+quatrième collège, il est privé du vote direct; en droit, il est censé
+nommer par groupe de cinquante électeurs un certain nombre de délégués
+qui choisissent leur représentant; en réalité, il se trouve à peu près
+privé du pouvoir électoral.
+
+Le Sénat représente surtout la grande propriété territoriale. Tandis que
+le député n'est point astreint à des conditions de cens supérieures à
+celles de ses mandants, le candidat à la première chambre doit justifier
+d'un revenu d'au moins 8,800 francs, à moins qu'il n'ait exercé quelque
+haute fonction dans l'État. Les électeurs au Sénat sont divisés en deux
+collèges par district, celui des propriétaires de campagne et celui des
+propriétaires de villes, jouissant les uns et les autres d'un revenu
+d'au moins 3,300 francs. Dans les villes où le nombre des électeurs
+n'atteint pas la centaine, on la complète par des propriétaires moins
+imposés, mais de manière à procéder toujours par ordre de richesse. En
+outre, les professeurs des universités de Bucarest et de Jassy ont le
+droit de nommer respectivement un sénateur. L'héritier du trône, les
+métropolitains et les évêques diocésains sont de droit membres du Sénat.
+La durée de chaque législature est de quatre ans. A la fin de chaque
+période, la députation se renouvelle en entier, tandis que les
+sénateurs, élus pour huit ans, tirent au sort pour savoir quel membre de
+chaque district doit se représenter aux suffrages des électeurs.
+
+D'après la lettre de la constitution, les Roumains jouissent de toutes
+les libertés formulées dans les documents de cette nature. La liberté
+d'association et de réunion est affirmée; la presse n'est entravée ni
+par l'autorisation préalable, ni par la censure, ni par les
+avertissements; les municipalités sont élues, ainsi que les maires;
+seulement, dans les communes composées de plus de mille familles, le
+prince a le droit d'intervention directe dans le choix des autorités
+municipales. La peine de mort est abolie, si ce n'est en temps de
+guerre. L'instruction est libre, gratuite et obligatoire «dans les
+communes où se trouvent des écoles». Enfin, tous les cultes sont libres,
+mais la religion «orthodoxe de l'Orient» est déclarée religion dominante
+et les chrétiens seuls peuvent être naturalisés Roumains; en outre, les
+actes de l'état civil doivent toujours être précédés de la bénédiction
+religieuse; la consécration du prêtre est obligatoire pour le mariage.
+L'église de Roumanie, tout en se rattachant à celle d'Orient pour la
+partie dogmatique, est absolument indépendante du patriarche de
+Constantinople et s'administre elle-même par ses réunions synodales;
+elle a pour chefs les deux archevêques de Bucarest et de Jassy. Quelques
+milliers de moines habitent les couvents non encore supprimés.
+
+Judiciairement, le pays est divisé en quatre circonscriptions de cour
+d'appel, ayant pour chefs-lieux Bucarest, Jassy, Fokchani, Craïova. La
+cour de cassation siège à Bucarest. Les codes français ont été
+introduits en Roumanie, avec de légères modifications, en 1865.
+
+L'armée roumaine est en grande partie organisée sur le modèle prussien.
+Tous les citoyens sont tenus de servir de vingt ans à trente-six ans:
+huit ans dans l'armée active et dans la réserve de l'armée active, huit
+ans dans la milice et dans la réserve de la milice. De trente-six à
+cinquante ans, les habitants sont enrégimentés dans la garde nationale.
+L'armée active proprement dite est divisée en armée permanente et en
+armée territoriale. La première n'a pas de garnisons fixes et tous ses
+hommes sont constamment en ligne, tandis que la deuxième armée a des
+garnisons fixes et n'a que le cadre et le tiers des hommes. C'est le
+sort qui décide à quelle armée les jeunes gens doivent appartenir:
+désignés pour l'armée permanente, ils ont devant eux quatre années de
+service actif; dans l'armée territoriale, le temps de service est plus
+long de trois années. En comprenant tous les corps, la Roumanie pourrait
+facilement mettre en campagne une centaine de mille hommes. En outre,
+l'État a aussi sa petite marine de vapeurs et de chaloupes canonnières
+et peut ainsi montrer son pavillon dans la mer Noire.
+
+Les finances de la Roumanie sont moins désorganisées que celles de la
+plupart des États d'Europe. Il est vrai que le gouvernement a dû vivre
+par de continuels emprunts, pour lesquels il paye en moyenne huit pour
+cent d'intérêts et dont quelques-uns ont été en grande partie dévorés
+avant même d'avoir été perçus. La somme presque entière des recettes est
+absorbée chaque année par le service de la dette, l'armée et la
+perception des impôts; pour l'administration proprement dite et le
+travail il ne reste que peu de chose. Néanmoins le crédit de l'État
+roumain se maintient et ses emprunts, font assez bonne figure sur les
+marchés de l'Europe, parce qu'ils ont pour gage territorial plus de 2
+millions d'hectares qui faisaient partie des immenses domaines des
+couvents sécularisés; le gouvernement en met chaque année quelques
+milliers d'hectares aux enchères. La vente du sel et du tabac constitue
+des monopoles de l'État[49].
+
+La Roumanie est partagée administrativement en 33 districts ou
+départements et 164 arrondissements ou _plasi_; elle comprend 62
+communes urbaines et 3,020 communes rurales.
+
+_____________________________________________
+| VALACHIE |
+|____________________________________________|
+| | | POPULATION |
+|DÉPARTEMENTS. | CHEFS-LIEUX. | 1860 |
+|____________________________________________|
+|Ardjeche......|Pitesti.........| 16,700 |
+|Braïla........|Braïla..........| 68,000 |
+|Buzeo.........|Buzeo...........| 144,000 |
+|Dimbovitza....|Tergovist.......| 142,000 |
+|Dolje.........|Craïova.........| 230,000 |
+|Godjiu........|Tergutjilé......| 143,000 |
+|Jalomitza.....|Calares.........| 84,000 |
+|Mehedintzi....|Tchernetz.......| 193,000 |
+|Mutchel.......|Campu-Lungu.....| 82,000 |
+|Olfove........|_Bucarest_.| 316,000 |
+|Olto..........|Slatina.........| 105,000 |
+|Prahova.......|Ploïesti........| 220,000 |
+|Romanetzi.....|Caracal.........| 133,000 |
+|Rimnik-Sarat..|Rimnik-Sarat....| 91,000 |
+|Rimnik-Valcea.|Rimnik-Valcea...| 156,000 |
+|Sacieni.......|Bukavii.........| 556,000 |
+|Teleorman.....|Limnicea........| 148,000 |
+|Vlachka.......|Giurgiu.........| 141,000 |
+| | |____________|
+| | | 2,968,700 |
+|______________|________________|____________|
+
+_____________________________________________
+| MOLDAVIE. |
+_____________________________________________|
+| | | POPULATION |
+|DÉPARTEMENTS. | CHEFS-LIEUX. | 1860 |
+|___________________________________________ |
+|Bacau.........|Bacau...........| 181,000 |
+|Dorchoï.......|Mihaileni.......| 122,000 |
+|Botochani.....|Botochani.......| 151,000 |
+|Faltchi.......|Houchi..........| 88,000 |
+|Jassy.........|_Jassy_....| 182,000 |
+|Covurlui......|Galatz..........| 117,000 |
+|Niamtzu.......|Piatra..........| 154,000 |
+|Putna.........|Fokchani........| 161,000 |
+|Roman.........|Roman...........| 105,000 |
+|Sutchava......|Falticheni......| 125,000 |
+|Tekutch.......|Tekutch.........| 115,000 |
+|Tutova........|Berlad..........| 127,000 |
+|Vaslui........|Vaslui..........| 104,000 |
+| |
+| BESSARABIE MOLDAVE. |
+| |
+|Ismaïl........|Ismaïl..........| 42,000 |
+|Kagoul........|Bolgrad.........| 30,000 |
+| | |____________|
+| | | 1,804,000 |
+|______________|________________|____________|
+
+[Note 49: Budget de la Roumanie, en 1874:
+
+Recettes...................... 91,000,000 fr.
+Dépenses...................... 97,000,000 »
+Dette publique................ 160,000,000 »
+Valeur des terres domaniales.. 300,000,000 »
+]
+
+
+
+
+ CHAPITRE VII
+
+ LA SERBIE ET LA MONTAGNE NOIRE
+
+
+
+
+I
+
+LA SERBIE
+
+De même que les principautés roumaines, la Serbie est sous la dépendance
+nominale de la Turquie, mais en réalité c'est une terre libre, habitée
+par un peuple maître de ses destinées. L'ancienne servitude n'est plus
+rappelée que par un tribut annuel de 300,000 francs et par la présence
+d'une petite garnison turque dans la bicoque de Mali-Zvornik, sur la
+frontière de la Bosnie. Mais ces vestiges de la longue période
+d'oppression qui précéda les guerres de l'indépendance irritent
+singulièrement l'orgueil national des Serbes et c'est avec impatience
+qu'ils attendent le moment de faire disparaître jusqu'aux dernières
+traces de la domination musulmane. Parmi les Slaves de l'Austro-Hongrie
+et de l'empire turc, eux seuls, avec les Monténégrins, possèdent le
+privilège de la liberté politique; aussi regarde-t-on vers eux comme
+vers de futurs sauveurs; on espère que leur pays deviendra dans un
+avenir prochain le noyau d'une grande confédération de la Slavie
+méridionale. Eux-mêmes ont la conscience de leur responsabilité; ils
+savent que leur cause est celle de dix millions d'hommes restés en
+dehors des étroites limites assignées à la Serbie indépendante. À l'est
+et au sud de leurs frontières, en Bosnie et en Rascie, ils ne voient que
+des terres ayant appartenu à leurs ancêtres et peuplées de compatriotes
+opprimés. Un seul groupe de montagnes aperçu à l'extrême horizon, le
+Monténégro, donne asile à des Serbes libres comme eux, mais précisément
+autour du ces monts les paysans slaves assujettis au Turc sont plus
+avilis par la servitude que dans toute autre partie de l'Empire Ottoman.
+C'est à délivrer ces misérables «rayas» et à reconstituer avec eux
+l'antique Serbie, si puissante au quatorzième siècle, que tendent les
+voeux des Serbes indépendants. Nul doute que ces désirs ne fussent
+bientôt accomplis, si la réalisation n'en dépendait que du libre vote
+des populations elles-mêmes et non pas aussi du hasard des combats et
+des intrigues diplomatiques.
+
+Dans ses limites actuelles[50], la Serbie ne comprend qu'une faible
+partie du versant septentrional des monts qui s'élèvent au centre de la
+péninsule turque. Nettement séparée de l'Austro-Hongrie par les eaux du
+Danube et de la Save, elle est ouverte de toutes parts vers la Turquie
+et n'a guère de frontières naturelles auxquelles ses populations
+puissent s'appuyer. La grande vallée centrale de la Morava et les
+vallées de la Drina et du Timok, qui limitent la Serbie, l'une du côté
+de l'ouest, l'autre à l'orient, sont toutes également accessibles aux
+envahisseurs étrangers. Les Turcs n'auraient aucune difficulté à
+pénétrer dans la Serbie, et la campagne ne commencerait à devenir
+périlleuse pour eux qu'au milieu des grandes forêts, dans les étroites
+vallées et les profondes _clissuras_ des montagnes.
+
+[Note 50:
+
+Superficie de la Serbie....... 45,535 kilomètres carrés.
+Population probable en 1875... 1,366,000 hab.
+Population kilométrique....... 31 »
+]
+
+La contrée n'a de plaines d'une certaine étendue que sur les bords de la
+Save; là, les campagnes basses continuent au sud l'ancienne mer,
+remplacée par l'Alfold hongrois. Partout ailleurs la surface du pays se
+hérisse de collines, de rochers et de monts dont les géologues ont à
+grand'peine exploré le dédale. De toutes ces chaînes, la plus régulière
+est celle qui continue les Alpes transylvaines à travers la Serbie
+orientale, au sud des Portes de Fer et du défilé de Kasan. Les strates
+calcaires se correspondent parfaitement de l'une à l'autre rive, et des
+deux côtés du fleuve l'arête principale affecte la même direction, du
+nord-est au sud-ouest. L'élévation moyenne des cimes, d'environ mille
+mètres, ne diffère pas non plus de part et d'autre. Au nord de cette
+rangée, dans l'angle formé par les vallées du Danube et de la Morava,
+s'élèvent un grand nombre d'autres sommets, aux roches calcaires ou
+schisteuses injectées de porphyre. Ces massifs, qui correspondent aux
+montagnes métallifères d'Oravitsa, situées en face, de l'autre côté du
+Danube, sont la grande région minière de la Serbie, et dans plusieurs de
+leurs vallées, notamment à Maidanpek et à Koutchaïna, on exploite des
+gisements de cuivre, de fer et de plomb; mais les veines de zinc et
+d'argent ont été abandonnées. Au sud de la chaîne des Carpathes de
+Serbie, la vallée du Timok est également riche en métaux et des
+orpailleurs exploitent encore les sables de ses plages. Peu de vallées
+sont à la fois aussi fertiles et aussi gracieuses que celle du Timok;
+surtout le bassin de Knjatchevatz, où se réunissent les premiers
+affluents de la rivière, se distingue par sa beauté champêtre: les
+prairies, les vergers sont animés par le flot des eaux courantes, les
+coteaux sont couverts de pampres, et plus haut s'étend partout la
+verdure des forêts. Par un contraste soudain, un étroit défilé, creusé
+par les eaux du Timok, succède à ce charmant bassin. Les armées romaines
+qui devaient passer dans cette âpre gorge de montagnes pour gagner le
+Danube, y avaient construit un chemin stratégique. Près du défilé de
+l'issue, dans le bassin de Zaïtchar, le camp fortifié de Gamzigrad, dont
+les murailles et les tours de porphyre existent encore dans un état
+remarquable de conservation, surveillait tous les alentours. Au
+sud-ouest de cette oeuvre des Romains, se montre à l'horizon une
+pyramide isolée, bloc crétacé que l'on serait tenté de prendre également
+pour un travail de l'homme, tant son profil est d'une régularité
+parfaite. Cette pyramide est le Rtanj, au pied duquel jaillissent les
+eaux thermales de Banja, les plus fréquentées et les plus efficaces de
+la Serbie.
+
+La vallée de la Morava et de son bras principal, la Morava bulgare,
+divise la contrée en deux parties inégales dont les massifs de montagnes
+n'ont entre eux aucun lien de continuité. À part quelques promontoires,
+les bords de la Morava offrent partout un chemin naturel ouvert entre le
+Danube et l'intérieur de la Turquie, et le commerce d'échange, qui tôt
+ou tard sera centuplé par un chemin de fer, doit nécessairement avoir
+lieu par cette vallée et par la ville frontière d'Alexinatz. L'ancienne
+capitale de l'empire de Serbie, Krouchevatz, était située dans une
+position tout à fait centrale, au milieu d'un bassin de la Morava serbe,
+mais non loin du défilé de Stalatj, où les deux rivières se réunissent
+au pied d'un promontoire couronné de ruines. Les restes du palais des
+tsars serbes s'y voient encore. On dit qu'aux temps de gloire qui
+précédèrent la funeste bataille de Kossovo, Krouchevatz n'avait pas
+moins de trois lieues de tour: elle n'est plus aujourd'hui qu'une
+misérable bourgade.
+
+C'est entre les deux Morava que s'élève le plus fier massif de la
+Serbie, dominé par le sommet du Kapaonik, point culminant de toutes les
+montagnes situées entre la Save et les Balkhans. De sa crête nue et
+rocailleuse, on jouit de l'une des plus belles vues de la péninsule
+illyrienne; grâce à l'isolement du mont, on voit se développer au sud un
+immense hémicycle de plaines et de vallées jusqu'aux sommités du Skhar
+et aux pyramides du Dormitor. Toutefois le Kapaonik lui-même est une
+montagne sans beauté. Ses roches consistent en granités, en porphyres,
+et surtout en serpentines, dont l'aspect est des plus tristes là où les
+pentes ont été déboisées. Les vallées des montagnes serpentineuses sont
+aussi moins fertiles, moins peuplées, et les habitants, plus chétifs et
+plus maussades que leurs voisins, sont en grand nombre affligés de
+goitres.
+
+[Illustration: CONFLUENT DU DANUBE ET DE LA SAVE.]
+
+Au nord du Kapaonik se prolongent, des deux côtés de la haute vallée de
+l'Ibar, des rangées de montagnes qui, pour la plupart, ont encore gardé
+leur parure de chênes, de hêtres et de conifères. La plaine de la Morava
+serbe interrompt ces paysages alpestres par les bassins de Tchatchak, de
+Karanovatz et d'autres encore, que l'on peut comparer aux campagnes de
+la Lombardie, tant elles ont de richesse exubérante; mais au nord de la
+rivière les montagnes se redressent de nouveau, et, continuant la chaîne
+du Kapaonik, vont former le massif de Rudnik, aux roches crétacées
+dominées ça et là par des coupoles de granit, aux gorges étroites et
+tortueuses. Cette région difficile d'accès, et naguère encore
+complètement couverte de chênes, est la célèbre Sumadia ou «Région des
+Forêts», qui du temps de l'oppression turque servait de refuge à tous
+les rayas persécutés et qui depuis, pendant la guerre de l'indépendance,
+alors que «chaque arbre se changeait en soldat», devint la citadelle de
+la liberté serbe. C'est dans une de ses vallées que se trouve la petite
+ville de Kragoujevatz, choisie comme la capitale et la place d'armes de
+l'État naissant. Elle possède toujours une fonderie de canons alimentée
+par le combustible houiller du bassin de Tjuprija; maison pareil endroit
+ne pouvait être un centre naturel que pour une société toujours en
+guerre; dès que les intérêts majeurs de la Serbie devinrent ceux du
+progrès industriel et commercial, le gouvernement dut se transférer à
+Belgrade, cette charmante cité bâtie précisément sur la dernière
+ondulation mourante des montagnes de la Sumadia. Grâce à sa situation au
+confluent de la Save et du Danube, sur une colline d'où l'on peut voir
+au loin les terres marécageuses de la Syrmie incessamment remaniées par
+les deux fleuves, Belgrade, l'antique _Singidunum_ des Romains, l'_Alba
+Graeca_, du moyen âge, est un entrepôt nécessaire de commerce entre
+l'Occident et l'Orient, en même temps qu'un point stratégique de la plus
+haute importance.
+
+A l'ouest de la rangée de hauteurs dont Belgrade occupe l'extrémité
+septentrionale, les riches plaines arrosées par la Kolubara et des
+coteaux doucement ondulés reposent un peu la vue du spectacle des
+montagnes et des rochers; mais plus loin, vers la Drina, d'autres cimes
+calcaires se dressent encore à près de 1,000 mètres et vont rejoindre au
+sud-est les contre-forts du Kapaonik[51]. Cette partie de la Serbie,
+découpée dans tous les sens par des vallées rayonnantes et toute
+hérissée de cimes aux arêtes aiguës, est fort pittoresque. En outre, le
+pays est embelli par de vieilles ruines et d'anciennes forteresses comme
+celle d'Oujiza, enfermant tout un versant de montagnes dans un dédale de
+murailles et de tours. Malheureusement ces fortifications n'ont guère
+servi à protéger le pays. C'est la terre de Serbie qui a été le plus
+fréquemment ravagée pendant les guerres de ce siècle; après cinquante
+années de paix, elle ne se repeuple encore que très-faiblement.
+
+[Note 51: Altitudes de la Serbie:
+
+Kapaonik........................ 1,892 mètres.
+Stol, au sud des Portes de Fer.. 1,250 »
+Rtanj........................... 1,233 »
+Belgrade........................ 35 »
+]
+
+Jadis la Serbie était une des contrées les plus boisées de l'Europe;
+tous ses monts étaient revêtus de chênes. «Qui tue un arbre, tue un
+Serbe», dit un fort beau proverbe, qui date probablement de l'époque où
+les rayas opprimés se réfugiaient dans les forêts et où de «saints
+arbres» leur servaient d'églises; malheureusement ce proverbe s'oublie,
+et déjà le déboisement est consommé en maint district des montagnes; la
+roche s'y montre à nu comme dans les Alpes de la Carniole et de la
+Dalmatie. Quand le paysan a besoin d'une branche ou d'une touffe de
+feuillage, il abat l'arbre entier; pour alimenter un feu nocturne, les
+bergers ne se contentent pas d'amasser le bois sec, il leur faut tout un
+chêne. Après les bergers, la chèvre et le porc sont les deux grands
+ennemis, de la végétation forestière; un de ces animaux broute les
+jeunes tiges et dévore les feuilles, tandis que l'autre fouille au pied
+des troncs et met les racines à nu. Quand un vieil arbre tombe, renversé
+par la tempête ou coupé par les bûcherons, aucun rejeton ne le remplace.
+Il est vrai que des lois récentes protègent la forêt contre une
+exploitation barbare, mais ces lois, rarement appliquées par les
+communes, sont à peu près sans force. En quelques districts, on est
+obligé déjà d'importer de la Bosnie le bois de chauffage. La
+détérioration du climat a été la conséquence naturelle du déboisement à
+outrance. D'après le récit d'un voyageur anglais du dix-septième siècle,
+Edward Brown, la Morava était navigable dans la plus grande partie de
+son cours et de nombreuses embarcations de commerce la remontaient et la
+descendaient en toute saison. Actuellement la portée de ses eaux est
+trop irrégulière pour qu'il soit possible d'y organiser un service de
+batellerie. Peut-être faudrait-il voir dans cette détérioration du
+régime fluvial un effet du déboisement des montagnes de la Serbie.
+
+En se privant de sa parure de grandes forêts, la Serbie a du moins pu se
+débarrasser en même temps des bêtes sauvages qui les infestaient; les
+loups, les ours, les sangliers, nombreux autrefois, ont à peu près
+disparu de la contrée; ceux que l'on rencontre encore de temps en temps
+viennent sans doute des forêts de la Syrmie, en passant au fort de
+l'hiver sur la Save glacée. Un silence étonnant plane d'ordinaire sur
+les campagnes de la Serbie; les oiseaux chanteurs même y sont rares. Peu
+à peu les caractères de la faune et de la flore serbes perdent leur
+originalité. L'introduction des plantes cultivées et des animaux
+domestiques de l'Austro-Hongrie tend de plus en plus à faire ressembler
+extérieurement la Serbie aux contrées de l'Allemagne du Sud. D'ailleurs
+les climats diffèrent peu. Quoique située sous la même latitude que la
+Toscane, la Serbie est loin de jouir d'une température italienne; le
+rempart des montagnes de la Dalmatie et de la Bosnie la prive de
+l'influence vivifiante des vents chauds et humides du sud-ouest, tandis
+que les vents secs et froids des steppes de la Russie soufflent
+librement par-dessus les plaines valaques, en longeant la base des Alpes
+transylvaines. L'acclimatement est assez pénible aux étrangers, à cause
+des brusques écarts de température[52].
+
+[Note 52:
+
+Température moyenne à Belgrade...... 9° C.
+Températures extrêmes............... 41° et -16° »
+Écart............................... 57° »
+]
+
+[Illustration: BELGRADE.]
+
+La Serbie ne renferme qu'une faible proportion de tous les Serbes de
+l'Europe orientale, mais c'est probablement avec raison que les
+habitants se considèrent comme les représentants les plus purs de leur
+race. Ce sont, on général, des hommes de belle taille, vigoureux, larges
+d'épaules, portant fièrement la tête. Les traits sont accusés, le nez
+est droit et souvent aquilin, les pommettes sont un peu saillantes; la
+chevelure, rarement noire, est fort abondante et bien plantée; l'oeil
+perçant et dur, la moustache bien fournie donnent à toutes les figures
+une apparence militaire. Les femmes, sans être belles, ont une noble
+prestance, et leur costume semi-oriental se distingue par une admirable
+harmonie des couleurs. Même dans les villes, quelques Serbiennes ont su
+résister à l'influence toute-puissante de la mode française et se
+montrent encore avec leurs vestes rouges, leurs ceintures et leurs
+chemisettes brodées de perles et ruisselantes de sequins, leur petit fez
+si gracieusement posé sur la tête et fleuri d'un bouton de rose.
+
+Malheureusement, la coutume du pays exige que la femme serbe ait une
+opulente chevelure noire et le teint éblouissant d'éclat. A la campagne
+comme dans les villes, le fard et les fausses tresses sont d'un usage
+universel; même les paysannes des villages les plus écartés se teignent
+les cheveux, les joues, les paupières et les lèvres, le plus souvent au
+moyen de substances vénéneuses qui détériorent la santé. Les plus riches
+campagnardes ont en outre le tort de faire étalage de leur fortune sur
+leurs vêtements et de gâter leur costume par un excès d'ornements d'or
+et d'argent et de colifichets de toute espèce. Dans certains districts,
+les fiancées et les jeunes femmes ont la coiffure la plus étrange qui
+ait jamais enlaidi tête féminine. La chevelure est recouverte d'un
+énorme croissant renversé dont la forme en carton est chargée de
+bouquets, de feuillages, de plumes de paon et de roses artificielles aux
+pétales en pièces d'argent. Sous cette lourde parure, qui symbolise
+peut-être le «fardeau du mariage», la pauvre femme n'avance qu'en
+chancelant, et pourtant elle est condamnée à porter ce bonnet de fête
+pendant toute une année, souvent même jusqu'à ce qu'elle devienne mère;
+les jours de danse, elle doit se soumettre à la torture d'avoir la tête
+martelée par ce poids qui saute et retombe sur son crâne à chaque
+mouvement des pas. Ainsi le veut la coutume.
+
+Les Serbes se distinguent très-honorablement parmi les peuples de
+l'Orient par la noblesse de leur caractère, la dignité de leur attitude
+et leur incontestable bravoure. Certes, il faut que leur énergie passive
+soit grande pour qu'ils aient pu résister à des siècles d'oppression et
+reconquérir leur indépendance dans les conditions d'isolement et de
+misère où ils se trouvaient au commencement du siècle. De l'ancienne
+servitude ils n'ont gardé, dit-on, que la paresse et la prudence
+soupçonneuse, mais ils sont honnêtes et véridiqes; il est difficile de
+les tromper, mais ils ne trompent jamais. Égaux jadis sous la domination
+du Turc, ils sont restés égaux dans la liberté communes «Il n'y a point
+de nobles parmi nous, répètent-ils souvent, car nous le sommes tous!»
+Ils se tutoient fraternellement dans leur belle langue sonore et claire,
+bien faite pour l'éloquence, et se donnent volontiers les noms de la
+plus intime parenté. Le prisonnier même est un frère pour eux. Ainsi,
+quand un condamné serbe n'a point vu ses parents au tribunal, on lui
+accorde facilement, sur, sa parole d'honneur, d'aller visiter sa
+famille. Quoique libre de toute surveillance, il ne manque jamais d'être
+fidèle au rendez-vous de la prison.
+
+Les liens de la famille ont une grande force en Serbie; de même ceux de
+l'amitié. Quoique les Serbes aient en général une grande répugnance à
+prononcer un serment, il arrive souvent que des jeunes gens, après
+s'être éprouvés mutuellement pendant une année, se jurent une amitié
+fraternelle à la façon des anciens frères d'armes de la Scythie, et
+cette fraternité de coeur est encore plus sacrée pour eux que celle du
+sang. Un fait remarquable et qui témoigne de la haute valeur morale des
+Serbes, c'est que leur esprit de famille et leur respect de l'amitié ne
+les ont pas entraînés, comme leurs voisins les Albanais, en
+d'incessantes rivalités de talion et de vengeance. Le Serbe est brave;
+il est toujours armé; mais il est pacifique, il ne demande point le prix
+du sang. Toutefois, pas plus que les autres hommes, il n'est parfait.
+Que de routine encore dans les campagnes! Que d'ignorance et de
+superstitions! Les paysans croient fermement aux vampires, aux sorciers,
+aux magiciens, et pour se garantir des mauvaises influences, ils
+prennent bien soin de se frotter d'ail à la veille de Noël.
+
+Les cultivateurs de la Serbie, comme ceux de toutes les autres contrées
+de la Slavie du Sud, possèdent la terre en communautés familiales. Ils
+ont conservé l'ancienne _zadrouga_, telle qu'elle existait au moyen âge,
+et, plus heureux que leurs voisins de la Slavonie et des montagnes
+dalmates, ils n'ont pas à lutter contre les embarras suscités par le
+droit romain ou germanique. Au contraire, la loi serbe les protège dans
+leur antique tenure du sol; lors des conflits d'héritage, elle place
+même la parenté élective créée par l'association au-dessus des liens de
+la parenté naturelle. Le patriotisme serbe demande aussi qu'il ne soit
+point dérogé aux vieilles coutumes nationales. Dans leurs délibérations,
+les délégués du parlement ou Skoupchtina prennent toujours soin de
+respecter le principe slave de la propriété commune du sol; ils y voient
+avec raison le moyen le plus sûr de garantir leur pays de l'invasion du
+paupérisme. C'est donc en Serbie qu'il faut se rendre pour étudier les
+communautés agricoles dans leur fonctionnement normal. Nulle part la vie
+de famille n'offre plus de gaieté, de naturel, de tendresse intime.
+Après le rude travail de la journée, chaque soir est une fête; alors les
+enfants se pressent en foule autour de l'aïeul pour entendre les
+légendes guerrières des temps anciens, ou bien les jeunes hommes
+chantent à l'unisson en s'accompagnant de la guzla. Tous ceux qui font
+partie de l'association sont considérés comme formant une même famille.
+Le _starjechina_ ou gérant de la communauté est le tuteur naturel de
+chaque enfant, et comme les parents eux-mêmes, il est tenu d'en faire
+des «citoyens bons, honnêtes, utiles à la patrie». Et malgré tous ces
+avantages, malgré la faveur des lois et de l'opinion, le nombre des
+zadrougas diminue d'année en année. L'appel du commerce et de
+l'industrie, le tourbillon de plus en plus actif de la vie sociale qui
+s'agite au dehors, troublent la routine habituelle de ces sociétés, et
+le fonctionnement en devient de plus en plus difficile. Il semble
+probable qu'elles ne pourront se maintenir sous leur forme actuelle.
+
+La contrée n'est pas habitée uniquement par des Serbes. Une grande
+partie de la Serbie orientale appartient ethnologiquement à la race
+envahissante des Valaques. De tout temps, beaucoup de Zinzares ou
+Roumains du Sud ont vécu dans le pays en petites colonies de maçons, de
+charpentiers, de briquetiers; mais ils sont maintenant dépassés en
+nombre par les Roumains du Nord. Après la guerre de l'indépendance, de
+vastes terrains ravagés se trouvèrent sans maîtres, le gouvernement
+serbe eut la bonne idée de les offrir gratuitement aux paysans roumains
+qui s'engageraient à les cultiver. Des multitudes de Valaques
+s'empressèrent d'accepter, et fuyant le «règlement organique» par lequel
+leur patrie les condamnait à un véritable esclavage, ils repeuplèrent
+bientôt en foule les villages abandonnés et rendirent aux campagnes leur
+parure de moissons. Laborieux, économes et plus riches d'enfants que les
+Serbes, ils gagnent peu à peu autour d'eux et déjà quelques-unes de
+leurs colonies ont franchi la Morava. De même que dans le Banal et les
+autres contrées de la Slavie du Sud, un grand nombre de villages, serbes
+jadis, sont devenus roumains; en outre, beaucoup de familles, dont les
+noms indiquent, clairement l'origine slave, ont oublié leurs ancêtres et
+se sont complètement latinisés. Les Roumains immigrés mettent aussi
+beaucoup de zèle à instruire leurs enfants, et dans leur district
+les'écoles sont deux fois plus nombreuses que dans le reste de la
+Serbie, quoique l'enseignement s'y fasse en langue slave. Il est
+remarquable que les colons roumains réussissent mieux en Serbie que les
+immigrants serbes eux-mêmes. Les Slaves venus par milliers de la Hongrie
+et de la Slavonie, pour échapper au gouvernement des Magyars et faire
+partie de la nation indépendante, se sont, en général, appauvris dans
+leur nouveau milieu.
+
+[Illustration: POPULATIONS DE LA SERBIE ORIENTALE.]
+
+Attirés par la liberté serbe, des colons bulgares viennent s'établir
+aussi, en dehors des frontières turques, dans les vallées du Timok et de
+la Morava. On les apprécie fort à cause de leur industrie, et ceux
+d'entre eux qui descendent des montagnes de l'intérieur, pour gagner
+petitement leur vie à la façon des Auvergnats, s'en retournent
+régulièrement avec d'assez fortes économies. A l'est de la Serbie,
+quelques enclaves sont exclusivement habitées par des Bulgares; mais,
+sous la pression de leurs voisins plus civilisés, ils perdent
+graduellement l'usage de leur idiome maternel. Un grand nombre de
+villages, incontestablement bulgares, ne parlent plus que la langue de
+la contrée dont ils dépendent politiquement; d'ailleurs la loi impose
+l'usage du serbe dans leurs écoles. La limite des idiomes diffère à
+présent fort peu de la frontière conventionnelle tracée entre les deux
+pays. Ça et là, seulement, se trouvent quelques petites enclaves
+bulgares; près d'Alexinatz, dans un petit vallon tributaire de la
+Morava, il existe aussi une faible colonie d'Albanais. En outre, plus de
+trente mille Tsiganes ou Bohémiens, domiciliés presque tous et
+professant la religion grecque, comme les Serbes eux-mêmes, sont
+disséminés dans toutes les parties de la contrée; une de leurs
+principales occupations est la fabrication des briques. Quant aux Juifs
+espagnols, jadis fort nombreux à Belgrade, ils se sont presque tous
+retirés à Zemun ou Semlin, sur le territoire autrichien; des Israélites
+allemands et hongrois les ont remplacés.
+
+Prise en masse, la société serbe est prospère. Depuis l'indépendance la
+population a plus que doublé: elle augmente de plus de 20,000 personnes
+par année, grâce à l'excédant des naissances sur les morts. Toutefois il
+s'en faut encore de beaucoup que le pays égale les plaines hongroises et
+valaques pour la densité de la population. A peine un huitième du sol de
+la Serbie est en culture, et presque partout le mode d'exploitation est
+des plus barbares: sauf dans les vallées les plus fertiles, comme celles
+du bas Timok, une jachère annuelle succède à chaque moisson. Les
+exportations de la Serbie témoignent de cet état rudimentaire de
+l'économie rurale: elles consistent principalement en porcs mal
+engraissés que l'on expédie en Allemagne, par centaines de milliers, des
+jetées de Belgrade et de Semederevo. La vente de ces animaux est le
+revenu le plus clair des paysans de la Serbie; néanmoins ils ont
+commencé dans ces dernières années à fournir une certaine quantité de
+blé aux marchés de l'Europe occidentale. Sans les mercenaires bulgares
+qui viennent chaque année passer la saison des labours et des récoltes
+dans les campagnes de la Serbie, c'est à peine si les habitants auraient
+de quoi se nourrir[53].
+
+[Note 53: Commerce de la Serbie, en 1872:
+
+Importation.. 31,000,000 fr. Exportation.. 33,000,000 fr. Total..
+64,000,000 fr. Richesse totale de la Serbie, évaluée en 1863.....
+230,000,000 fr.]
+
+Si ce n'est à Belgrade, l'industrie de la contrée est encore dans
+l'enfance. Le Serbe a le grand tort de mépriser les travaux manuels
+autres que ceux de l'agriculture: s'il tient d'ordinaire les Allemands
+en médiocre estime, ce serait même, dit-on, parce que la plupart de
+ceux-ci viennent travailler comme artisans dans les villes de la Serbie.
+Les jeunes gens ayant quelque culture briguent surtout des places dans
+l'administration et contribuent à développer ce fléau de la
+bureaucratie, qui fait tant de mal dans la monarchie austro-hongroise.
+Mais beaucoup d'étudiants, revenus des universités de l'étranger,
+s'occupent aussi de répandre l'instruction dans le pays, et de
+très-grands progrès ne cessent de s'accomplir à cet égard; on peut dire
+qu'ils sont immenses depuis l'époque, encore récente (1839), où le
+souverain lui-même avouait ne savoir pas écrire. Les écoles et les
+collèges ont fait de la Serbie le foyer intellectuel de tout l'intérieur
+de la péninsule turque, et les enfants bosniaques et bulgares viennent
+s'y instruire en foule. Certes la crasse ignorance et les superstitions
+d'autrefois sont encore bien loin d'être dissipées, mais il est au moins
+une chose que connaissent tous les Serbes, c'est l'histoire sommaire de
+leurs aïeux, depuis l'invasion des Slaves dans le monde gréco-romain
+jusqu'aux glorieux événements de la guerre d'indépendance.
+
+L'ambition des Serbes est de faire disparaître de leur pays tout ce qui
+rappelle l'ancienne domination musulmane; ils s'y appliquent avec une
+persévérante énergie, et l'on peut dire qu'au point de vue matériel
+cette oeuvre est à peu près terminée. Belgrade «la Turque» a cessé
+d'exister; elle est remplacée par une ville occidentale, comme Vienne et
+Bude-Pest; des palais de style européen s'y élèvent au lieu des mosquées
+à minarets et à coupoles; de magnifiques boulevards traversent les vieux
+quartiers aux rues sinueuses, et les belles plantations d'un parc
+recouvrent l'esplanade où les Turcs dressaient les poteaux chargés de
+têtes sanglantes. Chabatz, sur la Save, est aussi devenue un «petit
+Paris», disent ses habitants; sur le Danube, la ville de Pozarevatz,
+célèbre dans l'histoire des traités sous le nom de Passarovitz, s'est
+également transformée. Semederevo (Semendria), d'où partit le signal de
+l'indépendance en 1806, a dû se rebâtir en entier, puisqu'elle avait été
+démolie pendant la guerre. Dans l'intérieur des terres les changements
+se font avec plus de lenteur, mais ils ne s'en accomplissent pas moins,
+grâce aux routes qui commencent à s'étendre en réseau sur toute la
+contrée. De même, au moral, le Serbe s'arrache de plus en plus au
+fatalisme turc. Naguère encore c'était un peuple de l'Orient: par le
+travail et l'initiative, il appartient désormais au monde occidental.
+
+Politiquement, la Serbie est une monarchie héréditaire, dont la
+constitution ressemble à celle des autres monarchies parlementaires de
+l'Europe. Le prince ou _kniaz_ gouverne avec le concours de ministres
+responsables, promulgue les lois, les élabore avec le Sénat ou Conseil
+d'État, nomme aux emplois publics, commande l'armée, signe les traités.
+Il jouit d'un revenu de 504,000 francs. A. défaut de descendance
+masculine, son successeur sera choisi directement par le peuple serbe.
+La _Skoupchtina_ ou assemblée nationale, dont l'origine remonte aux
+premiers temps de la monarchie serbe, est composée de 134 membres, dont
+un quart nomme directement par le souverain; 101 membres sont élus par
+les citoyens serbes. Tout homme majeur et payant l'impôt est électeur;
+le suffrage est donc à peu près universel. Outre ce parlement national,
+qui exerce le pouvoir législatif conjointement avec le prince, chaque
+commune ou _obtchina_, composée des diverses associations familiales,
+possède aussi son petit parlement, dont l'autonomie est presque absolue
+dans les affaires locales: c'est dans ces assemblées de villages que se
+forme l'esprit public et que se préparent en réalité les votes de la
+Skoupchtina. La constitution prévoit aussi, pour les grands événements
+politiques, l'élection directe par le peuple d'une skoupchtina
+extraordinaire, composée du quadruple des membres. D'ailleurs les
+affaires sont relativement bien gérées, et ce qui le prouve, c'est que
+seule entre tous les États de l'Europe la Serbie n'a point de dette
+publique[54].
+
+[Note 54: Budget de la Serbie en 1874:
+
+Recettes........... 14,700,000 fr.
+Dépenses........... 14,700,000 »
+]
+
+Tous les cultes sont libres; néanmoins la religion catholique grecque
+est dite religion de l'État. Elle reconnaît pour son chef nominal le
+patriarche de Constantinople; mais depuis 1376 elle a pris le titre
+«d'autocéphale» et se gouverne elle-même par un synode, composé de
+l'archevêque de Belgrade, métropolitain de Serbie, et des trois évêques
+diocésains d'Oujiza, de Negotin et de Chabatz. Le métropolitain est
+nommé directement par le kniaz et pourvoit, avec le reste du synode, aux
+sièges vacants, mais sous réserve de la sanction du prince. Les hauts
+dignitaires de l'Église sont payés, tandis que les simples prêtres
+vivent du casuel. Les moines, peu nombreux d'ailleurs, ont pour revenu
+le produit de terrains appartenant aux monastères; mais une récente
+décision de la Skoupchtina a supprimé tous les couvents, à l'exception
+de cinq où les religieux seront recueillis jusqu'à leur mort. Les rentes
+des anciennes propriétés de main-morte doivent être appliquées à
+l'entretien des écoles.
+
+En Serbie tous les hommes valides font partie de l'armée. Mais, à
+proprement parler, l'armée permanente, d'au plus quatre mille hommes,
+n'est qu'un ensemble de cadres dans lesquels auraient à s'enrégimenter
+au besoin tous les corps de milice nationale. Le premier ban de la
+milice, composé du quart des citoyens de vingt à cinquante ans, prend
+part chaque année à des exercices militaires; il est immédiatement
+mobilisable. Le deuxième ban est organisé de manière à pouvoir être
+réuni sous les drapeaux dans l'espace d'un mois. En cas de danger
+national, la Serbie pourrait facilement mettre debout de cent à cent
+cinquante mille hommes: c'est peut-être l'État d'Europe dont, toute
+proportion gardée, l'organisation militaire est la plus forte.
+
+La Serbie est divisée administrativement en dix-sept départements ou
+cercles (_okroujié_):
+
+ Population
+ Cercles. Chefs-lieux. Superficie. Cantons. Communes.
+ en 1866.
+Alexinatz.... Alexinatz.... 2,148 kil. car. 3 44 46,910
+Belgrade..... Belgrade..... 1,707 » 5 56 61,713
+Cserna-Rjeka. Zaïtchar..... 2,753 » 2 36 51,966
+Jagodina..... Jagodina..... 1,597 » 3 68 61,272
+Knjatchevatz. Knjatchevatz. 1,817 » 2 53 96,626
+Kragoujevatz. Kragoujevalz. 2,863 » 4 82 67,849
+Kraïna....... Negotin...... 2,974 » 4 71 66,063
+Krouohevatz.. Krouchevalz.. 2,533 » 4 56 48,176
+Podrinje..... Losnitza..... 1,267 » 3 28 142,466
+Pozarevatz... Pozarevatz... 3,634 » 7 150 47,263
+Rudnik....... Milanovatz... 1,927 » 5 47 71,192
+Chabatz...... Chabatz...... 2,313 » 3 47 57,438
+Smederevo.... Smederevo.... 1,156 » 2 54 57,969
+Tchatchak.... Tchatchak.... 3,744 » 4 49 54,868
+Tjuprija..... Tjuprija..... 2,092 » 2 70 104,808
+Onjiza....... Oujiza....... 6,057 » 6 83 81,271
+Vajjevo...... Valjevo...... 2,953 » 4 68 20,133
+Belgrade (ville).................. » 1 1 25,089
+ _________________ __ _____ _________
+ 43,535 kil. car. 62 1,063 1,173,072
+
+Population probable en 1875...... 1,386,000 habitants.
+ Serbes................ 1,100,000
+ Roumains Valaques..... 160,000
+ » Zinzares..... 20,000
+ Bulgares.............. 50,000
+ Tsiganes.............. 30,000
+ Allemands............. 3,000
+ Juifs, Magyars, etc.. 3,000
+
+
+
+
+II
+
+LA MONTAGNE NOIRE
+
+Pour nous Occidentaux cette contrée de l'Illyrie turque est généralement
+connue sous le nom italien de Monténégro que lui donna jadis Venise, et
+qui d'ailleurs est une traduction du mot slave des indigènes, Csernagora
+ou «Montagne Noire». Quelle est l'origine de ce nom, bizarre en
+apparence, puisqu'il s'applique à des monts calcaires dont les teintes
+blanches ou grisâtres frappent même le voyageur qui vogue au loin sur
+l'Adriatique? Suivant les uns, le mot de Montagne Noire doit se prendre
+au figuré et signifierait Montagne des Proscrits ou «Mont des Hommes
+Terribles»; suivant les autres, il prouverait que les roches de ces
+contrées, nues aujourd'hui, étaient autrefois noires de sapins.
+
+Les Monténégrins n'ont jamais été asservis par les Turcs. Tandis que
+tout le reste du grand empire serbe était envahi par les Osmanlis, eux
+seuls, grâce à la citadelle de montagnes dans laquelle ils avaient
+cherché refuge, ont pu maintenir leur indépendance. Souvent ils ont
+accepté des patrons; longtemps même ils ont été sous la protection, mais
+non sous la dépendance, de la république de Venise; ils ne se sont point
+courbés devant le sultan, et, tantôt par la force des armes, tantôt par
+l'appui de puissances étrangères, ils ont continué d'occuper en toute
+souveraineté leurs hautes vallées des Alpes Illyriennes. Toutefois ces
+monts protecteurs qui ont fait leur force contre l'ennemi, font aussi
+leur faiblesse en les isolant du reste du monde et en les retenant, à
+cause du manque de communications, dans leur barbarie primitive. D'un
+côté, les Monténégrins sont séparés de leurs frères de la Serbie par une
+barrière de cimes très-élevées et par une bande de territoire turc; de
+l'autre, les montagnes autrichiennes des bouches de Cattaro leur
+défendent l'accès de l'Adriatique: leur mer à eux est le petit lac de
+Skodra (Scutari), qu'alimenté la rivière nationale, la Zeta, unie à la
+Moratcha. S'ils n'avaient rien à craindre pour leur indépendance en
+descendant vers la mer et les plaines, leurs plateaux seraient bientôt
+abandonnés aux pâtres.
+
+La partie orientale du Monténégro, dite les Berda ou Brda, que
+parcourent la Moratcha et ses affluents, est d'un accès relativement
+facile. Ses vallées, dominées au nord par les pyramides dolomitiques du
+Dormitor, à l'est par la masse arrondie du Kom, ressemblent à celles de
+la plupart des autres pays de montagnes: ce sont les mêmes bassins
+ouverts succédant à d'étroits défilés, les mêmes sinuosités, les mêmes
+vallons latéraux, les mêmes cirques ravinés où se réunissent les
+premières eaux des torrents. Mais la partie occidentale du pays, la
+«Montagne Noire» proprement dite, présente un aspect tout différent.
+C'est un dédale de cavités, de vallons et de simples trous séparés les
+uns des autres par des remparts calcaires de hauteurs inégales, hérissés
+de pointes, coupés de précipices, veinés dans tous les sens d'étroites
+fissures où se glissent les couleuvres. Les montagnards du pays sont les
+seuls à pouvoir se guider dans cet inextricable labyrinthe. «Quand Dieu
+créa le monde, disent-ils en riant, il tenait à la main un sac plein de
+montagnes; mais le sac vint à crever précisément au-dessus du
+Monténégro, et il en tomba cette masse effroyable de rochers que vous
+voyez!»
+
+[Illustration: MONTENEGRO ET LAC DE SKODRA.]
+
+Contemplée à vol d'oiseau, la Montagne Noire ressemble à un «vaste
+gâteau de cire aux mille alvéoles» ou bien à un tissu aux mille
+cellules. Ce sont les eaux pluviales qui ont ainsi excavé le plateau en
+une multitude de cuvettes rocheuses. Ici elles ont évidé de larges
+vallées, ailleurs seulement d'étroites _raudinas_ formant de véritables
+puits. Pendant les saisons très-pluvieuses ces eaux s'amassent en lacs
+temporaires qui recouvrent les prairies et les cultures; mais
+d'ordinaire elles s'écoulent immédiatement à travers les broussailles
+dans les puisards de la roche calcaire, pour aller former ces belles
+sources d'eau bleue que l'on voit jaillir au bas de la montagne, sur les
+bords des golfes de Cattaro. La Zeta, la rivière par excellence du
+Monténégro, est elle-même formée des ruisseaux qui se sont engouffrés au
+nord dans les entonnoirs de la vallée de Niksich et qui coulent en un
+lit inconnu par-dessous la montagne de Planinitsa. Les plateaux de la
+Carniole, certaines régions des Basses-Alpes françaises et maintes
+autres contrées montagneuses ont la même structure alvéolaire que le
+Monténégro; mais nulle part on ne voit un plus grand nombre de petits
+bassins juxtaposés en un vaste système. Le voyageur est d'autant plus
+frappé de toutes ces inégalités du plateau, de ces montées et de ces
+descentes sans fin, que les chemins sont d'abominables sentiers aux
+pierres roulantes ou des escaliers de roches bordés de précipices. La
+capitale du Monténégro, la petite bourgade de Cettinje, où l'on compte
+un peu plus de cent maisons, est elle-même située au coeur des montagnes
+dans un de ces bassins d'origine lacustre, et pour y monter il faut se
+livrer à une pénible escalade. Naguère les Monténégrins se gardaient
+bien d'améliorer leurs chemins et de rendre leurs villages facilement
+accessibles: là où passent les voitures, les canons de l'ennemi peuvent
+passer aussi. Toutefois les nécessités du commerce et les convenances de
+la petite cour monténégrine ont fait récemment construire une route
+carrossable de Cettinje à Cattaro.
+
+Quoique frères des Serbes du Danube, les habitants de la Montagne Noire
+se distinguent par des traits spéciaux qu'ils doivent à leur vie de
+combats incessants, à l'élévation et à l'âpreté du sol qui les nourrit,
+et sans doute aussi au voisinage des Albanais. Le Monténégrin n'a pas
+les allures tranquilles du Serbe de la plaine: il est violent et
+batailleur, toujours prêt à mettre la main sur ses armes; à sa ceinture
+il a tout un arsenal de pistolets et de couteaux; même en cultivant son
+champ il a la carabine au côté. Récemment encore il exigeait le prix du
+sang. Une égratignure même devait se payer, une blessure valait une
+autre blessure et la mort appelait la mort. Les vengeances se
+poursuivaient de génération en génération entre les diverses familles
+tant que le compte des télés n'était pas en règle de part et d'autre, ou
+qu'une compensation monétaire, fixée d'ordinaire par les arbitres à dix
+sequins par «sang», n'était pas dûment payée. De nos jours les cas de
+vengeance héréditaire sont devenus rares; mais, pour remplacer la
+justice coutumière, la loi édictée par le prince a dû se montrer d'une
+sévérité terrible: meurtriers, traîtres, rebelles, réfractaires, voleurs
+doublement récidivistes, incendiaires, infanticides, coupables de
+lèse-majesté, profanateurs du culte, tous sont également condamnés à la
+fusillade. Comparé au Serbe danubien, le Csernagorsque est encore un
+barbare. Il est également moins beau. Les femmes ne se distinguent pas
+non plus par la régularité des traits; elles n'ont pas la figure noble
+de leurs compatriotes de la Serbie, mais elles ont en général plus de
+grâce et d'élasticité dans les mouvements. Elles sont très-fécondes;
+aussi, quand une famille est trop nombreuse, arrive-t-il fréquemment que
+les amis de la maison adoptent un ou plusieurs enfants.
+
+Avant l'invasion des Osmanlis, les hauts bassins du Monténégro n'étaient
+pas encore la demeure de l'homme; les bergers et les bandits étaient les
+seuls qui en parcourussent les pâturages et les forêts. Mais, pour
+éviter l'esclavage, les habitants des vallées inférieures durent se
+réfugier au milieu de ces roches élevées, sous l'âpre climat des
+hauteurs, et tâcher d'y maintenir leur existence par la culture et
+l'élève des bestiaux, maintes fois aussi par le brigandage.
+L'exploitation barbare d'un sol d'ailleurs peu fertile ne pouvant
+procurer aux Monténégrins que de maigres récoltes, le pays est trop
+peuplé en proportion de ses faibles ressources; souvent la disette prend
+les proportions d'une véritable famine. De nombreux Uscoques,
+c'est-à-dire des fugitifs bosniaques échappés au joug des Musulmans,
+accroissent encore la misère en diminuant la part de terrains
+cultivables qui revient à chacun. Il a fallu diviser le sol en
+propriétés particulières, en innombrables parcelles; quant aux
+pâturages, ils sont encore en commun, suivant la vieille coutume serbe.
+D'après les recensements officiels, il y aurait environ deux cent mille
+habitants dans la Montagne Noire. Ces statistiques ont été peut-être un
+peu forcées dans l'intention d'effrayer les Turcs par un nombre
+fantastique de guerriers, comme l'ont fait en maintes occasions des
+batteries de troncs d'arbres simulant des bouches à feu; mais la
+population monténégrine ne s'élevât-elle qu'à cent vingt ou cent
+quarante mille habitants, elle serait déjà trop considérable pour cette
+région de montagnes[55]. Aussi les incursions armées des Csernagorsques
+dans les vallées limitrophes étaient-elles pour ainsi dire une nécessité
+économique. Souvent il n'y avait pas de choix: il fallait mourir de faim
+ou périr sur le champ de bataille. Les Monténégrins choisissaient cette
+dernière alternative. La mort violente les effrayait si peu qu'ils la
+souhaitaient au nouveau-né. «Puisse-t-il ne pas mourir dans son lit!»
+tel était le voeu que formulaient les parents et les amis à côté du
+berceau de l'enfant. Et lorsqu'un homme avait pourtant la malchance de
+succomber à la maladie ou à la vieillesse, on se servait d'un euphémisme
+pour déguiser le genre de mort: «Le Vieux Meurtrier l'a tué!» C'est
+ainsi qu'on tâchait d'excuser le défunt.
+
+[Note 55:
+
+Superficie du Monténégro....... 4,427 kilomètres carrés.
+Population en 1864............. 196,000 habitants.
+Population kilométrique........ 44 »
+]
+
+Les expéditions guerrières des Csernagorsques, annuelles ou même
+continues avant que l'Europe n'y eût mis un terme, n'étaient en réalité
+que des récoltes à main armée. C'est pour vivre qu'ils ont envahi au
+nord, dans l'Herzégovine, les vallées de Grahovo et de Niksich; c'est
+pour avoir du pain qu'ils ont à tant de reprises cherché à conquérir les
+terres fertiles de la Basse Moratcha et les bords du lac de Skodra;
+c'est également pour assurer leur existence qu'ils ne cessent de
+réclamer le petit port de Spitsa, qui leur donnerait un débouché vers la
+mer et leur permettrait d'importer librement le sel, la poudre et les
+autres articles que leur vendent à beaux deniers les marchands de
+Cattaro. Poussées par la nécessité, des familles de Monténégrins
+allaient jusqu'à cultiver des terres sous le canon des forteresses
+turques: la garnison leur tirait dessus, mais les travailleurs restaient
+à leur poste. Celui qui s'enfuyait avait à payer une forte amende et
+mettait un tablier de femme. Mais, depuis que l'Europe entière a dû se
+mêler des conflits qui éclataient à tout propos entre les Monténégrins
+et les Musulmans leurs voisins, la frontière de la Csernagore a été
+strictement délimitée, et maintenant elle est devenue assez sûre pour
+que des voyageurs puissent se hasarder sans crainte dans les contrées,
+naguère inabordables, qui s'étendent à l'est du Monténégro. Les
+habitants de la montagne sont bien forcés de s'entendre parfois avec
+leurs voisins de la plaine pour faire échange de bons offices: en été
+ils permettent aux gens du littoral de mener leurs bestiaux sur les
+hauts pâturages, tandis qu'en hiver ils descendent eux-mêmes et sont
+accueillis en amis.
+
+Le commerce légitime contribue aussi à nourrir les Csernagorsques. C'est
+le Monténégro qui fournit Trieste et Venise des viandes fumées de chèvre
+et de mouton que demande la marine pour ses approvisionnements; il
+expédie aussi chaque année environ 200,000 têtes de petit bétail, ainsi
+que des peaux, des graisses, le poisson salé de son lac, du fromage, du
+miel, du sumac, de la poudre insecticide. Ses exportations annuelles
+sont évaluées à plus d'un million, et ces expéditions se font, pour une
+forte part, au compte des Csernagorsques eux-mêmes, qui s'associent pour
+ce trafic avec les armateurs de Cattaro. En outre, le Monténégrin, comme
+son voisin l'Albanais, émigré pour aller dans les grandes villes
+chercher les petits profits que ne lui procurerait jamais son pays. On
+compte des milliers d'émigrants de la Montagne Noire à Constantinople:
+ils y exercent les métiers de porte-faix, de manoeuvres, de jardiniers,
+et vivent du reste en fort bonne intelligence avec le Turc, «l'ennemi
+héréditaire de leur race.» En temps de paix, ils émigrent aussi dans
+toutes les grandes villes de l'Empire Ottoman; ils sont même assez
+nombreux en Égypte.
+
+Les seuls étrangers qui résident en groupes considérables dans la
+Montagne Noire sont des Tsiganes; ils ressemblent d'ailleurs
+complètement aux Serbes du pays: ils ont même langue, même costume, même
+religion, mêmes moeurs; ils ne diffèrent que par le métier, car ils sont
+tous forgerons et serruriers. Nul Monténégrin ne voudrait exercer leur
+profession méprisée. Ils sont tenus à l'écart et n'ont point le droit de
+se marier dans les familles des Serbes.
+
+Le gouvernement de Monténégro est un mélange bizarre de démocratie, de
+féodalité et de pouvoir absolu. Les citoyens, tous armés, s'abordent
+avec des allures d'égaux, mais ils sont loin de l'être. Les diverses
+classes qui composent la nation subissent toujours l'autorité des
+familles puissantes; de son côté, le souverain, soutenu par l'influence
+de la Russie, et même subventionné par elle comme fonctionnaire de
+l'État, ne s'est pas fait faute d'imiter le tsar en concentrant tous les
+pouvoirs en sa personne. En sa qualité de «Seigneur saint», il
+s'approprie les deux tiers du revenu national. Le sénat ou _sovjet_ qui
+l'assiste pour élaborer les décrets est un conseil consultatif nommé par
+le prince et composé d'officiers. La _skoupchtina_ est une simple
+réunion des doyens des tribus, venus pour écouter et applaudir le
+«discours du trône». Toutefois depuis 1851 le _kniaz_ a ceseé de cumuler
+le titre d'évêque ou _vladika_ avec ceux de grand-juge et de commandant
+des armées. La constitution de l'Église grecque interdisant le mariage
+aux évêques, le prince Danilo a dû, pour se marier, déléguer l'épiscopat
+à l'un de ses cousins.
+
+Tout le territoire monténégrin est organisé militairement, à peu près
+comme l'étaient naguère les «Confins» de la Croatie et de la Slavonie
+austro-hongroises. La population est divisée par groupes de combattants,
+tenus de marcher au premier signal. Tous les chefs, voïvodes,
+capitaines, centurions et décurions, sont en même temps administrateurs
+civils et juges. Ils infligent les amendes et en perçoivent leur part.
+
+Le pays se divise militairement et administrativement en huit _nahiés_.
+De ces nahiés, quatre: Bielopavlitchka, Piperska, Moratchkâ et Koulchka,
+se trouvent dans la vallée de la Moratcha et constituent les Berda. Les
+quatre autres, Katounska, Rietchka, Tsernitsa et Liechanska, occupent
+les hauts plateaux et forment la Montagne Noire proprement dite. A
+l'exception d'une nahié, toutes les autres se divisent en tribus,
+constituées par la réunion de plusieurs «parentés», subdivisées
+elles-mêmes en familles.
+
+
+
+
+
+ CHAPITRE VIII
+
+ L'ITALIE
+
+
+
+I
+
+VUE D'ENSEMBLE
+
+
+La péninsule italienne est une des contrées les plus nettement
+délimitées par la nature. Les Alpes qui l'enceignent au nord, des
+promontoires ligures à la péninsule montueuse de l'Istrie, s'élèvent en
+muraille continue, sans autre brèche que des cols situés encore dans la
+zone des forêts de pins, des pâturages ou des neiges. Ainsi que les deux
+autres presqu'îles du midi de l'Europe, la Grèce et l'Espagne, l'Italie
+était donc un petit monde à part, destiné par sa forme même à devenir le
+théâtre d'une évolution spéciale de l'humanité. Non-seulement le relief
+du sol limite parfaitement la péninsule latine, celle-ci se distingue
+aussi de tous les pays transalpins par le charme du climat, la beauté du
+ciel, la richesse des campagnes; dès que l'habitant d'outre-mont a
+franchi la crête de séparation et commence à descendre sur les pentes
+ensoleillées, il s'aperçoit que tout a changé, autour de lui; il est sur
+une terre nouvelle. Le contraste est plus grand que ne l'est, dans la
+plupart des régions de la Terre, celui des îles et du continent voisin.
+
+Grâce au rempart des Alpes qui la protège et aux mers qui l'entourent,
+l'Italie a donc pour ainsi dire une personnalité géographique bien
+distincte. Des plaines de la Lombardie aux côtes de la Sicile, tous ses
+paysages ont des traits de ressemblance et sont baignés de la même
+lumière: ils ont comme un air de famille; mais que d'oppositions
+charmantes et de variété pittoresque dans cette grande unité! La chaîne
+des Apennins, qui se soude à l'extrémité méridionale des Alpes
+françaises, est l'agent principal de tous ces contrastes. D'abord elle
+longe la mer comme un énorme mur s'appuyant de distance en distance sur
+de puissants contre-forts; puis elle se développe en un vaste croissant
+à travers la péninsule italienne, tantôt s'amincissant en arête, tantôt
+s'élargissant en massif, s'étalant en plateau ou se ramifiant en
+chaînons et en promontoires. Les vallées fluviales et les plaines la
+découpent dans tous les sens; des bassins lacustres, encore emplis d'eau
+ou déjà comblés par les alluvions, s'étendent à la base de ses rochers;
+des cônes volcaniques, se dressant au-dessus des campagnes, contrastent
+par la régularité de leur forme avec les escarpements inégaux de
+l'Apennin. La mer, invitée et repoussée tour à tour par les sinuosités
+du relief péninsulaire, découpe le littoral en une série de baies qui se
+succèdent avec une sorte de rhythme; presque toutes se développent en
+arcs de cercle réguliers d'un cap à l'autre cap. Au nord de la
+presqu'île, elles n'échancrent que faiblement les terres; au sud, elles
+s'avancent au loin dans les campagnes et s'arrondissent en véritables
+golfes. D'ailleurs cette forme de la Péninsule est relativement récente;
+une ancienne Italie granitique a probablement existé, mais elle n'est
+plus, et l'Italie actuelle est presque entière d'origine moderne, ainsi
+que le témoignent les roches qui constituent les Apennins, celles des
+chaînes parallèles et des plaines intermédiaires. C'est à l'époque
+éocène seulement que les divers îlots se sont unis en une presqu'île
+continue.
+
+Comparée à la Grèce, si bizarrement tailladée et déchiquetée, l'Italie,
+pourtant fort gracieuse, est d'une grande sobriété de lignes. Ses
+montagnes se prolongent en chaînes plus régulières; ses côtes sont
+beaucoup moins profondément échancrées; ceux de ses petits archipels que
+l'on pourrait comparer vaguement à la ronde des Cyclades sont peu
+nombreux, et ses trois grandes îles, la Sicile, la Sardaigne, la Corse,
+sont des terres de contours presque géométriques et d'aspect tout à fait
+continental. Par la configuration générale de ses rivages l'Italie
+marque précisément la transition entre la joyeuse Grèce et la grave
+Ibérie, plateau déjà presque africain. La situation géographique
+correspond ainsi au développement des formes.
+
+Dans son ensemble, la péninsule italienne présente un contraste
+remarquable avec la presqu'île des Balkhans. Tandis que celle-ci est
+tournée surtout vers la mer Égée et regarde l'orient, la partie vraiment
+péninsulaire de l'Italie, au sud des plaines lombardes, est au contraire
+beaucoup plus vivante par sa face occidentale: ce sont les bords de la
+mer Tyrrhénienne qui offrent les ports les plus nombreux et les plus
+sûrs; c'est sur cette mer, en libre communication avec l'Océan, que
+s'ouvrent les plaines les plus vastes et les plus fertiles, et par
+conséquent ce sont les campagnes situées à l'ouest des Apennins qui ont
+nourri les populations les plus actives, les plus intelligentes, celles
+dont le rôle politique a été plus considérable: c'est le côté de la
+lumière, tandis que le versant adriatique, tourné vers une mer presque
+fermée, un simple golfe, est pour ainsi dire le côté de l'ombre. Vers
+l'extrémité méridionale de la Péninsule, les plaines de l'Apulie à l'est
+sont, il est vrai, plus riches et plus populeuses que les régions
+montagneuses de la Calabre; néanmoins le voisinage de la Sicile ne
+pouvait manquer tôt ou tard d'assurer la prépondérance au littoral de
+l'occident. Aux temps de la grande influence de la Grèce, lorsque
+Athènes, les cités de l'Asie Mineure, les îles de la mer Égée, étaient
+le point de départ de toute initiative, les républiques tournées vers
+l'orient, Tarente, Locres, Sybaris, Syracuse, Catane, avaient sur les
+cités du littoral de l'ouest une incontestable prééminence. Ainsi la
+configuration physique de l'Italie a singulièrement aidé le mouvement
+historique de civilisation qui s'est porté du sud-est au nord-ouest, de
+l'Ionie vers les Gaules. Par le golfe de Tarente et les rivages
+orientaux de la Grande-Grèce et de la Sicile, l'Italie du sud était
+librement ouverte à l'influence hellénique; c'est de ce côté qu'elle a
+reçu la grande impulsion de vie. Plus au nord, la Péninsule fait pour
+ainsi dire volte-face vers l'ouest; et, par suite, le mouvement
+d'expansion des idées vers l'Europe occidentale s'est trouvé grandement
+facilité. Si l'Italie avait été différente par son relief et ses
+contours, la civilisation eût pris une direction tout autre.
+
+Pendant près de deux mille années, depuis l'abaissement de Carthage
+jusqu'à la découverte de l'Amérique, l'Italie est restée le centre du
+monde policé: elle a exercé l'hégémonie, soit par la force de la
+conquête et de l'organisation, comme le fit la «Ville Éternelle», soit,
+comme aux temps de Florence, de Gênes et de Venise, par la puissance du
+génie, la liberté relative des institutions, le développement des
+sciences, des arts et du commerce. Deux des plus grands faits de
+l'histoire, l'unification politique des peuples méditerranéens sous les
+lois de Rome et plus tard le rajeunissement de l'esprit humain, si bien
+nommé du nom de Renaissance, ont eu leurs principaux acteurs en Italie.
+Il importe donc de rechercher les conditions du milieu géographique
+auxquelles la péninsule latine doit le rôle prépondérant qu'elle a joué
+dans le monde pendant ces deux âges de la vie de l'humanité.
+
+Mommsen et d'autres historiens ont signalé l'heureuse position de Rome
+comme marché commercial. Dès la première période de son histoire, elle
+fut un entrepôt de denrées pour les populations voisines. Assise au
+centre d'un cirque de collines, sur les deux bords d'un fleuve
+navigable, en aval de tous les affluents et non loin de la mer, elle
+avait, en outre, l'avantage de se trouver sur la frontière commune de
+trois nationalités, les Latins, les Sabins et les Étrusques; lorsque,
+par la conquête, elle fut maîtresse de tout le pays environnant, son
+importance, comme lieu d'échanges, ne pouvait donc manquer d'être
+considérable. Mais, quelle que fût la valeur de ce trafic local, il
+n'eût pas suffi à faire de Rome une grande cité, Cette ville n'a point,
+comme Alexandrie, Constantinople ou Bombay, une de ces positions
+incomparables qui en font un point de convergence nécessaire pour les
+marchandises du monde entier. Pour le commerce général elle est même
+assez mal située. Les hauts Apennins qui s'élèvent en demi-cercle autour
+du pays romain étaient naguère un rempart difficile à franchir, et les
+trafiquants cherchaient à l'éviter; la mer voisine de Rome est fort
+inhospitalière, et le port d'Ostie n'est qu'un mauvais havre, où même
+les petites galères des temps anciens n'entraient point sans péril. Si
+le travail de l'homme n'était intervenu pour le creusement d'un canal
+maritime, de bassins artificiels, et la construction de môles et de
+jetées, jamais la bouche du Tibre n'eût pu servir au grand commerce.
+
+[Illustration: VUE GÉNÉRALE DE ROME.]
+
+La situation de Rome, comme centre d'échanges, n'explique donc la
+puissance de cette ville dominatrice que pour une bien faible part.
+Indépendamment des causes qui doivent être cherchées dans l'évolution
+historique du peuple lui-même, la vraie raison de la grandeur de Rome,
+ce qui lui a donné cette force prodigieuse pour l'assimilation politique
+de l'ancien monde, c'est la position absolument centrale qu'elle
+occupait, par rapport à trois grands cercles disposés régulièrement les
+uns autour des autres, et correspondant, pour la ville de Rome, à autant
+de phases de son développement dans l'histoire. Pendant les premiers
+temps de sa lutte, pour l'existence contre les cités voisines, la
+peuplade qui servit d'aïeule aux fiers citoyens romains se trouvait
+heureusement au centre d'un bassin bien limité, que bornent des
+montagnes peu élevées, mais de hauteur suffisante pour mettre à l'abri
+d'incursions soudaines. Quand Rome, victorieuse de tous ses voisins
+après de longs siècles de luttes, eut asservi ou bien exterminé les
+montagnards d'alentour, elle se trouva d'avance maîtresse des
+territoires du reste de l'Italie, car elle en occupait le milieu
+géographique et le centre de gravité naturel. Au nord s'étendait la
+vaste plaine des Gaules cispadane et transpadane; au sud étaient des
+régions montueuses et semées d'obstacles, mais où la résistance ne
+pouvait être efficace, car les peuplades barbares de ces plateaux et de
+ces montagnes avaient pour voisins immédiats, sur le pourtour de la
+Péninsule, les citoyens policés de villes grecques. Entre ces deux
+éléments si distincts l'alliance contre l'ennemi commun était
+impossible, et les villes helléniques elles-mêmes, dispersées sur un
+immense développement de côtes, ne surent pas s'unir pour résister. Les
+îles italiennes, la Sicile, la Corse, la Sardaigne, n'étaient pas non
+plus habitées par des populations assez cohérentes pour se soustraire à
+la puissance des Romains. Ainsi le deuxième cercle, celui de la
+conquête, vint s'ajouter au premier domaine, que l'on pourrait désigner
+sous le nom de cercle de croissance, et, par un avantage inestimable, il
+se trouva que les deux extrémités du monde italien, la plaine padane et
+la Sicile, étaient deux riches greniers de vivres.
+
+[Illustration: N° 46.--ROME ET L'EMPIRE ROMAIN.]
+
+Pourvue des approvisionnements nécessaires, Rome put donc continuer le
+cours de ses conquêtes. De même qu'elle est au centre de l'Italie, de
+même l'Italie est au centre de la Méditerranée. De toutes parts se fit
+sentir la force d'attraction de la grande cité: du côté de l'orient
+l'Illyrie, la Grèce, l'Égypte, du côté du sud la Lybie, la Maurétanie, à
+l'ouest l'Ibérie, au nord-ouest les Gaules, au nord les pays alpins,
+complétèrent bientôt le troisième cercle, celui de l'empire.
+
+Tant que dura l'équilibre géographique du monde méditerranéen, Rome
+garda sa puissance; mais les bornes de l'univers s'éloignèrent peu à
+peu. Dès que, par ses guerres contre les Parthes et ses invasions dans
+l'intérieur de la Germanie, Rome fut en contact, d'une part avec
+l'Orient, de l'autre avec ces régions sans bornes connues que
+parcouraient les barbares, la «Ville» par excellence cessa d'être le
+centre du monde, et la grande vie des nations européennes déplaça ses
+foyers vers le nord et le nord-ouest. Déjà vers la fin de l'empire Rome
+fut remplacée en Italie par Milan et Ravenne, et cette dernière ville
+devint le siége de l'exarchat, puis de l'empire des Goths. La déchéance
+de la cité des Césars était définitive. Il est vrai qu'aux empereurs
+succédèrent les papes, eux aussi pontifes suprêmes, quoique d'un culte
+nouveau; de même que l'ombre suit le corps, de même la tradition voulut
+prolonger les institutions politiques au delà du terme naturel de leur
+durée: l'unité de l'Église remplaça celle de l'empire. La souveraineté
+de Rome était devenue un véritable dogme, à la fois politique et
+religieux. Mais si les papes, gardant le gouvernement des âmes,
+résidaient toujours à Rome, c'est par delà les Alpes que pendant le
+moyen âge, et jusqu'au commencement de ce siècle, résidèrent les
+véritables maîtres du «saint empire romain». Ils n'allaient chercher en
+Italie que la consécration de leur puissance, mais la puissance même,
+c'est ailleurs qu'ils la trouvaient. En vain les peuples, habitués à
+l'obéissance, voulaient maintenir l'autorité de cette Rome qui les avait
+si longtemps dominés; la tentative ne reposait que sur une illusion.
+Non-seulement l'axe du monde civilisé, mais encore celui de l'Italie
+elle-même avait changé de place; c'est de Pavie, de Florence, de Gênes,
+de Milan, de Venise, de Bologne, de Turin même, que devait partir
+désormais la grande initiative. Si Rome, quoique déchue par la force des
+choses, a repris une certaine importance et même est redevenue capitale,
+c'est que l'Italie voulait en revendiquer le territoire à tout prix et
+que, par une sorte de superstition archéologique, elle cherche à prendre
+le nom de Rome pour symbole de sa puissance future. Mais quoi qu'on
+fasse, ce n'est plus là qu'un centre artificiel de l'Italie; depuis
+quinze cents ans, l'histoire a complétement changé toutes les conditions
+géographiques de la Péninsule.
+
+Pendant le cours de ce siècle, l'unité de l'Italie est devenue un grand
+fait politique, et désormais, sauf en quelques districts cisalpins où
+l'étranger domine encore, les frontières administratives du pays
+coïncident avec ses frontières naturelles. La puissance du fait accompli
+sert donc à mettre en lumière l'individualité géographique de l'Italie,
+et l'on s'étonne que cette contrée soit restée si longtemps divisée en
+États distincts. Cependant ce grand tout de la Péninsule présentait de
+notables diversités provinciales par la disposition de ses bassins et de
+ses versants. Les îles, les plaines entourées de bordures de montagnes,
+les côtes escarpées, séparées de l'intérieur par des rochers abrupts,
+formaient autant de pays à part, où des populations provenant de souches
+diverses, gauloise, étrusque, latine, pélasgique, grecque ou sicule,
+cherchaient naturellement à vivre de leur vie propre, indépendantes de
+leurs voisines. En maints districts, notamment dans les Calabres, les
+communications de vallée à vallée étaient tellement difficiles, que la
+mer était restée le chemin le plus fréquenté. La forme de la Péninsule,
+dont la longueur, des Alpes à la mer Ionienne, est cinq fois plus grande
+que la largeur moyenne, et que les Apennins partagent en deux bandes
+parallèles distinctes, rendait aussi presque inévitable le
+fractionnement du territoire en États séparés ou même hostiles. Parfois,
+il est vrai, les provinces italiennes eurent à subir la domination d'un
+seul maître; mais, jusqu'aux temps modernes, cette unité fut toujours
+imposée par la force et brisée par les populations elles-mêmes. La
+passion de l'unité nationale, qui a fait de l'Italie contemporaine le
+théâtre de si grands événements, n'animait qu'un bien petit nombre de
+citoyens dans les républiques du moyen âge. Elles savaient se liguer
+contre un ennemi commun; mais, dès que le péril était passé, elles
+séparaient de nouveau leurs intérêts et se brouillaient à propos de
+quelque vétille.
+
+Au milieu du quatorzième siècle, Cola di Rienzo, le tribun de Rome, fit
+un appel à toutes les villes italiennes; il les adjura de «secouer le
+joug des tyrans et de former une sainte fraternité nationale, la
+libération de Rome étant en même temps la libération de toute la sainte
+Italie». C'était déjà, cinq cents ans à l'avance, le langage qu'ont
+parlé de nos jours les apôtres de l'unité italienne. Les messagers de
+Rienzo parcouraient la Péninsule, un bâton argenté à la main; ils
+portaient aux cités des paroles d'amitié et les invitaient à envoyer
+leurs députés au futur parlement de la «Ville Éternelle». Tous les
+Italiens recevaient de Rienzo le titre de citoyens romains que leur
+avaient donné les Césars. Mais ce n'étaient là que des réminiscences
+classiques. Rienzo, plein des souvenirs de la domination antique,
+déclarait que Rome n'avait pas cessé d'être la «maîtresse du monde,
+qu'elle était en pleine possession du droit de gouverner les peuples».
+Il voulait ressusciter le passé, et non pas évoquer une vie nouvelle.
+Aussi son œuvre disparut comme un rêve, et ce furent précisément
+Florence et Venise, les cités les plus actives, les plus intelligentes
+de l'Italie, qui virent dans la tentative du tribun une chimère de
+songe-creux. _Siamo Veneziani, poi Cristiani_, disaient les fiers
+citoyens de Venise au quinzième siècle; ils ne songeaient même pas à se
+dire Italiens, eux dont les fils devaient un jour souffrir et combattre
+si vaillamment pour l'indépendance de la Péninsule. D'ailleurs il ne
+faut pas s'y tromper: le mouvement irrésistible qui a poussé le peuple
+italien vers l'unité politique n'avait point son origine dans les masses
+profondes, et des millions d'hommes, en Sicile, en Sardaigne, dans les
+Calabres, en Lombardie même, en sont encore à se demander le sens des
+changements considérables qui se sont accomplis.
+
+Naguère encore l'Italie n'était qu'une simple «expression géographique»,
+suivant le mot méprisant d'un de ses dominateurs. Si l'expression s'est
+transformée en une réalité vivante, c'est peut-être aux invasions si
+fréquentes de l'étranger que le pays le doit. Sous la dure oppression
+des Espagnols, des Français, des Allemands, qui se sont rués tour à tour
+sur leurs campagnes, les Italiens ont fini par se reconnaître les frères
+les uns des autres. A première vue, on croirait que la Péninsule est
+parfaitement protégée sur son pourtour continental par la muraille
+semi-circulaire des Alpes; mais cette protection n'est qu'une apparence.
+En effet, c'est vers les plaines italiennes que les montagnes tournent
+leur versant le plus abrupt, celui qui paraît vraiment inabordable; mais
+sur le versant extérieur, du côté de la France, de la Suisse, de
+l'Autriche allemande, les pentes sont beaucoup plus douces; tous les
+envahisseurs que tentaient l'heureux climat et les immenses richesses de
+l'Italie pouvaient sans trop de difficulté gagner les cols des Alpes,
+d'où ils dévalaient ensuite rapidement dans les plaines. Ainsi la
+«barrière» des Alpes n'est vraiment une barrière que pour les Italiens;
+si ce n'est aux temps de Rome conquérante, elle a toujours été respectée
+par eux, et d'ailleurs il leur importe peu de la franchir, car au delà
+nulle contrée ne vaut la leur. Par contre, les Français, les Confédérés
+suisses, les Allemands voyaient dans l'Italie comme une sorte de
+paradis. C'était le pays de leurs rêves, et ce pays enchanté, cette
+région si belle, il suffisait presque de descendre pour s'en emparer.
+L'histoire nous dit s'ils ont obéi souvent à ces appétits de conquête et
+s'ils ont abreuvé de sang les riches plaines convoitées! C'est même à la
+rivalité de ses voisins, plus encore qu'à sa propre énergie, que la
+nation italienne doit d'avoir recouvré son indépendance.
+
+Exposée comme elle l'est aux attaques du dehors, et graduellement privée
+par l'histoire de la position centrale qu'elle occupait jadis, l'Italie
+a perdu définitivement le _primato_ ou principat que certains de ses
+fils, emportés par un patriotisme exclusif, voudraient lui restituer;
+mais si elle n'est plus la première par le pouvoir politique, et si
+d'autres nations l'ont distancée pour l'industrie, le commerce et même
+pour le mouvement littéraire et scientifique, elle reste toujours sans
+rivale pour la richesse en monuments de l'art. Déjà si privilégiée par
+la nature, l'Italie est de toutes les contrées de la Terre celle qui
+possède le plus grand nombre de cités remarquables par leurs palais et
+leurs trésors de statues, de tableaux, de décorations de toute espèce.
+Il est plusieurs provinces où chaque village, chaque groupe de maisons
+plaît au regard, soit par des fresques ou des sculptures, soit du moins
+par quelque corniche fouillée au ciseau, un escalier hardiment jeté, une
+galerie pittoresque; l'instinct de l'art est entré dans le sang des
+populations. C'est tout naturellement que les paysans italiens bâtissent
+leurs demeures, enluminent leurs murailles, et plantent leurs arbres de
+manière à les mettre en harmonie d'effet avec la perspective
+environnante. Là est le plus grand charme de la merveilleuse Italie:
+partout l'art seconde la nature pour enchanter le voyageur. Que
+d'artistes lombards, vénitiens et toscans, dont le nom fût devenu
+célèbre en tout autre pays, mais qui resteront à jamais oubliés, à cause
+même de leur multitude ou du hasard qui les fît travailler en quelque
+bourg éloigné des grands chemins!
+
+Mais ce n'est pas seulement par la beauté de sas monuments et le nombre
+étonnant de ses oeuvres d'art que l'Italie est restée la première depuis
+deux mille années, et qu'elle mérite de voir accourir les hommes
+studieux de toutes les extrémités de la Terre, c'est aussi par les
+souvenirs de toute espèce qu'y a laissés l'histoire. Dans un pays où des
+populations policées se pressent en foule depuis si longtemps, l'origine
+de chaque cité doit naturellement se perdre au milieu des ténèbres de la
+tradition et du mythe. Là où s'élève de nos jours une ville toute
+moderne se trouvait autrefois une ville romaine, elle-même précédée par
+une cité grecque, étrusque ou gauloise. Chaque forteresse, chaque maison
+de plaisance remplace une antique citadelle, la villa d'un patricien de
+Rome; chaque église occupe l'emplacement d'un ancien temple: les
+religions changeaient, mais les autels des dieux et des saints se
+rebâtissaient dans les lieux consacrés. De même les morts étaient de
+siècle en siècle enfouis dans une terre que, les uns après les autres,
+ont purifiée les augures et les prêtres de différents cultes. Il est
+intéressant d'étudier sur place ces âges divers qui se sont stratifiés,
+pour ainsi dire, comme les débris des édifices élevés successivement sur
+le même sol. Tous, jusqu'aux ignorants, subissent l'influence de cette
+vie des nations qui s'est concentrée avec tant d'activité dans les
+contrées historiques de l'Italie: ils sentent que foute cette poussière
+était animée jadis.
+
+Après une longue période de défaillance et d'asservissement, la nation
+italienne a repris une place des plus avancées parmi les peuples
+modernes. La Péninsule a bien changé d'aspect depuis les âges reculés
+pendant lesquels ses troupeaux errants lui Valurent, à ce que dit
+Mommsen, le nom d'Italie (Vitalie ou Pays des bestiaux); de nos jours
+ses plaines si bien cultivées, ses admirables jardins, ses villes
+commerçantes lui feraient donner une autre appellation. Les débouchés
+des Alpes et sa position au centre de la Méditerranée lui permettent de
+commander toutes les routes qui, de France, d'Allemagne et
+d'Austro-Hongrie, convergent vers les golfes de Gênes et de Venise. Elle
+dispose de ressources énormes et toujours grandissantes par ses
+carrières, ses mines de soufre et de fer, ses vins, ses produits
+agricoles de toute nature, ses industries diverses. Ses savants et ses
+inventeurs ne le cèdent guère à ceux des autres contrées du monde
+civilisé. La population du pays s'accroît rapidement; beaucoup plus
+considérable que celle de la France en raison de la superficie du
+territoire, elle est l'une des plus denses de l'Europe, et par
+l'émigration contribue maintenant plus que toute autre à coloniser les
+solitudes de l'Amérique méridionale[56].
+
+[Note 56:
+
+Superficie de l'Italie........ 296,014 kilomètres carrés.
+Population en 1871............ 26,800,000 hab.
+Population kilométrique....... 90 »]
+
+
+
+
+II
+
+LE BASSIN DU PO
+
+LE PIÉMONT, LA LOMBARDIE, VENISE ET L'ÉMILIE.
+
+
+La grande vallée du Pô, que l'on appelle quelquefois Haute-Italie parce
+qu'elle occupe la partie septentrionale de la Péninsule, devrait au
+contraire être désignée sous le nom de Basse-Italie, puisqu'elle est
+située à une élévation moindre que les autres groupes de provinces.
+C'est une région nettement délimitée, car elle est encore comprise dans
+le tronc continental, et, du côté du sud, les Apennins la bornent de
+leur long rempart. De nos jours, c'est une plaine fluviale, mais elle
+était certainement encore à l'époque pliocène un golfe de la mer. Ce
+golfe a été peu à peu comblé par les alluvions qu'apportaient les
+fleuves et soulevé graduellement par la poussée des forces intérieures,
+tandis que plus haut les érosions des torrents agrandissaient la plaine
+en rongeant la base des montagnes. C'est ainsi que, par le long travail
+des siècles, le bassin du Pô a pris une déclivité des plus régulières. A
+l'époque où les eaux de l'Adriatique pénétraient dans les vallées, entre
+les racines du mont Rosé et du Viso, l'Italie ne tenait que par le mince
+pédoncule des Apennins de Ligurie, à moins toutefois que la mer n'eût
+pas encore détruit l'isthme de montagnes qui rattachait la Corse et la
+Sardaigne aux Alpes continentales.
+
+[Illustration: PENTE DE LA VALLÉE DU PO.]
+
+Aucune autre région d'Europe n'est plus admirablement entourée d'une
+enceinte de montagnes, et bien peu de contrées dans le monde peuvent lui
+être comparées pour la magnificence des horizons. Au sud, les Apennins
+s'élèvent au-dessus de la zone des bois et, par leurs rochers, leurs
+forêts, leurs pâturages, contrastent avec l'immense plaine uniforme; à
+l'ouest et au nord, du col de Tende aux passages de l'Istrie, ce sont
+les grandes Alpes chargées de glaces qui se dressent dans leur
+sublimité. Au-dessus des campagnes de Saluées, le Viso, ainsi nommé de
+la beauté de son aspect, domine toute la crête de sa haute pyramide
+isolée et déverse des petits lacs de ses pâturages le ruisseau mugissant
+qui prend le nom de Pô; au nord-ouest de Turin, le Grand-Paradis
+s'appuie sur d'énormes contre-forts, aux immenses glaciers; non loin de
+ce massif central apparaît la Grivola, peut-être la pointe la plus
+élégante et la plus gracieusement sculptée des Alpes; à l'angle de tout
+le système des Alpes, le dôme du mont Blanc se hausse comme une île
+au-dessus de la mer des autres montagnes; la masse énorme du mont Rose,
+couronnée de son diadème à sept pointes, allonge ses promontoires en
+avant de la Suisse; puis viennent le groupe du Splugen, l'Orteler,
+l'Adamello, la Marmolata et tant d'autres cimes, ayant toutes une beauté
+qui leur est propre. Quand, par une claire matinée de soleil, on voit,
+du haut du dôme de Milan, la plus grande partie de l'immense
+amphithéâtre se dérouler autour de la plaine verdoyante et de ses villes
+innombrables, on peut s'applaudir d'avoir vécu pour contempler un
+tableau si grandiose.
+
+Dans leur ensemble, les Alpes qui enceignent l'Italie peuvent être
+considérées comme appartenant géographiquement aux contrées limitrophes.
+La même raison qui a donné un si grand charme au versant italien des
+montagnes, a fait de ces hauteurs une dépendance naturelle des Gaules et
+de la Germanie. Dû côté méridional on saisit d'un seul regard toute la
+déclivité des Alpes; on contemple à la fois les campagnes plantées de
+vignes et de mûriers, les forêts de hêtres et de mélèzes, les pâturages,
+les rochers nus, les glaces éblouissantes; mais le cultivateur ne se
+hasarde dans ces pays difficiles que poussé par la misère. Sur l'autre
+versant, plus allongé, et d'ailleurs tourné vers le nord, le spectacle
+offert par les monts est en général beaucoup moins varié, les terres
+sont moins fertiles, mais les habitants des hautes vallées et des
+plateaux ont l'avantage de pouvoir franchir facilement la crête, pour
+redescendre sur les pentes méridionales. Indépendamment des tentations
+que la vue des plaines de l'Italie faisait naître chez des montagnards
+avides, c'est dans l'architecture même des Alpes qu'il faut chercher la
+cause de la prépondérance ethnologique échue aux populations d'origine
+gauloise et allemande. Hors de l'enceinte des Alpes, l'italien ne se
+parle que sur des points isolés, tandis que les éléments français et
+germanique sont très-fortement représentés sur le versant intérieur.
+
+[Illustration: N° 48.--GRAND PARADIS.]
+
+[Illustration: LE MONT VISO, VU DE SAN CHIAFFREDO. D'après une
+photographie de M. V. Besso.]
+
+En deçà de la ligne de partage qui limite les bassins du Pô, de l'Adige
+et des fleuves vénitiens, l'Italie ne possède à elle seule qu'un petit
+nombre de ces grands massifs dont le groupement forme le système des
+Alpes. Le plus important de tous, par la hauteur de ses sommets, la
+puissance de ses contre forts, la quantité de ses glaces, l'abondance de
+ses eaux, est celui du Grand-Paradis, qui se dresse au sud de la Doire
+Baltée, entre le groupe du mont Blanc et les plaines du Piémont. Chose
+étonnante, ce massif superbe a été longtemps confondu et, sur nombre de
+documents, même sur la grande carte de l'état-major sarde, à l'échelle
+du 50,000e, il se confond encore avec une crête beaucoup plus basse qui
+se trouve à 20 kilomètres plus à l'ouest, sur la frontière française, à
+côté du col ou «mont» Iseran. Ainsi que le voyageur anglais Mathews l'a
+constaté le premier, la prétendue montagne d'Iseran, dont le nom
+figurait sur toutes les cartes, n'existe point, et l'énorme hauteur de
+plus de 4,000 mètres qu'on lui attribuait est, en réalité, celle du
+Grand-Paradis. Au commencement du siècle, les visiteurs étaient peu
+nombreux dans cette région des Alpes et, pendant près de cinquante
+années, personne ne fut à même de relever la méprise dans laquelle était
+tombé le géodésien Corabœuf, en donnant le nom d'un passage à la grande
+cime mesurée par lui. Sur une carte de l'ingénieur Bergonio, qui date de
+la fin du dix-septième siècle, on trouve aussi un prétendu mont Iseran à
+une grande distance au nord-est du col qui porte ce nom.
+
+Les autres massifs des Alpes italiennes, qui se dressent isolément au
+sud de la crête médiane du système, sont beaucoup moins élevés que le
+Grand-Paradis. Il est vrai que, dans cette partie de son pourtour,
+l'Italie a été privée, par la Suisse et par le Tirol autrichien, de
+districts considérables que le versant des eaux, aussi bien que le
+langage et les moeurs des habitants, semblerait devoir lui attribuer.
+Toute la haute vallée du Tessin, et même quelques-unes de celles qui
+versent leurs eaux dans l'Adda, sont devenues terres helvétiques; tout
+le haut bassin de l'Adige, jusque par le travers du lac de Garde,
+appartient politiquement à l'Autriche; de même la haute Brenta. Les deux
+seuls fleuves alpins du versant méridional dont les eaux coulent presque
+en entier sur le sol italien, sont la Piave et le Tagliamento. Par suite
+de cette violation des limites naturelles, nombre de montagnes aux
+sommets chargés de glaciers, quoique situées géographiquement au sud de
+la chaîne centrale des Alpes, s'élèvent néanmoins soit en Autriche, soit
+sur la frontière. Tels sont, parmi les géants de l'Europe centrale,
+l'Orteler, la Marmolata, le Cimon della Pala, aux escarpements
+verticaux, non moins grandioses que ceux du Cervin. Quant au formidable
+Monte delle Disgrazie, au sud de la Bernina, c'est un sommet italien; le
+massif de Camonica, que limite au nord le col du mont Tonal, fameux dans
+les légendes populaires, et que domine l'Adamo ou Adamello, tout
+ruisselant des glaciers qui descendent vers la haute Adige, est
+également italien par ses principales cimes; enfin plus à l'est, dans le
+bassin de la Piaye, le mont Antelao, énorme pyramide ravinée portant à
+sa pointe un obélisque neigeux, et plusieurs autres sommets à peine
+moins hauts s'avancent en promontoires sur le territoire vénitien.
+
+La plupart des groupes alpins de la Lombardie et du Vénitien,
+avant-monts placés entre la chaîne principale et la plaine, ont une
+hauteur moyenne à peu près égale à celle des Apennins; ils n'atteignent
+guère la limite des neiges persistantes. Mais la vue y est d'autant plus
+belle. A leur cime, on se trouve entre deux zones, et le contraste est
+complet: dans toutes les vallées environnantes se montrent les villes et
+les cultures, tandis qu'au nord les sommets neigeux et déserts tracent
+dans le ciel, les uns au-dessus des autres, leur profil étincelant. Par
+leur admirable panorama, quelques-unes de ces montagnes, bien plus
+belles que les grandes cimes, ont mérité d'attirer chaque année la foule
+des visiteurs de l'Italie. On aime surtout à gravir les monts que les
+lacs de Lombardie entourent de leurs eaux bleues, le Motterone du lac
+Majeur, le Generoso, se dressant en pyramide au milieu de plaines où le
+bleu des eaux s'entremêle au vert des bois et des prairies, les superbes
+montagnes qui s'élèvent entre les deux branches du lac de Como et la mer
+de verdure de la Brianza, la longue croupe du Monte Baldo, avançant ses
+promontoires, comme des pattes de lion, dans les flots du lac de Garde.
+Les belles montagnes de la Valteline, ou la chaîne Orobia, au sud de la
+dépression où passe l'Adda dans son cours supérieur, sont moins connues,
+à cause de leur éloignement des grandes villes, mais elles mériteraient
+d'être aussi fréquemment visitées que les cimes les plus fameuses,
+situées dans le voisinage de la plaine. Elles forment une véritable
+_sierra_ d'une hauteur moyenne de 2800 mètres, échancrée de cols fort
+élevés et portant quelques petits glaciers sur leurs pentes tournées au
+nord; à la base de ces monts on croirait voir les Pyrénées. Quant aux
+sommets dolomitiques, dressant leurs parois entre le Tirol et les
+campagnes vénitiennes, ils ne ressemblent qu'à eux-mêmes. Vues à travers
+la verdure des pins et des hêtres, ou contrastant avec l'eau bleue des
+lacs, leurs roches blanches, légèrement teintées de rose et d'autres
+nuances délicates, produisent un effet merveilleux. Le géologue de
+Richthofen et d'autres savants croient que ces massifs isolés sont
+d'anciens îlots de coraux, des _atolls_ soulevés du fond des mers à des
+hauteurs diverses de 2,000 à 3,300 mètres d'élévation. Quoi qu'il en
+soit, ces montagnes ajoutent à la beauté naturelle de toutes les régions
+alpines la plus grande originalité de couleur et d'aspect.
+
+De même qu'en Suisse et en Autriche sur le versant septentrional des
+Alpes, les avant-monts du versant italien sont en grande partie composés
+de formations géologiques de plus en plus modernes, à mesure qu'on se
+rapproche de la plaine d'alluvions. Les roches métamorphiques, le
+_verrucano_, les dolomies, et diverses roches s'appuient sur les
+granits, les gneiss, les schistes des massifs supérieurs, puis viennent
+principalement des assises des époques du trias et du jura; plus bas
+encore sont les terrasses et les collines tertiaires de marnes,
+d'argiles, de cailloux agglomérés. C'est dans cette formation, au
+nord-ouest de Vérone, que se trouve le Monte Bolca, célèbre dans le
+monde des géologues à cause du grand nombre de plantes et d'animaux
+fossiles qu'on y a découverts; Agassiz n'y a pas compté moins de cent
+vingt-sept espèces de poissons, dont la moitié existe encore.[57] Enfin
+toute la plaine du Piémont et de la Lombardie, à l'exception des buttes
+isolées qui s'y élèvent et de rares lambeaux de dépôts marins laissés
+sur ses bords, est composée de débris apportés par les torrents. On n'en
+connaît point encore la puissance, puisque les divers sondages opérés
+dans les profondeurs de ces amas se sont tous arrêtés avant d'avoir
+atteint la roche solide. En supposant que la déclivité des Alpes et
+celle des Apennins se continuent uniformément au-dessous de la plaine,
+c'est à 1260 mètres au-dessous de la surface que se trouverait le fond
+du prodigieux amas de cailloux. C'est là ce que représentent les deux
+diagrammes de la page suivante, dont le premier représente les hauteurs
+décuples des longueurs, tandis que le second figure les proportions
+vraies. On le voit, la masse de débris arrachés au flanc des Alpes par
+les torrents, les avalanches, les glaciers, n'est pas moindre en volume
+que de grands systèmes de montagnes, et il faudrait y ajouter les
+quantités énormes de déblais qui sont allés se déposer au fond des mers.
+
+[Note 57: Altitudes de quelques sommets des Alpes italiennes:
+
+Mont Viso 3,836 mèt.
+Grand-Paradis 4,045 »
+Monte delle Disgrazio 3,680 »
+Adamello 3,556 »
+Antelao 3,255 »
+Brunone (chaîne Orobia) 3,161 »
+Motterone (avant-monts) 1,491 »
+Generoso » 1,728 »
+Monte Baldo » 2,228 »
+Monte Bolca » 958 »
+]
+
+La grande plaine qui continue en apparence jusqu'à la base du mont Rose
+et du Viso la surface horizontale de l'Adriatique, entoure, comme la
+mer, des péninsules, des îles, et çà et là quelques archipels. A l'est
+et au sud-est de Turin, les collines tertiaires du Montferrat
+septentrional et de l'Astésan, ravinées dans tous les sens par
+d'innombrables ruisseaux, forment des massifs de cinq à sept cents
+mètres de hauteur, complétement séparés des Alpes de Ligurie et des
+Apennins par la dépression dans laquelle passe le Tanaro. A la base même
+des Alpes, les roches de Cavour et d'autres protubérances de granit, de
+gneiss, de porphyre, élèvent leurs coupoles ou leurs pyramides au-dessus
+des plaines nivelées par les eaux et régulièrement inclinées suivant le
+cours du Pô.[58] Au sud de la Piave, dans les campagnes vénitiennes, la
+gibbosité du Bosco Montello est également une masse tout à fait
+insulaire; même sur les bords du Pô, entre Pavie et Plaisance, on voit
+une colline de cailloux et de sables marins, fort riche en fossiles,
+portant le village et les vignobles de San Colombano. Enfin à l'orient
+du lac de Garde, plusieurs massifs volcaniques, flanqués de formations
+crétacées, surgissent du milieu de la plaine. Les cratères des monts
+Berici près de Vicence, et ceux des collines Euganéennes dans le
+voisinage de Padoue, ne vomissent plus de laves depuis une époque
+inconnue; mais les sources thermales et gazeuses qui coulent avec une
+extrême abondance des fissures du trachyte et du basalte témoignent de
+la grande activité qu'ont encore les foyers souterrains dans cette
+région de l'Italie. Dans les Alpes voisines, surtout aux environs de
+Bellune et de Bassano, les tremblements de terre sont très-fréquents,
+soit que le sol caverneux s'écroule et se tasse dans les profondeurs,
+soit aussi que le foyer caché des laves ait encore quelque ardeur.
+
+[Note 58: Pente moyenne du Pô:
+
+Source du Pô 1,952 mèt.
+Saluces 566 »
+Turin 230 »
+Pavie (bouche du Tessin) 100 »
+Plaisance 66 »
+Crémone 45 »
+Mantoue 27 »
+Ferrare 5 »
+]
+
+[Illustration: No 49 _a_.--PLAINE DE DÉBRIS ENTRE LES ALPES ET LES
+APENNINS, D'APRÈS ZOLLIKOFER. No. 49 _b_.]
+
+Sur le versant septentrional des Apennins, qui regarde de l'autre côté
+du Pô les régions volcaniques du Véronais et du Vicentin, s'étend une
+zone correspondante, de peu d'importance dans l'histoire géologique de
+la Péninsule, mais fort curieuse par les phénomènes dont elle est encore
+le théâtre. Dans le voisinage immédiat de la crête des monts, au sud de
+Modène et de Bologne, des jets d'hydrogène s'échappent çà et là par des
+fissures du sol, surtout dans le voisinage de roches de serpentine; en
+certains endroits on a pu utiliser ces flammes pour la préparation de la
+chaux et d'autres petits travaux industriels. Ces jets de gaz, Pietra
+Mala, Porretta, Barigazzo, sont les «fontaines ardentes», si célèbres
+dans l'antiquité fit au moyen âge, à cause des incendies spontanés qui
+éclairaient les voyageurs pendant les nuits. Parallèlement à cette zone
+de terrains brûlants, mais beaucoup plus bas, aux abords mêmes de la
+plaine, une autre fissure du sol se révèle par une ligne de volcans
+boueux, dont le plus célèbre est celui de Sassuolo, près de Modène. A
+Miano, non loin de Parme, jaillit une fontaine de pétrole. C'est un fait
+remarquable, que le pourtour de l'ancien golfe comblé soit ainsi bordé
+de buttes volcaniques, de salses et de fontaines thermales. Jusqu'en
+Piémont, des sources chaudes d'une extrême abondance, celles d'Acqui
+notamment, semblent témoigner d'un reste de volcanicité.
+
+[Illustration: N° 50.--SALSES ET SOURCES THERMALES DU NORD DE
+L'APPENIN.]
+
+L'immense demi-cercle des vallées alpines et des plaines qui s'étendent
+à la base de l'amphithéâtre des montagnes garde encore les traces
+nombreuses des glaciers qui, lors des origines de l'époque géologique
+actuelle, débordaient de la grande sibérie de neiges occupant le centre
+de l'Europe. De la vallée du Tanaro, dans les Alpes Ligures, à la vallée
+de l'Isonzo, descendue des monts de la Carinthie, il n'est pas un
+débouché de rivière qui ne présente des amas de débris jadis apportés
+par les glaces et maintenant revêtus de végétation. La plupart des
+anciens courants glaciaires qui s'épanchaient dans les plaines,
+dépassaient en longueur ceux qui se déversent en Suisse des flancs du
+mont Rose et du Finsteraarhorn, et les plus grands d'entre eux
+atteignaient un tel développement, qu'on ne saurait même leur comparer
+les glaciers du Karakorum et de l'Himalaya; il faut aller jusque dans le
+Groenland ou sur les terres polaires antarctiques pour trouver des
+fleuves de glace qui puissent nous rappeler l'aspect que les Alpes de la
+Suisse offraient à l'époque glaciaire.
+
+[Illustration: N°31.--ANCIENS GLACIERS DES ALPES.]
+
+[Illustration: No 52.--LA SERRA D'IVREA ET LES ANCIENS LACS GLACIAIRES
+DE LA DOIRE.]
+
+Déjà l'un des plus petits courants de neige cristallisée, celui qui
+descendait des montagnes de Tende vers Cuneo, n'avait pas moins de 46
+kilomètres de longueur. Celui de la Dora Riparia, qui recueillait les
+glaces du mont Genèvre, du mont Tabor, du mont Cenis, était deux fois
+plus long, et les moraines qu'il a poussées, jusque dans le voisinage de
+Turin se dressent en un véritable amphithéâtre de collines çà et là
+déblayées par les eaux: les paysans lui donnent le nom de «région des
+pierres» (_regione alle pietre_). Plus au nord, tous les courants de
+glace nés dans la concavité des Alpes Pennines, du Grand-Paradis au
+massif du mont Rose, s'unissaient en un seul fleuve de 130 kilomètres de
+cours, qui débouchait dans la plaine, bien au delà d'Ivrea, et dont les
+gigantesques alluvions se montrent à 330 et même à 650 mètres au-dessus
+de la vallée où se promènent aujourd'hui les eaux de la Dora Baltea; une
+simple moraine latérale, la «Clôture» ou _Serra_, d'Ivrea, aux talus
+revêtus de châtaigniers, se développe sur une longueur de 28 kilomètres
+à l'est du fleuve, pareille à un rempart incliné, d'une régularité
+parfaite. À l'ouest, la grande moraine dite colline de Brosso, est moins
+remarquée, parce qu'elle est moins haute et qu'elle se profile sur un
+massif avancé des grandes Alpes; mais au sud, le rempart ébréché de la
+moraine frontale se développe en un demi-cercle encore parfait. Dans les
+débris amoncelés au pied de l'ancien glacier, les roches écroulées du
+mont Blanc se mêlent à celles qui firent autrefois partie du mont
+Cervin. Et pourtant ce prodigieux courant de glace, celui que les
+géologues Guyot, Gastaldi, Martins, d'autres encore, ont le plus étudié
+dans tous ses détails, le cédait en importance aux glaciers jumeaux du
+Tessin et de l'Adda qui, du Simplon au Stelvio, s'épanchaient au sud
+vers les bassins occupés actuellement par les lacs Majeur et de Como,
+emplissaient par des branches latérales la tortueuse cavité du lac de
+Lugano, puis, après un cours de 150 et de 190 kilomètres, se déversaient
+dans les plaines de la Lombardie; les branches nombreuses de leur delta
+entouraient, comme des îles, les divers contre-forts les plus avancés
+des Alpes. A l'est de ce réseau de glaciers, celui de l'Oglio ou du lac
+Iseo, long de 110 kilomètres à peine, et dont les moraines terminales,
+mesurées par M. de Mortillet, n'ont pas moins de 300 mètres de hauteur,
+pouvait sembler un courant secondaire; mais immédiatement au delà venait
+l'immense fleuve glacé de la vallée de l'Adige, le plus considérable de
+tous ceux des Alpes méridionales. De son origine, dans le massif de
+l'Oetzthal, à ses moraines terminales, au nord de Mantoue, ce fleuve
+solide avait près de 280 kilomètres de développement. Un de ses bras,
+s'avançant vers l'est dans la vallée de la Drave, descendait jusque dans
+les plaines où se trouve aujourd'hui Klagenfurt, tandis que la masse
+principale suivait au sud la dépression où coule l'Adige, puis se
+divisait en deux courants autour du Monte Baldo, emplissait la cavité du
+lac de Garde et poussait devant lui un véritable rempart semi-circulaire
+de hautes moraines. Quant aux autres glaciers, situés plus à l'orient,
+ceux de la Brenta, de la Piave, du Tagliamento, ils se trouvaient
+forcément renfermés dans des limites plus étroites, à cause de la faible
+étendue relative de leurs bassins.
+
+Les blocs erratiques, dont quelques-uns étaient gros comme des maisons,
+ne sont plus très-nombreux. Les maçons les exploitent en carrières, et
+si l'on ne prend soin d'en conserver des échantillons comme propriété
+nationale, ils auront bientôt disparu. A Pianezza, à l'issue de la
+vallée de Suze, on voit un bloc de serpentine dont la partie saillante,
+déjà fortement entamée par la mine, n'a pas moins de 25 mètres de long
+sur 12 de large et 14 de haut, et un volume approximatif de 2,500 mètres
+cubes; il porte une chapelle à l'une de ses extrémités. On voit aussi de
+magnifiques pierres voyageuses dans les montagnes qui s'élèvent entre
+les deux branches du lac de Como, et de grandes colonnes ont pu y être
+taillées d'un seul bloc pour les églises et les palais des alentours.
+Enfin, le versant des collines de Turin tourné vers les Alpes est
+également parsemé d'un grand nombre de pierres erratiques; mais on se
+demande encore comment elles ont pu faire le voyage, car c'est à une
+distance considérable au nord que s'arrêtent dans la plaine les moraines
+des anciens glaciers alpins. Quant aux moindres débris glaciaires, ils
+constituent de trop vastes amas pour que le travail de l'homme puisse y
+faire autre chose que d'insignifiants déblais. Les collines de
+Solferino, de Cavriana, de Somma-Campagna, célèbres dans l'histoire des
+batailles, sont entièrement composées de ces débris tombés des flancs
+des Alpes centrales, beaucoup plus élevées alors qu'elles ne le sont
+aujourd'hui.
+
+En reculant vers les hautes vallées, les glaciers du versant méridional
+des Alpes ont graduellement mis à nu le sol qu'ils recouvraient et
+révélé les profondes cavités emplies actuellement par les beaux lacs de
+la Lombardie. Ces réservoirs lacustres ont eu pendant les âges modernes
+de la planète l'histoire géologique la plus variée. Lorsque la plaine du
+Piémont et de la Lombardie était un golfe de l'Adriatique, ces
+dépressions, dont le fond est encore au-dessous du niveau marin,
+devaient être des bras de mer semblables aux _fjords_ actuels du
+Spitzberg et de la Scandinavie. Il existe même un témoignage fort
+curieux de cet ancien état de choses: tous les lacs lombards renferment
+une espèce de sardine, l'_agone_, que les naturalistes croient être
+d'origine océanique; le lac de Garde, plus rapproché de la mer et séparé
+d'elle depuis des âges moins éloignés, est en outre habité par deux
+poissons marins adaptés à leur nouveau milieu, et par un palémon, petit
+crustacé de mer. L'eau salée dans laquelle vivaient ces animaux a dû se
+vider graduellement à cause du progrès des glaciers; à la fin, les
+bassins des fjords se seront trouvés comblés presque en entier, et les
+seuls restes des anciens bras de mer auront été quelques petits
+réservoirs d'eau douce retenus çà et là entre les parois des montagnes
+et la masse envahissante des glaces. Pendant ce temps, les moraines, les
+débris glaciaires, les alluvions distribuées par les torrents ont fait
+leur oeuvre géologique, et quand, à la suite d'un nouveau changement de
+climat, les glaciers commencèrent leur mouvement de recul, ils furent
+remplacés à mesure dans les énormes cavités des anciens fjords par les
+eaux bleues des lacs. Les matériaux apportés des montagnes avaient
+désormais coupé toute communication entre la mer et ses golfes
+d'autrefois.
+
+Depuis cette époque, le nombre des lacs alpins a considérablement
+diminué, et ceux d'entre eux qui se sont maintenus n'ont cessé de se
+rétrécir. Dans l'étroit corridor du Piémont, où viennent converger les
+torrents des Apennins, du Montferrat, des Alpes occidentales et
+helvétiques, les épaisses couches d'alluvions distribuées par les eaux
+ont depuis longtemps comblé les anciennes cavités lacustres: il n'y
+reste plus que des «laquets» insignifiants. Les premières nappes d'eau
+qui méritent le nom de lacs se trouvent seulement dans le bas Piémont,
+au milieu de campagnes qui s'étendent des deux côtés de la Doire Baltée.
+A l'ouest de ce fleuve, le petit bassin de Candia est comme une goutte
+laissée au fond d'un vase, en comparaison de la mer intérieure qui se
+vida lorsque la Doire se fut ouvert une brèche à travers l'hémicycle de
+grandes moraines qui formait la digue méridionale du réservoir. La nappe
+des eaux, représentée sur la Table de Peutinger sous le nom de _lacus
+Clisius_, s'étendait alors sur un espace de plusieurs centaines de
+kilomètres carrés. La Doire, qui traverse actuellement la plaine dans la
+direction du nord au sud, s'échappait autrefois du lac, beaucoup plus à
+l'est, par-dessus le seuil peu élevé qui limite au sud le _laghetto_ de
+Viverone ou d'Azeglio. Une plaine encore désignée sous le nom de «Doire
+morte» (_Dora morta_) témoigne des changements notables qui se sont
+accomplis dans la géographie de cette partie du Piémont. D'après les
+chroniques, c'est pendant le quatorzième siècle que se serait accompli
+le dernier acte de cette révolution dans le régime de la Doire: c'est
+alors que les campagnes d'Azeglio, d'Albiano, de Strambino, encore
+parsemées de tourbières et d'étangs, émergèrent du fond des eaux.
+
+Depuis que ce réservoir s'est vidé, la série des lacs importants
+commence à l'ouest par le Verbano ou lac Majeur, improprement désigné de
+ce nom, puisqu'il est dépassé en étendue par le lac de Garde.
+D'anciennes plages, dont l'élévation moyenne est de plus de 400 mètres
+au-dessus du niveau de la mer, montrent que le grand réservoir, son
+tributaire occidental, le lac d'Orta et ceux de l'est, Varese, Commabio,
+Lugano, que limitent au sud d'anciennes moraines frontales, ne formaient
+qu'une seule et même nappe d'eau se ramifiant en une multitude de golfes
+dans les vallées alpines. Mais les continuels affouillements opérés par
+le fleuve de sortie dans les amas de débris qui retiennent le lac
+au-dessus des plaines inférieures ont abaissé peu à peu le canal
+d'émission et fait disparaître toute la couche superficielle des eaux
+lacustres. Les terrasses glaciaires dont le Tessin a rongé la base à son
+issue du lac Majeur, s'élèvent actuellement en talus escarpés de plus de
+100 mètres de hauteur au-dessus du lit fluvial; de même chacun des
+torrents qui ont remplacé les anciens détroits de jonction, la Strona du
+lac d'Orta, la Tresa du lac de Lugano et les divers émissaires des
+étangs de Varese, coulent entre de hautes berges ou bien au fond de
+défilés sciés lentement par l'action des eaux.
+
+[Illustration: N° 83--ANCIENS LACS DU VERBANO.]
+
+Ces changements considérables dans le régime des lacs ont eu pour
+s'accomplir une série inconnue de siècles, mais la marche en est assez
+rapide pour qu'il soit permis, par comparaison, de les considérer comme
+une véritable révolution géologique. L'histoire contemporaine nous
+apprend qu'à l'extrémité suisse du lac Majeur les alluvions du Tessin et
+de la Maggia empiètent sur le lac comme à vue d'oeil, et que les ports
+d'embarquement doivent se déplacer à mesure, à la poursuite du rivage
+qui s'enfuit. Il y a sept cents ans, le village de Gordola, situé à près
+de 2 kilomètres du rivage, sur la Verzasca, était un port
+d'embarquement. De nos jours, les embarcadères de Magadino, à l'entrée
+du Tessin, sont si vite délaissés par les eaux, que le village doit se
+déplacer incessamment le long de la rive; les maisons devraient en être
+mobiles pour suivre le mouvement de recul du lac Majeur. Il y a soixante
+ans, les barques allaient prendre leur chargement à plus d'un kilomètre
+en amont, près d'un quai désert bordé de ruines. Le golfe de Locarno,
+dont la plus grande profondeur n'est plus que d'une centaine de mètres,
+est destiné à se transformer peu à peu en un lac distinct, car les
+alluvions envahissantes de la Maggia qui s'avancent dans le lac, en un
+large hémicycle, ont déjà diminué de moitié l'espace moyen qui sépare
+les deux rives. Un phénomène analogue s'est accompli pour le golfe dans
+lequel se groupent les îles Borromée. Les alluvions réunies de la Strona
+et de la Toce ont coupé le petit lac Mergozzo de la nappe d'eau
+principale et l'ont laissé au milieu des campagnes, comme une sorte de
+témoin des anciens contours du Verbano.
+
+Le rival en beauté du lac Majeur, le Lario ou lac de Como, est également
+dans une voie de comblement rapide. L'Àdda, qui débouche latéralement
+dans la cavité lacustre, est comme le Tessin un travailleur des plus
+actifs. A l'époque romaine, la navigation se faisait librement jusqu'au
+village auquel sa position, à l'extrémité septentrionale du lac, avait
+valu, dit-on, le nom de _Summolacus_, aujourd'hui Samolaco. Mais, tandis
+que le torrent de Mera remplissait peu à peu de ses alluvions la plaine
+supérieure, l'Àdda arrivait graduellement à couper le lac en deux
+parties, par une plaine marécageuse. Il ne reste plus au nord du delta
+qu'une nappe d'eau se rétrécissant de siècle en siècle et n'ayant plus
+que 50 mètres de profondeur, le _lacus dimidiatus_, appelé maintenant
+lac de Mezzola. Tôt ou tard cette nappe d'eau cessera d'exister et sera
+remplacée par un simple lit fluvial, serpentant dans la plaine. Les
+miasmes qui s'élèvent des terres, encore à demi noyées, ont souvent
+dépeuplé les localités environnantes. Le vieux fort de Fuentes,
+ci-devant espagnol, qui défendait l'entrée de la vallée d'Adda ou
+Val-Tellina (Valteline), n'était guère qu'un hôpital pour sa misérable
+garnison.
+
+De même que l'extrémité septentrionale du Lario, la branche de Lecco,
+par laquelle s'échappe le fleuve Adda, a été coupée en fragments. Les
+alluvions que les torrents amènent du flanc du Resegone et des montagnes
+voisines ont partagé la vallée lacustre en une série de petites nappes
+d'eau, que le cours de l'Adda réunit les unes aux autres, comme un fil
+d'argent traversant les perles d'un collier. Le seul travail de la
+nature ne manquerait pas tôt ou tard de combler toutes ces cavités et de
+transformer la vallée lacustre en une vallée fluviale; mais l'homme est
+venu à l'aide des agents géologiques, afin de ménager aux eaux de l'Àdda
+un cours régulier à travers les barrages de débris qui les obstruaient,
+et de modérer les crues du lac de Como, qui souvent s'élevaient de près
+de 4 mètres au-dessus de l'étiage et menaçaient les bas quartiers des
+villes riveraines. Grâce à la suppression des maisons de pêcheurs qui
+arrêtaient les eaux et au creusement des seuils de sortie, le lac
+inférieur, celui de Brivio, a été supprimé, et d'autres ont été
+considérablement rétrécis. Les divers lacs de la Brianza, qui se
+développent en chaîne, entre la branche de Lecco et celle de Como, et
+qui complétaient autrefois le circuit triangulaire des eaux autour du
+haut massif des montagnes du Lambro, ont été aussi, en grande partie,
+asséchés par l'homme et conquis pour l'agriculture. Jadis les plus
+importants d'entre eux ne formaient, d'après le témoignage de Paul Jove,
+qu'un seul lac, celui d'Eupilis.
+
+[Illustration: N° 54.--ALLUVIONS DE COMBLEMENT DU LARIO.]
+
+Le fond du lac de Como a été suffisamment étudié pour que l'on ait pu
+juger du travail d'exhaussement que les alluvions opèrent sur le lit
+même. Les sondages ont montré que, dans la partie septentrionale du lac,
+les vases ont rempli toutes les inégalités primitives de la vallée
+sous-aqueuse et nivelé parfaitement le palier du réservoir. Même dans
+les parages du milieu et dans la branche de Lecco, où les alluvions
+profondes de l'Adda ne peuvent se déposer qu'en très-faibles quantités,
+le fond est presque horizontal. Dans la branche qui se dirige vers Como
+et où ne se déverse aucun affluent considérable, le fond du bassin est
+beaucoup plus irrégulier; il n'a certainement pas gardé sa forme
+primitive, puisque des poussières et des animalcules innombrables
+tombent constamment de la surface, mais la dépression n'en a point
+encore été changée en un vaste lit alluvial, comme la partie du lac où
+se verse le fleuve Adda. Cette différence entre les deux profils de fond
+est une preuve de l'action sous-aqueuse des fleuves; ils contribuent de
+toutes les manières à vider le réservoir lacustre: en aval par le
+creusement du lit, en amont par l'apport des alluvions grossières, au
+fond par l'exhaussement continu des vases. C'est par suite de ce dernier
+travail que le lac de Como et tous les autres lacs alpins ont
+relativement une profondeur assez faible; le diagramme précédent, qui
+figure la section longitudinale du lac, des bouches de l'Adda au port de
+Como, et où les creux ont dû être figurés au décuple de la proportion
+vraie, montre que les abîmes les plus profonds du lac n'ont guère plus
+de 400 mètres; en voyant les escarpements de rochers qui viennent y
+plonger leurs bases, on croirait les cavités lacustres beaucoup plus
+creuses qu'elles ne le sont en réalité. Ainsi les pentes prolongées de
+Domasso et de Montecchio, dans le bassin du nord, donneraient une
+profondeur de plus de 700 mètres.
+
+[Illustration: N° 55.--COUPE DE LA PARTIE SEPTENTRIONALE DU LAC DE
+COMO.]
+
+[Illustration: N° 56.--COUPE DU LAC DE LECCO, A LA BIFURCATION DES
+BRANCHES.]
+
+[Illustration: N° 57.--SECTION LONGITUDINALE DU LAC DE COMO.]
+
+A l'est du Lario, le Sebino ou lac d'Iseo et le laquet d'Idro,
+qu'alimentent des torrents descendus des glaces de l'Adamello,
+présentent les mêmes phénomènes de comblement rapide; le grand Benaco ou
+lac de Garde, la plus vaste des mers alpines, est au contraire
+très-stable dans ses contours et dans la forme de son lit, à cause de la
+faible quantité d'eau qu'il reçoit, proportionnellement à la contenance
+de sa cavité. Si l'Adige voisine avait suivi l'ancien cours de l'immense
+fleuve de glace tirolien et ne s'était ouvert un défilé à travers les
+montagnes calcaires du Véronais, le Benaco serait certainement changé en
+terre ferme dans une grande partie de son étendue. Quant aux anciens
+lacs des Alpes vénitiennes, ils ont depuis longtemps disparu, sauf
+quelques petits bassins, ce qu'il faut probablement attribuer à la
+destruction rapide des roches fissurées des montagnes dolomitiques.
+Celui du bas Tagliamento, dont l'emplacement est encore marqué par de
+vastes tourbières, est le lac oriental des Alpes qui semble s'être
+maintenu le plus longtemps[59].
+
+[Note 59: Lacs italiens des Alpes, de plus de 10 kilomètres carrés
+de superficie:
+
+(1) Noms des lacs.
+(2) Superficie moyenne (kil. car.).
+(3) Altitude moyenne. (mèt.)
+(4) Profondeur extrême.
+(5) Profondeur moyenne.
+(6) Contenance approximative (mèt. cub.).
+
+ (1) (2) (3) (4) (5) (6)
+
+Lac d'Orta............... 14 342 250(?) 150(?) 2,100,000,000
+Verbano ou lac Majeur.... 211 197 375 210 44,000,000,000
+Lac de Varese............ 16 235 26 10 160,000,000
+Ceresio ou lac de Lugano. 50 271 279 150 7,200,000,000
+Lario ou lac de Como..... 156 202 412 247 35,000,000,000
+Sebino ou lac d'Iseo..... 60 197 298 150 9,000,000,000
+Lac d'Idro............... 14 378 122(?) (?) (?)
+Benaco ou lac de Garde... 300 69 294(?) 150(?) 45,000,000,000(?)
+]
+
+Comme tous les réservoirs de même nature, les bassins lacustres des
+Alpes italiennes servent de régulateurs aux eaux torrentielles qui s'y
+déversent. A l'époque des crues, ils emmagasinent le trop-plein de la
+masse liquide pour la rendre à l'époque des sécheresses; leur propre
+écart entre les hautes et les basses eaux mesure les oscillations du
+niveau fluvial dans l'émissaire de sortie. Dans le lac de Garde,
+véritable mer relativement à l'aire qui lui envoie ses eaux, cet écart
+est assez faible, et le Mincio coule d'un flot toujours tranquille et
+pur sous les noires arcades des remparts de Peschiera. Il n'en est de
+même ni pour le lac de Como, ni pour le Verbano. La quantité d'eau
+qu'apportent les affluents de ces bassins lacustres est telle, que
+l'écart entre les niveaux d'étiage et d'hivernage est de plusieurs
+mètres et que les fleuves de sortie varient dans la proportion de
+l'unité à l'octantuple[60]. Des maigres extrêmes aux crues les plus
+fortes, le lac de Como s'accroît de près de quatre mètres en hauteur et
+de dix-huit kilomètres carrés en étendue. Le Verbano, encore plus
+irrégulier dans son régime, s'élève parfois de plus de sept mètres
+au-dessus de ses basses eaux et couvre alors une superficie de près d'un
+cinquième plus grande qu'à l'époque de l'étiage. Lors de ces redoutables
+inondations, le Tessin roule une quantité d'eau à peine inférieure à
+celle du Nil dans son état moyen; mais ce déluge même n'est pas la
+moitié de la masse liquide versée par tous les affluents dans le
+réservoir lacustre. Si le lac Majeur ne modérait pas le débit des eaux
+de crue en les retenant dans son bassin, les campagnes de la Lombardie
+se trouveraient alternativement noyées et privées de l'humidité
+nécessaire.
+
+[Note 60: Régime de l'Adda et du Tessin, au sortir des lacs alpins,
+d'après Lombardini:
+
+ Portée moyenne. Portée la plus basse. Portée la plus forte.
+Adda..... 187 16 817
+Tessin... 321 50 4,000
+]
+
+[Illustration: VILLA SERBELLONI, LAC DE COMO. Dessin de Taylor, d'après
+une photographie de M. J. Lévy.]
+
+Les lacs alpins de l'Italie ont donc la plus grande importance dans
+l'économie générale de la contrée. Ils exercent aussi une certaine
+influence modératrice sur le climat à cause de l'égalité relative de
+température que gardent les masses liquides en proportion de
+l'atmosphère. En outre, comme chemins naturels des échanges entre les
+plaines et les hautes vallées et comme réservoirs de vie animale, ils
+devaient attirer la population sur leurs rivages et se border de
+villages nombreux. Mais dès l'époque romaine, et plus tard, lors du
+renouveau de la civilisation italienne, après que se fut écoulé le flot
+des migrations barbares, la beauté des paysages est la grande cause qui
+a fait édifier tant de palais, tant de villas de plaisance sur les bords
+des grands lacs. De nos jours, c'est par caravanes sans cesse
+renouvelées que les foules de visiteurs se précipitent vers la
+merveilleuse contrée pour se reposer le regard et l'esprit par la vue de
+ces horizons si grandioses et si purs. Et réellement peu de sites en
+Europe sont comparables à ce golfe charmant de Pallanza, où sont éparses
+les îles Borromée avec leur village de pêcheurs, leurs palais, leur
+végétation presque tropicale! Non moins belle est cette péninsule de
+Bellagio, semblable à un jardin suspendu en face des grandes Alpes
+neigeuses, et d'où l'on voit s'enfuir les deux branches inégales du lac
+de Como, entre leurs corridors de rochers, de cultures et de villas;
+plus gracieuse encore, s'il est possible, est cette étonnante presqu'île
+de Sermide, que l'on voit s'avancer dans l'azur du lac de Garde,
+pareille à un mince pédoncule s'épanouissant en corolle multicolore!
+
+Bien différents des lacs de la montagne, ceux de la plaine inférieure,
+que l'on devrait considérer plutôt comme des inondations permanentes,
+ont disparu pour la plupart, grâce au travail des agriculteurs qui en
+ont rejeté les eaux dans les rivières les plus voisines. Ainsi le grand
+lac Gerondo, que citent les documents du moyen âge et qui s'étendait à
+l'est de l'Adda, dans les districts de Crema et de Lodi, n'a plus laissé
+qu'un simple bas-fond de marécages ou _mosi_, et l'île populeuse de
+Fulcheria, que ses eaux séparaient du reste de la plaine, est désormais
+rattachée aux autres campagnes lombardes. Les lacs de la rive
+méridionale du Pô, en aval de Guastalla, sont également asséchés, et si
+les deux lacs de Mantoue, d'ailleurs peu profonds, n'ont pas cessé
+d'exister, c'est qu'au douzième siècle on les a soutenus par des
+barrages pour les empêcher de se changer en marais. Mieux sans doute eût
+valu les vider et sauver ainsi la ville des longs siéges et des fléaux
+qui en furent la conséquence!
+
+Les palus du littoral de l'Adriatique, généralement désignés sous le nom
+de _lagunes_, diminuent aussi d'étendue pendant le cours des siècles;
+tandis qu'il s'en forme de nouveaux plus avant dans la mer, les anciens
+disparaissent peu à peu. Les vieilles cartes du rivage vénitien
+diffèrent grandement de celles que nous dessinons aujourd'hui, et
+pourtant ces changements considérables sont l'œuvre d'un petit nombre de
+siècles. Les marais de Caorle, entre la bouche de la Piave et le fond du
+golfe de Trieste, ont tellement modifié leur forme, qu'il est impossible
+de reconstituer l'ancienne topographie de la contrée; les célèbres
+lagunes de Venise et de Chioggia n'ont gardé une certaine permanence de
+contours que par la continuelle intervention de l'homme; mais celui de
+Brondolo a été comblé depuis le milieu du seizième siècle. Au sud des
+bouches du Pô, la grande lagune de Comacchio a été découpée en plusieurs
+parties par les chaussées d'alluvions qu'ont élevées les fleuves dans
+leur cours errant, et presque toute son étendue consiste en _valli_ ou
+vastes bancs de terrains d'alluvions; cependant on y trouve aussi,
+notamment dans l'angle sud-oriental, quelques profondes cavités ou
+_chiari_, restes de l'Adriatique non encore colmatés par les apports
+fluviaux. La lagune de Comacchio, espace intermédiaire entre le sol et
+les eaux, se prolongeait autrefois à une grande distance vers le sud et
+formait la lagune de Padusa, qui entourait de ses canaux la ville de
+Ravenne, actuellement en terre ferme: les descriptions que Strabon,
+Sidoine Apollinaire, Jornandès, Procope, donnent de cette vieille cité
+conviendraient parfaitement à une ville à demi insulaire comme Venise et
+Chioggia. La Padusa est depuis longtemps comblée, mais les espaces non
+encore asséchés de la mer de Comacchio occupent environ 30,000 hectares;
+la profondeur moyenne n'y est que d'un à deux mètres.
+
+[Illustration: N° 58.--PLAGE ET PINÈDES DE RAVENNE.]
+
+Jadis, à n'en pas douter, un cordon littoral, une flèche semblable à
+celles qui bordent les côtes des Carolines et du Brésil, séparait les
+eaux de l'Adriatique des lagunes de l'intérieur. Cette plage primitive,
+dont le développement était d'environ deux cents kilomètres, existe
+encore partiellement: les _lidi_ de Venise et de Comacchio, percés de
+distance en distance par des brèches qui laissent entrer la marée
+vivifiante et servent de ports aux navires, sont les restes de ce
+littoral extérieur. En d'autres endroits, ce n'est plus dans la mer,
+c'est sur la terre ferme qu'il faut en chercher les traces. Ainsi la
+péninsule basse que les abords du Pô ont jetée dans la mer est traversée
+du nord au sud par des rangées de dunes, qui sont le prolongement des
+lidi vénitiens et se continuent même dans l'étang de Comacchio par des
+levées parallèles au rivage actuel. De l'Adige à Cervia, ces anciennes
+plages, qui semblent dater au moins de l'époque romaine, sont couvertes
+de bois de pins, sombres et solennels, aux rameaux presque toujours
+ployés et gémissants sous le vent de la mer. En quelques endroits des
+chênes ont remplacé les pins par une rotation naturelle des productions
+du sol; des aubépines, des genévriers, sont les principaux arbustes du
+sous-bois: on y chasse encore le sanglier.
+
+A mesure que les eaux protégées contre le flot du large par ces remparts
+naturels viennent à se combler et que les alluvions débordent à
+l'extérieur, la mer s'empare des sables pour les répartir également et
+en former, de pointe à pointe, de nouvelles flèches curvilignes
+semblables aux premières; immédiatement au sud de la branche maîtresse
+du Pô, trois de ces chaînes de dunes s'enracinent au même point et
+divergent en éventail vers le sud. De même à l'est de Ravenne, la dune
+maîtresse, que la pinède revêt de sa sombre verdure sur un espace de
+trente-cinq kilomètres en longueur et sur une largeur variable de
+cinquante à trois mille mètres, est accompagnée par deux autres rangées
+de dunes, l'une déjà complétement achevée, l'autre en voie de formation.
+La vague et le vent travaillent de concert à l'élever. D'après M.
+Pareto, l'accroissement normal de la plage est de 230 mètres par siècle
+loin de toute bouche fluviale, mais il est beaucoup plus considérable
+dans le voisinage des cours d'eau.
+
+La mer marque donc elle-même par une série de barrières tous ses reculs
+successifs. Il est vrai qu'elle opère aussi parfois des retours
+d'invasion, par suite de l'abaissement non encore expliqué des côtes de
+la Vénétie. Ainsi le banc de Cortellazzo, barre sous-marine de gravier,
+qui se prolonge à vingt mètres de profondeur, parallèlement à la plage
+des marais de Caorle, semble avoir été, à une époque géologique
+antérieure, un lido dont la disparition a rendu à la mer libre un espace
+de plus de mille kilomètres carrés. La chaîne des îles qui bordait le
+littoral d'Aquileja, du temps des anciens et au commencement du moyen
+âge, a presque entièrement disparu. A l'époque romaine, ces îles étaient
+fort peuplées et possédaient des chantiers de construction; elles
+avaient des forêts et des cultures. Les chroniques du moyen âge
+racontent aussi comment le doge de Venise et le patriarche d'Aquileja
+allaient chasser le cerf et le sanglier dans les îles, au grand
+mécontentement des habitants. Maintenant la rangée des terres et le
+rempart des dunes qui les protégeaient n'ont laissé que de faibles
+restes; des roseaux ont remplacé les anciennes forêts et les cultures;
+Grado est la seule localité du littoral qui ait gardé quelques
+habitants. Dans les eaux de la mer et des marais, des môles, des
+murailles, des pavés de mosaïques et même des pierres à inscriptions
+témoignent de l'ancienne extension de la terre ferme. Plus à l'ouest, le
+littoral de Venise s'est abaissé de la même manière. Sous le sol qui
+porte aujourd'hui la ville des lagunes, le forage des puits artésiens a
+révélé l'existence de quatre strates superposées de tourbières, dont
+l'une, profonde de 130 mètres, donne la mesure de l'énorme affaissement
+qui s'est opéré. Depuis l'époque historique, l'église souterraine de
+Saint-Marc est déjà devenue sous-marine; des pavés de rues, des routes,
+des constructions diverses descendent peu à peu au-dessous de la surface
+des lagunes, soit à cause du tassement naturel des vases, soit par toute
+autre raison géologique; si la mer ne gagne pas constamment sur ses
+rivages, c'est que les alluvions apportées par les fleuves compensent et
+au delà les effets de l'abaissement du sol. Ravenne descend aussi,
+puisque les portes de ses monuments s'enfouissent peu à peu sous le pavé
+des rues. M. Pareto évalue le mouvement de dépression à 15 centimètres
+par siècle. Après l'époque pliocène, l'oscillation du sol se faisait en
+sens contraire, puisque tout l'ancien golfe du Piémont est actuellement
+au-dessus du niveau de l'Adriatique.
+
+Parmi les agents géologiques toujours à l'œuvre pour modifier les
+proportions diverses de la terre et de la mer, du sec et de l'humide,
+les fleuves et les torrents de la plaine située au pied des Alpes sont
+de beaucoup les plus actifs: ce sont eux surtout qui représentent la
+vie. Les changements qu'ils apportent à la forme extérieure de la
+planète sont assez rapides pour qu'il nous soit possible d'en être les
+témoins directs pendant notre courte histoire humaine. Aucune contrée de
+l'Europe, si ce n'est la Hollande, ne s'est plus souvent renouvelée que
+l'Italie septentrionale sous l'action des eaux.
+
+[Illustration: N° 59.--CHAMPS DE PIERRES DE LA ZELLINE ET DE LA MEDUNA.]
+
+Le torrent d'Isonzo qui, dans une partie de son cours, sert de frontière
+entre l'Autriche et l'Italie, est un des exemples les plus remarquables
+de ces révolutions géologiques, s'il est vrai, comme il est
+très-probable, qu'il ait été du temps des Romains, et même au
+commencement du moyen âge, l'affluent souterrain du Timavo d'Istrie, et
+ne soit devenu fleuve indépendant qu'à une époque récente. Les anciens
+auteurs, qui cependant connaissaient bien cette région de l'Italie,
+n'énumèrent point l'Isonzo parmi les cours d'eau qui se déversent dans
+l'Adriatique, et quand on le cite pour la première fois, sous le nom de
+Sontius, vers le commencement du sixième siècle, c'est comme simple
+rivière d'une vallée de l'intérieur. La Table de Peutinger mentionne
+aussi la station de _Ponte Sonti_, mais bien à l'est d'Aquilée, près des
+sources du Timavo. Les chroniques sont muettes sur les péripéties de sa
+formation. L'étude géologique des montagnes environnantes porte à croire
+que les premières eaux du bassin actuel emplissaient autrefois la vallée
+de Tolmein, sur le haut Isonzo, et que leur trop-plein s'écoulait, non
+pas au sud comme de nos jours, mais au nord-ouest par le détroit de
+Caporetto, dont le fond est encore aussi uni qu'un lit de rivière, si ce
+n'est en un endroit où des éboulis de rochers semblent avoir interrompu
+l'ancien canal d'écoulement. Au sortir de ce défilé, l'Isonzo allait se
+jeter dans le Natissone, qui, réuni aux autres rivières de ce versant
+des Alpes, baignait les murs d'Aquileja et portait à la mer une masse
+d'eau considérable, que les navires pouvaient remonter au loin. Obligé
+de changer son cours et de s'échapper par une gorge où il n'a que 6
+mètres de large sur 28 mètres de profondeur, l'Isonzo s'écoula vers le
+sud pour se déverser avec la Wippach dans un autre lac, jadis tributaire
+du Timavo par des galeries souterraines. Mais ce lac s'est vidé comme le
+premier, et l'Isonzo a pu entrer directement dans la plaine basse pour
+descendre en fleuve indépendant vers la mer, par un lit qu'il n'a cessé
+de déplacer graduellement vers l'est. En 1490, il s'est brusquement jeté
+dans cette direction et causa de grands désastres. Depuis cette époque,
+il a bien employé son temps en projetant dans la mer, au-devant de la
+baie de Monfalcone, la péninsule de Sdobba et en rattachant plusieurs
+îlots à la terre ferme.
+
+Le Tagliamento, qui prend sa source plus avant que l'Isonzo dans le cœur
+des montagnes et dont les hautes vallées reçoivent une quantité annuelle
+de pluie très-considérable, est un travailleur encore plus actif que son
+voisin de la frontière. A la sortie des gorges étroites où son cours
+supérieur est enfermé, il a déposé dans la plaine un énorme champ de
+débris, d'où il se déverse, tantôt à droite, tantôt à gauche, ravageant
+tout dans ses crues et ne laissant qu'un désert de cailloux à la place
+des prairies et des cultures. Tandis qu'en été sa masse liquide, réduite
+à de minces filets d'eau, serpente au milieu des pierres, il coule après
+les grandes pluies en un fleuve puissant, de plusieurs kilomètres de
+largeur, et d'autant plus formidable qu'il est comme suspendu au-dessus
+des campagnes riveraines; ainsi le sol de la ville de Codroipo est à 9
+mètres en contre-bas de son lit. A l'ouest du Tagliamento, la Meduna et
+la Zelline, affluents supérieurs de la Livenza, ne sont pas moins
+dévastateurs: leur delta de jonction, non loin de Pordenone, est un
+champ de pierres roulées d'une trentaine de kilomètres de superficie.
+Plus bas dans les lagunes du littoral, des levées serpentines de sable
+rappellent un autre travail des torrents: ce sont des berges qu'ils ont
+déposées de chaque côté de leurs anciens lits. Il est à remarquer que
+tous ces cours d'eau rejettent, en arrivant à la mer, leurs alluvions
+sur le littoral de l'ouest; leurs troubles, entraînés par le courant
+côtier, dévient régulièrement vers la droite, et c'est de ce côté qu'ils
+accroissent incessamment la plage du continent. C'est grâce à la
+direction du courant que le golfe de Monfalcone a pu se maintenir malgré
+les énormes quantités d'alluvions qu'apporté l'Isonzo.
+
+La Piave, le cours d'eau le plus considérable à l'orient de l'Adige, est
+aussi un rude ouvrier, dévastant les campagnes, comblant les marais,
+formant en mer de nouvelles plages. Là, comme aux bouches de l'Isonzo,
+du Tagliamento, de la Livenza, la côte avance rapidement; l'antique
+Heraclea des Vénètes, devenue depuis Cittanova, est restée au loin dans
+l'intérieur des terres, comme à l'est les villes de Porto-Gruaro et
+d'Aquileja. En moyenne le progrès des côtes a été d'une dizaine de
+kilomètres depuis deux mille ans.
+
+[Illustration: N° 60.--ANCIEN ET NOUVEAU COURS DE LA PLAVE.]
+
+L'histoire de la Plave offre en outre l'exemple d'une révolution non
+moins remarquable que celle de l'Isonzo; depuis l'époque romaine, le
+fleuve a complétement changé de lit sur plus de la moitié de son cours,
+dans la région des montagnes aussi bien que dans la plaine basse. En
+aval d'un sauvage défilé des Alpes dolomitiques, au lieu dit Capo di
+Ponte, la Piave descend maintenant au sud-ouest vers Bellune et va
+s'unir au Cordevole, dont elle emprunte la vallée jusqu'à la mer; du
+temps des Romains, elle coulait directement au sud par Serravalle et
+Ceneda. On ignore en quel siècle de notre ère s'opéra la catastrophe qui
+força le fleuve à changer de direction; ce fut probablement pendant le
+cinquième ou le sixième siècle, à une époque où les désastres de toute
+espèce étaient assez nombreux pour qu'on négligeât d'en raconter
+quelques-uns. Mais du moins la tradition de l'événement s'est maintenue,
+et l'aspect des lieux permet de comprendre parfaitement comment les
+choses se sont passées. Par l'effet d'un tremblement de terre ou du
+tassement naturel des roches, des pans de la montagne de Pinei, qui
+dominaient le cours de la Piave, s'écroulèrent en deux endroits, et deux
+énormes barrières de débris, l'une de 100 mètres de hauteur, l'autre de
+240 mètres, se dressèrent en travers de la vallée. Au pied de ces amas
+de décombres, qui portent maintenant des cultures et des villages, de
+petits lacs indiquent l'ancien cours du fleuve, et, du côté du nord, le
+ruisseau de Rai s'épanche paresseusement dans le fleuve dont il occupe
+désormais la vallée. Le sénat de Venise agita la question de ramener les
+eaux de la Piave dans leur lit primitif, afin de diminuer ainsi la
+hauteur des inondations, accrues par les apports du Cordevole; en même
+temps on aurait rejeté dans ce dernier torrent la rivière Cismone, qu'un
+éboulement, semblable à celui du Pinei, avait détournée vers la Brenta,
+dont elle doublait le volume. Le Cordevole lui-même a eu à subir de
+grands changements à une époque toute récente, en 1771. En face de
+l'énorme paroi de la montagne de Cività, rayée de fissures verticales,
+les terrasses verdoyantes de la Pezza se mirent à glisser sur un plan
+incliné de schistes pourris, et, d'abord lentement, puis avec un élan
+soudain, vinrent s'abîmer dans la vallée. Deux villages furent écrasés,
+deux autres noyés dans les eaux du Cordevole transformé en lac. Quand
+l'onde est tranquille, on voit encore les restes des maisons englouties
+de l'ancienne Alleghe, métropole de la vallée.
+
+Le fleuve Brenta, qui naît sur le territoire tyrolien, dans l'admirable
+val Sugana, a de tout temps donné aux Vénitiens les plus cruels soucis,
+à cause du désordre que ses eaux et ses alluvions causent dans le régime
+des lagunes. Autrefois il se jetait, à Fusina, dans l'estuaire vénitien;
+mais ses atterrissements comblaient les chenaux et empestaient
+l'atmosphère. Tandis que les Padouans et les autres habitants des basses
+plaines avaient intérêt à faire couler le fleuve par la voie la plus
+directe vers les lagunes afin d'en abaisser ainsi le niveau et de
+n'avoir rien à craindre des inondations, les Vénitiens au contraire
+tenaient à éloigner la Brenta pour maintenir la profondeur et la
+salubrité de leurs lagunes. Ce conflit d'intérêts donna lieu à maintes
+guerres, véritables luttes pour l'existence. La conquête du littoral de
+la grande terre devint pour Venise une question de vie ou de mort, et
+dès que la république des lagunes eut triomphé, elle se mit à l'œuvre
+pour déplacer la rivière. Au moyen d'un premier canal, la _Brenta nuova_
+ou Brentone, puis d'un deuxième, la _Brenta nuovissima_, on dériva les
+eaux du fleuve de manière à leur faire contourner toute la lagune et à
+les jeter, avec celles du Bacchiglione et les petits cours d'eau du
+Padouan, dans le port de Brondolo, à quelques kilomètres au nord de la
+bouche de l'Adige. Mais la Brenta, dont le cours se trouvait ainsi
+notablement allongé, dut exhausser son lit en amont, et c'est à
+grand'peine qu'on a pu la maintenir entre ses levées latérales. De 1811
+à 1859 le torrent avait vingt fois rompu ses digues, et la graduelle
+élévation du lit menaçait de rendre ces malheurs encore plus fréquents.
+Alors on prit le parti d'abréger de 16 kilomètres le cours du fleuve, en
+le jetant directement dans une enclave de la lagune de Ghioggia. En
+effet, le danger des crevasses a été conjuré pour un temps; en outre, la
+Brenta, dont les alluvions empiètent peu à peu sur l'eau salée, a donné
+à l'Italie une superficie de 30 kilomètres carrés de terres nouvelles;
+mais les pêcheries de cette partie du lac ont été complétement ruinées
+et la fièvre a fait son apparition dans les villes du littoral voisin.
+Les hommes de l'art ne savent trop comment parer aux caprices de ces
+redoutables voisins, les fleuves torrentiels.
+
+[Illustration: N° 61.--LAGUNES DE VENISE.]
+
+Il n'est pas douteux que, sans tous les efforts des ingénieurs
+vénitiens, les lagunes du Lido, de Malamocco, de Chioggia, n'eussent été
+comblées depuis des siècles, comme l'ont été plus à l'est celles de
+Grado et d'Aquileja; mais de tout temps Venise comprit avec quelle
+sollicitude elle devait garder sa précieuse mer intérieure: il était
+même défendu de cultiver les _barene_ ou petits îlots élevés au-dessus
+du niveau des marées; on craignait avec raison que l'avidité des
+cultivateurs ne les portât à empiéter peu à peu sur le domaine des eaux.
+Les hydrauliciens de la république ne s'étaient pas bornés à détourner
+tous les torrents qui se jetaient auparavant dans les lagunes
+vénitiennes; ils avaient aussi éloigné vers l'est, par des canaux
+artificiels, les bouches de la Sile et de la Piave, afin de garantir le
+port du Lido du voisinage dangereux des alluvions fluviales; ils
+agitèrent même l'immense projet de recevoir tous les fleuves alpins, de
+l'Isonzo à la Brenta, dans un grand canal de circonvallation, qui eût
+déversé la masse entière des troubles bien au sud des lagunes. Mais ce
+plan gigantesque ne put être réalisé: les débris portés par le courant
+du littoral fermèrent le port du Lido; dès la fin du quinzième siècle il
+fallut l'abandonner et reporter à 12 kilomètres plus au sud, au «grau»
+de Malamocco, le grand port militaire de Venise. Pour le protéger contre
+les apports de débris on arma d'épis ou éperons transversaux les digues
+puissantes ou _murazzi_ qui consolident la flèche sablonneuse de la
+côte, et depuis quelque temps une jetée de 2,200 mètres s'avance comme
+un grand bras au dehors de la barre de Malamocco, et retient les
+alluvions que charrie la mer.
+
+Au sud du delta commun de l'Adige et du Pô, la plupart des torrents qui
+descendent des vallées parallèles des Apennins ne sont pas moins errants
+dans leur cours que ceux de l'Italie vénitienne, et font également le
+désespoir des ingénieurs. Les rivières qui arrosent les districts de
+Plaisance et de Parme, la Trebbia, le Tara, l'Enza et autres cours d'eau
+voisins, parcourent entre l'Apennin et le Pô une zone de plaines trop
+étroite pour qu'il leur eût été possible de modifier la topographie
+locale sur de vastes étendues; mais il en est bien autrement dans les
+grandes campagnes unies de Modène, de Bologne, de Ferrare, d'Imola: là
+toutes les eaux courantes ont promené à l'infini leurs méandres toujours
+changeants, et le pays est couvert des ruines de levées entre lesquelles
+les riverains ont vainement tâché de les enfermer d'une manière
+permanente. La ville de Modène elle-même a été détruite par les
+inondations de la Secchia et d'autres torrents réunis en un déluge. Le
+Tanaro, le Reno et les cours d'eau parallèles qui s'épanchent au
+nord-est, soit dans le canal de ceinture des lagunes de Comacchio, soit
+directement dans la mer, ont tous aussi leur histoire de destruction, et
+tour à tour on les bénit pour leurs alluvions fertilisantes, on les
+maudit pour leurs crues dévastatrices. Un de ces torrents, probablement
+le Fiumicino, est le fameux Rubicon qui servait de frontière à l'Italie
+romaine et que franchit César en prononçant le mot fatal: _Alea jacta
+est_. La bouche du Fiumicino est à 16 kilomètres de Rimini, ce qui est à
+peu près la distance indiquée pour le Rubicon par la Table de Peutinger;
+mais les torrents de cette région ont si fréquemment change de lit en
+remaniant les alluvions du littoral, que l'on n'ose identifier le point
+précis du passage. Guastuzzi, Tonini, et après eux M. Desjardins, qui a
+étudié la question sur les lieux mêmes, pensent que le haut Pisciatello,
+encore désigné dans le pays sous le nom d'Urgone ou Rugone, se rejetait
+au sud, à son entrée dans la plaine, et s'unissait au Fiumicino actuel,
+un peu au-dessus du pont romain de Savignano.
+
+De tous ces fleuves de l'Apennin, le Reno est le plus errant et le plus
+dangereux. La couche de débris qu'il a portée dans la plaine n'a pas
+moins de 30 kilomètres de l'ouest à l'est, et lorsqu'il fait craquer ses
+digues sur un point faible, c'est pour se porter tantôt à droite, tantôt
+à gauche de l'espèce de talus qu'il s'est construit par ses propres
+alluvions. On comprend quels doivent être les caprices imprévus d'un
+torrent dont le débit varie, suivant les saisons, de 1 mètre à près de
+1,400 mètres cubes par seconde, et qui, dans certains endroits, coule à
+plus de 9 mètres au-dessus des campagnes riveraines. Pendant le cours de
+ce siècle le danger s'est encore accru par suite du déboisement presque
+complet des pentes du bassin torrentiel. Les ingénieurs, déroutés par
+les irrégularités des inondations, ont entrepris les travaux les plus
+différents et proposé les plans d'ensemble les plus contradictoires pour
+dompter cet ennemi, plus terrible que l'Acheloûs, terrassé par Hercule.
+On l'a jeté dans le Pô, puis on l'a détourné vers l'est pour le déverser
+directement dans la mer; on a aussi projeté de lui livrer la lagune de
+Comacchio pour en faire pendant un siècle ou deux son bassin de
+colmatage; mais chaque nouvelle dérivation a ses inconvénients: tandis
+que les uns se réjouissent d'être débarrassés de cet incommode voisin,
+les autres se plaignent des inondations et des fièvres qu'il leur
+apporte, du dégât qu'il fait dans leurs pêcheries et leurs eaux
+navigables. C'est aux alluvions du Reno qu'est dû en grande partie
+l'ensablement définitif du Pô de Ferrare. Le meilleur plan
+d'amélioration du régime hydrographique serait probablement celui que
+proposait l'ingénieur Manfredi et qui consisterait à creuser, le long de
+la base des Apennins, le lit d'un fleuve nouveau où viendraient
+déboucher toutes les eaux torrentielles de la montagne. Ce courant
+suivrait la pente générale de la plaine en accompagnant au sud le cours
+du Pô, comme l'Adige l'accompagne au nord, et l'espace intermédiaire
+serait arrosé dans tous les sens par un système artificiel de canaux. Le
+projet est grandiose, mais il serait fort coûteux et de longtemps ne
+pourra se réaliser.
+
+[Illustration: N° 62.--COLONIES DES VÉTÉRANS ROMAINS.]
+
+Une découverte géographique très-curieuse, faite par le célèbre
+hydraulicien Lombardini, permet de reconnaître, par la simple
+disposition des champs, en quels endroits la terre des basses plaines de
+l'Émilie a été remaniée par les torrents, et où commençaient les rivages
+de l'ancienne lagune de Padusa, maintenant comblée. En suivant la voie
+Émilienne entre Cesena et Bologne, de même que ça et là dans le Modénais
+et le Parmesan, le voyageur est tout surpris de voir des cheminots
+égaux, tous parfaitement parallèles, équidistants et perpendiculaires à
+la grande route, se diriger au nord-est vers la Polesine; ils sont tous
+coupés à angles droits par d'autres routins également réguliers, de
+sorte que les champs ont exactement la même surface. Vues des
+contre-forts des Apennins, ces campagnes ressemblent à des damiers de
+verdure ou de moissons jaunissantes, et les cartes détaillées prouvent,
+qu'en effet le sol de ces districts est découpé en rectangles d'une
+égalité géométrique, ayant 714 mètres de côté et près de 51 hectares de
+superficie. Or ce carré est précisément la _centurie_ romaine, et
+Tite-Live nous apprend que toutes ces terres, après avoir été arrachées
+aux Gaulois, furent mesurées, cadastrées et partagées entre des colons
+romains. Il est donc hors de doute que ces réticules si réguliers de
+chemins, de canaux et de sillons datent de vingt siècles et sont bien
+l'oeuvre des vétérans de Rome. Dans la direction du Pô, une ligne
+sinueuse, pareille au rivage d'un ancien lac, marque la limite de
+l'espace distribué géométriquement et des terres plus basses où
+recommence le labyrinthe ordinaire des fossés et des sentiers tortueux:
+évidemment c'est là que s'étendait autrefois le marais comblé depuis par
+les colmatages des torrents. Enfin, dans le voisinage des cours d'eau,
+le damier des cultures est brusquement interrompu; la cause en est aux
+bouleversements qu'ont produits les inondations successives. Certes il
+est très-naturel de penser que dans un grand nombre de pays les limites
+des champs cultivés se sont maintenues sans changements pendant des
+siècles, mais on ne saurait le constater d'une manière positive, tandis
+que dans les plaines de l'Émilie, au milieu de contrées dont la plus
+grande partie a été remaniée par les torrents, ce sont bien les lignes
+tracées par le cadastre romain que l'on voit, aussi régulières qu'au
+premier jour. Les invasions et les guerres qui ont renversé tant de
+monuments, détruit tant de cités, n'ont pu, depuis deux mille années,
+déplacer les sentiers ni couper les sillons des champs. De l'autre côté
+du Pô, les plaines qui s'étendent au sud-est de la voie Postumia, entre
+Trévise et Padoue, présentent, par la disposition régulière de leurs
+cultures et de leurs chemins, la reproduction parfaite des colonies
+émiliennes.
+
+En proportion de l'étendue de son bassin et de la longueur de son cours,
+le Pô a subi moins de changements que la Piave et le Reno; mais la
+richesse et la population des cités qui le bordent, la fécondité de ses
+campagnes, l'abondance de sa masse liquide, la grandeur des travaux
+entrepris pour sa régularisation, donnent une importance exceptionnelle
+au moindre de ses écarts: le Pô est le grand fleuve de l'ancien estuaire
+Adriatique; c'est le «Père», comme disaient les Romains.
+
+Le torrent qu'alimentent les neiges du Viso doit probablement à la
+beauté de ce mont dominateur d'être considéré comme la branche maîtresse
+du grand fleuve et de lui imposer son nom; mais la Macra, la Varaita, le
+Clusone pourraient lui disputer cet honneur: ils n'ont pas moins d'eau
+et, quand ils arrivent dans la plaine, ils ne fertilisent pas moins de
+campagnes par leurs canaux d'irrigation. Le lit commun serait bientôt
+épuisé si de tout l'hémicycle des montagnes n'accouraient d'autres
+torrents, la Doire Ripaire, la Petite-Stura, l'Orco, la Doire Baltée,
+qu'alimentent les glaciers du mont Blanc, occupant ensemble une
+superficie de 72 kilomètres carrés, ceux du Grand-Paradis, plus vastes
+encore, et quelques-uns des champs de glaces du mont Rose. Puis
+viennent, au nord la Sesia et au sud le Tanaro, qui unit dans son lit
+l'eau des Apennins à celle des Alpes. Le Tessin, qui vient ensuite, est
+le plus important des affluents du Pô par la masse de ses eaux; il
+dépasse de beaucoup toutes les rivières descendues des lacs Alpins,
+l'Adda, l'Oglio, le Mincio: «sans lui, disent les bateliers du fleuve,
+_il Po non sarebbe Po_.» De tous les bassins fluviaux d'Europe, la
+plaine de l'Italie septentrionale est celle qui verse la plus forte
+masse liquide dans la mer, comparativement à son étendue: des cours
+d'eau, que l'on croirait devoir être insignifiants à cause de leur
+faible longueur, doivent au contraire à l'abondance des neiges et des
+pluies alpines de rouler une masse liquide très-considérable. Plusieurs
+des grands affluents du Pô constituaient jadis des obstacles fort
+sérieux à la marche des armées; aussi n'est-il pas étonnant que le
+Tessin, le Mincio, l'Enza, aient, aussi bien que le Pô lui-même, servi
+de frontières politiques.
+
+En aval de son confluent avec le Tessin et surtout au-dessous de la
+bouche de l'Adda, le Pô, emportant déjà vers la mer les cinq sixièmes
+des eaux de son bassin, a complétement perdu son caractère de torrent
+des montagnes. Il ne roule plus un seul caillou, et le sable de son lit
+est menuisé en fine poussière. Aucune élévation, pas même un seul
+plateau d'anciens terrains de transport, si ce n'est le petit massif de
+San Colombano, ne se montre sur les rives; le fleuve pourrait se
+promener librement dans les campagnes, s'il n'était retenu à droite et à
+gauche par des levées ou _argini_, qui forment en Europe, après les
+digues de la Hollande, le système le plus complet et le mieux entendu de
+remparts protecteurs. Il est probable que dès le temps des Étrusques les
+rives du fleuve étaient ainsi défendues contre les débordements, car
+Lucain décrit déjà les digues comme si elles existaient depuis une
+période immémoriale; mais lors de l'invasion des barbares les riverains
+cessèrent de soutenir contre les eaux de crue une lutte que la guerre et
+la misère rendaient impossible, et c'est après le neuvième siècle
+seulement qu'ils mirent la main à l'oeuvre de reconstruction. En 1480 le
+travail était complètement terminé, autant du moins que peut l'être une
+opération semblable. On comprend de quelle énorme importance économique
+est le bon entretien des levées, puisque les terrains protégés ont une
+étendue de 1,200,000 hectares; ils donnent un produit agricole de plus
+de deux cents millions par an et représentent un capital de plusieurs
+milliards, auquel s'ajoute la valeur des cités riveraines et des
+établissements industriels qu'elles renferment. Mais les villes du moins
+sont faciles à défendre, grâce à la prévoyance de leurs anciens
+constructeurs, Étrusques ou Celtes, qui prirent soin de leur donner pour
+piédestaux des terrasses artificielles supérieures au niveau des plus
+hautes eaux d'inondation. C'est au commencement de ce siècle seulement
+que l'élévation constante du niveau de crue, causée soit par la
+déforestation des montagnes, soit par la suppression de toutes les
+brèches du lit fluvial, a forcé les habitants de Revere, de Sermide,
+d'Ostiglia, de Governolo, de Borgoforte et d'autres villes des bords du
+Pô, d'entourer leurs habitations d'une enceinte supplémentaire.
+
+[Illustration: No 63.--DIGUES ET ANCIENS LITS DU PÔ, DE PLAISANCE A
+CRÉNONE.]
+
+Les digues continues commencent en amont de Crémone sur les deux rives;
+dans tous les endroits périlleux elles sont fortifiées au moyen de
+«traverses» ou «contre-digues», et d'autres remparts s'élèvent en
+arrière, pour le cas où les premiers viendraient à céder. Dans la partie
+inférieure de leur cours, tous les affluents du Pô sont également bordés
+de levées, ainsi que les anciens lits fluviaux et les canaux en
+communication avec le flot de crue. C'est à un millier de kilomètres au
+moins que l'on peut évaluer l'ensemble du réseau des grandes digues
+élevées dans la basse vallée du Pô. En outre, le lit même du fleuve est
+traversé dans tous les sens par des remparts de moindre hauteur
+enfermant des champs et des saulaies, des vignes même. Il est peu
+d'endroits, en effet, où le flot coule immédiatement à la base du
+_froldo_ ou digue maîtresse; l'espace ménagé aux eaux d'inondation a
+plusieurs kilomètres de largeur, et d'ordinaire le fleuve a de 200 à 500
+mètres seulement de l'une à l'autre rive. Il reste donc une grande
+étendue de terrains libres que les riverains ont divisés en _golene_ et
+qu'ils ont entourés de levées pour les protéger contre les crues
+ordinaires. D'après les prescriptions des syndicats, ces digues des
+golene doivent rester à un mètre et demi en contre-bas de la grande
+digue de défense, afin que les fortes crues puissent s'alléger en
+remplissant d'abord les innombrables réservoirs formés par les champs
+riverains. Malheureusement nombre de propriétaires, désireux de protéger
+leur immeuble privé, même au détriment du pays tout entier, exhaussent
+leurs propres digues au niveau du _froldo_, et, rétrécissant ainsi le
+lit du fleuve, accroissent les dangers d'inondation générale. En dépit
+de tous les beaux plans d'ensemble proposés au nom de l'intérêt public,
+l'ancien système résumé dans l'affreux proverbe: _Vita mia, morte tua_!
+prédomine encore beaucoup trop parmi les communes et les syndicats.
+Arthur Young et d'autres écrivains racontent que souvent les fermiers
+allaient, de propos délibéré, ouvrir des brèches dans les digues de la
+rive opposée et sauver ainsi leurs récoltes en ruinant leur prochain.
+Aussi, en temps de crue, la navigation du Pô n'était-elle permise
+pendant la nuit qu'à certaines barques privilégiées et les gardes du
+fleuve faisaient feu sur toutes les autres.
+
+[Illustration 64, grande carte.]
+
+De l'amont à l'aval, le lit d'inondation ménagé aux eaux du fleuve se
+rétrécit peu à peu; de 6 kilomètres, il diminue jusqu'à 3, 2 et même 1
+kilomètre; enfin, chacun des bras du delta n'a de l'une à l'autre levée
+que de 300 à 500 mètres de largeur. Ce n'est point assez pour livrer
+passage au flot de crue, qui s'élève parfois à 8 et 9 mètres, même à 9
+mètres et demi au-dessus du niveau d'étiage. D'ailleurs il est arrivé
+fréquemment que, soit par manque d'argent, soit par insouciance, les
+communes riveraines n'ont pas usé des précautions nécessaires pour
+l'entretien des digues; parfois des districts entiers se sont trouvés
+ruinés parce qu'on avait négligé de boucher des trous de taupes. Quand
+une crevasse se produit et qu'on ne réussit point à la fermer
+immédiatement, il en résulte d'affreux malheurs. Non-seulement toutes
+les récoltes sont perdues, les villages sont démolis, la terre est
+ravinée, mais les habitants réfugiés çà et là sont enlevés par la
+famine; puis vient le typhus, qui glane les hommes après la faim. Avec
+les tremblements de terre de la Calabre, les débordements du Pô sont les
+grands fléaux de l'Italie. En 1872, tout l'espace qui s'étend entre la
+Secchia et la mer, de Mirandole à Comacchio, était transformé en une mer
+où çà et là se montraient les murs et les palais des villes, pareils à
+des îlots. La partie du continent reconquise temporairement par l'eau
+n'avait pas moins de 3,000 kilomètres carrés, et n'était limitée, au
+nord, que par les levées de l'Adige, au sud par celles du Reno. Deux
+années après, des flaques non encore évaporées rappelaient le
+débordement, et les champs seraient restés plus longtemps inondés, si
+l'on n'avait fait usage de la vapeur pour vider tous ces lacs épars.
+
+Dans ces grands désastres, ce sont naturellement les populations les
+plus vaillantes et les plus actives qui luttent avec le plus d'énergie
+contre le fleuve et qui réussissent le mieux à protéger leurs demeures
+contre les flots. Ainsi pendant les terribles crues de 1872 la petite
+ville industrieuse d'Ostiglia parvint à détourner la catastrophe, alors
+que tant d'autres localités moins exposées étaient ravagées par les
+eaux. Cette ville est bâtie au bord même du froldo, sans ouvrages
+avancés de digues secondaires, et sur la concavité d'une baie que vient
+heurter le courant. Le rempart menaçait de céder. Immédiatement on se
+met à l'oeuvre pour en construire un second. Au nombre de quatre mille,
+tous les hommes valides, le maire et les ingénieurs en tête, apportent
+des fascines, enfoncent les pieux des palissades, entassent les terres.
+La nuit n'arrête point leur travail; des rangées de torches plantées
+dans le sol éclairent les chantiers. Mais à mesure que s'élève la
+deuxième digue, la première est emportée et les eaux entament déjà le
+nouveau rempart. C'est une lutte à outrance entre l'homme et les
+éléments. A chaque instant les ingénieurs demandent s'il ne faut pas
+sonner le focsin de la fuite. Mais les gens d'Ostiglia tiennent bon.
+L'armée des travailleurs se partage: tandis que les uns consolident le
+froldo qu'ils viennent d'achever, les autres construisent une troisième
+barrière de défense. Ils l'emportent enfin sur le fleuve et, du haut de
+leurs digues victorieuses, les habitants d'Ostiglia ont la satisfaction
+de voir les eaux rentrer peu à peu dans leur lit. Précisément en face,
+les citoyens de Revere n'avaient eu ni mérité le même bonheur. Le Pô
+s'était ouvert une crevasse de plus de 700 mètres de largeur à travers
+une digue mal entretenue et avait changé en un lac immense les campagnes
+du Modénais. Lors d'une baisse momentanée du fleuve, on essaya de
+rétablir la levée, mais en moins d'une heure elle fut emportée par une
+deuxième crue, et pour se sauver, la ville de Revere, qui pourtant
+occupe une situation assez heureuse à l'extrémité d'une pointe, dut
+sacrifier sa première rangée de maisons et les précipiter dans les eaux
+pour lui servir d'empierrement de défense.
+
+Les crevasses les plus fameuses ne pouvaient manquer d'être celles qui
+ont eu pour résultat des changements durables dans le cours du Pô. Un de
+ces grands déplacements des eaux a formé une île de plus de 100
+kilomètres carrés de superficie, en aval de Guastalla, et laissé au loin
+vers le sud les méandres du Po-Vecchio, transformé de nos jours en un
+simple canal. Tout le long du fleuve, des campagnes de la rive droite et
+de la rive gauche rappellent encore par leur nom de _mezzano_ qu'elles
+se trouvaient jadis au milieu du courant. Mais dans le delta proprement
+dit les divagations du fleuve ont été plus importantes encore. A
+l'époque romaine et jusqu'au treizième siècle, la principale branche du
+delta était le Po di Volano, qui s'est à peu près desséché et n'est plus
+aujourd'hui qu'une simple coulée incertaine au milieu des marais,
+transformée lors des inondations en un canal de colmatage pour la lagune
+de Comacchio. Deux autres branches coulaient plus au sud à travers cette
+même lagune, et le cours de leur ancien lit est indiqué par des
+chaussées sinueuses sur lesquelles on a construit des routes
+carrossables. On ne sait à quelle époque elles disparurent, mais au
+huitième siècle un autre bras leur succéda, le Po di Primaro, qui se
+jetait dans la mer non loin de Ravenne, et dont tout le cours inférieur
+est emprunté maintenant par le torrent de Reno. En 1152 nouvelle
+bifurcation, mais en sens inverse. La digue de la rive droite est rompue
+à Ficarolo, en amont de Ferrare, et cela, dit-on, par la malveillance
+des riverains d'en haut, qui voulaient ruiner leurs voisins d'en bas, et
+le grand bras, le Po di Maestra ou de Venise, abandonne Ferrare au
+milieu de ses marais et de ses lits fluviaux desséchés, pour aller, au
+nord de tous ses autres bras, se réunir aux canaux de la Basse-Adige.
+D'ordinaire les crevasses se font aux mêmes endroits, soit en novembre,
+soit en octobre. Jamais il n'y a eu de crevasse en janvier. Le danger le
+plus grand de rupture est toujours à Corbola, entre le Po di Maestra et
+son émissaire le Po di Goro.
+
+[Illustration: FERRARE. Dessin de H. Catenacci d'après une
+photographie.]
+
+L'Adige, de son côté, n'a pas moins erré dans son cours. A peine cette
+rivière tirolienne est-elle sortie de l'étroite «cluse» ou _chiusa_ de
+son portail de montagnes calcaires et du défllé artificiel des forts et
+des murailles de Vérone, que la partie inconstante de son lit se
+développe à travers les plaines. Du temps des Romains, l'Adige coulait
+beaucoup plus au nord; elle passait à la base même des montagnes
+Euganéennes, dans un lit occupé de nos jours par la rivière Frassine, et
+se déversait dans l'Adriatique au port de Brondolo. En 587, l'Adige
+rompit ses digues et sa branche principale prit la direction qu'elle
+suit encore pour se rendre à la bouche de Fossone. Mais de nouvelles
+issues continuèrent de s'ouvrir vers le sud. A la fin du dixième siècle,
+l'Adigetto de Rovigo prit naissance pour aller percer la chaîne des
+dunes à l'est d'Adria, puis une autre crevasse vint mêler les eaux de
+l'Adige à celles du Pô, dans le lit auquel on donne les noms de canal
+Bianco ou Po di Levante. L'Adige et le Pô faisaient ainsi partie
+désormais du même système hydrographique, et les embarcations pouvaient
+aller librement par des chenaux naturels de l'un à l'autre fleuve.
+Actuellement des écluses et des fosses rectilignes ont régularisé ce
+réseau de navigation intérieure, mais géologiquement les deux grands
+cours d'eau parallèles n'en doivent pas moins être considérés comme
+ayant un delta commun, La Polesine de Rovigo, c'est-à-dire l'espace
+compris entre les deux fleuves, a été graduellement exhaussée par leurs
+alluvions et ne se trouve qu'à un niveau peu inférieur à celui des eaux
+moyennes. Les campagnes de la Polesine de Ferrare ne sont pas non plus
+de beaucoup en contre-bas du Pô et l'on a grand tort de répéter après
+Cuvier que la surface des eaux du fleuve dépasse en hauteur «les toits
+des maisons de Ferrare». Les mesures exactes faites par Lombardini, le
+savant qui connaît le mieux la vallée du Pô, prouvent que les plus
+hautes crues du fleuve atteignent seulement la cote de 2m,75 au-dessus
+de la cour du château, ce qui est bien différent. Lors des grandes
+inondations, quand tout le pays est couvert par les eaux, Ferrare est un
+des principaux lieux de refuge des campagnards à cause de son élévation
+relative. Ainsi les débordements du Pô et ses fréquents changements de
+lit ont eu pour conséquence d'égaliser à peu près la surface des terres
+riveraines; mais depuis que tous les bras du fleuve sont endigués
+jusqu'à la mer, les alluvions apportées par les eaux de crue se déposent
+surtout sur le littoral et prolongent rapidement le delta dans
+l'Adriatique. Il est certain que le progrès des péninsules alluviales
+était autrefois beaucoup plus lent, car entre la chaîne de dunes qui
+limitait l'ancienne rive et la plage actuelle il n'y a que 25 kilomètres
+de distance, et dès les siècles du moyen âge la formation de ces terres
+extérieures était commencée. Pendant le cours des deux derniers siècles
+l'accroissement moyen de la presqu'île vaseuse s'est de plus en plus
+activé: il est actuellement d'environ 70 mètres par an et la zone de
+terre ajoutée au continent pendant le même espace de temps est de 113
+hectares. Dans les années exceptionnelles, le fleuve apporte à la mer
+plus de 100 millions de mètres cubes de matières solides, mais les 46
+millions de mètres auxquels on évalue l'apport moyen des boues
+suffiraient déjà pour former une île de 10 kilomètres carrés sur 4 à 5
+mètres de profondeur. Le Pô est, après le Danube, le plus actif de tous
+les «fleuves travailleurs» du bassin de la Méditerranée[61]: le Rhône ne
+l'égale point pour la masse de ses alluvions, et le Nil lui est de
+beaucoup inférieur. Au taux actuel de son progrès, un laps de mille
+années suffirait au Pô pour qu'il formât à travers toute l'Adriatique
+une péninsule de 10 kilomètres de largeur et vînt se heurter contre les
+rivages de l'Istrie.
+
+[Note 61: Fleuves principaux de l'Italie septentionale:
+
+ Longueur Surface Débit je Débit le Débit
+ du cours. du bassin. plus fort. plus faible moyen.
+
+Isonzo 130 kil. 3,200 kil. car. (?) (?) 120(?)
+Tagliamento 170 » 2,800 » (?) (?) 150(?)
+Livenza 115 » 2,600 » 720 (?) 40(?)
+Piave 215 » 5,200 » (?) (?) 320
+Sile 60 » 1,400 » 44 7 20(?)
+Brenta 170 » 3,900 » 850 39 56(?)
+Bacchiglione 120 » 483 » 9 (?) 36
+Adige 395 » 22,400 » 2,400 2 480
+Pô 672 » 69,382 » 5,186 156 1,720
+Reno 180 » 5,000 » 1,521 1 35
+]
+
+Outre l'écoulement naturel de ses fleuves, l'Italie septentrionale a
+l'admirable réseau de ses rivières artificielles. C'est le pays
+classique de l'irrigation, celui qui sert de modèle à toute l'Europe. La
+Lombardie surtout, puis certaines parties du Piémont, les campagnes de
+Turin, la Lomellina en amont du Tessin, les Polesines de Ferrare et de
+Rovigo, sont merveilleusement arrosées par un système d'artères et
+d'artérioles apportant la vie sous forme de terre coulante à tous les
+champs épuisés. Dès le milieu du moyen âge, alors que presque toute
+l'Europe était encore dans la barbarie, les républiques lombardes
+pratiquaient déjà l'art de ramifier leurs rivières à l'infini par des
+canaux d'irrigation et d'assécher leurs plaines basses par des fossés
+d'écoulement: elles n'ont pas eu besoin de l'enseignement des Arabes
+pour trouver les secrets de l'hydraulique. Dès la fin du douzième
+siècle, Milan, délivrée des oppresseurs allemands, se donnait un
+véritable fleuve, le Naviglio Grande, qu'elle avait emprunté au Tessin,
+à 50 kilomètres de distance, et qu'elle avait su creuser avec une pente
+toujours égale en faisant servir les eaux à la navigation aussi bien
+qu'à l'arrosement: c'est probablement le premier grand travail de ce
+genre qui se soit fait en Europe. Au commencement du treizième siècle,
+l'Adda fournissait une masse d'eau plus grande encore et remplissait le
+lit de la Muzza, qui jusqu'à ce siècle, avant le creusement des grands
+canaux de l'Indoustan, est resté le fleuve artificiel le plus copieux du
+monde entier. Plus tard l'Adda fournit une deuxième rivière à Milan, la
+Martesana, que compléta le grand Léonard de Vinci. Déjà dans le siècle
+précédent l'art de surmonter les hauteurs des terres par la construction
+des écluses avait été découvert par les ingénieurs milanais, et l'on
+avait commencé d'en profiter pour tracer tout le réseau des canaux
+secondaires à travers la contrée. Enfin, depuis les progrès de
+l'industrie moderne, le _naviglio_ de Milan à Pavie et le canal Gavour,
+qui emprunte ses eaux au Pô, en aval de Turin, celui de Vérone qui
+saigne le fleuve Adige, ont accru le lacis des grandes veines
+artificielles ajouté au régime naturel des fleuves[62].
+
+[Note 62: Débit moyen des canaux d'irrigation de la vallée du Pô:
+
+Muzza 61 mèt. cub. par seconde.
+Naviglio Grande 51 » »
+Cavour 42 » »
+Martesana 26 » »
+]
+
+Non-seulement les rivières de l'Italie du Nord, mais aussi les moindres
+sources, les _fontanili_ qui jaillissent de la base des avant-monts
+alpins, sont utilisées pour l'arrosement. Virgile en parle déjà dans ses
+_Bucoliques_: «Enfants, arrêtez l'eau; les prés ont assez bu.» C'est
+grâce à ces ruisseaux bienfaisants, frais en été, relativement tièdes en
+hiver, que la Lombardie a ses admirables prairies ou _marcite_, dont
+quelques-unes peuvent donner jusqu'à huit coupes par année. Quel
+contraste entre les états successifs de la grande plaine adriatique,
+telle que l'avait laissée la nature, et telle que l'ont faite les
+hommes! Jadis c'était un marécage dans les parties basses, une forêt
+dans la zone intermédiaire, une vaste étendue de bruyères sur les
+renflements de cailloux et d'argile situés au pied des Alpes. Maintenant
+presque toute la plaine du Pô et de ses affluents est couverte des plus
+riches cultures, riz, froment, fourrages, mûriers, que le parallélisme
+des guérets et la monotonie des plantes alignées rendent souvent
+fatigantes à la vue, mais qui dans certains districts, notamment dans la
+Brianza de Como, le «jardin du jardin de l'Italie», sont embellies de la
+manière la plus gracieuse par des groupes d'arbres, de petits lacs, des
+vallons sinueux. L'extrême variété que les progrès et les reculs
+successifs des anciens glaciers ont donnée à la contrée en la parsemant
+de lacs et de collines, de monticules isolés, de chaînes continues, a
+forcé les paysans à laisser aux campagnes une partie de ce charme que
+possède la nature libre. A peine sur quelques croupes de moraines se
+voient encore des terres que le manque d'eau laisse infertiles et qui,
+dans l'état où elles se trouvent, ne valent même pas la peine d'être
+mises en culture. On dit que pendant le cours de ce siècle ces espaces
+couverts de bruyères sont devenus plus stériles qu'ils ne l'étaient
+auparavant. Par une raison encore inconnue des géologues, les _aves_ ou
+eaux de filtration qui coulent dans les profondeurs à travers les
+graviers erratiques se sont abaissées et toute humidité s'est enfuie de
+la surface.
+
+Pour faire disparaître ces landes, derniers restes de l'état primitif,
+les ingénieurs projettent d'emprunter directement aux grands lacs alpins
+la quantité d'eau nécessaire à l'irrigation des terrains de bruyères.
+Ils veulent employer utilement toute la masse liquide qui se perd
+maintenant dans l'atmosphère ou dans le golfe Adriatique. On a calculé
+que la superficie du sol irrigué dans la vallée du Pô est d'environ
+12,000 kilomètres carrés et qu'une quantité d'eau de près d'un millier
+de mètres cubes est employée chaque seconde à la fertilisation des
+terres. Ainsi le régime de l'arrosement diminue d'un tiers environ la
+portée moyenne du fleuve; mais ce n'est là qu'un commencement, et tôt ou
+tard ce grand cours d'eau, dont les débordements et les alluvions jouent
+un rôle si important dans l'économie de la contrée, sera réduit par
+d'autres emprunts aux proportions d'une modeste rivière.
+
+Ces eaux abondantes qui dans leurs lits naturels ou leurs canaux
+artificiels parcourent toute la contrée, emplissent l'atmosphère de
+vapeurs. L'air est toujours humide, quoique les pluies, relativement
+rares, soient deux ou trois fois moins fréquentes que sur les côtes
+océaniques de France et d'Angleterre. Mais si les nuages éclatent moins
+souvent en pluies, par contre ils déversent d'ordinaire une masse d'eau
+beaucoup plus considérable: c'est en déluges qu'ils s'abattent sur les
+pentes des montagnes, poussés par les vents du sud et presque toujours
+accompagnés d'orages. Déjà dans la plaine lombarde, à Milan, à Lodi, à
+Brescia, la couche moyenne des eaux de pluie égale celle de l'Irlande,
+plongée dans son bain de vapeurs; et dans les hautes vallées alpines, là
+où les nuées, accumulées par le vent, sont obligées de laisser tomber
+leur fardeau d'humidité, la tranche annuelle d'eau pluviale peut être
+comparée à celle qui s'abat sur quelques districts exceptionnellement
+humides du Portugal, des Asturies, des Hébrides, de la Norvège[63]. Si
+les mesures de débit faites à la bouche de la Piave sont exactes,
+l'écoulement moyen de ce fleuve correspondrait à une chute de plus d'un
+mètre et demi d'eau sur chaque mètre carré de son bassin, sans compter
+l'humidité qui s'évapore ou qu'absorbent les plantes. Ces pluies se
+répartissent sans ordre bien régulier; cependant on a pu constater
+qu'elles ont deux périodes annuelles de recrudescence, mai et octobre,
+et deux périodes de rareté, février et juillet. Le bassin du Pô est donc
+une province intermédiaire entre la zone des pluies d'été et celle des
+pluies d'automne.
+
+[Note 63:
+
+Humidité moyenne de l'air à Milan 0m,745
+Pluies annuelles moyennes à Milan 0m,985
+ » » » à Turin 0m,808
+ » » » à Tolmezzo,
+ sur le haut Tagliamento 2m,088
+]
+
+Dans son ensemble, la grande plaine qui s'étend des Alpes aux Apennins
+ressemble pour le régime des vents à une étroite vallée de montagnes;
+les courants atmosphériques, infléchis dans leur mouvement par la forme
+du bassin dans lequel ils pénètrent, se propagent en général dans la
+direction de l'est à l'ouest ou dans le sens absolument opposé; quand
+ils descendent des Alpes, ils apportent rarement de la pluie, car ils
+s'en sont débarrassés sur le versant occidental; quand ils remontent de
+l'Adriatique, ils sont humides au contraire. Mais la plaine est assez
+large et les brèches des remparts montagneux sont assez nombreuses pour
+que ce flux et ce reflux normal des vents secs et des vents pluvieux
+soit fréquemment troublé. Dans les vallées alpines l'alternance des
+courants d'amont et d'aval est plus régulière: chacun des lacs a son
+va-et-vient de brises montantes et de brises descendantes dont se
+servent les matelots pour se laisser mener et ramener sur les eaux.
+
+Par la latitude, la vallée du Pô est par excellence le pays tempéré,
+puisque le 45° de latitude, à égale distance du pôle et de l'équateur,
+coupe et recoupe le cours du fleuve. Cependant le climat de l'Italie
+septentrionale est beaucoup moins doux qu'on ne le croit généralement;
+il est surtout plus inégal, et les extrêmes de chaleur et de froid y
+présentent un écart fort considérable. Dans la Valteline ou haute vallée
+de l'Adda, la température peut s'élever jusqu'à 32 degrés et s'abaisser
+d'autant au-dessous du point de glace. Dans la plaine, le climat est
+beaucoup plus tempéré, grâce à l'influence de l'Adriatique et du golfe
+de Gênes; cependant il a toujours le caractère d'un climat continental,
+et Turin, Milan, Bologne, sont à cet égard les cités de l'Italie les
+moins agréables à habiter. Au bord des lacs alpins, quelques sites
+favorisés, tels que les îles Borromée, font une heureuse exception et
+jouissent d'une température relativement très-égale, à cause de l'action
+modératrice des eaux, qui diminue les chaleurs en été, prévient les
+froideurs en hiver. Dans les jardins du golfe de Pallanza, le
+thermomètre ne descend jamais au-dessous de 5 degrés centigrades; il
+faut dépasser Rome et pénétrer jusque dans le Napolitain pour y trouver
+un climat analogue, sous lequel puisse naître et se développer la même
+végétation. Venise est également une localité privilégiée, grâce à la
+mer qui la baigne; elle a de plus l'avantage d'être salubre, malgré les
+lagunes, en partie vaseuses, qui l'entourent. Il est fort remarquable
+que les lacs salés et les marais des bords de l'Adriatique
+septentrionale n'aient rien à craindre de la malaria, ce fléau si
+redoutable des côtes de la Méditerranée. L'immunité des lagunes du golfe
+de Venise s'explique par l'action des marées, plus fortes dans ces
+parages que dans la mer Tyrrhénienne; peut-être aussi faut-il y voir
+l'effet des vents froids qui descendent des Alpes et qui s'opposent au
+développement des miasmes. Comacchio n'est pas moins salubre que Venise.
+Quand un jeune homme des campagnes de la Polesina est menacé de
+consomption, on l'envoie travailler dans les pêcheries de Comacchio.
+Mais toutes les fois que les ingénieurs ont fermé l'accès des lagunes au
+libre flot de la mer pour y introduire des rivières d'eau douce, les
+fièvres paludéennes ont fait leur apparition; au sud du Reno, les palus
+de Ravenne et de Cervia sont visités par les fièvres les plus malignes,
+surtout dans les endroits où, par un triste esprit de spéculation, les
+propriétaires ont fait abattre un rideau des pinèdes ou des chênaies qui
+protègent le pays. Un air lourd de miasmes pèse également sur les
+environs de Ferrare et de Malalbergo (Fâcheux abri), à l'origine du
+delta padan.
+
+Les contrées de l'Italie septentrionale dont le climat local est le plus
+insalubre sont les étroites vallées des Alpes où la lumière du soleil ne
+pénètre pas assez. Les goîtreux et les crétins y constituent une partie
+considérable de la population; dans la vallée d'Aoste, où la végétation
+est si belle et l'humanité si laide, presque toutes les femmes portent
+un goître, probablement à cause de la nature des eaux qui coulent sur
+des roches magnésifères. Les habitants des plaines que des canaux
+d'irrigation traversent dans tous les sens sont également sujets à de
+fréquentes maladies, à cause de l'influence pernicieuse des miasmes qui
+montent avec les vapeurs du sol; en outre, la nourriture des paysans est
+beaucoup trop peu variée et trop insuffisante pour qu'ils puissent
+réagir contre les causes d'affaiblissement; ils s'étiolent avant l'âge,
+et nombre d'entre eux succombent à la pellagre, cette incurable maladie,
+connue seulement dans les contrées où la farine de maïs, délayée en
+_polenta_, est l'aliment principal; sur vingt-quatre habitants de la
+province de Crémone, un est atteint du fléau; en d'autres provinces la
+proportion est à peine moins élevée. Au milieu des rizières du Milanais
+et de la Polesina la vie est encore plus précaire que dans les autres
+parties de la plaine. Souvent les femmes y travaillent pendant des
+heures dans l'eau chauffée par le soleil et déjà putréfiée; de temps en
+temps elles doivent se baisser pour détacher les sangsues qui montent à
+leurs jambes[64].
+
+[Note 64:
+
+ Température Mois Mois
+ moyenne. le plus chaud. le plus froid. Écart.
+Turin.... 11°,73 22°85 (avril) 0°,61 (janvier) 23°,40
+Milan.... 12°,8 23°8 (juill.) 0°,7 » 23°,10
+Venise... 13°,01 23°92 » 1°,82 » 22°,10
+]
+
+Mais en dépit des maladies, de la misère et des véritables famines qui
+suivent parfois les inondations, la féconde plaine du Pô est une des
+régions les plus peuplées de la terre. Tout l'espace qu'il a été
+possible d'utiliser se trouve occupé: il n'y a plus de place que pour
+l'homme et pour les animaux domestiques, qui sont proportionnellement
+fort peu nombreux. Les bois, d'ailleurs presque tous changés en taillis,
+n'ont plus de gibier, si ce n'est sur les pentes des montagnes. Les
+oiseaux mêmes sont relativement rares; si petits qu'ils soient, ils font
+au moins une bouchée pour le repas du paysan. Au fusil, au lacet, avec
+tous les engins de destruction, on prend non-seulement les bécasses, les
+cailles, les grives, mais aussi les hirondelles et les rossignols. Sur
+les bords du lac Majeur on tue chaque année, d'après Tschudi, près de
+soixante mille oiseaux chanteurs; à Bergame, Vérone, Chiavenna, Brescia,
+c'est par millions qu'on les massacre: chaque colline des avant-monts
+alpins se termine par une charmille où l'on tend le filet destructeur.
+
+La population de toute la plaine arrosée par le Pô, l'Éridan des
+anciens, est d'origine fort multiple. Latine par le langage, elle compte
+parmi ses ancêtres des Ligures, probablement frères de nos Basques; des
+Pélasges, qui vivaient près des bouches du Pô; des Étrusques groupés en
+cités populeuses et fort experts dans l'art de canaliser les eaux; de
+puissantes tribus gauloises, dont l'accent, sinon les mots, serait resté
+dans le jargon moderne des Italiens du Nord; enfin, les Celtes-Ombriens,
+que les historiens disent avoir été le peuple le plus ancien de
+l'Italie, et tous ces aborigènes «nés des rouvres», dont la langue
+inconnue n'a peut-être pas encore entièrement disparu, puisqu'on
+retrouve dans les dialectes locaux quelques mots tout à fait
+inexplicables par des étymologies d'idiomes anciens et modernes.
+Largement ouvertes à l'orient, comme le sont les campagnes du Pô, elles
+devaient naturellement être visitées et envahies par toutes les
+populations surabondantes des bords de l'Adriatique et des hautes
+vallées alpines. On admet en général que la race ligure prédominait au
+sud du Pô et dans la vallée du Tanaro jusqu'à la Trebbia, tandis que
+plus à l'est les Celtes et les Étrusques occupaient la contrée.
+
+Les invasions germaniques des premiers siècles de l'ère actuelle ont dû
+laisser aussi par les croisements une influence durable sur les
+habitants de l'Italie du Nord. La grande proportion d'hommes de haute
+taille que l'on rencontre dans la vallée du Pô témoigne de cette action
+des peuples transalpins. Les étrangers, Goths et Vandales, Hérules et
+Lombards, se sont bientôt fondus dans la masse latinisée du peuple, mais
+la prise qu'ils ont eue sur les vaincus par la conquête et la possession
+du pouvoir féodal leur a donné plus d'importance qu'ils n'en auraient eu
+par le seul nombre. L'ancienne histoire de la Lombardie est la lutte
+entre le fief et la commune: dès que celle-ci l'eut emporté,
+c'est-à-dire vers le commencement du dixième siècle, l'usage de
+l'italien remplaça partout celui de l'allemand. Les noms de famille et
+de lieux d'origine lombarde sont très-communs sur la rive gauche du Pô
+et jusqu'à la base des Apennins. Ainsi, pour ne citer qu'un exemple,
+Marengo répond au nom allemand de Mehring. On a voulu voir aussi dans
+les innombrables localités dont les noms se terminent en _ago_ et en
+_ate_, Lurnago, Gavirate, Belgirate, des mots allemands où la finale
+_ach_ se serait légèrement modifiée, mais il est plus probable que ce
+sont des noms celtiques, à peine différents des lieux en _ac_, que l'on
+trouve en foule dans la France méridionale.
+
+[Illustration: N°65.--COMMUNES GERMANIQUES.]
+
+Le Frioul ou Friuli, le Furlanei des indigènes, province resserrée entre
+les rivages de l'Adriatique, les Alpes Carniques et Je plateau du Carso,
+est la région où l'influence germanique s'est fait le plus longtemps
+sentir dans les mœurs et le langage. Elle a même été assez considérable
+pour faire classer les gens du Frioul comme une sorte de race à part,
+quoique leurs ancêtres aient été, comme la plupart des autres Italiens
+du Nord, des Celtes latinisés: de nombreux croisements avec leurs
+voisins les Slovènes ont aussi contribué à leur donner un caractère
+provincial fort distinct de celui des Vénitiens et des Trévisans. Sans
+compter ceux dont le langage s'est à peu près complétement fondu avec
+ceux des Italiens proprement dits, ils sont au nombre d'environ
+cinquante mille.
+
+Des nombreuses colonies germaniques dont on retrouve les traces dans les
+plaines de l'Italie septentrionale et sur les premières pentes alpines,
+les deux plus considérables étaient les «Treize Communes», situées au
+nord de Vérone, non loin de la rive gauche de l'Adige, et les «Sept
+Communes», dans le groupe de montagnes, entouré de vallées profondes,
+qui domine le cours de la Brenta au nord-ouest de Bassano. Actuellement
+les _homines teutonici_ de ces districts, prétendus Cimbres dans
+lesquels les érudits voulaient reconnaître les descendants des barbares
+vaincus par Marius, ne révèlent plus leur origine que par leurs yeux
+bleus et leur chevelure blonde; mais par le langage et les mœurs ils ne
+sont pas moins Italiens que les gens de la vallée: à peine quelque
+vieillard comprend-il encore l'idiome de ses aïeux, que l'on dit avoir
+beaucoup ressemblé au langage bavarois des bords du Tegernsee. On ne
+sait plus bien quelles étaient les limites exactes des Treize Communes,
+dont les noms et les contours ont changé. Le territoire des Sept
+Communes, ou le district d'Asiago, l'ancien _Schläge_ des Allemands, est
+parfaitement délimité par la nature du sol; mais quoique limitrophe de
+l'Autriche, il est à peine moins latinisé que l'autre district. Du
+reste, loin d'avoir été sur le sol italien les champions de la puissance
+allemande, comme on se l'imagine facilement de l'autre côté des Alpes,
+les habitants des communes germaniques étaient au contraire chargés par
+la république de Venise du soin de défendre ses frontières contre les
+envahisseurs du Nord: ils étaient dispensés du service militaire, et
+jouissaient de leur autonomie administrative, mais à charge d'empêcher
+le passage de l'ennemi à travers leurs vallées, et de tout temps ils
+s'acquittèrent vaillamment de cette mission: de là le nom de
+«très-fidèles» que les Vénitiens avaient ajouté à la désignation de
+«très-pauvres» portée jadis par ces anciennes populations lombardes.
+Mais ni la protection de Venise, ni plus tard celle de l'Autriche, n'ont
+pu sauver les communes allemandes de l'invasion des «Velches». A
+l'orient des grands lacs il ne reste plus un seul groupe de population
+non italienne; c'est au nord du Piémont seulement, sur le versant
+méridional des Alpes suisses, qu'ont pu se maintenir des colonies
+germaniques. Ces colonies, qui occupent les vallées rayonnant au sud du
+mont Rose et le haut val Pommat, où la Toce naissante forme l'une des
+plus admirables chutes des Alpes, auraient aussi depuis longtemps changé
+de langue, si elles n'étaient appuyées par les populations de même race
+qui vivent en Suisse, dans les vallées limitrophes. Récemment encore
+Alagna (Olen), l'un de ces villages allemands, conservait ses mœurs
+antiques: depuis des siècles il n'y avait eu ni procès, ni contrat, ni
+testament, ni acte notarié d'aucune sorte: tout y était réglé par la
+coutume, c'est-à-dire par l'autorité absolue des chefs de famille.
+
+L'élément français est beaucoup plus considérable que l'élément
+germanique sur le versant italien des Alpes. Toute la haute vallée
+d'Aoste, entre le massif du Grand-Paradis et celui du mont Rose, et de
+l'autre côté des montagnes de Maurienne, les vallées supérieures de la
+Doire Ripaire, du Cluson, du Pellis ou Pelice, de la Varoche ou Varaita,
+sont habitées par des populations de langue française et de même origine
+que les Savoyards et les Dauphinois du versant opposé. La disposition
+générale des massifs alpins a facilité cette invasion pacifique des
+Celtes occidentaux, au nombre d'environ 120,000. C'est à l'ouest de la
+crête que les montagnards occupent le plus vaste territoire et sont
+groupés en communautés nombreuses; dominant, comme du haut d'une
+citadelle, les plaines de l'Italie, il est tout naturel qu'ils soient
+descendus pour occuper toute la zone des forêts et des pâturages, des
+étroites vallées jusqu'au pied des monts. En maints endroits le dernier
+défilé où se glisse le torrent avant de s'étaler dans la plaine était
+leur limite, et la dernière roche des chaînons avancés porte encore les
+ruines des châteaux de défense de l'ancien Dauphiné français. Mais la
+centralisation croissante de l'État italien, la conscription militaire,
+l'administration, les tribunaux, les écoles font de plus en plus reculer
+la langue française vers la frontière politique; chaque village a déjà
+deux noms, et la désignation moderne est celle qui prend peu à peu le
+dessus. Les populations de langue française qui résistent le plus à
+l'italianisation sont les Vaudois des deux vallées du Pellis et du
+Cluson, en amont de Pignerol ou Pinerolo. C'est que les Vaudois ont une
+littérature, de fortes traditions, une histoire, un patriotisme
+religieux et national. Leur secte, bien antérieure à la Réforme, était
+persécutée dès le treizième siècle, et depuis cette époque leur vie
+s'est passée dans les luttes et les souffrances de toute espèce; souvent
+on a pu croire que l'extermination de ce petit peuple avait été
+complète; mais il s'est toujours relevé, et l'année 1848 lui a donné
+l'égalité des droits. Jadis la force morale obtenue par l'habitude du
+sacrifice avait assuré aux Vaudois exilés une grande influence dans les
+pays de refuge, en Suisse, en France, en Angleterre: aussi «l'Israël des
+Alpes» a-t-il conquis dans l'histoire une place bien plus importante que
+ne pourrait le faire supposer sa faible population, de seize à dix-sept
+mille habitants.
+
+[Illustration: LE MONT ROSE, VUE PRISE DE GALCORO. Dessin de Taylor,
+d'après une photographie de E. Lamy.]
+
+La fertilité du sol, la richesse en eaux courantes et l'immense
+outillage agricole légué par les générations antérieures retiennent
+encore à la culture de la terre la plus grande partie des populations de
+l'Italie padane. On essayerait vainement d'évaluer la prodigieuse
+quantité de travail représentée par le réseau des canaux d'irrigation,
+l'entretien des digues, des fossés, des chemins, l'égalisation de la
+surface des champs, la transformations de toutes les pentes cultivées
+des montagnes en terrasses ou _ronchi_ d'une parfaite régularité; les
+énormes déblais de terrains que se vante d'avoir faits l'industrie
+moderne pour la construction des chemins de fer sont peu de chose en
+comparaison des gradins de cultures que les paysans ont établis, comme
+des escaliers de géants, sur le pourtour de toutes les collines et à la
+base de presque tous les monts qui enceignent la vallée du Pô. Le mode
+de culture adopté demande en outre un labeur incessant, car ce n'est pas
+de la charrue de fer, c'est de la «bêche à fil d'or» que se sert le
+paysan: son travail est plutôt du jardinage que de l'agriculture
+proprement dite. Aussi la quantité des produits fournis par la grande
+plaine, céréales, plantes fourragères, feuilles de mûrier et cocons,
+légumes et fruits, fromages dits parmesans, lodésans et d'autres encore,
+s'élève-t-elle au moins à la somme de deux milliards et suffit à
+maintenir un commerce d'exportation très-considérable. Par certaines
+cultures, la Lombardie et le Piémont se trouvent au premier rang dans le
+monde, et presque seules en Europe ces contrées possèdent la culture
+semi-tropicale du riz, introduite au commencement du seizième siècle.
+Quant aux vignobles, ils sont en général mal entretenus et ne donnent
+qu'une liqueur médiocre, si ce n'est sur les coteaux d'Asti et du
+Montferrat et sur le monticule insulaire de San Colombano, dont les vins
+sont très-justement renommés. On dit aussi que le _picolito_ des
+environs d'Udine est à peine inférieur au tokay.
+
+Les grandes provinces agricoles de la région du Pô correspondent aux
+divisions naturelles du sol, la montagne, la colline et la plaine. La
+diversité des terres et des climats a eu pour conséquences,
+non-seulement la diversité des cultures, mais encore une différence
+essentielle dans le régime de la propriété. Dans les hautes vallées, du
+col de Tende au mont Tricorno ou Triglav, la plus grande partie du sol,
+pâturages et forêts, était indivise entre tous les habitants d'une même
+commune et c'est à grand'peine que la loi italienne, hostile à ce mode
+de propriété, parvient à la transformer graduellement. Mais si presque
+tous les montagnards sont copropriétaires d'alpes et de forêts communes,
+ils ont aussi des lopins de terre qui leur appartiennent en propre;
+chacun possède son petit versant de prairie, son rocher qu'il a changé
+en jardin à force de travail; l'état social des habitants ressemble à
+celui des paysans français, qui, eux aussi, jouissent des avantages de
+la petite propriété. Dans les pays de collines, au pied de la montagne,
+la terre est divisée en métairies déjà plus grandes, le paysan n'est
+plus son propre maître, il est soumis à une foule d'usages et de
+redevances d'origine féodale, mais du moins a-t-il une part de produits
+dont il peut disposer à son gré. Dans la basse plaine, où le creusement
+et l'entretien des canaux nécessite l'emploi de grands capitaux, les
+campagnes, quoique toujours divisées en nombreuses parcelles,
+appartiennent presque en entier à de riches propriétaires, qui pour la
+plupart vivent loin de leurs domaines et les louent à des métayers. La
+multitude des cultivateurs reste donc complétement sans ressources
+propres et doit travailler à gages sur les terres d'autrui. C'est dans
+la région la plus fertile de l'Italie du Nord que vivent les paysans les
+plus misérables, les plus souvent décimés par les maladies, les plus
+insouciants du privilége de l'instruction. A cet égard, quelle
+différence entre eux et les montagnards vaudois des environs de Pignerol
+ou les habitants de la Valteline! La province de Sondrio, que forme la
+haute vallée de l'Adda, est parmi toutes les contrées de l'Italie celle
+qui a l'honneur de compter dans ses limites la moindre proportion
+d'hommes absolument ignares.
