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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Nouvelle géographie universelle(1/19) + I L'Europe meridionale (1876) + +Author: Élisée Reclus + +Release Date: March 20, 2009 [EBook #28370] + +Language: French + +Character set encoding: UTF-8 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK NOUVELLE GÉOGRAPHIE *** + + + + +Produced by Carlo Traverso, Rénald Lévesque and the Online +Distributed Proofreaders Europe at http://dp.rastko.net. +This file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) + + + + + + + + NOUVELLE + GÉOGRAPHIE + UNIVERSELLE + + LA TERRE ET LES HOMMES + + PAR + + ELISÉE RECLUS + + + + I + + + L'EUROPE MÉRIDIONALE + (GRÈCE, TURQUIE, ROUMANIE, SERBIE, ITALIE, ESPAGNE ET PORTUGAL) + + CONTENANT + + 78 GRAVURES, 4 CARTES EN COULEURS TIRÉES A PART + ET 174 CARTES INTERCALÉES DANS LE TEXTE + + 1876 + + + + + CHAPITRE PREMIER + + CONSIDÉRATIONS GÉNÉRALES + + +La Terre n'est qu'un point dans l'espace, une molécule astrale; mais +pour les hommes qui la peuplent, cette molécule est encore sans limites, +comme aux temps de nos ancêtres barbares. Elle est relativement infinie, +puisqu'elle n'a pas été parcourue dans son entier et qu'il est même +impossible de prévoir quand elle nous sera définitivement connue. Le +géodésien, l'astronome nous ont bien révélé que notre planète ronde +s'aplatit vers les deux pôles; le météorologiste, le physicien ont +étudié par induction dans cette zone ignorée la marche probable des +vents, des courants et des glaces; mais nul explorateur n'a vu ces +extrémités de la Terre, nul ne peut dire si des mers ou des continents +s'étendent au delà des grandes barrières de glace dont on n'a point +encore pu forcer l'entrée. Dans la zone boréale, il est vrai, de hardis +marins, l'honneur de notre race, ont graduellement rétréci l'espace +mystérieux, et, de nos jours, le fragment de rondeur terrestre qui reste +à découvrir dans ces parages ne dépasse pas la centième partie de la +superficie du globe; mais de l'autre côté de la Terre les explorations +des navigateurs laissent encore un énorme vide, d'un diamètre tel que la +lune pourrait y tomber sans toucher aux régions de la planète déjà +visitées. + +D'ailleurs, les mers polaires, que défendent contre les entreprises de +l'homme tant d'obstacles naturels, ne sont pas les seuls espaces +terrestres qui aient échappé au regard des hommes de science. Chose +étrange et bien faite pour nous humilier dans notre orgueil de +civilisés! parmi les contrées que nous ne connaissons pas encore, il en +est qui seraient parfaitement accessibles si elles n'étaient défendues +que par la nature: ce sont d'autres hommes qui nous en interdisent +l'approche. Nombre de peuples ayant des villes, des lois, des moeurs +relativement policées, vivent isolés et inconnus comme s'ils avaient +pour demeure une autre planète; la guerre et ses horreurs, les pratiques +de l'esclavage, le fanatisme religieux et jusqu'à la concurrence +commerciale veillent à leurs frontières et nous en barrent l'entrée. De +vagues rumeurs nous apprennent seulement l'existence de ces peuples; il +en est même dont nous ne savons absolument rien et sur lesquels la fable +s'exerce à son gré. C'est ainsi que dans ce siècle de la vapeur, de la +presse, de l'incessante et fébrile activité, le centre de l'Afrique, une +partie du continent australien, l'île pourtant si belle et probablement +si riche de la Nouvelle-Guinée, et de vastes plateaux de l'intérieur de +l'Asie sont toujours pour nous le domaine de l'inconnu. Les régions +mêmes où la plupart des savants aiment à voir le berceau des Aryens, nos +principaux ancêtres, n'ont encore été que très-vaguement explorées. + +Quant aux contrées déjà visitées par les voyageurs et figurées sur nos +cartes avec un réseau d'itinéraires, on ne saurait espérer de les +connaître dans le détail de leur géographie intime avant de les avoir +soumises à une longue série d'études comparées. Que de temps il faudra +pour rejeter les contradictions, les erreurs de toute espèce que les +explorateurs mêlent à leurs descriptions et à leurs récits! Quel +prodigieux labeur demandera la connaissance parfaite du climat, des eaux +et des roches, des plantes et des animaux! Que d'observations classées +et raisonnées pour qu'il soit possible d'indiquer les modifications +lentes qui s'accomplissent dans l'aspect et les phénomènes physiques des +diverses contrées! Que de précautions à prendre pour savoir constater +avec certitude les changements qui s'opèrent par le jeu spontané de +l'organisme terrestre, et les transformations dues à la bonne ou +mauvaise gestion de l'homme! Et pourtant c'est là qu'il faut en arriver +pour se hasarder à dire que l'on connaît la Terre. + +[Illustration: LA TERRE DANS L'ESPACE.] + +Ce n'est pas tout. Par une pente naturelle de notre esprit, c'est à +nous-mêmes, c'est à l'homme considéré comme centre des choses, que nous +essayons de ramener toute étude; aussi la connaissance de la planète +doit-elle se compléter nécessairement, se justifier pour ainsi dire par +celle des peuples qui l'habitent. Mais si le sol qui porte les hommes +est peu connu, ceux-ci le sont relativement bien moins encore. Sans +parler de l'origine première des tribus et des races, origine qui nous +est absolument inconnue, les filiations immédiates, les parentés, les +croisements de la plupart des peuples et peuplades, leurs lieux de +provenance et d'étape sont encore un mystère pour les plus savants et +l'objet des affirmations les plus contradictoires. Que doivent les +nations à l'influence de la nature qui les environne? Que doivent-elles +au milieu qu'habitèrent leurs ancêtres, à leurs instincts de race, à +leurs mélanges divers, aux traditions importées du dehors? On ne le sait +guère; à peine quelques rayons de lumière pénètrent-ils çà et là dans +cette obscurité. Le plus grave, c'est que l'ignorance n'est pas la seule +cause de nos erreurs; les antagonismes des passions, les haines +instinctives de race à race et de peuple à peuple nous entraînent +souvent à voir les hommes autres qu'ils ne sont. Tandis que les sauvages +des terres éloignées se montrent à notre imagination comme des fantômes +sans consistance, nos voisins, nos rivaux en civilisation nous +apparaissent sous des traits enlaidis et difformes. Pour les voir sous +leur véritable aspect, il faut d'abord se débarrasser de tous les +préjugés et de tous ces sentiments de mépris, de haine, de fureur qui +divisent encore les peuples. L'oeuvre la plus difficile, nous a dit la +sagesse de nos ancêtres, est de se connaître soi-même; combien est plus +difficile la science de l'homme, étudiée dans toutes ses races à la +fois! + +Il serait donc impossible actuellement de présenter une description +complète de la Terre et des Hommes, une géographie vraiment universelle. +C'est là une oeuvre réservée à la collaboration future des observateurs +qui, de tous les points de la planète, s'associeront pour rédiger le +grand livre des connaissances humaines. Le travailleur isolé ne peut de +nos jours que hasarder la composition d'un tableau succinct, en tâchant +d'observer fidèlement les règles de la perspective, c'est-à-dire de +donner aux diverses contrées des plans d'autant plus rapprochés que leur +importance est plus considérable et qu'ils sont connus d'une façon plus +intime. + +Naturellement, chaque peuple doit être tenté de croire que dans une +description de la Terre la première place appartient à son pays. La +moindre tribu barbare, le moindre groupe d'hommes encore dans l'état de +nature pense occuper le véritable milieu de l'univers, s'imagine être le +représentant le plus parfait de la race humaine. Sa langue ne manque +jamais de témoigner cette illusion naïve, qui provient de l'étroitesse +extrême de son horizon. La rivière qui arrose ses champs est le «Père +des Eaux», la montagne qui abrite son campement est le «Nombril de la +Terre». Les noms que les peuples enfants donnent aux nations voisines +sont des termes de mépris, tant ils considèrent les étrangers comme +étant leurs inférieurs: ils les appellent «Sourds», «Muets», +«Bredouilleurs», «Malpropres», «Idiots», «Monstres» et «Démons!» Ainsi +les Chinois, qui à certains égards constituent en effet un des peuples +les plus remarquables et qui ont au moins l'avantage du nombre sur tous +les autres, ne se contentent pas de voir dans leur beau pays la «Fleur +du Milieu», ils lui reconnaissent aussi une telle supériorité, que, par +une méprise bien naturelle, on a pu les désigner sous le nom de «Fils du +Ciel». Quant aux nations éparses autour du «Céleste Empire», elles sont +au nombre de quatre, les «Chiens», les «Porcs», les «Démons» et les +«Sauvages!» Encore ne méritent-elles pas qu'on leur donne un nom; il est +plus simple de les désigner par les points cardinaux: ce sont les +«Immondes» de l'est, du nord, de l'orient et du midi. + +Si nous donnons la première place à l'Europe civilisée dans notre +description de la Terre, ce n'est point en vertu de préjugés semblables +à ceux des Chinois. Non, cette place lui revient de droit. D'abord, le +continent européen est le seul dont toute la surface ait été parcourue +et scientifiquement explorée, le seul dont la carte soit à peu près +complète et dont l'inventaire matériel soit presque achevé. Sans avoir +une population aussi dense que celle de l'Inde et de la Chine centrale, +l'Europe contient près du quart des habitants du globe, et ses peuples, +quels que soient leurs défauts et leurs vices, quel que soit, à maints +égards, l'état de barbarie dans lequel ils se trouvent, sont encore ceux +qui donnent l'impulsion au reste de l'humanité dans les travaux de +l'industrie et ceux de la pensée. C'est en Europe que, depuis vingt-cinq +siècles, le principal foyer de rayonnement pour les arts, les sciences, +les idées nouvelles, n'a cessé de briller, tout en se déplaçant +graduellement du sud-est au nord-ouest. Même les hardis colons européens +qui sont allés porter leurs langues et leurs moeurs par delà les mers et +qui ont eu l'immense avantage de trouver un sol vierge pour s'y épandre +librement, n'ont point encore donné au nouveau monde, dans le +développement de l'histoire contemporaine, une importance égale à celle +de la petite Europe. + +Plus actifs, plus audacieux, débarrassés, en outre, d'une partie de ce +lourd bagage du passé féodal que les sociétés d'Europe traînent après +elles, nos rivaux d'Amérique sont encore trop peu nombreux pour que +l'ensemble de leurs travaux puisse égaler les nôtres. Ils n'ont pu +reconnaître qu'une faible partie des ressources de leur nouvelle patrie; +même l'oeuvre préliminaire de l'exploration est bien loin d'être +achevée. La «vieille Europe», où chaque motte de terre a son histoire, +où chaque homme est par ses traditions et son champ l'héritier de cent +générations successives, garde donc le premier rang, et l'étude comparée +des peuples permet de croire que l'hégémonie morale et la prépondérance +industrielle lui resteront pendant longtemps encore. Toutefois il n'est +point douteux que l'égalité finira par prévaloir, non-seulement entre +l'Amérique et l'Europe, mais aussi entre toutes les parties du monde. +Grâce aux croisements incessants de peuple à peuple et de race à race, +grâce aux migrations prodigieuses qui s'accomplissent et aux facilités +croissantes qu'offrent les échanges et les voies de communication, +l'équilibre de population s'établira graduellement dans les diverses +contrées, chaque pays fournira sa part de richesses au grand avoir de +l'humanité, et, sur la Terre, ce que l'on appelle la civilisation aura +«son centre partout, sa circonférence nulle part». + +On sait combien puissante a été l'influence favorable du milieu +géographique sur les progrès des nations européennes. Leur supériorité +n'est point due, comme d'aucuns se l'imaginent orgueilleusement, à la +vertu propre des races dont elles font partie, car, en d'autres régions +de l'ancien monde, ces mêmes races ont été bien moins créatrices. Ce +sont les heureuses conditions du sol, du climat, de la forme et de la +situation du continent qui ont valu aux Européens l'honneur d'être +arrivés les premiers à la connaissance de la Terre dans son ensemble et +d'être restés longtemps à la tête de l'humanité. C'est donc avec raison +que les historiens géographes aiment à insister sur la configuration des +divers continents et sur les conséquences qui devaient en résulter pour +les destinées des peuples. La forme des plateaux, la hauteur des +montagnes, la marche et l'abondance des fleuves, le voisinage de +l'Océan, les dentelures des côtes, la température de l'atmosphère, la +fréquence ou la rareté des pluies, les mille rapports mutuels du sol, de +l'air et des eaux, tous les phénomènes de la vie planétaire ont un sens +à leurs yeux et leur servent à expliquer, du moins en partie, le +caractère et la vie première des nations; ils se rendent ainsi compte de +la plupart des contrastes qu'offrent les peuples soumis aux influences +diverses, et montrent sur la Terre les chemins que devaient +nécessairement suivre les hommes dans leur flux et reflux de migrations +et de guerres. + +Toutefois il ne faut point oublier que la forme générale des continents +et des mers et de tous les traits particuliers de la Terre ont dans +l'histoire de l'humanité une valeur essentiellement changeante, suivant +l'état de culture auquel en sont arrivées les nations. Si la géographie +proprement dite, qui s'occupe seulement de la forme et du relief de la +planète, nous expose l'état passif des peuples dans leur histoire +d'autrefois, en revanche, la géographie historique et statistique nous +montre les hommes entrés dans leur rôle actif et reprenant le dessus par +le travail sur le milieu qui les entoure. Tel fleuve qui, pour une +peuplade ignorante de la civilisation, était une barrière +infranchissable, se transforme en chemin de commerce pour une tribu plus +policée, et, plus tard, sera peut-être changé en un simple canal +d'irrigation, dont l'homme réglera la marche à son gré. Telle montagne, +que parcouraient seulement les pâtres et les chasseurs et qui barrait le +passage aux nations, attira dans une époque plus civilisée les mineurs +et les industriels, puis cessa même d'être un obstacle, grâce aux +chemins qui la traversent. Telle crique de la mer où se remisaient les +petites barques de nos ancêtres est délaissée maintenant, tandis que la +profonde baie, jadis redoutée des navires et protégée désormais par un +énorme brise-lames, construit avec des fragments de montagnes, est +devenue le refuge des grands vaisseaux. + +Ces innombrables changements, que l'industrie humaine opère sur tous les +points du globe, constituent une révolution des plus importantes dans +les rapports de l'homme avec les continents eux-mêmes. La forme et la +hauteur des montagnes, l'épaisseur des plateaux, les dentelures de la +côte, la disposition des îles et des archipels, l'étendue des mers, +perdent peu à peu de leur importance relative dans l'histoire des +nations, à mesure que celles-ci gagnent en force et en volonté. Tout en +subissant l'influence du milieu, l'homme la modifie à son profit; il +assouplit la nature, pour ainsi dire, et transforme les énergies de la +terre en forces domestiques. On peut citer en exemple les hauts plateaux +de l'Asie centrale qui enlèvent encore toute unité géographique à +l'anneau des terres extérieures et des péninsules environnantes, mais +dont l'exploration future et la conquête industrielle auront pour +résultat de donner à l'Asie cette unité qu'elle avait seulement en +apparence. De même, la lourde et massive Afrique, la monotone Australie, +l'Amérique méridionale, pleine de forêts et de nappes d'eau, jouiront +des mêmes avantages que l'Europe et deviendront mobiles comme elle +lorsque des routes de commerce, traversant ces pays dans tous les sens, +y franchiront fleuves, lacs, déserts, monts et plateaux. D'un autre +côté, les privilèges que l'Europe devait à son ossature de montagnes, au +rayonnement de ses fleuves, aux contours de ses rivages, à l'équilibre +général de ses formes, ont cessé d'avoir la même valeur relative depuis +que les peuples ajoutent leur outillage industriel aux ressources +premières fournies par la nature. + +Ce changement graduel dans l'importance historique de la configuration +des terres, tel est le fait capital qu'il faut bien garder en mémoire +quand on veut comprendre la géographie générale de l'Europe. En étudiant +l'espace, il faut tenir compte d'un élément de même valeur, le temps. + + + + + CHAPITRE II + + L'EUROPE + + + + +I + +LIMITES + + +Dès leurs premières expéditions de guerre ou de commerce, les habitants +des rivages orientaux de la Méditerranée devaient apprendre à distinguer +les trois continents qui viennent s'y rencontrer. Dans cette région +centrale de l'ancien monde, l'Afrique tient à peine à l'Asie par un +étroit ligament de sables arides, et l'Europe est séparée de l'Asie +Mineure par une série continue de mers et de détroits aux courants +dangereux. La division de la terre connue en trois parties distinctes +s'imposait donc à l'esprit des peuples enfants, et lorsque, en pleine +virilité de la race hellénique, l'histoire écrite vint remplacer les +mythes et les traditions orales, le nom de l'Europe était probablement +déjà transmis par une longue suite de générations. Hérodote avoue +naïvement que nul mortel ne saurait espérer d'en connaître jamais la +vraie signification. Les savants modernes ont pourtant essayé +d'interpréter ce nom légué par les aïeux. Les uns y voient une ancienne +désignation qui se serait appliquée d'abord à la Thrace aux «larges +plaines», et qui serait ensuite devenue celle de l'Europe entière; les +autres le dérivent d'un surnom de Zeus aux «larges yeux», l'antique dieu +solaire chargé de la protection du continent. Quelques étymologistes +pensent que l'Europe fut ainsi désignée par les Phéniciens comme le pays +des «Hommes blancs». Il semble plus probable toutefois que le nom +d'Europe avait primitivement le sens de «couchant», par contraste avec +l'Asie, ou pays du soleil levant. C'est ainsi que l'Italie, puis +l'Espagne, s'appelèrent Hespérie, que l'Afrique occidentale reçut des +Musulmans le nom de Maghreb, et que, de nos jours, les plaines +d'outre-Mississippi sont devenues le «Far West». + +Quel que soit d'ailleurs le sens primitif de son nom, l'Europe est, +d'après tous les mythes anciens, une fille de l'Asie. Ce sont les +navires de la Phénicie qui les premiers ont exploré les rivages +européens, et, par les échanges, en ont mis les populations en rapport +avec celles du monde oriental. Lorsque la fille eut dépassé la mère en +civilisation et que les voyageurs hellènes se furent mis à continuer les +découvertes des marins de Tyr, toutes les terres reconnues au nord de la +Méditerranée furent considérées comme une dépendance de l'Europe. Cette +partie du monde, qui d'abord ne comprenait probablement que la grande +péninsule thraco-hellénique, s'agrandit graduellement pour embrasser +l'Italie, l'Hispanie, les Gaules et toutes les régions hyperboréennes +situées au delà des Alpes et du Danube. Pour Strabon, l'Europe, déjà +connue dans sa partie la plus accidentée et la plus «vivante», était +limitée à l'orient par les Palus Méotides et le cours du Tanaïs. + +Depuis cette époque, les limites tracées par les géographes modernes +entre l'Europe et l'Asie ont été reportées plus à l'est. D'ailleurs, on +le comprend, ces divisions doivent toutes avoir quelque chose de +conventionnel, puisque l'Europe, limitée de tous les autres côtés par +les eaux marines, se rattache au territoire de l'Asie du côté de +l'Orient. Par ses frontières de la Sibérie et du Caucase, l'Europe n'est +en réalité qu'une simple péninsule du continent asiatique. Toutefois le +contraste entre les deux parties du monde est trop considérable pour que +la science cesse de partager l'Europe et l'Asie en deux masses +continentales. Mais où se trouve la vraie ligne de séparation? +D'ordinaire, les cartographes s'en tiennent aux limites administratives +qu'il plaît au gouvernement russe de tracer entre ses immenses +possessions européennes et asiatiques: c'est dire qu'ils se conforment à +des caprices. D'autres prennent les arêtes du Caucase et des monts +Ourals pour frontière commune des deux continents; mais cette division, +qui semble plus raisonnable au premier abord, n'en est pas moins +absurde: les deux versants d'une chaîne de montagnes ne sauraient être +désignés comme appartenant à une formation distincte, et, le plus +souvent, ils sont habités par des populations de même origine. La +véritable zone de séparation entre l'Europe et l'Asie n'est point +constituée par des systèmes de montagnes, mais, au contraire, par une +série de dépressions, jadis remplies en entier par le bras de mer qui +rejoignait la Méditerranée à l'océan Glacial. Au nord du Caucase, les +steppes du Manytch, qui séparent la mer Noire de la Caspienne, sont +encore partiellement couverts de lacs salins; la Caspienne elle-même, +ainsi que l'Aral et les autres lacs épars dans la direction du golfe +d'Obi, sont des restes de l'ancienne mer, et les espaces intermédiaires +portent encore les traces des eaux qui les inondaient jadis. + +[Illustration: No 1.--FRONTIÈRES NATURELLES DE L'EUROPE.] + +Sans parler des changements qui ont dû s'opérer dans la configuration de +l'Europe pendant les périodes géologiques antérieures, il est certain +que, durant l'époque moderne, la forme du continent s'est grandement +modifiée. Si l'Europe était autrefois séparée de l'Asie occidentale par +un large bras de mer, en revanche, il fut un temps où elle tenait à +l'Anatolie par la langue de terre où s'est ouvert depuis le détroit de +Constantinople. De même, l'Espagne se reliait à l'Afrique avant que les +eaux de l'Océan eussent fait irruption dans la Méditerranée, et +probablement aussi la Sicile se rattachait à la Mauritanie. Enfin, les +îles Britanniques taisaient partie du tronc continental. Les érosions de +la mer, en même temps que les exhaussements et les dépressions des +terrains, n'ont cessé et ne cessent encore de modifier les contours du +littoral. Les nombreux sondages opérés dans les mers qui baignent +l'Europe occidentale ont révélé l'existence d'un plateau sous-marin, +qui, au point de vue géologique, doit être considéré comme partie +intégrante du continent. Entouré d'abîmes de plusieurs milliers de +mètres de profondeur, et recouvert en moyenne de 50 à 200 mètres d'eau, +ce piédestal de la France et des îles Britanniques n'est autre chose que +la base de terres anciennes démolies par le travail continu des vagues: +c'est la fondation ruinée d'un édifice continental disparu. Ajoutées à +l'Europe, toutes les berges sous-marines du littoral de l'Océan et +celles de la Méditerranée accroîtraient d'un quart environ la superficie +du continent; mais, en même temps, elles lui raviraient cette richesse +de péninsules qui a valu à l'Europe sa prépondérance historique sur les +autres parties du monde. + +[Illustration: N°2.--RELIEF DE L'EUROPE.] + +Si par la pensée au lieu d'imaginer un exhaussement de 200 mètres, on se +figure le continent s'abaissant en bloc de la même quantité, l'Europe se +trouverait n'occuper que la moitié son étendue actuelle; toutes les +plaines basses, qui, pour la plupart, sont d'anciens fonds de mer, +seraient immergées de nouveau dans l'Océan; il ne resterait plus +au-dessus des eaux qu'une sorte de squelette de plateaux et de +montagnes, beaucoup plus tailladé de golfes et frangé de presqu'îles que +ne l'est le rivage existant. Toute l'Europe occidentale et +méditerranéenne constituerait un puissant massif insulaire entouré de +terres plus qu'à moitié submergées, telles que la Sicile et la +Grande-Bretagne, et séparé par un large détroit des plaines légérement +bombées de l'intérieur de la Russie. Ce massif, pour l'histoire non +moins que pour la géologie, est la véritable Europe. A demi asiatique +par son climat extrême, par l'aspect de ses campagnes monotones et de +ses interminables steppes, la Russie se rattache aussi très-intimement à +l'Asie par ses races et par son développement historique; on peut même +dire qu'elle fait partie de l'Europe depuis un siècle à peine. C'est au +milieu des îles, des péninsules, des vallées, des petits bassins, des +horizons variés de l'Europe maritime et montagneuse; c'est dans cette +nature si vive, si accidentée, aux contrastes si imprévus, qu'est née la +civilisation moderne, résultat d'innombrables civilisations locales, +heureusement unies en un seul courant. De même que les eaux, en +s'épanchant des montagnes, ont fertilisé les plaines environnantes par +le limon nourricier, de même les progrès de toute espèce, accomplis dans +ce centre de rayonnement, se sont répandus de proche en proche à travers +les continents, jusqu'aux extrémités de la terre. + + + + +II + +DIVISIONS NATURELLES ET MONTAGNES + + +Cette Europe en résumé, qui comprend, en outre des trois péninsules +méditerranéennes, la France, l'Allemagne et l'Angleterre, se divise +naturellement en plusieurs parties. Les îles Britanniques forment un +premier groupe nettement séparé, grâce à la ceinture de mers qui +l'environne. La presqu'île hispanique n'est guère moins distincte du +reste de l'Europe, car elle vient confiner à la France par un véritable +rempart de montagnes, le plus difficile à franchir qui existe dans le +continent; en outre, une profonde dépression, dont le seuil de partage +n'a pas même 200 mètres, réunit l'Océan et la Méditerranée, +immédiatement au nord de l'Espagne. L'unité géographique n'est complète +que pour le système des Alpes et les chaînes de montagnes qui s'y +rattachent, en France, en Allemagne, en Italie et dans la péninsule +hellénique: c'est là que se trouve la charpente de l'édifice +continental. + +Le système des Alpes, qui doit probablement son vieux nom celtique à la +blancheur de ses hautes cimes neigeuses, se développe en une immense +courbe de plus de 1,000 kilomètres, des rivages de la Méditerranée au +bassin du Danube. Il se compose, en réalité, d'une trentaine de massifs +formant autant de groupes géologiques distincts, mais reliés les uns aux +autres par des seuils très-élevés; ses roches, qu'elles soient de +granit, d'ardoise, de grès ou de calcaires, se maintiennent au-dessus +des plaines basses en un rempart continu. Dans les âges antérieurs, les +Alpes furent beaucoup plus hautes, ainsi qu'a permis de le constater +l'étude des éboulis et des strates à demi détruites par les agents +naturels; mais, tout dégradées qu'elles soient, elles élèvent encore des +centaines de cimes dans la région des neiges persistantes, et de grands +fleuves de glaces s'épanchent de toutes ses hautes crêtes dans les +vallées supérieures. Des campagnes du Piémont et de la Lombardie, les +glaciers et les névés apparaissent comme un diadème étincelant enroulé +sur le sommet des monts. + +Dans la partie occidentale du système alpin, c'est-à-dire de la +Méditerranée au massif du mont Blanc, point culminant de l'Europe, la +hauteur moyenne des groupes de montagnes augmente par degrés de 2,000 +mètres à plus de 4,000. A l'est du grand bassin angulaire des Alpes, +formé par le mont Blanc, le système change de direction; puis, au delà +des deux puissantes citadelles du mont Rose et de l'Oberland, il +s'abaisse peu à peu. A l'Orient des Alpes suisses, aucune cime n'atteint +la hauteur de 4,000 mètres, et l'élévation moyenne des montagnes diminue +d'un tiers environ; mais là où la région montagneuse est moins haute, +elle devient graduellement plus large à cause de l'écartement des +massifs et de la divergence des chaînes. Tandis que l'axe principal +continue vers le nord-est la direction des Alpes helvétiques, des +chaînes très-considérables, qui doublent l'épaisseur de la masse, se +projettent au nord, à l'est et au sud-est. Par le travers de Vienne, les +Alpes proprement dites n'ont pas moins de 400 kilomètres de large. + +En s'étalant ainsi, le système des Alpes perd son caractère et son +aspect; il n'a plus ni grands massifs, ni glaciers, ni champs de neige; +au nord, il s'affaisse peu à peu vers la vallée du Danube; au sud, il se +ramifie en chaînes secondaires sur le piédestal que lui fournit le +plateau bombé de la Turquie. Malgré la différence extrême qu'offrent le +tableau des grandes Alpes et les vues du Montenegro, de l'Hémus, du +Rhodope, du Pinde, toutes ces arêtes montagneuses n'en appartiennent pas +moins au même système orographique. Toute la péninsule thraco-hellénique +doit être considérée comme une dépendance naturelle des Alpes. Il en est +de même de la presqu'île d'Italie, car, dans son immense courbe, l'arête +des Apennins continue parfaitement la chaîne des Alpes Maritimes, et +l'on ne sait vraiment où l'on doit tracer entre les deux la ligne +conventionnelle de séparation. Enfin, parmi les chaînes de montagnes qui +se rattachent au système des Alpes, il faut aussi compter les Carpathes, +que le travail des eaux a graduellement isolées pendant la période +géologique moderne. Il est indubitable qu'autrefois l'hémicycle de +montagnes formé par les Petits Carpathes, les Beskides, le Tatra, les +Grands Carpathes et les Alpes transylvaines s'unissait d'un côté aux +Alpes d'Autriche, de l'autre aux contre-forts des Balkhans. Le Danube +s'est ouvert deux portes à travers ces remparts; mais ces portes sont +étroites, semées de roches, dominées par de hautes parois. + +La forme des massifs alpins et du labyrinthe des chaînes orientales +devait exercer sur l'histoire de l'Europe, et par conséquent du monde +entier, l'influence la plus décisive. Les seules routes des Barbares +étant celles qu'avait ouvertes la nature, les peuples asiatiques ne +pouvaient pénétrer en Europe que par deux voies, celle de la mer ou +celle des grandes plaines du Nord; A l'ouest de la mer Noire, ils +trouvaient d'abord les lacs et les marécages difficiles à franchir de la +vallée du Danube; puis, après avoir surmonté ces obstacles, ils +rencontraient la haute barrière des montagnes, au delà desquelles le +dédale boisé des gorges et des escarpements aboutissait aux régions, +alors inaccessibles, des grandes neiges. Ainsi les Carpathes, les +Balkhans et toutes les chaînes avancées du système alpin formaient à +l'Europe occidentale comme un immense bouclier de près de 1,000 +kilomètres de largeur; les populations nomades et conquérantes qui +venaient se heurter contre cet obstacle risquaient d'y briser leur +force. Habituées aux steppes, à l'horizon sans limites des campagnes +unies, elles n'osaient gravir ces monts abrupts. Il ne leur restait donc +qu'à se détourner vers le nord pour gagner les grandes plaines +germaniques, où les migrations successives pouvaient s'épandre plus à +leur aise. Quant aux envahisseurs poussés par la fureur aveugle des +conquêtes, ceux d'entre eux qui s'engageaient quand même dans les +défilés de montagnes se trouvaient pris comme dans une trappe au milieu +de l'enchevêtrement des vallées. De là cette multitude de peuples et de +fragments de peuples, ce fourmillement de races qui a fait des contrées +danubiennes une sorte de chaos. Comme dans les remous d'un fleuve où se +déposent tous les débris apportés par le courant, les épaves de presque +toutes les populations de l'Orient sont venues s'entasser en désordre +dans ce coin du Continent. + +Au sud de la grande barrière des monts, le mouvement des peuples entre +l'Europe et l'Asie ne pouvait s'opérer que par mer. Les peuples assez +avancés en civilisation pour se construire des bâtiments étaient donc +les seuls auxquels le chemin fût ouvert. Pirates, marchands ou +guerriers, ils s'étaient tous élevés depuis longtemps au-dessus de la +barbarie primitive, et même, dans leurs voyages de conquête, ils +apportaient toujours avec eux quelque accroissement aux connaissances +humaines. En outre, les groupes d'émigrants ne pouvaient jamais être +bien nombreux, à cause des difficultés de l'équipement et de la +navigation. Abordant en petit nombre, tantôt sur un point, tantôt sur un +autre, les nouveaux venus se trouvaient en contact avec des populations +d'origines différentes, et de ces rencontres naissaient des +civilisations locales ayant toutes leur caractère propre; mais nulle +part l'influence étrangère ne devenait prépondérante. Chaque île de +l'archipel, chaque péninsule, chaque vallée de l'Hellade se distinguait +de ses voisines par son état social, son dialecte, ses moeurs; mais +toutes restaient grecques, en dépit des influences phéniciennes ou +autres, auxquelles elles avaient été soumises. Ainsi, grâce à la +disposition des montagnes et des côtes, la civilisation qui se développa +graduellement dans le monde méditerranéen, sur le versant méridional des +Alpes, devait avoir, dans son ensemble, plus d'élan spontané, plus de +variétés et de contrastes que la civilisation beaucoup moins avancée des +peuples du Nord, oscillant deçà et delà dans les grandes plaines +uniformes. + +[Illustration: LES ALPES PENNINES, VIE PRISE DE LA BECCA DI NONA OU PIC +CARREL (3,165 MÈTRES). (D'après un panorama photographié par M. +Civiale.)] + +L'épaisseur des Alpes et de tous ses avant-monts, du Pinde aux +Carpathes, séparait donc vraiment deux mondes distincts où la marche de +l'histoire devait s'accomplir différemment. Toutefois, même en l'absence +de routes, la séparation n'était pas complète entre les deux versants. +Nulle part le système des Alpes n'offre, comme les Andes et les monts du +Tibet, de larges plateaux froids et déserts, posant leur masse énorme en +barrière infranchissable. Partout les massifs alpins sont découpés en +monts et en vallées; partout le climat général du pays est assez doux +pour que les populations puissent vivre et se propager. Les montagnards, +assez bien protégés par la nature pour qu'il leur fût aisé de maintenir +leur indépendance, servaient jadis d'intermédiaires entre les peuples +des plaines opposées: c'est par eux que se faisaient les rares échanges +entre le Nord et le Midi et que les premiers sentiers de commerce se +frayèrent entre les sommets. Les points où de larges routes, où des +chemins de fer devaient un jour franchir le rempart des montagnes et +mettre les populations en rapport de guerre ou d'amitié, étaient +indiqués d'avance par la direction des vallées et les profondes +échancrures des cols. La partie des Alpes qui devait cesser la première +d'arrêter la marche des peuples en armes est celle qui se dirige du nord +au sud, entre les massifs de la Savoie et ceux du littoral +méditerranéen. En cet endroit le système alpin, quoique très-haut, est +réduit à sa moindre largeur; en outre, les climats se ressemblent sur +les deux versants opposés des groupes du Cenis et du Viso, et par suite +les populations se trouvent beaucoup plus rapprochées par les moeurs et +le genre de vie. La région des Alpes qui se développe au delà du mont +Blanc, dans la direction du nord-est, est une barrière bien autrement +sérieuse, car elle sert de limite entre deux climats différents. + +Comparé à celui des Alpes; le rôle des autres chaînes de montagnes, dans +l'histoire de l'Europe, est tout à fait secondaire et n'a qu'une +importance locale. D'ailleurs l'action qu'elles ont exercée sur les +destinées des peuples n'est pas moins évidente; Ainsi les Norvégiens et +les Suédois ont pour mur de séparation les plateaux et les glaces des +Alpes scandinaves; au centre de l'Europe, le bastion quadrangulaire des +montagnes de la Bohême, tout peuplé de Tchèques et presque entouré +d'Allemands, ressemble à une île qu'assiégent les flots de la mer. En +Angleterre, les monts du pays de Galles et ceux de la Haute-Écosse ont +protégé la race celtique contre les Anglo-Saxons, les Danois et les +Normands; de même en France, c'est à leurs rochers et à leurs landes que +les Bretons doivent de n'avoir pas été complétement francisés, et le +plateau du Limousin, les monts d'Auvergne, les Cévennes sont la +principale cause du frappant contraste qui existe encore entre les +populations du Nord et du Midi. Après les Alpes, les Pyrénées sont de +toutes les montagnes d'Europe celles qui ont offert le plus grand +obstacle à la marche des nations; elles eussent été jusqu'à nos jours +l'infranchissable rempart de l'Espagne, si elles n'avaient été faciles à +tourner par leurs extrémités voisines de la mer. + + + + +III + +ZONE MARITIME + + +Les vallées qui rayonnent en tous sens autour du grand massif alpin sont +fort heureusement disposées pour donner à presque toute l'Europe une +remarquable unité, en même temps qu'une extrême variété d'aspects et de +conditions physiques. Le Pò, le Rhône, le Rhin, le Danube serpentent +sous les climats les plus divers, et pourtant ils prennent leurs sources +dans une même région de montagnes, et les alluvions dont ils fertilisent +les terres de leurs bassins proviennent du ravinement des mêmes roches. +Entre ces grandes vallées primordiales, tout le pourtour des Alpes et de +ses avant-monts est découpé de vallées divergentes qui vont porter à la +mer les eaux et les débris triturés de la montagne. Partout, des eaux +courantes donnent à la nature le mouvement et la vie. Nulle part on ne +voit de déserts, de grands plateaux arides ni de bassins fermés, comme +il en existe tant dans les continents d'Afrique et d'Asie; nulle part +non plus les rivières ne se changent en d'immenses déluges d'eau, comme +ceux qui noient à demi certaines parties de l'Amérique du sud. Dans le +régime de ses rivières, l'Europe offre une certaine modération qui +devait favoriser l'établissement des colons et faciliter, en chaque +bassin, la naissance d'une civilisation locale. D'ailleurs, la plupart +des fleuves, assez larges pour retarder les migrations des peuples, ne +pouvaient les arrêter longtemps. Même avant que l'industrie humaine se +fût approprié le sol de l'Europe par les chemins et les ponts, il était +facile aux immigrants barbares de se rendre des bords de la mer Noire à +ceux de l'Atlantique. + +Aux privilèges que lui ont donné sur les autres parties du monde son +ossature des montagnes et la disposition de ses bassins fluviaux, +l'Europe a pu ajouter, depuis l'ère de la navigation, l'avantage bien +plus grand que lui procure la forme dentelée de son littoral. C'est +principalement par le contour de ses rivages que l'Europe a ce double +caractère d'unité et de diversité qui la distingue entre les continents. +Elle est une par sa masse centrale, et «diverse» par ses nombreuses +péninsules et les îles qui en dépendent. Elle est organisée, pour ainsi +dire, et l'on croirait voir en elle un grand corps pourvu de membres. +Strabon comparait l'Europe à un dragon. Les géographes de la Renaissance +aimaient à la figurer comme une Vierge couronnée dont l'Espagne était la +tête et la France le coeur, tandis que l'Angleterre et l'Italie étaient +les mains tenant le sceptre et le globe. La Russie, encore mal connue et +se confondant avec les régions inexplorées de l'Asie, représentait les +vastes plis de la robe traînante. + +[ILLUSTRATION: No 3.--DÉVELOPPEMENT KILOMÉTRIQUE DU LITTORAL DES +CONTINENTS, RELATIVEMENT A LEUR SURFACE. + +EUROPE ASIE AFRIQUE + + _Côtes inutiles_ +AMÉRIQUE DU SUD AMERIQUE DU NORD AUSTRALIE + +Dans le tableau annexé, la superficie de l'Europe est calculée d'après +ses limites naturelles. + + Europe. Asie. Afrique. + +Surface. 9,860,000 43,840,000 29,125,000 +Contour géométr. 11,153 23,342 19,122 +Développ. des côtes. 31,900 57,750 28,500 +Côtes utiles. 30,900 47,000 28,500 +Proport. du contour + géom. au cont. rél. 1:2.86 1:2.47 1:1.49 + + Amérique du N. Amérique du S. Australie. + +Surface. 20,600,000 18,000,000 7,700,000 +Contour géométr. 16,083 15,037 9,834 +Développ. des côtes. 48,230 25,770 14,400 +Côtes utiles. 40,000 25,770 14,400 +Proport. du contour + géom. au cont. rél. 1:3 1:1.71 1:1.46 +] + +En surface, l'Europe est deux fois moindre que l'Amérique méridionale et +trois fois plus petite que l'énorme masse africaine, et cependant elle +est supérieure à ces deux continents par le développement de son +littoral; proportionnellement à son étendue, elle a le double des +rivages de l'Amérique du sud, de l'Australie et de l'Afrique; elle en a +un peu moins que l'Amérique du nord, mais ce dernier continent n'a la +grande richesse de ses côtes que dans les régions des froidures et des +glaces persistantes. Ainsi que l'on peut s'en faire une idée en jetant +les yeux sur le diagramme suivant, l'Europe a, sur les deux autres +continents que baigne la mer glaciale arctique, le privilége de posséder +un littoral presque en entier utile á la navigation, tandis qu'une +grande partie des côtes de l'Asie et de l'Amérique du nord est +actuellement sans valeur pour l'homme. Et non-seulement la mer pénètre +au loin dans l'intérieur de l'Europe tempérée pour la découper en +longues péninsules, mais encore elle entaille chacune de ces presqu'îles +pour y former des multitudes de golfes et de méditerranée en miniature. +Toutes les côtes de la Grèce, de la Thessalie, de la Thrace sont ainsi +dentelées par des golfes en hémicycle et de larges bassins pénétrant +dans les terres; l'Italie et l'Espagne offrent également sur tout leur +pourtour une série de golfes et d'indentations en arcs de cercle; enfin, +les péninsules du nord de l'Europe, le Jutland et la Scandinavie, sont +aussi tailladées par les eaux marines en de nombreuses presqu'îles +secondaires. + +Les îles de l'Europe doivent être également considérées comme des +annexes du continent, dont la plupart ne sont séparées que par des eaux +sans profondeur. La Crète et les îles si nombreuses qui parsèment la mer +Egée, les archipels de la mer Ionienne et la côte dalmate, la Sicile, la +Corse et la Sardaigne, l'île d'Elbe, les Baléares, ne sont-elles pas, en +réalité, des prolongements ou des stations maritimes des péninsules +voisines? À l'entrée de la Baltique, les îles de Seeland et de Fionie ne +sont-elles pas les terres qui ont donné au Danemark le plus d'importance +politique et commerciale? La Grande-Bretagne et l'Irlande, qui faisaient +autrefois partie du continent, n'en dépendent pas moins de l'Europe, +quoique les eaux peu profondes de deux bras de mer aient fait +disparaître les isthmes de jonction. L'Angleterre est même devenue le +grand entrepôt commercial des pays d'Europe; elle remplit actuellement, +dans le mouvement des échanges du monde entier, un rôle analogue à celui +que la Grèce remplissait autrefois dans le monde restreint de la +Méditerranée. + +Chose remarquable! Chaque contrée péninsulaire de l'Europe a eu dans +l'histoire son tour de prépondérance commerciale. D'abord la Grèce, «la +plus belle individualité de l'ancien monde», fut, à l'époque de sa +grandeur, la dominatrice de la Méditerranée, qui était alors presque +tout l'univers. Au moyen âge, Amalfi, Gènes, Venise et autres +républiques de l'Italie devinrent les intermédiaires des échanges entre +l'Europe et les Indes. La circumnavigation de l'Afrique et la découverte +du nouveau monde firent passer le monopole du grand commerce à Cadix, à +Séville, à Lisbonne, dans la péninsule ibérique. Puis les négociants de +la petite république hollandaise recueillirent en partie l'héritage de +l'Espagne et du Portugal, et les richesses du monde entier affluaient +dans leurs îles et leurs presqu'îles assiégées par la mer. De nos jours, +c'est la Grande-Bretagne qui est devenue le principal marché de +l'univers. Londres, la ville la plus populeuse de la Terre, est aussi le +foyer d'appel le plus énergique pour les trésors du genre humain. Tôt ou +tard sans doute le point vital le plus actif de la planète continuera de +se déplacer. Quoique l'Angleterre soit admirablement placée, au centre +même de la moitié du globe qui comprend presque tout l'ensemble des +masses continentales, les travaux d'aménagement auxquels on soumet la +Terre, l'ouverture de nouvelles voies de commerce, les variations +d'équilibre dans le groupement des nations peuvent faire passer Londres +au second rang. Peut-être, ainsi que les Américains le prédisent, la +civilisation, dans sa marche continue vers l'Ouest, remplacera-t-elle +Londres par quelque citées des États-Unis; peut-être aussi, par suite +d'un mouvement de retour vers l'Orient, le genre humain prendra-t-il +Constantinople ou le Caire pour centre de commerce et lieu principal de +rendez-vous. + +Quoi qu'il en soit, les changements si considérables qui se sont +accomplis pendant la courte période de vingt siècles, dans l'importance +relative des péninsules et des îles de l'Europe, prouvent bien que la +valeur des traits géographiques se modifie peu à peu avec le cours de +l'histoire. Les privilèges mêmes dont la nature avait gratifié certains +pays peuvent se changer avec le temps en de graves désavantages. Ainsi +les petits bassins étroits, les ceintures de montagnes, les innombrables +dentelures des côtes qui avaient autrefois favorisée le développement +des cités grecques et donné au port d'Athènes l'empire de la +Méditerranée éloignent maintenant l'Hellade de la masse du continent et +ne permettront pas de longtemps qu'elle se rattache au réseau des voies +de communication européennes. Ce qui faisait jadis la force du pays fait +aujourd'hui sa faiblesse. Aux temps primitifs, avant que l'homme pût +encore se confier aux barques pour tenter les périlleux chemins de la +mer, les baies, les mers intérieures étaient un obstacle infranchissable +à la marche des peuples; plus tard, grâce à la navigation, elles +devinrent le grand chemin des nations commerçantes et favorisèrent +grandement la civilisation; actuellement, elles nous gênent de nouveau +en arrêtant nos routes et nos chemins de fer. + + + + +IV + +LE CLIMAT + + +Si le relief du sol et la configuration des côtes sont des éléments de +valeur changeante dans l'histoire des nations, en revanche, les +avantages du climat exercent une influence durable. A cet égard, +l'Europe est certainement la plus favorisée des parties du monde; depuis +un cycle terrestre dont la durée nous est inconnue, elle jouit d'un +climat qui est en moyenne le plus tempéré, le plus égal, le plus sain +parmi ceux des continents. + +En premier lieu, toutes les parties de l'Europe se trouvent exposées à +l'influence modératrice de l'Océan, grâce aux golfes et aux mers +intérieures qui pénètrent au loin dans les terres. Excepté au milieu de +la Russie, qui est une contrée à demi-asiatique, il n'y a pas en Europe +un seul point situé à plus de 600 kilomètres de la mer, et par suite de +l'uniformité générale des pentes qui s'inclinent du centre vers la +circonférence du continent, l'action des vents marins se fait sentir +partout. Ainsi, malgré sa grande superficie, le territoire européen +jouit des mêmes avantages que les îles; les chaleurs de l'été y sont +rafraîchies par le souffle de l'Océan, et ce même souffle adoucit les +froids de l'hiver. + +Par leur mouvement de translation continu du sud-ouest au nord-est, les +eaux de l'Atlantique boréal influent aussi de la manière la plus +heureuse sur le climat des terres d'Europe dont elles baignent les +rives. En sortant de la grande chaudière de la mer des Antilles où il +vient de tournoyer sous un soleil tropical, le courant connu sous le nom +de Gulf-Stream prend directement le chemin de l'Europe. Sa masse liquide +énorme, égale à celle de vingt mille fleuves comme le Rhône, renferme +une forte proportion de la chaleur que le soleil a déversée sur les mers +des Tropiques, et cette chaleur, elle la porte aux côtes occidentales et +septentrionales de l'Europe. L'afflux de ces eaux tièdes agit sur le +climat comme s'il éloignait le continent de la zone glaciale pour le +rapprocher de l'équateur; il remplace la chaleur directe des rayons +solaires. D'ailleurs, les régions côtières de la péninsule pyrénéenne, +de la France, des îles Britanniques, de la Scandinavie, ne sont pas +seules à profiter de cette élévation de la température normale; toute +l'Europe s'en trouve réchauffée de proche en proche jusqu'à la Caspienne +et à l'Oural. + +Les courants de l'air, de même que ceux de l'Océan, exercent sur le +climat général de l'Europe une influence favorable. Les vents du +sud-ouest superposés au Gulf-Stream, sont ceux qui prédominent sur les +rivages du continent, et, comme le courant océanique, ils dégagent la +chaleur qu'ils avaient emmagasinée dans les régions tropicales. Les +vente du nord-ouest, du nord et même du nord-est, qui soufflent pendant +une moindre partie de l'année, sont moins réfrigérants qu'on ne pourrait +s'y attendre, à cause des nappes d'eau attiédies par le Gulf-Stream, sur +lesquelles ils doivent passer dans leur course; enfin l'Europe est +partiellement réchauffée par le voisinage du Sahara, véritable étuve de +l'ancien monde. + +Sous la double influence des courants maritimes et aériens, la +température moyenne du continent est tellement accrue qu'à égale +latitude, elle dépasse de 5, de 10 et même de 15 degrés celle des autres +parties du monde. Nulle part, pas même sur les côtes occidentales de +l'Amérique du nord, les isothermes, c'est-à-dire les lignes d'égale +chaleur moyenne, ne rapprochent plus leurs courbes de la zone polaire; à +1,500 et 2,000 kilomètres plus loin de l'équateur, on jouit en Europe +d'un climat aussi doux qu'en Amérique; en outre, la température y +diminue, du sud au nord, beaucoup moins rapidement que dans toute autre +partie de la rondeur terrestre. C'est là ce qui distingue, spécialement +l'Europe: une par son climat, elle se trouve comprise en entier dans la +zone de température modérée, entre les isothermes de 20 et de 0 degrés +centigrades, tandis qu'en Amérique et en Asie cette zone privilégiée est +deux fois moindre en largeur. + +[Illustration: ZONE DE L'EUROPE COMPRISE ENTRE LES ISOTHERMES DE 0 ET DE +20 DEGRÉS.] + +Cette remarquable unité de climat que présente l'Europe dans sa +température annuelle se montre également dans le régime de ses pluies. +La mer, qui baigne le continent sur la plus grande partie de son +pourtour, en alimente toutes les contrées de l'humidité nécessaire. Il +n'est pas une seule région de l'Europe qui ne reçoive annuellement ses +pluies; sauf une partie des rivages de la mer Caspienne et un petit coin +de la péninsule ibérique, il n'en est pas non plus que le manque +fréquent d'humidité expose à la porte totale des récoltes. Non seulement +tous les pays européens sont arrosés de pluies, mais presque tous les +reçoivent en chaque saison; excepté sur les bords de la Méditerranée, où +l'automne et l'hiver sont la période pluvieuse par excellence, les +nuages épanchent à peu près régulièrement, pendant toute l'année, leur +fardeau liquide. D'ailleurs, malgré la grande diversité de relief et de +contours qu'offrent, les différentes contrées de l'Europe, les pluies y +sont, en général, modérées, soit qu'elles humectent le sol en fins +brouillards, comme en Irlande, soit qu'elles s'abattent en rapides +averses, comme en Provence et sur la pente méridionale des Alpes. Si ce +n'est sur les flancs des montagnes que viennent frapper des courants +humides, la quantité moyenne d'eau de pluie ne dépasse pas un mètre par +an. L'uniformité relative et la modération des pluies assurent donc à +l'Europe un régime fluvial d'une grande régularité. Non-seulement les +fleuves et les rivières, mais aussi les petits ruisseaux, du moins au +nord des Pyrénées, des Alpes et des Balkhans, coulent pendant toute +l'année; leurs crues et leurs maigres se maintiennent d'ordinaire en des +limites étroites; les campagnes sont rarement inondées sur de grandes +étendues; rarement aussi elles sont complètement dépourvues de l'eau +d'irrigation. Grâce à une répartition naturelle plus égale, l'Europe +peut tirer d'une moindre quantité d'eau un plus grand profit pour +l'agriculture et la navigation que les autres parties du monde plus +abondamment arrosées. Les hautes Alpes contribuent, pour une forte part, +à maintenir la régularité de l'écoulement dans les lits fluviaux. +L'excédant d'humidité qu'elles reçoivent s'accumule en neiges et en +glaces qui s'épandent lentement vers les vallées et se fondent pendant +la saison des chaleurs. C'est précisément alors que les rivières sont le +plus faiblement alimentées par les pluies et perdent le plus d'eau par +l'évaporation; elles tariraient en partie si les glaces de la montagne +ne subvenaient aux eaux du ciel. Ainsi s'établit une sorte de +balancement régulier dans l'économie générale des fleuves. + +Le climat de l'Europe est donc celui qui offre le plus d'unité dans son +ensemble et de pondération dans ses contrastes. Les courants océaniques, +les vents, les chaleurs et les froidures, les pluies et les cours d'eau +ont sur ce continent des allures régulières et modérées qu'ils n'ont +point dans les autres parties du monde. Ce sont là de grands avantages +dont les peuples ont profité dans leur histoire passée et dont ils ne +cesseront de bénéficier dans l'avenir. Tout petit qu'il est, le +continent d'Europe est pourtant celui qui présente de beaucoup la plus +grande surface d'acclimatement facile. De Russie en Espagne, de Grèce en +Irlande, les hommes peuvent se déplacer sans grand danger; grâce à la +douceur relative des transitions, les nations venues du Caucase ou de +l'Oural ont pu traverser les plaines et les montagnes jusqu'aux bords de +l'océan Atlantique et s'accommoder partout à leur nouveau milieu. Le sol +et le climat, également propices aux hommes, les maintenaient dans la +plénitude de leurs forces physiques et de leurs qualités +intellectuelles; dans toutes les contrées de l'Europe, le peuple en +marche retrouvait une patrie. Ses compagnons de travail, le chien, le +cheval, le boeuf, ne l'abandonnaient point en route, et la semence qu il +avait apportée levait en moisson dans tous les champs où il la déposait. + + + + +V + +LES RACES ET LES PEUPLES + + +Par l'étude du sol et la patiente observation des phénomènes du climat, +nous pouvons comprendre, d'une manière générale, quelle a été +l'influence de la nature sur le développement des peuples; mais il nous +est plus difficile de distribuer à chaque race, à chaque nation, la part +qui lui revient dans les progrès de la civilisation européenne. Sans +doute, les divers groupes d'hommes nus et ignorants qui se trouvaient +aux prises avec les nécessités de la vie ont dû réagir différemment, +suivant leur force et leur adresse physique, leur intelligence +naturelle, les goûts et les tendances de leur esprit. Mais quels étaient +ces hommes primitifs qui ont su mettre à profit les ressources offertes +par le milieu et qui nous ont enseigné à triompher de ses obstacles? +Nous ne savons. A quelques milliers d'années en arrière, tous les faits +sont enfouis dans les immenses ténèbres de notre ignorance. + +On ne sait même point quelle est l'origine principale des populations +européennes. Sommes-nous les «fils du sol», les «rejetons des chênes», +comme le disaient les traditions anciennes en leur langage poétique, ou +bien les habitants de l'Asie sont-ils nos véritables ancêtres et nous +ont-ils apporté nos langues et les rudiments de nos arts et de nos +sciences? Enfin, si l'Europe était déjà peuplée d'autochthones lorsque +les immigrants du continent voisin sont venus s'établir parmi eux, dans +quelle proportion s'est opéré le mélange? Il n'y a pas longtemps encore, +on admettait, comme un fait à peu près incontestable, l'origine +asiatique des nations européennes; on se plaisait même à chercher sur la +carte d'Asie l'endroit précis où vivaient nos premiers pères. +Actuellement, la plupart des hommes de science sont d'accord pour +chercher les traces des ancêtres sur le sol même qui porte les +descendants. Dans presque toutes les parties de l'Europe, les +incrustations des grottes, les rivages des lacs et de la mer, les +alluvions des fleuves anciens, ont fourni aux géologues des débris de +l'industrie humaine et même des ossements qui témoignent l'existence de +populations industrieuses longtemps avant la date présumée des +immigrations d'Asie. Lors des premiers bégayements de l'histoire, nombre +de peuples étaient considérés comme aborigènes, et parmi leurs +descendants il s'en trouve, les Basques par exemple, qui n'ont rien de +commun avec les envahisseurs venus du continent voisin. Bien plus, il +n'est pas encore admis par tous les savants que les Aryens, c'est-à-dire +les ancêtres d'où proviennent les Pélasges et les Grecs, les Latins, les +Celtes, les Allemands, les Slaves, soient d'origine asiatique. La +parenté des langues fait croire à la parenté des Aryens d'Europe avec +les Persans et les Indous; mais elle est loin de mettre hors de doute +l'hypothèse d'une patrie commune qui se trouverait vers les sources de +l'Oxus. D'après Latham, Benfey, Cuno, Spiegel et d'autres encore, les +Aryens seraient des aborigènes d'Europe. Le fait est qu'il est +impossible de se prononcer avec quelque certitude. Il est indubitable +que, pendant les âges préhistoriques, de nombreuses migrations ont eu +lieu; mais nous ne savons dans quel sens elles se sont produites. Si +nous nous en tenons aux mouvements que raconte l'histoire, ils se sont +faits surtout dans le sens de l'est à l'ouest. Depuis que les annales de +l'Europe ont commencé, cette partie du monde a donné aux autres +continents des Galates, des Macédoniens, des Grecs, et, dans les temps +modernes, d'innombrables émigrants; en revanche, elle a reçu des Huns, +des Avares, des Turcs, des Mongols, des Circassiens, des Juifs, des +Arméniens, des Tsiganes, des Maures, des Berbères et des nègres de toute +race; elle accueille maintenant des Japonais et des Chinois. + +Sans tenir compte des groupes de population d'une importance secondaire, +ni des races dont les représentants n'existent pas en corps de nation, +on peut dire, d'une manière générale, que l'Europe se partage en trois +grands domaines ethniques, ayant précisément pour limites communes ou +pour bornes angulaires les massifs des Alpes, des Carpathes, des +Balkhans. Ces montagnes, qui séparent les bassins fluviaux et servent de +barrière entre les climats, devaient aussi régir en partie la +distribution des races. + +[Illustration: POPULATION DE L'EUROPE.] + +Le premier groupe des peuples européens occupe le versant méridional du +système alpin, la péninsule des Pyrénées, la France et une moitié de la +Belgique: c'est l'ensemble des populations de langues gréco-latines, +soit environ cent millions d'hommes. En dehors de cette zone +ethnologique comprenant presque tous les territoires européens de +l'ancienne Rome, se trouvent ça et là quelques enclaves latines, +entourées de tous les côtés par des peuples d'un autre langage. Tels +sont les Roumains des plaines inférieures du Danube et de la +Transylvanie, tels sont aussi les Romanches des hautes vallées des +Alpes. En revanche, deux îlots, l'un de langue celtique, l'autre de +dialectes ibères, se maintiennent encore en Bretagne et dans les +Pyrénées, au milieu de populations complètement latinisées; mais prises +en masse, toutes les races de l'Europe sud-occidentale, Celtes, Ibères +et Ligures, ont été conquises aux idiomes romans[1]. Quelles que fussent +leurs différences premières, nul doute que la parenté des langues n'ait +remplacé peu à peu chez eux ou resserré plus fortement la parenté +d'origine. + +[Note 1: Population de l'Europe en 1875: 304,000,000. + + Grecs et Latins. + +Grecs et Albanais 5,000,000 +Italiens 27,000,000 +Français 36,000,000 +Espagnols et Portugais. 20,000,000 +Roumains 8,000,000 +Romands et Wallons 3,000,000 + ---------- + 99,000,000 + + Slaves. + +Slaves du Nord. 58,000,000 +Slaves du Sud. 25,000,000 + ---------- + 83,000,000 + + Germains. + +Allemands, Suisses-Allemands, Juifs de langue allemande 54,000,000 +Hollandais et Flamands 6,500,000 +Scandinaves 7,500,000 + ---------- + 68,000,000 + +Anglo-Celtes 31,000,000 +Magyars, Turcs, Finnois, Celtes, Basques, etc. 23,000,000 +] + +Le groupe des peuples de langues germaniques occupe une zone inférieure +en étendue et en population. Il possède presque tout le centre de +l'Europe, au nord des Alpes et des chaînes qui s'y rattachent, et +s'étend par les Pays-Bas et les Flandres jusqu'à l'entrée de la Manche. +Le Danemark et, de l'autre côté de la Baltique, la grande péninsule +Scandinave appartiennent également à ce groupe, où ils occupent une +place à part avec la lointaine Islande. Quant aux îles Britanniques, +considérées généralement comme un fragment du domaine ethnique des +Germains, il faut bien plutôt y voir un terrain de croisement entre les +races et les langues de l'est et du midi. De même que l'ancienne +population celtique de la Grande-Bretagne, pure encore dans quelques +provinces reculées, s'est néanmoins presque partout mélangée avec les +envahisseurs Angles, Saxons, Danois, de même la langue de ces +conquérants s'est intimement croisée avec le français du moyen âge, et +l'idiome hybride qui en est résulté n'est pas moins latin que tudesque. +Favorisés par leur isolement au milieu des mers, les Anglais ont acquis +peu à'peu dans leurs traits, dans leur langue, dans leurs moeurs, une +remarquable individualité nationale, qui les sépare nettement de leurs +voisins du continent, Allemands, Scandinaves ou Celto-Latins. + +Les Slaves forment le troisième groupe des peuples européens: un peu +moins nombreux que les Gréco-Latins, ils occupent un territoire beaucoup +plus étendu: presque toute la Russie, la Pologne, une grande partie de +la péninsule des Balkhans, une moitié de l'Austro-Hongrie. A l'orient +des Carpathes, toutes les grandes plaines sont habitées de Slaves purs +ou croisés avec les Tartares et les Mongols; mais à l'ouest et au sud +des montagnes la race se trouve partagée en de nombreuses populations +distinctes, au milieu d'un chaos d'autres nations. Dans ce dédale des +pays danubiens, les Slaves se rencontrent avec les Roumains de langue +latine, ainsi qu'avec deux races d'origine asiatique, et d'une +importance secondaire par le nombre, les Turcs et les Magyars. De ce +côté, les mondes slave et gréco-latin sont donc, en grande partie, +séparés par une zone intermédiaire de peuples de souches différentes. +Vers le nord, les Finlandais, les Livoniens, les Lettes, s'interposent +entre les Slaves et les Germains. + +D'ailleurs il n'y a point de coïncidence entre les limites présumées des +races européennes et les frontières de leurs langues. Dans le monde +gréco-latin, aussi bien qu'en pays allemand et parmi les Slaves, se +trouvent maintes populations d'origine distincte parlant un même +dialecte, et maints parents de race qui ne se comprennent pas +mutuellement. Quant aux divisions politiques, elles sont tout à fait en +désaccord avec les limites naturelles qui auraient pu s'établir par le +choix spontané des peuples. A l'exception des frontières formées par de +hautes montagnes ou les eaux d'un détroit, bien peu de limites d'empires +et de royaumes sont en même temps des lignes de séparation entre des +races et des langues. Les mille vicissitudes des invasions et des +résistances, les marchandages de la diplomatie ont souvent dépecé au +hasard les territoires européens. Quelques peuples, défendus par les +accidents du sol aussi bien que par leur courage, ont réussi à maintenir +leur existence indépendante depuis l'époque des grandes migrations, mais +combien plus ont été submergés par des invasions successives! Combien +plus, tour à tour vaincus et conquérants, ont vu, pendant le cours des +siècles, leur patrie diminuer, s'agrandir, se rétrécir encore et changer +de limites plusieurs fois par génération! + +Fondé, comme il l'est, sur le droit de la guerre et sur la rivalité des +ambitions, «l'équilibre européen» est nécessairement instable. Tandis +que, d'un côté, il sépare violemment des peuples faits pour vivre de la +même vie politique, ailleurs il en associe de force qui ne se sentent +pas unis par des affinités naturelles; il essaye de fondre en une seule +nation des oppresseurs et des opprimés, que séparent des souvenirs de +luttes sanglantes et de massacres. Il ne tient aucun compte de la +volonté des populations elles-mêmes; mais cette volonté est une force +qui ne se perd point; elle agit à la longue et tôt ou tard elle détruit +l'oeuvre artificielle des guerriers et des diplomates. La carte +politique de l'Europe, si souvent remaniée depuis les âges de l'antique +barbarie, sera donc fatalement remaniée de nouveau. L'équilibre vrai +s'établira seulement quand tous les peuples du continent pourront +décider eux-mêmes de leurs destinées, se dégager de tout prétendu droit +de conquête et se confédérer librement avec leurs voisins pour la +gérance des intérêts communs. Certainement les divisions politiques +arbitraires ont une valeur transitoire qu'il n'est pas permis d'ignorer; +mais, dans les descriptions qui vont suivre, nous tâcherons de nous +tenir principalement aux divisions naturelles, telles que nous les +indiquent à la fois le relief du sol, la forme des bassins fluviaux et +le groupement des populations unies par l'origine et la langue. +D'ailleurs ces divisions elles-mêmes perdent de leur importance dans les +pays comme la Suisse, où des habitants de races diverses et parlant des +idiomes différents sont retenus en un faisceau par le plus puissant de +tous les liens, la jouissance commune de la liberté. + +En nous plaçant au point de vue de l'histoire et des progrès de l'homme +dans la connaissance de la Terre, c'est par les contrées riveraines de +la Méditerranée qu'il nous faut commencer la description de l'Europe, et +c'est la Grèce, avec la péninsule de Thrace, qui doit venir en tête de +tous les autres pays du bassin de la mer Intérieure. A l'origine de +notre civilisation européenne, l'Hellade était le centre du monde connu, +et là vivaient les poètes qui chantaient les expéditions des navigateurs +errants, les historiens et les savants qui racontaient les découvertes +et classaient tous les faits relatifs aux pays éloignés. Plus tard, +l'Italie, située précisément au milieu de la Méditerranée, devint à son +tour le centre du grand «Cercle des Terres» connues, et c'est d'elle que +partit l'initiative des explorations géographiques. Pendant quinze +siècles, l'impulsion lui appartint: Gènes, Venise, Florence, avaient +succédé à Rome comme les cités rectrices du monde civilisé et les points +de départ du mouvement de voyages et de découvertes dans les contrées +lointaines. Les peuples gravitèrent autour de la Méditerranée et de +l'Italie, jusqu'à ce que les Italiens eussent eux-mêmes rompu le cercle +en découvrant un nouveau monde par de là l'Océan. Le cycle de l'histoire +essentiellement méditerranéenne était désormais fermé. La péninsule +ibérique prenant, pour un temps bien court, le rôle prépondérant, acheva +l'évolution commencée à l'autre extrémité du bassin de la Méditerranée +par la péninsule grecque. Celle-ci avait servi d'intermédiaire entre les +nations déjà policées de l'Asie et de l'Afrique et les peuplades de +l'Europe encore barbare; l'Espagne et le Portugal furent par leurs +navigateurs les représentants du monde européen en Amérique et dans +l'extrême Orient: l'histoire avait suivi dans sa marche l'axe de la +Méditerranée. + +Il est donc naturel de décrire dans un même volume les trois péninsules +méridionales de l'Europe, d'autant plus qu'elles appartiennent presque +en entier aux peuples gréco-latins. La France, également latinisée, +occupe néanmoins une place à part: méditerranéenne par son versant de la +Provence et du Languedoc, elle a tout le reste de son territoire tourné +vers l'Océan; par sa configuration géographique aussi bien que par son +rôle dans l'histoire, elle est le grand lieu de passage, d'échange et de +conflit entre les nations riveraines des deux mers; grâce au mouvement +des idées, qui vient y converger de toutes les parties de l'Europe, elle +a un rôle tout spécial d'interprète commun entre les peuples du Nord et +les Latins du Midi. Il paraît donc convenable de traiter la France et +les pays circonvoisins dans un volume distinct. Puis viendront les +descriptions des pays germains, des îles Britanniques, des péninsules +Scandinaves, et la Géographie de l'Europe se terminera par l'étude de +l'immense Russie. + + + + + CHAPITRE III + + LA MÉDITERRANÉE + + + + +I + +LA FORME ET LES EAUX DU BASSIN + + +L'exemple de la Grèce et de son cortége d'îles prouve que les flots +incertains de la Méditerranée ont eu sur le développement de l'histoire +une importance bien plus considérable que la terre même sur laquelle +l'homme a vécu. Jamais la civilisation occidentale ne serait née si la +Méditerranée ne lavait les rivages de l'Égypte, de la Phénicie, de +l'Asie Mineure, de l'Hellade, de l'Italie, de l'Espagne et de Carthage. +Sans cette mer de jonction entre les trois masses continentales de +l'Europe, de l'Asie et de l'Afrique, entre les Aryens, les Sémites et +les Berbères; sans ce grand agent médiateur qui modère les climats de +toutes les contrées riveraines et en facilite ainsi l'accès, qui porte +les embarcations et distribue les richesses, qui met les peuples en +rapport les uns avec les autres, nous tous Occidentaux, nous serions +restés dans la barbarie primitive. Longtemps même on a pu croire que +l'humanité avait son existence attachée au voisinage de cette «mer du +Milieu», car en dehors de son bassin on ne voyait que des populations +déchues ou non encore nées à la vie de l'esprit: «Comme des grenouilles +autour d'un marais, nous nous sommes tous assis au bord de la mer, +disait Platon.» Cette mer, c'était la Méditerranée. Il importe donc de +la décrire comme les terres émergées que l'homme habite. Malheureusement +la surface uniforme de ses flots nous cache encore bien des mystères. + +L'étude des rivages, non moins que les traditions des peuples, nous +apprend que la Méditerranée a souvent changé de contours et d'étendue; +souvent aussi la porte qui mêle ses eaux à celles de l'Océan s'est +déplacée du nord au sud, et de l'occident à l'orient. Tandis que de +simples péninsules comme la Grèce, ou même de petites îles, comme le +rocher de Malte, faisaient partie de grandes plaines continentales à une +époque géologique moderne,--leur faune fossile le prouve,--de vastes +étendues des terres africaines, de la Russie méridionale, de l'Asie +même, étaient couvertes par les eaux. Les recherches de Spratt, de Fuchs +et d'autres savants ont à peu près mis hors de doute qu'un immense lac +d'eau douce s'est étendu des bords de l'Aral à travers la Russie, la +Valaquie, les plaines basses du Danube et la mer Égée, jusqu'à Syracuse. +C'était vers la fin de l'époque miocène. Puis à l'eau douce succéda le +flot salé de l'Océan. Il fut un temps où la mer de Grèce allait +rejoindre le golfe d'Obi par le pont Euxin et la mer d'Hyrcanie; à une +autre époque, ou peut-être en même temps, le golfe des Syrtes pénétrait +au loin dans les plaines basses qui sont devenues aujourd'hui les +déserts de Libye et du Sahara. Le détroit de Gibraltar, que les anciens +disaient avoir été ouvert par le poignet d'Hercule, est en effet +l'oeuvre d'une révolution moderne, et jadis l'isthme de Suez, au lieu de +séparer la Méditerranée de l'océan des Indes, les unissait au contraire; +l'ancien détroit était encore si bien indiqué par la nature, qu'il a +suffi du travail de l'homme pour le rouvrir. L'instabilité des +continents voisins, dont les rochers se plissent, s'élèvent et +s'abaissent en vagues, modifie de cycle en cycle la ligne des côtes. En +outre, les fleuves «travailleurs», comme le Nil, le Pò, le Rhône, +ajoutent incessamment de nouvelles alluvions aux plaines qu'ils ont déjà +conquises sur les golfes. Actuellement, la Méditerranée et ses mers +secondaires, du détroit de Gibraltar à la mer d'Azof, occupent une +surface que l'on peut évaluer à six fois environ la superficie du +territoire français. Proportionnellement à l'étendue des mers, c'est +beaucoup moins qu'on n'est porté à se l'imaginer tout d'abord en voyant +l'immense développement des côtes de la Méditerranée, la richesse des +articulations continentales qui viennent s'y baigner, l'aspect vif et +dégagé qu'elle donne à tout un tiers de l'ancien monde. La Méditerranée, +qui, par son rôle dans l'histoire, a la prééminence sur toutes les +autres mers, et vers laquelle s'inclinent les bassins fluviaux d'une +importante zone côtière de l'Asie et d'une grande partie de +l'Afrique[2], ne représente en étendue que la soixante-dixième partie de +l'océan Pacifique: encore cette nappe d'eau n'est-elle point en un seul +tenant, elle se divise en mers distinctes, dont quelques-unes ne sont +pas même assez grandes pour que le navigateur y perde, par un beau +temps, la vue des rivages. A l'orient est la mer Noire, avec ses deux +annexes, Azof et Marmara; entre la Grèce, l'Asie Mineure et la Crète, +s'étend la mer Égée, aussi parsemée d'îles et d'îlots que les côtes +voisines sont découpées de golfes et de baies; la mer Adriatique, entre +les deux péninsules des Apennins et des Balkhans, se prolonge au +nord-ouest comme le pendant maritime de l'Italie continentale; enfin la +Méditerranée proprement dite se divise en deux bassins, qu'en souvenir +de leur histoire on pourrait désigner par les noms de mer Phénicienne et +de mer Carthaginoise, ou bien de Méditerranée grecque et de Méditerranée +romaine. En outre, chacune de ces mers est elle-même subdivisée, l'une +par la Crète, l'autre par les deux îles de Sardaigne et de Corse. + +[Note 2: Superficie du bassin méditerranéen: + +Versant d'Europe............. 1,770,000 + » d'Asie............... 600,000 + » d'Afrique............ 4,500,000 +Superficie des eaux marines.. 2,987,000 + ___________ + TOTAL........ 9,857,000 +] + +[Illustration N° 6.--PROFONDEURS DE LA MÉDITERRANÉE.] + +Inégaux par l'étendue, ces divers bassins le sont encore davantage par +la profondeur. La petite mer d'Azof mérite presque le nom de «Palus» ou +Marécage, que lui donnaient les anciens, car un navire ne pourrait y +couler à fond sans que la mâture restât encore visible au-dessus des +flots. La mer Noire a près de 2 kilomètres de creux dans les endroits +les plus bas de son lit; mais elle s'épanche dans la mer de Marmara par +un fleuve moins profond que beaucoup de rivières des continents. De +même, la cavité de Marmara est peu de chose comparée à celle de bien des +lacs de l'intérieur des terres, et les Dardanelles sont, comme le +Bosphore, un simple fleuve. Dans la mer Égée et le bassin oriental de la +Méditerranée proprement dite, les inégalités des fonds sont en +proportion de celles que présentent les terres émergées. Au milieu de la +«ronde» des Cyclades, des fosses et des abîmes de 500 et même de 1000 +mètres se trouvent dans le voisinage immédiat des îles escarpées, tandis +que sur les côtes d'Égypte le lit de la mer s'incline insensiblement +vers la cavité centrale de la mer Syrienne, où la sonde a mesuré des +profondeurs de 3000 mètres. Ce sont là déjà des gouffres comparables à +ceux de l'Océan, mais à l'orient de Malte on a trouvé à la couche +liquide près de 4 kilomètres d'épaisseur: le fond de la cuve +méditerranéenne coïncide donc à peu près avec le centre géographique du +bassin tout entier. Si la Méditerranée tout entière était changée en une +boule sphérique, elle aurait un diamètre d'environ 140 kilomètres, +c'est-à-dire qu'en tombant sur la terre, elle ne couvrirait pas +complètement un pays comme la Suisse. + +La mer Ionienne est nettement séparée de la cavité de l'Adriatique par +un seuil qui s'élève dans le détroit d'Otrante, mais elle est encore +bien mieux limitée à l'ouest par les bas-fonds qui rejoignent la Sicile +à la Tunisie, en formant un isthme sous-marin, déjà signalé par Strabon. +Géologiquement la Méditerranée se trouve interrompue, puisque une +brèche, où l'épaisseur de l'eau ne dépasse pas 200 mètres, est la seule +porte ouverte entre ses deux bassins. Celui de l'Ouest, le moins vaste +et le moins profond des deux, présente encore des gouffres de plus de +2000 mètres dans la mer Tyrrhénienne et de 2500 mètres et même 3000 +mètres dans la mer des Baléares, puis il va se terminer au seuil +hispano-africain, situé, non entre Gibraltar et Ceuta, où les fonds ont +jusqu'à 920 mètres, mais plus à l'ouest, dans des parages où le détroit +s'évase largement vers l'Océan[3]. + +[Note 3: + + M. occid. M. orient. Adriatique. + +Superficie. 920,000 1,300,000 130,000 +Profondeurs + extrêmes.. 3,000 4,000 900 +Profondeurs + moyennes.. 1,000 1,500 200 + + M. Égée. Mer Noire, Méditerranée. + etc. + +Superficie. 157,000 480,000 2,987,000 +Profondeurs + extrêmes.. 1,000 1,800 5,000 +Profondeurs + moyennes.. 500 500 1,000 +] + +[Illustration: GIBRALTAR--VUE PRISE DE L'ISTHME DE LA LINEA. Dessin de +Taylor, d'après une photographie.] + +Ce partage de la grande mer en étendues lacustres dont les +communications sont gênées par des seuils sous-marins, des îles et des +promontoires, explique le contraste que l'on observe entre les +phénomènes de l'Océan et ceux de la Méditerranée. Celle-ci, on le sait, +n'a, sur presque tous ses rivages, que des marées irrégulières et +incertaines. À l'est du goulet de Gibraltar et des parages qui +s'étendent entre la côte de l'Andalousie et celle du Maroc, le flux et +le reflux sont tellement faibles, les troubles qu'y apportent les vents +et courants sont d'une telle fréquence, que les observateurs ont eu la +plus grande peine à déterminer la véritable amplitude des flots et se +trouvent souvent en désaccord. Toutefois le gonflement et la dépression +de la marée sont assez sensibles pour que les marins de la Grèce et de +l'Italie en aient toujours tenu compte. Sur les côtes de la Catalogne, +de la France, de la Ligurie, du Napolitain, de l'Asie Mineure, de la +Syrie, de l'Égypte, les oscillations sont presque imperceptibles; mais +sur les rivages de la Sicile occidentale et dans la mer Adriatique, +elles peuvent s'élever jusqu'à plus d'un mètre; quand elles sont +soutenues par une tempête, la dénivellation des flots peut même, en +certains endroits, atteindre 3 mètres. Le détroit de Messine et l'Euripe +de l'Eubée ont aussi leurs alternances régulières de flux et de reflux; +enfin, dans le golfe de Gabès, le mouvement s'accomplit de la façon la +plus normale, avec le même rhythme que dans l'Océan. Le seul bassin de +la Méditerranée où l'on n'ait point encore observé de flux, est la mer +Noire; mais il est fort probable que des mesures de précision pourraient +y faire découvrir un léger frémissement de marée, car on croit l'avoir +reconnu dans le lac Michigan qui pourtant est de cinq à six fois moins +étendu. + +[Illustration: Nº 7.--SEUIL DE GIBRALTAR.] + +Différente de l'Océan par la faiblesse et l'inégalité de ses marées, la +Méditerranée l'est aussi par le manque de courant normal remuant avec +régularité la masse entière des eaux: les divers bassins maritimes sont +trop distincts les uns des autres pour que des courants d'un volume +considérable puissent entretenir, de Gibraltar aux côtes de l'Asie +Mineure, un mouvement constant de translation. Il faut donc voir, dans +les divers courants qui se produisent d'un bassin à l'autre bassin, +l'effet de phénomènes locaux ne dépendant qu'indirectement des grandes +lois de la planète. D'après l'hypothèse d'un géographe italien du siècle +dernier, Montanari, un courant côtier pénétrant dans la Méditerranée par +la porte de Gibraltar longerait les rivages des pays barbaresques, de la +Cyrénaïque, de l'Egypte, entrerait dans l'Archipel après avoir suivi les +côtes d'Asie, puis en refluerait pour contourner la mer Adriatique, la +mer Tyrrhénienne et la mer de France, et rentrer dans l'Océan, après +avoir accompli un circuit complet. Des cartes détaillées représentent +même ce courant supposé, mais les observateurs les plus autorisés ont +vainement cherché à en constater l'existence; ils n'ont reconnu que des +courants partiels, déterminés soit par l'afflux des eaux de +l'Atlantique, soit par la direction générale des vents, par un +trop-plein des eaux fluviales, ou par un excès d'évaporation. C'est +ainsi qu'un mouvement régulier de la mer se propage de l'ouest à l'est +en suivant le littoral du Maroc et de l'Algérie; un autre courant bien +marqué de l'Adriatique se porte le long des côtes de l'Italie, du nord +au sud, tandis qu'à l'ouest du Rhône le flot se dirige vers Cette et +Port-Vendres. D'ailleurs, un courant général de la Méditerranée, si même +il existait, ne pourrait être que tout superficiel, à cause du seuil +élevé qui rattache la Sicile à la Tunisie et sépare ainsi les deux +grands bassins de l'Orient et de l'Occident. + +Les courants locaux le mieux constatés de la Méditerranée sont ceux qui +entraînent les eaux de la mer d'Azof dans la mer Noire par le détroit de +Iénikalé, et le surplus de la mer Noire dans la mer Égée par le détroit +de Constantinople et les Dardanelles. Là nous avons affaire à de +véritables fleuves. Le Don, qui par ses apports liquides compense +très-largement l'évaporation de la mer d'Azof, se continue par la porte +de Iénikalé; de même, le Dniester, le Dnieper, le Kouban, le Rion, les +fleuves du versant septentrional de l'Asie Mineure, et surtout le +Danube, qui à lui tout seul verse dans la mer Noire autant d'eau que les +autres affluents réunis, doivent se prolonger par le Bosphore et +l'Hellespont. C'est là une conséquence nécessaire de l'équilibre des +eaux entre les deux bassins communiquants. De leur côté, l'Archipel et +Marmara renvoient au Pont-Euxin, par des contre-courants profonds et des +remous latéraux, une certaine quantité d'eau saline, en échange de l'eau +douce qu'ils ont reçue en surabondance: on ne pourrait s'expliquer +autrement la salure de la mer Noire, car depuis les âges inconnus où +cette mer a cessé d'être en libre communication avec la Caspienne et +l'océan Glacial, ses eaux seraient devenues complètement douces, grâce +au Danube et aux autres fleuves, si un afflux d'eau saline plus pesante +ne s'opérait pas dans la partie profonde des lits des Dardanelles et du +Bosphore. Un simple calcul démontre qu'en mille années les affluents de +la mer Noire l'auraient purifiée de toutes ses molécules de sel. + +A l'autre extrémité de la Méditerranée proprement dite, se produisent +des phénomènes analogues. En effet, l'évaporation est très-forte dans +cette mer fermée, qui s'étend au midi de l'Europe, non loin de la +fournaise du Sahara et du désert de Libye, et que parcourent librement +les vents, en absorbant les vapeurs et en dispersant l'embrun des +vagues. Cette déperdition de liquide ne peut guère être inférieure à 2 +mètres par année, puisque déjà dans le midi de la France la quantité +d'humidité qui se perd dans l'espace est presque aussi considérable. +L'eau restituée par les pluies étant évaluée à un demi-mètre seulement, +et la tranche annuelle représentée par les fleuves tributaires +atteignant à peine 25 centimètres, il en résulte que l'Atlantique doit +fournir chaque année à sa mer latérale une couche d'au moins 1 mètre +d'épaisseur, soit approximativement une masse liquide de beaucoup +supérieure à celle du fleuve des Amazones pendant ses crues. Cet afflux +de l'Océan, qui pénètre par le détroit de Gibraltar, est assez puissant +pour se faire sentir au loin dans la Méditerranée et peut-être même +jusque sur les côtes de Sicile. D'ailleurs il est, comme tous les +courants, bordé de remous latéraux qui se portent en sens inverse. Aux +heures de reflux, toute la largeur du détroit est occupée par les eaux +provenant de l'Atlantique; mais quand la marée s'élève, la Méditerranée +lutte plus énergiquement contre la pression de l'Océan, et deux +contre-courants se produisent, l'un qui longe le littoral d'Europe, +l'autre, deux fois plus large et plus puissant, qui suit les côtes +africaines, de la pointe de Ceuta au cap Spartel. En outre, un +contre-courant profond emporte vers l'Atlantique les eaux plus salées, +et par conséquent plus lourdes, du bassin méditerranéen. + +Le mélange produit dans la Méditerranée par la rencontre des eaux +appartenant aux divers bassins ne se fait pas assez rapidement pour leur +donner une salinité qui soit sensiblement la même. La teneur en sels y +est en moyenne supérieure à celle de l'Atlantique, à cause de l'excès +d'évaporation, principalement sur les côtes d'Afrique; mais dans la mer +Noire elle est de moitié moindre et varie beaucoup suivant le voisinage +des fleuves. qui s'y déversent[4]. De même pour la température, les +seuils et les détroits qui empêchent le mélange intime des eaux donnent +aux profondeurs sous-marines de la Méditerranée des lois toutes +différentes de celles de l'Atlantique. Dans l'Océan, le libre jeu des +courants amène sous toutes les latitudes des couches liquides de +diverses provenances, les unes chauffées par le soleil tropical, les +autres refroidies par les glaçons polaires; mais ces couches d'inégale +densité se superposent régulièrement en raison de la température: à la +surface sont les eaux tièdes; au fond celles de la température +approchent du point de glace. Dans la Méditerranée on n'observe une +superposition analogue des couches liquides que sur une épaisseur +d'environ 200 mètres, précisément égale à l'épaisseur du courant qui +pénètre de l'Atlantique dans le détroit de Gibraltar. A une profondeur +plus grande, le thermomètre, plongé dans les eaux de la Méditerranée, ne +constate plus aucun abaissement de température: l'énorme masse liquide, +presque immobile, se maintient uniformément entre 12 et 15 degrés +centigrades; de 200 mètres jusqu'aux abîmes de 3 kilomètres, les +observations donnent le même résultat. M. Carpenter croit seulement +pouvoir affirmer que, dans le voisinage des régions volcaniques, l'eau +du fond est plus chaude de quelques dixièmes de degré que dans les +autres parties du réservoir méditerranéen: il faudrait peut-être +rattacher ce fait au travail de la fusion des laves qui s'opère +au-dessous du lit marin. + +[Note 4: + +Salinité de l'Atlantique 36 millièmes. + » moyenne de la Méditerranée 38 » + » moyenne de la mer Noire 16 » +] + + + + +II + +LA FAUNE, LA PÊCHE ET LES SALINES + + +Un autre phénomène remarquable des eaux profondes de la Méditerranée est +la rareté de la vie animale. Sans doute, elle ne manque pas +complètement: les dragages du _Porcupine_ et les câbles télégraphiques +retirés du fond de la mer avec un véritable chargement de coquillages et +de polypes, l'ont suffisamment prouvé; mais on peut dire qu'en +comparaison des gouffres de l'Océan, ceux de la Méditerranée sont de +véritables déserts. Edward Forbes, qui explora les eaux de l'Archipel, +crut même que les profondeurs en étaient complètement «azoïques», mais +il eut le tort de vouloir ériger en loi ce qui précisément n'était +qu'une exception. Si les couches profondes de la Méditerranée sont +tellement pauvres en espèces animales, la cause en serait, pense +Carpenter, à la grande quantité de débris organiques apportés par les +fleuves du bassin. Ces débris s'emparent de l'oxygène contenu dans l'eau +et dégagent l'acide carbonique au détriment de la vie animale: +proportionnellement à l'Atlantique, un des gaz se trouve en maints +endroits réduit au quart de sa proportion normale, tandis que l'autre +est augmenté de moitié. Peut-être est-ce également à cette abondance de +débris tenus en suspension qu'il faut attribuer la belle couleur azurée +de la Méditerranée, comparée aux eaux plus noires de l'Océan. Ce bleu, +que chantent à bon droit les poëtes, ne serait autre chose que +l'impureté des eaux. Les observations comparées de M. Delesse ont établi +que le fond de la Méditerranée est presque partout composé de vase. + +Sous la couche superficielle des eaux, principalement dans les parages +qui avoisinent les deux Siciles, la vie animale est extrêmement +abondante, mais presque toutes ces espèces, poissons, testacés ou +autres, sont d'origine atlantique. Malgré son immense étendue, la +Méditerranée est pour la faune un simple golfe de l'océan Lusitanien. Sa +disposition générale dans le sens de l'ouest à l'est, sous des climats +peu différents les uns des autres, a facilité le mouvement de migration +du détroit de Gibraltar à la mer de Syrie. Seulement, la vie est +représentée par un plus grand nombre de formes dans le voisinage du +point de départ, et les individus qui peuplent les eaux occidentales +sont en moyenne d'un volume supérieur à ceux des bassins orientaux. Une +très-faible proportion d'espèces non atlantiques rappelle l'ancienne +jonction de la Méditerranée avec le golfe Arabique et l'océan Indien. +Sur un total qui dépasse huit cents espèces de mollusques, il en est +seulement une trentaine qui, au lieu d'entrer dans les mers de Grèce et +de Sicile par le détroit de Gibraltar, y sont venus par la porte de +Suez, peut-être à l'époque pliocène, alors que les sables ne l'avaient +pas encore fermée[5]. La diminution des espèces, dans la direction de +l'ouest à l'est, devient énorme au delà des deux écluses que forment les +Dardanelles et le Bosphore. En effet, la mer Noire diffère complétement +de la Méditerranée proprement dite par sa température. Les vents du +nord-est qui glissent à sa surface la refroidissent, au point de la +recouvrir parfois d'une légère pellicule glacée attenant au rivage. La +mer d'Azof a souvent disparu sous une dalle de glace épaisse et +continue; le Pont-Euxin lui-même a gelé complétement en quelques années +exceptionnelles. L'eau froide de la surface, mêlée à celle qu'apportent +les grands fleuves, descend dans les profondeurs de la mer et en abaisse +la température au grand détriment de la vie animale. Les échinodermes et +les zoophytes font complétement défaut dans la faune de la mer Noire; +certaines classes de mollusques, déjà relativement rares dans les mers +de Syrie et dans l'Archipel, ne se rencontrent plus dans le Pont-Euxin; +la proportion des espèces de mollusques représentés y est moindre des +neuf dixièmes. De même, les poissons, fort nombreux comme individus, ne +comprennent pourtant qu'un nombre d'espèces très-limité, relativement à +la Méditerranée. Par sa faune, la mer Noire ressemble peut-être plus à +la Caspienne, dont elle est actuellement séparée, qu'aux mers de la +Grèce, auxquelles la relient les détroits de Marmara. + +[Note 5: +Poissons de la Méditerranée, 444 espèces (Goodwin Austen). +Mollusques» 850» (Jeffreys). +Foraminifères» 200(?)» +] + +Outre les espèces dont la Méditerranée est devenue la patrie, il en est +aussi que l'on doit plutôt considérer comme des visiteurs. Tels sont les +requins, qui parcourent les mers de Sicile et que l'on rencontre jusque +dans l'Adriatique et sur les côtes d'Égypte et de Syrie; tels sont aussi +les grands cétacés, les baleines, les rorquals, les cachalots, qui +d'ailleurs ne font guère leur apparition que dans les parages du bassin +tyrrhénien et dont les visites se font plus rares de siècle en siècle. +Les thons de la Méditerranée sont aussi des voyageurs venus des côtes +lusitaniennes. Ces poissons, nageurs de première force, entrent au +printemps par le détroit de Gibraltar, remontent la Méditerranée tout +entière, font le tour de la mer Noire et reviennent en automne dans +l'Atlantique, après avoir accompli leur migration de 9000 kilomètres. +Les pêcheurs croient que les thons parcourent la mer en trois grandes +bandes, et que celle du milieu, qui vient errer sur les côtes de la mer +Tyrrhénienne, est composée des individus les plus gros et les plus +vigoureux. En tous cas, chaque détachement semble composé d'individus du +même âge, nageant de conserve en immenses troupeaux, que nul pasteur de +la mer ne protége contre ses innombrables ennemis. Les dauphins et +d'autres poissons de proie les poursuivent avec rage, mais le grand +destructeur est l'homme. Sur les côtes de la Sicile, de la Sardaigne, du +Napolitain, de la Provence, un grand nombre de baies sont occupées, en +été, par des madragues ou _tonnare_, énorme enceinte de filets enfermant +un espace de plusieurs kilomètres et se resserrant peu à peu autour des +animaux capturés: ceux-ci passent de filet en filet et finissent par +entrer dans la «chambre de la mort» dont le plancher mobile se soulève +au-dessous d'eux et les livre au massacre. C'est par millions de +kilogrammes que l'on évalue les masses de chair que les pêcheurs +retirent de leurs abattoirs flottants, et néanmoins les thons voyageurs +reviennent chaque année en multitude sur les rivages accoutumés. Ils ont +probablement quelque peu diminué en nombre, mais de nos jours, comme il +y a vingt-cinq siècles, ils remplissent encore de leurs bancs pressés la +Corne-d'Or de Byzance et tant d'autres baies où les anciens naturalistes +grecs les ont observés. + +Outre la pêche du thon, celle de la sardine et de l'anchois, dans les +mers latines, est d'une réelle importance économique. Sur les côtes, +principalement en Italie, les «fruits de mer», oursins et poulpes, +contribuent aussi pour une forte part à l'alimentation des riverains; +mais la Méditerranée n'a point de parages où la vie animale surabonde en +aussi prodigieuses quantités que sur les bancs de Terre-Neuve, les côtes +du Portugal et des Canaries, dans l'Atlantique. Une grande partie des +flottilles de pêche est employée, non à capturer des poissons, mais à +recueillir des objets de parure et de toilette. On ne pêche plus le +coquillage de pourpre sur les côtes de la Phénicie, du Péloponèse et de +la Grande-Grèce, mais des centaines d'embarcations sont toujours +occupées pendant la belle saison, les unes à la recherche du corail, les +autres à celle des éponges. + +[Illustration: N° 8.--PRINCIPALES PÊCHERIES DE LA MÉDITERRANÉE.] + +Le corail se trouve principalement dans les mers occidentales: des +pêcheurs, italiens pour la plupart, le recueillent non-seulement sur les +côtes du Napolitain et de la Sicile, dans le «Phare» de Messine, sur les +côtes de Sardaigne, mais aussi dans le détroit de Bonifacio, au large de +Saint-Tropez, aux abords du cap Creus, en Espagne, et dans les mers +barbaresques. Les éponges usuelles sont récoltées dans le golfe de Gabès +et à l'autre extrémité de la Méditerranée, sur les côtes de Syrie, de +l'Asie Mineure, dans les bras de mer qui serpentent au milieu des +Cyclades et des Sporades. Les éponges habitant, en général, des +profondeurs moindres que les coraux, de 5 mètres à 50 mètres, il est +souvent facile d'aller les détacher en plongeant, tandis que le corail +est brutalement cueilli par des instruments de fer qui le cassent et en +ramassent les débris, mêlés à la vase, aux algues et aux restes +d'animalcules marins. L'industrie est encore dans sa période barbare. +Les riverains de la Méditerranée sont loin d'en être arrivés à une +connaissance suffisante de la mer et de ses habitants pour qu'il leur +soit possible de pratiquer méthodiquement l'élève du corail et des +éponges. Tel est pourtant le but qu'ils doivent avoir en vue. Il faut +qu'ils sachent arracher à Protée, le dieu changeant, la garde des +troupeaux de la mer. + +La récolte du sel est, après la pêche, la grande industrie des bords de +la Méditerranée; mais, comme la pêche, elle est encore en maints +endroits dans sa période primitive; c'est pendant le cours de ce siècle +seulement que l'on a commencé de procéder avec science à l'exploitation +du sel, de la soude et des autres substances contenues dans l'eau +marine. La Méditerranée se prête admirablement à la production du sel, à +cause de la température élevée de ses eaux, de sa forte teneur saline, +de la faible oscillation de ses marées et de la grande étendue de plages +presque horizontales alternant avec les côtes rocheuses et les +promontoires de ses rives. C'est probablement en France, aux bords de +l'étang de Thau, dans la Camargue et sur le littoral de Hyères, que se +trouvent les marais salants les plus productifs et les mieux disposés; +mais on en voit aussi de très-vastes sur les côtes d'Espagne, de +l'Italie, de la Sardaigne, de la Sicile, de la péninsule istriote, et +jusque dans les «limans» salins de la Bessarabie qui bordent la mer +Noire. On peut évaluer à plus d'un million de tonnes, c'est-à-dire à un +total de chargement plus considérable que celui de la flotte de commerce +française tout entière[6], la masse de sel que l'on récolte chaque année +sur les rivages de la Méditerranée. Relativement à la richesse de la +mer, c'est là une quantité tout à fait infinitésimale; ce n'est rien en +proportion des trésors que la science nous permettra de tirer un jour de +ces abîmes «infertiles[7]». + +[Note 6: Production du sel marin sur les bords de la Méditerranée: + +Espagne 200,000 tonnes. +France 250,000 -- +Italie 300,000 -- +Autriche 70,000 -- +Russie 120,000 -- +Autres pays 200,000 (?) -- + ------------------ + 1,140,000 (?) tonnes. +] + +[Note 7: + +Produit annuel approximatif de la pêche 75,000,000 fr. + -- -- du corail 16,000,000 + -- -- des éponges 1,000,000 + -- -- de la récolte du sel, etc. + 1,140,000 tonnes. 12,000,000 +] + + + + +III + +COMMERCE ET NAVIGATION + + +Les avantages que l'homme peut retirer directement de l'exploitation de +la Méditerranée doivent être considérés comme d'une bien faible valeur +en comparaison du gain de toute espèce, économique, intellectuel et +moral, que la navigation de la mer intérieure a valu à l'humanité. Ainsi +que les historiens en ont fréquemment fait la remarque, les côtes, les +îles et les péninsules de la Méditerranée grecque et phénicienne se +trouvaient admirablement disposées pour faciliter les premiers débuts du +commerce maritime. Les terres dont on aperçoit déjà les cimes +blanchissantes avant de quitter le port, les plis et replis du rivage où +l'embarcation surprise par la tempête peut se mettre en sûreté; ces +brises régulières et ces vents généraux qui soufflent alternativement de +la terre et de la mer; cette égalité du climat qui permet aux matelots +de se croire partout dans leur patrie; enfin cette variété de produits +de toute nature causée par la configuration si diverse des contrées +riveraines, toutes ces raisons ont contribué à faire de la Méditerranée +le berceau du commerce européen. Or, que sont les échanges, à un certain +point de vue, sinon la rencontre des peuples sur un terrain neutre de +paix et de liberté, sinon la lumière se faisant dans les esprits par la +communication des idées? Toute forme du littoral qui favorise les +relations de peuple à peuple a par cela même aidé au développement de la +civilisation. En voyant les îles nombreuses de la mer Égée, les franges +de presqu'îles qui les bordent et les grandes péninsules elles-mêmes, le +Péloponèse, l'Italie, l'Espagne, on les compare naturellement à ces +replis du cerveau dans lesquels s'élabore la pensée de l'homme. + +La marche de la civilisation s'est opérée longtemps suivant la direction +du sud-est au nord-ouest: la Phénicie, la Grèce, l'Italie, la France ont +été successivement les grands foyers de l'intelligence humaine. La +raison principale de ce phénomène historique se trouve dans la +configuration même de la mer qui a servi de véhicule aux peuples en +mouvement; l'axe de la civilisation, si l'on peut parler ainsi, s'est +confondu avec l'axe central de la Méditerranée, des eaux de la Syrie au +golfe du Lion. Mais depuis que l'Europe a cessé d'avoir son unique +centre de gravitation dans le monde méditerranéen, et que l'appel du +commerce entraîne ses navires vers les deux Amériques et l'extrême +Orient, le mouvement général de la civilisation n'a plus cette marche +uniforme du sud-est au nord-ouest; il rayonne plutôt dans tous les sens. +Si l'on devait indiquer les courants principaux, il faudrait signaler +ceux qui partent de l'Angleterre et de l'Allemagne vers l'Amérique du +Nord, et des pays latinisés de l'Europe vers l'Amérique méridionale. Ces +deux courants continuent de se diriger à l'occident, mais ils sont l'un +et l'autre infléchis vers le sud. Le climat, la forme des continents, la +distribution des mers ont nécessité ce changement de direction dans le +mouvement général des nations. + +Il est intéressant de constater les alternatives qui se sont produites +dans le rôle historique de la Méditerranée. Tant que cette mer +intérieure resta la grande voie de communication des peuples, les +républiques commerçantes ne songèrent qu'à la prolonger à l'orient par +des routes de caravanes tracées dans la direction du golfe Persique, des +Indes, de la Chine. Au moyen âge, les comptoirs génois bordaient les +rivages de la mer Noire et se continuaient dans la Transcaucasie jusqu'à +la Caspienne. Les voyageurs d'Europe, et surtout les Italiens, +pratiquaient les routes de l'Asie Mineure, et maint itinéraire, qui +n'est plus connu de nos jours, était fréquemment suivi à cette époque. +Depuis cinq cents années, le domaine du commerce s'est rétréci dans +l'Asie centrale, et les relations de peuple à peuple y sont devenues +plus difficiles. + +C'est que, dans l'intervalle, la Méditerranée a cessé d'être la grande +mer de navigation. Les marins, libérés de la frayeur que causaient les +mers sans bords, ont aventuré leurs navires dans tous les parages de +l'Océan. Les routes de terre, toujours pénibles et semées de périls, ont +été abandonnées, les marchés intermédiaires de l'Asie centrale sont +devenus des solitudes, et la Méditerranée s'est transformée pour le +commerce en un véritable cul-de-sac. Cet état de choses a duré +longtemps; seulement, depuis le milieu du siècle, les rapports ont +commencé à se renouer de proche en proche, et la reconquête du terrain +perdu s'accomplit rapidement. En outre, un grand événement, que l'on +peut qualifier de révolution géologique aussi bien que de révolution +commerciale, a rouvert une ancienne porte de la Méditerranée. Naguère +sans issue vers l'Orient, cette mer communique maintenant avec l'océan +des Indes par le détroit de Suez; elle est devenue le grand chemin des +bateaux à vapeur entre l'Europe occidentale, les Indes et l'Australie. +Il faut espérer que dans un avenir prochain d'autres canaux, ouverts de +la mer Noire à la mer Caspienne et de celle-ci au lac d'Aral et aux +fleuves de l'Asie centrale, l'Amou et le Syr, permettront au commerce +maritime de pénétrer directement jusque dans le coeur de l'ancien +continent. + +Ainsi, pendant le cours de l'histoire, se déplacent au bord des mers et +sur la face des continents les grands lieux de rendez-vous, que l'on +pourrait appeler les points vitaux de la planète. Port-Saïd, ville +improvisée sur une plage déserte, est devenue l'une de ces localités +vers lesquelles se porte le mouvement des hommes et des marchandises de +toute espèce, tandis que, non loin de là, sur la côte de Syrie, les +anciennes cités reines de Tyr et de Sidon ne sont plus que de misérables +villages où l'on cherche vainement les restes d'un orgueilleux passé. De +même a péri Carthage, de même a décliné Venise. Les atterrissements du +littoral, l'emploi de navires beaucoup plus grands que ceux des anciens, +les changements politiques de toute espèce, la perte de la liberté, les +destructions violentes ont supprimé maint point vital des rivages de la +Méditerranée; mais presque partout le port détruit s'est rouvert dans le +voisinage ou bien plusieurs havres secondaires en ont pris la place. La +plupart des grandes voies commerciales ont gardé leur direction +première, et c'est dans les mêmes parages que se trouvent leurs points +d'attache et leurs escales. + +D'ailleurs, certaines localités sont des lieux de passage ou de +rendez-vous nécessaires pour les navires, et des villes importantes +doivent forcément y surgir. Tels sont les détroits, comme Gibraltar et +le «Phare» de Messine; telles sont aussi les baies terminales des golfes +qui s'avancent profondément dans les terres, comme Gênes, Trieste et +Salonique. Les ports qui offrent le point de débarquement le plus facile +pour les marchandises à destination des mers étrangères, par exemple +Marseille et Alexandrie, sont également des foyers naturels d'attraction +où les commerçants doivent accourir en foule. Enfin, il est une ville de +la Méditerranée qui réunit à la fois tous les avantages géographiques, +car elle est située sur un détroit, au point de jonction de deux mers et +de deux continents. Cette ville est Constantinople. Malgré la déplorable +administration qui l'opprime, sa situation même en fait une des grandes +cités du monde. + +Quoique les ports de la Méditerranée ne soient plus, comme ils le furent +pendant des milliers d'années, en possession de l'hégémonie commerciale, +cependant cette mer intérieure est toujours, en proportion, beaucoup +plus peuplée de navires que ne le sont les grands océans. Sans compter +les embarcations de pêche, ses ports riverains ne possèdent pas moins de +30,000 navires; d'une capacité totale de 2 millions et demi de tonneaux. +C'est plus du quart de la flotte commerciale du monde entier, mais +seulement la sixième partie du tonnage, car la force de l'habitude a +fait conserver plus longtemps dans les ports italiens et grecs les +anciens types d'embarcations à faible capacité, et d'ailleurs le peu de +longueur des traversées, l'immunité relative du péril, le voisinage des +ports de refuge facilitent surtout la navigation de petit cabotage. + +A la flotte méditerranéenne proprement dite il faut ajouter celle que +les ports de l'Océan, principalement ceux de l'Angleterre, y envoient +trafiquer. Pour la protection du commerce de ses nationaux, le +gouvernement de la Grande-Bretagne a même pris soin de se mettre au +nombre des puissances riveraines de la Méditerranée; il s'est emparé de +Gibraltar l'espagnole, qui est la porte occidentale du bassin, et de +Malte l'italienne, qui en est la forteresse centrale. Il n'en possède +point la porte de sortie, qui est le détroit artificiel de Port-Saïd à +Suez; mais il peut, s'il le veut, tirer le verrou à l'extrémité du long +corridor extérieur que forme la mer Rouge, car ses garnisons veillent à +l'îlot de Périm et sur le rocher d'Aden, à l'entrée de l'océan des +Indes. + +[Illustration: N° 9.--LIGNES DE VAPEURS ET TÉLÉGRAPHES DE LA +MÉDITERRANÉE. Echelle 1:45.000000. + +Si l'Angleterre a la plus grosse part du commerce de la Méditerranée, +presque toutes les populations riveraines y ont aussi un mouvement +considérable d'échanges. Au point de vue du trafic, la mer qui s'étend +de Gibraltar à l'Égypte est bien un lac français, ainsi que la nommait +un souverain visant à l'empire universel; c'est aussi un lac hellénique, +dalmate, espagnol, plus encore un lac italien. Les derniers maîtres en +furent les pirates barbaresques, dont les embarcations légères se +présentaient inopinément devant les villages des côtes, et s'emparaient +des habitants pour les réduire en esclavage. Depuis l'extermination de +ces flottes de rapine, le commerce a fait de la Méditerranée une +propriété commune où les mailles du réseau international de navigation +se resserrent de plus en plus. Les navires ne s'associent pas comme +jadis en convois ou caravanes pour aller déposer leurs marchandises +d'échelle en échelle, la mer est devenue assez sûre pour que les +embarcations isolées puissent s'y aventurer en tout temps. Reste le +péril toujours imminent des récifs et des tempêtes. Quoique l'art de la +navigation ait fait de très-grands progrès, quoique la plupart des caps, +ceux du moins des rivages européens, soient éclairés par des phares, et +que l'entrée des ports soit indiquée par des feux, des balises, des +bouées, cependant les naufrages sont encore très-fréquents dans les eaux +méditerranéennes. Même de grands navires s'y sont perdus quelquefois +sans qu'on ait pu retrouver une planche de l'épave. + +De nos jours les bateaux à vapeur, suivant d'escale en escale un +itinéraire tracé, tendent à se substituer de plus en plus aux bateaux à +voiles. Certaines lignes de navigation, qui se rattachent de part et +d'autre aux chemins de fer des rivages méditerranéens, sont ainsi +devenues comme un sillage permanent où passent et repassent les navires, +semblables aux bacs qui traversent les fleuves. La régularité, la +vitesse de ces bacs à vapeur, la facilité qu'ils procurent aux +expéditions de toute espèce, le nombre croissant des voies ferrées qui +viennent aboutir aux ports et y déverser leurs marchandises, enfin les +fils télégraphiques sous-marins, déjà ramifiés dans tous les sens, qui +relient les côtes les unes aux autres et font penser les peuples à +l'unisson, tout contribue à développer le commerce de la Méditerranée. +Il est actuellement, sans compter le transit par Gibraltar et Suez, +d'environ huit milliards de francs[8]. En comparaison des échanges de +l'Angleterre, de la Belgique, de l'Australie, c'est là un trafic encore +peu considérable pour une population riveraine de près de cent millions +d'hommes; mais chaque année l'accroissement est zensible. + +[Note 8: Navigation de la Méditerranée en 1875 (évaluation +approximative). + + Flotte commerciale + /------- ------\ Mouvement Total des + à voile. à vapeur. Tonnage. des ports. échanges. +Espagne méditerranéenne 2,500 100 250,000 5,000,000 600,000,000 fr. +France 4,000 250 300,000 6,000,000 2,000,000,000 +Italie 18,800 140 1,030,000 21,000,000 2,600,000,000 +Autriche 3,300 100 400,000 3,000,000 400,000,000 +Grèce 6,100 20 420,000 7,000,000 200,000,000 +Turquie d'Europe et d'Asie 2,200 10 210,000 25,000,000 600,000,000 +Roumanie (?) (?) (?) 600,000 200,000,000 +Russie méditerranéenne 500 50 50,000 2,000,000 400,000,000 +Égypte 100(?) 25 (?) 4,000,000 500,000,000 +Malte et Gibraltar. (?) (?) 6,000,000 400,000,000 +Algérie 170 10,000 2,000,000 400,000,000 +Tunis, Tripoli, etc. 500 10,000 500,000 100,000,000 + ------ ---- --------- ---------- ------------- + 28,170(?) 680(?) 2,700,000 82,100,000 8,400,000,000 fr. +] + +D'ailleurs, il faut tenir compte de ce fait qu'en face du vivant +organisme des péninsules européennes, la torride Afrique est encore en +grande partie comme une masse inerte; si ce n'est d'Oran à Tunis, et +d'Alexandrie à Port-Saïd, ses côtes presque sans population sont +rarement visitées; les marins de nos jours les évitent comme le +faisaient les anciens nautonniers hellènes. On peut même s'étonner que +des régions vers lesquelles se dirigeaient des essaims de navires, +telles que la Cyrénaïque, Chypre et l'admirable île de Crète, située à +l'entrée même de la mer Égée, soient restées si longtemps éloignées des +grandes lignes de navigation moderne. + + + + + CHAPITRE IV + + LA GRÈCE + + + + +I + +VUE D'ENSEMBLE + + +La Grèce politique, resserrée dans ses étroites limites au sud des +golfes de Volo et d'Arta, est une contrée d'environ 50,000 kilomètres +carrés, représentant au plus la dix-millième partie de la surface +terrestre. En d'immenses territoires comme celui de l'empire russe, des +districts plus vastes que la Grèce n'ont rien qui les distingue des +régions environnantes, et leur nom éveille à peine une idée dans +l'esprit. Mais combien au contraire ce petit pays des Hellènes, si +insignifiant sur nos cartes en comparaison des grands royaumes, nous +rappelle de souvenirs! Nulle part l'humanité n'atteignit un degré de +civilisation plus harmonieux dans son ensemble et plus favorable au +libre essor de l'individu. De nos jours encore, quoique entraînés dans +un cycle historique bien autrement vaste que celui des Grecs, nous +devons toujours reporter nos regards en arrière pour contempler ces +petits peuples qui sont restés nos maîtres dans les arts, et qui furent +nos initiateurs dans les sciences. La ville qui fut «l'école de la +Grèce» est encore par son histoire et ses exemples l'école du monde +entier. Après vingt siècles de déchéance, elle n'a cessé de nous +éclairer, comme ces étoiles déjà éteintes dont les rayons continuent +d'illuminer la terre. + +C'est évidemment à la situation géographique de la Grèce qu'il faut +attribuer le rôle si considérable qu'ont rempli ses peuples pendant une +longue période de l'histoire universelle. En effet, des tribus de même +origine, mais habitant des contrées moins heureuses, notamment les +Pélasges de l'Illyrie, que l'on croit être les ancêtres des Albanais, +n'ont pu s'élever au-dessus de la vie barbare, tandis que les Hellènes +se plaçaient à la tête des nations policées et leur frayaient des voies +inexplorées jusqu'alors. Si la Grèce qui, dans la période géologique +actuelle, est si merveilleusement découpée par les flots, avait continué +d'être ce qu'elle fut pendant la période tertiaire, une vaste plaine +continentale rattachée aux déserts de la Libye et parcourue par les +grands lions et les rhinocéros, aurait-elle pu devenir la patrie de +Phidias, d'Eschyle et de Démosthènes? Non, sans doute. Elle serait +restée ce qu'est aujourd'hui l'Afrique, et loin d'avoir pris, comme elle +l'a fait, l'initiative de la civilisation, elle eût attendu que +l'impulsion lui vînt du dehors. Il est vrai que par suite de cette +ampleur grandissante de l'horizon qu'ont donnée les voyages, les +découvertes, les routes de commerce, la Grèce s'est rapetissée peu à peu +en proportion du monde connu; elle a fini par perdre les priviléges que +lui avaient assurés d'abord sa position géographique et la forme +heureuse de ses contours. + +La Grèce, péninsule de la presqu'île des Balkhans, avait, plus encore +que la Thrace et la Macédoine, l'avantage d'être complétement fermée du +côté du nord par des barrières transversales de montagnes; aussi, grâce +à ces remparts protecteurs, la culture hellénique a-t-elle pu se +développer sans avoir à craindre d'être étouffée dans son germe par des +invasions successives de barbares. Au nord et à l'est de la Thessalie, +l'Olympe, le Pélion, l'Ossa constituent déjà, du côté de la Macédoine, +de premiers et formidables obstacles. Aux limites de la Grèce actuelle +et de la Thessalie, se dresse une deuxième barrière, la chaîne abrupte +de l'Othrys. Au détour du golfe de Lamia, nouvel obstacle: la rangée de +l'Œta ferme le passage; il faut se glisser entre les rochers et la mer +par l'étroit défilé des Thermopyles. Après avoir traversé les monts de +la Locride pour redescendre dans le bassin de Thèbes, il reste encore à +franchir le Parnès ou les contre-forts du Cithéron avant de gagner les +plaines de l'Attique. Au delà, l'isthme est encore défendu par d'autres +barrières transversales, remparts extérieurs de la grande citadelle +montagneuse du Péloponèse, «l'acropole de la Grèce.» On a souvent +comparé l'Hellade à une série de chambres aux portes solidement +verrouillées; il était difficile d'y entrer, plus difficile encore d'en +sortir, à cause de ceux qui les défendaient. «La Grèce est faite comme +un piége à trois fonds, dit Michelet. Vous pouvez entrer et vous vous +trouvez pris en Macédoine, puis en Thessalie, puis entre les Thermopyles +et l'isthme. «Mais c'est au delà de l'isthme surtout qu'il devient +difficile de pénétrer; aussi Lacédémone fut-elle longtemps inattaquable. + +A une époque où la navigation, même sur les eaux presque fermées comme +l'Archipel, était fort périlleuse, la Grèce se trouvait suffisamment +protégée par la mer contre les invasions des peuples orientaux; mais +nulle contrée n'invitait mieux les marins aux expéditions pacifiques du +commerce. Largement ouverte sur la mer Égée par ses golfes et ses ports, +précédée d'îles nombreuses, d'étape et de refuge, la Grèce pouvait +entrer facilement en rapports d'échange avec les populations plus +cultivées qui vivaient en face, sûr les côtes dentelées de l'Asie +Mineure. Les colons et les voyageurs de l'Ionie d'orient n'apportaient +pas seulement des denrées et des marchandises à leurs frères Achéens ou +Pélasges, ils leur transmettaient aussi les mythes, les poèmes, la +science, les arts de leur patrie. Par la forme générale de ses rivages +et la disposition de ses montagnes, la Grèce regarde surtout vers +l'Orient, d'où lui vint la lumière; c'est du côté de l'est que les +péninsules s'avancent dans les eaux et que sont parsemées les îles les +plus nombreuses; c'est également sur la rive orientale que s'ouvrent les +ports commodes et bien abrités, et que s'étendent, dans leur hémicycle +de montagnes, les plaines les mieux situées pour servir d'emplacement à +des cités populeuses. Cependant la Grèce n'a pas, comme la Turquie, le +désavantage d'être à peu près complétement privée de rapports directs +avec l'Occident par une large zone de montagnes difficiles et des côtes +abruptes. La mer d'Ionie, à l'ouest du Péloponèse, est, il est vrai, +relativement large et déserte; mais le golfe de Corinthe, qui traverse +toute l'épaisseur de la péninsule hellénique, et la rangée des îles +Ioniennes, d'où l'on aperçoit au loin les montagnes de l'Italie, +devaient inciter à la navigation des mers occidentales. Dans les temps +antiques, les Acarnaniens, qui connaissaient l'art de construire les +voûtes bien avant les Romains, purent, grâce au commerce, enseigner leur +art aux peuples italiens, et plus tard les Grecs devinrent sans peine +les civilisateurs de tout le monde méditerranéen de l'Occident. + +Le trait distinctif de l'Hellade, considérée dans son relief, est le +grand nombre de petits bassins indépendants et séparés les uns des +autres par des rochers et des remparts de montagnes. D'avance, la +disposition du sol se prêtait au fractionnement des races grecques en +une multitude de républiques autonomes. Chaque cité avait son fleuve, +son amphithéâtre de collines ou de monts, son acropole, ses champs, ses +vergers et ses forêts; presque toutes avaient aussi leur débouché vers +la mer. Tous les éléments nécessaires à une société libre se trouvaient +réunis dans ces petits groupes indépendants, et le voisinage de cités +rivales, également favorisées, entretenait une émulation constante, qui +trop souvent dégénérait en luttes et en batailles. Les îles de la mer +Égée accroissaient encore la diversité politique; chacune d'elles, comme +les bassins de la péninsule hellénique, s'était constituée en cité +républicaine; partout l'initiative locale se développait librement, et +c'est ainsi que, le moindre îlot de l'Archipel a pu fournir des grands +hommes à l'histoire. + +Mais si, par le relief du sol, par la multitude de ses îles et de ses +bassins péninsulaires, la Grèce est diverse à l'infini, elle est une par +la mer qui la baigne, la pénètre, la découpe en franges et lui donne un +développement de côtes extraordinaire. Les golfes et les innombrables +ports de l'Hellade ont fait de leurs riverains un peuple de matelots, +des «amphibies», ainsi que le disait Strabon; les Grecs ont pris quelque +chose de la mobilité des flots. De tout temps ils se sont laissé +entraîner par la passion des voyages. Dès que les habitants d'une cité +étaient un peu trop nombreux pour le sol qui leur fournissait la +subsistance, ils se hâtaient d'essaimer comme une tribu d'abeilles; ils +couraient les rives de la Méditerranée pour y trouver un site qui leur +rappelât la patrie et pour y élever une nouvelle acropole. C'est ainsi +que des Palus Méotides jusqu'au delà des colonnes d'Hercule, de Tanaïs +et de Panticapée à Gadès et à Tingis, la moderne Tanger, surgirent +partout des villes helléniques. Grâce à ces colonies éparses, dont +plusieurs dépassèrent de beaucoup en gloire et en puissance leurs +anciennes métropoles, la véritable Grèce, celle des sciences, des arts +et de l'autonomie républicaine, finit par déborder largement hors de son +berceau et par occuper sporadiquement tout le pourtour du monde +méditerranéen. Relativement à ce qui formait l'Univers des anciens, les +Grecs étaient ce que les Anglais sont aujourd'hui par rapport à la terre +entière. L'analogie remarquable que la petite péninsule de Grèce et les +îles voisines présentent avec l'archipel de la Grande-Bretagne, située +précisément à l'autre extrémité du continent, se retrouve aussi dans le +rôle des nations qui les habitent. Les mêmes avantages géographiques +ont, dans un autre milieu et dans un autre cycle de l'histoire, amené +des résultats de même nature; de la mer Égée aux eaux de l'Angleterre, +une sorte de polarité s'est produite à travers les temps et l'espace. + +[Illustration: VUE DU PARNASSE ET DE DELPHES.] + +L'admiration que les voyageurs éprouvent à la vue de la Grèce provient +surtout des souvenirs qui s'attachent à chacune de ses ruines, au +moindre de ses ruisselets, aux plus faibles écueils de ses mers. Tel +site de la Provence ou de l'Espagne, qui ressemble aux plus beaux +paysages de l'Hellade ou qui même leur est supérieur par la grâce ou la +hardiesse des lignes, n'est connu que d'un petit nombre d'appréciateurs, +et la foule indifférente passe en le regardant à peine; c'est qu'il ne +porte point le nom célèbre de Marathon, de Leuctres ou de Platée, et +qu'on n'y entend pas le bruissement des siècles écoulés. Cependant, +quand même les côtes de la Grèce ne se distingueraient pas entre toutes +par l'éclat que reflète sur elles la gloire des ancêtres, elles n'en +resteraient pas moins belles et dignes d'être contemplées. Ce qui ravit +l'artiste dans les paysages des golfes d'Athènes et d'Argos, ce n'est +pas seulement le bleu de la mer, le «sourire infini des flots», la +transparence du ciel, la perspective fuyante des rivages, la brusque +saillie des promontoires, c'est aussi le profil si pur et si net des +montagnes aux assises de calcaire ou de marbre: on dirait des masses +architecturales, et maint temple qui les couronne ne paraît qu'en +résumer la forme. + +La verdure, l'eau claire des ruisseaux, voilà ce qui manque le plus aux +rivages de la Grèce! Dans le voisinage de la mer, presque toutes les +montagnes sont dépouillées de leurs grands arbres; il ne reste plus que +les arbrisseaux, cytises, lentisques, arbousiers et lauriers-roses; même +le tapis d'herbes odoriférantes qui revêt les déclivités et que broute +la dent des chèvres, est en maints endroits réduit à quelques misérables +lambeaux; les pluies torrentielles enlèvent jusqu'à la terre végétale; +la roche se montre à nu: de loin, on ne voit que des escarpements +grisâtres, tachetés ça et là de maigres buissons. Déjà du temps de +Strabon presque toutes les montagnes des côtes avaient perdu leurs +forêts; de nos jours, a dit un auteur, «la Grèce n'est plus que le +squelette de ce qu'elle fut autrefois.» Par une sorte d'ironie, les noms +empruntés à des arbres sont extrêmement nombreux dans toutes les parties +de l'Hellade et de la Turquie hellénique. Carya est la «ville des +noyers», Valanidia, celle des chênes à vallonée; Kyparissi, celle des +cyprès; Platanos ou Plataniki, celle des platanes. Partout se trouvent +des localités dont le nom rural n'est malheureusement plus justifié. +C'est presque uniquement dans les montagnes de l'intérieur du pays et du +littoral ionien que subsistent encore les forêts. L'Oeta, quelques-uns +des monts de l'Étolie, les hauteurs de l'Acarnanie, et dans le +Péloponèse, l'Arcadie, l'Élide, la Triphylie, les pentes du Taygète ont +gardé leurs grands bois. C'est aussi dans ces contrées forestières et +parcourues seulement des bergers que se sont maintenus les animaux +sauvages, les loups, les renards, les chacals. Le chamois, dit-on, +n'aurait pas entièrement disparu; on en rencontre sur le Pinde et sur +l'Oeta; quant au sanglier d'Érymanthe, qui devait être une espèce +particulière, à en juger par les sculptures antiques, il ne se retrouve +plus en Grèce; le lion, que mentionne encore Aristote, n'y existe plus +depuis deux mille ans. Parmi les petits animaux, un des plus communs +dans certaines parties du Péloponèse, est une tortue, que les indigènes +regardent avec une sorte d'horreur, semblable à celle qu'éprouvent un +grand nombre d'Occidentaux à la vue du crapaud ou de la salamandre. La +Grèce est petite, et cependant la variété des climats y est fort grande. +Le contraste des montagnes et des plaines, des régions forestières et +des vallées arides, des côtes exposées au nord et de celles qui sont +tournées vers le sud, produit dans les climats locaux de remarquables +oppositions. Mais, sans tenir compte de ces diversités, on peut dire que +dans son ensemble la Grèce présente, du nord au sud, une gamme +climatérique dont la richesse n'est égalée que dans un très-petit nombre +de régions terrestres. Au nord, les monts de l'Étolie, aux pentes +couvertes de hêtres, semblent appartenir aux régions tempérées du centre +de l'Europe, tandis qu'au sud et à l'est les péninsules et les îles, +avec leurs olivettes et leurs bosquets de citronniers et d'orangers, +même leurs groupes de palmiers, leurs cactus et leurs agaves, font déjà +partie de la zone subtropicale; même dans un voisinage immédiat, des +contrées ont des climats fort distincts: telles, par exemple, la cavité +lacustre de la Béotie, aux froids hivers, aux étés brûlants, et la +campagne de l'Attique, alternativement rafraîchie et réchauffée par la +brise de la mer. Dans un tout petit espace, la Grèce résume une zone +considérable de la Terre. On ne saurait douter que cette extrême variété +de climats et tous les contrastes qui en dérivent n'aient eu pour +résultat d'éveiller plus vivement l'intelligence déjà si mobile des +Hellènes, de solliciter leur curiosité, leur goût pour le commerce et +leur esprit d'industrie. + +D'ailleurs, la grande diversité des climats de terre est compensée en +Grèce par l'unité du climat maritime. Comme dans les vallées des +montagnes, le vent qui souffle sur la mer Égée oscille en brises +alternantes. Pendant presque tout l'été, les grands foyers d'appel des +déserts africains attirent les courants atmosphériques de l'Europe +orientale. Du nord de l'Archipel et de la Macédoine, l'air se précipite +alors en un vent violent qui entraîne rapidement vers le sud les navires +en voyage: maintes fois les conquérants qui possédaient les rivages +septentrionaux de la mer se sont servis de cette brise pour aller +attaquer à l'improviste les habitants des contrées plus méridionales de +l'Asie Mineure ou de la Grèce. Ce courant atmosphérique régulier, connu +sous le nom de vent étésien ou «annuel», cède à la fin des chaleurs, +quand le soleil est au-dessus du tropique méridional. En outre, il +s'interrompt chaque nuit, quand l'air frais de la mer est attiré vers +les régions du littoral réchauffées pendant le jour. Après le coucher du +soleil, il se modère peu à peu; l'atmosphère reste calme durant quelques +instants, puis insensiblement elle commence à se mouvoir en sens +inverse, et les barques voguant vers le nord mettent à la voile. Cette +brise, le propice _embatès_, est le doux souffle de la mer chanté par +les anciens poëtes. Du reste, vents généraux et brises locales changent +de direction et d'allures dans le voisinage des côtes, suivant la forme +et l'orientation des golfes et des chaînes de montagnes. Ainsi le golfe +de Corinthe, que de hautes arêtes dominent au nord et au sud, ne reste +ouvert aux courants aériens qu'à ses deux extrémités; le vent entre et +sort alternativement, «pareil, disait Strabon, à la respiration d'un +animal.» + +De même que les vents, les pluies dévient en maints endroits de leur +course normale pour se déverser, comme en des entonnoirs, dans certaines +vallées qu'entourent de toutes parts des escarpements de montagnes; +ailleurs, au contraire, les nuages pluvieux passent sans laisser tomber +leur fardeau d'humidité; à tous les contrastes locaux produits par la +différence de relief et la variété des climats correspondent d'autres +contrastes dans le taux de la précipitation annuelle. En moyenne, les +pluies sont beaucoup plus abondantes sur les côtes occidentales de la +Grèce que sur les rivages orientaux: de là cet aspect riant que +présentent les coteaux de l'Élide, comparés aux escarpements nus de +l'Argolide et de l'Attique. C'est également à l'ouest de la Péninsule +que viennent éclater avec le plus de régularité les orages apportés par +les vents de la Méditerranée. Au printemps, saison orageuse par +excellence, il arrive fréquemment dans les campagnes de l'Élide et de +l'Acarnanie que, pendant des semaines entières, le tonnerre gronde +régulièrement toutes les après-midi. Nulle part n'étaient mieux placés +les temples de Jupiter le Lanceur de Foudres. + +Les anciens habitants des Cyclades, et probablement ceux des côtes de +l'Hellade et de l'Asie Mineure, étaient déjà parvenus à un état de +civilisation assez développé bien avant l'époque historique. C'est là ce +qu'ont démontré les fouilles opérées sous les cendres volcaniques de +Santorin et de Therasia. Lorsque leurs maisons furent ensevelies sous +les débris, les Santoriniotes commençaient à sortir de l'âge de la +pierre pour entrer dans celui du cuivre pur. Ils savaient construire des +voûtes avec des pierres et du mortier, fabriquaient la chaux, se +servaient de poids formés avec des blocs de lave, connaissaient le +tissage et la poterie, l'art de teindre les étoffes et celui de peindre +leurs maisons à fresque; ils cultivaient l'orge, les pois, les lentilles +et commerçaient avec les pays lointains. + +Ces hommes étaient-ils de la même origine que les Hellènes? on ne sait. +Mais une chose est certaine: dès les premières lueurs de l'histoire, des +Grecs de diverses familles habitaient les rivages et les îles de la mer +Egée, tandis que des populations pélasgiques vivaient dans l'intérieur +et sur les côtes occidentales de la Péninsule. D'ailleurs les Pélasges +ou les «Vieux» étaient de la même souche que les Grecs, et parlaient des +langues dont l'origine se confond avec celle des dialectes helléniques. +Aryens de langage les uns et les autres, ils avaient dû se répandre en +Grèce en venant de l'Asie Mineure, soit par l'Hellespont et la Thrace, +soit par Miasme, soit par l'Hellespont et la Thrace, soit par les îles +de l'archipel, à moins toutefois qu'ils ne fussent originaires du pays +lui-même. D'après les traditions, les Pélasges étaient nés du mont +Lycée, au centre du Péloponèse; ils se glorifiaient d'être des +«autochthones», les «Hommes de la Terre noire», les «Enfants des +Chênes», les «Hommes nés avant la Lune». Autour d'eux vivaient des +tribus nombreuses de même origine, les Éoliens et les Lélèges, auxquels +vinrent s'adjoindre les Ioniens et les Achéens ou «les Bons». Les +Ioniens, qui devaient plus tard exercer une influence si considérable +sur les destinées du monde, occupèrent seulement la péninsule de +l'Attique et l'Eubée. Quant aux Achéens, ils eurent longtemps la +prépondérance et donnèrent leur nom à l'ensemble des peuplades grecques. +Plus tard, lorsque les Doriens, franchissant le golfe de Corinthe à sa +partie la plus étroite, se furent établis en conquérants dans le +Péloponèse, tous les habitants de la péninsule et des îles reçurent des +Amphictyonies siégeant aux Thermopyles et à Delphes le nom générique +d'Hellènes, qui était celui d'une petite peuplade de la Thessalie +méridionale et de la Phthiotide. La désignation de Grecs, qui peut-être +est un synonyme de «Montagnards», et peut-être aussi a le sens de +«Vieux, Antique, Fils du sol», se répandit peu à peu dans la nation +elle-même et finit par être généralement adoptée. Les Ioniens de l'Asie +Mineure et les Carions des Sporades, émules des Phéniciens, naviguaient +de port en port, trafiquant parmi ces tribus à demi-sauvages, et comme +des abeilles qui portent le pollen sur les fleurs, répandaient de +peuplade en peuplade la civilisation de l'Egypte et de l'Orient. + +Commerçants phéniciens et vainqueurs romains modifièrent à peine les +éléments de la population hellénique; mais lors de la migration des +Barbares, ceux-ci pénétrèrent dans la Grèce en multitudes. Pendant plus +de deux siècles les Avares maintinrent leur pouvoir dans le Péloponèse, +puis vinrent des Slaves, que la peste aida plus d'une fois à dépeupler +la contrée. La Grèce devient une «Slavie», et l'idiome général fut une +langue slave, probablement serbe, ainsi que le prouve encore la grande +majorité des noms de lieux. Quoi qu'en disent maints auteurs, les +superstitions et les légendes des Grecs ne sont pas un simple héritage +des anciens Hellènes et leur monde surnaturel s'est enrichi des fantômes +et des vampires inventés par les Slaves; le costume des Grecs est aussi +un legs de leurs conquérants du Nord. Toutefois la langue policée des +Hellènes a repris graduellement le dessus, et la race elle-même a si +bien reconquis la prédominance, qu'il est impossible maintenant de +retrouver les éléments serbes de la population. Mais, après avoir été +presque entièrement slavisée, l'Hellade courut le risque de devenir +albanaise, surtout pendant la domination vénitienne. Encore au +commencement du siècle, l'albanais était la langue prépondérante de +l'Élide, d'Argos, de la Béotie et de l'Attique; de nos jours, plus de +cent mille prétendus Hellènes la parlent encore. La population actuelle +de la Grèce est donc fort mélangée, mais il serait difficile de dire +dans quelles proportions se sont unis les éléments divers: hellène, +slave, albanais. On pense que les Grecs les plus purs de race sont les +Maïnotes ou Maniotes de la péninsule du Ténare; eux-mêmes se disent les +descendants directs des Spartiates et montrent encore parmi leurs +châteaux forts celui qui appartint au «seigneur Lycurgue». Depuis un +temps immémorial jusqu'à la guerre de l'indépendance, leurs assemblées +de vieillards gardèrent le titre de «Sénat de Lacédémone». Tout Maïnote +jurait d'aimer jusqu'à la mort «le premier des biens, la liberté, +héritage des ancêtres spartiates.» Cependant les noms d'une foule de +localités du Magne sont d'origine serbe et témoignent du long séjour des +Slaves dans la contrée. Les Maïnotes pratiquent la «vendetta» comme +s'ils étaient des Monténégrins; mais cette coutume n'est-elle pas celle +de presque toutes les peuplades encore barbares? + +Quoi qu'il en soit, il est certain qu'en dépit des invasions et des +croisements, la race grecque, peut-être en partie sous l'influence du +climat qui l'entoure, a fini par se retrouver avec la plupart de ses +traits distinctifs. D'abord, elle a su garder sa langue, et l'on a +vraiment lieu de s'étonner que le grec vulgaire, issu d'ailleurs d'un +idiome rustique, ne diffère pas davantage du grec littéraire ancien. Les +changements, analogues à ceux que l'on retrouve dans les +langues-néo-latines, se réduisent presque à deux, l'abréviation des mots +par la contraction des syllabes non accentuées et l'emploi des +auxiliaires dans le verbe. Aussi n'est-il pas difficile aux Grecs +modernes d'expurger peu à peu leur idiome des tournures barbares et des +mots étrangers pour le rapprocher de la langue de Thucydide. +Physiquement, la race n'a guère changé non plus; on reconnaît les +anciens types en maint district de la Grèce moderne. Le Béotien a cette +démarche lourde qui faisait de lui un objet de risée parmi les autres +Grecs; le jeune Athénien a la souplesse, la grâce et l'allure intrépide +que l'on admire dans les cavaliers sculptés sur les frises du Parthénon; +la femme de Sparte a gardé cette beauté forte et fière que les poëtes +célébraient autrefois chez les vierges doriennes. Au moral, la filiation +des Hellènes modernes n'est pas moins évidente. Comme ses ancêtres, le +Grec de nos jours est amoureux du changement, curieux de nouveautés, +grand questionneur des étrangers; descendant de citoyens libres, il a +gardé le sentiment de l'égalité, et toujours enivré de sa dialectique, +discute sans cesse comme s'il était encore dans l'agora; il s'abaisse +souvent à flatter, mais sans conviction et par artifice de langage. +Enfin, comme l'ancien Grec, il place trop souvent le mérite intellectuel +au-dessus du mérite moral; à l'exemple du «sage Ulysse», le héros des +chants homériques, il ne sait que trop bien mentir et tromper avec +grâce; pour lui l'Acarnanien véridique et le Maïnote «lent à promettre, +fidèle à tenir», sont des rustres bizarres. Un des traits de caractère +qui distingue aussi de tous les autres Européens l'ancien Grec et le +moderne, est qu'il se laisse rarement entraîner par les fortes passions, +à l'exception du patriotisme. De plus, il ignore la mélancolie; il aime +la vie et il veut en jouir. Il la donnera pourtant volontiers dans un +jour de bataille, mais dans ce cas la mort elle-même est un acte où se +concentrent toutes les forces de la vie. Le suicide est un genre de mort +inconnu parmi les Grecs de nos jours: le plus malheureux, celui qui a le +plus de raisons d'etre désespéré, se rattache quand même à l'existence. +Un Grec atteint de folie est également un phénomène des plus rares. + +[Illustration: MAÏNOTES ET HABITANTS DE SPARTE. Dessin de A. de Curzon +d'après nature.] + +Actuellement, la nationalité grecque, en dépit des éléments si divers +qui l'ont composée, est une de celles qui dans leur ensemble présentent +le caractère le plus homogène. Les Albanais, d'origine pélasgique, comme +les Hellènes, ne leur cèdent point en patriotisme, et ce sont eux, +Souliotes, Hydriotes, Spezziotes, qui ont peut-être le plus vaillamment +lutté pour la cause commune de l'indépendance nationale. Les huit cents +familles de Zinzares kutzo-valaques ou roumains, qui paissent leurs +troupeaux dans les montagnes de l'Acarnanie et de l'Étolie, et que l'on +connaît sous le nom de Kara-Gounis ou «Noires-Capotes», parlent à la +fois les deux langues, et plusieurs d'entre eux épousent des Grecques, +bien qu'ils ne donnent jamais leurs filles en mariage à des Hellènes. +Fiers et libres, ils sont trop clair-semés pour que leur groupe de +population puisse avoir une grande importance. Quant aux étrangers +proprement dits, les Grecs sont assez intolérants à leur égard et ne +prennent point à tâche de leur rendre le séjour agréable. Les Turcs, +jadis si nombreux dans certaines parties du Péloponèse, en Béotie et +dans l'île d'Eubée, ont dû fuir jusqu'au dernier le pays où leur +présence rappelait les tristes souvenirs de la servitude, et ils n'ont +laissé en témoignage de leur séjour que le fez, le narghilé, les +babouches. Les Juifs, que l'on rencontre en multitudes dans toutes les +villes de l'Orient slave et musulman, n'osent guère se hasarder parmi +les Grecs, qui du reste sont pour eux de redoutables rivaux dans le +maniement des fiances. On ne les voit en groupes de quelque importance +que dans les îles Ioniennes, où ils s'étaient glissés à la faveur du +protectorat britannique. C'est dans ce même archipel que vivent aussi +les descendants des anciens colons vénitiens et nombre d'émigrants venus +de toutes les parties de l'Italie. Des familles originaires de France et +d'Italie constituent encore un groupe distinct de population dans l'île +de Naxos. Quant aux porte-faix et aux jardiniers maltais d'Athènes et de +Corfou, restant presque toujours dans une position subordonnée, ils +vivent à part comme des étrangers. + +[Illustration: N. 10.--POPULATIONS DE LA GRÈCE.] + +La population homogène de la Grèce ne permet donc pas de diviser cette +contrée, comme l'Austro-Hongrie et la Turquie, en provinces +ethnologiques, mais elle se partage géographiquement en quatre régions +naturelles bien distinctes: l'Hellade continentale, connue du temps de +la population turque du nom de Roumélie, en souvenir de l'empire +«romain» de Byzance; l'antique Péloponèse, appelé de nos jours Morée, +peut-être par métathèse du mot «Romée», ou plutôt d'un mot slave qui +signifie «rivage marin» et qui s'appliquait jadis à l'Élide; les îles de +la mer Égée, Sporades et Cyclades; et les îles Ioniennes. En décrivant +les diverses parties de la Grèce, il nous arrivera souvent d'employer de +préférence les noms anciens des montagnes, des fleuves et des cités, car +les Hellènes de nos jours, jaloux des gloires de la Grèce d'autrefois, +cherchent à débarrasser peu à peu la carte de leur pays de tous les noms +d'origine slave ou italienne[9]. + +[Note 9: Grèce dans ses limites politiques: + + Superficie. Population Population + en 1870. kilométrique. + +Grèce continentale.. 19,575 341,038 17 + +Péloponèse.......... 21,466 645,380 30 + +Iles de l'Egée...... 6,475 205,840 32 + +Iles Ioniennes...... 2,607 218,879 84 + + TOTAUX......... 50,123 1,411,143 (1,458,000 avec 24 + les marins, etc.) +] + + + + +II + +GRÈCE CONTINENTALE + + +Les montagnes du Pinde, qui forment l'arête médiane de la Turquie +méridionale, se prolongent en Grèce et lui donnent un caractère +orographique analogue. Des deux côtés de la frontière conventionnelle, +ce sont les mêmes roches et la même végétation, des paysages semblables, +et presque partout des populations de même origine. En partageant +l'Épire et en prenant la Thessalie à la Grèce, la diplomatie européenne +ne s'est point occupée de faire son oeuvre conformément aux indications +de la nature. Elle s'est bornée, dans la partie orientale de la +frontière, à suivre la ligne de partage des eaux sur les hauteurs du +chaînon de l'Othrys, le mont «sourcilleux» qui domine la plaine du +Sperchius. A l'ouest du Pinde, au contraire, la limite politique des +deux pays coupe transversalement la vallée de l'Achéloüs et les croupes +terreuses qui la séparent du golfe d'Arta. + +La cime isolée du mont Tymphreste ou Yeloukhi, dressée en tour à l'angle +où l'Othrys se détache de la grande chaîne du Pinde, est, non le plus +haut sommet de la Grèce continentale, mais celui qui forme, pour ainsi +dire, le centre de rayonnement des eaux et des montagnes. Au sud et au +sud-est, ses contre-forts, abritant de leur masse la charmante vallée de +Karpénisi, se rattachent par une arête élevée au massif le plus +considérable de la Grèce moderne: c'est le groupe que couronnent les +pyramides presque toujours neigeuses de Vardoussia et de Khiona, aux +pentes noires de sapins, et le superbe Katavothra, l'antique Oeta, où se +dressa le bûcher d'Hercule. Les montagnes de Vardoussia et de Khiona +font précisément face aux beaux massifs de la Morée septentrionale, +également boisés et neigeux. + +A l'ouest du Veloukhi et du Vardoussia, les monts de l'Étolie, beaucoup +moins élevés, mais abrupts, sans chemins, forment un véritable chaos de +broussailles, de rochers et de défilés sauvages où ne s'aventurent guère +que les tribus des bergers valaques. La contrée devient plus accessible +dans l'Étolie méridionale, au bord des lacs et des rivières; mais là +aussi s'élèvent des montagnes qui, par des ramifications sinueuses, se +relient au système du Pinde. Celles du littoral de l'Acarnanie qui font +face aux îles Ioniennes sont escarpées, couvertes d'arbres et de +buissons; ce sont les monts du «noir continent» dont parlait Ulysse. A +l'est de l'Achéloüs, une autre chaîne côtière, bien connue des marins, +est le Zygos, dont les escarpements méridionaux, âpres et nus, se voient +au-dessus de Missolonghi; plus à l'est, une autre chaîne s'avance dans +la mer pour former, avec les promontoires de la Morée, l'étroit goulet +du golfe de Corinthe. Tout près de l'entrée, une des montagnes de la +côte d'Étolie, le Varassova, aux pans brusquement coupés, ressemble à un +énorme bloc, à une pierre monstrueuse. C'était, en effet, disent les +gens du pays, une roche que les anciens Titans hellenes voulaient jeter +au milieu du détroit pour qu'elle servît de pont entre les deux rivages. +Mais la pierre était trop lourde, ils la laissèrent tomber à l'endroit +où on la voit aujourd'hui. + +Vers la mer Egée, le haut massif du Katavothra se continue à l'est, +parallèlement aux montagnes de l'île d'Eubée, par une chaîne côtière, ou +plutôt par une série de groupes distincts, que séparent les uns des +autres de profondes échancrures, de larges dépressions et même des +vallées fluviales. Quoique basses et coupées de nombreux passages, ces +montagnes aux roches escarpées, aux brusques promontoires, aux soudains +précipices, n'en sont pas moins d'un accès fort difficile, et pendant +les guerres de la Grèce ancienne, il suffisait d'un petit nombre +d'hommes pour les défendre contre des armées entières. A l'une des +extrémités de cette chaîne se trouve le passage des Thermopyles; à +l'autre extrémité s'étend, à la base orientale du Pentélique, la fameuse +plaine de Marathon. + +Les groupes de sommets qui se dressent sur la rive septentrionale du +golfe de Corinthe, au sud de la Béotie, forment aussi dans leur ensemble +une sorte de chaîne, parallèle à celle qui longe le canal d'Eubée, mais +plus belle et plus pittoresque. Il n'est pas une de ces grandes cimes +dont le nom ne réveille les souvenirs les plus doux de la poésie et ne +fasse aussitôt surgir la figure des anciens dieux. A l'ouest, se +présente d'abord le Parnasse «à la double tête», la montagne où se +réfugièrent Deucalion et Pyrrha, ancêtres de tous les Grecs, et où les +Athéniennes, agitant leurs torches, allaient danser la nuit en l'honneur +de Bacchus. Des sommets du Parnasse, presque aussi hauts que le Khiona, +qui pyramide au nord-ouest, on aperçoit la Grèce entière, avec ses +golfes, ses rivages et ses montagnes, depuis l'Olympe de Thessalie +jusqu'au Taygète de l'extrême Péloponèse, et l'on distingue à ses pieds +l'admirable bassin de Delphes, jadis «l'ombilic» du monde, le lieu de +paix et de concorde où tous les Grecs venaient oublier leurs haines. Non +moins beau que le Parnasse est le groupe qui lui succède du côté de +l'est. L'Hélicon des Muses est, comme aux temps de la Grèce antique, la +montagne dont les vallées sont les plus fertiles et les plus riantes. +Ses pentes orientales surtout sont de l'aspect le plus gracieux, et +leurs bosquets, leurs pâturages, leurs jardins, où murmurent les +fontaines, contrastent de la manière la plus heureuse avec les plaines +nues et desséchées de la Béotie. Si le Parnasse a la source de Castalie, +l'Hélicon a celle de l'Hippocrène, qui jaillit sous le sabot de Pégase. +La longue croupe du Cithéron, où le mythe a fait naître Bacchus, relie +les montagnes de la Béotie méridionale à celles de l'Attique, roches de +marbre devenues fameuses par le voisinage de la cité qu'elles abritent. +Au nord d'Athènes, c'est le Parnès, au profil si pur et si rhythmique; à +l'est, le Pentélique, où se trouvent les cavernes de Pikermi, fameuses +par leurs ossements fossiles; au sud, le mont Hymette, dont les anciens +poètes ont chanté les abeilles. Puis le Laurion, aux riches scories +d'argent, se prolonge au sud-est et se termine par le beau cap Sunium, +consacré à Minerve et à Neptune, et portant encore quinze colonnes d'un +ancien temple. + +Au sud de l'Attique, un autre groupe isolé, occupant toute la largeur de +l'isthme de Mégare, servait de rempart de défense aux Athéniens contre +leurs voisins du Péloponèse. C'est le massif de Geraneia, aujourd'hui +Macryplagi[10] Au delà se trouve l'isthme de Corinthe proprement dit, +resserré entre le golfe de Lépante et celui d'Athènes. C'est un simple +seuil dont les roches calcaires, stériles et sans eau, s'élèvent de 40 à +70 mètres au-dessus de la mer, et qui n'a pas 6 kilomètres de large +entre les deux rivages. Cette langue de terre, espace neutre séparant +deux régions géographiques distinctes, se trouvait tout naturellement +choisie pour devenir un lieu d'assemblées, de fêtes et de marchés. On +reconnaît encore en travers de l'isthme les restes du mur de défense +élevé par les Péloponnésiens, et sur les bords du golfe de Corinthe les +traces du canal commencé par l'ordre de Néron et destiné à rejoindre les +deux mers. + +[Note 10: Altitudes de la Grèce continentale: + +Gerakovouni (Othrys)..... 