+
+Un mouvement d'émigration périodique emmène chaque année un grand nombre
+de montagnards des Alpes d'Italie dans les cités de la plaine et dans
+les pays étrangers. Suivant un vieux proverbe, «il n'y a point de
+contrée dans le monde sans passereaux ni Bergamasques;» mais ceux-ci,
+fort nombreux il est vrai, ne constituent pourtant qu'une faible
+proportion des montagnards nomades qui vont soutenir loin du pays natal,
+et jusqu'en Amérique, le dur combat de l'existence. Les Frioulans, les
+riverains du lac Majeur et les Piémontais sont parmi les empressés à
+quitter les masures paternelles. Les cols des Alpes occidentales, fort
+dangereux en hiver à cause de la grande abondance des neiges, ne sont
+pratiqués dans cette saison que par des Piémontais descendant à
+Marseille et dans les autres villes de la France méridionale; ils
+viennent par bandes prendre part à tous les grands travaux publics, à
+côté des ouvriers français, qui les aiment peu d'ailleurs, à cause de la
+baisse des salaires amenée par leur concurrence. Accoutumés à une
+abstinence rigoureuse, les Piémontais peuvent encore se contenter de
+prix de misère et s'emparent ainsi, à l'exclusion des ouvriers
+provençaux, d'un grand nombre de chantiers; mais cet antagonisme ne peut
+que diminuer peu à peu, puisque les salaires de la grande industrie
+tendent à s'égaliser dans toutes les contrées de l'Europe par le
+groupement des capitaux.
+
+A l'exception des importantes mines de fer qui servaient à fabriquer les
+armes si renommées de Brescia, et des gisements d'or du val Anzasca, au
+pied des Alpes du mont Rose, où du temps des Romains travaillaient
+jusqu'à cinq mille esclaves, et qui de nos jours sont encore exploités
+avec quelque fruit, l'Italie du Nord n'a guère de veines métalliques
+d'une grande richesse; mais elle a ses carrières de marbre, de gneiss,
+de granit, de terre à poterie et à faïence; ces travaux miniers occupent
+des populations entières. Quant à l'industrie proprement dite, on sait
+quelle fut jadis son importance à l'époque des grandes républiques
+italiennes, on sait à quel degré de perfection les ouvriers lombards et
+vénitiens avaient porté la fabrication des tissus de soie, des velours,
+des étoffes d'or et d'argent, des tapisseries, des glaces, des
+verreries, des faïences, des métaux ouvrés, des objets de toute espèce
+qui demandent du goût et de l'habileté de main. La perte de la liberté
+fut aussi la ruine de l'industrie; mais de nos jours les traditions du
+travail se renouent, surtout pour la fabrication des soieries. Seulement
+les manufactures manquent de bois et de houille, cet aliment presque
+indispensable des machines; l'eau des torrents est la grande force
+motrice à laquelle les usiniers doivent avoir recours: c'est à l'issue
+des vallées alpines que se fondent presque toutes les grandes usines.
+
+Parmi les anciennes industries qui subsistent encore et qui
+appartiennent en propre à l'Italie, il faut citer les pêcheries des
+lagunes de Comacchio. L'ensemble de l'étang constitue un immense
+appareil de capture, unique dans le monde. Le «grau» de Magnavacca,
+devenu à peu près complétement inutile pour la navigation, sert
+maintenant de porte d'entrée aux eaux du canal Palotta, que l'on peut
+justement désigner sous le nom d'aorte de l'étang. Ce canal, creusé de
+1631 à 1634, apporte les eaux salées dans l'intérieur du continent et,
+par d'ingénieuses ramifications de canaux secondaires, munis de vannes
+et d'écluses, fait circuler le flot vivifiant jusqu'aux extrémités des
+lagunes: la grande nappe de Mezzano qui occupe toute la partie
+occidentale des _valli_ s'est trouvée ainsi rattachée aux étangs du
+littoral, et ses eaux douces se sont changées en eaux salées. Les divers
+bassins endigués, dans chacun desquels viennent déboucher les artères et
+les artérioles du canal Palotta, sont autant de champs où le poisson
+apporté par l'eau marine vient s'ensemencer et se développe à foison; le
+labyrinthe à double et triple fond qui donne accès aux hôtes venus du
+large ne les laisse plus sortir; ils restent dans les réservoirs et,
+quand arrive la saison de la récolte, c'est par charges entières de
+bateaux qu'on les ramasse dans les filets. Spallanzani a vu prendre dans
+un seul «champ» et durant une seule nuit plus de 60,000 livres de
+poisson. Cette énorme quantité a été quelquefois dépassée; alors on
+utilise toute la masse de chair pour les engrais. La population des
+pêcheurs de Comacchio se compose d'un peu plus de cinq mille individus,
+presque tous remarquables par leur grande taille, leur force, leur
+souplesse. Ainsi que le fait remarquer le pisciculteur Coste, c'est un
+fait des plus curieux qu'une colonie tout entière, réfugiée dans l'île
+solitaire de Comacchio, isolée de toutes les contrées voisines par de
+vastes lagunes, réduite pour vivre à exploiter les eaux comme les autres
+exploitent leurs sillons, soumise à un régime alimentaire exclusivement
+formé de trois espèces de poissons, le muge, l'anguille, l'acquadelle,
+ait pu traverser une longue série de siècles en conservant le type de sa
+race dans un état aussi florissant que les populations des plus riches
+territoires. Malheureusement les pêcheurs de Comacchio ne sont pas
+propriétaires de leurs «champs»: ceux-ci appartiennent à l'État et à de
+riches particuliers; les ouvriers, astreints à un travail fort pénible,
+vivent dans de grandes casernes au milieu des îlots, et leurs femmes,
+leurs mères, n'ont pas même le droit de les visiter; ils ne retournent à
+la ville qu'à des époques fixées.
+
+[Illustration: N° 66.--LAGUNES DE COMACCHIO.]
+
+L'énorme population de la vallée du Pô, à peine inférieure à celle de
+tout le reste de l'Italie continentale, est inégalement répartie suivant
+les différences du relief et de la fertilité du sol; mais si ce n'est
+dans les hautes et froides régions des Alpes, les habitants sont partout
+groupés en bourgades et en cités; du haut d'une tour, c'est par dizaines
+qu'on voit leurs masses rouges et blanches trancher çà et là sur la
+verdure; mais les hameaux, les villages manquent presque complètement.
+Les métayers étant les seuls habitants de la campagne proprement dite,
+la population rurale ne peut s'agglomérer, toutes les familles de
+cultivateurs restent dans l'isolement, tandis que les nombreux
+propriétaires terriens vivent tous dans les petites villes et leur
+donnent une richesse d'aspect que n'ont point les localités de même
+importance dans les autres parties de l'Europe. A égalité de surface,
+aucune région du continent n'est aussi peuplée que l'Italie du Nord; si
+l'on ne tient compte que des contrées agricoles, la Lombardie est la
+partie du continent où les villes sont le plus pressées les unes contre
+les autres: il faut aller jusque sur les bords du Gange et dans la
+«Fleur du Milieu» pour trouver de pareilles agglomérations humaines[65].
+
+[Note 65:
+
+ Population Population
+ Superficie. en 1871. kilométrique.
+
+Piémont 29,005 kil. car. 2,900,000 100
+Lombardie 23,533 » 3,470,000 147
+Vénitien 23,658 » 2,640,000 112
+Émilie 22,288 » 2,270,000 105
+ __________________ ___________ _____
+ 98,484 kil. car. 11,280,000 114
+]
+
+Les grandes villes y sont aussi fort nombreuses, et parmi ces villes,
+presque toutes ont acquis, par leurs monuments, leurs trésors d'art,
+leurs souvenirs historiques, un nom considérable parmi les cités de
+l'univers. Dans une contrée comme celle du bassin padan, où les
+agriculteurs sont partout groupés en multitudes et où les communications
+ont toujours été des plus faciles, les centres de population pouvaient
+se déplacer sans peine, suivant les hasards des guerres et les diverses
+vicissitudes de l'histoire. De là cette foule de villes célèbres comme
+chefs-lieux d'anciennes républiques ou comme résidences royales et
+ducales.
+
+Cependant il est à la base des Alpes et des Apennins des cités qui
+occupent un emplacement indiqué d'avance par la nature. Ce sont les
+localités placées aux débouchés des passages de montagnes et servant à
+la fois d'entrepôts naturels pour le commerce et de sentinelles
+militaires. Ainsi l'antique Ariminum, la Rimini moderne, située à
+l'angle méridional de la grande plaine du Pô, gardait à l'époque romaine
+l'étroit littoral ouvert entre l'Adriatique et la base des Apennins.
+C'est là que se trouvait l'entrée de l'Italie du Nord. La voie
+Flaminienne, descendue des montagnes, y atteignait la mer; la voie
+Émilienne, qui est encore aujourd'hui la grande ligne de communication
+entre le Piémont et l'Adriatique, y prenait son point de départ; là
+aussi commençait la voie qui suivait le littoral en se dirigeant sur
+Ravenne. Plus tard, lorsque Rome n'était plus la capitale de la
+Péninsule et du monde, et que l'Italie était encore divisée en États
+ennemis, les villes situées à l'entrée de la plaine du côté du sud et
+aux passages du Pô, Bologne, Ferrare, avaient aussi une grande
+importance stratégique. Plaisance, placée au défilé du Pô, entre le
+Piémont et l'Emilie, est encore une place de guerre de premier ordre;
+Alexandrie, située près du confluent du Tanaro et de la Bormida, dans
+une plaine des plus fameuses par ses batailles sanglantes, était
+également destinée par sa position à devenir une formidable citadelle,
+quoique par dérision elle porte encore le nom d'Alexandrie de «la
+Paille». Enfin, dans le voisinage de la France et de l'Autriche, chaque
+vallée possédait à son issue un verrou de fermeture: Vinadio,
+Château-Dauphin, Pignerol, Fenestrelle, Suse et d'autres places,
+devenues intenables pour la plupart à cause de la grande puissance de
+l'artillerie moderne, étaient les forteresses, si souvent tournées, qui
+devaient protéger l'Italie contre ses puissants voisins.
+
+[Illustration: N° 68.--ISSUES DE LA VALLÉE DE L'ADIGE.]
+
+Mais depuis la ruine de l'empire romain le débouché des Alpes qu'il fut
+toujours le plus indispensable de mettre en état de défense est celui
+qui descend du Brenner. Au point de vue militaire, les plaines qui
+s'étendent au sud du lac de Garde, des bords du Mincio à ceux de
+l'Adige, sont le point faible de l'Italie. L'histoire l'a bien prouvé.
+Les populations pacifiques des campagnes avaient eu beau vouer aux dieux
+le passage du Brenner et le mettre solennellement sous la protection des
+tribus limitrophes, les hordes guerrières d'outre-mont ne se laissèrent
+point arrêter par des autels; trop souvent, comme un fleuve qui
+s'épanche par-dessus une écluse trop basse, elles descendirent en
+torrent dans les plaines de l'Italie, pillant les villes et massacrant
+les hommes. Nulle région de la terre n'est plus teinte de sang. Jusque
+dans la dernière moitié de ce siècle les débouchés de la haute vallée de
+l'Adige ont été le principal théâtre des batailles qui se livraient pour
+la possession de l'Italie. Pas une ville, pas un village de cet étroit
+district qui ne soit devenu tristement célèbre dans l'histoire de
+l'humanité: c'est là que se trouvent les champs de bataille et de mort
+de Castiglione, de Lonato, de Rivoli, de Solferino, de Custozza. Lorsque
+les Autrichiens possédaient la Lombardo-Vénétie, ils avaient eu soin de
+fortifier les abords de la grande porte de l'Adige par les quatre
+formidables citadelles dites du quadrilatère, Vérone, Peschiera,
+Mantoue, Legnago, et par un grand nombre d'autres ouvrages moins
+importants: c'étaient les «clefs de la maison». L'Italie, redevenue
+maîtresse chez elle, les a reprises; la porte lui était fermée;
+maintenant elle l'est contre l'Autriche.
+
+Les mêmes conditions de sol qui assuraient d'avance une grande
+importance stratégique aux débouchés des Alpes et des Apennins devaient
+aussi leur donner un rôle considérable dans l'histoire du commerce:
+places de guerre et villes d'échanges ne pouvaient se placer qu'à la
+descente des cols, les unes pour surveiller jalousement le passage, les
+autres au contraire pour recevoir avec joie les voyageurs et les
+marchandises, source de leurs richesses. Toutefois, génie militaire et
+commerce ne se plaisant guère dans le voisinage l'un de l'autre, les
+entrepôts d'échanges se sont établis pour la plupart de manière à jouir
+des avantages que présentent les grands chemins naturels des peuples,
+tout en évitant les tracasseries et les périls que l'état de guerre ou
+de paix armée entraîne toujours avec lui. L'ordre d'importance des
+villes commerciales se trouve naturellement réglé par le nombre des
+passages fréquentés qui viennent y aboutir. Une localité située sur une
+seule de ces grandes routes n'est qu'une simple étape; au débouché de
+deux ou de trois cols, elle devient déjà un centre de population et de
+richesses; au point de jonction d'un plus grand nombre de chemins, c'est
+une capitale. Ainsi Turin, vers laquelle convergent toutes les routes
+traversières des Alpes, du massif du mont Blanc à la racine des
+Apennins, est par sa position même un des points vitaux du commerce
+européen. Milan, où viennent aboutir les sept grandes routes alpines du
+Simplon, du Gothard, du Bernardin, du Splugen, du Julier, de la Maloya,
+du Stelvio, est également un _emporium_ nécessaire; de même Bologne, que
+des marais et le lit du Pô, difficile à franchir, séparaient autrefois
+des Alpes, mais que des chemins de fer rattachent maintenant à tous les
+grands cols de l'hémicycle des montagnes; c'est là que viennent se
+réunir les lignes de Vienne, de Paris, de Marseille et de Naples.
+
+[Illustration: N° 69.--PASSAGES DES ALPES.]
+
+Sans la création des routes, la vallée du Pô n'aurait jamais eu dans
+l'histoire de l'Europe l'importance relative qu'elle possède. La haute
+muraille elliptique des Alpes la séparait complétement de la France, de
+la Suisse et de l'Allemagne, tandis qu'au sud le rempart moins élevé des
+Apennins rendait les communications difficiles avec les vallées du Tibre
+et de l'Arno; le pays n'était ouvert que du côté de la mer Adriatique,
+en face d'un rivage escarpé, sauvage, encore de nos jours habité par des
+populations demi-barbares. Dans tout le continent d'Europe il n'est pas
+de région naturelle qui soit plus enfermée, dont l'enceinte soit plus
+haute et plus difficile à franchir, du moins pour les habitants de la
+plaine inférieure; mais l'ouverture des grandes routes carrossables et
+des chemins de fer a changé tout cela, et l'Italie du Nord est devenue
+pour le commerce de l'Europe un des principaux centres d'appel et de
+répartition. Par Venise, elle tient l'Adriatique; par les voies ferrées
+des Apennins, elle a Gênes, Savone, le golfe de Spezia et la mer
+Tyrrhénienne; elle commande à la fois les deux mers qui baignent
+l'Italie. Le chemin de fer de Modane, ceux du Brenner et du Semmering
+font converger vers la basse Lombardie une partie des échanges de la
+France, de l'Allemagne, de l'Autriche; bientôt d'autres lignes du grand
+réseau européen, descendant de Pontebba, du Saint-Gothard, du mont
+Genèvre, du col de Tende, vont s'unir comme au centre d'une immense zone
+dans les cités florissantes de la vallée du Pô. La position de plus en
+plus centrale que cette convergence des routes assure à la contrée,
+contribue avec la merveilleuse fécondité de ses campagnes et ses autres
+priviléges à faire de l'Italie du Nord une des parties les plus vivantes
+du grand organisme de l'Europe. L'histoire, c'est-à-dire le travail
+humain, a modifié la géographie primitive: ce n'est plus dans Rome,
+c'est dans l'ancienne Gaule cisalpine que se trouve désormais le vrai
+centre de la Péninsule. Si pour le choix d'une capitale les Italiens
+avaient considéré l'importance réelle dans le monde du travail et non
+les traditions du passé, au moins quatre cités de la plaine du nord,
+Turin, Milan, Venise, Bologne, auraient pu briguer l'honneur d'être la
+«première entre leurs pareilles».
+
+Turin, quoique fort ancienne et jadis brûlée par Hannibal, est
+cependant, en comparaison des autres cités d'Italie, une ville moderne,
+et ses rues larges, régulières, coupées à angles droits, la font
+ressembler aux capitales improvisées des États du Nouveau Monde; avant
+d'avoir été choisie comme résidence ducale, c'était une toute petite
+ville de province. C'est que du temps des Romains, et même pendant une
+partie du moyen âge, le grand chemin de la Péninsule vers les Gaules
+suivait le littoral du golfe de Gênes. Le passage du mont Genèvre était
+relativement assez fréquenté, les anciens documents le prouvent, mais il
+n'en est pas moins vrai que, lorsque le mouvement des échanges entre les
+deux versants des Alpes se fut déplacé dans la direction du nord-ouest,
+le manque de larges routes frayées à travers les rochers et les neiges
+faisait hésiter les voyageurs entre les divers cols des Alpes, de
+l'Argentière au Grand-Saint-Bernard; nulle issue des hautes vallées ne
+pouvait prendre d'importance prépondérante dans le commerce de l'Italie.
+D'ailleurs les Alpes étaient fort redoutées par les voyageurs, et la
+part de trafic qui revenait à chacune des villes situées au débouché des
+passages était bien peu de chose. Cependant des villes d'étapes se
+trouvaient à la descente de chacun des cols, de même qu'à l'issue des
+sentiers de l'Apennin: Mondovi, la triple ville bâtie sur trois cimes;
+Coni (Cuneo), si bien placée sur sa terrasse triangulaire, entre la
+Stura et le Gesso, où s'écoulent les ruisseaux d'eau sulfureuse,
+toujours fumante, de Valdieri; Saluces, qui s'élève en pente douce à la
+base des contre-forts du Viso; Pignerol (Pinerolo), que domine son
+ancien château fort, si souvent employé comme prison d'État; Suse, porte
+italienne du mont Cenis; Aoste, riche encore en débris de l'époque
+romaine; Ivrea, bâtie sur l'emplacement de l'ancien glacier descendu du
+mont Rose; Biella, si riche en manufactures de lainages. Les villes
+situées plus bas dans la plaine, au point de rencontre de plusieurs
+routes alpines, devaient aussi prendre une certaine importance locale.
+Telles sont, dans le haut Piémont, Fossano, bâtie sur sa terrasse
+caillouteuse, à la jonction des routes de Mondovi et de Cuneo;
+Savigliano, où les chemins des vallées de la Macra et du Pô s'ajoutent
+aux précédentes; Carmagnola, où vient aboutir en outre la principale
+route des Apennins. Dans le Piémont oriental, la ville la plus populeuse
+est Novare, située au débouché commercial du lac Majeur, au milieu des
+campagnes les plus fertiles, qui en font le principal marché des
+céréales à l'ouest de la Lombardie; Vercelli, bâtie sur la Sesia,
+au-dessous du confluent de toutes les rivières qui descendent des
+massifs du mont Rose, jouit d'avantages semblables à ceux de Novare;
+Casale, l'ancienne capitale du Montferrat, occupe un des passages du Pô,
+dont elle défend les abords en temps de guerre par ses fortifications.
+
+Grâce à sa position centrale entre toutes ces villes du haut et du bas
+Piémont et à la convergence dans ses murs de tous les chemins des cols,
+Turin est devenu le centre naturel du commerce de la haute vallée du Pô
+jusqu'au Tessin. On sait combien le mouvement des échanges s'est accru
+au profit de cette ville, surtout depuis qu'elle est débarrassée du
+périlleux honneur d'être capitale de royaume; le vide laissé par la cour
+et les hautes administrations a été comblé, et au delà, par les
+immigrants qu'y ont amenés les chemins de fer. Ses bibliothèques, son
+beau musée, ses diverses sociétés en font aussi l'un des centres
+intellectuels de la Péninsule; par ses manufactures de soieries et de
+lainages, ses papeteries, ses fabriques diverses, elle occupe aussi l'un
+des premiers rangs en Italie. En outre elle a d'admirables sites dans
+les environs: par la colline de la Superga, située à quelques kilomètres
+à l'est et dominée par une somptueuse église, elle commande le plus beau
+panorama des Alpes italiennes. Dans la grande banlieue, de nombreuses
+petites villes, bien connues par leurs châteaux, leurs parcs, leurs
+villas de plaisance, Moncalieri, Chieri, Carignano, offrent encore de
+plus beaux paysages que Turin: lieux de villégiature pour les habitants
+de la capitale, ils participent à sa prospérité. Quant aux villes
+situées dans le bassin du Tanaro, au sud du massif des collines de
+Turin, elles forment un groupe naturellement distinct et possèdent un
+rôle géographique spécial: ce sont les intermédiaires naturels entre la
+haute vallée du Pô, la Lombardie et les côtes génoises. Alexandrie
+(Alessandria), place de guerre d'une régularité maussade, qui a remplacé
+comme point stratégique Tortone et Novi, situées dans la même plaine,
+est le centre de convergence de huit lignes de chemins de fer et par
+conséquent l'une des villes de l'Italie où s'opère le plus grand
+mouvement de passage. Les cités voisines, Asti, fameuse par ses vins
+mousseux, et Acqui, célèbre depuis l'époque romaine par ses abondantes
+sources thermales, sont aussi des localités importantes de commerce. Les
+Israélites d'Acqui sont nombreux et fort riches[66].
+
+[Note 66: Principales communes du Piémont (ville et banlieue) en
+1872:
+
+Turin (Torino) 208,000 hab.
+Alexandrie (Alessandria) 57,000 »
+Asti 31,000 »
+Novare (Novara) 30,000 »
+Casale Monferrato 28,050 »
+Verceil (Vercelli) 27,000 »
+Coni (Cuneo) 23,000 »
+Mondovi 17,700 »
+Savigliano 17,600 »
+Pignerol (Pinerolo) 16,500 »
+Fossano 16,500 »
+Saluces (Saluzzo) 16,400 »
+Chieri 16,000 »
+Tortone (Tortona) 13,700 »
+Carmagnola 13,000 »
+Novi 12,400 »
+]
+
+La capitale de la Lombardie, Milan, est à tous les points de vue l'une
+des têtes de l'Italie: par sa population, y compris ses faubourgs, elle
+n'est inférieure qu'à Naples; par son commerce, elle ne le cède qu'à
+Gênes; par son industrie, elle égale ces deux villes; par son mouvement
+scientifique et littéraire, elle est probablement la première des cités
+entre les Alpes et la mer de Sicile. Dès les origines de l'histoire
+Milan, débouché naturel des deux lacs Majeur et de Como, nous apparaît
+comme une ville celtique importante, et depuis les avantages de sa
+position lui ont assuré tantôt l'un des rangs les plus élevés, tantôt la
+prépondérance parmi toutes les autres cités de l'Italie du Nord. Au
+moyen âge on lui donnait le nom de «seconde Rome» à cause de sa
+puissance; elle avait déjà 200,000 habitants à la fin du treizième
+siècle, tandis que Londres n'en avait encore que la sixième partie. Les
+eaux manquaient à Milan, car elle ne possédait que le faible ruisseau
+d'Olona; elle s'est donné de véritables fleuves dans le Naviglio Grande
+et la Martesana, qui lui apportent près de deux fois plus d'eau que la
+Seine n'en roule à Paris dans la saison d'étiage. Elle s'était construit
+aussi des monuments magnifiques, mais la plupart d'entre eux ont péri
+pendant les guerres si nombreuses qui ont dévasté le Milanais; presque
+dans son entier la ville a pris l'aspect d'une des cités modernes de
+l'Europe occidentale. Son édifice le plus fameux, le «Dôme», n'est, au
+point de vue de l'art, qu'un énorme travail de ciselure, un bijou hors
+de toute proportion; mais par la beauté des matériaux employés, par le
+fini des détails, par la foule prodigieuse des statues, que l'on dit
+être au nombre de sept mille, cette cathédrale est bien une des
+merveilles de l'architecture. Elle possède non loin du lac Majeur, près
+des bouches de la Toce, deux grandes carrières, l'une de marbre blanc,
+l'autre de granit, qui depuis la fin du quatorzième siècle servent
+uniquement à la construction et à l'entretien de l'immense édifice.
+
+Fière de son passé, confiante dans ses destinées, la capitale de la
+Lombardie tient à honneur de ne jamais obéir servilement aux impulsions
+du dehors; elle a ses opinions, ses moeurs, ses modes particulières, et
+tout ce qu'elle accepte de l'étranger reste imprimé d'un sceau
+d'originalité locale. De même chacune des villes qui se pressent dans la
+plaine lombarde cherche à garder son caractère propre. Toutes
+s'attachent à leurs anciennes traditions et se glorifient de leurs
+annales. Como, à l'issue de son beau lac, est l'antique cité libre,
+rivale de Milan, enrichie aujourd'hui par ses filatures de soie et par
+les produits de la Brianza; Monza, entourée de parcs et de maisons de
+campagne, est la ville du couronnement; Pavie, «aux cinq cent vingt-cinq
+tours» aujourd'hui renversées, se rappelle qu'elle fut la résidence des
+rois lombards et montre avec orgueil son Université, l'une des premières
+en date de l'Europe, et dans le voisinage sa magnifique Chartreuse,
+merveille de la Renaissance, et le couvent le plus somptueux de
+l'Italie; Vigevano, de l'autre côté du Tessin, a son beau château et
+dans les campagnes environnantes les plus belles cultures de la contrée;
+Lodi, encore fort commerçante, fut au onzième siècle la cité la plus
+puissante de l'Italie après Milan et soutint contre elle de terribles
+guerres d'extermination; Crémone, vieille république qui fut également
+en lutte avec Milan, se vante de son _torrazzo_ de 121 mètres, qui fut
+la plus haute tour du monde avant la construction des grandes
+cathédrales gothiques; Bergame, dominant de sa colline les riches
+plaines du Brembo et du Serio, dit être, comme si Florence n'existait
+pas, la ville de l'Italie la plus féconde en grands hommes; plus
+orgueilleuse encore, Brescia, la ville des armes, se proclame la mère
+des héros.
+
+Mantoue, située sur le Mincio et l'une des cités fortifiées du
+quadrilatère, peut être considérée comme en dehors de la Lombardie
+proprement dite, bien qu'elle lui appartienne politiquement. Cette
+ville, où les Israélites sont plus nombreux en proportion que dans les
+autres cités non maritimes de l'Italie, est surtout une grande
+forteresse militaire; elle a singulièrement perdu du son ancienne
+activité commerciale; ses marais, ses bois, ses rizières, ses fossés
+d'écoulement, ses canaux fortifiés, tout son labyrinthe d'eaux,
+exceptionnel même dans l'humide Lombardie, éloignent les habitants de la
+patrie de Virgile. Enfin les villes situées dans le coeur des montagnes,
+telles que Sondrio, le chef-lieu de la Valteline, sur la haute Adda, et
+la charmante Salo, aux maisons de campagne éparses au milieu des
+bosquets de citronniers, sur les bords du lac de Garde, ont aussi leur
+physionomie toute spéciale; bien distincte de celle des cités de la
+plaine lombarde[67].
+
+[Note 67: Principales communes (ville et banlieue) de la Lombardie
+en 1872:
+
+Milan (Milano) 262,000 hab.
+Brescia 39,000 »
+Bergame (Bergamo) 37,000 »
+Crémone (Cremona) 31,000 »
+Pavie (Pavia) 30,000 »
+Mantoue (Mantova) 27,000 »
+Monza 25,000 »
+Como 24,000 »
+Lodi 20,000 »
+Vigevano 19,500 »
+]
+
+[Illustration: N° 70.--LACS ET CANAUX DE MANTOUE.]
+
+Les grandes villes d'outre-Pô, dans l'Émilie, ont pour la plupart moins
+de caractère que celles de la plaine lombarde, sans doute parce qu'elles
+se trouvant sur le parcours de la voie Émilienne, à la base des
+Apennins, et que le mouvement incessant des marchands et des soldats a
+effacé ce qu'elles avaient d'original; Plaisance, curieuse par ses
+monuments et ses souvenirs, et fort importante comme intermédiaire
+d'échanges entre le Piémont, la Lombardie et l'Émilie, est une ville de
+guerre assez triste; Parme, ancienne résidence princière, a sa riche
+bibliothèque, son musée, et dans ses églises les merveilleuses fresques
+du Corrége; Reggio, autre étape importante de la voie Émilienne, n'a
+plus la célèbre _Nuit_ du Corrége, qui fut avec l'Arioste le plus
+illustre des enfants du pays; Modène, qui était naguère, comme Parme, la
+capitale d'un duché, a aussi son musée et la précieuse collection de
+livres et de manuscrits dite bibliothèque _Estense_. La capitale
+actuelle de l'Émilie, Bologne la «Docte», qui a pris pour sa devise le
+mot _libertas_, a mieux gardé son originalité: elle est restée l'une des
+cités les plus curieuses de l'Italie par son vieux cimetière étrusque,
+ses palais, ses édifices du moyen âge, ses deux tours penchées, dont
+l'inclinaison augmente légèrement de siècle en siècle. Bologne, comme
+centre commun de toutes les voies ferrées qui descendent des Alpes et
+des Apennins, jouit actuellement d'une grande prospérité commerciale et
+sa population s'accroît rapidement. Si les Italiens n'avaient eu à se
+laisser guider pour le choix d'une capitale que par des considérations
+économiques, nul doute qu'ils n'eussent choisi Bologne comme le point
+vital par excellence de la Péninsule. Il est malheureux que les
+campagnes avoisinantes soient si fréquemment dévastées par le Reno: ce
+sont les désastres causés par les inondations qui ont fait perdre à
+Bologne son ancien titre de «Grasse».
+
+Non loin de Bologne ranimée par le commerce, d'autres anciennes
+capitales restent dans un abandon relatif et n'ont plus que des édifices
+pour attester leur ancienne gloire. Ferrare, devenue fameuse par la
+naissance de l'Arioste et par toutes les atrocités de la maison d'Este,
+est déchue depuis que le Pô a cessé d'y couler pour développer son cours
+beaucoup plus au nord; cependant la population de sa commune aux maisons
+éparses est encore fort considérable, Ravenne, l'ancienne «Rome»
+d'Honorius et de Théodoric le Goth, choisie comme capitale d'empire à
+cause de la difficulté de ses abords marécageux, la résidence que les
+exarques d'Italie ont remplie de beaux édifices byzantins, si curieux et
+même uniques dans l'histoire de l'art italien par leur style
+d'architecture et leurs admirables mosaïques, a été délaissée, non par
+le fleuve, mais par un golfe de la mer elle-même; elle se trouvait du
+temps des Romains en communication directe avec l'Adriatique, et
+maintenant elle ne s'y rattache que par un canal artificiel de 11
+kilomètres de longueur, accessible aux navires de 4 mètres de tirant
+d'eau, et le port de Gorsini, également dû au travail de l'homme; les
+anciens ports romains ont complétement disparu. Quant à l'ancienne ville
+étrusque d'Adria, située au nord du Pô, dans le Vénitien, il y a plus de
+deux mille ans déjà qu'elle ne mérite plus de donner son nom à la mer
+voisine. Elle en est éloignée d'environ 22 kilomètres, mais il n'est pas
+exact de dire qu'à l'époque romaine la mer se trouvât dans le voisinage
+immédiat. Le nom même que l'on donnait à Adria, «ville des Sept Mers,»
+prouve qu'elle était environnée d'étangs. C'est probablement aussi à un
+port lacustre ou de rivière qu'un des villages situés dans la plaine, à
+la base des collines Euganéennes, doit son nom de Porto. La bourgade de
+Copparo, située dans la Polesina de Ferrare, aux abords des grands
+marais non encore desséchés de la vallée inférieure du Pô, ne doit sa
+population de près de 30,000 habitants qu'à l'énorme superficie de la
+commune d'environ 40,000 hectares.
+
+Les villes populeuses et célèbres par les événements de l'histoire se
+pressent dans l'angle méridional de la plaine, dite de la Romagne, entre
+les Apennins et la mer. Imola, fort riche en eaux minérales, dresse ses
+tours d'enceinte crénelées au bord du Santerno; Lugo, «la ville des
+belles Romagnoles,» est au centre même de la région du Ravennais et,
+grâce à sa position, est devenue un marché de denrées fort animé;
+Faenza, traversée par la voie Émilienne, inflexiblement droite, est
+plutôt une ville agricole qu'un centre industriel, quoiqu'elle ait donné
+son nom aux faïences, qui enrichissent maintenant tant de districts de
+la France et de l'Angleterre; Forli, chef-lieu de province, est, après
+Bologne, la cité la plus populeuse de la base des Apennins de Romagne;
+Cesena est connue surtout par l'excellence du chanvre qui croît dans ses
+campagnes; enfin Rimini, où la voie Émilienne atteint le littoral, a
+gardé quelques ruines romaines, et notamment la porte triomphale qui
+indiquait l'entrée de toute l'Italie du Nord[68]. La population de cette
+contrée est peut-être la plus solide et la plus énergique de toute la
+Péninsule. Les Romagnols ont des passions violentes et de la force pour
+les servir. Il sont une race de héros ou de criminels.
+
+[Note 68: Principales communes (ville et banlieue) de l'Émilie en
+1872:
+
+Bologne (Bologna) 116,000 hab.
+Ferrare (Ferrara) 72,000 »
+Ravenne (Ravenna) 59,000 »
+Modène (Modena) 52,000 »
+Reggio 51,000 »
+Parme (Parma) 46,000 »
+Forli 38,000 »
+Faenza 36,000 »
+Cesena 35,500 »
+Plaisance (Piacenza) 35,000 »
+Rimini 34,000 »
+Imola 28,000 »
+Copparo 27,000 »
+Lugo 24,000 »
+]
+
+Plusieurs cités du Vénitien sont d'importants chefs-lieux de provinces:
+Padoue, si riche en précieux monuments de l'art, la ville d'université
+et l'ancienne rivale de Venise; Vicence, qu'embellissent les monuments
+bâtis par Palladio; Trévise, sur la Sile; Bellune, dans la haute vallée
+de la Piave; Udine, où l'on montre une haute butte de terre qu'aurait
+fait élever Attila pour contempler l'incendie d'Aquilée. Palmanova, sur
+les frontières de l'Austro-Hongrie, est une place forte, la plus
+régulière du monde; elle a la forme d'une croix d'honneur enjolivée de
+dessins en relief. Bien autrement puissante, la cité militaire de
+Vérone, à l'autre extrémité du territoire vénitien, a pris une grande
+part dans l'histoire de l'Italie; mais comme ville de commerce et
+d'industrie elle est fort déchue de son antique prospérité. Très au
+large dans son enceinte de murs et de bastions, elle n'a plus une
+population suffisante pour expliquer la multitude de ses beaux édifices
+publics du moyen âge et les énormes dimensions de son amphithéâtre
+romain, où cinquante mille spectateurs peuvent s'asseoir à la fois. Mais
+de toutes les cités de la Vénétie, celle qui s'est peut-être le plus
+amoindrie en comparaison de son passé, c'est Venise elle-même, la «reine
+de l'Adriatique».
+
+[Illustration: N° 71.--PALMANOVA.]
+
+Venise est une ville fort ancienne. Des restes de constructions
+romaines, retrouvés dans l'île de San Giorgio au-dessous du niveau de la
+mer et cités en témoignage de ce phénomène curieux de l'affaissement
+graduel des lagunes vénitiennes, ont également prouvé, contrairement à
+l'opinion générale, que les îlots boueux du golfe étaient peuplés avant
+l'invasion des Barbares; ces terres à demi émergées ont pu servir de
+lieu de refuge aux populations riveraines, précisément parce qu'elles
+offraient des ressources comme entrepôts de commerce. Toutefois la vraie
+Venise date seulement du commencement du neuvième siècle, époque à
+laquelle le gouvernement de la république maritime s'installa dans la
+grande île. On sait quelle fut la prodigieuse fortune de la ville
+habitée par les descendants des anciens Venètes. Située, comme elle
+l'est, dans une région intermédiaire, à la fois séparée de la mer par
+les _lidi_ et de la terre ferme par des estuaires et des espaces
+fangeux, Venise avait l'inappréciable privilége, pendant les incessantes
+guerres qui désolaient l'Europe, d'être à peu près inattaquable par tout
+ennemi venu du continent ou débarqué de la mer. Elle, de son côté,
+pouvait à son-gré envoyer des expéditions de commerce ou de guerre sur
+tous les rivages de la Méditerranée pour y fonder des comptoirs ou des
+forteresses. De toutes les républiques commerçantes de l'Italie, c'est
+celle qui, après bien des luttes soutenues avec le plus ardent
+patriotisme, devint la plus puissante et la plus riche. C'est d'ailleurs
+celle qui avait la meilleure position pour la facilité des échanges.
+Disposant des avantages d'un flux de marée plus élevé que celui de la
+plupart des parages méditerranéens, Venise se trouve à peu près au
+centre des régions qui constituaient au moyen âge tout le monde
+commercial; en outre, la position qu'elle occupe, à l'extrémité de
+l'Adriatique, non loin de la partie des Alpes où le seuil des monts
+s'abaisse entre les plateaux de l'Illyrie et les crêtes neigeuses de la
+Carinthie et du Tirol, lui permettait de communiquer facilement avec
+tous les marchés de l'Allemagne, des Flandres, de la Scandinavie. En
+contact avec des hommes de tout pays, le Vénitien voyait les étrangers
+sans préjugé de haine: il accueillait les Arméniens, il faisait même
+alliance avec les Turcs. A l'époque des croisades, la république de
+Venise était le plus respecté des États de l'Europe, celui qui, par
+l'absence de tout fanatisme religieux, avait le rôle politique le plus
+impartial, et dont les ambassadeurs avaient le plus d'autorité. Mais cet
+ascendant était soutenu par une énorme puissance matérielle. Venise
+posséda jusqu'à trois cents navires de guerre montés par trente-six
+mille marins, et les richesses du monde, acquises par le trafic
+légitime, apportées en tributs ou ravies par la conquête, vinrent
+s'entasser dans ses deux mille palais et ses deux cents églises; un seul
+de ses îlots eût acheté un royaume d'Afrique ou d'Asie. Sur un fond de
+boue, où jadis le pêcheur posait avec précaution sa cabane de
+branchages, s'était dressée une ville somptueuse, la plus belle de
+l'Occident. Des forêts entières de mélèzes, coupées sur les montagnes de
+la Dalmatie, avaient servi à consolider le sol; plus de quatre cents
+ponts de marbre réunissaient d'îlot en îlot le réseau des rues et des
+places, et de superbes digues de granit, construites «avec l'argent de
+Venise et l'audace de Rome» défendaient la ville merveilleuse contre les
+fureurs de la mer. Les splendeurs de l'industrie et les magnificences de
+l'art contribuaient à faire de _Venezia la Bella_ une cité sans égale.
+
+[Illustration: VENISE. Dessin de J. Moynet, d'après une photographie.]
+
+Mais les découvertes géographiques, auxquelles Venise elle-même avait
+pris, par ses navigateurs et ses caravanes de commerce, une si large
+part, vinrent porter un coup décisif à la puissance de la ville
+italienne. La Méditerranée cessa d'être la mer commerciale par
+excellence, et la circum-navigation de l'Afrique, la découverte du
+Nouveau Monde reportèrent sur les bords de l'Atlantique boréal le siége
+du grand commerce. Désormais Venise était condamnée à dépérir; le chemin
+des Indes ne lui appartenait plus, et du côté de l'Orient le pouvoir
+grandissant des Turcs limitait étroitement le cercle de son marché.
+Toutefois elle disposait encore de telles ressources et son organisation
+était si forte, que la cité put maintenir son indépendance plus de trois
+siècles après la perte de ses comptoirs. Elle ne succomba que par le
+déplorable abandon d'un allié, le général Bonaparte.
+
+La période de sa plus grande décadence est celle du régime autrichien;
+en 1840 la ville n'avait plus même cent mille habitants; des centaines
+de ses palais étaient en ruines; l'herbe croissait sur ses places et les
+algues encombraient les marches de ses quais. Depuis, la prospérité
+revient peu à peu. La ville, rattachée au continent par un des ponts les
+plus remarquables du monde, puisqu'il n'a pas moins de 222 arches et que
+sa longueur dépasse 3,600 mètres, peut expédier directement les denrées
+et les marchandises reçues de l'intérieur; ses ports, sans avoir autant
+d'activité que celui de Trieste, et récemment privés de la franchise qui
+leur permettait de faire concurrence à leur rivale istriote, ont
+pourtant un commerce de cabotage et d'escale fort sérieux, surtout
+depuis que la vapeur se substitue graduellement à la voile; le mouvement
+des navires y égale à peu près la moitié de celui de Gênes[69]. Enfin la
+fabrication des glaces, des dentelles, et d'autres industries donne une
+vie nouvelle à Venise et aux villes annexes situées dans les lagunes,
+Malamocco, Burano, Murano, Chioggia: des milliers d'ouvriers y sont
+toujours employés à fondre ces verroteries multicolores qui s'expédient
+dans toutes les parties du monde et servent encore de monnaie dans
+certaines contrées de l'Orient et au centre de l'Afrique. D'ailleurs,
+quoique bien inférieure en population et en activité à ce qu'elle fut
+jadis, Venise n'a-t-elle pas toujours ce qui la fait tant aimer par les
+artistes et les poëtes, son doux climat, son beau ciel, ses horizons si
+pittoresques, sa vie joyeuse, ses fêtes, la place Saint-Marc, et dans
+ses palais d'une architecture à la fois italienne et mauresque, les
+admirables toiles de ses grands maîtres, Titien, Tintoret, Véronèse[70]?
+
+[Note 69: Mouvement du port de Venise:
+
+1865 499,000 tonnes.
+1867 670,000 »
+1871 (5,180 navires) 743,000 »
+1874 (départem. maritime entier) 1,143,500 »
+Valeur des échanges par terre et par mer (1869): 514,000,000 fr.]
+
+[Note 70: Communes (ville et banlieue) du Vénitien contenant plus de
+15,000 habitants en 1872:
+
+Venise (Venezia) 129,000 hab.
+Vérone (Verona) 67,000 »
+Padoue (Padova) 66,000 »
+Vicence (Vicenza) 38,000 »
+Udine 30,000 »
+Trévise (Treviso) 28,000 »
+Chioggia 26,000 »
+Bellune (Belluno) 15,000 »
+]
+
+
+
+
+III
+
+LIGURIE OU RIVIÈRE DE GÊNES
+
+
+En comparaison du large bassin où s'unissent les eaux du Pô et de ses
+affluents, la Ligurie n'est qu'une étroite bande de littoral, un simple
+versant de montagnes; mais son peu d'étendue ne l'empêche pas d'être une
+des régions de l'Italie les mieux délimitées par la nature, l'une de
+celles qui se distinguent le mieux par leurs traits géographiques, et
+dont les populations ont eu en conséquence le plus d'originalité dans
+leur histoire. Au bord de leurs grèves, que domine l'âpre muraille des
+Apennins, les Génois devaient vivre d'une vie longtemps distincte de
+celle des autres habitants de la Péninsule[71].
+
+[Note 71: Ligurie, avec quelques districts situés au nord des
+Apennins:
+
+ Superficie. Population en 1871. Population kilométrique.
+5,524 kil. car. 843,250 153
+]
+
+Du nord au sud, de la plaine padane au littoral méditerranéen, le
+contraste est complet; mais de l'ouest à l'est, de la Provence à la
+Toscane, le changement n'a rien de brusque. Il n'y a point de limite de
+séparation précise entre les Alpes et les Apennins. La transition de
+l'un à l'autre système orographique s'opère par gradations insensibles.
+Quand, au delà des Alpes Maritimes, on suit les montagnes dans la
+direction de l'orient, on leur voit prendre peu à peu l'aspect général
+des Apennins: le rempart, abaissé de distance en distance par de larges
+dépressions, se continue régulièrement autour du golfe de Gênes, sans
+une seule brèche, sans un seul changement de structure qui permette de
+dire qu'en cet endroit d'autres lois ont présidé à la formation du
+relief. Quoique bien différents dans leur ensemble, Alpes et Apennins
+sont aussi intimement unis que peuvent l'être tronc et rameau; le collet
+de jonction ne peut être désigné que d'une manière toute
+conventionnelle. Si l'on considère l'orientation de l'axe comme le fait
+capital, l'Apennin ligure commence sur la frontière de France, aux
+sources de la Tinée et de la Vésubie, car c'est là que la crête
+principale des monts, jusque-là perpendiculaire au rivage marin, prend
+une direction parallèle au littoral; si la hauteur des cimes, les gazons
+des plateaux supérieurs, les neiges persistantes et les glaciers doivent
+être regardés comme les signes distinctifs du système alpin, alors le
+lieu d'origine des Apennins ne se trouve qu'à l'est du massif de Tende,
+car les belles montagnes du Clapier, de la Fenêtre, de la Gordolasque,
+dont l'élévation atteint çà et là 3,000 mètres, ressemblent complétement
+aux Alpes par leurs pâturages, leurs petits lacs entourés de verdure,
+leurs torrents, leurs «clapiers» de pierres écroulées, leurs forêts de
+sapins, leurs avalanches de neiges; ils ont même de petits fleuves de
+glace, les plus méridionaux qui existent encore dans les montagnes de
+l'Europe centrale. D'ordinaire les géologues voient la limite la plus
+naturelle à l'endroit où les roches cristallines de la partie
+occidentale disparaissent pour faire place à des formations plus
+récentes, surtout aux assises crétacées et tertiaires; mais ce n'est
+encore là qu'une division conventionnelle, car les masses cristallines
+qui constituent la crête des massifs occidentaux, entre leur revêtement
+latéral de dépôts sédimentaires, se continuent plus à l'est sous le
+manteau des formations modernes, et çà et là même elles rompent leur
+enveloppe pour se dresser en sommets semblables à ceux des Alpes.
+Quelques-unes des cimes des montagnes de la Spezia rappellent le massif
+de Tende par leurs roches de granit.
+
+[Illustration: N° 72.--LIMITE DES ALPES ET DES APENNINS.]
+
+Le bourrelet de soulèvement qui constitue la chaîne côtière de la
+Ligurie est loin d'être uniforme. De même que les Alpes, les Apennins se
+partagent en massifs distincts reliés les uns aux autres par des seuils
+de passage. Le plus bas des seuils est le col qui s'ouvre à l'ouest de
+Savone et que l'on nomme Pas d'Altare, de Carcare ou de Cadibona, des
+noms de trois villages des environs. Ce passage, qui n'a pas même 500
+mètres d'altitude, est celui que le peuple a toujours considéré comme la
+limite la plus naturelle des grandes Alpes. Il a raison, du moins au
+point de vue militaire. De tout temps les armées en guerre sur le sol de
+l'Italie du Nord ont tâché d'occuper solidement cette porte des
+montagnes, afin de commander à la fois les abords de Gênes et les hautes
+vallées du versant piémontais. Les deux Bormida et le Tanaro, qui
+coulent à l'ouest du seuil d'Altare et vont se rejoindre en aval
+d'Alexandrie, ont souvent roulé du sang. De terribles batailles se sont
+livrées dans leurs vallées, à cause de l'importance stratégique des
+chemins qui les parcourent.
+
+A l'est du sol d'Altare, l'Apennin ligure se maintient à une hauteur
+d'environ 1,000 mètres; puis au delà du col de Giovi, jadis consacré aux
+dieux par les Génois, reconnaissants de la brèche qu'il leur ouvre vers
+les plaines du Nord, la chaîne, qui se reploie au sud-est, darde
+quelques-unes de ses cimes à plus de 1,300 mètres et projette vers le
+nord plusieurs chaînons de montagnes ravinées, dont l'une écrasa sous
+ses débris la ville romaine de Velleia. En même temps la grande chaîne
+s'éloigne du littoral; à l'endroit où le col de Pontremoli laisse passer
+la route de Parme à la Spezia, c'est-à-dire au seuil de séparation entre
+l'Apennin ligure et l'Apennin toscan, la crête principale se développe à
+50 kilomètres de la mer. Dans cette région orientale des montagnes
+génoises, un chaînon latéral se détache d'un massif de l'arête centrale
+et, s'abaissant de cime en cime, va former dans la mer le beau
+promontoire de Porto-Venere, superbe rocher de marbre noir qui portait
+autrefois un temple de Vénus. Ce chaînon latéral, dont l'extrémité
+protége contre les vents d'ouest le golfe de la Spezia, a de tout temps
+été, comme la chaîne principale, un grand obstacle aux libres
+communications entre les populations voisines, non point tant par la
+hauteur que par l'escarpement de ses pentes. En maints endroits on ne
+mesure pas plus de 5 kilomètres en droite ligne de la plage de la
+Méditerranée à l'arête la plus élevée de l'Apennin: la pente se redresse
+ainsi en des proportions qui la rendent presque ingravissable; les
+chemins ne peuvent franchir la chaîne que par des sinuosités
+nombreuses[72].
+
+[Note 72: Altitudes de la Ligurie:
+
+Clapier de Pagarin 3,070 mèt.
+Col de Tende 1,873 »
+Monte Carsino 2,681 »
+Col d'Altare 490 »
+Col de Giovi 469 »
+Monte Penna 1,740 »
+]
+
+Le peu de largeur du versant maritime de l'Apennin ligure ne permet pas
+aux torrents de réunir leurs eaux pour former des rivières permanentes.
+A l'est de la Roya, qui coule en partie sur le territoire français, les
+cours d'eau les plus considérables, la Taggia, la Centa, n'ont
+l'apparence de rivières sérieuses qu'après la fonte des neiges ou lors
+des fortes pluies; d'ordinaire ce sont de simples filets grésillant au
+milieu d'un champ de pierres et fermés du côté de la mer par une barre
+de galets. Entre Albenga et la Spezia, sur une longueur de côtes de plus
+de 100 kilomètres, les torrents ne sont que des ravins à sec pendant la
+plus grande partie de l'année. Il faut aller jusqu'au delà du golfe de
+la Spezia pour retrouver une rivière, du moins intermittente, et
+quelquefois formidable après les grandes pluies. Cette rivière, qui
+forme la ligne de séparation entre la Ligurie et l'Étrurie, et que les
+Romains désignèrent comme la limite de l'Italie elle-même jusqu'à
+l'époque d'Auguste, est la Magra. Les alluvions de ce fleuve ont formé
+une grande plage de 1,200 mètres de largeur au devant de l'ancienne
+ville tyrrhénienne de Luni, qui se trouvait autrefois au bord du rivage.
+Ses alluvions ont également changé en lac une petite baie de la mer.
+
+Si les grandes rivières manquent en Ligurie, par contre des cours d'eau
+souterrains les remplacent en certains endroits. En Ligurie, comme en
+Provence, quoique en moins grand nombre, on signale des fontaines qui
+sourdent dans la mer à quelque distance du rivage: il en est même dont
+la masse liquide est très considérable. Les deux sources d'eau douce de
+la Polla, qui jaillissent par 15 mètres de fond dans le golfe de la
+Spezia, près de Cadimare, et qui se révélaient de loin par un grand
+bouillonnement, ont une telle abondance, que le gouvernement italien les
+a fait isoler de l'eau salée pour les approvisionnements de la marine.
+
+La pauvreté des ruisseaux, l'âpreté des ravins, les fortes pentes des
+escarpements, donnent à cette région du littoral de la Méditerranée un
+caractère tout différent de celui des régions de l'Europe tempérée et
+même du versant immédiatement opposé. Après avoir parcouru les
+magnifiques châtaigneraies qu'arrosent les eaux naissantes de l'Ellero,
+du Tanaro, de la Bormida, que l'on franchisse la crête et soudain l'on
+se croirait en Afrique ou en Syrie. Les herbages, qui de l'autre côté
+des Apennins étendent sur les plaines leur merveilleux tapis émaillé de
+fleurs, manquent ici complètement: de Nice à la Spezia on les
+chercherait en vain; à peine quelques prairies naturelles et, dans les
+jardins de plaisance, des pelouses entretenues à grands frais rappellent
+vaguement les prés du Piémont et de la Lombardie. Si le travail de
+l'agriculteur et l'art du jardinier n'avaient transformé ces déclivités
+et ces étroites vallées de la Ligurie, les Apennins n'auraient eu
+d'autre verdure que celle des pins et des broussailles. Par un phénomène
+bizarre, la végétation des grands arbres n'atteint pas à la même hauteur
+sur les pentes des Apennins que sur celles des Alpes, quoique les
+premières montagnes jouissent cependant d'une température moyenne
+beaucoup plus élevée: à l'altitude où de beaux hêtres se montrent encore
+en Suisse, les mêmes arbres sont tout rabougris sur les escarpements
+rocheux des Apennins génois; enfin le mélèze manque presque complétement
+sur les monts ligures.
+
+Comme la terre, la mer elle-même est naturellement infertile; elle n'a
+que peu de poissons, à cause du manque presque absolu de bas-fonds,
+d'îlots et de forêts d'algues; les falaises du bord descendent
+abruptement jusqu'à des profondeurs de plusieurs centaines de mètres et
+n'offrent que peu de retraites aux animaux marins; les étroites plages
+qui se développent en demi-cercle de promontoire en promontoire ne sont
+composées que de sable fin sans aucun débris de coquillages: de
+Porto-Fino à Laigueglia, sur une distance de 140 kilomètres, de Saussure
+n'en a pas vu un seul. Aussi les marins génois sont-ils obligés d'aller
+pêcher sur des côtes lointaines; les marins d'Alessio, sur la rivière du
+Ponent, se rendent en Sardaigne; ceux de Camogli, sur la rivière du
+Levant, vont dans les parages de la Toscane. Cette infertilité des
+terres et des mers a les mêmes conséquences économiques: de toutes les
+parties de la Péninsule, la Ligurie est celle qui envoie à l'étranger le
+plus grand nombre d'émigrants; plus du dixième de la population a quitté
+la patrie pour les terres étrangères. Porto-Maurizio, ville située à
+moitié chemin entre Gênes et Nice, perd en moyenne par l'émigration le
+sixième de ses enfants.
+
+Mais si la terre et les eaux de la côte de Ligurie sont également avares
+de produits naturels, elles ont le privilége inappréciable de la beauté
+pittoresque, et, sur la «rivière» de Gênes du moins, l'homme, qui en
+tant d'autres endroits n'a su qu'enlaidir, a contribué par son travail à
+l'embellissement de sa demeure. Le littoral se déploie de cap en cap par
+une succession de courbes d'un profil régulier, mais toutes différentes
+par les mille détails des rochers et des plages, des cultures, des
+groupes de constructions. Tandis que le chemin de fer s'ouvre de force
+un passage à travers les promontoires par des galeries et des
+tranchées,--il n'a pas moins de 33 kilomètres de tunnels entre Gênes et
+Nice, sur un espace de 140 kilomètres,--la route, qui peut s'assouplir
+plus facilement aux sinuosités du terrain, serpente incessamment, tantôt
+s'élève et tantôt s'abaisse, et le paysage change d'aspect à chacun de
+ses détours. Ici on suit la plage, à l'ombre des tamaris aux fleurs
+roses, et le flot qui déferle vient, tout à côté de la route, tracer son
+ourlet d'écume; ailleurs on s'élève de lacet en lacet sur les roches que
+les cultivateurs ont triturées pour en faire des gradins de terre
+végétale, et l'on voit au loin, à travers le branchage entrelacé des
+oliviers, le cercle bleuâtre de la mer reculer de plus en plus vers
+l'horizon, jusqu'au profil vaporeux des montagnes de la Corse. De
+l'arête des caps on suit du regard les ondulations rhythmiques de la
+côte, qui se succèdent sur le pourtour du golfe, avec toutes les
+dégradations de lumière et de teintes que leur donnent les rayons, les
+ombres, les vapeurs et l'espace. Les villes, les villages, les vieilles
+tours, les maisons de plaisance, les usines, les chantiers de
+construction, varient à l'infini le profil changeant des paysages. Telle
+ville occupe le sommet d'un plateau, et d'en bas on en voit les
+murailles et les coupoles se découper sur le bleu du ciel; telle autre
+s'étale en amphithéâtre le long des pentes et vient se terminer au bord
+de la mer par une grève couverte d'embarcations que les marins ont
+retirées loin du flot; telle autre encore se blottit dans un creux entre
+les olivettes, les vignes, les jardins de citronniers et d'orangers. Çà
+et là quelques dattiers donnent à l'ensemble du paysage une physionomie
+orientale. Non loin de la frontière française, Bordighera est
+complétement entourée de bouquets de palmiers dont les rameaux font
+l'objet d'un commerce important, mais dont les fruits arrivent rarement
+à maturité. En Europe, Bordighera est, après la ville espagnole d'Elche,
+la localité où l'arbre africain a le mieux trouvé une seconde patrie.
+
+[Illustration: Nº 73.--GÊNES ET SES FAUBOURGS.]
+
+Quelques villes du littoral génois, notamment Albenga et Loano, ont un
+climat peu salubre à cause des miasmes qui s'élèvent des limons laissés
+sur les lits de cailloux par les torrents débordés. Gênes elle-même est
+une ville dont le climat n'est pas des plus favorables: l'air n'y est
+point souillé par des émanations marécageuses, mais les vents violents
+du large viennent s'y engouffrer comme dans une sorte d'entonnoir,
+apportant avec eux tout leur fardeau d'humidité; les vents qui longent
+la rive ou rivière du Ponent, de même que les courants atmosphériques
+entraînés le long de la rivière du Levant, sont tous également arrêtés
+par les montagnes qui s'élèvent à l'extrémité du golfe de Gênes et
+doivent se décharger de leur vapeur surabondante. Le nombre des jours de
+pluie y dépasse le tiers de l'année. Mais si le climat de Gênes et de
+quelques autres localités du littoral a de sérieux désagréments,
+plusieurs villes de la Ligurie, bien abritées du côté du nord par le
+rempart protecteur des monts et placées en dehors du chemin que suivent
+les convois de nuages, jouissent d'une égalité et d'une douceur de
+température tout à fait exceptionnelles en Europe[73]. Ainsi Bordighera
+et San Remo, près de la frontière française, sont par l'excellence de
+leur climat des rivales de Menton; Nervi, à l'est de Gênes, est aussi un
+lieu de séjour délicieux à cause de la beauté de son ciel et de la
+pureté de son atmosphère. Des châteaux, des villas de plaisance se
+bâtissent en grand nombre sur tous les promontoires, dans tous les
+vallons de ces côtes privilégiées à la fois par la douceur du climat et
+la beauté des paysages. Déjà le littoral de Gênes, sur une vingtaine de
+kilomètres de chaque côté de la ville, est garni d'une ligne continue de
+maisons de campagne et de palais. La population de la cité, trop
+nombreuse pour son étroite enceinte, a débordé de part et d'autre pour
+s'épandre dans les faubourgs. Cette longue rue qui serpente entre les
+usines et les jardins, escaladant les promontoires, descendant au fond
+des vallons, ne peut manquer de se continuer peu à peu sur toute la côte
+ligure, car ce ne sont plus les Génois seulement, c'est aussi la foule
+européenne des hommes de loisir qui se sent attirée vers ces lieux
+enchanteurs. En réalité, toute la rivière de Gênes, de Vintimille à la
+Spezia, prend de plus en plus l'aspect d'une ville unique où les
+quartiers populeux alternent avec les groupes de villas et les jardins.
+
+[Note 73:
+
+ Gênes. San-Remo.
+
+Température moyenne 16° 17°
+Jours de pluie 121 45
+Quantité de pluie 1m,140 0m,80
+]
+
+Les anciens Ligures, peut-être de souche ibère, qui peuplaient le
+versant méridional de l'Apennin, jusqu'à la vallée de la Magra, avaient
+leur histoire toute tracée d'avance dans la configuration de la contrée.
+Ceux d'entre eux qui ne trouvaient plus de place à exploiter dans
+l'étroite zone de terrain cultivable et qui n'avaient plus même de
+gradins à tailler sur les pentes des montagnes étaient forcément rejetés
+vers la mer: ils devenaient navigateurs et commerçants. Dès l'époque
+romaine, Gênes, l'antique Antium cité par le Périple de Scylax, était un
+«emporium» des Ligures, et ses marins parcouraient toute la mer
+Tyrrhénienne; au moyen âge, lors de la grande prospérité de la
+république, son pavillon flottait dans tous les ports du monde connu;
+enfin c'est elle qui, par l'un de ses fils, Christophe Colomb, eut
+l'honneur d'inaugurer l'histoire moderne par la découverte du Nouveau
+Monde. Giovanni Gabotto ou Cabot, qui le premier retrouva les côtes de
+l'Amérique du Nord, cinq siècles après les navigateurs normands, était
+également un Génois, ainsi que l'ont établi les savantes recherches de
+M. d'Avezac: c'est par erreur que Venise le réclame comme un des siens,
+et si des Anglais veulent en faire un de leurs compatriotes, c'est par
+d'injustifiables prétentions de vanité nationale. Il est vrai que ni
+Cabot ni Colomb ne firent leurs découvertes pour le compte de leur
+patrie; les vaisseaux qu'ils commandaient appartenaient à l'Angleterre
+et à l'Espagne, et ce sont ces contrées qui se sont partagé les
+richesses du continent nouveau. De tout temps les excellents marins
+génois, montés sur leurs petits et solides navires, ont ainsi couru le
+monde à la recherche du profit; pour n'en citer qu'un exemple, ce sont
+eux maintenant qui possèdent le monopole de la navigation dans les eaux
+des républiques platéennes. Presque toutes les embarcations qui voguent
+sur le Paraná, l'Uruguay et l'estuaire de la Plata ont un équipage de
+Génois. De même en Europe, on rencontre les habiles jardiniers génois
+dans les environs de presque toutes les grandes villes des bords de la
+Méditerranée.
+
+Dans les temps barbares, quand l'homme n'avait pas subjugué l'Apennin
+par des routes faciles, Gênes, encore dépourvue de marchés
+d'approvisionnement dans l'intérieur des terres, ne possédait point
+d'avantages naturels sur les autres ports de la côte ligure; mais dès
+que le mur des montagnes fut abaissé par l'art et que les plaines du
+Piémont et de la Lombardie se trouvèrent en libre communication avec le
+golfe, alors la position géographique de Gênes prit toute sa valeur.
+Placée à l'aisselle même de la péninsule italienne, au point le plus
+rapproché des riches campagnes de l'intérieur, c'est elle qui devait
+s'emparer du monopole commercial dans cette partie de l'Europe. De
+toutes les républiques des côtes occidentales de l'Italie Pise est la
+seule qui put tenter de contrebalancer sa fortune; mais, après de
+sanglantes luttes, Gênes finit par triompher de sa rivale. Elle s'empara
+de la Corse, dont elle exploita durement les populations; elle prit
+Minorque sur les Maures et même s'empara de plusieurs villes d'Espagne,
+qu'elle rendit ensuite en échange de priviléges commerciaux. Dans la mer
+Égée, ses nobles devinrent propriétaires de Chios, de Lesbos, de Lemnos
+et d'autres îles; à Constantinople, ses marchands prirent une telle
+autorité, qu'ils partagèrent souvent le pouvoir avec les empereurs. Ils
+possédaient des quartiers considérables de cette capitale de l'Orient et
+en avaient fait une succursale de Gênes; aussi la perte de Péra et du
+Bosphore fut pour eux le commencement de la ruine. En Crimée, ils
+occupaient la riche colonie de Caffa; leurs châteaux forts et leurs
+comptoirs s'élevaient dans l'Asie Mineure sur toutes les routes de
+commerce, et jusque dans les hautes vallées du Caucase on rencontre de
+distance en distance des tours qu'ils ont construites et qui gardent
+leur nom. Par le Pont-Euxin, les campagnes de la Géorgie et la mer
+Caspienne, ils tenaient la route de l'Asie centrale. Toutes ces colonies
+lointaines de la république génoise expliquent la présence d'un petit
+nombre de mots arabes, turcs, grecs, qui se mêlent au provençal et à
+l'espagnol dans le dialecte italien des marins ligures; mais dans son
+ensemble la langue est très-italienne, quoique la prononciation se
+rapproche du français.
+
+Plus puissante que Pise, Gênes n'était pourtant pas de taille à vaincre
+Venise dans sa lutte pour la prépondérance commerciale. Elle n'avait pas
+l'immense avantage que possède cette dernière, d'être en libre
+communication avec l'Europe germanique et Scandinave par un seuil des
+Alpes. Aussi, quoique en 1379 les Génois eussent réussi à s'emparer de
+Chioggia, et même à bloquer momentanément leurs rivaux, cependant
+l'influence de Gênes dans l'histoire politique fut beaucoup moindre que
+celle de Venise. Son rôle dans le mouvement général des sciences, des
+lettres et des arts fut aussi relativement très-inférieur; Gênes eut
+moins d'écrivains, de peintres, de sculpteurs, que mainte petite cité de
+la Lombardie et du Vénitien. Les Génois passaient jadis pour être
+violents et faux, avides de luxe et de pouvoir, insoucieux de tout ce
+qui ne leur procurait pas l'argent ou le droit de commander. «Une mer
+sans poissons, des montagnes sans forêts, des hommes sans foi, des
+femmes sans vergogne, voilà Gênes!» disait l'ancien proverbe répété par
+les ennemis de la cité ligure. Les dissensions entre les nobles familles
+génoises qui voulaient s'emparer de la direction des affaires étaient
+presque incessantes; mais, chose remarquable, au-dessus de la lutte des
+partis, l'immuable banque de Saint-Georges, véritable république dans la
+république, continuait tranquillement de manier les affaires de commerce
+et d'argent, et les richesses ne cessaient d'affluer vers la cité. C'est
+ainsi que Gênes a pu bâtir ces palais, ces colonnades de marbre, ces
+jardins suspendus qui lui ont mérité le surnom de «Superbe». Toutefois
+la ruine finit par atteindre la banque; elle avait eu le tort de prêter,
+non pas aux entreprises de travail, mais aux princes en guerre, et,
+comme de juste, la faillite en fut la conséquence. Au milieu du
+dix-huitième siècle la banqueroute réduisit Gênes à l'impuissance
+politique.
+
+En dépit du peu de largeur, des sinuosités, des rampes, des escaliers de
+ses rives, en dépit de l'encombrement et de la saleté de ses quais trop
+étroits, de la gêne que lui imposent son enceinte de murailles et ses
+forts, la capitale de la Ligurie est l'une des villes du monde dont les
+palais sont le plus remarquables par leur architecture à la fois
+somptueuse et originale. Pendant le dernier siècle et au commencement de
+celui-ci la décadence de Gênes avait été grande, et nombre de ses plus
+beaux édifices menaçaient de tomber en ruines, mais avec le retour de la
+prospérité, la ville a repris l'oeuvre de son embellissement.
+Actuellement Gênes, quoique fort éprouvée par la guerre
+franco-allemande, est de beaucoup le port le plus actif de l'Italie,
+quoique le mouvement y soit encore inférieur à celui de Marseille. Les
+armateurs possèdent près de la moitié de la flotte commerciale italienne
+et construisent les trois quarts des navires ajoutés chaque année au
+matériel des transports maritimes de la Péninsule[74]. Pour le
+va-et-vient des voiliers et des vapeurs qui fréquentent la place de
+Gênes et qui s'y trouvent parfois au nombre de sept cents, sans compter
+des milliers de petites embarcations, le port, dont la superficie est
+pourtant de plus de 130 hectares, n'est plus assez grand, et surtout il
+n'est pas suffisamment abrité: un quart seulement de sa surface est
+garanti de tous les vents, et cette partie est précisément celle qui a
+le moins de profondeur; il serait urgent de doubler le port d'étendue et
+de le rendre beaucoup plus sûr par la construction d'un troisième
+brise-lames qui séparerait de la haute mer une vaste superficie de la
+rade extérieure. Gênes, qui croit volontiers ses intérêts négligés par
+le gouvernement italien, se plaint aussi de ne posséder qu'une seule
+voie ferrée à travers les Apennins pour desservir le trafic que lui
+envoient les plaines de l'Italie du Nord. Elle réclame impérieusement
+une seconde ligne, en prévision de l'immense accroissement d'affaires
+que lui apporteront les futurs chemins de fer des Alpes suisses. Elle
+compte devenir alors pour l'Allemagne occidentale et l'Helvétie ce que
+Trieste est pour l'Austro-Hongrie, l'entrepôt général du commerce
+méditerranéen.
+
+[Note 74:
+
+Valeur des échanges par mer avec l'étranger, en 1872 446,000,000 fr.
+
+Mouvement du port de Gênes en 1863. 20,230 navires, 2,610,000 ton.
+ 1867. 16,900 jaugeant 2,330,000 »
+ 1871. 15,980 » 2,780,000 »
+Mouvement des Spezia (golfe entier) 1873. 6,895 navires, 462,000 ton.
+autres ports Savone 1868. 2,191 jaugeant 135,000 »
+de la Ligurie: Porto Maurizio » 1,643 » 110,500 »
+ Oneglia » 1,580 » 80,340 »
+ Chiavari » 1,431 » 67,000 »
+ San Remo » 989 » 57,970 »
+]
+
+[Illustration: GÊNES. Dessin de J. Sorrieu, d'après une photographie de
+J. Lévy et Cie.]
+
+En attendant que ces destinées s'accomplissent, Gênes, qui est aussi
+fort active comme ville industrielle, étend des deux côtés sur le
+littoral ses faubourgs d'usines et de chantiers. Il lui faut un espace
+de plus en plus grand pour ses fabriques de pâtes alimentaires, de
+papiers, de soieries et de velours, de savons, d'huiles, de métaux, de
+poteries, de fleurs artificielles et autres objets d'ornement: _l'ovrar
+del Genoës_ (l'industrie du Génois) est toujours, comme au moyen âge,
+une des merveilles de l'Italie. A l'ouest, San Pier d'Arena
+(Sampierdarena) est devenue une véritable cité industrielle.
+Cornigliano, Rivarolo, Sestri di Ponente, qui possède les plus grands
+chantiers de construction de l'Italie et même de toute la
+Méditerranée[75], Pegli, Voltri sont aussi des villes populeuses, ayant
+des filatures et des fonderies, et se reliant les unes aux autres de
+manière à ne former qu'une interminable fourmilière humaine. De même
+Savone, dont le port fut jadis comblé par les Génois, qui ne voulaient
+tolérer aucune concurrence à leur commerce, se continue sur tout le
+pourtour d'une baie par un long faubourg industriel de briqueteries et
+de fabriques de terre cuite; par le chemin de fer qui l'unit directement
+à Turin, elle est redevenue indépendante de Gênes et peut expédier
+directement à l'étranger les denrées des plaines de l'intérieur.
+D'autres villes de la rivière du Ponent, quoique bien distinctes, sont à
+peine séparées par l'issue d'un ravin ou par les rochers des
+promontoires. Telles sont, par exemple, les villes jumelles d'Oneglia et
+de Porto-Maurizio, que ses vastes jardins d'oliviers ont fait surnommer
+la «Fontaine d'Huile», quoique les olivettes de San Remo soient encore
+plus abondantes[76]. Les deux villes, l'une assise au bord de la plage,
+l'autre bâtie sur une colline escarpée, se complètent comme les moitiés
+d'une même cité; elles projettent dans la même baie leurs deux ports
+quadrangulaires de même forme, et le navire qui cingle vers la côte
+semble longtemps hésiter entre les deux bassins qui s'ouvrent pour le
+recevoir.
+
+[Note 75: Navires sortis des chantiers de Sestri, en 1868 47,
+jaugeant 25,380 tonneaux.]
+
+[Note 76: Production de l'huile, en 1868, dans la province de
+Porto-Maurizio:
+
+Arrondissement de Porto-Maurizio 90,000 hectolitres.
+ » de San Remo 225,000 »
+]
+
+Sur la rivière du Levant les villes du littoral se relient aussi les
+unes aux autres comme les perles d'un collier. Albaro et ses charmants
+palais, Quarto, d'où partit l'expédition qui enleva la Sicile aux
+Bourbons, Nervi, lieu d'asile pour les phthisiques, s'avancent en un
+long faubourg, continuation de Gênes, vers les villes de Recco et de
+Camogli, habitées par de nombreux armateurs et les capitaines de plus de
+trois cents navires. Le promontoire caillouteux de Porto-Fino, ou port
+des Dauphins, ainsi nommé des cétacés qui se jouaient autrefois dans les
+eaux du golfe, limite de sa borne puissante la rangée presque continue
+des maisons de la Gênes extérieure; mais à l'est du cap, traversé par
+une galerie, dont les portails d'entrée servent de cadres aux plus
+admirables tableaux, Rapallo l'industrieuse, Chiavari la commerçante,
+Lavagna aux célèbres carrières d'ardoises grises, Sestri di Levante, la
+ville des pêcheurs, forment sur les bords de leur baie magnifique une
+nouvelle rue d'édifices, à peine interrompue par les escarpements
+rocheux des montagnes côtières.
+
+[Illustration: N°. 74--GOLFE DE LA SPEZIA.]
+
+Au delà de Sestri le littoral est moins peuplé, à cause des falaises qui
+en occupent la plus grande partie; mais au détour du superbe cap de
+Porto-Venere et de l'île gracieuse de Palmaria on voit s'ouvrir le beau
+golfe de la Spezia, tout bordé de forts, de chantiers, d'arsenaux et de
+constructions diverses[77]. Le gouvernement italien veut en faire la
+grande station de sa flotte militaire. D'immenses travaux d'aménagement
+ont été commencés en 1861 pour faire de la Spezia une place navale de
+premier ordre, mais c'est l'oeuvre de plusieurs générations, et tandis
+qu'une partie des constructions s'achève, les progrès accomplis dans
+l'art de la destruction obligent les ingénieurs à recommencer leur
+interminable et coûteuse besogne. L'avenir militaire de la Spezia est
+donc encore incertain, et, comme débouché commercial, le port n'a qu'un
+rôle tout à fait secondaire parmi ceux de l'Italie, car s'il offre aux
+navires l'abri le plus sûr, il n'est pas encore rattaché aux pays
+d'Outre-Apennin par des voies ferrées; il n'a d'autres produits à
+expédier que ceux des riches vallées des environs. Sans chemin de fer
+qui traverse l'Apennin vers Parme et Modène, il ne peut être d'aucune
+utilité pour la Lombardie, le grand jardin de l'Europe. Ce qui donne à
+la Spezia et aux villes voisines un des premiers rangs en Italie, c'est
+la beauté de leur golfe, rival de la baie de Naples et de la rade de
+Palerme. Du haut de la colline de marbre qui domine la ville déchue de
+Porto Venere et qui portait jadis un beau temple de Vénus, salué de loin
+par tous les matelots, on contemple un merveilleux horizon, les
+promontoires et les baies qui se succèdent dans la direction de Gênes,
+les montagnes de la Corse, semblables à des vapeurs arrêtées au bord de
+la mer bleue, les côtes fuyantes de la Toscane, et, sur l'admirable fond
+des Apennins et des Alpes Apuanes, les forêts d'oliviers, les bosquets
+de cyprès et d'autres arbres qui entourent les villes pittoresques de la
+rive opposée. Directement en face est la charmante Lerici; plus loin,
+vers le sud, se profile la côte où Byron réduisit en cendres le corps de
+son ami Shelley: nul site n'était plus beau pour le triste holocauste.
+
+[Note 77: Communes de Ligurie ayant plus de 10,000 habitants en
+1872:
+
+Gènes (intramuros) 130,000 hab.
+ » (avec Sampierdarena, etc.) 200,000 »
+Savone 25,000 »
+Spezia 14,000 »
+San Remo 12,000 »
+Sestri di Ponente 11,500 »
+Chiavari 10,500 »
+Oneglia 10,000 »
+]
+
+
+
+
+IV
+
+LA VALLÉE DE L'ARNO, TOSCANE.
+
+
+Comme la Ligurie, la Toscane s'étend à la base méridionale des Apennins,
+mais la zone qu'elle occupe est de largeur beaucoup plus considérable.
+Dans cette région de l'Italie, l'épine dorsale de la Péninsule se dirige
+obliquement du golfe de Gênes à la mer Adriatique et se ramifie du côté
+du sud par des chaînons qui doublent l'épaisseur normale du système de
+montagnes. En outre, des plateaux et des massifs distincts, qui
+s'élèvent au sud de la vallée de l'Arno, étendent vers l'ouest la zone
+des terres: c'est là que la presqu'île italienne atteint sa plus grande
+largeur[78].
+
+[Note 78:
+
+Superficie de la Toscane 24,053 kil. car.
+Population en 1871 1,983,810 hab.
+Population kilométrique 82 »
+]
+
+Le rempart des Apennins toscans est continu de l'une à l'autre mer, mais
+il est sinueux, de hauteur fort inégale et coupé de brèches où passent
+les routes carrossables construites entre les deux versants. Dans leur
+ensemble, les monts de l'Étrurie sont disposés en massifs allongés et
+parallèles, séparés les uns des autres par des sillons où coulent les
+divers cours d'eau qui forment le Serchio et l'Arno. Sur les confins de
+la Ligurie, le premier massif de la chaîne principale, que dominent les
+cimes d'Orsajo et de Succiso, est accompagné par les montagnes de la
+Lunigiana, qui se dressent à l'ouest, de l'autre côté de la vallée de la
+Magra. La chaîne de la Garfagnana, qui constitue le deuxième massif, au
+nord des campagnes de Lucques, a pour pendant occidental les Alpes
+Apuanes ou de Massa Carrara. Plus à l'orient, le Monte Cimone et les
+autres sommets des _Alpe Appennina_ qui se succèdent au nord de Pistoja
+et de Prato, ont pour chaînons parallèles les Monti Catini et le Monte
+Albano, dont les flancs, percés de grottes, renferment le célèbre lac
+thermal de Monsummano. Enfin un quatrième massif, que traverse, au col
+de la Futa, la route directe de Florence à Bologne, possède également
+ses chaînes latérales, le Monte Mugello, au sud de la Sieve, et le Prato
+Magno, entre le cours supérieur et le cours moyen de l'Arno. Le chaînon
+des Alpes de Catenaja, qui court du nord au sud, entre les hautes
+vallées de l'Arno et du Tibre, termine à la fois, du côté de l'est, la
+rangée principale des Apennins qui forme la ligne de partage des eaux,
+et la série beaucoup moins régulière des massifs méridionaux auxquels
+conviendrait le nom d'Anti-Apennins, réservé spécialement aux monts du
+littoral par le géographe Marmocchi. Les torrents qui descendent de la
+grande crête se sont tous frayé un chemin à travers les roches de ces
+montagnes du sud et les ont découpées en masses distinctes n'ayant
+aucune apparence de régularité.
+
+En mainte partie de leur développement, les Apennins toscans doivent à
+la hauteur de leurs sommets, qui dépassent 2,000 mètres, un aspect tout
+à fait alpin et sont connus, en effet, sous la désignation d'Alpes[79].
+Pendant plus de la moitié de l'année, ils sont revêtus de neiges sur
+leurs pentes supérieures; souvent, quand on passe dans le charmant
+défilé de Massa Carrara, entre les eaux bleues de la Méditerranée et les
+coteaux verdoyants qui s'élèvent de degré en degré vers les escarpements
+des Alpes Apuanes, on cherche vainement à distinguer dans la blancheur
+des cimes la part de la neige et celle des éboulis de marbre. La forme
+abrupte, les fantaisies de profil qu'affectent les roches calcaires de
+la crète des Apennins, contribuent à l'apparence grandiose des monts
+toscans; en plusieurs districts, ils ont aussi gardé la grâce que
+donnaient à la chaîne entière les forêts de châtaigniers sur les pentes
+inférieures, de sapins et de hêtres sur les versants plus élevés. Que de
+poëtes ont chanté les bois admirables qui recouvrent le versant du Prato
+Magno, au-dessus du bassin où s'unissent les vallées de la Sieve et de
+l'Arno! Le nom charmant de Vallombrosa, dont Milton célébrait les hautes
+arcades de branchages et les feuilles de l'automne éparses sur les
+ruisseaux, est devenu comme une expression proverbiale, désignant tout
+ce que la poésie de la nature a de plus suave et de plus pénétrant. De
+même, entre le haut Arno et le versant de la Romagne, les pâturages, les
+bosquets et les forêts du «Champ Maldule», ou Camaldule, d'après lequel
+ont été nommés tant de couvents dans le reste de l'Europe, sont vantés
+comme étant parmi les plus beaux sites de la belle Italie. Arioste a
+chanté les paysages de cette route des Apennins, «d'où l'on peut voir à
+la fois la mer Sclavonne et la mer de Toscane.» Il est vrai que les
+simples voyageurs n'ont plus la vue aussi perçante que celle du poëte.
+
+[Note 79: Altitudes des principaux sommets des Apennins toscans et
+des cols les plus fréquentés:
+
+APENNINS
+Alpes de Succiso............................... 2,019 mèt.
+Alpes de Camporaghena (Garfagnana)............. 2,000 »
+Monte Cimone................................... 2,621 »
+Monte Falterone ou Falterona................... 1,648 »
+Col de Pontremoli (route de Sarzane à Parme)... 1,039 »
+ » de Fiumalbo (route de Lucques a Modène).... 1,200 »
+ » de Futa (route de Florence à Bologne)...... 1,004 »
+ » des Camaldules............................. 1,004 »
+
+ANTI-APENNINS
+Pisanino (Alpes Apuanes)....................... 2,014 »
+Pietra Marina (Monte Albano)................... 575 »
+Prato Magno.................................... 1,580 »
+Alpes de Catenaja.............................. l,401 »
+]
+
+Les âpres escarpements des grands Apennins et les forêts qui en parent
+encore les versants forment le plus heureux contraste avec les vallées
+et les collines doucement arrondies de la basse Toscane: presque chaque
+hauteur porte quelque vieille tour, débris d'un château fort du moyen
+âge; des villas gracieuses sont éparses sur les pentes au milieu de la
+verdure; des maisons de métayers, décorées de fresques naïves, se
+montrent parmi les vignes, entre les groupes de cyprès taillés en fer de
+lance; les plus riches cultures occupent tout l'espace labourable; des
+trembles agitent leur feuillage au-dessus des eaux courantes. Les
+souvenirs de l'histoire, le goût naturel des habitants, la fertilité du
+sol, l'abondance des eaux, la douceur du climat, tout contribue à faire
+de la Toscane centrale la région privilégiée de l'Italie et l'un des
+pays les plus agréables de la Terre. Bien abritée des vents froids du
+nord-est par la muraille des Apennins, elle est tournée vers la mer
+Tyrrhénienne, d'où lui viennent les vents tièdes et humides d'origine
+tropicale; mais la part de pluies qu'elle reçoit n'a rien d'excessif,
+grâce à l'écran que lui forment les montagnes de la Corse et de la
+Sardaigne et à l'heureuse répartition des petits massifs de collines en
+avant de la chaîne des Apennins. Le climat de la Toscane est un climat
+essentiellement tempéré, doux, sans extrêmes aussi violents que ceux de
+la plaine padane: c'est à son influence modératrice, ainsi qu'à la grâce
+naturelle de leur pays, que les Toscans doivent sans doute pour une
+forte part leur gaieté simple, leur égalité d'humeur, leur goût si fin,
+leur vif sentiment de la poésie, leur imagination facile et toujours
+contenue.
+
+Au midi de la Toscane, divers massifs de montagnes et de collines,
+désignés en général sous le nom de «Subapennins», sont complétement
+séparés du système principal par la vallée actuelle de l'Arno. Ce fleuve
+constitue, avec les défilés qu'il s'est ouverts et ses anciens lacs, un
+véritable fossé à la base du mur des Apennins. Le val de Chiana, qui fut
+un golfe de la Méditerranée, puis une mer intérieure, est une première
+et large zone de séparation entre l'Apennin et les monts toscans du
+midi. Puis vient la campagne florentine, jadis lacustre, qu'il serait
+facile d'inonder de nouveau si l'on obstruait le défilé de la Golfolina,
+ou Gonfolina, par lequel s'échappe l'Arno à 15 kilomètres en aval de
+Florence et qu'avait ouvert le bras de «l'Hercule égyptien». Au
+commencement du quatorzième siècle, le fameux général lucquois
+Castruccio eut l'intention de submerger ainsi la fière cité
+républicaine, mais heureusement les ingénieurs qui l'accompagnaient ne
+surent pas faire leur opération de nivellement; ils jugèrent que le
+barrage ne porterait aucun tort à Florence, la différence de niveau
+étant, d'après eux, de 88 mètres, tandis qu'en réalité elle est de 15
+mètres seulement. En aval de ce dernier défilé commencent la grande
+plaine et les anciens golfes marins.
+
+[Illustration: N° 73.--DÉFILÉ DE L'ARNO.]
+
+Les massifs de la Toscane subapennine, ainsi limités au nord par la
+vallée de l'Arno, se composent de collines uniformément arrondies, d'un
+gris terne, presque sans verdure; tandis que l'Apennin lui-même
+appartient surtout au jura et à la formation crétacée, les assises du
+Subapennin consistent en terrains tertiaires, grès, argiles, marnes et
+poudingues, d'une grande richesse en fossiles, percés çà et là de
+serpentines. Il serait difficile d'ailleurs de reconnaître une
+disposition régulière dans les hauteurs de la Toscane méridionale. On
+doit y voir surtout un plateau fort inégal, que les cours des rivières,
+les unes parallèles, les autres transversales au cours des Apennins, ont
+découpé en un dédale de collines enchevêtrées et percées d'entonnoirs où
+se perdent les eaux: telles sont les cavités de «l'Ingolla», qui
+engloutissent, en effet, les ruisselets et les pluies du plateau pour en
+former les sources abondantes de l'Elsa Viva, l'un des grands affluents
+de l'Arno. Le massif principal de la région subapennine est celui qui
+sépare les trois bassins de l'Arno, de la Cecina et de l'Ombrone, et
+dont une cime, le Poggio di Montieri, aux riches mines de cuivre,
+s'élève à plus de 1,000 mètres. Au sud de la vallée de l'Ombrone,
+diverses montagnes, le Labbro, le Cetona, le Monte Amiata, se dressent à
+une hauteur plus considérable, mais on doit y voir déjà des monts
+appartenant à la région géologique de l'Italie centrale. Le Cetona est
+une île jurassique entourée de terrains modernes; le Monte Amiata est un
+cône de trachyte et le plus haut volcan de l'Italie continentale: il ne
+vomit plus de laves depuis l'époque historique, mais il n'est point
+inactif, ainsi que le témoignent ses nombreuses sources thermales et les
+solfatares qui lui restent encore. Le Radicofani est un autre volcan,
+dont maintes laves, semblables à de l'écume pétrifiée, se laissent
+facilement tailler à coups de hache.
+
+Le travail du grand laboratoire souterrain doit être fort important sous
+toutes les formations rocheuses de la Toscane; les veines métallifères
+s'y ramifient en un immense réseau, et les sources minérales de toute
+espèce, salines, sulfureuses, ferrugineuses, acidules, y sont
+proportionnellement beaucoup plus abondantes et plus rapprochées que
+dans toutes les autres parties de l'Italie: sur une superficie treize
+fois moins étendue, on y trouve près du quart des fontaines thermales et
+médicinales de la Péninsule et des îles adjacentes, et parmi ces
+fontaines, il en est de célèbres dans le monde entier, par exemple
+celles de Monte Catini, de San Giuliano, et les fameux Bagni di Lucca,
+autour desquels s'est bâtie une ville populeuse, principale étape entre
+Lucques et Pise. Les salines naturelles de la Toscane sont aussi
+très-productives, mais les jets d'eau les plus curieux et les plus
+utiles à la fois au point de vue industriel sont ceux qui forment les
+fameux _lagoni_, dans le bassin d'un affluent de la Cecina, à la base
+septentrionale du groupe des hauteurs de Moutieri. De loin, on voit
+d'épais nuages de vapeur blanche qui tourbillonnent sur la plaine; on
+entend le bruit strident des gaz qui s'échappent en soufflant de
+l'intérieur de la terre et font bouillonner les eaux des mares.
+Celles-ci contiennent différents sels, de la silice et de l'acide
+borique, cette substance de si grande valeur commerciale, que l'on
+recueille avec tant de soin pour les fabriques de faïence et les
+verreries de l'Angleterre et qui est devenue pour la Toscane une des
+principales sources de revenu. Aucun autre pays d'Europe, si ce n'est le
+cratère de Vulcano dans les îles Eoliennes, ne produit assez d'acide
+borique pour qu'il vaille la peine de l'extraire; mais dans les
+montagnes mêmes du Subapennin il serait peut-être possible de recueillir
+ce trésor en plus grande abondance, car en diverses régions de
+l'Étrurie, notamment dans le voisinage de Massa Maritima, au sud du
+Montieri, jaillissent d'autres _soffioni_, contenant une certaine
+quantité de la précieuse substance chimique.
+
+La fermentation souterraine dont la Toscane est le théâtre est
+probablement due en grande partie aux changements considérables qui se
+sont opérés par le travail des alluvions dans les proportions relatives
+de la terre et des eaux. Dans le voisinage du littoral actuel, plusieurs
+massifs de collines se dressent comme des îles au milieu de la mer, et
+ce sont, en effet, d'anciennes terres maritimes, que les apports des
+fleuves ont graduellement rattachées au continent. Ainsi les monts
+Pisans, entre le bas Arno et le Serchio, sont bien un groupe de cimes
+encore à demi insulaires, car ils sont entourés de tous les côtés par
+des marécages et des campagnes asséchées à grand'peine; l'ancien lac
+Bientina, dont la surface était la partie la plus élevée du cercle
+d'eaux douces qui environnait le massif, ne se trouvait pas même à 9
+mètres au-dessus du niveau marin. Les hauteurs qui se prolongent
+parallèlement à la côte, au sud de Livourne, ne sont pas aussi
+complètement isolées, mais elles ne se rattachent aux plateaux de
+l'intérieur que par un seuil peu élevé. Quant au promontoire qui porte
+sur l'un de ses versants ce qui fut l'antique cité de Populonia, et sur
+l'autre la ville moderne de Piombino, en face de l'île d'Elbe, c'est une
+cime tout à fait insulaire, séparée du tronc continental par une plaine
+basse, où les eaux descendues des montagnes de l'intérieur s'égarent
+dans les sables. Mais le superbe Monte Argentaro ou Argentario, à
+l'extrémité méridionale du littoral toscan, est l'un des types les plus
+parfaits de ces terres qui peuvent être considérées comme appartenant à
+la fois à l'Italie péninsulaire et à la mer Tyrrhénienne; dans le monde
+entier, il est peu de formations de ce genre qui présentent autant de
+régularité dans leur disposition générale. La montagne, escarpée et
+rocheuse, hérissée sur tout son pourtour de falaises dont chacune a son
+château fort ou sa tour en sentinelle, s'avance au loin dans la mer
+comme pour barrer le passage aux navires; deux cordons littoraux,
+tournant vers la mer leur concavité gracieusement infléchie et
+contrastant par la sombre verdure de leurs pins avec le bleu des eaux et
+les tons fauves des rochers, rattachent la montagne aux saillies du
+rivage continental et séparent ainsi de la mer un lac de forme
+régulière, au centre duquel la petite ville d'Orbetello occupe
+l'extrémité d'une ancienne plage en partie démolie par les flots: on
+croirait voir dans ce grand bassin rectangulaire et dans les digues de
+sable qui l'entourent l'oeuvre réfléchie d'une population de géants.
+L'étang d'Orbetello est utilisé comme la lagune de Comacchio: c'est un
+grand réservoir de pêche, où les anguilles se prennent par centaines de
+milliers. À l'ouest, la chaîne d'îles se continue vers la Corse par les
+cimes de Giglio, par l'âpre Monte Cristo et par l'écueil de la
+Fourmi[80]. L'île d'Elbe, située plus au nord, forme un petit monde à
+part.
+
+[Note 80: Altitudes du Subapennin:
+
+Poggio di Montieri 1,042 mèt.
+Labbro 1,192 »
+Monte Amiata 1,766 »
+Monte Serra (monte Pisans) 914 »
+ » di Piombino 199 »
+ » Argentaro 636 »
+]
+
+[Illustration: N° 76.--MONTE ARGENTARO.]
+
+Déjà dans le court espace de temps qui s'est écoulé depuis le
+commencement de la période historique les divers fleuves de la Toscane,
+le Serchio, qu'alimentent les neiges de la Garfagnana et des Alpes
+Apuanes, le puissant Arno, la Cecina, l'Ombrone, l'Albegna, ont opéré
+des changements considérables dans l'aspect des campagnes riveraines et
+dans la configuration du littoral marin. Les terrains mal consolidés
+qu'ils traversent dans la plus grande partie de leur cours leur
+fournissent en abondance les matériaux d'érosion nécessaires à l'immense
+travail géologique dont ils sont les artisans. En maints endroits, les
+versants de montagnes que ne retiennent plus ni forêts ni broussailles,
+se changent à la moindre pluie en une véritable pâte semi-fluide qui
+s'écoule lentement, puis que les rivières emportent rapidement dans leur
+cours. Depuis les beaux temps de la république pisane, dans l'espace de
+quelques siècles, la bouche de l'Arno s'est prolongée de 5 kilomètres en
+mer. D'ailleurs elle a fréquemment changé de place; jadis le Serchio et
+l'Arno avaient un lit inférieur commun, mais on dit que les Pisans
+rejetèrent le premier fleuve vers le nord pour se débarrasser du danger
+causé par ses alluvions. L'examen des lieux prouve aussi qu'en aval de
+Pise l'Arno s'est longtemps écoulé vers la mer par les terrains bas de
+San Pietro del Grado (Saint Pierre du Grau), où s'épanche aujourd'hui le
+Colombrone; mais depuis que, soit la nature, soit l'homme ou leurs deux
+forces réunies ont donné au fleuve son issue actuelle, il n'a cessé de
+se promener dans les plaines en remaniant les terres alluviales de ses
+bords et en agrandissant les campagnes aux dépens de la mer
+Tyrrhénienne. D'après Strabon, Pise se trouvait de son temps à vingt
+stades olympiques du littoral, c'est-à-dire à 3,700 mètres, tandis
+qu'elle en est actuellement trois fois plus distante: lorsque le
+couvent, devenu la _cascina_ de San Rossore, fut construit, vers la fin
+du onzième siècle, ses murs dominaient la plage, et de nos jours
+l'emplacement de cet ancien édifice est à 5 kilomètres environ de la
+mer. De vastes plaines coupées de dunes ou _tomboli_ et revêtues en
+partie de forêts de pins, se sont ajoutées au continent; de grands
+troupeaux de chevaux et de boeufs demi-sauvages parcourent ces vastes
+terrains sableux, où les éleveurs ont en outre, depuis les croisades,
+dit-on, acclimaté le chameau avec succès. D'ailleurs l'empiétement des
+terres n'est peut-être pas dû en entier au travail des alluvions; il est
+possible que le littoral de la Toscane ail été soulevé par les forces
+intérieures. La pierre dite _panchina_, dont on se sert à Livourne pour
+la construction des édifices, est une roche marine formée en partie de
+coquillages semblables à ceux que l'on trouve encore dans la mer
+voisine.
+
+[Illustration: DÉFILÉS DE L'ARNO A LA GONFOLINA A SIGNA. Vue prise à la
+Tenuta, dessin de Taylor, d'après une photographie de M. G. Matucci]
+
+Un des changements les plus importants qui se sont accomplis dans le
+régime des eaux du bassin de l'Arno est celui que l'art de l'homme,
+dirigeant les forces brutales de la nature, a su opérer dans le val de
+Chiana. Cette dépression, qui servit probablement de lieu de passage à
+l'Arno, lorsque ce fleuve n'avait pas encore creusé en amont de Florence
+le défilé par lequel il s'échappe aujourd'hui, est une allée naturelle
+ouverte par les eaux entre le bassin de l'Arno et celui du Tibre: là,
+comme entre l'Orénoque et le fleuve des Amazones, quoique dans des
+proportions bien moindres, se trouvait un seuil bas, d'où les eaux
+s'épanchaient dans l'un et l'autre bassin. Jadis le point de partage
+était dans le voisinage immédiat de l'Arno. Une partie des eaux du val
+de Chiana tombait dans le fleuve toscan, qui coule à une cinquantaine de
+mètres plus bas, tandis que la plus grande partie de la masse liquide,
+sans écoulement régulier, s'étalait en longs palus vers le sud jusqu'aux
+lacs que domine à l'ouest, du haut de ses coteaux, la petite ville de
+Montepulciano; c'est là que commence à s'accuser nettement la pente qui
+entraîne l'eau vers le Tibre romain. Entre les deux versants, la partie
+neutre du val était tellement indécise, qu'on a déplacé d'au moins 50
+kilomètres le seuil de séparation, au moyen des barrières transversales
+qui retenaient les débordements des étangs temporaires causés par les
+grandes pluies. Toute la zone intermédiaire où séjournaient, à demi
+putréfiées, les masses liquides apportées par les torrents latéraux,
+était un foyer de pestilence. Dante et d'autres écrivains de l'Italie en
+parlent comme d'un lieu maudit; l'hirondelle même n'osait s'aventurer
+dans sa fatale atmosphère. Les habitants du val avaient en vain tenté
+d'assécher le sol en creusant des canaux de décharge: l'horizontalité de
+la longue plaine rendait illusoires tous les travaux d'assainissement.
+L'illustre Galilée, consulté sur les mesures qu'il y aurait à prendre,
+déclara que le mal était irréparable: d'après lui il n'y avait rien à
+faire. Torricelli reconnut qu'il serait possible d'utiliser la force des
+torrents pour donner à la vallée la pente qui lui manquait et faciliter
+ainsi l'écoulement des eaux; mais il ne mit point la main à l'oeuvre.
+Les discussions entre les deux états limitrophes, Rome et Florence, ne
+permettaient point d'ailleurs que le cours des eaux de la Chiana fût
+rectifié. Chacun des deux gouvernements voulait que les eaux
+torrentielles fussent rejetées sur le territoire du voisin.
+
+[Illustration: N° 77.--VAL DE CHIANA.]
+
+Enfin les travaux commencèrent au milieu du dix-huitième siècle sous la
+direction du célèbre Fossombroni. A l'issue de chaque ravin latéral
+furent ménagés des bassins de colmatage, où les débris arrachés aux
+flancs des montagnes se déposèrent en strates annuelles. Les marécages
+se comblèrent ainsi peu à peu et le sol s'affermit; le niveau de la
+vallée, graduellement exhaussé sur la ligne de partage choisie par
+l'ingénieur, donna aux eaux le mouvement qui leur manquait et changea en
+un ruisseau pur le bourbier croupissant. La pente générale de la plaine
+supérieure fut renversée et l'Arno s'enrichit d'un affluent de 74
+kilomètres de longueur qui, sur plus des deux tiers de son cours,
+appartenait précédemment au Tibre. L'air de la vallée, autrefois mortel,
+devint l'un des plus salubres de l'Italie. L'agriculture s'empara des
+terres reconquises; un espace de treize cents kilomètres carrés, jadis
+évité avec soin, s'ajouta au territoire toscan; les villages, habités
+naguère par une population de fiévreux, se transformèrent en de riches
+bourgades aux robustes habitants. La réussite de l'œuvre si bien nommée
+de «bonification» a été complète. Les eaux sauvages ont dû se
+discipliner pour distribuer régulièrement leurs alluvions sur un espace
+de 20,000 hectares et sur une profondeur moyenne de 2 à 3 mètres; c'est
+un remblai de 500 millions de mètres cubes qu'on leur a fait déposer
+comme à des ouvriers intelligents. Cette grande opération de colmatage,
+dans laquelle l'homme a si admirablement dirigé la nature, est devenue
+le modèle de toutes les entreprises du même genre, et dans la Toscane
+même on l'a imitée avec le plus grand succès. C'est aussi par le procédé
+des colmatages que le vaste marais de Castiglione, le lac Prilius des
+Romains, situé entre Grosseto et la mer, près de la rive droite de
+l'Ombrone, a été peu à peu transformé en terre ferme; en 1828, il
+occupait un espace de 95 kilomètres carrés, dont les alluvions apportées
+par le fleuve ont fait depuis une immense prairie relativement salubre;
+en 1872, plus de 62 hectares, jadis inondés, étaient changés en terrains
+solides. La comparaison des cartes tracées à diverses époques témoigne
+des changements considérables que l'Ombrone opéra jadis comme au hasard
+dans son delta; mais aujourd'hui c'est l'homme qui dirige sa force. Le
+fleuve est un autre taureau Acheloüs dompté par un autre Hercule.
+
+Parmi les grands travaux d'asséchement qui font aussi la gloire des
+hydrauliciens de la Toscane, il faut citer le réseau des innombrables
+canaux de décharge creusés dans les terres basses de Fucecchio, de
+Pontedera, de Pise, de Lucques, de Livourne, de Viareggio. Là
+s'étendaient de vastes mers intérieures que l'on essaye de combler peu à
+peu et de faire passer, de progrès en progrès, à l'état de campagnes au
+sol affermi. Une des opérations les plus difficiles en ce genre a été
+d'assécher le lac de Bientina ou de Sesto, qui s'étendait au milieu de
+campagnes marécageuses à l'est des monts Pisans, et que l'on pense avoir
+été formé jadis par les eaux débordées du Serchio. Jadis ce lac avait
+deux émissaires naturels, l'un au nord vers le Serchio, l'autre au sud
+vers l'Arno. Durant l'étiage de ces fleuves, l'écoulement du Bientina se
+faisait sans difficulté; mais, dès que la crue commençait à se faire
+sentir, le reflux s'opérait, l'eau coulait en sens inverse dans les deux
+affluents du lac, et si l'on n'avait fermé les écluses, l'Arno et le
+Serchio se seraient rejoints dans une mer intérieure au pied des monts
+Pisans. Privé de son écoulement naturel, le Bientina grossissait alors
+jusqu'à couvrir un espace de près de 10,000 hectares, six fois supérieur
+à la superficie ordinaire; pour sauvegarder les riches campagnes de
+cette partie de la Toscane, il a donc fallu donner au Bientina un
+émissaire indépendant des deux fleuves voisins. A cet effet, on a eu
+l'heureuse idée de creuser un canal qui fait passer les eaux du lac en
+tunnel au-dessous de l'Arno, large en cet endroit de 216 mètres de digue
+à digue; puis au delà du fleuve, qu'il vient de croiser souterrainement,
+le nouvel émissaire emprunte jusqu'à la mer l'ancien lit de l'Arno,
+remplacé par le Colombrone.
+
+[Illustration: N° 78 -- L'ARNO ET LE BERCHIO.]
+
+Le principal obstacle contre lequel il fallut lutter dans ces oeuvres de
+conquête était l'extrême insalubrité du climat. L'atmosphère de miasmes
+pesait surtout sur la région du littoral, à cause du mélange qui s'y
+opérait entre les eaux douces de l'intérieur et les eaux saumâtres de la
+Méditerranée. L'excessive mortalité qui résultait de ce mélange pour les
+espèces marines et pour les animaux et les plantes d'eau douce,
+empoisonnait l'air, le remplissait de gaz délétères, provenant de la
+décomposition de matières organiques, et décimait les populations de la
+côte. Vers le milieu du siècle dernier, l'ingénieur Zendrini eut l'idée
+d'établir aux issues de tous les canaux d'écoulement, naturels et
+artificiels, des écluses de séparation entre les eaux douces et le flot
+marin. Les fièvres disparurent aussitôt; l'atmosphère avait repris sa
+pureté primitive. En 1768, les portes, mal entretenues, laissèrent de
+nouveau s'opérer le mélange de l'eau douce et de l'eau salée: aussitôt
+le fléau des miasmes recommença son œuvre de dévastation; la salubrité
+ne fut rétablie dans les villages du littoral qu'après la reconstruction
+des écluses. Par deux fois, depuis cette époque, l'incurie du
+gouvernement de Florence a été punie de la même manière sur les
+malheureux riverains des canaux, et par deux fois on dut avoir recours
+au seul moyen thérapeutique sérieux, celui de guérir la terre elle-même.
+Depuis 1821, le bon entretien des écluses, qui constitue le véritable
+service médical de la contrée, ne laisse plus rien à désirer, et par
+suite la salubrité générale n'a cessé de se maintenir. Le chef-lieu du
+district, Viareggio, qui était, en 1740, un simple hameau de peste et de
+mort, est de nos jours une ville de bains de mer, que de nombreux
+étrangers fréquentent impunément en été. Les plantations de pins et
+d'autres arbres ont aussi contribué pour une forte part à
+l'assainissement de la contrée.
+
+Malgré tous les progrès accomplis dans la bonification du sol, il reste
+encore beaucoup à faire en mainte autre région de la basse Toscane pour
+assécher le sol et purifier l'atmosphère. La Maremme, qui s'étend
+principalement dans la province de Grosseto, entre les deux bornes
+rocheuses de Piombino et d'Orbetello, est restée, en dépit de tous les
+travaux d'assainissement, une des contrées les plus malsaines de
+l'Europe; ses terres, non perméables, retiennent les eaux qui se
+putréfient au soleil et empoisonnent l'air. La vie moyenne des habitants
+est très-courte: celle des «trop heureux cultivateurs» est surtout fort
+précaire, et pourtant la plupart d'entre eux ne descendent dans la
+plaine basse que pour faire les semailles et la récolte; ils s'enfuient,
+sitôt leur travail achevé, mais ils emportent souvent avec eux le germe
+de la maladie fatale; entre les deux étés de 1840 et de 1841, on eut à
+soigner près de 36,000 fiévreux sur une population totale de 80,000
+personnes environ, résidant presque toutes sur les hauteurs et ne se
+hasardant dans les plaines empoisonnées que pour de rares visites. Pour
+échapper à l'influence pernicieuse du mauvais air, il faut habiter
+constamment à une altitude d'au moins 300 mètres, encore cela ne
+suffit-il pas toujours: la ville épiscopale de Sovana est très-malsaine,
+quoiqu'elle se trouve précisément à cette hauteur dans la haute vallée
+de la Fiora. Les fièvres se font même sentir dans des régions fort
+éloignées de tout marais. La cause en est probablement, d'après
+Salvagnoli Marchetti, la nature du terrain. La _malaria_ monte sur les
+collines dont le sol argileux est pénétré de substances empyreumatiques;
+elle empoisonne aussi les contrées où jaillissent en abondance les
+sources salines, et plus encore celles où se trouvent des gisements
+d'alun. Le mélange des eaux douces et des eaux salées, si funeste au
+bord de la mer, ne l'est pas moins dans l'intérieur du pays. Enfin
+l'influence des vents du sud, surtout celle du siroco est pernicieuse,
+et les fièvres remontent fort avant dans toutes les vallées exposées à
+ce courant empoisonné. Par contre, les terres qui jouissent librement de
+l'air marin sont parfaitement salubres: ainsi Orbetello et Piombino,
+quoique dans le voisinage de marais étendus, n'ont rien à craindre des
+miasmes paludéens.
+
+[Illustration: N° 79.--RÉGIONS DE LA MALARIA.]
+
+On admet, en général, que les côtes de l'Étrurie n'avaient point à
+souffrir de la malaria à l'époque de la prospérité des antiques cités
+tyrrhéniennes. En effet, les travaux de chemins de fer opérés dans les
+Maremmes ont révélé l'existence d'un grand nombre de conduits
+souterrains qui drainaient le sol dans tous les sens; la campagne était
+toute veinée de canaux d'écoulement. De grandes villes comme la fameuse
+Populonia _mater_ et tant d'autres dont on voit de nos jours les ruines
+éparses ou dont on cherche à reconnaître les emplacements, n'auraient
+certainement pu naître et se développer si le climat local avait eu la
+terrible insalubrité qu'on lui reproche de nos jours. Les Étrusques
+étaient renommés pour leur habileté dans tous les travaux hydrauliques:
+ils savaient endiguer les torrents, égoutter les marais, assécher les
+campagnes; quand ils furent asservis, leurs digues et leurs canaux
+cessèrent bientôt d'exister; les palus se reformèrent, la nature revint
+à l'état sauvage. Mais on cite également bien des villes qui furent
+salubres au moyen âge et qui sont maintenant désolées par la fièvre.
+Ainsi Massa-Maritima, que dominent au nord-est les sommités du massif de
+Montieri, fut riche et populeuse pendant toute sa période de liberté
+républicaine; mais dès que les Pisans et les Siennois l'eurent ruinée,
+dès qu'elle eut perdu son indépendance, le travail s'arrêta dans les
+campagnes, les eaux torrentielles s'y amassèrent en lagunes; la cité
+devint comme «un cadavre de ville». Des travaux d'assainissement lui ont
+rendu de nos jours une partie de sa prospérité.
+
+Parmi les causes matérielles qui, depuis l'époque romaine, ont contribué
+le plus à la détérioration du climat, on doit signaler la déforestation
+des montagnes et l'accroissement désordonné des terres alluviales qui en
+a été la conséquence. Enfin pendant tout le moyen âge et jusque dans les
+temps modernes, les monastères de la Toscane étaient possesseurs de
+grands viviers à poissons dans les Maremmes, et s'opposaient
+énergiquement à tous les travaux d'endiguement ou de colmatage qui
+auraient pu les priver, en tout ou en partie, de leurs précieuses
+réserves pour les semaines de carême. Nombre de tyranneaux des villes de
+l'intérieur étaient aussi fort aises de posséder quelque campagne bien
+malsaine dans la région des marais, car ils pouvaient de temps en temps
+se passer la fantaisie d'y exiler ceux dont ils voulaient se
+débarrasser, sans avoir les ennuis ou les remords d'un meurtre à
+commettre sans hypocrisie. Les rois d'Espagne avaient même eu soin
+d'acquérir la région la plus mortelle de la côte pour y installer des
+bagnes ou _presidios_; ainsi Talamone, qui avait été le grand port de la
+république de Sienne, fut changé en un véritable cimetière; tous les
+bannis y mouraient.
+
+De nombreux essais de bonification entrepris avec des idées fausses et
+sans l'expérience nécessaire n'ont pas été moins cruels dans leurs
+conséquences. Les divers gouvernements de la Toscane s'imaginant, avec
+Macchiavel et d'autres hommes d'État, qu'il suffirait de repeupler le
+pays pour lui rendre son antique salubrité, y envoyèrent en foule des
+colons appelés de diverses provinces de l'Italie, de la Grèce, de
+l'Allemagne; mais ces étrangers, qui d'ailleurs n'étaient pas reconnus
+propriétaires, et pour lesquels l'acclimatement était doublement
+périlleux, succombèrent en masse à chaque tentative. Les seuls moyens de
+restaurer le climat de l'ancienne Étrurie sont en premier lieu,
+d'intéresser les cultivateurs aux améliorations en leur concédant le
+sol, puis de mener à bonne fin les longues opérations de colmatage, de
+drainage, de reboisement, déjà commencées avec tant de succès. La
+construction du chemin de fer de la côte aide singulièrement au travail
+de restauration du climat; les assèchements et les plantations ont
+purifié l'air autour de mainte station. On peut citer en exemple les
+environs de Populonia, jadis inhabitables, et qui ont pu se repeupler
+graduellement. L'usine métallurgique de Follonica qui traite les fers de
+l'île d'Elbe au moyen des lignites abondants des mines du voisinage, est
+devenue aussi beaucoup plus importante; mais elle est encore presque
+entièrement abandonnée pendant la saison des fièvres.
+
+Les ancêtres des Toscans actuels, les Étrusques ou Tyrrhéniens, étaient,
+bien avant la domination romaine, la population prépondérante de
+l'Italie. Non-seulement ils occupaient tout le versant méridional des
+Apennins jusqu'aux bouches mêmes du Tibre; ils avaient aussi fondé dans
+la Campanie une ligue de douze cités, dont Gapoue était la plus
+importante, et comme trafiquants et pirates, ils s'étaient emparés de la
+mer qui, d'après eux, est encore désignée sous le nom de Tyrrhénienne.
+L'île de Capri était, du côté du sud, leur sentinelle avancée. La mer
+Adriatique leur appartenait également. Adria, Bologne qu'ils appelaient
+Felsina, Ravenne, Mantoue, étaient des colonies étrusques, et dans les
+hautes vallées des Alpes vivaient les Rètes ou Rétiens, leurs alliés et
+peut-être leurs frères par le sang. Et les Étrusques eux-mêmes, de
+quelle grande souche ethnique font-ils donc partie? C'est là un des
+problèmes les plus discutés de l'histoire. On les a dits Aryens,
+Ougriens, Sémites; on en a fait les frères des Grecs, des Germains, des
+Scythes, des Égyptiens, des Turcs; pour lord Lindsay, les Tyrrhéniens
+sont des Thuringiens! Cette question des origines étrusques n'a donc pu
+encore donner lieu qu'à des hypothèses; la langue même, facile à lire,
+car ses caractères ressemblent à ceux des autres alphabets italiques,
+mais non déchiffrée ou plutôt trop diversement traduite, n'a pas fourni
+la solution; les savants sont loin d'être unanimes pour approuver les
+interprétations proposées récemment par Corssen avec une grande
+assurance; d'après ce linguiste, que l'on a qualifié trop tôt «d'Oedipe
+du Sphinx étrusque», los Tyrrhéniens devraient ètre certainement
+rattachés par la langue aux autres populations italiotes.
+
+Parmi les divers portraits que les Étrusques nous ont laissés de leurs
+propres personnes sur les vases des nécropoles, le type le plus commun
+est celui d'hommes trapus, souvent obèses, vigoureux, larges d'épaules,
+au visage avancé, au nez courbe, au front large et fuyant, au teint
+foncé, au crâne un peu déprimé et couvert d'une chevelure ondulée, le
+plus souvent dolichocéphalés. Ce type n'est point celui de la majorité
+des Hellènes, ni de la plupart des Italiens. Parmi les monuments qu'ils
+ont laissés, on ne retrouve pas les _nuraghi_, ces constructions
+bizarres qu'élevèrent un si grand nombre les anciens habitants de la
+Sardaigne, de Malte, de Pantellaria; mais les dolmens sont nombreux. Les
+monuments funéraires que l'on a découverts et que l'on trouve encore par
+centaines et par milliers, non-seulement dans les limites de la Toscane
+actuelle, mais aussi jusque dans le voisinage immédiat de Rome, prouvent
+que les arts du dessin étaient arrivés en Étrurie à un haut degré de
+développement. Les peintures qui décoraient l'intérieur des caveaux, les
+bas-reliefs des sarcophages, les vases, les candélabres, les divers
+ustensiles de poterie et de bronze témoignent d'une intime parenté de
+génie entre les artistes étrusques et ceux de la Grèce et de l'Asie
+Mineure. L'architecture de leurs édifices prouve que, tout en se
+distinguant par une certaine originalité, ils étaient en rapport intime
+de civilisation commune avec les Hellènes des premiers âges. Ce sont eux
+qui furent dans les arts les initiateurs de Rome; les égouts de Tarquin,
+le plus ancien monument de la «Ville Éternelle», l'enceinte dite de
+Servius Tullius, la prison Mamertine, tous les restes de l'ancienne Rome
+royale, sont leur ouvrage. Les temples, les statues des dieux, les
+maisons elles-mêmes, ainsi que les objets d'ornement qui s'y trouvent,
+tout était étrusque. La louve de bronze que l'on voit au musée du
+Capitole et qui était le symbole même du peuple romain, paraît être la
+copie d'une œuvre des artistes d'Étrurie.
+
+Les vicissitudes de l'histoire, les influences diverses des
+civilisations et des cultes qui se sont succédé dans le pays, ont dû,
+avec l'aide des croisements ethniques, rendre les Toscans bien
+différents de leurs ancêtres les Étrusques. A en juger par les peintures
+de leurs nécropoles, ceux-ci avaient quelque chose de dur qui ne se
+retrouve nullement dans la population toscane; ils étaient aussi,
+semble-t-il, une nation de cuisiniers et de mangeurs, tandis que leurs
+descendants sont plutôt un peuple sobre. Le type actuel est celui
+d'hommes aimables, gracieux, spirituels, artistes, faciles à émouvoir,
+peut-être un peu trop souples de caractère. Les Toscans de la plaine,
+non ceux des Maremmes, sont les plus doux des Italiens; ils aiment à
+«vivre et à laisser vivre», et par leur mansuétude naturelle ils ont
+souvent réussi à rendre débonnaires jusqu'à leurs souverains. Un trait
+assez bizarre de caractère les distingue aussi parmi les autres
+habitants de la Péninsule: quoique fort braves quand une passion les
+entraîne, ils ont une répugnance extraordinaire pour la vue de la mort;
+ils se détournent du cadavre avec horreur, ce qui tient sans doute à la
+persistance d'antiques superstitions. Le Tyrrhénien cachait toujours les
+tombeaux; cependant son grand culte était celui des morts.
+
+Quels que soient d'ailleurs les traits par lesquels les Toscans
+ressemblent encore à leurs aïeux, ils ont eu comme eux leur époque de
+prépondérance en Italie, et ils sont encore, à certains égards, les
+premiers de la nation. Après l'époque romaine, quand le mouvement de la
+civilisation se fut déplacé vers le nord, la vallée de l'Arno se
+trouvait admirablement placée pour devenir le grand centre d'activité,
+non-seulement pour la péninsule italienne, mais encore pour tout le
+continent européen. Les communications à travers la barrière des Alpes
+étaient encore difficiles et redoutées, et par conséquent les relations
+de peuple à peuple devaient en grande partie s'établir par eau entre le
+littoral de la Toscane et les rivages de la France et de l'Espagne. En
+outre, les massifs des Apennins, offrant aux habitants l'avantage de les
+protéger au nord contre le climat et contre les envahisseurs barbares,
+se développent autour d'eux en un large circuit de manière à leur
+ménager de grandes et fertiles vallées tournées vers la mer
+Tyrrhénienne. La Toscane était donc une région favorisée et ses
+habitants si intelligents surent bien profiter de tous ces priviléges
+que leur assurait la position géographique. Le travail était la grande
+loi des Florentins; tous, sans exception, devaient avoir un état. Tandis
+que Pise disputait à Gênes et à Venise la suprématie des mers, Florence
+était plus que toutes les autres cités le siége des grandes spéculations
+commerciales, la ville riche par excellence, qui, par le commerce de
+l'argent, étendait son réseau d'affaires sur toutes les contrées de
+l'Europe.
+
+Mais la Toscane ne devint pas seulement un pays de négoce et
+d'industrie; sa période de prospérité fut aussi pour l'esprit humain le
+moment d'une véritable floraison. Ce que la république d'Athènes avait
+été deux mille années auparavant, la république de Florence le fut à son
+tour; pour la deuxième fois s'éleva un de ces grands foyers de lumière
+dont les reflets nous éclairent encore. Ce fut un vrai renouveau de
+l'humanité. La liberté, l'initiative, et avec elles les sciences, les
+arts, les lettres, tout ce qu'il y a de bon et de noble dans ce monde se
+produisit avec un joyeux élan que les générations avaient depuis
+longtemps perdu. Le souple génie des Toscans se révéla dans tous les
+genres de travaux; parmi les grands noms de l'histoire, les Florentins
+peuvent revendiquer comme leurs beaucoup des plus grands. Quels hommes
+ont exercé dans le monde de l'intelligence et des arts une action plus
+puissante que Giotto, Orgagna, Masaccio, Michel-Ange, Léonard de Vinci,
+Andrea del Sarto, Brunelleschi, Dante, Savonarole, Galilée, Macchiavel?
+C'est aussi un Florentin, Amerigo Vespucci, qui a donné son nom au
+continent nouveau découvert de l'autre côté de l'Atlantique. On a voulu
+voir une injustice de la destinée, ou même l'effet d'une odieuse
+supercherie des hommes dans cette substitution du nom du géographe et
+voyageur astronome Amerigo à celui du marin Colomb dans l'appellation du
+Nouveau Monde; mais au point de vue de l'histoire, c'est justice qu'il
+en soit ainsi. L'Espagne monarchique gardait jalousement le secret de
+ses découvertes; il est donc tout naturel que son représentant en ait
+partiellement perdu l'honneur. Mais Florence, la ville républicaine où
+la science était le plus aimée pour elle-même, où les récits de voyages
+trouvaient le plus de lecteurs et d'où les nouvelles se répandaient le
+plus librement en Europe, n'avait aucun intérêt à cacher dans ses
+archives les récits et les descriptions de son fils Amerigo. C'est par
+ses écrits, et notamment par sa fameuse lettre de 1503, que le grand
+événement de la découverte obtint le plus de prise sur l'esprit de ses
+contemporains; on traduisit en toutes les langues ce merveilleux récit,
+la description à la fois savante et imagée de ces contrées, «qui doivent
+être prochaines du paradis terrestre, s'il en existe un sur la Terre,»
+et par suite on en vint tout naturellement à donner le nom du savant
+florentin au Nouveau Monde. D'ailleurs, Colomb prétendit jusqu'à sa mort
+avoir découvert le Japon et les côtes orientales de l'Asie, tandis que
+Vespucci, dès l'année 1501, donnait le nom de _novus mundus_ au
+continent nouvellement découvert. En 1507, Martin Waldzemüller, de
+Saint-Dié, avait formellement proposé la dénomination d'Amérique,
+ratifiée par ses contemporains et la postérité.
+
+C'est aussi à l'immense privilége de sa liberté, au génie de ses
+écrivains, à l'influence exercée par ses poëtes sur le développement
+intellectuel de l'Italie que Florence doit d'avoir donné son dialecte à
+la Péninsule entière, des Alpes à la mer de Sicile. Évidemment, ce n'est
+point une ville éloignée du centre, telle que Gênes, Venise ou Milan,
+Naples, Tarente ou Palerme, qui aurait pu faire de son idiome la langue
+policée de tous les Italiens; mais, au premier abord, on s'étonne que
+Rome, l'antique cité reine, celle d'où le latin vint s'imposer au monde,
+n'ait pas devancé Florence dans la création de l'italien littéraire:
+c'est qu'au lieu de vivre de la libre vie des républiques italiennes,
+elle s'attachait, au contraire, au culte du passé; la langue même
+qu'elle s'efforçait de maintenir était morte. La cité des papes n'avait
+d'autre littérature que des actes rédigés en un latin plus ou moins bien
+imité de celui de Cicéron. A Rome, l'italien populaire devait rester un
+patois; tandis qu'à Florence il devenait une langue, en dépit de
+l'accent guttural légué par les Étrusques, et les Romains n'ont eu que
+la part, d'ailleurs fort importante, de donner à cette langue leur belle
+prononciation musicale. On sait quel charme de poésie délicate et pure
+s'exhale des _ritornelli_ chantés dans les veillées par les paysans de
+la Toscane; on sait aussi de quelle puissance a été le beau dialecte
+florentin pour l'instauration de l'Italie au nombre des peuples
+autonomes. Les fanatiques de Dante ont raison, jusqu'à un certain point,
+de dire que l'unité nationale était fondée d'avance du jour où le grand
+poëte avait forgé sa belle langue sonore et ferme de tous les dialectes
+parlés dans la Péninsule. N'est-ce pas dans l'admirable idiome
+florentin, et à Florence même, que de 1815 à 1830, se prépara par la
+littérature et la propagande ce grand mouvement intellectuel d'où sortit
+en grande partie l'indépendance politique de la nation?
+
+De même que la position géographique de la Toscane fait comprendre en
+grande partie l'influence qu'elle a exercée sur l'Italie et sur le reste
+du monde, de même sa configuration intime explique son histoire
+particulière. L'Apennin, l'Anti-Apennin et les groupes de montagnes qui
+s'élèvent au sud de l'Arno la divisent en de nombreux bassins séparés où
+devaient naître des républiques distinctes. Au temps des Tyrrhéniens,
+l'Étrurie était une confédération de cités; au moyen âge et jusqu'aux
+approches des temps modernes, où se sont formées les grandes
+agglomérations politiques, la Toscane fut un ensemble de démocraties,
+tantôt alliées, tantôt en lutte, mais très-semblables les unes aux
+autres par le génie. Depuis, les changements de toute espèce qui se sont
+produits dans les conditions politiques et économiques du pays ont fait
+varier singulièrement l'importance et la population des communes, mais
+la plupart des cités libres du moyen âge et même quelques-unes de celles
+que fondèrent les anciens Étrusques ont gardé un rang considérable parmi
+les villes provinciales de l'Italie.
+
+[Illustration: FLORENCE. Dessin de P. Benoist, d'après une photographie
+de J. Lévy.]
+
+Florence (_Firenze_), qui naguère fut la capitale de passage du royaume
+et qui reste l'un de ses chefs-lieux naturels, n'est pas une de ces
+fondations des antiques Tyrrhéniens; simple colonie romaine, elle est
+d'un âge moderne, en comparaison de tant d'autres localités italiennes.
+Durant tout l'empire, elle fut sans grande importance; la dominatrice de
+la contrée était la vieille cité de Fiesole, qui s'élève au nord sur les
+collines et que les Florentins devaient ruiner un jour et priver de ses
+colonnes et de ses statues pour en enrichir leurs propres monuments.
+L'accroissement rapide de Florence pendant les siècles du moyen âge
+provient de ce qu'elle était alors une étape nécessaire sur le chemin
+qui, de l'Allemagne et de la Lombardie, mène par Bologne dans l'Italie
+méridionale. Tant que l'initiative était partie de Rome, tous ceux qui
+voulaient se rendre de la vallée du Tibre vers le versant opposé de
+l'Apennin se hâtaient de franchir la montagne au plus près et
+redescendaient au bord de l'Adriatique vers Ancone ou Ariminum. Lors de
+l'abaissement de Rome, quand le reflux des peuples barbares s'opéra dans
+la direction du nord au sud, le chemin naturel devint celui qui des
+plaines lombardes gagne la vallée de l'Arno par les brèches de l'Apennin
+toscan. La route de guerre étant en même temps une route de commerce, un
+grand centre d'échanges et d'industrie devait naître dans l'admirable
+bassin. La «Ville des Fleurs» grandit, prospéra et devint la merveille
+que l'on voit aujourd'hui. Mais ses richesses même lui devinrent
+fatales. Les banquiers, dont les coffres recevaient une grande part des
+trésors de l'Europe, se firent peu à peu les maîtres de la république.
+Les Medici prirent le titre de «princes de l'État», et telle était la
+force d'impulsion donnée par la liberté première, que leur domination
+coïncide tout d'abord avec l'efflorescence de l'art; mais bientôt les
+caractères s'avilirent, les citoyens se changèrent en sujets et
+cessèrent de vivre par la vie de l'esprit.
+
+Comme aux beaux temps de la liberté républicaine, Florence a toujours
+dans son travail d'abondantes sources de revenus. Elle a ses fabriques
+de soieries et de lainages, ses ateliers de chapeaux de paille, de
+mosaïques, de porcelaines, de «pierres dures» et d'autres objets qui
+demandent du goût et de la dextérité de main. Mais tout ce travail d'art
+et d'industrie, joint aux produits agricoles de la plaine et au
+mouvement commercial apporté par les routes et les chemins de fer qui
+convergent dans ses murs, n'en ferait qu'une grande ville italienne, si
+elle n'avait la beauté de ses monuments; c'est à eux qu'elle doit d'être
+un des centres d'attraction du monde entier et le principal rendez-vous
+des artistes. Plus que toute autre cité de l'Italie, plus même que
+Venise, Florence la «Belle» est riche en chefs-d'oeuvre de
+l'architecture du moyen âge et de la Renaissance. Ses musées, les
+Uffizi, le palais Pitti, l'Académie des Arts, sont parmi les plus beaux
+de l'Europe et contiennent plusieurs de ces oeuvres capitales qui sont
+le trésor le plus précieux du genre humain; ses bibliothèques, la
+Laurentienne, la Magliabecchiana, sont riches en manuscrits, en
+documents, en livres rares. La ville, quoique sombre d'aspect, est
+elle-même un musée par ses palais, ses tours, ses églises, les statues
+de ses rues et de ses places, ses maisons qui tiennent de la forteresse
+et du palais. Le dôme de Brunelleschi, le campanile de Giotto, qui,
+d'après les ordres de la République, devait être «plus beau que
+l'imagination ne peut le rêver», le Baptistère et son incomparable porte
+de bronze, la place de la Seigneurie, le couvent de San Marco, le noir
+palais Strozzi, d'une architecture à la fois si sobre et si belle, tant
+d'autres monuments encore font de Florence une cité d'enchantement. En
+parcourant l'admirable ville et en contemplant ses édifices, on comprend
+le noble langage du conseil communal à son architecte Arnolfo di Lapo:
+«Les œuvres de la commune ne doivent point être entreprises si elles ne
+sont conçues de manière à répondre au grand cœur, composé de ceux de
+tous les citoyens, unis en un même vouloir.»
+
+L'admirable campagne au milieu de laquelle la ville est mollement assise
+en rehausse la beauté; tous les voyageurs gardent un souvenir
+ineffaçable des promenades qui longent l'Arno, des collines de San
+Miniato, de Bello Sguardo, du promontoire pittoresque où se groupent les
+villas et les masures de l'antique Fiesole des Étrusques. Par malheur,
+le climat de Florence laisse fort à désirer; souvent les vents se
+succèdent par de brusques alternatives, et pendant l'été la chaleur est
+accablante: _il caldo di Firenze_ est passé en proverbe dans toute
+l'Italie. Il faut dire que l'étroitesse des rues, et, pour une certaine
+part, la négligence des lois de l'hygiène, rendent la mortalité annuelle
+supérieure à celle de la plupart des grandes villes du continent. Au
+moyen âge, ce fut également l'une des cités que la peste ravagea le
+plus. Lors du fléau que raconte Boccace, en lui donnant pour contraste
+ses histoires joyeuses, près de cent mille habitants succombèrent, les
+deux tiers de la population. En comparant la situation géographique de
+Florence à celle d'Empoli, ville industrieuse qui se trouve à l'ouest,
+dans une vaste plaine des mieux aérées, Targioni Tozetti regrette qu'on
+n'ait pas donné suite, en 1260, au projet de détruire Florence pour en
+transporter les habitants dans les campagnes d'Empoli.
+
+Dans la haute vallée de l'Arno, la seule ville de quelque importance est
+Arezzo, antique cité des Étrusques et centre de l'une des républiques
+les plus prospères du moyen âge. Arezzo se vante, comme Florence, de
+respirer un «air si subtil, qu'il rend subtils les esprits eux-mêmes»,
+et la liste de ses savants et de ses artistes est, en effet, l'une des
+plus longues dont puisse se vanter une ville d'Italie; mais, de nos
+jours, Arezzo est bien déchue et n'a plus guère que ses grands souvenirs
+et les monuments de son passé. Cortona, située plus au sud, non loin du
+lac de Trasimène, dispute aux cités les plus antiques de l'Italie
+l'honneur d'être la plus ancienne; mais les restes de sa grandeur ont
+disparu. Sienne, la ville du beau langage, Sienne, qui fut jadis la
+dominatrice de toutes les régions de collines situées entre les bassins
+de l'Arno et de l'Ombrone, a dû subir, comme Arezzo et Cortona, de longs
+siècles de décadence, en grande partie peut-être par la faute de ses
+propres habitants qui peuplent dix-sept quartiers distincts, formant
+autant de cités dans la cité, toutes animées les unes contre les autres
+d'implacables rancunes; Sienne n'est donc plus, comme elle le fut jadis,
+la rivale de Florence par la population, la puissance, l'industrie, mais
+elle peut toujours se comparer à la ville de l'Arno par la beauté de ses
+monuments qui sont l'idéal du gothique italien, par ses œuvres d'art,
+dues en grande partie aux peintres de sa propre école, par l'originalité
+de ses rues et de ses places, par sa position magnifique sur les pentes
+de trois collines et sur les arêtes de leurs contre-forts. Chiusi, l'une
+des plus puissantes cités de l'antique Étrurie, n'a plus que ses
+hypogées, où les archéologues vont en pèlerinage, et dépend maintenant
+de la ville de Montepulciano, dont les coteaux, produisant le «roi des
+vins», dominent au nord la plaine et ses nappes d'eau. Quant à Volterra,
+qui avait encore au moyen âge une population considérable, ce n'est plus
+qu'une petite ville morne d'aspect et que les talus infertiles de ses
+collines rendent plus morne encore. Volterra, disposée en forme de main
+aux doigts étendus sur les arêtes de son plateau raviné, se trouve en
+dehors de toute grande voie de communication naturelle, et si dans le
+voisinage elle n'avait des salines, qui produisent de sept à huit mille
+tonnes de sel par an, ses importantes carrières d'albâtre, les riches
+mines de cuivre de Monte-Catini, des bains sulfureux et les fameuses
+lagunes de borax, elle ne serait probablement qu'un simple groupe de
+maisons éparses au milieu des ruines. D'ailleurs, ce qu'elle a de plus
+intéressant, ce sont les débris de ses murs cyclopéens, où l'on voit
+encore deux grandes portes, et les centaines de sarcophages et autres
+restes de l'art des Étrusques conservés dans son riche musée.
+
+De l'autre côté de l'Arno, à la base méridionale des Apennins, les cités
+qui avaient de l'importance au moyen âge sont restées industrielles et
+populeuses parce que leur position commerciale a gardé toute sa valeur.
+Prato, où la vallée de l'Arno a ses plus grandes dimensions, est un
+centre agricole important, est riche en usines métallurgiques et possède
+en outre de riches carrières de serpentine qui ont servi à la décoration
+des plus beaux édifices de la Toscane et de sa propre église, célèbre
+par la merveilleuse chaire de Donatello, sculptée à l'angle extérieur de
+la façade; Pistoja, où descend le chemin de fer des Apennins, que d'en
+bas on voit escalader les pentes et franchir las ravins en longues
+sinuosités, est une ville de manufactures très-actives. Pescia,
+Capannori, aux innombrables maisons éparses dans la campagne, «jardin de
+la Toscane,» Lucques «l'Industrieuse», célèbre par les tableaux de fra
+Bartolommeo, sont également des communes où le travail est incessant.
+Par la beauté de ses cultures, le bassin du Serchio, assaini par les
+maraîchers, est vraiment incomparable. Quand on se promène sur les
+larges remparts de Lucques, à l'ombre des rangées d'arbres puissants qui
+étalent leur branchage, d'un côté vers la ville, ses tours et ses
+coupoles, de l'autre vers les campagnes, on jouit d'un spectacle
+merveilleux. Les prairies et les vergers, les villes qui se révèlent par
+la blancheur de leurs façades au milieu de la verdure, les collines
+lointaines portant une tour au sommet, la beauté riante de tout ce que
+l'on embrasse dans le vaste horizon, laissent une grande impression de
+paix: il semble que dans un pays si fécond et si beau, la population
+doive être heureuse. Et si l'on peut en croire d'enthousiastes
+écrivains, il serait vrai, en effet, que les paysans lucquois, ceux du
+val de Nievole, dans le bassin de la Pescia, et les cultivateurs de la
+basse Toscane, en général, sont fortunés en comparaison des laboureurs
+du reste de l'Italie. Métayers pour la plupart, et métayers à longs
+termes, ils sont à demi propriétaires du sol; leur part de produits est
+sauvegardée par des conventions traditionnelles; en travaillant, ils ont
+la satisfaction de peiner en partie pour eux-mêmes, et la terre n'en est
+que mieux cultivée. Pourtant elle ne leur suffit pas, car ils sont
+obligés d'émigrer en foule, pour aller chercher de l'ouvrage, que
+d'ailleurs ils trouvent facilement, car les Lucquois sont célèbres dans
+toute l'Italie et même à l'étranger par leur zèle au labeur. Un grand
+nombre d'entre eux vont périodiquement en Corse pour semer et récolter à
+la place des paresseux propriétaires. En été, plus de deux mille
+cultivateurs de Capannori sont toujours absents de leur patrie. Les
+émigrants lucquois ont aussi la spécialité du rémoulage.
+
+La haute vallée du Serchio, connue sous le nom de Garfagnana et dont le
+débouché naturel est la ville de Lucques, n'a pas des habitants moins
+industrieux que ceux de sa métropole, naguère capitale d'un état
+souverain. Toutes les pentes des collines qui s'avancent en contre-forts
+des Apennins et des Alpes Apuanes, sont cultivées en gradins, dont
+l'étagement régulier ne nuit point à la beauté du paysage, grâce à la
+multitude des arbres et à la variété des cultures. Castelnovo, le
+chef-lieu de cette vallée de Garfagnana, l'une des plus belles et des
+plus pittoresques de l'Italie, occupe elle-même, sur un promontoire
+limité par le Serchio et par la Torrita, issue des formidables défilés
+de l'Altissimo, un des sites les plus admirables de cette admirable
+contrée. C'est dans les environs que se parle, dit-on, le meilleur
+italien populaire, encore supérieur à celui de Sienne, à cause de
+l'adoucissement des gutturales; c'est aussi dans cette région que le
+doux génie toscan a inventé ses plus beaux chants.
+
+La vallée de la Magra, dont le bassin supérieur, au cœur des Apennins,
+enferme la petite ville de Pontremoli et les nombreux villages de sa
+commune, est plus fréquentée que la Garfagnana, à cause de son grand
+chemin, de Parme au golfe de la Spezia. La partie inférieure de cette
+vallée, dite la Lunigiana, du nom de l'antique cité disparue de Luni,
+n'est pas moins belle que la vallée parallèle du Serchio et, de plus,
+elle offre les magnifiques tableaux que forment les promontoires, les
+plages et les villes maritimes entourées d'oliviers. C'est à l'issue de
+cette vallée, au sud de la charmante Sarzana, que les Alpes Apuanes, en
+se rapprochant de la mer, forment ce défilé si important dans l'histoire
+où se trouvent les villes de Carrara et de Massa, dépendant
+administrativement de l'Émilie, quoique par le versant, le climat, les
+mœurs, les relations d'affaires, elles se rattachent à la Toscane.
+Carrara, dont le nom signifie simplement «carrière», est la ville qui a
+remplacé Luni comme lieu d'expédition des beaux marbres blancs que la
+statuaire demande aux montagnes voisines et dont le mètre cube vaut
+jusqu'à près de 2,000 francs pour les qualités les plus précieuses; les
+hauteurs environnantes sont perforées de sept cent vingt carrières, dont
+environ trois cents sont en pleine exploitation; la ville entière est
+comme un immense atelier de sculpture et possède une académie qui a
+formé des maîtres célèbres. Massa, plus favorisée que Carrara par la
+douceur du climat, a des marbres moins beaux, mais d'autant plus
+employés pour les travaux courants de l'industrie; on les exploite
+depuis 1836. Quant aux marbres de Serravezza, qui proviennent de
+l'Altissimo et d'autres montagnes méridionales de la chaîne Apuane, dans
+le voisinage de la ville de Pietra Santa, il en est qui sont aussi beaux
+que ceux de Carrare. Michel-Ange, qui les appréciait fort, employa trois
+années à construire la route qui devait faciliter l'accès des plus
+belles couches; d'ailleurs la ville de Florence avait commencé
+d'utiliser ce marbre depuis longtemps déjà: ce sont les carrières de
+Serravezza qui ont fourni les dalles blanches du fameux campanile[81].
+Les carrières et les mines des environs donnent aussi des ardoises, du
+fer, du plomb, de l'argent.
+
+[Note 81: Carrières de marbre des Alpes Apuanes, en 1873:
+
+ Extraction. Valeur.
+
+Carrare 89,000 tonnes. 9,000,000 fr.
+Massa 16,000 » 1,500,000 »
+Serravezza 20,000 » 1,800,000 »
+ ________________ ________________
+ 134,000 tonnes. 12,300,000 fr.
+]
+
+Ces villes du défilé marin des Alpes Apuanes devaient progresser en
+raison du la prospérité générale, tandis que Pise, la grande république
+commerciale de la Toscane au moyen âge, devait fatalement déchoir,
+lorsque la cause de sa grandeur eut disparu. Quand même elle n'aurait
+pas eu à souffrir de la concurrence de Gênes, sa puissante rivale, quand
+même sa flotte n'aurait pas été anéantie par les Génois, vers la fin du
+treizième siècle, enfin les tours et les magasins du port n'eussent-ils
+pas été rasés, Pise ne pouvait éviter la décadence. Les alluvions de son
+fleuve, ne cessant d'empiéter sur la mer, ont fini par obstruer
+complétement l'ancien _porto Pisano_, situé jadis à treize kilomètres au
+sud de la bouche de l'Arno; en 1442, il n'y avait plus que 5 pieds
+d'eau; un siècle plus tard, les petites barques de rameurs pouvaient
+seules y entrer; il fut alors définitivement abandonné, et maintenant il
+n'en reste plus de traces. Au siècle dernier, on disputait sur
+l'emplacement qu'il fallait lui attribuer; d'autres cités devaient donc
+succéder à Pise comme intermédiaires des échanges de la Toscane. _Pisa
+morta_, «Pise la morte,» a du moins gardé des restes admirables de son
+passé; elle a son étonnante cathédrale, immense écrin d'objets précieux,
+son baptistère de forme si élégante, son _Campo santo_ et les célèbres
+fresques d'Orgagna et de Gozzoli qui le décorent, sa bizarre tour
+penchée qui, sans plaire au regard, n'en est pas moins une des grandes
+curiosités de l'Italie, et qui commande l'admirable panorama des monts
+Pisans et des plaines alluviales de l'Arno et du Serchio. Bien affaiblie
+pour le commerce, mais toujours fort importante comme centre agricole,
+Pise vit pour la pensée, grâce à son université, l'une des meilleures de
+l'Italie. Enfin, elle a ce que nul changement d'itinéraire dans le
+mouvement des échanges ne peut lui ravir, son doux climat sédatif, dont
+les étrangers du nord viennent en grand nombre jouir pendant l'hiver.
+
+Livourne ou Livorno fut l'héritière commerciale de Pise, et ses navires
+n'ont cessé de suivre les mêmes escales vers les ports du Levant.
+Débouché naturel des riches bassins de la Toscane, Livourne est un
+marché beaucoup plus actif que ne le ferait supposer la forme du
+littoral: c'était naguère le deuxième port de l'Italie; il venait
+immédiatement après Gênes par ordre d'importance, mais Naples l'a
+récemment dépassé[82]. Les milliers de Juifs espagnols et portugais qui
+s'y réfugièrent et qui ont attiré depuis beaucoup d'autres compatriotes
+ont su largement développer les ressources de cette ville. Étudiée au
+point de vue architectural, c'est l'une des moins intéressantes de
+l'Italie, mais comme monument du travail humain, elle est des plus
+curieuses: pour l'asseoir, il a fallu consolider la terre marécageuse,
+tandis que pour donner accès aux navires il a fallu creuser des bassins
+et des canaux. On a ainsi tracé tout un réseau de lagunes, à côté
+d'îlots également artificiels, méritant bien le nom de «Petite Venise»
+qui lui a été donné. Un brise-lames construit en pleine mer signale de
+loin l'entrée du port de Livourne. Plus au large, la tour de la Meloria,
+bâtie sur un écueil et que les marins inexpérimentés croiraient être une
+voile blanche, rappelle la terrible bataille navale où la flotte pisane
+fut anéantie par les Génois[83].
+
+[Note 82: Mouvement du port et du district de Livourne, en 1873:
+
+Port 10,780 navires, jaugeant 1,822,000 tonneaux.
+Ensemble du district 22,043 » » 2,226,400 »
+]
+
+[Note 83: Communes (ville et banlieue) de Toscane ayant plus de
+10,000 habitants, en 1871:
+
+Florence (Firenze) 167,000 hab.
+Livourne (Livorno) 98,000 »
+Lucques (Lucca) 68,000 »
+Pise (Pisa) 50,000 »
+Capannori (campagne de Lucques) 48,000 »
+Prato 40,000 »
+Arezzo 34,000 »
+Carrare (Carrara) 24,000 »
+Cortona 25,000 »
+Sienne (Siena) 23,000 »
+Massa 16,000 »
+Empoli 15,000 »
+Pontremoli 14,000 »
+Volterra 13,000 »
+Montepulciano 12,700 »
+Pistoja 12,500 »
+Viareggio 12,250 »
+Pescia 12,000 »
+Pietra Santa 12,000 »
+Bagni di Lucca 10,000 »
+]
+
+[Illustration: N° 80--PORT DE LIVOURNE.]
+
+La Toscane continentale se complète par une Toscane insulaire, reste de
+l'isthme qui réunissait autrefois les îles de Corse et de Sardaigne à la
+terre ferme. Ces îles, que le navigateur voit surgir devant lui du
+milieu des eaux bleues, puis qui s'abaissent graduellement et
+s'évanouissent au loin dans le sillage, donnent un grand charme de
+beauté aux parages toscans de la mer Tyrrhénienne.
+
+L'île d'Elbe, jadis petit royaume de Napoléon, est la terre principale
+de l'archipel toscan[84]. Elle est beaucoup plus grande à elle seule que
+tous les autres îlots: Giglio, aux belles carrières de granit;
+Monte-Cristo, semblable à une énorme pyramide surgissant de la mer à
+plus de 600 mètres; la belle Pianosa, couverte de sa forêt d'oliviers;
+Capraja, la génoise, aux maisons blanches groupées dans un cirque de
+granit rose; Gorgona, simple colline hérissée de broussailles. Ancienne
+dépendance de Populonia l'étrusque, l'île d'Elbe est un pittoresque
+massif de montagnes. Un détroit, peu profond et parfois dangereux à
+cause des vagues clapoteuses qui viennent se briser sur les deux îlots
+de Cerboli et de Palmajola, portant chacun sa vieille tour, sépare ses
+rives abruptes des promontoires de Piombino, où les navires devaient
+aborder jadis pour payer les droits de péage et se faire délivrer un
+«plomb» en signe d'acquit.
+
+[Note 84:
+
+Superficie de l'île 22,000 hectares.
+Population, en 1871 24,000 habitants.
+]
+
+A l'extrémité occidentale de l'île s'élève le groupe des monts
+granitiques de Capanne, haut de plus de 1,000 mètres; à l'autre
+extrémité, celle qui fait face au continent, des roches de serpentine
+arrondissent leurs cimes en forme de coupoles jusqu'à l'altitude de 500
+mètres; au centre de l'île s'élèvent d'autres sommets de formations
+diverses, recouverts de broussailles. La variété des roches est
+très-grande pour un si petit espace: avec les granits de plusieurs
+époques et les serpentines se trouvent aussi des couches de kaolin et
+des marbres de diverses espèces, notamment un marbre blanc comme celui
+de Carrare. Les cristaux remarquables, les pierres précieuses se
+rencontrent en si grand nombre à l'île d'Elbe, qu'on l'a comparée à un
+grand cabinet de minéralogie.
+
+Jadis exposés aux fréquentes incursions des pirates, les habitants de
+l'île avaient dû se réfugier dans l'intérieur et sur les promontoires
+escarpés; c'est là qu'on voit les belles ruines de leurs forteresses ou
+des villages encore habités. L'antique cité, fièrement nommée Capoliberi
+ou «mont des Hommes libres», et que l'on considère comme une sorte
+d'acropole, est une de ces bourgades encore peuplées. Grâce au retour de
+la paix maritime et à l'appel du commerce, la plupart des habitants sont
+descendus vers les «marines» et les villes du littoral, Porto-Ferrajo,
+que l'on a ceint de fortifications, Porlo-Longone, Marciana, Rio.
+Marins, pêcheurs de thons ou de sardines, sauniers, vignerons ou
+jardiniers, tous ont du travail en abondance, car l'île est riche en
+ressources de toute sorte. D'ailleurs, les habitants sont hospitaliers
+et vraiment Toscans par la douceur. Quoique proches voisins des Corses,
+ils n'ont point leurs mœurs féroces de guerre et de vendetta.
+
+La grande importance économique de l'île d'Elbe ne provient ni de ses
+vins, ni de ses pêcheries, ni de ses salines, ni de son commerce
+maritime[85], mais de ses gîtes de fer, sinon les plus riches, du moins
+les mieux exploités qui existent dans le monde méditerranéen. Ces
+puissantes masses ferrugineuses, qui recouvrent une superficie d'environ
+250 hectares, se dressent en falaises à l'extrémité nord-orientale de
+l'île. Du continent déjà on en remarque les escarpements rouillés; les
+eaux qui en découlent sont rouges de matières ocreuses, et le sable des
+plages est tout noir des débris du métal. Les ouvriers, parmi lesquels
+se trouvent en grand nombre des «internés» de l'Italie méridionale,
+abattent à même le minerai, que l'on traîne ensuite vers l'embarcadère
+de Rio ou qui descend tout seul par des chemins de fer automoteurs. Les
+vides immenses produits par l'exploitation ressemblent à de vastes
+cratères, et la couleur de la roche, rouge sombre, violacée ou noirâtre,
+ajoute à l'illusion. Les déblais que le travail de cent générations
+successives d'ouvriers a rejetés de ces cratères depuis vingt-cinq ou
+trente siècles, ont des proportions qui confondent l'imagination du
+spectateur. La poussière ferrugineuse, stratifiée en couches dont la
+couleur diffère suivant la nature des débris qui les composent, s'est
+accumulée en véritables montagnes de 100 et de 200 mètres de hauteur,
+aux talus recouverts de la végétation des maquis. La fouille au pic et à
+la pelle suffit pour désagréger ces amas, qui représentent au moins cent
+millions de tonnes de minerai. Quant aux mines proprement dites, elles
+pourraient, sans s'épuiser, fournir encore pendant vingt siècles un
+million de tonnes par an à la consommation du monde, soit de cinq à dix
+fois plus chaque année qu'elles n'en donnent actuellement. Les minerais
+exploités dans les gîtes de l'île d'Elbe ont, en outre, le grand
+avantage pour l'industrie moderne de pouvoir être facilement transformés
+en acier. La pierre d'aimant ou «calamite» entre pour une forte
+proportion dans les minerais de l'un des gisements, celui de Calamita;
+c'est la pierre qui, placée sur un rondin de liége et flottant librement
+dans un vase, servait jadis aux marins de la Méditerranée pour se
+diriger sur les eaux, quand se voilait l'étoile polaire.
+
+[Note 85: Mouvement des ports de l'île, en 1873: 9,162 navires d'un
+port de 423,500 tonnes.]
+
+
+
+
+V
+
+LES APENNINS DE ROME, LA VALLÉE DU TIBRE, LES MARCHES ET LES ABRUZZES.
+
+
+Au point de vue géographique, la partie de la Péninsule qui a Rome pour
+chef-lieu naturel est le tronc du grand corps de l'Italie maritime:
+c'est là que les montagnes des Apennins atteignent leur plus grande
+hauteur; c'est aussi là que se ramifie le plus vaste système
+hydrographique au sud de la vallée du Pô; mais, quoique le rôle
+historique le plus important lui ait jadis appartenu, la population y
+est plus clair-semée et la quantité annuelle du travail y est moins
+importante que dans toutes les autres grandes régions de l'Italie[86].
+
+[Note 86:
+
+ Superficie Population en 1871. Population kilom.
+
+Rome 11,790 kil. car. 836,700 hab. 71
+Ombrie 9,633 » 549,600 » 57
+Marches 9,714 » 915,420 » 94
+Abruzzes 12,686 » 918,770 » 72
+ ________________ ______________ __
+ 43,823 kil. car. 3,220,490 hab. 74
+]
+
+Dans leur ensemble, les Apennins romains s'élèvent en un rempart
+absolument parallèle au rivage de la mer Adriatique. Au littoral à peine
+infléchi qui se prolonge du nord-ouest au sud-est, de Rimini à Ancône,
+puis à la côte, plus rectiligne encore, qui d'Ancône à la bouche du
+Tronto prend une direction peu divergente du méridien, correspond
+exactement la crête des montagnes, que les marins voient se dresser
+au-dessus de la zone verdoyante du rivage. De ce côté, la chaîne paraît
+tout à fait régulière: sommet se montre après sommet, chaînon latéral
+succède à chaînon latéral, les vallées qui descendent de l'Apennin sont
+toutes parallèles les unes aux autres et normales à la côte; la pente
+générale des monts est partout fortement inclinée vers la mer, et la
+succession des assises géologiques, jura, craie, terrains tertiaires, se
+maintient la même, des arêtes que blanchissent les neiges aux
+promontoires que vient laver le flot. La seule irrégularité qui se
+présente dans cette ordonnance de l'architecture orographique provient
+du groupe de collines, presque détachées de l'Apennin, qui forment
+l'éperon d'Ancône. D'ailleurs cet angle du rivage, semblable à la clef
+de voûte d'une arcade, répond à l'angle de tout le système des Apennins:
+c'est précisément en face que se reploie l'axe des monts. Cette région
+de l'Italie est la contre-partie naturelle de l'Apennin ligure. Ancône
+correspond à Gênes; les deux rives qui s'étendent, l'une vers l'Émilie,
+l'autre vers la presqu'île du Monte Gargano, rappellent les deux
+«rivières» du Ponent et du Levant; seulement, le profil du littoral et
+des monts se dessine en sens inverse. Comme l'Apennin ligure, celui
+d'Ancône ne laisse à sa base qu'une étroite bande de terrain; en maints
+endroits la route qui longe le bord de la mer doit y contourner en
+corniche les escarpements des roches, et les villes, trop resserrées sur
+la plage, sont obligées d'escalader les promontoires; cependant cette
+contrée riveraine de l'Adriatique est moins bien défendue par la nature
+que la Ligurie. Au nord, elle s'ouvre largement sur les plaines du Pô,
+et du côté de l'ouest elle est facilement accessible par les plateaux
+qui flanquent la crête principale des Apennins; aussi les puissances
+limitrophes n'ont-elles cessé pendant tout le moyen âge, et même tout
+récemment encore, de lutter pour la possession de ce territoire: de là
+le nom de Marches, synonyme de frontière disputée, qui lui a été donné.
+Chaque ville y est une forteresse perchée sur un monticule ou sur une
+arête. Des indigènes qui ne connaîtraient aucune autre région de la
+Terre pourraient croire que chaque cime doit avoir son diadème de dômes
+et de tours.
+
+Comme les Apennins étrusques, ceux qui forment la limite commune entre
+le versant des Marches et celui de Rome se divisent en massifs assez
+nettement séparés les uns des autres. Le premier massif, qui domine à
+l'orient la haute vallée du Tibre, a pour bornes septentrionales le
+Monte Comero et le Fumajolo, source du fleuve romain; du côté du sud, il
+est flanqué sur son versant oriental par le Monte Nerone: quoique moins
+hautes que beaucoup d'autres cimes des Apennins, ces montagnes sont
+désignées par l'appellation d'Alpes; ce sont les _Alpe_ (et non _Alpi_)
+_della Luna_. Une brèche où passe la route de Pérouse à Fano, interrompt
+la chaîne, qui recommence au delà par le groupe du Monte Catria. En cet
+endroit, l'Apennin se bifurque. Les eaux en ont si diversement érodé et
+déchiqueté les remparts, jadis parallèles et disposés à la façon du Jura
+franco-suisse, qu'il est bien difficile de reconnaître la configuration
+première: plateaux, massifs isolés, ramifications latérales, chaînes de
+jonction, forment un vaste dédale à l'est du bassin du Tibre et de ses
+affluents. Toutefois, si l'on néglige les mille irrégularités de détail,
+on peut dire que les hautes terres de l'Ombrie et des Abruzzes, sur une
+longueur d'environ 200 kilomètres et sur une largeur moyenne de 50
+kilomètres, sont limitées à l'est et à l'ouest par deux chaînes,
+d'origine jurassique et crétacée, qui, après s'être séparées au Monte
+Catria, vont se rejoindre par le chaînon de la Majella, d'où rayonnent
+dans tous les sens les montagnes du Napolitain. De ces deux chaînes
+parallèles, aucune n'est un faîte de partage: celle de l'ouest est
+traversée par la Nera et d'autres rivières qui se déversent dans le
+Tibre; celle de l'est, encore plus découpée, laisse passer par des
+portes de rochers plusieurs torrents qui se précipitent vers
+l'Adriatique. Le plus abondant de ces cours d'eau, la Pescara, qui naît
+sur le plateau des Abruzzes, sous le nom d'Aterno, traverse précisément
+l'Apennin oriental dans le voisinage de ses plus hauts sommets; sa masse
+liquide et les pierres qu'il entraîne ont creusé un défilé profond que
+l'on utilise pour y faire passer un chemin de fer de jonction entre
+l'Adriatique et le bassin du Tibre.
+
+Ce haut plateau des Abruzzes, coupé de chaînons transversaux et semé de
+dépressions qui furent autrefois des bassins lacustres, est la
+forteresse naturelle de l'Italie centrale. A l'ouest, parmi tant
+d'autres cimes, s'élèvent le Monte Velino, à la double pyramide; au
+nord, le Vettore termine l'arête des montagnes Sybillines; à l'est se
+dresse le sommet le plus haut des Apennins, mont rarement escaladé,
+auquel on a justement donné le nom de Gran Sasso d'Italia (Roche-Grande
+d'Italie). De temps immémorial, les indigènes savent que ces superbes
+escarpements, blancs de neige pendant la plus grande partie de l'année,
+sont bien les plus élevés de la Péninsule: c'est non loin de là, dans un
+petit lac, où flottait une île de feuilles et d'herbages, que les
+Romains croyaient avoir trouvé «l'ombilic de l'Italie»; près de là
+aussi, les Marses, les Samnites et leurs confédérés de la Péninsule, las
+de porter le pesant joug de Rome, avaient choisi la ville de Corfinium
+pour en faire, sous le nom d'Italica, la cité même de toutes les
+populations libres des montagnes; là, dans ce vrai centre de la
+péninsule des Apennins, les souffrances et la révolte communes jetèrent
+la première semence de cette union qui devait, après deux mille années,
+devenir la nationalité italienne. Du côté de l'Adriatique, la
+Roche-Grande, dont les parois calcaires se superposent d'étage en étage
+jusqu'à près de 3,000 mètres d'élévation, présente l'aspect le plus
+grandiose; du côté des Abruzzes, il s'étale largement en une puissante
+masse, sans grande beauté de profil; mais au-dessous s'étendent
+d'admirables paysages alpestres. Là les ours ont encore leurs retraites;
+les chamois même n'ont pas été complètement exterminés par les
+chasseurs; les pâturages aux plantes rares rappellent ceux de la Suisse;
+mais ils paraissent plus beaux encore, grâce à l'éclat de la lumière, à
+la profondeur du ciel, au pittoresque des ruines, au profil si pur des
+lointains. Enfin, çà et là, se montrent encore des forêts de hêtres et
+de pins, d'autant plus admirables à voir qu'elles manquent dans les
+régions plus basses. Le déboisement excessif est une des infortunes de
+l'Italie; en maint district des Apennins romains, le sol végétal
+lui-même a disparu. Si l'on voulait reboiser, il serait trop tard;
+seulement dans quelques fissures se sont amassées de la poussière et des
+pierrailles, où peuvent croître des genêts et des ronces.
+
+A l'ouest des arêtes principales de l'Apennin, chacune des vallées où
+coule un des affluents du Tibre, est dominée de chaque côté par des
+montagnes calcaires, dont quelques-unes ont encore une élévation
+considérable; mais en moyenne la pente générale de la contrée s'abaisse
+assez également vers la vallée inférieure du fleuve. Deux hautes cimes,
+laissant passer le Tibre comme par une porte triomphale, se dressent en
+forme de pyramides à l'extrémité des chaînons subapennins: au nord du
+fleuve, c'est le Soracte des anciens, devenu par un calembour pieux, le
+saint Oreste du moyen âge; au sud, c'est le mont Gennaro, massif avancé
+des hauteurs de la Sabine. Ces beaux sommets sont, avec leurs
+contre-forts et les groupes volcaniques des environs, les montagnes en
+hémicycle qui forment l'admirable horizon de la campagne de Rome. Déjà
+fort belles par la vigueur et l'harmonie de leurs lignes, ces montagnes
+gagnent encore en beauté, aux yeux de l'historien et de l'artiste, par
+les événements considérables qui s'y sont accomplis, par les tableaux
+des peintres, les chants et les descriptions des poëtes. Les souvenirs
+et l'imagination aident au regard pour embellir et transfigurer ces
+paysages.
+
+Quelques chaînons et des massifs isolés, de formations calcaires comme
+le Subapennin, bordent le littoral de la mer Tyrrhénienne et les
+marécages de la côte. Telles sont les hauteurs aux riches gisements
+d'alun qui entourent le noyau trachytique de la Tolfa, volcan d'origine
+fort ancienne, dont les sources alimentent Civita-Vecchia; tels sont
+aussi les monti Lepini, avec leur crête en «échine d'âne» (_Schiena
+d'Asino_), qui par leurs escarpements nus forment un véritable mur à
+l'est des marais Pontins; ils ont pourtant çà et là quelques forêts de
+châtaigniers et de hêtres, où les descendants des Volsques mènent paître
+leurs troupeaux de porcs; mais presque toutes les montagnes sont
+dépouillées de végétation et leurs roches brûlées par le soleil se
+divisent naturellement en fragments angulaires qui ont servi de modèle
+aux murs cyclopéens de tant d'anciennes villes du Latium. A l'ouest de
+ces mêmes marais se dresse une cime à dix pointes, couverte de bois
+touffus sur les pentes qui s'inclinent vers les continents, mais âpre et
+nue du côté de la mer; seulement quelques palmiers nains, que l'on vient
+chercher de Rome pour en orner les jardins, croissent çà et là dans les
+fissures du rocher. Cette masse insulaire, non moins grandiose que le
+monte Argentaro de la Toscane, est le Circello. le promontoire fameux où
+la magicienne Circé se livrait à ses maléfices. On y montre encore la
+grotte où elle changeait les hommes en animaux, et quelques
+constructions cyclopéennes, dominant le village de San Felice, y
+rappellent les temps mythiques de l'Odyssée. A l'époque des anciens
+navigateurs hellènes, lorsque l'Italie n'était connue que par ses îles
+et ses promontoires, elle était considérée comme un archipel, et l'île
+de Circé, au redoutable cap, passait pour l'une des terres les plus
+importantes de ces Cyclades de l'Occident[87].
+
+[Note 87: Altitudes diverses des Apennins romains:
+
+Monte Comero..................... 1,167 mètres.
+ » Nerone..................... 1,526 »
+ » Catria..................... 1,702 »
+ » Vettore.................... 2,479 »
+Gran Sasso d'Italia.............. 2,902 »
+Monte Majella.................... 2,792 »
+ » Velino..................... 2,487 »
+Monte Conero (collines d'Ancône). 840 »
+Soracte.......................... 692 »
+Monte Gennaro.................... 1,269 »
+Schiena d'Asino.................. 1,477 »
+Monte Circello................... 527 »
+Col de Fossato (tunnel du chemin
+ de fer d'Ancône à Rome)..... 535 »
+]
+
+Au milieu des mers où se sont déposés les calcaires, les marnes, les
+argiles, les sables de la région subapennine, des volcans étaient à
+l'oeuvre pendant la période glaciaire, et leurs amas de matières fondues
+jaillissaient au-dessus des flots sur une faille des roches profondes.
+Une rangée irrégulière de montagnes de lave s'est ainsi formée, suivant
+un axe sensiblement parallèle à celui des Apennins eux-mêmes et au
+littoral de la Méditerranée. Les cônes d'éjection sont reliés les uns
+aux autres par des couches épaisses de tufs qui se sont répandues sur
+toute la plaine à la base des montagnes calcaires. Elles s'étendent sur
+un espace d'environ 200 kilomètres, du Monte Amiata de la Toscane au
+groupe des montagnes d'Albano, et dans toute cette vaste zone les
+strates d'origine volcanique ne se trouvent interrompues que par le
+cours du Tibre et les alluvions qui se sont déposées sur ses bords:
+c'est dans ces amas de cendres agglutinées que se ramifient les fameuses
+catacombes de Rome. D'après Ponzi et la plupart des géologues qui ont
+étudié la nature de ces tufs, ils auraient été rejetés du sein des
+foyers intérieurs par des cratères situés à fleur d'eau, et les courants
+les auraient ensuite distribués au loin sur les bas-fonds. Les tufs
+formés par toutes ces couches de cendres volcaniques ne renferment aucun
+fossile, ce que l'on explique par l'existence des glaces qui se
+détachaient des montagnes voisines et, labourant le fond marin, ne
+permettaient pas à la vie animale de s'y développer.
+
+[Illustration: N° 81. -- LAC DE BOLSENA.]
+
+La région des volcans romains se distingue par les nombreux bassins
+lacustres qu'elle renferme. Le plus grand de tous, le lac de Bolsena,
+mer intérieure aux bords ombragés de châtaigniers, était jadis considéré
+comme un cratère. S'il en était vraiment ainsi, cette dépression serait,
+même en comparaison des bouches volcaniques des Andes et de Java, le
+plus étonnant témoignage de la puissance des forces souterraines, car le
+lac de Bolsena n'a pas moins de 40 kilomètres de tour et recouvre une
+sunerficie de 114 kilomètres carrés. Toutefois les géologues modernes
+s'accordent, en général, à voir dans ce lac cratériforme un simple
+bassin d'effondrement et d'érosion: il se trouve, en effet, au milieu
+d'un plateau de cendres, de scories et de laves qui ne se relève point
+autour des eaux en un rebord circulaire semblable aux talus des cônes
+volcaniques. On voit facilement la différence de structure et de
+formation en comparant la cavité lacustre aux véritables cratères du
+pays, à l'île en croissant de Mortara, au gouffre circulaire que domine
+le pic de Montefiascone, à la bouche d'éjection de Giglio, remplie par
+les eaux d'un petit lac, et surtout à l'énorme cratère de Latera, qui
+s'ouvre dans la partie occidentale du plateau volcanique, et du centre
+duquel jaillit un cône d'éruption, le mont Spignano. Très-inférieur en
+étendue au lac de Bolsena, le cirque de Latera n'en est pas moins l'un
+des grands cratères du globe; sa largeur moyenne est de 7 à 8
+kilomètres.
+
+Déjà si remarquable par son beau lac et son prodigieux cratère, la
+contrée volcanique de Bolsena est aussi fort curieuse par les
+escarpements verticaux que présentent ses tufs et ses laves au-dessus
+des rivières environnantes. Les villes et les villages perchés sur ces
+promontoires sont du plus admirable pittoresque. La vieille Bagnorea
+s'avance entre deux gouffres vertigineux comme sur un immense môle et se
+réunit à la nouvelle ville par un chemin en «escarpolette» où les
+voyageurs timides n'aiment guère à s'aventurer; Orvieto occupe une roche
+isolée pareille à une forteresse; Pittigliano, entouré d'abîmes, n'eût
+été accessible qu'à l'oiseau si l'on avait coupé l'isthme de quelques
+mètres de large qui rattachait le village au reste du plateau. Au moyen
+âge, pendant les incessantes guerres des seigneurs et des communes, les
+grands triomphes étaient de pouvoir s'emparer de ces nids d'aigle.
+
+Au sud du grand lac de Bolsena, qui s'épanche directement dans la
+Méditerranée par la Marta, le beau lac de Bracciano, qui donne naissance
+à la rivière d'Arrone, semble être aussi un bassin d'effondrement et non
+un véritable cratère. Quant au lac de Vico, de forme si gracieusement
+arrondie, c'est bien un volcan, quoique le rempart extérieur des laves
+soit ébréché du côté de l'occident. Au centre, s'élève le cône presque
+parfaitement régulier du Monte Venere, aux longs talus boisés. Jadis un
+lac annulaire enveloppait complètement le cône central et, par son
+contraste avec la verdure et les scories rouges, donnait à l'ensemble du
+paysage la plus merveilleuse beauté; mais le seuil par lequel son
+émissaire s'échappe dans le Tibre a été abaissé, et par suite le lac
+s'est transformé en un simple croissant. D'après la légende, une ville
+ruinée dormirait dans ses profondeurs.
+
+De l'autre côté du Tibre, les montagnes du Latium qui contiennent les
+lacs charmants d'Albano et de Nemi, ainsi que d'autres bassins où l'on
+cherche du regard des eaux disparues, se dressent en un magnifique
+groupe de volcans, ou plutôt forment un cône unique de plus de 60
+kilomètres de circonférence, dont le grand cratère, partiellement
+oblitéré, en renferme plusieurs de moindres dimensions. Précisément au
+centre de la grande enceinte extérieure du volcan, s'arrondit le
+principal cratère secondaire, celui du Monte Cavo, dont une légende, en
+désaccord avec l'histoire, a fait un camp d'Hannibal. Des couches de
+pouzzolane, de pierrailles volcaniques, de cendres, que les eaux ont
+ravinées en sillons divergents d'une grande régularité, forment les
+pentes extérieures de la montagne et, par la diversité de leur
+composition, montrent les différentes phases d'activité par lesquelles a
+passé jadis ce Vésuve romain, beaucoup plus récent que les volcans
+situés au nord du Tibre. Les laves sont descendues jusque dans le
+voisinage immédiat de Rome, là où se trouve le sépulcre de Cecilia
+Metella.
+
+[Illustration: N° 82.--VOLCANS DU LATIUM.]
+
+Le lac d'Albano déverse son trop-plein dans la mer par un canal
+souterrain de 2,337 kilomètres de longueur, qui s'est maintenu en
+parfait état de conservation pendant vingt-deux siècles. Le grand
+réservoir est fameux parmi les zoologistes à cause d'une espèce de crabe
+qui s'y trouve en grande abondance et que l'on expédie à Rome en temps
+de carême. Ce crabe, le seul animal de ce genre qui vive dans les eaux
+douces, fait supposer que le cratère lacustre était jadis en
+communication avec la mer et qu'il s'en est séparé peu à peu, en sorte
+que les crabes auront eu le temps de s'accoutumer au changement graduel
+opéré dans la composition du liquide. Il est probable qu'une longue
+série de siècles se sera écoulée avant que le golfe marin, transformé en
+réservoir distinct, puis lentement exhaussé par les amas de scories qui
+s'y déversaient, ait pu atteindre l'altitude de plus de 300 mètres,
+qu'il occupe aujourd'hui, à moins qu'il n'ait été soulevé en masse,
+comme le sont actuellement les côtes de Civita-Vecchia et de Porto
+d'Anzio. En tout cas, des silex travaillés et des vases de terre cuite,
+que l'on a trouvés sous les masses épaisses du _peperino_ volcanique,
+prouvent que le pays était habité lors des dernières éruptions par des
+populations civilisées: quelques-uns de ces vases sont même doublement
+précieux, parce qu'ils figurent des maisons de ces temps antérieurs à
+l'histoire. Des pièces de monnaie de la République et des fibules de
+bronze témoignent de l'âge relativement moderne des laves supérieures.
+Que de civilisations diverses se sont succédé, et que de villes, de
+villages, de palais de plaisance ont pu se bâtir dans les anciens
+cratères! Albe la Longue et d'autres cités des Latins y ont été
+remplacées par des villas romaines, puis les papes et les grands
+dignitaires de l'Église y ont bâti leurs châteaux, et maintenant ces
+montagnes sont un lieu d'excursions et de villégiature pour la foule des
+étrangers qui, de toutes les parties du monde, viennent contempler la
+grande Rome. C'est au point culminant du Monte Cavo que se dressait le
+temple fameux de Jupiter Latial, où se célébraient les fêtes de la
+confédération latine; ses derniers restes ont été détruits en 1783. De
+l'emplacement où il s'élevait on peut voir, quand le temps est
+favorable, jusqu'aux monts de la Sardaigne[88].
+
+[Note 88: Volcans romains:
+
+Monte Cimino 1,071 mètres. Monte Cavo 951 mètres.]
+
+Le lac de Nemi, dont les eaux reflétaient ce temple redouté de Diane où
+chaque prêtre devait être le meurtrier de son prédécesseur, n'a plus sur
+les pentes de son entonnoir les grandes forêts qui l'assombrissaient
+jadis. De même que le lac d'Albano, il a été abaissé au moyen d'un
+souterrain de décharge. Quant au lac Régille, fameux par la victoire de
+Rome sur les alliés de Tarquin le Superbe, ce n'était qu'un marais situé
+à la base septentrionale du volcan; il a été complétement asséché. Enfin
+le lac incrustant de Tartari et celui de la Solfatare ou des «Iles
+Nageantes», ainsi nommé à cause des feuilles agglomérées qui flottent
+sur ses eaux, ne sont, en réalité que de simples mares, qui doivent
+surtout leur réputation au voisinage de Tivoli.
+
+[Illustration: N° 85. -- ANCIEN LAC DE FUCINO.]
+
+Tous les lacs encore existants de la région volcanique romaine se
+ressemblent par une grande profondeur. Par contre, les lacs de la région
+calcaire doivent être plutôt considérés comme des inondations
+permanentes[89]. L'un d'eux, le lac de Fucino, a été complètement vidé;
+l'autre, celui de Trasimène, doit l'être prochainement. Le lac de Fucino
+s'étendait, à une époque géologique antérieure, sur un espace de 270
+kilomètres carrés, et le trop-plein de ses eaux s'épanchait au
+nord-ouest, par-dessus le seuil des Campi Palentini, dans la rivière
+Salto, qui descend au Velino, puis au Tibre. Mais, à une époque
+inconnue, la diminution des pluies amena l'isolement du lac, et les
+eaux, désormais enfermées dans leur bassin, n'eurent d'autre issue que
+par l'évaporation. Suivant les alternances des années sèches et des
+années pluvieuses, le lac se rétrécissait ou s'accroissait en étendue et
+tantôt laissait des marais sur ses bords, tantôt refluait sur les
+campagnes cultivées et détruisait les récoltes: l'écart entre les
+niveaux des eaux de crue et des eaux basses n'était pas moindre de 16
+mètres, et, lors des grandes inondations, la profondeur du lac dépassait
+23 mètres; deux villes, dit-on, Marruvium et Pinna, avaient été dévorées
+par une de ses crues. Déjà les anciens Romains avaient tenté de vider ce
+lac afin de supprimer ainsi un foyer de pestilence et de conquérir à
+l'agriculture une grande superficie de sol fertile; mais comme il eût
+été impossible de lui rendre, par-dessus un trop large seuil, son ancien
+déversoir dans la vallée du Tibre, ils en firent un affluent du
+Garigliano, dont le petit tributaire Liri, qui garde maintenant pour lui
+seul le nom de l'ancien fleuve (_Liris_), coule à une faible distance du
+côté de l'ouest. Du temps de Claude, 30,000 esclaves travaillèrent
+pendant onze ans à creuser un tunnel de 5,640 mètres de longueur à
+travers le Monte Salviano, qui sépare le bassin lacustre de la basse
+vallée du Liri. L'entreprise, dirigée par l'avide Narcisse, ne pouvait
+réussir complètement, puisque la section et le fond du canal variaient
+sur tout le parcours de la galerie souterraine; le déversoir ne
+fonctionna jamais que d'une manière imparfaite et finit par s'obstruer.
+Au treizième siècle, au dix-huitième, on essaya de déblayer le canal;
+mais, pour faire oeuvre sérieuse, il était nécessaire de le recreuser
+complètement, et c'est là le travail qui a été mené à bonne fin dans les
+temps modernes, grâce aux capitaux du prince Torlonia, et aux plans de
+M. de Montricher, exécutés par MM. Bermont et Brisse. En seize années,
+de 1855 à 1869, le nouveau canal, qui d'ailleurs a fait disparaître
+jusqu'à la dernière brique de l'ancien tunnel de Claude, a été
+complètement achevé: une masse liquide de plus d'un milliard de mètres
+cubes a été versée dans le Liri et, par ce torrent, dans le Garigliano
+et dans la mer; maintenant des cultures occupent en entier la surface de
+l'ancien lac. La salubrité s'est accrue en même temps que la richesse du
+pays, quoique, pendant la première période du desséchement, l'air ait
+été corrompu par les milliards de poissons échoués, dont les écailles
+brillaient sur les plages en une immense ceinture d'argent. Un réseau de
+plus de cent kilomètres de routes carrossables a été tracé en dedans du
+grand chemin de ronde construit autour de la plaine; tandis que les
+villages riverains, périodiquement assiégés par les eaux, avaient été
+souvent changés en îles et en presqu'îles, de nouveaux groupes
+d'habitations s'élèvent maintenant dans les parties les plus creuses de
+la plaine; des bouquets d'arbres à fruit et d'agrément ont assaini et
+consolidé les terres. On peut se faire une idée des immenses progrès qui
+se sont accomplis pour ces travaux de percement dans l'art de
+l'ingénieur, depuis les temps de la puissante Rome, en comparant, au
+point de vue technique, l'oeuvre inutile de Claude au travail efficace
+de M. de Montricher[90].
+
+[Note 89: Lacs des montagnes romaines:
+
+ Superficie. Altitude. Profondeur.
+Lacs volcaniques:
+ Lac de Bolsena 108 kil. car. 303 mètres. 140 mètres.
+ » Bracciano 58 » 151 » 250 »
+ » Albano 6 » 305 » 142 »
+ » Nemi 2 » 338 » 50 »
+
+Lac de Trasimène 120 » 257 » 7 »
+ » de Fucino. en 1850 158 » 700 » 28 »
+]
+
+[Note 90: Comparaison des deux souterrains d'écoulement:
+
+ Ancien tunnel. Nouveau tunnel.
+Longueur........................... 5,640 mètres. 6,203 mètres.
+Section moyenne.................... 10 mèt. car. 20 met. car.
+Frais de construction
+ (en argent et en valeur
+ d'esclaves, d'après de Rotrou). 247,000,000 fr. 30,000,000 fr.
+]
+
+[Illustration: N° 84.--LAC DE TRASIMÈNE.]
+
+A l'autre extrémité des provinces romaines, entre la haute vallée du
+Tibre et le val de Chiana, le lac de Pérouse, plus connu sous le nom de
+lac de Trasimène à cause des souvenirs terribles qui s'y rattachent, a
+gardé jusqu'à nos jours presque toute l'étendue qu'il avait aux
+commencements de l'histoire. Cette mer de l'Ombrie n'aurait à s'élever
+que d'une faible hauteur pour épancher le trop-plein de ses eaux dans la
+Tresa, petit affluent du Tibre, mais elle n'a qu'un bassin fort étroit,
+et l'évaporation suffit pour emporter la masse liquide déversée par ses
+petits ruisseaux, dont l'un est le fameux Sanguinetto. C'est dans la
+plaine de ce ruisselet que les Carthaginois d'Hannibal et les Romains de
+Flaminius étaient aux prises, tandis qu'un tremblement de terre «roulait
+inaperçu sous le champ du carnage[91]». Le lac est fort gracieux à voir,
+à cause des îles qui le parsèment et du charmant contour de ses rives;
+mais les collines basses qui l'entourent sont peu fertiles, le climat
+est insalubre, les eaux s'ont très-pauvres en poisson: aussi les
+habitants riverains attendent-ils avec impatience que les ingénieurs
+tiennent leurs promesses en donnant à l'agriculture les 12,000 hectares
+de terres excellentes encore recouvertes par l'eau du lac.
+
+[Note 91:
+
+_................. beneath the fray
+An earthquake reeled unheededly away._ (Byron.)
+]
+
+Un travail d'assainissement et de conquête agricole bien plus pressant
+est celui que réclame la «campagne romaine» proprement dite,
+c'est-à-dire le territoire compris entre le Tolfa de Civita-Vecchia, le
+mont Soracte, les hauteurs de la Sabine et les volcans du Latium. Aux
+portes mêmes de la capitale de l'Italie commence la solitude. Autour de
+la grande Rome comme dans les Maremmes de l'ancienne Étrurie, les
+guerres, l'esclavage et la mauvaise administration ont changé en désert
+une contrée fertile qui devrait nourrir des populations nombreuses. Les
+peintres célèbrent à l'envi la campagne de Rome; ils en admirent les
+mornes étendues, les ruines pittoresques entourées de broussailles, les
+pins solitaires au branchage étalé, les mares où viennent s'abreuver les
+buffles, où se reflètent les nuages empourprés du soir. Certes, ces
+paysages, dominés par des montagnes au vigoureux profil, sont
+magnifiques de grandeur et de tristesse, mais l'air y est mortel. Le sol
+et le climat de l'_Agro romano_ se sont détériorés à la fois, et la
+fièvre y règne en souveraine
+
+La campagne de Rome, qui s'étend au nord, du Tibre, sur plus de 200,000
+hectares, de la mer aux montagnes, était, il y a deux mille ans, un pays
+riche et cultivé; mais, après avoir été labouré par des mains d'hommes
+libres, il fut livré aux mains des esclaves. Accaparé par les patriciens
+qui s'y taillaient de vastes domaines, ce terrain se couvrit de villas
+de plaisance, de parcs et de jardins, qui s'étendaient des montagnes à
+la mer; puis, lorsque les magnifiques demeures furent livrées aux
+flammes et que la population de travailleurs asservis fut dispersée, le
+pays se trouva du coup transformé en désert. Depuis cette époque, la
+plus grande partie de l'_Agro_ n'a cessé d'être propriété de
+«main-morte» entre les mains des corps religieux et de grandes familles
+princières. Tandis que le reste de l'Europe progressait en agriculture,
+en industrie, en richesses de toute sorte, la Campagne devenait plus
+déserte, plus morne, plus insalubre. Le marais n'a cessé d'envahir dans
+les bas-fonds, et les collines elles-mêmes se sont recouvertes d'une
+atmosphère de miasmes; la malaria, produite par les sporules d'eau douce
+qui empoisonnent l'atmosphère et que les vents d'ouest empêchent de
+s'échapper vers la mer, a fini par franchir les murs de Rome et décime
+la population des faubourgs.
+
+[Illustration: CAMPAGNE DE ROME.]
+
+Pas un village, pas un hameau de cette contrée flétrie n'a pris assez
+d'importance pour s'organiser en commune: il n'y a que de simples
+masures de dépôt dans les diverses propriétés, qui ont en moyenne 1,000
+hectares d'étendue. Ces immenses domaines ne consistent guère qu'en
+pâtis où se promènent en troupeaux, à demi sauvages, de grands boeufs
+gris, que l'on dit, probablement à tort, être les descendants de ceux
+qui suivirent les Huns en Italie, et dont les cornes puissantes, longues
+de près d'un mètre, sont conservées soigneusement dans les cabanes comme
+préservatif contre le «mauvais oeil». Le sol de ces terrains de pâture,
+si mal utilisés, se compose pourtant de grasses alluvions, mêlé à des
+matières volcaniques et aux marnes argileuses des Apennins; mais on se
+borne à en labourer une faible partie tous les trois ou quatre ans, pour
+le compte d'intermédiaires appelés «marchands de campagne». Laboureurs
+et moissonneurs, qui descendent des collines des alentours, viennent
+pour ainsi dire travailler en courant, poursuivis par la fièvre, et bien
+souvent ils succombent au fléau avant d'avoir pu regagner leurs
+villages. Que faudrait-il faire pour rendre au sol sa richesse, à l'air
+sa pureté, et ramener la population dans la campagne romaine? Sans doute
+il faudrait drainer le sol, dessécher les marais, planter des arbres
+ayant, comme l'eucalyptus, une grande facilité d'absorption par leurs
+feuilles et leurs racines,--et c'est là ce que l'on tente depuis 1870
+avec succès autour de l'abbaye de Tre Fontane;--mais il importerait,
+avant toutes choses, d'intéresser le cultivateur à la restauration du
+terrain qu'il laboure. Même dans les districts du pays romain, les plus
+salubres par le sol et le climat, la misère et toutes les maladies qui
+en sont la conséquence déciment la population. Ainsi la vallée du Sacco,
+qui prolonge vers Rome les campagnes fertiles de la Terre de Labour et
+qui est si riche en céréales, en vins, en fruits, n'a que du maïs pour
+ses propres cultivateurs; la part prélevée par la grande propriété et
+les intérêts des prêteurs dévorent tous les produits; les paysans riches
+sont ceux qui, après avoir vendu le sol, gardent encore la propriété des
+arbres.
+
+Au sud du Tibre, la zone des terres incultes et insalubres se continue
+le long de la mer; les eaux retenues par les dunes du bord emplissent
+l'air de miasmes dangereux, et, pour y échapper, il faut se réfugier,
+soit sur les collines de l'intérieur, soit même sur les jetées qui
+s'avancent en pleine mer, comme à Porto d'Anzio. La mort plane sur ces
+rivages qui jadis étaient bordés, d'Ostie à Nettuno, d'une longue façade
+de palais célèbres par leurs grands trésors d'art, dont il nous reste le
+_Gladiateur_ et l'_Apollon du Belvédère_; à demi enfouis dans le sable
+des dunes ou déjà lavés par le flot marin, des pavés de mosaïque et des
+murs de fondation rappellent l'oeuvre de destruction accomplie par les
+marais. Mais de toutes les campagnes à malaria la plus redoutable est
+celle qui occupe, à la base des monts Lepini, la plaine comprise entre
+Porto d'Anzio et Terracine. Cette plaine, ancien golfe de la mer
+Tyrrhénienne, est celle des marais Pontins ou «Pomptins», ainsi nommée
+d'une ville de Pometia, qui n'existe plus. Vingt-trois cités
+prospéraient jadis dans cette contrée, aujourd'hui déserte et mortelle.
+C'était le domaine le plus fertile de la puissante confédération des
+Volsques, et, si l'on en juge par les traditions qu'a poétisées
+l'_Énéide_, c'était un pays des plus prospères. Mais les Romains
+conquérants vinrent y faire en même temps «la paix et la solitude». La
+région était déjà transformée en un marécage lorsque, en l'an 442 de
+Rome, le censeur Appius construisit à travers le pays la voie célèbre
+qui mène de Rome à Terracine. Depuis cette époque, on a vainement
+essayé, à diverses reprises, de reconquérir le territoire, refuge des
+sangliers, des cerfs, et de buffles à demi sauvages dont les ancêtres
+furent importés d'Afrique au septième siècle. Les canaux creusés du
+temps d'Auguste semblent n'avoir pas eu grande utilité; les travaux
+entrepris sous le Goth Théodoric furent, dit-on, plus efficaces; mais
+les eaux stagnantes et la malaria reprirent bientôt leur empire. Vers la
+fin du dix-huitième siècle, le pape Pie VI reprit l'œuvre
+d'assainissement; il fit creuser, à côté de la voie Appienne restaurée,
+un grand canal de décharge où devaient affluer toutes les eaux du
+marais; mais les calculs des ingénieurs se trouvèrent déçus, et la vaste
+dépression, d'une superficie totale de plus de 750 kilomètres carrés,
+est toujours le même pays de désolation et de mort; quand un brigand s'y
+réfugie, on ne l'y poursuit point; on le laisse mourir en paix.
+
+[Illustration: N° 85.--MARAIS PONTINS.]
+
+Toutes les difficultés sont réunies pour gêner les travaux de
+dessèchement. A l'ouest des marais Pontins proprement dits,
+parallèlement au rivage de la mer, se prolonge une rangée de hautes
+dunes boisées, à travers lesquelles furent jadis creusés des canaux
+d'écoulement, oblitérés aujourd'hui; mais au delà de cette première
+chaîne de dunes s'étend une deuxième zone de marécages séparés de la mer
+par un autre rempart de sable, enraciné d'un côté à la pointe d'Astura,
+de l'autre au promontoire de Circé, et couvert également de forêts, où
+les marins de Naples viennent s'approvisionner de bois et de charbon.
+Ainsi deux barrières s'opposent à l'expulsion des eaux vers les parages
+de la mer les plus rapprochés: il faut donc que les canaux d'asséchement
+se dirigent au sud vers Terracine; mais là aussi un cordon de dunes
+borde le littoral. D'ailleurs la pente générale du sol est très-faible,
+de 6 mètres à peine, de l'origine des marais au rivage de la mer. En
+outre, les eaux sont retenues dans les canaux par de véritables forêts
+d'herbes aquatiques; pour débarrasser les fossés de ces énormes
+enchevêtrements de plantes et rétablir le courant, on pousse dans l'eau
+des troupeaux de buffles qui pataugent sur le fond et le maintiennent
+ainsi plus libre de végétation. C'est là, il est vrai, un moyen barbare,
+qui hâte la détérioration des berges, et que l'on cherche à remplacer
+par des fauchaisons régulières; mais à peine les herbes palustres
+ont-elles été coupées et livrées au courant, qu'elles repoussent avec la
+même abondance et qu'il, faut s'occuper d'une nouvelle moisson. La masse
+des eaux reste donc stagnante: or non-seulement il pleut beaucoup dans
+cette partie de l'Italie, mais encore, par un singulier phénomène
+géologique, il se trouve que l'eau surabondante des bassins limitrophes
+s'épanche par dessous les montagnes dans la dépression des marais
+Pontins. M. de Prony a constaté que la masse liquide versée à la mer par
+le Badino, canal d'écoulement des marais, dépasse de plus de moitié Peau
+de pluie reçue annuellement dans le bassin. C'est que le Sacco,
+tributaire du Garigliano, et le Teverone, affluent du Tibre, s'écoulent
+partiellement dans les marais par des ruisseaux cachés qui passent
+au-dessous des monts Lepini et rejaillissent de l'autre côté en sources
+très-abondantes. Lors des grandes pluies, tout se trouve inondé. Pendant
+les sécheresses, un nouveau danger se produit: que des pâtres
+insouciants allument des broussailles sur les pâturages desséchés, le
+sol tourbeux s'enflamme aussitôt et brûle jusqu'au niveau des eaux
+souterraines; ainsi se forment de nouvelles cuvettes marécageuses dans
+les endroits que l'on croyait, le plus à l'abri des inondations. Mais,
+pendant la plus grande partie de l'année, l'aspect des marais Pontins
+est celui d'une plaine couverte d'herbes et de fleurs: on se demande
+avec étonnement comment ces campagnes si fécondes restent encore
+inhabitées. La ville de Ninfa, qui fut bâtie vers le onzième ou douzième
+siècle à l'extrémité septentrionale de la plaine, dans la région la
+moins insalubre, est pourtant abandonnée. On la voit encore presque
+entière, avec ses murs, ses tours, ses églises, ses couvents, ses
+palais, ses demeures, toute revêtue de lierre, d'autres plantes
+grimpantes, d'arbustes fleuris.
+
+Pour l'assainissement des marais Pontins, il semblait tout naturel
+d'avoir recours à la pratique du colmatage, qui a rendu tant de services
+dans la vallée de la Chiana. On l'a tenté, en effet, et ça et là
+quelques bons résultats ont été obtenus; mais, ainsi que le fait
+remarquer de Prony, la «chair» des montagnes avoisinantes est presque
+épuisée; les eaux n'en détachent plus guère que des blocs de rochers,
+des cailloux, des graviers; il n'en descend que fort peu de ces sables
+fins et de ces argiles ténues nécessaires à la formation des colmates.
+Il faudra donc recourir à des moyens d'assainissement moins simples et
+plus coûteux. Ces moyens existent, aucun ingénieur n'en doute. Il est
+possible d'assécher et de repeupler ces contrées, qui sont aujourd'hui
+des foyers de pestilence et dont les rares habitants, toujours secoués
+par les fièvres, succombent d'anémie au bord des chemins. Bien
+employées, les dépenses seront largement couvertes par les produits de
+cette plaine féconde, qui, presque sans culture, fournit déjà les plus
+belles récoltes de blés et de maïs. Lorsque ce grand travail de
+récupération aura été conduit à bonne fin, les antiques cités des
+Yolsques renaîtront du sol qui recouvre leurs ruines.
+
+Jusqu'à nos jours, le fleuve romain par excellence, le Tibre, est aussi
+resté incorrigible; ses crues soudaines, sans être comparables à celles
+du Pô, de la Loire et du Rhône, sont fort dangereuses: on les dit plus
+redoutables qu'aux temps de l'ancienne république. Depuis Ancus Martius,
+on lutte contre les alluvions fluviales avec des alternatives de
+réussite et d'insuccès, pour les déplacer et donner aux eaux un débouché
+large et profond. Les ingénieurs italiens, qui se distinguent par la
+hardiesse de leurs entreprises, et qui d'ailleurs ont pour les
+encourager l'exemple des puissants constructeurs leurs ancêtres, auront
+fort à faire pour régulariser le cours du fleuve et pour en diriger les
+apports à leur gré.
+
+Le Tibre est de beaucoup le fleuve le plus abondant de la partie
+péninsulaire de l'Italie et celui dont le bassin, largement ramifié au
+nord et au sud, est le plus étendu[92]. C'est aussi le seul qui soit
+navigable dans son cours inférieur, d'Ostie à Fidènes et même au
+confluent de la Nera, quoique son courant rapide et ses remous mettent
+souvent lés faibles embarcations en danger. Il prend sa source
+exactement sous la latitude de Florence, dans ces Alpes de la Lune, dont
+l'autre versant épanche la Marecchia vers Rimini. La vallée qu'il
+parcourt dans le coeur des Apennins est d'une grande beauté; tantôt elle
+s'étale en de larges et fertiles bassins, tantôt elle n'est plus qu'un
+défilé penchant, ouvert de vive force à travers les rochers. En aval du
+charmant bassin de Pérouse, le Tibre reçoit le Topino, qu'alimentent les
+eaux réunies dans la plaine, jadis lacustre, de Fuligno, au pied du
+grand Apennin et du chemin sinueux qui monte au col Fleuri (_col
+Fiorito_). C'est dans cette plaine, l'une des plus admirées de l'Italie
+centrale, que vient déboucher la rivière de Clitumnus, à l'eau si pure,
+«le plus vivant cristal où vint jamais se baigner la nymphe.»
+
+[Note 92:
+
+Superficie du bassin du Tibre... 16,770 kilom. car.
+Longueur du cours................ 418 kilom.
+Longueur du cours navigable...... 90 kilom.
+]
+
+ _... the most living crystal that was e'er
+ The haunt of the river nymph, to gaze and lave
+ Her limbs_. (BYRON.)
+
+Un joli temple, l'un des mieux conservés de l'époque romaine, s'élève
+encore au-dessus de la source; mais les troupeaux qui s'abreuvent à
+l'onde sacrée ne prennent plus un pelage d'une blancheur éclatante,
+comme aux temps de Virgile; la vertu divine a disparu des eaux.
+
+[Illustration: N° 86.--ANCIENS LACS DU TIBRE ET DU TOPINO.]
+
+[Illustration: CASCADE DE TERNI. Dessin de Taylor, d'après une
+photographie.]
+
+Le rival du haut Tibre, par sa masse liquide, celui qui «lui donne à
+boire», dit le proverbe italien, est le Nar ou Nera, qui réunit dans sa
+gorge inférieure plusieurs rivières descendues des montagnes Sibyllines,
+du Monte Yelino, des hauteurs de la Sabine. Il y a plus de vingt et un
+siècles, dit-on, les plus importantes de ces rivières n'atteignaient pas
+le Tibre; elles s'arrêtaient dans la plaine de Reate (Rieti) pour y
+former le _lacus Velinus_, dont il reste actuellement quelques petits
+bassins et des marécages épars ça et là, au milieu des riches cultures
+du Champ des Roses, Une brèche ouverte à travers les roches de sédiment
+calcaire, et plusieurs fois recreusée depuis les Romains, a livré
+passage en amont de Terni aux eaux du Velino et formé cette admirable
+cascade _delle Marmore_, que les peintres et les poëtes ont célébrée à
+l'envi. La rivière tombe d'abord en une seule nappe d'une hauteur
+verticale de 165 mètres, puis descend en bouillonnant à travers les
+blocs amoncelés pour se joindre à l'eau plus paisible de la Nera.
+Beaucoup moins grandioses, mais plus charmantes peut-être, sont les
+nombreuses cascatelles de l'Anio (Aniene ou Teverone), le dernier
+affluent que reçoit le Tibre en amont de Rome. De la colline verdoyante
+qui porte le pittoresque Tivoli, entouré de ses vieux murs, on voit
+s'échapper de toutes parts le flot argenté des cascades; les unes
+glissent en longues nappes sur la roche polie, les autres s'élancent
+d'une voûte d'ombre, se déploient un instant dans l'air, puis
+disparaissent de nouveau sous le feuillage; toutes, puissantes gerbes ou
+simples filets d'eau, ont un trait spécial de beauté qui les distingue,
+et par leur ensemble elles forment un des tableaux les plus gracieux de
+l'Italie. Aussi Tivoli, dont le nom est proverbial dans le monde entier
+comme synonyme de lieu charmant, a-t-il été de tout temps l'un des
+grands rendez-vous des Romains. En dépit de la rime populaire:
+
+_Tivoli di mal conforto,--O piove, o tira vento, o suona a morto!_
+ (Tivoli sans comfort,--Eau, vent ou glas de mort!)
+
+quelques villas modernes y ont succédé aux maisons de plaisance, vraies
+ou prétendues, de Mécène, d'Horace, de Catulle, de Properce et à
+l'immense villa d'Hadrien, la plus somptueuse qui fût jamais, et dont
+les ruines couvrent, à l'ouest de la Tivoli actuelle, plusieurs
+kilomètres carrés de surface. De nos jours il est grandement question
+d'utiliser les eaux de l'Aniene pour la grande industrie. Ce fleuve
+roule environ 400 mètres cubes en temps de crue et, pendant les saisons
+les plus sèches, son débit ne tombe pas au-dessous de 30 ou 25 mètres;
+les ingénieurs ont calculé que cette masse d'eau tombant d'une centaine
+de mètres de hauteur leur donnerait une force d'au moins 15,000 chevaux,
+et ils font leurs plans pour en tirer profit. Les anciens n'exploitaient
+industriellement les chutes de Tivoli que pour en retirer les
+concrétions de «pierre tiburtine» ou travertin que les eaux calcaires
+déposent à droite et à gauche de leur lit et qui en maints endroits
+atteignent une puissance de 30 mètres. Ils s'en servaient pour la
+construction des monuments de Rome. La couleur du travertin, quand on le
+tire de la carrière, est blanche, mais après un certain temps elle
+tourne au jaune et prend ensuite une teinte rougeâtre très-agréable à
+l'oeil, qui contribue à donner aux édifices un caractère de majesté.
+
+En aval de son confluent avec l'Anio, le Tibre ne reçoit plus que de
+faibles ruisseaux. Il est tout formé, et son flot, toujours jaune de
+l'argile qu'il a délayée dans son passage à travers les plaines de
+l'Ombrie, vient rouler avec toute sa puissance sous les ponts de Rome.
+Bientôt après, il contourne de ses méandres les dernières collines, qui
+bordent un ancien golfe comblé, et, déjà soulevé par le flot de marée
+qui vient à sa rencontre, se bifurque autour de l'île Sacrée, jadis
+l'île de Vénus, célèbre par ses roses, aujourd'hui triste solitude
+marécageuse, couverte de joncs et d'asphodèles. Le vieux Tibre est le
+bras qui coule au sud de l'île; c'est lui qui porte encore à la mer la
+plus grande quantité d'eau et qui a poussé en dehors du continent la
+péninsule d'alluvions la plus considérable. Ostie, qui était la «porte»
+du fleuve aux premiers temps de l'histoire romaine, repose maintenant
+sous les champs de céréales et les chardons à 6 kilomètres et demi du
+rivage: les fouilles entreprises depuis 1855 la font ressusciter peu à
+peu comme la Pompéi napolitaine: on peut y visiter les temples de
+Jupiter, de Cybèle, entrer dans un sanctuaire de Mithra, parcourir
+l'ancienne voie des tombeaux, se promener dans les rues bordées
+d'arcades, à côté de magasins fermés depuis plus de deux mille ans. Les
+commerçants de Rome avaient dû abandonner la ville à cause de
+l'allongement du lit fluvial et de la barre de sable qui en obstruait
+l'entrée. Déjà du temps de Strabon Ostie n'avait plus de port.
+
+Pour reconquérir un débouché sur la mer, les empereurs romains firent
+creuser au nord du bras d'Ostie un canal que les eaux du Tibre ont peu à
+peu transformé par leurs érosions et leurs apports en un petit fleuve
+sinueux: c'est le Fiumicino. Claude fit excaver de vastes bassins au
+bord d'une crique assez profonde située au nord du canal, et là s'éleva
+bientôt une nouvelle Ostie. Trajan ouvrit, un peu plus au sud-est, un
+autre port, qui fut pendant plusieurs siècles la véritable embouchure
+commerciale du Tibre. Mais depuis environ mille ans ce port s'est
+comblé; les alluvions gagnent incessamment sur la mer et prolongent le
+triangle de terres qu'elles ont formé au devant de la courbe naturelle
+du rivage tracée entre Civita-Vecchia et Porto d'Anzio; actuellement les
+anciens bassins sont laissés à près de 2 kilomètres dans les campagnes.
+Du côté du Fiumicino, où le chenal est indiqué par des rangées de pieux
+que l'eau vient affouiller à la base, les progrès du delta sont
+d'environ un mètre par an, tandis qu'ils atteignent près de trois mètres
+à la bouche de l'ancienne Ostie. Sur les bords d'un grand étang qui
+servait de darse intérieure au port de Trajan, on trouve des ruines en
+grand nombre, palais, thermes, entrepôts. Des fouilles entreprises en
+cet endroit pour le compte de la famille Torlonia ont amené la
+découverte de quelques objets d'art.
+
+[Illustration: N° 87.--DELTA DU TIBRE. D'après la Carte particulière des
+Côtes d'Italie (_Mr. Darondeau, 1881_) et d'après celle de Desjardins.]
+
+Ainsi le Tibre, comme l'Arno, le Pô, le Rhône, l'Èbre, le Nil et tous
+les autres fleuves qui se jettent dans la Méditerranée, est obstrué à
+son embouchure par des bancs de sable infranchissables aux grands
+navires, et Rome, au lieu de se servir de son fleuve pour communiquer
+avec les pays d'outre-mer, est obligée d'avoir recours à des ports
+éloignés: c'est par Antium, Anxur (Terracine), Pouzzolles même, qu'à
+défaut d'Ostie elle se mettait jadis en rapport avec la Sicile, la Grèce
+et l'Orient; mais dans les temps modernes la plus grande importance
+politique et commerciale des contrées du nord a fait transférer à
+Civita-Vecchia l'entrepôt marin de la vallée du Tibre. On sait que
+Garibaldi a le projet de consacrer les derniers efforts de sa vie à la
+transformation de Rome en une grande cité maritime et commerciale. Un
+canal d'assainissement détaché du Tibre emporterait toutes les eaux
+stagnantes de la campagne romaine, tandis qu'un lit plus large, où des
+portes d'écluse arrêteraient les alluvions du Tibre, irait déboucher
+dans un port vaste et profond, en pleine Méditerranée. L'entreprise
+grandiose sera en même temps d'une exécution difficile, car la mer est
+basse au large des côtes romaines et c'est à plus de 1,200 mètres du
+littoral que la sonde marque la profondeur de 10 mètres nécessaire à
+l'entrée des grands navires. Cependant, si le Tibre doit être transformé
+en un grand fleuve commercial et si les travaux d'excavation d'un port
+doivent être entrepris, on ne saurait choisir d'autre emplacement que la
+région qui s'étend au nord du delta, et s'il est possible, fort au large
+de la zone d'alluvions du fleuve.
+
+Les ingénieurs hydrauliciens trouveront aussi, sinon des obstacles
+insurmontables, du moins d'extrêmes difficultés à triompher des crues
+qui rendent le Tibre si dangereux pour les villes riveraines. D'après
+les auteurs anciens, les débordements du Tibre étaient très-redoutables,
+non-seulement à cause du mal qu'ils faisaient directement, mais aussi à
+cause des amas de détritus animaux et végétaux, notamment des serpents
+noyés, qu'ils laissaient dans les campagnes. Dans ses crues, le fleuve
+continue d'apporter ces débris corrompus et cause toujours de grands
+dégâts. A Rome, qui n'est pourtant qu'à 56 kilomètres de la mer, le
+niveau d'inondation s'élève fréquemment à 12 et 15 mètres au-dessus de
+l'étiage; en décembre 1598, le fleuve se gonfla même de plus de 20
+mètres. Gomment faire pour retenir ces masses d'eau, pour régler
+l'arrivée des ondes successives de la crue sous les ponts de Rome? S'il
+est vrai que le déboisement des Apennins soit l'une des grandes causes
+du fléau, la restauration des forêts sera-t-elle une mesure suffisante?
+Ou bien faudra-t-il rétablir au moyen de barrages, du moins pendant le
+temps des pluies, quelques-uns des anciens lacs où venaient aboutir
+jadis des rivières sans issue? Dans tous les cas, l'embarras sera grand,
+car le versant occidental des Apennins est précisément tourné vers les
+vents pluvieux, et les crues spéciales de chaque bassin des affluents du
+Tibre coïncident pour former une seule et même vague d'inondation. En
+outre, les vents d'ouest et de sud-ouest, qui apportent en hiver les
+nuages et les averses, sont aussi les mêmes qui soufflent à l'encontre
+des eaux fluviales dans le delta et en retardent l'écoulement vers la
+mer.
+
+Si les grandes inondations hivernales du Tibre s'expliquent facilement,
+par contre ce fleuve présente dans son régime estival un phénomène qui
+resta longtemps incompréhensible. Pendant la saison des sécheresses, les
+eaux du Tibre se maintiennent à un niveau de beaucoup supérieur à celui
+qui répondrait à la faible quantité de pluies tombées dans le bassin;
+jamais leur débit d'étiage n'est inférieur à la moitié du débit moyen.
+C'est là un fait peut-être unique dans son genre et que les savants
+n'ont constaté pour aucune autre rivière. Ainsi, pour établir une
+comparaison avec un fleuve bien connu et relativement constant, la
+Seine, dont le bassin est près du quintuple de celui du Tibre et qui
+roule d'ordinaire presque deux fois plus d'eau, est souvent, après de
+longues sécheresses, de trois à quatre fois moins abondante. Pour
+expliquer la pérennité du Tibre, il faut admettre nécessairement que
+pendant la saison des sécheresses le fleuve est alimenté par les
+émissaires de réservoirs souterrains où se sont accumulées les eaux de
+l'hiver. Ces réservoirs sont très nombreux, si l'on en juge par les
+écroulements en forme d'entonnoirs qui s'ouvrent ça et là sur les
+plateaux et les montagnes calcaires de l'Apennin. Un de ces gouffres,
+appelé «Fontaine d'Italie» ou puits de Santulla, et situé non loin
+d'Alatri, près de la frontière du Napolitain, est, en effet, une sorte
+de puits, de 50 mètres de profondeur, et large de 400 mètres, au fond
+duquel une véritable forêt dresse ses troncs élancés vers la lumière;
+des sources ruissellent en abondance sous la verdure, et des brebis,
+qu'on y a fait descendre au moyen de cordes et qu'un pâtre ira chercher
+en se suspendant également à un câble, paissent l'herbe savoureuse qui
+croît à l'ombre de ce charmant bosquet. Ce sont des gouffres de cette
+espèce qui alimentent de leurs eaux mystérieuses les fleuves de la
+contrée, le Sacco et le Tibre. Les ingénieurs Venturoli et Lombardini
+ont établi par leurs calculs, qu'environ les trois quarts de la masse
+liquide du Tibre pendant l'étiage proviennent de lacs inconnus, cachés
+dans les cavernes des Apennins calcaires. L'eau qu'ils fournissent
+annuellement au Tibre est égale à celle que renfermerait un bassin de 65
+kilomètres carrés sur une profondeur moyenne de 100 mètres[93].
+
+[Note 93:
+
+Pluie moyenne a Rome................... 0m,78 (Schouw).
+ » a la base de l'Apennin... 1m,10 (Lombardini).
+ » sur les sommets.......... 2m,40 »
+
+Débit moyen du Tibre......... 291 m. c. par seconde (Venturoli)
+ » le plus fort............. 1,710 » »
+ » le plus faible........... 160 » »
+]
+
+Le Tibre a fait en grande partie la puissance de la Rome primitive,
+sinon comme rivière navigable, du moins comme ligne médiane d'un vaste
+bassin, et maintenant encore la disposition générale de la contrée fait
+de sa capitale le marché naturel d'une région considérable de l'Italie.
+À ces avantages de la ville se joignirent plus tard ceux de sa position
+centrale en Italie et dans l'_orbis terrarum_; mais, nous l'avons vu,
+l'histoire, qui change sans cesse la valeur géographique relative des
+diverses contrées, a graduellement rejeté Rome en dehors du grand chemin
+des nations. Il est vrai que cette ville est située à peu près au milieu
+de la Péninsule et qu'elle occupe le centre de figure de l'ensemble des
+terres, insulaires et continentales, qui entourent la mer Tyrrhénienne;
+également au point de vue météorologique, Rome est un centre, puisque sa
+température moyenne (15°,4) est précisément de 4 degrés plus élevée que
+celle de Turin et de 4 degrés plus faible que celle de Catane; mais ni
+la position géométrique, ni les avantages du climat, d'ailleurs
+très-compromis par l'insalubrité des campagnes et même d'une partie de
+la ville, n'assurent à Rome l'importance de grande capitale qu'elle
+ambitionne. Quoique résidence de deux souverains, le roi d'Italie et le
+pape, Rome n'est point la tête de la Péninsule, et bien moins encore
+celle des pays latins. On affirme que pendant le moyen âge, lors du
+séjour des papes à Avignon, la population de la «Ville Éternelle»
+descendit à 17,000 individus; ce fait paraît très-contestable à M.
+Gregorovius, le savant qui a le mieux étudié cette période de l'histoire
+de Rome, mais il est certain qu'après le sac ordonné par le connétable
+de Bourbon Rome n'avait guère plus de 50,000 habitants. De nos jours,
+elle grandit assez rapidement, mais elle est très-inférieure à Naples et
+sa population n'est même pas aussi considérable que celle de Milan.
+
+Dès les premiers âges, les habitants de Rome étaient d'origines
+diverses, La légende de Romulus et de Rémus, le récit de l'enlèvement
+des Sabines, qui s'applique en réalité à toute une époque de l'histoire
+romaine, les conflits incessants des nations enfermées dans la même
+enceinte, témoignent de cette diversité première. De même, les restes
+des cités que l'on trouve dans la province de Rome, plus fréquemment
+encore que dans la Toscane proprement dite, murs dits cyclopéens,
+nécropoles, urnes funéraires, vases de toute espèce, poteries et bijoux,
+rappellent que sur la rive droite du Tibre l'élément étrusque balançait
+au moins celui des Italiotes. Ailleurs, notamment sur le versant de
+l'Adriatique, prédominaient les Gaulois, et leur race se mêla
+diversement aux autres souches ethniques d'où sortit la population
+romaine primitive.
+
+[Illustration PAYSANS DE LA CAMPAGNE ROMAINE. Dessin de D. Maillart,
+d'aprés nature.]
+
+Mais ce fut bien autre chose aux temps de la puissance de Rome. Alors
+des étrangers, par milliers et par millions, vinrent se mêler à la
+population latine. Pendant cinq siècles, les Gaulois, les Espagnols, les
+Maurétaniens, les Grecs, les Syriens, les Orientaux de toute race et de
+tout climat, esclaves, affranchis et citoyens, ne cessèrent d'affluer
+vers la capitale du monde et d'en modifier à nouveau les éléments
+ethnologiques. Vers la fin de l'empire, Rome, dit-on, avait dans ses
+murs plus d'étrangers que de Romains, et sans doute que ceux-ci, comme
+tous les résidents des grandes villes, avaient des familles moins
+nombreuses que les immigrants du dehors. Ainsi la race italienne était
+déjà mélangée des éléments les plus divers lorsque la grande débâcle de
+l'empire d'Occident commença et que les hordes de la Germanie, de la
+Scythie, des steppes asiatiques, vinrent tour à tour piller la cité
+reine. Ce croisement à l'infini des vainqueurs et des vaincus, des
+maîtres et des esclaves, est peut-être la principale raison du
+changement considérable qui s'est opéré depuis deux mille ans dans le
+caractère et l'esprit des Romains. Cependant les Transtévérins,
+c'est-à-dire les Romains de la rive droite du Tibre, ont conservé le
+vieux type romain, tel que nous le voyons encore dans les statues et les
+médailles.
+
+Rome est plus grande par ses souvenirs que par son présent, plus
+attachante par ses ruines que par ses édifices modernes; elle est encore
+plus un tombeau qu'une cité vivante. On se sent fortement saisi, secoué
+comme par une main puissante, quand on se trouve en présence des
+monuments laissés par les anciens maîtres du monde. La vue de ce
+prodigieux Colisée, si formidable encore quoique en partie démoli, cause
+une admiration mêlée d'épouvante au voyageur qui ne voit pas dans les
+constructions humaines de simples tas de pierres. La pensée que cette
+immense arène était emplie d'hommes qui s'entre-tuaient, qu'une mer de
+têtes oscillait suivant les péripéties du massacre, sur tout le pourtour
+de ces gradins, et qu'un effrayant cri de mort, composé de quatre-vingt
+mille voix, descendait vers les combattants pour les encourager à la
+tuerie, suscite devant l'imagination tout un passé de bassesse, de
+férocité, de fureur délirante, qui devaient user toutes les forces vives
+de la civilisation romaine et la livraient d'avance en proie aux
+barbares qui allaient faire reculer l'humanité de dix siècles vers les
+ténèbres primitives. Le Forum réveille des souvenirs d'autre nature:
+certes, des abominations de toute espèce s'y sont également commises;
+mais, dans l'ensemble de son histoire, cette place herbeuse et inégale,
+dont le moyen âge avait fait un marché de vaches (_Campo Vaccino_), se
+montre à nous comme le vrai centre du monde romain; c'est le lieu, jadis
+sacré, d'où pendant tant de siècles partit l'impulsion première pour
+tous les peuples occidentaux, des montagnes de l'Atlas aux rives de
+l'Euphrate: c'est là que s'agitaient, comme dans un cerveau vivant, les
+idées et, vers la fin de l'empire, les hallucinations venues de toutes
+les extrémités du grand corps. Les murs, les restes de colonnades, les
+temples, les églises qui entourent le Forum racontent dans leur langage
+muet les événements les plus considérables de Rome, et, sous ces
+constructions diverses, les débris plus anciens retrouvés par les
+fouilles nous font pénétrer plus avant dans l'ombre épaissie des âges;
+comme dans un champ où se succèdent les récoltes, les édifices ont
+remplacé les édifices autour de cette place où se mouvait sans cesse la
+grande houle du peuple romain: ce sont là des annales qui pour le savant
+valent bien celles de Tacite. De même sur tous les points de Rome et des
+environs où se trouve quelque vieux monument, arcade ou colonne brisée,
+niche ou soubassement, chaque pierre rappelle une date, un fait de
+l'histoire de Rome. Souvent il est difficile de déchiffrer ce témoignage
+du passé, mais du chaos de toutes les hypothèses, du conflit de toutes
+les contradictions, la vérité se fait jour peu à peu.
+
+Malgré les pillages et les démolitions en masse, un très-grand nombre de
+monuments antiques, parmi lesquels le Panthéon d'Agrippa, cette
+merveille d'architecture, subsistent encore, plus ou moins dégradés. Les
+Vandales, sur le compte desquels on avait mis l'oeuvre de destruction,
+ont pillé à outrance, cela est vrai, mais ils n'ont rien démoli. Le
+travail de renversement systématique avait déjà commencé bien avant les
+Vandales, lorsque, pour la construction de la première église de
+Saint-Pierre, les matériaux avaient été pris au cirque de Caligula et à
+d'autres monuments voisins. On fit de même pour les innombrables églises
+qui s'élevèrent dans la suite, ainsi que pour les monuments civils et
+les bâtisses de toute espèce; les statues qui n'étaient pas enfouies
+sous les débris étaient cassées, pour servir de pierre à chaux ou de
+pierre à bâtir; au commencement du quinzième siècle, il ne restait plus
+debout dans Rome que six statues, cinq de marbre et une de bronze.
+L'invasion des Normands, en 1084, et toutes les guerres du moyen âge,
+accompagnées du sac et de l'incendie, laissèrent aussi bien des ruines
+après elles; mais le nombre des palais, des cirques, des arcs
+triomphaux, des colonnades, des obélisques, des aqueducs, avait été si
+considérable, que la Renaissance, éprise tout à coup de ces
+magnificences du passé, put en trouver encore beaucoup à étudier et à
+reproduire par des imitations plus ou moins heureuses. Depuis cette
+époque, le vaste musée architectural qu'enferment les murs de Rome est
+conservé avec soin; il a même été agrandi par des oeuvres capitales de
+Michel-Ange, de Bramante et d'autres architectes; mais cela n'est pas
+suffisant: il faut remettre à la clarté du jour tous les trésors d'art,
+tous les témoignages de l'histoire qui sont encore enfouis. On s'occupe
+actuellement de récupérer par des fouilles toutes les constructions que
+les débris accumulés pendant quinze siècles avaient recouvertes de leurs
+strates. Il s'agit de retrouver sous la Rome de nos jours la Rome
+antique, de la faire surgir de la poussière des rues, comme on a
+ressuscité Pompéi de la cendre du Vésuve.
+
+Les restes les plus curieux, notamment les fondements des palais des
+Césars et les murs de l'ancienne _Roma quadrata_, ont été mis
+partiellement à découvert sur le mont Palatin, à peu de distance du
+Forum et du Colisée; la colline tout entière est un ensemble de
+monuments des plus précieux.
+
+C'est là que les premiers Romains avaient bâti la ville, afin de la
+protéger à la fois par les escarpements de leur roche et par les eaux du
+Vélabre et des autres marécages dans lesquels s'épanchaient alors les
+inondations du Tibre. Mais, devenue plus populeuse, Rome eut bientôt à
+descendre du Palatin; elle s'étendit dans la dépression du Vélabre,
+asséchée par les égouts de Tarquin l'Étrusque, se déploya dans la vallée
+du Tibre et dans ses ravins latéraux, puis gravit les pentes des
+hauteurs environnantes. Au milieu de la ville grandissante, un îlot,
+considéré par les Romains comme un lieu sacré, divisait les eaux du
+fleuve. Les berges en étaient maçonnées en forme de carène; au centre un
+obélisque s'élevait en guise de mât, et le temple d'Esculape occupait la
+poupe. L'île était assimilée à un vaisseau portant la fortune de Rome.
+
+Il existe encore une autre Rome, la Rome souterraine, des plus
+intéressantes à étudier, car là, mieux que dans tous les livres, on peut
+apprendre ce qu'était le christianisme des premiers siècles et juger des
+changements qu'y a produits, depuis cette époque, l'incessante évolution
+de l'histoire. Les cryptes des cimetières chrétiens occupent autour de
+la ville une zone de deux ou trois kilomètres de largeur moyenne,
+partagée en une cinquantaine de catacombes distinctes, qui n'ont pas
+encore été explorées dans leur entier. M. de Rossi évalue à 580
+kilomètres la longueur de toutes les galeries creusées par les chrétiens
+dans le tuf volcanique. Elles n'ont en moyenne qu'une largeur moindre
+d'un mètre; mais en tenant compte des chambres qui servaient d'oratoires
+et des nombreux étages de niches profondes où l'on déposait les corps,
+on peut juger de l'énorme travail de déblais que représentent ces
+excavations. Les inscriptions, les bas-reliefs, les peintures de ces
+tombeaux furent toujours inviolables pour les païens de Rome, pleins de
+respect envers les sépultures, et fort heureusement les souterrains
+furent comblés lors de l'invasion des barbares, ce qui les sauva des
+dégradations qu'eurent à subir pendant tout le moyen âge les monuments
+de la surface; ils restèrent intacts jusqu'à l'époque des fouilles, qui
+commença vers la fin du seizième siècle. Ces tombeaux chrétiens révèlent
+une croyance populaire fort différente de celle qui se trouve exprimée
+dans les écrits des contemporains, appartenant presque tous à une autre
+classe sociale que celle de la masse des fidèles; ils contrastent bien
+plus encore avec les monuments des âges postérieurs du christianisme.
+Tout y est d'une gaieté sereine; les emblèmes lugubres n y ont aucune
+place: on n'y trouve ni représentations de martyres et de tortures, ni
+squelettes, ni images de mort; on n'y voit pas même la croix, devenue
+plus tard le grand signe du christianisme. Les symboles le plus
+fréquemment figurés sont le «bon Berger», portant un agneau sur les
+épaules, la vigne et ses pampres, la joyeuse vendange. Dans les
+premières catacombes, au deuxième et au troisième siècle, les figures,
+d'ailleurs beaucoup mieux sculptées que celles des siècles suivants, ont
+quelque chose de grec et sont fréquemment représentées avec des sujets
+païens: le bon Berger se trouve même une fois entouré des trois Grâces.
+Deux catacombes judaïques, creusées également dans le tuf de Rome,
+permettent de comparer les idées religieuses des deux cultes à cette
+époque si intéressante de l'histoire.
+
+[Illustration: N° 88.--LES COLLINES DE ROME.]
+
+Par une bizarre superstition pour les nombres mystiques, on continue de
+donner à Rome le nom de «Ville aux Sept Collines», qu'elle ne mérite
+plus depuis que l'enceinte de Servius Tullius a été dépassée. Sans
+compter le mont Testaccio, composé de tessons que les fabricants de
+jarres et les bateliers jetaient au bord du fleuve et que les buveurs
+utilisent aujourd'hui pour tenir leur breuvage au frais, au moins neuf
+collines bien distinctes s'élèvent dans les murs de la Rome actuelle:
+l'Aventin, où se retiraient les plébéiens dans leurs velléités
+d'indépendance, le Palatin, où siégèrent les Césars, le Capitolin, que
+dominait le temple de Jupiter, le Caelius (Monte Celio), l'Esquilin, le
+Viminal, le Quirinal, le Citorio, monticule d'ailleurs peu élevé, le
+Monte Pincio, le coteau des promenades et des jardins. Enfin, de l'autre
+côté du Tibre, et toujours dans la Rome de nos jours, se montrent deux
+autres collines: le Janicule, la plus haute de toutes, et le Vatican,
+ainsi nommé parce qu'on y rendait autrefois les oracles.
+
+Héritière des traditions anciennes, cette hauteur est restée le lieu des
+«vaticinations». C'est là que les prêtres chrétiens, sortis de
+l'obscurité des catacombes, où ils tenaient leurs assemblées secrètes,
+sont venus trôner au-dessus de la ville de Rome et de tout le monde
+occidental. Là s'élève le palais du pape avec ses riches collections, sa
+bibliothèque, son musée, les chefs-d'oeuvre de Michel-Ange et de
+Raphaël. A côté resplendit la fameuse basilique de Saint-Pierre, le
+centre de la chrétienté catholique. Réuni au palais par une longue
+galerie, le mausolée d'Hadrien, découronné de sa colonnade supérieure et
+devenu, sous le nom de château Saint-Ange, la grande forteresse papale,
+se dresse au bord du Tibre et en domine le passage. Maintenant ses
+canons ne protègent plus le Vatican; toute puissance matérielle des
+pontifes a disparu, mais la fastueuse église de Saint-Pierre, l'étonnant
+portique circulaire qui la précède, la coupole qui la surmonte et
+qu'aperçoivent même les navigateurs voyageant au loin sur la mer, les
+statues, les marbres, les mosaïques, les décorations de toute espèce
+témoignent des richesses immenses qui, de toutes les parties du monde
+chrétien, venaient naguère s'engouffrer dans Rome. La seule basilique de
+Saint-Pierre, l'une des trois cent soixante-cinq églises de la cité
+papale, a coûté près d'un demi-milliard. Pourtant, quelque somptueux que
+soit cet édifice, l'admiration qu'il éveille n'est point sans mélange.
+Les juges ont beau dire que «le génie de Bramante et de Michel-Ange se
+fait sentir ici au point de ramener tout ce qui est ridicule ou mauvais
+aux simples proportions de l'insignifiance», on ne peut s'empêcher
+pourtant de voir ce qu'il y a d'imparfait dans cette oeuvre colossale.
+Le monument est rapetissé par la multiplicité des ornements, et, chose
+plus grave encore, il ne répond, comme architecture, qu'à une phase
+transitoire et locale de l'histoire du catholicisme. Loin de représenter
+toute une époque avec sa foi, sa conception une et cohérente des choses,
+il résume, au contraire, un âge de contradictions, où le paganisme de la
+Renaissance et le christianisme du moyen âge tâchent de se fondre en un
+néo-catholicisme pompeux qui caresse les sens et s'adapte de son mieux
+au goût et aux caprices du siècle: sous les sombres nefs gothiques,
+l'impression est bien autrement profonde. Par un phénomène historique
+curieux, le quartier du Rome où s'élève l'église de Saint-Pierre est le
+seul endroit de la ville actuelle qui ait été dévasté par les Musulmans,
+en 846. Ceux-ci se vantent d'avoir saccagé la Rome papale et de posséder
+Jérusalem, tandis que jusqu'à nos jours le tombeau de Mahomet est resté
+au pouvoir de ses fidèles. Quant aux Juifs, ce n'est point en vainqueurs
+qu'ils sont entrés dans Rome. Domiciliés dans l'immonde Ghetto, aux
+bords du Tibre vaseux, et non loin de cet arc de Titus qui rappelle la
+destruction de leur temple et le massacre de leurs ancêtres, ils ont
+porté pendant dix-neuf cents ans le poids de la haine universelle et de
+la persécution. Ils ont survécu pourtant, grâce à la puissance de l'or
+qu'ils savaient manier mieux que leurs oppresseurs, et, désormais libres
+de sortir du Ghetto, les quatre mille Juifs de Rome prennent part, plus
+que les chrétiens eux-mêmes, à la transformation de la capitale de
+l'Italie.
+
+Le cours des idées s'est trop modifié pendant les siècles modernes pour
+que les ingénieurs italiens songent maintenant à inaugurer la troisième
+ère de l'histoire de Rome par des édifices de luxe qui puissent se
+comparer en grandeur au Colisée ou à Saint-Pierre; mais ils ont des
+oeuvres non moins utiles à réaliser dans un autre domaine du travail
+humain, s'ils se donnent pour mission de protéger Rome contre les crues
+du Tibre et de la replacer dans des conditions de salubrité parfaite. Il
+est vrai que les débris accumulés de tant d'édifices détruits ont
+exhaussé le niveau de la ville d'au moins un mètre en moyenne; mais le
+lit du Tibre s'est également élevé à cause du prolongement de son delta.
+Pour assurer le libre écoulement des eaux de crue dans un canal
+régulier, il faut nécessairement recreuser le lit du fleuve et le border
+de quais élevés dans toute la traversée de Rome; il faut, en outre, pour
+assainir la ville, remanier le réseau souterrain des égouts et
+distribuer avec intelligence l'eau pure que les travaux des anciens
+édiles ont donnée aux vasques des fontaines.
+
+On sait quelle prodigieuse masse liquide Rome recevait jadis pour sa
+consommation journalière. Du temps de Trajan, les neuf grands aqueducs,
+d'une longueur totale de 422 kilomètres, apportaient environ 20 mètres
+cubes par seconde, la valeur d'un véritable fleuve, et les autres canaux
+d'amenée construits plus tard accrurent cette quantité d'eau de plus
+d'un quart. Actuellement encore, bien que Rome n'ait plus guère que la
+dixième partie de ses ruisseaux artificiels et que la plupart des
+anciens aqueducs dressent leurs arcades ruinées au milieu des campagnes
+sans culture, la capitale de l'Italie est une des cités les plus
+abondamment pourvues d'eaux vives; mais si jamais Rome doit emplir son
+enceinte et continuer de s'agrandir par l'adjonction de nouveaux
+quartiers, si le Forum, naguère presque dans la banlieue, redevient le
+centre de la ville, le manque d'eau pourrait bien aussi s'y faire sentir
+comme dans la plupart des métropoles de l'Europe[94].
+
+[Note 94: Eau d'alimentation de diverses capitales:
+
+ Quantité Quantité Quantité par jour
+ par seconde. par jour. et par habitant.
+
+Rome (1869)... 2m.c.,2 189,000 m.c. 0m,944
+Paris (1875)... 4 ,1 355,000 » 0 ,200
+Londres (1874).. 5 ,7 500,000 » 0 ,125
+Glasgow (1874).. 1 ,7 147,618 » 0 ,236
+Washington (1870). 5 ,6 500,000 » 3 ,000
+]
+
+Sans parler de l'insalubrité des campagnes environnantes, il est encore
+un côté faible de la Rome actuelle, comparée à la Rome antique. Si l'on
+tient compte de la différence des milieux, la ville moderne n'a plus
+l'admirable ensemble de voies de communication qui rayonnaient vers tous
+les points du monde autour de la borne d'or du Forum. La voie Appienne,
+cette large route qui commence au sortir de Rome par une si curieuse
+avenue de tombeaux, est le type de ces chemins puissamment construits et
+d'une inflexible régularité, qui saisissaient le monde et en abrégeaient
+les distances au profit de la ville maîtresse. Il est vrai que ces
+anciennes routes pavées ont été en partie remplacées par des chemins de
+fer, mais ces lignes sont encore peu nombreuses, indirectes dans leur
+tracé et laissent la ville en dehors des grandes voies des nations. La
+forme même du réseau montre que le mouvement, loin de se produire, comme
+dans les autres pays d'Europe, du centre vers la circonférence, s'est
+accompli en sens inverse: c'est de Florence, de Bologne, de Naples, que
+l'Italie a marché à la reconquête de Rome.
+
+[Illustration: N° 89.--CIVITA-VECCIA.]
+
+Dépourvue de ports et privée de banlieue à cause des miasmes de la
+campagne environnante, Rome est une des grandes villes qui pourraient le
+moins subsister dans l'isolement: elle doit se compléter par des
+localités éloignées qu'elle retient, pour ainsi dire, par les longs bras
+de ses routes, pareille à une araignée placée au milieu de sa toile.
+Gomme lieux de jardinage, d'industrie, de villégiature, elle a les
+villes des montagnes les plus rapprochées, Tivoli, Frascati, que domine
+une paroi de cratère où se trouvent les ruines de Tusculum; Marino, près
+de laquelle les peuples confédérés du Latium se réunissaient à l'ombre
+des grands bois; Albano, qu'un superbe viaduc moderne unit par-dessus un
+large ravin à la ville d'Ariccia; Velletri, la vieille cité des
+Volsques, groupant ses maisons sur les pentes méridionales de la grande
+montagne du Latium; Palestrina, plus ancienne qu'Albe la Longue et que
+Rome, et bâtie tout entière sur les ruines du fameux temple de la
+Fortune, gloire de l'antique Praeneste, comme lieux de bains, elle a sur
+la mer les plages de Palo, de Fiumicino et celles de Porto d'Anzio,
+bourgade qui se continue au sud par la petite ville de Nettuno, si
+célèbre par la fière beauté de ses femmes. Comme port d'échanges avec
+l'étranger, elle n'a gardé sur la mer Tyrrhénienne que Civita-Vecchia,
+triste ville au bassin admirablement construit, pouvant servir de modèle
+aux ingénieurs maritimes, mais beaucoup trop étroit [95]; les havres que
+possédaient les anciens Romains au sud des bouches du Tibre sont à peine
+utilisés, et la charmante Terracine, nid de verdure au pied de ses
+«rochers blanchissants», n'est plus la porte de Rome que pour les
+voyageurs venus du Midi par la route du littoral. Presque toutes les
+autres villes du Latium sont situées sur les deux grandes routes
+historiques, dont l'une remonte au nord vers Florence, tandis que
+l'autre pénètre au sud-est dans la vallée du Sacco et descend dans les
+campagnes du Napolitain. Au nord, la cité principale est Viterbe, «la
+ville des belles fontaines et des belles filles;» au sud, sur le versant
+du Garigliano, Alatri, dominée par sa superbe acropole aux murs
+cyclopéens, est le grand marché et le lieu de fabrique pour les paysans
+des alentours. A l'est, dans une des plus charmantes vallées de la
+Sabine, que parcourt l'Anio, «aux ondes toujours froides,» est une autre
+ville célèbre, Subiaco, l'antique Sublaqueum, ainsi nommée des trois
+lacs qu'avait formés Néron au moyen de digues de retenue et dans
+lesquels il pêchait les truites avec un filet d'or. C'est près de
+Subiaco que saint Benoît établit dans la «sainte caverne» (_sacro
+specu_) le couvent célèbre qui précéda l'abbaye plus fameuse encore de
+mont Cassin, et qui fut, après le monastère de Lerins en Provence, le
+berceau du monachisme de l'Occident [96].
+
+[Note 95: Commerce maritime de Civita-Vecchia:
+
+En 1863... 33,690,000 fr. En 1868.. 24,990,000 fr.
+
+Mouvement des navires dans les ports romains en 1873:
+
+Civita-Vecchia.... 2,627 entrées et sorties... 520,000 tonnes,
+Fiumicino......... 1,476 » 63,000 »
+Porto d'Anzio..... 1,295 » 30,900 »
+Terracine......... 952 » 33,500 »
+]
+
+[Note 96: Communes du Latium ayant plus de 10,000 habitants:
+
+Rome..... 256,000 habitants (1875).
+Viterbe.. 20,600 » (1871).
+Velletri.. 13,500 » »
+Alatri.... 12,800 » »
+]
+
+La grande ville qui sert d'intermédiaire entre Rome et Ancône, entre la
+vallée du Tibre inférieur et la région des Apennins de Toscane et des
+Marches, est le chef-lieu de l'Ombrie, l'antique Pérouse, l'une des
+puissantes cités étrusques des premiers temps de l'histoire, une de
+celles dont le voisinage, sondé par les travaux de fouille, a livré aux
+regards des tombeaux du plus saisissant intérêt. Après chaque guerre,
+après chaque période de destruction et de ruine, la ville s'est relevée,
+grâce à sa position des plus heureuses au bord d'une plaine très-fertile
+et au point de jonction de plusieurs routes naturelles. A la fois
+toscane et romaine, elle devint, à l'époque de la Renaissance, le siège
+de l'une des grandes écoles de peinture; par Vanucci «le Pérugin», sa
+gloire est une des plus éclatantes de l'Italie. Il reste encore à
+Pérouse de beaux monuments de cette époque célèbre. Actuellement la
+ville n'est plus l'une des capitales artistiques de la Péninsule, mais,
+comme siége d'université, elle a toujours son groupe de littérateurs et
+d'érudits; elle est aussi fort active, surtout pour le commerce des
+soies gréges; la propreté de ses maisons et de ses rues, qui cependant
+ont gardé leur aspect original, la pureté de son atmosphère, le charme
+de sa population, y attirent chaque eté une partie considérable de la
+colonie d'étrangers riches qui passent l'hiver à Rome. Pérouse a de
+beaucoup distancé son ancienne rivale, Foligno ou Fuligno, dont le
+bassin lacustre est changé en campagnes d'une si grande fertilité et qui
+fut jadis le principal marché d'échanges de toute l'Italie centrale; ses
+habitants, fort industrieux, ont gardé quelques spécialités de
+fabrication, entre autres le tannage des cuirs. Quant à la ville
+d'Assisi, si gracieuse à voir dans son doux paysage, elle est à bon
+droit célèbre par son temple de Minerve, si parfaitement conservé, et
+par le couvent magnifique où l'on admire les fresques de Cimabüe, «le
+dernier des peintres grecs,» et celles de son continuateur Giotto, «le
+premier des peintres italiens;» ce n'est qu'une bourgade sans activité,
+mais elle est entourée d'une banlieue agricole, riche et populeuse:
+c'est là que naquit, à la fin du douzième siècle, François d'Assise, le
+fondateur de l'ordre fameux des Franciscains.
+
+D'autres villes secondaires de l'Ombrie, sans grande importance
+commerciale, ont du moins un nom considérable dans l'histoire ou se
+distinguent par la beauté de leurs monuments ou de leurs paysages [97].
+Spoleto, dont Hannibal ne put forcer les portes, a sa basilique superbe
+au porche si original, son viaduc romain jeté sur une gorge profonde et
+ses montagnes couvertes de bois de pins et de châtaigniers; Terni a dans
+les environs l'un des plus beaux spectacles de l'Italie, la puissante
+cascade du Velino, dont les Romains ont taillé le lit dans la roche
+vive; Rieti, jadis surnommée l'Heureuse, a son lac, reste de l'ancienne
+mer qu'a vidée la chute du Velino, à la tranchée delle Marmore. Au nord
+du Tibre, sur les frontières de la Toscane, la fière et malpropre
+Orvieto, où se fabriquait jadis le fameux remède dit _orviétan_, la
+vieille cité papale hérissant de ses clochers et de ses tours le
+promontoire de scories qui la porte, possède la merveilleuse façade de
+sa cathédrale, aux mosaïques incrustées, qui en font un chef-d'oeuvre
+d'ornementation et presque de bijouterie. Enfin, les deux villes
+principales de l'Apennin d'Ombrie, Città di Castello, située au bord du
+ruisseau qui deviendra le Tibre, et Gubbio, bâtie au coeur même des
+montagnes, sont toutes les deux riches en sites charmants ou grandioses,
+et l'une et l'autre ont des eaux médicinales fréquentées. Les érudits
+vont visiter dans le palais municipal de Gubbio les fameuses «tables
+Engubines», sept plaques de bronze couvertes de caractères ombriens: ce
+sont les seuls monuments de ce genre qui nous restent. À moitié chemin
+entre Pérouse et Città di Castello, dans une région des plus fertiles
+que parcourt le Tibre, la petite ville de Fratta, dont le nom a été
+récemment changé en celui d'Umbertide, n'a d'importance que par son
+commerce local.
+
+[Note 97: Communes de l'Ombrie ayant plus de 10,000 habitants en
+1871:
+
+Pérouse (Perugia)..... 49,500 hab.
+Città di Castello..... 24,000 »
+Gubbio................ 22,700 »
+Fuligno............... 21,700 »
+Spoleto............... 20,700 »
+Terni................. 16,000 »
+Orvieto............... 14,600 »
+Rieti................. 14,200 »
+Assisi................ 14,000 »
+Umbertide (Fratta).... 11,000 »
+]
+
+Sur la mer Adriatique, le port des contrées romaines est Ancône, la
+vieille cité dorienne, encore désignée par le nom grec qu'elle doit à sa
+position, à l'angle même de la Péninsule, entre le golfe de Venise et
+l'Adriatique méridionale. Près de la racine du grand môle, un bel arc
+triomphal, un des édifices de ce genre les plus beaux et les mieux
+conservés qui subsistent encore, rappelle l'importance qu'attachait
+Trajan à la possession de cette porte maritime. Grâce à sa situation
+privilégiée, et naguère aussi à la franchise commerciale de son port,
+amélioré par l'art et dragué partout à 4 mètres de profondeur, Ancône
+est une des trois cités les plus commerçantes de la côte orientale de
+l'Italie et la huitième de tout le littoral de la Péninsule; elle vient
+après Venise et dispute la prééminence à Brindisi, bien qu'elle ne soit
+pas, comme cette dernière, une étape du chemin des Indes. Elle a pour
+alimenter son commerce, non-seulement ce que lui envoient Rome et la
+Lombardie, mais aussi les denrées de la campagne des Marches, des fruits
+exquis, des huiles, l'asphalte des Abruzzes, le soufre des Apennins,
+récemment entré dans le commerce, et la «meilleure soie qu'il y ait au
+monde», si l'on en croit les indigènes; d'après les registres du port,
+le trafic se serait notablement accru pendant les dernières années: mais
+cette augmentation est en grande partie apparente, car elle provient des
+grands bateaux à vapeur qui font escale aux jetées de la ville[98]. Les
+autres ports du littoral, d'ailleurs fort mal abrités, n'ont qu'un
+faible commerce; Pesaro, la patrie de Rossini, n'est guère visitée que
+par des navires de vingt à trente tonneaux; Fano n'a que de simples
+barques; Senigallia, plus connue à l'étranger sous le nom de Sinigaglia,
+était assez fréquentée par les embarcations à l'époque de la célèbre
+foire, qui donnait lieu à un mouvement d'affaires d'environ 25 millions;
+mais son petit havre de rivière, qui fut un port franc jusqu'en 1870,
+époque de la suppression de la foire, ne donne accès qu'à des navires
+d'un tirant d'eau de 2 mètres. Toutes ces villes de la côte doivent
+expédier à Ancône la plus grande partie de leurs denrées.
+
+[Note 98: Mouvement du port d'Ancône:
+
+1858 2,021 navires jaugeant 258,292 tonneaux.
+1867 2,024 » » 372,877 »
+1873 2,129 » » 751,803 »
+]
+
+[Illustration: N° 90.--VALLÉES D'ÉROSION DU VERSANT DE L'ADRIATIQUE.]
+
+[Illustration: PAYSANS DES ADRUZZES. Dessin de D. Maillart, d'après
+nature.]
+
+A l'exception de Fabriano, située dans une vallée riante des Apennins,
+et d'Ascoli-Piceno, bâtie au bord de la rivière Tronto, toutes les cités
+de l'intérieur des Marches: Urbino, dont la plus grande gloire est
+d'avoir donné naissance à Raphaël, et qui produisait autrefois, comme sa
+voisine Pesaro, les admirables faïences si recherchées des connaisseurs;
+Jesi, Osimo, Macerata, Recanati, la patrie de Leopardi; Fermo et
+d'autres encore, qui jadis étaient toutes perchées sur une roche abrupte
+pour se surveiller mutuellement, commencent à projeter de longs
+faubourgs dans la direction de la plaine, afin de s'occuper de
+l'exploitation du sol. Une de ces villes haut dressées sur la montagne
+est la célèbre Loreto, qui fut autrefois le pèlerinage le plus fréquenté
+de tout le monde chrétien. Avant la Réforme, à une époque où pourtant
+les grands voyages étaient beaucoup moins faciles qu'aujourd'hui, Loreto
+recevait jusqu'à deux cent mille pèlerins par an dans son sanctuaire. Il
+est vrai qu'ils y contemplaient une des grandes merveilles de la
+chrétienté, la maison même qu'avait habitée la Vierge, et que les anges
+avaient transportée de promontoire en promontoire à l'endroit qu'abrite
+maintenant une coupole magnifiquement décorée. C'est dans le voisinage
+de ce lieu fameux, à Castelfidardo, que la plus grande partie du
+«patrimoine de Saint-Pierre» a été ravie au pape par les armes de
+l'Italie: quoique la bataille n'ait été qu'un mince événement militaire,
+elle marque une date fort importante dans l'histoire de la Péninsule.
+
+La région montueuse des Abruzzes, qui faisait jadis partie du
+Napolitain, mais qui se rattache à Rome par son versant tyrrhénien,
+tributaire du Tibre, et surtout par sa grande route transversale, n'a
+qu'un petit nombre de villes sur les hauteurs du plateau. La principale
+est un chef-lieu de province, Aquila, que l'empereur Frédéric II fonda
+au treizième siècle pour en faire une aire «d'aigle»; les autres villes
+des montagnes ont toujours été trop difficiles d'accès pour avoir de
+nombreux habitants, et même elles envoient dans les villes des plaines
+des colons vigoureux et persévérants au travail, les _Aquilani_, si
+appréciés comme terrassiers dans toute l'Italie. Les localités les plus
+populeuses se trouvent dans le bassin inférieur de l'Aterno ou dominent
+la route côtière et les campagnes fécondes du versant adriatique.
+Solmona groupe ses maisons dans un immense jardin, qui fut jadis un lac
+et que bornent au sud les escarpements du Monte Majella; Popoli, à
+l'issue du défilé où l'Aterno prend le nom de Pescara, est un marché
+d'échanges des plus actifs entre le littoral de l'Adriatique et la
+région des montagnes; Chieti, bâtie plus bas sur le même fleuve, est
+aussi une ville industrieuse: c'est, dit-on, la première des anciennes
+provinces napolitaines où la vapeur ait été appliquée dans les filatures
+et autres usines. Teramo, Lanciano sont également des villes de quelque
+importance; mais dans toute son étendue le littoral des Abruzzes n'a que
+deux petits ports, et fréquentés seulement par quelques barques, Ortona
+et Vasto[99].
+
+[Note 99: Communes principales des Marches et des Abrazzes en 1870:
+
+Ancône 45,700 hab.
+Chieti 23,600 »
+Ascoli-Piceno 22,000 »
+Senigallia ou Sinigaglia 22,000 »
+Macerata 20,000 »
+Recanati 19,900 »
+Pesaro 19,900 »
+Teramo 19,800 »
+Fano 19,600 »
+Fermo 18,700 »
+Jesi 18,600 »
+Lanciano 18,500 »
+Osimo 16,600 »
+Fabriano 16,500 »
+Aquila 16,000 »
+Solmona 15,500 »
+Urbino 15,200 »
+Vasto et Ortona, chacune 13,000 »
+]
+
+[Illustration: N° 91--RIMINI ET SAINT-MARIN.]
+
+Un petit État, enclavé dans les Marches Romaines et réuni au littoral
+par une route unique, a gardé une existence à part. A une petite
+distance au sud de Rimini, dans une des plus belles parties des
+Apennins, la superbe roche du mont Titan, dont la base est excavée par
+les carriers depuis un temps immémorial, porte sur sa crête, à 750
+mètres de hauteur, la vieille et célèbre cité de Saint-Marin (San
+Marino), entourée de murs et dominée de tours; le matin, quand le temps
+est favorable, les citoyens voient au delà du golfe Adriatique le soleil
+apparaître derrière la crête des Alpes d'Illyrie, Saint-Marin constitue
+avec quelques localités environnantes une république «illustrissime», le
+seul municipe autonome qui existe encore en Italie[100]. D'après la
+chronique, la _repubblichetta_ de Saint-Marin, ainsi nommée d'un maçon
+dalmate qui vécut en ermite sur le roc du Titan, serait un État
+indépendant et souverain depuis le quatrième siècle; quoi qu'il en soit,
+il est certain que depuis mille années au moins la petite république a
+réussi à sauvegarder son existence, grâce aux rivalités de ses voisins
+et à l'extrême habileté avec laquelle ses citoyens ont su ruser avec le
+danger. D'ailleurs la constitution de l'État n'est rien moins que
+populaire. Le peuple ne vote plus: depuis un nombre inconnu de siècles
+il a perdu le suffrage; les citoyens, même propriétaires, n'ont plus que
+le droit de remontrance, et ceux qui ne possèdent pas un seul lopin de
+terre, c'est-à-dire plus de la moitié des Sanmarinais, ne peuvent
+hasarder aucune réclamation. Le pouvoir suprême appartient à un
+«conseil-prince» de soixante membres, composé d'un tiers de nobles, d'un
+tiers de bourgeois et d'un tiers de campagnards propriétaires. Le titre
+de conseiller est héréditaire dans les familles, et quand l'une d'elles
+vient à s'éteindre, les cinquante-neuf autres choisissent celle qui
+prendra part au pouvoir de la république. C'est le conseil-prince qui
+choisit dans son sein les diverses commissions, ainsi que les deux
+capitaines-régents,--un pour la ville, un pour la campagne,--qui doivent
+exercer pendant six mois le pouvoir exécutif. Saint-Marin a aussi sa
+petite armée, son budget, ses monopoles. Elle se fait un petit revenu
+par la vente de titres nobiliaires et de décorations; moyennant 35,000
+francs, elle a même créé des ducs qui marchent de pair avec la haute
+noblesse du royaume. Mais les impôts sont libres: quand la commune a
+besoin d'argent, le tambour de l'armée assemble les citoyens et ceux qui
+ont bonne volonté sont invités à déposer leur offrande dans la caisse de
+l'État. Paye qui veut, et quand la caisse est pleine, on refuse les
+dons! D'ailleurs la république, toute libre qu'elle est, reçoit une
+subvention de l'Italie et se réclame de la protection spéciale du roi.
+Elle enferme ses condamnés dans une prison italienne, fait imprimer ses
+actes officiels en Italie et paye un homme de loi italien pour tenir ses
+audiences de justice dans le prétoire de la république. Il ne se trouve
+pas d'imprimerie dans le petit État: le conseil-prince a repoussé
+l'invention moderne, que des voisins, les Romagnols, eussent été fort
+heureux de faire fonctionner à leur profit; il a craint que les livres
+politiques publiés sur son territoire ne portassent ombrage au royaume
+dans lequel il est enclavé. C'est à Saint-Marin que Borghesi, le
+fondateur de la science épigraphique, avait son admirable collection, si
+importante pour l'étude de l'administration romaine.
+
+[Note 100: République de Saint-Marin:
+Superficie, 57 kilom. carrés. Population, en 1869: 7,300 hab. Population
+kilométrique, 128.]
+
+
+
+
+VI
+
+L'ITALIE MÉRIDIONALE, PROVINCES NAPOLITAINES.
+
+
+De tous les États qui se sont groupés pour former l'Italie une, le
+royaume de Naples, même sans compter les Abruzzos et la Sicile comme en
+faisant partie, est celui qui occupe l'espace le plus considérable, mais
+non celui qui a le plus d'importance par le chiffre de sa population et
+l'industrie[101]. Le Napolitain comprend toute la moitié méridionale de
+la Péninsule et développe son littoral échancré de golfes et de baies
+sur plus de 1,600 kilomètres. Ce fut jadis, sous le nom de Grande Grèce,
+la partie la mieux connue de l'Italie; de nos jours, au contraire, c'est
+dans le Napolitain que se trouvent les districts les plus ignorés, et
+l'on pourrait y faire encore des voyages de découverte comme dans les
+pays d'Afrique.
+
+[Note 101: Napolitain, moins les Abruzzes:
+Superficie, 72,524 kil. car. Population, 6,251,750 hab. Population
+kilométrique, 86 hab.]
+
+Au sud des massifs divergents des Abruzzes et de la Sabine, les
+Apennins, devenus très-irréguliers dans leur allure, ne peuvent guère
+être considérés comme une véritable chaîne: ce sont des groupes
+distincts reliés les uns aux autres par des chaînons transversaux ou par
+des seuils de hautes terres. Un premier massif, que la profonde vallée
+du Sangro, tributaire de l'Adriatique, sépare des Abruzzes, élève la
+crête aiguë de la Meta au-dessus de la zone des bois. Plus au sud, de
+l'autre côté de la vallée d'Isernia, où naît le Volturne, se groupent
+les montagnes du Matese, enfermant dans un de leurs cirques le beau lac
+du même nom, que domine le Miletto, dernier boulevard de l'indépendance
+des Samnites. Plus loin, vers Bénévent et Avelfino, s'élèvent d'autres
+sommets, moins hauts, mais non moins escarpés et d'un aspect non moins
+superbe: ce sont aussi des monts aux défilés sauvages où, pendant les
+anciennes guerres, se livra mainte bataille sanglante. Sur la route de
+Naples à Bénévent, on reconnaît encore entre deux gorges le bassin des
+«Fourches caudines», où les Romains, pris comme dans un filet, durent
+s'humilier devant les Samnites et faire des promesses qui ne furent
+point tenues: la voie Caudarola et le village dit Forchia d'Arpaia,
+rappellent le mémorable événement. Cette région montagneuse, à laquelle
+on pourrait laisser le nom de ses anciens habitants, les maîtres de
+l'Italie méridionale, est terminée au sud par une chaîne transversale
+dont la crête, inégale et coupée de profondes entailles, se dirige de
+l'est à l'ouest et va finir entre les deux golfes de Naples et de
+Salerne, par le cap Campanella, l'ancien promontoire de Minerve. La
+belle île de Capri, aux abruptes falaises calcaires où pénètre la mer
+d'azur, appartient également à cette rangée transversale des monts
+samnites.
+
+Du côté de l'orient, les divers massifs napolitains, d'origine crétacée,
+comme presque tous les Apennins méridionaux, et connus, en général, sous
+le nom de Murgie, s'abaissent en pente douce et de leurs dernières
+déclivités vont disparaître sous les «tables» (_tavoliere_) argileuses
+que déposèrent les eaux marines à l'époque pliocène. Ces tables de la
+Pouille, de faible élévation, sont peut-être, dans toutes les parties où
+elles n'ont pas été reconquises à l'agriculture, les terres les moins
+fertiles et les plus tristes à voir de toute la péninsule italienne: les
+lits profonds où coulent les minces filets d'eau des rivières du versant
+adriatique découpent ces plaines en terrasses parallèles; toute la
+population s'est réunie dans les villes à l'issue des vallées, sur les
+monticules faciles à défendre ou sur les grandes routes; et la campagne
+est une immense solitude, parcourue seulement des bergers nomades. On ne
+voit pas même un buisson dans ces grandes plaines; les plantes les plus
+élevées sont une espèce de fenouil dont les haies touffues marquent les
+limites entre les pâturages. Des masures, semblables à des tombeaux ou à
+de simples amas de pierres, s'élèvent çà et là au milieu de la plaine.
+Mais les vieux us féodaux qui s'opposaient à la culture de ces contrées
+et qui forçaient les habitants de la montagne à maintenir au milieu de
+leurs champs de larges chemins ou _tratturi_ pour le passage des brebis,
+ont heureusement pris fin, et l'aspect des «tables» change d'année en
+année.
+
+Les _tavoliere_ séparent complétement du système des Apennins le massif
+péninsulaire du Monte Gargano, qui forme ce que l'on est convenu
+d'appeler «l'éperon» de la «botte» italienne. Quelques forêts de hêtres
+et de pins, qui fournissent le meilleur goudron de toute l'Italie, des
+fourrés de caroubiers, d'arbousiers et de plantes diverses dont les
+abeilles transforment les fleurs en un miel exquis, revêtent encore les
+pentes septentrionales de ce massif isolé, aux ravins sauvages; mais le
+nom même de la plus haute cime, le Monte Calvo ou mont Chauve, témoigne
+de l'œuvre déplorable de déforestation qui s'est accomplie aussi dans
+cette région comme dans presque tout le reste de la Péninsule. Jadis des
+pirates sarrasins s'étaient installés dans le massif du Monte Gargano
+comme dans grande forteresse; l'espèce de fossé que forme la vallée du
+Candelaro, continuation de la ligne normale des côtes italiennes, les
+défendait à l'ouest.
+
+Là ils purent longtemps braver les populations chrétiennes, quoique les
+sanctuaires érigés sur les escarpements du Gargano soient parmi les plus
+vénérés de la catholique Italie; des églises et des couvents y ont
+succédé aux anciens temples païens, et depuis les temps historiques le
+flot des pèlerins n'a cessé de s'y diriger: surtout l'église du mont
+Sant' Angelo, dont les pentes fort inclinées se dressent au nord de
+Manfredonia, est un lieu sacré par excellence. C'est qu'avant l'époque
+de la grande navigation les matelots qui venaient de quitter le sûr abri
+du golfe, ne se préparaient pas sans inquiétude à doubler la presqu'île
+du Gargano et à s'aventurer au milieu des îles bordées d'écueils qui la
+continuent au large vers la côte dalmate, Tremiti, Pianosa, Pelagosa.
+
+[Illustration: N° 92.--MONTE GARGANO.]
+
+L'ancien volcan du mont Vultur, au sud de la vallée de l'Ofanto, se
+dresse comme la borne méridionale des Apennins de Naples. Au delà, le
+sol s'abaisse graduellement et n'est plus qu'un plateau raviné d'où les
+eaux rayonnent en trois directions, à l'ouest par le Sele vers le golfe
+de Salerne, au sud-est vers le golfe de Tarente, au nord-est vers
+l'Adriatique. Loin de se bifurquer, comme on le représentait jadis sur
+les cartes, l'Apennin est même complétement interrompu par le seuil de
+Potenza, et la longue presqu'île qui forme le «talon» de l'Italie n'a
+pour toutes élévations que des terrasses aux contours indécis et des
+collines aux longues croupes monotones.
+
+L'autre presqu'île, celle des Calabres, est, au contraire, montueuse et
+très-accidentée d'aspect. L'Apennin recommence au sud de Lagonegro et
+s'élève en brusques escarpements jusqu'au-dessus de la zone des bois. Le
+mont Pollino, d'où l'on domine à la fois les deux mers d'Ionie et
+d'Éolie, est plus haut que le Matese et que toutes les autres cimes du
+Napolitain; le groupe dont il occupe le centre barre la presqu'île dans
+toute sa largeur, d'une mer à l'autre mer, et se prolonge au bord des
+eaux occidentales en un mur de rochers plus abrupts encore que ceux de
+la Ligurie et beaucoup plus inaccessibles à cause du manque complet de
+routes. Au sud, il s'ouvre en de beaux vallons boisés où les habitants
+vont recueillir sur le trone des frênes la manne médicinale qui
+s'expédie ensuite dans tous les pays du monde. La profonde vallée du
+Crati limite au sud et à l'est ce premier massif et le sépare d'un
+deuxième, moins élevé, mais à la base plus étendue: c'est la Sila, dont
+les rochers de granit et de schistes, d'origine beaucoup plus ancienne
+que les Apennins, ont encore gardé la parure et, l'on pourrait dire,
+l'horreur de leurs grandes forêts de pins et de sapins, hantées par les
+bandits. Jadis ces forêts, qui valurent aux montagnes le nom de «Pays de
+la Résine», fournirent aux Hellènes de la Grande Grèce, puis aux
+Romains, le bois nécessaire à la construction de leurs flottes, et
+maintenant encore les chantiers de construction de l'Italie y prennent
+un grand nombre de leurs madriers. Des pâtres, que l'on dit être en
+partie les descendants des Sarrasins qui occupèrent autrefois la
+contrée, mènent leurs troupeaux pendant la belle saison dans les
+clairières de ces forêts.
+
+Au sud du groupe isolé de la Sila s'arrondit le large golfe de
+Squillace, au devant duquel la mer Tyrrhénienne projette une autre baie
+semi-circulaire, celle de Santa Eufemia. Il ne reste plus entre les deux
+mers qu'un isthme étroit, occupé par de petits plateaux disposés en
+degrés et entourés d'anciennes plages qui marquent les reculs successifs
+de la mer; mais au delà de ce seuil, où des souverains ont eu l'idée,
+non suivie d'effet, de faire creuser un canal maritime, s'élève un
+troisième massif, au noyau de roches cristallines, bien nommé
+l'Aspromonte. Énorme croupe à peine découpée en sommets distincts, mais
+rayée sur tout son pourtour de ravins rougeâtres où de furieux torrents
+roulent en hiver, «l'âpre montagne,» encore revêtue de ses bois, étale
+largement dans la mer Ionienne ses promontoires panachés de palmiers et
+disparaît enfin sous les flots, à la pointe désignée par les marins sous
+le nom de «Partage des vents[102]» (_Spartivento_).
+
+[Note 102: Altitudes des Apennins de Naples:
+
+Meta 2,245 met.
+Monte Miletto (Matese) 2,047 »
+ » Calvo (Gargano) 1,570 »
+ » Sant' Angelo (cap Campanella) 1,470 »
+Capri (Monte Solara) 597 »
+Monte Pollino 2,334 »
+La Sila 1,787 »
+Aspromonte 1,909 »
+]
+
+Mais, outre les divers massifs plus ou moins isolés que l'on peut
+considérer comme faisant partie du système des Apennins, le pays de
+Naples a, comme les provinces romaines, ses montagnes volcaniques. Elles
+forment deux rangées irrégulières, l'une sur le continent, l'autre dans
+la mer Tyrrhénienne, et se rattachent peut-être souterrainement par un
+foyer caché aux volcans des îles Lipari et au mont Etna. L'une de ces
+montagnes est le Vésuve, la bouche de laves la plus fameuse du monde
+entier, non qu'elle soit la plus active ou qu'elle s'élève le plus haut
+dans la zone des nuages, mais son histoire est celle de tout un peuple
+qui vit au milieu de ses laves; nul volcan n'a été mieux étudié: grâce à
+la proximité immédiate de Naples, c'est une sorte de laboratoire de
+géologie fonctionnant sous les yeux de l'Europe.
+
+A peine, en sortant du défilé de Gaëte, a-t-on pénétré dans le paradis
+de la Terre de Labour, que l'on voit un premier volcan, la Rocca
+Monfina, se dresser entre deux massifs calcaires, dont l'un est le
+Massico, aux vins exquis célébrés par Horace, le poëte gourmet. Depuis
+les temps préhistoriques le volcan repose, ou du moins on ne possède
+aucun récit authentique de ses fureurs; un village, qui a succédé à une
+place forte des anciens Auronces, adversaires des Romains, s'est niché
+avec confiance dans la riche verdure de son cratère ébréché, quoique
+l'aspect extérieur de la montagne soit encore en maints endroits aussi
+formidable qu'au lendemain d'une éruption. La principale bouche des
+laves, entourant un dôme de trachyte, le mont Santa Croce, qui s'élève à
+près de 1,000 mètres, est l'une des plus vastes de l'Italie: elle n'a
+pas moins de 4,600 mètres de large; deux autres cratères s'ouvrent dans
+le voisinage et plusieurs cônes parasites d'éruption, hérissant les
+pentes extérieures de la montagne, font comme une sorte de cour à la
+coupole centrale. Le sol de la Campanie est formé jusqu'à une profondeur
+inconnue des cendres rejetées jadis du cratère de Rocca Monfina, et qui
+se sont déposées, soit à l'air libre, soit au fond de baies émergées
+depuis. Dans la région méridionale de la Terre de Labour, ces tufs
+renferment un grand nombre de coquillages en tout pareils à ceux de la
+mer voisine. Toute cette région a donc été récemment soulevée.
+
+[Illustration: N° 93.--CENDRES DE LA CAMPANIE.]
+
+Les collines qui s'élèvent au sud de la merveilleuse campagne n'ont pas
+la majesté de la Rocca Monfina, mais leur voisinage du bord de la mer et
+les remarquables phénomènes qui s'y sont accomplis les ont rendues bien
+autrement célèbres; dès l'antiquité la plus reculée, elles ont été
+considérées comme une des grandes curiosités de la Terre. Vus de la
+position dominatrice de la colline des Camaldules, au-dessus de Naples,
+les «champs Phlégréens», embellis d'ailleurs par la verdure et le
+voisinage des eaux marines, ne nous paraissent point une région
+d'horreurs, depuis que nous connaissons des régions du monde
+incomparablement plus ravagées par les laves et qui par leurs explosions
+ont causé des désastres beaucoup plus effrayants. Les volcans de Java,
+des îles Sandwich, de l'Amérique centrale, de la Cordillère andine, ont
+porté tort dans notre imagination aux pustules du golfe de Baïa; mais
+les phénomènes si divers de cette petite région volcanique durent
+frapper singulièrement l'esprit de nos premiers ancêtres gréco-romains.
+Leur intelligence, si ouverte pourtant, ne pouvait comprendre ces
+merveilles: aussi ne manqua-t-elle pas de les attribuer à des dieux: là
+était pour eux le seuil du monde souterrain. Cette terre qui frémit, ces
+flammes sortant d'un foyer caché, ces ouvertures béantes en
+communication avec des cavernes inconnues, ces lacs qui se vident et
+s'emplissent soudain, ces antres vomissant des gaz mortels, tout cela
+entra pour une forte part dans leur mythologie et dans leur poétique, et
+c'est encore là que, malgré nous, se trouve l'origine d'une multitude de
+nos images, de nos comparaisons et de nos idées. Du temps de Strabon,
+les bords du golfe de Baïa étaient devenus le rendez-vous des
+voluptueux, et tous les promontoires, toutes les collines des environs
+portaient de somptueuses villas; la contrée tout entière était le plus
+charmant des jardins, embelli par la vue la plus admirable de la mer et
+des îles; mais on se racontait encore des choses terribles sur le monde
+de cavernes et de flammes caché dans les profondeurs. Un oracle
+redoutable y siégeait, entouré d'un peuple de mineurs, les mythiques
+Cimmériens, auxquels devaient s'adresser les étrangers qui voulaient
+consulter les dieux: ces populations de troglodytes étaient tenues de ne
+jamais voir le soleil et ne quittaient leurs souterrains que pendant la
+nuit. On disait aussi que les champs Phlégréens avaient été le théâtre
+de grandes luttes entre les géants; peut-être était-ce un souvenir des
+batailles qui s'étaient livrées pour la possession des terres fertiles
+de la Campanie. Au moyen âge, Pouzzoles était considéré par les fidèles
+comme le lieu par lequel Jésus-Christ était descendu aux enfers.
+
+Les cratères qui servirent de vomitoires à ce foyer ou «pyriphlégéton»
+des anciens sont au nombre d'une vingtaine, si l'on compte seulement
+ceux dont les bords, entiers ou ébréchés, sont encore nettement
+reconnaissables; mais il en est aussi plusieurs qui se sont mutuellement
+oblitérés en s'enclavant les uns dans les autres, en croisant ou en
+superposant leurs murailles. Vu de haut, et sans la végétation qui
+l'embellit, l'ensemble du paysage prendrait un aspect analogue à celui
+de la surface lunaire, parsemée d'entonnoirs inégaux. Naples même est
+bâtie dans un cratère aux contours indécis, rendus plus vagues encore
+par les édifices qui s'élèvent en amphithéâtre sur les pentes; mais à
+l'ouest se groupent plusieurs cuvettes volcaniques mieux dessinées, dont
+l'une s'appuie extérieurement sur un long promontoire de tuf, où s'élève
+le prétendu tombeau de Virgile. Dès qu'on a dépassé le tunnel du
+Pausilippe, l'une des anciennes «merveilles du monde», on se trouve dans
+la région des champs Phlégréens proprement dits. A gauche, la petite île
+de Nisita ou Nisida, au profond cratère ouvrant aux eaux du large
+l'échancrure du Porto Pavone, dresse son cône régulier comme la borne
+extérieure de cet amas de volcans.
+
+Le plus vaste de tous, et celui qui a le plus gardé de son activité
+d'autrefois, est le bassin de la Solfatare, le _Forum Vulcani_ des
+anciens. Sa dernière grande éruption date de 1198, mais il continue
+d'exhaler en quantité des vapeurs d'hydrogène sulfuré et de décomposer
+ses roches sous l'action des gaz: la nuit, un vague reflet rougeâtre
+s'échappe d'une centaine de petites ouvertures où s'élaborent le soufre
+et les sulfates, et quand on se promène sur le sol du cratère, on entend
+résonner ses pas sur le sol poreux, percé d'innombrables vésicules.
+Immédiatement au nord s'ouvre une autre coupe volcanique emplie de la
+verdure des grands bois et d'eaux, qui la reflètent: c'est le parc
+d'Astroni, dont les talus circulaires sont tellement abrupts à
+l'intérieur, qu'ils forment une barrière suffisante pour enclore les
+sangliers et les chevreuils; la seule entrée de l'enceinte est une
+brèche artificielle. Un autre cratère moins régulier enferme les eaux,
+étendues, profondes, et parfois bouillantes, du lac d'Agnano, que l'on
+croit s'être formé au moyen âge. Dans les environs jaillit, de la
+fameuse «grotte du Chien», une source d'acide carbonique visitée par la
+foule des étrangers. D'autres jets de gaz et d'eau sulfureuse s'élancent
+de tous les terrains des environs, et c'est à eux que Pouzzoles devrait
+son appellation, si la véritable signification du mot est celle de
+«Ville puante». Par contre, la ville a donné son nom à la terre de
+pouzzolane, lave désagrégée par les eaux qui fournit un excellent
+mortier et qui servit dans l'antiquité à construire des amphithéâtres,
+des temples, des villas, des môles et des bassins. On voit encore à
+Pouzzoles quelques restes de la jetée à laquelle se rattachait le fameux
+pont de Baïa, construit en travers du golfe par Caligula.
+
+Les rivages de la baie de Pouzzoles ont fréquemment changé de niveau.
+Les trois colonnes d'un temple de Neptune, dit de Sérapis, en sont une
+preuve bien connue. Après l'époque romaine, peut-être lors de quelque
+éruption non mentionnée dans l'histoire, l'édifice s'affaissa dans les
+eaux avec la berge qui le portait; ses colonnes durent baigner dans la
+mer pendant de longues années ou même pendant des siècles, car jusqu'à
+la hauteur d'environ six mètres et demi, on voit sur les fûts de marbre
+les enveloppes des serpules et les innombrables trous creusés par les
+pholades. A une autre époque, sur laquelle les chroniques restent
+également muettes, le temple surgit de nouveau, avec assez de régularité
+dans son mouvement d'élévation pour que la colonnade restât
+partiellement debout. Tout porte à croire que cette émersion eut lieu en
+1538, lorsque la «Montagne Nouvelle» (_Monte Nuovo_) fut rejetée par
+l'officine intérieure des laves et des cendres. En quatre jours l'énorme
+cône, haut de 130 mètres et d'un pourtour de plusieurs kilomètres,
+jaillit de la plaine basse qui continuait le golfe vers le nord; le
+village de Tripergola fut enseveli sous les cendres; toute une plage,
+dite la Starza, se forma au pied de la falaise de l'ancien littoral, et
+deux nappes d'eau qui s'étendent à l'ouest du Monte Nuovo cessèrent de
+communiquer avec la mer et prirent une autre forme.
+
+Un de ces lacs, le plus rapproché du golfe, était ce fameux Lucrin, tant
+apprécié des gourmets de Rome à cause de ses huîtres; une simple flèche
+de sable, percée d'un «grau» naturel où passaient les petites
+embarcations, le séparait de la mer: cette plage était, suivant la
+tradition, une digue élevée par Hercule, lorsqu'il revenait d'Ibérie,
+chassant devant lui les troupeaux de Géryon. L'autre lac, qu'un détroit
+unissait alors au Lucrin, est l'Averne, dont Virgile, se conformant aux
+vieilles légendes, avait fait l'entrée des enfers. Ses eaux, claires,
+poissonneuses et profondes d'environ 120 mètres emplissent un ancien
+cratère qui n'a plus rien de bien effrayant et n'émet plus de gaz
+mortels: en dépit de l'étymologie de son nom, les oiseaux volent sans
+danger au-dessus du lac et se reposent sur les bords. Pourtant les vieux
+souvenirs classiques de l'enfer païen hantent encore les alentours du
+cratère lacustre; une nappe marécageuse du bord de la Méditerranée, le
+lac Fusaro, est devenue l'Achéron des _ciceroni_; à côté se trouve
+l'antre de Cerbère; le Cocyte est le ruisseau paresseux de l'Acqua Morta
+qui s'écoule de l'étang dans la mer; le lac Lucrin, ou plutôt une source
+qui s'y déverse, est le Styx; une grotte artificielle, reste d'une route
+souterraine que les anciens avaient creusée, du lac Averne à la mer, est
+devenue la grotte de la Sibylle. Les habitants de Cumes, l'antique cité
+de fondation chalcidique dont on voit encore quelques débris au bord de
+la Méditerranée, entre le lac de Patria et celui de Fusaro, avaient
+apporté les mythes de l'Hellade dans leur nouvelle patrie, et la poésie,
+qui s'en est emparée, continue de les faire vivre jusqu'à nos jours.
+
+Pour contraster avec le Tartare, il faut des Champs Élysées, et l'on
+donne, en effet, ce nom à une partie de la péninsule de Baïa dont les
+voluptueux Romains avaient fait le séjour le plus enchanteur de
+l'univers: tous les grands y possédaient leur villa; Marius, Pompée,
+César, Auguste, Tibère, Claude, Agrippine, Néron, y résidèrent et leurs
+palais furent le théâtre de mainte effroyable tragédie. Actuellement il
+ne reste de tous ces édifices que des ruines à demi écroulées dans les
+flots. La nature a repris le dessus et les seules curiosités de la
+péninsule, avec les huîtrières du lac Fusaro, sont les collines de tuf
+et les cratères. Le cap terminal, le célèbre promontoire de Misène, est
+un de ces anciens volcans, et jadis faisait partie d'un groupe
+d'éruption beaucoup plus considérable qui comprenait aussi la charmante
+petite île de Procida, séparée de la côte par un canal de moins de
+dix-huit mètres de profondeur. La vue que l'on contemple du cap Misène
+est une des plus vantées de la planète: de là on voit dans son entier
+cet admirable golfe de Naples, «morceau du ciel tombé sur la terre.»
+Ischia la joyeuse, la formidable Capri, le promontoire de Sorrente,
+bleui par l'éloignement, le Vésuve à la double enceinte, le collier de
+villes blanches qui entoure le golfe, les maisons de Naples qui
+ruissellent sur les pentes, les fécondes plaines de la Campanie, se
+déroulent dans le cadre merveilleux formé par la mer et l'Apennin.
+
+L'île de Procida réunit le massif des champs Phlégréens à la chaîne des
+volcans insulaires qui se développe au large du golfe de Gaëte. La plus
+importante de ces îles est Ischia, presque rivale du Vésuve par la
+hauteur apparente de son volcan, l'Epomeo. Celui-ci, qu'entourent dix ou
+douze cônes parasites, s'est ouvert latéralement plusieurs fois pendant
+l'époque historique. Une grande éruption de la montagne eut lieu en
+1302, et la crevasse vomit alors des laves tellement compactes, que
+jusqu'à présent elles se sont refusées à porter toute végétation. On a
+remarqué que le Vésuve se trouvait alors dans une période de repos, deux
+fois séculaire; mais comme s'il y avait alternance dans les foyers
+d'activité, l'Epomeo est redevenu tranquille depuis que le Vésuve a
+repris le jeu de ses explosions; de même, lorsque le Monte Nuovo jaillit
+du sol, le grand volcan de Naples rentra dans une période de sommeil qui
+dura cent trente années. Quoi qu'il en soit de cette alternance présumée
+dans le mouvement des laves souterraines, l'île d'Ischia repose depuis
+cinq siècles et demi; elle n'a plus d'autre issue pour le dégagement des
+gaz élaborés dans ses profondeurs que ses trente ou quarante sources
+thermales, qui contribuent, avec l'air pur et la beauté de l'île, à
+augmenter chaque année le flot des visiteurs.
+
+Il est certain, qu'à une époque géologique moderne la masse insulaire a
+été soulevée, puisque ses laves trachytiques reposent en maints endroits
+sur des argiles et des marnes contenant des coquillages semblables à
+ceux qui vivent encore dans la Méditerranée: des phénomènes analogues
+ont eu lieu sur les plages de Pouzzoles et de Sorrente, mais le
+mouvement d'élévation paraît avoir été beaucoup plus considérable dans
+l'île d'Ischia, car on y a reconnu les restes de coquilles récentes
+jusqu'à 600 mètres de hauteur. Jadis accrue par l'exhaussement du sol
+marin, Ischia diminue maintenant, par suite du travail d'érosion que
+font les vagues à la base de ses promontoires de tuf. Il en est de même
+pour les autres îles volcaniques dont la rangée se prolonge au
+nord-ouest. Ventotiene, l'ancienne Pandataria, qui fut un lieu d'exil
+pour les princesses romaines, est un âpre rocher de trachyte ne gardant
+plus qu'une sorte de chapeau de scories et de cendres; tout le reste a
+été balayé par les eaux, et les deux îles de Ventotiene et de San
+Stefano, jadis parties d'un même volcan, sont devenues deux terres
+distinctes. Ponza, autre lieu de bannissement du temps des Romains,
+était également avec les deux îles voisines, Palmarola et Zannone, le
+fragment d'une enceinte de volcan démoli depuis par les vagues. Mais ce
+volcan s'appuyait sur des masses calcaires comme celles du continent
+voisin, car l'extrémité orientale de Zannone se compose d'une roche
+jurassique absolument semblable à celle du Monte Circello, qui se dresse
+en face sur la côte romaine.
+
+Le Vésuve, la montagne à la fois chérie et redoutée des Napolitains, fut
+aussi, aux temps préhistoriques, un volcan insulaire; des coquillages
+marins mêlés au tuf du Monte Somma prouvent que cette partie du volcan
+était jadis immergée, et du côté du continent la montagne est encore
+entourée de plaines basses qui prolongent la mer des eaux par leur mer
+de verdure. On sait comment la paisible montagne, couverte jadis des
+plus riches cultures jusque dans le voisinage du sommet noirci, révéla
+par une explosion soudaine la force terrible qui sommeillait dans ses
+profondeurs. Il y a dix-huit siècles bientôt que le dôme de la Somma,
+brusquement soulevé, fut réduit en poudre et projeté dans l'espace. Le
+nuage de cendres lancé dans les airs cacha toute la contrée sous
+d'immenses ténèbres; jusqu'à Rome le soleil en fut obscurci, et l'on
+crut que la grande nuit de la Terre allait commencer. Quand la lumière
+reparut vaguement dans le ciel roux, tout était méconnaissable; la
+montagne avait perdu sa forme; toutes les cultures avaient disparu sous
+la couche de débris, et des villes entières étaient ensevelies avec ceux
+des habitants qui n'avaient pu s'enfuir: on ne les a retrouvées que de
+nos jours.
+
+[Illustration: GOLFE DE NAPLES ET LE VÉSUVE.]
+
+[Illustration: VUE GÉNÉRALE DE CAPRI, PRISE DE MASSA-LUBREUSE. Dessin
+d'après nature par Niederhaüsern-Kœchlin.]
+
+[Illustration: ÉRUPTION DU VÉSUVE, LE 26 AVRIL 1872. Dessin de Taylor,
+d'après M. A. Heim.]
+
+Depuis le terrible événement, le Vésuve a fréquemment vomi des laves et
+des cendres; il est même arrivé, en 472, que ses poussières d'éruption
+ont été transportées par le vent jusqu'à Constantinople, à la distance
+de 1,160 kilomètres. Jamais on n'a constaté de périodicité dans ces
+divers paroxysmes; le Vésuve s'est parfois reposé assez longtemps pour
+que des forêts aient pu naître et grandir aux abords mêmes du cratère;
+mais depuis la fin du dix-septième siècle les éruptions sont devenues
+plus nombreuses: il ne se passe guère de décade qu'il n'y en ait une ou
+deux. Chacune d'elles modifie le profil de la montagne: tantôt le grand
+cône terminal a la forme la plus régulière, tantôt il est découpé par
+des brèches en deux ou trois pyramides distinctes; suivant les époques,
+il est percé d'un simple cratère, au fond duquel bouillonnent les laves,
+ou bien parsemé de lacs ou de pustules d'éruption, ou muni d'un puissant
+vomitoire dont les rebords s'emboîtent les uns dans les autres ou se
+croisent diversement. La hauteur du mont ne change pas moins que sa
+forme, et les mesures les plus précises indiquent, d'éruption en
+éruption, des altitudes différentes, quoique toutes probablement
+inférieures à celle qu'avait la Somma avant la grande explosion de 79;
+le fragment ruiné de l'enceinte qui se développe en croissant autour de
+l'ancien cratère dit Atrio del Cavallo fait supposer que la masse du
+volcan était beaucoup plus considérable autrefois. Toutes ces grandes
+révolutions sont accompagnées de changements intimes dans la composition
+des laves et dans la nature des gaz. Grâce au voisinage de Naples,
+toutes ces diverses phases de l'activité volcanique sont connues
+désormais. Les _Annales_ du Vésuve, où ces phénomènes sont décrits en
+détail, sont assez riches déjà pour servir à l'histoire comparée de tous
+les volcans, et un observatoire, que l'on a bâti sur les pentes du cône
+et que les laves ont parfois entouré de leurs vagues de feu, permet aux
+savants d'étudier les éruptions à leur source même.
+
+Le Vésuve, comme tous les autres volcans, a son entourage d'eaux
+thermales et de vapeurs jaillissantes; mais il n'est point accompagné de
+cônes secondaires. Il faut aller jusqu'au centre, et même sur le versant
+oriental de la Péninsule, pour trouver un autre volcan: c'est le mont
+Vultur. Cette masse isolée et régulièrement conique est plus
+considérable que le Vésuve lui-même: elle le dépasse en hauteur de cime
+et en diamètre de base; mais il ne paraît pas que des éruptions y aient
+eu lieu depuis les temps historiques; le grand cratère, ouvert sur le
+flanc septentrional de la montagne, n'émet plus que de légers souffles
+d'acide carbonique, au bord de deux lacs emplissant le fond de
+l'entonnoir. Le mont Vultur s'élève sur le prolongement d'une ligne
+tirée d'Ischia au Vésuve, et c'est précisément sur la même ligne, et à
+moitié chemin des deux grandes montagnes, le Vésuve et le Vultur, que se
+trouve la source d'acide carbonique la plus abondante de l'Italie; elle
+jaillit du petit lac ou plutôt de la mare d'Ansanto ou du «Manque
+d'air», ainsi nommée à cause de ses gaz irrespirables. Le jet d'acide
+s'échappe d'une fente du sol avec un bruit strident, semblable à celui
+d'une cheminée de forge. Tout autour, la terre est couverte de débris
+d'insectes qui ont péri soudain en pénétrant dans la zone d'air mortel.
+Au bord du lac, les Romains avaient élevé un temple à «Junon
+Méphitique[103]».
+
+[Note 103: Altitudes des volcans du Napolitain:
+
+Vésuve............... 1,250 mètres.
+Epomeo............... 768 »
+Vultur............... 1,328 »
+Monte Nuovo.......... 134 »
+Camaldules........... 158 »
+Rocca Monfina........ 1,006 »
+]
+
+Tout effroyables qu'ils soient, les désastres causés dans l'Italie
+méridionale par les éruptions de laves et les explosions de cendres sont
+moindres que les malheurs produits par les tremblements de terre.
+Quelques-unes de ces fatales secousses ont évidemment le mouvement
+intérieur des laves pour cause immédiate: ainsi, quand le Vésuve
+s'agite, Torre del Greco et les autres villes situées à la base du mont
+sont doublement menacées: elles risquent à la fois d'être rasées par les
+laves ou bien ensevelies par les cendres et d'être renversées par les
+trépidations du sol. Mais, outre ces tremblements volcaniques, la
+Basilicate et les Calabres, c'est-à-dire les provinces comprises entre
+les deux foyers du Vésuve et de l'Etna, ont éprouvé maintes fois des
+ébranlements terribles dont l'origine est encore inconnue. Sur un
+millier de tremblements de terre observés pendant les trois derniers
+siècles dans l'Italie méridionale, la plupart ont été ressentis dans
+cette région, et quelques-uns ont exercé une force de destruction dont
+les résultats épouvantent.
+
+Le grand désastre le plus récent, celui de décembre 1857, coûta la vie à
+plus de 10,000 personnes, à Potenza et dans les environs; mais le plus
+terrible de ces ébranlements raconté par l'histoire fut celui de 1783,
+qui secoua la pointe extrême de la péninsule des Calabres. Le premier
+choc, dont le point initial se trouvait à peu près au-dessous de la
+ville d'Oppido, dans le massif de l'Aspromonte, ne dura que cent
+secondes, et ce court espace de temps suffit pour renverser 109 villes
+et villages, contenant une population de 166,000 personnes, dont 32,000
+restèrent écrasées sous les débris. La disposition des terrains de la
+contrée fut pour beaucoup dans ce désastre. En effet, les talus ravinés
+qui s'appuient sur les flancs des montagnes granitiques de la Calabre
+Ultérieure sont composés de formations tertiaires, sables, marnes et
+argiles. En passant à travers la roche, douée d'une certaine élasticité,
+quoique fort dure, les secousses se propageaient régulièrement sans
+brusques soubresauts; mais, arrivées aux terrains meubles, elles se
+retardaient soudain; le mouvement se troublait, changeait de direction,
+et de grands éboulis se produisaient; marnes et sables s'écroulaient en
+entraînant avec eux les cultures et les édifices de la surface; comme
+dans la plaine de San Salvador, en Amérique, des secousses relativement
+faibles déterminaient ainsi d'effroyables écroulements. Telle est la
+cause de ces lézardes bizarres, de ces étranges déchirures du sol qui
+firent l'étonnement des savants et que reproduisent à l'envi, d'après
+les figures de l'époque, tous les ouvrages de géologie. En certains
+endroits, la terre était étoilée de fissures comme une vitre brisée;
+ailleurs des fentes s'étaient ouvertes à perte de vue dans les
+profondeurs; des ruisseaux s'étaient engouffrés et plus loin
+reparaissaient en lacs; des marnes délayées avaient coulé sur les pentes
+comme des fleuves de lave, noyant les maisons et recouvrant les cultures
+d'une couche infertile. Les ruines, les changements de niveau, les
+crevasses béantes rendaient plusieurs sites presque méconnaissables. Aux
+désastres causés par tous ces écroulements s'ajoutèrent les maux
+occasionnés par les tremblements de mer. Une grande partie de la
+population de Scilla, craignant de rester sur le rivage vibrant, s'était
+réfugiée sur une flottille de barques; mais une énorme masse de terre,
+se détachant d'une montagne voisine, s'éboula dans les eaux, et la vague
+d'ébranlement vint se heurter sur les rives avec les débris des
+embarcations rompues. Puis vinrent la famine, causée par le manque de
+vivres, et le typhus, conséquence ordinaire de tous les autres fléaux.
+
+S'il est encore impossible de prévoir les tremblements de terre et de se
+prémunir contre eux autrement que par une construction plus intelligente
+des maisons, il est du moins une cause de misère et de dépopulation que
+les habitants du Napolitain peuvent écarter, puisque leurs ancêtres y
+avaient réussi. Du temps des Grecs, les marais du littoral étaient
+certainement beaucoup moins nombreux qu'ils ne le sont de nos jours; les
+guerres et le retour des populations vers la barbarie ont détérioré le
+régime des eaux et, par conséquent, le climat lui-même. Baïa, le lieu
+salubre par excellence, la ville de campagne des voluptueux Romains, est
+devenue le séjour de la malaria. De même, l'ancienne Sybaris, la ville
+du luxe et du plaisir, est remplacée par les mares de la plaine
+Fiévreuse (_Febbrosa_), «terre pourrie qui mange plus d'hommes qu'elle
+ne peut en nourrir.» Les miasmes paludéens, tel est le fléau qui, avec
+la misère et l'ignorance, décime encore les habitants de la Pouille, de
+la Basilicate, des Calabres. Certaines maladies asiatiques,
+l'éléphantiasis, la lèpre même, font aussi leurs ravages parmi ces
+populations, que la fertilité du sol et l'excellence du climat naturel
+semblaient destiner à une grande prospérité.
+
+En effet, les contrées napolitaines, bien nommées Sicile continentale,
+depuis les temps de la domination normande, qui fonda le royaume des
+Deux-Siciles, sont une région favorisée. Le versant occidental surtout,
+baigné par une quantité suffisante de pluies annuelles, pourrait devenir
+un immense jardin, comme le sont déjà quelques-unes de ses plages, à
+Sorrente, à Salerne, à Reggio. La température moyenne de Naples est
+semi-tropicale; en hiver, le thermomètre n'est pas même inférieur d'un
+degré à la hauteur qu'il offre à Paris pour la moyenne de toute l'année.
+La neige y tombe fort rarement et ne se montre pendant quelques semaines
+ou quelques mois que sur les croupes des montagnes[104]. Dans les
+jardins et les vergers du bord de la mer, la végétation est d'une
+richesse toute méridionale: les orangers et les citronniers, chargés des
+plus beaux fruits, y poussent en grands arbres; les dattiers, se
+groupant en bouquets, y déploient leurs éventails de feuilles, et
+parfois, à Reggio notamment, ils ont mûri leurs fruits; l'agave
+américaine y dresse ses hauts candélabres; la canne à sucre, le
+cotonnier et d'autres plantes industrielles, qui dans le reste de
+l'Europe se hasardent à peine en dehors des serres, vivent ici dans les
+champs en pleine liberté. Quant à l'olivier, l'arbre par excellence des
+plages de la Méditerranée, c'est dans les Calabres qu'il faut en
+parcourir les admirables forêts, non moins ombreuses que celles de nos
+hêtres. Même la roche à peine saupoudrée de terre végétale et sans
+humidité apparente est d'une grande fertilité; maint promontoire aux
+falaises verticales porte sur ses terrasses de culture des vignobles et
+des vergers aux excellents produits. Avec la Sicile, l'Andalousie,
+certains districts de la Grèce et de l'Asie Mineure, le Napolitain est
+vraiment l'idéal de la zone chaude tempérée; seulement quelques steppes
+du versant adriatique, et les hautes vallées des Apennins, qui
+rappellent le centre de l'Europe, contrastent avec la magnificence de
+végétation du littoral.
+
+[Note 104: Climat du Napolitain:
+
+ Température Extrême Extrême Pluies
+ moyenne. de chaud. de froid. annuelles.
+Naples 16°,7 40° -5° 0m 947
+]
+
+Cet admirable pays est habité par une population d'origine très-diverse.
+Sans remonter jusqu'aux âges mythiques, on trouve les éléments les plus
+distincts parmi les peuples qui se sont entremêlés pour former les
+Napolitains actuels.
+
+Il y a deux mille trois cents ans, les Samnites occupaient non-seulement
+les Apennins, mais encore toute la largeur de la Péninsule, d'une mer à
+l'autre mer. Plus nombreux que les Romains, maîtres d'un territoire plus
+étendu, ils seraient devenus les conquérants de l'Italie, s'ils avaient
+eu la cohésion, l'esprit d'organisation, la discipline qui faisaient la
+force de leurs adversaires; mais, divisés en cinq groupes distincts,
+parlant cinq dialectes italiques différents, ils ne possédaient pas une
+individualité nationale assez précise. Les Samnites de la montagne se
+disputaient avec leurs frères de la plaine; ceux qui avaient gardé la
+barbarie de leurs anciennes mœurs étaient en guerre ouverte avec les
+Samnites hellénisés qui vivaient dans le voisinage des cités grecques du
+littoral.
+
+Tous les rivages méridionaux de la péninsule italique, depuis l'antique
+ville de Cumes, fondée, plus de mille ans avant notre ère, par les
+Cuméens de l'Asie Mineure, jusqu'à Sipuntum, dont il reste quelques
+ruines, au sud de la moderne Manfredonia, étaient bordés de villes
+grecques. Dans ces régions du midi de l'Italie, le fond de la population
+diffère beaucoup de celui des autres parties de la Péninsule. Tandis que
+les éléments celtiques, étrusques, latins dominent au nord du Monte
+Gargano, ce sont les Hellènes, les Pélasges et des races alliées qui
+semblent avoir eu la prépondérance dans les contrées du sud.
+Non-seulement les Grecs civilisés, Ioniens et Doriens, y avaient fondé
+assez de colonies pour en faire une «Grande Grèce», mais les indigènes
+eux-mêmes, les Iapygiens barbares, parlaient un idiome que l'on croit
+avoir été très-rapproché de la langue hellénique; peut-être l'hypothèse
+de Mommsen, qui voit en eux les descendants de tribus de même origine
+que les Albanais du littoral opposé de l'Adriatique, est-elle fondée;
+mais, en tout cas, ils étaient les parents des Grecs par la race, et
+cette parenté facilita la rapide hellénisation du peuple.
+
+Plus tard, tous les méridionaux de l'Italie, descendants des Iapygiens
+et des Grecs, eurent à s'incliner devant la toute-puissance de Rome et à
+recevoir ses vétérans et ses colons, mais ils ne se latinisèrent point
+complétement. Eux qui avaient donné à Rome presque tous ses premiers
+auteurs et ses maîtres en poésie, Andronicus, Ennius, Nævius, ne se
+prêtèrent que difficilement à parler la langue des conquérants. Après la
+chute de l'empire romain, l'autorité des Césars de Constantinople, qui
+put se maintenir encore longtemps dans l'Italie méridionale, rendit au
+grec son rang d'idiome prépondérant, puis les patois romanisés reprirent
+peu à peu le dessus. Mais l'ignorance même et la barbarie dans laquelle
+retombèrent les habitants, des contrées à demi grecques ne leur
+permirent pas de se faire au nouveau milieu qui les entourait; ils
+conservèrent partiellement leur langue et leurs mœurs, et, de nos jours
+encore, plusieurs districts des provinces méridionales ne sont italiens
+qu'en apparence; on cite même huit villages de la Terre d'Otrante où
+l'on parle le dialecte hellénique du Péloponèse; mais les habitants du
+pays sont probablement les descendants de fugitifs du moyen âge. Ce
+n'est point sans raison que la mer de Tarente a toujours son nom de mer
+Ionienne. En gardant leurs sonores appellations grecques, Naples ou
+Napoli, Nicastro, Tarente, Gallipoli, Monopoli ont aussi gardé dans leur
+population bien des traits qui font penser aux temps de la Grande Grèce.
+
+De toutes les cités du Napolitain, Reggio ou «la Ville du détroit» (de
+la Rupture) est, paraît-il, celle où l'usage du grec s'est conservé le
+plus longtemps; vers la fin du treizième siècle, les patriciens de la
+ville, qui se vantent tous d'être de pure race ionienne, parlaient
+encore, dit-on, la langue de leurs ancêtres. Dans plusieurs villages de
+l'intérieur, où ni le commerce, ni les invasions guerrières ne sont
+venus modifier les anciennes mœurs, le grec était naguère l'idiome du
+pays; des chants recueillis à Bova, bourgade située non loin de la
+pointe méridionale de l'Italie, sont en beau dialecte ionien, plus
+rapproché, dit-on, de la langue de Xénophon que le romaïque de la Grèce.
+Récemment encore, à Roccaforte del Greco, à Condofuri, à Cardeto, le
+grec était parlé par tous les paysans, et lorsqu'on les appelait devant
+les tribunaux comme témoins ou comme accusés, les magistrats devaient
+être assistés d'un interprète. Actuellement tous les jeunes gens parlent
+italien; la langue maternelle est oubliée, mais le type se conserve
+encore. A Cardeto, hommes et femmes, surtout celles-ci, sont d'une
+beauté remarquable: «ce sont toutes des Minerves,» dit un historien du
+pays. Leur principal métier, source de bien-être dans leur village, est
+de servir de nourrices aux enfants des bourgeois de Reggio. De même les
+femmes de Bagnara, entre Scilla et Palmi, sont d'une étonnante beauté,
+célébrée d'ailleurs par un proverbe italien; mais elles ont un type
+quelque peu farouche, où l'on croit discerner une trace d'origine arabe;
+leur visage n'a pas la noble placidité de la figure grecque.
+
+On raconte que les femmes des villages encore helléniques des Calabres
+exécutent fréquemment une danse sacrée, qui dure pendant des heures et
+qui ressemble tout à fait à celle que l'on voit représentée sur les
+anciens vases; seulement elles dansent devant l'église et non plus
+devant les temples, et ce sont des prêtres qui bénissent leurs
+cérémonies. Lors des enterrements, des pleureuses accompagnent le mort
+en poussant des cris et recueillent précieusement leurs larmes dans des
+lacrymatoires. Ailleurs, notamment dans les environs de Tarente, les
+enfants consacrent leur chevelure aux mânes des parents défunts. Avec
+ces anciennes mœurs s'est également maintenue l'ancienne morale. La
+femme est encore considérée comme un être très-inférieur à l'homme; sa
+position n'a guère changé depuis deux mille ans dans cette partie de la
+Grande Grèce. Même à Reggio, les dames de la bourgeoisie et de la
+noblesse qui se conforment à la tradition restent dans le gynécée; elles
+ne vont point au théâtre, sortent rarement, et, quand elles se
+promènent, elles se font accompagner, non par leur mari, mais par des
+suivantes aux pieds nus.
+
+Aux éléments samnites, iapygiens et grecs qui ont formé la grande masse
+de la population de l'Italie méridionale, il faut ajouter les Étrusques
+de la Campanie; les Sarrasins, qui s'établirent dans la presqu'île du
+Gargano et ceux dont on croit reconnaître les descendants, dans la
+Campanie, à la «marine» de Reggio, à Bagnara et dans plusieurs autres
+villes de la côte; les Lombards de Bénévent, qui parlaient encore leur
+langue il y a huit cents ans; les Normands, dont les fils seraient
+actuellement des pâtres de la montagne; enfin les Espagnols, que l'on
+retrouve en plusieurs villes du littoral, notamment à Barletta dans
+l'Apulie. De tous les étrangers domiciliés dans l'Italie méridionale,
+ceux qui ont fourni le contingent le plus considérable pendant les
+derniers siècles sont probablement les Albanais. Ils sont nombreux sur
+tout le versant oriental de la Péninsule, du promontoire de Gargano à
+l'extrémité des Calabres. Dès 1440, un de leurs clans s'était établi en
+Italie, mais la grande émigration se fit pendant la dernière moitié du
+quinzième siècle, après les héroïques luttes soutenues par le grand
+Scanderbeg; les Chkipétars vaincus n'avaient alors d'autre ressource que
+l'expatriation pour échapper au joug des Musulmans. Les rois de Naples,
+heureux d'accueillir dans leur armée de si vaillants soldats,
+concédèrent aux familles albanaises plusieurs villages ruinés et des
+terres incultes, qui sont maintenant parmi les mieux exploitées de
+l'Italie du Midi. Les descendants des Chkipétars, domiciliés pour la
+plupart dans la Basilicate et les Calabres, comptent au nombre des plus
+utiles citoyens de l'Italie; ils se sont mis à la tête du mouvement
+intellectuel dans l'ancien royaume de Naples, et lorsqu'il s'est agi de
+le délivrer des Bourbons, ils étaient parmi les premiers dans l'armée
+libératrice de Garibaldi. Un grand nombre d'Albanais se sont
+complétement italianisés, mais il s'en trouve encore plus de 80,000 qui
+n'ont oublié ni leur origine, ni leur langage.
+
+Quelle que soit la part qu'il faille attribuer aux divers éléments
+ethniques dont se compose la population napolitaine, un fait est
+incontestable, c'est que la race est une des plus belles de l'Europe.
+Les Calabrais, les montagnards de Molise, les paysans de la Basilicate
+ont une taille si bien prise, un corps si merveilleusement d'aplomb,
+tant de souplesse dans les membres et d'agilité dans la démarche, qu'on
+ne songe point à leur reprocher leur petite taille, comparée à celle des
+hommes du Nord. On ne s'arrête pas non plus à ce que les traits de
+beaucoup de femmes napolitaines pourraient avoir d'irrégulier, tant
+elles ont une physionomie mobile et pleine d'expression. Les figures des
+enfants, avec leurs grands yeux noirs et leur bouche si fine et si bien
+formée, brillent de la plus vive intelligence, quoique souvent les
+vulgarités de la vie misérable à laquelle un trop grand nombre d'entre
+eux sont condamnés finissent par éteindre leur regard et avilir leur
+physionomie. Mais l'immense poids d'ignorance qui pèse sur la race
+n'empêche pas qu'elle ne soit admirablement douée. La contrée qui compte
+tant de grands hommes, depuis les temps presque mythiques de Pythagore,
+n'est inférieure à aucune autre par le génie naturel de sa population.
+Ses philosophes, ses historiens, ses légistes ont exercé une action
+puissante dans le mouvement de la pensée humaine, et le nombre des
+musiciens de premier ordre qu'elle a fourni au monde est relativement
+très-considérable. Il appartenait aux Napolitains de chanter la nature
+et la vie: est-il sur la terre des hommes plus favorisés par l'air
+qu'ils respirent, les campagnes et les eaux qui les entourent?
+
+Et pourtant la majorité des habitants de l'Italie méridionale est
+encore, à bien des égards, au dernier rang parmi les Européens. Depuis
+l'époque des libres cités helléniques, analogue à celle qu'eurent à
+parcourir, dans un autre cycle de l'histoire, les républiques du nord de
+l'Italie, le pays ne s'est jamais appartenu: il n'a fait que changer de
+maîtres; tous les conquérants l'ont tour à tour dévasté avec violence ou
+méthodiquement opprimé. A l'exception d'Amalfi, aucune ville du
+Napolitain n'eut le bonheur de pouvoir s'administrer longtemps elle-même
+comme le faisaient tant de cités républicaines de l'Italie du Nord. La
+position géographique de la contrée qui fut la Grande Grèce la mettait
+tout particulièrement en danger: au centre même de la Méditerranée, elle
+se trouvait sur le chemin de tous les pirates et de tous les
+envahisseurs, Sarrasins ou Normands, Espagnols ou Français, et l'absence
+de toute cohésion naturelle entre les diverses régions du pays ne
+permettait pas aux populations de résister. Le midi de l'Italie n'a pas
+de grand bassin fluvial comme la Lombardie, la Toscane, l'Ombrie et
+Rome; il n'a pas de centre de gravité pour ainsi dire, et s'enfuit de
+toutes parts en versants distincts. Ce manque d'unité géographique
+enlevait à la contrée son individualité historique et la livrait
+d'avance à l'étranger.
+
+Le régime politique sous lequel les populations napolitaines vivaient
+récemment encore était des plus humiliants: toute initiative devait s'y
+étouffer. «Mon peuple n'a pas besoin de penser!» écrivait le roi de
+Naples Ferdinand II. Une idée, une parole que la censure avait
+interdites, par peur ou par ignorance, étaient considérées comme des
+crimes et punies avec la plus grande sévérité. Nul autre droit que celui
+de la mendicité et de la dépravation morale! La science était obligée de
+se faire toute petite; l'histoire devait se réfugier dans les catacombes
+de l'archéologie; un reste de vie littéraire ne pouvait se maintenir que
+par sa corruption ou sa futilité; bien peu nombreux étaient les
+Napolitains qui parvenaient à force d'énergie, et sans recourir à
+l'expatriation, à prendre rang parmi les hommes illustres de l'Italie.
+Hors des grandes villes, les écoles étaient des établissements presque
+inconnus et partout surveillés par une police soupçonneuse. Les hommes
+qui savaient lire et écrire étaient mal vus et, pour ne pas être accusés
+d'appartenir à quelque société secrète, ils étaient obligés de se faire
+hypocrites. Les vieilles superstitions avaient gardé tout leur empire;
+la masse du peuple, encore iapygienne et grecque par ses pratiques
+dévotieuses, c'est-à-dire païenne, obéissait à de véritables
+hallucinations dans sa croyance au monde des esprits: à cet égard, elle
+valait les Morlaques de Dalmatie et les Albanais. On sait avec quelle
+fureur d'idolâtrie la population de Naples se précipite encore au-devant
+de la statue de saint Janvier et de quelles insultes elle l'accable
+quand il tarde trop à liquéfier son sang miraculeux. Il en est de même
+dans la plupart des autres villes du Napolitain: chacune d'elles a son
+patron adoré, ou plutôt son dieu; mais si le dieu ne protége pas son
+peuple, il est conspué comme un ennemi. Encore en 1858, des villageois
+des Calabres, irrités d'une longue sécheresse, emprisonnèrent leurs
+saints les plus vénérés. Vers la même époque, Barletta, dans la Pouille,
+eut le triste honneur d'être la dernière ville d'Europe à brûler des
+protestants, et de continuer ainsi la tradition de massacre léguée par
+les exterminateurs des Vaudois de la Calabre.
+
+[Illustration: N° 93.--INSTRUCTION COMPARÉE DES PROVINCES DE L'ITALIE.]
+
+Tel est encore le fanatisme dans la deuxième moitié du dix-neuvième
+siècle[105]!
+
+[Note 105: Proportion des fiancés qui n'ont pas su signer leur nom
+(1868):
+
+ Hommes. Femmes.
+Campanie, province la plus instruite du Napolitain 69 p. 100. 88 p. 100.
+Basilicate, province la moins instruite 85 » 96 »
+]
+
+Une des principales superstitions des Napolitains est relative au
+«mauvais œil». Le malheureux affligé d'un nez en bec de corbin et de
+grands yeux ronds est tenu pour un jeteur de sorts, un _jettatore_, et,
+tout honnête homme qu'il soit d'ailleurs, chacun l'évite comme un être
+fatal. Si, par mauvaise chance, on se trouve exposé à la funeste
+influence de son regard, il faut s'empresser de lui faire les cornes ou
+de lui opposer la puissance de quelque amulette, ayant la même forme que
+le _fascinum_ des anciens; les gris-gris en corail surtout ont un grand
+pouvoir, et nombre de ceux qui prétendent ne pas croire à leur vertu
+sont les premiers à s'en servir. Quant aux paysans des Calabres, la
+plupart d'entre eux portent au-dessous de la chemise des tableaux de
+saints couvrant toute la poitrine en guise de boucliers. Les bêtes
+domestiques et les demeures doivent être aussi défendues par des objets
+sacrés et des dieux Iares. A Reggio, presque toutes les maisons, toutes
+peut-être, sont protégées contre les influences funestes par une espèce
+de cactus placé près de la porte ou sur le balcon: on ne le connaît pas
+dans le pays sous un autre nom que celui d'_albero del mal'occhio_,
+«arbre du mauvais œil».
+
+Après la superstition, l'un des grands fléaux de l'Italie méridionale
+est le brigandage. Le nom des Calabres éveille aussitôt dans les esprits
+l'idée de meurtres et de combats à main armée; en entendant parler de ce
+pays, on pense immédiatement à des bandits parcourant la montagne en
+costume pittoresque et l'escopette au poing. Malheureusement le «brigand
+calabrais» n'est point un simple mythe à l'usage des drames et des
+opéras: il existe bien réellement, et ni les changements de régime
+politique, ni la sévérité des lois, ni les chasses à l'homme organisées
+tant de fois n'ont pu le faire disparaître. Souvent, après des battues
+prolongées et de nombreuses fusillades, on a cru à l'extermination
+complète des brigands, et les autorités se sont mutuellement envoyé des
+félicitations officielles; mais le répit a toujours été de peu de durée
+et les meurtres ont recommencé de plus belle.
+
+Ce n'est point la vengeance, comme en Sardaigne et en Corse, qui met les
+armes aux mains du paysan calabrais, c'est presque toujours la misère.
+Dans ce pays, où la féodalité, abolie en droit, n'en existe pas moins de
+fait, le sol est en entier accaparé par quelques grands propriétaires,
+et par suite le paysan ou _cafone_ est condamné pour vivre à un travail
+accablant et mal rémunéré. Dans les années de grande abondance, alors
+que le seigle les châtaignes, le vin suffisent à son entretien et à
+celui de sa famille, il travaille sans se plaindre; mais que la disette
+se fasse sentir, aussitôt les brigands foisonnent. Unis contre l'ennemi
+commun, le propriétaire féodal le _gualano_, ils mettent le feu à sa
+maison, capturent ses bestiaux, le saisissent lui-même, s'ils le
+peuvent, et ne le rendent que moyennant une forte rançon. Quelques-uns
+de ces bandits finissent par devenir de véritables bêtes fauves altérées
+de sang; mais, tant qu'ils se bornent à leur premier rôle de
+«redresseurs de torts», ils peuvent compter sur la complicité de tous
+les autres paysans: les pâtres des montagnes leur apportent du lait, des
+vivres, les avertissent du danger, donnent le change aux carabiniers qui
+les poursuivent. Tous les pauvres sont ligués en leur faveur, tous se
+refusent à les dénoncer ou à témoigner contre eux. D'ailleurs la plupart
+des bandits napolitains, très-consciencieux à leur manière, sont d'une
+extrême dévotion; ils font des voeux à la Vierge ou à leur patron
+spécial; ils lui promettent une part du butin et l'apportent
+religieusement sur l'autel quand ils ont fait leur coup. On dit que
+plusieurs d'entre eux, non contents de porter des amulettes sur tout le
+corps pour détourner les balles, se font une incision à la main pour y
+introduire une hostie consacrée et donner ainsi une vertu mortelle à
+chacune de leurs balles.
+
+L'extrême misère des paysans du midi de l'Italie a donné lieu à une
+pratique encore plus abominable que le brigandage, la traite des
+enfants. Les familles sont nombreuses dans les montagnes du Napolitain:
+mais la mortalité est très-forte parmi les nouveau-nés et des milliers
+d'entre eux sont livrés par leurs parents à la charité ou à l'incurie
+publiques. En outre, des industriels étrangers, chrétiens et juifs,
+parcourent les campagnes, principalement celles de la Basilicate, et,
+moyennant quelque misérable pitance, achètent aux parents affamés leurs
+garçons et leurs filles; plus l'enfant est gracieux et intelligent, plus
+il a de tristes chances d'entrer dans la chiourme du marchand de chair
+humaine. Celui-ci, que menacent des lois promulguées récemment, mais qui
+se sent protégé par la coutume et par d'ignobles complicités, transporte
+sa denrée vivante en France, en Angleterre, en Allemagne, et jusqu'aux
+États-Unis, pour en faire des acrobates, des joueurs d'orgue et de
+vielle, des chanteurs de rues ou de simples mendiants. Tout est calculé
+dans ce honteux commerce; les entrepreneurs savent d'avance ce que
+coûteront le transport et la mortalité, ce que rapporteront le travail
+et les vices de leurs petits esclaves. Une des bourgades de la
+Basilicate, Viggiano, est spécialement exploitée par eux, à cause du
+génie des habitants pour la musique. Tous jouent de quelque instrument
+avec un remarquable goût naturel.
+
+L'émigration libre commence aussi à devenir très-active, et, si le
+gouvernement italien ne prenait des mesures pour empêcher les jeunes
+gens d'échapper à la conscription, quelques districts se dépeupleraient
+rapidement au profit de l'Amérique du Sud; les paysans les plus
+misérables resteraient seuls. Mais, tout gêné qu'il soit, le mouvement
+d'émigration est déjà un dérivatif très-important aux anciennes mœurs de
+brigandage, et, par les rapports nouveaux qu'il établit de l'un à
+l'autre hémisphère, il contribuera, plus que toutes les mesures
+officielles, au renouvellement intellectuel et moral de ces populations
+païennes. D'ailleurs les routes qui s'ouvrent de toutes parts dans les
+régions montagneuses du Napolitain, les chemins de fer du littoral et
+l'accroissement de l'industrie dans le voisinage des grandes villes ne
+peuvent manquer d'assimiler de plus en plus l'Italie méridionale aux
+autres provinces de la Péninsule et au reste de l'Europe. Ce ne sera
+point une raison pour que la misère disparaisse, mais, en se déplaçant,
+elle prendra un autre caractère. Le brigandage et la traite des enfants
+cesseront d'exister, pour être remplacés, hélas! par le prolétariat des
+manufactures.
+
+Actuellement, les provinces du Napolitain sont encore presque
+exclusivement une contrée de pâture et de labourage. Les _tavoliere_ de
+la Pouille et les monts qui les dominent sont encore, nous l'avons vu,
+dans une grande partie de leur étendue, des terrains de dépaissance où
+«transhument» les troupeaux suivant les saisons; récemment même, les
+bergers des Abruzzes étaient obligés, chaque hiver, de descendre dans la
+Pouille et de louer un terrain de pâture désigné par les vieux us
+féodaux. Cependant la plus grande partie des terres utilisées du
+Napolitain consiste en terres de labour. Comme aux temps de Rome, elles
+produisent surtout des céréales, même en surabondance, des huiles, des
+vins, et l'on y cultive en outre le tabac, le cotonnier, la garance et
+quelques autres plantes industrielles. Avec un peu de soin, tous ces
+produits peuvent atteindre à un rare degré d'excellence, les huiles de
+la Pouille sont de plus en plus recherchées et commencent à faire une
+concurrence sérieuse aux huiles de Nice; quant aux vins, ceux que l'on
+récolte sur les scories du Vésuve ont toujours joui de la plus grande
+célébrité, et de nouveaux crus viennent s'ajouter de temps en temps à
+ceux qui sont déjà fameux: ainsi le Falerne d'Horace, recueilli dans les
+champs Phlégréens, sur les pentes du Monte Barbaro, et qui depuis des
+siècles était à peine buvable, dispute maintenant la prééminence au
+lacryma-christi du Vésuve et au vin blanc de Capri.
+
+La zone du littoral étant à peu près la seule qui prenne part à cette
+production des denrées agricoles, le commerce du Napolitain, d'ailleurs
+relativement très-faible, se fait presque uniquement par la voie
+maritime. Les routes et les chemins de fer ne desservent qu'un mouvement
+d'échanges insignifiant. Les régions de l'intérieur, encore exploitées
+par des procédés barbares, et d'ailleurs incultes dans une grande partie
+de leur étendue, ne livrent au mouvement commercial qu'une faible
+quantité de produits, et l'absence presque complète de gisements
+'miniers n'attire pas les populations du dehors vers cette partie des
+Apennins. Par son commerce, comme par son relief géographique et son
+développement dans l'histoire, l'Italie méridionale est complètement
+dépourvue de centre naturel; elle ne vit que par son pourtour. Un avenir
+prochain ne peut manquer d'atténuer cet étrange contraste entre la zone
+du littoral et celle de l'intérieur, en propageant le mouvement des
+échanges et des idées.
+
+La vie de l'Italie du Sud étant essentiellement excentrique et maritime,
+c'est au bord de la mer que se sont naturellement fondées ses villes les
+plus riches et les plus populeuses. Il y a deux mille cinq cents ans,
+lorsque la civilisation venait de la Grèce et que l'Europe occidentale
+était encore peuplée de barbares, les cités importantes devaient, nous
+l'avons déjà dit, se trouver sur les rivages de la mer Ionienne; mais,
+quand Rome fut devenue la dominatrice de l'Italie et du monde connu, la
+Grande Grèce dut faire volte-face, pour ainsi dire, et Naples hérita de
+Sybaris et de Tarente; depuis cette époque elle a toujours gardé sa
+prépondérance, parce qu'elle est tournée non-seulement vers Rome, mais
+aussi vers l'Espagne, la France et l'Angleterre: elle regarde l'Europe
+occidentale. Telle est, indépendamment de la férocité des conquérants et
+de l'indolence des indigènes, la raison qui avait fait délaisser par les
+navires l'admirable port de Tarente, et qui a permis aux herbes et aux
+lichens des marais d'étendre leur tapis sur les ruines de Sybaris,
+autrefois la plus grande cité de l'Italie. Les deux villes étaient
+pourtant admirablement situées à chacun des angles intérieurs du vaste
+golfe, mais le flot irrésistible de l'histoire a passé sur elles et les
+a laissées au loin derrière lui comme un débris de naufrage!
+
+[Illustration: NAPLES. Dessin de E. Grandsire, d'après une photographie
+de M.E. Lamy.]
+
+Naples, la «ville neuve» des Cuméens, est depuis plusieurs siècles la
+cité la plus populeuse de l'Italie, et le nombre de ses habitants est
+encore double de celui de Rome. Déjà du temps de Strabon Naples était
+une grande cité. Tous les Grecs qui avaient gagné quelque argent, soit
+dans l'enseignement des lettres, soit dans toute autre profession, et
+qui voulaient finir leurs jours en repos, choisissaient pour lieu de
+retraite cette belle ville aux moeurs helléniques, au climat semblable à
+celui de leur patrie. Beaucoup de Romains les suivaient, et Naples
+devint ainsi, avec toutes les colonies annexes fondées sur le pourtour
+du golfe, le séjour par excellence de la paix et du plaisir.
+Actuellement, ce n'est plus de Rome seulement, c'est de toutes les
+contrées de l'Europe et du Nouveau Monde que les hommes de loisir
+accourent à Naples pour y jouir du charme de la vie sous un ciel
+clément, dans une nature d'une beauté presque sans égale, dans la
+société de gens à la gaieté bruyante, «maîtres dans l'art de crier,»
+comme l'a dit Alfieri. Des hauteurs de Capodimonte et de toutes les
+autres collines couvertes de villas et de bosquets qui entourent
+l'immense Naples, le spectacle est admirable: ces îles éparses au profil
+si varié, ces promontoires qui s'avancent au loin dans l'eau bleue, ces
+villes blanches qui s'allongent à la base des collines verdoyantes, ces
+navires qui voguent sur la mer comme de grands oiseaux planant dans
+l'azur, tout l'ensemble de cette merveilleuse baie que les Grecs avaient
+désignée sous le nom de cratère ou de «coupe», forme un panorama
+vraiment enchanteur. Il n'est pas jusqu'au Vésuve, à la cime grise le
+jour, rouge la nuit, à la fumée reployée sous le vent, qui, par sa
+menace éternelle, n'ajoute quelque chose de piquant à la volupté de
+vivre.
+
+Les Napolitains sont un peuple heureux, s'il est permis d'employer ce
+terme pour l'appliquer à une fraction quelconque de l'humanité. En tout
+cas, ils savent jouir de toutes les faveurs que la nature veut bien leur
+départir, et quand il lui arrive de les traiter en marâtre, ils se
+contentent du peu qui leur reste. Grâce à leur intelligence naturelle,
+ils peuvent tout comprendre et tout entreprendre; mais, haïssant
+l'effort, ils abandonnent facilement ce qu'ils ont commencé et s'amusent
+de leur propre insuccès. Les voyageurs aimaient à décrire longuement le
+type du _lazzarone_, ce jouisseur paresseux qui, drapé dans quelque
+lambeau de toile, dormait sur la plage de la mer ou sur les marches des
+églises, et se refusait avec un dédain tranquille à tout travail quand
+il avait déjà la pitance de la journée. Quelques représentants de ce
+type existent toujours, et non pas seulement à Naples; mais les
+exigences de plus en plus pressantes de la vie matérielle, l'immense
+engrenage de la société moderne, avec ses mille rouages, s'emparent de
+la grande majorité de ces oisifs déguenillés et les façonnent au labeur
+quotidien en leur apprenant aussi le poids de la misère; d'ailleurs la
+mort fauche rapidement parmi eux, car l'hygiène ne leur est point
+connue, et les demeures de la plupart sont des caves ou _bassi_, à l'air
+humide et souillé, qui s'ouvrent au-dessous des palais et des maisons de
+la ville. Naples prend une large part de besogne dans le mouvement
+industriel de la Péninsule; elle fabrique des pâtes alimentaires, des
+draps, des soieries dites «gros de Naples», des verres, des porcelaines,
+des instruments de musique, des fleurs artificielles, des objets
+d'ornement et tout ce qui se rapporte à l'usage d'une grande cité.
+Aucune ville de la Méditerranée n'a d'ouvriers plus habiles comme
+polisseurs de corail; c'est aussi des environs de Naples, de la
+gracieuse Sorrente, que proviennent ces boîtes à ouvrage, ces coffrets à
+bijoux et autres objets en bois de palmier gracieument travaillés.
+Castellamare di Stabia possède les chantiers de construction les plus
+actifs de l'Italie après ceux du littoral génois et de la Spezia. Les
+marins du golfe sont parmi les meilleurs de la Péninsule; comme
+familiers de la mer, ils peuvent se comparer aux Liguriens, et, comme
+pêcheurs, ils disent les dépasser. Les habitants de Torre del Greco, qui
+vont à la recherche du corail, connaissent admirablement la topographie
+sous-marine des côtes de la Sardaigne, de la Sicile, des Pays
+barbaresques, et le moindre indice de l'air et de l'eau leur révèle des
+phénomènes cachés à tous les autres yeux. Leur flottille se compose de
+près de quatre cents navires[106], que l'on voit appareiller et prendre
+leur vol à la même heure. Ce départ des corailleurs, et plus encore leur
+retour, quand il s'opère avec ensemble et après une campagne heureuse,
+sont des spectacles à la fois émouvants et pittoresques, tels que
+l'Italie elle-même n'en offre pas beaucoup de semblables.
+
+[Note 106:
+
+1873. Bateaux corailleurs de Torre del Greco 363
+Produit de la pêche 40,100 kilogr. de corail.
+Valeur 4,300,000 fr.
+]
+
+Au bord d'un golfe comme le sien, et dans le voisinage d'une plaine
+aussi féconde que l'est la Campanie, la «Campagne» par excellence, ou la
+«Terre de Labour», Naples doit être naturellement une ville de grand
+commerce; toutefois elle n'est pas à cet égard la première de l'Italie,
+ainsi qu'on pourrait le croire à la vue de son immense rade, de ses
+jetées et de ses quais populeux[107]. Elle ne vient qu'après Gênes;
+naguère même elle était dépassée par Livourne et Messine. C'est qu'elle
+n'est pas, comme cette dernière, un lieu d'étape forcé pour les navires,
+et qu'elle n'a pas, comme Gênes et Livourne, des contrées d'une grande
+étendue à desservir. A une faible distance au nord, à l'est, au sud,
+commencent les massifs irréguliers des Apennins, qu'une seule voie
+ferrée traverse dans toute leur largeur pour relier la mer Tyrrhénienne
+à la mer Adriatique. Naples n'est pas même rattachée directement par une
+ligne de rails au golfe de Tarente: la route maîtresse de la Grande
+Grèce est, comme il y a deux mille ans, un chemin de montagnes où le
+voyageur n'est pas toujours à l'abri du brigandage. Aussi la navigation
+de cabotage avait-elle récemment une grande importance relative dans le
+mouvement du port de Naples; elle diminue peu à peu à cause des nouveaux
+chemins qui s'ouvrent vers l'intérieur. C'est avec l'Angleterre en
+première ligne, puis avec la France, que le port fait son plus grand
+commerce extérieur.
+
+[Note 107: Mouvement du golfe de Naples:
+
+Naples(1804) 10,694 navires, 1,496,500 tonnes.
+ » (1873) 9,135 jaugeant 1,976,450 »
+Castellamare di Stabia (1873) 4,795 » 327,300 »
+Ensemble du golfe, d'Ischia à Capri 21,066 » 2,644,450 »
+]
+
+Une des gloires de Naples est son université. C'est l'une des plus
+anciennes de l'Italie, puisqu'elle a été fondée dans la première moitié
+du treizième siècle, mais elle a passé par des périodes d'une décadence
+absolument honteuse. Tout récemment, alors que les recherches
+d'archéologie et de numismatique étaient les seules qui ne fussent pas
+soupçonnées de tendances révolutionnaires, l'université n'était plus
+guère, pour la plupart de ses élèves, qu'un lieu de dépravation
+intellectuelle; mais la renaissance des études s'est opérée avec un
+merveilleux élan. Ce fut comme une sorte d'explosion. Les jeunes
+Napolitains, d'une intelligence avide, se précipitèrent sur la science
+comme des faméliques, et bientôt l'éloquence naturelle aux méridionaux
+aurait pu faire croire que Naples était le plus grand foyer d'études du
+monde entier. Quoi qu'il en soit, les deux mille étudiants qui
+fréquentent chaque année l'université napolitaine ne peuvent manquer de
+donner une impulsion considérable au mouvement des idées.
+
+Naples possède aussi, pour l'instruction de l'Italie et du monde, un
+admirable musée d'antiquités, marbres, bronzes, inscriptions, médailles,
+camées, papyrus; mais elle a le musée, bien plus précieux encore, que
+lui donnent les ruines de Pouzzolles, de Baïes, de Cumes, et ses
+catacombes à deux ou trois étages, creusées dans le tuf des collines qui
+dominent la cité du côté du nord, et non moins curieuses que celles de
+Rome par leurs figures et leurs inscriptions; elle a surtout la ville
+romaine de Pompéi, déblayée de toutes les cendres du Vésuve, qui la
+moulaient depuis dix-sept siècles. Sans les fouilles de Pompéi et
+d'Herculanum, toute une branche de l'art antique, la peinture, nous
+serait à peine connue. Et ce n'est pas seulement la ville morte, avec
+ses rues de maisons et de tombeaux, ses temples, ses amphithéâtres, ses
+palais aux admirables mosaïques, ses forums, ses boutiques, ses lieux de
+réunion, que l'on a fait ressusciter après une si longue disparition,
+c'est la vie elle-même de la société provinciale romaine que l'on a
+retrouvée en la prenant pour ainsi dire sur le fait. Les inscriptions
+charbonnées sur les murs et sur les tablettes de cire, les diverses
+besognes interrompues par les malheureux que surprit la catastrophe, les
+cadavres momifiés dans l'attitude de la fuite, du travail ou du vol,
+nous font assister au moment précis du drame. Aucune ville au monde,
+parmi toutes celles que les sables des dunes, les cendres volcaniques ou
+les boues des inondations ont recouvertes et que l'industrie de l'homme
+a dégagées plus tard, ne présente un contraste plus saisissant entre la
+vie de toute une population et la mort qui la saisit brusquement. Et
+pourtant nous ne connaissons encore qu'une partie des curiosités que les
+cendres et les laves du Vésuve ont voilées tout en les conservant
+intactes. Depuis plus d'un siècle que l'on travaille au dégagement de
+Pompéi, la moitié de la ville seulement a été rendue à la lumière;
+Herculanum la grecque, sur laquelle la lave solide a étendu un couvercle
+de pierre de vingt mètres d'épaisseur, et qui porte maintenant les
+maisons et les villas de Resina, de Portici et d'autres faubourgs de
+Naples, n'a permis d'entrevoir qu'une faible part de ses précieux
+mystères, et les nouvelles fouilles n'y ont pas été poussées avec assez
+d'activité pour donner des résultats bien sérieux; enfin, Stabies, qui
+dort près du rivage marin, sous la ville de Castellamare, garde encore
+presque en entier le secret de ce qu'elle fut jadis.
+
+[Illustration: N° 96--POMPÉI.]
+
+Des villes populeuses et très-rapprochées les unes des autres forment
+tout un cortége à la cité de Naples, et lui disputent le premier rang
+pour la beauté de la vue. Autour de la baie, sur la plage méridionale,
+ce sont les célèbres Portici, Resina, Torre del Greco, Torre dell'
+Annunziata, Castellamare et la molle Sorrente, au climat délicieux, aux
+villas charmantes, regardant les flots du milieu de leurs bois
+d'oliviers. Au large du cap Campanella, et en face des îles volcaniques
+d'Ischia et de Procida, qui dominent l'autre extrémité de la baie, se
+dressent les parois abruptes de l'île Capri, pleine encore des souvenirs
+de l'effroyable Tibère, le _Timberio_ des indigènes. Au sud de cette
+âpre montagne calcaire, d'aspect sicilien, où croissent, dans les
+fissures de la pierre, toutes les plantes de l'Europe du Midi, se
+déroulent les rivages d'un autre golfe, gardé à l'entrée par les îlots
+des Sirènes qui tentèrent en vain d'ensorceler le sage Ulysse. Ce golfe
+est à peine moins beau que celui de Naples; ses rivages ne sont pas
+moins fertiles, et pourtant aucune des trois cités qui lui ont
+successivement donné leur nom, Paestum, Amalfi, Salerne, n'a pu garder
+sa prééminence. Amalfi, la puissante république du moyen âge, dont les
+pratiques commerciales étaient devenues le code de tous les marins,
+n'est plus qu'une bourgade délaissée, abritant quelques balancelles dans
+sa crique rocheuse; mais elle a les admirables sites des baies voisines
+et, dans un charmant vallon des alentours, la vieille cité mauresque de
+Ravello, presque aussi riche que Palerme en monuments d'architecture
+arabe. Salerne, encore mieux située qu'Amalfi, puisqu'elle est au
+débouché des chemins de la vieille Campanie, a beau se vanter, dans sa
+légende, d'avoir été bâtie par un fils de Noé; elle a beau avoir été
+choisie, comme capitale de leurs domaines, par les chevaliers normands
+qui s'étaient emparés de la contrée au onzième siècle, elle est fort
+déchue de l'antique splendeur que lui donna Robert Guiscard. Son
+université, jadis la plus fameuse de l'Europe par ses professeurs de
+médecine et l'héritière directe de la science arabe, se tait depuis des
+siècles, et Salerne n'a plus le moindre titre à se glorifier du nom de
+«Ville hippocratique», mais du moins ambitionne-t-elle toujours de se
+relever par le commerce et l'industrie. Elle ne demande qu'un
+brise-lames et des jetées pour devenir la rivale heureuse de Naples. Les
+habitants aiment à répéter le proverbe local:
+
+ Que Salerne ait un port,
+ Celui de Naple est mort!
+
+C'est vers l'extrémité méridionale de la plage rectiligne qui se
+prolonge au sud-est de Salerne que se trouvait l'ancienne dominatrice du
+golfe, Paestum ou Posidonie, la ville de Neptune, fondée à nouveau par
+les Sybarites, après avoir été occupée depuis un temps immémorial par
+les Tyrrhéniens. Paestum, la «cité des roses», chantée par les poëtes
+romains à cause de ses belles sources, de ses ombrages, de son doux
+climat, a cessé d'exister depuis l'invasion des Sarrasins, en 915;
+jusqu'au milieu du siècle dernier, ses ruines mêmes n'étaient connues
+que des pâtres et des brigands, et pourtant il en est peu de plus
+intéressantes en Italie, car elles datent d'une époque antérieure à la
+puissance de Rome; ses trois temples, dont le plus beau est celui dit de
+Neptune, parce que le sanctuaire du dieu ne pouvait manquer d'être le
+principal monument dans la ville de Poseidon, sont parmi les plus
+majestueux de l'Italie continentale, surtout à cause de la solitude qui
+les entoure et de la mer qui vient déferler près de leur base. Mais lors
+même que des bandits ne rôdent pas dans le voisinage de la route, ce
+n'est pas sans danger que l'on peut aller contempler cet édifice, car,
+autour de Paestum et de sa superbe enceinte de cinq kilomètres de
+longueur, si bien conservée, s'étendent des terrains marécageux, où les
+travaux de «bonification» sont encore loin d'être achevés; c'est avec
+difficulté que, sous un air aussi insalubre, les fouilles entreprises
+pourront être menées à bonne fin.
+
+De Sorrente à Naples, dans les campagnes qui séparent le Vésuve des
+premiers contre-forts de l'Apennin, la chaîne des villes et des villages
+est presque aussi continue que sur les bords du golfe, entre le cap
+Misène et le cap Campanella. En montant de la petite ville de Vietri,
+faubourg avancé de Salerne, qui groupe ses vieilles constructions au
+bord d'un étroit ravin, la route et le chemin de fer s'élèvent par une
+brèche des collines vers l'ombreuse Cava, aux villas délicieuses, séjour
+d'été favori des visiteurs étrangers et des riches Napolitains. De Cava,
+célèbre dans le monde des antiquaires par les archives d'un couvent
+voisin, la Trinità della Cava, très-riche en parchemins et en diplômes,
+on descend dans la plaine du Sarno, où se succèdent plusieurs villes:
+Nocera, lieu de villégiature des anciens Romains; Pagani, encore située
+dans la région des bois; Angri, qui utilise le coton de ses campagnes
+dans ses propres filatures; Scafati, plus industrieuse encore. Mais déjà
+l'on approche de la banlieue de Naples; on aperçoit près de là Pompéi,
+la ville de Torre dell' Annunziata, et sur les pentes méridionales du
+Vésuve la ceinture semi-circulaire de maisons que forment Bosco Tre Case
+et Bosco Reale. Quelques savants croient reconnaître chez les habitants
+de Nocera et des villes voisines les traces du sang arabe et berbère
+laissé par les vingt mille Sarrasins qu'y établit l'empereur Frédéric
+II.
+
+[Illustration: AMALFI. Dessin de Taylor, d'après une photographie de H.
+Hautecoeur.]
+
+En remontant la vallée du Sarno, au sortir de Nocera, la contrée est
+toujours fort populeuse jusqu'à la base des Apennins; San Severino,
+Solofra se succèdent dans la direction des hauts vallons qui s'ouvrent
+au pied du monte Termino; au nord, une autre chaîne de villages se
+prolonge vers la ville d'Avellino, aux champs tout bordés de haies
+d'aveliniers, qui ont pris leur nom de la cité, fort importante comme
+lieu d'échanges entre la montagne et la plaine; mais les grandes
+agglomérations d'habitants se trouvent dans le large détroit de la
+«Campagne Heureuse», qui s'étend vers le nord-ouest entre le Vésuve et
+le Monte Vergine. Sarno, qui porte le nom de la rivière, quoiqu'il ne
+soit pas situé sur ses bords, est un centre agricole d'une grande
+importance, non-seulement pour les céréales, les vins, les fruits, les
+légumes, mais aussi pour les soies gréges et les cotons; Palma est aussi
+entourée des campagnes les plus fertiles; Ottajano, la ville d'Octave,
+située sur les premières pentes de la Somma Vésuvienne, a ses vins
+excellents; Nola, où mourut Auguste, où naquit Giordano Bruno, montre
+aussi d'admirables cultures, mais elle doit sa principale célébrité aux
+beaux vases grecs trouvés dans ses ruines et aux débris de ses anciens
+monuments, dont l'un était un amphithéâtre de marbre, plus grand que
+celui de Capoue.
+
+L'antique métropole de la Campanie, la célèbre Capoue, qui fut la rivale
+de Rome et qui compta jusqu'à un demi-million d'habitants dans ses murs,
+est fort déchue de sa prospérité; son nom même ne lui appartient plus,
+puisque la moderne Capoue, forteresse maussade, bâtie sur un méandre du
+Volturne, est l'ancienne _Casilinum_ des Romains. La ville de
+Santa-Maria Capua Vetere, qui a succédé à la véritable Capoue, n'a
+d'autres «délices» que celles d'une vaste et populeuse bourgade; mais on
+visite aux environs les belles ruines d'un amphithéâtre, un arc
+triomphal et d'autres débris de l'immense cité. C'est au sud, dans le
+voisinage de Maddaloni et d'Aversa, grandes villes incohérentes,
+véritables faubourgs satellites de Naples, qu'est aujourd'hui le
+principal lieu de plaisance de la Campanie, la ville de Caserta, au
+palais immense, aux parcs ombreux, aux vastes jardins ornés de statues
+et de jets d'eau. C'était naguère le «Versailles» des Bourbons
+napolitains, et le faux goût de la décoration à outrance s'y mêle trop à
+la beauté des grandes lignes et des perspectives. L'aqueduc de
+Maddaloni, qui lui amène les eaux d'une distance de 40 kilomètres,
+traverse la vallée sur un pont splendide, à trois rangées d'arcades
+superposées, contruit au milieu du siècle dernier par Vanvitelli. C'est
+un des chefs-d'oeuvre de l'architecture moderne.
+
+Au nord de Capoue et des passages du Volturne, la grande voie historique
+de Naples à Rome se bifurque. Une route, non encore complétée par un
+chemin de fer, se détourne vers le littoral pour éviter les escalades de
+montagnes; l'autre route, que longe et croise tour à tour une voie
+ferrée, contourne le volcan de Rocca Monfina, pénètre dans la vallée du
+Garigliano et de son affluent le Sacco, pour gagner la base occidentale
+du volcan du Latium, d'où elle descend à Rome. La route du littoral,
+coupée de défilés fameux, est historiquement la plus célèbre. Elle passe
+d'abord non loin de Sessa, l'antique cité des Auronces, qui avaient
+placé leur acropole dans le cratère même de Rocca Monfina; puis, se
+rapprochant de la mer, à cause du voisinage des montagnes, elle traverse
+le Garigliano, que bordent encore des terres insalubres, restes des
+marais de Minturnes, et s'engage dans le défilé de Mola di Gaeta, qui a
+pris officiellement le nom de Formia, pour rappeler l'antique _Formiæ_,
+où séjourna et mourut Cicéron. C'est de là qu'en venant de Rome se
+montre l'admirable tableau de la Campanie et de tout le golfe de Gaëte
+avec le groupe des îles volcaniques de Ponza, Ventotiene et la lointaine
+Ischia. Gaëte, la forteresse qui défend l'entrée du paradis napolitain,
+est bâtie sur le Monte Orlando, colline au sommet péninsulaire que
+domine le mausolée de Munatius Plancus, fondateur de Lyon; ce cône, qui
+rappelle la forme du Monte Argentaro et du promontoire de Circé, est
+rattaché à la terre ferme par un isthme de 280 mètres de large. Bien
+abrité des vents d'ouest et du nord, le port de Gaëte est l'un des plus
+fréquentés du Napolitain pour le cabotage et la pêche; son mouvement
+annuel est de plus de 3,000 navires et d'environ 120,000 tonneaux; mais
+c'est comme ville de guerre que Gaëte eut longtemps le plus
+d'importance. C'est là que, par la reddition de François II en 1861,
+s'éteignit le royaume des Deux-Siciles.
+
+La voie orientale de Naples à Rome possède également pour lieux d'étapes
+des villes d'une certaine importance. La principale est San Germano,
+dont le nom a été récemment changé en celui de Cassino, en l'honneur du
+fameux couvent de Mont-Cassin, qui s'élève au nord-ouest, sur une
+esplanade d'où l'on contemple un horizon grandiose de montagnes et de
+vallées. C'est le célèbre monastère que fonda saint Benoît au
+commencement du sixième siècle, et dont la règle devint le modèle de
+tous les couvents de l'Église d'Occident. Nul groupe de religieux
+n'exerça plus d'influence que les bénédictins du Mont-Cassin sur
+l'histoire du catholicisme; aux temps de leur puissance, leurs domaines,
+situés dans toutes les parties de l'Italie, auraient pu former un
+royaume; un grand nombre de papes et des milliers de prélats sont sortis
+de leurs rangs. La bibliothèque du Mont-Cassin renferme des manuscrits
+précieux, des diplômes importants, des éditions rares, que viennent
+souvent consulter les érudits. La mémoire des services rendus jadis à la
+science par les bénédictins a valu au couvent de Cassino, comme à celui
+de la Cava et à la chartreuse de Pavie, l'avantage d'être épargné par
+les lois de suppression.
+
+Il n'y a que peu de villes considérables dans la région montagneuse de
+l'intérieur du Napolitain. Dans le bassin du haut Liri, au sud des
+montagnes du Matese, la localité la plus populeuse et la plus célèbre
+est Arpinum, de nos jours Arpino, la patrie de Cicéron et de Marius,
+l'antique forteresse dont les murs cyclopéens ont été «construits par
+Saturne». Bénévent, jadis enclave des États de l'Église, est la cité
+centrale de tout le bassin du Calore, principal affluent du Volturne, et
+se trouve au point de jonction naturel des routes qui convergent des
+provinces de Molise, de la Capitanate et de la Pouille à travers
+l'Apennin. Plus ancienne que Rome, l'antique _Maleventum_ prit le nom de
+_Beneventum_, sans doute afin de se rendre le sort plus favorable; mais,
+pendant sa longue histoire, elle eut bien des siéges et des
+destructions, complètes ou partielles, à subir, et souvent les secousses
+des tremblements de terre ont achevé l'oeuvre de démolition commencée
+par les hommes. Il ne reste à Bénévent qu'un seul grand édifice de son
+passé, le bel arc de triomphe où des bas-reliefs symboliques rappellent
+les prêts hypothécaires faits par Trajan à la petite propriété. Les murs
+qui enceignent la ville sur un espace de plus de 5 kilomètres, sont
+construits presque en entier des fragments de monuments anciens.
+
+A l'est de Bénévent, Ariano, située également dans le bassin du
+Volturne, sur trois collines d'où l'on contemple un horizon magnifique,
+des sommets souvent neigeux du Matese au cône du Vultur, est à peu près
+à moitié chemin de Naples à l'Adriatique, sur la voie ferrée de Foggia,
+et par sa position même est un intermédiaire naturel de commerce entre
+les deux versants; Campobasso, chef-lieu de la province de Molise, est
+aussi un lieu d'échanges naturel entre les deux côtés de l'Apennin, mais
+elle n'a pas les avantages de trafic que donne un chemin de fer.
+
+Sur le versant de l'Adriatique, les centres de commerce sont plus
+nombreux et plus actifs. Foggia, où convergent quatre chemins de fer et
+plusieurs routes maîtresses, est un grand marché de denrées; par
+l'importance et la richesse, mais non par la population, c'est la
+deuxième cité de tout le Napolitain. Dans la même plaine agricole de la
+Pouille, plusieurs villes servent de satellites à Foggia: San Severo,
+Cerignola, Lucera, qui fut si puissante et si riche au treizième siècle,
+quand les Sarrasins exilés de Sicile par Frédéric II en eurent fait le
+siége de leur industrie; mais, en dépit de l'invitation que le golfe si
+gracieusement recourbé de Manfredonia fait au commerce, Foggia et ses
+voisines manquent de débouchés directs vers la mer; des lagunes
+insalubres bordent tout le littoral sur un espace de plus de 50
+kilomètres, entre Manfredonia et la bouche de l'Ofanto, la seule rivière
+du littoral qui ait toujours un peu d'eau, même au coeur de l'été. La
+bonification de ces maremmes est une des oeuvres qu'il est le plus
+urgent de mener à bonne fin pour assurer à l'Italie méridionale la libre
+exploitation de ses immenses richesses naturelles. La plus grande des
+lagunes, le marais de Salpi, qui occupait toute la zone côtière, entre
+la bouche du Carapella et celle de l'Ofanto, a été réduite de moitié par
+les alluvions empruntées à ces deux rivières; mais, tant que le nouveau
+sol ne sera pas affermi et mis en culture, des miasmes mortels ne
+cesseront de s'en échapper. A l'extrémité orientale du marais se
+trouvent les ruines de l'antique Salapia.
+
+[Illustration: N° 97.--MARAIS DE SALPI.]
+
+Au nord de cette région marécageuse se trouvent les deux ports de
+Manfredonia et celui de Vieste, situé à l'extrémité de la péninsule du
+Gargano, et grâce à cette position même, fort utile aux navires à voile
+qu'un changement des vents oblige à relâcher. Au sud des marais, le
+premier port que l'on rencontre est la gracieuse Barletta, à l'ouest de
+laquelle, non loin de l'Ofanto, le lieu dit Campo di Sangue rappelle la
+sanglante bataille de Cannes; ses habitants exportent en quantité les
+céréales, les vins, les huiles, les fruits de leur propre district et
+des grandes propriétés, encore féodales par les usages, qui entourent
+les villes de l'intérieur, Andria, Corato, Ruvo. Cette dernière,
+l'ancienne _Rubi_, est une des localités de l'Italie où l'on a trouvé le
+plus grand nombre de débris antiques, idoles, vases, monnaies,
+inscriptions. Les autres villes qui se succèdent à intervalles
+rapprochés, au sud-est de Barletta: Trani, dont le commerce avec le
+Levant eut une si grande importance à la fin du moyen âge, Bisceglie,
+Molfetta, Bari, la cité la plus populeuse de tout le versant adriatique
+du Napolitain, enfin Monopoli, sont également des ports de cabotage
+fréquentés; non loin de Monopoli est situé l'ancien port de Gnatia,
+devenue aujourd'hui la ville de Fasano, lieu de trouvailles
+archéologiques non moins important que Ruvo.
+
+[Illustration: N° 98.--PORT DE BRINDISI EN 1871.]
+
+A l'angle septentrional de la péninsule d'Otrante, Brindisi, qui par
+deux fois déjà, à l'époque romaine et du temps des croisades, fut une
+des grandes étapes de passage entre l'Europe occidentale et l'Orient,
+commence à reprendre ce rôle d'intermédiaire dans le commerce du monde.
+En effet, Brindisi, l'avant-dernière cité de la côte orientale de
+l'Italie, est située à l'entrée même de l'Adriatique. Son port, si
+fréquenté à l'époque romaine, mais partiellement obstrué par César, est
+un des meilleurs de la Méditerranée. Sa rade est excellente, et quand
+les navires ont franchi le goulet du port, ils voient s'ouvrir au loin
+dans l'intérieur des terres deux longues baies «en forme de bois de
+cerf», d'où le nom, d'origine messapienne, que porte la ville. Naguère
+l'entrée de ce port admirable était obstruée par des carcasses
+d'embarcations et des amas de vase; nettoyée avec soin pour donner accès
+aux plus grands vaisseaux, elle permet désormais aux vapeurs d'un tirant
+d'eau considérable de débarquer voyageurs et marchandises sur la voie
+même du chemin de fer qui les emporte à grande vitesse vers
+l'Angleterre. Devenue tête de ligne de la route des Indes sur le
+continent européen, Brindisi s'accroît et s'embellit pour faire honneur
+à ses nouvelles destinées, mais c'est en vain qu'elle espère de pouvoir
+monopoliser une grande partie du commerce de l'Orient. Si quatre ou cinq
+milliers de riches voyageurs, pour lesquels la vitesse est la première
+de toutes les considérations, sont heureux de s'embarquer ou de prendre
+terre à Brindisi, par contre, les expéditeurs de marchandises préfèrent
+comme points d'attache les ports situés au bord des golfes qui
+échancrent le plus profondément la masse continentale, tels que
+Marseille, Gênes, Trieste. D'ailleurs Brindisi n'est que temporairement
+tête de ligne des chemins de fer d'Europe; après l'achèvement du réseau
+de Turquie, Salonique et Constantinople seront ses héritières. En 1873,
+c'était, par ordre de mouvement commercial, le septième port de
+l'Italie; son activité a décuplé en onze années[108].
+
+[Note 108: Mouvement du port de Brindisi et des ports voisins:
+
+Brindisi (1862) 1,100 navires, jaugeant 75,000 tonnes.
+ » (1873) 1,485 » » 730,270 »
+Bari » 1,140 » » 184,750 »
+Barletta » 1,138 » » 104,000 »
+Molfetta » 600 » » 87,750 »
+Vieste » 1,120 » » 72,800 »
+Manfredonia » 1,197 » » 59,200 »
+]
+
+La ville de Tarente, au bord de sa «petite mer» et de son golfe, fait
+aussi des efforts pour ressusciter à la vie commerciale comme sa voisine
+Brindisi. Son port, ou _piccolo mare_, est profond et parfaitement
+abrité de tous les vents; sa rade, ou _mare grande_, est aussi très-bien
+protégée contre la houle du large par deux îlots; en outre, rade et port
+ont chacun, comme le grand havre de la Spezia, leur source d'eau douce,
+le Citro et le Citrello, qui jaillissent du milieu des flots salés.
+Enfin Tarente, par sa position avancée dans l'intérieur de la Péninsule,
+peut disputer à Bari et aux autres ports du littoral adriatique le
+commerce des villes de l'intérieur, Matera, Gravina, Altamura: elle
+semble destinée à devenir le point vital du commerce de l'Italie
+ionienne, quand le sommet du grand triangle de chemins de fer, dont
+Naples et Foggia terminent la base, se trouvera dans son voisinage, près
+des ruines superbes de l'antique Métaponte.
+
+Aucune cité de l'Italie méridionale n'offrirait donc de plus grands
+avantages pour l'établissement d'un port de premier ordre, si la nature
+et l'incurie des hommes n'avaient presque comblé les canaux de
+communication, l'un naturel, l'autre artificiel, qui réunissent les deux
+«mers»; à peine de faibles barques peuvent-elles passer maintenant dans
+ces détroits, où le flux et le reflux, très-sensibles en cette partie du
+golfe, viennent alternativement se heurter contre les fondements des
+ponts. Toutefois les obstacles doivent disparaître prochainement, afin
+de permettre aux grands navires de guerre l'entrée de la rade
+intérieure. La Tarente moderne, petite ville aux rues étroites, n'occupe
+plus l'emplacement de la fameuse cité grecque, dont on voit quelques
+vestiges sur la péninsule orientale; pour les besoins de la défense,
+elle a groupé toutes ses maisons sur le rocher calcaire que limitent les
+deux canaux. Son commerce de cabotage, naguère sans importance,
+s'accroît un peu depuis l'ouverture du chemin de fer de Bari; son
+industrie, à l'exception de la pêche du poisson, des huîtres et de la
+récolte du sel, est presque nulle; aussi les Tarentais ont-ils la triste
+réputation d'être les plus indolents de la Péninsule. Les amas de
+coquillages qui couvrent leurs grèves, ne leur fournissent plus, comme
+autrefois, la couleur de pourpre si vantée de leurs étoffes, mais ils
+utilisent encore le byssus d'un bivalve pour en fabriquer des gants
+d'une extrême solidité.
+
+[Illustration: N° 99.--TARENTE.]
+
+La pointe extrême de l'Italie orientale, au sud de Tarente et de
+Brindisi, ne contient d'autres villes de quelque importance que Lecce,
+entourée de plantations cotonnières, et Gallipoli, l'ancienne Kallipolis
+ou «belle cité» des Grecs pittoresquement bâtie sur un îlot rocheux
+qu'un pont réunit au continent. Les campagnes environnantes, manquant de
+l'humidité nécessaire, sont relativement désertes. Quant à la péninsule
+occidentale du Napolitain, beaucoup mieux arrosée que la terre
+d'Otrante, elle a les désavantages que lui imposent la nature montueuse
+du sol et les fréquents tremblements de terre. Ainsi la ville de
+Potenza, qui occupe à la racine même de la Péninsule, précisément à
+moitié chemin du golfe de Tarante et de la baie de Salerne, une position
+commerciale des plus heureuses, a été fréquemment renversée de fond en
+comble; les habitants ne peuvent rebâtir leur ville que d'une façon
+provisoire.
+
+Les grandes cités de la péninsule proprement dite des Calabres ont cessé
+d'exister, comme Métaponte et la ville d'Héraclée, située près de la
+moderne Policoro dans les limites de la province actuelle de Basilicate.
+La puissante Sybaris, dont les murs avaient 10 kilomètres de
+circonférence et qui prolongeait ses faubourgs sur les bords du Crati
+jusqu'à 12 kilomètres des remparts, a disparu sous les alluvions et les
+broussailles; «ses ruines mêmes ont péri.» Au sud de Gerace, la cité de
+Locres, qui subsista jusqu'au dixième siècle, époque de sa destruction
+par les Sarrasins, a du moins gardé les vestiges de ses murs, de
+plusieurs temples et d'autres édifices. Il ne reste de ces puissantes
+villes grecques d'autrefois que le port de Cotrone, héritier du nom de
+la fameuse Crotone, et débouché du «grenier de la Calabre». En
+parcourant les rivages de la Grande Grèce, on s'étonne de trouver si peu
+de monuments d'un passé qui eut tant d'importance dans l'histoire de
+l'humanité.
+
+Les villes actuelles des Calabres sont presque insignifiantes en
+comparaison des anciennes cités républicaines de la Grande Grèce.
+Rossano, voisine des ruines de l'antique Sybaris, est un petit chef-lieu
+de circuit visité seulement des caboteurs; Cosenza, située dans la belle
+vallée du Crati, au pied des montagnes boisées de la Sila, communique
+avec Naples et Messine par le havre de Paola; Catanzaro, riche en
+huiles, en soieries, en fruits, expédie les denrées de ses campagnes
+d'un côté par le golfe de Squillace, au bord duquel Hannibal avait assis
+son camp, de l'autre par le port de Pizzo, à l'extrémité méridionale du
+beau golfe de Santa Eufemia[109]. Reggio la charmante, nichée au pied de
+l'Aspromonte dans les jardins de citronniers et d'orangers, est la cité
+la plus importante des Calabres. Bâtie en face de Messine, au bord de la
+«Rupture» du canal, ainsi que son nom grec le rappelle, Reggio ne
+pouvait manquer de prendre une part considérable au mouvement de
+navigation qui passe par la porte centrale de la Méditerranée, ouverte
+entre la mer Tyrrhénienne et la mer d'Ionie. Reggio et Messine se
+complètent mutuellement: la prospérité de l'une aide à celle de l'autre
+[110].
+
+[Note 109: Mouvement des principaux ports du golfe de Tarente et des
+Calabres en 1873:
+
+Reggio 2,047 navires, jaugeant 290,600 tonnes.
+Galipolli 690 » » 128,800 »
+Pizzo 450 » » 128,750 »
+Paola 751 » » 117,750 »
+Colrone 1,078 » » 111,400 »
+Tarente 892 » » 91,000 »
+Catanzaro (Squillace) 539 » » 80,000 »
+]
+
+[Note 110: Communes (ville et banlieue) principales du Napolitain en
+1871:
+
+Naples (Napoli).......... 449,000 hab.
+Bari..................... 50,500 »
+Foggia................... 38,000 »
+Reggio................... 35,000 »
+Andria................... 34,000 »
+Caserta.................. 29,000 »
+Barletta................. 28,100 »
+Salerne (Salerno)........ 28,000 »
+Tarente (Taranto)........ 27,500 »
+Molfetta................. 27,000 »
+Castellamare di Stabia... 26,500 »
+Corato................... 26,200 »
+Bitonto.................. 25,000 »
+Catanzaro................ 24,900 »
+Trani.................... 24,500 »
+Lecce.................... 23,000 »
+Cerignola................ 21,600 »
+Bisceglie................ 21,200 »
+Aversa................... 21,100 »
+Maddaloni................ 21,000 »
+Sessa.................... 20,700 »
+Bénévent (Benevento)..... 20,000 »
+Avellino................. 19,800 »
+Cava..................... 19,500 »
+Santa Maria Capua Vetere. 18,000 »
+Cosenza.................. 17,700 »
+San Severo............... 17,600 »
+Altamura................. 17,300 »
+Potenza.................. 16,000 »
+Sarno.................... 15,500 »
+Lucera................... 15,000 »
+Campobasso............... 14,500 »
+]
+
+
+
+
+VII
+
+LA SICILE.
+
+
+[Illustration: N° 100.--DÉTROIT DE MESSINE.]
+
+La Trinacrie des anciens, l'île régulière «aux trois promontoires», est
+évidemment une dépendance de la péninsule italienne, dont elle n'est
+séparée que par un étroit bras de mer. Dans sa partie la moins large, le
+canal de Messine n'a guère plus de 3 kilomètres[111], espace qu'il est
+facile de franchir en barque et que les chevaux de Timoléon le
+Corinthien, d'Appius Claudius et de Roger, le comte normand,
+traversèrent jadis en se débattant à la proue des navires ou au bordage
+des radeaux. Avec les ressources dont l'industrie dispose actuellement,
+il ne serait nullement impossible de construire un pont de jonction
+entre la Sicile et la grande terre, car des travaux presque aussi
+gigantesques ont été déjà entrepris par l'homme et menés à bonne fin: ce
+ne sera plus qu'une simple question d'argent, quand les intérêts
+commerciaux de la Péninsule exigeront cet ouvrage. Il n'est guère
+douteux qu'avant la fin du siècle la Sicile se trouvera matériellement
+rattachée à l'Italie, soit par un tunnel, soit par un pont fixe ou
+flottant. L'industrie humaine ne manquera pas de rétablir ainsi d'une
+manière ou d'une autre l'ancien isthme qui reliait la pointe du Phare
+aux monts italiens d'Aspromonte. On ne sait à quelle époque géologique
+s'est opérée la rupture, quoique certains voyageurs, entraînés par leur
+imagination, croient distinguer sur les montagnes des deux rives les
+traces de l'antique déchirement. D'après le nom de Heptastade, que lui
+donnaient les anciens, on pourrait croire que le détroit n'avait de leur
+temps que sept stades, près de 1,300 mètres de largeur; il aurait donc
+été deux fois plus resserré qu'aujourd'hui.
+
+[Note 111:
+
+Largeur moindre du détroit.............. 3,147 mètres.
+Profondeur extrême...................... 332 »
+Profondeur moyenne, au seuil du détroit. 75 »
+]
+
+Quoi qu'il en soit, la Sicile doit être considérée, au point de vue
+historique, comme se trouvant exactement dans les mêmes conditions
+qu'une terre continentale. La traversée du détroit n'est guère plus
+difficile que celle d'un large fleuve; la guerre seule a fréquemment
+isolé la Sicile, et récemment encore, pendant l'invasion des «Mille» de
+Garibaldi, l'île entière est restée durant près d'un mois privée de
+toute communication avec l'Italie; mais ces faits tout exceptionnels
+n'empêchent pas que l'île ne soit géographiquement un appendice de la
+péninsule d'Italie. D'autre part, elle jouit aussi de tous les avantages
+que lui donne sa position maritime. Située au centre même de la
+Méditerranée, entre les deux grands bassins de la mer Tyrrhénienne et de
+la mer Orientale, elle commande toutes les routes commerciales entre
+l'Atlantique et l'Orient. D'excellents ports invitent les navires à
+relâcher sur ses rivages; des terrains d'une grande fertilité, des
+ressources naturelles de toute espèce assurent l'existence des
+populations; un heureux climat favorise le développement de la vie. Peu
+de régions en Europe semblent mieux placées pour nourrir dans l'aisance
+un nombre considérable d'habitants. La Sicile est, en effet, beaucoup
+plus populeuse et plus riche que la grande île voisine, la Sardaigne, et
+que toutes les provinces du Napolitain, à l'exception de la Campanie;
+elle rivalise en importance proportionnelle avec les contrées du nord de
+l'Italie[112]. Chaque période de paix et de liberté lui donne un
+étonnant essor: nul doute qu'elle ne fût une des régions les plus
+prospères du monde, si elle n'avait été tant de fois ravagée par la
+guerre et si un régime d'oppression n'avait presque constamment pesé sur
+elle.
+
+[Note 112:
+
+Superficie de la Sicile 29,240 kil. carrés.
+Population en 1870 2,565,500 hab.
+Population kilométrique 88 »
+]
+
+Dans son ensemble, l'île triangulaire de Sicile présenterait une grande
+régularité de structure, si le cône de l'Etna ne dressait sa puissante
+masse au-dessus des rivages de la mer Ionienne et de l'entrée du détroit
+de Messine.
+
+De sa base au cratère terminal, l'énorme gibbosité du volcan forme une
+région géographique spéciale, non moins distincte du reste de la Sicile
+par ses produits, ses cultures, sa population, que par son histoire
+géologique, L'Etna constitue un monde à part.
+
+[Illustration: N° 101.--PROFIL DE L'ETNA.]
+
+Les anciens navigateurs de la Méditerranée s'imaginaient pour la plupart
+que le volcan de là Sicile était le colosse suprême parmi les montagnes
+de la Terre. Ils se trompaient de peu pour les contrées du monde connu,
+car les cimes du littoral méditerranéen plus élevées que l'Etna ne
+s'élèvent qu'aux deux extrémités de la Grande Mer, sur les côtes
+d'Espagne et de Syrie, et le mont sicilien a, de plus que ces montagnes,
+son majestueux isolement, la fière pureté de ses contours, quelquefois
+aussi le reflet flamboyant de ses laves et presque toujours sa haute
+colonne de fumée se déployant en arcade dans le ciel. De toutes les mers
+qui environnent la Sicile on voit le grand géant dressant sa tête
+neigeuse et fumante au-dessus des autres monts qui lui font cortège. La
+position de l'Etna au centre précis de la Méditerranée et au bord du
+passage de Messine contribuait également, suivant les idées
+cosmogoniques des anciens, à donner la prééminence à l'Etna: c'était le
+«pilier du Ciel»; c'était aussi le «clou de la Terre». Plus tard, ce fut
+pour les Arabes le Djebel, la «montagne» par excellence, et les
+indigènes lui donnent encore, par tradition, le nom de Mongibello.
+
+Les pentes moyennes de l'Etna, prolongées par des coulées de laves qui
+se sont épanchées dans tous les sens, sont fort douces et diminuent
+assez régulièrement vers la base; on s'étonne à la vue des profils qui
+constatent combien faible est la déclivité générale de la montagne,
+d'aspect si superbe pourtant. Aussi, pour atteindre à sa hauteur
+verticale de plus de 3 kilomètres, l'Etna doit s'étaler sur une surface
+énorme; il occupe un territoire d'environ 1,200 kilomètres et, sans
+compter les petites sinuosités du pourtour, le développement total de la
+base est d'environ 35 lieues. Tout cet espace est parfaitement limité
+par l'hémicycle des vallées de l'Alcantara et du Simeto; seulement un
+col de 860 mètres d'élévation rattache au nord-ouest le massif de l'Etna
+au système montagneux du reste de la Sicile; de petits cônes d'éruption
+s'élèvent en dehors de la masse du volcan, au nord de l'Alcantara et
+quelques coulées de lave se sont déversées à l'ouest en comblant
+l'ancienne vallée du Simeto; la rivière obstruée a dû se creuser dans la
+roche basaltique un nouveau lit coupé de rapides et de cascades.
+
+Sur le versant de l'Etna tourné du côté de la mer d'Ionie, un vide
+énorme d'environ 25 kilomètres de superficie et d'un millier de mètres
+de profondeur moyenne interrompt la régularité des pentes de l'Etna:
+c'est le val del Bove. Ce vaste cirque d'explosion est tout parsemé de
+cratères adventices et s'étage en marches gigantesques, du haut
+desquelles, lors des éruptions, les coulées de lave plongent en
+cataractes de feu. Jadis ainsi que l'ont établi les recherches de Lyell,
+c'est dans le val del Bove que s'ouvrait le grand cratère terminal de
+l'Etna; mais, à une époque inconnue, le centre de l'activité volcanique
+s'est déplacé, et maintenant la bouche suprême de la montagne se trouve
+à quelques kilomètres plus à l'ouest. Peut-être même ce deuxième
+cratère, dont chaque nouvelle éruption modifie les dimensions et les
+contours, a-t-il souvent changé de place, car la large plate-forme sur
+laquelle repose le cône terminal semble avoir porté jadis une masse de
+cinq à six cents mètres plus élevée, qu'une explosion aura probablement
+fait voler dans les airs[113]. Quoi qu'il en soit, les abîmes du val del
+Bove peuvent toujours être considérés comme le vrai centre de l'Etna,
+car c'est là que les laves se montrent à nu dans leur ordre de
+superposition, leurs failles, leurs ruptures, leurs géodes, leurs roches
+injectées: en nul autre cirque de volcan les géologues n'ont pu mieux
+étudier la structure intime des montagnes d'éruption. Au bord de la mer,
+les falaises qui portent la ville d'Aci-Reale permettent aussi
+d'embrasser d'un coup d'œil une longue période de l'histoire du volcan.
+Le plateau, qui se termine abruptement du côté de la mer, par une paroi
+de 100 mètres d'élévation, se compose de sept coulées de lave vomies
+successivement par les crevasses de l'Etna. Chaque coulée offre, dans
+presque toute son épaisseur, une masse compacte où les plantes peuvent à
+peine insérer leurs racines; mais la partie supérieure de chaque assise
+est uniformément changée en une couche de tuf ou même de terre végétale,
+due à l'action de l'atmosphère pendant une série de siècles inconnue.
+Après être sorti des flancs de la montagne, chacun des courants de lave
+eut le temps de se refroidir, de se recouvrir d'humus et de porter une
+végétation arborescente, que devait plus tard recouvrir un autre fleuve
+de pierre, On a constaté aussi ce phénomène curieux que, tout en
+s'accroissant en haut par l'apport de nouvelles assises, la falaise
+grandissait en bas par le soulèvement graduel de la masse: des lignes
+d'érosion distinctement tracées par la mer à différents niveaux
+au-dessus de la nappe actuelle de la Méditerranée mesurent le mouvement
+de poussée qui s'est produit sous ces roches de l'Etna. De belles
+grottes encadrées de prismes basaltiques et, dans le voisinage
+d'Aci-Trezza, les Faraglioni ou rochers des Cyclopes, témoignent aussi
+des changements considérables qui se sont opérés dans la structure des
+laves, depuis l'époque où elles sont sorties de l'intérieur du volcan.
+
+[Note 113:
+
+Superficie de l'Etna 1,200 kil. carrés.
+Hauteur actuelle de la montagne 3,369 mètres.
+Diamètre actuel du cratère 320 »
+ » du puits 10(?) »
+]
+
+[Illustration: N° 102.--CHEIRE DE CATANE.]
+
+Pendant les vingt-cinq siècles de la période moderne, plus ou moins
+vaguement éclairée par l'histoire, l'Etna s'est ouvert plus d'une
+centaine de fois pour vomir des matières fondues, et quelques-unes des
+éruptions ont duré plusieurs années. On n'a, du reste, pu constater
+aucune régularité dans les paroxysmes de la montagne, ni de coïncidence
+avec les mouvements volcaniques des îles Éoliennes. Les fentes se
+produisent sans ordre sur tout le pourtour du volcan, et les quantités
+de lave qui en sortent sont des plus inégales. Le courant le plus
+considérable dont parle l'histoire est celui qui se déversa sur la ville
+de Catane, en 1669. Issu de terre à une très-haute température, il
+s'étala d'abord en lac dans les campagnes de Nicolosi, fondit et emporta
+comme un glaçon une partie de la colline de Monpilieri, qui gênait sa
+marche, puis se divisa en trois coulées, dont la plus large, se
+recourbant au sud-est, marcha sur Catane, rasa une partie de la ville,
+noya les jardins sous un déluge de scories et jeta dans la mer un
+promontoire de près d'un kilomètre à la place de l'ancien port. On
+évalue à un milliard de mètres cubes la quantité de lave qui sortit
+alors de l'Etna, pour changer en un désert rocheux d'une centaine de
+kilomètres carrés des campagnes d'une extrême fertilité, où plus de
+vingt-cinq mille personnes habitaient quatorze villes et villages. Le
+double cône des Monti Rossi, au gracieux cratère empli d'une forêt de
+genêts aux fleurs d'or, est formé des cendres que lança l'évent
+supérieur de la crevasse pendant la grande éruption. Plus de sept cents
+cônes parasites d'origine analogue à celle des Monti Rossi sont épars ça
+et là sur les pentes extérieures de l'Etna, monuments naturels des
+anciennes éruptions. Les uns, plus antiques, sont presque entièrement
+oblitérés par les intempéries ou bien enfouis par des coulées de lave
+plus récentes; les autres, véritables montagnes de plusieurs centaines
+de mètres de hauteur, ont encore leur forme conique primitive. Plusieurs
+sont recouverts de forêts; il en est aussi dont les cratères sont
+changés en jardins, coupes charmantes où des maisons de plaisance
+scintillent au milieu de la verdure.
+
+La zone, de mille à deux mille mètres, où se pressent en plus grand
+nombre les cônes parasites, indique la région du volcan où la poussée
+intérieure se fait le plus énergiquement sentir. Près du sommet,
+l'activité souterraine est d'ordinaire moins violente. Le cratère
+terminal n'est, dans la plupart des éruptions, qu'une sorte de cheminée
+d'où la vapeur d'eau et les gaz volcaniques s'échappent en tourbillons.
+Tout autour, les fumerolles réduisent le sol en une espèce de bouillie,
+et, par le dégagement de substances diverses, bariolent les scories des
+couleurs les plus éclatantes, rouge écarlate, jaune d'or, vert
+d'émeraude. D'ordinaire la chaleur du foyer caché est encore
+très-sensible sur les talus extérieurs du cône; elle agglutine les
+pierres en une masse cohérente, beaucoup moins pénible à gravir que ne
+le sont les cendres meubles du Vésuve. Il est rare que, dans leur
+ascension, les visiteurs aient à craindre la chute de quelque bombe
+volcanique. Les éruptions de pierres, jaillissant en gerbes de la bouche
+suprême, ont lieu quelquefois, et même Recupero a vu des blocs lancés à
+deux mille cent cinquante mètres de hauteur; mais ce sont là des
+phénomènes exceptionnels. Si les pluies de scories étaient fréquentes,
+une petite construction romaine, dite la «Tour du Philosophe.», qui se
+trouve dans un épaulement du mont, au-dessus des précipices du val del
+Bove, serait depuis longtemps enterrée sous les débris. On pourrait donc
+sans danger établir sur ces hauteurs un observatoire météorologique:
+nulle station ne serait plus utilement placée, car, du sommet, on
+assiste à la formation des orages qui grondent sur les plaines, et,
+là-haut, le vent polaire et le vent équatorial annoncent, parleur
+conflit, le temps qui se prépare pour les régions inférieures de
+l'Europe et de l'Afrique.
+
+[Illustration: N° 103.--CONES PARASITES.]
+
+[Illustration: LE CHATAIGNIER DES CENT CHEVAUX ET L'ETNA. Dessin de E.
+Grandsire, d'après une photographie de H. P. Berthier]
+
+La cime de l'Etna ne s'élève pas jusque dans la zone aérienne des neiges
+persistantes, et la chaleur du foyer souterrain fond la plupart des
+petits névés amassés dans les creux. Cependant la moitié supérieure de
+la montagne reste blanche durant la plus grande partie de l'année. La
+fonte de ces neiges et les pluies copieuses qu'apportent les vents de la
+mer devraient, semble-t-il, former de nombreux ruisseaux sur le pourtour
+du volcan; mais les pierrailles et les cendres qui recouvrent en talus
+les roches de lave solide absorbent promptement toute l'humidité des
+hauteurs, et bien rares sont les endroits favorisés où quelque fontaine
+vient rejaillir à la surface. Les grandes sources ne font leur
+apparition qu'à la base de la montagne, et quelques-unes seulement dans
+le voisinage immédiat de la mer. Telle est la fontaine d'Acis, échappée
+au chaos de rochers que Polyphème, c'est-à-dire l'Etna lui-même, le
+géant aux «mille voix», lança contre les navires du sage Ulysse; telle
+est aussi la rivière d'Amenano, qui surgit dans la ville même de Catane
+et s'épanche dans les eaux du port en cascatelles d'argent. A la vue de
+ces sources, au flot si clair et si frais, apparaissant au milieu des
+sables noirs et des roches brûlées, on comprend sans peine que les
+anciens Grecs les aient considérées comme des êtres divins, qu'ils aient
+frappé des médailles en leur honneur et leur aient élevé des statues.
+Catane s'était mise sous la protection du dieu Amenanos, qui l'abreuvait
+de ses ondes.
+
+Si l'eau ruisselante manque presque complètement sur les pentes de
+l'Etna, du moins l'humidité se conserve dans les cendres en assez grande
+quantité pour nourrir une riche végétation. Partout où les carapaces des
+coulées de lave ne sont pas trop compactes pour laisser pénétrer les
+radicelles des plantes, les déclivités de la montagne sont revêtues de
+verdure. Les hautes régions, occupées pendant la plus grande partie de
+l'année par les neiges, sont les seules qui gardent, sur presque tout le
+pourtour du mont, leur nudité première. Il est d'ailleurs assez étonnant
+que la flore alpine soit tout à fait absente du sommet de l'Etna, où la
+température moyenne de l'atmosphère et du sol est précisément ce qui
+convient à ces végétaux. Les géologues en concluent que de tout temps
+l'Etna s'est trouvé séparé des Alpes par de grands espaces
+infranchissables pour les oiseaux qui portent des graines fécondes dans
+leur gésier ou aux plumes de leurs pattes.
+
+Jadis le volcan était entouré d'une ceinture de forêts: au-dessous de la
+zone des neiges et des cendres, au-dessus de celle des cultures,
+s'étendait la région des grands bois, chênes, hêtres, pins et
+châtaigniers. De nos jours il n'en est plus ainsi. Sur les pentes
+méridionales, que gravissent d'ordinaire les visiteurs, il n'y a plus de
+forêts; ça et là seulement on aperçoit quelques gros troncs de chênes
+ébranchés. Sur les autres versants, les bouquets d'arbres sont plus
+nombreux; même du côté du nord, quelques restes de hautes futaies
+donnent à divers paysages de l'Etna un caractère tout à fait alpin; mais
+les bûcherons continuent avec acharnement leur œuvre d'extermination, et
+l'on peut craindre qu'avant longtemps il n'existe plus un seul débris te
+antiques forêts. Les splendides châtaigniers du versant occidental,
+parmi lesquels on admirait naguère l'arbre des «Cent Chevaux», découpé
+maintenant par la vieillesse et les intempéries en trois fûts séparés,
+témoignent de l'étonnante fertilité des laves du volcan. Les jeunes
+pousses des taillis, si droites, si lisses et toutes gonflées de séve,
+s'élancent du sol avec une fougue singulière; en quelques années, quand
+le voudront les agriculteurs, la zone déboisée de l'Etna pourra
+reprendre sa parure de feuillage.
+
+Quant à la zone des cultures, qui forme une large bande circulaire à la
+base de la montagne, c'est en maints endroits le plus admirable des
+jardins. Les bosquets d'oliviers, d'orangers, de citronniers et d'autres
+arbres à fruits, auxquels se mêlent çà et là des groupes de palmiers,
+transforment toutes les premières pentes en un immense verger; de
+nombreuses villas, des coupoles d'églises et de couvents se montrent de
+toutes parts au-dessus des massifs de verdure. La terre est si fertile,
+que ses produits peuvent suffire à une population trois ou quatre fois
+plus dense que celle des autres contrées de la Sicile et de l'Italie.
+Plus de trois cent mille habitants se sont groupés sur les pentes de
+cette montagne, que de loin on considère comme devant être un lieu
+d'épouvante et de péril imminent, et qui de temps à autre s'entr'ouvre
+en effet pour noyer ses campagnes sous un déluge de feu. A la base du
+volcan, les villes touchent aux villes et se suivent comme les perles
+d'un collier[114]. Qu'une coulée de lave recouvre une partie de la
+chaîne d'habitations humaines, bientôt celle-ci se reforme au-dessus des
+pierres refroidies. Des bords du cratère de l'Etna, le gravisseur
+contemple avec étonnement toutes ces fourmilières humaines à l'oeuvre au
+pied de la puissante montagne. La zone concentrique de verdure et de
+maisons contraste étrangement avec le désert de neiges et de cendres
+noires qui occupe le centre du tableau et, par delà le Simeto, avec les
+escarpements inhabités des monts calcaires. Mais ce n'est là qu'une
+partie de l'immense et merveilleux panorama de 200 kilomètres de rayon.
+C'est à bon droit que les voyageurs célèbrent le spectacle presque sans
+rival que présentent les trois mers d'Ionie, d'Afrique et de Sardaigne,
+entourant de leurs eaux plus bleues que le ciel le grand massif
+triangulaire de la Sicile, les hautes péninsules de la Calabre et les
+îles éparses de l'Éolie.
+
+[Note 114:
+
+Population kilométrique de l'Italie 90 hab.
+ » » de la zone habitable de l'Etna 550 »
+]
+
+Les monts Pélore, qui continuent en Sicile la chaîne italienne de
+l'Aspromonte, sont de hauteur bien modeste en comparaison de l'Etna,
+mais ils existaient déjà depuis des âges, lorsque la région où s'élève
+de nos jours le volcan était encore un golfe de la mer. On croyait jadis
+que la plus haute cime du Pélore, consacrée à Neptune par les anciens,
+puis à la «Divine Mère» (_Dinna Mare_) par les Siciliens modernes, était
+percée d'un cratère; mais il n'en est rien. Composées de roches
+primitives et de transition, revêtues sur leurs flancs de Calcaires et
+de marbres, ces montagnes longent d'abord le littoral de la mer d'Ionie,
+tout bordé de caps abrupts, puis elles reploient vers l'ouest leur crête
+principale et courent parallèlement aux côtes de la mer Éolienne. Vers
+le milieu de sa longueur, la chaîne, connue en cet endroit sous le nom
+de Madonia, atteint sa plus grande élévation, et de magnifiques forêts,
+encore épargnées par la hache, lui donnent un aspect tout septentrional:
+on pourrait se croire dans les Apennins ou dans les Alpes Maritimes. Des
+promontoires calcaires, presque entièrement isolés, s'avancent dans les
+flots au nord des montagnes et, par la beauté de leur profil, la variété
+de leurs formes, font de cette côte une des plus remarquables de la
+Méditerranée. Même après avoir visité le littoral de la Provence, de la
+Ligurie, du Napolitain, on reste saisi à la vue des caps superbes de la
+côte sicilienne; on contemple avec admiration l'énorme bloc
+quadrangulaire de Cefalù, la colline plus doucement ondulée de Termini,
+les masses verticales de Caltafano, et surtout, près de Palerme, la
+forteresse naturelle du Monte Pellegrino, roche presque inaccessible de
+20 kilomètres de tour, où le vieil Hamilcar Barca se maintint durant
+trois années contre tous les efforts d'une armée romaine. Le mont San
+Giuliano, qui termine la chaîne à l'occident, est aussi un piton
+calcaire presque isolé: c'est l'ancien mont Eryx, jadis consacré à
+Vénus.
+
+Toutes les montagnes qui rayonnent de la grande chaîne vers les parties
+méridionales de l'île vont en s'abaissant par degrés. La déclivité
+générale de la Sicile est tournée vers les côtes de la mer d'Ionie et de
+la mer d'Afrique; aussi l'écoulement des eaux se fait-il presque
+uniquement sur ces deux versants extérieurs; toutes les rivières à cours
+permanent, le Platani, le Salso, le Simeto, coulent au sud de l'arête
+des monts Nébrodes et Madonia; les torrents du versant septentrional ne
+sont que des _fiumare_, formidables après les pluies, perdus dans les
+champs de pierre pendant les sécheresses. C'est également au sud des
+montagnes que s'étendent les lacs et les marais de l'île, les _pantani_
+et le lac ou _biviere_ de Lentini, la plus grande nappe d'eau de la
+Sicile, le lac de Pergusa ou d'Enna, entouré jadis de gazons fleuris où
+jouait Proserpine lorsque le noir Pluton vint la saisir, le «vivier» de
+Terra-nova, et plusieurs autres nappes marécageuses qui furent autrefois
+des golfes de la mer. Autant la côte septentrionale est pittoresque,
+imprévue de contours, hérissée de promontoires escarpés, autant la côte
+du sud est uniforme et rhythmée en anses également infléchies, sableuses
+et manquant d'abri. Sur ce rivage, les ports naturels sont rares et
+périlleux: pendant les tempêtes d'hiver les navires ont à courir de
+grands dangers dans ces parages.
+
+La longue déclivité de la Sicile, au sud des monts Madonia, se compose
+de terrains tertiaires et de strates plus modernes, contenant en
+abondance des coquillages fossiles, dont la plupart se trouvent encore à
+l'état vivant dans les mers voisines. Divers géologues, et surtout
+Lyell, ont pu mesurer l'âge relatif des argiles et des brèches calcaires
+de ces contrées par la proportion plus ou moins grande des testacés que
+l'on recueille à la fois dans les roches et dans les eaux. On a constaté
+que nulle part en Europe les strates de formation récente ne sont plus
+solides, plus compactes et plus élevées qu'en Sicile; près de
+Castro-Giovanni, au centre même de l'île, les roches postpliocènes
+atteignent 900 mètres de hauteur[115]. Une autre particularité
+remarquable est que des couches tertiaires, constituant des massifs de
+hautes collines au sud de la plaine de Catane, alternent avec des
+strates de matières volcaniques. Ce sont évidemment des éruptions
+sous-marines qui ont maçonné ces assises de calcaire et de tuf
+entremêlés. Tandis que les argiles, les sables, les amas de coquillages
+se déposaient en lits réguliers au fond de la mer, des bouches
+d'éjection s'ouvraient soudain, pour vomir des cendres et des scories,
+puis la mer recommençait son oeuvre; elle égalisait les débris et
+formait de nouvelles couches alluviales, que d'autres matières
+volcaniques venaient crevasser et recouvrir. C'est de la même manière
+que se forment au-dessous de la mer les couches profondes situées à
+l'ouest du banc de Nerita, entre Girgenti et l'île de Pantellaria. Le
+volcan de Giulia ou Ferdinandea y fait de temps en temps son apparition
+depuis la période historique. On dit l'avoir vu en 1801; trente ans plus
+tard, il surgit de nouveau et s'entoura d'un îlot de 6 kilomètres de
+tour, que purent étudier de Jussieu et Constant Prévost; en 1863, il a
+reparu pour la troisième fois; mais le temps de l'émersion définitive
+n'est pas encore venu. La mer a toujours balayé les cendres et les
+scories pour les étaler en couches régulières et les faire alterner avec
+ses propres dépôts. En 1840, la butte sous-marine du volcan n'était
+recouverte que par 2 mètres d'eau; actuellement la sonde n'y trouverait
+pas le sol à 100 mètres de profondeur.
+
+[Note 115: Altitudes diverses de la Sicile:
+
+Mont Etna 3,313 mètres (trig.).
+Madonia (Pizzo di Case) 1,931 »
+Dinnamare 1,100 »
+Centorbi 736 »
+Monte San Giuliano 700 »
+Monte Pellegrino 600 »
+]
+
+Cette bouche d'éruption ouverte en pleine Méditerranée n'est pas le seul
+témoignage de l'activité du foyer souterrain dans les parties
+méridionales de la Sicile. Diverses sources minérales dégagent de
+l'acide carbonique et d'autres gaz provenant du travail intérieur. Dans
+le lac intermittent de Nafta ou de Palici, situé près de Palagonia, au
+sud de la plaine de Catane, trois petits cratères s'ouvrant au milieu
+des eaux bitumineuses lancent à gros bouillons des gaz irrespirables;
+les oiseaux évitent de voler au-dessus du lac et les petits animaux qui
+s'en approchent y laissent leurs cadavres. Les dieux Palici étaient
+tellement redoutés par les anciens, que l'asile de leur sanctuaire était
+inviolable et que les esclaves réfugiés y acquéraient le droit de dicter
+des volontés à leurs maîtres; encore de nos jours, ces cratères
+lacustres inspirent une grande terreur aux indigènes, quoiqu'ils n'aient
+pas remplacé par une chapelle propitiatoire les temples des païens. Il
+est probable que le lac de Pergusa présente aussi quelquefois des
+phénomènes du même genre; cet ancien cratère, d'environ 7 kilomètres de
+tour, est presque toujours très-peuplé d'anguilles et de tanches, mais
+soudain tous ces poissons périssent et la surface du lac se recouvre de
+leurs corps en décomposition; sans doute ce sont des émissions de gaz
+qui causent la foudroyante mortalité. Plus à l'ouest, près de Palazzo
+Adriano, une nouvelle salse a jailli du sol en décembre 1870. Tout le
+sous-sol de la Sicile est en effervescence chimique.
+
+En dehors de la Sicile etnéenne, le principal centre de l'activité
+volcanique se trouve dans les environs de Girgenti, au lieu dit les
+Maccalube. L'aspect de la plaine y change suivant les saisons; en été,
+de petits cratères emplis d'une bouillie argileuse dégagent incessamment
+des bulles de gaz et déversent de la boue sur leurs talus extérieurs;
+mais quand viennent les pluies d'hiver, tous les cônes sont délayés et
+mélangés en une sorte de pâte d'où s'échappe la vapeur. Au commencement
+du siècle, de petits tremblements de terre secouaient parfois le sol, et
+des jets de boue et de pierre s'élevaient en gerbes à 10 ou 20 mètres de
+hauteur; en 1777, une éruption exceptionnelle avait projeté les débris à
+plus de 30 mètres de haut. De nos jours, les Maccalube sont plus
+tranquilles. Comme les volcans de laves, ces laboratoires de boues ont
+leurs périodes de calme et d'exaspération.
+
+Les gisements de soufre, qui sont l'une des principales richesses de la
+Sicile, proviennent sans doute indirectement des foyers de lave qui
+bouillonnent au-dessous de la contrée; mais aucun ne se trouve sur les
+pentes ni dans le voisinage immédiat du Mongibello. Les masses de
+soufre, éparses en petits bassins, sont disposées de l'est à l'ouest sur
+plus d'un quart de la superficie de l'île, dans les terrains tertiaires
+qui s'étendent de Centorbi à Cattolica dans la province de Girgenti. Ils
+datent tous de l'époque miocène Supérieure et reposent sur des bancs
+d'infusoires fossiles exhalant une forte odeur de bitume. Les géologues
+discutent encore sur la manière dont s'est déposé le soufre, mais il
+semble très-probable qu'il provient de sulfure de chaux apporté du sein
+de la terre par les sources thermales et décomposé par les intempéries.
+La formation géologique où se trouve le soufre est également riche en
+gypse et en sel gemme: en maints endroits on reconnaît le voisinage des
+couches salées par des efflorescences qui se montrent à la surface et
+que l'on connaît sous le nom d'_occhi di sale_, «yeux du sel.»
+
+La Sicile a, comme la Grèce, le climat le plus heureux. Les hautes
+températures de l'été sont adoucies par les brises marines qui soufflent
+régulièrement pendant les heures les plus chaudes de la journée. Les
+froids de l'hiver ne sont sensibles que par suite du manque absolu de
+comfort dans les maisons, car les gelées sont inconnues et bien rarement
+la neige tombe sur les pentes inférieures des montagnes. Les pluies
+d'automne sont fort abondantes, mais elles alternent souvent avec les
+beaux jours de soleil et n'ont pas le temps de refroidir complètement
+l'atmosphère. Les vents dominants, qui soufflent du nord et de l'ouest,
+sont très-salubres; par contre, le sirocco, provenant généralement du
+sud-est, est redouté comme un vent de mort, surtout quand il arrive sur
+la côte septentrionale, où il a perdu presque toute son humidité[116].
+Il dure d'ordinaire trois ou quatre jours, pendant lesquels on se
+garderait bien de coller le vin, de saler la viande, ou de peindre les
+appartements ou les meubles. Ce vent est le principal désagrément du
+climat. Dans certaines parties de la Sicile, les émanations des
+marécages sont aussi fort dangereuses, mais la faute en est à l'homme,
+qui laisse croupir les eaux. C'est ainsi qu'Agosta et Syracuse, sur la
+côte orientale, sont assiégées par les fièvres et que la mort défend les
+approches de l'antique Himéra.
+
+[Note 116:
+
+Température moyenne à Palermo et à Messine 18°C
+ » » à Catane et à Girgenti 20°C
+Écart moyen de température, de l'hiver à l'été 2 à 33°
+Pluies moyennes à Palermo 0m,66
+]
+
+Favorisée par les conditions de température et d'humidité, la végétation
+présente un caractère semi-tropical dans les plaines et les vallées
+basses. Un grand nombre de plantes étrangères d'Asie et d'Afrique se
+sont acclimatées facilement en Sicile. Les dattiers sont groupés en
+bouquets dans les jardins et même en pleine campagne; les plaines
+d'aspect tout africain qui entourent Sciacca sont en maints endroits
+complètement recouvertes de palmiers nains ou _giummare_, qui valurent à
+l'ancienne Sélinonte le surnom de _Palmosa_; diverses espèces de
+cotonniers croissent sur les pentes des collines jusqu'à l'altitude de
+200 mètres; le bananier, la canne à sucre, le bambou, fleurissent hors
+des serres; la _Victoria regia_ recouvre les viviers de ses larges
+feuilles et de ses fleurs; le papyrus du Nil, inconnu dans toutes les
+autres parties de l'Europe, s'unit aux grands roseaux pour obstruer le
+cours de la rivière d'Anapus, dans les environs de Syracuse; naguère il
+croissait aussi dans l'Oreto, près de Palerme, mais il en a disparu.
+Quoique d'origine étrangère à l'Europe, le _cactus opuntia_ ou figuier
+de Barbarie est devenu la plante la plus caractéristique des campagnes
+du littoral de la Sicile; les coulées de lave les plus rebelles à la
+culture se recouvrent en peu de temps de fourrés inhospitaliers de
+cactus, aux disques de chair verdâtre hérissés d'épines. C'est à la base
+méridionale de l'Etna que ces plantes du midi et tous les autres
+végétaux des régions voisines des tropiques remontent le plus haut. Sans
+grand effort de culture, les paysans y font croître l'oranger jusqu'à
+plus de 500 mètres d'altitude, et le mélèze y pousse spontanément
+jusqu'à 2,250 mètres. Ces pentes tournées vers le soleil de l'Afrique
+sont la terre la plus chaude de l'Europe, non-seulement à cause de leur
+exposition, mais à cause du parfait abri que la masse du volcan offre
+contre les vents du nord et de la couleur noirâtre des scories et des
+cendres, que viennent frapper les rayons du midi.
+
+Dans les régions revêtues d'arbres ou d'arbustes, la campagne est
+toujours verte, même en hiver: l'oranger, l'olivier, le caroubier, le
+laurier-rose, le lentisque, le tamaris, le cyprès, le pin gardent leur
+feuillage et donnent ainsi à la nature une gravité douce, bien
+différente de la morne tristesse de nos paysages hivernaux du nord. Avec
+un peu de soin, les horticulteurs entretiennent aussi constamment la vie
+dans leurs jardins: il n'y a point de primeurs en Sicile, pour ainsi
+dire, parce que l'on peut obtenir les légumes frais pendant tout le
+courant de l'année. C'est dans le voisinage de Syracuse que les jardins
+se montrent dans leur plus grande beauté, à cause du contraste de leur
+merveilleuse végétation avec les roches nues. Il en est un surtout, dans
+lequel on se trouve comme par enchantement, au sortir d'une fissure de
+précipice, et qui est un lieu féerique de verdure, d'ombre et de
+parfums: c'est l'_Intagliatella_ ou _Latomia de' Greci_, l'une des
+carrières où les esclaves grecs taillaient les pierres de construction
+pour les temples et les palais de Syracuse. Des orangers, des
+citronniers, des néfliers du Japon, des pêchers, des arbres de Judée,
+aspirant à l'air libre et montant vers la lumière du ciel, s'élèvent à
+la hauteur gigantesque de 15 et 20 mètres; des arbustes en massifs
+entourent les troncs des arbres; des guirlandes de lianes s'entremêlent
+aux branches; des fleurs et des fruits jonchent les allées et de
+nombreux oiseaux chantent dans le feuillage. Au-dessus de cet élysée
+d'arbres odorants et fleuris se dressent les roches coupées à pic de la
+carrière; les unes encore nues et blanches comme aux jours où les
+taillèrent les instruments des esclaves athéniens, les autres revêtues
+de lierre du haut en bas ou portant des rangées d'arbustes sur chacun de
+leurs escarpements.
+
+Située, comme elle l'est, sur le parcours de toutes les nations qui se
+sont disputé l'empire de la Méditerranée, la Sicile doit représenter,
+dans sa situation actuelle, le mélange des éléments les plus divers.
+Sans parler des Sicanes, Sicules et autres aborigènes, que le manque de
+renseignements historiques ne permet pas de classer avec certitude parmi
+les autres races d'Europe, mais qui parlaient probablement une langue
+sœur des idiomes latins, on sait que les Phéniciens et les Carthaginois
+colonisèrent le littoral et que les Grecs y devinrent presque aussi
+nombreux que dans la mère patrie. Il y a vingt-six siècles déjà, la
+Sicile commençait à se transformer en une terre hellénique, par la
+fondation de Naxos sur un promontoire marin à la base de l'Etna. Bientôt
+après, Syracuse, qui plus tard devint une république si puissante,
+Lentini, Catane, Megara Hyblæa, Messine, Himéra, Selinus, Camarine,
+Agrigente, accrurent le nombre des cités grecques; tout le pourtour de
+l'île, de même que de nos jours le littoral de la Macédoine, de la
+Thraco et de l'Asie Mineure, devint une autre Grèce, au détriment des
+populations indigènes, refoulées dans l'intérieur. Les côtes de Sicile
+n'étaient-elles pas d'ailleurs une véritable Hellade par le climat, la
+transparence de l'air, l'aspect des rochers et des montagnes? Le port
+«marmoréen» et la grande baie de Syracuse, l'acropole et le mont Hybla
+ne forment-ils pas un paysage que l'on croirait détaché de l'Attique ou
+du Péloponèse? La fontaine d'Aréthuse, que l'on voit surgir au bord de
+la mer, dans l'îlot même d'Ortygie, et dont les eaux proviennent de
+l'intérieur de la contrée, par-dessous un détroit marin, ne
+ressemble-t-elle pas à l'Erasinos et à tant d'autres sources de
+l'Hellade qui se perdent dans les gouffres des plateaux pour reparaître
+à la lumière dans le voisinage du littoral? Les Syracusains disaient que
+le fleuve Alphée, amant de la nymphe Aréthuse, ne se mêlait point à la
+mer d'Ionie: au sortir des plaines de l'Élide, il s'engouffrait sous les
+eaux salées pour surgir de nouveau sur la rive sicilienne. Parfois,
+racontent les marins, on voyait Alphée bouillonner au-dessus de la mer,
+à côté de la fontaine Aréthuse, et dans son courant tourbillonnaient des
+feuilles, des fleurs et des fruits des arbres de la Grèce. Est-il une
+légende qui dise d'une manière plus touchante l'amour du sol natal? La
+nature tout entière avec ses fleuves, ses fontaines et ses plantes,
+avait suivi l'Hellène dans sa nouvelle patrie.
+
+Beaucoup plus peuplée qu'elle ne l'est de nos jours, la Sicile devait
+compter à l'époque de sa prospérité plusieurs millions de Grecs, si l'on
+en juge par les énormes populations que l'on nous dit avoir vécu dans
+les murs de Syracuse, de Selinus, d'Agrigente. Les marchands et les
+soldats carthaginois ont bien plus exploité le pays qu'ils ne l'ont
+colonisé, et quoique, pendant trois ou quatre siècles, ils aient dominé
+sur diverses parties de l'île, ils n'y ont guère laissé que de faibles
+débris de murailles, des monnaies et des inscriptions. Ainsi que le fait
+remarquer judicieusement Dennis, les monuments les plus frappants de
+leur règne en Sicile sont les sites désolés où s'élevaient autrefois
+Himéra et Selinus. Cependant, quelque minime qu'ait été, relativement à
+celle des Grecs, la part qu'ont prise les Carthaginois dans les
+croisements de la population sicilienne, et, par conséquent, dans les
+destinées ultérieures du peuple, cette part ne doit pas être négligée:
+l'élément punique est entré dans le torrent circulatoire de la nation.
+Il en est de même, à bien plus forte raison, pour les conquérants
+romains, auxquels l'île appartint pendant près de sept siècles. Les
+Vandales, les Goths ont aussi laissé leurs traces. Les Sarrasins
+eux-mêmes, si mélangés par la race, à la fois Arabes et Berbères,
+ajoutèrent au génie sicilien leur feu méridional, tandis que leurs
+vainqueurs, devenus leurs élèves en civilisation, les Normands,
+apportèrent les qualités solides, l'audace, la force indomptable qui
+animait à cette époque ces rudes fils des mers boréales. Lorsque ceux-ci
+mirent le siège devant Palermo en 1071, on ne parlait pas moins de cinq
+langues dans l'île, l'arabe, l'hébreu, le grec, le latin, le sicilien
+vulgaire; mais l'arabe avait si bien pris la prépondérance comme idiome
+civilisé, que, même sous la domination normande, les inscriptions des
+palais et des églises se gravaient en cette langue: c'est à la cour du
+roi Roger qu'Edrisi rédigea sa grande géographie, l'un des principaux
+monuments de la science. En 1223, les derniers Arabes de langage furent
+déportés dans le Napolitain, mais les croisements avaient déjà
+profondément modifié la race.
+
+Plus tard, Français, Allemands, Espagnols, Aragonais ont également
+contribué pour une plus faible part à faire des Siciliens un peuple
+différent de ses voisins d'Italie par l'aspect, les mœurs, les habitudes
+et le sentiment national. Pour l'insulaire, tous les continentaux, même
+ceux des Calabres, sont considérés comme des étrangers. Le manque de
+communications faciles permettait aux différents groupes de maintenir
+plus longtemps leur idiome et leurs caractères distinctifs de race.
+Ainsi, par un étrange phénomène, les Lombards de Bénévent et de Palerme
+que les Normands déportèrent dans l'île, ont gardé leur langue en Sicile
+plusieurs siècles après la disparition de ce dialecte en Lombardie même.
+Encore de nos jours, environ cinquante mille Siciliens témoignent par
+leur langage de leur origine lombarde; Piazza Armerina, Aidone, San
+Fratello, Nicosia sont les localités où le patois lombard continue de se
+parler. C'est à San Fratello, sur une colline escarpée de la côte
+septentrionale, que le vieil idiome est resté le plus pur; à Nicosia,
+dans l'intérieur, l'accent lombard a gardé quelque chose de celui des
+anciens maîtres franco-normands. D'ailleurs le dialecte sicilien,
+surtout dans les districts les plus reculés de l'intérieur, n'est pas
+encore complètement italianisé; il contient toujours plusieurs termes
+grecs; en outre, beaucoup de mots arabes et de noms de villes rappellent
+l'ancienne domination des Sarrasins. Une des expressions les plus
+curieuses est celle de «val», qui s'applique aux diverses provinces de
+la Sicile, et que l'on croit dérivée de _vali_, l'ancien titre des
+gouverneurs politiques. L'idiome sicilien, moins sonore que ceux du
+continent italien, supprime souvent les voyelles entre les consonnes et
+change les _o_, et même les _a_ et les _i_, en _ou_, ce qui rend le
+parler à la fois plus dur et plus sourd; mais il se prête admirablement
+à la poésie. Les chants populaires de la Sicile ne le cèdent en grâce
+naturelle et en choix délicat d'expressions qu'aux admirables _rispetti_
+de la Toscane.
+
+De tous les immigrants qui sont venus, de gré ou de force, peupler la
+Sicile à diverses époques, les Albanais, dits _Greci_ dans le pays, sont
+les seuls qui ne se soient pas encore entièrement fondus avec les
+populations environnantes; ils forment des groupes distincts de langage
+et de rites religieux dans quelques villes de l'intérieur, et surtout à
+Piana de' Greci, sur une terrasse qui domine au sud la conque de
+Palerme. Mais, si la fusion entre tous les autres éléments ethniques
+semble accomplie, la différence des populations siciliennes est
+néanmoins très-grande, suivant la prépondérance de telle ou telle race
+dans le croisement. Ainsi les Etnéens, surtout les habitants de Catane
+et d'Aci-Reale, qui sont peut-être d'origine hellénique plus pure que
+les Grecs eux-mêmes, puisqu'ils ne sont point mélangés de Slaves, ont
+une excellente renommée de bonne grâce, de gaieté, de douceur,
+d'hospitalité, de bienveillance. Ce sont les plus intelligents, les plus
+instruits des Siciliens. Ceux de Trapani et de San Giuliano sont,
+dit-on, les plus beaux, et leurs femmes charment l'étranger par la
+régularité de leur visage et la grâce de leur physionomie. Les
+Palermitains, au contraire, chez lesquels l'élément arabe a eu plus
+d'influence que partout ailleurs, ont en général les traits lourds,
+disgracieux, presque barbares; ils n'ouvrent pas volontiers leur demeure
+pour la mettre à la disposition de l'étranger; ils gardent jalousement
+l'épouse dans la partie la plus sombre de leur maison; leurs moeurs sont
+encore un peu celles des musulmans.
+
+C'est aussi dans Palerme et son district que les moeurs féroces de la
+guerre, de la piraterie, du brigandage se sont maintenues le plus
+longtemps. Les lois de l'_omertà_, «code des gens de coeur,» font un
+devoir de la vengeance. _A chi ti toglie il pane, e tu toglili la vita!_
+(A qui te prend le pain, eh bien, toi, prends la vie!) tel est le
+principe fondamental du code; mais, dans la pratique, la vengeance
+palermitaine n'a pas du tout la simplicité de la _vendetta_ corse, elle
+se complique parfois d'atroces cruautés. D'après une statistique,
+peut-être exagérée, il n'y aurait pas moins de quatre à cinq mille
+Palermitains affiliés à la ligue secrète de la _maffia_, dont les
+membres s'engagent solidairement à vivre de tromperies, de fraudes et de
+vols de toute espèce. Encore en 1865, les brigands étaient à peu près
+les maîtres de la campagne environnante, jusque dans les provinces
+limitrophes de Trapani et de Girgenti. Ils en vinrent même, pour ainsi
+dire, à faire le siège de Palermo et à la séparer de ses faubourgs;
+aucun étranger n'osait quitter la capitale, de peur d'être assassiné ou
+capturé par les bandits; aucun propriétaire n'allait récolter son blé,
+son raisin, ses olives, ni tondre son troupeau sans acheter un droit de
+passage aux malandrins, Dix ans se sont écoulés depuis cette époque, et,
+malgré toutes les mesures exceptionnelles de répression, l'association
+de la maffia, protégée par la complicité de la peur et par la haine de
+la police étrangère, s'est maintenue dans sa force et fait peser la
+terreur sur ses ennemis.
+
+L'histoire de la maffia est encore à faire et risque fort de rester en
+grande partie un mystère. On ne la connaît guère que par les scènes de
+meurtre et de répression sanglante auxquelles elle a donné lieu. Une
+chose est certaine, c'est qu'elle exista, sous d'autres noms, dès
+l'époque des rois normands; tantôt elle s'accroît, tantôt elle diminue,
+suivant les vicissitudes de la vie politique. Sans nul doute, la
+situation s'est empirée depuis vingt ans, par suite de l'aggravation des
+impôts, de la misère, de la levée des conscrits, et de tous les brusques
+changements qu'amène avec lui un nouveau régime politique; le peuple,
+habitué à la routine des anciens abus, n'a pas eu le temps de
+s'accoutumer au fardeau plus récent dont l'a chargé l'annexion au
+royaume d'Italie. Néanmoins, quelles que soient les difficultés de la
+transition politique, il est certain que la population sicilienne
+s'italianisera dans les villes d'abord, puis, de proche en proche, dans
+les campagnes. La communauté de langue et d'intérêts rattache de plus en
+plus l'île à la Péninsule, et désormais les deux contrées ne peuvent
+manquer de graviter dans la même orbite. Pour l'Italie, l'adjonction de
+la Sicile pourra devenir d'une valeur inestimable, si la bienveillance
+mutuelle se rétablit, si la paix se maintient et si les ressources de
+l'île sont exploitées avec intelligence par les Siciliens eux-mêmes.
+L'accroissement considérable de la population, que l'on dit avoir
+presque triplé depuis 1734, est un indice des richesses naturelles du
+pays. Que serait-ce donc si la science et l'industrie succédaient
+définitivement aux procédés barbares pour la mise en œuvre de tous ces
+trésors?
+
+On sait que la Sicile était jadis la terre aimée de Cérés; c'est là,
+dans la plaine de Catane, que la bonne déesse enseigna aux hommes l'art
+de labourer le sol, de jeter les grains, de couper les moissons. Les
+Siciliens n'ont pas oublié les leçons de Demeter, puisque plus de la
+moitié du territoire de l'île est cultivée en céréales, mais il faut
+dire qu'ils n'ont guère amélioré le système de culture enseigné par la
+déesse aux époques fabuleuses; il leur est même à peu près impossible de
+faire mieux que leurs ancêtres, puisque, en vertu de leur contrat avec
+le noble propriétaire, héritier du feudataire normand, les cultivateurs
+sont tenus de suivre l'ancienne routine des travaux. Presque tous leurs
+instruments sont encore de formes primitives, les engrais sont à peine
+employés, et, dès que la semence est dans la terre, le paysan laisse le
+soin de son champ à la bonne nature. Quand on parcourt les campagnes de
+Sicile, on s'étonne du manque absolu de maisons. Il n'y a point de
+villages, mais seulement, à de grandes distances les unes des autres,
+des villes populeuses [117]. Tous les agriculteurs sont des citadins qui
+rentrent chaque soir, à la manière antique, dans l'enceinte de la ville;
+il en est qui sont obligés de faire chaque jour un double trajet de dix
+kilomètres ou davantage pour aller visiter leur champ et revenir au
+gîte; seulement, il leur arrive parfois de s'épargner la course du
+retour en passant la nuit dans quelque caverne ou dans un fossé couvert
+de branches; pendant la moisson et les vendanges, des hangars élevés à
+la hâte abritent les travailleurs. Les vastes champs de céréales qui
+remplissent les vallons et recouvrent les pentes doivent à cette absence
+d'habitations humaines un caractère tout spécial de tristesse et de
+solennité. On dirait une terre abandonnée et l'on se demande pour qui
+mûrissent ces épis.
+
+[Note 117: Population moyenne des communes en Sicile, en
+1871.....7,198 habitants.]
+
+Les champs de céréales, quoique beaucoup plus étendus que les campagnes
+consacrées à toute autre culture, ont cependant une plus faible
+importance par la valeur totale de leurs produits. Les terrains qui
+avoisinent les cités et que l'homme peut cultiver en jardins, en vignes,
+en vergers, sans avoir à faire de véritables voyages, sont une source de
+richesse bien autrement abondante. Actuellement, la denrée de la Sicile
+qui a remplacé le froment nourricier comme principal article
+d'exportation, c'est l'orange, la pomme d'or des anciens. La Sicile
+n'est plus un «grenier», mais elle tend à devenir un immense dépôt de
+fruits. Les sept grandes espèces d'orangers, subdivisées en quatre cents
+variétés, sans compter de nombreuses formes bâtardes, représentent déjà
+pour la Sicile une valeur d'environ cinquante millions de francs, et ce
+revenu considérable tend à s'accroître chaque année. Le merveilleux
+jardin dont s'est entourée Palerme s'agrandit sans cesse, aux dépens des
+anciennes plantations d'arbres à manne et d'autres cultures, et recouvre
+les pentes jusqu'à la hauteur de 350 mètres. C'est par centaines de
+millions que les fruits s'exportent chaque année sur le continent
+d'Europe, en Angleterre, aux États-Unis. Les oranges de moindre valeur,
+qui ne trouveraient pas d'acheteurs sur les marchés étrangers, servent à
+la fabrication d'huiles essentielles, d'acide citrique, de citrate de
+chaux. La Sicile a le monopole de ce dernier article, que l'on emploie
+en grande quantité pour l'impression des étoffes.