1,729 mètres. +Veloukhi (Tymphreste).... 2,319 » +Khonia................... 2,495 » +Vardoussia............... 2,512 » +Katavothra (Oeta)........ 2,000 » +Monts d'Acarnanie........ 1,590 » +Varassova................ 917 » +Liakoura (Parnasse)...... 2,459 » +Pateovouna (Hélicon)..... 1,749 » +Elatea (Cithéron)........ 1,411 » +Parnès................... 1,416 » +Pentélique............... 1,126 » +Hymette.................. 1,036 » +Macryplagi (Geraneia).... 1,366 » +] + +Les montagnes calcaires de la Grèce, de même que celles de l'Épire et de +la Thessalie, sont riches en bassins où les eaux s'amassent en lacs, +tandis que tout autour la terre, percée de gouffres où s'engouffrent les +torrents, est aride et desséchée. L'Acarnanie méridionale, dont une +partie a reçu le nom de Xeromeros ou «pays sec», à cause de son manque +d'eau courante, est ainsi parsemée de bas-fonds lacustres. Au sud du +golfe d'Arta, qui lui-même est une espèce de lac communiquant avec la +mer par une bouche fort étroite, se trouvent plusieurs de ces nappes +d'eau, restes d'une sorte de mer intérieure, comblée par les alluvions +de l'Achéloüs. Le lac le plus considérable de la région a même reçu des +indigènes le nom de Pelagos ou de «Mer», à cause de son étendue et de la +violence de ses eaux, qui se brisent contre les rochers: c'est l'ancien +Trichonis des Étoliens. Réputé insondable, il est en réalité +très-profond et ses eaux sont pures; mais il se déverse d'un flot lent +dans un autre bassin beaucoup moins vaste, aux abords empestés de +marécages, et s'épanchant lui-même dans l'Achéloüs par un courant +bourbeux. Les coteaux qui entourent le lac de Trichonis sont couverts de +villages et de cultures, tandis qu'aux alentours du lac inférieur, la +fièvre a dépeuplé la contrée. Néanmoins le pays est fort beau. A peine +sorti d'une étroite «cluse» ou _clissura_ des montagnes du Zygos, le +chemin s'engage sur un pont de près de deux kilomètres, construit jadis +par un gouverneur turc au-dessus des marais qui séparent les deux lacs. +Le viaduc s'est à demi enfoncé dans la vase, mais il est encore assez +élevé pour laisser le regard se promener librement sur les eaux et leurs +rives; des chênes, des platanes, des oliviers sauvages entremêlent leurs +branches au-dessus du pont; des vignes folles se suspendent en nappes à +ces beaux arbres, et leurs festons encadrent gracieusement les tableaux +formés par la nappe bleue du lac et les grandes montagnes. + +Au sud du Zygos, entre les terres alluviales de l'Achéloüs et du +Fidaris, s'étend un autre bassin lacustre, à moitié marais d'eau douce +ou saumâtre, à moitié golfe salin, qui depuis le temps des anciens Grecs +s'est accru aux dépens des terres cultivées, à cause de la négligence +des habitants. C'est à sa position au bord de cette grande lagune que +l'héroïque Missolonghi doit son nom, signifiant «Milieu des marais». Un +cordon littoral ou _ramma_, çà et là rompu par les flots, sépare le +bassin de Missolonghi de la mer Ionienne; pendant la guerre de +l'indépendance, des fortins et des estacades défendaient toutes les +entrées du lac, mais elles ne sont plus occupées maintenant que par des +barrages de roseaux, que les pêcheurs ouvrent au printemps pour laisser +entrer le poisson de mer et ferment en été pour l'empêcher de sortir. +Quoique située au milieu des eaux salées, Missolonghi n'est point +insalubre, grâce aux brises de mer; mais sur la petite ville plus active +et plus commerçante d'Ætoliko, bâtie plus à l'ouest en plein étang et +réunie par deux ponts à la terre ferme, pèse un air lourd et chargé de +miasmes. Entre Ætoliko et l'Achéloüs, on remarque un grand nombre +d'éminences rocheuses semblables à des pyramides dressées sur la plaine. +Ce sont évidemment d'anciens îlots pareils à ceux que l'on voit en +archipels entre le littoral du continent et l'île de Sainte-Maure; les +apports de l'Achéloüs ont graduellement comblé les interstices qui +séparaient tous ces rochers, et les ont rattachés à la terre ferme. +L'antique ville commerçante d'Œniades occupait jadis une de ces îles, +une «terre qui n'était pas encore terre». Ce travail géologique, observé +déjà par Hérodote, se continue sous nos yeux; les troubles du fleuve, +qui lui ont valu son nom moderne d'Aspros ou «Blanc», accroissent +incessamment l'étendue du sol aux dépens de la mer. + +[Illustration: No 11.--BASSE ACARNANIE. Échelle de 1/800.000 _gravé par +Erhard._] + +L'Achéloüs, que les anciens comparaient à un taureau sauvage à cause de +la violence de son cours et de l'abondance de ses eaux, est de beaucoup +le fleuve le plus considérable de la Grèce: ce fut un des grands +exploits d'Hercule de lui ravir une de ses cornes, c'est-à-dire de +l'endiguer et de reconquérir les terres jadis inondées par ses flots +errants. Ses voisins, le rapide Fidaris, que franchit le centaure +Nessus, portant Hercule et Déjanire, et le Mornos, descendu des neiges +de l'Œta, ne peuvent lui être comparés. Sur le versant de la mer Égée, +que sont les fleuves de l'Attique, l'Orope, les deux Céphyse, et +l'Illissus, «mouillé quand il pleut?» Le principal cours d'eau de la +Grèce orientale, le Sperchius, est aussi très-inférieur à l'Achéloüs, +mais il a, comme lui, grandement travaillé à changer l'aspect de la +plaine basse. A l'époque où Léonidas et ses vaillants gardaient contre +les Perses le défilé des Thermopyles, le golfe de Lamia s'avançait +beaucoup plus profondément dans les terres; mais le fleuve a fait peu à +peu reculer le rivage et recueilli comme affluents quelques cours d'eau +qui se jetaient directement dans la mer. En déplaçant graduellement son +delta, le Sperchius a donné plusieurs kilomètres de largeur au passage +jadis si resserré entre la base du Kallidromos et les flots, et des +armées entières pourraient maintenant y manoeuvrer à l'aise. Les +fontaines chaudes, sulfureuses et pétrifiantes, qui jaillissent de la +roche, ont aussi contribué à l'agrandissement de la plage des +Thermopyles par la couche pierreuse qu'elles étalent sur le sol. Du +reste, cette contrée volcanique peut avoir été modifiée depuis deux +mille ans par les trépidations du sol. Dans la mer voisine, les matelots +montrent encore le rocher de Lichas, petit cratère de scories dans +lequel les anciens voyaient le compagnon d'Hercule lancé du haut de +l'Œta par le demi-dieu courroucé. En face, sur la côte de l'île d'Eubée, +des eaux thermales sourdent en telle abondance qu'elles ont formé sur +les pentes d'énormes concrétions qui, de loin, ressemblent à un glacier. +Un établissement thérapeutique, fondé récemment aux Thermopyles, en +utilise les eaux sulfureuses, et permet aux étrangers de parcourir des +contrées si riches en grands souvenirs historiques. Naguère le piédestal +sur lequel reposait le lion de marbre élevé à Léonidas était encore +visible, mais on l'a démoli pour la construction d'un moulin. + +[Illustration: N° 12.--LES THERMOPYLES. _D'après les Cartes de l'Etat +Major Français publiées en 1852._ _Gravé par Erhard._ + +Le bassin du Cephissus, ouvert comme un sillon entre la chaîne de l'Œta +et celle du Parnasse, est aussi des plus remarquables au point de vue +hydrologique. La rivière parcourt d'abord un premier fond jadis couvert +par les eaux d'un lac; puis, à l'issue d'un défilé que dominent les +contre-forts du Parnasse, il contourne le rocher qui portait l'antique +cité d'Orchomène, et pénètre dans une vaste plaine où les cultures et +les roselières entourent des étangs et des réservoirs d'eau profonde. +Plusieurs torrents, dont l'un, celui de Livadia, reçoit l'eau fort +abondante des célèbres fontaines de la «Mémoire» et de «l'Oubli», +Mnémosyne et Léthé, accourent aussi vers le bassin marécageux en +descendant du massif de l'Hélicon et des montagnes voisines. En été, une +grande partie de la plaine est à sec, et ses champs donnent d'admirables +récoltes de maïs dont les tiges sont douces comme la canne à sucre; +mais, après les fortes pluies d'automne et d'hiver, le niveau des eaux +s'accroît de 6 mètres et même de 7 mètres et demi; toute la plaine basse +est inondée et devient un véritable lac de 230 kilomètres de superficie; +le mythe du déluge d'Ogygès porte même à penser que la vaste nappe d'eau +a parfois envahi toutes les vallées habitables qui débouchent dans le +bassin. Les anciens lui donnaient le nom de Cephissis dans sa partie +occidentale, et de Copaïs dans ses parages plus profonds de l'est; +actuellement il est désigné d'après la ville de Topolias, qui s'élève +sur un promontoire de la rive septentrionale. + +On comprend qu'il serait indispensable de régulariser la marche des eaux +et d'empêcher les irruptions soudaines du lac sur les cultures de ses +bords. C'est ce travail que tentèrent les anciens Grecs. A l'est du +grand lac de Copaïs se trouve un autre bassin lacustre, situé à 40 +mètres plus bas et de toutes parts environné d'escarpements rocheux +difficiles à cultiver. Ce réservoir, l'Hylice des Béotiens, semble +naturellement indiqué pour emmagasiner le trop-plein des eaux du Copaïs; +un canal, dont on suit les traces dans la plaine, devait servir à +décharger le flot d'inondation dans l'énorme cuve de l'Hylice, mais il +ne paraît pas que cette oeuvre ait jamais été terminée. On dut s'occuper +aussi de déblayer les divers entonnoirs ou katavothres dans lesquels +l'eau du lac Copaïs s'engouffre pour aller rejoindre la mer par-dessous +les montagnes. Au nord-ouest, en face du rocher d'Orchomène, d'où +jaillit le Mélas, un premier réservoir souterrain reçoit cette rivière +pour la porter au golfe d'Atalante; à l'est, d'autres émissaires cachés +se dirigent vers le lac Hylice et celui de Paralimni; mais c'est au +nord-est, dans le golfe de Kokkino, que se trouvent les gouffres +principaux. Dans cet angle extrême du lac, véritable Copaïs des anciens, +la rivière Céphise, qui vient de traverser la plaine marécageuse dans sa +plus grande largeur, se heurte à la base du mont Skroponéri et se divise +en un delta souterrain. Au sud, une première caverne s'ouvre dans le +rocher pour livrer passage aux eaux, mais ce n'est qu'une sorte de +tunnel à travers un promontoire, et pendant la saison sèche les piétons +peuvent l'utiliser en guise de chemin. Au delà de ce faux entonnoir +apparaît une deuxième porte de rochers, dans laquelle se perd une des +branches les plus importantes du Céphise, sans doute pour rejaillir +directement à l'est en de fortes sources qui s'épanchent aussitôt dans +la mer. A près d'un kilomètre au nord, deux autres bras de la rivière +pénètrent dans la falaise, pour se rejoindre bientôt et couler au nord, +précisément au-dessous d'une vallée sinueuse qui servit anciennement de +lit aux eaux passant maintenant dans les profondeurs. C'est dans cette +vallée que les ingénieurs grecs avaient autrefois creusé des puits qui +leur permettaient de descendre jusqu'au niveau de l'eau et d'en nettoyer +le lit en cas d'obstruction. De l'entrée des katavothres jusqu'à +l'endroit où reparaissent les eaux, on compte seize de ces puits, dont +quelques-uns ont encore 10 et même 30 mètres de profondeur; mais la +plupart sont comblés par les pierrailles et les terres éboulées. Il est +probable que ces travaux, ruinés depuis des milliers d'années, et +vainement réparés du temps d'Alexandre par l'ingénieur Cratès, datent de +l'époque presque mythique des Myniens d'Orchomène. L'assèchement des +marais qui bordent le lac Copaïs et la régularisation des fleuves +souterrains avaient donné à cet ancien peuple leurs immenses richesses, +attestées par Homère. Ainsi les Grecs des âges homériques avaient su +mener à bonne fin des travaux d'art devant lesquels l'industrie moderne +s'arrête indécise! + +[Illustration: N° 13--LAC COPAÏS. d'après l'Etat Major Français. Gravé +par Erhard. Echelle de 1/500.000. K. Katavothro.] + +Toute la région occidentale de la Roumélie, occupée par les montagnes de +l'Acarnanie, de l'Étolie, de la Phocide, est condamnée par la nature +même du pays à n'avoir qu'une très-faible importance relativement aux +provinces orientales. C'est à peine si, du temps des anciens Grecs, ces +contrées étaient considérées comme en deçà des limites du monde barbare, +et de nos jours encore les Étoliens sont les plus ignorants des Grecs. +Il n'y a de mouvement commercial que dans quelques localités +privilégiées du bord de la mer, telles que Missolonghi, Ætoliko, Salona, +Galaxidi. Cette dernière ville, située au bord d'une baie où débouche le +Pleistos, ruisseau de Delphes jadis consacré à Neptune, quoique presque +toujours sans eau, était, avant la guerre de l'indépendance, le chantier +et l'entrepôt de commerce le plus actif du golfe de Corinthe, et même +lui donna son nom. Quant à la ville de Naupacte, appelée Lépante par les +Italiens, et dont le nom servit également à désigner le golfe de +Corinthe, elle n'a plus guère que son importance stratégique à cause de +sa position dans le voisinage de l'entrée du détroit. Nombre de +batailles navales ont eu lieu pour forcer le passage de ce défilé marin, +que gardent maintenant les deux forts de Rhium et d'Anti-Rhium, le +château de Morée et le château de Roumélie. On a remarqué un curieux +phénomène de géographie physique dans le canal qui sert d'entrée au +golfe de Corinthe. Le seuil, qui d'ailleurs n'a que 66 mètres d'eau à +l'endroit le plus profond, varie constamment en largeur par suite de +l'action contraire des alluvions terrestres et des courants maritimes; +ce que l'un apporte, l'autre le remporte. Lors de la guerre du +Péloponèse, le détroit avait sept stades, soit environ 1,255 mètres de +large; du temps de Strabon, l'ouverture était réduite à cinq stades; +actuellement sa largeur a doublé; elle atteint près de 2 kilomètres de +promontoire à promontoire. L'entrée du golfe d'Arta, entre l'Épire de +Turquie et l'Acarnanie grecque, ne présente pas les mêmes phénomènes; +elle a précisément les dimensions que lui assignent tous les auteurs +anciens, un peu moins d'un kilomètre. + +Les fonds de vallée et les bassins lacustres de la Roumélie orientale, +et surtout sa position essentiellement péninsulaire entre le golfe de +Corinthe, la mer d'Égine et le long canal d'Eubée, devaient faire de +cette région une des parties les plus vivantes de la Grèce; c'est la +contrée historique par excellence, où s'élevèrent les cités de Thèbes, +d'Athènes, de Mégare. Entre les deux pays les plus importants de cette +région, la Béotie et l'Attique, le contraste est grand. La première de +ces contrées est un bassin fermé, dont les eaux surabondantes +s'accumulent en lacs, où les brouillards s'amassent, où le sol de +grasses alluvions nourrit une végétation plantureuse. L'Attique, au +contraire, est aride; une mince couche de terre végétale recouvre les +terrasses de ses rochers; ses vallées s'ouvrent librement vers la mer; +un ciel pur baigne les sommets de ses montagnes; et l'eau bleue de la +mer Égée en lave la base; la péninsule s'avance au loin dans les flots +et s'y continue par la chaîne des Cyclades. Si les Grecs, redoutant les +aventures de mer, avaient dû, comme dans les premiers âges, s'occuper +surtout de la culture de leurs champs, nul doute que la Béotie n'eût +gardé la prépondérance qu'elle avait à l'époque des Myniens de la riche +Orchomène; mais les progrès de la navigation et l'appel du commerce, +irrésistible pour les Hellènes, devaient assurer peu à peu le rôle +principal aux populations de l'Attique. La ville d'Athènes, qui s'éleva +dans la plaine la plus ouverte de la presqu'île, occupait donc une +position que la nature avait désignée d'avance pour un grand rôle +historique. + +On a beaucoup critiqué le choix que fit le gouvernement grec en +installant sa capitale au pied de l'Acropole. Sans doute, les temps ont +changé, et les mouvements des nations ont déplacé peu à peu les centres +naturels du commerce. Corinthe, dominant à la fois les deux mers, à la +jonction de la Grèce continentale et du Péloponèse, eût été un meilleur +choix; de là les rapports eussent été beaucoup plus faciles, d'un côté +avec Contantinople et tous les rivages grecs de l'Orient restés sous la +domination des Osmanlis, de l'autre avec ce monde occidental d'où reflue +maintenant la civilisation que la Grèce lui donna jadis. Si l'Hellade, +au lieu de devenir un petit royaume centralisé, s'était constituée en +république fédérative, ainsi qu'il convenait à son génie et à ses +traditions, il n'est pas douteux que d'autres villes de la Grèce, mieux +situées qu'Athènes pour entretenir des communications rapides avec les +pays d'Europe, ne l'eussent facilement dépassée en population et en +richesse commerciale; néanmoins, en grandissant dans sa plaine et en +s'unissant avec le Pirée par un chemin de fer, Athènes a repris une +importance naturelle des plus considérables; elle est redevenue cité +maritime, comme aux jours de sa grandeur antique, alors que, par son +triple mur, ses «jambes» appuyées sur la mer, elle ne formait qu'un seul +et même organisme avec ses deux ports du Pirée et de Phalère. + +[Illustration: N° 14--ATHÈNES ET SES LONGS MURS. _D'après Schmid et +Kiepart._ Echelle 1:114 000.] + +[Illustration: L'ACROPOLE D'ATHÈNES, VUE DE LA TRIBUNE AUX HARANGUES. +Dessin de Taylor d'après un croquis de M. A. Curzon.] + +Mais quelle différence entre les monuments de la ville moderne et les +ruines de la ville antique! Quoique éventré par les bombes du Vénitien +Morosini, quoique dépouillé depuis de ses plus belles sculptures, le +temple du Parthénon est resté, par sa beauté pure et simple, qui +s'accorde si bien avec la sobre nature environnante, le premier parmi +tous les chefs-d'oeuvre de l'architecture. À côté de cet auguste débris, +sur le plateau de l'Acropole, où les marins voguant dans le golfe +d'Égine voyaient au loin briller la lance d'or d'Athéné Promachos, +s'élèvent d'autres monuments à peine moins beaux et datant aussi de la +grande période de l'art, l'Érechthéion et les Propylées. En dehors de la +ville, sur un promontoire, se dresse le temple de Thésée, l'édifice le +mieux conservé qui nous reste encore de l'antiquité grecque; ailleurs, +près de l'Illissus, un groupe de colonnes rappelle la magnificence du +temple de Jupiter Olympien, que les Athéniens employèrent sept cents +années à construire et qui servit de carrière à leurs descendants. En +maint autre endroit de l'emplacement occupé par l'ancienne ville se +montrent des restes remarquables, et la vue du moindre de ces débris +intéresse d'autant plus que les souvenirs d'hommes illustres s'y +rattachent. + +[Illustration: N° 15.--ATHÈNES ANTIQUE. D'après Kiepert et Schmidt. +Échelle de 1:50.000.] + +Sur ce rocher siégeait l'aréopage qui jugea Socrate; sur cette tribune +de pierre parlait Démosthène; dans ce jardin professait Platon! + +C'est un intérêt historique de même nature que l'on éprouve en +parcourant le reste de l'Attique, soit qu'on aille visiter le village +d'Éleusis, où se célébraient les mystères de Cérès, et la ville de +Mégare à la double acropole, soit que l'on parcoure les champs de +Marathon ou les rivages de l'île de Salamine. De même, en dehors de +l'Attique, les voyageurs sont attirés par les souvenirs du passé vers +Platée, Leuctres, Chéronée, la Thèbes d'Oedipe et l'Orchomène des +Myniens; mais, en comparaison de ce qu'ils furent autrefois, tous les +districts sont presque déserts. Après Athènes et Thèbes, les deux seules +villes de quelque importance qui se trouvent de nos jours dans la Grèce +orientale, sur le continent, sont Lamia, située au milieu des plaines +basses du Sperchius, et Livadia la béotienne, jadis célèbre par l'antre +de Trophonius, que les archéologues ne sont pas encore sûrs d'avoir +retrouvé. L'île d'Égine, qui dépend de l'Attique, n'est pas moins déchue +et dépeuplée que la grande terre voisine. Dans l'antiquité, plus de deux +cent mille habitants s'y pressaient, et maintenant il ne reste plus même +la trentième partie de ces multitudes. L'île a du moins gardé les +pittoresques ruines de son temple de Minerve, et l'admirable spectacle +que présente le demi-cercle des rivages montueux de l'Argolide et de +l'Attique. + + + + +III + +MORÉE OU PÉLOPONÈSE + + +Géographiquement, le Péloponèse mérite bien le nom d'île que lui avaient +donné les anciens. Le seuil bas de Corinthe le sépare complètement de la +montueuse péninsule de Grèce: c'est un monde à part, fort petit si l'on +en juge par la place qu'il occupe sur la carte, mais bien grand par le +rôle qu'il a rempli dans l'histoire de l'humanité. + +Quand on pénètre dans la Morée par l'isthme de Corinthe, on voit +immédiatement se dresser comme un rempart les monts Onéiens, qui +défendaient l'entrée de la péninsule et dont un promontoire portait la +forteresse de l'Acrocorinthe. Ces montagnes, derrière lesquelles les +populations du Péloponèse vivaient à l'abri de toute attaque, ne +constituent point un massif isolé, et se rattachent au système général +de l'île entière. C'est directement à l'ouest de Corinthe, à une +cinquantaine de kilomètres dans l'intérieur de la Morée, que s'élève le +groupe principal des sommets, le «noeud» d'où se ramifient tous les +chaînons de montagnes vers les extrémités péninsulaires. Là se dressent +le Cyllène des anciens Grecs, ou Ziria, aux flancs noirs de sapins, et +le Khelmos ou massif des monts Aroaniens, dont les neiges versent au +nord dans une sombre vallée la cascade ou plutôt le long voile vaporeux +du Styx: c'est le «fleuve» aux eaux froides, jadis redoutées des +parjures, qui disparaît ensuite dans les replis d'un défilé, devenu pour +la mythologie les neuf cercles de l'enfer. A l'ouest, le Khelmos se +relie par une rangée de pics boisés au groupe de l'Olonos, l'antique +Érymanthe, célèbre par les chasses d'Hercule. Toutes ces montagnes, de +Corinthe à Patras, forment comme un mur parallèle au rivage méridional +du golfe, vers lequel leurs contre-forts s'abaissent par degrés, +enfermant entre leurs pentes des vallées latérales fortement inclinées. +Sur le versant de l'une de ces vallées, celle du Bouraïcos, s'ouvre +l'énorme grotte de Mega-Spileon, qui sert de couvent, et à l'entrée de +laquelle se suspendent aux rochers les constructions les plus bizarres, +des pavillons de toutes formes et de toutes couleurs, pareils aux +alvéoles d'un immense «nid de guêpes». + +Limité au nord par les massifs superbes de la chaîne côtière, le plateau +montagneux du Péloponèse central a pour bornes, du côté de l'Orient, une +autre chaîne qui commence également au Cyllène: c'est le Gaurias, connu +plus au sud sous le nom de Malevo ou d'Artemision, puis sous celui de +Parthenion. Interrompue par de larges brèches, cette chaîne se relève à +l'orient de Sparte pour former la rangée d'Hagios Petros ou Parnon; +ensuite, s'abaissant peu à peu, elle va projeter vers Cérigo le long +promontoire du cap Malée ou Malia. C'est là, raconte la légende, que se +réfugièrent les derniers Centaures, c'est-à-dire les barbares ancêtres +des Tzakones de nos jours. Nulle pointe n'était plus redoutée des marins +hellènes que celle du cap Malée, à cause des sautes brusques du vent: +«As-tu doublé le cap, oublie le nom de ta patrie!» disait un ancien +proverbe. + +Les montagnes qui s'élèvent à l'ouest de la Morée n'ont point cette +régularité d'allures que présente la chaîne orientale de la Péninsule. +Diversement échancrées par les rivières qui en découlent, elles se +ramifient au sud des monts Aroaniens et de l'Érymanthe en une multitude +de petits chaînons qui se rejoignent ça et là en massifs et donnent à +cette partie du plateau l'aspect le plus varié. Partout les vallées +s'ouvrent en paysages imprévus, auxquels un simple bouquet d'arbres, une +source, un troupeau de brebis, un berger assis sur des ruines, prêtent +un charme merveilleux. C'est là cette gracieuse Arcadie, que chantaient +les anciens poètes. Quoique en partie dépouillée de ses bois et devenue +trop austère, elle est belle encore, mais bien plus charmantes sont les +déclivités occidentales du plateau tournées vers la mer d'Ionie. Là, de +riches forêts et des eaux abondantes ajoutent aux flots bleus, aux îles +lointaines, au ciel pur, un élément de beauté qui manque à presque tous +les autres rivages de la Grèce. + +Au sud du plateau de l'Arcadie, que dominent à l'ouest les cimes du +Ménale, quelques groupes assez élevés servent de point de départ à des +chaînes distinctes. Un de ces massifs, le Kotylion ou Paloeocastro, +donne naissance aux montagnes de Messène, parmi lesquelles se dresse le +fameux Ithôme, et à celles de l'Aegalée, qui se prolongent en péninsule +à l'ouest du golfe de Coron et reparaissent dans la mer aux îlots +rocheux de Sapienza, de Cabrera, de Venetiko. Un autre massif, le Lycée +ou Diaforti, l'Olympe d'Arcadie, que les Pélasges disaient avoir été +leur berceau, et qui s élève à peu près au centre du Péloponèse, se +continue à l'ouest de la Laconie par un long rempart de montagnes qui +forme la chaîne la mieux caractérisée et la plus haute de la Morée. Elle +a pour cime principale le célèbre Taygète, appelé aussi Pentedactylos +(Cinq-Doigts), à cause des cinq pitons qui le couronnent, et Saint-Élie, +sans doute en souvenir d'Hélios, le Soleil ou l'Apollon dorien. Des +forêts de châtaigniers et de noyers, auxquels se mêlent les cyprès et +les chênes, revêtent en partie les pentes inférieures de la montagne, +mais la cime est sans arbres et recouverte de neige pendant les trois +quarts de l'année. C'est le Taygète neigeux qui de loin signale la terre +de Grèce aux navigateurs. En se rapprochant de la côte ils voient surgir +de l'eau bleue les contre-forts et les chaînons avancés de la «Mauvaise +Montagne» ou Kakavouni, puis bientôt le promontoire du Ténare avec ses +deux caps, le Matapan et le Grasso, immense bloc de marbre blanc, haut +de deux cents mètres, sur lequel les cailles fatiguées viennent +s'abattre par millions après avoir traversé la mer. Dans les grottes de +sa base l'eau s'engouffre avec un sourd clapotis, que les anciens +prenaient pour les aboiements de Cerbère. Comme le cap Malée, le Matapan +est redouté par les pilotes comme un grand «tueur d'hommes». + +Ainsi les trois extrémités méridionales du Péloponèse sont occupées par +des montagnes et de hauts escarpements rocheux. A l'est, la péninsule de +l'Argolide est dominée également dans toute son étendue par des rangées +de hauteurs qui se rattachent au Cyllène, comme le Gaurias et les monts +de l'Arcadie. La Morée tout entière est donc un pays de plateaux et de +montagnes[11]. A l'exception des plaines de l'Élide, composées de débris +alluviaux qu'ont apportés les torrents de l'Arcadie, et des bassins +lacustres de l'intérieur qui se sont graduellement comblés, la péninsule +n'offre partout que des terrains montueux. Comme dans la Grèce +continentale et les Cyclades, les rochers qui constituent les +principales arêtes de montagnes, le Cyllène, le Taygète, l'Hagios +Petros, sont des schistes cristallins et des marbres métamorphiques. +Autour de ces formations se sont déposées çà et là quelques strates de +l'époque jurassique et de puissantes assises calcaires de la période +crétacée. Dans le voisinage des côtes, en Argolide et sur les flancs du +Taygète, des serpentines et des porphyres se sont fait jour à travers +les roches supérieures. + +[Note 11: Altitudes du Péloponèse: + +Hauteur moyenne de la Péninsule. 600 mètres. +Cyllène (Ziria) 2,402 ---- +Monts Aroaniens (Khelmos) 2,361 ---- +Erymanthe (Olonos) 2,118 ---- +Artemision (Malevo) 1,672 ---- +Parnon (Hagios Petros) 1,937 ---- +Lycée (Diaforti) 1,420 ---- +Ithôme 802 ---- +Taygète 2,408 ---- +Arachneion (Argolide) 1,199 ---- +] + +Enfin, sur le rivage nord-oriental de l'Argolide, notamment dans la +petite péninsule de Methana, se trouvent des volcans modernes, entre +autres celui de Kaïménipetra, dans lequel M. Fouqué a reconnu la bouche +ignivome dont parle Strabon et qui rejeta ses dernières laves, il y a +vingt et un siècles. On doit voir sans doute dans ces volcans des évents +du foyer sous-marin qui s'étend au sud de la mer Égée par les îles de +Milos, Santorin et Nisyros. La grotte de Sousaki, d'où s'écoule un +véritable ruisseau gazeux d'acide carbonique, de nombreuses sources +thermales et des solfatares témoignent que dans l'Argolide l'activité +volcanique ne s'est point encore calmée. + +Peut-être les fontaines sulfureuses qui jaillissent en abondance sur la +côte occidentale du Péloponèse indiquent-elles que là aussi se produit +une certaine poussée intérieure du sol. L'opinion de quelques géologues +est que les rivages occidentaux de la Grèce s'élèvent insensiblement; en +maints endroits, à Corinthe notamment, d'anciennes grottes marines et +des plages sont maintenant à plusieurs mètres au-dessus des flots. C'est +par cette élévation, et non pas seulement par l'apport des alluvions +fluviales, qu'on s'expliquerait l'empiétement rapide des alluvions de +l'Achéloüs et la formation des rivages de l'Élide qui ont annexé au +continent quatre îlots rocheux. En d'autres endroits, principalement +dans le golfe de Marathonisi ou de Laconie, et sur les côtes orientales +de la Grèce, ce sont des phénomènes d'abaissement du sol qu'on aurait +constatés, puisque la péninsule d'Élaphonisi s'est changée en île; mais +là aussi les alluvions des rivières ont grandement empiété sur les eaux +de la Méditerranée. La ville de Calamata, sur le golfe de son nom, est +deux fois plus éloignée de la mer qu'elle ne l'était à l'époque de +Strabon. De même, le rivage du golfe de Laconie a délaissé les vestiges +de l'ancien port d'Hélos dans l'intérieur des terres. + +Les roches calcaires de l'intérieur du Péloponèse ne sont pas moins +riches que la Béotie et que les régions occidentales de toute la +péninsule des Balkans en katavothres où s'engouffrent les eaux. Les uns +sont de simples cribles du sol rocheux, difficiles à reconnaître sous +les herbes et les cailloux; les autres sont de larges portes, des +cavernes où l'on peut suivre le ruisseau dans son cours souterrain. En +hiver, des oiseaux sauvages, postés près de l'entrée, attendent en foule +la proie que vient leur apporter le flot; en été, les renards et les +chacals reprennent possession de ces antres d'où les avait chassés +l'inondation. De l'autre côté des montagnes, l'eau qui s'était engloutie +dans les fissures du plateau reparaît en sources ou _kephalaria_ +(_kephalouryris_); toujours clarifiée et d'une température égale à celle +du sol, on la voit jaillir, ici des fentes du rocher, ailleurs du sol +alluvial des plaines, ailleurs encore du milieu des eaux marines. La +géographie souterraine de la Grèce n'est pas assez connue pour qu'il +soit possible de préciser partout à quels katavothres d'en haut +correspondent les kephalaria d'en bas. + +[Illustration: N° 16--LACS DE PHENEOS ET DE STYMPHALE. _D'après l'Etat +Major Français._ Echelle 1:300000.] + +Les anciens avaient grand soin de nettoyer les entonnoirs naturels, afin +de faciliter l'issue des eaux et d'empêcher ainsi la formation de +marécages insalubres. Ces précautions ont été négligées pendant les +siècles de barbarie qu'a dû plus tard subir la Grèce, et l'eau s'est +accumulée en maints endroits aux dépens de la salubrité du pays. C'est +ainsi que la plaine du Pheneos ou de Phonia, ouverte comme un large +entonnoir entre le massif du Cyllène et celui des monts Aroaniens, a été +fréquemment changée en lac. Au milieu du siècle dernier, l'eau +remplissait tout l'immense bassin et recouvrait les campagnes d'une +couche liquide de plus de cent mètres d'épaisseur. En 1828, la nappe +lacustre, déjà fort réduite, avait encore sept kilomètres de large et +s'étendait à cinquante mètres au-dessus du fond. Enfin, quelques années +après, les écluses souterraines se rouvraient, mais en laissant deux +petits marécages dans les parties les plus basses de la plaine, près des +gouffres de sortie; en 1850, le lac avait de nouveau soixante mètres de +profondeur. Hercule, dit la légende antique, avait creusé un canal pour +assainir la plaine et dégorger les entonnoirs; maintenant on se contente +de placer des grillages à l'entrée des gouffres pour arrêter les troncs +d'arbres et autres gros débris entraînés par les eaux. + +A l'est de la cavité du Pheneos et à la base méridionale du mont +Cyllène, se trouve un autre bassin, célèbre dans la mythologie grecque +par les oiseaux mangeurs d'hommes, qu'exterminèrent les flèches +d'Hercule: c'est le Stymphale, alternativement nappe lacustre et +campagne cultivée. Pendant l'hiver, les eaux recouvrent environ un tiers +de la plaine, mais il arrive aussi, dans les années exceptionnellement +pluvieuses, que les dimensions de l'ancien lac sont rétablies en entier. +Le katavothre unique qui sert d'issue au lac Stymphale se distingue de +la plupart des autres gouffres; il s'ouvre, non sur un rivage, au pied +d'une falaise, mais au fond même du lac: il engloutit à la fois les +eaux, les débris des plantes, la vase, le limon corrompu, et tous ces +détritus sont emportés sous la terre, où ils se déposent dans quelque +réservoir inconnu et se pourrissent lentement, comme on peut en juger +par les exhalaisons fétides du katavothre. C'est dans les abîmes +souterrains que se clarifient les eaux, qui vont plus loin rejaillir au +bord de la mer en flots cristallins. + +Toute une série d'autres bassins d'origine lacustre, qui se développent +au sud entre les montagnes de l'Arcadie et la chaîne du Gaurias, sont +également parsemés de marécages et de cavités humides où s'amassent des +lacs temporaires; mais les katavothres y sont assez nombreux pour que +les inondations complètes ne soient jamais à craindre. La plus grande de +ces plaines, la fameuse campagne de Mantinée, où se livrèrent tant de +batailles, est aussi au point de vue hydrologique un des endroits les +plus curieux du monde, car les eaux qui s'y amassent vont s'épancher +vers deux mers opposées, à l'est vers le golfe de Nauplie, à l'ouest +vers l'Alphée et la mer Ionienne; peut-être aussi, comme le croyaient +les anciens Grecs, quelques ruisseaux souterrains se dirigent-ils au sud +vers l'Eurotas et le golfe de Laconie. + +[Illustration: No 17.--PLATEAU DE MANTINÉE.] + +La disparition des eaux de neige et de pluie dans les veines intérieures +de la terre a condamné à la stérilité plusieurs contrées du Péloponèse, +qu'un peu d'eau rendrait admirablement fertiles. Les eaux d'averse qui +coulent à la superficie du sol se perdent bientôt sous les pierres de +leur lit, parmi les touffes de lauriers-roses: c'est dans les +profondeurs que passe le ruisseau permanent, dérobé à tous les regards, +et là où il apparaît enfin à la surface, il est presque partout trop +tard pour l'utiliser, car c'est au bord du rivage qu'il rejaillit à la +lumière. Ainsi la plaine d'Argos, si belle dans son majestueux hémicycle +de montagnes aux pentes abondamment arrosées, est encore plus aride, +plus dépourvue d'humidité que Mégare et l'Attique; c'est un sol toujours +desséché, avide d'eau comme un crible: de là la fable antique du tonneau +des Danaïdes. Mais au sud de la plaine, là où les monts rapprochés de la +mer ne laissent plus qu'une étroite zone de campagnes à irriguer, le +rocher laisse jaillir une forte rivière, l'Erasinos ou «l'Aimable», +ainsi nommée de la beauté de ses eaux, admirée des Argiens. A +l'extrémité méridionale de la plaine, au défilé de Lerne, d'autres +sources, que l'on croit provenir, comme l'Erasinos, du bassin de +Stymphale, s'élancent en grand nombre de la base du rocher, à côté d'un +gouffre dit «insondable» où nagent d'innombrables tortues, et s'étalent +en marécages pleins de serpents venimeux: ce sont les _kephalaria_ ou +«têtes» de l'antique hydre de Lerne, que le héros Hercule, le dompteur +de monstres, trouva si difficiles à saisir, ou plutôt à «capter», comme +diraient actuellement nos ingénieurs. Enfin, plus au sud, une fontaine +abondante n'a plus même la place nécessaire pour jaillir de la terre +ferme; elle sort du fond de la mer, à plus de trois cents mètres du +rivage. Cette source, l'antique Doïné, l'Anavoulo des marins grecs, +n'est autre que l'un des ruisseaux engouffrés dans les katavothres de +Mantinée: lorsque la surface du golfe est unie, le jet d'eau de Doïné +s'élève au-dessus de la mer en un bouillonnement de quinze mètres de +largeur. + +Des phénomènes analogues se produisent dans les deux vallées +méridionales de la Péninsule, celles de Sparte et de la Messénie. Ainsi +l'Iri ou Eurotas n'est en réalité qu'un fort ruisseau. A l'issue d'un +long défilé que les eaux du lac de Sparte se sont creusé dans quelque +déluge antique, à travers des roches de marbre, l'Eurotas se jette dans +le golfe de Marathonisi; mais il est rare qu'il ait assez d'eau pour +déblayer la barre qui en obstrue l'entrée. Il se perd dans les sables de +la plage. Par contre, le Vasili-Potamo ou Fleuve-Royal, qui jaillit de +la base d'un rocher, à une petite distance à l'ouest de l'Eurotas, et +dont le cours ne dépasse pas dix kilomètres, roule en toute saison une +masse d'eau considérable et sa bouche reste toujours largement ouverte. +Quant au fleuve de Messénie, l'antique Pamisos, appelé aujourd'hui le +Pirnatza, il possède avec l'Alphée, parmi tous les cours d'eau de la +Grèce, le privilège de former un port, et de se laisser remonter jusqu'à +une dizaine de kilomètres par des embarcations d'un faible tirant: mais +c'est aux puissantes sources d'Ilagios Floros, fournies par les +montagnes de sa rive orientale, qu'il doit cet avantage. Ces fontaines, +qui forment à leur sortie de terre un marais assez étendu, sont le +véritable fleuve: la terre qu'elles arrosent et qu'elles fertilisent est +celle que les anciens appelaient la «Bienheureuse» à cause de sa +fécondité. + +Les régions occidentales du Péloponèse, les mieux arrosées par les eaux +du ciel, ont aussi le bassin fluvial le plus considérable, celui de +l'Alphée, appelé aujourd'hui Rouphia, de son tributaire le plus +abondant, l'antique Ladon. Ce dernier cours d'eau, qui par son volume +mérite d'être, en effet, considéré comme le véritable fleuve, était +célébré par les Grecs à l'égal du Pénée de Thessalie, à cause de la +limpidité de son onde et des riants paysages de ses bords. Il est +alimenté en partie par les neiges de l'Érymanthe, mais comme la plupart +des autres rivières de la Morée, il a aussi ses affluents souterrains +provenant des gouffres du plateau central: c'est dans le Ladon que se +versent les eaux du bassin de Pheneos. L'Alphée proprement dit reçoit le +tribut des katavothres ouverts sur les bords des anciens lacs +d'Orchomène et de Mantinée, puis après avoir parcouru le bassin de +Mégalépolis, qui fut également un lac avant l'époque historique, il +gagne sa basse vallée par une succession de pittoresques défilés. +D'après une tradition charmante, qui rappelle les antiques relations de +commerce et d'amitié entre l'Élide et Syracuse, l'Alphée plongeait sous +la mer pour reparaître en Sicile près de son amante, la fontaine +d'Aréthuse. Après tant d'excursions faites par les eaux du Péloponèse +dans l'intérieur de la terre, un voyage sous-marin de l'Alphée semblait +à peine un prodige aux yeux des Grecs. + +[Illustration: No. 18.--BIFURCATION DU GASTOUNI.] + +A leur sortie des montagnes, l'Alphée et toutes les autres rivières de +l'Élide ont souvent changé de lit et recouvert de limon, les campagnes +riveraines: c'est ainsi que les ruines d'Olympie ont disparu sous les +alluvions. Le Pénée, aujourd'hui Gastouni, est de toutes ces rivières +celle dont le cours a subi le plus de changements. Jadis elle +s'épanchait au nord du promontoire rocheux de Chelonatas, tandis que de +nos jours elle se détourne brusquement au sud pour aller se jeter dans +la mer à vingt kilomètres au moins de son ancienne bouche. Il est +possible que des travaux d'irrigation aient facilité ce changement de +cours; mais il est certain que la nature, à elle seule, a fait beaucoup +pour modifier graduellement l'aspect de cette partie de la Grèce. Des +îles, fort éloignées du rivage primitif, ont été annexées à la terre; de +nombreuses baies ont été graduellement séparées de la mer par des levées +naturelles de sable, et transformées en étangs d'eau douce par les +ruisseaux qui s'y déversent. Une de ces lagunes, qui s'étend au sud de +l'Alphée, sur la distance de plusieurs lieues, est bordée, du côté de la +mer, par une admirable forêt de pins. Ces bois majestueux, où les +anciens Triphyliens venaient rendre un culte à la «Mort sereine», les +coteaux des environs parsemés de bouquets d'arbres, et sur les flancs du +mont Lycée, la vallée charmante où plonge la cascade de la Néda, «la +première née des sources d'Arcadie et la nourrice de Jupiter», font de +cette région de la Morée celle que le voyageur aimant la nature a le +plus de bonheur à parcourir. + +Le Péloponèse, comme la Grèce continentale, présente un exemple des plus +remarquables de l'influence exercée par la forme du territoire sur le +développement historique des populations. Réunie à l'Hellade par un +simple pédoncule et défendue à l'entrée par un double rempart +transversal de montagnes, «l'île de Pélops» devait naturellement, à une +époque où les obstacles du sol arrêtaient les armées, devenir la patrie +de peuples indépendants: l'isthme restait un chemin libre pour le +commerce, mais il se fermait devant l'invasion. + +A l'intérieur de la Péninsule, la distribution et le rôle des peuples +divers s'expliquent aussi, en grande partie, par le relief de la +contrée. Tout le plateau central, ensemble de bassins fermés qui n'ont +point d'issues visibles vers la mer, devait appartenir à des tribus, +comme celles des Arcadiens, qui n'entraient guère en rapport avec leurs +voisines, ni même les unes avec les autres. Corinthe, Sicyone et +l'Achaïe occupaient au bord du golfe tout le versant septentrional des +monts de l'Arcadie; mais, séparées par de hauts chaînons transversaux, +les peuplades des diverses vallées restaient dans l'isolement, et +lorsqu'elles eurent enfin assez de cohésion pour s'unir en ligue contre +l'étranger, il était déjà trop tard. A l'ouest, l'Élide, avec ses larges +débouchés de vallées et sa zone maritime insalubre et dépourvue de +ports, ne pouvait avoir dans l'histoire de la Péninsule qu'un rôle tout +à fait secondaire; ses habitants, incapables de défendre leur pays +ouvert à toutes les incursions, eussent même été d'avance condamnés à +l'esclavage s'ils n'avaient réussi à se mettre sous la protection de +tous les Grecs et à faire de leur plaine d'Olympie le lieu de réunion où +les Hellènes de l'Europe et de l'Asie, du continent et des îles, +venaient pendant quelques jours de fête oublier leurs rivalités et leurs +haines. De l'autre côté du Péloponèse, le bassin d'Argos et la +presqu'île montueuse de l'Argolide constituaient en revanche une région +naturelle, parfaitement limitée et facile à défendre: aussi les Argiens +purent-ils maintenir leur autonomie pendant des siècles, et même à +l'époque homérique, c'est à eux qu'appartenait l'hégémonie des nations +grecques. Les Spartiates leur succédèrent. Le domaine géographique dans +lequel ils s'étaient établis avait le double avantage d'être +parfaitement abrité contre toute attaque et de leur fournir amplement ce +dont ils avaient besoin. Après avoir solidement assis leur puissance +dans cette belle vallée de l'Eurotas, ils purent s'emparer facilement du +littoral et de la malheureuse Hélos; puis, du haut des rochers du +Taygète, ils descendirent, à l'ouest, dans les plaines de la Messénie. +Cette partie de la Grèce formait également un bassin naturel, bien +distinct et protégé par de hauts remparts de montagnes; aussi les +Messéniens, frères des Spartiates par le sang et leurs égaux par le +courage, résistèrent-ils pendant des siècles. Ils succombèrent enfin; +tout le midi de la Péninsule obéit à Sparte, et celle-ci put songer à +dominer la Grèce. Alors la région du Péloponèse, toute désignée d'avance +pour servir de champ de bataille entre les peuples en lutte, la «salle +de danse de Mars», fut le plateau ceint de montagnes qui se trouve sur +le chemin de Lacédémone à Corinthe et où s'élevaient les cités de Tégée +et de Mantinée. + +Par un contraste géographique remarquable, cette île de Pélops, aux +rivages sinueux, offre, comparée à l'Attique, un caractère +essentiellement continental, qui s'est reflété dans l'histoire de ses +populations: aux temps antiques, les Péloponésiens furent beaucoup plus +montagnards que marins; sauf à Corinthe, où viennent presque s'effleurer +les deux mers, et sur quelques points isolés du littoral, notamment dans +l'Argolide, qui est une autre Attique, les populations n'étaient nulle +part incitées au commerce maritime; dans leurs hautes vallées de +montagnes ou dans leurs bassins fluviaux fermés, elles devaient demander +toutes leurs ressources à l'industrie pastorale et à l'agriculture. +L'Arcadie, qui occupe la partie centrale de la Péninsule, n'était +habitée que de pâtres et de laboureurs, et son nom, qui signifia d'abord +«Pays des Ours», est resté celui des contrées champêtres par excellence; +on l'applique encore à tous les pays de bosquets et de pâturages. De +même, les habitants de la Laconie, séparés de la mer par des massifs de +rochers qui étranglent à son issue la vallée de l'Eurotas, gardèrent +longtemps leurs moeurs de guerriers et d'agriculteurs, et +s'accoutumèrent difficilement aux hasards de la mer. «Lorsque les +Spartiates, dit Edgar Quinet, plaçaient l'Eurotas et le Taygète à la +tête de leurs héros, c'était à bon escient qu'ils reconnaissaient ainsi +un même caractère dans la nature de la vallée et dans la destinée du +peuple qui l'occupait». + +[Illustration: LE TAYGÈTE, VU DES RUINES DU THÉATRE DE SPARTE. Dessin de +A. de Curzon d'après nature.] + +Aux âges les plus anciens auxquels remonte la tradition, les Phéniciens +avaient d'importants comptoirs sur les côtes du Péloponèse. Ils +s'étaient installés à Nauplie, dans le golfe d'Argos; à Kranæ, devenu +aujourd'hui le port de Marathonisi ou Gythium, en Laconie; ils +achetaient les coquillages qui leur servaient à teindre la pourpre. Les +Grecs eux-mêmes avaient quelques ports assez actifs, tels que la +«sablonneuse Pylos», cité du vieux Nestor, remplacée de nos jours, de +l'autre côté du golfe, par la ville de Navarin. Plus tard, lorsque la +Grèce devint le centre du commerce de la Méditerranée, Corinthe, si bien +située à l'entrée du Péloponèse, entre les deux mers, prit le premier +rang parmi les cités grecques, non par son importance politique, son +amour de l'art ou son zèle pour la liberté, mais par la richesse de ses +habitants et le chiffre de sa population; elle eut, dit-on, jusqu'à +trois cent mille personnes dans ses murs. Même après avoir été rasée par +les Romains, elle reprit son importance; mais depuis, sa position +exposée la fit ravager tant de fois qu'elle cessa d'avoir le moindre +commerce. Ce n'était qu'une misérable bourgade, lorsqu'un tremblement de +terre la renversa en 1858. Elle a été reconstruite à sept kilomètres de +distance au bord même du golfe auquel elle a donné son nom, mais il est +douteux qu'elle reprenne son rang de cité, tant qu'on n'aura pas creusé +de canal entre les deux mers. Les chemins de Marseille et de Trieste à +Smyrne et à Constantinople se réuniront alors au détroit de Corinthe, et +le mouvement des navires égalera peut-être dans ce passage celui que +l'on voit en divers canaux semblables, naturels ou creusés de mains +d'hommes, le Sund, le Bosphore, et le canal de Suez. En attendant le +percement, que des industriels nous promettent pour un avenir prochain, +l'isthme est presque désert; il ne sert qu'au passage des voyageurs et +des colis débarqués par les vapeurs grecs dans les deux petits ports des +rives opposées. Les anciens, qui n'avaient pu réaliser leurs projets de +jonction entre le golfe de Corinthe et celui d'Égine, et qui, +d'ailleurs, avant la tentative de Néron, craignaient d'entreprendre +cette oeuvre, dans la pensée que l'une des deux mers était plus haute et +submergerait la rive opposée, avaient eu du moins l'ingénieuse idée de +faciliter le trafic au moyen de mécanismes qui faisaient rouler les +petits navires de l'une à l'autre plage: c'était un «portage» +perfectionné.[12] + +[Note 12: + +Moindre largeur de l'isthme 5 940 mètres. +Moindre hauteur 40 ---- (76 mètres à la + partie la plus étroite). +] + +Après l'époque des Croisades, lorsque la puissante république de Venise +se fut rendue maîtresse du littoral de la Morée, elle attira +naturellement la population vers les côtes, et celles-ci se trouvèrent +bientôt bordées de colonies commerçantes, Arkadia, l'île Prodano, la +Protée des Grecs, Navarin, Modon, Coron, Kalamata, Malvoisie, Nauplie +d'Argolide. Ainsi, grâce à l'appel des commerçants vénitiens, le +Péloponèse, devenu pays d'exportation et de trafic, perdit graduellement +le caractère continental que lui donnaient ses plateaux et ses remparts +de montagnes, pour reprendre le rôle maritime qu'il avait eu +partiellement à l'époque des Phéniciens. Le régime des Turcs, +l'appauvrissement du sol et les guerres civiles qui en furent les +conséquences, forcèrent de nouveau les populations à rompre leurs +relations commerciales avec l'extérieur et à se renfermer dans leur île +comme dans une prison. Alors le principal groupe d'habitants s'établit +précisément au centre de la Péninsule, dans la ville de Tripolis ou +Tripolitza, ainsi nommée, dit-on, parce qu'elle est l'héritière des +trois cités antiques de Mantinée, Tégée et Pallantium. Depuis la +reconquête de l'autonomie hellénique, la vie s'est encore une fois, +comme par une sorte de rhythme, reportée vers le pourtour du Péloponèse. +De nos jours, la ville qui prime de beaucoup toutes les autres en +importance est celle de Patras, située loin de l'entrée du golfe de +Corinthe et au débouché des plaines les plus fertiles et les mieux +cultivées de la côte occidentale. En prévision de la grandeur future que +lui promet son trafic, déjà fort considérable, avec l'Angleterre et les +autres pays d'Europe, on a tracé les quartiers de la nouvelle ville +comme si elle devait un jour devenir l'égale de Trieste ou de Smyrne. + +En comparaison de cet emporium du Péloponèse, les autres villes de la +Péninsule, même celles qui avaient le plus d'activité à l'époque +vénitienne, ne sont que des marchés tout à fait secondaires. Ægium ou +Vostitza, au bord du golfe de Corinthe, est une simple escale, moins +célèbre par son commerce que par son admirable platane de plus de 15 +mètres de circonférence, dont le tronc creux servait naguère de prison. +Pyrgos, près de l'Alphée, n'a point de port. Dans la belle rade de +Navarin, défendue contre les flots et les vents du large par le long +îlot rocheux de Sphactérie, les carcasses des vaisseaux turcs coulés à +fond dans le combat de 1828 sont toujours plus nombreuses que les +navires de commerce flottant sur les eaux du port. Modon, Coron, sont +également déchues. Kalamata, débouché des vallées fertiles de la +Messénie, n'a qu'une mauvaise rade, où les embarcations ne peuvent +mouiller en tout temps. La célèbre Malvoisie, aujourd'hui Monemvasia, +n'est plus qu'une forteresse à demi ruinée, et les vignobles des +environs, qui produisaient le vin exquis dont le nom est appliqué +maintenant à d'autres crus, ont depuis longtemps cessé d'exister. Enfin, +Nauplie, qui se rappelle les courtes années pendant lesquelles elle +servit de capitale au royaume naissant, a l'avantage de posséder un bon +port bien abrité; mais ses murailles, ses bastions et ses forts en font +une place plus militaire que commerciale. + +Les cités de l'intérieur, quelle que soit la gloire attachée à leurs +noms, ne sont pour la plupart que de grosses bourgades. La plus célèbre +de toutes, Sparte ou «'Éparse», ainsi nommée de ses groupes de maisons +dispersées dans la plaine et n'ayant jadis pour toute muraille que la +vaillance de ses citoyens, promet de devenir une des villes les plus +prospères de l'intérieur du Péloponèse, grâce à la fertilité de son +bassin. Après avoir été supplantée, au moyen âge, par sa voisine Mistra, +dont les constructions gothiques, à demi ruinées et désertes, maisons, +palais, églises et châteaux forts, recouvrent une colline abrupte à +l'ouest de la plaine de l'Eurotas, Sparte reprend pour la deuxième fois +le rang de cité prépondérante en Laconie. Argos, plus ancienne encore +que Lacédémone, a pu comme elle renaître de ses ruines, à cause de sa +position dans une plaine souvent desséchée, mais d'une grande fécondité +naturelle. Toutefois, si les étrangers parcourent en grand nombre les +campagnes du Péloponèse, ce n'est point pour visiter ces villes +restaurées, où quelques pierres seulement rappellent l'antiquité +grecque, ce sont les anciens monuments de l'art qui les attirent. + +[Illustration: No 19.--VALLÉE DE L'EUROTAS.] + +A cet égard, l'Argolide est l'une des provinces les plus riches de +l'Hellade. Près d'Argos même, dans les flancs escarpés de la colline de +Larisse, sont taillés les gradins d'un théâtre. Entre Argos et Nauplie +s'élève, au milieu de la plaine, le petit rocher qui porte l'antique +acropole de Tirynthe, aux puissantes murailles cyclopéennes de 15 mètres +de largeur. Au nord, sur des escarpements rocailleux, est la vieille +Mycènes, la tragique cité d'Agamemnon, où l'on voit aussi des murs +cyclopéens, mais où l'on visite surtout la célèbre porte des Lions, +grossièrement sculptée à la première époque de l'art grec, et le vaste +souterrain connu sous le nom de trésor des Atrides: ce monument, l'un +des restes les plus curieux de l'architecture primitive des Argiens, est +aussi l'un des mieux conservés, et l'on peut en admirer dans tous les +détails la solide construction; une de ses pierres, qui sert de linteau +à la porte d'entrée, ne pèse pas moins de 169 tonnes. C'est également en +Argolide, à Épidaure, sur le rivage du golfe d'Égine et près de l'ancien +sanctuaire d'Esculape, que se trouve le théâtre de la Grèce le moins +dégradé par le temps: on distingue encore, au milieu des broussailles et +des arbustes entremêlés, les cinquante-quatre gradins en marbre blanc, +sur lesquels pouvaient s'asseoir douze mille spectateurs. Parmi ses +autres débris, l'Argolide a les beaux restes du temple de Jupiter, à +Némée, et les sept colonnes doriques de Corinthe, que l'on dit être les +plus anciennes de la Grèce; mais c'est à l'extrémité opposée du +Péloponèse, dans la charmante vallée de la Néda, que s'élève le monument +le plus admirable de la Péninsule, bâti par Ictinus en l'honneur +d'Apollon Secourable: ce temple est celui de Bassæ, près de Phigalée +d'Arcadie. Les grands chênes, les superbes rochers qui l'entourent +rehaussent la beauté de ce noble édifice. + +Les constructions les plus nombreuses du Péloponèse sont des citadelles; +mainte place forte, avec son enceinte et son acropole, se voit encore +précisément dans le même état qu'aux temps de l'ancienne Grèce. Les murs +d'enceinte de Phigalée, ceux de Messène ont gardé leurs tours, leurs +portes, leurs réduits de défense. D'autres acropoles, utilisées depuis +par les Francs des Croisades, les Vénitiens ou les Turcs, se sont +hérissées de tours crénelées et de donjons qui ajoutent leurs traits +hardis et pittoresques aux beaux paysages environnants. A la porte même +du Péloponèse s'élève une de ces forteresses antiques transformée en +citadelle du moyen âge: c'est l'Acro-Corinthe, gardienne de la péninsule +entière. Du chaos de fortifications et de masures qui la dominent, on +aperçoit presque toute la Grèce, enfermée dans le cercle bleuâtre de +l'horizon. + +Quelques-unes des îles grecques de la mer Égée doivent être considérées +comme une dépendance naturelle du Péloponèse, auquel les rattachent des +isthmes sous-marins et des chaînes d'écueils. C'est donc à bon droit +qu'on les a reliées administrativement à la Péninsule. + +Les îles de la côte d'Argolide, peuplées de marins albanais qui furent +pendant la guerre contre les Turcs les plus vaillants défenseurs de +l'indépendance hellénique, ont perdu en grande partie leur importance +commerciale et politique d'autrefois. Pendant la guerre, la petite +bourgade albanaise de Poros, qui s'élève dans l'île du même nom, sur un +terrain d'origine volcanique, a servi de capitale au peuple soulevé; +elle est encore assez animée, grâce à son port et à sa rade admirable, +parfaitement abritée, que le gouvernement grec a choisie pour en faire +la principale station de sa marine. Mais Hydra et l'îlot voisin, connu +sous le nom italien de Spezia, ne pouvaient que déchoir depuis que la +Grèce a reconquis son existence propre. Ce sont des masses rocheuses, +presque entièrement dépourvues de sol végétal, sans arbres, sans eaux de +source, et pourtant plus de cinquante mille habitants avaient pu trouver +à vivre par le commerce sur ces îlots rocheux. Une liberté relative +avait fait ce miracle. En 1730, quelques colons albanais, las des +exactions d'un pacha de la Morée, s'étaient réfugiés dans l'île d'Hydra. +On les laissa tranquilles et ils n'eurent qu'à payer un faible impôt. +Aussi leur commerce, mêlé parfois d'un peu de piraterie, grandit +rapidement. Hydra occupe, il est vrai, une position fort heureuse, +commandant l'entrée des deux golfes de l'Argolide et de l'Attique; mais +elle n'a point de port ni même d'abri véritablement digne de ce nom. +C'est donc en dépit même de la nature que les Hydriotes avaient fait de +leur rocher un rendez-vous du commerce; les navires devaient se presser +dans quelque anfractuosité de la côte, serrés les uns contre les autres, +retenus immobiles par quatre amarres. Avant la guerre de l'indépendance, +les seuls armateurs d'Hydra possédaient près de quatre cents navires de +cent à deux cents tonneaux et, pendant la lutte, ils lancèrent contre le +Turc plus de cent vaisseaux armés de deux mille canons. En luttant pour +la liberté de la Grèce, les Hydriotes travaillaient aussi, sans le +vouloir, à la décadence de leur ville, et, dès que leur cause eut +triomphé, le mouvement des échanges dut se déplacer graduellement pour +aller se concentrer dans les ports mieux situés de Syra et du Pirée. + +Beaucoup plus grande que les îles de l'Argolide, la Cythère de Laconie, +plus connue des marins sous son nom italien de Cérigo, dû peut-être à +des envahisseurs slaves, faisait naguère partie de la prétendue +république Sept-insulaire gouvernée par les Anglais. Pourtant elle n'est +point située dans la mer Ionienne et dépend évidemment du Péloponèse, +qu'elle relie à l'île de Crète par un seuil sous-marin et l'îlot de +Cérigotto, peuplé de Sphakhiotes crétois. Cythère n'est plus l'île de +Venus et n'a point de voluptueux bosquets. Vue du nord, elle ressemble à +un amas de roches stériles: cependant elle porte de riches moissons, de +belles plantations d'oliviers, et ses villages sont assez populeux. +Jadis la position de Cérigo, entre les deux mers d'Ionie et de +l'Archipel, donnait une grande importance à son havre de refuge; mais ce +port est redevenu presque désert depuis que le cap Malée a perdu ses +terreurs. On a trouvé sur ses côtes des amas de coquillages qui +proviennent d'anciens ateliers phéniciens pour la fabrication de la +pourpre. Ce sont les commerçants et les industriels de Syrie qui ont +introduit dans l'île le culte de la Vénus Astarté, devenue plus tard, +sous le nom d'Aphrodite, la déesse de tous les Grecs. + + + + +IV + +ILES DE LA MER ÉGÉE + + +Au milieu des flots moutonnants qui valurent sans doute à la «grande +Mer» ou «Archipel» de Grèce son nom d'Égée ou de «mer des Chevreaux» +sont dispersés en un désordre apparent les îles et les îlots; il sont +tellement nombreux que, par une transposition singulière, l'appellation +d'Archipel, au lieu de s'appliquer aux bassins maritimes, ne désigne +plus que des îles groupées en multitudes. Au nord, les Sporades se +développent en une longue rangée qui se recourbe vers le mont Athos; +plus au sud, Skyros, l'île où, d'après la légende, naquit le héros +Achille et où mourut Thésée, se dresse isolément; la grande île d'Eubée +se ploie et s'allonge au bord du continent; puis on voit au large du +Péloponèse surgir de toutes parts les montagnes blanches des Cyclades, +que les anciens Grecs comparaient à une ronde d'Océanides dansant autour +d'un dieu. + +Toutes les îles de l'archipel grec se rattachent au continent, soit par +leur formation géologique, soit par le plateau sous-marin qui les +supporte. Les Sporades du nord sont un rameau de la chaîne du Pélion. +L'île d'Eubée est dominée par des massifs calcaires d'une assez grande +hauteur dont la direction générale est parallèle aux chaînes de +l'Attique, de l'Argolide, de l'Olympe et du mont Athos. Skyros est un +petit massif rocailleux parallèle aux montagnes de l'Eubée centrale. Les +sommets des Cyclades, qui continuent dans la direction du sud-est les +chaînes de l'Eubée et de l'Attique, appartiennent aux mêmes formations. +«Montagnes de la Grèce égarées dans la mer,» elles sont aussi composées +de schistes micacés et argileux, de roches calcaires et de marbres +cristallins. Athènes a le Pentélique, mais les Cyclades ont les marbres +éclatants de Naxos et ceux plus beaux encore de Paros, dans lesquels on +taillait les statues des héros et des dieux. Des grottes curieuses, +notamment celle d'Antiparos, que les anciens ne connaissaient point, +puisque aucun d'eux ne l'a mentionnée, et celle, plus régulière, de +Sillaka, dans l'île de Cythnos ou Thermia, célèbre par ses eaux chaudes, +s'ouvrent dans les assises calcaires. Le granit se montre aussi dans +quelques îles, surtout dans la petite Délos, la terre sacrée des Grecs. +Enfin, vers leur extrémité méridionale, les rangées des Cyclades, +orientées dans le sens du nord-ouest au sud-est, sont traversées par une +chaîne d'îles et d'îlots d'origine ignée, qui se continuent, d'un côté, +jusqu'à la péninsule de Methana, dans l'Argolide; de l'autre, jusqu'à +l'île de Cos et aux rivages de l'Asie Mineure. + +La terre d'Eubée a de tout temps été considérée comme à demi +continentale. C'est une île, mais le bras de mer qui la sépare de la +Béotie et de l'Attique n'est, en réalité, qu'une vallée longitudinale, +peu profonde en certains endroits, et formant, comme les vallées +terrestres, une succession régulière d'étranglements et de bassins. Le +défilé le plus étroit de cette vallée maritime n'a que soixante-cinq +mètres de largeur, de sorte que depuis vingt-trois siècles déjà on avait +pu facilement jeter entre la rive du continent et Chalcis, la capitale +d'Eubée, un pont, remplacé maintenant par un palier tournant qui laisse +passer les vaisseaux. Les courants alternatifs de marée qui se succèdent +assez irrégulièrement dans le canal avaient autrefois donné une grande +célébrité au détroit de l'Euripe; ce flux et ce reflux étaient +considérés comme l'une des grandes merveilles naturelles de la Grèce: +aussi l'île entière en a-t-elle pris son nom vulgaire de _Negripon_, +corrompu par les Italiens en celui de Negroponte. L'île d'Eubée est trop +rapprochée du continent pour que ses vicissitudes de prospérité et de +décadence n'aient pas concordé d'une manière générale avec les destinées +des contrées voisines, l'Attique et la Béotie. Lorsque les cités +grecques étaient dans leur période de gloire et de puissance, les villes +eubéennes de Chalcis, Erétrie, Cumes étaient aussi des foyers de +rayonnement et leurs populations essaimaient en colonies vers toutes les +côtes de la Méditerranée. Plus tard, les divers conquérants qui +ravagèrent l'Attique dévastèrent également Négrepont, et maintenant +cette île, simple dépendance de la péninsule voisine, participe à tous +ses mouvements politiques et sociaux + +La partie septentrionale de l'Eubée est embellie par des forêts de +diverses essences, chênes, pins, aunes et platanes; tous les villages y +sont entourés de bosquets d'arbres fruitiers et les paysages +environnants ressemblent aux sites de l'Élide et de l'Arcadie. Mais dans +le fourmillement des Cyclades on cherche en vain ces gracieux tableaux +champêtres; un très-petit nombre d'îles ont encore ça et là quelque +reste de la beauté naturelle que donnent les ombrages et les eaux +courantes. La plupart semblent avoir été pétrifiées par la tête de +Méduse, comme l'antique légende le racontait de l'île de Seriphos; des +olivettes, des groupes de chênes à vallonnée, quelques bosquets de pins, +des figuiers, voilà ce que possèdent les îles les plus ombragées! Mais +ailleurs, quelle nudité! quels rochers gris! Les promontoires de la +Grèce sont arides, mais bien plus dépourvus de verdure sont la plupart +de ces îlots de l'Archipel, que néanmoins on contemple avec une sorte de +ferveur, à cause du retentissement de leur nom dans l'histoire! C'est à +bon droit que la plupart des grandes cimes des Cyclades grecques, comme +celles de la Turquie hellénique, ont été consacrées au prophète Élie, +successeur biblique d'Apollon, la divinité solaire. En effet, le soleil +règne en maître sur ces âpres rochers, il les brûle, il en dévore les +broussailles et le gazon. + +[Illustration: No 20.--EURIPE ET CHALCIS.] + +Une de ces îles inhabitées par l'homme, Antimilo, donne encore asile à +un bouquetin (_capra caucasien_) qui a disparu du reste de l'Europe, et +que l'on retrouve seulement en Crète et peut-être à l'île de Rhodes. Des +cochons sauvages errent aussi au milieu des rochers d'Antimilo. Quant +aux lapins, importés d'Occident, ils vivent en multitudes dans les +cavernes de quelques Cyclades, surtout à Mykonos et à Délos; les anciens +auteurs ne les ont jamais mentionnés; Polybe, qui les avait vus en +Italie, leur donne le nom latin. Chose curieuse, les lièvres et les +lapins n'habitent pas les mêmes îles: chaque espèce vit à part dans son +domaine insulaire. L'île d'Andros seule fait exception; mais les deux +races n'y sont pas moins nettement séparées: les lièvres occupent +l'extrémité septentrionale de l'île, tandis que les lapins se creusent +des terriers dans la partie du midi. En fait de curiosités zoologiques, +il est à remarquer aussi qu'une grosse espèce de lézard, connue par le +peuple sous le nom de «crocodile», ne se trouve point sur le continent, +mais seulement dans quelques îles de l'archipel. Il faut en conclure que +les Cyclades sont séparées de la péninsule thraco-hellénique depuis des +âges d'une longue durée. + +Une chaîne d'îles volcaniques limite au sud la ronde des Cyclades en +longeant le grand fossé maritime qui sépare l'Archipel et la mer de +Crète. La plus grande de ces îles de laves et de cendres, Milo, est un +cratère irrégulier, effondré au nord-ouest et laissant pénétrer les eaux +de la mer à l'intérieur de son bassin, qui est l'un des ports de refuge +les plus vastes et les plus sûrs de la Méditerranée. Milo n'a point eu +d'éruption dans les temps modernes, mais des solfatares encore fumantes +et des sources thermales qui jaillissent sur le rivage et dans la mer +elle-même témoignent de l'activité des laves souterraines. D'autres +fontaines thermales, à Seriphos, à Siphnos et dans les îlots de ces +parages, sont également en rapport avec le foyer volcanique. + +[Illustration: N° 21. NÉA-KAÏMÉNI.] + +Actuellement le centre de la poussée intérieure se manifeste à peu près +à égale distance des côtes de l'Europe et de l'Asie dans le petit groupe +des îles généralement désignées sous le nom de Santorin ou Sainte-Irène. +Ces îles, dont le noyau consiste en roches de marbre et de schistes +semblables à celles des autres Cyclades, sont disposées circulairement +autour d'un vaste cratère qui n'a pas moins de 390 mètres de profondeur. +A l'est, le croissant de Thera présente du côté du gouffre de larges +falaises à pic d'où s'écroulent les scories, et du côté du large, de +longues pentes couvertes de vignobles aux produits exquis. A l'ouest du +cratère, Therasia, plus petite, se dresse comme la muraille à demi +ruinée du volcan, et l'écueil d'Aspronisi indique l'existence d'une +paroi sous-marine. C'est près du centre de ce bassin que brûle encore le +fond de la mer. Le foyer de laves reste longtemps presque assoupi, puis +il se réveille tout à coup pour rejeter des amas de scories. Il y a +bientôt vingt et un siècles, surgit une première île que les anciens +émerveillés nommèrent la «Sainte» et que l'on appelle aujourd'hui +Palæa-Kaïméni (l'ancienne Brûlée). Au seizième siècle, trois années +d'éruptions firent naître l'île plus petite de Mikra-Kaïméni. Un cône de +laves plus considérable, celui de Néa-Kaïméni, s'éleva au commencement +du dix-huitième siècle, et tout récemment encore, de 1866 à 1870, cette +île s'est agrandie de deux nouveaux promontoires, Aphroëssa et la +montagne de George, qui ont plus que doublé l'étendue primitive du +massif volcanique, en recouvrant le petit village et le port de Vulkano +et en se rapprochant du rivage de Mikra-Kaïméni jusqu'à l'effleurer. +Pendant les cinq années, plus de cinq cent mille éruptions partielles +ont eu lieu, lançant parfois les cendres jusqu'à 1,200 mètres +d'élévation; même de l'île de Crète on a pu discerner les nues de +scories brisées, noires en apparence pendant le jour et rouges pendant +la nuit. + +Des milliers de spectateurs, et dans le nombre quelques savants, Fouqué, +Gorceix, Reiss et Stübel, Schmidt, sont accourus de toutes les parties +du monde pour assister à ce merveilleux spectacle de la naissance d'une +terre, et leurs observations précises sont une grande conquête pour la +science. Grâce à eux, il reste prouvé que de véritables flammes +jaillissent des volcans, et que les éruptions ont leurs périodes de +calme et d'exaspération, de la nuit au jour et de l'hiver à l'été. Il +paraît très-probable que le gouffre de Santorin est le produit d'une +explosion qui, dans les temps préhistoriques, aurait fait voler en +cendres toute la partie centrale de la montagne. Les énormes quantités +de tuf croulant que l'on voit sur les pentes extérieures de l'île +racontent ce cataclysme au géologue qui les étudie[13]. + +[Note 13: Hauteurs principales des îles: + +Delphi, dans l'île d'Eubée 1,743 mètres. +Sainte-Élie » 1,404 » +Mont Jupiter, Naxos 845 » +Saint-Élie, Siphnos 850 » + » Santorin 800 » +] + +Des Albanais habitent la partie méridionale de l'Eubée et se sont +établis en colonie autour du port de Gavrion, dans l'île d'Andros, mais +dans tout le reste de l'Archipel la population est grecque ou du moins +complètement hellénisée. Les quelques familles italiennes ou françaises +de Skyros, de Syra, de Naxos, de Santorin, sont trop peu nombreuses pour +compter: elles-mêmes se disent françaises et dans l'Archipel on leur +donne le nom de «Francs.» Durant la guerre de l'indépendance hellénique, +ces familles se réclamèrent toujours de la protection de la France. +Autrefois, la classe des propriétaires se composait presque en entier de +ces Francs, qui s'étaient emparés des îles au moyen âge. C'est même, +dit-on, au régime de la grande propriété maintenue longtemps par ces +familles qu'il faut s'en prendre de la faiblesse relative de la +population de Naxos. Jadis l'île nourrissait facilement cent mille +personnes; maintenant, elle est trop petite pour un nombre d'habitants +sept fois moins considérable. + +Les Cyclades, plus éloignées que l'Eubée des rivages de la Grèce, ont eu +aussi une vie politique plus distincte de celle de l'Hellade, et bien +souvent l'histoire y a suivi une marche différente. Par leur position au +milieu de l'Archipel, ces îles devaient naturellement servir d'étapes à +tous les peuples navigateurs de la Méditerranée, et par conséquent leurs +habitants devaient être soumis aux influences les plus diverses. Jadis +les marins de l'Asie Mineure et de la Phénicie s'arrêtaient aux Cyclades +en voguant vers la Grèce; au moyen âge, les Byzantins, puis les croisés, +les Vénitiens, les Génois, les chevaliers de Rhodes y furent les maîtres +à leur tour; les Osmanlis y passèrent, et de nos jours, grâce au +commerce, ce sont les nations occidentales de l'Europe qui, avec les +Grecs eux-mêmes, ont la prépondérance dans l'Archipel. + +Toutes ces vicissitudes historiques ont déplacé d'une île à l'autre le +centre des Cyclades. Du temps des anciens Grecs, Délos, l'île d'Apollon, +était la terre sacrée, où de toutes parts accouraient les fidèles et les +marchands. Les échanges se faisaient à l'ombre des sanctuaires, et des +marchés d'esclaves se tenaient à côté des temples. La vente de la chair +humaine finit même par devenir la grande spécialité de Délos, et sous +les empereurs romains, jusqu'à dix mille esclaves y furent brocantés en +un seul jour. Mais les marchés, les temples, les monuments ont disparu +de Délos et de l'île voisine, qui lui servait de nécropole, et qu'un +pont réunissait à la terre sacrée. Délos et Rhéneia sont maintenant deux +étendues pierreuses où quelques troupeaux de brebis broutent de maigres +pâturages, et dont les édifices ont servi de carrières aux habitants des +îles plus prospères des alentours. Au moyen âge, c'est à la grande Naxos +qu'appartint l'hégémonie. De nos jours, Tinos est l'île la plus sainte, +à cause de son église vénérée de la Panagia, et l'affluence des pèlerins +y est vraiment énorme; mais pour le commerce, c'est la petite île de +Syra ou Syros, quoique sans arbres et sans eau, qui est devenue la +métropole des Cyclades. Sa ville, connue d'ordinaire sous le nom de +l'île, quoique portant officiellement l'appellation d'Hermoupolis, est +la quatrième cité de la Grèce par sa population et la première par son +commerce. Avant la guerre de l'indépendance, Syra était une ville sans +importance, mais sa neutralité pendant la lutte, la protection efficace +des escadres françaises, l'arrivée de nombreux réfugiés des îles turques +de Chios et de Psara, enfin son heureuse position au centre des Cyclades +en ont fait graduellement le principal entrepôt, le chantier et la +station centrale de la mer Égée. C'est dans le port de Syra que viennent +se nouer, comme les fils d'un réseau, toutes les lignes de navigation de +la Méditerranée orientale. Hermoupolis est une étape nécessaire des +voyageurs qui se rendent à Salonique, à Smyrne, à Constantinople, dans +la mer Noire. Aussi la ville, jadis bâtie sur la hauteur par crainte des +pirates, s'est-elle hâtée de descendre la pente pour développer ses +quais et bâtir ses magasins sur le rivage. Vue de la rade, Hermoupolis +se montre tout entière sur le flanc de la montagne, semblable à la face +d'une pyramide aux degrés d'une blancheur éblouissante. + +Le commerce a peuplé l'âpre rocher de Syra, mais il est encore loin +d'avoir utilisé toutes les ressources de l'Archipel et d'avoir rendu à +l'ensemble du groupe l'importance qu'il avait dans l'antiquité. L'Eubée +n'est plus «riche en boeufs», ainsi que le prétend son nom, et n'exporte +guère que des céréales, des vins, des fruits et le lignite extrait en +abondance des mines de Cumes ou Koumi. Les jardins de Naxos produisent +leurs oranges, leurs citrons, leurs cédrats exquis; Skopelos, Andros, +Tinos, la mieux cultivée des îles, expédient leurs vins; les bons crûs +viennent de Santorin, que les Grecs d'autrefois avaient nommée Kallisté +ou la «Meilleure», à cause de l'excellence de ses produits. En outre, +cette île et les autres Cyclades volcaniques fournissent au commerce des +laves, des pierres meulières, des pouzzolanes, de l'argile de Cimolos ou +«terre cimolée», bonne à blanchir les étoffes, Naxos envoie son émeri, +Tinos ses marbres veinés; mais c'est là tout. Les marbres de Paros +restent même inexploités, et rarement un navire se montre dans +l'admirable port de l'île. Sauf la culture du sol, et ça et là l'élève +des vers à soie, les habitants des Cyclades n'ont aucune industrie, et +les îles surpeuplées, telles que Tinos et Siphnos, doivent envoyer +chaque année à Constantinople, à Smyrne, dans les villes de la Grèce, un +certain nombre d'émigrants qui vont travailler comme manoeuvres, +cuisiniers, potiers, maçons ou sculpteurs. Si quelques îles ont une +population surabondante, combien d'autres en revanche ne sont plus +habitées ou ne donnent asile qu'à des bergers! Ainsi la plupart des îles +qui se trouvent entre Naxos et Amorgos ne sont que des rochers déserts. +Antimilo n'est, comme Délos, qu'un pâtis semé de pierres. Enfin Seriphos +et Gioura, l'antique Gyaros, sont encore des solitudes mornes, comme aux +temps où les empereurs romains les désignèrent pour servir de lieux +d'exil; néanmoins on espère que, grâce à ses minerais de fer, déclarés +excellents, Seriphos reprendra prochainement quelque importance. L'île +d'Antiparos compte sur ses riches mines de plomb. + + + + +V + +ILES IONIENNES + + +L'île de Corfou, située au large des côtes de l'Épire, l'archipel +céphalonien, qui se trouve à l'ouest de la Grèce continentale et +péninsulaire, enfin l'île de Cythère, que battent à la fois les flots de +la mer Ionienne et ceux de la mer Égée, ont eu depuis un siècle les plus +singulières vicissitudes politiques. Seule parmi toutes les dépendances +naturelles de la péninsule des Balkhans, Corfou avait eu le bonheur de +repousser tous les assauts des Mahométans et de rester terre européenne, +grâce à la protection de la république de Venise. Lorsque celle-ci fut +livrée à l'Autriche par Bonaparte, en 1797, Corfou et les îles Ioniennes +furent occupées par les Français. Quelques années après, les Russes on +devenaient les véritables maîtres, quoiqu'ils eussent fait, semblant d'y +organiser une sorte de république aristocratique sous la suzeraineté de +la Turquie. En 1807, les Français, reprenaient possession des îles +Ioniennes pour se les voir, arrachées successivement par les Anglais, à +l'exception de Corfou, qu'ils gardèrent jusqu'en 1814. Sous le nom de +«république Sept-insulaire» les îles Ioniennes devinrent alors des +espèces de fiefs que des familles de grands propriétaires terriens +gouvernaient au nom de l'Angleterre et avec l'appui de ses troupes. Deux +fois la constitution octroyée par les Anglais dût être modifiée dans un +sens plus démocratique, mais le patriotisme grec des Sept-insulaires ne +voulut s'accommoder à aucun prix de la suzeraineté de là +Grande-Bretagne. Celle-ci se résolut enfin à lâcher sa conquête, et les +populations des Sept-Iles, rendues à leurs affinités, naturelles, +s'annexèrent à la Grèce, dont elles forment les communautés lés plus +avancées en instruction, en bien-être et en activité. Sans doute, en +accordant la liberté à ses sujets ioniens, l'Angleterre a consulté son +propre intérêt, mais elle a eu l'intelligence de le comprendre; elle a +reconnu que l'influence morale est supérieure à la force des canons, et +c'est avec une parfaite bonne grâce, qu'elle a cédé. Non-seulement elle +a rendu Cythère et l'archipel de Céphalonie, où elle n'avait que des +intérêts commerciaux, mais elle a également livré la citadelle de +Corfou, qui lui permettait de commander l'entrée de l'Adriatique, comme +elle domine celles de la Méditerranée, de la mer de Sicile et de la mer +Rouge. C'est là une politique de magnanimité qui n'a pas encore trouvé +beaucoup d'imitateurs parmi les gouvernements du monde, et que +l'Angleterre elle-même aurait l'occasion d'appliquer-en mainte autre +partie de la terre! + +[Illustration: CORFOU. Dessin de E. Grandsire d'après un croquis fait +sur nature.] + +De tout temps Corfou, la Korkyra des Grecs et la Corcyra des Romains, a +été la plus importante des îles Ioniennes, grâce au voisinage de +l'Italie et aux avantages commerciaux que lui procuraient son excellent +port et sa grande rade, pareille à un vaste lac. D'après les habitants, +qui aiment à citer le témoignage de Thucydide, Corfou serait cette île +des Phéaciens dont parle l'Odyssée; ils disent même avoir retrouvé dans +la fontaine de Kressida le ruisseau où la belle Nausicaa lavait le linge +de son père, et les beaux jardins où la foule se promené le soir près de +la ville portent le nom de jardins d'Alcinoüs. De toutes les îles +Ioniennes, Corfou est la seule qui ait une petite rivière, le Messongi, +dont les eaux ne se dessèchent pas en été et que l'on peut remonter à +une petite distance en barque. Les collines, placées comme un écran +devant les plaines de la basse Épire, sont exposées à toute la force des +orages qu'apporte le vent du sud-ouest, et reçoivent une grande quantité +d'eau de pluie: aussi la végétation est-elle fort riche; les orangers, +les citronniers s'étendent autour de la ville en odorants bosquets, les +vignes et les oliviers cachent de leurs pampres et de leur feuillage les +roches grisâtres des collines, d'opulentes moissons de blé ondulent dans +les plaines, que parcourent des routes bien tracées. Malheureusement, +Corfou est très-exposée au vent du sud-est, qui souvent n'est autre que +le sirocco; c'est là ce qui diminue beaucoup ses avantages comme station +d'hiver pour les malades. + +La ville, située sur une péninsule triangulaire, en face de la côte +d'Épire, est la plus considérable et la plus commerçante de l'ancienne +république Ionienne: c'est aussi une puissante forteresse, que tous ses +possesseurs, Vénitiens, Français, Russes, Anglais, ont successivement +travaillé à rendre imprenable. De ses bastions on jouit d'une vue fort +belle, bien inférieure toutefois au tableau que l'on contemple du haut +du mont Pantocrator ou «Dominateur», lorsque le temps est favorable, on +peut apercevoir par-dessus le détroit jusqu'aux montagnes d'Otrante, en +Italie. La proximité de cette péninsule, les relations de commerce, les +traditions laissées par la domination de Venise ont fait de Corfou une +ville à demi italienne, et de nombreuses familles appartiennent à la +fois aux deux nationalités par l'origine et par le langage; c'est vers +1830 seulement que l'italien cessa d'être la langue officielle de l'île +et de tout l'archipel. Au milieu de la population cosmopolite qui se +presse dans les murs de la cité, on remarque aussi beaucoup de Maltais, +porte-faix et jardiniers, qui avaient suivi dans l'île leurs maîtres +britanniques. + +Corfou possédait jadis la ville de Butrinto et quelques-uns des villages +situés en face sur la côte d'Épire; mais un gouverneur anglais en fit +présent au terrible Ali-Pacha et maintenant les seules dépendances de +l'île sont les îlots environnants: au nord Fano, Samathraki, Merlera; au +sud Paxos, aux falaises percées de grottes, Antipaxos dont les roches +suent l'asphalte. Paxos produit, dit-on, la meilleure huile de toute la +Grèce occidentale. + +Leucade, Céphalonie, Ithaque, Zante et quelques îlots voisins se +déploient en un archipel gracieusement recourbé au devant du golfe de +Patras, le long des côtes d'Acarnanie et d'Élide. Ensemble, ces îlots +constituent une chaîne de montagnes calcaires alternativement lavées par +les pluies et brûlées par le soleil. Leurs vallons cultivés produisent, +comme ceux de Corfou, des oranges, des citrons, des raisins de Corinthe, +du vin, de l'huile, qui sont l'objet d'un commerce assez actif. Par +leurs habitants, ces îles ressemblent également à leurs voisines du +nord; l'élément italien, sauf à Ithaque, se trouve assez fortement +représenté dans la population grecque. + +[Illustration: N°. 22.--CANAL DE SAINTE-MAURE.] + +Leucade ou «la Blanche», ainsi nommée de l'éclat de ses promontoires +crétacés, est, en réalité, une dépendance du continent. Les anciens lui +donnaient le nom d'Acté ou «Péninsule» et racontaient que des colons +corinthiens l'avaient changée en île en creusant un canal à travers +l'isthme de jonction. L'examen des lieux ne confirme point cette +légende. Il est probable que les Corinthiens, comme naguère les Anglais, +n'eurent qu'à ouvrir une fosse de navigation dans la lagune qui sépare +l'île du continent et dont la profondeur ne dépasse pas soixante +centimètres: si la mer Ionienne avait des marées, l'île de Leucade, +comme Noirmoutiers, sur les côtes de France, se changerait deux fois par +jour en péninsule. Un pont dont il reste d'importants débris, unissait +jadis les deux rivages par-dessus l'étroit chenal qui s'ouvre au sud de +la lagune; au nord, un îlot, portant la chapelle et la forteresse de +Sainte-Maure, dont le nom est souvent attribue à l'île de Leucade +elle-même, garde l'entrée du canal. C'était naguère le seul endroit de +la Grèce occidentale où se trouvât un bosquet de dattiers. Un magnifique +aqueduc de deux cent soixante arches, servant aussi de chaussée, +réunissait la forteresse à la ville d'Amaxiki, principal port et +capitale de Leucade; mais ce monument de l'industrie turque, élevé sous +le règne de Bajazet, a été fort endommagé par les tremblements de terre. +On pourrait croire qu'au milieu des salines et des lagunes basses où les +marins ne se hasardent que sur des troncs d'arbres creusés et à fond +plat, la fièvre règne en permanence; toutefois Amaxiki, de même que +Missolonghi dans sa vaste plaine noyée, est une ville relativement +salubre, et les femmes y ont une apparence de fraîcheur et de beauté +remarquables. Au sud commencent les montagnes boisées qui vont se +terminer en face de Céphalonie par le célèbre promontoire qui portait le +temple d'Apollon. C'est un roc de soixante mètres de hauteur d'où on +lançait les accusés dans la mer pour leur faire subir une sorte de +jugement de Dieu; les amants s'en précipitaient aussi pour oublier leur +passion, soit dans la frayeur de la mort, soit dans la mort elle-même. + +Céphalonie, ou mieux Cephallenia, est la plus grande des îles Ioniennes, +et la montagne qui la domine, l'Aïnos ou Elatos, le Montenero des +Italiens, est la cime la plus élevée de l'archipel; du milieu de la mer +d'Ionie, les matelots peuvent, par un temps favorable, voir d'un côté +l'Etna de Sicile, de l'autre le mont de Céphalonie. Les forêts de +conifères qui avaient valu à la haute montagne le nom de Montenero, ont +été en grande partie dévorées par les incendies, mais il en reste encore +quelques lambeaux, où se trouve un sapin magnifique d'une espèce +particulière. Sur la croupe suprême de la montagne on voit encore les +restes d'un temple de Jupiter. L'île est fertile et peuplée, mais son +grand malheur est de manquer d'eau; la plupart des ruisseaux tarissent +en été et les habitants sont parfois dans une véritable détresse. Le sol +calcaire, tout fissuré, percé d'énormes entonnoirs, laisse passer comme +un crible les eaux de pluie qui vont rejaillir en fontaines dans la mer +elle-même, loin des campagnes altérées. En revanche, par un phénomène +bizarre et peut-être unique, la mer de Céphalonie verse dans les +cavernes de ses rivages deux abondants ruisseaux d'eau salée qui vont se +perdre au loin en des galeries inconnues. + +Le lieu de cette étrange disparition des eaux maritimes est à quelque +distance au nord d'Argostoli, ville que son port très-abrité, mais sans +profondeur, a rendue l'une des plus commerçantes de l'île, et où se +trouve une magnifique chaussée de sept cents mètres unissant les deux +bords d'un golfe. Les deux ruisseaux marins sont assez considérables +pour que leur courant puisse mettre en mouvement les roues de grands +moulins qui n'ont cessé de fonctionner régulièrement, l'un depuis 1835, +l'autre depuis 1859. Le débit commun des deux courants est d'environ +deux mètres cubes par seconde, ou plus exactement de 160,000 mètres +cubes par jour. Cette eau s'amasse-t-elle dans les profondeurs du sol, +en de vastes lacs que l'évaporation constante suffit pour maintenir au +même niveau et où le sel s'amasse en couches épaisses? ou bien, comme le +pense le géologue Wiebel, l'excédant de ces eaux marines, réparti dans +les fissures du sol en de nombreux filets, est-il ramené par un +phénomène d'aspiration hydrostatique dans les ruisseaux souterrains +d'eau douce qui parcourent le sol caverneux de l'île, et forme-t-il avec +eux les fontaines d'eau douce saumâtre qui jaillissent en divers +endroits à la base des collines? On ne sait, mais il est probable que le +régime souterrain des eaux douces, salées, sulfureuses, est en grande +partie la cause des tremblements de terre qui sont si fréquents et si +redoutables à Céphalonie. Toutes les maisons d'Argostoli sont basses, +afin de pouvoir résister aux frémissements du sol. L'île d'Asteris, +qu'Homère nous décrit comme ayant deux ports, et où s'éleva plus tard la +ville d'Alalkomenas, n'existe plus entre Céphalonie et Théaki: elle a +été probablement détruite par les secousses du sol, car on ne saurait +voir dans le simple écueil de Daskalion un reste de cette terre habitée. + +[Illustration: N°. 23.--ARGOSTOLI.] + +Théaki, la fameuse Ithaque du «divin Ulysse», peut être considérée comme +une dépendance de Céphalonie, dont la sépare le canal aux rivages +parallèles de Viscardo, ainsi nommé en souvenir du conquérant Robert +Guiscard. L'île est, petite et l'on a pu y reconnaître tous les sites +dont parle l'Odyssée, la fontaine Aréthuse, la haute roche au pied de +laquelle Eumée paissait son troupeau, et, dit-on, jusqu'au palais +d'Ulysse; mais on ne retrouve plus les noires forêts qui recouvraient +les pentes du mont Nérite. Les habitants d'Ithaque sont très-fiers de +leur petite patrie chantée par Homère, et dans chaque famille on compte +au moins une Pénélope, un Ulysse, un Télémaque, bien qu'en dépit de +leurs prétentions ils ne soient point les descendants de l'artificieux +fils de Laërte. Pendant le moyen âge, l'île fut complètement dépeuplée +par les ravageurs, et le sénat de Venise dut, en 1504, offrir +gratuitement les terres d'Ithaque à des colons du continent afin de +changer ce désert en une escale de commerce. La plupart des immigrants +viennent des côtes de l'Épire: aussi l'idiome grec des insulaires est-il +fort mélangé de mots albanais. De nos jours, Ithaque est bien cultivée, +et son port, appelé Bathy ou «le Profond», fait un assez grand trafic de +raisins de Corinthe, d'huile et de vin. Comme au temps d'Homère, l'île +d'Ithaque est une excellente «nourrice de vaillants hommes». Les gens de +Théaki sont grands et forts; d'après l'enthousiaste Schliemann, ils +seraient aussi les plus vertueux des humains, jusqu'à ignorer leur +propre vertu et à ne se faire aucune idée du mal. Parmi eux on ne trouve +ni riches ni mendiants; cependant l'amour des voyages pousse un grand +nombre des habitants à s'expatrier. On les rencontre dans toutes les +villes populeuses de l'Orient. + +_«Zante, fior del Levante»_, disent les Italiens. L'antique Zacynthe +est, en effet, celle des îles Ioniennes qui est la plus riche en +vergers, en cultures, en maisons de plaisance. Une grande plaine, +comprise entre deux arêtes de collines d'une médiocre élévation, occupe +le milieu de «l'île d'Or»: c'est un vaste jardin entremêlé de vignes qui +produisent d'excellents raisins de Corinthe. Les habitants, fort +industrieux, ne se bornent pas à cultiver leur propre territoire, ce +sont eux aussi qui vont exploiter les champs des Acarnaniens, soit à +gages, soit à part de la récolte. La ville de Zante, située sur le +rivage oriental, en face des côtes de l'Élide, est aussi la plus riche +et la mieux tenue de l'archipel céphalonien. Malheureusement, Zante est +souvent ébranlée par des secousses, que l'on croit être d'origine +volcanique. Cette hypothèse paraît d'autant plus probable que des +sources de bitume jaillissent près de la pointe sud-orientale de l'île, +au «cap de la Cire»: exploitées déjà du temps d'Hérodote, ces fontaines +fournissent encore environ cent barils de liquide, lors de la récolte +annuelle qui se fait au mois d'avril. En outre, des sources d'huile +s'épanchent au bord de la mer et même sous les flots; près du cap +Skinari, au nord de l'île, une sorte de graisse puante recouvre +constamment les eaux. + +Les seuls îlots qui dépendent de Zante sont les Strivali, les anciennes +Strophades, où la légende mythologique nous dit que volaient les +hideuses harpyes[14]. + +[Note 14: Iles Ioniennes.] + + Monts les Population + Noms des îles. Superficie. plus élevés. en 1870. +Corfou............. 580 kil. car. Pantocrator. 1,000 mèt. 72,450 hab. +Paxos et Antipaxos. 70 » -- -- 3,600 » +Leucade............ 475 » Nomali...... 1,180 » 21,000 » +Céphalonie......... 757 » Elatos...... 1,620 » 67,500 » +Ithaque............ 110 » Neriton..... 807 » 10,000 » +Zante.............. 420 » Skopos...... 396 » 44,500 » +] + + + + +VI + +LE PRÉSENT ET L'AVENIR DE LA GRÈCE + + +Le peuple grec a certainement fait de grands progrès depuis qu'il a +secoué le joug des Turcs, cependant il est loin d'avoir tenu tout ce que +les philhellènes enthousiastes attendaient de lui. En le voyant égaler +en courage les Grecs de Marathon et de Platée, on crut qu'il saurait en +peu de temps s'élever au niveau intellectuel et artistique des +générations qui produisirent Aristote et Phidias. Ces grandes espérances +n'ont point été réalisées. Ce n'est point en l'espace d'une génération +qu'un peuple saurait émerger complètement de la barbarie, échapper aux +superstitions de toute espèce qui étreignaient son esprit, changer les +moeurs de violence, de ruse, de paresse que lui avait données la +servitude, et s'assimiler les conquêtes scientifiques de vingt siècles, +pour prendre lui-même sa place au rang des peuples initiateurs. +D'ailleurs il faut tenir compte du petit nombre des Hellènes de la +Grèce, qui égalent à peine la population de deux départements français +et qui sont très-clair-semés sur un territoire montueux, âpre, sans +chemins. Les rivages des péninsules et les îles, tout dentelés de ports, +sont admirablement disposés pour le commerce; aussi les habitants +n'ont-ils pas manqué d'en profiter et l'on sait avec quel succès; mais +il est peu de contrées en Europe dont le relief soit moins favorable à +l'utilisation des ressources agricoles et industrielles du pays. La +nature du sol s'oppose partout à la construction des routes, tandis que +partout aussi la mer bleue souriant dans les golfes invite aux voyages +et au commerce lointain. Aussi nul mouvement d'immigration ne se produit +de l'Empire Ottoman vers la Grèce, tandis qu'au contraire des multitudes +d'Hellènes, surtout des îles Ioniennes et des Cyclades, émigrent chaque, +année pour chercher fortune à Constantinople, au Caire et jusque dans +les Indes. Les hommes de travail ou d'aventure s'éloignent, laissant +derrière eux la tourbe des intrigants qui font de la politique un métier +lucratif et les pacifiques employés dont l'avenir dépend de la faveur +d'un ministre. Il en résulte ce fait assez bizarre, que les communautés +de Grecs les plus riches et les plus prospères sont précisément celles +qui se développent à l'étranger. Elles sont aussi plus libres et mieux +administrées. En dépit du pacha qui la surveille, la moindre petite cité +romaïque de la Thrace ou de la Macédoine pourrait servir de modèle dans +la gestion de la chose publique au royaume autonome et souverain de la +Grèce. C'est qu'elle a un intérêt immédiat à bien gérer ses affaires, +qui sont pour ainsi dire des affaires de famille, tandis que dans +l'Hellade une bureaucratie inquiète et rapace intervient à tout propos +pour gérer à son profit les deniers de la commune, corrompt les +électeurs afin de se maintenir en place, et tente de rentrer dans ses +débours, en continuant, sous mille formes vexatoires plus ou moins +légales, les traditions de piraterie et de brigandage qui ont été si +longtemps celles de leur pays. + +La population actuelle de la Grèce proprement dite peut être évaluée à +quinze cent mille personnes, soit environ les deux cinquièmes des +Hellènes d'Europe et d'Asie. A surface égale, l'Hellade, dont la +position est si avantageuse pour le commerce, est non-seulement beaucoup +moins peuplée que les pays civilisés de l'Europe occidentale, elle est +même à cet égard inférieure à la Turquie. D'après les auteurs qui ont le +mieux étudié l'histoire du passé des Hellènes, la Grèce propre, à +l'époque de sa plus grande prospérité, n'aurait pas eu moins de six à +sept millions d'habitants. L'Attique à elle seule était dix fois plus +peuplée qu'elle ne l'est aujourd'hui, et certaines îles, où l'on voit au +plus quelques bergers, étaient couvertes de cités populeuses; au milieu +de tous les plateaux déserts, au bord du moindre ruisseau, sur chaque +promontoire se montrent les emplacements de villes antiques: la carte du +monde hellénique, de Chypre à Corfou et de Thasos à la Crète, fourmille +de _palaeochori_, de _palaeocastro_, de _palaeopoli_, et la Grèce +continentale n'est pas moins riche que les îles et les côtes de l'Asie +Mineure en souvenirs de ce genre. + +Toutefois, si le pays se repeuple avec une certaine lenteur, le progrès +n'en est pas moins incontestable. Avant la guerre de l'indépendance, le +nombre des habitants de la Grèce, y compris les îles Ioniennes, +dépassait peut-être un million; mais les batailles et surtout les +massacres de la Morée diminuèrent considérablement la population; en +1832, les Grecs et les Ioniens réunis étaient 950,000 au plus. Depuis +cette époque, l'accroissement annuel a varié de 9,000 à 14,000 +individus, mais d'une manière assez inégale, car si les villes +grandissent rapidement, en revanche plusieurs îles de l'Archipel et de +la mer Ionienne, notamment Andros, Santorin, Hydra, Zante, Leucade, +perdent par l'émigration plus d'habitants que ne leur en donne le +surplus des naissances sur les morts. Dans le continent, ce sont les +fièvres paludéennes qui retardent le plus les progrès du repeuplement de +la Grèce. Parfaitement sain par son climat naturel, le sol est en maints +endroits devenu très-insalubre par les eaux qu'on laisse séjourner en +marais; la reconquête des terres par l'agriculture sera donc en même +temps l'enrichissement de la contrée et la disparition d'un fléau +terrible[15]. + +[Note 15: Population des principales villes de la Grèce, avec leur +banlieue, en 1870: + +Athènes et Pirée 59,000 hab. +Patras 26,000 » +Corfou 24,000 » +Hermoupolis ou Syra 21,000 » +Zante 20,500 » +Lixouri (Céphalonie) 14,000 » +Pyrgos ou Letrini 13,600 » +Tripolis ou Tripolitza 11,500 » +Chalcis, en Eubée 11,000 » +Sparte 10,700 » +Argos 10,600 » +Argostoli (Céphalonie) 9,500 » +Kalamata 9,400 » +Histiaea, en Eubée 8,900 » +Karystos » 8,800 » +Aegion ou Vostitza 8,800 » +Nauplie 8,500 » +Spezia 8,400 » +Kranidhi, en Argolide 8,400 » +Lamia 8,300 » +Missolonghi 7,500 » +Andros 9,300 » + +Population de la Grèce sans les îles Ioniennes, en 1832. 713,000 hab. + » » » » en 1870. 1,226,000 » + » » avec les iles Ioniennes. » 1,458,000 » + » » par kilom. carré... » 29 » + » probable de la Grèce....... en 1875. 1,540,000 » +] + +Malheureusement, cette reconquête du sol agricole s'opère avec lenteur. +Les produits ne suffisent point à nourrir la population; à bien plus +forte raison ne peuvent-ils alimenter un commerce d'exportation +considérable. Pourtant les terres cultivables de la Grèce se prêtent +admirablement à la production des vins, des fruits, des plantes +industrielles, telles que le coton, la garance, le tabac. Les figues et +les oranges sont exquises; les vins de Santorin et d'autres Cyclades +sont parmi les meilleurs des bords de la Méditerranée; les huiles de +l'Attique, sans être épurées comme celles de Provence, ne sont pas moins +bonnes qu'aux temps où la déesse Athéné planta de ses mains l'olivier +sacré. A l'exception des cotons de la Phthiotide et des raisins dits de +Corinthe, que l'on exporte de Patras et des îles Ioniennes pour une +valeur de trente ou quarante millions de francs chaque année, la Grèce +ne vend à l'étranger qu'une part bien faible de produits agricoles, et +ces produits ne doivent que peu de chose au travail de l'homme. Un de +ses principaux articles d'exportation, la vallonnée, dont se servent les +teinturiers, est la cupule d'un gland de chêne que l'on ramasse dans les +forêts. + +Dans un pays de si pauvre agriculture, il est tout naturel que +l'industrie proprement dite soit à peu près nulle. C'est de l'étranger, +de l'Angleterre surtout, que la Grèce fait venir tous les objets +manufacturés dont elle a besoin; elle n'a pas même un outillage +suffisant pour exploiter sérieusement ses carrières de marbres, plus +riches que celles de Carrare. Il n'existe qu'une seule exploitation +minière importante, celle du Laurion, dans toute l'étendue de la Grèce. +En cette partie de l'Attique, les anciens avaient utilisé pendant des +siècles de riches mines de plomb argentifère, et d'énormes massés de +déblais s'élèvent ça et là en véritables collines. Ce sont ces amas que +l'on traite maintenant dans l'usine d'Ergastiria, l'une des plus grandes +fonderies de plomb du monde entier: chaque année, on extrait de ces +débris près de dix mille tonnes de plomb, sans compter une quantité +d'argent considérable. Autour de l'usine s'est fondée une petite ville +industrielle, dont le port est l'un des plus actifs de la Grèce. Mais ce +n'est point sans peine que s'est créé ce remarquable établissement +d'Ergastiria. Jaloux des industriels étrangers qui exploitaient toutes +ces richesses, des Grecs leur ont suscité mille entraves et peu s'en est +fallu qu'à propos des amas de scories du Laurion, le gouvernement +hellénique ne se brouillât complètement avec la France et l'Italie. + +Puisque les Grecs ne tirent de leur sol qu'une quantité de produits +insuffisante à leur propre entretien et que leur industrie est sans +grande importance, ils seraient condamnés à mourir de faim, si par leurs +six mille navires, toujours en mouvement, ils n'avaient pris dans les +eaux de la Méditerranée le métier lucratif de porteurs. Leur marine +marchande est supérieure à celle de l'immense Russie, elle égale presque +celle de l'Autriche et dépasse dix fois la flotte commerciale de la +Belgique; encore faut-il ajouter que la plupart des navires qui hissent +le pavillon turc appartiennent à des marins hellènes[16]. C'est dans +cette navigation de cabotage que se révèle tout entier le vieil instinct +de race. Tandis que les grands bateaux à vapeur à parcours rapide +appartiennent à des compagnies puissantes de l'Occident, les marins +hellènes possèdent les navires d'un faible tonnage et au chargement +varié qui suivent la côte d'échelle en échelle, d'ordinaire ne dépassant +point les limites de l'ancien monde grec. Aucune embarcation ne peut +naviguer en Méditerranée à moindres frais que les leurs, car tous les +matelots ont un intérêt dans le chargement et tous vivent d'abstinence +pour augmenter le bénéfice; les uns ont fourni le bois, les autres le +gréement, d'autres encore telle ou telle partie de la cargaison, et ce +sont des concitoyens de leur ville ou de leur village qui, sur leur +simple parole, ont donné l'argent nécessaire à l'achat des marchandises. +Sur maint navire, tout l'équipage est composé d'associés, se partageant +fraternellement la besogne, mais n'ayant point de maître parmi eux. Tous +sont égaux. + +[Note 16: Commerce de la Grèce en 1871: + +Flotte commerciale........ 6,135 navires. +Tonnage................... 420,000 tonnes. +Mouvement des navires..... 7,160,000 » +Importation............... 110,000,000 francs. +Exportation............... 76,000,000 » +Total des échanges........ 186,000,000 » +] + +Mais quelles que soient la sobriété et l'intelligente initiative des +marins hellènes, ils ont à craindre le sort qui menace partout le petit +commerce et la petite industrie. Les économiques bateaux porteurs de la +Grèce pourront lutter longtemps contre les paquebots des puissantes +compagnies, mais à la longue ils finiront par céder la place, et le pays +lui-même sera menacé de perdre son rang commercial, s'il n'accroît +rapidement ses ressources intérieures par le développement de +l'agriculture et de l'industrie et la construction de chemins qui +permettent le transport des produits. Actuellement la Grèce est encore +très-pauvre en routes carrossables, non-seulement à cause des obstacles +que les rochers et les montagnes opposent aux ingénieurs, mais surtout à +cause de l'insouciance des habitants, auxquels la mer avait toujours +suffi. Télémaque ne pourrait plus aujourd'hui, comme aux temps +homériques,--à moins qu'ils ne soient fabuleux,--franchir sur son char +l'espace qui sépare Pylos de Lacédémone; il lui faudrait cheminer au +bord des précipices sur de hasardeux sentiers. De tous les pays +indépendants de l'Europe, la Grèce est, avec la Serbie, celui qui est +resté le plus longtemps sans une voie ferrée; même de nos jours, Athènes +ne possède que le chemin de fer qui mène à son faubourg du Pirée et le +petit réseau industriel des mines du Laurion. C'est tout récemment qu'on +a fini par décider pour un avenir incertain la construction de deux +lignes importantes, dont l'une reliera la capitale au golfe de Volo et à +la frontière de la Turquie, tandis que l'autre fera communiquer +l'Attique avec l'Achaïe par l'isthme de Corinthe, unira Patras à la +vallée de l'Alphée et à Kalamata par les riches plaines de l'Élide et de +la Triphylie. Si les grands travaux publics de la Grèce ont été +tellement retardés, la principale cause en est à l'état de banqueroute +perpétuelle dans lequel se trouve le gouvernement hellénique. +L'équilibre du budget grec n'est qu'une fiction. La dette, qu'il est +tout à fait impossible de payer, s'élèverait à plus d'un demi-milliard, +soit à plus de trois cents francs par tête, si l'on n'avait depuis +longtemps négligé de payer les intérêts des premiers emprunts[17]. + +[Note 17: Budget en 1875... Recettes... 55,800,000 fr. Dépenses.... +30,000,0000 fr.] + +A la misère générale du pays répond la misère privée de la grande +majorité des habitants de la Grèce. Épuisés par le payement de la dîme, +à laquelle le fisc en ajoute parfois une deuxième ou même une troisième, +la plupart des paysans mènent une existence lamentable; quoique d'une +extrême sobriété naturelle, leur nourriture est insuffisante; leurs +demeures sont des tanières malsaines; souvent ils ne peuvent faire assez +d'économies pour se procurer les vêtements et les objets indispensables. +Aussi les jeunes gens des contrées les plus pauvres de la Grèce +émigrent-ils en foule, soit pour une saison, soit pour un temps +indéfini. A cet égard, l'Arcadie peut être assimilée à l'Auvergne, à la +Savoie et à la plupart des pays de montagnes du centre de l'Europe. Les +Étoliens, qui se décident plus difficilement à quitter pour les villes +de l'étranger leurs belles vallées sauvages, ont une coutume qui +témoigne de l'état de désespoir auquel les ont réduits les exigences de +l'impôt. Au lieu de combattre, comme l'eussent fait leurs rudes ancêtres +avant d'avoir été rompus par la servitude, les malheureux, ruinés par +les exacteurs, sortent de leur village, et sur le bord de la grande +route élèvent un tas de pierres, qui doit témoigner à jamais de +l'injustice qu'on leur a fait. Ce tas de pierres, c'est «l'anathème». +Chaque paysan qui passe à côté de ce monument d'exécration muette, +ajoute religieusement son caillou: la Terre, mère commune, est chargée +du soin de la vengeance. + +L'ignorance, la compagne ordinaire de la misère, est aussi fort grande +dans les campagnes de la Grèce, surtout dans les pays d'accès difficile, +tels que l'Étoile et le Magne ou péninsule du Taygète. En Grèce, comme +en Albanie et dans le Montenegro, on croit aux perfides nymphes des +fontaines, qui se font aimer des jeunes hommes pour les noyer dans +l'onde; on croit aussi aux vampires, au mauvais oeil, aux pratiques de +magie. Heureusement pour les Grecs, leur extrême désir d'apprendre et de +savoir, sinon d'approfondir, se fait jour en dépit de l'état de misère +dans lequel croupit une grande partie de la population. C'est ainsi que +dans l'île d'Ithaque les paysans arrêtent les voyageurs instruits pour +se faire lire les chants d'Homère. La pénurie du gouvernement n'a pas +empêché des écoles primaires de se fonder dans presque tous les villages +de la Grèce; en maints endroits, où manquent les bâtiments d'école, les +classes se tiennent en plein vent, et les enfants, loin de songer à +faire l'école buissonnière, lèvent à peine les yeux de leurs cahiers +pour voir les étrangers qui passent ou les oiseaux qui voltigent. De +même, les écoliers des gymnases et ceux des universités d'Athènes et de +Corfou se consacrent tous consciencieusement au travail, trop souvent, +il est vrai, pour apprendre à pérorer: ce n'est point en Grèce que l'on +voit de ces étudiants qui, sous prétexte d'aller suivre des cours de +science, ne se rendent dans les grandes villes que pour s'y livrer à la +débauche. Parmi les douze cents jeunes gens qui fréquentent l'université +d'Athènes, il en est qui, pour étudier le jour, emploient une moitié de +la nuit à quelque travail manuel, d'autres qui se font domestiques ou +cochers pour acquérir leur diplôme de légiste ou de médecin. + +Un pareil amour de l'étude ne peut manquer d'assurer à la nation grecque +une influence bien plus considérable que ne pourrait le faire espérer, +relativement aux nations voisines, le nombre peu élevé des hommes qui la +composent. D'ailleurs les Grecs de toutes les parties de l'Orient, de +l'Épire à l'île de Chypre, considèrent Athènes comme leur centre +intellectuel, et c'est là qu'ils envoient étudier leurs jeunes gens. Ils +font mieux encore. Pour contribuer à la gloire et à la prospérité de là +nation renaissante, ils prélèvent une part de leurs revenus et la +destinent à la fondation ou à l'entretien des écoles d'Athènes. Et ce ne +sont pas seulement les riches négociants de Marseille, de Trieste, de +Salonique, de Smyrne, qui s'occupent ainsi des vrais intérêts de la +patrie; de simples paysans, des veuves illettrées de la Thrace et de la +Macédoine emploient également leurs économies à l'oeuvre de +l'instruction publique. C'est le peuple lui-même qui élève ses écoles, +ses musées et qui paye ses professeurs. L'académie d'Athènes, l'École +polytechnique, l'Université, l' Arsakéion, excellent collège consacré à +l'éducation des filles, doivent leur existence, non au gouvernement, +mais au zèle des citoyens hellènes de tous pays. On comprend avec quel +intérêt la nation entière veille sur ces établissements dus au +dévouement de tous, et quelle influence salutaire exercent à leur retour +dans leurs provinces respectives les jeunes gens et les jeunes filles +sortis des écoles de la patrie commune. + +[Illustration: PAYSANS DES ENVIRONS D'ATHÈNES. Dessin de D. Maillart +d'après des photographies.] + +Ainsi la cohésion que donnent aux Grecs une langue, des traditions, des +espérances identiques, voilà ce qui fait leur nation, voilà ce qui +réalise déjà, mieux que les traités, cette union de race qu'ils +appellent la «grande idée»! Les frontières fixées par la diplomatie +n'ont aucun sens au point de vue du patriotisme hellénique. Qu'ils +résident dans la Grèce proprement dite, dans la Turquie d'Europe ou +d'Asie, les Grecs n'en forment pas moins un seul peuple et n'en vivent +pas moins d'une vie nationale commune, en dehors des gouvernements de +Constantinople et d'Athènes. Peut-être même les plus Hellènes de toute +la race sont-ils précisément ceux qui habitent la Turquie, loin de +l'influence corruptrice de la bureaucratie grecque. C'est à l'étranger +qu'ont été le mieux gardées les traditions et la pratique de la vie +municipale et que l'initiative du citoyen grec s'exerce le plus +librement. Aussi l'ensemble de la nation doit-il être considéré comme +formé de la race tout entière, soit près de quatre millions d'hommes. +Tel est le groupe de populations dont l'influence, déjà considérable et +grandissant tous les jours, ne peut manquer d'exercer une influence +capitale sur les destinées futures de l'Europe méditerranéenne. + +On a souvent prétendu que, par suite de la communauté de religion, les +Grecs étaient tout disposés à favoriser les ambitions russes et +cherchaient à frayer au tzar le chemin de Constantinople. Il n'en est +rien. Les Hellènes ne songent point à sacrifier leurs propres intérêts à +ceux d'une nation étrangère. D'ailleurs, ce n'est point avec la Russie +de tradition byzantine qu'ils ont de ces liens naturels qui fondent les +véritables alliances. Le climat, la situation géographique, les +souvenirs de l'histoire, les rapports de commerce et surtout les liens +plus intimes d'une civilisation commune rattachent la Grèce au groupe +des nations dites latines, l'Italie, l'Espagne et la France. Dans ce +grand partage qui par la force des choses s'opère graduellement en +Europe, ce n'est point parmi les Slaves, mais parmi les Latins que se +rangent les Hellènes. Récemment, lorsque la France envahie luttait pour +son existence nationale, plus d'un millier de volontaires grecs +accoururent à son aide; les Philogalates venaient acquitter la dette que +la Grèce avait contractée envers les Philogalates pendant la première +moitié du siècle. + + + + +VII + +GOUVERNEMENT, ADMINISTRATION ET DIVISIONS POLITIQUES. + + +Les puissances protectrices de la Grèce ont donné à la nation un +gouvernement parlementaire et constitutionnel, imité de ceux de l'Europe +occidentale. En théorie, le roi des Grecs «règne et ne gouverne pas»; il +a des ministres responsables devant les chambres, dont les majorités +changeantes font osciller la prépondérance de l'un à l'autre parti, +suivant les fluctuations de l'opinion publique. En fait, «le pouvoir du +roi n'est tempéré que par la diplomatie». D'ailleurs, les formes de la +constitution importée dans l'Hellade n'ont rien qui réponde aux +traditions ni au génie des Grecs, et depuis la proclamation de leur +indépendance, ils ont trois fois modifié leur Charte sans avoir réussi à +la faire observer. + +En vertu de la constitution de 1864, tous les citoyens grecs possédant +une propriété quelconque ou exerçant une profession indépendante sont +électeurs à l'âge de vingt-cinq ans, éligibles à trente. Il n'y a qu'une +chambre; les députés, au nombre de 187, sont élus pour une période de +quatre ans; ils reçoivent un traitement. La liste civile du souverain, y +compris une subvention des puissances protectrices, s'élève à 1,125,000 +francs. + +L'Église orthodoxe grecque de l'Hellade est indépendante du patriarche +de Constantinople; elle est administrée par un saint-synode siégeant +dans la capitale et présidé par un archevêque métropolitain. Un +commissaire royal assiste, sans voix délibérative, aux séances du +synode, et contre-signe les copies des actes de l'assemblée. Toute +décision qui ne se trouve point revêtue du seing officiel de ce +commissaire est nulle par cela même. D'autre part, le roi ne peut +destituer ni déplacer un évêque qu'après l'avis du synode et en se +conformant aux canons. Quoique tous les cultes soient libres en vertu de +la constitution, cependant les attributions officielles de l'Église lui +permettent d'exercer fréquemment un pouvoir d'inquisition et de se faire +appuyer dans cette oeuvre par le pouvoir civil. Le synode veille au +maintien rigoureux des dogmes; il signale à l'autorité tous les +prédicateurs, tous les écrivains hétérodoxes, et lui demande la +répression de l'hérésie; il censure les ouvrages, les tableaux +religieux, et en dénonce les auteurs pour les faire punir par les +tribunaux civils. + +Il n'y a plus de Mahométans en Grèce, si ce n'est des marins et des +voyageurs. Les derniers Turcs ont quitté l'île d'Eubée. Le seul culte +qui, en dehors de l'Église officielle, soit pratiqué par un nombre assez +notable de fidèles, est la religion catholique romaine. Elle domine dans +les familles bourgeoises de Naxos et d'autres Cyclades. Deux archevêques +et quatre évêques en ont le gouvernement. + +La Grèce est divisée en treize nomes ou nomarchies, subdivisées +elles-mêmes en cinquante-neuf éparchies. Les cantons de l'éparchie +portent le nom de dime, ou dimarchies, et les diverses communes rurales +qui les composent sont administrées par des parèdres, ou adjoints du +dimarque. Ils sont tous nommés par le roi et reçoivent une légère +rétribution. Le nombre des employés est proportionnellement plus +considérable en Grèce que dans tout autre pays d'Europe. Ils forment à +eux seuls la soixantième partie, et avec leurs familles la douzième +partie de la population du royaume; quoique leur traitement soit des +plus modiques, ils émargent ensemble plus de la moitié des recettes du +budget. + + Nomes. Éparchies. Population + en 1870. + + {Mantinée 46,174 +ARCADIE. {Kynuria 26,733 + Sup. 3253 kil. car. {Gortynia 41,408 + Pop. kil. 125 hab. {Megalepolis 17,425 + -------- + 131,740 + ======== + + {Lacédémone 46,423 +LACONIE {Gythion 13,957 + Sup. 4346 kil. car. {Itylos 26,540 + Pop kil. 24 hab. {Épidauros Limera 18,931 + -------- + 105,851 + ======== + + {Kalamae 25,029 +MESSÉNIE {Messini 29,529 + Sup. 3176 kil. car. {Pylia 20,946 + Pop. kil. 41 hab. {Triphylia 29,041 + {Olympia 25,872 + --------- + 130,417 + ======== + + {Nauplia 15,022 + {Argos 22,138 +ARGOLIDE ET CORINTHIE {Corinthe 42,803 + Sup. 3749 kil. car. {Spezia et + Pop. kil. 34 hab. {Hermionis 19,919 + {Hydra et Trézène 17,301 + {Cythère 10,637 + --------- + 127,820 + ======== + + {Syros 30,643 + {Kea 8,687 +CYCLADES {Andros 19,674 + Sup. 2399 kil. car. {Tinos 11,022 + Pop. kil. 51 hab. {Naxos 20,582 + {Thira (Théra, + {Santorin) 21,901 + {Milos 10,784 + --------- + 123,293 + ======== + + {Attique 76,919 +ATTIQUE ET BÉOTIE {Égine 6,103 + Sup. 6426 kil. car. {Mégare 14,949 + Pop. kil. 21 hab. {Thèbes (Thiva) 20,711 + {Livadi 18,122 + --------- + 136,804 + ======== + + {Chalcis 29,013 +EUBÉI {Xérochorion 11,215 + Sup. 4076 kil. car. {Karystia 33,936 + Pop. kil. 20 hab. {Skopelos 8,377 + --------- + 82,541 + ======== + + {Phthiotis 26,747 +PHTHIOTIDE ET PHOCIDE {Parnasis 20,368 + Sup. 5316 kil. car. {Lokris 20,187 + Pop. kil. 20 hab. {Doris 49,119 + --------- + 106,421 + ======== + + {Missolonghi + {(Mesolongion) 18,997 +ACARNANIE ET ÉTOLIE {Valtos 14,027 + Sup. 7833 kil. car. {Trichonia 14,453 + Pop. kil. 16 hab. {Eurytania 33,018 + {Naupactia 22,219 + {Vonitza et + {Xeromeros 18,979 + --------- + 121,693 + ======== + + {Patras 46,527 +ACHAÏE ET ÉLIDE {Aegialia 12,764 + Sup. 4942 kil. car. {Kalavryta 39,204 + Pop. kil. 30 hab. {Ilia (Elis) 51,066 + --------- + 149,561 + ======== + + {Corfou (Kerkyra) 25,729 +CORFOU {Mesi 21,754 + Sup. 1107 kil. car. {Oros 24,983 + Pop. kil. 88 hab. {Paxi (Paxos) 3,582 + {Leucade ou + {Sainte-Maure 20,892 + --------- + 96,940 + ======== + + {Kranaea 33,358 +CÉPHALONIE {Pali 17,377 + Sup. 781 kil. car. {Sami 16,774 + Pop. kil. 99 hab. {Ithaque 9,873 + --------- + 77,382 + ======== + +ZANTE { + Sup. 781 kil. car. {Zacynthe (Zante) 44,557 + Pop. kil. 62 hab. { + + + + + CHAPITRE V + + LA TURQUIE D'EUROPE + + + + +I + +VUE D'ENSEMBLE + +Des trois péninsules de l'Europe méridionale, celle dont la position +géographique est la plus heureuse et qui jouit des plus grands avantages +naturels est peut-être la presqu'île des Balkhans. Sa forme, beaucoup +plus mouvementée que celle de l'Espagne, dépasse même celle de l'Italie +en richesse de contours; ses côtes, baignées par quatre mers, sont +dentelées de golfes et de ports, frangées de rameaux péninsulaires, +bordées d'îles nombreuses. Plusieurs de ses vallées et de ses plaines ne +sont pas moins fertiles que les bords du Guadalquivir et les campagnes +de la Lombardie; deux zones de végétation s'y rencontrent et mêlent en +gracieux paysages les flores de deux climats. Les montagnes de la +Turquie, dont on ne songe guère à célébrer la beauté pittoresque, car de +rares voyageurs seulement s'y aventurent, ne le cèdent pourtant pas en +grâce et en majesté aux chaînes des autres péninsules, et la plupart ont +encore le charme que donne la parure des forêts. Il est vrai que, de nos +jours, le manque presque absolu de routes les rend moins abordables que +les Apennins d'Italie et les «sierras» d'Espagne; toutefois elles sont +moins hautes en moyenne, et leurs remparts sont percés d'un grand nombre +de brèches; les plateaux qui leur servent d'appui sont aussi beaucoup +plus étroits et plus découpés de vallées que les hautes plaines des +Castilles. Enfin, tandis que l'Espagne et l'Italie sont complétement +fermées au nord par des barrières de montagnes difficiles à franchir, la +péninsule turque se rattache au tronc continental par transitions +imperceptibles, sans que nulle part la limite soit indiquée par des +frontières naturelles. Les rangées des Alpes autrichiennes se continuent +sans interruption dans la Bosnie; de même les Carpathes traversent le +Danube pour se relier au système des Balkhans. A l'est des +Portes-de-Fer, tout rempart de monts a disparu: la Turquie n'est plus +bornée au nord que par le cours changeant du Danube, sorte de mer +intérieure dont elle garde l'issue[18]. + +[Note 18: + +Superficie de la Turquie d'Europe 365,300 kilom. carrés. +Développement approximatif du littoral 2,800 -- +] + +Un avantage presque unique sur la Terre est celui que donnent à la +péninsule de Thrace la proximité et le parallélisme des rivages de deux +continents. L'Europe et l'Asie s'avancent au-devant l'une de l'autre et +ne restent séparées que par le cours d'un fleuve marin réunissant la mer +Noire à la mer Égée ou «mer Blanche» des Turcs. Ainsi deux axes se +croisent en cette région de l'ancien monde, celui des masses +continentales et celui des mers intérieures. A la fois isthmes et +détroits, le Bosphore et les Dardanelles servent en même temps de +chemins aux flottes de commerce et de lieux de passage aux mouvements +des peuples de continent à continent. Si la mer Noire s'étendait plus +avant dans l'intérieur des terres et formait comme autrefois, durant les +âges géologiques un bassin continu avec la Caspienne et d'autres mers +d'Asie, Constantinople deviendrait nécessairement la «ville du milieu» +pour tout le monde ancien. Elle le fut déjà pendant mille années, mais +dût-elle ne jamais reconquérir ce titre, elle n'en sera pas moins +toujours l'un des centres de gravité autour desquels oscilleront les +destinées des peuples. La cité pourrait être rasée qu'elle renaîtrait +bientôt au bord de l'un ou de l'autre détroit dans cette région +d'échange placée entre l'Europe et l'Asie. À l'aurore de notre histoire, +la puissante Ilion veillait à l'entrée des Dardanelles. Elle s'est +relevée sur le Bosphore; mais, à défaut de Byzance, nombre d'autres +villes, Alexandria-Troas, Chalcédoine, Nicée, Nicomédie, quoique moins +privilégiées par la nature, auraient pu lui succéder. + +Ce rôle d'intermédiaire qui appartient à la région des détroits doit +être naturellement, dans une moindre mesure, celui de tout le littoral +de la mer Égée. On sait ce que fut la Grèce dans l'histoire de +l'humanité; mais en laissant de côté ce pays, séparé politiquement de la +Turquie, la Macédoine et la Thrace n'ont-elles pas eu aussi une +importance de premier ordre dans les annales du monde? C'est de là +qu'après l'invasion de la Grèce par les Perses partit le mouvement de +reflux vers les contrées de l'Euphrate et de l'Indus. La puissance +romaine s'y maintint pendant mille années encore, après avoir succombé +dans Rome même, et là fut sauvegardé ce précieux trésor de la +civilisation grecque, qui devait faire «renaître» l'Europe occidentale. +Il est vrai que l'arrivée des Turcs interrompit subitement dans le pays +toute histoire propre et toute action civilisatrice. Par suite de +l'ébranlement général qui depuis trois mille ans n'avait cessé +d'entraîner les peuples de l'est à l'ouest, ces conquérants de race +touranienne réussirent à prendre pied dans la péninsule de Thrace. Il y +a plus de cinq cents ans déjà qu'ils y sont campés, plus de quatre +siècles qu'ils sont devenus les maîtres de la presqu'île entière, et +pendant cette longue période la Rome orientale a été comme retranchée du +reste de l'Europe. Les guerres incessantes que la présence des +mahométans a nécessairement amenées entre eux et le monde chrétien, le +fatal avilissement des nations conquises ou même réduites en esclavage, +enfin le fatalisme insouciant des maîtres du pays, ont complétement +arrêté le progrès normal de ces contrées, pourtant si favorisées de la +nature. Mais le temps est venu pour cette partie si importante de +l'Europe de reprendre son rôle dans l'économie générale de la Terre. +Ainsi que l'a dit le plus grand poëte de notre siècle, «le monde penche +à l'Orient». + +De vastes régions de la presqu'île thraco-hellénique sont encore aussi +peu connues que l'Afrique centrale. Il y a quelques années à peine, le +voyageur Kanitz constatait la non-existence de rivières, de collines et +de montagnes fantastiques, dessinées au hasard par les cartographes près +de Viddin, dans le voisinage immédiat du Danube. Par contre, il +signalait dans les divers districts de la Bulgarie centrale de trois à +quatre fois plus de villages que n'en indiquaient jusqu'alors les cartes +les plus détaillées. Un autre savant, le Français Lejean, reconnaissait +qu'un prétendu défilé passant à travers l'épaisseur des Balkhans est un +simple mythe. Depuis, des géodésiens russes, chargés de continuer la +mesure d'un arc de méridien à travers toute la Péninsule, trouvaient que +la ville fréquemment visitée de Sofia est située à près d'une journée de +marche de l'endroit qui lui était assigné par les meilleures cartes. De +même, leurs mesures établissaient pour tout l'ensemble de la chaîne des +Balkhans une situation plus septentrionale qu'on ne l'admettait +jusqu'ici. Combien d'erreurs aussi graves ne faudra-t-il pas rectifier +dans les montagnes du Pinde et sur les plateaux de l'Albanie, où jusqu'à +maintenant un si petit nombre d'hommes de science se sont hasardés? Et +si le travail préliminaire de simple découverte n'est pas achevé, à plus +forte raison l'exploration intime de la contrée, dans tous ses détails +topographiques et dans ses ressources cachées, est-elle encore +incomplète. + +Toutefois, grâce aux voyages et aux études de plusieurs savants, parmi +lesquels il faut citer principalement Palma, Vaudoncourt, Lapic, Boué, +Viquesnel, Lejean, Kanitz, Barth, Hochstetter, Abdullah-Bey, le sol de +la Turquie est déjà connu dans tous les grands traits de son relief et +de sa constitution géologique. C'était là une oeuvre difficile, car les +massifs et les chaînes de la Péninsule ne constituent point de système +régulier: il ne s'y trouve point de rangée centrale dont les branches se +ramifient alternativement à droite et à gauche et s'abaissent par degrés +dans les plaines. Au contraire, le centre même de la Turquie est loin +d'en être la région la plus élevée, et les plus hauts sommets se +groupent d'une manière fort inégale dans les diverses parties de la +contrée. L'orientation des crêtes de montagnes ne varie pas moins: elles +se dirigent vers tous les points de l'horizon. On peut dire seulement +d'une façon générale que les chaînes de la Turquie occidentale se +développent parallèlement aux rivages de la mer Adriatique et de la mer +Ionienne, tandis que dans la Turquie orientale les rangées de monts ont +une direction perpendiculaire à la mer Noire et à l'Archipel. Par son +relief de montagnes et sa pente générale, la Turquie semble, pour ainsi +dire, tourner le dos au continent européen: ses plus hauts sommets, ses +plus larges plateaux, ses forêts les plus inaccessibles se trouvent à +l'ouest et au nord-ouest, comme pour l'éloigner des plages de +l'Adriatique et des campagnes de la Hongrie; de même, toutes ses eaux, +qui s'épanchent au nord, à l'est, au sud, finissent par se jeter dans la +mer Noire ou dans la mer Égée, en baignant des plages tournées du côté +de l'Asie. + +Le désordre extrême des chaînes et des massifs de montagnes a eu pour +conséquence un désordre analogue dans la distribution des peuples de la +Péninsule. Qu'ils vinssent de l'Asie Mineure par les détroits, ou des +plaines de la Scythie par la vallée du Danube, les divers groupes +d'immigrants, hordes sauvages ou colonies paisibles, se trouvaient +bientôt éparpillés dans les vallons fermés et dans les cirques sans +issue. Les populations les plus différentes, embarrassées pour se guider +dans ce labyrinthe de monts, se sont ainsi juxtaposées comme au hasard, +et presque toujours sont entrées en conflit. Les unes, plus nombreuses, +plus vaillantes dans la guerre ou plus industrieuses dans la paix, ont +accru peu à peu leur domaine aux dépens de leurs voisins; d'autres, au +contraire, vaincues dans la lutte pour l'existence, ont perdu toute +cohésion et se sont partagées en d'innombrables fractions qui s'ignorent +mutuellement. Les peuples de la Hongrie, ce pays où s'entremêlent en si +grand nombre les races et les langues, sont relativement homogènes en +comparaison de ceux de la Turquie: en certains districts, des +communautés de huit ou dix races différentes vivent côte à côte dans un +rayon de quelques lieues. + +Néanmoins un tassement général ne pouvait manquer de s'opérer dans ce +chaos, et les relations pacifiques du commerce achèvent de plus en plus +le travail d'assimilation entre les races. Actuellement, si l'on ne +tient pas compte de l'infinité des enclaves de toute forme et de toute +grandeur, le territoire de la Turquie d'Europe peut se diviser en quatre +grandes zones ethnologiques. La Crète et les îles de l'Archipel, le +littoral de la mer Égée, le versant oriental du Pinde et l'Olympe sont +peuplés de Grecs; l'espace compris entre l'Adriatique et le Pinde est la +contrée des Albanais; au nord-ouest, la région des Alpes illyriennes est +occupée par des Slaves, connus sous les divers noms de Serbes, Croates, +Bosniaques, Herzegoviniens, Csernagorsques; enfin, les deux versants des +Balkhans, le Despoto-Dagh et les plaines de la Turquie orientale, +appartiennent aux Bulgares, qui par les croisements et la langue sont +devenus presque Slaves. Quant aux Turcs, les conquérants et les maîtres +du pays, ils sont épars ça et là en groupes plus ou moins considérables, +surtout autour des capitales et des places fortes; mais la seule partie +étendue de la contrée dont ils soient ethnologiquement les possesseurs, +est l'angle nord oriental de la Péninsule, entre les Balkhans, le Danube +et la mer Noire. + + + + +II + +LA CRÈTE ET LES ILES DE L'ARCHIPEL. + + +La Crète, qui est, après Chypre, la plus vaste de toutes les îles de +population grecque, est une dépendance naturelle de la péninsule +hellénique. Les traités, qui disposent des peuples sans les consulter, +ont fait de la Crète une île turque. Elle est grecque pourtant, +non-seulement par le voeu de la grande majorité de sa population, mais +aussi par le sol, le climat, la position géographique. De toutes parts +elle est entourée de mers profondes, si ce n'est au nord-ouest, où des +bancs sous-marins la relient à Cythère et au Péloponèse. + +Peu de contrées au monde ont été plus favorisées par la nature. Le +climat en est doux, quoique souvent trop sec en été, les terres en sont +fertiles, malgré le manque d'eaux courantes sur les plateaux calcaires, +les ports larges et bien abrités, les sites grandioses ou charmants. Par +sa position transversale au débouché de l'Archipel, entre l'Europe, +l'Asie et l'Afrique, la Crète semblerait devoir être le principal +entrepôt du commerce qui se fait dans ces parages; ainsi qu'Aristote le +remarquait déjà il y a plus de deux mille ans, on croirait cette île +désignée d'avance pour devenir l'intermédiaire général des échanges de +la Méditerranée orientale. Tel était, en effet, il y a plus de trois +mille ans, le rôle de cette île, d'après toutes les traditions grecques; +alors la «thalassocratie», c'est-à-dire la domination des mers, lui +appartenait: les Cyclades étaient les «îles de Minos», les colonies +crétoises se répandaient en Sicile, les navires crétois abordaient à +tous les rivages de la Méditerranée. Malheureusement la Crète était +divisée en un trop grand nombre de petites cités jalouses pour qu'il lui +fût possible de garder longtemps la prépondérance commerciale; d'autres +populations grecques, de race dorienne, s'en emparèrent, et les premiers +habitants devinrent des clients et des mercenaires. Plus tard, l'île fut +asservie par les Romains, et depuis cette époque elle n'a pu recouvrer +son autonomie; Byzantins et Arabes, Vénitiens et Turcs l'ont +successivement possédée, ravagée, appauvrie. + +La forme très-allongée de l'île et l'arête de montagnes qui la domine de +l'une à l'autre extrémité font comprendre pourquoi la Crète, dans ces +temps antiques où la plupart des Grecs bornaient la patrie aux murs de +la cité, dut se diviser en une multitude de républiques distinctes, et +comment tous les essais de confédération ou de «syncrétisme» tentés par +les divers petits États durent misérablement échouer. Les habitants de +l'île se trouvaient en réalité beaucoup plus séparés les uns des autres +que s'ils avaient peuplé des îlots groupés en archipel. Les vallées du +littoral sont presque toutes enfermées entre de hauts promontoires et +n'ont d'issue facile que vers la mer. Grande ou petite, la cité qui +occupait le centre de chaque vallée ne pouvait donc communiquer avec ses +voisines, si ce n'est par d'étroits sentiers, qu'une simple tour de +défense suffisait à rendre inaccessibles. Une cité parvenait-elle à +s'emparer, de vive force ou par ruse, d'une ou de plusieurs vallées de +la côte, les obstacles du sol l'empêchaient d'étendre bien loin ses +conquêtes, car sur tout le pourtour de l'île les contre-forts des monts +dressent leurs escarpements entre les petites plaines et les vallons. +Dans toute la Crète il n'existe qu'une seule campagne méritant +véritablement le nom de plaine: c'est la Messara, le grenier de l'île, +au sud du groupe central; l'Ieropotamo, ou Fleuve Saint, y roule +toujours un peu d'eau, même en été. + +La forme extérieure de la Crète répond d'une manière remarquable au +relief de ses montagnes. Presque géométrique dans ses contours, le long +rectangle de l'île se fait plus large ou s'amincit suivant la hauteur +des sommets correspondants de la chaîne. Au centre de la Crète, là +précisément où elle offre la plus grande largeur, s'élève le principal +massif de l'île, que domine l'Ida (Psiloriti) où, suivant la mythologie +des Hellènes, naquit autrefois Jupiter. Sa haute cime isolée et presque +toujours neigeuse, qui rappelle la forme superbe de l'Etna, ses +puissants contre-forts, les vallées verdoyantes de sa base, lui donnent +un aspect grandiose; mais il était encore plus beau dans l'antiquité +grecque, lorsque ses forêts lui méritaient encore le nom d'Ida ou +«Boisé». Du sommet, on a toute l'île à ses pieds, et l'on voit se +développer, au nord, un immense horizon d'îles et de péninsules, des +pointes du Taygète aux montagnes de l'Asie Mineure; du côté du sud, +par-dessus la petite île de Gaudo ou Gozzo, nue, dépourvue de ports, on +ne distingue pas les rivages de la Cyrénaïque, à cause de leur faible +élévation relative. + +Le principal groupe des montagnes occidentales de l'île, qui dépasse en +hauteur moyenne le massif de l'Ida, quoiqu'il lui cède probablement par +ses pitons suprêmes, se dresse en escarpements beaucoup plus difficiles +à gravir. Ce groupe est celui des monts Blancs ou Leuca-Ori, ainsi +nommés, soit à cause des neiges de leurs cimes, soit plutôt à cause de +leurs parois de calcaire blanchâtre; ils sont entièrement déboisés; à +peine quelque verdure se montre-t-elle au fond des vallées qui en +descendent. On désigne aussi les monts Blancs sous le nom de monts des +Sphakiotes, à cause des populations doriennes, restées pures de tout +mélange, qui s'y sont cantonnées comme dans une citadelle. Peu de +massifs sont en effet plus abrupts, mieux défendus par la nature contre +toute attaque de dehors. Quelques-uns des villages sont accessibles +seulement par les lits pierreux de torrents qui descendent en cascades; +pendant les pluies, quand les ravins sont remplis par l'eau grondante, +toute communication est interrompue: on dit alors que «la porte est +fermée». Tel est le défilé ou «pharynx» (_pharynghi_) d'Hagio-Rouméli, +sur le versant méridional des monts Blancs; quand les nuages menacent de +s'écrouler en averses, on n'ose s'engager dans l'étroite gorge, de peur +d'être surpris et emporté par le torrent. Pendant la guerre de +l'indépendance, les Turcs essayèrent vainement de forcer cette porte de +la grande citadelle des monts. Mais sur les hauteurs s'étendent des +terrains assez unis, qui pourraient nourrir une population nombreuse +s'ils n'étaient pas aussi froids. Ainsi les villages d'Askyfo, +inhabitables en hiver, à cause de leur grande élévation, occupent une +plaine qu'entoure de tous les côtés un rempart circulaire de montagnes. +Cette plaine fut jadis un lac, ainsi que le prouvent les anciennes +berges, encore très-visibles çà et là, et les roches insulaires situées +au milieu du bassin. Les eaux qui tombent dans le vaste entonnoir ont +trouvé des katavothres (_khonos_), qui leur permettent maintenant de +s'épancher directement dans la mer. Une des grandes sources jaillit dans +la gorge même d'Hagio-Rouméli. + +Les autres chaînes et massifs de l'île sont moins élevés et beaucoup +moins âpres que les monts Blancs[19]. Les plus remarquables sont les +monts Lassiti et, plus à l'est encore, les monts Dicté ou Sitia, qui +font, à l'extrémité orientale de l'île, une sorte de pendant au groupe +des sommets sphakiotes; mais ils n'ont point défendu de la servitude les +populations qui les habitent. On remarque, sur le versant septentrional +de ces montagnes, d'anciennes plages dont les coquillages, en tout +semblables à ceux des grèves actuelles, prouvent que l'île s'est +exhaussée d'au moins 20 mètres pendant la période géologique moderne. La +rive du nord, des monts Blancs aux monts Dicté, est plus découpée que +les côtes du sud; projetant au loin ses caps ou «acrotères», elle offre +plus de golfes, de baies et d'abris sûrs. Aussi est-ce de ce côté que se +sont bâties toutes les villes commerçantes: on peut dire que ce rivage, +tourné vers les eaux de la mer Égée, toute peuplée de navires, est le +littoral vivant, en comparaison de la côte du Sud, relativement déserte +et regardant vers les plages de l'Afrique, plus désertes encore. Toutes +les villes de la rive septentrionale occupent l'emplacement d'antiques +cités. Megalo-Kastron, plus connue sous le nom de Candie, que l'on donne +également à l'île entière, est l'Heracleion des Grecs, le port de la +fameuse Cnosse. Retimo, à la base occidentale du mont Ida, a changé à +peine son vieux nom de Rhytimnos. Enfin, la Canée, dont les maisons +toutes blanches se confondent presque avec les pentes arides des monts +Blancs, est la Kydonie des Grecs, célèbre par ses forêts de cognassiers. +C'est actuellement le chef-lieu de l'île et la ville, sinon la plus +populeuse, du moins la plus importante de la Crète, son grand entrepôt +d'échanges[20]. Elle essaye de compléter son outillage commercial par un +deuxième port, celui d'Azizirge, fondé à l'est de la Canée au bord de la +Sude, havre naturel parfaitement abrité, qui promet de devenir l'une des +principales stations maritimes de la Méditerranée. + +[Note 19: + +Superf. de l'île, d'après Raulin. 7,800 kil. car. +Ida ou Psiloriti, » 2,498 mèt. +Monts Blancs, » 2,462 » +Lassiti, » 2,155 » +] + +[Note 20: La Canée: 12,000 hab.; Megalo-Kastron: 12,000 hab.; +Retimo: 9,000 hab. Population de l'île entière: 210,000 hab.] + +[Illustration: POPULATIONS DE LA TURQUIE D'EUROPE.] + +[Illustration: ENTRÉE DES GORGES D'HAGIO-ROEMÉLI. Dessin de E. +Grandsire, d'âpres un croquis fait sur nature.] + +La Crète est certainement bien inférieure en population et en richesse à +ce qu'elle fut autrefois. Elle est loin de mériter le titre de «Crète +aux Cent-Villes» que lui avait donné l'antiquité grecque; de tristes +villages, construits avec les débris d'un seul mur, remplacent la +plupart des antiques cités pour lesquelles on avait dû creuser +d'immenses carrières comme le prétendu «labyrinthe» de Gortyne, au sud +du mont Ida. En dépit de sa grande fertilité, la Crète ne fournit au +commerce qu'une bien faible quantité de denrées agricoles; on ne +reconnaît point là cette île féconde où Cérès donna naissance à Plutus +sur un lit de gerbes. Les paysans sont censés propriétaires de leurs +champs, mais ils ne sont point libres et cultivent paresseusement le +sol. Leurs oliviers ne donnent plus qu'une huile amère, leurs vignes +fournissent un bon vin, malgré le vigneron, mais elles ne produisent +plus la délicieuse «malvoisie» des Vénitiens; le coton, le tabac, les +fruits de toute espèce sont fort négligés par les agriculteurs; la seule +conquête qu'ils aient faite pendant le siècle est celle des orangers, +dont les fruits délicieux sont grandement appréciés dans tout l'Orient. +Le voyageur Perrot signale ce fait curieux, qu'à l'exception de la vigne +et de l'olivier, toutes les essences d'arbres cultivés croissent en +différentes parties de l'île; On ne voit de châtaigniers qu'à +l'extrémité occidentale de l'île; les hautes vallées des Sphakiotes ont +seules les chênes verts et les cyprès; la province de Retimo, à l'ouest +de l'Ida, possède les chênes à vallonée, les montagnes de Dieté +produisent le pin à pignon et le caroubier; enfin, vers l'extrémité +sud-orientale de la Crète, un promontoire qui s'avance du côté de +l'Afrique porte un bois de dattiers, le plus beau de tout l'archipel +grec. + +[Illustration: No. 25--ILE DE CRÈTE.] + +La population de la Crète et des îlots voisins n'a cessé d'être +hellénique en grande majorité, malgré les invasions successives des +peuples de diverses races, et parle encore un dialecte où l'on reconnaît +un dorien corrompu. Des Slaves qui avaient envahi l'île au commencement +du moyen âge, il ne subsiste plus d'autres traces que les noms de +quelques villages. Les Arabes, les Vénitiens se sont également fondus +avec les Cretois aborigènes; mais il reste encore un grand nombre +d'Albanais, descendants des soldats arnautes, qui gardent leur moeurs et +leur dialecte. Quant aux musulmans ou prétendus Turcs, qui constituent à +peu près un cinquième de la population totale, ils sont en grande +majorité les descendants de Cretois convertis jadis au mahométisme afin +d'échapper à la persécution: de tous les Hellènes de l'Orient, ce sont +les seuls qui aient adopté en masse le culte du vainqueur; mais depuis +que la persécution religieuse n'est plus à craindre, plusieurs familles +mahométanes d'origine grecque sont revenues à la religion de leurs +ancêtres. Déjà prépondérants par le nombre, les Hellènes de la Crète le +sont aussi par l'industrie, le commerce, la fortune; ce sont eux qui +achètent la terre, et le musulman se retire pas à pas devant eux. Le +langage de tous les Cretois, à l'exception des Albanais, est le grec; +seulement dans la capitale et dans certaines parties de la Messara, que +les musulmans se sont appropriées, ceux-ci se trouvent en masses assez +compactes pour qu'ils aient pu, en haine de leurs compatriotes et par +amour de la domination, acquérir une certaine connaissance de la langue +turque. + +Il n'est donc pas étonnant que les Grecs revendiquent la possession d'un +pays où leur prépondérance est aussi marquée; mais, en dépit de leur +vaillance, ils n'ont pu, isolés comme ils le sont, triompher des armées +turques et égyptiennes que l'on envoyait contre eux. Peut-être est-ce +avec raison que les Crétois sont accusés de ressembler à leurs ancêtres +par l'avidité commerciale et le mépris de la vérité; peut-être sont-ils +encore «Grecs parmi les Grecs, menteurs parmi les menteurs»; mais à coup +sûr ils ne méritent pas le reproche que l'on faisait à leurs aïeux, à +l'époque où ceux-ci s'engageaient en foule comme mercenaires, de n'avoir +nul souci de la patrie. Ils ont, au contraire, beaucoup souffert pour +elle, et dans presque toutes les parties de l'île, surtout entre le mont +Ida et les monts Blancs, on montre des lieux de bataille où leur sang a +été versé pour la cause de l'indépendance. Les vastes cavernes de +Melidhoni, sur les pentes occidentales de l'Ida, ont été le théâtre d'un +de ces horribles faits de guerre. En 1822, plus de trois cents Hellènes, +presque tous des femmes, des enfants, des vieillards, s'étaient réfugiés +dans la grotte. Les Turcs allumèrent un grand feu devant l'étroite +ouverture; le vent qui les aidait dans leur oeuvre d'extermination +poussait la fumée dans le souterrain. Les malheureux s'enfuirent au fond +de la grotte, mais en vain; tous périrent étouffés. Les cadavres +restèrent sur le sol, sans autre sépulture que celle du sédiment +calcaire qui les recouvrit peu à peu: ça et là se montrent encore +quelques ossements que la pierre n'a pas revêtus de son linceul +grisâtre. + +Au nord, l'antique «mer de Minos» sépare la Grèce des îles de l'Archipel +par ses profonds abîmes, dont la cavité centrale descend à plus de 1000 +mètres. Presque toutes ces terres éparses appartiennent à la Grèce. Une +seule des Cyclades est restée comme la Crète sous la domination des +Osmanlis: c'est l'île d'Astypalaea, vulgairement désignée sous le nom +d'Astropalaea ou de Stampalia: les anciens l'avaient appelée la «Table +des Dieux», à cause de sa merveilleuse fécondité, Bien qu'elle +appartienne incontestablement à la chaîne orientale des Cyclades par la +nature géologique du sol et par la disposition des fosses sous-marines, +la diplomatie a cru devoir la laisser à la Turquie, avec tous les îlots +environnants. Ainsi quinze cents Hélènes de plus sont restés sous la +domination des Osmanlis. + +[Illustration: N° 26--PROFONDEURS DE LA MER ÉGÉE.] + +Des autres îles de population grecque appartenant à la Turquie, celle +qui se rapproche le plus du littoral de l'Europe, et qui peut même être +considérée comme en faisant partie géologiquement, est Thasos: le +détroit qui la sépare du littoral de la Macédoine n'a guère que cinq +kilomètres et se trouve, en outre, partiellement barré par l'îlot de +Thasopoulo et par des bancs de sable: pendant les gros temps, les +voiliers manoeuvrent difficilement dans ce passage. Quoique dépendant +naturellement de la Macédoine, l'île est cependant administrée par un +moudir du vice-roi d'Égypte, auquel la Porte en a fait cadeau. Lorsque +Mahomet II mit fin à l'empire de Byzance, elle formait avec les îles +voisines une principauté de la famille italienne des Gatelluzzi. + +Thasos est une des terres de l'antique monde grec dont la situation +actuelle contraste le plus tristement avec ce qu'elles furent jadis. +Thasos, la vieille colonie phénicienne, fut la rivale, puis la riche et +puissante alliée d'Athènes; ses habitants, qui peut-être étaient au +nombre de cent mille, exploitaient d'abondantes mines d'or, des +gisements de fer, des carrières de beau marbre blanc, cultivaient des +vignobles célèbres par leurs produits et faisaient sur tous les rivages +de la mer Égée un commerce considérable. De nos jours, mines et +carrières sont abandonnées et l'on ne sait plus même où se trouvaient +les gisements aurifères qui fournirent tant de trésors aux Thasiens; les +vignobles ne donnent plus qu'un vin médiocre; les produits de la culture +suffisent à peine aux dix mille habitants, et l'ancien port de Thasos, +au nord de l'île, n'est plus fréquenté que par de pauvres caïques. +Depuis que Mahomet II fit transporter à Constantinople presque toute la +population, l'île s'est bien lentement repeuplée, et la crainte des +pirates, qui avaient fait de Thasos leur lieu de rendez-vous, a forcé +les indigènes à bâtir leurs demeures loin des côtes, dans les hautes +vallées et sur les roches abruptes. Les habitants sont d'origine +hellénique, mais ils parlent un «grec affreux, aux formes barbares et +tout mêlé de mots turcs». Ce grand désir d'instruction, qui se manifeste +chez tous les autres Grecs du continent et des îles, manque chez les +Thasiens. Ce sont des Grecs déchus; d'ailleurs ils le confessent +eux-mêmes. En conversant avec le voyageur Perrot, ils répétaient +souvent: «Nous sommes des moutons, des bêtes de somme.» + +Mais ce que Thasos a gardé, ce qui la distingue entre toutes les îles de +l'Archipel, c'est la beauté de ses montagnes boisées, de ses paysages +verdoyants. Les pluies qu'apportent les vents dans le fond du golfe +macédonien, se déversent sur les hauteurs de Thasos et fournissent à la +végétation de l'île toute l'humidité qui lui est nécessaire. Les eaux +courantes murmurent dans les vallons, de grands arbres ombragent les +pentes; les villages situés sur les premiers renflements des montagnes +sont à demi-caches derrière des rideaux de cyprès et sous les branches +des noyers et des oliviers; plus haut, de magnifiques platanes, des +lauriers, qui sont des arbres de haute futaie, des charmes, des chênes +verts groupés en désordre, remplissent les vallées qui rayonnent en tous +sens vers le pourtour de l'île; enfin les escarpements supérieurs sont +recouverts d'une forêt de pins, d'espèces diverses, dont le sombre +feuillage contraste avec le marbre éclatant des roches. Seuls les grands +sommets, le Saint-Elie, l'Ipsario, qui se dressent à mille mètres et +davantage, sont dénudés à la cime; leurs parois de calcaire cristallin, +de gneiss, de micaschiste, fréquemment lavés et polis par les pluies, +brillent d'un éclat extraordinaire; on les voit fulgurer de reflets sous +les rayons du soleil. + +Samothrace, moins étendue que Thasos, est cependant beaucoup plus +élevée. L'inévitable «Saint-Elie» qui la domine est une superbe masse de +trachyte formant à l'est de la mer Égée le pendant du mont Athos, qui +trône à l'occident. Vue du nord ou du sud, l'île de Samothrace, avec sa +puissante arête presque uniforme en hauteur, ressemble à un immense +cercueil posé sur la mer; mais quand on la regarde de l'est ou de +l'ouest, son profil est celui d'une gigantesque pyramide se dressant +hors des flots. C'est là-haut, nous dit Homère, que s'assit Poséidon, +pour contempler les luttes des Grecs et des Troyens, par-dessus l'île +plus basse d'Imbros; c'est dans les forêts sauvages de la noire +montagne, presque uniquement composées de chênes, que les Cabires +célébraient leurs mystères empruntés aux cultes secrets de l'Asie. Un +mont d'un aspect aussi grandiose ne pouvait manquer, en effet, d'être +tout particulièrement vénéré dans le monde hellénique. Samothrace était +pour les anciens Grecs ce que le mont Athos est devenu pour leurs +descendants, c'était la «sainte Montagne». Des quantités de débris, des +inscriptions nombreuses témoignent encore de l'empressement avec lequel +les voyageurs pieux y accouraient de toutes parts. Mais depuis que les +dieux païens n'ont plus d'autels, Samothrace est devenue déserte. Il ne +s'y trouve plus qu'un village, dont les habitants, visités seulement en +été par quelques pêcheurs d'éponges, vivent comme des prisonniers, +ignorant ce qui se passe dans le monde. Les rivages absolument dépourvus +de ports et le courant redoutable qui sépare Samothrace de l'île +d'Imbros ont détourné la navigation, et bien que les vallées soient +très-fertiles, assez, disent les indigènes, «pour faire ressusciter les +hommes à peine enterrés,» nul émigrant du continent voisin ne se sent +attiré vers cette terre abandonnée. Imbros et Lemnos, séparées de +Samothrace par des gouffres marins de mille mètres de profondeur, +semblent continuer à l'ouest la chaîne de la Chersonèse de Thrace. +Imbros, la plus rapprochée du continent, est la plus haute des deux +îles; néanmoins le «Saint-Elie» qui la couronne atteint à peine au tiers +de la hauteur du pic de Samothrace. Nulle forêt ne recouvre ses pentes; +ses plaines sont nues, rocailleuses; à peine la huitième partie du sol +est-elle cultivable. Cependant la position d'Imbros sur le grand chemin +des nations, près de l'entrée des Dardanelles, lui a toujours assuré une +certaine importance. La plus forte partie de la population s'est groupée +au nord-est de l'île dans la vallée d'un petit ruisseau, souvent à sec, +auquel on a donné emphatiquement le nom de Megalos-Potamos ou +Grand-Fleuve. + +Lemnos (Limno), la Sta-Limène des modernes, est la plus grande des îles +de Thrace, mais aussi la plus basse et la plus nue: on y marche pendant +des heures sans découvrir un seul arbre. Même l'olivier manque dans les +campagnes, et les jardins des villages sont pauvres en arbres fruitiers: +on est obligé de faire venir le bois de Thasos et du continent. Pourtant +Lemnos est d'une grande fertilité: elle produit de l'orge et d'autres +céréales en abondance, et les pâtis de ses collines nourrissent plus de +quarante mille brebis. L'île se compose en réalité de plusieurs massifs +isolés, de trois à quatre cents mètres de hauteur, qui furent des +volcans et que séparent des plaines basses couvertes de scories et des +golfes profondément entaillés dans les rivages. Au temps des anciens +Grecs, les foyers souterrains de Lemnos brûlaient encore; Vulcain, +précipité du haut du ciel, forgeait avec ses cyclopes dans les cavernes +des montagnes. Quelque temps avant notre ère, une colline, le mont +Mosychlos, et le promontoire de Chrysé s'engouffrèrent dans les eaux; +peut-être l'endroit où s'élevaient ses hauteurs est-il indiqué par de +vastes plateaux sous-marins et des écueils, qui s'étendent à l'est de +l'île, dans la direction d'Imbros. Depuis la chute de Mosychlos, Lemnos +n'a point eu à souffrir d'éruptions ni de tremblements de terre, et la +population, relativement assez nombreuse, n'a eu rien à craindre que des +hommes. Les habitants sont Grecs en grande majorité, et les Turcs, +graduellement évincés par la race qu'ils ont conquise, mais qui leur est +supérieure en intelligence et en activité, diminuent constamment en +nombre. Le commerce, en entier dans les mains des Hellènes, a toujours +pour centre principal l'antique Myrina, connue aujourd'hui sous le nom +de Kastro et située à l'ouest de l'île, sur un promontoire qui s'élève +entre deux rades. Parmi les articles de commerce de Lemnos se trouve une +terre dite «sigillée», célèbre dans tout l'Orient et de toute antiquité +comme médicament astringent. On va la recueillir au centre de l'île; +mais elle n'est censée avoir de vertu que si on l'a ramassée dans la +matinée de la fête du Christ, le 6 août, avant le lever du soleil, et +avec force prières et cérémonies. + +La petite île de Stratio (Hagios Eustrathios), au sud de Lemnos, en est +une dépendance politique et commerciale; elle est également peuplée de +Grecs[21]. Quant aux îles qui bordent le littoral de l'Asie Mineure et +qui en font géologiquement partie, Mitylène, Chios, Rhodes et le groupe +des Sporades asiatiques, elles dépendent administrativement de la +Turquie d'Europe; mais ce n'est là qu'une fiction dont la géographie n'a +guère à s'occuper. + +[Note 21: Iles de la Thrace: + + Superficie. Montagnes les plus hautes. Population. + +Thasos..... 192 kil. carr. Ipsario........ 1,000 met. 10,000 habit, +Samothrace. 170 » Phengari....... 1,646 » 200(?) » +Imbros..... 220 » Saint-Élie..... 595 » 4,000 » +Lemnos..... 440 » Skopia......... 430 » 22,000 » +] + + + + +III + +LE LITTORAL DE LA TURQUIE HELLÉNIQUE; THRACE, MACÉDOINE ET THESSALIE. + + +Par un singulier contraste, qui prouve combien la mer a été l'élément +prépondérant dans la distribution des peuples méditerranéens et les +mouvements de l'histoire, il se trouve que tout le littoral égéen de la +Turquie appartient ethnologiquement à la race hellénique. De même que la +Grèce se prolonge sous-marinement vers l'Égypte par l'île de Candie, de +même elle se continue au nord par une longue, mais assez étroite zone de +terrains qui bordent la mer Égée. La Thessalie, la Macédoine, la +Chalcidique, la Thrace sont des terres grecques; Constantinople même est +dans l'Hellade ethnologique. De là un complet désaccord entre la +géographie des races, de beaucoup la plus importante, et celle des +montagnes, des fleuves, du climat. La Turquie hellénique, formée de tant +de bassins naturels différents, n'a point d'unité géographique, si ce +n'est relativement aux eaux de l'Archipel qui en baignent tous les +rivages. + +La péninsule de Turquie, si remarquable par l'imprévu de ses formes et +les accidents de son relief, devient encore plus variée d'aspects, plus +mobile pour ainsi dire, sur les bords de la mer Égée et de son +avant-bassin, la mer de Marmara. Là des buttes isolées, des collines, +des massifs de montagnes s'élèvent brusquement du milieu des plaines; +des golfes s'avancent au loin dans les terres; des presqu'îles ramifiées +se baignent dans les eaux profondes: on dirait que le continent s'essaye +à former des archipels pareils à ceux, qui, plus au sud, parsèment +l'étendue de la mer. + +[Illustration: Nº17.--FORMATIONS GÉOLOGIQUES DE LA PÉNINSULE DE +CONSTANTINOPLE.] + +La langue de terre sur laquelle est située Constantinople est un exemple +remarquable de l'indépendance d'allures qui distingue le littoral de +cette partie de l'Europe. Géologiquement, toute la péninsule de +Constantinople offre un caractère essentiellement asiatique. Elle a son +propre massif de collines séparé des monts granitiques de l'Europe par +une large plaine de terrains récents: les ruines du mur d'Athanase, qui +défendait autrefois les alentours de la cité, marquent à peu près la +véritable limite entre les deux continents. Des deux côtés du Bosphore, +les roches appartiennent à la formation dévonienne, possèdent les mêmes +fossiles, le même aspect, datent de la même, époque. Un lambeau de +terrains volcaniques, à l'entrée septentrionale du détroit, présente +aussi les mêmes caractères sur les deux rivages opposés. On voit de la +façon la plus nette que la péninsule européenne faisait partie de l'Asie +Mineure et qu'elle en a été séparée par l'irruption des eaux. + +Apollon lui-même, disait la légende byzantine, indiqua l'emplacement où +devait s'élever la cité qui depuis est devenue Constantinople. Nulle +part l'oracle n'aurait pu trouver mieux. La ville occupe, en effet, le +point le plus heureusement situé au bord de la grande fissure du +Bosphore. En cet endroit, une péninsule aux collines doucement ondulées +s'avance entre la mer de Marmara et la baie sinueuse à laquelle sa forme +et la richesse de son commerce ont valu le nom de «Corne d'Or». Le +rapide courant du Bosphore qui pénètre dans le havre et le purifie des +boues descendues de la ville, va plus loin se perdre dans la mer au +détour de la presqu'île extérieure, permettant ainsi aux navires à +voiles de se glisser jusqu'au lieu d'ancrage sans avoir beaucoup à +lutter contre la violence des eaux. L'excellent mouillage du port, si +heureusement disposé pour abriter tout un monde d'embarcations, est en +même temps un réservoir naturel de pêche et, malgré l'incessante +agitation des flots remués par les rames des caïques, les roues et les +hélices des vapeurs, les thons et d'autres poissons entrent chaque année +en longs convois dans la Corne d'Or. Le port de Constantinople, tout +accessible qu'il est aux paisibles flottes de commerce, peut néanmoins +se clore sans peine aux navires de guerre; les rives, sans être trop +escarpées, sont assez hautes pour dominer tous les abords, et l'entrée +du mouillage est resserrée par une sorte de détroit où, plus d'une fois, +les habitants assiégés ont tendu une chaîne de fermeture. La ville +elle-même, occupant une péninsule élevée, que des terres basses séparent +du tronc continental, est très-facile à fortifier contre toute attaque +du dehors; pour tenter un siège, il faut que l'ennemi, déjà maître des +Dardanelles et du Bosphore, puisse disposer à la fois d'une flotte et +d'une puissante armée de terre. A tous ces avantages locaux, qui +devaient assurer à Constantinople une importance considérable, il faut +ajouter le privilége d'un climat un peu moins rude que celui des villes +situées au bord de la mer Noire ou sur la rive asiatique du Bosphore. +Grâce au massif de hauteurs qui s'élève au nord de la cité, celle-ci est +partiellement garantie des âpres vents polaires. + +Aux premiers temps de l'histoire, lorsque les grands mouvements des +peuples et du commerce ne se produisaient qu'avec lenteur, le site si +favorisé de Byzance ne pouvait attirer que les populations voisines; +mais dès que les grandes navigations d'échange eurent commencé, des +«aveugles» seuls, ainsi que le dit un vieil oracle d'Apollon, auraient +pu méconnaître les avantages que leur offraient les rivages de la Corne +d'Or. C'est à Constantinople même que viennent se croiser la diagonale +du monde européo-asiatique et l'axe maritime de la Méditerranée. En +outre la voie naturelle qui longe dans l'Archipel les rivages de la +Thrace, se continue à l'est dans la mer Noire le long des côtes de +l'Asie Mineure; de même la ligne du littoral tracée du nord au sud, +entre le golfe danubien et le Bosphore, reprend au sortir des +Dardanelles et se poursuit dans la direction de Smyrne, de Samos et de +Rhodes. Constantinople se trouve donc à la fois sur la plus grande route +continentale des peuples et sur plusieurs de leurs grandes routes +maritimes; géographiquement elle est située aux bouches du Danube, du +Dniester, du Dnieper, du Don, du Rion, du Kizil-Irmak, puisqu'elle en +garde le déversoir commun par le détroit du Bosphore. Choisie pour +devenir la Rome d'Orient, une ville aussi admirablement située que l'est +Byzance ne pouvait donc manquer de s'accroître rapidement en population +et en prospérité; elle devait mériter bientôt le titre de ville par +excellence (_Polis_), et c'est, en effet, ce que signifie son nom actuel +de Stamboul (_'s tèn Polin_). Pour les tribus éloignées qui vivent dans +les montagnes de l'Asie Mineure et par delà l'Euphrate, Constantinople +s'est tout simplement substituée à l'ancienne Rome. Elles ne lui +connaissent pas d'autre nom que «Roum», et le pays dont elle est la +capitale est devenu la «Roumélie». + +[Illustration: CONSTANTINOPLE.--VUE PRISE SUR LA CORNE D'OR, DES +HAUTEURS D'EYOUB. Dessin de F. Sorrieu d'après un croquis sur nature par +J. Laurens.] + +Par la beauté de son aspect, Constantinople est aussi l'une des +premières cités de l'univers: c'est la «Ville-Paradis des Orientaux». +Elle peut se comparer à Naples, à Rio de Janeiro, et nombre de voyageurs +la proclament la plus belle des trois. Quand on vogue à l'entrée de la +Corne d'Or sur un léger caïque, plus gracieux que les gondoles de +Venise, on voit à chaque coup de rame changer l'aspect si varié de +l'immense panorama. Au delà des murs blancs du sérail et de ses massifs +de verdure, les maisons de Stamboul, les tours, les vastes dômes des +mosquées avec leur collier de petites coupoles, et les élégants minarets +tout brodés de balcons, s'élèvent en amphithéâtre sur les sept collines +de la péninsule. De l'autre côté du port, que franchissent des ponts de +bateaux, d'autres mosquées, d'autres tours, entrevues à travers les +cordages et les mâts pavoisés, s'étagent sur les pentes d'une colline +que couronnent les maisons régulières et les palais de Péra. Au nord, +une ville continue de maisons de plaisance borde les deux rives du +Bosphore. A l'orient, la côte d'Asie s'avance en un promontoire +également couvert d'édifices qu'entourent les jardins et les ombrages. +Voilà Scutari, la Constantinople asiatique, avec ses maisons roses et +son vaste cimetière aux admirables bois de cyprès; plus loin, on +aperçoit Kadi-Keuï, l'antique Chalcédoine, et le bourg de Prinkipo, sur +une des îles de l'archipel des Princes, parsemant du vert de leurs +bosquets et du jaune de leurs roches les eaux bleues de la mer de +Marmara. Entre toutes ces villes qui baignent leur pied dans le flot, +vont et viennent incessamment les navires et les embarcations de toutes +formes, à la rame, à la voile, à la vapeur, animant l'espace de leur +mouvement et donnant la vie à ce tableau magnifique. Des hauteurs qui +dominent Constantinople et Scutari, le spectacle est peut-être encore +plus beau, car on voit se dessiner tous les contours des rivages +d'Europe et d'Asie, on suit du regard les sinuosités du Bosphore et du +golfe de Nicomédie, et dans le lointain, au-dessus des vallées +ombreuses, on voit pyramider la masse de l'Olympe de Bithynie, presque +toujours revêtue de neiges. + +Cette grande cité de Constantinople, d'un aspect si féerique à +l'extérieur, est, on le sait, fort sale encore dans la plupart de ses +quartiers. En maintes parties de la ville, le visiteur hésite à +s'engager entre les maisons sordides, dans les sinuosités de ces ruelles +immondes que parcourent les chiens errants et où gîtent les pourceaux; +l'insouciance turque laisse complaisamment les maladies germer dans ces +chaos de masures. Au point de vue de la salubrité générale, il est donc +presque heureux que de fréquents incendies viennent nettoyer la ville. +Même en Russie, même dans l'Amérique du Nord, il n'est pas de cité dont +les maisons flambent plus souvent en une vaste mer de feu. Quelquefois +le veilleur qui, du haut de la tour du Séraskier, voit toute la ville et +ses faubourgs étendus à ses pieds, signale dix ou douze incendies par +semaine et il ne se passe guère d'années que des milliers de +constructions n'aient été dévorées par le feu. Ainsi Constantinople, +purifiée par les flammes, se renouvelle peu à peu; mais avant que les +Francs eussent construit leur ville de pierre sur la colline de Péra, +c'est-à-dire «Au-Delà», les quartiers incendiés se relevaient à peu près +aussi misérables qu'au jour où le feu les avait dévorés. Heureusement +l'usage de la pierre se répand de plus en plus; maintenant les maisons +de bois sont remplacées par des constructions plus durables, bâties d'un +calcaire blanchâtre et rempli de fossiles qui se trouve en abondance aux +portes mêmes de Constantinople. Pour les édifices de luxe, les +architectes ont à leur disposition les marbres bleus et gris de Marmara +et les beaux marbres couleur de chair du golfe de Cyzique, dans l'Asie +Mineure. + +Les nombreux incendies de Stamboul, ainsi que les violences de guerre +que la cité a dû subir tant de fois avant le triomphe des mahométans, +ont fait disparaître presque tous les monuments de la Byzance antique; +seulement on voit encore, sur la place de l'Hippodrome, le précieux +trépied de bronze, aux trois serpents enroulés, que les Platéens avaient +déposé dans le temple de Delphes, en souvenir de leur victoire sur les +Perses. Même de l'époque des Césars byzantins il ne reste que des +colonnes, des obélisques, des arches d'aqueducs, les murailles un peu +ébréchées de la ville, les débris récemment retrouvés du palais de +Justinien et les deux églises de Sainte-Sophie, aujourd'hui transformées +en mosquées. La grande Sainte-Sophie, qui s'élève sur la dernière pente +de la presqu'île de Constantinople, à côté du sérail, n'est plus, comme +au temps de Justinien, le plus magnifique édifice de l'univers. Elle est +loin d'avoir la grâce et la merveilleuse élégance de l'Ahmédieh et +d'autres mosquées à minarets, arabes bâties par les musulmans; d'énormes +substructions, des murs de soutènement; des contre-forts extérieurs, +entremêlés d'échoppes et de maisons lépreuses, donnent à l'édifice un +aspect de lourdeur extrême. A l'intérieur, d'autres piliers de +consolidation et le badigeon des Turcs appliqué sur les éclatantes +mosaïques ont changé le caractère de l'église; mais la puissante coupole +produit un effet prodigieux: c'est une merveille de force et de +légèreté. Quatre colonnes de brèche verte qui s'élèvent entre les +piliers du grand dôme proviennent, dit-on, du temple d'Éphèse. + +Le sérail occupe ù la Pointe des Jardins l'emplacement de l'antique +Byzance. Il a ses charmants pavillons, ses beaux ombrages, mais aussi +ses affreux souvenirs de crimes et de massacres: c'est ainsi que l'on +montre encore, en dehors de la muraille extérieure, le plan incliné sur +lequel les esclaves lançaient pendant les nuits les sacs où se +trouvaient enfermées des sultanes ou des odalisques vivantes; l'eau qui +recevait leur corps passe au pied de la glissoire, rapide comme un +fleuve, et tournoyant en sinistres remous. Bien plus remarquables que +l'ancien palais des sultans sont les merveilleux édifices d'architecture +arabe ou persane qui bordent les rives du Bosphore, avec leurs kiosques, +leurs fontaines, leurs ponts, leurs arcades, leurs bosquets de verdure. +Embellies par la nature environnante, par le rayonnement du ciel et des +eaux, ces constructions charmantes donnent aux faubourgs de la grande +cité l'aspect le plus séduisant de splendeur orientale. + +Les édifices les plus curieux à visiter dans l'intérieur de +Constantinople sont les bazars, non pas seulement à cause des richesses, +des marchandises de toute espèce qui s'y'trouvent entassées, mais +surtout à cause des hommes de toute race et de tout climat qu'on y voit +réunis. Entre les pays d'Europe, la Turquie est celui où l'on observe +les plus étonnants contrastes de peuples et de langues; mais nulle part, +pas même dans la Dobroudja, on ne peut voir un chaos de nations plus +grand qu'à Stamboul. C'est que la capitale de l'empire ottoman attire +vers elle, en sa qualité de métropole, les populations de l'Anatolie, de +la Syrie, de l'Arabie, de l'Égypte, de la Tunisie, des oasis même, aussi +bien que les habitants de la péninsule turco-hellénique. En même temps, +les Francs de l'Europe entière, Italiens et Français, Anglais et +Allemands, accourent en foule pour prendre leur part de bénéfice dans le +commerce grandissant du Bosphore. La variété des types de toute couleur +et de toute race est encore accrue par le trafic interlope des esclaves +que les caravanes vont chercher au fond de l'Afrique jusqu'aux sources +du Nil. Officiellement, la vente de chair humaine est interdite à +Constantinople; mais, en dépit de toutes les affirmations diplomatiques, +la «très-honorable corporation des marchands d'esclaves» fait encore +d'excellentes affaires en négresses, en Circassiennes, en eunuques +blancs et noirs. En peut-il être autrement dans un pays où le souverain +et les principaux dignitaires estiment qu'il est de leur dignité de +posséder un harem bien rempli? L'Anglais Millingen évalue à 30,000 le +nombre des esclaves de Constantinople, en grande majorité importés du +centre de l'Afrique. Il est très-remarquable, au point de vue de +l'anthropologie, que les familles des nègres amenées à Stamboul n'aient +point fait souche. Depuis quatre cents ans, on a certainement introduit +plus d'un million de noirs en Turquie; mais les difficultés de +l'acclimatement, les sévices et la misère ont fait disparaître presque +en entier cet élément de population. + +Les statistiques plus ou moins approximatives que l'on a essayé de +dresser relativement aux six cent mille habitants de Constantinople et +de ses faubourgs ne sont point assez solidement établies pour qu'il soit +possible de dire à quelle race appartient la majorité de la population. +Une grande cause d'erreur est que l'on confond ordinairement les +musulmans avec les Turcs. Dans les provinces, il est souvent facile de +rectifier cette méprise, car Bosniaques, Albanais ou Bulgares se +reconnaissent, quelle que soit leur religion; mais dans le tourbillon de +la grande ville, où les moeurs se modifient si vite, où les types se +mélangent diversement, tous ceux qui fréquentent les mosquées finissent +par être confondus sous le même nom. Des prétendus Osmanlis de +Constantinople, un tiers peut-être se compose de Turcs; les autres sont +des Arnautes, des Bulgares ou des Asiatiques, et des Africains de +diverses races; un grand nombre de bateliers sont des Lazes des confins +de la Géorgie. D'ailleurs, les Mahométans eux-mêmes sont en minorité +depuis au moins une vingtaine d'années et l'écart ne cesse de +s'accroître au profit des «rayas» qui affluent en plus grand nombre à +cause de leur supériorité d'initiative industrielle et commerciale. Dans +la vieille Stamboul, où naguère les Francs osaient à peine s'aventurer, +les Musulmans ont toujours la prépondérance numérique, mais dans +«l'agglomération constantinopolitaine», de Prinkipo à Thérapia, ils sont +de beaucoup dépassés par les Grecs, les Arméniens et les Francs. +Certaines localités ne sont habitées que par des chrétiens[22]. + +[Note 22: Population constantinopolitaine en 1873, d'après Sax: + +Stamboul............ 210,000 hab. +Péra.............. 130,000 » +Faubourgs d'Europe........ 150,000 » +Faubourgs d'Asie......... 110,000 » + ------------ + 600,000 hab. + +Ensemble..... 200,000 musulmans, 400,000 rayas. +] + +Parmi les rayas de Constantinople et de la banlieue, ce sont les Grecs +qui l'emportent en influence et peut-être aussi en nombre. Comme les +Turcs eux-mêmes, ils ont leur quartier général à Stamboul, aux églises +et aux solides maisons de pierre du Phanar, qui dominent les eaux de la +Corne d'Or. C'est là que réside le patriarche de Constantinople et que +vivent les grandes familles grecques. Jadis la faveur du sultan leur +avait concédé l'exploitation politique et commerciale d'une grande +partie des populations chrétiennes de l'empire, et notamment des +provinces roumaines. La puissance des Phanariotes, bien déchue depuis +que la Grèce rebelle a reconquis son autonomie, provenait de la +dépendance religieuse dans laquelle tous les chrétiens orthodoxes de la +Turquie, Slaves, Albanais, Roumains ou Bulgares, se trouvaient à l'égard +des Grecs. Tous les fidèles de la religion orthodoxe forment pour la +Porte «la nation des Romains», et comme tels ils dépendent en grande +partie, même pour le civil, de l'administration des évêques; c'est à ces +prélats grecs qu'ils doivent s'adresser pour les mariages, les divorces, +les successions, c'est devant eux qu'ils règlent leurs différends, à eux +qu'ils doivent laisser la direction de leurs écoles et de leurs +hospices. L'indépendance des églises de Serbie et de Roumanie et la +séparation partielle du clergé bulgare ont grandement affaibli +l'influence politique du Phanar sur les populations chrétiennes de +l'Orient; si les Grecs veulent encore garder leur rôle prépondérant, ils +ne peuvent compter pour cela que sur leur intelligence toujours en +éveil, sur leur habileté commerciale, leur amour de l'instruction, leur +patriotisme et leur esprit de solidarité. + +La «nation» des Arméniens est également fort nombreuse à Constantinople, +et peut-être même dépasse-t-elle les Turcs en importance numérique: on +dit qu'elle s'y élève à près de deux cent mille personnes, et au double +pour tout l'empire. De même que la «nation des Romains», elle +s'administre elle-même pour toutes ses affaires d'intérieur et choisit +son conseil exécutif. Les Arméniens ont entre les mains une grande +partie du trafic de Constantinople; mais, quoique établis en Turquie et +dans la capitale dès les premiers temps de la conquête musulmane, ils +ont toujours gardé dans leurs moeurs quelque chose de l'étranger; ils +sont froids, réservés, se maintiennent dans l'isolement. Ils ont de la +tenue et le respect de leur propre personne et diffèrent à leur avantage +de leurs rivaux en affaires, les Juifs, que les gens polis appellent +Bazirghian ou «Négociants», et que l'on voit se glisser furtivement vers +leur pauvre faubourg de Balata, dont les ruines ont en partie comblé +l'extrémité supérieure de la Corne d'Or. Les Arméniens s'entr'aident +volontiers et, comme les Parais de Bombay, aiment à faire des actes de +munificence; mais ils ne sont point soutenus, comme les Grecs, par une +ardente foi dans les destinées de leur nation. La plupart d'entre eux +ont même perdu leur langue: ils ne parlent leur idiome national, le +haïkane, que mêlé d'une foule de mots étrangère; d'ordinaire ils se +servent du turc ou du grec, suivant la population avec laquelle ils +habitent. + +Encore très-inférieurs en nombre aux Osmanlis, aux Grecs, aux Arméniens, +les «Francs» exercent dans la cité du Bosphore une influence bien +autrement décisive que celle de leurs rivaux. Ce sont eux qui rattachent +Constantinople au monde de la civilisation occidentale, et qui par leurs +journaux, leurs sociétés, leurs entreprises, triomphent peu à peu du +vieux fatalisme de l'Orient. C'est à eux que l'on doit les faubourgs +d'usines qui s'élèvent à l'ouest de Constantinople et aux abords de +Scutari, ainsi que les chemins de fer qui vont se rattacher au réseau +des lignes européennes et qui pénètrent au loin dans l'intérieur de +l'Asie Mineure. Comme les Arméniens et les Grecs, les Francs se sont +groupés en diverses «nations» et jouissent de certains privilèges +d'autonomie garantis par les ambassades. Tous les peuples civilisés sont +représentés dans ce monde cosmopolite, même les Américains du Nord, +auxquels revient l'honneur d'avoir fondé, dans leur Robert's College, le +premier musée géologiques de Constantinople; mais à en juger par les +langues qui se parlent à Pera, le quartier européen par excellence, ce +sont les Italiens et les Français qui ont parmi les étrangers l'avantage +de l'influence et du nombre. + +[Illustration: BOSPHORE.] + +Grâce à l'immigration des Francs, Constantinople n'a cessé de grandir, +surtout depuis la guerre de Crimée, et nombre de villes et de villages +situés en dehors de ses murs ont été changés en simples quartiers de +l'immense métropole. L'estuaire entier de la Corne d'Or est bordé de +maisons, et les constructions remontent au loin dans les deux vallées +tributaires du Gydaris et du Barbyzès. Aux bords de la mer de Marmara, +les quartiers industriels se prolongent à l'ouest de l'antique +forteresse des Sept-Tours et au sud-est de Chalcédoine vers le golfe de +Nicomédie. Enfin, le long des deux rives du Bosphore, s'étend un quai de +villas, de palais, de kiosques, de cafés et d'hôtels. Cette avenue +liquide et le vaste bassin qui là précède, entre Constantinople et ses +faubourgs d'Asie; ont un développement d'environ traite kilomètres, et +sur ce parcours quelle étonnante succession de sites merveilleux! +Semblable à une vallée de montagnes, le détroit serpente en brusques +sinuosités; chaque rive se creuse en golfe, puis s'avance en +promontoire; ici le fleuve marin se resserre, pour s'élargir au delà, +puis se rétrécir encore, et s'ouvrir enfin sur l'infini de la mer Noire, +aux eaux si souvent bouleversées par les vents du nord. Entre la mer +inquiète, que dominent de sombres rochers habités par les hirondelles de +mer, et le détroit tranquille, le contraste est parfait. A la mer +uniforme et sauvage s'opposent les paysages du Bosphore qui mêlent +partout à leur beauté le charme de l'imprévu; les groupes que forment +les rochers, les palais, les ombrages, les embarcations de toute espèce, +les échafaudages bizarres des pêcheurs bulgares et la nappe des eaux +courantes varient à l'infini. + +De tous ces lieux de villégiature charmants, Balta-Liman, Thérapia, +Buyuk-Déré sont les plus célèbres, à cause des événements qui s'y sont +accomplis et des personnages qui y résident; mais toute la vallée marine +est si belle, que l'admiration s'égare impuissante. Il est probable +qu'avant peu une merveille du travail humain va s'ajouter à ces +merveilles de la nature. A l'endroit le moins large, entre les deux +châteaux de Roumélie et d'Anatolie bâtis par Mahomet II, le canal a +seulement 550 mètres de rive à rive: c'est près de là que Mândroclès de +Samos bâtit le pont sur lequel Darius fit défiler son armée de 700,000 +hommes marchant contre les Scythes; peut-être y construira-t-on aussi le +pont de chemin de fer qui doit mettre un jour le réseau de l'Europe en +communication avec celui de l'Asie[23]. Il est fort regrettable qel'on +n'ait pas encore procédé au nivellement des eaux du Bosphore. On ne sait +pas si le niveau de la mer Noire est plus élevé que celui de la mer de +Marmara, quoique le fait soit admis comme très-probable par certains +géographes. Il est vrai que le courant sorti du Pont-Euxin se porte vers +la mer de Marmara avec une vitesse moyenne de 3 à 8 kilomètres par +heure, mais il se peut néanmoins que ce courant se produise sans qu'il y +ait pente de l'une à l'autre mer. Le Bosphore, comme le détroit de +Gibraltar, est un canal d'échange entre deux courants, l'un plus +abondant, formé d'eau moins saline et coulant à la surface, l'autre qui +se meut dans les profondeurs du canal, portant une eau plus chargée de +sel. + +[Note 23: + +Longueur du détroit........ 30,000 mètres. +Largeur moyenne......... 1,600 » +Profondeur moyenne........ 27 » +Profondeur extrême........ 52 » +] + +Deux anciens châteaux génois qui gardent un défilé du Bosphore, +Roumili-Kavak et Anadoli-Kavak, peuvent être considérés comme formant la +limite septentrionale de cette ligne continue de palais et de maisons de +plaisance que projette vers la mer Noire la cité de Constantinople. +Cette limite coïncide exactement avec celle des terrains géologiques. Là +commencent les falaises escarpées de dolérite et de porphyre, qui se +prolongent jusqu'à l'entrée du Pont-Euxin et que terminent les roches +Cyanées ou Symplégades, les célèbres écueils mobiles dont parle le mythe +des Argonautes. Sur les deux rives d'Europe et d'Asie, les terrains +volcaniques sont nus, taudis que la partie méridionale ou dévonienne du +détroit, de beaucoup la plus longue, est bordée des plus charmants +ombrages. Il est heureux que les Turcs, bien différents en cela des +Espagnols et d'autres peuples du Midi, aiment et respectent la nature; +ils ont le goût des beaux massifs d'arbres et cherchent à les conserver, +autant du moins que le permet leur indolence. Grâce à eux, les platanes, +les cyprès et les térébinthes embellissent encore les rives du détroit; +de même, la vaste forêt de Belgrad recouvre à l'est de Constantinople le +massif de collines où jaillissent les eaux d'alimentation destinées à la +cité. Les oiseaux sont aussi plus respectés en Turquie que dans la +plupart des pays chrétiens; on entend partout le roucoulement plaintif +des colombes; des volées d'hirondelles et d'oiseaux de mer +tourbillonnent à la surface du Bosphore, et ça et là se montre la grave +cigogne, perchée sur le sommet d'un arbre ou sur la pointe d'un minaret. +Ces bizarres échassiers contribuent avec la physionomie générale de la +végétation et le style des édifices à donner à cette partie de l'Europe +un aspect tout méridional. + +Néanmoins le climat de Constantinople est beaucoup plus boréal qu'on ne +serait tenté de le croire. Les vents froids des steppes de la Russie +pénètrent librement dans le détroit, dont la bouche est précisément +tournée vers le nord; aussi les rigueurs de l'hiver sont-elles fort +sensibles à Stamboul, et parfois le thermomètre descend à 20 degrés +au-dessous du point de glace. Chose plus grave encore, quoique +l'influence des mers voisines égalise un peu le climat, cependant le +manque d'obstacles à la marche des vents a pour conséquence de +très-brusques alternatives de température. Suivant les années, le climat +moyen diffère de la manière la plus étonnante: tantôt il est celui de +Pékin ou de Baltimore, tantôt celui de Toulon, même celui de Nice. Il +est arrivé, dans les années tout exceptionnelles, que le Bosphore a été +pris par les glaces, de sorte que la température de Constantinople +devait être alors aussi basse que celle de Copenhague. Mais les débâcles +étaient rapides et l'on contemplait bientôt le spectacle, à la fois +effrayant et magnifique, des blocs de glace venant se heurter sur la +Pointe du Sérail et flottant au loin en archipels tournoyants sur la mer +de Marmara. En l'année 762, les masses cristallines provenant de la mer +Noire et du Bosphore étaient si nombreuses, qu'elles se reformèrent dans +les Dardanelles en un immense pont de glace: la tiède mer Égée avait +pris l'aspect d'un golfe de l'océan Polaire. + +De même que la presqu'île de Constantinople, tout le littoral de la mer +de Marmara présente dans sa formation géologique une indépendance +complète du reste de la Turquie. Le large bassin, moderne de l'Erkene le +sépare des montagnes de l'intérieur, et la région côtière elle-même +possède sa petite chaîne de collines, bordant le rivage. Assez basses au +nord de la mer de Marmara, ces hauteurs se redressent vers l'ouest et +forment les escarpements du Tekir-Dagh ou Saintes-Montagnes, en partie +granitiques. De la mer on voit les pentes grisâtres, ça et là revêtues +de broussailles et de pâtis, s'élever jusqu'à la hauteur de sept à huit +cents mètres. + +La péninsule de Gallipoli, l'ancienne Chersonèse de Thrace, se rattache +à cette chaîne côtière par un isthme étroit et d'une faible élévation; +mais elle-même consiste en terrains de formation quaternaire, qui sont +identiquement les mêmes des deux côtés du détroit des Dardanelles. Les +falaises de la côte d'Europe correspondent assise par assise à celles de +la côte d'Asie, et les fossiles que Spratt et d'autres géologues ont +recueillis de part et d'autre, appartiennent aux mêmes espèces. Jadis un +vaste lac d'eau douce occupait une partie de la Thrace et plus de la +moitié de l'espace qui est devenu la mer Égée. Lorsque ces diverses +contrées émergèrent des eaux lacustres, la Chersonèse était partie +intégrante du continent d'Asie. Plus tard seulement, les eaux sorties du +Pont-Euxin par le Bosphore se frayèrent aussi leur voie par la fente de +l'Hellespont ou des Dardanelles, détroit qui porte encore le nom des +antiques Dardaniens. Les sondages des mers voisines démontrent que par +le relief de son plateau sous-marin, aussi bien que par sa formation +géologique, la péninsule de Gallipoli appartient à l'Asie; le golfe +allongé et profond de Saros la sépare du littoral de la Macédoine comme +un véritable abîme. Peut-être les éruptions volcaniques dont on voit les +traces à l'est et à l'ouest de la presqu'île, dans le petit archipel de +Marmara et près des bouches de la Maritza, ont-elles coïncidé avec le +mouvement de rupture. + +Si les mesures de largeur données par Pline et Strabon sont exactes, +l'Hellespont se serait élargi depuis l'antiquité grecque par l'effet des +courants. A l'étranglement d'Abydos, aujourd'hui Nagara, il n'aurait eu +que sept stades de largeur, soit environ 1,295 mètres, tandis qu'il a +maintenant près de deux kilomètres. C'est là que Xerxès fît construire +un double pont de bateaux pour le passage de son armée. Le lit du fleuve +marin est en cet endroit d'une grande profondeur, mais le courant est +fort rapide, de sorte qu'il serait impossible, du moins à une flotte en +bois, de forcer le passage des Dardanelles, si les batteries qui arment +les deux rives d'Europe et d'Asie étaient bien défendues. De même que le +Bosphore, l'Hellespont est un détroit à double courant. En hiver, +lorsque les fleuves qui se jettent dans la mer Noire sont arrêtés par +les glaces et que la mer de Marmara n'est plus alimentée par les eaux du +Bosphore, le courant d'eau salée venant de l'Archipel pénètre dans les +Dardanelles avec une force plus, considérable; mais il se meut +constamment sur le fond, à cause du poids que lui donne sa teneur en +sel. Deux fleuves se superposent toujours dans le détroit: en bas celui +de l'eau salée qui se dirige vers la mer de Marmara; à la surface, une +nappe d'eau relativement douce descendant vers la mer Egée[24]. + +[Note 24: Détroit des Dardanelles: + +Longueur............. 68,000 mètres. +Largeur moyenne.......... 4,000 » +Moindre largeur............. 1,950 » +Profondeur moyenne.......... 55 » +Profondeur extrême.......... 97 » +] + +[Illustration: DARDANELLES ET GOLFE DE SAROS.] + +Gallipoli, la Constantinople de l'Hellespont, bâtie à l'extrémité +occidentale de la mer de Marmara, est la première ville conquise par les +Turcs sur le territoire d'Europe. Ils la possédaient près de cent années +avant de s'être emparés de Stamboul. Toutefois Gallipoli, pas plus que +la capitale, n'est peuplée en majorité d'Osmanlis; comme à Rodosto et +dans les autres ports du littoral de la Propontide, on y trouve des +musulmans de diverses races, des Grecs, des Arméniens, des Juifs, vivant +tous en communautés distinctes, quoique dans l'enceinte d'une même cité. +La population des villages et des campagnes est composée presque +exclusivement de Grecs; ils possèdent le sol et le cultivent. Par un +remarquable contraste, c'est précisément en vue de l'Asie, dans la +partie de la péninsule des Balkhans où les Turcs se sont installés +depuis le plus grand nombre d'années, que les Grecs ont, en dehors de la +région du Pinde, leur plus vaste domaine ethnologique. Là ils n'occupent +point seulement le littoral, mais aussi tout l'intérieur de la contrée; +sauf les grandes villes, et ça et là quelques villages de Bulgares, +toute la Thrace, orientale leur appartient; du Bosphore à Andrinople et +des Dardanelles au golfe de Bourgas, on se trouve partout en territoire +hellénique. + +La partie basse de cette région, vaste plaine triangulaire, limitée au +sud par le Tekir-Dagh et les collines du littoral, à l'ouest par les +contre-forts de Rhodope, au nord-est par les monts granitiques de +Strandcha, est une des contrées les plus monotones de la Turquie; des +bas-fonds marécageux, des jachères y font penser aux steppes; en été, +quant le vent soulève des tourbillons de poussière, on pourrait se +croire dans le désert. La morne uniformité des plaines n'est rompue que +par les silhouettes éloignées des monts et par des groupes de buttes +artificielles d'origine inconnue. Ces anciens monuments, qui sans doute +servirent de tombeaux, sont si nombreux dans les campagnes de la Thrace +et de la Bulgarie qu'ils y semblent un élément nécessaire du paysage; +«un peintre pécherait contre la vraisemblance, s'il négligeait, en +représentant un site de cette contrée, de mettre un ou deux _tumuli_ +dans son tableau.» En un seul itinéraire de moins de 200 kilomètres, M. +Weiser a reconnu plus de trois cent vingt buttes. + +La ville d'Andrinople, qui occupe à peu près l'extrémité septentrionale +de cette plaine sans beauté, produit un effet enchanteur par la verdure +de ses jardins contrastant avec les vastes étendues sans arbres que l'on +a parcourues. Aucune cité n'est plus riante, plus mêlée de campagnes et +de bosquets. Si ce n'est au centre de la ville, dans les quartiers qui +entourent la citadelle, Andrinople, l'Édirneh des Turcs, ressemble à une +agglomération de villages distincts; les divers groupes de maisons sont +séparés les uns des autres par des vergers et des rideaux de cyprès et +de peupliers, au-dessus desquels s'élèvent ça et là les minarets de cent +cinquante mosquées. Les eaux vives des aqueducs, de nombreux ruisseaux +et les trois rivières abondantes de la Maritza, de la Toudja et de +l'Arda égayent les faubourgs et les jardins de cette ville éparse. +Andrinople n'est pas seulement une cité charmante, elle est aussi le +centre de population le plus important de l'intérieur de la Turquie; le +confluent des trois rivières, la convergence des routes qui descendent +du bassin supérieur de la Maritza et du versant septentrional des +Balkhans, et de celles qui montent de la mer de Marmara et de la mer +Égée, toutes les conditions du milieu géographique faisaient de ce site +l'emplacement nécessaire d'une ville considérable. Là s'élevait +l'antique Orestias, qui devint la capitale des rois thraces; là les +Romains bâtirent leur Adrianopolis. Les Turcs y installèrent le siége de +leur empire avant que Constantinople fût tombée en leur pouvoir, et l'on +y voit encore le beau palais d'architecture persane, malheureusement +fort mal conservé, que les sultans avaient construit à la fin du +quatorzième siècle. Mais dans l'antique capitale, aussi bien qu'à +Stamboul, les Osmanlis sont en minorité. Les Grecs les égalent en nombre +et les dépassent en activité; les Bulgares, qui se trouvent en cet +endroit sur la limite de leur domaine ethnologique, sont aussi +représentés dans la ville par une communauté considérable; en outre, on +y voit, comme dans toutes les villes d'Orient, la foule bariolée des +hommes de toutes races, depuis le musicien tsigane jusqu'au marchand de +la Perse. Les Juifs sont proportionnellement plus nombreux à Andrinople +que dans les autres villes de Turquie; mais, par un contraste +psychologique des plus remarquables, ils diffèrent, affirme-t-on, de +leurs coreligionnaires du monde entier par leur manque de finesse, leur +naïveté commerciale. D'après un proverbe local, «il faut dix Juifs pour +tenir tête à un Grec,» et non-seulement les Grecs, mais aussi les +Bulgares et les Valaques réussiraient à tromper en affaires les pauvres +Israélites: ce serait là un curieux phénomène d'exception dans +l'histoire du peuple juif. + +[Illustration: 1. CAVALIER MUSULMAN D'ADRINOPLE.--2. FEMME MUSSULMANE DE +PRISREN. 3.-5. HABITANTS MUSULMANS D'ANDRIOPLE.] + +Andrinople n'a pas de communications faciles avec Midia, la vieille cité +grecque aux temples souterrains, ni avec d'autres ports de la mer Noire. +Les deux issues naturelles de son bassin sont le chemin que lui ouvre la +vallée de l'Erkene vers le port de Rodosto, sur la mer de Marmara, et la +voie plus tortueuse, moins facile, qui descend directement au sud par +Demotika et dans laquelle serpentent les eaux de la Maritza. Naguère les +bouches de ce fleuve étaient évitées par les marins, à cause des lagunes +et des marécages qui en empestent les campagnes riveraines; mais la +compagnie des chemins de fer rouméliens y a fait aboutir la voie ferrée +d'Andrinople à la mer Égée. En cet endroit, le golfe d'Énos s'avance au +loin dans l'intérieur des terres et fournit aux navires un excellent +abri contre tous les vents, à l'exception de celui du sud-ouest. +Prochainement le havre artificiel de Dede-Agatch doit permettre aux +vaisseaux, qui mouillent encore à près d'un kilomètre du rivage, +d'accoster les jetées d'embarquement; mais les habitants d'Énos ne se +hâtent nullement d'obéir à l'invitation du commerce et de descendre de +leur acropole pittoresque, à la fière enceinte de remparts et de tours, +pour aller respirer l'atmosphère mortelle des lagunes inférieures. + +A l'ouest de la Maritza, la zone du territoire grec se rétrécit +beaucoup. Le littoral seul est occupé par des marins et des pêcheurs de +race hellénique, mais les hauteurs qui s'élèvent au nord sont peuplées +presque exclusivement de paysans turcs et de pâtres ou cultivateurs +bulgares. Les escarpements du Rhodope forment dans cette partie de la +Turquie comme un mur de séparation entre les races. La région +marécageuse de la côte, les petits bassins fluviaux du versant +méridional des monts, et quelques massifs isolés de roches volcaniques +et cristallines constituent une zone de jonction d'une très-faible +largeur entre les Grecs de la Thrace et ceux de la Chalcidique et de la +Thessalie. Même en certains endroits, des Turcs, connus par leurs +compatriotes sous le nom de Yuruks ou «Marcheurs», parce qu'ils ont +conservé leurs moeurs de nomades, parcourent la contrée jusqu'aux bords +mêmes de la mer. Ils vivent notamment dans le massif du Pangée ou +Pilav-Tépé, qui se dresse au nord-ouest de Thasos. Ce sont les montagnes +qui, du temps des rois de Macédoine, étaient si riches en métaux +précieux: à cette époque, suivant la tradition populaire, «l'or enlevé +par la pioche se reformait tout aussitôt dans les entrailles de la +terre, comme repousse dans nos champs l'herbe coupée par la faux.» +Immédiatement à l'ouest des masses granitiques de Pilav-Tépé, aux bords +du Strymon ou Karasou, qu'alimentent les nombreuses sources du bassin de +Drama, jaillissant du sol en véritables rivières, s'étend une plaine des +plus fertiles, dont le centre est occupé par la grande ville de Seres. +Des centaines de villages sont épars autour de ce chef-lieu, parmi les +vergers, les champs de cotonniers et de riz. Du haut des montagnes du +Rhodope, la plaine tout entière a l'air d'une immense ville aux +innombrables jardins; malheureusement, elle est fort insalubre en +certains endroits. + +La triple péninsule de la Chalcidique, qui s'avance au loin dans la mer +comme une gigantesque main étendue sur les eaux, est complètement +séparée de tous les contre-forts du Rhodope et ne tient au continent que +par un mince pédoncule de terres un peu élevées: presque toute la racine +do la presqu'île est occupée par des lacs, des marécages et des plages +d'alluvions. C'est une Grèce en miniature par la forme de ses côtes, +bizarrement découpées en baies et en promontoires, et par ses massifs de +montagnes distinctes se dressant, au milieu des terres plus basses, +comme les îles au milieu des eaux de l'Archipel. Un premier groupe de +sommets schisteux, dominé par le mont Kortiach, s'élève dans le tronc +même de la péninsule, et chacune de ses trois ramifications possède +également son système de hauteurs escarpées. Grec par l'aspect, cet +étrange appendice du continent est également grec par la population: +chose rare en Turquie, les habitants n'appartiennent qu'à une seule +race, sauf dans la petite ville de Nisvoro, où vivent des Turcs, et sur +le mont Àthos, où quelques moines sont d'origine slave. + +[Illustration: PRESQU'ILE DU MONT ATHOS.] + +Des trois langues de terre que la Chalcidique projette dans la mer Égée, +celle de l'Orient est presque complètement isolée: jadis même elle fut +séparée du continent lorsque Xerxès fit creuser un canal de 1,200 mètres +à travers l'isthme de jonction, soit afin d'éviter à sa flotte la +dangereuse circumnavigation du promontoire d'Acte, soit plutôt pour +donner aux populations émerveillées un témoignage de sa puissance. Cette +presqu'île est celle de l'Hagion Gros, le Monte Santo des Italiens. Une +montagne superbe de roches calcaires, la plus belle peut-être de tout +l'Orient méditerranéen, dresse sa pointe à l'extrémité de la péninsule: +c'est le célèbre mont Àthos, dans lequel un architecte, Dinocrate ou +Démophile, voulait tailler la statue d'Alexandre, tenant une ville dans +une main, la source d'un torrent dans l'autre; c'est aussi le sommet où, +d'après la légende locale, le diable transporta Jésus pour lui montrer +tous les royaumes de la terre étendus à ses pieds. Quoiqu'on disent les +moines grecs, le panorama n'est point aussi vaste; mais tout le littoral +de la Chalcidique, de la Macédoine et de la Thrace, les vagues +linéaments de la côte d'Asie, le cône abrupt de Samothrace et les eaux +bleues de la mer n'en forment pas moins un admirable spectacle: le +regard se promène dans un immense espace, de l'Olympe thessalien au mont +Ida de l'Asie Mineure. Les lignes vigoureuses des édifices fortifiés que +l'on voit surgir ça et là sur les pentes de la montagne du milieu des +bois de châtaigniers, de chênes ou de sapins, contrastent de la manière +la plus heureuse avec l'horizon fuyant des côtes indistinctes[25]. + +[Note 25: + +Mont Pangée (Pilav-Tépé).... 1,885 mètres. + » Kortiach............... 1,187 » + » Athos.................. 2,066 » +] + +Cette péninsule, qu'un voyageur compare à un «sphinx accroupi sur les +eaux», appartient à une république de moines nommant leur propre conseil +et s'administrant à leur guise. Eux seuls, moyennant tribut, ont droit +de l'habiter, et l'on ne peut y pénétrer que muni de leur permission. +Une compagnie de soldats chrétiens veille à l'isthme de frontière pour +empêcher qu'aucune femme ne vienne souiller de sa présence la terre +sacrée; le gouverneur turc lui-même doit laisser son harem en dehors de +l'Hagion-Oros; depuis quatorze siècles, dit l'histoire du mont Athos, +nulle personne du sexe féminin n'a mis le pied sur la Sainte Montagne. +Bien plus, l'introduction de tout animal femelle est très-sévèrement +interdite; les poules mêmes profaneraient les couvents par leur +voisinage; aussi faut-il importer tous les oeufs de Lemnos. A +l'exception des fournisseurs qui vivent dans le village de Karyès, au +centre de la presqu'île, les autres habitants, au nombre d'environ six +mille religieux et servants, résident dans les couvents ou les ermitages +épars autour des 935 églises de la contrée. Presque tous les moines sont +Grecs; cependant, parmi les vingt grands couvents, un est de fondation +russe et deux ont été construits aux frais des anciens souverains de la +Serbie. Ces édifices, bâtis sur les promontoires en forme de citadelles, +avec hautes murailles et tours de défense, offrent pour la plupart un +aspect très-pittoresque; l'un d'eux, Simopetra, dressé sur un roc de la +côte occidentale, semble absolument inaccessible. C'est dans ces +retraites que les «bons vieillards», ou caloyers, passent leur vie +d'inaction contemplative; d'après leur règle, ils doivent prier huit +heures par jour et deux heures par nuit, sans jamais s'asseoir pendant +leurs oraisons. Aussi les moines n'ont-ils plus de force ni de temps +pour la moindre étude ou les plus simples travaux manuels. Les livres de +leurs bibliothèques, plusieurs fois explorées par des érudits, sont pour +eux un incompréhensible grimoire, et, malgré leur sobriété, ils +risqueraient de mourir de faim si les frères laïcs ne travaillaient pour +eux et s'ils ne possédaient sur le continent de nombreuses métairies. +Quelques cargaisons de noisettes, ce sont là tous les produits de la +fertile péninsule du mont Athos. + +Les deux cités d'Olynthe et de Potidée, qui se trouvaient à la racine de +la presqu'île occidentale de la Chalcidique, sont maintenant remplacées +par d'insignifiants villages; mais l'antique Therma, devenue plus tard +la Thessalonique des Macédoniens, puis la Salonique des Orientaux et des +Francs, ne pouvait disparaître. Elle occupe une situation trop heureuse +pour qu'elle ne se relevât pas constamment de ses ruines après les +sièges et les incendies: on y voit encore des restes de toutes les +époques, des murs cyclopéens et helléniques, des arcs de triomphe, des +fragments de temples romains, des constructions byzantines, des châteaux +vénitiens. L'excellence de son port, la beauté de sa rade bien abritée, +dont les eaux sont paisibles comme celles d'un lac, la convergence des +deux grandes vallées du Vardar et de l'Indjé-Karasou, qui ouvrent les +chemins de la Haute-Macédoine et de l'Épire, enfin sa position à l'angle +de la mer Égée, précisément à la racine de la péninsule grecque, ont +fait de Salonique une cité nécessaire; elle est actuellement la +troisième de la Turquie d'Europe par ordre d'importance. Comme dans les +autres cités de l'Orient, toutes les races s'y trouvent représentées, +mais les Israélites y sont proportionnellement fort nombreux; ils +descendent en majorité des Juifs expulsés d'Espagne par l'inquisition: +leur langage usuel est encore le castillan. Pour éviter de nouvelles +persécutions, un grand nombre avaient cru devoir se convertir +extérieurement au mahométisme; mais les musulmans les repoussèrent +toujours avec mépris. Ils sont en général connus sous le nom de Mamins. + +Déjà fort commerçante, la ville de Salonique, près de laquelle naquit +jadis la puissance des Macédoniens, a de très-hautes visées pour +l'avenir. Elle aussi, comme Marseille, comme Trieste, comme Brindisi, +veut servir de point d'attache au commercé des Indes avec l'Angleterre. +En effet, lorsque le chemin transcontinental de la Manche à la mer Égée +sera terminé, Salonique sera la tête de ligne du réseau européen dans la +direction de l'isthme de Suez, et cet avantage, ajouté à ses autres +privilèges, ne peut manquer de lui assurer une très-grande importance +dans le commerce du monde. Au point de vue ethnologique, l'emporium de +la Macédoine est également destiné à un rôle considérable, car la race +dominante de la Turquie, la nation slavisée des Bulgares, qui partout +ailleurs, si ce n'est à Bourgas, sur le Pont-Euxin, reste séparée de la +mer par des populations d'autre origine, est arrivée dans cette partie +de la Macédoine jusqu'aux bords de la Méditerranée; par Salonique, elle +se trouve en rapport d'échanges avec le reste de l'Europe. Après le +régime politique, la grande cause qui retarde les hautes destinées de +Salonique, ce sont les marécages des environs; en été, toute la +population aisée s'enfuit pour aller habiter à l'ouest de la ville la +localité plus saine des Kalameria. D'ailleurs ce fléau de l'insalubrité +miasmatique désole toute la côte septentrionale de la mer Égée. Par ses +golfes nombreux et la richesse de sa formation péninsulaire, la +Macédoine semblerait être un des pays les mieux situés pour le commerce; +mais si ce n'est à Salonique, elle est restée jusqu'à maintenant en +dehors du grand mouvement des échanges; ses lacs et ses bassins +marécageux, bien plus que ses montagnes, ont séparé commercialement les +vallées de l'intérieur et la zone du littoral. + +Sur la rive occidentale du golfe de Salonique, au delà du Vardar aux +bouches errantes, et de l'Indjé-Karasou ou Haliacmon aux eaux salines, +les terres, d'abord basses et marécageuses, se relèvent peu à peu; des +collines, puis de vraies montagnes redressent leurs pentes, et bientôt +d'énormes contre-forts, laissant à peine un étroit sentier le long du +rivage, s'étagent de croupe en croupe jusqu'aux superbes cimes que +couronne l'Olympe, le «triple Pic du Ciel». Parmi les nombreuses +montagnes qui ont porté ce nom d'Olympe, synonyme d'Éclatant, celle-ci +est la plus haute et la plus belle; c'est aussi, grâce aux enchantements +de la poésie grecque, celle que nous nous représentons toujours comme +servant de trône à une assemblée de dieux. C'est à l'ombre de l'Olympe, +dans les plaines de la Thessalie, que les Hellènes vivaient au printemps +de leur histoire; leurs traditions les plus chères se rattachaient à ces +beaux sites. Les monts qui avaient abrité leur berceau restaient pour +eux le siége de leurs divinités protectrices. Même de nos jours, si +Jupiter, Bacchus et les autres grands dieux ont disparu de l'Olympe, des +prophètes et des apôtres, saint Élie, saint Denys, ont pris leur place +et des moines ont bâti leurs couvents dans les forêts sacrées que +parcouraient les Bacchantes: un sommet, le Kalogheros, est, d'après la +légende, le couvercle du tombeau de saint Denys; un autre, le pic +Métamorphosis, fut le lieu de la Transfiguration. + +Naguère des klephtes ou bandits, parmi lesquels les insurrections +grecques trouvèrent des héros, étaient avec les moines les seuls +habitants des hautes vallées de l'Olympe, où les soldats arnautes ne +pouvaient que difficilement les poursuivre. Le massif forme, en effet, +comme une sorte de monde à part, présentant de tous les côtés des +escarpements formidables: «quarante-deux pics sont les créneaux de cette +citadelle, cinquante-deux fontaines y jaillissent.» Comment donc le Turc +abhorré aurait-il pu ravir au klephte sa fière «liberté sur la +montagne?» Les plus belles forêts de lauriers, de platanes, de +châtaigniers et de chênes couvraient aussi les pentes maritimes du bas +Olympe et pendant les époques de troubles servaient de refuge à des +populations entières; mais des spéculateurs italiens en ont obtenu la +concession, et bientôt peut-être l'Olympe, privé de ses ombrages, ne +sera plus qu'une pyramide nue comme la plupart des montagnes de +l'Archipel. D'ailleurs la limite supérieure de la végétation forestière +est assez basse sur le massif de l'Olympe, comme sur les autres +montagnes élevées de la Péninsule. Des chamois bondissent encore sur les +escarpements rocailleux du haut Olympe; plus bas, les chats sauvages +sont fort nombreux. Quant aux ours, ils ont disparu: saint Denys, ayant +eu besoin d'une monture, les a tous changés en chevaux. + +[Illustration: LE MONT OLYMPE.] + +Un géomètre ancien, Xénagoras, avait déjà tenté de mesurer la hauteur do +l'Olympe. Il lui trouva plus de dix stades d'élévation verticale, soit +environ 1877 mètres; il se trompait d'un tiers, puisque le plus haut +sommet a près de trois kilomètres. Il est possible que l'Olympe soit la +montagne la plus élevée de la péninsule thraco-hellénique: il conserve +toujours quelque neige dans ses plus hautes anfractuosités, et les +saillies abruptes de ses roches suprêmes le rendent difficile à vaincre; +malgré certaines affirmations contraires, il paraîtrait que nul de ses +gravisseurs n'a pu en escalader le point culminant. D'après le mythe +grec, le Pélion entassé sur l'Ossa n'aurait pas suffi aux Titans pour +qu'ils pussent se dresser à la hauteur de l'Olympe, et réellement ces +deux montagnes, empilées l'une sur l'autre, ne dépasseraient que +faiblement l'altitude de l'Olympe[26]. Mais en dépit de leur infériorité +relative, l'Ossa «pointu» et le «long» Pélion, connus aujourd'hui sous +les noms de Kissovo et de Zagora, n'en produisent pas moins un +très-grand effet, à cause de leurs vallons sauvages, de leurs roches +abruptes et des falaises de leurs promontoires. Cette chaîne, qui se +termine au nord de l'île d'Eubée par la bizarre péninsule de Magnésie, +contournée en forme de crochet, était pour la Grèce antique le plus +solide boulevard de défense. Les envahisseurs barbares s'arrêtaient +devant ce mur infranchissable. C'est à l'ouest de cette chaîne qu'ils +devaient passer, en remontant la vallée du Pénée, souvent considérée à +bon droit comme la frontière naturelle de l'Hellade. De là l'extrême +importance qu'avait, au point de vue stratégique, la position de +Pharsale, qui commande au sud de la Thessalie l'accès des gorges de +l'Othrys et de la plaine du Sperchius. A l'extrémité septentrionale de +l'Olympe, le col de Petra était, pour des raisons analogues, un passage +surveillé avec soin. + +[Note 26: + +Olympe........ 2,972 mètres. +Ossa.......... 1,600 » +Péhou......... 1,564 » +] + +[Illustration: L'OLYMPE ET LA VALLÉE DE TEMPÉ.] + +Une grande partie de l'espace compris entre les arêtes cristallines de +l'Olympe et de l'Ossa et le système parallèle des montagnes crétacées du +Pinde est occupée par des plaines unies que recouvraient autrefois les +eaux de vastes lacs. Le golfe de Volo, qui lui-même diffère à peine +d'une mer intérieure, se rapproche du lac de Karlas ou de Boebeïs, reste +d'un bassin considérable, dans lequel se déversent les eaux de la plaine +encore marécageuse de Larissa; les habitants riverains du lac de Karlas +racontent que parfois des grondements sourds sortent de ses profondeurs, +et ils attribuent ce bruit, qui peut provenir de la soudaine compression +de l'air dans les cavités profondes, au mugissement de quelque animal +invisible. D'autres fonds lacustres entourent la base de l'Olympe à +l'ouest et au nord-ouest; enfin diverses vallées des bassins supérieurs +du Pénée et de ses affluents sont revêtues de terres alluviales laissées +par les eaux. Hercule, disent les uns, Neptune, suivant les autres, vida +tous ces lacs de la Thessalie en ouvrant entre l'Olympe et l'Ossa +l'étroite issue de dégorgement que les anciens appelaient la vallée de +Tempé. Cette gorge, due sans doute au lent mais incessant travail +d'érosion exercé par la niasse des eaux supérieures, était pour les +Grecs la vallée par excellence, le lieu idéal de fraîcheur et de grâce. +Si grande était la renommée de Tempé parmi les Hellènes, sans doute à +cause des souvenirs légendaires qui s'y rattachaient, que tous les neuf +ans une _théorie_ envoyée de Delphes allait y cueillir les lauriers +destinés aux vainqueurs des jeux pythiens. Certes, la vallée de Tempe +est fort belle; les eaux rapides et claires du Pénée, le branchage étalé +des platanes, les bouquets de lauriers-roses, les parois rougeâtres du +défilé forment ça et là des paysages à la fois charmants et grandioses; +mais, dans son ensemble, la vallée, trop étroite et trop sombre, mérite +bien son nom moderne de Lykostomo ou «Gueule du Loup». Bans la Thessalie +même, surtout dans les vallons du Pinde, combien de sites nous +paraissent plus riants et plus beaux! + +Les hautes vallées du Salambria sont, comme la partie inférieure de son +cours, fort riches en curiosités naturelles, défilés, gouffres et +cavernes. Au nord-ouest de l'Olympe, un affluent de «l'aimable» Titarèse +coule dans l'étroite gorge de Sarandoporos ou des «Quarante Gués», qui +fut considérée jadis comme une des portes de l'enfer. Par contre, les +monts Lyngons ou Khassia, dont les sommets calcaires et schisteux se +dressent à 1,500 mètres entre les tributaires tortueux du Pénée, et plus +à l'ouest, les hauts contre-forts du Pinde, sont devenus célèbres par +leurs «oeuvres divines» (_theoctista_). Ce sont des tours, des +aiguilles, des prismes d'origine miocène qui se dressent isolément. +Parmi ces piliers naturels, les plus célèbres sont ceux qui s'élèvent au +bord du Salambria, non loin de Trikala, capitale de la Thessalie. Des +moines, zélés imitateurs de Siméon le Stylite, ont eu l'idée de percher +leurs couvents sur ceux des rochers qui se terminent par une plate-forme +assez large pour les porter. Juchés là-haut et condamnés à ne point en +descendre, ils ne reçoivent leurs vivres et leurs visiteurs que par le +moyen d'un filet qui se balance en tournoyant à l'extrémité d'une corde +mue par un cabestan. Au couvent de Barlaam, la hauteur de l'ascension +aérienne qu'il faut exécuter ainsi, en oscillant au bout de la corde et +en se heurtant de temps à autre contre la pierre, n'est pas moindre de +67 mètres; des échelles appliquées bout à bout contre la paroi +permettent d'accomplir le voyage d'une façon plus périlleuse encore. Du +reste, le zèle religieux qui portait les moines à vivre dans nés aires +d'aigles diminue peu à peu; des vingt couvents qui existaient autrefois, +il n'en reste plus que sept; un seul, celui de Météore, est assez +considérable: on y dompte une vingtaine de caloyers. + +De toutes les contrées grecques appartenant encore à l'empire turc, +nulle ne s'est plus souvent agitée pour échapper à la domination des +Osmanlis, nulle n'est revendiquée avec plus d'ardeur par les Hellènes +eux-mêmes comme un fragment de la patrie commune et comme le berceau de +leur race. Par les traditions historiques, par la langue des habitants, +par l'aspect général de la terre et du ciel, la Thessalie est bien, en +effet, une partie de la Grèce; elle s'en distingue seulement avec +avantage par une plus grande fertilité du sol, par une végétation +beaucoup plus riche, par des paysages plus riants et plus doux. Il est +vrai qu'en Thessalie, comme dans la Basse-Macédoine, l'atmosphère a +rarement cette sérénité, ce bel azur profond que l'on admire dans la +Grèce méridionale. Les vapeurs qui s'élèvent incessamment de la mer Égée +vers l'Olympe et les autres montagnes rendent parfois l'air nébuleux et +trouble; mais elles prêtent plus de charme aux lointains, et surtout +elles contribuent à la fécondité du sol en empêchant les fortes chaleurs +estivales de le dessécher, de le calciner comme les terres de l'Attique +et de l'Argolide. + +La population grecque de la Thessalie est assez fortement mêlée +d'éléments étrangers qu'elle s'est graduellement assimilés. Il ne reste +plus de Serbes ni de Bulgares dans le pays, quoique le nom d'une des +principales branches du Titarèse porte encore le nom de Vourgaris, ou +«rivière des Bulgares». Quant aux Zinzares ou Macédo-Valaques, si +nombreux au moyen âge sur les deux versants du Pinde, ils occupent +entièrement quelques villages, surtout dans le massif de l'Olympe. +Quoique très-fiers de leur origine romaine, ils ne peuvent que +s'helléniser peu à peu, à cause du milieu qui les entoure: presque tous +les mots de leur idiome qui désignent des objets de la vie civilisée +sont de racine hellénique; leurs prêtres, leurs instituteurs prêchent et +enseignent en grec; eux-mêmes savent tous le grec et, comme nationalité, +ils se perdent par une émigration à outrance; même les cultivateurs +parmi eux ont conservé quelque chose du nomade: la vie errante du pâtre +ou du marchand forain leur plaît. Les Turcs habitent encore en masses +compactes les basses plaines qui entourent Larissa, et cette ville est +elle-même en grande partie musulmane. Les pays montueux qui se trouvent +plus au nord, entre la vallée de l'Indjé-Karasou et les lacs d'Ostrovo +et de Castoria, sont également peuplés de Turcs, qui se distinguent +d'ailleurs de tous les autres Osmanlis de l'empire: ce sont les +Koniarides; ils habitent aussi en petits groupes une partie de l'Ossa et +de loin on peut toujours reconnaître si les villages sont habités par +des Turcs ou par des Grecs. Suivant la remarque de M. Mézières, les +Turcs «plantent des arbres pour en avoir l'ombre, les Grecs pour en +avoir le profit»: d'un côté sont les cyprès et les platanes, de l'autre +les vergers et les vignobles. D'après quelques auteurs, les Koniarides +seraient venus en Macédoine et en Thessalie dès le onzième siècle, +appelés en qualité décelons par les empereurs d'Orient. Ils se +gouvernent eux-mêmes par des assemblées républicaines et sont respectés +de tous à cause de leur probité, de leurs moeurs hospitalières, de leurs +vertus rustiques. + +Inférieurs aux cultivateurs turcs par leurs qualités morales, les Grecs +leur sont de beaucoup supérieurs par leur vive intelligence et leur +activité. Au dix-septième siècle, ils eurent même une sorte de +Renaissance, analogue à celle de l'Europe occidentale, et l'amour des +arts se développa suffisamment parmi eux pour faire naître une école de +peinture dans les villages de l'Olympe. Fidèles à leurs traditions de +l'antiquité et à leurs instincts de race, les Grecs de la Thessalie, +comme ceux de tout l'empire, ont cherché à se constituer en communes +autonomes, en petites cités républicaines, auxquelles manque seulement +l'indépendance politique. Dans les _kephalokhori_ ou villages libres, +ils élisent leurs propres chefs, organisent leurs écoles, choisissent +les professeurs qui leur conviennent et, grâce à leur intime cohésion, +grâce aussi à leurs sacrifices pécuniaires, ils trouvent le moyen de +désintéresser les pachas de tout souci d'administration dans leurs +cités. Comme aux temps où leurs aïeux payaient le tribut aux Athéniens +ou à d'autres Grecs, ils acquittent les impôts exigés par le Turc; mais +pour tout le reste, ils s'administrent eux-mêmes, ils sont des citoyens +libres. Le contraste est grand entre ces communes autonomes et les +_tchifliks_ où les propriétaires musulmans ont parqué les Grecs en +qualité de métayers. Chose curieuse, grâce à la liberté des +cultivateurs, ce sont précisément les terrains les plus âpres, les +champs les plus froids et les plus rocailleux qui donnent le plus de +produits et entretiennent la population dans la plus large aisance! + +Le principal soin des Grecs de Thessalie, et c'est en cela surtout +qu'ils font preuve de sens et d'une noble ambition, est de veiller à +l'instruction de la génération naissante. Les villages grecs les plus +misérables des montagnes du Pinde entretiennent à leurs frais des écoles +que fréquentent les jeunes gens jusqu'à l'âge de quinze ans. Pour donner +une idée de l'esprit pratique des Thessaliens, on doit signaler ce fait +remarquable que, dès le siècle dernier, les tisserands d'Ambelakia, +ville charmante située au milieu des arbres fruitiers et des vignobles, +sur les hauteurs qui dominent au sud la vallée de Tempé, s'étaient +associés par petits groupes participant aux bénéfices les uns des +autres. Cette grande association, qui avait eu la sagesse de réduire son +dividende annuel à dix pour cent et d'employer le reste du gain à +l'accroissement des affaires, jouit longtemps d'une grande prospérité. +Les guerres de l'empire la ruinèrent en lui fermant le marché de +l'Allemagne, où se vendaient presque tous ses tissus. C'est aussi en +partie par l'association que les vingt-quatre villages grecs si riches +de la péninsule de Magnésie, au nord du golfe de Volo, ont pu donner une +si grande prospérité à leurs fabriques d'étoffes, tant d'aisance +générale à leurs habitants. Peut-être ce district est-il, avec celui de +Verria, au nord de l'Indjé-Karasou, le plus prospère de toute la Turquie +hellénique. D'ailleurs il a eu la chance d'être presque toujours épargné +par les guerres, grâce à son heureuse position en dehors des grandes +voies stratégiques[27]. + +[Note 27: Villes principales de la Turquie hellénique, avec leur +population approximative: + +Andrinople......... 110,000 hab. +Salonique.......... 80,000 » +Seres.............. 30,000 » +Larissa............ 23,000 » +Rodosto............ 23,000 » +Gallipoli.......... 20,000 » +Trikala............ 11,000 » +Demotika........... 10,000 » +Verria............. 10,000 » +Enos............... 7,000 » +] + + + + +IV + +L'ALBANIE ET L'ÉPIRE + + +Le nom de _Chkiperi_, que les Albanais eux-mêmes donnent à leur patrie, +signifie très-probablement «Pays des Rochers» et nulle désignation ne +fut mieux méritée. Des montagnes pierreuses recouvrent toute la contrée, +du Montenegro aux frontières de la Grèce. La seule plaine assez étendue +que l'on rencontre en Albanie est le bassin de Skodra ou Scutari +(Alexandrie), qui limite au sud le plateau de la Csernagore et qui peut +être considéré comme la véritable frontière naturelle du territoire +albanais. Le fond de ce bassin est occupé par le vaste lac Blato ou de +Skodra, reste d'une ancienne mer intérieure beaucoup plus considérable. +C'est aussi dans la même plaine que vient déboucher le Drin, le plus +grand fleuve de l'Albanie et l'un des seuls de la péninsule turque où +quelques embarcations s'avancent à une certaine distance de la mer. +Naguère le Drin, formé par deux rivières, la «Blanche» et la «Noire», +n'était qu'un affluent temporaire du lac de Skodra: pendant les crues, +il commençait par inonder sa plaine inférieure, puis il se jetait +latéralement dans le lac, malgré les digues par lesquelles on avait +essayé de le contenir, et devenait ainsi le tributaire de la Boïana. En +1858, le fleuve s'ouvrit un nouveau lit, en face du village de Miet, à +une quarantaine de kilomètres en amont de son entrée en mer, et +maintenant il dirige la plus grande masse de ses eaux vers Skodra, dont +il inonde souvent les quartiers inférieurs. Les terrains marécageux du +bas Drin, à pentes incertaines et changeantes, sont fort dangereux à +traverser pendant la saison des chaleurs: la «fièvre de la Boïana» est +une des plus redoutées et des plus meurtrières de tout le littoral. + +La plupart des ramifications méridionales du grand massif des Alpes +bosniennes sont habitées par des Albanais; mais elles restent séparées +de l'Albanie proprement dite, à l'est du lac de Skodra, par la déchirure +au fond de laquelle coule le Drin; c'est une sorte de _cañon_, semblable +à ceux des Rocheuses de l'Amérique du Nord, un défilé où ne se hasarde +aucun sentier et que resserrent des parois à pic de mille mètres de +hauteur. Les deux systèmes de montagnes ne se rejoignent +qu'indirectement par une série d'arêtes et de plateaux qui se dirigent +au sud-est, de la montagne de Glieb vers le Skhar, le Scardus des +anciens. Ce massif, qui se distingue des autres chaînes de la Turquie +occidentale par la direction de sa crête, perpendiculaire à l'ensemble +des masses soulevées, peut être considéré comme le «noeud» central des +monts de la Péninsule. Ses principaux sommets, parmi lesquels se +distingue la pyramide isolée du Lioubatrin, n'ont pas la hauteur des +géants de la Slavie turque, le Kom et le Dormitor, mais c'est là que le +système des Balkhans vient s'unir à ceux de la Bosnie et de l'Albanie. +Le Skhar est d'une grande importance dans le régime des eaux de la +Turquie, puisque deux rivières considérables, la Morava bulgare et le +Yardar, s'épanchent de ses flancs pour descendre, l'une vers le Danube, +l'autre vers le golfe de Salonique. Gomme dans les chaînes du Pinde et +du Rhodope, on y trouve encore des chamois et des bouquetins; M. Wiet +mentionne également parmi les bêtes fauves de ses forêts un animal que +les Mirdites connaissent sous le nom de _lucerbal_ et qui appartient +sans doute à la famille des léopards. + +A l'ouest du Skhar, de l'autre côté de la profonde vallée du Drin noir, +s'élève un pâté montagneux, haut de 1,000 mètres à peine, mais fort +difficile d'accès: c'est la citadelle de la Haute-Albanie, le pays des +Dukagines et des Mirdites. Là d'énormes roches de serpentine ont fait +éruption à travers les terrains calcaires, de hautes murailles se +dressent de toutes parts autour des vallées, et les pentes extérieures, +où les torrents se sont creusé de rapides couloirs, sont fort inclinées. +Dans leur ensemble, ces montagnes tourmentées suivent une direction +normale vers le sud et le sud-est, parallèlement aux contre-forts +méridionaux du Skhar, et s'abaissent peu à peu en prenant un aspect +moins formidable et en s'ouvrant de larges bassins où s'amassent les +eaux. Les sites de cette région lacustre sont d'une grâce extrême. Le +lac d'Okrida, la plus grande des nappes d'eau de la Haute-Albanie, a +même pu être comparé au lac de Genève. Son eau, encore plus bleue que +celle du Léman, est aussi plus transparente, et par quinze et vingt +mètres on voit les poissons se pourchasser dans ses profondeurs: de là +son ancien nom grec de Lychnidos. La charmante petite ville d'Okri, +bâtie en amphithéâtre, et le mont Pieria, portant un vieux château +romain, gardent l'issue du lac; une dizaine de villages blancs +apparaissent sur les pentes au milieu des bois de chênes. Il est +possible qu'autrefois le lac d'Okrida, au lieu de s'écouler au nord par +l'étroite vallée du Drin noir, étranglée de défilés, épanchât le surplus +de ses eaux, du côté du sud-ouest, dans le petit lac Malik, que traverse +la rivière Devol. Si l'on en croit les indigènes, le lac d'Okrida aurait +pour tributaires les deux nappes de Prespa ou de Drenovo, situées à +l'est, au milieu d'une profonde cavité d'écroulement; des torrents +souterrains que l'on voit jaillir en puissantes fontaines d'eau bleue +seraient les émissaires de ce double bassin. + +Au sud de cette région des lacs, dominée à l'occident par la superbe +cime isolée du Tomor, commence la chaîne du Pinde, ici connue sous le +nom de Grammos. D'abord assez basse, et coupée de nombreux cols offrant +un passage facile d'Albanie en Macédoine, elle s'élève graduellement, et +précisément à l'est de Janina, elle forme le massif montagneux de +Metzovo, point de départ du Pinde proprement dit, la grande arête de +l'Épire, «continent» des anciens Grecs de Corfou. Ce groupe, où se +réunissent quatre chaînes, est inférieur en altitude aux pics de la +Bosnie et du Skhar; mais il est plus beau à cause du désordre +pittoresque de ses pyramides, des forêls de pins et de hêtres qui en +recouvrent les pentes, surtout sur le versant oriental, et de l'aspect +plus méridional des plaines qui s'étendent à sa base. La montagne de +roches éocènes qui forme le centre même du massif, le Zygos, Lakhmon des +anciens Grecs, n'est pas assez élevée pour commander l'admirable +panorama; mais si l'on gravit dans le voisinage les cimes déchiquetées +et rocailleuses du Peristera-Vouna ou du Smolika, on peut apercevoir à +la fois les eaux de la mer Égée et celles de la mer Ionienne: on +distingue même les rivages de la Grèce au delà du golfe d'Arta. + +Un lac célèbre occupe le fond du large bassin calcaire situé à la base +occidentale du massif de Metzovo: c'est le lac de Janina. Dans le +territoire d'Épire, aucune région ne présente de plus curieux phénomènes +que les bords de cette nappe lacustre. Peu profonde, puisque M. Guido +Cora n'y a trouvé que des sondes inférieures à une moyenne de 10 mètres, +elle ne reçoit guère pour affluents que d'abondantes sources jaillissant +du pied des rochers; elle n'a point un seul émissaire visible, mais, +d'après le voyageur Leake, chacun des deux bassins qui la composent, et +qui sont réunis l'un à l'autre par un canal marécageux obstrué d'îles et +de joncs, a son écoulement caché. Le lac du nord ou Labchistas se +déverse dans un gouffre ou _voinikova_ pour aller reparaître au +sud-ouest en un torrent considérable qui se jette dans la mer Ionienne, +vis-à-vis de Corfou; c'est le Thyamis, le Mavropotamos de nos jours. +Plus au sud, jaillit des rochers l'antique Achéron, que vient gonfler +plus bas un autre torrent non moins célèbre, le Cocyte aux eaux +insalubres ou le Bobos des indigènes; le golfe, dans lequel se jette +cette masse liquide, avait du temps des anciens le nom de «Baie des Eaux +douces» à cause du flot qui s'y déverse. Le lac de Janina proprement dit +n'a, lors de l'étiage, qu'un seul émissaire plongeant en cascade dans un +abîme au-dessus duquel tournent les roues d'un moulin: les ruines +cyclopéennes de la cité pélasgique d'Hella dominent cet entonnoir aux +eaux grondantes. La rivière souterraine rejaillit à une grande distance +au sud, non pour descendre vers la mer Ionienne, comme l'Achéron, mais +pour se déverser dans le golfe d'Arta. Lorsque le niveau du lac est plus +élevé, quatre autres «avaloirs», ouverts en forme de crible dans les +rochers, reçoivent l'excédant de la masse liquide, la «digèrent», ainsi +que le disent les Grecs du pays, et la portent dans le même canal +d'écoulement: de petits lacs placés de distance en distance au-dessus du +canal souterrain sont comme des «regards» par lesquels se révèle le +courant caché. L'importance considérable que les déversoirs du lac de +Janina ont prise dans la mythologie grecque, ces noms si redoutés des +rivières infernales, le Cocyte et l'Achéron, témoignent de l'influence +que durent exercer les Pélasges de ces contrées sur la civilisation +hellénique. Les mythes des antiques Hellopiens étaient devenus ceux de +tous les Grecs, et nul temple de l'Hellade n'était plus vénéré que leur +principal sanctuaire, la forêt de Dodone, où l'on entendait murmurer +l'avenir dans le feuillage des chênes. Peut-être est-ce près des ruines +de quelques-unes de ces villes cyclopéennes, fort nombreuses dans le +pays, qu'il faudrait chercher ce lieu sacré; d'après certains auteurs, +c'est plutôt aux bords mêmes du lac de Janina que se trouvait la forêt +mystérieuse; quelques-uns veulent, à tort sans aucun doute, que +l'emplacement précis en soit indiqué par le château fort où vivait au +commencement du siècle le terrible Ali-Tepeleni, pacha d'Épire, ce +monstre qui se faisait gloire d'être une «torche ardente pour consumer +les hommes». + +[Illustration: ÉPIRE MÉRIDIONALE.] + +A l'ouest du bassin de Janina, les montagnes du pays de Souli atteignent +encore un millier de mètres, mais les autres massifs, quoique fort +abrupts et d'un abord difficile, sont beaucoup moins élevés, et près de +la mer consistent seulement en petits promontoires rocailleux, +maigrement revêtus de broussailles et parcourus des chacals; des étangs +en communication avec la mer, des vallées fermées où séjournent les eaux +de pluie, des lits de torrents fleuris de lauriers-roses interrompent +les chaînons, et pendant les chaleurs de l'été répandent leurs miasmes +dangereux dans les villages des alentours. Mais au nord de l'étang de +Butrinto et du canal de Corfou, et à l'ouest du superbe mont isolé de +Koundousi, le littoral se redresse pour former l'âpre chaîne de +Chimaera-Mala ou de l'Acrocéraunie, si redoutée des anciens à cause des +orages qui s'amassaient autour de ses rochers et des torrents ou +«chimères» qui se précipitaient de ses pentes. C'est au sommet des monts +Acrocérauniens que siégeait Jupiter «Lanceur de Foudres». Les vents se +déplacent souvent en brusques rafales à la base du promontoire le plus +avancé, la langue de pierre (_linguetta_), qui marque l'entrée de la mer +Adriatique: ce sont là les «infâmes écueils» dont parle le poëte latin +et sur lesquels tant de matelots ont naufragé. En cet endroit, le canal +qui sépare la Turquie de la péninsule Italique n'a que 72 kilomètres de +largeur et moins de 200 mètres de profondeur sur le seuil. Il est +possible qu'un isthme de jonction ait autrefois réuni les deux terres +voisines[28]. + +[Note 28: + +Cimo la plus haute du Skhar.. 2,500(?) mèt. +Tomor........................ 2,200 » +Zygos ou Ltikhmon............ 1,678 » +Smolika...................... 1,820 » +Konndousi.................... 1,910 » +Monts Acrocérauniens......... 2,045(?) » +Lac d'Okrida................. 655 » +Lac de Janina................ 350(?) » +] + +Les populations albanaises ou chkipétares se partagent en deux races +principales, les Toskes et les Guègues, qui sans doute descendent l'une +et l'autre des anciens Pélasges, mais qui s'ont en maints endroits +mélangées d'éléments slaves, bulgares et roumains. Peut-être aussi +d'autres souches ethnologiques se trouvent-elles représentées dans l'es +tribus chkipétares, car s'il en est dont les traits offrent le type +hellénique le plus noble, d'autres, au contraire, ont le masque d'une +laideur repoussante. Sous divers noms, les Guègues, les plus purs de +race, occupent toute l'Albanie du nord jusqu'à la rivière Chkoumb. Au +sud de cette limite, d'ailleurs assez peu respectée, s'étend le +territoire des Toskes. Les dialectes des deux nations diffèrent beaucoup +et ce n'est pas sans peine qu'un Àcrocéraunien arrive à comprendre un +Mirdite ou tel autre Albanais du nord. A la différence d'idiomes +s'ajoute le plus souvent l'hostilité de race. Guègues et Toskes se +détestent, si bien que dans les armées turques on a pris le parti de les +séparer, de peur qu'ils n'en viennent aux mains. Quand il s'agit +d'étouffer une insurrection de Chkipétars, le gouvernement emploie +toujours pour la répression les troupes albanaises de la race ennemie: +il est alors servi avec la fureur de la haine. + +Avant la migration des Barbares, les Albanais occupaient jusqu'au Danube +toute la partie occidentale de la péninsule de l'Haemus. Mais ils furent +obligés de reculer, et tout le territoire de l'Albanie fut occupé par +les Serbes et les Bulgares. Une foule de noms slaves, que l'on rencontre +dans toutes les parties de la contrée, rappellent cette période de +conquête pendant laquelle l'histoire ne prononce même pas le nom des +populations autochthones. Mais dès que la puissance des Serbes eut +succombé sous les coups des Osmanlis, les Albanais reparurent, et depuis +ils n'ont cessé de refluer sur leurs voisins d'origine slave. Au +nord-est, ils se sont avancés peu à peu dans la vallée de la Morava +bulgare; une de leurs colonies a même pénétré dans la Serbie +indépendante. Comme une mer montante, ils ont entouré de leurs flots des +îles et des archipels de populations slaves; c'est ainsi que des groupes +de Serbes éloignés de leur corps de nation se trouvent encore dans le +voisinage de l'Acrocéraunie, aux bords du lac d'Okrida, et sur toutes +les montagnes qui entourent la fatale plaine de Kossovo, où furent +massacrés leurs ancêtres. Les envahissements des Albanais s'expliquent +surtout par l'expatriation des Serbes: pour se soustraire à la +domination turque, ceux-ci émigrèrent par centaines de mille sous la +conduite de leurs patriarches et se réfugièrent en Hongrie; les +Chkipétars envahisseurs, en grande majorité musulmans, n'eurent qu'à +remplir les vides; mais ça et là restent encore des espaces déserts, +attendant les habitants. Les Serbes de la contrée deviennent rapidement +Albanais par la langue, la religion, les coutumes: ils se disent Turcs +comme les Amantes, et pour eux le nom de Serbes ne s'applique plus +qu'aux chrétiens d'outre-frontière. D'ailleurs les moeurs des Guègues se +rapprochent de celles de leurs voisins slaves par tant de traits +remarquables, qu'on y voit un témoignage évident d'un mélange assez +intime entre les deux races. + +Si les Albanais gagnent du terrain vers le nord, en revanche ils en +perdent du côté du sud. Quoique certainement d'origine épirote, +c'est-à-dire pélasgique, les habitants d'une partie de l'Albanie du Sud +parlent grec. Arta, Janina, Prevesa, sont des villes hellénisées; seules +quelques familles musulmanes y ont conservé l'usage de l'albanais. +Presque tout l'espace compris entre le Pinde et les chaînes de montagnes +riveraines de l'Adriatique est un domaine de la langue grecque. Dans les +régions montueuses qui s'étendent à l'ouest jusqu'à la mer, toutes les +populations sont «bilingues», c'est-à-dire qu'elles parlent à la fois +les deux idiomes. Tels, par exemple, les célèbres Souliotes, qui se +servent du ttosque dans leurs familles et qui s'entretiennent en grec +avec les étrangers. Du reste, là où les deux races sont en présence, ce +sont toujours les Albanais qui se donnent la peine d'apprendre la langue +des Hellènes; ceux-ci ne daignent pas étudier un idiome qui leur paraît +méprisable. + +Línfluence des Grecs dans l'Albanie méridionale s'accroît d'autant plus +facilement qu'elle peut s'appuyer sur une autre race dont les groupes +sont parsemés au milieu des populations chkipétares en beaucoup plus +grand nombre que parmi les Grecs de l'Olympe et de l'Acarnanie. Cette +race est celle des Zinzares, appelés aussi Macéde Valaques, «Valaques +Boiteux,» ou tout simplement Roumains méridionaux. Ce sont, en effet, +les frères de ces autres Roumains qui habitent au nord les plaines de la +Valaquie et de la Moldavie. Ils ne se présentent en masses assez +considérables pour former un corps de nation que sur les deux versants +du Pinde, au sud et à l'est du lac de Janina: quelques auteurs pensent +qu'ils sont là peut-être deux cent mille en un seul tenant. De même que +les Roumains du Danube, ce sont probablement des Daces latinisés. Ils +ressemblent aux Valaques, de traits, de tournure, de caractère, et comme +eux parlent une langue néo-latine, mélangée néanmoins d'un grand nombre +de mots grecs. Dans les vallées du Pinde, les Zinzares sont en majorité +pasteurs nomades et souvent leurs villages restent abandonnés pendant +des mois. Beaucoup appliquent aussi à d'autres métiers leur habileté de +main et leur intelligence, qui sont fort grandes. Presque tous les +maçons de la Turquie, excepté dans les capitales, sont des Zinzares. +Souvent le même individu fera le plan de la maison et la bâtira seul, +tour à tour architecte, charpentier, menuisier, serrurier. Les Roumains +du Pinde deviennent aussi de très-habiles orfèvres. + +Rompus au maniement des affaires, ils remplissent dans l'intérieur de la +Turquie ce rôle d'intermédiaires naturels du commerce qui, sur le +litorral, appartient aux Grecs; on raconte qu'autrefois les Valaques de +Metzovo étaient sous la protection immédiate de la Porte, sans doute en +leur qualité de prêteurs d'argent; tout voyageur, chrétien ou musulman, +était tenu de déferrer ses chevaux avant de sortir du territoire de +Metzovo, «de peur qu'il n'emportât par mégarde quelque parcelle d'un sol +qui n'était point à lui.» Les comptoirs des Valaques du Pinde se +trouvent dans toutes les villes de l'Orient et jusqu'à Vienne, où l'une +des plus puissantes maisons de banque a été fondée par un des leurs. A +l'étranger, on les prend en général pour des Grecs, car ils parlent tous +le romaïque et ceux d'entre eux qui sont à leur aise envoient leurs +enfants dans les écoles d'Athènes. Isolés au milieu des musulmans, les +Zinzares du Pinde éprouvent le besoin de se rattacher de coeur à une +patrie d'où puisse leur venir la liberté. Cette patrie, c'est le monde +grec: c'est à lui, espèrent-ils, que leur pays natal pourra s'unir un +jour. Ils n'ont appris que tout récemment à se sentir solidaires des +Roumains du nord et des Italiens, et d'ailleurs ils font assez bon +marché de leur propre nationalité songent nullement à se maintenir comme +une race distincte. Il paraît que, par une de ces transformations +graduelles si fréquentes en histoire, de nombreuses populations +macédo-valaques se sont complètement hellénisées. Au moyen âge, la +Thessalie presque tout entière était peuplée de Zinzares: aussi les +auteurs byzantins lui donnaient-ils le nom de Grande-Valaquie. Qu'ils +aient émigré dans la Roumanie actuelle, comme le pensent certains +auteurs, ou bien qu'ils aient été graduellement assimilés par les Grecs, +ils sont maintenant peu nombreux sur le versant oriental du Pinde et +distribués en petites colonies éparses. Enfin des milliers de familles +roumaines, qui vivent dans les cités du littoral, Avlona, Berat, Tirana, +sont devenues musulmanes, quoique leur idiome soit toujours le valaque. + +En dehors de ces Zinzares, des Épirotes grecs, des Serbes et des +Osmanlis peu nombreux des grandes villes, la population de la Turquie +occidentale, entre les montagnes de la Bosnie et là Grèce, est composée +de Guègues et de Tosques à demi barbares, dont l'état social ne s'est +guère modifié depuis trois mille années. Par leurs moeurs, leur manière +de sentir et de penser, les Albanais de nos jours nous représentent +encore les Pélasges des anciens temps: mainte scène à laquelle assiste +le voyageur le transporte en pleine Odyssée. George de Hahn, le savant +qui a le mieux étudié les Chkipétars, croyait'voir en eux de véritables +Doriens, tels que devaient être les Héraclides lorsqu'ils abandonnèrent +les montagnes de l'Épire pour aller à la conquête du Péloponèse. Ils ont +même courage, même amour de la guerre et de la domination, même esprit +de clan; ils ont aussi à peu près le même costume: la blanche +fustanelle, élégamment serrée à la taille, n'est autre que l'ancienne +chlamyde. Parmi tant d'autres traits de ressemblance, les Guègues, comme +les Doriens d'autrefois, éprouvent cette passion mystérieuse que des +historiens de l'antiquité ont malheureusement confondue avec un vice +sans nom, et qui lie des hommes faits à des enfants par une affection +pure et dévouée, par un amour idéal où les sens n'ont aucune part. + +Il n'est pas un peuple moderne dont les annales militaires offrent des +exemples de vaillance plus étonnants que ceux des Albanais. Au quinzième +siècle, ils ont eu leur Scanderbeg, leur «Alexandre le Grand», qui n'eut +certes pas pour sa gloire un théâtre aussi vaste que le Macédonien, mais +qui ne lui fut point inférieur par le génie, et fut bien autrement grand +par la justice et la bonté. Et quelle peuplade dépassa jamais en courage +ces montagnards souliotes où sur des milliers il ne se trouva pas un +vieillard, pas une femme, pas un enfant pour demander grâce aux +massacreurs envoyés par Ali-Pacha? L'héroïsme de ces femmes souliotes +qui mettaient le feu aux caissons de cartouches, qui se précipitaient du +haut des rochers ou s'élançaient dans les torrents en se tenant par la +main et en chantant leur chant de mort, restera toujours l'un des +étonnements de l'histoire. + +Mais à cette vaillance se mêle encore chez maintes tribus albanaises une +grande sauvagerie. La vie humaine est tenue pour peu de chose parmi ces +populations guerrières; et dès qu'il est versé, le sang appelle le sang, +les victimes sa vengent par d'autres victimes. On croit aux vampires, +aux fantômes, et parfois on a brûlé des vieillards, soupçonnés de +pouvoir tuer par leur haleine. L'esclavage n'existe point, mais la femme +est toujours serve; elle est considérée comme un être tout à fait +inférieur, sans droit et sans volonté. La coutume élève entre les deux +sexes une barrière plus difficile à franchir que ne le sont ailleurs les +murs du gynécée le mieux gardé. La jeune fille n'a le droit de parler à +aucun jeune homme: pareil acte serait un crime que le père ou le frère +laveraient peut-être dans le sang. Les parents écoutent parfois les +voeux du fils quand ils songent à le marier, jamais ils ne consultent la +fille. Souvent ils l'ont déjà fiancée dès le berceau; quand elle atteint +sa douzième année, ils la cèdent au jeune homme choisi moyennant un +trousseau, complet et une somme d'argent fixée par la coutume, ne +dépassant pas une moyenne de vingt-cinq francs. C'est à ce prix que les +pères se débarrassent de leurs filles et que l'acheteur en devient à son +tour le maître absolu, non sans avoir, suivant la coutume de presque +tous les peuples antiques, procédé à un simulacre d'enlèvement. +Désormais la pauvre femme vendue comme une esclave doit travailler à +outrance pour son mari et à sa place; elle est à la fois ménagère, +laboureur, ouvrier; les poésies la comparent justement à la «navette +toujours active», tandis que le père de famille est représenté comme «le +bélier majestueux qui précède le troupeau en faisant résonner sa +clochette». Et pourtant cette femme si méprisée, cette bête de somme +abrutie par le travail, est parfaitement à l'abri de toute insulte; elle +pourrait traverser le pays d'un bout à l'autre sans avoir à craindre +qu'on lui adresse une seule parole déplacée: le malheureux qui se met +sous sa protection est un être sacré. + +Les liens de la famille sont très-puissants chez les Albanais. Le père +garde ses droits de maître souverain jusque dans l'âge le plus avancé, +et, tant qu'il existe, tout ce que gagnent ses enfants et ses +petits-enfants lui appartient; souvent même la communauté familiale +n'est point brisée après sa mort. La perte a un membre de la famille, +surtout celle des jeunes hommes, est de la part des femmes l'objet de +pleurs et de lamentations effroyables qui ont eu souvent pour suite de +longs évanouissements et même la démence; mais on pleure à peine la mort +de ceux qui ont atteint le terme naturel de la vie. Les diverses +familles d'une descendance commune n'oublient point leur parenté, même +quand le nom de leur ancêtre s'est depuis longtemps perdu; ils restent +unis en clans appelés _phis_ ou _pharas_, qui se groupent solidement +pour la défense, pour l'attaque ou pour la gérance d'intérêts communs. +Chez les Albanais, comme chez les Serbes et chez maints peuples anciens, +la fraternité du choix n'est pas moins solide que celle du sang: les +jeunes gens qui veulent devenir frères se lient par des serments +solennels en présence de leurs familles et, s'ouvrant une veine, boivent +quelques gouttes du sang l'un de l'autre. Si puissant est en Albanie ce +besoin d'association familiale, que très-souvent des enfants élevés +ensemble restent unis pendant toute leur vie et constituent des sociétés +régulières ayant des jours de réunion, des fêtes et un budget commun. + +En dépit de ce penchant remarquable qui porte les Albanais à s'associer +en clans et en communautés, en dépit de leur amour enthousiaste pour +leur pays natal, les populations chkipétares sont restées sans cohésion +politique; les conditions physiques du sol qu'elles habitent et leur +malheureuse passion pour les batailles les ont condamnées à +l'éparpillement des forces et, par suite, à la servitude. Les haines +religieuses entre musulmans et chrétiens, entre grecs et latins, ont dû +contribuer au même résultat. + +On admet généralement que le nombre des Albanais mahométans dépasse +celui des chrétiens de diverses confessions, mais le manque de +statistiques sérieuses ne permet pas à cet égard d'affirmations +positives. Lorsque les Turcs furent devenus les maîtres du pays et que +les plus vaillants des Albanais se furent réfugiés en Italie pour +échapper à l'oppression de leurs ennemis, la plupart des tribus restées +en arrière furent obligées de se convertir à l'Islam; en outre, nombre +de chefs qui vivaient de brigandage trouvèrent leur intérêt à se faire +musulmans afin de continuer leurs déprédations sans danger; sous +prétexte de guerre sainte, ils ne cessaient d'accroître par la violence +leurs domaines et leurs richesses. Telle est la cause de ce fait général +que la population mahométane de l'Albanie représente l'élément +aristocratique, du moins dans toutes les villes. Ce sont eux qui +possèdent la terre, et le paysan chrétien, quoique libre d'après la loi, +n'en reste pas moins asservi au seigneur qui lui fait des avances et le +tient toujours à sa merci par la faim. D'ailleurs les Albanais musulmans +ont plus de fanatisme guerrier que de zèle religieux, et nombre de leurs +cérémonies, surtout celles qui se rapportent aux souvenirs de la patrie, +ne diffèrent en rien de celles des chrétiens. Ils se sont convertis, +mais sans la moindre conviction; ainsi qu'ils le disent eux-mêmes +cyniquement: «Là où est l'épée, là est la foi!» + +En beaucoup de districts aussi, la conversion n'eut lieu que pour la +forme et les chrétiens zélés continuèrent de pratiquer secrètement leur +culte; aussi, dès que la tolérance du gouvernement le leur a permis, de +nombreuses populations albanaises, devenues mahométanes en apparence, se +sont-elles empressées de revenir publiquement à leurs anciens rites. +Quant aux clans guerriers des montagnes, Mirdites, Souliotes, +Acrocérauniens, ils n'avaient pas besoin d'attendre le bon plaisir des +Turcs, ils restèrent chrétiens de l'église romaine ou de l'église +grecque. La limite qui sépare les Guègues et les Tosques coïncide à peu +près avec celle des deux religions: au nord du Chkoumb vivent les +Albanais catholiques, au sud les orthodoxes grecs. C'est à cette +dernière religion qu'appartiennent aussi tous les Hellènes et les +Zinzares de l'Albanie méridionale. Également soumis au croissant, grecs +et latins se vengent de leur servitude commune en se haïssant +furieusement les uns les autres: c'est là sans doute la principale +raison qui n'a pas permis aux Albanais de reconquérir leur indépendance, +comme l'ont fait les Serbes. + +Encore à la fin du siècle dernier, l'Albanie du Sud et l'Épire étaient +un pays tout féodal. Les chefs de clans et les pachas turcs, eux-mêmes à +demi indépendants du sultan, habitaient les châteaux forts perchés sur +les rochers, et de temps en temps ils descendaient suivis de leurs +hommes d'armes, ou pour mieux dire des brigands qu'ils avaient à leur +solde. La guerre était en permanence, et les limites des possessions +changeaient incessamment avec le sort des armes entre les diverses +tribus et les seigneurs. Le terrible Ali de Janina changea cet état de +choses, il fut le Richelieu de l'aristocratie chkipétare. Depuis qu'il a +promené le niveau sur les petits et les grands à la fois, la paix s'est +faite dans la servitude, et le pouvoir central a gagné en force ce +qu'ont perdu les seigneurs et les chefs de famille. + +[Illustration: ALBANAIS.] + +C'est dans l'Albanie septentrionale, parmi les populations +indépendantes, qu'il faut aller pour voir encore un état social qui +rappelle le moyen âge. Dès qu'on a passé la Mat, au nord de Tirana, on +s'aperçoit du changement. Tous les hommes sont armés; le berger, le +laboureur lui-même ont la carabine sur l'épaule; les femmes et jusqu'aux +enfants ont le pistolet à la ceinture: chacun a dans sa main la vie d'un +autre homme et la défense de la sienne propre. Les familles, les clans, +les tribus, ont leur organisation militaire toujours complète: qu'on les +appelle au combat, tous sont debout, prêts à la bataille. Souvent les +fusils partent d'eux-mêmes. Qu'une tête de bétail manque dans un +troupeau, qu'une insulte soit proférée dans un moment de colère, et la +guerre sévit entre les tribus. Naguère le grand ennemi était le Serbe +monténégrin, car le pauvre montagnard, relégué dans ses hautes vallées +au milieu de rochers stériles, est souvent obligé pour vivre de faire le +métier de brigand et de moissonner pour son compte les terres du +voisinage. Les maîtres turcs sont enchantés de ces haines qui séparent +les Albanais et les Monténégrins et s'emploient soigneusement à les +entretenir. Les tribus de la Kraïna, entre la Montagne-Noire et le lac +de Skodra, les clans des Malissores, les Klementi, les Dukagines, sont +récompensés de leurs, services guerriers par une exemption d'impôts. +Quoique nominalement sujets de la Porte, ils sont indépendants de fait; +mais que l'on touche à leurs immunités, et ils pourraient bien se +retourner contre les pachas et faire cause commune avec leurs ennemis +héréditaires de la Csernagore. + +On peut considérer les Mirdites comme le type de ces tribus +indépendantes de l'Albanie du Nord. Habitant les hautes vallées qui se +dressent en citadelle au sud de la gorge du Drin, ils sont peu nombreux, +douze mille à peine, mais leur qualité d'hommes libres de leur valeur +guerrière leur assurent une influence considérable dans toute la Turquie +occidentale. Enfermés dans une enceinte de montagnes où l'on ne peut +pénétrer que par trois gorges difficiles, les Mirdites commandent les +défilés par lesquels doivent passer nécessairement les armées turques +lorsqu'elles opèrent contre le Monténégro. Aussi la Sublime-Porte, +comprenant combien il serait difficile de dompter ces redoutables +montagnards, a-t-elle préféré se les attacher par des honneurs et par la +reconnaissance de leur complète autonomie administrative. De leur côté, +les Mirdites, quoique chrétiens ont toujours combattu avec le plus grand +dévouement dans les rangs de l'armée turque, soit en Morée ou en Crimée, +soit dans l'empire même, contre leurs coreligionnaires de la +Montagne-Noire. Militairement, ils se divisent en trois «bannières» de +montagnes et en deux bannières de plaines; cinq autres bannières, celles +du district de Lech ou d'Alessio, viennent se ranger à côté des bandes +mirdites en temps de guerre. C'est le drapeau du clan d'Oroch, le moins +nombreux, mais le plus réputé par sa vaillance, qui a l'honneur de +flotter en tête. + +La Mirditie ou Mirdita est constituée en république oligarchique se +gouvernant par les anciennes coutumes. Le prince ou pacha d'Oroch est le +premier par son titre, mais il ne peut donner aucun ordre; toutes les +questions sont réglées par les anciens ou _vecchiardi_ de chaque +village, par les délégués des différentes bannières et par les chefs de +clans réunis en conseil; ceux-ci n'ont d'autorité réelle que grâce à +l'influence morale qu'ils savent acquérir. Du reste les vieilles +traditions du clan ont une force suffisante pour remplacer toute autre +loi. La femme doit être enlevée à l'ennemi, et dans nombre de villages +de la plaine les jeunes filles musulmanes s'attendent, sans trop +d'effroi, à être ravies par les guerriers mirdites dans quelque +expédition de maraude. La vendetta s'exerce d'Iirie façon inexorable: +chez ces hommes encore barbares, le sang ne peut être lavé que par le +sang. La violation de l'hospitalité est aussi punie de mort. La femme +adultère est ensevelie sous un tas de cailloux par son parent le plus +rapproché, et la tête du complice est d'avance livrée au mari: telle est +la justice sommaire des populations mirdites. Il va sans dire que +l'instruction est nulle dans ce pays; les écoles n'y existent point. En +1866, à peine cinquante chrétiens de la Mirditie et de tout le district +de Lech savaient lire avec difficulté; une dizaine signaient leurs noms. +Grâce aux leçons des muezzins de la mosquée, les enfants musulmans de +Lech étaient les seuls qui eussent le privilège d'étudier quelque peu. +M. Wiet nous apprend qu'en revanche l'agriculture est relativement +développée chez les Mirdites; obligés pour vivre de cultiver avec soin +les vallées de leurs âpres montagnes, ils réussissent à leur faire +rendre de plus belles récoltes que celles de la plaine, habitée par une +population plus indolente. + +Par un singulier contraste historique, les descendants les plus directs +de ces antiques Pelasses auxquels nous devons les commencements de notre +civilisation européenne sont encore parmi les populations les plus +barbares du continent. Mais eux aussi doivent se modifier peu à peu sous +l'influence générale du milieu qui change sans cesse. Un des exemples +les plus remarquables de cette transformation graduelle est fourni par +les émigrations des Épirotes et des Chkipétars du Sud. Récemment encore, +ces terribles batailleurs, bien différents des montagnards des autres +races, et notamment des Zinzares, qui vont toujours gagner leur vie par +le travail ou le commerce, s'expatriaient uniquement pour aller +combattre; comme les anciens hoplites de l'Épire que l'on voyait sur +tous les champs de bataille de la Grèce et de la Grande-Grèce, ils +n'aimaient que le métier facile et dégradant de soldats mercenaires. Au +siècle dernier, les jeunes gens de l'Acrocéraunie se vendaient en assez +grand nombre au roi de Naples pour lui former tout un régiment, le +«Royal Macédonien». Encore de nos jours, beaucoup de musulmans et même +des Tosques chrétiens continuent d'aller se mettre à la solde des pachas +et des beys. Connus en général sous le nom corrompu d'Arnautes, on les +voit dans les parties les plus éloignées de l'empire, en Arménie, à +Bagdad, dans la péninsule Arabique. Après un temps de service plus ou +moins long, la plupart des vétérans se retirent dans les terres que le +gouvernement leur concède: de là ce nombre considérable de «villages des +Arnautes» (Arnaout-Keuï) que l'on rencontre dans toutes les contrées de +la Turquie. Toutefois les guerres devenant de plus en plus rares, le +métier de soldat mercenaire a graduellement perdu de ses avantages, et +par suite le nombre des Albanais qui émigrent pour gagner honnêtement +leur vie par le travail augmente chaque année. Comme les Suisses des +Grisons, et sous la pression des mêmes nécessités économiques, les +Chkipétars quittent leurs montagnes avant le commencement de l'hiver, et +vont au loin dans les plaines exercer leur industrie. La plupart +reviennent au printemps, avec un petit pécule que n'eût pu leur procurer +la culture de leurs rochers ingrats; mais il en est aussi qui émigrent +sans esprit de retour, et quelquefois par bandes entières. Depuis +longtemps déjà, les industriels nomades de l'Épire et de l'Albanie du +Sud ont reconnu les avantages de la division du travail; aussi chaque +vallée a-t-elle sa spécialité: l'une fournit des bouchers, une autre des +boulangers, une autre encore des jardiniers; un village des environs +d'Argyro-Kastro donne à Constantinople tous ses artisans fontainiers; le +district de Zagori, d'où venaient peut-être les anciens Asclépiades de +là Grèce, expédie ses médecins, ou, pour mieux dire, ses «rebouteux», +dans toutes les villes de la Turquie d'Europe et d'Asie. Un grand nombre +d'Albanais enrichis reviennent couler leurs vieux jours dans la patrie +et s'y bâtissent de belles maisons, qu'on est tout étonné de rencontrer +au milieu de ces âpres rochers de l'Épire. En quelques localités +écartées, de riches demeures remplacent les anciennes forteresses +seigneuriales, espèces de tours grossièrement bâties, et sans autres +ouvertures aux étages inférieurs que des meurtrières, où brillaient +souvent les canons des fusils. + +Ainsi les Albanais eux-mêmes sont entraînés dans un mouvement général de +progrès, at quand ils seront entrés en relations suivies avec les autres +peuples, on peut espérer à bon droit qu'ils joueront un rôle important, +car ils se distinguent, en général, par la finesse de 1 esprit, la +clarté de la pensée et la force du caractère. Les montagnards de +l'Albanie ont sur les Bosniaques et les Monténégrins l'avantage d'avoir +un littoral maritime; mais ils n'en profitent guère, non-seulement à +cause du brigandage, de leurs dissensions intestines et de leur manque +d'industrie, mais aussi à cause des obstacles que leur opposent les +escarpements de leurs montagnes, le manque de ponts et de routes, les +fièvres de la côte et les envasements continuels de leurs rivages, sans +cesse agrandis par les alluvions de leurs boueuses rivières. Si grandes +que soient ces difficultés, on s'étonne néanmoins de voir combien faible +est la navigation sur les côtes de l'Albanie. Épirotes et Guègues ne +sont-ils pas de la même race que ces corsaires hydriotes qui, lors de la +guerre de l'indépendance hellénique, ont su faire naître de l'Archipel +des flottes entières, et qui, depuis, sont restés les premiers parmi les +excellents marins de la Grèce? Et pourtant les ports de la côte +albanaise, Antivari, Saint-Jean de Medua, l'un des plus sûrs de la mer +Adriatique, Durazzo, Avlona, Parga perdue dans sa forêt de citronniers, +même la forte Prevesa; entourée de sa forêt de plus de cent mille +oliviers, n'ont qu'un tout petit commerce de détail, desservi pour les +deux tiers par des navires de Trieste et leurs équipages +austro-dalmates: le total des échanges de la côte atteint à peine vingt +millions de francs. A l'exception des Acrocérauniens et des habitants de +Dulcigno, le port maritime de Skodra, nul Albanais turc ne se hasarde +sur la mer pour la pêche ou le commerce. Malgré la fécondité naturelle +des vallées, les articles d'exportation manquent presque complètement. +On n'exploite point de mines en Albanie, et l'agriculture y est à l'état +rudimentaire. En Épire, on ne connaît guère que l'élève des moutons et +des chèvres. Chaque famille y possède en moyenne un troupeau d'une +quarantaine de têtes. + +A l'époque romaine, ces contrées étaient également fort délaissées; +seulement une cité somptueuse, Nicopolis, bâtie par Auguste, pour +rappeler le souvenir de sa victoire d'Actium, s'élevait sur un +promontoire au, nord de la ville actuelle de Prevese: des troupeaux en +parcourent maintenant les ruines. Une autre ville, Dyracchium, le +Durazzo des Italiens, qu'entourent des campements de Tsiganes, avait une +certaine importance comme lieu de débarquement des légions romaines et +comme point d'attache de la _Via Egnatia_, qui traversait de l'est à +l'ouest toute la péninsule thraco-hellénique: c'était la ville qui +reliait l'Orient à l'Italie; de nos jours c'est là que vient aboutir le +télégraphe transadriatique. Il est possible que, dans un avenir +prochain, lorsque la Turquie fera de nouveau partie dans son entier du +monde européen, le port d'Avlona remplace Dyracchium dans le rôle +d'intermédiaire entre les deux pays: ce serait, relativement à Brindisi, +le Calais de ce Douvres italien. Aussi bien situé que Durazzo comme +point de départ d'un chemin de fer transpéninsulaire, Avlona a +l'avantage d'être beaucoup plus rapprochée de la côte d'Italie et +d'avoir un port sûr et profond, parfaitement abrité par l'île de Suseno +et la «languette» d'Acrocéraunie. + +[Illustration: RICHES ARNAUTES.] + +En attendant qu'une ville de commerce s'établisse sur la côte et +remplace les misérables «échelles», auxquelles on donne le nom de ports, +tout le mouvement des échanges se concentre dans les deux cités de +Skodra et de Janina et dans quelques autres villes de l'intérieur. Les +plus considérables sont Prisrend, dont les grands se vantent de la +magnificence de leurs costumes et de la beauté de leurs armes; Ipek, +Pristina, Djakova, toutes situées au pied du Skhar, dans les magnifiques +vallées où doivent nécessairement s'opérer les échanges entre la +Macédoine et la Bosnie, entre les Serbes et les Albanais. Dans la région +maritime, Tirana, Berat, Elbassan, l'antique Albanon, dont le nom se +confond avec celui du pays lui-même, ont aussi quelque importance. +Enfin, Goritza, au sud du lac d'Okrida, est également un lieu de trafic +assez fréquenté, grâce à sa position sur le seuil de passage entre le +versant de la mer Adriatique et celui de la mer Égée. De même que +Prisrend, Skodra et Janina occupent, au débouché des montagnes, des +sites où devaient s'agglomérer les populations à cause des avantages +naturels qui s'y trouvent réunis. De ces deux cités, la plus pittoresque +est la ville d'Épire, assise au bord de son beau lac, en face des masses +un peu lourdes du Pinde, mais en vue des montagnes de la Grèce, «au gris +lumineux, brillant comme un tissu de soie.» Du temps d'Ali-Pacha, +Janina, devenue capitale d'empire, était aussi beaucoup plus populeuse +que Skodra. Celle-ci, souvent désignée du nom de Scutari, a maintenant +repris le dessus. Elle est admirablement située à l'endroit précis où, +des contrées du Danube et des bords de la mer Égée, convergent les +routes de la basse vallée du Drin et du golfe Adriatique. Skodra, la +première cité de l'Orient que l'on rencontre en venant d'Italie, paraît +d'abord assez bizarre avec ses nombreux jardins, entourés de murs +élevés, ses rues désertes, le désordre de ses constructions. Le voyageur +se demande encore où se trouve la ville, lorsqu'il a déjà depuis +longtemps pénétré dans l'enceinte. Mais qu'il monte sur la butte +calcaire qui porte l'ancien château vénitien de Rosapha! et le plus +admirable panorama se déroulera sous son regard. Les dômes de Skodra, +ses vingt minarets, la riche verdure de sa plaine, son amphithéâtre de +montagnes étrangement découpées, son lac étincelant au soleil et les +eaux sinueuses du Drin et de la Boïana forment un spectacle d'une rare +magnificence. La mer, quoique peu éloignée, manque pourtant à ce +tableau[29]. + +[Note 29: Villes principales de l'Albanie, avec leur population +approximatif: + +Prisrend........... 46,000 hab. +Skodra............. 35,000 » +Janina............. 25,000 » +Djakova............ 28,000 » +Ipek............... 20,000 » +Elbassan........... 12,000 » +Pristina........... 11,000 » +Berat.............. 11,000 » +Tirana............. 10,000 » +Goritzu............ 10,000 » +Argyro-Kastro...... 8,000 » +Provesa............ 7,000 » +] + + + + +V + +LES ALPES ILLYRIENNES ET LA SLAVIE TURQUE + + +La Bosnie, à l'angle nord-ouest de la Turquie, est la Suisse de l'Orient +européen, mais une Suisse dont les montagnes ne s'élèvent pas dans la +région des neiges persistantes et des glaces. Les chaînes de la Bosnie +et de sa province méridionale, l'Herzégovine, ont sur une grande partie +de leur développement beaucoup de ressemblance avec celles du Jura. +Comme les monts de la Suisse occidentale, elles sont composées +principalement de roches calcaires qui se développent en longs remparts +parallèles, hérissés ça et là de crêtes aiguës. Comme les renflements du +Jura, les chaînes bosniaques sont aussi de hauteurs inégales et, dans +leur ensemble, affectent la forme d'un plateau à sillons parallèles, +disposés comme autant de degrés successifs, d'une pente idéale assez +douce. La chaîne maîtresse de la Bosnie septentrionale est celle qui la +sépare de la côte dalmate; d'autres bourrelets de montagnes plus basses +vont en s'inclinant au nord-est vers les plaines de la Save. Cependant +cette régularité générale des hauteurs de la Bosnie est interrompue par +de nombreux accidents géologiques, formations schisteuses et calcaires +d'origine ancienne, roches triasiques, dolomites, dépôts tertiaires, +éruptions de serpentines. A l'est et au sud-est, plusieurs grandes +vallées cratériformes séparent les monts bosniaques des massifs de la +Serbie. La plus remarquable de toutes est la plaine de Novibasar, où +viennent se rencontrer un grand nombre de torrents et qui commandent +tous les passages de la contrée. C'est la clef stratégique de cette +région de la Turquie: aussi le gouvernement turc veut-il en faire la +station principale du futur réseau des chemins de fer du nord-ouest. + +Presque toutes les chaînes de la Bosnie, qui continuent sur le +territoire turc le système alpin de la Carniole et de la Croatie +autrichienne, s'élèvent à mesure qu'elles avancent vers le midi de la +Péninsule. Leur hauteur moyenne, qui d'abord n'atteint pas même un +millier de mètres, se redresse de moitié vers le milieu de la Bosnie, et +sur la frontière du Monténégro la masse dolomitique du Dormitor hausse +ses pyramides blanches à plus de deux kilomètres et demi Autour de cette +belle montagne, que l'on a vainement essayé de gravir, le pays a pris le +caractère général d'un plateau percé de cavités profondes, les unes +ouvertes d'un côté, comme les «auges» de l'Herzégovine, les autres +complètement entourées de rochers, comme les vallées du Montenegro. Mais +à l'est les chaînes se continuent régulièrement en exhaussant de plus en +plus leurs cimes et forment enfin un large massif de montagnes, celui de +Prokletia ou des monts Maudits, le plus considérable de la Turquie tout +entière, et l'un de ceux d'où les eaux s'épanchent en plus grande +abondance: c'est le petit Saint-Gothard des Alpes illyriennes. Presque +au centre de ce massif s'ouvre, comme un énorme cratère, un bassin, au +fond duquel reposent les eaux du lac de Plava. Les hauts sommets qui se +dressent autour de cet abîme offrent ça et là des plaques de neige, même +en été. Toutefois le Kom, qui est le plus élevé de tous, se débarrasse +des frimas chaque année, grâce à son isolement et au souffle des vents +chauds de l'Afrique auxquels il est exposé. Le Kom dispute à l'Olympe de +Thessalie et aux cimes les plus hautes du Rhodope l'honneur d'être le +géant des montagnes de la Péninsule; les marins qui voguent au loin sur +l'Adriatique, distinguent parfaitement sa double pointe par-dessus les +plateaux du Montenegro. Plusieurs voyageurs l'ont escaladé sans peine, à +cause de la faible pente de ses croupes élevées[30]. + +[Note 30: + +Kom.............. 2,850 mètres. +Dormitor......... 2,700 » +Glieb............ 1,760 » +] + +[Illustration: LITS SOUTERRAINS DES AFFLUENTS DE LA NARENTA.] + +De même que les rivières du Jura, celles de la Bosnie, l'Una, le Verbas, +la Bosna, ont leur cours tracé d'avance par les rangées parallèles des +monts; elles doivent nécessairement couler du sud-est au nord-ouest dans +les sillons qui leur sont ménagés. Mais, comme le Jura, les remparts +crétacés de la Bosnie sont interrompus de distance en distance par +d'étroites fissures ou «cluses» dans lesquelles les eaux se jettent par +un écart soudain, pour aller couler au fond d'un autre sillon. Bien +différentes des rivières qui serpentent dans les plaines, celles des +monts bosniaques changent successivement de vallées par de brusques +détours à angles droits: tour à tour paisibles et furieuses, elles +s'abaissent de degré en degré jusqu'à ce qu'elles atteignent enfin la +Save, qui les reçoit dans son vaste lit. Une seule rivière, la Narenta, +dont le cours aux soudaines volte-face offre beaucoup de ressemblance +avec celui du Doubs français, trouve une série de cluses favorables qui +lui permettent de s'épancher à l'ouest vers l'Adriatique. Tous les +autres torrents, obéissant à la pente générale du sol, descendent vers +le Danube. Leurs vallées aux soudains lacets devraient servir de chemins +naturels pour gagner les plateaux, mais la plupart des gorges sont +difficiles d'accès, et tant qu'on n'y aura pas construit de grandes +routes, comme dans les cluses du Jura, on sera obligé, en maints +endroits, d'escalader les hauts remparts qui séparent les combes et +leurs villages. Ce manque de communications directes et faciles est ce +qui rend les opérations militaires en Bosnie si pénibles et si +périlleuses. C'est à l'est de tous ces massifs, dans là région où +s'entremêlent les sources du Vardar et de la Morava, que passaient et +repassaient les armées. Là s'étend le lit desséché d'un ancien lac que +parcourt la Sitnitza, un des affluents supérieurs de la Morava serbe: +c'est la plaine de Kossovo, le triste «Champ des Merles», dont le nom +réveille de douloureux souvenirs dans les coeurs de tous les Slaves +méridionaux. Là succomba la puissance serbe, en 1389; si l'on devait en +croire les vieux chants héroïques, plus de cent mille hommes y périrent +en un jour. Il y aura bientôt cinq cents ans qu'eut lieu le grand +désastre, mais les Slaves n'ont cessé d'appeler de leurs voeux le jour +de la vengeance, et c'est à Kossovo même, dans le champ où furent +écrasés leurs ancêtres, qu'ils espèrent reconquérir l'indépendance de +leur race entière. Les grottes, les entonnoirs, les rivières +souterraines complètent la ressemblance des montagnes de la Bosnie avec +celles du Jura. On y rencontre ça et là parmi les rochers des trous +d'effondrement de 20 à 30 mètres de profondeur, semblables à des +cratères. Mainte rivière que l'on voit jaillir soudain de la base d'une +colline, en une puissante fontaine d'eau bleue, coule pendant quelques +kilomètres, puis disparaît tout à coup sous un portail de rochers. Les +plateaux de l'Herzégovine surtout sont riches en phénomènes de ce genre. +Gomme dans le Montenegro voisin, le sol y est percé de gouffres ou +_ponor_, au fond desquels disparaissent les eaux de pluie. Les vallées +«aveugles» et les «auges» offrent partout les traces de courants d'eau +et de lacs temporaires; même, de temps en temps, pendant les saisons +pluvieuses, les réservoirs souterrains débordent à la surface; mais, +d'ordinaire, les habitants sont obligés de recueillir l'eau dans les +citernes, ou d'aller la chercher à de grandes distances. D'ailleurs le +régime hydrographique de cette contrée fendillée dans tous les sens peut +changer d'année en année: tel lac indiqué sur les cartes n'existe plus, +parce que les galeries intérieures de la roche se sont dégagées des +alluvions qui les obstruaient; tel autre lac est de formation nouvelle, +parce que des conduits se sont oblitérés. Rien de plus curieux que le +cours de la Trebintchitza, dans l'Herzégovine occidentale. Elle paraît, +disparaît, pour reparaître encore: un de ses bras, tantôt visible, +tantôt caché, va s'unir à la Narenta, en traversant la plaine de Kotesi, +tour à tour campagne altérée et beau lac plein de poissons. D'autres +émissaires, passant par-dessous les montagnes, jaillissent au bord de la +mer en magnifiques fontaines, dont l'une est la fameuse Ombla, qui se +déverse dans la rade de Gravosa, au nord de Raguse. + +«Là où finissent les pierres et où commencent les arbres, là commence la +Bosnie,» disaient autrefois les Dalmates; mais déjà certaines régions +bosniaques ont perdu leur végétation. Ainsi les plateaux de +l'Herzégovine, de même que ceux du Monténégro et que les montagnes de la +Dalmatie, sont presque entièrement dépouillés de leurs forêts; toutefois +la Bosnie proprement dite est encore admirablement boisée. Près de la +moitié du territoire est couverte de forêts; dans les plaines, il est +vrai, les bois, où le paysan porte la hache à son gré, sont en maints +endroits réduits à l'état de broussailles; mais dans la région des +montagnes, les forêts, encore vierges, sont composées de grands arbres. +Les principales essences d'Europe sont représentées dans ces bois +magnifiques, le noyer, le châtaignier, le tilleul, l'érable, le chêne, +le hêtre, le frêne, le bouleau, le pin, le sapin, le mélèze; +malheureusement les spéculateurs autrichiens profitent des routes, qui +commencent à pénétrer dans l'intérieur du pays, pour dévaster et +détruire ces forêts, qu'il faudrait aménager avec soin. On entend +rarement les oiseaux chanteurs dans ces grands bois, mais les animaux +sauvages y sont nombreux: ours, sangliers et chevreuils y trouvent leur +abri; on y tue tant de loups que leurs peaux sont un des articles +importants du commerce de la Bosnie. Prise dans son ensemble, la contrée +est d'une admirable fertilité: c'est une des terres promises de l'Europe +par l'extrême fécondité de ses vallées; peu de régions ont aussi plus de +grâce champêtre. La vallée dans laquelle se trouvent les deux cités de +Travnik et de Serajevo est surtout célèbre par le charme de ses +paysages. En certains districts, notamment sur les frontières de la +Croatie et dans le voisinage de la Save, de grands troupeaux de porcs, à +peu près libres, errent au milieu des forêts de chênes: de là le nom de +«pays des cochons», donné par les Turcs en dérision à toute la +Basse-Bosnie. + +A l'exception des Juifs, des Tsiganes et de quelques Osmanlis, +fonctionnaires, soldats et marchands, qui vivent dans les villes les +plus populeuses de la Bosnie, tous les habitants des Alpes illyriennes +sont de race slave. Près de la frontière autrichienne, dans la Kraïna, +ils se disent Croates, et le sont en effet; mais ils diffèrent à peine +de leurs voisins les Serbes bosniaques et des Raïtzes ou Slaves de la +Rascie, devenue actuellement le _sandjak_ de Novibazar: leur pays est la +terre classique de ces _piesmas_ ou chants populaires dans lesquels les +Slaves méridionaux trouvent le dépôt, sacré pour eux, de leurs +traditions nationales. Les habitants de l'Herzégovine sont peut-être +ceux qui ont le type spécial le plus caractérisé. Ils descendent, +paraît-il, d'immigrants slaves, venus, au septième siècle, des bords de +la Vistule; de même que leurs voisins les Monténégrins, ils ont un +parler bien plus vif que les Serbes proprement dits; ils emploient aussi +de nombreuses tournures de phrase particulières, et plusieurs mots +italiens se sont glissés dans leur langage. + +Si les Bosniaques sont, pour la plupart, unis par l'origine, ils sont +divisés par la religion, et c'est de là que provient leur état de +servitude politique. Au premier abord, il semble en effet très-étonnant +que les Slaves de la Bosnie n'aient pas réussi, comme leurs frères +Serbes, à secouer le joug des Ottomans. Ils sont beaucoup plus éloignés +de la capitale de l'empire, et leurs vallées sont d'un accès bien +autrement difficile que les campagnes de la Serbie. Leur pays tout +entier peut être comparé à une immense citadelle, dont le mur le plus +élevé se dresse précisément au midi, comme pour défendre l'entrée aux +Osmanlis. Une fois ce rempart escaladé, il faudrait forcer +successivement chaque défilé de rivière, gravir chacune des crêtes +parallèles des monts; en mille endroits, quelques hommes devraient +suffire pour forcer à la retraite des bataillons entiers. Le climat +lui-même devrait servir à protéger la Bosnie contre les Turcs, car il +diffère beaucoup de celui du reste de la Péninsule; les pentes inclinées +vers le nord et les barrières de montagnes, qui arrêtent au passage les +tièdes courants atmosphériques, donnent à la Bosnie une température bien +plus froide que ne le comporte la latitude de la contrée. Et pourtant, +malgré les avantages que présentent le sol et le climat au point de vue +de la défense, toutes les tentatives de révolte qu'on a faites contre +les Turcs ont lamentablement échoué. C'est que les musulmans et les +chrétiens bosniaques sont ennemis les uns des autres, et que, parmi les +chrétiens eux-mêmes, les catholiques grecs, régis par leurs popes, et +les catholiques de Rome, qui obéissent aveuglément à leurs prêtres +franciscains, se détestent et se trahissent mutuellement. Étant divisés, +ils sont forcément asservis et l'abjection de la servitude les a rendus +pires que leurs oppresseurs. + +Les musulmans de la Bosnie, qui se donnent à eux-mêmes le nom de Turcs, +repoussé comme désobligeant par les Osmanlis du reste de l'empire, ne +sont pas moins Slaves que les Bosniaques des deux confessions +chrétiennes, et comme eux ils ne parlent que le serbe, quoiqu'un grand +nombre de mots turcs se soient glissés dans leur idiome. Ce sont les +descendants des seigneurs qui se convertirent à la fin du quinzième +siècle, et surtout au commencement du seizième, afin de conserver leurs +privilèges féodaux. Parmi leurs ancêtres, les «Turcs» de Bosnie comptent +aussi nombre de brigands fameux qui se hâtèrent de changer de religion +pour continuer sans péril leur métier de pillards; enfin les serviteurs +immédiats des chefs durent se convertir de force. L'apostasie donna aux +seigneurs plus de pouvoir sur le pauvre peuple qu'ils n'en avaient eu +jusqu'alors; la haine de caste s'ajoutant à la haine religieuse, ils +dépassèrent bientôt en fanatisme les Turcs mahométans et réduisirent les +paysans chrétiens à un véritable esclavage: on montre encore, près d'une +porte de Serajevo, le poirier sauvage où les notables de l'endroit +allaient de temps en temps se donner le plaisir de pendre quelque +malheureux raya. Beys ou spahis, les Bosniaques mahométans forment +l'élément le plus rétrograde de la vieille Turquie, et maintes fois, +notamment en 1851, ils se sont révoltés pour maintenir dans toute sa +violence leur ancienne tyrannie féodale. Comme cité musulmane, Serajevo, +placée directement sous la protection de la sultane-mère, jouissait de +privilèges exorbitants: elle formait un État dans l'État, plus ennemi +des chrétiens que la Sublime Porte. + +Encore de nos jours, les musulmans bosniaques possèdent beaucoup plus +que leur part proportionnelle des propriétés foncières. Le sol est +divisé en _spahiliks_ ou fiefs musulmans, qui se transmettent, suivant +l'usage slave, non par droit d'aînesse, mais indivisiblement à tous les +membres de la famille; ceux-ci choisissent pour chef, soit le plus âgé +d'entre eux, soit le plus brave, lorsqu'il s'agit de marcher au combat. +Quant aux paysans chrétiens, ils sont obligés de peiner pour la +communauté musulmane, non plus comme serfs, mais comme journaliers +travaillant au mois ou à la tâche; les plus fortunés ont une certaine +part dans les bénéfices de l'association, mais ils en ont à supporter +proportionnellement les plus grandes charges. Il est donc tout naturel +que beaucoup de chrétiens, comme les Juifs en d'autres pays, aient fui +l'agriculture pour se livrer au trafic; presque tout le commerce se +trouve entre les mains des catholiques grecs et romains de l'Herzégovine +et de leurs coreligionnaires étrangers de l'Autriche slave. Les Juifs +espagnols, groupés en communautés dans les villes principales, font +aussi leur trafic ordinaire de petit négoce et de prêts sur hypothèques. +De tous les Israélites réfugiés d'Espagne ce sont probablement ceux qui +se sont le moins laissé entamer par le milieu qui les entoure: ils +parlent toujours espagnol entre eux et prononcent le nom de leur +ancienne patrie avec une tendresse de fils. + +Actuellement le nombre des musulmans de Bosnie n'est guère que le tiers +de la population totale; il paraît que l'élément mahométan reste +stationnaire, si même il ne diminue, tandis que l'élément chrétien ne +cesse d'augmenter par la fécondité plus grande des familles. D'après +quelques auteurs, la rareté relative des enfants dans les maisons +musulmanes devrait être attribuée aux avortements, qui se pratiquent +sans remords dans les familles de Bosniaques converties au Coran. Il +semble étonnant que cette pratique déplorable puisse être assez commune +pour expliquer la grande différence d'accroissement qui existe entre les +deux groupes de population. On se demande s'il ne faudrait pas voir +plutôt dans ce phénomène l'effet du bien-être relatif des musulmans et +de la prudence que leur impose leur condition de propriétaires[31]. + +[Note 31: Population de la Bosnie en 1872 (d'après Blau): + + Bosnie. Herzégovine. Rascie. Ensemble: +Chrétiens. Catholiques grécs. 360,000 130,000 100,000 590,000 + » » romains. 122,000 12,000 --- 164,000 +Musulmans............ 300,000 55,000 23,000 378,000 +Tsiganes............. 8,000 2,500 1,800 12,300 +Juifs................ 5,000 500 200 5,700 + --------- + TOTAL........ 1,150,000 +] + +Du reste, les Bosniaques de toute secte et de toute religion possèdent +les mêmes qualités naturelles que les autres Serbes leurs frères, et tôt +ou tard, quelle que doive être leur destinée politique, ils s'élèveront, +comme peuple, au même niveau d'intelligence et de valeur. Ils sont +francs et hospitaliers, braves au combat, travailleurs, économes, portés +à la poésie, solides dans leurs amitiés, constants en amour; les +mariages sont respectés, et même les Bosniaques musulmans repoussent la +polygamie que leur permet le Coran; ceux de l'Herzégovine ne tiennent +pas non plus leurs épouses enfermées, et dans nombre de villages toutes +les maisons ont une porte de derrière, afin que les femmes puissent +«voisiner» sans passer dans la rue; il est vrai que dans la Bosnie du +Nord les musulmanes sont tellement empaquetées dans des linceuls blancs +qu'elles ressemblent à des fantômes; leurs yeux mêmes sont à demi +voilés, de sorte qu'elles voient au plus à trois pas devant elles. En +dépit de leurs bonnes qualités, que de barbarie, que d'ignorance, de +superstitions et de fanatisme subsistent à la fois chez les chrétiens et +les mahométans! D'incessantes guerres, la tyrannie d'un côté, la +servitude de l'autre, ont ensauvagé leurs moeurs; le manque de routes, +les forêts et les rochers de leurs montagnes les ont tenus éloignés de +toute influence civilisatrice. Ils n'ont presque point d'écoles; ça et +là quelques couvents en tiennent lieu: mais que peuvent apprendre les +enfants auprès de moines qui ne savent rien eux-mêmes, si ce n'est +chanter des hymnes? Aux portes mêmes de la ville de Serajevo se trouve +une grotte que le peuple croit être une «retraite des nymphes». Enfin le +_raki_ ou _slivovitza_, dont les Bosniaques font une énorme +consommation, a contribué à les maintenir dans leur état +d'abrutissement: on a calculé que les habitants de la Bosnie, y compris +les enfants et les femmes, boivent en moyenne chacun cent trente litres +d'eau-de-vie de prunes par an. + +On s'étonne que, dans un pays encore aussi barbare, il existe des cités +fort actives; mais la contrée est tellement riche en productions +naturelles, qu'un certain commerce intérieur a dû se développer; isolées +comme elles le sont, les populations de la Bosnie doivent se suffire à +elles-mêmes, moudre leur propre grain au moyen de moulins à hélice, +depuis longtemps inventés par eux, fabriquer leurs propres armes, leurs +étoffes, leurs instruments en fer; de là un certain mouvement industriel +dans les villes les mieux placées comme marchés d'approvisionnement, +surtout dans la capitale, Serajevo ou Bosna-Seraï, et dans l'ancien +chef-lieu, la charmante cité de Travnik, si pittoresquement bâtie en +amphithéâtre au pied de son ancien château. Banjalouka, qu'une voie +ferrée réunit à la frontière autrichienne, a quelque commerce d'échange +avec la Croatie; Touzla extrait le sel de ses sources abondantes; +Zvornik, qui surveille la frontière serbe, est un lieu d'entrepôt pour +les deux pays limitrophes; Novibazar commerce avec l'Albanie; Mostar, +Trebinjé importent quelques denrées du littoral dalmate. D'ailleurs ce +n'est pas seulement l'appel de l'industrie et du commerce qui a peuplé +ces villes, l'insécurité des campagnes y a aussi contribué pour une +forte part. Il n'est pas dans toute l'Europe, à l'exception de l'Albanie +voisine et des régions polaires de la Scandinavie et de la Russie, une +seule région qui soit aussi rarement visitée que le pays des Bosniaques, +et cet isolement ne cessera point, tant que le chemin de fer +international de Zagreb à Salonique et à Constantinople n'aura pas fait +de cette contrée l'une des grandes routes des nations[32]. + +[Note 32: Villes principales de la Bosnie, avec leur population +approximative: + +Sarajevo........... 50,000 hab. Novibazar.......... 9,000 hab. +Banjaloukn......... 18,000 » Trebinjé........... 9,000 » +Zvonik............. 14,000 » Mostar............. 9,000 » +Travnik............ 12,000 » Touzla............. 