+
+Comme pays de vignobles, la Sicile occupe aussi l'un des premiers rangs
+parmi les contrées de l'Europe. C'est la plus importante des provinces
+viticoles de l'Italie; elle fournit à elle seule plus du quart du vin
+recueilli par la nation. D'ailleurs la culture de la vigne, dirigée en
+grande partie par des étrangers, est beaucoup mieux entendue dans l'île
+que sur la péninsule voisine. Marsala, Syracuse, Alcamo, Milazzo
+exportent en quantité des vins justement vantés pour leur excellence;
+les pentes méridionales et occidentales de l'Etna, de Catane à Bronte,
+produisent aussi des vins auxquels la chaleur du sol donne un feu
+extraordinaire; seulement, il faut que les cultivateurs aient soin
+d'élever entre les ceps de vigne des buttes de terre qui gardent dans
+leurs interstices l'humidité des pluies et la rendent ensuite aux
+racines durant les sécheresses. L'Angleterre et l'Europe non italienne
+sont les principaux acheteurs des vins de Sicile, ainsi que de tous ses
+autres produits agricoles, les huiles, les amandes, le coton, le safran,
+le sumac et la manne, distillée, comme celle des Calabres, par une
+espèce de frêne. Les soies grèges, que, de tous les pays d'Europe, la
+grande île méditerranéenne fut la première à produire, prennent aussi le
+chemin de l'étranger. Le royaume italien perçoit les impôts de la
+Sicile, mais les consommateurs anglais et français en payent leur large
+part.
+
+Le grand produit minier de l'île, le soufre, s'expédie aussi presque
+exclusivement sur les marchés étrangers, où il se vend à un prix
+très-élevé, à cause du monopole commercial que possèdent les «soufriers»
+de la Sicile. La teneur des gisements varie beaucoup; dans quelques
+roches, elle est d'un quart; mais lors même qu'elle est seulement de 5
+ou 6 p. 100, il suffit d'approcher une lampe allumée des parois de la
+mine pour la faire bouillir comme de la poix. Ce procédé si simple de la
+cuisson est celui que l'on emploie pour obtenir le soufre à l'état
+purifié. Les blocs extraits de la mine sont entassés en plein air et
+subissent pendant un temps plus ou moins long l'action destructive des
+intempéries, puis les débris du minéral sont disposés en tas sur la
+flamme des fourneaux. La pierre se délite et le soufre fondu descend
+dans les moules préparés pour le recevoir. Bien que ces procédés, suivis
+conformément à la routine traditionnelle, laissent perdre environ le
+tiers du soufre contenu dans la roche, cependant les produits annuels
+sont des plus rémunérateurs, et ils ne peuvent manquer de s'accroître, à
+mesure que les procédés d'extraction seront améliorés et que de faciles
+routes d'accès seront ouvertes. Actuellement, l'île fournit à l'Europe
+environ deux cent mille tonnes de soufre par an, plus des deux tiers de
+la quantité nécessaire à l'industrie. On a calculé que les gisements
+connus de la Sicile renferment encore de quarante à cinquante millions
+de tonnes de soufre; en maintenant leur taux de production, elles ne
+seraient pas encore épuisées à la fin du vingt et unième siècle. Dans
+certaines contrées de la Sicile, notamment au nord de Girgenti, des
+villages sont construits en plâtre sulfureux, l'atmosphère est en tout
+temps imprégnée de l'odeur du soufre.
+
+Le sel gemme, qui se trouve dans les mêmes formations que le soufre,
+suffirait aux besoins de l'Europe pendant un espace de temps bien plus
+considérable encore, car dans le centre de l'île des collines entières
+sont composées de ce minéral; mais le sel n'est point une substance
+rare, et sur ses côtes mêmes la Sicile possède des plages très-étendues
+où les sauniers n'ont qu'à ramasser en tas les cristaux fournis
+gratuitement par la Méditerranée, A l'extrémité occidentale de l'île,
+Trapani possède un vaste territoire entièrement composé de marais
+salants, alternativement inondés et blancs de sel; les navires de
+Norvége et de Suède viennent y prendre leurs chargements, C'est aussi
+dans les parages de Trapani que la mer fait croître pour les pêcheurs le
+meilleur corail des côtes siciliennes. Les thons, dont la pêche a
+beaucoup plus d'importance, viennent surtout se faire prendre dans les
+grandes baies qui découpent le littoral entre Palerme et Trapani, tandis
+que l'espadon se capture dans le détroit de Messine. Les mers de Sicile
+sont fort poissonneuses, et les insulaires se vantent d'être les
+pêcheurs les plus habiles de la Méditerranée occidentale.
+
+Récemment encore, les chemins de la mer étaient presque les seuls que
+connussent les Siciliens voyageurs; c'est à la dernière extrémité
+seulement qu'ils se décidaient à se rendre d'un port à un autre en
+prenant la voie de terre. On peut en juger par ce fait qu'en 1866 la
+seule route carrossable de l'île, celle qui mettait en communication
+Messine avec Palerme, par Catane et Leonforte, n'était pas même
+parcourue annuellement par quatre cents voyageurs. Encore de nos jours,
+l'état de la viabilité est tout à fait primitif dans la plus grande
+partie de l'île; de très-importantes mines de soufre et de sel ne
+communiquent avec la mer que par les sentiers de mulets, et les
+habitants mêmes du pays s'opposent à la construction des routes, de peur
+que l'industrie des âniers employés au transport ne soit compromise par
+l'introduction de nouveaux véhicules. Le chemin qui réunit le port
+commerçant de Terranova à la ville de Caltanissetta est resté plus de
+vingt années en construction, et pourtant c'était la seule route qui mît
+le littoral en rapport avec les campagnes de l'intérieur. Le réseau de
+chemins de fer qui doit rejoindre les trois côtés du triangle sicilien,
+mais auquel on travaille avec une extrême lenteur, remédiera en partie à
+ce manque de routes et donnera un essor considérable au commerce de
+l'île[118]. Déjà les tronçons terminés, dont la longueur totale est
+d'environ 400 kilomètres, servent à un mouvement d'échanges de quatre à
+cinq fois plus élevé en proportion que celui des lignes de la Calabre.
+
+[Note 118: Commerce de la Sicile, comparé à celui de l'Italie:
+
+1854. Sicile 60,000,000 fr. Italie 1,000,000,000 fr.
+1807. 150,000,000 fr. » 1,802,000,000 »
+1873. 550,000,000 fr. x 2,600,000,000 »
+]
+
+La capitale de la Sicile, Palerme «l'heureuse», est l'une des
+principales cités de l'Italie; sous la domination arabe, elle dépassait
+toutes les villes de la Péninsule par le nombre de ses habitants, et
+maintenant elle n'est distancée en population que par Naples, Milan et
+Rome; chaque nouveau recensement témoigne de ses progrès rapides. Nulle
+ville d'Europe ne jouit d'un plus délicieux climat, nulle n'est plus
+charmante à voir de loin et ne repose mieux dans un nid de verdure et de
+fleurs. Ses monts superbes, aux flancs nus, à la base percée de grottes,
+encadrent un merveilleux jardin, la fameuse «Conque d'or», au milieu de
+laquelle se montrent les tours et les dômes, les fûts à éventail des
+palmiers, les branchages étalés des pins, et que domine au sud la masse
+énorme des églises et des couvents de Monreale. Une seule ville
+sicilienne peut se comparer à Palerme pour la beauté, sa voisine
+Termini, qui mérite vraiment l'épithète de la «splendidissime» dont elle
+se gratifie. Cette antique cité grecque, où jaillissent les eaux
+thermales qui rendirent aux membres du divin Hercule la force et la
+souplesse, s'étale en amphithéâtre sur les pentes d'une terrasse qu'un
+isthme verdoyant relie à la superbe montagne de San Calogero, rayée de
+sillons blanchâtres et flanquée de contre-forts herbeux. C'est un
+admirable paysage, complétant à l'est le tableau presque incomparable
+qui se déroule à l'ouest jusqu'au Monte Pellegrino de Palerme, par les
+jardins de Bagaria et le promontoire qui porta la cité phénicienne de
+Solunto.
+
+La splendeur des campagnes contraste avec la misère et la laideur de la
+plupart des quartiers de la capitale. Palerme a des édifices somptueux;
+elle a sa cathédrale si richement décorée et couverte de sculptures du
+fini le plus admirable; elle a, dans le palais royal, sa chapelle
+Palatine, monument unique dans son genre, entièrement revêtu de
+mosaïques et réunissant à la fois, par une combinaison des plus
+harmonieuses, les diverses beautés de l'art byzantin, de l'art mauresque
+et du roman; par son église de Monreale, ville assez rapprochée pour
+mériter le nom de faubourg, Palerme peut opposer à Ravenne un ensemble
+prodigieux de tableaux en mosaïque; mais en outre de ces édifices, de
+palais d'architecture arabe, de quelques monuments modernes et des deux
+grandes rues qu'un gouverneur espagnol a fait croiser à angle droit au
+centre mathématique de Palerme, afin de tracer ainsi le signe de la
+croix sur la ville entière, la cité populeuse n'offre guère que de
+sombres ruelles et des maisons sales et branlantes, aux fenêtres
+pavoisées de guenilles. Naguère Palerme ne méritait point son nom grec
+de «port de tous les peuples». Enserrée de montagnes et privée de
+communications faciles avec l'intérieur, elle n'avait de trafic avec
+l'étranger que pour sa consommation locale et les produits de ses
+pêcheries et de son merveilleux jardin. D'un tiers plus peuplée que
+Gênes, elle est encore deux fois moins commerçante; mais l'activité de
+son port s'accroît rapidement.
+
+[Illustration: PALERME ET LE MONTE PELLEGRINO. Dessin de Taylor, d'après
+une photographie de Lévy et Cie.]
+
+[Illustration: N° 104.--TRAPANI ET MARSALA.]
+
+En proportion du nombre de leurs habitants, les deux ports occidentaux
+de l'île, Trapani, antique cité carthaginoise comme Palerme elle-même,
+bâtie sur une péninsule qui s'avance en forme de faux dans la mer, et
+Marsala, la ville aux vins fameux, ont une vie commerciale supérieure à
+celle de leur capitale. Quoique presque entièrement dépourvue de routes
+de communication avec l'intérieur de l'île, Trapani possède un mouvement
+d'échanges fort considérable; elle exploite très-activement, nous
+l'avons vu, les salines des environs, qui sont parmi les plus étendues
+de tout le littoral de la Méditerranée[119], elle s'occupe avec succès
+de la pêche du thon et du corail, des éponges même, et ses artisans sont
+fort habiles comme fabricants de toiles et de lainages, polisseurs de
+marbres et d'albâtre, monteurs de corail et bijoutiers. Quand Trapani
+sera réunie à Messine par un chemin de fer continu et deviendra ainsi la
+tête de ligne de tout le réseau européen vers l'Afrique, elle sera
+peut-être le principal marché d'échanges entre l'Europe et la Tunisie:
+l'excellence de son port, profond de 4 à 7 mètres, et de sa rade, bien
+abritée par le groupe des îles Ægades, lui permet cette ambition,
+justifiée surtout par l'énergie traditionnelle de ses habitants. Le port
+de Mazzara, ancienne capitale de la province ou «val» de Mazzara, et
+débouché des deux villes importantes de Castelvetrano et de Salemi, aux
+campagnes ombreuses, se trouve, il est vrai, à proximité plus grande de
+la Tunisie, mais il n'offre aux navires qu'un abri précaire. Quant à
+Marsala, la _Mars-et-Allah_ ou «havre de Dieu» des Arabes, son port,
+comblé par Charles-Quint, par crainte des incursions barbaresques, et
+transformé pendant trois siècles en un étang malsain, n'a été
+reconstruit que tout récemment et n'est pas assez profond pour servir au
+grand commerce; il ne sert qu'à l'expédition du sel et des vins du pays,
+si appréciés dans la Grande-Bretagne et en France. Marsala est bâtie sur
+l'emplacement de l'antique Lilybæum, qui aurait eu, suivant Diodore,
+jusqu'à 900,000 habitants dans ses murs; mais ce qui en fait la
+célébrité dans l'histoire moderne est le débarquement de Garibaldi et
+des Mille, en 1860. La ville de Marsala fut le point de départ de
+l'étonnante marche triomphale qui devait se terminer par la bataille de
+Volturne et la prise de Gaëte. Le premier conflit eut lieu près de la
+ville de Calatafimi, sur la route qui mène à Palerme par les villes
+populeuses d'Alcamo, perchée sur une colline de roches arides, roses ou
+d'un brun fauve et de Partinico, située dans une riche «conque» de
+jardins qui s'incline au nord vers le golfe de San Vito et ses pêcheries
+de thons.
+
+[Note 119: Salines de la province de Trapani en 1865:
+
+Trapani 560 hectares. 36,400 tonnes. 400,000 fr.
+Marsala 286 » 18,600 » 205,000 »
+ _______________ ________________ _____________
+ 846 hectares. 55,000 tonnes. 605,000 fr.
+]
+
+Le grand centre commercial de la Sicile, le seul port de l'île qui soit
+un lieu de rendez-vous naturel pour les navires de toutes les nations,
+est Messine «la noble», la ville centrale du bassin de la Méditerranée.
+Messine est l'étape nécessaire de tous les bateaux à vapeur qui
+desservent l'immense commerce maritime entre les pays de l'Europe
+occidentale et les contrées du Levant. Sa rade est d'ailleurs un
+excellent refuge pour les bâtiments, et les vaisseaux du plus fort
+tonnage peuvent y entrer sans crainte[120]. En outre, quand les navires
+venus de la mer Tyrrhénienne n'osent pas, durant les tempêtes, se
+confier aux courants périlleux du détroit, ils ont le sûr avant-port que
+leur offre Milazzo, débouché des riches et populeuses campagnes de Patti
+et de Barcellona; une péninsule recourbée, percée de grottes qui,
+d'après la légende homérique, servaient d'étables aux boeufs du Soleil,
+ancêtres des grands boeufs roux de l'île, se prolonge en cet endroit
+vers le groupe des îles Eoliennes et défend la rade contre les vents
+dangereux de l'ouest. Le port de Messine, formé par une plage basse qui
+se détache de la rive à angle droit et se recourbe en pleine mer comme
+une faucille,--d'où le nom de Zancle donné à la cité,--est si
+heureusement disposé par la nature, que les brise-lames sembleraient en
+avoir été construits par l'homme; les anciens y voyaient la faux que
+Saturne, le père des dieux, avait laissé tomber dans la mer d'Ionie.
+Malheureusement, Messine est exposée aux vents du nord et du sud; en
+outre, elle se trouve située sur la ligne de jonction qui réunit les
+deux foyers volcaniques de la Sicile et de l'Italie méridionale, et
+peut-être que sa position dans l'espèce de fossé formé par le détroit
+contribue encore à augmenter le danger. Peu de cités en Europe sont plus
+directement menacées que Messine par les tremblements du sol. On y voit
+encore quelques traces de la terrible secousse de 1783, qui coula tous
+les navires du port, sapa par la base les palais du rivage et fit périr
+plus de mille personnes sous les décombres ou dans les eaux. De
+premières secousses prémonitoires avaient donné à presque tous les
+Messinois le temps de s'enfuir.
+
+[Note 120:
+
+Ports de Sicile ayant un mouvement de navigation de plus de 70,000
+tonneaux, en 1875:
+
+Messine 10,865 nav. 1,648,650 tonn.
+Palerme 10,434 » 1,507,000 »
+Catalane 5,860 » 535,750 »
+Trapani 6,499 » 368,000 »
+Porto-Empedocle (Girgenti) 2,466 » 307,150 »
+Licala 1,595 » 195,000 »
+Syracuse 1,880 » 180,000 »
+Terranova 1,447 » 111,900 »
+Marsala 2,064 » 104,000 »
+Sciasca 761 » 88,000 »
+Milazzo 1,190 » 85,000 »
+Cefalu 841 » 70,600 »
+Riposts (Giarre) 1,701 » 70,200 »
+
+Sicile entière, avec les Ægades et les îles Eoliennes
+ 70,974 nav. 5,942,700 tonn.
+]
+
+Catane, la «Sous-Etnéenne», car tel est le sens de son nom grec, est
+menacée comme Messine, non-seulement par les tremblements de terre, mais
+aussi par les coulées de lave. Comme Messine, elle est également une
+ville de grande prospérité commerciale: elle a la surabondance de ses
+produits agricoles comme ses voisines situées à la base du volcan:
+Aci-Reale, entourée de ses bois d'orangers; Giarre, aux longues rues où
+flotte une poussière couleur de rouille; Paterno, riche en sources
+thermales; Aderno, dressée sur son haut rocher de lave; Bronte, à
+l'étroit entre deux coulées de scories; Randazzo, que dominent encore de
+vieux édifices normands. Mais Catane possède en outre le monopole pour
+l'exportation de toutes les denrées de l'intérieur de l'île; c'est le
+chef-lieu des districts orientaux, les plus riches et les plus
+civilisés, la gare centrale des chemins de fer de l'île et le point de
+jonction des routes carrossables les plus nombreuses; aussi le port, que
+lui donna un courant de lave au milieu du seizième siècle, et que
+rétrécit ensuite la grande coulée de 1669, est-il tout à fait
+insuffisant et l'on s'occupe maintenant de l'agrandir au moyen de
+brise-lames et de jetées.
+
+Il est tout naturel que dans une île dont aucune localité ne se trouve à
+plus de 60 kilomètres de la mer à vol d'oiseau, les grandes villes aient
+toutes obéi à la force d'attraction du commerce pour s'établir sur les
+rivages. Cependant plusieurs agglomérations de quelque importance ont dû
+se former aussi dans l'intérieur, au milieu des campagnes les plus
+fertiles et aux points de croisement, sinon des routes, du moins des
+voies naturelles de trafic. Ainsi, Nicosia, la ville lombarde, située au
+débouché méridional des montagnes de Madonia, est le lieu de passage
+forcé entre la riche plaine de Catane et les villes du nord de la
+Sicile. De même, Corleone est l'étape intermédiaire entre Palerme et les
+côtes du versant africain. Castro-Giovanni, l'antique Enna, occupe
+également une de ces situations privilégiées, car elle s'élève presque
+au centre géométrique de la Sicile, sur un plateau d'où l'on contemple
+un immense horizon et que les anciens disaient être «l'ombilic» de la
+Sicile: près de la ville, les habitants montrent encore une grosse
+pierre qu'ils disent être l'autel de Cérès. Piazza Armerina
+«l'opulentissime» et Caltagirone, dite _la gratissima_, à cause de la
+fécondité de ses campagnes, sont toutes les deux plus populeuses que la
+cité centrale de la Sicile, et font un commerce assez actif par
+l'entremise de Terranova, bâtie, au milieu des champs Géloïques, si
+célèbres par leur fécondité sur l'emplacement de l'antique Gela et avec
+les débris de ses temples et de ses palais. Plus à l'ouest,
+Caltanissetta, chef-lieu de la province de son nom, et sa voisine
+Canicatti, à peine moins peuplée, alimentent de leurs denrées
+d'exportation la rade fort commerçante de Licata.
+
+Vers le sommet de l'angle méridional de la Trinacrie, les groupes de
+population éloignés de la mer sont également en assez grand nombre. Les
+deux villes importantes de Modica et de Ragusa sont à quelques
+kilomètres l'une de l'autre; Spaccaforno et Scicli, plus voisines de la
+mer, ne sont chacune qu'à une quinzaine de kilomètres de Modica; vers
+l'ouest, l'industrieuse Comiso, entourée de champs de coton, et
+Vittoria, dont les plaines salines fournissent en abondance au commerce
+de Marseille la cendre de soude, ne sont séparées que par la vallée où
+coule parfois la rivière Hipparis, célébrée par Pindare. Noto, ancien
+chef-lieu de la province que forme la partie méridionale de la Sicile,
+est bâtie, comme presque toutes les cités de cette partie de l'île, à
+une certaine distance du rivage; mais sa ville jumelle, Avola, s'élève
+au bord de la mer Ionienne. Noto et Avola ont été toutes les deux
+renversées par le tremblement de terre de 1693, et toutes les deux se
+sont reconstruites avec une régularité géométrique, à plusieurs
+kilomètres de l'endroit qu'elles occupaient jadis. Les campagnes
+d'Avola, quoique peu fertiles naturellement, sont parmi les mieux
+cultivées de la Sicile: c'est la seule région de l'Italie où la
+production de la canne à sucre ait jamais eu quelque importance
+industrielle.
+
+Au nord de l'arète principale des collines qui vont en s'abaissant vers
+l'angle méridional de la Sicile, d'autres villes enferment dans leurs
+murs toute la population agricole de la contrée. Lantini est l'antique
+Leontium, qui se vantait d'être la plus ancienne cité de toute la
+Sicile, et dont les habitants montrent les grottes qu'ils disent avoir
+été les demeures des Lestrygons anthropophages; elle n'est aujourd'hui
+qu'une pauvre cité rebâtie en entier depuis le tremblement de terre de
+1693. Militello s'est relevée depuis la même époque, et Granmichele a
+été fondée au dix-huitième siècle pour recueillir les habitants de la
+ville d'Occhialà, également démolie par les secousses du sol. Vizzini et
+Licodia di Vizzini sont remarquables surtout par leurs coulées de lave
+alternant avec des lits de fossiles marins, et Mineo est voisine du
+petit cratère de la mare des Palici. Les chants populaires de Mineo sont
+fameux dans toute la Sicile: dans un jardin des environs se trouve une
+pierre merveilleuse, la «pierre de la poésie»; tous ceux qui viennent la
+baiser, dit la légende, se relèvent poètes.
+
+[Illustration: N°. 105.--PORT DE SYRACUSE.]
+
+La partie méridionale de la Sicile, si riche en centres agricoles, est
+au contraire fort pauvre en ports naturels; sur la mer d'Afrique elle
+n'avait naguère que des rades ouvertes et des plages basses; mais sur la
+mer Ionienne elle a deux havres sûrs, ceux d'Agosta et de Syracuse, qui
+se ressemblent d'une manière étonnante par la forme générale de leurs
+contours et par la position des villes insulaires qui les dominent.
+Agosta ou Augusta, héritière de la cité grecque de Megara Hyblæa, n'est
+plus qu'une ville militaire assiégée par la fièvre; Syracuse, l'antique
+cité dorienne, qui fut pour un temps la ville la plus populeuse et la
+plus riche de tout le bassin de la Méditerranée, n'a plus d'autre rang
+que celui de simple chef-lieu de sa province. Cette ville, qui célébrait
+encore au siècle dernier sa grande victoire sur Athènes, n'est qu'une
+ruine; son port «marmoréen», jadis entouré de statues, ne reçoit plus
+que des canots, et son grand port, qui pouvait contenir des flottes et
+où se livrèrent des batailles navales, est presque désert. Ce qui reste
+de la ville est entièrement enfermé dans l'îlot d'Ortygie, que des
+fortifications, un fossé en partie artificiel, et malheureusement aussi
+les marécages insalubres de Syraka, qui ont donné leur nom à là cité,
+séparent de la terre de Sicile: c'est là, sur cette petite colline,
+achetée jadis pour un gâteau de miel, que se groupe toute la population.
+La vaste péninsule où s'étendait jadis la ville proprement dite n'a plus
+d'habitants sur ses roches calcaires, si ce n'est quelques fermiers dans
+les maisons de campagne qui bordent les canaux d'arrosage. Des colonnes
+dressées au bord de l'Anapus, issu de la fontaine de Cyane, ou
+«l'Azurée», les fortifications des Épipoles et d'Euryelum, bâties par
+Archimède et connues aujourd'hui sous le nom bien mérité de Belvédère,
+des restes de bains nouvellement découverts, un autel énorme de cent
+quatre-vingt-quinze mètres de longueur, sur lequel les prêtres faisaient
+rôtir et monter en fumée toute une hécatombe, un amphithéâtre, un
+théâtre admirable où vingt-quatre mille spectateurs, assis sur leurs
+sièges de pierre, pouvaient embrasser d'un coup d'oeil la ville entière,
+ses temples et ses flottes, tels sont les débris grandioses, des
+édifices élevés jadis par les Syracusains. Mais rien ne donne une idée
+plus grande de ce que fut autrefois la cité populeuse que les profondes
+carrières ou _latomie_ (_lautumiæ_), taillées parles esclaves, et les
+allées souterraines des catacombes, où furent ensevelis des millions de
+cadavres, dont il ne reste plus rien: ces galeries, plus considérables
+que celles de Naples mêmes, et beaucoup plus régulières, ne sont
+déblayées que sur une faible partie de leur étendue et des fouilles
+ultérieures nous tiennent peut-être en réserve d'importantes
+découvertes. Jadis, le sommet de l'îlot d'Ortygie, ainsi nommé en
+souvenir de la Délos des Cyclades, était couronné par une acropole où se
+dressait un temple de Minerve, rival du Parthénon d'Athènes, et que les
+marins sortis du port devaient contempler en tenant dans la main un vase
+plein de charbons ardents pris sur l'autel de Jupiter. Ce temple existe
+encore en partie; mais, chose douloureuse à dire, ses belles colonnes de
+marbre ont disparu sous un masque de moellons et de mortier qui sert de
+muraille à une église du plus mauvais goût; le monument est toujours là,
+mais les modernes en ont fait une bâtisse informe.
+
+[Illustration: TEMPLE DE LA CONCORDE, A GIRGENTI. Dessin de Taylor,
+d'après une photographie]
+
+D'autres ruines helléniques, dont quelques-unes sont admirables, font
+rivaliser la Sicile, aux yeux de l'artiste, avec la Grèce elle-même; les
+temples y sont même plus nombreux que dans la mère patrie. Girgenti,
+l'antique Acragas ou Agrigente, qui eut, comme Syracuse, des habitants
+par centaines de milliers, et qui de nos jours est non moins déchue que
+Syracuse, possède les ruines et les vestiges d'au moins dix édifices
+sacrés, dont l'un, celui de Jupiter Olympien, le plus grand de toute la
+Sicile, a servi à la construction du môle de Girgenti; un autre, celui
+de la Concorde, est le mieux conservé de tous les temples grecs en
+dehors de l'Hellade. La ville actuelle n'occupe que l'emplacement de
+l'ancienne acropole, sur une assise de grès coquillier, d'où l'on voit
+le sol s'abaisser en forme de marches vers la mer. Son principal
+édifice, la cathédrale, a pris, au sommet de la colline, la place du
+temple de Jupiter Atabyrios, dont les débris ont servi à la construction
+du monument moderne; même ses fonts baptismaux sont un sarcophage
+antique devenu fort célèbre par les recherches et les discussions des
+archéologues: il représente les amours de Phèdre et d'Hippolyte. Jadis
+Agrigente descendait jusqu'à trois kilomètres de la mer: ce sont les
+grands temples qui indiquent la limite méridionale de l'ancienne
+enceinte. Le port actuel, auquel on a donné le nom de Porto-Empedocle,
+en l'honneur de l'un des enfants les plus illustres de la cité fameuse,
+est situé à l'ouest de l'ancien port hellénique ou _emporium_, à six
+kilomètres de la ville; c'est d'ailleurs l'escale de la côte du sud où
+le mouvement des échanges est le plus actif; elle exporte une grande
+quantité de soufre.
+
+[Illustration: N° 106.--GIRGENTI, PORTO-EMPEDOCLE ET LES MACCALUBE.]
+
+Plus à l'ouest, une autre ville de commerce maritime et de pêche,
+Sciacca, l'une des localités de la Sicile les plus fréquemment remuées
+par les secousses du sol, se dit aussi l'héritière d'une vieille cité
+grecque, Selinus ou Sélinonte, quoique celle-ci s'élevât jadis à
+vingt-cinq kilomètres plus à l'ouest sur la côte, au sud de
+Castelvetrano. Il ne reste plus de Sélinonte que des ruines, mais des
+ruines énormes, qui de loin ressemblent à des tours. Les sept temples
+qui s'élevaient sur les bords du détroit d'Afrique ont été tous presque
+entièrement renversés par les tremblements de terre, sinon par les
+hommes, mais ils présentent encore des restes du style dorique le plus
+pur; les métopes de trois temples, appartenant à trois âges différents,
+sont conservées au musée de Palerme, dont elles ont formé le premier
+noyau et dont elles sont encore l'ornement par excellence.
+
+Sur le versant opposé de l'île, Ségeste n'est plus; mais, au milieu du
+désert pierreux où elle se trouvait jadis, s'élève un temple
+parfaitement intact, quoique non encore complètement achevé, que le
+silence et la solitude rendent d'autant plus auguste. Et combien
+d'autres restes moins importants de l'art grec offre encore la Sicile,
+sans compter les immenses nécropoles de Pantalica, de Palazzolo,
+d'Ispica, dans la partie sud-orientale de l'île, et les monuments
+romains où persiste l'influence de l'art grec, tels que le théâtre de
+Tyndaris, en face des îles Éoliennes, et celui bien autrement beau de
+Taormine, en vue du cône de l'Etna! Le contraste est grand entre ces
+étonnantes ruines du passé de la Sicile et tous les monuments élevés
+depuis par les Byzantins et les Arabes, les Normands, les Espagnols et
+les Napolitains. Ce n'est point de progrès, mais d'une lamentable
+décadence que témoigne cette étude comparée des édifices. Hélas! que
+sont les Syracusains de nos jours en comparaison des concitoyens
+d'Archimède!
+
+En Sicile, peut-être mieux encore qu'en Ligurie, en Provence et en
+Catalogne, les villes offrent des exemples frappants de ce phénomène de
+déplacement graduel qu'amènent avec eux les changements des moeurs et du
+milieu [121]. Au temps de leur puissance, les vieilles cités grecques
+pouvaient descendre hardiment vers les plages; mais quand vinrent les
+dangers incessants de guerre et de rapine, surtout au moyen âge, quand
+les corsaires barbaresques écumaient les mers environnantes et que le
+brigandage régnait dans l'intérieur de l'île comme la piraterie sur les
+plages, presque toutes les villes siciliennes avaient escaladé les
+hauteurs, et leurs bas faubourgs, tombés en ruines, avaient fini par
+disparaître. Girgenti en est un exemple. Quelques villes sont même
+dressées sur des forteresses naturelles presque inexpugnables sans le
+secours de l'art. Telle est Centuripe ou Centorbi, qui s'allonge sur le
+taillant même d'une arête de rochers, immédiatement à l'ouest du Simeto
+et des laves de l'Etna; telle est aussi, dans son enceinte de murs
+antiques, San Giuliano, la ville'd'Astarté, puis de Vénus, qui, du haut
+de sa pyramide de 700 mètres de hauteur, riche en veines de métal,
+domine la mer de Trapani. Mais, grâce au retour de la paix, les
+habitants se fatiguent de leurs escalades et de leurs descentes
+journalières, et là où les marécages n'ont pas envahi les terres basses,
+ils abandonnent leurs aires d'aigle pour se loger au bord de la mer ou
+sur les routes qui passent dans la plaine. Sur toute la côte
+septentrionale, de Palerme à la pointe de Messine, chaque _marina_, de
+la plage s'agrandit peu à peu aux dépens du _borgo_ de la crête, et
+l'ancienne ville unit par se transformer en ruines se dressant comme un
+amas de rochers blancs sur des roches plus grises: c'est un squelette de
+ville se dressant au-dessus de la cité vivante. Cefalù, le Kephaladion
+des Grecs, présente, mieux que toute autre ville sicilienne, le bizarre
+contraste de ses deux emplacements successifs. En bas est la ville
+actuelle, blottie à la base du promontoire, sur un étroit talus de
+débris; en haut, tout le pourtour de la roche est encore festonné d'une
+muraille à créneaux, mais sur le plateau même il ne reste plus que des
+pâtis pierreux; tout édifice a disparu, si ce n'est pourtant un petit
+temple cyclopéen, le plus vénérable débris de la Sicile par son
+ancienneté, ruine de trente siècles, que n'a pu encore ronger le temps.
+
+[Note 121: Communes (ville et banlieue) de la Sicile ayant plus de
+15,000 habitants en 1871:
+
+Palerme (Palermo).... 219,000 hab.
+Messine (Messina).... 112,000 »
+Catane (Catania)..... 84,000 »
+Aci-Reale............ 36,000 »
+Marsala.............. 34,000 »
+Trapani.............. 33,500 »
+Modica............... 33,000 »
+Caltanissetta........ 26,500 »
+Caltagirone.......... 26,000 »
+Termini.............. 26,000 »
+Piazza Armerina...... 22,100 »
+Syracuse (Siracusa).. 21,500 »
+Alcamo............... 21,000 »
+Canicatti............ 21,000 »
+Agrigente (Girgenti). 20,500 »
+Barcellona........... 20,500 »
+Castelvetrano........ 20,500 »
+Partinico............ 20,000 »
+Alcamo............... 19,500 »
+Licata............... 16,500 »
+Corleone............. 16,200 »
+Vittoria............. 16,000 »
+Comiso............... 15,800 »
+Paterno.............. 15,300 »
+Nicosia.............. 15,000 »
+Sciacca.............. 15,000 »
+Noto................. 15,000 »
+]
+
+
+ILES ÉOLIENNES.
+
+Les îles Éoliennes ou de Lipari, quoique séparées de la Sicile par un
+détroit de plus de 600 mètres de profondeur, peuvent être considérées
+comme une dépendance de la grande île: ce sont, disait-on, de petits
+volcans nés à l'ombre de l'Etna. Situées en partie sur la ligne de
+jonction qui réunit au Vésuve la haute montagne fumante de la Sicile,
+elles appartiennent probablement à la même ère de formation, et ne sont
+peut-être que les évents distincts d'un seul et même foyer sous-marin
+ayant crevassé en trois fissures étoilées le fond de la mer
+Tyrrhénienne. Chacune des îles n'est qu'un amas de débris rejetés,
+laves, cendres ou pierres ponces; toutes ont gardé leur aspect de
+volcans solitaires ou agglutinés en groupes; deux îles même, Vulcano et
+Stromboli, sont encore dans leur période d'activité, et leurs flammes,
+leurs fumées ondoyantes servent toujours d'indices aux marins et aux
+pêcheurs pour leur faire pressentir les changements de température et
+les variations du vent. Il est très-probable que les divers phénomènes
+volcaniques, interprétés avec intelligence pour la prédiction du temps,
+ont été la raison qui a fait mettre l'archipel sous l'invocation d'Éole;
+c'est là que le dieu se révélait aux matelots. L'île de Lipari est à la
+fois la plus étendue du groupe et celle qui se trouve au centre de
+divergence des crevasses sous-marines. Elle est aussi de beaucoup la
+plus populeuse et renferme à elle seule les trois quarts des habitants
+de l'archipel. Sur la rive orientale, une ville considérable s'élève en
+un double amphithéâtre, aux deux pentes d'un promontoire que couronne un
+vieux château. Une plaine bien cultivée en oliviers, en orangers, en
+vignes, qui donnent d'excellents produits, s'étend autour de la ville;
+les déclivités des montagnes environnantes sont elles-mêmes couvertes de
+champs jusqu'au voisinage du sommet. Comme en Sicile-même, la population
+s'est recrutée des éléments les plus divers depuis l'époque où des
+colons grecs de Rhodes, de Cnide et de Sélinonte sont venus conclure
+alliance avec les autochthones, et maintenant plus que jamais le sang
+des Lipariotes se renouvelle constamment par suite du va-et-vient que
+produit le commerce et de l'arrivée de nombreux bannis de la Calabre,
+anciens brigands devenus de tranquilles bourgeois de l'île. Toute cette
+population peut multiplier en paix dans la petite île, car les volcans
+de Lipari sont en repos depuis plusieurs siècles: c'est là probablement
+ce que signifie la légende des Lipariotes, d'après laquelle San Calogero
+aurait chassé les diables de leur île pour les enfermer dans les
+fournaises de Vulcano; on peut en inférer que la fin des éruptions date
+de l'établissement du christianisme à Lipari, vers le sixième siècle.
+L'activité souterraine dont les deux centres principaux étaient le Sant'
+Angelo et le Monte della Guardia, ne se manifeste plus que par des
+sources thermales et par des exhalaisons de vapeurs chaudes, que l'on
+utilise depuis l'antiquité pour la guérison des maladies. Cependant le
+sol de l'île est encore fréquemment secoué. Le tremblement de terre de
+1780 fut si violent, que les habitants effrayés se vouèrent spontanément
+à la Vierge; un an après, Dolomieu les trouva portant tous au bras une
+petite chaîne pour montrer qu'ils s'étaient faits les esclaves de la
+madone «libératrice».
+
+Lipari est une terre promise pour le géologue, à cause de l'extrême
+variété de ses laves. Une de ses hauteurs, le Monte della Castagna, est
+en entier composé d'obsidienne; une autre colline élevée, le Monte ou
+Campo Bianco, consiste en pierres ponces qui de loin ressemblent à des
+champs de neige. De longues coulées pareilles à des avalanches
+remplissent toutes les ravines, du sommet de la montagne au rivage de la
+Méditerranée; dans le voisinage de l'île, les eaux sont parfois
+couvertes de ces pierres flottantes, qui ressemblent à des flocons
+d'écume: on en trouve jusque sur les côtes de la Corse. C'est l'île de
+Lipari qui approvisionne de ponce tous les industriels de l'Europe[122].
+
+[Note 122:
+
+ Superficie. Population en 1871.
+Lipari 32 14,000
+Vulcano 25 100(?)
+Panaria et îlots voisins 20 200
+Stromboli 20 500
+Salina 28 4,500
+Felicudi 15 800
+Alicudi 8 300
+ ________________ ________
+ 148 kil. car. 18,400
+]
+
+Vulcano, au sud de Lipari, contraste étrangement avec l'île riante dont
+la sépare un détroit d'un kilomètre à peine dans sa partie la moins
+large. A l'exception du versant méridional, où les pentes rougeâtres
+sont zébrées de quelques nuances de vert dues aux plants de vignes et
+d'oliviers, Vulcano ne présente aux regards que des scories nues; c'est
+bien ainsi que doit être l'île anciennement consacrée à Vulcain. La
+plupart des roches sont noires ou d'un beau rouge comme le fer, mais il
+en est aussi d'écarlates, de jaunes, de blanchâtres; presque toutes les
+couleurs sont représentées dans ce cirque de l'enfer, moins celle que
+donne la verdure. L'île est double; au nord s'élève le Vulcanello,
+petite montagne d'éruption qui surgit de la mer à une époque inconnue et
+qu'un isthme de cendres rougeâtres réunit au volcan principal vers le
+milieu du seizième siècle. La montagne centrale est percée d'un cratère
+de 2 kilomètres de circonférence, d'où les vapeurs s'échappent en
+tourbillons. L'air est saturé de gaz où domine une odeur sulfureuse
+difficile à respirer. Un bruit incessant de soupirs et de sifflements
+emplit l'enceinte, et de tous les côtés on voit entre les pierres de
+petits orifices d'où s'élancent les vapeurs. Quelques-unes des
+fumerolles ont une température supérieure à 360 degrés. D'autres jets
+moins chauds se font jour en diverses parties de l'île et même jusque
+dans la baie. Des bords du grand cratère, on aperçoit des nuages de
+vapeur qui montent du fond de la mer et se développent en larges volutes
+blanches semblables d'aspect à des boues argileuses. Les éruptions
+violentes sont rares, puisque dans le dix-huitième siècle on n'en a
+compté que trois; la dernière, celle de 1873, s'est produite après un
+repos de cent années. Naguère la population de Vulcano se composait de
+quelques malheureux bannis chargés de recueillir le soufre et l'acide
+borique du cratère et de fabriquer en outre un peu d'alun. Chaque
+semaine on leur portait des vivres de Lipari; mais un Écossais
+entreprenant s'est récemment emparé du grand laboratoire de produits
+chimiques offert par le cratère de Vulcano: il a fondé près du port une
+usine considérable, et quelques arbres plantés autour de sa résidence
+d'architecture mauresque ont changé un peu l'aspect formidable de la
+contrée.
+
+[Illustration: N° 107.--PARTIE CENTRALE DE L'ARCHIPEL ÉOLIEN.]
+
+Moins grande que Lipari et que Vulcano, l'île la plus septentrionale de
+l'archipel, Stromboli, l'antique Strongyle, est de beaucoup la plus
+célèbre, à cause de ses éruptions fréquentes; depuis l'antiquité la plus
+reculée, il est peu de marins qui, passant à sa base, n'en aient vu
+flamboyer la cime. Très-souvent on observe un véritable rhythme dans le
+jeu des bouches du cratère, ouvertes au milieu des trois enceintes
+concentriques, en partie égueulées, qui forment la partie supérieure du
+volcan; de cinq en cinq minutes, et quelquefois plus fréquemment encore,
+les laves se gonflent en ampoules dans la chaudière, puis font explosion
+en lançant dans l'espace des tourbillons de vapeur accompagnés de
+fragments solides. Mais, comme au temps de Strabon, ces éruptions, fort
+agréables à voir à cause de la splendeur de leurs feux, n'ont rien de
+dangereux, et les Stromboliotes vivent sans crainte à la base du volcan,
+sans que jamais leurs vignes et leurs olivettes soient endommagées par
+des coulées de lave; cependant le volcan a eu aussi ses moments
+d'exaspération, car les cendres du Stromboli ont été maintes fois
+portées jusque sur les côtes de Calabre, à la distance de plus de 50
+kilomètres. Il est très-probable que, dans la lutte du feu contre les
+eaux, celles-ci l'ont emporté, car l'îlot de Stromboluzzo, que l'on voit
+se dresser comme un phare au nord de l'île et contre lequel les vagues
+de tempêtes viennent se briser en prodigieuses fusées, faisait autrefois
+partie de la terre voisine; il en a été séparé par les érosions de la
+mer.
+
+Le groupe des îles de Panaria, entre Stromboli et Lipari, a eu également
+à subir beaucoup de changements, s'il est vrai, comme le pensent
+Dolomieu et Spallanzani, que ce soient là les débris d'une île occupant
+jadis tout l'espace où se trouvent les îlots et les bancs de sable de
+Panaria, de Basiluzzo, de Lisca Bianca; le cratère commun se serait
+ouvert dans le voisinage de l'île de Dattilo; une source d'eau chaude et
+de temps en temps quelques bouillonnements de l'eau marine
+témoigneraient d'un reste d'activité. Du temps de Strabon, il n'était
+pas rare de voir dans ces parages des flammes courir à la surface de la
+mer. Le géographe grec raconte aussi qu'une île de lave, dont l'ancienne
+position n'est pas identifiée, fit son apparition dans le groupe de
+Lipari. Quelques jets de vapeur émis par les rochers de la côte
+sicilienne, entre Milazzo et Cefalù, semblent provenir aussi du foyer de
+laves du groupe éolien.
+
+Quant aux îles occidentales de l'archipel, Salina, nommée par les Grecs
+la Jumelle (Didyme) à cause de sa double cime, Felicudi, formée comme
+Vulcano d'un grand volcan se rattachant à un petit cône par un mince
+pédoncule, Alicudi, cime d'une régularité parfaite, qui de loin
+ressemble à une tente posée au bord de l'horizon, ces terres sommeillent
+depuis l'époque historique, mais rien ne prouve que ce repos soit
+définitif. L'île d'Ustica, située au nord du littoral de Palerme, est
+également tranquille, quoiqu'elle soit aussi d'origine volcanique, et
+qu'elle se trouve probablement à l'extrémité de la crevasse profonde
+d'où se sont élevées les îles de Lipari. Ustica, perdue pour ainsi dire
+au milieu de la mer, est un terrible lieu d'exil, l'un des plus redoutés
+des bannis de la Péninsule. A une petite distance au nord-ouest est
+l'îlot désert de Medico, l'antique _Osteodes_ où blanchirent les os des
+mercenaires abandonnés par les Carthaginois à la mort de la faim.
+
+
+ILES ÆGADES ET PANTELLARIA.
+
+La partie occidentale de la Sicile ne se termine pas comme les deux
+autres angles de la Trinacrie par d'étroits promontoires s'allongeant en
+péninsules, mais elle s'émousse en un large musoir qui semble se
+continuer en pleine mer par des fonds bas, des bancs de sable, des
+écueils, des rochers émergés et des îles calcaires de même formation que
+la grande terre voisine: ce sont les Ægades, c'est-à-dire les îles des
+Chèvres, ainsi nommées, comme tant d'autres îles de la Méditerranée, à
+cause des animaux qui bondissent sur leurs escarpements. La plus grande
+des Ægades, Favignana, près de laquelle les Romains remportèrent la
+victoire navale qui mit un terme à la première guerre punique, est en
+partie bordée de falaises dont les grottes renferment des amas de
+coquillages et d'ossements rongés, mêlés à des armes et des ustensiles
+de pierre qu'y ont laissés les 'contemporains du mammouth et du grand
+ours des cavernes. Dans ce labyrinthe de terres, de récifs et de bancs
+qui s'avance au large de la Sicile, entre la mer Tyrrhénienne et la mer
+d'Afrique, se heurtent souvent les vents contraires; la force des vagues
+y est tout particulièrement redoutable; en outre, des phénomènes
+irréguliers de marée, ou peut-être des pressions inégales de
+l'atmosphère déterminent dans ces parages la formation de courants
+périlleux. Les brusques dénivellations des eaux, connues dans l'archipel
+sous le nom de _marubia_ ou de «mer ivre» (_mare ubbriaco?_), ont
+souvent causé des naufrages.
+
+Au sud du grand banc de l'Aventure, qui de la côte de Mazzara s'étend
+vers l'Afrique, une île assez vaste s'élève au milieu du détroit qui
+réunit la Méditerranée occidentale à la mer d'Orient: c'est Pantellaria.
+Ici recommencent les roches ignées. Comme l'île Giulia, que l'on voit de
+temps en temps dresser, non loin de là, la tête hors des flots,
+Pantellaria est un massif d'éruption volcanique. Elle est riche en
+sources thermales et surtout en jets de vapeur. Une de ses grottes, où
+le gaz des fumerolles s'amasse en abondance, se trouve ainsi transformée
+en une véritable étuve d'une haute température; ailleurs, la quantité
+d'eau qui s'échappe du sol sous forme gazeuse est assez considérable
+pour se déposer en un lac d'une certaine étendue. Située, comme elle
+l'est, au seuil des deux mers, et sur la grande ligne de navigation
+entre l'Orient et l'Occident, Pantellaria n'aurait pu manquer de devenir
+très-populeuse et de prendre une grande importance dans le commerce de
+l'Europe, si elle avait possédé, comme Malte, un bon port de refuge. A
+en juger par les débris qu'on découvre ça et là sur les pentes, l'île
+était autrefois beaucoup plus animée qu'aujourd'hui par le mouvement des
+hommes. On y retrouve encore, au nombre d'un millier peut-être, des
+édifices bizarres qui sont probablement d'anciennes habitations: les
+indigènes leur donnent le nom de _sesi_. Ce sont, comme les _nuraghi_ de
+la Sardaigne, d énormes ruches en pierres non cimentées reposant sur un
+double piédestal formant le rez-de-chaussée et le premier étage;
+quelques-unes de ces antiques masures n'ont pas moins de huit mètres en
+hauteur et de quatorze mètres en largeur. Des fragments d'obsidienne
+taillée trouvés dans une de ces demeures ont fait penser à l'archéologue
+dalla Rosa qu'elles datent de l'âge de pierre.
+
+[Illustration: N° 108.--PROFONDEURS DE LA MÉDITERRANÉE AU SUD DE LA
+SICILE.]
+
+Du sommet de la montagne de Pantellaria, on distingue très-bien, par un
+beau temps, les promontoires de la Tunisie. L'île est, en effet, plus
+rapprochée du continent africain que de la Sicile; cependant, si l'on
+tient compte de la configuration du fond marin, c'est bien à l'Europe
+qu'appartient Pantellaria. On ne peut en dire autant de l'îlot de
+Linosa, groupe de quatre montagnes volcaniques perdu dans la haute mer,
+à l'ouest de Malte, ni surtout des îles «Pélagiques». Quoique Lampedusa
+et son rocher satellite, le Lampione, dépendent tous les deux du royaume
+d'Italie, même de la commune de Licata, néanmoins des sondages qui n'ont
+pas cent mètres de profondeur rattachent ces terres et les bancs
+avoisinants au littoral des Syrtes[123]. Lampedusa et Lampione, «le
+Lampadaire et le Lampion,» doivent leurs noms à des feux que, suivant
+une légende du moyen âge, y allumaient chaque nuit des ermites ou des
+anges, pour guider les navigateurs; de nos jours, la lampe légendaire
+est remplacée par un petit phare qui marque l'entrée du port de
+Lampedusa, où les navires de trois à quatre cents tonneaux peuvent
+trouver un excellent abri contre les vents du nord. Vers la fin du
+dix-huitième siècle, les Russes tentèrent de fonder à Lampedusa un
+établissement maritime, qu'ils auraient fait rivaliser d'importance
+stratégique avec l'île de Malte et d'où ils auraient pu commander à la
+fois sur les deux grands bassins de la Méditerranée; mais ce projet fut
+abandonné, et les Italiens n'y ont point donné suite pour leur propre
+compte.
+
+Des soldats, des condamnés politiques ou civils, des colons faméliques
+parlant l'italien et le maltais, forment le gros de la population des
+îles.
+
+[Note 123: Iles siciliennes de la mer d'Afrique:
+
+ Sommet le plus élevé. Superficie. Population en 1871.
+
+Pantellaria 103 kil. car. 6,000
+Linosa 100 12 » 900
+Lampedusa 100 8 » 600
+]
+
+
+MALTE ET GOZZO.
+
+Quoique appartenant politiquement à la Grande-Bretagne, l'archipel de
+Malte fait incontestablement partie du monde italien, puisqu'il se
+trouve sur le même piédestal de bas-fonds que la Sicile. A. une centaine
+de kilomètres vers l'est se creusent les abîmes les plus profonds de la
+Méditerranée, où la sonde peut descendre jusqu'à trois et quatre mille
+mètres, mais au nord, du côté de la Sicile, les couches d'eau n'ont
+qu'une faible épaisseur; en cet endroit, la mer a déblayé un ancien
+isthme de jonction. D'ailleurs il est évident pour les géologues que la
+terre dont Malte et Gozzo sont les débris s'étendait autrefois sur un
+espace considérable. Parmi les fossiles les plus récents de ses roches
+calcaires, on a trouvé des éléphants de diverses espèces et d'autres
+animaux des régions continentales. De nos jours encore, Malte diminue
+peu à peu; les hautes falaises de ses côtes méridionales, toutes percées
+de grottes, dites _ghar_ dans la langue du pays, s'écroulent çà et là
+sous le choc des vagues et se changent en sable que le flot promène sur
+les grèves.
+
+Placé, comme il l'est, au centre de la Méditerranée, et dans l'espace
+étroit qui sépare la Sicile de la Tunisie, l'Europe de l'Afrique, et
+pourvu d'un meilleur port que Pantellaria, l'archipel maltais ne pouvait
+manquer de devenir une station commerciale importante pour toutes les
+nations qui se sont succédé dans l'empire de la grande mer intérieure.
+Phéniciens, Carthaginois, Romains et Grecs ont été les maîtres de Malte,
+mais, avant eux déjà, d'autres peuples, autochthones ou conquérants,
+avaient habité le pays; des grottes nombreuses, creusées dans les
+rochers, des «tours de géants», et quelques restes de monuments
+bizarres, pareils aux nuraghi de la Sardaigne, et même aux dagobas
+bouddhistes, témoignent encore du long séjour de ces hommes inconnus.
+Peut-être la population maltaise, où se sont mélangés tant d'éléments
+divers, a-t-elle pour souche principale ces anciennes peuplades
+aborigènes; quoi qu'il en soit, elle s'est fortement arabisée pendant la
+domination des Sarrasins. Sa langue même est un italien fort corrompu
+dont le vocabulaire a très-largement emprunté à tous les idiomes et à
+tous les patois des bords de la Méditerranée, mais principalement à
+l'arabe.
+
+Le grand rôle militaire de Malte commença lorsque les chevaliers de
+Saint-Jean de Jérusalem, après leur expulsion de Rhodes en 1522, vinrent
+s'installer dans l'île italienne et en firent le boulevard du monde
+chrétien contre les Turcs et les Barbaresques. Depuis le commencement du
+siècle, Malte, passée aux mains des Anglais, leur sert d'arsenal de
+guerre et de ravitaillement et leur assure la prépondérance navale dans
+la Méditerranée. Ils en ont fait aussi un vaste entrepôt commercial, le
+point d'attache de toutes leurs lignes de bateaux à vapeur, la station
+centrale du réseau télégraphique sous-marin. Malte est comme une tour de
+guet, du haut de laquelle les Anglais surveillent la mer, de Gibraltar à
+Smyrne et à Saïd. L'excellent port de la Valette facilite singulièrement
+le rôle à la fois commercial et militaire que remplit l'île de Malte
+dans le monde méditerranéen. Ce port est double, et chacune de ses
+branches se ramifie en d'autres ports secondaires; des escadres, des
+flottes entières peuvent s'y mettre à l'abri, et des fortifications sans
+nombre, murailles et tours, bastions et citadelles, se dressent de
+toutes parts pour en défendre les approches. Depuis trois siècles on ne
+cesse de travailler à rendre Malte imprenable. En outre, le commerce y
+trouve toutes les facilités désirables pour l'entrepôt des marchandises
+et la réparation des navires. Le plus grand bassin de carénage du monde
+entier se trouve dans le port de Malte[124]. Le commerce de l'île a
+quintuplé pendant les dix dernières années; sa grande importance
+provient surtout des céréales de la Russie et de la Roumanie qu'y
+apportent les navires de la mer Noire et que viennent y prendre des
+bateaux d'Angleterre.
+
+[Note 124:
+
+Mouvement commercial en 1873: 8,408 navires, jaugeant 4,342,000 tonneaux.
+Commerce général des articles soumis à la douane 429,963,500 fr.
+]
+
+[Illustration: No. 108.--PORT DE MALTE.]
+
+Valetta ou la cité Valette, qui contient, avec ses faubourgs, environ la
+moitié de la population de l'île, a gardé son originalité pittoresque,
+en dépit des murs qui l'enserrent et du tracé régulier de ses rues. Les
+hautes maisons blanches, ornées de balcons en saillie et de cages
+vitrées pleines de fleurs, s'élèvent en amphithéâtre sur la pente de la
+colline; des escaliers aux larges dalles en gravissent le versant, de
+palier en palier; de toutes les rues on voit la mer bleue, les grands
+navires immobiles et le fourmillement des barques. Les gondoles, qui
+regardent fixement le voyageur de leurs deux larges yeux peints sur la
+proue, glissent à la surface de l'eau, tandis que de bizarres carrosses,
+dont les roues semblent détachées du coffre, roulent pesamment sur les
+quais. Une foule bariolée de Maltais, de soldats anglais, de matelots de
+tous les pays s'agite dans les rues. Ça et là, quelque femme glisse
+rapidement le long des murailles; comme les femmes de l'Orient chrétien,
+elle est revêtue de la _faldetta_, sorte de domino noir qui cache ses
+autres vêtements, souvent somptueux, et qui lui sert à masquer ou à
+révéler coquettement son visage, mais qui la rend chauve avant le temps,
+à cause du froissement incessant de la soie sur les cheveux.
+
+En dehors de la ville, Malte, «l'île de Miel,» n'offre qu'un triste
+séjour. Les campagnes, qui s'élèvent en pente douce dans la direction du
+sud, vers Città-Vecchia et les collines de Ben Gemma, sont parsemées de
+rochers gris; les plantes des champs sont recouvertes de poussière fine;
+les villages, aux murs éclatants de blancheur sous le soleil et
+contrastant avec les ombres noires, ressemblent à des carrières. On ne
+voit point d'arbres, si ce n'est les orangers des jardins, célèbres par
+leurs fruits délicieux, surtout par leurs mandarines. Mais ces vergers
+sont de rares oasis. Nulle part il ne coule d'eau permanente. Le sol
+semble brûlé, et l'on s'étonne qu'il produise de si belles moissons de
+céréales et de fourrages et ces prairies de trèfle _sulla_ qui croît
+presque à hauteur d'homme; pendant la saison des fleurs on en contemple
+avec admiration les nappes de verdure et d'incarnat ondulant en vagues
+sous la pression de la brise. Mais aussi les paysans maltais, petits
+hommes, âpres, secs et musculeux, font preuve dans leur culture d'une
+merveilleuse industrie: ils bêchent jusqu'aux pentes les plus
+rocailleuses et là où manque la terre végétale, ils en préparent
+artificiellement en triturant la pierre; ils vont même en demander aux
+Siciliens: jadis tous les navires étaient tenus d'apporter en lest une
+certaine quantité de terre. On ménage avec le plus grand soin cette
+précieuse substance, et sur le flanc des rochers on l'encadre de murs
+pour empêcher les vents et les pluies de l'entraîner. En dépit de ces
+prodiges de travail, les cultivateurs de Malte, de Gozzo et de Comino,
+ainsi nommée du cumin, qui est, avec le coton, le principal produit de
+l'archipel, récoltent à peine assez pour subvenir à l'entretien de la
+population pendant cinq mois de l'année; chaque matin des bateaux
+caboteurs de Sicile apportent à la Valette une partie des aliments de la
+journée. Les Maltais, fort nombreux en proportion de la faible étendue
+du territoire, sont obligés de demander au cabotage et à la pêche le
+supplément de gain nécessaire à leur sobre existence. Ils apportent
+d'ailleurs dans ce travail le même acharnement et la même patience que
+dans la culture de leurs jardins. On montre à Gozzo des falaises à pic
+où les pêcheurs se suspendent au moyen de cordes et d'où ils lancent
+leurs filets dans les flots grondant au-dessous d'eux. Mais quelque
+sobres et travailleurs qu'ils soient, les Maltais devraient mourir de
+faim sur leur rocher, qu'ils appellent affectueusement la «Fleur du
+monde», si le trop-plein de la population ne se déversait pas sur tous
+les rivages de la Méditerranée, en Sicile, en Italie, en Égypte, en
+Tunisie et surtout en Algérie, dans la province de Constantine, où ils
+se distinguent, comme partout ailleurs, par leur industrie et leur âpre
+amour du gain.
+
+[Illustration: ILE DE MALTE, VUE DE LA VALLETTE. Dessin de Taylor,
+d'après une photographie de M. Bedford.]
+
+En hiver, le mouvement d'émigration est en partie compensé par l'arrivée
+de nombreuses familles anglaises qui viennent jouir à Malte d'un climat
+sec et chaud, si peu semblable à celui de leur brumeuse patrie. C'est au
+mois de février que Malte est dans toute la beauté de son printemps et
+resplendit de verdure; mais combien tôt la chaleur de l'été vient
+dessécher la campagne! De petits chemins de fer, mettant la Valette en
+communication facile et constante avec Città-Vecchia et les criques du
+littoral et avec le petit port qui fait face à l'île de Gozzo, aideront
+bientôt à la fondation, dans les parties les plus agréables de Malte, de
+villages de plaisance et de bains[125].
+
+[Note 125:
+
+ Altitude. Superficie. Population en 1871.
+
+Malte 150 m. 273 kil. car. 124,400 habitants.
+Gozzo et Comino 170 » 97 » 17,400 »
+ _______________ _________________________
+ 370 kil. car. 141,800 et 5,000 soldats.
+]
+
+Malte n'est pas, au point de vue politique, une simple possession de
+l'Angleterre: elle a son administration et sa législation spéciales. Le
+gouverneur civil et militaire, nommé par la Grande-Bretagne, exerce le
+pouvoir exécutif et jouit du droit de grâce; il est assisté par un
+conseil de sept membres qui prépare et vote les lois. Dans chaque
+district réside un lord-lieutenant, choisi parmi les nobles maltais; des
+députés, que désigne le pouvoir, administrent chaque village. La justice
+est exercée par des cours ordinaires et des tribunaux supérieurs; les
+débats ont lieu en langue italienne et les actes judiciaires sont
+rédigés dans le même idiome, si ce n'est à la cour suprême, où l'usage
+de l'anglais est introduit depuis 1823.
+
+Le budget de l'île, d'environ 4 millions de francs par an, est loin de
+suffire aux dépenses militaires; mais le gouvernement anglais y pourvoit
+aux frais du trésor national.
+
+Le culte général est celui de la religion catholique. L'évêque de Malte,
+qui porte en même temps le titre d'archevêque de Rhodes, est nommé par
+le pape et possède un revenu de 100,000 francs par an; le choix de la
+plupart des titulaires de paroisse appartient au gouvernement anglais.
+
+
+
+
+VIII
+
+LA SARDAIGNE.
+
+
+C'est un phénomène historique vraiment extraordinaire et bien fait pour
+humilier l'Europe civilisée, que l'abandon relatif dans lequel est
+restée jusqu'à nos jours cette grande et belle île de Sardaigne, si
+fertile, si riche en métaux, si admirablement située au centre de la mer
+Tyrrhénienne. Jadis, sous la domination punique, la Sardaigne était
+certainement beaucoup plus peuplée et plus productive qu'elle ne l'est
+de nos jours; les prodigieux massacres que racontent les historiens de
+Rome témoignent de la multitude des habitants qui vivaient autrefois
+dans la grande île. La décadence fut rapide et profonde. Elle s'explique
+en partie par la configuration de l'île, qui est fort escarpée et
+difficile d'accès du côté de l'Italie, d'où auraient pu venir les
+immigrants, tandis que du côté de la haute mer elle est bordée de marais
+et d'étangs insalubres. Mais la grande cause du sommeil historique dans
+lequel la Sardaigne s'est trouvée plongée pendant tant de siècles
+provient, non de la nature, mais de l'homme. Les divers conquérants qui
+succédèrent à Rome et à Byzance, Sarrasins, Pisans, Génois, Aragonais,
+maintenaient à leur profit un monopole absolu des produits de l'île, et
+de temps en temps les pirates barbaresques venaient opérer de soudaines
+descentes sur les points exposés du rivage. Aussi tard qu'en 1815, les
+Tunisiens débarquèrent dans l'île de Sant'Antioco, entre Iglesias et
+Gagliari, et tous les habitants en furent massacrés ou réduits en
+esclavage. Ces diverses causes ayant peu à peu dépeuplé le littoral, les
+Sardes se retirèrent dans les plaines de l'intérieur et les vallées des
+montagnes; opprimés par les coutumes féodales, ils vivaient isolés du
+reste du monde, comme si leur île eût été, non dans la Méditerranée
+d'Europe, mais au milieu de quelque océan lointain. A peine depuis une
+génération, la Sardaigne commence à entrer par ses progrès et sa culture
+dans le concert des autres provinces d'Italie.
+
+[Illustration: N° 110.--PROFONDEUR DE LA MER AU SUD DE LA SARDAIGNE.]
+
+Presque aussi grande que la Sicile[126], quoique celle-ci ait une
+population quadruple, la Sardaigne est géographiquement plus
+indépendante de la péninsule italienne, et les mers creusent entre elle
+et le continent africain un gouffre presque océanique s'étendant de 500
+à 1000 mètres au-dessous de la surface marine. Elle constitue avec la
+Corse un groupe d'îles jumelles, séparé de l'archipel toscan par un bras
+de mer assez étroit et dont la plus grande profondeur est de 310 mètres.
+Au point de vue géologique, la Corse et une partie considérable de la
+Sardaigne sont une même terre; elles présentent les mêmes formations, et
+les îlots, les rochers, les écueils semés dans les «bouches» de
+Bonifacio sont bien les débris d'un isthme que la mer a rompu. Mais si
+les deux îles se rattachaient l'une à l'autre, par contre l'étude des
+terrains fait croire qu'à une époque peut-être récente la Sardaigne se
+composait de plusieurs îles distinctes. La principale continuait au sud
+la chaîne montagneuse de la Corse; les autres étaient éparses à l'ouest,
+au bord de détroits peu profonds que des alluvions, les déjections
+volcaniques et peut-être une poussée souterraine ont graduellement
+exhaussés. La forme de sandale qui a valu à la Sardaigne son ancien nom
+grec d'_Ichnousa_ est donc toute fortuite, puisque l'île se compose
+géologiquement de plusieurs terres distinctes. Le sillon intermédiaire
+qui les sépare a été de tout temps le chemin naturel entre le golfe de
+Cagliari et la mer de Corse, et c'est là que passent maintenant la
+grande route longitudinale et la voie ferrée non encore terminée, qui
+lui est parallèle.
+
+[Note 126:
+
+ Superficie. Population en 1871. Pop. par kil. car.
+Sardaigne... 24,450 kil. car. 636,500 hab. 26
+]
+
+Les montagnes de la Sardaigne commencent déjà dans les eaux du passage
+de Bonifacio par les sommets des îlots de la Maddalena et de Caprera,
+puis elles se dressent rapidement pour former le massif de la Gallura,
+dont les pics nombreux, les chaînons détachés, les vallées sinueuses
+s'enchevêtrent en un véritable chaos, mais qui dans son ensemble
+constitue un bourrelet de soulèvement dirigé vers le sud-ouest. Une
+dépression profonde, que route et chemin de fer ont empruntée pour
+réunir les deux rivages de l'île, limite ce massif du côté du sud; mais
+immédiatement au delà, la grande chaîne, épine dorsale de la Sardaigne,
+se relève brusquement pour longer toute la côte orientale de l'île
+jusqu'au cap Carbonara, où les monts viennent plonger leurs bases dans
+les eaux profondes. Comme celle de la Corse dont elle est le
+prolongement moins élevé, cette chaîne est composée de roches
+cristallines et schisteuses, mais elle en diffère par la disposition de
+ses pentes latérales. Tandis que les montagnes corses ouvrent leurs
+vallées les plus longues dans la direction de l'est vers les eaux
+italiennes et s'inclinent d'une pente plus rapide vers la mer
+occidentale, le brusque escarpement de la chaîne sarde est, au
+contraire, du côté de l'est, et c'est l'autre versant qui présente les
+longues déclivités et les chaînons s'abaissant par degrés. On peut dire
+que, par suite de cette disposition des montagnes, la Sardaigne tourne
+le dos à l'Italie; elle ne lui montre que ses côtes les plus abruptes et
+ses districts les plus sauvages. Dans son ensemble, le pays s'incline à
+l'ouest vers le vaste bassin maritime, relativement solitaire, qui le
+sépare des côtes d'Espagne. La prise de possession de la Sardaigne par
+le gouvernement espagnol n'aurait donc pas manqué d'être justifiée par
+des arguments géographiques de quelque valeur, s'il pouvait y avoir
+d'autre raison que la volonté des populations elles-mêmes.
+
+Les plus hauts sommets de l'île s'élèvent vers le milieu de la chaîne
+cristalline. Là se dresse le Gennargentu (montagne d'Argent), appelé
+aussi Punta Florisa; c'est le seul pic de la Sardaigne dont les
+anfractuosités gardent encore un peu de neige au coeur de l'été. Avant
+que les ingénieurs eussent mesuré les cimes, les habitants du nord de
+l'île, qu'une grande rivalité anime contre leurs voisins du midi,
+prétendaient posséder sur leur territoire le vrai dominateur des monts
+sardes; mais ils se trompaient de beaucoup: quoique superbe de formes,
+le Gigantinu ou «Géant», et son voisin le Balestreri, qui dominent les
+monts dans le massif septentrional de Limbarra, latéral à la grande
+chaîne, s'élèvent à peine aux deux tiers de la hauteur du sommet
+principal.
+
+[Illustration: N° 111.--DÉTROIT DE BONIFACIO.]
+
+A l'ouest de ces monts appartenant au système corsico-sarde, des groupes
+secondaires s'élèvent sur les anciennes îles que les formations récentes
+ont juxtaposées à la masse principale de la Sardaigne. Une de ces
+régions insulaires est signalée par les roches granitiques de la Nurra,
+presque inhabitées, malgré la fertilité de leurs vallons, et par l'île
+d'Asinara, toute peuplée de tortues, qui se recourbe à l'ouest de la mer
+de Sassari; un autre massif, interrompu lui-même par la charmante vallée
+de Domus-Novas, occupe l'angle sud-occidental de la Sardaigne, entre le
+golfe d'Oristano et celui de Cagliari; c'est, d'après l'avis des
+géologues, la partie la plus ancienne de la Sardaigne: elle n'a été
+réunie à la grande île qu'à l'époque quaternaire, peut-être aux temps où
+la Corse se sépara de sa voisine par le détroit de Bonifacio; mais
+l'ancien bras de mer, devenu la plaine de Campidano, s'étale encore,
+avec un aspect de détroit, sur une largeur moyenne d'environ 20
+kilomètres. Enfin, dans la zone intermédiaire qui s'étend à l'ouest du
+grand noyau des montagnes se ramifie l'arête transversale de Marghine,
+parallèle aux monts de Limbarra. Là s'étalent aussi de larges plateaux
+calcaires, percés de roches volcaniques; mais les anciens cratères
+n'émettent plus de laves, ni même de jets de gaz; les villageois
+construisent tranquillement leurs cabanes dans la bouche des volcans, et
+les fontaines thermales semblent être le seul indice d'un reste
+d'activité souterraine[127]. Les cônes d'éruption récents s'élèvent dans
+la partie nord-occidentale de l'île, entre Oristano et Sassari; il en
+existe aussi quelques-uns sur la rive orientale, dans la plaine basse du
+torrent d'Orosei. Au sud-ouest de la Sardaigne, les formations
+trachytiques des îles de San Pietro et de Sant' Antioco sont de date
+beaucoup plus ancienne; les masses d'aspect architectural y sont
+nombreuses, et l'on remarque surtout le promontoire méridional de l'île
+San Pietro, dit «cap des Colonnes». Ses piliers, composés de gros blocs
+angulaires superposés, se dressent, les uns isolément, les autres en
+longues colonnades à demi engagées dans la falaise; mais on les démolit
+pierre à pierre, afin d'en utiliser les blocs comme pavés, et bientôt
+cette partie de la côte aura complètement perdu sa rangée d'obélisques
+grandioses. Sant' Antioco, qu'un ancien pont d'une arche fort élevé
+réunit à la grande terre, a d'autres curiosités naturelles: ce sont des
+grottes profondes où les palombes marines vivent en multitudes. Les
+chasseurs tendent des filets à l'entrée, et, pénétrant soudain dans les
+cavernes à la clarté des torches, capturent à la fois des centaines
+d'oiseaux épouvantés.
+
+[Note 127: Altitudes de la Sardaigne:
+
+Gennargentu 1,864 mèt.
+Fontana-Congiada, près d'Aritzo 1,507 »
+Balestreri 1,310 »
+Gigantinu 1,310 »
+Nuoro (ville) 581 »
+Tempio » 576 »
+Osieri » 371 »
+Sassari » 220 »
+]
+
+En outre des mouvements brusques causés par les forces volcaniques, la
+Sardaigne montre sur ses rivages les traces des oscillations lentes,
+encore inexpliquées, dues au retrait et à l'expansion des assises de la
+superficie terrestre. Non loin de Cagliari, La Marmora a reconnu
+d'anciennes plages où des coquilles de la Méditerranée, semblables à
+celles qui vivent actuellement dans la mer, se mêlent à des poteries et
+à d'autres produits du travail humain. D'après lui, ces plages, situées
+respectivement à 74 et à 98 mètres de hauteur, se seraient ainsi
+exhaussées depuis que l'homme a commencé d'habiter le pays. Par contre,
+certaines localités se seraient abaissées au-dessous du niveau de la
+mer: telles sont les anciennes villes phéniciennes de Nora, au sud-ouest
+de Cagliari, et de Tharros, sur la péninsule septentrionale du golfe
+d'Oristano; les antiquités qu'on y a découvertes étaient partiellement
+immergées.
+
+Parmi les fleuves que les Sardes énumèrent complaisamment, il en est un
+seul, le Tirso ou Fiume d'Oristano, qui puisse prétendre à ce titre par
+la masse de ses eaux et la tranquillité de son cours inférieur. D'autres
+rivières, dont le bassin est presque aussi étendu, mais qui n'ont pas
+pour les alimenter les neiges du Gennargentu et les pluies qui
+ruissellent sur les flancs occidentaux de la grande chaîne, ne sont
+guère que des torrents, qui tantôt débordent sur les campagnes, tantôt
+glissent en minces filets d'eau entre les touffes de lauriers-roses. La
+plupart des ruisseaux descendus des montagnes de l'intérieur sont
+absolument à sec pendant huit mois de l'année, et même durant les pluies
+ils n'atteignent pas la mer; leurs eaux se mêlent à celles des étangs du
+littoral. Il en est un cependant qui reçoit de gros bateaux à son
+embouchure, grâce aux travaux d'amélioration entrepris à diverses
+époques: c'est le Fiume ou torrent de Bosa, entre Alghero et Oristano.
+
+Tous les étangs de la Sardaigne sont saumâtres ou salés. Les plus vastes
+communiquent librement avec la mer, du moins pendant la saison
+pluvieuse, par des passages ou «graus» qu'ouvre le trop-plein de la
+masse liquide. Mais il en est aussi qui reçoivent de trop faibles cours
+d'eau pour qu'ils puissent déblayer un chenal à travers les sables de la
+plage; néanmoins ces étangs n'en restent pas moins salés et la
+percolation souterraine des eaux marines les maintient au même niveau.
+Enfin, les étangs situés loin de la mer dans l'intérieur des plaines ont
+également leur eau saturée de substances salines, à cause de la nature
+des terrains, jadis immergés, qui les entourent. Ils se dessèchent
+d'ordinaire en été sous l'ardeur du soleil et leur lit est recouvert
+d'une couche de sel blanc, semblable à une neige légère. Cette poudre
+saline est trop fine et trop mélangée d'éléments impurs pour que le fisc
+puisse s'en emparer et la revendre aux habitants, mais au moins
+travaille-t-il à la rendre inserviable. Naguère les commis de la gabelle
+avaient la coutume barbare d'employer en corvées les villageois et les
+troupeaux des environs pour les faire passer dans tous les sens sur le
+lit de l'étang et mêler ainsi par leur piétinement le sel avec l'argile
+et la boue. Les seuls marais salants exploités en grand sont
+actuellement ceux de Cagliari et ceux de Carlo-Forte, dans l'île de San
+Pietro. La compagnie française qui en a la concession en retire chaque
+année près de 120,000 tonnes. Plusieurs centaines de ses travailleurs
+sont des forçats que lui a prêtés le bagne de Cagliari.
+
+Les étangs et les marécages des côtes entourent l'île presque tout
+entière d'une zone de miasmes à laquelle s'ajoutent les exhalaisons des
+vallées fluviales où les eaux d'inondation serpentent au hasard. Les
+vents apportent ces effluves impures jusque sur les pentes élevées des
+monts, et l'on voit des malheureux tremblant la fièvre, même sur les
+hautes Alpes de l'intérieur. Les brouillards qui s'élèvent fréquemment
+de ces étendues d'eau et qui rampent pendant les heures du matin,
+contribuent par leur humidité malsaine à la propagation des maladies,
+d'autant plus que, dans le voisinage des étangs, les arbres et même les
+arbrisseaux, qui pourraient arrêter le passage des miasmes, manquent
+presque complètement. Dans plusieurs districts, les étrangers qui
+respirent en été l'atmosphère empoisonnée des marais sont à peu près
+certains de succomber. Par l'insalubrité de son littoral, où toutes les
+eaux croupissent, même celles des puits et des sources, la Sardaigne est
+la contrée la plus infortunée de toute l'Italie: «l'intempérie» sévit
+sur un quart environ de la superficie de l'île. Quoique, par une sorte
+de compensation, les Sardes soient relativement indemnes du rachitisme,
+de même que de la pellagre, cette maladie si commune au pied des Alpes,
+quoique le crétinisme soit à peu près inconnu dans les hautes vallées de
+l'île, cependant le fléau de la malaria suffit pour retarder les progrès
+de la Sardaigne et la maintenir dans un état de grande infériorité
+relativement aux autres provinces italiennes. La faible population de
+l'île, et probablement aussi l'inertie intellectuelle de la plupart des
+habitants, s'expliquent en grande partie par l'extrême insalubrité du
+littoral.
+
+Il est certain que depuis l'époque romaine cette insalubrité s'est
+accrue par suite de l'extension que les habitants ont laissé prendre aux
+eaux vagues; mais à l'époque de la plus grande prospérité de l'île,
+alors qu'elle était un des principaux greniers de Rome et lui expédiait
+en abondance ses fromages, sa viande de porc, ses laines et ses étoffes,
+le plomb, le cuivre et le fer, ses côtes étaient aussi réputées comme
+des lieux mortels, et les empereurs y envoyaient en exil ceux dont ils
+tenaient à se débarrasser. Alors, comme de nos jours, les propriétaires
+terriens ne séjournaient jamais dans les campagnes vers la fin de l'été:
+dès la mi-juin, ils s'enfuyaient dans les villes pour se mettre à l'abri
+des murailles contre le mauvais air. Les employés italiens, que le
+gouvernement a nommés par disgrâce aux postes dangereux de l'île, se
+considèrent pour la plupart comme des condamnés à mort, et ceux qui
+n'obtiennent pas de passer des mois de congé dans les localités plus
+salubres succombent, en effet, presque tous. Quant aux habitants des
+villages, acclimatés de génération en génération, ils sont néanmoins
+obligés de prendre les plus grandes précautions pour éviter la fièvre.
+De tout temps ils ont essayé de se garantir par d'épais vêtements de
+cuir tanné ou non tanné qui présentent aux rayons du soleil, de même
+qu'à la pluie, au brouillard et à la rosée du matin, une surface
+impénétrable. Pour résister au mauvais climat, c'est précisément quand
+il fait le plus chaud que le paysan est le plus lourdement vêtu: par sa
+longue toison ou _mastruca_, qui lui donne une certaine ressemblance
+avec le pâtre roumain, le Sarde se fait une sorte de climat intérieur
+qui le rend moins sensible aux impressions du dehors.
+
+Les géographes de l'antiquité, et comme eux les habitants de la
+Sardaigne, disent qu'une des grandes causes de l'insalubrité de l'île
+provient de la rareté des vents du nord-est. D'après la croyance
+populaire, les monts de Limbarra qui s'élèvent au nord agiraient comme
+une sorte d'écran et changeraient, au détriment de toute la basse
+Sardaigne, la direction du vent purificateur par excellence. Il y a
+probablement du vrai dans ce dire des anciens et des indigènes, car la
+bienfaisante «tramontane», qui pourtant est le vent normal du pôle, la
+nappe descendante des alizés, ne souffle que rarement dans la partie
+méridionale de l'île; la triple barrière des Apennins, des monts de
+Corse et du chaînon de Limbarra, ou, ce qui paraît plus probable,
+l'appel des brûlants déserts de Libye, l'infléchissent dans la direction
+du sud. De même, le vent équatorial ou contre-alizé, connu en Sardaigne
+sous le nom de _libeccio_, est peu fréquent, et quand il souffle, c'est
+avec une violence de tempête.
+
+Par une sorte de torsion que les conditions météorologiques spéciales de
+la Méditerranée et du désert africain ont imprimée au régime des vents,
+il se trouve que les deux courants réguliers de la Sardaigne sont, non
+les vents du nord-est et du sud-ouest, mais précisément ceux qui
+soufflent à angle droit de ces directions normales. Ce sont le mistral
+(_maestrale_), qui vient du nord-ouest, c'est-à-dire des Cévennes et des
+Pyrénées, et le _levante_ ou _sirocco_, provenant des sables de Libye.
+Les Sardes méridionaux, qui redoutent fort ce dernier vent, lui donnent
+le nom de _maledetto levante_. Ce vent «maudit» s'est chargé d'humidité
+dans son passage sur la Méditerranée, et sa température est en réalité
+beaucoup moins élevée que ne le ferait supposer l'état d'accablement
+dans lequel il fait tomber l'organisme. Quant au maestrale, il est
+accueilli avec joie, à cause de l'énergie qu'il donne au corps et de la
+santé qu'il apporte; d'ailleurs il souffle vraiment en maître, et les
+arbres soumis à sa violence ne peuvent s'élever qu'à une faible hauteur.
+En arrivant sur les côtes occidentales, il laisse fréquemment tomber une
+certaine quantité d'eau, que lui a fournie la Méditerranée, mais
+lorsqu'il atteint le golfe de Cagliari, il est déjà sec. C'est à ce
+vent, ainsi qu'à la brise marine, que la capitale de la Sardaigne doit
+une température moyenne (16°,63) inférieure à celle de Naples, située
+pourtant plus au nord.
+
+Les orages sont relativement assez rares en Sardaigne, et les fortes,
+grêles, qui font ailleurs tant de ravages, sont presque inconnues dans
+l'île. Les pluies tombent surtout en automne et cessent d'ordinaire en
+décembre, pour faire place à une saison de sécheresse, la plus agréable'
+de l'année à cause de la sérénité de l'atmosphère et de l'égalité de la
+température: ce sont les «jours alcyoniens» pendant lesquels, suivant
+les anciens poëtes, la mer se calme pour permettre à l'oiseau sacré de
+faire son nid. Mais ces jours heureux et salubres de l'hiver sont suivis
+d'un triste printemps. Février, le «mois à double face» des marins
+sardes, apporte des froids capricieux, auxquels succèdent, en mars et en
+avril, les brusques alternatives du vent et de la pluie, de la chaleur
+et des froidures. Retardée par ce mauvais temps, la végétation de la
+Sardaigne est beaucoup plus lente que ne pourrait le faire croire la
+latitude méridionale de la contrée. Quoique à trois degrés en moyenne au
+sud du littoral de la Provence, les plantes n'y sont pas aussi tôt en
+fleurs.
+
+La végétation de la Sardaigne ressemble à celle des autres îles de la
+Méditerranée. Dans les hautes vallées de l'intérieur et sur les pentes
+sans chemins, les forêts épargnées par les feux des pâtres consistent,
+comme celles de la Corse, en pins, et surtout en chênes et en chênes
+verts, mêlés ça et là aux charmes et aux érables; des bois de
+châtaigniers, des bouquets de noyers superbes entourent les villages;
+les croupes, dont les hautes futaies ont disparu, sont revêtues de
+plantes odoriférantes et de fourrés d'arbrisseaux, parmi lesquels les
+myrtes, les arbousiers, les bruyères arborescentes se distinguent par
+leurs fortes dimensions: c'est dans ces fourrés que les abeilles
+préparent leur miel amer, tellement dédaigné par Horace. Dans le
+voisinage de la mer, l'_olivastro_ ou olivier sauvage, au tronc penché,
+aux branches uniformément reployées vers le sud-est par le tempétueux
+mistral, recouvre de vastes étendues incultes et n'attend que la greffe
+pour donner des fruits excellents. Tous les arbres fruitiers, toutes les
+plantes utiles du bassin de la Méditerranée trouvent en Sardaigne le
+terrain le plus propice; c'est avec une étonnante vigueur que poussent
+l'amandier et surtout l'oranger, introduit par les Maures à la fin du
+onzième ou au commencement du douzième siècle; les jardins de Millis,
+parfaitement abrités du mistral par l'ancien volcan de Monte Ferru, au
+nord d'Oristano, forment par leur ensemble une des plus belles forêts
+d'orangers du monde, peut-être la plus grande et la plus productive de
+tout le bassin de la Méditerranée: dans les années ordinaires les fruits
+d'or y mûrissent au nombre de soixante millions. Les vergers de Domus
+Novas, d'Ozieri, de Sassari sont aussi d'une étonnante richesse. Dans
+les campagnes méridionales de l'île, partout où les champs cultivés
+gagnent sur les landes couvertes de cistes, de fenouils et d'asphodèles,
+ils s'entourent, comme en Sicile, de figuiers de Barbarie, aux lobes
+épineux; près des villes, surtout aux environs de Cagliari, de nombreux
+dattiers déploient leurs éventails de feuilles. Par un singulier
+contraste, il se trouve que les palmiers nains manquent dans les plaines
+basses du sud de l'île, au climat presque africain, tandis qu'au nord,
+dans les solitudes d'Alghero, ils forment d'épais fourrés, pareils à
+ceux de l'Algérie. De même que les Maures, les indigènes sardes ont
+l'habitude d'en manger les racines.
+
+Bien que toutes les plantes des terres voisines puissent facilement
+s'acclimater en Sardaigne, cette île est naturellement moins riche en
+espèces que les régions continentales situées sous la même latitude. Ce
+phénomène d'appauvrissement est général dans toutes les îles; la faible
+surface du champ clos dans lequel les diverses espèces luttent pour
+l'existence a eu pour résultat nécessaire de faire succomber celles qui
+étaient le moins bien armées pour le combat ou dont les représentants
+étaient trop peu nombreux. En revanche, la plupart des îles qui sont
+nées en pleine mer et qui ne se sont point rattachées aux masses
+continentales les plus voisines, ont une florale spéciale que l'on ne
+retrouve pas ailleurs. Tel n'est pas le cas pour la Sardaigne, qui
+probablement est le débris d'une terre de jonction entre l'Europe et
+l'Afrique. Quant à la fameuse plante dont parlent les anciens et qui,
+mangée par mégarde, causerait le rire «sardonique» et la mort, rien ne
+prouve que ce soit une herbe spéciale à la Sardaigne: Mimaut croit y
+reconnaître, d'après la description de Pline et de Pausanias, la berle à
+larges feuilles (_Sium latifolium_).
+
+Le nombre des animaux sardes est aussi beaucoup moindre que celui de
+leurs congénères du continent. Parmi les mammifères qui ne se trouvent
+pas en Sardaigne, on cite l'ours, le loup, le blaireau, la fouine, la
+taupe. On n'y voit pas non plus de vipères ni de serpents venimeux
+d'aucune espèce; le seul animal dangereux qui se rencontre dans l'île
+est la tarentule (_arza_ ou _argia_), dont la piqûre se guérit par la
+danse jusqu'à épuisement de forces ou par un séjour dans le fumier. La
+grenouille ordinaire, très-commune sur le continent italien et même en
+Corse, manque en Sardaigne tandis que des papillons y représentent la
+part spéciale de l'île dans la faune européenne. En revanche, un animal
+que les chasseurs ont exterminé dans presque toutes les îles de la
+Méditerranée, et qui représente peut-être la race mère de nos brebis, le
+mouflon, habite encore les montagnes du système corsico-sarde. Au milieu
+du siècle dernier, et encore au commencement de celui-ci, des chevaux
+redevenus sauvages parcouraient aussi librement l'île de Sant' Antioco,
+au sud-ouest de la Sardaigne; des myriades de lapins peuplent les
+petites îles qui bordent le littoral; enfin dans l'îlot de Tavolara,
+table calcaire du golfe de Terranova, vivent des chèvres farouches, aux
+longues cornes, aux dents d'un jaune doré, qui descendent d'animaux
+domestiques abandonnés à une époque inconnue. L'île de Caprera,
+illustrée par le séjour de Garibaldi, doit son nom aux troupeaux de
+chèvres qui la peuplaient jadis, et les animaux de même espèce qu'on y a
+récemment introduits, sont devenus sauvages dans l'espace de quelques
+années.
+
+Les naturalistes ont constaté que les races de mammifères sauvages
+habitant la Sardaigne sont toutes inférieures en taille à leurs
+congénères d'Europe. C'est une règle générale, à laquelle la chèvre
+seule fait exception. Le cerf, le daim, le sanglier, le renard, le chat
+sauvage, le lièvre, le lapin, la martre, la belette sont tous beaucoup
+plus petits que les espèces du continent. Il en est de même pour les
+animaux domestiques, à l'exception des porcs, qui atteignent de grandes
+dimensions, surtout dans les forêts de chênes, où ils vaguent pendant
+des mois entiers: une variété de ces animaux se distingue par un sabot
+plein, qui devrait le classer parmi les solipèdes. Anes et chevaux de
+Sardaigne sont relativement des nains. Mais tout petit qu'il est, le
+cheval sarde est un des animaux qui rendent le plus de services à
+l'homme, grâce à son extrême sobriété, à l'étonnante sûreté de son pied,
+à sa vigueur et à son endurance: si l'art de l'éleveur réussissait à lui
+donner l'élégance de formes, la race chevaline de Sardaigne serait
+certainement l'une des plus appréciées de l'Europe. Quant aux ânes, à
+peine plus grands que des mâtins, ce sont de vaillants petits animaux.
+En beaucoup d'endroits, notamment dans les faubourgs de Cagliari, le
+bourriquet domestique partage avec ses maîtres la chambre unique de la
+masure. C'est lui qui est la véritable richesse de la famille. Attelé au
+manége qui occupe le milieu de la chambre, la tête revêtue d'un bonnet
+qui lui couvre les yeux, il tourne lentement pour moudre le grain. Rien
+n'est changé depuis l'époque romaine: tels étaient les moulins
+représentés sur les bas-reliefs du Vatican.
+
+La Sardaigne est peut-être la contrée de l'Europe occidentale la plus
+riche en monuments préhistoriques. Comme en Bretagne, il s'y trouve de
+nombreux mégalithes dits «Pierres des Géants», «Autels», «Pierres
+Longues» ou «Pierres Fichées», et vierges du ciseau pour la plupart;
+mais les dolmens y sont rares: on n'en cite même qu'un seul à l'égard
+duquel il n'y ait pas de doute possible. Parmi ces monuments des âges
+inconnus il s'en trouve peut-être qui rappellent le culte de quelque
+divinité d'Orient, car les Phéniciens et les Carthaginois séjournèrent
+longtemps dans l'île; ils y fondèrent d'importantes cités, Caralis,
+Nora, Tharros, et même, à l'époque romaine, des inscriptions puniques
+étaient gravées sur les tombeaux; après une heureuse trouvaille faite
+dans les ruines de Tharros par un lord anglais, les chercheurs de
+trésors se précipitèrent par milliers vers cette presqu'île du littoral
+d'Oristano et y découvrirent, en effet, un grand nombre d'idoles en or
+et d'autres objets, égyptiens pour la plupart, qu'avaient apportés les
+commerçants de Phénicie. Mais les principaux témoignages de la
+civilisation des anciens Sardes sont de véritables édifices, les fameux
+_nuraghi_. Ils se montrent de loin, pyramidant au sommet des collines
+comme les débris de vieilles forteresses. Le plateau de la Giara, table
+calcaire d'une extrême régularité qui s'élève non loin du centre de
+l'île, au nord de la plaine du Campidano, porte une de ces masures à
+chaque bastion naturel de son pourtour; l'ovale déchiqueté que forme le
+rebord du plateau est ainsi défendu par une véritable enceinte de
+nuraghi. Dans toutes les parties de l'île se trouvent des monuments
+semblables, tantôt disposés avec ordre, tantôt bâtis comme au hasard. Le
+nombre des nuraghi reconnaissables s'élève à près de quatre mille, et
+pourtant que de vestiges de ces édifices doivent avoir été nivelés par
+le temps! C'est dans les régions du basalte, principalement au sud de
+Macomer, qu'ils sont le plus nombreux et le mieux conservés. Rarement on
+les trouve isolés; ils s'élèvent par groupes et pour la plupart en des
+pays de culture, loin des steppes arides.
+
+On a beaucoup discuté sur l'origine des nuraghi et l'usage auquel ils
+servaient autrefois: pour les uns ces constructions étaient des temples,
+pour les autres des tombeaux, des «tours du silence», des lieux sacrés
+où l'on adorait le feu, des tours de refuge, des foyers de géants.
+Phéniciens, Troyens et Ibères, Tyrrhéniens, Thespiens et Pélasges,
+Cananéens, Orientaux d'origine inconnue, antédiluviens même, ont été
+évoqués par les divers écrivains comme les bâtisseurs probables de ces
+mystérieux édifices. Grâce à l'infatigable explorateur des antiquités
+sardes, M. Spano, la plupart des archéologues n'ont plus de doute
+aujourd'hui que sur le nom des architectes; l'emploi des constructions
+elles-mêmes serait connu: les nuraghi auraient été des demeures et leur
+nom phénicien signifierait tout simplement «maison ronde». Les plus
+grossièrement construites, qui résistent peut-être depuis quarante
+siècles et davantage à l'action des intempéries, ne renferment qu'une
+seule chambre intérieure; elles dateraient de l'âge de pierre et, comme
+habitations humaines, elles représenteraient l'âge de la civilisation
+qui suivit la période des troglodytes. Les nuraghi relativement
+modernes, qui furent édifiés pendant l'âge du bronze ou même à l'époque
+du fer, sont maçonnés avec beaucoup plus d'art, quoique sans ciment, et
+se composent de deux ou trois chambres superposées où l'on monte par une
+espèce d'escalier formé de grosses pierres. Quelques-uns des
+rez-de-chaussée sont assez grands pour contenir quarante ou cinquante
+personnes, et sont, en outre, précédés d'antichambres, de réduits et de
+petits bastions semi-circulaires. Celui de Su Domu de S'Orcu, près de
+Domus Novas, récemment démoli, se composait de dix chambres et de quatre
+cours: c'était une forteresse en même temps qu'un groupe de maisons; il
+pouvait contenir plus d'une centaine de personnes et soutenir un siége.
+Telles sont encore de nos jours les demeures de beaucoup d'Albanais en
+Turquie et celles des Souanètes dans les vallées du Caucase.
+
+[Illustration: N° 112.--LA GIARA.]
+
+Les débris de toute espèce accumulés dans le sol des nuraghi ont fourni
+une multitude d'objets qui racontent la vie des anciens habitants de ces
+constructions et témoignent de leur civilisation relative. Tandis que
+les couches inférieures contiennent seulement des outils, des armes en
+pierre et des poteries faites à la main, les amas de débris plus élevés,
+et par conséquent plus modernes, renferment déjà beaucoup d'objets en
+bronze. Dans le voisinage de tous les nuraghi se trouvent d'autres
+monuments de construction cyclopéenne: ce sont les «tombes des géants».
+En les nommant ainsi, les indigènes ne se sont trompés qu'à demi: ces
+amas de pierre placés à l'extrémité d'un hémicycle de blocs massifs
+sont, en effet, des sépultures; tous ceux qu'a fait ouvrir M. Spano
+contenaient des cendres humaines.
+
+Les Sardes n'ont point de traditions relatives aux anciennes demeures
+des aborigènes; quoique fort superstitieux, ils ne racontent même pas de
+légendes au sujet de ces ruines; tout au plus en attribuent-ils la
+construction au diable, et c'est là tout. Sans doute ce silence du
+peuple provient de ce que les conquêtes successives de l'île et les
+massacres en grand ont rompu toute tradition nationale. Dans leurs
+guerres contre les indigènes, les Carthaginois étaient impitoyables,
+puis, durant les premiers siècles de l'occupation romaine, les tueries
+et les déportations en masse firent disparaître une grande partie de la
+population première, que des colons volontaires et surtout de nombreux
+bannis vinrent remplacer. Dans ces conditions, tout souvenir de
+l'ancienne histoire du pays devait nécessairement se perdre.
+
+De la multitude des suppositions qui ont été faites sur l'origine des
+anciens Sardes, celle qui paraît le mieux répondre à l'apparence
+physique des insulaires actuels les rattache au groupe des Ibères; mais,
+historiquement, ce sont des autochthones. Ils sont en général de petite
+taille, comme si l'influence du climat qui a rapetissé tous les animaux
+sauvages et domestiques, avait eu prise également sur eux; mais ils ont
+le corps svelte et de belles proportions, la taille fine, les muscles
+solides; leur chevelure et leur barbe, toujours noires, sont
+très-abondantes et persistent d'ordinaire jusque dans l'extrême
+vieillesse. Également gracieux et forts, les Sardes des deux provinces
+diffèrent un peu les uns des autres par les traits du visage: ceux du
+nord ont d'ordinaire la figure plus ovale et le nez plus aquilin, tandis
+que ceux des environs de Cagliari, plus mélangés peut-être, ont moins de
+régularité dans les traits et les pommettes fort saillantes. A cet
+égard, comme à beaucoup d'autres, il y a contraste entre les populations
+des deux parties ou «caps» de l'île.
+
+Les habitants de l'intérieur de la Sardaigne sont peut-être, de tous les
+Européens, ceux qui ont le plus maintenu la pureté de leur race depuis
+le commencement du moyen âge. Sans doute ils comptent parmi leurs
+ancêtres bien des peuples divers, mêlés à la nation mystérieuse qui
+éleva les nuraghi; mais, après l'époque romaine, la plupart des
+invasions violentes et les immigrations d'étrangers s'arrêtèrent au
+littoral; elles refoulèrent les indigènes dans les hautes vallées des
+montagnes et ne les suivirent point dans ces retraites. A l'exception
+des Vandales, dont la furie s'était déjà calmée, les terribles hordes de
+Germanie qui ravagèrent presque toutes les autres contrées de l'Europe
+occidentale épargnèrent la Sardaigne, et cette île put ainsi garder sa
+population, ses moeurs et sa langue; les envahisseurs, maures, pisans,
+génois, catalans, espagnols, ne se mélangèrent qu'avec les habitants des
+côtes: on ne signale qu'une seule exception, celle des Barbaricini, qui
+habitent, précisément au centre de l'île, la contrée montueuse appelée
+de leur nom Barbagia. On croit voir en eux les restes d'une tribu
+berbère chassée de l'Afrique par les Vandales et repoussée dans
+l'intérieur à la suite de longues guerres avec les indigènes. Quand ils
+vinrent dans le pays, ils étaient encore païens, et devenus les voisins
+des Ilienses, qui étaient également idolâtres, ils se fondirent avec
+eux; leur conversion date seulement du septième siècle. Les femmes de la
+Barbagia portent encore un costume sombre qui rappelle celui des
+Berbères.
+
+De tous les idiomes d'origine latine, le sarde est de beaucoup celui qui
+ressemble le plus à la langue des Romains, non par la grammaire, qui
+diffère beaucoup, mais par les mots eux-mêmes: plus de cinq cents termes
+sont absolument identiques. Des phrases nombreuses du langage usuel sont
+à la fois latines et sardes; même des rimailleurs ont pris à tâche
+d'écrire des poëmes entiers appartenant à l'une et à l'autre langue.
+Quelques mots grecs qui ne se trouvent pas dans les autres idiomes
+latins se sont aussi maintenus dans le sarde, soit depuis le temps des
+anciennes colonies grecques, soit depuis l'époque byzantine; enfin on
+cite deux ou trois mots usités en Sardaigne et qui ne peuvent se
+rattacher à aucun radical des langues européennes: ce sont peut-être des
+restes de l'ancienne langue des autochthones. Les deux dialectes
+principaux du langage sarde, celui de Logoduro dans le nord de l'île et
+celui de Cagliari, sont directement dérivés du latin, comme l'italien
+lui-même et l'espagnol, mais peut-être sont-ils plus rapprochés de ce
+dernier. En outre, la ville de Sassari et quelques districts du littoral
+voisin appartiennent à la zone de langue italienne; on y parle un patois
+qui se rapproche beaucoup du corse et du génois. Dans la ville
+d'Alghero, des colons catalans, introduits en masse vers le milieu du
+quatorzième siècle, à la place de l'ancienne population qui s'était
+réfugiée à Gènes, parlent encore, leur vieux provençal presque pur.
+Enfin, les _Maurelli_ ou _Maureddus_ des environs d'Iglesias, qui sont
+probablement des Berbères, et que l'on reconnaît à leur crâne étroit et
+allongé, auraient introduit, d'après La Marmora, quelques mots africains
+dans la langue du pays. Maltzan pense que les représentants les plus
+purs des immigrants d'Afrique sont les habitants de l'immense jardin de
+Millis; ce sont eux qui auraient apporté les orangers en Sardaigne.
+
+Les Sardes de l'intérieur, fidèles à leur langage, le sont aussi
+partiellement à leurs moeurs antiques. La danse, qu'ils aiment beaucoup,
+est encore la même qu'aux temps de la Grèce. Dans le nord de l'île, les
+jeunes gens règlent leur cadence au son de la voix humaine; au milieu de
+la ronde se tient un groupe de chanteurs qui précipite ou ralentit les
+pas. Dans la partie méridionale de la Sardaigne, c'est un instrument qui
+rhythme la marche des danseurs; cet instrument, la _launedda_, n'est
+autre que la flûte antique à deux ou trois roseaux. Même ténacité dans
+tous les usages relatifs à la vie sociale et surtout dans les cérémonies
+et les rites de compérage, d'épousailles et de deuil. Comme chez presque
+toutes les anciennes populations de l'Europe, le mariage est précédé
+d'un simulacre d'enlèvement; en outre, la jeune femme, dès qu'elle est
+entrée dans la maison du mari et que sa captivité est bien constatée,
+doit rester toute la journée sans bouger, sans prononcer une seule
+parole; immobile et muette comme une statue, elle n'est plus un être
+vivant, mais seulement une chose, celle du mari: telle est sans doute la
+signification du symbole. C'est pour la même raison qu'on lui interdit
+de visiter ses parents pendant les trois premiers jours du mariage et
+que, dans les districts méridionaux de l'île, un grand nombre de femmes
+ont encore la figure à demi voilée.
+
+Les montagnards sardes ont également conservé la lugubre cérémonie de la
+veillée des morts, connue sous le nom de _titio_ ou _attito_. Les
+femmes, parentes, amies ou salariées, qui pénètrent dans la chambre
+mortuaire, s arrachent les cheveux, se précipitent sur le sol, poussent
+des hurlements, improvisent des hymnes de douleur. Ces vieilles
+cérémonies païennes prennent un caractère vraiment terrible lorsque le
+corps est celui d'un parent assassiné et que les assistants jurent de
+verser en échange le sang du meurtrier. Encore à la fin du siècle
+dernier et au commencement de celui-ci, les pratiques de la _vendetta_
+coûtaient à la Sardaigne une grande partie de sa population de jeunes
+hommes, parfois jusqu'à mille dans le cours d'une année. D'après les
+statistiques, du reste fort défectueuses, le nombre des habitants de
+l'île aurait diminué de plus de soixante mille personnes pendant les
+quarante années qui précédèrent 1816, et la principale cause de cette
+dîme prélevée par la mort aurait été la _vendetta_. De nos jours, la
+redoutable coutume n'est conservée que dans les districts reculés de
+l'île et notamment dans celui de Nuoro et dans la Gallura, au milieu des
+montagnes; là nul parent n'oublie, quand il fait baptiser un enfant, de
+glisser quelques balles dans ses langes, car ces plombs consacrés ne
+manqueront jamais leur but. Mais ailleurs les meurtres de vengeance ont
+presque disparu et les Sardes sont devenus oublieux des injures en
+comparaison de leurs voisins les Corses. Un autre usage encore plus
+barbare, suivant nos idées modernes, a disparu au commencement du siècle
+dernier. Des femmes, dites «acheveuses» (_accabadure_), avaient pour
+charge de hâter la fin des moribonds; souvent ceux-ci les imploraient
+eux-mêmes pour échapper à leurs souffrances; mais cette pratique de
+piété barbare donna souvent lieu à des actes hideux et de conséquence
+fort grave, car la population sarde est très-processive et les gens de
+loi y foisonnent. Maltzan, qui voit dans ces récits des anciens
+voyageurs une pure calomnie, s'imagine que les «acheveuses» étaient des
+femmes chargées de rendre la vie des vieillards tellement amère que
+leurs jours en étaient abrégés. Il ne songe pas qu'une pareille pratique
+aurait été beaucoup plus atroce que celle d'achever pieusement les
+malades.
+
+Le paysan de la Sardaigne a sur celui de la plupart des provinces
+italiennes un immense avantage, celui d'être, sinon propriétaire, du
+moins usufruitier du sol: on le voit à l'assurance de son attitude et à
+la fierté de son regard; il ressemble presque à un paysan des Castilles.
+Le système féodal existait encore en Sardaigne avant 1840 et il en reste
+toujours des traces nombreuses. Les grands barons, presque tous
+d'origine espagnole, étaient à peu près les maîtres des communes et
+jusqu'en 1836 ils possédaient le droit de justice; ils avaient leurs
+prisons et dressaient le gibet, symbole de leur pouvoir. Néanmoins les
+paysans n'étaient pas asservis à la glèbe, ils pouvaient se promener de
+fief en fief, et presque partout la coutume leur assurait, sur le vaste
+domaine du seigneur une part plus que suffisante de l'usufruit des
+terres: en vertu de l'_ademprivio_, ils pouvaient couper du bois dans la
+forêt, faire paître leurs brebis sur la montagne, se découper des champs
+dans les jachères de la plaine; sans avoir la propriété, ils en avaient
+du moins les profits annuels. Malheureusement, avec ce régime d'aventure
+et de caprice, la terre ne rendait que de maigres récoltes; presque tous
+résidant en dehors de l'île, les titulaires des fiefs ne pouvaient
+s'occuper de l'amélioration des cultures et laissaient gérer leurs
+domaines par des intendants cupides; de leur côté, les paysans, quoique
+jouissant de l'ademprivio, ne pouvaient soigner des terres qui
+changeaient constamment de mains: l'agriculture n'était qu'une forme de
+pillage. Actuellement, l'État, devenu possesseur d'une grande partie des
+terres vagues des anciens fiefs, cherche à s'en débarrasser pour
+reconstituer la propriété privée; il en a cédé d'un coup 200,000
+hectares à la société anglo-italienne qui s'est chargée de construire le
+réseau des chemins de fer de la Sardaigne.
+
+Dans les districts où la population est relativement considérable, la
+division de la propriété est devenue extrême; le sol s'est émietté pour
+ainsi dire et les champs se sont hérissés de haies, pépinières de
+mauvaises herbes: chacun d'eux se divise en autant de parcelles qu'il y
+a d'héritiers. Parfois, de deux frères, l'un garde le terrain et l'autre
+prend la récolte. Par contre, le berger nomade des districts presque
+déserts n'a point de terre bien définie, mais il a son troupeau; les
+landes, les maquis lui appartiennent, et si la fantaisie lui en vient,
+il peut avoir son petit enclos de cultures à l'endroit le plus fertile
+du pâturage. Il est certain qu'avec de semblables errements
+l'exploitation sérieuse du sol est tout à fait impossible. Le mal est si
+criant, que des économistes ont même proposé le remède bien pire
+d'exproprier toutes les parcelles, tous les terrains vagues et de les
+revendre à de grands feudataires ou à des compagnies industrielles. Un
+pareil régime, renouvelé, sous une autre forme, de celui des fiefs
+catalans, ne pourrait qu'accroître la misère déjà fort grande. En
+certains villages du district de l'Ogliastra, sur la côte orientale, les
+indigènes mangent encore du pain de glands (_quercus ilex_) dont la pâte
+a été pétrie avec de l'eau provenant d'une argile onctueuse de schistes
+décomposés, sur laquelle on verse ensuite un peu de lard fondu. En
+Espagne, on mange aussi des glands, mais ce sont ceux du _quercus
+bellotta_, qui sont vraiment comestibles et qu'on se garde bien de
+mélanger de terre. Ainsi la Sardaigne offre un exemple, probablement
+unique en Europe, de populations partiellement géophages, comme
+plusieurs tribus indiennes de la Colombie et du Venezuela.
+
+Quoique possesseur de pâturages ou de parcelles cultivées, le Sarde
+n'habite point la campagne. Dans l'île tyrrhénienne comme en Sicile, la
+population des laboureurs se groupe dans les bourgs et dans les
+villages. Il n'y a point de hameaux ni de logis solitaires, car il eût
+été jadis trop dangereux de vivre à l'écart exposé aux ravages des
+pirates mahométans ou chrétiens et à l'invasion de la fièvre. De nos
+jours le premier péril, celui de la guerre, n'existe plus, mais
+l'habitude est prise et le Sarde continue d'élever sa cabane ou sa
+maison dans la bourgade dont les murs offraient un refuge à ses aïeux.
+Même les pâtres des montagnes aiment à grouper leurs huttes en villages
+informes, auxquels on donne le nom de _stazzi_; eux-mêmes s'unissent en
+confédérations de défense et de protection mutuelles: ce sont les
+_cussorgie_, républiques temporaires qui offrent un modèle parfait de
+déférence réciproque, de justice et d'égalité. Lorsqu'un berger a eu le
+malheur de perdre son bétail par la peste ou par l'incendie, l'usage
+l'autorise à réclamer de chacun de ses camarades du district et des
+cantons environnants au moins un animal: il reconstitue ainsi son
+troupeau, sans autre obligation que d'avoir à rendre la pareille quand
+un autre pâtre tombera dans l'infortune. Ailleurs, notamment dans les
+environs d'Iglesias, les vergers sont encore en commun. Quelle que soit
+leur pauvreté, les Sardes des montagnes exercent les vieilles pratiques
+de l'hospitalité avec une véritable joie; ils habitent des maisons de
+pisé grossier ou de pierres brutes, dépourvues de tout confort, mais ils
+trouvent moyen d'en faire un séjour agréable pour l'étranger. D'ailleurs
+l'avantage de posséder un hôte fournit à la communauté l'occasion,
+toujours bienvenue, de célébrer un banquet.
+
+Dans l'ensemble des produits de l'Italie, ceux de la Sardaigne ne
+comptent encore que pour une bien faible part. La plupart des paysans ne
+sont laborieux que par boutades, et la proportion des terres qu'ils
+cultivent est seulement d'un quart ou d'un tiers de la superficie totale
+de l'île. Il arrive aussi, en quelques années exceptionnelles, que les
+récoltes sont brûlées par les sécheresses ou même dévorées par les
+sauterelles, que le vent apporte en nuages par-dessus la mer d'Afrique.
+Si ce n'est dans le district de Sassari, les Sardes ont encore une
+culture rudimentaire et ne connaissent point l'art d'ennoblir leurs
+produits. L'olivier est l'arbre auquel ils donnent le plus de soin.
+Séduits par des privilèges politiques qui, suivant le nombre des arbres
+plantés, pouvaient s'élever jusqu'à la possession du titre de comte, des
+milliers de propriétaires ont changé leurs steppes incultes en vergers,
+et quelques districts, dans la vallée du torrent de Bosa, sont devenus
+d'immenses olivettes dont les huiles s'exportent en Italie. Quant aux
+millions d'oranges que fournissent les jardins de Millis et d'autres
+villes sardes, elles ne sont point considérées comme ayant assez de
+valeur pour être expédiées sur le continent, et ne sont vendues que dans
+l'île même, par des marchands voyageurs. Les produits exquis des
+orangers de la Sardaigne ont moins d'importance dans le commerce de
+l'île que les salicornes et autres plantes salines qui croissent dans
+les terrains bas du littoral et dont les cendres sont expédiées à
+Marseille pour la fabrication de la soude. Toute la plaine de Cagliari,
+trop infertile pour toute autre culture, est maintenant un vaste champ
+de salsolées.
+
+[Illustration: N°. 113.--DISTRICT D'IGLESIAS.]
+
+L'exploitation des carrières de granit et de marbre donne quelque
+profit, mais tout récemment encore les mines proprement dites, qui
+avaient une si grande importance du temps des Romains, étaient
+complètement délaissés. Même de nos jours, il n'est qu'une mine de fer
+sérieusement exploitée, celle de San Leone, appartenant à une société
+française; les premiers travaux y datent de 1862. On en retire chaque
+année environ 50,000 tonnes de minerai contenant environ les deux tiers
+de leur poids en métal pur. C'est à San Leone, située à une quinzaine de
+kilomètres de Cagliari, dans les montagnes qui s'élèvent à l'ouest de la
+baie, que l'on a construit le premier chemin de fer de l'île de
+Sardaigne. Depuis 1867, le grand gîte de l'exploitation minière des
+anciens, le district d'Iglesias, où les Romains avaient fondé les villes
+de Plumbea et de Metalla, et où les Pisans firent aussi des excavations
+pour la recherche de l'argent, a commencé de reprendre son antique
+importance à cause de ses gisements de plomb et de zinc: on s'y occupe
+aussi, comme au Laurion en Attique, de l'exploitation et du traitement
+des amas de scories rejetés hors des trous de mine par les anciens; une
+grotte à stalactites fort curieuse, qui traverse la montagne près de
+Domus Novas, a même été transformée en tunnel pour le service de ces
+mines à air libre. Depuis que la fièvre du gain rapide s'est emparée des
+populations et que les compagnies françaises, anglaises, italiennes, se
+sont fait distribuer le sol en concessions minières, Iglesias se change
+en cité d'aspect moderne, le village de Gonessa prend un air de ville,
+le petit havre de Porto Scuso, jadis à peine fréquenté par de rares
+caboteurs, est encombré de navires d'un faible tonnage qui viennent y
+chercher les 800,000 tonnes de minerai de plomb et les 100,000 tonnes de
+minerai de zinc extraites des mines du voisinage, pour les transporter
+dans la rade de Carlo-Forte, protégée des vents du large par les îles de
+San Pietro et de Sant' Antioco. Déjà ce port vient immédiatement pour le
+mouvement commercial après les deux autres grands ports de l'île,
+Cagliari et Porto Torres, l'escale de Sassari. Par malheur, les travaux
+des mines de cette île de la Sardaigne ont été fréquemment compromis par
+l'insalubrité du climat; plusieurs fois déjà l'exploitation de mines
+très-productives a dû être interrompue à cause de la mort de tous les
+travailleurs étrangers qu'avaient amenés les concessionnaires.
+
+La pêche n'est pas accompagnée des mêmes dangers, puisque la proie
+poursuivie par le pêcheur vit surtout dans les golfes ouverts au libre
+vent marin. Certains parages sont extrêmement poissonneux, notamment la
+baie de Cagliari et les bras de mer à fond de roches cristallines qui
+serpentent dans l'archipel de la Maddalena et où les anciens venaient
+chercher les coquillages pourprés. En outre, la Sardaigne a les bancs
+d'anchois et de sardines ou «poissons sardes» qui visitent
+périodiquement ses rivages, et les convois de thons qui viennent
+s'emprisonner dans la «chambre de mort» des immenses madragues tendues à
+l'entrée des baies occidentales: on pêche jusqu'à 50,000 de ces animaux
+dans une seule saison; malheureusement les thons ne sont pas toujours
+réguliers dans leurs migrations: c'est même après qu'ils eurent disparu
+des côtes de l'Andalousie, vers le milieu du dix-huitième siècle, que
+les pêcheurs espagnols vinrent poursuivre les poissons sur les rivages
+de la Sardaigne. Outre la pêche de mer, les habitants du littoral ont
+celle des étangs; les filets tendus en travers des graus d'entrée
+fournissent en abondance des poissons de diverses espèces, surtout
+l'alose dans l'étang de Cagliari, le muge et l'anguille dans l'étang
+d'Oristano, la dorade et le brochet dans celui d'Alghero. L'industrie de
+la pêche a donc une grande importance dans l'île de Sardaigne, mais une
+très-forte part de ce travail est accaparée par des matelots venus du
+continent. Même les pêcheurs de la Maddalena sont d'origine corse; ceux
+de Carlo-Forte, dans l'île de San Pietro, sont des Génois immigrés, au
+commencement du dix-huitième siècle, de l'île africaine de Tabarca,
+occupée par leurs ancêtres quatre cents années auparavant: ces deux
+colonies parlent encore purement la langue de leurs aïeux. La pêche du
+corail, qui rassemble parfois jusqu'à deux cents embarcations dans le
+port d'Alghero, est un monopole exclusif des Italiens. Ce sont eux aussi
+qui viennent recueillir la _pinna nobilis_, coquillage dont le byssus
+soyeux sert à tisser des articles de vêtement. Il en est de même pour la
+navigation proprement dite. Quoique les eaux de la mer les environnent
+de toutes parts, les Sardes ne sont point un peuple de marins; ils
+redoutent les vagues et laissent volontiers le commerce maritime de
+leurs ports entre les mains des Génois et autres Italiens. C'est un fait
+remarquable que, sur près de 2,400 proverbes sardes recueillis par
+Spano, trois seulement se rapportent à la mer. Cette espèce d'aversion
+des insulaires sardes pour les flots qui baignent leurs rivages provient
+peut-être de ce que jadis ces flots étaient sillonnés surtout par les
+navires des conquérants et des pirates. Quant au commerce, il ne pouvait
+avoir grande importance, à cause de la faible population de l'île et de
+la ceinture de marais qui borde le littoral; de nos jours encore,
+quoique les échanges s'accroissent assez rapidement, ils sont, pour
+l'île entière, inférieurs à ceux d'un port méditerranéen de second
+ordre[128].
+
+[Note 128:
+
+Mouvement des ports de l'île entière en 1873:
+ 11,256 nav., jaugeant 1,080,000 tonnes.
+ » du port de Cagliari 2,472 » » 390,600 »
+Porto Torres 1,158 » » 149,000 »
+Carlo-Forte 1,636 » » 134,000 »
+La Maddalena 1,257 » » 107,500 »
+Torranova 772 » » 107,000 »
+]
+
+Les habitants du «cap» septentrional passent pour être plus
+intelligents, plus actifs, plus civilisés que ceux du «cap» méridional,
+et ne manquent pas de s'en vanter. Les gens de Sassari ne se disent
+point Sardes; ils laissent ce nom, pour eux un peu synonyme de barbare,
+aux habitants de l'intérieur et des côtes méridionales. Autrefois il y
+avait grande rivalité, et même de la haine, entre les Sardes du Nord et
+ceux du Midi, et les uns et les autres ne parlaient de leurs voisins
+qu'en termes de mépris: l'instinct de _vendetta_, qui divisait tant de
+familles et de villages, partageait aussi l'île entière en deux moitiés
+ennemies. Les traces de cette ancienne animosité persistent, mais aucune
+partie ne peut trop accabler l'autre du poids de sa supériorité, car si
+le cap de Sassari ou d'En-Haut (_di Sopra_) a certainement l'avantage
+par son agriculture, son industrie, ses traditions de liberté, en
+revanche le cap de Cagliari ou d'En-Bas (_di Sotto_) possède les mines
+les plus riches, les productions les plus diverses et la capitale de
+l'île tout entière.
+
+De nos jours, comme au temps des Carthaginois, la cité de _Caralis_,
+dont le nom s'est à peine modifié pendant plus de vingt siècles, est le
+grand marché d'échanges entre les denrées de la Sardaigne et les
+articles manufacturés de l'étranger. Des temps puniques il ne lui reste
+rien que des idoles informes, et de l'époque romaine que de nombreuses
+grottes sépulcrales et les ruines d'un aqueduc, son amphithéâtre creusé
+dans le roc et déblayé par Spano; mais elle a toujours son excellent
+port, presque complètement entouré de maisons, et sa magnifique rade où
+les naufrages sont inconnus. Bien que Cagliari n'ait pas été longtemps
+sous la domination musulmane, elle est cependant l'une des villes
+d'Europe qui ont la physionomie la plus orientale à cause du grand
+nombre de ses maisons à coupoles et des moucharabys de forme inégale
+suspendus au-dessus des rues. Cagliari occupe une position commerciale
+excellente. Poste le plus avancé de l'Europe centrale du côté de
+l'Afrique, elle est à 200 kilomètres à peine des rives de Carthage, et
+les bateaux à vapeur peuvent en moins d'un jour accomplir la traversée;
+en outre, Cagliari est située sur le détroit qui réunit la mer de Sicile
+à celle des Baléares. La capitale de la Sardaigne ne peut donc manquer
+de grandir et d'accroître son importance commerciale, surtout quand elle
+aura drainé les marécages insalubres de ses environs et transformé en un
+immense jardin l'ancien bras de mer du Campidano qui s'étend au
+nord-ouest vers Oristano, la cité des potiers. Cette ville elle-même a
+été fort importante dans l'histoire des Sardes, puisqu'elle était au
+moyen âge la résidence des seigneurs les plus puissants de l'île, et
+qu'Éléonore, «juge» d'Arborée, y promulgua la célèbre charte du pays
+(_carta de logu_), qui devint le droit public de toute la Sardaigne; la
+fertilité de ses campagnes, son beau golfe profond, protégé à l'ouest
+par la péninsule de Tharros, où les Phéniciens avaient fondé leur
+emporium de commerce, ne manqueraient pas de rendre à Oristano toute sa
+prospérité d'autrefois si les marais n'assiégeaient la ville. Jadis on
+avait l'habitude d'allumer de grands feux autour des murs pendant la
+saison de «l'intempérie», afin de purifier ainsi l'atmosphère; mais ce
+moyen, qui pouvait avoir quelque utilité, ne remplaçait pas, pour
+l'assainissement de la contrée, les vastes forêts qui avaient valu à
+cette région de la Sardaigne son nom d'Arborea. On raconte que les
+marais de Nurachi, situés dans le Campidano Maggiore, au nord-est
+d'Orislano, font entendre parfois un bruit pareil au beuglement d'un
+taureau. Ce phénomène, produit sans doute par le passage de l'air dans
+l'issue d'une caverne souterraine, n'est point spécial à la Sardaigne:
+on en cite plusieurs exemples dans les marais de la côte dalmate.
+
+[Illustration: CAGLIARI, VUE PRISE DU COL DE BONERIA. Dessin de Clerget,
+d'après une photographie.]
+
+[Illustration: N° 114.--PORT DE TERRANOVA.]
+
+La rivale de Cagliari, Sassari la charmante, qu'entourent des
+plantations d'oliviers, des jardins, des maisons de plaisance, a seule,
+parmi les villes sardes, la gloire d'avoir été l'une des républiques
+d'Italie. Elle a gardé de cette époque de liberté un entrain naturel, un
+élan d'initiative qui ne se retrouve point ailleurs; mais elle a,
+relativement à Cagliari, le grand désavantage d'être éloignée de la mer;
+une zone de terrains bas et marécageux l'en sépare. Elle pourrait
+expédier ses denrées par le port d'Alghero et l'admirable havre de Porto
+Conte, qui s'ouvre au sud des montagnes de la Nurra, mais la plus grande
+facilité des communications lui a fait choisir son port sur la plage
+vaseuse du golfe d'Asinara; Porto Torres, tel est le nom du village
+d'embarquement, n'est que la ruine d'une antique cite romaine, «géant
+mal enseveli,» dit Mantegazza, car du sol fangeux et des forêts de
+roseaux on voit surgir les arcades d'un puissant aqueduc et les robustes
+colonnes du temple de la Fortune, que les indigènes nomment le «Palais
+du Roi Barbare». Ce vieux port romain, ouvert sur la mer de Corse dans
+la direction de la France et de Gênes, rendra certainement de grands
+services, surtout pour le commerce des huiles, que les campagnes de
+Sassari produisent en quantités considérables, et pour celui des vins
+que, du haut de son plateau montagneux, expédie la riche bourgade de
+Tempio, aux maisons éparses, toutes construites en granit gris;
+toutefois Porto Torres a le désavantage de ne pouvoir communiquer avec
+l'Italie péninsulaire que par le détroit périlleux de Bonifacio. Aussi
+la Sardaigne qui ne possédait sur la côte orientale que le petit port de
+Tortoli, s'en est-elle donné récemment un nouveau. Il a suffi pour cela
+de rattacher le réseau des routes à la baie de Terranova, le bourg sarde
+le moins éloigné de Livourne et de Civita-Vecchia[129]. A l'endroit où
+s'élève aujourd'hui la petite ville, se trouvait probablement la cité
+d'_Olbia_, qui du temps des Romains n'eut pas moins de 150,000
+habitants. Les Sardes, et avec eux tous les Italiens, espèrent que
+Terranova redeviendra le grand «emporium» de l'île[130]. Le port est
+trop étroit et trop peu profond à l'entrée, mais il est admirablement
+abrité et précédé du côté du large par d'excellentes rades. En outre,
+les mouillages de l'archipel de la Maddalena, qui se trouvent à
+proximité de Terranova, pourraient recevoir des flottes entières dans
+les mauvais temps. En plaçant la gare terminale du chemin de fer en face
+de Rome, les habitants de l'île comptent rapprocher la Sardaigne de la
+métropole, la retourner, pour ainsi dire, et porter son activité du côté
+de l'Orient. Quoi qu'il en soit de ces espérances, il n'y aura point
+d'améliorations sérieuses pour la Sardaigne, tant que ses funestes
+étangs n'auront pas été assainis, tant que le drainage n'aura pas
+«transformé en pain le poison des marais».
+
+[Note 129: Chemins de fer de l'île en 1875:
+
+Cagliari a Oristano, et embranchement
+ d'Iglesias 151 kilom.
+Sassari à Porto Torres 20 »
+ » à Terranova 85 »
+ ____________
+ 256 kilom.
+]
+
+[Note 130: Communes principales de la Sardaigne en 1872:
+
+Cagliari 31,000 hab.
+Sassari 25,000 »
+Tempio 10,500 »
+Alghero 8,400 »
+Ozieri 7,150 »
+Oristano 6,500 »
+Iglesias 6,200 »
+Terranova 2,500 »
+]
+
+
+
+
+IX
+
+LA SITUATION PRÉSENTE ET L'AVENIR DE L'ITALIE.
+
+
+Il est impossible de juger une nation autrement que par ses oeuvres
+collectives, car elle comprend dans son sein tous les extrêmes; du
+travail forcené à la paresse sordide, de la moralité la plus scrupuleuse
+à l'avilissement le plus abject, toutes les gradations se succèdent; la
+diversité des individus est infinie. Mais la résultante générale de ces
+millions de vies diverses se voit nettement par l'état politique et
+social des populations et par l'empreinte qu'elles laissent sur la terre
+qui les porte.
+
+Depuis que l'Italie a repris sa place parmi les nations indépendantes,
+nul homme sincère ne saurait nier qu'elle semble destinée à faire grande
+figure en Europe. Déjà l'oeuvre de sa restauration politique a fait
+surgir des hommes tout à fait hors ligne par l'intelligence des
+événements et la pénétration des caractères, par le courage, le zèle
+infatigable, la persévérance, le dévouement magnanime. Il en est même
+qui ont mérité le nom de héros et que la postérité placera certainement
+au nombre de ceux dont l'existence est une gloire pour le genre humain
+tout entier. Peut-être, après ce grand effort des révolutions
+préliminaires et de l'émancipation politique définitive, l'Italie
+retombera-t-elle pour un temps dans une sorte d'affaissement moral.
+C'est là un phénomène qui se produit constamment dans la des vie nations
+après toutes les périodes de grandes crises; mais aux générations qui se
+reposent épuisées succèdent les générations avides de travaux et de
+luttes; il n'y a donc point à s'inquiéter outre mesure d'une diminution
+momentanée dans les énergies apparentes du peuple italien.
+
+Pour les sciences et les arts, la patrie de Volta, de Cialdi, de Secchi,
+de Rossini, de Verdi, de Vela, n'est-elle pas déjà dans des conditions
+d'égalité avec les nations les plus avancées de l'Europe? L'Italien peut
+commencer maintenant à parler sans honte des deux grands siècles de la
+Renaissance, car il vient d'entrer dans une deuxième période de
+rénovation; à côté des grands noms du passé, il peut se hasarder à en
+citer d'autres appartenant à la période contemporaine; à la suite des
+recherches scientifiques et des inventions d'autrefois, il peut en
+placer de non moins remarquables qui sont de notre siècle. L'Italie a
+des peintres et des architectes habiles, de grands sculpteurs, des
+musiciens incomparables. Ses ingénieurs se distinguent par des travaux
+hydrauliques de canaux, de ponts, de digues, de brise-lames que les
+étrangers viennent étudier de loin. Ses physiciens, ses météorologistes,
+ses géologues, ses astronomes, ses mathématiciens ont parmi eux
+quelques-uns des plus grands noms de la science moderne, et la
+fréquentation très-assidue des universités promet des élèves qui
+continueront l'œuvre de leurs devanciers. Une Société de géographie, qui
+s'est en peu d'années placée au premier rang parmi les sociétés-sœurs de
+l'Europe, aide par ses publications et ses encouragements à
+l'exploration du globe, et nombre de voyageurs et de naturalistes
+italiens, dans l'Amérique du Sud, en Abyssinie, dans l'Asie centrale, au
+Japon, dans l'archipel de la Sonde, en Papuasie, ont repris le travail
+de découverte qui fit la gloire de leurs ancêtres vénitiens et génois.
+Il n'est donc pas juste de répéter avec ironie, comme on le fait
+souvent: «L'Italie est faite, mais les Italiens restent à faire!» Par la
+valeur de ses individus, ainsi qu'on peut le constater facilement en
+pénétrant dans une foule et en observant son attitude, en écoutant son
+langage, la péninsule latine n'est point inférieure aux autres pays
+d'Europe; si même elle a pu se constituer, c'est parce que les hommes
+d'une forte trempe n'y manquaient point.
+
+On sait que, par le nombre proportionnel des habitants, l'Italie est une
+des contrées de l'Europe qui se placent au premier rang; elle n'est
+dépassée à cet égard que par la Saxe, la Belgique, la Néderlande et les
+îles Britanniques[131], et pourtant elle a de vastes étendues presque
+inhabitables, les hauts Apennins et toute la région marécageuse du
+littoral, en Toscane, dans le Latium, dans le Napolitain, en Sardaigne.
+Mais l'accroissement de la population italienne n'est pas aussi rapide
+que celui de la Russie, de l'Angleterre, de l'Allemagne; à cet égard,
+elle représente à peu près la moyenne de l'Europe: sa période de
+doublement est d'un siècle environ, tandis qu'elle est de cinquante ans
+en Russie et de deux siècles en France. C'est en deux des provinces les
+plus pauvres de l'Italie, la Pouille et la Calabre, que les naissances
+sont le plus nombreuses, en deux des provinces les plus riches, les
+Marches el l'Ombrie, qu'elles sont le plus rares en proportion. La vie
+moyenne de l'Italien n'atteint pas trente-deux ans. Ainsi, par le seul
+fait de sa plus courte vie d'adulte, l'habitant de la Péninsule ne peut
+fournir que le tiers ou le quart du travail que donne l'Anglais ou le
+Français.
+
+[Note 131: Population kilométrique on 1872:
+
+Saxe 171 hab.
+Belgique 161 »
+Néderlande 101 »
+Iles Britanniques 91 »
+Italie 90 »
+France 68 »
+]
+
+Encore de nos jours, l'activité matérielle de l'Italie se porte plus
+vers l'agriculture et l'exploitation des richesses naturelles du sol et
+de la mer, gisements miniers, salines, poissons et corail, que vers
+l'industrie proprement dite. La contrée a plus des cinq sixièmes de sa
+surface en plein rapport, quoique les rochers et les montagnes occupent
+une grande partie du territoire[132]. Les céréales, qui sont les
+principales cultures, ne fournissent pas assez pour la consommation du
+pays; mais d'autres produits suffisent pour alimenter une exportation
+considérable. L'Italie est le premier pays du monde pour la production
+des huiles, ses bois et ses forêts d'oliviers couvrant une superficie
+totale de plus de 500,000 hectares; malheureusement la qualité de la
+denrée n'est pas toujours en raison de sa quantité. Pour les fruits de
+table, figues, raisins, amandes, oranges, l'Italie est également en tête
+des pays d'Europe. Elle les dépasse aussi par l'abondance des
+châtaignes, qu'elle récolte dans ses forêts des Apennins et des Alpes.
+Enfin, la prééminence lui appartient encore pour la culture du mûrier et
+la production des cocons; pour cette denrée précieuse, elle a distancé
+quatre fois la France: on croit même, quoique cette hypothèse repose sur
+des statistiques un peu hasardées, qu'elle a été exceptionnellement, en
+1873, la supérieure de la Chine centrale pour la production des soies. A
+elle seule elle fournirait le tiers de la soie du monde entier[133]. La
+Péninsule mérite toujours le nom antique d'Œnotrie, que lui avaient valu
+ses vins; toutefois ses viticulteurs sont encore loin d'avoir égalé ceux
+de France pour l'habileté des procédés; ils ont encore de grands progrès
+à faire, excepté dans certaines parties de l'Italie continentale et de
+la Sicile, où se trouvent des vignobles renommés. Quant à la culture
+semi-tropicale du coton, elle n'a qu'une très-faible importance
+économique. L'élève du bétail et des animaux domestiques, en général,
+est une source de richesses beaucoup plus sérieuse,[134], mais c'est
+pour certaines espèces de fromages seulement que les fermes de l'Italie
+se distinguent en Europe par l'excellence de leurs produits[135].
+
+[Note 132: Superficie approximative du territoire agricole de
+l'Italie:
+
+Céréales 12,000,000 hectares.
+Forêts et bois 5,150,000 »
+Pâturages 5,900,000 »
+Prairies 1,200,000 »
+Olivettes 600,000 »
+Châtaignerais 600,000 »
+Rizières 150,000 »
+Terrains incultes, étangs 4,000,000 »
+
+Superficie totale 29,600,000 hectares.
+]
+
+[Note 133: Production des soies gréges dans le monde:
+
+ 1873. 1874.
+
+Italie 3,125,000 kilogr. 2,860,000 kilogr.
+Chine (exportation) 3,106,000 » 3,680,000 »
+Japon 718,000 » 550,000 »
+Bengale 486,000 » 425,000 »
+Orient musulman et Géorgie 658,000 » 940,000 »
+France 550,000 » 731,000 »
+Espagne 130,000 » 140,000 »
+Grèce 18,000 » 13,000 »
+]
+
+[Note 134: Surface des terrains de culture et valeur approximative
+des produits de l'agriculture italienne, en 1869, d'après Maestri:
+
+Terres labourables,
+vignobles et vergers 11,035,100 hect.:
+
+Céréales: blé, riz, maïs, etc. 75,000,000 hectol. 2,100,000,000 fr.
+Pommes de terre 10,000,000 » 50,000,000
+Vins 30,000,000 » 1,100,000,000
+Fruits ? ?
+Mûriers (soie)? ? 460,000,000
+Chanvre, lin, coton, etc. 75,000,000 kilogr. ?
+Tabac 3,300,000 » ?
+
+Olivettes 555,000 hect. Huile 1,700,000 kilogr. 220,000,000
+Châtaigneraies 585,000 » Châtaignes 5,400,000 hectol. ?
+Forêts 4,158,350 » Bois ? ?
+Prairies 1,173,450 » Foin, produits du bétails, etc. ?
+Pâturages 5,397,450 »
+]
+
+[Note 135: Animaux domestiques, en 1869:
+
+Bœufs et vaches 3,700,000
+Buffles 40,000
+Chevaux, ânes et mulets 1,400,000
+Brebis 8,500,000
+Chèvres 2,200,000
+Cochons 3,700,000
+]
+
+L'exploitation des mines de fer dans l'île d'Elbe, des marbres et des
+granits dans les grandes Alpes et les Alpes Apuanes, du borax et de
+l'acide borique dans le Subapennin toscan, du plomb et du zinc dans la
+Sardaigne, du soufre dans la Sicile, forment la transition entre la
+simple extraction des trésors du sol et l'industrie proprement
+dite[136]. Celle-ci comprend toutes les spécialités du travail moderne,
+depuis la fabrication des épingles jusqu'à celle des locomotives et des
+grands navires; mais l'Italie n'a de prééminence que pour certains
+produits de luxe, les chapeaux de paille fine, les camées, les marbres
+et les bois incrustés, les objets en corail, les verroteries, et pour
+certaines préparations culinaires, pâtes et salaisons. Cependant
+l'industrie des soies a pris récemment en Italie une grande activité:
+Milan est devenue pour Lyon une rivale dangereuse; la fabrication des
+soies ouvrées y est constamment en progrès et ses produits sont fort
+recherchés par la Suisse et l'Allemagne. Les fabriques de lainages se
+comptent par centaines dans la province de Novare, à Biella surtout, et
+livrent au commerce des produits fort appréciés. Les manufactures de
+coton prennent de l'extension, mais elles sont encore inférieures en
+nombre à celles de l'Espagne et ne possèdent qu'un demi-million de
+broches, pas même la dixième partie de ce que possède la France. Quant
+aux tissus de lin et de chanvre, ils se font encore principalement à la
+main dans toute l'Italie. En dehors de la filature des étoffes, la
+grande industrie manufacturière, avec ses usines, qui sont des cités, et
+son peuple de machines en mouvement, est encore faiblement représentée
+dans l'Italie du Nord et, si ce n'est à Naples, tout à fait inconnue
+dans l'Italie méridionale. Les ouvriers, d'ailleurs nombreux, puisqu'ils
+forment un septième de la population, sont en grande majorité des
+artisans travaillant chez eux ou dans de petits ateliers; ils n'ont pas
+encore été saisis par l'immense engrenage de la division du travail pour
+être groupés en armées au service de la vapeur et de tout le mécanisme
+qu'elle met en mouvement. Il en résulte que, dans l'histoire
+contemporaine des luttes économiques, l'Italie ne présente pas les mêmes
+phénomènes que la France, la Belgique, l'Allemagne et l'Angleterre. Mais
+cette différence va s'atténuant de jour en jour, car la plupart des
+petites industries, avec leurs ateliers éparpillés et leurs ouvriers
+travaillant en chambre ou sur la voie publique, sont condamnées à
+disparaître devant la formidable usine.
+
+[Note 136: Produits des mines et salines, exploitées par 50,000
+mineurs (en 1869) 54,000,000 fr.
+
+Sel 388,400 tonnes.
+Soufre 181,300 »
+Minerai de fer 178,475 »
+]
+
+[Illustration: N° 113.--NAVIGATION COMPARÉE DES PORTS D'ITALIE.]
+
+Le commerce de la péninsule italienne est destiné à passer par des
+transformations analogues à celles de l'industrie. Quoique la flotte
+mercantile de l'Italie soit fort considérable et qu'elle le cède en
+importance seulement aux flottes des îles Britanniques, des États-Unis,
+de l'Allemagne et de la France, quoiqu'elle ait même un énorme personnel
+de marins et de pêcheurs, près de 200,000 individus, son activité
+commerciale est loin d'être en rapport avec son tonnage[137]. Si ce
+n'est à Gênes, qui ressemble par son esprit de spéculation aux grands
+ports du nord de l'Europe, et qui possède avec les villes voisines les
+trois quarts de la flotte nationale de commerce, l'immense outillage de
+navigation maritime ne sert à l'Italie que pour des expéditions de
+petite pêche et pour le trafic du cabotage méditerranéen. Les navires
+italiens qui se hasardent en plein Océan sont relativement peu nombreux;
+avant l'année 1845, leur pavillon ne s'était pas encore montré dans
+l'océan Pacifique, et de nos jours encore on le voit rarement dans les
+mers de l'extrême Orient. C'est là un sujet d'inquiétude pour les
+patriotes et ils font une propagande active pour décider les commerçants
+des ports à entrer en relations directes d'affaires avec les pays
+d'outre-mer. Il est vrai que, par sa position au centre de la
+Méditerranée, l'Italie a le privilége assuré de pouvoir prélever sa part
+de tous les échanges qui s'opèrent entre les rivages opposés de son
+bassin maritime; elle profitera nécessairement de tous les
+accroissements en population et de tous les progrès en industrie qui
+s'accompliront en Afrique, de l'Égypte au Maroc; mais les routes
+terrestres qui ne passent point sur son territoire la priveront d'un
+élément de trafic fort important. On peut affirmer, sans crainte
+d'erreur, que le chemin de fer de Calais et d'Anvers à Salonique et à
+Constantinople, future grande voie transversale de l'Europe, enlèvera
+aux ports de l'Italie une part considérable de leurs échanges. Le petit
+nombre de bateaux à vapeur dont les armateurs italiens disposent les met
+aussi dans une situation de grande infériorité relativement à leurs
+rivaux de Trieste, de Marseille et de l'Angleterre. Eux-mêmes sont
+obligés de s'adresser à l'étranger pour l'expédition des marchandises
+précieuses; un quart seulement du commerce extérieur se fait sous
+pavillon national. Marins et navires ne fournissent par homme et par
+tonne qu'une faible quantité du travail qu'ils produiraient ailleurs.
+
+[Note 137: Statistique de la navigation de l'Italie en 1873:
+
+Flotte commerciale (voile et vapeur) 10,845 nav. jaug. 1,046,500 tonnes.
+ » » à vapeur 133 » 48,600 »
+Mouvement de la navigation 239,785 » 21,703,400 »
+ » des navires à voiles 207,114 » 9,481,300 »
+ » des navires à vapeur 32,671 » 12,222,100 »
+ » des navires
+ sous pavillon italien 221,598 » 14,687,000 »
+ » » anglais 5,805 » 3,509,200 »
+ » » français 4,457 » 1,673,600 »
+ » » autrichien 2,196 » 605,800 »
+ » » grec 1,524 » 261,600 »
+Marins et pêcheurs 190,000 »
+]
+
+Le grand mouvement maritime du pourtour des côtes italiennes pourrait
+faire illusion sur le mouvement réel des échanges dans la Péninsule. La
+forme allongée de l'Italie, les remparts de montagnes qui obstruent les
+communications à l'intérieur, le manque de voies navigables, ont rejeté
+le commerce sur le littoral, et c'est précisément en raison de
+l'activité des ports que les chemins éloignés de la mer restent
+infréquentés. Mais ce manque d'équilibre commercial entre la côte et les
+contrées de l'intérieur s'atténue graduellement. Sous l'influence des
+événements politiques et du travail industriel, la géographie de
+l'Italie s'est complétement modifiée; les traits du relief et des
+contours de la Péninsule ont pris une autre valeur et le rôle qu'ils ont
+à remplir de nos jours est tout différent de celui qui leur appartint
+pendant l'histoire des siècles passés.
+
+Les routes, les chemins de fer ont été les principaux agents de ce
+nouvel aménagement géographique. C'est avec un grand sens que les
+Italiens ont donné à l'une de leurs provinces les plus populeuses le nom
+d'une route qui la traverse dans toute sa longueur: l'importance des
+grandes voies dans le développement historique des nations est tellement
+capitale, que l'Émilie peut être, en effet, considérée comme redevable
+de sa prospérité à la voie Émilienne; toutes ses grandes villes, de
+l'Adriatique au Pô, reçoivent le flot de vie par cette artère qui les
+relie les unes aux autres. Et dans l'Italie du Nord, l'histoire de la
+forteresse de Vérone et de tous les champs de bataille qui l'entourent,
+ne témoigne-t-elle pas du rôle immense que remplit une simple route dans
+les destinées des peuples?
+
+La révolution géographique la plus importante que les voies de
+communication aient opérée dans l'intérieur de la Péninsule, est celle
+de la subjugation des Apennins, de même que pour les rapports de
+l'Italie avec l'étranger le fait le plus considérable est la percée des
+Alpes[138]. Les Apennins, qui partageaient autrefois l'Italie en un
+grand nombre de bassins séparés ayant d'autres débouchés commerciaux,
+une destinée politique différente, ne sont plus qu'un obstacle
+très-amoindri entre les deux versants de la Péninsule. Outre les grandes
+routes carrossables, cinq chemins de fer franchissent déjà l'Apennin,
+entre Turin et Savone, Milan et Gênes, Bologne et Florence, Ancône et
+Rome, Naples et Foggia; d'autres lignes de rails, s'avançant de part et
+d'autre, vont se rejoindre prochainement dans les galeries souterraines
+ou sur les cols de la montagne. Bien plus encore qu'au génie de ses
+hommes d'État, et même qu'au dévouement de ses patriotes, l'Italie doit
+sa grande évolution politique à ces chemins de fer et aux nouvelles
+conditions qui en résultent. Lorsque tous les Italiens, Lombards,
+Piémontais et Génois, Florentins, Romains et Romagnols, ne furent plus
+séparés matériellement et purent s'établir dans toute ville de la
+Péninsule aussi facilement que dans leur lieu natal, la patrie était
+fondée. Les ingénieurs avaient déjà fait l'unité de l'Italie lorsqu'ils
+eurent relié les unes aux autres les voies ferrées de Civita-Vecchia, de
+Naples, d'Ancône et de Florence, sur ce même emplacement d'où les
+Romains avaient autrefois lancé vers le monde leurs grands chemins
+pavés.
+
+[Note 138: Commerce de l'Italie avec l'Austro-Hongrie:
+
+1861 67,000,000 fr.
+1872 447,000,000 »
+]
+
+Le chemin de fer qui longe le rivage de l'Adriatique, de Rimini à
+Brindisi et à Otrante, et qui fait partie de la ligne commerciale de
+Londres à Suez et à Bombay, a fait aussi un grand changement dans la
+géographie de la Péninsule. Jusqu'à maintenant, le côté occidental de
+l'Italie, celui qui possède l'Arno, le Tibre, le Garigliano, celui dont
+le littoral a le privilège des golfes, des ports et des archipels, avait
+été la moitié vivante de la presqu'île proprement dite: c'est là que se
+trouvaient les grands marchés, les villes opulentes, les centres de
+civilisation, les lieux de rendez-vous pour les étrangers. Mais voici
+que la voie ferrée a tout à coup reporté l'axe du commerce sur la côte
+orientale de la Péninsule. Les villes de premier ordre n'y sont pas
+encore nées, mais c'est déjà l'un des principaux chemins de l'ancien
+monde, et des milliers de voyageurs qui viennent de faire le tour de la
+Terre y passent sans se détourner de leur route pour visiter Naples,
+Rome ou Florence, de l'autre côté des Apennins[139].
+
+[Note 139: Voies de communication d'Italie:
+
+Canaux et rivières navigables (1874) 2,990 kilomètres.
+Grandes routes nationales et provinciales, etc. 130,000 »
+Chemins de fer (1875) 7,850 »
+Recettes des chemins de fer (1874) 140,000,000 francs.
+]
+
+[Illustration: VÉRONE. Dessin de Taylor, d'après une photographie de M.
+Hantecœur.]
+
+[Illustration: N°. 116.--VOIES DE COMMUNICATION DE L'ITALIE.]
+
+L'ensemble des échanges de l'Italie avec le reste du monde s'élève par
+terre et par mer, y compris le mouvement de transit, à un total moyen un
+peu inférieur à trois milliards de francs, soit à plus de 100 francs par
+tête[140]. Le progrès commercial est très-grand, puisque en douze années
+le mouvement des échanges a doublé; mais, en proportion des autres
+nations européennes, il reste encore beaucoup à faire; pour son activité
+commerciale l'Italie n'est pas seulement dépassée par l'Angleterre, la
+France, l'Allemagne, l'Austro-Hongrie et la Russie, elle est également
+l'inférieure de contrées d'une faible étendue, telles que la Belgique et
+la Hollande. Plus du quart du commerce de l'Italie se fait avec la
+France, et près d'une moitié avec l'Angleterre, l'Austro-Hongrie et la
+Suisse; le quart restant se répartit d'une manière fort inégale entre
+les divers pays du monde. Ainsi, tandis que les rapports commerciaux de
+l'Italie avec l'Espagne sont presque insignifiants, ils sont assez
+actifs et croissent rapidement avec la Turquie et les anciens États
+barbaresques; récemment encore les navires italiens ne se hasardaient au
+delà du seuil de Gibraltar que pour cingler vers l'estuaire de la Plata,
+mais ils savent maintenant prendre le chemin des États-Unis et même
+remplacer les bâtiments américains dans le commerce international; des
+naturalistes et des commerçants envoyés par la ville de Gênes explorent
+maintenant la Nouvelle-Guinée, les Moluques et les archipels voisins
+pour y découvrir de nouveaux débouchés de trafic. La lecture des
+tableaux statistiques de la Péninsule prouve que chaque année se
+réalisent de très-grands progrès dans les relations commerciales de
+l'Italie avec les terres lointaines.
+
+[Note 140: Commerce extérieur de l'Italie:
+
+ Importation. Exportation. Total.
+
+1862 830,029,350 fr. 577,468,350 fr. 1,407,497,700 fr.
+1872 1,186,600,000 » 1,167,200,000 » 2,353,800,000 »
+1873 1,286,700,000 » 1,133,100,000 » 2,419,800,000 »
+(avec transit). 1,469,956,000 » 1,307,714,000 » 2,777,670,000 »
+
+Articles de commerce les plus importants, en 1872:
+
+ Importation. Exportation.
+
+1° Soie brute 49,760,000 fr. 406,686,000 fr.
+ » manufacturée 127,813,000 » 24,774,000 »
+2° Mercerie, quincaillerie 90,415,000 » 117,793,000 »
+3° Denrées coloniales; sucs
+ végétaux, etc. 146,481,000 » 58,410,000 »
+4° Céréales, farines et pâtes 123,392,000 » 74,189,000 »
+5° Coton brut et manufacturé 157,591,000 » 20,172,000 »
+6° Pierres, terres, charbons 58,018,000 » 43,207,000 »
+
+Ordre d'importance des différentes contrées dans le commerce italien, en 1871:
+
+ Importation. Exportation.
+
+1° France et Algérie 201,868,000 fr. 402,309,000 fr.
+2° Angleterre 282,865,000 » 142,654,000 »
+3° Austro-Hongrie 172,574,000 » 198,371,000 »
+4° Suisse 52,009,000 » 156,931,000 »
+5° États-Unis 50,745,000 » 31,855,000 »
+6° Turquie 49,478,000 » 10,979,000 »
+ _______________ _________________
+Commerce total 963,698,000 fr. 1,085,460,000 fr.
+]
+
+Le fléau de l'Italie est la misère sous laquelle des millions de ses
+cultivateurs sont accablés, même dans les campagnes les plus fécondes,
+comme celles de la Lombardie et de la Basilicate maritime. Privés de
+terres qui leur appartiennent, incertains du salaire qui viendra, ces
+paysans vivent en d'affreux taudis où l'air même n'arrive que souillé.
+En tenant compte de ce que père, mère et enfants peuvent gagner dans les
+saisons les plus favorables, il se trouve que ce gain ne suffit même pas
+à fournir le pain nécessaire à toute la famille; aussi le repas
+consiste-t-il en châtaignes, en _polentas_ de maïs, en pâtes de farines
+avariées; rien ne reste du salaire pour le vêtement, pour l'ameublement
+ou l'ornement de la cabane, pour l'achat de remèdes, trop souvent
+nécessaires! Le rachitisme et toutes les maladies causées par
+l'insuffisance de nourriture sont très-communes, et la mortalité des
+enfants est considérable. L'émigration, qui enlève à la Péninsule un si
+grand nombre de ses fils pour les envoyer à la Plata, au Pérou, aux
+États-Unis, en France, en Suisse, en Algérie et à Tunis, en Turquie et
+en Égypte, est donc un double bienfait. Elle fournit du pain à ceux qui
+partent et par les lettres et les envois d'argent relève les espérances
+de ceux qui restent. On dit que sur le demi-million d'Italiens qui se
+trouvent à l'étranger, une centaine de mille s'occupent d'art sous une
+forme ou sous une autre, soit comme musiciens, peintres et sculpteurs,
+soit comme chanteurs des rues et porteurs d'orgues de Barbarie.
+
+L'ignorance, compagne ordinaire de la misère, est encore fort grande
+dans presque toutes les provinces de la Péninsule. On ne peut mesurer,
+il est vrai, l'état relatif de l'éducation dans les différents pays que
+par le nombre des écoles et de ceux qui savent lire et écrire, et si
+l'on s'arrête à cette indication superficielle, on risque fort de se
+tromper, car, grâce aux avantages d'une longue civilisation transmise
+par l'hérédité, les cultivateurs toscans et napolitains auxquels tout
+grimoire alphabétique est inconnu n'en ont pas moins beaucoup plus
+d'esprit et de savoir-vivre que des paysans du Nord relativement
+instruits. Toutefois c'est un grand malheur pour l'Italie que
+l'ignorance des rudiments mette une part si considérable de sa
+population en dehors de toute lutte pour le progrès intellectuel. Encore
+moins de la moitié des hommes faits ont sondé les mystères de
+l'alphabet; les trois quarts des femmes sont classées parmi les
+_analfabeti_, et bien que, d'après la loi, toute commune doive être
+pourvue d'une école, il en est encore plusieurs milliers qui n'ont pas
+reçu la visite de l'instituteur[141]. Au lieu de la proportion normale
+de 1 habitant sur 6 ou 7 suivant les cours de l'école, la proportion des
+élèves n'est que de 1 sur 15. Une seule province, le Piémont, présente
+un nombre d'_alfabeti_ supérieur à celui des ignares et c'est
+précisément la partie de l'Italie qui, de gré, de ruse ou de force, a
+fini par s'annexer les autres. Et tandis que les écoles tardent à
+s'ouvrir en Italie, les vieilles mœurs de violence et de meurtre se
+maintiennent encore. En 1874, le ministre de l'intérieur Cantelli
+évaluait le nombre moyen des homicides à 3,000 par an, à 4,000 celui des
+vols à main armée, à 30,000 celui des luttes avec blessures. Plus de
+150,000 Italiens sont _ammoniti_, c'est-à-dire soumis ou condamnables au
+domicile forcé.
+
+[Note 141: État de l'instruction publique en Italie:
+
+Écoles primaires, en 1873 43,380 fréq. par 1,659,107 enfants.
+Écoles d'adultes, en 1869 4,619 » 153,235 personnes.
+Écoles secondaires, lycées
+ et gymnases, etc. 512 » 25,408 »
+Universités 20 » 8,510 »
+Nombre des conscrits analfabeti, 1872 56,7 sur 100.
+ » fiancés » 1868 59 hommes, 78 femmes sur 100.
+Communes dépourvues d'écoles, 1870 6,401
+Instituteurs dépourvus de diplômes,
+ 1870 8,440
+]
+
+Une des causes principales d'arrêt ou de retard de développement pour le
+peuple italien est le désarroi constant des finances d'État et le lourd
+fardeau d'impôts vexatoires qui en est la conséquence. Il est vrai que,
+proportionnellement à la France, toute dette nationale peut sembler
+légère: celle de l'Italie dépasse dix milliards, ce qui est déjà une
+somme prodigieuse, d'autant plus qu'elle s'est accumulée pendant la
+durée de moins d'une génération; en outre, elle s'augmente régulièrement
+chaque année d'un déficit variant de 120 à 500 millions de francs. Les
+recettes s'accroissent, mais les dépenses augmentent dans la même
+proportion et par suite l'écart devient de plus en plus inquiétant.
+L'aggravation des tarifs douaniers, les impôts sur la consommation, la
+loterie, la vente des biens d'église ne comblent point le déficit. Les
+600 millions que l'on propose d'obtenir en capitalisant les propriétés
+appartenant aux écoles et aux hôpitaux, ne seraient qu'un expédient
+temporaire: l'entretien d'une armée considérable, que le gouvernement ne
+parvient pourtant pas à organiser d'une manière efficace, le manque de
+suite dans les entreprises, des prodigalités injustifiables, des actes
+nombreux d'improbité dans l'administration ne permettent pas au système
+financier de l'Italie de reprendre son équilibre. Le crédit national est
+fortement ébranlé, et le papier-monnaie, qui circule à cours forcé
+depuis 1866, n'a jamais été accepté qu'à perte.
+
+La situation besoigneuse de l'Italie la met forcément, beaucoup plus
+qu'elle ne voudrait se l'avouer, sous la dépendance de l'étranger. Pour
+ménager et consolider son crédit, pour assurer les emprunts et le
+service de la dette, il lui faut nouer avec les capitalistes d'Europe
+des négociations qui ne sont pas toujours d'ordre purement
+financier[142]. En outre, l'état défectueux des forces militaires et
+navales oblige le gouvernement italien à s'appuyer, suivant les
+circonstances, sur l'une ou l'autre puissance européenne. Quoi qu'en
+dise un mot fameux, l'Italie n'a point «fait par elle-même»; c'est à
+d'habiles alliances qu'elle a dû de se constituer politiquement, et
+c'est encore en dehors de ses frontières qu'elle doit chercher un point
+d'appui. Jusqu'à maintenant elle n'a jamais marché dans une fière
+indépendance.
+
+[Note 142:
+
+Dépenses du
+ trésor italien en 1861 605,173,000 fr. 1875 1,542,600,000 fr.
+Recettes » » 458,322,000 » » 1,309,600,000 »
+ _______________ _________________
+Déficit » » 146,851,000 fr. » 233,000,000 fr.
+
+Total de la dette » 2,500,000,000 » » 10,060,000,000 »
+Billets à cours forcé » 1,484,400,000 »
+]
+
+L'unité de l'Italie n'est même pas tout à fait complète. Le pape, qui
+put jadis se qualifier de «soleil parmi les lunes terrestres, empereurs
+et rois», a perdu tout pouvoir politique dans ses anciens États. Ce
+n'est plus en souverain, mais en hôte, qu'il réside encore au Vatican,
+et l'argent que lui offre le gouvernement italien, et que d'ailleurs il
+n'a cessé de refuser, n'est pas un tribut, mais une gracieuseté.
+Néanmoins le pape, quoique désarmé, n'est pas sans pouvoir et sa seule
+présence est un obstacle considérable au solide établissement de l'État
+d'Italie. La destitution temporelle du souverain pontife n'a point été
+acceptée par l'immense majorité des croyants catholiques; ceux de la
+Péninsule, aussi bien que ceux de toute l'Europe et du monde, protestent
+et ne laissent passer aucune occasion de s'attaquer au nouvel ordre de
+choses. L'Europe politique se trouve ainsi beaucoup trop directement
+intéressée aux affaires intérieures de l'Italie pour qu'elle ne soit pas
+tentée souvent d'intervenir: il y a là un grand danger que toutes les
+habiletés diplomatiques ne parviendront peut-être pas à conjurer. Ce
+coin de terre, ce palais, ce jardin qui restent à leur maître sont
+comparés par les zélateurs de la papauté au point fixe que cherchait
+Archimède, et suffisent, disent-ils, pour appuyer le levier qui
+soulèvera le Monde. Quoi qu'il en soit, il y aura lutte, et ce n'est pas
+dans la Péninsule seulement qu'auront lieu les péripéties du conflit.
+
+On ne saurait douter que l'Italie ne sorte tôt ou tard de cette fausse
+position qui fait de sa capitale le chef-lieu d'un État indépendant, et
+en même temps le siége d'un gouvernement théocratique auquel obéissent
+tous les catholiques du monde. Cette contradiction est destinée à
+disparaître d'autant plus tôt que, parmi les grandes agglomérations
+européennes, l'Italie est précisément une de celles qui, par la force
+même des choses, garderont le plus longtemps leur individualité
+nationale. Tard venus dans l'assemblée des peuples centralisés, les
+Italiens tiennent d'autant plus à leur patrie qu'ils l'ont fondée depuis
+un temps plus court: elle est pour eux une conquête dont ils ne voudront
+pas se dessaisir, surtout tant qu'elle restera inachevée et que
+plusieurs terres italiennes manqueront au groupe des provinces unies. La
+précision singulière avec laquelle sont dessinés les contours
+géographiques de la Péninsule aidera d'ailleurs les Italiens à garder
+leur sentiment national dans son intensité. Le mur des Alpes restera
+devant leurs yeux comme un symbole, longtemps après que les routes et
+les chemins de fer en auront escaladé ou sous-franchi tous les cols
+importants. Mais, par cela même que la nationalité italienne est
+nettement limitée et qu'elle a toute chance de se maintenir avec plus de
+persistance que d'autres à frontières moins précises, elle a moins de
+force d'expansion. Si l'on excepte le mouvement d'émigration vers les
+contrées de la Plata, le rôle de l'Italie reste essentiellement
+méditerranéen: il s'exerce à peine sur le versant extérieur des Alpes,
+moins encore en dehors des portes de Suez et de Gibraltar. A Tunis, en
+Égypte, la langue italienne, représentée par ses divers patois, peut
+acquérir une certaine prépondérance, mais, dans le reste du monde, elle
+a peu de chances de pouvoir lutter avec l'anglais, le français,
+l'espagnol, l'allemand et le russe. Le beau parler de Dante n'est
+certainement point celui qu'emploieront les peuples comme langage
+universel.
+
+
+
+
+X
+
+GOUVERNEMENT ET ADMINISTRATION.
+
+
+D'après le Statut fondamental du royaume, promulgué au mois de mars
+1848, l'Italie est une monarchie héréditaire et représentative.
+Appliquée d'abord aux seuls États du roi de Sardaigne, la charte
+constitutionnelle a été graduellement étendue, après chaque nouvel
+agrandissement du royaume, à la Lombardie, à la Toscane, à l'Émilie et
+aux Marches, au Napolitain et à la Sicile, à la Vénétie, puis à Rome et
+à sa province.
+
+Le Statut, comme la plupart des documents de même nature, garantit à
+tous les «régnicoles» l'égalité devant la loi, la liberté individuelle,
+l'inviolabilité du domicile. La presse est libre, «mais une loi en
+réprime les abus.» Le droit de réunion est reconnu, mais non quand il
+s'agit «d'assemblées tenues dans un lieu ouvert au public;» tous les
+citoyens jouissent également des droits civils et politiques et sont
+admissibles à toutes les fonctions civiles et militaires, «sauf les
+exceptions déterminées par les lois».
+
+Le roi est seul chargé du pouvoir exécutif, mais toutes les lois, tous
+les actes du gouvernement doivent être revêtus de la signature d'un
+ministre. Le roi, chef suprême de l'État, commande les forces de terre
+et de mer, déclare la guerre, conclut les traités de paix, d'alliance et
+de commerce, à la seule condition d'en rendre compte aux Chambres «quand
+l'intérêt et la sûreté de l'État le permettront;» cependant les traités
+qui impliquent un accroissement de charges financières ou des
+changements de territoire n'ont de force qu'après avoir obtenu
+l'assentiment des Chambres. Le roi nomme à toutes les charges de l'État,
+désigne les sénateurs du royaume, dissout la Chambre des députés, fait
+exercer la justice en son nom, possède le droit de grâce et de
+commutation des peines. Il a l'usage de tous les biens de la Couronne et
+peut disposer de son patrimoine privé, soit par acte entre vifs, soit
+par testament, sans s'astreindre aux règles des lois civiles, qui
+limitent les quotités disponibles. Le traitement que la nation fait au
+roi et les apanages des princes de la famille royale dépassent vingt
+millions de francs par budget annuel.
+
+Le nombre des sénateurs n'est pas limité. Le roi les choisit parmi les
+dignitaires religieux, civils et militaires, les fonctionnaires de tout
+ordre, les personnes riches qui payent à l'État plus de 3,000 francs
+d'impôt et tous ceux qu'il juge avoir illustré la patrie par des
+services ou des mérites éminents. Pour briguer une place au Sénat, il
+faut avoir au moins quarante ans d'âge. Les candidats à la députation
+doivent avoir accompli l'âge de trente ans; ils sont élus pour un espace
+de cinq années, mais leur mandat cesse de plein droit si la Chambre est
+dissoute avant l'expiration de cette période. Pas plus que les
+sénateurs, ils ne reçoivent d'indemnité: c'est en partie ce qui explique
+le peu de zèle dont la plupart des sénateurs et des représentants sont
+animés pour l'accomplissement de leur mandat; il en est même qui ne se
+sont jamais donné la peine de siéger. Les décisions n'étant valables
+qu'après avoir été votées dans une assemblée composée de la moitié des
+membres plus un, des semaines entières se passent quelquefois sans qu'on
+puisse arriver au vote final des questions importantes; quant aux lois
+secondaires, elles sont pour la plupart, au mépris du Statut, votées par
+une simple minorité.
+
+Les citoyens ne sont pas tous électeurs politiques: on en compte
+seulement 400,000, divisés en 508 colléges électoraux. Ils doivent avoir
+au moins vingt-cinq ans d'âge, savoir lire et écrire, et payer, en
+outre, un impôt de 40 francs au moins. Tous les membres des académies,
+les professeurs d'universités et de colléges, les fonctionnaires et les
+membres des ordres équestres, tous ceux qui exercent des professions
+libérales, tous les négociants établis et munis d'une certaine patente,
+tous les rentiers de l'État recevant plus de 600 francs sont aussi
+électeurs de droit. En général les électeurs politiques de l'Italie ne
+donnent guère de preuves de leur empressement à courir au scrutin. En
+moyenne, le nombre des votants est inférieur à 40 pour 100 des inscrits.
+
+Au point de vue administratif, chaque province de l'Italie est
+considérée comme une «personne morale», libre de posséder sans
+autorisation du gouvernement central et jouissant d'une certaine
+autonomie. Le conseil provincial se compose d'une vingtaine à une
+soixantaine de membres, nommés pour cinq ans par les électeurs
+municipaux et renouvelé par cinquième. Ce conseil siége d'ordinaire une
+seule fois par an et s'occupe presque uniquement des intérêts matériels
+du pays et de la fixation des impôts additionnels. Il délègue
+temporairement ses pouvoirs à une députation provinciale, qui le
+représente auprès du préfet et en contrôle les actes.
+
+L'organisation du municipe ressemble fort à celui de la province. Le
+conseil, composé de 15 à 80 membres, est aussi directement élu pour cinq
+ans et renouvelable par cinquième. Les électeurs municipaux sont plus
+nombreux que les électeurs politiques; ils peuvent exercer leurs droits
+dès l'âge de vingt et un ans, mais ils doivent tous être censitaires et
+payer un impôt, qui varie de 5 à 25 francs, suivant l'importance des
+communes; aux électeurs par droit de cens s'ajoutent les électeurs par
+droit de «capacité»: les professeurs, les employés, les militaires
+décorés, tous les Italiens qui exercent une profession libérale. Le
+conseil municipal se réunit deux fois par an en session ordinaire et
+procède au règlement des comptes, à la fixation du budget, à l'examen de
+la fortune communale; ses séances sont publiques, lorsque la majorité en
+fait la demande. Le conseil choisit lui-même une junte (_giunta_)
+municipale, renouvelable par moitié tous les ans et composée de 2 à 12
+propriétaires, suivant l'importance de la commune; elle est chargée de
+gérer les affaires courantes et de représenter le conseil auprès du
+maire ou _sindaco_. Celui-ci est, comme le préfet de la province, nommé
+par le gouvernement, mais il doit toujours être choisi dans le sein du
+conseil municipal.
+
+Les grandes divisions territoriales de l'Italie, Piémont, Lombardie,
+Vénétie, Émilie, Ligurie, Toscane, Marches, Ombrie et Rome, Naples, la
+Sicile, la Sardaigne, se partagent en 69 provinces; celles-ci se
+distribuent à leur tour en 284 arrondissements ou circonscriptions
+(_circondarii_), appelés districts (_distretti_) en Vénétie et dans le
+Mantouan. Les arrondissements sont subdivisés en 1,779 mandements
+(_mandamenti_), qui sont des divisions purement judiciaires, et en 8,360
+communes, ayant en moyenne une superficie double et une population
+triple de celles des communes françaises. Dans chaque province le
+pouvoir central est représenté par un préfet et par son conseil de
+préfecture; le sous-préfet agit avec des attributions analogues dans les
+arrondissements; enfin le _sindaco_, qui est censé le représentant de
+ses concitoyens auprès du gouvernement, est en même temps le délégué du
+pouvoir dans la commune. C'est à peu de chose près le système
+d'administration qui a presque toujours prévalu dans la France moderne.
+
+La hiérarchie des tribunaux a été réglée en 1865, de même que
+l'organisation des provinces et des communes. Le premier degré est celui
+de la judicature de paix. Chaque commune a au moins un «conciliateur»,
+nommé pour trois ans par le gouvernement sur la présentation du conseil
+municipal. Le préteur rend la justice dans les chefs-lieux de
+«mandement»: c'est le juge de première instance; il est assisté par un
+ou plusieurs vice-préteurs, dont les fonctions peuvent se confondre avec
+celles du juge de paix. Au-dessus du préteur siégent les magistrats des
+151 tribunaux civils et de correction, puis viennent les juges des 23
+cours d'appel et ceux des 4 cours de cassation, Florence, Naples,
+Palerme et Turin, qui prononcent en dernier ressort. Le royaume est
+divisé en 86 districts de cours d'assises et en 25 districts de
+tribunaux de commerce, également subordonnés à la juridiction des cours
+d'appel et des cours de cassation. Sauf quelques détails, le Code
+italien est imité du Code français: l'esprit en est le même.
+
+Pour l'armée, on cherche plutôt à se rapprocher du modèle prussien. A
+moins de rachat du service et de remplacement, tout Italien âgé de 21
+ans est tenu au service militaire et ne peut occuper aucun emploi tant
+qu'il n'a pas satisfait à la conscription ou qu'il n'a pas été l'objet
+d'exemptions légales. Le contingent se divise en deux catégories, celle
+de l'armée permanente et celle de la réserve. La première catégorie se
+partage encore en service d'ordonnance et en service provincial. Le
+premier dure 8 années et s'exige des carabiniers ou gendarmes, des
+arquebusiers, des musiciens, des tireurs d'élite, des élèves des écoles
+militaires et des sous-officiers. Le service provincial est demandé à
+tous les autres conscrits de la première catégorie; il dure 11 ans, dont
+5 sous les drapeaux et 6 en congé illimité. Quant aux hommes de la
+réserve, moins propres au service militaire, ils sont exercés pendant
+cinquante jours la première année de service, puis renvoyés en congé. A
+l'âge de 26 ans, ils sont considérés comme n'appartenant plus à l'armée.
+Sur le pied de paix, l'ensemble des forces est évalué à 180,000 hommes;
+sur le pied de guerre, il s'élève à 570,000 combattants; mais ces
+chiffres ne sont vrais que pour le budget: la réalité leur est
+très-inférieure. Quant à la garde nationale, comprenant officiellement
+tous les hommes valides de 21 à 55 ans, c'est-à-dire plus de 2 millions
+d'hommes, c'est un corps beaucoup plus fictif que réel; l'élite de la
+garde nationale constitue la garde mobile et peut être, en cas de péril
+public, convoquée pour un service militaire de vingt jours; elle
+comprend environ 150,000 hommes. Après Vérone, le grand boulevard de la
+vallée du Pô, les principales forteresses de l'Italie du Nord sont
+Mantoue, Peschiera, Legnago, qui font partie, avec tous leurs forts
+avancés et leurs têtes de pont, du «quadrilatère», devenu si célèbre
+pendant la période de la domination autrichienne. Venise, que complète
+sur le continent le fort de Malghera, est aussi une ville très-forte,
+qui se défendit héroïquement contre les Autrichiens en 1849. Palma, ou
+Palmanova, garde la frontière entre le golfe de Trieste et le rempart
+des Alpes Juliennes. Rocca d'Anfo, isolée sur sa montagne, au nord du
+lac de Garde, domine à la fois les défilés de l'Adige et ceux de la
+Chiese. Pizzighettone, sur l'Adda, n'a plus une grande importance
+stratégique depuis que le quadrilatère appartient à l'Italie; mais
+Alexandrie, au confluent du Tanaro et de la Bormida, est toujours le
+point stratégique par excellence du Piémont et l'une des places d'armes
+les plus considérables de l'Europe. Casale, sur le Pô, est sa forteresse
+avancée, et Gênes, sur la Méditerranée, défend avec elle les passages
+des Apennins. Plaisance et Ferrare commandent toutes les deux la
+traversée du Pô à une partie fort importante de son cours. Les autres
+places fortes du royaume sont: Ancône, dans l'Italie moyenne; Porto
+Ferrajo, dans l'île d'Elbe; Gaëte, Capoue, Tarente, dans l'Italie
+méridionale; Messine, en Sicile.
+
+La flotte de guerre, diminuée de 33 navires inserviables, qui viennent
+d'être vendus, se compose d'environ 50 navires à vapeur, portant 600
+canons, et son personnel s'élève à près de 20,000 marins. La durée
+obligatoire du service est de 4 ans pendant la paix; le reste du temps
+se passe en congé jusqu'à la quarantième année, sauf en temps de guerre.
+Les remplaçants et ceux qui ont choisi la marine au lieu de l'armée de
+terre sont tenus à 8 années de bord. Les principales stations navales
+sont: la Spezia, Gênes, Naples, Castellamare di Stabbia, Venise, Ancône
+et Tarente.
+
+D'après le premier article du Statut fondamental, la religion
+catholique, apostolique et romaine est la seule religion de l'État; les
+autres cultes ne sont que tolérés. L'antagonisme du pouvoir civil et de
+la papauté faciliterait d'ailleurs l'exercice de toute religion non
+conforme à celle de l'État si les Italiens se souciaient d'en changer;
+mais, sauf dans les vallées vaudoises et parmi les étrangers domiciliés
+dans les grandes villes, on peut dire qu'il n'y a point de protestants
+en Italie; les communautés juives sont aussi relativement peu
+nombreuses. La population dans son ensemble n'est composée que de
+catholiques nés, dont un grand nombre, il est vrai, s'est rangé parmi
+les ennemis de l'Église ou fait partie de l'immense troupeau des
+indifférents.
+
+Comme résidence de la papauté, l'Italie occupe dans le monde une
+position toute spéciale. Rome est le siége de deux gouvernements, ceux
+du roi et du souverain pontife. Quoique dépourvu actuellement de tout
+pouvoir politique, le pape est, en principe, le plus absolu des
+monarques. Il n'est responsable de ses actes envers qui que ce soit: dès
+que ses collègues les cardinaux, réunis en conclave, l'ont élu comme
+successeur de saint Pierre et «vicaire de Jésus-Christ», il n'a ni
+parlement, ni conseil, ni assemblée de fidèles qu'il soit tenu de
+consulter; s'il demande l'avis du sacré collége quand il s'agit de
+prendre quelques décisions importantes, il le fait sans y être obligé
+autrement que par la coutume. Tout ce qu'il fait et ce qu'il pense est
+tenu pour divin; il possède seul au monde la vertu de l'infaillibilité;
+bien plus, il peut à son gré effacer les péchés d'autrui; c'est lui qui
+«lie et qui délie»; il a «les clefs dans les mains», c'est-à-dire qu'il
+ouvre les portes de l'enfer et celles du paradis; sa puissance sur les
+hommes s'étend par delà les bornes de la vie.
+
+Les cardinaux sont les grands dignitaires de ce gouvernement des âmes.
+Italiens en grande majorité, mais pris aussi parmi les autres nations,
+ils sont désignés par le pape en un consistoire secret, mais ils ne sont
+pas toujours proclamés aussitôt après leur nomination. Leur nombre est
+limité à 70, depuis Sixte-Quint, en souvenir des anciens d'Israël et des
+disciples de Jésus; toutefois le collége est rarement au complet, car,
+choisis presque toujours parmi les prêtres âgés, la plupart des
+cardinaux ne jouissent que peu de temps de leur dignité. Ils se divisent
+en trois classes: les cardinaux-évêques, au nombre de 6, qui résident à
+Rome, les cardinaux-prêtres, formant la majorité du corps, à Rome et à
+l'étranger, puisqu'ils sont 50, enfin les 14 cardinaux-diacres. Le
+cardinal camerlingue, ainsi nommé parce qu'il préside à la chambre
+apostolique ou des finances, est celui qui doit remplacer provisoirement
+le pape, quand le siége est vacant; il prend alors possession du palais
+au nom de la chambre et reçoit en dépôt l'anneau du pêcheur, symbole de
+la puissance dévolue à saint Pierre et à ses successeurs; le cardinal
+doyen, le plus âgé des cardinaux-évêques, jouit aussi de plusieurs
+prérogatives. Dans les circonstances exceptionnelles, les cardinaux des
+trois classes, les archevêques, les évêques, les généraux d'ordre
+religieux, les abbés avec juridiction épiscopale peuvent être convoqués
+en concile œcuménique pour délibérer des intérêts de l'Église et
+trancher les questions touchant au dogme. Lors de la vacance du siége
+papal, le collége des cardinaux, réuni en conclave, nomme le nouveau
+pontife parmi les candidats âgés de plus de 55 ans; mais, pour
+l'élection définitive, le vote des deux tiers des voix ne suffit pas
+encore, il faut en outre l'assentiment des gouvernements de France,
+d'Autriche, d'Espagne et de Naples, devenu aujourd'hui celui d'Italie.
+Alors seulement le nouvel élu est proclamé et reçoit le _pallium_ et la
+tiare.
+
+Le pape est représenté comme souverain auprès de plusieurs puissances de
+l'Europe et du Nouveau Monde. En vertu de la formule de «l'Église libre
+dans l'État libre», si souvent répétée depuis Cavour, il est investi de
+tous les droits royaux, il convoque à son gré les chapitres et les
+conciles, nomme à toutes les charges ecclésiastiques, possède son propre
+télégraphe et sa poste, sa garde noble et sa garde suisse, jouit en
+toute propriété, sans payement d'impôt, des palais du Vatican et du
+Latéran, ainsi que de la villa de Castel-Gandolfo, au bord du lac
+d'Albano. Enfin le budget italien est grevé en sa faveur d'une dotation
+incommutable de plus de 3 millions de francs. Il a jusqu'à présent
+refusé cette liste civile, mais il reçoit une somme au moins deux fois
+plus considérable, le «denier de saint Pierre», que lui assure la piété
+des fidèles.
+
+L'Italie est divisée religieusement en 47 archevêchés, subdivisés en 206
+évêchés et prélatures indépendantes. La population ecclésiastique se
+compose d'environ 100,000 prêtres. En 1866, lorsque les couvents furent
+supprimés et que leurs biens furent attribués à l'État en échange de
+pensions, les moines et les religieuses étaient respectivement au nombre
+de 32,000 et de 44,000. L'armée cléricale comprenait donc près de
+180,000 personnes, autant que l'armée militaire sur le pied de paix.
+
+Le tableau suivant indique les divisions territoriales et les provinces
+de l'Italie, avec leur superficie et la population que leur donnait le
+recensement de 1871:
+
+DIVISIONS ADMINISTRATIVES DE L'ITALIE.
+
+DIVISIONS
+TERRITORIALES. PROVINCES. SUPERFICIE POPULATION
+ DES DIVISIONS DES DES DIVISIONS DES
+ TERRITORIALES. PROVINCES. TERRITORIALES. PROVINCES.
+
+Piémont Novare (Novara)29,004 11 6,543 50 2,899,564 624,985
+ Turin (Turino) 10,269 53 972,986
+ Alexandrie
+ (Alessandria) 5,055 683,361
+ Coni (Cuneo) 7,136 08 618,232
+
+Lombardie Sondrio 23,532 83 3,259 81 3,460,824 111,241
+ Come (Como) 2,717 26 477,642
+ Bergame (Bergamo) 2,660 38 368,152
+ Milan (Milano) 2,992 54 1,009,794
+ Brescia 4,620 74 456,023
+ Pavie (Pavia) 3,329 51 448,435
+ Crémone (Cremona) 1,736 21 300,595
+ Mantoue (Mantoya) 2,216 38 288,942
+
+Ligurie Port Maurice
+ (Porto Maurizio) 5,323 87 1,210 34 843,812 127,053
+ Gènes (Genova) 4,113 53 716,759
+
+Vénétie Vérone (Verona)23,657 09 2,854 02 2,642,807 367,437
+ Vicence (Vicenza) 2,696 02 363,161
+ Bellune (Belluno) 3,270 68 175,282
+ Padoue (Padova) 2,086 32 364,430
+ Rovigo 1,688 52 200,835
+ Trévise (Treviso) 2,431 36 352,538
+ Udine 6,430 70 481,586
+ Venise (Venezia) 2,199 47 337,538
+
+Émilie Plaisance
+ (Piacenza) 20,527 34 2,499 78 2,113,828 225,775
+ Parme (Parma) 3,239 67 264,381
+ Reggio 2,288 240,635
+ Modène (Modena) 2,502 25 273,231
+ Ferrare (Ferrara) 2,616 23 215,369
+ Bologne (Bologna) 3,603 80 439,232
+ Ravenne (Ravenna) 1,922 32 221,115
+ Forli 1,855 23 264,090
+
+Marches Pesaro et
+ Urbino 9,714 25 2,965 31 915,419 231,072
+ Ancône (Ancona) 1,916 36 262,349
+ Macerata 2,736 81 236,994
+ Ascoli Piceno 2,095 77 203,004
+
+Ombrie (Pérouse ou Perugia)
+ Ombrie 9,632 86 9,632 86 549,601 549,601
+
+Toscane Massa et
+ Carrara 24,031 09 1,760 46 2,142,525 161,944
+ Lucques (Lucca) 1,493 64 280,399
+ Florence (Firenze) 5,861 32 766,824
+ Livourne (Livorno) 325 67 118,851
+ Pise (Pisa) 3,056 08 265,959
+ Arezzo 3,305 91 234,645
+ Sienne (Siena) 3,793 42 206,446
+ Grosseto 4,434 59 107,457
+
+Rome Rome (Roma) 11,790 16 11,790 16 836,704 836,704
+
+Abruzzes Abruzze Ultér.
+et Molise Ier (Teramo) 17,289 74 3,324 74 1,282,982 246,004
+ Abruzze Ultér.
+ IIe (Aquila) 6,499 60 332,784
+ Abruzze Citérieure
+ (Chieti) 2,861 46 339,986
+ Molise (Campobasso) 4,603 94 364,208
+
+Campanie Terre de Labour
+ (Capua) 17,966 98 5,974 74 2,754,582 697,403
+ Bénévent (Benevento) 1,751 51 232,008
+ Naples (Napoli) 1,110 52 907,752
+ Principauté Citér.
+ (Salerno) 5,480 97 541,738
+ Principauté Ultér.
+ (Avellino) 3,649 20 375,691
+
+Pouilles (Apulie) 22,119 58 1,420,892
+ Capitanate (Foggia) 7,652 18 322,758
+ Terre de Bari (Bari) 5,937 52 604,540
+ Terre d'Otrante (Lecce) 8,529 88 493,594
+
+Basilicate 10,675 97 510,543
+ Basilicate (Potenza) 10,675 97 510,543
+
+Calabres
+ Calabre Citér.
+ (Cosenza) 17,257 33 7,358 04 1,206,302 440,468
+ Calabre Ultér.
+ Ier (Catanzaro) 5,975 412,226
+ Calabre Ultér.
+ IIe (Reggio) 3,924 29 353,608
+
+Sicile Messine
+ (Messina) 29,240 24 4,578 89 2,584,099 420,649
+ Palerme (Palermo) 5,086 91 617,678
+ Trapani 3,145 51 236,388
+ Caltanissetta 3,768 27 230,066
+ Girgenti 3,861 35 289,018
+ Catane (Catania) 5,102 19 495,415
+ Syracuse (Siracusa) 3,697 12 294,885
+
+Sardaigne Sassarie 24,250 17 10,720 26 636,660 243,452
+ Cagliari 13,529 92 393,208
+ __________ __________
+ 296,013 62 26,801,154
+
+
+
+
+ CHAPITRE IX
+
+ CORSE
+
+
+L'île de Corse, l'antique Kyrnos des Grecs, la Corsica des Latins, des
+anciens habitants indigènes et des Italiens, constitue, avec la terre
+plus considérable de Sardaigne, un groupe parfaitement distinct, une
+sorte de monde à part. Jadis, nous le savons, elle était rattachée à
+l'île sœur par une arête continue de montagnes: mais des deux terres
+jumelles, c'est précisément la Corse, française aujourd'hui, qui est la
+plus italienne par la position géographique aussi bien que par les
+traditions de l'histoire. A la simple vue de la carte, il apparaît avec
+évidence que la Corse dépend naturellement de la péninsule italienne;
+tandis qu'elle est séparée des côtes de la Provence par des abîmes
+maritimes de plus de 1,000 mètres de profondeur, elle tient aux rivages
+plus rapprochés de la Toscane par un plateau sous-marin, un seuil de
+hauts fonds parsemé d'îles. Son climat, ses produits naturels sont ceux
+de l'Italie, ses anciennes annales et la langue de ses habitants font
+aussi de la Corse une terre italienne. Il est donc convenable de décrire
+cette île de la mer Tyrrhénienne immédiatement après la péninsule que
+baignent les mêmes eaux. Achetée aux Génois, puis conquise sur les
+indigènes eux-mêmes, il y a plus d'un siècle, par les moyens ordinaires
+de la violence, la Corse se donna plus tard librement à la France,
+lorsque le plus vaillant défenseur de l'indépendance de l'île, Pasquale
+Paoli, apparut en hôte acclamé devant l'Assemblée nationale. C'est le
+libre choix qui fait la patrie, et les Corses, Italiens de race, mais
+associés aux Français depuis trois générations par une destinée commune,
+se regardent certainement en grande majorité comme faisant partie de la
+même nation que leurs concitoyens du continent.
+
+Deux fois moindre en étendue que la Sardaigne, la Corse est encore une
+terre considérable, puisqu'elle dépasse de beaucoup en surface la
+moyenne d'un département français; elle occupe le quatrième rang parmi
+les îles de la Méditerranée[143]: presque aussi étendue que Chypre, mais
+de beaucoup sa supérieure en importance actuelle, elle ne le cède en
+population et en richesse qu'à la Sicile et à la Sardaigne. C'est une
+contrée d'une grande beauté. Ses montagnes, qui se dressent à plus de
+2,500 mètres de hauteur sont revêtues de neige pendant la moitié de
+l'année; leurs pentes, qui descendent rapidement vers la mer, permettent
+d'embrasser d'un coup d'œil les rochers, les pâturages, les forêts et
+les cultures. La plupart des vallées ont une grande abondance d'eau, et
+de toutes parts on y voit briller les cascades. De vieilles tours
+génoises, bâties sur les promontoires, défendaient autrefois contre les
+Sarrasins l'entrée de chaque baie; la plupart n'ont plus d'autre utilité
+que celle d'embellir le paysage.
+
+[Note 143:
+
+Superficie de la Corse 8,748 kil. car.
+Longueur de l'île, du nord au sud 183 kil.
+Largeur moyenne 48 »
+Largeur extrême, de l'est à l'ouest 84 »
+Développement du littoral 485 »
+]
+
+[Illustration: N° 117.--JONCTION SOUS-MARINE DE LA CORSE ET DE
+L'ITALIE.]
+
+Le principal massif montagneux, le Niolo, qui s'élève au nord-ouest de
+l'île, ne s'arrête guère au-dessous de la limite idéale des neiges
+persistantes. C'est une sorte de citadelle granitique dont les hautes
+vallées servirent, en effet, de forteresse aux Corses pendant toutes
+leurs guerres d'indépendance; des cimes environnantes on voit par un
+temps favorable tout le pourtour des côtes du continent, des Alpes de
+Provence aux Apennins de la Toscane. Au sud du Niolo, l'arête principale
+des montagnes, en entier composée de roches primitives, se développe,
+sommet après sommet, vers le détroit de Bonifacio, à peu près
+parallèlement au rivage occidental. Sa dernière grande cime, du côté du
+sud, est la puissante montagne à laquelle sa forme a fait donner le nom
+d'Enclume (_Incudine_). Au nord du Niolo, d'autres montagnes, dont la
+direction vers le nord et le nord-est est indiquée par la ligne des
+côtes qui en suivent la base, va se rattacher à la chaîne moins haute du
+cap Corse. Cette chaîne, parallèle au méridien, forme une véritable
+arête dorsale à toute la péninsule de Bastia et se prolonge vers le sud
+à l'orient du bassin de Corte; jadis elle devait servir de barrière aux
+lacs de l'intérieur, mais ses roches calcaires ont fini par céder à la
+pression des eaux, et le Golo, le Tavignano, d'autres torrents encore,
+la traversent pour se déverser dans la mer orientale. Dans son ensemble,
+l'intérieur de l'île n'est qu'un labyrinthe de montagnes, et l'on ne
+peut se rendre de village à village que par des _scale_ ou sentiers en
+échelle qui s'élèvent de la région des oliviers à celle des pâturages.
+La grande route de l'île, celle d'Ajaccio à Bastia, passe à plus de
+1,100 mètres de hauteur; même les chemins qui longent la côte
+occidentale, la plus populeuse, ne sont qu'une succession de montées et
+de descentes contournant les promontoires qui hérissent le littoral.
+Telle est la raison qui a forcé la Corse à rester en arrière de son île
+sœur, la Sardaigne, pour la construction des chemins de fer[144].
+Récemment la construction d'une voie ferrée entre les deux capitales de
+l'île a été votée; mais ce travail, fort difficile, est encore loin
+d'être commencé.
+
+[Note 144: Monts et cols principaux de la Corse:
+
+Monte Cinto, principal sommet 2,816 mètres.
+ » Rotondo 2,764 »
+ » d'Oro 2,652 »
+ » Paglia Orba, ou Vagliorba 2,634 »
+ » Cardo 2,500 »
+ » Incudine 2,065 »
+Col de Vizzavona (route d'Ajaccio a Bastia) 1,145 »
+ » de Vergio (chemin du val du Golo au golfe de Porto) 1,532 »
+]
+
+[Illustration: N° 118.--PROFIL DE LA ROUTE D'AJACCIO A BASTIA.]
+
+Du côté de l'occident, l'île est profondément découpée par des golfes
+ramifiés en baies vers lesquels se penchent les vallées des monts et
+dont quelques-uns ont à l'entrée quatre cents mètres d'eau. Ces golfes
+ressemblent à des fjords déjà partiellement oblitérés par les alluvions,
+et peut-être faut-il y voir en effet des indentations de la côte que le
+séjour des glaciers a longtemps maintenues dans leur forme première; les
+petits lacs épars dans les cirques élevés des montagnes semblent
+indiquer l'ancienne action des glaces. C'est là une question géologique
+des plus intéressantes à résoudre par les observateurs futurs. Sur le
+versant oriental, ou côté «de Deçà» (_di Quà_), tourné vers l'Italie,
+les pentes sont plus douces, les rivières sont plus larges et plus
+paisibles, quoique toutes innavigables, l'aspect général du pays est
+moins accidenté: on lui donne parfois le nom de _Banda di Dentro_ ou de
+«Zone intérieure», pour le distinguer des rivages occidentaux, appelés
+_Banda di Fuori_ ou «Zone extérieure». Les terrains granitiques du
+versant oriental de l'île sont recouverts par des formations crétacées
+et des alluvions modernes, que dominent çà et là des massifs de porphyre
+et de serpentine; la côte, égalisée par le mouvement des flots, se
+développe en de longues plages basses, enfermant des étangs qui furent
+autrefois des golfes. Ces plages, qui semblent avoir été, comme celles
+de la Sardaigne, légèrement exhaussées pendant la période moderne,--à en
+juger par les plages étagées au-dessus du flot et les bancs de
+coquillages émergés,--sont fort insalubres à cause de la putréfaction
+des algues rejetées sur la rive: les miasmes se forment en si grande
+abondance au-dessus de certains étangs, qu'un linge blanc suspendu près
+de l'eau pendant une journée d'été y prend une teinte ineffaçable de
+rouille. Aussi «l'intempérie» règne sur ces côtes orientales de la
+Corse, et le séjour n'y est pas moins dangereux qu'il ne l'est en
+Sardaigne sur les bords des palus de Cagliari et d'Oristano. Le manque
+de ventilation dans l'atmosphère, joint à la chaleur intense de l'été et
+souvent à des sécheresses prolongées, est, après l'horizontalité des
+plages et l'existence des étangs, la grande raison de cette constitution
+fiévreuse du climat[145]. L'hémicycle de hautes montagnes qui s'élève à
+l'occident arrête les vents d'ouest et de sud-ouest, ainsi que le
+purifiant mistral. Le bassin maritime qui s'étend à l'est de la Corse se
+trouve presque séparé du reste de la Méditerranée par les terres qui
+l'entourent; les calmes y sont beaucoup plus fréquents qu'au large, et
+les vents qui s'y succèdent sont, en général, plus faibles et plus
+variables; les lourdes vapeurs qui pèsent sur les côtes de Corse ne sont
+donc que rarement chassées par de fortes brises et c'est avec le plus
+grand danger qu'on s'expose à les respirer pendant la saison des
+chaleurs. De Bastia à Porto-Vecchio il n'y a ni ville ni village sur le
+littoral même, et, dès la première quinzaine de juillet, presque tous
+les cultivateurs de la plaine s'enfuient sur les hauteurs pour ne pas
+être saisis par la fièvre; il ne reste dans la région mortelle qu'un
+petit nombre de surveillants, d'employés et quelques malheureux
+habitants du pénitencier de Casabianda, près de l'étang de Diane. Rien
+de plus mélancolique, de plus désolé que ces plaines, jadis
+très-peuplées, mais délaissées par l'homme, en dépit de leur riche
+verdure et de leur extrême fécondité, comme l'ont été, sur le continent,
+les maremmes de l'Étrurie et la campagne romaine. Récemment quelques
+plantations d'eucalyptus ont commencé l'oeuvre de restauration de la
+contrée.
+
+[Note 145:
+
+Température moyenne à Bastia 19°,24 d'après Cadet.
+Pluies moyennes 0m,588 »
+]
+
+La hauteur considérable des montagnes de la Corse, en comparaison de la
+superficie de l'île, permet de constater, presque aussi bien que sur
+l'Etna, l'étagement régulier des climats et des zones de végétation. Le
+long des côtes et sur les pentes inférieures, jusqu'à une altitude qui
+varie suivant l'exposition du sol, les plantes ont une physionomie
+subtropicale et donnent à la contrée un aspect analogue à celui de la
+Sicile, de l'Espagne du Sud et du littoral d'Algérie. Quelques districts
+privilégiés par la fertilité spontanée des terres peuvent être comptés
+parmi les plus belles campagnes des bords de la Méditerranée. Tel est le
+_Campo dell' Oro_ (ou _Campo l'Oro_), le «Champ de l'Or», qui entoure la
+ville d'Ajaccio, et où l'on voit des haies de cactus, grands comme des
+arbres, limitant les jardins et les vergers. Telles sont aussi les
+cultures du cap Corse, sur les deux versants de la péninsule montueuse
+qui s'avance dans la mer au nord de Bastia: c'est le pays des fleurs
+parfumées et des fruits savoureux, oranges, citrons, cédrats, amandes et
+raisins. Les oliviers recouvrent en forêts les collines basses du
+littoral et contrastent par leur feuillage argenté avec la sombre
+verdure des châtaigniers qui s'élèvent plus haut sur les montagnes et
+plus avant dans l'intérieur de la contrée. La plus célèbre région des
+oliviers est celle de la Balagna, qui s'incline vers Calvi, sur le
+versant nord-occidental de l'île: les arbres de ce canton, que domine,
+du haut d'un pic, le village bien nommé de Belgodere, ont la réputation
+d'être les plus beaux des pays méditerranéens et de résister le mieux au
+froid. Sur le versant opposé de la montagne, du côté de Bastia, une
+autre vallée renferme l'une des grandes châtaigneraies de la Corse, et
+nulle part elles n'offrent de plus superbes troncs, des branchages plus
+touffus. Les châtaignes sont une des principales ressources des bandits
+et, pendant les diverses guerres civiles et étrangères qui ont dévasté
+l'île, elles ont fréquemment permis aux vaincus de continuer longtemps
+la résistance. Elles sont en certains districts de l'île l'élément le
+plus important de l'alimentation et dispensent l'indigène, assez
+nonchalant de sa nature, de labourer péniblement des champs de céréales.
+Aussi quelques économistes ont-ils eu l'idée de faire disparaître les
+châtaigniers de la Corse, afin d'obliger ainsi les habitants au travail,
+et pendant deux années de la fin du dix-huitième siècle il fut, en
+effet, défendu de planter d'autres arbres de cette espèce[146].
+
+[Note 146: Zones de végétation:
+
+Olivier De la plage à 1,160 mètres.
+Châtaignier De 580 à 1,950 mètres.
+]
+
+Quant aux forêts vierges qui recouvraient autrefois toute la zone
+moyenne des plateaux et des montagnes de l'île, entre les châtaigneraies
+d'en bas et les pâturages d'en haut, elles ont en grande partie disparu,
+à cause des incendies qu'allumaient fréquemment les bergers et les
+bandits: il ne reste en maints endroits que des _macchie_ (maquis),
+faisant en réalité l'effet de «taches» sur les escarpements pierreux.
+Toutefois quelques districts de montagnes ont encore gardé leurs
+antiques forêts de diverses essences, parmi lesquelles domine le pin
+laricio (_pinus altissimus_), le plus beau conifère de l'Europe: on voit
+encore çà et là de ces arbres superbes ayant des fûts de 40 à 50 mètres
+d'élévation; mais il faut se hâter pour contempler ces géants du monde
+végétal, car on ne se borne pas à couper les troncs pour la mâture des
+navires; les scieries à vapeur sont aussi à l'oeuvre pour débiter ces
+arbres magnifiques en douves pour les barils à sucre de Marseille et en
+planches pour les caisses à savon. D'après la statistique officielle, il
+y aurait en Corse 125,000 hectares de forêts, soit environ un septième
+de la superficie totale de l'île; mais ce sont là des chiffres
+trompeurs, car de vastes étendues classées sous la dénomination de
+forêts n'ont plus que des broussailles. Il n'existe plus que trois
+groupes de forêts vraiment belles, celui de la haute Balagna, au
+nord-ouest, celui du Valdoniello et d'Aitone, sur les pentes
+occidentales du massif de Monte Rotondo, et la Barella, dans les
+montagnes qui s'élèvent à l'ouest de Sartène.
+
+Au-dessus de la zone des forêts s'étendent les pâturages nus où paissent
+les moulons et les chèvres pendant l'été, et se dressent les rochers où
+se cache encore çà et là le mouflon, cet animal d'une étonnante agilité
+que l'on trouve aussi en Sardaigne et dans l'île de Chypre. Les bergers
+ont remarqué que le sanglier, d'ailleurs assez commun dans les montagnes
+de la Corse, ne se rencontre jamais dans les lieux fréquentés par le
+mouflon; quant au loup, c'est un animal inconnu dans l'île, et l'ours en
+a disparu depuis plus d'un siècle. Les renards, qui sont de forte
+taille, et les cerfs, qui sont, au contraire, petits et fort bas sur
+jambes, complètent la faune sauvage des forêts de la Corse. L'araignée
+_malmignata_, dont la morsure est quelquefois mortelle, est probablement
+la même que l'espèce sarde et toscane; la tarentule, qui se trouve aussi
+dans l'île, est celle du Napolitain: mais on dit que la fourmi venimeuse
+appelée _innafantato_ appartient à la faune spéciale de l'île.
+
+On ne sait quelle est l'origine première des anciens habitants de la
+Corse, Ligures, Ibères ou Sicanes. L'île n'a pas de nuraghi, comme sa
+voisine la Sardaigne; elle n'a pas non plus ces multitudes d'idoles et
+d'objets divers qui permettent de reconnaître dans la nuit des temps
+passés les usages, les moeurs et, jusqu'à un certain point, la parenté
+des anciens habitants du pays; mais il existe, dans le voisinage de
+Sartène et en d'autres parties de l'île, quelques dolmens ou _stazzone_,
+des menhirs ou _stantare_, et même des restes d'avenues de pierres
+levées, absolument semblables à celles de la Bretagne et de
+l'Angleterre, quoique d'un aspect moins grandiose. Il est donc tout
+naturel de croire que des populations de même origine ont élevé ces
+monuments, aussi bien dans l'île que sur le continent et dans la
+Grande-Bretagne. On leur attribue les noms de localités corses qui ne
+sont pas dérivés du latin.
+
+C'est au centre de l'île, on le comprend, que la race a dû se conserver
+dans sa pureté primitive; les hommes de Corte et les superbes
+montagnards de Bastelica surtout se vantent d'être les Corses par
+excellence. En s'éloignant de Bastia, où le type est tout italien, on
+est surpris de voir que les grands traits, les figures allongées,
+deviennent fort rares. D'après Mérimée le Corse des districts du centre
+a la face large et charnue; le nez petit, sans forme bien caractérisée,
+le teint clair, les cheveux plus souvent châtains que noirs. Sur les
+côtes, des colonies d'immigrants étrangers ont fortement modifié le type
+primitif. Après les Phocéens et les Romains, puis après les Sarrasins,
+qui ne furent définitivement chassés qu'au onzième siècle, sont venus
+les Italiens et les Français; Calvi et Bonifacio étaient des cités
+génoises; près d'Ajaccio, à Carghese, se trouve même une colonie de
+Maïnotes grecs, qui, sous la conduite d'un Comnène Stephanopoli, durent
+quitter le Péloponèse à la fin du dix-septième siècle et qui parlent
+maintenant les trois langues, le grec, l'italien, le français; mais, en
+dépit de ces croisements, les Corses, pris en masse, ont gardé, comme
+presque tous les peuples des îles, une grande homogénéité de caractère.
+_I Corsi meritano la furca e la sanno sofrire_ (les Corses méritent le
+gibet et le savent souffrir), disait un proverbe génois, que Paoli
+aimait à citer plaisamment, avec un certain orgueil. L'histoire témoigne
+de leur patriotisme, de leur vaillance, de leur mépris de la mort, de
+leur respect de la foi jurée; mais elle raconte aussi leurs folles
+ambitions, leurs rivalités jalouses, leurs furies de vengeance. Vers le
+milieu du siècle dernier, la _vendetta_, qui régnait entre les familles
+de génération en génération, coûtait chaque année à la Corse un millier
+de ses enfants; des villages entiers avaient été dépeuplés; en certains
+endroits, chaque maison de paysan était devenue une citadelle crénelée
+où les hommes se tenaient sans cesse à l'affût, tandis que les femmes,
+protégées par les moeurs, sortaient librement et vaquaient aux travaux
+des campagnes. Terribles étaient les cérémonies funèbres quand on
+apportait à sa famille le corps d'un parent assassiné. Autour du cadavre
+se démenaient les femmes en agitant les habits rouges de sang, tandis
+qu'une jeune fille, souvent la soeur du mort, hurlait un cri de haine,
+un appel furieux à la vengeance. Ces _voceri_ de mort sont les plus
+beaux chants qu'ait produits la poésie populaire des Corses. Grâce à
+l'adoucissement des moeurs, les victimes de la vendetta deviennent de
+moins en moins nombreuses chaque année. La fréquence des scènes de
+meurtre pendant les siècles passés devait être attribuée surtout à la
+perte de l'indépendance nationale: l'invasion génoise avait eu pour
+résultat de diviser les familles. D'ailleurs la certitude de ne pas
+trouver d'équité chez les magistrats imposes par la force obligeait les
+indigènes à se faire justice eux-mêmes; ils en étaient revenus à la
+forme rudimentaire du droit, le talion.
+
+[Illustration: BASTIA. Dessin de Taylor, d'après une photographie.]