7,000 » +] + + + + +VI + +LES BALKHANS, LE DESPOTO-DAGH ET LE PAYS DES BULGARES + + +Le plateau central de la Turquie, que dominent à l'ouest les hautes +cimes du Skhar, est une des régions les moins étudiées de la Péninsule, +bien que ce soit précisément la contrée où viennent se croiser les +routes diagonales de Thrace en Bosnie et de la Macédoine au Danube. Ce +plateau de la Moesie supérieure, ainsi désigné par les géographes à +défaut d'un nom local, est une vaste table granitique, d'une élévation +moyenne de six cents mètres; plusieurs _planinas_ ou chaînes de +montagnes, d'un effet peu grandiose à cause de la hauteur du piédestal +qui les porte, en accidentent la surface; ça et là se dressent quelques +coupoles de trachyte, restes d'anciens volcans. Jadis de nombreux lacs +emplissaient toutes les dépressions du plateau. Ils ont été +graduellement comblés par les alluvions ou vidés par les rivières qui en +traversent le bassin, mais on en reconnaît encore parfaitement les +contours. Parmi ces fonds lacustres, transformés en fertiles campagnes, +il faut citer surtout les plaines de Nich, de Sofia, d'Ichtiman. + +Le groupe superbe des montagnes syénitiques et porphyriques de Vitoch +forme le bastion oriental du plateau de la Moesie. C'est immédiatement à +l'est que s'ouvre la profonde vallée de l'Isker, qui, plus bas, traverse +le bassin de Sofia et perce toute l'épaisseur des Balkhans pour aller se +jeter dans le Danube. Naguère encore on croyait que le Vid, autre +tributaire du grand fleuve, passait également d'outre en outre à travers +les Balkhans, et sur la plupart des cartes cette percée imaginaire est +soigneusement figurée; mais, ainsi que le voyageur Lejean l'a constaté +le premier, le Vid prend tout simplement sa source sur le versant +danubien des monts. La haute vallée de l'Isker et le bassin de Sofia +peuvent être considérés comme le véritable centre géographique de la +Turquie d'Europe. Sofia est précisément le point où convergent, par les +passages les plus faciles, le chemin du bas Danube par la vallée de +l'Isker, celui de la Serbie par la Morava, ceux de la Thrace et de la +Macédoine par la Maritza et le Strymon. Aussi le premier Constantin, +frappé des grands avantages que présentait Sardica, la Sofia de nos +jours, se demanda-t-il s'il n'y transférerait pas le siége de son +empire. S'il eût fait choix de Sofia au lieu de Byzance, le cours de +l'histoire eût été notablement changé. + +[Illustration: VITOCH ET MASSIFS ENVIRONNANTS.] + +Les Turcs donnent le nom de Balkhans à toutes les chaînes et à tous les +massifs de la Péninsule, quelles que soient leur forme et leur +direction; mais les géographes ont pris l'habitude de n'appliquer ce nom +qu'à l'Haemus des anciens. Ce rempart de hauteurs commence à l'est du +bassin de Sofia. Il ne constitue point une chaîne de montagnes dans le +sens ordinaire du mot; il forme plutôt une espèce de haute terrasse +doucement inclinée, ou s'abaissant par gradins vers les plaines +danubiennes, tandis que sur le versant méridional elle présente une +déclivité rapide: on dirait que de ce côté le plateau s'est effondré. +Les Balkhans n'offrent donc l'apparence d'une chaîne que sur une seule +de leurs faces. D'ailleurs, même vu des plaines et des anciens bassins +lacustres qui s'étendent au sud, le profil de ses crêtes paraît +très-faiblement ondulé; on n'y remarque point de brusques saillies ni de +pyramides rocailleuses; les cimes se développent en croupes allongées +sur tout l'horizon du nord. Les monts porphyriques de Tchatal, qui se +dressent au sud de la chaîne principale, entre Kezanlik et Slivno, font +seuls exception à cette douceur de contours; quoique inférieurs en +élévation aux sommets des Balkhans, ils étonnent par leurs parois +abruptes, leurs crêtes déchiquetées, leur chaos de rochers amoncelés. Le +contraste est grand entre ce puissant massif de roches éruptives et les +coteaux de marnes calcaires qui se groupent à l'entour. + +L'uniformité des pentes septentrionales du Balkhan est telle, qu'en +maints endroits on peut s'élever jusqu'à la croupe la plus haute sans +avoir encore vu les montagnes. Lorsque l'Haemus sera déboisé, si, par +malheur, les populations ont l'inintelligence de couper les forêts des +hauteurs, ses pentes et ses ondulations perdront singulièrement de leur +charme; mais, avec la parure de végétation qui l'embellit encore, le +haut Balkhan est parmi les contrées les plus gracieuses de la Turquie. +Des eaux courantes, ruissellent dans tous les vallons, au milieu de +pâturages aussi verts que ceux des Alpes; les villages, assez nombreux, +sont ombragés par les hêtres et les chênes; l'aspect des monts est +partout souriant; ainsi que le dit un voyageur, la nature est vraiment +«paradisiaque». En revanche, les plaines qui s'étendent vers le Danube +sont nues, désolées; on n'y voit pas un arbre. Manquant de bois de +chauffage, n'ayant pour tout combustible que de la bouse de vache séchée +au soleil, les indigènes sont obligés de se creuser des tanières dans le +sol, afin de passer plus chaudement l'hiver. + +Du bassin de Sofia à celui de Slivno, le noyau des Balkhans est formé de +roches granitiques, mais les diverses terrasses en gradins qui vont en +s'abaissant vers le Danube offrent toute une série d'étages géologiques, +depuis les terrains de transition jusqu'aux formations quaternaires. Les +diverses roches de l'époque crétacée sont celles qui occupent le plus de +largeur dans cette région de la Bulgarie; ce sont également celles que +les rivières descendues des Balkhans découpent de la manière la plus +pittoresque en cirques et en défilés. D'anciennes forteresses gardent +les passages de toutes ces vallées, et des villes sont assises à leur +débouché dans la plaine. Tirnova, l'antique cité des tsars de Bulgarie, +est la plus remarquable de ces vieilles citadelles de défense entre la +plaine et la montagne. A son issue des Balkhans, la Iantra se déroule, +comme un ruban qui flotte, en sept méandres ployés et reployés, +au-dessus desquels s'élèvent de hautes falaises en amphithéâtre et deux +iles de rochers, jadis hérissées de murailles et de tours. Les maisons +de la ville recouvrent les talus et s'allongent en faubourgs à la base +des rochers abrupts. + +Sur le versant septentrional des Balkhans, on remarque un singulier +parallélisme entre tous les accidents du sol: croupes des grandes +montagnes, cimes des chaînons secondaires, limites des formations +géologiques, lignes de failles où se produisent les méandres des +rivières, enfin le cours du Danube lui-même affectent la même direction +régulière de l'ouest à l'est. Par suite, chacune des vallées parallèles +qui descendent des Balkhans offre à peu près mêmes gorges, mêmes +bassins, mêmes séries de méandres; les populations y sont distribuées de +la même manière; les villes et les villages y occupent des positions +analogues. La vallée du Lom présente seule une exception remarquable: +elle débouche dans celle du Danube à Roustchouk, après avoir coulé du +sud-est au nord-ouest. Les vergers, les charmants jardins de ses bords +sont limités des deux côtés par des parois calcaires d'une trentaine, de +mètres de hauteur moyenne, dont la blancheur éblouit à travers la +verdure. + +La symétrie générale serait presque complète dans la Turquie du nord, si +le petit groupe des collines arides, presque inhabitées, de la Dobroudja +ne forçait le Danube à faire un brusque détour, avant d'entrer dans la +mer Noire. Ces hauteurs, dont quelques sommets dépassent 500 et même 400 +mètres, prennent un aspect d'autant plus grandiose qu'elles s'élèvent au +milieu des îles et des marécages du delta danubien; à première vue, le +voyageur leur donnerait une altitude beaucoup plus considérable. Il est +probable qu'à une époque géologique antérieure, lorsque le niveau de la +mer Noire était tout autre qu'il n'est aujourd'hui, le Danube passait au +sud du massif de la Dobroudja, dans cette dépression de Kustendjé que +l'on a utilisée pour y construire le premier chemin de fer inauguré en +Turquie. Il est certain toutefois que, dans la période actuelle, le +fleuve n'a pu se déverser par l'isthme de la Dobroudja, car, si des +marécages en occupent la plus grande partie, le seuil de séparation +s'élève au moins à une trentaine de mètres et la formation géologique en +est déjà ancienne. Les Romains, craignant que les barbares ne pussent +facilement se cantonner dans ce coin reculé de leur empire, avaient +profité de la dépression méridionale de la contrée pour y construire une +de ces lignes de fortifications que l'on appelle «Val de Trajan» dans +tout l'Orient danubien. Des restes de murs, des fossés, des forts, des +camps retranchés sont encore parfaitement visibles au bord des marécages +et sur les pentes qui les dominent. Cette région de la Dobroudja était +le «pays sauvage, la terre hyperboréenne», où le poëte Ovide, exilé de +Rome, pleurait les splendeurs de la grande cité. Le port de Tomis, lieu +de son bannissement, est devenu la ville de Constantiana, la Kustendjé +de nos jours. + +Au bord du golfe de Bourgas, qui forme la partie la plus occidentale de +la mer Noire, se dressent de belles montagnes de porphyres éruptifs qui +se terminent par le superbe cap d'Émineh, et que l'on a souvent +considérées comme le prolongement oriental des Balkhans, mais à tort. En +réalité, elles sont un groupe distinct, comme le massif de la Dobroudja; +l'ancien bassin lacustre de Karnabat, où l'on construit maintenant une +ligne de chemin de fer, les sépare du système de l'Haemus. De même les +plateaux et les monts granitiques de Toundcha et de Strandcha, qui +dominent au nord la grande plaine de la Thrace, sont en réalité des +formations indépendantes. Les Balkhans méridionaux n'ont de +ramifications et de contre-forts que du côté de l'ouest, où ils se +rattachent aux massifs du Rhodope par les monts d'Ichtiman, les divers +groupes de Samakov; si riches en minerais de fer et en sources +thermales, et d'autres chaînons transversaux. Dans son ensemble, tout le +bassin supérieur de la rivière Maritsa, entre le Balkhan et le Rhodope, +a la forme d'un triangle allongé, dont le sommet, pointant vers la +plaine de Sofia, indique la jonction des deux systèmes. Des lacs, +remplacés par des fonds d'une merveilleuse fertilité, occupaient +autrefois le grand espace triangulaire et les cavités latérales. Les +cols de séparation, au sommet du triangle, sont naturellement des points +stratégiques et commerciaux d'une extrême importance. L'un d'eux, où +l'on voit encore les ruines d'une célèbre «porte de Trajan» et qui en +garde toujours le nom, servait de passage à la grande voie militaire des +Romains, et c'est là aussi que la principale ligne de fer franchira le +seuil, entre les deux versants de la Péninsule. Là est le vrai portail +de Constantinople, et depuis les temps les plus reculés de l'histoire +les peuples ont combattu pour en avoir la possession. Des buttes +tumulaires qui parsèment en grand nombre les vallées avoisinantes +témoignent des luttes qui ont eu lieu dans ce pays des Thraces. + +Les monts Rhodope entre-croisent leurs rameaux avec ceux des Balkhans, +et le passage le plus bas qui les sépare, celui de Dubnitsa, dépasse +encore la hauteur d'un kilomètre. Le Rilo-Dagh, qui est le massif le +plus élevé du Rhodope, en occupe précisément l'extrémité septentrionale +et forme, suivant l'expression de Barth, «l'omoplate» de jonction. Il +dresse à près de 3,000 mètres, bien au-dessus de la zone de végétation +forestière, les dents, les aiguilles, les pyramides rocheuses de son +pourtour et les tables mal nivelées de son plateau suprême, si +différentes des croupes allongées des Balkhans. Mais, au bas de +l'amphithéâtre imposant des grandes cimes nues, les sommets secondaires +sont revêtus d'une belle végétation de sapins, de mélèzes, de hêtres, +s'étalant en forêts, retraites des ours et des chamois, ou se +disséminant en bosquets entremêlés de cultures; dans les vallons, des +prairies, des vignobles et des groupes de chênes entourent les villages. +De nombreux couvents, aux dômes pittoresques, sont épars sur les pentes: +de là le nom turc de Despoto-Dagh ou de «mont des Curés» sous lequel on +désigne généralement l'ancien Rhodope. Le Rilo-Dagh, célèbre aussi par +ses riches monastères de Rilo ou Rila, a tout à fait l'aspect d'un +massif des Alpes suisses. En hiver et au printemps, les nuages de la +Méditerranée lui apportent une grande quantité de neige; mais eu été ces +nuages se déversent seulement en pluies, qui font disparaître rapidement +les restes d'avalanches des flancs de la montagne. Le spectacle de ces +orages soudains est des plus remarquables. Dans l'après-midi, les brumes +qui voilaient les hauts sommets s'épaississent peu à peu, et les lourdes +nues cuivrées s'amassent sur les pentes. Vers trois heures, ils fondent +en pluie; on les voit s'amincir graduellement: une cime se montre à +travers une déchirure des vapeurs, puis une autre, puis une autre +encore; enfin, quand le soleil va disparaître, l'air s'est purifié de +nouveau, et les monts s'éclairent des reflets du couchant. + +Au sud du Rilo-Dagh s'élève le massif de Perim ou Perin, qui lui est à +peine inférieur en altitude: c'est l'antique Orbelos des Grecs et l'une +de ces nombreuses montagnes où l'on montre encore les anneaux auxquels +fut amarrée l'arche de Noé, quand s'abaissèrent les eaux du déluge; les +musulmans s'y rendent en pèlerinage pour contempler ce lieu vénérable. +Là est, du côté du sud, le dernier grand sommet du Rhodope. Au delà, la +hauteur moyenne des monts s'abaisse rapidement, et, jusqu'aux bords de +la mer Égée, ne dépasse guère 1000 et 1200 mètres. Par contre, +l'ensemble des massifs granitiques dont se compose le système s'étend +sur une énorme largeur, des plaines de la Thrace aux montagnes de +l'Albanie. Des groupes d'anciens volcans, aux puissantes nappes de +trachyte, accroissent encore l'étendue de la région montagneuse +dépendant du Rhodope. Les fleuves qui descendent des plateaux du centre +de la Turquie n'ont pu gagner la mer Égée qu'en sciant ces granits et +ces laves par de profondes coupures: telle est, par exemple, la fameuse +«Porte de Fer» du Vardar, devenue si célèbre sous son nom de Demir-Kapu, +que jadis la plupart des cartes la marquaient au centre de la Turquie +comme une ville considérable. + +A l'ouest du Vardar, l'Axios des anciens Grecs, les massifs de montagnes +cristallines, qui vont se rattacher aux systèmes du Skhar et du Pinde +par des chaînons transversaux, prennent un aspect tout à fait alpin par +la hauteur de leurs pics, neigeux pendant une grande partie de l'année. +Ainsi le Gornitchova ou Nidjé, au nord des monts de la Thessalie, se +dresse à 2000 mètres; le Peristeri, dont la triple cime et les croupes +blanches, «semblables aux ailes éployées d'un oiseau,» s'élèvent +immédiatement au-dessus de la ville de Monastir ou Bitolia, est plus +haut encore. Ces divers massifs de l'antique Dardanie entourent des +plaines circulaires ou elliptiques d'une grande profondeur, ouvertes +comme de véritables gouffres au milieu de l'amphithéâtre des rochers: le +plus remarquable est le bassin de Monastir, que le géologue Grisebach +compare à un de ces énormes cratères découverts par le télescope à la +surface de la lune. Presque toutes ces plaines ont gardé quelques +marécages ou même un reste des lacs qui s'y étalaient autrefois: le plus +grand est le lac d'Ostrovo. Celui de Castoria ressemble à la coupe +emplie d'un volcan: au milieu s'élève une butte calcaire, reliée au +rivage par un isthme où se groupent les pittoresques constructions d'une +ville grecque. + +D'après Viquesnel et Hochstetter, il ne se trouverait de boues +glaciaires dans aucun de ces anciens bassins lacustres, et les flancs +des montagnes qui les dominent ne présenteraient nulle part les traces +du passage d'anciens fleuves de glace. Chose curieuse, tandis que tant +de chaînes peu élevées, comme les Vosges et les monts d'Auvergne, ont eu +leur période glaciaire, ni le Peristeri, ni le Rilo-Dagh, ni les +Balkhans, sous une latitude à peine plus méridionale que les Pyrénées, +n'auraient eu leurs ravins remplis par des glaciers mouvants! Ce serait +là un phénomène des plus remarquables dans l'histoire géologique de +l'Europe[33]. + +[Note 33: Altitudes probables du pays des Bulgares, d'après +Hochstetter, Viquesnel, Boué, Barth, etc. + +Vitoch......................... 2,462 mètres +Balkhans, en moyenne........... 1,700 » +Tchatal........................ 1,100 » +Dobroudja...................... 500 » +Porte de Trajan................ 800 » +Col de Dubnitsa................ 1,085 » +Pointe de Lovnitsa (Rilo-Dagh). 2,900 » +Perim-Dagh.................. 2,400 » +Gornitchova ou Nidjé........ 2,000 » +Peristeri................... 2,848 » +Bassin de Sofia............. 522 » +Bassin de Monastir.......... 555 » +Lac d'Ostrovo............... 514 » +Lac de Castoria............. 624 » +] + +[Illustration: TIRNOVA.] + +Les fleuves proprement dits de la Péninsule coulent tous dans la région +bulgare de l'Haemus et du Rhodope. La Bosnie n'a que de petites rivières +parallèles s'écoulant vers la Save, l'Albanie n'a que des torrents à +défilés sauvages, comme le Drin; les seuls cours d'eau de la Turquie que +l'on puisse comparer aux fleuves tranquilles de l'Europe occidentale, la +Maritsa, le Strymon ou Karasou, le Vardar, l'Indjé-Karasou, descendent +du versant méridional des Balkhans et des massifs cristallins +appartenant au système du Rhodope. D'ailleurs le régime n'en a pas été +suffisamment étudié; on n'a pas encore évalué la quantité d'eau qu'ils +déversent dans la mer et l'on n'a su les utiliser en grand ni pour la +navigation ni pour l'arrosement des campagnes. Ils ont tous pour +caractère commun de traverser des fonds d'anciens lacs, qui ont été +graduellement changés par les alluvions en plaines d'une extrême +fertilité. Le travail de comblement continue de s'accomplir sous nos +yeux dans la partie inférieure de ces vallées fluviales: dans toutes +s'étalent de vastes marais et même des lacs profonds qui se rétrécissent +peu à peu et d'où l'eau du fleuve sort purifiée. D'après quelques +auteurs, un de ces lacs, le Tachynos, que traverse le Strymon +immédiatement avant de se jeter dans la mer Égée, serait le Prasias +d'Hérodote, si fréquemment cité par les archéologues; ses villages +aquatiques n'étaient autres, en effet, que des «palafittes» semblables à +ceux dont on a trouvé les traces sur les bas-fonds de presque tous les +lacs de l'Europe centrale. + +Au nord de la Dobroudja bulgare, le Danube poursuit une oeuvre +géologique en comparaison de laquelle les travaux de la Maritsa, du +Strymon, du Vardar, sont presque insignifiants. Chaque année ce fleuve +puissant, qui verse dans la mer près de deux fois autant d'eau que +toutes les rivières de la France, entraîne aussi des troubles en +quantités telles, qu'il pourrait s'en former annuellement un territoire +d'au moins six kilomètres carrés de surface sur dix mètres de +profondeur. Cette masse énorme de sables et d'argiles se dépose dans les +marais et sur les rivages du delta, et quoiqu'elle se répartisse sur un +espace très-considérable, cependant le progrès annuel des bouches +fluviales est facile à constater. Les anciens, qui avaient observé ce +phénomène, craignaient que le Pont-Euxin et la Propontide ne se +transformassent graduellement en mers basses, semées de bancs de sable, +comme les Palus-Moeotides. Les marins peuvent être rassurés, du moins +pour la période que traverse actuellement notre globe, car si +l'empiétement des alluvions continue dans la même proportion, c'est +après un laps de six millions d'années seulement que la mer Noire sera +comblée; mais dans une centaine de siècles peut-être l'îlot des +Serpents, perdu maintenant au milieu des flots marins, fera partie de la +terre ferme. Lorsqu'on aura mesuré l'épaisseur des terrains d'alluvion +que le Danube a déjà portés dans son delta, on pourra, par un calcul +rigoureux, évaluer la période qui s'est écoulée depuis que le fleuve, +abandonnant une bouche précédente, a commencé le comblement de ces +parages de la mer Noire. + +D'ailleurs la grande plaine triangulaire dont le Danube a fait présent +au continent n'est encore qu'à demi émergée; des lacs, restes d'anciens +golfes dont les eaux salées se sont peu à peu changées en eaux douces, +des nappes en croissant, méandres oblitérés du Danube, des ruisseaux +errants qui changent à chaque crue du fleuve, font de ce territoire une +sorte de domaine indivis entre le continent et la mer; seulement +quelques terres plus hautes, anciennes plages consolidées par l'assaut +des vagues marines, se redressent ça et là au-dessus de la morne étendue +des boues et des roseaux et portent des bois épais de chênes, d'ormes et +de hêtres. Des bouquets de saules bordent de distance en distance les +divers bras de fleuve qui parcourent le delta en longues sinuosités, +déplaçant fréquemment leur cours. Il y a dix-huit cents ans, les bouches +étaient au nombre de six; il n'en existe plus que trois aujourd'hui. + +[Illustration: DELTA DU DANUBE.] + +Après la guerre de Crimée, les puissances victorieuses donnèrent pour +limite commune à la Roumanie et à la Turquie le cours du bras +septentrional, celui de Kilia, qui porte à la mer plus de la moitié des +eaux danubiennes. Le sultan est ainsi devenu maître de tout le delta, +dont la superficie est d'environ 2,700 kilomètres carrés; en outre, il +possède celle des embouchures qui, de nos jours, donne seule de la +valeur à ce vaste territoire. En effet, la Kilia est barrée à son entrée +par un seuil de sables trop élevé pour que les navires, même ceux d'un +faible tirant d'eau, osent s'y hasarder. La bouche méridionale, celle de +Saint-George ou Chidrillis, est également inabordable. C'est la bouche +intermédiaire, connue sous le nom de Soulina, qui offre la passe la plus +facile, celle que depuis un temps immémorial pratiquaient tous les +navires. Cependant le canal de la Soulina serait également interdit aux +gros bâtiments de commerce, si l'art de l'ingénieur n'en avait +singulièrement amélioré les conditions d'accès. Naguère la profondeur de +l'eau ne dépassait guère deux mètres sur la barre pendant les mois +d'avril, de juin et de juillet, et lors des crues elle était seulement +de trois et quatre mètres. Au moyen de jetées convergentes, qui +conduisent l'eau fluviale jusqu'à la mer profonde, on a pu abaisser de +trois mètres le seuil de la barre, et des bâtiments calant près de six +mètres peuvent en toute saison passer sans danger. Nulle part, si ce +n'est en Écosse, à l'embouchure de la Clyde, l'homme n'a mieux réussi à +discipliner à son profit les eaux d'une rivière. La Soulina est devenue +un des ports de commerce les plus importants de l'Europe et en même +temps un havre de refuge des plus précieux dans la mer Noire, si +redoutée des matelots à cause de ses bourrasques soudaines. Il est vrai +que ce grand travail d'utilité publique n'est point dû à la Turquie, +mais à une commission européenne exerçant à la Soulina et sur toute la +partie du Danube située en aval d'Isaktcha une sorte de souveraineté. +C'est un syndicat international ayant son existence politique autonome, +sa flotte, son pavillon, son budget, et, cela va sans dire, ses emprunts +et sa dette. Le delta danubien se trouve ainsi pratiquement neutralisé +au profit de toutes les nations d'Europe[34]. + +[Note 34: Mouvement du port de Soulina, en 1873. 1,870 navires +chargés, jaugeant 532,000 tonneaux. Valeur des exportations de céréales. +125,000,000 fr.] + +[Illustration: DÉBIT COMPARÉ DES BOUCHE DANUBIENNES.] + +Le vaste espace quadrangulaire occupé par les systèmes montagneux de +l'Haemus et du Rhodope et limité au nord par le Danube, environ la +moitié de la Turquie, est le pays des Bulgares. Quoique le nom de +Bulgarie soit appliqué officiellement au seul versant septentrional des +Balkhans, la véritable Bulgarie s'étend sur un territoire au moins trois +fois plus considérable. + +Des bords du Danube inférieur aux versants du Pinde, tout le sol de la +Péninsule appartient aux Bulgares, sauf pourtant les îlots et les +archipels ethnologiques où vivent des Turcs, des Valaques, des Zinzares +ou des Grecs. Au moyen âge, ils occupaient un territoire beaucoup plus +vaste encore, puisque l'Albanie tout entière se trouvait dans les +limites de leur royaume. Leur capitale était la ville d'Okrida. + +Quelle est donc cette race qui, par le nombre et l'étendue de ses +domaines, est certainement la première de la péninsule turque? Ceux que +les Byzantins appelaient Bulgares et qui, dès la fin du cinquième +siècle, vinrent dévaster les plaines de la Thrace, ces hideux ravageurs +dont le nom, légèrement modifié, est devenu un terme d'opprobre dans las +jargons de nos langues occidentales, étaient probablement de race +ougrienne comme les Huns; leur langue était analogue à celle que parlent +actuellement les Samoyèdes, et l'on pense qu'ils étaient les proches +parents de ces peuplades misérables de la Russie polaire. Toutefois, +depuis que ces conquérants farouches ont quitté les bords du Volga, +auquel, suivant quelques auteurs, leurs ancêtres auraient dû leur nom, +ils se sont singulièrement modifiés, et c'est en vain qu'on chercherait +à découvrir chez eux les traces de leur ancienne origine. De Touraniens +qu'ils étaient, ils sont devenus Slaves, comme leurs voisins les Serbes +et les Russes. + +La slavisation rapide des Bulgares est un des phénomènes ethnologiques +les plus remarquables qui se soient opérés pendant le moyen âge. Dès le +milieu du neuvième siècle, tous les Bulgares comprenaient le serbe, et, +bientôt après, ils cessèrent de parler leur propre langue. A peine +trouve-t-on encore quelques mots chazares dans leur idiome slave; ils +parlent toutefois moins correctement que les Serbes, et leur accent est +plus rude; n'ayant ni littérature ni cohésion politique, ils n'ont pu +fixer leur langue et lui donner un caractère distinctif; c'est dans le +district de Kalofer, au sud du Balkhan, que leur idiome a, dit-on, le +plus de pureté. D'après quelques auteurs, la prodigieuse facilité +d'imitation qui distingue les Bulgares suffirait à expliquer leur +transformation graduelle en un peuple slavisé; mais il est beaucoup plus +simple de supposer que, dans leurs flux et reflux de migrations et +d'incursions guerrières, les Serbes conquis et les Bulgares conquérants +se sont mélangés intimement, les premiers donnant leurs moeurs, leur +langue, leurs traits distinctifs et les seconds imposant leur nom de +peuple. Quoi qu'il en soit, il est certain que les populations de la +Bulgarie font maintenant partie du monde slave. Avec les Rasces, les +Bosniaques et les Serbes encore soumis à la domination turque, elles +assurent à l'élément yougo-slave une grande prépondérance ethnologique +dans la Turquie d'Europe. Si l'hégémonie de l'empire devait appartenir +aux plus nombreux, c'est aux Serbo-Bulgares qu'elle reviendrait, et non +point aux Grecs, ainsi qu'on le croyait naguère. + +[Illustration: 1 Bulgare chrétien de Viddin.--2. Dames chrétiennes de +Skodra.--3. Bulgares musulmans de Viddin.--4. Bulgare de Koyoutépé.] + +En général, les Bulgares sont plus petits que leurs voisins les Serbes, +trapus, fortement bâtis, portant une tête solide sur de larges épaules. +Beaucoup de voyageurs, entre autres Lejean, Breton lui-même, leur ont +trouvé une ressemblance frappante avec les paysans de la Bretagne. En +certains districts, notamment aux environs de Philippopoli, ils se +rasent la chevelure, à l'exception d'une queue qu'ils laissent croître +et tressent soigneusement à la façon des Chinois. Les Grecs, les +Valaques se moquent d'eux, et mainte expression proverbiale les tourne +en dérision comme inintelligents et grossiers. Ces moqueries sont +injustes. Sans avoir la vivacité du Roumain, la souplesse de l'Hellène, +le Bulgare n'en a pas moins l'esprit fort ouvert; mais l'esclavage a +lourdement pesé sur lui, et dans les régions méridionales, où il est +encore opprimé par le Turc, exploité par le Grec, il a l'air malheureux +et triste; au contraire, dans les plaines du Nord et dans les villages +reculés des montagnes, où il a moins à souffrir, il est jovial, porté au +plaisir; sa parole est vivent sa repartie des plus heureuses. C'est +aussi sur le versant septentrional des Balkhans que la population, +peut-être à cause de son mélange intime avec les Serbes, présente le +plus beau type de visage et s'habille avec le plus de goût. Plus beaux +encore sont encore les Pomaris, qui habitent les hautes vallées du +Rhodope, au sud de Philippopoli. Ces indigènes parlent slave et sont +considérés comme Bulgares, mais ils ne leur ressemblent point: grands, +bruns de chevelure, pleins d'élan et de gaieté, enthousiastes et poètes, +on serait tenté plutôt de les prendre pour les descendants des anciens +Thraces, surtout s'il est vrai que leurs chants héroïques célèbrent +encore un Orphée, le divin musicien, charmeur des oiseaux, des hommes et +des génies. + +Pris dans leur ensemble, les Bulgares, surtout ceux de la plaine, sont +un peuple pacifique, ne répondant nullement à l'idée qu'on se fait de +leurs féroces ancêtres, les dévastateurs de l'empire byzantin. Bien +différents des Serbes, ils n'ont aucune fierté guerrière; ils ne +célèbrent point les batailles d'autrefois et même ils ont perdu tout +souvenir de leurs aïeux. Dans leurs chants, ils se bornent à raconter +les petits drames de la vie journalière ou les souffrances de l'opprimé, +ainsi qu'il convient à un peuple soumis; l'autorité, représentée par le +gendarme, le «modeste _zaptié_», joue un grand rôle dans leurs courtes +poésies. Le vrai Bulgare est un paysan tranquille, laborieux et sensé, +bon époux et bon père, aimant le confort du logis et pratiquant toutes +les vertus domestiques. Presque toutes les denrées agricoles que la +Turquie expédie à l'étranger, elle les doit au travail des cultivateurs +bulgares. Ce sont eux qui changent certaines parties de la plaine +méridionale du Danube en de vastes champs de maïs et de blé rivalisant +avec ceux de la Roumanie. Ce sont eux aussi qui, dans les campagnes +d'Eski-Zagra, au sud du Balkhaa, obtiennent les meilleures soies et le +plus excellent froment de la Turquie, celui que l'on emploie toujours +pour préparer le pain et les gâteaux servis sur la table du sultan. +D'autres Bulgares ont fait de l'admirable plaine de Kezanlik, également +située à la base de l'Haemus, la contrée agricole la plus riche et la +mieux cultivée de toute la Turquie: la ville elle-même est entourée de +noyers magnifiques et de champs de rosiers d'où l'on extrait la célèbre +essence, objet d'un commerce si considérable dans tout l'Orient. Enfin +les Bulgares qui habitent le versant septentrional des Balkhans, entre +Pirot et Tirnova, ont aussi une grande activité industrielle. Là chaque +village a son travail particulier: ici l'on fabrique des couteaux, +ailleurs des bijoux en métal, plus loin les poteries, les étoffes, les +tapis, et partout les simples ouvriers du pays donnent la preuve de leur +grande habileté de main et de la pureté de leur goût. Un remarquable +esprit d'entreprise se manifeste également parmi les Bulgares +méridionaux du district de Monastir ou Bitolia. Dans ces régions +reculées se trouvent des villes industrielles, en premier lieu Monastir +elle-même, puis Kourchova, Florina, d'autres encore. + +Ces Bulgares si pacifiques, si bien façonnés au travail et à la peine, +commencent à se lasser de leur longue sujétion. Sans doute ils ne +songent point à se révolter, et les quelques soulèvements qui ont eu +lieu étaient le fait de quelques montagnards ou de jeunes gens revenus +de Serbie ou des pays roumains avec l'enthousiasme de la liberté; mais +si les Bulgares sont encore de dociles sujets, ils n'en relèvent pas +moins peu à peu la tête; ils sa reconnaissent les uns les autres comme +appartenant à la même nationalité; ils se groupent plus solidement, +s'associent pour la défense commune. Après mille ans d'oubli de +soi-même, le Bulgare se retrouve et s'affirme. C'est dans l'ordre +religieux qu'il a fait le premier pas pour la reconquête de sa +nationalité. Lors de l'invasion des Turcs, un certain nombre de +Bulgares, les plus opprimés sans doute, se firent mahométans; mais, +quoique visiteurs des mosquées, la plupart n'en ont pas moins gardé la +religion de leurs pères, vénérant les mêmes fontaines sacrées et croyant +aux mêmes talismans. Depuis la conquête, une faible proportion de la +population bulgare s'est convertie au catholicisme occidental; mais la +très-grande majorité de la race appartient à la religion grecque. +Naguère encore, moines et prêtres grecs jouissaient de la plus grande +influence; pendant de longs siècles d'oppression, les religieux avaient +maintenu les vieilles traditions de la foi vaincue; par leur existence +même, ils rappelaient vaguement un passé d'indépendance, et leurs +églises étaient le seul refuge ouvert au paysan persécuté: de là le +sentiment de gratitude que le peuple leur avait voué. Pourtant les +Bulgares ne veulent plus être gouvernés par un clergé qui ne se donne +même point la peine de parler en leur langue et qui prétend les +soumettre à une nation aussi différente de la leur que le sont les +Hellènes. Sans vouloir opérer de schisme religieux, ils veulent se +soustraire à l'autorité du patriarche de Constantinople, comme l'ont +fait les Serbes et même les Grecs du nouveau royaume hellénique: ils +veulent constituer une Église nationale, maîtresse d'elle-même. Malgré +les protestations dru «Phanar», le Vatican de Constantinople, malgré la +mauvaise grâce du gouvernement, qui n'aime point à voir ses peuples +s'émanciper, la séparation des deux Églises est à peu près opérée; le +clergé grec a dû se retirer, même s'enfuir de quelques villes en toute +hâte. L'événement se serait accompli beaucoup plus tôt si les femmes, +plus attachées que les hommes aux anciens usages, n'avaient prolongé la +crise, le moindre changement dans le rite ou dans le costume du prêtre +leur paraissant une hérésie lamentable. + +Quoique opérée contre les Grecs, cette révolution pacifique n'en est pas +moins d'une grande portée contre les Turcs eux-mêmes. Les Bulgares, du +Danube au Vardar, ont agi de concert dans une oeuvre commune; en dépit +de leur sujétion, ils se sont essayés, sans le savoir peut-être, à +devenir un peuple. C'est là un fait qui, en donnant plus de cohésion à +la population de langue slave, ne peut que tourner au détriment des +maîtres osmanlis. Ceux-ci sont relativement très-peu nombreux dans les +campagnes du pays bulgare qui s'étendent à l'ouest de la vallée du Lom; +mais dans les villes, surtout celles qui ont une grande importance +stratégique, ils forment des communautés considérables. En outre, la +plus grande partie de la Bulgarie orientale, entre le Danube et le golfe +de Bourgas, est peuplée de Turcs et de Bulgares qui se sont tellement +identifiés aux conquérants par la langue, le costume, les habitudes, la +manière de penser, qu'il est impossible de les distinguer et qu'il faut +les considérer en bloc comme les représentants de la nation turque. On +n'y voit pas même un seul monastère chrétien, tandis qu'il s'y trouve +plusieurs lieux de pèlerinage musulmans, en grande odeur de sainteté. +C'est là que se trouve le plus solide point d'appui des Osmanlis dans +toute la Péninsule; partout ailleurs les maîtres du pays ne sont que des +étrangers. + +Après l'élément turc, celui qui a le plus d'importance dans les pays +bulgares est l'élément hellénique. Sur le versant septentrional des +Balkhans, les Grecs sont peu nombreux, et leur influence dépasse à peine +celle des Allemands et des Arméniens établis dans les villes. Au sud de +l'Haemus, quoique en très-faible proportion relative, ils sont beaucoup +plus répandus. On en voit dans chaque village un ou deux, qui vivent de +négoce et pratiquent tous les métiers: ce sont les hommes indispensables +de la localité; ils savent tout faire, sont prêts à tout mettent toutes +les affaires en train, animent toute la population de leur esprit. +Solidaires les uns des autres et formant dans le pays une grande +franc-maçonnerie, toujours curieux de savoir, ils ne manquent jamais +d'acquérir une influence bien supérieure à leur importance numérique: à +peine sont-ils deux ou trois, qu'ils exercent déjà le rôle d'une petite +communauté. D'ailleurs ils forment aussi ça et là quelques groupes +considérables au milieu des Bulgares. Ils sont nombreux à Philippopoli +et à Bazardjik; dans une vallée du Rhodope, ils possèdent à eux seuls +une ville assez populeuse, Stenimacho: ni Turc ni Bulgare n'ont pu s'y +établir. Les vestiges d'édifices antiques et le dialecte spécial des +habitants, qui contient plus de deux cents mots d'origine hellénique et +cependant inconnus au romaïque moderne, prouvent bien que depuis plus de +vingt siècles au moins Stenimacho est une cité grecque; jugeant d'après +une inscription en mauvais état, M. Dumont pense que ce serait une +colonie de l'Eubée. + +Le rôle d'initiateurs qu'ont les Grecs dans les pays bulgares du Midi, +les Roumains le remplissent partiellement dans le Nord. En aval de +Tchernavoda, et jusqu'à la mer, la population de la rive droite du +Danube est en grande majorité composée de Valaques, devant lesquels +reculent peu à peu les Turcs de ces contrées. Et tandis que de ce côté +l'élément roumain ne cesse de s'accroître à l'appel du commerce, les +avantages qu'offrent à l'agriculture les plaines situées à la base +septentrionale des Balkhans attirent aussi dans ces régions de +nombreuses colonies venues d'outre-Danube. Quoique les Bulgares +eux-mêmes soient de bons agriculteurs, cependant les Valaques ne cessent +d'empiéter et de gagner sur eux, comme ils le font aussi sur les Serbes, +les Magyars et les Allemands dans les contrées voisines. Plus actifs, +plus intelligents que les Bulgares, à la tête de familles plus +nombreuses, les cultivateurs valaques «roumanisent» peu à peu les +villages dans lesquels ils se sont installés. Les indigènes se laissent +assimiler facilement, et dans l'espace d'une génération toute la +population se trouve transformée de langue et de moeurs. + +Bulgares et Turcs, Grecs et Valaques, et ça et là des colonies de Serbes +et d'Albanais, des communautés d'Arméniens, des groupes assez nombreux +de Juifs «Spanioles», comme ceux de la Bosnie et de Salonique, les +commerçants européens des cités, des colonies de Roumains Zinzares et +des bandes errantes de Tsiganes, réputés musulmans, font de la contrée +des Balkhans un véritable chaos de nations; néanmoins la confusion est +plus grande encore dans l'étroit réduit de la Dobroudja, situé entre le +Bas-Danube et la mer. Là des Tartares Nogaïs, de même origine que ceux +de la Crimée, viennent s'ajouter aux représentants de toutes les races +qui se trouvent en Bulgarie. Ces Tartares, non mélangés comme le sont +leurs frères de sang les Osmanlis, ont assez bien conservé leur type +asiatique. Quoique agriculteurs, ils ont encore des goûts nomades et se +plaisent à parcourir les collines et les plaines, à la suite de leurs +troupeaux. Un khan héréditaire, soumis à l'autorité du sultan, les +gouverne comme aux temps où ils vivaient sous la tente. + +Après la guerre de Crimée, quelques milliers de Nogaïs, compromis par +l'aide qu'ils avaient fournie aux alliés, quittèrent leur beau pays de +montagnes et vinrent se grouper en colonies à côté de leurs compatriotes +tartares de la Dobroudja. Par contre, environ dix mille Bulgares de la +contrée, s'effrayant à la vue de ces Nogaïs de la Crimée qu'on leur +avait dépeints, bien à tort, comme des êtres abominables de vices et de +férocité, s'enfuirent de leur pays pour aller se mettre sous la +protection du tsar, et les domaines qu'on leur assigna furent +précisément ceux des Tartares émigres. Ce fut un échange de peuples +entre les deux empires; malheureusement, les fuyards des deux nations +eurent beaucoup à souffrir, dans leurs nouvelles patries, de +l'acclimatement et de la misère; de part et d'autre, les maladies et le +chagrin firent de nombreuses victimes. Bien plus lamentable encore fut +le sort des Tcherkesses et des autres immigrants du Caucase, qui, soit +fuyant les Russes, soit bannis par eux, vinrent, en 1864 et dans les +années suivantes, demander un asile à la Porte! Ils étaient au nombre de +quatre cent mille; ce ne fut donc pas sans peine qu'on put leur préparer +Hësvïllages de refuge en Europe et dans la Turquie d'Asie. Le pacha que +la Porte avait chargé de surveiller l'immigration prit soin d'installer +les nouveaux venus dans les régions de la Bulgarie situées à l'ouest, +espérant ainsi, mais en vain, rompre la cohésion ethnique des Serbes et +des Bulgares. Naturellement, on força les «rayas» à leur céder des +terres, à leur bâtir des villages et même des villes entières, à leur +donner des animaux et des semences, mais on ne put aussi facilement leur +inspirer l'amour du travail. En Bulgarie, ils ne trouvèrent qu'une +hospitalité défiante, et bientôt désabusés, ils s'enfermèrent dans leur +insolent orgueil et refusèrent de s'assouplir au labeur. On raconte que +nombre de chefs, en arrivant dans la contrée, plantèrent leur épée dans +le sol pour annoncer ainsi que la terre leur appartenait et que +désormais la population leur était asservie. La faim, les épidémies, le +climat si différent de celui de leurs montagnes, les firent périr en +multitude; dès la première année, plus d'un tiers des réfugiés avait +succombé. + +Quant aux jeunes filles et aux enfants, il s'en fit un commerce hideux, +et les bénéfices qu'en retirèrent certains pachas permirent de se +demander si l'on n'avait pas à dessein affamé tout ce peuple. Les harems +regorgèrent de jeunes Circassiennes, qui se vendaient alors en moyenne +pour le quart ou le huitième de leur prix ordinaire. Constantinople, +encombrée, versait son excédant sur la Syrie et l'Égypte. Maintenant que +les maladies, l'oisiveté, le vice ont prélevé leur proie, la population +tcherkesse s'est à peu près accommodée à son nouveau milieu. En dépit de +leur communauté de religion avec les Turcs, les nouveaux venus +s'associent facilement aux Bulgares et deviennent volontiers Slaves par +le langage. + +D'autres fugitifs, que la destinée n'a point traités aussi cruellement +que les Circassiens, ont trouvé un asile dans cet étrange massif +péninsulaire de la Dobroudja. Ce sont des Cosaques russes, des Ruthènes, +des Moscovites «Vieux-Croyants», qui, vers la fin du siècle dernier, ont +dû quitter leurs steppes afin de conserver leur foi religieuse. Plus +tolérant que la chrétienne Catherine II, le padichah les recueillit +généreusement et leur distribua des terres en diverses contrées de la +Turquie d'Europe et d'Asie. Les colonies cosaques de la Dobroudja et du +delta danubien ont prospéré: un de leurs établissements, qui borde les +rives du Danube de Saint-Georges, est connu sous le nom de «Paradis de +Cosaques». Leur principale industrie est celle de la pêche de +l'esturgeon et de la préparation du caviar. Reconnaissants de +l'hospitalité qui leur a été donnée, ces Russes ont vaillamment défendu +leur patrie adoptive dans toutes les guerres qui ont éclaté entre le +tsar et le sultan, mais ils ont eu d'autant plus à souffrir de la +vengeance de leurs compatriotes, restés au service de la Russie. +D'ailleurs ils ont conservé leur costume national, leur langage et leur +culte, et ne se sont point mélangés avec les populations environnantes. + +Une colonie de Polonais, quelques villages d'Allemands, situés sur la +branche méridionale du delta danubien, un groupe de quelques milliers +d'Arabes, enfin, les hommes de toute race accourus de l'Europe et de +l'Asie vers le port de la Soulina, complètent cette espèce de congrès +ethnologique de la Dobroudia. Mais la différence est grande entre les +tribus diverses qui vivent isolées dans l'intérieur de la presqu'île et +la population cosmopolite qui grouille dans la cité commerçante et dont +tous les caractères de races finissent par se confondre en un même type. + +Ce mélange qui se fait aux bouches du Danube entre Grecs et Francs, +Anglais et Arméniens, Maltais et Russes, Valaques et Bulgares, ne peut +manquer de se faire tôt ou tard dans le reste du pays, car il est peu de +contrées en Europe où les grandes voies internationales soient mieux +indiquées qu'en Bulgarie. Le premier de ces chemins des nations est le +Danube lui-même, dont les villes turques riveraines, Viddin, Sistova, +Roustchouk, Silistrie, acquièrent de jouf en jour une importance plus +considérable dans le mouvement européen et qui se continue dans la mer +Noire par des escales diverses, dont la principale est le beau port de +Bourgas, très-important pour l'expédition des céréales. Mais cette voie +naturelle n'est pas assez courte au gré du commerce; il a fallu +l'abréger par un chemin de fer, qui coupe l'isthme de la Dobroudja, +entre Tchernavoda et Kustandjé, puis par une voie ferrée plus longue, +qui traverse toute la Bulgarie orientale, de Roustchouk au port de +Varna, en passant à Rasgrad et près de Choumla. Un autre chemin de fer +suivra le passage direct que la nature a ouvert du bas Danube à la mer +Égée par la dépression des Balkhans, au sud de Choumla, et par les +plaines où se sont bâties les villes de Jamboly et d'Andrinople. Plus à +l'ouest, Tirnova, l'antique cité des tsars de Bulgarie, Kezanlik et +Eski-Zagra, sont les étapes d'un autre chemin de jonction entre le +Danube et le littoral de la Thrace. + +Maintenant il s'agit d'éviter en entier les détours du fleuve, en +adaptant aux besoins des échanges de continent à continent, soit la +route de Bosnie à Salonique par Kalkhandelen, Uskiub, Keuprili et la +basse vallée du Vardar, soit la grande voie que suivaient autrefois les +légions romaines, entre la Pannonie et Byzance, et que les sultans +avaient reprise au seizième siècle en faisant construire une grande +route dallée de Belgrade à Rodosto; il faut détourner le courant +commercial du Danube et lui donner le port de Constantinople pour +embouchure directe. Grâce à leur admirable position géographique, sur +cette voie du Danube au Bosphore, les anciennes grandes stations de +route: Nich, la sentinelle placée aux frontières de la Serbie sur un +affluent de la Morava; Sofia, l'antique Sardica, située sur l'Isker +danubien; Bazardjik ou le «Marché», improprement désignée sous le nom de +Tatar-Bazardjik, puisqu'il n'y a point de Tartares; la belle +Philippopoli, à la «triple montagne» dominant le cours de la Maritza, +sont destinées d'avance à devenir des centres importants dès qu'elles +auront été définitivement rattachées à l'Europe. Peut-être les +multitudes de voyageurs qu'entraîneront les convois verront-ils encore, +près de, Nich, le hideux monument de Kele-Kalessi qui doit rappeler un +grand fait de «gloire» aux générations futures? Ce trophée n'est autre +qu'une tour bâtie avec les crânes des Serbes qui, pendant la guerre de +l'indépendance, se firent sauter dans une redoute pour ne pas tomber +vivants entre les mains de leurs ennemis. Un gouverneur de Nich, plus +humain que ses prédécesseurs, voulut démolir cette abominable maçonnerie +devant laquelle tout «raya» passe en frissonnant, mais les musulmans +fanatiques s'y opposèrent; à côté jaillit pourtant une petite fontaine +expiatoire, dont l'eau pure, symbole de réconciliation, doit abreuver en +même temps les Slaves et les Osmanlis. + +Une population aussi souple, aussi malléable que l'est la nation +bulgare, modifiera certainement assez vite ses moeurs et ses habitudes +sous l'influence du commerce et du va-et-vient des voyageurs. Elle a +grand besoin de se relever. Les Albanais se sont ensauvagés par la +guerre, les Bulgares ont été avilis par l'esclavage. Dans les villes +surtout, ils étaient fort bas tombés. Les insultes que leur prodiguaient +les musulmans, le mépris dont ils les accablaient avaient fini par les +rendre abjects, méprisables à leurs propres yeux. Sur le versant +méridional des Balkhans, dans les districts de Kezanlik et d'Eski-Zagra, +les Bulgares, disent les voyageurs, étaient tout particulièrement +abaissés. Démoralisés par la servitude et par la misère, livrés à la +merci de riches compatriotes, les _tchorbadjis_, ou «les donneurs de +soupes», ils étaient devenus des ilotes honteux et bas. Surtout les +femmes bulgares des villes présentaient le spectacle de la plus honteuse +corruption, et par leur impudeur, leur grossièreté, leur ignorance, +méritaient toute la réprobation que faisaient peser sur elles les femmes +musulmanes. Même au point de vue de l'instruction, les Turcs étaient +naguère plus avancés que les Bulgares; leurs écoles étaient relativement +plus nombreuses et mieux dirigées. Tous les villages des Osmanlis sont +beaucoup mieux tenus, plus agréables à voir et à habiter que ceux des +chrétiens. + +Quoi qu'il en soit de la situation passée, les choses ont déjà changé. +Peut-être, pris en masse, les Turcs ont-ils gardé sur les Bulgares +l'immense supériorité que donnent la probité et le respect de la parole +donnée; mais ils travaillent moins, ils se laissent paresseusement +entraîner par la destinée, et peu à peu, de maîtres qu'ils étaient, ils +perdent les positions acquises et tombent dans une pauvreté méritée. +Dans les campagnes, la terre passe graduellement aux mains des «rayas»; +dans les villes, ceux-ci ont presque entièrement accaparé le commerce. +Enfin, chose bien plus importante encore, les Bulgares, comprenant la +nécessité de l'instruction, se sont mis à fonder des écoles, des +collèges, à faire publier des livres, à envoyer des jeunes gens dans les +universités d'Europe. En certains districts, à Philippopoli, à +Bazardjik, toutes les familles se sont même imposées volontairement pour +faire sortir leurs enfants du bourbier de l'ignorance. Enfin, dans les +collèges mixtes de Constantinople, ce sont régulièrement les jeunes +Bulgares qui ont le plus de succès dans leurs études. C'est un grand +signe de vitalité, qu'elle continue dans cette voie, et la race bulgare, +qui depuis si longtemps avait été pour ainsi dire supprimée de +l'histoire, pourra rentrer dignement sur la scène du monde[35]. + +[Note 35: Villes principales des contrées bulgares, avec leur +population approximative: + +Choumla................. 50,000 hab. +Roustchoule............. 50,000 » +Philîppopoli ou Felibe.. 40,000 » +Honastir ou Bitolia..... 40,000 » +Uskiub.................. 28,000 » +Kalkhandelen............ 22,000 » +Sofia................... 20,000 » +Viddin.................. 20,000 » +Sihilrie................ 20,000 » +Sistova................. 20,000 » +Varna................... 20,000 » +Eski-Zagra.............. 18,000 » +Bazardjik............... 18,000 » +Nich.................... 16,000 » +Kenprili................ 15,000 » +Rasgrad................. 15,000 » +Tirnova................. 12,000 » +Slivno.................. 12,000 » +Prilip.................. 12,000 » +Kezanlik................ 10,000 » +Stenimacho.............. 10,000 » +Florina................. 10,000 » +Kourchova............... 9,000 » +Soulina................. 5,000 » +] + + + + +VII + +LA SITUATION PRÉSENTE ET L'AVENIR DE LA TURQUIE. + + +Les prophéties dans lesquelles on se complaisait, il y a une vingtaine +d'années, au sujet de la Turquie, ne se sont point réalisées. «L'Homme +malade», ainsi qu'on nommait plaisamment l'empire des Osmanlis, n'a pas +voulu mourir, et les puissances voisines n'ont pu se partager ses +dépouilles. Il est vrai que, sans l'appui de l'Angleterre et de la +France, il eût certainement succombé, et maintenant encore il serait +menacé des plus grands dangers si la Russie n'avait trouvé dans l'Asie +centrale et sur les confins de la Chine un dérivatif à ses appétits de +conquête. Mais si les intérêts de «l'équilibre européen», ou plutôt les +jalousies rivales des différents États ont été la meilleure sauvegarde +de la Turquie, il faut dire aussi qu'elle est devenue plus forte à +l'intérieur et que, grâce aux progrès de ses populations de races +diverses, elle a pris une plus grande importance relative parmi les +nations. Sa puissance s'est si bien accrue, qu'elle a pu reprendre une +offensive sérieuse en Arabie et conquérir, à plus de 5,000 kilomètres de +Stamboul, des territoires où précédemment elle n'avait jamais porté ses +armes. En outre, par son vassal, le khédive d'Egypte, la Sublime Porte +est devenue suzeraine de la Nubie, du Darfour et du Ouadaï, d'une partie +de l'Abyssinie, de Berberah, et ses ordres parviennent jusqu'au coeur de +l'Afrique. + +[Illustration: EMPIRE TURC.] + +D'ailleurs il ne faudrait point voir dans cet accroissement de puissance +la preuve que la Turquie est désormais entrée dans une voie normale de +progrès pacifique et continu. Non, elle se trouve encore en plein moyen +âge, et sans doute elle a devant elle bien des étapes de révolutions +intestines avant qu'elle puisse se placer au rang des nations policées +de l'Europe et de l'Amérique. Des races hostiles occupent le territoire, +et si elles n'étaient main tenues de force, elles se précipiteraient les +unes contre les autres. Les Serbes s'armeraient contre les Albanais, les +Bulgares contre les Grecs, et tous s'uniraient contre le Turc. Les +haines de religion s'ajoutent aux animosités de races, et dans maints +districts les Bosniaques ne demanderaient pas mieux que de se ruer sur +d'autres Bosniaques ou les Tosques sur les Guègues, leurs frères de +langue et d'origine. D'ailleurs les Osmanlis, maîtres de ces populations +diverses, les oppriment sans scrupule, et leur grand art est précisément +de les opposer les unes aux autres pour régner en paix au-dessus de +leurs conflits. + +Il n'en saurait être autrement dans un empire où le caprice est +souverain. Le padichah est à la fois le maître des âmes et des corps, le +chef militaire, le grand juge et le pontife suprême. Jadis son pouvoir +était pratiquement limité par celui des feudataires éloignés, qui +souvent réussissaient à se rendre à peu près indépendants; mais depuis +la chute d'Ali-Pacha et le massacre des janissaires le sultan n'a plus +rien à craindre de sujets parvenus; les seules bornes de sa +toute-puissance sont la coutume, les traditions de ses ancêtres et les +intérêts des gouvernements européens. En outre, il a bien voulu, par +certains actes de sa libre initiative, régulariser l'exercice de son +autorité. C'est ainsi qu'il a institué pour tout l'empire un budget dont +il s'attribue le dixième environ. Le plus absolu des monarques d'Europe, +il est aussi celui, après le prince du Monténégro, dont la liste civile +est la plus forte en proportion des revenus du pays; encore ce budget +particulier n est-il pas suffisant, et très-fréquemment on doit en +combler le déficit par des emprunts à quinze et vingt du cent, pour +lesquels on hypothèque le produit des impôts, des dîmes et des douanes. +Le train de maison du sultan et des membres de sa famille est vraiment +effréné. Il existe au palais une armée d'au moins six mille serviteurs +et esclaves des deux sexes, dont huit cents cuisiniers. En outre, la +domesticité est elle-même entourée d'une tourbe de parasites qui vivent +autour du palais et que nourrissent les cuisines impériales; en vertu de +leurs contrats, les fournisseurs sont obligés de livrer chaque jour une +moyenne de douze cents moutons, et l'importance de ce seul article de +consommation permet de juger de l'énorme total auquel doivent s'élever +tous les autres. Les dépenses courantes s'accroissent des frais de +construction pour les palais et les kiosques, de l'achat de toutes les +féeries d'Orient, fabriquées à Paris, et des collections de fantaisie, +des prodigalités de toute nature, de vols et de dilapidations sans fin. + +Les ministres, les valis et autres grands personnages de l'empire +travaillent de leur mieux à imiter leur maître, et, comme lui, doivent +forcément dépasser les limites que leur trace un budget fictif. +D'ailleurs ils sont très-richement payés, car il est admis, en Orient, +que les hautes dignités doivent être rehaussées par l'éclat de la +fortune et les prodigalités du luxe. Aussi ne reste-t-il rien pour les +travaux utiles. Quant aux employés inférieurs, ils ne touchent que des +honoraires dérisoires, si même on veut bien condescendre à les payer; +mais il est tacitement convenu qu'ils peuvent se dédommager de leur +mieux sur la foule des corvéables. Tout se vend en Turquie, et surtout +la justice. L'état des finances turques est tellement lamentable, les +emprunts se font à des taux tellement usuraires, la désorganisation des +services est si complète, qu'on a souvent proposé de faire gérer le +budget ottoman par un syndicat des puissances européennes; mais parmi +ces puissances, combien en est-il qui puissent se vanter elles-mêmes +d'avoir parfaitement équilibré leurs recettes et leurs dépenses[36]! + +[Note 36: + +Recettes du budget turc en 1874............ 560,000,000 fr. +Dette intérieure et extérieure en 1875..... 5,500,000,000 » +] + +Sous un pareil régime, l'agriculture et l'industrie de l'empire turc ne +peuvent se développer que très-lentement. La terre ne manque point. Au +contraire, de vastes étendues du sol le plus fécond sont en friche; nul +ne s'occupe de savoir à qui elles appartiennent, et le premier venu peut +s'en emparer; mais gare à lui s'il tire grand profit de ses cultures et +s'il lui prend la fantaisie des'enrichir! Aussitôt le sol qu'il +labourait se trouve avoir fait partie des terres appartenant au culte, +ou bien il est à la convenance d'un pacha qui s'en empare après en avoir +fait bâtonner le possesseur! En maints districts, c'est de propos +délibéré que le paysan, même le plus économe et le plus actif, limite sa +récolte au strict nécessaire; il serait désolé d'une moisson abondante, +car l'accroissement de production est en même temps un accroissement +d'impôt et peut attirer les inquisitions soupçonneuses de l'exacteur. De +même, dans les petites villes, le commerçant dont les affaires sont en +voie de prospérité se gardera bien de montrer sa richesse; il se fera +tout humble, tout petit, et laissera sa maison s'érailler de misère. + +Afin de jouir en paix de leur propriété territoriale, les familles +musulmanes ont en très-grand nombre cédé leurs droits de possesseurs aux +mosquées; ils ne sont plus que de simples usufruitiers, mais ils ont +ainsi l'avantage de n'avoir pas à payer d'impôts, puisque leur terre est +devenue sainte, et leurs descendants pourront jouir des revenus du +domaine jusqu'à extinction de la famille. Ces terres, que l'on désigne +sous le nom de _vakoufs_, constituent peut-être le tiers de la +superficie du territoire. Elles ne rapportent absolument rien à l'Etat; +elles n'ont qu'une faible valeur pour les usufruitiers eux-mêmes, +routiniers fatalistes qui se sont débarrassés de leurs titres de +propriété précisément à cause de leur manque d'initiative; enfin, +lorsqu'elles ont agrandi l'immense domaine du clergé, la plus forte part +est laissée inculte. Tout le poids de l'impôt retombe donc sur la terre +que laboure le malheureux chrétien; encore le produit de cet impôt +doit-il forcément diminuer à mesure que s'accroît l'étendue des terrains +_vakoufs_. Aussi faudra-t-il en venir tôt ou tard à la sécularisation +des biens de main-morte, et déjà le gouvernement turc, au grand scandale +des vieux croyants, a timidement étendu la main vers le territoire +appartenant aux mosquées de Stamboul. + +Actuellement, on peut le dire, c'est en dépit de ses maîtres que le +paysan serbe, albanais ou bulgare réussit à maintenir le sol en état de +production. On peut en juger par un seul fait. Afin d'éviter la fraude, +certains collecteurs de dîmes n'ont pas trouvé de moyen plus ingénieux +que d'obliger les cultivateurs à entasser le long des champs tout le +produit de leur récolte; tant que les agents du trésor n'ont pas prélevé +chaque dixième gerbe, il faut que les amas de maïs, de riz ou de blé +restent dans la campagne exposés au vent, à la pluie, à la dent des +animaux. Souvent, lorsque le gouvernement perçoit enfin sa dîme, la +moisson a perdu la moitié de sa valeur. Quelquefois les paysans ne +touchent pas à leur récolte de raisins ou d'autres fruits afin de +n'avoir pas à payer l'impôt. Du reste, ce n'est pas du fisc seulement +que le cultivateur a le droit de se plaindre; il est également rançonné +par tous les intermédiaires qui lui achètent sa récolte. «Le Bulgare +laboure et le Grec tient la charrue», dit un ancien proverbe. Ce dire +est encore assez vrai, du moins sur le versant méridional des Balkhans, +où le paysan bulgare n'est pas toujours propriétaire du sol qu'il +ensemence; mais là même où il possède son propre champ et ne travaille +pas directement pour un maître grec ou musulman, sa moisson appartient +souvent à l'usurier, même avant d'avoir été coupée; et, dans le vain +espoir de se libérer un jour, il travaille toute sa vie comme un +misérable esclave. + +Cependant telle est la fertilité du sol sur les deux versants de +l'Haemus, dans la Macédoine et la Thessalie, que, malgré l'absence des +routes, malgré les mosquées et le fisc, malgré l'usure et le vol, +l'agriculture livre au commerce une grande quantité de produits. Le maïs +ou «blé de Turquîe» et toutes les céréales sont récoltées en abondance. +Les vallées du Karasou et Vardar donnent le coton, le tabac, les drogues +tinctoriales; le littoral et les îles fournissent du vin et de l'huile, +dont il serait facile avec un peu d'art de faire des produits exquis; le +vin est excellent dans la vallée de la Maritza, enfin des mûriers +s'étendent en véritables forêts dans certaines parties de la Thrace et +de la Roumélie, et l'expédition des cocons en Italie et en France prend +chaque année une plus grande importance. Avec sa terre féconde, ses +belles vallées humides et tournées vers le midi, la Turquie ne peut +manquer de prendre, dans un avenir prochain, l'un des premiers rangs, +parmi les contrées de l'Europe, par la bonté et la variété de ses +produits. Quant à son industrie, il est probable qu'elle se déplacera +peu à peu, comme celle de tous les pays ouverts au libre commerce avec +l'étranger, par la construction de nouvelles routes. Les diverses +manufactures des villes de l'intérieur, fabriques d'armes, d'étoffes, de +tapis, de bijouterie, auront à souffrir beaucoup de la concurrence +étrangère, et sans doute nombre d'entre elles succomberont, à moins +qu'elles ne passent en d'autres mains que celles des indigènes. De même, +les grandes foires annuelles de Monastir, de Slivno et d'autres lieux de +la Turquie, où les marchands de tout l'empire se donnent rendez-vous +pour opérer leurs échanges, et où jusqu'à cent mille visiteurs se sont +trouvés réunis à la fois, seront remplacées graduellement par les +expéditions régulières du commerce. + +Il est certain que, dans ces dernières années, le mouvement des échanges +n'a cessé de s'accroître dans les ports de la Turquie, grâce aux +Hellènes, aux Arméniens et aux Francs de toute nation. On évalue +actuellement le commerce de tout l'Empire Ottoman d'Europe et d'Asie à +un milliard de francs environ: c'est une somme d'échanges bien faible +pour des contrées dotées d'un sol si fertile, de produits si variés, de +ports si nombreux et si admirablement situés au centre de l'ancien +monde, au point de croisement des grands chemins naturels qui relient +les continents[37]. + +[Note 37: Mouvement du port de Constantinople en 1873: 21,000 +navires, jaugeant 4,340,000 tonnes.] + +[Illustration: MULETIERS TURCS TRAVERSANT L'HERZÉGOVINE.] + +Les Turcs d'Europe ne prennent qu'une part fort minime au travail qui se +fait dans leur empire. Bien des causes spéciales contribuent à les +rendre moins actifs que les représentants des autres races. D'abord +c'est parmi eux que se recrutent les maîtres du pays, et leur ambition +se porte naturellement vers les honneurs et les voluptés du _kief_, +c'est-à-dire de la molle oisiveté. Par mépris de tout ce qui n'est pas +mahométan, non moins que par insouciance et lenteur d'esprit, ils +n'apprennent que rarement des langues étrangères et, par conséquent, se +trouvent à la merci des autres races, dont la plupart sont plus ou moins +polyglottes. D'ailleurs leur propre langue est un instrument difficile à +manier utilement, à cause des divers systèmes de caractères que l'on +emploie et du grand nombre de mots persans et arabes qui se trouvent +dans le langage littéraire. En outre, le fatalisme que le Coran enseigne +aux Turcs leur enlève toute initiative; en dehors de la routine ils ne +savent plus rien faire. La polygamie et l'esclavage sont aussi pour eux +deux grandes causes de démoralisation. Quoique les riches seuls puissent +se donner le luxe d'un harem, les pauvres apprennent par l'exemple de +leurs maîtres à ne point respecter la femme, se corrompent, s'avilissent +et prennent part à ce trafic de chair humaine que nécessite la +polygamie. Du reste, en dépit de ces innombrables esclaves qui, depuis +plus de quatre siècles, ont été amenés de tous les confins de l'empire +ottoman, et qui ont accru la population turque; en dépit de ces millions +de jeunes filles du Caucase, de la Grèce, de l'Archipel, de la Nubie, de +l'intérieur du Soudap, qui ont peuplé les harems de la Turquie, le +nombre des Osmanlis est resté très-inférieur relativement à celui des +autres éléments ethniques de la Péninsule: à peine la race dominante, si +l'on peut donner le nom de race à des hommes provenant de tant de +croisements divers, représente-t-elle le dixième des habitants de la +Turquie d'Europe. Et cette infériorité ne pourra que s'accuser de plus +en plus, car, précisément à cause de la polygamie, le nombre des enfants +qui survivent est moindre dans les familles mahométanes que dans les +familles chrétiennes. Quoiqu'on ne puisse à cet égard s'appuyer sur +aucun dénombrement précis, il paraît incontestable que la population +turque diminue réellement. La conscription, qui naguère pesait +uniquement sur eux, devenait de plus en plus difficile, à cause du +manque de recrues. + +Depuis Chateaubriand, on a souvent répété que les Turcs ne sont que +campés en Europe et qu'ils s'attendent eux-mêmes à reprendre bientôt le +chemin des steppes d'où ils vinrent jadis. Ce serait par une sorte de +pressentiment que tant de Turcs de Stamboul demandent à être ensevelis +dans le cimetière de Scutari: ils voudraient ainsi sauver leurs +ossements du pied profanateur des Giaours, lorsque ceux-ci rentreront en +maîtres dans Constantinople. En maints endroits, les vivants imitent les +morts, et des îles de l'Archipel, du littoral de la Thrace, un faible +courant d'émigration entraîne chaque année vers l'Asie quelques vieux +Turcs, mécontents de toute cette activité européenne qui se manifeste +autour d'eux. Toutefois ces mouvements n'ont pas grande importance, et +la masse de la population ottomane dans l'intérieur de l'empire n'en est +point affectée. Les Turcs de la Bulgarie, les Yuruks de la Macédoine, et +ces Koniarides qui habitent les montagnes de la Roumélie depuis le +onzième siècle, ne songent point à quitter la terre qui est devenue leur +patrie. Pour supprimer l'élément turc dans la péninsule +thraco-hellénique, il faudrait procéder par extermination, c'est-à-dire +être plus féroce à l'égard des Osmanlis qu'ils ne le furent eux-mêmes à +l'époque de la conquête, lorsqu'ils se vantaient de ne pas laisser +repousser l'herbe sous les pas de leurs chevaux. D'ailleurs il faut +tenir compte de ce fait que les Turcs, si peu nombreux qu'ils soient en +proportion des autres races, s'appuient néanmoins sur des millions de +mahométans albanais, bosniaques, bulgares, tcherkesses et nogaïs. Dans +la Turquie d'Europe, les musulmans représentent environ le tiers de la +population, et les haines religieuses les forcent, malgré les +différences de race, à rester solidaires les uns des autres. Il ne faut +pas oublier non plus que les musulmans de Turquie sont les représentants +de cent cinquante millions de coreligionnaires dans le reste du monde, +et que ces peuples prennent une part de plus en plus large au mouvement +général de l'humanité en Afrique et en Asie[38]. + +[Note 38: Statistique approximative des races et religions de la +Turquie d'Europe: + + Population Catholiques Catholiques + Races probable. Musulmans. grecs. latins. + + Serbes.... 1,775,000 650,000 945,000 180,000 + Bulgares....... 4,500,000 60,000 4,400,000 40,000 +SLAVES. Russes, Ruthè- + nés, Cosaques. 10,000 -- -- -- + Polonais....... 5,000 -- -- 5,000 + Roumains....... 75,000 -- 75,000 -- +LATlNS Zinzares....... 200,000 -- 200,000 -- +GRECS.................. 1,200,000 -- 1,200,000 -- +ALBANAIS Guègues....... 600,000 400,000 50,000 -- + Tosques....... 800,000 600,000 200,000 -- +TURCS Osmanlis...... 1,500,000 1,500,000 -- -- + Tartares...... 35,000 35,000 -- -- +SÉMITES Arabes........ 5,000 5,000 -- -- + Israélites.... 95,000 -- -- -- +ARMÉNIENS.............. 400,000 -- -- 20,000 +TCHERKESSES............ 90,000 90,000 -- -- +TSIGANES............... 140,000 140,000 -- -- +FRANCS................. 50,000 -- -- 45,000 + + Population totale... 11,480,000 3,480,000 7,070,000 440,000 + + Autres + Arméniens. chrétiens. Juifs. + Serbes......... -- -- -- + Bulgares....... -- -- -- +SLAVES. Russes, Ruthè- + nés, Cosaques. -- 10,000 -- + Polonais....... -- -- -- + Roumains....... -- -- -- +LATlNS Zinzares....... -- -- -- +GRECS.................. -- -- -- +ALBANAIS Guègues....... -- -- -- + Tosques....... -- -- -- +TURCS Osmanlis...... -- -- -- + Tartares...... -- -- -- +SÉMITES Arabes........ -- -- -- + Israélites.... -- -- 95,000 +ARMÉNIENS.............. 380,000 -- -- +TCHERKESSES............ -- -- -- +TSIGANES............... -- -- -- +FRANCS................. -- 5,000 -- + + Population totale... 380,000 15,000 95,000 +] + +Il ne s'agira donc point dans l'avenir, nous l'espérons, d'une lutte +d'extermination entre les races de la Péninsule; mais dès maintenant il +s'agit de savoir comment tous ces éléments divers et partiellement +hostiles pourront se développer en paix et en liberté. Sous la pression +des événements, les Turcs eux-mêmes ont dû le comprendre, et depuis une +trentaine d'années ils ont abdiqué, en théorie du moins, la politique de +pure violence et d'oppression. En vertu des lois, toutes les +nationalités de l'empire, sans distinction d'origine ni de culte, sont +placées sur un pied d'égalité, et les chrétiens de toute race peuvent +occuper les divers emplois de l'empire au même titre que les musulmans. +Il va sans dire que partout où l'occasion s'en présente, les Turcs font +de leur mieux pour mettre à néant toutes ces belles affirmations du +droit. Très-fins sous leur apparente lourdeur, les pachas savent fort +bien rebuter les impatients de liberté par leurs formalités, leurs +lenteurs, leurs atermoiements continuels. Dans certains districts +éloignés de Constantinople, notamment en Bosnie et en Albanie, les +réformes sont encore lettre morte. Toutefois il serait injuste de ne pas +reconnaître que dans l'ensemble de la Turquie de très-grands progrès se +sont accomplis vers l'égalisation définitive des races. D'ailleurs c'est +aux populations elles-mêmes à vouloir avec persévérance; elles +deviennent libres à mesure qu'elles arrivent à la conscience, de leur +valeur et de leur force. + +Heureusement le despotisme turc n'est pas un despotisme savant, basé sur +la connaissance des hommes et visant avec méthode à leur avilissement. +Les Osmanlis ignorent cet art «d'opprimer sagement» que les gouverneurs +hollandais des îles de la Sonde avaient jadis pour mission de pratiquer, +et qui n'est point inconnu en bien d'autres contrées. Pourvu que le +pacha et ses favoris puissent s'enrichir à leur aise, vendre chèrement +la justice et les faveurs, bâtonner de temps en temps les malheureux qui +ne se rangent pas assez vite, ils laissent volontiers la société marcher +à sa guise. Ils ne s'occupent point curieusement des affaires de leurs +administrés et ne se font point adresser de rapports et de +contre-rapports sur les individus et les familles. Leur domination est +souvent violente et cruelle, mais elle est tout extérieure pour ainsi +dire et n'atteint pas les profondeurs de l'être. Sans doute l'esprit +public ne peut naître et se développer que bien difficilement sous un +pareil régime, mais les individus isolés peuvent garder leur ressort, et +les fortes institutions nationales, telles que la commune grecque, la +tribu mirdite, la communauté slave, peuvent résister facilement à une +domination capricieuse et dépourvue de plan. Aussi, par bien des côtés, +l'autonomie des groupes de population est-elle plus complète en Turquie +que dans les pays les plus avancés de l'Europe occidentale. En présence +de ce chaos de nations et de races, qu'il serait difficile d'assouplir à +une discipline uniforme, la paresse des fonctionnaires turcs a pris le +parti le plus simple; elle laisse faire. Les Francs qui servent le +gouvernement turc à Constantinople sont en mainte occurrence plus +tracassiers et plus gênants pour leurs administrés que les pachas +musulmans de vieille roche. + +Quoi qu'il'en soit, on ne saurait douter que, dans un avenir prochain, +les populations non mahométanes de la Turquie, déjà bien supérieures aux +Turcs par le nombre, par l'activité matérielle, par la vivacité de +l'esprit et l'instruction, n'arrivent aussi à dépasser leurs maîtres +actuels par l'importance de leur rôle politique. C'est là une nécessité +de l'histoire. Les amateurs du bon vieux temps, les Osmanlis qui ont +gardé le turban vert de leurs ancêtres, voient avec désespoir se +rapprocher cette inévitable échéance. Ils s'opposent de toutes leurs +forces, soit par une résistance avouée, soit par une savante lenteur, à +tous les changements administratifs ou matériels qui peuvent hâter +l'émancipation complète des rayas méprisés. Toutes les inventions +européennes leur paraissent, comme elles le sont, en effet, le prélude +d'une grande transformation sociale qui s'accomplira contre eux. En +effet, ne sont-ce pas les rayas surtout qui profilent des écoles et des +livres, qui utilisent les routes, les chemins de fer, les ports de +commerce et toutes ces nouvelles machines agricoles et industrielles? +Grâce aux arts et aux sciences de l'Europe, Bosniaques, Bulgares et +Serbes arrivent à reconnaître leur parenté; Albanais et Valaques se +rapprochent des Grecs; tous les anciens sujets des conquérants d'Asie en +viennent à se reconnaître Européens, préparant ainsi la future +confédération du Danube. + +[Illustration: VOIES COMMERCIALES DE CONSTANTINOPLE.] + +Parmi les révolutions matérielles qui s'accomplissent en Turquie, l'une +des plus importantes pour les intérêts généraux de l'Europe et du monde +est l'ouverture prochaine du chemin de fer direct de Vienne à +Constantinople. Cette voie ferrée, depuis si longtemps promise, et dont +les malversations financières avaient retardé la construction d'année en +année, complétera la grande diagonale du continent sur la route de +l'Angleterre aux Indes, et du coup oblige, pour ainsi dire, la Péninsule +à faire volte-face. Celle-ci, qui regardait seulement vers l'Archipel et +l'Asie Mineure, commence à regarder aussi vers l'Europe, dont elle était +réellement séparée par le Skhar et les Balkhans: c'est là un changement +économique des plus considérables. Désormais voyageurs et marchandises, +au lieu de faire un grand détour par le Danube ou par la Méditerranée, +pourront suivre le chemin direct du Bosphore à l'Europe centrale; +Constantinople utilisera toutes les voies commerciales dont elle est le +centre de convergence, et par suite tout l'équilibre des échanges en +sera modifié de proche en proche jusqu'aux extrémités du monde. Mais +bien autrement sérieux sont les changements qui ne manqueront pas de +s'accomplir dans le sein des populations elles-mêmes! Rattachées les +unes aux autres, les diverses nationalités de la péninsule des Balkhans +et de l'Austro-Hongrie verront s'élargir pour elles le théâtre de leurs +conflits. Des bords-de la Baltique à ceux de la mer Egée, sur plus d'un +quart de l'Europe, tous ces peuples ou fragments de peuples qui +réclament l'égalité des droits et l'autonomie politique vont chercher à +se grouper suivant leurs affinités naturelles, et se préparer, par la +solidarité morale, à l'établissement de fédérations libres. Quelle que +doive être l'issue des événements qui se préparent en Turquie, il est +certain que, dans son ensemble, ce pays devient de plus en plus européen +par le mouvement politique, les conditions sociales, les moeurs et les +idées. Le temps n'est plus où les diplomates de Stamboul, ne comprenant +rien au sens du mot République, se décidaient pourtant à reconnaître la +_Reboublika_ des Francs, par la considération spéciale qu'elle ne +pouvait pas épouser une princesse d'Autriche. + + + + +VIII + +GOUVERNEMENT ET ADMINISTRATION + + +L'Empire Ottoman occupe une surface immense, de peut-être six millions +de kilomètres carrés, dont il est même impossible d'indiquer les +limites, car, au sud et au sud-ouest, le domaine du sultan va se perdre +dans les déserts inexplorés du haut Nil et du Soudan. Toutefois la plus +grande partie de ces vastes territoires n'est point sous la dépendance +directe du padichah de Stamboul; Tunis et l'Egypte avec tous les pays du +Nil sont gouvernés par des vassaux réellement souverains. L'intérieur de +l'Arabie appartient aux Ouahabites; les côtes méridionales de +l'Hadramaut sont habitées par des peuplades libres ou bien inféodées à +l'Angleterre; enfin, même entre la Syrie et l'Euphrate; nombre de +districts, nominalement administrés par des pachas turcs, sont pour les +Bédouins un libre territoire de courses et de pillage. L'Empire Ottoman +proprement dit comprend, avec ses provinces d'Europe, l'Asie Mineure, la +Syrie, la Palestine, le double bassin du Tigre et de l'Euphrate, le +Hedjaz et le Yémen en Arabie, Tripoli en Afrique. Ce territoire, avec +les îles qui en dépendent, s'étend sur un espace d'au moins 250 millions +d'hectares, soit environ cinq fois la surface de la France; mais la +population, beaucoup moins dense que celle de l'Europe occidentale, +s'élève à peine à 25 millions d'habitants. Quelques statisticiens +pensent même que ce nombre est trop élevé de deux ou trois millions. + +La Turquie d'Europe, sans y compter, comme on a souvent le tort de le +faire par habitude, les pays autonomes, la Roumanie, la Serbie et le +Monténégro, est un État de moyenne grandeur, dont la superficie est +évaluée approximativement à un peu plus des trois cinquièmes du +territoire de la France. En dehors de Constantinople et de sa banlieue, +qui forme un district dépendant du ministère de la police, le pays est +divisé en sept _vilayets_ ou provinces; en outre, Lemnos, Imbros, +Samothrace, Astypalaea constituent, avec Rhodes et les îles du littoral +de l'Anatolie, un huitième vilayet. Du reste, les divisions +conventionnelles de l'empire sont assez fréquemment modifiées. Les +vilayets se divisent en _moutesarifliks_ ou _sandjaks_; ceux-ci se +partagent en _kazas_, qui répondent aux cantons français, et les kazas +en communes ou _nahiés_[39]. + +[Note 39: + + Superficie Population + Vilayets. approximative. probable. + + 1. Edirueh un Andrinople (Thrace).... 68,000 2,000,000 + 2. Danube ou Touna................... 86,000 3,700,000 + 3. Salonique ou Selanik (Macédoine).. 52,000 662,000 + 4. Monastir et Prisrend (Haute Macédoine + et Haute Albanie)............... 53,000 1,500,000 + 5. Bosna Seraï ou Serajevo (Bosnie).. 61,000 1,150,000 + 6. Janina (Epire et Thessalie)....... 36,000 718,000 + 7. Crète ou Candie.................. 7,800 210,000 +Iles européennes du vilayet de l'Archipel. 1,200 40,000 +Constanlinople et sa banlieue sur la rive + d'Europe.................. 300 490,000 + +Turquie d'Europe...................... 365,300 11,470,000 + + Vilayets. Capitales. + + 1. Edirueh un Andrinople (Thrace).... Andrinople. + 2. Danube ou Touna................... Roustchouk. + 3. Salonique ou Selanik (Macédoine).. Salonique. + 4. Monastir et Prisrend (Haute Macédoine + et Haute Albanie)............... Monastir. + 5. Bosna Seraï ou Serajevo (Bosnie).. Serajevo. + 6. Janina (Epire et Thessalie)....... Janina. + 7. Crète ou Candie.................. La Canée. +Iles européennes du vilayet de l'Archipel. Dardanelles. +Constantinople et sa banlieue sur la rive + d'Europe.................. + +Turquie d'Europe......................] + +Le sultan ou _padichah_, qui est en même temps _Emir el moumenin_, +c'est-à-dire chef des croyants, concentre en sa personne tous les +pouvoirs; il n'a d'autre règle de conduite que les prescriptions du +Coran et les traditions de ses ancêtres. Après lui, les deux personnages +les plus considérables de l'empire sont le _Cheik el Islam_ (ancien de +l'Islam) ou grand-mufti, qui préside aux cultes et à la justice, et le +_Sadrazam_, appelé aussi grand-vizir, qui est placé à la tête de +l'administration générale, et qu'assisté un conseil des ministres ou +_mouchirs_ composé de dix membres. Le _Kislar-Agasi_ ou chef des +eunuques noirs, auquel est confiée la direction du harem impérial, est +aussi l'un des grands dignitaires de la Turquie et souvent celui qui +jouit en réalité de la plus haute influence et qui distribue les faveurs +à son gré. Les membres jurisconsultes des divers conseils des ministères +sont désignés sous le nom de _moufti_. Les titres _effendi_ ou «lettré»; +_aga_ «homme du sabre», sont des titres de politesse appliqués aux +employés ou à des personnages considérables. Souvent aussi le titre de +_pacha_, répondant à celui de «grand chef», est donné à tous ceux qui +remplissent une haute fonction civile ou militaire. On sait que leur +dignité est symbolisée, suivant le rang, par une, deux ou trois queues +de cheval flottant au bout d'une lance: c'est un usage qui rappelle les +temps, déjà légendaires, où les Turcs nomades parcouraient à cheval les +steppes de l'Asie centrale. + +Le conseil d'État (_chouraï devlet_) et d'autres conseils, ceux des +comptes, de là guerre, de la marine, de l'instruction publique, de la +police, etc., fonctionnent pour chaque ministère, et, par l'ensemble de +leurs bureaux, constituent la chancellerie d'État, connue sous le nom de +_divan_. En outre, une cour suprême, divisée en deux sections, s'occupe +des affaires civiles et des affaires criminelles. Les membres des corps +officiels sont nommés directement par le pouvoir; la seule apparence de +droit accordée aux diverses «nations» de l'empire est, que deux +représentants de chacune d'elles, d'ailleurs soigneusement choisis par +le sadrazam, prennent place au conseil supérieur de l'administration ou +conseil d'État. Il en est de même dans les provinces. Un _vali_ gouverne +le vilayet, un _moutesarif_ le sandjak, un _caïmacan_ le kazas, un +_moudir_ la commune. Tous ces chefs sont assistés, mais pour la forme +seulement, par un conseil composé des principaux fonctionnaires civils +et religieux, et de quelques membres musulmans et non musulmans choisis +sur une liste de notables éligibles. En réalité, c'est le vali qui nomme +les membres des conseils. Aussi ces assemblées sont-elles désignées en +langage populaire sous le nom de «conseils des Oui»; elles n'ont d'autre +fonction que d'approuver. Les conditions que le gouvernement suprême a +daigné se faire à lui-même sont résumées dans le _hatti-chérif_ de +Gulhané, promulgué en 1839, et dans le _hatti-houmayoum_ de 1856. +Depuis, ces promesses, qui garantissent à tous les habitants de l'empire +une entière sécurité quant à leur vie, leur honneur et leur fortune, ont +été converties en articles de loi et partiellement appliquées. + +L'organisation religieuse et judiciaire, jalousement surveillée par le +Cheik-el-Islam et par les prêtres, ne pouvait être l'objet d'aucun +changement. Le corps spécialement religieux, celui des _imans_, comprend +les _cheiks_, qui ont pour devoir la prédication; les _khatibs_, qui +récitent les prières officielles, et les _imans_ proprement dits, qui +célèbrent les mariages et les enterrements. Les juges, qui composent +avec les imans le groupe des _ulémas_, ont pour supérieur immédiat un +_cazi-asker_ ou grand-juge, et se divisent, suivant la hiérarchie, en +_mollahs_, _cazis_ (cadis) et _naïbs_. Ils ne sont point rétribués par +l'État et prélèvent eux-mêmes leurs émoluments sur la valeur des biens +en litige et sur les héritages: c'est dire que la loi même les encourage +à l''improbité. Des tribunaux mixtes offrent quelque garantie aux +habitants de l'empire non mahométans. + +Le patriarche de Constantinople, comme chef de la religion grecque dans +la Turquie d'Europe et comme directeur civil des communautés de sa +nation, dispose d'une influence très-considérable. Il est désigné par un +synode de dix-huit membres, qui administre le budget religieux et décide +souverainement en matière de foi. Les trois personnages principaux du +rit latin sont un patriarche siégeant dans la capitale et les deux +archevêques d'Antivari et de Durazzo. Les deux cultes arméniens ont +chacun leur patriarche résidant à Constantinople. + +Il serait trop dangereux pour la puissance des Ottomans en Europe que +les sujets chrétiens pussent entrer en grand nombre dans l'armée. Jadis +ils en étaient complètement exclus et devaient payer de lourds impôts de +capitation en échange du service militaire. Actuellement, il est convenu +officiellement que les «rayas» peuvent contribuer à la défense nationale +et monter de grade en grade jusqu'à celui de _férik_ (général) et de +_mouchir_ (maréchal); mais, en réalité, l'armée n'en continue pas moins +d'être presque exclusivement composée d'Osmanlis et de mahométans de +diverses races. C'est même afin de classer ses sujets en recrutables et +en corvéables que le gouvernement turc fait procéder de temps en temps +dans ses provinces à des recensements sommaires. L'armée active +(_nizam_), organisée sur le modèle prussien, ne comprend guère plus de +100,000 soldats, quoique l'effectif officiel soit supérieur d'un tiers. +Elle est divisée en sept corps, dont trois cantonnés en Europe; les deux +réserves, l'_idatyal_ et le _rédif_, ne dépassent point non plus une +centaine de mille hommes; mais, en cas de nécessité, l'armée se grossit +d'un nombre indéfini de volontaires irréguliers, les _bachi-bozouks_, +dont le nom rappelle tant de scènes de meurtres et d'horreurs. + +La flotte de guerre est très-considérable en comparaison de la marine +commerciale: elle comptait en 1875 plus de vingt navires cuirassés. Si +elle était complètement armée, elle devrait avoir plus de cinquante +mille marins; mais à peine a-t-on réuni le tiers de cet effectif. + + + + + CHAPITRE VI + + LA ROUMANIE + + +Le peuple roumain, héritier du grand nom des conquérants de l'ancien +monde, est un des plus curieux de la Terre, à cause de son origine et de +la position isolée qu'il occupe à l'orient de toutes les races +latinisées. Du côté de l'Asie, c'est le groupe le plus avancé de ces +nations de langue latine qui peuplent la plus grande partie de l'Europe +occidentale et possèdent plus de la moitié du continent américain. Il y +a peu d'années encore, ce groupe était presque entièrement ignoré. En le +voyant perdu au milieu des populations les plus diverses de races et +d'idiomes, on était tenté de le confondre avec elles en un même chaos; +mais les graves événements qui se sont accomplis depuis le milieu du +siècle dans le bassin du bas Danube, ont fini par appeler l'attention +sur les Roumains, et l'on sait maintenant qu'ils se distinguent +absolument de leurs voisins les Serbes, les Bulgares, les Magyars, les +Turcs, les Grecs et les Russes. On sait aussi que leur importance est +grande dans l'ethnologie générale de l'Europe orientale et que, du moins +par le nombre, ils occupent le premier rang, après les Slavo-Bulgares, +parmi les nations danubiennes. Si la confédération de l'Europe orientale +doit se constituer un jour, c'est dans la Roumanie que se trouvera le +centre naturel de ce groupe nouveau des peuples. + +Au point de vue de la race et non de la politique officielle, la vraie +Roumanie est bien autrement grande que les cartes ne la représentent. +Non-seulement elle comprend la Valachie et la Moldavie du versant +danubien des Carpathes, ainsi que la Bessarabie russe, mais elle se +prolonge aussi sur une moitié de la Bukovine, et, de l'autre côté des +monts, englobe la plus forte part de la Transylvanie, ainsi qu'une large +zone de terrain dans le Banat et la Hongrie orientale. Les Roumains ont +aussi franchi le Danube et colonisé de nombreux districts de la Serbie +et la Bulgarie turque; enfin, leurs frères les Zinzares ou +Macédo-Valaques peuplent sporadiquement le Pinde et d'autres montagnes +de l'Albanie, de la Thessalie et de la Grèce; on en trouve jusqu'en +Istrie. Tandis que la Roumanie proprement dite s'étend sur un espace +d'environ 120,000 kilomètres carrés, égal au quart de la France, tous +les pays roumains ont ensemble une superficie presque double. La +population se trouverait également doublée par l'union politique de +toute la race: des plaines hongroises aux montagnes de la Grèce on doit +compter au moins huit millions et demi de Roumains[40]. Des patriotes +qui forcent la statistique à parler suivant leurs désirs n'hésitent pas +à compter quinze millions de Latins appartenant à ce groupe oriental. + +[Note 40: Populations roumaines: valaques, moldaves, transylvaines, +bessarabes et macédo-valaques. + + Population probable en 1875. + +Valachie. 3,220,000 +Moldavie. 1,980,000 + + 5,180,000 (avec Juifs, Tsiganes, etc.) 4,760,000 Roumains. +Austro-Hongrie.................................. 2,896,000 » +Bessarabie et autres provinces russes........... 600,000 » +Serbie.......................................... 160,000 » +Turquie......................................... 275,000 » +Grèce........................................... 4,000 » + + 8,995,000 Roumains. +] + +[Illustration: LES ROUMAINS.] + +En laissant de côté les Valaques du Pinde, on reconnaît que le +territoire latin des régions danubiennes s'arrondit autour du massif +oriental des Cârpathes en un cercle presque parfait; mais une moitié +seulement de ce cercle est constituée en pays autonome; le reste +appartient à la monarchie austro-hongroise. Si le voeu des Roumains +pouvait se réaliser et que la patrie tout entière se trouvât réunie en +un seul corps politique, le centre naturel de la Roumanie ne serait plus +dans les limites actuelles du pays; il faudrait le chercher à +Hermannstadt, la Sibiu des Valaques, ou dans telle autre ville de la +haute vallée de l'Olto, sur le versant septentrional des Carpathes, où +elle se trouvait autrefois. Mais, réduite comme elle l'est: au versant +extérieur des Carpathes, entré les Portes de Fer et les hauts affluents +du Pruth, la Roumanie a pris une forme bizarre et mal équilibrée; elle a +dû se scinder en deux parties dont la frontière commune, désignée par le +cours du Sereth et d'un petit affluent, réunit l'éperon le plus avancé +des Carpathes orientales au grand coude du bas Danube. Au nord de cette +limite est la Moldavie, ainsi nommée d'un affluent du Sereth; au +sud-ouest et à l'ouest s'étend la Valachie, ou «plaines des Vèlches» +c'est-à-dire des Latins. Cette plaine, la _tzara rumaneasca_, ou terre +Roumaine proprement dite, est interrompue de distance en distance par +des cours d'eau parallèles qui constituent des limites secondaires, et +coupée par la rivière Olto en deux parties: à l'est la Grande, à l'ouest +la Petite Valachie. Le Danube sert aussi de frontière politique dans +toute la zone inférieure de son cours. C'est qu'en aval des Portes de +Fer il est trop large, trop sinueux, trop bordé de lacs, de forêts et de +marécages pour que les peuplés en marché et les conquérants aient pu en +faire leur grand chemin, comme en Autriche et en Bavière; au contraire, +ceux qui voulaient continuer leur marche vers l'occident, cherchaient à +éviter le fleuve, en passant par les défilés des montagnes. Le Danube +est une formidable barrière, que, même de nos jours, de puissantes +armées ne peuvent tenter de franchir sans de grands dangers. D'ailleurs +le brusque méandre que le bas Danube décrit vers le nord, et le large +étalement de son delta servent, pour ainsi dire, de bouclier aux plaines +valaques, et jadis obligeaient les peuples non navigateurs à se +détourner vers les Carpathes. Les cours parallèles du Dnieper, du Boug, +du Dniester, du Pruth, protégeaient aussi, bien que dans une moindre +mesure, les terres de la basse Moldavie. + +Néanmoins c'est un phénomène vraiment étrange, et qui témoigne d'une +singulière ténacité chez le peuple roumain, qu'il ait pu maintenir ses +traditions, sa langue, sa nationalité, au milieu des chocs violents qui +n'ont pas manqué de se produire sur son territoire entre les ravageurs +de toute race. Depuis la retraite des armées romaines, tant de bandes +détachées du gros des envahisseurs goths, avares, huns et petchénègues, +tant d'oppresseurs slaves, bulgares et turcs ont successivement opprimé +les paisible cultivateurs du pays, que leur disparition, comme race +distincte, aurait pu sembler inévitable. Mais, en dépit des inondations +et des remous de peuples qui ont, à diverses époques, recouvert la +population des Daces latinisés, ceux-ci, grâce sans doute à la culture +plus haute qu'ils tenaient de leurs ancêtres et qu'ils gardaient à +l'état latent, ont toujours fini par émerger du déluge dans lequel on +les croyait engloutis. Les voici maintenant qui, dégagés de tout élément +étranger, se présentent au milieu des autres peuples et réclament leur +place, comme nation indépendante! Ils justifient amplement leur vieux +proverbe: _Romoun no pere!_ «Le Roumain ne périra pas!» D'ailleurs leur +nombre s'accroît rapidement, peut-être de quarante à cinquante mille +personnes par an. + +Les Alpes transylvaines sont aux Roumains, puisqu'ils en occupent les +deux versants; mais, de part et d'autre, les hautes vallées sont +faiblement habitées et l'on peut voyager pendant des journées entières +sans rencontrer d'autres demeures que d'informes huttes de bergers. La +frontière politique, tracée entre l'Austro-Hongrie et la Roumanie sur la +principale arête des monts, est donc une simple ligne idéale traversant +la solitude des forêts immenses. Sauf dans le voisinage de la grande +route, encore unique, et des sentiers qui passent de l'un à l'autre +versant, les hautes Alpes qui séparent la Transylvanie des plaines +valaques sont restées une nature vierge, où le chasseur va poursuivre le +chamois, où naguère vivait le bison, figuré sur le blason de la +Moldavie. Le Tsigane s'y rend aussi pour aller capturer les ours, bruns +ou noire, qu'il fera danser de village en village. Il séduit l'animal en +cachant près de sa retraite une grande jarre pleine d'eau-de-vie et de +miel; puis, quand l'ours et sa famille sont tombés ivres-morts, le +Tsigane paraît et les enchaîne. + +[Illustration: VALAQUES.] + +[Illustration: LE CHIL ET L'OLTO.] + +Sur le versant extérieur îles Carpathes, la configuration physique de la +Roumanie est d'une grande simplicité. En Moldavie, les chaînes basses, +parallèles aux grandes montagnes, se prolongent du nord-ouest au +sud-est, et, séparées les unes des autres par les vallées de la +Bistritza de la Moldava, du Sereth, s'abaissent insensiblement pour +aller mourir dans les plaines du Danube. En Valachie, les chaînons des +Alpes transylvaines se ramifient au sud avec une remarquable régularité, +et les torrents qui en descendent se ressemblent par leur direction +générale. Toutes les rivières, celles qui naissent dans les vallées +méridionales, et les cours d'eau plus abondants qui traversent +l'épaisseur des monts et coupent les Carpathes on fragments séparés, le +Sil ou Chil, l'Olto ou Aluta, le Buseo, décrivent uniformément une +courbe vers l'est avant de se mêler, soit directement, soit +indirectement, dans le grand courant danubien; seulement, la courbe est +d'autant plus forte que la rivière elle-même débouche plus en aval. + +De l'arête suprême des montagnes à la plaine du Danube, l'inclinaison +moyenne des pentes est à peu près la même dans les divers chaînons, et, +par suite, les zones de température et de végétation se succèdent du +nord au sud avec une singulière uniformité. En haut, sur la frontière +transylvaine, se dressent les cimes revêtues de forêts de conifères et +de bouleaux, et toutes blanches de neige en hiver; puis viennent les +croupes des montagnes secondaires, où dominent le hêtre et le +châtaignier, où se mêlent pittoresquement toutes les essences des forêts +d'Europe; plus bas encore, les collines doucement ondulées sont +parsemées de bouquets de chênes et d'érables, et les vignes occupent les +pentes ensoleillées. Enfin viennent la grande plaine unie et les lacs +riverains du Danube avec les arbres fruitiers de toute espèce, les +peupliers et les saules. La zone moyenne, entre les grandes Alpes et les +campagnes basses, abonde en sites ravissants par la forme pittoresque +des rochers, la richesse et la variété de la verdure, la limpidité des +eaux. C'est dans cette «Arcadie heureuse» que se trouvent la plupart des +grands monastères, magnifiques châteaux forts, couronnés de dômes et de +tours, entourés de jardins et de parcs. Quant à la plaine, elle est en +maints endroits nue et monotone; mais ses villages, à demi enfouis dans +le sol et se confondant avec les herbes, ont du moins l'admirable +horizon des montagnes bleuies par la distance. Les objets qui arrêtent +le plus le regard sur la terre unie sont les hautes meules de foin, déjà +figurées par les sculpteurs romains sur la colonne Trajane. + +La campagne roumaine est une autre Lombardie, non certainement par la +perfection de l'agriculture, mais par l'exubérance spontanée du sol et +par la beauté du ciel et des lointains. Malheureusement, elle n'est +point, comme le Milanais et le Vénitien, protégée par son rempart de +montagnes contre les vents polaires du nord-est, qui sont les plus +fréquents de l'année. Le climat y est extrême, alternativement +très-chaud et d'un froid rigoureux[41]. En hiver, il faut protéger les +vignes en en recouvrant les sarments d'une couche de terre. Il arrive +parfois, dans la partie sud-orientale de la plaine valaque, la plus +exposée à la violence du vent, que des troupeaux entiers de boeufs et de +chevaux, surpris par des tempêtes de neige, vont, en s'enfuyant devant +l'orage, se précipiter dans les lacs riverains du Danube. Quelques +districts, où l'eau du ciel ne tombe pas en assez grande abondance, sont +même de véritables steppes; telles sont, entre le Danube et la +Jalomitza, les plaines de Baragan, où les outardes vivent en compagnies +nombreuses; sur des étendues de plusieurs lieues, on n'y aperçoit pas un +arbre. + +[Note 41: + +Température moyenne de Bucarest.......... 8°C. + » la plus haute................ 45° + » la plus basse................ -30° +Écart.................................... 75° +] + +Géologiquement, la Roumanie présente aussi, de l'arête des montagnes à +la plaine du Danube, une succession assez régulière de terrains depuis +le granit des sommets jusqu'aux alluvions modernes que le fleuve a +déposées sur ses bords. Par une remarquable analogie, le versant +méridional des Carpathes se compose d'une série de terrains analogues à +ceux que l'on observe en Galicie, sur le versant septentrional, et les +mêmes produits minéraux, le sel gemme, dont il existe de véritables +montagnes, le gypse, les calcaires lithographiques, le pétrole, coulant +en très-grande abondance, invitent le travail de l'homme. Des strates de +terrains tertiaires forment la plus grande partie des plaines, mais +toutes celles qui s'étendent à l'est de Ploiesti et de Bucarest sont en +entier recouvertes de couches quaternaires d'argile et de cailloux +roulés, dans lesquelles on a trouvé en abondance des ossements de +mammouths, d'éléphants et de mastodontes. Les rivières troublées qui +traversent ces campagnes se sont creusé, entre les berges de cailloux, +des lits sinueux, semblables à de larges fossés. + +Comme la Lombardie, à laquelle tant de traits physiques et sa population +même la font ressembler, la plaine de Roumanie est un ancien golfe marin +comblé par les débris descendus des montagnes. Mais si la mer a disparu, +le Danube, qui développe sa vaste courbe de 850 kilomètres au sud de la +plaine valaque, est lui-même une autre mer par la masse de ses eaux et +par la facilité qu'il offre à la navigation. Précisément à son entrée +dans les campagnes basses, au célèbre défilé de la «Porte de Fer», son +lit, profond de 50 mètres, se trouve à 20 mètres au-dessous du niveau de +la mer Noire, et la portée moyenne de son courant dépasse celle de tous +les fleuves réunis de l'Europe occidentale, du Rhône au Rhin. Pourtant +les Romains avaient déjà jeté sur le Danube, immédiatement en aval de la +Porte de Fer, un pont considéré à bon droit comme l'une des merveilles +du monde. Poussé, dit-on, par un sentiment de basse envie, l'empereur +Adrien fit démolir ce monument qui devait rappeler la gloire de Trajan +aux générations futures. On n'en voit plus que les culées des deux rives +et, lorsque les eaux sont très-basses, les fondements de seize des vingt +piles qui soutenaient l'ouvrage; sur le territoire valaque, une tour +romaine, qui a donné son nom à la petite ville de Turnu-Severin, désigne +aussi l'endroit où les légions de Rome posaient le pied sur la terre de +Dacie. Le lieu de passage entre la Serbie et la Roumanie a gardé son +importance, mais l'industrie moderne n'a pas encore remplacé le pont de +Trajan, et tant qu'on n'aura pas commencé la construction du pont-viaduc +de Giurgiu ou Giurgevo à Roustchouk, le Danube continuera de rouler +librement ses flots de la Porte de Fer à la mer Noire. + +[Illustration: DANUBE ET JALOMITZA.] + +Au sud des plaines de la Roumanie, le Danube, de même que presque tous +les fleuves de l'hémisphère septentrional, ne cesse d'appuyer à droite, +du côté de la Bulgarie. Il en résulte un contraste remarquable entre les +deux rives. Au sud, la berge rongée par le flot s'élève assez +brusquement en petites collines et en terrasses; au nord, la plage, +égalisée par le fleuve pendant ses crues, s'étend au loin et se confond +avec les campagnes basses. Des marécages, des lacs, des coulées, restes +des anciens lits du Danube, s'entremêlent de ce côté en un lacis de +fausses rivières entourant un grand nombre d'îles et de bancs à demi +noyés. Sur cet espace, où les eaux se sont promenées deci et delà, on +voit même, au sud de la Jalomitza, les traces de toute une rivière qui a +cessé d'exister en cours indépendant pour emprunter le lit d'un autre +fleuve, et dont il ne reste plus que des lagunes et des marais. Tous les +terrains bas, que le fleuve a nivelés et délaissés, se trouvent +appartenir à la Valachie, dont ils accroissent la zone marécageuse et +déserte, tandis que la Bulgarie perd sans cesse du terrain; mais elle a +pour elle la salubrité du sol, les beaux emplacements commerciaux, et +c'est de ce côté qu'ont dû être bâties presque toutes les cités +riveraines. On dit que les castors, exterminés dans presque toutes les +autres parties de l'Europe, sont encore assez communs dans les terres à +demi noyées de la rive valaque. + +Arrivé à une soixantaine de kilomètres de la mer en ligne droite, le +Danube vient se heurter contre les hauteurs granitiques de la Dobroudja +et se rejette vers le nord pour contourner ce massif et s'épanouir en +delta dans un ancien golfe conquis sur la mer Noire. C'est à ce détour +du fleuve que ses derniers grands affluents, le Sereth moldave et le +Pruth, à demi russe par la rive orientale de son cours supérieur, lui +apportent leurs eaux. Mais le Danube, gonflé par ces deux rivières, ne +garde tout son volume que sur un espace de 50 kilomètres environ: il se +bifurque. Le grand bras du fleuve, connu sous le nom de branche de +Kilia, emporte environ les deux tiers de la masse liquide, et continue +de former la frontière entre la Roumanie et la Bulgarie turque. La +branche méridionale ou de Toultcha, qui se subdivise elle-même, coule en +entier sur le territoire ottoman: c'est la grande artère de navigation, +par sa bouche turque de la Soulina. + +La maîtresse branche du fleuve est fort importante dans l'histoire +actuelle de la Terre, à cause des changements rapides que ses alluvions +accomplissent sur le rivage de la mer Noire. En aval d'Ismaïl, le Danube +de Kilia se ramifie en une multitude de branches qui changent +incessamment suivant les alternatives des maigres et des inondations, +des affouillements et des apports de sable. Deux fois les eaux se +réunissent en un seul canal avant de s'étaler en patte d'oie au milieu +des flots marins et de former leur delta secondaire en dehors du grand +delta. La côte de ces terres nouvelles, dont le développement extérieur +est d'environ vingt kilomètres, s'accroît tous les ans d'une quantité de +limon égale à 200 mètres de largeur sur des fonds de dix mètres +seulement[42]. Pourtant, en dépit de la marche rapide des alluvions au +débouché de la Kilia, la ligne normale du rivage se trouve en cet +endroit beaucoup moins avancée à l'est qu'à la partie méridionale du +delta. On peut en conclure que le Danube de Kilia est d'origine moderne +et que la grande masse des eaux s'épanchait autrefois par les bouches +ouvertes plus au sud. En étudiant la carte du delta danubien, on voit +que le cordon littoral d'une si parfaite régularité qui forme la ligne +de la côte, en travers des golfes salins de la Bessarabie russe et +moldave, se continue au sud à travers le delta en s'infléchissant +légèrement vers l'est. C'est l'ancien rivage, il se relève au-dessus des +plaines à demi noyées comme une espèce de digue, que les diverses +bouches du fleuve ont dû traverser pour se jeter dans la mer. Les +alluvions portées par les bras de Soulina et de Saint-Georges se sont +étalées en une vaste plaine en dehors de cette digue, tandis que le +grand bras actuel n'a pu déposer au-devant du rempart qu'un archipel +d'îles encore incertaines. Il est donc plus jeune dans l'histoire du +Danube. + +[Note 42: + +Portée moyenne du Danube, + d'après Ch. Hartley. 9,200 mètres cubes par seconde. + » la plus forte........... 28,000 » » + » moyenne de la bouche de Kilia. 5,800 » » + » » » Saint-Georges 2,600 » » + » » » Soulina.... 800 » » +Alluvions moyennes du Danube.... 60,000,000 » par an. +] + +Tout en gagnant peu à peu sur la mer, le fleuve en a aussi graduellement +isolé des lacs d'une superficie considérable. Entre la bouche du +Dniester et le delta danubien, on remarque sur la côte plusieurs golfes +ou «limans» d'une très-faible profondeur, dans lesquels les eaux +s'évaporent pendant les chaleurs, en laissant sur le sol une mince +couche saline. La forme générale de ces nappes d'eau, la nature des +terrains qui les entourent, la disposition parallèle des ruisseaux qui +s'y jettent, les font ressembler complètement à d'autres lacs que l'on +voit plus à l'ouest jusqu'à l'embouchure du Pruth; seulement ces +derniers sont remplis d'eau douce, et le cordon de sable qui les barre à +l'entrée les sépare non des flots de la mer Noire, mais de ceux du +Danube. Sans aucun doute tous ces lacs riverains du fleuve étaient +autrefois des limans d'eau salée comme les lagunes de la côte; mais à +mesure que le Danube a comblé son golfe, ces lacs, graduellement séparés +de la mer, se sont vidés de leurs eaux salées et se sont remplis d'eau +douce: que le fleuve continue d'empiéter dans la mer, et les nappes +salines du littoral, alimentées en amont par des ruisseaux d'eau pure, +se transformeront de la même manière. + +Immédiatement au nord de ces lacs du littoral maritime et danubien, +l'entrée des plaines valaques était défendue par une ligne de +fortifications romaines, connues sous le nom de «mur» ou «val de +Trajan», comme les fossés, les murailles et les camps retranchés de la +Dobroudja méridionale; le peuple les attribue d'ordinaire au césar, +quoiqu'elles aient été élevées beaucoup plus tard par le général Trajan +contre les Visigoths. Cette barrière de défense, qui coïncide à peu près +avec la frontière politique tracée entre la Bessarabie moldave et la +Bessarabie russe, est devenue très-difficile à reconnaître sur une +partie notable de son parcours. Il est probable qu'à l'ouest du Pruth +elle se continuait par un autre rempart traversant la basse Moldavie et +la Valachie tout entière; les traces, encore visibles ça et là, en sont +désignées sous le nom de «chemin des Avares». Entre le Pruth et le +Dniester, le mur de Trajan était double; une deuxième muraille, dont les +vestiges se trouvent en entier sur le territoire russe, entre Leova et +Bender, couvrait les approches de la vallée danubienne. Ce n'était pas +trop, en effet, d'une double ligne de défense pour interdire l'accès +d'une plaine si fertile, dont les richesses naturelles devaient allumer +la cupidité de tous les conquérants! + +Malgré les populations si diverses qui ont parcouru, conquis ou dévasté +leur territoire, les habitants de la Roumanie ont gardé sur tous leurs +limitrophes le privilège d'une beaucoup plus grande cohésion nationale: +ils ont ce qui manque à la Hongrie, à la Transylvanie, à la Bukovine, à +la Bulgarie, l'unité de race et de langue. Valaques et Moldaves ne +forment qu'un seul peuple, et loin de laisser envahir leur territoire, +ce sont eux, au contraire, qui débordent sur les pays environnants. Dans +toutes les provinces de la Roumanie, à l'exception de la Bessarabie, qui +lui fut donnée par les puissances occidentales à l'issue de la guerre de +Crimée, les habitants non roumains sont en minorité. + +L'origine de ce peuple de langue latine est encore enveloppée de +mystère. Les Roumains, habitants de l'antique Dacie, sont-ils +exclusivement les descendants de Gètes et de Daces latinisés, ou bien le +sang des colons italiens amenés par Trajan prédomine-t-il chez eux? Dans +quelle proportion se sont mêlés au peuple roumain les divers éléments +des populations environnantes, slaves et illyriennes? Quelle part ont +eue les Celtes dans la formation de la nationalité valaque? Leurs +descendants seraient-ils les «Petits Valaques», des bords de l'Olto, les +«hommes à vingt-quatre dents», ainsi nommés à cause de leur bravoure? On +ne saurait le dire avec certitude; des savants de premier ordre, comme +Chafarik et Miklosich, font à ces diverses questions des réponses +contradictoires. Les vastes plaines que les Roumains habitent +aujourd'hui avaient été, sinon complètement, du moins en grande partie +abandonnées par eux au troisième siècle, lorsqu'ils durent émigrer de +l'autre côté du fleuve, par ordre de l'empereur Aurélien. S'il est vrai +que les arrière-petits-fils de ces exilés soient jamais retournés dans +leur patrie, à quelle époque y revinrent-ils pour y remplacer les +Slaves, les Magyars, les Petchénègues? Miklosich présume que ce fut vers +le cinquième siècle, Roesler croit que ce fut huit cents ans plus tard; +mais son opinion est certainement erronée, car dès le onzième siècle les +chroniques mentionnent l'existence des Roumains dans la région des +Carpathes. Enfin d'autres écrivains pensent qu'il n'y eut point +d'immigration nouvelle et que le résidu des populations romanisées du +pays suffît pour reconstituer peu à peu la nationalité. Quoi qu'il en +soit, ce petit peuple, dont les commencements sont tellement incertains, +a grandi d'une manière surprenante, puisqu'il est devenu la race +prépondérante sur le bas Danube et dans les Alpes transylvaines, et sert +aux populations de la péninsule thraco-hellénique de rempart contre les +envahissements de la Russie. + +Encore au dix-septième siècle la langue roumaine était tenue pour un +patois et les Valaques eux-mêmes devaient parler slave dans les églises +et devant les tribunaux. De nos jours, au contraire, les patriotes +roumains travaillent activement à purifier leur idiome de tous les mots +serbes, qui s'y trouvent dans la proportion d'un dixième environ, et des +termes turcs et grecs introduits dans la langue lors de la domination +des Osmanlis. De même que les Grecs modernes cherchent à rapprocher le +romaïque du langage des auteurs classiques, de même les «Romains» du +Danube s'occupent de policer leur latin, afin de le placer sur le même +rang que les langues romanes occidentales, le français et l'italien. Ils +se sont également débarrassés de l'écriture slave pour prendre les +caractères français; malheureusement, cette réforme s'est faite d'une +manière un peu violente, en désaccord avec la prononciation vraie des +mots, et les grammairiens ne sont pas encore unis pour fixer la +véritable orthographe: Bukoviniens, Transylvains, Valaques, veulent tous +faire prévaloir leur mode de transcription. Ces derniers, grâce à leur +indépendance politique, l'emporteront sans doute. Quoi qu'il en soit, la +langue roumaine devient chaque année plus néo-latine par le vocabulaire +aussi bien que par la syntaxe. La lecture des ouvrages français, qui +constituent la principale littérature de la Roumanie, aide à cette +transformation. Par un remarquable contraste, l'idiome des villes, qui +jadis, à cause du va-et-vient des étrangers, était beaucoup plus impur +que celui des campagnes, est devenu maintenant le plus latin des deux, +le moins patoisé d'éléments slaves. Mais il y reste encore un fonds de +deux cents mots environ qui ne se retrouve dans aucune langue connue et +que l'on croit être un débris de l'ancien dace parlé avant l'occupation +romaine. En outre, le valaque se distingue foncièrement des langues +romanes de l'Occident par l'habitude de placer l'article et le pronom +démonstratif après le substantif. Ce phénomène se présente aussi dans +l'albanais et le bulgare, ce qui autorise Miklosich à supposer que c'est +là un trait de l'ancienne langue des aborigènes, transmis depuis aux +autres habitants du pays. Un trait non moins caractéristique de l'idiome +roumain se retrouve dans la façon de prononcer les voyelles. + +Mais, si ce sont là des indices précieux pour le linguiste, le peuple +roumain, pris en masse, les ignore, et s'il les connaissait, il ne +s'arrêterait point à de pareils détails. Encore tout fier de la gloire +des anciens conquérants romains, le moindre paysan valaque se croit +descendu des patriciens de Rome. Plusieurs de ses coutumes, à la +naissance des enfants, aux mariages, aux cérémonies mortuaires, +rappellent encore celles des Romains: la danse des _Calouchares_ n'est +autre, dit-on, que celle des anciens prêtres saliens. Le Valaque aime à +parler de son «père» Trajan, auquel il attribue tout ce qu'il voit de +grand dans son pays, non-seulement les ruines de ponts, de forteresses +et de chemins, mais jusqu'aux oeuvres que d'autres peuples +attribueraient à Roland, à Fingal, aux puissances divines ou infernales. +Maint défilé de montagne a été ouvert d'un coup par le glaive de Trajan; +l'avalanche qui se détache des cimes, c'est le «tonnerre de Trajan»; la +Voie lactée même est devenue le «chemin de Trajan»: pendant le cours des +siècles, l'apothéose est devenue complète. Ayant choisi le vieil +empereur pour le représentant même de sa nation, le Roumain se refuse +donc à considérer comme ses ancêtres les Gètes et les Daces; il ignore +ce que furent les Goths, et s'il est vrai qu'il soit leur parent par +l'origine première, certes il a cessé de leur ressembler, si ce n'est +dans les montagnes, où l'on voit beaucoup d'hommes grands, aux yeux +bleus, à la blonde chevelure flottante, comme devaient être probablement +les anciennes populations du pays. Mais, par la grâce et la souplesse, +les montagnards, aussi bien que les gens des campagnes danubiennes, se +distinguent des hommes du Nord et se rapprochent des peuples +méridionaux. + +En général, les Roumains de la plaine, et parmi eux principalement les +Valaques, ont de beaux visages bruns, des yeux pleins d'expression, une +bouche finement dessinée montrant dans le rire deux rangées de dents +d'une éclatante blancheur; ils se distinguent par la petitesse de leurs +pieds et de leurs mains et par la finesse de leurs attaches. Ils aiment +à laisser croître leur chevelure, et l'on raconte que nombre de jeunes +hommes se font réfractaires au service de l'armée uniquement pour sauver +les belles boucles flottant sur leurs épaules. Adroits de leur corps, +lestes, gracieux dans tous leurs mouvements, ils sont, en outre, +infatigables à la marche et supportent sans se plaindre les plus dures +fatigues. Ils portent leur costume avec une aisance admirable, et même +le berger valaque, avec sa haute _cachoula_ ou bonnet de poil de mouton, +la large ceinture de cuir qui lui sert de poche, la peau de mouton jetée +sur une épaule, et ses caleçons qui rappellent la braie des Daces +sculptés sur la colonne de Trajan, impose par la noblesse de son +attitude. Les femmes de la Roumanie sont la grâce même. Soit qu'elles +observent encore les anciennes modes nationales et portent la large +chemisette brodée, la veste flottante, le grand tablier multicolore où +dominent le rouge et le bleu, la résille d'or et de sequins sur les +cheveux, soit qu'elles aient adopté la toilette moderne, elles charment +toujours par leur élégance et leur goût. A ses avantages extérieurs, la +Roumaine ajoute une intelligence rapide, une gaieté communicative, un +esprit de repartie qui en font la Parisienne de l'Orient. Ce sont les +femmes si gracieuses de la Valachie, et non les ondes, d'une limpidité +douteuse, de la rivière de Bucarest, qui ont fait naître le proverbe: «O +Dimbovitza! celui qui a bu de ton eau ne peut plus te quitter!» + +Au milieu des populations valaques homogènes, on rencontre ça et là +quelques groupes de colons bulgares, auxquels se sont ajoutés récemment +nombre de compatriotes, qui fuyaient les persécutions des Grecs et des +Turcs, et dont Braïla est devenu le centre d'agitation politique. Les +Bulgares natifs de la Roumanie et descendants des anciens ravageurs du +sol paraissent avoir été singulièrement modifiés par les croisements et +le milieu; ce sont maintenant les plus laborieux des cultivateurs, et +dans les alentours des grandes villes ils ont la spécialité du jardinage +et de l'industrie maraîchère. Une grande partie de la Bessarabie enlevée +aux Russes par le traité de Paris, et non encore entièrement roumanisée, +est habitée principalement par ces honnêtes agriculteurs bulgares. Jadis +le territoire était peuplé de Tartares Nogaïs, mais le gouvernement +russe se débarrassa de ces nomades et les remplaça, dès le commencement +du siècle et surtout lors de la paix d'Andrinople, en 1829, par quelques +milliers de familles bulgares échappées à l'oppression des Turcs. Les +nouveaux venus, établis principalement dans le _Boudzak_ ou «Coin» +méridional de la Bessarabie, entre le Danube, le Pruth et le val de +Trajan, donnèrent bientôt à ces contrées un aspect de prospérité +qu'elles n'avaient jamais eu. Leurs cultures sont mieux soignées que +celles de leurs voisins moldaves, leurs chemins mieux entretenus; leurs +villages, qui ont gardé les noms tartares, contrastent avec les +bourgades des autres races par la régularité du plan, la propreté, +l'apparence de confort, les beaux vignobles qui les entourent. Bolgrad, +la capitale des colonies, est une petite ville industrieuse et vivante, +mirant ses belles constructions régulières dans les eaux du lac Yalpouk. +Il est vrai que ces Bulgares, qui justifient si brillamment la +réputation de leur race, pour l'activité, la sobriété, l'économie, sont +plus ou moins mélangés de Moldaves, de Russes, de Grecs, de Tsiganes, +avec lesquels ils peuvent s'entretenir dans toutes les langues de +l'Orient. Ploïesti, l'une des villes les plus prospères de la Valachie, +a commencé également par être une colonie de Bulgares. + +[Illustration: POPULATION DE LA BESSARABIE MOLDAVE.] + +Les Russes de la Bessarabie moldave, ainsi nommée des Valaques +Bessarabes qui la possédaient au quatorzième siècle, sont massés +principalement à l'est des colonies bulgares, aux bords du Danube de +Kilia et de la mer Noire, mais on en trouve aussi dans toutes les villes +de la Moldavie, et notamment à Jassy, où ils ont un quartier distinct. +Les Russes du pays sont, comme les Bulgares, de bons agriculteurs; quant +à ceux des villes ils sont presque tous commerçants et disputent aux +Juifs le maniement des monnaies. Cependant ils jouissent d'une grande +réputation de probité, justifiée sans doute, car ce sont presque tous +des hommes qui ont dû s'enfuir de Russie pour obéir à leur foi +religieuse et pratiquer leurs rites en paix. Il en est parmi eux qui +appartiennent à la secte des Origénistes ou «Mutilés» (_Skoptzi_). Ces +fanatiques, privés de toute famille, ne peuvent recruter leurs +communautés que par l'immigration de leurs coreligionnaires persécutés. +On les reconnaît aisément à leur corpulence et à leur visage glabre. A +Bucarest, ce sont eux qui ont la réputation d'être les meilleurs +cochers; aux bouches du Danube, ce sont les plus habiles pêcheurs; ils +travaillent en communauté et le produit de leur pêche est par eux +fidèlement remis à leur chef ou _staroste_. + +Des Hongrois, appartenant à la race des Szeklers de la Transylvanie et +connus dans le pays sous le nom, chinois en apparence, de Tchangheï, +complètent la série des populations étrangères établies sur le +territoire roumain en colonies distinctes. Ces Tchangheï, dont l'entrée +dans la Moldavie centrale date de l'époque où les rois de Hongrie +étaient les maîtres de la vallée du Séreth, se roumanisent peu à peu; +ils ne se distinguent plus par le costume et cessent graduellement de +parler leur rude patois magyar; s'ils ne sont point encore fondus dans +la population moldave, cela tient sans doute à la différence de +religion, car ils sont catholiques romains. D'ailleurs ils se recrutent +chaque année par un certain nombre d'émigrants de Transylvanie, +qu'attirent le climat plus doux et les terres plus fertiles de la plaine +moldave. Au printemps et en automne les laboureurs et les moissonneurs +hongrois descendent en caravanes dans les plaines de la Moldavie. + +Au siècle dernier, lorsque le gouvernement des principautés roumaines +était affermé par le sultan aux Phanariotes ou riches négociants grecs +du Phanar de Constantinople, l'élément hellénique était aussi +très-fortement représenté en Moldo-Valachie; mais, de nos jours, il est +presque sans importance numérique; peut-être, en y comprenant les +Zinzares hellénisés de Macédoine, ne sont-ils qu'une dizaine de mille, +mais ils savent se faire leur place comme intendants des grands +seigneurs, entrepositaires, expéditeurs et négociants en gros. +L'exportation des céréales dans les villes du bas Danube est presque +entièrement dans leurs mains. Les traces de l'ancienne domination +phanariole ne se retrouvent que dans la langue et dans les relations de +parenté provenant du croisement des familles seigneuriales, Beaucoup +plus nombreux que les Grecs et d'un poids bien plus considérable dans +les destinées futures du pays sont les races sans patrie qui vivent sur +le territoire roumain, les Juifs et les Tsiganes. Les Israélites de +provenance espagnole, qui vivent principalement dans les grandes villes, +ne sont point mal vus par la population; mais il n'en est pas de même +des Juifs venus du nord. Ceux-ci, qui immigrent en foule de la Pologne, +de la Petite-Russie, de la Galicie, de la Hongrie, se trouvent en +contact journalier avec le pauvre peuple en qualité d'aubergistes, +d'intermédiaires de tout le petit commerce; ils sont universellement +détestés, non point à cause de leur religion, mais à cause de l'art +merveilleux qu'ils déploient pour faire passer les épargnes des familles +dans leur escarcelle. En outre, on leur attribue toutes sortes de crimes +imaginaires, et fréquemment la population s'est ruée contre eux avec +fureur pour venger le prétendu massacre d'enfants qui auraient été +égorgés en guise d'agneaux à la fête de Pâques. Pourtant les Roumains ne +savent pas se passer de ces Juifs qu'ils exècrent, et chaque jour ils +fortifient le monopole commercial de la race envahissante, tout en leur +interdisant, de par la loi, l'acquisition des propriétés territoriales. +Il y a là pour le pays de redoutables ferments de discorde, d'autant +plus graves qu'ils pourraient quelquefois donner un prétexte à +l'intervention étrangère. Déjà, si les évaluations faites dans le pays +ne sont pas exagérées,--et l'ubiquité des Juifs les montre plus nombreux +qu'ils ne le sont en réalité,--les Israélites constitueraient le +cinquième de la population totale dans la Moldavie. Leur dialecte usuel +est un jargon allemand mêlé d'un grand nombre de mots empruntés à toutes +les langues orientales, et ce langage même contribue à les faire haïr, +car on voit en eux les avant-coureurs des Allemands et l'on se demande +si leurs invasions commerciales ne sont pas le prélude d'une autre +invasion, dans laquelle sombrerait l'indépendance politique du pays. +Quant à l'autre race des commerçants orientaux, celle des Arméniens, +elle est représentée par quelques colonies florissantes, surtout en +Moldavie. Ces Haïkanes, descendus d'émigrants qui vinrent à diverses +époques, du onzième au dix-septième siècle, ne se distinguent point de +leurs coreligionnaires de la Bukovine et de la Transylvanie; ils vivent +dans l'isolement, et si le peuple ne les aime pas, du moins ont-ils le +talent de ne pas se faire haïr. Un petit nombre d'Arméniens, venus de +Constantinople et parlant le turc, résident aussi sur le bas Danube. + +La race jadis méprisée des Tsiganes entre peu à peu dans la masse de la +population; ces parias deviennent Roumains et patriotes par la vertu +d'une liberté relative. Naguère encore les Tsiganes étaient esclaves: +les uns appartenaient à l'État, les autres étaient la chose des boyards +ou des couvents; néanmoins la plupart d'entre eux restaient nomades, +travaillant, trafiquant ou volant pour le compte de ceux qui les +employaient. Ils se divisaient en véritables castes, dont les +principales étaient celles des _lingourari_ ou fabricants de cuillers, +des _oursari_ ou montreurs d'ours, des _ferrari_ ou forgerons, des +_aurari_ ou orpailleurs, des _lautari_ ou louangeurs. Ces derniers, les +plus policés de tous, étaient les musiciens chargés de célébrer la +gloire et les vertus des boyards; maintenant ce sont les ménétriers des +villages et les musiciens des villes, les troubadours de la Roumanie. +S'ils diffèrent socialement des paysans, c'est peut-être par une liberté +plus grande. En 1837, les Tsiganes de la Valachie furent assimilés aux +autres cultivateurs, et, depuis, l'émancipation s'est faite sans +distinction de races pour tous les serfs de la glèbe. Très-peu nombreux +sont les Tsiganes _netolzi_, êtres dégradés qui vaguent à moitié nus +dans les bois ou sous la lente, vivent de maraude, se nourrissent des +restes les plus immondes et n'enterrent point leurs morts. Presque tous +les Tsiganes sont désormais fixés au sol, qu'ils savent cultiver avec +soin, ou bien ils exercent un métier régulier. La fusion des races, +entre Tsiganes et Roumains, s'opère d'autant plus facilement que la +religion est la même et que tous les anciens nomades parlent la langue +du pays. Le type étant beau de part et d'autre, les croisements +deviennent de plus en plus nombreux et il est à croire que dans quelques +générations les Tsiganes de Roumanie seront une race du passé. Telle est +la cause principale de l'énorme écart, de 100,000 à 300,000, donné par +les diverses statistiques pour le nombre des Tsiganes[43]. + +[Note 43: Population approximative de la Roumanie en 1875: + + Valachie. Moldavie. Total +Roumains................. 3,040,000 1,420,000 4,460,000 +Bulgares................. --- 90,000 90,000 +Russes et autres Slaves.. --- 40,000 40,000 +Hongrois................. --- 50,000 50,000 +Tsiganes................. 80,000 50,000 130,000 +Juifs.................... 100,000 300,000 400,000 +Arméniens................ --- 10,000 10,000 + + 3,220,000 1,960,000 5,180,000 + + Étrangers. +Autrichiens de diverses langues.. 30,000 +Grecs............................ 10,000 +Allemands........................ 5,000 +Français......................... 1,500 +Autres........................... 6,000 +] + +La nation roumaine est encore dans sa période de transition entre l'âge +féodal et l'époque moderne. Les révolutions de 1848, peut-être plus +importantes dans l'Europe danubienne qu'elles ne le furent en France et +en Italie, ne firent qu'ébranler l'ancien régime dans les Principautés +roumaines, mais elles ne le détruisirent point. Encore en 1856 les +paysans valaques et moldaves étaient asservis à la glèbe; sans droits, +sans avoir personnel, presque sans famille, puisqu'ils étaient à la +merci du caprice, les malheureux passaient leur existence à cultiver la +terre des seigneurs ou des couvents et vivaient eux-mêmes dans de +misérables tanières boueuses, que souvent on ne distinguait pas même des +broussailles et des amas d'immondices. Les maîtres du sol et de ses +habitants étaient environ cinq ou six mille boyards, descendants des +anciens «braves», ou devenus nobles à prix d'argent; mais parmi ces +seigneurs eux-mêmes régnait une grande inégalité: la plupart n'étaient +que de petits propriétaires, tandis que soixante-dix feudataires en +Valachie et trois cents en Moldavie se partageaient avec les monastères +la possession du territoire presque tout entier. + +Un pareil état social devait avoir pour conséquence une affreuse +démoralisation chez les maîtres aussi bien que chez les esclaves. Même +les qualités naturelles du Roumain, son élan, sa générosité, sa +promptitude en amitié, tournaient à mal sous un pareil régime. Les +nobles, possesseurs du sol, fuyant leurs terres où la vue de la +souffrance les eût gênés, allaient vivre au loin dans l'intrigue et la +débauche, dépensant sur les tables de jeu des cités occidentales +l'argent que des intendants, Grecs en majorité, leur envoyaient après +avoir largement prélevé leur part. Quant à la masse asservie de la +population, elle était paresseuse, parce que la terre, du reste si +féconde, ne lui appartenait point; elle était méfiante et menteuse, +parce que la rusé et le mensonge sont les armes de l'esclave; elle était +ignorante et superstitieuse, parce que toute son éducation lui avait été +donnée par un clergé ignare et fanatique. Leurs popes étaient en même +temps magiciens et guérissaient les maladies par des incantations et des +philtres sacrés. Parmi les moines, les uns, grands propriétaires de +serfs et possédant la sixième partie des terres de la Roumanie, étaient +des boyards en robe, non moins âpres à la curée que les seigneurs +temporels; les autres, vivant d'aumônes, n'étaient guère que des paysans +ayant échangé l'esclavage pour la mendicité. + +Dépourvus de toute instruction, si ce n'est de celle que leur +transmettaient les _doïnas_ ou chants des aïeux, gouvernés comme ils +l'étaient par les anciennes coutumes, les Roumains devaient à une époque +récente rappeler les populations perdues dans la nuit du moyen âge; +maintenant encore plusieurs coutumes de leurs ancêtres subsistent dans +les campagnes. Ainsi, lors des enterrements, les pleureuses à gages +poussent des cris déchirants auxquels les parents mêlent leurs adieux. +On place dans le cercueil un bâton dont le mort se servira pour +traverser le Jourdain, un drap dont il se couvrira comme d'un vêtement, +une pièce de monnaie qu'il donnera à saint Pierre pour se faire ouvrir +les portes du ciel; on n'oublie pas non plus le pain et le vin dont il +aura besoin pendant son voyage. Mais si le défunt avait les cheveux +rouges, il est fort à craindre qu'il ne tente de revenir sur la terre +sous forme de chien, de grenouille, de puce ou de punaise, et qu'il ne +pénètre la nuit dans les maisons pour sucer le sang des belles jeunes +filles. Alors il est prudent de clouer fortement le cercueil, ou, mieux +encore, de traverser d'un pieu la poitrine du cadavre. + +De pareilles hallucinations cesseront bientôt, sans aucun doute, de +hanter l'esprit des campagnards. Depuis que le paysan cultive sa propre +terre, les progrès intellectuels et moraux de la nation ont au moins +égalé ses progrès matériels, et ceux-ci sont vraiment considérables. +Libéré officiellement en 1856, mais encore retenu longtemps par les +liens d'un demi-servage, le paysan a fini par posséder au moins une +partie du sol. Tant que le seigneur resta l'unique possesseur de la +terre, il fut aussi le «maître du pain» et l'ancien serf n'avait qu'une +liberté presque illusoire. Enfin la loi de 1862, plus ou moins bien +appliquée pendant les années suivantes, remit à chaque chef de famille +agricole une parcelle des terrains qu'il cultivait, variant de 3 à 27 +hectares; et, depuis cette époque, les paysans, devenus plus libres, ont +aussi gagné singulièrement en dignité et en amour du travail. Leur +terre, si fertile, quoique si mal labourée par la vieille charrue +romaine et privée de tout engrais, produit des quantités énormes de +céréales, dont le prix, soldé en beaux écus sonnants, réjouit le +cultivateur et l'encourage à une plus grande activité. La Roumanie est +désormais une des principales contrées d'exportation pour les blés; et, +dans les années favorables, quand les sauterelles d'Orient ne sont pas +venues s'abattre sur ses campagnes, quand les violences d'une +température extrême n'ont pas tué les plantes, elle est même pour +l'Europe occidentale un grenier plus riche que la Hongrie. En moins de +dix ans, l'exportation des céréales, blé, maïs, orge, seigle, a doublé, +et la somme annuelle qu'elle vaut au pays varie de cent à deux cents +millions de francs. Malheureusement, le paysan ne mange guère le froment +qu'il produit; il garde pour lui le maïs, qui lui sert à préparer sa +bouillie ordinaire ou _mamaliga_ et à fabriquer la mauvaise eau-de-vie +qui le console de ses cent quatre-vingt-quatorze jours de jeûne annuel. +La culture de la vigne, jadis absolument négligée, s'accroît aussi +chaque année, et les collines avancées qui forment les contre-forts des +Carpathes, produisent d'excellents crus.[44] Le temps n'est plus où, par +suite du dégoût que le travail inspirait au Roumain, le nom de Valaque +était dans tout l'Orient synonyme de berger.[45] Toutefois les terrains +improductifs s'étendent encore sur plus d'un quart de la Roumanie, et le +système de culture, qui est l'assolement triennal, laisse chaque +troisième année le sol en jachère. Il paraît que, dans l'ensemble, les +terres de la Moldavie sont beaucoup mieux cultivées que celles des +plaines valaques. Cela tient surtout à ce que nombre de grands +propriétaires moldaves, bien différents à cet égard de leurs voisins, +les boyards de Yalachie, vivent sur leurs terres et tiennent à honneur +d'en diriger eux-mêmes l'exploitation; mais de proche en proche les +améliorations se répandent dans toute l'étendue de la Roumanie, et déjà +les batteuses à vapeur fonctionnent dans la plupart des grandes +propriétés. Les bonnes méthodes de culture gagnent aussi peu à peu parmi +les petits propriétaires; d'ailleurs ceux-ci ont, en maints districts, +l'intelligence de s'associer pour exploiter en commun de vastes +étendues. Souvent des communes entières afferment des terrains d'une +étendue considérable; chacun des participants paye une taxe +proportionnelle à la surface des champs qu'il cultive. + +[Note 44: Agriculture de la Roumanie: + + Terrains. +Régions incultes.............. 3,800,000 hect. +Prairies et pâturages......... 3,850,000 » +Forêts........................ 2,000,000 » +Terrains cultivés en céréales. 2,225,000 » +Vignobles...................... 100,000 » +Jardins, etc................... 50,000 » + ------------------ + 12,025,000 hect. + + Production moyenne. +Maïs........... 20,000,000 hectolitr. +Froment........ 15,000,000 » +Orge........... 8,000,000 » +Vins........... 1,000,000 » +] + +[Note 45: Animaux domestiques en 1874: + +Boeufs et vaches, etc.. 2,900,000 +Buffles................ 100,000 +Chevaux................ 600,000 +Porcs.................. 1,200,000 +Brebis................. 5,000,000 +Chèvres................ 500,000 +] + +Pays essentiellement agricole, la Roumanie n'exploite guère que les +richesses fournies spontanément par la nature. Les veines de métaux +divers, si nombreuses dans les Carpathes, sont laissées sans emploi à +cause du manque de routes d'accès; les fontaines de pétrole coulent sans +utilité, et la plupart des couches de sel gemme restent en réserve sous +le sol pour des âges futurs. Quatre salines seulement sont exploitées +pour le compte du gouvernement, deux par des ouvriers libres, deux +autres par des condamnés qui passent leur vie dans les profondeurs de la +roche: chaque année, la production du sel, qu'il serait facile de +centupler, s'élève à plus de 50,000 tonnes. La pêche est aussi l'une des +industries de la Roumanie. Les riverains du bas Danube salent et +expédient les poissons qui se trouvent en abondance dans le fleuve et +les lacs avoisinants et préparent le caviar que leur donnent les grands +esturgeons. C'est à peu près tout: la Roumanie ne peut avoir d'industrie +manufacturière que dans le voisinage des grandes villes; elle n'a même +de véritable spécialité que pour les confitures, triomphe de ses +ménagères. + +Néanmoins son commerce ne cesse de s'accroître[46]. Naturellement, elle +n'avait autrefois qu'un débouché pour ses produits, celui des «chemins +qui marchent». Le Danube était la seule porte ouverte au grand mouvement +des échanges, et presque toutes les marchandises devaient s'entreposer à +Galatz, située précisément à l'angle du fleuve où viennent converger, +par le Sereth, les principales routes de la Valachie et de la Moldavie. +Longtemps encore le Danube restera la grande voie commerciale, du moins +pour les marchandises; de même, le Pruth, que les bateaux à vapeur +remontent jusqu'à Sculeni, à une faible distance au nord de Jassy, +continuera de rendre de grands services aux expéditeurs de denrées; la +Bistritza et les autres rivières descendues des Carpathes seront les +grands véhicules des trains de bois; mais les chemins de fer ont donné à +la Roumanie d'autres issues vers l'extérieur. Par Jassy et la Bukovine, +le delta du Danube se relie à la Pologne, à l'Allemagne du Nord et aux +rivages de la Baltique; par la ligne de Jassy au Pruth, elle se rattache +à Odessa, à la mer Noire et à tout le réseau russe; par le pont de +Giurgiu, qui n'aura pas moins de 3 kilomètres de longueur de l'une à +l'autre rive du Danube, et qui rejoindra le chemin de Varna, les plaines +valaques seront en communication directe avec la mer Noire, et bientôt +d'autres voies ferrées iront rejoindre à travers les Carpathes, par les +défilés de la Tour-Rouge (Turnu-Roch) et du Chil, les hautes vallées +transylvaines et les plaines de la Hongrie. Comme le Piémont et la +Lombardie, les campagnes moldo-valaques ne peuvent manquer de devenir, +grâce à l'horizontalité du sol, une des régions les plus importantes de +l'Europe pour la jonction et les croisements des chemins de fer. Mais ce +n'est point sans appréhension que Moldaves et Valaques voient +s'approcher cette ère commerciale. Ils se disent que les chemins de fer +d'outre-Carpathes profiteront surtout aux Autrichiens, juifs ou teutons, +comme leur ont profité déjà la voie ferrée de Czernovitz à Jassy et les +bateaux à vapeur du Danube; ils comprennent fort bien à quels dangers +politiques les expose cette prise de possession commerciale par les +Allemands, surtout sous une dynastie germanique; mais c'est à eux de +montrer si leur force de cohésion est suffisante pour qu'ils puissent +maintenir, en dépit des nouveaux venus, une solide individualité +nationale[47]. + +[Note 46: Commerce de la Roumanie en 1872: + +Importation........ 106,000,000 fr. +Exportation........ 167,000,000 » +Transit............ 3,000,000 » + --------------- +Total.............. 276,000,000 fr. +] + +[Note 47: + +Bateaux à vapeur du Danube, en 1872 29, d'un port de 7,620 tonneaux +Grandes routes............ en 1875 4,260 kilomètres. +Chemins de fer..................... 1,235 » +Télégraphes........................ 4,000 » +] + +[Illustration: BUCAREST.] + +Les Roumains se plaignent fort de ce que le traité de Paris n'ait pas +complété leur territoire, du côté de la mer Noire, en lui donnant une +des rives de la Soulina. Jadis le delta danubien appartenait à la +Moldavie, ainsi que le prouvent les ruines d'une ville construite par +les Roumains en face de Kilia, sur la rive méridionale du fleuve. +Jusqu'à la fin du siècle dernier, le préfet moldave d'Ismaïl avait +juridiction sur le port de la Soulina et s'occupait du curage de la +passe. Néanmoins les puissances occidentales, attribuant la possession +du delta tout entier à la Turquie, n'ont laissé aux Roumains que la rive +gauche du fleuve de Kilia et les îles de ses bouches. Il en résulte que +la Moldavie n'a point d'issue directe sur le Pont-Euxin, si ce n'est +pour les embarcations d'un très-faible tonnage; des barres de sable +ferment toutes les embouchures aux grands navires. M. Desjardins et +divers ingénieurs ont étudié pour le gouvernement roumain le projet d'un +canal de grande navigation qui relierait le fleuve à la baie de +Djibriani, au nord du delta. Ce canal, qui Saurait pas plus de douze +kilomètres de longueur, offrirait certainement de grands avantages; mais +son port terminal, si soigneusement qu'on le construise, aurait +l'inconvénient de s'ouvrir dans une baie fort tempétueuse, où soufflent +en plein les vents du nord-est, les plus dangereux de la mer Noire. En +attendant l'ouverture de ce futur port de Carol, la Roumanie n'a-t-elle +pas, comme toutes les autres nations d'Europe, l'embouchure de la +Soulina au service de son commerce? C'est elle qui en profite le plus +pour l'exportation de ses grains, et cependant elle n'a pas eu besoin de +prendre sa part des grands travaux que la Commission européenne a dû +entreprendre et continue sans cesse aux frais des puissances de +l'Occident, pour approfondir la passe de cette bouche du fleuve. + +Bucarest ou Bucuresci, capitale de la Valachie et de l'Union roumaine, +compte déjà parmi les grandes cités de l'Europe. Après Constantinople et +Pest, c'est la ville la plus populeuse de toute la partie sud-orientale +du continent; elle se donne à elle-même le nom de «Paris de l'Orient». +Naguère pourtant ce n'était guère qu'une collection de villages, fort +pittoresques de loin, à cause de leurs tours et de leurs dômes brillant +au milieu des bosquets de verdure, mais assez désagréables à +l'intérieur, mal bâtis, traversés de rues toujours infectes, remplies, +suivant les saisons, de poussière ou de boue. Mais, grâce à l'affluence +de la population, à l'accroissement rapide du commerce et de la +richesse, Bucarest se transforme rapidement, et de grandes rues, propres +et bordées de beaux hôtels, des places fort animées, de vastes parcs +bien entretenus, lui donnent dans les quartiers du centre l'apparence +d'une capitale européenne, méritant son nom qui signifie, dit-on, «ville +joyeuse.» De rares édifices et quelques ornements d'architecture, dans +le style turc ou persan, rappellent l'ancienne domination des Osmanlis. + +La ville de Jassy ou Yachi, qui fut après Sutchava, aujourd'hui annexée +par l'Autriche, la capitale de la Moldavie, occupe une position moins +centrale que Bucarest; mais la fertilité de ses campagnes, le voisinage +du Pruth et de la Russie, à laquelle elle sert d'entrepôt, sa situation +sur le grand chemin commercial qui réunit la mer Baltique à la mer +Noire, devaient lui donner aussi une population nombreuse; comme +Bucarest, elle est devenue florissante, quoique l'union des deux +principautés roumaines en un seul État l'ait privée de son titre de +capitale. Bâtie sur les derniers renflements de collines exposées au +soleil du midi, baignée par la petite rivière de Bahlui, qui serpente au +milieu des ombrages, Jassy se présente sous un aspect assez grandiose, +que ne dément point la vue des beaux quartiers de l'intérieur. La +population, où les Juifs, les Arméniens, les Russes, les Tsiganes, les +Tartares, les Szeklers sont nombreux, a déjà une physionomie +semi-orientale: on se croirait sur le seuil même de l'Asie. + +Toutes les autres villes de la Roumanie doivent aussi leur importance à +la position qu'elles occupent sur des chemins de commerce. Botochani, au +nord de la Moldavie, est une ville de transit pour la Pologne et la +Galicie; on peut en dire autant de Falticheni, aux foires +internationales très-fréquentées. Le commerce fait grandir les cités du +Danube: Vilkov, le grand marché aux poissons et au caviar; Kilia, +l'antique Achillea ou ville d'Achille; Ismaïl, où les _lipovanes_ russes +sont nombreux; Reni; Galatz ou Galati, que l'on dit être une ancienne +colonie des Galates et qui est aujourd'hui la grande cité commerçante du +bas Danube et le siége de la commission européenne des embouchures; +Braïla, jadis pauvre village, quand elle était une forteresse turque, et +maintenant la cité préférée des Grecs de Roumanie, la rivale de +Constantinople, d'Alexandrie et de Smyrne comme centre littéraire de +l'hellénisme en dehors de la Grèce. Toutes ces villes, quoique situées +sur le fleuve, sont de véritables ports de la mer Noire et des entrepôts +où viennent s'emmagasiner les denrées agricoles, et surtout les céréales +vendues à l'étranger; Giurgiu, le San-Giorgio des Génois, est le port de +Bucarest sur le Danube; Turnu-Séverin est la porte d'entrée de la +Valachie, en aval des grands défilés du fleuve; Craïova, Pitesti, +Ploïesti, Buzeo, Fokchani, s'élèvent à l'issue des chemins qui +descendent des hautes vallées de la Transylvanie. Alexandria, ville +nouvelle bâtie au milieu des plaines qui s'étendent de Bucarest à +l'Olto, est un entrepôt de produits agricoles. + +Jadis, pendant les temps des incessantes guerres du moyen âge, alors que +la forte position stratégique était un plus précieux avantage que les +facilités du commerce, les capitales de la «Domnie» avaient dû s'établir +au coeur même des Carpathes. Au treizième siècle, la métropole était à +Campu-Lungu, au milieu des montagnes. Celle qui lui succéda fut la +Curtea d'Ardgeche ou «cour d'Argis», fondée, au commencement du seizième +siècle, par le prince Negoze ou Nyagon Bessaraba; il n'en reste plus +qu'un monastère et une église merveilleuse, dont les murailles, les +corniches, les quatre tours aux toits d'étain brillant sont ciselées +comme un bijou d'orfèvrerie; pas une pagode indoue n'est plus ornée que +cette grande châsse byzantine. Quant au beau palais élevé par les +_domni_ dans la troisième capitale, qui fut Tirgovist, sur la Jalomitza, +on n'en voit plus que des murs noircis par l'incendie[48]. + +[Note 48: Population approximative des villes principales de la +Roumanie, en 1875: + + VALACHIE. +Bucarest............ 200,000 hab. +Ploïesti............ 30,000 » +Braila.............. 26,000 » +Craïova............. 22,000 » +Giurgovo ou Giurgiu. 15,000 » +Pitesti............. 15,000 » +Buzeo............... 11,000 » +Campu-Lungu......... 11,000 » +Alexandria.......... 10,000 » +Kalarach (Stirbey).. 5,000 » +Turnu-Séverin....... 3,000 » + + MOLDAVIE. +Jassy............... 90,000 » +Galatz.............. 80,000 » +Botochani........... 40,000 » +Berlad.............. 26,000 » +Ismaïl.............. 21,000 » +Fokchani............ 20,000 » +Piatra.............. 20,000 » +Houchi.............. 18,000 » +Roman............... 17,000 » +Bacau............... 15,000 » +Falticheni.......... 15,000 » +Dorohoï............. 9,000 » +Kilia............... 8,000 » +Reni................ 8,000 » +Bolgrad............. 6,000 » +] + +La Roumanie, formée des deux anciennes Principautés-Unies de Moldavie et +de Valachie, s'est constituée en un État unitaire et semi-indépendant, +sous la protection des grandes puissances européennes et ne +reconnaissant l'ancienne suzeraineté du sultan que par un tribut de +moins d'un million de francs. Elle s'est donné un prince héréditaire +tenu de gouverner d'après les formes constitutionnelles et pris dans la +famille prussienne des Hohenzollern. La plus récente constitution, celle +de 1866, confère au prince le droit de nommer les titulaires de toutes +les fonctions publiques, ceux de conférer tous les grades militaires, de +commander l'armée, de battre monnaie, de sanctionner les lois ou de leur +refuser sa signature; d'amnistier les condamnés ou de commuer leur +peine. Il est assisté par des ministres. Son traitement annuel est de +1,200,000 francs. + +Le pouvoir législatif est composé de deux chambres, nommées suivant une +procédure assez compliquée, destinée à favoriser surtout les intérêts de +fortune. A l'exception des serviteurs à gages, tous les Roumains âgés de +vingt et un ans et payant à l'État un impôt de quelque nature que ce +soit, sont inscrits sur les listes électorales, mais ils se divisent en +quatre collèges, dont la puissance votative diffère singulièrement. Le +premier collège de chaque district est composé des électeurs ayant un +revenu foncier de 5,300 francs et au-dessus; les électeurs dont le +revenu foncier est de 1,100 à 5,500 francs font partie du deuxième +collège; les commerçante et les industriels des villes payant un impôt +d'au moins 29 francs, les pensionnaires de l'État, les officiers en +retraite, les professeurs et les gradués universitaires forment le +troisième collège; enfin tous les autres électeurs sont groupés dans la +quatrième catégorie. Les deux premiers collèges nomment chacun un député +par district; le troisième, beaucoup plus nombreux, élit un député dans +les petits chefs-lieux, deux dans les villes plus considérables, trois +dans les villes importantes, quatre à Jassy, six à Bucarest. Quant au +quatrième collège, il est privé du vote direct; en droit, il est censé +nommer par groupe de cinquante électeurs un certain nombre de délégués +qui choisissent leur représentant; en réalité, il se trouve à peu près +privé du pouvoir électoral. + +Le Sénat représente surtout la grande propriété territoriale. Tandis que +le député n'est point astreint à des conditions de cens supérieures à +celles de ses mandants, le candidat à la première chambre doit justifier +d'un revenu d'au moins 8,800 francs, à moins qu'il n'ait exercé quelque +haute fonction dans l'État. Les électeurs au Sénat sont divisés en deux +collèges par district, celui des propriétaires de campagne et celui des +propriétaires de villes, jouissant les uns et les autres d'un revenu +d'au moins 3,300 francs. Dans les villes où le nombre des électeurs +n'atteint pas la centaine, on la complète par des propriétaires moins +imposés, mais de manière à procéder toujours par ordre de richesse. En +outre, les professeurs des universités de Bucarest et de Jassy ont le +droit de nommer respectivement un sénateur. L'héritier du trône, les +métropolitains et les évêques diocésains sont de droit membres du Sénat. +La durée de chaque législature est de quatre ans. A la fin de chaque +période, la députation se renouvelle en entier, tandis que les +sénateurs, élus pour huit ans, tirent au sort pour savoir quel membre de +chaque district doit se représenter aux suffrages des électeurs. + +D'après la lettre de la constitution, les Roumains jouissent de toutes +les libertés formulées dans les documents de cette nature. La liberté +d'association et de réunion est affirmée; la presse n'est entravée ni +par l'autorisation préalable, ni par la censure, ni par les +avertissements; les municipalités sont élues, ainsi que les maires; +seulement, dans les communes composées de plus de mille familles, le +prince a le droit d'intervention directe dans le choix des autorités +municipales. La peine de mort est abolie, si ce n'est en temps de +guerre. L'instruction est libre, gratuite et obligatoire «dans les +communes où se trouvent des écoles». Enfin, tous les cultes sont libres, +mais la religion «orthodoxe de l'Orient» est déclarée religion dominante +et les chrétiens seuls peuvent être naturalisés Roumains; en outre, les +actes de l'état civil doivent toujours être précédés de la bénédiction +religieuse; la consécration du prêtre est obligatoire pour le mariage. +L'église de Roumanie, tout en se rattachant à celle d'Orient pour la +partie dogmatique, est absolument indépendante du patriarche de +Constantinople et s'administre elle-même par ses réunions synodales; +elle a pour chefs les deux archevêques de Bucarest et de Jassy. Quelques +milliers de moines habitent les couvents non encore supprimés. + +Judiciairement, le pays est divisé en quatre circonscriptions de cour +d'appel, ayant pour chefs-lieux Bucarest, Jassy, Fokchani, Craïova. La +cour de cassation siège à Bucarest. Les codes français ont été +introduits en Roumanie, avec de légères modifications, en 1865. + +L'armée roumaine est en grande partie organisée sur le modèle prussien. +Tous les citoyens sont tenus de servir de vingt ans à trente-six ans: +huit ans dans l'armée active et dans la réserve de l'armée active, huit +ans dans la milice et dans la réserve de la milice. De trente-six à +cinquante ans, les habitants sont enrégimentés dans la garde nationale. +L'armée active proprement dite est divisée en armée permanente et en +armée territoriale. La première n'a pas de garnisons fixes et tous ses +hommes sont constamment en ligne, tandis que la deuxième armée a des +garnisons fixes et n'a que le cadre et le tiers des hommes. C'est le +sort qui décide à quelle armée les jeunes gens doivent appartenir: +désignés pour l'armée permanente, ils ont devant eux quatre années de +service actif; dans l'armée territoriale, le temps de service est plus +long de trois années. En comprenant tous les corps, la Roumanie pourrait +facilement mettre en campagne une centaine de mille hommes. En outre, +l'État a aussi sa petite marine de vapeurs et de chaloupes canonnières +et peut ainsi montrer son pavillon dans la mer Noire. + +Les finances de la Roumanie sont moins désorganisées que celles de la +plupart des États d'Europe. Il est vrai que le gouvernement a dû vivre +par de continuels emprunts, pour lesquels il paye en moyenne huit pour +cent d'intérêts et dont quelques-uns ont été en grande partie dévorés +avant même d'avoir été perçus. La somme presque entière des recettes est +absorbée chaque année par le service de la dette, l'armée et la +perception des impôts; pour l'administration proprement dite et le +travail il ne reste que peu de chose. Néanmoins le crédit de l'État +roumain se maintient et ses emprunts, font assez bonne figure sur les +marchés de l'Europe, parce qu'ils ont pour gage territorial plus de 2 +millions d'hectares qui faisaient partie des immenses domaines des +couvents sécularisés; le gouvernement en met chaque année quelques +milliers d'hectares aux enchères. La vente du sel et du tabac constitue +des monopoles de l'État[49]. + +La Roumanie est partagée administrativement en 33 districts ou +départements et 164 arrondissements ou _plasi_; elle comprend 62 +communes urbaines et 3,020 communes rurales. + +_____________________________________________ +| VALACHIE | +|____________________________________________| +| | | POPULATION | +|DÉPARTEMENTS. | CHEFS-LIEUX. | 1860 | +|____________________________________________| +|Ardjeche......|Pitesti.........| 16,700 | +|Braïla........|Braïla..........| 68,000 | +|Buzeo.........|Buzeo...........| 144,000 | +|Dimbovitza....|Tergovist.......| 142,000 | +|Dolje.........|Craïova.........| 230,000 | +|Godjiu........|Tergutjilé......| 143,000 | +|Jalomitza.....|Calares.........| 84,000 | +|Mehedintzi....|Tchernetz.......| 193,000 | +|Mutchel.......|Campu-Lungu.....| 82,000 | +|Olfove........|_Bucarest_.| 316,000 | +|Olto..........|Slatina.........| 105,000 | +|Prahova.......|Ploïesti........| 220,000 | +|Romanetzi.....|Caracal.........| 133,000 | +|Rimnik-Sarat..|Rimnik-Sarat....| 91,000 | +|Rimnik-Valcea.|Rimnik-Valcea...| 156,000 | +|Sacieni.......|Bukavii.........| 556,000 | +|Teleorman.....|Limnicea........| 148,000 | +|Vlachka.......|Giurgiu.........| 141,000 | +| | |____________| +| | | 2,968,700 | +|______________|________________|____________| + +_____________________________________________ +| MOLDAVIE. | +_____________________________________________| +| | | POPULATION | +|DÉPARTEMENTS. | CHEFS-LIEUX. | 1860 | +|___________________________________________ | +|Bacau.........|Bacau...........| 181,000 | +|Dorchoï.......|Mihaileni.......| 122,000 | +|Botochani.....|Botochani.......| 151,000 | +|Faltchi.......|Houchi..........| 88,000 | +|Jassy.........|_Jassy_....| 182,000 | +|Covurlui......|Galatz..........| 117,000 | +|Niamtzu.......|Piatra..........| 154,000 | +|Putna.........|Fokchani........| 161,000 | +|Roman.........|Roman...........| 105,000 | +|Sutchava......|Falticheni......| 125,000 | +|Tekutch.......|Tekutch.........| 115,000 | +|Tutova........|Berlad..........| 127,000 | +|Vaslui........|Vaslui..........| 104,000 | +| | +| BESSARABIE MOLDAVE. | +| | +|Ismaïl........|Ismaïl..........| 42,000 | +|Kagoul........|Bolgrad.........| 30,000 | +| | |____________| +| | | 1,804,000 | +|______________|________________|____________| + +[Note 49: Budget de la Roumanie, en 1874: + +Recettes...................... 91,000,000 fr. +Dépenses...................... 97,000,000 » +Dette publique................ 160,000,000 » +Valeur des terres domaniales.. 300,000,000 » +] + + + + + CHAPITRE VII + + LA SERBIE ET LA MONTAGNE NOIRE + + + + +I + +LA SERBIE + +De même que les principautés roumaines, la Serbie est sous la dépendance +nominale de la Turquie, mais en réalité c'est une terre libre, habitée +par un peuple maître de ses destinées. L'ancienne servitude n'est plus +rappelée que par un tribut annuel de 300,000 francs et par la présence +d'une petite garnison turque dans la bicoque de Mali-Zvornik, sur la +frontière de la Bosnie. Mais ces vestiges de la longue période +d'oppression qui précéda les guerres de l'indépendance irritent +singulièrement l'orgueil national des Serbes et c'est avec impatience +qu'ils attendent le moment de faire disparaître jusqu'aux dernières +traces de la domination musulmane. Parmi les Slaves de l'Austro-Hongrie +et de l'empire turc, eux seuls, avec les Monténégrins, possèdent le +privilège de la liberté politique; aussi regarde-t-on vers eux comme +vers de futurs sauveurs; on espère que leur pays deviendra dans un +avenir prochain le noyau d'une grande confédération de la Slavie +méridionale. Eux-mêmes ont la conscience de leur responsabilité; ils +savent que leur cause est celle de dix millions d'hommes restés en +dehors des étroites limites assignées à la Serbie indépendante. À l'est +et au sud de leurs frontières, en Bosnie et en Rascie, ils ne voient que +des terres ayant appartenu à leurs ancêtres et peuplées de compatriotes +opprimés. Un seul groupe de montagnes aperçu à l'extrême horizon, le +Monténégro, donne asile à des Serbes libres comme eux, mais précisément +autour du ces monts les paysans slaves assujettis au Turc sont plus +avilis par la servitude que dans toute autre partie de l'Empire Ottoman. +C'est à délivrer ces misérables «rayas» et à reconstituer avec eux +l'antique Serbie, si puissante au quatorzième siècle, que tendent les +voeux des Serbes indépendants. Nul doute que ces désirs ne fussent +bientôt accomplis, si la réalisation n'en dépendait que du libre vote +des populations elles-mêmes et non pas aussi du hasard des combats et +des intrigues diplomatiques. + +Dans ses limites actuelles[50], la Serbie ne comprend qu'une faible +partie du versant septentrional des monts qui s'élèvent au centre de la +péninsule turque. Nettement séparée de l'Austro-Hongrie par les eaux du +Danube et de la Save, elle est ouverte de toutes parts vers la Turquie +et n'a guère de frontières naturelles auxquelles ses populations +puissent s'appuyer. La grande vallée centrale de la Morava et les +vallées de la Drina et du Timok, qui limitent la Serbie, l'une du côté +de l'ouest, l'autre à l'orient, sont toutes également accessibles aux +envahisseurs étrangers. Les Turcs n'auraient aucune difficulté à +pénétrer dans la Serbie, et la campagne ne commencerait à devenir +périlleuse pour eux qu'au milieu des grandes forêts, dans les étroites +vallées et les profondes _clissuras_ des montagnes. + +[Note 50: + +Superficie de la Serbie....... 45,535 kilomètres carrés. +Population probable en 1875... 1,366,000 hab. +Population kilométrique....... 31 » +] + +La contrée n'a de plaines d'une certaine étendue que sur les bords de la +Save; là, les campagnes basses continuent au sud l'ancienne mer, +remplacée par l'Alfold hongrois. Partout ailleurs la surface du pays se +hérisse de collines, de rochers et de monts dont les géologues ont à +grand'peine exploré le dédale. De toutes ces chaînes, la plus régulière +est celle qui continue les Alpes transylvaines à travers la Serbie +orientale, au sud des Portes de Fer et du défilé de Kasan. Les strates +calcaires se correspondent parfaitement de l'une à l'autre rive, et des +deux côtés du fleuve l'arête principale affecte la même direction, du +nord-est au sud-ouest. L'élévation moyenne des cimes, d'environ mille +mètres, ne diffère pas non plus de part et d'autre. Au nord de cette +rangée, dans l'angle formé par les vallées du Danube et de la Morava, +s'élèvent un grand nombre d'autres sommets, aux roches calcaires ou +schisteuses injectées de porphyre. Ces massifs, qui correspondent aux +montagnes métallifères d'Oravitsa, situées en face, de l'autre côté du +Danube, sont la grande région minière de la Serbie, et dans plusieurs de +leurs vallées, notamment à Maidanpek et à Koutchaïna, on exploite des +gisements de cuivre, de fer et de plomb; mais les veines de zinc et +d'argent ont été abandonnées. Au sud de la chaîne des Carpathes de +Serbie, la vallée du Timok est également riche en métaux et des +orpailleurs exploitent encore les sables de ses plages. Peu de vallées +sont à la fois aussi fertiles et aussi gracieuses que celle du Timok; +surtout le bassin de Knjatchevatz, où se réunissent les premiers +affluents de la rivière, se distingue par sa beauté champêtre: les +prairies, les vergers sont animés par le flot des eaux courantes, les +coteaux sont couverts de pampres, et plus haut s'étend partout la +verdure des forêts. Par un contraste soudain, un étroit défilé, creusé +par les eaux du Timok, succède à ce charmant bassin. Les armées romaines +qui devaient passer dans cette âpre gorge de montagnes pour gagner le +Danube, y avaient construit un chemin stratégique. Près du défilé de +l'issue, dans le bassin de Zaïtchar, le camp fortifié de Gamzigrad, dont +les murailles et les tours de porphyre existent encore dans un état +remarquable de conservation, surveillait tous les alentours. Au +sud-ouest de cette oeuvre des Romains, se montre à l'horizon une +pyramide isolée, bloc crétacé que l'on serait tenté de prendre également +pour un travail de l'homme, tant son profil est d'une régularité +parfaite. Cette pyramide est le Rtanj, au pied duquel jaillissent les +eaux thermales de Banja, les plus fréquentées et les plus efficaces de +la Serbie. + +La vallée de la Morava et de son bras principal, la Morava bulgare, +divise la contrée en deux parties inégales dont les massifs de montagnes +n'ont entre eux aucun lien de continuité. À part quelques promontoires, +les bords de la Morava offrent partout un chemin naturel ouvert entre le +Danube et l'intérieur de la Turquie, et le commerce d'échange, qui tôt +ou tard sera centuplé par un chemin de fer, doit nécessairement avoir +lieu par cette vallée et par la ville frontière d'Alexinatz. L'ancienne +capitale de l'empire de Serbie, Krouchevatz, était située dans une +position tout à fait centrale, au milieu d'un bassin de la Morava serbe, +mais non loin du défilé de Stalatj, où les deux rivières se réunissent +au pied d'un promontoire couronné de ruines. Les restes du palais des +tsars serbes s'y voient encore. On dit qu'aux temps de gloire qui +précédèrent la funeste bataille de Kossovo, Krouchevatz n'avait pas +moins de trois lieues de tour: elle n'est plus aujourd'hui qu'une +misérable bourgade. + +C'est entre les deux Morava que s'élève le plus fier massif de la +Serbie, dominé par le sommet du Kapaonik, point culminant de toutes les +montagnes situées entre la Save et les Balkhans. De sa crête nue et +rocailleuse, on jouit de l'une des plus belles vues de la péninsule +illyrienne; grâce à l'isolement du mont, on voit se développer au sud un +immense hémicycle de plaines et de vallées jusqu'aux sommités du Skhar +et aux pyramides du Dormitor. Toutefois le Kapaonik lui-même est une +montagne sans beauté. Ses roches consistent en granités, en porphyres, +et surtout en serpentines, dont l'aspect est des plus tristes là où les +pentes ont été déboisées. Les vallées des montagnes serpentineuses sont +aussi moins fertiles, moins peuplées, et les habitants, plus chétifs et +plus maussades que leurs voisins, sont en grand nombre affligés de +goitres. + +[Illustration: CONFLUENT DU DANUBE ET DE LA SAVE.] + +Au nord du Kapaonik se prolongent, des deux côtés de la haute vallée de +l'Ibar, des rangées de montagnes qui, pour la plupart, ont encore gardé +leur parure de chênes, de hêtres et de conifères. La plaine de la Morava +serbe interrompt ces paysages alpestres par les bassins de Tchatchak, de +Karanovatz et d'autres encore, que l'on peut comparer aux campagnes de +la Lombardie, tant elles ont de richesse exubérante; mais au nord de la +rivière les montagnes se redressent de nouveau, et, continuant la chaîne +du Kapaonik, vont former le massif de Rudnik, aux roches crétacées +dominées ça et là par des coupoles de granit, aux gorges étroites et +tortueuses. Cette région difficile d'accès, et naguère encore +complètement couverte de chênes, est la célèbre Sumadia ou «Région des +Forêts», qui du temps de l'oppression turque servait de refuge à tous +les rayas persécutés et qui depuis, pendant la guerre de l'indépendance, +alors que «chaque arbre se changeait en soldat», devint la citadelle de +la liberté serbe. C'est dans une de ses vallées que se trouve la petite +ville de Kragoujevatz, choisie comme la capitale et la place d'armes de +l'État naissant. Elle possède toujours une fonderie de canons alimentée +par le combustible houiller du bassin de Tjuprija; maison pareil endroit +ne pouvait être un centre naturel que pour une société toujours en +guerre; dès que les intérêts majeurs de la Serbie devinrent ceux du +progrès industriel et commercial, le gouvernement dut se transférer à +Belgrade, cette charmante cité bâtie précisément sur la dernière +ondulation mourante des montagnes de la Sumadia. Grâce à sa situation au +confluent de la Save et du Danube, sur une colline d'où l'on peut voir +au loin les terres marécageuses de la Syrmie incessamment remaniées par +les deux fleuves, Belgrade, l'antique _Singidunum_ des Romains, l'_Alba +Graeca_, du moyen âge, est un entrepôt nécessaire de commerce entre +l'Occident et l'Orient, en même temps qu'un point stratégique de la plus +haute importance. + +A l'ouest de la rangée de hauteurs dont Belgrade occupe l'extrémité +septentrionale, les riches plaines arrosées par la Kolubara et des +coteaux doucement ondulés reposent un peu la vue du spectacle des +montagnes et des rochers; mais plus loin, vers la Drina, d'autres cimes +calcaires se dressent encore à près de 1,000 mètres et vont rejoindre au +sud-est les contre-forts du Kapaonik[51]. Cette partie de la Serbie, +découpée dans tous les sens par des vallées rayonnantes et toute +hérissée de cimes aux arêtes aiguës, est fort pittoresque. En outre, le +pays est embelli par de vieilles ruines et d'anciennes forteresses comme +celle d'Oujiza, enfermant tout un versant de montagnes dans un dédale de +murailles et de tours. Malheureusement ces fortifications n'ont guère +servi à protéger le pays. C'est la terre de Serbie qui a été le plus +fréquemment ravagée pendant les guerres de ce siècle; après cinquante +années de paix, elle ne se repeuple encore que très-faiblement. + +[Note 51: Altitudes de la Serbie: + +Kapaonik........................ 1,892 mètres. +Stol, au sud des Portes de Fer.. 1,250 » +Rtanj........................... 1,233 » +Belgrade........................ 35 » +] + +Jadis la Serbie était une des contrées les plus boisées de l'Europe; +tous ses monts étaient revêtus de chênes. «Qui tue un arbre, tue un +Serbe», dit un fort beau proverbe, qui date probablement de l'époque où +les rayas opprimés se réfugiaient dans les forêts et où de «saints +arbres» leur servaient d'églises; malheureusement ce proverbe s'oublie, +et déjà le déboisement est consommé en maint district des montagnes; la +roche s'y montre à nu comme dans les Alpes de la Carniole et de la +Dalmatie. Quand le paysan a besoin d'une branche ou d'une touffe de +feuillage, il abat l'arbre entier; pour alimenter un feu nocturne, les +bergers ne se contentent pas d'amasser le bois sec, il leur faut tout un +chêne. Après les bergers, la chèvre et le porc sont les deux grands +ennemis, de la végétation forestière; un de ces animaux broute les +jeunes tiges et dévore les feuilles, tandis que l'autre fouille au pied +des troncs et met les racines à nu. Quand un vieil arbre tombe, renversé +par la tempête ou coupé par les bûcherons, aucun rejeton ne le remplace. +Il est vrai que des lois récentes protègent la forêt contre une +exploitation barbare, mais ces lois, rarement appliquées par les +communes, sont à peu près sans force. En quelques districts, on est +obligé déjà d'importer de la Bosnie le bois de chauffage. La +détérioration du climat a été la conséquence naturelle du déboisement à +outrance. D'après le récit d'un voyageur anglais du dix-septième siècle, +Edward Brown, la Morava était navigable dans la plus grande partie de +son cours et de nombreuses embarcations de commerce la remontaient et la +descendaient en toute saison. Actuellement la portée de ses eaux est +trop irrégulière pour qu'il soit possible d'y organiser un service de +batellerie. Peut-être faudrait-il voir dans cette détérioration du +régime fluvial un effet du déboisement des montagnes de la Serbie. + +En se privant de sa parure de grandes forêts, la Serbie a du moins pu se +débarrasser en même temps des bêtes sauvages qui les infestaient; les +loups, les ours, les sangliers, nombreux autrefois, ont à peu près +disparu de la contrée; ceux que l'on rencontre encore de temps en temps +viennent sans doute des forêts de la Syrmie, en passant au fort de +l'hiver sur la Save glacée. Un silence étonnant plane d'ordinaire sur +les campagnes de la Serbie; les oiseaux chanteurs même y sont rares. Peu +à peu les caractères de la faune et de la flore serbes perdent leur +originalité. L'introduction des plantes cultivées et des animaux +domestiques de l'Austro-Hongrie tend de plus en plus à faire ressembler +extérieurement la Serbie aux contrées de l'Allemagne du Sud. D'ailleurs +les climats diffèrent peu. Quoique située sous la même latitude que la +Toscane, la Serbie est loin de jouir d'une température italienne; le +rempart des montagnes de la Dalmatie et de la Bosnie la prive de +l'influence vivifiante des vents chauds et humides du sud-ouest, tandis +que les vents secs et froids des steppes de la Russie soufflent +librement par-dessus les plaines valaques, en longeant la base des Alpes +transylvaines. L'acclimatement est assez pénible aux étrangers, à cause +des brusques écarts de température[52]. + +[Note 52: + +Température moyenne à Belgrade...... 9° C. +Températures extrêmes............... 41° et -16° » +Écart............................... 57° » +] + +[Illustration: BELGRADE.] + +La Serbie ne renferme qu'une faible proportion de tous les Serbes de +l'Europe orientale, mais c'est probablement avec raison que les +habitants se considèrent comme les représentants les plus purs de leur +race. Ce sont, on général, des hommes de belle taille, vigoureux, larges +d'épaules, portant fièrement la tête. Les traits sont accusés, le nez +est droit et souvent aquilin, les pommettes sont un peu saillantes; la +chevelure, rarement noire, est fort abondante et bien plantée; l'oeil +perçant et dur, la moustache bien fournie donnent à toutes les figures +une apparence militaire. Les femmes, sans être belles, ont une noble +prestance, et leur costume semi-oriental se distingue par une admirable +harmonie des couleurs. Même dans les villes, quelques Serbiennes ont su +résister à l'influence toute-puissante de la mode française et se +montrent encore avec leurs vestes rouges, leurs ceintures et leurs +chemisettes brodées de perles et ruisselantes de sequins, leur petit fez +si gracieusement posé sur la tête et fleuri d'un bouton de rose. + +Malheureusement, la coutume du pays exige que la femme serbe ait une +opulente chevelure noire et le teint éblouissant d'éclat. A la campagne +comme dans les villes, le fard et les fausses tresses sont d'un usage +universel; même les paysannes des villages les plus écartés se teignent +les cheveux, les joues, les paupières et les lèvres, le plus souvent au +moyen de substances vénéneuses qui détériorent la santé. Les plus riches +campagnardes ont en outre le tort de faire étalage de leur fortune sur +leurs vêtements et de gâter leur costume par un excès d'ornements d'or +et d'argent et de colifichets de toute espèce. Dans certains districts, +les fiancées et les jeunes femmes ont la coiffure la plus étrange qui +ait jamais enlaidi tête féminine. La chevelure est recouverte d'un +énorme croissant renversé dont la forme en carton est chargée de +bouquets, de feuillages, de plumes de paon et de roses artificielles aux +pétales en pièces d'argent. Sous cette lourde parure, qui symbolise +peut-être le «fardeau du mariage», la pauvre femme n'avance qu'en +chancelant, et pourtant elle est condamnée à porter ce bonnet de fête +pendant toute une année, souvent même jusqu'à ce qu'elle devienne mère; +les jours de danse, elle doit se soumettre à la torture d'avoir la tête +martelée par ce poids qui saute et retombe sur son crâne à chaque +mouvement des pas. Ainsi le veut la coutume. + +Les Serbes se distinguent très-honorablement parmi les peuples de +l'Orient par la noblesse de leur caractère, la dignité de leur attitude +et leur incontestable bravoure. Certes, il faut que leur énergie passive +soit grande pour qu'ils aient pu résister à des siècles d'oppression et +reconquérir leur indépendance dans les conditions d'isolement et de +misère où ils se trouvaient au commencement du siècle. De l'ancienne +servitude ils n'ont gardé, dit-on, que la paresse et la prudence +soupçonneuse, mais ils sont honnêtes et véridiqes; il est difficile de +les tromper, mais ils ne trompent jamais. Égaux jadis sous la domination +du Turc, ils sont restés égaux dans la liberté communes «Il n'y a point +de nobles parmi nous, répètent-ils souvent, car nous le sommes tous!» +Ils se tutoient fraternellement dans leur belle langue sonore et claire, +bien faite pour l'éloquence, et se donnent volontiers les noms de la +plus intime parenté. Le prisonnier même est un frère pour eux. Ainsi, +quand un condamné serbe n'a point vu ses parents au tribunal, on lui +accorde facilement, sur, sa parole d'honneur, d'aller visiter sa +famille. Quoique libre de toute surveillance, il ne manque jamais d'être +fidèle au rendez-vous de la prison. + +Les liens de la famille ont une grande force en Serbie; de même ceux de +l'amitié. Quoique les Serbes aient en général une grande répugnance à +prononcer un serment, il arrive souvent que des jeunes gens, après +s'être éprouvés mutuellement pendant une année, se jurent une amitié +fraternelle à la façon des anciens frères d'armes de la Scythie, et +cette fraternité de coeur est encore plus sacrée pour eux que celle du +sang. Un fait remarquable et qui témoigne de la haute valeur morale des +Serbes, c'est que leur esprit de famille et leur respect de l'amitié ne +les ont pas entraînés, comme leurs voisins les Albanais, en +d'incessantes rivalités de talion et de vengeance. Le Serbe est brave; +il est toujours armé; mais il est pacifique, il ne demande point le prix +du sang. Toutefois, pas plus que les autres hommes, il n'est parfait. +Que de routine encore dans les campagnes! Que d'ignorance et de +superstitions! Les paysans croient fermement aux vampires, aux sorciers, +aux magiciens, et pour se garantir des mauvaises influences, ils +prennent bien soin de se frotter d'ail à la veille de Noël. + +Les cultivateurs de la Serbie, comme ceux de toutes les autres contrées +de la Slavie du Sud, possèdent la terre en communautés familiales. Ils +ont conservé l'ancienne _zadrouga_, telle qu'elle existait au moyen âge, +et, plus heureux que leurs voisins de la Slavonie et des montagnes +dalmates, ils n'ont pas à lutter contre les embarras suscités par le +droit romain ou germanique. Au contraire, la loi serbe les protège dans +leur antique tenure du sol; lors des conflits d'héritage, elle place +même la parenté élective créée par l'association au-dessus des liens de +la parenté naturelle. Le patriotisme serbe demande aussi qu'il ne soit +point dérogé aux vieilles coutumes nationales. Dans leurs délibérations, +les délégués du parlement ou Skoupchtina prennent toujours soin de +respecter le principe slave de la propriété commune du sol; ils y voient +avec raison le moyen le plus sûr de garantir leur pays de l'invasion du +paupérisme. C'est donc en Serbie qu'il faut se rendre pour étudier les +communautés agricoles dans leur fonctionnement normal. Nulle part la vie +de famille n'offre plus de gaieté, de naturel, de tendresse intime. +Après le rude travail de la journée, chaque soir est une fête; alors les +enfants se pressent en foule autour de l'aïeul pour entendre les +légendes guerrières des temps anciens, ou bien les jeunes hommes +chantent à l'unisson en s'accompagnant de la guzla. Tous ceux qui font +partie de l'association sont considérés comme formant une même famille. +Le _starjechina_ ou gérant de la communauté est le tuteur naturel de +chaque enfant, et comme les parents eux-mêmes, il est tenu d'en faire +des «citoyens bons, honnêtes, utiles à la patrie». Et malgré tous ces +avantages, malgré la faveur des lois et de l'opinion, le nombre des +zadrougas diminue d'année en année. L'appel du commerce et de +l'industrie, le tourbillon de plus en plus actif de la vie sociale qui +s'agite au dehors, troublent la routine habituelle de ces sociétés, et +le fonctionnement en devient de plus en plus difficile. Il semble +probable qu'elles ne pourront se maintenir sous leur forme actuelle. + +La contrée n'est pas habitée uniquement par des Serbes. Une grande +partie de la Serbie orientale appartient ethnologiquement à la race +envahissante des Valaques. De tout temps, beaucoup de Zinzares ou +Roumains du Sud ont vécu dans le pays en petites colonies de maçons, de +charpentiers, de briquetiers; mais ils sont maintenant dépassés en +nombre par les Roumains du Nord. Après la guerre de l'indépendance, de +vastes terrains ravagés se trouvèrent sans maîtres, le gouvernement +serbe eut la bonne idée de les offrir gratuitement aux paysans roumains +qui s'engageraient à les cultiver. Des multitudes de Valaques +s'empressèrent d'accepter, et fuyant le «règlement organique» par lequel +leur patrie les condamnait à un véritable esclavage, ils repeuplèrent +bientôt en foule les villages abandonnés et rendirent aux campagnes leur +parure de moissons. Laborieux, économes et plus riches d'enfants que les +Serbes, ils gagnent peu à peu autour d'eux et déjà quelques-unes de +leurs colonies ont franchi la Morava. De même que dans le Banal et les +autres contrées de la Slavie du Sud, un grand nombre de villages, serbes +jadis, sont devenus roumains; en outre, beaucoup de familles, dont les +noms indiquent, clairement l'origine slave, ont oublié leurs ancêtres et +se sont complètement latinisés. Les Roumains immigrés mettent aussi +beaucoup de zèle à instruire leurs enfants, et dans leur district +les'écoles sont deux fois plus nombreuses que dans le reste de la +Serbie, quoique l'enseignement s'y fasse en langue slave. Il est +remarquable que les colons roumains réussissent mieux en Serbie que les +immigrants serbes eux-mêmes. Les Slaves venus par milliers de la Hongrie +et de la Slavonie, pour échapper au gouvernement des Magyars et faire +partie de la nation indépendante, se sont, en général, appauvris dans +leur nouveau milieu. + +[Illustration: POPULATIONS DE LA SERBIE ORIENTALE.] + +Attirés par la liberté serbe, des colons bulgares viennent s'établir +aussi, en dehors des frontières turques, dans les vallées du Timok et de +la Morava. On les apprécie fort à cause de leur industrie, et ceux +d'entre eux qui descendent des montagnes de l'intérieur, pour gagner +petitement leur vie à la façon des Auvergnats, s'en retournent +régulièrement avec d'assez fortes économies. A l'est de la Serbie, +quelques enclaves sont exclusivement habitées par des Bulgares; mais, +sous la pression de leurs voisins plus civilisés, ils perdent +graduellement l'usage de leur idiome maternel. Un grand nombre de +villages, incontestablement bulgares, ne parlent plus que la langue de +la contrée dont ils dépendent politiquement; d'ailleurs la loi impose +l'usage du serbe dans leurs écoles. La limite des idiomes diffère à +présent fort peu de la frontière conventionnelle tracée entre les deux +pays. Ça et là, seulement, se trouvent quelques petites enclaves +bulgares; près d'Alexinatz, dans un petit vallon tributaire de la +Morava, il existe aussi une faible colonie d'Albanais. En outre, plus de +trente mille Tsiganes ou Bohémiens, domiciliés presque tous et +professant la religion grecque, comme les Serbes eux-mêmes, sont +disséminés dans toutes les parties de la contrée; une de leurs +principales occupations est la fabrication des briques. Quant aux Juifs +espagnols, jadis fort nombreux à Belgrade, ils se sont presque tous +retirés à Zemun ou Semlin, sur le territoire autrichien; des Israélites +allemands et hongrois les ont remplacés. + +Prise en masse, la société serbe est prospère. Depuis l'indépendance la +population a plus que doublé: elle augmente de plus de 20,000 personnes +par année, grâce à l'excédant des naissances sur les morts. Toutefois il +s'en faut encore de beaucoup que le pays égale les plaines hongroises et +valaques pour la densité de la population. A peine un huitième du sol de +la Serbie est en culture, et presque partout le mode d'exploitation est +des plus barbares: sauf dans les vallées les plus fertiles, comme celles +du bas Timok, une jachère annuelle succède à chaque moisson. Les +exportations de la Serbie témoignent de cet état rudimentaire de +l'économie rurale: elles consistent principalement en porcs mal +engraissés que l'on expédie en Allemagne, par centaines de milliers, des +jetées de Belgrade et de Semederevo. La vente de ces animaux est le +revenu le plus clair des paysans de la Serbie; néanmoins ils ont +commencé dans ces dernières années à fournir une certaine quantité de +blé aux marchés de l'Europe occidentale. Sans les mercenaires bulgares +qui viennent chaque année passer la saison des labours et des récoltes +dans les campagnes de la Serbie, c'est à peine si les habitants auraient +de quoi se nourrir[53]. + +[Note 53: Commerce de la Serbie, en 1872: + +Importation.. 31,000,000 fr. Exportation.. 33,000,000 fr. Total.. +64,000,000 fr. Richesse totale de la Serbie, évaluée en 1863..... +230,000,000 fr.] + +Si ce n'est à Belgrade, l'industrie de la contrée est encore dans +l'enfance. Le Serbe a le grand tort de mépriser les travaux manuels +autres que ceux de l'agriculture: s'il tient d'ordinaire les Allemands +en médiocre estime, ce serait même, dit-on, parce que la plupart de +ceux-ci viennent travailler comme artisans dans les villes de la Serbie. +Les jeunes gens ayant quelque culture briguent surtout des places dans +l'administration et contribuent à développer ce fléau de la +bureaucratie, qui fait tant de mal dans la monarchie austro-hongroise. +Mais beaucoup d'étudiants, revenus des universités de l'étranger, +s'occupent aussi de répandre l'instruction dans le pays, et de +très-grands progrès ne cessent de s'accomplir à cet égard; on peut dire +qu'ils sont immenses depuis l'époque, encore récente (1839), où le +souverain lui-même avouait ne savoir pas écrire. Les écoles et les +collèges ont fait de la Serbie le foyer intellectuel de tout l'intérieur +de la péninsule turque, et les enfants bosniaques et bulgares viennent +s'y instruire en foule. Certes la crasse ignorance et les superstitions +d'autrefois sont encore bien loin d'être dissipées, mais il est au moins +une chose que connaissent tous les Serbes, c'est l'histoire sommaire de +leurs aïeux, depuis l'invasion des Slaves dans le monde gréco-romain +jusqu'aux glorieux événements de la guerre d'indépendance. + +L'ambition des Serbes est de faire disparaître de leur pays tout ce qui +rappelle l'ancienne domination musulmane; ils s'y appliquent avec une +persévérante énergie, et l'on peut dire qu'au point de vue matériel +cette oeuvre est à peu près terminée. Belgrade «la Turque» a cessé +d'exister; elle est remplacée par une ville occidentale, comme Vienne et +Bude-Pest; des palais de style européen s'y élèvent au lieu des mosquées +à minarets et à coupoles; de magnifiques boulevards traversent les vieux +quartiers aux rues sinueuses, et les belles plantations d'un parc +recouvrent l'esplanade où les Turcs dressaient les poteaux chargés de +têtes sanglantes. Chabatz, sur la Save, est aussi devenue un «petit +Paris», disent ses habitants; sur le Danube, la ville de Pozarevatz, +célèbre dans l'histoire des traités sous le nom de Passarovitz, s'est +également transformée. Semederevo (Semendria), d'où partit le signal de +l'indépendance en 1806, a dû se rebâtir en entier, puisqu'elle avait été +démolie pendant la guerre. Dans l'intérieur des terres les changements +se font avec plus de lenteur, mais ils ne s'en accomplissent pas moins, +grâce aux routes qui commencent à s'étendre en réseau sur toute la +contrée. De même, au moral, le Serbe s'arrache de plus en plus au +fatalisme turc. Naguère encore c'était un peuple de l'Orient: par le +travail et l'initiative, il appartient désormais au monde occidental. + +Politiquement, la Serbie est une monarchie héréditaire, dont la +constitution ressemble à celle des autres monarchies parlementaires de +l'Europe. Le prince ou _kniaz_ gouverne avec le concours de ministres +responsables, promulgue les lois, les élabore avec le Sénat ou Conseil +d'État, nomme aux emplois publics, commande l'armée, signe les traités. +Il jouit d'un revenu de 504,000 francs. A. défaut de descendance +masculine, son successeur sera choisi directement par le peuple serbe. +La _Skoupchtina_ ou assemblée nationale, dont l'origine remonte aux +premiers temps de la monarchie serbe, est composée de 134 membres, dont +un quart nomme directement par le souverain; 101 membres sont élus par +les citoyens serbes. Tout homme majeur et payant l'impôt est électeur; +le suffrage est donc à peu près universel. Outre ce parlement national, +qui exerce le pouvoir législatif conjointement avec le prince, chaque +commune ou _obtchina_, composée des diverses associations familiales, +possède aussi son petit parlement, dont l'autonomie est presque absolue +dans les affaires locales: c'est dans ces assemblées de villages que se +forme l'esprit public et que se préparent en réalité les votes de la +Skoupchtina. La constitution prévoit aussi, pour les grands événements +politiques, l'élection directe par le peuple d'une skoupchtina +extraordinaire, composée du quadruple des membres. D'ailleurs les +affaires sont relativement bien gérées, et ce qui le prouve, c'est que +seule entre tous les États de l'Europe la Serbie n'a point de dette +publique[54]. + +[Note 54: Budget de la Serbie en 1874: + +Recettes........... 14,700,000 fr. +Dépenses........... 14,700,000 » +] + +Tous les cultes sont libres; néanmoins la religion catholique grecque +est dite religion de l'État. Elle reconnaît pour son chef nominal le +patriarche de Constantinople; mais depuis 1376 elle a pris le titre +«d'autocéphale» et se gouverne elle-même par un synode, composé de +l'archevêque de Belgrade, métropolitain de Serbie, et des trois évêques +diocésains d'Oujiza, de Negotin et de Chabatz. Le métropolitain est +nommé directement par le kniaz et pourvoit, avec le reste du synode, aux +sièges vacants, mais sous réserve de la sanction du prince. Les hauts +dignitaires de l'Église sont payés, tandis que les simples prêtres +vivent du casuel. Les moines, peu nombreux d'ailleurs, ont pour revenu +le produit de terrains appartenant aux monastères; mais une récente +décision de la Skoupchtina a supprimé tous les couvents, à l'exception +de cinq où les religieux seront recueillis jusqu'à leur mort. Les rentes +des anciennes propriétés de main-morte doivent être appliquées à +l'entretien des écoles. + +En Serbie tous les hommes valides font partie de l'armée. Mais, à +proprement parler, l'armée permanente, d'au plus quatre mille hommes, +n'est qu'un ensemble de cadres dans lesquels auraient à s'enrégimenter +au besoin tous les corps de milice nationale. Le premier ban de la +milice, composé du quart des citoyens de vingt à cinquante ans, prend +part chaque année à des exercices militaires; il est immédiatement +mobilisable. Le deuxième ban est organisé de manière à pouvoir être +réuni sous les drapeaux dans l'espace d'un mois. En cas de danger +national, la Serbie pourrait facilement mettre debout de cent à cent +cinquante mille hommes: c'est peut-être l'État d'Europe dont, toute +proportion gardée, l'organisation militaire est la plus forte. + +La Serbie est divisée administrativement en dix-sept départements ou +cercles (_okroujié_): + + Population + Cercles. Chefs-lieux. Superficie. Cantons. Communes. + en 1866. +Alexinatz.... Alexinatz.... 2,148 kil. car. 3 44 46,910 +Belgrade..... Belgrade..... 1,707 » 5 56 61,713 +Cserna-Rjeka. Zaïtchar..... 2,753 » 2 36 51,966 +Jagodina..... Jagodina..... 1,597 » 3 68 61,272 +Knjatchevatz. Knjatchevatz. 1,817 » 2 53 96,626 +Kragoujevatz. Kragoujevalz. 2,863 » 4 82 67,849 +Kraïna....... Negotin...... 2,974 » 4 71 66,063 +Krouohevatz.. Krouchevalz.. 2,533 » 4 56 48,176 +Podrinje..... Losnitza..... 1,267 » 3 28 142,466 +Pozarevatz... Pozarevatz... 3,634 » 7 150 47,263 +Rudnik....... Milanovatz... 1,927 » 5 47 71,192 +Chabatz...... Chabatz...... 2,313 » 3 47 57,438 +Smederevo.... Smederevo.... 1,156 » 2 54 57,969 +Tchatchak.... Tchatchak.... 3,744 » 4 49 54,868 +Tjuprija..... Tjuprija..... 2,092 » 2 70 104,808 +Onjiza....... Oujiza....... 6,057 » 6 83 81,271 +Vajjevo...... Valjevo...... 2,953 » 4 68 20,133 +Belgrade (ville).................. » 1 1 25,089 + _________________ __ _____ _________ + 43,535 kil. car. 62 1,063 1,173,072 + +Population probable en 1875...... 1,386,000 habitants. + Serbes................ 1,100,000 + Roumains Valaques..... 160,000 + » Zinzares..... 20,000 + Bulgares.............. 50,000 + Tsiganes.............. 30,000 + Allemands............. 3,000 + Juifs, Magyars, etc.. 3,000 + + + + +II + +LA MONTAGNE NOIRE + +Pour nous Occidentaux cette contrée de l'Illyrie turque est généralement +connue sous le nom italien de Monténégro que lui donna jadis Venise, et +qui d'ailleurs est une traduction du mot slave des indigènes, Csernagora +ou «Montagne Noire». Quelle est l'origine de ce nom, bizarre en +apparence, puisqu'il s'applique à des monts calcaires dont les teintes +blanches ou grisâtres frappent même le voyageur qui vogue au loin sur +l'Adriatique? Suivant les uns, le mot de Montagne Noire doit se prendre +au figuré et signifierait Montagne des Proscrits ou «Mont des Hommes +Terribles»; suivant les autres, il prouverait que les roches de ces +contrées, nues aujourd'hui, étaient autrefois noires de sapins. + +Les Monténégrins n'ont jamais été asservis par les Turcs. Tandis que +tout le reste du grand empire serbe était envahi par les Osmanlis, eux +seuls, grâce à la citadelle de montagnes dans laquelle ils avaient +cherché refuge, ont pu maintenir leur indépendance. Souvent ils ont +accepté des patrons; longtemps même ils ont été sous la protection, mais +non sous la dépendance, de la république de Venise; ils ne se sont point +courbés devant le sultan, et, tantôt par la force des armes, tantôt par +l'appui de puissances étrangères, ils ont continué d'occuper en toute +souveraineté leurs hautes vallées des Alpes Illyriennes. Toutefois ces +monts protecteurs qui ont fait leur force contre l'ennemi, font aussi +leur faiblesse en les isolant du reste du monde et en les retenant, à +cause du manque de communications, dans leur barbarie primitive. D'un +côté, les Monténégrins sont séparés de leurs frères de la Serbie par une +barrière de cimes très-élevées et par une bande de territoire turc; de +l'autre, les montagnes autrichiennes des bouches de Cattaro leur +défendent l'accès de l'Adriatique: leur mer à eux est le petit lac de +Skodra (Scutari), qu'alimenté la rivière nationale, la Zeta, unie à la +Moratcha. S'ils n'avaient rien à craindre pour leur indépendance en +descendant vers la mer et les plaines, leurs plateaux seraient bientôt +abandonnés aux pâtres. + +La partie orientale du Monténégro, dite les Berda ou Brda, que +parcourent la Moratcha et ses affluents, est d'un accès relativement +facile. Ses vallées, dominées au nord par les pyramides dolomitiques du +Dormitor, à l'est par la masse arrondie du Kom, ressemblent à celles de +la plupart des autres pays de montagnes: ce sont les mêmes bassins +ouverts succédant à d'étroits défilés, les mêmes sinuosités, les mêmes +vallons latéraux, les mêmes cirques ravinés où se réunissent les +premières eaux des torrents. Mais la partie occidentale du pays, la +«Montagne Noire» proprement dite, présente un aspect tout différent. +C'est un dédale de cavités, de vallons et de simples trous séparés les +uns des autres par des remparts calcaires de hauteurs inégales, hérissés +de pointes, coupés de précipices, veinés dans tous les sens d'étroites +fissures où se glissent les couleuvres. Les montagnards du pays sont les +seuls à pouvoir se guider dans cet inextricable labyrinthe. «Quand Dieu +créa le monde, disent-ils en riant, il tenait à la main un sac plein de +montagnes; mais le sac vint à crever précisément au-dessus du +Monténégro, et il en tomba cette masse effroyable de rochers que vous +voyez!» + +[Illustration: MONTENEGRO ET LAC DE SKODRA.] + +Contemplée à vol d'oiseau, la Montagne Noire ressemble à un «vaste +gâteau de cire aux mille alvéoles» ou bien à un tissu aux mille +cellules. Ce sont les eaux pluviales qui ont ainsi excavé le plateau en +une multitude de cuvettes rocheuses. Ici elles ont évidé de larges +vallées, ailleurs seulement d'étroites _raudinas_ formant de véritables +puits. Pendant les saisons très-pluvieuses ces eaux s'amassent en lacs +temporaires qui recouvrent les prairies et les cultures; mais +d'ordinaire elles s'écoulent immédiatement à travers les broussailles +dans les puisards de la roche calcaire, pour aller former ces belles +sources d'eau bleue que l'on voit jaillir au bas de la montagne, sur les +bords des golfes de Cattaro. La Zeta, la rivière par excellence du +Monténégro, est elle-même formée des ruisseaux qui se sont engouffrés au +nord dans les entonnoirs de la vallée de Niksich et qui coulent en un +lit inconnu par-dessous la montagne de Planinitsa. Les plateaux de la +Carniole, certaines régions des Basses-Alpes françaises et maintes +autres contrées montagneuses ont la même structure alvéolaire que le +Monténégro; mais nulle part on ne voit un plus grand nombre de petits +bassins juxtaposés en un vaste système. Le voyageur est d'autant plus +frappé de toutes ces inégalités du plateau, de ces montées et de ces +descentes sans fin, que les chemins sont d'abominables sentiers aux +pierres roulantes ou des escaliers de roches bordés de précipices. La +capitale du Monténégro, la petite bourgade de Cettinje, où l'on compte +un peu plus de cent maisons, est elle-même située au coeur des montagnes +dans un de ces bassins d'origine lacustre, et pour y monter il faut se +livrer à une pénible escalade. Naguère les Monténégrins se gardaient +bien d'améliorer leurs chemins et de rendre leurs villages facilement +accessibles: là où passent les voitures, les canons de l'ennemi peuvent +passer aussi. Toutefois les nécessités du commerce et les convenances de +la petite cour monténégrine ont fait récemment construire une route +carrossable de Cettinje à Cattaro. + +Quoique frères des Serbes du Danube, les habitants de la Montagne Noire +se distinguent par des traits spéciaux qu'ils doivent à leur vie de +combats incessants, à l'élévation et à l'âpreté du sol qui les nourrit, +et sans doute aussi au voisinage des Albanais. Le Monténégrin n'a pas +les allures tranquilles du Serbe de la plaine: il est violent et +batailleur, toujours prêt à mettre la main sur ses armes; à sa ceinture +il a tout un arsenal de pistolets et de couteaux; même en cultivant son +champ il a la carabine au côté. Récemment encore il exigeait le prix du +sang. Une égratignure même devait se payer, une blessure valait une +autre blessure et la mort appelait la mort. Les vengeances se +poursuivaient de génération en génération entre les diverses familles +tant que le compte des télés n'était pas en règle de part et d'autre, ou +qu'une compensation monétaire, fixée d'ordinaire par les arbitres à dix +sequins par «sang», n'était pas dûment payée. De nos jours les cas de +vengeance héréditaire sont devenus rares; mais, pour remplacer la +justice coutumière, la loi édictée par le prince a dû se montrer d'une +sévérité terrible: meurtriers, traîtres, rebelles, réfractaires, voleurs +doublement récidivistes, incendiaires, infanticides, coupables de +lèse-majesté, profanateurs du culte, tous sont également condamnés à la +fusillade. Comparé au Serbe danubien, le Csernagorsque est encore un +barbare. Il est également moins beau. Les femmes ne se distinguent pas +non plus par la régularité des traits; elles n'ont pas la figure noble +de leurs compatriotes de la Serbie, mais elles ont en général plus de +grâce et d'élasticité dans les mouvements. Elles sont très-fécondes; +aussi, quand une famille est trop nombreuse, arrive-t-il fréquemment que +les amis de la maison adoptent un ou plusieurs enfants. + +Avant l'invasion des Osmanlis, les hauts bassins du Monténégro n'étaient +pas encore la demeure de l'homme; les bergers et les bandits étaient les +seuls qui en parcourussent les pâturages et les forêts. Mais, pour +éviter l'esclavage, les habitants des vallées inférieures durent se +réfugier au milieu de ces roches élevées, sous l'âpre climat des +hauteurs, et tâcher d'y maintenir leur existence par la culture et +l'élève des bestiaux, maintes fois aussi par le brigandage. +L'exploitation barbare d'un sol d'ailleurs peu fertile ne pouvant +procurer aux Monténégrins que de maigres récoltes, le pays est trop +peuplé en proportion de ses faibles ressources; souvent la disette prend +les proportions d'une véritable famine. De nombreux Uscoques, +c'est-à-dire des fugitifs bosniaques échappés au joug des Musulmans, +accroissent encore la misère en diminuant la part de terrains +cultivables qui revient à chacun. Il a fallu diviser le sol en +propriétés particulières, en innombrables parcelles; quant aux +pâturages, ils sont encore en commun, suivant la vieille coutume serbe. +D'après les recensements officiels, il y aurait environ deux cent mille +habitants dans la Montagne Noire. Ces statistiques ont été peut-être un +peu forcées dans l'intention d'effrayer les Turcs par un nombre +fantastique de guerriers, comme l'ont fait en maintes occasions des +batteries de troncs d'arbres simulant des bouches à feu; mais la +population monténégrine ne s'élevât-elle qu'à cent vingt ou cent +quarante mille habitants, elle serait déjà trop considérable pour cette +région de montagnes[55]. Aussi les incursions armées des Csernagorsques +dans les vallées limitrophes étaient-elles pour ainsi dire une nécessité +économique. Souvent il n'y avait pas de choix: il fallait mourir de faim +ou périr sur le champ de bataille. Les Monténégrins choisissaient cette +dernière alternative. La mort violente les effrayait si peu qu'ils la +souhaitaient au nouveau-né. «Puisse-t-il ne pas mourir dans son lit!» +tel était le voeu que formulaient les parents et les amis à côté du +berceau de l'enfant. Et lorsqu'un homme avait pourtant la malchance de +succomber à la maladie ou à la vieillesse, on se servait d'un euphémisme +pour déguiser le genre de mort: «Le Vieux Meurtrier l'a tué!» C'est +ainsi qu'on tâchait d'excuser le défunt. + +[Note 55: + +Superficie du Monténégro....... 4,427 kilomètres carrés. +Population en 1864............. 196,000 habitants. +Population kilométrique........ 44 » +] + +Les expéditions guerrières des Csernagorsques, annuelles ou même +continues avant que l'Europe n'y eût mis un terme, n'étaient en réalité +que des récoltes à main armée. C'est pour vivre qu'ils ont envahi au +nord, dans l'Herzégovine, les vallées de Grahovo et de Niksich; c'est +pour avoir du pain qu'ils ont à tant de reprises cherché à conquérir les +terres fertiles de la Basse Moratcha et les bords du lac de Skodra; +c'est également pour assurer leur existence qu'ils ne cessent de +réclamer le petit port de Spitsa, qui leur donnerait un débouché vers la +mer et leur permettrait d'importer librement le sel, la poudre et les +autres articles que leur vendent à beaux deniers les marchands de +Cattaro. Poussées par la nécessité, des familles de Monténégrins +allaient jusqu'à cultiver des terres sous le canon des forteresses +turques: la garnison leur tirait dessus, mais les travailleurs restaient +à leur poste. Celui qui s'enfuyait avait à payer une forte amende et +mettait un tablier de femme. Mais, depuis que l'Europe entière a dû se +mêler des conflits qui éclataient à tout propos entre les Monténégrins +et les Musulmans leurs voisins, la frontière de la Csernagore a été +strictement délimitée, et maintenant elle est devenue assez sûre pour +que des voyageurs puissent se hasarder sans crainte dans les contrées, +naguère inabordables, qui s'étendent à l'est du Monténégro. Les +habitants de la montagne sont bien forcés de s'entendre parfois avec +leurs voisins de la plaine pour faire échange de bons offices: en été +ils permettent aux gens du littoral de mener leurs bestiaux sur les +hauts pâturages, tandis qu'en hiver ils descendent eux-mêmes et sont +accueillis en amis. + +Le commerce légitime contribue aussi à nourrir les Csernagorsques. C'est +le Monténégro qui fournit Trieste et Venise des viandes fumées de chèvre +et de mouton que demande la marine pour ses approvisionnements; il +expédie aussi chaque année environ 200,000 têtes de petit bétail, ainsi +que des peaux, des graisses, le poisson salé de son lac, du fromage, du +miel, du sumac, de la poudre insecticide. Ses exportations annuelles +sont évaluées à plus d'un million, et ces expéditions se font, pour une +forte part, au compte des Csernagorsques eux-mêmes, qui s'associent pour +ce trafic avec les armateurs de Cattaro. En outre, le Monténégrin, comme +son voisin l'Albanais, émigré pour aller dans les grandes villes +chercher les petits profits que ne lui procurerait jamais son pays. On +compte des milliers d'émigrants de la Montagne Noire à Constantinople: +ils y exercent les métiers de porte-faix, de manoeuvres, de jardiniers, +et vivent du reste en fort bonne intelligence avec le Turc, «l'ennemi +héréditaire de leur race.» En temps de paix, ils émigrent aussi dans +toutes les grandes villes de l'Empire Ottoman; ils sont même assez +nombreux en Égypte. + +Les seuls étrangers qui résident en groupes considérables dans la +Montagne Noire sont des Tsiganes; ils ressemblent d'ailleurs +complètement aux Serbes du pays: ils ont même langue, même costume, même +religion, mêmes moeurs; ils ne diffèrent que par le métier, car ils sont +tous forgerons et serruriers. Nul Monténégrin ne voudrait exercer leur +profession méprisée. Ils sont tenus à l'écart et n'ont point le droit de +se marier dans les familles des Serbes. + +Le gouvernement de Monténégro est un mélange bizarre de démocratie, de +féodalité et de pouvoir absolu. Les citoyens, tous armés, s'abordent +avec des allures d'égaux, mais ils sont loin de l'être. Les diverses +classes qui composent la nation subissent toujours l'autorité des +familles puissantes; de son côté, le souverain, soutenu par l'influence +de la Russie, et même subventionné par elle comme fonctionnaire de +l'État, ne s'est pas fait faute d'imiter le tsar en concentrant tous les +pouvoirs en sa personne. En sa qualité de «Seigneur saint», il +s'approprie les deux tiers du revenu national. Le sénat ou _sovjet_ qui +l'assiste pour élaborer les décrets est un conseil consultatif nommé par +le prince et composé d'officiers. La _skoupchtina_ est une simple +réunion des doyens des tribus, venus pour écouter et applaudir le +«discours du trône». Toutefois depuis 1851 le _kniaz_ a ceseé de cumuler +le titre d'évêque ou _vladika_ avec ceux de grand-juge et de commandant +des armées. La constitution de l'Église grecque interdisant le mariage +aux évêques, le prince Danilo a dû, pour se marier, déléguer l'épiscopat +à l'un de ses cousins. + +Tout le territoire monténégrin est organisé militairement, à peu près +comme l'étaient naguère les «Confins» de la Croatie et de la Slavonie +austro-hongroises. La population est divisée par groupes de combattants, +tenus de marcher au premier signal. Tous les chefs, voïvodes, +capitaines, centurions et décurions, sont en même temps administrateurs +civils et juges. Ils infligent les amendes et en perçoivent leur part. + +Le pays se divise militairement et administrativement en huit _nahiés_. +De ces nahiés, quatre: Bielopavlitchka, Piperska, Moratchkâ et Koulchka, +se trouvent dans la vallée de la Moratcha et constituent les Berda. Les +quatre autres, Katounska, Rietchka, Tsernitsa et Liechanska, occupent +les hauts plateaux et forment la Montagne Noire proprement dite. A +l'exception d'une nahié, toutes les autres se divisent en tribus, +constituées par la réunion de plusieurs «parentés», subdivisées +elles-mêmes en familles. + + + + + + CHAPITRE VIII + + L'ITALIE + + + +I + +VUE D'ENSEMBLE + + +La péninsule italienne est une des contrées les plus nettement +délimitées par la nature. Les Alpes qui l'enceignent au nord, des +promontoires ligures à la péninsule montueuse de l'Istrie, s'élèvent en +muraille continue, sans autre brèche que des cols situés encore dans la +zone des forêts de pins, des pâturages ou des neiges. Ainsi que les deux +autres presqu'îles du midi de l'Europe, la Grèce et l'Espagne, l'Italie +était donc un petit monde à part, destiné par sa forme même à devenir le +théâtre d'une évolution spéciale de l'humanité. Non-seulement le relief +du sol limite parfaitement la péninsule latine, celle-ci se distingue +aussi de tous les pays transalpins par le charme du climat, la beauté du +ciel, la richesse des campagnes; dès que l'habitant d'outre-mont a +franchi la crête de séparation et commence à descendre sur les pentes +ensoleillées, il s'aperçoit que tout a changé, autour de lui; il est sur +une terre nouvelle. Le contraste est plus grand que ne l'est, dans la +plupart des régions de la Terre, celui des îles et du continent voisin. + +Grâce au rempart des Alpes qui la protège et aux mers qui l'entourent, +l'Italie a donc pour ainsi dire une personnalité géographique bien +distincte. Des plaines de la Lombardie aux côtes de la Sicile, tous ses +paysages ont des traits de ressemblance et sont baignés de la même +lumière: ils ont comme un air de famille; mais que d'oppositions +charmantes et de variété pittoresque dans cette grande unité! La chaîne +des Apennins, qui se soude à l'extrémité méridionale des Alpes +françaises, est l'agent principal de tous ces contrastes. D'abord elle +longe la mer comme un énorme mur s'appuyant de distance en distance sur +de puissants contre-forts; puis elle se développe en un vaste croissant +à travers la péninsule italienne, tantôt s'amincissant en arête, tantôt +s'élargissant en massif, s'étalant en plateau ou se ramifiant en +chaînons et en promontoires. Les vallées fluviales et les plaines la +découpent dans tous les sens; des bassins lacustres, encore emplis d'eau +ou déjà comblés par les alluvions, s'étendent à la base de ses rochers; +des cônes volcaniques, se dressant au-dessus des campagnes, contrastent +par la régularité de leur forme avec les escarpements inégaux de +l'Apennin. La mer, invitée et repoussée tour à tour par les sinuosités +du relief péninsulaire, découpe le littoral en une série de baies qui se +succèdent avec une sorte de rhythme; presque toutes se développent en +arcs de cercle réguliers d'un cap à l'autre cap. Au nord de la +presqu'île, elles n'échancrent que faiblement les terres; au sud, elles +s'avancent au loin dans les campagnes et s'arrondissent en véritables +golfes. D'ailleurs cette forme de la Péninsule est relativement récente; +une ancienne Italie granitique a probablement existé, mais elle n'est +plus, et l'Italie actuelle est presque entière d'origine moderne, ainsi +que le témoignent les roches qui constituent les Apennins, celles des +chaînes parallèles et des plaines intermédiaires. C'est à l'époque +éocène seulement que les divers îlots se sont unis en une presqu'île +continue. + +Comparée à la Grèce, si bizarrement tailladée et déchiquetée, l'Italie, +pourtant fort gracieuse, est d'une grande sobriété de lignes. Ses +montagnes se prolongent en chaînes plus régulières; ses côtes sont +beaucoup moins profondément échancrées; ceux de ses petits archipels que +l'on pourrait comparer vaguement à la ronde des Cyclades sont peu +nombreux, et ses trois grandes îles, la Sicile, la Sardaigne, la Corse, +sont des terres de contours presque géométriques et d'aspect tout à fait +continental. Par la configuration générale de ses rivages l'Italie +marque précisément la transition entre la joyeuse Grèce et la grave +Ibérie, plateau déjà presque africain. La situation géographique +correspond ainsi au développement des formes. + +Dans son ensemble, la péninsule italienne présente un contraste +remarquable avec la presqu'île des Balkhans. Tandis que celle-ci est +tournée surtout vers la mer Égée et regarde l'orient, la partie vraiment +péninsulaire de l'Italie, au sud des plaines lombardes, est au contraire +beaucoup plus vivante par sa face occidentale: ce sont les bords de la +mer Tyrrhénienne qui offrent les ports les plus nombreux et les plus +sûrs; c'est sur cette mer, en libre communication avec l'Océan, que +s'ouvrent les plaines les plus vastes et les plus fertiles, et par +conséquent ce sont les campagnes situées à l'ouest des Apennins qui ont +nourri les populations les plus actives, les plus intelligentes, celles +dont le rôle politique a été plus considérable: c'est le côté de la +lumière, tandis que le versant adriatique, tourné vers une mer presque +fermée, un simple golfe, est pour ainsi dire le côté de l'ombre. Vers +l'extrémité méridionale de la Péninsule, les plaines de l'Apulie à l'est +sont, il est vrai, plus riches et plus populeuses que les régions +montagneuses de la Calabre; néanmoins le voisinage de la Sicile ne +pouvait manquer tôt ou tard d'assurer la prépondérance au littoral de +l'occident. Aux temps de la grande influence de la Grèce, lorsque +Athènes, les cités de l'Asie Mineure, les îles de la mer Égée, étaient +le point de départ de toute initiative, les républiques tournées vers +l'orient, Tarente, Locres, Sybaris, Syracuse, Catane, avaient sur les +cités du littoral de l'ouest une incontestable prééminence. Ainsi la +configuration physique de l'Italie a singulièrement aidé le mouvement +historique de civilisation qui s'est porté du sud-est au nord-ouest, de +l'Ionie vers les Gaules. Par le golfe de Tarente et les rivages +orientaux de la Grande-Grèce et de la Sicile, l'Italie du sud était +librement ouverte à l'influence hellénique; c'est de ce côté qu'elle a +reçu la grande impulsion de vie. Plus au nord, la Péninsule fait pour +ainsi dire volte-face vers l'ouest; et, par suite, le mouvement +d'expansion des idées vers l'Europe occidentale s'est trouvé grandement +facilité. Si l'Italie avait été différente par son relief et ses +contours, la civilisation eût pris une direction tout autre. + +Pendant près de deux mille années, depuis l'abaissement de Carthage +jusqu'à la découverte de l'Amérique, l'Italie est restée le centre du +monde policé: elle a exercé l'hégémonie, soit par la force de la +conquête et de l'organisation, comme le fit la «Ville Éternelle», soit, +comme aux temps de Florence, de Gênes et de Venise, par la puissance du +génie, la liberté relative des institutions, le développement des +sciences, des arts et du commerce. Deux des plus grands faits de +l'histoire, l'unification politique des peuples méditerranéens sous les +lois de Rome et plus tard le rajeunissement de l'esprit humain, si bien +nommé du nom de Renaissance, ont eu leurs principaux acteurs en Italie. +Il importe donc de rechercher les conditions du milieu géographique +auxquelles la péninsule latine doit le rôle prépondérant qu'elle a joué +dans le monde pendant ces deux âges de la vie de l'humanité. + +Mommsen et d'autres historiens ont signalé l'heureuse position de Rome +comme marché commercial. Dès la première période de son histoire, elle +fut un entrepôt de denrées pour les populations voisines. Assise au +centre d'un cirque de collines, sur les deux bords d'un fleuve +navigable, en aval de tous les affluents et non loin de la mer, elle +avait, en outre, l'avantage de se trouver sur la frontière commune de +trois nationalités, les Latins, les Sabins et les Étrusques; lorsque, +par la conquête, elle fut maîtresse de tout le pays environnant, son +importance, comme lieu d'échanges, ne pouvait donc manquer d'être +considérable. Mais, quelle que fût la valeur de ce trafic local, il +n'eût pas suffi à faire de Rome une grande cité, Cette ville n'a point, +comme Alexandrie, Constantinople ou Bombay, une de ces positions +incomparables qui en font un point de convergence nécessaire pour les +marchandises du monde entier. Pour le commerce général elle est même +assez mal située. Les hauts Apennins qui s'élèvent en demi-cercle autour +du pays romain étaient naguère un rempart difficile à franchir, et les +trafiquants cherchaient à l'éviter; la mer voisine de Rome est fort +inhospitalière, et le port d'Ostie n'est qu'un mauvais havre, où même +les petites galères des temps anciens n'entraient point sans péril. Si +le travail de l'homme n'était intervenu pour le creusement d'un canal +maritime, de bassins artificiels, et la construction de môles et de +jetées, jamais la bouche du Tibre n'eût pu servir au grand commerce. + +[Illustration: VUE GÉNÉRALE DE ROME.] + +La situation de Rome, comme centre d'échanges, n'explique donc la +puissance de cette ville dominatrice que pour une bien faible part. +Indépendamment des causes qui doivent être cherchées dans l'évolution +historique du peuple lui-même, la vraie raison de la grandeur de Rome, +ce qui lui a donné cette force prodigieuse pour l'assimilation politique +de l'ancien monde, c'est la position absolument centrale qu'elle +occupait, par rapport à trois grands cercles disposés régulièrement les +uns autour des autres, et correspondant, pour la ville de Rome, à autant +de phases de son développement dans l'histoire. Pendant les premiers +temps de sa lutte, pour l'existence contre les cités voisines, la +peuplade qui servit d'aïeule aux fiers citoyens romains se trouvait +heureusement au centre d'un bassin bien limité, que bornent des +montagnes peu élevées, mais de hauteur suffisante pour mettre à l'abri +d'incursions soudaines. Quand Rome, victorieuse de tous ses voisins +après de longs siècles de luttes, eut asservi ou bien exterminé les +montagnards d'alentour, elle se trouva d'avance maîtresse des +territoires du reste de l'Italie, car elle en occupait le milieu +géographique et le centre de gravité naturel. Au nord s'étendait la +vaste plaine des Gaules cispadane et transpadane; au sud étaient des +régions montueuses et semées d'obstacles, mais où la résistance ne +pouvait être efficace, car les peuplades barbares de ces plateaux et de +ces montagnes avaient pour voisins immédiats, sur le pourtour de la +Péninsule, les citoyens policés de villes grecques. Entre ces deux +éléments si distincts l'alliance contre l'ennemi commun était +impossible, et les villes helléniques elles-mêmes, dispersées sur un +immense développement de côtes, ne surent pas s'unir pour résister. Les +îles italiennes, la Sicile, la Corse, la Sardaigne, n'étaient pas non +plus habitées par des populations assez cohérentes pour se soustraire à +la puissance des Romains. Ainsi le deuxième cercle, celui de la +conquête, vint s'ajouter au premier domaine, que l'on pourrait désigner +sous le nom de cercle de croissance, et, par un avantage inestimable, il +se trouva que les deux extrémités du monde italien, la plaine padane et +la Sicile, étaient deux riches greniers de vivres. + +[Illustration: N° 46.--ROME ET L'EMPIRE ROMAIN.] + +Pourvue des approvisionnements nécessaires, Rome put donc continuer le +cours de ses conquêtes. De même qu'elle est au centre de l'Italie, de +même l'Italie est au centre de la Méditerranée. De toutes parts se fit +sentir la force d'attraction de la grande cité: du côté de l'orient +l'Illyrie, la Grèce, l'Égypte, du côté du sud la Lybie, la Maurétanie, à +l'ouest l'Ibérie, au nord-ouest les Gaules, au nord les pays alpins, +complétèrent bientôt le troisième cercle, celui de l'empire. + +Tant que dura l'équilibre géographique du monde méditerranéen, Rome +garda sa puissance; mais les bornes de l'univers s'éloignèrent peu à +peu. Dès que, par ses guerres contre les Parthes et ses invasions dans +l'intérieur de la Germanie, Rome fut en contact, d'une part avec +l'Orient, de l'autre avec ces régions sans bornes connues que +parcouraient les barbares, la «Ville» par excellence cessa d'être le +centre du monde, et la grande vie des nations européennes déplaça ses +foyers vers le nord et le nord-ouest. Déjà vers la fin de l'empire Rome +fut remplacée en Italie par Milan et Ravenne, et cette dernière ville +devint le siége de l'exarchat, puis de l'empire des Goths. La déchéance +de la cité des Césars était définitive. Il est vrai qu'aux empereurs +succédèrent les papes, eux aussi pontifes suprêmes, quoique d'un culte +nouveau; de même que l'ombre suit le corps, de même la tradition voulut +prolonger les institutions politiques au delà du terme naturel de leur +durée: l'unité de l'Église remplaça celle de l'empire. La souveraineté +de Rome était devenue un véritable dogme, à la fois politique et +religieux. Mais si les papes, gardant le gouvernement des âmes, +résidaient toujours à Rome, c'est par delà les Alpes que pendant le +moyen âge, et jusqu'au commencement de ce siècle, résidèrent les +véritables maîtres du «saint empire romain». Ils n'allaient chercher en +Italie que la consécration de leur puissance, mais la puissance même, +c'est ailleurs qu'ils la trouvaient. En vain les peuples, habitués à +l'obéissance, voulaient maintenir l'autorité de cette Rome qui les avait +si longtemps dominés; la tentative ne reposait que sur une illusion. +Non-seulement l'axe du monde civilisé, mais encore celui de l'Italie +elle-même avait changé de place; c'est de Pavie, de Florence, de Gênes, +de Milan, de Venise, de Bologne, de Turin même, que devait partir +désormais la grande initiative. Si Rome, quoique déchue par la force des +choses, a repris une certaine importance et même est redevenue capitale, +c'est que l'Italie voulait en revendiquer le territoire à tout prix et +que, par une sorte de superstition archéologique, elle cherche à prendre +le nom de Rome pour symbole de sa puissance future. Mais quoi qu'on +fasse, ce n'est plus là qu'un centre artificiel de l'Italie; depuis +quinze cents ans, l'histoire a complétement changé toutes les conditions +géographiques de la Péninsule. + +Pendant le cours de ce siècle, l'unité de l'Italie est devenue un grand +fait politique, et désormais, sauf en quelques districts cisalpins où +l'étranger domine encore, les frontières administratives du pays +coïncident avec ses frontières naturelles. La puissance du fait accompli +sert donc à mettre en lumière l'individualité géographique de l'Italie, +et l'on s'étonne que cette contrée soit restée si longtemps divisée en +États distincts. Cependant ce grand tout de la Péninsule présentait de +notables diversités provinciales par la disposition de ses bassins et de +ses versants. Les îles, les plaines entourées de bordures de montagnes, +les côtes escarpées, séparées de l'intérieur par des rochers abrupts, +formaient autant de pays à part, où des populations provenant de souches +diverses, gauloise, étrusque, latine, pélasgique, grecque ou sicule, +cherchaient naturellement à vivre de leur vie propre, indépendantes de +leurs voisines. En maints districts, notamment dans les Calabres, les +communications de vallée à vallée étaient tellement difficiles, que la +mer était restée le chemin le plus fréquenté. La forme de la Péninsule, +dont la longueur, des Alpes à la mer Ionienne, est cinq fois plus grande +que la largeur moyenne, et que les Apennins partagent en deux bandes +parallèles distinctes, rendait aussi presque inévitable le +fractionnement du territoire en États séparés ou même hostiles. Parfois, +il est vrai, les provinces italiennes eurent à subir la domination d'un +seul maître; mais, jusqu'aux temps modernes, cette unité fut toujours +imposée par la force et brisée par les populations elles-mêmes. La +passion de l'unité nationale, qui a fait de l'Italie contemporaine le +théâtre de si grands événements, n'animait qu'un bien petit nombre de +citoyens dans les républiques du moyen âge. Elles savaient se liguer +contre un ennemi commun; mais, dès que le péril était passé, elles +séparaient de nouveau leurs intérêts et se brouillaient à propos de +quelque vétille. + +Au milieu du quatorzième siècle, Cola di Rienzo, le tribun de Rome, fit +un appel à toutes les villes italiennes; il les adjura de «secouer le +joug des tyrans et de former une sainte fraternité nationale, la +libération de Rome étant en même temps la libération de toute la sainte +Italie». C'était déjà, cinq cents ans à l'avance, le langage qu'ont +parlé de nos jours les apôtres de l'unité italienne. Les messagers de +Rienzo parcouraient la Péninsule, un bâton argenté à la main; ils +portaient aux cités des paroles d'amitié et les invitaient à envoyer +leurs députés au futur parlement de la «Ville Éternelle». Tous les +Italiens recevaient de Rienzo le titre de citoyens romains que leur +avaient donné les Césars. Mais ce n'étaient là que des réminiscences +classiques. Rienzo, plein des souvenirs de la domination antique, +déclarait que Rome n'avait pas cessé d'être la «maîtresse du monde, +qu'elle était en pleine possession du droit de gouverner les peuples». +Il voulait ressusciter le passé, et non pas évoquer une vie nouvelle. +Aussi son œuvre disparut comme un rêve, et ce furent précisément +Florence et Venise, les cités les plus actives, les plus intelligentes +de l'Italie, qui virent dans la tentative du tribun une chimère de +songe-creux. _Siamo Veneziani, poi Cristiani_, disaient les fiers +citoyens de Venise au quinzième siècle; ils ne songeaient même pas à se +dire Italiens, eux dont les fils devaient un jour souffrir et combattre +si vaillamment pour l'indépendance de la Péninsule. D'ailleurs il ne +faut pas s'y tromper: le mouvement irrésistible qui a poussé le peuple +italien vers l'unité politique n'avait point son origine dans les masses +profondes, et des millions d'hommes, en Sicile, en Sardaigne, dans les +Calabres, en Lombardie même, en sont encore à se demander le sens des +changements considérables qui se sont accomplis. + +Naguère encore l'Italie n'était qu'une simple «expression géographique», +suivant le mot méprisant d'un de ses dominateurs. Si l'expression s'est +transformée en une réalité vivante, c'est peut-être aux invasions si +fréquentes de l'étranger que le pays le doit. Sous la dure oppression +des Espagnols, des Français, des Allemands, qui se sont rués tour à tour +sur leurs campagnes, les Italiens ont fini par se reconnaître les frères +les uns des autres. A première vue, on croirait que la Péninsule est +parfaitement protégée sur son pourtour continental par la muraille +semi-circulaire des Alpes; mais cette protection n'est qu'une apparence. +En effet, c'est vers les plaines italiennes que les montagnes tournent +leur versant le plus abrupt, celui qui paraît vraiment inabordable; mais +sur le versant extérieur, du côté de la France, de la Suisse, de +l'Autriche allemande, les pentes sont beaucoup plus douces; tous les +envahisseurs que tentaient l'heureux climat et les immenses richesses de +l'Italie pouvaient sans trop de difficulté gagner les cols des Alpes, +d'où ils dévalaient ensuite rapidement dans les plaines. Ainsi la +«barrière» des Alpes n'est vraiment une barrière que pour les Italiens; +si ce n'est aux temps de Rome conquérante, elle a toujours été respectée +par eux, et d'ailleurs il leur importe peu de la franchir, car au delà +nulle contrée ne vaut la leur. Par contre, les Français, les Confédérés +suisses, les Allemands voyaient dans l'Italie comme une sorte de +paradis. C'était le pays de leurs rêves, et ce pays enchanté, cette +région si belle, il suffisait presque de descendre pour s'en emparer. +L'histoire nous dit s'ils ont obéi souvent à ces appétits de conquête et +s'ils ont abreuvé de sang les riches plaines convoitées! C'est même à la +rivalité de ses voisins, plus encore qu'à sa propre énergie, que la +nation italienne doit d'avoir recouvré son indépendance. + +Exposée comme elle l'est aux attaques du dehors, et graduellement privée +par l'histoire de la position centrale qu'elle occupait jadis, l'Italie +a perdu définitivement le _primato_ ou principat que certains de ses +fils, emportés par un patriotisme exclusif, voudraient lui restituer; +mais si elle n'est plus la première par le pouvoir politique, et si +d'autres nations l'ont distancée pour l'industrie, le commerce et même +pour le mouvement littéraire et scientifique, elle reste toujours sans +rivale pour la richesse en monuments de l'art. Déjà si privilégiée par +la nature, l'Italie est de toutes les contrées de la Terre celle qui +possède le plus grand nombre de cités remarquables par leurs palais et +leurs trésors de statues, de tableaux, de décorations de toute espèce. +Il est plusieurs provinces où chaque village, chaque groupe de maisons +plaît au regard, soit par des fresques ou des sculptures, soit du moins +par quelque corniche fouillée au ciseau, un escalier hardiment jeté, une +galerie pittoresque; l'instinct de l'art est entré dans le sang des +populations. C'est tout naturellement que les paysans italiens bâtissent +leurs demeures, enluminent leurs murailles, et plantent leurs arbres de +manière à les mettre en harmonie d'effet avec la perspective +environnante. Là est le plus grand charme de la merveilleuse Italie: +partout l'art seconde la nature pour enchanter le voyageur. Que +d'artistes lombards, vénitiens et toscans, dont le nom fût devenu +célèbre en tout autre pays, mais qui resteront à jamais oubliés, à cause +même de leur multitude ou du hasard qui les fît travailler en quelque +bourg éloigné des grands chemins! + +Mais ce n'est pas seulement par la beauté de sas monuments et le nombre +étonnant de ses oeuvres d'art que l'Italie est restée la première depuis +deux mille années, et qu'elle mérite de voir accourir les hommes +studieux de toutes les extrémités de la Terre, c'est aussi par les +souvenirs de toute espèce qu'y a laissés l'histoire. Dans un pays où des +populations policées se pressent en foule depuis si longtemps, l'origine +de chaque cité doit naturellement se perdre au milieu des ténèbres de la +tradition et du mythe. Là où s'élève de nos jours une ville toute +moderne se trouvait autrefois une ville romaine, elle-même précédée par +une cité grecque, étrusque ou gauloise. Chaque forteresse, chaque maison +de plaisance remplace une antique citadelle, la villa d'un patricien de +Rome; chaque église occupe l'emplacement d'un ancien temple: les +religions changeaient, mais les autels des dieux et des saints se +rebâtissaient dans les lieux consacrés. De même les morts étaient de +siècle en siècle enfouis dans une terre que, les uns après les autres, +ont purifiée les augures et les prêtres de différents cultes. Il est +intéressant d'étudier sur place ces âges divers qui se sont stratifiés, +pour ainsi dire, comme les débris des édifices élevés successivement sur +le même sol. Tous, jusqu'aux ignorants, subissent l'influence de cette +vie des nations qui s'est concentrée avec tant d'activité dans les +contrées historiques de l'Italie: ils sentent que foute cette poussière +était animée jadis. + +Après une longue période de défaillance et d'asservissement, la nation +italienne a repris une place des plus avancées parmi les peuples +modernes. La Péninsule a bien changé d'aspect depuis les âges reculés +pendant lesquels ses troupeaux errants lui Valurent, à ce que dit +Mommsen, le nom d'Italie (Vitalie ou Pays des bestiaux); de nos jours +ses plaines si bien cultivées, ses admirables jardins, ses villes +commerçantes lui feraient donner une autre appellation. Les débouchés +des Alpes et sa position au centre de la Méditerranée lui permettent de +commander toutes les routes qui, de France, d'Allemagne et +d'Austro-Hongrie, convergent vers les golfes de Gênes et de Venise. Elle +dispose de ressources énormes et toujours grandissantes par ses +carrières, ses mines de soufre et de fer, ses vins, ses produits +agricoles de toute nature, ses industries diverses. Ses savants et ses +inventeurs ne le cèdent guère à ceux des autres contrées du monde +civilisé. La population du pays s'accroît rapidement; beaucoup plus +considérable que celle de la France en raison de la superficie du +territoire, elle est l'une des plus denses de l'Europe, et par +l'émigration contribue maintenant plus que toute autre à coloniser les +solitudes de l'Amérique méridionale[56]. + +[Note 56: + +Superficie de l'Italie........ 296,014 kilomètres carrés. +Population en 1871............ 26,800,000 hab. +Population kilométrique....... 90 »] + + + + +II + +LE BASSIN DU PO + +LE PIÉMONT, LA LOMBARDIE, VENISE ET L'ÉMILIE. + + +La grande vallée du Pô, que l'on appelle quelquefois Haute-Italie parce +qu'elle occupe la partie septentrionale de la Péninsule, devrait au +contraire être désignée sous le nom de Basse-Italie, puisqu'elle est +située à une élévation moindre que les autres groupes de provinces. +C'est une région nettement délimitée, car elle est encore comprise dans +le tronc continental, et, du côté du sud, les Apennins la bornent de +leur long rempart. De nos jours, c'est une plaine fluviale, mais elle +était certainement encore à l'époque pliocène un golfe de la mer. Ce +golfe a été peu à peu comblé par les alluvions qu'apportaient les +fleuves et soulevé graduellement par la poussée des forces intérieures, +tandis que plus haut les érosions des torrents agrandissaient la plaine +en rongeant la base des montagnes. C'est ainsi que, par le long travail +des siècles, le bassin du Pô a pris une déclivité des plus régulières. A +l'époque où les eaux de l'Adriatique pénétraient dans les vallées, entre +les racines du mont Rosé et du Viso, l'Italie ne tenait que par le mince +pédoncule des Apennins de Ligurie, à moins toutefois que la mer n'eût +pas encore détruit l'isthme de montagnes qui rattachait la Corse et la +Sardaigne aux Alpes continentales. + +[Illustration: PENTE DE LA VALLÉE DU PO.] + +Aucune autre région d'Europe n'est plus admirablement entourée d'une +enceinte de montagnes, et bien peu de contrées dans le monde peuvent lui +être comparées pour la magnificence des horizons. Au sud, les Apennins +s'élèvent au-dessus de la zone des bois et, par leurs rochers, leurs +forêts, leurs pâturages, contrastent avec l'immense plaine uniforme; à +l'ouest et au nord, du col de Tende aux passages de l'Istrie, ce sont +les grandes Alpes chargées de glaces qui se dressent dans leur +sublimité. Au-dessus des campagnes de Saluées, le Viso, ainsi nommé de +la beauté de son aspect, domine toute la crête de sa haute pyramide +isolée et déverse des petits lacs de ses pâturages le ruisseau mugissant +qui prend le nom de Pô; au nord-ouest de Turin, le Grand-Paradis +s'appuie sur d'énormes contre-forts, aux immenses glaciers; non loin de +ce massif central apparaît la Grivola, peut-être la pointe la plus +élégante et la plus gracieusement sculptée des Alpes; à l'angle de tout +le système des Alpes, le dôme du mont Blanc se hausse comme une île +au-dessus de la mer des autres montagnes; la masse énorme du mont Rose, +couronnée de son diadème à sept pointes, allonge ses promontoires en +avant de la Suisse; puis viennent le groupe du Splugen, l'Orteler, +l'Adamello, la Marmolata et tant d'autres cimes, ayant toutes une beauté +qui leur est propre. Quand, par une claire matinée de soleil, on voit, +du haut du dôme de Milan, la plus grande partie de l'immense +amphithéâtre se dérouler autour de la plaine verdoyante et de ses villes +innombrables, on peut s'applaudir d'avoir vécu pour contempler un +tableau si grandiose. + +Dans leur ensemble, les Alpes qui enceignent l'Italie peuvent être +considérées comme appartenant géographiquement aux contrées limitrophes. +La même raison qui a donné un si grand charme au versant italien des +montagnes, a fait de ces hauteurs une dépendance naturelle des Gaules et +de la Germanie. Dû côté méridional on saisit d'un seul regard toute la +déclivité des Alpes; on contemple à la fois les campagnes plantées de +vignes et de mûriers, les forêts de hêtres et de mélèzes, les pâturages, +les rochers nus, les glaces éblouissantes; mais le cultivateur ne se +hasarde dans ces pays difficiles que poussé par la misère. Sur l'autre +versant, plus allongé, et d'ailleurs tourné vers le nord, le spectacle +offert par les monts est en général beaucoup moins varié, les terres +sont moins fertiles, mais les habitants des hautes vallées et des +plateaux ont l'avantage de pouvoir franchir facilement la crête, pour +redescendre sur les pentes méridionales. Indépendamment des tentations +que la vue des plaines de l'Italie faisait naître chez des montagnards +avides, c'est dans l'architecture même des Alpes qu'il faut chercher la +cause de la prépondérance ethnologique échue aux populations d'origine +gauloise et allemande. Hors de l'enceinte des Alpes, l'italien ne se +parle que sur des points isolés, tandis que les éléments français et +germanique sont très-fortement représentés sur le versant intérieur. + +[Illustration: N° 48.--GRAND PARADIS.] + +[Illustration: LE MONT VISO, VU DE SAN CHIAFFREDO. D'après une +photographie de M. V. Besso.] + +En deçà de la ligne de partage qui limite les bassins du Pô, de l'Adige +et des fleuves vénitiens, l'Italie ne possède à elle seule qu'un petit +nombre de ces grands massifs dont le groupement forme le système des +Alpes. Le plus important de tous, par la hauteur de ses sommets, la +puissance de ses contre forts, la quantité de ses glaces, l'abondance de +ses eaux, est celui du Grand-Paradis, qui se dresse au sud de la Doire +Baltée, entre le groupe du mont Blanc et les plaines du Piémont. Chose +étonnante, ce massif superbe a été longtemps confondu et, sur nombre de +documents, même sur la grande carte de l'état-major sarde, à l'échelle +du 50,000e, il se confond encore avec une crête beaucoup plus basse qui +se trouve à 20 kilomètres plus à l'ouest, sur la frontière française, à +côté du col ou «mont» Iseran. Ainsi que le voyageur anglais Mathews l'a +constaté le premier, la prétendue montagne d'Iseran, dont le nom +figurait sur toutes les cartes, n'existe point, et l'énorme hauteur de +plus de 4,000 mètres qu'on lui attribuait est, en réalité, celle du +Grand-Paradis. Au commencement du siècle, les visiteurs étaient peu +nombreux dans cette région des Alpes et, pendant près de cinquante +années, personne ne fut à même de relever la méprise dans laquelle était +tombé le géodésien Corabœuf, en donnant le nom d'un passage à la grande +cime mesurée par lui. Sur une carte de l'ingénieur Bergonio, qui date de +la fin du dix-septième siècle, on trouve aussi un prétendu mont Iseran à +une grande distance au nord-est du col qui porte ce nom. + +Les autres massifs des Alpes italiennes, qui se dressent isolément au +sud de la crête médiane du système, sont beaucoup moins élevés que le +Grand-Paradis. Il est vrai que, dans cette partie de son pourtour, +l'Italie a été privée, par la Suisse et par le Tirol autrichien, de +districts considérables que le versant des eaux, aussi bien que le +langage et les moeurs des habitants, semblerait devoir lui attribuer. +Toute la haute vallée du Tessin, et même quelques-unes de celles qui +versent leurs eaux dans l'Adda, sont devenues terres helvétiques; tout +le haut bassin de l'Adige, jusque par le travers du lac de Garde, +appartient politiquement à l'Autriche; de même la haute Brenta. Les deux +seuls fleuves alpins du versant méridional dont les eaux coulent presque +en entier sur le sol italien, sont la Piave et le Tagliamento. Par suite +de cette violation des limites naturelles, nombre de montagnes aux +sommets chargés de glaciers, quoique situées géographiquement au sud de +la chaîne centrale des Alpes, s'élèvent néanmoins soit en Autriche, soit +sur la frontière. Tels sont, parmi les géants de l'Europe centrale, +l'Orteler, la Marmolata, le Cimon della Pala, aux escarpements +verticaux, non moins grandioses que ceux du Cervin. Quant au formidable +Monte delle Disgrazie, au sud de la Bernina, c'est un sommet italien; le +massif de Camonica, que limite au nord le col du mont Tonal, fameux dans +les légendes populaires, et que domine l'Adamo ou Adamello, tout +ruisselant des glaciers qui descendent vers la haute Adige, est +également italien par ses principales cimes; enfin plus à l'est, dans le +bassin de la Piaye, le mont Antelao, énorme pyramide ravinée portant à +sa pointe un obélisque neigeux, et plusieurs autres sommets à peine +moins hauts s'avancent en promontoires sur le territoire vénitien. + +La plupart des groupes alpins de la Lombardie et du Vénitien, +avant-monts placés entre la chaîne principale et la plaine, ont une +hauteur moyenne à peu près égale à celle des Apennins; ils n'atteignent +guère la limite des neiges persistantes. Mais la vue y est d'autant plus +belle. A leur cime, on se trouve entre deux zones, et le contraste est +complet: dans toutes les vallées environnantes se montrent les villes et +les cultures, tandis qu'au nord les sommets neigeux et déserts tracent +dans le ciel, les uns au-dessus des autres, leur profil étincelant. Par +leur admirable panorama, quelques-unes de ces montagnes, bien plus +belles que les grandes cimes, ont mérité d'attirer chaque année la foule +des visiteurs de l'Italie. On aime surtout à gravir les monts que les +lacs de Lombardie entourent de leurs eaux bleues, le Motterone du lac +Majeur, le Generoso, se dressant en pyramide au milieu de plaines où le +bleu des eaux s'entremêle au vert des bois et des prairies, les superbes +montagnes qui s'élèvent entre les deux branches du lac de Como et la mer +de verdure de la Brianza, la longue croupe du Monte Baldo, avançant ses +promontoires, comme des pattes de lion, dans les flots du lac de Garde. +Les belles montagnes de la Valteline, ou la chaîne Orobia, au sud de la +dépression où passe l'Adda dans son cours supérieur, sont moins connues, +à cause de leur éloignement des grandes villes, mais elles mériteraient +d'être aussi fréquemment visitées que les cimes les plus fameuses, +situées dans le voisinage de la plaine. Elles forment une véritable +_sierra_ d'une hauteur moyenne de 2800 mètres, échancrée de cols fort +élevés et portant quelques petits glaciers sur leurs pentes tournées au +nord; à la base de ces monts on croirait voir les Pyrénées. Quant aux +sommets dolomitiques, dressant leurs parois entre le Tirol et les +campagnes vénitiennes, ils ne ressemblent qu'à eux-mêmes. Vues à travers +la verdure des pins et des hêtres, ou contrastant avec l'eau bleue des +lacs, leurs roches blanches, légèrement teintées de rose et d'autres +nuances délicates, produisent un effet merveilleux. Le géologue de +Richthofen et d'autres savants croient que ces massifs isolés sont +d'anciens îlots de coraux, des _atolls_ soulevés du fond des mers à des +hauteurs diverses de 2,000 à 3,300 mètres d'élévation. Quoi qu'il en +soit, ces montagnes ajoutent à la beauté naturelle de toutes les régions +alpines la plus grande originalité de couleur et d'aspect. + +De même qu'en Suisse et en Autriche sur le versant septentrional des +Alpes, les avant-monts du versant italien sont en grande partie composés +de formations géologiques de plus en plus modernes, à mesure qu'on se +rapproche de la plaine d'alluvions. Les roches métamorphiques, le +_verrucano_, les dolomies, et diverses roches s'appuient sur les +granits, les gneiss, les schistes des massifs supérieurs, puis viennent +principalement des assises des époques du trias et du jura; plus bas +encore sont les terrasses et les collines tertiaires de marnes, +d'argiles, de cailloux agglomérés. C'est dans cette formation, au +nord-ouest de Vérone, que se trouve le Monte Bolca, célèbre dans le +monde des géologues à cause du grand nombre de plantes et d'animaux +fossiles qu'on y a découverts; Agassiz n'y a pas compté moins de cent +vingt-sept espèces de poissons, dont la moitié existe encore.[57] Enfin +toute la plaine du Piémont et de la Lombardie, à l'exception des buttes +isolées qui s'y élèvent et de rares lambeaux de dépôts marins laissés +sur ses bords, est composée de débris apportés par les torrents. On n'en +connaît point encore la puissance, puisque les divers sondages opérés +dans les profondeurs de ces amas se sont tous arrêtés avant d'avoir +atteint la roche solide. En supposant que la déclivité des Alpes et +celle des Apennins se continuent uniformément au-dessous de la plaine, +c'est à 1260 mètres au-dessous de la surface que se trouverait le fond +du prodigieux amas de cailloux. C'est là ce que représentent les deux +diagrammes de la page suivante, dont le premier représente les hauteurs +décuples des longueurs, tandis que le second figure les proportions +vraies. On le voit, la masse de débris arrachés au flanc des Alpes par +les torrents, les avalanches, les glaciers, n'est pas moindre en volume +que de grands systèmes de montagnes, et il faudrait y ajouter les +quantités énormes de déblais qui sont allés se déposer au fond des mers. + +[Note 57: Altitudes de quelques sommets des Alpes italiennes: + +Mont Viso 3,836 mèt. +Grand-Paradis 4,045 » +Monte delle Disgrazio 3,680 » +Adamello 3,556 » +Antelao 3,255 » +Brunone (chaîne Orobia) 3,161 » +Motterone (avant-monts) 1,491 » +Generoso » 1,728 » +Monte Baldo » 2,228 » +Monte Bolca » 958 » +] + +La grande plaine qui continue en apparence jusqu'à la base du mont Rose +et du Viso la surface horizontale de l'Adriatique, entoure, comme la +mer, des péninsules, des îles, et çà et là quelques archipels. A l'est +et au sud-est de Turin, les collines tertiaires du Montferrat +septentrional et de l'Astésan, ravinées dans tous les sens par +d'innombrables ruisseaux, forment des massifs de cinq à sept cents +mètres de hauteur, complétement séparés des Alpes de Ligurie et des +Apennins par la dépression dans laquelle passe le Tanaro. A la base même +des Alpes, les roches de Cavour et d'autres protubérances de granit, de +gneiss, de porphyre, élèvent leurs coupoles ou leurs pyramides au-dessus +des plaines nivelées par les eaux et régulièrement inclinées suivant le +cours du Pô.[58] Au sud de la Piave, dans les campagnes vénitiennes, la +gibbosité du Bosco Montello est également une masse tout à fait +insulaire; même sur les bords du Pô, entre Pavie et Plaisance, on voit +une colline de cailloux et de sables marins, fort riche en fossiles, +portant le village et les vignobles de San Colombano. Enfin à l'orient +du lac de Garde, plusieurs massifs volcaniques, flanqués de formations +crétacées, surgissent du milieu de la plaine. Les cratères des monts +Berici près de Vicence, et ceux des collines Euganéennes dans le +voisinage de Padoue, ne vomissent plus de laves depuis une époque +inconnue; mais les sources thermales et gazeuses qui coulent avec une +extrême abondance des fissures du trachyte et du basalte témoignent de +la grande activité qu'ont encore les foyers souterrains dans cette +région de l'Italie. Dans les Alpes voisines, surtout aux environs de +Bellune et de Bassano, les tremblements de terre sont très-fréquents, +soit que le sol caverneux s'écroule et se tasse dans les profondeurs, +soit aussi que le foyer caché des laves ait encore quelque ardeur. + +[Note 58: Pente moyenne du Pô: + +Source du Pô 1,952 mèt. +Saluces 566 » +Turin 230 » +Pavie (bouche du Tessin) 100 » +Plaisance 66 » +Crémone 45 » +Mantoue 27 » +Ferrare 5 » +] + +[Illustration: No 49 _a_.--PLAINE DE DÉBRIS ENTRE LES ALPES ET LES +APENNINS, D'APRÈS ZOLLIKOFER. No. 49 _b_.] + +Sur le versant septentrional des Apennins, qui regarde de l'autre côté +du Pô les régions volcaniques du Véronais et du Vicentin, s'étend une +zone correspondante, de peu d'importance dans l'histoire géologique de +la Péninsule, mais fort curieuse par les phénomènes dont elle est encore +le théâtre. Dans le voisinage immédiat de la crête des monts, au sud de +Modène et de Bologne, des jets d'hydrogène s'échappent çà et là par des +fissures du sol, surtout dans le voisinage de roches de serpentine; en +certains endroits on a pu utiliser ces flammes pour la préparation de la +chaux et d'autres petits travaux industriels. Ces jets de gaz, Pietra +Mala, Porretta, Barigazzo, sont les «fontaines ardentes», si célèbres +dans l'antiquité fit au moyen âge, à cause des incendies spontanés qui +éclairaient les voyageurs pendant les nuits. Parallèlement à cette zone +de terrains brûlants, mais beaucoup plus bas, aux abords mêmes de la +plaine, une autre fissure du sol se révèle par une ligne de volcans +boueux, dont le plus célèbre est celui de Sassuolo, près de Modène. A +Miano, non loin de Parme, jaillit une fontaine de pétrole. C'est un fait +remarquable, que le pourtour de l'ancien golfe comblé soit ainsi bordé +de buttes volcaniques, de salses et de fontaines thermales. Jusqu'en +Piémont, des sources chaudes d'une extrême abondance, celles d'Acqui +notamment, semblent témoigner d'un reste de volcanicité. + +[Illustration: N° 50.--SALSES ET SOURCES THERMALES DU NORD DE +L'APPENIN.] + +L'immense demi-cercle des vallées alpines et des plaines qui s'étendent +à la base de l'amphithéâtre des montagnes garde encore les traces +nombreuses des glaciers qui, lors des origines de l'époque géologique +actuelle, débordaient de la grande sibérie de neiges occupant le centre +de l'Europe. De la vallée du Tanaro, dans les Alpes Ligures, à la vallée +de l'Isonzo, descendue des monts de la Carinthie, il n'est pas un +débouché de rivière qui ne présente des amas de débris jadis apportés +par les glaces et maintenant revêtus de végétation. La plupart des +anciens courants glaciaires qui s'épanchaient dans les plaines, +dépassaient en longueur ceux qui se déversent en Suisse des flancs du +mont Rose et du Finsteraarhorn, et les plus grands d'entre eux +atteignaient un tel développement, qu'on ne saurait même leur comparer +les glaciers du Karakorum et de l'Himalaya; il faut aller jusque dans le +Groenland ou sur les terres polaires antarctiques pour trouver des +fleuves de glace qui puissent nous rappeler l'aspect que les Alpes de la +Suisse offraient à l'époque glaciaire. + +[Illustration: N°31.--ANCIENS GLACIERS DES ALPES.] + +[Illustration: No 52.--LA SERRA D'IVREA ET LES ANCIENS LACS GLACIAIRES +DE LA DOIRE.] + +Déjà l'un des plus petits courants de neige cristallisée, celui qui +descendait des montagnes de Tende vers Cuneo, n'avait pas moins de 46 +kilomètres de longueur. Celui de la Dora Riparia, qui recueillait les +glaces du mont Genèvre, du mont Tabor, du mont Cenis, était deux fois +plus long, et les moraines qu'il a poussées, jusque dans le voisinage de +Turin se dressent en un véritable amphithéâtre de collines çà et là +déblayées par les eaux: les paysans lui donnent le nom de «région des +pierres» (_regione alle pietre_). Plus au nord, tous les courants de +glace nés dans la concavité des Alpes Pennines, du Grand-Paradis au +massif du mont Rose, s'unissaient en un seul fleuve de 130 kilomètres de +cours, qui débouchait dans la plaine, bien au delà d'Ivrea, et dont les +gigantesques alluvions se montrent à 330 et même à 650 mètres au-dessus +de la vallée où se promènent aujourd'hui les eaux de la Dora Baltea; une +simple moraine latérale, la «Clôture» ou _Serra_, d'Ivrea, aux talus +revêtus de châtaigniers, se développe sur une longueur de 28 kilomètres +à l'est du fleuve, pareille à un rempart incliné, d'une régularité +parfaite. À l'ouest, la grande moraine dite colline de Brosso, est moins +remarquée, parce qu'elle est moins haute et qu'elle se profile sur un +massif avancé des grandes Alpes; mais au sud, le rempart ébréché de la +moraine frontale se développe en un demi-cercle encore parfait. Dans les +débris amoncelés au pied de l'ancien glacier, les roches écroulées du +mont Blanc se mêlent à celles qui firent autrefois partie du mont +Cervin. Et pourtant ce prodigieux courant de glace, celui que les +géologues Guyot, Gastaldi, Martins, d'autres encore, ont le plus étudié +dans tous ses détails, le cédait en importance aux glaciers jumeaux du +Tessin et de l'Adda qui, du Simplon au Stelvio, s'épanchaient au sud +vers les bassins occupés actuellement par les lacs Majeur et de Como, +emplissaient par des branches latérales la tortueuse cavité du lac de +Lugano, puis, après un cours de 150 et de 190 kilomètres, se déversaient +dans les plaines de la Lombardie; les branches nombreuses de leur delta +entouraient, comme des îles, les divers contre-forts les plus avancés +des Alpes. A l'est de ce réseau de glaciers, celui de l'Oglio ou du lac +Iseo, long de 110 kilomètres à peine, et dont les moraines terminales, +mesurées par M. de Mortillet, n'ont pas moins de 300 mètres de hauteur, +pouvait sembler un courant secondaire; mais immédiatement au delà venait +l'immense fleuve glacé de la vallée de l'Adige, le plus considérable de +tous ceux des Alpes méridionales. De son origine, dans le massif de +l'Oetzthal, à ses moraines terminales, au nord de Mantoue, ce fleuve +solide avait près de 280 kilomètres de développement. Un de ses bras, +s'avançant vers l'est dans la vallée de la Drave, descendait jusque dans +les plaines où se trouve aujourd'hui Klagenfurt, tandis que la masse +principale suivait au sud la dépression où coule l'Adige, puis se +divisait en deux courants autour du Monte Baldo, emplissait la cavité du +lac de Garde et poussait devant lui un véritable rempart semi-circulaire +de hautes moraines. Quant aux autres glaciers, situés plus à l'orient, +ceux de la Brenta, de la Piave, du Tagliamento, ils se trouvaient +forcément renfermés dans des limites plus étroites, à cause de la faible +étendue relative de leurs bassins. + +Les blocs erratiques, dont quelques-uns étaient gros comme des maisons, +ne sont plus très-nombreux. Les maçons les exploitent en carrières, et +si l'on ne prend soin d'en conserver des échantillons comme propriété +nationale, ils auront bientôt disparu. A Pianezza, à l'issue de la +vallée de Suze, on voit un bloc de serpentine dont la partie saillante, +déjà fortement entamée par la mine, n'a pas moins de 25 mètres de long +sur 12 de large et 14 de haut, et un volume approximatif de 2,500 mètres +cubes; il porte une chapelle à l'une de ses extrémités. On voit aussi de +magnifiques pierres voyageuses dans les montagnes qui s'élèvent entre +les deux branches du lac de Como, et de grandes colonnes ont pu y être +taillées d'un seul bloc pour les églises et les palais des alentours. +Enfin, le versant des collines de Turin tourné vers les Alpes est +également parsemé d'un grand nombre de pierres erratiques; mais on se +demande encore comment elles ont pu faire le voyage, car c'est à une +distance considérable au nord que s'arrêtent dans la plaine les moraines +des anciens glaciers alpins. Quant aux moindres débris glaciaires, ils +constituent de trop vastes amas pour que le travail de l'homme puisse y +faire autre chose que d'insignifiants déblais. Les collines de +Solferino, de Cavriana, de Somma-Campagna, célèbres dans l'histoire des +batailles, sont entièrement composées de ces débris tombés des flancs +des Alpes centrales, beaucoup plus élevées alors qu'elles ne le sont +aujourd'hui. + +En reculant vers les hautes vallées, les glaciers du versant méridional +des Alpes ont graduellement mis à nu le sol qu'ils recouvraient et +révélé les profondes cavités emplies actuellement par les beaux lacs de +la Lombardie. Ces réservoirs lacustres ont eu pendant les âges modernes +de la planète l'histoire géologique la plus variée. Lorsque la plaine du +Piémont et de la Lombardie était un golfe de l'Adriatique, ces +dépressions, dont le fond est encore au-dessous du niveau marin, +devaient être des bras de mer semblables aux _fjords_ actuels du +Spitzberg et de la Scandinavie. Il existe même un témoignage fort +curieux de cet ancien état de choses: tous les lacs lombards renferment +une espèce de sardine, l'_agone_, que les naturalistes croient être +d'origine océanique; le lac de Garde, plus rapproché de la mer et séparé +d'elle depuis des âges moins éloignés, est en outre habité par deux +poissons marins adaptés à leur nouveau milieu, et par un palémon, petit +crustacé de mer. L'eau salée dans laquelle vivaient ces animaux a dû se +vider graduellement à cause du progrès des glaciers; à la fin, les +bassins des fjords se seront trouvés comblés presque en entier, et les +seuls restes des anciens bras de mer auront été quelques petits +réservoirs d'eau douce retenus çà et là entre les parois des montagnes +et la masse envahissante des glaces. Pendant ce temps, les moraines, les +débris glaciaires, les alluvions distribuées par les torrents ont fait +leur oeuvre géologique, et quand, à la suite d'un nouveau changement de +climat, les glaciers commencèrent leur mouvement de recul, ils furent +remplacés à mesure dans les énormes cavités des anciens fjords par les +eaux bleues des lacs. Les matériaux apportés des montagnes avaient +désormais coupé toute communication entre la mer et ses golfes +d'autrefois. + +Depuis cette époque, le nombre des lacs alpins a considérablement +diminué, et ceux d'entre eux qui se sont maintenus n'ont cessé de se +rétrécir. Dans l'étroit corridor du Piémont, où viennent converger les +torrents des Apennins, du Montferrat, des Alpes occidentales et +helvétiques, les épaisses couches d'alluvions distribuées par les eaux +ont depuis longtemps comblé les anciennes cavités lacustres: il n'y +reste plus que des «laquets» insignifiants. Les premières nappes d'eau +qui méritent le nom de lacs se trouvent seulement dans le bas Piémont, +au milieu de campagnes qui s'étendent des deux côtés de la Doire Baltée. +A l'ouest de ce fleuve, le petit bassin de Candia est comme une goutte +laissée au fond d'un vase, en comparaison de la mer intérieure qui se +vida lorsque la Doire se fut ouvert une brèche à travers l'hémicycle de +grandes moraines qui formait la digue méridionale du réservoir. La nappe +des eaux, représentée sur la Table de Peutinger sous le nom de _lacus +Clisius_, s'étendait alors sur un espace de plusieurs centaines de +kilomètres carrés. La Doire, qui traverse actuellement la plaine dans la +direction du nord au sud, s'échappait autrefois du lac, beaucoup plus à +l'est, par-dessus le seuil peu élevé qui limite au sud le _laghetto_ de +Viverone ou d'Azeglio. Une plaine encore désignée sous le nom de «Doire +morte» (_Dora morta_) témoigne des changements notables qui se sont +accomplis dans la géographie de cette partie du Piémont. D'après les +chroniques, c'est pendant le quatorzième siècle que se serait accompli +le dernier acte de cette révolution dans le régime de la Doire: c'est +alors que les campagnes d'Azeglio, d'Albiano, de Strambino, encore +parsemées de tourbières et d'étangs, émergèrent du fond des eaux. + +Depuis que ce réservoir s'est vidé, la série des lacs importants +commence à l'ouest par le Verbano ou lac Majeur, improprement désigné de +ce nom, puisqu'il est dépassé en étendue par le lac de Garde. +D'anciennes plages, dont l'élévation moyenne est de plus de 400 mètres +au-dessus du niveau de la mer, montrent que le grand réservoir, son +tributaire occidental, le lac d'Orta et ceux de l'est, Varese, Commabio, +Lugano, que limitent au sud d'anciennes moraines frontales, ne formaient +qu'une seule et même nappe d'eau se ramifiant en une multitude de golfes +dans les vallées alpines. Mais les continuels affouillements opérés par +le fleuve de sortie dans les amas de débris qui retiennent le lac +au-dessus des plaines inférieures ont abaissé peu à peu le canal +d'émission et fait disparaître toute la couche superficielle des eaux +lacustres. Les terrasses glaciaires dont le Tessin a rongé la base à son +issue du lac Majeur, s'élèvent actuellement en talus escarpés de plus de +100 mètres de hauteur au-dessus du lit fluvial; de même chacun des +torrents qui ont remplacé les anciens détroits de jonction, la Strona du +lac d'Orta, la Tresa du lac de Lugano et les divers émissaires des +étangs de Varese, coulent entre de hautes berges ou bien au fond de +défilés sciés lentement par l'action des eaux. + +[Illustration: N° 83--ANCIENS LACS DU VERBANO.] + +Ces changements considérables dans le régime des lacs ont eu pour +s'accomplir une série inconnue de siècles, mais la marche en est assez +rapide pour qu'il soit permis, par comparaison, de les considérer comme +une véritable révolution géologique. L'histoire contemporaine nous +apprend qu'à l'extrémité suisse du lac Majeur les alluvions du Tessin et +de la Maggia empiètent sur le lac comme à vue d'oeil, et que les ports +d'embarquement doivent se déplacer à mesure, à la poursuite du rivage +qui s'enfuit. Il y a sept cents ans, le village de Gordola, situé à près +de 2 kilomètres du rivage, sur la Verzasca, était un port +d'embarquement. De nos jours, les embarcadères de Magadino, à l'entrée +du Tessin, sont si vite délaissés par les eaux, que le village doit se +déplacer incessamment le long de la rive; les maisons devraient en être +mobiles pour suivre le mouvement de recul du lac Majeur. Il y a soixante +ans, les barques allaient prendre leur chargement à plus d'un kilomètre +en amont, près d'un quai désert bordé de ruines. Le golfe de Locarno, +dont la plus grande profondeur n'est plus que d'une centaine de mètres, +est destiné à se transformer peu à peu en un lac distinct, car les +alluvions envahissantes de la Maggia qui s'avancent dans le lac, en un +large hémicycle, ont déjà diminué de moitié l'espace moyen qui sépare +les deux rives. Un phénomène analogue s'est accompli pour le golfe dans +lequel se groupent les îles Borromée. Les alluvions réunies de la Strona +et de la Toce ont coupé le petit lac Mergozzo de la nappe d'eau +principale et l'ont laissé au milieu des campagnes, comme une sorte de +témoin des anciens contours du Verbano. + +Le rival en beauté du lac Majeur, le Lario ou lac de Como, est également +dans une voie de comblement rapide. L'Àdda, qui débouche latéralement +dans la cavité lacustre, est comme le Tessin un travailleur des plus +actifs. A l'époque romaine, la navigation se faisait librement jusqu'au +village auquel sa position, à l'extrémité septentrionale du lac, avait +valu, dit-on, le nom de _Summolacus_, aujourd'hui Samolaco. Mais, tandis +que le torrent de Mera remplissait peu à peu de ses alluvions la plaine +supérieure, l'Àdda arrivait graduellement à couper le lac en deux +parties, par une plaine marécageuse. Il ne reste plus au nord du delta +qu'une nappe d'eau se rétrécissant de siècle en siècle et n'ayant plus +que 50 mètres de profondeur, le _lacus dimidiatus_, appelé maintenant +lac de Mezzola. Tôt ou tard cette nappe d'eau cessera d'exister et sera +remplacée par un simple lit fluvial, serpentant dans la plaine. Les +miasmes qui s'élèvent des terres, encore à demi noyées, ont souvent +dépeuplé les localités environnantes. Le vieux fort de Fuentes, +ci-devant espagnol, qui défendait l'entrée de la vallée d'Adda ou +Val-Tellina (Valteline), n'était guère qu'un hôpital pour sa misérable +garnison. + +De même que l'extrémité septentrionale du Lario, la branche de Lecco, +par laquelle s'échappe le fleuve Adda, a été coupée en fragments. Les +alluvions que les torrents amènent du flanc du Resegone et des montagnes +voisines ont partagé la vallée lacustre en une série de petites nappes +d'eau, que le cours de l'Adda réunit les unes aux autres, comme un fil +d'argent traversant les perles d'un collier. Le seul travail de la +nature ne manquerait pas tôt ou tard de combler toutes ces cavités et de +transformer la vallée lacustre en une vallée fluviale; mais l'homme est +venu à l'aide des agents géologiques, afin de ménager aux eaux de l'Àdda +un cours régulier à travers les barrages de débris qui les obstruaient, +et de modérer les crues du lac de Como, qui souvent s'élevaient de près +de 4 mètres au-dessus de l'étiage et menaçaient les bas quartiers des +villes riveraines. Grâce à la suppression des maisons de pêcheurs qui +arrêtaient les eaux et au creusement des seuils de sortie, le lac +inférieur, celui de Brivio, a été supprimé, et d'autres ont été +considérablement rétrécis. Les divers lacs de la Brianza, qui se +développent en chaîne, entre la branche de Lecco et celle de Como, et +qui complétaient autrefois le circuit triangulaire des eaux autour du +haut massif des montagnes du Lambro, ont été aussi, en grande partie, +asséchés par l'homme et conquis pour l'agriculture. Jadis les plus +importants d'entre eux ne formaient, d'après le témoignage de Paul Jove, +qu'un seul lac, celui d'Eupilis. + +[Illustration: N° 54.--ALLUVIONS DE COMBLEMENT DU LARIO.] + +Le fond du lac de Como a été suffisamment étudié pour que l'on ait pu +juger du travail d'exhaussement que les alluvions opèrent sur le lit +même. Les sondages ont montré que, dans la partie septentrionale du lac, +les vases ont rempli toutes les inégalités primitives de la vallée +sous-aqueuse et nivelé parfaitement le palier du réservoir. Même dans +les parages du milieu et dans la branche de Lecco, où les alluvions +profondes de l'Adda ne peuvent se déposer qu'en très-faibles quantités, +le fond est presque horizontal. Dans la branche qui se dirige vers Como +et où ne se déverse aucun affluent considérable, le fond du bassin est +beaucoup plus irrégulier; il n'a certainement pas gardé sa forme +primitive, puisque des poussières et des animalcules innombrables +tombent constamment de la surface, mais la dépression n'en a point +encore été changée en un vaste lit alluvial, comme la partie du lac où +se verse le fleuve Adda. Cette différence entre les deux profils de fond +est une preuve de l'action sous-aqueuse des fleuves; ils contribuent de +toutes les manières à vider le réservoir lacustre: en aval par le +creusement du lit, en amont par l'apport des alluvions grossières, au +fond par l'exhaussement continu des vases. C'est par suite de ce dernier +travail que le lac de Como et tous les autres lacs alpins ont +relativement une profondeur assez faible; le diagramme précédent, qui +figure la section longitudinale du lac, des bouches de l'Adda au port de +Como, et où les creux ont dû être figurés au décuple de la proportion +vraie, montre que les abîmes les plus profonds du lac n'ont guère plus +de 400 mètres; en voyant les escarpements de rochers qui viennent y +plonger leurs bases, on croirait les cavités lacustres beaucoup plus +creuses qu'elles ne le sont en réalité. Ainsi les pentes prolongées de +Domasso et de Montecchio, dans le bassin du nord, donneraient une +profondeur de plus de 700 mètres. + +[Illustration: N° 55.--COUPE DE LA PARTIE SEPTENTRIONALE DU LAC DE +COMO.] + +[Illustration: N° 56.--COUPE DU LAC DE LECCO, A LA BIFURCATION DES +BRANCHES.] + +[Illustration: N° 57.--SECTION LONGITUDINALE DU LAC DE COMO.] + +A l'est du Lario, le Sebino ou lac d'Iseo et le laquet d'Idro, +qu'alimentent des torrents descendus des glaces de l'Adamello, +présentent les mêmes phénomènes de comblement rapide; le grand Benaco ou +lac de Garde, la plus vaste des mers alpines, est au contraire +très-stable dans ses contours et dans la forme de son lit, à cause de la +faible quantité d'eau qu'il reçoit, proportionnellement à la contenance +de sa cavité. Si l'Adige voisine avait suivi l'ancien cours de l'immense +fleuve de glace tirolien et ne s'était ouvert un défilé à travers les +montagnes calcaires du Véronais, le Benaco serait certainement changé en +terre ferme dans une grande partie de son étendue. Quant aux anciens +lacs des Alpes vénitiennes, ils ont depuis longtemps disparu, sauf +quelques petits bassins, ce qu'il faut probablement attribuer à la +destruction rapide des roches fissurées des montagnes dolomitiques. +Celui du bas Tagliamento, dont l'emplacement est encore marqué par de +vastes tourbières, est le lac oriental des Alpes qui semble s'être +maintenu le plus longtemps[59]. + +[Note 59: Lacs italiens des Alpes, de plus de 10 kilomètres carrés +de superficie: + +(1) Noms des lacs. +(2) Superficie moyenne (kil. car.). +(3) Altitude moyenne. (mèt.) +(4) Profondeur extrême. +(5) Profondeur moyenne. +(6) Contenance approximative (mèt. cub.). + + (1) (2) (3) (4) (5) (6) + +Lac d'Orta............... 14 342 250(?) 150(?) 2,100,000,000 +Verbano ou lac Majeur.... 211 197 375 210 44,000,000,000 +Lac de Varese............ 16 235 26 10 160,000,000 +Ceresio ou lac de Lugano. 50 271 279 150 7,200,000,000 +Lario ou lac de Como..... 156 202 412 247 35,000,000,000 +Sebino ou lac d'Iseo..... 60 197 298 150 9,000,000,000 +Lac d'Idro............... 14 378 122(?) (?) (?) +Benaco ou lac de Garde... 300 69 294(?) 150(?) 45,000,000,000(?) +] + +Comme tous les réservoirs de même nature, les bassins lacustres des +Alpes italiennes servent de régulateurs aux eaux torrentielles qui s'y +déversent. A l'époque des crues, ils emmagasinent le trop-plein de la +masse liquide pour la rendre à l'époque des sécheresses; leur propre +écart entre les hautes et les basses eaux mesure les oscillations du +niveau fluvial dans l'émissaire de sortie. Dans le lac de Garde, +véritable mer relativement à l'aire qui lui envoie ses eaux, cet écart +est assez faible, et le Mincio coule d'un flot toujours tranquille et +pur sous les noires arcades des remparts de Peschiera. Il n'en est de +même ni pour le lac de Como, ni pour le Verbano. La quantité d'eau +qu'apportent les affluents de ces bassins lacustres est telle, que +l'écart entre les niveaux d'étiage et d'hivernage est de plusieurs +mètres et que les fleuves de sortie varient dans la proportion de +l'unité à l'octantuple[60]. Des maigres extrêmes aux crues les plus +fortes, le lac de Como s'accroît de près de quatre mètres en hauteur et +de dix-huit kilomètres carrés en étendue. Le Verbano, encore plus +irrégulier dans son régime, s'élève parfois de plus de sept mètres +au-dessus de ses basses eaux et couvre alors une superficie de près d'un +cinquième plus grande qu'à l'époque de l'étiage. Lors de ces redoutables +inondations, le Tessin roule une quantité d'eau à peine inférieure à +celle du Nil dans son état moyen; mais ce déluge même n'est pas la +moitié de la masse liquide versée par tous les affluents dans le +réservoir lacustre. Si le lac Majeur ne modérait pas le débit des eaux +de crue en les retenant dans son bassin, les campagnes de la Lombardie +se trouveraient alternativement noyées et privées de l'humidité +nécessaire. + +[Note 60: Régime de l'Adda et du Tessin, au sortir des lacs alpins, +d'après Lombardini: + + Portée moyenne. Portée la plus basse. Portée la plus forte. +Adda..... 187 16 817 +Tessin... 321 50 4,000 +] + +[Illustration: VILLA SERBELLONI, LAC DE COMO. Dessin de Taylor, d'après +une photographie de M. J. Lévy.] + +Les lacs alpins de l'Italie ont donc la plus grande importance dans +l'économie générale de la contrée. Ils exercent aussi une certaine +influence modératrice sur le climat à cause de l'égalité relative de +température que gardent les masses liquides en proportion de +l'atmosphère. En outre, comme chemins naturels des échanges entre les +plaines et les hautes vallées et comme réservoirs de vie animale, ils +devaient attirer la population sur leurs rivages et se border de +villages nombreux. Mais dès l'époque romaine, et plus tard, lors du +renouveau de la civilisation italienne, après que se fut écoulé le flot +des migrations barbares, la beauté des paysages est la grande cause qui +a fait édifier tant de palais, tant de villas de plaisance sur les bords +des grands lacs. De nos jours, c'est par caravanes sans cesse +renouvelées que les foules de visiteurs se précipitent vers la +merveilleuse contrée pour se reposer le regard et l'esprit par la vue de +ces horizons si grandioses et si purs. Et réellement peu de sites en +Europe sont comparables à ce golfe charmant de Pallanza, où sont éparses +les îles Borromée avec leur village de pêcheurs, leurs palais, leur +végétation presque tropicale! Non moins belle est cette péninsule de +Bellagio, semblable à un jardin suspendu en face des grandes Alpes +neigeuses, et d'où l'on voit s'enfuir les deux branches inégales du lac +de Como, entre leurs corridors de rochers, de cultures et de villas; +plus gracieuse encore, s'il est possible, est cette étonnante presqu'île +de Sermide, que l'on voit s'avancer dans l'azur du lac de Garde, +pareille à un mince pédoncule s'épanouissant en corolle multicolore! + +Bien différents des lacs de la montagne, ceux de la plaine inférieure, +que l'on devrait considérer plutôt comme des inondations permanentes, +ont disparu pour la plupart, grâce au travail des agriculteurs qui en +ont rejeté les eaux dans les rivières les plus voisines. Ainsi le grand +lac Gerondo, que citent les documents du moyen âge et qui s'étendait à +l'est de l'Adda, dans les districts de Crema et de Lodi, n'a plus laissé +qu'un simple bas-fond de marécages ou _mosi_, et l'île populeuse de +Fulcheria, que ses eaux séparaient du reste de la plaine, est désormais +rattachée aux autres campagnes lombardes. Les lacs de la rive +méridionale du Pô, en aval de Guastalla, sont également asséchés, et si +les deux lacs de Mantoue, d'ailleurs peu profonds, n'ont pas cessé +d'exister, c'est qu'au douzième siècle on les a soutenus par des +barrages pour les empêcher de se changer en marais. Mieux sans doute eût +valu les vider et sauver ainsi la ville des longs siéges et des fléaux +qui en furent la conséquence! + +Les palus du littoral de l'Adriatique, généralement désignés sous le nom +de _lagunes_, diminuent aussi d'étendue pendant le cours des siècles; +tandis qu'il s'en forme de nouveaux plus avant dans la mer, les anciens +disparaissent peu à peu. Les vieilles cartes du rivage vénitien +diffèrent grandement de celles que nous dessinons aujourd'hui, et +pourtant ces changements considérables sont l'œuvre d'un petit nombre de +siècles. Les marais de Caorle, entre la bouche de la Piave et le fond du +golfe de Trieste, ont tellement modifié leur forme, qu'il est impossible +de reconstituer l'ancienne topographie de la contrée; les célèbres +lagunes de Venise et de Chioggia n'ont gardé une certaine permanence de +contours que par la continuelle intervention de l'homme; mais celui de +Brondolo a été comblé depuis le milieu du seizième siècle. Au sud des +bouches du Pô, la grande lagune de Comacchio a été découpée en plusieurs +parties par les chaussées d'alluvions qu'ont élevées les fleuves dans +leur cours errant, et presque toute son étendue consiste en _valli_ ou +vastes bancs de terrains d'alluvions; cependant on y trouve aussi, +notamment dans l'angle sud-oriental, quelques profondes cavités ou +_chiari_, restes de l'Adriatique non encore colmatés par les apports +fluviaux. La lagune de Comacchio, espace intermédiaire entre le sol et +les eaux, se prolongeait autrefois à une grande distance vers le sud et +formait la lagune de Padusa, qui entourait de ses canaux la ville de +Ravenne, actuellement en terre ferme: les descriptions que Strabon, +Sidoine Apollinaire, Jornandès, Procope, donnent de cette vieille cité +conviendraient parfaitement à une ville à demi insulaire comme Venise et +Chioggia. La Padusa est depuis longtemps comblée, mais les espaces non +encore asséchés de la mer de Comacchio occupent environ 30,000 hectares; +la profondeur moyenne n'y est que d'un à deux mètres. + +[Illustration: N° 58.--PLAGE ET PINÈDES DE RAVENNE.] + +Jadis, à n'en pas douter, un cordon littoral, une flèche semblable à +celles qui bordent les côtes des Carolines et du Brésil, séparait les +eaux de l'Adriatique des lagunes de l'intérieur. Cette plage primitive, +dont le développement était d'environ deux cents kilomètres, existe +encore partiellement: les _lidi_ de Venise et de Comacchio, percés de +distance en distance par des brèches qui laissent entrer la marée +vivifiante et servent de ports aux navires, sont les restes de ce +littoral extérieur. En d'autres endroits, ce n'est plus dans la mer, +c'est sur la terre ferme qu'il faut en chercher les traces. Ainsi la +péninsule basse que les abords du Pô ont jetée dans la mer est traversée +du nord au sud par des rangées de dunes, qui sont le prolongement des +lidi vénitiens et se continuent même dans l'étang de Comacchio par des +levées parallèles au rivage actuel. De l'Adige à Cervia, ces anciennes +plages, qui semblent dater au moins de l'époque romaine, sont couvertes +de bois de pins, sombres et solennels, aux rameaux presque toujours +ployés et gémissants sous le vent de la mer. En quelques endroits des +chênes ont remplacé les pins par une rotation naturelle des productions +du sol; des aubépines, des genévriers, sont les principaux arbustes du +sous-bois: on y chasse encore le sanglier. + +A mesure que les eaux protégées contre le flot du large par ces remparts +naturels viennent à se combler et que les alluvions débordent à +l'extérieur, la mer s'empare des sables pour les répartir également et +en former, de pointe à pointe, de nouvelles flèches curvilignes +semblables aux premières; immédiatement au sud de la branche maîtresse +du Pô, trois de ces chaînes de dunes s'enracinent au même point et +divergent en éventail vers le sud. De même à l'est de Ravenne, la dune +maîtresse, que la pinède revêt de sa sombre verdure sur un espace de +trente-cinq kilomètres en longueur et sur une largeur variable de +cinquante à trois mille mètres, est accompagnée par deux autres rangées +de dunes, l'une déjà complétement achevée, l'autre en voie de formation. +La vague et le vent travaillent de concert à l'élever. D'après M. +Pareto, l'accroissement normal de la plage est de 230 mètres par siècle +loin de toute bouche fluviale, mais il est beaucoup plus considérable +dans le voisinage des cours d'eau. + +La mer marque donc elle-même par une série de barrières tous ses reculs +successifs. Il est vrai qu'elle opère aussi parfois des retours +d'invasion, par suite de l'abaissement non encore expliqué des côtes de +la Vénétie. Ainsi le banc de Cortellazzo, barre sous-marine de gravier, +qui se prolonge à vingt mètres de profondeur, parallèlement à la plage +des marais de Caorle, semble avoir été, à une époque géologique +antérieure, un lido dont la disparition a rendu à la mer libre un espace +de plus de mille kilomètres carrés. La chaîne des îles qui bordait le +littoral d'Aquileja, du temps des anciens et au commencement du moyen +âge, a presque entièrement disparu. A l'époque romaine, ces îles étaient +fort peuplées et possédaient des chantiers de construction; elles +avaient des forêts et des cultures. Les chroniques du moyen âge +racontent aussi comment le doge de Venise et le patriarche d'Aquileja +allaient chasser le cerf et le sanglier dans les îles, au grand +mécontentement des habitants. Maintenant la rangée des terres et le +rempart des dunes qui les protégeaient n'ont laissé que de faibles +restes; des roseaux ont remplacé les anciennes forêts et les cultures; +Grado est la seule localité du littoral qui ait gardé quelques +habitants. Dans les eaux de la mer et des marais, des môles, des +murailles, des pavés de mosaïques et même des pierres à inscriptions +témoignent de l'ancienne extension de la terre ferme. Plus à l'ouest, le +littoral de Venise s'est abaissé de la même manière. Sous le sol qui +porte aujourd'hui la ville des lagunes, le forage des puits artésiens a +révélé l'existence de quatre strates superposées de tourbières, dont +l'une, profonde de 130 mètres, donne la mesure de l'énorme affaissement +qui s'est opéré. Depuis l'époque historique, l'église souterraine de +Saint-Marc est déjà devenue sous-marine; des pavés de rues, des routes, +des constructions diverses descendent peu à peu au-dessous de la surface +des lagunes, soit à cause du tassement naturel des vases, soit par toute +autre raison géologique; si la mer ne gagne pas constamment sur ses +rivages, c'est que les alluvions apportées par les fleuves compensent et +au delà les effets de l'abaissement du sol. Ravenne descend aussi, +puisque les portes de ses monuments s'enfouissent peu à peu sous le pavé +des rues. M. Pareto évalue le mouvement de dépression à 15 centimètres +par siècle. Après l'époque pliocène, l'oscillation du sol se faisait en +sens contraire, puisque tout l'ancien golfe du Piémont est actuellement +au-dessus du niveau de l'Adriatique. + +Parmi les agents géologiques toujours à l'œuvre pour modifier les +proportions diverses de la terre et de la mer, du sec et de l'humide, +les fleuves et les torrents de la plaine située au pied des Alpes sont +de beaucoup les plus actifs: ce sont eux surtout qui représentent la +vie. Les changements qu'ils apportent à la forme extérieure de la +planète sont assez rapides pour qu'il nous soit possible d'en être les +témoins directs pendant notre courte histoire humaine. Aucune contrée de +l'Europe, si ce n'est la Hollande, ne s'est plus souvent renouvelée que +l'Italie septentrionale sous l'action des eaux. + +[Illustration: N° 59.--CHAMPS DE PIERRES DE LA ZELLINE ET DE LA MEDUNA.] + +Le torrent d'Isonzo qui, dans une partie de son cours, sert de frontière +entre l'Autriche et l'Italie, est un des exemples les plus remarquables +de ces révolutions géologiques, s'il est vrai, comme il est +très-probable, qu'il ait été du temps des Romains, et même au +commencement du moyen âge, l'affluent souterrain du Timavo d'Istrie, et +ne soit devenu fleuve indépendant qu'à une époque récente. Les anciens +auteurs, qui cependant connaissaient bien cette région de l'Italie, +n'énumèrent point l'Isonzo parmi les cours d'eau qui se déversent dans +l'Adriatique, et quand on le cite pour la première fois, sous le nom de +Sontius, vers le commencement du sixième siècle, c'est comme simple +rivière d'une vallée de l'intérieur. La Table de Peutinger mentionne +aussi la station de _Ponte Sonti_, mais bien à l'est d'Aquilée, près des +sources du Timavo. Les chroniques sont muettes sur les péripéties de sa +formation. L'étude géologique des montagnes environnantes porte à croire +que les premières eaux du bassin actuel emplissaient autrefois la vallée +de Tolmein, sur le haut Isonzo, et que leur trop-plein s'écoulait, non +pas au sud comme de nos jours, mais au nord-ouest par le détroit de +Caporetto, dont le fond est encore aussi uni qu'un lit de rivière, si ce +n'est en un endroit où des éboulis de rochers semblent avoir interrompu +l'ancien canal d'écoulement. Au sortir de ce défilé, l'Isonzo allait se +jeter dans le Natissone, qui, réuni aux autres rivières de ce versant +des Alpes, baignait les murs d'Aquileja et portait à la mer une masse +d'eau considérable, que les navires pouvaient remonter au loin. Obligé +de changer son cours et de s'échapper par une gorge où il n'a que 6 +mètres de large sur 28 mètres de profondeur, l'Isonzo s'écoula vers le +sud pour se déverser avec la Wippach dans un autre lac, jadis tributaire +du Timavo par des galeries souterraines. Mais ce lac s'est vidé comme le +premier, et l'Isonzo a pu entrer directement dans la plaine basse pour +descendre en fleuve indépendant vers la mer, par un lit qu'il n'a cessé +de déplacer graduellement vers l'est. En 1490, il s'est brusquement jeté +dans cette direction et causa de grands désastres. Depuis cette époque, +il a bien employé son temps en projetant dans la mer, au-devant de la +baie de Monfalcone, la péninsule de Sdobba et en rattachant plusieurs +îlots à la terre ferme. + +Le Tagliamento, qui prend sa source plus avant que l'Isonzo dans le cœur +des montagnes et dont les hautes vallées reçoivent une quantité annuelle +de pluie très-considérable, est un travailleur encore plus actif que son +voisin de la frontière. A la sortie des gorges étroites où son cours +supérieur est enfermé, il a déposé dans la plaine un énorme champ de +débris, d'où il se déverse, tantôt à droite, tantôt à gauche, ravageant +tout dans ses crues et ne laissant qu'un désert de cailloux à la place +des prairies et des cultures. Tandis qu'en été sa masse liquide, réduite +à de minces filets d'eau, serpente au milieu des pierres, il coule après +les grandes pluies en un fleuve puissant, de plusieurs kilomètres de +largeur, et d'autant plus formidable qu'il est comme suspendu au-dessus +des campagnes riveraines; ainsi le sol de la ville de Codroipo est à 9 +mètres en contre-bas de son lit. A l'ouest du Tagliamento, la Meduna et +la Zelline, affluents supérieurs de la Livenza, ne sont pas moins +dévastateurs: leur delta de jonction, non loin de Pordenone, est un +champ de pierres roulées d'une trentaine de kilomètres de superficie. +Plus bas dans les lagunes du littoral, des levées serpentines de sable +rappellent un autre travail des torrents: ce sont des berges qu'ils ont +déposées de chaque côté de leurs anciens lits. Il est à remarquer que +tous ces cours d'eau rejettent, en arrivant à la mer, leurs alluvions +sur le littoral de l'ouest; leurs troubles, entraînés par le courant +côtier, dévient régulièrement vers la droite, et c'est de ce côté qu'ils +accroissent incessamment la plage du continent. C'est grâce à la +direction du courant que le golfe de Monfalcone a pu se maintenir malgré +les énormes quantités d'alluvions qu'apporté l'Isonzo. + +La Piave, le cours d'eau le plus considérable à l'orient de l'Adige, est +aussi un rude ouvrier, dévastant les campagnes, comblant les marais, +formant en mer de nouvelles plages. Là, comme aux bouches de l'Isonzo, +du Tagliamento, de la Livenza, la côte avance rapidement; l'antique +Heraclea des Vénètes, devenue depuis Cittanova, est restée au loin dans +l'intérieur des terres, comme à l'est les villes de Porto-Gruaro et +d'Aquileja. En moyenne le progrès des côtes a été d'une dizaine de +kilomètres depuis deux mille ans. + +[Illustration: N° 60.--ANCIEN ET NOUVEAU COURS DE LA PLAVE.] + +L'histoire de la Plave offre en outre l'exemple d'une révolution non +moins remarquable que celle de l'Isonzo; depuis l'époque romaine, le +fleuve a complétement changé de lit sur plus de la moitié de son cours, +dans la région des montagnes aussi bien que dans la plaine basse. En +aval d'un sauvage défilé des Alpes dolomitiques, au lieu dit Capo di +Ponte, la Piave descend maintenant au sud-ouest vers Bellune et va +s'unir au Cordevole, dont elle emprunte la vallée jusqu'à la mer; du +temps des Romains, elle coulait directement au sud par Serravalle et +Ceneda. On ignore en quel siècle de notre ère s'opéra la catastrophe qui +força le fleuve à changer de direction; ce fut probablement pendant le +cinquième ou le sixième siècle, à une époque où les désastres de toute +espèce étaient assez nombreux pour qu'on négligeât d'en raconter +quelques-uns. Mais du moins la tradition de l'événement s'est maintenue, +et l'aspect des lieux permet de comprendre parfaitement comment les +choses se sont passées. Par l'effet d'un tremblement de terre ou du +tassement naturel des roches, des pans de la montagne de Pinei, qui +dominaient le cours de la Piave, s'écroulèrent en deux endroits, et deux +énormes barrières de débris, l'une de 100 mètres de hauteur, l'autre de +240 mètres, se dressèrent en travers de la vallée. Au pied de ces amas +de décombres, qui portent maintenant des cultures et des villages, de +petits lacs indiquent l'ancien cours du fleuve, et, du côté du nord, le +ruisseau de Rai s'épanche paresseusement dans le fleuve dont il occupe +désormais la vallée. Le sénat de Venise agita la question de ramener les +eaux de la Piave dans leur lit primitif, afin de diminuer ainsi la +hauteur des inondations, accrues par les apports du Cordevole; en même +temps on aurait rejeté dans ce dernier torrent la rivière Cismone, qu'un +éboulement, semblable à celui du Pinei, avait détournée vers la Brenta, +dont elle doublait le volume. Le Cordevole lui-même a eu à subir de +grands changements à une époque toute récente, en 1771. En face de +l'énorme paroi de la montagne de Cività, rayée de fissures verticales, +les terrasses verdoyantes de la Pezza se mirent à glisser sur un plan +incliné de schistes pourris, et, d'abord lentement, puis avec un élan +soudain, vinrent s'abîmer dans la vallée. Deux villages furent écrasés, +deux autres noyés dans les eaux du Cordevole transformé en lac. Quand +l'onde est tranquille, on voit encore les restes des maisons englouties +de l'ancienne Alleghe, métropole de la vallée. + +Le fleuve Brenta, qui naît sur le territoire tyrolien, dans l'admirable +val Sugana, a de tout temps donné aux Vénitiens les plus cruels soucis, +à cause du désordre que ses eaux et ses alluvions causent dans le régime +des lagunes. Autrefois il se jetait, à Fusina, dans l'estuaire vénitien; +mais ses atterrissements comblaient les chenaux et empestaient +l'atmosphère. Tandis que les Padouans et les autres habitants des basses +plaines avaient intérêt à faire couler le fleuve par la voie la plus +directe vers les lagunes afin d'en abaisser ainsi le niveau et de +n'avoir rien à craindre des inondations, les Vénitiens au contraire +tenaient à éloigner la Brenta pour maintenir la profondeur et la +salubrité de leurs lagunes. Ce conflit d'intérêts donna lieu à maintes +guerres, véritables luttes pour l'existence. La conquête du littoral de +la grande terre devint pour Venise une question de vie ou de mort, et +dès que la république des lagunes eut triomphé, elle se mit à l'œuvre +pour déplacer la rivière. Au moyen d'un premier canal, la _Brenta nuova_ +ou Brentone, puis d'un deuxième, la _Brenta nuovissima_, on dériva les +eaux du fleuve de manière à leur faire contourner toute la lagune et à +les jeter, avec celles du Bacchiglione et les petits cours d'eau du +Padouan, dans le port de Brondolo, à quelques kilomètres au nord de la +bouche de l'Adige. Mais la Brenta, dont le cours se trouvait ainsi +notablement allongé, dut exhausser son lit en amont, et c'est à +grand'peine qu'on a pu la maintenir entre ses levées latérales. De 1811 +à 1859 le torrent avait vingt fois rompu ses digues, et la graduelle +élévation du lit menaçait de rendre ces malheurs encore plus fréquents. +Alors on prit le parti d'abréger de 16 kilomètres le cours du fleuve, en +le jetant directement dans une enclave de la lagune de Ghioggia. En +effet, le danger des crevasses a été conjuré pour un temps; en outre, la +Brenta, dont les alluvions empiètent peu à peu sur l'eau salée, a donné +à l'Italie une superficie de 30 kilomètres carrés de terres nouvelles; +mais les pêcheries de cette partie du lac ont été complétement ruinées +et la fièvre a fait son apparition dans les villes du littoral voisin. +Les hommes de l'art ne savent trop comment parer aux caprices de ces +redoutables voisins, les fleuves torrentiels. + +[Illustration: N° 61.--LAGUNES DE VENISE.] + +Il n'est pas douteux que, sans tous les efforts des ingénieurs +vénitiens, les lagunes du Lido, de Malamocco, de Chioggia, n'eussent été +comblées depuis des siècles, comme l'ont été plus à l'est celles de +Grado et d'Aquileja; mais de tout temps Venise comprit avec quelle +sollicitude elle devait garder sa précieuse mer intérieure: il était +même défendu de cultiver les _barene_ ou petits îlots élevés au-dessus +du niveau des marées; on craignait avec raison que l'avidité des +cultivateurs ne les portât à empiéter peu à peu sur le domaine des eaux. +Les hydrauliciens de la république ne s'étaient pas bornés à détourner +tous les torrents qui se jetaient auparavant dans les lagunes +vénitiennes; ils avaient aussi éloigné vers l'est, par des canaux +artificiels, les bouches de la Sile et de la Piave, afin de garantir le +port du Lido du voisinage dangereux des alluvions fluviales; ils +agitèrent même l'immense projet de recevoir tous les fleuves alpins, de +l'Isonzo à la Brenta, dans un grand canal de circonvallation, qui eût +déversé la masse entière des troubles bien au sud des lagunes. Mais ce +plan gigantesque ne put être réalisé: les débris portés par le courant +du littoral fermèrent le port du Lido; dès la fin du quinzième siècle il +fallut l'abandonner et reporter à 12 kilomètres plus au sud, au «grau» +de Malamocco, le grand port militaire de Venise. Pour le protéger contre +les apports de débris on arma d'épis ou éperons transversaux les digues +puissantes ou _murazzi_ qui consolident la flèche sablonneuse de la +côte, et depuis quelque temps une jetée de 2,200 mètres s'avance comme +un grand bras au dehors de la barre de Malamocco, et retient les +alluvions que charrie la mer. + +Au sud du delta commun de l'Adige et du Pô, la plupart des torrents qui +descendent des vallées parallèles des Apennins ne sont pas moins errants +dans leur cours que ceux de l'Italie vénitienne, et font également le +désespoir des ingénieurs. Les rivières qui arrosent les districts de +Plaisance et de Parme, la Trebbia, le Tara, l'Enza et autres cours d'eau +voisins, parcourent entre l'Apennin et le Pô une zone de plaines trop +étroite pour qu'il leur eût été possible de modifier la topographie +locale sur de vastes étendues; mais il en est bien autrement dans les +grandes campagnes unies de Modène, de Bologne, de Ferrare, d'Imola: là +toutes les eaux courantes ont promené à l'infini leurs méandres toujours +changeants, et le pays est couvert des ruines de levées entre lesquelles +les riverains ont vainement tâché de les enfermer d'une manière +permanente. La ville de Modène elle-même a été détruite par les +inondations de la Secchia et d'autres torrents réunis en un déluge. Le +Tanaro, le Reno et les cours d'eau parallèles qui s'épanchent au +nord-est, soit dans le canal de ceinture des lagunes de Comacchio, soit +directement dans la mer, ont tous aussi leur histoire de destruction, et +tour à tour on les bénit pour leurs alluvions fertilisantes, on les +maudit pour leurs crues dévastatrices. Un de ces torrents, probablement +le Fiumicino, est le fameux Rubicon qui servait de frontière à l'Italie +romaine et que franchit César en prononçant le mot fatal: _Alea jacta +est_. La bouche du Fiumicino est à 16 kilomètres de Rimini, ce qui est à +peu près la distance indiquée pour le Rubicon par la Table de Peutinger; +mais les torrents de cette région ont si fréquemment change de lit en +remaniant les alluvions du littoral, que l'on n'ose identifier le point +précis du passage. Guastuzzi, Tonini, et après eux M. Desjardins, qui a +étudié la question sur les lieux mêmes, pensent que le haut Pisciatello, +encore désigné dans le pays sous le nom d'Urgone ou Rugone, se rejetait +au sud, à son entrée dans la plaine, et s'unissait au Fiumicino actuel, +un peu au-dessus du pont romain de Savignano. + +De tous ces fleuves de l'Apennin, le Reno est le plus errant et le plus +dangereux. La couche de débris qu'il a portée dans la plaine n'a pas +moins de 30 kilomètres de l'ouest à l'est, et lorsqu'il fait craquer ses +digues sur un point faible, c'est pour se porter tantôt à droite, tantôt +à gauche de l'espèce de talus qu'il s'est construit par ses propres +alluvions. On comprend quels doivent être les caprices imprévus d'un +torrent dont le débit varie, suivant les saisons, de 1 mètre à près de +1,400 mètres cubes par seconde, et qui, dans certains endroits, coule à +plus de 9 mètres au-dessus des campagnes riveraines. Pendant le cours de +ce siècle le danger s'est encore accru par suite du déboisement presque +complet des pentes du bassin torrentiel. Les ingénieurs, déroutés par +les irrégularités des inondations, ont entrepris les travaux les plus +différents et proposé les plans d'ensemble les plus contradictoires pour +dompter cet ennemi, plus terrible que l'Acheloûs, terrassé par Hercule. +On l'a jeté dans le Pô, puis on l'a détourné vers l'est pour le déverser +directement dans la mer; on a aussi projeté de lui livrer la lagune de +Comacchio pour en faire pendant un siècle ou deux son bassin de +colmatage; mais chaque nouvelle dérivation a ses inconvénients: tandis +que les uns se réjouissent d'être débarrassés de cet incommode voisin, +les autres se plaignent des inondations et des fièvres qu'il leur +apporte, du dégât qu'il fait dans leurs pêcheries et leurs eaux +navigables. C'est aux alluvions du Reno qu'est dû en grande partie +l'ensablement définitif du Pô de Ferrare. Le meilleur plan +d'amélioration du régime hydrographique serait probablement celui que +proposait l'ingénieur Manfredi et qui consisterait à creuser, le long de +la base des Apennins, le lit d'un fleuve nouveau où viendraient +déboucher toutes les eaux torrentielles de la montagne. Ce courant +suivrait la pente générale de la plaine en accompagnant au sud le cours +du Pô, comme l'Adige l'accompagne au nord, et l'espace intermédiaire +serait arrosé dans tous les sens par un système artificiel de canaux. Le +projet est grandiose, mais il serait fort coûteux et de longtemps ne +pourra se réaliser. + +[Illustration: N° 62.--COLONIES DES VÉTÉRANS ROMAINS.] + +Une découverte géographique très-curieuse, faite par le célèbre +hydraulicien Lombardini, permet de reconnaître, par la simple +disposition des champs, en quels endroits la terre des basses plaines de +l'Émilie a été remaniée par les torrents, et où commençaient les rivages +de l'ancienne lagune de Padusa, maintenant comblée. En suivant la voie +Émilienne entre Cesena et Bologne, de même que ça et là dans le Modénais +et le Parmesan, le voyageur est tout surpris de voir des cheminots +égaux, tous parfaitement parallèles, équidistants et perpendiculaires à +la grande route, se diriger au nord-est vers la Polesine; ils sont tous +coupés à angles droits par d'autres routins également réguliers, de +sorte que les champs ont exactement la même surface. Vues des +contre-forts des Apennins, ces campagnes ressemblent à des damiers de +verdure ou de moissons jaunissantes, et les cartes détaillées prouvent, +qu'en effet le sol de ces districts est découpé en rectangles d'une +égalité géométrique, ayant 714 mètres de côté et près de 51 hectares de +superficie. Or ce carré est précisément la _centurie_ romaine, et +Tite-Live nous apprend que toutes ces terres, après avoir été arrachées +aux Gaulois, furent mesurées, cadastrées et partagées entre des colons +romains. Il est donc hors de doute que ces réticules si réguliers de +chemins, de canaux et de sillons datent de vingt siècles et sont bien +l'oeuvre des vétérans de Rome. Dans la direction du Pô, une ligne +sinueuse, pareille au rivage d'un ancien lac, marque la limite de +l'espace distribué géométriquement et des terres plus basses où +recommence le labyrinthe ordinaire des fossés et des sentiers tortueux: +évidemment c'est là que s'étendait autrefois le marais comblé depuis par +les colmatages des torrents. Enfin, dans le voisinage des cours d'eau, +le damier des cultures est brusquement interrompu; la cause en est aux +bouleversements qu'ont produits les inondations successives. Certes il +est très-naturel de penser que dans un grand nombre de pays les limites +des champs cultivés se sont maintenues sans changements pendant des +siècles, mais on ne saurait le constater d'une manière positive, tandis +que dans les plaines de l'Émilie, au milieu de contrées dont la plus +grande partie a été remaniée par les torrents, ce sont bien les lignes +tracées par le cadastre romain que l'on voit, aussi régulières qu'au +premier jour. Les invasions et les guerres qui ont renversé tant de +monuments, détruit tant de cités, n'ont pu, depuis deux mille années, +déplacer les sentiers ni couper les sillons des champs. De l'autre côté +du Pô, les plaines qui s'étendent au sud-est de la voie Postumia, entre +Trévise et Padoue, présentent, par la disposition régulière de leurs +cultures et de leurs chemins, la reproduction parfaite des colonies +émiliennes. + +En proportion de l'étendue de son bassin et de la longueur de son cours, +le Pô a subi moins de changements que la Piave et le Reno; mais la +richesse et la population des cités qui le bordent, la fécondité de ses +campagnes, l'abondance de sa masse liquide, la grandeur des travaux +entrepris pour sa régularisation, donnent une importance exceptionnelle +au moindre de ses écarts: le Pô est le grand fleuve de l'ancien estuaire +Adriatique; c'est le «Père», comme disaient les Romains. + +Le torrent qu'alimentent les neiges du Viso doit probablement à la +beauté de ce mont dominateur d'être considéré comme la branche maîtresse +du grand fleuve et de lui imposer son nom; mais la Macra, la Varaita, le +Clusone pourraient lui disputer cet honneur: ils n'ont pas moins d'eau +et, quand ils arrivent dans la plaine, ils ne fertilisent pas moins de +campagnes par leurs canaux d'irrigation. Le lit commun serait bientôt +épuisé si de tout l'hémicycle des montagnes n'accouraient d'autres +torrents, la Doire Ripaire, la Petite-Stura, l'Orco, la Doire Baltée, +qu'alimentent les glaciers du mont Blanc, occupant ensemble une +superficie de 72 kilomètres carrés, ceux du Grand-Paradis, plus vastes +encore, et quelques-uns des champs de glaces du mont Rose. Puis +viennent, au nord la Sesia et au sud le Tanaro, qui unit dans son lit +l'eau des Apennins à celle des Alpes. Le Tessin, qui vient ensuite, est +le plus important des affluents du Pô par la masse de ses eaux; il +dépasse de beaucoup toutes les rivières descendues des lacs Alpins, +l'Adda, l'Oglio, le Mincio: «sans lui, disent les bateliers du fleuve, +_il Po non sarebbe Po_.» De tous les bassins fluviaux d'Europe, la +plaine de l'Italie septentrionale est celle qui verse la plus forte +masse liquide dans la mer, comparativement à son étendue: des cours +d'eau, que l'on croirait devoir être insignifiants à cause de leur +faible longueur, doivent au contraire à l'abondance des neiges et des +pluies alpines de rouler une masse liquide très-considérable. Plusieurs +des grands affluents du Pô constituaient jadis des obstacles fort +sérieux à la marche des armées; aussi n'est-il pas étonnant que le +Tessin, le Mincio, l'Enza, aient, aussi bien que le Pô lui-même, servi +de frontières politiques. + +En aval de son confluent avec le Tessin et surtout au-dessous de la +bouche de l'Adda, le Pô, emportant déjà vers la mer les cinq sixièmes +des eaux de son bassin, a complétement perdu son caractère de torrent +des montagnes. Il ne roule plus un seul caillou, et le sable de son lit +est menuisé en fine poussière. Aucune élévation, pas même un seul +plateau d'anciens terrains de transport, si ce n'est le petit massif de +San Colombano, ne se montre sur les rives; le fleuve pourrait se +promener librement dans les campagnes, s'il n'était retenu à droite et à +gauche par des levées ou _argini_, qui forment en Europe, après les +digues de la Hollande, le système le plus complet et le mieux entendu de +remparts protecteurs. Il est probable que dès le temps des Étrusques les +rives du fleuve étaient ainsi défendues contre les débordements, car +Lucain décrit déjà les digues comme si elles existaient depuis une +période immémoriale; mais lors de l'invasion des barbares les riverains +cessèrent de soutenir contre les eaux de crue une lutte que la guerre et +la misère rendaient impossible, et c'est après le neuvième siècle +seulement qu'ils mirent la main à l'oeuvre de reconstruction. En 1480 le +travail était complètement terminé, autant du moins que peut l'être une +opération semblable. On comprend de quelle énorme importance économique +est le bon entretien des levées, puisque les terrains protégés ont une +étendue de 1,200,000 hectares; ils donnent un produit agricole de plus +de deux cents millions par an et représentent un capital de plusieurs +milliards, auquel s'ajoute la valeur des cités riveraines et des +établissements industriels qu'elles renferment. Mais les villes du moins +sont faciles à défendre, grâce à la prévoyance de leurs anciens +constructeurs, Étrusques ou Celtes, qui prirent soin de leur donner pour +piédestaux des terrasses artificielles supérieures au niveau des plus +hautes eaux d'inondation. C'est au commencement de ce siècle seulement +que l'élévation constante du niveau de crue, causée soit par la +déforestation des montagnes, soit par la suppression de toutes les +brèches du lit fluvial, a forcé les habitants de Revere, de Sermide, +d'Ostiglia, de Governolo, de Borgoforte et d'autres villes des bords du +Pô, d'entourer leurs habitations d'une enceinte supplémentaire. + +[Illustration: No 63.