+
+Le peuple corse, d'où sortit un maître pour la France, était pourtant un
+peuple essentiellement républicain, aussi bien par ses moeurs de sauvage
+indépendance que par la nature abrupte du pays qu'il habite. Les Romains
+ne réussissaient que difficilement à en faire des esclaves. Dès le
+dixième siècle, bien avant que la Suisse fût libre, la plus grande
+partie de la Corse formait, sous le nom de _Terra del Comune_, une
+confédération de communautés autonomes. La population de chaque vallée
+constituait une _pieve (plebs)_, groupe à la fois religieux et civil,
+qui choisissait elle-même son _podestà_ et les «pères de la commune».
+Ceux-ci, à leur tour, nommaient le «caporal», dont la mission expresse
+était de défendre les droits du peuple envers et contre tous. De son
+côté, l'assemblée des maires faisait choix des «douze», qui devaient
+former le grand conseil de la confédération. Telle était la constitution
+qui n'a cessé de se maintenir plus ou moins pendant tout le moyen âge,
+en dépit des invasions ennemies et de la conquête. Au dix-huitième
+siècle, pendant les luttes que la Corse soutint héroïquement contre
+Gênes et contre la France, elle se donna aussi par deux fois, en 1735 et
+en 1765, un régime bien autrement républicain que celui de la Suisse et
+prenant pour point de départ l'égalité absolue de tous les citoyens. Ce
+sont leurs institutions de «peuple libre» qui avaient donné à Rousseau
+le pressentiment, non encore justifié, que «cette petite île étonnerait
+un jour l'Europe». Depuis cette époque, la perspective ouverte aux
+ambitions et aux appétits des Corses par l'ère napoléonienne semble
+avoir eu pour résultat d'abaisser bien des caractères et de faire
+oublier les traditions historiques de liberté.
+
+Quoique la population de l'île ait doublé depuis le milieu du siècle
+dernier, elle est encore relativement clair-semée; la Corse est à cet
+égard un des derniers départements de la France [147]. Par un contraste
+remarquable, le versant oriental de la Corse, le plus large, le plus
+fertile, et jadis le plus peuplé, est aujourd'hui relativement désert,
+et la vie s'est portée sur le versant occidental; autrefois l'île
+regardait vers l'Italie; de nos jours elle s'est tournée vers la France.
+La salubrité de l'air et l'excellence des ports expliquent cette
+attraction exercée sur les habitants du pays par la mer occidentale. Sur
+la côte du levant, l'antique colonie romaine de Mariana n'existe plus,
+et l'emporium d'Aleria, d'origine phocéenne, n'était naguère qu'une
+ferme isolée près d'un étang malsain. On a souvent répété que cette
+ville eut jadis jusqu'à 100,000 habitants; mais l'espace recouvert des
+restes de poteries romaines ne permet pas d'admettre qu'Aleria, quoique
+fort bien située au débouché de la vallée du Tavignano, le principal
+cours d'eau de l'île, et vers le milieu précis de toute la côte
+orientale, ait jamais eu une population plus considérable que celle de
+l'une ou de l'autre des villes principales de la Corse actuelle, Bastia
+et Ajaccio. Vers la fin du treizième siècle Aleria existait encore; la
+malaria n'en avait pas chassé tous les habitants. Le groupe de
+population se reconstituera facilement, grâce à l'extrême fertilité du
+territoire environnant, quand l'assèchement des eaux stagnantes, aura
+rendu au climat local la salubrité première; mais c'est là une œuvre qui
+se fera peut-être longtemps attendre, si les insulaires seuls doivent
+travailler à la restauration de la contrée.
+
+[Note 147:
+
+Superficie de l'île............ 8,748 kil. car.
+Population en 1740............. 120,380 hab.
+ » en 1872............. 200,000 »
+ » kilométrique........ 30 »
+]
+
+Les Corses ont une réputation d'indolence que méritent certainement la
+plupart d'entre eux, à en juger par le peu de cas qu'ils font des
+immenses ressources du pays. Les industries primitives de la pêche et de
+l'élève des troupeaux sont celles qu'ils comprennent le mieux. En
+plusieurs districts, presque tous les travaux agricoles sont confiés à
+des journaliers italiens auxquels on donne le nom de _Lucchesi_ ou
+«Lucquois», parce qu'ils venaient tous autrefois de la campagne de
+Lucques; ces immigrants temporaires, qui sont parfois au nombre de
+22,000, font toute la pénible besogne du sarclage, de la cueillette et
+de la moisson, puis s'en retournent dans leur pays avec leur salaire
+durement gagné, tandis que les propriétaires, appauvris d'autant, se
+croisent paresseusement les bras. Cependant, grâce à l'impulsion venue
+de France, on commence à s'occuper sérieusement de l'utilisation des
+richesses naturelles de la Corse. Les huiles, qui peuvent rivaliser avec
+les meilleurs produits de la Provence, et les vins, qui jusqu'à présent
+avaient été fort médiocres, sont préparés avec plus de soin et
+deviennent un objet d'échanges assez important[148]. Les fruits secs
+s'exportent aussi en quantités croissantes et contribuent à développer
+un commerce maritime qui est déjà, dans son ensemble, celui d'un port
+français de troisième ordre[149]. Dans un avenir plus ou moins rapproché
+la grande île méditerranéenne, dont les produits sont ceux de la
+Provence, deviendra pour la France tempérée un complément colonial, une
+sorte d'Algérie insulaire.
+
+[Note 148: Moyenne de la production annuelle:
+
+Céréales 950,000 hectolitres
+Huiles 150,000 »
+Vins 300,000 »
+
+]
+
+[Note 149: Mouvement de la navigation dans les ports de la Corse:
+6,600 navires jaugeant 450,000 tonnes.]
+
+La Corse possède de nombreux gisements miniers, comme la Sardaigne sa
+voisine, mais il ne paraît pas que ses veines d'argent, de cuivre, de
+plomb, de fer, d'antimoine, aient la même puissance que celles des
+montagnes sardes. Naguère le minerai de fer était le seul qui fût
+l'objet d'une exploitation sérieuse: on l'utilisait pour d'importantes
+usines près de Bastia et de Porto Vecchio; maintenant on extrait le
+cuivre de Castifao, dans les montagnes de Corte, et le plomb argentifère
+d'Argentella, près de l'Ile-Rousse. On travaille aussi quelque peu aux
+carrières de granit rouge et bleu, de porphyre, d'albâtre, de
+serpentine, de marbre, qui sont un des éléments les plus précieux de la
+richesse future de la Corse. Enfin les eaux minérales, qui sourdent pour
+la plupart au contact des roches primitives et des autres formations,
+attirent chaque année dans les vallées de l'intérieur un certain nombre
+de visiteurs et de malades; mais la seule source qui ait acquis jusqu'à
+maintenant une réputation européenne est celle d'Orezza, jaillissant
+dans cette région si pittoresque et si belle de la Castagniccia. Elle
+verse en grande abondance une eau ferrugineuse et gazeuse à la fois, qui
+contient jusqu'à 2 litres d'acide carbonique dans 1 litre de liquide: on
+la boit généralement en Corse au lieu de l'eau ordinaire. Les médecins
+lui attribuent les vertus les plus efficaces contre une foule de
+maladies.
+
+Mais, en dehors des richesses que renferme le sol de la Corse et de
+celles, bien plus considérables, que le travail de l'homme pourra lui
+faire produire, l'île a les grands avantages que lui donne son climat
+pour attirer les étrangers et grandir ainsi l'importance de son rôle
+dans l'économie générale de l'Europe. Comme Nice, Cannes et Menton, la
+ville d'Ajaccio, le village d'Olmeto, tourné vers les côtes de
+Sardaigne, et d'autres localités de la Corse sont des résidences
+d'hiver. Quoique les visiteurs aient pour s'y rendre à braver le roulis
+et les tempêtes, cependant il en vient chaque année un certain nombre
+qui contribuent à faire connaître cette terre si curieuse, l'une des
+contrées de l'Europe qui ajoutent à la beauté naturelle de leurs
+paysages le plus d'originalité dans les mœurs de leur population.
+
+La ville principale de la Corse n'a plus le titre de chef-lieu: c'est
+Bastia, ainsi nommée d'une bastille génoise, bâtie vers la fin du
+quatorzième siècle, non loin de la «marine» du haut village de Cardo.
+Elle succéda comme capitale à Biguglia, qui fut elle-même l'héritière de
+Mariana, la cité de Marius. L'emplacement de la ville romaine est
+ignoré; seulement la tradition désigne une vieille église abandonnée,
+près de la bouche du Golo, comme le lieu où fut située l'ancienne
+métropole. Biguglia n'a pas complétement cessé d'exister, mais ce n'est
+plus qu'un misérable village, où le vent porte les miasmes d'un vaste
+étang, reste d'un golfe où les Pisans remisaient leurs galères. Bastia,
+située à quelques kilomètres au nord de ces deux anciennes capitales, a
+les mêmes avantages de position géographique: elle se trouve dans la
+partie de la Corse la plus rapprochée de l'île d'Elbe, de Livourne et de
+Gênes; elle est même à une vingtaine de kilomètres plus près que la
+ville d'Ajaccio du port français de Nice; de toutes les cités de l'île
+c'est la seule qui soit en communication facile avec le versant opposé,
+puisque, à 10 kilomètres à l'ouest, le golfe de Saint-Florent s'avance
+profondément dans les terres à la racine de la péninsule du cap Corse;
+enfin, grâce aux rapports fréquents avec l'Italie voisine, les habitants
+de cette partie de l'île sont les plus civilisés, les plus industrieux,
+ceux qui cultivent le mieux leurs terres. Aussi, quoique le petit port
+de Bastia soit naturellement l'un des moins sûrs de l'île, est-il
+cependant l'un des plus fréquentés; il fait à lui seul plus de la moitié
+du commerce de la Corse entière. On a dû l'agrandir récemment et faire
+sauter, pour la construction du môle, le beau rocher en forme de lion
+qui désignait l'entrée. En grandissant, la ville, pittoresquement bâtie
+en amphithéâtre sur les collines, perd aussi peu à peu sa vieille
+physionomie génoise pour se donner un aspect plus moderne, cet parsème
+les jardins environnants de villas de plus en plus nombreuses.
+
+Sur la rive occidentale de l'île, le port le plus rapproché de Bastia,
+Saint-Florent, semblerait devoir faire un commerce assez considérable,
+grâce à sa position géographique et à l'excellence de son port; mais
+l'air des étangs y est mortel, et c'est plus au sud que se trouve, dans
+une région salubre et des plus fertiles, le principal marché de la
+Balagne, la ville de l'Ile-Rousse, ainsi nommée d'un écueil voisin.
+Paoli la fonda en 1758 pour ruiner la ville de Calvi, restée fidèle aux
+Génois, et son but a été partiellement rempli. L'Ile-Rousse, le port le
+plus rapproché de la France, expédie en abondance les riches produits de
+la Balagne, huiles, laines et fruits, tandis que la ville fortifiée de
+Calvi, bâtie sur les pentes de son rocher blanchâtre, n'est plus, malgré
+son titre de chef-lieu d'arrondissement, qu'une bourgade sans animation,
+en partie envahie par la malaria et dépassée en richesse et en
+population par le village de Calenzana, situé dans une vallée de
+l'intérieur. Toute la région de la côte qui s'étend au sud de Calvi
+jusqu'au golfe de Porto est presque complètement déserte; mais il est à
+espérer que la nouvelle route taillée à travers les roches vives des
+promontoires aura pour conséquence le peuplement de la contrée et sa
+mise en culture: la fertilité naturelle du sol permettait d'en faire une
+autre Balagne, et nulle indentation de la côte n'est plus profonde que
+celle de Porto et n'offre de meilleurs abris.
+
+Le golfe de Sagone, qui s'ouvre plus au sud et dans lequel débouche le
+Liamone, baigne aussi des plages dépeuplées, et de la ville même de
+Sagone, exposée à la malaria, il ne reste qu'une tour et un débris
+d'église. Mais tandis que la «marine» de ce golfe perdait ses habitants
+et son commerce, celle d'Ajaccio qui découpe le littoral, au sud d'un
+cap prolongé au loin dans la mer par les blocs de granit rouge des îles
+Sanguinaires, prenait une importance croissante. Ajaccio, d'abord simple
+faubourg maritime de Castelvecchio, qui se dresse sur une colline de
+l'intérieur; était déjà au milieu du siècle dernier la ville la mieux
+tenue, la plus agréable de la Corse; maintenant elle espère devenir
+bientôt la rivale, peut-être la supérieure de Bastia par la population
+et le mouvement des échanges; d'ailleurs, en qualité de chef-lieu
+administratif de l'île, elle jouit d'avantages auxquels se sont ajoutées
+les faveurs du plus célèbre de ses fils, Napoléon Bonaparte, et de
+toutes les puissantes familles qui se sont alliées à sa fortune. Tous
+les édifices, toutes les rues d'Ajaccio rappellent par quelque trait les
+deux périodes de l'empire. Comme industries spéciales, les habitants
+n'ont guère que la pêche et la culture des riches vergers environnants;
+depuis quelques années ils ont aussi les ressources que leur procure la
+visite de nombreux étrangers, malades ou en santé, qui viennent jouir du
+climat local, de l'admirable vue du golfe et des promenades charmantes
+que l'on peut faire dans les jardins et sur les coteaux des alentours.
+
+Les autres villes de la Corse sont de petites localités sans importance.
+Sartène, quoique chef-lieu d'arrondissement, n'est qu'une simple
+bourgade, et toute l'activité du district se concentre dans le petit
+port de Propriano, rendez-vous de la flottille des corailleurs
+napolitains dans le golfe de Valinco; Corte, autre chef-lieu
+d'arrondissement, et fameuse dans l'histoire de la Corse comme
+l'acropole de l'île et comme la patrie des héros de l'indépendance, est
+à peine plus populeuse que Sartène; Porto-Vecchio, quoique possédant le
+havre le plus sûr de toute la Corse, n'est fréquenté que par quelques
+caboteurs; enfin Bonifacio, l'ancienne république alliée de Gênes, n'a
+d'importance que par ses fortifications[150]. Ville fort pittoresque,
+elle occupe une position tout à fait isolée, au sommet d'un rocher de
+calcaire blanchâtre, percé de grottes que ferment à demi les festons des
+lianes et où viennent s'engouffrer les vagues marines. Le profil des
+hautes montagnes de Limbara se dessine dans le ciel, par delà les eaux
+du détroit et son archipel d'îles et d'écueils granitiques où sont venus
+se briser tant de navires. On se rappelle encore le naufrage de la
+frégate la _Sémillante_ en 1855: près de mille hommes périrent dans ce
+désastre.
+
+[Note 150: Population des villes principales de la Corse en 1872:
+
+Bastia 17,850 hab.
+Ajaccio 16,550 »
+Corte 5,450 »
+Sartène 4,150 »
+Bonifacio 3,600 »
+Bastelica 2,950 »
+Calenzana 2,600 »
+Calvi 2,175 »
+]
+
+Département français, la Corse est divisée administrativement comme les
+circonscriptions de l'État continental. Elle se partage en cinq
+arrondissements, subdivisés en 62 cantons et en 360 communes, et dépend
+du 2e sous-arrondissement maritime de Toulon, de la 7e inspection des
+ponts et chaussées, de l'arrondissement minéralogique de Grenoble. Le
+chef-lieu de préfecture Ajaccio est aussi le siége du diocèse de la
+Corse; Bastia possède la Cour d'appel[151].
+
+[Note 151: Département de la Corse:
+
+Arrondissements. Cantons. Communes. Superficie. Popul. en 1872. Popul. k.
+
+Ajaccio 12 79 205,403 hect. 63,988 31
+Bastia 20 93 136,209 » 77,053 57
+Calvi 6 35 100,284 » 25,124 25
+Corte 16 109 248,509 » 61,168 24
+Sartène 8 44 184,336 » 32,728 18
+ ____ _____ _______________ _________ ____
+ 62 360 874,741 hect. 259,861 30
+]
+
+
+
+
+ CHAPITRE X
+
+ L'ESPAGNE
+
+
+
+
+I
+
+CONSIDÉRATIONS GÉNÉRALES.
+
+La péninsule d'Ibérie, Espagne et Portugal, doit être considérée comme
+un ensemble géographique. La séparation de la presqu'île en deux États
+distincts, quoique justifiée par les différences de sol, de climat, de
+langue, de rapports avec l'extérieur, n'empêche pas que dans l'organisme
+européen l'Hispano-Lusitanie ne soit un membre indivisible; c'est une
+seule et même terre, de même origine et de même histoire géologique,
+formant un tout complet par son architecture de plateaux et de
+montagnes, par son réseau circulatoire de rivières et de fleuves[152].
+
+[Note 152:
+
+Superficie de la Péninsule, sans les Baléares 584,301 kil. car.
+ » de l'Espagne » 494,946 »
+ » du Portugal, sans les Açores 89,355 »
+Altitude moyenne, d'après Leipoldt 701 mèt.
+]
+
+Comparée aux deux autres péninsules du midi de l'Europe, l'Italie et la
+presqu'île de l'Hémus et du Pinde, la terre ibérique est celle qui est
+le plus nettement limitée et qui présente le caractère le plus
+insulaire. L'isthme qui rattache l'Espagne au corps continental n'a
+qu'un huitième environ du pourtour de la presqu'île, et cet isthme est
+précisément barré par le mur des Pyrénées, qui continue à l'est jusqu'à
+la mer des Baléares la ligne des rivages océaniques. En comparaison de
+l'Italie et de la Grèce, l'Espagne se distingue aussi par la massiveté
+de ses contours. Tandis que les baies et les golfes découpent en forme
+de feuillage les rives du Péloponèse et s'arrondissent en nappes
+semi-circulaires entre les promontoires de l'Italie, le littoral de
+l'Espagne n'est que légèrement échancré par des anses se développant en
+arcs de cercle et se succédant avec un certain rhythme comme des
+chaînettes suspendues de pilier en pilier [153].
+
+[Note 153:
+
+Pourtour de la Péninsule.......................... 3,243 kilomètres.
+Isthme pyrénéen................................ 418 »
+Développement des côtes (océaniques....... 1,675)
+ (méditerranéennes. 1,150) 2,825 »
+]
+
+On l'a dit depuis longtemps et avec beaucoup de justesse: «L'Afrique
+commence aux Pyrénées.» L'Hispano-Lusitanie ressemble, en effet, au
+continent africain par la lourdeur des formes, par la rareté des îles
+riveraines, par le petit nombre relatif de plaines largement ouvertes du
+côté de la mer; mais c'est une Afrique en miniature, cinquante fois
+moins étendue que le continent qui semblerait lui avoir servi de modèle.
+D'ailleurs son versant océanique, des Asturies, de la Galice, du Beira,
+est encore parfaitement européen par le climat, l'abondance des eaux, la
+nature de la végétation; certaines coïncidences de la flore entre ces
+régions et les îles Britanniques ont même fait supposer qu'à une époque
+antérieure de la planète la péninsule d'Ibérie tenait par ce côté au
+prolongement nord-occidental de l'Europe. L'Hispanie vraiment africaine
+ne commence qu'aux plateaux sans arbres de l'intérieur et surtout aux
+rivages méditerranéens. Là se trouve la zone de transition entre les
+deux continents. Par son aspect général, sa flore, sa faune et ses
+populations elles-mêmes, cette partie de l'Espagne appartient à la zone
+intermédiaire qui comprend toutes les contrées barbaresques jusqu'au
+désert du Sahara. La sierra Nevada et l'Atlas qui se regardent d'un
+continent à l'autre sont des montagnes soeurs. Le détroit qui les sépare
+n'est qu'un simple accident dans l'aménagement de la planète.
+
+Un contraste fort remarquable de l'Espagne avec les deux autres
+péninsules de la Méditerranée est que la première, quoique presque
+entièrement environnée par les eaux marines, est pourtant une terre
+essentiellement continentale. Si ce n'est par la plaine du Tage
+portugais et par les belles campagnes du Guadalquivir andalou,
+l'intérieur de la péninsule ibérique est sans communications faciles
+avec la mer. La plus grande partie de la contrée consiste en plateaux
+fort élevés qui se terminent au-dessus du littoral par des escarpements
+brusques ou même par des crêtes de montagnes, comparables aux remparts
+extérieurs d'une citadelle. Il en résulte que des côtes même pourvues de
+bons ports sont moins visitées par les navires qu'on ne s'y attendrait à
+la vue de leur richesse et de leur fertilité. La zone du littoral est
+trop étroite pour alimenter un commerce considérable et les habitants du
+plateau ont trop à descendre pour se soucier de venir prendre leur part
+de trafic. Ces causes ont de tout temps enlevé à l'Espagne une grande
+partie du mouvement commercial qui semblait devoir lui revenir en raison
+de sa position avancée dans l'Océan, à la porte même de la Méditerranée;
+dans les plus beaux temps de sa puissance maritime, elle a dû emprunter
+largement l'aide des navigateurs étrangers.
+
+[Illustration: N° 119.--PLATEAUX DE LA PÉNINSULE IBÉRIQUE.]
+
+Depuis la découverte des grands chemins de l'Océan vers l'Amérique et le
+cap de Bonne-Espérance, le côté océanique de la Péninsule, celui du
+Guadalquivir et du Tage, a plus d'importance dans le mouvement des
+échanges et dans l'histoire du monde que le côté méditerranéen tourné
+vers Rome et vers la France. Ce fait peut sembler étrange au premier
+abord; mais on aurait tort d'y voir l'effet d'une prétendue loi du
+progrès qui pousserait fatalement l'humanité d'orient en occident; la
+cause en est tout simplement dans la disposition générale du plateau
+ibérique. De même que l'Italie péninsulaire, l'Espagne tourne le dos à
+l'orient, elle regarde vers l'ouest. La contrée tout entière s'incline
+d'une pente graduelle dans la direction de l'Océan et c'est du même côté
+que s'épanchent les fleuves parallèles, le Miño, le Duero, le Tage, le
+Guadiana, le Guadalquivir. La ligne de partage des eaux, qui est aussi
+presque partout la ligne de faîte de l'Ibérie, se développe, d'Algeciras
+à Teruel, dans le voisinage immédiat de la Méditerranée. Les bouches de
+l'Èbre interrompent cette muraille riveraine par une brèche étroite et
+d'un accès périlleux pour les navires; mais immédiatement au delà
+recommencent les chaînes du littoral. Presque toute la masse de
+l'Espagne s'est trouvée ainsi cachée comme par un écran aux regards des
+navigateurs. La «terre de l'Occident», car tel est le sens du mot
+Hespérie, que les Grecs donnèrent à l'Espagne après l'avoir appliqué à
+l'Italie, est devenue par cela même aussi éloignée des péninsules
+orientales que si elle avait été transportée de plusieurs degrés plus
+avant dans l'Atlantique.
+
+Si la population première de l'Espagne, ibérique ou autre, n'était pas
+aborigène, ce que dans l'état actuel de nos connaissances il serait
+téméraire de nier ou d'affirmer, c'est par la frontière des Pyrénées ou
+par l'étroit bras de mer des Colonnes d'Hercule que la Péninsule a dû
+recevoir ses habitants. Des colons n'auraient pu venir par le littoral
+océanique, si ce n'est à l'époque où l'Irlande était plus rapprochée de
+l'Hispanie et se rattachait peut-être à quelque Atlantide. Du côté
+méditerranéen, les immigrations eussent été non moins difficiles, avant
+que l'art de la navigation en pleine mer eût été découvert, et même
+lorsque les marins grecs, massiliotes, phéniciens, carthaginois
+parcouraient librement la Méditerranée, ils ne pouvaient peupler que la
+zone du littoral à cause de l'escarpement des montagnes qui forment le
+rebord des plateaux espagnols. Leurs colonies, quelle qu'ait été leur
+importance dans l'histoire, sont donc toujours restées dans l'isolement
+et n'ont contribué que pour une faible part au mélange ethnologique des
+populations de l'intérieur.
+
+Le fond actuel de la nation espagnole est principalement de race
+ibérique. Les Basques, repoussés maintenant dans les hautes vallées des
+Pyrénées occidentales, occupaient en maîtres la plus grande partie de la
+Péninsule. Les noms de montagnes et des eaux courantes, ceux mêmes d'une
+quantité de villes témoignent de leur séjour et de leur domination dans
+presque toutes les contrées de l'Espagne, du golfe de Gascogne au
+détroit de Gibraltar. Des tribus celtiques, venues par les seuils des
+Pyrénées, s'étaient, à une époque inconnue, établies çà et là en groupes
+de race pure, tandis qu'ailleurs ils s'étaient mêlés aux aborigènes et
+formaient avec eux les nations connues sous le nom composé de
+Celtibères. Ces populations croisées habitaient surtout les plateaux qui
+de nos jours sont désignés par l'appellation de Castilles. Les Celtes
+purs, à en juger par les noms de lieux, occupaient la Galice et la plus
+grande partie du Portugal. Les Ibères avaient le siége principal de leur
+civilisation dans les parties méridionales de la Péninsule; ils
+s'avançaient au loin sur les plateaux, peuplaient les régions plus
+fertiles du pourtour méditerranéen, la vallée de l'Èbre, les deux
+versants des Pyrénées, pénétraient dans les Gaules jusqu'à la Garonne et
+à la base des Cévennes, puis, longeant le littoral des golfes du Lion et
+de Gênes, poussaient leurs dernières tribus jusqu'au delà des Apennins:
+on retrouve encore beaucoup de noms ibériques dans les Alpes
+Tessinoises. La répartition des noms géographiques semble témoigner que
+la marche des Ibères s'est faite du sud au nord, des Colonnes d'Hercule
+aux Pyrénées et aux Alpes.
+
+A ces éléments primitifs vinrent se joindre les colons envoyés par les
+peuples commerçants de la Méditerranée: Cádiz, Malaga sont des villes
+d'origine phénicienne; Carthagène est l'héritière de Carthage; l'antique
+Sagonte avait été fondée par des émigrés de Zacynthe; Rosas est une
+colonie rhodienne; les ruines d'Ampurias rappellent l'Emporium des
+Massiliotes. Mais le vieux fond ibérique et celtique ne devait être
+profondément modifié que par l'influence de Rome. Après une guerre d'un
+siècle, les rudes légionnaires furent enfin les maîtres de la Péninsule;
+les colons latins purent s'établir sans danger en dehors de chaque
+ville, de chaque poste fortifié; la culture italienne se répandit de
+proche en proche du littoral et de la vallée du Bétis (Guadalquivir)
+jusque dans les replis les moins fréquentés des plateaux, et, sauf dans
+les monts Cantabres habités de nos jours par les Basques, la langue des
+conquérants devint celle des vaincus. La part des Romains est donc fort
+grande dans la formation du peuple espagnol: quoique ibère et celte
+d'origine, il n'en est pas moins devenu l'une des nations latines par
+son idiome et le moule de sa pensée.
+
+Lorsque l'écroulement de l'empire romain eut fait accourir de toutes les
+extrémités du monde les hommes de proie, Suèves, Alains, Vandales et
+visigoths envahirent successivement l'Espagne. Usés par leurs victoires
+mêmes, aussi bien que par le changement de climat et de vie, pressés par
+ceux qui les suivaient, les premiers conquérants disparurent bientôt
+sans laisser beaucoup de traces. Les Alains nomades se perdirent au
+milieu des populations lusitaniennes, ou peut-être même furent
+exterminés en masse par les autres envahisseurs; les Suèves, tribu
+teutonique de race pure, se fondirent peu à peu du côté de la Galice;
+les Vandales abandonnèrent les riches cités de la Bétique, où ils
+avaient séjourné pendant quelques années, pour aller conquérir leur
+royaume éphémère de l'Afrique. Mais les Visigoths, plus tard venus et
+plus nombreux, peut-être aussi doués d'une plus grande solidité de
+caractère, s'établirent fermement sur le sol envahi et l'influence
+qu'ils exercèrent sur la race elle-même persiste encore dans la langue,
+les mœurs, l'esprit des Espagnols. Il est possible que la pompeuse
+gravité du Castillan soit en partie l'héritage des Visigoths.
+
+Après l'Europe septentrionale, l'Afrique devait à son tour déverser son
+contingent de populations nouvelles sur cette presqu'île dépendant
+géographiquement des deux parties du monde. Au commencement du huitième
+siècle, les musulmans de la Maurétanie, Arabes et Berbères, prirent pied
+sur le rocher de Gibraltar, et, dans l'espace de quelques mois,
+l'Espagne presque tout entière tombait en leur pouvoir. Pendant plus de
+sept siècles, le détroit d'Hercule baigna des deux côtés les terres du
+«Sarrasin» et nul obstacle n'arrêta le passage des commerçants, des
+colons, des industriels appartenant à toutes les races de l'Afrique du
+Nord et même de l'Asie. On ne saurait douter que l'influence de tous ces
+immigrants sur la population aborigène de la Péninsule n'ait été
+capitale; par les croisements continués de siècle en siècle le type
+originaire s'est modifié, ainsi que le prouvent suffisamment les traits
+des habitants dans les districts méridionaux. Il est vrai que
+l'Inquisition fit expulser du royaume ou réduire en esclavage des
+centaines de milliers, peut-être un million de Maures; mais ceux qu'elle
+traitait ainsi étaient les musulmans ou les convertis douteux; la grande
+masse de la population dite espagnole n'en avait pas moins dans ses
+veines une forte part de sang berbère et sémite; dans le voisinage même
+de Madrid, entre Tolède et Aranjuez, on cite le village de Villaseca
+comme étant peuplé de descendants des Maures; le teint foncé, la
+chevelure noire des habitants, ainsi que la coutume qu'ont les femmes de
+ne jamais se montrer sur la place du marché, témoignent en faveur de
+cette origine. La langue castillane elle-même établit combien grande a
+été l'influence des Sarrasins; elle a reçu beaucoup plus de mots arabes,
+apportés par les Maures, qu'elle n'en a admis de germaniques dus à
+l'idiome des Visigoths: environ deux mille termes sémitiques, désignant
+surtout des objets et des idées qui témoignent d'un état de civilisation
+en progrès, continuent de vivre dans le castillan et rappellent la
+période de développement industriel et scientifique inaugurée en Europe
+par les Arabes de Grenade et de Cordoue. Plusieurs auteurs pensent que
+le son guttural de la lettre _j_ (jota) est aussi de provenance arabe;
+mais il ne paraît pas qu'il en soit ainsi, car cette aspiration est plus
+fortement marquée dans les dialectes des provinces où n'ont jamais
+pénétré les Arabes, et, par contre, la langue des Portugais, qui
+pourtant furent asservis aux mahométans, ne possède pas la _jota_
+castillane: ce son est donc probablement d'origine locale, et se sera
+maintenu, malgré l'influence du latin, dans le parler des Espagnols.
+
+[Illustration: TYPES CASTILLANS.--PAYSANS DE TOLÈDE. Dessin de D.
+Maillart, d'après des types photographiés par J. Laurent.]
+
+En même temps que les Maures, les Juifs avaient singulièrement prospéré
+sur le sol de l'Espagne; quelques auteurs évaluent même à 800,000 le
+nombre de ceux qui vivaient dans la Péninsule avant l'époque des
+persécutions. Souples comme la plupart de leurs compatriotes, ils
+avaient un pied dans les deux camps: ils servaient d'intermédiaires de
+commerce entre les chrétiens et les musulmans; ils s'enrichissaient en
+faisant les affaires des uns et des autres, en leur fournissant l'argent
+nécessaire pour se livrer bataille et s'entre-tuer. Pour subvenir à la
+guerre deux fois sainte de la croix et du croissant, il fallait
+pressurer le peuple, et les Juifs, agents du fisc, s'étaient chargés de
+cette besogne. Aussi quand la foi chrétienne eut triomphé et que les
+rois, pour se payer des frais de la croisade, en proclamèrent une
+seconde contre les Juifs, ce fut avec une véritable explosion de fureur
+que le peuple se tourna contre eux; il les poursuivit d'une «immortelle
+haine, que le fer, le feu, les tortures, les bûchers n'assouvirent
+jamais». Sans doute quelques familles de Juifs convertis par la peur au
+catholicisme réussirent à sauver leur existence et sont entrées depuis
+par les croisements dans la masse de la nation espagnole, mais l'élément
+israélite ne se trouve plus que pour une très-faible part dans la
+population de la Péninsule; la race a été plus que persécutée, elle a
+été extirpée.
+
+Plus heureux que les Juifs, les Tsiganes ou Zingares, dits Gitanos,
+c'est-à-dire Égyptiens, sont assez nombreux en Espagne pour donner à
+certains quartiers des grandes villes une physionomie spéciale. Le
+mépris dont on les poursuivait et la simplicité empressée avec laquelle
+ils pratiquent la religion nationale les a fait tolérer partout; jamais
+l'Inquisition, qui brûla tant de Juifs, de Maures et d'hérétiques, ne
+fit périr un seul Gitano; elle se bornait à les laisser poursuivre comme
+simples délinquants civils et vagabonds par la police de la Santa
+Hermandad. Ils ont pu vivre en paix, et, en maints endroits, sont
+devenus des citoyens ayant leurs habitations fixes et leur gagne-pain
+régulier; néanmoins ils diminuent, sans doute à cause des croisements
+qui les ramènent dans le gros de la population. Leur race est loin
+d'être pure, car il n'est pas rare que les Tsiganes épousent des
+Espagnoles; en revanche la tribu ne permet pas souvent à ses filles
+d'épouser des étrangers. On dit que les Gitanos sédentaires, se
+rappelant d'instinct et de tradition la vie errante que menèrent leurs
+ancêtres, témoignent le plus grand respect à ceux de leurs compatriotes
+qui parcourent encore librement les forêts et les plaines; de leur côté,
+ceux-ci, fiers de leur titre de _viandantes_ ou «chemineurs», regardent
+avec un certain mépris leurs malheureux frères entassés dans les taudis
+puants des villes. C'est le contraire dans les contrées danubiennes, où
+les Tsiganes sédentaires se considèrent comme une sorte d'aristocratie,
+presque comme une autre race. D'ailleurs il semble prouvé que tous les
+Gitanos d'Espagne descendent d'ancêtres ayant séjourné pendant plusieurs
+générations dans la péninsule des Balkhans, car leur idiome contient
+quelques centaines de mots slaves, et grecs témoignant d'un long séjour
+de ceux qui le parlent parmi les peuples de l'Europe orientale: c'est là
+ce qu'ont établi les recherches de Miklosich.
+
+Ainsi que le faisait remarquer M. de Bourgoing dans son ouvrage sur
+l'Espagne, les caractères offrent même un tel contraste, que le portrait
+d'un Galicien ressemblerait plus à un Auvergnat qu'à un Catalan, et que
+celui d'un Andalou ferait songer au Gascon; de province à province
+d'Ibérie, on verrait surgir les mêmes oppositions qu'en France. Au
+milieu de toutes les diversités provenant du sol, de la race, du climat
+et des mœurs, il est bien difficile de parler d'un type général
+représentant tous les Espagnols. Cependant la plupart des habitants de
+la Péninsule ont quelques traits communs qui donnent à la nation tout
+entière une certaine individualité parmi les peuples d'Europe. Quoique
+chaque province ait son type particulier, ces types se ressemblent par
+assez de côtés pour qu'il soit possible de s'imaginer une sorte
+d'Espagnol idéal où le Galicien se mêle à l'Andalou, l'Aragonais au
+Castillan. L'œuvre nationale a été longtemps commune, surtout à l'époque
+des luttes séculaires contre les Maures, et de cette communauté
+d'action, jointe à la parenté des origines, proviennent quelques traits
+appartenant à toutes les populations péninsulaires.
+
+En moyenne, l'Espagnol est de petite taille, mais solide, musculeux,
+d'une agilité surprenante, infatigable à la course, dur à toutes les
+privations. La sobriété de l'Ibère est connue. «Les olives, la salade et
+les radis, ce sont là les mets d'un chevalier,» dit un ancien proverbe
+national. Sa force d'endurance physique semble tenir du merveilleux, et
+l'on comprend à peine comment les _conquistadores_ ont pu résister à
+tant de fatigues sous le redoutable climat du Nouveau Monde! Avec toutes
+ses qualités matérielles, l'Espagnol bien dirigé est certainement, ainsi
+d'ailleurs que l'a constaté l'histoire, le premier soldat de l'Europe:
+il a le feu de l'homme du Midi, la force de l'homme du Nord, et n'a pas
+besoin, comme celui-ci, de se sustenter par une nourriture abondante.
+
+Les qualités morales de l'Espagnol ne sont pas moins remarquables et
+auraient dû, semble-t-il, assurer à la nation une plus grande prospérité
+que celle qui lui est échue. Quelles que soient les diversités
+provinciales du caractère espagnol, les Péninsulaires, nonchalants dans
+la vie de tous les jours, se distinguent pourtant en masse des autres
+peuples par un esprit de résolution tranquille, un courage persistant,
+une infatigable ténacité qui, suivant le bon ou mauvais emploi, ont
+tantôt fait la gloire, tantôt l'infortune de la nation. L'homme de cour,
+l'employé sceptique peuvent servir cyniquement la main qui les paye;
+mais quand l'Espagnol du peuple embrasse une cause, c'est jusqu'à la
+mort: tant qu'il lui reste un souffle de vie, on ne saurait dire qu'il
+est vaincu; d'ailleurs après lui viennent les fils, qui luttent avec le
+même acharnement que leur père. De là cette longue durée des guerres
+nationales et civiles. La reconquête de l'Espagne sur les envahisseurs
+maures a duré sept siècles, presque sans trêve; la prise de possession
+du Mexique, du Pérou, de toute l'Amérique andine, ne fut qu'un long
+combat d'un siècle. La guerre d'indépendance contre les armées de
+Napoléon est aussi un exemple de dévouement et de patriotisme collectif
+tel, que l'histoire n'en offre que bien peu d'exemples, et les Espagnols
+peuvent dire avec fierté que, pendant les quatre années de lutte, les
+Français ne trouvèrent pas parmi eux un seul espion. Dignes fils de la
+mère patrie, les créoles du Nouveau Monde soutinrent aussi contre les
+Castillans une guerre d'émancipation qui dura vingt ans, et maintenant
+une partie des habitants de la grande Antille espagnole ont fait,
+d'escarmouches et de batailles incessantes, leur vie normale depuis six
+années. Enfin les deux guerres carlistes auraient-elles été possibles
+ailleurs que sur la terre d'Espagne? Que de fois des coups qui
+semblaient décisifs ont été frappés; mais l'ennemi vaincu la veille se
+redressait le lendemain et la lutte reprenait avec une nouvelle énergie.
+
+Il n'est donc pas étonnant que l'Espagnol, parfaitement conscient de sa
+valeur, parle de lui-même, lorsqu'il est le plus abaissé par le sort,
+avec une certaine fierté, qui chez tout autre pourrait passer pour de
+l'outrecuidance. «L'Espagnol est un Gascon, a dit un voyageur français,
+mais un Gascon tragique.» Les actes suivent chez lui les paroles. Il est
+vantard, mais si quelqu'un pouvait avoir raison de l'être, ce serait
+lui. L'Espagnol a des qualités qui chez d'autres peuples s'excluent
+souvent. Avec toute sa fierté, il est pourtant simple et gracieux de
+manières; il s'estime fort lui-même, mais il n'en est pas moins
+prévenant pour les autres; très-perspicace et devinant fort bien les
+travers et les vices de son prochain, il ne s'abaisse point à le
+mépriser. Même quand il mendie, il sait parfois garder une attitude de
+noblesse. Un rien le fera s'épancher en torrents de paroles sonores;
+mais que l'affaire soit d'importance, un mot, un geste lui suffiront. Il
+est souvent grave et solennel d'aspect, il a un grand fonds de sérieux,
+une rare solidité de caractère, mais avec cela une gaieté toujours
+bienveillante. L'avantage immense, inappréciable que l'Espagnol si l'on
+excepte toutefois le Vieux-Castillan, a d'ordinaire sur la plupart des
+autres Européens, est celui d'être heureux. Rien ne l'inquiète; il se
+fait à tout; il prend philosophiquement la vie comme elle vient; la
+misère ne l'effraye point, et il sait même, avec une ingéniosité sans
+pareille, en extraire les joies et les avantages. Quel héros de roman
+eut la vie plus traversée et pourtant plus gaie que ce Gil Blas, dans
+lequel les Espagnols se sont si bien reconnus? Et néanmoins c'était
+alors la sombre époque de l'Inquisition; mais l'effroyable Saint-Office
+n'empêchait pas la joie. «La parfaite félicité, dit le proverbe, est de
+vivre aux bords du Manzanarès; le second degré du bonheur est d'être en
+paradis, mais à la condition de voir Madrid par une lucarne du ciel.»
+
+A tous ces contrastes, qui nous paraissent étranges, de jactance et de
+courage, de bassesse et de grandeur, de dignité grave et de franche
+gaieté, sont dues ces contradictions apparentes de conduite, ces
+alternatives bizarres d'attitude qui étonnent l'étranger, et que
+l'Espagnol appelle complaisamment _cosas de España_, comme si lui seul
+pouvait en pénétrer le secret. Gomment expliquer, en effet, que l'on
+trouve chez ce peuple tant de faiblesse à côté de tant de hautes
+qualités, tant de superstitions et d'ignorance avec un bon sens si net
+et une si fine ironie, parfois tant de férocité avec un naturel de
+générosité magnanime, la fureur de la vengeance avec le tranquille oubli
+des injures, une pratique si simple et si digne de l'égalité avec tant
+de violence dans l'oppression? Malgré la passion, le fanatisme que les
+Espagnols apportent dans tous leurs actes, ils acceptent avec la plus
+grande résignation ce qu'ils croient ne pouvoir empêcher. A cet égard,
+ils sont tout à fait musulmans. Ils ne répètent point comme l'Arabe: «Ce
+qui est écrit est écrit!» Mais ils disent non moins philosophiquement:
+«Ce qui doit être ne peut manquer!» (_Lo que ha de ser no puede
+faltar_); et, drapés dans leur manteau, ils regardent avec dignité
+passer le flot des événements. «Les Espagnols paraissent plus sages
+qu'ils ne le sont,» a déjà dit depuis trois siècles le chancelier Bacon.
+Presque tous possédés de la passion du jeu, ils se laissent d'avance
+emporter par la destinée, prêts au triomphe, non moins prêts à
+l'insuccès. Que de fois la sérénité fataliste de l'Espagnol a-t-elle
+laissé des maux irréparables s'accomplir!
+
+Parmi ces maux on a pu craindre qu'il ne fallût ranger la décadence
+irrémédiable de la nation tout entière. En voyant toutes les ruines
+accumulées sur le sol de l'Espagne, en assistant aux luttes qui
+s'éternisent sur cette terre ensanglantée, des historiens qui n'avaient
+pas une idée assez nette du lien de solidarité qui rattache les nations
+les unes aux autres ont parlé des Espagnols comme d'un peuple absolument
+tombé. C'est là une erreur, mais le recul étonnant qu'a subi la
+puissance castillane depuis trois siècles explique comment il a été
+facile de se tromper. Même dans le voisinage des grandes villes et de la
+capitale, que de campagnes, jadis cultivées, qui par leur nom de
+_despoblados_ et de _dehesas_ rappellent le souvenir des Maures
+violemment expulsés ou des chrétiens qui se sont retirés devant le
+désert envahissant! Que de cités, que de villages dont les édifices
+témoignent par la beauté de leur architecture et la richesse de leurs
+ornements que la civilisation locale était, il y a des siècles, bien
+supérieure à ce qu'elle est aujourd'hui? La vie semble s'être enfuie de
+ces pierres jadis animées! Et l'Espagne elle-même, comme puissance
+politique, n'est-elle pas un débris, comparée à ce qu'elle fut du temps
+de Charles-Quint?
+
+[Illustration: Nº 120.--DEHESAS DES ENVIRONS DE MADRID.]
+
+Dans son fameux ouvrage sur la _Civilisation_, Buckle cherche à
+expliquer la longue décadence du peuple espagnol par diverses raisons,
+tirées, les unes du climat et de la nature du sol, les autres de
+l'évolution historique. La sécheresse d'une grande partie du territoire,
+les vents âpres qui sur les plateaux succèdent aux chaleurs extrêmes, la
+fréquence des tremblements de terre dans certains districts, telles sont
+les principales causes d'ordre matériel qui ont contribué à rendre les
+Espagnols superstitieux et paresseux d'esprit; mais la cause suprême et
+fatale a été la longue suite de guerres religieuses qu'ils ont eues à
+soutenir contre leurs voisins. Dès l'origine de la monarchie, les rois
+visigoths défendirent avec acharnement l'arianisme contre les Francs;
+puis, quand les Espagnols, devenus catholiques à leur tour, n'eurent
+plus à guerroyer contre d'autres chrétiens pour le compte de leur foi,
+les musulmans envahirent la Péninsule, et l'histoire de la nation ne fut
+plus qu'une lutte incessante: durant plus de vingt générations, les
+guerres religieuses, qui pour les autres peuples étaient un événement
+exceptionnel, devinrent l'état permanent du peuple d'Espagne. Il en
+résulta que le patriotisme de race et de langue s'identifia presque
+complètement avec l'obéissance absolue aux ordres des prêtres. Tout
+combattant, des rois aux moindres archers, étaient soldats de la foi
+plus que défenseurs de la terre natale, et par suite leur premier devoir
+était de se soumettre aux injonctions des hommes d'église. Les
+conséquences de ce long assujettissement de la pensée étaient
+inévitables. Le clergé prit possession de la meilleure part des terres
+conquises sur les infidèles, il accapara tous les trésors pour en orner
+les couvents et les églises; fait bien plus grave encore, il s'empara du
+gouvernement et du contrôle de la société tout entière par
+l'organisation des tribunaux. Dès le milieu du treizième siècle, le
+«Saint-Office» de l'Inquisition fonctionnait dans le royaume d'Aragon;
+lorsque les Maures furent définitivement expulsés de l'Espagne, l'action
+de ce tribunal souverain devint toute-puissante et les rois mêmes se
+prirent à trembler devant lui.
+
+Mais tandis que ces longues guerres religieuses travaillaient à
+l'abaissement intellectuel et moral des Espagnols de toutes les
+provinces, d'autres causes, agissant en sens inverse, étaient, au
+contraire, de nature à développer tous les éléments de progrès: c'est le
+côté de la question si complexe de l'histoire d'Espagne que Buckle a
+négligé de mettre en lumière. Pour soutenir la lutte contre les
+musulmans, et pour garder quelque semblant d'autorité sur leurs vassaux
+batailleurs, les rois avaient dû respecter, favoriser même les libertés
+de leurs peuples: c'est à ce prix seulement que la guerre pouvait être
+nationale. Les villes étaient devenues libres et prenaient part au grand
+conflit dans la plénitude de leur volonté; elles seules volaient les
+fonds et, dans la plupart des Cortès, leurs délégués no permettaient
+même pas aux représentants de la noblesse et du clergé de siéger à côté
+d'eux. Lès le commencement du onzième siècle, deux cent cinquante ans
+avant qu'on ne parlât d'institutions représentatives en Angleterre,
+l'histoire nous montre des cités du royaume de Leon, des Castilles, de
+l'Aragon, s'administrant elles-mêmes et formulant leurs coutumes en
+lois; de vieux documents nous montrent des souverains qui reconnaissent
+ne pouvoir entrer dans les villes sans le consentement de la
+municipalité. Grâce à cette autonomie, qui donnait aux Espagnols des
+avantages inappréciables sur la plupart des autres populations de
+l'Europe, les villes de la Péninsule progressèrent rapidement en
+industrie, en commerce, en civilisation: le degré de perfection
+qu'avaient atteint la littérature et les beaux-arts, à la grande époque
+de la floraison nationale, témoigne quelle était la puissante vitalité
+de toutes ces communes espagnoles où s'élevaient de si beaux édifices,
+d'où sortaient tant d'hommes de valeur. Les cités commençaient même à se
+libérer du joug de l'Église; elles se réservaient, bien avant Luther, de
+ne laisser proclamer les indulgences qu'après en avoir examiné la
+convenance et le but. En outre, les libertés municipales contribuaient à
+développer cette dignité tranquille, ce respect mutuel, cette noblesse
+de manières qui semblent être un privilége de race chez les hommes de
+souche ibérique.
+
+Entre ces forces opposées, tendant les unes à solliciter l'initiative
+individuelle, les autres, au contraire, à la supprimer complétement au
+profit de l'Église et de la centralisation monarchique, une lutte
+directe ne pouvait manquer d'éclater tôt ou tard. Dès que la reconquête
+de l'Espagne par les chrétiens fut achevée et que la ferveur religieuse,
+la fidélité aux souverains et le patriotisme local n'eurent plus un même
+but à poursuivre, la guerre intérieure commença. Elle se termina
+promptement au profit du pouvoir royal et de l'Église; les _comuneros_
+des Castilles, qui s'étaient constitués les défenseurs des libertés
+locales et régionales, furent mal secondés ou combattus par les
+habitants des autres provinces, Asturies, Aragon, Andalousie; même les
+Maures de l'Alpujarra aidèrent à l'écrasement du peuple; à l'aide de
+l'or du Portugal et de l'Amérique, les généraux de Charles-Quint le
+massacrèrent et tout aussitôt le silence se fit dans les villes,
+jusqu'alors si actives et si gaies, de la Péninsule.
+
+La découverte du Nouveau Monde, qui précisément alors venait de se faire
+au profit de la monarchie espagnole, fut pour la nation un malheur
+peut-être plus grand. L'expatriation de tous les jeunes gens d'audace,
+de tous les coureurs d'aventures qui allaient conquérir l'Eldorado par
+delà l'Atlantique est une des causes qui contribuèrent le plus à
+l'affaiblissement de l'Espagne. Les plus hardis partaient; les faibles,
+les gens qu'effrayait la mort restaient seuls au logis. C'est ainsi que
+peu à peu la mère patrie se trouva privée de ses enfants les mieux
+trempés. Toute sa vaillance et son esprit d'entreprise avaient trouvé un
+dérivatif dans la prise de possession du Nouveau Monde, et, tout enivrée
+de sa gloire d'outre-mer, elle se laissa sans résistance abîmer par ses
+maîtres dans la plus profonde ignominie. Un navire trop chargé de toile
+s'expose à chavirer à la moindre tempête; de même l'Espagne, trop faible
+pour l'immensité de ses colonies, s'affaissa promptement sur elle-même.
+
+Les énormes quantités d'or et d'argent que les mines du Nouveau Monde
+fournirent au trésor de la métropole furent aussi un puissant élément
+d'appauvrissement et de démoralisation. En deux siècles, de l'an 1500 à
+l'an 1702, les envois de métaux précieux faits par les colonies
+s'élevèrent à la somme totale de 54 milliards de francs. De pareilles
+sommes, acquises sans travail et gaspillées surtout à des oeuvres de
+corruption, devaient avoir pour résultat de développer à l'excès
+l'indolence naturelle de l'Espagnol. L'or arrivant sans effort, on ne se
+donna plus la peine de le gagner: au lieu de produire, on acheta, et
+bientôt tous les trésors eurent pris le chemin de l'étranger. Puis,
+quand les colonies cessèrent de nourrir la mère patrie, tous ceux qui
+s'étaient accoutumés à la paresse durent vivre par la mendicité de la
+rue ou par la mendicité bureaucratique, plus basse et plus dissolvante
+encore. Peut-être l'Espagne est-elle la seule contrée d'Europe où l'on
+voie des ouvriers abandonner leur travail ordinaire, pour aller prendre
+leur part de la pitance distribuée aux mendiants à certains jours de la
+semaine.
+
+Sans agression du dehors et par le seul effet de la décadence
+intérieure, la nation déclina dans le monde avec une rapidité sans
+exemple. Après l'expulsion des Maures, les citoyens les plus industrieux
+de la contrée, toute activité s'éteignit peu à peu en Espagne. Les
+ateliers se fermèrent par milliers dans les villes jadis industrielles,
+comme Séville et Tolède. Les procédés de métier se perdirent, faute
+d'artisans; le commerce, livré au monopole, délaissa les marchés et les
+ports; on cessa d'exploiter les mines et les carrières; souvent même,
+disent les chroniques du temps, les champs delà Navarre seraient restés
+en friche, aux abords mêmes des villages, si des paysans béarnais
+n'étaient allés y faire les semailles et la moisson. Les jeunes
+Espagnols entraient en foule dans les monastères pour jouir du privilège
+de l'oisiveté; et plus de neuf mille couvents d'hommes, dont les champs
+étaient cultivés aux dépens du reste de l'Espagne, s'établirent dans
+toutes les parties du royaume. Toute étude sérieuse cessa dans les
+écoles et les universités; suivant la forte expression de Saint-Simon,
+«la science était un crime; l'ignorance et la stupidité la première
+vertu.» Le pays se dépeuplait: il ne naissait plus d'enfants en nombre
+suffisant pour remplacer les morts. Les Espagnols étaient tombés si bas,
+qu'ils avaient perdu leur vieux renom de vaillance, pourtant si mérité.
+Après l'instauration de la dynastie bourbonienne, lorsque des étrangers,
+français, italiens, irlandais, furent appelés en foule pour occuper
+toutes les hautes positions, c'est que les indigènes eux-mêmes, dégoûtés
+de tout travail et privés de toute initiative, étaient devenus
+incapables de la gestion des affaires.
+
+L'observateur impartial qui compare l'Espagne de nos jours à ce qu'elle
+fut à l'époque de son long silence sous le régime de l'Inquisition, est
+frappé des progrès de toute espèce qui se sont accomplis. Un proverbe
+bien mensonger proclame «heureux les peuples qui n'ont pas d'histoire»,
+comme si les morts en avaient une. C'est au contraire lorsqu'ils sont en
+pleine possession de leur vie, fût-elle même inquiète et tumultueuse,
+que les peuples marquent leur existence dans l'humanité par des actes de
+valeur historique et des services réels rendus à leurs contemporains.
+Quoique depuis le commencement du siècle l'Espagne renaissante ait
+toujours, pour ainsi dire, vécu au milieu des flammes, elle a plus
+travaillé pour les arts, les sciences, l'industrie, elle a fourni par
+quelques-uns de ses fils plus de hauts enseignements que pendant les
+deux siècles de morne paix qui s'étaient écoulés depuis que Philippe II
+avait fait l'ombre dans son royaume.
+
+Il est toutefois évident que si la vie de l'Espagne ne se dépensait pas
+pour une si grande part en luttes intestines et qu'elle s'appliquât tout
+entière à des œuvres d'intérêt collectif, l'utilité de la race ibérique
+serait bien autrement considérable pour le reste du monde. Mais il se
+trouve précisément que les conditions géographiques de la Péninsule se
+sont opposées jusqu'à maintenant à tout groupement libre des habitants
+en un corps de nation compacte et solide. Quoique se présentant dans
+l'ensemble de l'organisme européen avec une grande unité de contours et
+de formes, l'Hispano-Lusitanie n'en offre pas moins à l'intérieur, à
+cause de ses plateaux et de ses montagnes, une singulière diversité, et
+cette diversité est passée de la nature aux hommes qui l'habitent. On
+peut dire que toutes les saillies et les creux du plateau montueux de
+l'Ibérie se sont moulés sur les populations elles-mêmes. Sur le pourtour
+océanique et méditerranéen de la Péninsule tous les avantages se
+trouvent réunis: c'est là que le climat est le plus doux, que la terre
+féconde se couvre de végétation en plus grande abondance, que la
+facilité des communications invite les hommes aux voyages et aux
+échanges; aussi les cultivateurs, les commerçants, les marins se
+pressent-ils dans la région du littoral et la plupart des grandes villes
+s'y sont fondées. Dans l'intérieur du pays, au contraire, les plateaux
+arides, les roches nues, les âpres sentiers, les terribles hivers, le
+manque de produits variés ont rendu la vie difficile aux habitants, et
+souvent les jeunes gens du pays, attirés par les plaines heureuses qui
+s'étendent au pied de leurs monts sauvages, émigrent en grand nombre. Il
+en résulte que la population espagnole se trouve distribuée en zones
+annulaires de densité.
+
+[Illustration: N° 121.--DENSITÉ DES POPULATIONS DE LA PÉNINSULE
+IBÉRIQUE.]
+
+La face riveraine de la Péninsule, celle qui comprend les côtes de la
+Catalogne, de Valence et de Murcie, Málaga, Cádix et la vallée du
+Guadalquivir, le bas Portugal et le versant maritime des Pyrénées
+occidentales, est la région vivante par excellence: là est le mouvement
+des hommes et des idées. D'un autre côté, la capitale du royaume, située
+dans une position dominante, à peu près au centre géométrique de la
+contrée, ne pouvait manquer de devenir, elle aussi, un foyer vital, à
+cause du réseau de routes dont elle occupe le milieu; mais elle est
+entourée de régions faiblement peuplées et même, en quelques endroits,
+de véritables déserts.
+
+Cette inégalité de population entre les plaines basses du littoral et
+les plateaux de l'intérieur, et, bien plus encore, ce dédoublement de la
+civilisation péninsulaire en une zone extérieure et un foyer central ont
+produit les résultats les plus considérables dans l'histoire générale de
+l'Espagne. Consciente de sa propre vitalité, animée d'une suffisante
+initiative pour se gouverner elle-même, chacune des provinces maritimes
+tendait à s'isoler des autres parties de l'Espagne et à vivre d'une vie
+indépendante. Pendant les sept cents années que dura l'occupation des
+Maures, la haine de race et de religion, commune aux états chrétiens de
+la Péninsule, avait pu maintenir une certaine union entre les divers
+royaumes chrétiens de l'Ibérie et faciliter la création d'une monarchie
+unitaire; mais, pour conserver cette unité factice, le gouvernement
+espagnol dut avoir recours au système de terrorisme et d'oppression le
+plus savant sous lequel un peuple ait jamais été courbé. D'ailleurs le
+Portugal, auquel sa position sur l'Océan, l'importance de son commerce,
+l'immense étendue de ses conquêtes coloniales avaient assuré un rôle à
+part, ne subit la domination détestée des Castillans que pendant moins
+d'un siècle et se sépara de l'Espagne comme une pièce neuve se détache
+d'un habit cousu de morceaux d'étoffes diverses. Au choc des événements
+extérieurs, la monarchie espagnole elle-même faillit disparaître. C'est
+en vain que, pour s'asseoir plus solidement, l'autorité royale avait
+abêti, appauvri le peuple et tari en apparence la source des idées:
+d'incessantes révolutions et des guerres civiles de province à province
+montrèrent bien que sous l'oppression commune la forte individualité de
+chacun des groupes naturels de population s'était maintenue. Il est
+certain que d'année en année le lien d'unité politique se noue plus
+fortement entre les divers peuples de l'Espagne, grâce à la facilité
+croissante des voyages et des échanges, à la substitution graduelle
+d'une même langue aux dialectes provinciaux, au rapprochement spontané
+qu'amènent la compréhension des mêmes idées et la formation des partis
+politiques; mais Andalous et Galiciens, Basques et Catalans, Aragonais
+et Madrileños, sont encore bien éloignés de s'être fondus en une seule
+nationalité.
+
+La constitution fédérale que s'était donnée pour un temps la république
+espagnole était donc complètement justifiée par la forme géographique du
+pays et l'histoire de ses habitants. Cette autonomie provinciale que les
+gouvernants n'ont pas voulu consacrer par la paix ne s'en affirme pas
+moins par la guerre civile: la violence veut réaliser ce que n'a pu le
+bon accord.
+
+Telle est, sous divers noms, intransigeance ou carlisme, et avec
+d'autres éléments de dissension civile, la grande cause des révolutions
+qui dans les dernières années ont agité l'Espagne. Les populations
+cherchent leur équilibre naturel, et l'une des principales conditions de
+cet équilibre est le respect des limites tracées entre les provinces par
+les différences du sol et du climat, ainsi que par les diversités de
+mœurs qui en sont la conséquence. Il est donc nécessaire d'étudier à
+part chacune de ces régions naturelles de l'Espagne, en tenant compte de
+ce fait, que les divisions politiques ne suivent exactement ni les
+lignes de faîte entre les bassins ni les frontières entre les
+populations de dialectes différents.
+
+
+
+
+II
+
+PLATEAUX DES CASTILLES, DE LEON ET DE L'ESTREMADURE.
+
+
+Le plateau central de la Péninsule, entre la vallée de l'Èbre et celle
+du Guadalquivir, est parfaitement délimité par la nature: une enceinte
+semi-circulaire l'entoure au nord, à l'est et au sud, des Pyrénées
+Cantabres à la sierra Morena[154]. Il est vrai que du côté de l'ouest la
+pente générale du plateau s'incline vers le Portugal et l'Atlantique;
+mais là aussi des massifs montagneux et surtout les escarpements des
+gorges fluviales par lesquelles il faut dévaler pour entrer dans les
+vallées inférieures constituent une véritable barrière, dont certaines
+parties sont malaisées à traverser. La haute région où le Duero, le
+Tage, le Guadiana développent leur cours supérieur est donc un tout
+géographique distinct encadré par une zone complétement circulaire de
+terres à versant maritime: on peut la comparer à une sorte de péninsule
+plus petite enfermée dans la grande presqu'île et ne tenant aux Pyrénées
+françaises que par l'isthme étroit des provinces Basques. En effet, si
+l'eau de la mer s'élevait brusquement de 600 mètres, les plateaux des
+Castilles, diversement échancrés par des golfes, s'isoleraient du reste
+de l'Espagne. Leur étendue considérable, car ils forment bien près de la
+moitié de tout le pays, leur assurait d'avance un rôle historique des
+plus importants; par le fait même de leur position dominatrice, les
+Castillans ont annexé presque tous les territoires circonvoisins à leur
+domaine, qui occupe déjà plus des deux cinquièmes de toute l'Espagne.
+
+[Note 154:
+
+ Superficie.
+Bassin du Duero,
+ Leon et Vieille-Castille,
+ sans Logroño et Santander 94,773 kilom. car.
+Bassins du Tage et du Guadiana 115,819 »
+ ___________________
+ 210,592 kilom. car.
+
+ Popul. en 1871. Popul. kilom.
+Bassin du Duero,
+ Léon et Vieille-Castille,
+ sans Logroño et Santander 2,550,000 27 hab.
+Bassins du Tage et du Guadiana 2,276,000 20 »
+ _________ _______
+ 4,826,000 23 hab.
+]
+
+Les Castilles, cette Espagne par excellence, ne sont point un beau pays,
+ou du moins leur beauté, solennelle et formidable, n'est point de nature
+à être comprise par la plupart des voyageurs. De vastes étendues du
+plateau, telles que la Tierra de Campos, au nord de Valladolid, sont
+d'anciens fonds lacustres, au sol d'une grande fécondité, mais d'une
+extrême monotonie, à cause du manque de variété dans les cultures et de
+l'absence de toute végétation forestière; le sol s'y montre à nu avec
+ses argiles et ses sables diversement nuancés en gris, en bleu, en rouge
+clair, en rouge de sang. Ses chemins, sur lesquels de longues files de
+mules passent en soulevant des tourbillons de poussière, se confondent
+avec les terrains environnants. D'autres parties du plateau, beaucoup
+plus inégales, sont bosselées de monticules pierreux jaunis par le
+soleil et rayés sur leurs pentes de sillons où les chardons et d'autres
+plantes épineuses se mêlent aux céréales. Ailleurs, notamment à l'orient
+de Madrid, le plateau prend l'aspect d'un pays de montagnes; de toutes
+parts l'horizon est fermé par des croupes et des cimes revêtues d'une
+herbe maigre, et des gorges sombres, entaillées par les eaux naissantes,
+s'ouvrent ça et là entre des parois de rochers. Ailleurs encore, comme
+dans la basse Estremadure, les pâturages s'étendent à perte de vue
+jusqu'à la base des montagnes éloignées, et dans ces plaines, semblables
+à certaines parties des pampas américaines, pas un arbre n'arrête le
+regard. Au commencement du siècle, des terres tout à fait incultes,
+quoique très-fertiles naturellement, occupaient dans le district de
+Badajoz une étendue de plus de 100 kilomètres en longueur sur une
+largeur de la moitié. Un demi-million d'hommes eût vécu à l'aise dans ce
+désert.
+
+A voir l'effrayante nudité de la plupart de ces plaines, on ne croirait
+pas que, depuis le milieu du siècle dernier, il existe une ordonnance du
+Conseil de Castille enjoignant à chaque habitant des campagnes de
+planter au moins cinq arbres. L'œuvre de déboisement a été menée avec
+plus de zèle que le travail de repeuplement. Les paysans ont un préjugé
+contre les arbres: ils disent que le feuillage leur rend le mauvais
+service de protéger les petits oiseaux contre les rapaces et livre ainsi
+les moissons en proie aux volatiles granivores; aussi, non contents
+d'exterminer tous les oisillons, à l'exception des hirondelles,
+s'acharnent-ils à la destruction des bois; en maints endroits il ne
+reste plus d'arbres que dans les solitudes éloignées de toute demeure de
+l'homme; on marcherait pendant des journées entières sans en apercevoir
+un seul. La campagne est réduite à un tel état de nudité, que, suivant
+le Proverbe, «l'alouette traversant les Castilles doit emporter son
+grain.»
+
+Même au milieu des champs cultivés on croirait se trouver dans un désert
+surtout quand la moisson n'a laissé que des chaumes flétris. Les masures
+en terre grise ou en pierrailles semblent de loin se confondre avec le
+sol environnant; les villes elles-mêmes, entourées de leurs murs
+ébréchés et jaunâtres, ont l'air de rochers ravinés. L'eau manque en
+plusieurs régions du plateau comme dans les solitudes de l'Afrique.
+Nombre de villes et de villages alimentés par l'eau de source proclament
+joyeusement, par leur nom même, la possession de ce riche trésor. Des
+ponts énormes passent sur les ravins, mais, pendant plus d'une moitié de
+l'année, on ne voit pas une goutte d'eau dans le lit pierreux que les
+constructeurs de la route ont mis tant de peine à franchir.
+
+Le plateau central de l'Espagne n'est pas incliné seulement à l'ouest
+vers l'Atlantique lusitanien, il descend aussi, mais d'une pente fort
+inégale, de la base des Pyrénées cantabres au bord septentrional de la
+vallée du Guadalquivir. Tandis que le haut bassin du Duero se penche de
+l'est à l'ouest, entre 1,000 mètres et 700 mètres d'altitude moyenne, la
+Nouvelle-Castille et la Manche, dans les bassins du Tage et du Guadiana,
+n'ont plus que 600 mètres d'élévation. Dans leur ensemble, les hautes
+terres de l'Espagne centrale sont comparables à deux gradins de
+différente hauteur séparés l'un de l'autre par une muraille percée de
+brèches. Cette muraille qui sert de limite commune aux deux terrasses du
+plateau est la sierra de Guadarrama, prolongée à l'ouest par la sierra
+de Gredos. Au nord, les eaux qui s'écoulent par le Duero arrosent la
+province de Léon et la Vieille-Castille; au sud, les bassins jumeaux du
+Tage et du Guadiana constituent les provinces de la Nouvelle-Castille,
+de la Manche et de l'Estremadure.
+
+[Illustration: TOLÈDE. Dessin de Ph. Benoist, d'après une photographie
+de J. Laurent.]
+
+Les deux plateaux juxtaposés étaient occupés à l'époque tertiaire par de
+grands bassins lacustres; des fleuves à cataractes, semblables aux
+canaux d'écoulement qui déversent dans l'Atlantique les eaux de la
+méditerranée canadienne, faisaient communiquer entre elles ces hautes
+mers de l'Ibérie. L'une d'elles, dont les contours sont indiqués par les
+limites géologiques d'une couche de débris arénacés, argileux et
+calcaires, arrachés aux montagnes environnantes, est celle qui s'est
+écoulée par les défilés du bas Duero. Jadis elle était fermée
+précisément de ce côté par les montagnes cristallines du Portugal, et
+c'est au nord-est, par la brèche de Pancorbo, où passe actuellement le
+chemin de fer de Burgos à Vitoria, que l'excédant des eaux s'épanchait
+probablement dans le bassin de l'Èbre. En outre, un large détroit,
+contournant à l'est les montagnes de Guadarrama, unissait le lac
+supérieur, celui dont le fond est devenu la Vieille-Castille, au lac
+inférieur remplacé aujourd'hui par les plaines de la Nouvelle-Castille
+et de la Manche. À en juger par la superficie des terrains tertiaires
+que les eaux ont laissés en témoignage de leur séjour, les deux lacs
+avaient ensemble une superficie de 76,000 kilomètres carrés, soit
+environ la huitième partie de la surface actuelle de la Péninsule.
+Relativement à ce qu'elle est de nos jours, la presqu'île d'Ibérie
+n'était donc à ces âges de la planète qu'une sorte de squelette non
+encore revêtu de chair; les massifs de granit et de roches anciennes,
+unis les uns aux autres par des croupes de terrains triasiques,
+jurassiques et crétacés, formaient comme un double anneau montagneux,
+limité extérieurement par des eaux salées, intérieurement par des eaux
+douces. Les golfes du dehors et les lacs du dedans s'emplissaient à la
+fois de dépôts que l'on reconnaît maintenant à leurs fossiles, les uns
+d'origine marine, les autres provenant des eaux douces. Cette période
+géologique dura pendant de longs âges, car les couches de terrains
+lacustres ont en maints endroits plus de 300 mètres d'épaisseur. Les
+strates miocènes qui forment la partie superficielle des deux bassins
+des Castilles appartiennent exactement à la même époque de la Terre,
+puisqu'on y trouve les ossements fossiles des mêmes grands animaux,
+mégathériums, mammouths, hipparions.
+
+La partie nord-occidentale et septentrionale de l'enceinte montagneuse
+de la terre de Léon et de la Vieille-Castille est formée par le système
+des Pyrénées Cantabres; mais immédiatement à l'est du plus haut massif
+de ces montagnes, au nœud de la Peña Labra, des croupes allongées se
+détachent vers le sud-est et constituent la ligne de faîte qui sépare le
+bassin du Duero des sources de l'Èbre. Ces croupes, connues sous divers
+noms, forment d'abord les _páramos_ de Lora, inclinés en pente douce
+vers le plateau méridional, mais brusquement coupés vers l'Èbre, coulant
+comme au fond d'un fossé à quelques centaines de mètres de profondeur. A
+l'est, la ligne de partage, d'une altitude de plus de 1,000 mètres, se
+prolonge assez régulièrement jusqu'au massif de la Brujula, dont un col
+est utilisé par la route de Burgos à la mer, et que les voyageurs,
+trompés par les muletiers, se figuraient jadis être un des points les
+plus élevés de la Péninsule. Mais au delà, les croupes appelées à tort
+_montes_ de Oca, s'exhaussent graduellement et se rattachent à un massif
+de véritables montagnes, au noyau de roches cristallines, la sierra de
+Demanda, dominée par le pic de San Lorenzo. Un autre massif, appuyé
+comme le premier sur de puissants contre-forts, lui succède au sud-est
+et porte la haute cime du Pico de Urbion, qui donne naissance à la
+source du Duero. Une chaîne, dite sierra Cebollera, continue
+régulièrement la ligne de faîte, pour s'abaisser par degrés, tout en se
+ramifiant diversement dans les deux bassins de l'Èbre et du Duero.
+Enfin, cette partie de l'enceinte du plateau se termine par un troisième
+massif, celui de Moncayo, qui se compose de roches cristallines comme le
+San Lorenzo, et s'élève à une hauteur encore plus considérable. Au delà,
+la chaîne disparaît complètement, elle est remplacée par de larges
+croupes aux versants tourmentés qui n'offrent plus aucun obstacle au
+passage des routes et que la voie ferrée de Madrid à Saragosse a pu
+utiliser sans peine. Mais au sud de la Cebollera et du Moncayo diverses
+petites chaînes, disposées parallèlement à ces grands massifs,
+emplissent l'angle oriental du bassin du Duero et forcent le fleuve à
+décrire un long détour par le défilé de Soria. C'est dans ces montagnes,
+non loin du faîte au triple versant de l'Èbre, du Tage et du Duero, que
+s'élevait la forteresse de Numance, dont l'héroïque lutte contre
+l'étranger a été depuis imitée par tant d'autres cités de la Péninsule.
+
+[Illustration: Nº 122.--PROFIL DU CHEMIN DE FER DE BAYONNE A CADIZ, A
+TRAVERS LA PÉNINSULE.]
+
+Entre le bassin du Duero et celui du Tage, la ligne de faîte est plus
+haute en moyenne et plus régulière que dans la partie nord-orientale de
+la Vieille-Castille. A peine indiquée d'abord par de faibles renflements
+d'une centaine de mètres, que porte l'énorme soubassement des hautes
+terres, la chaîne se redresse peu à peu dans la direction de l'ouest et
+du sud-ouest, et forme bientôt la fameuse sierra de Guadarrama, le
+système Carpéto-Vétonique de Bory de Saint-Vincent: c'est la chaîne la
+plus connue de toutes celles du centre de l'Espagne, non qu'elle soit la
+plus haute, mais elle borne l'horizon de Madrid du superbe hémicycle de
+ses roches de granit. La crête de cette chaîne est assez étroite et ses
+pentes sont escarpées de part et d'autre; elle est dressée en un
+véritable mur entre les deux Castilles, et ce n'est pas sans peine que
+l'on a pu construire les routes qui s'élèvent en lacets vers les cols de
+Somosierra, de Navacerrada, de Guadarrama; aussi Ferdinand VI, tout fier
+du chemin tracé sous son règne à travers la montagne, fit-il dresser,
+sur l'un des plus hauts sommets, la statue d'un lion avec une
+inscription grandiose rappelant que «le roi a vaincu les monts». Quant
+au chemin de fer du nord de l'Espagne, il a dû tourner la sierra du côté
+de l'ouest par la dépression d'Avila, mais il passe encore à une
+altitude plus grande d'une vingtaine de mètres que la voie ferrée dite
+du mont Cenis; il l'emporte également par la hauteur sur toutes les
+autres lignes des Alpes actuellement utilisées par la vapeur. Le rempart
+naturel que les montagnes de Guadarrama forment au nord de la plaine de
+Madrid constitue pour cette ville une ligne stratégique de la plus haute
+importance; de sanglantes batailles ont été livrées dont le seul enjeu
+était la possession des passages de la sierra.
+
+Au sud-ouest du pic de Peñalara, qui est le plus élevé de l'arête
+Carpéto-Vétonique, les monts s'abaissent rapidement et bientôt, au pic
+de la Cierva, la chaîne se divise en deux rameaux. Le plus
+septentrional, qui se dirige à l'ouest, puis décrit un demi-cercle
+autour de la plaine d'Avila, forme la ligne de partage entre les eaux
+tributaires du Duero et celles qui vont se jeter dans le Tage; en maints
+endroits, c'est plutôt un renflement du sol, une croupe allongée, qu'une
+véritable chaîne. Le rameau du sud, plus haut, plus régulier comme
+système de montagnes, formerait la chaîne naturelle de jonction entre la
+sierra de Guadarrama et la sierra de Gredos, s'il n'était coupé en deux
+par le défilé qu'y a creusé la rivière d'Alberche, à sa sortie d'une
+étroite vallée supérieure, ménagée entre les deux murs parallèles des
+montagnes. Par une sorte de rhythme dont on trouve beaucoup d'autres
+exemples en diverses contrées de la terre, l'Alberche, affluent du Tage,
+et le Tormes, tributaire du Duero, ont comme entrelacé leurs sources; le
+massif qui leur donne naissance épanche au sud la rivière dont les eaux
+coulent au nord, et au nord celle qui se dirige vers le midi.
+
+La sierra de Gredos, qui continue, à l'ouest du défilé de l'Alberche, le
+système orographique de l'Espagne centrale, est, après la sierra Nevada
+de Grenade et les monts Pyrénées, celle qui présente les plus hauts
+sommets. La cime qui porte le beau nom de Plaza del Moro Almanzor
+s'élève à 2,650 mètres, c'est-à-dire en pleine zone polaire, bien
+au-dessus de la limite des forêts. Les crêtes pelées des roches
+cristallines, blanches de neige pendant la plus grande moitié de
+l'année, se dressent au-dessus de pentes désertes, d'énormes éboulis de
+pierres et de cirques enfermant des vasques d'eau bleue. La sierra de
+Gredos est une des régions les moins explorées de la Péninsule, l'une
+des plus difficiles à parcourir à cause du manque absolu de villages
+offrant quelque confort, mais c'est aussi l'une des plus belles. Le
+versant méridional, limité au sud par le cours du Tietar, est charmant:
+c'est la contrée connue sous le nom de Vera. Les eaux courantes et
+pures, les groupes de beaux arbres parsemés sur les pentes, les vergers
+fleuris ou verdoyants, dans lesquels se cachent à demi les villages,
+font de cette partie de l'Espagne une sorte de Suisse: Charles-Quint
+donna une preuve de goût en allant finir ses jours au couvent de Yuste,
+un des sites les plus aimables du pays. Jadis un plus grand mouvement
+d'hommes se faisait à la base de la sierra de Gredos, car c'est
+immédiatement à l'ouest que passait la grande voie stratégique et
+commerciale des Romains, la _via lata_ (voie Large), appelée aujourd'hui
+_camino de la Plata_, qui faisait communiquer la vallée du Tage et celle
+du Duero en empruntant le col nommé Puerto de Baños. L'artère médiane de
+la Péninsule s'est déplacée; Tolède et Madrid l'ont portée vers les
+montagnes de la Guadarrama; la ville romaine de Mérida la maintenait
+autrefois à l'ouest de la sierra de Gredos.
+
+[Illustration: Nº 123.--SIERRAS DE GREDOS ET DE GATA.]
+
+Dans leur ensemble, tous les traits du relief géographique de cette
+partie de l'Espagne ont une orientation sensiblement parallèle. De la
+percée de l'Alberche aux collines de Plasencia et au Puerto de los
+Castaños, près du Tage, la sierra de Gredos se développe dans le sens du
+sud-ouest; au sud, la petite chaîne de San Vicente et le renflement
+général des plateaux granitiques situés au nord du Tage affectent la
+même direction; l'Alberche, dans son cours inférieur, le Tietar, le
+Jerte et le bas Alagon, tous affluents du Tage, se dirigent également
+vers le sud-ouest; le massif du Trampal projette aussi dans le même sens
+vers Plasencia sa longue arête latérale appelée Tras la Sierra; la
+dépression où passait la voie Large des Romains est précisément orientée
+de la même manière; enfin la sierra de Gata, qui se dresse de l'autre
+côté vers les frontières du Portugal, et plus loin les chaînes qui
+s'élèvent dans les limites mêmes de la Lusitanie, alignent leurs sommets
+dans le sens du nord-est au sud-ouest, suivant la direction que présente
+l'inclinaison générale de la Péninsule vers l'Atlantique.
+
+La sierra de Gata est encore plus sauvage et moins explorée que celle de
+Gredos. Elle commence aux sources de l'Alagon sous le nom de Peña
+Gudina, puis, se dressant à plus de 1,800 mètres, prend la désignation
+de Peña de Francia (Roche de France), due, paraît-il, à l'existence
+d'une chapelle de Notre-Dame-de-France qu'un chevalier d'outre-Pyrénées
+aurait fait bâtir sur une des cimes les plus escarpées[155]. C'est dans
+les gorges de ces montagnes que se trouve l'âpre vallée des Batuecas,
+restée longtemps presque inconnue. Au sud, une première «clus» formée
+par une chaîne transversale, que l'Alagon a dû rompre peu à peu sous
+l'effort de ses eaux, rend l'accès de cette région très-difficile aux
+habitants de la plaine; plus haut, un deuxième défilé défend l'entrée de
+la vallée; les indigènes s'y trouvent enfermés comme dans une citadelle
+à double enceinte. Au sud-ouest des Batuecas, une autre vallée, celle de
+las Hurdes, est également bien défendue par un rempart de contre-forts
+ne laissant aux eaux qu'une étroite issue vers l'Alagon. C'est là que
+l'arête de montagnes prend spécialement le nom de sierra de Gata qu'elle
+garde jusqu'à son entrée sur le territoire portugais.
+
+[Note 155: Altitudes des monts et des cols entre l'Èbre et le Tage,
+d'après Francisco Coello:
+
+Au nord du Duero:
+ Paramos de Lora 1,088 mètres.
+ Col de la Brújula 980 »
+ Pic de San Lorenzo (sierra de la Demanda) 2,303 »
+ Pic de Urbion 2,246 »
+ Sierra Cebollera 2,145 »
+ Pic de Moncayo 2,346 »
+
+Sierra Guadarrama:
+ Col de Somosierra 1,428 »
+ Pic de Peñalara 2,400 »
+ Col de Navacerrada 1,778 »
+ Col de Guadarrama 1,533 »
+ Passage du chemin de fer 1,359 »
+ Alto de la Cierva 1,837 »
+
+ Plaza del Moro Almanzor (sierra de Gredos) 2,650 »
+ Peña de Francia (sierra de Gata) 4,734 »
+]
+
+A l'orient de la Nouvelle-Castille, la plupart des anciennes cartes, et
+même un trop grand nombre de feuilles récentes, indiquent de hauts
+remparts de montagnes qui n'ont, aucune existence réelle. Il n'y a point
+de chaînes, mais la contrée tout entière est une énorme gibbosité de
+mille et même treize à quatorze cents mètres d'élévation. A peine
+quelques petites rangées de collines montrent-elles leurs croupes sur le
+puissant soubassement: de simples buttes aux pentes fort douces sont le
+faîte de ce toit de l'Espagne. D'ailleurs les eaux courantes, qui se
+sont creusé des lits très profonds dans les terrains du plateau faciles
+à entamer, donnent en plusieurs endroits un véritable aspect de
+montagnes à des parois érodées; les roches de grès diversement colorées,
+les couches d'argile, les strates calcaires de trias ou de jura,
+entaillées jusqu'à des centaines de mètres dans l'épaisseur du plateau,
+feraient croire que la région est très accidentée, tandis que le
+comblement de ces fosses de déblai transformerait toute la haute plaine
+en un désert uniforme, faiblement ondulé.
+
+Une des parties du plateau qui offrent le plus l'aspect d'un massif de
+montagnes est celle que domine, à l'angle nord-oriental de la
+Nouvelle-Castille, la «dent molaire» ou Muela de San Juan: on peut
+considérer ces hauteurs comme la principale borne hydrographique de la
+Péninsule entre les versants des divers bassins fluviaux; plusieurs
+rivières s'en échappent pour aller gagner les plaines inférieures par de
+profondes gorges, aux âpres rochers d'apparence africaine. Le Tage, le
+fleuve qui divise l'Espagne en deux parties à peu près égales, y prend
+son origine; de l'autre côté s'épanchent le Júcar et le Guadalaviar, qui
+sont aussi les fleuves du milieu sur le littoral méditerranéen; enfin,
+une des branches principales du Jalon y prend au nord la direction de
+l'Èbre. Peut-être est-ce à cause de ce rayonnement des eaux dans toutes
+les directions qu'une arête de sommets, projetée à l'est de la Muela,
+est connue par le nom de «monts Universels» (_montes Universelles_). Une
+autre petite chaîne, située plus à l'est, dans le district d'Albarracin,
+et dite la sierra del Tremedal est, dit-on, fréquemment agitée par des
+secousses volcaniques; des gaz sulfureux s'échappent parfois des failles
+ouvertes dans les roches oolithiques en contact avec le porphyre noir et
+des roches de basalte. Quelques hauteurs triasiques des environs de
+Cuenca sont aussi fort curieuses, à cause de leurs gisements de sel
+gemme: les mines les plus connues sont celles de Minglanilla, où l'on
+pénètre par des galeries souterraines entre des parois de sel
+translucide. Ces larges avenues taillées dans le cristal étaient
+considérées autrefois comme l'une des grandes merveilles de la
+Péninsule.
+
+Parallèle à la côte de Valence, le renflement du plateau oriental se
+prolonge vers le sud, entre les eaux qui descendent vers la Méditerranée
+et celles qui vont former les courants du Tage et du Guadiana. Le faîte
+de partage ne commence à prendre l'aspect d'une chaîne de montagnes
+qu'entre les sources du Guadiana, du Segura et du Guadalimar: c'est là
+que s'élèvent les premières cimes de la sierra Morena, formant la limite
+naturelle de la Manche et de l'Andalousie, sur un espace d'environ 400
+kilomètres. D'ailleurs la sierra Morena, de même que toutes les hauteurs
+qui terminent à l'est le plateau de la Nouvelle-Castille, ne mérite
+guère son nom de chaîne que du côté tourné vers l'extérieur de la
+Péninsule. Vue des plateaux où coulent les premières eaux du Guadiana,
+la sierra Morena ou chaîne Marianique apparaît comme une rangée de
+collines peu élevées, comme un simple rebord coupé d'étroites
+échancrures. Par contre, les voyageurs qui des campagnes basses de
+l'Andalousie regardent vers le nord, voient une véritable chaîne de
+montagnes avec son profil de cimes, ses escarpements, ses contre-forts,
+ses vallées profondes, ses défilés sauvages. La sierra Morena et ses
+ramifications occidentales, la sierra de Aracena et la sierra de Aroche,
+doivent donc être considérées comme appartenant géographiquement plus à
+l'Andalousie qu'au plateau des Castilles. Il faut ajouter que les
+délimitations administratives attribuent à la province méridionale de
+l'Espagne la plus grande partie du système marianique et s'avancent même
+au delà de l'arête sur les étendues monotones du plateau.
+
+A l'occident, la pente générale du sol, révélée par le cours du Tage et
+du Guadiana, semblerait devoir fondre par des transitions graduelles les
+hautes terres de l'intérieur de l'Espagne avec les plaines basses du
+Portugal; mais il n'en est rien. La plus grande partie de l'Estremadure
+est occupée par un massif de roches granitiques, l'un des plus
+importants de l'Europe occidentale. Cette zone de terrains primitifs,
+granits, gneiss, schistes métamorphiques, comprend tout l'espace limité
+au nord par les sierras de Gredos et de Gata, au sud par la sierra
+d'Aroche; les terrains modernes que l'on rencontre ça et là dans cette
+région ne sont que des strates de peu d'épaisseur déposées au-dessus des
+roches d'antique origine. Jadis, nous l'avons vu, ce massif des granits
+de l'Estremadure retenait les eaux douces amassées en lac dans les
+plaines orientales, et c'est par le long travail géologique des siècles
+que les anciens déversoirs à cataractes se changèrent en lits fluviaux
+régulièrement sciés dans la roche. Des monts qui s'élèvent à cinq cents
+mètres de hauteur moyenne au-dessus du plateau, entre le Tage et le
+Guadiana et parallèlement au cours de ces deux fleuves, sont les restes
+de l'ancien massif les moins entamés par l'action des eaux: on leur
+donne le nom de chaîne Orétane ou de monts de Tolède. Sur les confins de
+la Castille et de l'Estremadure ils forment le groupe de la sierra de
+Guadalupe, devenu fameux par son lieu de pèlerinage jadis si fréquenté
+et par la Vierge miraculeuse pour laquelle les Estremeños et les Indiens
+christianisés de l'Amérique espagnole professent une si grande
+vénération. Le prolongement occidental de ces montagnes, ou sierra de
+San Pedro, va se confondre dans la Lusitanie avec les hauteurs de
+l'Alemtejo.
+
+Un autre massif complètement distinct au point de vue géologique est
+celui que forment, au bord de l'ancien lac de la Manche, les collines du
+_campo_ de Calatrava. C'est un groupe de volcans éteints occupant de
+l'est à l'ouest, sur les deux bords du Guadiana, un espace d'environ 100
+kilomètres. De même que la plupart des foyers d'éruption, ces bouches
+volcaniques s'ouvraient dans le voisinage des eaux, au bord de la mer
+intérieure qu'ont remplacée les plaines de la Manche. Un vaste cirque
+ouvert du côté de l'est était bordé de cratères d'éjection d'où
+sortirent les trachytes, les basaltes, les cendres ou _negrizales_ qui
+recouvrent actuellement la plaine. Des eaux thermales acidulées par le
+gaz carbonique sont les seuls indices qui témoignent encore d'un travail
+intérieur[156].
+
+[Note 156: Altitudes diverses dans les bassins du Tage et du
+Guadiana:
+
+Cerro de San Felipe (Muela de San Juan)......... 1,800 mètres.
+Passage du chemin de fer de Madrid a Alicante... 710 »
+Villuercas (Sierra de Toledo)................... 1,559 »
+Collines du campo de Calatrava................... 695 »
+]
+
+Les eaux courantes des deux Castilles ont une importance géographique
+moindre qu'on ne serait tenté de leur attribuer à la vue des longues
+lignes serpentines qu'elles tracent à travers plus de la moitié de la
+Péninsule. Déjà l'altitude à laquelle coulent les fleuves dans leur
+partie supérieure et les âpres défilés par lesquels ils s'échappent pour
+gagner la mer suffiraient pour rendre toute navigation sérieuse
+impossible; mais, en outre, la quantité d'eau pluviale tombée dans leurs
+bassins n'est pas assez considérable pour alimenter des cours d'eau
+pareils à ceux des autres contrées de l'Europe occidentale. Arrêtée par
+les Pyrénées Cantabres, les monts de la Galice et les massifs
+granitiques du Portugal et de l'Estremadure espagnole, l'humidité des
+vents pluvieux se décharge presque en entier sur les dentes atlantiques
+des montagnes; il n'en reste qu'une très-faible proportion pour les
+plateaux castillans. En moyenne, il ne pleut sur ces régions que pendant
+soixante jours de l'année et l'ensemble des pluies varie du cinquième au
+dixième de la quantité tombée sur le versant extérieur des monts. Par
+aggravation, le soleil et le vent font évaporer très-activement la pluie
+tombée; toute celle que reçoit la terre altérée pendant les mois d'été
+retourne aussitôt dans l'atmosphère, et si les principales rivières
+coulent encore pendant cette saison, c'est que le résidu des pluies
+d'hiver continue de rejaillir à la surface par les sources profondes.
+Mais que de rivières à sec, que de larges lits fluviaux où pendant des
+mois pas une goutte d'eau ne se montre au milieu des galets ou des
+sables! Si les pluies annuelles, au lieu de pénétrer dans le sol et de
+sourdre en fontaines ou de s'écouler promptement par les ravins et les
+lits fluviaux, séjournaient en nappes sur le plateau, elles seraient
+entièrement évaporées dans l'espace de deux ou trois mois[157].
+
+[Note 157:
+
+Pluie tombée à Madrid en 1868 Dans l'année, 0m,231; d'avril en août, 0m,085
+ » Salamanca » » 0m,320 » 0m,054
+ » Valladolid » » 0m,545 » 0m,109
+Évaporation d'une nappe d'eau à Madrid (12 années d'observation), 1m,845.
+Moyenne des pluies » ( 4 » » ), 0m,273.
+]
+
+Des trois grands fleuves parallèles, le Duero, le Tage et le Guadiana,
+les deux derniers sont les moins abondants, car le bassin qu'ils
+traversent est séparé de la mer et de ses vents pluvieux par un rempart
+supplémentaire, les chaînes de Guadarrama et de Gredos. Mais, si faible
+que soit actuellement la portée de leurs eaux, le travail géologique
+accompli par ces rivières pendant les âges antérieurs n'en est pas moins
+énorme. Après avoir bu toute l'eau qui lui arrive des anciens fonds
+lacustres du plateau, chacun des trois fleuves s'engage dans une
+excavation tortueuse de la roche vive, et descendant de plus en plus
+au-dessous des lèvres du plateau, se creuse un lit à demi souterrain
+pour aller rejoindre les plaines basses du Portugal.
+
+Ainsi le Duero, déjà grossi par toute une large ramure de cours d'eau
+tributaires, le Pisuerga uni au Carrion, l'Adaja, l'Esla, entre dans une
+étroite déchirure du plateau que l'on a choisie à bon droit, à cause de
+l'obstacle qu'elle offre aux communications et aux échanges, comme la
+frontière commune entre les deux États limitrophes. Le plus grand
+affluent du Duero, le Tormes, alimenté par les neiges de la sierra de
+Gredos, le Yeltes, l'Agueda, qui forme la limite du Portugal dans, la
+partie inférieure de son cours, passent également au fond de défilés
+sauvages, que l'on pourrait appeler des _cañones_, comme les profondes
+coupures des fleuves de l'Ouest américain. Mêmes phénomènes pour le
+Tage. Après avoir reçu l'Alberche, quand il se trouve resserré entre les
+contre-forts de la sierra de Gredos et ceux de la sierra de Altamira, le
+fleuve coule, tantôt uni comme une glace, tantôt fuyant en vagues
+allongées, entre deux parois peu distantes, dont les angles et les
+saillies se correspondent de bord à bord. Le Tietar, l'Almonte,
+l'Alagon, l'Eljas, viennent se joindre au courant principal, en passant,
+eux aussi, dans les étroites rainures de la roche granitique. Quant au
+fleuve Guadiana, il n'échappe au plateau par une «clus» de sortie que
+sur le territoire portugais.
+
+Les sources et le cours supérieur de ce dernier cours d'eau ont été
+l'objet d'exagérations de toute espèce que les pâtres débitent avec
+fierté, comme si leur fleuve était unique dans le monde. Néanmoins
+l'hydrographie du haut Guadiana est fort curieuse. Les premières eaux du
+bassin naissent au sud du plateau de Cuenca, dans ces régions à pente
+indécise où les ruisseaux hésitent et cherchent leur chemin: en maints
+endroits, il suffirait d'une digue pour rejeter les eaux de pluie ou de
+source, soit à l'ouest vers le Guadiana, soit à l'est vers le Júcar ou
+le Segura, ou bien au sud vers le Guadalimar ou le Guadalquivir. On
+rencontre même sur ce faîte des lagunes temporaires sans écoulement,
+emplies d'une eau saumâtre. Dans l'Europe occidentale, l'Espagne est la
+seule contrée qui présente ce phénomène: c'est une ressemblance de plus
+avec le continent d'Afrique.
+
+[Illustration: PROVINCE DE GUADALAJARA.--DÉFILÉS DU TAGE. Dessin de E.
+Grandsire, d'après une photographie de J. Laurent.]
+
+A en juger par la longueur du cours, les deux ruisseaux qui pourraient
+prétendre à l'honneur de donner leur nom au fleuve sont le Zigüela et le
+Záncara; mais ils roulent une si faible quantité d'eau, qui s'évapore
+d'ailleurs pendant les ardeurs de l'été, que les sources constantes du
+Guadiana ont été considérées à bon droit comme l'origine de la véritable
+rivière. Ce sont les «yeux» (_ojos_) de Guadiana ou de Villarubia, eaux
+claires qui reflètent le ciel et que les habitants de ces pays altérés
+ont tout naturellement comparées à des yeux s'ouvrant pour contempler
+l'espace. Les trois groupes de sources donnent une quantité d'eau
+évaluée à 3 mètres cubes par seconde. Une masse liquide aussi
+considérable pour une contrée mal arrosée vient évidemment de loin et
+représente l'écoulement d'une zone fort étendue. L'opinion commune est
+que le charmant ruisseau du Ruidera, qui s'épanche de lagune en lagune
+par une série de rapides et de cascades pittoresques, d'une hauteur
+totale de près de 100 mètres, serait le cours d'eau qui reparaît aux
+«yeux» du Guadiana. En effet, sa masse liquide est à peu près la même,
+et la pente générale du sol permettrait aux eaux souterraines de prendre
+la direction des sources. Comme si l'hypothèse de la communication
+cachée était incontestable, on donne souvent au Ruidera le nom de
+Guadiana-Alto; cependant quelques géographes, notamment Coello, doutent
+que le ruisseau supérieur atteigne le bassin du fleuve inférieur. Après
+les grandes pluies, ses eaux surabondantes descendent au Záncara par un
+lit pierreux; mais d'ordinaire l'évaporation suffit à les épuiser en
+entier. Le Jabalon, grand affluent du Guadiana qui arrose le campo de
+Calatrava, est également alimenté par des sources abondantes, les «yeux»
+de Montiel.
+
+La grande sécheresse relative des plateaux castillans contribue à donner
+au climat un caractère essentiellement continental. En Espagne, les
+vents généraux de l'atmosphère sont les mêmes que ceux de toute l'Europe
+de l'Occident; le courant aérien dominant y est, comme en Portugal, en
+France et en Angleterre, l'humide vent du sud-ouest auquel ces contrées
+doivent leur température modérée dans les froids et les chaleurs, et
+pourtant les hauts bassins du Duero, du Tage, du Guadiana ont une
+succession de saisons et des revirements soudains de température qui
+font penser aux climats des déserts de l'Afrique et de l'Asie. Les
+froidures de l'hiver y sont très-rigoureuses, les étés sont brûlants, et
+les températures réelles sont encore aggravées dans un sens ou dans
+l'autre par les vents qui soufflent librement sur les grandes plaines
+dénudées. En hiver, le _norte_, qui vient de passer sur les neiges et
+les glaces des Pyrénées, de la sierra de Urbion, de Moncayo, de
+Guadarrama, siffle à travers les broussailles et pénètre par toutes les
+fissures dans les tristes réduits, des paysans. En été, le vent
+contraire, le redoutable _solano_, traverse parfois le détroit, et
+gagnant le plateau par les brèches de la sierra Nevada et de la sierra
+Morena, fait peser sur la nature une lourde atmosphère qui brûle la
+végétation, irrite les animaux, rend l'homme nerveux et maussade. Sous
+l'action de ces diverses causes météorologiques, la plupart des villes
+castillanes, dont Madrid peut être considérée comme le type, ont un
+climat fort désagréable et redouté à bon droit par les étrangers[158].
+L'air, quoique pur, y est d'ordinaire beaucoup trop sec, trop vif, trop
+pénétrant, surtout en hiver, ce qui a donné lieu au proverbe bien connu:
+«L'air de Madrid n'éteint pas une chandelle, mais il tue un homme!» Les
+personnes nerveuses, celles qui ont la poitrine délicate, souffrent
+beaucoup de cette constitution de l'atmosphère et, pendant la période du
+premier acclimatement, ont de sérieux dangers à courir. «Trois mois
+d'hiver, neuf mois d'enfer,» dit un autre proverbe, qui fait allusion
+aux accablantes chaleurs de l'été. On dit, il est vrai, que du temps de
+Charles-Quint Madrid avait la réputation de jouir d'un excellent climat,
+mais cette réputation était peut-être l'effet de basses flatteries à
+l'adresse du maître qui avait fait choix de cette résidence en Espagne.
+Cependant le voisinage de grandes forêts, actuellement disparues, devait
+donner à la contrée une salubrité relative et modérer les excès de
+température.
+
+[Note 158:
+
+Température moyenne de Madrid, d'après Garriga... 14°,37 C.
+ » plus haute » 40°
+ » plus basse » -10°
+]
+
+[Illustration: Nº 124.--STEPPE DE LA NOUVELLE-CASTILLE.]
+
+De la partie la plus basse des plateaux au sommet des montagnes qui les
+dominent la variété des plantes est fort grande; mais, dans son aspect
+général la flore présente une singulière uniformité. Le nombre des
+plantes qui peuvent supporter tour à tour des froids intenses et de
+violentes chaleurs est naturellement limité; en outre, les mêmes
+conditions du relief et de la nature géologique du sol favorisent le
+développement des mêmes plantes; on parcourt dans quelques districts des
+dizaines et des centaines de kilomètres sans que l'on puisse observer un
+seul changement notable dans l'apparence de la contrée. Les végétaux
+dominants qui donnent à la nature sa couleur uniforme sont pour la
+plupart des plantes basses et des sous-arbrisseaux. Dans le haut bassin
+du Duero, et sur les plateaux qui s'étendent à l'est du Tage et du
+Guadiana, les fourrés se composent surtout de thym, de lavande, de
+romarin, d'hysope et d'autres plantes aromatiques; sur le versant
+méridional des monts Cantabres, les bruyères aux fleurettes roses
+l'emportent sur les autres espèces; les spartes aux fibres tenaces
+occupent de vastes étendues sur les hautes croupes des montagnes de
+Cuenca; les salicornes peuplent les roches à formations salines des
+environs d'Albacete. Ces régions, fréquemment désignées sous le nom de
+steppes castillans, mériteraient plutôt la désignation de désert: la
+nature du sol et la grande rareté de l'eau ont laissé à la contrée sa
+nudité primitive. Ici parfaitement horizontal, ailleurs bosselé de
+croupes monotones, la steppe se développe en de vastes étendues sans
+arbres, d'un rouge brun sur les rochers du trias, grises ou blanches sur
+les formations gypseuses. Autour du village de San Clemente, on ne voit
+pas un ruisseau, pas une fontaine, pas un arbre sur un espace de
+plusieurs lieues autour de la bourgade. A l'ouest, le steppe se prolonge
+par les interminables plaines de la Manche, la «Terre desséchée» des
+Arabes; les champs de blé, les vignes, les pâtis, y sont entremêlés de
+chardons gigantesques, au milieu desquels les moulins à vent montrent à
+peine leurs grands bras. L'Estremadure et les pentes de la sierra Morena
+sont recouvertes principalement de cistes d'espèces diverses; du haut de
+certaines montagnes on n'aperçoit dans tout l'horizon que le tapis des
+_jarales_ d'un vert tantôt bleuâtre, tantôt brun, suivant les saisons;
+au printemps, la terre resplendit de fleurs blanches comme d'une neige
+fraîchement tombée.
+
+Quant aux arbres, on ne les voit plus guère en forêts ou en bois
+clair-semés que sur les pentes des montagnes. Les châtaigniers et
+surtout les chênes se rencontrent dans la zone inférieure;
+chênes-tauzin, chênes-liéges, chênes-nains, chênes à glands doux et
+autres espèces encore sont les restes de l'ancienne parure forestière de
+la contrée. Plus haut, des pins de diverses essences, dont l'une ne se
+retrouve qu'au centre de l'Europe et en Sibérie, croissent jusqu'à la
+limite de la végétation arborescente; ils forment encore des bois
+étendus sur les croupes du plateau de Cuenca. De vastes surfaces de
+sable mouvant, qui s'étendent au nord de la chaîne de Guadarrama, dans
+les provinces d'Avila, de Ségovie, de Valladolid, sont également
+revêtues de pins; ces terres, analogues aux landes françaises, ne se
+prêteraient facilement à aucune autre culture que celle du pin, arbre
+qui fournit au moins le bois et la résine.
+
+Des animaux sauvages vivent encore dans les restes de forêts qui
+recouvrent les montagnes. Les ours étaient nombreux au commencement du
+siècle sur le versant méridional des monts Cantabres et dans la sierra
+de la Demanda; les loups, les loups-cerviers, les chats sauvages, les
+renards peuplent les fourrés de Guadarrama, de Gredos, de Gata, à
+distance des habitations humaines; on y rencontre même des bouquetins.
+Les chasseurs y poursuivent aussi le cerf, le daim, le lièvre et tout le
+menu gibier de l'Europe occidentale. Le sanglier habite les forêts de
+chênes; où il atteint une taille et une force étonnantes; mais le porc
+domestique, à peine moins sauvage que son congénère, et mené souvent par
+des gardeurs déguenillés, qui rappellent les barbares des anciens jours,
+dispute les glands à l'animal encore libre. Jadis, après le triomphe des
+chrétiens sur les mahométans, c'était un acte méritoire d'entretenir de
+grands troupeaux de cochons. Le voyageur qui s'aventure loin des villes
+dans les provinces de Leon, de Valladolid et dans la haute Estremadure,
+peut se convaincre que l'ancienne foi n'a pas disparu, s'il en juge du
+moins par les hordes porcines, à l'aspect peu rassurant, qu'il rencontre
+souvent sur la lisière des forêts de chênes. Les pourceaux noirs des
+environs de Trujillo et de Montanchez sont fameux dans toute l'Espagne,
+à cause des excellents jambons qu'ils fournissent aux marchés de la
+Péninsule.
+
+L'étendue si considérable des pâturages a fait de l'industrie pastorale
+le travail par excellence de nombreuses populations des Castilles, et,
+par un retour naturel, l'élève des moutons et du gros bétail a augmenté
+la superficie des pâturages, aux dépens des forêts et des terres en
+culture. Certaines régions des deux Castilles se prêtent admirablement à
+la production des céréales et donnent des récoltes moyennes d'une grande
+abondance. Telle est, dans le bassin du Duero, la Tierra de Campos, où
+coulent le Carrion et le Pisuerga, et que fertilisent, par capillarité,
+les eaux d'une nappe souterraine qui s'étend à une faible profondeur
+au-dessous de la surface; telles sont aussi la _mesa_ de Ocaña et
+d'autres districts des hauts bassins du Tage et du Guadiana, dont la
+sécheresse n'est qu'apparente et que nourrit une humidité cachée. Sur
+les terrains arides et pierreux, la vigne, cultivée avec intelligence,
+pourrait donner des produits exquis; même laissée presque uniquement aux
+soins de la Mère bienfaisante, elle fournit aux paysans des vins de
+qualité supérieure. On peut en dire autant de l'olivier, richesse du
+campo de Calatrava. L'agriculture, aidée par le travail de restauration
+des bois, offre donc aux habitants des Castilles des avantages assurés,
+mais la paresse du corps et de l'esprit, l'autorité de la routine, la
+persistance des coutumes féodales plus ou moins modifiées, quelquefois
+aussi le découragement produit par de longues sécheresses, ont maintenu
+les vieilles pratiques de la vie nomade, et de vastes étendues de terres
+excellentes, auxquelles des centaines de milliers de cultivateurs
+pourraient demander leur subsistance, ne sont encore utilisées que comme
+de simples pâtis; pendant une saison elles sont animées par les
+troupeaux, puis elles ne sont plus, jusqu'à l'année suivante, que de
+mornes solitudes.
+
+Pour se nourrir, la plupart des troupeaux _merinos_, composés chacun
+d'environ 10,000 brebis, qui se divisent en groupes de 1,000 à 1,200
+animaux, ont à traverser près de la moitié de l'Espagne. Un _mayoral_,
+assisté d'autant de _rabadanes_ qu'il a de troupeaux distincts, dirige
+cette bande de brebis d'étape en étape; chaque _rabadan_ commande à son
+tour à tout un petit groupe de subordonnés. Les meilleurs bergers sont,
+dit-on, ceux du district de Bália, dans la province de Leon; ce sont
+aussi ceux dont les animaux ont la laine la plus fine. Au commencement
+d'avril, les merinos abandonnent leurs pâturages de l'Andalousie, de la
+Manche ou de l'Estremadure pour remonter au nord en suivant à travers le
+pays une large zone, d'où la poussière s'élève en nuages épais. La loi a
+fixé à 80 mètres la largeur du chemin que peuvent occuper les brebis
+dans leur voyage de transhumance; mais les animaux s'écartent sans cesse
+à droite et à gauche, surtout aux abords de leurs gîtes de nuit. Parmi
+les troupeaux, les uns vont passer la belle saison dans les montagnes de
+Ségovie, d'Avila, de Puerto de Baños; les autres poussent jusque sur le
+plateau de Cuenca, jusqu'au Moncayo, à l'Urbion et aux montagnes
+Cantabres; puis, à la fin de septembre, le voyage recommence de nouveau,
+les bêtes reprennent le chemin du pays «extrême» ou Estremadure. Sans
+tenir compte des inévitables détours de la route et des déplacements
+incessants sur le lieu de pâture, l'espace que parcourent certains
+troupeaux dans l'année dépasse un millier de kilomètres. Le territoire
+entier, on peut le dire, est exposé aux ravages du mouton, cet animal
+qu'un économiste dit être la bête «féroce» par excellence. Jadis il
+était bien plus dangereux encore, car les quatre ou cinq millions de
+brebis qui composaient les troupeaux transhumants appartenaient à la
+puissante corporation de la _mesta_, disposant depuis le commencement du
+seizième siècle d'une autorité vraiment royale. Les grandes maisons
+princières, les communautés religieuses qui s'étaient associées pour
+exploiter en commun les pâturages de l'Espagne, avaient en même temps
+usurpé d'exorbitants privilèges sur les terres d'autrui, jusqu'à celui
+de pouvoir interdire la culture. Leurs bergers faisaient la solitude
+devant eux. C'est en 1836 seulement que la _mesta_ fut abolie et que les
+propriétaires _estremeños_ reprirent le droit de cultiver leur domaine
+ou de le laisser en pâturage au mieux de leurs intérêts.
+
+Cependant, en dépit de tous les avantages que la nature et les coutumes
+avaient faits à l'industrie pastorale, les races d'animaux dégénéraient.
+L'Espagne, qui vers le milieu du dix-huitième siècle avait donné au
+reste de l'Europe les beaux moutons mérinos, a fini par être obligée
+d'importer à son tour des espèces étrangères pour renouveler ses
+bercails. De même, les mulets, que leur force et la sûreté de leur pied
+rendent presque indispensables sur les chemins pierreux et montants des
+Castilles, ne proviennent pas seulement de la province de Leon et de
+l'Andalousie: on les importe en grande partie de France; ce sont
+principalement les éleveurs du Poitou qui gardent dans leurs étables les
+baudets reproducteurs de la race pure. Quant aux animaux exotiques
+introduits en Espagne, le chameau, le lama, le kangurou, le nombre n'en
+a jamais été assez considérable pour qu'on les dise acclimatés sur le
+sol de la Péninsule. Par sa faune domestique et sauvage, aussi bien que
+par sa flore de plantes cultivées et de végétaux croissant en liberté,
+les plateaux des Castilles gardent ce caractère d'uniformité qu'ils ont
+aussi par leur relief général et leur aspect géologique.
+
+Les habitants eux-mêmes ressemblent singulièrement à la terre qui les
+porte. Les gens de Leon et des Castilles sont graves, brefs dans leur
+langage, majestueux dans leur démarche, égaux dans leur humeur; même
+quand ils se réjouissent, ils se comportent toujours avec dignité; ceux
+d'entre eux qui gardent les traditions du bon vieux temps règlent
+jusqu'à leurs moindres mouvements par une étiquette gênante et monotone.
+Cependant ils aiment aussi la joie, à leurs heures, et l'on cite surtout
+les Manchegos ou gens de la Manche pour la prestesse de leur danse et la
+gaie sonorité de leur chant. Le Castillan, quoique toujours
+bienveillant, est fier entre les fiers. «_Yo soy Castellano!_» Ce mot
+remplaçait pour lui tout serment. L'interroger davantage eût été
+l'insulter. Il ne reconnaît point de supérieurs, mais il respecte aussi
+l'orgueil de son prochain et lui témoigne dans la conversation toute la
+politesse due à un égal. Le terme de _hombre_, dont les Castillans, et à
+leur exemple tous les Espagnols, se servent pour s'interpeller,
+n'implique ni subordination ni supériorité et se prononce toujours d'un
+accent fier et digne, ainsi qu'il convient entre hommes de même valeur.
+Tous les étrangers qui se trouvent pour la première fois au milieu d'une
+foule, à Madrid ou dans toute autre ville des Castilles, sont frappés de
+l'aisance naturelle avec laquelle riches et pauvres, élégants et
+loqueteux, conversent ensemble, sans morgue d'une part, sans bassesse de
+l'autre. En témoignage de ces moeurs égalitaires, on peut citer la
+petite ville de Casar, non loin de Cáceres, où naguère encore subsistait
+une coutume dont nulle autre contrée d'Europe n'offre d'exemple. Les
+habitants, au nombre d'environ 5,000, se réputaient tous parfaitement
+égaux en grade, conditions, qualité, et veillaient avec le plus grand
+soin à ce que cette égalité ne fût jamais altérée par aucun signe
+extérieur d'honneurs et de distinctions. Ainsi l'avaient établi
+d'anciennes chartes.
+
+Quoique les Castillans soient devenus les maîtres du reste de l'Espagne,
+grâce à leur courage tenace et à la position centrale qu'ils occupaient,
+cependant, par un singulier contraste, ils ne dominent plus dans la
+capitale de leur propre pays. Madrid, foyer d'appel de toute la
+Péninsule, n'est une cité castillane qu'au point de vue géographique,
+mais ce ne sont pas les indigènes qui y parlent le plus haut. Galiciens
+et Cantabres, Aragonais et Catalans, gens de Murcie et de Valence s'y
+rencontrent en foule, et ce sont principalement les Andalous qui se font
+remarquer par leurs gestes, leur animation, leur brillante faconde. On
+ne voit, on n'entend qu'eux: aussi les prend-on quelquefois pour les
+véritables représentants du caractère espagnol, et s'expose-t-on ainsi à
+faire de grandes méprises dans ses jugements. A bien des égards, ces
+hommes du Midi contrastent absolument avec leurs voisins du Nord.
+Certes, s'ils n'ont pas toutes les qualités des Castillans pour la force
+et la dignité du caractère, on ne peut les accuser de leur ressembler
+par la lenteur et l'apathie de l'esprit!
+
+L'envahissement de Madrid et des Castilles par les provinciaux de toute
+l'Espagne n'est pas seulement l'effet naturel de la centralisation
+administrative, politique et commerciale, il est également produit par
+la rareté des habitants sur le plateau des Castilles. La population
+présente des vides que les émigrants des districts plus riches en hommes
+peuvent seuls remplir. Incapables d'exploiter eux-mêmes les ressources
+de leur pays, les Castillans sont obligés de laisser des colons
+s'installer chez eux. D'une manière générale, on peut dire que les
+Galiciens et les Basques, les Catalans des Pyrénées et des Baléares
+viennent faire à Madrid la besogne matérielle, tandis que les
+Méridionaux se chargent surtout des travaux de l'esprit. Les Castillans
+eux-mêmes ne suffiraient ni à l'un ni à l'autre ordre de travaux. Déjà
+l'âpreté du climat et l'avarice du sol, comparées à celui des régions
+littorales, devaient, nous l'avons vu, arrêter l'accroissement des
+populations sur les plateaux; mais à ces causes naturelles sont venues
+s'en ajouter d'autres appartenant à l'histoire. Il n'est pas douteux que
+si les habitants des Castilles n'avaient pas eu à subir le régime
+économique et politique auquel ils ont été soumis, ils auraient utilisé
+mieux qu'ils ne l'ont fait les riches terres arrosées par le Duero, le
+Tage, le Guadiana. Si la densité de population de certaines provinces
+castillanes est à peine de 13 habitants par kilomètre carré, ce n'est
+pas la nature, c'est l'homme qu'il faut en accuser.
+
+Quoique toute statistique précise relative au passé de l'Espagne manque
+aux historiens, les autres documents transmis par les écrivains
+permettent d'affirmer qu'autrefois la région des plateaux castillans a
+été beaucoup plus peuplée qu'elle ne l'est de nos jours. La vallée du
+Tage, les campagnes du Guadiana étaient couvertes de villes devenues
+aujourd'hui des bourgades; le fleuve était navigable de Tolède à la mer,
+soit qu'il roulât une quantité d'eau plus considérable, soit plutôt
+parce que son lit et ses bords étaient mieux entretenus. L'Estremadure,
+qui est actuellement l'une des provinces les plus désolées de l'Espagne,
+celle qui, proportionnellement à son étendue, nourrit le moins d'hommes
+et les nourrit le plus maigrement, était très-fortement peuplée du temps
+des Romains: c'est là que se trouvait Colonia Augusta Emerita, la cité
+la plus considérable de la Péninsule. Sous la domination des Maures,
+cette contrée continua d'occuper l'un des premiers rangs parmi les
+diverses régions de l'Ibérie; ses plaines si fécondes, aujourd'hui
+presque inutiles à l'homme, lui donnaient alors des produits en
+abondance. Les cités ont été remplacées par les solitudes; les genêts,
+les bruyères et les cistes ont succédé aux céréales et aux arbres
+fruitiers.
+
+Personne n'ignore que les exterminations partielles des Maures et le
+bannissement de ceux qui restaient dans le pays ont été l'une des
+grandes causes de la désolation des provinces centrales de l'Espagne et
+notamment de l'Estremadure; mais des raisons d'un ordre différent, outre
+les causes générales de décadence pour la Péninsule entière, ont aussi
+contribué au dépeuplement des plateaux. Le grand nombre de _castillos_
+qui ont donné leur nom aux provinces centrales, l'insécurité du travail,
+la prise de possession du sol par les grands feudataires de la couronne,
+les communautés religieuses et les ordres militaires, Alcántara,
+Calatrava et autres, eurent pour conséquence fatale de dégoûter le
+cultivateur et de l'éloigner de la terre; les champs retombèrent en
+friche, la misère devint générale; les villes et les villages se
+dépeuplèrent. Plus tard, quand Cortez, les Pizarre, et d'autres
+_conquistadores_ originaires de l'Estremadure eurent accompli leurs
+prodigieux exploits dans le Nouveau Monde, toute la jeunesse vaillante
+du pays fut entraînée à leur suite. Les imaginations s'allumèrent, un
+esprit général d'aventure s'empara des habitants, la paisible
+agriculture fut tenue en mépris, et des milliers d'hommes qui ne
+pouvaient s'embarquer pour l'Amérique allèrent chercher fortune dans les
+villes et les armées. Par une suite naturelle de cette émigration, de
+vastes étendues de pays se trouvèrent changées en pâturages, les grands
+propriétaires de troupeaux s'en emparèrent, et quarante mille bergers,
+voyageant continuellement et ne se mariant point, furent, de génération
+en génération, enlevés au travail des champs et au renouvellement des
+familles. C'est ainsi que les _Estremeños_, quoique les meilleurs des
+Espagnols peut-être, sont devenus, comme on les appelle, _los Indios de
+la nacion_.
+
+En même temps que la population des plateaux diminuait, elle perdait en
+culture acquise; après avoir été pour un certain nombre d'industries
+l'initiatrice de l'Europe, elle cessait même de pouvoir l'imiter. De
+toutes les parties de l'Espagne, le royaume de Léon et la
+Vieille-Castille sont peut-être, après l'Estremadure, celles où la ruine
+du commerce et de l'industrie a été la plus complète: c'est là que les
+populations ont le plus rapidement fait retour à la barbarie primitive.
+Certes, quelques districts de la Nouvelle-Castille, celui de Tolède
+notamment, sont bien bas tombés; mais c'est dans la vallée du Duero, là
+où s'est constituée la puissance de l'Espagne chrétienne, que la
+décadence s'est montrée dans toute sa tristesse. La région qui occupe le
+versant septentrional de la sierra de Guadarrama était, il y a trois
+siècles, la contrée de la Péninsule la plus riche en manufactures; les
+lainages et les draps d'Avila, de Medina del Campo, de Ségovie, étaient
+renommés dans toute l'Europe: les seules fabriques de la dernière de ces
+villes occupaient 54,000 ouvriers; Búrgos, Aranda del Duero étaient des
+cités de commerce et d'industrie fort actives; Medina de Rio-Seco avait,
+des foires si importantes par le mouvement des échanges, qu'on lui avait
+donné le nom de «Petites Indes», _India Chica_. Sous la lourde
+oppression que les tribunaux ecclésiastiques, le fisc, la grande
+propriété faisaient peser sur eux, les habitants des hautes campagnes du
+Duero durent abandonner toute initiative et devenir absolument
+incapables de lutter avec la concurrence étrangère. C'est ainsi que des
+contrées de l'Espagne d'où il n'y avait pourtant pas de Maures à
+expulser, s'appauvrirent encore beaucoup plus que les districts dont les
+habitants les plus industrieux étaient exilés en foule; des villages
+entiers disparurent; de villes, grandes et riches naguère, comme Búrgos,
+«il ne resta plus que le nom,» dit un auteur du dix-septième siècle. A
+défaut de Juifs, des Catalans venaient grapiller le peu qu'il y avait
+encore à prendre dans le pays appauvri. Il faut ajouter, pour expliquer
+la décadence générale, que le manque de communications et la pénurie du
+combustible devaient porter le plus grand tort aux industries de la
+contrée, alors surtout que la vie se portait de plus en plus, d'un côté
+vers la capitale, de l'autre vers les villes de commerce du littoral en
+rapport avec l'étranger.
+
+[Illustration: N° 125.--SALAMANQUE ET SES DESPOBLADOS.]
+
+La dépopulation et la ruine n'eussent été qu'un malheur secondaire si
+elles n'avaient été accompagnées d'un abêtissement progressif des
+habitants. La fameuse université de Salamanque et les autres écoles du
+pays étaient devenues peu à peu des collèges de dépravation
+intellectuelle. A la veille de la Révolution française les professeurs
+de la «Mère des sciences» se refusaient encore à parler de la
+gravitation des astres et de la circulation du sang; les découvertes de
+Newton et de Harvey étaient considérées par les rares «savants» des
+Castilles qui en avaient entendu parler comme d'abominables hérésies:
+ils s'en tenaient en toutes choses au système d'Aristote, «comme le seul
+conforme à la religion révélée.» L'Espagnol Torres raconte qu'après
+avoir étudié pendant cinq ans à Salamanque, il apprit, tout à fait par
+accident, qu'il existait un corps de sciences du nom de mathématiques.
+Et si telle était la situation des universités, que l'on juge de la
+profonde ignorance, de la vie d'hallucinations bestiales, dans
+lesquelles devaient croupir les habitants des districts écartés où
+jamais les voyageurs n'apportaient un écho du monde lointain!
+
+C'est précisément dans la province de Salamanque, à soixante kilomètres
+à peine de ce «foyer» des études, qu'au milieu de l'âpre vallée des
+Batuecas, au-dessous des rochers de la Peña de Francia, vivent encore
+des populations qualifiées de «sauvages», et que l'on accuse, évidemment
+à tort, de ne pas même connaître les saisons. Récemment, diverses
+légendes se racontaient au sujet de cette peuplade: on prétendait même
+qu'elle était restée complètement inconnue de ses voisins jusqu'aux âges
+modernes, et que deux amants en fuite l'avaient découverte par hasard;
+mais les chartes établissent parfaitement que, dès la fin du onzième
+siècle, les Batuecas étaient tributaires d'une église des environs et
+qu'elles devinrent ensuite le domaine d'un couvent bâti dans la vallée
+même; néanmoins, si l'on en croit les dires des voyageurs, les gens de
+la vallée ignoraient à quelle religion ils appartenaient. Plus au sud,
+sur les pentes orientales de la sierra de Gata, le district de las
+Hurdes, à peine moins difficile d'accès que las Batuecas, serait
+également habité par des paysans revenus à une sorte d'état sauvage.
+
+D'ailleurs toutes les régions montagneuses des Castilles éloignées des
+grandes routes ont encore des populations, sinon barbares, du moins
+vivant bien en dehors de ce que l'on appelle la civilisation moderne. On
+peut citer en exemple les _charros_ de Salamanque, et surtout les fameux
+_maragatos_ des montagnes d'Astorga, presque tous muletiers, voituriers,
+conducteurs de bestiaux; une grande partie du commerce de l'Espagne
+passe entre leurs mains. Ils ne se marient qu'entre eux et sont
+considérés, probablement avec raison, comme les descendants purs de
+quelque ancienne peuplade de l'Ibérie; cependant on a voulu, par une
+sorte de jeu de mots, en faire des «Maures Goths», c'est-à-dire des
+Visigoths qui se seraient alliés aux Maures et qui en auraient adopté
+les moeurs. Rien ne rappelle chez eux des musulmans. Leur vêtement
+traditionnel n'est point mauresque. Les maragatos portent des culottes
+larges et bouffantes, des espèces de guêtres en drap attachées
+au-dessous du genou, un habit court et serré, une ceinture de cuir, une
+fraise bouffante autour du cou, un chapeau de feutre à larges bords. Ils
+sont d'ordinaire grands et robustes, mais secs et anguleux. Ils sont
+taciturnes, ils ne rient point et ne chantent point par les chemins en
+poussant devant eux leurs bêtes de somme. Ils se mettent difficilement
+en colère, mais, une fois exaspérés, ils deviennent féroces. Leur
+fidélité est absolue: on peut leur confier sans crainte les objets les
+plus précieux; ils les transporteraient d'une extrémité à l'autre de
+l'Espagne, et sauraient les défendre contre toute attaque, car ils sont
+fort braves et manient les armes avec une remarquable adresse. Tandis
+que les hommes parcourent les grandes routes; les femmes cultivent la
+terre; mais le sol est aride et rocailleux et ne produit que de chétives
+récoltes.
+
+Malgré la forte originalité des Castilles et de leurs populations, on y
+observe, comme dans tout le reste de l'Europe, un phénomène très-lent,
+mais continuel, d'égalisation des hommes et des choses. Sous l'influence
+du milieu historique, les Castillans du Nord et du Sud, de la montagne
+et des terres unies, arrivent à ressembler de plus en plus aux autres
+Espagnols, de même que ceux-ci se rapprochent des autres Européens. Les
+ressources du pays, mieux connues par les étrangers, sont utilisées
+d'une manière plus sérieuse, l'industrie renaît, mais en se déplaçant et
+avec des formes nouvelles, suivant les débouchés, que lui offrent les
+chemins de fer, suivant les besoins changeants de l'homme et les
+procédés qu'il découvre. La population se répartit aussi en obéissant à
+de nouvelles lois de groupement, Ce ne sont plus les mêmes cités qui
+servent de centres d'attraction.
+
+Les vicissitudes de l'histoire, et surtout l'état de guerre incessant
+dans lequel a vécu l'Espagne du temps des Maures, ont valu à un grand
+nombre de localités des Castilles l'honneur passager de porter le titre
+de capitale. La succession des étapes dans les mouvements de conquête ou
+de déroute, parfois aussi le caprice d'un roi, le partage de son domaine
+entre plusieurs fils, telles étaient les causes qui ont donné à tant de
+cités des provinces de Léon et des Castilles une prééminence transitoire
+et leur ont assuré une place dans l'histoire des hauts faits de
+l'Espagne.
+
+La vieille Numance, dont la gloire lui vient en entier de sa ruine,
+n'existe plus, et l'on ne sait pas même si les ruines que l'on montre à
+quelques kilomètres de la maussade ville de Soria, l'ancien fief de
+Duguesclin, sont bien les vestiges des murs démolis par Scipion Émilien.
+Mais il ne manque point de cités fort antiques ayant encore gardé de nos
+jours quelque importance. Telle est Léon, capitale de l'un des anciens
+royaumes des Espagnes, quartier général d'une légion romaine (_septima
+gemina_), dont le nom corrompu (_Legio_) permet à la ville de porter des
+lions dans ses armoiries: c'est la première cité d'importance que les
+chrétiens aient reconquise sur les Maures; son enceinte, dont les
+assises consistent partiellement en marbre jaspé, est à demi ruinée, et
+sa cathédrale, naguère l'une des plus belles de la Péninsule, a été
+transformée en un cube de formes assez massives. Astorga, qui fut du
+temps des Romains la «magnifique cité» d'Asturica Augusta, est plus
+déchue que Leon, tandis qu'une autre rivale, Pallantia, la Palencia
+moderne, doit une certaine prospérité à son heureuse position, au point
+de rencontre de vallées fertiles et de plusieurs routes commerciales.
+Comme Astorga et Leon, elle a pour monument principal sa cathédrale
+somptueuse du moyen âge; mais la ville elle-même se renouvelle à cause
+des avantages que lui procure le rayonnement des chemins de fer dans
+toutes les directions. Palencia et la station voisine, Venta de Baños,
+se trouvent précisément à l'endroit où le grand tronc du chemin de
+Madrid se ramifie vers la Galice et les Asturies, Santander, Bilbao,
+Irun et la France. C'est aussi là que viennent s'unir les diverses
+rivières qui forment le Pisuerga; leurs eaux, fort abondantes, font
+mouvoir les machines de plusieurs manufactures de lainage.
+
+Búrgos, la ville qui a conservé une sorte de prééminence comme ancienne
+capitale de la Vieille-Castille, est fort déchue de la splendeur
+d'autrefois; ses rues et ses places sont presque désertes, et la foule
+qui se presse à certaines heures devant les églises, les hôtels ou la
+gare du chemin de fer est en grande partie composée de mendiants. Mais
+Búrgos est toujours une cité fière: elle montre avec orgueil ses
+édifices anciens, et surtout sa cathédrale, monument ogival du treizième
+siècle, qui compte peu de rivales en Europe pour le fini des sculptures,
+la légèreté des flèches et des clochetons. Cette église, ciselée comme
+un bijou, est celle de l'Espagne dont les reliques et les objets
+révérés, notamment un fameux Christ, en partie revêtu de peau humaine,
+sont le plus richement enchâssés; on y voit aussi le coffre célèbre que
+le Cid avait donné en gage à des Juifs en l'emplissant de sable et de
+«l'or de la parole». Búrgos, noble entre les nobles, se vante de
+posséder les cendres du Cid Campeador, que la légende fait naître dans
+le voisinage, au village de Bivar. Les couvents historiques des
+environs, la Cartuja de Miraflores, San Pedro de Cardena, las Huelgas,
+sont des édifices qui ont, il est vrai, perdu en grande partie leurs
+trésors d'art, mais ils restent fort curieux par les détails de leur
+architecture.
+
+Valladolid, qui fut temporairement la capitale de l'Espagne entière, est
+beaucoup mieux située que Búrgos. Moins haute de 180 mètres, elle jouit
+d'un climat préférable et se trouve précisément dans la plaine où le
+cours supérieur du Duero se termine par la jonction de ce fleuve avec
+toutes les rivières orientales du bassin, le Cega, l'Adaja, le Pisuerga,
+gonflé de l'Arlanzon, du Carrion, de l'Esgueva. Aussi Valladolid,
+l'antique Belad-Oualid, a-t-elle pris une certaine animation, moindre
+toutefois qu'au temps où elle était peuplée d'Arabes; elle a de
+nombreuses fabriques, fondées par des Catalans. Du reste Valladolid «la
+noble» a, comme Búrgos, des monuments curieux et des souvenirs
+historiques. On y montre la maison où mourut Colon, celle, où vécut
+Cervantes, la riche façade du couvent de San Pablo où résidait le moine
+Torquemada, que l'on dit avoir prononcé plus de cent mille
+condamnations, et fait périr huit mille hérétiques par le fer ou le feu.
+C'est dans les environs de Valladolid, non loin du confluent du Duero et
+du Pisuerga, que s'élève le château de Simancas, enfermant le précieux
+dépôt des archives espagnoles.
+
+En continuant de descendre le cours du Duero on rencontre Toro, puis
+Zamora, jadis nommée «la bien enceinte», des murs contre lesquels vint
+longtemps se briser toute la puissance des Maures. Plus célèbre par les
+chants du _romancero_ qui parlent de sa gloire passée que par son
+importance industrielle dans l'Espagne moderne, Zamora n'est maintenant
+qu'une sorte d'impasse, et, quoique destinée à se trouver un jour sur la
+grande ligne qui mettra la ville de Porto en communication avec l'Europe
+continentale, elle ne se rattache à la frontière portugaise que par de
+mauvais chemins de mulets serpentant sur le flanc des promontoires et
+dans les gorges périlleuses des torrents. La fameuse Salamanque, sise
+sur le Tormes, en face des promontoires avancés de la sierra de Gata,
+n'est guère mieux pourvue en voies de dégagement vers le Portugal: de ce
+côté, la nature oppose encore toutes les aspérités de son relief
+primitif aux rapports entre les hommes.
+
+Salamanque, l'antique Salmantica des Romains, a succédé à Palencia comme
+siège d'université. À l'époque de la Renaissance, elle était
+non-seulement la «mère des vertus, des sciences et des arts», elle était
+aussi la «petite Rome castillane», et l'on peut dire qu'elle mérite
+encore ce dernier titre par son magnifique pont de dix-sept arches,
+qu'éleva Trajan, et par ses beaux édifices du quinzième et du seizième
+siècle, que distinguent une rare élégance et une sobriété relative, bien
+peu connues dans les autres villes de l'Espagne. Quant à la suprématie
+intellectuelle, Salamanque n'a plus de droits à y prétendre, depuis
+qu'en s'attachant obstinément aux traditions du passé, elle s'est laissé
+distancer par toutes ses rivales universitaires du reste de l'Europe.
+
+[Illustration: ALCAZAR DE SÉGOVIE ET VALLÉE DE L'ERESMA. Dessin de
+Taylor, d'après une photographie de MM. Lévy et Cie.]
+
+A l'orient de Salamanque, la riche bourgade d'Arevalo et la ville jadis
+fameuse de Medina del Campo, que brûlèrent les nobles pendant la guerre
+des _comuneros_, ont de l'importance comme marchés agricoles pour
+l'expédition des céréales que produisent les campagnes fécondes des
+alentours; dans le coeur des monts qui s'avancent au nord de la sierra
+de Gredos, au bord de l'Adaja torrentueux, un monticule isolé porte la
+cité d'Avila, bien autrement curieuse que toutes les villes de la plaine
+à blé, aux maisons en pisé d'aspect maussade. Avila est encore
+aujourd'hui, sans changement aucun, la place forte du quinzième siècle.
+Les murailles de la vieille cité sont étonnamment conservées; sur
+quelques points, cette enceinte énorme, avec ses rondes tours de granit
+et ses neuf portes, semble avoir été tout récemment bâtie. La cathédrale
+est aussi une véritable forteresse, mais c'est en outre une merveille
+d'architecture, toute pleine d'objets du travail le plus délicat. Ces
+œuvres d'art contrastent singulièrement avec des sculptures d'animaux
+taillés dans le granit par des artistes grossiers, appartenant
+probablement aux anciennes races aborigènes. Il en existe encore
+beaucoup dans les environs d'Avila: on leur donne le nom de «taureaux de
+Guisando», d'un village de la sierra de Gredos où il s'en trouve
+plusieurs. C'est là que, par fidélité à quelque tradition des ancêtres,
+des Castillans allaient autrefois jurer obéissance à leurs rois.
+
+Ségovie, «aux gens avisés,» a quelque ressemblance avec Avila. Comme
+cette ville, elle est située dans le voisinage immédiat des montagnes,
+près d'un affluent du Duero. Jadis bâtie par Hercule, ainsi que le veut
+la légende, elle est toujours d'aspect une forteresse inabordable. Elle
+se dresse, ceinte de murailles et de tours, sur une roche escarpée, que
+les indigènes disent être en forme de navire, la poupe regardant
+l'orient et la proue l'occident. C'est sur l'avant du navire, au-dessus
+du confluent du Clamores et de l'Eresma, que s'élèvent les restes de
+l'Alcázar maure, au puissant donjon carré, crénelé de tourelles, tandis
+que la cathédrale, située vers le centre de la ville, est censée figurer
+le grand mât. Pour continuer la comparaison nautique, on pourrait dire
+que le magnifique aqueduc romain, au double rang d'arcades, qui apporte
+à Ségovie les eaux pures de la sierra de Guadarrama, est un pont jeté
+entre le rivage et la nef. C'est le plus beau monument de ce genre que
+les conquérants de l'Ibérie aient laissé dans la Péninsule. D'autres
+constructions que l'on visite non loin de Ségovie, sur les premières
+pentes boisées de la sierra, appartiennent à une époque bien inférieure
+par le goût: ce sont les palais royaux de San Ildefonso ou de la Granja,
+l'un des Versailles de Madrid. Les édifices sont sans beauté, mais les
+ombrages sont admirables et les eaux coulent et jaillissent en
+abondance.
+
+Au sud du mur transversal que forment les sierras de Guadarrama, de
+Gredos, de Gata, la cité la plus fameuse dans l'histoire est la vieille
+Tolède: c'est la _Ciudad Imperial_, la «mère des villes», celle que Juan
+de Padilla, le plus illustre de ses enfants, appelait la «couronne de
+l'Espagne et la lumière du monde». Déjà construite depuis longtemps, dit
+la légende locale, lorsque Hercule y passa pour aller fonder Ségovie,
+elle eut ensuite pour rois toute une dynastie de héros et de demi-dieux.
+Comme Rome, elle ne peut se dispenser d'être bâtie sur sept collines,
+dont on reconnaît plus ou moins vaguement les croupes sous les monuments
+qui les recouvrent. Mais, en dehors des mérites fictifs que lui donnent
+les historiens nationaux, Tolède a la réelle beauté que lui donnent ses
+portes, ses tours, ses édifices de l'époque musulmane et des siècles
+chrétiens. Sa cathédrale, l'édifice primatial des Espagnes, est d'une
+éblouissante richesse, qui contraste singulièrement avec la pauvreté des
+maisons environnantes. La ville est fort déchue. On sait ce qu'y est
+devenue la fabrication des armes depuis que les ateliers des artisans
+libres ont été remplacés par une manufacture gouvernementale et que les
+lames portent une estampille officielle. Nombre de localités des
+environs, jadis fort populeuses, ne sont plus que des ruines. Les débris
+mêmes de l'ancien palais des rois visigoths avaient disparu, et c'est
+par hasard que l'on a découvert en 1858, à la Fuente de Guarrazan, sous
+les sillons inégaux d'un champ, la cave où se trouvaient suspendues neuf
+couronnes royales d'un travail curieux.
+
+En aval de Tolède, sur le cours du Tage, auquel vient se réunir
+l'Alberche, Talavera de la Reyna, attachée à la rive gauche du fleuve
+par un pont de 400 mètres, a conservé quelques restes de ses industries
+des soies et des faïences. Plus bas, Puente del Arzobispo et les autres
+villes riveraines du Tage ne sont plus que des bourgades sans
+importance. Le pont trois fois séculaire d'Almaraz, dont les deux arches
+franchissent le fleuve à une vertigineuse hauteur, est éloigné de toute
+ville populeuse. Le fameux pont d'Alconetar, sur lequel passait
+autrefois la route romaine d'Emerita à Salmantica, et que l'on dit avoir
+été formé de trente arches de marbre blanc, n'existe plus: on n'en voit
+que de faibles débris. Alcántara, c'est-à-dire en arabe, «le Pont» par
+excellence, qui franchit le Tage non loin de la frontière du Portugal,
+est le chef-d'œuvre des édifices romains de l'Espagne: le nom de
+l'architecte, Lacer, qui le construisit, dit l'inscription, «avec un art
+divin,» est celui d'un Espagnol. Le pont fut achevé en 105, sous le
+règne de Trajan; restauré avec soin en 1543, il l'a été de nouveau
+récemment, et réunit de nouveau les deux rives. Du haut des six arcades
+de granit, que surmonte, précisément au centre, un arc de triomphe, on
+voit à une grande profondeur s'écouler rapidement l'eau du Tage, qui,
+suivant les saisons, s'élève ou s'abaisse de vingt à trente mètres dans
+son avenue de rochers; en moyenne, le niveau du fleuve est à 50 mètres
+au-dessous du viaduc.
+
+Malgré la longueur de son cours et l'abondance relative de ses eaux, le
+Tage espagnol est encore si peu utilisé pour l'armement et pour la
+navigation, que toutes les villes importantes de l'Estremadure sont
+éloignées de ses bords: Plasencia dresse ses vieilles tours à une
+trentaine de kilomètres au nord du fleuve, sur une colline couverte de
+jardins et de vergers d'où la vue s'étend au loin, d'un côté sur les
+hautes montagnes souvent chargées de neiges, de l'autre sur de belles
+plaines accidentées et verdoyantes. Cáceres, à l'air salubre, est à peu
+près à une égale distance au sud du fleuve. Il en est de même pour
+Trujillo, la ville à demi ruinée où les conquérants du Pérou expédièrent
+pourtant de si prodigieux trésors, et qui n'a maintenant pour s'enrichir
+que ses bandes de porcs et ses troupeaux de bétail. Dans la partie de
+l'Estremadure qu'arrose le Guadiana, les villes de quelque importance,
+Badajoz, Mérida, Medellin, Don Benito, ont une position plus
+avantageuse; elles sont situées au bord du fleuve.
+
+Badajoz est à quelques kilomètres à peine du mince ruisseau qui sépare
+l'Espagne et le Portugal. En face de la forteresse lusitanienne d'Elvas,
+elle garde la frontière espagnole, et sa cathédrale, qui doit servir de
+refuge en cas de siége, est en même temps une citadelle à l'épreuve de
+la bombe; mais le rôle militaire de Badajoz est amoindri depuis qu'elle
+est chargée de servir d'intermédiaire principal de commerce entre les
+deux nations, et qu'un chemin de fer, le seul qui traverse la ligne des
+confins, a fait de la ville un entrepôt d'échanges entre Lisbonne et
+Madrid. Mérida se trouve sur la même voie ferrée; mais, fort déchue de
+son ancienne prospérité, elle n'est plus que la ruine de ce qu'elle fut
+jadis. De toutes les villes de l'Espagne Mérida est celle qui a conservé
+le plus de monuments de l'époque romaine; elle a son arc de triomphe,
+son aqueduc dont il reste de superbes piles en granit et en briques, son
+amphithéâtre aux sept rangées de gradins, sa naumachie, un vaste cirque
+dont l'arène est envahie par les cultures, un forum, des routes pavées,
+des bains, enfin un admirable pont de près de 800 mètres de longueur et
+composé de quatre-vingts arches en granit. Celui de Badajoz, également
+célèbre et à bon droit, n'a guère plus d'un demi-kilomètre; il date de
+la fin du seizième siècle.
+
+Quoique beaucoup plus connue à cause de ses monuments du passé, Mérida
+est cependant beaucoup moins riche et moins populeuse qu'une autre ville
+de l'Estremadure située plus haut sur le cours du Guadiana, à l'issue de
+la vaste plaine de la Serena: c'est la ville de Don Benito, presque
+entièrement ignorée de la légende et de l'histoire. Elle a été fondée au
+commencement du seizième siècle par des fugitifs, les uns quittant leurs
+villages pour échapper à une inondation du fleuve, les autres cherchant
+à se soustraire aux cruautés du comte qui dominait à Medellin. De même
+que sa voisine Villanueva de la Serena, Don Benito a les grands
+avantages que lui donne la fertilité du territoire environnant; ses
+fruits et surtout ses melons d'eau sont fort appréciés. De l'autre côté
+du Guadiana les plaines qui se relèvent vers la sierra de Montanchez et
+celle de Guadalupe sont riches en rognons de phosphates de chaux, vrai
+trésor pour l'amendement des campagnes épuisées. L'Angleterre et la
+France ont importé déjà de l'Estremadure une certaine quantité de ces
+phosphates, mais on peut dire que l'immense réserve des agriculteurs
+futurs est à peine entamée.
+
+Les villes de la Manche, dans le bassin supérieur du Guadiana, ne sont
+guère plus riches que Don Benito en monuments historiques; elles n'ont
+que de rares constructions du moyen âge. Ciudad-Real, jadis fort
+industrieuse; Almagro, enrichie par la manufacture des dentelles;
+Daimiel, près de laquelle se trouvait le château principal de l'ordre de
+Calatrava; Manzanarès, où se bifurquent les chemins de fer d'Andalousie
+et d'Estremadure; Val de Peñas, aux collines pierreuses, tirent leur
+importance principale de leurs entrepôts, où s'emmagasinent les blés et
+les vins de la contrée. Almaden, c'est-à-dire «la Mine», située dans une
+des longues vallées de roches siluriennes qui s'étendent au nord de la
+sierra Morena, a ses mines de cinabre, qui pendant trois siècles
+fournirent au Nouveau Monde tout le mercure nécessaire à l'exploitation
+des mines d'or et d'argent et d'où l'on extrait encore en moyenne plus
+de 1,200 tonnes de mercure par an. Un mètre cube de terre y donne
+environ 200 kilogrammes de métal; malheureusement le travail des mines
+est des plus insalubres: les ouvriers, au nombre de 300 en moyenne,
+entrent au chantier pendant vingt jours tous les mois; le reste du
+temps, ils s'occupent de la culture de leurs champs.
+
+Par une bizarrerie qui n'est point unique dans l'histoire, la Manche est
+beaucoup plus fameuse par le roman que par les événements réels. Les
+fiers chevaliers de Calatrava, dont les châteaux se dressent encore ça
+et là, sont oubliés, mais on se rappelle toujours le chevalier de la
+«Triste Figure» qu'a fait vivre le génie de Cervantes. Toboso, les
+champs de Montiel, Argamasilla de Alba, les moulins à vent dont on voit
+les grands bras s'agiter au-dessus des champs moissonnés, font surgir
+devant la pensée le type immortel de l'homme qui se dévoue à faux et que
+poursuivent la moqueuse destinée et les sarcasmes de ceux pour lesquels
+il se dévoue.
+
+La Castille orientale, au climat trop rigoureux, au sol trop inégal et
+raviné, ne peut nourrir une population plus dense que la Manche et
+l'Estremadure. Les agglomérations de quelque importance y sont peu
+nombreuses, et la capitale elle-même, Cuenca, n'est qu'une ville
+provinciale de troisième ordre; elle n'a guère, comme Tolède, que les
+souvenirs de son ancienne industrie et sa position pittoresque, sur un
+rocher coupe en falaises au-dessus des gorges profondes où coulent le
+Huecar et le Jucar. Pour trouver d'autres localités méritant le nom de
+villes, il faut descendre dans le haut bassin du Tage. Là, sur les bords
+du Henarès, se succèdent deux cités de fondation antique, Guadalajara,
+alimentée par un aqueduc romain, et Alcalà, la patrie de Cervantes, la
+ville universitaire qui eut jadis jusqu'à 10,000 étudiants dans ses
+murs. Si la fantaisie royale avait fait choix, à la place de Madrid, de
+l'une ou l'autre de ces deux villes comme lieu de résidence, elles
+eussent acquis la même, prospérité que la capitale actuelle de
+l'Espagne, car leur position géographique relativement à l'ensemble de
+la Péninsule n'est pas moins heureuse.
+
+Au premier abord, il semblerait que Madrid est du nombre de ces
+capitales dont l'existence est due surtout au caprice et qui, si elles
+n'avaient été la résidence d'une cour, seraient toujours restées de
+petites villes sans grande importance. Sans fleuve qui l'arrose, puisque
+le Manzanarès est un simple torrent aux eaux soudaines d'hiver et de
+printemps, peu favorisée par le climat et la nature du sol, Madrid
+offrait certainement moins d'avantages que Tolède, la vieille cité
+romaine et visigothe; mais une fois qu'elle eut été choisie comme
+capitale, elle ne pouvait manquer d'acquérir peu à peu la prépondérance,
+même au point de vue du commerce et de l'industrie.
+
+En effet, Madrid jouit, grâce à sa position centrale, d'une prééminence
+naturelle sur toutes les autres villes d'Espagne situées en dehors du
+haut bassin du Tage. D'après la tradition, le milieu mathématique de la
+Péninsule se trouverait à une faible distance au sud de Madrid: ce
+serait la petite localité de Pinto, dont le nom est dérivé, dit-on, du
+latin _Punctum_, ou point central par excellence. Des calculs précis de
+triangulation nous diront de combien les Espagnols se sont trompés dans
+leur mesure approximative; mais, à la simple vue de la carte, on voit
+que l'écart ne doit pas être considérable: c'est bien dans la plaine
+dominée au nord par la sierra de Guadarrama qu'il faut chercher le
+centre de figure de l'Ibérie. Toutes les fois que les diverses provinces
+d'Espagne ont essayé de se grouper en un même corps politique, ou
+qu'elles ont dû se soumettre à un pouvoir centralisateur, c'est dans
+cette région que devaient se nouer les relations et de là que devait
+partir l'action du gouvernement. Là aussi devait s'opérer le fait
+matériel du croisement des grandes routes, si important dans l'histoire
+des nations.
+
+[Illustration: N° 186.--MADRID ET SES ENVIRONS.]
+
+A l'époque romaine, Tolède, dont la position n'est pas moins centrale
+que celle de Madrid, devint le grand carrefour des routes, la place
+d'armes principale de l'Espagne et le trésor général où venaient
+s'entasser les produits des mines avant d'être expédiés en Italie.
+Pourtant à cette époque l'Espagne n'était encore qu'une colonie, et
+l'attraction de Rome impériale avait pour conséquence de déplacer le
+centre de la vie politique et commerciale vers les bords de la
+Méditerranée. Dès qu'elle se fut définitivement détachée de Rome,
+l'Espagne, libre de chercher son milieu naturel, le trouva dans la ville
+de Tolède: c'est là que se tinrent les conciles et que s'établit le
+pouvoir dirigeant de l'Église, c'est aussi là que s'installèrent les
+rois visigoths. Pendant deux cents ans, Tolède fut la capitale
+religieuse et politique du royaume; quand cette «citadelle de l'Espagne»
+fut tombée au pouvoir des Maures, tout le reste du pays, jusqu'aux
+Pyrénées et aux montagnes des Asturies, eut bientôt succombé.
+
+La division de la Péninsule entre deux races et deux religions sans
+cesse en guerre changea brusquement la valeur historique de la haute
+vallée du Tage; de région centrale elle devint zone limitrophe, et
+«marche» débattue entre les armées; les capitales devaient se déplacer
+avec les alternatives des batailles. Mais, dès que les Maures eurent été
+expulsés de Cordoue, l'Espagne reprit, comme aux temps des Visigoths,
+son centre de gravité naturel au sud de la sierra de Guadarrama. D'abord
+les souverains hésitèrent entre l'antique Tolède et sa voisine, la
+petite ville de Madrid, où les Cortès avaient tenu plusieurs fois leurs
+séances, où des rois de Castille avaient résidé. Tolède avait de grands
+avantages: riche en palais et en magnifiques débris du passé, elle
+s'élève au bord d'un fleuve, dans une position forte par la nature et
+par l'art; elle jouissait, en outre, du prestige que lui donnaient son
+ancienne puissance et son titre de ville primatiale des Espagnes; mais
+elle prit part à l'insurrection des _comuneros_ contre Charles-Quint,
+tandis que Madrid devint le siège des opérations militaires contre les
+citoyens révoltés. C'est là probablement ce qui décida du sort respectif
+des deux villes. Roi, courtisans, employés s'accordèrent à trouver le
+séjour de Madrid plus agréable, d'autant plus que cette ville ouverte
+offrait l'avantage réel de pouvoir s'étendre librement dans la plaine.
+En 1561, Philippe II avait complètement terminé l'évacuation des deux
+anciennes capitales, Valladolid et Tolède: cette dernière ne gardait
+qu'une part de royauté, comme siège du tribunal de l'Inquisition. En
+vain Philippe III essaya de rendre à Valladolid le rang de capitale,
+l'attraction naturelle du centre ramena la cour à Madrid. Depuis cette
+époque, l'institution des écoles, des musées, des grands établissements
+publics, les usines, les fabriques de toute espèce, et surtout la
+convergence des routes et des chemins de fer, ont assuré à la ville
+grandissante un rôle d'une telle prépondérance que, dans les conditions
+actuelles, aucune force ne pourrait le lui ravir. Le privilège que donne
+à Madrid la facilité de ses rapports, trop lentement établis, avec les
+extrémités de la Péninsule, a fini par compenser tous les graves
+désavantages qui proviennent de son milieu immédiat. Madrid devait
+profiter aussi du rôle intellectuel de premier ordre que lui assure
+l'usage, devenu général en Espagne, de la noble langue castillane. C'est
+à Tolède, il est vrai, que le bel idiome de Cervantes et d'Espronceda,
+«cette langue qui semble toujours sortir d'un porte-voix,» se parle dans
+toute sa pureté; mais pratiquement c'est Madrid qui modifie, assouplit
+et renouvelle la langue; c'est elle qui profite des avantages que lui
+donnent les journaux et la presse pour réduire les autres dialectes de
+la Péninsule à l'état de patois et pour imprimer à tous les esprits
+comme un sceau castillan. En temps de liberté, c'est à la Puerta del
+Sol, l'agora des Madrilègnes, que se fait en grande partie l'opinion
+publique des Espagnols.
+
+Si Madrid a depuis longtemps distancé toutes les autres cités de la
+Péninsule par son action politique, aussi bien que par son travail
+industriel et son mouvement commercial, elle est restée bien au-dessous
+de Tolède, de Ségovie, de Salamanque pour la beauté des monuments.
+Depuis qu'elle a commencé de s'agrandir, elle n'a eu à traverser que des
+âges de mauvais goût ou d'indifférence artistique, pendant lesquels les
+architectes n'ont eu d'autre mérite que d'élever des constructions
+énormes étalant aux regards une lourde majesté. Par compensation, les
+trésors d'art que possède Madrid sont inestimables. Son musée de
+tableaux est l'un des plus riches du monde entier: c'est une collection
+de chefs-d'oeuvre. On y compte par dizaines et par cinquantaines
+d'admirables toiles signées des noms de Velasquez, Murillo, Ribera,
+Zurbaran, Titien, Véronèse, Raphaël, Durer, Van Dyck, Rubens. Madrid est
+une autre Florence, sinon par son atmosphère d'art et de poésie, du
+moins par sa prodigieuse richesse en œuvres des grands maîtres [159].
+
+[Note 159: Villes principales des plateaux castillans, avec leur
+population approximative, en 1870:
+
+Madrid................... 332,000 hab.
+
+ VIEILLE-CASTILLE.
+Valladolid............... 60,000 »
+Búrgos................... 14,000 »
+Salamanque (Salamanca)... 13,500 »
+Palencia................. 13,000 »
+Zamora................... 9,000 »
+Ségovie (Segovia)........ 7,000 »
+Leon..................... 7,000 »
+Avila.................... 6,000 »
+
+ NOUVELLE-CASTILLE.
+Tolède (Toledo).......... 17,500 »
+Almagro.................. 14,000 »
+Daimiel.................. 13,000 »
+Ciudad Real.............. 12,000 »
+Val de Peñas............. 11,000 »
+Almaden.................. 9,000 »
+Manzanarès............... 9,000 »
+Cuenca................... 7,000 »
+Talavera de la Reyna..... 7,500 »
+Guadalajara.............. 6,000 »
+
+ ESTREMADURE.
+Badajoz.................. 22,000 »
+Don Benito............... 15,000 »
+Cáceres.................. 12,000 »
+Villanueva de la Serena.. 8,000 »
+Plasencia................ 6,000 »
+Mérida................... 6,000 »
+]
+
+[Illustration: N° 127.--ARANJUEZ.]
+
+Immédiatement en dehors des promenades, le Prado, le Buen Retiro,
+s'étendent des campagnes peu fertiles et faiblement peuplées; «la ville
+est ceinte de feu,» dit un proverbe qui fait allusion aux cailloux
+siliceux qui parsèment les champs des alentours. Ces espaces sont fort
+tristes à parcourir pour les voyageurs qui ne vont pas visiter, soit
+Aranjuez et ses admirables jardins, que baigne l'eau paresseuse du Tage,
+soit, dans son amphithéâtre d'âpres rochers, l'immense édifice de
+l'Escorial, bâti par Philippe II et garni jadis d'assez de reliques pour
+emplir tout un cimetière, soit encore les divers palais de plaisance qui
+s'élèvent dans les vallons boisés de la sierra de Guadarrama et de ses
+avant-monts. Ces régions ombreuses, qui fournissent à Madrid l'eau pure
+de ses aqueducs et de ses fontaines et la glace de ses tables, opposent
+encore à la cité bruyante le charmant contraste de la nature libre et
+sauvage. Naguère on y voyait même un district dont la population se
+disait indépendante des Castilles. Un des petits bassins latéraux de la
+vallée de Torrelaguna posséda pendant plus de mille ans le privilège
+d'avoir, sinon puissance, du moins titre de royaume. A l'époque de
+l'invasion des Maures, les habitants de la plaine du Jarama vinrent en
+assez grand nombre se réfugier dans ce cirque de monts faciles à
+défendre et réussirent à s'y maintenir en se faisant oublier. Ils se
+donnaient à eux-mêmes le nom de Patones. Le chef ou roi qu'ils s'étaient
+choisi et dont la dignité était héréditaire de mâle en mâle reconnut la
+suzeraineté des rois de Castille après l'expulsion des Maures, mais il
+garda son titre, que l'on voulut bien reconnaître, sans doute à cause de
+la plaisante figure que faisait un si pauvre roitelet dans le voisinage
+du trône. Le dernier de ces rois, qui vivait encore au milieu du
+dix-huitième siècle et qui de son métier était porteur de bois, se lassa
+d'un rang qui lui rapportait si peu; il remit son bâton de commandement
+entre les mains d'un officier royal et depuis lors les Patones dépendent
+de la juridiction d'Uceda.
+
+
+
+
+III
+
+ANDALOUSIE.
+
+
+Dans son ensemble, et sans tenir compte des petites irrégularités du
+contour, l'Andalousie, l'ancienne Bétique, est une région naturelle
+parfaitement distincte du reste de l'Espagne et présentant un caractère
+tout spécial par son relief et son climat. Bien différente des plateaux
+castillans et des versants rapides des provinces méditerranéennes et
+atlantiques, elle forme une grande vallée, inclinée d'une pente égale
+entre deux versants de montagnes, et s'ouvrant largement du côté de la
+mer. A l'autre extrémité de la Péninsule, le bassin de l'Èbre est la
+contre-partie du bassin du Guadalquivir, mais contre-partie
+très-incomplète, à cause des montagnes qui en obstruent partiellement
+l'entrée. Des monts de Velez aux plages sablonneuses du golfe de Cádiz,
+le fleuve de l'Andalousie se développe avec une régularité parfaite,
+parallèlement au littoral méditerranéen, et des deux côtés, les crêtes
+des monts se maintiennent à une distance sensiblement égale du fond de
+la vallée. En dehors du grand bassin fluvial, il ne reste qu'une faible
+partie des provinces andalouses qui déverse ses eaux, soit dans le
+Guadiana, soit dans l'estuaire de Huelva ou directement dans la
+Méditerranée [160].
+
+[Note 160:
+
+Bassin du Guadalquivir. 54,000 kilomètres carrés.
+Provinces andalouses... 73,473 »
+Population en 1870..... 2,749,629 hab., soit 37,4 par kilom. carré.
+]
+
+Sur la frontière du Portugal, les monts peu élevés, mais aux allures
+fort tourmentées, qui font partie du système marianique ou de la sierra
+Morena forment un véritable labyrinthe, raviné par les torrents. À côté
+des roches de granit, d'énormes masses éruptives de porphyres et
+d'ophites s'entremêlent en massifs irréguliers, où les eaux ne peuvent
+trouver leur chemin vers le Guadiana, le Guadalquivir, l'Odiel, le rio
+Tinto, que par de longs détours. Les monts de ce district qui affectent
+le plus la forme de chaînes distinctes sont la sierra de Aracena, au
+nord des régions minières du rio Tinto, la sierra de Aroche, qui s'élève
+au milieu d'un véritable désert sur les confins du Portugal, et la
+sierra de Túdia, dont les eaux descendent au sud vers Séville.
+
+A l'orient de ce dernier massif, le système orographique, où
+s'enchevêtrent diversement les eaux tributaires du Guadalquivir et du
+Guadiana, s'abaisse en longues croupes, et, sur de vastes étendues,
+n'offre plus en rien l'aspect de la montagne. Cependant quelques petits
+chaînons, orientés pour la plupart dans la direction de l'ouest à l'est,
+indiquent vaguement l'existence souterraine d'un axe de prolongement;
+telles sont, parmi ces arêtes secondaires, la sierra de los Santos et
+celle qui porte, non loin de Belmez et de son petit bassin houiller, le
+sommet dominateur de Pelayo. Dans son ensemble, toute cette partie du
+faîte entre le Guadiana et le Guadalquivir forme une espèce de plateau
+coupé du côté du sud par des gradins en escalier qui, vus de la plaine,
+notamment des campagnes, de Cordoue, prennent un certain air de
+montagnes; mais au nord, des régions étendues sont à peine moins unies
+et monotones que la haute Manche, entre Albacete et Manzanarès. Tels
+sont Los Pedroches, véritable plaine, sinon par l'altitude, du moins par
+l'aspect général du terrain.
+
+Immédiatement à l'est de ce plateau si peu accidenté, commence la sierra
+Morena proprement dite, ainsi nommée (montagne Noire) des pins à la
+sombre verdure qui en recouvrent les pentes; en cet endroit on la
+désigne aussi sous le nom local de sierra Madrona; elle se rattache du
+côté du nord-ouest aux montagnes d'Almaden. Fréquemment interrompue par
+les brèches où passent les eaux du versant méridional de la Manche,
+cette chaîne, que l'on doit considérer comme un simple rebord du plateau
+des Castilles, est d'une hauteur fort inégale; mais c'est précisément à
+son extrémité orientale, à l'endroit où, sous le nom de sierra de
+Alcaraz, elle envoie ses derniers contre-forts mourir dans les plaines
+d'Albacete, que s'élève la cime culminante du système entier, la Punta
+de Almenara. Un chaînon secondaire qui s'abaisse au sud vers le
+Guadalquivir, la Loma de Chiclana, sépare l'un de l'autre les deux hauts
+affluents du fleuve.
+
+Des bords du Guadiana au plateau d'Albacete, la sierra offre ce trait
+remarquable de ne point constituer la ligne de partage entre les bassins
+limitrophes. Les masses schisteuses de la chaîne, percées çà et là de
+roches éruptives, n'ont pu résister à l'action des eaux, et c'est à
+travers l'axe de la sierra Morena que passent les torrents et les
+rivières tributaires du Guadalquivir. A l'exemple du Guadiana lui-même,
+qui s'ouvre un défilé à travers le prolongement de la sierra Morena, les
+eaux qui naissent sur le versant septentrional de la sierra de Aracena
+se percent une clus pour descendre dans les campagnes de l'Andalousie.
+Plus à l'est, le Viar, le Bembezar, le Guadiato en font autant. Plus
+héroïques encore, le Puertollano et le Fresnedas, nés dans les monts de
+Calatrava, s'unissent pour traverser ensemble quatre chaînons parallèles
+de montagnes, puis la sierra Madrona et d'autres arêtes secondaires,
+avant d'aller, sous le nom de Jandula, se jeter dans le Guadalquivir en
+aval d'Andújar. Mêmes phénomènes pour le Rumblar le Magaña, le
+Guarrizas, le Guadalen, le Guadalimar. Ainsi que les mêmes conditions
+géologiques l'ont produit en mainte autre contrée, il se trouve que la
+ligne de faîte entre les eaux divergentes ne coïncide nullement avec la
+ligne de jonction des cimes de montagnes; l'axe de faîte se développe
+sur le plateau de la Manche, parallèlement à l'arête de la sierra Morena
+et à une distance moyenne de 20 kilomètres au nord.
+
+[Illustration: N° 128.--BASSIN DU GUADIANA ET DU GUADALQUIVIR.]
+
+[Illustration: VUE GÉNÉRALE DU DÉFILÉ DE DESPEÑAPERROS. Dessin de
+Grandsire, d'après une photographie de M. J. Laurent.]
+
+On comprend que les phénomènes d'érosion causés par cette disposition
+des pentes ont dû créer à travers la montagne des gorges d'un effet
+saisissant. La plus fameuse de toutes, à cause de la grande route et du
+chemin de fer qui l'empruntent pour descendre de la Manche en
+Andalousie, par une série de viaducs jetés d'une falaise à l'autre, est
+le défilé de Despeñaperros ou «Précipite-chiens». La formidable clus, du
+fond de laquelle monte la voix du torrent, paraît d'autant plus belle,
+qu'elle mène du plateau triste et nu de la Manche aux riches campagnes
+de l'Andalousie. Il est des voyageurs qui, après avoir parcouru toute
+l'Europe, considèrent la gorge du Despeñaperros comme le lieu de
+l'aspect le plus saisissant qu'il leur ait été donné de voir. Son
+importance comme chemin de passage entre la vallée du Guadalquivir et le
+centre de l'Espagne ne pouvait manquer non plus d'en faire une position
+militaire de premier ordre. Dans toutes les guerres civiles et
+étrangères qui ont désolé la contrée, un des principaux objectifs était
+de s'assurer le libre passage du Despeñaperros. C'est au pied de ce col,
+en 1212, que se livra la terrible bataille de Navas de Tolosa, où,
+d'après la chronique, 200,000 musulmans furent massacrés [161].
+
+[Note 161: Altitudes des monts et des cols de la sierra Morena,
+d'après Coello:
+
+Sierra de Aracena......................... 1,676 mètres.
+Villagarcia (route de Badajoz à Cordoue).. 569 »
+Sierra de los Sanlos...................... 760 »
+Sierra de Cordoba......................... 466 »
+Pozo-blanco (Pedroches)................... 503 »
+Despeñaperros (col)....................... 745 »
+Punta de Almenara......................... 1,800 »
+]
+
+La partie orientale de l'enceinte du bassin de l'Andalousie est aussi
+formée de montagnes découpées par les eaux en massifs distincts. Un
+premier groupe, limité au nord par la dépression où coulent, d'un côté,
+le Guadalimar, affluent du Guadalquivir, de l'autre le Mundo, affluent
+du Segura, forme la courte chaîne des Calares. Un peu au sud-ouest, un
+second massif, plus élevé d'environ 150 mètres, est dominé par le Yelmo
+de Segura, dont les contre-forts, diversement ramifiés à l'occident,
+s'abaissent en chaînes de collines, fort contournées entre les hautes
+rivières de la vallée andalouse, le Guadalimar, le Guadalquivir
+proprement dit, le Guadiana Menor. Enfin un troisième groupe de
+montagnes, encore plus haut, sert de borne à la partie sud-orientale du
+bassin: c'est la sierra Sagra. Par ses roches et sa position
+géographique, ce massif rappelle la Muela de San Juan, qui s'élève entre
+le bassin du Tage et le versant méditerranéen; il ressemble d'aspect au
+Puy-de-Dôme. Il forme un faîte de partage des plus importants et
+s'entoure de plateaux où les rivières ont creusé des gorges de plus de
+300 à 350 mètres de profondeur, contrastant par leur beauté sauvage avec
+la monotonie des hautes terres environnantes [162].
+
+[Note 162: Altitudes, d'après Coello, des massifs orientaux du
+bassin du Guadalquivir:
+
+Calar del Mundo............ 1,657 mètres.
+Yelmo de Segura............ 1,806 »
+Sierra Sagra............... 2,398 »
+]
+
+Les arêtes qui se dressent au sud de ce plateau angulaire de l'Espagne
+affectent uniformément la direction de l'est à l'ouest, et commencent à
+limiter la partie méridionale du bassin de la Bétique. Les sierras de
+María et de las Estancias, celle de los Filabres, fameuse par ses
+montagnes de marbre blanc, se succèdent du nord au sud en remparts
+parallèles, contournés à l'occident par les affluents du Guadalquivir. A
+l'orient, elles sont nettement séparées les unes des autres par les
+cours d'eau qui descendent à la Méditerranée; mais à l'ouest les deux
+chaînes les plus méridionales se rapprochent et se confondent en un même
+massif, la sierra de Baza, qu'un isthme peu élevé, aux pentes
+étrangement ravinées, rattache à la haute citadelle de la sierra Nevada,
+point culminant de la Péninsule.
+
+Cette énorme masse, en grande partie composée de schistes, qui
+traversent des roches de serpentine et de porphyre, paraît d'autant plus
+élevée, qu'elle se dresse sur une base plus étroite; de l'est à l'ouest,
+du Monte Negro au Cerro Caballo, elle a seulement 80 kilomètres de
+longueur, et du nord au sud, de l'une à l'autre plaine, sa largeur
+n'atteint même pas 40 kilomètres. Dressées comme d'un seul jet, les
+montagnes présentent de toutes parts des escarpements difficiles à
+gravir, et partout on peut voir les zones de végétation se succéder
+régulièrement sur les pentes jusqu'à la région des névés persistants que
+dépassent les trois cimes de Mulahacen, du Picacho de la Veleta,
+d'Alcazaba. Au-dessus des premiers soubassements, revêtus de vignes et
+d'oliviers, les déclivités, trop déboisées, sont ombragées çà et là de
+noyers, de châtaigniers, puis de chênes d'espèces diverses, au delà
+desquels se montre la verdure pâle des gazons, recouverte de neige
+pendant une moitié de l'année. Dans les creux bien abrités, surtout dans
+ceux du versant septentrional, des amas de neige sont les glacières
+naturelles que louent les habitants de Grenade et où ils envoient des
+_neveros_ pour s'approvisionner de neige pendant l'été: on donne à ces
+névés le nom de _ventisqeros_, à cause de la tourmente ou _ventisca_ qui
+souvent en fait tourbillonner en nuages les innombrables aiguilles. Un
+de ces amas, emplissant le cirque ou _corral_ de la Veleta, qui s'ouvre
+entre les deux sommets de Mulahacen et du Picacho, s'est transformé en
+un véritable glacier de 60 à 100 mètres d'épaisseur et tout bordé de
+moraines. Ce champ de glace, qui donne naissance à la source principale
+du Genil, est le plus méridional de l'Europe et peut-être le seul de
+l'Espagne péninsulaire, au sud de la chaîne pyrénéenne; quelques petits
+lacs épars çà et là à plus de 3,000 mètres d'altitude témoignent du
+passage d'anciens glaciers disparus depuis une époque inconnue. Les
+neiges fondantes de la sierra Nevada donnent aux campagnes des vallées
+et des plaines environnantes une exubérance prodigieuse de végétation.
+C'est à elles, aux ruisseaux gazouilleurs qui en découlent que la Vega
+de Grenade, chantée par tous les poëtes, doit la richesse de sa verdure,
+l'éclat de ses fleurs, l'excellence de ses fruits. C'est aussi à
+l'abondance de ses eaux que la vallée, plus belle encore, de Lecrin, à
+la base des pentes méridionales du Picacho de la Veleta, doit son nom de
+«Vallée d'Allégresse» et de «Paradis de l'Alpujarra».
+
+[Illustration: LA SIERRA NEVADA, VUE DE BAZA. Dessin de Taylor, d'après
+H. Regnault.]
+
+Dans ces montagnes, chaque nom, chaque légende, rappelle le séjour des
+Maures. Le sommet principal, le Mulahacen (Muley-Hassan), est encore
+l'homonyme d'un de leurs princes; le Picacho de la Veleta est la cime où
+ils allumaient leurs feux de signal pour avertir les populations de
+l'Andalousie musulmane de l'approche des chrétiens; l'Alpujarra ou mont
+des Pâturages est l'ensemble des contre-forts méridionaux, où ils
+menaient leurs brebis. Depuis que les Maures ont été presque tous
+chassés ou exterminés, après une sanglante guerre qui dura jusque vers
+la fin du seizième siècle, les colons de la Galice et des Asturies qui
+reçurent les terres conquises sont pour la plupart restés dans un état
+de véritable barbarie; ils ne sont en rien les supérieurs des Maures
+convertis qui obtinrent à pris d'argent le privilège de rester à Ujijar,
+la capitale de l'Alpujarra. Ni les uns ni les autres ne se sont guère
+donné la peine d'exploiter les richesses de ces belles montagnes,
+qu'entouré une ceinture de _despoblados_; ils se sont bornés à en
+dévaster les forêts. C'est à une époque toute récente que les visiteurs
+de Grenade ont ajouté les sommets de la sierra Nevada au nombre de ces
+buts d'escalade que se sont donnés les membres des divers clubs alpins.
+Il est vrai qu'à bien des égards les monts de la sierra Nevada ne sont
+comparables ni aux Alpes, ni même aux Pyrénées. Quoique supérieurs à ces
+dernières en altitude, ils occupent une trop faible étendue pour offrir
+la même diversité de contrastes, les mêmes oppositions de roches, de
+climats, de paysages. Mais ils ont la grâce de leurs basses vallées,
+l'aspect sauvage de leurs défilés de l'Alpujarra, taillés comme au
+ciseau dans l'épaisseur des roches; ils ont surtout l'admirable panorama
+que l'on contemple de leurs cimes.
+
+Déjà les voyageurs célèbrent comme d'une merveilleuse beauté le tableau
+que l'on a sous les yeux quand on gravit les contre-forts occidentaux de
+la sierra, par le chemin qui mène à l'Alpujarra; au delà d'Alhendin,
+perchée sur un rocher sauvage, on montre l'endroit précis où, suivant la
+légende, Abou-Abdallah ou Boabdil, fugitif, se serait retourné pour
+contempler une dernière fois et pour pleurer les belles campagnes de la
+Vega, les tours et les palais de Grenade, tout cet ensemble si beau de
+villes, de cultures, de montagnes qui avait été son royaume et qu'il ne
+devait plus revoir: telle l'origine du nom de «Dernier Soupir du Maure»
+(_Ultimo Suspiro del Moro_) ou de «Côte des Larmes» (_Cuesta de las
+Lagrimas_) que les Espagnols donnent au col d'Alhendin. Mais du haut des
+sommets de la chaîne combien le spectacle est encore plus grandiose et
+plus étendu! Du Picacho de la Veleta la vue n'est peut-être pas moins
+belle que du sommet de l'Etna. On voit à ses pieds tout le midi de
+l'Espagne, avec ses riches vallées d'irrigation, ses âpres rochers, ses
+solitudes rousses, rendues vaporeuses par l'éloignement, la noire
+muraille des monts de l'Estremadure et de la sierra Morena, qui bordent
+le plateau central. Au sud, d'autres montagnes jaillissent comme d'un
+abîme, mais le regard se sent attiré surtout vers la lisière verdoyante
+du littoral, vers la grande mer et le profil embrumé des monts de
+Barbarie, que l'îlot d'Alboran et le haut promontoire marocain de las
+Tres Horcas, situés précisément au sud de la sierra Nevada, semblent
+rattacher comme un reste d'isthme au continent d'Europe. Parfois, quand
+le vent souffle du midi, on entend distinctement le bruit des eaux
+grondantes.
+
+Toutes les montagnes qui forment la cour des colosses grenadins sont de
+hauteur beaucoup plus modeste et sont en partie couvertes de débris
+erratiques apportés par les anciens glaciers de la sierra Nevada. Au
+nord, dans l'espace compris entre les vallées du Genil, du Guadiana
+Menor et du Guadalquivir, elles s'élèvent en désordre sur un plateau
+raviné, les unes semblables à des îles de rochers, comme le Jabalcon de
+Baza, les autres disposées en chaînes et s'orientant pour la plupart
+dans la direction de l'est à l'ouest et du nord-est au sud-ouest,
+parallèlement au littoral méditerranéen et à l'axe de la vallée du
+Guadalquivir: telles sont, au-dessus des plaines de Jaen, la sierra de
+Jabalcuz et la sierra Magina; telle est, plus au sud, la chaîne
+Alta-Coloma, que la route de Jaen à Grenade franchit au Puerto de
+Arenas, défilé semblable à celui du Despeñaperros par ses roches
+sombres, ses amas de blocs écroulés, ses escarpements en surplomb, ses
+redoutables précipices. Enfin, au-dessus même de Grenade, se prolonge la
+croupe de la sierra Susana, que continue à l'ouest le massif de
+Parapanda, le baromètre des cultivateurs de la Vega.
+
+ _Cuando Parapanda se pone la montera,
+ Llueve, aunque Dios no lo quisiera._
+
+ (Quand le Parapanda revêt son capuchon,
+ Il pleuvra sûrement, que Dieu le veuille ou non.)
+
+Presque toutes les montagnes de cette région sont découpées en massifs
+distincts par les eaux torrentielles et portent autant de noms
+différents qu'elles dominent de villes et de villages. La même
+désignation sert au groupe d'habitations humaines et aux sommets
+voisins.
+
+Au sud de la sierra Nevada et de la sierra de los Filabres, que l'on
+peut considérer comme le prolongement oriental du grand massif de
+Grenade, les montagnes ont la même disposition fragmentaire. L'angle
+sud-oriental de la Péninsule est occupé par un massif absolument isolé,
+la sierra de Gata, percée de volcans éteints, dont l'un, le Morron de
+los Genoveses, est vraiment d'un aspect superbe. Le cap de Gata, qui
+marque l'entrée du golfe occidental de la Méditerranée, est composé de
+basalte, tandis qu'en maints autres endroits du littoral se présentent
+les trachytes et s'étendent les couches de pouzzolanes, les obsidiennes,
+les pierres ponces. Entre ces foyers de laves refroidies et les
+montagnes de los Filabres, la petite chaîne d'Alhamilla et ses divers
+contre-forts de moindre hauteur se prolongent du golfe de Vera à celui
+d'Almeria; les torrents qui en descendent baignent des grèves si riches
+en cristaux de grenat, que ceux-ci servent de chevrotines aux chasseurs.
+Interrompus par une rivière, les monts reprennent à l'ouest pour former,
+immédiatement au-dessus du rivage méditerranéen, la superbe sierra
+schisteuse de Gádor, coupée à son tour par un torrent descendu de
+l'Alpujarra. Ainsi les groupes de montagnes se succèdent de coupure en
+coupure, en se développant le long du rivage jusqu'à Tarifa comme un
+rempart circulaire, tantôt simple, tantôt multiple, percé de brèches
+profondes et se continuant en Afrique par d'autres chaînes riveraines.
+La partie de ce rempart qui sépare de la Méditerranée le versant de
+l'Alpujarra est connue sous les noms de Contraviesa et de sierra de
+Lujar; elle présente du côté de la mer une pente des plus escarpées, où
+les brebis ne peuvent monter que précédées d'un bouc leur montrant le
+chemin. Il en est de même de la sierra de Almijara, qui commence de
+l'autre côté de l'étroite vallée du Guadalfeo et qui va se rattacher à
+la sierra de Alhamá, appelée aussi sierra Tejeda. Au delà du col
+d'Alfarnate ou de los Alazores, la montagne n'est plus que le simple
+rebord d'un plateau, jadis lacustre, que limite au nord un renflement
+accidenté du sol dit sierra de Yeguas. Le bord méridional du plateau est
+connu sous le nom de Torcal à l'endroit où il est traversé par la route,
+de Málaga à Antequera. C'est un des sites les plus curieux de la
+Péninsule. Les roches sont éparses dans le désordre le plus bizarre et
+par l'étrangeté de leur profil donnent l'idée d'une cité fantastique,
+aux édifices de tous les styles, aux rues inégales et sinueuses, où des
+animaux monstrueux ont été soudain changés en pierre. C'est dans le
+voisinage de cette ville de rochers que les archéologues ont retrouvé
+quelques-unes des constructions les plus curieuses élevées par les
+peuples de l'Ibérie antérieurs à l'histoire.
+
+A l'occident du bassin de Málaga, arrosé par la rivière Guadalhorce, les
+âpres montagnes recommencent. Les chaînons se rapprochent, et dans la
+sierra de Tolox ou de las Nieves atteignent à une hauteur de près de
+2,000 mètres; les vapeurs de la Méditerranée s'y déposent en neiges qui
+persistent pendant l'hiver. Le massif de Tolox est le nœud montagneux
+duquel divergent dans tous les sens les chaînons qui font de la pointe
+méridionale de l'Espagne comme un résumé de la Péninsule entière. La
+sierra Bermeja, qui se dirige au sud-ouest, continue de serrer la mer et
+d'en border la côte de promontoires abrupts; à l'ouest, la sauvage
+«serrania» de Ronda va se relier au massif de San Cristóbal, qui
+s'appuie lui-même sur de nombreux contre-forts; ses ramifications
+diverses, serpentant entre de petits bassins fluviaux, finissent par
+aller mourir aux caps méridionaux de l'Ibérie, à San Roque, Trafalgar,
+Tarifa. Quant à la roche de Gibraltar, qui se dresse si fièrement à la
+porte intérieure de la Méditerranée, c'est, au point de vue géologique,
+un véritable îlot; ses escarpements calcaires, portés par des bancs de
+schiste silurien, s'élèvent du milieu des eaux, et seulement une double
+plage apportée par les flots rattache le superbe promontoire au
+continent [163].
+
+[Note 163: Altitudes des montagnes et des cols entre le Guadalquivir
+et la mer, d'après Fr. Coello:
+
+Sierra de María 2,039 mèt.
+Tetica de Bacares (Filabres) 1,915 »
+
+Sierra Nevada:
+ Mulahacen 3,554 »
+ Picacho de la Veleta 3,470 »
+ Alcazaba 2,314 »
+ Suspiro del Moro 1,000 »
+
+Jabalcon de Baza 1,498 »
+Sierra de Gádor 2,323 »
+Contraviesa 1,895 »
+Sierra Tejeda (Alhamá) 2,134 »
+Col d'Alfarnate 830 »
+Torcal 1,286 »
+Sierra Bermeja 1,450 »
+Serrania de Ronda 1,550 »
+Sierra de San Cristóbal 1,715 »
+Peñon de Gibraltar 429 »
+]
+
+[Illustration: BRÈCHE DE LOS GAITANES.--(DÉFILÉ DU GUADALHORCE.) Dessin
+de Sorrieu d'après une photographie de M.J. Laurent.]
+
+Comme la sierra Morena, les divers massifs de montagnes qui occupent
+l'espace compris entre le bassin du Guadalquivir et la mer ont été
+rompus et contournés par les eaux, de sorte que la ligne des hauts
+sommets ne concorde nullement avec la ligne de partage. La rivière
+d'Almería, simple torrent qui n'a même pas toujours de l'eau pendant
+l'été, reçoit ses affluents temporaires des deux versants de la sierra
+Nevada; l'Adra s'est ouvert un chemin à travers une chaîne dont il ne
+reste plus que deux tronçons, la sierra de Gádor et la Contravesia; le
+Guadalfeo a séparé de la même manière la Contravesia de la sierra de
+Almejara; le Guadalhorce, dont les diverses branches naissent sur le
+plateau d'Antequera, coupe la montagne par l'étroite brèche de Gaytan ou
+de los Gaytanes, une des plus sauvages et des plus grandioses de la
+Péninsule où les trains de chemin de fer traversent successivement
+dix-sept tunnels pour déboucher soudain au milieu des orangers d'Alora;
+enfin, le Guadiaro prend aussi son origine sur le versant septentrional
+des chaînes riveraines. La rapidité des pentes, la soudaineté des crues
+et des baisses d'eau donnent à toutes les rivières du versant
+méditerranéen de l'Andalousie un caractère essentiellement torrentiel.
+Les cours d'eau d'allures régulières ne se trouvent que sur la face
+atlantique de la contrée; et de ces fleuves un seul a de l'importance
+par son volume liquide et les facilités qu'il offre à la navigation:
+c'est le Guadalquivir.
+
+Le fleuve de la Bétique, qui prend sa source à la sierra Sagra, se
+distingue, nous l'avons vu, de ceux des plateaux castillans par sa large
+vallée. Tandis que le Duero, le Tage, le Guadiana se développent d'abord
+sur de hautes terrasses, puis gagnent les plaines basses par d'étroites
+entailles pratiquées dans les roches du plateau, le Guadalquivir,
+beaucoup plus avancé dans son histoire géologique, a déjà déblayé, à
+droite et à gauche de sa route, les obstacles qui le gênaient et nivelé
+sa vallée à 400 mètres en moyenne au-dessous des régions correspondantes
+des bassins fluviaux des Castilles. Sa pente est graduellement ménagée
+de la source à l'estuaire marin, et dans son ensemble se développe en
+une belle courbe parabolique. Le cours inférieur du fleuve n'a qu'une
+très-faible déclivité; les eaux se ralentissent et, par suite,
+s'amassent en un lit fort large, reployé de droite et de gauche en
+méandres énormes: de là le nom de Oued-el-Kebir, «Grand Fleuve,» que les
+Arabes ont donné à l'ancien Bétis.
+
+[Illustration: N° 129. PENTE DU GUADALQUIVIR.]
+
+Pour en être arrivé à cette régularité de cours, analogue à celle des
+fleuves de la France et de l'Allemagne, le Guadalquivir et ses affluents
+ont dû accomplir un énorme travail d'érosion. Tous les petits ruisseaux
+qui naissent sur le plateau de la Manche se sont ouvert un chemin à
+travers la sierra Morena; tous les lacs qui emplissaient les hautes
+Vallées des montagnes, entre les divers massifs et les sierras
+parallèles ou entre-croisées, se sont vidés par des vallées ou d'étroits
+défilés ouverts entre les roches: il ne reste plus qu'un petit nombre de
+laquets ou de mares sans écoulement. Tous les hauts affluents, le
+Guadalimar, plus long, quoique moins abondant que le Guadalquivir
+lui-même, le Guadalen, le Guadiana Menor, ont ainsi percé les digues des
+réservoirs supérieurs; mais celui qui a fait le travail le plus
+considérable est le Genil de Grenade, le principal tributaire du fleuve.
+La campagne si féconde qu'il traverse et qui a pris une si grande
+célébrité sous le nom de Vega était en partie recouverte par les eaux
+d'un lac, que barrait un rempart de montagnes, dans le voisinage de
+Loja. Cet obstacle a été vaincu, et de coupure en coupure les eaux
+descendues de la sierra Nevada ont fini par rejoindre celles
+qu'alimentent la sierra Sagra et la sierra Morena.
+
+Les débris apportés des montagnes par le flot qui ronge incessamment ses
+bords ont peu à peu comblé l'estuaire de l'Atlantique où se déversaient
+les eaux. Un peu en amont de Séville, où le dernier pont traverse le
+fleuve, large de moins de 200 mètres, la marée commence à retarder le
+courant fluvial; plus bas, elle le fait alterner dans les deux sens. Le
+Guadalquivir, qui serpente des collines de la rive droite à celles de la
+rive gauche, se divise en deux bras, dont l'un a été creusé de main
+d'homme pour abréger la navigation; puis, après avoir réuni ses eaux
+dans un seul canal, il se redivise encore et forme deux grandes îles
+marécageuses. Certainement l'estuaire marin pénétrait à une époque
+moderne jusqu'à cet endroit de la vallée, à 50 kilomètres du rivage
+actuel. Le long des deux rives, mais principalement du côté méridional,
+s'étendent des terres basses dites _marismas_ et situées au-dessous des
+eaux de crue. Pendant la période des sécheresses, ces «maremmes» ne
+présentent, dans toute leur largeur, de 10 à 12 kilomètres, qu'un sol
+grisâtre et pulvérulent que les pas des taureaux à demi sauvages,
+réservés pour les tueries des arènes, font monter en nuages dans
+l'atmosphère; à la moindre pluie, ce sont des fondrières
+infranchissables. Des ruisseaux salins s'y perdent, tantôt dans les
+sables, tantôt dans les boues, suivant la saison. Aucun village, aucun
+hameau n'a pu s'établir sur ces terres d'alluvions transformées çà et là
+par les joncs en fourrés inabordables. Plus loin du fleuve, les sables
+déjà secs se recouvrent de palmiers nains. Au sud de la plaine, quelques
+collines de formation tertiaire s'avancent en promontoires dans ces
+déserts et par l'aspect de leurs vignes, de leurs olivettes, de leurs
+groupes de palmiers, de leurs villages pittoresques, consolent de la
+morne solitude étendue à leur base.
+
+Ainsi qu'on en voit de nombreux exemples aux bouches fluviales, un
+resserrement de la vallée d'alluvions marque les limites extérieures de
+l'ancien estuaire comblé du Guadalquivir. La ville de Sanlúcar de
+Barrameda, à l'aspect tout oriental, s'élève au-dessus de la rive
+gauche, tandis qu'au nord une chaîne de dunes, reposant sur des couches
+de coquillages modernes, s'avance entre la mer et les plages basses de
+la rive droite et se prolonge sous l'eau par une barre que les navires
+d'un tonnage moyen ont de la peine à franchir pour entrer dans le
+fleuve. Ces dunes, connues sous le nom d'_Arenas Gordas_ ou de «Gros
+Sables», sont la barrière que le vent de la mer a dressée lui-même entre
+les eaux salines de l'Atlantique et les eaux douces de l'intérieur.
+Beaucoup moins hautes que les dunes des landes de Gascogne, elles
+n'atteignent guère qu'une trentaine de mètres; sur le versant tourné du
+côté de la mer elles sont encore mobiles, mais sur la versant oriental
+elles ont toujours été stables depuis l'époque historique: une forêt de
+pins pignons en a consolidé les talus de quartz blanc. Au milieu des
+dunes moins élevées qui dominent les plages de Sanlúcar, les
+cultivateurs maraîchers ont creusé jusqu'aux terres humides du sous-sol
+des cavités profondes appelées _navasos_ et en ont fait de charmants
+jardins qui donnent plusieurs récoltes par année.
+
+[Illustration: Nº 130.--BOUCHE DU GUADALQUIVIR.]
+
+Seul entre tous les fleuves de l'Espagne, le Guadalquivir a l'avantage
+d'être navigable à une assez grande distance de l'Océan; les bâtiments
+de 100 ou de 200 tonneaux qui ont pu franchir la barre remontent le
+cours de l'eau jusqu'à Séville, à une centaine de kilomètres de la mer.
+Aidé, il est vrai, par des concessions de priviléges commerciaux et même
+par des monopoles absolus de trafic, ce port de rivière avait pu devenir
+le grand entrepôt des produits d'outre-mer et le marché principal des
+échanges; il est déchu maintenant au profit de l'admirable port de
+Cádiz; mais des embarcations de cabotage viennent toujours y prendre
+leur chargement de denrées locales et les bateaux à vapeur descendent et
+montent sans peine le Guadalquivir entre Séville et Sanlúcar. Quant aux
+autres rivières de l'Andalousie débouchant dans l'Atlantique, elles sont
+innavigables. Le Guadalete, qui se déverse dans la baie de Cádiz, n'est
+qu'une eau sans profondeur se traînant au milieu des marismas; l'Odiel
+et le rio Tinto, qui débouchent dans l'estuaire de Huelva, sont des
+torrents rapides dont les alluvions emplissent peu à peu les chenaux
+navigables de l'entrée maritime. C'est ainsi que le port de Palos, d'où
+partirent les caravelles de Colon pour la découverte du Nouveau Monde, a
+été complètement envasé: les masures d'un petit village, des plages
+indécises que le flot couvre et découvre tour à tour, voilà ce qu'est le
+lieu célèbre où s'accomplit un des faits les plus importants qui aient
+inauguré l'histoire moderne!
+
+Mais que sont tous les petits changements géologiques accomplis par les
+alluvions des rivières, en comparaison de la révolution qui s'est opérée
+au sud de l'Andalousie et qui a changé les limites de l'Océan lui-même!
+Il est certain que, par la forme générale de son bassin, la Méditerranée
+est plus une dépendance des mers orientales que de l'Atlantique. Elle
+n'est séparée de la mer Rouge, c'est-à-dire de l'océan Indien, que par
+des plages basses et des seuils de poussée récente, où l'industrie
+moderne a rétabli sans trop de peine un détroit de jonction. Au
+nord-est, elle est éloignée de l'océan Glacial par toute la largeur du
+continent d'Asie; mais cet immense espace est encore partiellement
+recouvert d'eaux salées et saumâtres qui sont le reste d'une ancienne
+mer; nulle part le sol ne s'y redresse en rangées de collines et de
+montagnes semblables à celles qui d'Almería, en Espagne, à Melilla, dans
+le Maroc, encoignent la «manche» occidentale de la Méditerranée.
+Pourtant cette barrière a été rompue, tandis que les isthmes orientaux
+émergeaient peu à peu du sein de la mer.
+
+Quel est l'Hercule géologique dont le bras a ouvert cette issue? La
+nature caverneuse des roches dans les deux péninsules terminales du
+Maroc et de l'Andalousie a certainement facilité l'oeuvre d'érosion,
+surtout si la Méditerranée, par suite d'une évaporation plus rapide de
+ses eaux, s'est trouvée à un niveau plus bas que celui de l'Atlantique.
+Dans ce cas, les fissures de la pierre ont dû s'élargir bien promptement
+sous l'action des cataractes océaniques; les piliers de montagnes qui
+obstruaient le courant ont pu être déblayés, même sans que des
+tremblements de terre aient aidé à l'oeuvre de démolition. L'énorme
+masse d'eau que l'Atlantique vomit incessamment dans la Méditerranée
+avec une vitesse moyenne de 4 kilomètres et demi et une vitesse extrême
+de près de 10 kilomètres, permet de juger de la puissance avec laquelle
+procéda l'Océan dès qu'une fente lui eut permis de se glisser entre les
+deux continents. Il est à remarquer que le travail d'érosion a été
+beaucoup plus actif dans les parages orientaux du détroit, entre les
+montagnes de Gibraltar et de Ceuta. Le vrai seuil de séparation entre
+l'Océan et la Méditerranée ne se trouve point dans la partie la moins
+large du détroit de Gibraltar, au sud de l'île fortifiée de Tarifa. Il
+est situé plus à l'ouest, à l'entrée même du détroit, et continue, du
+cap Trafalgar au cap Spartel, la courbe régulière des côtes océaniques
+de l'Espagne et du Maroc. La crête de ce rempart sous-marin est assez
+inégale et varie de 100 à 550 mètres, mais elle est en moyenne de 275
+mètres seulement, tandis qu'à l'est le fond s'abaisse graduellement vers
+Tarifa et Gibraltar, jusqu'à plus de 900 mètres. Ainsi le détroit tout
+entier fait déjà partie de la cuvette méditerranéenne. La pente
+sous-marine du canal s'incline à l'est, c'est-à-dire précisément en sens
+inverse de la déclivité des terres avoisinantes.
+
+La largeur du détroit s'est-elle accrue depuis les temps historiques? Il
+n'y aurait pas de doute à cet égard si l'on devait en juger par les
+assertions des anciens. Les dimensions qu'ils donnent aux «Bouches de
+Calpé» sont de beaucoup inférieures à celles que les marins trouvent de
+nos jours. Toutefois les évaluations des géographes grecs et romains
+n'avaient rien de précis, et l'erreur en moins pouvait provenir de
+l'illusion d'optique causée par la hauteur et le profil abrupt des
+promontoires opposés. Le fait est que les descriptions des anciens
+conviennent encore parfaitement à l'apparence du détroit. Les deux
+piliers d'Hercule ou «portes Gadirides» se dressent toujours de part et
+d'autre à l'entrée méditerranéenne du passage: au nord, le superbe mont
+Calpé; au sud, la longue croupe massive de l'Abylix. D'ailleurs, depuis
+que la roche de Gibraltar est devenue l'une des positions militaires les
+plus importantes du continent, on n'a point observé que ses rivages
+aient reculé devant la mer.
+
+Quoique la montagne de Calpé, le Gibraltar, ou Djebel Tarik des Maures
+ne soit pas le promontoire méridional de l'Ibérie et qu'elle se trouve
+même un peu en retrait par rapport aux rivages du détroit, cependant
+elle doit à la beauté de son aspect, et plus encore à son importance
+stratégique, d'avoir donné son nom au passage et d'en être considérée
+comme la gardienne Pour les marins et les voyageurs, c'est la borne par
+excellence entre l'Océan sans limites et la mer Intérieure, entre les
+eaux qui mènent au Nouveau Monde et celles qui conduisent au Levant et
+aux Indes. Ses roches de calcaire blanchâtre, aux fondements de schiste
+silurien, aux crêtes aiguës se profilant sur le ciel presque toujours
+bleu, offrent à ceux qui voguent à leur base un aspect incessamment
+changeant, à cause de la diversité des escarpements, des terrasses, des
+talus de débris; mais de toutes parts elles sont majestueuses à voir et
+prennent en maints endroits cette forme puissante de contours qui a fait
+comparer Gibraltar à un lion couché gardant la porte des deux mers.
+C'est du côté de la Méditerranée que la roche est le plus abrupte; sur
+cette face, elle laisse à peine au-dessous des éboulis un espace
+suffisant pour les fondements de quelques maisons et les racines de
+quelques arbres, tandis que des fortifications sans nombre, des places
+d'armes et la ville elle-même ont trouvé place sur les ressauts et les
+pentes douces du versant opposé. On a constaté aussi que l'isthme de
+sable ou _linea_ qui joint la roche à la terre d'Espagne présente à la
+Méditerranée un talus beaucoup plus rapide que celui de la baie
+d'Algeciras. C'est de l'orient que viennent les grandes vagues de houle
+apportant les matières arénacées qui servent à l'édification de la
+digue; sur le versant opposé, les sables s'éboulent et s'étalent en une
+plage faiblement inclinée. Les nombreuses grottes que les savants ont
+explorées dans le rocher de Gibraltar, renfermaient des ossements
+d'hommes du type dolichocéphale, appartenant à l'âge de la pierre polie.
+Ces cavernes sont identiques par leur aspect et leur contenance à celles
+des côtes de la Dalmatie et des îles Ioniennes. Si distantes les unes
+des autres et séparées actuellement par des mers, des îles, des
+péninsules, ces diverses contrées sont néanmoins du même âge et de la
+même formation.
+
+L'îlot de Gibraltar, dépendance naturelle de l'Espagne, est devenu, en
+vertu de la conquête, une forteresse de l'Angleterre. La fiction de
+l'empire des mers qui a poussé la Grande-Bretagne à s'emparer de Malte,
+de Périm, de Ceylan, de Singapore, de Hong-Kong, ne pouvait permettre
+aux Anglais de laisser la forte position de Gibraltar entre les mains de
+ses propriétaires naturels et ils en ont fait une citadelle prodigieuse,
+ayant une sorte de «coquetterie» dans ses formidables armements. C'est
+que la valeur stratégique de Gibraltar est précisément en rapport avec
+son immense importance dans le mouvement des échanges de commerce. Si
+des navires, par dizaines de mille et portant ensemble des millions de
+tonnes de marchandises, passent chaque année entre les promontoires de
+l'Europe et de l'Afrique, des centaines de bâtiments de guerre avec
+leurs milliers de canons, utilisent le même passage pour aller faire,
+sur quelque rivage lointain, acte ou démonstration de force. Les
+batailles navales qui se sont livrées dans la baie même de Gibraltar et
+aux abords occidentaux du détroit, à Trafalgar et au cap Saint-Vincent,
+témoignent du rôle considérable que la porte des deux mers a rempli dans
+l'histoire militaire du monde. Il n'est, donc pas étonnant qu'à une
+époque où nul ne reconnaissait le droit des populations à disposer
+d'elles-mêmes, l'Angleterre se soit emparée d'une place de cette valeur.
+Les Espagnols le ressentent comme une insulte et leur cause devrait
+avoir la sympathie de tous, s'ils ne détenaient eux-mêmes, de l'autre
+côté du passage, la ville et le territoire de Ceuta. On leur a pris l'un
+des piliers d'Hercule avec autant de droit qu'ils en avaient eu à
+s'emparer de l'autre.
+
+La fréquence des rapports historiques entre l'Andalousie et les contrées
+berbères ne s'explique pas seulement par le voisinage des terres
+disjointes, elle a aussi sa raison dans la ressemblance des climats.
+L'Espagne méridionale a les mêmes conditions de température, d'humidité,
+de mouvements aériens que les campagnes du Maroc. L'Andalousie
+méridionale, Murcie, Alicante, sont, avec quelques localités
+exceptionnelles de la Sicile, de la Grèce, de l'Archipel, les contrées
+de l'Europe dont la température moyenne est la plus élevée. Les tableaux
+de température dressés par Coello, Willkomm et d'autres géographes
+permettaient même de croire que l'isotherme de 20 degrés passait dans
+cette partie de l'Espagne. Des observations plus récentes ne confirment
+pas cette hypothèse; la moyenne de température ne serait que de 17 à 18
+degrés à Gibraltar et à Tarifa. Quoi qu'il en soit, la zone de plus
+grande chaleur occupe, jusqu'à une certaine distance dans l'intérieur,
+le littoral de l'Algarve portugais et de la province de Huelva, puis
+entre fort avant dans la plaine du Guadalquivir pour embrasser Séville,
+Carmona, Écija, la «Poêle à Frire», ou le «Fourneau» de l'Espagne, et se
+reploie au sud-ouest, pour aller rejoindre la côte à Sanlûcar de
+Barrameda. Cette région a ceci de remarquable, qu'elle forme une île de
+chaleur parfaitement limitée de tous les côtés par des zones de
+température plus basse.
+
+[Illustration: N° 131.--ZONES DE VÉGÉTATION SUR LE LITTORAL DE
+L'ANDALOUSIE.]
+
+Au sud de la grande enclave de fraîcheur relative formée par la baie de
+Cádiz et tout le district montagneux de la pointe méridionale, où
+souffle librement la _virazon_, ou brise océanique, la région des
+grandes chaleurs recommence par les villes du détroit; elle englobe
+Algeciras et Gibraltar et s'élève à des hauteurs diverses sur le versant
+de tous les monts qui se prolongent à l'est jusqu'au cap de Gata, puis
+au delà de Carthagène et d'Alicante, jusqu'au promontoire de la Nao.
+Dans cette région côtière, les froids sont pour ainsi dire inconnus; la
+température moyenne du mois le moins chaud est de 12 degrés centigrades.
+L'île de Madère située à près de 500 kilomètres plus près de l'équateur,
+n'a pas des années aussi chaudes que Gibraltar et Málaga, quoiqu'elle
+ait le précieux avantage d'avoir un moindre écart dans les alternances
+de chaleur et de froid. Les parties les plus torrides de la côte
+méditerranéenne de l'Andalousie ne sont pas les promontoires qui
+s'avancent au loin vers le sud; ce sont, au contraire, les baies
+semi-circulaires qui se reploient vers le nord. Parfaitement abritées
+contre tous les vents qui pourraient leur apporter de la fraîcheur,
+elles ne sont exposées qu'aux courants atmosphériques venus du continent
+africain, et leur chaleur moyenne en est fatalement accrue. C'est par
+une raison du même genre que le littoral méditerranéen est dans son
+ensemble beaucoup plus tropical que la ville de Cádiz et les cités
+voisines, situées sur la côte atlantique. Tandis que celles-ci reçoivent
+librement le vent d'ouest, les rivages espagnols qui se développent en
+dedans du détroit sont privés de cette atmosphère rafraîchissante. La
+porte de Gibraltar est naturellement le lieu où s'opèrent la lutte et le
+renversement des courants aériens. Les vents y sont toujours fort vifs,
+surtout au milieu du détroit, et pendant l'hiver ils soufflent souvent
+en tempête. Les courants qui prédominent sont ceux de l'ouest en hiver,
+ceux de l'est en été; les premiers apportent fréquemment des pluies
+violentes, qui vont en s'amoindrissant de Cádiz à Gibraltar; les vents
+d'est sont d'ordinaire les indices du beau temps. Les deux grandes
+bornes d'Afrique et d'Europe qui se dressent en face l'une de l'autre
+sont pour les marins les grands indicateurs météorologiques: quand elles
+se ceignent de nuages élevés ou s'enveloppent de brouillards, parfois
+non moins épais que ceux de Londres, le vent d'est s'annonce; quand
+elles se profilent nettement dans le ciel bleu, c'est un signe assuré de
+vent d'ouest [164].