--DIGUES ET ANCIENS LITS DU PÔ, DE PLAISANCE A +CRÉNONE.] + +Les digues continues commencent en amont de Crémone sur les deux rives; +dans tous les endroits périlleux elles sont fortifiées au moyen de +«traverses» ou «contre-digues», et d'autres remparts s'élèvent en +arrière, pour le cas où les premiers viendraient à céder. Dans la partie +inférieure de leur cours, tous les affluents du Pô sont également bordés +de levées, ainsi que les anciens lits fluviaux et les canaux en +communication avec le flot de crue. C'est à un millier de kilomètres au +moins que l'on peut évaluer l'ensemble du réseau des grandes digues +élevées dans la basse vallée du Pô. En outre, le lit même du fleuve est +traversé dans tous les sens par des remparts de moindre hauteur +enfermant des champs et des saulaies, des vignes même. Il est peu +d'endroits, en effet, où le flot coule immédiatement à la base du +_froldo_ ou digue maîtresse; l'espace ménagé aux eaux d'inondation a +plusieurs kilomètres de largeur, et d'ordinaire le fleuve a de 200 à 500 +mètres seulement de l'une à l'autre rive. Il reste donc une grande +étendue de terrains libres que les riverains ont divisés en _golene_ et +qu'ils ont entourés de levées pour les protéger contre les crues +ordinaires. D'après les prescriptions des syndicats, ces digues des +golene doivent rester à un mètre et demi en contre-bas de la grande +digue de défense, afin que les fortes crues puissent s'alléger en +remplissant d'abord les innombrables réservoirs formés par les champs +riverains. Malheureusement nombre de propriétaires, désireux de protéger +leur immeuble privé, même au détriment du pays tout entier, exhaussent +leurs propres digues au niveau du _froldo_, et, rétrécissant ainsi le +lit du fleuve, accroissent les dangers d'inondation générale. En dépit +de tous les beaux plans d'ensemble proposés au nom de l'intérêt public, +l'ancien système résumé dans l'affreux proverbe: _Vita mia, morte tua_! +prédomine encore beaucoup trop parmi les communes et les syndicats. +Arthur Young et d'autres écrivains racontent que souvent les fermiers +allaient, de propos délibéré, ouvrir des brèches dans les digues de la +rive opposée et sauver ainsi leurs récoltes en ruinant leur prochain. +Aussi, en temps de crue, la navigation du Pô n'était-elle permise +pendant la nuit qu'à certaines barques privilégiées et les gardes du +fleuve faisaient feu sur toutes les autres. + +[Illustration 64, grande carte.] + +De l'amont à l'aval, le lit d'inondation ménagé aux eaux du fleuve se +rétrécit peu à peu; de 6 kilomètres, il diminue jusqu'à 3, 2 et même 1 +kilomètre; enfin, chacun des bras du delta n'a de l'une à l'autre levée +que de 300 à 500 mètres de largeur. Ce n'est point assez pour livrer +passage au flot de crue, qui s'élève parfois à 8 et 9 mètres, même à 9 +mètres et demi au-dessus du niveau d'étiage. D'ailleurs il est arrivé +fréquemment que, soit par manque d'argent, soit par insouciance, les +communes riveraines n'ont pas usé des précautions nécessaires pour +l'entretien des digues; parfois des districts entiers se sont trouvés +ruinés parce qu'on avait négligé de boucher des trous de taupes. Quand +une crevasse se produit et qu'on ne réussit point à la fermer +immédiatement, il en résulte d'affreux malheurs. Non-seulement toutes +les récoltes sont perdues, les villages sont démolis, la terre est +ravinée, mais les habitants réfugiés çà et là sont enlevés par la +famine; puis vient le typhus, qui glane les hommes après la faim. Avec +les tremblements de terre de la Calabre, les débordements du Pô sont les +grands fléaux de l'Italie. En 1872, tout l'espace qui s'étend entre la +Secchia et la mer, de Mirandole à Comacchio, était transformé en une mer +où çà et là se montraient les murs et les palais des villes, pareils à +des îlots. La partie du continent reconquise temporairement par l'eau +n'avait pas moins de 3,000 kilomètres carrés, et n'était limitée, au +nord, que par les levées de l'Adige, au sud par celles du Reno. Deux +années après, des flaques non encore évaporées rappelaient le +débordement, et les champs seraient restés plus longtemps inondés, si +l'on n'avait fait usage de la vapeur pour vider tous ces lacs épars. + +Dans ces grands désastres, ce sont naturellement les populations les +plus vaillantes et les plus actives qui luttent avec le plus d'énergie +contre le fleuve et qui réussissent le mieux à protéger leurs demeures +contre les flots. Ainsi pendant les terribles crues de 1872 la petite +ville industrieuse d'Ostiglia parvint à détourner la catastrophe, alors +que tant d'autres localités moins exposées étaient ravagées par les +eaux. Cette ville est bâtie au bord même du froldo, sans ouvrages +avancés de digues secondaires, et sur la concavité d'une baie que vient +heurter le courant. Le rempart menaçait de céder. Immédiatement on se +met à l'oeuvre pour en construire un second. Au nombre de quatre mille, +tous les hommes valides, le maire et les ingénieurs en tête, apportent +des fascines, enfoncent les pieux des palissades, entassent les terres. +La nuit n'arrête point leur travail; des rangées de torches plantées +dans le sol éclairent les chantiers. Mais à mesure que s'élève la +deuxième digue, la première est emportée et les eaux entament déjà le +nouveau rempart. C'est une lutte à outrance entre l'homme et les +éléments. A chaque instant les ingénieurs demandent s'il ne faut pas +sonner le focsin de la fuite. Mais les gens d'Ostiglia tiennent bon. +L'armée des travailleurs se partage: tandis que les uns consolident le +froldo qu'ils viennent d'achever, les autres construisent une troisième +barrière de défense. Ils l'emportent enfin sur le fleuve et, du haut de +leurs digues victorieuses, les habitants d'Ostiglia ont la satisfaction +de voir les eaux rentrer peu à peu dans leur lit. Précisément en face, +les citoyens de Revere n'avaient eu ni mérité le même bonheur. Le Pô +s'était ouvert une crevasse de plus de 700 mètres de largeur à travers +une digue mal entretenue et avait changé en un lac immense les campagnes +du Modénais. Lors d'une baisse momentanée du fleuve, on essaya de +rétablir la levée, mais en moins d'une heure elle fut emportée par une +deuxième crue, et pour se sauver, la ville de Revere, qui pourtant +occupe une situation assez heureuse à l'extrémité d'une pointe, dut +sacrifier sa première rangée de maisons et les précipiter dans les eaux +pour lui servir d'empierrement de défense. + +Les crevasses les plus fameuses ne pouvaient manquer d'être celles qui +ont eu pour résultat des changements durables dans le cours du Pô. Un de +ces grands déplacements des eaux a formé une île de plus de 100 +kilomètres carrés de superficie, en aval de Guastalla, et laissé au loin +vers le sud les méandres du Po-Vecchio, transformé de nos jours en un +simple canal. Tout le long du fleuve, des campagnes de la rive droite et +de la rive gauche rappellent encore par leur nom de _mezzano_ qu'elles +se trouvaient jadis au milieu du courant. Mais dans le delta proprement +dit les divagations du fleuve ont été plus importantes encore. A +l'époque romaine et jusqu'au treizième siècle, la principale branche du +delta était le Po di Volano, qui s'est à peu près desséché et n'est plus +aujourd'hui qu'une simple coulée incertaine au milieu des marais, +transformée lors des inondations en un canal de colmatage pour la lagune +de Comacchio. Deux autres branches coulaient plus au sud à travers cette +même lagune, et le cours de leur ancien lit est indiqué par des +chaussées sinueuses sur lesquelles on a construit des routes +carrossables. On ne sait à quelle époque elles disparurent, mais au +huitième siècle un autre bras leur succéda, le Po di Primaro, qui se +jetait dans la mer non loin de Ravenne, et dont tout le cours inférieur +est emprunté maintenant par le torrent de Reno. En 1152 nouvelle +bifurcation, mais en sens inverse. La digue de la rive droite est rompue +à Ficarolo, en amont de Ferrare, et cela, dit-on, par la malveillance +des riverains d'en haut, qui voulaient ruiner leurs voisins d'en bas, et +le grand bras, le Po di Maestra ou de Venise, abandonne Ferrare au +milieu de ses marais et de ses lits fluviaux desséchés, pour aller, au +nord de tous ses autres bras, se réunir aux canaux de la Basse-Adige. +D'ordinaire les crevasses se font aux mêmes endroits, soit en novembre, +soit en octobre. Jamais il n'y a eu de crevasse en janvier. Le danger le +plus grand de rupture est toujours à Corbola, entre le Po di Maestra et +son émissaire le Po di Goro. + +[Illustration: FERRARE. Dessin de H. Catenacci d'après une +photographie.] + +L'Adige, de son côté, n'a pas moins erré dans son cours. A peine cette +rivière tirolienne est-elle sortie de l'étroite «cluse» ou _chiusa_ de +son portail de montagnes calcaires et du défllé artificiel des forts et +des murailles de Vérone, que la partie inconstante de son lit se +développe à travers les plaines. Du temps des Romains, l'Adige coulait +beaucoup plus au nord; elle passait à la base même des montagnes +Euganéennes, dans un lit occupé de nos jours par la rivière Frassine, et +se déversait dans l'Adriatique au port de Brondolo. En 587, l'Adige +rompit ses digues et sa branche principale prit la direction qu'elle +suit encore pour se rendre à la bouche de Fossone. Mais de nouvelles +issues continuèrent de s'ouvrir vers le sud. A la fin du dixième siècle, +l'Adigetto de Rovigo prit naissance pour aller percer la chaîne des +dunes à l'est d'Adria, puis une autre crevasse vint mêler les eaux de +l'Adige à celles du Pô, dans le lit auquel on donne les noms de canal +Bianco ou Po di Levante. L'Adige et le Pô faisaient ainsi partie +désormais du même système hydrographique, et les embarcations pouvaient +aller librement par des chenaux naturels de l'un à l'autre fleuve. +Actuellement des écluses et des fosses rectilignes ont régularisé ce +réseau de navigation intérieure, mais géologiquement les deux grands +cours d'eau parallèles n'en doivent pas moins être considérés comme +ayant un delta commun, La Polesine de Rovigo, c'est-à-dire l'espace +compris entre les deux fleuves, a été graduellement exhaussée par leurs +alluvions et ne se trouve qu'à un niveau peu inférieur à celui des eaux +moyennes. Les campagnes de la Polesine de Ferrare ne sont pas non plus +de beaucoup en contre-bas du Pô et l'on a grand tort de répéter après +Cuvier que la surface des eaux du fleuve dépasse en hauteur «les toits +des maisons de Ferrare». Les mesures exactes faites par Lombardini, le +savant qui connaît le mieux la vallée du Pô, prouvent que les plus +hautes crues du fleuve atteignent seulement la cote de 2m,75 au-dessus +de la cour du château, ce qui est bien différent. Lors des grandes +inondations, quand tout le pays est couvert par les eaux, Ferrare est un +des principaux lieux de refuge des campagnards à cause de son élévation +relative. Ainsi les débordements du Pô et ses fréquents changements de +lit ont eu pour conséquence d'égaliser à peu près la surface des terres +riveraines; mais depuis que tous les bras du fleuve sont endigués +jusqu'à la mer, les alluvions apportées par les eaux de crue se déposent +surtout sur le littoral et prolongent rapidement le delta dans +l'Adriatique. Il est certain que le progrès des péninsules alluviales +était autrefois beaucoup plus lent, car entre la chaîne de dunes qui +limitait l'ancienne rive et la plage actuelle il n'y a que 25 kilomètres +de distance, et dès les siècles du moyen âge la formation de ces terres +extérieures était commencée. Pendant le cours des deux derniers siècles +l'accroissement moyen de la presqu'île vaseuse s'est de plus en plus +activé: il est actuellement d'environ 70 mètres par an et la zone de +terre ajoutée au continent pendant le même espace de temps est de 113 +hectares. Dans les années exceptionnelles, le fleuve apporte à la mer +plus de 100 millions de mètres cubes de matières solides, mais les 46 +millions de mètres auxquels on évalue l'apport moyen des boues +suffiraient déjà pour former une île de 10 kilomètres carrés sur 4 à 5 +mètres de profondeur. Le Pô est, après le Danube, le plus actif de tous +les «fleuves travailleurs» du bassin de la Méditerranée[61]: le Rhône ne +l'égale point pour la masse de ses alluvions, et le Nil lui est de +beaucoup inférieur. Au taux actuel de son progrès, un laps de mille +années suffirait au Pô pour qu'il formât à travers toute l'Adriatique +une péninsule de 10 kilomètres de largeur et vînt se heurter contre les +rivages de l'Istrie. + +[Note 61: Fleuves principaux de l'Italie septentionale: + + Longueur Surface Débit je Débit le Débit + du cours. du bassin. plus fort. plus faible moyen. + +Isonzo 130 kil. 3,200 kil. car. (?) (?) 120(?) +Tagliamento 170 » 2,800 » (?) (?) 150(?) +Livenza 115 » 2,600 » 720 (?) 40(?) +Piave 215 » 5,200 » (?) (?) 320 +Sile 60 » 1,400 » 44 7 20(?) +Brenta 170 » 3,900 » 850 39 56(?) +Bacchiglione 120 » 483 » 9 (?) 36 +Adige 395 » 22,400 » 2,400 2 480 +Pô 672 » 69,382 » 5,186 156 1,720 +Reno 180 » 5,000 » 1,521 1 35 +] + +Outre l'écoulement naturel de ses fleuves, l'Italie septentrionale a +l'admirable réseau de ses rivières artificielles. C'est le pays +classique de l'irrigation, celui qui sert de modèle à toute l'Europe. La +Lombardie surtout, puis certaines parties du Piémont, les campagnes de +Turin, la Lomellina en amont du Tessin, les Polesines de Ferrare et de +Rovigo, sont merveilleusement arrosées par un système d'artères et +d'artérioles apportant la vie sous forme de terre coulante à tous les +champs épuisés. Dès le milieu du moyen âge, alors que presque toute +l'Europe était encore dans la barbarie, les républiques lombardes +pratiquaient déjà l'art de ramifier leurs rivières à l'infini par des +canaux d'irrigation et d'assécher leurs plaines basses par des fossés +d'écoulement: elles n'ont pas eu besoin de l'enseignement des Arabes +pour trouver les secrets de l'hydraulique. Dès la fin du douzième +siècle, Milan, délivrée des oppresseurs allemands, se donnait un +véritable fleuve, le Naviglio Grande, qu'elle avait emprunté au Tessin, +à 50 kilomètres de distance, et qu'elle avait su creuser avec une pente +toujours égale en faisant servir les eaux à la navigation aussi bien +qu'à l'arrosement: c'est probablement le premier grand travail de ce +genre qui se soit fait en Europe. Au commencement du treizième siècle, +l'Adda fournissait une masse d'eau plus grande encore et remplissait le +lit de la Muzza, qui jusqu'à ce siècle, avant le creusement des grands +canaux de l'Indoustan, est resté le fleuve artificiel le plus copieux du +monde entier. Plus tard l'Adda fournit une deuxième rivière à Milan, la +Martesana, que compléta le grand Léonard de Vinci. Déjà dans le siècle +précédent l'art de surmonter les hauteurs des terres par la construction +des écluses avait été découvert par les ingénieurs milanais, et l'on +avait commencé d'en profiter pour tracer tout le réseau des canaux +secondaires à travers la contrée. Enfin, depuis les progrès de +l'industrie moderne, le _naviglio_ de Milan à Pavie et le canal Gavour, +qui emprunte ses eaux au Pô, en aval de Turin, celui de Vérone qui +saigne le fleuve Adige, ont accru le lacis des grandes veines +artificielles ajouté au régime naturel des fleuves[62]. + +[Note 62: Débit moyen des canaux d'irrigation de la vallée du Pô: + +Muzza 61 mèt. cub. par seconde. +Naviglio Grande 51 » » +Cavour 42 » » +Martesana 26 » » +] + +Non-seulement les rivières de l'Italie du Nord, mais aussi les moindres +sources, les _fontanili_ qui jaillissent de la base des avant-monts +alpins, sont utilisées pour l'arrosement. Virgile en parle déjà dans ses +_Bucoliques_: «Enfants, arrêtez l'eau; les prés ont assez bu.» C'est +grâce à ces ruisseaux bienfaisants, frais en été, relativement tièdes en +hiver, que la Lombardie a ses admirables prairies ou _marcite_, dont +quelques-unes peuvent donner jusqu'à huit coupes par année. Quel +contraste entre les états successifs de la grande plaine adriatique, +telle que l'avait laissée la nature, et telle que l'ont faite les +hommes! Jadis c'était un marécage dans les parties basses, une forêt +dans la zone intermédiaire, une vaste étendue de bruyères sur les +renflements de cailloux et d'argile situés au pied des Alpes. Maintenant +presque toute la plaine du Pô et de ses affluents est couverte des plus +riches cultures, riz, froment, fourrages, mûriers, que le parallélisme +des guérets et la monotonie des plantes alignées rendent souvent +fatigantes à la vue, mais qui dans certains districts, notamment dans la +Brianza de Como, le «jardin du jardin de l'Italie», sont embellies de la +manière la plus gracieuse par des groupes d'arbres, de petits lacs, des +vallons sinueux. L'extrême variété que les progrès et les reculs +successifs des anciens glaciers ont donnée à la contrée en la parsemant +de lacs et de collines, de monticules isolés, de chaînes continues, a +forcé les paysans à laisser aux campagnes une partie de ce charme que +possède la nature libre. A peine sur quelques croupes de moraines se +voient encore des terres que le manque d'eau laisse infertiles et qui, +dans l'état où elles se trouvent, ne valent même pas la peine d'être +mises en culture. On dit que pendant le cours de ce siècle ces espaces +couverts de bruyères sont devenus plus stériles qu'ils ne l'étaient +auparavant. Par une raison encore inconnue des géologues, les _aves_ ou +eaux de filtration qui coulent dans les profondeurs à travers les +graviers erratiques se sont abaissées et toute humidité s'est enfuie de +la surface. + +Pour faire disparaître ces landes, derniers restes de l'état primitif, +les ingénieurs projettent d'emprunter directement aux grands lacs alpins +la quantité d'eau nécessaire à l'irrigation des terrains de bruyères. +Ils veulent employer utilement toute la masse liquide qui se perd +maintenant dans l'atmosphère ou dans le golfe Adriatique. On a calculé +que la superficie du sol irrigué dans la vallée du Pô est d'environ +12,000 kilomètres carrés et qu'une quantité d'eau de près d'un millier +de mètres cubes est employée chaque seconde à la fertilisation des +terres. Ainsi le régime de l'arrosement diminue d'un tiers environ la +portée moyenne du fleuve; mais ce n'est là qu'un commencement, et tôt ou +tard ce grand cours d'eau, dont les débordements et les alluvions jouent +un rôle si important dans l'économie de la contrée, sera réduit par +d'autres emprunts aux proportions d'une modeste rivière. + +Ces eaux abondantes qui dans leurs lits naturels ou leurs canaux +artificiels parcourent toute la contrée, emplissent l'atmosphère de +vapeurs. L'air est toujours humide, quoique les pluies, relativement +rares, soient deux ou trois fois moins fréquentes que sur les côtes +océaniques de France et d'Angleterre. Mais si les nuages éclatent moins +souvent en pluies, par contre ils déversent d'ordinaire une masse d'eau +beaucoup plus considérable: c'est en déluges qu'ils s'abattent sur les +pentes des montagnes, poussés par les vents du sud et presque toujours +accompagnés d'orages. Déjà dans la plaine lombarde, à Milan, à Lodi, à +Brescia, la couche moyenne des eaux de pluie égale celle de l'Irlande, +plongée dans son bain de vapeurs; et dans les hautes vallées alpines, là +où les nuées, accumulées par le vent, sont obligées de laisser tomber +leur fardeau d'humidité, la tranche annuelle d'eau pluviale peut être +comparée à celle qui s'abat sur quelques districts exceptionnellement +humides du Portugal, des Asturies, des Hébrides, de la Norvège[63]. Si +les mesures de débit faites à la bouche de la Piave sont exactes, +l'écoulement moyen de ce fleuve correspondrait à une chute de plus d'un +mètre et demi d'eau sur chaque mètre carré de son bassin, sans compter +l'humidité qui s'évapore ou qu'absorbent les plantes. Ces pluies se +répartissent sans ordre bien régulier; cependant on a pu constater +qu'elles ont deux périodes annuelles de recrudescence, mai et octobre, +et deux périodes de rareté, février et juillet. Le bassin du Pô est donc +une province intermédiaire entre la zone des pluies d'été et celle des +pluies d'automne. + +[Note 63: + +Humidité moyenne de l'air à Milan 0m,745 +Pluies annuelles moyennes à Milan 0m,985 + » » » à Turin 0m,808 + » » » à Tolmezzo, + sur le haut Tagliamento 2m,088 +] + +Dans son ensemble, la grande plaine qui s'étend des Alpes aux Apennins +ressemble pour le régime des vents à une étroite vallée de montagnes; +les courants atmosphériques, infléchis dans leur mouvement par la forme +du bassin dans lequel ils pénètrent, se propagent en général dans la +direction de l'est à l'ouest ou dans le sens absolument opposé; quand +ils descendent des Alpes, ils apportent rarement de la pluie, car ils +s'en sont débarrassés sur le versant occidental; quand ils remontent de +l'Adriatique, ils sont humides au contraire. Mais la plaine est assez +large et les brèches des remparts montagneux sont assez nombreuses pour +que ce flux et ce reflux normal des vents secs et des vents pluvieux +soit fréquemment troublé. Dans les vallées alpines l'alternance des +courants d'amont et d'aval est plus régulière: chacun des lacs a son +va-et-vient de brises montantes et de brises descendantes dont se +servent les matelots pour se laisser mener et ramener sur les eaux. + +Par la latitude, la vallée du Pô est par excellence le pays tempéré, +puisque le 45° de latitude, à égale distance du pôle et de l'équateur, +coupe et recoupe le cours du fleuve. Cependant le climat de l'Italie +septentrionale est beaucoup moins doux qu'on ne le croit généralement; +il est surtout plus inégal, et les extrêmes de chaleur et de froid y +présentent un écart fort considérable. Dans la Valteline ou haute vallée +de l'Adda, la température peut s'élever jusqu'à 32 degrés et s'abaisser +d'autant au-dessous du point de glace. Dans la plaine, le climat est +beaucoup plus tempéré, grâce à l'influence de l'Adriatique et du golfe +de Gênes; cependant il a toujours le caractère d'un climat continental, +et Turin, Milan, Bologne, sont à cet égard les cités de l'Italie les +moins agréables à habiter. Au bord des lacs alpins, quelques sites +favorisés, tels que les îles Borromée, font une heureuse exception et +jouissent d'une température relativement très-égale, à cause de l'action +modératrice des eaux, qui diminue les chaleurs en été, prévient les +froideurs en hiver. Dans les jardins du golfe de Pallanza, le +thermomètre ne descend jamais au-dessous de 5 degrés centigrades; il +faut dépasser Rome et pénétrer jusque dans le Napolitain pour y trouver +un climat analogue, sous lequel puisse naître et se développer la même +végétation. Venise est également une localité privilégiée, grâce à la +mer qui la baigne; elle a de plus l'avantage d'être salubre, malgré les +lagunes, en partie vaseuses, qui l'entourent. Il est fort remarquable +que les lacs salés et les marais des bords de l'Adriatique +septentrionale n'aient rien à craindre de la malaria, ce fléau si +redoutable des côtes de la Méditerranée. L'immunité des lagunes du golfe +de Venise s'explique par l'action des marées, plus fortes dans ces +parages que dans la mer Tyrrhénienne; peut-être aussi faut-il y voir +l'effet des vents froids qui descendent des Alpes et qui s'opposent au +développement des miasmes. Comacchio n'est pas moins salubre que Venise. +Quand un jeune homme des campagnes de la Polesina est menacé de +consomption, on l'envoie travailler dans les pêcheries de Comacchio. +Mais toutes les fois que les ingénieurs ont fermé l'accès des lagunes au +libre flot de la mer pour y introduire des rivières d'eau douce, les +fièvres paludéennes ont fait leur apparition; au sud du Reno, les palus +de Ravenne et de Cervia sont visités par les fièvres les plus malignes, +surtout dans les endroits où, par un triste esprit de spéculation, les +propriétaires ont fait abattre un rideau des pinèdes ou des chênaies qui +protègent le pays. Un air lourd de miasmes pèse également sur les +environs de Ferrare et de Malalbergo (Fâcheux abri), à l'origine du +delta padan. + +Les contrées de l'Italie septentrionale dont le climat local est le plus +insalubre sont les étroites vallées des Alpes où la lumière du soleil ne +pénètre pas assez. Les goîtreux et les crétins y constituent une partie +considérable de la population; dans la vallée d'Aoste, où la végétation +est si belle et l'humanité si laide, presque toutes les femmes portent +un goître, probablement à cause de la nature des eaux qui coulent sur +des roches magnésifères. Les habitants des plaines que des canaux +d'irrigation traversent dans tous les sens sont également sujets à de +fréquentes maladies, à cause de l'influence pernicieuse des miasmes qui +montent avec les vapeurs du sol; en outre, la nourriture des paysans est +beaucoup trop peu variée et trop insuffisante pour qu'ils puissent +réagir contre les causes d'affaiblissement; ils s'étiolent avant l'âge, +et nombre d'entre eux succombent à la pellagre, cette incurable maladie, +connue seulement dans les contrées où la farine de maïs, délayée en +_polenta_, est l'aliment principal; sur vingt-quatre habitants de la +province de Crémone, un est atteint du fléau; en d'autres provinces la +proportion est à peine moins élevée. Au milieu des rizières du Milanais +et de la Polesina la vie est encore plus précaire que dans les autres +parties de la plaine. Souvent les femmes y travaillent pendant des +heures dans l'eau chauffée par le soleil et déjà putréfiée; de temps en +temps elles doivent se baisser pour détacher les sangsues qui montent à +leurs jambes[64]. + +[Note 64: + + Température Mois Mois + moyenne. le plus chaud. le plus froid. Écart. +Turin.... 11°,73 22°85 (avril) 0°,61 (janvier) 23°,40 +Milan.... 12°,8 23°8 (juill.) 0°,7 » 23°,10 +Venise... 13°,01 23°92 » 1°,82 » 22°,10 +] + +Mais en dépit des maladies, de la misère et des véritables famines qui +suivent parfois les inondations, la féconde plaine du Pô est une des +régions les plus peuplées de la terre. Tout l'espace qu'il a été +possible d'utiliser se trouve occupé: il n'y a plus de place que pour +l'homme et pour les animaux domestiques, qui sont proportionnellement +fort peu nombreux. Les bois, d'ailleurs presque tous changés en taillis, +n'ont plus de gibier, si ce n'est sur les pentes des montagnes. Les +oiseaux mêmes sont relativement rares; si petits qu'ils soient, ils font +au moins une bouchée pour le repas du paysan. Au fusil, au lacet, avec +tous les engins de destruction, on prend non-seulement les bécasses, les +cailles, les grives, mais aussi les hirondelles et les rossignols. Sur +les bords du lac Majeur on tue chaque année, d'après Tschudi, près de +soixante mille oiseaux chanteurs; à Bergame, Vérone, Chiavenna, Brescia, +c'est par millions qu'on les massacre: chaque colline des avant-monts +alpins se termine par une charmille où l'on tend le filet destructeur. + +La population de toute la plaine arrosée par le Pô, l'Éridan des +anciens, est d'origine fort multiple. Latine par le langage, elle compte +parmi ses ancêtres des Ligures, probablement frères de nos Basques; des +Pélasges, qui vivaient près des bouches du Pô; des Étrusques groupés en +cités populeuses et fort experts dans l'art de canaliser les eaux; de +puissantes tribus gauloises, dont l'accent, sinon les mots, serait resté +dans le jargon moderne des Italiens du Nord; enfin, les Celtes-Ombriens, +que les historiens disent avoir été le peuple le plus ancien de +l'Italie, et tous ces aborigènes «nés des rouvres», dont la langue +inconnue n'a peut-être pas encore entièrement disparu, puisqu'on +retrouve dans les dialectes locaux quelques mots tout à fait +inexplicables par des étymologies d'idiomes anciens et modernes. +Largement ouvertes à l'orient, comme le sont les campagnes du Pô, elles +devaient naturellement être visitées et envahies par toutes les +populations surabondantes des bords de l'Adriatique et des hautes +vallées alpines. On admet en général que la race ligure prédominait au +sud du Pô et dans la vallée du Tanaro jusqu'à la Trebbia, tandis que +plus à l'est les Celtes et les Étrusques occupaient la contrée. + +Les invasions germaniques des premiers siècles de l'ère actuelle ont dû +laisser aussi par les croisements une influence durable sur les +habitants de l'Italie du Nord. La grande proportion d'hommes de haute +taille que l'on rencontre dans la vallée du Pô témoigne de cette action +des peuples transalpins. Les étrangers, Goths et Vandales, Hérules et +Lombards, se sont bientôt fondus dans la masse latinisée du peuple, mais +la prise qu'ils ont eue sur les vaincus par la conquête et la possession +du pouvoir féodal leur a donné plus d'importance qu'ils n'en auraient eu +par le seul nombre. L'ancienne histoire de la Lombardie est la lutte +entre le fief et la commune: dès que celle-ci l'eut emporté, +c'est-à-dire vers le commencement du dixième siècle, l'usage de +l'italien remplaça partout celui de l'allemand. Les noms de famille et +de lieux d'origine lombarde sont très-communs sur la rive gauche du Pô +et jusqu'à la base des Apennins. Ainsi, pour ne citer qu'un exemple, +Marengo répond au nom allemand de Mehring. On a voulu voir aussi dans +les innombrables localités dont les noms se terminent en _ago_ et en +_ate_, Lurnago, Gavirate, Belgirate, des mots allemands où la finale +_ach_ se serait légèrement modifiée, mais il est plus probable que ce +sont des noms celtiques, à peine différents des lieux en _ac_, que l'on +trouve en foule dans la France méridionale. + +[Illustration: N°65.--COMMUNES GERMANIQUES.] + +Le Frioul ou Friuli, le Furlanei des indigènes, province resserrée entre +les rivages de l'Adriatique, les Alpes Carniques et Je plateau du Carso, +est la région où l'influence germanique s'est fait le plus longtemps +sentir dans les mœurs et le langage. Elle a même été assez considérable +pour faire classer les gens du Frioul comme une sorte de race à part, +quoique leurs ancêtres aient été, comme la plupart des autres Italiens +du Nord, des Celtes latinisés: de nombreux croisements avec leurs +voisins les Slovènes ont aussi contribué à leur donner un caractère +provincial fort distinct de celui des Vénitiens et des Trévisans. Sans +compter ceux dont le langage s'est à peu près complétement fondu avec +ceux des Italiens proprement dits, ils sont au nombre d'environ +cinquante mille. + +Des nombreuses colonies germaniques dont on retrouve les traces dans les +plaines de l'Italie septentrionale et sur les premières pentes alpines, +les deux plus considérables étaient les «Treize Communes», situées au +nord de Vérone, non loin de la rive gauche de l'Adige, et les «Sept +Communes», dans le groupe de montagnes, entouré de vallées profondes, +qui domine le cours de la Brenta au nord-ouest de Bassano. Actuellement +les _homines teutonici_ de ces districts, prétendus Cimbres dans +lesquels les érudits voulaient reconnaître les descendants des barbares +vaincus par Marius, ne révèlent plus leur origine que par leurs yeux +bleus et leur chevelure blonde; mais par le langage et les mœurs ils ne +sont pas moins Italiens que les gens de la vallée: à peine quelque +vieillard comprend-il encore l'idiome de ses aïeux, que l'on dit avoir +beaucoup ressemblé au langage bavarois des bords du Tegernsee. On ne +sait plus bien quelles étaient les limites exactes des Treize Communes, +dont les noms et les contours ont changé. Le territoire des Sept +Communes, ou le district d'Asiago, l'ancien _Schläge_ des Allemands, est +parfaitement délimité par la nature du sol; mais quoique limitrophe de +l'Autriche, il est à peine moins latinisé que l'autre district. Du +reste, loin d'avoir été sur le sol italien les champions de la puissance +allemande, comme on se l'imagine facilement de l'autre côté des Alpes, +les habitants des communes germaniques étaient au contraire chargés par +la république de Venise du soin de défendre ses frontières contre les +envahisseurs du Nord: ils étaient dispensés du service militaire, et +jouissaient de leur autonomie administrative, mais à charge d'empêcher +le passage de l'ennemi à travers leurs vallées, et de tout temps ils +s'acquittèrent vaillamment de cette mission: de là le nom de +«très-fidèles» que les Vénitiens avaient ajouté à la désignation de +«très-pauvres» portée jadis par ces anciennes populations lombardes. +Mais ni la protection de Venise, ni plus tard celle de l'Autriche, n'ont +pu sauver les communes allemandes de l'invasion des «Velches». A +l'orient des grands lacs il ne reste plus un seul groupe de population +non italienne; c'est au nord du Piémont seulement, sur le versant +méridional des Alpes suisses, qu'ont pu se maintenir des colonies +germaniques. Ces colonies, qui occupent les vallées rayonnant au sud du +mont Rose et le haut val Pommat, où la Toce naissante forme l'une des +plus admirables chutes des Alpes, auraient aussi depuis longtemps changé +de langue, si elles n'étaient appuyées par les populations de même race +qui vivent en Suisse, dans les vallées limitrophes. Récemment encore +Alagna (Olen), l'un de ces villages allemands, conservait ses mœurs +antiques: depuis des siècles il n'y avait eu ni procès, ni contrat, ni +testament, ni acte notarié d'aucune sorte: tout y était réglé par la +coutume, c'est-à-dire par l'autorité absolue des chefs de famille. + +L'élément français est beaucoup plus considérable que l'élément +germanique sur le versant italien des Alpes. Toute la haute vallée +d'Aoste, entre le massif du Grand-Paradis et celui du mont Rose, et de +l'autre côté des montagnes de Maurienne, les vallées supérieures de la +Doire Ripaire, du Cluson, du Pellis ou Pelice, de la Varoche ou Varaita, +sont habitées par des populations de langue française et de même origine +que les Savoyards et les Dauphinois du versant opposé. La disposition +générale des massifs alpins a facilité cette invasion pacifique des +Celtes occidentaux, au nombre d'environ 120,000. C'est à l'ouest de la +crête que les montagnards occupent le plus vaste territoire et sont +groupés en communautés nombreuses; dominant, comme du haut d'une +citadelle, les plaines de l'Italie, il est tout naturel qu'ils soient +descendus pour occuper toute la zone des forêts et des pâturages, des +étroites vallées jusqu'au pied des monts. En maints endroits le dernier +défilé où se glisse le torrent avant de s'étaler dans la plaine était +leur limite, et la dernière roche des chaînons avancés porte encore les +ruines des châteaux de défense de l'ancien Dauphiné français. Mais la +centralisation croissante de l'État italien, la conscription militaire, +l'administration, les tribunaux, les écoles font de plus en plus reculer +la langue française vers la frontière politique; chaque village a déjà +deux noms, et la désignation moderne est celle qui prend peu à peu le +dessus. Les populations de langue française qui résistent le plus à +l'italianisation sont les Vaudois des deux vallées du Pellis et du +Cluson, en amont de Pignerol ou Pinerolo. C'est que les Vaudois ont une +littérature, de fortes traditions, une histoire, un patriotisme +religieux et national. Leur secte, bien antérieure à la Réforme, était +persécutée dès le treizième siècle, et depuis cette époque leur vie +s'est passée dans les luttes et les souffrances de toute espèce; souvent +on a pu croire que l'extermination de ce petit peuple avait été +complète; mais il s'est toujours relevé, et l'année 1848 lui a donné +l'égalité des droits. Jadis la force morale obtenue par l'habitude du +sacrifice avait assuré aux Vaudois exilés une grande influence dans les +pays de refuge, en Suisse, en France, en Angleterre: aussi «l'Israël des +Alpes» a-t-il conquis dans l'histoire une place bien plus importante que +ne pourrait le faire supposer sa faible population, de seize à dix-sept +mille habitants. + +[Illustration: LE MONT ROSE, VUE PRISE DE GALCORO. Dessin de Taylor, +d'après une photographie de E. Lamy.] + +La fertilité du sol, la richesse en eaux courantes et l'immense +outillage agricole légué par les générations antérieures retiennent +encore à la culture de la terre la plus grande partie des populations de +l'Italie padane. On essayerait vainement d'évaluer la prodigieuse +quantité de travail représentée par le réseau des canaux d'irrigation, +l'entretien des digues, des fossés, des chemins, l'égalisation de la +surface des champs, la transformations de toutes les pentes cultivées +des montagnes en terrasses ou _ronchi_ d'une parfaite régularité; les +énormes déblais de terrains que se vante d'avoir faits l'industrie +moderne pour la construction des chemins de fer sont peu de chose en +comparaison des gradins de cultures que les paysans ont établis, comme +des escaliers de géants, sur le pourtour de toutes les collines et à la +base de presque tous les monts qui enceignent la vallée du Pô. Le mode +de culture adopté demande en outre un labeur incessant, car ce n'est pas +de la charrue de fer, c'est de la «bêche à fil d'or» que se sert le +paysan: son travail est plutôt du jardinage que de l'agriculture +proprement dite. Aussi la quantité des produits fournis par la grande +plaine, céréales, plantes fourragères, feuilles de mûrier et cocons, +légumes et fruits, fromages dits parmesans, lodésans et d'autres encore, +s'élève-t-elle au moins à la somme de deux milliards et suffit à +maintenir un commerce d'exportation très-considérable. Par certaines +cultures, la Lombardie et le Piémont se trouvent au premier rang dans le +monde, et presque seules en Europe ces contrées possèdent la culture +semi-tropicale du riz, introduite au commencement du seizième siècle. +Quant aux vignobles, ils sont en général mal entretenus et ne donnent +qu'une liqueur médiocre, si ce n'est sur les coteaux d'Asti et du +Montferrat et sur le monticule insulaire de San Colombano, dont les vins +sont très-justement renommés. On dit aussi que le _picolito_ des +environs d'Udine est à peine inférieur au tokay. + +Les grandes provinces agricoles de la région du Pô correspondent aux +divisions naturelles du sol, la montagne, la colline et la plaine. La +diversité des terres et des climats a eu pour conséquences, +non-seulement la diversité des cultures, mais encore une différence +essentielle dans le régime de la propriété. Dans les hautes vallées, du +col de Tende au mont Tricorno ou Triglav, la plus grande partie du sol, +pâturages et forêts, était indivise entre tous les habitants d'une même +commune et c'est à grand'peine que la loi italienne, hostile à ce mode +de propriété, parvient à la transformer graduellement. Mais si presque +tous les montagnards sont copropriétaires d'alpes et de forêts communes, +ils ont aussi des lopins de terre qui leur appartiennent en propre; +chacun possède son petit versant de prairie, son rocher qu'il a changé +en jardin à force de travail; l'état social des habitants ressemble à +celui des paysans français, qui, eux aussi, jouissent des avantages de +la petite propriété. Dans les pays de collines, au pied de la montagne, +la terre est divisée en métairies déjà plus grandes, le paysan n'est +plus son propre maître, il est soumis à une foule d'usages et de +redevances d'origine féodale, mais du moins a-t-il une part de produits +dont il peut disposer à son gré. Dans la basse plaine, où le creusement +et l'entretien des canaux nécessite l'emploi de grands capitaux, les +campagnes, quoique toujours divisées en nombreuses parcelles, +appartiennent presque en entier à de riches propriétaires, qui pour la +plupart vivent loin de leurs domaines et les louent à des métayers. La +multitude des cultivateurs reste donc complétement sans ressources +propres et doit travailler à gages sur les terres d'autrui. C'est dans +la région la plus fertile de l'Italie du Nord que vivent les paysans les +plus misérables, les plus souvent décimés par les maladies, les plus +insouciants du privilége de l'instruction. A cet égard, quelle +différence entre eux et les montagnards vaudois des environs de Pignerol +ou les habitants de la Valteline! La province de Sondrio, que forme la +haute vallée de l'Adda, est parmi toutes les contrées de l'Italie celle +qui a l'honneur de compter dans ses limites la moindre proportion +d'hommes absolument ignares. + +Un mouvement d'émigration périodique emmène chaque année un grand nombre +de montagnards des Alpes d'Italie dans les cités de la plaine et dans +les pays étrangers. Suivant un vieux proverbe, «il n'y a point de +contrée dans le monde sans passereaux ni Bergamasques;» mais ceux-ci, +fort nombreux il est vrai, ne constituent pourtant qu'une faible +proportion des montagnards nomades qui vont soutenir loin du pays natal, +et jusqu'en Amérique, le dur combat de l'existence. Les Frioulans, les +riverains du lac Majeur et les Piémontais sont parmi les empressés à +quitter les masures paternelles. Les cols des Alpes occidentales, fort +dangereux en hiver à cause de la grande abondance des neiges, ne sont +pratiqués dans cette saison que par des Piémontais descendant à +Marseille et dans les autres villes de la France méridionale; ils +viennent par bandes prendre part à tous les grands travaux publics, à +côté des ouvriers français, qui les aiment peu d'ailleurs, à cause de la +baisse des salaires amenée par leur concurrence. Accoutumés à une +abstinence rigoureuse, les Piémontais peuvent encore se contenter de +prix de misère et s'emparent ainsi, à l'exclusion des ouvriers +provençaux, d'un grand nombre de chantiers; mais cet antagonisme ne peut +que diminuer peu à peu, puisque les salaires de la grande industrie +tendent à s'égaliser dans toutes les contrées de l'Europe par le +groupement des capitaux. + +A l'exception des importantes mines de fer qui servaient à fabriquer les +armes si renommées de Brescia, et des gisements d'or du val Anzasca, au +pied des Alpes du mont Rose, où du temps des Romains travaillaient +jusqu'à cinq mille esclaves, et qui de nos jours sont encore exploités +avec quelque fruit, l'Italie du Nord n'a guère de veines métalliques +d'une grande richesse; mais elle a ses carrières de marbre, de gneiss, +de granit, de terre à poterie et à faïence; ces travaux miniers occupent +des populations entières. Quant à l'industrie proprement dite, on sait +quelle fut jadis son importance à l'époque des grandes républiques +italiennes, on sait à quel degré de perfection les ouvriers lombards et +vénitiens avaient porté la fabrication des tissus de soie, des velours, +des étoffes d'or et d'argent, des tapisseries, des glaces, des +verreries, des faïences, des métaux ouvrés, des objets de toute espèce +qui demandent du goût et de l'habileté de main. La perte de la liberté +fut aussi la ruine de l'industrie; mais de nos jours les traditions du +travail se renouent, surtout pour la fabrication des soieries. Seulement +les manufactures manquent de bois et de houille, cet aliment presque +indispensable des machines; l'eau des torrents est la grande force +motrice à laquelle les usiniers doivent avoir recours: c'est à l'issue +des vallées alpines que se fondent presque toutes les grandes usines. + +Parmi les anciennes industries qui subsistent encore et qui +appartiennent en propre à l'Italie, il faut citer les pêcheries des +lagunes de Comacchio. L'ensemble de l'étang constitue un immense +appareil de capture, unique dans le monde. Le «grau» de Magnavacca, +devenu à peu près complétement inutile pour la navigation, sert +maintenant de porte d'entrée aux eaux du canal Palotta, que l'on peut +justement désigner sous le nom d'aorte de l'étang. Ce canal, creusé de +1631 à 1634, apporte les eaux salées dans l'intérieur du continent et, +par d'ingénieuses ramifications de canaux secondaires, munis de vannes +et d'écluses, fait circuler le flot vivifiant jusqu'aux extrémités des +lagunes: la grande nappe de Mezzano qui occupe toute la partie +occidentale des _valli_ s'est trouvée ainsi rattachée aux étangs du +littoral, et ses eaux douces se sont changées en eaux salées. Les divers +bassins endigués, dans chacun desquels viennent déboucher les artères et +les artérioles du canal Palotta, sont autant de champs où le poisson +apporté par l'eau marine vient s'ensemencer et se développe à foison; le +labyrinthe à double et triple fond qui donne accès aux hôtes venus du +large ne les laisse plus sortir; ils restent dans les réservoirs et, +quand arrive la saison de la récolte, c'est par charges entières de +bateaux qu'on les ramasse dans les filets. Spallanzani a vu prendre dans +un seul «champ» et durant une seule nuit plus de 60,000 livres de +poisson. Cette énorme quantité a été quelquefois dépassée; alors on +utilise toute la masse de chair pour les engrais. La population des +pêcheurs de Comacchio se compose d'un peu plus de cinq mille individus, +presque tous remarquables par leur grande taille, leur force, leur +souplesse. Ainsi que le fait remarquer le pisciculteur Coste, c'est un +fait des plus curieux qu'une colonie tout entière, réfugiée dans l'île +solitaire de Comacchio, isolée de toutes les contrées voisines par de +vastes lagunes, réduite pour vivre à exploiter les eaux comme les autres +exploitent leurs sillons, soumise à un régime alimentaire exclusivement +formé de trois espèces de poissons, le muge, l'anguille, l'acquadelle, +ait pu traverser une longue série de siècles en conservant le type de sa +race dans un état aussi florissant que les populations des plus riches +territoires. Malheureusement les pêcheurs de Comacchio ne sont pas +propriétaires de leurs «champs»: ceux-ci appartiennent à l'État et à de +riches particuliers; les ouvriers, astreints à un travail fort pénible, +vivent dans de grandes casernes au milieu des îlots, et leurs femmes, +leurs mères, n'ont pas même le droit de les visiter; ils ne retournent à +la ville qu'à des époques fixées. + +[Illustration: N° 66.--LAGUNES DE COMACCHIO.] + +L'énorme population de la vallée du Pô, à peine inférieure à celle de +tout le reste de l'Italie continentale, est inégalement répartie suivant +les différences du relief et de la fertilité du sol; mais si ce n'est +dans les hautes et froides régions des Alpes, les habitants sont partout +groupés en bourgades et en cités; du haut d'une tour, c'est par dizaines +qu'on voit leurs masses rouges et blanches trancher çà et là sur la +verdure; mais les hameaux, les villages manquent presque complètement. +Les métayers étant les seuls habitants de la campagne proprement dite, +la population rurale ne peut s'agglomérer, toutes les familles de +cultivateurs restent dans l'isolement, tandis que les nombreux +propriétaires terriens vivent tous dans les petites villes et leur +donnent une richesse d'aspect que n'ont point les localités de même +importance dans les autres parties de l'Europe. A égalité de surface, +aucune région du continent n'est aussi peuplée que l'Italie du Nord; si +l'on ne tient compte que des contrées agricoles, la Lombardie est la +partie du continent où les villes sont le plus pressées les unes contre +les autres: il faut aller jusque sur les bords du Gange et dans la +«Fleur du Milieu» pour trouver de pareilles agglomérations humaines[65]. + +[Note 65: + + Population Population + Superficie. en 1871. kilométrique. + +Piémont 29,005 kil. car. 2,900,000 100 +Lombardie 23,533 » 3,470,000 147 +Vénitien 23,658 » 2,640,000 112 +Émilie 22,288 » 2,270,000 105 + __________________ ___________ _____ + 98,484 kil. car. 11,280,000 114 +] + +Les grandes villes y sont aussi fort nombreuses, et parmi ces villes, +presque toutes ont acquis, par leurs monuments, leurs trésors d'art, +leurs souvenirs historiques, un nom considérable parmi les cités de +l'univers. Dans une contrée comme celle du bassin padan, où les +agriculteurs sont partout groupés en multitudes et où les communications +ont toujours été des plus faciles, les centres de population pouvaient +se déplacer sans peine, suivant les hasards des guerres et les diverses +vicissitudes de l'histoire. De là cette foule de villes célèbres comme +chefs-lieux d'anciennes républiques ou comme résidences royales et +ducales. + +Cependant il est à la base des Alpes et des Apennins des cités qui +occupent un emplacement indiqué d'avance par la nature. Ce sont les +localités placées aux débouchés des passages de montagnes et servant à +la fois d'entrepôts naturels pour le commerce et de sentinelles +militaires. Ainsi l'antique Ariminum, la Rimini moderne, située à +l'angle méridional de la grande plaine du Pô, gardait à l'époque romaine +l'étroit littoral ouvert entre l'Adriatique et la base des Apennins. +C'est là que se trouvait l'entrée de l'Italie du Nord. La voie +Flaminienne, descendue des montagnes, y atteignait la mer; la voie +Émilienne, qui est encore aujourd'hui la grande ligne de communication +entre le Piémont et l'Adriatique, y prenait son point de départ; là +aussi commençait la voie qui suivait le littoral en se dirigeant sur +Ravenne. Plus tard, lorsque Rome n'était plus la capitale de la +Péninsule et du monde, et que l'Italie était encore divisée en États +ennemis, les villes situées à l'entrée de la plaine du côté du sud et +aux passages du Pô, Bologne, Ferrare, avaient aussi une grande +importance stratégique. Plaisance, placée au défilé du Pô, entre le +Piémont et l'Emilie, est encore une place de guerre de premier ordre; +Alexandrie, située près du confluent du Tanaro et de la Bormida, dans +une plaine des plus fameuses par ses batailles sanglantes, était +également destinée par sa position à devenir une formidable citadelle, +quoique par dérision elle porte encore le nom d'Alexandrie de «la +Paille». Enfin, dans le voisinage de la France et de l'Autriche, chaque +vallée possédait à son issue un verrou de fermeture: Vinadio, +Château-Dauphin, Pignerol, Fenestrelle, Suse et d'autres places, +devenues intenables pour la plupart à cause de la grande puissance de +l'artillerie moderne, étaient les forteresses, si souvent tournées, qui +devaient protéger l'Italie contre ses puissants voisins. + +[Illustration: N° 68.--ISSUES DE LA VALLÉE DE L'ADIGE.] + +Mais depuis la ruine de l'empire romain le débouché des Alpes qu'il fut +toujours le plus indispensable de mettre en état de défense est celui +qui descend du Brenner. Au point de vue militaire, les plaines qui +s'étendent au sud du lac de Garde, des bords du Mincio à ceux de +l'Adige, sont le point faible de l'Italie. L'histoire l'a bien prouvé. +Les populations pacifiques des campagnes avaient eu beau vouer aux dieux +le passage du Brenner et le mettre solennellement sous la protection des +tribus limitrophes, les hordes guerrières d'outre-mont ne se laissèrent +point arrêter par des autels; trop souvent, comme un fleuve qui +s'épanche par-dessus une écluse trop basse, elles descendirent en +torrent dans les plaines de l'Italie, pillant les villes et massacrant +les hommes. Nulle région de la terre n'est plus teinte de sang. Jusque +dans la dernière moitié de ce siècle les débouchés de la haute vallée de +l'Adige ont été le principal théâtre des batailles qui se livraient pour +la possession de l'Italie. Pas une ville, pas un village de cet étroit +district qui ne soit devenu tristement célèbre dans l'histoire de +l'humanité: c'est là que se trouvent les champs de bataille et de mort +de Castiglione, de Lonato, de Rivoli, de Solferino, de Custozza. Lorsque +les Autrichiens possédaient la Lombardo-Vénétie, ils avaient eu soin de +fortifier les abords de la grande porte de l'Adige par les quatre +formidables citadelles dites du quadrilatère, Vérone, Peschiera, +Mantoue, Legnago, et par un grand nombre d'autres ouvrages moins +importants: c'étaient les «clefs de la maison». L'Italie, redevenue +maîtresse chez elle, les a reprises; la porte lui était fermée; +maintenant elle l'est contre l'Autriche. + +Les mêmes conditions de sol qui assuraient d'avance une grande +importance stratégique aux débouchés des Alpes et des Apennins devaient +aussi leur donner un rôle considérable dans l'histoire du commerce: +places de guerre et villes d'échanges ne pouvaient se placer qu'à la +descente des cols, les unes pour surveiller jalousement le passage, les +autres au contraire pour recevoir avec joie les voyageurs et les +marchandises, source de leurs richesses. Toutefois, génie militaire et +commerce ne se plaisant guère dans le voisinage l'un de l'autre, les +entrepôts d'échanges se sont établis pour la plupart de manière à jouir +des avantages que présentent les grands chemins naturels des peuples, +tout en évitant les tracasseries et les périls que l'état de guerre ou +de paix armée entraîne toujours avec lui. L'ordre d'importance des +villes commerciales se trouve naturellement réglé par le nombre des +passages fréquentés qui viennent y aboutir. Une localité située sur une +seule de ces grandes routes n'est qu'une simple étape; au débouché de +deux ou de trois cols, elle devient déjà un centre de population et de +richesses; au point de jonction d'un plus grand nombre de chemins, c'est +une capitale. Ainsi Turin, vers laquelle convergent toutes les routes +traversières des Alpes, du massif du mont Blanc à la racine des +Apennins, est par sa position même un des points vitaux du commerce +européen. Milan, où viennent aboutir les sept grandes routes alpines du +Simplon, du Gothard, du Bernardin, du Splugen, du Julier, de la Maloya, +du Stelvio, est également un _emporium_ nécessaire; de même Bologne, que +des marais et le lit du Pô, difficile à franchir, séparaient autrefois +des Alpes, mais que des chemins de fer rattachent maintenant à tous les +grands cols de l'hémicycle des montagnes; c'est là que viennent se +réunir les lignes de Vienne, de Paris, de Marseille et de Naples. + +[Illustration: N° 69.--PASSAGES DES ALPES.] + +Sans la création des routes, la vallée du Pô n'aurait jamais eu dans +l'histoire de l'Europe l'importance relative qu'elle possède. La haute +muraille elliptique des Alpes la séparait complétement de la France, de +la Suisse et de l'Allemagne, tandis qu'au sud le rempart moins élevé des +Apennins rendait les communications difficiles avec les vallées du Tibre +et de l'Arno; le pays n'était ouvert que du côté de la mer Adriatique, +en face d'un rivage escarpé, sauvage, encore de nos jours habité par des +populations demi-barbares. Dans tout le continent d'Europe il n'est pas +de région naturelle qui soit plus enfermée, dont l'enceinte soit plus +haute et plus difficile à franchir, du moins pour les habitants de la +plaine inférieure; mais l'ouverture des grandes routes carrossables et +des chemins de fer a changé tout cela, et l'Italie du Nord est devenue +pour le commerce de l'Europe un des principaux centres d'appel et de +répartition. Par Venise, elle tient l'Adriatique; par les voies ferrées +des Apennins, elle a Gênes, Savone, le golfe de Spezia et la mer +Tyrrhénienne; elle commande à la fois les deux mers qui baignent +l'Italie. Le chemin de fer de Modane, ceux du Brenner et du Semmering +font converger vers la basse Lombardie une partie des échanges de la +France, de l'Allemagne, de l'Autriche; bientôt d'autres lignes du grand +réseau européen, descendant de Pontebba, du Saint-Gothard, du mont +Genèvre, du col de Tende, vont s'unir comme au centre d'une immense zone +dans les cités florissantes de la vallée du Pô. La position de plus en +plus centrale que cette convergence des routes assure à la contrée, +contribue avec la merveilleuse fécondité de ses campagnes et ses autres +priviléges à faire de l'Italie du Nord une des parties les plus vivantes +du grand organisme de l'Europe. L'histoire, c'est-à-dire le travail +humain, a modifié la géographie primitive: ce n'est plus dans Rome, +c'est dans l'ancienne Gaule cisalpine que se trouve désormais le vrai +centre de la Péninsule. Si pour le choix d'une capitale les Italiens +avaient considéré l'importance réelle dans le monde du travail et non +les traditions du passé, au moins quatre cités de la plaine du nord, +Turin, Milan, Venise, Bologne, auraient pu briguer l'honneur d'être la +«première entre leurs pareilles». + +Turin, quoique fort ancienne et jadis brûlée par Hannibal, est +cependant, en comparaison des autres cités d'Italie, une ville moderne, +et ses rues larges, régulières, coupées à angles droits, la font +ressembler aux capitales improvisées des États du Nouveau Monde; avant +d'avoir été choisie comme résidence ducale, c'était une toute petite +ville de province. C'est que du temps des Romains, et même pendant une +partie du moyen âge, le grand chemin de la Péninsule vers les Gaules +suivait le littoral du golfe de Gênes. Le passage du mont Genèvre était +relativement assez fréquenté, les anciens documents le prouvent, mais il +n'en est pas moins vrai que, lorsque le mouvement des échanges entre les +deux versants des Alpes se fut déplacé dans la direction du nord-ouest, +le manque de larges routes frayées à travers les rochers et les neiges +faisait hésiter les voyageurs entre les divers cols des Alpes, de +l'Argentière au Grand-Saint-Bernard; nulle issue des hautes vallées ne +pouvait prendre d'importance prépondérante dans le commerce de l'Italie. +D'ailleurs les Alpes étaient fort redoutées par les voyageurs, et la +part de trafic qui revenait à chacune des villes situées au débouché des +passages était bien peu de chose. Cependant des villes d'étapes se +trouvaient à la descente de chacun des cols, de même qu'à l'issue des +sentiers de l'Apennin: Mondovi, la triple ville bâtie sur trois cimes; +Coni (Cuneo), si bien placée sur sa terrasse triangulaire, entre la +Stura et le Gesso, où s'écoulent les ruisseaux d'eau sulfureuse, +toujours fumante, de Valdieri; Saluces, qui s'élève en pente douce à la +base des contre-forts du Viso; Pignerol (Pinerolo), que domine son +ancien château fort, si souvent employé comme prison d'État; Suse, porte +italienne du mont Cenis; Aoste, riche encore en débris de l'époque +romaine; Ivrea, bâtie sur l'emplacement de l'ancien glacier descendu du +mont Rose; Biella, si riche en manufactures de lainages. Les villes +situées plus bas dans la plaine, au point de rencontre de plusieurs +routes alpines, devaient aussi prendre une certaine importance locale. +Telles sont, dans le haut Piémont, Fossano, bâtie sur sa terrasse +caillouteuse, à la jonction des routes de Mondovi et de Cuneo; +Savigliano, où les chemins des vallées de la Macra et du Pô s'ajoutent +aux précédentes; Carmagnola, où vient aboutir en outre la principale +route des Apennins. Dans le Piémont oriental, la ville la plus populeuse +est Novare, située au débouché commercial du lac Majeur, au milieu des +campagnes les plus fertiles, qui en font le principal marché des +céréales à l'ouest de la Lombardie; Vercelli, bâtie sur la Sesia, +au-dessous du confluent de toutes les rivières qui descendent des +massifs du mont Rose, jouit d'avantages semblables à ceux de Novare; +Casale, l'ancienne capitale du Montferrat, occupe un des passages du Pô, +dont elle défend les abords en temps de guerre par ses fortifications. + +Grâce à sa position centrale entre toutes ces villes du haut et du bas +Piémont et à la convergence dans ses murs de tous les chemins des cols, +Turin est devenu le centre naturel du commerce de la haute vallée du Pô +jusqu'au Tessin. On sait combien le mouvement des échanges s'est accru +au profit de cette ville, surtout depuis qu'elle est débarrassée du +périlleux honneur d'être capitale de royaume; le vide laissé par la cour +et les hautes administrations a été comblé, et au delà, par les +immigrants qu'y ont amenés les chemins de fer. Ses bibliothèques, son +beau musée, ses diverses sociétés en font aussi l'un des centres +intellectuels de la Péninsule; par ses manufactures de soieries et de +lainages, ses papeteries, ses fabriques diverses, elle occupe aussi l'un +des premiers rangs en Italie. En outre elle a d'admirables sites dans +les environs: par la colline de la Superga, située à quelques kilomètres +à l'est et dominée par une somptueuse église, elle commande le plus beau +panorama des Alpes italiennes. Dans la grande banlieue, de nombreuses +petites villes, bien connues par leurs châteaux, leurs parcs, leurs +villas de plaisance, Moncalieri, Chieri, Carignano, offrent encore de +plus beaux paysages que Turin: lieux de villégiature pour les habitants +de la capitale, ils participent à sa prospérité. Quant aux villes +situées dans le bassin du Tanaro, au sud du massif des collines de +Turin, elles forment un groupe naturellement distinct et possèdent un +rôle géographique spécial: ce sont les intermédiaires naturels entre la +haute vallée du Pô, la Lombardie et les côtes génoises. Alexandrie +(Alessandria), place de guerre d'une régularité maussade, qui a remplacé +comme point stratégique Tortone et Novi, situées dans la même plaine, +est le centre de convergence de huit lignes de chemins de fer et par +conséquent l'une des villes de l'Italie où s'opère le plus grand +mouvement de passage. Les cités voisines, Asti, fameuse par ses vins +mousseux, et Acqui, célèbre depuis l'époque romaine par ses abondantes +sources thermales, sont aussi des localités importantes de commerce. Les +Israélites d'Acqui sont nombreux et fort riches[66]. + +[Note 66: Principales communes du Piémont (ville et banlieue) en +1872: + +Turin (Torino) 208,000 hab. +Alexandrie (Alessandria) 57,000 » +Asti 31,000 » +Novare (Novara) 30,000 » +Casale Monferrato 28,050 » +Verceil (Vercelli) 27,000 » +Coni (Cuneo) 23,000 » +Mondovi 17,700 » +Savigliano 17,600 » +Pignerol (Pinerolo) 16,500 » +Fossano 16,500 » +Saluces (Saluzzo) 16,400 » +Chieri 16,000 » +Tortone (Tortona) 13,700 » +Carmagnola 13,000 » +Novi 12,400 » +] + +La capitale de la Lombardie, Milan, est à tous les points de vue l'une +des têtes de l'Italie: par sa population, y compris ses faubourgs, elle +n'est inférieure qu'à Naples; par son commerce, elle ne le cède qu'à +Gênes; par son industrie, elle égale ces deux villes; par son mouvement +scientifique et littéraire, elle est probablement la première des cités +entre les Alpes et la mer de Sicile. Dès les origines de l'histoire +Milan, débouché naturel des deux lacs Majeur et de Como, nous apparaît +comme une ville celtique importante, et depuis les avantages de sa +position lui ont assuré tantôt l'un des rangs les plus élevés, tantôt la +prépondérance parmi toutes les autres cités de l'Italie du Nord. Au +moyen âge on lui donnait le nom de «seconde Rome» à cause de sa +puissance; elle avait déjà 200,000 habitants à la fin du treizième +siècle, tandis que Londres n'en avait encore que la sixième partie. Les +eaux manquaient à Milan, car elle ne possédait que le faible ruisseau +d'Olona; elle s'est donné de véritables fleuves dans le Naviglio Grande +et la Martesana, qui lui apportent près de deux fois plus d'eau que la +Seine n'en roule à Paris dans la saison d'étiage. Elle s'était construit +aussi des monuments magnifiques, mais la plupart d'entre eux ont péri +pendant les guerres si nombreuses qui ont dévasté le Milanais; presque +dans son entier la ville a pris l'aspect d'une des cités modernes de +l'Europe occidentale. Son édifice le plus fameux, le «Dôme», n'est, au +point de vue de l'art, qu'un énorme travail de ciselure, un bijou hors +de toute proportion; mais par la beauté des matériaux employés, par le +fini des détails, par la foule prodigieuse des statues, que l'on dit +être au nombre de sept mille, cette cathédrale est bien une des +merveilles de l'architecture. Elle possède non loin du lac Majeur, près +des bouches de la Toce, deux grandes carrières, l'une de marbre blanc, +l'autre de granit, qui depuis la fin du quatorzième siècle servent +uniquement à la construction et à l'entretien de l'immense édifice. + +Fière de son passé, confiante dans ses destinées, la capitale de la +Lombardie tient à honneur de ne jamais obéir servilement aux impulsions +du dehors; elle a ses opinions, ses moeurs, ses modes particulières, et +tout ce qu'elle accepte de l'étranger reste imprimé d'un sceau +d'originalité locale. De même chacune des villes qui se pressent dans la +plaine lombarde cherche à garder son caractère propre. Toutes +s'attachent à leurs anciennes traditions et se glorifient de leurs +annales. Como, à l'issue de son beau lac, est l'antique cité libre, +rivale de Milan, enrichie aujourd'hui par ses filatures de soie et par +les produits de la Brianza; Monza, entourée de parcs et de maisons de +campagne, est la ville du couronnement; Pavie, «aux cinq cent vingt-cinq +tours» aujourd'hui renversées, se rappelle qu'elle fut la résidence des +rois lombards et montre avec orgueil son Université, l'une des premières +en date de l'Europe, et dans le voisinage sa magnifique Chartreuse, +merveille de la Renaissance, et le couvent le plus somptueux de +l'Italie; Vigevano, de l'autre côté du Tessin, a son beau château et +dans les campagnes environnantes les plus belles cultures de la contrée; +Lodi, encore fort commerçante, fut au onzième siècle la cité la plus +puissante de l'Italie après Milan et soutint contre elle de terribles +guerres d'extermination; Crémone, vieille république qui fut également +en lutte avec Milan, se vante de son _torrazzo_ de 121 mètres, qui fut +la plus haute tour du monde avant la construction des grandes +cathédrales gothiques; Bergame, dominant de sa colline les riches +plaines du Brembo et du Serio, dit être, comme si Florence n'existait +pas, la ville de l'Italie la plus féconde en grands hommes; plus +orgueilleuse encore, Brescia, la ville des armes, se proclame la mère +des héros. + +Mantoue, située sur le Mincio et l'une des cités fortifiées du +quadrilatère, peut être considérée comme en dehors de la Lombardie +proprement dite, bien qu'elle lui appartienne politiquement. Cette +ville, où les Israélites sont plus nombreux en proportion que dans les +autres cités non maritimes de l'Italie, est surtout une grande +forteresse militaire; elle a singulièrement perdu du son ancienne +activité commerciale; ses marais, ses bois, ses rizières, ses fossés +d'écoulement, ses canaux fortifiés, tout son labyrinthe d'eaux, +exceptionnel même dans l'humide Lombardie, éloignent les habitants de la +patrie de Virgile. Enfin les villes situées dans le coeur des montagnes, +telles que Sondrio, le chef-lieu de la Valteline, sur la haute Adda, et +la charmante Salo, aux maisons de campagne éparses au milieu des +bosquets de citronniers, sur les bords du lac de Garde, ont aussi leur +physionomie toute spéciale; bien distincte de celle des cités de la +plaine lombarde[67]. + +[Note 67: Principales communes (ville et banlieue) de la Lombardie +en 1872: + +Milan (Milano) 262,000 hab. +Brescia 39,000 » +Bergame (Bergamo) 37,000 » +Crémone (Cremona) 31,000 » +Pavie (Pavia) 30,000 » +Mantoue (Mantova) 27,000 » +Monza 25,000 » +Como 24,000 » +Lodi 20,000 » +Vigevano 19,500 » +] + +[Illustration: N° 70.--LACS ET CANAUX DE MANTOUE.] + +Les grandes villes d'outre-Pô, dans l'Émilie, ont pour la plupart moins +de caractère que celles de la plaine lombarde, sans doute parce qu'elles +se trouvant sur le parcours de la voie Émilienne, à la base des +Apennins, et que le mouvement incessant des marchands et des soldats a +effacé ce qu'elles avaient d'original; Plaisance, curieuse par ses +monuments et ses souvenirs, et fort importante comme intermédiaire +d'échanges entre le Piémont, la Lombardie et l'Émilie, est une ville de +guerre assez triste; Parme, ancienne résidence princière, a sa riche +bibliothèque, son musée, et dans ses églises les merveilleuses fresques +du Corrége; Reggio, autre étape importante de la voie Émilienne, n'a +plus la célèbre _Nuit_ du Corrége, qui fut avec l'Arioste le plus +illustre des enfants du pays; Modène, qui était naguère, comme Parme, la +capitale d'un duché, a aussi son musée et la précieuse collection de +livres et de manuscrits dite bibliothèque _Estense_. La capitale +actuelle de l'Émilie, Bologne la «Docte», qui a pris pour sa devise le +mot _libertas_, a mieux gardé son originalité: elle est restée l'une des +cités les plus curieuses de l'Italie par son vieux cimetière étrusque, +ses palais, ses édifices du moyen âge, ses deux tours penchées, dont +l'inclinaison augmente légèrement de siècle en siècle. Bologne, comme +centre commun de toutes les voies ferrées qui descendent des Alpes et +des Apennins, jouit actuellement d'une grande prospérité commerciale et +sa population s'accroît rapidement. Si les Italiens n'avaient eu à se +laisser guider pour le choix d'une capitale que par des considérations +économiques, nul doute qu'ils n'eussent choisi Bologne comme le point +vital par excellence de la Péninsule. Il est malheureux que les +campagnes avoisinantes soient si fréquemment dévastées par le Reno: ce +sont les désastres causés par les inondations qui ont fait perdre à +Bologne son ancien titre de «Grasse». + +Non loin de Bologne ranimée par le commerce, d'autres anciennes +capitales restent dans un abandon relatif et n'ont plus que des édifices +pour attester leur ancienne gloire. Ferrare, devenue fameuse par la +naissance de l'Arioste et par toutes les atrocités de la maison d'Este, +est déchue depuis que le Pô a cessé d'y couler pour développer son cours +beaucoup plus au nord; cependant la population de sa commune aux maisons +éparses est encore fort considérable, Ravenne, l'ancienne «Rome» +d'Honorius et de Théodoric le Goth, choisie comme capitale d'empire à +cause de la difficulté de ses abords marécageux, la résidence que les +exarques d'Italie ont remplie de beaux édifices byzantins, si curieux et +même uniques dans l'histoire de l'art italien par leur style +d'architecture et leurs admirables mosaïques, a été délaissée, non par +le fleuve, mais par un golfe de la mer elle-même; elle se trouvait du +temps des Romains en communication directe avec l'Adriatique, et +maintenant elle ne s'y rattache que par un canal artificiel de 11 +kilomètres de longueur, accessible aux navires de 4 mètres de tirant +d'eau, et le port de Gorsini, également dû au travail de l'homme; les +anciens ports romains ont complétement disparu. Quant à l'ancienne ville +étrusque d'Adria, située au nord du Pô, dans le Vénitien, il y a plus de +deux mille ans déjà qu'elle ne mérite plus de donner son nom à la mer +voisine. Elle en est éloignée d'environ 22 kilomètres, mais il n'est pas +exact de dire qu'à l'époque romaine la mer se trouvât dans le voisinage +immédiat. Le nom même que l'on donnait à Adria, «ville des Sept Mers,» +prouve qu'elle était environnée d'étangs. C'est probablement aussi à un +port lacustre ou de rivière qu'un des villages situés dans la plaine, à +la base des collines Euganéennes, doit son nom de Porto. La bourgade de +Copparo, située dans la Polesina de Ferrare, aux abords des grands +marais non encore desséchés de la vallée inférieure du Pô, ne doit sa +population de près de 30,000 habitants qu'à l'énorme superficie de la +commune d'environ 40,000 hectares. + +Les villes populeuses et célèbres par les événements de l'histoire se +pressent dans l'angle méridional de la plaine, dite de la Romagne, entre +les Apennins et la mer. Imola, fort riche en eaux minérales, dresse ses +tours d'enceinte crénelées au bord du Santerno; Lugo, «la ville des +belles Romagnoles,» est au centre même de la région du Ravennais et, +grâce à sa position, est devenue un marché de denrées fort animé; +Faenza, traversée par la voie Émilienne, inflexiblement droite, est +plutôt une ville agricole qu'un centre industriel, quoiqu'elle ait donné +son nom aux faïences, qui enrichissent maintenant tant de districts de +la France et de l'Angleterre; Forli, chef-lieu de province, est, après +Bologne, la cité la plus populeuse de la base des Apennins de Romagne; +Cesena est connue surtout par l'excellence du chanvre qui croît dans ses +campagnes; enfin Rimini, où la voie Émilienne atteint le littoral, a +gardé quelques ruines romaines, et notamment la porte triomphale qui +indiquait l'entrée de toute l'Italie du Nord[68]. La population de cette +contrée est peut-être la plus solide et la plus énergique de toute la +Péninsule. Les Romagnols ont des passions violentes et de la force pour +les servir. Il sont une race de héros ou de criminels. + +[Note 68: Principales communes (ville et banlieue) de l'Émilie en +1872: + +Bologne (Bologna) 116,000 hab. +Ferrare (Ferrara) 72,000 » +Ravenne (Ravenna) 59,000 » +Modène (Modena) 52,000 » +Reggio 51,000 » +Parme (Parma) 46,000 » +Forli 38,000 » +Faenza 36,000 » +Cesena 35,500 » +Plaisance (Piacenza) 35,000 » +Rimini 34,000 » +Imola 28,000 » +Copparo 27,000 » +Lugo 24,000 » +] + +Plusieurs cités du Vénitien sont d'importants chefs-lieux de provinces: +Padoue, si riche en précieux monuments de l'art, la ville d'université +et l'ancienne rivale de Venise; Vicence, qu'embellissent les monuments +bâtis par Palladio; Trévise, sur la Sile; Bellune, dans la haute vallée +de la Piave; Udine, où l'on montre une haute butte de terre qu'aurait +fait élever Attila pour contempler l'incendie d'Aquilée. Palmanova, sur +les frontières de l'Austro-Hongrie, est une place forte, la plus +régulière du monde; elle a la forme d'une croix d'honneur enjolivée de +dessins en relief. Bien autrement puissante, la cité militaire de +Vérone, à l'autre extrémité du territoire vénitien, a pris une grande +part dans l'histoire de l'Italie; mais comme ville de commerce et +d'industrie elle est fort déchue de son antique prospérité. Très au +large dans son enceinte de murs et de bastions, elle n'a plus une +population suffisante pour expliquer la multitude de ses beaux édifices +publics du moyen âge et les énormes dimensions de son amphithéâtre +romain, où cinquante mille spectateurs peuvent s'asseoir à la fois. Mais +de toutes les cités de la Vénétie, celle qui s'est peut-être le plus +amoindrie en comparaison de son passé, c'est Venise elle-même, la «reine +de l'Adriatique». + +[Illustration: N° 71.--PALMANOVA.] + +Venise est une ville fort ancienne. Des restes de constructions +romaines, retrouvés dans l'île de San Giorgio au-dessous du niveau de la +mer et cités en témoignage de ce phénomène curieux de l'affaissement +graduel des lagunes vénitiennes, ont également prouvé, contrairement à +l'opinion générale, que les îlots boueux du golfe étaient peuplés avant +l'invasion des Barbares; ces terres à demi émergées ont pu servir de +lieu de refuge aux populations riveraines, précisément parce qu'elles +offraient des ressources comme entrepôts de commerce. Toutefois la vraie +Venise date seulement du commencement du neuvième siècle, époque à +laquelle le gouvernement de la république maritime s'installa dans la +grande île. On sait quelle fut la prodigieuse fortune de la ville +habitée par les descendants des anciens Venètes. Située, comme elle +l'est, dans une région intermédiaire, à la fois séparée de la mer par +les _lidi_ et de la terre ferme par des estuaires et des espaces +fangeux, Venise avait l'inappréciable privilége, pendant les incessantes +guerres qui désolaient l'Europe, d'être à peu près inattaquable par tout +ennemi venu du continent ou débarqué de la mer. Elle, de son côté, +pouvait à son-gré envoyer des expéditions de commerce ou de guerre sur +tous les rivages de la Méditerranée pour y fonder des comptoirs ou des +forteresses. De toutes les républiques commerçantes de l'Italie, c'est +celle qui, après bien des luttes soutenues avec le plus ardent +patriotisme, devint la plus puissante et la plus riche. C'est d'ailleurs +celle qui avait la meilleure position pour la facilité des échanges. +Disposant des avantages d'un flux de marée plus élevé que celui de la +plupart des parages méditerranéens, Venise se trouve à peu près au +centre des régions qui constituaient au moyen âge tout le monde +commercial; en outre, la position qu'elle occupe, à l'extrémité de +l'Adriatique, non loin de la partie des Alpes où le seuil des monts +s'abaisse entre les plateaux de l'Illyrie et les crêtes neigeuses de la +Carinthie et du Tirol, lui permettait de communiquer facilement avec +tous les marchés de l'Allemagne, des Flandres, de la Scandinavie. En +contact avec des hommes de tout pays, le Vénitien voyait les étrangers +sans préjugé de haine: il accueillait les Arméniens, il faisait même +alliance avec les Turcs. A l'époque des croisades, la république de +Venise était le plus respecté des États de l'Europe, celui qui, par +l'absence de tout fanatisme religieux, avait le rôle politique le plus +impartial, et dont les ambassadeurs avaient le plus d'autorité. Mais cet +ascendant était soutenu par une énorme puissance matérielle. Venise +posséda jusqu'à trois cents navires de guerre montés par trente-six +mille marins, et les richesses du monde, acquises par le trafic +légitime, apportées en tributs ou ravies par la conquête, vinrent +s'entasser dans ses deux mille palais et ses deux cents églises; un seul +de ses îlots eût acheté un royaume d'Afrique ou d'Asie. Sur un fond de +boue, où jadis le pêcheur posait avec précaution sa cabane de +branchages, s'était dressée une ville somptueuse, la plus belle de +l'Occident. Des forêts entières de mélèzes, coupées sur les montagnes de +la Dalmatie, avaient servi à consolider le sol; plus de quatre cents +ponts de marbre réunissaient d'îlot en îlot le réseau des rues et des +places, et de superbes digues de granit, construites «avec l'argent de +Venise et l'audace de Rome» défendaient la ville merveilleuse contre les +fureurs de la mer. Les splendeurs de l'industrie et les magnificences de +l'art contribuaient à faire de _Venezia la Bella_ une cité sans égale. + +[Illustration: VENISE. Dessin de J. Moynet, d'après une photographie.] + +Mais les découvertes géographiques, auxquelles Venise elle-même avait +pris, par ses navigateurs et ses caravanes de commerce, une si large +part, vinrent porter un coup décisif à la puissance de la ville +italienne. La Méditerranée cessa d'être la mer commerciale par +excellence, et la circum-navigation de l'Afrique, la découverte du +Nouveau Monde reportèrent sur les bords de l'Atlantique boréal le siége +du grand commerce. Désormais Venise était condamnée à dépérir; le chemin +des Indes ne lui appartenait plus, et du côté de l'Orient le pouvoir +grandissant des Turcs limitait étroitement le cercle de son marché. +Toutefois elle disposait encore de telles ressources et son organisation +était si forte, que la cité put maintenir son indépendance plus de trois +siècles après la perte de ses comptoirs. Elle ne succomba que par le +déplorable abandon d'un allié, le général Bonaparte. + +La période de sa plus grande décadence est celle du régime autrichien; +en 1840 la ville n'avait plus même cent mille habitants; des centaines +de ses palais étaient en ruines; l'herbe croissait sur ses places et les +algues encombraient les marches de ses quais. Depuis, la prospérité +revient peu à peu. La ville, rattachée au continent par un des ponts les +plus remarquables du monde, puisqu'il n'a pas moins de 222 arches et que +sa longueur dépasse 3,600 mètres, peut expédier directement les denrées +et les marchandises reçues de l'intérieur; ses ports, sans avoir autant +d'activité que celui de Trieste, et récemment privés de la franchise qui +leur permettait de faire concurrence à leur rivale istriote, ont +pourtant un commerce de cabotage et d'escale fort sérieux, surtout +depuis que la vapeur se substitue graduellement à la voile; le mouvement +des navires y égale à peu près la moitié de celui de Gênes[69]. Enfin la +fabrication des glaces, des dentelles, et d'autres industries donne une +vie nouvelle à Venise et aux villes annexes situées dans les lagunes, +Malamocco, Burano, Murano, Chioggia: des milliers d'ouvriers y sont +toujours employés à fondre ces verroteries multicolores qui s'expédient +dans toutes les parties du monde et servent encore de monnaie dans +certaines contrées de l'Orient et au centre de l'Afrique. D'ailleurs, +quoique bien inférieure en population et en activité à ce qu'elle fut +jadis, Venise n'a-t-elle pas toujours ce qui la fait tant aimer par les +artistes et les poëtes, son doux climat, son beau ciel, ses horizons si +pittoresques, sa vie joyeuse, ses fêtes, la place Saint-Marc, et dans +ses palais d'une architecture à la fois italienne et mauresque, les +admirables toiles de ses grands maîtres, Titien, Tintoret, Véronèse[70]? + +[Note 69: Mouvement du port de Venise: + +1865 499,000 tonnes. +1867 670,000 » +1871 (5,180 navires) 743,000 » +1874 (départem. maritime entier) 1,143,500 » +Valeur des échanges par terre et par mer (1869): 514,000,000 fr.] + +[Note 70: Communes (ville et banlieue) du Vénitien contenant plus de +15,000 habitants en 1872: + +Venise (Venezia) 129,000 hab. +Vérone (Verona) 67,000 » +Padoue (Padova) 66,000 » +Vicence (Vicenza) 38,000 » +Udine 30,000 » +Trévise (Treviso) 28,000 » +Chioggia 26,000 » +Bellune (Belluno) 15,000 » +] + + + + +III + +LIGURIE OU RIVIÈRE DE GÊNES + + +En comparaison du large bassin où s'unissent les eaux du Pô et de ses +affluents, la Ligurie n'est qu'une étroite bande de littoral, un simple +versant de montagnes; mais son peu d'étendue ne l'empêche pas d'être une +des régions de l'Italie les mieux délimitées par la nature, l'une de +celles qui se distinguent le mieux par leurs traits géographiques, et +dont les populations ont eu en conséquence le plus d'originalité dans +leur histoire. Au bord de leurs grèves, que domine l'âpre muraille des +Apennins, les Génois devaient vivre d'une vie longtemps distincte de +celle des autres habitants de la Péninsule[71]. + +[Note 71: Ligurie, avec quelques districts situés au nord des +Apennins: + + Superficie. Population en 1871. Population kilométrique. +5,524 kil. car. 843,250 153 +] + +Du nord au sud, de la plaine padane au littoral méditerranéen, le +contraste est complet; mais de l'ouest à l'est, de la Provence à la +Toscane, le changement n'a rien de brusque. Il n'y a point de limite de +séparation précise entre les Alpes et les Apennins. La transition de +l'un à l'autre système orographique s'opère par gradations insensibles. +Quand, au delà des Alpes Maritimes, on suit les montagnes dans la +direction de l'orient, on leur voit prendre peu à peu l'aspect général +des Apennins: le rempart, abaissé de distance en distance par de larges +dépressions, se continue régulièrement autour du golfe de Gênes, sans +une seule brèche, sans un seul changement de structure qui permette de +dire qu'en cet endroit d'autres lois ont présidé à la formation du +relief. Quoique bien différents dans leur ensemble, Alpes et Apennins +sont aussi intimement unis que peuvent l'être tronc et rameau; le collet +de jonction ne peut être désigné que d'une manière toute +conventionnelle. Si l'on considère l'orientation de l'axe comme le fait +capital, l'Apennin ligure commence sur la frontière de France, aux +sources de la Tinée et de la Vésubie, car c'est là que la crête +principale des monts, jusque-là perpendiculaire au rivage marin, prend +une direction parallèle au littoral; si la hauteur des cimes, les gazons +des plateaux supérieurs, les neiges persistantes et les glaciers doivent +être regardés comme les signes distinctifs du système alpin, alors le +lieu d'origine des Apennins ne se trouve qu'à l'est du massif de Tende, +car les belles montagnes du Clapier, de la Fenêtre, de la Gordolasque, +dont l'élévation atteint çà et là 3,000 mètres, ressemblent complétement +aux Alpes par leurs pâturages, leurs petits lacs entourés de verdure, +leurs torrents, leurs «clapiers» de pierres écroulées, leurs forêts de +sapins, leurs avalanches de neiges; ils ont même de petits fleuves de +glace, les plus méridionaux qui existent encore dans les montagnes de +l'Europe centrale. D'ordinaire les géologues voient la limite la plus +naturelle à l'endroit où les roches cristallines de la partie +occidentale disparaissent pour faire place à des formations plus +récentes, surtout aux assises crétacées et tertiaires; mais ce n'est +encore là qu'une division conventionnelle, car les masses cristallines +qui constituent la crête des massifs occidentaux, entre leur revêtement +latéral de dépôts sédimentaires, se continuent plus à l'est sous le +manteau des formations modernes, et çà et là même elles rompent leur +enveloppe pour se dresser en sommets semblables à ceux des Alpes. +Quelques-unes des cimes des montagnes de la Spezia rappellent le massif +de Tende par leurs roches de granit. + +[Illustration: N° 72.--LIMITE DES ALPES ET DES APENNINS.] + +Le bourrelet de soulèvement qui constitue la chaîne côtière de la +Ligurie est loin d'être uniforme. De même que les Alpes, les Apennins se +partagent en massifs distincts reliés les uns aux autres par des seuils +de passage. Le plus bas des seuils est le col qui s'ouvre à l'ouest de +Savone et que l'on nomme Pas d'Altare, de Carcare ou de Cadibona, des +noms de trois villages des environs. Ce passage, qui n'a pas même 500 +mètres d'altitude, est celui que le peuple a toujours considéré comme la +limite la plus naturelle des grandes Alpes. Il a raison, du moins au +point de vue militaire. De tout temps les armées en guerre sur le sol de +l'Italie du Nord ont tâché d'occuper solidement cette porte des +montagnes, afin de commander à la fois les abords de Gênes et les hautes +vallées du versant piémontais. Les deux Bormida et le Tanaro, qui +coulent à l'ouest du seuil d'Altare et vont se rejoindre en aval +d'Alexandrie, ont souvent roulé du sang. De terribles batailles se sont +livrées dans leurs vallées, à cause de l'importance stratégique des +chemins qui les parcourent. + +A l'est du sol d'Altare, l'Apennin ligure se maintient à une hauteur +d'environ 1,000 mètres; puis au delà du col de Giovi, jadis consacré aux +dieux par les Génois, reconnaissants de la brèche qu'il leur ouvre vers +les plaines du Nord, la chaîne, qui se reploie au sud-est, darde +quelques-unes de ses cimes à plus de 1,300 mètres et projette vers le +nord plusieurs chaînons de montagnes ravinées, dont l'une écrasa sous +ses débris la ville romaine de Velleia. En même temps la grande chaîne +s'éloigne du littoral; à l'endroit où le col de Pontremoli laisse passer +la route de Parme à la Spezia, c'est-à-dire au seuil de séparation entre +l'Apennin ligure et l'Apennin toscan, la crête principale se développe à +50 kilomètres de la mer. Dans cette région orientale des montagnes +génoises, un chaînon latéral se détache d'un massif de l'arête centrale +et, s'abaissant de cime en cime, va former dans la mer le beau +promontoire de Porto-Venere, superbe rocher de marbre noir qui portait +autrefois un temple de Vénus. Ce chaînon latéral, dont l'extrémité +protége contre les vents d'ouest le golfe de la Spezia, a de tout temps +été, comme la chaîne principale, un grand obstacle aux libres +communications entre les populations voisines, non point tant par la +hauteur que par l'escarpement de ses pentes. En maints endroits on ne +mesure pas plus de 5 kilomètres en droite ligne de la plage de la +Méditerranée à l'arête la plus élevée de l'Apennin: la pente se redresse +ainsi en des proportions qui la rendent presque ingravissable; les +chemins ne peuvent franchir la chaîne que par des sinuosités +nombreuses[72]. + +[Note 72: Altitudes de la Ligurie: + +Clapier de Pagarin 3,070 mèt. +Col de Tende 1,873 » +Monte Carsino 2,681 » +Col d'Altare 490 » +Col de Giovi 469 » +Monte Penna 1,740 » +] + +Le peu de largeur du versant maritime de l'Apennin ligure ne permet pas +aux torrents de réunir leurs eaux pour former des rivières permanentes. +A l'est de la Roya, qui coule en partie sur le territoire français, les +cours d'eau les plus considérables, la Taggia, la Centa, n'ont +l'apparence de rivières sérieuses qu'après la fonte des neiges ou lors +des fortes pluies; d'ordinaire ce sont de simples filets grésillant au +milieu d'un champ de pierres et fermés du côté de la mer par une barre +de galets. Entre Albenga et la Spezia, sur une longueur de côtes de plus +de 100 kilomètres, les torrents ne sont que des ravins à sec pendant la +plus grande partie de l'année. Il faut aller jusqu'au delà du golfe de +la Spezia pour retrouver une rivière, du moins intermittente, et +quelquefois formidable après les grandes pluies. Cette rivière, qui +forme la ligne de séparation entre la Ligurie et l'Étrurie, et que les +Romains désignèrent comme la limite de l'Italie elle-même jusqu'à +l'époque d'Auguste, est la Magra. Les alluvions de ce fleuve ont formé +une grande plage de 1,200 mètres de largeur au devant de l'ancienne +ville tyrrhénienne de Luni, qui se trouvait autrefois au bord du rivage. +Ses alluvions ont également changé en lac une petite baie de la mer. + +Si les grandes rivières manquent en Ligurie, par contre des cours d'eau +souterrains les remplacent en certains endroits. En Ligurie, comme en +Provence, quoique en moins grand nombre, on signale des fontaines qui +sourdent dans la mer à quelque distance du rivage: il en est même dont +la masse liquide est très considérable. Les deux sources d'eau douce de +la Polla, qui jaillissent par 15 mètres de fond dans le golfe de la +Spezia, près de Cadimare, et qui se révélaient de loin par un grand +bouillonnement, ont une telle abondance, que le gouvernement italien les +a fait isoler de l'eau salée pour les approvisionnements de la marine. + +La pauvreté des ruisseaux, l'âpreté des ravins, les fortes pentes des +escarpements, donnent à cette région du littoral de la Méditerranée un +caractère tout différent de celui des régions de l'Europe tempérée et +même du versant immédiatement opposé. Après avoir parcouru les +magnifiques châtaigneraies qu'arrosent les eaux naissantes de l'Ellero, +du Tanaro, de la Bormida, que l'on franchisse la crête et soudain l'on +se croirait en Afrique ou en Syrie. Les herbages, qui de l'autre côté +des Apennins étendent sur les plaines leur merveilleux tapis émaillé de +fleurs, manquent ici complètement: de Nice à la Spezia on les +chercherait en vain; à peine quelques prairies naturelles et, dans les +jardins de plaisance, des pelouses entretenues à grands frais rappellent +vaguement les prés du Piémont et de la Lombardie. Si le travail de +l'agriculteur et l'art du jardinier n'avaient transformé ces déclivités +et ces étroites vallées de la Ligurie, les Apennins n'auraient eu +d'autre verdure que celle des pins et des broussailles. Par un phénomène +bizarre, la végétation des grands arbres n'atteint pas à la même hauteur +sur les pentes des Apennins que sur celles des Alpes, quoique les +premières montagnes jouissent cependant d'une température moyenne +beaucoup plus élevée: à l'altitude où de beaux hêtres se montrent encore +en Suisse, les mêmes arbres sont tout rabougris sur les escarpements +rocheux des Apennins génois; enfin le mélèze manque presque complétement +sur les monts ligures. + +Comme la terre, la mer elle-même est naturellement infertile; elle n'a +que peu de poissons, à cause du manque presque absolu de bas-fonds, +d'îlots et de forêts d'algues; les falaises du bord descendent +abruptement jusqu'à des profondeurs de plusieurs centaines de mètres et +n'offrent que peu de retraites aux animaux marins; les étroites plages +qui se développent en demi-cercle de promontoire en promontoire ne sont +composées que de sable fin sans aucun débris de coquillages: de +Porto-Fino à Laigueglia, sur une distance de 140 kilomètres, de Saussure +n'en a pas vu un seul. Aussi les marins génois sont-ils obligés d'aller +pêcher sur des côtes lointaines; les marins d'Alessio, sur la rivière du +Ponent, se rendent en Sardaigne; ceux de Camogli, sur la rivière du +Levant, vont dans les parages de la Toscane. Cette infertilité des +terres et des mers a les mêmes conséquences économiques: de toutes les +parties de la Péninsule, la Ligurie est celle qui envoie à l'étranger le +plus grand nombre d'émigrants; plus du dixième de la population a quitté +la patrie pour les terres étrangères. Porto-Maurizio, ville située à +moitié chemin entre Gênes et Nice, perd en moyenne par l'émigration le +sixième de ses enfants. + +Mais si la terre et les eaux de la côte de Ligurie sont également avares +de produits naturels, elles ont le privilége inappréciable de la beauté +pittoresque, et, sur la «rivière» de Gênes du moins, l'homme, qui en +tant d'autres endroits n'a su qu'enlaidir, a contribué par son travail à +l'embellissement de sa demeure. Le littoral se déploie de cap en cap par +une succession de courbes d'un profil régulier, mais toutes différentes +par les mille détails des rochers et des plages, des cultures, des +groupes de constructions. Tandis que le chemin de fer s'ouvre de force +un passage à travers les promontoires par des galeries et des +tranchées,--il n'a pas moins de 33 kilomètres de tunnels entre Gênes et +Nice, sur un espace de 140 kilomètres,--la route, qui peut s'assouplir +plus facilement aux sinuosités du terrain, serpente incessamment, tantôt +s'élève et tantôt s'abaisse, et le paysage change d'aspect à chacun de +ses détours. Ici on suit la plage, à l'ombre des tamaris aux fleurs +roses, et le flot qui déferle vient, tout à côté de la route, tracer son +ourlet d'écume; ailleurs on s'élève de lacet en lacet sur les roches que +les cultivateurs ont triturées pour en faire des gradins de terre +végétale, et l'on voit au loin, à travers le branchage entrelacé des +oliviers, le cercle bleuâtre de la mer reculer de plus en plus vers +l'horizon, jusqu'au profil vaporeux des montagnes de la Corse. De +l'arête des caps on suit du regard les ondulations rhythmiques de la +côte, qui se succèdent sur le pourtour du golfe, avec toutes les +dégradations de lumière et de teintes que leur donnent les rayons, les +ombres, les vapeurs et l'espace. Les villes, les villages, les vieilles +tours, les maisons de plaisance, les usines, les chantiers de +construction, varient à l'infini le profil changeant des paysages. Telle +ville occupe le sommet d'un plateau, et d'en bas on en voit les +murailles et les coupoles se découper sur le bleu du ciel; telle autre +s'étale en amphithéâtre le long des pentes et vient se terminer au bord +de la mer par une grève couverte d'embarcations que les marins ont +retirées loin du flot; telle autre encore se blottit dans un creux entre +les olivettes, les vignes, les jardins de citronniers et d'orangers. Çà +et là quelques dattiers donnent à l'ensemble du paysage une physionomie +orientale. Non loin de la frontière française, Bordighera est +complétement entourée de bouquets de palmiers dont les rameaux font +l'objet d'un commerce important, mais dont les fruits arrivent rarement +à maturité. En Europe, Bordighera est, après la ville espagnole d'Elche, +la localité où l'arbre africain a le mieux trouvé une seconde patrie. + +[Illustration: Nº 73.--GÊNES ET SES FAUBOURGS.] + +Quelques villes du littoral génois, notamment Albenga et Loano, ont un +climat peu salubre à cause des miasmes qui s'élèvent des limons laissés +sur les lits de cailloux par les torrents débordés. Gênes elle-même est +une ville dont le climat n'est pas des plus favorables: l'air n'y est +point souillé par des émanations marécageuses, mais les vents violents +du large viennent s'y engouffrer comme dans une sorte d'entonnoir, +apportant avec eux tout leur fardeau d'humidité; les vents qui longent +la rive ou rivière du Ponent, de même que les courants atmosphériques +entraînés le long de la rivière du Levant, sont tous également arrêtés +par les montagnes qui s'élèvent à l'extrémité du golfe de Gênes et +doivent se décharger de leur vapeur surabondante. Le nombre des jours de +pluie y dépasse le tiers de l'année. Mais si le climat de Gênes et de +quelques autres localités du littoral a de sérieux désagréments, +plusieurs villes de la Ligurie, bien abritées du côté du nord par le +rempart protecteur des monts et placées en dehors du chemin que suivent +les convois de nuages, jouissent d'une égalité et d'une douceur de +température tout à fait exceptionnelles en Europe[73]. Ainsi Bordighera +et San Remo, près de la frontière française, sont par l'excellence de +leur climat des rivales de Menton; Nervi, à l'est de Gênes, est aussi un +lieu de séjour délicieux à cause de la beauté de son ciel et de la +pureté de son atmosphère. Des châteaux, des villas de plaisance se +bâtissent en grand nombre sur tous les promontoires, dans tous les +vallons de ces côtes privilégiées à la fois par la douceur du climat et +la beauté des paysages. Déjà le littoral de Gênes, sur une vingtaine de +kilomètres de chaque côté de la ville, est garni d'une ligne continue de +maisons de campagne et de palais. La population de la cité, trop +nombreuse pour son étroite enceinte, a débordé de part et d'autre pour +s'épandre dans les faubourgs. Cette longue rue qui serpente entre les +usines et les jardins, escaladant les promontoires, descendant au fond +des vallons, ne peut manquer de se continuer peu à peu sur toute la côte +ligure, car ce ne sont plus les Génois seulement, c'est aussi la foule +européenne des hommes de loisir qui se sent attirée vers ces lieux +enchanteurs. En réalité, toute la rivière de Gênes, de Vintimille à la +Spezia, prend de plus en plus l'aspect d'une ville unique où les +quartiers populeux alternent avec les groupes de villas et les jardins. + +[Note 73: + + Gênes. San-Remo. + +Température moyenne 16° 17° +Jours de pluie 121 45 +Quantité de pluie 1m,140 0m,80 +] + +Les anciens Ligures, peut-être de souche ibère, qui peuplaient le +versant méridional de l'Apennin, jusqu'à la vallée de la Magra, avaient +leur histoire toute tracée d'avance dans la configuration de la contrée. +Ceux d'entre eux qui ne trouvaient plus de place à exploiter dans +l'étroite zone de terrain cultivable et qui n'avaient plus même de +gradins à tailler sur les pentes des montagnes étaient forcément rejetés +vers la mer: ils devenaient navigateurs et commerçants. Dès l'époque +romaine, Gênes, l'antique Antium cité par le Périple de Scylax, était un +«emporium» des Ligures, et ses marins parcouraient toute la mer +Tyrrhénienne; au moyen âge, lors de la grande prospérité de la +république, son pavillon flottait dans tous les ports du monde connu; +enfin c'est elle qui, par l'un de ses fils, Christophe Colomb, eut +l'honneur d'inaugurer l'histoire moderne par la découverte du Nouveau +Monde. Giovanni Gabotto ou Cabot, qui le premier retrouva les côtes de +l'Amérique du Nord, cinq siècles après les navigateurs normands, était +également un Génois, ainsi que l'ont établi les savantes recherches de +M. d'Avezac: c'est par erreur que Venise le réclame comme un des siens, +et si des Anglais veulent en faire un de leurs compatriotes, c'est par +d'injustifiables prétentions de vanité nationale. Il est vrai que ni +Cabot ni Colomb ne firent leurs découvertes pour le compte de leur +patrie; les vaisseaux qu'ils commandaient appartenaient à l'Angleterre +et à l'Espagne, et ce sont ces contrées qui se sont partagé les +richesses du continent nouveau. De tout temps les excellents marins +génois, montés sur leurs petits et solides navires, ont ainsi couru le +monde à la recherche du profit; pour n'en citer qu'un exemple, ce sont +eux maintenant qui possèdent le monopole de la navigation dans les eaux +des républiques platéennes. Presque toutes les embarcations qui voguent +sur le Paraná, l'Uruguay et l'estuaire de la Plata ont un équipage de +Génois. De même en Europe, on rencontre les habiles jardiniers génois +dans les environs de presque toutes les grandes villes des bords de la +Méditerranée. + +Dans les temps barbares, quand l'homme n'avait pas subjugué l'Apennin +par des routes faciles, Gênes, encore dépourvue de marchés +d'approvisionnement dans l'intérieur des terres, ne possédait point +d'avantages naturels sur les autres ports de la côte ligure; mais dès +que le mur des montagnes fut abaissé par l'art et que les plaines du +Piémont et de la Lombardie se trouvèrent en libre communication avec le +golfe, alors la position géographique de Gênes prit toute sa valeur. +Placée à l'aisselle même de la péninsule italienne, au point le plus +rapproché des riches campagnes de l'intérieur, c'est elle qui devait +s'emparer du monopole commercial dans cette partie de l'Europe. De +toutes les républiques des côtes occidentales de l'Italie Pise est la +seule qui put tenter de contrebalancer sa fortune; mais, après de +sanglantes luttes, Gênes finit par triompher de sa rivale. Elle s'empara +de la Corse, dont elle exploita durement les populations; elle prit +Minorque sur les Maures et même s'empara de plusieurs villes d'Espagne, +qu'elle rendit ensuite en échange de priviléges commerciaux. Dans la mer +Égée, ses nobles devinrent propriétaires de Chios, de Lesbos, de Lemnos +et d'autres îles; à Constantinople, ses marchands prirent une telle +autorité, qu'ils partagèrent souvent le pouvoir avec les empereurs. Ils +possédaient des quartiers considérables de cette capitale de l'Orient et +en avaient fait une succursale de Gênes; aussi la perte de Péra et du +Bosphore fut pour eux le commencement de la ruine. En Crimée, ils +occupaient la riche colonie de Caffa; leurs châteaux forts et leurs +comptoirs s'élevaient dans l'Asie Mineure sur toutes les routes de +commerce, et jusque dans les hautes vallées du Caucase on rencontre de +distance en distance des tours qu'ils ont construites et qui gardent +leur nom. Par le Pont-Euxin, les campagnes de la Géorgie et la mer +Caspienne, ils tenaient la route de l'Asie centrale. Toutes ces colonies +lointaines de la république génoise expliquent la présence d'un petit +nombre de mots arabes, turcs, grecs, qui se mêlent au provençal et à +l'espagnol dans le dialecte italien des marins ligures; mais dans son +ensemble la langue est très-italienne, quoique la prononciation se +rapproche du français. + +Plus puissante que Pise, Gênes n'était pourtant pas de taille à vaincre +Venise dans sa lutte pour la prépondérance commerciale. Elle n'avait pas +l'immense avantage que possède cette dernière, d'être en libre +communication avec l'Europe germanique et Scandinave par un seuil des +Alpes. Aussi, quoique en 1379 les Génois eussent réussi à s'emparer de +Chioggia, et même à bloquer momentanément leurs rivaux, cependant +l'influence de Gênes dans l'histoire politique fut beaucoup moindre que +celle de Venise. Son rôle dans le mouvement général des sciences, des +lettres et des arts fut aussi relativement très-inférieur; Gênes eut +moins d'écrivains, de peintres, de sculpteurs, que mainte petite cité de +la Lombardie et du Vénitien. Les Génois passaient jadis pour être +violents et faux, avides de luxe et de pouvoir, insoucieux de tout ce +qui ne leur procurait pas l'argent ou le droit de commander. «Une mer +sans poissons, des montagnes sans forêts, des hommes sans foi, des +femmes sans vergogne, voilà Gênes!» disait l'ancien proverbe répété par +les ennemis de la cité ligure. Les dissensions entre les nobles familles +génoises qui voulaient s'emparer de la direction des affaires étaient +presque incessantes; mais, chose remarquable, au-dessus de la lutte des +partis, l'immuable banque de Saint-Georges, véritable république dans la +république, continuait tranquillement de manier les affaires de commerce +et d'argent, et les richesses ne cessaient d'affluer vers la cité. C'est +ainsi que Gênes a pu bâtir ces palais, ces colonnades de marbre, ces +jardins suspendus qui lui ont mérité le surnom de «Superbe». Toutefois +la ruine finit par atteindre la banque; elle avait eu le tort de prêter, +non pas aux entreprises de travail, mais aux princes en guerre, et, +comme de juste, la faillite en fut la conséquence. Au milieu du +dix-huitième siècle la banqueroute réduisit Gênes à l'impuissance +politique. + +En dépit du peu de largeur, des sinuosités, des rampes, des escaliers de +ses rives, en dépit de l'encombrement et de la saleté de ses quais trop +étroits, de la gêne que lui imposent son enceinte de murailles et ses +forts, la capitale de la Ligurie est l'une des villes du monde dont les +palais sont le plus remarquables par leur architecture à la fois +somptueuse et originale. Pendant le dernier siècle et au commencement de +celui-ci la décadence de Gênes avait été grande, et nombre de ses plus +beaux édifices menaçaient de tomber en ruines, mais avec le retour de la +prospérité, la ville a repris l'oeuvre de son embellissement. +Actuellement Gênes, quoique fort éprouvée par la guerre +franco-allemande, est de beaucoup le port le plus actif de l'Italie, +quoique le mouvement y soit encore inférieur à celui de Marseille. Les +armateurs possèdent près de la moitié de la flotte commerciale italienne +et construisent les trois quarts des navires ajoutés chaque année au +matériel des transports maritimes de la Péninsule[74]. Pour le +va-et-vient des voiliers et des vapeurs qui fréquentent la place de +Gênes et qui s'y trouvent parfois au nombre de sept cents, sans compter +des milliers de petites embarcations, le port, dont la superficie est +pourtant de plus de 130 hectares, n'est plus assez grand, et surtout il +n'est pas suffisamment abrité: un quart seulement de sa surface est +garanti de tous les vents, et cette partie est précisément celle qui a +le moins de profondeur; il serait urgent de doubler le port d'étendue et +de le rendre beaucoup plus sûr par la construction d'un troisième +brise-lames qui séparerait de la haute mer une vaste superficie de la +rade extérieure. Gênes, qui croit volontiers ses intérêts négligés par +le gouvernement italien, se plaint aussi de ne posséder qu'une seule +voie ferrée à travers les Apennins pour desservir le trafic que lui +envoient les plaines de l'Italie du Nord. Elle réclame impérieusement +une seconde ligne, en prévision de l'immense accroissement d'affaires +que lui apporteront les futurs chemins de fer des Alpes suisses. Elle +compte devenir alors pour l'Allemagne occidentale et l'Helvétie ce que +Trieste est pour l'Austro-Hongrie, l'entrepôt général du commerce +méditerranéen. + +[Note 74: + +Valeur des échanges par mer avec l'étranger, en 1872 446,000,000 fr. + +Mouvement du port de Gênes en 1863. 20,230 navires, 2,610,000 ton. + 1867. 16,900 jaugeant 2,330,000 » + 1871. 15,980 » 2,780,000 » +Mouvement des Spezia (golfe entier) 1873. 6,895 navires, 462,000 ton. +autres ports Savone 1868. 2,191 jaugeant 135,000 » +de la Ligurie: Porto Maurizio » 1,643 » 110,500 » + Oneglia » 1,580 » 80,340 » + Chiavari » 1,431 » 67,000 » + San Remo » 989 » 57,970 » +] + +[Illustration: GÊNES. Dessin de J. Sorrieu, d'après une photographie de +J. Lévy et Cie.] + +En attendant que ces destinées s'accomplissent, Gênes, qui est aussi +fort active comme ville industrielle, étend des deux côtés sur le +littoral ses faubourgs d'usines et de chantiers. Il lui faut un espace +de plus en plus grand pour ses fabriques de pâtes alimentaires, de +papiers, de soieries et de velours, de savons, d'huiles, de métaux, de +poteries, de fleurs artificielles et autres objets d'ornement: _l'ovrar +del Genoës_ (l'industrie du Génois) est toujours, comme au moyen âge, +une des merveilles de l'Italie. A l'ouest, San Pier d'Arena +(Sampierdarena) est devenue une véritable cité industrielle. +Cornigliano, Rivarolo, Sestri di Ponente, qui possède les plus grands +chantiers de construction de l'Italie et même de toute la +Méditerranée[75], Pegli, Voltri sont aussi des villes populeuses, ayant +des filatures et des fonderies, et se reliant les unes aux autres de +manière à ne former qu'une interminable fourmilière humaine. De même +Savone, dont le port fut jadis comblé par les Génois, qui ne voulaient +tolérer aucune concurrence à leur commerce, se continue sur tout le +pourtour d'une baie par un long faubourg industriel de briqueteries et +de fabriques de terre cuite; par le chemin de fer qui l'unit directement +à Turin, elle est redevenue indépendante de Gênes et peut expédier +directement à l'étranger les denrées des plaines de l'intérieur. +D'autres villes de la rivière du Ponent, quoique bien distinctes, sont à +peine séparées par l'issue d'un ravin ou par les rochers des +promontoires. Telles sont, par exemple, les villes jumelles d'Oneglia et +de Porto-Maurizio, que ses vastes jardins d'oliviers ont fait surnommer +la «Fontaine d'Huile», quoique les olivettes de San Remo soient encore +plus abondantes[76]. Les deux villes, l'une assise au bord de la plage, +l'autre bâtie sur une colline escarpée, se complètent comme les moitiés +d'une même cité; elles projettent dans la même baie leurs deux ports +quadrangulaires de même forme, et le navire qui cingle vers la côte +semble longtemps hésiter entre les deux bassins qui s'ouvrent pour le +recevoir. + +[Note 75: Navires sortis des chantiers de Sestri, en 1868 47, +jaugeant 25,380 tonneaux.] + +[Note 76: Production de l'huile, en 1868, dans la province de +Porto-Maurizio: + +Arrondissement de Porto-Maurizio 90,000 hectolitres. + » de San Remo 225,000 » +] + +Sur la rivière du Levant les villes du littoral se relient aussi les +unes aux autres comme les perles d'un collier. Albaro et ses charmants +palais, Quarto, d'où partit l'expédition qui enleva la Sicile aux +Bourbons, Nervi, lieu d'asile pour les phthisiques, s'avancent en un +long faubourg, continuation de Gênes, vers les villes de Recco et de +Camogli, habitées par de nombreux armateurs et les capitaines de plus de +trois cents navires. Le promontoire caillouteux de Porto-Fino, ou port +des Dauphins, ainsi nommé des cétacés qui se jouaient autrefois dans les +eaux du golfe, limite de sa borne puissante la rangée presque continue +des maisons de la Gênes extérieure; mais à l'est du cap, traversé par +une galerie, dont les portails d'entrée servent de cadres aux plus +admirables tableaux, Rapallo l'industrieuse, Chiavari la commerçante, +Lavagna aux célèbres carrières d'ardoises grises, Sestri di Levante, la +ville des pêcheurs, forment sur les bords de leur baie magnifique une +nouvelle rue d'édifices, à peine interrompue par les escarpements +rocheux des montagnes côtières. + +[Illustration: N°. 74--GOLFE DE LA SPEZIA.] + +Au delà de Sestri le littoral est moins peuplé, à cause des falaises qui +en occupent la plus grande partie; mais au détour du superbe cap de +Porto-Venere et de l'île gracieuse de Palmaria on voit s'ouvrir le beau +golfe de la Spezia, tout bordé de forts, de chantiers, d'arsenaux et de +constructions diverses[77]. Le gouvernement italien veut en faire la +grande station de sa flotte militaire. D'immenses travaux d'aménagement +ont été commencés en 1861 pour faire de la Spezia une place navale de +premier ordre, mais c'est l'oeuvre de plusieurs générations, et tandis +qu'une partie des constructions s'achève, les progrès accomplis dans +l'art de la destruction obligent les ingénieurs à recommencer leur +interminable et coûteuse besogne. L'avenir militaire de la Spezia est +donc encore incertain, et, comme débouché commercial, le port n'a qu'un +rôle tout à fait secondaire parmi ceux de l'Italie, car s'il offre aux +navires l'abri le plus sûr, il n'est pas encore rattaché aux pays +d'Outre-Apennin par des voies ferrées; il n'a d'autres produits à +expédier que ceux des riches vallées des environs. Sans chemin de fer +qui traverse l'Apennin vers Parme et Modène, il ne peut être d'aucune +utilité pour la Lombardie, le grand jardin de l'Europe. Ce qui donne à +la Spezia et aux villes voisines un des premiers rangs en Italie, c'est +la beauté de leur golfe, rival de la baie de Naples et de la rade de +Palerme. Du haut de la colline de marbre qui domine la ville déchue de +Porto Venere et qui portait jadis un beau temple de Vénus, salué de loin +par tous les matelots, on contemple un merveilleux horizon, les +promontoires et les baies qui se succèdent dans la direction de Gênes, +les montagnes de la Corse, semblables à des vapeurs arrêtées au bord de +la mer bleue, les côtes fuyantes de la Toscane, et, sur l'admirable fond +des Apennins et des Alpes Apuanes, les forêts d'oliviers, les bosquets +de cyprès et d'autres arbres qui entourent les villes pittoresques de la +rive opposée. Directement en face est la charmante Lerici; plus loin, +vers le sud, se profile la côte où Byron réduisit en cendres le corps de +son ami Shelley: nul site n'était plus beau pour le triste holocauste. + +[Note 77: Communes de Ligurie ayant plus de 10,000 habitants en +1872: + +Gènes (intramuros) 130,000 hab. + » (avec Sampierdarena, etc.) 200,000 » +Savone 25,000 » +Spezia 14,000 » +San Remo 12,000 » +Sestri di Ponente 11,500 » +Chiavari 10,500 » +Oneglia 10,000 » +] + + + + +IV + +LA VALLÉE DE L'ARNO, TOSCANE. + + +Comme la Ligurie, la Toscane s'étend à la base méridionale des Apennins, +mais la zone qu'elle occupe est de largeur beaucoup plus considérable. +Dans cette région de l'Italie, l'épine dorsale de la Péninsule se dirige +obliquement du golfe de Gênes à la mer Adriatique et se ramifie du côté +du sud par des chaînons qui doublent l'épaisseur normale du système de +montagnes. En outre, des plateaux et des massifs distincts, qui +s'élèvent au sud de la vallée de l'Arno, étendent vers l'ouest la zone +des terres: c'est là que la presqu'île italienne atteint sa plus grande +largeur[78]. + +[Note 78: + +Superficie de la Toscane 24,053 kil. car. +Population en 1871 1,983,810 hab. +Population kilométrique 82 » +] + +Le rempart des Apennins toscans est continu de l'une à l'autre mer, mais +il est sinueux, de hauteur fort inégale et coupé de brèches où passent +les routes carrossables construites entre les deux versants. Dans leur +ensemble, les monts de l'Étrurie sont disposés en massifs allongés et +parallèles, séparés les uns des autres par des sillons où coulent les +divers cours d'eau qui forment le Serchio et l'Arno. Sur les confins de +la Ligurie, le premier massif de la chaîne principale, que dominent les +cimes d'Orsajo et de Succiso, est accompagné par les montagnes de la +Lunigiana, qui se dressent à l'ouest, de l'autre côté de la vallée de la +Magra. La chaîne de la Garfagnana, qui constitue le deuxième massif, au +nord des campagnes de Lucques, a pour pendant occidental les Alpes +Apuanes ou de Massa Carrara. Plus à l'orient, le Monte Cimone et les +autres sommets des _Alpe Appennina_ qui se succèdent au nord de Pistoja +et de Prato, ont pour chaînons parallèles les Monti Catini et le Monte +Albano, dont les flancs, percés de grottes, renferment le célèbre lac +thermal de Monsummano. Enfin un quatrième massif, que traverse, au col +de la Futa, la route directe de Florence à Bologne, possède également +ses chaînes latérales, le Monte Mugello, au sud de la Sieve, et le Prato +Magno, entre le cours supérieur et le cours moyen de l'Arno. Le chaînon +des Alpes de Catenaja, qui court du nord au sud, entre les hautes +vallées de l'Arno et du Tibre, termine à la fois, du côté de l'est, la +rangée principale des Apennins qui forme la ligne de partage des eaux, +et la série beaucoup moins régulière des massifs méridionaux auxquels +conviendrait le nom d'Anti-Apennins, réservé spécialement aux monts du +littoral par le géographe Marmocchi. Les torrents qui descendent de la +grande crête se sont tous frayé un chemin à travers les roches de ces +montagnes du sud et les ont découpées en masses distinctes n'ayant +aucune apparence de régularité. + +En mainte partie de leur développement, les Apennins toscans doivent à +la hauteur de leurs sommets, qui dépassent 2,000 mètres, un aspect tout +à fait alpin et sont connus, en effet, sous la désignation d'Alpes[79]. +Pendant plus de la moitié de l'année, ils sont revêtus de neiges sur +leurs pentes supérieures; souvent, quand on passe dans le charmant +défilé de Massa Carrara, entre les eaux bleues de la Méditerranée et les +coteaux verdoyants qui s'élèvent de degré en degré vers les escarpements +des Alpes Apuanes, on cherche vainement à distinguer dans la blancheur +des cimes la part de la neige et celle des éboulis de marbre. La forme +abrupte, les fantaisies de profil qu'affectent les roches calcaires de +la crète des Apennins, contribuent à l'apparence grandiose des monts +toscans; en plusieurs districts, ils ont aussi gardé la grâce que +donnaient à la chaîne entière les forêts de châtaigniers sur les pentes +inférieures, de sapins et de hêtres sur les versants plus élevés. Que de +poëtes ont chanté les bois admirables qui recouvrent le versant du Prato +Magno, au-dessus du bassin où s'unissent les vallées de la Sieve et de +l'Arno! Le nom charmant de Vallombrosa, dont Milton célébrait les hautes +arcades de branchages et les feuilles de l'automne éparses sur les +ruisseaux, est devenu comme une expression proverbiale, désignant tout +ce que la poésie de la nature a de plus suave et de plus pénétrant. De +même, entre le haut Arno et le versant de la Romagne, les pâturages, les +bosquets et les forêts du «Champ Maldule», ou Camaldule, d'après lequel +ont été nommés tant de couvents dans le reste de l'Europe, sont vantés +comme étant parmi les plus beaux sites de la belle Italie. Arioste a +chanté les paysages de cette route des Apennins, «d'où l'on peut voir à +la fois la mer Sclavonne et la mer de Toscane.» Il est vrai que les +simples voyageurs n'ont plus la vue aussi perçante que celle du poëte. + +[Note 79: Altitudes des principaux sommets des Apennins toscans et +des cols les plus fréquentés: + +APENNINS +Alpes de Succiso............................... 2,019 mèt. +Alpes de Camporaghena (Garfagnana)............. 2,000 » +Monte Cimone................................... 2,621 » +Monte Falterone ou Falterona................... 1,648 » +Col de Pontremoli (route de Sarzane à Parme)... 1,039 » + » de Fiumalbo (route de Lucques a Modène).... 1,200 » + » de Futa (route de Florence à Bologne)...... 1,004 » + » des Camaldules............................. 1,004 » + +ANTI-APENNINS +Pisanino (Alpes Apuanes)....................... 2,014 » +Pietra Marina (Monte Albano)................... 575 » +Prato Magno.................................... 1,580 » +Alpes de Catenaja.............................. l,401 » +] + +Les âpres escarpements des grands Apennins et les forêts qui en parent +encore les versants forment le plus heureux contraste avec les vallées +et les collines doucement arrondies de la basse Toscane: presque chaque +hauteur porte quelque vieille tour, débris d'un château fort du moyen +âge; des villas gracieuses sont éparses sur les pentes au milieu de la +verdure; des maisons de métayers, décorées de fresques naïves, se +montrent parmi les vignes, entre les groupes de cyprès taillés en fer de +lance; les plus riches cultures occupent tout l'espace labourable; des +trembles agitent leur feuillage au-dessus des eaux courantes. Les +souvenirs de l'histoire, le goût naturel des habitants, la fertilité du +sol, l'abondance des eaux, la douceur du climat, tout contribue à faire +de la Toscane centrale la région privilégiée de l'Italie et l'un des +pays les plus agréables de la Terre. Bien abritée des vents froids du +nord-est par la muraille des Apennins, elle est tournée vers la mer +Tyrrhénienne, d'où lui viennent les vents tièdes et humides d'origine +tropicale; mais la part de pluies qu'elle reçoit n'a rien d'excessif, +grâce à l'écran que lui forment les montagnes de la Corse et de la +Sardaigne et à l'heureuse répartition des petits massifs de collines en +avant de la chaîne des Apennins. Le climat de la Toscane est un climat +essentiellement tempéré, doux, sans extrêmes aussi violents que ceux de +la plaine padane: c'est à son influence modératrice, ainsi qu'à la grâce +naturelle de leur pays, que les Toscans doivent sans doute pour une +forte part leur gaieté simple, leur égalité d'humeur, leur goût si fin, +leur vif sentiment de la poésie, leur imagination facile et toujours +contenue. + +Au midi de la Toscane, divers massifs de montagnes et de collines, +désignés en général sous le nom de «Subapennins», sont complétement +séparés du système principal par la vallée actuelle de l'Arno. Ce fleuve +constitue, avec les défilés qu'il s'est ouverts et ses anciens lacs, un +véritable fossé à la base du mur des Apennins. Le val de Chiana, qui fut +un golfe de la Méditerranée, puis une mer intérieure, est une première +et large zone de séparation entre l'Apennin et les monts toscans du +midi. Puis vient la campagne florentine, jadis lacustre, qu'il serait +facile d'inonder de nouveau si l'on obstruait le défilé de la Golfolina, +ou Gonfolina, par lequel s'échappe l'Arno à 15 kilomètres en aval de +Florence et qu'avait ouvert le bras de «l'Hercule égyptien». Au +commencement du quatorzième siècle, le fameux général lucquois +Castruccio eut l'intention de submerger ainsi la fière cité +républicaine, mais heureusement les ingénieurs qui l'accompagnaient ne +surent pas faire leur opération de nivellement; ils jugèrent que le +barrage ne porterait aucun tort à Florence, la différence de niveau +étant, d'après eux, de 88 mètres, tandis qu'en réalité elle est de 15 +mètres seulement. En aval de ce dernier défilé commencent la grande +plaine et les anciens golfes marins. + +[Illustration: N° 73.--DÉFILÉ DE L'ARNO.] + +Les massifs de la Toscane subapennine, ainsi limités au nord par la +vallée de l'Arno, se composent de collines uniformément arrondies, d'un +gris terne, presque sans verdure; tandis que l'Apennin lui-même +appartient surtout au jura et à la formation crétacée, les assises du +Subapennin consistent en terrains tertiaires, grès, argiles, marnes et +poudingues, d'une grande richesse en fossiles, percés çà et là de +serpentines. Il serait difficile d'ailleurs de reconnaître une +disposition régulière dans les hauteurs de la Toscane méridionale. On +doit y voir surtout un plateau fort inégal, que les cours des rivières, +les unes parallèles, les autres transversales au cours des Apennins, ont +découpé en un dédale de collines enchevêtrées et percées d'entonnoirs où +se perdent les eaux: telles sont les cavités de «l'Ingolla», qui +engloutissent, en effet, les ruisselets et les pluies du plateau pour en +former les sources abondantes de l'Elsa Viva, l'un des grands affluents +de l'Arno. Le massif principal de la région subapennine est celui qui +sépare les trois bassins de l'Arno, de la Cecina et de l'Ombrone, et +dont une cime, le Poggio di Montieri, aux riches mines de cuivre, +s'élève à plus de 1,000 mètres. Au sud de la vallée de l'Ombrone, +diverses montagnes, le Labbro, le Cetona, le Monte Amiata, se dressent à +une hauteur plus considérable, mais on doit y voir déjà des monts +appartenant à la région géologique de l'Italie centrale. Le Cetona est +une île jurassique entourée de terrains modernes; le Monte Amiata est un +cône de trachyte et le plus haut volcan de l'Italie continentale: il ne +vomit plus de laves depuis l'époque historique, mais il n'est point +inactif, ainsi que le témoignent ses nombreuses sources thermales et les +solfatares qui lui restent encore. Le Radicofani est un autre volcan, +dont maintes laves, semblables à de l'écume pétrifiée, se laissent +facilement tailler à coups de hache. + +Le travail du grand laboratoire souterrain doit être fort important sous +toutes les formations rocheuses de la Toscane; les veines métallifères +s'y ramifient en un immense réseau, et les sources minérales de toute +espèce, salines, sulfureuses, ferrugineuses, acidules, y sont +proportionnellement beaucoup plus abondantes et plus rapprochées que +dans toutes les autres parties de l'Italie: sur une superficie treize +fois moins étendue, on y trouve près du quart des fontaines thermales et +médicinales de la Péninsule et des îles adjacentes, et parmi ces +fontaines, il en est de célèbres dans le monde entier, par exemple +celles de Monte Catini, de San Giuliano, et les fameux Bagni di Lucca, +autour desquels s'est bâtie une ville populeuse, principale étape entre +Lucques et Pise. Les salines naturelles de la Toscane sont aussi +très-productives, mais les jets d'eau les plus curieux et les plus +utiles à la fois au point de vue industriel sont ceux qui forment les +fameux _lagoni_, dans le bassin d'un affluent de la Cecina, à la base +septentrionale du groupe des hauteurs de Moutieri. De loin, on voit +d'épais nuages de vapeur blanche qui tourbillonnent sur la plaine; on +entend le bruit strident des gaz qui s'échappent en soufflant de +l'intérieur de la terre et font bouillonner les eaux des mares. +Celles-ci contiennent différents sels, de la silice et de l'acide +borique, cette substance de si grande valeur commerciale, que l'on +recueille avec tant de soin pour les fabriques de faïence et les +verreries de l'Angleterre et qui est devenue pour la Toscane une des +principales sources de revenu. Aucun autre pays d'Europe, si ce n'est le +cratère de Vulcano dans les îles Eoliennes, ne produit assez d'acide +borique pour qu'il vaille la peine de l'extraire; mais dans les +montagnes mêmes du Subapennin il serait peut-être possible de recueillir +ce trésor en plus grande abondance, car en diverses régions de +l'Étrurie, notamment dans le voisinage de Massa Maritima, au sud du +Montieri, jaillissent d'autres _soffioni_, contenant une certaine +quantité de la précieuse substance chimique. + +La fermentation souterraine dont la Toscane est le théâtre est +probablement due en grande partie aux changements considérables qui se +sont opérés par le travail des alluvions dans les proportions relatives +de la terre et des eaux. Dans le voisinage du littoral actuel, plusieurs +massifs de collines se dressent comme des îles au milieu de la mer, et +ce sont, en effet, d'anciennes terres maritimes, que les apports des +fleuves ont graduellement rattachées au continent. Ainsi les monts +Pisans, entre le bas Arno et le Serchio, sont bien un groupe de cimes +encore à demi insulaires, car ils sont entourés de tous les côtés par +des marécages et des campagnes asséchées à grand'peine; l'ancien lac +Bientina, dont la surface était la partie la plus élevée du cercle +d'eaux douces qui environnait le massif, ne se trouvait pas même à 9 +mètres au-dessus du niveau marin. Les hauteurs qui se prolongent +parallèlement à la côte, au sud de Livourne, ne sont pas aussi +complètement isolées, mais elles ne se rattachent aux plateaux de +l'intérieur que par un seuil peu élevé. Quant au promontoire qui porte +sur l'un de ses versants ce qui fut l'antique cité de Populonia, et sur +l'autre la ville moderne de Piombino, en face de l'île d'Elbe, c'est une +cime tout à fait insulaire, séparée du tronc continental par une plaine +basse, où les eaux descendues des montagnes de l'intérieur s'égarent +dans les sables. Mais le superbe Monte Argentaro ou Argentario, à +l'extrémité méridionale du littoral toscan, est l'un des types les plus +parfaits de ces terres qui peuvent être considérées comme appartenant à +la fois à l'Italie péninsulaire et à la mer Tyrrhénienne; dans le monde +entier, il est peu de formations de ce genre qui présentent autant de +régularité dans leur disposition générale. La montagne, escarpée et +rocheuse, hérissée sur tout son pourtour de falaises dont chacune a son +château fort ou sa tour en sentinelle, s'avance au loin dans la mer +comme pour barrer le passage aux navires; deux cordons littoraux, +tournant vers la mer leur concavité gracieusement infléchie et +contrastant par la sombre verdure de leurs pins avec le bleu des eaux et +les tons fauves des rochers, rattachent la montagne aux saillies du +rivage continental et séparent ainsi de la mer un lac de forme +régulière, au centre duquel la petite ville d'Orbetello occupe +l'extrémité d'une ancienne plage en partie démolie par les flots: on +croirait voir dans ce grand bassin rectangulaire et dans les digues de +sable qui l'entourent l'oeuvre réfléchie d'une population de géants. +L'étang d'Orbetello est utilisé comme la lagune de Comacchio: c'est un +grand réservoir de pêche, où les anguilles se prennent par centaines de +milliers. À l'ouest, la chaîne d'îles se continue vers la Corse par les +cimes de Giglio, par l'âpre Monte Cristo et par l'écueil de la +Fourmi[80]. L'île d'Elbe, située plus au nord, forme un petit monde à +part. + +[Note 80: Altitudes du Subapennin: + +Poggio di Montieri 1,042 mèt. +Labbro 1,192 » +Monte Amiata 1,766 » +Monte Serra (monte Pisans) 914 » + » di Piombino 199 » + » Argentaro 636 » +] + +[Illustration: N° 76.--MONTE ARGENTARO.] + +Déjà dans le court espace de temps qui s'est écoulé depuis le +commencement de la période historique les divers fleuves de la Toscane, +le Serchio, qu'alimentent les neiges de la Garfagnana et des Alpes +Apuanes, le puissant Arno, la Cecina, l'Ombrone, l'Albegna, ont opéré +des changements considérables dans l'aspect des campagnes riveraines et +dans la configuration du littoral marin. Les terrains mal consolidés +qu'ils traversent dans la plus grande partie de leur cours leur +fournissent en abondance les matériaux d'érosion nécessaires à l'immense +travail géologique dont ils sont les artisans. En maints endroits, les +versants de montagnes que ne retiennent plus ni forêts ni broussailles, +se changent à la moindre pluie en une véritable pâte semi-fluide qui +s'écoule lentement, puis que les rivières emportent rapidement dans leur +cours. Depuis les beaux temps de la république pisane, dans l'espace de +quelques siècles, la bouche de l'Arno s'est prolongée de 5 kilomètres en +mer. D'ailleurs elle a fréquemment changé de place; jadis le Serchio et +l'Arno avaient un lit inférieur commun, mais on dit que les Pisans +rejetèrent le premier fleuve vers le nord pour se débarrasser du danger +causé par ses alluvions. L'examen des lieux prouve aussi qu'en aval de +Pise l'Arno s'est longtemps écoulé vers la mer par les terrains bas de +San Pietro del Grado (Saint Pierre du Grau), où s'épanche aujourd'hui le +Colombrone; mais depuis que, soit la nature, soit l'homme ou leurs deux +forces réunies ont donné au fleuve son issue actuelle, il n'a cessé de +se promener dans les plaines en remaniant les terres alluviales de ses +bords et en agrandissant les campagnes aux dépens de la mer +Tyrrhénienne. D'après Strabon, Pise se trouvait de son temps à vingt +stades olympiques du littoral, c'est-à-dire à 3,700 mètres, tandis +qu'elle en est actuellement trois fois plus distante: lorsque le +couvent, devenu la _cascina_ de San Rossore, fut construit, vers la fin +du onzième siècle, ses murs dominaient la plage, et de nos jours +l'emplacement de cet ancien édifice est à 5 kilomètres environ de la +mer. De vastes plaines coupées de dunes ou _tomboli_ et revêtues en +partie de forêts de pins, se sont ajoutées au continent; de grands +troupeaux de chevaux et de boeufs demi-sauvages parcourent ces vastes +terrains sableux, où les éleveurs ont en outre, depuis les croisades, +dit-on, acclimaté le chameau avec succès. D'ailleurs l'empiétement des +terres n'est peut-être pas dû en entier au travail des alluvions; il est +possible que le littoral de la Toscane ail été soulevé par les forces +intérieures. La pierre dite _panchina_, dont on se sert à Livourne pour +la construction des édifices, est une roche marine formée en partie de +coquillages semblables à ceux que l'on trouve encore dans la mer +voisine. + +[Illustration: DÉFILÉS DE L'ARNO A LA GONFOLINA A SIGNA. Vue prise à la +Tenuta, dessin de Taylor, d'après une photographie de M. G. Matucci] + +Un des changements les plus importants qui se sont accomplis dans le +régime des eaux du bassin de l'Arno est celui que l'art de l'homme, +dirigeant les forces brutales de la nature, a su opérer dans le val de +Chiana. Cette dépression, qui servit probablement de lieu de passage à +l'Arno, lorsque ce fleuve n'avait pas encore creusé en amont de Florence +le défilé par lequel il s'échappe aujourd'hui, est une allée naturelle +ouverte par les eaux entre le bassin de l'Arno et celui du Tibre: là, +comme entre l'Orénoque et le fleuve des Amazones, quoique dans des +proportions bien moindres, se trouvait un seuil bas, d'où les eaux +s'épanchaient dans l'un et l'autre bassin. Jadis le point de partage +était dans le voisinage immédiat de l'Arno. Une partie des eaux du val +de Chiana tombait dans le fleuve toscan, qui coule à une cinquantaine de +mètres plus bas, tandis que la plus grande partie de la masse liquide, +sans écoulement régulier, s'étalait en longs palus vers le sud jusqu'aux +lacs que domine à l'ouest, du haut de ses coteaux, la petite ville de +Montepulciano; c'est là que commence à s'accuser nettement la pente qui +entraîne l'eau vers le Tibre romain. Entre les deux versants, la partie +neutre du val était tellement indécise, qu'on a déplacé d'au moins 50 +kilomètres le seuil de séparation, au moyen des barrières transversales +qui retenaient les débordements des étangs temporaires causés par les +grandes pluies. Toute la zone intermédiaire où séjournaient, à demi +putréfiées, les masses liquides apportées par les torrents latéraux, +était un foyer de pestilence. Dante et d'autres écrivains de l'Italie en +parlent comme d'un lieu maudit; l'hirondelle même n'osait s'aventurer +dans sa fatale atmosphère. Les habitants du val avaient en vain tenté +d'assécher le sol en creusant des canaux de décharge: l'horizontalité de +la longue plaine rendait illusoires tous les travaux d'assainissement. +L'illustre Galilée, consulté sur les mesures qu'il y aurait à prendre, +déclara que le mal était irréparable: d'après lui il n'y avait rien à +faire. Torricelli reconnut qu'il serait possible d'utiliser la force des +torrents pour donner à la vallée la pente qui lui manquait et faciliter +ainsi l'écoulement des eaux; mais il ne mit point la main à l'oeuvre. +Les discussions entre les deux états limitrophes, Rome et Florence, ne +permettaient point d'ailleurs que le cours des eaux de la Chiana fût +rectifié. Chacun des deux gouvernements voulait que les eaux +torrentielles fussent rejetées sur le territoire du voisin. + +[Illustration: N° 77.--VAL DE CHIANA.] + +Enfin les travaux commencèrent au milieu du dix-huitième siècle sous la +direction du célèbre Fossombroni. A l'issue de chaque ravin latéral +furent ménagés des bassins de colmatage, où les débris arrachés aux +flancs des montagnes se déposèrent en strates annuelles. Les marécages +se comblèrent ainsi peu à peu et le sol s'affermit; le niveau de la +vallée, graduellement exhaussé sur la ligne de partage choisie par +l'ingénieur, donna aux eaux le mouvement qui leur manquait et changea en +un ruisseau pur le bourbier croupissant. La pente générale de la plaine +supérieure fut renversée et l'Arno s'enrichit d'un affluent de 74 +kilomètres de longueur qui, sur plus des deux tiers de son cours, +appartenait précédemment au Tibre. L'air de la vallée, autrefois mortel, +devint l'un des plus salubres de l'Italie. L'agriculture s'empara des +terres reconquises; un espace de treize cents kilomètres carrés, jadis +évité avec soin, s'ajouta au territoire toscan; les villages, habités +naguère par une population de fiévreux, se transformèrent en de riches +bourgades aux robustes habitants. La réussite de l'œuvre si bien nommée +de «bonification» a été complète. Les eaux sauvages ont dû se +discipliner pour distribuer régulièrement leurs alluvions sur un espace +de 20,000 hectares et sur une profondeur moyenne de 2 à 3 mètres; c'est +un remblai de 500 millions de mètres cubes qu'on leur a fait déposer +comme à des ouvriers intelligents. Cette grande opération de colmatage, +dans laquelle l'homme a si admirablement dirigé la nature, est devenue +le modèle de toutes les entreprises du même genre, et dans la Toscane +même on l'a imitée avec le plus grand succès. C'est aussi par le procédé +des colmatages que le vaste marais de Castiglione, le lac Prilius des +Romains, situé entre Grosseto et la mer, près de la rive droite de +l'Ombrone, a été peu à peu transformé en terre ferme; en 1828, il +occupait un espace de 95 kilomètres carrés, dont les alluvions apportées +par le fleuve ont fait depuis une immense prairie relativement salubre; +en 1872, plus de 62 hectares, jadis inondés, étaient changés en terrains +solides. La comparaison des cartes tracées à diverses époques témoigne +des changements considérables que l'Ombrone opéra jadis comme au hasard +dans son delta; mais aujourd'hui c'est l'homme qui dirige sa force. Le +fleuve est un autre taureau Acheloüs dompté par un autre Hercule. + +Parmi les grands travaux d'asséchement qui font aussi la gloire des +hydrauliciens de la Toscane, il faut citer le réseau des innombrables +canaux de décharge creusés dans les terres basses de Fucecchio, de +Pontedera, de Pise, de Lucques, de Livourne, de Viareggio. Là +s'étendaient de vastes mers intérieures que l'on essaye de combler peu à +peu et de faire passer, de progrès en progrès, à l'état de campagnes au +sol affermi. Une des opérations les plus difficiles en ce genre a été +d'assécher le lac de Bientina ou de Sesto, qui s'étendait au milieu de +campagnes marécageuses à l'est des monts Pisans, et que l'on pense avoir +été formé jadis par les eaux débordées du Serchio. Jadis ce lac avait +deux émissaires naturels, l'un au nord vers le Serchio, l'autre au sud +vers l'Arno. Durant l'étiage de ces fleuves, l'écoulement du Bientina se +faisait sans difficulté; mais, dès que la crue commençait à se faire +sentir, le reflux s'opérait, l'eau coulait en sens inverse dans les deux +affluents du lac, et si l'on n'avait fermé les écluses, l'Arno et le +Serchio se seraient rejoints dans une mer intérieure au pied des monts +Pisans. Privé de son écoulement naturel, le Bientina grossissait alors +jusqu'à couvrir un espace de près de 10,000 hectares, six fois supérieur +à la superficie ordinaire; pour sauvegarder les riches campagnes de +cette partie de la Toscane, il a donc fallu donner au Bientina un +émissaire indépendant des deux fleuves voisins. A cet effet, on a eu +l'heureuse idée de creuser un canal qui fait passer les eaux du lac en +tunnel au-dessous de l'Arno, large en cet endroit de 216 mètres de digue +à digue; puis au delà du fleuve, qu'il vient de croiser souterrainement, +le nouvel émissaire emprunte jusqu'à la mer l'ancien lit de l'Arno, +remplacé par le Colombrone. + +[Illustration: N° 78 -- L'ARNO ET LE BERCHIO.] + +Le principal obstacle contre lequel il fallut lutter dans ces oeuvres de +conquête était l'extrême insalubrité du climat. L'atmosphère de miasmes +pesait surtout sur la région du littoral, à cause du mélange qui s'y +opérait entre les eaux douces de l'intérieur et les eaux saumâtres de la +Méditerranée. L'excessive mortalité qui résultait de ce mélange pour les +espèces marines et pour les animaux et les plantes d'eau douce, +empoisonnait l'air, le remplissait de gaz délétères, provenant de la +décomposition de matières organiques, et décimait les populations de la +côte. Vers le milieu du siècle dernier, l'ingénieur Zendrini eut l'idée +d'établir aux issues de tous les canaux d'écoulement, naturels et +artificiels, des écluses de séparation entre les eaux douces et le flot +marin. Les fièvres disparurent aussitôt; l'atmosphère avait repris sa +pureté primitive. En 1768, les portes, mal entretenues, laissèrent de +nouveau s'opérer le mélange de l'eau douce et de l'eau salée: aussitôt +le fléau des miasmes recommença son œuvre de dévastation; la salubrité +ne fut rétablie dans les villages du littoral qu'après la reconstruction +des écluses. Par deux fois, depuis cette époque, l'incurie du +gouvernement de Florence a été punie de la même manière sur les +malheureux riverains des canaux, et par deux fois on dut avoir recours +au seul moyen thérapeutique sérieux, celui de guérir la terre elle-même. +Depuis 1821, le bon entretien des écluses, qui constitue le véritable +service médical de la contrée, ne laisse plus rien à désirer, et par +suite la salubrité générale n'a cessé de se maintenir. Le chef-lieu du +district, Viareggio, qui était, en 1740, un simple hameau de peste et de +mort, est de nos jours une ville de bains de mer, que de nombreux +étrangers fréquentent impunément en été. Les plantations de pins et +d'autres arbres ont aussi contribué pour une forte part à +l'assainissement de la contrée. + +Malgré tous les progrès accomplis dans la bonification du sol, il reste +encore beaucoup à faire en mainte autre région de la basse Toscane pour +assécher le sol et purifier l'atmosphère. La Maremme, qui s'étend +principalement dans la province de Grosseto, entre les deux bornes +rocheuses de Piombino et d'Orbetello, est restée, en dépit de tous les +travaux d'assainissement, une des contrées les plus malsaines de +l'Europe; ses terres, non perméables, retiennent les eaux qui se +putréfient au soleil et empoisonnent l'air. La vie moyenne des habitants +est très-courte: celle des «trop heureux cultivateurs» est surtout fort +précaire, et pourtant la plupart d'entre eux ne descendent dans la +plaine basse que pour faire les semailles et la récolte; ils s'enfuient, +sitôt leur travail achevé, mais ils emportent souvent avec eux le germe +de la maladie fatale; entre les deux étés de 1840 et de 1841, on eut à +soigner près de 36,000 fiévreux sur une population totale de 80,000 +personnes environ, résidant presque toutes sur les hauteurs et ne se +hasardant dans les plaines empoisonnées que pour de rares visites. Pour +échapper à l'influence pernicieuse du mauvais air, il faut habiter +constamment à une altitude d'au moins 300 mètres, encore cela ne +suffit-il pas toujours: la ville épiscopale de Sovana est très-malsaine, +quoiqu'elle se trouve précisément à cette hauteur dans la haute vallée +de la Fiora. Les fièvres se font même sentir dans des régions fort +éloignées de tout marais. La cause en est probablement, d'après +Salvagnoli Marchetti, la nature du terrain. La _malaria_ monte sur les +collines dont le sol argileux est pénétré de substances empyreumatiques; +elle empoisonne aussi les contrées où jaillissent en abondance les +sources salines, et plus encore celles où se trouvent des gisements +d'alun. Le mélange des eaux douces et des eaux salées, si funeste au +bord de la mer, ne l'est pas moins dans l'intérieur du pays. Enfin +l'influence des vents du sud, surtout celle du siroco est pernicieuse, +et les fièvres remontent fort avant dans toutes les vallées exposées à +ce courant empoisonné. Par contre, les terres qui jouissent librement de +l'air marin sont parfaitement salubres: ainsi Orbetello et Piombino, +quoique dans le voisinage de marais étendus, n'ont rien à craindre des +miasmes paludéens. + +[Illustration: N° 79.--RÉGIONS DE LA MALARIA.] + +On admet, en général, que les côtes de l'Étrurie n'avaient point à +souffrir de la malaria à l'époque de la prospérité des antiques cités +tyrrhéniennes. En effet, les travaux de chemins de fer opérés dans les +Maremmes ont révélé l'existence d'un grand nombre de conduits +souterrains qui drainaient le sol dans tous les sens; la campagne était +toute veinée de canaux d'écoulement. De grandes villes comme la fameuse +Populonia _mater_ et tant d'autres dont on voit de nos jours les ruines +éparses ou dont on cherche à reconnaître les emplacements, n'auraient +certainement pu naître et se développer si le climat local avait eu la +terrible insalubrité qu'on lui reproche de nos jours. Les Étrusques +étaient renommés pour leur habileté dans tous les travaux hydrauliques: +ils savaient endiguer les torrents, égoutter les marais, assécher les +campagnes; quand ils furent asservis, leurs digues et leurs canaux +cessèrent bientôt d'exister; les palus se reformèrent, la nature revint +à l'état sauvage. Mais on cite également bien des villes qui furent +salubres au moyen âge et qui sont maintenant désolées par la fièvre. +Ainsi Massa-Maritima, que dominent au nord-est les sommités du massif de +Montieri, fut riche et populeuse pendant toute sa période de liberté +républicaine; mais dès que les Pisans et les Siennois l'eurent ruinée, +dès qu'elle eut perdu son indépendance, le travail s'arrêta dans les +campagnes, les eaux torrentielles s'y amassèrent en lagunes; la cité +devint comme «un cadavre de ville». Des travaux d'assainissement lui ont +rendu de nos jours une partie de sa prospérité. + +Parmi les causes matérielles qui, depuis l'époque romaine, ont contribué +le plus à la détérioration du climat, on doit signaler la déforestation +des montagnes et l'accroissement désordonné des terres alluviales qui en +a été la conséquence. Enfin pendant tout le moyen âge et jusque dans les +temps modernes, les monastères de la Toscane étaient possesseurs de +grands viviers à poissons dans les Maremmes, et s'opposaient +énergiquement à tous les travaux d'endiguement ou de colmatage qui +auraient pu les priver, en tout ou en partie, de leurs précieuses +réserves pour les semaines de carême. Nombre de tyranneaux des villes de +l'intérieur étaient aussi fort aises de posséder quelque campagne bien +malsaine dans la région des marais, car ils pouvaient de temps en temps +se passer la fantaisie d'y exiler ceux dont ils voulaient se +débarrasser, sans avoir les ennuis ou les remords d'un meurtre à +commettre sans hypocrisie. Les rois d'Espagne avaient même eu soin +d'acquérir la région la plus mortelle de la côte pour y installer des +bagnes ou _presidios_; ainsi Talamone, qui avait été le grand port de la +république de Sienne, fut changé en un véritable cimetière; tous les +bannis y mouraient. + +De nombreux essais de bonification entrepris avec des idées fausses et +sans l'expérience nécessaire n'ont pas été moins cruels dans leurs +conséquences. Les divers gouvernements de la Toscane s'imaginant, avec +Macchiavel et d'autres hommes d'État, qu'il suffirait de repeupler le +pays pour lui rendre son antique salubrité, y envoyèrent en foule des +colons appelés de diverses provinces de l'Italie, de la Grèce, de +l'Allemagne; mais ces étrangers, qui d'ailleurs n'étaient pas reconnus +propriétaires, et pour lesquels l'acclimatement était doublement +périlleux, succombèrent en masse à chaque tentative. Les seuls moyens de +restaurer le climat de l'ancienne Étrurie sont en premier lieu, +d'intéresser les cultivateurs aux améliorations en leur concédant le +sol, puis de mener à bonne fin les longues opérations de colmatage, de +drainage, de reboisement, déjà commencées avec tant de succès. La +construction du chemin de fer de la côte aide singulièrement au travail +de restauration du climat; les assèchements et les plantations ont +purifié l'air autour de mainte station. On peut citer en exemple les +environs de Populonia, jadis inhabitables, et qui ont pu se repeupler +graduellement. L'usine métallurgique de Follonica qui traite les fers de +l'île d'Elbe au moyen des lignites abondants des mines du voisinage, est +devenue aussi beaucoup plus importante; mais elle est encore presque +entièrement abandonnée pendant la saison des fièvres. + +Les ancêtres des Toscans actuels, les Étrusques ou Tyrrhéniens, étaient, +bien avant la domination romaine, la population prépondérante de +l'Italie. Non-seulement ils occupaient tout le versant méridional des +Apennins jusqu'aux bouches mêmes du Tibre; ils avaient aussi fondé dans +la Campanie une ligue de douze cités, dont Gapoue était la plus +importante, et comme trafiquants et pirates, ils s'étaient emparés de la +mer qui, d'après eux, est encore désignée sous le nom de Tyrrhénienne. +L'île de Capri était, du côté du sud, leur sentinelle avancée. La mer +Adriatique leur appartenait également. Adria, Bologne qu'ils appelaient +Felsina, Ravenne, Mantoue, étaient des colonies étrusques, et dans les +hautes vallées des Alpes vivaient les Rètes ou Rétiens, leurs alliés et +peut-être leurs frères par le sang. Et les Étrusques eux-mêmes, de +quelle grande souche ethnique font-ils donc partie? C'est là un des +problèmes les plus discutés de l'histoire. On les a dits Aryens, +Ougriens, Sémites; on en a fait les frères des Grecs, des Germains, des +Scythes, des Égyptiens, des Turcs; pour lord Lindsay, les Tyrrhéniens +sont des Thuringiens! Cette question des origines étrusques n'a donc pu +encore donner lieu qu'à des hypothèses; la langue même, facile à lire, +car ses caractères ressemblent à ceux des autres alphabets italiques, +mais non déchiffrée ou plutôt trop diversement traduite, n'a pas fourni +la solution; les savants sont loin d'être unanimes pour approuver les +interprétations proposées récemment par Corssen avec une grande +assurance; d'après ce linguiste, que l'on a qualifié trop tôt «d'Oedipe +du Sphinx étrusque», los Tyrrhéniens devraient ètre certainement +rattachés par la langue aux autres populations italiotes. + +Parmi les divers portraits que les Étrusques nous ont laissés de leurs +propres personnes sur les vases des nécropoles, le type le plus commun +est celui d'hommes trapus, souvent obèses, vigoureux, larges d'épaules, +au visage avancé, au nez courbe, au front large et fuyant, au teint +foncé, au crâne un peu déprimé et couvert d'une chevelure ondulée, le +plus souvent dolichocéphalés. Ce type n'est point celui de la majorité +des Hellènes, ni de la plupart des Italiens. Parmi les monuments qu'ils +ont laissés, on ne retrouve pas les _nuraghi_, ces constructions +bizarres qu'élevèrent un si grand nombre les anciens habitants de la +Sardaigne, de Malte, de Pantellaria; mais les dolmens sont nombreux. Les +monuments funéraires que l'on a découverts et que l'on trouve encore par +centaines et par milliers, non-seulement dans les limites de la Toscane +actuelle, mais aussi jusque dans le voisinage immédiat de Rome, prouvent +que les arts du dessin étaient arrivés en Étrurie à un haut degré de +développement. Les peintures qui décoraient l'intérieur des caveaux, les +bas-reliefs des sarcophages, les vases, les candélabres, les divers +ustensiles de poterie et de bronze témoignent d'une intime parenté de +génie entre les artistes étrusques et ceux de la Grèce et de l'Asie +Mineure. L'architecture de leurs édifices prouve que, tout en se +distinguant par une certaine originalité, ils étaient en rapport intime +de civilisation commune avec les Hellènes des premiers âges. Ce sont eux +qui furent dans les arts les initiateurs de Rome; les égouts de Tarquin, +le plus ancien monument de la «Ville Éternelle», l'enceinte dite de +Servius Tullius, la prison Mamertine, tous les restes de l'ancienne Rome +royale, sont leur ouvrage. Les temples, les statues des dieux, les +maisons elles-mêmes, ainsi que les objets d'ornement qui s'y trouvent, +tout était étrusque. La louve de bronze que l'on voit au musée du +Capitole et qui était le symbole même du peuple romain, paraît être la +copie d'une œuvre des artistes d'Étrurie. + +Les vicissitudes de l'histoire, les influences diverses des +civilisations et des cultes qui se sont succédé dans le pays, ont dû, +avec l'aide des croisements ethniques, rendre les Toscans bien +différents de leurs ancêtres les Étrusques. A en juger par les peintures +de leurs nécropoles, ceux-ci avaient quelque chose de dur qui ne se +retrouve nullement dans la population toscane; ils étaient aussi, +semble-t-il, une nation de cuisiniers et de mangeurs, tandis que leurs +descendants sont plutôt un peuple sobre. Le type actuel est celui +d'hommes aimables, gracieux, spirituels, artistes, faciles à émouvoir, +peut-être un peu trop souples de caractère. Les Toscans de la plaine, +non ceux des Maremmes, sont les plus doux des Italiens; ils aiment à +«vivre et à laisser vivre», et par leur mansuétude naturelle ils ont +souvent réussi à rendre débonnaires jusqu'à leurs souverains. Un trait +assez bizarre de caractère les distingue aussi parmi les autres +habitants de la Péninsule: quoique fort braves quand une passion les +entraîne, ils ont une répugnance extraordinaire pour la vue de la mort; +ils se détournent du cadavre avec horreur, ce qui tient sans doute à la +persistance d'antiques superstitions. Le Tyrrhénien cachait toujours les +tombeaux; cependant son grand culte était celui des morts. + +Quels que soient d'ailleurs les traits par lesquels les Toscans +ressemblent encore à leurs aïeux, ils ont eu comme eux leur époque de +prépondérance en Italie, et ils sont encore, à certains égards, les +premiers de la nation. Après l'époque romaine, quand le mouvement de la +civilisation se fut déplacé vers le nord, la vallée de l'Arno se +trouvait admirablement placée pour devenir le grand centre d'activité, +non-seulement pour la péninsule italienne, mais encore pour tout le +continent européen. Les communications à travers la barrière des Alpes +étaient encore difficiles et redoutées, et par conséquent les relations +de peuple à peuple devaient en grande partie s'établir par eau entre le +littoral de la Toscane et les rivages de la France et de l'Espagne. En +outre, les massifs des Apennins, offrant aux habitants l'avantage de les +protéger au nord contre le climat et contre les envahisseurs barbares, +se développent autour d'eux en un large circuit de manière à leur +ménager de grandes et fertiles vallées tournées vers la mer +Tyrrhénienne. La Toscane était donc une région favorisée et ses +habitants si intelligents surent bien profiter de tous ces priviléges +que leur assurait la position géographique. Le travail était la grande +loi des Florentins; tous, sans exception, devaient avoir un état. Tandis +que Pise disputait à Gênes et à Venise la suprématie des mers, Florence +était plus que toutes les autres cités le siége des grandes spéculations +commerciales, la ville riche par excellence, qui, par le commerce de +l'argent, étendait son réseau d'affaires sur toutes les contrées de +l'Europe. + +Mais la Toscane ne devint pas seulement un pays de négoce et +d'industrie; sa période de prospérité fut aussi pour l'esprit humain le +moment d'une véritable floraison. Ce que la république d'Athènes avait +été deux mille années auparavant, la république de Florence le fut à son +tour; pour la deuxième fois s'éleva un de ces grands foyers de lumière +dont les reflets nous éclairent encore. Ce fut un vrai renouveau de +l'humanité. La liberté, l'initiative, et avec elles les sciences, les +arts, les lettres, tout ce qu'il y a de bon et de noble dans ce monde se +produisit avec un joyeux élan que les générations avaient depuis +longtemps perdu. Le souple génie des Toscans se révéla dans tous les +genres de travaux; parmi les grands noms de l'histoire, les Florentins +peuvent revendiquer comme leurs beaucoup des plus grands. Quels hommes +ont exercé dans le monde de l'intelligence et des arts une action plus +puissante que Giotto, Orgagna, Masaccio, Michel-Ange, Léonard de Vinci, +Andrea del Sarto, Brunelleschi, Dante, Savonarole, Galilée, Macchiavel? +C'est aussi un Florentin, Amerigo Vespucci, qui a donné son nom au +continent nouveau découvert de l'autre côté de l'Atlantique. On a voulu +voir une injustice de la destinée, ou même l'effet d'une odieuse +supercherie des hommes dans cette substitution du nom du géographe et +voyageur astronome Amerigo à celui du marin Colomb dans l'appellation du +Nouveau Monde; mais au point de vue de l'histoire, c'est justice qu'il +en soit ainsi. L'Espagne monarchique gardait jalousement le secret de +ses découvertes; il est donc tout naturel que son représentant en ait +partiellement perdu l'honneur. Mais Florence, la ville républicaine où +la science était le plus aimée pour elle-même, où les récits de voyages +trouvaient le plus de lecteurs et d'où les nouvelles se répandaient le +plus librement en Europe, n'avait aucun intérêt à cacher dans ses +archives les récits et les descriptions de son fils Amerigo. C'est par +ses écrits, et notamment par sa fameuse lettre de 1503, que le grand +événement de la découverte obtint le plus de prise sur l'esprit de ses +contemporains; on traduisit en toutes les langues ce merveilleux récit, +la description à la fois savante et imagée de ces contrées, «qui doivent +être prochaines du paradis terrestre, s'il en existe un sur la Terre,» +et par suite on en vint tout naturellement à donner le nom du savant +florentin au Nouveau Monde. D'ailleurs, Colomb prétendit jusqu'à sa mort +avoir découvert le Japon et les côtes orientales de l'Asie, tandis que +Vespucci, dès l'année 1501, donnait le nom de _novus mundus_ au +continent nouvellement découvert. En 1507, Martin Waldzemüller, de +Saint-Dié, avait formellement proposé la dénomination d'Amérique, +ratifiée par ses contemporains et la postérité. + +C'est aussi à l'immense privilége de sa liberté, au génie de ses +écrivains, à l'influence exercée par ses poëtes sur le développement +intellectuel de l'Italie que Florence doit d'avoir donné son dialecte à +la Péninsule entière, des Alpes à la mer de Sicile. Évidemment, ce n'est +point une ville éloignée du centre, telle que Gênes, Venise ou Milan, +Naples, Tarente ou Palerme, qui aurait pu faire de son idiome la langue +policée de tous les Italiens; mais, au premier abord, on s'étonne que +Rome, l'antique cité reine, celle d'où le latin vint s'imposer au monde, +n'ait pas devancé Florence dans la création de l'italien littéraire: +c'est qu'au lieu de vivre de la libre vie des républiques italiennes, +elle s'attachait, au contraire, au culte du passé; la langue même +qu'elle s'efforçait de maintenir était morte. La cité des papes n'avait +d'autre littérature que des actes rédigés en un latin plus ou moins bien +imité de celui de Cicéron. A Rome, l'italien populaire devait rester un +patois; tandis qu'à Florence il devenait une langue, en dépit de +l'accent guttural légué par les Étrusques, et les Romains n'ont eu que +la part, d'ailleurs fort importante, de donner à cette langue leur belle +prononciation musicale. On sait quel charme de poésie délicate et pure +s'exhale des _ritornelli_ chantés dans les veillées par les paysans de +la Toscane; on sait aussi de quelle puissance a été le beau dialecte +florentin pour l'instauration de l'Italie au nombre des peuples +autonomes. Les fanatiques de Dante ont raison, jusqu'à un certain point, +de dire que l'unité nationale était fondée d'avance du jour où le grand +poëte avait forgé sa belle langue sonore et ferme de tous les dialectes +parlés dans la Péninsule. N'est-ce pas dans l'admirable idiome +florentin, et à Florence même, que de 1815 à 1830, se prépara par la +littérature et la propagande ce grand mouvement intellectuel d'où sortit +en grande partie l'indépendance politique de la nation? + +De même que la position géographique de la Toscane fait comprendre en +grande partie l'influence qu'elle a exercée sur l'Italie et sur le reste +du monde, de même sa configuration intime explique son histoire +particulière. L'Apennin, l'Anti-Apennin et les groupes de montagnes qui +s'élèvent au sud de l'Arno la divisent en de nombreux bassins séparés où +devaient naître des républiques distinctes. Au temps des Tyrrhéniens, +l'Étrurie était une confédération de cités; au moyen âge et jusqu'aux +approches des temps modernes, où se sont formées les grandes +agglomérations politiques, la Toscane fut un ensemble de démocraties, +tantôt alliées, tantôt en lutte, mais très-semblables les unes aux +autres par le génie. Depuis, les changements de toute espèce qui se sont +produits dans les conditions politiques et économiques du pays ont fait +varier singulièrement l'importance et la population des communes, mais +la plupart des cités libres du moyen âge et même quelques-unes de celles +que fondèrent les anciens Étrusques ont gardé un rang considérable parmi +les villes provinciales de l'Italie. + +[Illustration: FLORENCE. Dessin de P. Benoist, d'après une photographie +de J. Lévy.] + +Florence (_Firenze_), qui naguère fut la capitale de passage du royaume +et qui reste l'un de ses chefs-lieux naturels, n'est pas une de ces +fondations des antiques Tyrrhéniens; simple colonie romaine, elle est +d'un âge moderne, en comparaison de tant d'autres localités italiennes. +Durant tout l'empire, elle fut sans grande importance; la dominatrice de +la contrée était la vieille cité de Fiesole, qui s'élève au nord sur les +collines et que les Florentins devaient ruiner un jour et priver de ses +colonnes et de ses statues pour en enrichir leurs propres monuments. +L'accroissement rapide de Florence pendant les siècles du moyen âge +provient de ce qu'elle était alors une étape nécessaire sur le chemin +qui, de l'Allemagne et de la Lombardie, mène par Bologne dans l'Italie +méridionale. Tant que l'initiative était partie de Rome, tous ceux qui +voulaient se rendre de la vallée du Tibre vers le versant opposé de +l'Apennin se hâtaient de franchir la montagne au plus près et +redescendaient au bord de l'Adriatique vers Ancone ou Ariminum. Lors de +l'abaissement de Rome, quand le reflux des peuples barbares s'opéra dans +la direction du nord au sud, le chemin naturel devint celui qui des +plaines lombardes gagne la vallée de l'Arno par les brèches de l'Apennin +toscan. La route de guerre étant en même temps une route de commerce, un +grand centre d'échanges et d'industrie devait naître dans l'admirable +bassin. La «Ville des Fleurs» grandit, prospéra et devint la merveille +que l'on voit aujourd'hui. Mais ses richesses même lui devinrent +fatales. Les banquiers, dont les coffres recevaient une grande part des +trésors de l'Europe, se firent peu à peu les maîtres de la république. +Les Medici prirent le titre de «princes de l'État», et telle était la +force d'impulsion donnée par la liberté première, que leur domination +coïncide tout d'abord avec l'efflorescence de l'art; mais bientôt les +caractères s'avilirent, les citoyens se changèrent en sujets et +cessèrent de vivre par la vie de l'esprit. + +Comme aux beaux temps de la liberté républicaine, Florence a toujours +dans son travail d'abondantes sources de revenus. Elle a ses fabriques +de soieries et de lainages, ses ateliers de chapeaux de paille, de +mosaïques, de porcelaines, de «pierres dures» et d'autres objets qui +demandent du goût et de la dextérité de main. Mais tout ce travail d'art +et d'industrie, joint aux produits agricoles de la plaine et au +mouvement commercial apporté par les routes et les chemins de fer qui +convergent dans ses murs, n'en ferait qu'une grande ville italienne, si +elle n'avait la beauté de ses monuments; c'est à eux qu'elle doit d'être +un des centres d'attraction du monde entier et le principal rendez-vous +des artistes. Plus que toute autre cité de l'Italie, plus même que +Venise, Florence la «Belle» est riche en chefs-d'oeuvre de +l'architecture du moyen âge et de la Renaissance. Ses musées, les +Uffizi, le palais Pitti, l'Académie des Arts, sont parmi les plus beaux +de l'Europe et contiennent plusieurs de ces oeuvres capitales qui sont +le trésor le plus précieux du genre humain; ses bibliothèques, la +Laurentienne, la Magliabecchiana, sont riches en manuscrits, en +documents, en livres rares. La ville, quoique sombre d'aspect, est +elle-même un musée par ses palais, ses tours, ses églises, les statues +de ses rues et de ses places, ses maisons qui tiennent de la forteresse +et du palais. Le dôme de Brunelleschi, le campanile de Giotto, qui, +d'après les ordres de la République, devait être «plus beau que +l'imagination ne peut le rêver», le Baptistère et son incomparable porte +de bronze, la place de la Seigneurie, le couvent de San Marco, le noir +palais Strozzi, d'une architecture à la fois si sobre et si belle, tant +d'autres monuments encore font de Florence une cité d'enchantement. En +parcourant l'admirable ville et en contemplant ses édifices, on comprend +le noble langage du conseil communal à son architecte Arnolfo di Lapo: +«Les œuvres de la commune ne doivent point être entreprises si elles ne +sont conçues de manière à répondre au grand cœur, composé de ceux de +tous les citoyens, unis en un même vouloir.» + +L'admirable campagne au milieu de laquelle la ville est mollement assise +en rehausse la beauté; tous les voyageurs gardent un souvenir +ineffaçable des promenades qui longent l'Arno, des collines de San +Miniato, de Bello Sguardo, du promontoire pittoresque où se groupent les +villas et les masures de l'antique Fiesole des Étrusques. Par malheur, +le climat de Florence laisse fort à désirer; souvent les vents se +succèdent par de brusques alternatives, et pendant l'été la chaleur est +accablante: _il caldo di Firenze_ est passé en proverbe dans toute +l'Italie. Il faut dire que l'étroitesse des rues, et, pour une certaine +part, la négligence des lois de l'hygiène, rendent la mortalité annuelle +supérieure à celle de la plupart des grandes villes du continent. Au +moyen âge, ce fut également l'une des cités que la peste ravagea le +plus. Lors du fléau que raconte Boccace, en lui donnant pour contraste +ses histoires joyeuses, près de cent mille habitants succombèrent, les +deux tiers de la population. En comparant la situation géographique de +Florence à celle d'Empoli, ville industrieuse qui se trouve à l'ouest, +dans une vaste plaine des mieux aérées, Targioni Tozetti regrette qu'on +n'ait pas donné suite, en 1260, au projet de détruire Florence pour en +transporter les habitants dans les campagnes d'Empoli. + +Dans la haute vallée de l'Arno, la seule ville de quelque importance est +Arezzo, antique cité des Étrusques et centre de l'une des républiques +les plus prospères du moyen âge. Arezzo se vante, comme Florence, de +respirer un «air si subtil, qu'il rend subtils les esprits eux-mêmes», +et la liste de ses savants et de ses artistes est, en effet, l'une des +plus longues dont puisse se vanter une ville d'Italie; mais, de nos +jours, Arezzo est bien déchue et n'a plus guère que ses grands souvenirs +et les monuments de son passé. Cortona, située plus au sud, non loin du +lac de Trasimène, dispute aux cités les plus antiques de l'Italie +l'honneur d'être la plus ancienne; mais les restes de sa grandeur ont +disparu. Sienne, la ville du beau langage, Sienne, qui fut jadis la +dominatrice de toutes les régions de collines situées entre les bassins +de l'Arno et de l'Ombrone, a dû subir, comme Arezzo et Cortona, de longs +siècles de décadence, en grande partie peut-être par la faute de ses +propres habitants qui peuplent dix-sept quartiers distincts, formant +autant de cités dans la cité, toutes animées les unes contre les autres +d'implacables rancunes; Sienne n'est donc plus, comme elle le fut jadis, +la rivale de Florence par la population, la puissance, l'industrie, mais +elle peut toujours se comparer à la ville de l'Arno par la beauté de ses +monuments qui sont l'idéal du gothique italien, par ses œuvres d'art, +dues en grande partie aux peintres de sa propre école, par l'originalité +de ses rues et de ses places, par sa position magnifique sur les pentes +de trois collines et sur les arêtes de leurs contre-forts. Chiusi, l'une +des plus puissantes cités de l'antique Étrurie, n'a plus que ses +hypogées, où les archéologues vont en pèlerinage, et dépend maintenant +de la ville de Montepulciano, dont les coteaux, produisant le «roi des +vins», dominent au nord la plaine et ses nappes d'eau. Quant à Volterra, +qui avait encore au moyen âge une population considérable, ce n'est plus +qu'une petite ville morne d'aspect et que les talus infertiles de ses +collines rendent plus morne encore. Volterra, disposée en forme de main +aux doigts étendus sur les arêtes de son plateau raviné, se trouve en +dehors de toute grande voie de communication naturelle, et si dans le +voisinage elle n'avait des salines, qui produisent de sept à huit mille +tonnes de sel par an, ses importantes carrières d'albâtre, les riches +mines de cuivre de Monte-Catini, des bains sulfureux et les fameuses +lagunes de borax, elle ne serait probablement qu'un simple groupe de +maisons éparses au milieu des ruines. D'ailleurs, ce qu'elle a de plus +intéressant, ce sont les débris de ses murs cyclopéens, où l'on voit +encore deux grandes portes, et les centaines de sarcophages et autres +restes de l'art des Étrusques conservés dans son riche musée. + +De l'autre côté de l'Arno, à la base méridionale des Apennins, les cités +qui avaient de l'importance au moyen âge sont restées industrielles et +populeuses parce que leur position commerciale a gardé toute sa valeur. +Prato, où la vallée de l'Arno a ses plus grandes dimensions, est un +centre agricole important, est riche en usines métallurgiques et possède +en outre de riches carrières de serpentine qui ont servi à la décoration +des plus beaux édifices de la Toscane et de sa propre église, célèbre +par la merveilleuse chaire de Donatello, sculptée à l'angle extérieur de +la façade; Pistoja, où descend le chemin de fer des Apennins, que d'en +bas on voit escalader les pentes et franchir las ravins en longues +sinuosités, est une ville de manufactures très-actives. Pescia, +Capannori, aux innombrables maisons éparses dans la campagne, «jardin de +la Toscane,» Lucques «l'Industrieuse», célèbre par les tableaux de fra +Bartolommeo, sont également des communes où le travail est incessant. +Par la beauté de ses cultures, le bassin du Serchio, assaini par les +maraîchers, est vraiment incomparable. Quand on se promène sur les +larges remparts de Lucques, à l'ombre des rangées d'arbres puissants qui +étalent leur branchage, d'un côté vers la ville, ses tours et ses +coupoles, de l'autre vers les campagnes, on jouit d'un spectacle +merveilleux. Les prairies et les vergers, les villes qui se révèlent par +la blancheur de leurs façades au milieu de la verdure, les collines +lointaines portant une tour au sommet, la beauté riante de tout ce que +l'on embrasse dans le vaste horizon, laissent une grande impression de +paix: il semble que dans un pays si fécond et si beau, la population +doive être heureuse. Et si l'on peut en croire d'enthousiastes +écrivains, il serait vrai, en effet, que les paysans lucquois, ceux du +val de Nievole, dans le bassin de la Pescia, et les cultivateurs de la +basse Toscane, en général, sont fortunés en comparaison des laboureurs +du reste de l'Italie. Métayers pour la plupart, et métayers à longs +termes, ils sont à demi propriétaires du sol; leur part de produits est +sauvegardée par des conventions traditionnelles; en travaillant, ils ont +la satisfaction de peiner en partie pour eux-mêmes, et la terre n'en est +que mieux cultivée. Pourtant elle ne leur suffit pas, car ils sont +obligés d'émigrer en foule, pour aller chercher de l'ouvrage, que +d'ailleurs ils trouvent facilement, car les Lucquois sont célèbres dans +toute l'Italie et même à l'étranger par leur zèle au labeur. Un grand +nombre d'entre eux vont périodiquement en Corse pour semer et récolter à +la place des paresseux propriétaires. En été, plus de deux mille +cultivateurs de Capannori sont toujours absents de leur patrie. Les +émigrants lucquois ont aussi la spécialité du rémoulage. + +La haute vallée du Serchio, connue sous le nom de Garfagnana et dont le +débouché naturel est la ville de Lucques, n'a pas des habitants moins +industrieux que ceux de sa métropole, naguère capitale d'un état +souverain. Toutes les pentes des collines qui s'avancent en contre-forts +des Apennins et des Alpes Apuanes, sont cultivées en gradins, dont +l'étagement régulier ne nuit point à la beauté du paysage, grâce à la +multitude des arbres et à la variété des cultures. Castelnovo, le +chef-lieu de cette vallée de Garfagnana, l'une des plus belles et des +plus pittoresques de l'Italie, occupe elle-même, sur un promontoire +limité par le Serchio et par la Torrita, issue des formidables défilés +de l'Altissimo, un des sites les plus admirables de cette admirable +contrée. C'est dans les environs que se parle, dit-on, le meilleur +italien populaire, encore supérieur à celui de Sienne, à cause de +l'adoucissement des gutturales; c'est aussi dans cette région que le +doux génie toscan a inventé ses plus beaux chants. + +La vallée de la Magra, dont le bassin supérieur, au cœur des Apennins, +enferme la petite ville de Pontremoli et les nombreux villages de sa +commune, est plus fréquentée que la Garfagnana, à cause de son grand +chemin, de Parme au golfe de la Spezia. La partie inférieure de cette +vallée, dite la Lunigiana, du nom de l'antique cité disparue de Luni, +n'est pas moins belle que la vallée parallèle du Serchio et, de plus, +elle offre les magnifiques tableaux que forment les promontoires, les +plages et les villes maritimes entourées d'oliviers. C'est à l'issue de +cette vallée, au sud de la charmante Sarzana, que les Alpes Apuanes, en +se rapprochant de la mer, forment ce défilé si important dans l'histoire +où se trouvent les villes de Carrara et de Massa, dépendant +administrativement de l'Émilie, quoique par le versant, le climat, les +mœurs, les relations d'affaires, elles se rattachent à la Toscane. +Carrara, dont le nom signifie simplement «carrière», est la ville qui a +remplacé Luni comme lieu d'expédition des beaux marbres blancs que la +statuaire demande aux montagnes voisines et dont le mètre cube vaut +jusqu'à près de 2,000 francs pour les qualités les plus précieuses; les +hauteurs environnantes sont perforées de sept cent vingt carrières, dont +environ trois cents sont en pleine exploitation; la ville entière est +comme un immense atelier de sculpture et possède une académie qui a +formé des maîtres célèbres. Massa, plus favorisée que Carrara par la +douceur du climat, a des marbres moins beaux, mais d'autant plus +employés pour les travaux courants de l'industrie; on les exploite +depuis 1836. Quant aux marbres de Serravezza, qui proviennent de +l'Altissimo et d'autres montagnes méridionales de la chaîne Apuane, dans +le voisinage de la ville de Pietra Santa, il en est qui sont aussi beaux +que ceux de Carrare. Michel-Ange, qui les appréciait fort, employa trois +années à construire la route qui devait faciliter l'accès des plus +belles couches; d'ailleurs la ville de Florence avait commencé +d'utiliser ce marbre depuis longtemps déjà: ce sont les carrières de +Serravezza qui ont fourni les dalles blanches du fameux campanile[81]. +Les carrières et les mines des environs donnent aussi des ardoises, du +fer, du plomb, de l'argent. + +[Note 81: Carrières de marbre des Alpes Apuanes, en 1873: + + Extraction. Valeur. + +Carrare 89,000 tonnes. 9,000,000 fr. +Massa 16,000 » 1,500,000 » +Serravezza 20,000 » 1,800,000 » + ________________ ________________ + 134,000 tonnes. 12,300,000 fr. +] + +Ces villes du défilé marin des Alpes Apuanes devaient progresser en +raison du la prospérité générale, tandis que Pise, la grande république +commerciale de la Toscane au moyen âge, devait fatalement déchoir, +lorsque la cause de sa grandeur eut disparu. Quand même elle n'aurait +pas eu à souffrir de la concurrence de Gênes, sa puissante rivale, quand +même sa flotte n'aurait pas été anéantie par les Génois, vers la fin du +treizième siècle, enfin les tours et les magasins du port n'eussent-ils +pas été rasés, Pise ne pouvait éviter la décadence. Les alluvions de son +fleuve, ne cessant d'empiéter sur la mer, ont fini par obstruer +complétement l'ancien _porto Pisano_, situé jadis à treize kilomètres au +sud de la bouche de l'Arno; en 1442, il n'y avait plus que 5 pieds +d'eau; un siècle plus tard, les petites barques de rameurs pouvaient +seules y entrer; il fut alors définitivement abandonné, et maintenant il +n'en reste plus de traces. Au siècle dernier, on disputait sur +l'emplacement qu'il fallait lui attribuer; d'autres cités devaient donc +succéder à Pise comme intermédiaires des échanges de la Toscane. _Pisa +morta_, «Pise la morte,» a du moins gardé des restes admirables de son +passé; elle a son étonnante cathédrale, immense écrin d'objets précieux, +son baptistère de forme si élégante, son _Campo santo_ et les célèbres +fresques d'Orgagna et de Gozzoli qui le décorent, sa bizarre tour +penchée qui, sans plaire au regard, n'en est pas moins une des grandes +curiosités de l'Italie, et qui commande l'admirable panorama des monts +Pisans et des plaines alluviales de l'Arno et du Serchio. Bien affaiblie +pour le commerce, mais toujours fort importante comme centre agricole, +Pise vit pour la pensée, grâce à son université, l'une des meilleures de +l'Italie. Enfin, elle a ce que nul changement d'itinéraire dans le +mouvement des échanges ne peut lui ravir, son doux climat sédatif, dont +les étrangers du nord viennent en grand nombre jouir pendant l'hiver. + +Livourne ou Livorno fut l'héritière commerciale de Pise, et ses navires +n'ont cessé de suivre les mêmes escales vers les ports du Levant. +Débouché naturel des riches bassins de la Toscane, Livourne est un +marché beaucoup plus actif que ne le ferait supposer la forme du +littoral: c'était naguère le deuxième port de l'Italie; il venait +immédiatement après Gênes par ordre d'importance, mais Naples l'a +récemment dépassé[82]. Les milliers de Juifs espagnols et portugais qui +s'y réfugièrent et qui ont attiré depuis beaucoup d'autres compatriotes +ont su largement développer les ressources de cette ville. Étudiée au +point de vue architectural, c'est l'une des moins intéressantes de +l'Italie, mais comme monument du travail humain, elle est des plus +curieuses: pour l'asseoir, il a fallu consolider la terre marécageuse, +tandis que pour donner accès aux navires il a fallu creuser des bassins +et des canaux. On a ainsi tracé tout un réseau de lagunes, à côté +d'îlots également artificiels, méritant bien le nom de «Petite Venise» +qui lui a été donné. Un brise-lames construit en pleine mer signale de +loin l'entrée du port de Livourne. Plus au large, la tour de la Meloria, +bâtie sur un écueil et que les marins inexpérimentés croiraient être une +voile blanche, rappelle la terrible bataille navale où la flotte pisane +fut anéantie par les Génois[83]. + +[Note 82: Mouvement du port et du district de Livourne, en 1873: + +Port 10,780 navires, jaugeant 1,822,000 tonneaux. +Ensemble du district 22,043 » » 2,226,400 » +] + +[Note 83: Communes (ville et banlieue) de Toscane ayant plus de +10,000 habitants, en 1871: + +Florence (Firenze) 167,000 hab. +Livourne (Livorno) 98,000 » +Lucques (Lucca) 68,000 » +Pise (Pisa) 50,000 » +Capannori (campagne de Lucques) 48,000 » +Prato 40,000 » +Arezzo 34,000 » +Carrare (Carrara) 24,000 » +Cortona 25,000 » +Sienne (Siena) 23,000 » +Massa 16,000 » +Empoli 15,000 » +Pontremoli 14,000 » +Volterra 13,000 » +Montepulciano 12,700 » +Pistoja 12,500 » +Viareggio 12,250 » +Pescia 12,000 » +Pietra Santa 12,000 » +Bagni di Lucca 10,000 » +] + +[Illustration: N° 80--PORT DE LIVOURNE.] + +La Toscane continentale se complète par une Toscane insulaire, reste de +l'isthme qui réunissait autrefois les îles de Corse et de Sardaigne à la +terre ferme. Ces îles, que le navigateur voit surgir devant lui du +milieu des eaux bleues, puis qui s'abaissent graduellement et +s'évanouissent au loin dans le sillage, donnent un grand charme de +beauté aux parages toscans de la mer Tyrrhénienne. + +L'île d'Elbe, jadis petit royaume de Napoléon, est la terre principale +de l'archipel toscan[84]. Elle est beaucoup plus grande à elle seule que +tous les autres îlots: Giglio, aux belles carrières de granit; +Monte-Cristo, semblable à une énorme pyramide surgissant de la mer à +plus de 600 mètres; la belle Pianosa, couverte de sa forêt d'oliviers; +Capraja, la génoise, aux maisons blanches groupées dans un cirque de +granit rose; Gorgona, simple colline hérissée de broussailles. Ancienne +dépendance de Populonia l'étrusque, l'île d'Elbe est un pittoresque +massif de montagnes. Un détroit, peu profond et parfois dangereux à +cause des vagues clapoteuses qui viennent se briser sur les deux îlots +de Cerboli et de Palmajola, portant chacun sa vieille tour, sépare ses +rives abruptes des promontoires de Piombino, où les navires devaient +aborder jadis pour payer les droits de péage et se faire délivrer un +«plomb» en signe d'acquit. + +[Note 84: + +Superficie de l'île 22,000 hectares. +Population, en 1871 24,000 habitants. +] + +A l'extrémité occidentale de l'île s'élève le groupe des monts +granitiques de Capanne, haut de plus de 1,000 mètres; à l'autre +extrémité, celle qui fait face au continent, des roches de serpentine +arrondissent leurs cimes en forme de coupoles jusqu'à l'altitude de 500 +mètres; au centre de l'île s'élèvent d'autres sommets de formations +diverses, recouverts de broussailles. La variété des roches est +très-grande pour un si petit espace: avec les granits de plusieurs +époques et les serpentines se trouvent aussi des couches de kaolin et +des marbres de diverses espèces, notamment un marbre blanc comme celui +de Carrare. Les cristaux remarquables, les pierres précieuses se +rencontrent en si grand nombre à l'île d'Elbe, qu'on l'a comparée à un +grand cabinet de minéralogie. + +Jadis exposés aux fréquentes incursions des pirates, les habitants de +l'île avaient dû se réfugier dans l'intérieur et sur les promontoires +escarpés; c'est là qu'on voit les belles ruines de leurs forteresses ou +des villages encore habités. L'antique cité, fièrement nommée Capoliberi +ou «mont des Hommes libres», et que l'on considère comme une sorte +d'acropole, est une de ces bourgades encore peuplées. Grâce au retour de +la paix maritime et à l'appel du commerce, la plupart des habitants sont +descendus vers les «marines» et les villes du littoral, Porto-Ferrajo, +que l'on a ceint de fortifications, Porlo-Longone, Marciana, Rio. +Marins, pêcheurs de thons ou de sardines, sauniers, vignerons ou +jardiniers, tous ont du travail en abondance, car l'île est riche en +ressources de toute sorte. D'ailleurs, les habitants sont hospitaliers +et vraiment Toscans par la douceur. Quoique proches voisins des Corses, +ils n'ont point leurs mœurs féroces de guerre et de vendetta. + +La grande importance économique de l'île d'Elbe ne provient ni de ses +vins, ni de ses pêcheries, ni de ses salines, ni de son commerce +maritime[85], mais de ses gîtes de fer, sinon les plus riches, du moins +les mieux exploités qui existent dans le monde méditerranéen. Ces +puissantes masses ferrugineuses, qui recouvrent une superficie d'environ +250 hectares, se dressent en falaises à l'extrémité nord-orientale de +l'île. Du continent déjà on en remarque les escarpements rouillés; les +eaux qui en découlent sont rouges de matières ocreuses, et le sable des +plages est tout noir des débris du métal. Les ouvriers, parmi lesquels +se trouvent en grand nombre des «internés» de l'Italie méridionale, +abattent à même le minerai, que l'on traîne ensuite vers l'embarcadère +de Rio ou qui descend tout seul par des chemins de fer automoteurs. Les +vides immenses produits par l'exploitation ressemblent à de vastes +cratères, et la couleur de la roche, rouge sombre, violacée ou noirâtre, +ajoute à l'illusion. Les déblais que le travail de cent générations +successives d'ouvriers a rejetés de ces cratères depuis vingt-cinq ou +trente siècles, ont des proportions qui confondent l'imagination du +spectateur. La poussière ferrugineuse, stratifiée en couches dont la +couleur diffère suivant la nature des débris qui les composent, s'est +accumulée en véritables montagnes de 100 et de 200 mètres de hauteur, +aux talus recouverts de la végétation des maquis. La fouille au pic et à +la pelle suffit pour désagréger ces amas, qui représentent au moins cent +millions de tonnes de minerai. Quant aux mines proprement dites, elles +pourraient, sans s'épuiser, fournir encore pendant vingt siècles un +million de tonnes par an à la consommation du monde, soit de cinq à dix +fois plus chaque année qu'elles n'en donnent actuellement. Les minerais +exploités dans les gîtes de l'île d'Elbe ont, en outre, le grand +avantage pour l'industrie moderne de pouvoir être facilement transformés +en acier. La pierre d'aimant ou «calamite» entre pour une forte +proportion dans les minerais de l'un des gisements, celui de Calamita; +c'est la pierre qui, placée sur un rondin de liége et flottant librement +dans un vase, servait jadis aux marins de la Méditerranée pour se +diriger sur les eaux, quand se voilait l'étoile polaire. + +[Note 85: Mouvement des ports de l'île, en 1873: 9,162 navires d'un +port de 423,500 tonnes.] + + + + +V + +LES APENNINS DE ROME, LA VALLÉE DU TIBRE, LES MARCHES ET LES ABRUZZES. + + +Au point de vue géographique, la partie de la Péninsule qui a Rome pour +chef-lieu naturel est le tronc du grand corps de l'Italie maritime: +c'est là que les montagnes des Apennins atteignent leur plus grande +hauteur; c'est aussi là que se ramifie le plus vaste système +hydrographique au sud de la vallée du Pô; mais, quoique le rôle +historique le plus important lui ait jadis appartenu, la population y +est plus clair-semée et la quantité annuelle du travail y est moins +importante que dans toutes les autres grandes régions de l'Italie[86]. + +[Note 86: + + Superficie Population en 1871. Population kilom. + +Rome 11,790 kil. car. 836,700 hab. 71 +Ombrie 9,633 » 549,600 » 57 +Marches 9,714 » 915,420 » 94 +Abruzzes 12,686 » 918,770 » 72 + ________________ ______________ __ + 43,823 kil. car. 3,220,490 hab. 74 +] + +Dans leur ensemble, les Apennins romains s'élèvent en un rempart +absolument parallèle au rivage de la mer Adriatique. Au littoral à peine +infléchi qui se prolonge du nord-ouest au sud-est, de Rimini à Ancône, +puis à la côte, plus rectiligne encore, qui d'Ancône à la bouche du +Tronto prend une direction peu divergente du méridien, correspond +exactement la crête des montagnes, que les marins voient se dresser +au-dessus de la zone verdoyante du rivage. De ce côté, la chaîne paraît +tout à fait régulière: sommet se montre après sommet, chaînon latéral +succède à chaînon latéral, les vallées qui descendent de l'Apennin sont +toutes parallèles les unes aux autres et normales à la côte; la pente +générale des monts est partout fortement inclinée vers la mer, et la +succession des assises géologiques, jura, craie, terrains tertiaires, se +maintient la même, des arêtes que blanchissent les neiges aux +promontoires que vient laver le flot. La seule irrégularité qui se +présente dans cette ordonnance de l'architecture orographique provient +du groupe de collines, presque détachées de l'Apennin, qui forment +l'éperon d'Ancône. D'ailleurs cet angle du rivage, semblable à la clef +de voûte d'une arcade, répond à l'angle de tout le système des Apennins: +c'est précisément en face que se reploie l'axe des monts. Cette région +de l'Italie est la contre-partie naturelle de l'Apennin ligure. Ancône +correspond à Gênes; les deux rives qui s'étendent, l'une vers l'Émilie, +l'autre vers la presqu'île du Monte Gargano, rappellent les deux +«rivières» du Ponent et du Levant; seulement, le profil du littoral et +des monts se dessine en sens inverse. Comme l'Apennin ligure, celui +d'Ancône ne laisse à sa base qu'une étroite bande de terrain; en maints +endroits la route qui longe le bord de la mer doit y contourner en +corniche les escarpements des roches, et les villes, trop resserrées sur +la plage, sont obligées d'escalader les promontoires; cependant cette +contrée riveraine de l'Adriatique est moins bien défendue par la nature +que la Ligurie. Au nord, elle s'ouvre largement sur les plaines du Pô, +et du côté de l'ouest elle est facilement accessible par les plateaux +qui flanquent la crête principale des Apennins; aussi les puissances +limitrophes n'ont-elles cessé pendant tout le moyen âge, et même tout +récemment encore, de lutter pour la possession de ce territoire: de là +le nom de Marches, synonyme de frontière disputée, qui lui a été donné. +Chaque ville y est une forteresse perchée sur un monticule ou sur une +arête. Des indigènes qui ne connaîtraient aucune autre région de la +Terre pourraient croire que chaque cime doit avoir son diadème de dômes +et de tours. + +Comme les Apennins étrusques, ceux qui forment la limite commune entre +le versant des Marches et celui de Rome se divisent en massifs assez +nettement séparés les uns des autres. Le premier massif, qui domine à +l'orient la haute vallée du Tibre, a pour bornes septentrionales le +Monte Comero et le Fumajolo, source du fleuve romain; du côté du sud, il +est flanqué sur son versant oriental par le Monte Nerone: quoique moins +hautes que beaucoup d'autres cimes des Apennins, ces montagnes sont +désignées par l'appellation d'Alpes; ce sont les _Alpe_ (et non _Alpi_) +_della Luna_. Une brèche où passe la route de Pérouse à Fano, interrompt +la chaîne, qui recommence au delà par le groupe du Monte Catria. En cet +endroit, l'Apennin se bifurque. Les eaux en ont si diversement érodé et +déchiqueté les remparts, jadis parallèles et disposés à la façon du Jura +franco-suisse, qu'il est bien difficile de reconnaître la configuration +première: plateaux, massifs isolés, ramifications latérales, chaînes de +jonction, forment un vaste dédale à l'est du bassin du Tibre et de ses +affluents. Toutefois, si l'on néglige les mille irrégularités de détail, +on peut dire que les hautes terres de l'Ombrie et des Abruzzes, sur une +longueur d'environ 200 kilomètres et sur une largeur moyenne de 50 +kilomètres, sont limitées à l'est et à l'ouest par deux chaînes, +d'origine jurassique et crétacée, qui, après s'être séparées au Monte +Catria, vont se rejoindre par le chaînon de la Majella, d'où rayonnent +dans tous les sens les montagnes du Napolitain. De ces deux chaînes +parallèles, aucune n'est un faîte de partage: celle de l'ouest est +traversée par la Nera et d'autres rivières qui se déversent dans le +Tibre; celle de l'est, encore plus découpée, laisse passer par des +portes de rochers plusieurs torrents qui se précipitent vers +l'Adriatique. Le plus abondant de ces cours d'eau, la Pescara, qui naît +sur le plateau des Abruzzes, sous le nom d'Aterno, traverse précisément +l'Apennin oriental dans le voisinage de ses plus hauts sommets; sa masse +liquide et les pierres qu'il entraîne ont creusé un défilé profond que +l'on utilise pour y faire passer un chemin de fer de jonction entre +l'Adriatique et le bassin du Tibre. + +Ce haut plateau des Abruzzes, coupé de chaînons transversaux et semé de +dépressions qui furent autrefois des bassins lacustres, est la +forteresse naturelle de l'Italie centrale. A l'ouest, parmi tant +d'autres cimes, s'élèvent le Monte Velino, à la double pyramide; au +nord, le Vettore termine l'arête des montagnes Sybillines; à l'est se +dresse le sommet le plus haut des Apennins, mont rarement escaladé, +auquel on a justement donné le nom de Gran Sasso d'Italia (Roche-Grande +d'Italie). De temps immémorial, les indigènes savent que ces superbes +escarpements, blancs de neige pendant la plus grande partie de l'année, +sont bien les plus élevés de la Péninsule: c'est non loin de là, dans un +petit lac, où flottait une île de feuilles et d'herbages, que les +Romains croyaient avoir trouvé «l'ombilic de l'Italie»; près de là +aussi, les Marses, les Samnites et leurs confédérés de la Péninsule, las +de porter le pesant joug de Rome, avaient choisi la ville de Corfinium +pour en faire, sous le nom d'Italica, la cité même de toutes les +populations libres des montagnes; là, dans ce vrai centre de la +péninsule des Apennins, les souffrances et la révolte communes jetèrent +la première semence de cette union qui devait, après deux mille années, +devenir la nationalité italienne. Du côté de l'Adriatique, la +Roche-Grande, dont les parois calcaires se superposent d'étage en étage +jusqu'à près de 3,000 mètres d'élévation, présente l'aspect le plus +grandiose; du côté des Abruzzes, il s'étale largement en une puissante +masse, sans grande beauté de profil; mais au-dessous s'étendent +d'admirables paysages alpestres. Là les ours ont encore leurs retraites; +les chamois même n'ont pas été complètement exterminés par les +chasseurs; les pâturages aux plantes rares rappellent ceux de la Suisse; +mais ils paraissent plus beaux encore, grâce à l'éclat de la lumière, à +la profondeur du ciel, au pittoresque des ruines, au profil si pur des +lointains. Enfin, çà et là, se montrent encore des forêts de hêtres et +de pins, d'autant plus admirables à voir qu'elles manquent dans les +régions plus basses. Le déboisement excessif est une des infortunes de +l'Italie; en maint district des Apennins romains, le sol végétal +lui-même a disparu. Si l'on voulait reboiser, il serait trop tard; +seulement dans quelques fissures se sont amassées de la poussière et des +pierrailles, où peuvent croître des genêts et des ronces. + +A l'ouest des arêtes principales de l'Apennin, chacune des vallées où +coule un des affluents du Tibre, est dominée de chaque côté par des +montagnes calcaires, dont quelques-unes ont encore une élévation +considérable; mais en moyenne la pente générale de la contrée s'abaisse +assez également vers la vallée inférieure du fleuve. Deux hautes cimes, +laissant passer le Tibre comme par une porte triomphale, se dressent en +forme de pyramides à l'extrémité des chaînons subapennins: au nord du +fleuve, c'est le Soracte des anciens, devenu par un calembour pieux, le +saint Oreste du moyen âge; au sud, c'est le mont Gennaro, massif avancé +des hauteurs de la Sabine. Ces beaux sommets sont, avec leurs +contre-forts et les groupes volcaniques des environs, les montagnes en +hémicycle qui forment l'admirable horizon de la campagne de Rome. Déjà +fort belles par la vigueur et l'harmonie de leurs lignes, ces montagnes +gagnent encore en beauté, aux yeux de l'historien et de l'artiste, par +les événements considérables qui s'y sont accomplis, par les tableaux +des peintres, les chants et les descriptions des poëtes. Les souvenirs +et l'imagination aident au regard pour embellir et transfigurer ces +paysages. + +Quelques chaînons et des massifs isolés, de formations calcaires comme +le Subapennin, bordent le littoral de la mer Tyrrhénienne et les +marécages de la côte. Telles sont les hauteurs aux riches gisements +d'alun qui entourent le noyau trachytique de la Tolfa, volcan d'origine +fort ancienne, dont les sources alimentent Civita-Vecchia; tels sont +aussi les monti Lepini, avec leur crête en «échine d'âne» (_Schiena +d'Asino_), qui par leurs escarpements nus forment un véritable mur à +l'est des marais Pontins; ils ont pourtant çà et là quelques forêts de +châtaigniers et de hêtres, où les descendants des Volsques mènent paître +leurs troupeaux de porcs; mais presque toutes les montagnes sont +dépouillées de végétation et leurs roches brûlées par le soleil se +divisent naturellement en fragments angulaires qui ont servi de modèle +aux murs cyclopéens de tant d'anciennes villes du Latium. A l'ouest de +ces mêmes marais se dresse une cime à dix pointes, couverte de bois +touffus sur les pentes qui s'inclinent vers les continents, mais âpre et +nue du côté de la mer; seulement quelques palmiers nains, que l'on vient +chercher de Rome pour en orner les jardins, croissent çà et là dans les +fissures du rocher. Cette masse insulaire, non moins grandiose que le +monte Argentaro de la Toscane, est le Circello. le promontoire fameux où +la magicienne Circé se livrait à ses maléfices. On y montre encore la +grotte où elle changeait les hommes en animaux, et quelques +constructions cyclopéennes, dominant le village de San Felice, y +rappellent les temps mythiques de l'Odyssée. A l'époque des anciens +navigateurs hellènes, lorsque l'Italie n'était connue que par ses îles +et ses promontoires, elle était considérée comme un archipel, et l'île +de Circé, au redoutable cap, passait pour l'une des terres les plus +importantes de ces Cyclades de l'Occident[87]. + +[Note 87: Altitudes diverses des Apennins romains: + +Monte Comero..................... 1,167 mètres. + » Nerone..................... 1,526 » + » Catria..................... 1,702 » + » Vettore.................... 2,479 » +Gran Sasso d'Italia.............. 2,902 » +Monte Majella.................... 2,792 » + » Velino..................... 2,487 » +Monte Conero (collines d'Ancône). 840 » +Soracte.......................... 692 » +Monte Gennaro.................... 1,269 » +Schiena d'Asino.................. 1,477 » +Monte Circello................... 527 » +Col de Fossato (tunnel du chemin + de fer d'Ancône à Rome)..... 535 » +] + +Au milieu des mers où se sont déposés les calcaires, les marnes, les +argiles, les sables de la région subapennine, des volcans étaient à +l'oeuvre pendant la période glaciaire, et leurs amas de matières fondues +jaillissaient au-dessus des flots sur une faille des roches profondes. +Une rangée irrégulière de montagnes de lave s'est ainsi formée, suivant +un axe sensiblement parallèle à celui des Apennins eux-mêmes et au +littoral de la Méditerranée. Les cônes d'éjection sont reliés les uns +aux autres par des couches épaisses de tufs qui se sont répandues sur +toute la plaine à la base des montagnes calcaires. Elles s'étendent sur +un espace d'environ 200 kilomètres, du Monte Amiata de la Toscane au +groupe des montagnes d'Albano, et dans toute cette vaste zone les +strates d'origine volcanique ne se trouvent interrompues que par le +cours du Tibre et les alluvions qui se sont déposées sur ses bords: +c'est dans ces amas de cendres agglutinées que se ramifient les fameuses +catacombes de Rome. D'après Ponzi et la plupart des géologues qui ont +étudié la nature de ces tufs, ils auraient été rejetés du sein des +foyers intérieurs par des cratères situés à fleur d'eau, et les courants +les auraient ensuite distribués au loin sur les bas-fonds. Les tufs +formés par toutes ces couches de cendres volcaniques ne renferment aucun +fossile, ce que l'on explique par l'existence des glaces qui se +détachaient des montagnes voisines et, labourant le fond marin, ne +permettaient pas à la vie animale de s'y développer. + +[Illustration: N° 81. -- LAC DE BOLSENA.] + +La région des volcans romains se distingue par les nombreux bassins +lacustres qu'elle renferme. Le plus grand de tous, le lac de Bolsena, +mer intérieure aux bords ombragés de châtaigniers, était jadis considéré +comme un cratère. S'il en était vraiment ainsi, cette dépression serait, +même en comparaison des bouches volcaniques des Andes et de Java, le +plus étonnant témoignage de la puissance des forces souterraines, car le +lac de Bolsena n'a pas moins de 40 kilomètres de tour et recouvre une +sunerficie de 114 kilomètres carrés. Toutefois les géologues modernes +s'accordent, en général, à voir dans ce lac cratériforme un simple +bassin d'effondrement et d'érosion: il se trouve, en effet, au milieu +d'un plateau de cendres, de scories et de laves qui ne se relève point +autour des eaux en un rebord circulaire semblable aux talus des cônes +volcaniques. On voit facilement la différence de structure et de +formation en comparant la cavité lacustre aux véritables cratères du +pays, à l'île en croissant de Mortara, au gouffre circulaire que domine +le pic de Montefiascone, à la bouche d'éjection de Giglio, remplie par +les eaux d'un petit lac, et surtout à l'énorme cratère de Latera, qui +s'ouvre dans la partie occidentale du plateau volcanique, et du centre +duquel jaillit un cône d'éruption, le mont Spignano. Très-inférieur en +étendue au lac de Bolsena, le cirque de Latera n'en est pas moins l'un +des grands cratères du globe; sa largeur moyenne est de 7 à 8 +kilomètres. + +Déjà si remarquable par son beau lac et son prodigieux cratère, la +contrée volcanique de Bolsena est aussi fort curieuse par les +escarpements verticaux que présentent ses tufs et ses laves au-dessus +des rivières environnantes. Les villes et les villages perchés sur ces +promontoires sont du plus admirable pittoresque. La vieille Bagnorea +s'avance entre deux gouffres vertigineux comme sur un immense môle et se +réunit à la nouvelle ville par un chemin en «escarpolette» où les +voyageurs timides n'aiment guère à s'aventurer; Orvieto occupe une roche +isolée pareille à une forteresse; Pittigliano, entouré d'abîmes, n'eût +été accessible qu'à l'oiseau si l'on avait coupé l'isthme de quelques +mètres de large qui rattachait le village au reste du plateau. Au moyen +âge, pendant les incessantes guerres des seigneurs et des communes, les +grands triomphes étaient de pouvoir s'emparer de ces nids d'aigle. + +Au sud du grand lac de Bolsena, qui s'épanche directement dans la +Méditerranée par la Marta, le beau lac de Bracciano, qui donne naissance +à la rivière d'Arrone, semble être aussi un bassin d'effondrement et non +un véritable cratère. Quant au lac de Vico, de forme si gracieusement +arrondie, c'est bien un volcan, quoique le rempart extérieur des laves +soit ébréché du côté de l'occident. Au centre, s'élève le cône presque +parfaitement régulier du Monte Venere, aux longs talus boisés. Jadis un +lac annulaire enveloppait complètement le cône central et, par son +contraste avec la verdure et les scories rouges, donnait à l'ensemble du +paysage la plus merveilleuse beauté; mais le seuil par lequel son +émissaire s'échappe dans le Tibre a été abaissé, et par suite le lac +s'est transformé en un simple croissant. D'après la légende, une ville +ruinée dormirait dans ses profondeurs. + +De l'autre côté du Tibre, les montagnes du Latium qui contiennent les +lacs charmants d'Albano et de Nemi, ainsi que d'autres bassins où l'on +cherche du regard des eaux disparues, se dressent en un magnifique +groupe de volcans, ou plutôt forment un cône unique de plus de 60 +kilomètres de circonférence, dont le grand cratère, partiellement +oblitéré, en renferme plusieurs de moindres dimensions. Précisément au +centre de la grande enceinte extérieure du volcan, s'arrondit le +principal cratère secondaire, celui du Monte Cavo, dont une légende, en +désaccord avec l'histoire, a fait un camp d'Hannibal. Des couches de +pouzzolane, de pierrailles volcaniques, de cendres, que les eaux ont +ravinées en sillons divergents d'une grande régularité, forment les +pentes extérieures de la montagne et, par la diversité de leur +composition, montrent les différentes phases d'activité par lesquelles a +passé jadis ce Vésuve romain, beaucoup plus récent que les volcans +situés au nord du Tibre. Les laves sont descendues jusque dans le +voisinage immédiat de Rome, là où se trouve le sépulcre de Cecilia +Metella. + +[Illustration: N° 82.--VOLCANS DU LATIUM.] + +Le lac d'Albano déverse son trop-plein dans la mer par un canal +souterrain de 2,337 kilomètres de longueur, qui s'est maintenu en +parfait état de conservation pendant vingt-deux siècles. Le grand +réservoir est fameux parmi les zoologistes à cause d'une espèce de crabe +qui s'y trouve en grande abondance et que l'on expédie à Rome en temps +de carême. Ce crabe, le seul animal de ce genre qui vive dans les eaux +douces, fait supposer que le cratère lacustre était jadis en +communication avec la mer et qu'il s'en est séparé peu à peu, en sorte +que les crabes auront eu le temps de s'accoutumer au changement graduel +opéré dans la composition du liquide. Il est probable qu'une longue +série de siècles se sera écoulée avant que le golfe marin, transformé en +réservoir distinct, puis lentement exhaussé par les amas de scories qui +s'y déversaient, ait pu atteindre l'altitude de plus de 300 mètres, +qu'il occupe aujourd'hui, à moins qu'il n'ait été soulevé en masse, +comme le sont actuellement les côtes de Civita-Vecchia et de Porto +d'Anzio. En tout cas, des silex travaillés et des vases de terre cuite, +que l'on a trouvés sous les masses épaisses du _peperino_ volcanique, +prouvent que le pays était habité lors des dernières éruptions par des +populations civilisées: quelques-uns de ces vases sont même doublement +précieux, parce qu'ils figurent des maisons de ces temps antérieurs à +l'histoire. Des pièces de monnaie de la République et des fibules de +bronze témoignent de l'âge relativement moderne des laves supérieures. +Que de civilisations diverses se sont succédé, et que de villes, de +villages, de palais de plaisance ont pu se bâtir dans les anciens +cratères! Albe la Longue et d'autres cités des Latins y ont été +remplacées par des villas romaines, puis les papes et les grands +dignitaires de l'Église y ont bâti leurs châteaux, et maintenant ces +montagnes sont un lieu d'excursions et de villégiature pour la foule des +étrangers qui, de toutes les parties du monde, viennent contempler la +grande Rome. C'est au point culminant du Monte Cavo que se dressait le +temple fameux de Jupiter Latial, où se célébraient les fêtes de la +confédération latine; ses derniers restes ont été détruits en 1783. De +l'emplacement où il s'élevait on peut voir, quand le temps est +favorable, jusqu'aux monts de la Sardaigne[88]. + +[Note 88: Volcans romains: + +Monte Cimino 1,071 mètres. Monte Cavo 951 mètres.] + +Le lac de Nemi, dont les eaux reflétaient ce temple redouté de Diane où +chaque prêtre devait être le meurtrier de son prédécesseur, n'a plus sur +les pentes de son entonnoir les grandes forêts qui l'assombrissaient +jadis. De même que le lac d'Albano, il a été abaissé au moyen d'un +souterrain de décharge. Quant au lac Régille, fameux par la victoire de +Rome sur les alliés de Tarquin le Superbe, ce n'était qu'un marais situé +à la base septentrionale du volcan; il a été complétement asséché. Enfin +le lac incrustant de Tartari et celui de la Solfatare ou des «Iles +Nageantes», ainsi nommé à cause des feuilles agglomérées qui flottent +sur ses eaux, ne sont, en réalité que de simples mares, qui doivent +surtout leur réputation au voisinage de Tivoli. + +[Illustration: N° 85. -- ANCIEN LAC DE FUCINO.] + +Tous les lacs encore existants de la région volcanique romaine se +ressemblent par une grande profondeur. Par contre, les lacs de la région +calcaire doivent être plutôt considérés comme des inondations +permanentes[89]. L'un d'eux, le lac de Fucino, a été complètement vidé; +l'autre, celui de Trasimène, doit l'être prochainement. Le lac de Fucino +s'étendait, à une époque géologique antérieure, sur un espace de 270 +kilomètres carrés, et le trop-plein de ses eaux s'épanchait au +nord-ouest, par-dessus le seuil des Campi Palentini, dans la rivière +Salto, qui descend au Velino, puis au Tibre. Mais, à une époque +inconnue, la diminution des pluies amena l'isolement du lac, et les +eaux, désormais enfermées dans leur bassin, n'eurent d'autre issue que +par l'évaporation. Suivant les alternances des années sèches et des +années pluvieuses, le lac se rétrécissait ou s'accroissait en étendue et +tantôt laissait des marais sur ses bords, tantôt refluait sur les +campagnes cultivées et détruisait les récoltes: l'écart entre les +niveaux des eaux de crue et des eaux basses n'était pas moindre de 16 +mètres, et, lors des grandes inondations, la profondeur du lac dépassait +23 mètres; deux villes, dit-on, Marruvium et Pinna, avaient été dévorées +par une de ses crues. Déjà les anciens Romains avaient tenté de vider ce +lac afin de supprimer ainsi un foyer de pestilence et de conquérir à +l'agriculture une grande superficie de sol fertile; mais comme il eût +été impossible de lui rendre, par-dessus un trop large seuil, son ancien +déversoir dans la vallée du Tibre, ils en firent un affluent du +Garigliano, dont le petit tributaire Liri, qui garde maintenant pour lui +seul le nom de l'ancien fleuve (_Liris_), coule à une faible distance du +côté de l'ouest. Du temps de Claude, 30,000 esclaves travaillèrent +pendant onze ans à creuser un tunnel de 5,640 mètres de longueur à +travers le Monte Salviano, qui sépare le bassin lacustre de la basse +vallée du Liri. L'entreprise, dirigée par l'avide Narcisse, ne pouvait +réussir complètement, puisque la section et le fond du canal variaient +sur tout le parcours de la galerie souterraine; le déversoir ne +fonctionna jamais que d'une manière imparfaite et finit par s'obstruer. +Au treizième siècle, au dix-huitième, on essaya de déblayer le canal; +mais, pour faire oeuvre sérieuse, il était nécessaire de le recreuser +complètement, et c'est là le travail qui a été mené à bonne fin dans les +temps modernes, grâce aux capitaux du prince Torlonia, et aux plans de +M. de Montricher, exécutés par MM. Bermont et Brisse. En seize années, +de 1855 à 1869, le nouveau canal, qui d'ailleurs a fait disparaître +jusqu'à la dernière brique de l'ancien tunnel de Claude, a été +complètement achevé: une masse liquide de plus d'un milliard de mètres +cubes a été versée dans le Liri et, par ce torrent, dans le Garigliano +et dans la mer; maintenant des cultures occupent en entier la surface de +l'ancien lac. La salubrité s'est accrue en même temps que la richesse du +pays, quoique, pendant la première période du desséchement, l'air ait +été corrompu par les milliards de poissons échoués, dont les écailles +brillaient sur les plages en une immense ceinture d'argent. Un réseau de +plus de cent kilomètres de routes carrossables a été tracé en dedans du +grand chemin de ronde construit autour de la plaine; tandis que les +villages riverains, périodiquement assiégés par les eaux, avaient été +souvent changés en îles et en presqu'îles, de nouveaux groupes +d'habitations s'élèvent maintenant dans les parties les plus creuses de +la plaine; des bouquets d'arbres à fruit et d'agrément ont assaini et +consolidé les terres. On peut se faire une idée des immenses progrès qui +se sont accomplis pour ces travaux de percement dans l'art de +l'ingénieur, depuis les temps de la puissante Rome, en comparant, au +point de vue technique, l'oeuvre inutile de Claude au travail efficace +de M. de Montricher[90]. + +[Note 89: Lacs des montagnes romaines: + + Superficie. Altitude. Profondeur. +Lacs volcaniques: + Lac de Bolsena 108 kil. car. 303 mètres. 140 mètres. + » Bracciano 58 » 151 » 250 » + » Albano 6 » 305 » 142 » + » Nemi 2 » 338 » 50 » + +Lac de Trasimène 120 » 257 » 7 » + » de Fucino. en 1850 158 » 700 » 28 » +] + +[Note 90: Comparaison des deux souterrains d'écoulement: + + Ancien tunnel. Nouveau tunnel. +Longueur........................... 5,640 mètres. 6,203 mètres. +Section moyenne.................... 10 mèt. car. 20 met. car. +Frais de construction + (en argent et en valeur + d'esclaves, d'après de Rotrou). 247,000,000 fr. 30,000,000 fr. +] + +[Illustration: N° 84.--LAC DE TRASIMÈNE.] + +A l'autre extrémité des provinces romaines, entre la haute vallée du +Tibre et le val de Chiana, le lac de Pérouse, plus connu sous le nom de +lac de Trasimène à cause des souvenirs terribles qui s'y rattachent, a +gardé jusqu'à nos jours presque toute l'étendue qu'il avait aux +commencements de l'histoire. Cette mer de l'Ombrie n'aurait à s'élever +que d'une faible hauteur pour épancher le trop-plein de ses eaux dans la +Tresa, petit affluent du Tibre, mais elle n'a qu'un bassin fort étroit, +et l'évaporation suffit pour emporter la masse liquide déversée par ses +petits ruisseaux, dont l'un est le fameux Sanguinetto. C'est dans la +plaine de ce ruisselet que les Carthaginois d'Hannibal et les Romains de +Flaminius étaient aux prises, tandis qu'un tremblement de terre «roulait +inaperçu sous le champ du carnage[91]». Le lac est fort gracieux à voir, +à cause des îles qui le parsèment et du charmant contour de ses rives; +mais les collines basses qui l'entourent sont peu fertiles, le climat +est insalubre, les eaux s'ont très-pauvres en poisson: aussi les +habitants riverains attendent-ils avec impatience que les ingénieurs +tiennent leurs promesses en donnant à l'agriculture les 12,000 hectares +de terres excellentes encore recouvertes par l'eau du lac. + +[Note 91: + +_................. beneath the fray +An earthquake reeled unheededly away._ (Byron.) +] + +Un travail d'assainissement et de conquête agricole bien plus pressant +est celui que réclame la «campagne romaine» proprement dite, +c'est-à-dire le territoire compris entre le Tolfa de Civita-Vecchia, le +mont Soracte, les hauteurs de la Sabine et les volcans du Latium. Aux +portes mêmes de la capitale de l'Italie commence la solitude. Autour de +la grande Rome comme dans les Maremmes de l'ancienne Étrurie, les +guerres, l'esclavage et la mauvaise administration ont changé en désert +une contrée fertile qui devrait nourrir des populations nombreuses. Les +peintres célèbrent à l'envi la campagne de Rome; ils en admirent les +mornes étendues, les ruines pittoresques entourées de broussailles, les +pins solitaires au branchage étalé, les mares où viennent s'abreuver les +buffles, où se reflètent les nuages empourprés du soir. Certes, ces +paysages, dominés par des montagnes au vigoureux profil, sont +magnifiques de grandeur et de tristesse, mais l'air y est mortel. Le sol +et le climat de l'_Agro romano_ se sont détériorés à la fois, et la +fièvre y règne en souveraine + +La campagne de Rome, qui s'étend au nord, du Tibre, sur plus de 200,000 +hectares, de la mer aux montagnes, était, il y a deux mille ans, un pays +riche et cultivé; mais, après avoir été labouré par des mains d'hommes +libres, il fut livré aux mains des esclaves. Accaparé par les patriciens +qui s'y taillaient de vastes domaines, ce terrain se couvrit de villas +de plaisance, de parcs et de jardins, qui s'étendaient des montagnes à +la mer; puis, lorsque les magnifiques demeures furent livrées aux +flammes et que la population de travailleurs asservis fut dispersée, le +pays se trouva du coup transformé en désert. Depuis cette époque, la +plus grande partie de l'_Agro_ n'a cessé d'être propriété de +«main-morte» entre les mains des corps religieux et de grandes familles +princières. Tandis que le reste de l'Europe progressait en agriculture, +en industrie, en richesses de toute sorte, la Campagne devenait plus +déserte, plus morne, plus insalubre. Le marais n'a cessé d'envahir dans +les bas-fonds, et les collines elles-mêmes se sont recouvertes d'une +atmosphère de miasmes; la malaria, produite par les sporules d'eau douce +qui empoisonnent l'atmosphère et que les vents d'ouest empêchent de +s'échapper vers la mer, a fini par franchir les murs de Rome et décime +la population des faubourgs. + +[Illustration: CAMPAGNE DE ROME.] + +Pas un village, pas un hameau de cette contrée flétrie n'a pris assez +d'importance pour s'organiser en commune: il n'y a que de simples +masures de dépôt dans les diverses propriétés, qui ont en moyenne 1,000 +hectares d'étendue. Ces immenses domaines ne consistent guère qu'en +pâtis où se promènent en troupeaux, à demi sauvages, de grands boeufs +gris, que l'on dit, probablement à tort, être les descendants de ceux +qui suivirent les Huns en Italie, et dont les cornes puissantes, longues +de près d'un mètre, sont conservées soigneusement dans les cabanes comme +préservatif contre le «mauvais oeil». Le sol de ces terrains de pâture, +si mal utilisés, se compose pourtant de grasses alluvions, mêlé à des +matières volcaniques et aux marnes argileuses des Apennins; mais on se +borne à en labourer une faible partie tous les trois ou quatre ans, pour +le compte d'intermédiaires appelés «marchands de campagne». Laboureurs +et moissonneurs, qui descendent des collines des alentours, viennent +pour ainsi dire travailler en courant, poursuivis par la fièvre, et bien +souvent ils succombent au fléau avant d'avoir pu regagner leurs +villages. Que faudrait-il faire pour rendre au sol sa richesse, à l'air +sa pureté, et ramener la population dans la campagne romaine? Sans doute +il faudrait drainer le sol, dessécher les marais, planter des arbres +ayant, comme l'eucalyptus, une grande facilité d'absorption par leurs +feuilles et leurs racines,--et c'est là ce que l'on tente depuis 1870 +avec succès autour de l'abbaye de Tre Fontane;--mais il importerait, +avant toutes choses, d'intéresser le cultivateur à la restauration du +terrain qu'il laboure. Même dans les districts du pays romain, les plus +salubres par le sol et le climat, la misère et toutes les maladies qui +en sont la conséquence déciment la population. Ainsi la vallée du Sacco, +qui prolonge vers Rome les campagnes fertiles de la Terre de Labour et +qui est si riche en céréales, en vins, en fruits, n'a que du maïs pour +ses propres cultivateurs; la part prélevée par la grande propriété et +les intérêts des prêteurs dévorent tous les produits; les paysans riches +sont ceux qui, après avoir vendu le sol, gardent encore la propriété des +arbres. + +Au sud du Tibre, la zone des terres incultes et insalubres se continue +le long de la mer; les eaux retenues par les dunes du bord emplissent +l'air de miasmes dangereux, et, pour y échapper, il faut se réfugier, +soit sur les collines de l'intérieur, soit même sur les jetées qui +s'avancent en pleine mer, comme à Porto d'Anzio. La mort plane sur ces +rivages qui jadis étaient bordés, d'Ostie à Nettuno, d'une longue façade +de palais célèbres par leurs grands trésors d'art, dont il nous reste le +_Gladiateur_ et l'_Apollon du Belvédère_; à demi enfouis dans le sable +des dunes ou déjà lavés par le flot marin, des pavés de mosaïque et des +murs de fondation rappellent l'oeuvre de destruction accomplie par les +marais. Mais de toutes les campagnes à malaria la plus redoutable est +celle qui occupe, à la base des monts Lepini, la plaine comprise entre +Porto d'Anzio et Terracine. Cette plaine, ancien golfe de la mer +Tyrrhénienne, est celle des marais Pontins ou «Pomptins», ainsi nommée +d'une ville de Pometia, qui n'existe plus. Vingt-trois cités +prospéraient jadis dans cette contrée, aujourd'hui déserte et mortelle. +C'était le domaine le plus fertile de la puissante confédération des +Volsques, et, si l'on en juge par les traditions qu'a poétisées +l'_Énéide_, c'était un pays des plus prospères. Mais les Romains +conquérants vinrent y faire en même temps «la paix et la solitude». La +région était déjà transformée en un marécage lorsque, en l'an 442 de +Rome, le censeur Appius construisit à travers le pays la voie célèbre +qui mène de Rome à Terracine. Depuis cette époque, on a vainement +essayé, à diverses reprises, de reconquérir le territoire, refuge des +sangliers, des cerfs, et de buffles à demi sauvages dont les ancêtres +furent importés d'Afrique au septième siècle. Les canaux creusés du +temps d'Auguste semblent n'avoir pas eu grande utilité; les travaux +entrepris sous le Goth Théodoric furent, dit-on, plus efficaces; mais +les eaux stagnantes et la malaria reprirent bientôt leur empire. Vers la +fin du dix-huitième siècle, le pape Pie VI reprit l'œuvre +d'assainissement; il fit creuser, à côté de la voie Appienne restaurée, +un grand canal de décharge où devaient affluer toutes les eaux du +marais; mais les calculs des ingénieurs se trouvèrent déçus, et la vaste +dépression, d'une superficie totale de plus de 750 kilomètres carrés, +est toujours le même pays de désolation et de mort; quand un brigand s'y +réfugie, on ne l'y poursuit point; on le laisse mourir en paix. + +[Illustration: N° 85.--MARAIS PONTINS.] + +Toutes les difficultés sont réunies pour gêner les travaux de +dessèchement. A l'ouest des marais Pontins proprement dits, +parallèlement au rivage de la mer, se prolonge une rangée de hautes +dunes boisées, à travers lesquelles furent jadis creusés des canaux +d'écoulement, oblitérés aujourd'hui; mais au delà de cette première +chaîne de dunes s'étend une deuxième zone de marécages séparés de la mer +par un autre rempart de sable, enraciné d'un côté à la pointe d'Astura, +de l'autre au promontoire de Circé, et couvert également de forêts, où +les marins de Naples viennent s'approvisionner de bois et de charbon. +Ainsi deux barrières s'opposent à l'expulsion des eaux vers les parages +de la mer les plus rapprochés: il faut donc que les canaux d'asséchement +se dirigent au sud vers Terracine; mais là aussi un cordon de dunes +borde le littoral. D'ailleurs la pente générale du sol est très-faible, +de 6 mètres à peine, de l'origine des marais au rivage de la mer. En +outre, les eaux sont retenues dans les canaux par de véritables forêts +d'herbes aquatiques; pour débarrasser les fossés de ces énormes +enchevêtrements de plantes et rétablir le courant, on pousse dans l'eau +des troupeaux de buffles qui pataugent sur le fond et le maintiennent +ainsi plus libre de végétation. C'est là, il est vrai, un moyen barbare, +qui hâte la détérioration des berges, et que l'on cherche à remplacer +par des fauchaisons régulières; mais à peine les herbes palustres +ont-elles été coupées et livrées au courant, qu'elles repoussent avec la +même abondance et qu'il, faut s'occuper d'une nouvelle moisson. La masse +des eaux reste donc stagnante: or non-seulement il pleut beaucoup dans +cette partie de l'Italie, mais encore, par un singulier phénomène +géologique, il se trouve que l'eau surabondante des bassins limitrophes +s'épanche par dessous les montagnes dans la dépression des marais +Pontins. M. de Prony a constaté que la masse liquide versée à la mer par +le Badino, canal d'écoulement des marais, dépasse de plus de moitié Peau +de pluie reçue annuellement dans le bassin. C'est que le Sacco, +tributaire du Garigliano, et le Teverone, affluent du Tibre, s'écoulent +partiellement dans les marais par des ruisseaux cachés qui passent +au-dessous des monts Lepini et rejaillissent de l'autre côté en sources +très-abondantes. Lors des grandes pluies, tout se trouve inondé. Pendant +les sécheresses, un nouveau danger se produit: que des pâtres +insouciants allument des broussailles sur les pâturages desséchés, le +sol tourbeux s'enflamme aussitôt et brûle jusqu'au niveau des eaux +souterraines; ainsi se forment de nouvelles cuvettes marécageuses dans +les endroits que l'on croyait, le plus à l'abri des inondations. Mais, +pendant la plus grande partie de l'année, l'aspect des marais Pontins +est celui d'une plaine couverte d'herbes et de fleurs: on se demande +avec étonnement comment ces campagnes si fécondes restent encore +inhabitées. La ville de Ninfa, qui fut bâtie vers le onzième ou douzième +siècle à l'extrémité septentrionale de la plaine, dans la région la +moins insalubre, est pourtant abandonnée. On la voit encore presque +entière, avec ses murs, ses tours, ses églises, ses couvents, ses +palais, ses demeures, toute revêtue de lierre, d'autres plantes +grimpantes, d'arbustes fleuris. + +Pour l'assainissement des marais Pontins, il semblait tout naturel +d'avoir recours à la pratique du colmatage, qui a rendu tant de services +dans la vallée de la Chiana. On l'a tenté, en effet, et ça et là +quelques bons résultats ont été obtenus; mais, ainsi que le fait +remarquer de Prony, la «chair» des montagnes avoisinantes est presque +épuisée; les eaux n'en détachent plus guère que des blocs de rochers, +des cailloux, des graviers; il n'en descend que fort peu de ces sables +fins et de ces argiles ténues nécessaires à la formation des colmates. +Il faudra donc recourir à des moyens d'assainissement moins simples et +plus coûteux. Ces moyens existent, aucun ingénieur n'en doute. Il est +possible d'assécher et de repeupler ces contrées, qui sont aujourd'hui +des foyers de pestilence et dont les rares habitants, toujours secoués +par les fièvres, succombent d'anémie au bord des chemins. Bien +employées, les dépenses seront largement couvertes par les produits de +cette plaine féconde, qui, presque sans culture, fournit déjà les plus +belles récoltes de blés et de maïs. Lorsque ce grand travail de +récupération aura été conduit à bonne fin, les antiques cités des +Yolsques renaîtront du sol qui recouvre leurs ruines. + +Jusqu'à nos jours, le fleuve romain par excellence, le Tibre, est aussi +resté incorrigible; ses crues soudaines, sans être comparables à celles +du Pô, de la Loire et du Rhône, sont fort dangereuses: on les dit plus +redoutables qu'aux temps de l'ancienne république. Depuis Ancus Martius, +on lutte contre les alluvions fluviales avec des alternatives de +réussite et d'insuccès, pour les déplacer et donner aux eaux un débouché +large et profond. Les ingénieurs italiens, qui se distinguent par la +hardiesse de leurs entreprises, et qui d'ailleurs ont pour les +encourager l'exemple des puissants constructeurs leurs ancêtres, auront +fort à faire pour régulariser le cours du fleuve et pour en diriger les +apports à leur gré. + +Le Tibre est de beaucoup le fleuve le plus abondant de la partie +péninsulaire de l'Italie et celui dont le bassin, largement ramifié au +nord et au sud, est le plus étendu[92]. C'est aussi le seul qui soit +navigable dans son cours inférieur, d'Ostie à Fidènes et même au +confluent de la Nera, quoique son courant rapide et ses remous mettent +souvent lés faibles embarcations en danger. Il prend sa source +exactement sous la latitude de Florence, dans ces Alpes de la Lune, dont +l'autre versant épanche la Marecchia vers Rimini. La vallée qu'il +parcourt dans le coeur des Apennins est d'une grande beauté; tantôt elle +s'étale en de larges et fertiles bassins, tantôt elle n'est plus qu'un +défilé penchant, ouvert de vive force à travers les rochers. En aval du +charmant bassin de Pérouse, le Tibre reçoit le Topino, qu'alimentent les +eaux réunies dans la plaine, jadis lacustre, de Fuligno, au pied du +grand Apennin et du chemin sinueux qui monte au col Fleuri (_col +Fiorito_). C'est dans cette plaine, l'une des plus admirées de l'Italie +centrale, que vient déboucher la rivière de Clitumnus, à l'eau si pure, +«le plus vivant cristal où vint jamais se baigner la nymphe.» + +[Note 92: + +Superficie du bassin du Tibre... 16,770 kilom. car. +Longueur du cours................ 418 kilom. +Longueur du cours navigable...... 90 kilom. +] + + _... the most living crystal that was e'er + The haunt of the river nymph, to gaze and lave + Her limbs_. (BYRON.) + +Un joli temple, l'un des mieux conservés de l'époque romaine, s'élève +encore au-dessus de la source; mais les troupeaux qui s'abreuvent à +l'onde sacrée ne prennent plus un pelage d'une blancheur éclatante, +comme aux temps de Virgile; la vertu divine a disparu des eaux. + +[Illustration: N° 86.--ANCIENS LACS DU TIBRE ET DU TOPINO.] + +[Illustration: CASCADE DE TERNI. Dessin de Taylor, d'après une +photographie.] + +Le rival du haut Tibre, par sa masse liquide, celui qui «lui donne à +boire», dit le proverbe italien, est le Nar ou Nera, qui réunit dans sa +gorge inférieure plusieurs rivières descendues des montagnes Sibyllines, +du Monte Yelino, des hauteurs de la Sabine. Il y a plus de vingt et un +siècles, dit-on, les plus importantes de ces rivières n'atteignaient pas +le Tibre; elles s'arrêtaient dans la plaine de Reate (Rieti) pour y +former le _lacus Velinus_, dont il reste actuellement quelques petits +bassins et des marécages épars ça et là, au milieu des riches cultures +du Champ des Roses, Une brèche ouverte à travers les roches de sédiment +calcaire, et plusieurs fois recreusée depuis les Romains, a livré +passage en amont de Terni aux eaux du Velino et formé cette admirable +cascade _delle Marmore_, que les peintres et les poëtes ont célébrée à +l'envi. La rivière tombe d'abord en une seule nappe d'une hauteur +verticale de 165 mètres, puis descend en bouillonnant à travers les +blocs amoncelés pour se joindre à l'eau plus paisible de la Nera. +Beaucoup moins grandioses, mais plus charmantes peut-être, sont les +nombreuses cascatelles de l'Anio (Aniene ou Teverone), le dernier +affluent que reçoit le Tibre en amont de Rome. De la colline verdoyante +qui porte le pittoresque Tivoli, entouré de ses vieux murs, on voit +s'échapper de toutes parts le flot argenté des cascades; les unes +glissent en longues nappes sur la roche polie, les autres s'élancent +d'une voûte d'ombre, se déploient un instant dans l'air, puis +disparaissent de nouveau sous le feuillage; toutes, puissantes gerbes ou +simples filets d'eau, ont un trait spécial de beauté qui les distingue, +et par leur ensemble elles forment un des tableaux les plus gracieux de +l'Italie. Aussi Tivoli, dont le nom est proverbial dans le monde entier +comme synonyme de lieu charmant, a-t-il été de tout temps l'un des +grands rendez-vous des Romains. En dépit de la rime populaire: + +_Tivoli di mal conforto,--O piove, o tira vento, o suona a morto!_ + (Tivoli sans comfort,--Eau, vent ou glas de mort!) + +quelques villas modernes y ont succédé aux maisons de plaisance, vraies +ou prétendues, de Mécène, d'Horace, de Catulle, de Properce et à +l'immense villa d'Hadrien, la plus somptueuse qui fût jamais, et dont +les ruines couvrent, à l'ouest de la Tivoli actuelle, plusieurs +kilomètres carrés de surface. De nos jours il est grandement question +d'utiliser les eaux de l'Aniene pour la grande industrie. Ce fleuve +roule environ 400 mètres cubes en temps de crue et, pendant les saisons +les plus sèches, son débit ne tombe pas au-dessous de 30 ou 25 mètres; +les ingénieurs ont calculé que cette masse d'eau tombant d'une centaine +de mètres de hauteur leur donnerait une force d'au moins 15,000 chevaux, +et ils font leurs plans pour en tirer profit. Les anciens n'exploitaient +industriellement les chutes de Tivoli que pour en retirer les +concrétions de «pierre tiburtine» ou travertin que les eaux calcaires +déposent à droite et à gauche de leur lit et qui en maints endroits +atteignent une puissance de 30 mètres. Ils s'en servaient pour la +construction des monuments de Rome. La couleur du travertin, quand on le +tire de la carrière, est blanche, mais après un certain temps elle +tourne au jaune et prend ensuite une teinte rougeâtre très-agréable à +l'oeil, qui contribue à donner aux édifices un caractère de majesté. + +En aval de son confluent avec l'Anio, le Tibre ne reçoit plus que de +faibles ruisseaux. Il est tout formé, et son flot, toujours jaune de +l'argile qu'il a délayée dans son passage à travers les plaines de +l'Ombrie, vient rouler avec toute sa puissance sous les ponts de Rome. +Bientôt après, il contourne de ses méandres les dernières collines, qui +bordent un ancien golfe comblé, et, déjà soulevé par le flot de marée +qui vient à sa rencontre, se bifurque autour de l'île Sacrée, jadis +l'île de Vénus, célèbre par ses roses, aujourd'hui triste solitude +marécageuse, couverte de joncs et d'asphodèles. Le vieux Tibre est le +bras qui coule au sud de l'île; c'est lui qui porte encore à la mer la +plus grande quantité d'eau et qui a poussé en dehors du continent la +péninsule d'alluvions la plus considérable. Ostie, qui était la «porte» +du fleuve aux premiers temps de l'histoire romaine, repose maintenant +sous les champs de céréales et les chardons à 6 kilomètres et demi du +rivage: les fouilles entreprises depuis 1855 la font ressusciter peu à +peu comme la Pompéi napolitaine: on peut y visiter les temples de +Jupiter, de Cybèle, entrer dans un sanctuaire de Mithra, parcourir +l'ancienne voie des tombeaux, se promener dans les rues bordées +d'arcades, à côté de magasins fermés depuis plus de deux mille ans. Les +commerçants de Rome avaient dû abandonner la ville à cause de +l'allongement du lit fluvial et de la barre de sable qui en obstruait +l'entrée. Déjà du temps de Strabon Ostie n'avait plus de port. + +Pour reconquérir un débouché sur la mer, les empereurs romains firent +creuser au nord du bras d'Ostie un canal que les eaux du Tibre ont peu à +peu transformé par leurs érosions et leurs apports en un petit fleuve +sinueux: c'est le Fiumicino. Claude fit excaver de vastes bassins au +bord d'une crique assez profonde située au nord du canal, et là s'éleva +bientôt une nouvelle Ostie. Trajan ouvrit, un peu plus au sud-est, un +autre port, qui fut pendant plusieurs siècles la véritable embouchure +commerciale du Tibre. Mais depuis environ mille ans ce port s'est +comblé; les alluvions gagnent incessamment sur la mer et prolongent le +triangle de terres qu'elles ont formé au devant de la courbe naturelle +du rivage tracée entre Civita-Vecchia et Porto d'Anzio; actuellement les +anciens bassins sont laissés à près de 2 kilomètres dans les campagnes. +Du côté du Fiumicino, où le chenal est indiqué par des rangées de pieux +que l'eau vient affouiller à la base, les progrès du delta sont +d'environ un mètre par an, tandis qu'ils atteignent près de trois mètres +à la bouche de l'ancienne Ostie. Sur les bords d'un grand étang qui +servait de darse intérieure au port de Trajan, on trouve des ruines en +grand nombre, palais, thermes, entrepôts. Des fouilles entreprises en +cet endroit pour le compte de la famille Torlonia ont amené la +découverte de quelques objets d'art. + +[Illustration: N° 87.--DELTA DU TIBRE. D'après la Carte particulière des +Côtes d'Italie (_Mr. Darondeau, 1881_) et d'après celle de Desjardins.] + +Ainsi le Tibre, comme l'Arno, le Pô, le Rhône, l'Èbre, le Nil et tous +les autres fleuves qui se jettent dans la Méditerranée, est obstrué à +son embouchure par des bancs de sable infranchissables aux grands +navires, et Rome, au lieu de se servir de son fleuve pour communiquer +avec les pays d'outre-mer, est obligée d'avoir recours à des ports +éloignés: c'est par Antium, Anxur (Terracine), Pouzzolles même, qu'à +défaut d'Ostie elle se mettait jadis en rapport avec la Sicile, la Grèce +et l'Orient; mais dans les temps modernes la plus grande importance +politique et commerciale des contrées du nord a fait transférer à +Civita-Vecchia l'entrepôt marin de la vallée du Tibre. On sait que +Garibaldi a le projet de consacrer les derniers efforts de sa vie à la +transformation de Rome en une grande cité maritime et commerciale. Un +canal d'assainissement détaché du Tibre emporterait toutes les eaux +stagnantes de la campagne romaine, tandis qu'un lit plus large, où des +portes d'écluse arrêteraient les alluvions du Tibre, irait déboucher +dans un port vaste et profond, en pleine Méditerranée. L'entreprise +grandiose sera en même temps d'une exécution difficile, car la mer est +basse au large des côtes romaines et c'est à plus de 1,200 mètres du +littoral que la sonde marque la profondeur de 10 mètres nécessaire à +l'entrée des grands navires. Cependant, si le Tibre doit être transformé +en un grand fleuve commercial et si les travaux d'excavation d'un port +doivent être entrepris, on ne saurait choisir d'autre emplacement que la +région qui s'étend au nord du delta, et s'il est possible, fort au large +de la zone d'alluvions du fleuve. + +Les ingénieurs hydrauliciens trouveront aussi, sinon des obstacles +insurmontables, du moins d'extrêmes difficultés à triompher des crues +qui rendent le Tibre si dangereux pour les villes riveraines. D'après +les auteurs anciens, les débordements du Tibre étaient très-redoutables, +non-seulement à cause du mal qu'ils faisaient directement, mais aussi à +cause des amas de détritus animaux et végétaux, notamment des serpents +noyés, qu'ils laissaient dans les campagnes. Dans ses crues, le fleuve +continue d'apporter ces débris corrompus et cause toujours de grands +dégâts. A Rome, qui n'est pourtant qu'à 56 kilomètres de la mer, le +niveau d'inondation s'élève fréquemment à 12 et 15 mètres au-dessus de +l'étiage; en décembre 1598, le fleuve se gonfla même de plus de 20 +mètres. Gomment faire pour retenir ces masses d'eau, pour régler +l'arrivée des ondes successives de la crue sous les ponts de Rome? S'il +est vrai que le déboisement des Apennins soit l'une des grandes causes +du fléau, la restauration des forêts sera-t-elle une mesure suffisante? +Ou bien faudra-t-il rétablir au moyen de barrages, du moins pendant le +temps des pluies, quelques-uns des anciens lacs où venaient aboutir +jadis des rivières sans issue? Dans tous les cas, l'embarras sera grand, +car le versant occidental des Apennins est précisément tourné vers les +vents pluvieux, et les crues spéciales de chaque bassin des affluents du +Tibre coïncident pour former une seule et même vague d'inondation. En +outre, les vents d'ouest et de sud-ouest, qui apportent en hiver les +nuages et les averses, sont aussi les mêmes qui soufflent à l'encontre +des eaux fluviales dans le delta et en retardent l'écoulement vers la +mer. + +Si les grandes inondations hivernales du Tibre s'expliquent facilement, +par contre ce fleuve présente dans son régime estival un phénomène qui +resta longtemps incompréhensible. Pendant la saison des sécheresses, les +eaux du Tibre se maintiennent à un niveau de beaucoup supérieur à celui +qui répondrait à la faible quantité de pluies tombées dans le bassin; +jamais leur débit d'étiage n'est inférieur à la moitié du débit moyen. +C'est là un fait peut-être unique dans son genre et que les savants +n'ont constaté pour aucune autre rivière. Ainsi, pour établir une +comparaison avec un fleuve bien connu et relativement constant, la +Seine, dont le bassin est près du quintuple de celui du Tibre et qui +roule d'ordinaire presque deux fois plus d'eau, est souvent, après de +longues sécheresses, de trois à quatre fois moins abondante. Pour +expliquer la pérennité du Tibre, il faut admettre nécessairement que +pendant la saison des sécheresses le fleuve est alimenté par les +émissaires de réservoirs souterrains où se sont accumulées les eaux de +l'hiver. Ces réservoirs sont très nombreux, si l'on en juge par les +écroulements en forme d'entonnoirs qui s'ouvrent ça et là sur les +plateaux et les montagnes calcaires de l'Apennin. Un de ces gouffres, +appelé «Fontaine d'Italie» ou puits de Santulla, et situé non loin +d'Alatri, près de la frontière du Napolitain, est, en effet, une sorte +de puits, de 50 mètres de profondeur, et large de 400 mètres, au fond +duquel une véritable forêt dresse ses troncs élancés vers la lumière; +des sources ruissellent en abondance sous la verdure, et des brebis, +qu'on y a fait descendre au moyen de cordes et qu'un pâtre ira chercher +en se suspendant également à un câble, paissent l'herbe savoureuse qui +croît à l'ombre de ce charmant bosquet. Ce sont des gouffres de cette +espèce qui alimentent de leurs eaux mystérieuses les fleuves de la +contrée, le Sacco et le Tibre. Les ingénieurs Venturoli et Lombardini +ont établi par leurs calculs, qu'environ les trois quarts de la masse +liquide du Tibre pendant l'étiage proviennent de lacs inconnus, cachés +dans les cavernes des Apennins calcaires. L'eau qu'ils fournissent +annuellement au Tibre est égale à celle que renfermerait un bassin de 65 +kilomètres carrés sur une profondeur moyenne de 100 mètres[93]. + +[Note 93: + +Pluie moyenne a Rome................... 0m,78 (Schouw). + » a la base de l'Apennin... 1m,10 (Lombardini). + » sur les sommets.......... 2m,40 » + +Débit moyen du Tibre......... 291 m. c. par seconde (Venturoli) + » le plus fort............. 1,710 » » + » le plus faible........... 160 » » +] + +Le Tibre a fait en grande partie la puissance de la Rome primitive, +sinon comme rivière navigable, du moins comme ligne médiane d'un vaste +bassin, et maintenant encore la disposition générale de la contrée fait +de sa capitale le marché naturel d'une région considérable de l'Italie. +À ces avantages de la ville se joignirent plus tard ceux de sa position +centrale en Italie et dans l'_orbis terrarum_; mais, nous l'avons vu, +l'histoire, qui change sans cesse la valeur géographique relative des +diverses contrées, a graduellement rejeté Rome en dehors du grand chemin +des nations. Il est vrai que cette ville est située à peu près au milieu +de la Péninsule et qu'elle occupe le centre de figure de l'ensemble des +terres, insulaires et continentales, qui entourent la mer Tyrrhénienne; +également au point de vue météorologique, Rome est un centre, puisque sa +température moyenne (15°,4) est précisément de 4 degrés plus élevée que +celle de Turin et de 4 degrés plus faible que celle de Catane; mais ni +la position géométrique, ni les avantages du climat, d'ailleurs +très-compromis par l'insalubrité des campagnes et même d'une partie de +la ville, n'assurent à Rome l'importance de grande capitale qu'elle +ambitionne. Quoique résidence de deux souverains, le roi d'Italie et le +pape, Rome n'est point la tête de la Péninsule, et bien moins encore +celle des pays latins. On affirme que pendant le moyen âge, lors du +séjour des papes à Avignon, la population de la «Ville Éternelle» +descendit à 17,000 individus; ce fait paraît très-contestable à M. +Gregorovius, le savant qui a le mieux étudié cette période de l'histoire +de Rome, mais il est certain qu'après le sac ordonné par le connétable +de Bourbon Rome n'avait guère plus de 50,000 habitants. De nos jours, +elle grandit assez rapidement, mais elle est très-inférieure à Naples et +sa population n'est même pas aussi considérable que celle de Milan. + +Dès les premiers âges, les habitants de Rome étaient d'origines +diverses, La légende de Romulus et de Rémus, le récit de l'enlèvement +des Sabines, qui s'applique en réalité à toute une époque de l'histoire +romaine, les conflits incessants des nations enfermées dans la même +enceinte, témoignent de cette diversité première. De même, les restes +des cités que l'on trouve dans la province de Rome, plus fréquemment +encore que dans la Toscane proprement dite, murs dits cyclopéens, +nécropoles, urnes funéraires, vases de toute espèce, poteries et bijoux, +rappellent que sur la rive droite du Tibre l'élément étrusque balançait +au moins celui des Italiotes. Ailleurs, notamment sur le versant de +l'Adriatique, prédominaient les Gaulois, et leur race se mêla +diversement aux autres souches ethniques d'où sortit la population +romaine primitive. + +[Illustration PAYSANS DE LA CAMPAGNE ROMAINE. Dessin de D. Maillart, +d'aprés nature.] + +Mais ce fut bien autre chose aux temps de la puissance de Rome. Alors +des étrangers, par milliers et par millions, vinrent se mêler à la +population latine. Pendant cinq siècles, les Gaulois, les Espagnols, les +Maurétaniens, les Grecs, les Syriens, les Orientaux de toute race et de +tout climat, esclaves, affranchis et citoyens, ne cessèrent d'affluer +vers la capitale du monde et d'en modifier à nouveau les éléments +ethnologiques. Vers la fin de l'empire, Rome, dit-on, avait dans ses +murs plus d'étrangers que de Romains, et sans doute que ceux-ci, comme +tous les résidents des grandes villes, avaient des familles moins +nombreuses que les immigrants du dehors. Ainsi la race italienne était +déjà mélangée des éléments les plus divers lorsque la grande débâcle de +l'empire d'Occident commença et que les hordes de la Germanie, de la +Scythie, des steppes asiatiques, vinrent tour à tour piller la cité +reine. Ce croisement à l'infini des vainqueurs et des vaincus, des +maîtres et des esclaves, est peut-être la principale raison du +changement considérable qui s'est opéré depuis deux mille ans dans le +caractère et l'esprit des Romains. Cependant les Transtévérins, +c'est-à-dire les Romains de la rive droite du Tibre, ont conservé le +vieux type romain, tel que nous le voyons encore dans les statues et les +médailles. + +Rome est plus grande par ses souvenirs que par son présent, plus +attachante par ses ruines que par ses édifices modernes; elle est encore +plus un tombeau qu'une cité vivante. On se sent fortement saisi, secoué +comme par une main puissante, quand on se trouve en présence des +monuments laissés par les anciens maîtres du monde. La vue de ce +prodigieux Colisée, si formidable encore quoique en partie démoli, cause +une admiration mêlée d'épouvante au voyageur qui ne voit pas dans les +constructions humaines de simples tas de pierres. La pensée que cette +immense arène était emplie d'hommes qui s'entre-tuaient, qu'une mer de +têtes oscillait suivant les péripéties du massacre, sur tout le pourtour +de ces gradins, et qu'un effrayant cri de mort, composé de quatre-vingt +mille voix, descendait vers les combattants pour les encourager à la +tuerie, suscite devant l'imagination tout un passé de bassesse, de +férocité, de fureur délirante, qui devaient user toutes les forces vives +de la civilisation romaine et la livraient d'avance en proie aux +barbares qui allaient faire reculer l'humanité de dix siècles vers les +ténèbres primitives. Le Forum réveille des souvenirs d'autre nature: +certes, des abominations de toute espèce s'y sont également commises; +mais, dans l'ensemble de son histoire, cette place herbeuse et inégale, +dont le moyen âge avait fait un marché de vaches (_Campo Vaccino_), se +montre à nous comme le vrai centre du monde romain; c'est le lieu, jadis +sacré, d'où pendant tant de siècles partit l'impulsion première pour +tous les peuples occidentaux, des montagnes de l'Atlas aux rives de +l'Euphrate: c'est là que s'agitaient, comme dans un cerveau vivant, les +idées et, vers la fin de l'empire, les hallucinations venues de toutes +les extrémités du grand corps. Les murs, les restes de colonnades, les +temples, les églises qui entourent le Forum racontent dans leur langage +muet les événements les plus considérables de Rome, et, sous ces +constructions diverses, les débris plus anciens retrouvés par les +fouilles nous font pénétrer plus avant dans l'ombre épaissie des âges; +comme dans un champ où se succèdent les récoltes, les édifices ont +remplacé les édifices autour de cette place où se mouvait sans cesse la +grande houle du peuple romain: ce sont là des annales qui pour le savant +valent bien celles de Tacite. De même sur tous les points de Rome et des +environs où se trouve quelque vieux monument, arcade ou colonne brisée, +niche ou soubassement, chaque pierre rappelle une date, un fait de +l'histoire de Rome. Souvent il est difficile de déchiffrer ce témoignage +du passé, mais du chaos de toutes les hypothèses, du conflit de toutes +les contradictions, la vérité se fait jour peu à peu. + +Malgré les pillages et les démolitions en masse, un très-grand nombre de +monuments antiques, parmi lesquels le Panthéon d'Agrippa, cette +merveille d'architecture, subsistent encore, plus ou moins dégradés. Les +Vandales, sur le compte desquels on avait mis l'oeuvre de destruction, +ont pillé à outrance, cela est vrai, mais ils n'ont rien démoli. Le +travail de renversement systématique avait déjà commencé bien avant les +Vandales, lorsque, pour la construction de la première église de +Saint-Pierre, les matériaux avaient été pris au cirque de Caligula et à +d'autres monuments voisins. On fit de même pour les innombrables églises +qui s'élevèrent dans la suite, ainsi que pour les monuments civils et +les bâtisses de toute espèce; les statues qui n'étaient pas enfouies +sous les débris étaient cassées, pour servir de pierre à chaux ou de +pierre à bâtir; au commencement du quinzième siècle, il ne restait plus +debout dans Rome que six statues, cinq de marbre et une de bronze. +L'invasion des Normands, en 1084, et toutes les guerres du moyen âge, +accompagnées du sac et de l'incendie, laissèrent aussi bien des ruines +après elles; mais le nombre des palais, des cirques, des arcs +triomphaux, des colonnades, des obélisques, des aqueducs, avait été si +considérable, que la Renaissance, éprise tout à coup de ces +magnificences du passé, put en trouver encore beaucoup à étudier et à +reproduire par des imitations plus ou moins heureuses. Depuis cette +époque, le vaste musée architectural qu'enferment les murs de Rome est +conservé avec soin; il a même été agrandi par des oeuvres capitales de +Michel-Ange, de Bramante et d'autres architectes; mais cela n'est pas +suffisant: il faut remettre à la clarté du jour tous les trésors d'art, +tous les témoignages de l'histoire qui sont encore enfouis. On s'occupe +actuellement de récupérer par des fouilles toutes les constructions que +les débris accumulés pendant quinze siècles avaient recouvertes de leurs +strates. Il s'agit de retrouver sous la Rome de nos jours la Rome +antique, de la faire surgir de la poussière des rues, comme on a +ressuscité Pompéi de la cendre du Vésuve. + +Les restes les plus curieux, notamment les fondements des palais des +Césars et les murs de l'ancienne _Roma quadrata_, ont été mis +partiellement à découvert sur le mont Palatin, à peu de distance du +Forum et du Colisée; la colline tout entière est un ensemble de +monuments des plus précieux. + +C'est là que les premiers Romains avaient bâti la ville, afin de la +protéger à la fois par les escarpements de leur roche et par les eaux du +Vélabre et des autres marécages dans lesquels s'épanchaient alors les +inondations du Tibre. Mais, devenue plus populeuse, Rome eut bientôt à +descendre du Palatin; elle s'étendit dans la dépression du Vélabre, +asséchée par les égouts de Tarquin l'Étrusque, se déploya dans la vallée +du Tibre et dans ses ravins latéraux, puis gravit les pentes des +hauteurs environnantes. Au milieu de la ville grandissante, un îlot, +considéré par les Romains comme un lieu sacré, divisait les eaux du +fleuve. Les berges en étaient maçonnées en forme de carène; au centre un +obélisque s'élevait en guise de mât, et le temple d'Esculape occupait la +poupe. L'île était assimilée à un vaisseau portant la fortune de Rome. + +Il existe encore une autre Rome, la Rome souterraine, des plus +intéressantes à étudier, car là, mieux que dans tous les livres, on peut +apprendre ce qu'était le christianisme des premiers siècles et juger des +changements qu'y a produits, depuis cette époque, l'incessante évolution +de l'histoire. Les cryptes des cimetières chrétiens occupent autour de +la ville une zone de deux ou trois kilomètres de largeur moyenne, +partagée en une cinquantaine de catacombes distinctes, qui n'ont pas +encore été explorées dans leur entier. M. de Rossi évalue à 580 +kilomètres la longueur de toutes les galeries creusées par les chrétiens +dans le tuf volcanique. Elles n'ont en moyenne qu'une largeur moindre +d'un mètre; mais en tenant compte des chambres qui servaient d'oratoires +et des nombreux étages de niches profondes où l'on déposait les corps, +on peut juger de l'énorme travail de déblais que représentent ces +excavations. Les inscriptions, les bas-reliefs, les peintures de ces +tombeaux furent toujours inviolables pour les païens de Rome, pleins de +respect envers les sépultures, et fort heureusement les souterrains +furent comblés lors de l'invasion des barbares, ce qui les sauva des +dégradations qu'eurent à subir pendant tout le moyen âge les monuments +de la surface; ils restèrent intacts jusqu'à l'époque des fouilles, qui +commença vers la fin du seizième siècle. Ces tombeaux chrétiens révèlent +une croyance populaire fort différente de celle qui se trouve exprimée +dans les écrits des contemporains, appartenant presque tous à une autre +classe sociale que celle de la masse des fidèles; ils contrastent bien +plus encore avec les monuments des âges postérieurs du christianisme. +Tout y est d'une gaieté sereine; les emblèmes lugubres n y ont aucune +place: on n'y trouve ni représentations de martyres et de tortures, ni +squelettes, ni images de mort; on n'y voit pas même la croix, devenue +plus tard le grand signe du christianisme. Les symboles le plus +fréquemment figurés sont le «bon Berger», portant un agneau sur les +épaules, la vigne et ses pampres, la joyeuse vendange. Dans les +premières catacombes, au deuxième et au troisième siècle, les figures, +d'ailleurs beaucoup mieux sculptées que celles des siècles suivants, ont +quelque chose de grec et sont fréquemment représentées avec des sujets +païens: le bon Berger se trouve même une fois entouré des trois Grâces. +Deux catacombes judaïques, creusées également dans le tuf de Rome, +permettent de comparer les idées religieuses des deux cultes à cette +époque si intéressante de l'histoire. + +[Illustration: N° 88.--LES COLLINES DE ROME.] + +Par une bizarre superstition pour les nombres mystiques, on continue de +donner à Rome le nom de «Ville aux Sept Collines», qu'elle ne mérite +plus depuis que l'enceinte de Servius Tullius a été dépassée. Sans +compter le mont Testaccio, composé de tessons que les fabricants de +jarres et les bateliers jetaient au bord du fleuve et que les buveurs +utilisent aujourd'hui pour tenir leur breuvage au frais, au moins neuf +collines bien distinctes s'élèvent dans les murs de la Rome actuelle: +l'Aventin, où se retiraient les plébéiens dans leurs velléités +d'indépendance, le Palatin, où siégèrent les Césars, le Capitolin, que +dominait le temple de Jupiter, le Caelius (Monte Celio), l'Esquilin, le +Viminal, le Quirinal, le Citorio, monticule d'ailleurs peu élevé, le +Monte Pincio, le coteau des promenades et des jardins. Enfin, de l'autre +côté du Tibre, et toujours dans la Rome de nos jours, se montrent deux +autres collines: le Janicule, la plus haute de toutes, et le Vatican, +ainsi nommé parce qu'on y rendait autrefois les oracles. + +Héritière des traditions anciennes, cette hauteur est restée le lieu des +«vaticinations». C'est là que les prêtres chrétiens, sortis de +l'obscurité des catacombes, où ils tenaient leurs assemblées secrètes, +sont venus trôner au-dessus de la ville de Rome et de tout le monde +occidental. Là s'élève le palais du pape avec ses riches collections, sa +bibliothèque, son musée, les chefs-d'oeuvre de Michel-Ange et de +Raphaël. A côté resplendit la fameuse basilique de Saint-Pierre, le +centre de la chrétienté catholique. Réuni au palais par une longue +galerie, le mausolée d'Hadrien, découronné de sa colonnade supérieure et +devenu, sous le nom de château Saint-Ange, la grande forteresse papale, +se dresse au bord du Tibre et en domine le passage. Maintenant ses +canons ne protègent plus le Vatican; toute puissance matérielle des +pontifes a disparu, mais la fastueuse église de Saint-Pierre, l'étonnant +portique circulaire qui la précède, la coupole qui la surmonte et +qu'aperçoivent même les navigateurs voyageant au loin sur la mer, les +statues, les marbres, les mosaïques, les décorations de toute espèce +témoignent des richesses immenses qui, de toutes les parties du monde +chrétien, venaient naguère s'engouffrer dans Rome. La seule basilique de +Saint-Pierre, l'une des trois cent soixante-cinq églises de la cité +papale, a coûté près d'un demi-milliard. Pourtant, quelque somptueux que +soit cet édifice, l'admiration qu'il éveille n'est point sans mélange. +Les juges ont beau dire que «le génie de Bramante et de Michel-Ange se +fait sentir ici au point de ramener tout ce qui est ridicule ou mauvais +aux simples proportions de l'insignifiance», on ne peut s'empêcher +pourtant de voir ce qu'il y a d'imparfait dans cette oeuvre colossale. +Le monument est rapetissé par la multiplicité des ornements, et, chose +plus grave encore, il ne répond, comme architecture, qu'à une phase +transitoire et locale de l'histoire du catholicisme. Loin de représenter +toute une époque avec sa foi, sa conception une et cohérente des choses, +il résume, au contraire, un âge de contradictions, où le paganisme de la +Renaissance et le christianisme du moyen âge tâchent de se fondre en un +néo-catholicisme pompeux qui caresse les sens et s'adapte de son mieux +au goût et aux caprices du siècle: sous les sombres nefs gothiques, +l'impression est bien autrement profonde. Par un phénomène historique +curieux, le quartier du Rome où s'élève l'église de Saint-Pierre est le +seul endroit de la ville actuelle qui ait été dévasté par les Musulmans, +en 846. Ceux-ci se vantent d'avoir saccagé la Rome papale et de posséder +Jérusalem, tandis que jusqu'à nos jours le tombeau de Mahomet est resté +au pouvoir de ses fidèles. Quant aux Juifs, ce n'est point en vainqueurs +qu'ils sont entrés dans Rome. Domiciliés dans l'immonde Ghetto, aux +bords du Tibre vaseux, et non loin de cet arc de Titus qui rappelle la +destruction de leur temple et le massacre de leurs ancêtres, ils ont +porté pendant dix-neuf cents ans le poids de la haine universelle et de +la persécution. Ils ont survécu pourtant, grâce à la puissance de l'or +qu'ils savaient manier mieux que leurs oppresseurs, et, désormais libres +de sortir du Ghetto, les quatre mille Juifs de Rome prennent part, plus +que les chrétiens eux-mêmes, à la transformation de la capitale de +l'Italie. + +Le cours des idées s'est trop modifié pendant les siècles modernes pour +que les ingénieurs italiens songent maintenant à inaugurer la troisième +ère de l'histoire de Rome par des édifices de luxe qui puissent se +comparer en grandeur au Colisée ou à Saint-Pierre; mais ils ont des +oeuvres non moins utiles à réaliser dans un autre domaine du travail +humain, s'ils se donnent pour mission de protéger Rome contre les crues +du Tibre et de la replacer dans des conditions de salubrité parfaite. Il +est vrai que les débris accumulés de tant d'édifices détruits ont +exhaussé le niveau de la ville d'au moins un mètre en moyenne; mais le +lit du Tibre s'est également élevé à cause du prolongement de son delta. +Pour assurer le libre écoulement des eaux de crue dans un canal +régulier, il faut nécessairement recreuser le lit du fleuve et le border +de quais élevés dans toute la traversée de Rome; il faut, en outre, pour +assainir la ville, remanier le réseau souterrain des égouts et +distribuer avec intelligence l'eau pure que les travaux des anciens +édiles ont donnée aux vasques des fontaines. + +On sait quelle prodigieuse masse liquide Rome recevait jadis pour sa +consommation journalière. Du temps de Trajan, les neuf grands aqueducs, +d'une longueur totale de 422 kilomètres, apportaient environ 20 mètres +cubes par seconde, la valeur d'un véritable fleuve, et les autres canaux +d'amenée construits plus tard accrurent cette quantité d'eau de plus +d'un quart. Actuellement encore, bien que Rome n'ait plus guère que la +dixième partie de ses ruisseaux artificiels et que la plupart des +anciens aqueducs dressent leurs arcades ruinées au milieu des campagnes +sans culture, la capitale de l'Italie est une des cités les plus +abondamment pourvues d'eaux vives; mais si jamais Rome doit emplir son +enceinte et continuer de s'agrandir par l'adjonction de nouveaux +quartiers, si le Forum, naguère presque dans la banlieue, redevient le +centre de la ville, le manque d'eau pourrait bien aussi s'y faire sentir +comme dans la plupart des métropoles de l'Europe[94]. + +[Note 94: Eau d'alimentation de diverses capitales: + + Quantité Quantité Quantité par jour + par seconde. par jour. et par habitant. + +Rome (1869)... 2m.c.,2 189,000 m.c. 0m,944 +Paris (1875)... 4 ,1 355,000 » 0 ,200 +Londres (1874).. 5 ,7 500,000 » 0 ,125 +Glasgow (1874).. 1 ,7 147,618 » 0 ,236 +Washington (1870). 5 ,6 500,000 » 3 ,000 +] + +Sans parler de l'insalubrité des campagnes environnantes, il est encore +un côté faible de la Rome actuelle, comparée à la Rome antique. Si l'on +tient compte de la différence des milieux, la ville moderne n'a plus +l'admirable ensemble de voies de communication qui rayonnaient vers tous +les points du monde autour de la borne d'or du Forum. La voie Appienne, +cette large route qui commence au sortir de Rome par une si curieuse +avenue de tombeaux, est le type de ces chemins puissamment construits et +d'une inflexible régularité, qui saisissaient le monde et en abrégeaient +les distances au profit de la ville maîtresse. Il est vrai que ces +anciennes routes pavées ont été en partie remplacées par des chemins de +fer, mais ces lignes sont encore peu nombreuses, indirectes dans leur +tracé et laissent la ville en dehors des grandes voies des nations. La +forme même du réseau montre que le mouvement, loin de se produire, comme +dans les autres pays d'Europe, du centre vers la circonférence, s'est +accompli en sens inverse: c'est de Florence, de Bologne, de Naples, que +l'Italie a marché à la reconquête de Rome. + +[Illustration: N° 89.--CIVITA-VECCIA.] + +Dépourvue de ports et privée de banlieue à cause des miasmes de la +campagne environnante, Rome est une des grandes villes qui pourraient le +moins subsister dans l'isolement: elle doit se compléter par des +localités éloignées qu'elle retient, pour ainsi dire, par les longs bras +de ses routes, pareille à une araignée placée au milieu de sa toile. +Gomme lieux de jardinage, d'industrie, de villégiature, elle a les +villes des montagnes les plus rapprochées, Tivoli, Frascati, que domine +une paroi de cratère où se trouvent les ruines de Tusculum; Marino, près +de laquelle les peuples confédérés du Latium se réunissaient à l'ombre +des grands bois; Albano, qu'un superbe viaduc moderne unit par-dessus un +large ravin à la ville d'Ariccia; Velletri, la vieille cité des +Volsques, groupant ses maisons sur les pentes méridionales de la grande +montagne du Latium; Palestrina, plus ancienne qu'Albe la Longue et que +Rome, et bâtie tout entière sur les ruines du fameux temple de la +Fortune, gloire de l'antique Praeneste, comme lieux de bains, elle a sur +la mer les plages de Palo, de Fiumicino et celles de Porto d'Anzio, +bourgade qui se continue au sud par la petite ville de Nettuno, si +célèbre par la fière beauté de ses femmes. Comme port d'échanges avec +l'étranger, elle n'a gardé sur la mer Tyrrhénienne que Civita-Vecchia, +triste ville au bassin admirablement construit, pouvant servir de modèle +aux ingénieurs maritimes, mais beaucoup trop étroit [95]; les havres que +possédaient les anciens Romains au sud des bouches du Tibre sont à peine +utilisés, et la charmante Terracine, nid de verdure au pied de ses +«rochers blanchissants», n'est plus la porte de Rome que pour les +voyageurs venus du Midi par la route du littoral. Presque toutes les +autres villes du Latium sont situées sur les deux grandes routes +historiques, dont l'une remonte au nord vers Florence, tandis que +l'autre pénètre au sud-est dans la vallée du Sacco et descend dans les +campagnes du Napolitain. Au nord, la cité principale est Viterbe, «la +ville des belles fontaines et des belles filles;» au sud, sur le versant +du Garigliano, Alatri, dominée par sa superbe acropole aux murs +cyclopéens, est le grand marché et le lieu de fabrique pour les paysans +des alentours. A l'est, dans une des plus charmantes vallées de la +Sabine, que parcourt l'Anio, «aux ondes toujours froides,» est une autre +ville célèbre, Subiaco, l'antique Sublaqueum, ainsi nommée des trois +lacs qu'avait formés Néron au moyen de digues de retenue et dans +lesquels il pêchait les truites avec un filet d'or. C'est près de +Subiaco que saint Benoît établit dans la «sainte caverne» (_sacro +specu_) le couvent célèbre qui précéda l'abbaye plus fameuse encore de +mont Cassin, et qui fut, après le monastère de Lerins en Provence, le +berceau du monachisme de l'Occident [96]. + +[Note 95: Commerce maritime de Civita-Vecchia: + +En 1863... 33,690,000 fr. En 1868.. 24,990,000 fr. + +Mouvement des navires dans les ports romains en 1873: + +Civita-Vecchia.... 2,627 entrées et sorties... 520,000 tonnes, +Fiumicino......... 1,476 » 63,000 » +Porto d'Anzio..... 1,295 » 30,900 » +Terracine......... 952 » 33,500 » +] + +[Note 96: Communes du Latium ayant plus de 10,000 habitants: + +Rome..... 256,000 habitants (1875). +Viterbe.. 20,600 » (1871). +Velletri.. 13,500 » » +Alatri.... 12,800 » » +] + +La grande ville qui sert d'intermédiaire entre Rome et Ancône, entre la +vallée du Tibre inférieur et la région des Apennins de Toscane et des +Marches, est le chef-lieu de l'Ombrie, l'antique Pérouse, l'une des +puissantes cités étrusques des premiers temps de l'histoire, une de +celles dont le voisinage, sondé par les travaux de fouille, a livré aux +regards des tombeaux du plus saisissant intérêt. Après chaque guerre, +après chaque période de destruction et de ruine, la ville s'est relevée, +grâce à sa position des plus heureuses au bord d'une plaine très-fertile +et au point de jonction de plusieurs routes naturelles. A la fois +toscane et romaine, elle devint, à l'époque de la Renaissance, le siège +de l'une des grandes écoles de peinture; par Vanucci «le Pérugin», sa +gloire est une des plus éclatantes de l'Italie. Il reste encore à +Pérouse de beaux monuments de cette époque célèbre. Actuellement la +ville n'est plus l'une des capitales artistiques de la Péninsule, mais, +comme siége d'université, elle a toujours son groupe de littérateurs et +d'érudits; elle est aussi fort active, surtout pour le commerce des +soies gréges; la propreté de ses maisons et de ses rues, qui cependant +ont gardé leur aspect original, la pureté de son atmosphère, le charme +de sa population, y attirent chaque eté une partie considérable de la +colonie d'étrangers riches qui passent l'hiver à Rome. Pérouse a de +beaucoup distancé son ancienne rivale, Foligno ou Fuligno, dont le +bassin lacustre est changé en campagnes d'une si grande fertilité et qui +fut jadis le principal marché d'échanges de toute l'Italie centrale; ses +habitants, fort industrieux, ont gardé quelques spécialités de +fabrication, entre autres le tannage des cuirs. Quant à la ville +d'Assisi, si gracieuse à voir dans son doux paysage, elle est à bon +droit célèbre par son temple de Minerve, si parfaitement conservé, et +par le couvent magnifique où l'on admire les fresques de Cimabüe, «le +dernier des peintres grecs,» et celles de son continuateur Giotto, «le +premier des peintres italiens;» ce n'est qu'une bourgade sans activité, +mais elle est entourée d'une banlieue agricole, riche et populeuse: +c'est là que naquit, à la fin du douzième siècle, François d'Assise, le +fondateur de l'ordre fameux des Franciscains. + +D'autres villes secondaires de l'Ombrie, sans grande importance +commerciale, ont du moins un nom considérable dans l'histoire ou se +distinguent par la beauté de leurs monuments ou de leurs paysages [97]. +Spoleto, dont Hannibal ne put forcer les portes, a sa basilique superbe +au porche si original, son viaduc romain jeté sur une gorge profonde et +ses montagnes couvertes de bois de pins et de châtaigniers; Terni a dans +les environs l'un des plus beaux spectacles de l'Italie, la puissante +cascade du Velino, dont les Romains ont taillé le lit dans la roche +vive; Rieti, jadis surnommée l'Heureuse, a son lac, reste de l'ancienne +mer qu'a vidée la chute du Velino, à la tranchée delle Marmore. Au nord +du Tibre, sur les frontières de la Toscane, la fière et malpropre +Orvieto, où se fabriquait jadis le fameux remède dit _orviétan_, la +vieille cité papale hérissant de ses clochers et de ses tours le +promontoire de scories qui la porte, possède la merveilleuse façade de +sa cathédrale, aux mosaïques incrustées, qui en font un chef-d'oeuvre +d'ornementation et presque de bijouterie. Enfin, les deux villes +principales de l'Apennin d'Ombrie, Città di Castello, située au bord du +ruisseau qui deviendra le Tibre, et Gubbio, bâtie au coeur même des +montagnes, sont toutes les deux riches en sites charmants ou grandioses, +et l'une et l'autre ont des eaux médicinales fréquentées. Les érudits +vont visiter dans le palais municipal de Gubbio les fameuses «tables +Engubines», sept plaques de bronze couvertes de caractères ombriens: ce +sont les seuls monuments de ce genre qui nous restent. À moitié chemin +entre Pérouse et Città di Castello, dans une région des plus fertiles +que parcourt le Tibre, la petite ville de Fratta, dont le nom a été +récemment changé en celui d'Umbertide, n'a d'importance que par son +commerce local. + +[Note 97: Communes de l'Ombrie ayant plus de 10,000 habitants en +1871: + +Pérouse (Perugia)..... 49,500 hab. +Città di Castello..... 24,000 » +Gubbio................ 22,700 » +Fuligno............... 21,700 » +Spoleto............... 20,700 » +Terni................. 16,000 » +Orvieto............... 14,600 » +Rieti................. 14,200 » +Assisi................ 14,000 » +Umbertide (Fratta).... 11,000 » +] + +Sur la mer Adriatique, le port des contrées romaines est Ancône, la +vieille cité dorienne, encore désignée par le nom grec qu'elle doit à sa +position, à l'angle même de la Péninsule, entre le golfe de Venise et +l'Adriatique méridionale. Près de la racine du grand môle, un bel arc +triomphal, un des édifices de ce genre les plus beaux et les mieux +conservés qui subsistent encore, rappelle l'importance qu'attachait +Trajan à la possession de cette porte maritime. Grâce à sa situation +privilégiée, et naguère aussi à la franchise commerciale de son port, +amélioré par l'art et dragué partout à 4 mètres de profondeur, Ancône +est une des trois cités les plus commerçantes de la côte orientale de +l'Italie et la huitième de tout le littoral de la Péninsule; elle vient +après Venise et dispute la prééminence à Brindisi, bien qu'elle ne soit +pas, comme cette dernière, une étape du chemin des Indes. Elle a pour +alimenter son commerce, non-seulement ce que lui envoient Rome et la +Lombardie, mais aussi les denrées de la campagne des Marches, des fruits +exquis, des huiles, l'asphalte des Abruzzes, le soufre des Apennins, +récemment entré dans le commerce, et la «meilleure soie qu'il y ait au +monde», si l'on en croit les indigènes; d'après les registres du port, +le trafic se serait notablement accru pendant les dernières années: mais +cette augmentation est en grande partie apparente, car elle provient des +grands bateaux à vapeur qui font escale aux jetées de la ville[98]. Les +autres ports du littoral, d'ailleurs fort mal abrités, n'ont qu'un +faible commerce; Pesaro, la patrie de Rossini, n'est guère visitée que +par des navires de vingt à trente tonneaux; Fano n'a que de simples +barques; Senigallia, plus connue à l'étranger sous le nom de Sinigaglia, +était assez fréquentée par les embarcations à l'époque de la célèbre +foire, qui donnait lieu à un mouvement d'affaires d'environ 25 millions; +mais son petit havre de rivière, qui fut un port franc jusqu'en 1870, +époque de la suppression de la foire, ne donne accès qu'à des navires +d'un tirant d'eau de 2 mètres. Toutes ces villes de la côte doivent +expédier à Ancône la plus grande partie de leurs denrées. + +[Note 98: Mouvement du port d'Ancône: + +1858 2,021 navires jaugeant 258,292 tonneaux. +1867 2,024 » » 372,877 » +1873 2,129 » » 751,803 » +] + +[Illustration: N° 90.--VALLÉES D'ÉROSION DU VERSANT DE L'ADRIATIQUE.] + +[Illustration: PAYSANS DES ADRUZZES. Dessin de D. Maillart, d'après +nature.] + +A l'exception de Fabriano, située dans une vallée riante des Apennins, +et d'Ascoli-Piceno, bâtie au bord de la rivière Tronto, toutes les cités +de l'intérieur des Marches: Urbino, dont la plus grande gloire est +d'avoir donné naissance à Raphaël, et qui produisait autrefois, comme sa +voisine Pesaro, les admirables faïences si recherchées des connaisseurs; +Jesi, Osimo, Macerata, Recanati, la patrie de Leopardi; Fermo et +d'autres encore, qui jadis étaient toutes perchées sur une roche abrupte +pour se surveiller mutuellement, commencent à projeter de longs +faubourgs dans la direction de la plaine, afin de s'occuper de +l'exploitation du sol. Une de ces villes haut dressées sur la montagne +est la célèbre Loreto, qui fut autrefois le pèlerinage le plus fréquenté +de tout le monde chrétien. Avant la Réforme, à une époque où pourtant +les grands voyages étaient beaucoup moins faciles qu'aujourd'hui, Loreto +recevait jusqu'à deux cent mille pèlerins par an dans son sanctuaire. Il +est vrai qu'ils y contemplaient une des grandes merveilles de la +chrétienté, la maison même qu'avait habitée la Vierge, et que les anges +avaient transportée de promontoire en promontoire à l'endroit qu'abrite +maintenant une coupole magnifiquement décorée. C'est dans le voisinage +de ce lieu fameux, à Castelfidardo, que la plus grande partie du +«patrimoine de Saint-Pierre» a été ravie au pape par les armes de +l'Italie: quoique la bataille n'ait été qu'un mince événement militaire, +elle marque une date fort importante dans l'histoire de la Péninsule. + +La région montueuse des Abruzzes, qui faisait jadis partie du +Napolitain, mais qui se rattache à Rome par son versant tyrrhénien, +tributaire du Tibre, et surtout par sa grande route transversale, n'a +qu'un petit nombre de villes sur les hauteurs du plateau. La principale +est un chef-lieu de province, Aquila, que l'empereur Frédéric II fonda +au treizième siècle pour en faire une aire «d'aigle»; les autres villes +des montagnes ont toujours été trop difficiles d'accès pour avoir de +nombreux habitants, et même elles envoient dans les villes des plaines +des colons vigoureux et persévérants au travail, les _Aquilani_, si +appréciés comme terrassiers dans toute l'Italie. Les localités les plus +populeuses se trouvent dans le bassin inférieur de l'Aterno ou dominent +la route côtière et les campagnes fécondes du versant adriatique. +Solmona groupe ses maisons dans un immense jardin, qui fut jadis un lac +et que bornent au sud les escarpements du Monte Majella; Popoli, à +l'issue du défilé où l'Aterno prend le nom de Pescara, est un marché +d'échanges des plus actifs entre le littoral de l'Adriatique et la +région des montagnes; Chieti, bâtie plus bas sur le même fleuve, est +aussi une ville industrieuse: c'est, dit-on, la première des anciennes +provinces napolitaines où la vapeur ait été appliquée dans les filatures +et autres usines. Teramo, Lanciano sont également des villes de quelque +importance; mais dans toute son étendue le littoral des Abruzzes n'a que +deux petits ports, et fréquentés seulement par quelques barques, Ortona +et Vasto[99]. + +[Note 99: Communes principales des Marches et des Abrazzes en 1870: + +Ancône 45,700 hab. +Chieti 23,600 » +Ascoli-Piceno 22,000 » +Senigallia ou Sinigaglia 22,000 » +Macerata 20,000 » +Recanati 19,900 » +Pesaro 19,900 » +Teramo 19,800 » +Fano 19,600 » +Fermo 18,700 » +Jesi 18,600 » +Lanciano 18,500 » +Osimo 16,600 » +Fabriano 16,500 » +Aquila 16,000 » +Solmona 15,500 » +Urbino 15,200 » +Vasto et Ortona, chacune 13,000 » +] + +[Illustration: N° 91--RIMINI ET SAINT-MARIN.] + +Un petit État, enclavé dans les Marches Romaines et réuni au littoral +par une route unique, a gardé une existence à part. A une petite +distance au sud de Rimini, dans une des plus belles parties des +Apennins, la superbe roche du mont Titan, dont la base est excavée par +les carriers depuis un temps immémorial, porte sur sa crête, à 750 +mètres de hauteur, la vieille et célèbre cité de Saint-Marin (San +Marino), entourée de murs et dominée de tours; le matin, quand le temps +est favorable, les citoyens voient au delà du golfe Adriatique le soleil +apparaître derrière la crête des Alpes d'Illyrie, Saint-Marin constitue +avec quelques localités environnantes une république «illustrissime», le +seul municipe autonome qui existe encore en Italie[100]. D'après la +chronique, la _repubblichetta_ de Saint-Marin, ainsi nommée d'un maçon +dalmate qui vécut en ermite sur le roc du Titan, serait un État +indépendant et souverain depuis le quatrième siècle; quoi qu'il en soit, +il est certain que depuis mille années au moins la petite république a +réussi à sauvegarder son existence, grâce aux rivalités de ses voisins +et à l'extrême habileté avec laquelle ses citoyens ont su ruser avec le +danger. D'ailleurs la constitution de l'État n'est rien moins que +populaire. Le peuple ne vote plus: depuis un nombre inconnu de siècles +il a perdu le suffrage; les citoyens, même propriétaires, n'ont plus que +le droit de remontrance, et ceux qui ne possèdent pas un seul lopin de +terre, c'est-à-dire plus de la moitié des Sanmarinais, ne peuvent +hasarder aucune réclamation. Le pouvoir suprême appartient à un +«conseil-prince» de soixante membres, composé d'un tiers de nobles, d'un +tiers de bourgeois et d'un tiers de campagnards propriétaires. Le titre +de conseiller est héréditaire dans les familles, et quand l'une d'elles +vient à s'éteindre, les cinquante-neuf autres choisissent celle qui +prendra part au pouvoir de la république. C'est le conseil-prince qui +choisit dans son sein les diverses commissions, ainsi que les deux +capitaines-régents,--un pour la ville, un pour la campagne,--qui doivent +exercer pendant six mois le pouvoir exécutif. Saint-Marin a aussi sa +petite armée, son budget, ses monopoles. Elle se fait un petit revenu +par la vente de titres nobiliaires et de décorations; moyennant 35,000 +francs, elle a même créé des ducs qui marchent de pair avec la haute +noblesse du royaume. Mais les impôts sont libres: quand la commune a +besoin d'argent, le tambour de l'armée assemble les citoyens et ceux qui +ont bonne volonté sont invités à déposer leur offrande dans la caisse de +l'État. Paye qui veut, et quand la caisse est pleine, on refuse les +dons! D'ailleurs la république, toute libre qu'elle est, reçoit une +subvention de l'Italie et se réclame de la protection spéciale du roi. +Elle enferme ses condamnés dans une prison italienne, fait imprimer ses +actes officiels en Italie et paye un homme de loi italien pour tenir ses +audiences de justice dans le prétoire de la république. Il ne se trouve +pas d'imprimerie dans le petit État: le conseil-prince a repoussé +l'invention moderne, que des voisins, les Romagnols, eussent été fort +heureux de faire fonctionner à leur profit; il a craint que les livres +politiques publiés sur son territoire ne portassent ombrage au royaume +dans lequel il est enclavé. C'est à Saint-Marin que Borghesi, le +fondateur de la science épigraphique, avait son admirable collection, si +importante pour l'étude de l'administration romaine. + +[Note 100: République de Saint-Marin: +Superficie, 57 kilom. carrés. Population, en 1869: 7,300 hab. Population +kilométrique, 128.] + + + + +VI + +L'ITALIE MÉRIDIONALE, PROVINCES NAPOLITAINES. + + +De tous les États qui se sont groupés pour former l'Italie une, le +royaume de Naples, même sans compter les Abruzzos et la Sicile comme en +faisant partie, est celui qui occupe l'espace le plus considérable, mais +non celui qui a le plus d'importance par le chiffre de sa population et +l'industrie[101]. Le Napolitain comprend toute la moitié méridionale de +la Péninsule et développe son littoral échancré de golfes et de baies +sur plus de 1,600 kilomètres. Ce fut jadis, sous le nom de Grande Grèce, +la partie la mieux connue de l'Italie; de nos jours, au contraire, c'est +dans le Napolitain que se trouvent les districts les plus ignorés, et +l'on pourrait y faire encore des voyages de découverte comme dans les +pays d'Afrique. + +[Note 101: Napolitain, moins les Abruzzes: +Superficie, 72,524 kil. car. Population, 6,251,750 hab. Population +kilométrique, 86 hab.] + +Au sud des massifs divergents des Abruzzes et de la Sabine, les +Apennins, devenus très-irréguliers dans leur allure, ne peuvent guère +être considérés comme une véritable chaîne: ce sont des groupes +distincts reliés les uns aux autres par des chaînons transversaux ou par +des seuils de hautes terres. Un premier massif, que la profonde vallée +du Sangro, tributaire de l'Adriatique, sépare des Abruzzes, élève la +crête aiguë de la Meta au-dessus de la zone des bois. Plus au sud, de +l'autre côté de la vallée d'Isernia, où naît le Volturne, se groupent +les montagnes du Matese, enfermant dans un de leurs cirques le beau lac +du même nom, que domine le Miletto, dernier boulevard de l'indépendance +des Samnites. Plus loin, vers Bénévent et Avelfino, s'élèvent d'autres +sommets, moins hauts, mais non moins escarpés et d'un aspect non moins +superbe: ce sont aussi des monts aux défilés sauvages où, pendant les +anciennes guerres, se livra mainte bataille sanglante. Sur la route de +Naples à Bénévent, on reconnaît encore entre deux gorges le bassin des +«Fourches caudines», où les Romains, pris comme dans un filet, durent +s'humilier devant les Samnites et faire des promesses qui ne furent +point tenues: la voie Caudarola et le village dit Forchia d'Arpaia, +rappellent le mémorable événement. Cette région montagneuse, à laquelle +on pourrait laisser le nom de ses anciens habitants, les maîtres de +l'Italie méridionale, est terminée au sud par une chaîne transversale +dont la crête, inégale et coupée de profondes entailles, se dirige de +l'est à l'ouest et va finir entre les deux golfes de Naples et de +Salerne, par le cap Campanella, l'ancien promontoire de Minerve. La +belle île de Capri, aux abruptes falaises calcaires où pénètre la mer +d'azur, appartient également à cette rangée transversale des monts +samnites. + +Du côté de l'orient, les divers massifs napolitains, d'origine crétacée, +comme presque tous les Apennins méridionaux, et connus, en général, sous +le nom de Murgie, s'abaissent en pente douce et de leurs dernières +déclivités vont disparaître sous les «tables» (_tavoliere_) argileuses +que déposèrent les eaux marines à l'époque pliocène. Ces tables de la +Pouille, de faible élévation, sont peut-être, dans toutes les parties où +elles n'ont pas été reconquises à l'agriculture, les terres les moins +fertiles et les plus tristes à voir de toute la péninsule italienne: les +lits profonds où coulent les minces filets d'eau des rivières du versant +adriatique découpent ces plaines en terrasses parallèles; toute la +population s'est réunie dans les villes à l'issue des vallées, sur les +monticules faciles à défendre ou sur les grandes routes; et la campagne +est une immense solitude, parcourue seulement des bergers nomades. On ne +voit pas même un buisson dans ces grandes plaines; les plantes les plus +élevées sont une espèce de fenouil dont les haies touffues marquent les +limites entre les pâturages. Des masures, semblables à des tombeaux ou à +de simples amas de pierres, s'élèvent çà et là au milieu de la plaine. +Mais les vieux us féodaux qui s'opposaient à la culture de ces contrées +et qui forçaient les habitants de la montagne à maintenir au milieu de +leurs champs de larges chemins ou _tratturi_ pour le passage des brebis, +ont heureusement pris fin, et l'aspect des «tables» change d'année en +année. + +Les _tavoliere_ séparent complétement du système des Apennins le massif +péninsulaire du Monte Gargano, qui forme ce que l'on est convenu +d'appeler «l'éperon» de la «botte» italienne. Quelques forêts de hêtres +et de pins, qui fournissent le meilleur goudron de toute l'Italie, des +fourrés de caroubiers, d'arbousiers et de plantes diverses dont les +abeilles transforment les fleurs en un miel exquis, revêtent encore les +pentes septentrionales de ce massif isolé, aux ravins sauvages; mais le +nom même de la plus haute cime, le Monte Calvo ou mont Chauve, témoigne +de l'œuvre déplorable de déforestation qui s'est accomplie aussi dans +cette région comme dans presque tout le reste de la Péninsule. Jadis des +pirates sarrasins s'étaient installés dans le massif du Monte Gargano +comme dans grande forteresse; l'espèce de fossé que forme la vallée du +Candelaro, continuation de la ligne normale des côtes italiennes, les +défendait à l'ouest. + +Là ils purent longtemps braver les populations chrétiennes, quoique les +sanctuaires érigés sur les escarpements du Gargano soient parmi les plus +vénérés de la catholique Italie; des églises et des couvents y ont +succédé aux anciens temples païens, et depuis les temps historiques le +flot des pèlerins n'a cessé de s'y diriger: surtout l'église du mont +Sant' Angelo, dont les pentes fort inclinées se dressent au nord de +Manfredonia, est un lieu sacré par excellence. C'est qu'avant l'époque +de la grande navigation les matelots qui venaient de quitter le sûr abri +du golfe, ne se préparaient pas sans inquiétude à doubler la presqu'île +du Gargano et à s'aventurer au milieu des îles bordées d'écueils qui la +continuent au large vers la côte dalmate, Tremiti, Pianosa, Pelagosa. + +[Illustration: N° 92.--MONTE GARGANO.] + +L'ancien volcan du mont Vultur, au sud de la vallée de l'Ofanto, se +dresse comme la borne méridionale des Apennins de Naples. Au delà, le +sol s'abaisse graduellement et n'est plus qu'un plateau raviné d'où les +eaux rayonnent en trois directions, à l'ouest par le Sele vers le golfe +de Salerne, au sud-est vers le golfe de Tarente, au nord-est vers +l'Adriatique. Loin de se bifurquer, comme on le représentait jadis sur +les cartes, l'Apennin est même complétement interrompu par le seuil de +Potenza, et la longue presqu'île qui forme le «talon» de l'Italie n'a +pour toutes élévations que des terrasses aux contours indécis et des +collines aux longues croupes monotones. + +L'autre presqu'île, celle des Calabres, est, au contraire, montueuse et +très-accidentée d'aspect. L'Apennin recommence au sud de Lagonegro et +s'élève en brusques escarpements jusqu'au-dessus de la zone des bois. Le +mont Pollino, d'où l'on domine à la fois les deux mers d'Ionie et +d'Éolie, est plus haut que le Matese et que toutes les autres cimes du +Napolitain; le groupe dont il occupe le centre barre la presqu'île dans +toute sa largeur, d'une mer à l'autre mer, et se prolonge au bord des +eaux occidentales en un mur de rochers plus abrupts encore que ceux de +la Ligurie et beaucoup plus inaccessibles à cause du manque complet de +routes. Au sud, il s'ouvre en de beaux vallons boisés où les habitants +vont recueillir sur le trone des frênes la manne médicinale qui +s'expédie ensuite dans tous les pays du monde. La profonde vallée du +Crati limite au sud et à l'est ce premier massif et le sépare d'un +deuxième, moins élevé, mais à la base plus étendue: c'est la Sila, dont +les rochers de granit et de schistes, d'origine beaucoup plus ancienne +que les Apennins, ont encore gardé la parure et, l'on pourrait dire, +l'horreur de leurs grandes forêts de pins et de sapins, hantées par les +bandits. Jadis ces forêts, qui valurent aux montagnes le nom de «Pays de +la Résine», fournirent aux Hellènes de la Grande Grèce, puis aux +Romains, le bois nécessaire à la construction de leurs flottes, et +maintenant encore les chantiers de construction de l'Italie y prennent +un grand nombre de leurs madriers. Des pâtres, que l'on dit être en +partie les descendants des Sarrasins qui occupèrent autrefois la +contrée, mènent leurs troupeaux pendant la belle saison dans les +clairières de ces forêts. + +Au sud du groupe isolé de la Sila s'arrondit le large golfe de +Squillace, au devant duquel la mer Tyrrhénienne projette une autre baie +semi-circulaire, celle de Santa Eufemia. Il ne reste plus entre les deux +mers qu'un isthme étroit, occupé par de petits plateaux disposés en +degrés et entourés d'anciennes plages qui marquent les reculs successifs +de la mer; mais au delà de ce seuil, où des souverains ont eu l'idée, +non suivie d'effet, de faire creuser un canal maritime, s'élève un +troisième massif, au noyau de roches cristallines, bien nommé +l'Aspromonte. Énorme croupe à peine découpée en sommets distincts, mais +rayée sur tout son pourtour de ravins rougeâtres où de furieux torrents +roulent en hiver, «l'âpre montagne,» encore revêtue de ses bois, étale +largement dans la mer Ionienne ses promontoires panachés de palmiers et +disparaît enfin sous les flots, à la pointe désignée par les marins sous +le nom de «Partage des vents[102]» (_Spartivento_). + +[Note 102: Altitudes des Apennins de Naples: + +Meta 2,245 met. +Monte Miletto (Matese) 2,047 » + » Calvo (Gargano) 1,570 » + » Sant' Angelo (cap Campanella) 1,470 » +Capri (Monte Solara) 597 » +Monte Pollino 2,334 » +La Sila 1,787 » +Aspromonte 1,909 » +] + +Mais, outre les divers massifs plus ou moins isolés que l'on peut +considérer comme faisant partie du système des Apennins, le pays de +Naples a, comme les provinces romaines, ses montagnes volcaniques. Elles +forment deux rangées irrégulières, l'une sur le continent, l'autre dans +la mer Tyrrhénienne, et se rattachent peut-être souterrainement par un +foyer caché aux volcans des îles Lipari et au mont Etna. L'une de ces +montagnes est le Vésuve, la bouche de laves la plus fameuse du monde +entier, non qu'elle soit la plus active ou qu'elle s'élève le plus haut +dans la zone des nuages, mais son histoire est celle de tout un peuple +qui vit au milieu de ses laves; nul volcan n'a été mieux étudié: grâce à +la proximité immédiate de Naples, c'est une sorte de laboratoire de +géologie fonctionnant sous les yeux de l'Europe. + +A peine, en sortant du défilé de Gaëte, a-t-on pénétré dans le paradis +de la Terre de Labour, que l'on voit un premier volcan, la Rocca +Monfina, se dresser entre deux massifs calcaires, dont l'un est le +Massico, aux vins exquis célébrés par Horace, le poëte gourmet. Depuis +les temps préhistoriques le volcan repose, ou du moins on ne possède +aucun récit authentique de ses fureurs; un village, qui a succédé à une +place forte des anciens Auronces, adversaires des Romains, s'est niché +avec confiance dans la riche verdure de son cratère ébréché, quoique +l'aspect extérieur de la montagne soit encore en maints endroits aussi +formidable qu'au lendemain d'une éruption. La principale bouche des +laves, entourant un dôme de trachyte, le mont Santa Croce, qui s'élève à +près de 1,000 mètres, est l'une des plus vastes de l'Italie: elle n'a +pas moins de 4,600 mètres de large; deux autres cratères s'ouvrent dans +le voisinage et plusieurs cônes parasites d'éruption, hérissant les +pentes extérieures de la montagne, font comme une sorte de cour à la +coupole centrale. Le sol de la Campanie est formé jusqu'à une profondeur +inconnue des cendres rejetées jadis du cratère de Rocca Monfina, et qui +se sont déposées, soit à l'air libre, soit au fond de baies émergées +depuis. Dans la région méridionale de la Terre de Labour, ces tufs +renferment un grand nombre de coquillages en tout pareils à ceux de la +mer voisine. Toute cette région a donc été récemment soulevée. + +[Illustration: N° 93.