+
+[Note 164:
+
+ Grenade. Séville. Gibraltar.
+
+Température, d'après Coello. 18°,9 20°(?) 20°,7 (?)
+Pluie annuelle.............. 1m,232 0m,664 0m,735
+Pluie d'octobre en mars.... 1m,023 0m,588 0m,516
+Pluie d'avril en septembre. 0m,209 0m,076 0m,219
+]
+
+Le climat semi-tropical de la basse Andalousie est quelquefois tout à
+fait accablant pour les Européens du Nord; la sécheresse de l'atmosphère
+finit par leur devenir intolérable. Dans la plaine et sur le littoral,
+l'été est presque toujours sans pluies; il est rare qu'une goutte d'eau
+tombe de juin en septembre. Au fond des vallées latérales dont l'air
+n'est pas renouvelé par les brises, la chaleur est souvent très-pénible
+à supporter, elle est aussi fort gênante dans la plaine libre, parce que
+les vents alizés, qui renouvellent l'atmosphère sous les latitudes
+tropicales, ne soufflent pas dans le bassin du Guadalquivir. Même à
+Cádiz, qui pourtant se trouve environnée par les eaux, le vent de terre,
+connu sous le nom de _medina_, parce qu'il traverse les solitudes du
+domaine de Medina Sidonia, apporte un air étouffant, intolérable pour
+les gens nerveux: on dit que les actes de violence, les disputes et les
+meurtres sont beaucoup plus fréquents sous l'influence de ce vent que
+dans tout autre état de l'atmosphère. Pour les côtes méridionales le
+vent le plus redouté est le courant dit _solano_ ou _levante_. Quand il
+se met à souffler, la chaleur devient comme l'haleine d'un four: on se
+croirait transporté en plein Sahara. Une vapeur quelquefois rougeâtre,
+blanchâtre le plus souvent et de nature encore inexpliquée, la _calina_,
+pèse sur l'horizon du sud; les chaudes bouffées soulèvent sur les
+chemins, dans les campagnes mêmes, des tourbillons de poussière et
+flétrissent le feuillage des arbres; souvent, lorsque le vent a persisté
+pendant plusieurs jours, on a vu les oiseaux périr comme étouffés.
+
+Tandis que dans les régions tempérées de l'Europe l'été est une saison
+de fleurs et de feuillage, elle est, au contraire, une saison de
+sécheresse et de mort dans l'Andalousie. Si ce n'est dans les jardins et
+les campagnes arrosées, qui gardent leur éclat pendant les chaleurs, la
+végétation se brûle, se raccornit, prend une teinte grisâtre qui se
+confond avec celle de la terre. Mais à l'époque des averses équinoxiales
+d'automne, tombant en pluies dans les terres basses, en neiges sur les
+montagnes, les plantes jaillissent et se dressent de nouveau; elles
+jouissent d'un second printemps. En février, la campagne est dans toute
+sa beauté. Les pluies de mars, d'ailleurs assez peu régulières et
+presque toujours accompagnées d'orages, entretiennent cette richesse de
+la flore, puis la chaleur et les sécheresses reprennent le dessus, la
+nature se flétrit de nouveau.
+
+Il est certain que le climat de l'Andalousie, considéré dans son
+ensemble, ne fournit pas au sol une suffisante humidité. Quelques
+parties de la contrée sont de véritables steppes sans eau, sans
+végétation arborescente, sans demeures humaines. La plus grande de ces
+plaines infertiles occupe les deux bords de la basse vallée du Genil,
+entre Aguilar, Écija, Osuna, Antequera; en certains endroits, elle n'a
+pas moins de 48 kilomètres de largeur, et dans cette vaste étendue on ne
+trouve d'eau douce nulle part, si ce n'est dans le Genil lui-même. Les
+fonds sont remplis par des lagunes saumâtres et salées aux rives
+argileuses blanches de sel en été: on pourrait se croire dans le désert
+d'Algérie ou sur les plateaux de la Perse. La culture y est impossible;
+elle ne reparaît qu'aux abords des fontaines qui donnent leur nom aux
+villages circonvoisins, Aguadulce, Pozo Ancho, Fuentes. Un autre steppe
+considérable, dit de la «Manche royale», s'étend à l'est de Jaen, sur le
+versant oriental des terrasses grenadines et se rattache à diverses
+solitudes infertiles que dominent les sierras Sagra, Maria, de las
+Estancias, et que parcourent des ruisseaux d'eau salée. Sur les pentes
+méditerranéennes de l'Andalousie, les régions absolument désertes sont
+encore plus étendues en proportion que dans le bassin du Guadalquivir.
+Ainsi toute la pointe sud-orientale de l'Espagne, occupée par les
+basaltes et les porphyres des montagnes de Gata, est complètement
+stérile, et l'on n'y voit d'autres constructions que les tours de
+défense bâties de loin en loin sur les promontoires. Les plaines salines
+du littoral qui alternent avec les campagnes bien arrosées ont une
+végétation très-rare, composée presque uniquement de salsolées, de
+plombaginées, de crucifères; plus d'un cinquième des espèces est
+essentiellement africain. Ces terres salées ne se prêtent qu'à la
+culture ou plutôt à la récolte de la barille, plante dont les cendres
+servent à la fabrication de la soude.
+
+[Illustration: Nº 132.--STEPPE D'ÉCIJA.]
+
+Mais d'ordinaire le nom de l'Andalousie ne rappelle point à l'esprit
+l'idée de ces régions infertiles. On songe plutôt aux orangers de
+Séville, à la luxuriante végétation de la Vega de Grenade: on se
+souvient des appellations de Champs Élysées et de Jardin des Hespérides,
+que les anciens avaient données à la vallée du Bétis. Même par sa flore
+spontanée, l'Andalousie a mérité d'être nommée «les Indes de l'Espagne»,
+mais à toutes ses plantes asiatiques et africaines qui demandent un
+climat presque tropical, cette contrée, véritable serre chaude de
+l'Europe, a pu joindre un grand nombre d'espèces acclimatées,
+introduites de l'Orient et du Nouveau Monde. Aux dattiers, aux
+bananiers, aux bambous s'associent les arbres à caoutchouc, les
+dragonniers, les magnoliers, les chirimoyas, les érythrines, les
+azédarachs; les ricins, les stramoines poussent en vigoureux
+arbrisseaux; les nopals à cochenille croissent comme aux Canaries, les
+arachides comme au Sénégal; les patates douces, les cotonniers, les
+cafiers donnent une récolte régulière au cultivateur soigneux, et la
+canne à sucre prospère dans les districts abrités. La seule région de
+l'Europe où cette plante ait une valeur économique réelle est celle qui
+s'étend au sud des montagnes grenadines, de Motril à Málaga. Torrox,
+près de Velez Málaga, est la ville qui par ses plantations rappelle le
+mieux l'aspect de celles du littoral cubanais. Du temps de la domination
+arabe, les moulins à sucre étaient nombreux sur toute la côte
+méditerranéenne jusqu'à Valence; ils le sont de nouveau dans la plaine
+de Málaga. On évalue à un demi-million de francs le bénéfice net que
+procure aux Malagueños la fabrication du sucre.
+
+La faune de l'Andalousie, de même que sa flore, quoique à un moindre
+degré, a une physionomie africaine ou du moins berbère. Tous les types
+de mollusques vivants que l'on voit dans le Maroc appartiennent
+également à l'Andalousie. L'ichneumon se rencontre sur la rive droite du
+bas Guadalquivir et en d'autres parties du bassin; le caméléon y est
+très-fréquent; une espèce de bouquetin que l'on trouve, dit-on, dans les
+montagnes du Maroc existerait aussi dans la sierra Nevada et dans les
+massifs circonvoisins. Enfin, c'est un fait bien connu qu'un singe
+africain (_Inuus sylvanus_) a longtemps habité et peut-être même habite
+encore le rocher de Gibraltar. A-t-il été importé, comme d'aucuns le
+prétendent, par des officiers anglais? N'est-il, en Europe, qu'un
+étranger comme les chameaux de la Frontera, près de Cádiz, et comme les
+chevaux andalous, certainement d'origine berbère? Ou bien, est-il
+réellement un ancien colon du mont Calpé, et témoigne-t-il ainsi de
+l'existence préhistorique d'un isthme de jonction entre l'Europe et
+l'Afrique? Les divers auteurs se contredisent à cet égard et la question
+ne peut être décidée; la seule chose certaine est que le singe a trouvé
+sur les rochers du promontoire d'Europe un milieu qui lui convient comme
+celui des montagnes opposées.
+
+[Illustration: TYPES ANDALOUS.--PAYSANS DE CORDOUE. Dessin de Maillard,
+d'après des photographies de M.J. Laurent.]
+
+Aux origines de notre histoire d'Europe, les populations des contrées
+connues aujourd'hui sous le nom d'Andalousie étaient pour la plus forte
+part ibériennes, c'est-à-dire très-probablement de même souche que les
+Basques actuels. Les Bastules, Bastarnes et Bastétans, qui peuplaient
+les régions montagneuses du versant méditerranéen, les Turdétans et
+Turdules de la vallée du Bétis portaient des noms euskariens; de même,
+nombre de leurs villes étaient désignées par des mots que fait
+comprendre le basque de nos jours. Mais, dans son ensemble, la
+population était déjà sans aucun doute fort mélangée. Des tribus
+celtiques occupaient les régions montueuses qui s'étendent au nord-ouest
+du Bétis vers la Lusitanie; les Turdétans, relativement très-policés,
+puisqu'ils possédaient des annales, des poëmes, des lois écrites,
+avaient reçu sur leur territoire des colonies de Phéniciens, de
+Carthaginois, de Grecs; puis ils se latinisèrent; ils oublièrent leur
+langue, leurs cités devinrent autant de petites Romes. En dehors de
+l'Italie, peu de contrées étaient plus romaines que la leur et prenaient
+une plus large part d'influence dans les destinées communes de l'empire.
+On a retrouvé à Málaga et, plus récemment encore, à Osuna (_Colonia
+Julia Genetiva_), des textes de constitutions municipales du temps de
+Jules César et de Domitien: ces documents ont démontré que les cités de
+ces provinces jouissaient d'une autonomie locale presque absolue.
+
+La désorganisation du monde romain amena dans l'Espagne méridionale de
+nouveaux éléments ethniques, les Vandales, les Grecs byzantins, les
+Visigoths, auxquels succédèrent les Arabes et les Berbères, accompagnés
+des Juifs. On fait dériver le nom de l'Andalousie des Vandales qui l'ont
+habitée pendant quelques années au commencement du cinquième siècle. Il
+est vrai que les chroniqueurs espagnols ne donnèrent jamais le nom de
+«Vandalousie» à l'ancienne Bétique. C'est au temps des Arabes seulement
+que l'appellation d'Andalou apparaît pour la première fois, mais
+appliquée à la Péninsule tout entière aussi bien qu'à la vallée du
+Guadalquivir; elle ne fut restreinte à l'Andalousie actuelle qu'à
+l'époque où les Arabes eurent perdu toutes les autres provinces de
+l'Espagne. Peut-être, ainsi que le suppose M. Vivien de Saint-Martin,
+les habitants du nord de l'Afrique avaient-ils donné ce nom à l'Hispanie
+tout entière lors de la conquête de leur pays par les Vandales: la
+contrée qu'ils apercevaient de l'autre côté de la mer n'avait
+d'importance à leurs yeux que parce que leurs maîtres en étaient sortis.
+
+Les Maures eux-mêmes, c'est-à-dire les populations mélangées du nord de
+l'Afrique, Arabes et surtout Berbères, eurent une part bien autrement
+grande que les tribus d'origine germanique dans la formation du peuple
+andalou. Possesseurs du pays pendant sept cents années, foisonnant en
+multitudes dans les grandes cités, et cultivant partout les campagnes à
+côté des anciens habitants, ils s'unirent intimement avec eux et, plus
+tard, quand l'ordre d'exil fut promulgué contre toute leur race, ceux
+mêmes qui le prononçaient et qui étaient chargés de le mettre à
+exécution avaient dans leurs propres artères une forte part de sang
+maure. Dans certaines régions des provinces andalouses, notamment dans
+les vallées de l'Alpujarra, où les Maures réussirent à se maintenir
+indépendants jusqu'à la fin du seizième siècle, la population était
+devenue tellement africaine, que les pratiques religieuses, et non la
+nuance de la peau, étaient les seuls indices de démarcation entre
+musulmans et chrétiens. L'idiome andalou, plus encore que le castillan,
+est fortement arabisé par l'accent, non moins que par les mots et les
+tournures de phrase; les noms de lieux d'origine sémitique sont beaucoup
+plus nombreux en maints districts que les noms ibères et latins; les
+fêtes, les cérémonies, les mœurs ont gardé leurs traits mauresques. Dans
+les cités, presque tous les édifices remarquables sont des alcazars ou
+des mosquées, et même les constructions modernes ont toutes quelque
+chose du style arabe modifié par les traditions romaines. Au lieu de
+regarder au dehors, comme le font les demeures des autres Européens, les
+riches habitations de l'Andalousie regardent surtout en dedans, vers le
+_patio_, cour intérieure pavée en dalles de marbre blanc ou multicolore:
+c'est là que s'assemble la famille pour prendre le frais, à côté de la
+fontaine, dont le jet grésille incessamment dans la vasque polie.
+
+Depuis l'époque des Arabes, aucun élément ethnique nouveau de quelque
+importance ne s'est mêlé aux populations primitives. Il est vrai que
+pendant la deuxième moitié du dix-huitième siècle des villages peuplés
+de colons, allemands pour la plupart, furent établis dans certains
+_despoblados_ de l'Andalousie, à la Carolina, sur la route du
+Despeñaperros au Guadalquivir, à la Carlota et à Fuente Palmera, entre
+Cordoue et Séville; mais ces colonies, mal entretenues, ne prospérèrent
+point: les habitants moururent en grand nombre, d'autres retournèrent
+dans leur pays; en moins d'une génération, les étrangers s'étaient
+fondus dans le reste du peuple. Les quelques négociants non espagnols
+établis dans les ports de l'Andalousie ont eu une part d'influence bien
+plus sérieuse.
+
+On l'a souvent répété, les Andalous sont les Gascons de l'Espagne. Ils
+sont, en général, gracieux et souples de corps, séduisants de manières,
+éloquents de mine, de gestes et de langage. Ce sont des charmeurs, mais
+le charme qu'ils exercent n'est souvent employé que pour les buts les
+plus futiles: sous la faconde on trouve le manque de pensée; toute cette
+redondance sonore cache le vide. Les Andalous, quoique non dépourvus de
+bravoure, sont très-portés à la fanfaronnade: ils aiment à faire valoir
+leur mérite, quelquefois même aux dépens de la vérité; ils font étalage
+de tout ce qu'ils possèdent, même de ce qu'ils ne possèdent pas, et leur
+désir de briller les emporte au delà des limites du vrai. Mais cette
+tendance à l'exagération fastueuse, cette imagination surabondante ont
+cela de bon que l'Andalou voit toutes les choses par leur beau côté; il
+est heureux quand même, pourvu qu'il fasse et qu'il entende du bruit;
+ruiné, misérable, sans ressources matérielles, il lui reste toujours
+celles de l'esprit et de la gaieté; il garde aussi son égoïsme
+bienveillant; non-seulement il est heureux lui-même, mais il aime à voir
+les autres aussi contents que lui. D'ailleurs, en Andalousie comme dans
+tout le reste de l'Espagne, les habitants des monts se distinguent de
+ceux des campagnes basses par une démarche plus grave et une parole plus
+réservée. Ainsi, les _Jaetanos_ ou montagnards de Jaen sont connus sous
+le nom de «Galiciens de l'Andalousie». La beauté des femmes des hautes
+vallées et de la montagne est aussi plus noble et plus sévère que celle
+des femmes de la plaine. Comparées aux charmantes Gaditanes, aux _majas_
+fascinatrices de Séville, les Grenadines, les femmes de Guadix, de Baza
+ont des traits remarquables surtout par leur noblesse et leur fierté.
+
+Quoique l'on trouve aussi de rudes travailleurs dans la Bétique,
+principalement dans les régions montagneuses et les districts miniers,
+on peut dire cependant que l'amour du labeur n'est pas la vertu capitale
+des Andalous. Aussi les immenses ressources du pays, qui pourrait être
+pour le reste de l'Europe une grande serre de productions presque
+tropicales, ne sont-elles que très-médiocrement utilisées. Mais il
+serait injuste d'en accuser seulement les habitants eux-mêmes; la faute
+en est aussi aux conditions de la tenure du sol. La basse Andalousie,
+plus encore que les Castilles, est un pays de grande propriété. Là les
+domaines princiers sont de véritables États. Aux temps de la conquête
+sur les Maures, lorsque le pouvoir royal, fort d'une longue tradition et
+consolidé par la conquête, en était arrivé à tenir les peuples en
+parfait mépris, les grands seigneurs castillans firent découper la
+contrée en immenses domaines, et chacun prit le sien. Nombre de ces
+propriétés, consistant en excellentes terres situées sous l'un des
+meilleure climats du monde, se sont peu à peu transformées en pâtis à
+peine utilisés. Sur des étendues de plusieurs lieues, on ne voit pas une
+seule demeure, pas un verger, pas même les vestiges du travail humain.
+«Le grand propriétaire, dit M. de Bourgoing, semble y régner comme le
+lion dans les forêts, en éloignant par ses rugissements tout ce qui
+pourrait approcher de lui.» Dans les régions montagneuses, la terre se
+divise aussi en grands domaines, mais elle est répartie entre de
+nombreux métayers qui donnent au maître du sol le tiers des produits et
+des troupeaux. Leur position est meilleure que celle des habitants de la
+plaine, mais leur mode de culture est des plus rudimentaires.
+
+Les magnifiques jardins d'orangers de Séville et de Sanlúcar, de
+Carmona, d'Estepa, d'Utrera, les olivettes, les vergers et les vignobles
+de Málaga et des autres cités de l'Andalousie livrent au commerce une
+quantité considérable de fruits; les riches récoltes de céréales ont
+fait de la contrée un des principaux greniers de l'Espagne; mais les
+vins sont la seule production agricole de l'Andalousie qui ait une
+grande importance économique dans le commerce du monde. Les campagnes de
+Jerez, à l'orient de la baie de Cádiz, produisent une énorme quantité de
+vin, qui, sous le nom de _sherry_, dérivé de celui de la cité voisine,
+est expédié en masse pour les marchés de l'Angleterre. La maladie de la
+vigne, qui a longtemps épargné les cépages de Jerez, tandis qu'elle
+dévastait les vignobles du reste de l'Europe, est une des causes qui ont
+le plus contribué à l'exportation du sherry; mais la réduction
+considérable de droits votée par le Parlement anglais a été une raison
+plus décisive encore. Une grande partie des vignobles est entre les
+mains de propriétaires anglais; des négociants, des préparateurs de la
+même nation sont occupés en foule à couper les différents crus avec les
+gros vins de Chiclana, de Rota et de Sanlúcar, à se livrer à toutes les
+opérations, légitimes ou frauduleuses, qui appartiennent à ce genre de
+commerce. Certains vins de premier ordre, la _tintilla_ sucrée de Rota,
+le _manzanilla_, jeune vin non encore soumis au coupage, que l'on boit
+dans un verre à part, le _pajarete_, fabriqué avec une espèce de raisin
+particulière que l'on fait sécher avant de l'envoyer au pressoir,
+constituent un véritable monopole entre les mains de quelques
+propriétaires et peuvent garder leur authenticité, tandis que les «vins
+de table» et les autres produits de qualité inférieure sont manipulés à
+outrance. Mais, dans l'ensemble, ces industries ont propagé dans le pays
+des habitudes de travail qui n'existaient pas. Le port de Santa Maria,
+sur la baie de Cádiz, est au premier rang pour l'exportation des vins,
+et grâce à ses vignobles de Jerez, de Málaga et autres villes
+andalouses, l'Espagne a pu, pendant les années favorables, disputer à sa
+voisine d'outre-Pyrénées la prééminence pour le commerce des «liquides»
+[165].
+
+[Note 165: Exportation des vins de la baie de Cádiz:
+
+1858 163,500 hectolitres.
+1862 232,500 »
+1871 377,400 »
+]
+
+L'industrie proprement dite, si florissante pendant les âges mauresques,
+alors que les soies, les draps, les cuirs d'Andalousie avaient une
+réputation européenne, et que les ateliers de la seule Séville étaient
+peuplés, dit-on, de plus de 100,000 ouvriers, n'est plus de nos jours
+que l'ombre d'elle-même; mais le travail des mines a, sinon gardé, du
+moins repris une part de son importance. Du temps de Strabon, la
+Turdétanie, c'est-à-dire la plus grande partie de la vallée du Bétis,
+«jouissait à tel point de ce double privilége de la fertilité et de la
+richesse en mines, que nulle expression admirative ne pouvait donner une
+idée de la réalité. Nulle part on n'avait trouvé l'or, l'argent, le
+cuivre, le fer natif en si grande abondance et dans un tel état de
+pureté.» «Chaque montagne, chaque colline de l'Ibérie, disait
+Posidonius, avec son emphase ordinaire, en parlant de cette même contrée
+des Turdétans, semble un amas de matières à monnayer, préparé des
+propres mains de la prodigue Fortune... Pour les Ibères, ce n'est pas le
+dieu des Enfers, mais bien le dieu des Richesses, ce n'est pas Pluton,
+mais bien Plutus qui règne sur les profondeurs souterraines.»
+
+Comparée aux régions minières de l'Australie et du Nouveau Monde,
+l'Espagne méridionale ne mérite plus ces éloges à outrance, mais elle a
+toujours de très-grandes richesses et l'industrie moderne sait en
+profiter partiellement. Le grand obstacle à une exploitation
+systématique des gisements reconnus consiste dans le manque de voies de
+communication. On a calculé qu'il faut près de cent ânes pour
+transporter autant de minerai qu'un seul vagon de chemin de fer. Aussi
+toute mine de fer, si riche qu'elle soit, est-elle absolument
+inexploitable dès qu'elle se trouve à plus de 2 ou 3 kilomètres d'une
+voie ferrée ou d'un port d'embarquement: elle n'est une valeur qu'en
+espérance. Les gisements de métaux plus précieux, plomb, cuivre ou
+argent, peuvent être utilement exploités à quelques kilomètres plus loin
+du point d'expédition, mais cette limite est bientôt atteinte et les
+habitants du pays doivent se contenter de savoir que des trésors se
+trouvent sous les rochers voisins, en réserve pour leurs descendants.
+Telles sont les causes qui, avec le manque d'eau et de combustible,
+l'incohérence des travaux d'attaque, les conflits des propriétaires, les
+exigences du fisc, la rapacité des gens de loi, rendent parfois si
+précaire le rendement des mines d'Andalousie. En Angleterre, de pareils
+gisements seraient la source d'incalculables revenus.
+
+Les districts miniers les plus productifs de l'Espagne méridionale se
+trouvent presque uniquement dans les régions des montagnes. A l'angle
+sud-oriental de la Péninsule, la sierra de Gádor a, dit le proverbe,
+«plus de métal que de roche;» on exploite aussi le fer, le cuivre et,
+comme dans la sierra de Gádor, le plomb argentifère, en des centaines de
+puits de mines ouverts dans les flancs des diverses sierras de Guadix,
+de Baza, d'Almería. La haute vallée du Guadalquivir a, près de Linarès,
+de riches mines, également argentifères, qui produisent, dit-on, le
+premier plomb du monde par sa qualité, et parmi lesquelles on montre
+encore les puits et les galeries des Carthaginois et des Romains; vers
+le commencement du dix-huitième siècle, l'exploitation en a été reprise,
+mais les grands travaux d'extraction n'ont lieu que depuis l'ouverture
+du chemin de fer: alors se sont fondées les compagnies anglaises,
+françaises, allemandes, et sont arrivés tous les ingénieurs étrangers
+qui ont creusé leurs deux cents puits d'extraction et changé l'aspect du
+pays [166].
+
+[Note 166: Production des mines de Linarès, en 1872, d'après Rose:
+210,000 tonnes de plomb.]
+
+Les mineurs de Linarès sont réputés les plus hardis de toute l'Espagne;
+mais les phthisies, les fièvres et les coliques de plomb causées par
+leur genre de travail font parmi eux beaucoup de ravages, et les
+eucalyptus, ou «arbres à fièvre», plantés en grand nombre dans le pays
+n'ont pu qu'assainir l'air extérieur, non celui des mines. On a remarqué
+que ni les chevaux, ni les chiens, ni les chats, ni les poulets ne
+peuvent respirer l'atmosphère des mines de plomb; mais les rats n'en
+souffrent point.
+
+Plus à l'ouest, dans les régions de la sierra Morena qui séparent
+l'Estremadure de la province de Séville, d'autres mines d'argent, jadis
+non moins fameuses, celles de Constantina et de Guadalcanal, ont été
+tantôt délaissées, tantôt reprises, et donnent lieu à une exploitation
+intermittente, suivant la richesse des trouvailles et les conditions du
+marché.
+
+Les bassins houillers de Bélmez et d'Espiel, situés au nord de Cordoue
+dans le voisinage de gisements de fer et de cuivre d'une grande
+richesse, et mieux pourvus de chemins que les mines de Constantina, sont
+aussi un plus grand trésor pour l'industrie moderne et pourront avoir
+dans l'avenir une importance considérable. Ces gisements s'étendent
+souterrainement bien au delà des limites visibles et exploitées; on
+pense même qu'elles pénètrent, d'un côté, jusque dans la vallée du
+Guadalquivir, de l'autre jusque sous les plateaux de l'Estremadure. Le
+combustible qu'elles fournissent est excellent, et pourtant les diverses
+compagnies qui exploitent ce bassin n'en retirent encore que 200,000
+tonnes au plus, le débit s'en trouvant limité par le manque de
+consommateurs et par la cherté des moyens de transport. Même quelques
+mines de charbon, dans les montagnes situées au nord de Séville,
+expédient encore leurs produits à dos de mulet: dans ces conditions, le
+travail ne peut que se faire suivant des procédés barbares.
+
+[Illustration: Nº 133.--MINES DE HUELVA.]
+
+De toutes les mines d'Espagne, celles où l'on travaille avec le plus
+d'activité sont les excavations de la province de Huelva, sur le versant
+méridional du système marianique. Les schistes siluriens de cette
+contrée présentent, au contact des roches de porphyre et de diorite qui
+les ont traversées, des filons de pyrites de cuivre d'une puissance
+extraordinaire: le reste du monde n'offre peut-être pas d'exemples de
+formations aussi prodigieuses. Les mines de Rio-Tinto, situées
+malheureusement à 80 kilomètres de la mer et à 500 mètres d'altitude,
+frappent de stupeur par leurs dimensions: qu'on descende dans leurs
+gouffres taillés en carrières, pleines d'ouvriers demi-nus, ou que l'on
+pénètre dans leurs galeries en étages, partout on ne voit que de la
+pyrite; leurs amas de scories se dressent en véritables collines; au
+nord de la vallée de la Dehesa, une énorme table de concrétions
+ferrugineuses, dite _mesa de los Pinos_, ressemble à un amas de fonte
+sorti de la fournaise. Des restes d'édifices probablement phéniciens,
+des sépultures romaines, et surtout les excavations considérables
+pratiquées par les anciens mineurs, témoignent de la durée des travaux
+d'exploitation pendant les âges antérieurs à l'invasion des Barbares:
+des monnaies retrouvées dans les galeries portent à croire que les mines
+étaient encore en plein rapport du temps d'Honorius et que l'apparition
+des Vandales interrompit brusquement les travaux. Ils n'ont été repris
+qu'en 1730, mais très-faiblement, et c'est de nos jours seulement que
+les mineurs se sont remis sérieusement à l'œuvre. On peut juger des
+immenses trésors réservés à l'industrie future par ce fait, que les deux
+principaux gisements de Rio-Tinto contiennent plus de 300 millions de
+tonnes de minerai; le seul filon exploité est évalué à 19 millions de
+tonnes, malgré les énormes déblais qu'y ont fait les mineurs
+d'autrefois.
+
+Les gisements de Tharsis, où quelques archéologues veulent reconnaître
+l'antique _Thartesis Bætica_ des Romains, ne sont géologiquement que peu
+de chose en comparaison des filons de Rio-Tinto, puisque la quantité
+totale du minerai y est seulement de 14 millions de tonnes; mais le
+voisinage de la mer et l'altitude moindre ont permis la construction
+d'un chemin de fer d'accès qui transporte directement les minerais au
+port de Huelva. Les mines de Tharsis offrent un aspect étonnant: la
+carrière, travaillée à ciel ouvert, a 900 mètres de longueur et
+ressemble à un grand amphithéâtre entouré de gradins de roches grises et
+rougeâtres. La couche bleue de sulfure de fer et de cuivre sur laquelle
+s'agite la foule des ouvriers n'a pas moins de 138 mètres d'épaisseur;
+pour l'épuiser, il faudrait déblayer la montagne elle-même; c'est
+probablement à ces énormes gisements que s'applique le passage de
+Strabon, d'après lequel le cuivre, sur de certaines mines, aurait
+représenté le quart de la masse de terre extraite; il est des couches du
+minerai qui contiennent, en effet, jusqu'à 12 et même 20 pour 100 de
+cuivre pur. Aux alentours de la fosse, mais surtout du côté de l'est, le
+sol est recouvert jusqu'à perte de vue par des amas de débris,
+stratifiés suivant les âges: au-dessous des scories modernes, on voit
+celles qu'ont déposées les mineurs romains et plus bas celles des
+Carthaginois. Des centaines de foyers où l'on fait griller le minerai
+brûlent çà et là, empoisonnant l'atmosphère de leurs vapeurs sulfureuses
+et flétrissant toute végétation dans le voisinage; plus de 130 tonnes de
+soufre se perdent ainsi chaque jour en fumée. D'énormes quantités de
+substances métalliques s'en vont aussi par les rivières. Après les
+fortes pluies, l'Odiel, le rio Tinto, qui doit son nom à la couleur du
+minerai, roulent une eau ferrugineuse qui fait périr tous les poissons
+et les crustacés venus de la mer; une ocre jaunâtre se dépose sur les
+bords, tandis que plus bas, sur les rives de l'estuaire, le métal, mêlé
+au soufre des organismes marins décomposés, se précipite en vase
+noirâtre. Aux centaines de mille tonnes de minerai que l'on utilise sur
+place ou que l'on expédie en Angleterre il faut donc ajouter un énorme
+déchet de métal sans emploi. Et pourtant la mine de Tharsis, quoique la
+plus activement exploitée, est loin d'être aussi riche que celles de
+Rio-Tinto. On a calculé qu'environ le cinquième du cuivre produit
+annuellement dans le monde entier provient de la carrière de Tharsis, et
+que plus de la moitié des 500,000 tonnes d'acide sulfurique fabriquées
+en Écosse ont la même origine[167].
+
+[Note 167: Exportation des pyrites du bassin de Huelva, en 1873:
+
+Mines de Tharsis 340,000 tonnes.
+Autres mines 260,000 »
+ _________________
+ TOTAL 600,000 tonnes.
+
+Mouvement du port de Huelva, en 1871: 1,107 navires jaugeant 544,000
+tonnes.]
+
+Toute déserte que soit l'Andalousie, en comparaison de ce qu'elle
+pourrait être si les ressources en étaient convenablement utilisées,
+elle est pourtant une autre Italie par la gloire et la beauté de ses
+villes. Les noms de Grenade, de Cordoue, de Séville, de Cádiz, sont
+parmi ceux que la poésie a le plus célébrés et qui réveillent dans
+l'esprit les idées les plus riantes. Les souvenirs de l'histoire, plus
+encore que la splendeur des monuments, ont fait de ces vieilles cités
+mauresques la propriété commune, non-seulement des Espagnols, mais aussi
+de tous ceux qui s'intéressent à la vie de l'humanité, au développement
+de la science et des arts. Quoique déchues pour la plupart, les villes
+de l'Andalousie tiennent leur rang parmi leurs sœurs d'Espagne, puisque,
+sur huit agglomérations de plus de 50,000 habitants, la province du
+Guadalquivir en a quatre à elle seule; mais, quelle que puisse être
+d'ailleurs ou devenir l'importance économique de ces villes andalouses,
+elles seront toujours privilégiées comme lieux de pèlerinage pour les
+hommes qui veulent s'instruire à la vue des choses du passé.
+
+Les grandes villes de l'Andalousie ont toutes des avantages naturels de
+position qui expliquent leur prospérité présente ou passée. Cordoue,
+Séville ont les riches plaines du Guadalquivir, le beau fleuve qui les
+arrose, les routes qui descendent des brèches des montagnes voisines;
+Grenade a ses eaux abondantes, la richesse de ses campagnes; Huelva,
+Cádiz, Málaga, Almería ont leurs ports sur l'Océan ou la Méditerranée;
+Gibraltar a son escale entre les deux mers. D'autres villes moins
+importantes pour le commerce, mais jadis d'une très-grande valeur
+stratégique, Jaen, Antequera, Ronda, surveillent les routes qui mettent
+les vallées du Guadalquivir et du Genil en communication directe avec la
+mer.
+
+Parmi ces villes qui doivent un rôle historique à leur position sur une
+route de passage entre les deux versants, il faut citer aussi celles qui
+se trouvent à l'orient de Grenade: Velez Rubio et Velez Blanco, déjà
+situées sur la déclivité méditerranéenne, l'une dans une vallée, l'autre
+sur un escarpement de rochers; Cullar de Baza, aux maisons souterraines
+creusées dans les couches de gypse, sur la pente occidentale des
+_Vertientes_ ou «faîtes de partage»; Huescar, héritière d'une antique
+cité carthaginoise; Baza, entourée des magnifiques cultures de sa
+«fosse» ou _hoya_, nom que l'on donne à la plaine environnante. Baza
+était une petite Grenade; les hautes murailles et les tours crénelées
+qui la dominent témoignent de l'importance militaire qu'elle avait au
+temps des Maures; mais, depuis que les conquérants espagnols en ont fait
+une ville chrétienne, elle est restée fort déchue. Sous les arbres de
+ses promenades, on montre encore les canons qui servirent, deux ans
+avant la prise de Grenade, à trouer les remparts de Baza et à réduire la
+ville.
+
+Grenade elle-même, quoiqu'elle célèbre par les danses et les cris
+l'anniversaire du jour où les armées de Ferdinand et d'Isabelle
+entrèrent dans ses murs, est bien inférieure à ce qu'elle fut autrefois.
+Capitale de royaume pendant plus de deux siècles, elle eut jusqu'à
+soixante mille maisons peuplées de 400,000 habitants: elle fut, après
+les beaux jours de Cordoue, la cité la plus animée, la plus
+industrieuse, la plus riche de la Péninsule, et bien peu de villes en
+Europe pouvaient se comparer avec elle. Actuellement, elle est encore,
+par sa population, la sixième de l'Espagne; mais dans le nombre de ses
+habitants, que de malheureux déguenillés vivant avec les pourceaux en de
+hideuses tanières! Que de masures branlantes où l'on reconnaît les
+débris entremêlés d'anciens palais! Dans le voisinage immédiat du
+faubourg de l'Albaicin, ancien asile des fugitifs de Baeza, toute une
+population, composée surtout de Gitanos, n'a même pour s'abriter que des
+grottes immondes creusées dans la pierre!
+
+Si ce n'est dans le pittoresque Albaicin, au nord de Grenade, la ville
+proprement dite n'a plus un seul édifice de construction mauresque: le
+fanatisme des haines nationales et religieuses a tout fait disparaître,
+et les maisons bariolées n'ont gardé du style arabe que certains détails
+d'architecture légués par les ancêtres. Mais, en dehors de la ville, des
+monuments superbes témoignent encore de la gloire des anciens maîtres:
+sur un monticule qui portait, à ce que l'on dit, les premières
+constructions de la cité, s'élèvent les «Tours Vermeilles», aux
+murailles revêtues d'arbustes; beaucoup plus à l'est, et dominant
+également le cours du Darro, est le Generalife, aux jardins admirables,
+tout ruisselants d'eaux qui s'élancent en jets, se précipitent en
+cascatelles, s'étalent en bassins. Entre les Tours Vermeilles et le
+Generalife, et se prolongeant sur un espace de près d'un kilomètre, on
+voit se dresser au-dessus d'un entassement de murs, de bastions, de
+tours avancées, le palais de l'Alhambra, formidable au dehors, mais
+délicieux au dedans. Charles-Quint, dans une lubie de sot caprice, en a
+fait démolir une partie pour la remplacer par un édifice prétentieux,
+d'ailleurs inachevé; mais, tel qu'il est encore, l'Alhambra ou «Palais
+Rouge» est toujours une merveille de l'art humain, un de ces
+chefs-d'oeuvre d'architecture ornée qui servent, comme le Parthénon, de
+types au goût des artistes et sont le modèle, plus ou moins heureusement
+imité, de tout un monde d'autres édifices élevés dans les diverses
+contrées de la Terre.
+
+L'intérieur de l'Alhambra, tout délabré qu'il est et quoique dépouillé
+de la plus grande partie de ses trésors, lasse le visiteur par l'infinie
+variété de ses salles, de ses cours, de ses portiques, entremêlés de
+jardins aux charmants ombrages. On admire surtout la salle des Lions, la
+salle des Ambassadeurs, la porte de la Tour des Infantes; mais toutes
+les murailles présentent le même luxe d'arabesques en stuc, d'entre-lacs
+variés de la façon la plus harmonieuse, de faïences vernissées et
+multicolores formant les dessins les plus ingénieux, de versets du Coran
+sculptés en relief au-dessus des colonnades: le regard est charmé par
+ces ornements si bien entremêlés, dont l'imagination même se fatigue à
+suivre le lacis sans fin. Du temps des Arabes, l'ivoire et les feuilles
+d'or servaient à rehausser par leur contraste les dessins qui décorent
+tout l'édifice comme un immense bijou. C'est bien là le palais «que les
+génies ont doré comme un rêve!»
+
+Du haut de la tour de la Vela et des autres donjons qui dominent la
+forteresse on jouit d'une de ces vues merveilleuses qui font époque dans
+la vie d'un homme. En bas, Grenade, hérissée de tours, allonge ses
+quartiers avancés dans les vallées de ses deux fleuves, entre de
+magnifiques promenades et ses collines parsemées de maisons blanches
+brillant à travers la verdure. Le Darro, révélé par les épais ombrages
+de ses rives, sort de la «Vallée du Paradis» et va rejoindre le Genil,
+qui descend du «Val de l'Enfer» et menace souvent Grenade dans ses
+débordements. Réunis, les deux cours d'eau arrosent ces riches campagnes
+de la Vega, et leur flot d'argent se montre çà et là au milieu de
+l'immense verger si souvent comparé par les poëtes, arabes et chrétiens,
+à l'émeraude enchâssée dans le saphir. Les montagnes bleues qui dominent
+cette plaine verdoyante, théâtre de tant de combats, se succèdent
+jusqu'à l'extrême horizon avec une gravité solennelle. Au sud se
+dressent les masses géantes de la sierra Nevada; à l'est, au nord, des
+monts moins élevés, mais également âpres et nus, limitent brusquement
+les campagnes touffues de leurs pentes rougeâtres et ravinées. Une cime
+presque isolée, la montagne d'Elvira, qui s'avance en promontoire au
+milieu de la plaine, rappelle par son nom corrompu la ville ibérienne
+d'Ili-Berri (Ville-Neuve), l'une des cités mères de Grenade.
+
+Le contraste des monts sauvages et de la plaine fertile, de la ville
+gracieuse et des rochers abrupts, donne un attrait particulier à ce
+merveilleux paysage de Grenade. Les Maures, chez lesquels se retrouve un
+contraste analogue, l'impassibilité apparente et la flamme intérieure,
+étaient énamourés de la ville andalouse. C'était pour eux la «reine des
+cités», la «Damas de l'Occident», «une partie du Ciel tombée sur la
+Terre.» Les proverbes espagnols ne sont pas moins louangeurs: _Quien no
+ha visto Granada,--No ha visto nada!_ «Qui n'a Grenade vu,--N'a rien
+vu!» Grenade «la jolie» est, en effet, l'un des plus beaux coins du
+monde, surtout pendant la saison d'été, quand toutes les villes des
+plaines inférieures sont brûlées par la sécheresse. C'est précisément
+alors que les eaux descendues de la sierra Nevada ruissellent avec le
+plus de force, répandant autour d'elles la fertilité, l'abondance et la
+joie.
+
+Les autres villes du bassin du Genil ont aussi de belles cultures,
+vignes, oliviers, céréales, plantes textiles, arbres à fruits, mais
+aucune d'elles ne peut se comparer à la riche Grenade, pas même Loja,
+aux fraîches eaux, la «Fleur entre les Épines», l'oasis au milieu des
+âpres rochers et des défilés. Jaen en serait presque digne. Cette
+vieille cité, qui fut capitale d'un royaume arabe et qui soutint des
+luttes heureuses contre sa puissante rivale du Midi, est dans une
+admirable position au confluent de plusieurs ruisseaux qui descendent
+joyeusement vers le Guadalquivir. Les coteaux qui dominent la ville sont
+hérissés de murailles en ruines enserrées par une folle végétation; au
+pied de ces hauteurs, la campagne, abondamment arrosée, est à la fois un
+jardin plantureux, un verger plein d'ombre, et cà et là les palmiers
+ouvrent leur éventail au-dessus des autres arbres au feuillage touffu.
+Au milieu de cette vallée à l'aspect oriental, Jaen a gardé sa
+physionomie mauresque du moyen âge: ses maisons blanchies à la chaux ne
+sont percées que de rares ouvertures, comme si le musulman avait encore
+à y garder jalousement ses femmes de tout regard profane.
+
+[Illustration: VUE DE L'ALHAMBRA ET DE GRENADE, PRISE DE LA SILLA DEL
+MORO. Dessin de H. Catenacci, d'après une photographie de M.J. Laurent.]
+
+Dans la haute vallée du Guadalquivir, les villes se pressent. Voici
+Baeza, «le royal nid de faucons;» elle avait dans ses murs 150,000
+personnes à l'époque de sa prospérité sous les Maures, mais la guerre la
+dépeupla au profit de Grenade en emplissant de ses colons le faubourg de
+l'Albaicin; elle est toujours très-fière de son passé, et ses
+processions le disputent en splendeur à celles de Séville. Dans le
+voisinage immédiat se trouve Ubeda, qui fut aussi une grande cité
+musulmane et qui, n'était le changement des costumes, semblerait être
+encore habitée par des Maures. Plus haut, dans la montagne, est la ville
+minière de Linarès, à peine assez grande pour contenir environ 8,000
+habitants, quoique obligée maintenant de donner l'hospitalité à 30,000
+nouveaux venus; plus bas, en descendant le cours du fleuve, est Andújar,
+fameuse par ses _alcarrazas_ et bien connue des voyageurs comme l'un des
+endroits où le Guadalquivir est le plus souvent franchi. Plus bas, à une
+trentaine de kilomètres en aval de la ville de Montoro, le pont
+d'Alcolea, aux vingt arches de marbre noir, est aussi devenu célèbre à
+cause du conflit des armées qui s'en disputaient la possession.
+
+Cordoue l'ibérienne, la romaine, l'arabe, a commencé dans l'histoire de
+l'Espagne en même temps que la civilisation hispanique. Elle a été de
+tout temps fameuse et puissante: aussi la haute aristocratie nobiliaire
+aime-t-elle à rattacher ses origines à celle de Cordoue: c'est là que se
+trouve la source par excellence du «sang bleu» (_sangre azul_), que les
+gentilshommes espagnols disent couler dans leurs nobles veines. C'est à
+l'époque des Maures que Cordoue atteignit à l'apogée de sa grandeur; du
+neuvième siècle à la fin du douzième, elle eut près d'un million
+d'habitants, et ses vingt-deux faubourgs se prolongeaient au loin dans
+la plaine et les vallées latérales. La richesse de ses mosquées, de ses
+palais, de ses maisons particulières était prodigieuse, mais, gloire
+plus haute, Cordoue méritait alors le titre de «nourrice des sciences».
+Elle était la principale ville d'études dans le monde entier; par ses
+écoles, ses collèges, ses universités libres, elle conservait et
+développait les traditions scientifiques d'Athènes et d'Alexandrie: sans
+elle, la nuit du moyen âge eût été bien plus épaisse encore. Les
+bibliothèques de Cordoue n'avaient pas d'égales dans le monde; l'une,
+fondée par un fils du premier Abdérame, contenait plus de 600,000
+volumes dont le catalogue n'emplissait pas moins de quarante-quatre
+tomes. Mais les guerres civiles, l'invasion étrangère et le fanatisme
+firent disparaître tous ces trésors. Conquise par les Espagnols plus
+d'un demi-siècle avant Grenade, Cordoue descendit peu à peu au rang
+d'une ville secondaire. Quoique occupant le véritable centre
+géographique de l'Andalousie, elle est pourtant restée, depuis
+l'expulsion des Maures, bien au-dessous de Séville, de Málaga, de Cádiz,
+de Grenade. Cordoue a toujours la physionomie arabe que lui donnent ses
+ruelles étroites, où ne descend pas le rayon direct du soleil. La
+plupart de ses monuments ont péri, mais elle a gardé sa merveilleuse
+_mezquita_ ou mosquée, sans égale dans le monde entier. Grenade a le
+plus beau palais des musulmans, Cordoue leur plus beau temple. Cet
+édifice, le chef-d'oeuvre de l'architecture arabe, a été bâti à la fin
+du huitième siècle par Abdérame et son fils, et l'on se demande avec
+étonnement comment l'espace de moins d'une génération put suffire pour
+élever une si prodigieuse construction. Quand on y pénètre, on voit fuir
+au loin les perspectives des colonnes, comme celles des sapins dans une
+forêt sombre; les arcades, qui développent en deux étages superposés
+leurs courbes de formes variées, simulent dans la demi-obscurité du
+temple un immense branchage entremêlé. Bien qu'une grande partie des
+colonnades, la moitié peut-être, ait été détruite pour faire place à un
+choeur et à des chapelles catholiques, il reste pourtant encore huit
+cent soixante piliers, sans compter ceux du portique et de la tour; les
+avenues de colonnes ou nefs sont au nombre de dix-neuf dans le sens de
+la largeur, et sont croisées par vingt-neuf autres rues ou _calles_, car
+tel est le nom que leur donnent les Espagnols, en les distinguant par
+les chapelles terminales. Les colonnes, qui proviennent de tous les
+temples romains de l'Andalousie, du reste de l'Espagne, de la Gaule
+musulmane, de la Maurétanie, et dont cent quarante furent envoyées de
+Byzance en présent, offrent une collection presque complète des
+matériaux les plus précieux, granit vert d'Egypte, rouge et vert
+antiques, brèches de diverses couleurs; «les unes sont cannelées et
+torses, les autres rugueuses comme le palmier, nouées comme le bambou,
+ou lisses comme le bananier.» Les chapiteaux, corinthiens, doriques ou
+arabes, sont des styles les plus variés; de même les arcades ont des
+formes diverses: les unes sont à plein cintre, la plupart sont en fer à
+cheval, à trois, cinq, sept ou même neuf ou onze lobes, de manière à
+figurer un ruban de pierre. Nulle part de fatigante symétrie, partout
+les architectes ont gardé la plus grande liberté de fantaisie. Partout
+aussi ils avaient prodigué la plus riche ornementation; des nefs étaient
+pavées en argent, des sanctuaires étaient revêtus de lames d'or
+rehaussées de pierres précieuses, d'ivoire et d'ébène. On peut juger de
+ce qu'était le luxe de la mosquée en pénétrant dans le _mihrab_, qui fut
+autrefois le «saint des saints» et où l'on conservait une copie du
+Livre, écrite en entier de la main d'Othman. La mosaïque du mihrab, de
+travail byzantin, est certainement l'une des plus belles qui se voient
+dans le monde.
+
+Les districts les plus riches des environs de Cordoue ne sont pas ceux
+qu'arrose le Guadalquivir: c'est vers l'intérieur des terres, surtout
+dans le bassin du Guadajoz, au pied des montagnes qui prolongent à
+l'ouest la sierra de Jaen, que se trouvent les centres agricoles les
+plus riches et les plus populeux. Montilla est l'une des villes
+d'Espagne les plus justement fameuses par l'excellence des vins;
+Aguilar, dont les crus prennent aussi dans le commerce le nom de
+_montilla_, le cède à peine à sa voisine par la valeur de ses produits;
+Baena, Cabra ont aussi, en abondance, des vins, des huiles, des
+céréales; Lucena possède, en outre, une certaine activité industrielle.
+Par contre, il n'y a pas une seule grande ville dans la vallée du
+Guadalquivir, entre Cordoue et Séville, sur un espace d'environ 150
+kilomètres, suivant les détours du fleuve; même Palma del Rio, située
+dans une oasis d'orangers, au confluent du Guadalquivir et du Genil,
+n'est qu'une bourgade faiblement peuplée et tirant surtout son
+importance du débouché qu'elle offre aux campagnes de la brûlante cité
+d'Écija, bâtie dans la région des steppes du bas Genil. En maints
+endroits, les bords du fleuve sont marécageux et les villages sont
+dépeuplés par la fièvre.
+
+Séville, la reine actuelle du Guadalquivir, la cité la plus populeuse de
+l'Andalousie, possède aussi des merveilles architecturales; elle a son
+Alcázar «aux murailles brodées», à peine moins beau que l'Alhambra de
+Grenade, et plus admirable encore par ses jardins tout parfumés de la
+senteur des orangers; elle a aussi sa riche cathédrale avec sa haute nef
+d'un très-puissant effet, et son palais appelé _Casa de Pilatos_, maison
+de Pilate, où le style de la Renaissance se marie admirablement au style
+mauresque; car, suivant la remarque ingénieuse d'Edgar Quinet, un des
+traits dominants de Séville est que la Renaissance dans l'architecture y
+a été arabe, tandis que dans le reste de l'Europe elle a été grecque et
+romaine. Mais de tous les monuments de Séville le plus fameux est la
+_Giralda_ ou «Girouette», ainsi nommée d'une statue de bronze qui tourne
+au sommet du campanile. Les Sévillans sont très-fiers de cette tour
+mauresque, à la fois si noble et si élégante, et la considèrent comme
+une patronne de leur cité. Toutefois ce n'est point la Giralda, ce ne
+sont pas les autres monuments de Séville, ni ses trésors d'art et les
+beaux tableaux de Murillo qui ont fait surnommer Séville
+«l'enchanteresse» et qui font répéter si fréquemment le proverbe:
+
+ _Quien no ha visto Sevilla,
+ No ha visto maravilla!_
+
+Ce qui fait la célébrité de cette ville dans toute l'Espagne, ce sont
+les agréments de la vie, les danses, les fêtes, le mouvement perpétuel
+de gaieté qui anime la population. Les courses de taureaux de Séville
+sont les plus renommées de la Péninsule; mais son école de tauromachie
+n'existe plus. Séville est espagnole depuis le milieu du treizième
+siècle; constituée en république indépendante, elle lutta héroïquement
+contre les armées du roi de Castille, mais elle succomba, et l'on
+raconte que 300,000 de ses habitants, c'est-à-dire la population presque
+entière, durent chercher un refuge dans la Berbérie et l'Espagne encore
+musulmane. Ainsi l'antique Hispalis romaine, l'Isbalia des Maures,
+devint la Séville castillane. Pendant deux siècles et demi l'élément
+arabe se concentra dans les royaumes de l'Andalousie orientale, tandis
+que Séville se repeuplait surtout d'immigrants de descendance
+chrétienne. Par contre, le faubourg de Triana, qui se trouve sur la rive
+droite du Guadalquivir, et qu'un pont de fer unit à Séville, est devenu
+le grand quartier général des Gitanos de la Péninsule: c'est là que
+siégent leurs conciliabules occultes, qui d'ailleurs prennent le plus
+grand soin de ne se mettre jamais en conflit avec les autorités
+politiques ou religieuses. A une faible distance au nord de Triana, sur
+la rive du Guadalquivir, se trouvent, à côté du hameau de Santiponce,
+les restes du fort bel amphithéâtre d'Italica, ancienne rivale de
+Séville et patrie de Silius Italicus, ainsi que des empereurs Trajan,
+Hadrien, Théodose. Coria, autre cité romaine, qui battit monnaie au
+moyen âge, est de l'autre côté de Séville, également sur la rive droite
+du fleuve; ce n'est plus qu'un village.
+
+Grâce à son beau fleuve, qui lui permet de libres communications avec le
+littoral et la mer, Séville a pu acquérir une certaine importance comme
+ville industrielle; elle possède de grandes faïenceries, surtout à
+Triana; mais ses manufactures de soieries, d'étoffes de toute espèce, de
+tissus d'or et d'argent, n'ont pu soutenir la concurrence de l'étranger.
+Le monopole commercial dont jouissait autrefois le port de Séville aux
+dépens des autres cités de l'Espagne, a eu les conséquences inévitables
+que tout privilége entraîne après lui: il n'a pas permis à l'initiative
+industrielle de se développer et, quand est venu le moment d'agir dans
+des conditions d'égalité, la situation s'est réglée par un désastre. La
+principale manufacture de Séville est toujours restée sous la direction
+du fisc: c'est la fabrique des tabacs, bâtisse énorme que l'on dit avoir
+coûté près de 10 millions de francs et où travaillent plusieurs milliers
+d'ouvrières. Sur un des promontoires qui dominent au sud la vallée du
+Guadalquivir s'élève la petite ville aux fortifications mauresques
+d'Alcalá de Guadaira, ou de los Panaderos, qui peut être aussi
+considérée comme une vaste usine, car c'est là qu'on fabrique une grande
+partie du pain que mangent les habitants de Séville: on en expédie
+jusqu'à Madrid et à Barcelone et même en Portugal, tant la pâte en est
+exquise. Alcalá ne fournit pas la grande ville de pain seulement, elle
+lui envoie aussi son eau, qui jaillit de la colline en sources
+nombreuses et limpides. Après avoir fait mouvoir les roues de plusieurs
+minoteries, l'eau d'Alcalá entre dans Séville par un long aqueduc de
+plus de quatre cents arcades, connu sous le nom d'_Arcos_ de Carmona. On
+le désigne ainsi parce qu'il est parallèle à la route qui mène, à
+travers les vignes et les oliviers, à l'ancienne ville romaine de
+Carmona (Carmo), dominant les campagnes du haut de sa colline avancée.
+
+Au sud de Séville, les anciennes cités de la Bétique inférieure,
+très-populeuses du temps des Maures, n'ont plus qu'une faible
+importance. Utrera, la plus considérable, et d'ailleurs assez jolie
+ville, a le grand avantage, rare en Espagne, d'être au point de
+croisement de quatre lignes de fer: là viennent s'unir à la principale
+voie de l'Andalousie le chemin de fer de Moron, qui apporte les beaux
+marbres de la sierra, et celui qui parcourt les riches campagnes d'Osuna
+et de Marchena, villes limitées à l'est par le désert. Utrera est
+célèbre dans le monde des _aficionados_, à cause des taureaux de course
+qui paissent, à l'ouest de son territoire de culture, dans les maremmes
+du Guadalquivir. Lebrija, ceinte de ses vieilles murailles et fière de
+sa belle tour d'église, imitée de la Giralda, est encore plus rapprochée
+qu'Utrera de ces espaces marécageux, qui commencent presque
+immédiatement au pied de son coteau pour se continuer au sud-ouest,
+jusqu'à la bouche du Guadalquivir. A Lebrija naquit Juan Diaz de Solis,
+le navigateur qui découvrit le rio de la Plata.
+
+La gardienne de l'embouchure, Sanlúcar de Barrameda, aux maisons
+blanches et roses ombragées de palmiers, n'est plus, comme au temps des
+Arabes, le grand port d'expédition de la vallée du Guadalquivir; ses
+embarcations de cabotage et celles du petit havre de Bonanza, situé à
+une faible distance en amont, à l'endroit où les flots transparents de
+la mer viennent se rencontrer avec les eaux jaunes du fleuve, ne servent
+plus qu'au transport des denrées locales. Sanlúcar, que l'on accusait
+jadis, à tort ou à raison, de compter parmi ses habitants un nombre
+malheureusement très-considérable d'hommes violents et débauchés, eut
+l'insigne honneur de voir sortir de son port, en 1519, les trois navires
+de Magellan et d'y voir rentrer, trois années après, le premier bâtiment
+qui eût tracé son sillage sur toute la rondeur du globe. Mais, en dépit
+de ce grand titre de gloire commerciale, Sanlúcar, dont les belles
+plages invitent les baigneurs, est bien plus une ville de plaisir et de
+villégiature qu'une cité de trafic maritime. C'est dans un autre bassin
+fluvial, aux bords du Guadalete, peut-être le Léthé des anciens, que
+l'on rencontre le centre de commerce le plus actif entre Séville et
+Cádiz, la ville élégante et même fastueuse de Jerez de la Frontera,
+qu'entourent les immenses _bodegas_ ou celliers, dans lesquels sont
+entassées les barriques remplies du vin précieux. La réputation des
+divers crus de Jerez date du commencement du dix-huitième siècle, et
+depuis cette époque elle n'a cessé de grandir; actuellement, le _sherry_
+occupe, avec le vin de Porto, la plus grande part des caves de
+l'Angleterre. En montant à la pittoresque cité d'Arcos de la Frontera,
+bâtie au sommet d'un escarpement blanchâtre, on a sous les yeux toute la
+riche vallée du Guadalete où se recueille la liqueur exquise. Un petit
+monticule qui s'élève au milieu des vignobles indique, suivant la
+tradition, l'endroit où aurait eu lieu le gros de la fameuse bataille
+qui livra l'Espagne aux musulmans.
+
+La baie de Cádiz, si bien défendue des vents et de la houle du large par
+la flèche allongée qui commence à l'île de Leon, est tout entourée de
+ports, de villes et de villages formant comme une grande cité maritime.
+Près de l'angle septentrional de la baie, qui semble le débris d'un
+ancien littoral rompu par l'effort des vagues, une vieille enceinte
+d'aspect cyclopéen entoure la ville de Rota, rendez-vous des pêcheurs et
+peuplée de vignerons auxquels on a fait une réputation de Béotiens, mais
+qui n'en savent pas moins préparer l'un des meilleurs vins de l'Espagne.
+Puis, après une succession de criques et de becs, on voit s'ouvrir
+l'estuaire de Puerto de Santa María, où le Guadalete vient déboucher
+dans l'Atlantique: c'est de là que les négociants en vins, dont les
+magasins s'alignent le long des quais, expédient presque tous les
+produits des vignobles de Jerez. De tout temps un grand mouvement
+d'échanges s'est opéré par ce havre, mieux situé que celui de Cádiz, à
+cause de la convergence des voies de communication venues de
+l'intérieur; on dit même que les habitants de Buenos-Ayres doivent leur
+nom de _Porteños_ aux nombreux immigrants andalous que lui expédia le
+«port» de Santa María; le célèbre Florentin dont le nom a été donné au
+Nouveau Monde, Amerigo Vespucci, était parti de la barre du Guadalete.
+Puerto Real, l'ancien _Portus Gaditanus_, situé au milieu d'un dédale de
+marigots où les eaux douces et les eaux salées se déplacent tour à tour
+est un simple débarcadère; les chantiers voisins, que l'on désigne sous
+le nom de Trocadero ou «Lieu d'Échanges» et qui rappellent un fait
+d'armes de l'expédition française de 1823, sont fréquemment déserts, et
+souvent l'arsenal de la Carraca, ses bassins, ses grands entrepôts, ses
+forts casematés ne sont habités que par les galériens, les
+gardes-chiourme, la garnison. A l'est et au sud s'étendent des salines
+où l'on recueille une quantité de sel fort considérable.
+
+[Illustration: Nº 131.--CADIZ ET SA RADE.]
+
+San Cárlos, au sud de la baie intérieure de Cádiz, est la première des
+villes riveraines qui soit tout à fait insulaire. Le chenal navigable de
+Santi Petri, ou de San Pedro, ayant de 7 à 8 mètres de profondeur à
+marée haute et traversé d'ailleurs par route et chemin de fer, la sépare
+du continent et des coteaux qui portent les maisons de plaisance et les
+auberges de Chiclana, ville de bains qui est en même temps le lieu de
+naissance et l'école des grands _toreros_ de l'Andalousie. San Cárlos
+n'est guère qu'un faubourg de San Fernando, appelé aussi tout simplement
+_la Isla_, où se trouve l'Observatoire de marine par lequel les
+astronomes espagnols font passer leur premier méridien. Au delà d'un
+nouveau canal commence l'arête rocheuse et en partie recouverte de sable
+de l'Arrecife, que l'on peut comparer à une tige dont Cádiz serait la
+fleur épanouie: à la racine de ce pédoncule se trouvait jadis une haute
+tour phénicienne servant de piédestal à un dieu de bronze étendant le
+bras droit vers les mers inconnues de l'Occident. On dépasse des forts,
+les remparts et les fossés de la Cortadura, creusés en 1810 par les
+Gaditains eux-mêmes, et des deux côtés on voit la plage s'abaisser vers
+les flots bleus. A gauche, dans la grande mer, les bateliers montrent
+aux voyageurs naïfs les prétendus restes d'un temple d'Hercule
+qu'auraient englouti les vagues. Un fait est certain, c'est que toute la
+contrée a subi, soit dans les temps historiques, comme l'affirment les
+marins, soit à une époque antérieure, un mouvement considérable de
+dépression. Les barres qui prolongent leur ligne de brisants à 3 ou 4
+kilomètres en mer, parallèlement à la plage actuelle, sont un reste
+sous-marin de l'ancien littoral. Il est vrai qu'un exhaussement du sol
+avait précédé la dépression, car la péninsule sur laquelle repose la
+ville de Cádiz repose en entier sur des restes de coquillages, huîtres
+et pectens.
+
+Enfin on a franchi la dernière ligne des fortifications et l'on est
+entré dans la fameuse Cádiz, héritière de l'antique Gadir des
+Phéniciens, de la Gadira des Grecs, de la Gadès des Romains. Aux
+premiers âges de l'histoire ibérienne, cette ville avait, parmi les
+cités de la Péninsule, la prééminence qui appartint plus tard à
+Tarragone, à Mérida, à Tolède, à Cordoue, à Grenade, et qui depuis trois
+siècles est échue à Madrid. Pendant la période historique, Cádiz eut ses
+alternatives de richesse et de décadence, mais elle occupe une position
+géographique tellement privilégiée, qu'elle a toujours repris sa
+prospérité, en dépit des revers politiques et des règlements de fisc,
+plus funestes encore. Non-seulement elle a son excellente rade, ou
+plutôt son ensemble de ports, mais elle se trouve près de l'issue d'une
+large et féconde vallée fluviale, à côté de la porte qui fait
+communiquer les eaux de l'Océan avec celles de la Méditerranée, et non
+loin de la pointe terminale d'un continent tout entier. Cádiz est un
+port d'embarquement naturel pour les côtes du Nouveau Monde, et lorsque
+le réseau des chemins de fer de la Péninsule, déjà rattaché à celui du
+reste de l'Europe, sera utilisé comme il devrait l'être, la rade de
+Cádiz disputera au grand port du Tage le privilége d'être la tête de
+ligne de tout le continent européen sur la route de l'Atlantique
+austral.
+
+Si le petit port envasé de Palos, situé au bord de l'estuaire du rio
+Tinto, a eu l'honneur d'expédier les caravelles qui découvrirent les
+Indes occidentales, c'est le port de Cádiz qui, pour sa part, a eu,
+pendant une longue période de l'histoire coloniale, les bénéfices du
+commerce avec ces contrées, surtout depuis 1720, époque à laquelle le
+tribunal des Indes fut transféré de Séville à Cádiz. En 1792, les
+Gaditains expédiaient en Amérique des marchandises d'une valeur de 67
+millions de francs et en recevaient des denrées et des matières
+précieuses pour une somme de 175 millions. Il est vrai que, bientôt
+après, l'Espagne devait payer trois siècles de monopole commercial par
+la perte subite et presque totale de ses échanges avec le Nouveau Monde,
+et Cádiz vit ainsi tarir la source la plus abondante de ses revenus;
+elle n'avait plus guère que la pêche et les salines, mais la fortune lui
+est revenue en partie, et de nouveau les navires se pressent devant ses
+quais [168].
+
+[Note 168:
+
+Mouvement général de la baie de Cádiz, en 1874 587,000 tonnes.
+Commerce général » » » 92,000,000 fr.
+Navires et embarcations appartenant à
+ Cádiz, en 1868 3,557,
+ jaugeant 56,328 tonnes.
+Produit de la pêche, en 1868 900,000 kilogr.
+]
+
+Sur cette partie du littoral d'Espagne, entre l'Algarve portugais et le
+détroit, Cádiz est la seule ville qui soit en relations d'affaires avec
+le monde entier; Huelva, si active d'ailleurs, n'a qu'un trafic spécial,
+celui des minerais de toute espèce qu'elle expédie aux usines de
+l'Angleterre.
+
+Pour son trafic et sa population nombreuse, Cádiz est trop à l'étroit:
+le littoral de la baie est peuplé d'environ 200,000 habitants, dont le
+tiers n'a pas même trouvé place dans la ville. A l'est, en dehors de la
+«Porte de Terre», existent il est vrai quelques terrains qu'il serait
+facile d'agrandir en endiguant les bas-fonds de la baie; mais les
+officiers du génie n'y laissent point bâtir de grands édifices, et ce
+quartier extérieur n'a pris qu'une faible importance. D'après le
+proverbe espagnol, «Cádiz n'est qu'un plat d'argent posé sur la mer.» De
+toutes parts entourée d'eau, la «Venise espagnole» a dû gagner en
+hauteur ce qui lui manque en surface; ses maisons ont dû se dresser
+jusqu'à cinq et six étages, et presque toutes sont encore surmontées
+d'un belvédère d'où l'on voit se dérouler autour de la ville le grand
+cercle des eaux. Quoique ainsi emprisonnée et n'ayant pour promenade que
+le parapet de ses murs d'enceinte, Cádiz est pourtant fort gaie
+d'aspect: ses maisons, badigeonnées de nuances claires, sont plaisantes
+à voir; les habitants, réputés pour leur amour du plaisir, leur
+vivacité, leur talent de repartie, leur élégance presque créole, ont
+mérité à la ville le nom de «Cádiz la Joyeuse»; mais ils ont d'autres
+titres auprès de leurs concitoyens d'Espagne. De tout temps, ils ont
+montré un grand esprit d'indépendance, et c'est au milieu d'eux que
+naquit l'Espagne moderne, lorsque les Cortès, assemblées dans l'île de
+Leon, représentaient la patrie debout contre l'envahisseur étranger.
+
+Sur les rivages de l'Andalousie méditerranéenne, Almería fut jadis une
+autre Cádiz pour l'activité du commerce. A l'époque où les deux rives
+opposées de la mer étaient occupées par des peuples de même langue et de
+même religion, nul port n'était plus favorablement situé que celui
+d'Almería pour la facilité des relations d'une rive à l'autre, car c'est
+là que commence l'étroit de la Méditerranée, et les voyageurs pouvaient
+ainsi changer de continent sans braver de grands dangers de mer et sans
+faire un long détour par le détroit de Gibraltar. La tradition de
+l'ancienne grandeur d'Almería s'est maintenue dans le pays et l'on
+répète à ce sujet un dicton populaire:
+
+ Cuando Almería era Almería,
+ Granada era su alquería.
+
+ Quand Almérie était Almérie,
+ Grenade était sa métairie.
+
+Mais les Espagnols ont pris soin de mettre un terme à cette prospérité
+lorsqu'ils s'emparèrent de la ville, au milieu du douzième siècle, avec
+l'aide des Génois et des Pisans, et mirent la main sur cette «coupe
+sacrée» (_sacro calino_) que la légende dit avoir été le Saint-Graal, le
+vase mystique dont la conquête coûta tant d'efforts aux chevaliers de la
+Table Ronde. Quoique vaincues, Almería et les autres villes de son
+district restèrent longtemps mauresques, comme elles le sont encore par
+l'origine de leurs habitants; mais il leur fallut cependant se défendre
+contre les incursions des Barbaresques, et la cathédrale d'Almería,
+commencée au seizième siècle, témoigne, par son aspect de forteresse,
+des périls qu'avait à courir la population. Quant aux maisons blanches à
+terrasses, aux ruelles tortueuses, à la vieille casbah, qui pouvait
+contenir jusqu'à vingt mille hommes, elles ont conservé leur physionomie
+tout à fait arabe, et par les portes entr'ouvertes on entrevoit des
+femmes accroupies à la manière orientale qui s'occupent à tisser des
+nattes. Depuis que l'Algérie a pris une grande importance comme pays de
+colonisation espagnole, Almería renoue la chaîne de commerce qui
+l'attachait autrefois à la Maurétanie; à ses expéditions de minerai vers
+l'Angleterre et la France elle ajoute un mouvement incessant de
+voisinage avec le port algérien d'Oran.
+
+A l'occident d'Almería se succèdent des villes à la température et aux
+productions tropicales. Au débouché de la vallée du rio Grande
+d'Alpujarra, est le port de Dalias, qui justifie son nom arabe «la
+Treille», en produisant des raisins exquis: ce fut, dit-on, le premier
+établissement fixe des Arabes venus d'Afrique. Au delà se suivent Adra,
+les deux petits ports de Motril, Cala Honda et le Baradero, puis
+Almuñecar, Velez-Málaga, et la cité de Málaga «l'enchanteresse»,
+entourée de ses magnifiques jardins et de ses vergers qu'arrosent les
+eaux du Guadalmedina.
+
+Málaga, d'origine phénicienne comme la plupart des autres ports du
+littoral, est la ville la plus populeuse et la plus commerçante de
+l'Andalousie; moins riche en beaux monuments arabes que Grenade,
+Cordoue, Séville,--car elle ne possède que des palais dégradés,--moins
+fameuse par les événements de l'histoire que Cádiz, sa rivale de la côte
+atlantique, elle doit à son excellent port et à l'exubérante fertilité
+de ses campagnes d'avoir distancé toutes les autres villes de l'Espagne
+méridionale par le nombre et l'activité de ses habitants; en Espagne,
+elle n'est dépassée que par Barcelone pour l'importance annuelle de ses
+échanges. Málaga a sur Cádiz l'avantage de n'être pas un simple lieu
+d'entrepôt. Les denrées qu'elle exporte, vins, oranges, fruits de toute
+espèce, mais surtout raisins secs (_pasas_), proviennent de sa banlieue
+immédiate, admirablement arrosée par les canaux d'irrigation du
+Guadalhorce et débarrassée de tous les marécages qui s'y trouvaient
+naguère. Málaga possède même pour alimenter son commerce ce que n'a pas
+Cádiz, plusieurs établissements industriels, et notamment des fonderies,
+de grandes fabriques de sucre de canne; son climat délicieux ferait
+aussi de cette ville un séjour des plus désirables pour les étrangers,
+si les maisons et les rues étaient tenues plus proprement. Le port de
+Málaga, fort vaste, serait menacé, dit-on, de diminuer d'étendue par un
+exhaussement du fond; mais il ne faut peut-être attribuer les
+empiétements du rivage qu'aux débris charriés par le torrent de
+Guadalmedina; une large promenade a été conquise sur ses eaux devant les
+anciens quais. Vue de la mer, la cathédrale, qui domine le port, semble
+presque aussi grande que le reste de la ville; mais, outre les maisons
+groupées à la base de la colline et de la forteresse de Gibralfaro, il
+faudrait compter aussi comme appartenant à la cité les innombrables
+villas parsemées sur les pentes des coteaux environnants et dans les
+vallons tributaires du Guadalhorce et du Guadalmedina. Les villes de
+bains sulfureux et autres qui se trouvent ça et là dans les régions les
+plus pittoresques des montagnes voisines, Alora, Alhaurin Grande,
+Carratraca, et même Alhamá, sur le versant septentrional de la sierra de
+Alhamá, peuvent être considérées comme dépendant en grande partie de
+Málaga, car ce sont principalement les _Malagueños_ qui animent pendant
+l'été les rues de ces lieux de villégiature et de guérison. On dit que
+les sources d'Alhamá étaient tellement fréquentées du temps des rois
+maures, qu'elles leur rapportaient 500,000 ducats par an. De nos jours
+les bains de ces contrées sont beaucoup moins appréciés qu'ils ne le
+méritent. Les eaux de Lanjaron, dans le val de Lecrin, ont, dit-on, plus
+de vertu que celles de Vichy, et de plus ont l'avantage de jaillir dans
+le «Paradis» de l'Alpujarra, au milieu des sites les plus grandioses et
+les plus charmants. Les habitants sont eux-mêmes parmi les plus beaux de
+la Péninsule: «Il n'y a qu'un Lanjaron en Espagne!» dit le proverbe.
+
+Les villes d'Antequera et de Ronda, qu'on laisse à une certaine distance
+dans l'intérieur, appartiennent toutes les deux au bassin de la
+Méditerranée, puisque la première est située sur le Guadalhorce, qui se
+jette dans la mer un peu à l'ouest de Málaga, et que l'autre s'élève
+dans le bassin du Guadiaro, dont les eaux baignent les pentes orientales
+des collines de San Roque, au nord de Gibraltar. Antequera est une des
+plus antiques cités de l'Espagne; elle sert d'intermédiaire aux échanges
+qui s'opèrent directement entre Málaga et la vallée du Guadalquivir; en
+outre, elle a les produits agricoles de son admirable vega, l'une des
+plus fécondes de l'Andalousie. Sur une colline des environs s'élève un
+grand dolmen de six mètres de longueur, fort curieux par sa situation
+géographique à égale distance des mégalithes de la Gaule et de ceux de
+l'Afrique septentrionale: on lui donne le nom de _Cueva del Mengal_.
+Quant à la ville encore tout arabe de Ronda, elle ne peut avoir
+l'importance d'Antequera comme lieu d'échanges, à cause de sa position
+dans le cœur même de l'âpre serranía, sur les deux rochers que sépare
+l'énorme coupure dite le Tajo ou «l'Entaille», profonde de 160 mètres et
+d'une largeur de 35 à 70 mètres. Un pont, que l'on croit romain, unit
+les deux rives dans la partie supérieure de la gorge; un autre,
+d'origine arabe, franchit le défilé à 40 mètres au-dessus du Guadalevin;
+enfin, les trois arcades superposées d'un pont moderne rejoignent les
+deux lèvres mêmes du défilé. Après avoir dirigé la construction de cette
+œuvre prodigieuse pendant quarante-huit années, de 1740 à 1788,
+l'architecte Aldehuela l'inaugura tristement, en tombant dans le gouffre
+où tournoient les aigles et les vautours. Du palier et des terrasses
+suspendues, on jouit d'une vue enchanteresse sur la vallée du Guadalevin
+et la sierra de San Cristóbal; mais le spectacle le plus saisissant est
+celui qui se présente quand, au sortir de la roche, où serpente un
+escalier arabe taillé dans la pierre vive, on se trouve tout à coup dans
+la gorge ténébreuse, au bord des cascades du Guadalevin, et que l'on
+voit au-dessus de sa tête les arbres, les tourelles et les hautes
+arcades se profiler dans le ciel. Un ruisseau tranquille, qui sort des
+profondeurs de la roche, vient près de là mêler son eau pure à celle du
+torrent.
+
+Comme forteresse, Ronda défendait bien les passages de la montagne entre
+la vallée du Genil et celle du Guadiaro, et pendant les guerres elle a
+toujours été un point stratégique important; quoiqu'elle eût succombé
+sept ans avant Grenade, les habitants du pays environnant défendirent
+encore leur nationalité mauresque contre les chrétiens espagnols
+jusqu'en l'année 1570. Les _Rondeños_ sont fort habiles à dresser les
+chevaux du pays, qui escaladent d'un pied sûr les rudes sentiers des
+montagnes; en outre, ils fournissent au commerce un grand nombre
+d'agents, ne figurant pas d'ailleurs sur les états réguliers de la
+statistique officielle: ce sont les contrebandiers qui se chargent
+d'introduire en Andalousie les cotonnades, les étoffes de toute espèce,
+les tabacs et autres marchandises entassées dans les magasins de
+Gibraltar. Les ports de Marbella et d'Estepona, sur la rive
+méditerranéenne de l'Andalousie, et, de l'autre côté du promontoire
+d'Europe, la jolie ville d'Algeciras, prennent aussi leur part de ce
+commerce interlope. On a souvent parlé de faire d'Algeciras une rivale
+de Gibraltar pour le mouvement des échanges; mais comment pareil espoir
+pourrait-il se réaliser? Où sont les cités industrielles qui pourraient
+alimenter de leurs produits la rade d'Algeciras?
+
+Quant à l'étroit rocher dont les Anglais se sont emparés en 1704, et
+qu'ils ont perforé de plusieurs kilomètres de chemins couverts, hérissé
+de plus de mille canons, pour dominer de leur mieux le passage du
+détroit, ils ont su en faire, non-seulement une forteresse imprenable,
+mais aussi un entrepôt de commerce extrêmement actif [169].
+
+[Note 169: Mouvement du port de Gibraltar:
+
+ Année 1869.
+
+Grands voiliers 2,742 nav. jaugeant 893,350 ton.
+Petits voiliers 2,300 » 41,400 »
+Bateaux à vapeur 3,894 » 2,521,900 »
+ ______________________________
+Totaux 8,936 nav. » 3,456,550 »
+
+ Année 1873.
+
+Grands voiliers 2,028 nav. jaugeant 677,700 ton.
+Petits voiliers 1,735 » 31,200 »
+Bateaux à vapeur 5,268 » 2,712,900 »
+ ______________________________
+Totaux 9,031 nav. » 3,421,800 »
+
+]
+
+A l'exception de quelques fruits mûris dans les jardins qu'on a ménagés
+sur les talus de pierrailles, Gibraltar ne peut rien produire. C'est
+Tanger qui nourrit sa voisine d'Europe: viande, blé, proviennent en
+grande partie de la rive africaine du détroit, et nombre de négociants
+de la ville sont eux-mêmes des Marocains s'occupant du placement de
+leurs denrées. Mais, si les ressources propres manquent à la ville
+anglaise, elle s'en dédommage amplement par les profits qu'elle retire
+de son commerce de contrebande avec l'Espagne, consistant principalement
+en tabac, et du passage incessant des navires de guerre, des
+longs-courriers, des caboteurs. L'importance maritime de Gibraltar, déjà
+considérable, mais beaucoup moins grande que ne pourrait le faire
+supposer le mouvement extraordinaire de la navigation, serait bien
+supérieure, si le port n'était exposé aux vents du sud et du sud-ouest,
+même à ceux de l'est. Lorsque le temps est incertain, les navires de
+Gibraltar, aussi bien que ceux d'Algeciras, sont obligés de se réfugier
+à l'extrémité nord-orientale de la baie, dans la crique de
+Puente-Mayorga. Seulement un quart des navires qui passent le détroit
+s'arrête à Gibraltar; les autres n'y font qu'une escale temporaire sans
+se livrer à aucune opération commerciale. Les navires à vapeur, qui
+deviennent de plus en plus nombreux en proportion, à cause de la vitesse
+et de la régularité que le commerce exige désormais, n'entrent au port
+de Gibraltar que pour y prendre, dans les magasins flottants, la
+quantité de charbon qui leur est nécessaire, et les voiliers y relâchent
+pour attendre les ordres des armateurs ou le changement de vent. Environ
+les trois quarts du prodigieux tonnage des navires qui relâchent à
+Gibraltar appartiennent à l'Angleterre; l'Italie et la France se
+disputent le deuxième rang, et le pavillon espagnol, qui pourtant flotte
+en vue des côtes de la patrie, arrive seulement en quatrième ligne.
+
+[Illustration: Nº 135.--GIBRALTAR.]
+
+Malgré la beauté pittoresque de son rocher et la vue de la rade,
+Gibraltar est un séjour peu agréable, à cause de l'air fiévreux qui
+s'élève des marécages de l'île et plus encore à cause du régime
+strictement militaire qui règne dans la place. Les sujets anglais seuls
+ont le droit de s'y établir à demeure et d'y acquérir des propriétés.
+Les étrangers ne peuvent résider dans la ville que munis d'une
+autorisation spéciale, et les grandes autorisations ne peuvent s'obtenir
+qu'après quarante années de résidence. Les centaines d'Espagnols qui
+viennent chaque jour pour le marché sont tenus de se munir d'un permis
+en entrant dans la ville et doivent être sortis des murs d'enceinte
+avant le coup de canon du soir. De leur côté, les Anglais résidant à
+Gibraltar, que l'on désigne plaisamment sous le nom de «lézards du
+rocher» (_lizards of the rock_), se sentent un peu à l'étroit sur leur
+péninsule brûlante, et chaque ville, chaque village des environs, en
+reçoit sa petite colonie [170]. San Roque surtout est devenue presque
+anglaise à cause des immigrants de Gibraltar qui viennent y chercher
+pendant les chaleurs de l'été un air plus frais et plus salubre que
+celui de leur promontoire. Lors de la saison de la chasse, les montagnes
+de la contrée, fort riches en gibier, retentissent des coups de fusil
+tirés par les insulaires en villégiature.
+
+[Note 170: Population probable des villes principales de
+l'Andalousie:
+
+Málaga 92,000 hab.
+Séville (Sevilla) 80,000 »
+Grenade (Granada) 65,000 »
+Cádiz 62,000 »
+Cordoue (Córdoba) 45,000 »
+Linarès 40,000 »
+Jerez 35,000 »
+Antequera 30,000 »
+Almería 27,000 »
+Écija 24,000 »
+Chiclana 22,000 »
+Puerto Santa-María 18,000 »
+San Fernando 18,000 »
+Carmona 18,000 »
+Jaen 18,000 »
+Sanlúcar de Barrameda 17,000 »
+Lucena 16,000 »
+Osuna 16,000 »
+Montilla 15,500 »
+Ubeda 15,000 »
+Velez-Málaga 15,000 »
+Loja 15,000 »
+Baeza 15,000 »
+Utrera 14,000 »
+Ronda 14,000 »
+Motril 13,500 »
+Baza 13,500 »
+Velez Rubio 13,000 »
+Montoro 12,000 »
+Lebrija 12,000 »
+Marchena 12,000 »
+Aguilar 12,000 »
+Baena 14,500 »
+Cabra 11,500 »
+Andújar 11,000 »
+Arcos de la Frontera 12,000 »
+]
+
+
+
+
+IV
+
+VERSANT MÉDITERRANÉEN DU GRAND PLATEAU, MURCIE ET VALENCE.
+
+
+Les plateaux de l'intérieur de l'Espagne et les monts qui en forment le
+rebord s'abaissent du côté de la Méditerranée avec une déclivité rapide
+qui permet de changer de climat et d'horizon dans un petit nombre
+d'heures. Des âpres terres où le vent du nord apporte souvent les
+froidures, on descend dans les régions heureuses toujours réchauffées
+par le soleil. Au lieu de voir les eaux des rivières s'enfuir au loin
+vers l'Atlantique boréal, on aperçoit à ses pieds les flots
+resplendissants de la Méditerranée. Ces pentes tournées vers la mer
+d'Afrique, les plaines étroites qui s'étendent à leur base, les bastions
+de promontoires qui leur servent de point d'appui, constituent donc, par
+leur ensemble, une région naturelle tout à fait distincte du reste de
+l'Espagne. Il est vrai que les frontières administratives de Murcie et
+de Valence ne coïncident pas exactement avec les limites de la région
+naturelle; Murcie occupe une partie des plateaux qui appartiennent à
+l'Espagne centrale: d'autre part, la province aragonaise de Teruel
+empiète sur les vallées dont les eaux s'épanchent sur le territoire de
+Valence; mais, si l'on considère surtout la population, on reconnaît
+qu'elle s'est amassée dans le voisinage du littoral, tandis que les
+escarpements supérieurs sont presque déserts. La zone vivante des deux
+provinces est précisément indiquée par les traits du relief géographique
+[171].
+
+[Note 171:
+
+ Superficie. Population en 1870. Popul. kilom.
+
+Murcie 32,497 kil. carrés. 1,100,510 hab. 34
+Valence 17,608 » 961,360 » 56
+ __________________ ________________ ___
+ 50,105 kil. car. 2,061,870 hab. 41
+]
+
+[Illustration: PAYSANS DE MURCIE. Dessin de Fritel, d'après des types
+photographiés par M.J. Laurent.]
+
+Au nord de la sierra de Gata, qui forme l'angle sud-oriental de la
+Péninsule, les chaînons appartenant au système de la sierra Nevada
+s'abaissent par degrés en s'approchant de la mer et se terminent en
+sinueuses rangées de montagnes et de collines inégales, séparées par des
+_ramblas_, ou ravins, presque toujours sans eau. L'orientation normale
+de ces chaînons est dans le sens de l'ouest à l'est et du sud-ouest au
+nord-est. La sierra de los Filabres, interrompue par la vallée où
+coulent parfois les eaux soudaines de l'Almanzora, reparaît en une
+faible chaîne côtière et, sous le nom de sierra de Almenara, se prolonge
+entre Lorca et Carthagène; la péninsule en forme de faucille qui
+s'avance au loin dans la mer au cap de Palos peut être considérée comme
+une ramification lointaine de cette chaîne, qui continue elle-même la
+sierra Nevada. L'arête de las Estancias, déprimée au col de Velez Rubio,
+puis coupée par le défilé de la Sangonera, en amont de Lorca, va se
+rattacher, plus au nord, à des massifs voisins de la sierra de Espuña.
+Celle-ci, qui domine de plus de 1,500 mètres les plaines de Murcie, est
+elle-même une continuation de la sierra de María, par l'intermédiaire du
+massif appelé «le Géant», _el Gigante_. Enfin, les sierras de Sagra et
+del Mundo projettent aussi vers le nord-est leurs chaînons avancés qui
+forcent à de longues sinuosités les hauts affluents du Segura. Seule la
+sierra de Alcaraz, après s'être redressée aux «Roches», ou Peñas de San
+Pedro, reste séparée des montagnes de Chinchilla par des plaines
+très-faiblement accidentées.
+
+Sur la rive gauche du Segura, les diverses sierras, de Chinchilla, de
+Cabras, del Carche, de Pila, de Crevillente, suivent la même direction
+moyenne; puis, réunies en un même massif fort tourmenté, dont la plus
+haute cime, le Moncabrer, se dresse au-dessus d'Alcoy en une véritable
+montagne, elles se rétrécissent en pointe pour former cet ensemble de
+caps qui s'allonge au-devant des îles Baléares et qui rhythme d'une
+façon si gracieuse le littoral de la Péninsule. La montagne qui termine
+la chaîne, au cap San Antonio, est célèbre dans l'histoire de la
+géodésie: c'est le Mongo, l'observatoire naturel où s'installèrent
+Méchain, Biot, Arago, pour faire leurs opérations relatives à la mesure
+du méridien. Des ruines de la cabane en pierres sèches qui couronnent le
+sommet de la montagne on jouit d'une vue admirable sur la mer: le groupe
+des Baléares et toute la côte de l'Espagne, du delta de l'Èbre au cap de
+Palos. Un des promontoires voisins du Mongo, le Peñon de Hifac, à peine
+rattaché à la rive par un isthme étroit, est d'origine volcanique. Dans
+le voisinage, divers autres indices témoignent de l'activité des
+anciennes crevasses du sol.
+
+Les montagnes qui dominent les vallées du Júcar et de ses affluents ne
+semblent être que les débris du grand plateau qui s'élève à l'ouest et
+qui forme la principale gibbosité de l'Espagne centrale. Les sommets aux
+pentes ravinées, les massifs fragmentaires, les chaînons inégaux et
+tortueux du versant méditerranéen sont presque tous inférieurs en
+élévation à l'énorme croupe occidentale, dont ils ont été détachés par
+le travail érosif des eaux; quelques cimes seulement, le Pico Ranera, la
+sierra Martes ont l'aspect de véritables montagnes. Dans le bassin du
+Guadalaviar, les sierras indépendantes sont plus hautes et d'une plus
+fière apparence. Autour de la Muela de San Juan, la borne centrale des
+bassins fluviaux, divers contre-forts, la sierra de Albarracin, la
+sierra de Valdemeca, les «Monts Universels», sont encore à demi engagés
+dans l'épaisseur du plateau; mais, plus à l'est, un massif de formes
+arrondies, où pyramide le pic de Javalambre et qui dépasse 2 kilomètres
+d'altitude, a tout à fait le caractère montagneux. Au nord de ce massif
+et du petit fleuve de Mijares, souvent à sec, se dresse un autre groupe
+dominateur, la Peñagolosa, qui se relie à l'est, par un plateau
+montueux, à la sierra de Gudar, dont les pentes septentrionales
+appartiennent déjà au bassin de l'Èbre.
+
+De la Peñagolosa au grand coude du fleuve, tous les massifs aux noms
+catalans, la Muela de Ares, le Tosal des Encanades, le Bosch de la
+Espina, et d'autres moins importants, sont disposés en forme de chaîne
+côtière, parallèlement au rivage de la Méditerranée. A leur base et dans
+le voisinage immédiat de la mer, deux petites chaînes jumelles, coupées
+de distance en distance par les vallées d'alluvions ou de pierres que
+parcourent les torrents, se développent suivant une même ligne
+parallèle, en laissant entre elles une dépression, utilisée par routes
+et chemins de fer. La sierra de Montsía termine pittoresquement cette
+arête géminée, au bord même de l'Èbre. Avant que ce fleuve n'eût percé
+le rempart de montagnes qui le retenait en lac dans les plaines de
+l'Aragon, la petite chaîne riveraine, de même que la sierra plus haute
+de l'intérieur, se prolongeait régulièrement vers les Pyrénées[172].
+
+[Note 172: Altitudes, d'après Coello, des montagnes du versant
+méditerranéen:
+
+Gigante 1,499 mètres.
+Morron de Espuña 1,582 »
+Moncabrer 1,385 »
+Pico de Javalambre 2,002 »
+Peñagolosa 1,811 »
+Muela de Ares 1,318 »
+Tosal des Encanades 1,392 »
+Sierra de Montsía 762 »
+]
+
+Dans leur ensemble, les montagnes du versant méditerranéen de l'Espagne
+centrale sont d'une grande nudité; les broussailles apparaissent de loin
+comme des taches noirâtres sur la roche éblouissante. De même qu'en
+Grèce et en Provence, on peut suivre du regard les arêtes précises des
+sommets, et la pureté de ce profil éclairé par un ciel presque toujours
+limpide et bleu ajoute à la beauté sévère des paysages. L'extrême
+transparence de l'air a valu à la contrée de Murcie le nom de _Reino
+Serentsimo_, «Royaume Très-Serein.» C'est pour la même raison que l'on
+désigne les montagnes de la contrée sous la poétique appellation de
+_montes de Sol y Aire_, «montagnes du Soleil et de l'Air libre.» Dans le
+bassin du Segura, plus encore que dans l'Andalousie, le climat est
+décidément africain. Le printemps et l'été cessent d'exister comme
+saisons; il n'y a plus, comme sous la zone tropicale, qu'une saison des
+chaleurs et un hivernage, qui dure d'octobre en janvier. Mais les écarts
+des saisons sont heureusement tempérés, en été par le mistral qui
+descend des plateaux, en hiver par les brises régulières qui soufflent
+de la mer voisine. Le mois de mars est celui pendant lequel les vents se
+propagent le plus souvent en tempêtes.
+
+La végétation du littoral, surtout celle de Murcie, offre un mélange
+intime des produits de la zone tropicale et de la zone tempérée. Un
+grand nombre d'arbres gardent leur feuillage pendant toute l'année,
+tandis que d'autres le perdent en hiver. A côté du froment, du riz, du
+maïs, des oliviers, des orangers, des vignes de l'Europe méridionale, on
+voit le cotonnier, la canne à sucre, la patate douce, le nopal, l'agave,
+le chamærops, le dattier. Maint steppe de la contrée rappelle
+non-seulement l'Afrique, mais encore les confins du Sahara. Les maladies
+tropicales trouvent aussi dans le climat de l'Espagne sud-orientale un
+milieu qui leur convient. Importée par les navires d'Amérique, la fièvre
+jaune s'est plusieurs fois développée sur la côte méditerranéenne de
+l'Espagne, et même Barcelone, voisine des côtes de France, se souvient
+encore des ravages du fléau. Comme tant d'autres contrées riveraines de
+la Méditerranée, les côtes de Valence ont aussi à souffrir du mauvais
+air, surtout après les inondations soudaines, quand des matières
+putréfiées séjournent dans la campagne. Le mélange des eaux douces et
+des eaux salées dans les lagunes, ou _albuferas_, du littoral détruit
+également la pureté de l'air et fait naître des fièvres dangereuses. Au
+contraire, les lacs tout à fait salins qui se succèdent dans le
+voisinage de la côte au sud du Segura, et la grande baie intérieure de
+Mar Menor, qu'une flèche sablonneuse d'une vingtaine de kilomètres
+sépare de la haute mer, n'exercent aucune influence funeste sur le
+climat.
+
+La région de l'Espagne où il pleut le moins est la partie sud-orientale
+de la Péninsule [173].
+
+[Note 173:
+
+ Murcie. Alicante. Valence.
+
+Température moyenne, d'après Coello (?) 20°,7(?) 19°,7(?)
+Pluies moyennes 0m,362 0m,427 0m,446
+Journées de pluie 63 48 45
+]
+
+[Illustration: Nº 133.--STEPPE DE MURCIE.]
+
+Entre Almería et Carthagène, la moyenne de l'humidité tombée est d'une
+vingtaine de centimètres à peine; dans les campagnes d'Alicante et
+d'Elche, elle est peut-être un peu plus abondante; Murcie, située à la
+base de montagnes qui arrêtent les vents pluvieux au passage, Valence,
+bâtie sur la concavité d'un golfe déjà tourné vers l'est et le nord-est,
+ont des pluies plus considérables; mais la moyenne d'un demi-mètre est
+peu de chose pour un climat presque tropical, d'autant plus qu'une
+partie de l'eau tombée s'évapore aussitôt; seulement un faible excédant
+trouve son chemin vers la mer par les sinuosités des pierreuses ramblas.
+Répartie sur toute la superficie du versant méditerranéen, cette
+quantité d'eau serait tout à fait insuffisante: l'air avide de vapeurs
+l'aurait bientôt bue en entier. Si la culture est possible et même d'un
+admirable produit dans certaines campagnes du littoral, c'est qu'elles
+se trouvent situées sur le parcours des fleuves, où coule le reste des
+eaux de pluie. Mais que de terrains naturellement fertiles par la
+composition du sol et cependant condamnés à la stérilité à cause du
+manque de l'humidité nécessaire! Entre Carthagène et Murcie, les paysans
+labourent des champs qui ne produisent en moyenne que chaque troisième
+année, à cause de la rareté des pluies. Des deux côtés de la zone
+riveraine du Segura s'étendent de véritables steppes, des régions
+restées salines à cause du manque d'eau qui les nettoie et les féconde:
+ainsi que le dit un voyageur, les campagnes de Carthagène ont «la
+végétation d'un four à chaux». Sur un espace que l'on peut évaluer à 500
+kilomètres, en suivant toutes les sinuosités du littoral d'Almería à
+Villajoyosa, les _campos_ de la côte sont tous infertiles et nus, si ce
+n'est dans de rares oasis et aux bords des cours d'eau permanents ou
+temporaires: à la base des roches triasiques, où se trouvent des bancs
+considérables de sel gemme, les sources salines ou magnésiennes
+s'amassent en lacs qui se dessèchent en été, laissant sur le sol une
+étendue blanche de cristaux: tel est le lac de Petrola ou de «Sel Amer»,
+qui ne laisse en été qu'une couche de sulfate de magnésie. De même les
+étangs marins des environs d'Orihuela, qui fournissent le meilleur sel
+des provinces du littoral méditerranéen, se recouvrent au mois d'août
+d'une croûte si épaisse de sel rose, qu'on la découpe à la hache.
+
+Ces rivières bienfaisantes, dont les eaux se changent en séve pour les
+plantes des _huertas_, ou jardins, de leurs rivages, sont le Segura, le
+Vinalapo, le Júcar, le Guadalaviar, appelé aussi Túria dans son cours
+inférieur, le Mijares et d'autres _rios_ secondaires. Ces petits fleuves
+se ressemblent tous d'une manière remarquable par l'âpreté de leurs
+hautes vallées, par l'aspect sauvage, effrayant de leurs défilés. Le
+Segura traverse plusieurs chaînes de montagnes avant d'entrer dans la
+plaine de Murcie et descend ainsi de gradin en gradin par autant de
+portes de rochers, d'une hauteur moyenne de trois à quatre cents mètres;
+son affluent majeur, le Rio Mundo, naît dans un amphithéâtre pareil à
+celui de Gavarnie par sa cascade plongeant en trois bonds successifs,
+puis il a dû, comme le Segura, tailler son lit à travers les monts, et,
+précisément au-dessus de sa jonction avec le fleuve principal, il passe
+dans un étroit _cañon_ de roches rouges et verticales, d'un caractère
+grandiose. Le Júcar, le Guadalaviar (Oued-el-Abiad), ou «Fleuve Blanc»,
+ont moins d'obstacles à franchir, à cause de la plus grande simplicité
+du relief orographique; mais plusieurs de leurs défilés sont d'une
+beauté saisissante, même dans cette Espagne si riche en âpres rochers,
+en gorges déchirées. On cite surtout, comme étant des plus belles de la
+Péninsule, les clus ouvertes par les torrents qui descendent de la Muela
+de San Juan et des monts d'Albarracin. Le Júcar commence par couler sur
+le plateau comme s'il devait aller se réunir au Tage, puis il se
+retourne au sud et au sud-est pour atteindre, par une série de coupures,
+le bassin de la Méditerranée. Quant au Guadalaviar, il naît sur le
+versant oriental du plateau des Castilles; en entrant dans la plaine de
+Valence par la brèche de Chulilla, il descend de 140 mètres par une
+succession de nombreux rapides.
+
+Mal alimentés par les pluies, épuisés par l'évaporation, les fleuves du
+versant méditerranéen n'apportent aux plaines inférieures qu'une faible
+quantité d'eau. Aussi les cultivateurs riverains, du moins ceux de la
+province de Valence, plus industrieux que leurs compatriotes de Murcie,
+la ménagent-ils avec le plus grand soin. A l'issue de toutes les
+vallées, les eaux permanentes ou temporaires apportées par les torrents
+sont mises en réserve au moyen de digues, dans un bassin ou _pantano_,
+puis distribuées dans les campagnes par des rigoles d'irrigation, se
+divisant jusqu'à complet épuisement. Nombre de rivières s'emploient
+jusqu'à la dernière goutte à leur travail d'arrosement avant d'atteindre
+le lit du fleuve maître, et les fleuves eux-mêmes, saignés de droite et
+de gauche, n'arrivent point à la mer, si ce n'est après les pluies
+soudaines et abondantes. Quand les campagnes arrosées n'absorbent pas en
+entier le précieux liquide, l'excédant de l'eau, chargé de terres et
+d'impuretés, va se répandre près de la mer dans quelque étang, mais n'a
+que rarement la force de percer la plage pour se former un grau de
+sortie [174].
+
+[Note 174:
+
+ Superficie du bassin. Longueur du Débit le
+ cours. plus faible.
+
+Segura 22,000 kilom. car. 350 kilom. 8 mètres.
+Jucar 15,000 » 511 » 22 »
+Guadalaviar 8,000 » 300 » 10 »
+]
+
+Grâce à l'eau nourricière, la végétation des campagnes arrosées est
+merveilleuse de fougue et d'éclat et présente un admirable contraste
+avec les _campos_, ou terrains cultivés sans le secours de l'irrigation.
+Ceux-ci produisent des céréales, du vin, d'autres denrées, et pendant
+les années exceptionnelles par leurs pluies donnent même d'abondantes
+récoltes; mais qu'ils sont nus et glabres en comparaison des huertas
+qu'animé le murmure des eaux ruisselant sous l'ombrage!
+
+La plus célèbre des huertas de l'Espagne est celle dont les arbres
+cachent à demi les murailles et les tours de Valence. Il est probable
+que, même dès le temps des conquérants romains, les irrigations étaient
+pratiquées sur les deux bords du bas Guadalaviar; mais il paraît prouvé
+que les grands travaux systématiques d'irrigation sont dus aux Arabes.
+Au moyen de huit canaux principaux qui se subdivisent en nombreuses
+rigoles secondaires, ou _acequias_, ils transformèrent toute la campagne
+de Valence en un paradis de verdure. Aidée dans son travail de
+production par des engrais que les cultivateurs diligents de la plaine
+vont recueillir, non-seulement dans les étables, mais aussi dans la boue
+des rues, la terre humide produit sans se reposer jamais, et avec une
+fougue étonnante. On voit dans les jardins des tiges de maïs de 5, de 6
+et même de 8 mètres de hauteur; les mûriers donnent trois et quatre
+récoltes de feuilles dans l'année; quatre, cinq moissons de plantes
+diverses se font dans le même terrain; on fauche jusqu'à neuf et dix
+fois l'herbe renaissante des prairies. Il est vrai que toute cette
+végétation, trop hâtivement venue, est aqueuse et sans consistance:
+c'est de la sève à peine consolidée; de là le proverbe, très-malveillant
+pour Valence, que répètent les habitants des contrées voisines:
+
+ ..... _En Valencia
+ La carne es yerba, la yerba agua,
+ Los hombres mujeres, las mujeres nada!_
+
+ (La chair n'est que de l'herbe, et l'herbe que de
+ l'eau;--L'homme n'est qu'une femme, et la femme est zéro.)
+
+Cette eau précieuse, qui se transforme en une si grande quantité de
+produits agricoles et qui enrichit la campagne de Valence, ne pouvait
+manquer d'être l'objet de litiges nombreux entre les propriétaires
+limitrophes. Aussi a-t-il fallu régler l'usage des eaux de la manière la
+plus stricte. Chaque commune a ses heures précises; le signal de
+l'ouverture et de la fermeture des rigoles d'alimentation est donné par
+la cloche de la cathédrale de Valence. Un tribunal des eaux juge toutes
+les questions d'arrosage qui surgissent entre les cultivateurs; il se
+compose des huit syndics des huit _acequias_, simples laboureurs élus
+librement par leurs égaux, non comme les plus versés dans la chicane,
+mais comme les plus sensés et les plus honnêtes. On fait remonter
+l'honneur de la fondation de cette cour de justice à un souverain
+musulman, Al-Hakem-Al-Mostansir-Bilah; mais il est probable que ce
+tribunal est d'origine toute populaire et n'a pas eu besoin pour naître
+de plus de chartes et de papiers qu'il ne lui en faut pour se maintenir.
+Tout le mobilier du tribunal consiste en un simple canapé de velours,
+que le chapitre de la cathédrale, héritier des obligations des prêtres
+de la mosquée, est tenu de fournir aux juges. Tous les jeudis, à midi,
+ils s'assoient majestueusement sur leur canapé, placé au grand air,
+devant une porte de la cathédrale. Les plaideurs comparaissent devant
+eux «sans lettrés ni greffiers». Chacun expose son cas, la cour
+interroge et discute, puis le jugement est prononcé. Il n'est pas
+d'exemple que les délinquants refusent d'acquitter l'amende, ou même de
+céder une part de leur terre ou de leurs eaux, lorsqu'ils y ont été
+condamnés pour réparation de dommage. Ils savent ce qu'il leur en
+coûterait de s'adresser à des tribunaux irresponsables, élus par
+d'autres que par eux!
+
+[Illustration N° 136.--PALMIERS D'ELCHE ET JARDINS D'ORIHUELA.]
+
+[Illustration: ELCHE ET SA FORÊT DE PALMIERS. Dessin de A. de Bar,
+d'après une photographie de M. J. Laurent.]
+
+Les huertas des rives du Júcar sont moins fameuses, mais plus riches,
+s'il est possible, que celle de Valence, à laquelle elles se rattachent
+par une succession non interrompue de cultures. Le Júcar, soutenu par
+des digues qui lui donnent un niveau supérieur à celui des campagnes
+environnantes, se répand en mille canaux parmi les jardins. L'oranger y
+domine: autour des deux seules villes d'Alcira et de Carcagente, la
+récolte annuelle dépasse vingt millions d'oranges et suffit à fournir au
+port de Marseille une grande partie de ces fruits qui se vendent sous le
+nom de «valences» sur tous les marchés français. D'autres huertas, non
+moins exubérantes de produits que celle d'Alcira, mais plus pittoresques
+par le contraste des rochers, s'échelonnent vers le sud-est dans toutes
+les vallées des montagnes dont les derniers promontoires forment les
+caps de San Antonio et de la Nao. Dans la région basse qui s'étend de
+l'autre côté du Júcar, sur les bords de l'albufera de Valence, l'eau
+s'emploie surtout à l'irrigation des rizières, qui, tout en donnant de
+riches moissons, empestent la contrée.
+
+Les oasis du grand steppe de l'Espagne africaine, entre les montagnes
+d'Alcoy et celles d'Almería, n'ont pas la richesse de celles des bassins
+du Júcar et du Guadalaviar, à cause de leur moins grande abondance
+d'eau; mais elles ont aussi leur physionomie spéciale. Celle d'Alicante
+est fécondée par les eaux de la Castalla, que l'on a recueillie dans le
+bassin de Tibi, célèbre dans toute l'Espagne par la hauteur et la
+solidité de ses digues. La huerta d'Elche, sur les bords du petit
+Vinalapo, est en grande partie occupée par une forêt de palmiers, tout à
+fait unique en Europe, car les petits bosquets de Bordighera, sur les
+côtes de la Ligurie, et les groupes de dattiers épars çà et là sur les
+rivages de la Méditerranée ne peuvent lui être comparés. Ces arbres sont
+la principale richesse des habitants d'Elche, à cause des fruits, que
+l'on exporte jusqu'en France, et plus encore à cause de leurs feuilles,
+expédiées en Italie et dans l'intérieur de l'Espagne pour la fête des
+Rameaux. La culture de cet arbre demande des soins constants et
+très-pénibles; non-seulement il faut arroser le dattier et nettoyer la
+terre qui l'entoure, mais il faut souvent grimper le long de la tige
+raboteuse pour examiner les fleurs et les fruits, les tourner du côté du
+soleil, attacher les feuilles en faisceaux, réparer les dégâts qu'y a
+faits le vent. C'est peut-être à ces difficultés qu'il faut attribuer la
+diminution graduelle de la forêt de palmiers; à la fin du siècle
+dernier, on comptait encore dans le district d'Elche 70,000 palmiers,
+autant que dans une grande oasis du Sahara; de nos jours, c'est à peine
+s'il en reste la moitié.
+
+La huerta du bas Segura, autour de la ville d'Orihuela, n'a pas
+l'originalité pittoresque de la forêt d'Elche, mais elle est plus
+productive: les orangers, les citronniers, mêlés aux amandiers, aux
+grenadiers, aux mûriers, abritent du soleil les plantes basses et sont
+dominés eux-mêmes çà et là par les hampes des palmiers. Le grain
+d'Orihuela donne la meilleure farine et le meilleur pain de toute
+l'Espagne. Un proverbe local que l'on peut traduire ainsi:
+
+ Qu'il pleuve ou non,
+ Toujours bonne moisson!
+
+fait hommage de cette fécondité du sol à l'intelligence et à l'activité
+des cultivateurs autant qu'à la bonté de la terre et à l'excellente
+qualité de l'eau du Segura. Plus haut, sur les bords du même fleuve, les
+habitante de Murcie, auxquels la nature a départi les mêmes avantages,
+sont loin de les utiliser avec autant de zèle et de savoir-faire. Leur
+huerta, dans laquelle vit un tiers de la population totale de la
+province, est certainement très-riche, mais elle n'est point comparable
+à celles que cultivent leurs voisins De même, les campagnes de Lorca,
+quoique fort riantes, sont bien inférieures en beauté à celles
+d'Orihuela; il est vrai qu'en 1802 elles furent effroyablement dévastées
+à la suite d'un accident dont toutes les huertas du littoral
+méditerranéen peuvent être également menacées: plusieurs digues qui se
+succédaient sur un espace de plus de 400 mètres de hauteur totale
+cédèrent sous la pression des eaux d'un réservoir d'irrigation; la masse
+liquide, mêlée aux débris qu'elle entraînait avec elle, se précipita sur
+la ville; un faubourg de six cents maisons fut rasé, plusieurs villages
+furent entraînés dans la débâcle avec des milliers d'habitants.
+L'inondation soudaine causa même de grands ravages dans la ville de
+Murcie et jusque dans les jardins d'Orihuela, à 100 kilomètres en aval
+du réservoir vidé. Une digue rompue se dresse encore au-dessus de la
+vallée, pareille à un porche triomphal de 50 mètres d'élévation.
+
+Une contrée qui présente d'aussi violents contrastes que ceux du plateau
+froid et de la plaine brûlante, du désert et des jardins, ne peut
+manquer d'offrir aussi de singulières oppositions dans l'apparence
+physique et morale de ses habitants. Quoique issus des mêmes ancêtres,
+Ibères et Celtes, Phéniciens, Carthaginois, Massiliotes et Romains,
+Visigoths, Arabes et Berbères, les hommes de la campagne rase et ceux
+qui vivent dans les bosquets toujours verdoyants diffèrent grandement
+les uns des autres. Aux changements du milieu correspondent les
+changements de la population elle-même.
+
+[Illustration: DIGUE RUINÉE DE LORCA. Dessin de A. de Bar, d'après une
+photographie de M. J. Laurent.]
+
+Les gens de la province de Murcie sont en contact plus immédiat avec une
+nature hostile, avec la roche nue, le vent desséchant, l'atmosphère
+poudreuse et sans vapeur; ils sont aussi, dit-on, ceux qui savent le
+moins réagir contre le sol, l'air et le climat; ils s'abandonnent avec
+un fatalisme tout oriental, prennent les choses comme elles se
+présentent, sans essayer d'y rien changer par leur initiative. Ils se
+plaisent beaucoup à la nonchalance et au repos, pratiquent la sieste en
+temps et hors de temps; même aux heures de veille, ils restent graves et
+froids, comme s'ils poursuivaient un rêve intérieur. Rarement ils se
+livrent à la gaieté; ils ne dansent même pas, eux, les voisins des
+Andalous sauteurs et des Manchegos chanteurs de _seguidillas_. En même
+temps, ils se laisseraient facilement entraîner par la rancune et
+mettraient souvent une haine sauvage au service de leurs préjugés. Quoi
+qu'il en soit de ces jugements sévères portés sur les habitants de
+Murcie par leurs voisins et même par quelques-uns des natifs de la
+contrée, il est certain que dans la vie générale de l'Espagne cette
+province est celle qui a le moins compté jusqu'à présent. Elle a fourni
+la moindre part d'hommes considérables par l'intelligence, et pour ce
+qui est du travail matériel, ses fils ne peuvent se comparer, même de
+loin, aux Catalans, aux Navarrais, aux Galiciens.
+
+Les Valenciens, au contraire, sont des hommes de labeur. Non-seulement
+ils cultivent et arrosent leurs plaines avec un soin et un succès
+admirables, mais ils trouvent aussi le moyen d'entourer leurs montagnes
+de vergers en terrasses, d'arracher des moissons à la roche, à peine
+revêtue de la mince couche de terre qu'ils y ont apportée. Vivant dans
+une nature plus riante que celle de la chaude Murcie, ils sont aussi
+plus gais que leurs voisins; ils chantent à coeur joie, et leurs danses
+sont célèbres; Valence se vante de fournir à l'Espagne ses premiers
+artistes en bonds et en entrechats. Mais on prétend qu'à toute cette
+gaieté se mêle souvent un instinct féroce; un proverbe plus qu'exagéré
+dit que «le paradis de la Huerta est habité par des démons». Le fait est
+que la vie humaine est tenue pour peu de chose à Valence. Cette ville et
+son district avaient autrefois l'honneur peu enviable de fournir
+d'assassins à gages les grands personnages de la cour madrilègne. Jusque
+sur les murs qui entourent le grand marché, des croix nombreuses
+rappelaient les meurtres fréquents qui avaient eu lieu dans les rixes
+soudaines. D'ailleurs, il faut le dire, à Valence, comme dans la plus
+grande partie de l'Espagne, les duels au couteau ne sont pas des actes
+plus répréhensibles que ne le sont les duels à l'épée dans une certaine
+classe de la société française. Ils sont de tradition chevaleresque, et
+c'est témoigner d'un sang noble que de jouer sa vie et celle des autres
+avec tant de facilité. Aussi nul ne fait attention aux conséquences
+inévitables d'une noblesse ainsi comprise. La mort d'homme est un
+malheur, mais nul n'y voit l'effet d'un crime; le meurtrier lui-même a
+la conscience parfaitement en repos; il essuie son couteau aux pans de
+sa ceinture, et s'en sert un instant après pour couper son pain.
+
+Ce qui a contribué à donner aux Valenciens une réputation plus mauvaise
+qu'ils ne méritent, c'est qu'ils ont, parmi tous les peuples de
+l'Espagne, un caractère de forte originalité, et d'ordinaire ce n'est
+pas impunément que l'on se distingue d'autrui. Déjà par leur costume,
+auquel ils restent fidèles avec une singulière constance, les Valenciens
+semblent se ranger plutôt parmi les Maures que parmi les Espagnols: ils
+doivent à cet égard ne différer que bien peu de leurs ancêtres
+musulmans. Une large ceinture rouge ou violette retient leur caleçon
+flottant de grosse toile blanche; leur gilet de velours est garni de
+pièces d'argent; des jambards de laine blanche laissent voir la peau
+brune de leurs genoux et de leurs pieds chaussés d'espadrilles; leur
+tête rasée est enveloppée d'un foulard de couleur éclatante sur lequel
+repose un chapeau bas de forme, à bords retroussés, enjolivé de pompons
+et de rubans. Une mante bariolée, aux longues franges, complète le
+costume, et tantôt drapée sur une épaule, tantôt enroulée autour du
+buste, donne au dernier mendiant un air de noblesse et de grâce. Par les
+habitudes, les mœurs, le mode de penser et d'agir, les Valenciens
+diffèrent aussi beaucoup de leurs voisins des hauts plateaux, les
+Castillans. Quoique depuis longtemps réunie au royaume d'Aragon, et par
+l'Aragon aux Castilles, Valence conserva ses droits autonomes jusqu'au
+commencement du dix-huitième siècle; elle avait ses lois particulières,
+ses libertés municipales, ses Cortès partageant l'autorité législative
+avec le suzerain. Pour enlever aux Valenciens leur indépendance
+communale il fallut une guerre atroce, pendant laquelle des populations
+entières furent exterminées; tous les habitants de Játiva, à l'exception
+de quelques femmes et de quelques prêtres, furent passés au fil de
+l'épée et la ville elle-même fut réduite en cendres. Le souvenir de ces
+horreurs ne s'est point effacé et contribue, dans les guerres civiles, à
+relâcher le lien noué par la force entre Madrid et la province du
+littoral. Les Valenciens se distinguent aussi des Castillans par leur
+langage, pur dialecte provençal. Le parler de Valence, quoique mêlé à
+beaucoup de mots arabes, est plus rapproché que le catalan de la langue
+des anciens troubadours. Il est fort doux à entendre, surtout dans une
+bouche féminine.
+
+A leurs travaux agricoles, qui de tout temps ont été l'occupation
+principale des habitants, Murcie et Valence joignent aussi des travaux
+industriels d'une certaine importance. En premier lieu, un grand nombre
+d'ouvriers sont employés à la manipulation des denrées d'exportation,
+huiles, vins, fruits de toute espèce. Les vins fins d'Alicante, les gros
+vins noirs de Vinaroz et de Benicarló, recueillis sur les frontières de
+la Catalogne, donnent lieu à des opérations fort actives pour le coupage
+et l'expédition; les raisins secs provenant des vignobles de Denia, de
+Javea, de Gandia, entre la vallée du Júcar et le cap de la Nao, sont
+soumis à un lessivage assez compliqué; enfin, les spartes, ou _espartos_
+(_stipe tenacissima_), que produisent en abondance les pentes
+ensoleillées d'Albacete et de Murcie, servent à la fabrication d'une
+foule d'objets, de sandales, de nattes, de paniers. Du temps des
+Romains, nous dit Pline, on utilisait cette plante pour tous les usages
+domestiques: on en faisait des lits, des meubles, des habits, des
+souliers, et le feu de la demeure était alimenté de sparte. Mais de nos
+jours ce végétal, le même que l'_alfa_ d'Algérie, est devenu fort
+précieux à cause de la résistance de sa fibre; les Anglais en font grand
+cas pour la fabrication du papier, ainsi que pour la trame des tapis et
+d'autres tissus, et depuis 1856, année où commença l'exportation, l'on
+met une telle hâte à satisfaire à leurs demandes, que les collines et
+les plaines à sparte risquent fort d'être bientôt absolument
+dépouillées. En plusieurs districts, on faisait deux récoltes annuelles
+afin de bénéficier de l'accroissement des prix, qui s'étaient élevés du
+quadruple dans l'espace de quelques années; mais on ne s'occupe guère de
+semer ou de replanter, car il faut attendre de huit à quinze ans avant
+que les feuilles aient une fibre de valeur marchande. Il serait pourtant
+bien à désirer que le sparte fût planté sur toutes les pentes
+rocailleuses de l'intérieur, car c'est l'un des végétaux qui résistent
+le mieux à la sécheresse du sol et de l'atmosphère: il croît sur les
+roches pierreuses, dans le sable même; mais on ne le rencontre jamais
+sur les sols argileux [175].
+
+[Note 175: Récolte du sparte d'Espagne en 1873:
+
+Exportation pour l'Angleterre 67,000 tonnes.
+Consommation dans le pays 15,000 »
+]
+
+Les veines métallifères connues et fouillées jadis se comptent par
+centaines dans les montagnes du littoral de Murcie et de Valence; mais
+les seules qui aient de nos jours une grande valeur économique sont
+celles que des compagnies anglaises, françaises, belges, font exploiter
+dans les collines de las Herrerías, à une faible distance à l'est de
+Carthagène; en outre, les amas de scories laissées par les Romains et
+que l'on retrouve sur les pentes des collines, revêtues d'une mince
+couche de terre végétale, contiennent encore une certaine quantité de
+plomb, qu'il est facile d'extraire par des moyens peu coûteux. Le
+minerai de plomb argentifère qu'une population de 40,000 ouvriers
+recueillait à Carthagène, il y a deux mille ans, pour le compte de la
+république romaine, était alors une des plus grandes ressources de
+l'État; tout récemment, lors de la lutte des cantonalistes contre le
+gouvernement central, ce sont encore les mines de las Herrerías qui ont
+fourni aux défenseurs de Carthagène les moyens financiers de prolonger
+la guerre. Pendant les années d'activité industrielle qui précédèrent
+les dissensions civiles, on a vu jusqu'à 25,000 habitants se grouper
+autour des usines de las Herrerías. Les gisements de zinc, inutilisés
+avant 1861, ont pris depuis cette époque une assez grande importance, et
+la Belgique en demande environ 10,000 tonnes par année moyenne. Les
+mineurs ont constaté que dans ces contrées les roches dirritiques sont
+toujours associées au cuivre, tandis que le trachyte et le plomb vont
+toujours ensemble. Lorsque des voies de communication faciles relieront
+au littoral toutes les hautes vallées de l'intérieur, on pourra utiliser
+d'autres mines, de cuivre, de plomb, d'argent, de mercure, aussi riches
+que celles des environs de Carthagène, et l'exploitation de véritables
+montagnes de sel gemme permettra d'abandonner ou de transformer en
+pêcheries ou en terrains de culture les marais salants du littoral
+d'Alicante et d'Elche.
+
+Les manufactures proprement dites se trouvent presque toutes dans la
+plus industrieuse des deux provinces. Albacete, sur le plateau murcien,
+a bien ses fabriques de couteaux d'où sortent les _navajas_, que l'on
+voit dégainer avec terreur; Murcie a ses filatures de soie, reste d'une
+industrie autrefois prospère; Carthagène a ses corderies et autres
+établissements nécessaires à l'entretien d'une flotte; Játiva, où les
+Arabes introduisirent de Chine la fabrication du papier, possède encore
+quelques usines; mais le grand travail manufacturier est concentré
+autour de Valence et d'une autre ville de la même province, Alcoy.
+Valence fabrique les mantes dont se servent les paysans de la contrée,
+des étoffes de laine et de soie, des faïences, des carreaux historiés,
+ou _azulejos_, qui servent au revêtement extérieur des maisons. Alcoy
+possède aussi des faïenceries, des fabriques d'étoffes, des
+teintureries; mais la grande industrie de la ville, celle qui a rendu le
+nom d'Alcoy populaire jusqu'aux extrémités de l'Espagne, est la
+fabrication du papier à cigarettes. Pour subvenir à l'énorme
+consommation que fait la Péninsule de cet article si minime en
+apparence, Alcoy le produit et l'expédie par centaines de tonneaux.
+Actuellement la France envoie aussi à l'Espagne une grande quantité de
+ce papier.
+
+Les mouillages du littoral de Murcie et de Valence ne servaient jadis
+qu'à l'expédition des denrées et des marchandises du pays et à
+l'importation des objets de consommation locale; mais l'achèvement des
+voies ferrées qui relient les villes de la côte à Madrid leur a donné,
+en outre, une importance nationale pour les échanges de la Péninsule.
+C'est par Alicante que la capitale de l'Espagne se trouve le plus
+rapprochée de la mer, et, par conséquent, c'est par là que les
+négociants madrilègnes ont avantage à faire passer leurs marchandises
+pour ne pas les grever des frais considérables d'un long transport par
+terre. Il est même arrivé quelquefois, lorsque la guerre civile
+dévastait l'Espagne, que le chemin de fer de Madrid aux ports
+méditerranéens fut temporairement le seul libre sur tout son parcours,
+et ce chemin détourné devint alors celui de la France et de toute
+l'Europe continentale. Le voisinage des côtes d'Algérie, qui se
+développent du sud-ouest au nord-est, presque parallèlement au littoral
+de Carthagène et d'Alicante, contribue aussi à donner à cette partie de
+la Péninsule un rôle actif dans le commerce du monde. Des bateaux à
+vapeur vont et viennent fréquemment entre l'un et l'autre rivage du
+grand bras de mer. Des Espagnols, par dizaines de milliers, utilisent
+ces navires pour leurs relations d'affaires avec la ville d'Oran, et
+chaque année un certain nombre d'habitants d'Orihuela, de Denia, des
+bords du Júcar, trop à l'étroit dans leurs huertas surpeuplées, vont
+chercher une nouvelle patrie sur le territoire d'Alger. Après un
+intervalle de plusieurs siècles, les liens de parenté se sont renoués
+entre les descendants chrétiens des Maures et leurs frères musulmans.
+
+Les villes importantes du versant, méditerranéen de l'Espagne devaient
+naturellement se fonder et grandir, soit sur un point de la côte
+favorable pour le commerce, soit au bord d'un fleuve fournissant en
+abondance de l'eau d'irrigation, soit encore au point de convergence de
+plusieurs routes commerciales. Les villes d'Albacete et d'Almansa
+doivent leur rôle historique dans l'histoire de la Péninsule à cette
+dernière circonstance. En effet, Albacete est située précisément au bord
+oriental du plateau de la Manche, à l'endroit où commence le versant
+méditerranéen, et où les deux hautes vallées du Segura et du Júcar sont
+le plus rapprochées l'une de l'autre: c'est là que, de tout temps, s'est
+trouvée la grande étape des voyageurs et le marché le plus considérable
+entre les villes du centre de l'Espagne et celles de la côte
+sud-orientale; c'est aussi près de là que commencent les ramifications
+du tronc de chemin de fer qui se dirige de Madrid vers la Méditerranée.
+Des avantages de même nature ont fait l'importance d'Almansa. Cette
+ville se trouve à l'ouest du massif des montagnes d'Alcoy et commande
+les deux routes de Valence au nord, d'Alicante et de Murcie au sud. Elle
+est comme Albacete, quoique à un moindre degré, un lieu nécessaire
+d'arrêt pour les hommes et d'échange pour les marchandises.
+
+Mais toutes les cités des deux provinces vraiment importantes par leurs
+ressources propres sont situées sur la côte ou dans le voisinage, à
+moins de 40 kilomètres de la mer. La plus méridionale de ces villes,
+Lorca, occupe une position très-pittoresque sur les pentes et à la base
+d'une colline de formation schisteuse qui porte les ruines de l'antique
+citadelle mauresque. Comme toutes les autres places militaires devenues
+pendant le cours des âges des villes de travail et de commerce, Lorca
+devait nécessairement descendre de ses escarpements pour s'établir dans
+la plaine, au milieu des campagnes fertiles qu'arrose le Guadalentin.
+Les débris des anciens palais arabes qui s'élèvent dans le dédale des
+ruelles tortueuses de la montagne ont été laissés aux Gitanos, et la
+ville neuve, aux rues droites et alignées, s'est bâtie sur les terrains
+unis dans la vallée. Commercialement, Lorca se complète par la belle
+route qui l'unit à la petite ville maritime d'Aguilas, dont, par
+malheur, la rade est incommode et peu sûre.
+
+En suivant, sinon les eaux,--car elles manquent souvent,--mais le lit,
+tantôt humide, tantôt desséché du Guadalentin, on traverse les deux
+villes de Totana, quartier général des Gitanos de la contrée, et
+d'Alhamá, dont les eaux thermales étaient jadis très-fréquentées par les
+Maures, puis on entre dans les bosquets de mûriers et d'orangers qui
+entourent la capitale de la province. Cette huerta n'est pas moins belle
+que les vegas de l'Andalousie, mais elle n'est parsemée que de
+misérables édifices. Quoique fort étendue, Murcie elle-même n'a pas
+l'aspect d'une grande ville; ses rues sont peu animées et ses édifices
+sont sans beauté: ce qu'elle a de plus remarquable, après la fameuse
+tour de sa cathédrale, où l'on monte, non par un escalier, mais par une
+longue rampe en forme d'hélice, ce sont les promenades ombreuses qui
+longent les rives du Segura, et les canaux d'irrigation tracés sur le
+flanc des montagnes, entre les escarpements jaunâtres et la douce
+déclivité des jardins, où le sol disparaît complétement sous la verdure
+touffue. Malgré son titre de chef-lieu du «Royaume Serenissime», Murcie
+présente moins d'intérêt que sa voisine, le port de Carthagène, et ne
+lui est point comparable par son rôle dans l'histoire.
+
+Carthage la Neuve était bien destinée, dans la pensée de ses fondateurs
+puniques, à devenir une autre Carthage. Lorsque le grand foyer du
+commerce maritime se trouvait sur la côte septentrionale du continent
+d'Afrique, le marché des échanges de la péninsule ibérique avait sa
+place marquée d'avance sur la côte sud-orientale, et nul port ne
+présentait plus d'avantages que la petite mer intérieure, si
+admirablement abritée, qu'enferment les montagnes nues et sombres de
+Carthagène. Cette importance maritime de la colonie punique ne put que
+s'accroître lorsque les riches mines d'argent des environs immédiats
+commencèrent à livrer leurs trésors. Sa puissante position militaire lui
+valut aussi d'être l'une des grandes cités romaines de l'Ibérie. A
+diverses reprises, les souverains de l'Espagne ont essayé de lui rendre
+son ancien rôle stratégique en en faisant la principale station de la
+flotte nationale, en y construisant des entrepôts, des magasins, des
+arsenaux, des chantiers, des fonderies, des bassins de carénage, et
+surtout en hérissant de fortifications les hauteurs qui dominent le port
+et la rade. Ainsi que l'a prouvé un récent épisode de la guerre civile,
+ils ont certainement réussi à rendre la ville imprenable autrement que
+par la famine ou par la trahison; mais l'état chronique d'indigence dans
+lequel se trouve le budget espagnol ne permet pas de renouveler
+l'immense outillage des arsenaux et des flottes, et le grand
+établissement naval de Carthagène ne présente d'ordinaire que l'aspect
+d'une lamentable ruine: la population de la ville est à peine le tiers
+de ce qu'elle était au milieu du dix-huitième siècle. Quant au commerce
+pacifique des denrées et des marchandises, on sait qu'il ne se plaît pas
+dans les places de guerre, au voisinage des canons; aussi fait-il peu de
+cas de l'excellence nautique du port de Carthagène. D'ailleurs la
+position géographique de cette ville n'est vraiment bonne que pour le
+trafic de la Péninsule avec l'Algérie; c'est par Barcelone, Málaga,
+Cádiz que passent les grands chemins des échanges. Carthagène «des
+Spartes» reste donc isolée avec son commerce local de _stipa_, de
+nattes, de fruits, de minerai.
+
+[Illustration: Nº 137.--PORT DE CARTHAGÈNE.]
+
+Quoique bien moins favorisée par la nature, Alicante est beaucoup plus
+active, grâce à la fécondité des huertas d'Elche, d'Orihuela, d'Alcoy,
+et au chemin de fer qui la réunit directement à Madrid. Au pied de sa
+roche aux longs talus portant sur ses escarpements les ruines d'une
+citadelle démantelée, Alicante groupe près de ses quais et de ses jetées
+une multitude de petits navires, tandis que les grands vaisseaux doivent
+mouiller au large, à cause du manque de fond, et se tenir prêts à fuir
+quand s'annoncent les tempêtes ou les vents dangereux. D'autres villes
+du littoral valencien, Denia, dont le nom rappelle encore le culte de
+Diane, Cullera, au massif de rochers isolé sur les plages, sont encore
+bien plus périlleuses d'abords, mais elles n'en sont pas moins
+très-fréquentées par les caboteurs à cause de la richesse et de
+l'industrie des contrées riveraines. Avant la construction du port
+artificiel du «Grau» (_Grao_) de Valence, près de la bouche du
+Guadalaviar, les voiliers qui passaient en hiver dans le golfe de
+Valence avaient à prendre les plus sérieuses précautions et devaient se
+hâter d'entrer en d'autres parages, car les vents d'est et surtout ceux
+du nord-nord-est qui poussent à la côte sont assez souvent d'une extrême
+violence; quand ils soufflent en tempête, la perte du navire qui ne peut
+entrer dans le grau est presque certaine: d'autant plus que la côte se
+trouve alors cachée par un épais rideau de vapeur et que le golfe à la
+plage aréneuse n'offre pas une seule crique naturelle de refuge. Des
+carcasses de bâtiments brisés attestent les périls de la navigation dans
+ce golfe redoutable. Heureusement les môles du port de Valence et de son
+avant-port ont été construits de manière à offrir un abri sûr par tous
+les vents et à rendre l'entrée facile pendant les tempêtes.
+
+Toutes les villes de la grande huerta du Júcar et du Guadalaviar, Játiva
+l'héroïque, Carcagente, Alcira, Algemesi, Liria, ont pour centre commun
+la grande Valence, la quatrième cité de l'Espagne par sa population, la
+première par la beauté de ses cultures. Malgré cette vulgarité
+qu'apportent les architectes à la reconstruction graduelle des rues
+commerçantes, Valence a gardé une certaine originalité dans son
+apparence extérieure, aussi bien que dans sa population. La «Ville du
+Cid» a toujours ses murailles crénelées, ses tours, ses portes de
+défense, ses rues étroites et tortueuses, ses maisons blanches ornées de
+balcons, ses tentures ou ses nattes de jonc suspendues aux fenêtres, ses
+toiles déployées au-dessus de la rue pour abriter les passants de
+l'ardeur du soleil. Parmi ses nombreux édifices, un seul est vraiment
+curieux, c'est la _Lonja de Seda_, la «Bourse de Soie», gracieux
+monument de la fin du quinzième siècle, consistant en une vaste nef
+supportée par des rangées de colonnes torses et laissant apercevoir par
+la porte ogivale du fond un jardin de citronniers et d'orangers. Les
+jardins, les allées d'arbres, les bosquets, c'est là ce qui fait la
+gloire et le charme de Valence. L'Alameda, qui longe la rive du
+Guadalaviar, est peut-être la plus belle promenade urbaine de l'Europe,
+les végétaux des tropiques, bananiers, bambous, chirimoyas, palmiers,
+s'y mêlent aux arbres d'Europe, aux ormes, aux peupliers, aux platanes.
+Des villas, entourées des plus beaux ombrages, sont éparses çà et là
+dans les faubourgs de la ville et surtout près de la plage du Grau,
+fréquentée des baigneurs et des marins. Le port artificiel rivalise
+d'importance avec celui de Cádiz [176].
+
+[Note 176: Mouvement des échanges du port de Valence, en 1867:
+67,675,000 fr.]
+
+[Illustration: Nº 131.--GRAO DE VALENCE.]
+
+Au nord de Valence le peu de largeur de la zone cultivable qui longe la
+mer à la base des montagnes n'a pas permis à des villes importantes de
+naître et de se développer. Castellon de la Plana, bâtie dans la plaine
+à laquelle elle a dû son nom, à la base d'un coteau qui portait l'ancien
+bourg fortifié, doit à sa position, au débouché de la vallée du Mijares,
+d'être l'agglomération d'habitants la plus considérable et le chef-lieu
+de l'une des provinces de Valence; mais, plus loin, toutes les localités
+qui se succèdent jusqu'aux frontières de la Catalogne, Alcalá de
+Chisvert, Benicarló, Vinaroz, ne sont que des bourgades de pêcheurs et
+de vignerons. Jadis les promontoires qui dominent les défilés marins de
+cette partie du littoral étaient gardés par des châteaux forts ou
+_atalayas_, dont on voit les ruines pittoresques envahies par les
+broussailles; mais la grande forteresse de défense se trouvait à
+l'entrée même de cette succession de Thermopyles, à l'endroit où la
+route quitte la large plaine de Valence pour serpenter entre les
+montagnes et la mer. Cette place forte, que les auteurs anciens disent
+avoir été fondée par des Grecs de Zacynthe, était Sagonte, devenue
+fameuse par le siége qu'elle soutint, avec tant d'acharnement, contre
+Hannibal. Les ruines romaines qui lui ont fait donner son nom moderne de
+Murviedro, ou de «Vieux Murs», n'ont plus rien d'imposant: débris de
+temples, murailles lézardées, tout se confond avec les pierres éparses
+et les éboulis des masures modernes; on dit que la décadence de la
+Sagonte romaine est due à la nature plus qu'aux hommes. Le sol du
+littoral se serait graduellement exhaussé, la mer se serait retirée, et,
+par le comblement de son port, la ville aurait perdu peu à peu son
+commerce et sa population [177].
+
+[Note 177: Villes principales du versant méditerranéen entre le cap
+de Gata et l'Èbre:
+
+Valence (Valencia) 108,000 hab.
+Murcie (Murcia) 55,000 »
+Lorca 40,000 »
+Alicante 31,000 »
+Carthagène (Cartagenn) 25,000 »
+Orihuela 21,000 »
+Castellon de la Plana 20,000 »
+Alcoy 16,000 »
+Albacete 15,000 »
+Játiva 13,000 »
+Alcira 13,000 »
+Almansa 9,000 »
+]
+
+
+
+
+V
+
+LES BALÉARES.
+
+
+Le groupe des Baléares se rattache sous-marinement à la péninsule
+espagnole. Par les conditions géographiques, aussi bien que par le
+développement de l'histoire, il est une dépendance naturelle de Valence
+et de la Catalogne. Du cap de la Nao vers Ibiza et d'Ibiza vers Majorque
+et Minorque s'avance entre les abîmes de la Méditerranée un plateau de
+hauts fonds qui semble indiquer l'existence d'une ancienne terre de
+jonction. La direction de cet isthme sous-marin est précisément la même
+que celle des montagnes de Murcie et de Valence; la rangée des îles se
+développe du sud-ouest au nord-est, et les sommets qui s'y élèvent
+suivent dans leur ensemble le même axe d'orientation. D'un autre côté,
+la petite péninsule de la Baña, qui se rattache aux terres basses du
+delta de l'Èbre, se continue en mer par des bancs rocheux qui se
+dirigent vers Íbiza. Un groupe d'îlots dresse les sommets de ses
+collines au milieu de cette langue de terre immergée: c'est le groupe
+volcanique des Columbretes, dont le piton le plus haut, le Monte
+Colibre, domine un cratère ébréché, en forme de fer à cheval, et signale
+peut-être le centre d'un grand foyer souterrain qui se révélerait aussi
+par un lent soulèvement des îles Baléares. Tous les rochers réunis des
+Columbretes n'ont pas même un demi-kilomètre carré de superficie. On dit
+que les serpents y sont fort nombreux, et leur nom même, dérivé du latin
+_Colubraria_, signifie les «îlots des Couleuvres».
+
+[Illustration: Nº 139.--LA MER DES BALÉARES.]
+
+Par leur superficie, les Baléares ne forment qu'une partie peu
+considérable de l'Espagne, pas même la centième. Elles n'ont pas une de
+ces positions maritimes exceptionnelles qui donnent une importance si
+grande à des îles comme la Sicile ou même à des îlots comme Malte; au
+contraire, les Baléares sont en dehors des grandes routes de la
+navigation, et les mers environnantes sont si souvent bouleversées par
+les tempêtes, que les bâtiments de commerce les évitent volontiers et
+cherchent à les contourner au sud pour trouver des parages abrités. Mais
+les Baléares ont de grands avantages par la beauté naturelle des sites,
+par la douceur du climat, par la fécondité des terres. Ce sont les îles
+fortunées que les anciens avaient nommées les Eudémones ou les «Iles des
+Bons Génies,» et les Aphrodisiades, ou les «terres de l'Amour». Sans
+doute ces appellations flatteuses témoignent surtout de cette tendance à
+l'admiration que l'on éprouve pour tout ce qui est lointain et de
+difficile abord; mais il est certain que, comparées à l'Espagne
+péninsulaire et à la plupart des contrées riveraines de la Méditerranée,
+les Baléares sont grandement favorisées. Elles ont eu, il est vrai, à
+subir des incursions nombreuses; la guerre, la peste et d'autres fléaux
+les ont souvent ravagées; toutefois ces désastres n'ont été que peu de
+chose, en proportion des malheurs sans fin qui ont dévasté l'Espagne.
+Ainsi, pendant le siècle actuel, les Baléares n'ont pas eu à souffrir
+directement des guerres civiles qui se sont succédé dans la Péninsule.
+La population a pu s'y accroître à l'aise et s'enrichir par
+l'agriculture et le commerce. Sur un même espace de terrain, le nombre
+des habitants y est deux fois plus élevé qu'en Espagne; il serait encore
+plus considérable si plusieurs grands domaines obérés par les
+hypothèques n'étaient cultivés par des paysans toujours soumis à un
+régime presque féodal [178].
+
+[Note 178:
+
+ Superficie.
+Pytiuse:
+ Íbiza 572 kil. car.
+ Formentera 96 »
+
+Baléares:
+ Majorque 3,395 »
+ Cabrera 20 »
+ Minorque 734 »
+ _________________
+ 4,817 kil. car.
+
+Popul. en 1870: 289,235
+Popul. kilom.: 60
+]
+
+Les îles se partagent naturellement en deux groupes: celui de l'ouest ou
+des Pytiuses, ainsi nommé dans l'antiquité, des forêts de pins qui
+recouvraient toutes les montagnes, et les Gymnésies, ou les Baléares
+proprement dites. Le nom de Gymnésies, introduit de nouveau dans les
+traités de géographie, mais complètement inconnu du peuple, rappelle les
+temps barbares où la population vivait en état de nudité. Quant au nom
+des Baléares, le témoignage unanime des anciens auteurs l'attribue à
+l'adresse des indigènes dans l'art de manier la fronde. Strabon raconte
+que les parents exerçaient leurs enfants dans l'usage de cette arme en
+leur donnant pour cible le pain du futur repas: les jeunes tireurs ne
+recevaient leur nourriture qu'après l'avoir traversée d'une pierre.
+Lorsque Métellus «le Baléarique» voulut débarquer sur le rivage des
+Gymnésies, il eut soin de faire tendre des peaux au-dessus du pont de
+chaque navire pour abriter ainsi l'équipage contre les projectiles des
+frondeurs. On dit que dans l'île de Minorque, où les anciennes mœurs se
+sont longtemps conservées, les enfants excellent encore au maniement de
+la fronde.
+
+Le climat des Baléares diffère peu de celui des côtes espagnoles situées
+sous la même latitude. Il est seulement plus doux et plus égal, plus
+humide aussi à cause de l'atmosphère maritime où les îles sont baignées
+et qui les alimente de pluies, surtout en automne et au printemps, lors
+du changement des saisons. Les coups de vent sont fréquents dans ces
+parages et parfois se compliquent de trombes redoutables. Ces météores
+ont fait sombrer bien des navires; on cite même les exemples de grands
+vaisseaux qui ont disparu sans qu'une seule épave vînt raconter le
+désastre.
+
+Les îles Baléares étaient habitées même avant l'époque historique.
+Majorque est parsemée de constructions, dites _talayots_, c'est-à-dire
+petites _atalayes_ ou «tourelles de guet», qui ressemblent aux _nuraghi_
+de la Sardaigne, et que l'on croit avoir été élevées par des tribus de
+même race. Minorque est encore plus riche en monuments de cette origine:
+le plus grand, qui se dresse sur un monticule dans la partie méridionale
+de l'île, est considéré par les indigènes comme un «autel des Gentils».
+Quel que soit d'ailleurs le fond de la population première, il a été
+singulièrement modifié, depuis les commencements de l'histoire écrite,
+par des envahisseurs de toute race et de toute langue, Phéniciens et
+Carthaginois, Grecs et Massiliotes, Romains et colons latinisés
+d'Ibérie, Goths et Vandales, Arabes et Berbères, Génois, Pisans,
+Aragonais, Catalans, Provençaux. En présence d'un pareil croisement, il
+serait donc plus que téméraire de vouloir classer les Baléariotes
+suivant les affinités de la race primitive. Par la langue, ce sont des
+Catalans, mais leur idiome est plus pur et se rapproche plus de l'ancien
+parler limousin que le langage des habitants de Barcelone.
+
+Les Majorquins et leurs voisins des petites îles sont, en général,
+minces et de bonne tournure. En certains districts, notamment dans celui
+de Soller, les femmes sont fort belles; mais là même où elles ont les
+traits peu réguliers elles ont toujours une figure expressive par le
+regard et le sourire. Comme tous les campagnards, les paysans des îles
+sont prudents, réservés, âpres au gain; mais, autant que le leur permet
+la passion de la terre, ils sont probes, polis, gracieux, bienveillants,
+hospitaliers. Leurs larges caleçons bouffants, la ceinture qui cambre
+leur taille, leur veste de drap ou de toile en couleur éclatante, leur
+donnent un grand air d'élégance, bien différent de celui des lourds
+paysans du nord de l'Europe. Le soir, quand ils reviennent de leur
+travail, revêtus de peaux de chèvre dont le poil est tourné en dehors et
+dont la queue se balance au rhythme de leurs pas, on se plaît à les voir
+danser aux sons de la guitare ou de la flûte que tient le chef de la
+bande. C'est sans doute ainsi que faisaient leurs aïeux avant l'époque
+de l'invasion carthaginoise.
+
+[Illustration: Nº 140.--LES PYTIUSES.]
+
+[Illustration: TYPES DES BALÉARES.--FEMMES D'IBIZA. Dessin de E. Ronjat,
+d'après l'Archiduc Savator.]
+
+Ibiza, la grande Pythiuse et la terre la plus rapprochée du continent,
+n'en est séparée que d'un espace de 85 kilomètres. Elle constitue un
+massif de collines irrégulières, échancré sur tout son pourtour par des
+plaines où coulent en hiver des eaux sauvages, bientôt évaporées à
+l'approche des grandes chaleurs. Des cimes de près de 400 mètres
+s'élèvent à l'extrémité septentrionale de l'île, au-dessus d'une côte de
+difficile accès, bardée de promontoires abrupts. Des îles, des îlots
+nombreux sont épars dans le voisinage des côtes, surtout à l'ouest du
+Pormany (Port-Magne, ou Grand-Port), qui découpe profondément la partie
+du rivage tournée vers le golfe de Valence. La côte méridionale de l'île
+est également entaillée par une grande baie, où vient mouiller la
+flotille des pêcheurs et au bord de laquelle la petite ville capitale,
+ancienne colonie carthaginoise, a pittoresquement groupé sur ses pentes,
+ses maisons, ses tours et ses vieilles murailles. Une disposition
+semblable des côtes se présente dans l'île de Formentera, qu'une chaîne
+d'îlots et d'écueils, analogue au fameux «Pont d'Adam» de Ceylan, réunit
+à un cap d'Ibiza; elle est aussi divisée en deux parties par des
+indentations du littoral, au nord la Playa de la Tramontana, au sud la
+Playa del Mediodia. Entre Formentera et Ibiza, les grands navires
+trouvent un excellent abri.
+
+Le climat des Pytiuses est tout particulièrement salubre. Les
+insulaires, encore bien ignorants des lois de la dispersion des espèces,
+attribuent à la pureté de l'atmosphère locale l'absence complète des
+serpents et de tous autres reptiles: aucun poison, disent-ils, ne peut
+naître dans leur île fortunée. D'ailleurs toutes les Baléares, comme la
+plupart des autres îles éloignées du continent, ont une faune naturelle
+plus pauvre que celle de la grande terre. D'après Strabon, les lapins
+mêmes, actuellement si nombreux, que deux îlots du groupe ont reçu les
+noms de Conillera et de Conejera, avaient été inconnus dans les îles et
+n'y furent introduits qu'à l'époque romaine. Sous l'influence du milieu
+local, quelques espèces varient aussi de manière à former des races
+distinctes. Ainsi l'île de Formentera aurait un faisan différent par son
+plumage de ceux du continent. Le lévrier des Baléares se distinguerait
+aussi de ses congénères d'Europe; il est magnifique de formes: on le dit
+peu fidèle.
+
+Quoique privilégiées par la fertilité du sol, autant que par le climat,
+les deux Pytiuses sont faiblement peuplées et n'ont qu'une médiocre
+importance économique pour la métropole. Leurs baies, même celle
+d'Ibiza, ont le désavantage de ne pas être abritées contre tous les
+vents, et les navires qui s'y aventurent risquent toujours d'être jetés
+à la côte par les flots brusques et incertains de la Méditerranée
+occidentale. Au lieu d'attirer la navigation par ses ports, Ibiza
+l'effraye, au contraire, par ses écueils et ses courants rapides. Les
+marins la voient de loin, mais ils n'y abordent que rarement: mainte île
+de l'Océanie située aux antipodes est plus souvent visitée par eux.
+
+A une époque encore récente, lorsque les pirates barbaresques écumaient
+la Méditerranée, le danger de soudaines incursions contribuait aussi à
+écarter des Pythiuses tout commerce, toute industrie, et à maintenir les
+habitants dans un état de continuelles appréhensions. Des tours de guet,
+que des veilleurs occupaient encore au commencement du siècle, se
+dressent sur tous les promontoires des îles; et chaque village, chaque
+hameau a son château fort où la population se réfugiait et se mettait en
+état de défense à la moindre alarme. D'ailleurs les gens d'Ibiza ont la
+réputation d'être fort braves; accoutumés au péril pendant des siècles,
+ils ont hérité de la vaillance des ancêtres comme d'un patrimoine. Ils
+ont dû aussi à leur isolement et à la faible importance relative de leur
+île le précieux avantage d'être à peu près laissés à eux-mêmes par le
+gouvernement central et de garder une part considérable d'autonomie
+administrative. Ils s'en trouvent fort bien, et toute ingérence des
+autorités continentales est mal accueillie.
+
+Majorque, ou la Grande Baléare, la Mallorca des Espagnols, est la seule
+île du groupe qui ait une véritable sierra. La côte du nord-ouest,
+légèrement convexe, et se développant de la pointe Rebasada, ou plutôt
+de l'île de la Dragonera, au cap Formentor, parallèlement au rivage de
+la Catalogne, est çà et là comme surplombée par les escarpements de la
+chaîne; d'en bas on voit les saillies de rochers, les pentes revêtues de
+forêts et de broussailles, les grandes aiguilles porphyriques,
+dioritiques ou calcaires se dresser les unes au-dessus des autres en un
+énorme entassement jusque dans l'azur profond du ciel. La première cime,
+non loin de l'extrémité occidentale de la chaîne, s'élève déjà d'un seul
+jet à près de 1,000 mètres de hauteur, puis d'autres sommets, d'une plus
+grande altitude, dominés par les deux pics jumeaux, Major et Torrella,
+se succèdent vers le nord-est; là où la chaîne abaissée ne se compose
+plus que de collines, elle se prolonge encore en pleine mer par
+l'étroite péninsule rocheuse qui se termine au cap Formentor; une des
+dents de cette crête, connue sous le nom d'Agujero, est percée de part
+en part, et de la haute mer on voit la lumière rayonner par cette
+ouverture. Dans son ensemble, cette rangée de montagnes, fort abrupte du
+côté de la mer de Catalogne, en pente douce sur le versant tourné vers
+la mer d'Afrique, est une des plus riches du monde en paysages d'une
+grande beauté. Les vallées ombreuses qui s'ouvrent dans l'épaisseur de
+la chaîne, Soller, Valldemosa, sont admirables par elles-mêmes et par
+l'horizon qu'on y contemple. Au nord, la mer est si proche, qu'en se
+penchant à l'angle des terrasses on a peur de tomber dans l'immense
+gouffre, à travers les ramures entremêlées des pins. Au sud, le regard
+se promène au contraire sur de vastes plaines aux douces ondulations,
+toutes vertes du feuillage nouveau, ou jaunes de moissons, parsemées de
+villes et de bourgades nombreuses. Dans le lointain, la mer paraît
+aussi, mais comme une simple ligne d'argent servant de bordure au
+merveilleux tableau. L'îlot de Conejera, et, plus loin, la petite île de
+Cabrera, où périrent tant de Français captifs pendant les guerres de
+l'Empire, semblent flotter sur l'horizon comme des vapeurs translucides.
+
+La sierra proprement dite, dont quelques parties ont un aspect vraiment
+alpestre et que les paysans disent abriter encore des moufflons dans ses
+forêts de sapins et ses dédales de rochers, occupe une largeur peu
+considérable. Quelques-uns de ses contre-forts, blancs et roses à
+l'époque de la floraison des cistes, s'avancent en chaînons vers
+l'intérieur de l'île; mais, dans sa plus grande étendue, la campagne de
+Majorque consiste en plaines d'une cinquantaine de mètres d'élévation où
+se montrent des _puigs_ ou «puys» isolés portant tous une vieille
+construction, église, ermitage ou château fort; une de ces hauteurs, le
+Puig de Randa, d'où l'on voit l'immense tapis de la plaine se dérouler
+autour des pentes, était naguère un but de pèlerinage pour toutes les
+populations de l'île, et du sommet les prêtres bénissaient les moissons.
+Les collines ne se groupent en un vrai massif qu'à l'angle oriental de
+l'île, près du cap qui porte encore le nom arabe de Ferrutx, et au sud
+duquel se trouve la vaste grotte d'Arta, l'une des plus remarquables de
+l'Europe par la richesse et la variété de ses stalactites: ses galeries
+descendent au-dessous du niveau de la mer.
+
+La plus grande dépression de la plaine est indiquée par les échancrures
+du pourtour. Deux golfes, l'un au sud-ouest, l'autre au nord-est,
+découpent le littoral de l'île, comme pour la partager eh deux moitiés.
+Le premier est la vaste baie semi-circulaire de Palma, qui se termine
+par le petit port artificiel de la capitale. Le deuxième est le golfe
+géminé d'Alcudia, le Puerto Mayor et le Puerto Menor, que sépare la
+pittoresque péninsule du cap del Pinar[179]. Quant à la côte
+septentrionale, elle est trop abrupte pour offrir de véritables ports:
+les navires n'y trouvent d'autre lieu d'escale que la petite crique
+rocheuse de Soller, célèbre de nos jours par ses expéditions d'oranges,
+et fameuse dans les légendes locales comme l'endroit où saint Raymond de
+Peñafort s'embarqua sur son manteau pour cingler vers Barcelone.
+
+[Note 179: Altitudes de Majorque, d'après Willkomm:
+
+Puig den Galatzo 1,200 mèt.
+Puig den Torrella 1,506 »
+Puig Major 1,500 »
+Col de Soller 562 »
+Bec de Ferrutx 568 »
+Ile Dragonera 320 »
+]
+
+Quoique bien inférieure à la limite des neiges persistantes, le Puig den
+Torrella et les autres sommets de la sierra gardent dans leurs cavités
+les plus rapprochées des cimes une assez grande quantité de neige qui
+sert à la consommation des habitants de Palma pendant les chaleurs de
+l'été. Les montagnes alimentent aussi des torrents temporaires, qui
+parfois, à la suite des grandes pluies, débordent dans les campagnes
+riveraines, recouvrent les cultures de sable et de pierres et
+démolissent les constructions. Ainsi la Riera, qui débouche à Palma dans
+la Méditerranée, a souvent fait plus de mal à la ville qu'un siége ou
+qu'une épidémie: on dit que l'inondation de 1403 renversa près de deux
+mille maisons et fit périr près de 6,000 personnes. Mais d'ordinaire ces
+torrents, qu'un auteur majorquin dit complaisamment être au nombre de
+plus de deux cents, suffisent à peine pour déverser l'eau fertilisante
+dans les _acequias_ ou canaux d'origine arabe qui se ramifient dans
+toutes les campagnes de l'île. Pourtant Majorque a le plus grand besoin
+d'être abondamment arrosée. Complétement abritée par la sierra des vents
+du nord-ouest qui soufflent des Pyrénées et de la vallée de l'Èbre,
+l'île est tournée vers l'Afrique et disposée comme un espalier pour
+recevoir toute la force des rayons solaires.
+
+De tout temps, les _pageses_, ou paysans majorquins, ont eu la
+réputation d'être d'excellents agriculteurs, du moins autant que le
+permettaient l'esprit de routine et la grande lésinerie dans les
+dépenses d'amélioration. Le sol de Majorque est en moyenne
+incomparablement mieux exploité que le reste de l'Espagne. Il est vrai
+que les habitants des îles ne sont pas les seuls auxquels on doive
+attribuer le mérite de cette bonne tenue des terres. Au commencement du
+siècle, pendant que la guerre étrangère ravageait la Péninsule, et
+depuis, pendant que _cristinos_, carlistes ou combattants de quelque
+autre parti se disputaient la possession de l'Espagne, nombre de
+Catalans laborieux ont émigré dans les îles pour y trouver la paix et le
+bien-être: ils se sont établis surtout dans la partie centrale de
+Majorque, aux environs d'Inca. C'est à eux que l'on doit, pour une bonne
+part, ces terrasses nivelées à grands frais sur les pentes des
+montagnes, ces olivettes, ces vignes si bien entretenues, ces beaux
+jardins d'orangers et d'amandiers. Toutes les économies sont employées à
+conquérir sur le roc ou sur le marais un petit lopin de terre, aussitôt
+mis en culture. Mais, en dépit de l'industrie des habitants, la
+superficie des terres agricoles ne suffit pas à la population qui s'y
+presse, et l'excédant des familles doit avoir recours à l'émigration.
+Les Majorquins, de même que leurs voisins de Minorque, les excellents
+jardiniers «Mahonais», sont fort nombreux dans les villes du littoral
+méditerranéen, en Algérie et dans tous les ports des Antilles
+espagnoles.
+
+D'ailleurs l'île «dorée» a des éléments de richesse très-variés et ne se
+trouve point exposée à un désastre par l'insuccès d'une récolte. Elle
+n'a d'autres mines que ses marais salants, près du cap Salinas, en face
+de l'île Cabrera; mais aux céréales, qui fournissent l'excellent «pain
+de Mallorca», célèbre dans toute l'Espagne, les insulaires ajoutent les
+vins délicieux de Benisalem, qui sont expédiés au continent, des huiles,
+qui se consomment surtout en Angleterre et en Hollande, des légumes dont
+Barcelone est le grand marché, des fruits de toute espèce qu'importe la
+France. La vallée de Soller, la gloire de Majorque, est en grande partie
+occupée par des forêts d'orangers dont les produits sont expédiés par
+cargaisons entières à Aigues-Mortes, au port d'Agde, à Marseille:
+malheureusement, une maladie, que l'on n'est pas encore parvenu à
+guérir, a fait de grands ravages dans les plantations, et les
+cultivateurs ont pu craindre pendant longtemps que l'une des sources les
+plus importantes de leur revenu ne fût complétement tarie. Les
+Majorquins s'occupent aussi de l'élève des animaux: les grands pâturages
+leur manquent pour le gros bétail, mais les débris de cuisine et les
+déchets des plantes, des racines, des fruits, leur permettent
+d'engraisser des multitudes de cochons qui servent à l'alimentation de
+Barcelone. Enfin, Majorque fait aussi preuve d'une certaine activité
+industrielle. Ses fabricants de chaussures travaillent pour l'étranger
+aussi bien que pour l'île elle-même. Les Majorquins exportent des
+étoffes de laine et de toile, des ouvrages de vannerie, des vases de
+terre poreuse; mais ils n'ont plus le monopole de ces faïences si
+célèbres à l'époque de la Renaissance, et que l'on appelle encore
+_majolica_, forme italienne du nom de Majorque.
+
+La capitale actuelle de l'île, Palma, est une ville populeuse et animée.
+Vue de la mer, elle se présente fort bien avec ses maisons en
+amphithéâtre, ses murailles flanquées de bastions, son vieux château
+fortifié de Bellver, la cathédrale qui s'élève sur la colline et que
+domine la «tour de l'Ange», de l'architecture la plus gracieuse et la
+plus hardie. Les habitants de Palma vantent la beauté de leurs édifices
+et prétendent que leur _Lonja_, flanquée aux angles de ses quatre
+tourelles octogones, est bien supérieure à celle de Valence en
+originalité de construction. Tout en faisant la part du patriotisme
+local, on doit reconnaître que le style à demi mauresque des anciens
+architectes majorquins de la Renaissance se distingue par une grande
+élégance et une légèreté singulière. Les colonnes de marbre noir ou gris
+qui soutiennent les fenêtres ogivales sont d'une minceur sans exemple,
+relativement à leur hauteur; on dirait des tiges de fer ou des fûts de
+bambous.
+
+Le va-et-vient des négociants et des matelots a fort mêlé la population
+de Palma, mais au moins un élément ethnique s'y est maintenu pur de tout
+croisement: c'est celui des Juifs convertis, parfaitement
+reconnaissables par la pureté de leur type, et désignés dans le pays
+sous le nom de _Chuetas_. Encore de nos jours ils habitent un quartier
+séparé, ne se marient qu'entre eux, ont leurs écoles distinctes. Ils
+possèdent aussi leur église spéciale, car c'est au prix de la conversion
+qu'ils ont obtenu de ne pas être mis à mort ou du moins exilés: la seule
+différence qu'on observe dans leurs rites, c'est qu'ils crient leurs
+prières, au lieu de les réciter à voix basse; cela provient sans doute
+de ce que, dans les premiers temps, les prêtres les forçaient à parler
+haut pour entendre distinctement leurs paroles. Du reste, tout chrétiens
+que soient les Chuetas, ils n'en ont pas moins gardé leur génie
+mercantile et, l'usure aidant, une grande partie des propriétés de l'île
+a fini par leur appartenir. Jadis on avait un procédé commode pour les
+empêcher de trop s'enrichir: quand l'opinion publique les soupçonnait,
+en dépit de leur apparence minable, d'avoir trop rapidement empli leurs
+coffres, vite une accusation de blasphème ou d'hérésie les faisait jeter
+en prison, et bientôt leur fortune passait en d'autres mains! Les
+registres de l'inquisition palmesane témoignent des persécutions
+terribles qu'eurent à subir ces malheureux convertis. Même au siècle
+dernier, ils n'étaient jamais assurés de la liberté ni de la vie.
+
+[Illustration: ENTRÉE DU PORT D'IBIZA. Dessin de E. Grandsire, d'après
+l'Archiduc Salvator.]
+
+Un chemin de fer, qui ne dépasse pas encore la ville d'Inca, doit réunir
+le port de Palma et ceux d'Alcudia en passant par les districts de Santa
+María et de Benisalem, les plus riches de l'île après ceux qui entourent
+au sud les villes populeuses de Manacor et de Felanitx. Alcudia disputa
+jadis à Palma le titre de capitale, et, si elle n'avait à souffrir du
+mauvais air et du manque de bonne eau, il est probable qu'elle eût
+maintenu son rang de grande ville, car elle occupe une excellente
+position maritime. Du haut de sa colline rocheuse elle domine à la fois
+deux golfes plus rapprochés de l'Espagne et de la France que celui de
+Palma et présentant des communications faciles avec les campagnes de
+l'intérieur. Le golfe du Nord, appelé d'ordinaire Puerto Menor, ou de
+Pollenza, peut admettre des vaisseaux de haut bord dans un bon mouillage
+abrité de tous les vents; il est cependant peu fréquenté: l'île est trop
+petite pour avoir deux grands marchés d'échanges. On espère que
+d'importants travaux d'assainissement et de culture entrepris au sud
+d'Alcudia auront pour résultat de rendre à cette antique cité une part
+de son ancienne importance. L'Albufera, ou plaine marécageuse, dont
+l'étendue est d'environ 2,800 hectares, a été partiellement reconquise
+sur les eaux et sur la fièvre, grâce aux industriels anglais qui
+l'exploitent; c'est maintenant une belle plaine traversée par de larges
+et solides chemins, drainée par des machines à vapeur, arrosée dans la
+saison par des canaux d'eau pure [180].
+
+[Note 180: Villes de Majorque:
+
+Palma 40,000 hab.
+Manacor 15,000 »
+Felanitx 10,500 »
+Lluchmayor 8,800 »
+Pollenza 8,000 »
+Inca 8,000 »
+Soller 8,000 »
+Santañy 8,000 »
+]
+
+La Minorque des Français, Menorca, ou la «Petite Baléare», que l'on peut
+discerner de Majorque, puisqu'elle en est distante seulement de 37
+kilomètres, semble continuer vers l'est, puis au sud-est, la courbe
+légèrement infléchie de la sierra majorquine; mais elle est elle-même
+fort peu montueuse et n'offre que des pitons isolés. Le sommet le plus
+élevé, le monte Toro, dont l'altitude est de 357 mètres, est situé à peu
+près au centre de l'île et domine de grandes plaines faiblement
+accidentées, dont les arbres, exposés au vent du nord, ont le branchage
+régulièrement incliné du côté de l'Afrique; les orangers ne peuvent
+trouver un abri suffisant que dans les ravins, ou _barrancos_, qui
+sillonnent la plaine. Cette absence de sierra rend le climat de Minorque
+moins agréable et moins salubre que celui de la terre voisine [181]; le
+sol y est aussi moins fertile à cause de la faible quantité des eaux de
+source. Il est vrai que les pluies sont plus abondantes qu'à Majorque;
+mais les roches calcaires laissent pénétrer l'humidité dans leurs
+fissures, et les campagnes sont toujours altérées. Par contre, on trouve
+de l'eau dans les grottes profondes. Près de Ciudadela, la roche
+crevassée permet de descendre dans un labyrinthe de cavernes, dont l'une
+est en communication avec la mer.
+
+[Note 181: Climats comparés de Majorque et de Minorque, d'après
+Carreras et Barceló y Combir:
+
+ Palma. Mahon.
+
+Température moyenne 18°,1 17°,5
+ » du mois le plus chaud (?) 22°,4
+ » du mois le plus froid (?) 9°
+Moyenne des pluies 0m,436 0m,690
+Jours de pluie 67 82
+]
+
+[Illustration: Nº 141.--PORT-MAHON.]
+
+De même que Majorque et les deux Pytiuses, Ibiza et Formentera, Minorque
+doit aux ports de ses deux extrémités opposées d'offrir une sorte de
+balancement dans son histoire politique et son commerce. L'île a deux
+capitales, qui se sont toujours disputé la suprématie, Ciudadela et
+Port-Mahon. La première a l'avantage de regarder vers Majorque et les
+deux golfes d'Alcudia, mais elle n'a qu'un mauvais havre aux bords
+marécageux. La seconde, qui porte encore le nom de son fondateur
+carthaginois, possède un admirable port naturel divisé par des îlots et
+des péninsules en cales et en bassins secondaires; tous les avantages se
+trouvent réunis dans ce bras de mer. Pourtant, à voir le faible
+mouvement du port, on ne se douterait pas que c'est là le havre célèbre
+vanté par André Doria dans son fameux dicton, d'ailleurs appliqué aussi
+à la baie de Carthagène: «Juin, Juillet et Mahon sont les meilleurs
+ports de la Méditerranée.» Port-Mahon est bien déchu de son activité
+commerciale depuis que les Anglais l'ont abandonné en 1802, après en
+avoir fait une cité riche et prospère. Elle était pour eux une autre
+Malte, inférieure toutefois par sa position dans une mer ouverte et
+tempétueuse, loin d'une de ces portes de navigation entre deux mers qui
+donnent tant d'importance à La Valette, à Messine, à Gibraltar. Dans la
+physionomie de ses édifices Mahon a gardé quelque chose d'anglais; la
+grande route qui parcourt l'île dans toute sa longueur, de Port-Mahon à
+Ciudadela, est également un héritage de la domination britannique; mais
+un héritage bien mal apprécié. De même, le port excellent de Fornells,
+qui s'ouvre entre deux péninsules rocheuses de la côte septentrionale et
+qui pourrait abriter une flotte entière, sert à peine à quelques barques
+de pêche [182].
+
+[Note 182:
+
+Port-Mahon 15,000 hab.
+Ciudadela 7,500 hab.
+]
+
+
+
+
+VI
+
+LA VALLÉE DE L'ÈBRE, L'ARAGON ET LA CATALOGNE.
+
+
+De même que le bassin du Guadalquivir, la vallée de l'Èbre, dans sa
+partie moyenne, est nettement séparée du reste de l'Espagne. Elle forme
+une large dépression entre les plateaux intérieurs de la Péninsule et le
+système pyrénéen. Si les eaux de la Méditerranée s'élevaient de 500
+mètres, elles empliraient tout l'espace triangulaire où serpente l'Èbre,
+de Tudela à Mequinenza, et qui fut un lac d'eau douce avant que le
+fleuve n'eût percé les montagnes de la Catalogne. Au nord, cette région
+a pour limite le puissant rempart des Pyrénées, la barrière naturelle la
+plus forte qui existe en Europe; au sud et au sud-ouest, elle a les
+âpres versants d'un plateau et de sa bordure de montagnes; elle a
+surtout cette limite indécise et changeante, mais des plus gênantes à
+franchir, que trace la différence des climats. Au nord-ouest, il est
+vrai, la haute vallée de l'Èbre continue vers les Pyrénées cantabres la
+plaine de l'Aragon. De ce côté, la ligne de démarcation naturelle n'a
+donc rien de précis; mais les collines qui se rapprochent de part et
+d'autre donnent un caractère tout à fait spécial à la contrée. En outre,
+des hommes différents de race, de langue et de moeurs occupent une
+partie considérable de cette région, opposant ainsi une muraille vivante
+aux populations de la plaine. Historiquement, la haute vallée de l'Èbre
+ne pouvait d'ailleurs avoir qu'un rôle tout à fait distinct de celui de
+l'Aragon. C'est là que se trouvent les lieux de passage nécessaires
+entre le seuil des Pyrénées et le plateau des Castilles; là devait
+passer de tout temps le flux et le reflux des hommes entre la France et
+l'intérieur de la Péninsule.
+
+Par les événements de l'histoire aussi bien que par les conditions
+géographiques, l'Aragon et la Catalogne forment donc une des régions
+naturelles de l'Espagne, beaucoup moins vaste que les Castilles, mais à
+peine moins importante dans le développement de la nation et beaucoup
+plus populeuse par rapport à son étendue [183].
+
+[Note 183:
+
+ Superficie. Population en 1870. Popul. kilom.
+
+Aragon 46,565 kil. car. 928,763 20
+Catalogne 32,330 » 1,768,408 55
+ __________________ ___________ ____
+ 78,895 kil. car. 2,697,171 34
+]
+
+Depuis plus de sept siècles, l'Aragon et la Catalogne ont les mêmes
+destinées politiques et presque toujours ont défendu la même cause dans
+les guerres et les révolutions. Toutefois de grands contrastes existent
+aussi dans l'aspect, le relief, le climat de ces deux provinces, et ces
+contrastes de la nature se sont reproduits dans le caractère des
+populations et dans leur histoire spéciale. L'Aragon, pays de plaines
+entouré de tous les côtés par des montagnes, est une contrée
+essentiellement continentale, dont les habitants, privés des ressources
+de l'industrie et du commerce, devaient rester en grande majorité
+pâtres, agriculteurs ou soldats, et n'exercer leur action que sur leurs
+voisins de la Péninsule, La Catalogne, au contraire, pays de montagnes,
+de vallées ouvertes sur la mer, de plages et de promontoires, devait se
+peupler de marins et joindre à des richesses naturelles celles que lui
+procurait le mouvement des échanges. Elle devait aussi entrer en
+relations intimes avec les contrées limitrophes baignées par la même
+mer, surtout avec le Roussillon et le Languedoc. Il y a sept ou huit
+siècles, les Catalans appartenaient même beaucoup plus au groupe des
+peuples provençaux qu'à celui des Espagnols. Par la vie nationale, aussi
+bien que par le langage, ils se rattachaient étroitement aux populations
+du nord des Pyrénées.
+
+C'est dans la révolution politique dont la guerre des Albigeois a été le
+drame le plus terrible qu'il faut chercher la raison du changement
+d'équilibre qui s'est opéré dans l'histoire de la Catalogne et qui a
+jeté ce pays en proie aux Castillans. Tant que le monde provençal garda
+son centre de gravité naturel entre Arles et Toulouse, toutes les
+populations du littoral méditerranéen jusqu'à l'Èbre, et même celles des
+côtes de Valence et des îles Baléares, subirent l'influence de la
+société policée qui les avoisinait, et furent, pour ainsi dire,
+entraînées dans son orbite d'attraction. Entre la Provence d'un côté,
+les royaumes arabes de l'autre, les habitants chrétiens de la Péninsule
+et des îles se sentaient nécessairement portés vers les Provençaux,
+leurs parents de race, de religion et de langage: c'est là ce qui
+explique la prédominance de l'idiome dit limousin et de sa littérature
+dans la Catalogne et jusqu'à Murcie et à Palma. Mais, quand une guerre
+implacable eut changé plusieurs villes des Albigeois en déserts, quand
+les barbares du Nord eurent opprimé la civilisation du Midi et que la
+contrée du versant méridional des Cévennes eut été réduite par la
+violence à n'être guère plus qu'un appendice politique du bassin de la
+Seine, il fallut bien que la Catalogne cherchât d'autres alliances
+naturelles. Le centre de gravité se déplaça rapidement du nord au sud,
+et de la France méridionale se reporta dans la péninsule pyrénéenne. La
+Castille gagna ce qu'avait perdu la Provence. Ainsi la langue
+provençale, qui s'était jadis répandue de la Catalogne et du Toulousain
+dans tout l'Aragon, y fut graduellement remplacée par le castillan, qui
+ne cesse d'avancer et qui, dans un avenir prochain, aura certainement
+conquis toute la Péninsule, en dépit de l'énergie patriotique avec
+laquelle se défendent les idiomes locaux.
+
+Le versant septentrional des plateaux et des monts qui bordent au sud le
+bassin de l'Èbre est percé de nombreuses brèches qu'utilisent les voies
+de communication. Les rivières permanentes et les ruisseaux temporaires
+ont découpé les hautes terres en fragments détachés les uns des autres,
+qui portent le nom de _sierras_ quand ils ont une certaine longueur, et
+celui de _muelas_ ou «dents molaires», quand ils se présentent comme des
+blocs isolés. Ce sont les «témoins» restés debout des plateaux d'une
+période géologique antérieure. En s'imaginant que tous les creux, larges
+plaines ou défilés étroits, qui séparent ces hauteurs soient de nouveau
+remplis, on reconstitue par la pensée l'ancienne pente uniforme et
+très-faiblement ondulée qui s'abaissait graduellement des gibbosités du
+centre de l'Espagne vers la vallée de l'Èbre. Du haut des protubérances
+les plus saillantes de ce plateau en grande partie démoli, on reconnaît
+parfaitement que les faces supérieures des prétendues sierras se
+correspondent et faisaient partie du même plan incliné. Ainsi, la sierra
+de San Just ou de San Yus, que la haute vallée du Guadalope sépare de la
+sierra de Gudar, n'est qu'un simple débris. Il en est de même des
+sierras de Segura, de Cucalon, de Vicor, d'Aglairen, de la Virgen, qui
+se continuent au nord-ouest en rempart ébréché jusqu'au superbe massif
+de Moncayo. La sierra de Almenara, qui s'élève à l'ouest de cette
+rangée, sur les confins immédiats du plateau des Castilles, n'est
+également qu'un fragment de plateau sculpté par les météores.
+
+La masse granitique du Moncayo ou Cayo, bien autrement solide que les
+roches crétacées du plateau oriental, a résisté à l'action érosive des
+eaux et reste unie au faîte de partage où le Duero prend sa source, où
+naissent les premiers pics de l'arête de Guadarrama. Le Moncayo,
+laboratoire des orages pour les campagnes de l'Aragon, est aussi la tour
+de guet, du haut de laquelle les Castillans regardent la vallée de
+l'Èbre. En effet, cette pyramide angulaire, fort escarpée par son
+versant septentrional et facilement accessible par ses pentes tournées
+au midi, est par cela même une partie du domaine naturel des Castillans,
+et c'est en s'appuyant sur ce massif qu'ils ont pu descendre dans le
+haut bassin de l'Èbre et rejoindre au bord de ce fleuve les confins de
+la Navarre. Par contre, les Aragonais ont dû aux nombreuses brèches du
+plateau oriental de pouvoir en remonter le versant bien au delà de leurs
+limites naturelles. Par les vallées du Guadalope, du Martin, du Jiloca,
+ils ont occupé tout le haut massif de Teruel, cette région du
+Maeztrazgo, si importante au point de vue stratégique, à cause de sa
+position dominante entre les bassins de l'Èbre, du Mijares, du
+Guadalaviar, du Júcar et du Tage. Dans toutes les guerres civiles, la
+possession de ce faîte et de ses places fortes est un des grands
+objectifs pour les combattants.
+
+Au nord de l'Èbre et de ses affluents se profile la haute crête neigeuse
+des Pyrénées qui sépare l'Espagne du reste de l'Europe; mais c'est dans
+la géographie de la France et non dans celle de l'Aragon qu'il convient
+de décrire cette chaîne, car le versant septentrional est de beaucoup le
+plus populeux et le mieux connu: c'est aussi le plus riche en curiosités
+naturelles. De ce tronc principal, plusieurs grands rameaux s'abaissent
+vers l'Espagne; toutefois il ne faut point croire que les montagnes de
+l'Aragon et de la Catalogne soient toutes de simples chaînons latéraux
+du système pyrénéen. Quelques massifs sont même complétement isolés. Une
+première rangée de hauteurs indépendantes, débris d'anciens plateaux
+rongés, s'élève immédiatement au nord du fleuve et prend en certains
+endroits un aspect presque montagneux. Cette rangée, interrompue de
+distance en distance par les vallées des rivières pyrénéennes, commence
+bien modestement, en face même du géant Moncayo, par de petites collines
+ravinées, infertiles, revêtues de fougères, offrant çà et là quelques
+bouquets de pins. Ce sont les Bardenas Reales. A l'est de l'Arba, ces
+hauteurs se continuent par les chaînons parallèles du Castellar et de
+tout le district des Cinco Villas, puis, arrêtées par le cours du
+Gallego, elles surgissent de nouveau pour former la sierra de
+Alcubierre, qui s'abaisse de tous les côtés par de larges terrasses,
+vers des plaines presque absolument désertes, connues au sud et à l'est
+sous le nom de Monegros. Le massif d'Alcubierre, situé au centre même de
+l'ancien lac de l'Aragon, a gardé son aspect insulaire: le seuil par
+lequel il se relie aux montagnes de Huesca ne se trouve pas à plus de
+380 mètres au-dessus de la mer.
+
+Vers le milieu de l'espace qui sépare les collines riveraines de l'Èbre
+et la crête maîtresse des Pyrénées s'élèvent de véritables chaînes de
+montagnes qui, dans leur ensemble, se développent avec quelque
+régularité dans le sens de l'ouest à l'est; il faut y voir probablement
+les restes d'un système montagneux dont les arêtes étaient parallèles à
+celles des Pyrénées, mais que les eaux ont diversement rompu et même
+partiellement déblayé. Les roches crayeuses qui constituent
+principalement la masse de ces montagnes n'ont pas opposé d'obstacle
+insurmontable aux eaux pyrénéennes qui descendent en abondance et d'une
+pente fort inclinée. Toutefois la résistance des rochers a été
+suffisante pour forcer les rivières à de nombreux détours et ne leur
+laisser en maints endroits que d'étroits passages, pareils à de simples
+fissures de la montagne. Cette région des avant-monts pyrénéens est une
+des plus pittoresques de l'Espagne, à cause de ses précipices, de ses
+défilés, de ses cascades; c'est aussi l'une des moins connues: elle
+attend encore les dessinateurs et les naturalistes qui doivent en
+révéler tous les mystères.
+
+La plus fameuse et l'une des plus hautes de ces chaînes secondaires qui
+se développent parallèlement aux Pyrénées est la sierra de la Peña, au
+nord de laquelle coule, dans une vallée profonde, la rivière qui a donné
+son nom au royaume d'Aragon. A l'extrémité orientale de cette chaîne,
+dominant la vieille cité de Jaca, se dresse une superbe montagne de
+grès, en forme de pyramide, la Peña de Oroel, d'où l'on contemple un
+immense horizon de sommets et de vallées, des Pyrénées au Moncayo. La
+région sauvage, en partie boisée de hêtres et de pins, qui forme le
+centre de ce panorama grandiose est le célèbre pays de Sobrarbe, presque
+aussi vénéré des patriotes espagnols que les montagnes de Covadonga,
+dans les Asturies. C'est le lieu sacré pour eux où commença, du côté des
+Pyrénées, la guerre qui arracha l'Espagne aux Maures. D'après la
+légende, quelques hommes, échappés à la domination des Arabes, auraient
+vécu pendant des années dans les grottes et les forêts de la sierra;
+leur nombre se serait graduellement accru des mécontents et, vers la fin
+du huitième siècle, un des chefs de bandes, un Basque, du nom d'Arista,
+aurait attaqué les Maures de la contrée et les aurait battus
+complètement. Le nom ibérique du nouveau royaume de Sobrarbe, de forme
+presque latine, permit aux chroniqueurs d'inventer la légende d'un arbre
+merveilleux qu'Arista aurait vu en rêve et dont les branches
+ombrageaient tout le territoire conquis par son épée. Les hautes vallées
+de l'Aragon, du Gallego, du Cinca sont encore connues dans le langage
+usuel comme le district de Sobrarbe. Dans un des vallons boisés qui
+s'ouvrent à l'ouest de la Peña de Oroel, on visite aussi la grotte où se
+serait montrée la vision de l'arbre mystique. Au-dessus de la caverne
+s'élève un ancien couvent, dont une salle, très-richement ornée de
+marbres, enferme les restes des anciens rois d'Aragon.
+
+Une rangée de montagnes plus irrégulière que la sierra de la Peña, et
+s'y rattachant par un seuil élevé, dresse au sud ses pitons en désordre:
+c'est la sierra de Santo Domingo, dont les contre-forts vont s'abaisser
+de terrasse en terrasse dans la plaine accidentée des Cinco Villas. A
+l'est, une étroite coupure où passe le Gallego, sépare la chaîne de
+Santo Domingo de son prolongement naturel, qui se développe jusqu'à la
+rivière Cinca sous divers noms, mais que l'on peut désigner dans son
+ensemble sous l'appellation de sierra de Guara; d'autres chaînes
+secondaires ou fragments ravinés de chaînons suivent parallèlement la
+crête principale de la Guara et s'arrêtent également au bord du Cinca.
+Au delà de ce torrent, les saillies parallèles du sol s'enchevêtrent et
+se croisent avec les extrémités des rameaux pyrénéens; mais on peut y
+discerner encore l'orientation de l'ouest à l'est. Plus loin, cette
+direction moyenne des montagnes redevient tout à fait évidente. Le
+Monsech, ainsi nommé de la sécheresse de ses ravins calcaires, se
+continue jusqu'au Sègre avec la régularité d'un rempart de forteresse,
+quoiqu'il soit percé à angle droit par les deux Noguera, Ribagorzana et
+Pallaresa. Au nord du Monsech, une chaîne encore plus haute, mais
+beaucoup moins régulière, est indiquée par les superbes massifs de San
+Gervas et de la sierra de Boumort. Il n'est pas douteux qu'à une époque
+géologique antérieure toutes les eaux qui s'amassaient dans les hautes
+vallées du versant méridional des Pyrénées ne fussent retenues en lacs
+par la barrière transversale de ces monts secondaires. Les traces de la
+rupture opérée par les torrents de sortie sont encore visibles à la
+partie inférieure de ces «conques»; quelques défilés sont aussi étroits,
+aussi brusquement taillés, aussi coupés de précipices que si l'eau des
+anciens lacs venait à peine d'entr'ouvrir la montagne pour s'abattre en
+déluge dans les plaines de l'Ebre.
+
+Un de ces défilés, où le Sègre, quoique fort abondant, passe dans une
+fissure de roche que l'on pourrait franchir d'un bond, est la seule
+brèche qui sépare les contre-forts de la sierra de Boumort et ceux de la
+sierra de Cadi. Cette dernière chaîne doit être considérée
+géologiquement comme formant un système à part, indépendant des Pyrénées
+proprement dites. Le sillon oblique formé du côté de l'Espagne par la
+vallée du Sègre, du côté de la France par le col de la Perche et le
+cours de la Têt, est la ligne de séparation entre les deux groupes de
+montagnes. Les Pyrénées se terminent par l'énorme ensemble de cimes qui
+entoure le val d'Andorre et par les monts de Carlitte, aux immenses
+plateaux d'éboulis; le Cadi appartient à cette chaîne à peine moins
+grandiose qui porte à son extrémité française la superbe pyramide du
+Canigou. Le géant de la partie espagnole de la chaîne, le Cadi, égale
+probablement ce colosse en hauteur; du sommet principal, aux
+anfractuosités et aux ravins presque toujours emplis de neige, on voit à
+ses pieds, comme une mer tempétueuse, tous les monts de la Catalogne aux
+innombrables vagues.
+
+De la sierra de Cadi et de son prolongement oriental se détachent vers
+le sud un grand nombre de rameaux secondaires qui s'abaissent par degrés
+et vont se mêler diversement aux monts du littoral catalan. Cette
+région, d'accès très-difficile, à cause des murs parallèles de hauteurs
+qui la parcourent, est fort riche en formations géologiques de terrains
+siluriens à la craie, et contient en abondance des gisements miniers de
+fer, de cuivre et même d'or, qui sont partiellement exploités et qui
+pourraient avoir une réelle importance, si des routes faciles et des
+chemins de fer pénétraient dans les hautes vallées. La région minière la
+plus activement utilisée est le bassin houiller de San Juan de las
+Abadesas, occupant, non loin des sources du Ter, un espace de plus de 32
+kilomètres carrés, au milieu de grandes montagnes rougeâtres, aux formes
+arrondies. Ce dépôt de combustible, richesse future de la Catalogne, ne
+lui profite actuellement que dans une faible mesure, car tous les
+transports doivent s'effectuer par charrettes sur de mauvais chemins.
+Sur le versant occidental du Cadi, d'autres gisements houillers, d'une
+grande puissance, attendent que l'industrie s'en empare.
+
+Les célèbres roches salifères de Solsona et de Cardona se trouvent aussi
+dans cette région au milieu des contre-forts de montagnes qui servent de
+soubassement au massif du Cadi. Une de ces collines, à l'est de Cardona,
+est une des curiosités de l'Espagne, à cause de la pureté relative du
+sel qui la constitue. La roche saline, qui s'élève à la hauteur d'une
+centaine de mètres au-dessus du sol, est tellement déchirée et
+déchiquetée par les pluies, que ses pyramides, ses pointes, ses
+fissures, ses crevasses lui donnent l'aspect d'un glacier. Les météores
+travaillaient naguère plus activement que les carriers à en diminuer le
+volume; mais, quoique en ruine, l'énorme bloc de sel n'en pourrait pas
+moins suffire pendant des siècles à la consommation de l'Espagne: on en
+évalue la contenance approximative à plus de 300 millions de mètres
+cubes.
+
+La grande variété des métaux qui ont injecté les roches de la contrée
+est peut-être causée par le voisinage du foyer souterrain des laves. Les
+seules montagnes volcaniques du nord de la Péninsule se trouvent dans le
+haut bassin du Fluvia, immédiatement à l'est de la vallée du Ter, et
+précisément sur la ligne droite qui rejoindrait les massifs d'éruption
+du cap de Gata, de la Pointe de Hifac et des îlots Columbretes au volcan
+d'Agde, sur le littoral français. Les volcans de Catalogne, peu élevés
+d'ailleurs, et percés de cratères partiellement oblitérés où verdoient
+des restes de forêts, sont épars autour d'Olot et de Santa Pau, sur un
+espace d'environ 800 kilomètres carrés. De puissantes coulées de lave
+basaltique, issues de quatorze cratères, s'avancent en promontoires dans
+les vallées au-dessus des roches qui s'étaient déposées sur la contrée
+pendant les âges tertiaires: une de ces coulées, qui porte la ville et
+les vieux murs de Castel-Follit, se dresse en un haut rempart, au
+confluent même du Fluvia et d'une autre rivière; ses noires colonnades
+indistinctes, les broussailles qui croissent dans les angles du basalte,
+l'eau bleue qui ronge la base des piliers, les mulets qui cheminent en
+longues caravanes sur les cailloux du gué, puis gravissent la route
+oblique taillée dans la roche, forment un paysage des plus charmants.
+Les volcans de cette contrée sont probablement en repos dès avant
+l'époque historique, bien que les chroniques parlent vaguement
+d'éruptions qui auraient eu lieu à la fin du quinzième siècle. En tout
+cas, il est certain qu'alors un violent tremblement de terre renversa la
+ville d'Olot et fit trembler toute la région des Pyrénées orientales
+jusqu'à Perpignan et Barcelone. Des courants d'air chaud, qui
+jaillissent çà et là des fissures de rochers et que l'on connaît dans le
+pays sous le nom de _bufadors_, témoignent aussi d'un travail qui se
+continue dans le laboratoire intérieur des laves.
+
+Le système des montagnes du littoral catalan continue exactement celui
+des côtes de Valence: de chaque côté de la trouée de l'Èbre, les
+saillies du relief se correspondent par la forme générale,
+l'orientation, la composition géologique. Sur une largeur de plus de 50
+kilomètres, du bord de la mer aux plaines intérieures dites Llanos del
+Urgel, la contrée est partout fort accidentée; mais les roches d'aspect
+vraiment montagneux ne commencent qu'en amont de Tortose. Une première
+chaîne, aux brusques escarpements tournés vers le midi et contournés par
+l'Èbre à leur base occidentale, se développe parallèlement à la côte;
+une seconde, puis une troisième chaîne dominée par la «Montagne Sainte»
+(Mount Sant) et la sierra de Prades, puis encore une quatrième arête se
+dressent à l'ouest, au delà de la profonde vallée de la Ciurana. Au
+nord, le défilé de Francoli, où passe le torrent du même nom et
+qu'utilisent la route et le chemin de fer de Tarragone à Lérida,
+interrompt à peine ces hauteurs; elles reprennent pour former le massif
+à la cime bien nommée du Montagut. Un nouveau sillon, où coule le Noya,
+affluent du Llobregat, coupe encore une fois les monts catalans et
+limite à l'ouest et au sud la superbe arête de Monserrat, que le
+Llobregat, le Cardoner et le col de Calaf isolent des autres côtés et
+montrent ainsi dans toute sa grandeur.
+
+[Illustration: VUE DE MONSERRAT. Dessin de Sorrieu d'après une
+photographie de M. J. Laurent.]
+
+Le Monserrat est de hauteur relativement modeste, quoiqu'il soit bien
+autrement fameux en Espagne que le pic de Mulhacen et le Nethou, près de
+trois fois ses supérieurs en élévation et se dressant dans la région des
+neiges et des glaces persistantes. Mais la «Montagne de la Scie» porte
+sur une de ses plates-formes, suspendue comme un balcon aux flancs de la
+roche verticale, les restes d'un couvent qui fut l'un des plus célèbres
+de la chrétienté; les cardinaux, les papes mêmes venaient le visiter en
+personne, et Loyola y déposa son épée. D'immenses trésors, dont une
+partie servit fort à propos à payer les frais de la guerre
+d'Indépendance, étaient contenus dans les coffres du sanctuaire. De nos
+jours, le Monserrat a perdu de son prestige comme lieu sacré, mais il
+est devenu pour les géologues un des types de montagnes les plus
+intéressants à étudier, à cause de sa forme et de la nature de ses
+roches. Bien qu'isolé, le Monserrat se trouve précisément au point de
+rencontre de trois axes montagneux: au sud-ouest et au nord-est, il se
+rattache anx monts de la Catalogne, qui se développent parallèlement au
+littoral; à l'ouest, il se continue vaguement par un renflement du sol
+qui va rejoindre le Monsech et la sierra de Guara; enfin, au nord, des
+massifs et des chaînons latéraux, appartenant comme lui à l'époque
+nummulitique, le relient à la sierra de Cadi. Il est composé d'un
+conglomérat de cailloux calcaires, schisteux, granitiques, empâtés dans
+une argile rougeâtre et provenant d'anciennes montagnes démolies par les
+courants; des galeries et des salles ouvertes par les eaux dans
+l'épaisseur du mont laissent voir des blocs énormes entassés en désordre
+et dans l'équilibre en apparence le plus instable. Au sud-ouest et au
+sud, le Monserrat est flanqué à la base de nombreux monticules; mais, au
+nord, la paroi formidable s'élève d'un jet, toute hérissée d'aiguilles
+et rayée de couloirs verticaux. Jadis la montagne était certainement
+beaucoup plus haute, mais les pluies, les vents, le soleil, la gelée
+l'ont ainsi découpée en d'innombrables dents et en «colonnes coiffées»
+portant encore leur pierre terminale en forme de chapiteau. Des
+ermitages, des ruines de châteaux forts s'accrochent ça et là aux
+saillies de la montagne, et des escaliers vertigineux en gravissent les
+couloirs. Du sommet le plus élevé, dit le San Gerónimo, le spectacle est
+admirable: des grands massifs des Pyrénées aux îles Baléares on
+contemple un horizon de 350 kilomètres de large.
+
+De l'autre côté de l'abîme formé à la base de la puissante muraille par
+la vallée du Llobregat, les hauteurs atteignent au Monseñ, pilier de
+granit qui a redressé les craies environnantes, une élévation plus
+considérable que celle du Monserrat. A l'exception des marais de
+l'Ampourdan, ancien golfe comblé par les alluvions, tout cet angle
+extrême de la Catalogne, entre la mer et les Albères, est couvert de
+collines en chaînes et en massifs, dont les plus hardies, entre autres
+la Madre del Mount, portent aussi sur leurs escarpements des églises de
+pèlerinage très-fréquentées. Une série de collines, disposée en chaîne,
+longe la côte des deux côtés de Barcelone, et par ses promontoires et
+ses vallons aux plages sablonneuses donne au littoral l'aspect le plus
+pittoresque et le plus varié. Le dernier de ces petits massifs est une
+protubérance de granit qui forme la pointe orientale de l'Espagne et la
+borne méridionale du golfe du Lion: c'est la sierra de Rosas, jadis
+vénérée des Grecs. Là, sur un des sommets les plus en vue, s'élevait un
+temple de Vénus, remplacé depuis par le monastère de San Pedro de Roda,
+que n'habitent plus les religieux, mais que les matelots saluent
+toujours de loin pour conjurer les caprices du vent. La roche la plus
+avancée du massif, le cap Creus de nos cartes, est l'ancien Aphrodision,
+aux écueils peuplés de polypes coralligènes [184].
+
+[Note 184: Altitudes diverses du bassin de l'Èbre, au sud des
+Pyrénées:
+
+AU SUD DE L'ÈBRE.
+
+Sierra de San Just 1513 mètres.
+Pico de Herrera 1306 »
+Pico de Almenara 1429 »
+
+ENTRE L'ÈBRE ET LE SÈGRE.
+
+Peña de Oroe 1,769 »
+
+ENTRE LE SÈGRE ET LA MER.
+
+Sierra de Cadi 2,900 »
+Monsant 1,071 »
+Montagut 840 »
+Monserrat 1,237 »
+Monseñ 1,608 »
+Madre del Mount 1,224 »
+]
+
+[Illustration: Nº 142.--PROFIL DU COURS DE L'ÈBRE.]
+
+Dans son ensemble, le bassin de l'Èbre est un des plus géométriquement
+réguliers que présente la surface terrestre. Il a la forme d'un triangle
+dont la base repose sur les monts de la Catalogne, tandis que la pointe
+se trouve près de l'océan Atlantique, dans les Pyrénées cantabres. Les
+arêtes, faiblement sinueuses, qui limitent de toutes parts cet espace de
+plus de 80,000 kilomètres carrés, sont fort inégales en hauteur, mais
+elles offrent entre elles cette ressemblance, d'avoir des noyaux
+granitiques, sur lesquels les formations postérieures, jusqu'aux
+alluvions récentes, se sont successivement déposées en retrait, à mesure
+que se comblait la mer intérieure. L'Èbre serpente au fond de la
+dépression médiane du bassin, en maintenant, malgré tous ses méandres,
+une direction exactement perpendiculaire au rivage de la Méditerranée où
+il doit aboutir: par la régularité de son cours presque inflexible, il
+s'accorde parfaitement avec la forme géométrique de son bassin. Mais, en
+approchant de la barrière que lui opposent les monts de la Catalogne, il
+faut qu'il se ploie et se reploie en sinuosités nombreuses, avant de
+trouver une issue pour gagner la mer.
+
+La source de Fontibre (Font d'Èbre), dans une haute vallée des Pyrénées
+cantabres, commence fièrement le fleuve par une masse d'eau
+considérable, à laquelle se mêlent les neiges fondues de la Peña Labra,
+de la sierra de Isar et d'autres montagnes. Près de Reinosa, l'Èbre
+semble hésiter dans son cours; un seuil bas, qui peut-être lui servait
+jadis de lit vers le golfe de Gascogne, s'ouvre dans la direction du
+nord, mais le fleuve, tournant brusquement au sud, puis à l'est, coupe,
+de défilé en défilé, divers massifs de hauteurs qui jadis s'élevaient en
+travers de sa vallée. Il se grossit dans sa course de plusieurs rivières
+que lui envoient les Pyrénées, la sierra de la Demanda, le massif
+d'Urbion; mais il ne prend vraiment l'aspect d'un fleuve qu'à sa sortie
+des plaines de Navarre, où le Cidaco et l'Alhamá, du côté méridional,
+l'Ega et l'Aragon doublé par l'Arga, du côté septentrional, viennent
+unir leurs eaux dans le lit commun. Ainsi que le dit le proverbe:
+
+ _Arga, Ega, Aragon
+ Hacen al Ebro varon._
+
+Ce sont ces rivières qui font le fleuve. L'Èbre est désormais assez fort
+pour fournir de l'eau en abondance aux canaux latéraux qui s'y
+alimentent en aval de Tudela. A gauche, le canal de Tauste répand la
+fertilité dans les campagnes jadis infertiles qui s'étendent au pied des
+Bardenas; à droite, le canal Impérial, qui sert à la fois à la
+navigation et à l'irrigation des champs, accompagne le fleuve jusqu'à
+Saragosse; en temps ordinaire, il ne roule pas moins de 14 mètres cubes
+d'eau par seconde: c'est près de la moitié de la portée du Guadalquivir,
+dans la saison des «maigres». Malheureusement, une grande partie de
+l'eau, de même que celle du canal de navigation creusé en aval de
+Saragosse, se perd dans les fissures du terrain calcaire.
+
+Dans les plaines mêmes de l'Aragon, l'Èbre reçoit de droite et de gauche
+d'autres rivières qui compensent les saignées des canaux d'arrosage. Du
+versant des plateaux du sud lui viennent le Jalon, accru du Jiloca, le
+Huerva, l'Aguas, le Martin, le Guadalope; des avant-monts pyrénéens du
+nord descend l'Arba, tandis que des grandes Pyrénées elles-mêmes
+s'élance le Gallego; mais de tous les cours d'eau du bassin le plus
+important est le Sègre, uni au Cinca. En moyenne, l'Èbre, épuisé par les
+emprunts des cultivateurs riverains, a beaucoup moins d'eau que ce
+déversoir où s'épanche tout le surplus de la masse liquide tombée sur le
+versant méridional des Pyrénées, entre le groupe du mont Perdu et celui
+de Carlitte. A l'époque des crues annuelles, le flot que roule le Sègre
+arrête complétement le cours de l'Èbre et fait refluer ses eaux en sens
+inverse du courant. Si le Sègre coulait dans l'axe de la plaine
+d'Aragon, c'est lui qui mériterait de donner son nom au tronc commun du
+fleuve; mais, par une étrange disposition, caractéristique de ce bassin
+triangulaire aux limites rectilignes, le Sègre s'épanche précisément à
+angle droit de la dépression centrale des plaines et longe la base même
+des montagnes qui forment l'un des côtés de la grande figure
+géométrique.
+
+[Illustration: Nº 145.--DELTA DE L'ÈBRE.]
+
+Immédiatement en aval de la jonction, le Sègre et l'Èbre réunis
+commencent leur trouée à travers les chaînons parallèles de la
+Catalogne. Du confluent à la mer, la pente totale est de 56 mètres sur
+un espace développé de plus de 150 kilomètres, mais le fleuve a nivelé
+son lit de manière à faire disparaître les cascades et les rapides. Les
+matériaux produits par ce grand travail de déblayement se sont déposés
+dans la mer en dehors de la ligne normale du rivage. Le delta de l'Èbre
+s'avance de 24 kilomètres dans la Méditerranée, et ses terres basses,
+couvertes de salines, de lagunes, de fausses rivières, s'étendent sur
+près de 400 kilomètres carrés. Il est vrai que du côté du sud les
+alluvions de l'Èbre trouvent un point d'appui dans les bas-fonds qui se
+dirigent vers le groupe des Columbretes: saisis par le courant qui porte
+au sud et au sud-ouest, les troubles se déposent surtout de ce côté;
+ainsi s'est formée la flèche de sable qui rattache aux terres
+marécageuses du delta l'île élevée de Punta la Baña et qui protège le
+port des Alfaques. C'est dans ce port de refuge, en grande partie vaseux
+comme le «Puerto del Fangal», à l'extrémité septentrionale du delta, que
+s'ouvre la bouche artificielle de l'Èbre, formée par le canal de San
+Carlos de la Rapita, que l'on a creusé à travers les terres basses; il a
+14 kilomètres de longueur et sa pente est rachetée par trois écluses.
+C'est en vain qu'on a essayé de le faire servir à la grande navigation.
+Les digues latérales de l'embouchure n'ont pas empêché la formation
+d'une barre qui arrête les bâtiments à l'entrée. De même, les bouches
+naturelles, entourant la petite île de Buda, sont inaccessibles aux
+navires, à cause de leurs barres inconstantes, recouvertes d'une eau peu
+profonde.
+
+Si l'étude géologique du delta de l'Èbre avait été faite d'une manière
+complète, si des sondages avaient déterminé le volume précis des terres
+alluviales jusqu'à la roche sous-jacente, et que l'accroissement annuel
+de la masse fût parfaitement connu, on pourrait tenter d'évaluer
+approximativement le nombre des siècles écoulés depuis le jour où le lac
+intérieur commença de se vider dans la mer par le courant de l'Èbre.
+D'ailleurs, les empiétements du delta diminueront d'année en année, et
+depuis le commencement du siècle ils ont déjà diminué, en proportion des
+progrès accomplis par les cultivateurs dans l'irrigation de leurs
+campagnes. Le débit moyen de l'Èbre n'est plus que la moitié, d'après
+Antonio de la Mesa, de ce qu'il était naguère, et il ne cessera de se
+réduire si toutes les améliorations projetées se réalisent. Déjà,
+pendant une grande partie de l'année, plusieurs de ses affluents sont
+épuisés en entier par les canaux d'arrosage et n'atteignent pas le lit
+majeur du fleuve; mais les grands tributaires pyrénéens ont encore une
+masse d'eau considérable qui va se perdre dans la mer et dont chaque
+flot pourrait faire germer des moissons dans les steppes riverains.
+L'Arga devrait fertiliser le sol des Bardenas et le district des Cinco
+Villas: l'eau surabondante du Gallego, de l'Isuela, du Cinca semble
+destinée à entourer la sierra de Alcubierre d'un réseau de cultures; le
+Sègre surtout tient en réserve dans ses eaux torrentueuses la fécondité
+future des Llanos del Urgel, encore bien incomplétement utilisés.
+D'énormes capitaux, confiés à des spéculateurs sans probité, ont été
+gaspillés à ces diverses entreprises; mais, en dépit de ce mécompte, il
+faudra se remettre à l'ouvrage pour employer le faible excédant de pluie
+qui reste encore sans emploi dans le bassin de l'Èbre. Tôt ou tard le
+grand fleuve, de même que les autres cours d'eau de la Catalogne, le
+Llobregat, le Ter, le Fluvia, ressemblera aux rivières de Valence, dont
+chaque-goutte est utilisée et se change en séve et en fruits [185].
+
+[Note 185:
+
+Superficie du bassin de l'Èbre 83,500 kilom. carrés.
+Pluies moyennes dans le bassin, par
+ mètre de surface 0m,500
+Débit de crue 5,000 mètres cubes.
+ » moyen 100(?) » »
+ » d'étiage 50 » »
+Écoulement moyen par mètre de surface 0m,037
+Proportion de l'écoulement à la précipitation 1,14(?)
+]
+
+La richesse exubérante des campagnes irriguées témoigne de la bonté du
+sol dans la Catalogne et l'Aragon. Même des terrains naturellement
+saturés de substances salines, comme ceux des environs de Saragosse, ont
+été transformés en d'admirables jardins fournissant des légumes et
+surtout des fruits exquis. Sur le littoral catalan, des plantes
+tropicales, des agaves, des cactus, et çà et là, au sud de Barcelone,
+quelques palmiers étalant leurs éventails au pied des roches rappellent
+encore les beaux paysages du midi de la Péninsule. Dans le bassin de
+l'Èbre, la transition s'opère graduellement entre la nature presque
+africaine de Murcie et de Valence et l'âpre climat des plateaux et des
+montagnes; mais nulle part, si ce n'est au bord immédiat des rivières,
+l'eau n'est en quantité suffisante. Dans certaines régions des montagnes
+on voit des maisons haut perchées, dont les murailles sont rouges à
+cause du vin qui a servi à en délayer le mortier: après une bonne
+vendange, il est plus économique d'aller puiser dans le cellier le
+liquide nécessaire que de chercher au loin dans quelque vallée profonde,
+et par des chemins difficiles, une eau précieuse, plus utilement
+employée à l'irrigation des champs. Arrêtés par les montagnes et les
+plateaux inclinés des Castilles, les vents d'ouest n'apportent aucune
+humidité dans la cuvette au fond de laquelle coule l'Èbre; les vents
+humides du nord-ouest, qui soufflent de la mer Cantabre, sont aussi
+partiellement arrêtés par les monts de la Navarre. Quant à ceux qui
+proviennent de la Méditerranée, ils n'arrosent que le versant oriental
+des montagnes de la Catalogne et n'entrent que par un petit nombre de
+brèches dans les plaines de l'Aragon.
+
+[Illustration: N 144.--STEPPES DE L'ARAGON.]
+
+Cette pénurie d'eau fluviale est un grand désavantage pour certaines
+régions du bassin de l'Èbre. On y voit de véritables déserts, qui n'ont
+rien à envier à ceux de l'Afrique: tout y manque, eaux courantes,
+cultures, prairies et forêts. La plus grande partie des Bardenas, entre
+l'Aragon et l'Arba; les Monegros, que limitent l'Èbre, le Sègre et le
+Cinca; les terrasses de Calanda, au sud de l'Èbre et à l'ouest du
+Guadalope, sont les plus vastes et les plus inhabitables de ces déserts.
+Dans ces solitudes, et à un moindre degré dans toute la dépression des
+plaines aragonaises, le climat a les inconvénients extrêmes; il est
+alternativement très-froid et très-chaud, non-seulement de l'été à
+l'hiver, mais encore clans une même saison; malgré le voisinage de la
+mer, le climat est tout à fait continental. La rareté de la végétation,
+la couleur blanchâtre des terres qui laissent rayonner la chaleur du
+jour, la proximité des montagnes neigeuses donnent au climat d'hiver une
+singulière âpreté; par contre, les chaleurs estivales sont fréquemment
+intolérables: on étouffe dans cette cavité où les vents marins ne
+pénètrent que rarement, par bouffées inégales, et où des roches
+éclatantes de lumière répercutent partout les rayons du soleil. Sur les
+côtes de la Catalogne, le vent chaud, fatal à la végétation, malsain
+pour les hommes, n'est pas celui qui souffle d'Afrique; c'est le vent
+qui vient de traverser les plaines brûlantes de l'Aragon.
+
+Grâce aux eaux de la Méditerranée qui baignent ses rivages, aux brises
+marines qui lui apportent les pluies, l'air salin, l'égalité de
+température, la Catalogne jouit d'un bien meilleur climat que l'Aragon.
+C'est là un des contrastes qui, avec les autres différences
+géographiques et les diversités d'origine, d'alliances, de parenté, de
+commerce, ont donné aux deux contrées limitrophes une individualité
+distincte [186].
+
+[Note 186:
+
+ Saragosse. Barcelone.
+
+Température moyenne (treize années) 16° 17°,20
+Extrême de chaleur 41° 31°
+ » de froid -7°,8 0°,1
+ Écart 48°,8 30°,9
+Pluie 0m,347 0m,400
+]
+
+Sans chercher à connaître l'impossible, c'est-à-dire la filiation des
+peuplades aborigènes et de provenance étrangère qui peuplaient avant
+l'histoire écrite la vallée de l'Èbre et les monts de la Catalogne, il
+est certain que la contrée maritime est celle qui a reçu dans sa
+population le plus d'éléments divers. La mer devait lui amener des
+colons de tous les peuples navigateurs, tandis que d'autres visiteurs,
+hostiles ou pacifiques, devaient arriver du sud par le chemin naturel
+des plages ou du nord par les cols peu élevés des Albères. Aussi,
+Carthaginois et Phéniciens, Grecs et Massiliotes, Romains, Arabes,
+Normands, Français, Provençaux, venus par mer ou par terre, se sont-ils
+successivement mêlés aux habitants de la Catalogne. L'Aragon, terre
+continentale inconnue des marins et défendue contre les immigrations du
+nord par un rempart de rochers et de neiges, devait conserver beaucoup
+plus la pureté relative de ses peuples; mais, par contre, les
+conquérants qui réussissaient à s'emparer du pays, devaient s'y établir
+fortement, sans crainte de nouveaux arrivants qui réussissent à les
+déloger. Quand les Maures s'emparèrent de l'Aragon, ce fut pour
+longtemps. Barcelone était déjà libre depuis trois siècles lorsque les
+Sarrasins tenaient encore dans Saragosse. Comparé à la Catalogne mobile
+et changeante, l'Aragon représente la solidité et la durée.
+
+Considérés en masse, les habitants de la vallée de l'Èbre sont d'un
+orgueil un peu agressif, d'une hauteur froide et dédaigneuse, d'une
+grande paresse d'esprit: ils sont routiniers et superstitieux; mais ils
+ont une singulière force de volonté, et par leur vaillance font honneur
+à leurs ancêtres les Celtibères. Ces beaux hommes à la forte carrure,
+que l'on voit cheminer derrière leurs ânes, la tête entourée d'un
+mouchoir de soie et la taille serrée par une ceinture violette, sont
+toujours prêts à se battre. Encore à la fin du siècle dernier, il était
+de coutume entre villages ou confréries d'en venir aux mains pour le
+seul plaisir de lutter et de montrer sa bravoure: ce combat, qui ne se
+terminait point sans mort d'hommes, était ce qu'on appelait la
+_rondalla_, mot qui s'applique aujourd'hui aux concerts des chanteurs en
+plein vent. Dans les petites choses, les Aragonais apportent le même
+entêtement que dans les grandes. Ainsi que le dit le proverbe: «Ils
+enfoncent des clous avec leur tête!» Hommes et femmes doivent à cette
+énergie de résolution une fermeté de traits qui, pour un grand nombre,
+s'allie avec une véritable beauté.
+
+Les premiers siècles de la lutte des Aragonais contre les Maures ne
+furent qu'une guerre incessante pendant laquelle chaque montagnard
+jouait noblement sa vie. Les rois n'étaient alors que des «premiers
+parmi des pairs», et ceux-ci d'ailleurs avaient pris les plus grandes
+précautions pour que le pouvoir du souverain fût toujours contrôlé. Un
+grand juge national, responsable lui-même, surveillait le roi et
+l'obligeait à respecter les privilèges de ses sujets; dans les cas
+graves de violation des lois, il le faisait même arrêter et garder à
+vue. On a beaucoup admiré, et à bon droit, la fière parole que le grand
+justicier d'Aragon était chargé de prononcer devant le roi agenouillé,
+lorsque celui-ci venait prêter le serment de gouverner selon la loi:
+«Nous qui valons autant que vous, et qui pouvons plus que vous, nous
+vous faisons notre roi et seigneur, afin que vous gardiez nos fors et
+libertés. Sinon, non!» Il est vrai que peu à peu le justicier en vint à
+parler, non point au nom du peuple, mais seulement comme représentant
+des «riches hommes». Les fors que le roi jurait de maintenir finirent
+par n'être plus que des privilèges de la noblesse. Quand on n'eut plus
+besoin d'eux pour la lutte, les marchands, les artisans, les laboureurs,
+se trouvèrent en dehors du droit; ils n'avaient aucune liberté que rois,
+justiciers ou nobles fussent tenus de respecter, et quand on daignait
+s'occuper d'eux, ce n'est qu'indirectement, par l'entremise des
+«universités» ou corps municipaux.
+
+Quoique la constitution du royaume d'Aragon fût donc bien éloignée
+d'être républicaine, pourtant elle contrôlait le pouvoir royal avec tant
+d'efficacité, que les souverains tentèrent fréquemment de s'en
+débarrasser à tout prix. Enfin, Philippe II réussit à faire pénétrer
+secrètement des troupes en Aragon; le grand justicier fut arrêté
+inopinément et sa tête tomba sur une place de Saragosse devant la foute
+atterrée. Ce n'est pas tout: le roi, profitant de la consternation
+générale, fit réunir au milieu de son armée, campée à Tarazona, de
+prétendus États qui votèrent la peine de mort contre tout homme poussant
+le «cri de liberté». Au commencement du dix-huitième siècle, ce qui
+restait de l'ancien appareil des institutions locales fut définitivement
+supprimé et l'Aragon perdit toute autonomie pour devenir une simple
+«capitainerie générale» de la couronne de Castille. Le pouvoir central a
+pu se féliciter de ce résultat, mais les populations elles-mêmes,
+privées de tout ressort d'initiative, ont été par ce fait condamnées à
+rester dans une véritable barbarie intellectuelle. A bien des égards,
+l'Aragon de nos jours est moins avancé, même en civilisation matérielle,
+qu'il ne l'était au treizième siècle, la grande époque de sa
+prépondérance politique dans le bassin de la Méditerranée occidentale.
+
+Les Catalans ne sont guère moins contents d'eux-mêmes que les Aragonais;
+les hommes des plateaux, les bergers surtout, auxquels de vieilles
+traditions assurent la noblesse, aiment à vanter leur descendance; mais
+leur orgueil se rapproche fort de la vanité, car ils sont abondants en
+paroles. Ils sont aussi loquaces que leurs voisins sont silencieux; ils
+crient beaucoup, s'insultent volontiers, mais rarement ils en viennent
+aux mains. Leur caractère a, dit-on, moins de solidité que celui des
+Aragonais; cependant ils résistèrent encore plus longtemps pour le
+maintien de leurs libertés provinciales. Plus éloignés du plateau des
+Castilles, plus nombreux et, par conséquent, plus assurés de leur force,
+aguerris contre le danger par unu périlleuse navigation sur des mers aux
+tempêtes soudaines, ils ne pouvaient tolérer que des ordres leur fussent
+donnés par ces Castillans qu'ils méprisent. Peu de villes ont été plus
+souvent assiégées que Barcelone; bien peu, même dans cette héroïque
+Espagne, se sont plus vaillamment défendues; souvent même elle a réussi,
+par ses seules forces, à faire lever le siège. Les guerres civiles, qui,
+sous divers drapeaux, ensanglantent si fréquemment les rues de Barcelone
+et de ses faubourgs, ainsi que les défiles des montagnes environnantes,
+ont encore presque toutes pour cause principale ce vieil instinct
+d'indépendance catalane auquel le gouvernement de Madrid ne sait point
+faire sa part. Naguère les Castillans de vieille roche avaient un mot
+pour flétrir leurs compatriotes du nord de l'Èbre: ils les appelaient
+«Catalans rebelles»; ceux-ci, de leur côté, acceptaient ce terme, non
+comme un opprobre, mais comme un titre de gloire.
+
+Il est aussi un mérite qu'ils s'attribuent et que nul ne peut leur
+contester, celui d'une grande âpreté au travail. Non-seulement les
+Catalans ont changé en beaux jardins les vallées arrosables tournées
+vers la mer, ils ont aussi attaqué les pentes arides des montagnes et
+forcé la pierre triturée, mêlée aux terres apportées de la plaine, à
+nourrir leurs vignes, leurs oliviers, leurs céréales. Ainsi que le dit
+le proverbe: «Le Catalan sait faire du pain avec des pierres.»
+Cependant, l'agriculture ne suffisant pas à l'alimentation de la
+population surabondante, il a fallu que celle-ci se tournât vers
+l'industrie et elle l'a fait avec la plus grande ardeur. Barcelone, ses
+faubourgs, les villes de la banlieue et de tout le littoral avoisinant
+ont de nombreuses manufactures où l'on met en oeuvre les fibres du
+coton, les laines et d'autres textiles, les fers, les bois, les peaux,
+les ingrédients chimiques de toute espèce. Il y a un demi-siècle environ
+que l'industrie cotonnière a pris pied en Catalogne, et depuis cette
+époque Barcelone a gardé sa prééminence et presque le monopole dans ce
+domaine du travail national[187]. Avant le commencement de la série de
+révolutions que traverse actuellement l'Espagne et dont la Catalogne a
+tout particulièrement souffert, la province de Barcelone possédait à
+elle seule les deux tiers des machines à vapeur de toute la Péninsule;
+elle avait mérité le nom de Lancashire espagnol. D'ailleurs la guerre
+civile n'a fait que ralentir le travail, sans le suspendre; Barcelone
+est restée le grand atelier où l'Espagne se fournit de tous les produits
+de l'industrie moderne. Le rôle d'intermédiaire qui appartenait aux
+populations de la Catalogne avant la guerre des Albigeois, leur a été
+rendu sous une autre forme. Alors elles propageaient en Espagne la
+langue et la civilisation provençales; de nos jours elles lui
+transmettent le mouvement industriel de la France. Il est d'autant plus
+étonnant que Barcelone n'ait point encore avec l'État limitrophe de
+communications rapides pour la rattacher à la France. Elle n'a toujours
+que les «routes humides» de la mer et une seule grande route, souvent
+difficile à suivre quand les torrents du littoral sont débordés.
+Pourtant le chemin de fer futur de Geroua à Banyuls n'est pas un de ceux
+qui demandent de très-grands travaux d'art pour la la traversée des
+montagnes; le mur peu élevé des Albères est le seul obstacle qui sépare
+du réseau continental la capitale industrielle et commerciale de
+l'Espagne.
+
+[Note 187: Industrie cotonnière de la Catalogne, en 1870:
+
+Valeur du capital fixe.............. 150,000,000 fr.
+Manufactures........................ 700
+Ouvriers (hommes, femmes, enfants).. 104,000
+Broches............................. 1,200,000
+Production des fils................. 17,500,000 kilogr.
+Tissus.............................. 200,000,000 mètres.
+]
+
+Les Catalans de la Péninsule, de même que ceux des Baléares, émigrent
+volontiers; très-âpres au gain et fort habiles à manier l'argent, ils
+vont dans les diverses provinces de l'Espagne utiliser les ressources
+que les habitants eux-mêmes ne savent pas exploiter: toutes les villes
+des plateaux de l'intérieur ont leurs Catalans qui s'essayent à faire
+fortune et y réussissent presque toujours. Dans mainte province de
+l'Espagne le mot de «Catalan» est synonyme de marchand, de boutiquier,
+d'industriel. Aux Philippines, à Puerto-Rico, à Cuba, les colons de
+Catalogne sont également en nombre considérable et se distinguent par
+leur zèle extrême à s'enrichir. Aussi les créoles blancs et noirs, qui
+voient en eux des rivaux ou des maîtres, les regardent-ils avec un
+sentiment d'aversion profonde. C'est parmi les Catalans qu'ont été
+recrutés en grande partie ces «volontaires de la Liberté» qui ont
+combattu avec tant d'acharnement et parfois tant de férocité pour
+maintenir les Cubanais dans la servitude politique et les noirs dans
+l'esclavage.
+
+Les villes de l'Aragon et celles de la Catalogne présentent le même
+contraste que leurs populations. Les premières, plus clair-semées, ont
+un aspect grave, solennel, sombre même; les secondes, plus
+pittoresquement situées pour la plupart, sont, en général, affairées et
+joyeuses. Elles renouvellent plus fréquemment leurs édifices; tandis que
+leurs soeurs de l'Aragon représentent encore le moyen âge, elles
+appartiennent au monde moderne.
+
+Zaragoza, la Colonia Caesaraugusta des Romains, la Saragosse des
+Français, occupe une position naturelle des plus heureuses. Elle se
+trouve presque au milieu géométrique de la plaine de l'Aragon, au
+confluent de l'Èbre et de deux tributaires, dont l'un, fort important,
+le Gallego, lui apporte directement l'eau froide versée par les sources
+du mont Perdu. A une vingtaine de kilomètres en amont, l'Èbre reçoit le
+Jalon, la rivière la plus abondante du versant méridional et celle qui
+ouvre les grands chemins d'accès vers le plateau des Castilles et les
+bassins du Júcar et du Guadalaviar. Ainsi Saragosse est au point de
+croisement de toutes les routes naturelles de la contrée, et les voies
+artificielles ont dû forcément y aboutir.
+
+Comme les cités de l'Andalousie, Saragosse a son alcázar mauresque,
+l'Aljaferia, qui fut naguère un palais de l'Inquisition et qui sert
+maintenant de caserne. Un autre monument curieux est la fameuse tour
+penchée qui date du commencement du seizième siècle; elle est inclinée
+de plus de 3 mètres, à peu près autant que la tour de Pise, et, par la
+grâce de son architecture, l'élégance et le bon goût de ses ornements,
+elle mériterait d'être considérée comme le plus bel édifice de ce genre,
+si elle n'était déparée par un clocher à double ventre du plus mauvais
+style. Saragosse se vante aussi de sa promenade du Coso et des allées
+ombreuses qui longent ses trois rivières; mais, amoureux de la gloire
+comme ils le sont, les habitants tiennent surtout pour leur cité au
+renom de «ville héroïque», et certes ils ont bien le droit de
+revendiquer ce titre pour elle. Le siége qu'elle soutint, en 1808 et en
+1809, contre toute une armée française, témoigne à jamais de la
+vaillance des Saragossais. Du reste, il s'agissait pour eux,
+non-seulement de défendre leurs foyers, mais aussi de sauver la patronne
+de la cité, la «Vierge du Pilier» (_Virgen del Pilar_), dont la statue
+magnifiquement ornée se dresse dans la cathédrale sur un pilier d'argent
+massif. La Vierge l'avait dit elle-même:
+
+ Elle ne veut pas être française,
+ Elle veut être capitaine
+ De la troupe aragonaise!
+
+Aussi, pour accomplir la volonté sacrée, la «ville préférée de Marie» se
+défendit-elle rue par rue, maison par maison, avec un acharnement dont
+les annales des peuples offrent peu d'exemples. Encore de nos jours, on
+célèbre des courses de taureaux en l'honneur de la Vierge du Pilier; en
+1875, 43 taureaux furent tués en un seul jour.
+
+Saragosse a percé quelques rues droites et de larges boulevards dans
+l'ancien dédale de ses ruelles tortueuses, mais les autres villes des
+provinces aragonaises ont gardé leur physionomie d'autrefois. Dans la
+haute vallée de l'Aragon, entre les Pyrénées et la sierra de la Peña,
+Jaca aux maisons grises et lézardées est encore ceinte de ses hautes
+murailles à tours carrées et dominée par une citadelle; elle fut jadis
+capitale du royaume de Sobrarbe, mais ce n'est plus qu'une bourgade
+délabrée, qui serait fort peu connue si elle ne se trouvait au débouché
+du Somport et dans le voisinage des fameux couvents de la Peña. A la
+base des premiers monts, Huesca, capitale de province, est l'antique
+Osca, dont le nom rappelle celui de la ville française d'Auch et
+l'ancienne domination des Auskes ou Euskariens. Elle a gardé une
+certaine importance, grâce à la vaste plaine irriguée qui entoure sa
+colline; on y voit une riche cathédrale ayant remplacé une mosquée, des
+couvents déserts, un palais des rois d'Aragon changé en université et
+les débris d'une enceinte, jadis flanquée de quatre-vingt-dix-neuf
+tours. Barbastro, située dans une position analogue à celle de Huesca,
+non loin du Cinca, est restée comme Jaca une ville du moyen âge; elle
+communique maintenant avec la France, par la route carrossable du
+Somport.
+
+Dans la partie méridionale du bassin de l'Èbre, en aval du confluent du
+Jalon et du Jiloca, la ville arabe de Calatayud, la deuxième cité de
+l'Aragon en importance commerciale, et l'héritière de la Bilbilis des
+Ibères, qui s'élevait sur les pentes d'une montagne voisine, possède
+encore un faubourg composé en entier de masures et de trous nauséabonds,
+où gîte toute une population de mendiants faméliques. Enfin Teruel, le
+chef-lieu du Maeztrazgo et dominant le cours du Guadalaviar, a tout à
+fait l'aspect d'une place forte du moyen âge, avec ses murs crénelés,
+ses tours, ses portes fortifiées: on croirait voir Avila ou Tolède. La
+tour arabe de son église est une des principales curiosités de
+«l'Espagne inconnue»; son aqueduc, du seizième siècle, qui traverse une
+vallée sur un pont de 140 arcades, est une œuvre remarquable.
+
+Plusieurs villes de l'intérieur de la Catalogne sont aussi d'apparence
+fort antique, et dans le nombre il en est de tout à fait délabrées et
+qui resteront telles, tant que des moyens de communication faciles ne
+les rattacheront pas au reste de l'Espagne. Ainsi la «fière Puycerda»,
+qui, du haut de sa colline, située sur la frontière même de France,
+domine une telle plaine, jadis lacustre, parcourue par le Sègre, n'est
+guère qu'un amas de masures entouré de remparts. La Seu d'Urgel, bâtie
+également au bord du Sègre, dans une «conque» des plus fertiles
+qu'arrose aussi l'Embalira d'Andorre, est sans doute un point militaire
+fort important à cause des vallées que commande sa forteresse; mais ses
+rues immondes, ses maisons d'aspect sordide, ses murs en pisé que ravine
+la pluie, ne peuvent qu'inspirer un véritable dégoût. Aucune route de
+voitures n'a forcé encore les défilés inférieurs par lesquels s'enfuient
+les eaux du Sègre vers Balaguer et Lérida.
+
+Cette dernière ville, plus ancienne que l'histoire même de l'Espagne, a
+toujours eu un rôle considérable comme place romaine, arabe ou
+chrétienne, à cause de sa position militaire sur le Sègre, à l'entrée de
+la plaine de l'Aragon, au débouché des vallées pyrénéennes et des
+passages des montagnes catalanes. Les plaines voisines ont donc été
+fréquemment le théâtre de sanglantes batailles entre les armées qui se
+disputaient la possession du bassin de l'Èbre, et les murs de sa
+forteresse ont eu à subir de nombreux assauts. Actuellement Lérida est
+l'étape intermédiaire de commerce entre Saragosse et Barcelone; les
+magnifiques jardins des environs lui fournissent en outre des ressources
+propres pour ses échanges avec le reste de l'Espagne, mais elle n'a
+guère d'autres éléments de prospérité; à moins qu'un chemin de fer
+transpyrénéen n'en fasse un des grands entrepôts de commerce
+international, elle semble destinée à rester une ville de troisième
+ordre.
+
+La pittoresque Tortose, la dernière cité que baigne l'Èbre avant de se
+perdre dans la Méditerranée, n'est que l'ombre de ce qu'elle fut
+autrefois quand elle était capitale, d'un royaume arabe. De même que
+Lérida, elle eut jadis une grande importance stratégique comme ville
+frontière de la Catalogne et de l'Aragon et comme place forte dominant
+le passage de l'Èbre. Elle est aussi une étape de commerce entre
+Barcelone et Valence, et si elle possédait un bon port, nul doute
+qu'elle ne se reprît à fleurir. Mais les golfes fangeux qui s'ouvrent
+aux deux côtés du delta de l'Èbre ne sont nullement appropriés à
+l'établissement de cales et de môles pour l'échange des marchandises. Le
+havre de los Alfaques offre bien un excellent mouillage aux navires
+surpris par la tempête; malheureusement ils ne peuvent s'approcher des
+plages basses, et, comme il a été dit plus haut, le port artificiel de
+San Carlos de la Rapita, communiquant avec l'Èbre par un canal creusé de
+main d'homme, mais fort mal entretenu, n'est accessible qu'aux
+embarcations d'un faible tonnage.
+
+De même que Marseille est le véritable débouché commercial de la vallée
+du Rhône, de même, à l'époque des Romains, Tarragone était le grand
+marché maritime du bassin de l'Èbre; grâce à sa situation en face de
+Rome, de l'autre côté de la Méditerranée, elle était devenue aussi le
+principal point d'appui de la domination latine dans la péninsule
+Ibérique; elle possédait des monuments superbes, cirques, amphithéâtres,
+palais, temples, aqueducs. Sa population était de plusieurs centaines de
+milliers d'hommes, d'un million peut-être; son enceinte aurait eu plus
+de soixante kilomètres de tour, et le petit port de Salou, situé
+maintenant à deux heures de marche au sud-ouest, aurait été compris dans
+l'ancienne Tarraco des Romains. La ville moderne, «toute jaune sur la
+roche grise,» est presque entièrement construite de fragments d'édifices
+ruinés; des inscriptions, des bas-reliefs antiques se montrent ça et là,
+encastrés dans les maçonneries grossières. Une cathédrale massive, de
+hautes tours du moyen âge, des murailles à demi renversées, quelques
+palmiers jaillissant du milieu de la sombre verdure des orangers, un
+aqueduc en partie romain traversant une plaine de jardins splendides,
+voilà ce que présente la Tarragone d'aujourd'hui. Il est vrai qu'elle se
+complète par la ville manufacturière de Réus, qui se trouve à une petite
+distance dans l'intérieur et qui a très-rapidement grandi depuis le
+commencement du siècle. C'est dans le voisinage que s'élève le couvent
+de Poblet, où sont déposées les cendres des rois d'Aragon.
+
+[Illustration: N° 145.--ENVIRONS DE BARCELONE.]
+
+[Illustration: BARCELONE, VUE PRISE DU MONSUICH.] Dessin A. de Deroy,
+d'après une photographie de MM. Lévy et Cie.]
+
+Entre Tarragone, l'antique métropole, et Barcelone, la Barcino romaine
+nouvelle capitale des contrées de l'Èbre et deuxième cité de l'Espagne,
+la population se presse en agglomérations nombreuses. On traverse les
+riches campagnes du Panadès, puis la vallée non moins fertile
+qu'arrosent les eaux rougeâtres du Llobregat et l'on voit se succéder
+les villes et les villages qui précèdent les faubourgs de Barcelone. La
+cité proprement dite est assise au bord de la mer, à la base orientale
+du rocher abrupt de Monjuich, hérissé de fortifications menaçantes, qui
+ont plus souvent vomi du fer sur les Barcelonais eux-mêmes que sur leurs
+ennemis; en outre, une puissante citadelle, égale en surface à tout un
+tiers de la ville, la surveille du côté de l'est. Pourtant la ville est
+fort gaie au pied de ces batteries qui pourraient la réduire en cendres.
+Barcelone se vante d'être en Espagne le lieu par excellence de la joie
+et du plaisir. Quoique bien inférieure à Madrid en population, elle a
+plus de théâtres, plus de sociétés dramatiques, de musique et de bals;
+les représentations théâtrales y sont meilleures, le public plus animé
+et d'un goût plus délicat. La large promenade de la Rambla ou du
+«Ravin», ainsi nommée parce qu'elle emprunte le lit d'un torrent qui
+traversait la ville et que l'on a détourné de son cours, le quai du port
+ou «muraille de mer» que borde la grande façade de la ville, les allées
+d'arbres qui séparent Barcelone de la citadelle et de son faubourg de
+Barcelonette, offrent pendant les belles soirées un aspect vraiment
+prodigieux par leurs cohues bruyantes, pressées sous les platanes et
+devant les somptueux cafés. Par sa gaieté, Barcelone est bien la «ville
+unique» dont parlait Cervantes; elle est aussi le «séjour de la
+courtoisie et la patrie des hommes vaillants»; mais il serait trop hardi
+de dire qu'elle mérite également d'être qualifiée de «centre commun de
+toutes les amitiés sincères».
+
+Barcelone est de beaucoup la cité la plus commerçante de la Péninsule;
+même en temps de guerre civile, quand on se bat dans les faubourgs, elle
+garde sa prééminence sur les autres ports espagnols. Elle concentre
+devant ses quais plus du quart de tous les échanges de la nation;
+Málaga, la ville maritime qui vient immédiatement après elle par ordre
+d'importance, n'a pas même la moitié du trafic de la place
+catalane[188]. Mais le port de Barcelone, parfaitement abrité à l'ouest,
+au nord et au sud, est exposé aux vents du sud, et précisément un écueil
+dangereux se trouve dans cette direction à l'entrée du port; en outre,
+la profondeur de presque tout le bassin est insuffisante, elle n'est en
+moyenne que de 5 à 6 mètres. Il serait nécessaire de corriger et de
+compléter l'oeuvre de la nature par de grands travaux d'excavation et
+d'endiguement, que la pénurie chronique du budget espagnol ne permet
+guère de mener à bonne fin, mais que les commerçants de la Catalogne
+devraient terminer eux-mêmes. Les autres ports du littoral sont encore
+plus mal abrités que celui de Barcelone, mais il serait possible de les
+garantir des vents et de la houle du large, grâce à des brise-lames que
+l'on construirait sur des chaînes d'écueils parallèles au rivage. Les
+longs récifs sont probablement les restes d'un ancien littoral affaissé.
+
+[Note 188: Mouvement des échanges a Barcelone, en 1867: 267,275,000
+fr.]
+
+[Illustration: N° 146.--BANCS DE MATARÓ.]
+
+Grande ville de commerce, lieu de rendez-vous de marins, d'industriels
+et d'étrangers venus de toutes les parties de l'Europe, Barcelone ne
+pouvait manquer dans ses transformations successives de perdre
+l'originalité de son architecture. Elle est maintenant une autre
+Marseille, aux grandes avenues bordées de maisons régulières, et
+quelques-uns de ses quartiers, notamment Barcelonette, construite à
+l'orient du port sur une langue de terre en partie artificielle, n'ont
+pas moins d'uniformité que ceux des villes américaines. Barcelone n'a de
+monuments curieux que sa cathédrale inachevée, à la haute et sombre nef
+gothique, et son ancien palais de l'Inquisition, avec ses cachots
+horribles. Mais dans les environs de la ville, autour de ses faubourgs
+d'usines et de maisons d'ouvriers, que de charmantes villas dans les
+creux verdoyants des vallons et sur les escarpements des promontoires!
+Joyeuse comme elle l'est, Barcelone a semé de ses _torres_ de plaisance
+tous les coteaux, toutes les plages et les vallées de sa banlieue. Les
+hauteurs de Sarria sont couvertes de gracieux châteaux, rendez-vous des
+élégants de la ville. Il n'est guère en Espagne de pays plus charmant
+que le littoral maritime qui s'étend au nord de Barcelone et de
+Badalona, aux nombreuses cheminées d'usines jaillissant du milieu de la
+verdure, et qui se prolonge vers Masnou, Mataró et la rivière de
+Tordera. Les montagnes projettent dans la mer des promontoires couverts
+à la cime de pins et de chênes-liéges, cultivés en vignes sur leurs
+pentes et portant çà et là sur une arête quelque vieux castel ou bien un
+bourg crénelé; chaque vallée intermédiaire est une campagne bariolée de
+vergers et de jardins qu'entourent des haies d'aloès; des villes, des
+villages aux maisons peintes occupent en un faubourg continu le bord
+semi-circulaire des plages, où sont échouées les barques, où sèchent les
+filets. Le chemin de fer longe le flot, puis il passe au milieu d'une
+ville, traverse un bosquet d'orangers, perce en souterrain un cap de
+rochers, pour entrer de nouveau dans une plaine de verdure et de fruits.
+C'est un tableau toujours changeant, toujours beau, et fort instructif
+au point de vue de l'histoire. Du même regard on embrasse, au sommet des
+collines, des villages peureusement entourés de murs comme s'ils
+redoutaient encore les corsaires barbaresques, et sur le bord de la mer
+les libres habitations modernes qui ne craignent plus l'attaque des
+pirates et s'ouvrent toutes grandes pour le commerce. En maints endroits
+une même bourgade s'est dédoublée: sur le roc est le vieux nid d'aigle,
+_de alt_ ou _d'amount_; sur la plage est l'agglomération moderne, _de
+baix_ ou _de mar_.
+
+Dans la province de Barcelone presque toutes les villes imitent la
+métropole par leur activité manufacturière. Igualada, que domine au
+nord-est la masse du Monserrat, Sabadell dans son vallon tout rempli
+d'usines, Tarrasa, la vieille cité romaine, près de laquelle se trouvent
+les célèbres bains de la Puda, Manresa, étageant ses maisons sur les
+pentes qui dominent le ruisseau Cardoner, Vich, l'antique cité
+primatiale de la Catalogne, Mataró, étendant ses faubourgs sur la plage,
+ont toutes leur spécialité pour la fabrication des draps fins ou
+grossiers, des toiles, des soieries, des cotonnades, du fil, des rubans,
+des dentelles, des cuirs, des chapeaux, des faïences, du verre, du
+papier. L'industrie manufacturière s'est aussi répandue dans la province
+de Gerona et notamment dans la ville d'Olot, entourée de volcans; mais
+le voisinage de la frontière française, les habitudes de contrebande, le
+va-et-vient des armées, la présence de garnisons considérables dans les
+forteresses de Gerona et de Figueras ont empêché le travail industriel
+de prendre tout le développement auquel on pouvait s'attendre. Gerona,
+la Gérone des Français, est célèbre surtout par les nombreux siéges
+qu'elle eut à subir; Figueras ou Figuières, la première ville espagnole
+située dans la plaine de la Muga, au débouché du col de Pertus, n'a pas
+été moins fréquemment prise et reprise, quoiqu'elle possède depuis le
+siècle dernier une citadelle énorme, d'un pourtour de 2 kilomètres et
+demi et capable de contenir plus de 20,000 hommes de garnison avec deux
+années d'approvisionnements. Le petit port fortifié de Rosas, devenu
+fameux dans les guerres maritimes, n'est plus qu'un village dominé par
+des murs croulants. Mais du moins en reste-t-il quelque chose, tandis
+qu'on ne voit pas un vestige de l'antique cité grecque d'Emporion,
+située de l'autre côté de la baie. Les ruines de cette «Ville du Marché»
+où vivaient, dit-on, plus de 100,000 habitants, ont été entièrement
+recouvertes par les alluvions du Fluvia et les laisses de mer. La plage
+a gardé le nom d'Ampúrias, et la contrée tout entière, l'Ampourdan,
+porte l'appellation de la ville qui n'est plus[189].
+
+[Note 189: Villes principales de l'Aragon et de la Catalogne avec
+leur population approximative:
+
+ARAGON.
+
+Saragosse (Zaragoza).... 56,000 hab.
+Calatayud............... 12,000 »
+Huesca.................. 10,000 »
+Teruel.................. 7,000 »
+
+CATALOGNE (CATALUÑA).
+
+Barcelone (Barcelona).. 180,000 »
+Réus................... 25,000 »
+Tortose (Tortosa)...... 22,000 »
+Mataró................. 17,000 »
+Sabadell............... 15,000 »
+Manresa................ 14,000 »
+Tarragone (Tarragona).. 13,000 »
+Lérida................. 12,000 »
+Vich................... 12,000 »
+Badalona............... 11,000 »
+Igualada............... 10,500 »
+Olot................... 10,000 »
+Tarrasa................ 9,000 »
+Gérone (Gerona)........ 8,000 »
+Figuières (Figueras)... 8,000 »
+]
+
+La crête suprême des monts Pyrénées constitue sur la plus grande partie
+de son développement la frontière entre l'Espagne et la France; c'est là
+que les fictions politiques ont fait passer cette ligne idéale qui,
+suivant les ordres venus de Paris et de Madrid, sépare tantôt de bons
+amis et alliés, tantôt des ennemis mortels. Toutefois les bornes ne sont
+point toutes placées sur le faîte. En maints endroits, les sinuosités de
+la frontière descendent sur l'un ou l'autre versant pour annexer, soit à
+l'Espagne, soit à la France, des pâturages ou des forêts qui
+sembleraient devoir appartenir au pays limitrophe. A l'extrémité
+occidentale de la chaîne pyrénéenne, c'est l'Espagne qui est le mieux
+partagée; elle possède toute la vallée de la Bidassoa, sur le versant
+français. A l'autre extrémité des Pyrénées, la France a pris sa
+revanche, car elle s'est emparée de tout le massif du Canigou et de la
+haute vallée du Sègre, sur le revers méridional des montagnes de
+Carlitte. Mais, dans l'ensemble, ce sont les empiétements Espagnols qui
+l'emportent, chose toute naturelle d'ailleurs, puisque la déclivité la
+plus douce, et par conséquent la plus facilement accessible, est celle
+qui regarde le midi. Plus nombreux, plus accoutumés à la vie des
+montagnes, les pâtres aragonais et basques n'ont pas manqué de
+s'approprier les pâturages du versant septentrional toutes les fois que
+l'occasion s'en est présentée, et, plus tard, les traités internationaux
+n'ont eu qu'à consacrer les prétentions du plus fort.
+
+Le val d'Aran, au centre même du système orographique des Pyrénées, est
+une de ces conquêtes que l'Espagne a faites sur la France sans que le
+sang ait eu à couler. Par le cours de ses eaux, cette vallée semblerait
+plutôt devoir être française, puisque les deux Garonne y prennent
+naissance et s'y réunissent en un seul fleuve; mais le défilé de sortie
+est fort étroit et facile à obstruer; partout ailleurs, les montagnes se
+dressent en un rempart quadrangulaire couvert de neiges pendant une
+grande partie de l'année. Jusqu'au dix-huitième siècle, les Aranais
+avaient le «pas pleinier», c'est-à-dire le droit de commerce librement
+avec le pays limitrophe; ils jouissaient aussi d'une complète autonomie
+administrative. Isolés, comme ils le sont, du reste du monde, les douze
+mille montagnards d'Aran auraient encore plus de droits, s'il est
+possible, que toute autre population d'Europe, à se constituer en
+république indépendante.
+
+A l'est d'Aran, un deuxième massif de montagnes, moins nettement limité
+et s'ouvrant assez largement du côté de l'Espagne, est, du moins de nom,
+un pays républicain: c'est le val d'Andorre. Ce petit territoire,
+comparable à la république italienne de Saint-Marin, occupe une
+superficie d'environ 600 kilomètres carrés, peuplée de près de 6,000
+habitants. Sauf les pâturages de la Solana (Soulane), situés sur le
+versant français, sur la rive gauche de l'Ariége naissante, tout le
+domaine d'Andorre écoule ses eaux dans le beau gave d'Embalira ou
+Valira, qui va lui-même s'unir au Sègre, dans la plaine riante de la Seu
+d'Urgel. Presque toutes les montagnes de la contrée sont devenues
+arides, et les Andorrans travaillent de leur mieux à les priver encore
+davantage de la terre végétale qui restait; partout les bûcherons sont à
+l'œuvre pour faire disparaître des pentes les dernières forêts de pins
+et de chênes. D'anciennes moraines, privées des arbres qui les
+consolidaient, se sont ainsi écroulées, et l'une d'elles, située dans le
+voisinage du bourg d'Andorre, a récemment détruit un hameau qui se
+trouvait à sa base.
+
+Des traditions, que l'histoire ne confirme point, associaient les
+origines de la république d'Andorre à une victoire de Charlemagne ou de
+Louis le Débonnaire sur les Sarrasins, et l'on montre encore des
+constructions qui leur sont faussement attribuées. Le fait est qu'avant
+la Révolution française le val d'Andorre n'était point constitué en
+souveraineté indépendante. Aux origines du régime féodal, le territoire
+d'Andorre était une seigneurie dépendant du comté d'Urgel et, par
+conséquent, du royaume d'Aragon. A la suite d'héritages, de procès et de
+guerres, il fut décidé en 1278 que la vallée serait, au point de vue
+politique, une simple seigneurie indivise, tenue à titre égal par les
+évêques de la Seu et les comtes de Foix ou leurs ayants droit: c'est là
+ce qu'ont établi les recherches de M. Bladé. En 1793, la République
+française refusa le tribut accoutumé, que l'on cessa de percevoir
+jusqu'en 1806, puis, en 1810, les Cortès espagnoles abolirent le régime
+féodal. Andorre prit en conséquence une autonomie distincte, et devint
+un petit État s'administrant lui-même, mais dépourvu de ce que le droit
+des gens désigne sous le nom de «souveraineté extérieure». Toutefois les
+habitants, rendus à eux-mêmes, n'ont cessé de se gouverner suivant les
+vieilles coutumes féodales, bien différentes de celles que comporterait
+une république égalitaire telle qu'elle se fonderait de nos jours. Le
+territoire appartient exclusivement à un petit nombre de familles. La
+loi du majorat existe; les aînés sont maîtres, et leurs frères puinés,
+presque assimilés au reste des serviteurs, doivent obéissance au chef de
+famille et ne jouissent de son hospitalité qu'à la condition de
+travailler à son profit. Encore en 1842 la dîme s'était maintenue; il
+fallut l'exemple de l'Espagne monarchique pour la faire disparaître. En
+réalité, la liberté des montagnards d'Andorre se borne à ne devoir à
+l'Espagne ni l'impôt du sang, ni les taxes ordinaires, et à pouvoir se
+livrer impunément à la contrebande. C'est l'importation clandestine des
+articles de France et du tabac sur les marchés d'Espagne qui fait la
+principale richesse du pays: récemment, les «souverainetés d'Andorre»
+ont aussi jugé bon de chercher une autre source de revenus dans la
+fondation d'une maison de jeu, à proximité d'Ax, sur le versant
+ariégeois de leur territoire. La principale industrie légitime de la
+vallée est l'élève des bestiaux; les bergers andorrans mènent en hiver
+la plus grande partie de leurs troupeaux dans les plaines dites Llanos
+del Urgel, sur la rive gauche du Sègre. La république possède aussi de
+petites forges et une fabrique d'étoffes, foulées dans les eaux
+sulfureuses des Escaldas. Mais cette faible industrie et le commerce ne
+suffisent pas à nourrir les Andorrans: un grand nombre d'entre eux
+quittent le pays, avec ou sans espoir de retour.
+
+[Illustration: Nº 147.--LE VAL D'ANDORRE.]
+
+La république andorrane reconnaît deux suzerains, l'évêque d'Urgel, qui
+perçoit un tribut annuel de 460 francs, et le gouvernement français, qui
+touche une somme double. Deux viguiers représentent la seigneurie; l'un,
+français, est nommé par la France pour une durée illimitée; l'autre,
+andorran, est choisi par l'Espagne pour une période de trois années;
+mais, en outre, le gouverneur militaire de la Seu d'Urgel exerce les
+fonctions de vice-roi. Les viguiers ont le commandement des milices
+locales et nomment les baillis; ils peuvent faire aussi des lois
+provisoires en attendant la réunion des Cortès, où ils siégent eux-mêmes
+avec le juge d'appel, désigné alternativement par l'un et l'autre
+suzerain, et deux _rahonadors_ ou défenseurs des priviléges andorrans. A
+la tête de chaque paroisse se trouvent un premier et un deuxième consul,
+assistés de douze conseillers élus par les chefs de famille. Le conseil
+général, qui siége au village d'Andorre, est composé des consuls et
+d'autant de délégués des six paroisses. Mais, en dépit de toutes les
+fictions d'indépendance, l'Andorre est, en réalité, une partie
+intégrante de l'Espagne, et les carabiniers ne se gênent nullement pour
+violer le territoire de la prétendue république. Il n'est pas étonnant
+d'ailleurs que les Andorrans dépendent plutôt de l'Espagne que de la
+France, car, par le langage, même officiel, par le costume et les
+habitudes, ce sont des Catalans et, pendant six mois de l'année, ils
+restent complétement séparés du bassin de l'Ariége, tandis que par la
+vallée de l'Embalira ils peuvent toujours communiquer avec Urgel,
+chef-lieu de leur diocèse religieux. Du reste, l'avantage immense de ne
+jamais être troublé par la guerre a permis à la population de dépasser
+ses voisins d'Espagne par l'instruction et le bien-être. En général, les
+Andorrans sont intelligents et fins, trop fins même, car leur liberté
+précaire et l'habitude de la contrebande ont développé chez eux la ruse
+outre mesure. Ils excellent à prendre un air ahuri quand ils croient
+leurs intérêts en jeu. Feindre la niaiserie pour éviter ou tendre un
+piége s'appelle dans les vallées voisines «faire l'Andorran».
+
+La capitale d'Andorre est un village assez propre, situé au-dessous du
+confluent de la Massane ou Valira del Nort, à peine sorti d'un «grau» ou
+défilé sauvage, et du Valira del Orien, auquel vient de se mêler le
+ruisseau thermal sulfureux et ferrugineux de las Escaldas. Mais le
+village principal de la Vallée est San Julia de Loria, près de la
+frontière d'Espagne: c'est le grand entrepôt des marchandises de
+contrebande.
+
+
+
+
+VII
+
+PROVINCES BASQUES, NAVARRE ET LOGROÑO.
+
+
+Les provinces Basques et le ci-devant royaume de Navarre ne sont en
+surface qu'une faible partie, à peine la trentième, du territoire de
+l'Espagne. Ces contrées ne constituent pas non plus une région
+géographiquement distincte du reste de la Péninsule: à cheval sur les
+Pyrénées occidentales, elles appartiennent à la fois au bassin du golfe
+de Gascogne et à celui de l'Èbre; en outre, leurs limites politiques
+sont bizarrement tracées en lignes sinueuses à travers les vallées et
+les montagnes; en certains endroits elles sont même compliquées
+d'enclaves. Néanmoins le pays basque et navarrais doit bien être
+considéré comme une terre à part dans l'ensemble de l'Espagne. Il est
+habité dans une grande partie de son étendue par une race distincte,
+ayant encore gardé son vieil idiome, ses moeurs, ses coutumes
+politiques. Historiquement, il a eu un rôle tout spécial, non-seulement
+à cause du caractère de ses habitants, mais aussi en conséquence de sa
+position sur les frontières de la France, à l'endroit où les monts
+abaissés permettent les migrations des peuples et le mouvement des
+armées. D'ailleurs, les populations de la Biscaye et de la Navarre ont
+pu se suffire à elles-mêmes et développer leurs ressources avec une
+grande indépendance économique, grâce à la richesse naturelle de leur
+pays. Par l'ethnologie et l'histoire, ces contrées forment donc un tout
+distinct, auquel on peut joindre la province de Logroño, appartenant
+politiquement aux Castilles, mais située sur le versant septentrional du
+grand plateau, dans le bassin de l'Èbre [190].
+
+[Note 190:
+
+ Superficie. Popul. en 1870. Popul. kilom.
+
+Provinces basques:
+ Guipúzcoa 3,122 kil. car. 180,700 hab. 96 hab.
+ Alava 1,885 » 103,300 » 33 »
+ Vizcaya 2,198 » 187,900 » 85 »
+Navarre 10,478 » 318,700 » 30 »
+ _____________ ____________ _______
+ 17,683 »
+Logroño 5,037 » 182,900 » 36 »
+ _____________ ____________ _______
+ 22,720 » 973,500 » 43 »
+]
+
+Dans les provinces Vascongades et la Navarre, les divers systèmes de
+montagnes, que séparent en aval les plaines de l'Aragon, se rapprochent
+et s'entremêlent, de manière à former un dédale de monts et de collines
+rattachant comme un noeud inextricable la chaîne des Pyrénées au plateau
+des Castilles. Il est fort difficile d'y reconnaître la direction des
+crêtes principales, à cause de leur faible élévation moyenne au-dessus
+des hauteurs secondaires, et des cirques, des gorges, des vallées qui
+découpent les massifs en d'innombrables fragments. Quand on se trouve
+sur un des sommets d'où la vue peut s'étendre au loin, l'aspect de la
+contrée est tout à fait celui d'une mer battue par des vents contraires:
+jusqu'à l'extrême horizon, des vagues inégales, qu'on dirait produites
+par une sorte de bouillonnement, s'y heurtent et s'y entre-croisent.
+
+La chaîne médiane des Pyrénées n'a plus l'aspect des grandes montagnes
+dans cette région de son parcours; sa hauteur moyenne n'est plus que
+d'un millier de mètres. A l'endroit où elle quitte la frontière de
+France pour entrer dans la Navarre espagnole, le sommet d'Izterbegui et
+d'autres croupes arrondies, qui s'élèvent à l'angle sud-occidental de la
+vallée française des Aldudes, arrosée par la Nive, ne sont que de hautes
+collines, où pas même un rocher ne perce le revêtement de terre
+végétale, La chaîne se développe d'abord assez régulièrement dans la
+direction de l'ouest, puis, interrompue par la dépression profonde du
+col d'Azpiroz, elle perd son nom, en même temps que cette allure normale
+qui est le caractère distinctif des Pyrénées: c'est là que cesse la
+chaîne proprement dite. Au delà, les monts qui continuent vaguement le
+système pyrénéen portent le nom de sierra de Aralar, puis des
+appellations toutes locales; des seuils, élevés en moyenne de 600 mètres
+seulement, en font communiquer les deux versants et permettent aux
+routes et aux chemins de fer d'aller facilement des bords de la mer à la
+vallée de l'Èbre. Les deux massifs les plus occidentaux de cette partie
+indécise qui relient les Pyrénées françaises aux Pyrénées cantabres sont
+la Peña Gorbea, où l'on retrouve le cassis à l'état sauvage, et la
+sierra Salvada. Ils dominent, le premier à l'est, le deuxième à l'ouest,
+la dépression d'Orduña, où le Nervion prend sa source, et où serpente en
+brusques sinuosités le chemin de fer de Bilbao à Miranda de Ebre.
+
+[Illustration: Nº 148.--JAIZQUIBEL.]
+
+Les chaînons qui de ces massifs pyrénéens se dirigent vers le golfe de
+Gascogne sont également fort irréguliers dans leur allure. La plupart se
+relient les uns aux autres par des arêtes transversales, parallèles à
+l'axe des Pyrénées, de sorte que les torrents ont à chercher péniblement
+leur porte de sortie. Ainsi, la Bidassoa, qui dans la partie inférieure
+de son cours sert de limite entre l'Espagne et la France, commence
+d'abord par couler au sud, par le val de Baztan, puis, après un long
+circuit, revient vers le nord pour se mêler aux eaux salées de
+l'estuaire de Fontarabie. Elle sépare ainsi des Pyrénées un massif
+distinct, dont l'une des cimes principales est la fameuse montagne de la
+Rhune, sur la frontière française. Plusieurs autres sommets du littoral
+sont isolés de la même manière et s'élèvent à une hauteur égale à celle
+des pointes situées sur l'axe de la chaîne. Parmi ces pics dominateurs
+on peut citer le Mendaur, qui se dresse à l'ouest de la vallée de la
+Bidassoa, la Haya ou la montagne des Trois-Couronnes, qui, vue des
+plaines de l'Adour, commence si superbement l'Espagne, le mont Oiz, si
+bien entouré par une ceinture de vallées ombreuses, et les monts qui se
+terminent, entre Bilbao et Guernica, par les roches abruptes du cap
+Machichaco. Une montagne non moins isolée est celle qui s'élève au nord
+de la plaine d'Irun, entre l'estuaire de la Bidassoa et le bassin de los
+Pasages, alternativement empli et vidé, par la marée. C'est le
+Jaizquibel l'Oeaso des anciens, le sommet aux longues croupes revêtues
+de bruyères, d'où l'on contemple l'admirable tour d'horizon formé par
+les montagnes et les vallées du pays Basque, l'Adour, les Landes
+françaises et l'Océan. Le promontoire terminal du Jaizquibel, le cap de
+Higuer ou du Figuier, est l'angle extrême du littoral cantabre et fait
+face aux deux rochers de Sainte-Anne, dressés en pleine mer; de l'autre
+côté du golfe de la Bidassoa: ce sont les bornes méridionales de la côte
+française.
+
+Dans cette étroite zone du versant basque se trouvent représentées de
+nombreuses formations géologiques, du granit et des porphyres aux roches
+calcaires jurassiques et crayeuses et aux terrains d'alluvion déposés
+par les rivières. Cette grande variété d'origine et la multitude des
+fissures qui en ont été la conséquence ont donné aux provinces basques
+un trésor de mines qui a toujours été d'une certaine importance
+économique, mais qui ne peut manquer d'assurer tôt ou tard à ces
+contrées un rôle très-considérable dans l'industrie du monde. Le cuivre,
+le plomb y sont abondants, mais la grande richesse consiste en minerai
+de fer de toute espèce, se prêtant à la fabrication de tous les articles
+de fonte et d'acier. Le fer «vernissé» ou «gelé» que fournit la mine de
+Mondragon, dans les collines du Guipúzcoa, est celui dont on se servait
+jadis pour préparer l'acier incomparable des lames de Tolède. De nos
+jours, ce sont des mines voisines qui donnent une partie de l'acier
+utilisé pour les canons Krupp. Des montagnes entières sont tellement
+remplies de lits ferrugineux, que des compagnies minières les achètent
+en bloc, non dans l'espoir de les exploiter en entier, mais afin de
+priver de l'excellent minerai les compagnies rivales. Le champ minier,
+sinon le plus vaste, du moins le plus connu et le plus activement
+exploité de ces contrées est celui de Somorrostro, à l'ouest de la rade
+de Bilbao. Ce gîte, d'une superficie de plus de 20 kilomètres carrés,
+est composé de masses ferrugineuses intercalées dans une couche de
+sables micacés; elles sont très-faciles à fondre et donnent un métal
+d'une malléabilité tout exceptionnelle. Quand l'exploitation des mines
+n'est pas arrêtée par la guerre civile, le pays tout entier est d'une
+couleur de rouille: «les champs, les chemins, les maisons et jusqu'à la
+peau des gens. La poussière de minerai a tout recouvert d'une teinte
+rougeâtre uniforme, sur laquelle tranche le vert éclatant des maïs et
+des grands châtaigniers.»
+
+[Illustration: Nº 149.--BILBAO ET SES ENVIRONS.]
+
+Les sierras qui s'alignent dans l'Aragon, parallèlement à l'axe des
+Pyrénées, se continuent aussi dans la Navarre et les provinces
+Vascongades, mais en se confondant en maints endroits avec des chaînons
+latéraux du grand faîte de partage. La sierra de la Peña se prolonge à
+l'ouest de la rivière Aragon par deux arêtes, l'une qui s'unit aux
+rameaux pyrénéens et va passer au nord de Pampelune sous le nom de
+montagnes de San Cristóbal, l'autre la sierra del Perdon, qui court
+assez régulièrement vers l'ouest et se redresse pour former la Higa de
+Monreal, mont célèbre dans les légendes, et le meilleur poste
+d'observation pour embrasser du regard tout l'ensemble de la Navarre. A
+l'ouest de Pampelune et de l'Arga la chaîne du nord s'étale en un
+plateau fort accidenté et surmonté de cimes: c'est la sierra de Andía,
+que continuent jusqu'à l'Èbre les montagnes de Vitoria et dont les
+ramifications s'enchevêtrent bizarrement pour former cette région des
+Amézcuas si favorable aux partisans. L'autre, d'abord plus indistincte,
+limite au sud le Carrascal ou le «pays des chênes verts», région aussi
+sauvage que les Amézcuas et non moins souvent ensanglantée par les
+guerres civiles. Au delà de ce massif, la crête principale va former les
+monts Cantabrio; ceux-ci s'unissaient jadis, avant l'ouverture des
+défilés de l'Èbre, avec les monts Obarenes, sorte de bordure en saillie
+qui marque, sur la rive méridionale du fleuve, la limite du plateau des
+Castilles et dans laquelle s'ouvrent les fameuses gorges de Pancorbo.
+Ainsi se trouve complétée la jonction de tous les systèmes montagneux du
+pays Basque. Les Pyrénées sont rattachées à la sierra de Andía par le
+seuil d'Alsásua, où passe le chemin de fer de Vitoria à Pampelune, et
+les monts sous-pyrénéens sont eux-mêmes reliés aux chaînes du plateau
+castillan. Quant à la province de Logroño, tous les chaînons qui la
+parcourent sont des contre-forts extérieurs du même plateau: à l'ouest,
+ce sont des rameaux du massif de la Demanda; à l'est, ce sont les deux
+chaînes de Camero Nuevo et de Camero Viejo, s'abaissant de la sierra
+Cebollera vers les plaines de l'Èbre [191].
+
+[Note 191: Altitudes de la Navarre et du pays Basque:
+
+Col de Velate 868 mètres.
+ » Azpiroz 587 »
+Mont Aitzcorri 1,535 »
+Col de Arlaban 617 »
+Peña Gorbea 1,537 »
+Mont Mendaur 1,132 »
+Mont Haya 987 »
+Jaizquibel 583 »
+Sierra de Andia 1,454 »
+Col de Alsásua 596 »
+Vitoria 513 »
+Pampelune (Pamplona) 420 »
+]
+
+[Illustration: GORGES DE PANCORBO. Dessin de Sorrieu, d'après une
+photographie de M. J. Laurent.]
+
+Le vaste labyrinthe des montagnes basques et navarraises présente en
+plusieurs districts, principalement sur le versant de l'Èbre, des
+paysages tout à fait castillans par l'âpreté, la nudité de ses pentes:
+le déboisement à outrance pratiqué par les maîtres de forges a enlaidi,
+aussi bien qu'appauvri la contrée. La Navarre méridionale offre même de
+véritables déserts, qui se rattachent aux tristes landes des Bardenas
+aragonaises; entre Caparroso et Valtierra, au sud de la rivière Aragon,
+le voyageur ne traverse que des collines gypseuses ou salines, presque
+sans végétation. Mais dans le pays Basque et la Navarre occidentale, où
+les pluies tombent en abondance, toutes les hauteurs qui ont gardé leur
+verdure offrent le plus grand charme dans la succession de leurs sites.
+Les forêts de hêtres, les bois de châtaigniers, les bouquets de chênes,
+les prairies inclinées des vallons, les eaux courantes que l'on voit
+briller sous l'ombrage des aunes, forment le plus aimable contraste avec
+les parois de grès ou de calcaire qui se dressent au-dessus de la
+verdure. Dans les vallées, sur les coteaux, aux pentes des montagnes,
+des villages éparpillent leurs petites maisons blanches au milieu des
+vergers. Pendant la saison des fleurs, les innombrables pommiers mêlent
+dans la campagne l'aspect de l'hiver à celui du printemps.
+
+Les vents humides du nord-ouest, qui soufflent très-fréquemment du golfe
+de Gascogne, entretiennent dans ces contrées une température moyenne
+fort égale. Les pluies y sont très-abondantes, surtout aux changements
+des saisons; mais aucune période de l'année n'en est privée. Sur le
+versant atlantique des monts, la chute annuelle de pluie est d'au moins
+un mètre et demi, c'est-à-dire triple de celle qu'on observe dans les
+plaines de l'Aragon. Aussi le climat local n'a-t-il rien de la nature
+africaine qui domine sur les plateaux de l'intérieur et sur les rivages
+méditerranéens; il ressemble beaucoup plus à celui de l'Irlande et des
+Pays-Bas qu'à celui de Valence et de Murcie. Grâce à l'influence de
+l'Océan voisin, la contrée n'a pas à souffrir de fortes chaleurs
+estivales; elle ne redoute guère non plus les froids de l'hiver, car le
+vent marin les tempère, et les premiers monts des Pyrénées arrêtent au
+passage l'âpre souffle du nord et du nord-est. S'il n'avait le
+désavantage d'un excès d'humidité, le pays Basque aurait un des climats
+les plus agréables de la terre; du moins est-ce l'un des plus salubres.
+C'est aussi l'un de ceux qui se prêtent le mieux à la production
+agricole. Dans les années de paix, la Navarre, les provinces Basques et
+la Rioja, qui s'étend sur la rive gauche de l'Èbre, sont parmi les
+contrées les plus riches de l'Espagne en blé, en vins, en huiles, en
+bestiaux; avant la guerre civile, la Navarre approvisionnait la France
+méridionale de viande de boucherie et de vins à bas prix, et depuis, des
+armées vont et viennent dans ses campagnes sans les épuiser. Pendant
+leur première grande guerre, les carlistes, presque toujours enfermés
+entre l'Èbre et les Pyrénées, eurent constamment d'amples ressources;
+malgré le manque de bras et le gaspillage que les combats, les siéges,
+les assauts entraînent après eux, la terre suffisait toujours à les
+nourrir, tandis que le sous-sol leur donnait en abondance le fer pour
+les combats.
+
+L'égalité de température et l'humidité du sol sont aussi très-favorables
+au développement rapide de la végétation arborescente. Sur le versant
+atlantique, la population, fort nombreuse, profite de ces avantages du
+climat pour cultiver une grande variété d'arbres fruitiers, surtout des
+pommiers, dont le cidre, ou _zagardua_, est une boisson très-répandue
+dans les trois provinces. Dans les vallées pyrénéennes de la Navarre, où
+les habitants sont encore clair-semés, les forêts ont gardé leur
+uniformité première; elles n'en sont pas moins belles. Celle d'Iraty, où
+l'on ne pénètre que par d'âpres défilés et des montagnes escarpées, est
+l'une des plus grandioses, aussi bien que l'une des plus solitaires de
+la région qui s'étend au sud des Pyrénées françaises, entre le pic
+d'Anie et les Aldudes. Plus à l'ouest les forêts qui avoisinent le val
+Cárlos (Valcárlos), ou val de Charlemagne, et le fameux col de
+Roncevaux, ou Roncesvalles, sont peut-être moins grandioses, mais elles
+sont plus aimables à cause de la variété des paysages, et plus
+intéressantes à cause des souvenirs de l'histoire et de l'écho des
+vieilles traditions. Sur la foi des légendes, on se représente
+volontiers ce passage des monts comme une gorge effroyable entre des
+rochers à pic, et c'est, au contraire, un vallon doux et tranquille. Le
+célèbre mont d'Altabiscar, qui s'élève à l'orient, est une longue croupe
+où les fleurs roses des bruyères se mêlent au jaune doré des genêts et
+des ajoncs, et la _playa_ de Andrés Zaro, où le grand massacre eut lieu,
+est une plaine riante dont les eaux murmurent sous l'ombrage des aunes.
+Un vieux couvent, entouré de murailles crénelées et flanqué de quelques
+masures, barre une large route carrossable qui vient de Pampelune, puis
+au delà, vers la France, un charmant sentier, semblable à l'avenue d'un
+parc, se glisse à l'ombre des hêtres et s'élève en pente douce vers un
+col gazonné où se trouve la chapelle rustique d'Ibañeta. Ce paysage
+gracieux serait le Roncevaux, de sinistre mémoire. On ne voit pas un
+seul rocher d'où les Basques auraient pu rouler des blocs de pierre sur
+les envahisseurs francs; on cherche vainement des yeux le précipice au
+fond duquel Roland fit pour la dernière fois résonner son cor d'ivoire.
+C'est à leur vaillance et à leur ruse, non pas à l'âpreté des gorges
+d'Altabiscar, que les montagnards doivent leur triomphe sur les armées
+de Charlemagne. Sur le versant opposé, dans le val Cárlos proprement
+dit, le fond de la vallée, aujourd'hui dominé par une belle route, est
+beaucoup plus étroit et plus difficile à parcourir.
+
+Quel est cet ancien peuple dont les traditions célèbrent le courage
+indomptable et qui de nos jours encore a maintes fois donné des preuves
+de son héroïsme? Quelle est son origine première? Quelle est sa parenté
+parmi les autres populations de l'Europe et du monde? Toutes questions
+auxquelles il est impossible de répondre. Les Basques sont la race
+mystérieuse par excellence. Ils restent seuls au milieu de la foule des
+autres hommes. On ne leur connaît point de frères.
+
+Il n'est pas même certain que tous les Euskariens ou Basques
+appartiennent à une souche commune, car ils ne se ressemblent nullement
+entre eux. Il n'y a point de type basque. Sans doute la plupart des
+habitants de la contrée se distinguent par la beauté précise des traits,
+l'éclat et la fermeté du regard, l'équilibre et la grâce de la personne;
+mais que de variétés dans la stature, la forme du crâne et des traits!
+De Basque à Basque, il y a autant de différences qu'entre Espagnols,
+Français et Italiens. Il en est de grands et de petits, de bruns et de
+blonds, de dolichocéphales et de brachycéphales, les uns dominant dans
+tel district, les autres ailleurs. La solution du problème devient de
+plus en plus difficile, car la race, si elle est vraiment une, ne cesse
+de perdre par les croisements de son originalité première. Il est
+probable qu'avant l'ère de l'histoire écrite, des populations d'origine
+diverse se sont trouvées réunies dans le même pays, soit par des
+migrations, soit par la conquête, et que la langue des plus civilisés
+sera devenue peu à peu celle de tous. La vie de chaque peuple abonde en
+faits de cette espèce.
+
+Si l'on ne tient pas compte des différences et même des contrastes que
+présentent entre eux les Basques des provinces espagnoles et de la
+Navarre française, on peut dire que, dans l'ensemble, la plupart des
+Basques ont le front large, le nez droit et ferme, la bouche et le
+menton très-nettement dessinés, une taille bien proportionnée, des
+attaches d'une grande finesse. Leur physionomie est d'une extrême
+mobilité. Les moindres sentiments se révèlent sur leur visage par
+l'éclair du regard, le jeu des sourcils, le frémissement des lèvres. Les
+femmes surtout se distinguent par la pureté de leurs traits; on admire
+leurs grands yeux, leur bouche souriante et fine, la souplesse de leur
+taille. Même dans les villes et les villages qui servent de lieux de
+passage aux étrangers, de Bayonne à Vitoria, et où les croisements ont
+le plus altéré les traits de race, on est frappé de la beauté de la
+plupart des femmes et de leur élégance naturelle. Dans certains
+districts reculés la laideur est un véritable phénomène. Deux localités
+du Guipúzcoa, Azpeytia et Azcoytia, près desquelles se trouve le fameux
+couvent de Loyola, sont tout particulièrement célèbres à cause de la
+beauté de leurs habitants, hommes et femmes. On dit qu'il serait
+difficile d'y trouver une jeune fille qui ne fût pas un modèle parfait.
+
+Mais les Basques n'ont pas seulement la beauté de la forme, ils ont
+aussi la dignité du maintien. On aime à les voir marcher fièrement, la
+veste jetée sur l'épaule gauche, la taille serrée par une large ceinture
+rouge, le béret légèrement incliné sur l'oreille. Quand ils passent à
+côté du voyageur, ils le saluent avec grâce, mais comme des égaux, sans
+baisser le regard. Les femmes, presque toujours modestement vêtues de
+couleurs sombres, ne sont pas moins nobles d'attitude. Elles portent
+toutes haut la tête, et, quoique marchant très-vite, ont un port de
+déesse. L'habitude qu'elles ont de placer leurs fardeaux sur la tête
+contribue probablement à leur donner cette fière tournure qui les
+distingue; l'équilibre parfait qu'elles doivent apprendre à maintenir,
+pour descendre ou monter les pentes sans que leur cruche risque de
+tomber, développe dans leurs membres un aplomb naturel, qui se rencontre
+rarement chez les femmes des contrées voisines. Elles ont surtout les
+épaules et le cou remarquables par la pureté des lignes, beauté bien
+rare chez les paysannes accoutumées au dur travail de la terre.
+
+[Illustration: Nº 150.--AZCOYTIA ET AZPEYTIA.]
+
+Les Basques se donnent à eux-mêmes le nom d'Euskaldunac ou d'Euskariens,
+et leur langue est l'euskara, ou eskuara. On ne sait pas encore quel est
+le sens précis de ce mot; mais, d'après toutes les probabilités, il
+signifie simplement «parole». Les Euskariens seraient donc les «Hommes
+qui parlent». Tel est aussi le nom que les Slaves et mainte autre race
+se sont donné dans leurs idiomes. Cette langue «par excellence» que
+parlent les Basques et qui en fait un corps de nation vraiment distinct
+parmi toutes les races de l'Europe et du monde, semble jusqu'à
+maintenant être tout à fait unique par la structure de ses mots et le
+mécanisme de ses phrases. Elle a dû emprunter beaucoup de termes aux
+langues des peuples voisins; toutes les choses que les Basques ont
+appris à connaître par leurs rapports avec l'étranger, toutes les idées
+nouvelles qui leur ont été apportées depuis les temps préhistoriques,
+sont naturellement désignées par des expressions qui n'appartiennent pas
+au fond primitif de leur idiome; peut-être même faudrait-il remonter
+jusqu'à l'âge de pierre, avant l'introduction des animaux domestiques
+dans le pays, pour trouver le basque dans sa pureté primitive, car il
+semble que tous les noms euskariens de ces animaux et ceux des métaux
+sont d'origine âryenne, finnoise ou même sémitique. Mais, si nombreux
+que soient tous ces emprunts, il n'en reste pas moins certain que la
+langue basque n'est point âryenne comme presque tous les autres idiomes
+de l'Europe; ce n'est pas une langue à flexions comme celles de la
+famille indo-européenne; mais si elle devait entrer dans un groupe déjà
+connu, il faudrait la rattacher au système «polysynthétique» des
+dialectes américains, ou aux idiomes «agglutinants» des peuples de
+l'Altaï. Elle appartient donc à une période de la vie de l'humanité plus
+ancienne, moins avancée que celle dans laquelle sont nées les autres
+langues de l'Europe. De leur côté, les patriotes basques déclarent leur
+«parole» bien supérieure à toutes les autres: d'après quelques auteurs,
+c'est en eskuara que le premier homme aurait salué la lumière;
+l'orthodoxie locale érigea même cette imagination en article de foi, et
+bien mal venu eût été l'étranger qui se serait permis d'émettre un doute
+sur ce fait primitif de l'histoire humaine. Mais de nos jours tous les
+philologues peuvent juger la question, car, sans compter une
+bibliothèque d'écrits consacrés à l'eskuara, les divers dialectes de
+cette langue ont une littérature, chants, comédies, traductions, devenue
+accessible aux hommes d'étude.
+
+En attendant que la comparaison des langues humaines nous ait révélé si
+l'idiome euskarien est vraiment indépendant de tout autre, il nous faut
+considérer les Basques, restés sans frères sur les continents, comme un
+peuple entièrement à part, comme le débris d'une ancienne humanité
+rongée de tous les côtés par les flots envahissants d'une humanité plus
+moderne. Les preuves ne manquent point pour établir que les Euskaldunac
+ont été jadis un peuple nombreux occupant une grande étendue de
+territoire. Si l'on n'a point encore réussi à retrouver aux bornes du
+monde les origines du basque, on découvre cette langue à l'état fossile,
+pour ainsi dire, dans les contrées qui entourent le bassin de la
+Méditerranée occidentale. Nul monument écrit ne raconte comment des
+peuples frères de race occupaient ces régions si bien disposées pour
+n'être qu'un seul domaine géographique; mais au lieu de récits, de
+légendes ou d'hymnes, il reste encore des noms de montagnes, de fleuves
+et de cités qui proclament après des milliers d'années la puissance des
+anciens aborigènes. A l'est du pays où se trouvent aujourd'hui les
+dernières populations basques, dans les vallées pyrénéennes du Bastan
+français, d'Aran, d'Andorre, de Querol, les noms euskariens abondent. Il
+en est de même dans les plaines qui s'étendent au nord des monts
+jusqu'aux abords de la Garonne, et la ville d'Auch, l'antique Iliberri
+(ville neuve), rappelle encore par son nom le séjour des Auskes ou
+Euskariens; à l'orient des Pyrénées, Elne et Collioure, situées, l'une à
+une faible distance, l'autre au bord du golfe du Lion, étaient aussi des
+Iliberri, ainsi que le témoignent encore les noms corrompus des deux
+villes modernes; enfin, parmi tant d'autres villes espagnoles aux
+appellations euskariennes, on peut citer une troisième Iliberri, la
+voisine de Grenade, que domine la montagne nommée d'après elle la sierra
+de Elvira. Et que de cités antiques, bâties par les mêmes peuples,
+durent précéder ces «villes neuves»!
+
+La plupart des écrivains qui se sont occupés de l'Espagne ont admis,
+avec la plus grande plausibilité, que ces anciens peuples de langue
+euskarienne étaient les Ibères dont parlent les auteurs anciens et qui
+occupaient autrefois la plus grande partie de la Péninsule. Par cela
+même, les Basques actuels se trouveraient être les descendants directs
+des Ibères; ils seraient, dit Michelet, «le reste de ce monde antérieur
+au monde celtique et dont on ne connaît que la décadence.» Tout
+naturellement, on a cru également devoir attribuer aux ancêtres des
+Basques les diverses inscriptions et légendes de monnaies en «lettres
+inconnues», _letras desconocidas_, que l'on a découvertes en Espagne et
+dans la France méridionale, et que M. Boudard a fini par interpréter
+comme étant réellement de langue euskarienne. Il est à peine permis de
+douter de l'identité parfaite des Ibères et des Basques. Cet isolement
+du petit peuple pyrénéen n'existait donc pas dans l'antiquité. Par les
+Vascons, il occupait le midi de la France, par les diverses tribus
+ibériennes et celtibériennes, il couvrait la péninsule d'Hispanie. Au
+delà des Colonnes d'Hercule, les Euskaldunac s'étendaient aussi
+jusqu'aux pentes de l'Atlas, car les auteurs anciens citent quelques
+localités dont les noms sont entièrement basques; l'une des peuplades
+énumérées par Strabon porte même la désignation tout euskarienne de
+Mutur-Gorri (Visages-Rouges), que les hommes de la tribu devaient
+peut-être à leur face bronzée par le soleil. Enfin, les témoignages des
+auteurs romains s'accordent à déclarer que les Ibères avaient colonisé
+les grandes îles de la Méditerranée; les nations liguriennes qui
+habitaient les côtes de l'Italie appartenaient probablement à la même
+souche.
+
+On s'est étonné que les Basques aient pu se maintenir en corps de
+nation, parlant sa langue, précisément dans cette partie des Pyrénées où
+les montagnes, trop basses pour se dresser en barrière contre les armées
+d'invasion, ont laissé passer, tantôt dans un sens, tantôt dans un
+autre, tous les peuples en marche. D'abord, il faut tenir compte de ce
+fait, que les Pyrénées occidentales sont les plus éloignées de Rome et
+devaient, par conséquent, échapper plus facilement à l'influence du
+peuple-roi; mais le faible relief des montagnes a dû également aider les
+Euskariens à garder leur cohésion nationale, leurs moeurs et leur
+langue. Dans les autres parties des monts, les tribus ibériennes,
+séparées par des crêtes neigeuses difficiles à franchir, étaient
+refoulées par leurs ennemis en d'étroites vallées latérales, et ne
+pouvaient s'entr'aider en cas de péril commun. Les Basques avaient, au
+contraire, le privilège d'habiter un pays offrant à la fois de sérieux
+obstacles à l'invasion étrangère et, par-dessus les chaînons parallèles,
+des passages faciles pour les indigènes. Les peuplades des diverses
+vallées pyrénéennes du nord et du midi pouvaient ainsi se former en une
+masse épaisse et puissante au milieu des nations qui les entouraient et
+qui toutes entraient, l'une après l'autre, de gré ou de force, dans le
+monde latinisé.
+
+On ne sait quelle était, après l'époque romaine, l'étendue des
+territoires occupés par des populations de langue basque, mais il est
+très-probable que cette étendue a peu changé, car, depuis lors, les
+Euskariens ont presque toujours été leurs propres maîtres, et nulle
+raison majeure n'a pu les porter à laisser leur langue pour celle de
+voisins qu'ils tenaient en mépris. Du côté de la France, les limites
+actuelles des dialectes euskariens sont assez bien connues; du côté de
+l'Espagne, elles ont été déterminées avec moins de précision. Elles ne
+correspondent nullement aux frontières des circonscriptions
+administratives et politiques. Le domaine actuel de la langue basque
+commence à l'ouest par la vallée du Nervion, au-dessous de Bilbao; sa
+limite contourne cette ville, qui est devenue presque entièrement
+espagnole, et traverse au sud le col d'Orduña pour suivre les flancs de
+la Peña de Gorbea et longer à une certaine hauteur le versant méridional
+des Pyrénées en laissant en dehors toutes les villes situées dans la
+plaine de l'Alava. Au delà de Salvatierra, elle descend pour remonter
+sur les flancs de la sierra de Andía et rattache au pays basque toute la
+vallée où court le chemin de fer d'Alsásua à Pampelune; mais cette ville
+elle-même, l'ancienne Irun des Ibères, n'est euskarienne que par les
+souvenirs historiques, et, plus à l'est, le basque n'est parlé que dans
+les hautes vallées de Roncevaux, d'Orbaiceta, d'Ochagavia, de Roncal,
+tandis qu'au sud les noms seuls des villages, Baigorri, Mendivil,
+Sansoain, Lazaguria, rappellent l'idiome d'autrefois. Le pic d'Anie,
+qui, du côté de la France, est la borne des populations de langue
+basque, l'est également du côté de l'Espagne. Ainsi, des quatre
+provinces euskariennes, une seulement, le Guipúzcoa, est en entier
+comprise dans le domaine de l'idiome antique; encore les deux villes
+d'Irun et de Saint-Sébastien y forment-elles des îlots de langue
+castillane. Toute la zone méridionale des contrées qui font
+politiquement partie de la Navarre et des provinces Vascongades, est
+depuis un temps immémorial envahie par les dialectes latins, et les
+populations y parlent un castillan mélangé de quelques termes locaux
+d'origine euskarienne. D'après les affirmations des paysans, que
+pourtant n'a point encore corroborées un seul document authentique, on
+aurait encore parlé le basque à Olite et à Puente la Reina, situées à
+une grande distance au sud de la zone actuelle de langue euskarienne. M.
+Broca voit dans ce déplacement de langues, dont il importerait d'abord
+de constater la réalité, une conséquence toute naturelle de la
+juxtaposition immédiate du basque avec un idiome disposant de la
+prépotence administrative et de l'influence littéraire, sociale et
+religieuse. Au sud des Pyrénées, le basque n'est pas de force à lutter
+contre l'espagnol, tandis qu'au nord des Pyrénées il n'est pas même
+menacé par le patois béarnais.
+
+[Illustration: Nº 151.--ZONE DE LA LANGUE BASQUE.]
+
+D'un côté l'espagnol, de l'autre le français, travaillent à se
+substituer au basque, non par la conquête violente, mais par un lent
+travail de désorganisation. Déjà scindée en sept dialectes, modifiée par
+des mots et des tournures contraires à son génie, la langue des Ibères
+cherche à s'accommoder de plus en plus à l'esprit des étrangers qui
+viennent s'établir dans le pays; elle perd sans cesse en originalité et
+se transforme en patois. Chaque grande route qui pénètre dans le
+territoire basque fait en même temps une trouée dans la langue
+elle-même. Chaque progrès, surtout celui de l'instruction, ne peut
+qu'être fatal aux dialectes euskariens; le demi-million de Basques,
+désormais enfermé dans un étroit horizon de collines et de montagnes, ne
+saurait plus compter sur une longue durée pour le langage des aïeux
+[192].
+
+[Note 192: Nombre approximatif de la population de langue basque, en
+1875:
+
+Basses-Pyrénées (France) 116,000
+Provinces basques:
+ Guipúzcoa 170,000
+ Viscaya 120,000
+ Alava 50,000
+Navarre 100,000
+ _________
+ 556,000
+]
+
+Strabon parle des Cantabres, les ancêtres immédiats de nos Basques, avec
+une admiration mêlée d'horreur. Leur bravoure, leur amour de la liberté,
+leur mépris de la vie, lui paraissaient des qualités tellement
+surhumaines, qu'il y voyait une sorte de férocité, une rage bestiale. Il
+raconte avec effroi que, dans leur guerre d'indépendance contre les
+Romains, des Cantabres se sont entre-tués pour ne pas être réduits en
+captivité, que des mères mirent elles-mêmes leurs enfants à mort pour
+leur éviter l'opprobre et les misères de l'esclavage, que des
+prisonniers, mis en croix, entonnèrent leur chant de victoire. A cette
+époque, les Ibères avaient coutume de se prémunir contre les malheurs
+inattendus en portant sur eux un poison préparé à l'aide d'une plante
+semblable à l'ache et qui tuait sans douleur. Maîtres de leur propre
+vie, ils ne craignaient plus rien; ils la risquaient facilement, surtout
+quand il s'agissait de combattre pour un ami.
+
+Leurs qualités de courage, souvent mises à l'épreuve depuis leurs luttes
+avec les envahisseurs romains, n'ont jamais été trouvées en défaut, mais
+elles ne sont point les seules qu'il faille leur accorder. L'histoire et
+les lois des fédérations pyrénéennes témoignent de la prééminence que la
+droiture des Basques, leur générosité, leur amour de l'indépendance,
+leur respect de l'homme libre leur donnaient sur les sociétés voisines.
+Les serfs malheureux qui les entouraient, s'imaginant dans leur
+abjection que la liberté est un privilège de noblesse, voyaient en eux
+des gentilshommes. Tous les habitants du Guipúzcoa et de la Biscaye
+proprement dite étaient nobles, même en vertu de la hiérarchie
+espagnole, tandis que dans l'Alava et dans la Navarre, où les Maures
+dominèrent pendant quelque temps, et où plus tard se fit sentir
+l'influence castillane, la noblesse seigneuriale prit naissance avec son
+cortége habituel de vassaux et de manants. Mais toutes les provinces
+veillaient avec le même soin jaloux sur leurs libertés locales et
+forçaient leurs suzerains à observer de point en point le contrat
+d'union. Alors que l'histoire de l'Europe n'était qu'une succession de
+massacres, les Basques vivaient presque toujours dans une profonde paix;
+chaque année, les communes situées sur les versants opposés des
+montagnes se juraient une amitié perpétuelle, et tour à tour leurs
+ambassadeurs déposaient solennellement une pierre symbolique sur une
+pyramide élevée par les ancêtres au milieu des pâturages du col. Toutes
+ces petites républiques, dont l'isolement eût fait une proie facile pour
+les conquérants, étaient fraternellement unies en une grande fédération;
+chacune s'engageait à «sacrifier les biens et la vie» pour maintenir la
+patrie commune «en droit et en justice». Leur étendard figure trois
+mains unies: _Irurak bat_, «les Trois n'en font qu'Une,» telle est la
+belle devise des provinces Vascongades.
+
+Ce qui montre surtout combien la société euskarienne, si peu importante
+par le nombre, était supérieure aux populations voisines par ses
+éléments de civilisation, c'est le grand respect qu'on y avait pour la
+personne humaine. Tout Basque était absolument inviolable dans sa
+demeure: jamais il ne pouvait être privé de son cheval ni de ses armes.
+Si d'autres Ibères, libres comme lui, portaient devant le conseil une
+accusation contre sa personne, sa maison n'en restait pas moins sacrée
+pour tous, et quand le moment était venu de répondre à l'imputation, il
+sortait fier et superbe, le béret sur la tête, le bâton dans la main,
+et, digne comme ses pairs, il arrivait sous le chêne où siégeaient les
+prud'hommes assemblés. Dans les assises nationales, tous votaient, et le
+suffrage de tous avait la même valeur. Dans plusieurs vallées, les
+citoyennes donnaient leur avis et leur voix avec la même liberté que les
+hommes. Les vieilles chartes d'Alava stipulaient formellement une place
+pour les dames de la «confrérie» délibérante d'Arriaga. Cependant il
+n'était pas d'usage que les femmes fussent assises à la même table que
+l'_etcheco-jauna_ (le maître de la maison) et ses fils; elles mangeaient
+debout à côté du foyer; même de nos jours, cette vieille habitude
+d'inégalité n'a point disparu des campagnes, et telle est la force de la
+tradition, que la femme se croirait presque déshonorée si on la voyait
+assise à côté de son mari à tout autre jour que celui de ses noces. De
+même, lors des fêtes publiques, les femmes se tiennent à l'écart: elles
+dansent entre elles, tandis que les hommes se livrent à leurs jeux plus
+bruyants.
+
+Mais, à part ce reste de la barbarie primitive, les amusements des
+Basques ne révèlent que des qualités naturelles. S'il est vrai que l'on
+peut juger d'un peuple d'après ses jeux,--car l'homme, quand il se
+laisse emporter au plaisir, oublie de veiller sur lui-même,--les
+Euskariens gagnent singulièrement à être vus aux jours de fête; ils ne
+cessent point alors d'être aimables, gracieux et dignes. Leurs jeux sont
+toujours des luttes de force et d'adresse. Sur les pelouses de leurs
+vallées, les jeunes Basques s'exercent au saut, à la danse, à la course,
+au jet de lourdes pierres. Le jeu de paume est une des gloires de la
+nation; elle lui a voué une espèce de culte comme à sa plus précieuse
+institution. Les grandes parties sont annoncées d'avance et les Basques
+y accourent de toutes parts avec autant d'ardeur que les Grecs
+d'autrefois allant à Delphes ou à Olympie. Et, pareille aux tribus
+helléniques, la foule euskarienne ne songe pas uniquement aux exercices
+corporels, elle s'occupe aussi des plaisirs plus raffinés de l'esprit.
+Les Basques jouent encore en plein air des mystères et des pastorales;
+ils ont leurs acteurs et leurs poètes.
+
+Toutefois il ne faudrait point croire que les populations euskariennes
+sont composées d'hommes supérieurs de toute manière à leurs voisins. Aux
+qualités correspondent aussi les défauts. Actuellement le grand malheur
+des Basques est précisément dérivé de leurs anciens priviléges
+nationaux. Ils veulent continuer les traditions du passé, parce que ce
+passé fut héroïque, se renfermer dans les étroites limites de leur
+patrie, parce que cette patrie fut libre à côté de nations esclaves,
+rester étrangers au mouvement historique des peuples d'Europe, parce que
+ceux-ci ne sont pas de race noble comme eux. Par un revirement bizarre
+des choses, il se trouve qu'en défendant leurs libertés provinciales les
+Basques se sont faits les champions de l'absolutisme pour les autres
+provinces; ils ne veulent point qu'on touche à leurs _fors_, et, pour en
+assurer la conservation, ils ne veulent pas non plus permettre à leurs
+voisins de se débarrasser de leurs entraves. De cette attitude naissent
+les plus étranges inconséquences et de singuliers malentendus, causés
+d'ailleurs en grande partie par l'ignorance des Basques, car
+l'instruction est très-peu répandue chez eux: elle n'était point
+stipulée dans leurs fors!
+
+Ces _fueros_, ou droits particuliers des Basques, sont censés les mêmes
+qu'en l'année 1332, époque à laquelle les députés des provinces se
+présentèrent à Búrgos pour offrir le titre de «seigneur» au roi de
+Castille, Alphonse le Justicier. En vertu du traité qui fut conclu, il
+est interdit au souverain étranger de bâtir ou de posséder aucune
+forteresse, aucun village, aucune maison sur le territoire euskarien.
+Les Basques ne doivent leur sang qu'à leur propre pays; ils sont exempts
+de la conscription espagnole et gardent leurs soldats ou «miquelets»
+dans les limites de leurs provinces. En temps de guerre, il est vrai,
+les Basques doivent le service, mais à certaines conditions. Dans la
+Biscaye proprement dite, les contingents ne peuvent être menés, sans
+leur consentement exprès, au delà d'un certain arbre de la frontière, et
+dans ce cas ils ont droit à un payement spécial; des formalités
+analogues doivent être observées dans le Guipúzcoa et l'Alava. L'impôt
+est toujours fixé et réparti par les juntes provinciales; presque toutes
+les contributions perçues sont exclusivement destinées à couvrir les
+dépenses locales, et ce qui est accordé à l'État l'est à titre de don
+gracieux. Le commerce est plus libre que dans le reste de l'Espagne; les
+monopoles n'existent point. Enfin les municipalités locales sont toutes
+indépendantes; représentées par leurs alcades, les membres de
+l'_ayuntamiento_, les «grands-parents», ou _parientes-mayores_, elles
+fixent et arrêtent seules leur propre budget.
+
+Mais que de diversités, de contrastes et de bizarreries féodales dans
+cette organisation des communes et des provinces, en apparence si
+démocratique! Telle bourgade est une république indépendante; telle
+autre se groupe avec un certain nombre de villages en «université»
+souveraine; d'autres encore ne se composent que d'enclaves. Dans tel
+village, la municipalité nouvelle est nommée par celle qui vient
+d'achever ses fonctions; dans tel autre, elle est choisie par des
+électeurs censitaires ou par des nobles d'une certaine catégorie, ou
+même, soit par le seigneur local, soit par son représentant. Les juntes
+provinciales se renouvellent aussi suivant les procédés les plus divers,
+en vertu des traditions les plus disparates. Le suffrage, que l'on
+considère dans les démocraties modernes comme un droit naturel
+appartenant à l'homme libre, est encore un privilège parmi les Basques
+et n'est point exercé par tous. En outre, l'usage de ce privilége est
+accompagné de formalités puériles et réglé par une étiquette jalouse:
+les lois de la préséance ne sont pas moins religieusement observées sous
+le «chêne de justice» qu'à la cour de la reine d'Angleterre. On comprend
+qu'avec de pareilles institutions, où la tradition féodale se mêle au
+vieil instinct de race, les Basques aient fini par se trouver, eux
+républicains, les champions les plus obstinés de l'ancienne monarchie
+espagnole. Ce sont eux qui ont donné à l'Église catholique son génie
+inspirateur, son véritable chef, dans la personne d'Ignace de Loyola.
+
+[Illustration: SAINT-SEBASTIEN. Dessin de Taylor, d'après une
+photographie de M. J. Laurent]
+
+Il est évident que la situation tout exceptionnelle des provinces
+Vascongades ne pourra se maintenir longtemps. Déjà la Navarre est
+assimilée depuis 1839 au reste de l'Espagne en ce qui concerne le
+service militaire, les impôts, la constitution des municipalités. Même
+en plein pays Basque, le changement s'accomplit d'une manière
+irrésistible: si les descendants des Euskariens ne veulent pas d'une
+liberté commune avec les autres habitants de la Péninsule, c'est en vain
+qu'ils essayeront d'être libres tout seuls. La guerre les a déjà brisés
+une première fois; elle menace de les briser encore et de les réduire à
+merci; mais la paix, non moins que la guerre, tend à les priver de leur
+individualité nationale pour les faire participer à la vie politique des
+populations espagnoles. L'industrie moderne, aidée par le commerce et
+les voyages, change les moeurs locales, enseigne la langue des voisins,
+fait disparaître les anciennes traditions. Les Basques ne sont pas
+seulement «un peuple qui saute et danse au haut des Pyrénées», comme le
+disait Voltaire, c'est aussi un peuple qui travaille, et c'est par le
+travail que se fera la fusion nationale avec les autres Espagnols.
+
+Comme pour hâter la disparition prochaine du groupe distinct que leur
+race forme encore dans l'humanité, les Basques émigrent en grand nombre
+et laissent derrière eux des places vides que leurs voisins viennent
+occuper en partie. Ceux d'entre eux qui habitent les hautes vallées
+partiellement emplies de neige pendant l'hiver, descendent par centaines
+avant les mois de la saison froide et vont exercer temporairement
+quelque industrie lucrative dans les villes de la plaine; d'autres,
+entraînés par l'amour des aventures, qui chez eux est traditionnel et
+qui fit de leurs ancêtres de si hardis pêcheurs de baleines, partent
+sans désir de retour prochain et ne craignent pas d'aller s'établir sur
+un autre hémisphère. Naguère les Basques espagnols émigraient beaucoup
+moins que leurs frères de nationalité française, chassés de leur patrie
+par l'horreur de la conscription militaire; mais ils suivent maintenant
+en foule l'exemple qui leur est donné, et la majorité de ceux qui s'en
+vont se compose des hommes les plus énergiques, la véritable élite de la
+nation. Dans les républiques de la Plata, où ils vont presque tous
+chercher fortune, leur race est destinée à se perdre, comme élément
+distinct, encore bien plus rapidement qu'en Europe: c'est en vain que
+certains patriotes euskariens rêvent la naissance d'une nouvelle
+république cantabre dans les pampas de l'Amérique.
+
+Il est vrai que, loin de leur patrie, les Basques gardent avec soin cet
+esprit de solidarité qui leur donne tant de force chez eux. A Madrid et
+dans les autres villes de l'Espagne proprement dite, à Montevideo, à
+Buenos-Ayres, ils s'entr'aident, se soutiennent dans l'infortune, se
+liguent contre des concurrents, et de cette façon ils arrivent à faire
+bien meilleure figure que beaucoup d'autres groupes de population
+relativement plus nombreux; mais, quelle que soit leur force de
+cohésion, elle ne peut que retarder, non conjurer les destins. Dans un
+petit nombre de générations, le basque sera rayé de la liste des langues
+vivantes de l'Europe, comme l'ont été le _cornish_ et le _crévine_,
+comme le seront l'_erse_, le _manx_, le _wende_, le _lithuanien_, le
+_livonien_, et même avant l'idiome disparaîtront les anciennes moeurs et
+les institutions politiques.
+
+Les provinces Vascongades et la Navarre n'ont que peu de villes, et
+celles qui se trouvent sur leur territoire sont en grande partie
+peuplées d'étrangers. L'Euskarien, comme l'Asturien et l'habitant de la
+Galice, aime la libre nature: les villes, les gros bourgs lui
+déplaisent. Sauf dans les districts commerçants et industriels, toutes
+les maisons se dressent isolément sur les promontoires, sur les pentes
+des collines ou sur le bord des ruisseaux; devant la demeure s'étend une
+pelouse plantée de chênes, où chaque soir, après le labeur de la
+journée, les jeunes gens se reposent de leurs fatigues par les danses et
+le chant. Dans ce choix qu'ils faisaient pour leurs demeures on a vu la
+preuve que les Basques et leurs voisins des Pyrénées occidentales
+avaient un esprit contemplatif et le goût de la solitude: il faut y
+reconnaître plutôt la conséquence naturelle de ce fait que les Basques
+étaient un peuple libre, n'ayant rien à craindre de ses voisins. Tandis
+que les populations du reste du l'Espagne, de la France, de l'Italie et
+de presque tous les pays d'Europe étaient obligés, pour échapper aux
+invasions guerrières et aux massacres, de se réfugier à l'abri des
+forteresses ou dans les cités murées, les Basques, toujours en paix
+entre eux et avec leurs voisins, pouvaient tranquillement s'établir au
+milieu des champs qui leur appartenaient.
+
+Bilbao, la plus grande ville des provinces Basques et son port le plus
+animé, n'est point une ville euskarienne; depuis longtemps livrée au
+commerce avec les colonies lointaines du Nouveau Monde, elle est le
+débouché naturel des farines de la Castille, et jadis elle fut le siége
+du plus haut tribunal de commerce en Espagne. Encore de nos jours,
+quoique privée des monopoles qui lui avaient été concédés et beaucoup
+moins bien située pour le commerce que plusieurs autres cités d'Espagne,
+elle rivalise d'importance pour les échanges avec Valence, Santander et
+Cadiz; il lui est arrivé, grâce aux mines importantes des environs,
+d'être le troisième port de la Péninsule par le chiffre des affaires
+[193]. Tout naturellement elle a vécu d'une autre vie que les
+populations basques des montagnes environnantes. Elle est devenue tout
+espagnole, et, pendant les guerres carlistes, elle a été assiégée à
+plusieurs reprises par les habitants mêmes de sa banlieue. La charmante
+vallée où elle groupe ses édifices, les montagnes à pente rapide qui
+l'entourent en demi-cercle, les eaux du Nervion, qui portent ses
+embarcations au havre de Portugalete et à la mer, ont été souvent
+rougies de sang. C'est devant les murs de Bilbao que le plus fameux
+général basque, Zumalacarreguy, reçut en 1855 sa blessure mortelle.
+
+[Note 193: Mouvement du port en 1872... 4,058 navires. Exportation
+du minerai de fer, en 1871... 300,000 tonnes; en 1872... 422,000
+tonnes.]
+
+[Illustration: No. 152.--SAINT-SÉBASTIEN.]
+
+La ville la plus populeuse du Guipúzcoa, Saint-Sébastien, est également
+espagnole. A la fois port de trafic comme Bilbao et place de guerre avec
+une garnison castillane, elle s'est assimilée d'aspect et de langue aux
+villes de l'intérieur de la Péninsule. La roche de la Motta ou du Monte
+Orgullo, qui la domine au nord et dresse, à 130 mètres au-dessus de la
+mer, ses escarpements hérissés des tours d'une forteresse, la «conque»
+d'eau bleue qui s'arrondit à l'ouest de la ville sur une charmante plage
+où se promènent les baigneurs, la rivière Urumea qui débouche à l'orient
+de la citadelle et lutte incessamment contre les flots écumeux de la
+mer, les promenades ombreuses, l'amphithéâtre de collines verdoyantes et
+semées de villages qui bornent l'horizon du sud, tout l'ensemble du
+gracieux paysage fait de Saint-Sébastien l'une des localités les plus
+aimables, une de celles où vient se presser la population cosmopolite
+des fatigués et des oisifs. Du reste, la ville même a perdu tout
+caractère d'originalité; brûlée en 1813 par ses alliés les Anglais, que
+la jalousie de métier fit s'acharner à la destruction de tous les
+établissements industriels, elle a été reconstruite avec une monotone
+régularité. Son port, assez fréquenté par les navires de cabotage, est
+peu sûr et sans profondeur. Le grand havre de commerce de la contrée
+devrait être la magnifique baie de Pasages, qui s'ouvre plus à l'est, du
+côté de la frontière de France. Il est parfaitement abrité, puisque de
+ses eaux on ne voit même pas la mer, avec laquelle il communique par un
+étroit goulet facile à défendre. Aux siècles précédents, de grands
+navires y pénétraient et venaient s'amarrer aux quais du bourg
+aujourd'hui ruiné de Leso: des chantiers de construction très-actifs
+s'élevaient sur les bords du golfe intérieur; mais les alluvions de
+l'Oyarzun et d'autres ruisseaux, aidées par l'incurie des hommes, ont
+comblé une partie du bassin et obstrué par une barre périlleuse l'entrée
+du golfe: il est probablement à tout jamais perdu pour la grande
+navigation.
+
+[Illustration: No. 153.--GUETARIA.]
+
+[Illustration: ENTRÉE DE LA BAIE DE PASAGES.]
+
+[Illustration: No. 154.--GUERNICA.]
+
+La gracieuse Fontarabie, l'Ondarrabia des Basques, aux maisons
+blasonnées, est également séparée de la mer par un seuil redouté des
+navigateurs; elle ne doit sa petite importance actuelle qu'à ses bains
+de mer et au voisinage de la France, qu'elle regarde du haut de sa
+terrasse et de ses murs éventrés par les obus. Irun serait aussi une
+ville insignifiante si elle n'était du côté de la France la tête de
+ligne des chemins de fer espagnols et la clef stratégique de toute la
+contrée. Tolosa, entourée de manufactures, se vante du titre de capitale
+du Guipúzcoa; Zarauz, Guetaria, à la racine de son île pittoresque
+changée en péninsule, Lequeytio ont leurs bains de mer; Zumaya, à
+l'issue de la vallée de l'Urola, a ses carrières de plâtre qui
+fournissent aux ingénieurs un incomparable ciment; Vergara, jadis
+renommée par ses manufactures d'armes, a les nombreuses sources
+ferrugineuses des environs, son collége célèbre fondé en 1776 par la
+Société basque, et le souvenir de la convention mémorable qui mit fin,
+en 1839, à la première guerre carliste. Durango est également une ville
+dont le nom a fréquemment retenti pendant les guerres civiles du nord de
+l'Espagne. Guernica, dans la Biscaye, a son palais «foral» et le fameux
+chêne sous lequel s'assemblent encore les législateurs de la contrée;
+mais, comme toutes les prétendues villes basques, Guernica n'est en
+réalité qu'une simple bourgade.
+
+Sur le versant méridional des monts pyrénéens, les grandes
+agglomérations ne sont pas plus nombreuses, ce qui s'explique d'ailleurs
+par ce fait que la population est trois fois moins dense que sur le
+versant atlantique. Vitoria, capitale de l'Alava, située sur le chemin
+de fer de Paris à Madrid, est une ville industrielle et commerçante, un
+entrepôt d'échanges entre les provinces Basques et les Castilles.
+Pampelune ou Pamplona, dont le nom rappellerait encore celui de son
+reconstructeur Pompée, est surtout une ville forte, souvent assiégée,
+souvent prise; sa cathédrale est une des plus riches et des plus
+curieuses de l'Espagne. Tafalla, «_la flor de Navarra_» et l'ancienne
+capitale du royaume, a seulement les ruines de son palais, que son
+bâtisseur, don Cárlos le Noble, voulait, dit-on, réunir au palais
+d'Olite, situé également dans la vallée du Cidaco, par une galerie d'une
+lieue de longueur. Puente la Reina est célèbre par ses vins. Estella,
+l'une des villes les plus riantes de la Navarre, commande plusieurs
+défilés sur les chemins des Castilles et de l'Aragon, et possède par
+conséquent une sérieuse importance stratégique. Pendant la guerre
+actuelle, les carlistes l'ont transformée en une puissante forteresse.
+Dans la province limitrophe, dépendant de la Vieille Castille, Tudela,
+riche en vins, Calahorra et Logroño, dont le pont date du onzième
+siècle, sont également des places militaires de quelque valeur, parce
+qu'elles commandent les passages de l'Èbre. Calahorra, qui avait pris
+pour devise la fière parole: «J'ai prévalu sur Carthage et sur Rome,»
+fut le boulevard de défense de Sertorius contre Pompée; mais son
+héroïsme lui coûta cher. Assiégée par les Romains, elle perdit presque
+tous ses citoyens par la famine; les défenseurs de la ville eurent à se
+nourrir de la chair le leurs femmes et de leurs enfants. Quoique située
+en dehors des pays de langue euskarienne, dans les riches campagnes de
+la Rioja, Calahorra, la vieille Calagorri des Ibères, se rattache
+intimement à l'histoire des provinces Vascongades, car c'est d'après les
+anciennes lois de Calahorra qu'ont été rédigés les fors d'Alava, jurés
+en 1332 par le suzerain Alphonse le Justicier. Elle fut la patrie de
+Quintilien [194].
+
+[Note 194: Population approximative des principales villes des pays
+Basques, de la Navarre et de Logroño:
+
+ BISCAYE (VIZCAYA).
+Bilbao 30,000 hab.
+
+ GUIPÚZCOA.
+Saint-Sébastien 15,000 hab.
+Tolosa 8,000 »
+
+ ALAVA.
+Vitoria 12,500 hab.
+
+ NAVARRE.
+Pampelune (Pamplona) 22,000 hab.
+Estella 6,000 »
+
+ LOGROÑO
+Logroño 12,000 hab.
+Calahorra 7,000 »
+]
+
+
+
+
+VIII
+
+SANTANDER, ASTURIES ET GALICE.
+
+
+Le versant océanique des Pyrénées cantabres, à l'ouest des provinces
+Vascongades, est une région tellement distincte du reste de l'Espagne,
+qu'on pourrait la comparer à la Bretagne française, ou même à
+l'Angleterre et à l'Irlande, plutôt qu'aux régions du plateau castillan
+ou surtout au versant méditerranéen de la Péninsule. Partout on voit se
+succéder dans une infinie variété les montagnes, les collines, les
+vallées, les eaux courantes, les bois et les cultures; partout la côte
+est abrupte, bordée de hauts promontoires et découpée en estuaires où
+débouchent de rapides cours d'eau; partout le climat est humide et
+salubre. Par la destinée de ses peuples, de race ibère et celtique,
+cette partie de l'Espagne présente aussi une remarquable unité; elle a
+presque toujours échappé aux grandes agitations des autres provinces
+péninsulaires, et par suite la population a pu devenir très-nombreuse,
+proportionnellement à la superficie cultivable du sol. Néanmoins, malgré
+la grande analogie de toutes les régions du versant cantabre, malgré la
+ressemblance des terrains, du climat, de l'histoire et des moeurs, le
+pays, fort étroit relativement à sa longueur, s'est divisé en plusieurs
+fragments distincts au point de vue de la géographie politique. A
+l'ouest, l'ancien royaume de Galice groupe ses quatre provinces à
+l'angle nord-occidental de l'Espagne, de manière à former un grand
+quadrilatère presque régulier entre l'Atlantique, les frontières du
+Portugal et les rameaux en éventail des hautes Pyrénées cantabres; les
+Asturies proprement dites, resserrées entre les montagnes et les eaux du
+golfe de Gascogne, se sont partagées en deux: d'un côté l'Asturie
+d'Oviedo, de l'autre celle de Santillana, en partie réunies de nos jours
+comme circonscription administrative; enfin, à l'est, sur les confins du
+pays Basque, est le district connu jadis dans le langage populaire sous
+le nom de «Montagnes de Búrgos et de Santander» ou simplement de
+«Montagnes». Les Castilles en ont fait une de leurs provinces; mais,
+géographiquement, Santander est l'intermédiaire naturel entre le pays
+Basque et les Asturies [195].
+
+[Note 195:
+
+ Superficie. Population Pop. kilom.
+ en 1870.
+
+Santander 5,471 kil car. 241,600 hab. 44
+Asturies (actuelles) 10,596 » 610,900 » 58
+Galice 29,379 » 1,989,300 » 67
+ ---------- ------------ ----
+ 45,446 kil. car. 2,841,800 hab. 62
+]
+
+[Illustration: N° 155.--COL DE REINOSA.]
+
+A l'ouest de la sierra Salvada et de la dépression dite Valle de Mena,
+commence cette région des «Montagnes» qui occupe toute la province de
+Santander de ses massifs et de ses chaînons tortueux, entre lesquels les
+torrents descendent en brusques sinuosités. Dans cette partie de leur
+développement, les Pyrénées cantabres, s'il est permis de donner ce nom
+à l'ensemble désordonné des hauteurs, n'ont en réalité qu'un seul
+versant, celui qui s'incline vers la mer de Gascogne; du côté
+méridional, elles s'appuient sur les terres hautes où l'Èbre naissant a
+creusé son sillon. Ainsi le col ou _puerto_ d'Escudo, qui s'ouvre à
+travers les monts, directement au sud de Santander, est à près de 1,000
+mètres de hauteur au-dessus du littoral, tandis que la déclivité
+méridionale, jusqu'au plateau de la Virga, est de 140 mètres seulement.
+Plus à l'ouest, le col de Reinosa, que l'on a utilisé pour la
+construction du chemin de fer de Madrid au port de Santander, offre un
+exemple bien plus curieux encore de cette forme du relief montagneux. En
+cet endroit, un seuil presque imperceptible sépare les plateaux de
+l'espèce d'escalier qui descend vers la côte cantabre; il suffirait de
+creuser un canal de 2 kilomètres de long sur une profondeur de 18 mètres
+pour jeter les eaux de l'Èbre dans la rivière de Besaya, qui les
+porterait dans l'Atlantique, au port de San Martin de Suances. Il n'est
+pas étonnant que ce seuil, situé à l'endroit où le passage de l'Èbre
+n'oppose aucun obstacle, et où les voyageurs descendus des hautes
+plaines du Duero peuvent gagner de plain-pied le versant maritime, soit
+devenu le grand chemin des Castillans vers la mer Cantabre. C'est par là
+qu'ils ont trouvé le débouché naturel de leur commerce, et par suite la
+province de Santander leur a paru de bonne prise au point de vue
+administratif et politique. De même que chaque puissance riveraine d'un
+fleuve cherche à s'emparer de ses bouches, de même les populations des
+plateaux essayent de se rendre maîtres des chemins les plus faciles qui
+les mettent en communication avec la mer.
+
+Mais, immédiatement à l'ouest de la dépression de Reinosa, les montagnes
+prennent un autre aspect et se dressent en hauts massifs présentant
+aussi vers le midi des escarpements considérables. Des sommets de plus
+de 2,000 mètres d'élévation montent jusque dans la zone des longues
+neiges hivernales. La Peña Labra domine un premier massif, d'où les eaux
+rayonnent dans tous les sens; à l'est l'Èbre, au sud le Pisuerga, au
+nord le Nansa, ou Tina Menor, au nord-ouest un torrent qui va déboucher
+dans l'estuaire ou _ria_ de Tina Mayor. Plus à l'ouest, la Peña Prieta,
+dont les neiges alimentent le Carrion et l'Esla, dépasse 2 kilomètres et
+demi de haut; c'est une des grandes cimes pyrénéennes. Elle s'appuie de
+tous les côtés sur de puissants contre-forts et se relie au nord par une
+crête intermédiaire à un massif plus considérable encore, qui porte le
+nom, à coïncidence bizarre, de Picos de Europa, ou de «Pitons d'Europe»,
+peut-être d'origine euskarienne. La montagne appelée Torre de Cerredo
+est la cime dominatrice de ce groupe, le troisième de l'Espagne par son
+élévation, car il n'est dépassé que par les géants de la sierra Nevada
+et des Pyrénées centrales. Des amas de neige dure se conservent dans les
+creux des ravins tournés vers le nord, et même il s'y trouverait de
+véritables glaciers, alimentés par les neiges abondantes qu'amènent en
+hiver les vents de mer. Ce serait un exemple remarquable de l'influence
+prépondérante qu'exercé l'humidité dans la formation des glaciers, car
+sur des montagnes de même hauteur situées plus au nord on ne trouve
+point de champs de glace.
+
+La vallée de la Liebana, ou de Potes, qui s'ouvre comme une immense
+chaudière à la base orientale des Pitons d'Europe, est peut-être la plus
+remarquable de la Péninsule par sa profondeur relative et sa disposition
+en forme d'entonnoir. A l'ouest, au sud, à l'est, elle est entourée
+d'escarpements dont la crête atteint ou dépasse 2,000 mètres; au nord,
+un chaînon transversal, ne laissant aux eaux de la Liebana qu'un étroit
+défilé de passage, réunit le massif de la Peña Sagra aux montagnes
+d'Europe. Telle est la rapidité des escarpements intérieurs, que le
+village de Potes, situé au fond de cette espèce de gouffre, est à une
+altitude moindre de 300 mètres relativement au niveau de la mer.
+D'ailleurs la zone montagneuse de Santander et des Asturies, plus encore
+que celle du pays Basque, présente un grand nombre d'arêtes parallèles à
+l'axe général des Pyrénées et au rivage de la mer Cantabre; les monts de
+roches secondaires, triasiques, jurassiques, crétacés, se sont disposés
+en murailles au devant des hautes montagnes de schistes siluriens
+soulevés par le noyau de granit. Il en résulte que les rivières ont un
+cours très-inégal et tourmenté. Au sortir des vallons supérieurs, où
+elles forment d'admirables cascades, elles se jettent de droite et de
+gauche et longent la base des montagnes pour chercher une issue:
+quelques-unes même, entre autres l'Ason, entre Bilbao et Santander,
+n'ont pu se creuser de défilé à ciel ouvert; elles s'échappent par les
+cavernes des remparts qui les arrêtent, et reparaissent de l'autre côté,
+après un cours souterrain plus ou moins long.
+
+Au delà des montagnes d'Europa, la hauteur de la crête s'abaisse et
+celle-ci présente même des passages inférieurs à 1,500 mètres en
+altitude. Les deux vallées, en forme de gouffres, de Valdeon et de
+Sajambre, analogues à celle de la Liebana, quoique moins grandes,
+s'ouvrent entre la sierra pyrénéenne proprement dite et un chaînon
+parallèle que projettent au nord las Picos de Europa. C'est ce dernier
+chaînon que traversent les eaux torrentielles pour aller se jeter dans
+la mer des Asturies; mais sa hauteur moyenne est fort considérable et
+c'est à bon droit que les âpres vallées supérieures ont été rattachées à
+la province de Léon, avec laquelle elles ont des communications plus
+faciles qu'avec la partie basse de leur propre bassin fluvial; à l'ouest
+de ces citadelles de montagnes, la crête des Pyrénées cantabres reprend
+une assez grande régularité, comparable à celle des Pyrénées françaises.
+S'éloignant graduellement de la côte, la chaîne, dont quelques cimes ont
+plus de 2,000 mètres, s'infléchit peu à peu vers le sud-ouest jusqu'aux
+frontières de la Galice, où elle prend la direction du sud, comme pour
+former une courbe concentrique à celle du rivage de la mer. Là elle perd
+complètement sa disposition de sierra régulière; elle se ramifie dans
+tous les sens en un grand nombre de chaînons secondaires et de
+contre-forts qui, sous divers noms, vont se terminer aux promontoires de
+la côte ou se rattacher à d'autres systèmes montagneux. Dans leur
+ensemble, les crêtes diminuent graduellement de hauteur en se
+rapprochant de la Galice. C'est au sud du Sil et du Miño seulement que
+les monts se redressent en grands massifs, la Peña Negra, la Peña
+Trevinca, la Cabeza de Manzaneda et autres groupes, qui vont rejoindre
+les chaînes du Portugal.
+
+[Illustration: N° 156.--PITONS D'EUROPE.]
+
+Les monts asturiens, surtout ceux qui s'élèvent entre Oviedo et les
+Pitons d'Europe, sont vénérés de tous les patriotes espagnols. Fort
+beaux d'ailleurs, car leurs premiers versants sont ombragés de
+châtaigniers, de noyers, de chênes et, sur les pentes supérieures, les
+forêts de hêtres et de noisetiers alternent avec les prairies, ils
+paraissent à l'imagination populaire d'autant plus admirables à voir,
+qu'ils ont été, aux premiers temps de l'occupation des Maures, la
+forteresse des chrétiens restés indépendants. De même qu'on signale en
+Aragon la Peña de Oroel, près de laquelle naquit le royaume de Sobrarbe,
+on montre ici la montagne d'Ansena, où Pélage fugitif se cachait avec
+les siens, les forêts de Verdoyonta qu'il parcourait dans ses
+expéditions de guerre, l'abbaye de Covadonga, qui rappelle ses premières
+victoires sur l'Islam. Les «Illustres Montagnes», car c'est là le nom
+qui les distingue officiellement, n'ont pas seulement leurs souvenirs
+historiques, leurs gracieux villages aux maisons éparses, leurs
+troupeaux et leur verdure; elles ont aussi dans leurs entrailles le
+riche trésor de leurs mines de houille, source principale de prospérité
+pour les Asturies.
+
+Dans leur désordre bizarre, les hauteurs de la Galice, de toutes parts
+attaquées et rongées parles eaux, n'offrent qu'un petit nombre de
+chaînons ou _cordales_ que l'on puisse rattacher à un système régulier.
+Ce sont des masses de roches primitives, arrondies pour la plupart,
+disposées en petits plateaux de dimensions inégales et dominées çà et là
+par des buttes qui s'élèvent, en moyenne, à une centaine de mètres
+au-dessus du niveau général de la contrée, Cependant les chaînons
+suivent à peu près la même direction que les rivages eux-mêmes, les uns
+courant de l'ouest à l'est, en prolongement des côtes Vascongades, les
+autres descendant du nord au sud vers le littoral portugais.
+Parallèlement au chaînon de Rañadoiro, qui peut être considéré comme la
+frontière naturelle de la Galice et des Asturies, se développe à l'ouest
+la Sierra de Meira; puis, de l'autre côté de la grande vallée du Miño,
+se prolonge un ensemble de groupes montagneux, dont les ramifications
+septentrionales vont se terminer à l'Estaca de Vares, principal cap
+angulaire de la Galice, et au cap Ortegal ou cap Nord (Norte-Gal), non
+loin duquel pyramide le haut Cuadramon. A l'ouest, des massifs orientés
+transversalement, dans le même sens que les Pyrénées cantabres, vont
+former les célèbres promontoires de Toriñana et de Finisterre, ou de la
+«Fin des Terres». Ce cap, que les marins croyaient autrefois le plus
+occidental de la péninsule Ibérique, semble bien, ainsi que ses
+homonymes de la France et de l'Angleterre, être la fin d'un monde.
+Étroite péninsule rocheuse s'avançant en pleine mer à l'ouest de la
+grande baie de Corcubion, elle élève ses derniers escarpements comme un
+autel dressé au milieu de la solitude immense des eaux. Là se trouvait
+un temple des anciens dieux, remplacé depuis par une église vouée à
+Marie [196].
+
+[Note 196: Altitudes diverses des Asturies et de la Galice;
+
+MONTAGNES DE SANTANDER:
+ Puerto de Escudo 988 mèt.
+ » de Reinosa 847 »
+ Peña Labra 2,002 »
+
+PICOS DE EUROPA:
+ Peña Prieta 2,529 »
+ Torre de Cerredo 2,678 »
+ Village de Potes 299 »
+ » » Cain (Valdeon) 466 »
+
+MONTS CANTABRES DE L'OUEST:
+ Peña Ubiña 2,300 »
+ » Rubia 1,930 »
+ Pico de Miravalles 1,939 »
+ » Cuiña 1,936 »
+ Col de Pajares 1,363 »
+ » Piedrafita 1,085 »
+
+ Cuadramon 1,019 »
+ Faro 1,155 »
+ Cabeza de Manzaneda 1,776 »
+]
+
+La côte asturienne, assez régulière en apparence, est entaillée d'un
+grand nombre de petites baies, ou _rias_, aux berges rocheuses, où
+viennent déboucher les rivières torrentielles descendues des Pyrénées
+cantabres. La faible largeur de la zone littorale ne permet pas à ces
+estuaires d'entrer profondément dans l'intérieur des terres; plusieurs
+d'entre eux ne semblent être que de simples bouches fluviales à peine
+élargies. Sur les côtes de Galice, c'est autre chose. Là le rivage du
+continent est découpé en golfes sinueux et ramifiés, semblables aux
+_firths_ de l'Ecosse et aux _fjords_ de la Scandinavie, de l'Islande, du
+Labrador, par leurs méandres bizarres, leurs eaux profondes, leurs bords
+escarpés. Ce ne sont pas de simples érosions marines, comme les
+indentations de la côte de Dalmatie, mais bien des vallées anciennes
+s'ouvrant largement du côté de l'Océan, qui n'a pas moins de 1,800
+mètres de profondeur à une centaine de kilomètres au large.
+
+[Illustration: Nº 157.--RIAS DE LA COROGNE.]
+
+Quelle est l'origine de ces _rias_? Faut-il y voir, comme dans les
+_fjords_, les lits de glaciers que les alluvions des rivières et de la
+mer n'ont pas encore eu le temps de combler pendant la période
+géologique actuelle? En tout cas, c'est un des phénomènes géographiques
+les plus curieux, que l'existence, sous des latitudes aussi
+méridionales, de golfes pareils à ceux des côtes voisines de la zone
+polaire. La ressemblance du sol s'ajoute pour ces contrées à la
+remarquable similitude du climat. Par une autre analogie, non moins
+curieuse, il se trouve que la baie de Vigo, et probablement les autres
+_rias_ de la Galice, golfes écossais égarés sur les côtes de l'Ibérie,
+possèdent une faune maritime rappelant beaucoup plus les formes des
+animaux de la Grande-Bretagne que ceux de la Lusitanie: des 200 espèces
+de testacés qu'y a recueillies M. Mac Andrew, un huitième seulement
+n'appartient pas à la faune britannique. La présence de cette colonie
+d'espèces septentrionales, fait auquel il faut ajouter la parenté des
+plantes entre les montagnes asturiennes et l'Irlande, donne un grand
+poids à l'hypothèse de Forbes, d'après laquelle une terre de jonction
+aurait existé, avant la dernière période glaciaire, entre les Açores,
+l'Irlande et la Galice: le continent aurait disparu, mais les piliers
+d'angle en subsisteraient encore.
+
+Quoi qu'il en soit, le climat des régions nord-occidentales de l'Ibérie,
+sur tout le versant extérieur des Pyrénées cantabres et des groupes qui
+s'y rattachent, a beaucoup de ressemblance avec celui de la
+Grande-Bretagne. Apportées par les vents de mer, qui viennent, les uns
+du sud-ouest, avec les contre-alizés, les autres du nord, avec les
+courants polaires plus ou moins déviés de leur course, les pluies
+tombent en averses considérables sur les pentes extérieures des
+montagnes asturiennes: d'un côté l'eau surabonde, tandis qu'à la base de
+l'autre versant, privé d'humidité, s'étendent les plaines arides de Leon
+et des Castilles. On n'a pas encore établi, par des mesures précises,
+quelle est la vallée des Pyrénées cantabres qui d'ordinaire est le plus
+largement abreuvée; mais on sait que certaines localités des Asturies
+ont reçu dans l'année plus de 4 mètres et demi d'eau pluviale. Le
+versant atlantique du plateau d'Ibérie est donc égal, sinon supérieur,
+par le ruissellement de ses eaux à la pente occidentale des montagnes de
+l'Écosse et de la Norvége, et à la déclivité méridionale des Alpes
+suisses. L'étymologie euskarienne que plusieurs linguistes donnent aux
+Asturies, d'après eux synonyme de «Pays des Torrents», est parfaitement
+justifiée par les conditions du climat. Si le Tessin est,
+proportionnellement à son bassin, le fleuve le plus abondant de
+l'Europe, les torrents qui descendent des neiges de las Peñas de Europa
+sont ceux qui versent à la mer la masse la plus considérable d'eaux
+sauvages.
+
+Les pluies tombent en toute saison dans les Pyrénées asturiennes. Les
+sécheresses prolongées y sont un phénomène des plus rares; cependant il
+arrive quelquefois, à la fin de l'été, que des semaines se passent sans
+amener d'averse. L'équinoxe d'automne est toujours accompagné d'une
+précipitation d'humidité fort abondante, et très-souvent les conflits et
+les brusques remous de l'air se produisent alors et bouleversent les
+eaux du golfe de Gascogne: il est peu de mers qui soient plus
+redoutables dans cette saison; les annales maritimes racontent les
+drames effrayants qui s'y sont accomplis. Ces tempêtes sont le plus
+grand inconvénient du climat cantabre; mais la contrée a sur les autres
+parties de l'Espagne, à l'exception des provinces Vascongades,
+l'inappréciable avantage de jouir d'une température maritime assez
+égale, relativement tiède en hiver et fraîche en été. Ce n'est pas le
+«printemps perpétuel» que vantent les indigènes; mais la succession des
+saisons y offre du moins une oscillation modérée. A sept ou huit cents
+kilomètres de distance, les côtes asturiennes et les rivages anglais,
+qui se regardent par-dessus les mers de Gascogne et de Bretagne, offrent
+une ressemblance singulière de climat; mais, tandis que le Devonshire et
+la Cornouaille, exposés au midi, ont une température moyenne plus égale,
+les campagnes situées à la base des Pyrénées cantabres, quoique tournées
+au nord, jouissent, grâce à leur latitude méridionale, d'une somme de
+chaleur plus élevée.
+
+La similitude des climats se révèle aussi dans la grande abondance des
+vapeurs rampant sur le sol en brouillards épais, pareils à ceux des îles
+Britanniques: cette forme de nuages est très-fréquente en Galice et dans
+les Asturies; on lui donne le nom de _bretimas_. Ces phénomènes
+météorologiques, si différents de ceux du reste de l'Espagne, ne
+pouvaient manquer de faire naître des hallucinations dans les esprits
+superstitieux des Gallegos. Ils se figurent les enchanteurs sous forme
+de _nuveiros_, ou chevaucheurs de nuées, volant dans les tempêtes,
+s'allongeant en nuages ou se rapetissant en nuelles, apparaissant ou
+s'évaporant à volonté. C'est la nuit surtout que ces esprits aiment à
+voyager. Parfois les fantômes des morts, tenant des lumières à la main,
+se font porter par les brouillards de cimetière en cimetière: ses
+redoutables processions nocturnes sont connues sous le nom d'_estadeas_
+ou _estadinhas_[197].
+
+[Note 197: Climat de la Galice et des Asturies, en 1858:
+
+ Température Tranche
+ moyenne. Maximum. Minimum. de pluie.
+
+Oviedo (228 mètres). 15°,25 27°,8 -4°,5 2m,064
+Santiago (220 » ). 15°,04 35°,0 -2°,0 1m,084
+]
+
+Malgré l'abondance de leurs eaux courantes, les provinces cantabres
+n'ont pas de rivières navigables. Dans les Asturies, la zone du littoral
+n'a pas assez de largeur et a trop de pente pour que les torrents
+puissent se développer en fleuves au cours paisible. L'Ason, le Besaya,
+le Nansa, le Sella, le puissant Nalon d'Oviedo, le Navia, l'Eo, torrents
+des Asturies, ont bientôt trouvé la fin de leur voyage dans les eaux du
+golfe Cantabrique. Les rivières de la Galice, le Tambre et l'Ulla, déjà
+plus lentes à cause de la moindre déclivité du sol, s'ouvrent largement
+à leur débouché dans les _rias_, et l'on ne sait préciser exactement où
+finit le cours d'eau, où commence le golfe de l'Océan. Le seul véritable
+fleuve de la Galice est le Miño, appelé Minho par les Portugais dans la
+partie inférieure de son cours, qui sert de limite politique entre les
+deux États de la Péninsule.
+
+Les eaux du Miño lui viennent à la fois des deux versants des Pyrénées.
+Le Miño proprement dit reçoit tous ses affluents des vallées tournées
+vers l'Océan, tandis que le Sil, la maîtresse branche du fleuve, prend
+sa source au sud de la Peña Rubia, sur le revers des monts Cantabres
+incliné du côté des plaines de Leon. «Le Miño porte le nom, dit le
+proverbe espagnol, mais c'est le Sil qui porte l'eau!» De même, par la
+direction de son cours, le Sil mériterait d'être considéré comme le
+véritable fleuve; mais la nomenclature géographique a surtout pour
+raison d'être les convenances des populations elles-mêmes; il est donc
+tout naturel que les anciens Gallaeci et les Galiciens d'aujourd'hui
+aient maintenu les noms de Minius et de Miño au cours d'eau qui coule en
+entier sur leur territoire, tandis que le Sil provient de par delà les
+monts, d'un pays habité par des populations d'origine différente et
+défendu par des gorges de montagnes qui en rendent l'accès difficile.
+
+Avant de sortir de la province de Leon, le Sil coule d'abord dans le
+large bassin du Vierzo, de toutes parts environné de montagnes et dont
+il reste encore le charmant petit lac de Carrucedo. Tout près de cette
+nappe d'eau commence l'âpre défilé de sortie. Le Sil, que vient gonfler
+le Cabrera, descendu de la Peña Trevinca, entre dans un second bassin
+lacustre, beaucoup moins étendu que le Vierzo, puis il passe sous les
+roches du Monte Furado (mont Percé), dans un lit que lui ont taillé les
+Romains, afin de faciliter les exploitations minières qu'ils avaient
+entreprises et dont on voit çà et là des vestiges importants. En aval de
+ce curieux tunnel, le Sil serpente dans une des gorges les plus sauvages
+de l'Espagne: les contre-forts des montagnes qui s'élèvent au nord et au
+sud et qui formaient autrefois une chaîne continue, des Pyrénées
+cantabres aux monts portugais de Gerez, se dressent au-dessus du fleuve
+rétréci en escarpements abrupts et même en parois verticales, de 300 et
+400 mètres de hauteur. Un nouveau défilé resserre le fleuve
+immédiatement en aval de la jonction du Sil et du Miño, puis les eaux
+réunies, que grossissent de distance en distance de petits affluents,
+vont se jeter dans la mer par un large débouché. Au-dessous de la ville
+de Tuy, sur un espace d'une trentaine de kilomètres, le Miño devient
+navigable, mais l'entrée du fleuve est obstruée par une barre
+périlleuse, et c'est en dehors de l'estuaire, au pied de la montagne de
+Santa Tecla, que se trouve le petit port d'embarquement dit la Guardia.
+Quoique d'une si faible utilité pour la navigation, le Miño n'en est pas
+moins, des huit grands cours d'eau de la presqu'île Ibérique, celui qui,
+proportionnellement à l'étendue de son bassin, roule la masse liquide la
+plus abondante; il ne le cède qu'au Duero pour la quantité absolue de
+ses eaux moyennes [198].
+
+[Note 198: Comparaison, en nombres approximatifs, des fleuves de la
+Péninsule:
+
+ Aire Longueur
+ du de la Pluie Débit Écoulement,
+ bassin maîtresse moyenne. moyen. comparé
+ branche. aux pluies.
+
+Miño avec Sil 25,000 k.c. 305 1m,200 500(?) 50%
+Duero 100,000 » 815 0m,500 650(?) 40%
+Tage 75,000 » 895 0m,400 330(?) 33%
+Guadiana avec Záncara 60,000 » 890 0m,350 160(?) 25%
+Guadalquivir
+ (Guadalimar) 55,000 » 560 0m,480 260(?) 30%
+Segura 22,000 » 350 0m,300 20(?) 10%
+Júcar 15,000 » 511 0m,320 25(?) 15%
+Èbre 65,000 » 750 0m,450 200(?) 20%
+ __________ ________ _______ _____
+Ensemble de la
+ Péninsule 584,300 0m,400 3,000(?) 33%
+]
+
+Cette masse d'eau, qui, dans toutes les parties de l'Espagne situées au
+sud de la chaîne pyrénéenne, serait une richesse inappréciable, n'est
+guère plus utile à l'agriculture cantabre qu'elle ne l'est au transport
+des denrées: c'est comme force motrice de l'industrie qu'elle devrait
+être principalement employée, car l'eau de pluie qui pénètre dans le sol
+suffit amplement à développer une luxuriante végétation. Comme
+l'Angleterre, les Asturies et la Galice sont le pays des beaux gazons,
+des prairies d'un vert foncé. Cependant l'ensemble de la flore est d'un
+caractère un peu plus méridional que celui des contrées situées de
+l'autre côté du golfe de Gascogne et de la mer de France. Dans les
+vergers, des orangers se mêlent aux pommiers, aux châtaigniers, aux
+noyers, aux noisetiers, et même on voit de vigoureux dattiers croissant
+en plein air dans un jardin d'Oviedo. Mais si la température suffit, la
+trop grande humidité de l'air empêche que certaines plantes de la
+contrée puissent acquérir une sérieuse importance industrielle. Ainsi,
+l'élève des vers à soie ne réussit que médiocrement malgré la richesse
+de foliaison des mûriers; la vigne même, sauf dans quelques districts,
+ne donne guère que des vins âpres et d'un goût désagréable; par contre,
+le cidre des Asturies est renommé dans toute l'Espagne et s'exporte même
+en Amérique.
+
+Les Astures ou Asturiens, on le sait, se vantent d'être issus d'hommes
+libres n'ayant jamais porté le joug du musulman; quelques populations
+des montagnes gardèrent en effet leur indépendance, et même les
+districts conquis par les Arabes pendant la première irruption furent
+rapidement repris par les chrétiens; la ville d'Oviedo reçut le nom de
+«Cité des Évêques» du grand nombre de prélats fugitifs qui vinrent y
+résider pour y tenir leurs conciliabules et leurs conciles. Les
+Galiciens résistèrent aussi avec une grande énergie aux envahisseurs
+maures, et leurs descendants montrent encore avec orgueil certaines
+montagnes où, disent-ils, se brisa la puissance des Africains. Quoi
+qu'il en soit, il est certain que la Galice fut, avec toutes les
+contrées pyrénéennes, une des provinces qui continuèrent pendant tout le
+moyen âge, sauf une courte interruption, d'appartenir politiquement à ce
+monde européen dont elles font partie par leur climat et leurs
+conditions géographiques. La race de cette région de l'Espagne,
+d'origine celtique, est donc restée relativement pure. Depuis les
+commencements de l'histoire écrite, les Asturies et la Galice, situées
+en dehors des grands chemins de conquête et de migration, n'ont été que
+faiblement visitées, si ce n'est dans les ports où se sont installés des
+Catalans, et le sang ne s'y est point modifié comme dans les autres
+parties de la Péninsule. Ni Maures ni Juifs ne se sont mêlés à ces
+vieilles populations aborigènes, et les Gitanos ne se rencontrent que
+rarement dans le pays. Quelques peuplades asturiennes se sont même
+maintenues presque sans changement de moeurs et d'habitudes depuis
+l'époque romaine. On cite entre autres comme un élément de population
+tout à fait distinct les bergers des montagnes de Leitaríegos, dans le
+massif où la sierra de Rañadoiro se détache des Pyrénées cantabres. Le
+nom de _vaqueros_ ou de «vachers», par lequel on les désigne, n'indique
+pas seulement leur genre de vie; c'est en même temps comme un nom de
+tribu. Dans les voyages qu'ils font avec leurs troupeaux transhumants,
+ils vivent toujours à part du reste des Asturiens; leurs jeunes gens ne
+se marient qu'entre eux. Les vieux patois persistent encore dans le
+pays. Sur le littoral cantabre, les paysans parlent leur _bable_; dans
+les campagnes de la Galice, ils se servent de divers dialectes assez
+différents les uns des autres, même de village à village. On peut dire
+que, dans l'ensemble, le _gallego_, surtout celui qui se parle sur les
+bords du Miño, est plutôt du portugais que de l'espagnol. Cependant il
+est difficile à un Lusitanien de comprendre les Galiciens, à cause de la
+bizarre cantilène de leur langage. Les habitants des diverses vallées ne
+se comprennent pas même tous entre eux.
+
+Quoique le pays soit relativement très-peuplé, les agglomérations
+d'habitants sont rares. Nombre de chefs-lieux ne se composent en réalité
+que d'une église, d'une maison commune et d'un cabaret; les demeures
+sont toutes éparses dans les campagnes, à l'ombre de grands arbres
+protecteurs Faudrait-il voir dans cette habitude des Asturiens et des
+Galiciens l'effet d'un amour instinctif de la nature, ou bien plutôt ne
+serait-elle pas, comme chez leurs voisins les Basques, une conséquence
+naturelle de l'état de profonde paix dans lequel ont presque toujours
+vécu les populations de la Cantabrie? Grâce à leur isolement, les
+habitants de l'Espagne nord-occidentale se sont heureusement distingués
+parmi tous leurs compatriotes par leur immunité de la guerre extérieure
+et de la guerre civile. Contrées montueuses situées vers la «fin des
+terres», en dehors de la grande route des armées, les Asturies et la
+Galice ont eu le bonheur de rester épargnées par les marches et
+contre-marches des égorgeurs; en outre, le caractère naturellement
+pacifique des indigènes les a tenus à l'écart de toute révolution
+intestine: c'est par un travail long et patient qu'ils s'efforcent de
+conquérir le bien-être. Ce n'est point dans ces contrées qu'est né le
+type espagnol du «matamore»; tout entier à sa besogne pacifique, le
+Gallego n'a rien de cette férocité native dont les incessantes guerres
+ont laissé quelque chose dans le sang de tous les autres Espagnols.
+Aucune des villes du nord-ouest n'a de cirques pour les combats de
+taureaux; elles n'envient pas à leurs voisines des Castilles le barbare
+plaisir de voir la bête éventrer les chevaux, piétiner sur les hommes,
+puis tomber elle-même, foudroyée d'un coup d'épée.
+
+Cependant tout n'a point été avantage dans l'isolement et la vie
+paisible des habitants de la Cantabrie. Pendant le moyen âge, les
+seigneurs locaux en ont profité pour asservir les cultivateurs, leur
+ôter toute propriété et tout droit d'hommes libres. Dans le reste de
+l'Espagne, le péril commun obligeait les nobles, les prêtres, les
+bourgeois, le peuple, à se faire des concessions mutuelles et à prendre
+des habitudes de fière égalité. Il n'en était point ainsi dans les
+Asturies, si ce n'est du côté des provinces Vascongades. Là tous les
+paysans étaient réputés nobles, comme leurs voisins les Euscaldunac, et
+leurs communautés jouissaient des mêmes prérogatives que celles de la
+Biscaye; mais dans les «Illustres Montagnes» et dans toutes les Asturies
+proprement dites les cultivateurs du sol n'étaient qu'un bétail; les
+anciens documents établissent qu'on pouvait les engager et les vendre,
+comme on l'eût fait d'une marchandise. Encore au commencement du siècle,
+presque toutes les propriétés des deux Asturies se trouvaient entre les
+mains de quatre-vingts familles et des couvents de moines et de
+religieuses: sauf quelques petits cultivateurs isolés, la grande masse
+des paysans était composée de gens attachés à la glèbe. Il en était de
+même dans la Galice, quoique à un moindre degré: le peuple n'y possédait
+presque rien, et la plupart des terres appartenaient à des nobles, à des
+églises et à des monastères.
+
+Depuis le commencement du siècle, cet état de choses a peu à peu changé.
+L'appauvrissement des seigneurs, la suppression des couvents ont été mis
+à profit par les industrieux Astures et Galiciens: ceux-ci échangent
+pour de la terre leurs économies péniblement amassées, et c'est ainsi
+que s'accomplit, par les ventes et les achats, une révolution
+considérable. On raconte aussi que d'anciens tenanciers ont fini par
+obtenir gain de cause contre les propriétaires féodaux dans un procès
+des plus épineux. Jadis les feudataires et les couvents, qui avaient
+reçu des rois les titres de propriété, avaient l'habitude d'accorder à
+certains cultivateurs la possession temporaire de quelque domaine, à
+charge d'hommage et de redevance; d'ordinaire, la concession ne devait
+durer que pendant le règne de deux ou trois rois, suivant les districts;
+ailleurs, le droit du paysan propriétaire expirait à la fin du siècle;
+suivant les usages spéciaux de la Galice, il devait courir pendant une
+période de 329 ans. Mais ces conventions donnaient lieu aux
+interprétations les plus diverses: chacun les expliquait suivant son
+intérêt, et que deux, trois rois fussent morts, que le siècle ou les
+trois siècles se fussent écoulés, les paysans refusaient de se dessaisir
+du terrain. Ce sont eux qui ont fini par l'emporter.
+
+Les Galiciens du littoral partagent leur temps entre la culture du sol
+et la pêche. Pendant la saison, plus de 20,000 hommes, disposant de
+trois à quatre mille embarcations, tendent leurs madragues et d'autres
+filets de moindres dimensions dans les baies, si riches en sardines, de
+la Corogne, de Muros, d'Arosa, de Pontevedra, de Vigo. Le poisson
+capturé est porté dans les ateliers de salaison de la côte, où des
+femmes et des enfants aux gages des propriétaires de pêcheries
+emplissent de sardines pressées jusqu'à 35,000 boucauts par an. La
+consommation locale est énorme, et, dans les années normales, l'Amérique
+seule demande jusqu'à 17,000 tonnes de sardines au port de la Corogne.
+
+La répartition du sol entre un plus grand nombre de mains et la bonne
+utilisation des richesses de la mer sont absolument indispensables pour
+que la Galice puisse nourrir convenablement sa population considérable,
+de beaucoup supérieure en densité à celle du reste de l'Espagne. Ainsi,
+la province de Pontevedra est, à superficie égale, trois fois plus
+peuplée que tout le territoire de l'État, et dépasse d'un tiers la
+province même de Madrid. Et pourtant la Galice n'a ni grandes villes, ni
+routes nombreuses et bien construites, ni riches industries
+manufacturières! Le voisinage de la mer, les facilités de la pêche, la
+douceur et l'égalité du climat ne suffisent point à expliquer
+l'exubérance de la population. Si les Astures et les Gallegos
+n'émigraient en véritables foules pour aller chercher à l'étranger le
+pain qu'ils ne trouvent pas dans leur patrie, la famine ne manquerait
+pas de les décimer et de rétablir ainsi l'équilibre entre les
+subsistances et les consommateurs. Les familles essaiment constamment
+vers Lisbonne, Madrid et les autres grandes villes du Portugal et de
+l'Espagne. Les Gallegos sont les Auvergnats de la Péninsule. Très-âpres
+au gain, très-économes des deniers amassés, se défendant les uns les
+autres avec un grand esprit de corps, ils arrivent à monopoliser
+certaines professions, et nombre d'entre eux parviennent à la richesse,
+après avoir commencé la vie comme manouvriers ou comme porteurs d'eau.
+
+Ceux qui reviennent dans leurs foyers, presque toujours plus à leur aise
+qu'au départ, et du moins plus riches d'expérience et d'idées, se
+trouvent être les véritables civilisateurs de ces régions éloignées,
+dont la population croupissait naguère dans une ignorance sans bornes et
+dans une misère sordide. C'est peut-être à l'extrême saleté des masures,
+de même qu'à une nourriture où domine trop le poisson, que la Galice
+doit d'être encore, seule parmi toutes les autres provinces de
+l'Espagne, visitée par la lèpre et l'éléphantiasis. Cette dernière
+maladie est de beaucoup la plus redoutée; à une époque peu éloignée de
+nous, la loi ordonnait que les cadavres des malheureux morts de cette
+affreuse lèpre fussent brûlés et que les cendres en fussent jetées au
+vent. Une superstition générale voulait que le fléau fût infectieux même
+après la mort de la victime, et que celle-ci, déposée dans un cimetière,
+communiquât sa maladie à tous les corps voisins.
+
+L'amélioration matérielle la plus urgente serait de rattacher
+définitivement la Galice et les Asturies à Madrid et au reste de la
+Péninsule par des voies de communication faciles. Au milieu du siècle
+dernier, on construisit de Madrid à la Corogne une fort belle route
+militaire, que l'on disait plaisamment avoir été pavée d'argent, tant
+elle en avait coûté au trésor; mais cette route ne suffit plus et il
+serait grand temps de surmonter la sierra de Leon et les diverses
+ramifications terminales des Pyrénées cantabres par un chemin de fer
+atteignant enfin les bords de l'Océan. Depuis longtemps la ligne est
+tracée, mais on sait pour quelles raisons politiques et financières elle
+attend encore son achèvement. De même, le chemin de fer de Leon à
+Oviedo, qui parcourt le bassin houiller de Mieres, et qui doit fournir
+un jour à l'industrie du centre de l'Espagne l'aliment qui lui est
+indispensable, est encore arrêté par la masse des Pyrénées, au-dessous
+du col de Pajares. La seule voie de fer que la capitale ait allongée
+comme un bras vers les côtes de la Cantabrie est celle qui se dirige
+vers le port de Santander par la haute vallée de l'Èbre et le col de
+Reinosa. Quant aux chemins de jonction qui réuniront un jour les
+extrémités des lignes rayonnantes en suivant le pourtour de la
+Péninsule, c'est à peine si l'on peut dire qu'ils soient déjà projetés.
+De Tuy à la Corogne, il faudra se contenter pendant longtemps encore
+d'une simple route de voitures; la partie du littoral tournée vers la
+mer Cantabre, du Ferrol à Santander, n'a pas même sur tout son
+développement ce premier outillage de civilisation que donne un chemin
+carrossable. En maints endroits, il faut encore longer la côte par un
+sentier étroit et périlleux, escaladant les promontoires et remplacé
+dans les vallées torrentielles par des gués où l'on saute de pierre en
+pierre.
+
+L'étroitesse du littoral cantabre, l'excellence des ports et les
+importantes ressources que donne la pêche, ont fait bâtir au bord de la
+mer la plupart des centres de population des Asturies. Immédiatement à
+l'ouest des provinces Vascongades se trouvent les petites villes
+maritimes de Castro-Urdiales, de Laredo, de Santoña, souvent choisies
+comme lieux de rassemblement pour les flottilles pendant les guerres
+civiles qui ont eu la Biscaye pour théâtre. La rade de Santoña, célèbre
+par son excellent poisson, est l'un des havres naturels les plus
+commodes et les mieux abrités de la Péninsule; lorsque Napoléon donna
+l'Espagne à son frère Joseph, il en excepta la seule place de Santoña et
+il y fit commencer des travaux de défense qui l'auraient transformé en
+un Gibraltar français, faisant équilibre au Gibraltar anglais. Depuis,
+des projets analogues ont été repris par le gouvernement espagnol, mais
+ils n'ont reçu qu'un commencement de réalisation.
+
+Fort importante en temps de guerre, Santoña mériterait aussi d'être, en
+temps de paix, un centre actif de commerce; mais tout le mouvement des
+échanges de la contrée a été accaparé par la ville de Santander, dont le
+port offre également un excellent mouillage et possède, en outre, dans
+ses nouveaux quartiers conquis sur les bas-fonds de la baie, les
+avantages d'un bon aménagement intérieur en quais, darses, chantiers et
+magasins. Comme débouché naturel des Castilles, Santander jouit d'un
+véritable monopole commercial pour l'exportation des farines de
+Valladolid et de Palencia, des laines dites _sorianas_ et _leonesas_ à
+cause des pays d'où on les expédie. Santander reçoit aussi, de Cuba et
+de Puerto-Rico, une grande quantité de denrées coloniales dont elle
+alimente le centre de l'Espagne, et ses commerçants, indigènes et
+étrangers, sont en relations constantes d'affaires avec la France,
+l'Angleterre, Hambourg et la Scandinavie. Elle dispute à Bilbao, à
+Valence et à Cádiz le troisième rang comme ville d'échanges avec
+l'extérieur [199].
+
+[Note 199: Mouvement des échanges, en 1867: 67,600,000 fr.]
+
+A l'extrémité supérieure de la baie se trouvent des chantiers de
+construction qui eurent jadis une grande importance; mais
+l'établissement est déchu, et maintenant c'est à la fabrication des
+cigares que l'État emploie, dans la ville de Santander, le plus grand
+nombre de mains. Parmi les causes qui ont aidé au développement du port,
+il faut en signaler une dont il n'y a point lieu de féliciter l'Espagne:
+cette cause est la fréquence des guerres civiles qui ont dévasté les
+provinces Vascongades et forcé le mouvement des échanges entre l'Espagne
+et la France à faire le grand détour à l'ouest du pays Basque. Il est
+arrivé, chose bizarre, que, malgré sa frontière limitrophe de plus de
+quatre cents kilomètres de longueur, la France n'ait eu, en dehors des
+voies de la Méditerranée, qu'un seul chemin libre vers l'Espagne, celui
+de Santander. En été, des centaines de familles, de Madrid et des autres
+villes de l'intérieur, viennent prendre les bains de mer sur la plage du
+Sardinero, au nord de la petite péninsule de Santander. En outre, des
+sources thermales fréquentées, sulfureuses et sodiques, Alceda,
+Ontaneda, las Caldas de Besaya, jaillissent dans les vallons des
+montagnes qui s'élèvent au sud.
+
+[Illustration: Nº 158.--SANTOÑA ET SANTANDER.]
+
+[Illustration: Nº 159.--OVIEDO.]
+
+Au delà du port de Santander, sur un espace de 150 kilomètres, ne se
+trouvent, jusqu'à Gijon, que des villages maritimes sans importance, San
+Martin de la Arena, port de la petite ville déchue de Santillana, San
+Vicente de la Barquera, Llanes, Rivadesella, Lastres. Gijon, qui possède
+une très-grande manufacture de tabacs, n'est pas non plus une ville
+considérable, quoiqu'elle ait été la cité de Pélage et la capitale de
+toute l'Asturie; mais elle est le port d'expédition des houilles que lui
+apporte le chemin de fer de Langreo, et elle partage avec la petite
+ville d'Aviles, située de l'autre côté du haut Cabo de Peñas, l'avantage
+d'être le faubourg maritime d'Oviedo, bâtie à 25 kilomètres de là, dans
+une vallée dont l'eau se verse dans le Nalon. Comme toutes les autres
+villes asturiennes, cette capitale est sans grande importance
+commerciale. Elle a quelques manufactures actives une des dix
+universités d'Espagne, une belle cathédrale gothique, que l'on dit être
+la plus riche du monde entier en reliques et en objets divers «fabriqués
+par les anges et les apôtres». Cette église en a remplacé une plus
+ancienne, qui fut l'édifice autour duquel se sont groupées toutes les
+maisons de la cité. Oviedo, qu'abrite la montagne de Naranco contre les
+vents du nord, jouit de l'un des climats les plus salubres de l'Espagne:
+elle possède des eaux thermales efficaces. Les sites les plus charmants
+abondent dans les environs, soit qu'on se dirige à l'ouest vers les
+vallées si fertiles de Cangas de Tineo, soit qu'on aille du côté de
+l'est vers Cangas de Onis, le village fameux qui fut la première
+capitale du royaume de Pélage. Près de là, dans une vallée toute
+ruisselante de cascades et pleine de l'ombrage des châtaigniers, des
+hêtres et des chênes, les pèlerins visitent la caverne de Covadonga, où
+reposent les restes de Pélage; c'est le lieu le plus vénéré des
+patriotes espagnols.
+
+Les ports occidentaux des Asturies, Cudillero, Luarca,--Navia, que ses
+habitants disent avoir été fondée par Cham, le fils de Noé,--Castropol
+au vieux nom grec, et sur la rive opposée du même estuaire, Ribadeo la
+Galicienne, ne sont guère que de petites bourgades de pêche; il faut
+aller jusqu'aux magnifiques _rias_ de la côte tournée vers l'océan
+Atlantique pour rencontrer de véritables villes. La première est le
+Ferrol, cité de création moderne: au milieu du dix-huitième siècle, ce
+n'était qu'un petit village de caboteurs; mais on comprit alors quelle
+pouvait être l'importance militaire de sa baie pour la construction,
+l'approvisionnement et la bonne défense des flottes. On éleva des forts
+sur les hauteurs qui dominent la rade, on garnit de puissantes batteries
+les deux bords du goulet d'entrée qui se trouve à 6 kilomètres de la
+ville, et l'on bâtit toute une ville militaire sur un plan régulier,
+avec ses arsenaux, ses chantiers, ses magasins immenses. Suivant l'état
+des finances espagnoles et l'importance des forces navales, le Ferrol
+augmente ou diminue de population; tantôt c'est une ruche trop étroite
+pour la foule pressée de ses travailleurs, tantôt elle est presque
+déserte, et l'herbe croît dans ses rues.
+
+[Illustration: PHARE DE LA TOUR D'HERCULE. Dessin de A. Deroy, d'après
+une photographie de M.J. Laurent.]
+
+La population de la Corogne (Coruña) est beaucoup moins flottante que
+celle du Ferrol, car elle n'est pas exclusivement militaire, et le
+commerce, la pêche, même l'industrie manufacturière, occupent un grand
+nombre d'habitants. La double ville de la Corogne, s'étalant en
+amphithéâtre sur la pente de la colline, entre des hauteurs fortifiées
+et l'îlot qui porte la vieille tour, de fondation peut-être romaine,
+peut-être même phénicienne ou carthaginoise, dite tour d'Hercule, est
+l'une des cités les plus pittoresques du littoral océanique de
+l'Espagne; elle est aussi l'une de celles qui semblent destinées au plus
+grand avenir, à cause de son heureuse position à l'angle même de la
+Péninsule, sur l'un des axes principaux du commerce de l'Espagne, et
+précisément en face des États-Unis du Nord, qui ont une telle importance
+dans le mouvement général des échanges [200]; mais actuellement c'est
+avec l'Angleterre que la Corogne fait presque tout son commerce; des
+navires anglais, construits spécialement pour ce genre de transport,
+viennent y charger des bestiaux par dizaines de milliers. Le
+gouvernement espagnol possède à la Corogne l'une des plus grandes
+manufactures de tabac de la Péninsule. Ares et Betanzos, célèbre par ses
+boulangeries, donnent leur nom aux deux autres _rias_, ou baies
+secondaires du grand golfe d'où cingla jadis la grande _Armada_; ces
+villes ne sont en réalité que de simples rues, et ne peuvent se comparer
+à leurs deux voisines, le Ferrol et la Corogne. Les sources salines
+d'Arteijo et sulfureuses de Carballo, au sud-ouest de la Corogne, sont
+fort appréciées des baigneurs.
+
+[Note 200: Port de la Corogne:
+
+Mouvement des échanges en 1867 19,325,000 fr.
+Navires long-courriers entrés en 1873 353 (307 anglais.)
+]
+
+Les rias du sud de la Galice ont aussi chacune un ou plusieurs ports.
+Celle de Corcubion est abritée à l'ouest par la péninsule du cap
+Finisterre, contournée en forme de hameçon; l'estuaire de Noya baigne
+les petites villes de Noya et de Muros; celui d'Arosa sert de mouillage
+aux navires d'émigrants que les ports du Padron et de Carril, principaux
+débouchés de la ville de Santiago, envoient aux républiques de la Plata;
+la ria de Pontevedra fait monter son flux de marée dans la rivière de
+Vedra jusqu'à la ville dont elle porte le nom; enfin, plus au sud, Vigo
+et Bayona s'élèvent sur la rive méridionale d'un autre grand estuaire,
+admirable et profonde baie, défendue du côté du large par des îles que
+les anciens appelaient les Iles des Dieux. Si la côte de Galice n'était
+déjà si riche en ports excellents, la baie de Vigo serait un grand
+rendez-vous de commerce; mais sur ce littoral un bon mouillage n'a rien
+d'exceptionnel, et Vigo, malgré tous ses avantages nautiques, n'est
+qu'un petit port de cabotage et de pêche. Vigo est bien moins connu par
+son faible commerce et sa mesquine industrie que par les trésors
+engloutis dans ses eaux, lorsque des corsaires anglais et hollandais
+vinrent, en 1702, y couler des galions chargés de l'or du Pérou. Des
+compagnies de sauveteurs, munis de tous les engins de l'industrie
+moderne, ont vainement tenté de repêcher toutes ces richesses perdues.
+
+Trois des villes notables de l'intérieur de la Galice s'élèvent sur les
+bords du Miño: Lugo, Orense, Tuy. La vieille Lugo romaine (Lucus
+Augusti), ceinte de ses murs du moyen âge, possède des sources thermales
+sulfureuses fort efficaces, et déjà mentionnées par les écrivains
+latins. Orense, au superbe pont peut-être romain, jeté sur le Miño, est
+également célèbre par ses fontaines d'eau chaude ou _burgas_, assez
+abondantes, dit-on, pour élever sensiblement la température moyenne de
+la plaine en hiver. On les emploie, non-seulement au traitement des
+maladies, mais aussi à tous les usages domestiques de la cité; d'après
+une étymologie, qui n'est ni justifiée ni contredite par l'histoire, le
+nom même d'Orense ne serait que l'appellation allemande de _Warmsee_
+(Lac bouillant), donnée par les Suèves, à l'époque de la migration des
+barbares. Tuy, postée sur la rive droite du fleuve, en face de Valença
+la Portugaise, n'offre d'intérêt que comme gardienne de la frontière.
+
+[Illustration: No. 160.--BAIE DE VIGO.]
+
+L'ancienne capitale de la Galice entière, la fameuse Santiago, bâtie sur
+une colline, au pied de laquelle serpente la petite rivière de Saria,
+est restée la ville la plus populeuse du nord-ouest de l'Espagne. Le
+site, quoique charmant, n'a pourtant point d'avantage particulier qui
+semble fait pour attirer les habitants, mais là est ce «Champ des
+Étoiles,» ou Compostela (_Campo Stelle_), où l'on déterra, au
+commencement du neuvième siècle, le corps de l'apôtre saint Jacques, et
+qui fit accourir pendant le moyen âge des millions de pèlerins. On ne
+peut s'imaginer, maintenant que l'ancienne ferveur s'est éteinte,
+combien vive était la foi qui avait fait de Compostelle une autre Rome,
+et qui, de la France, des Pays-Bas, du fond de l'Allemagne et de la
+Pologne, entraînait les fidèles en immenses caravanes que la fatigue et
+les maladies décimaient en route; mais le voyage leur conférait une
+sorte de sainteté, semblable à celle qui s'attache aux _hadji_
+musulmans, et pendant le pèlerinage nulle poursuite pour cause de dettes
+ou de simple délit ne pouvait être exercée contre eux. Il fut un temps
+où la Voie lactée était considérée par la masse du peuple comme étant
+une sorte de reflet merveilleux du chemin de saint Jacques, suivi sur
+terre par les pèlerins. Aussi les offrandes, les richesses de toute
+espèce affluaient-elles au sanctuaire vénéré. Dans la chapelle des
+reliques, on ne voyait que statues d'or, ornements d'argent et de
+vermeil, broderies de diamants et de perles. Dans cette ville sainte,
+tout s'expliquait par des miracles. Non loin de Santiago, sur la route
+de Noya, s'élève l'église de los Angeles, que les anges ont eux-mêmes
+bâtie, comme ils ont transporté à travers les airs celle de Loreto. Elle
+repose sur une poutre d'or qui faisait partie de la charpente du ciel,
+et qui s'étend sous terre jusqu'au-dessous de la cathédrale de
+Compostelle [201].
+
+[Note 201: Villes diverses de la Cantabrie:
+
+Santander 21,000 hab.
+Asturie:
+ Oviedo 9,000 »
+ Gijon 6,000 »
+Santiago 29,000 »
+La Corogne (Coruña) 20,000 »
+Le Ferrol (el Ferrol) 17,000 »
+Lugo 8,000 »
+Vigo 6,000 »
+Orense 5,000 »
+Pontevedra 4,200 »
+]
+
+
+
+
+IX
+
+LE PRÉSENT ET L'AVENIR DE L'ESPAGNE.
+
+
+Le désordre est grand dans l'Espagne contemporaine. Non-seulement tous
+les rouages politiques et financiers, et la machine sociale tout
+entière, sont disloqués; le désarroi existe surtout dans les esprits.
+Aux rivalités provinciales s'ajoutent les haines de classes; chaque
+ville, de même que chaque province et le royaume tout entier, est le
+théâtre d'une guerre active ou latente, qui, suivant les circonstances,
+tantôt s'assoupit et tantôt s'exaspère. Chose plus grave encore,
+l'indifférence s'empare de ceux que la passion a lassés, et prépare
+d'avance les populations à l'avidité, au vice, à la bassesse. Les ruines
+de toute espèce amoncelées sur le sol de l'Espagne, pendant les
+dernières années, par les incendies, la dévastation des champs, la
+cessation des industries, sont vraiment incalculables. Les gouvernements
+de divers partis qui se sont succédé en Espagne, ont tous vécu de
+misérables expédients: ils ont vainement essayé de déguiser la
+banqueroute sous des artifices de budget, les créanciers n'en ont pas
+moins été frustrés, et les employés pauvres n'en sont pas moins restés
+dans la vaine attente de leurs émoluments. En maints endroits, les
+instituteurs ont dû fermer les écoles, reprendre la charrue ou mendier
+sur les voies publiques; certains services de l'État ont été
+complétement interrompus; l'administration a cessé son fonctionnement
+régulier. Ce n'est pas sans raison que, dans un document officiel
+récent, le gouvernement de la République mexicaine, renvoyant à son
+ancienne métropole les termes de compassion dont celle-ci l'avait
+souvent insultée, a fait des voeux pour que «l'ère des révolutions
+puisse enfin se fermer dans la malheureuse Espagne!» Les Castillans ont
+été blessés de ces paroles de commisération, mais ils ne peuvent nier
+que plusieurs de leurs anciennes colonies du Nouveau Monde soient en
+train de les distancer par la prospérité matérielle et la civilisation.
+
+Cependant les progrès n'en sont pas moins réels, malgré la ruine
+apparente. Pour juger avec équité l'Espagne de nos jours, il faut se
+rappeler qu'un siècle ne s'est pas encore écoulé depuis les meurtres
+juridiques de l'Inquisition. En 1780, une femme de Séville, «convaincue
+de sortilége et de maléfice,» fut condamnée à être brûlée vive, et subit
+son supplice. A la même époque, les possessions de main-morte occupaient
+encore la plus grande partie de l'Espagne et l'oisiveté générale
+empêchait d'exploiter le reste. L'ignorance était lamentable, surtout
+dans les universités et les écoles, où les formules régnaient sans
+conteste, au mépris de toute observation et du bon sens.
+
+[Illustration: PAYSANS DE LA HUERTA ET CIGARRERA DE VALENCE. Dessin de
+P. Fritel, d'après des photographies de M.J. Laurent.]
+
+Depuis les grands événements qui ont inauguré le dix-neuvième siècle,
+les Espagnols, secoués de leur torpeur, ont vécu dans la lutte
+incessante, comme au milieu des flammes. Pourtant le pays, malgré des
+reculs momentanés, a gagné, chaque décade, en population, en industrie,
+en richesse. Il est vrai que les statistiques précises ne sont pas
+nombreuses; depuis la révolution de 1868 surtout, aucune évaluation
+sérieuse n'a été faite en Espagne: les gouvernements éphémères qui se
+sont succédé n'ont publié que des chiffres trompeurs ou très-vaguement
+approximatifs: c'est par l'examen et la discussion de rapports partiels
+que l'on doit tenter d'arriver à la connaissance sommaire des choses.
+
+[Illustration: Nº 161.--CHEMIN DE FER DE LA PÉNINSULE.]
+
+[Illustration: Nº 162.--VALEUR COMPARÉE DES ÉCHANGES DANS LES PORTS DE
+L'ESPAGNE.]
+
+En premier lieu, le travail est beaucoup plus respecté qu'il ne l'était
+jadis; tandis que les couvents se vidaient, les usines s'emplissaient.
+Il est vrai que, grâce à la solidarité industrielle et commerciale des
+peuples modernes, l'initiative du travail est en grande partie venue de
+l'étranger. L'Espagne est redevable à la France, à l'Angleterre, à la
+Belgique, d'une part très-considérable du développement de sa prospérité
+matérielle. Non-seulement elle a reçu des ingénieurs, des chimistes, des
+ouvriers en foule; mais c'est par milliards que l'argent des autres
+nations d'Europe est venu s'appliquer à l'exploitation de ses ressources
+de toute espèce. La Belgique et la France ont, à elles seules, prêté à
+l'Espagne plus d'un milliard et demi de francs, avec un espoir de gain
+qui ne s'est réalisé que dans un petit nombre d'entreprises, mais qui
+n'en a pas moins enrichi le pays d'une manière permanente et l'a
+rapproché du niveau industriel des autres contrées de l'Europe
+occidentale. Les Anglais ont donné la plus vive impulsion aux progrès
+agricoles en demandant aux Andalous leurs vins exquis, aux Castillans
+leurs blés et leurs farines, aux Galiciens leurs bestiaux; ce sont eux
+aussi qui ont le plus contribué à restaurer le travail des mines en
+Espagne en exploitant les immenses richesses métallifères du district de
+Huelva, de Linarès, de Carthagène, de Somorrostro et d'autres régions du
+littoral maritime et du bord des fleuves. Pour l'industrie proprement
+dite, les Français ont été les initiateurs les plus actifs de l'Espagne,
+en fondant et en soutenant de leurs capitaux de nombreuses manufactures
+dans la Catalogne, à Valence et dans les provinces Basques, et en
+fabriquant une grande partie de l'outillage industriel des autres
+provinces. Enfin, c'est aux capitalistes et aux ingénieurs de toute
+nationalité que l'Espagne doit les lignes de bateaux à vapeur qui
+forment une sorte de guirlande aux mailles nombreuses sur tout le
+pourtour du littoral, et son réseau de chemins de fer, encore inachevé,
+mais déjà fort considérable, puisqu'il rayonne de Madrid vers dix cités
+du littoral péninsulaire, Barcelone, Valence, Alicante, Carthagène,
+Málaga, Cádix, Lisbonne, Santander, Bilbao, Saint-Sébastien [202]. C'est
+grâce à l'appui de ses soeurs d'Europe que la nation espagnole a pu
+triompher de ces obstacles matériels qui séparaient les provinces de la
+Péninsule les unes des autres et leur donnaient des intérêts tout
+opposés, cause inéluctable de dissensions et de guerres civiles. Déjà
+les petites villes de l'intérieur de l'Espagne commencent à changer de
+physionomie. Naguère elles témoignaient du long sommeil de la nation
+pendant les trois derniers siècles par l'immuable gravité de leur
+aspect; on s'y trouvait comme transporté en plein moyen âge: les places,
+les rues, les maisons à grilles ouvragées, rien n'était changé. De nos
+jours, la transformation s'opère graduellement sous l'influence des
+conditions économiques et de tout le milieu nouveau des moeurs et des
+idées.
+
+[Note 202: Évaluation approximative de la production de l'Espagne:
+
+Agriculture 2,000,000,000 fr.(?)
+Mines (1871) 156,775,000 »
+Industrie, d'après Garrido 1,587,000,000 »
+Commerce extérieur (1874):
+ Importation 382,000,000 fr.
+ Exportation 403,100,000 » 785,100,000 »
+Flotte commerciale (1874) 509,800 tonnes
+Développement des lignes de chemins de fer 5,600 kil.
+]
+
+Au point de vue intellectuel, les progrès de l'Espagne ont été plus
+rapides. Certes, l'ignorance est encore bien grande, notamment sur les
+plateaux des Castilles; l'école y est encore bien peu respectée;
+plusieurs villes populeuses n'ont pas même un libraire; des catéchismes
+et des almanachs sont toute la littérature des campagnes. Mais la part
+que l'Espagne a prise au mouvement des lettres et des arts pendant ce
+siècle prouve suffisamment que le pays de Cervantes et de Velazquez peut
+se replacer au rang qui lui convient parmi les autres contrées de
+l'Europe. Pour les oeuvres de la science proprement dite, les Espagnols
+ont été plus en retard. Il faut constater qu'avec toutes leurs qualités
+d'intelligence et l'action considérable qu'ils ont exercée sur le monde,
+les chrétiens d'Espagne n'ont fourni à la civilisation qu'un seul homme,
+l'Aragonais Michel Servet, dont les oeuvres scientifiques aient fait
+époque dans l'histoire du progrès. Mais si les Castillans et les autres
+Espagnols n'ont eu qu'un rôle de bien peu d'importance dans la marche
+des connaissances humaines, les Arabes du Guadalquivir ont été longtemps
+de véritables initiateurs. Pendant quelques générations ils ont été les
+maîtres et les éducateurs de l'Europe en astronomie, en mathématique, en
+mécanique, en médecine, en philosophie: l'ingratitude et la mauvaise foi
+ont seules pu leur contester ce mérite. C'est un Arabe d'Espagne,
+Alhazen, qui découvrit le phénomène de la réfraction atmosphérique et la
+décroissance de densité de l'air en proportion des altitudes; un autre
+Arabe de Séville a donné son nom à la science de l'algèbre; des
+physiologistes de Cordoue connaissaient déjà bien des faits d'histoire
+naturelle qu'on a retrouvés avec étonnement dans leurs écrits après les
+avoir découverts à nouveau tout récemment. Le génie inventif des
+musulmans d'Espagne se réveillera peut-être un jour chez leurs
+descendants: c'est assez de plusieurs siècles de sommeil!
+
+Il est à désirer aussi que l'adoucissement des moeurs accompagne le
+progrès des intelligences [203]. C'est un véritable scandale que la
+«noble science de la tauromachie» ait encore tant d'adeptes et que les
+fêtes par excellence soient des massacres d'animaux, rendus plus
+émouvants par le péril imminent de l'homme qui fait office de boucher.
+Quoi qu'en disent les amateurs de la «couleur locale», les courses de
+taureaux, de même que les combats de coqs, suivis avec tant de passion
+par les Andalous, sont des amusements indignes, et la fière Espagne se
+devrait à elle-même d'en avoir honte: on rougit de voir des hôpitaux,
+comme celui de Valence, institués pour soulager l'humanité souffrante,
+exploiter pour leur propre compte des arènes d'où les hommes, blessés ou
+morts, sont emportés sur des civières sanglantes. Il est grand temps que
+ces jeux barbares disparaissent comme ont disparu les «actes de foi»,
+qui consistaient à brûler des hommes et que l'on venait de toutes parts
+contempler avec une joie frénétique. Du reste, il paraît qu'en dépit des
+journaux spécialement consacrés à la noble science du _toreo_, les
+traditions du «grand art» se perdent; les _toreros_ s'en vont; l'école
+de tauromachie, fondée à Séville en 1830, n'a pu se soutenir; à
+Barcelone, la ville joyeuse par excellence, les courses n'attirent plus
+les spectateurs; la plupart des grands cirques, à l'exception de celui
+de Madrid, ne s'ouvrent que deux ou trois fois par an. Le respect de la
+vie des animaux, sans lequel la vie des hommes est elle-même tenue pour
+peu de chose, semble faire des progrès parmi les Espagnols; mais hélas!
+que de sauvages retours vers la guerre et ses violences, les meurtres et
+les égorgements en masse.
+
+[Note 203: Statistique approximative de l'instruction en Espagne, en
+1870:
+
+ Sachant Sachant Ne sachant
+ lire et écrire lire seulement ni lire ni écrire
+
+Hommes 2,414,000 317,000 5,035,000
+Femmes 716,000 389,000 6,803,000
+ ___________ _________ ____________
+Total 3,130,000 706,000 11,838,000
+]
+
+L'Espagne a le bonheur d'être débarrassée depuis une ou deux générations
+d'une grande cause d'affaiblissement matériel et moral: elle n'a plus
+son immense empire du Nouveau Monde. Argentins, Chiliens, Péruviens,
+Colombiens, Mexicains ont secoué l'intolérable joug du monopole
+castillan; ils se sont constitués en républiques indépendantes. La
+métropole a été ainsi déchargée du soin de «faire le bonheur de ses
+peuples d'outre-mer»; elle n'a plus eu à y maintenir l'inquisition,
+l'esclavage, les monopoles commerciaux, les castes et les privilèges; on
+l'a dispensée du soin d'y entretenir des armées et d'en extorquer des
+impôts. Il est vrai que les anciennes colonies, devenues autonomes, ont
+eu à passer, depuis leur émancipation, par de terribles crises de
+révolutions et de contre-révolutions; la transition du régime colonial à
+celui de la liberté s'est accomplie très-péniblement dans plusieurs des
+nouvelles républiques; mais, en somme, elles ont grandement progressé en
+population, en richesse, en activité commerciale, en importance
+économique, depuis qu'elles se sont chargées de veiller elles-mêmes au
+soin de leurs propres destinées. La mère-patrie et les colonies-filles
+ont également gagné à la rupture du lien de force qui les rattachait
+l'une aux autres.
+
+Par malheur pour quelques colonies et pour l'Espagne elle-même, l'empire
+transocéanique de la Péninsule ibérique n'a pas été perdu tout entier.
+Sans compter les Canaries, qui sont assimilées aux provinces
+continentales, et les _presidios_ ou bagnes de la côte marocaine, Cuba,
+«la Perle des Antilles,» est restée au pouvoir du gouvernement espagnol;
+Puerto-Rico a dû également garder dans ses villes les garnisons
+étrangères; enfin, en d'autres parages de l'Océan, l'Espagne possède les
+îles de Fernando Pó et d'Annobon, près des côtes de Guinée, et les
+Philippines, les Carolines, les Palaos, les Mariannes, à l'orient du
+continent d'Asie [204].
+
+[Note 204:
+
+ Superficie. Population. Popul.
+ kilom.
+
+Amérique Cuba...... 118,833 1,414,500 en 1887 12
+ Puerto-Rico 9,314 646,360 en 1866 69
+
+ Canaries... 7,273 284,000 en 1870 39
+ Fernando-Pó.
+Afrique Annobon.... 1,266 35,000 » 27
+ Colonies de Guinée
+ Ceuta et Presidios.
+
+ Philippines. 170,600 7,500,000 en 1871 44
+Asie et Carolines et Palaos 2,374 28,000 » 12
+Océanie Mariannes.... 1,079 5,610 » 5
+
+ -------- ------------ ----
+ Total.... 310,739 9,913,470 29
+]
+
+On a souvent représenté ces possessions coloniales, et notamment Cuba et
+les Philippines, comme une source de trésors pour l'Espagne. Le fait est
+qu'après avoir été temporairement libérée du joug de la métropole
+pendant les guerres de l'Empire, l'île de Cuba put fournir chaque année
+des sommes considérables au budget du gouvernement de Madrid; grâce aux
+privilèges dont les Péninsulaires jouissaient au détriment de tous les
+indigènes, les immigrants d'Espagne pouvaient s'enrichir rapidement et
+se donner des airs de maîtres; surtout les fonctionnaires d'un rang
+élevé avaient toute facilité pour gagner rapidement des fortunes, et
+maint personnage espagnol a su rétablir ses finances délabrées au moyen
+de faveurs vendues à beaux deniers aux planteurs de Cuba et aux négriers
+de toute nation. Les «capitaineries» des Antilles étaient briguées avec
+la même ardeur que les proconsulats des provinces romaines, et pour les
+mêmes motifs de lucre honteux. Mais si les colonies de l'Espagne donnent
+à quelques-uns l'occasion de s'enrichir, soit par des voies honnêtes,
+soit par le chemin de la fraude, ce sont là des avantages achetés aux
+dépens des populations elles-mêmes. Cuba doit à son état de colonie
+d'être encore cultivée par des mains esclaves; seule avec l'empire du
+Brésil, elle a le triste honneur de tenir les noirs dans la servitude,
+et tout récemment la traite se faisait impudemment sur ses rivages en
+dépit des traités internationaux. Même les habitants blancs de l'île
+sont tenus dans une complète sujétion administrative; le moindre
+Espagnol, fraîchement débarqué de Barcelone ou de Cadix, peut prendre à
+leur égard des allures de dominateur. Aussi la conséquence inévitable de
+ces injustices a-t-elle fini par se produire. Depuis 1868, la guerre
+civile dévaste le pays: d'un côté, les partisans de l'indépendance
+républicaine de l'île et les noirs libérés; de l'autre, les immigrants
+espagnols et les propriétaires d'esclaves, aidés par les troupes
+régulières, se disputent la possession de l'île. Si la république des
+États-Unis avait donné le moindre appui aux insurgés, ceux-ci l'eussent
+facilement emporté; mais ils ont fait déjà beaucoup pour leur cause en
+tenant leurs ennemis en échec pendant sept longues années de combats et
+d'embûches.
+
+De fréquentes insurrections ont également éclaté à Puerto-Rico, quoique
+la configuration du terrain de cette île ne prête nullement à la guerre
+contre des troupes organisées. Dans les Philippines, les populations de
+races diverses, opposées les unes aux autres par la politique
+traditionnelle de tous les gouvernements de conquête, ont été, en
+général, très-dociles à leurs maîtres, bien que la servitude pesât
+lourdement sur elles; mais à mesure que les habitants s'instruisent et
+se civilisent, principalement sous l'influence des Chinois, ils
+deviennent moins gouvernables, et déjà des conflits ont eu lieu, pleins
+de menaces pour l'avenir. Si l'Espagne n'adopte pas à l'égard de ses
+colonies une politique analogue à celle de la Grande-Bretagne, et ne
+leur laisse pas une entière liberté administrative, elle est
+certainement condamnée d'avance à perdre les restes de son domaine
+colonial, après s'être épuisée en longs efforts de reconquête.
+
+[Illustration: N° 163.--ZONE DE LA LANGUE CASTILLANE DANS LE MONDE,
+COMPAREE A LA SURFACE DE L'ESPAGNE.]
+
+Il est donc vivement à souhaiter, dans l'intérêt même de l'Espagne,
+qu'elle n'use plus ses forces à continuer par delà les mers la vieille
+politique des Charles-Quint et des Philippe II, et qu'elle reconnaisse
+le droit des populations à disposer de leur propre sort. Elle sera la
+première à en profiter, puisqu'elle pourra concentrer son activité sur
+son développement intérieur. D'ailleurs, quoi qu'il arrive, l'influence
+exercée par les populations de la péninsule Ibérique sur le reste du
+monde est une de celles qui garderont encore leur valeur pendant de
+longs siècles. Le fort génie de l'Espagne se révèle historiquement par
+la durée de ses oeuvres dans tous les pays où elle domina pendant une
+période plus ou moins longue de l'histoire. En Sicile, dans le
+Napolitain, en Sardaigne, même en Lombardie, l'architecture et les
+moeurs montrent encore combien puissante a été l'empreinte de ces
+maîtres d'autrefois. Dans l'Amérique latine, mainte cité, quoique
+habitée surtout par des Indiens et des métis, semble aussi parfaitement
+espagnole que si elle se trouvait dans les plaines rases de
+l'Estremadure, au lieu d'être dans les forêts du Nouveau Monde: on
+dirait un quartier détaché de Badajoz ou de Valladolid. Les races
+elles-mêmes, aztèques, quichuas et araucaniennes, ont été hispanifiées
+par la langue, les moeurs, la manière de penser. Un territoire immense,
+double de l'Europe en étendue, et destiné à nourrir un jour des
+habitants par centaines de millions, appartient à ces peuples d'idiome
+castillan, qui font équilibre aux populations de langue anglaise,
+groupées dans l'Amérique du Nord. De toutes les nations d'Europe, les
+Espagnols sont les seuls qui puissent avoir actuellement l'ambition de
+disputer aux Anglais et aux Russes la prépondérance future dans les
+mouvements ethniques de l'humanité. Quoi qu'il en soit, ils ont encore
+en réserve une part considérable de travail dans l'oeuvre commune, grâce
+à leur forte originalité, à leur caractère solide, à leur noblesse et à
+leur droiture.
+
+
+
+
+X
+
+GOUVERNEMENT ET ADMINISTRATION.
+
+
+Depuis la Révolution de septembre 1868, qui renversa le gouvernement de
+la reine Isabelle II, l'Espagne a passé successivement par divers
+régimes politiques; elle a subi la dictature du général Prim, puis du
+régent Serrano; ensuite la royauté a été proclamée et les Cortes, en
+quête d'un roi, ont élu pour souverain Amédée, fils du roi d'Italie.
+Engagé dans une voie sans issue légale, incapable de lutter contre
+l'impopularité qui s'attachait à sa qualité d'étranger, Amédée dut
+abdiquer et laisser l'Espagne maîtresse de ses destinées. Le pays se
+constitua en république fédérale, changée plus tard en république
+unitaire; puis une révolution militaire expulsa les Cortes du lieu de
+leurs séances pour installer à leur place le dictateur Serrano, qu'un
+deuxième _pronunciamiento_, préparé par des intrigues de cour et par
+l'argent des planteurs de Cuba, expulsa momentanément de l'Espagne pour
+donner le trône vacant au jeune Alphonse XII, fils d'Isabelle. Ainsi se
+trouvait fermé, du moins en apparence, tout le cycle des révolutions
+inaugurées en 1868, six années auparavant. Il est vrai que le royaume du
+souverain madrilègne est limité au nord par un autre royaume, dont les
+frontières oscillent suivant les vicissitudes de la guerre, et qui
+comprenait naguère presque toute la superficie des provinces Basques,
+une moitié de la Navarre, une partie de l'Aragon et de la Catalogne,
+même quelques districts de Valence et des Castilles: c'était le domaine
+occupé par le roi «légitime» don Carlos. Par une singulière ironie du
+sort, qu'explique fort bien l'histoire de l'Espagne, le monarque par la
+grâce de Dieu, le maître absolu «responsable seulement devant sa
+conscience», convoque les délégués de ses peuples et jure d'observer
+leurs _fors_ et libertés, tandis que le roi dit constitutionnel s'est
+passé pendant plus d'une année de toute constitution en gouvernant selon
+son bon plaisir, ou pour mieux dire, au gré de ses conseillers. La forme
+actuelle de l'appareil gouvernemental comprend deux Chambres élues
+conformément à la loi de 1870, qui prescrit le suffrage universel pour
+l'élection des députés et le vote à deux degrés pour l'élection des
+sénateurs. Suivant le projet de nouvelle constitution, les membres de la
+Chambre des députés, un par 50,000 habitants, sont élus pour cinq ans,
+tandis que le Sénat est composé de 200 membres héréditaires, en partie
+choisis par la couronne et 100 élus par les corporations. Le roi nomme
+le président et les vice-présidents du Sénat. Il peut dissoudre
+simultanément ou séparément la Chambre des députés et la moitié élue du
+Sénat, à la condition de faire procéder à de nouvelles élections dans un
+délai de trois mois. Il a le droit de refuser la sanction aux lois
+votées par le Parlement.
+
+Les révolutions gouvernementales qui se sont opérées coup sur coup en
+Espagne n'ont guère été pour la nation qu'un changement de décor, car le
+fonctionnement des «bureaux» républicains ou monarchiques s'est à peine
+modifié pendant la période de crise politique. Malgré les fictions du
+budget, le trésor est en état de banqueroute permanente; si la dette
+nationale devait être payée, l'ensemble des recettes annuelles n'y
+suffirait point, tandis que le budget de la guerre absorbe actuellement
+beaucoup plus de fonds qu'il n'en faudrait pour acquitter l'intérêt
+annuel de la dette. Tandis que le service de ces intérêts aurait exigé
+en 1875 environ 235 millions de francs, qui n'ont point été payés, les
+dépenses de guerre ont dépassé 275 millions[205]. Les impôts n'ont été
+remaniés que dans le sens d'une aggravation; la conscription, si
+abhorrée des Espagnols, a pris plus d'hommes qu'elle n'en prenait jadis;
+le nombre des écoles a décru.
+
+[Note 205: État du trésor espagnol en 1875:
+
+Recettes............................. 544,000,000 fr.
+Dette flottante...................... 435,000,000 »
+Dette totale, par approximation..... 14,500,000,000 »
+]
+
+La division politique et administrative est toujours celle qu'a
+prononcée le décret de 1841. L'Espagne se partage en 49 provinces, y
+compris les îles africaines des Canaries. Chacune de ces provinces est
+administrée par un gouverneur civil et se divise elle-même en districts,
+de 6 à 7 en moyenne par province. Les communes sont administrées par des
+_alcaldes_ ou maires, qu'assistent des conseils municipaux, ou
+_ayuntamientos_, composés de 4 à 28 membres, suivant l'importance de la
+commune. Dans les grandes villes, les alcaldes sont assistés par des
+lieutenants (_alcaldes tenientes_). L'administration judiciaire est
+instituée sur le même modèle que celle de la France: la hiérarchie des
+tribunaux comprend près de 10,000 justices de paix, une par commune,
+environ 500 tribunaux de première instance, 15 cours d'appel, une cour
+suprême siégeant à Madrid. Mais la guerre intestine et le régime de
+l'état de siége auquel, officiellement ou non, se trouve soumise
+l'Espagne entière, donnent aux divisions militaires une importance de
+beaucoup supérieure à celle des circonscriptions civiles et judiciaires.
+La partie continentale du royaume se partage en 12 capitaineries
+générales, Nouvelle-Castille, Catalogne, Aragon, Andalousie, Valence et
+Murcie, Galice, Grenade, Vieille-Castille, Estremadure, Búrgos, Navarre,
+provinces Vascongades. Les Baléares, les Canaries, Cuba, Puerto-Rico et
+les Philippines forment séparément cinq autres capitaineries générales.
+Les capitaineries sont subdivisées en commandements militaires.
+
+Tous les Espagnols sont tenus de servir dans l'armée, à l'exception de
+ceux qui fournissent un remplaçant; le trésor, presque toujours à vide,
+ne pouvait négliger le rachat du service pour subvenir à ses besoins les
+plus pressants. La levée annuelle varie suivant les vicissitudes de la
+guerre civile et de la lutte contre les insurgés cubanais; elle serait
+légalement de 30,000 hommes, mais elle s'est élevée officiellement
+jusqu'à 80,000 individus; les décrets ont même appelé jusqu'à 100,000
+hommes sous les drapeaux; mais le nombre des réfractaires, des rachetés,
+des malades réduisaient ce chiffre d'environ moitié: la force productive
+du pays en hommes valides ne permettrait pas de dépasser le nombre de
+60,000 conscrits par an. Le temps du service est de sept années dans la
+cavalerie et l'artillerie, et dans l'infanterie de huit années, dont
+cinq dans les régiments de ligne et trois dans la milice provinciale. On
+évalue à plus de 200,000 hommes les troupes de l'armée péninsulaire;
+80,000 soldats servant dans l'armée active et 120,000 environ dans
+l'armée de réserve. En outre, l'armée de Cuba se compose d'au moins
+60,000 hommes, dont la guerre et les maladies font périr le quart chaque
+année, et les garnisons de Puerto-Rico et des Philippines s'élèvent
+respectivement à 9 ou 10,000 soldats.
+
+Les principales forteresses de l'Espagne continentale sont les villes de
+Saint-Sébastien, Santoña, Santander, sur la baie de Biscaye; du Ferrol,
+de la Corogne, de Vigo, sur les _rias_ de la Galice; de Ciudad-Rodrigo
+sur la frontière portugaise; de Cádiz et de Tarifa à l'entrée du
+détroit; de Málaga, Almería, Carthagène, Alicante, Barcelone sur la
+Méditerranée; de Figueras, Pampelune et Saragosse aux débouchés des
+routes pyrénéennes.
+
+La marine militaire est puissante: elle se compose de plus de 200
+vapeurs portant près d'un millier de canons et montés par 10,000
+matelots. En 1874, les navires de première classe comprenaient 7
+frégates blindées et 13 autres frégates non cuirassées; mais la flotte,
+comme l'armée, a un énorme personnel d'officiers supérieurs, tout un
+état-major inutile, qui ne sert qu'à ruiner la nation. On compte en
+Espagne environ 2,500 officiers de marine, 1 pour 4 matelots. Les
+généraux sont au nombre de 600.
+
+Les nobles n'ont plus aucun privilége officiel. Ils sont probablement
+plus nombreux en proportion que dans toute autre contrée de l'Europe,
+puisque des populations entières, dans les provinces Basques, dans les
+Asturies, se vantent d'avoir du «sang bleu» dans les veines. En 1787, on
+comptait dans le royaume 480,000 gentilshommes, non compris les femmes
+et les enfants, en sorte que, si la proportion s'est maintenue depuis
+cette époque, trois millions d'Espagnols pourraient se classer parmi les
+_hidalgos_ ou «fils de quelqu'un». Les grands d'Espagne que la coutume
+autorise à rester couverts devant le roi sont au nombre d'environ 1,500,
+dont 200 de première classe; mais tous ne doivent point leurs titres à
+la naissance. Plusieurs roturiers ont profité de la pénurie du trésor ou
+de l'avidité des ministres pour se faire octroyer la faveur convoitée.
+L'ordre de la «Toison d'Or», fondé en 1431 par Philippe le Bon, est une
+des distinctions les plus enviées par les princes et les diplomates de
+l'Europe.
+
+La religion catholique, apostolique et romaine, est la religion de
+l'État, et ses prélats jouissent de grands priviléges; mais l'étendue de
+leurs droits, relativement au pouvoir royal, est encore l'objet de
+discussions ardentes. Dans les grandes villes les cultes non catholiques
+sont plus ou moins tolérés, grâce à l'intervention des puissances
+étrangères. La surveillance des écoles appartient exclusivement à
+l'Église, et la censure est exercée par des ecclésiastiques sur les
+pièces de théâtre. Le nombre des prêtres est d'environ 40,000; mais,
+quoique les couvents aient été rétablis depuis la restauration de la
+monarchie, les ordres monastiques ne sont que très-faiblement
+représentés. L'Espagne fut jadis le pays le plus peuplé de moines et de
+religieuses en proportion de ses habitants civils. A la fin du siècle
+dernier, le monde ecclésiastique du royaume dépassait 250,000 individus,
+dont plus de 71,000 moines et 35,000 nonnes. A la même époque, le nombre
+des marchands n'était que de 34,000, sept fois moins que de gens
+d'église. En 1835, les révolutions, les guerres, les transformations du
+milieu social avaient notablement diminué le nombre des religieux, mais
+la population des couvents était encore de plus de 50,000 personnes. Une
+première mesure de suppression atteignit alors les établissements
+religieux et près de mille couvents furent l'objet d'un décret de
+fermeture. Dans les années qui suivirent, d'autres lois plus radicales
+furent votées contre le monachisme et la propriété de main-morte, et dès
+1869 il n'y avait plus un seul moine en Espagne; les derniers religieux,
+ceux de la Chartreuse de Grenade, avaient dû quitter la contrée. Par une
+étrange vicissitude du sort, ils s'étaient réfugiés en Belgique, dans ce
+pays que les Espagnols avaient, trois siècles auparavant, ramené de
+force sous le gouvernement des prêtres.
+
+La hiérarchie administrative de l'Espagne se compose de 8 archevêques et
+de 54 évêques. Les 9 archevêchés sont ceux de Tolède, siége primatial de
+l'Espagne, de Búrgos, Grenade, Santiago, Saragosse, Séville, Tarragone,
+Valence, Valladolid.
+
+Le tableau suivant donne, d'après les recensements approximatifs les
+plus récents, la population des diverses provinces de l'Espagne,
+groupées en régions naturelles:
+
+DIVISIONS PROVINCES. SUPERFICIE EN POPULATION POPULATION
+NATURELLES. KILOM. CARRÉS. EN 1870. KILOM.
+
+ Des div. Des Des div. Des Par Par
+ nat. Prov. nat. Prov. div. Prov.
+ nat.
+Castilles,
+Leon,
+Estradamure. 210,592 3 4,423,421 21
+ Madrid 7,762 4 487,482 63
+ Avila 7,722 1 175,219 23
+ Badajoz 22,499 8 431,922 19
+ Búrgos 14,635 1 353,560 24
+ Cáceres 20,754 5 302,455 15
+ Ciudad Real 20,305 0 264,649 13
+ Cuenca 17,418 9 238,731 14
+ Guadalajara 12,610 8 208,638 17
+ Leon 15,971 2 350,092 22
+ Palencia 8,097 2 184,668 23
+ Salamanque
+ (Salamanca) 12,793 7 280,870 22
+ Ségovie (Segovia) 7,027 7 150,812 21
+ Soria 9,935 5 158,699 16
+ Tolède (Toledo) 14,467 7 342,272 24
+ Valladolid 7,880 2 242,384 31
+ Zamora 10,710 5 250,968 23
+
+Andalousie 87,187 5 3,264,640 38
+ Almería 8,552 9 361,553 42
+ Cádiz 7,275 7 426,499 59
+ Cordoue (Córdoba) 13,441 6 382,652 28
+ Grenade (Granada) 12,787 5 485,346 38
+ Huelva 10,676 4 196,469 18
+ Jaen 13,426 1 392,100 29
+ Málaga 7,312 9 505,010 69
+ Séville (Sevilla) 13,714 4 515,011 38
+
+Valence et Murcie. 50,105 3 2,061,873 41
+ Albacete 15,465 9 220,973 14
+ Alicante 5,434 3 440,470 81
+ Castellon 6,336 4 296,222 47
+ Murcie (Múrcia) 11,597 1 439,067 38
+ Valence (Valencia)11,271 6 665,141 59
+
+Baléares. 4,817 4 289,225 60
+ Baléares 4,817 4 289,225 60
+
+Catalogne et Aragon. 78,895 0 2,697,126 34
+ Barcelone
+ (Barcelona) 7,731 4 762,555 98
+ Gérone (Gerona) 5,883 8 325,110 55
+ Huesca 15,224 1 274,623 18
+ Lérida 12,365 9 330,348 27
+ Tarragone
+ (Tarragona) 6,348 8 350,395 55
+ Teruel 14,229 0 252,201 18
+ Saragosse
+ (Zaragoza) 17,112 0 401,894 23
+\\
+Navarre,
+ Biscaye,
+ et Logroño. 22,719 9 973,617 43
+ Alava 3,121 7 103,320 33
+ Guipúzcoa 1,884 8 180,743 96
+ Logroño 5,037 5 182,941 36
+ Navarre (Navarra) 10,478 0 318,687 30
+ Biscaye (Vizcaya) 2,197 9 187,926 85
+
+Santander,
+Asturies
+et Galice. 45,426 0 2,841,745 65
+ La Corogne (Coruña) 7,973 2 630,504 79
+ Lugo 9,808 4 475,836 49
+ Orense 7,092 8 402,796 57
+ Oviedo 10,595 8 610,883 58
+ Pontevedra 4,504 3 480,145 107
+ Santander 5,471 5 241,581 44
+ _____________________ ________________ _______
+Espagne entière 499,763 6,835,506 33
+
+
+
+
+ CHAPITRE XI
+
+ LE PORTUGAL
+
+
+
+
+I
+
+VUE D'ENSEMBLE.
+
+Le Portugal est l'un des plus petits États souverains de l'Europe,
+quoique, pendant une courte période de l'histoire, il en ait été le plus
+puissant. Il occupe une superficie inférieure à celle de maint
+gouvernement de la Russie d'Europe, et même dans cette faible étendue il
+est assez maigrement peuplé, si ce n'est dans la partie septentrionale,
+qui est l'une des contrées du continent où les habitants sont le plus
+rapprochés les uns des autres[206].
+
+[Note 206:
+
+Superficie du Portugal, sans les Iles. 89,355 kil. car.
+Population, en 1872, 3,990,570 hab.
+Population kilométrique. 44
+]
+
+Il semblerait d'abord que, par un résultat naturel des attractions
+géographiques, le Portugal dût faire partie intégrante d'un État
+ibérique comprenant toutes les provinces transpyrénéennes; pourtant ce
+n'est point un effet du hasard ni la conséquence d'événements purement
+historiques, si le Portugal a presque toujours eu une existence
+nationale indépendante de l'Espagne. Il faut remarquer en premier lieu
+que la partie du rivage devenue portugaise est à peu près rectiligne;
+elle se distingue par l'extrême uniformité de ses plages, et contraste
+absolument avec les côtes espagnoles. Les mêmes conditions de vents, de
+courants, de climat, de faune et de végétation se retrouvent sur tout le
+développement du littoral lusitanien, et par suite les habitants ont dû
+s'accoutumer au même genre de vie, nourrir les mêmes idées, et tendre
+naturellement à se grouper en un même corps politique. C'est par le
+littoral et de proche en proche que le Portugal s'est constitué en État
+indépendant; le royaume s'est formé successivement d'une vallée fluviale
+à l'autre vallée fluviale, du Douro au Minho et au Tage, du Tage au
+Guadiana, «d'échelon en échelon,» suivant l'expression du géographe Kohl
+puis, après avoir été momentanément détruit c'est de la même manière
+qu'il s'est reconstitué.
+
+[Illustration: N° 164.--PLUIES DE LA PÉNINSULE.]
+
+La zone de largeur uniforme qui s'est détachée du corps de la péninsule
+Ibérique pour suivre la destinée des campagnes du littoral, était
+également limitée d'avance par les conditions du sol et du climat. Dans
+son ensemble, la zone lusitanienne est formée par la déclivité des
+plateaux espagnols s'abaissant de terrasse en terrasse et de chaînons en
+chaînons vers la côte océanique. La limite naturelle des grandes pluies
+que les vents d'ouest apportent sur les collines et les monts du
+Portugal, coïncide précisément avec la frontière des deux pays: d'un
+côté, l'atmosphère humide, les averses fréquentes, la riche végétation
+forestière; de l'autre, un ciel aride sur une terre desséchée, des
+roches nues, des plaines sans arbres. L'abondance des pluies sur le
+versant portugais accroît aussi brusquement l'importance des cours d'eau
+qui descendent des plateaux de l'intérieur: en Espagne, c'étaient de
+faibles rivières au cours obstrué de pierres; en Portugal, ce sont des
+fleuves abondants ou même navigables. En outre, les bornes naturelles,
+posées par les défilés et les rapides à la navigation du Minho, du
+Douro, du Tage, du Guadiana, se trouvent dans le voisinage de la
+frontière politique. Toutes ces raisons expliquent suffisamment pourquoi
+le Portugal, en se séparant de l'Espagne, a pris cette forme d'un
+quadrilatère régulier. De même que dans un précipité chimique un cristal
+prend une existence distincte et se limite par des arêtes précises, de
+même le Portugal s'est détaché du reste de la Péninsule, en se donnant
+des frontières presque rectilignes. Le port si bien situé de Lisbonne a
+été, pour ainsi dire, le noyau qui a servi de centre à ce cristal. Là se
+développait une force propre indépendante de celle qui faisait graviter
+vers Tolède ou Madrid le reste de la Péninsule. La partie vivante,
+active, du grand corps ibérique s'est élancée hors de la lourde masse de
+l'Espagne, trop lente à la suivre dans son mouvement.
+
+Comme il arrive d'ordinaire entre populations limitrophes obéissant à
+des lois différentes, et souvent armées les unes contre les autres par
+le caprice de leurs souverains, la plupart des Portugais et des
+Espagnols se haïssent mutuellement et s'abordent par leurs mauvais
+côtés. On peut juger de l'aversion qui naguère encore séparait les deux
+peuples, par cette enseigne que l'on rencontrait, au dire des voyageurs,
+sur un grand nombre d'auberges portugaises: «Au meurtrier des
+Castillans.» Ailleurs, la première maison lusitanienne que l'on
+rencontre en traversant la frontière est décorée d'une statuette faisant
+un geste de mépris à l'adresse des Espagnols. Des chants, des légendes,
+des proverbes, et l'histoire elle-même, témoignent de l'énergie des
+passions soulevées entre les populations voisines. Dans cet absurde
+conflit de ressentiments, le Portugais, plus faible, et, par cette
+raison même, animé d'un patriotisme plus ardent, apporte plus de rage;
+l'Espagnol, plus fort, témoigne plus de mépris. _Portugueses pocos y
+locos_!--«Petit peuple, peuple de fous!» dit le proverbe castillan.
+Lorsque l'union ibérique, désirée de nos jours par un bien petit nombre
+d'hommes, deviendra nécessaire par suite du mélange des intérêts
+économiques, lorsque le commerce et l'industrie triompheront des
+frontières, ce n'est point sans luttes ni récriminations de haine que
+s'accomplira ce travail d'assimilation politique. D'après le témoignage
+des auteurs anciens, les éléments ethniques originaires dont se compose
+la population portugaise sont à peu près les mêmes que ceux des
+provinces espagnoles limitrophes; quelques mégalithes y témoignent aussi
+de l'existence de populations parentes de celles de la Bretagne.
+L'antique Lusitanie était peuplée de tribus celtiques et ibériennes qui
+luttèrent longtemps avec succès contre les armes de Rome. Mais ces
+tribus qui, sur les côtes, avaient dû se modifier sous l'influence des
+colons grecs, phéniciens, carthaginois, eurent à subir une influence
+bien plus énergique encore lorsque les Romains eurent imposé leur
+langue, leur administration, leurs formes de gouvernement et de justice.
+Ce sont les Latins dont l'impression a été le plus durable, surtout dans
+les contrées du Nord, et comparés à ces conquérants, les Barbares du
+Nord, Suèves et Visigoths, n'ont laissé que peu de traces. Les
+mahométans d'origines diverses, qui s'emparèrent du pays à leur tour,
+ont aussi contribué puissamment à changer le sang et les moeurs des
+habitants. Dans l'Algarve notamment, où la domination des musulmans se
+maintint jusqu'au milieu du treizième siècle, la population est à demi
+mauresque. Les nombreuses forteresses que l'on voit sur les sommets, les
+vieux murs de défense, rappellent, aussi bien que les légendes racontées
+par les paysans, avec quel acharnement se sont livrées les luttes de
+race, avant que se soit faite l'unité de gouvernement et de religion.
+
+De même que les rois d'Espagne, les souverains du Portugal, conseillés
+par le tribunal de l'Inquisition, ont expulsé de la contrée tous leurs
+sujets convaincus ou soupçonnés de n'être point fervents catholiques.
+Contre les Maures, les mesures de bannissement furent sans pitié; mais
+il y eut des périodes de répit dans la persécution des Israélites. Des
+milliers de Juifs espagnols, bravant l'esclavage et la mort, se
+domicilièrent en Portugal, près de la frontière d'Espagne, et, grâce à
+une conversion apparente, fondèrent sur la terre d'exil d'importantes
+communautés. Il reste encore maintes traces de l'ancienne population
+israélite, surtout, dit-on, dans les environs de Bragance et dans tout
+le Tras os Montes, quoique tous les Juifs avoués, race énergique et
+intelligente s'il en fût, soient allés porter leur industrie, leur
+esprit d'initiative, leurs connaissances, en diverses contrées de
+l'Europe et de l'Orient. On sait l'action que les Juifs portugais ont
+exercée et qu'ils exercent encore en Hollande, en France, dans la
+Grande-Bretagne. A l'époque de l'exil, ils étaient les auteurs, les
+médecins, les légistes, aussi bien que les grands spéculateurs du
+Portugal; ils avaient fondé à Lisbonne une académie, d'où sortaient les
+hommes les plus instruits du royaume; le premier livre imprimé en
+Portugal l'a été par un juif. Spinoza, ce penseur si noble et si
+puissant, était issu de juifs portugais. Les Portugais ne sont pas
+seulement mélangés d'éléments arabes, berbers, israélites; ils sont
+aussi très-fortement croisés de nègres, surtout dans la partie
+méridionale et sur le littoral maritime. Avant que les noirs de Guinée
+fussent exportés en multitudes dans les plantations d'Amérique, la
+traite n'en était pas moins fort active; mais c'est dans les ports
+méridionaux de l'Espagne et du Portugal qu'étaient vendus les esclaves
+africains. L'historien portugais Damianus a Goes évalue le nombre des
+nègres importés à Lisbonne pendant le seizième siècle à dix ou douze
+mille par an, sans compter les Maures. D'après le témoignage des
+contemporains, on rencontrait autant de noirs que de blancs dans les
+rues de Lisbonne; dans chaque maison bourgeoise les serviteurs étaient
+des nègres et des négresses, et les riches en possédaient des chiourmes
+entières, qu'ils achetaient sur les marchés. A la fin du siècle dernier,
+les personnes de couleur formaient encore la cinquième partie de la
+population de Lisbonne, et quand elles se rendaient en procession à
+l'église de leur patronne, Notre-Dame d'Ataraya, bâtie sur une colline
+de la rive opposée du Tage, on aurait pu croire, en présence de ces
+multitudes de noirs, qu'on se trouvait dans un pays d'Afrique. Peu à peu
+les croisements ont fait entrer dans la masse du peuple tous ces
+éléments ethniques provenant des populations les plus diverses de
+l'Afrique tropicale, et les Portugais ont pris ainsi dans leurs traits
+et leur constitution physique un caractère plus méridional que ne le
+comportait leur origine première: ils sont devenus en réalité un peuple
+de couleur. Quelques auteurs attribuent à l'influence persistante du
+sang nègre la remarquable immunité des immigrants portugais qui
+s'exposent au climat du Brésil, des Indes, de l'Afrique australe, ces
+contrées redoutables où meurent presque tous les autres colons d'Europe.
+Il est vrai, la plupart des Portugais réussissent et prospèrent au
+Brésil; mais précisément la majorité de ces immigrants lusitaniens sont
+originaires des provinces montueuses du nord, où les croisements avec
+les Africains ont été assez rares. La sobriété des colons portugais
+semble être la principale raison de leur facilité d'acclimatement.
+
+Actuellement, les étrangers qui ont le plus d'influence sur la
+population lusitanienne sont les Galiciens, qui se rendent en si grand
+nombre à Lisbonne et dans les autres villes du Portugal pour y exercer
+les métiers de boulanger, de porte-faix, de concierge, de majordome, de
+domestique. En général, ils se mêlent peu aux autres habitants, d'autant
+moins qu'on les tourne en ridicule, à cause de leur grossier langage et
+de leur rusticité; mais leurs colonies s'accroissent incessamment et
+leur action sur la population environnante augmente en proportion;
+d'ailleurs, l'aisance qu'ils finissent presque tous par acquérir, grâce
+à leur sobriété et à leur esprit d'économie, fait oublier facilement
+leur origine. Le mélange de tous ces éléments divers n'a point produit
+une belle race. Il est rare que les Portugais puissent se comparer à
+leurs voisins les Espagnols pour la noblesse du visage. Leurs traits
+n'ont, en général, aucune régularité, leurs nez sont retroussés, leurs
+lèvres épaisses. Si l'on ne voit parmi eux que très-peu d'estropiés et
+d'infirmes, par contre on ne trouve que peu d'hommes de belle taille;
+trapus, carrés, ils ont une grande disposition à prendre de
+l'embonpoint: en certains districts, un reste de lèpre s'est encore
+maintenu. La plupart des femmes sont petites et grasses; elles n'ont
+point la beauté fière des Espagnoles, mais elles se distinguent par
+l'éclat des yeux, l'abondance de la chevelure, la vivacité de la
+physionomie, l'amabilité des manières.
+
+[Illustration: TYPES PORTUGAIS.--PAYSAN D'OVAR;--FEMME DE
+LEÇA;--PAYSANNE D'AFIFER. Dessin de D. Maillart, d'après des
+photographies de M. Ferreira.]
+
+Les voyageurs se louent beaucoup des bonnes façons, de l'obligeance, de
+la bonté naturelle des campagnards du Portugal, non encore gâtés par les
+habitudes du commerce: quoique ayant à l'étranger une réputation de
+barbarie, due sans doute au souvenir de leurs crimes de conquête dans
+l'Inde et le Nouveau Monde, la plupart des Portugais ont une tendresse
+compatissante pour ceux qui souffrent. Ils aiment le jeu, mais ils ne se
+disputent point; ils ont la passion des courses de taureaux, mais ils
+ont soin de garnir de liége les pointes des cornes, et l'animal est
+épargné pour de nouveaux simulacres de luttes. Bien différents à cet
+égard de leurs voisins les Espagnols, ils traitent bien les animaux
+domestiques et se distinguent même par un talent spécial pour
+apprivoiser les bêtes sauvages: sur les bords du Guadiana, ils élèvent
+la fouine, dont ils se servent comme d'un chat contre les rats et les
+serpents. Dans leurs rapports mutuels, les Portugais sont doux,
+prévenants, polis: dire d'un Lusitanien qu'il est «mal élevé», est
+l'offenser de la manière la plus sensible. On s'étonne aussi de
+l'élégance, seulement trop cérémonieuse, de leurs discours. Se
+distinguant à leur avantage des Galiciens, qui parlent un patois
+difficile à comprendre, les paysans portugais ont en général une grande
+pureté de langage; ils s'expriment avec une facilité et un choix de
+paroles des plus remarquables chez un peuple si pauvre en instruction.
+On n'entend aucun jurement, aucune expression indécente, sortir de leur
+bouche: quoique grands parleurs, bavards même, ils s'observent avec soin
+dans leur conversation. Aussi le Portugal a-t-il fourni de grands
+orateurs, et l'un de ses poëtes, Camões, est parmi les plus illustres
+que le monde ait vus naître. Mais on se demande si la Lusitanie peut
+donner le jour à des artistes proprement dits, car, à l'exception du
+mythique Gran Vasco, dont on ignore même la nationalité, elle n'a eu ni
+peintres, ni sculpteurs, ni architectes. Camões l'avouait lui-même:
+«Notre nation, disait-il, est la première par toutes les grandes
+qualités. Nos hommes sont plus héroïques que les autres hommes; nos
+femmes sont plus belles que les autres femmes; nous excellons dans tous
+les arts de la paix et de la guerre, excepté dans l'art de la peinture.»
+
+La langue des Portugais ressemble fort à celle des Castillans par les
+radicaux et la construction générale, mais elle est moins ample et moins
+sonore. Les mots sont très-souvent «éviscérés» par la suppression des
+consonnes _l, j, n_ entre deux voyelles; en outre, ils s'émoussent à
+l'extrémité, se terminent fréquemment par des nasales et se compliquent
+de sifflantes auxquelles les étrangers ont quelque peine à s'accoutumer.
+Par contre, le portugais n'a pas les gutturales de l'espagnol. Des
+historiens ont émis l'opinion que l'influence de la langue française a
+contribué pour une forte part à la formation du portugais. D'après eux,
+le prince de la maison de Bourgogne qui reçut le Portugal à titre de
+fief à la fin du douzième siècle, et les chevaliers français qui
+l'aidèrent à guerroyer contre les Maures, auraient eu assez de prise sur
+la nation pour leur imposer leur accent étranger et leur mode de
+langage. Aucune hypothèse n'est plus improbable, d'autant plus que le
+district de Porto, où résidaient les seigneurs français, est précisément
+celui où la prononciation du portugais a le plus de rapport avec celle
+de l'espagnol. C'est dans l'évolution spontanée du peuple lui-même qu'il
+faut chercher la raison de sa langue. Les mots arabes, qui s'appliquent
+seulement aux objets introduits par les Maures dans la contrée et aux
+faits enseignés par eux, sont moins nombreux dans le portugais que dans
+le castillan; mais les Lusitaniens, comme les Espagnols, continuent,
+sans s'en douter, de jurer par le dieu des musulmans: _Oxalà (Ojalà)_
+«Plaise à Allah!» disent-ils fréquemment. Les dialectes brésiliens ont
+fourni aux conquérants portugais des centaines de mots qui ont aussi
+pénétré dans l'idiome lusitanien d'Europe.
+
+Bien peu nombreux en comparaison des centaines de millions d'hommes qui
+peuplent l'Europe, les Portugais ne pèsent actuellement que d'un faible
+poids dans les destinées du monde. Pendant un moment de l'histoire, ils
+ont été les premiers par le commerce; leur génie devança celui de tous
+les autres peuples. Il est vrai, les Espagnols ont partagé avec les
+Portugais la gloire des grandes découvertes du quinzième siècle; mais ce
+sont les Portugais qui, après les Vénitiens et les Génois, ont rendu ces
+découvertes possibles, en émancipant les premiers la navigation, en
+cessant de longer les côtes pour se risquer dans la haute mer, loin de
+tout rivage; c'est aussi un Portugais, Magalhães, qui entreprit le
+premier voyage de circumnavigation, terminé seulement après sa mort.
+Pareille prééminence ne se retrouvera plus. Les forces s'équilibrent
+entre les peuples; une tendance à l'égalité de valeur géographique se
+produit dans les diverses contrées par suite de la facilité croissante
+des moyens d'échange et de communication. Le Portugal ne saurait donc
+espérer de reprendre le rôle qu'il eut jadis parmi les nations; mais ses
+ressources bien utilisées et les grands avantages de sa position à
+l'extrémité du continent suffisent pour lui assurer dans l'avenir un
+rang des plus honorables.
+
+
+
+
+II
+
+PORTUGAL DU NORD. VALLÉES DU MINHO, DU DOURO, DU MONDEGO.
+
+
+Les montagnes de la Lusitanie se rattachent au système orographique du
+reste de la Péninsule, mais non pour former de simples contre-forts
+s'abaissant graduellement vers la mer; elles se redressent en massifs
+distincts, à formes originales, à contours imprévus. L'individualité du
+Portugal se manifeste dans son relief comme dans l'histoire de ses
+populations.
+
+Pris dans leur ensemble, les groupes montagneux qui s'élèvent à l'angle
+nord-oriental du Portugal, au sud de la vallée du Minho, peuvent être
+considérés comme la digue extérieure de l'ancien lac qui recouvrait
+autrefois toutes les hautes plaines de la Vieille-Castille. Des Pyrénées
+à la sierra de Gata, la barrière était continue et sa rupture en
+chaînons séparés est un fait relativement moderne, dû au travail érosif
+des eaux torrentielles. Le principal percement, celui du Douro, n'a pu
+se faire pourtant sans triompher d'énormes obstacles. En aval de sa
+jonction avec l'Esla, le fleuve rencontre le mur des plateaux portugais
+et doit en longer la base sur une centaine de kilomètres, avant de
+trouver le point faible par lequel il peut s'échapper vers l'Atlantique.
+
+Le massif le plus septentrional du Portugal, entre le cours du Minho et
+celui de la Lima, est bien choisi comme borne politique des deux
+nations, car par ses brusques escarpements et ses rochers, qui s'élèvent
+au-dessus de la zone forestière, le monte Gaviarra, ou l'_Outeiro
+Maior_, «la Grande Colline,» domine aussi bien la sierra Peñagache,
+projetée à l'est, du côté de l'Espagne, que les hauteurs portugaises,
+terminées à l'ouest par les coteaux de Santa Luzia. Immédiatement au sud
+du défilé où s'engage la Lima pour sortir d'Espagne, se dresse un autre
+massif escarpé de montagnes, dont l'arête, orientée du sud-ouest au
+nord-est, sert de frontière entre les deux États: c'est la serra de
+Gerez, région de montagnes tellement bizarre et tourmentée, qu'on ne lui
+trouve guère d'analogue dans la Péninsule que la fameuse serranía de
+Ronda. Quoique moins haute que le Gaviarra, il faut y voir néanmoins la
+continuation de la branche principale des Pyrénées cantabres; la roche
+granitique dont elle est composée, et l'alignement des divers groupes de
+sommets que l'on voit se succéder au nord-est, à travers les provinces
+espagnoles d'Orense et de Lugo, jusqu'au pic de Miravalles, témoignent
+qu'elle se trouve bien sur le prolongement de la grande chaîne
+pyrénéenne; tous les autres groupes de montagnes qui, sous divers noms,
+se ramifient et s'entremêlent en labyrinthe dans la province de
+«Par-delà les monts», _Tras los Montes_, ne sont que des hauteurs
+d'ordre secondaire par rapport à la serra de Gerez. Elles paraissent
+d'ailleurs moins élevées qu'elles ne le sont en réalité, car elles
+reposent sur un plateau de 700 à 800 mètres d'altitude moyenne: en
+maints endroits, on dirait de simples rangées de collines.
+
+Les grandes montagnes de la frontière, Gaviarra, Gerez, Laróuco,
+ressemblent aux monts de la Galice par le contraste de flores
+distinctes, qui semblerait ne pas devoir se rencontrer dans la même
+zone. Sur leurs pentes, le botaniste trouve un mélange singulier des
+végétaux de la France et même de l'Allemagne avec ceux des Pyrénées, de
+la Biscaye et des plaines du Portugal. Quant aux cimes plus
+méridionales, notamment celles de la serra de Marão, qui s'avancent en
+forme de promontoire, entre le cours du Douro et celui de son grand
+affluent le Tamega, et qui protègent Porto et son district des vents du
+nord-ouest, trop froids en hiver, trop chauds en été, c'est à peine si
+l'on peut y étudier la flore arborescente, car les roches ont été
+presque partout dépouillées de leur verdure. De même, les plateaux
+schisteux qui se prolongent à l'est en dominant la vallée du haut Douro,
+ont perdu leur parure naturelle de forêts: on n'y voit plus entre les
+ceps et les pampres des vignes que les débris noirâtres de la pierre
+délitée. L'ancienne faune des animaux sauvages a disparu en partie de
+ces contrées, comme l'ancienne flore; mais les loups sont encore
+nombreux et les bergers les redoutent fort. La chèvre des montagnes
+(_capra aegagrus, hispanica_) se rencontrait par troupeaux dans la serra
+de Gerez à la fin du siècle dernier; des voyageurs modernes disent
+qu'elle existe encore. C'est probablement à la présence de ces chèvres
+sauvages que les montagnes d'où s'écoulent les eaux de l'Ave, au
+nord-est de Braga et de Guimarães, ont dû leur nom de serra Cabreira.
+
+Si la serra de Gerez peut être considérée comme l'extrémité du système
+pyrénéen, la superbe serra da Estrella, qui s'élève entre le Douro et le
+Tage, est bien le prolongement occidental de la série de chaînes qui
+forme l'arête médiane de la Péninsule, entre les deux plateaux des
+Castilles. Mais comme les _sierras_ de Guadarrama, de Gredos, de Gata,
+les «monts de l'Étoile» ont une individualité distincte et ne se
+rattachent au reste du système que par un seuil montueux et bizarrement
+raviné. En pénétrant en Portugal, la sierra de Gata, qui s'étale en une
+sorte de plateau, prend en conséquence le nom de las Mesas (Tables), et
+va se relever en chaînes indistinctes, la serra Gardunha, la serra do
+Moradel, entre le Zezere et le Tage. La grande rangée granitique de
+l'Estrella, plus isolée et plus majestueuse que tous ces massifs
+secondaires, s'élève en pente douce au-dessus de la région accidentée où
+le Mondego et divers affluents du Tage et du Douro prennent leurs
+sources. De ce côté, l'accès de la montagne est facile: c'est la _serra
+mansa_, la «montagne douce»; du côté du sud, au contraire, au-dessus de
+la vallée du Zezere, les escarpements sont abrupts, malaisés à gravir:
+c'est la _serra brava_, la «montagne sauvage». Des lacs charmants,
+disposés en vasques étagées comme les «laquets» des Pyrénées et les
+«yeux de mer» des Carpathes, se rencontrent dans le voisinage du
+principal sommet, le Malhão de Serra, et donnent lieu à diverses
+légendes. Eux aussi sont censés être en communication avec la mer,
+participer à son flux et à ses tempêtes, et cacher, comme elle,
+d'immenses trésors dans leurs eaux. Les lacs et les cascades qui s'en
+épanchent ont fait donner à plusieurs montagnes de ce massif le nom fort
+juste «d'aiguières»: ce sont, en effet, des réservoirs de sources, que
+les vents d'ouest, toujours chargés de pluies, prennent soin de ne
+jamais laisser tarir.
+
+Les pentes supérieures de la serra Estrella sont couvertes de neige
+pendant quatre mois de l'année, et quelques cavités profondes en
+conservent même en été. Les habitants de Lisbonne trouvent en abondance,
+dans ces glacières naturelles, la provision qui leur est nécessaire pour
+la confection de leurs sorbets. Même la serra de Lousão, qui prolonge au
+sud-ouest les monts de l'Étoile, reçoit assez de neige en hiver pour en
+alimenter les cafés de Lisbonne. C'est aux derniers promontoires du
+Lousão que cesse le système orographique de l'Estrella. Les hauteurs et
+les collines de l'Estremadure qui se prolongent au sud-ouest vers le
+massif de Cintra et qui se terminent au Cabo da Roca, point de repère
+des navigateurs, appartiennent à une formation distincte, et consistent
+principalement en assises jurassiques revêtues au nord et au sud de
+strates crétacées. C'est d'une façon tout à fait générale seulement que
+l'on peut rattacher à l'arête «carpéto-vétonique» de la Péninsule ces
+diverses petites serras et celles qui accidentent le plateau de Beira
+Alta, au sud de la fosse profonde dans laquelle passe le Douro [207].
+
+[Note 207: Altitudes diverses du Portugal, au nord du Tage:
+
+Gaviarra 2,403 mèt.
+Serra de Gerez 1,500? »
+Laróuco 1,548 »
+Serra de Marão 1,429 »
+Malhão da Serra (Serra de Estrella). 2,294 »
+Bragança 2,105 »
+Lamego 1,514 »
+Castello Branco 1,468 »
+]
+
+Exposées comme elles le sont à l'influence des vents océaniques et des
+contre-alizés, tout chargés des vapeurs puisées dans les mers
+équatoriales, les montagnes de Beira et d'Entre-Douro et Minho reçoivent
+annuellement une très-forte part d'humidité. Les pluies tombent en
+abondance sur leurs pentes, non par orages violents et soudains, comme
+dans les pays tropicaux, mais par averses continues. C'est en hiver et
+au printemps que les nuages se fondent le plus fréquemment en eau, mais
+il pleut aussi dans les autres saisons; aucun mois ne se passe sans
+apporter son contingent d'averses. En outre, les brouillards se montrent
+très-souvent à l'issue des vallées et sur le littoral jusqu'à la
+latitude de Coïmbre. Il est arrivé que dans cette ville la précipitation
+annuelle de l'humidité s'est élevée à près de 5 mètres: même sur les
+côtes occidentales de l'Ecosse et de la Norvége, le sol ne reçoit point
+une quantité d'eau aussi considérable; seules des contrées tropicales
+ont de pareils déluges atmosphériques.
+
+Cette grande humidité de l'air, ce bain de vapeur dans lequel se trouve
+immergé le Portugal du Nord ont pour conséquence une grande égalité de
+climat. A Coïmbre, l'écart entre le mois le plus chaud et le mois le
+plus froid est à peine de 10 degrés [208]. Les froidures ne sont
+vraiment rigoureuses que sur les plateaux où souffle la bise, et les
+chaleurs ne paraissent presque intolérables que dans les creux et les
+vallées où l'air circule avec peine: telle est la fissure au fond de
+laquelle coule le haut Douro; au pied des rochers qui réverbèrent les
+rayons du soleil, à Penafiel notamment, on se sent comme dans un four.
+Mais, si l'on ne tient pas compte de ces climats exceptionnels, on
+trouve à l'ensemble du climat boréal de la Lusitanie un caractère
+essentiellement tempéré. Ainsi qu'en témoigne, du reste, l'aspect des
+forêts, des prairies et des champs, le Portugal du Nord appartient plus
+à la zone de l'Europe centrale qu'à celle du monde méditerranéen. Si ce
+n'est dans les jardins et à titre de curiosité, le palmier ne se montre
+point en Portugal au nord de la vallée du Tage; mais l'olivier,
+l'oranger, le cyprès y contrastent délicieusement avec les arbres du
+nord.
+
+[Note 208: Température de la Lusitanie septentrionale:
+
+COÏMBRE, d'après Coello.
+
+Hiver 11°,24
+Printemps 17°,25
+Été 20°,50
+Automne 17°,40
+Moyenne 16°,68
+
+Mois le plus froid (janvier) 10°,7
+Mois le plus chaud (juillet) 20°,8
+ _______
+Écart 10°,1
+
+PORTO, d'après D. Luiz (huit années).
+
+Hiver 10°,6
+Printemps 14°,8
+Été 21°,0
+Automne 16°,2
+Moyenne 15°,6
+
+Mois le plus froid (janvier) 10°,1
+Mois le plus chaud (août) 21°,3
+ _______
+Écart 11°,2
+]
+
+Une autre conséquence de l'extrême humidité de l'air et de la fréquence
+des pluies est la multitude et l'abondance des cours d'eau. Camões et,
+depuis ce grand poëte, des écrivains sans nombre ont célébré la beauté
+des campagnes de Coïmbre qu'arrose le Mondego, le charme des cascades
+qui ruissellent entre les branches, la pureté des sources qui s'élancent
+des roches tapissées de verdure. Au nord du Mondego, le Vouga, qui va se
+perdre dans les étangs marins d'Aveiro, puis les divers affluents du
+Douro, et par delà ce fleuve, l'Ave, le Cávado, le Neiva, la Lima
+serpentent également dans les campagnes les plus riantes, où la grâce de
+la végétation se trouve rehaussée par le contraste des rochers et des
+montagnes. La Lima n'est pas la seule rivière de ces contrées qui eût
+mérité de faire oublier aux soldats romains les fleuves de leur patrie
+et de recevoir d'eux, ainsi que l'affirme une tradition sans valeur, le
+nom de la source grecque du Léthé. Tous les autres fleuves des provinces
+septentrionales ont des rivages si charmants, que, n'était la trop
+grande fréquence des pluies, on voudrait y vivre et y mourir. La Lima,
+appelée Limia par les Espagnols, est de tous les cours d'eau de la
+Péninsule le seul qui se trouve encore dans sa période de transition
+géologique. Les autres ont déjà vidé les lacs du plateau dans lesquels
+s'amassaient leurs eaux supérieures. La Lima, que retenait à l'ouest une
+digue de rochers plus difficile à percer que celle du Tage et du Douro,
+n'a pas encore complétement emporté le trop-plein de son bassin
+d'origine: un grand marécage, la lagune Beon, ou Antela, rappelle les
+temps où une vaste mer intérieure, semblable au lac de Genève,
+emplissait encore son beau cirque de montagnes.
+
+[Illustration: Nº 165.--VALLÉE DE LA LIMA.]
+
+La pente moyenne des fleuves portugais est trop considérable et les
+barres qui en défendent l'entrée sont trop périlleuses pour qu'ils aient
+pu acquérir une grande importance comme chemins de navigation. Tous ont,
+il est vrai, leur port d'accès, mais, à l'exception du Douro, qui roule
+les eaux d'un sixième de la péninsule Ibérique, aucun ne peut servir de
+débouché à de castes districts de l'intérieur et, par conséquent, n'a de
+valeur sérieuse pour le commerce général de la contrée. Bien différente
+du littoral de la Galice, si bizarrement découpé en golfes et en _rias_,
+en innombrables havres de refuge, la côte de tout le Portugal du Nord se
+développe en longues plages, fort dangereuses quand souffle le vent du
+large, et redoutées à bon droit par les marins. De la bouche du Minho au
+cap Carvoeiro, sur un développement d'environ 300 kilomètres, la plage
+ressemble à celle des Landes françaises, entre l'estuaire de la Garonne
+et la base des Pyrénées. Sauf le cap de Mondego et quelques monticules
+isolés, au pied desquels s'enracinent les sables, la côte ne présente
+que de longs estrans aux courbes régulières; toutes les inégalités
+primitives du littoral, toutes les baies de formes diverses qui
+pénétraient au loin entre les bases des montagnes, ont été masquées par
+le cordon de sable, et les vagues le renouvellent incessamment en se
+servant des matériaux que leur apportent les fleuves et de ceux qu'elles
+prennent elles-mêmes en sapant les rochers granitiques de la Galice. A
+la fin de l'époque glaciaire qui avait transformé l'Europe occidentale
+en un autre Groenland, les plaines du Portugal étaient depuis longtemps
+débarrassées de leurs glaces, tandis que les rivages de la Galice et des
+Asturies en étaient encore encombrées; aussi les alluvions ont-elles pu
+faire leur oeuvre au midi, tandis que plus au nord elle est encore bien
+loin d'être achevée. L'apparence générale de la contrée témoigne que
+toute la basse vallée du Vouga était jadis un golfe se ramifiant au loin
+dans les terres; mais d'un côté les dépôts marins, de l'autre les
+apports fluviaux ont comblé en grande partie l'ancienne mer intérieure.
+Géologiquement, le bassin d'Aveiro offre la plus grande ressemblance
+avec le bassin d'Arcachon. Ses eaux, de même que celles de tous les
+fleuves de la côte, sont extrêmement poissonneuses; mais le Douro est le
+cours d'eau le plus méridional de l'Europe où pénètrent encore les
+saumons. La vie animale est tellement surabondante dans certaines
+parties du Duero espagnol, que, suivant le proverbe, «son eau n'est pas
+de l'eau, mais du bouillon.»
+
+[Illustration: Nº 166.--DUNES D'AVEIRO.]
+
+Comme la côte des Landes, la plage rectiligne de Beira-mar est en grande
+partie bordée de dunes qu'a dressées le souffle de la mer. Derrière ces
+dunes, les eaux douces de l'intérieur, remplaçant peu à peu les eaux
+salées des anciens golfes, se sont amassées en étangs insalubres, et
+leurs bords, comme ceux des eaux dormantes du sud-ouest de la France,
+sont couverts de bruyères diverses, de fougères, d'arbousiers, de
+superbes genêts, hauts de 6 à 10 mètres, tandis que les forêts voisines
+sont formées de chênes-liéges et de pins. Une même formation géologique
+a donné à l'ensemble de la végétation la même physionomie. Jadis aussi
+les dunes de la côte portugaise étaient mobiles et marchaient à l'assaut
+des campagnes cultivées de l'intérieur, mais, bien avant qu'on ne
+songeât en France à les fixer par des semis, on avait eu cette idée en
+Portugal. Du temps du roi Diniz «le Laboureur», dès le commencement du
+quatorzième siècle, les collines de sable avaient déjà cessé de marcher;
+des forêts de pins les avaient consolidées.
+
+Les habitants de la partie cultivable des bassins du Minho et du Douro
+sont très-nombreux, proportionnellement à la surface du sol. Dans la
+province comprise entre les deux fleuves, la population est même
+beaucoup plus dense que dans la province limitrophe de Pontevedra, la
+plus riche de toute l'Espagne en hommes. Si la France était relativement
+aussi peuplée que l'est la province du Minho, elle aurait près de 70
+millions d'habitants. Pour trouver dans cet espace étroit la nourriture
+suffisante, il faut que les Portugais du Nord travaillent avec beaucoup
+de zèle, et leur province est, en effet, la mieux cultivée de la
+Péninsule. Ce fait s'explique d'ailleurs par la raison bien simple que
+les cultivateurs sont en grand nombre propriétaires ou du moins
+_afforados_, c'est-à-dire usufruitiers inamovibles, moyennant un tribut
+nominal de quelques francs au propriétaire en titre. Presque tous les
+paysans possèdent un intérêt direct dans la bonne exploitation des
+richesses du sol, et peuvent transmettre leur propriété à l'un de leurs
+enfants, qui dédommage ses frères et ses soeurs par une certaine somme
+que fixe la loi. Grâce à cette tenure du sol, presque toutes les parties
+basses de la Lusitanie du Nord sont cultivées comme un jardin. Dès le
+siècle dernier, Link constatait que le nombre des paysans aisés était en
+raison inverse du luxe des monastères et de l'étendue des grandes
+propriétés: il n'est pas rare de rencontrer dans le Minho des paysannes
+portant, comme les Frisonnes et les riches Serbiennes, de véritables
+fardeaux de bijoux, surtout des colliers d'or, de style mauresque. Les
+habitants de la contrée font preuve de la plus ingénieuse industrie pour
+arroser les pentes supérieures des collines rocailleuses; en plusieurs
+endroits, leurs travaux de recherche à la poursuite des sources
+ressemblent à des galeries de mines. Nombre de montagnes ont été
+taillées en terrasses _geios_ que l'on arrose avec le plus grand soin et
+qui sont cultivées en prairies artificielles. Ce remarquable amour du
+travail s'associe chez les Portugais du Nord à de hautes qualités
+morales. D'après le témoignage universel, les habitants de ces contrées
+seraient certainement les meilleurs de tout le Portugal par la douceur
+du caractère, la gaieté, la bienveillance; pour la danse et les chants,
+ce sont, dit un auteur, de vrais bergers de Théocrite. Souvent un jeune
+homme défie envers un de ses compagnons, et l'autre lui répond en
+chantant des rimes improvisées. Quelques-unes des populations du
+littoral ont aussi une véritable beauté. Les femmes d'Aveiro, quoique
+souvent affaiblies par les fièvres paludéennes, ont la réputation d'être
+les plus jolies de tout le Portugal. M. Latouche croit reconnaître dans
+les indigènes de ces districts les traits, la physionomie, les moeurs
+d'une population orientale.
+
+[Illustration: Nº 167.--PORTO ET LE «PAYS DE VIN».]
+
+De nos jours, l'industrie agricole la plus importante des provinces du
+Nord est la culture de la vigne et la préparation des vins connus d'une
+manière générale sous le nom de vins de Porto. Le principal district de
+vignobles, désigné d'ordinaire sous l'appellation de _Paiz do Vinho_,
+occupe, au nord du Douro, entre les deux grands affluents le Tamega et
+le Tua, des pentes du collines nues et sans arbres, fort laides à voir,
+dont les schistes noirâtres et désagrégés sont exposés directement en
+été à toute la force des rayons solaires, tandis que les vents âpres du
+nord et parfois les neiges les refroidissent en hiver; mais, outre cette
+région des vins exquis, de vastes espaces, moins favorables à la
+production du liquide précieux, sont cultivés en vignobles dans toute
+l'étendue de la contrée. Vers la fin du dix-septième siècle, le district
+du haut Douro, actuellement si riche, était à peine cultivé, et ses
+habitants étaient des plus misérables; tous les vins dits de Porto
+provenaient alors des rives inférieures du Corgo. Les Anglais n'avaient
+pas encore apprécié les vins de ces contrées, et Lisbonne leur
+fournissait en abondance tous les crus portugais qui jusqu'alors avaient
+flatté leur goût. La culture des vignobles du Douro ne prit une certaine
+importance qu'après le traité conclu par lord Methuen, en 1703. Dès
+lors, la réputation des vins secs de Porto ne cessa de grandir; une
+compagnie, fondée par le marquis de Pombal, et plusieurs fois
+transformée depuis, se constitua pour l'exploitation de vastes domaines
+et pour l'achat, la manipulation et la garantie des vins; la ville de
+Pozo de Regoa, située au bord du Corgo, dans une espèce d'entonnoir de
+hautes collines aux crus renommés, devint une localité fameuse par ses
+foires, où des transactions d'une heure faisaient la ruine ou la fortune
+des négociants; enfin, toute une cité de celliers et d'entrepôts s'éleva
+sur la rive gauche du fleuve, en face de la colline qui porte les
+édifices de Porto. Depuis plus d'un siècle, le _port-wine_, vrai ou
+frelaté, et d'ailleurs toujours fortement mélangé d'eau-de-vie, ainsi
+que le _sherry_ (Jerez), est un des vins obligés de toute table anglaise
+de la noblesse et de la bourgeoisie. Aussi presque tout le produit des
+vendanges du Douro est-il expédié, soit directement en Angleterre, soit
+dans les colonies britanniques et aux États-Unis; avant 1852, les
+meilleures sortes, dites «vins de factorerie» (_vinhos de feitoria_), ne
+pouvaient être envoyées qu'en Angleterre. Le Cap, les Indes anglaises,
+Hongkong, l'Australie, la Nouvelle-Zélande, en reçoivent tous une part
+considérable par la voie d'Angleterre, tandis que la France, où ces vins
+sont moins appréciés, en importe directement à peine une ou deux
+centaines de barriques. Les Brésiliens et les Portugais du Brésil sont,
+après les Anglais, les meilleurs clients de Porto; la mère patrie leur
+envoie chaque année environ 40,000 hectolitres de vins. Il est bon
+d'ajouter que les vignobles du Portugal ne produisent qu'une faible
+partie du liquide que l'on boit dans le monde sous le nom de
+_port-wine_: on a calculé que, pendant les années de mauvaise récolte,
+la consommation de ce que l'on appelait «vin de Porto» dépassait
+cinquante et soixante fois la production réelle [209].
+
+[Note 209:
+
+Production des vignes du Portugal, avant l'oïdium (1853)
+ 4,800,000 hectolitres.
+Production moyenne des vignes d'Alto-Douro (Porto), en 1848.
+ 533,000 hectolitres.
+ » » en 1870.
+ 517,000 hectolitres.
+Exportation en Angleterre. 169,000 »
+ » au Brésil. 45,220 »
+ » en France. 340 »
+]
+
+L'élève des mulets, très-bien pratiquée par les montagnards de Tras os
+Montes, est aussi une source de revenus considérables pour les provinces
+du Nord, de même que l'engraissement des bestiaux, animaux d'une rare
+beauté, que l'on importe des provinces limitrophes de l'Espagne pour les
+expédier en Angleterre. On s'occupe aussi de la culture des primeurs
+pour le marché de Londres et même de Rio de Janeiro. Quant à l'industrie
+proprement dite, elle est assez importante depuis le moyen âge dans
+cette partie du Portugal, et la présence de nombreux Anglais, habiles à
+profiter des ressources du pays, a donné une grande impulsion au travail
+des manufactures. Porto a plusieurs filatures de coton, de laine et de
+soie, des fabriques d'étoffes, des usines métallurgiques, des
+raffineries de sucre; ses joailliers, ses bijoutiers, ses gantiers sont
+réputés fort habiles. Cependant l'exploitation du sol, l'industrie, le
+commerce licite, enfin la contrebande, qui se pratique dans de vastes
+proportions sur les frontières du district de Bragança, ne suffisent pas
+à nourrir tous les habitants: le pays, surpeuplé, doit se débarrasser
+chaque année de milliers d'émigrants qui, à l'imitation de leurs voisins
+les Gallegos, vont chercher fortune à Lisbonne, ou même par delà
+l'Océan, à Pará, à Pernambuco, à Bahia, à Rio de Janeiro, sur les
+plateaux du Brésil. C'est en majeure partie des bassins du Minho et du
+Douro que viennent les hardis colons qui ont fait et qui entretiennent
+la prospérité du Brésil: quoique mal vus par les Brésiliens, ils sont
+les véritables créateurs de la richesse dans la Lusitanie du Nouveau
+Monde. La plupart des émigrants du Minho et de Tras os Montes qui se
+rendent au Brésil, et qui sont au nombre de dix à vingt mille par an,
+s'embarquent à Porto même; d'autres prennent Lisbonne pour première
+étape. Naguère, avant que les chemins de fer n'eussent facilité le
+voyage, les Portugais du Nord qui descendaient à Lisbonne, cheminaient
+par troupes nombreuses, sous la direction d'un chef, ou _capataz_, et
+suivaient, de _rancho_ en _rancho_, un itinéraire connu. Les habitants
+du district de Vianna voyagent surtout comme plâtriers et maçons.
+Certains districts sont presque uniquement habités par des femmes; les
+hommes sont absents.
+
+[Illustration: PORTO. Dessin de Taylor, d'après une photographie de M.J.
+Laurent.]
+
+[Illustration: N° 168.--SÃO JOÃO DA FOZ.]
+
+Les populations des hautes provinces n'ont pas le seul privilège de
+renouveler incessamment le sang des Portugais du Sud et de leurs parents
+d'outre-mer, ce sont elles aussi qui ont donné son assiette politique à
+l'État de Portugal. C'est le Porto Cale, situé là où se trouve
+actuellement le faubourg de Villanova de Gaya, en face de la cité de
+Porto, qui a donné son nom à l'ensemble de toutes les contrées
+lusitaniennes; c'est à Lamego, sur les coteaux qui dominent au sud la
+profonde vallée du Douro, que les Cortes auraient, suivant une tradition
+plus ou moins justifiée, constitué le royaume de Portugal en 1143; Porto
+fut d'abord capitale du nouvel État, de même que Braga avait été jadis
+celle des rois suèves; et quand, après la courte domination des
+Espagnols, le pays recouvra son indépendance politique, ce furent les
+ducs de Bragança, dans le Tras os Montes, que l'on désigna pour la
+royauté. Quoique l'admirable situation de Lisbonne et sa position
+centrale lui assurent un rôle prépondérant, c'est fréquemment de Porto
+que part l'initiative, quand un changement considérable se prépare. On a
+remarqué que le succès des révolutions nationales et les chances des
+partis dépendent surtout de l'attitude des énergiques populations du
+Nord. Elles ont leur caractère propre, et n'obéissent point à Lisbonne
+sans discuter la valeur des ordres; aussi Porto a-t-elle reçu le nom «de
+cité mutine». Si l'on en croyait les _Portuenses_ eux-mêmes, ils
+seraient de beaucoup les supérieurs de leurs rivaux les _Lisbonenses_
+par l'énergie et la valeur morale; eux seuls seraient les dignes fils de
+ces Portugais du grand siècle qui parcouraient les mers à la recherche
+de peuples inconnus; en tout cas, ils se distinguent certainement des
+habitants de la capitale par une allure plus décidée, une parole plus
+brève, un regard plus ouvert. Dans le langage populaire, les gens de
+Porto et ceux de Lisbonne sont désignés par les appellations peu nobles
+de _tripeiros_ (mangeurs de tripes) et d'_alfasinhos_ (mangeurs de
+laitue).
+
+Porto ou O Porto, le «Port» par excellence, est la métropole naturelle
+de toute la Lusitanie septentrionale et la seconde cité du Portugal par
+son commerce et sa population; par l'industrie, elle se trouve au
+premier rang. Vue des bords du Douro qui n'a guère en cet endroit plus
+de 200 mètres, de large, elle se présente superbement en un double
+amphithéâtre. Ses deux collines sont séparées par un étroit vallon
+rempli d'édifices, et dominées l'une par la cathédrale, l'autre par le
+haut et gracieux clocher _dos Clerigos_ (des Prêtres), qui sert de point
+de reconnaissance aux navires cinglant de l'Océan vers la barre
+d'entrée. En bas, de larges rues élégantes, tirées au cordeau, de belles
+places, semblables à celles de toutes les villes modernes de trafic,
+découpent en rectangles uniformes la ville du commerce et de
+l'industrie, tandis que, sur les pentes, des rues escarpées et
+sinueuses, des escaliers même, montent à l'assaut des quartiers élevés;
+d'ailleurs, la propreté est partout fort grande; la ville tient à
+mériter par sa bonne tenue les éloges de ses nombreux hôtes venus
+d'Angleterre. Sur la rive gauche du fleuve s'étend en un long faubourg
+la ville de fabriques et d'entrepôts, Gaya, dont les celliers
+contiennent, dit-on, une moyenne de quatre-vingt mille pipes, soit
+quatre cent mille hectolitres de vin. Sur les bords du fleuve, et sur
+les terrasses qui le dominent, se prolongent de fort belles promenades,
+d'où l'on voit se dérouler les admirables perspectives du fleuve et de
+ses longs méandres, avec les navires qui le sillonnent, et les maisons
+de plaisance qui reflètent vaguement dans les eaux les faïences
+bleuâtres de leurs façades. Au loin, sur les collines, se montrent
+d'anciens couvents, des tours de défense, des villages à demi cachés
+dans la verdure: telle est, sur un coteau de la rive méridionale du
+Douro, au sud-est de Porto, la petite bourgade d'Avintes, célèbre par la
+beauté de ses femmes. Elles apportent chaque jour à la ville la _broa_
+ou pain de maïs, qui entre pour une si grande part dans l'alimentation
+des Portuenses: le pain vient de Vallongo, situé à une quinzaine de
+kilomètres au nord-est de Porto.
+
+Du côté de la mer, les deux villes soeurs de Porto et de Gaya se
+prolongent par des faubourgs dans la direction de l'embouchure, qu'elles
+atteindront peut-être un jour, si les ressources locales continuent de
+se développer, et si des voies nouvelles, communiquant avec l'intérieur
+de l'Espagne, apportent au marché du bas Douro de plus grands éléments
+de commerce. Malheureusement l'entrée du fleuve est trop peu profonde,
+et, quand souffle le vent du large, elle est fort périlleuse d'accès. A
+mer basse, le seuil n'a guère plus de 4 mètres de profondeur; en outre,
+il n'a qu'une faible largeur et les rochers voisins mettent en péril les
+embarcations qui le franchissent. Enfin, même dans le fleuve, les
+navires de quatre à cinq cents tonneaux qui vont s'amarrer aux quais de
+Porto et de Gaya ont aussi à craindre un danger, celui des crues; après
+les grandes pluies, quand le fleuve gonflé s'exhausse dans son lit trop
+étroit, il arrive souvent que les câbles se brisent et que les ancres
+chassent sur le fond. C'est donc en dépit de grands désavantages que le
+port du Douro rivalise d'activité avec celui du Tage [210].
+
+[Note 210: Commerce de Porto en 1868:
+
+Importations.. 44,370,000 fr.
+Exportations.. 41,308.000 fr.
+Total......... 85,678,000 fr.
+]
+
+La petite ville de São João da Foz, dont la forteresse surveille
+l'embouchure du fleuve, porte sur sa colline un phare qui en signale les
+dangers; mais elle n'a point de commerce elle-même: comme ses voisines
+Mattozinhos et Leça, dont l'ancien couvent fortifié dresse encore son
+donjon tel qu'il était au douzième siècle, elle est surtout fréquentée à
+cause de la beauté de ses plages, de la pureté de ses brises marines, du
+voisinage des forêts de pins: en été, chaque train y amène en multitude
+les habitants de Porto. Ceux-ci se rendent aussi en grand nombre sur les
+sables d'Espinho, au sud du fleuve, malgré l'odeur de poisson que répand
+le village, peuplé de pêcheurs de sardines. Sur les côtes qui s'étendent
+au nord jusqu'aux frontières de l'Espagne, maint petit havre du littoral
+doit, comme São João, son mouvement d'affaires bien plus aux visiteurs
+qui viennent s'y baigner qu'aux embarcations en quête de denrées. Tous
+les ports de rivière de la Lusitanie du Nord ont encore moins d'eau sur
+leur barre que n'en a le Douro et par conséquent ne peuvent être les
+points d'attache que d'un faible commerce de cabotage. Le Minho, dont la
+passe la plus profonde n'a guère plus de 2 mètres à marée basse, a pour
+sentinelle portugaise, à son entrée, la petite bourgade fortifiée de
+Caminha et «l'îlot», ou Insua, remarquable par sa source d'eau vive. La
+Lima, d'un accès peut-être plus difficile encore, a cependant à son
+embouchure une ville un peu plus importante que celles du Minho, la
+coquette Vianna de Castello, si gracieusement nichée dans sa fertile
+campagne semée de maisons de plaisance. A la bouche du Cávado est un
+autre petit port, le bourg d'Espozende; puis sur l'Ave, vient la Villa
+do Conde, à laquelle des chantiers donnent quelque animation. C'est là
+qu'on lançait naguère ces navires si effilés et si rapides qui servaient
+à faire la traite des esclaves: lors des grandes expéditions de
+découverte qui ont illustré le Portugal, les meilleurs bâtiments étaient
+ceux qu'avaient construits les charpentiers de Villa de Conde.
+
+Parmi les cités situées dans l'intérieur de la province d'Entre-Douro et
+Minho, on célèbre Ponte de Lima, fameuse depuis les temps anciens par la
+beauté champêtre de ses paysages, Barcellos, suspendue, pour ainsi dire,
+aux escarpements qui dominent le Cávado et ses bords si bien ombragés,
+Amarante, célèbre par ses vins et ses pêches, et fière de son beau pont
+sur le Tamega; mais les deux villes vraiment importantes par leur
+population, leur industrie, leur richesse, sont les deux cités voisines
+de Braga et de Guimarães, toutes les deux admirablement situées sur des
+hauteurs d'où l'on contemple les plus riches campagnes. Vieille colonie
+romaine, capitale des Callaïques ou Galiciens, puis des Suèves,
+résidence des anciens rois de Portugal, devenue, du temps de l'union
+avec l'Espagne, la ville primatiale de toute la Péninsule, Braga
+(_Bracaraugusta_) n'a pas seulement ses grands souvenirs, elle est aussi
+une place de commerce et d'active industrie; on y fabrique, pour le
+Portugal, le Brésil, les colonies de la Guinée, des chapeaux, des
+lainages, des armes, des objets en filigrane d'une forme élégante et
+pure. Guimarães n'est pas moins curieuse que Braga par ses monuments et
+ses légendes du moyen âge. On y montre, près d'un porche d'église,
+l'olivier sacré qui naquit d'un aiguillon planté dans le sol par Wamba,
+quand il était encore laboureur, sans ambition de royauté; le vieux
+château qui domine la ville et ses tours est celui où naquit Affonso, le
+fondateur de la monarchie portugaise. Guimarães est aussi fort
+industrieuse; elle a des fabriques de coutellerie, de quincaillerie, de
+linge de table, et les visiteurs anglais ne manquent pas de s'y
+approvisionner de boîtes de prunes bizarrement décorées. Dans les
+environs jaillissent des eaux sulfureuses, très-fréquentées, que
+connaissaient déjà les Romains sous le nom d'_Aquae Levae_. Les eaux les
+plus célèbres du pays, las Caldas de Gerez, sourdent dans un vallon
+tributaire du Cávado, au pied de monts escarpés, couverts de hêtres et
+de pins.
+
+[Illustration: COÏMBRE. Dessin de Taylor, d'après une photographie de M.
+J. Laurent.]
+
+Les villes de Tras os Montes, de même que celles de Beira Alta, au sud
+de la vallée du Douro, se trouvent pour la plupart en des régions trop
+montueuses et sont trop éloignées des grands chemins de commerce pour
+avoir attiré les populations. Villa Real, sur le Corgo, est la localité
+la plus commerçante du Tras os Montes, grâce aux vignobles des environs,
+et possède de véritables palais; Chaves, près de la frontière d'Espagne,
+est une ancienne forteresse, ayant gardé, sur le Tamega, un de ces
+admirables ponts qui ont illustré le siècle de Trajan; elle était
+célèbre, du temps des Romains, par ses eaux thermales, dont le nom
+(_Aquae Flaviae_) est encore, sous une forme corrompue, celui de la
+ville. Bragança, capitale de l'ancienne province de Tras os Montes et
+dominée par son admirable citadelle, occupe, à l'angle nord-oriental de
+la Lusitanie, une position des plus importantes pour le commerce
+légitime ou de contrebande; suivant les oscillations des tarifs
+douaniers, elle expédie de l'une ou de l'autre manière les étoffes et
+les autres marchandises de ses entrepôts: c'est le centre le plus
+important du Portugal pour la production des soies gréges. Au sud du
+Douro, la ville pittoresque de Lamego, dominant le fleuve, en face de la
+région des grands vignobles, est renommée pour ses jambons; Almeida, qui
+veille à la frontière, pour tenir en échec la garnison espagnole de
+Ciudad Rodrigo, disputait jadis à la ville d'Elvas le rang de première
+citadelle du Portugal; Vizeu, célèbre par les hauts faits du Lusitanien
+Viriatus à l'époque de la domination romaine, est un lieu de passage
+important entre la vallée du Douro et celle du Mondego. Sa foire de mars
+est la plus fréquentée de tout le Portugal. C'est dans la cathédrale de
+Viseu que se trouve le plus remarquable tableau du Portugal, vrai
+chef-d'oeuvre, attribué à un peintre dont l'existence même est
+problématique, Gran Vasco. Les bergers des environs de Viseu sont les
+hommes les plus beaux et les plus forts de tout le Portugal: tête et
+jambes nues, ils ont un aspect fort sauvage, quoique, à l'égal de tous
+leurs compatriotes, ils aient des manières polies et dignes.
+
+Coïmbre, l'ancienne _Aeminium_ et l'héritière de la Conimbrica romaine,
+dans le Beira-mar, est la cité la plus fameuse et la plus peuplée entre
+les deux métropoles de Lisbonne et de Porto. Elle est connue surtout
+comme ville d'université; ses mille ou quinze cents collégiens et
+étudiants, jadis deux fois plus nombreux, ses professeurs en soutane,
+tout un monde d'école qui rappelle les républiques universitaires du
+moyen âge, donnent à la ville une physionomie particulière: c'est là que
+le portugais se parle avec le plus de pureté. Coïmbre se distingue aussi
+par la beauté de ses environs, ses bosquets d'orangers, ses maisons de
+campagne éparses dans la verdure, son admirable jardin botanique où les
+plantes tropicales s'entremêlent en groupes charmants aux végétaux de la
+zone tempérée. Sur les bords du clair Mondego, d'où l'on aperçoit le
+pittoresque amphithéâtre de la ville, s'étalant sur la pente du coteau,
+on visite la _quinta das Lagrimas_ (maison des Larmes) où fut égorgée la
+belle Inès de Castro, si cruellement vengée plus tard par son mari,
+Pierre le Justicier. Sur le corps meurtri d'Inès les nymphes du Mondego
+versèrent des larmes qui se sont changées en une source d'eau pure:
+ainsi le raconte une légende créée peut-être par les beaux vers de
+Camões, que l'on a gravés sur une pierre, à l'ombre des grands cèdres.
+
+Peu de contrées en Europe sont aussi belles et d'un aspect plus
+enchanteur que les campagnes du Beira-mar arrosées par le Mondego, cette
+«rivière des Muses», d'autant plus chère aux Portugais qu'elle coule en
+entier sur le territoire lusitanien. Un des villages situés entre
+Coïmbre et la mer porte le nom bien mérité de Formoselha; une ville
+voisine est appelée Condeça Nova, qu'une étymologie, probablement
+erronée, fait dériver de Condeixa, c'est-à-dire «la Corbeille de
+Fruits»; nulle ville ne serait mieux nommée; ses oranges, qui
+fournissent à Coïmbre un de ses principaux articles de commerce, sont
+exquises; ses jardins, bien cultivés, sont merveilleux par la verdure,
+les fleurs et les fruits. Au nord, dans le beau groupe de montagnes qui
+domine Coïmbre, l'ancien couvent de Bussaco, bâti sur une terrasse au
+milieu de forêts solennelles où se mêlent les cyprès, les cèdres, les
+chênes, les ormeaux, est un véritable lieu de délices. La large route
+qui conduit au monastère transformé maintenant en un lieu de
+villégiature pour les riches habitants de Coïmbre et de Lisbonne,
+serpente, de détour en détour, sous les branches entre-croisées. Au pied
+de la montagne jaillissent les eaux thermales de Luso, très-fréquentées
+depuis quelques années, surtout à cause de la beauté des paysages
+environnants. Les pins de Goa et d'autres arbres exotiques ont été
+plantés, pour la première fois en Europe, dans la forêt de Bussaco.
+
+Le port de Coïmbre, Figueira da Foz, l'un des mieux abrités du littoral,
+a, comme les autres ports de rivière de la Lusitanie du Nord, le
+désavantage d'être obstrué à l'entrée par un seuil de sable mobile.
+Pourtant l'embouchure du Mondego reçoit un assez grand nombre de
+caboteurs qui viennent y chercher les fruits et les autres denrées de
+cette contrée si fertile: tous les vins du district de la Barraïda, que
+produisent les plaines comprises entre le cours du Mondego et celui du
+Vouga, ont même pris de leur port d'expédition le nom de «vins de
+Figueira», sous lequel ils sont fort appréciés au Brésil. Les deux
+autres ports les plus actifs de la contrée sont les deux villes d'Ovar
+et d'Aveiro, situées dans la «Hollande portugaise», au bord des étangs
+que les dunes du littoral ont séparés de la haute mer. Au moyen âge et
+lors de la grande période des découvertes, un commerce fort important
+d'échanges et de pêcherie se faisait par l'entremise de ces deux villes.
+Aveiro posséda, dit-on, jusqu'à cent soixante navires qu'elle utilisait
+pour la grande pêche. Les variations de la barre ont mis un terme à
+cette prospérité. Le littoral sableux ne présentant point une résistance
+suffisante à l'action des vagues, il se déplacerait à chaque tempête si
+l'on ne travaillait à fixer la passe par des rangées de pieux, à la base
+desquels la vase est affouillée par le courant; mais ces moyens ne
+suffisent pas toujours et le chenal a fréquemment dévié. L'ancienne
+ouverture, dite Barra da Vagueira, se trouvait près de l'extrémité
+méridionale du long estuaire intérieur. Actuellement, la passe est
+directement en face d'Aveiro: c'est par là que l'on expédie les sels,
+les grains et les fruits qu'apporte de l'intérieur la rivière canalisée
+du Vouga. Les marins d'Aveiro, de sa voisine Ilhavo et de la cité
+d'Ovar, bâtie à l'extrémité septentrionale de l'estuaire, ont la
+réputation d'être les plus vaillants du littoral. Ils s'occupent surtout
+de la pêche de la sardine et de l'élève des huîtres; ils possèdent sur
+le bord de la mer de grands établissements de salaison [211].
+
+[Note 211: Villes principales des provinces du nord: Entre Douro et
+Minho, Tras os Montes, Beira:
+
+Porto 89,200 hab. en 1864.
+Braga 19,500 »
+Coïmbre (Coimbra) 18,000 »
+Guimarães 15,000 »
+Ovar 10,000 »
+Viseu 9,000 »
+Lamego 9,000 »
+Vianna de Castello 9,000 »
+Chaves 6,000 »
+Aveiro 7,000 »
+Figueira da Foz 7,000 »
+Bragança 5,000 »
+]
+
+
+
+
+III
+
+LA VALLÉE DU TAGE, L'ESTREMADURE.
+
+
+Le cours inférieur du Tage divise le Portugal en deux moitiés inégales,
+fort différentes par l'aspect général et les contrastes du sol et du
+climat. C'est dans la vallée de ce fleuve que s'opère la transition
+naturelle entre le nord et le sud de la Lusitanie; c'est là aussi qu'à
+la faveur du magnifique estuaire envoyé par l'Océan au-devant du fleuve
+a pu s'établir la capitale de la contrée et l'une des cités les plus
+importantes de l'univers.
+
+A son entrée dans le Portugal, en aval du pont grandiose d'Alcántara, le
+Tage, qui sert d'abord de frontière commune entre les deux pays, est
+encore un fleuve encaissé, rapide, inutile pour le commerce aussi bien
+que pour l'irrigation des plateaux riverains; il se trouve à près de 140
+mètres au-dessus du niveau de la mer et doit traverser encore un chaînon
+de rochers, au défilé de Villa-Velha de Rodão. Au delà, sa vallée
+s'élargit peu à peu, puis, quand le fleuve a reçu son grand affluent le
+Zezere, alimenté par les neiges de la serra Estrella, il change de
+direction et coule, vers le sud-ouest, dans un lit obstrué d'îles et de
+bancs de sable. Dans cette partie de son cours, ses eaux, devenues
+tranquilles, sont navigables en toute saison. Le fleuve traverse déjà
+les terres d'alluvion qu'il a portées lui-même pour en combler la partie
+orientale de son estuaire, et se divise en bras tortueux autour des îles
+changeantes. Au-dessous du village de Salvaterra commence le delta
+proprement dit; le grand lit continue de longer à droite la base des
+collines, tandis que le lit secondaire va recevoir à gauche les deux
+rivières de Sorraia et de Santo Estevão et limite, à l'est, la grande
+île de Lezirias, terre basse et presque inhabitée où serpentent des
+canaux marécageux. Vers la partie méridionale de l'île, les deux bras
+qui l'entourent sont déjà la mer; le flot les élargit deux fois par jour
+et s'étale au loin sur les plages. Les eaux fluviales se perdent dans le
+vaste estuaire de Lisbonne, auquel on a gardé le nom de Tage, mais qui
+est vraiment un golfe dont l'eau est plus ou moins salée, suivant
+l'alternance des crues et des étiages; déjà tout près de l'extrémité
+septentrionale du vaste bassin, entre Sacavem et Alhandra, des salines
+bordent la rive. Le contraste de la mer et du courant fluvial se montre
+nettement: d'un côté sont les eaux profondes où voguent les navires; de
+l'autre, le flot rapide courant sur un lit de sable, que les paysans
+traversent à gué pendant les mois de sécheresse.
+
+[Illustration: Nº 169.--ESTUAIRE DU TAGE.]
+
+[Illustration: PONT ROMAIN D'ALCANTARA. Dessin de Taylor, d'après une
+photographie de M.J. Laurent.]
+
+Le Tage est une des rivières qui, par la direction de leur cours,
+témoignent le plus clairement de la tendance qu'ont les eaux courantes
+de l'hémisphère boréal à empiéter sur les terres de leur rive droite.
+Jadis, lorsque la grande mer intérieure qui recouvrait les plateaux de
+la Nouvelle-Castille se vida par l'issue du Tage, ce fleuve dut rouler
+une quantité d'eau fort considérable qui déblaya une partie des collines
+de la Lusitanie. Or la configuration du sol permet de voir, comme sur
+une carte en relief, que les courants ont passé en déluge sur les terres
+de la rive gauche et en ont nivelé les saillies, puisqu'ils ont
+incessamment gagné vers la droite, c'est-à-dire vers le nord, pour
+longer la base des montagnes et des collines du système de l'Estrella.
+Les deux rives du Tage offrent le même contraste que les bords des
+fleuves de la Sibérie: la rive gauche ou celle d'outre-Tage (Alemtejo)
+est la côte d'aval; la rive droite est la berge d'amont; de ce côté se
+trouvent les pentes rapides, les falaises et des hauteurs de plusieurs
+centaines de mètres, que la majesté de leur aspect permet presque de
+qualifier de montagnes.
+
+La petite chaîne irrégulière qui forme l'ossature de la péninsule
+comprise entre le Tage et l'Océan, au nord de Lisbonne, ne se relie aux
+monts de l'Estrella que par un seuil raviné, où passe le chemin de fer
+de Santarem à Porto, et où s'entremêlent les sources des deux versants.
+Au sud de Leiria, les collines, déjà plus hautes, servent de
+contre-forts à un sommet dominateur, la Serra do Aire ou «Montagne du
+Vent», d'où l'on voit s'étendre à ses pieds, comme un immense tapis
+brodé, les campagnes verdoyantes qu'arrosé le Tage et les landes rousses
+de l'Alemtejo. Au sud, le Monte Junto est un autre point culminant des
+hauteurs de l'Estremadure; il projette à l'ouest un seuil latéral, qui
+va former une saillie triangulaire en dehors de la côte, et se rattache
+par une plage basse à l'île rocheuse du cap Carvoeiro. Cette île, moins
+grandiose d'aspect que l'Argentaro et le Circello du littoral italien,
+mais non moins curieuse au point de vue géologique, porte la forteresse
+et la petite ville de Peniche, où les femmes, presque isolées du monde,
+passent leur temps à faire de la dentelle. Au large, une barre
+sous-marine réunit le cap Carvoeiro à l'île de Berlinga, environnée
+d'écueils, et aux Farilhãos, également redoutés des marins. Un
+pittoresque château fort, qui sert en même temps de prison, s'élève sur
+l'île de Berlinga, au-dessus d'un petit havre de pêcheurs.
+
+[Illustration: Nº 170.--PENICHE ET LES BERLINGAS.]
+
+Entre l'estuaire de Lisbonne et la mer, la péninsule rétrécie n'offre
+plus qu'un dédale de collines peu élevées, mais présentant néanmoins de
+grandes difficultés aux communications, à cause de l'étroitesse des
+vallées et de leurs brusques contours. C'est dans cette région
+tourmentée que Wellington établit, pendant la guerre péninsulaire, ses
+fameuses lignes de Torres Vedras, qui transformaient tout le district de
+Lisbonne en un vaste camp retranché. Au sud de ces collines, dont
+chacune portait sa redoute, se dressent d'autres collines. Toute la
+contrée s'élève jusqu'au massif des admirables hauteurs de Cintra,
+devenues si fameuses par leurs palais, leurs vallons ombreux, leur
+climat délicieux, et le souvenir des événements qui s'y sont accomplis.
+Une partie de ce massif, comprenant les hauteurs de Lisbonne jusqu'à
+Sacavem, au bord septentrional de l'estuaire, est occupée par des masses
+basaltiques, qu'ont rejetées d'anciens volcans. Durant l'époque
+géologique actuelle, aucun nouveau flot de lave ne s'est épanché des
+crevasses de ces montagnes, mais il est probable que les terribles
+tremblements de terre de 1531 et de 1755 avaient leur cause dans
+l'agitation des matières bouillantes et des gaz enfermés sous les
+couches superficielles. La première série de secousses dura huit jours,
+et renversa un grand nombre d'édifices. Quant à l'ébranlement du siècle
+dernier, on sait quels désastres en furent la conséquence; peut-être
+aucune des violences de la nature ne fit-elle plus d'impression sur les
+esprits des peuples de l'Europe. Dès le premier choc, qui pourtant ne
+dura pas plus de quatre à cinq secondes, une grande partie de Lisbonne
+était en ruines; plus de quinze mille habitants, même trente ou quarante
+mille, suivant quelques historiens, étaient écrasés sous les débris de
+3,850 édifices; une minute après, une vague de douze mètres de hauteur
+s'élançait de la mer et noyait les fuyards entassés sur le quai. Un seul
+quartier, l'Alhama, ou Mouraria, l'ancien lieu de résidence assigné aux
+Maures, au pied de la citadelle, échappa au désastre. L'incendie, qui
+s'éleva des foyers engloutis, dévora des milliers de maisons que la
+secousse avait laissées debout; pour empêcher le pillage, le marquis de
+Pombal fit ériger la potence au milieu des ruines: sans l'énergie de cet
+homme, la cour se serait enfuie, dit-on, pour transférer le siége du
+gouvernement à Rio de Janeiro. Du centre de vibration, qui probablement
+se trouvait sous Lisbonne même ou dans le voisinage immédiat, les
+oscillations du sol se propagèrent sur un espace immense, que les
+historiens de la terrible catastrophe ont diversement évalué, mais qui
+ne peut avoir été moindre de 3 millions de kilomètres carrés. Porto fut
+partiellement démolie; le havre d'Alvor, dans les Algarves, fut comblé;
+les murs de Cádiz furent jetés bas; et l'on affirme que presque toutes
+les grandes villes du Maroc tombèrent de la secousse. Une certaine
+activité intérieure du sol se manifesterait encore, s'il est vrai que
+les roches «poussent» au fond de l'anse de Seixal, dans la partie de
+l'estuaire située au sud de Lisbonne, et qu'il ait fallu interrompre
+pour cette raison la construction des navires qui se faisait dans cette
+baie.
+
+La configuration de la côte et des montagnes, du «Roc de Lisbonne» au
+cap d'Espichel, fait présumer que, dans l'antiquité géologique, des
+changements bien plus grands encore se sont opérés dans la forme de la
+contrée. La courbure si admirablement régulière du littoral qui se
+développe au large de l'entrée de Lisbonne, forme dans son ensemble un
+seul trait géographique violemment scindé en deux parties par le goulet
+de l'estuaire. Ce détroit lui-même, plus géométriquement taillé que
+celui de Gibraltar, s'ouvre comme une sorte de défilé régulier, comme
+une «cluse» entre l'Océan et la mer intérieure de Lisbonne; il semble
+s'être insinué par une fissure entre le massif de Cintra et l'arête
+isolée des monts d'Arrabida, qui limitent au nord la baie de Setúbal, et
+dont la masse principale se compose de roches crétacées, semblables à
+celles de la péninsule du nord. Très-probablement les deux groupes de
+collines faisaient partie du même système de montagnes, et le Tage, qui
+se déverse actuellement dans la mer par l'estuaire de Lisbonne, allait
+la rejoindre autrefois par celui de Sado, à travers les vastes plaines
+d'origine tertiaire qui constituent le sol de l'Alemtejo. Quoi qu'il en
+soit, peu de régions du littoral méritent plus que la côte de Lisbonne
+d'être étudiées, et promettent aux géologues une histoire plus
+attachante.
+
+[Illustration: Nº 171.--ENTRÉE DU TAGE.]
+
+Il ne reste plus de la catastrophe du siècle dernier que des traces
+insignifiantes, et la capitale du Portugal, quoique peuplée seulement de
+la moitié des habitants qu'elle eut au commencement du seizième siècle,
+s'est complétement relevée de ses ruines. Même les quartiers du centre,
+qui avaient été renversés de fond en comble, sont remplacés par des
+blocs d'édifices réguliers, ayant sinon une beauté architecturale, du
+moins cette majesté froide que donnent la symétrie des lignes et la
+longueur des perspectives. L'antique cité d'Olissipo, qu'une légende
+classique dit avoir été fondée par le sage Ulysse, occupe maintenant, au
+bord du Tage, un espace d'environ 5 kilomètres; mais si l'on considère
+comme une dépendance naturelle du la capitale les faubourgs qu'elle
+projette, à l'est et à l'ouest, le long du rivage, la ville n'a pas
+moins de 14 kilomètres, de Poço de Bispo à la Tour de Bellem (ou Belem).
+Dans l'intérieur des terres, Lisbonne, que l'on ne pouvait manquer, en
+la comparant à Rome, de dire également bâtie sur sept collines, emplit
+les vallons, et gravit les hauteurs jusqu'à 2 ou 3 kilomètres en
+moyenne; en outre, elle s'est agrandie aux dépens de l'estuaire, en
+consolidant et en rattachant à la terre ferme les laisses indécises qui
+découvraient à basse mer. Une admirable promenade, l'Aterro de Bõa
+Vista, qui se prolonge de Lisbonne vers Bellem, sur un espace de plus
+d'un kilomètre, a pris la place de vases nauséabondes. C'est de
+l'estuaire du Tage, ou mieux encore des collines du sud, qu'il faut
+contempler le panorama de la ville. Vues ainsi à distance, Lisbonne, ses
+tours, ses coupoles, ses promenades, présentent un spectacle vraiment
+enchanteur, qui justifie bien le mot des Portugais:
+
+ _Que não tem visto Lisbõa,
+ Não tem visto cosa bõa!_
+
+ (Qui n'a pas vu Lisbonne, n'a rien vu de beau!)
+
+Il est vrai que l'intérieur de la superbe métropole ne répond pas à
+l'imposante beauté de l'extérieur. Lisbonne possède une grande place de
+nobles proportions, dite Largo do Comercio; elle a tous les édifices qui
+appartiennent à l'organisme d'une capitale et d'un grand port de
+commerce, palais, églises et cathédrale, bourse et douane, université,
+collége et théâtres; mais, à l'exception de la chapelle de São João
+Baptista, qui fut érigée dans l'église de São Roque, elle n'a point
+d'édifice vraiment remarquable. La fameuse chapelle, l'une des
+constructions les plus somptueuses qui existent, a été en entier montée
+à Rome, où elle fut temporairement exposée dans la basilique de
+Saint-Pierre, et d'où elle fut expédiée par fragments: colonnes, autel,
+panneaux, pavé, tout n'y est que marbre, porphyre, jaspe, cornaline,
+lapis-lazuli. En dehors de la ville, la seule construction vraiment
+grandiose et célèbre à bon droit est l'aqueduc, os Arcos das Agoas
+Livres, qui apporte à la ville l'eau pure puisée près de Bellas, à une
+quinzaine de kilomètres vers le nord-ouest. Dans la plus grande partie
+de son cours, l'eau coule en souterrain, mais, en approchant de
+Lisbonne, elle franchit une vallée sur un pont superbe de trente-cinq
+arches de marbre, dont l'une n'a pas moins de 75 mètres de hauteur. Il a
+été construit sous le règne de João V, le _Rei Edificador_, pendant la
+première moitié du dix-huitième siècle. Le tremblement de terre de 1755
+ne lui fit aucun dommage.
+
+Si Lisbonne est relativement pauvre en monuments curieux, elle possède
+en compensation d'inestimables priviléges donnés par la nature; peu de
+villes ont été mieux dotées que ne l'a été la célèbre cité. De même que
+les conditions du sol et du climat expliquent en grande partie les
+destinées du Portugal, de même l'histoire de Lisbonne se lit dans les
+traits du milieu géographique. En premier lieu, cette capitale se trouve
+à peu près exactement sur la ligne médiane de tout le littoral
+portugais, à l'endroit autour duquel devaient le mieux s'équilibrer
+toutes les forces du pays. En outre, Lisbonne a le précieux avantage de
+posséder un port excellent, accessible aux plus grands navires, puisque
+la profondeur du chenal d'entrée dépasse partout 30 mètres; il est
+parfaitement protégé contre les vents dangereux du sud-ouest, et se
+prolonge jusqu'à plus de 10 kilomètres en amont de la ville; les navires
+y sont amenés par la marée et en sont remportés par le jusant. Ce port
+est à la fois un estuaire et la bouche de l'un des fleuves de la
+Péninsule qui se prêtent le mieux au commerce dans la partie inférieure
+de leur cours; les chalands, portant les denrées locales, et les
+bâtiments long-courriers viennent à l'encontre les uns des autres dans
+la même rade. Les flottes réunies dans le port de Lisbonne ne sont pas
+seulement à l'abri des orages; grâce à l'heureuse configuration du
+littoral, il est, en outre, facile de les défendre contre les attaques
+du dehors. Des deux côtés la terre s'avance en promontoire, comme pour
+fermer l'estuaire, et ne laisse aux navires, entre les charmants rivages
+de ses collines, qu'un étroit goulet de passage, dont la largeur varie
+de 1 à 3 kilomètres, et que l'on a bordé de bastions et de forts. Deux
+ouvrages de défense croisent leurs feux, à l'entrée même du détroit: sur
+un promontoire du nord, le fort São Julião; sur un îlot de la pointe
+méridionale, la Tour de Bugio.
+
+[Illustration: LISBONNE. Dessin de Taylor, d'après une photographie de
+M.J. Laurent.]
+
+Toutefois l'importance naturelle de Lisbonne ne lui vient que pour une
+faible part de sa position par rapport au reste du Portugal: elle lui
+vient surtout de la situation qu'elle occupe relativement à l'Europe et
+au monde. Tant que le grand mouvement de l'histoire ne dépassa point le
+bassin de la Méditerranée, pendant la période gréco-romaine et presque
+tout le moyen âge, Lisbonne, ne se trouvant pas encore sur un des grands
+chemins des nations, ne pouvait évidemment sortir de son obscurité; mais
+dès que les Colonnes d'Hercule eurent cessé d'arrêter les marins, dès
+que les navigateurs italiens eurent enseigné leur art aux Portugais, le
+beau port du Tage devint l'un des principaux points de départ des
+navires de découverte. Lisbonne devenait le véritable observatoire de
+l'Europe vers les mers atlantiques. Nulle cité n'était mieux placée pour
+les explorateurs qui voulaient se rendre aux Açores, à Madère, aux
+Canaries, pour ceux qui avaient à suivre les côtes du Maroc,
+prolongation naturelle du littoral portugais vers le sud, et qui, de
+promontoire en promontoire, cherchaient à contourner le continent
+africain. On sait avec quel succès les marins de Lisbonne accomplirent
+leur oeuvre de découverte: ils finirent par donner à leur mère patrie un
+littoral immense, d'un développement beaucoup plus considérable que la
+circonférence même de la terre. En Afrique, en Amérique, en Asie, dans
+les îles de l'extrême Orient, les territoires censés appartenir à
+l'imperceptible Portugal occupaient une prodigieuse étendue, dont nul
+géographe n'eût pu tenter de se rendre compte. De pareilles conquêtes
+étaient du domaine de l'épopée; il fallait un Camões pour les chanter.
+
+Cette époque de gloire ne dura pas longtemps. La fière Lisbonne, que les
+peuples orientaux désignaient sous le nom de «Résidence des Francs»,
+comme si elle eût été la capitale de l'Europe, perdit sa prééminence
+vers la fin du seizième siècle. Comparable à une petite barque de trop
+forte voilure, la puissance du Portugal chavira soudain. Écrasée par le
+terrible régime de Philippe II, corrompue, en outre, par des moeurs trop
+luxueuses, énervée par le mépris du travail qu'engendre l'emploi du
+labeur des esclaves, Lisbonne eut à céder une grande partie de son
+commerce à ses rivales d'Espagne, tandis que les marins hollandais lui
+enlevaient, en Amérique et aux Indes, ses plus riches colonies: le
+monopole qu'elle avait exercé pendant plus d'un demi-siècle lui était à
+jamais ravi. Mais, en dépit de tous ses désastres, en dépit du
+tremblement de terre qui jeta bas ses édifices, Lisbonne a toujours tenu
+un rang élevé parmi les villes commerçantes. Certes, ses quais sont loin
+d'avoir l'animation de ceux de Marseille, de Liverpool ou de la Havane;
+les eaux de sa rade ne sont pas incessamment sillonnées par les vapeurs,
+et la forêt de mâts est encore loin d'y avoir l'étendue qu'elle eut aux
+grandes époques de la prospérité nationale; mais il faut reconnaître que
+Lisbonne n'est pas encore à même de tirer parti de tous ses avantages
+[212].
+
+[Note 212:
+
+Commerce de Lisbonne, en 1868 105,388,000 fr.
+Mouvement des navires » 3,286 navires jaugeant 1,213,000 tonnes.
+]
+
+Sans doute la grande cité du Portugal est devenue le point d'attache de
+plusieurs lignes de grands paquebots transocéaniques; en outre, elle est
+la tête de ligne du réseau des chemins de fer européens; mais quels
+détours bizarres fait encore la voie ferrée pour aller rejoindre Madrid
+par les solitudes de l'Estremadure espagnole et les plateaux de la
+Manche! Une voie de communication directe vers la France et le reste de
+l'Europe manque toujours à Lisbonne, non-seulement à cause de la
+jalousie des Espagnols, mais aussi à cause du manque d'initiative des
+Portugais eux-mêmes; d'ailleurs, cette route eût-elle existé, les
+fréquentes révolutions de l'Espagne en auraient détourné les voyageurs
+et les marchandises. C'est donc à l'avenir qu'il appartient encore de
+faire du port de Lisbonne un grand lieu d'échange entre les nations.
+L'importance croissante du Brésil, avec lequel le Portugal a gardé tant
+de rapports intimes, ne peut manquer de réagir favorablement sur la
+prospérité de l'ancienne métropole. Quand la colonie se fut affranchie
+des liens du monopole, Lisbonne, privée de son commerce exclusif, se
+crut ruinée du coup; mais elle peut attendre du Brésil libre beaucoup
+plus que ne lui eût donné le Brésil asservi. Cette contrée d'outre-mer
+est le meilleur client du Portugal, puisque la moitié des exportations
+de Lisbonne lui est destinée; pour l'importation, le Brésil est au
+deuxième rang, quoique de beaucoup dépassé par l'Angleterre.
+
+Quant à l'Espagne, qui pourtant confine au Portugal sur près de 1,000
+kilomètres d'étendue, Lisbonne ne fait avec elle, pour ainsi dire, aucun
+commerce maritime, et, par le chemin de fer, elle ne lui expédie guère
+que les porcs de l'Alemtejo. Récemment encore, il n'y avait que très-peu
+de relations, même de simple voisinage, entre Lisbonne et la partie
+espagnole de la Péninsule; mais les dernières guerres civiles ont forcé
+un si grand nombre de familles castillanes à chercher un refuge en
+Lusitanie, que les moeurs locales en ont été changées. Naguère on ne
+voyait que des hommes dans les rues de Lisbonne; les dames portugaises
+restaient presque enfermées comme aux temps de la domination musulmane;
+mais l'exemple des alertes et libres Espagnoles a trouvé de nombreuses
+imitatrices et la physionomie de Lisbonne y a beaucoup gagné.
+
+Les villes qui entourent la capitale ne sont pas moins célèbres par la
+beauté de leurs sites que la métropole du Portugal ne l'est elle-même
+par son commerce et son importance historique. Placée dans cette zone
+heureuse où n'atteignent plus les froidures du pôle, et qui n'a point à
+subir les sécheresses et les brouillards sans fin, l'Estremadure
+portugaise est une des contrées de l'Europe dont le climat se rapproche
+le plus de celui des «îles Fortunées» et des «bienheureuses Antilles»;
+malheureusement les oscillations de température y sont parfois
+très-brusques. La neige est si rare à Lisbonne, qu'on lui donne le nom
+de _chuva branca_, ou de «pluie blanche»; on la voit de loin resplendir
+sur les sommets de la serra Estrella et de la serra de Lousão; mais
+quand elle tombe, par exception, sur le littoral, le peuple y reconnaît
+un signe de mauvais augure. Encore au siècle dernier, le prodige d'une
+neige abondante effrayait tellement les habitants de Lisbonne, qu'ils se
+précipitaient dans les églises, s'imaginant que la fin du monde
+approchait.
+
+Un autre grand avantage de climat que possèdent les villes de plaisance
+des environs de Lisbonne est celui que leur donne l'alternance régulière
+des brises. A partir du mois de mai, pendant toute la belle saison, le
+vent souffle de terre au lever du soleil; vers le milieu de la journée
+il a tourné au sud; le soir, il vient de l'ouest et du nord-ouest, et
+pendant la nuit, c'est un vent du nord: cette brise tournante, à
+laquelle on attribue une action des plus salubres sur l'atmosphère,
+accomplit une rotation complète durant les vingt-quatre heures; aussi
+lui donne-t-on le nom de _viento roteiro_ ou «vent giratoire». Quant aux
+vents généraux, ils sont beaucoup moins réguliers. Ainsi, les courants
+polaires, arrêtés par les _serras_ transversales de la contrée, ne
+peuvent suivre leur direction normale; ils soufflent directement du nord
+en longeant la côte, ou bien se transforment en vent d'est, en
+parcourant tous les plateaux de l'intérieur de l'Espagne. Ce sont ces
+courants atmosphériques venus de l'est qui apportent les lourdes
+chaleurs de l'été. A Lisbonne, le thermomètre marque exceptionnellement
+jusqu'à 38 degrés [213]; en 1798, il s'est même élevé à 40 degrés: les
+observations comparées montrent que si la moyenne de chaleur est plus
+haute à Rio de Janeiro, c'est à Lisbonne que se fait le plus sentir
+l'ardeur des jours caniculaires.
+
+[Note 213:
+
+Température moyenne de Lisbonne (juillet) 32°,56
+ » la plus haute 39°
+ » la plus basse -2°,5
+Jours sans nuages 150
+]
+
+[Illustration: Nº 172.--ZONES DE VÉGÉTATION DU PORTUGAL.]
+
+La pénétration mutuelle des climats du nord et du sud dans cette zone
+fortunée donne un double aspect à la végétation. Le dattier commence à
+se montrer dans les jardins de la basse Estremadure; le palmier
+chamaerops croît librement sur les plages; l'agavé, dressant son superbe
+candélabre de fleurs, de même que sur les côtes mexicaines, est assez
+commun pour avoir donné naissance à une industrie spéciale, celle des
+dentelles en «fil d'agavé»; les camellias y sont plus beaux que dans
+toute autre partie de l'Europe; les nopals aux raquettes armées de dards
+entourent les champs, comme en Sicile et en Algérie. Les arbres
+fruitiers des pays méditerranéens y mûrissent leurs fruits à la
+perfection; même les manguiers des Antilles, introduits récemment, ont
+trouvé dans le Portugal un climat qui leur convient. Les oranges ont
+mérité d'être appelées en plusieurs langues et même jusqu'en Egypte des
+_portogalli_, comme si la Lusitanie était la contrée où les hommes
+avaient vu pour la première fois la merveilleuse pomme d'or. D'après
+plusieurs linguistes, le nom que l'on donne aux oranges dans mainte
+partie de l'Indoustan, _chintarah_ ou _chantarah_, ne serait qu'une
+corruption du mot Cintra. A l'époque de leur prépondérance commerciale
+dans l'Inde, les Portugais avaient si bien célébré la magnificence et la
+fécondité de leurs jardins royaux, que les habitants de Goa s'en
+souviennent encore.
+
+De toutes ces villes entourées de _quintas_ et de parcs, Bellem
+(Bethléem) est la plus rapprochée de Lisbonne; elle n'en est séparée que
+par un ruisselet auquel un pont mauresque valut le nom d'Alcántara.
+C'est aussi la plus connue de tous ceux qui arrivent à Lisbonne par mer,
+car elle est située en avant de la capitale, sur le rivage même du canal
+de l'estuaire, et l'on aperçoit de loin son admirable tour carrée, de
+style un peu arabe, si puissante par sa masse, si gracieuse par les
+sculptures de ses fenêtres et de ses guérites en encorbellement. C'est
+tout près de cette tour, fondée par le roi Jean, «le Prince Parfait,»
+que se trouve l'emplacement d'où Vasco de Gama partit pour la mémorable
+expédition qui donna aux Portugais le chemin des Indes orientales: un
+magnifique couvent de Hiéronimites bâti par Manoel le «Fortuné», le
+«seigneur de la conquête, de la navigation et du commerce de l'Ethiopie,
+de l'Arabie, de la Perse et de l'Inde», rappelle ces temps légendaires
+de la gloire passée du Portugal. Le couvent a été changé en
+établissement d'éducation.
+
+Oeiras, au débouché de sa petite rivière descendue des hauteurs de
+Cintra, garde l'entrée septentrionale de l'estuaire du Tage par son fort
+de São Julião; plus loin est Carcavellos, aux excellents vins; puis,
+déjà sur le bord de la grande mer, vient la ville de Cascães, dont le
+petit port est protégé par une citadelle. Au delà le rivage est désert;
+seulement de petites tours de garde s'élèvent de distance en distance au
+bord des plages et des falaises. Par contre, les collines abruptes de
+Cintra qui se dressent au nord de cette partie du littoral sont une des
+régions les plus populeuses de la Péninsule, une des celles où le
+mouvement des voyageurs est le plus actif. En s'élevant de Lisbonne vers
+les hauteurs de Cintra, soit par la grande route de voitures, soit par
+le chemin de fer à rail unique construit par l'ingénieur Larmanjat, on
+voit se succéder à droite et à gauche les châteaux et les villas de
+Bomfica, le palais royal de Queluz, les maisons de plaisance de Bellas,
+où sourdent des eaux minérales et la fontaine qui alimente l'aqueduc de
+Lisbonne. Cintra même est entourée de petites villes d'hôtels et de
+jardins, San Pedro, Arrabalde, Santa Estephania. Au sud de ces groupes
+d'habitations s'élève la colline qui porte le château somptueux et
+original de la Penha, palais fantastique, à la fois indou, persan,
+italien, gothique, dont les contrastes bizarres sont adoucis par des
+massifs d'ombrages et des cascades de lianes fleuries. Les nombreux
+visiteurs de Cintra gravissent aussi l'éminence où se trouvent les
+débris de l'ancien château des Maures et pénètrent dans les cavernes du
+«couvent de liége», ainsi nommé des plaques de liége qui garnissaient
+les murailles pour parer à l'humidité de la pierre. De toutes ces
+hauteurs la vue est fort belle; elle est tout à fait grandiose du haut
+des falaises que termine la fameuse «Quenouille» ou _Roca_, dont les
+marins ont fait le «Roc de Lisbonne:» c'est le promontoire le plus
+occidental de tout le continent européen. Les vagues de l'Atlantique
+viennent se briser sur les blocs épars à sa base et leur masse rompue,
+changée en écume, s'engouffre en mugissant dans les cavernes du rocher
+où tourbillonnent les oiseaux de mer. Sur le revers septentrional du
+promontoire se déroule l'une des plus belles vallées de la Péninsule,
+celle de Collares, si fameuse par ses jardins et ses bosquets
+d'orangers: c'est le «San Remo» du Portugal.
+
+La ville de Mafra, située plus au nord, non loin des bains de mer
+d'Ericeira, sur un plateau stérile et monotone, possède aussi un énorme
+palais, l'Escorial des rois de la maison de Bragance, transformé
+actuellement en école militaire. Pour achever cette prodigieuse bâtisse,
+pleine d'églises, de chapelles, de cellules et d'appartements
+ecclésiastiques, João V dépensa tout l'argent du Portugal; il y gagna le
+titre de «roi Très-Fidèle», que lui donna la cour de Rome. Lorsqu'il
+mourut, il n'y avait pas même dans le trésor de quoi faire dire une
+messe pour le repos de son âme. Bien plus curieux que l'immense caserne
+de Mafra, avec son millier d'appartements et ses 5,200 fenêtres, sont
+les autres édifices de fondation royale qui se trouvent à une centaine
+de kilomètres plus au nord, à la base occidentale de la serra do Aire,
+non loin des célèbres thermes de Caldas da Rainha et de la vieille cité
+mauresque d'Obidos. Le couvent délaissé d'Alcobaça, bâti au milieu du
+douzième siècle en souvenir de victoires remportées sur les Maures, est
+un beau monument d'un gothique austère, encore embelli par le charme
+spécial que les ruines donnent à toute architecture. Batalha, autre
+couvent qui rappelle la défaite des Castillans dans la plaine
+d'Aljubarrota, en 1385, est un édifice aux sculptures beaucoup plus
+riches. Les ornements des portails, du cloître, de la salle du chapitre,
+de la chapelle dite «imparfaite» parce que le roi Manoel la laissa
+inachevée, sont tellement ciselés, fouillés, travaillés dans tous les
+sens, qu'ils semblent figurer des étoffes de guipure. Le goût de toutes
+ces sculptures est douteux, mais on en admire le merveilleux fini.
+D'ailleurs on exagère souvent la richesse architecturale du couvent de
+Batalha: presque tous les voyageurs le décrivent comme bâti en marbre
+blanc, tandis qu'il est en réalité construit d'une pierre de sable
+calcaire, absolument semblable à celle qu'emploient tous les habitants
+du pays pour l'édification de leurs masures.
+
+La ville de Leiria, dans le territoire de laquelle est situé Batalha,
+est elle-même une ville ancienne et curieuse, occupant un fort beau site
+au confluent des deux rivières Liz et Lena, à la base d'un coteau que
+termine un vieux palais mauresque. Ce fut jadis la résidence de Diniz,
+le «roi Laboureur», celui auquel on doit la plantation du _pinhal_ de
+Leiria, la plus belle forêt du Portugal. Après une longue décadence,
+cette partie de la contrée a repris une certaine activité; dans les
+environs, à Marinha Grande, s'élève une grande verrerie, qui communique
+par chemin de fer avec le port presque circulaire appelé Concha de Sao
+Martinho.
+
+[Illustration: COUVENT DES CHEVALIERS DU CHRIST A THOMAR. Dessin de
+Taylor, d'après une photographie de J. Laurent.]
+
+Sur le versant oriental des montagnes qui dominent les plaines de
+Batalha et d'Alcobaça se trouve Thomar, autre ville jadis fameuse par
+son couvent; c'est le chef-lieu de ces chevaliers du Christ qui se
+firent accorder par les rois de Portugal le droit exclusif de la
+conquête et de l'exploitation des contrées lointaines des Indes et du
+Nouveau Monde, et qui, après de grandes actions d'éclat, devinrent, par
+leur âpreté commerciale et leur impitoyable monopole, les principaux
+auteurs de la décadence de leur patrie. Aujourd'hui Thomar, arrosée par
+des eaux abondantes qui en font une petite Venise, est une ville de
+filatures; mais l'activité commerciale s'est portée surtout vers les
+localités riveraines du Tage, et notamment vers Santarem, qui des pentes
+de sa montagne, appelée la «Merveille», contemple le cours tortueux du
+fleuve, ses îles verdoyantes, et les terres bosselées de l'Alemtejo.
+Actuellement, Santarem et sa voisine, la ville fortifiée d'Abrantes, ont
+pour principale occupation d'alimenter Lisbonne de légumes et de fruits.
+Leurs campagnes sont de vraies forêts d'oliviers.
+
+Au sud de l'estuaire du Tage, la faible profondeur des eaux, la nature
+sablonneuse du sol, les marécages qui bordent les ruisseaux, sont de
+grands obstacles à l'établissement de villes considérables; ces plages
+seraient très-probablement désertes, si Lisbonne n'avait besoin de se
+compléter sur cette rive par des ateliers, des magasins, des chantiers,
+des embarcadères. Après Almada, la ville de plaisance, qui est déjà sur
+le goulet de l'estuaire, plusieurs villages, Seixal, Barreiro, Aldea
+Gallega, Alcochete, sont ainsi devenus des faubourgs grandissants de la
+capitale, et leur prospérité s'accroît ou diminue avec celle de la
+grande ville. Par contre, on peut dire que le port de Setúbal, situé
+plus au sud, à l'issue de l'estuaire du Sado ou Sadão, est ruiné par le
+trop grand voisinage de Lisbonne. Setúbal a des avantages de premier
+ordre, comme lieu d'exportation d'une riche vallée; son port est bien
+abrité par l'abrupt chaînon de montagnes qui se dresse au nord-ouest et
+la langue de sable recourbée au sud-ouest; une grande baie, ouverte
+entre les deux caps d'Espichel et de Sines, invite les navires à
+pénétrer dans la rade; mais Lisbonne est trop rapprochée: le Portugal
+n'est pas assez riche pour alimenter de son commerce deux cités situées
+à une faible distance l'une de l'autre. Cezimbra, placée à l'ouest de
+Setúbal, sur la côte escarpée qui se termine au cap d'Espichel, est
+également une ville déchue; enfin, la ville de Troja, qui précéda
+Setúbal comme entrepôt commercial de l'estuaire du Sado, repose
+maintenant sous les sables de la dune; les fouilles entreprises
+récemment ont mis à découvert quelques mosaïques romaines, des assises
+de marbre, et toute une rue tracée peut-être par les Phéniciens. Le
+botaniste Link, qui vit encore quelques débris de la ville à la fin du
+siècle précédent, y reconnut des restes de cours, semblables à celles
+qui se trouvent au milieu de toute maison mauresque.
+
+[Illustration: N° 175.--ESTUAIRE DU SADO.]
+
+Quoique bien peu animée en comparaison de sa grande rivale des bords du
+Tage, Setúbal a pourtant gardé le mouvement d'échanges que lui assurent
+ses vins muscats, ses oranges délicieuses, et surtout le sel de ses
+marais, très-renommé dans le Nord de l'Europe; c'est un précieux élément
+de chargement pour les navires. On dit, et non pas seulement en
+Portugal, que le sel de Setúbal est le «meilleur du monde» pour la
+salaison des poissons. Les sauniers de Setúbal, qui pourraient faire
+plusieurs récoltes par mois, se bornent à en faire deux par année; en
+outre, ils ont soin de ne jamais vider les eaux-mères qui restent dans
+les compartiments de leurs marais salants, et de laisser au fond le
+tapis de conferves qui sépare le sel des autres chlorures, et produit
+ainsi des cristaux d'une pureté presque chimique. Des tapis de roseaux
+protègent les camelles contre les intempéries [214].
+
+[Note 214:
+
+Production du sel en Portugal (1870)........... 520,000 tonnes.
+ » dans le district de Setúbal.. 184,000 »
+]
+
+Setúbal et Cezimbra ont aussi dans les mers voisines d'énormes quantités
+de poissons d'espèces diverses. Les eaux qui baignent le Portugal sont
+d'une richesse extraordinaire en vie animale, sans doute à cause de la
+rencontre des courants océaniques apportant chacun leur faune
+particulière. De toutes ces eaux, les plus riches peut-être sont celles
+de Setúbal; en comparaison, la Méditerranée et la baie de Gascogne sont
+presque désertes. Les pêcheurs de Setúbal exploitent ces trésors de la
+mer avec une singulière intelligence. Bien des siècles avant que les
+savants eussent imaginé d'explorer le fond des mers pour en étudier les
+organismes, lorsque la plupart des zoologistes affirmaient même que
+nulle vie animale ne se hasarde dans les ténébreuses profondeurs de
+l'Océan, les marins de Setúbal savaient capturer, à 500 et 600 mètres
+au-dessous de la surface marine, d'énormes requins qui ne vivent point
+ailleurs: hissés sur le pont de l'embarcation de pêche, ces animaux
+semblent sur le point de faire explosion, tant ils sont gonflés par
+l'air intérieur qui fait équilibre à la pression des couches supérieures
+de l'eau marine. Quant aux espèces communes de la surface, c'est par
+myriades qu'on les recueille. Les sardines se pêchent en si grande
+quantité dans les eaux de Cezimbra, que le peuple les utilise,
+non-seulement pour sa propre nourriture, mais encore pour celle de ses
+cochons. Aux temps de sa grande prospérité commerciale, le Portugal
+fournissait de poisson une grande partie de l'Europe; il exerçait même
+une sorte de monopole pour la vente de la morue; ses marchands allaient
+en porter jusqu'en Norvége. Vers la fin du quatorzième siècle, la ville
+de Lisbonne s'était fait concéder par traité l'exploitation de pêche des
+côtes anglaises. Chose qui paraît étrange aujourd'hui, c'étaient alors
+les Lusitaniens qui se faisaient les initiateurs industriels des
+populations de la Grande-Bretagne [215]!
+
+[Note 215: Populations des villes de l'Estremadure:
+
+Lisbonne...... 250,000 hab.
+Setúbal....... 15,000 »
+Bemfica....... 10,000 »
+Cintra......... 10,000 »
+Santarem....... 9,000 »
+Thomar......... 5,000 »
+]
+
+
+
+
+IV
+
+LE PORTUGAL DU MIDI, L'ALEMTEJO ET L'ALGARVE
+
+
+Les montagnes d'Outre-Tage n'ont qu'en un bien petit nombre d'endroits
+un aspect de chaînes régulières; ce ne sont pour la plupart que des
+protubérances à faible saillie s'élevant au-dessus de larges plateaux à
+base ravinée. L'ensemble de la contrée manque de relief et de variété;
+on pourrait se croire partout au milieu du même paysage. Toute cette
+région, comprise entre le Tage et les montagnes de l'Algarve, est la
+moins belle du Portugal. A l'exception de la serra da Arrabida, qui se
+dresse entre les deux estuaires de Lisbonne et de Setúbal, elle n'offre
+que des plaines basses, des collines aux pentes monotones, des bois, des
+broussailles, des landes nues, où de rares groupes d'habitations se
+montrent comme des îles au milieu de la mer. Les terres basses qui
+bordent la rive gauche du Tage et le littoral marin, sont formées d'une
+épaisse couche de sable fin, reposant sur une argile compacte, et
+portant encore çà et là des bois de pins maritimes et des bouquets de
+chênes-lièges (_azinheiras_), reste des antiques forêts qui recouvraient
+toute la contrée. Plus haut sont les grandes landes ou _charnecas_, avec
+leur variété infinie de broussailles et d'arbustes à verdure permanente.
+Ce sont des bruyères d'espèces diverses, dont quelques-unes ont jusqu'à
+deux mètres de hauteur, des cistes, des genévriers, des romarins, des
+myrtes et des chênes rampants, dont l'épaisse ramure, d'un verpâle,
+s'élève à peine au-dessus du tapis des autres plantes. Mais la diversité
+des végétaux, la multitude des fleurs roses et blanches qui les couvrent
+jusqu'au milieu de l'hiver, n'empêchent pas que l'aspect général du pays
+ne soit monotone et triste, à cause du manque presque absolu des
+cultures. Sur les collines plus élevées, presque toutes composées de
+schistes pailletés de mica, la nature finit même par devenir presque
+sombre; là tout est recouvert de ces cistes (_cistus ladaniferus_) aux
+feuilles résineuses. C'est le prolongement occidental de la zone des
+_jarales_ qui s'étendent sur des milliers de kilomètres carrés dans la
+sierra Morena et d'autres régions montagneuses de l'Espagne.
+
+Le massif le plus élevé de la Lusitanie méridionale se trouve sur la
+frontière même du Portugal, entre les vallées du Tage et du Guadiana:
+c'est la serra de São Mamede, appelée aussi serra de Portalegre: ses
+chaînons parallèles de roches granitiques, abritant d'étroits vallons,
+où coulent, soit vers le nord-ouest, soit vers le sud-est, des affluents
+des deux fleuves, atteignent plusieurs centaines de mètres au-dessus du
+plateau, et même le plus haut sommet dépasse 1,000 mètres en altitude
+totale. Au sud de la large dépression qu'a utilisée le chemin de fer de
+Lisbonne à Badajoz, apparaît un deuxième massif granitique moins élevé,
+dressé sur le plateau comme une sorte de citadelle aux mille bastions
+avancés, et d'un aspect assez grandiose quand on le regarde des bords du
+Guadiana, qui coule à sa base orientale: c'est la serra de Ossa, connue
+également sous les noms des diverses villes qui se trouvent dans le
+voisinage, Elvas, Estremoz, Evora. Elle se rattache, par les hautes
+ondulations du plateau, à différentes _serras_ qui viennent abaisser
+leurs escarpements aux rives du Guadiana et du Sadão et dans les plaines
+uniformes dites Campo de Beja. Ces plaines se continuent, au sud, par le
+célèbre «champ d'Ourique», où deux cent mille Maures, commandés par cinq
+rois, eurent à subir, au milieu du douzième siècle, la désastreuse
+défaite qui permit aux princes du Portugal de fonder leur monarchie.
+C'est depuis cette bataille et les massacres qui en furent la
+conséquence que les plaines situées au sud du Tage se changèrent en un
+désert.
+
+Toutes les hauteurs qui occupent la partie méridionale de l'Alemtejo
+appartiennent au système de la sierra Morena d'Espagne. Les contre-forts
+de la sierra de Aroche et ceux de la sierra de Aracena, si riches en
+minerai de cuivre, s'entremêlent en un dédale de collines dans la partie
+du Portugal disposée en forme de triangle irrégulier, sur la rive gauche
+du Guadiana. Le fleuve ne les arrête pas; rétréci entre les parois qu'il
+a rongées, il est en maints endroits réduit aux dimensions d'un canal,
+et même au défilé dit _Pulo do Lobo_ ou «Saut du Loup», il descend en
+rapides de rochers en rochers. C'est en aval de ce défilé seulement, à
+la ville de Mertola, qu'il devient navigable pour les petites
+embarcations; à peine une soixantaine de kilomètres de ce grand fleuve
+peuvent être utilisés pour le transport des denrées.
+
+A l'ouest du Guadiana, les montagnes du système marianique se continuent
+parallèlement au rivage maritime. Assez basses d'abord, les chaînes sont
+de simples «hauteurs des terres» ou _cumeadas_, puis elles s'élèvent
+jusqu'à 500 mètres dans la serra do Malhão et dans la serra da Mezquita.
+Un plateau, raviné par les torrents supérieurs de la Mira, rejoint ces
+massifs à la serra Caldeirão ou du «Chaudron», ainsi nommée, dit-on, en
+Portugal d'un cratère de volcan, et à la chaîne qui se termine au nord
+du cap Sines par la cime de l'Ataraya ou la «Montagne du Guet». Un autre
+plateau, seuil où passera le chemin de fer de l'Algarve à Lisbonne,
+continue le système principal et va former la base du beau groupe de la
+serra de Monchique, massif angulaire du Portugal. Au delà de ces monts,
+une arête aiguë, dite «l'Échine de Chien», s'avance dans la péninsule
+terminale, entre les deux mers de l'occident et du sud, et va rejoindre
+les rochers de Saint-Vincent et de Sagres, jadis «sacré», d'où le nom
+qu'il porte encore [216].
+
+[Note 216: Altitudes du Portugal au sud du Tage:
+
+Serra de São Mamede 1,025 mèt.
+ » de Ossa 649 »
+Foya de Monchique 903 »
+Ataraya 308 »
+Beja (Campo de Beja) 252 »
+Ourique (Campo de Ourique) 222 »
+]
+
+Pour les anciens, le promontoire Sacré était «l'éperon du navire
+d'Europe». D'après les récits antiques, ceux qui allaient voir, du haut
+de ce cap, le soleil se coucher dans la mer, le voyaient cent fois plus
+grand qu'il ne paraît ailleurs et pouvaient entendre le sifflement de
+l'astre immense s'éteignant dans les flots. Strabon se donne la peine de
+discuter et de combattre cette opinion populaire, bien conforme
+d'ailleurs à l'idée que les Grecs non cultivés se faisaient des bornes
+du monde: comme les caps occidentaux des pays des Callaïques et des
+Armoricains, le promontoire Sacré paraissait être la «Fin des Terres»;
+mais, au lieu de terminer le continent du côté des brumes et des frimas,
+il avait du moins l'avantage d'être tourné vers la lumière du Midi: «les
+dieux, dit Artémidore, venaient s'y reposer la nuit de leurs travaux et
+de leurs voyages à travers le monde.» A l'origine de l'histoire moderne,
+Henri le Navigateur, le célèbre Infant, y installa son école
+hydrographique, dirigée par Jacome de Majorque, et c'est de là qu'il
+épiait lui-même le retour des expéditions envoyées à la recherche des
+îles et à la reconnaissance des rivages lointains. Peu de localités ont,
+aux yeux de l'historien géographe, plus d'intérêt que cette pointe
+terminale du continent d'Europe. Les paisibles travaux auxquels on s'y
+est livré pendant tant d'années pour arriver à la connaissance du chemin
+direct des Indes, lui paraissent avoir plus d'importance que la
+sanglante bataille navale, dite de Saint-Vincent, qui se livra dans ces
+parages, en 1797, et qui se termina, au profit des Anglais, par la
+destruction d'une flotte espagnole.
+
+[Illustration: Nº 174.--PROMONTOIRE DE SAGRES.]
+
+Les collines de Sagres appartiennent, comme celles du Tage, à la
+formation volcanique; mais elles semblent avoir perdu toute activité. Un
+seul phénomène géologique de la côte méridionale de l'Algarve pourrait
+faire supposer qu'un lent travail intérieur se continue sous cette
+région du Portugal. Une grande partie du rivage de l'Algarve est bordé
+de flèches sablonneuses qui s'allongent en un deuxième rivage au devant
+de la côte, de manière à former pour les petites barques une sorte
+d'allée marine à l'abri des vents du large. Cette levée, bâtie par les
+vagues en pleine mer, est d'autant plus curieuse qu'elle se développe
+parallèlement aux rivages d'un territoire montagneux: dans presque
+toutes les autres parties de la Terre où se reproduit le phénomène des
+cordons littoraux, c'est au large de plaines qui s'étendent à perte de
+vue dans l'intérieur de la contrée. On a remarqué, en outre, que la
+plupart des cordons littoraux bordent des côtes qui subissent un
+mouvement général de lente dépression: là où les campagnes riveraines
+s'immergent graduellement, les flots, qui viennent se heurter sans cesse
+contre le bord, reprennent les débris arénacés et les redressent en
+longues plages qui marquent souvent le tracé de l'ancienne côte. Les
+géologues n'ont point encore constaté directement de phénomènes de
+dépression du sol dans l'Algarve portugais; mais l'existence de flèches
+côtières est déjà un indice fort remarquable: il donne une grande
+probabilité à l'opinion de ceux qui considèrent le littoral compris
+entre le promontoire de Sagres et la bouche du Guadiana, comme situé
+dans une aire d'affaissement. Les traditions, plus ou moins vagues, qui
+se rapportent à un effondrement des rivages de Cádiz et à la rupture de
+l'isthme d'Hercule, devenu le détroit de Gibraltar, sont une
+confirmation lointaine de cette hypothèse sur les mouvements du sol
+lusitanien.
+
+[Illustration: Nº 175.--GÉOLOGIE DE L'ALGARVE.]
+
+Le voyageur qui atteint la cime de l'une des serras qui servent de
+limite méridionale aux plaines uniformes de l'Alemtejo est frappé du
+singulier contraste que présentent avec le versant du nord les
+déclivités de l'Algarve tournées vers le midi. D'un côté, les vastes
+solitudes, presque le désert; de l'autre, les forêts de châtaigniers,
+les villages se montrant çà et là sur les terrasses, les villes blanches
+au bord de la mer; les flottilles de bateaux pêcheurs sur les flots
+bleus. Au nord s'étend le morne espace jusqu'au vague horizon; au sud,
+des paysages variés et charmants se succèdent jusqu'à la limite précise
+tracée par l'écume de la houle. Le contraste n'est pas moins grand dans
+le genre de vie des habitants des deux provinces. Les gens de l'Alemtejo
+sont les plus graves des Portugais; ils n'aiment même pas la danse.
+Très-clair-semés au milieu de leurs landes, les uns s'occupent
+d'agriculture, les autres sont partiellement nomades à la suite de leurs
+troupeaux de porcs et de brebis. Les bergers parcourent des bois
+d'_azinheiras_ dont les glands nourrissent leurs pourceaux, puis
+traversent le Tage en été pour aller dans les hauts pâturages des
+montagnes du Beira; à la fin de l'automne, ils reviennent vers le sud et
+font paître leurs moutons dans les fourrés de cistes qui recouvrent une
+si grande partie de l'Alemtejo. De leur côté, les gens de l'Algarve,
+trois fois plus nombreux en proportion de l'étendue de leur territoire,
+sont obligés d'utiliser plus industrieusement le sol: ils le cultivent
+en céréales, en vignes, en vergers, en jardins, et quoique la terre leur
+donne amplement en échange de leur travail, ils demandent à la mer
+poissonneuse un supplément de nourriture [217]. La faible population
+relative de l'Alemtejo s'explique en partie par ce fait, que la plupart
+des guerres ont eu pour théâtre ses vastes plaines doucement ondulées;
+elle s'explique aussi par le régime de la grande propriété qui prévaut
+dans cette province: le paysan ne possède point la terre; il la cultive
+sans amour et les fièvres naissent des terrains où séjourne l'humidité.
+Du temps de la domination romaine, ces régions étaient fort peuplées,
+ainsi que le prouve la quantité de pierres à inscriptions que l'on a
+découvertes éparses sur le sol.
+
+[Note 217:
+
+ Superficie. Population en 1871. Popul. kilom.
+Alemtejo 24,387 kil. car. 331,500 14
+Algarve 4,850 » 188,500 39
+ __________________ _________ ____
+ 29,237 kil. car. 520,000 18
+]
+
+La différence d'altitude et d'exposition a pour conséquence nécessaire
+un grand contraste des climats. Sans doute les plaines de l'Alemtejo ont
+quelque chose d'africain par leur monotonie même et par l'aspect général
+de leur flore de plantes basses et de broussailles; mais l'Algarve, avec
+ses forêts d'oliviers, ses groupes de dattiers, ses agavés, ses cactus
+épineux, ses fourrés de palmiers nains, semble déjà presque tropicale.
+La température moyenne y est fort élevée; sur le littoral, elle n'est
+guère inférieure à 20 degrés centigrades. L'abri que la serra de
+Monchique et les autres montagnes forment contre les vents du nord et du
+nord-ouest, et, d'autre part, l'obstacle que les levées sableuses du
+littoral opposent en maints endroits au libre passage des brises
+marines, contribuent à rendre les ardeurs de l'été plus intenses. Quand
+souffle le vent d'est ou «vent d'Espagne», la chaleur est très-vive et
+souvent accompagnée de miasmes qui répandent la fièvre: _De Espanha nem
+bom vento nem bom casamento_. «D'Espagne, ni de bon vent ni de bon
+mariage,» dit le proverbe.
+
+[Illustration: Nº 176.--FLÈCHES DE TAVIRA.]
+
+On a longtemps cité Villanova de Portimão, au sud de la serra de
+Monchique, comme la ville d'Europe dont la température moyenne serait la
+plus élevée. Depuis il a été constaté que diverses localités d'Espagne
+peuvent lui disputer cet honneur; mais il n'en reste pas moins vrai que
+le littoral de l'Algarve appartient, avec la région du bas Guadalquivir
+et des côtes méditerranéennes de l'Andalousie et de Murcie, à la zone
+européenne des chaleurs les plus torrides. C'est à bon droit que cette
+partie de la Lusitanie a reçu des Arabes le même nom que le littoral
+marocain tourné vers l'Atlantique, et qui, plus tard, devint aussi
+momentanément la conquête des Portugais: les deux moitiés du vaste
+hémicycle de côtes étaient pour eux les deux pays de Gharb (Garbe), les
+deux Algarves ou «régions de l'Occident» situées en dehors de la mer
+Intérieure. Quoique devenu chrétien, l'Algarve portugais ou d'Aquem-Mar
+(en Deçà de la Mer) a gardé son vieux nom arabe, de même que dans sa
+population, restée mahométane jusqu'au milieu du treizième siècle,
+persistent toujours, en dépit de la langue, les éléments berbers et
+sémitiques.
+
+Dans le haut Alemtejo, si faiblement peuplé, les villes sont peu
+nombreuses et sans grande importance: elles ne seraient que de gros
+villages sans le voisinage de l'Espagne et le commerce de transit dont
+elles sont les intermédiaires. Crato est de nos jours la station
+principale sur le chemin de fer qui rejoint le Tage et le Guadiana, de
+même que sa voisine Portalegre était le grand relais sur la route de
+terre. Plus au sud, Elvas, où l'on voit un bel aqueduc mauresque à
+quatre rangs d'arcades, est bâtie en amphithéâtre sur les pentes de sa
+montagne au milieu de vergers dont on vante les prunes, et couronnée de
+citadelles, qui passaient au siècle dernier pour un chef-d'oeuvre
+d'architecture militaire; elles font face à la ville espagnole de
+Badajoz, ainsi qu'à la place forte d'Olivença, que les traités de Vienne
+attribuaient formellement au Portugal, mais que l'Espagne n'a jamais
+voulu rendre. Sur une des montagnes de la serra de Ossa s'élève
+Estremoz, célèbre dans tout le Portugal par ses _búcaros_, jarres de
+terre élégamment modelées et répandant une douce odeur. Montemor, aux
+vieilles ruines, commande, du haut d'un sommet, l'immense étendue des
+landes et des bois monotones. Evora, au centre de la province, domine
+aussi de vastes plaines du haut de sa colline; située jadis sur la
+grande voie romaine que reliait le bassin du Guadiana à l'estuaire de
+Lisbonne, _Ebura_ ou _Ebora Cerealis_ était une ville populeuse; au
+moyen âge, elle devint la deuxième résidence des rois et un lieu de
+réunion des Cortes: il ne reste de sa grandeur passée qu'un bel aqueduc
+romain restauré, les fragments d'un temple de Diane à colonnes
+corinthiennes et d'anciens débris féodaux.
+
+Beja, l'antique _Pax Julia_ ou _Colonia Pacensis_, n'est guère non plus
+qu'une ruine du passé, tandis que dans la péninsule formée par le
+Guadiana et le Chanza, un hameau, naguère inconnu, São Domingos, devient
+une ville active et commerçante. Les gisements de pyrites de cuivre et
+d'autres métaux qui se trouvent en abondance dans les montagnes
+environnantes, prolongement occidental de celles de Rio-Tinto et de
+Tharsis, sont exploités avec une grande intelligence par des industriels
+anglais, et, depuis 1859, fournissent annuellement à l'industrie plus de
+100,000 tonnes de minerai: elles pourraient en livrer le double; mais
+leur importance provient surtout du soufre qu'elles contiennent et qui
+sert à la fabrication de l'acide sulfurique. Les mines de São Domingos,
+avec leur matériel de magasins, d'usines, de chemins de fer, sont
+considérées comme pouvant servir de modèle à tous les travaux du même
+genre. Ce sont elles qui ont rendu son mouvement au bas Guadiana, gardé
+à son entrée par Castro Marim, l'ancienne place d'armes où se
+préparaient les expéditions contre les Maures, et Villa Real de Santo
+Antonio, naguère simple bourgade de pêcheurs. Chaque année, six cents
+navires viennent franchir la barre pour prendre à Villa Real leurs
+chargements de minerai. Le village de Pomarão, où vient aboutir la voie
+ferrée de São Domingos, au confluent du Guadiana et du Chanza, est aussi
+devenu un vaste entrepôt et un port d'embarquement très-actif.
+
+L'ancienne capitale de l'Algarve européen, du temps des Maures, était la
+ville de Silves, de nos jours fort déchue et située dans l'intérieur des
+terres, loin de tout commerce. Faro, la capitale actuelle, a du moins
+l'avantage d'être bâtie au bord de la mer et de posséder un port bien
+abrité, mais sans profondeur, d'où les petits navires de cabotage
+exportent les fruits de toute espèce, et les thons, les sardines, les
+huîtres, qui font la richesse du pays. Tavira, également défendue des
+vagues et des vents de la haute mer par un cordon littoral, a les mêmes
+facilités de commerce et les mêmes denrées d'échange que la capitale:
+c'est la plus jolie ville de l'Algarve. Loulé, située dans une charmante
+vallée de l'intérieur, est aussi une cité gracieuse, et lorsque les
+valétudinaires qui se rendent maintenant à Nice, à Cannes, en Algérie, à
+Madère, auront appris le chemin de l'Algarve, nul doute que Loulé, Lagos
+et d'autres localités voisines ne soient considérées comme des «villes
+d'hiver», propices au rétablissement de la santé. Déjà les thermes ou
+Caldas de Monchique sont réputés au loin, non seulement par l'efficacité
+de leurs eaux, mais par la douceur du climat et la beauté des paysages.
+C'est de là, dit-on, que viennent les meilleures oranges du Portugal
+[218].
+
+[Note 218: Principales villes de l'Alemtejo et de l'Algarve:
+
+Evora 13,000 hab.
+Elvas 12,000 »
+Faro 10,000 »
+Tavara 9,000 »
+Loulé 8,500 »
+Lagos 8,000 »
+Portalegre 6,500 »
+Beja 6,600 »
+]
+
+
+
+
+V
+
+PRÉSENT ET AVENIR DU PORTUGAL.
+
+
+Le petit royaume de Portugal n'en est plus maintenant, comme à la fin du
+quinzième siècle, à se partager le monde avec ses voisins les Espagnols,
+et c'est même à grand'peine s'il peut retenir en son pouvoir quelques
+faibles parties de son immense empire colonial d'autrefois. Pour garder
+le monopole de ses découvertes, le gouvernement portugais avait fait
+observer le secret le plus jaloux: peine de mort était prononcée contre
+l'exportation de toute carte marine indiquant la route de Calicut; mais
+de pareilles mesures ne firent de tort qu'aux Portugais eux-mêmes. En
+observant un tel secret pour leurs explorations, en veillant sur leurs
+archives avec tant de soin, ils finirent par oublier leurs propres
+conquêtes et par s'en interdire l'exploitation: mainte route des mers
+que leurs navires avaient découverte les premiers dut être retrouvée une
+seconde fois, et par les navigateurs d'autres nations. D'ailleurs,
+l'immense rôle de conquérants et de colonisateurs que s'étaient donné
+les Portugais était trop grand pour un petit peuple sans liberté. La
+nation fut bientôt épuisée, et d'autres acteurs, les Hollandais, les
+Anglais, les Français, entrèrent en scène sur ce vaste théâtre du monde
+que les Portugais avaient voulu garder pour eux seuls. Actuellement
+ceux-ci possèdent encore en dehors de l'Europe un territoire égal en
+superficie à vingt fois l'étendue de leur propre patrie, mais qu'est
+cela en comparaison de ce qu'ils ont perdu?
+
+Les descendants de Vasco de Gama et d'Albuquerque n'ont plus, pour ainsi
+dire, qu'un pied à terre dans cette péninsule de l'Inde, dont ils ont eu
+la gloire de découvrir la route marine. Goa, Salsette, Bardez, Damão,
+Diu, n'ont guère avec leur territoire plus de 4,000 kilomètres carrés,
+et n'appartiennent au Portugal que grâce à la bonne volonté de
+l'Angleterre. Macao, à l'entrée de la rivière de Canton, n'était, tout
+récemment encore, qu'un entrepôt de chair humaine, d'où les traitants
+exportaient des «engagés» chinois aux plantations du Pérou. Le monde
+insulaire qui rattache l'Asie au continent australien, et qui fut
+autrefois le domaine le plus précieux et le plus anxieusement surveillé
+des Portugais, se trouve maintenant presque en entier en d'autres mains,
+et les anciens conquérants n'ont plus qu'une moitié de l'île de Timor et
+l'îlot de Kambing. En Afrique, il est vrai, l'étendue des territoires
+auxquels prétend le Portugal est fort considérable; et, si l'on en
+jugeait par les documents officiels, toute la largeur du continent,
+d'Angola et de Mossamedes à Mozambique et à Sofala, serait une terre
+lusitanienne; mais cette terre est encore, en grande partie, à
+connaître, et ceux qui se livrent à ce travail d'exploration ne sont
+point des Portugais: l'anglais Livingstone est le voyageur auquel la
+géographie doit la conquête scientifique de ces contrées. Les seuls
+établissements sérieux qui ne soient pas de simples comptoirs ou des
+fortins assiégés par les populations sauvages, sont ceux de l'Afrique
+occidentale, au sud du Congo; mais ils appartiennent pour la plupart à
+des maisons de commerce hollandaises. Quelques hectares de terrain sur
+les côtes de la Guinée septentrionale et de la Sénégambie complètent,
+avec l'île de Santo Thomé, Principe et l'archipel du Cap-Vert, les
+possessions portugaises de l'Afrique. Quant au Brésil, la riche colonie
+du Nouveau Monde, il vit, depuis un demi-siècle, d'une vie indépendante,
+et dépasse de beaucoup la mère patrie en population et en richesse.
+Enfin, les terres atlantiques de Madère et des Açores, les premières
+conquêtes des navigateurs de Lisbonne, sont considérées comme partie
+intégrante du Portugal, et forment des provinces assimilées en droits à
+celles de la terre ferme. Ce ne sont pas les moins riches, et récemment
+encore, avant que la conscription n'enlevât la jeunesse de ces îles,
+elles jouissaient de la plus grande prospérité [219].
+
+[Note 219: Possessions du Portugal:
+
+ Superficie. Population
+ en 1871.
+ATLANTIQUE:
+ Açore 2,581 kil. car. 238,930 hab.
+ Madeira, etc. 815 » 118,380 »
+
+AFRIQUE:
+ Iles du Cap-Vert 4,271 kil. car. 76,000 »
+ Sénégambie 69 » 8,500 »
+ S. Thomé et Principe 1,177 » 23,680 »
+ Ajuda 35 » 700 »
+ Angola, Benguela, Mossamedes 809,400 » 2,000,000 »
+ Mozambique, Sofala, etc. 991,150 » 300,000 »
+
+ASIE:
+ Goa, Salsette, etc. 3,748 kil. car. 474,240 »
+ Damão 403 » 40,980 »
+ Diu 7 » 12,300 »
+ Moitié de Timor et Kambing 14,316 » 250,000 »
+ Macao 3 » 71,740 »
+ _____________________ ________________
+Ensemble des possessions 1,827,975 » 3,635,450 »
+]
+
+[Illustration: Nº 176.--PAYS DE LANGUE PORTUGAISE.]
+
+Lorsque le Portugal perdit avec le Brésil la seule partie de son empire
+colonial qui lui donnât une importance réelle dans l'assemblée des
+nations, le petit peuple européen se trouvait dans un état de
+prostration vraiment lamentable. Épuisé par la guerre étrangère, il se
+débattit encore pendant de longues années dans les dissensions civiles.
+Ses finances étaient absolument ruinées, et le manque de communications
+à l'intérieur, de débouchés à l'extérieur, ne permettait pas de ramener
+la richesse dans le pays par l'exportation des denrées nationales. Le
+Portugal aurait pu disparaître tout à coup, qu'à l'exception de quelques
+commerçants anglais, propriétaires des vignobles du Douro, et des
+contrebandiers espagnols de la frontière, personne, dans le reste du
+monde, n'aurait eu à se plaindre d'avoir ses intérêts lésés. Encore en
+1851 il n'existait dans toute l'étendue du Portugal qu'une seule route
+carrossable, celle de Lisbonne à Cintra, si l'on peut donner le nom de
+route à une simple allée de plaisance entre deux palais royaux.
+D'ailleurs l'état intellectuel de la contrée ne laissait pas moins à
+désirer que l'état économique. L'ignorance dans laquelle vivaient les
+Lusitaniens au milieu du siècle était à peu près comparable à celle de
+leurs voisins du Maroc, au sud du golfe des Algarves. Dans les districts
+septentrionaux, Vianna, Braga, Bragança, une jeune fille sachant lire
+était un véritable phénomène. Il est vrai que ces ignorants du Portugal,
+bien différents de tant de paysans du nord de l'Europe, presque lettrés
+et pourtant restés grossiers, savent discuter avec modération, parler
+avec élégance, et même improviser des vers où ne manquent ni le mètre,
+ni la césure, ni la véritable poésie.
+
+[Illustration: CHATEAU DE LA PENHA DE CINTRA. Dessin de Thérond, d'après
+une photographie de M.J. Laurent.]
+
+Pendant la durée d'une génération, l'instruction s'est bien répandue;
+une grande partie de l'espace qui séparait les Portugais des autres
+nations d'Europe au point de vue de la civilisation matérielle a été
+comblé, et chaque jour on voit se rétrécir l'intervalle. Ainsi, pour ne
+citer qu'un exemple, indice de tous les autres progrès d'ordre
+économique, le pays s'est déjà pourvu d'un réseau de chemins de fer,
+dont toutes les grandes lignes seront complètes dans un petit nombre
+d'années [220].Non-seulement Lisbonne sera prochainement reliée à toutes
+les villes secondaires du Portugal, même à celles de l'Algarve, mais par
+divers points de la frontière, sur le Minho, le Douro, le Guadiana, elle
+commence à faire pénétrer ses avenues commerciales dans l'intérieur des
+Castilles. On s'en est aperçu à l'importance croissante qu'a prise le
+mouvement des échanges, pendant les guerres civiles qui ont souvent
+bloqué les ports de l'Espagne situés sur la Méditerranée: Lisbonne et
+Porto même ont pu remplacer partiellement ces villes de commerce pour
+fournir des marchandises étrangères à l'intérieur de la Péninsule.
+D'ailleurs une partie seulement du trafic réel figure sur les registres
+de la douane; la contrebande est difficile à surveiller sur le vaste
+développement des 800 kilomètres de frontières montagneuses, et
+Portugais aussi bien qu'Espagnols se font gloire de tromper la vigilance
+des carabiniers. La douane de terre coûte au gouvernement beaucoup plus
+qu'elle ne lui rapporte.
+
+[Note 220: Voies de communication du Portugal, en 1875:
+
+Grandes routes 3,600 kil.
+Chemins de fer 950 »
+]
+
+Le commerce extérieur du Portugal a presque triplé depuis le milieu du
+siècle, grâce aux lignes de bateaux à vapeur qui fournissent à la
+navigation environ les deux tiers de son tonnage. Plus de la moitié de
+ces échanges se fait avec la Grande-Bretagne, pays qui naguère avait
+même un monopole presque complet du trafic extérieur de la Lusitanie. Il
+est facile de comprendre, même au point de vue géographique, cette
+grande influence de l'Angleterre sur le Portugal. Le littoral de ce
+dernier pays se trouve précisément sur le chemin qu'ont à suivre les
+navires anglais pour se rendre dans la Méditerranée, au Brésil, au cap
+de Bonne-Espérance, aux Indes; nul chemin de la mer n'est plus
+fréquemment pratiqué par leurs flottes. Porto, Lisbonne, sont pour eux
+des ports de relâche et de ravitaillement. Il était donc naturel que le
+commerce anglais, avec ses énormes débouchés, s'inféodât les producteurs
+du littoral portugais et tâchât de fortifier peu à peu son influence par
+des combinaisons politiques. L'aide que l'Angleterre fournit au Portugal
+pendant la guerre péninsulaire lui donna un prétexte plausible pour se
+poser presque en puissance suzeraine et protectrice, et souvent elle
+abusa de son rôle. Mais actuellement elle n'exerce de prépondérance que
+par la supériorité de son commerce, et si l'or anglais est le grand
+élément de circulation sur les marchés du Portugal, la raison en est aux
+achats si considérables de vins et de fruits de toute espèce qu'y font
+les négociants de Londres. Ils demandent chaque année des vins pour une
+cinquantaine de millions [221].
+
+[Note 221: Commerce et navigation du Portugal:
+
+Valeur des échanges, en 1842 100,408,000 fr.
+ » » 1856 203,185,000 fr.
+ » » 1873 307,140,000 fr.
+
+Mouvement des navires, 1871 19,121 nav. jaugeant 3,280,000 tonnes.
+Flotte commerciale 1873 432 »
+ (17 vapeurs et 415 voiliers), jaugeant 108,350 tonn.
+]
+
+[Illustration: Nº 177.--TÉLÉGRAPHE DE LISBONNE A RIO DE JANEIRO.]
+
+L'importance croissante des échanges du Portugal avec le Brésil, qu'unit
+maintenant un câble télégraphique déposé au fond de l'Océan, est
+également un phénomène nécessaire causé par le voisinage relatif des
+deux contrées et par les rapports de parenté, la communauté de
+traditions qui existent entre les deux peuples. Tous les progrès du
+Brésil seront, par contre-coup, les progrès de la mère patrie, et l'on
+peut déjà, sans un grand effort de l'esprit, s'imaginer combien prospère
+est l'avenir réservé aux populations de la Lusitanie du Nouveau Monde:
+quand l'esclavage aura disparu, que les fleuves du bassin des Amazones
+seront bordés de plantations et que des chemins de fer rattacheront les
+vallées des Andes boliviennes aux ports de l'Atlantique, Lisbonne et
+Porto auront à servir d'intermédiaires au Brésil et à l'Europe pour des
+quantités énormes de denrées et de marchandises.
+
+Mais c'est avec l'Espagne, on le comprend, que la solidarité commerciale
+des marchés portugais doit se faire de plus en plus intime, en dépit des
+haines originaires et de l'opposition des intérêts dynastiques. A la
+fin, les deux nations limitrophes ne peuvent que devenir un seul peuple,
+comme le sont devenus Aragonais et Castillans, Andalous et Manchegos.
+C'est une question de temps; mais on ne saurait douter que la communauté
+de vie industrielle et sociale ne finisse par prévaloir, amenant avec
+elle la fédération politique. Il est seulement à désirer que cette union
+future se fasse pacifiquement, sans pressions injustes, sans violation
+des droits de chaque groupe à la libre gérance de ses intérêts spéciaux.
+Égaux des Espagnols par leur grandeur dans le passé et par leur rôle
+pendant la période épique du commencement de l'histoire moderne, les
+Portugais peuvent hardiment se placer à côté de leurs voisins pour les
+qualités morales.
+
+
+
+
+VI
+
+GOUVERNEMENT ET ADMINISTRATION.
+
+
+Le Portugal est une monarchie héréditaire et constitutionnelle. D'après
+la loi fondamentale de 1826, dite _Carta de ley_, et revisée en 1852, le
+gouvernement se compose des quatre pouvoirs: dirigeant, législatif,
+exécutif, judiciaire, et de ces divers pouvoirs, deux appartiennent
+exclusivement à la couronne; celle-ci partage, en outre, le pouvoir
+législatif avec les deux Chambres, et reste toujours irresponsable. La
+liste civile s'élève à plus de 3,600,000 francs; en outre, le roi a la
+jouissance des biens de la couronne et possède de merveilleux joyaux,
+parmi lesquels le fameux «diamant de Bragance», le plus grand du monde.
+Il prend le titre de «Majesté très-Fidèle» et se dit comme autrefois
+«roi des Algarves, seigneur de Guinée et des Conquêtes.» A défaut
+d'enfant mâle, les filles peuvent hériter du trône. Les ministres du
+souverain, qui sont au nombre de sept, portent la responsabilité des
+décisions royales; ils peuvent être mis en accusation par la Chambre dés
+députés, et doivent alors comparaître devant la Chambre des pairs,
+constituée en tribunal suprême. Un conseil d'État, composé d'un nombre
+indéterminé de membres, nommés à vie, assiste le roi dans toutes les
+affaires d'administration. L'héritier présomptif en est membre-né et
+prend part aux délibérations dès l'âge de dix-huit ans.
+
+La Chambre des pairs se compose de plus d'une centaine de membres, les
+uns héréditaires, les autres nommés à vie par le roi, et choisis presque
+tous parmi les nobles. Les princes de la famille royale siégent de droit
+dans la Chambre haute et le patriarche de Lisbonne en préside les
+séances. La Chambre des députés, nommée par le suffrage, est
+spécialement investie du droit de discussion et de vote sur le budget.
+Les conditions de cens existent encore pour le corps électoral. D'après
+la loi de 1852, sont électeurs tous les Portugais âgés de vingt-cinq ans
+qui payent au moins 5 fr. 55 de contributions directes ou 27 fr 75 de
+contributions foncières; en outre, «l'adjonction des capacités» a rangé
+parmi les électeurs, et sans condition de cens, les bacheliers, tous les
+porteurs de diplômes d'instruction supérieure ou secondaire, les
+officiers et les prêtres; ceux-ci, de même que les fonctionnaires, les
+gradés d'université et les gens mariés, ont de plus le privilége de
+pouvoir voter dès l'âge de vingt et un ans. Le cens d'éligibilité, dont
+les professeurs sont spécialement exemptés, s'élève à 22 fr. 20 de
+contributions directes ou 111 francs de contributions foncières. Les
+électeurs, au nombre desquels sont admis aussi les citoyens de Madère et
+des Açores, nomment un député par 25,000 habitants; le total des élus
+s'élève donc à plus de 150. La durée du mandat est de quatre années et
+la session normale est de trois mois. Une indemnité est attachée aux
+fonctions de représentant. Le président de la Chambre est nommé par le
+roi sur une liste de cinq candidats proposés par les députés.
+
+Le pouvoir judiciaire comprend l'ensemble des magistrats du Portugal,
+depuis le «juge élu» (_juiz eleito_) de la paroisse jusqu'aux membres du
+tribunal suprême de la justice, qui siége à Lisbonne. La contrée est
+divisée en deux grands districts judiciaires, celui de Lisbonne et celui
+de Porto, qui se subdivisent eux-mêmes en juridictions, correspondant
+aux circonscriptions territoriales; les îles du cap Vert dépendent du
+district judiciaire de Lisbonne. Le jury prononce la culpabilité ou la
+non-culpabilité dans les procès civils et criminels. La jurisprudence
+portugaise s'inspire à la fois du code français et du vieux droit local
+représenté par les ordonnances «alphonsines», «manuélines»,
+«philippines». La religion catholique romaine est la religion de l'État,
+mais l'exercice du culte protestant est toléré dans les villes
+commerçantes. Les affaires ecclésiastiques sont administrées par le
+patriarche de Lisbonne, les deux archevêques de Braga et d'Evora et
+quatorze évêques. L'Inquisition est abolie depuis 1821, et ses revenus,
+de même que ceux des 750 couvents d'hommes, supprimés pour la plupart en
+1834, se sont ajoutés aux recettes nationales; les dernières communautés
+de moines, qui s'éteignent peu à peu par suite de l'interdiction
+d'accepter des novices, font retour les unes après les autres au domaine
+public. La plupart des couvents de femmes ont été également supprimés.
+
+L'armée, qui doit s'élever en temps de guerre ou de commotion intérieure
+à 70,000 hommes, mais à 32,000 hommes seulement en temps de paix, se
+compose en réalité des deux tiers de l'effectif normal; elle n'a pas
+moins de 2,000 officiers pour 20,000 soldats. Naguère les exemptions de
+service et la pratique du remplacement faisaient peser tout le fardeau
+de la conscription sur la population pauvre; mais la loi a été récemment
+modifiée d'après le modèle prussien, pour répartir plus équitablement
+les charges et donner au pays plus de force défensive. Les forteresses
+sont nombreuses; mais il n'en reste qu'un petit nombre en bon état de
+défense; on cite comme les plus importantes: Elvas, Abrantes, Valença,
+sur la frontière de l'Espagne, et du côté de la mer, le fort de São
+Julião et la citadelle de Peniche. La flotte ne s'élève plus à mille
+vaisseaux, comme au temps où le roi Sébastien se préparait à envahir le
+Maroc; elle est d'une quarantaine de petits bâtiments, dont plus de 20
+sont à vapeur. Son personnel est de près de 3,000 marins.
+
+Le budget annuel dépasse 130 millions de francs, et depuis 1834 il s'est
+régulièrement soldé par un déficit; il en est de même du budget spécial
+des colonies, qui dépasse 10 millions. Aussi la dette nationale
+s'élève-t-elle à plus de 2 milliards 130 millions, total vraiment
+formidable pour un aussi petit pays: c'est environ 500 francs par tête
+de Portugais. Cependant les ressources de la contrée, auxquelles
+s'ajoutent la vente des biens nationaux et le produit du monopole des
+tabacs, se sont accrues plus rapidement que le déficit, et depuis 1875
+on a pu renoncer au triste expédient budgétaire qui consistait à opérer
+des retenues, variant de 5 à 30 p. 100 sur les traitements des employés.
+Le crédit du gouvernement portugais, qui naguère était au plus bas, a pu
+se relever peu à peu et ses fonds sont cotés maintenant à près de la
+moitié de leur valeur nominale.
+
+Les deux anciens «royaumes» de Portugal et d'Algarve se divisent
+administrativement en 17 districts ou provinces, quoique les anciennes
+divisions historiques de Minho, Tras os Montes, Beira, Estremadure,
+Alemtejo, Algarve, se maintiennent encore dans le langage ordinaire. Les
+districts se divisent eux-mêmes en _concelhos_, ou «conseils», beaucoup
+plus grands que la commune française, car ils contiennent en moyenne
+treize paroisses, ou _freguezias_, subdivisions à la fois religieuses et
+civiles.
+
+PROVINCES DISTRICTS SUPERFICIE EN POPULATION
+ KILOM. CARRÉS. EN 1871.
+
+ Par. Par Des Des Par
+ prov. distr. prov. distr. Kilom.
+ carré
+Minho 7,271 971,001
+ Braga 2,738 321,622 118
+ Porto 2,291 439,515 192
+ Vianna do Castello 2,242 209,864 94
+
+Tras os Montes 11,105 365,833
+ Bragança 6,657 153,738 24
+ Villa-Real 4,448 212,095 47
+
+Alemtejo 24,387 331,341
+ Beja 10,869 137,784 13
+ Evora 7,085 98,053 14
+ Portalegre 6,433 95,504 15
+
+Beira 23,942 1,294,282
+ Aveiro 2,909 256,544 88
+ Coïmbra 3,884 289,266 74
+ Viseu 4,975 370,171 74
+ Guarda 5,554 214,363 38
+ Castello-Branco 6,620 163,938 25
+
+Estremadura 17,800 839,691
+ Leiria 3,478 181,164 53
+ Lisbonne 7,460 454,691 62
+ Santarem 6,862 203,836 31
+
+Algarve 4,850 188,422
+ Faro 4,850 188,422 39
+ __________________________________________
+Portugal continental
+ 89,355 3,990,570 45
+Portugal, avec Madère
+ et les Açores 92,751 4,367,882 47
+
+
+
+FIN DE L'EUROPE MÉRIDIONALE
+
+
+
+
+INDEX ALPHABÉTIQUE
+
+A
+
+Abrantes,
+Abruzzes,
+Acarnanie,
+Achaïe,
+Acheloüs,
+Achéron,
+Aci-Reale,
+Açores,
+Acqui,
+Adaja,
+Adamello (mont),
+Adda,
+Aderno,
+Adige (fleuve),
+Adra (rivière),
+Adra (ville),
+Adria,
+Ægades (îles),
+Ægium (Vostitza),
+Ætoliko,
+Agosta,
+Aguas,
+Agueda,
+Aguilar,
+Agujero,
+Aire (serra do),
+Aitone,
+Ajaccio,
+Alagna,
+Alagon,
+Alatri,
+Alava,
+Albacete,
+Albaicin,
+_Albanais_,
+Albano,
+Albaro,
+Albegna,
+Albenga,
+Alberche,
+Alcalá,
+Alcalá de Chisvert,
+Alcalá de Guadaira,
+Alcamo,
+Alcántara,
+Alcazaba,
+Alceda,
+Alcira,
+Alcobaça,
+Alcochete,
+Alcolea,
+Alconetar,
+Alcoy,
+Alcubierre (sierra de),
+Alcudia,
+Aldea Gallega,
+Alemtejo,
+Aleria,
+Alexandria,
+Alexandrie (Alessandria),
+Alexinatz,
+Algarve,
+Algeciras,
+Algemesi,
+Alghero,
+Alhamá (rivière),
+Alhamá (d'Andalousie),
+Alhamá (de Murcie),
+Alhamá (sierra de),
+Alhamilla,
+Alhandra,
+Alhaurin Grande,
+Alhendin,
+Alicante,
+Alicudi,
+Almada,
+Almaden,
+Almagro,
+Almansa,
+Almaraz,
+Almeida,
+Almenara (pic de),
+Almería,
+Almería (rivière),
+Almijara (sierra de),
+Almonte,
+Alora,
+Alpes,
+Alphée,
+Alpujarra,
+Alsásua,
+Altabiscar,
+Alta-Coloma,
+Altamura,
+Amalfi,
+Amarante,
+Amaxiki,
+Ambelakia,
+Amenano (rivière),
+Amézcuas,
+Amiata (monte),
+Ampourdan (l'),
+Anadoli-Hissar,
+Ancône,
+Andalousie,
+Andía (sierra de),
+Andorre (val d'),
+Andria,
+Andrinople,
+Andros,
+Andújar,
+Angri,
+Anie (pic d'),
+Anio (Aniene),
+Annobon,
+Ansena,
+Antela,
+Antelao (mont),
+Anteqnera,
+Antimilo,
+Antivari,
+Aoste (vallée d'),
+Apennins,
+Apuanes (Alpes),
+Aquila,
+Aracena (sierra de),
+Aragon,
+Aragon (rivière),
+Aralar (sierra de),
+Aran (val d'),
+Aranda del Duero,
+Aranjuez,
+Arba,
+Arcadie,
+Arcos de la Frontera,
+Ares,
+Aréthuse,
+Arevalo,
+Arezzo,
+Arga,
+Argentaro (monte),
+Argolide,
+Argos,
+Argostoli,
+Argyro-Kastro,
+Ariano,
+_Arnautes_,
+Arno (fleuve),
+Aroche (sierra de),
+Arosa,
+Arpino,
+Arrabalde,
+Arrabida (serra de),
+Arriaga,
+Arteijo,
+Ascoli-Piceno,
+Asinara (île d'),
+Askyfo,
+Ason,
+Aspromonte,
+Assisi,
+Asteris,
+Asti,
+Astorga,
+Astroni (parc d'),
+Asturies,
+Astypalæa,
+Ataraya,
+Aterno,
+Athènes,
+Athos,
+Attique,
+Ave,
+Aveiro,
+Avellino,
+Averne (lac d'),
+Aversa,
+Avila,
+Aviles,
+Avintes,
+Avlona,
+Avola,
+Azcoytia,
+Azizirge,
+Azpeytia,
+Azpiroz (col d'),
+
+B
+
+Bacau,
+Bacchiglione (fleuve),
+Badajoz,
+Badalona,
+Baena,
+Baeza,
+Bagnara,
+Bagni di Lucca,
+Bagnorea,
+Baïa,
+Balagna (la),
+Baléares,
+Balestreri,
+Balkhans,
+Balta-Lima,
+Banda di Dentro,
+Banda di Fuori,
+Banjalouka,
+Baragan,
+Barbastro,
+Barcellona,
+Barcellos,
+Barcelone,
+Bardenas Reales,
+Bardez,
+Barella (la),
+Bari,
+Barigazzo,
+Barlaam,
+Barletta,
+Barreiro,
+Basilicate,
+Basiluzzo,
+_Basques_,
+Bassæ (temple de),
+Bastelica,
+Bastia,
+Batalha,
+Bathy,
+Batuecas,
+Bayona,
+Baza,
+Baza (sierra de),
+Bazardjik,
+Baztan (val de),
+Beira-Mar,
+Beja,
+Belgodere,
+Belgrade,
+Bellas,
+Bellem (Belem),
+Bellune,
+Belméz (mines de),
+Bembezar,
+Benaco (lac de),
+Bénévent,
+Benicarló,
+Beon,
+Béotie,
+Berat,
+Bergame,
+Berlinga,
+Bermeja (sierra),
+Betanzos,
+Bianco (monte),
+Bidassoa,
+Bielopavlitchka,
+Bientina (lac),
+Biguglia,
+Bilbao,
+Biscaye (Vizcaya),
+Bisceglie,
+Bitonto,
+Blato,
+Boïana,
+Bolca (mont),
+Bolgrad,
+Bologne,
+Bolsena,
+Bomfica,
+Bonifacio,
+Bordighera,
+Borromées (îles),
+Bosa (rivière),
+Bosch de la Espina,
+Bosna,
+_Bosniaques_,
+Bosnie,
+Bosphore,
+Botochani,
+Boumort (sierra de),
+Bourgas,
+Bracciano,
+Braga,
+Bragança,
+Braïla,
+Brenta (fleuve),
+Brescia,
+Brindisi,
+Bronte,
+Brujula (la),
+Bucarest,
+Bukavii,
+_Bulgares_, Bulgarie,
+Búrgos,
+Buseo,
+Bussaco,
+Butrinto,
+Buyuk-Déré,
+Buzeo.
+
+C
+
+Cebeza de Manzaneda,
+Cabo da Roca (Roc de Lisbonne),
+Cabra,
+Cabras (sierra de),
+Cabreira (serra),
+Cabrera,
+Cáceres,
+Cadi (sierra de),
+Cádiz,
+Cagliari,
+Calabres,
+Calahorra,
+Calamita,
+Calares,
+Calatayud,
+Calatrava,
+Calatrava (Campo de),
+Caldas de Besaya,
+Caldas de Gerez,
+Caldas de Monchique,
+Caldeirão (serra de),
+Calenzana,
+Caltafano,
+Caltagirone,
+Caltanissetta,
+Calvi,
+Calvo (monte),
+Camaldules (col des),
+Camero Nuevo,
+Camero Viejo,
+Caminha,
+Camogli,
+Campagne de Rome,
+Campanella (cap),
+Campanie,
+Campidano,
+Campobasso,
+Campo-l'Oro,
+Campu-Lungu,
+Candie,
+Canée (la),
+Cangas de Onis,
+Cangas de Tineo,
+Canicatti,
+Cantabrio,
+Capannori,
+Caparroso,
+Capitanate,
+Capoliberi,
+Capoue (Capua),
+Capraja (île de),
+Capri (île de),
+Caracal,
+Cap-Vert (archipel du),
+Carballo,
+Carcagente,
+Carcavellos,
+Carche (sierre del),
+Cardeto,
+Cardo,
+Cardona,
+Carghese,
+Carignano,
+Carlo-Forte,
+Carmagnola,
+Carmona,
+Carolines (îles),
+Carrara,
+Carrascal,
+Carratraca,
+Carril,
+Carrion,
+Carthagène (Cartagena),
+Carvóeiro (cap),
+Casale (Casal-Monferrato),
+Casar,
+Cascães,
+Caserta,
+Cassino,
+Castagna (monte della),
+Castagniccia,
+Castalla,
+Castelfidardo,
+Castel-Follit,
+Castellamare di Stabia,
+Castellon de la Plana,
+Castelnovo,
+Castelvetrano,
+Castiglione (marais de),
+Castilles,
+Castoria,
+Castro-Giovanni,
+Castro-Marim,
+Castropol,
+Castro-Urdiales,
+Catalogne,
+Catane,
+Catanzaro,
+Catenaja (Alpes de),
+Catria,
+Cava,
+Cávado,
+Cavo,
+Cavour,
+Cavriana,
+Cebollera (sierra),
+Cecina,
+Cefalù,
+Centuripe (Centorbi),
+Céphalonie,
+Cephissus,
+Cerignola,
+Cerigo,
+Cesena,
+Cetona (mont),
+Cettinje,
+Cezimbra,
+Chabatz,
+Chalcidique,
+Chalcis,
+Champs Phlégréens,
+Château-Dauphin (Castel-Delfino),
+Chaves,
+Chiana (val de),
+Cbiavari,
+Chiclana,
+Chieri,
+Chieti,
+Chimoera-Mala,
+Chinchilla (sierra de),
+Chioggia,
+Chiusi,
+Chkiperi,
+_Chkipétars_,
+Chkoumb,
+Cidaco,
+Cinca,
+Cinto,
+Cintra,
+Circello (Cuante),
+Cithéron,
+Cittá di Castello,
+Cittá-Vecchia,
+Ciudadela,
+Ciudad-Real,
+Ciudad-Rodrigo,
+Civita-Vecchia,
+Clitunno (Clitumnus),
+Clusone (rivière),
+Cocyte,
+Coïmbre (Coimbra),
+Collares,
+Columbretes,
+Comacchio (lagune de),
+Comero,
+Comino,
+Comiso,
+Commabio (lac de),
+Como,
+Como (lac de),
+Compostela,
+Coucha de São Martinho,
+Condeça Nova,
+Coni (Cuneo),
+Constantinople,
+Contraviesa (sierra),
+Copaïs,
+Copparo,
+Corato,
+Corcubion,
+Cordevole (rivière),
+Cordoue (Cordoba),
+Corfinium,
+Corfou,
+Corinthe,
+Corleone,
+Cornigliano,
+Corogne (la) ou Coruña,
+Corse,
+Corte,
+Cortona,
+Cosenza,
+Cotrone,
+Covadonga,
+Craïova,
+Crato,
+Crémone,
+Crète,
+Crevillente (sierra de),
+Cuadramon,
+Cuba,
+Cudillero,
+Cuenca,
+Cullar de Baza,
+Cullera,
+Curtea d'Ardgeche,
+Cyanées,
+Cyclades,
+Cyllène (mont),
+Cythnos (Thermia).
+
+D
+
+Daimiel,
+Dalias,
+Damão,
+Danube,
+Dardanelles,
+Darro,
+Daskalion,
+Dattilo (Dattolo),
+Dólos,
+Demanda (sierra de la),
+Demotika,
+Denia,
+Despeñaperros,
+Dicté (monts Silia ou),
+Diu,
+Djakova,
+Dodone,
+Don Benito,
+Dora Baltea (rivière),
+Dora Morta,
+Dora Riparia,
+Dormitor,
+Drama,
+Drin,
+Duero (Douro),
+_Dukagines_,
+Durango,
+Durazzo.
+
+E
+
+Ebre (Ebro),
+Écija,
+Ega,
+Égée (mer),
+Égine,
+Elhassan,
+Elbe (ile d'),
+Elche,
+Éleusis,
+Élide,
+Eljas,
+Elvas,
+Embalira,
+Émilie,
+Empoli,
+Enos,
+Enza (rivière),
+Éoliennes (îles),
+Épidaure,
+Épire,
+Erasinos,
+Ergastiria,
+Erkene,
+Escorial (l'),
+Escudo (col d'),
+Eski-Zagra,
+Esla,
+Espagne,
+Espiel (mines d'),
+Espinho,
+Espozende,
+Estaca de Vares,
+Estancias (sierra de las),
+Estella,
+Estrella (serra),
+Estremadure,
+Estremoz,
+Etna,
+Eubée,
+Euripe,
+Europa (pics d'),
+Europe,
+Eurotas (Iri),
+_Euskariens_,
+Evora.
+
+F
+
+Fabriano,
+Faenza,
+Falterone (monte),
+Falticheni,
+Fano,
+Farilhãos,
+Faro,
+Fasano,
+Favignana,
+Felanitx,
+Felicudi,
+Fenestrelle,
+Fermo,
+Fernando Pô,
+Ferrare (Ferrara),
+Ferrol (le),
+Fidaris,
+Fiesole,
+Figueira da Foz,
+Figueras,
+Filabres (sierra de los),
+Finisterre (cap),
+Fiumicino (Rubicon),
+Fiumicino (Tibre),
+Florence (Firenze),
+Fluvia,
+Foggia,
+Fokchani,
+Follonica,
+Fontana-Congiada,
+Fontarabie,
+Forchia d'Arpaia,
+Forli,
+Formentera,
+Formia,
+Formoselha,
+Fossano,
+Francoli,
+Frascati,
+Fresnedas,
+Frioul,
+Fucino (lac),
+Fuligno,
+Fumajolo,
+Furado (monte).
+
+G
+
+Gaëte,
+Galatz,
+Galaxidi,
+Galice,
+Gallego,
+Gallipoli (Italie),
+Gallipoli (Turquie),
+Gallura (monts de la),
+Gamzigrad,
+Garde (lac de),
+Gardunha (serra),
+Garfagnana (monts de la),
+Gargano (monte),
+Gata (sierra de),
+Gaviarra,
+Gaya,
+Generoso (mont),
+Gênes,
+Genil,
+Gennargentu,
+Gennaro,
+Gerez (serra de),
+Gerona,
+Giara (la),
+Giarre,
+Gibraltar,
+Gigante (el),
+Gigantinu,
+Giglio (île de),
+Gijon,
+Gioura,
+Girgenti,
+Giulia (volcan),
+Giurgiu,
+Glieb,
+Goa,
+Golo,
+Gonessa,
+Gordola,
+Gorgona (île de),
+Goritza,
+Gornitchova ou Nidjé,
+Gozzo,
+Grand-Paradis,
+Granmichele,
+Gran Sasso d'Italia,
+Grasso (cap),
+Grèce,
+Gredos (sierra de),
+Grenade (Granada),
+Grivola (mont),
+Grosseto,
+Guadalajara,
+Guadalaviar,
+Guadalen,
+Guadalentin,
+Guadalete,
+Guadalevin,
+Guadalfeo (rivière),
+Guadalhorce,
+Guadalimar,
+Guadalmedina,
+Guadalope,
+Guadalquivir,
+Guadalupe (sierra de),
+Guadarrama (sierra de),
+Guadiana,
+Guadiana menor,
+Guadiaro,
+Guadiato,
+Guara (sierra de),
+Guardia (la),
+Guarrizas,
+Guernica,
+Guetaria,
+Gubbio,
+Gúdar (sierra de),
+_Guègues_,
+Guimarães,
+Guipúzcoa.
+
+H
+
+Hagio-Rouméli,
+_Haïkanes_,
+Haya,
+Hélicon,
+Hella,
+Hémus,
+Herculanum,
+Hermoupolis,
+Herrerias (mines de las),
+Herzégovine,
+Higa de Monreal,
+Higuer (cap),
+Histioea,
+Houchi,
+Huelva,
+Huerva,
+Huesca,
+Huescar,
+Hurdes (las),
+Hydra,
+Hymette.
+
+I
+
+Íbiza,
+Ichtiman,
+Ida (Psiloriti),
+Idro (lac d'),
+Ieropotamo,
+Iglesias,
+Igualada,
+Ile Rousse,
+Ilhavo,
+Imbros,
+Imola,
+Inca,
+Incudine (monte),
+Indjé-Karasou (Haliacmon).
+Insua,
+Intagliatella,
+Ioniennes (îles),
+Ipek,
+Iraty (forêt d'),
+Irun,
+Ischia (île d'),
+Iseo (lac d'),
+Isker,
+Isla,
+Ismaïl,
+Isonzo,
+Ispica,
+Italica,
+Italie,
+Ivrea,
+Izterbegui.
+
+J
+
+Jabalcon de Baza,
+Jabalcuz,
+Jabalon,
+Jaca,
+Jaen,
+Jagodina,
+Jaizquibel,
+Jalon,
+Jandula,
+Janina,
+Jantra,
+Jassy,
+Játiva,
+Javalambre (pic de),
+Jerez de la Frontera,
+Jesi,
+Jiul (Sil ou Chil),
+Júcar,
+Junto (monte).
+
+K
+
+Kadi-Keuï,
+Kaïménipetra,
+Kalamata,
+Kalameria,
+Kalogheros,
+Kambing,
+Kapaonik,
+_Kara-Gounis_,
+Karlas (Baebeïs),
+Karyès,
+Karystos,
+Kastro (Myrina),
+Katayothra (Oeta),
+Katounskà,
+Kelidhoni,
+Kezanlik,
+Khelmos,
+Kilia,
+_Klementis_,
+Kniatchevatz,
+Kom,
+_Koniarides_,
+Kortiach,
+Kossovo,
+Kotesi,
+Koundousi,
+Koutchka,
+Kragouïevatz,
+Kraïna,
+Kramdhi,
+Krouchevatz,
+Kustendje.
+
+L
+
+Labbro (monte d),
+Labchislas,
+Laconie,
+Ladon,
+Lagos,
+Lamego,
+Lamia,
+Lampedusa,
+Lampione,
+Lanciano,
+Langreo,
+Lanjaron,
+Laredo,
+Lario (lac),
+Larissa,
+Laróuco,
+Lassiti (monts),
+Lastres,
+Latium (volcans du),
+Laurion,
+Lavagna,
+Lebrija,
+Leça,
+Lecce,
+Lecco (lac de),
+Lech (Alessio),
+Legnago,
+Leiria,
+Leitariegos,
+Lemnos,
+Lena,
+Lentini,
+Lentini (lac de),
+Leon,
+Leon (isla de),
+Lépante (Naupacte),
+Lepini,
+Lequeylio,
+Lérida,
+Lerne,
+Leso,
+Leucade (Sainte-Maure),
+Leuca-Ori,
+Lezirias,
+Licata,
+Licodia di Vizzini,
+Liébana (vallée de la),
+Liechanska,
+Ligurie,
+Lima (Limia),
+Limbarra (monts de),
+Limnicea,
+Linarès,
+Linosa,
+Lioubatrin,
+Lipari,
+Liria,
+Lisbonne (Lisbõa),
+Lisca-Bianca,
+Livenza (fl.),
+Livourne,
+Lixouri,
+Liz,
+Llanes,
+Llanos del Urgel,
+Llobregat,
+Lluchmayor,
+Loano,
+Lodi,
+Logroño,
+Loja,
+Lom,
+Loma de Chiclana,
+Lombardie,
+Lorca,
+Loreto,
+Losnitza,
+Loulé,
+Lousão (serra de),
+Luarca,
+Lucena,
+Lucera,
+Lucques,
+Lucrin (lac),
+Lugano (lac de),
+Lugo (Espagne),
+Lugo (Italie),
+Lunigiana,
+Lycée (Diaforti),
+Lyngons (Khassia).
+
+M
+
+Macao,
+Maccalube,
+Macerata,
+Machichaco,
+Macra (riv.),
+Maddalena (La),
+Maddaloni,
+Madère (îles),
+Madonia,
+Madre del Mount,
+Madrid,
+Maeztrazgo,
+Mafra,
+Magadino,
+Magaña,
+Magina,
+Magnésie,
+Magra (vallée de la),
+_Maïnotes_,
+Majella,
+Majeur (lac),
+Major (Pic),
+Majorque,
+Málaga,
+Malée (cap),
+Malhão (serra de),
+_Malissores_,
+Malte,
+Manacor,
+Manche,
+Manfredonia,
+Manresa,
+Mantinée,
+Mantoue,
+Manzanarès,
+Manzanarès (riv. du),
+Maragato,
+Marais Pontins,
+Marão (serra de),
+Marchena,
+Marches,
+Marciana,
+Maremme,
+Marghine,
+María (sierra de),
+Mariannes (îles),
+Marinha Grande,
+Marino,
+Maritza,
+Marmara (mer de),
+Marmolata (monts),
+Marsala,
+Martes (sierra),
+Martesana,
+Martin,
+Masnou,
+Massa,
+Mat,
+Matapan (cap),
+Mataró,
+Matese,
+Mattozinho,
+Mazzara,
+Medellin,
+Medico,
+Medina del Campo,
+Medina de Rio-Seco,
+Méditerranée,
+Meduna (riv.),
+Megalo-Kastron (Candie),
+Megalos-Potamos,
+Mega-Spileon,
+Meira (sierra de),
+Mendaur,
+Mergozzo (lac),
+Mérida,
+Mer Noire,
+Mertola,
+Mesas (las),
+Mésie,
+Messara,
+Messénie,
+Messine,
+Meta,
+Météore,
+Metzovo,
+Mezquita (serra da),
+Mezzola (lac de),
+Midia,
+Mieres,
+Miet,
+Mihailem,
+Mijares,
+Milan,
+Milanovatz,
+Milazzo,
+Miletto,
+Militello,
+Millis (jardins de),
+Milo,
+Mineo,
+Minglanilla,
+Miño (Minho),
+Minorque,
+Miranda de Ebro,
+_Mirdites_,
+Misène (cap),
+Missolonghi,
+Mistra,
+Modène,
+Modica,
+Moldavie,
+Molfetta,
+Molise (prov. de),
+Monastir,
+Moncabrer,
+Moncalieri,
+Moncayo,
+Monchique (serra de),
+Mondego,
+Mondovi,
+Mondragon,
+Monegros
+Monemvasia (Malvoisie),
+Mongo,
+Monopoli,
+Monsant,
+Monsech,
+Monseñ,
+Monserrat (pic de),
+Monsía (sierra de),
+Montagnes (Illustres),
+Montagut,
+Mont-Blanc,
+Monte Albano,
+Monte Cimone,
+Monte-Cristo (île de),
+Montemor,
+Monte Mugello,
+_Monténégrins_,
+Monténégro,
+Montenero (Elatos),
+Monte-Nuovo,
+Montepulciano,
+Monti Catini,
+Montilla,
+Monti Rossi,
+Montoro,
+Monza,
+Moradel (serra do),
+Moratchka,
+Morava,
+Morée (Péloponèse),
+Morena (sierra),
+Morron de los Genoveses,
+Mostar,
+Mosychlos,
+Motril,
+Motterone (mont),
+Muela de Ares,
+Muela de San Juan,
+Mulahacen,
+Mulhacen (pic de),
+Mundo,
+Murcie,
+Murgie,
+Muros,
+Murviedro,
+Muzza,
+Mycènes.
+
+N
+
+Nagara,
+Nalon,
+Nansa,
+Naples,
+Narenta,
+Naupacte (Lépante),
+Nauplie,
+Navarin,
+Navarre,
+Navia,
+Naviglio Grande,
+Naxos,
+Nea-Kaïmeni,
+Neda,
+Negotin,
+Neiva,
+Nemi,
+Nera,
+Nerone,
+Nervi,
+Nervion,
+Nethou,
+Nevada (sierra),
+Nich,
+Nicopolis,
+Nicosia,
+Ninfa,
+Niolo,
+Nisvoro,
+Nocera,
+Nola,
+Nora,
+Noya,
+Noto,
+Novare (Novara),
+Novi,
+Novibasar,
+Nuoro,
+Nurachi (marais de),
+Nurra.
+
+O
+
+Obarenes (monts),
+Ocaña,
+Ochagavia,
+Odiel (fleuve),
+Oeiras,
+OEta (Katavothra),
+Oite,
+Olissopo,
+Oiz,
+Okri,
+Okrida (Lychnidos),
+Olmeto,
+Olonos (Erymanthe),
+Olot,
+Olto (Olt, Oltu, Aluta),
+Olympe,
+Olympie,
+Olynthe,
+Ombla,
+Ombrie,
+Ombrone,
+Oneglia,
+Onéiens (monts),
+Ontaneda,
+Orbaiceta,
+Orbetello,
+Orco (rivière),
+Orduña,
+Orense,
+Orezza,
+Orihuela,
+Oristano,
+Oro (monte d'),
+Orobia (monts),
+Oroch,
+Orsajo (monte),
+Orta (lac d'),
+Ortegal (cap),
+Orteler (mont),
+Ortona,
+Orvieto,
+Osimo,
+Ossa (Kissovo),
+Ossa (serra de),
+Ostie,
+Ostiglia,
+Ostrovo,
+Osuna,
+Othrys,
+Ottajano,
+Oujiza,
+Ourique,
+Ovar,
+Oyarzun,
+Oviedo,
+Ozieri.
+
+P
+
+Padoue,
+Padron,
+Pagani,
+Paglia Orba (Pagliorba, Vagliorba),
+Paiz do Vinho,
+Pajares (col de),
+Palaos (îles),
+Palazzolo,
+Palencia,
+Palerme,
+Palestrina,
+Palici (lac dei),
+Palma (Baléares),
+Palma (Napolitain),
+Palma del Rio,
+Palmanova,
+Palmaria (île de),
+Palmarola,
+Palos,
+Pamisos,
+Pampelune (Pamplona),
+Panaria,
+Pancorvo (Pancorbo),
+Pangée (Pilav-Tépé),
+Pantalica,
+Pantellaria,
+Paola,
+Páramos de Lora,
+Parapanda,
+Parga,
+Parme (Parma),
+Parnasse,
+Parnès,
+Partinico,
+Pasages,
+Paterno,
+_Patones_,
+Patras,
+Pavie,
+Paxos,
+Pedroches (los),
+Pegli,
+Pelayo,
+Pélion (Zagora),
+Pellegrino (monte),
+Péloponèse (Morée),
+Pélore (monte),
+Peña de Francia,
+Peña de Oroel,
+Penafiel,
+Peñagache (sierra),
+Pañagolosa,
+Peña Gorbea,
+Peña Gudina,
+Peña Labra,
+Peñalara (pic de),
+Peña Negra,
+Peña Prieta,
+Peña (sierra de la),
+Peña Trevinca,
+Pénée,
+Pénée (Gastouni),
+Peniche,
+Peñon de Hifac,
+Pentélique,
+Pera,
+Pera-khova (Geraneia),
+Perdon (sierra del),
+Pergusa (lac),
+Perim ou Perin,
+Peristeri,
+Pérouse (Perugia),
+Pesaro,
+Pescara,
+Peschiera,
+Pescia,
+Petra,
+Pezo de Regoa,
+Pharsale,
+Pheneos (Phonia),
+Philippines (îles),
+Philippopoli (Félibé),
+Phocide,
+Phthiotide,
+Pianosa (île de),
+Piatra,
+Piave (fleuve),
+Piazza Armerina,
+Picacho de la Veleta,
+Pico de Urbion,
+Picos de Europa,
+Piémont,
+Pieria,
+Pietra Mala,
+Pietra Santa,
+Pignerol (Pinerolo),
+Pikermi,
+Pila (sierra de),
+Pinde,
+Pinto,
+Piombino (monte de),
+Piperska,
+Pisans (monts),
+Pise (Pisa),
+Pistoja,
+Pisuerga (rivière),
+Pitesti,
+Pittigliano,
+Pizzighetone,
+Plaisance (Piacenza),
+Plasencia,
+Platani (rivière),
+Plava,
+Plaza del Moro Almanzor,
+Ploïesti,
+Pô (fleuve),
+Po di Levante,
+Po di Maestra,
+Po di Primaro,
+Po di Volano,
+Poestum,
+Poggio di Montieri,
+Pollenza,
+Pollino,
+_Pomaris_,
+Pomarão,
+Pompéi,
+Ponte de Lima,
+Pontevedra,
+Pontremoli,
+Ponza,
+Popoli,
+Poros,
+Porretta,
+Portalegre,
+Porte de Fer du Vardar,
+Portici,
+Port-Mahon,
+Porto (Oporto),
+Porto-Cale (Gaya),
+Porto d'Anzio,
+Porto-Empedocle,
+Porto-Ferrajo,
+Porto-Fino,
+Porto-Longone,
+Porto-Maurizio,
+Porto-Scuso,
+Porto-Torres,
+Porto-Vecchio,
+Porto Venere,
+Portugal,
+Portugalete,
+Potenza,
+Potes,
+Potidée,
+Pouilles (Apulie),
+Pouzzoles (Puzuoli),
+Pozarevatz (Passarevitz),
+Prades (sierra de),
+Prato,
+Prato Magno (mont du),
+Prevesa,
+Principauté citérieure,
+Principauté ultérieure,
+Principe (île),
+Prinkipo,
+Prisrend,
+Pristina,
+Procida (île de),
+Prokletia,
+Propriano,
+Puente del Arzobispo,
+Puente la Reina,
+Puerto de Arenas,
+Puertollano,
+Puerto Real,
+Puerto-rico,
+Puig de Randa,
+Puig den Torrella,
+Punta de Almenara,
+Puycerda,
+Pyrgos,
+Pytiuses.
+
+Q
+
+Quarto,
+Queluz.
+
+R
+
+Radicofani,
+Ragusa,
+_Raïtzes_,
+Rañadoiro,
+Randazzo,
+Ranera (pic du),
+Rapallo,
+Ravello,
+Ravenne,
+Recanati,
+Recco,
+Reggio (Calabria),
+Reggio (Emilia),
+Régille (lac),
+Reinosa, 876.
+Reni,
+Reno (rivière),
+Resina,
+Retimo ou Rethymnos,
+Réus,
+Rhodope,
+Rhune,
+Ribadeo,
+Riera,
+Rietchka,
+Rieti,
+Rilo-Dagh,
+Rimini,
+Rimnik-Sarat,
+Rimnik-Valcea,
+Rio,
+Rioja,
+Rio-Tinto,
+Riposto,
+Rivadesella,
+Rivarolo,
+Rocca d'Anfo,
+Rocca Monfina,
+Rodosto,
+Roman,
+Rome,
+Roncal,
+Roncevaux (Roncesvalles),
+Ronda,
+Ronda (serrania de),
+Rosapha,
+Rosas,
+Rosas (sierra de),
+Rossano,
+Rota,
+Rotondo (monte),
+Roumanie,
+Roumili-Kavak,
+Rovere,
+Rovigo,
+Rtanj,
+Ruidera,
+Rumblar,
+_Ruthènes_
+Ruvo.
+
+S
+
+Sabadell,
+Sacavem,
+Sagone,
+Sagonte (Murviedro),
+Sagra (sierra),
+Sagres,
+Saint-Florent,
+Saint-Jean de Medua,
+Saint-Marin,
+Saint-Sébastien,
+Saint-Vincent,
+Sainte-Maure (Leucade),
+Sajambre (vallée de),
+Salamanque,
+Salambria,
+Salerne,
+Salina,
+Salo,
+Salpi,
+Salsette,
+Salso,
+Salso (rivière),
+Saluces (Saluzzo),
+Salvada (sierra),
+Salvaterra,
+Salvatierra,
+Samolaco,
+Samothrace,
+San Cárlos,
+San Cárlo de la Rapita,
+San Cristóbal (sierra de), Andalousie,
+San Cristóbal (sierra de), Navarre,
+San Fernando,
+San Gervas,
+San Giuliano (monte),
+San Juan de las Abadesas,
+San Julia de Loria,
+San Just (sierra de),
+San Leone,
+San Lorenzo,
+Sanlúcar de Barrameda,
+San Martin de la Arena,
+San Martin de Suances,
+San Pedro,
+San Pedro (roches de),
+San Pedro (sierra de),
+San Pier d'Arena (Sampierdarena),
+San Pietro,
+San Remo,
+San Severino,
+San Severo,
+San Stefano,
+San Vicente de la Barquera,
+Santa Estephania,
+_Santa Maria_,
+Santa Maria Capua Vetere,
+Santander,
+Sant'Angelo,
+Sant'Antioco,
+Santañy,
+Santarem,
+Santa Tecla,
+Santiago,
+Santillana,
+Santo Domingo (sierra de),
+Santo Estevão (rivière de),
+Santoña,
+Santorin,
+Santos (sierra de los),
+Santo Thomé (île de),
+São Domingos,
+São João de Foz,
+São Julião,
+São Mamede (serra de),
+Saragosse (Zaragoza),
+Sarandoporos,
+Sardaigne,
+Sarno,
+Sarria,
+Sartène,
+Sassari,
+Sassuolo,
+Savigliano,
+Savone (Savona),
+Scafati,
+Schiena d'Asino,
+Sciacca,
+Scicli,
+Scutari,
+Secchia (rivière),
+Ségeste,
+Ségovie (Segovia),
+Sègre,
+Segura,
+Seixal,
+Sélinonte,
+Semederevo (Semendria),
+Senigallia (Sinigaglia),
+Sept Communes (Sette Comuni),
+Serajevo,
+Serbie,
+Serchio (fleuve),
+Serès,
+Seriphos,
+Serravezza,
+Sesia (rivière),
+Sessa,
+Sestri di Levante,
+Sestri di Ponente,
+Setúbal,
+Seu de Urgel (la).
+Séville (Sevilla),
+Sicile,
+Sienne (Siena),
+Sil,
+Sila,
+Sile (fleuve),
+Silves,
+Símeto (rivière),
+Simopetra,
+Siphnos,
+Sitnitza,
+Skar (Skardus),
+Skodra (Seutari),
+Skyros,
+Slatina,
+Slivno,
+Sobrarbe,
+Sofia,
+Solfatare (lac de la),
+Solfatare (volcan de la),
+Solferino,
+Soller,
+Solmona,
+Solofra,
+Solsona,
+Somma-Campagna,
+Somorrostro,
+Sondrio,
+Soracte,
+Sorraia,
+Sorrente,
+Soulina,
+Sousaki,
+Spaccaforno,
+Sparte,
+Sperchius,
+Spezia (Cyclades),
+Spezia (la),
+_Sphakiotes_,
+Splugen (mont),
+Spoleto,
+Sporades,
+Squillace (golfe de),
+Stabies (Stabia),
+Stenimacho,
+Stratio,
+Strivali (îles Strophades),
+Stromboli,
+Stromboluzzo,
+Strona,
+Strymon (Karasou),
+Stymphale,
+Styx,
+Subapennins,
+Subiaco,
+Succiso (mont de),
+Sumadia,
+Sunium (cap),
+Susana (sierra),
+Suse (Susa),
+Suseno,
+Sybaris,
+Syra,
+Syracuse (Siracusa).
+
+T
+
+Tafalla,
+Tage (Tajo),
+Tagliamento (fleuve),
+Talamone,
+Talavera de la Reyna,
+Tanaro (rivière),
+Taormine,
+Tarazona,
+Tarente (Tarento),
+Tarifa,
+Taro (rivière),
+Tarragone (Tarragona)
+Tarrasa,
+_Tartares Nogaïs_,
+Tartari,
+Tavignano,
+Tavira,
+Tavolara (îlot de),
+Taygète,
+_Tchaugheï_,
+Tchatal,
+Tchatchak,
+_Tcherkesses_,
+Tchernetz
+Tecutch,
+Tekir-Dagh,
+Tempé,
+Tempio,
+Ténare,
+Ter,
+Teramo,
+Tergutjilé,
+Termini,
+Terni,
+Terracine,
+Terranova,
+Terranova (lac),
+Terranova di Sicilia,
+Terre de Bari,
+Terre de Labour,
+Terre d'Otrante,
+Teruel,
+Tessin (Ticino),
+Tharros,
+Thasopoulo,
+Thasos,
+Théaki (Ithaque),
+Therapia,
+Therma (Saloniquie),
+Thermopyles,
+Thessalie,
+Thomar,
+Thrace,
+Thyamis,
+Tibi,
+Tibre (Tevere),
+Tierra de Campos,
+Tietar,
+Timok,
+Tinos,
+Tirana,
+Tirgovist,
+Tirnova,
+Tirso,
+Tirynthe,
+Titarèse,
+Tivoli,
+Tjuprija,
+Tolède,
+Tolfa,
+Tolosa,
+Tolox (sierra de),
+Tomor,
+Topino,
+Tordera,
+Toriñana,
+Tormes,
+Toro,
+Toro (monte),
+Torre de Cerredo,
+Torre dell Annunziata,
+Torre del Greco,
+Torrella,
+Torres Vedras,
+Tortone (Tortona),
+Tortose (Tortosa),
+Tosal des Encanades,
+Toscane,
+_Toskes_,
+Totana,
+Toultcha,
+Touzla,
+Trampal,
+Trani,
+Trapani,
+Trasimène,
+Travnik,
+Trebbia (rivière),
+Trebinjé,
+Trebintchitza,
+Treize Communes (Tredici Comuni),
+Tremedal (sierra del),
+Tresa,
+Trévise (Treviso),
+Trichonis (lac),
+Trikala,
+Tripolis (Tripolitza),
+Troja,
+Trujillo,
+Tsernitsa,
+_Tsiganes_,
+Tudela,
+Túdia (sierra de),
+Turin,
+Turnu-Séverinu,
+Turquie d'Europe,
+Tutova,
+Tuy,
+Tymphreste (Veloukhi).
+
+U
+
+Ubeda,
+Udine,
+Ujijar,
+Umbertide,
+Una,
+Universales (montes),
+Urbino,
+Ustica,
+Utrera.
+
+V
+
+Valachie,
+Val Cárlos,
+Val del Bove,
+Valdeon,
+Val de Peñas,
+Valdoniello,
+Valença,
+Valence (Valencia),
+Valette (La) ou Valetta,
+Valjevo,
+Valladolid,
+Vallongo,
+Valtierra,
+Varaita (riv.),
+Varassova,
+Vardar,
+Varese (lac de),
+Vaslui,
+Vassili-Potamo,
+Vasto,
+_Vaudois_,
+Velate (col de),
+Velez-Blanco,
+Velez-Málaga,
+Velez-Rubio,
+Velino,
+Velletri,
+Veloukhi (Tymphreste),
+Vénétie,
+Venise,
+Venta de Baños,
+Ventotiene,
+Vera,
+Verbano (lac),
+Verbas,
+Vercelli,
+Verdoyonta,
+Vergara,
+Vérone,
+Verria,
+Vésuve,
+Vettore,
+Via-Egnalia,
+Vianna do Castello,
+Viar,
+Viareggio,
+Vicence (Vicenza),
+Vich,
+Vico,
+Vid,
+Vierzo,
+Vieste,
+Vietri,
+Vigevano,
+Viggiano,
+Vigo,
+Vilkov,
+Villa do Conde,
+_Villanova de Portimão,
+Villanueva de la Serena,
+Villa Real,
+Villa Real de Santo Antonio,
+Villaseca,
+Vinadio,
+Vinalapó,
+Vinaroz,
+Viscardo (détroit de),
+Viseu,
+Viso (mont),
+Viterbe (Viterbo),
+Vitoch,
+Vitoria,
+Vittoria,
+Vizzini,
+Volo,
+Volterra,
+Voltri,
+Vouga,
+Vourgaris,
+Vulcanello,
+Vulcano,
+Vultur.
+
+Y
+
+Yeguas (sierra de),
+Yeltes.
+
+Z
+
+Zacynthe (Zante),
+Zagori,
+Zaitchar,
+Zamora,
+Záncara,
+Zannone,
+Zarauz,
+Zelline (riv.),
+Zeta,
+Zezere,
+Zigüela,
+_Zinzares_,
+Zumaya,
+Zvornik,
+Zygos (Lakhmon).
+
+
+
+TABLE DES CARTES
+
+1. Frontières naturelles de l'Europe.
+2. Relief de l'Europe.
+3. Développement kilométrique du littoral des continents relativement
+ à leur surface.
+4. Zone isothermique de l'Europe.
+5. Populations de l'Europe. (Carte en couleur)
+6. Profondeurs de la Méditerranée.
+7. Seuil de Gibraltar.
+8. Principales pêcheries de la Méditerranée.
+9. Lignes de vapeurs et télégraphes de la Méditerranée.
+10. Populations de la Grèce.
+11. Basse-Acarnanie.
+12. Les Thermopyles.
+13. Lac Copaïs.
+14. Athènes et ses longs murs.
+15. Athènes antique.
+16. Lacs de Pheneos et de Stymphale.
+17. Plateau de Mantinée.
+18. Bifurcation du Gastouni.
+19. Vallée de l'Eurotas.
+20. Euripe et Chalcis.
+21. Néa-Kaïméni.
+22. Canal de Sainte-Maure.
+23. Argostoli.
+24. Populations de la Turquie d'Europe. (Carte en couleur)
+25. Ile de Crète.
+26. Profondeurs de la mer Egée.
+27. Formations géologiques de la péninsule de Constantinople.
+28. Bosphore.
+29. Dardanelles et golfe de Saros.
+30. Presqu'île du mont Athos.
+31. L'Olympe et la vallée de Tempé.
+32. Épire méridionale.
+33. Lits souterrains des affluents de la Narenta.
+34. Vitoch et massifs environnants.
+35. Delta du Danube.
+36. Débit comparé des bouches danubiennes.
+37. Empire turc
+38. Voies commerciales de Constantinople
+39. Les Roumains
+40. Le Chil et l'Olto
+41. Danube et Jalomilza
+42. Populations de la Bessarabie moldave
+43. Confluent du Danube et de la Save
+44. Populations de la Serbie orientale
+45. _Montenegro et lac de Skodra_
+46. Rome et l'empire romain
+47. Pente de la vallée du Pô
+48. Grand-Paradis
+49. _a_. et _b_. Plaine de débris entre les Alpes et les Apennins,
+ d'après Zollikofer
+50. Salses et sources thermales du nord de l'Apennin
+51. Anciens glaciers des Alpes
+52. La serra d'Ivrea et les anciens lacs glaciaires de la Doire
+53. Anciens lacs du Verbano
+54. Alluvions de comblement du Lario
+55. Coupe de la partie septentrionale du lac de Como
+56. Coupe du lac de Lecco, à la bifurcation des branches
+57. Section longitudinale du lac de Como
+58. Plage et pinèdes de Ravenne
+59. Champs de pierres de la Zelline et de la Meduna
+60. Ancien cours présumé et cours actuel de la Piave
+61. _Lagunes de Venise_
+62. Colonies des vétérans romains
+63. Digues et anciens lits du Pô, de Plaisance à Crémone
+64. Delta du Pô (Carte en couleur)
+65. Communes germaniques
+66. Lagunes de Comacchio
+67. Pêcheries de Comacchio
+68. Issues de la vallée de l'Adige
+69. Passages des Alpes
+70. Lacs et canaux de Mantoue
+71. Palmanova
+72. Limite des Alpes et des Apennins
+73. Gênes et ses faubourgs
+74. Golfe de la Spezia
+75. Défilés de l'Arno
+76. Monte Argentaro
+77. Val de Chiana
+78. L'Arno et la Serchio
+79. Régions de la malaria
+80. Port de Livourne
+81. Lac de Bolsena
+82. Volcans du Latium
+83. Ancien lac de Fucino
+84. Lac de Trasimène
+85. Marais Pontins
+86. Anciens lacs du Tibre et du Topino
+87. Delta du Tibre
+88. Collines de Rome
+89. Civita-Vecchia
+90. Vallées d'érosion du versant de l'Adriatique
+91. Rimini et Saint-Marin
+92. Monte Gargano
+93. Cendres de la Campanie
+94. Naples et le Vésuve. (Carte en couleur)
+95. Instruction comparée des provinces de l'Italie
+96. Pompéi
+97. Marais de Salpi
+98. Port de Brindisi en 1871
+99. Tarente
+100. Détroit de Messine
+101. Profil de l'Etna
+102. Cheire de Catane
+105. Cônes parasites
+104. Trapani et Marsala
+105. Port de Syracuse
+106. Girgenti, Porto-Empedocle et les Maccalube
+107. Partie centrale de l'Archipel éolien
+108. Profondeurs de la Méditerranée au sud de la Sicile
+109. Port de Malte
+110. Profondeurs de la mer au sud de la Sardaigne
+111. Détroit de Bonifacio
+112. La Giara
+113. District d'Iglesias
+114. Port de Terranova
+115. Navigation comparée des ports d'Italie
+116. Voies de communication de l'Italie
+117. Jonction sous-marine de la Corse et de l'Italie
+118. Profil de la route d'Ajaccio à Bastia
+119. Plateaux de la péninsule Ibérique
+120. _Dehesas_ des environs de Madrid
+121. Densité des populations de la péninsule Ibérique
+122. Profil du chemin de fer de Bayonne à Cádiz, à travers la Péninsule
+123. Sierras de Gredos et de Gata
+124. Steppe de la Nouvelle-Castille
+125. Salamanque et ses despoblados
+126. Madrid et ses environs
+127. Aranjuez
+128. Bassins du Guadiana et du Guadalquivir
+129. Pente du Guadalquivir
+130. Bouche du Guadalquivir
+131. Zones de végétation sur le littoral de l'Andalousie
+132. Steppe d'Écija
+133. Mines de Huelva
+134. Cádiz et sa rade
+135. Gibraltar
+135_bis_. Steppe de Murcie
+136. Palmiers d'Elche et jardins d'Orihuela
+137. Port de Carthagène
+138. Grao de Valence
+139. La mer des Baléares
+140. Les Pytiuses
+141. Port-Mahon
+142. Profil du cours de l'Èbre
+143. Delta de l'Èbre
+144. Steppes de l'Aragon
+145. Environs de Barcelone
+146. Bancs de Mataró
+147. Val d'Andorre
+148. Jaizquibel
+149. Bilbao et ses environs
+150. Azcoytia et Azpeytia
+151. Zone de la langue basque
+152. Saint-Sébastien
+153. Guetaria
+154. Guernica
+155. Col de Reinosa
+156. Pitons d'Europe
+157. Rias de la Corogne
+158. Santoña et Santander
+159. Oviedo
+160. Baie de Vigo
+161. Chemins de fer de la Péninsule
+162. Valeur comparée des échanges dans les ports de l'Espagne
+163. Zone de la langue castillane
+164. Pluies de la Péninsule
+164_bis_. Vallée de la Lima
+165. Aveiro
+166. Porto et le «Pays du Vin»
+167. São João da Foz
+168. Estuaire du Tage
+169. Peniche et les Berlingas
+170. Entrée du Tage
+171. Zones de végétation du Portugal
+172. Estuaire du Sado
+173. Promontoire de Sagres
+174. Terrains géologiques de l'Algarve
+175. Flèches de Tavira
+176. Pays de langue portugaise
+177. Télégraphe de Lisbonne à Rio de Janeiro
+
+
+
+TABLE DES GRAVURES
+
+ I.--La Terre dans l'espace. (Dessin de E. Collin.)
+ II.--Les Alpes Pennines, vue prise de la Becca di Nona ou pic
+ Carrel (3,165 mèt.). (D'après un panorama photographié par
+ M. Civiale.)
+ III.--Vue de Gibraltar, prise de l'isthme de la Linea. (Dessin de
+ Taylor, d'après une photographie.)
+ IV.--Vue du Parnasse et de Delphes. (Dessin de Taylor, d'après une
+ photographie.)
+ V.--Maïnotes et habitants de Sparte. (Dessin de A. de Curzon,
+ d'après nature.)
+ VI.--L'Acropole d'Athènes, vue de la Tribune aux harangues. (Dessin
+ de Taylor, d'après un croquis de M. A. Curzon.)
+ VII.--Le Taygète, vu des ruines du théâtre de Sparte. (Dessin de
+ A. de Curzon, d'après nature.)
+ VIII.--Corfou. (Dessin de E. Grandsire, d'après un croquis fait sur
+ nature.)
+ IX.--Paysans des environs d'Athènes. (Dessin de D. Maillart,
+ d'après des photographies.)
+ X.--Entrée des gorges d'Hagio-Rouméli. (Dessin de E. Grandsire,
+ d'après un croquis fait sur nature.)
+ XI.--Constantinople, vue prise sur la Corne d'Or, des hauteurs
+ d'Eyoub. (Dessin de F. Sorrieu, d'après un croquis fait sur
+ nature par J. Laurens.)
+ XII.--Cavalier musulman d'Andrinople.--Femme musulmane de
+ Prisren.--Habitants musulmans d'Andrinople. (Dessin de P.
+ Fritel, d'après des photographies.)
+ XIII.--Le mont Olympe. (Dessin de Taylor, d'après un croquis fait sur
+ nature, communiqué par H. Heuzey, de l'Institut.)
+ XIV.--Albanais. (Dessin de Valerio, d'après nature.)
+ XV.--Riches Arnautes. (Dessin de P. Fritel, d'après des
+ photographies.)
+ XVI.--Tirnova. (Dessin de H. Catenacci, d'après une photographie.)
+ XVII.--Bulgare chrétien de Viddin.--Dames chrétiennes de
+ Skodra.--Bulgares musulmans de Viddin.--Bulgare de Koyoutépé.
+ (Dessin de P. Fritel, d'après des photographies.)
+ XVIII.--Muletiers turcs traversant l'Herzégovine. (Dessin de Valerio,
+ d'après nature.)
+ XIX.--Valaques. (Dessin de E. Ronjat, d'après des photographies.)
+ XX.--Bucarest. (Dessin de F. Sorrieu. d'après une photographie.)
+ XXI.--Belgrade. (Dessin de F. Sorrieu. d'après une photographie.)
+ XXII.--Vue générale de Rome. (Dessin de L. Français, d'après une
+ aquarelle.)
+ XXIII.--Le mont Viso, vu de San Chiaffredo. (D'après une photographie
+ de M. V. Besso.)
+ XXIV.--Villa Serbelloni, lac de Como, (Dessin de Taylor, d'après une
+ photographie de MM. J. Lévy et Cie)
+ XXV.--Palais de Ferrare. (Dessin de H. Catenacci, d'après une
+ photographie.)
+ XXVI.--Le Mont Rose, vue prise de Galcoro. (Dessin de Taylor, d'après
+ une photographie de M. E. Lamy.)
+ XXVII.--Venise. (Dessin de J. Moynet, d'après une photographie.)
+ XXVIII.--Gênes. (Dessin de J. Sorrieu, d'après une photographie de MM.
+ J. Lévy et Cie)
+ XXIX.--Défilés de l'Arno à la Gonfolina à Signa, vue prise à la
+ Tenula. (Dessin de Taylor, d'après une photographie de M. G.
+ Matucci)
+ XXX.--Florence. (Dessin de P. Benoist, d'après une photographie de
+ MM. J. Lévy et Cie)
+ XXXI.--Campagne de Rome. (Dessin de A. de Curzon, d'après nature.)
+ XXXII.--Cascade de Terni. (Dessin de Taylor, d'après une
+ photographie.)
+ XXXIII.--Paysans de la campagne romaine. (Dessin de D. Maillard,
+ d'après nature.)
+ XXXIV.--Paysans des Abruzzes. (Dessin de D. Maillard, d'après nature.)
+ XXXV.--Vue générale de Capri, prise de Massa-Lubrense. (Dessin
+ d'après nature, par Niederhaüsern-Koechlin.)
+ XXXVI.--Éruption du Vésuve, le 26 avril 1872. (Dessin de Taylor,
+ d'après M. A. Heim)
+ XXXVII.--Naples. (Dessin de E. Grandsire, d'après une photographie de
+ M. E. Lamy)
+XXXVIII.--Amalfi. (Dessin de Taylor, d'après une photographie de M.
+ Hautecoeur)
+ XXXIX.--Le Châtaignier des Cent chevaux et l'Etna. (Dessin de E.
+ Grandsire, d'après une photographie de M. P. Berthier.)
+ XL.--Palerme et le Monte Pellegrino. (Dessin de Taylor, d'après une
+ photographie de MM. J. Lévy et Cie.)
+ XLI.--Temple de la Concorde, à Girgenti. (Dessin de Taylor, d'après
+ une photographie)
+ XLII.--Malte.--Vue de la Valette
+ XLIII.--Cagliari. (Dessin de H. Clerget, d'après une photographie.)
+ XLIV.--Vérone. (Dessin de Taylor, d'après une photographie de M.
+ Hautecoeur.)
+ XLV.--Bastia. (Dessin de Taylor, d'après une photographie.)
+ XLVI.--Types castillans.--Paysans et paysannes de Tolède.--(Dessin de
+ D. Maillart, d'après des photographies de M.J. Laurent.)
+ XLVII.--Tolède. (Dessin de P. Benoist, d'après une photographie de
+ M. J. Laurent)
+ XLVIII.--Défilés du Tage.--(Province du Guadalajara)
+ XLIX.--Alcázar de Ségovie et vallée de l'Eresma. (Dessin de Taylor,
+ d'après une photographie de MM. Lévy et Cie.)
+ L.--Vue générale du défilé de Despeñaperros. (Dessin de E.
+ Grandsire, d'après une photographie de M. J. Laurent.)
+ LI.--La sierra Nevada, vue de Baza. (Dessin de Taylor, d'après H.
+ Regnault.)
+ LII.--Brèche de los Gaitanes. (Dessin de F. Sorrieu, d'après une
+ photographie de M. J. Laurent.)
+ LIII.--Types andalous.--Paysans de Cordoue. (Dessin de D. Maillart,
+ d'après des photographies de M. J. Laurent.)
+ LIV.--Vue de l'Alhambra et de Grenade, prise de la Silla del Moro.
+ (Dessin de H. Catenacci, d'après une photographie de M.
+ Laurent.)
+ LV.--Paysans de Murcie. (Dessin de P. Fritel, d'après des
+ photographies de M.J. Laurent.)
+ LVI.--Elche et sa forêt de palmiers. (Dessin de A. de Bar, d'après
+ une photographie de M.J. Laurent.)
+ LVII.--Digue ruinée de Lorca. (Dessin de A. de Bar, d'après une
+ photographie de M.J. Laurent.)
+ LVIII.--Types des Baléares.--Femmes d'Ibiza. (Dessin de E. Ronjat,
+ d'après l'Archiduc Salvator)
+ LIX.--Entrée du Port d'Ibiza. (Dessin de E. Grandsire, d'après
+ l'Archiduc Salvator)
+ LX.--Vue du Monserrat. (Dessin de F. Sorrieu, d'après une
+ photographie de M. J, Laurent)
+ LXI.--Barcelone, vue prise du Monjuich. (Dessin de A. Deroy, d'après
+ une photographie de MM. Lévy et Cie)
+ LXII.--Gorges de Pancorbo. (Dessin de F. Sorrieu, d'après une
+ photographie de M.J. Laurent.)
+ LXIII.--Saint-Sébastien. (Dessin de A. Deroy, d'après une photographie
+ de M.J. Laurent)
+ LXIV.--Entrée de la baie de Pasages. (Dessin de J. Moynet, d'après une
+ photographie de M.J. Laurent)
+ LXV.--Phare de la Tour d'Hercule. (Dessin de A. Deroy, d'après une
+ photographie de M.J. Laurent.)
+ LXVI.--Paysans de la huerta et cigarrera de Valence. (Dessin de P.
+ Fritel, d'après des photographies de M.J. Laurent.)
+ LXVII.--Types portugais.--Paysan d'Ovar.--Femme de Leça.--Paysanne
+ d'Affife (Dessin de D. Maillart, d'après des photographies de
+ M. Ferreira.)
+ LXVIII.--Porto. (Dessin de Taylor, d'après une photographie de M. J.
+ Laurent.)
+ LXIX.--Coïmbre. (Dessin de Taylor, d'après une photographie de M. J.
+ Laurent.)
+ LXX.--Pont romain d'Alcántara. (Dessin de Taylor, d'après une
+ photographie de M. J. Laurent.)
+ LXXI.--Lisbonne. (Dessin de Taylor, d'après une photographie de M. J.
+ Laurent.)
+ LXXII.--Couvent des Chevaliers du Christ à Thomar. (Dessin de Taylor,
+ d'après une photographie de M.J. Laurent)
+ LXXIII.--Château de la Penha de Cintra. (Dessin de Taylor, d'après une
+ photographie de M.J. Laurent.)
+
+
+
+
+LISTE
+DES PRINCIPAUX OUVRAGES CONSULTÉS
+
+
+La bibliographie complète des contrées de l'Europe méridionnale
+occuperait des volumes et se trouve d'ailleurs dans les recueils
+spéciaux. La liste suivante comprend seulement les ouvrages que j'ai
+consultés avec le plus de fruit, et que la probité, non moins que la
+reconnaissance, me font un devoir de citer.
+
+Je dois exprimer aussi toute ma gratitude aux personnes bienveillantes
+qui m'ont aidé de leurs conseils et qui m'ont signalé, soit des
+omissions à réparer, soit des erreurs à corriger. Je citerai surtout MM.
+Reyet, Picot, de Mortillet, Manzoni, Albert Heim, Joaquim Torres, le
+baron Davillier. M. Ernest Desjardins a passé la complaisance jusqu'à
+revoir la plupart de mes épreuves, et, grâce à ses notes précieuses, des
+pages entières ont été compètement remaniées.
+
+Dans le volume de la _France_ et dans ceux qui suivront, des notes
+placées au bas des pages indiqueront les noms des auteurs et les titres
+précis des ouvrages où j'aurai puisé mes renseignements; les lecteurs
+pourront ainsi remonter facilement aux sources.
+
+EUROPE
+
+Houzeau, _Histoire du sole de l'Europe_.--Carl Ritter, _Europa_.--Kohl,
+_Die geographische lage Hauptstadte Europa's_.
+
+MÉDITERRANÉE.
+
+W. K. Smith, _the Mediterranean_.--Dureau de la Malle, _Géographie
+physique de la mer Noire et de la Méditerranée_.--Böttger, _das
+Mittelmeer_.
+
+GRÈCE
+
+_Archives des Missions scientifiques_, mémoires de Burnouf, Mézières,
+Beulé, Heuzey, Foucart, About, etc.--Leake, _Travels in Northern
+Greece._--Bursian, _Geographie von Griechenland_.--Puillon Boblaye,
+Virlet, _Expéditions scientifique de Morée_.--Bory de Saint-Vincent,
+_Voyage en Morée_.--Curtius, _Peloponnesos_,--Beulé, _Études sur le
+Péloponnèse_.--Ludw. Ross, _Griechische Inseln._--J. Schmidt,
+_Vulkanstudien. Santorin_, 1886 _bis_ 1872.
+
+TURQUIE.
+
+R. Pashley, _Travels in Crete_.--Raulin, _Description physique de l'île
+de Crète_.--G. Perrot, _l'île de Crète_.--Viquesnel, _Voyage dans la
+Turquie d'Europe_.--Ami Boué, _la Turquie d'Europe_.--Albert Dumont, _le
+Balkan et l'Adriatique_.--Lejean, _Ethnographie de la Turquie
+d'Europe_,--Von Hammer, _Konstantinopel une der Bosporus_.--P. de
+Tchibatchef, _le Bosphore_.--Heuzey, _Voyage archéologique en
+Macédoine_.--Fanshawe Tozer, _Researches in the Highlands of
+Turkey_.--Barth, _Reisen in der Europäischen Turkei_.--Von Hahn,
+_Albanesische Studien_.--Hecqard, _Histoire et description de la
+Haute-Ablanie_.--Dora d'Istria, _Nationalité albanaise_.--Fr. Maurer,
+_Reise durch Bosnien_.--E. de Sainte-Marie, _l'Herzégovine_.--Kanitz,
+_Donau-Bulgarien und der Balkan_.
+
+ROUMANIE.
+
+Vaillant, _la Roumanie_.--Bolliac, _Mémoires pour serir à l'histoire de
+la Roumanie_.--Fr. Damé, _la Roumanie contemporaine_.--V. Duruy, _De
+Paris à Bucharest_.--Von Rœssler, _Romanische Studien_.--E. Desjardins,
+_Embouchures du Danube et projet de canalisation maritime_.
+
+SERBIE ET MONTENEGRO.
+
+Kanitz, _Serbien_.--Ubicini, _les Serbes de Turquie_.--Cyprien Robert,
+_les Slaves de Turquie_.--Louis Léger, _le Monde slave_.--Lejean,
+_Visite au Montenegro_.
+
+ITALIE.
+
+Zuccagni Orlandini, _Corografia fisica, storica et statistica dell'
+Italia e delle sue Isole_.--Marmocchi, _Descrizione d'Italia_.--Amato
+Amati, _l'Italia sotto l'aspetto fisico, storico, artistico e
+statistico_.--Taine, _Voyage en Italie_.--Gregorovius, _Wanderjahre in
+Italien; Geschishte des Stadt Roms_,--Ann. di Saluzzo, _le Alpi che
+cingono l'Italia_.--Cattaneo e Lombardini, _Notizie naturali e civili su
+la Lombardia_.--Lombardini, _Pianura subapeninna_.--Lombardini,
+_Condizione idraulica del Po_.--Martins, Gastaldi, _Terrains
+superficiels de la vallée du Pô_.--De Mortillet, _Anciens glaciers du
+versant méridional des Alpes_, et _Mémoires divers_.--Bertolotti,
+_Liguria maritima_.--Targioni Tozzetti, _Voyage en Toscane_.--Salvagnoli
+Marchetti, _Maremme Toscane_.--Noël des Vergers, _l'Étrurie et les
+Étrusques_.--Beulé, _Fouilles et découvertes_.--Giordano, _Roma e suo
+territorio_.--Ponzi, _Histoire naturelle du latium_.--De Prony, _Marais
+Pontins_.--Ouvrages d'Ampère et de Stendhal, etc.--Davies, _Pilgrimage
+of the Tiber_.--Francis Wey, _Rome_.--Spallanzani, _Voyage dans les
+Deux-Siciles_.--Smyth, _Sicily ant its Islands_.--De Quatrefages,
+_Souvenirs d'un naturaliste_.--La Marmora, _Voyage en Sardaigne,
+Description statistique, physique et politique de l'île_.--Mantegazza,
+_Profili e paesaggi della Sardegne_.--Von Maltzan, _Reise auf der Insel
+Sardinien_.--Spano, _Itinerario della Sardegna_.--Correnti e Maestri,
+_Statistice dell' Italia_.
+
+CORSE.
+
+Marmocchi, _Géographie de la Corse_.--Gregorovius, _Corsica_.--Pr.
+Mérimée, _Voyage en Corse_.
+
+ESPAGNE.
+
+Coello, F. de Luxan y A. Pascual, _Reseñas geográfica, geológica y
+agrícola de España_.--Baron Davillier et Gust. Doré, _Voyage en
+Espagne_.--De Laborde, _Itinéraire descriptif de l'Espagne_.--Bory de
+Saint-Vincent, _Résumé géographique de la Péninsule ibérique_.--De
+Verneuil et Collomb, _Mémoires géologiques sur l'Espagne_.--Fort,
+_Handbook for travellers in Spain_.--Fern. Gerrido, _l'Espagne
+contemporaine_.--Cherbuliez, _l'Espagne politique_.--Ed. Quinet, _Mes
+Vacances en Espagne_.--Th. Gautier, _(Tras los Montes), Voyage en
+Espagne_.--E. Willkomm, _die Pyrendische Halbinsel; Strand und
+Steppengebiet der iberischen Halbinsel_.--George Sand, _Un Hiver à
+Majorque_.--Ludw. Salvator, _Balearen in Wort und Bild_.--Bladé, _Études
+géographiques us la vallée d'Andorre_.--W. von Humboldt, _Urbewohner
+Spaniens_.--Eug. Cordier, _Organisation de la famille chez les
+Basques_.--Paul Broca, _Mémoires d'anthropologie_.
+
+PORTUGAL.
+
+Link und Hoffmannsegg, _Voyage en Portugal_.--Minutoli, _Portugal und
+seine Kolonien_.--Vogel, _le Portugal et ses Colonies_.--Lady Jackson,
+_Fair Lusitania_.--Latouche, _Travels in Portugal_.
+
+Les publications périodiques où j'ai trouvé les renseignements les plus
+utiles sont le _Bulletin de la Société de géographie, la Revue des
+Deux-Mondes, l'Auslant, le Globus, la Revue d'anthropologie._
+
+
+
+
+TABLE DES MATIÈRES
+
+
+CHAP. I. -- CONSIDÉRATIONS GÉNÉRALES
+
+CHAP. II -- L'EUROPE
+ I. Limites
+ II. Divisions naturelles et montagnes
+ III. Zone maritime
+ IV. Le climat
+ V. Les races et les peuples
+
+CHAP. III -- LA MÉDITERRANÉE
+ I. La forme et les eaux du bassin
+ II. La faune, la pêche et les salines
+ III. Commerce et navigation
+
+CHAP. IV -- LA GRÈCE
+ I. Vie d'ensemble
+ II. Grèce continentale
+ III. Morée ou Péloponnèse
+ IV. Iles de la mer Égée
+ V. Iles Ioniennes
+ VI. Le présent et l'avenir de la Grèce
+ VII. Gouvernement, administration et divisions politiques
+
+CHAP. V. -- LA TURQUIE D'EUROPE
+ I. Vue d'ensemble
+ II. La Crète et les îles de l'Archipel
+ III. Le littoral de la Turquie hellénique; Thrace,
+ Macédoine et Thessalie
+ IV. L'Albanie et l'Épire
+ V. Les Alpes illyriennes et la Slavie turque
+ VI. Les Balkhans, le Despoto-Dagh et le pays des Bulgares
+ VII. La situation présente de l'avenir de la Turquie
+ VIII. Gouvernement et administration
+
+CHAP. VI. -- LA ROUMANIE
+
+CHAP. VII -- LA SERBIE ET LA MONTAGNE NOIRE
+ I. La Serbie
+ II. La Montagne Noire
+
+CHAP. VIII -- L'ITALIE
+ I. Vue d'ensemble
+ II. Le bassin du Pô.--Le piémont, la Lombardie, Venise et
+ l'Émilie
+ III. Ligurie ou rivière de Gênes
+ IV. La vallée de l'Arno, Toscane
+ V. Les Apennins de Rome, la vallée du Tibre, les Marches,
+ et les Abruzzes
+ VI. L'Italie méridionale, provinces napolitaines
+ VII. La Sicile
+ VIII. La Sardaigne
+ IX. La situation présente et l'avenir de l'Italie
+ X. Gouvernement et administration
+
+CHAP. IX. -- CORSE
+
+CHAP. X. -- L'ESPAGNE
+ I. Considération générales
+ II. Plateaux des Castilles, de Leon et de
+ l'Estramadure
+ III. Andalousie
+ IV. Versant méditerranéen du grand plateau de Murcie
+ et Valence
+ V. Les baléares
+ VI. La vallée de l'Èbre, l'Aragon et la Catalogne
+ VII. Province Basques, Navarre et Logroño
+ VIII. Santander, Asturies et Galice
+ XI. Le présent et l'avenir de l'Espagne
+ X. Gouvernement et administration
+
+CHAP. XI. -- LE PORTUGAL
+ I. Vue d'ensemble
+ II. Portugal du Nord. Vallée du Minho, du Doure,
+ du Mondego
+ III. La vallée du Tage, l'Estramadure
+ IV. Le Portugal du Midi, l'Alemtejo de l'Algarve
+ V. Présent et avenir du Portugal
+ VI. Gouvernement et administration
+
+Index alphabétique
+Table des cartes
+Table des gravures
+Liste des principaux ouvrages consultés.
+Table des matières.
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Nouvelle géographie universelle(1/19), by
+Élisée Reclus
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK NOUVELLE GÉOGRAPHIE ***
+
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+
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+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
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+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
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