--CENDRES DE LA CAMPANIE.] + +Les collines qui s'élèvent au sud de la merveilleuse campagne n'ont pas +la majesté de la Rocca Monfina, mais leur voisinage du bord de la mer et +les remarquables phénomènes qui s'y sont accomplis les ont rendues bien +autrement célèbres; dès l'antiquité la plus reculée, elles ont été +considérées comme une des grandes curiosités de la Terre. Vus de la +position dominatrice de la colline des Camaldules, au-dessus de Naples, +les «champs Phlégréens», embellis d'ailleurs par la verdure et le +voisinage des eaux marines, ne nous paraissent point une région +d'horreurs, depuis que nous connaissons des régions du monde +incomparablement plus ravagées par les laves et qui par leurs explosions +ont causé des désastres beaucoup plus effrayants. Les volcans de Java, +des îles Sandwich, de l'Amérique centrale, de la Cordillère andine, ont +porté tort dans notre imagination aux pustules du golfe de Baïa; mais +les phénomènes si divers de cette petite région volcanique durent +frapper singulièrement l'esprit de nos premiers ancêtres gréco-romains. +Leur intelligence, si ouverte pourtant, ne pouvait comprendre ces +merveilles: aussi ne manqua-t-elle pas de les attribuer à des dieux: là +était pour eux le seuil du monde souterrain. Cette terre qui frémit, ces +flammes sortant d'un foyer caché, ces ouvertures béantes en +communication avec des cavernes inconnues, ces lacs qui se vident et +s'emplissent soudain, ces antres vomissant des gaz mortels, tout cela +entra pour une forte part dans leur mythologie et dans leur poétique, et +c'est encore là que, malgré nous, se trouve l'origine d'une multitude de +nos images, de nos comparaisons et de nos idées. Du temps de Strabon, +les bords du golfe de Baïa étaient devenus le rendez-vous des +voluptueux, et tous les promontoires, toutes les collines des environs +portaient de somptueuses villas; la contrée tout entière était le plus +charmant des jardins, embelli par la vue la plus admirable de la mer et +des îles; mais on se racontait encore des choses terribles sur le monde +de cavernes et de flammes caché dans les profondeurs. Un oracle +redoutable y siégeait, entouré d'un peuple de mineurs, les mythiques +Cimmériens, auxquels devaient s'adresser les étrangers qui voulaient +consulter les dieux: ces populations de troglodytes étaient tenues de ne +jamais voir le soleil et ne quittaient leurs souterrains que pendant la +nuit. On disait aussi que les champs Phlégréens avaient été le théâtre +de grandes luttes entre les géants; peut-être était-ce un souvenir des +batailles qui s'étaient livrées pour la possession des terres fertiles +de la Campanie. Au moyen âge, Pouzzoles était considéré par les fidèles +comme le lieu par lequel Jésus-Christ était descendu aux enfers. + +Les cratères qui servirent de vomitoires à ce foyer ou «pyriphlégéton» +des anciens sont au nombre d'une vingtaine, si l'on compte seulement +ceux dont les bords, entiers ou ébréchés, sont encore nettement +reconnaissables; mais il en est aussi plusieurs qui se sont mutuellement +oblitérés en s'enclavant les uns dans les autres, en croisant ou en +superposant leurs murailles. Vu de haut, et sans la végétation qui +l'embellit, l'ensemble du paysage prendrait un aspect analogue à celui +de la surface lunaire, parsemée d'entonnoirs inégaux. Naples même est +bâtie dans un cratère aux contours indécis, rendus plus vagues encore +par les édifices qui s'élèvent en amphithéâtre sur les pentes; mais à +l'ouest se groupent plusieurs cuvettes volcaniques mieux dessinées, dont +l'une s'appuie extérieurement sur un long promontoire de tuf, où s'élève +le prétendu tombeau de Virgile. Dès qu'on a dépassé le tunnel du +Pausilippe, l'une des anciennes «merveilles du monde», on se trouve dans +la région des champs Phlégréens proprement dits. A gauche, la petite île +de Nisita ou Nisida, au profond cratère ouvrant aux eaux du large +l'échancrure du Porto Pavone, dresse son cône régulier comme la borne +extérieure de cet amas de volcans. + +Le plus vaste de tous, et celui qui a le plus gardé de son activité +d'autrefois, est le bassin de la Solfatare, le _Forum Vulcani_ des +anciens. Sa dernière grande éruption date de 1198, mais il continue +d'exhaler en quantité des vapeurs d'hydrogène sulfuré et de décomposer +ses roches sous l'action des gaz: la nuit, un vague reflet rougeâtre +s'échappe d'une centaine de petites ouvertures où s'élaborent le soufre +et les sulfates, et quand on se promène sur le sol du cratère, on entend +résonner ses pas sur le sol poreux, percé d'innombrables vésicules. +Immédiatement au nord s'ouvre une autre coupe volcanique emplie de la +verdure des grands bois et d'eaux, qui la reflètent: c'est le parc +d'Astroni, dont les talus circulaires sont tellement abrupts à +l'intérieur, qu'ils forment une barrière suffisante pour enclore les +sangliers et les chevreuils; la seule entrée de l'enceinte est une +brèche artificielle. Un autre cratère moins régulier enferme les eaux, +étendues, profondes, et parfois bouillantes, du lac d'Agnano, que l'on +croit s'être formé au moyen âge. Dans les environs jaillit, de la +fameuse «grotte du Chien», une source d'acide carbonique visitée par la +foule des étrangers. D'autres jets de gaz et d'eau sulfureuse s'élancent +de tous les terrains des environs, et c'est à eux que Pouzzoles devrait +son appellation, si la véritable signification du mot est celle de +«Ville puante». Par contre, la ville a donné son nom à la terre de +pouzzolane, lave désagrégée par les eaux qui fournit un excellent +mortier et qui servit dans l'antiquité à construire des amphithéâtres, +des temples, des villas, des môles et des bassins. On voit encore à +Pouzzoles quelques restes de la jetée à laquelle se rattachait le fameux +pont de Baïa, construit en travers du golfe par Caligula. + +Les rivages de la baie de Pouzzoles ont fréquemment changé de niveau. +Les trois colonnes d'un temple de Neptune, dit de Sérapis, en sont une +preuve bien connue. Après l'époque romaine, peut-être lors de quelque +éruption non mentionnée dans l'histoire, l'édifice s'affaissa dans les +eaux avec la berge qui le portait; ses colonnes durent baigner dans la +mer pendant de longues années ou même pendant des siècles, car jusqu'à +la hauteur d'environ six mètres et demi, on voit sur les fûts de marbre +les enveloppes des serpules et les innombrables trous creusés par les +pholades. A une autre époque, sur laquelle les chroniques restent +également muettes, le temple surgit de nouveau, avec assez de régularité +dans son mouvement d'élévation pour que la colonnade restât +partiellement debout. Tout porte à croire que cette émersion eut lieu en +1538, lorsque la «Montagne Nouvelle» (_Monte Nuovo_) fut rejetée par +l'officine intérieure des laves et des cendres. En quatre jours l'énorme +cône, haut de 130 mètres et d'un pourtour de plusieurs kilomètres, +jaillit de la plaine basse qui continuait le golfe vers le nord; le +village de Tripergola fut enseveli sous les cendres; toute une plage, +dite la Starza, se forma au pied de la falaise de l'ancien littoral, et +deux nappes d'eau qui s'étendent à l'ouest du Monte Nuovo cessèrent de +communiquer avec la mer et prirent une autre forme. + +Un de ces lacs, le plus rapproché du golfe, était ce fameux Lucrin, tant +apprécié des gourmets de Rome à cause de ses huîtres; une simple flèche +de sable, percée d'un «grau» naturel où passaient les petites +embarcations, le séparait de la mer: cette plage était, suivant la +tradition, une digue élevée par Hercule, lorsqu'il revenait d'Ibérie, +chassant devant lui les troupeaux de Géryon. L'autre lac, qu'un détroit +unissait alors au Lucrin, est l'Averne, dont Virgile, se conformant aux +vieilles légendes, avait fait l'entrée des enfers. Ses eaux, claires, +poissonneuses et profondes d'environ 120 mètres emplissent un ancien +cratère qui n'a plus rien de bien effrayant et n'émet plus de gaz +mortels: en dépit de l'étymologie de son nom, les oiseaux volent sans +danger au-dessus du lac et se reposent sur les bords. Pourtant les vieux +souvenirs classiques de l'enfer païen hantent encore les alentours du +cratère lacustre; une nappe marécageuse du bord de la Méditerranée, le +lac Fusaro, est devenue l'Achéron des _ciceroni_; à côté se trouve +l'antre de Cerbère; le Cocyte est le ruisseau paresseux de l'Acqua Morta +qui s'écoule de l'étang dans la mer; le lac Lucrin, ou plutôt une source +qui s'y déverse, est le Styx; une grotte artificielle, reste d'une route +souterraine que les anciens avaient creusée, du lac Averne à la mer, est +devenue la grotte de la Sibylle. Les habitants de Cumes, l'antique cité +de fondation chalcidique dont on voit encore quelques débris au bord de +la Méditerranée, entre le lac de Patria et celui de Fusaro, avaient +apporté les mythes de l'Hellade dans leur nouvelle patrie, et la poésie, +qui s'en est emparée, continue de les faire vivre jusqu'à nos jours. + +Pour contraster avec le Tartare, il faut des Champs Élysées, et l'on +donne, en effet, ce nom à une partie de la péninsule de Baïa dont les +voluptueux Romains avaient fait le séjour le plus enchanteur de +l'univers: tous les grands y possédaient leur villa; Marius, Pompée, +César, Auguste, Tibère, Claude, Agrippine, Néron, y résidèrent et leurs +palais furent le théâtre de mainte effroyable tragédie. Actuellement il +ne reste de tous ces édifices que des ruines à demi écroulées dans les +flots. La nature a repris le dessus et les seules curiosités de la +péninsule, avec les huîtrières du lac Fusaro, sont les collines de tuf +et les cratères. Le cap terminal, le célèbre promontoire de Misène, est +un de ces anciens volcans, et jadis faisait partie d'un groupe +d'éruption beaucoup plus considérable qui comprenait aussi la charmante +petite île de Procida, séparée de la côte par un canal de moins de +dix-huit mètres de profondeur. La vue que l'on contemple du cap Misène +est une des plus vantées de la planète: de là on voit dans son entier +cet admirable golfe de Naples, «morceau du ciel tombé sur la terre.» +Ischia la joyeuse, la formidable Capri, le promontoire de Sorrente, +bleui par l'éloignement, le Vésuve à la double enceinte, le collier de +villes blanches qui entoure le golfe, les maisons de Naples qui +ruissellent sur les pentes, les fécondes plaines de la Campanie, se +déroulent dans le cadre merveilleux formé par la mer et l'Apennin. + +L'île de Procida réunit le massif des champs Phlégréens à la chaîne des +volcans insulaires qui se développe au large du golfe de Gaëte. La plus +importante de ces îles est Ischia, presque rivale du Vésuve par la +hauteur apparente de son volcan, l'Epomeo. Celui-ci, qu'entourent dix ou +douze cônes parasites, s'est ouvert latéralement plusieurs fois pendant +l'époque historique. Une grande éruption de la montagne eut lieu en +1302, et la crevasse vomit alors des laves tellement compactes, que +jusqu'à présent elles se sont refusées à porter toute végétation. On a +remarqué que le Vésuve se trouvait alors dans une période de repos, deux +fois séculaire; mais comme s'il y avait alternance dans les foyers +d'activité, l'Epomeo est redevenu tranquille depuis que le Vésuve a +repris le jeu de ses explosions; de même, lorsque le Monte Nuovo jaillit +du sol, le grand volcan de Naples rentra dans une période de sommeil qui +dura cent trente années. Quoi qu'il en soit de cette alternance présumée +dans le mouvement des laves souterraines, l'île d'Ischia repose depuis +cinq siècles et demi; elle n'a plus d'autre issue pour le dégagement des +gaz élaborés dans ses profondeurs que ses trente ou quarante sources +thermales, qui contribuent, avec l'air pur et la beauté de l'île, à +augmenter chaque année le flot des visiteurs. + +Il est certain, qu'à une époque géologique moderne la masse insulaire a +été soulevée, puisque ses laves trachytiques reposent en maints endroits +sur des argiles et des marnes contenant des coquillages semblables à +ceux qui vivent encore dans la Méditerranée: des phénomènes analogues +ont eu lieu sur les plages de Pouzzoles et de Sorrente, mais le +mouvement d'élévation paraît avoir été beaucoup plus considérable dans +l'île d'Ischia, car on y a reconnu les restes de coquilles récentes +jusqu'à 600 mètres de hauteur. Jadis accrue par l'exhaussement du sol +marin, Ischia diminue maintenant, par suite du travail d'érosion que +font les vagues à la base de ses promontoires de tuf. Il en est de même +pour les autres îles volcaniques dont la rangée se prolonge au +nord-ouest. Ventotiene, l'ancienne Pandataria, qui fut un lieu d'exil +pour les princesses romaines, est un âpre rocher de trachyte ne gardant +plus qu'une sorte de chapeau de scories et de cendres; tout le reste a +été balayé par les eaux, et les deux îles de Ventotiene et de San +Stefano, jadis parties d'un même volcan, sont devenues deux terres +distinctes. Ponza, autre lieu de bannissement du temps des Romains, +était également avec les deux îles voisines, Palmarola et Zannone, le +fragment d'une enceinte de volcan démoli depuis par les vagues. Mais ce +volcan s'appuyait sur des masses calcaires comme celles du continent +voisin, car l'extrémité orientale de Zannone se compose d'une roche +jurassique absolument semblable à celle du Monte Circello, qui se dresse +en face sur la côte romaine. + +Le Vésuve, la montagne à la fois chérie et redoutée des Napolitains, fut +aussi, aux temps préhistoriques, un volcan insulaire; des coquillages +marins mêlés au tuf du Monte Somma prouvent que cette partie du volcan +était jadis immergée, et du côté du continent la montagne est encore +entourée de plaines basses qui prolongent la mer des eaux par leur mer +de verdure. On sait comment la paisible montagne, couverte jadis des +plus riches cultures jusque dans le voisinage du sommet noirci, révéla +par une explosion soudaine la force terrible qui sommeillait dans ses +profondeurs. Il y a dix-huit siècles bientôt que le dôme de la Somma, +brusquement soulevé, fut réduit en poudre et projeté dans l'espace. Le +nuage de cendres lancé dans les airs cacha toute la contrée sous +d'immenses ténèbres; jusqu'à Rome le soleil en fut obscurci, et l'on +crut que la grande nuit de la Terre allait commencer. Quand la lumière +reparut vaguement dans le ciel roux, tout était méconnaissable; la +montagne avait perdu sa forme; toutes les cultures avaient disparu sous +la couche de débris, et des villes entières étaient ensevelies avec ceux +des habitants qui n'avaient pu s'enfuir: on ne les a retrouvées que de +nos jours. + +[Illustration: GOLFE DE NAPLES ET LE VÉSUVE.] + +[Illustration: VUE GÉNÉRALE DE CAPRI, PRISE DE MASSA-LUBREUSE. Dessin +d'après nature par Niederhaüsern-Kœchlin.] + +[Illustration: ÉRUPTION DU VÉSUVE, LE 26 AVRIL 1872. Dessin de Taylor, +d'après M. A. Heim.] + +Depuis le terrible événement, le Vésuve a fréquemment vomi des laves et +des cendres; il est même arrivé, en 472, que ses poussières d'éruption +ont été transportées par le vent jusqu'à Constantinople, à la distance +de 1,160 kilomètres. Jamais on n'a constaté de périodicité dans ces +divers paroxysmes; le Vésuve s'est parfois reposé assez longtemps pour +que des forêts aient pu naître et grandir aux abords mêmes du cratère; +mais depuis la fin du dix-septième siècle les éruptions sont devenues +plus nombreuses: il ne se passe guère de décade qu'il n'y en ait une ou +deux. Chacune d'elles modifie le profil de la montagne: tantôt le grand +cône terminal a la forme la plus régulière, tantôt il est découpé par +des brèches en deux ou trois pyramides distinctes; suivant les époques, +il est percé d'un simple cratère, au fond duquel bouillonnent les laves, +ou bien parsemé de lacs ou de pustules d'éruption, ou muni d'un puissant +vomitoire dont les rebords s'emboîtent les uns dans les autres ou se +croisent diversement. La hauteur du mont ne change pas moins que sa +forme, et les mesures les plus précises indiquent, d'éruption en +éruption, des altitudes différentes, quoique toutes probablement +inférieures à celle qu'avait la Somma avant la grande explosion de 79; +le fragment ruiné de l'enceinte qui se développe en croissant autour de +l'ancien cratère dit Atrio del Cavallo fait supposer que la masse du +volcan était beaucoup plus considérable autrefois. Toutes ces grandes +révolutions sont accompagnées de changements intimes dans la composition +des laves et dans la nature des gaz. Grâce au voisinage de Naples, +toutes ces diverses phases de l'activité volcanique sont connues +désormais. Les _Annales_ du Vésuve, où ces phénomènes sont décrits en +détail, sont assez riches déjà pour servir à l'histoire comparée de tous +les volcans, et un observatoire, que l'on a bâti sur les pentes du cône +et que les laves ont parfois entouré de leurs vagues de feu, permet aux +savants d'étudier les éruptions à leur source même. + +Le Vésuve, comme tous les autres volcans, a son entourage d'eaux +thermales et de vapeurs jaillissantes; mais il n'est point accompagné de +cônes secondaires. Il faut aller jusqu'au centre, et même sur le versant +oriental de la Péninsule, pour trouver un autre volcan: c'est le mont +Vultur. Cette masse isolée et régulièrement conique est plus +considérable que le Vésuve lui-même: elle le dépasse en hauteur de cime +et en diamètre de base; mais il ne paraît pas que des éruptions y aient +eu lieu depuis les temps historiques; le grand cratère, ouvert sur le +flanc septentrional de la montagne, n'émet plus que de légers souffles +d'acide carbonique, au bord de deux lacs emplissant le fond de +l'entonnoir. Le mont Vultur s'élève sur le prolongement d'une ligne +tirée d'Ischia au Vésuve, et c'est précisément sur la même ligne, et à +moitié chemin des deux grandes montagnes, le Vésuve et le Vultur, que se +trouve la source d'acide carbonique la plus abondante de l'Italie; elle +jaillit du petit lac ou plutôt de la mare d'Ansanto ou du «Manque +d'air», ainsi nommée à cause de ses gaz irrespirables. Le jet d'acide +s'échappe d'une fente du sol avec un bruit strident, semblable à celui +d'une cheminée de forge. Tout autour, la terre est couverte de débris +d'insectes qui ont péri soudain en pénétrant dans la zone d'air mortel. +Au bord du lac, les Romains avaient élevé un temple à «Junon +Méphitique[103]». + +[Note 103: Altitudes des volcans du Napolitain: + +Vésuve............... 1,250 mètres. +Epomeo............... 768 » +Vultur............... 1,328 » +Monte Nuovo.......... 134 » +Camaldules........... 158 » +Rocca Monfina........ 1,006 » +] + +Tout effroyables qu'ils soient, les désastres causés dans l'Italie +méridionale par les éruptions de laves et les explosions de cendres sont +moindres que les malheurs produits par les tremblements de terre. +Quelques-unes de ces fatales secousses ont évidemment le mouvement +intérieur des laves pour cause immédiate: ainsi, quand le Vésuve +s'agite, Torre del Greco et les autres villes situées à la base du mont +sont doublement menacées: elles risquent à la fois d'être rasées par les +laves ou bien ensevelies par les cendres et d'être renversées par les +trépidations du sol. Mais, outre ces tremblements volcaniques, la +Basilicate et les Calabres, c'est-à-dire les provinces comprises entre +les deux foyers du Vésuve et de l'Etna, ont éprouvé maintes fois des +ébranlements terribles dont l'origine est encore inconnue. Sur un +millier de tremblements de terre observés pendant les trois derniers +siècles dans l'Italie méridionale, la plupart ont été ressentis dans +cette région, et quelques-uns ont exercé une force de destruction dont +les résultats épouvantent. + +Le grand désastre le plus récent, celui de décembre 1857, coûta la vie à +plus de 10,000 personnes, à Potenza et dans les environs; mais le plus +terrible de ces ébranlements raconté par l'histoire fut celui de 1783, +qui secoua la pointe extrême de la péninsule des Calabres. Le premier +choc, dont le point initial se trouvait à peu près au-dessous de la +ville d'Oppido, dans le massif de l'Aspromonte, ne dura que cent +secondes, et ce court espace de temps suffit pour renverser 109 villes +et villages, contenant une population de 166,000 personnes, dont 32,000 +restèrent écrasées sous les débris. La disposition des terrains de la +contrée fut pour beaucoup dans ce désastre. En effet, les talus ravinés +qui s'appuient sur les flancs des montagnes granitiques de la Calabre +Ultérieure sont composés de formations tertiaires, sables, marnes et +argiles. En passant à travers la roche, douée d'une certaine élasticité, +quoique fort dure, les secousses se propageaient régulièrement sans +brusques soubresauts; mais, arrivées aux terrains meubles, elles se +retardaient soudain; le mouvement se troublait, changeait de direction, +et de grands éboulis se produisaient; marnes et sables s'écroulaient en +entraînant avec eux les cultures et les édifices de la surface; comme +dans la plaine de San Salvador, en Amérique, des secousses relativement +faibles déterminaient ainsi d'effroyables écroulements. Telle est la +cause de ces lézardes bizarres, de ces étranges déchirures du sol qui +firent l'étonnement des savants et que reproduisent à l'envi, d'après +les figures de l'époque, tous les ouvrages de géologie. En certains +endroits, la terre était étoilée de fissures comme une vitre brisée; +ailleurs des fentes s'étaient ouvertes à perte de vue dans les +profondeurs; des ruisseaux s'étaient engouffrés et plus loin +reparaissaient en lacs; des marnes délayées avaient coulé sur les pentes +comme des fleuves de lave, noyant les maisons et recouvrant les cultures +d'une couche infertile. Les ruines, les changements de niveau, les +crevasses béantes rendaient plusieurs sites presque méconnaissables. Aux +désastres causés par tous ces écroulements s'ajoutèrent les maux +occasionnés par les tremblements de mer. Une grande partie de la +population de Scilla, craignant de rester sur le rivage vibrant, s'était +réfugiée sur une flottille de barques; mais une énorme masse de terre, +se détachant d'une montagne voisine, s'éboula dans les eaux, et la vague +d'ébranlement vint se heurter sur les rives avec les débris des +embarcations rompues. Puis vinrent la famine, causée par le manque de +vivres, et le typhus, conséquence ordinaire de tous les autres fléaux. + +S'il est encore impossible de prévoir les tremblements de terre et de se +prémunir contre eux autrement que par une construction plus intelligente +des maisons, il est du moins une cause de misère et de dépopulation que +les habitants du Napolitain peuvent écarter, puisque leurs ancêtres y +avaient réussi. Du temps des Grecs, les marais du littoral étaient +certainement beaucoup moins nombreux qu'ils ne le sont de nos jours; les +guerres et le retour des populations vers la barbarie ont détérioré le +régime des eaux et, par conséquent, le climat lui-même. Baïa, le lieu +salubre par excellence, la ville de campagne des voluptueux Romains, est +devenue le séjour de la malaria. De même, l'ancienne Sybaris, la ville +du luxe et du plaisir, est remplacée par les mares de la plaine +Fiévreuse (_Febbrosa_), «terre pourrie qui mange plus d'hommes qu'elle +ne peut en nourrir.» Les miasmes paludéens, tel est le fléau qui, avec +la misère et l'ignorance, décime encore les habitants de la Pouille, de +la Basilicate, des Calabres. Certaines maladies asiatiques, +l'éléphantiasis, la lèpre même, font aussi leurs ravages parmi ces +populations, que la fertilité du sol et l'excellence du climat naturel +semblaient destiner à une grande prospérité. + +En effet, les contrées napolitaines, bien nommées Sicile continentale, +depuis les temps de la domination normande, qui fonda le royaume des +Deux-Siciles, sont une région favorisée. Le versant occidental surtout, +baigné par une quantité suffisante de pluies annuelles, pourrait devenir +un immense jardin, comme le sont déjà quelques-unes de ses plages, à +Sorrente, à Salerne, à Reggio. La température moyenne de Naples est +semi-tropicale; en hiver, le thermomètre n'est pas même inférieur d'un +degré à la hauteur qu'il offre à Paris pour la moyenne de toute l'année. +La neige y tombe fort rarement et ne se montre pendant quelques semaines +ou quelques mois que sur les croupes des montagnes[104]. Dans les +jardins et les vergers du bord de la mer, la végétation est d'une +richesse toute méridionale: les orangers et les citronniers, chargés des +plus beaux fruits, y poussent en grands arbres; les dattiers, se +groupant en bouquets, y déploient leurs éventails de feuilles, et +parfois, à Reggio notamment, ils ont mûri leurs fruits; l'agave +américaine y dresse ses hauts candélabres; la canne à sucre, le +cotonnier et d'autres plantes industrielles, qui dans le reste de +l'Europe se hasardent à peine en dehors des serres, vivent ici dans les +champs en pleine liberté. Quant à l'olivier, l'arbre par excellence des +plages de la Méditerranée, c'est dans les Calabres qu'il faut en +parcourir les admirables forêts, non moins ombreuses que celles de nos +hêtres. Même la roche à peine saupoudrée de terre végétale et sans +humidité apparente est d'une grande fertilité; maint promontoire aux +falaises verticales porte sur ses terrasses de culture des vignobles et +des vergers aux excellents produits. Avec la Sicile, l'Andalousie, +certains districts de la Grèce et de l'Asie Mineure, le Napolitain est +vraiment l'idéal de la zone chaude tempérée; seulement quelques steppes +du versant adriatique, et les hautes vallées des Apennins, qui +rappellent le centre de l'Europe, contrastent avec la magnificence de +végétation du littoral. + +[Note 104: Climat du Napolitain: + + Température Extrême Extrême Pluies + moyenne. de chaud. de froid. annuelles. +Naples 16°,7 40° -5° 0m 947 +] + +Cet admirable pays est habité par une population d'origine très-diverse. +Sans remonter jusqu'aux âges mythiques, on trouve les éléments les plus +distincts parmi les peuples qui se sont entremêlés pour former les +Napolitains actuels. + +Il y a deux mille trois cents ans, les Samnites occupaient non-seulement +les Apennins, mais encore toute la largeur de la Péninsule, d'une mer à +l'autre mer. Plus nombreux que les Romains, maîtres d'un territoire plus +étendu, ils seraient devenus les conquérants de l'Italie, s'ils avaient +eu la cohésion, l'esprit d'organisation, la discipline qui faisaient la +force de leurs adversaires; mais, divisés en cinq groupes distincts, +parlant cinq dialectes italiques différents, ils ne possédaient pas une +individualité nationale assez précise. Les Samnites de la montagne se +disputaient avec leurs frères de la plaine; ceux qui avaient gardé la +barbarie de leurs anciennes mœurs étaient en guerre ouverte avec les +Samnites hellénisés qui vivaient dans le voisinage des cités grecques du +littoral. + +Tous les rivages méridionaux de la péninsule italique, depuis l'antique +ville de Cumes, fondée, plus de mille ans avant notre ère, par les +Cuméens de l'Asie Mineure, jusqu'à Sipuntum, dont il reste quelques +ruines, au sud de la moderne Manfredonia, étaient bordés de villes +grecques. Dans ces régions du midi de l'Italie, le fond de la population +diffère beaucoup de celui des autres parties de la Péninsule. Tandis que +les éléments celtiques, étrusques, latins dominent au nord du Monte +Gargano, ce sont les Hellènes, les Pélasges et des races alliées qui +semblent avoir eu la prépondérance dans les contrées du sud. +Non-seulement les Grecs civilisés, Ioniens et Doriens, y avaient fondé +assez de colonies pour en faire une «Grande Grèce», mais les indigènes +eux-mêmes, les Iapygiens barbares, parlaient un idiome que l'on croit +avoir été très-rapproché de la langue hellénique; peut-être l'hypothèse +de Mommsen, qui voit en eux les descendants de tribus de même origine +que les Albanais du littoral opposé de l'Adriatique, est-elle fondée; +mais, en tout cas, ils étaient les parents des Grecs par la race, et +cette parenté facilita la rapide hellénisation du peuple. + +Plus tard, tous les méridionaux de l'Italie, descendants des Iapygiens +et des Grecs, eurent à s'incliner devant la toute-puissance de Rome et à +recevoir ses vétérans et ses colons, mais ils ne se latinisèrent point +complétement. Eux qui avaient donné à Rome presque tous ses premiers +auteurs et ses maîtres en poésie, Andronicus, Ennius, Nævius, ne se +prêtèrent que difficilement à parler la langue des conquérants. Après la +chute de l'empire romain, l'autorité des Césars de Constantinople, qui +put se maintenir encore longtemps dans l'Italie méridionale, rendit au +grec son rang d'idiome prépondérant, puis les patois romanisés reprirent +peu à peu le dessus. Mais l'ignorance même et la barbarie dans laquelle +retombèrent les habitants, des contrées à demi grecques ne leur +permirent pas de se faire au nouveau milieu qui les entourait; ils +conservèrent partiellement leur langue et leurs mœurs, et, de nos jours +encore, plusieurs districts des provinces méridionales ne sont italiens +qu'en apparence; on cite même huit villages de la Terre d'Otrante où +l'on parle le dialecte hellénique du Péloponèse; mais les habitants du +pays sont probablement les descendants de fugitifs du moyen âge. Ce +n'est point sans raison que la mer de Tarente a toujours son nom de mer +Ionienne. En gardant leurs sonores appellations grecques, Naples ou +Napoli, Nicastro, Tarente, Gallipoli, Monopoli ont aussi gardé dans leur +population bien des traits qui font penser aux temps de la Grande Grèce. + +De toutes les cités du Napolitain, Reggio ou «la Ville du détroit» (de +la Rupture) est, paraît-il, celle où l'usage du grec s'est conservé le +plus longtemps; vers la fin du treizième siècle, les patriciens de la +ville, qui se vantent tous d'être de pure race ionienne, parlaient +encore, dit-on, la langue de leurs ancêtres. Dans plusieurs villages de +l'intérieur, où ni le commerce, ni les invasions guerrières ne sont +venus modifier les anciennes mœurs, le grec était naguère l'idiome du +pays; des chants recueillis à Bova, bourgade située non loin de la +pointe méridionale de l'Italie, sont en beau dialecte ionien, plus +rapproché, dit-on, de la langue de Xénophon que le romaïque de la Grèce. +Récemment encore, à Roccaforte del Greco, à Condofuri, à Cardeto, le +grec était parlé par tous les paysans, et lorsqu'on les appelait devant +les tribunaux comme témoins ou comme accusés, les magistrats devaient +être assistés d'un interprète. Actuellement tous les jeunes gens parlent +italien; la langue maternelle est oubliée, mais le type se conserve +encore. A Cardeto, hommes et femmes, surtout celles-ci, sont d'une +beauté remarquable: «ce sont toutes des Minerves,» dit un historien du +pays. Leur principal métier, source de bien-être dans leur village, est +de servir de nourrices aux enfants des bourgeois de Reggio. De même les +femmes de Bagnara, entre Scilla et Palmi, sont d'une étonnante beauté, +célébrée d'ailleurs par un proverbe italien; mais elles ont un type +quelque peu farouche, où l'on croit discerner une trace d'origine arabe; +leur visage n'a pas la noble placidité de la figure grecque. + +On raconte que les femmes des villages encore helléniques des Calabres +exécutent fréquemment une danse sacrée, qui dure pendant des heures et +qui ressemble tout à fait à celle que l'on voit représentée sur les +anciens vases; seulement elles dansent devant l'église et non plus +devant les temples, et ce sont des prêtres qui bénissent leurs +cérémonies. Lors des enterrements, des pleureuses accompagnent le mort +en poussant des cris et recueillent précieusement leurs larmes dans des +lacrymatoires. Ailleurs, notamment dans les environs de Tarente, les +enfants consacrent leur chevelure aux mânes des parents défunts. Avec +ces anciennes mœurs s'est également maintenue l'ancienne morale. La +femme est encore considérée comme un être très-inférieur à l'homme; sa +position n'a guère changé depuis deux mille ans dans cette partie de la +Grande Grèce. Même à Reggio, les dames de la bourgeoisie et de la +noblesse qui se conforment à la tradition restent dans le gynécée; elles +ne vont point au théâtre, sortent rarement, et, quand elles se +promènent, elles se font accompagner, non par leur mari, mais par des +suivantes aux pieds nus. + +Aux éléments samnites, iapygiens et grecs qui ont formé la grande masse +de la population de l'Italie méridionale, il faut ajouter les Étrusques +de la Campanie; les Sarrasins, qui s'établirent dans la presqu'île du +Gargano et ceux dont on croit reconnaître les descendants, dans la +Campanie, à la «marine» de Reggio, à Bagnara et dans plusieurs autres +villes de la côte; les Lombards de Bénévent, qui parlaient encore leur +langue il y a huit cents ans; les Normands, dont les fils seraient +actuellement des pâtres de la montagne; enfin les Espagnols, que l'on +retrouve en plusieurs villes du littoral, notamment à Barletta dans +l'Apulie. De tous les étrangers domiciliés dans l'Italie méridionale, +ceux qui ont fourni le contingent le plus considérable pendant les +derniers siècles sont probablement les Albanais. Ils sont nombreux sur +tout le versant oriental de la Péninsule, du promontoire de Gargano à +l'extrémité des Calabres. Dès 1440, un de leurs clans s'était établi en +Italie, mais la grande émigration se fit pendant la dernière moitié du +quinzième siècle, après les héroïques luttes soutenues par le grand +Scanderbeg; les Chkipétars vaincus n'avaient alors d'autre ressource que +l'expatriation pour échapper au joug des Musulmans. Les rois de Naples, +heureux d'accueillir dans leur armée de si vaillants soldats, +concédèrent aux familles albanaises plusieurs villages ruinés et des +terres incultes, qui sont maintenant parmi les mieux exploitées de +l'Italie du Midi. Les descendants des Chkipétars, domiciliés pour la +plupart dans la Basilicate et les Calabres, comptent au nombre des plus +utiles citoyens de l'Italie; ils se sont mis à la tête du mouvement +intellectuel dans l'ancien royaume de Naples, et lorsqu'il s'est agi de +le délivrer des Bourbons, ils étaient parmi les premiers dans l'armée +libératrice de Garibaldi. Un grand nombre d'Albanais se sont +complétement italianisés, mais il s'en trouve encore plus de 80,000 qui +n'ont oublié ni leur origine, ni leur langage. + +Quelle que soit la part qu'il faille attribuer aux divers éléments +ethniques dont se compose la population napolitaine, un fait est +incontestable, c'est que la race est une des plus belles de l'Europe. +Les Calabrais, les montagnards de Molise, les paysans de la Basilicate +ont une taille si bien prise, un corps si merveilleusement d'aplomb, +tant de souplesse dans les membres et d'agilité dans la démarche, qu'on +ne songe point à leur reprocher leur petite taille, comparée à celle des +hommes du Nord. On ne s'arrête pas non plus à ce que les traits de +beaucoup de femmes napolitaines pourraient avoir d'irrégulier, tant +elles ont une physionomie mobile et pleine d'expression. Les figures des +enfants, avec leurs grands yeux noirs et leur bouche si fine et si bien +formée, brillent de la plus vive intelligence, quoique souvent les +vulgarités de la vie misérable à laquelle un trop grand nombre d'entre +eux sont condamnés finissent par éteindre leur regard et avilir leur +physionomie. Mais l'immense poids d'ignorance qui pèse sur la race +n'empêche pas qu'elle ne soit admirablement douée. La contrée qui compte +tant de grands hommes, depuis les temps presque mythiques de Pythagore, +n'est inférieure à aucune autre par le génie naturel de sa population. +Ses philosophes, ses historiens, ses légistes ont exercé une action +puissante dans le mouvement de la pensée humaine, et le nombre des +musiciens de premier ordre qu'elle a fourni au monde est relativement +très-considérable. Il appartenait aux Napolitains de chanter la nature +et la vie: est-il sur la terre des hommes plus favorisés par l'air +qu'ils respirent, les campagnes et les eaux qui les entourent? + +Et pourtant la majorité des habitants de l'Italie méridionale est +encore, à bien des égards, au dernier rang parmi les Européens. Depuis +l'époque des libres cités helléniques, analogue à celle qu'eurent à +parcourir, dans un autre cycle de l'histoire, les républiques du nord de +l'Italie, le pays ne s'est jamais appartenu: il n'a fait que changer de +maîtres; tous les conquérants l'ont tour à tour dévasté avec violence ou +méthodiquement opprimé. A l'exception d'Amalfi, aucune ville du +Napolitain n'eut le bonheur de pouvoir s'administrer longtemps elle-même +comme le faisaient tant de cités républicaines de l'Italie du Nord. La +position géographique de la contrée qui fut la Grande Grèce la mettait +tout particulièrement en danger: au centre même de la Méditerranée, elle +se trouvait sur le chemin de tous les pirates et de tous les +envahisseurs, Sarrasins ou Normands, Espagnols ou Français, et l'absence +de toute cohésion naturelle entre les diverses régions du pays ne +permettait pas aux populations de résister. Le midi de l'Italie n'a pas +de grand bassin fluvial comme la Lombardie, la Toscane, l'Ombrie et +Rome; il n'a pas de centre de gravité pour ainsi dire, et s'enfuit de +toutes parts en versants distincts. Ce manque d'unité géographique +enlevait à la contrée son individualité historique et la livrait +d'avance à l'étranger. + +Le régime politique sous lequel les populations napolitaines vivaient +récemment encore était des plus humiliants: toute initiative devait s'y +étouffer. «Mon peuple n'a pas besoin de penser!» écrivait le roi de +Naples Ferdinand II. Une idée, une parole que la censure avait +interdites, par peur ou par ignorance, étaient considérées comme des +crimes et punies avec la plus grande sévérité. Nul autre droit que celui +de la mendicité et de la dépravation morale! La science était obligée de +se faire toute petite; l'histoire devait se réfugier dans les catacombes +de l'archéologie; un reste de vie littéraire ne pouvait se maintenir que +par sa corruption ou sa futilité; bien peu nombreux étaient les +Napolitains qui parvenaient à force d'énergie, et sans recourir à +l'expatriation, à prendre rang parmi les hommes illustres de l'Italie. +Hors des grandes villes, les écoles étaient des établissements presque +inconnus et partout surveillés par une police soupçonneuse. Les hommes +qui savaient lire et écrire étaient mal vus et, pour ne pas être accusés +d'appartenir à quelque société secrète, ils étaient obligés de se faire +hypocrites. Les vieilles superstitions avaient gardé tout leur empire; +la masse du peuple, encore iapygienne et grecque par ses pratiques +dévotieuses, c'est-à-dire païenne, obéissait à de véritables +hallucinations dans sa croyance au monde des esprits: à cet égard, elle +valait les Morlaques de Dalmatie et les Albanais. On sait avec quelle +fureur d'idolâtrie la population de Naples se précipite encore au-devant +de la statue de saint Janvier et de quelles insultes elle l'accable +quand il tarde trop à liquéfier son sang miraculeux. Il en est de même +dans la plupart des autres villes du Napolitain: chacune d'elles a son +patron adoré, ou plutôt son dieu; mais si le dieu ne protége pas son +peuple, il est conspué comme un ennemi. Encore en 1858, des villageois +des Calabres, irrités d'une longue sécheresse, emprisonnèrent leurs +saints les plus vénérés. Vers la même époque, Barletta, dans la Pouille, +eut le triste honneur d'être la dernière ville d'Europe à brûler des +protestants, et de continuer ainsi la tradition de massacre léguée par +les exterminateurs des Vaudois de la Calabre. + +[Illustration: N° 93.--INSTRUCTION COMPARÉE DES PROVINCES DE L'ITALIE.] + +Tel est encore le fanatisme dans la deuxième moitié du dix-neuvième +siècle[105]! + +[Note 105: Proportion des fiancés qui n'ont pas su signer leur nom +(1868): + + Hommes. Femmes. +Campanie, province la plus instruite du Napolitain 69 p. 100. 88 p. 100. +Basilicate, province la moins instruite 85 » 96 » +] + +Une des principales superstitions des Napolitains est relative au +«mauvais œil». Le malheureux affligé d'un nez en bec de corbin et de +grands yeux ronds est tenu pour un jeteur de sorts, un _jettatore_, et, +tout honnête homme qu'il soit d'ailleurs, chacun l'évite comme un être +fatal. Si, par mauvaise chance, on se trouve exposé à la funeste +influence de son regard, il faut s'empresser de lui faire les cornes ou +de lui opposer la puissance de quelque amulette, ayant la même forme que +le _fascinum_ des anciens; les gris-gris en corail surtout ont un grand +pouvoir, et nombre de ceux qui prétendent ne pas croire à leur vertu +sont les premiers à s'en servir. Quant aux paysans des Calabres, la +plupart d'entre eux portent au-dessous de la chemise des tableaux de +saints couvrant toute la poitrine en guise de boucliers. Les bêtes +domestiques et les demeures doivent être aussi défendues par des objets +sacrés et des dieux Iares. A Reggio, presque toutes les maisons, toutes +peut-être, sont protégées contre les influences funestes par une espèce +de cactus placé près de la porte ou sur le balcon: on ne le connaît pas +dans le pays sous un autre nom que celui d'_albero del mal'occhio_, +«arbre du mauvais œil». + +Après la superstition, l'un des grands fléaux de l'Italie méridionale +est le brigandage. Le nom des Calabres éveille aussitôt dans les esprits +l'idée de meurtres et de combats à main armée; en entendant parler de ce +pays, on pense immédiatement à des bandits parcourant la montagne en +costume pittoresque et l'escopette au poing. Malheureusement le «brigand +calabrais» n'est point un simple mythe à l'usage des drames et des +opéras: il existe bien réellement, et ni les changements de régime +politique, ni la sévérité des lois, ni les chasses à l'homme organisées +tant de fois n'ont pu le faire disparaître. Souvent, après des battues +prolongées et de nombreuses fusillades, on a cru à l'extermination +complète des brigands, et les autorités se sont mutuellement envoyé des +félicitations officielles; mais le répit a toujours été de peu de durée +et les meurtres ont recommencé de plus belle. + +Ce n'est point la vengeance, comme en Sardaigne et en Corse, qui met les +armes aux mains du paysan calabrais, c'est presque toujours la misère. +Dans ce pays, où la féodalité, abolie en droit, n'en existe pas moins de +fait, le sol est en entier accaparé par quelques grands propriétaires, +et par suite le paysan ou _cafone_ est condamné pour vivre à un travail +accablant et mal rémunéré. Dans les années de grande abondance, alors +que le seigle les châtaignes, le vin suffisent à son entretien et à +celui de sa famille, il travaille sans se plaindre; mais que la disette +se fasse sentir, aussitôt les brigands foisonnent. Unis contre l'ennemi +commun, le propriétaire féodal le _gualano_, ils mettent le feu à sa +maison, capturent ses bestiaux, le saisissent lui-même, s'ils le +peuvent, et ne le rendent que moyennant une forte rançon. Quelques-uns +de ces bandits finissent par devenir de véritables bêtes fauves altérées +de sang; mais, tant qu'ils se bornent à leur premier rôle de +«redresseurs de torts», ils peuvent compter sur la complicité de tous +les autres paysans: les pâtres des montagnes leur apportent du lait, des +vivres, les avertissent du danger, donnent le change aux carabiniers qui +les poursuivent. Tous les pauvres sont ligués en leur faveur, tous se +refusent à les dénoncer ou à témoigner contre eux. D'ailleurs la plupart +des bandits napolitains, très-consciencieux à leur manière, sont d'une +extrême dévotion; ils font des voeux à la Vierge ou à leur patron +spécial; ils lui promettent une part du butin et l'apportent +religieusement sur l'autel quand ils ont fait leur coup. On dit que +plusieurs d'entre eux, non contents de porter des amulettes sur tout le +corps pour détourner les balles, se font une incision à la main pour y +introduire une hostie consacrée et donner ainsi une vertu mortelle à +chacune de leurs balles. + +L'extrême misère des paysans du midi de l'Italie a donné lieu à une +pratique encore plus abominable que le brigandage, la traite des +enfants. Les familles sont nombreuses dans les montagnes du Napolitain: +mais la mortalité est très-forte parmi les nouveau-nés et des milliers +d'entre eux sont livrés par leurs parents à la charité ou à l'incurie +publiques. En outre, des industriels étrangers, chrétiens et juifs, +parcourent les campagnes, principalement celles de la Basilicate, et, +moyennant quelque misérable pitance, achètent aux parents affamés leurs +garçons et leurs filles; plus l'enfant est gracieux et intelligent, plus +il a de tristes chances d'entrer dans la chiourme du marchand de chair +humaine. Celui-ci, que menacent des lois promulguées récemment, mais qui +se sent protégé par la coutume et par d'ignobles complicités, transporte +sa denrée vivante en France, en Angleterre, en Allemagne, et jusqu'aux +États-Unis, pour en faire des acrobates, des joueurs d'orgue et de +vielle, des chanteurs de rues ou de simples mendiants. Tout est calculé +dans ce honteux commerce; les entrepreneurs savent d'avance ce que +coûteront le transport et la mortalité, ce que rapporteront le travail +et les vices de leurs petits esclaves. Une des bourgades de la +Basilicate, Viggiano, est spécialement exploitée par eux, à cause du +génie des habitants pour la musique. Tous jouent de quelque instrument +avec un remarquable goût naturel. + +L'émigration libre commence aussi à devenir très-active, et, si le +gouvernement italien ne prenait des mesures pour empêcher les jeunes +gens d'échapper à la conscription, quelques districts se dépeupleraient +rapidement au profit de l'Amérique du Sud; les paysans les plus +misérables resteraient seuls. Mais, tout gêné qu'il soit, le mouvement +d'émigration est déjà un dérivatif très-important aux anciennes mœurs de +brigandage, et, par les rapports nouveaux qu'il établit de l'un à +l'autre hémisphère, il contribuera, plus que toutes les mesures +officielles, au renouvellement intellectuel et moral de ces populations +païennes. D'ailleurs les routes qui s'ouvrent de toutes parts dans les +régions montagneuses du Napolitain, les chemins de fer du littoral et +l'accroissement de l'industrie dans le voisinage des grandes villes ne +peuvent manquer d'assimiler de plus en plus l'Italie méridionale aux +autres provinces de la Péninsule et au reste de l'Europe. Ce ne sera +point une raison pour que la misère disparaisse, mais, en se déplaçant, +elle prendra un autre caractère. Le brigandage et la traite des enfants +cesseront d'exister, pour être remplacés, hélas! par le prolétariat des +manufactures. + +Actuellement, les provinces du Napolitain sont encore presque +exclusivement une contrée de pâture et de labourage. Les _tavoliere_ de +la Pouille et les monts qui les dominent sont encore, nous l'avons vu, +dans une grande partie de leur étendue, des terrains de dépaissance où +«transhument» les troupeaux suivant les saisons; récemment même, les +bergers des Abruzzes étaient obligés, chaque hiver, de descendre dans la +Pouille et de louer un terrain de pâture désigné par les vieux us +féodaux. Cependant la plus grande partie des terres utilisées du +Napolitain consiste en terres de labour. Comme aux temps de Rome, elles +produisent surtout des céréales, même en surabondance, des huiles, des +vins, et l'on y cultive en outre le tabac, le cotonnier, la garance et +quelques autres plantes industrielles. Avec un peu de soin, tous ces +produits peuvent atteindre à un rare degré d'excellence, les huiles de +la Pouille sont de plus en plus recherchées et commencent à faire une +concurrence sérieuse aux huiles de Nice; quant aux vins, ceux que l'on +récolte sur les scories du Vésuve ont toujours joui de la plus grande +célébrité, et de nouveaux crus viennent s'ajouter de temps en temps à +ceux qui sont déjà fameux: ainsi le Falerne d'Horace, recueilli dans les +champs Phlégréens, sur les pentes du Monte Barbaro, et qui depuis des +siècles était à peine buvable, dispute maintenant la prééminence au +lacryma-christi du Vésuve et au vin blanc de Capri. + +La zone du littoral étant à peu près la seule qui prenne part à cette +production des denrées agricoles, le commerce du Napolitain, d'ailleurs +relativement très-faible, se fait presque uniquement par la voie +maritime. Les routes et les chemins de fer ne desservent qu'un mouvement +d'échanges insignifiant. Les régions de l'intérieur, encore exploitées +par des procédés barbares, et d'ailleurs incultes dans une grande partie +de leur étendue, ne livrent au mouvement commercial qu'une faible +quantité de produits, et l'absence presque complète de gisements +'miniers n'attire pas les populations du dehors vers cette partie des +Apennins. Par son commerce, comme par son relief géographique et son +développement dans l'histoire, l'Italie méridionale est complètement +dépourvue de centre naturel; elle ne vit que par son pourtour. Un avenir +prochain ne peut manquer d'atténuer cet étrange contraste entre la zone +du littoral et celle de l'intérieur, en propageant le mouvement des +échanges et des idées. + +La vie de l'Italie du Sud étant essentiellement excentrique et maritime, +c'est au bord de la mer que se sont naturellement fondées ses villes les +plus riches et les plus populeuses. Il y a deux mille cinq cents ans, +lorsque la civilisation venait de la Grèce et que l'Europe occidentale +était encore peuplée de barbares, les cités importantes devaient, nous +l'avons déjà dit, se trouver sur les rivages de la mer Ionienne; mais, +quand Rome fut devenue la dominatrice de l'Italie et du monde connu, la +Grande Grèce dut faire volte-face, pour ainsi dire, et Naples hérita de +Sybaris et de Tarente; depuis cette époque elle a toujours gardé sa +prépondérance, parce qu'elle est tournée non-seulement vers Rome, mais +aussi vers l'Espagne, la France et l'Angleterre: elle regarde l'Europe +occidentale. Telle est, indépendamment de la férocité des conquérants et +de l'indolence des indigènes, la raison qui avait fait délaisser par les +navires l'admirable port de Tarente, et qui a permis aux herbes et aux +lichens des marais d'étendre leur tapis sur les ruines de Sybaris, +autrefois la plus grande cité de l'Italie. Les deux villes étaient +pourtant admirablement situées à chacun des angles intérieurs du vaste +golfe, mais le flot irrésistible de l'histoire a passé sur elles et les +a laissées au loin derrière lui comme un débris de naufrage! + +[Illustration: NAPLES. Dessin de E. Grandsire, d'après une photographie +de M.E. Lamy.] + +Naples, la «ville neuve» des Cuméens, est depuis plusieurs siècles la +cité la plus populeuse de l'Italie, et le nombre de ses habitants est +encore double de celui de Rome. Déjà du temps de Strabon Naples était +une grande cité. Tous les Grecs qui avaient gagné quelque argent, soit +dans l'enseignement des lettres, soit dans toute autre profession, et +qui voulaient finir leurs jours en repos, choisissaient pour lieu de +retraite cette belle ville aux moeurs helléniques, au climat semblable à +celui de leur patrie. Beaucoup de Romains les suivaient, et Naples +devint ainsi, avec toutes les colonies annexes fondées sur le pourtour +du golfe, le séjour par excellence de la paix et du plaisir. +Actuellement, ce n'est plus de Rome seulement, c'est de toutes les +contrées de l'Europe et du Nouveau Monde que les hommes de loisir +accourent à Naples pour y jouir du charme de la vie sous un ciel +clément, dans une nature d'une beauté presque sans égale, dans la +société de gens à la gaieté bruyante, «maîtres dans l'art de crier,» +comme l'a dit Alfieri. Des hauteurs de Capodimonte et de toutes les +autres collines couvertes de villas et de bosquets qui entourent +l'immense Naples, le spectacle est admirable: ces îles éparses au profil +si varié, ces promontoires qui s'avancent au loin dans l'eau bleue, ces +villes blanches qui s'allongent à la base des collines verdoyantes, ces +navires qui voguent sur la mer comme de grands oiseaux planant dans +l'azur, tout l'ensemble de cette merveilleuse baie que les Grecs avaient +désignée sous le nom de cratère ou de «coupe», forme un panorama +vraiment enchanteur. Il n'est pas jusqu'au Vésuve, à la cime grise le +jour, rouge la nuit, à la fumée reployée sous le vent, qui, par sa +menace éternelle, n'ajoute quelque chose de piquant à la volupté de +vivre. + +Les Napolitains sont un peuple heureux, s'il est permis d'employer ce +terme pour l'appliquer à une fraction quelconque de l'humanité. En tout +cas, ils savent jouir de toutes les faveurs que la nature veut bien leur +départir, et quand il lui arrive de les traiter en marâtre, ils se +contentent du peu qui leur reste. Grâce à leur intelligence naturelle, +ils peuvent tout comprendre et tout entreprendre; mais, haïssant +l'effort, ils abandonnent facilement ce qu'ils ont commencé et s'amusent +de leur propre insuccès. Les voyageurs aimaient à décrire longuement le +type du _lazzarone_, ce jouisseur paresseux qui, drapé dans quelque +lambeau de toile, dormait sur la plage de la mer ou sur les marches des +églises, et se refusait avec un dédain tranquille à tout travail quand +il avait déjà la pitance de la journée. Quelques représentants de ce +type existent toujours, et non pas seulement à Naples; mais les +exigences de plus en plus pressantes de la vie matérielle, l'immense +engrenage de la société moderne, avec ses mille rouages, s'emparent de +la grande majorité de ces oisifs déguenillés et les façonnent au labeur +quotidien en leur apprenant aussi le poids de la misère; d'ailleurs la +mort fauche rapidement parmi eux, car l'hygiène ne leur est point +connue, et les demeures de la plupart sont des caves ou _bassi_, à l'air +humide et souillé, qui s'ouvrent au-dessous des palais et des maisons de +la ville. Naples prend une large part de besogne dans le mouvement +industriel de la Péninsule; elle fabrique des pâtes alimentaires, des +draps, des soieries dites «gros de Naples», des verres, des porcelaines, +des instruments de musique, des fleurs artificielles, des objets +d'ornement et tout ce qui se rapporte à l'usage d'une grande cité. +Aucune ville de la Méditerranée n'a d'ouvriers plus habiles comme +polisseurs de corail; c'est aussi des environs de Naples, de la +gracieuse Sorrente, que proviennent ces boîtes à ouvrage, ces coffrets à +bijoux et autres objets en bois de palmier gracieument travaillés. +Castellamare di Stabia possède les chantiers de construction les plus +actifs de l'Italie après ceux du littoral génois et de la Spezia. Les +marins du golfe sont parmi les meilleurs de la Péninsule; comme +familiers de la mer, ils peuvent se comparer aux Liguriens, et, comme +pêcheurs, ils disent les dépasser. Les habitants de Torre del Greco, qui +vont à la recherche du corail, connaissent admirablement la topographie +sous-marine des côtes de la Sardaigne, de la Sicile, des Pays +barbaresques, et le moindre indice de l'air et de l'eau leur révèle des +phénomènes cachés à tous les autres yeux. Leur flottille se compose de +près de quatre cents navires[106], que l'on voit appareiller et prendre +leur vol à la même heure. Ce départ des corailleurs, et plus encore leur +retour, quand il s'opère avec ensemble et après une campagne heureuse, +sont des spectacles à la fois émouvants et pittoresques, tels que +l'Italie elle-même n'en offre pas beaucoup de semblables. + +[Note 106: + +1873. Bateaux corailleurs de Torre del Greco 363 +Produit de la pêche 40,100 kilogr. de corail. +Valeur 4,300,000 fr. +] + +Au bord d'un golfe comme le sien, et dans le voisinage d'une plaine +aussi féconde que l'est la Campanie, la «Campagne» par excellence, ou la +«Terre de Labour», Naples doit être naturellement une ville de grand +commerce; toutefois elle n'est pas à cet égard la première de l'Italie, +ainsi qu'on pourrait le croire à la vue de son immense rade, de ses +jetées et de ses quais populeux[107]. Elle ne vient qu'après Gênes; +naguère même elle était dépassée par Livourne et Messine. C'est qu'elle +n'est pas, comme cette dernière, un lieu d'étape forcé pour les navires, +et qu'elle n'a pas, comme Gênes et Livourne, des contrées d'une grande +étendue à desservir. A une faible distance au nord, à l'est, au sud, +commencent les massifs irréguliers des Apennins, qu'une seule voie +ferrée traverse dans toute leur largeur pour relier la mer Tyrrhénienne +à la mer Adriatique. Naples n'est pas même rattachée directement par une +ligne de rails au golfe de Tarente: la route maîtresse de la Grande +Grèce est, comme il y a deux mille ans, un chemin de montagnes où le +voyageur n'est pas toujours à l'abri du brigandage. Aussi la navigation +de cabotage avait-elle récemment une grande importance relative dans le +mouvement du port de Naples; elle diminue peu à peu à cause des nouveaux +chemins qui s'ouvrent vers l'intérieur. C'est avec l'Angleterre en +première ligne, puis avec la France, que le port fait son plus grand +commerce extérieur. + +[Note 107: Mouvement du golfe de Naples: + +Naples(1804) 10,694 navires, 1,496,500 tonnes. + » (1873) 9,135 jaugeant 1,976,450 » +Castellamare di Stabia (1873) 4,795 » 327,300 » +Ensemble du golfe, d'Ischia à Capri 21,066 » 2,644,450 » +] + +Une des gloires de Naples est son université. C'est l'une des plus +anciennes de l'Italie, puisqu'elle a été fondée dans la première moitié +du treizième siècle, mais elle a passé par des périodes d'une décadence +absolument honteuse. Tout récemment, alors que les recherches +d'archéologie et de numismatique étaient les seules qui ne fussent pas +soupçonnées de tendances révolutionnaires, l'université n'était plus +guère, pour la plupart de ses élèves, qu'un lieu de dépravation +intellectuelle; mais la renaissance des études s'est opérée avec un +merveilleux élan. Ce fut comme une sorte d'explosion. Les jeunes +Napolitains, d'une intelligence avide, se précipitèrent sur la science +comme des faméliques, et bientôt l'éloquence naturelle aux méridionaux +aurait pu faire croire que Naples était le plus grand foyer d'études du +monde entier. Quoi qu'il en soit, les deux mille étudiants qui +fréquentent chaque année l'université napolitaine ne peuvent manquer de +donner une impulsion considérable au mouvement des idées. + +Naples possède aussi, pour l'instruction de l'Italie et du monde, un +admirable musée d'antiquités, marbres, bronzes, inscriptions, médailles, +camées, papyrus; mais elle a le musée, bien plus précieux encore, que +lui donnent les ruines de Pouzzolles, de Baïes, de Cumes, et ses +catacombes à deux ou trois étages, creusées dans le tuf des collines qui +dominent la cité du côté du nord, et non moins curieuses que celles de +Rome par leurs figures et leurs inscriptions; elle a surtout la ville +romaine de Pompéi, déblayée de toutes les cendres du Vésuve, qui la +moulaient depuis dix-sept siècles. Sans les fouilles de Pompéi et +d'Herculanum, toute une branche de l'art antique, la peinture, nous +serait à peine connue. Et ce n'est pas seulement la ville morte, avec +ses rues de maisons et de tombeaux, ses temples, ses amphithéâtres, ses +palais aux admirables mosaïques, ses forums, ses boutiques, ses lieux de +réunion, que l'on a fait ressusciter après une si longue disparition, +c'est la vie elle-même de la société provinciale romaine que l'on a +retrouvée en la prenant pour ainsi dire sur le fait. Les inscriptions +charbonnées sur les murs et sur les tablettes de cire, les diverses +besognes interrompues par les malheureux que surprit la catastrophe, les +cadavres momifiés dans l'attitude de la fuite, du travail ou du vol, +nous font assister au moment précis du drame. Aucune ville au monde, +parmi toutes celles que les sables des dunes, les cendres volcaniques ou +les boues des inondations ont recouvertes et que l'industrie de l'homme +a dégagées plus tard, ne présente un contraste plus saisissant entre la +vie de toute une population et la mort qui la saisit brusquement. Et +pourtant nous ne connaissons encore qu'une partie des curiosités que les +cendres et les laves du Vésuve ont voilées tout en les conservant +intactes. Depuis plus d'un siècle que l'on travaille au dégagement de +Pompéi, la moitié de la ville seulement a été rendue à la lumière; +Herculanum la grecque, sur laquelle la lave solide a étendu un couvercle +de pierre de vingt mètres d'épaisseur, et qui porte maintenant les +maisons et les villas de Resina, de Portici et d'autres faubourgs de +Naples, n'a permis d'entrevoir qu'une faible part de ses précieux +mystères, et les nouvelles fouilles n'y ont pas été poussées avec assez +d'activité pour donner des résultats bien sérieux; enfin, Stabies, qui +dort près du rivage marin, sous la ville de Castellamare, garde encore +presque en entier le secret de ce qu'elle fut jadis. + +[Illustration: N° 96--POMPÉI.] + +Des villes populeuses et très-rapprochées les unes des autres forment +tout un cortége à la cité de Naples, et lui disputent le premier rang +pour la beauté de la vue. Autour de la baie, sur la plage méridionale, +ce sont les célèbres Portici, Resina, Torre del Greco, Torre dell' +Annunziata, Castellamare et la molle Sorrente, au climat délicieux, aux +villas charmantes, regardant les flots du milieu de leurs bois +d'oliviers. Au large du cap Campanella, et en face des îles volcaniques +d'Ischia et de Procida, qui dominent l'autre extrémité de la baie, se +dressent les parois abruptes de l'île Capri, pleine encore des souvenirs +de l'effroyable Tibère, le _Timberio_ des indigènes. Au sud de cette +âpre montagne calcaire, d'aspect sicilien, où croissent, dans les +fissures de la pierre, toutes les plantes de l'Europe du Midi, se +déroulent les rivages d'un autre golfe, gardé à l'entrée par les îlots +des Sirènes qui tentèrent en vain d'ensorceler le sage Ulysse. Ce golfe +est à peine moins beau que celui de Naples; ses rivages ne sont pas +moins fertiles, et pourtant aucune des trois cités qui lui ont +successivement donné leur nom, Paestum, Amalfi, Salerne, n'a pu garder +sa prééminence. Amalfi, la puissante république du moyen âge, dont les +pratiques commerciales étaient devenues le code de tous les marins, +n'est plus qu'une bourgade délaissée, abritant quelques balancelles dans +sa crique rocheuse; mais elle a les admirables sites des baies voisines +et, dans un charmant vallon des alentours, la vieille cité mauresque de +Ravello, presque aussi riche que Palerme en monuments d'architecture +arabe. Salerne, encore mieux située qu'Amalfi, puisqu'elle est au +débouché des chemins de la vieille Campanie, a beau se vanter, dans sa +légende, d'avoir été bâtie par un fils de Noé; elle a beau avoir été +choisie, comme capitale de leurs domaines, par les chevaliers normands +qui s'étaient emparés de la contrée au onzième siècle, elle est fort +déchue de l'antique splendeur que lui donna Robert Guiscard. Son +université, jadis la plus fameuse de l'Europe par ses professeurs de +médecine et l'héritière directe de la science arabe, se tait depuis des +siècles, et Salerne n'a plus le moindre titre à se glorifier du nom de +«Ville hippocratique», mais du moins ambitionne-t-elle toujours de se +relever par le commerce et l'industrie. Elle ne demande qu'un +brise-lames et des jetées pour devenir la rivale heureuse de Naples. Les +habitants aiment à répéter le proverbe local: + + Que Salerne ait un port, + Celui de Naple est mort! + +C'est vers l'extrémité méridionale de la plage rectiligne qui se +prolonge au sud-est de Salerne que se trouvait l'ancienne dominatrice du +golfe, Paestum ou Posidonie, la ville de Neptune, fondée à nouveau par +les Sybarites, après avoir été occupée depuis un temps immémorial par +les Tyrrhéniens. Paestum, la «cité des roses», chantée par les poëtes +romains à cause de ses belles sources, de ses ombrages, de son doux +climat, a cessé d'exister depuis l'invasion des Sarrasins, en 915; +jusqu'au milieu du siècle dernier, ses ruines mêmes n'étaient connues +que des pâtres et des brigands, et pourtant il en est peu de plus +intéressantes en Italie, car elles datent d'une époque antérieure à la +puissance de Rome; ses trois temples, dont le plus beau est celui dit de +Neptune, parce que le sanctuaire du dieu ne pouvait manquer d'être le +principal monument dans la ville de Poseidon, sont parmi les plus +majestueux de l'Italie continentale, surtout à cause de la solitude qui +les entoure et de la mer qui vient déferler près de leur base. Mais lors +même que des bandits ne rôdent pas dans le voisinage de la route, ce +n'est pas sans danger que l'on peut aller contempler cet édifice, car, +autour de Paestum et de sa superbe enceinte de cinq kilomètres de +longueur, si bien conservée, s'étendent des terrains marécageux, où les +travaux de «bonification» sont encore loin d'être achevés; c'est avec +difficulté que, sous un air aussi insalubre, les fouilles entreprises +pourront être menées à bonne fin. + +De Sorrente à Naples, dans les campagnes qui séparent le Vésuve des +premiers contre-forts de l'Apennin, la chaîne des villes et des villages +est presque aussi continue que sur les bords du golfe, entre le cap +Misène et le cap Campanella. En montant de la petite ville de Vietri, +faubourg avancé de Salerne, qui groupe ses vieilles constructions au +bord d'un étroit ravin, la route et le chemin de fer s'élèvent par une +brèche des collines vers l'ombreuse Cava, aux villas délicieuses, séjour +d'été favori des visiteurs étrangers et des riches Napolitains. De Cava, +célèbre dans le monde des antiquaires par les archives d'un couvent +voisin, la Trinità della Cava, très-riche en parchemins et en diplômes, +on descend dans la plaine du Sarno, où se succèdent plusieurs villes: +Nocera, lieu de villégiature des anciens Romains; Pagani, encore située +dans la région des bois; Angri, qui utilise le coton de ses campagnes +dans ses propres filatures; Scafati, plus industrieuse encore. Mais déjà +l'on approche de la banlieue de Naples; on aperçoit près de là Pompéi, +la ville de Torre dell' Annunziata, et sur les pentes méridionales du +Vésuve la ceinture semi-circulaire de maisons que forment Bosco Tre Case +et Bosco Reale. Quelques savants croient reconnaître chez les habitants +de Nocera et des villes voisines les traces du sang arabe et berbère +laissé par les vingt mille Sarrasins qu'y établit l'empereur Frédéric +II. + +[Illustration: AMALFI. Dessin de Taylor, d'après une photographie de H. +Hautecoeur.] + +En remontant la vallée du Sarno, au sortir de Nocera, la contrée est +toujours fort populeuse jusqu'à la base des Apennins; San Severino, +Solofra se succèdent dans la direction des hauts vallons qui s'ouvrent +au pied du monte Termino; au nord, une autre chaîne de villages se +prolonge vers la ville d'Avellino, aux champs tout bordés de haies +d'aveliniers, qui ont pris leur nom de la cité, fort importante comme +lieu d'échanges entre la montagne et la plaine; mais les grandes +agglomérations d'habitants se trouvent dans le large détroit de la +«Campagne Heureuse», qui s'étend vers le nord-ouest entre le Vésuve et +le Monte Vergine. Sarno, qui porte le nom de la rivière, quoiqu'il ne +soit pas situé sur ses bords, est un centre agricole d'une grande +importance, non-seulement pour les céréales, les vins, les fruits, les +légumes, mais aussi pour les soies gréges et les cotons; Palma est aussi +entourée des campagnes les plus fertiles; Ottajano, la ville d'Octave, +située sur les premières pentes de la Somma Vésuvienne, a ses vins +excellents; Nola, où mourut Auguste, où naquit Giordano Bruno, montre +aussi d'admirables cultures, mais elle doit sa principale célébrité aux +beaux vases grecs trouvés dans ses ruines et aux débris de ses anciens +monuments, dont l'un était un amphithéâtre de marbre, plus grand que +celui de Capoue. + +L'antique métropole de la Campanie, la célèbre Capoue, qui fut la rivale +de Rome et qui compta jusqu'à un demi-million d'habitants dans ses murs, +est fort déchue de sa prospérité; son nom même ne lui appartient plus, +puisque la moderne Capoue, forteresse maussade, bâtie sur un méandre du +Volturne, est l'ancienne _Casilinum_ des Romains. La ville de +Santa-Maria Capua Vetere, qui a succédé à la véritable Capoue, n'a +d'autres «délices» que celles d'une vaste et populeuse bourgade; mais on +visite aux environs les belles ruines d'un amphithéâtre, un arc +triomphal et d'autres débris de l'immense cité. C'est au sud, dans le +voisinage de Maddaloni et d'Aversa, grandes villes incohérentes, +véritables faubourgs satellites de Naples, qu'est aujourd'hui le +principal lieu de plaisance de la Campanie, la ville de Caserta, au +palais immense, aux parcs ombreux, aux vastes jardins ornés de statues +et de jets d'eau. C'était naguère le «Versailles» des Bourbons +napolitains, et le faux goût de la décoration à outrance s'y mêle trop à +la beauté des grandes lignes et des perspectives. L'aqueduc de +Maddaloni, qui lui amène les eaux d'une distance de 40 kilomètres, +traverse la vallée sur un pont splendide, à trois rangées d'arcades +superposées, contruit au milieu du siècle dernier par Vanvitelli. C'est +un des chefs-d'oeuvre de l'architecture moderne. + +Au nord de Capoue et des passages du Volturne, la grande voie historique +de Naples à Rome se bifurque. Une route, non encore complétée par un +chemin de fer, se détourne vers le littoral pour éviter les escalades de +montagnes; l'autre route, que longe et croise tour à tour une voie +ferrée, contourne le volcan de Rocca Monfina, pénètre dans la vallée du +Garigliano et de son affluent le Sacco, pour gagner la base occidentale +du volcan du Latium, d'où elle descend à Rome. La route du littoral, +coupée de défilés fameux, est historiquement la plus célèbre. Elle passe +d'abord non loin de Sessa, l'antique cité des Auronces, qui avaient +placé leur acropole dans le cratère même de Rocca Monfina; puis, se +rapprochant de la mer, à cause du voisinage des montagnes, elle traverse +le Garigliano, que bordent encore des terres insalubres, restes des +marais de Minturnes, et s'engage dans le défilé de Mola di Gaeta, qui a +pris officiellement le nom de Formia, pour rappeler l'antique _Formiæ_, +où séjourna et mourut Cicéron. C'est de là qu'en venant de Rome se +montre l'admirable tableau de la Campanie et de tout le golfe de Gaëte +avec le groupe des îles volcaniques de Ponza, Ventotiene et la lointaine +Ischia. Gaëte, la forteresse qui défend l'entrée du paradis napolitain, +est bâtie sur le Monte Orlando, colline au sommet péninsulaire que +domine le mausolée de Munatius Plancus, fondateur de Lyon; ce cône, qui +rappelle la forme du Monte Argentaro et du promontoire de Circé, est +rattaché à la terre ferme par un isthme de 280 mètres de large. Bien +abrité des vents d'ouest et du nord, le port de Gaëte est l'un des plus +fréquentés du Napolitain pour le cabotage et la pêche; son mouvement +annuel est de plus de 3,000 navires et d'environ 120,000 tonneaux; mais +c'est comme ville de guerre que Gaëte eut longtemps le plus +d'importance. C'est là que, par la reddition de François II en 1861, +s'éteignit le royaume des Deux-Siciles. + +La voie orientale de Naples à Rome possède également pour lieux d'étapes +des villes d'une certaine importance. La principale est San Germano, +dont le nom a été récemment changé en celui de Cassino, en l'honneur du +fameux couvent de Mont-Cassin, qui s'élève au nord-ouest, sur une +esplanade d'où l'on contemple un horizon grandiose de montagnes et de +vallées. C'est le célèbre monastère que fonda saint Benoît au +commencement du sixième siècle, et dont la règle devint le modèle de +tous les couvents de l'Église d'Occident. Nul groupe de religieux +n'exerça plus d'influence que les bénédictins du Mont-Cassin sur +l'histoire du catholicisme; aux temps de leur puissance, leurs domaines, +situés dans toutes les parties de l'Italie, auraient pu former un +royaume; un grand nombre de papes et des milliers de prélats sont sortis +de leurs rangs. La bibliothèque du Mont-Cassin renferme des manuscrits +précieux, des diplômes importants, des éditions rares, que viennent +souvent consulter les érudits. La mémoire des services rendus jadis à la +science par les bénédictins a valu au couvent de Cassino, comme à celui +de la Cava et à la chartreuse de Pavie, l'avantage d'être épargné par +les lois de suppression. + +Il n'y a que peu de villes considérables dans la région montagneuse de +l'intérieur du Napolitain. Dans le bassin du haut Liri, au sud des +montagnes du Matese, la localité la plus populeuse et la plus célèbre +est Arpinum, de nos jours Arpino, la patrie de Cicéron et de Marius, +l'antique forteresse dont les murs cyclopéens ont été «construits par +Saturne». Bénévent, jadis enclave des États de l'Église, est la cité +centrale de tout le bassin du Calore, principal affluent du Volturne, et +se trouve au point de jonction naturel des routes qui convergent des +provinces de Molise, de la Capitanate et de la Pouille à travers +l'Apennin. Plus ancienne que Rome, l'antique _Maleventum_ prit le nom de +_Beneventum_, sans doute afin de se rendre le sort plus favorable; mais, +pendant sa longue histoire, elle eut bien des siéges et des +destructions, complètes ou partielles, à subir, et souvent les secousses +des tremblements de terre ont achevé l'oeuvre de démolition commencée +par les hommes. Il ne reste à Bénévent qu'un seul grand édifice de son +passé, le bel arc de triomphe où des bas-reliefs symboliques rappellent +les prêts hypothécaires faits par Trajan à la petite propriété. Les murs +qui enceignent la ville sur un espace de plus de 5 kilomètres, sont +construits presque en entier des fragments de monuments anciens. + +A l'est de Bénévent, Ariano, située également dans le bassin du +Volturne, sur trois collines d'où l'on contemple un horizon magnifique, +des sommets souvent neigeux du Matese au cône du Vultur, est à peu près +à moitié chemin de Naples à l'Adriatique, sur la voie ferrée de Foggia, +et par sa position même est un intermédiaire naturel de commerce entre +les deux versants; Campobasso, chef-lieu de la province de Molise, est +aussi un lieu d'échanges naturel entre les deux côtés de l'Apennin, mais +elle n'a pas les avantages de trafic que donne un chemin de fer. + +Sur le versant de l'Adriatique, les centres de commerce sont plus +nombreux et plus actifs. Foggia, où convergent quatre chemins de fer et +plusieurs routes maîtresses, est un grand marché de denrées; par +l'importance et la richesse, mais non par la population, c'est la +deuxième cité de tout le Napolitain. Dans la même plaine agricole de la +Pouille, plusieurs villes servent de satellites à Foggia: San Severo, +Cerignola, Lucera, qui fut si puissante et si riche au treizième siècle, +quand les Sarrasins exilés de Sicile par Frédéric II en eurent fait le +siége de leur industrie; mais, en dépit de l'invitation que le golfe si +gracieusement recourbé de Manfredonia fait au commerce, Foggia et ses +voisines manquent de débouchés directs vers la mer; des lagunes +insalubres bordent tout le littoral sur un espace de plus de 50 +kilomètres, entre Manfredonia et la bouche de l'Ofanto, la seule rivière +du littoral qui ait toujours un peu d'eau, même au coeur de l'été. La +bonification de ces maremmes est une des oeuvres qu'il est le plus +urgent de mener à bonne fin pour assurer à l'Italie méridionale la libre +exploitation de ses immenses richesses naturelles. La plus grande des +lagunes, le marais de Salpi, qui occupait toute la zone côtière, entre +la bouche du Carapella et celle de l'Ofanto, a été réduite de moitié par +les alluvions empruntées à ces deux rivières; mais, tant que le nouveau +sol ne sera pas affermi et mis en culture, des miasmes mortels ne +cesseront de s'en échapper. A l'extrémité orientale du marais se +trouvent les ruines de l'antique Salapia. + +[Illustration: N° 97.--MARAIS DE SALPI.] + +Au nord de cette région marécageuse se trouvent les deux ports de +Manfredonia et celui de Vieste, situé à l'extrémité de la péninsule du +Gargano, et grâce à cette position même, fort utile aux navires à voile +qu'un changement des vents oblige à relâcher. Au sud des marais, le +premier port que l'on rencontre est la gracieuse Barletta, à l'ouest de +laquelle, non loin de l'Ofanto, le lieu dit Campo di Sangue rappelle la +sanglante bataille de Cannes; ses habitants exportent en quantité les +céréales, les vins, les huiles, les fruits de leur propre district et +des grandes propriétés, encore féodales par les usages, qui entourent +les villes de l'intérieur, Andria, Corato, Ruvo. Cette dernière, +l'ancienne _Rubi_, est une des localités de l'Italie où l'on a trouvé le +plus grand nombre de débris antiques, idoles, vases, monnaies, +inscriptions. Les autres villes qui se succèdent à intervalles +rapprochés, au sud-est de Barletta: Trani, dont le commerce avec le +Levant eut une si grande importance à la fin du moyen âge, Bisceglie, +Molfetta, Bari, la cité la plus populeuse de tout le versant adriatique +du Napolitain, enfin Monopoli, sont également des ports de cabotage +fréquentés; non loin de Monopoli est situé l'ancien port de Gnatia, +devenue aujourd'hui la ville de Fasano, lieu de trouvailles +archéologiques non moins important que Ruvo. + +[Illustration: N° 98.--PORT DE BRINDISI EN 1871.] + +A l'angle septentrional de la péninsule d'Otrante, Brindisi, qui par +deux fois déjà, à l'époque romaine et du temps des croisades, fut une +des grandes étapes de passage entre l'Europe occidentale et l'Orient, +commence à reprendre ce rôle d'intermédiaire dans le commerce du monde. +En effet, Brindisi, l'avant-dernière cité de la côte orientale de +l'Italie, est située à l'entrée même de l'Adriatique. Son port, si +fréquenté à l'époque romaine, mais partiellement obstrué par César, est +un des meilleurs de la Méditerranée. Sa rade est excellente, et quand +les navires ont franchi le goulet du port, ils voient s'ouvrir au loin +dans l'intérieur des terres deux longues baies «en forme de bois de +cerf», d'où le nom, d'origine messapienne, que porte la ville. Naguère +l'entrée de ce port admirable était obstruée par des carcasses +d'embarcations et des amas de vase; nettoyée avec soin pour donner accès +aux plus grands vaisseaux, elle permet désormais aux vapeurs d'un tirant +d'eau considérable de débarquer voyageurs et marchandises sur la voie +même du chemin de fer qui les emporte à grande vitesse vers +l'Angleterre. Devenue tête de ligne de la route des Indes sur le +continent européen, Brindisi s'accroît et s'embellit pour faire honneur +à ses nouvelles destinées, mais c'est en vain qu'elle espère de pouvoir +monopoliser une grande partie du commerce de l'Orient. Si quatre ou cinq +milliers de riches voyageurs, pour lesquels la vitesse est la première +de toutes les considérations, sont heureux de s'embarquer ou de prendre +terre à Brindisi, par contre, les expéditeurs de marchandises préfèrent +comme points d'attache les ports situés au bord des golfes qui +échancrent le plus profondément la masse continentale, tels que +Marseille, Gênes, Trieste. D'ailleurs Brindisi n'est que temporairement +tête de ligne des chemins de fer d'Europe; après l'achèvement du réseau +de Turquie, Salonique et Constantinople seront ses héritières. En 1873, +c'était, par ordre de mouvement commercial, le septième port de +l'Italie; son activité a décuplé en onze années[108]. + +[Note 108: Mouvement du port de Brindisi et des ports voisins: + +Brindisi (1862) 1,100 navires, jaugeant 75,000 tonnes. + » (1873) 1,485 » » 730,270 » +Bari » 1,140 » » 184,750 » +Barletta » 1,138 » » 104,000 » +Molfetta » 600 » » 87,750 » +Vieste » 1,120 » » 72,800 » +Manfredonia » 1,197 » » 59,200 » +] + +La ville de Tarente, au bord de sa «petite mer» et de son golfe, fait +aussi des efforts pour ressusciter à la vie commerciale comme sa voisine +Brindisi. Son port, ou _piccolo mare_, est profond et parfaitement +abrité de tous les vents; sa rade, ou _mare grande_, est aussi très-bien +protégée contre la houle du large par deux îlots; en outre, rade et port +ont chacun, comme le grand havre de la Spezia, leur source d'eau douce, +le Citro et le Citrello, qui jaillissent du milieu des flots salés. +Enfin Tarente, par sa position avancée dans l'intérieur de la Péninsule, +peut disputer à Bari et aux autres ports du littoral adriatique le +commerce des villes de l'intérieur, Matera, Gravina, Altamura: elle +semble destinée à devenir le point vital du commerce de l'Italie +ionienne, quand le sommet du grand triangle de chemins de fer, dont +Naples et Foggia terminent la base, se trouvera dans son voisinage, près +des ruines superbes de l'antique Métaponte. + +Aucune cité de l'Italie méridionale n'offrirait donc de plus grands +avantages pour l'établissement d'un port de premier ordre, si la nature +et l'incurie des hommes n'avaient presque comblé les canaux de +communication, l'un naturel, l'autre artificiel, qui réunissent les deux +«mers»; à peine de faibles barques peuvent-elles passer maintenant dans +ces détroits, où le flux et le reflux, très-sensibles en cette partie du +golfe, viennent alternativement se heurter contre les fondements des +ponts. Toutefois les obstacles doivent disparaître prochainement, afin +de permettre aux grands navires de guerre l'entrée de la rade +intérieure. La Tarente moderne, petite ville aux rues étroites, n'occupe +plus l'emplacement de la fameuse cité grecque, dont on voit quelques +vestiges sur la péninsule orientale; pour les besoins de la défense, +elle a groupé toutes ses maisons sur le rocher calcaire que limitent les +deux canaux. Son commerce de cabotage, naguère sans importance, +s'accroît un peu depuis l'ouverture du chemin de fer de Bari; son +industrie, à l'exception de la pêche du poisson, des huîtres et de la +récolte du sel, est presque nulle; aussi les Tarentais ont-ils la triste +réputation d'être les plus indolents de la Péninsule. Les amas de +coquillages qui couvrent leurs grèves, ne leur fournissent plus, comme +autrefois, la couleur de pourpre si vantée de leurs étoffes, mais ils +utilisent encore le byssus d'un bivalve pour en fabriquer des gants +d'une extrême solidité. + +[Illustration: N° 99.--TARENTE.] + +La pointe extrême de l'Italie orientale, au sud de Tarente et de +Brindisi, ne contient d'autres villes de quelque importance que Lecce, +entourée de plantations cotonnières, et Gallipoli, l'ancienne Kallipolis +ou «belle cité» des Grecs pittoresquement bâtie sur un îlot rocheux +qu'un pont réunit au continent. Les campagnes environnantes, manquant de +l'humidité nécessaire, sont relativement désertes. Quant à la péninsule +occidentale du Napolitain, beaucoup mieux arrosée que la terre +d'Otrante, elle a les désavantages que lui imposent la nature montueuse +du sol et les fréquents tremblements de terre. Ainsi la ville de +Potenza, qui occupe à la racine même de la Péninsule, précisément à +moitié chemin du golfe de Tarante et de la baie de Salerne, une position +commerciale des plus heureuses, a été fréquemment renversée de fond en +comble; les habitants ne peuvent rebâtir leur ville que d'une façon +provisoire. + +Les grandes cités de la péninsule proprement dite des Calabres ont cessé +d'exister, comme Métaponte et la ville d'Héraclée, située près de la +moderne Policoro dans les limites de la province actuelle de Basilicate. +La puissante Sybaris, dont les murs avaient 10 kilomètres de +circonférence et qui prolongeait ses faubourgs sur les bords du Crati +jusqu'à 12 kilomètres des remparts, a disparu sous les alluvions et les +broussailles; «ses ruines mêmes ont péri.» Au sud de Gerace, la cité de +Locres, qui subsista jusqu'au dixième siècle, époque de sa destruction +par les Sarrasins, a du moins gardé les vestiges de ses murs, de +plusieurs temples et d'autres édifices. Il ne reste de ces puissantes +villes grecques d'autrefois que le port de Cotrone, héritier du nom de +la fameuse Crotone, et débouché du «grenier de la Calabre». En +parcourant les rivages de la Grande Grèce, on s'étonne de trouver si peu +de monuments d'un passé qui eut tant d'importance dans l'histoire de +l'humanité. + +Les villes actuelles des Calabres sont presque insignifiantes en +comparaison des anciennes cités républicaines de la Grande Grèce. +Rossano, voisine des ruines de l'antique Sybaris, est un petit chef-lieu +de circuit visité seulement des caboteurs; Cosenza, située dans la belle +vallée du Crati, au pied des montagnes boisées de la Sila, communique +avec Naples et Messine par le havre de Paola; Catanzaro, riche en +huiles, en soieries, en fruits, expédie les denrées de ses campagnes +d'un côté par le golfe de Squillace, au bord duquel Hannibal avait assis +son camp, de l'autre par le port de Pizzo, à l'extrémité méridionale du +beau golfe de Santa Eufemia[109]. Reggio la charmante, nichée au pied de +l'Aspromonte dans les jardins de citronniers et d'orangers, est la cité +la plus importante des Calabres. Bâtie en face de Messine, au bord de la +«Rupture» du canal, ainsi que son nom grec le rappelle, Reggio ne +pouvait manquer de prendre une part considérable au mouvement de +navigation qui passe par la porte centrale de la Méditerranée, ouverte +entre la mer Tyrrhénienne et la mer d'Ionie. Reggio et Messine se +complètent mutuellement: la prospérité de l'une aide à celle de l'autre +[110]. + +[Note 109: Mouvement des principaux ports du golfe de Tarente et des +Calabres en 1873: + +Reggio 2,047 navires, jaugeant 290,600 tonnes. +Galipolli 690 » » 128,800 » +Pizzo 450 » » 128,750 » +Paola 751 » » 117,750 » +Colrone 1,078 » » 111,400 » +Tarente 892 » » 91,000 » +Catanzaro (Squillace) 539 » » 80,000 » +] + +[Note 110: Communes (ville et banlieue) principales du Napolitain en +1871: + +Naples (Napoli).......... 449,000 hab. +Bari..................... 50,500 » +Foggia................... 38,000 » +Reggio................... 35,000 » +Andria................... 34,000 » +Caserta.................. 29,000 » +Barletta................. 28,100 » +Salerne (Salerno)........ 28,000 » +Tarente (Taranto)........ 27,500 » +Molfetta................. 27,000 » +Castellamare di Stabia... 26,500 » +Corato................... 26,200 » +Bitonto.................. 25,000 » +Catanzaro................ 24,900 » +Trani.................... 24,500 » +Lecce.................... 23,000 » +Cerignola................ 21,600 » +Bisceglie................ 21,200 » +Aversa................... 21,100 » +Maddaloni................ 21,000 » +Sessa.................... 20,700 » +Bénévent (Benevento)..... 20,000 » +Avellino................. 19,800 » +Cava..................... 19,500 » +Santa Maria Capua Vetere. 18,000 » +Cosenza.................. 17,700 » +San Severo............... 17,600 » +Altamura................. 17,300 » +Potenza.................. 16,000 » +Sarno.................... 15,500 » +Lucera................... 15,000 » +Campobasso............... 14,500 » +] + + + + +VII + +LA SICILE. + + +[Illustration: N° 100.--DÉTROIT DE MESSINE.] + +La Trinacrie des anciens, l'île régulière «aux trois promontoires», est +évidemment une dépendance de la péninsule italienne, dont elle n'est +séparée que par un étroit bras de mer. Dans sa partie la moins large, le +canal de Messine n'a guère plus de 3 kilomètres[111], espace qu'il est +facile de franchir en barque et que les chevaux de Timoléon le +Corinthien, d'Appius Claudius et de Roger, le comte normand, +traversèrent jadis en se débattant à la proue des navires ou au bordage +des radeaux. Avec les ressources dont l'industrie dispose actuellement, +il ne serait nullement impossible de construire un pont de jonction +entre la Sicile et la grande terre, car des travaux presque aussi +gigantesques ont été déjà entrepris par l'homme et menés à bonne fin: ce +ne sera plus qu'une simple question d'argent, quand les intérêts +commerciaux de la Péninsule exigeront cet ouvrage. Il n'est guère +douteux qu'avant la fin du siècle la Sicile se trouvera matériellement +rattachée à l'Italie, soit par un tunnel, soit par un pont fixe ou +flottant. L'industrie humaine ne manquera pas de rétablir ainsi d'une +manière ou d'une autre l'ancien isthme qui reliait la pointe du Phare +aux monts italiens d'Aspromonte. On ne sait à quelle époque géologique +s'est opérée la rupture, quoique certains voyageurs, entraînés par leur +imagination, croient distinguer sur les montagnes des deux rives les +traces de l'antique déchirement. D'après le nom de Heptastade, que lui +donnaient les anciens, on pourrait croire que le détroit n'avait de leur +temps que sept stades, près de 1,300 mètres de largeur; il aurait donc +été deux fois plus resserré qu'aujourd'hui. + +[Note 111: + +Largeur moindre du détroit.............. 3,147 mètres. +Profondeur extrême...................... 332 » +Profondeur moyenne, au seuil du détroit. 75 » +] + +Quoi qu'il en soit, la Sicile doit être considérée, au point de vue +historique, comme se trouvant exactement dans les mêmes conditions +qu'une terre continentale. La traversée du détroit n'est guère plus +difficile que celle d'un large fleuve; la guerre seule a fréquemment +isolé la Sicile, et récemment encore, pendant l'invasion des «Mille» de +Garibaldi, l'île entière est restée durant près d'un mois privée de +toute communication avec l'Italie; mais ces faits tout exceptionnels +n'empêchent pas que l'île ne soit géographiquement un appendice de la +péninsule d'Italie. D'autre part, elle jouit aussi de tous les avantages +que lui donne sa position maritime. Située au centre même de la +Méditerranée, entre les deux grands bassins de la mer Tyrrhénienne et de +la mer Orientale, elle commande toutes les routes commerciales entre +l'Atlantique et l'Orient. D'excellents ports invitent les navires à +relâcher sur ses rivages; des terrains d'une grande fertilité, des +ressources naturelles de toute espèce assurent l'existence des +populations; un heureux climat favorise le développement de la vie. Peu +de régions en Europe semblent mieux placées pour nourrir dans l'aisance +un nombre considérable d'habitants. La Sicile est, en effet, beaucoup +plus populeuse et plus riche que la grande île voisine, la Sardaigne, et +que toutes les provinces du Napolitain, à l'exception de la Campanie; +elle rivalise en importance proportionnelle avec les contrées du nord de +l'Italie[112]. Chaque période de paix et de liberté lui donne un +étonnant essor: nul doute qu'elle ne fût une des régions les plus +prospères du monde, si elle n'avait été tant de fois ravagée par la +guerre et si un régime d'oppression n'avait presque constamment pesé sur +elle. + +[Note 112: + +Superficie de la Sicile 29,240 kil. carrés. +Population en 1870 2,565,500 hab. +Population kilométrique 88 » +] + +Dans son ensemble, l'île triangulaire de Sicile présenterait une grande +régularité de structure, si le cône de l'Etna ne dressait sa puissante +masse au-dessus des rivages de la mer Ionienne et de l'entrée du détroit +de Messine. + +De sa base au cratère terminal, l'énorme gibbosité du volcan forme une +région géographique spéciale, non moins distincte du reste de la Sicile +par ses produits, ses cultures, sa population, que par son histoire +géologique, L'Etna constitue un monde à part. + +[Illustration: N° 101.--PROFIL DE L'ETNA.] + +Les anciens navigateurs de la Méditerranée s'imaginaient pour la plupart +que le volcan de là Sicile était le colosse suprême parmi les montagnes +de la Terre. Ils se trompaient de peu pour les contrées du monde connu, +car les cimes du littoral méditerranéen plus élevées que l'Etna ne +s'élèvent qu'aux deux extrémités de la Grande Mer, sur les côtes +d'Espagne et de Syrie, et le mont sicilien a, de plus que ces montagnes, +son majestueux isolement, la fière pureté de ses contours, quelquefois +aussi le reflet flamboyant de ses laves et presque toujours sa haute +colonne de fumée se déployant en arcade dans le ciel. De toutes les mers +qui environnent la Sicile on voit le grand géant dressant sa tête +neigeuse et fumante au-dessus des autres monts qui lui font cortège. La +position de l'Etna au centre précis de la Méditerranée et au bord du +passage de Messine contribuait également, suivant les idées +cosmogoniques des anciens, à donner la prééminence à l'Etna: c'était le +«pilier du Ciel»; c'était aussi le «clou de la Terre». Plus tard, ce fut +pour les Arabes le Djebel, la «montagne» par excellence, et les +indigènes lui donnent encore, par tradition, le nom de Mongibello. + +Les pentes moyennes de l'Etna, prolongées par des coulées de laves qui +se sont épanchées dans tous les sens, sont fort douces et diminuent +assez régulièrement vers la base; on s'étonne à la vue des profils qui +constatent combien faible est la déclivité générale de la montagne, +d'aspect si superbe pourtant. Aussi, pour atteindre à sa hauteur +verticale de plus de 3 kilomètres, l'Etna doit s'étaler sur une surface +énorme; il occupe un territoire d'environ 1,200 kilomètres et, sans +compter les petites sinuosités du pourtour, le développement total de la +base est d'environ 35 lieues. Tout cet espace est parfaitement limité +par l'hémicycle des vallées de l'Alcantara et du Simeto; seulement un +col de 860 mètres d'élévation rattache au nord-ouest le massif de l'Etna +au système montagneux du reste de la Sicile; de petits cônes d'éruption +s'élèvent en dehors de la masse du volcan, au nord de l'Alcantara et +quelques coulées de lave se sont déversées à l'ouest en comblant +l'ancienne vallée du Simeto; la rivière obstruée a dû se creuser dans la +roche basaltique un nouveau lit coupé de rapides et de cascades. + +Sur le versant de l'Etna tourné du côté de la mer d'Ionie, un vide +énorme d'environ 25 kilomètres de superficie et d'un millier de mètres +de profondeur moyenne interrompt la régularité des pentes de l'Etna: +c'est le val del Bove. Ce vaste cirque d'explosion est tout parsemé de +cratères adventices et s'étage en marches gigantesques, du haut +desquelles, lors des éruptions, les coulées de lave plongent en +cataractes de feu. Jadis ainsi que l'ont établi les recherches de Lyell, +c'est dans le val del Bove que s'ouvrait le grand cratère terminal de +l'Etna; mais, à une époque inconnue, le centre de l'activité volcanique +s'est déplacé, et maintenant la bouche suprême de la montagne se trouve +à quelques kilomètres plus à l'ouest. Peut-être même ce deuxième +cratère, dont chaque nouvelle éruption modifie les dimensions et les +contours, a-t-il souvent changé de place, car la large plate-forme sur +laquelle repose le cône terminal semble avoir porté jadis une masse de +cinq à six cents mètres plus élevée, qu'une explosion aura probablement +fait voler dans les airs[113]. Quoi qu'il en soit, les abîmes du val del +Bove peuvent toujours être considérés comme le vrai centre de l'Etna, +car c'est là que les laves se montrent à nu dans leur ordre de +superposition, leurs failles, leurs ruptures, leurs géodes, leurs roches +injectées: en nul autre cirque de volcan les géologues n'ont pu mieux +étudier la structure intime des montagnes d'éruption. Au bord de la mer, +les falaises qui portent la ville d'Aci-Reale permettent aussi +d'embrasser d'un coup d'œil une longue période de l'histoire du volcan. +Le plateau, qui se termine abruptement du côté de la mer, par une paroi +de 100 mètres d'élévation, se compose de sept coulées de lave vomies +successivement par les crevasses de l'Etna. Chaque coulée offre, dans +presque toute son épaisseur, une masse compacte où les plantes peuvent à +peine insérer leurs racines; mais la partie supérieure de chaque assise +est uniformément changée en une couche de tuf ou même de terre végétale, +due à l'action de l'atmosphère pendant une série de siècles inconnue. +Après être sorti des flancs de la montagne, chacun des courants de lave +eut le temps de se refroidir, de se recouvrir d'humus et de porter une +végétation arborescente, que devait plus tard recouvrir un autre fleuve +de pierre, On a constaté aussi ce phénomène curieux que, tout en +s'accroissant en haut par l'apport de nouvelles assises, la falaise +grandissait en bas par le soulèvement graduel de la masse: des lignes +d'érosion distinctement tracées par la mer à différents niveaux +au-dessus de la nappe actuelle de la Méditerranée mesurent le mouvement +de poussée qui s'est produit sous ces roches de l'Etna. De belles +grottes encadrées de prismes basaltiques et, dans le voisinage +d'Aci-Trezza, les Faraglioni ou rochers des Cyclopes, témoignent aussi +des changements considérables qui se sont opérés dans la structure des +laves, depuis l'époque où elles sont sorties de l'intérieur du volcan. + +[Note 113: + +Superficie de l'Etna 1,200 kil. carrés. +Hauteur actuelle de la montagne 3,369 mètres. +Diamètre actuel du cratère 320 » + » du puits 10(?) » +] + +[Illustration: N° 102.--CHEIRE DE CATANE.] + +Pendant les vingt-cinq siècles de la période moderne, plus ou moins +vaguement éclairée par l'histoire, l'Etna s'est ouvert plus d'une +centaine de fois pour vomir des matières fondues, et quelques-unes des +éruptions ont duré plusieurs années. On n'a, du reste, pu constater +aucune régularité dans les paroxysmes de la montagne, ni de coïncidence +avec les mouvements volcaniques des îles Éoliennes. Les fentes se +produisent sans ordre sur tout le pourtour du volcan, et les quantités +de lave qui en sortent sont des plus inégales. Le courant le plus +considérable dont parle l'histoire est celui qui se déversa sur la ville +de Catane, en 1669. Issu de terre à une très-haute température, il +s'étala d'abord en lac dans les campagnes de Nicolosi, fondit et emporta +comme un glaçon une partie de la colline de Monpilieri, qui gênait sa +marche, puis se divisa en trois coulées, dont la plus large, se +recourbant au sud-est, marcha sur Catane, rasa une partie de la ville, +noya les jardins sous un déluge de scories et jeta dans la mer un +promontoire de près d'un kilomètre à la place de l'ancien port. On +évalue à un milliard de mètres cubes la quantité de lave qui sortit +alors de l'Etna, pour changer en un désert rocheux d'une centaine de +kilomètres carrés des campagnes d'une extrême fertilité, où plus de +vingt-cinq mille personnes habitaient quatorze villes et villages. Le +double cône des Monti Rossi, au gracieux cratère empli d'une forêt de +genêts aux fleurs d'or, est formé des cendres que lança l'évent +supérieur de la crevasse pendant la grande éruption. Plus de sept cents +cônes parasites d'origine analogue à celle des Monti Rossi sont épars ça +et là sur les pentes extérieures de l'Etna, monuments naturels des +anciennes éruptions. Les uns, plus antiques, sont presque entièrement +oblitérés par les intempéries ou bien enfouis par des coulées de lave +plus récentes; les autres, véritables montagnes de plusieurs centaines +de mètres de hauteur, ont encore leur forme conique primitive. Plusieurs +sont recouverts de forêts; il en est aussi dont les cratères sont +changés en jardins, coupes charmantes où des maisons de plaisance +scintillent au milieu de la verdure. + +La zone, de mille à deux mille mètres, où se pressent en plus grand +nombre les cônes parasites, indique la région du volcan où la poussée +intérieure se fait le plus énergiquement sentir. Près du sommet, +l'activité souterraine est d'ordinaire moins violente. Le cratère +terminal n'est, dans la plupart des éruptions, qu'une sorte de cheminée +d'où la vapeur d'eau et les gaz volcaniques s'échappent en tourbillons. +Tout autour, les fumerolles réduisent le sol en une espèce de bouillie, +et, par le dégagement de substances diverses, bariolent les scories des +couleurs les plus éclatantes, rouge écarlate, jaune d'or, vert +d'émeraude. D'ordinaire la chaleur du foyer caché est encore +très-sensible sur les talus extérieurs du cône; elle agglutine les +pierres en une masse cohérente, beaucoup moins pénible à gravir que ne +le sont les cendres meubles du Vésuve. Il est rare que, dans leur +ascension, les visiteurs aient à craindre la chute de quelque bombe +volcanique. Les éruptions de pierres, jaillissant en gerbes de la bouche +suprême, ont lieu quelquefois, et même Recupero a vu des blocs lancés à +deux mille cent cinquante mètres de hauteur; mais ce sont là des +phénomènes exceptionnels. Si les pluies de scories étaient fréquentes, +une petite construction romaine, dite la «Tour du Philosophe.», qui se +trouve dans un épaulement du mont, au-dessus des précipices du val del +Bove, serait depuis longtemps enterrée sous les débris. On pourrait donc +sans danger établir sur ces hauteurs un observatoire météorologique: +nulle station ne serait plus utilement placée, car, du sommet, on +assiste à la formation des orages qui grondent sur les plaines, et, +là-haut, le vent polaire et le vent équatorial annoncent, parleur +conflit, le temps qui se prépare pour les régions inférieures de +l'Europe et de l'Afrique. + +[Illustration: N° 103.--CONES PARASITES.] + +[Illustration: LE CHATAIGNIER DES CENT CHEVAUX ET L'ETNA. Dessin de E. +Grandsire, d'après une photographie de H. P. Berthier] + +La cime de l'Etna ne s'élève pas jusque dans la zone aérienne des neiges +persistantes, et la chaleur du foyer souterrain fond la plupart des +petits névés amassés dans les creux. Cependant la moitié supérieure de +la montagne reste blanche durant la plus grande partie de l'année. La +fonte de ces neiges et les pluies copieuses qu'apportent les vents de la +mer devraient, semble-t-il, former de nombreux ruisseaux sur le pourtour +du volcan; mais les pierrailles et les cendres qui recouvrent en talus +les roches de lave solide absorbent promptement toute l'humidité des +hauteurs, et bien rares sont les endroits favorisés où quelque fontaine +vient rejaillir à la surface. Les grandes sources ne font leur +apparition qu'à la base de la montagne, et quelques-unes seulement dans +le voisinage immédiat de la mer. Telle est la fontaine d'Acis, échappée +au chaos de rochers que Polyphème, c'est-à-dire l'Etna lui-même, le +géant aux «mille voix», lança contre les navires du sage Ulysse; telle +est aussi la rivière d'Amenano, qui surgit dans la ville même de Catane +et s'épanche dans les eaux du port en cascatelles d'argent. A la vue de +ces sources, au flot si clair et si frais, apparaissant au milieu des +sables noirs et des roches brûlées, on comprend sans peine que les +anciens Grecs les aient considérées comme des êtres divins, qu'ils aient +frappé des médailles en leur honneur et leur aient élevé des statues. +Catane s'était mise sous la protection du dieu Amenanos, qui l'abreuvait +de ses ondes. + +Si l'eau ruisselante manque presque complètement sur les pentes de +l'Etna, du moins l'humidité se conserve dans les cendres en assez grande +quantité pour nourrir une riche végétation. Partout où les carapaces des +coulées de lave ne sont pas trop compactes pour laisser pénétrer les +radicelles des plantes, les déclivités de la montagne sont revêtues de +verdure. Les hautes régions, occupées pendant la plus grande partie de +l'année par les neiges, sont les seules qui gardent, sur presque tout le +pourtour du mont, leur nudité première. Il est d'ailleurs assez étonnant +que la flore alpine soit tout à fait absente du sommet de l'Etna, où la +température moyenne de l'atmosphère et du sol est précisément ce qui +convient à ces végétaux. Les géologues en concluent que de tout temps +l'Etna s'est trouvé séparé des Alpes par de grands espaces +infranchissables pour les oiseaux qui portent des graines fécondes dans +leur gésier ou aux plumes de leurs pattes. + +Jadis le volcan était entouré d'une ceinture de forêts: au-dessous de la +zone des neiges et des cendres, au-dessus de celle des cultures, +s'étendait la région des grands bois, chênes, hêtres, pins et +châtaigniers. De nos jours il n'en est plus ainsi. Sur les pentes +méridionales, que gravissent d'ordinaire les visiteurs, il n'y a plus de +forêts; ça et là seulement on aperçoit quelques gros troncs de chênes +ébranchés. Sur les autres versants, les bouquets d'arbres sont plus +nombreux; même du côté du nord, quelques restes de hautes futaies +donnent à divers paysages de l'Etna un caractère tout à fait alpin; mais +les bûcherons continuent avec acharnement leur œuvre d'extermination, et +l'on peut craindre qu'avant longtemps il n'existe plus un seul débris te +antiques forêts. Les splendides châtaigniers du versant occidental, +parmi lesquels on admirait naguère l'arbre des «Cent Chevaux», découpé +maintenant par la vieillesse et les intempéries en trois fûts séparés, +témoignent de l'étonnante fertilité des laves du volcan. Les jeunes +pousses des taillis, si droites, si lisses et toutes gonflées de séve, +s'élancent du sol avec une fougue singulière; en quelques années, quand +le voudront les agriculteurs, la zone déboisée de l'Etna pourra +reprendre sa parure de feuillage. + +Quant à la zone des cultures, qui forme une large bande circulaire à la +base de la montagne, c'est en maints endroits le plus admirable des +jardins. Les bosquets d'oliviers, d'orangers, de citronniers et d'autres +arbres à fruits, auxquels se mêlent çà et là des groupes de palmiers, +transforment toutes les premières pentes en un immense verger; de +nombreuses villas, des coupoles d'églises et de couvents se montrent de +toutes parts au-dessus des massifs de verdure. La terre est si fertile, +que ses produits peuvent suffire à une population trois ou quatre fois +plus dense que celle des autres contrées de la Sicile et de l'Italie. +Plus de trois cent mille habitants se sont groupés sur les pentes de +cette montagne, que de loin on considère comme devant être un lieu +d'épouvante et de péril imminent, et qui de temps à autre s'entr'ouvre +en effet pour noyer ses campagnes sous un déluge de feu. A la base du +volcan, les villes touchent aux villes et se suivent comme les perles +d'un collier[114]. Qu'une coulée de lave recouvre une partie de la +chaîne d'habitations humaines, bientôt celle-ci se reforme au-dessus des +pierres refroidies. Des bords du cratère de l'Etna, le gravisseur +contemple avec étonnement toutes ces fourmilières humaines à l'oeuvre au +pied de la puissante montagne. La zone concentrique de verdure et de +maisons contraste étrangement avec le désert de neiges et de cendres +noires qui occupe le centre du tableau et, par delà le Simeto, avec les +escarpements inhabités des monts calcaires. Mais ce n'est là qu'une +partie de l'immense et merveilleux panorama de 200 kilomètres de rayon. +C'est à bon droit que les voyageurs célèbrent le spectacle presque sans +rival que présentent les trois mers d'Ionie, d'Afrique et de Sardaigne, +entourant de leurs eaux plus bleues que le ciel le grand massif +triangulaire de la Sicile, les hautes péninsules de la Calabre et les +îles éparses de l'Éolie. + +[Note 114: + +Population kilométrique de l'Italie 90 hab. + » » de la zone habitable de l'Etna 550 » +] + +Les monts Pélore, qui continuent en Sicile la chaîne italienne de +l'Aspromonte, sont de hauteur bien modeste en comparaison de l'Etna, +mais ils existaient déjà depuis des âges, lorsque la région où s'élève +de nos jours le volcan était encore un golfe de la mer. On croyait jadis +que la plus haute cime du Pélore, consacrée à Neptune par les anciens, +puis à la «Divine Mère» (_Dinna Mare_) par les Siciliens modernes, était +percée d'un cratère; mais il n'en est rien. Composées de roches +primitives et de transition, revêtues sur leurs flancs de Calcaires et +de marbres, ces montagnes longent d'abord le littoral de la mer d'Ionie, +tout bordé de caps abrupts, puis elles reploient vers l'ouest leur crête +principale et courent parallèlement aux côtes de la mer Éolienne. Vers +le milieu de sa longueur, la chaîne, connue en cet endroit sous le nom +de Madonia, atteint sa plus grande élévation, et de magnifiques forêts, +encore épargnées par la hache, lui donnent un aspect tout septentrional: +on pourrait se croire dans les Apennins ou dans les Alpes Maritimes. Des +promontoires calcaires, presque entièrement isolés, s'avancent dans les +flots au nord des montagnes et, par la beauté de leur profil, la variété +de leurs formes, font de cette côte une des plus remarquables de la +Méditerranée. Même après avoir visité le littoral de la Provence, de la +Ligurie, du Napolitain, on reste saisi à la vue des caps superbes de la +côte sicilienne; on contemple avec admiration l'énorme bloc +quadrangulaire de Cefalù, la colline plus doucement ondulée de Termini, +les masses verticales de Caltafano, et surtout, près de Palerme, la +forteresse naturelle du Monte Pellegrino, roche presque inaccessible de +20 kilomètres de tour, où le vieil Hamilcar Barca se maintint durant +trois années contre tous les efforts d'une armée romaine. Le mont San +Giuliano, qui termine la chaîne à l'occident, est aussi un piton +calcaire presque isolé: c'est l'ancien mont Eryx, jadis consacré à +Vénus. + +Toutes les montagnes qui rayonnent de la grande chaîne vers les parties +méridionales de l'île vont en s'abaissant par degrés. La déclivité +générale de la Sicile est tournée vers les côtes de la mer d'Ionie et de +la mer d'Afrique; aussi l'écoulement des eaux se fait-il presque +uniquement sur ces deux versants extérieurs; toutes les rivières à cours +permanent, le Platani, le Salso, le Simeto, coulent au sud de l'arête +des monts Nébrodes et Madonia; les torrents du versant septentrional ne +sont que des _fiumare_, formidables après les pluies, perdus dans les +champs de pierre pendant les sécheresses. C'est également au sud des +montagnes que s'étendent les lacs et les marais de l'île, les _pantani_ +et le lac ou _biviere_ de Lentini, la plus grande nappe d'eau de la +Sicile, le lac de Pergusa ou d'Enna, entouré jadis de gazons fleuris où +jouait Proserpine lorsque le noir Pluton vint la saisir, le «vivier» de +Terra-nova, et plusieurs autres nappes marécageuses qui furent autrefois +des golfes de la mer. Autant la côte septentrionale est pittoresque, +imprévue de contours, hérissée de promontoires escarpés, autant la côte +du sud est uniforme et rhythmée en anses également infléchies, sableuses +et manquant d'abri. Sur ce rivage, les ports naturels sont rares et +périlleux: pendant les tempêtes d'hiver les navires ont à courir de +grands dangers dans ces parages. + +La longue déclivité de la Sicile, au sud des monts Madonia, se compose +de terrains tertiaires et de strates plus modernes, contenant en +abondance des coquillages fossiles, dont la plupart se trouvent encore à +l'état vivant dans les mers voisines. Divers géologues, et surtout +Lyell, ont pu mesurer l'âge relatif des argiles et des brèches calcaires +de ces contrées par la proportion plus ou moins grande des testacés que +l'on recueille à la fois dans les roches et dans les eaux. On a constaté +que nulle part en Europe les strates de formation récente ne sont plus +solides, plus compactes et plus élevées qu'en Sicile; près de +Castro-Giovanni, au centre même de l'île, les roches postpliocènes +atteignent 900 mètres de hauteur[115]. Une autre particularité +remarquable est que des couches tertiaires, constituant des massifs de +hautes collines au sud de la plaine de Catane, alternent avec des +strates de matières volcaniques. Ce sont évidemment des éruptions +sous-marines qui ont maçonné ces assises de calcaire et de tuf +entremêlés. Tandis que les argiles, les sables, les amas de coquillages +se déposaient en lits réguliers au fond de la mer, des bouches +d'éjection s'ouvraient soudain, pour vomir des cendres et des scories, +puis la mer recommençait son oeuvre; elle égalisait les débris et +formait de nouvelles couches alluviales, que d'autres matières +volcaniques venaient crevasser et recouvrir. C'est de la même manière +que se forment au-dessous de la mer les couches profondes situées à +l'ouest du banc de Nerita, entre Girgenti et l'île de Pantellaria. Le +volcan de Giulia ou Ferdinandea y fait de temps en temps son apparition +depuis la période historique. On dit l'avoir vu en 1801; trente ans plus +tard, il surgit de nouveau et s'entoura d'un îlot de 6 kilomètres de +tour, que purent étudier de Jussieu et Constant Prévost; en 1863, il a +reparu pour la troisième fois; mais le temps de l'émersion définitive +n'est pas encore venu. La mer a toujours balayé les cendres et les +scories pour les étaler en couches régulières et les faire alterner avec +ses propres dépôts. En 1840, la butte sous-marine du volcan n'était +recouverte que par 2 mètres d'eau; actuellement la sonde n'y trouverait +pas le sol à 100 mètres de profondeur. + +[Note 115: Altitudes diverses de la Sicile: + +Mont Etna 3,313 mètres (trig.). +Madonia (Pizzo di Case) 1,931 » +Dinnamare 1,100 » +Centorbi 736 » +Monte San Giuliano 700 » +Monte Pellegrino 600 » +] + +Cette bouche d'éruption ouverte en pleine Méditerranée n'est pas le seul +témoignage de l'activité du foyer souterrain dans les parties +méridionales de la Sicile. Diverses sources minérales dégagent de +l'acide carbonique et d'autres gaz provenant du travail intérieur. Dans +le lac intermittent de Nafta ou de Palici, situé près de Palagonia, au +sud de la plaine de Catane, trois petits cratères s'ouvrant au milieu +des eaux bitumineuses lancent à gros bouillons des gaz irrespirables; +les oiseaux évitent de voler au-dessus du lac et les petits animaux qui +s'en approchent y laissent leurs cadavres. Les dieux Palici étaient +tellement redoutés par les anciens, que l'asile de leur sanctuaire était +inviolable et que les esclaves réfugiés y acquéraient le droit de dicter +des volontés à leurs maîtres; encore de nos jours, ces cratères +lacustres inspirent une grande terreur aux indigènes, quoiqu'ils n'aient +pas remplacé par une chapelle propitiatoire les temples des païens. Il +est probable que le lac de Pergusa présente aussi quelquefois des +phénomènes du même genre; cet ancien cratère, d'environ 7 kilomètres de +tour, est presque toujours très-peuplé d'anguilles et de tanches, mais +soudain tous ces poissons périssent et la surface du lac se recouvre de +leurs corps en décomposition; sans doute ce sont des émissions de gaz +qui causent la foudroyante mortalité. Plus à l'ouest, près de Palazzo +Adriano, une nouvelle salse a jailli du sol en décembre 1870. Tout le +sous-sol de la Sicile est en effervescence chimique. + +En dehors de la Sicile etnéenne, le principal centre de l'activité +volcanique se trouve dans les environs de Girgenti, au lieu dit les +Maccalube. L'aspect de la plaine y change suivant les saisons; en été, +de petits cratères emplis d'une bouillie argileuse dégagent incessamment +des bulles de gaz et déversent de la boue sur leurs talus extérieurs; +mais quand viennent les pluies d'hiver, tous les cônes sont délayés et +mélangés en une sorte de pâte d'où s'échappe la vapeur. Au commencement +du siècle, de petits tremblements de terre secouaient parfois le sol, et +des jets de boue et de pierre s'élevaient en gerbes à 10 ou 20 mètres de +hauteur; en 1777, une éruption exceptionnelle avait projeté les débris à +plus de 30 mètres de haut. De nos jours, les Maccalube sont plus +tranquilles. Comme les volcans de laves, ces laboratoires de boues ont +leurs périodes de calme et d'exaspération. + +Les gisements de soufre, qui sont l'une des principales richesses de la +Sicile, proviennent sans doute indirectement des foyers de lave qui +bouillonnent au-dessous de la contrée; mais aucun ne se trouve sur les +pentes ni dans le voisinage immédiat du Mongibello. Les masses de +soufre, éparses en petits bassins, sont disposées de l'est à l'ouest sur +plus d'un quart de la superficie de l'île, dans les terrains tertiaires +qui s'étendent de Centorbi à Cattolica dans la province de Girgenti. Ils +datent tous de l'époque miocène Supérieure et reposent sur des bancs +d'infusoires fossiles exhalant une forte odeur de bitume. Les géologues +discutent encore sur la manière dont s'est déposé le soufre, mais il +semble très-probable qu'il provient de sulfure de chaux apporté du sein +de la terre par les sources thermales et décomposé par les intempéries. +La formation géologique où se trouve le soufre est également riche en +gypse et en sel gemme: en maints endroits on reconnaît le voisinage des +couches salées par des efflorescences qui se montrent à la surface et +que l'on connaît sous le nom d'_occhi di sale_, «yeux du sel.» + +La Sicile a, comme la Grèce, le climat le plus heureux. Les hautes +températures de l'été sont adoucies par les brises marines qui soufflent +régulièrement pendant les heures les plus chaudes de la journée. Les +froids de l'hiver ne sont sensibles que par suite du manque absolu de +comfort dans les maisons, car les gelées sont inconnues et bien rarement +la neige tombe sur les pentes inférieures des montagnes. Les pluies +d'automne sont fort abondantes, mais elles alternent souvent avec les +beaux jours de soleil et n'ont pas le temps de refroidir complètement +l'atmosphère. Les vents dominants, qui soufflent du nord et de l'ouest, +sont très-salubres; par contre, le sirocco, provenant généralement du +sud-est, est redouté comme un vent de mort, surtout quand il arrive sur +la côte septentrionale, où il a perdu presque toute son humidité[116]. +Il dure d'ordinaire trois ou quatre jours, pendant lesquels on se +garderait bien de coller le vin, de saler la viande, ou de peindre les +appartements ou les meubles. Ce vent est le principal désagrément du +climat. Dans certaines parties de la Sicile, les émanations des +marécages sont aussi fort dangereuses, mais la faute en est à l'homme, +qui laisse croupir les eaux. C'est ainsi qu'Agosta et Syracuse, sur la +côte orientale, sont assiégées par les fièvres et que la mort défend les +approches de l'antique Himéra. + +[Note 116: + +Température moyenne à Palermo et à Messine 18°C + » » à Catane et à Girgenti 20°C +Écart moyen de température, de l'hiver à l'été 2 à 33° +Pluies moyennes à Palermo 0m,66 +] + +Favorisée par les conditions de température et d'humidité, la végétation +présente un caractère semi-tropical dans les plaines et les vallées +basses. Un grand nombre de plantes étrangères d'Asie et d'Afrique se +sont acclimatées facilement en Sicile. Les dattiers sont groupés en +bouquets dans les jardins et même en pleine campagne; les plaines +d'aspect tout africain qui entourent Sciacca sont en maints endroits +complètement recouvertes de palmiers nains ou _giummare_, qui valurent à +l'ancienne Sélinonte le surnom de _Palmosa_; diverses espèces de +cotonniers croissent sur les pentes des collines jusqu'à l'altitude de +200 mètres; le bananier, la canne à sucre, le bambou, fleurissent hors +des serres; la _Victoria regia_ recouvre les viviers de ses larges +feuilles et de ses fleurs; le papyrus du Nil, inconnu dans toutes les +autres parties de l'Europe, s'unit aux grands roseaux pour obstruer le +cours de la rivière d'Anapus, dans les environs de Syracuse; naguère il +croissait aussi dans l'Oreto, près de Palerme, mais il en a disparu. +Quoique d'origine étrangère à l'Europe, le _cactus opuntia_ ou figuier +de Barbarie est devenu la plante la plus caractéristique des campagnes +du littoral de la Sicile; les coulées de lave les plus rebelles à la +culture se recouvrent en peu de temps de fourrés inhospitaliers de +cactus, aux disques de chair verdâtre hérissés d'épines. C'est à la base +méridionale de l'Etna que ces plantes du midi et tous les autres +végétaux des régions voisines des tropiques remontent le plus haut. Sans +grand effort de culture, les paysans y font croître l'oranger jusqu'à +plus de 500 mètres d'altitude, et le mélèze y pousse spontanément +jusqu'à 2,250 mètres. Ces pentes tournées vers le soleil de l'Afrique +sont la terre la plus chaude de l'Europe, non-seulement à cause de leur +exposition, mais à cause du parfait abri que la masse du volcan offre +contre les vents du nord et de la couleur noirâtre des scories et des +cendres, que viennent frapper les rayons du midi. + +Dans les régions revêtues d'arbres ou d'arbustes, la campagne est +toujours verte, même en hiver: l'oranger, l'olivier, le caroubier, le +laurier-rose, le lentisque, le tamaris, le cyprès, le pin gardent leur +feuillage et donnent ainsi à la nature une gravité douce, bien +différente de la morne tristesse de nos paysages hivernaux du nord. Avec +un peu de soin, les horticulteurs entretiennent aussi constamment la vie +dans leurs jardins: il n'y a point de primeurs en Sicile, pour ainsi +dire, parce que l'on peut obtenir les légumes frais pendant tout le +courant de l'année. C'est dans le voisinage de Syracuse que les jardins +se montrent dans leur plus grande beauté, à cause du contraste de leur +merveilleuse végétation avec les roches nues. Il en est un surtout, dans +lequel on se trouve comme par enchantement, au sortir d'une fissure de +précipice, et qui est un lieu féerique de verdure, d'ombre et de +parfums: c'est l'_Intagliatella_ ou _Latomia de' Greci_, l'une des +carrières où les esclaves grecs taillaient les pierres de construction +pour les temples et les palais de Syracuse. Des orangers, des +citronniers, des néfliers du Japon, des pêchers, des arbres de Judée, +aspirant à l'air libre et montant vers la lumière du ciel, s'élèvent à +la hauteur gigantesque de 15 et 20 mètres; des arbustes en massifs +entourent les troncs des arbres; des guirlandes de lianes s'entremêlent +aux branches; des fleurs et des fruits jonchent les allées et de +nombreux oiseaux chantent dans le feuillage. Au-dessus de cet élysée +d'arbres odorants et fleuris se dressent les roches coupées à pic de la +carrière; les unes encore nues et blanches comme aux jours où les +taillèrent les instruments des esclaves athéniens, les autres revêtues +de lierre du haut en bas ou portant des rangées d'arbustes sur chacun de +leurs escarpements. + +Située, comme elle l'est, sur le parcours de toutes les nations qui se +sont disputé l'empire de la Méditerranée, la Sicile doit représenter, +dans sa situation actuelle, le mélange des éléments les plus divers. +Sans parler des Sicanes, Sicules et autres aborigènes, que le manque de +renseignements historiques ne permet pas de classer avec certitude parmi +les autres races d'Europe, mais qui parlaient probablement une langue +sœur des idiomes latins, on sait que les Phéniciens et les Carthaginois +colonisèrent le littoral et que les Grecs y devinrent presque aussi +nombreux que dans la mère patrie. Il y a vingt-six siècles déjà, la +Sicile commençait à se transformer en une terre hellénique, par la +fondation de Naxos sur un promontoire marin à la base de l'Etna. Bientôt +après, Syracuse, qui plus tard devint une république si puissante, +Lentini, Catane, Megara Hyblæa, Messine, Himéra, Selinus, Camarine, +Agrigente, accrurent le nombre des cités grecques; tout le pourtour de +l'île, de même que de nos jours le littoral de la Macédoine, de la +Thraco et de l'Asie Mineure, devint une autre Grèce, au détriment des +populations indigènes, refoulées dans l'intérieur. Les côtes de Sicile +n'étaient-elles pas d'ailleurs une véritable Hellade par le climat, la +transparence de l'air, l'aspect des rochers et des montagnes? Le port +«marmoréen» et la grande baie de Syracuse, l'acropole et le mont Hybla +ne forment-ils pas un paysage que l'on croirait détaché de l'Attique ou +du Péloponèse? La fontaine d'Aréthuse, que l'on voit surgir au bord de +la mer, dans l'îlot même d'Ortygie, et dont les eaux proviennent de +l'intérieur de la contrée, par-dessous un détroit marin, ne +ressemble-t-elle pas à l'Erasinos et à tant d'autres sources de +l'Hellade qui se perdent dans les gouffres des plateaux pour reparaître +à la lumière dans le voisinage du littoral? Les Syracusains disaient que +le fleuve Alphée, amant de la nymphe Aréthuse, ne se mêlait point à la +mer d'Ionie: au sortir des plaines de l'Élide, il s'engouffrait sous les +eaux salées pour surgir de nouveau sur la rive sicilienne. Parfois, +racontent les marins, on voyait Alphée bouillonner au-dessus de la mer, +à côté de la fontaine Aréthuse, et dans son courant tourbillonnaient des +feuilles, des fleurs et des fruits des arbres de la Grèce. Est-il une +légende qui dise d'une manière plus touchante l'amour du sol natal? La +nature tout entière avec ses fleuves, ses fontaines et ses plantes, +avait suivi l'Hellène dans sa nouvelle patrie. + +Beaucoup plus peuplée qu'elle ne l'est de nos jours, la Sicile devait +compter à l'époque de sa prospérité plusieurs millions de Grecs, si l'on +en juge par les énormes populations que l'on nous dit avoir vécu dans +les murs de Syracuse, de Selinus, d'Agrigente. Les marchands et les +soldats carthaginois ont bien plus exploité le pays qu'ils ne l'ont +colonisé, et quoique, pendant trois ou quatre siècles, ils aient dominé +sur diverses parties de l'île, ils n'y ont guère laissé que de faibles +débris de murailles, des monnaies et des inscriptions. Ainsi que le fait +remarquer judicieusement Dennis, les monuments les plus frappants de +leur règne en Sicile sont les sites désolés où s'élevaient autrefois +Himéra et Selinus. Cependant, quelque minime qu'ait été, relativement à +celle des Grecs, la part qu'ont prise les Carthaginois dans les +croisements de la population sicilienne, et, par conséquent, dans les +destinées ultérieures du peuple, cette part ne doit pas être négligée: +l'élément punique est entré dans le torrent circulatoire de la nation. +Il en est de même, à bien plus forte raison, pour les conquérants +romains, auxquels l'île appartint pendant près de sept siècles. Les +Vandales, les Goths ont aussi laissé leurs traces. Les Sarrasins +eux-mêmes, si mélangés par la race, à la fois Arabes et Berbères, +ajoutèrent au génie sicilien leur feu méridional, tandis que leurs +vainqueurs, devenus leurs élèves en civilisation, les Normands, +apportèrent les qualités solides, l'audace, la force indomptable qui +animait à cette époque ces rudes fils des mers boréales. Lorsque ceux-ci +mirent le siège devant Palermo en 1071, on ne parlait pas moins de cinq +langues dans l'île, l'arabe, l'hébreu, le grec, le latin, le sicilien +vulgaire; mais l'arabe avait si bien pris la prépondérance comme idiome +civilisé, que, même sous la domination normande, les inscriptions des +palais et des églises se gravaient en cette langue: c'est à la cour du +roi Roger qu'Edrisi rédigea sa grande géographie, l'un des principaux +monuments de la science. En 1223, les derniers Arabes de langage furent +déportés dans le Napolitain, mais les croisements avaient déjà +profondément modifié la race. + +Plus tard, Français, Allemands, Espagnols, Aragonais ont également +contribué pour une plus faible part à faire des Siciliens un peuple +différent de ses voisins d'Italie par l'aspect, les mœurs, les habitudes +et le sentiment national. Pour l'insulaire, tous les continentaux, même +ceux des Calabres, sont considérés comme des étrangers. Le manque de +communications faciles permettait aux différents groupes de maintenir +plus longtemps leur idiome et leurs caractères distinctifs de race. +Ainsi, par un étrange phénomène, les Lombards de Bénévent et de Palerme +que les Normands déportèrent dans l'île, ont gardé leur langue en Sicile +plusieurs siècles après la disparition de ce dialecte en Lombardie même. +Encore de nos jours, environ cinquante mille Siciliens témoignent par +leur langage de leur origine lombarde; Piazza Armerina, Aidone, San +Fratello, Nicosia sont les localités où le patois lombard continue de se +parler. C'est à San Fratello, sur une colline escarpée de la côte +septentrionale, que le vieil idiome est resté le plus pur; à Nicosia, +dans l'intérieur, l'accent lombard a gardé quelque chose de celui des +anciens maîtres franco-normands. D'ailleurs le dialecte sicilien, +surtout dans les districts les plus reculés de l'intérieur, n'est pas +encore complètement italianisé; il contient toujours plusieurs termes +grecs; en outre, beaucoup de mots arabes et de noms de villes rappellent +l'ancienne domination des Sarrasins. Une des expressions les plus +curieuses est celle de «val», qui s'applique aux diverses provinces de +la Sicile, et que l'on croit dérivée de _vali_, l'ancien titre des +gouverneurs politiques. L'idiome sicilien, moins sonore que ceux du +continent italien, supprime souvent les voyelles entre les consonnes et +change les _o_, et même les _a_ et les _i_, en _ou_, ce qui rend le +parler à la fois plus dur et plus sourd; mais il se prête admirablement +à la poésie. Les chants populaires de la Sicile ne le cèdent en grâce +naturelle et en choix délicat d'expressions qu'aux admirables _rispetti_ +de la Toscane. + +De tous les immigrants qui sont venus, de gré ou de force, peupler la +Sicile à diverses époques, les Albanais, dits _Greci_ dans le pays, sont +les seuls qui ne se soient pas encore entièrement fondus avec les +populations environnantes; ils forment des groupes distincts de langage +et de rites religieux dans quelques villes de l'intérieur, et surtout à +Piana de' Greci, sur une terrasse qui domine au sud la conque de +Palerme. Mais, si la fusion entre tous les autres éléments ethniques +semble accomplie, la différence des populations siciliennes est +néanmoins très-grande, suivant la prépondérance de telle ou telle race +dans le croisement. Ainsi les Etnéens, surtout les habitants de Catane +et d'Aci-Reale, qui sont peut-être d'origine hellénique plus pure que +les Grecs eux-mêmes, puisqu'ils ne sont point mélangés de Slaves, ont +une excellente renommée de bonne grâce, de gaieté, de douceur, +d'hospitalité, de bienveillance. Ce sont les plus intelligents, les plus +instruits des Siciliens. Ceux de Trapani et de San Giuliano sont, +dit-on, les plus beaux, et leurs femmes charment l'étranger par la +régularité de leur visage et la grâce de leur physionomie. Les +Palermitains, au contraire, chez lesquels l'élément arabe a eu plus +d'influence que partout ailleurs, ont en général les traits lourds, +disgracieux, presque barbares; ils n'ouvrent pas volontiers leur demeure +pour la mettre à la disposition de l'étranger; ils gardent jalousement +l'épouse dans la partie la plus sombre de leur maison; leurs moeurs sont +encore un peu celles des musulmans. + +C'est aussi dans Palerme et son district que les moeurs féroces de la +guerre, de la piraterie, du brigandage se sont maintenues le plus +longtemps. Les lois de l'_omertà_, «code des gens de coeur,» font un +devoir de la vengeance. _A chi ti toglie il pane, e tu toglili la vita!_ +(A qui te prend le pain, eh bien, toi, prends la vie!) tel est le +principe fondamental du code; mais, dans la pratique, la vengeance +palermitaine n'a pas du tout la simplicité de la _vendetta_ corse, elle +se complique parfois d'atroces cruautés. D'après une statistique, +peut-être exagérée, il n'y aurait pas moins de quatre à cinq mille +Palermitains affiliés à la ligue secrète de la _maffia_, dont les +membres s'engagent solidairement à vivre de tromperies, de fraudes et de +vols de toute espèce. Encore en 1865, les brigands étaient à peu près +les maîtres de la campagne environnante, jusque dans les provinces +limitrophes de Trapani et de Girgenti. Ils en vinrent même, pour ainsi +dire, à faire le siège de Palermo et à la séparer de ses faubourgs; +aucun étranger n'osait quitter la capitale, de peur d'être assassiné ou +capturé par les bandits; aucun propriétaire n'allait récolter son blé, +son raisin, ses olives, ni tondre son troupeau sans acheter un droit de +passage aux malandrins, Dix ans se sont écoulés depuis cette époque, et, +malgré toutes les mesures exceptionnelles de répression, l'association +de la maffia, protégée par la complicité de la peur et par la haine de +la police étrangère, s'est maintenue dans sa force et fait peser la +terreur sur ses ennemis. + +L'histoire de la maffia est encore à faire et risque fort de rester en +grande partie un mystère. On ne la connaît guère que par les scènes de +meurtre et de répression sanglante auxquelles elle a donné lieu. Une +chose est certaine, c'est qu'elle exista, sous d'autres noms, dès +l'époque des rois normands; tantôt elle s'accroît, tantôt elle diminue, +suivant les vicissitudes de la vie politique. Sans nul doute, la +situation s'est empirée depuis vingt ans, par suite de l'aggravation des +impôts, de la misère, de la levée des conscrits, et de tous les brusques +changements qu'amène avec lui un nouveau régime politique; le peuple, +habitué à la routine des anciens abus, n'a pas eu le temps de +s'accoutumer au fardeau plus récent dont l'a chargé l'annexion au +royaume d'Italie. Néanmoins, quelles que soient les difficultés de la +transition politique, il est certain que la population sicilienne +s'italianisera dans les villes d'abord, puis, de proche en proche, dans +les campagnes. La communauté de langue et d'intérêts rattache de plus en +plus l'île à la Péninsule, et désormais les deux contrées ne peuvent +manquer de graviter dans la même orbite. Pour l'Italie, l'adjonction de +la Sicile pourra devenir d'une valeur inestimable, si la bienveillance +mutuelle se rétablit, si la paix se maintient et si les ressources de +l'île sont exploitées avec intelligence par les Siciliens eux-mêmes. +L'accroissement considérable de la population, que l'on dit avoir +presque triplé depuis 1734, est un indice des richesses naturelles du +pays. Que serait-ce donc si la science et l'industrie succédaient +définitivement aux procédés barbares pour la mise en œuvre de tous ces +trésors? + +On sait que la Sicile était jadis la terre aimée de Cérés; c'est là, +dans la plaine de Catane, que la bonne déesse enseigna aux hommes l'art +de labourer le sol, de jeter les grains, de couper les moissons. Les +Siciliens n'ont pas oublié les leçons de Demeter, puisque plus de la +moitié du territoire de l'île est cultivée en céréales, mais il faut +dire qu'ils n'ont guère amélioré le système de culture enseigné par la +déesse aux époques fabuleuses; il leur est même à peu près impossible de +faire mieux que leurs ancêtres, puisque, en vertu de leur contrat avec +le noble propriétaire, héritier du feudataire normand, les cultivateurs +sont tenus de suivre l'ancienne routine des travaux. Presque tous leurs +instruments sont encore de formes primitives, les engrais sont à peine +employés, et, dès que la semence est dans la terre, le paysan laisse le +soin de son champ à la bonne nature. Quand on parcourt les campagnes de +Sicile, on s'étonne du manque absolu de maisons. Il n'y a point de +villages, mais seulement, à de grandes distances les unes des autres, +des villes populeuses [117]. Tous les agriculteurs sont des citadins qui +rentrent chaque soir, à la manière antique, dans l'enceinte de la ville; +il en est qui sont obligés de faire chaque jour un double trajet de dix +kilomètres ou davantage pour aller visiter leur champ et revenir au +gîte; seulement, il leur arrive parfois de s'épargner la course du +retour en passant la nuit dans quelque caverne ou dans un fossé couvert +de branches; pendant la moisson et les vendanges, des hangars élevés à +la hâte abritent les travailleurs. Les vastes champs de céréales qui +remplissent les vallons et recouvrent les pentes doivent à cette absence +d'habitations humaines un caractère tout spécial de tristesse et de +solennité. On dirait une terre abandonnée et l'on se demande pour qui +mûrissent ces épis. + +[Note 117: Population moyenne des communes en Sicile, en +1871.....7,198 habitants.] + +Les champs de céréales, quoique beaucoup plus étendus que les campagnes +consacrées à toute autre culture, ont cependant une plus faible +importance par la valeur totale de leurs produits. Les terrains qui +avoisinent les cités et que l'homme peut cultiver en jardins, en vignes, +en vergers, sans avoir à faire de véritables voyages, sont une source de +richesse bien autrement abondante. Actuellement, la denrée de la Sicile +qui a remplacé le froment nourricier comme principal article +d'exportation, c'est l'orange, la pomme d'or des anciens. La Sicile +n'est plus un «grenier», mais elle tend à devenir un immense dépôt de +fruits. Les sept grandes espèces d'orangers, subdivisées en quatre cents +variétés, sans compter de nombreuses formes bâtardes, représentent déjà +pour la Sicile une valeur d'environ cinquante millions de francs, et ce +revenu considérable tend à s'accroître chaque année. Le merveilleux +jardin dont s'est entourée Palerme s'agrandit sans cesse, aux dépens des +anciennes plantations d'arbres à manne et d'autres cultures, et recouvre +les pentes jusqu'à la hauteur de 350 mètres. C'est par centaines de +millions que les fruits s'exportent chaque année sur le continent +d'Europe, en Angleterre, aux États-Unis. Les oranges de moindre valeur, +qui ne trouveraient pas d'acheteurs sur les marchés étrangers, servent à +la fabrication d'huiles essentielles, d'acide citrique, de citrate de +chaux. La Sicile a le monopole de ce dernier article, que l'on emploie +en grande quantité pour l'impression des étoffes. + +Comme pays de vignobles, la Sicile occupe aussi l'un des premiers rangs +parmi les contrées de l'Europe. C'est la plus importante des provinces +viticoles de l'Italie; elle fournit à elle seule plus du quart du vin +recueilli par la nation. D'ailleurs la culture de la vigne, dirigée en +grande partie par des étrangers, est beaucoup mieux entendue dans l'île +que sur la péninsule voisine. Marsala, Syracuse, Alcamo, Milazzo +exportent en quantité des vins justement vantés pour leur excellence; +les pentes méridionales et occidentales de l'Etna, de Catane à Bronte, +produisent aussi des vins auxquels la chaleur du sol donne un feu +extraordinaire; seulement, il faut que les cultivateurs aient soin +d'élever entre les ceps de vigne des buttes de terre qui gardent dans +leurs interstices l'humidité des pluies et la rendent ensuite aux +racines durant les sécheresses. L'Angleterre et l'Europe non italienne +sont les principaux acheteurs des vins de Sicile, ainsi que de tous ses +autres produits agricoles, les huiles, les amandes, le coton, le safran, +le sumac et la manne, distillée, comme celle des Calabres, par une +espèce de frêne. Les soies grèges, que, de tous les pays d'Europe, la +grande île méditerranéenne fut la première à produire, prennent aussi le +chemin de l'étranger. Le royaume italien perçoit les impôts de la +Sicile, mais les consommateurs anglais et français en payent leur large +part. + +Le grand produit minier de l'île, le soufre, s'expédie aussi presque +exclusivement sur les marchés étrangers, où il se vend à un prix +très-élevé, à cause du monopole commercial que possèdent les «soufriers» +de la Sicile. La teneur des gisements varie beaucoup; dans quelques +roches, elle est d'un quart; mais lors même qu'elle est seulement de 5 +ou 6 p. 100, il suffit d'approcher une lampe allumée des parois de la +mine pour la faire bouillir comme de la poix. Ce procédé si simple de la +cuisson est celui que l'on emploie pour obtenir le soufre à l'état +purifié. Les blocs extraits de la mine sont entassés en plein air et +subissent pendant un temps plus ou moins long l'action destructive des +intempéries, puis les débris du minéral sont disposés en tas sur la +flamme des fourneaux. La pierre se délite et le soufre fondu descend +dans les moules préparés pour le recevoir. Bien que ces procédés, suivis +conformément à la routine traditionnelle, laissent perdre environ le +tiers du soufre contenu dans la roche, cependant les produits annuels +sont des plus rémunérateurs, et ils ne peuvent manquer de s'accroître, à +mesure que les procédés d'extraction seront améliorés et que de faciles +routes d'accès seront ouvertes. Actuellement, l'île fournit à l'Europe +environ deux cent mille tonnes de soufre par an, plus des deux tiers de +la quantité nécessaire à l'industrie. On a calculé que les gisements +connus de la Sicile renferment encore de quarante à cinquante millions +de tonnes de soufre; en maintenant leur taux de production, elles ne +seraient pas encore épuisées à la fin du vingt et unième siècle. Dans +certaines contrées de la Sicile, notamment au nord de Girgenti, des +villages sont construits en plâtre sulfureux, l'atmosphère est en tout +temps imprégnée de l'odeur du soufre. + +Le sel gemme, qui se trouve dans les mêmes formations que le soufre, +suffirait aux besoins de l'Europe pendant un espace de temps bien plus +considérable encore, car dans le centre de l'île des collines entières +sont composées de ce minéral; mais le sel n'est point une substance +rare, et sur ses côtes mêmes la Sicile possède des plages très-étendues +où les sauniers n'ont qu'à ramasser en tas les cristaux fournis +gratuitement par la Méditerranée, A l'extrémité occidentale de l'île, +Trapani possède un vaste territoire entièrement composé de marais +salants, alternativement inondés et blancs de sel; les navires de +Norvége et de Suède viennent y prendre leurs chargements, C'est aussi +dans les parages de Trapani que la mer fait croître pour les pêcheurs le +meilleur corail des côtes siciliennes. Les thons, dont la pêche a +beaucoup plus d'importance, viennent surtout se faire prendre dans les +grandes baies qui découpent le littoral entre Palerme et Trapani, tandis +que l'espadon se capture dans le détroit de Messine. Les mers de Sicile +sont fort poissonneuses, et les insulaires se vantent d'être les +pêcheurs les plus habiles de la Méditerranée occidentale. + +Récemment encore, les chemins de la mer étaient presque les seuls que +connussent les Siciliens voyageurs; c'est à la dernière extrémité +seulement qu'ils se décidaient à se rendre d'un port à un autre en +prenant la voie de terre. On peut en juger par ce fait qu'en 1866 la +seule route carrossable de l'île, celle qui mettait en communication +Messine avec Palerme, par Catane et Leonforte, n'était pas même +parcourue annuellement par quatre cents voyageurs. Encore de nos jours, +l'état de la viabilité est tout à fait primitif dans la plus grande +partie de l'île; de très-importantes mines de soufre et de sel ne +communiquent avec la mer que par les sentiers de mulets, et les +habitants mêmes du pays s'opposent à la construction des routes, de peur +que l'industrie des âniers employés au transport ne soit compromise par +l'introduction de nouveaux véhicules. Le chemin qui réunit le port +commerçant de Terranova à la ville de Caltanissetta est resté plus de +vingt années en construction, et pourtant c'était la seule route qui mît +le littoral en rapport avec les campagnes de l'intérieur. Le réseau de +chemins de fer qui doit rejoindre les trois côtés du triangle sicilien, +mais auquel on travaille avec une extrême lenteur, remédiera en partie à +ce manque de routes et donnera un essor considérable au commerce de +l'île[118]. Déjà les tronçons terminés, dont la longueur totale est +d'environ 400 kilomètres, servent à un mouvement d'échanges de quatre à +cinq fois plus élevé en proportion que celui des lignes de la Calabre. + +[Note 118: Commerce de la Sicile, comparé à celui de l'Italie: + +1854. Sicile 60,000,000 fr. Italie 1,000,000,000 fr. +1807. 150,000,000 fr. » 1,802,000,000 » +1873. 550,000,000 fr. x 2,600,000,000 » +] + +La capitale de la Sicile, Palerme «l'heureuse», est l'une des +principales cités de l'Italie; sous la domination arabe, elle dépassait +toutes les villes de la Péninsule par le nombre de ses habitants, et +maintenant elle n'est distancée en population que par Naples, Milan et +Rome; chaque nouveau recensement témoigne de ses progrès rapides. Nulle +ville d'Europe ne jouit d'un plus délicieux climat, nulle n'est plus +charmante à voir de loin et ne repose mieux dans un nid de verdure et de +fleurs. Ses monts superbes, aux flancs nus, à la base percée de grottes, +encadrent un merveilleux jardin, la fameuse «Conque d'or», au milieu de +laquelle se montrent les tours et les dômes, les fûts à éventail des +palmiers, les branchages étalés des pins, et que domine au sud la masse +énorme des églises et des couvents de Monreale. Une seule ville +sicilienne peut se comparer à Palerme pour la beauté, sa voisine +Termini, qui mérite vraiment l'épithète de la «splendidissime» dont elle +se gratifie. Cette antique cité grecque, où jaillissent les eaux +thermales qui rendirent aux membres du divin Hercule la force et la +souplesse, s'étale en amphithéâtre sur les pentes d'une terrasse qu'un +isthme verdoyant relie à la superbe montagne de San Calogero, rayée de +sillons blanchâtres et flanquée de contre-forts herbeux. C'est un +admirable paysage, complétant à l'est le tableau presque incomparable +qui se déroule à l'ouest jusqu'au Monte Pellegrino de Palerme, par les +jardins de Bagaria et le promontoire qui porta la cité phénicienne de +Solunto. + +La splendeur des campagnes contraste avec la misère et la laideur de la +plupart des quartiers de la capitale. Palerme a des édifices somptueux; +elle a sa cathédrale si richement décorée et couverte de sculptures du +fini le plus admirable; elle a, dans le palais royal, sa chapelle +Palatine, monument unique dans son genre, entièrement revêtu de +mosaïques et réunissant à la fois, par une combinaison des plus +harmonieuses, les diverses beautés de l'art byzantin, de l'art mauresque +et du roman; par son église de Monreale, ville assez rapprochée pour +mériter le nom de faubourg, Palerme peut opposer à Ravenne un ensemble +prodigieux de tableaux en mosaïque; mais en outre de ces édifices, de +palais d'architecture arabe, de quelques monuments modernes et des deux +grandes rues qu'un gouverneur espagnol a fait croiser à angle droit au +centre mathématique de Palerme, afin de tracer ainsi le signe de la +croix sur la ville entière, la cité populeuse n'offre guère que de +sombres ruelles et des maisons sales et branlantes, aux fenêtres +pavoisées de guenilles. Naguère Palerme ne méritait point son nom grec +de «port de tous les peuples». Enserrée de montagnes et privée de +communications faciles avec l'intérieur, elle n'avait de trafic avec +l'étranger que pour sa consommation locale et les produits de ses +pêcheries et de son merveilleux jardin. D'un tiers plus peuplée que +Gênes, elle est encore deux fois moins commerçante; mais l'activité de +son port s'accroît rapidement. + +[Illustration: PALERME ET LE MONTE PELLEGRINO. Dessin de Taylor, d'après +une photographie de Lévy et Cie.] + +[Illustration: N° 104.--TRAPANI ET MARSALA.] + +En proportion du nombre de leurs habitants, les deux ports occidentaux +de l'île, Trapani, antique cité carthaginoise comme Palerme elle-même, +bâtie sur une péninsule qui s'avance en forme de faux dans la mer, et +Marsala, la ville aux vins fameux, ont une vie commerciale supérieure à +celle de leur capitale. Quoique presque entièrement dépourvue de routes +de communication avec l'intérieur de l'île, Trapani possède un mouvement +d'échanges fort considérable; elle exploite très-activement, nous +l'avons vu, les salines des environs, qui sont parmi les plus étendues +de tout le littoral de la Méditerranée[119], elle s'occupe avec succès +de la pêche du thon et du corail, des éponges même, et ses artisans sont +fort habiles comme fabricants de toiles et de lainages, polisseurs de +marbres et d'albâtre, monteurs de corail et bijoutiers. Quand Trapani +sera réunie à Messine par un chemin de fer continu et deviendra ainsi la +tête de ligne de tout le réseau européen vers l'Afrique, elle sera +peut-être le principal marché d'échanges entre l'Europe et la Tunisie: +l'excellence de son port, profond de 4 à 7 mètres, et de sa rade, bien +abritée par le groupe des îles Ægades, lui permet cette ambition, +justifiée surtout par l'énergie traditionnelle de ses habitants. Le port +de Mazzara, ancienne capitale de la province ou «val» de Mazzara, et +débouché des deux villes importantes de Castelvetrano et de Salemi, aux +campagnes ombreuses, se trouve, il est vrai, à proximité plus grande de +la Tunisie, mais il n'offre aux navires qu'un abri précaire. Quant à +Marsala, la _Mars-et-Allah_ ou «havre de Dieu» des Arabes, son port, +comblé par Charles-Quint, par crainte des incursions barbaresques, et +transformé pendant trois siècles en un étang malsain, n'a été +reconstruit que tout récemment et n'est pas assez profond pour servir au +grand commerce; il ne sert qu'à l'expédition du sel et des vins du pays, +si appréciés dans la Grande-Bretagne et en France. Marsala est bâtie sur +l'emplacement de l'antique Lilybæum, qui aurait eu, suivant Diodore, +jusqu'à 900,000 habitants dans ses murs; mais ce qui en fait la +célébrité dans l'histoire moderne est le débarquement de Garibaldi et +des Mille, en 1860. La ville de Marsala fut le point de départ de +l'étonnante marche triomphale qui devait se terminer par la bataille de +Volturne et la prise de Gaëte. Le premier conflit eut lieu près de la +ville de Calatafimi, sur la route qui mène à Palerme par les villes +populeuses d'Alcamo, perchée sur une colline de roches arides, roses ou +d'un brun fauve et de Partinico, située dans une riche «conque» de +jardins qui s'incline au nord vers le golfe de San Vito et ses pêcheries +de thons. + +[Note 119: Salines de la province de Trapani en 1865: + +Trapani 560 hectares. 36,400 tonnes. 400,000 fr. +Marsala 286 » 18,600 » 205,000 » + _______________ ________________ _____________ + 846 hectares. 55,000 tonnes. 605,000 fr. +] + +Le grand centre commercial de la Sicile, le seul port de l'île qui soit +un lieu de rendez-vous naturel pour les navires de toutes les nations, +est Messine «la noble», la ville centrale du bassin de la Méditerranée. +Messine est l'étape nécessaire de tous les bateaux à vapeur qui +desservent l'immense commerce maritime entre les pays de l'Europe +occidentale et les contrées du Levant. Sa rade est d'ailleurs un +excellent refuge pour les bâtiments, et les vaisseaux du plus fort +tonnage peuvent y entrer sans crainte[120]. En outre, quand les navires +venus de la mer Tyrrhénienne n'osent pas, durant les tempêtes, se +confier aux courants périlleux du détroit, ils ont le sûr avant-port que +leur offre Milazzo, débouché des riches et populeuses campagnes de Patti +et de Barcellona; une péninsule recourbée, percée de grottes qui, +d'après la légende homérique, servaient d'étables aux boeufs du Soleil, +ancêtres des grands boeufs roux de l'île, se prolonge en cet endroit +vers le groupe des îles Eoliennes et défend la rade contre les vents +dangereux de l'ouest. Le port de Messine, formé par une plage basse qui +se détache de la rive à angle droit et se recourbe en pleine mer comme +une faucille,--d'où le nom de Zancle donné à la cité,--est si +heureusement disposé par la nature, que les brise-lames sembleraient en +avoir été construits par l'homme; les anciens y voyaient la faux que +Saturne, le père des dieux, avait laissé tomber dans la mer d'Ionie. +Malheureusement, Messine est exposée aux vents du nord et du sud; en +outre, elle se trouve située sur la ligne de jonction qui réunit les +deux foyers volcaniques de la Sicile et de l'Italie méridionale, et +peut-être que sa position dans l'espèce de fossé formé par le détroit +contribue encore à augmenter le danger. Peu de cités en Europe sont plus +directement menacées que Messine par les tremblements du sol. On y voit +encore quelques traces de la terrible secousse de 1783, qui coula tous +les navires du port, sapa par la base les palais du rivage et fit périr +plus de mille personnes sous les décombres ou dans les eaux. De +premières secousses prémonitoires avaient donné à presque tous les +Messinois le temps de s'enfuir. + +[Note 120: + +Ports de Sicile ayant un mouvement de navigation de plus de 70,000 +tonneaux, en 1875: + +Messine 10,865 nav. 1,648,650 tonn. +Palerme 10,434 » 1,507,000 » +Catalane 5,860 » 535,750 » +Trapani 6,499 » 368,000 » +Porto-Empedocle (Girgenti) 2,466 » 307,150 » +Licala 1,595 » 195,000 » +Syracuse 1,880 » 180,000 » +Terranova 1,447 » 111,900 » +Marsala 2,064 » 104,000 » +Sciasca 761 » 88,000 » +Milazzo 1,190 » 85,000 » +Cefalu 841 » 70,600 » +Riposts (Giarre) 1,701 » 70,200 » + +Sicile entière, avec les Ægades et les îles Eoliennes + 70,974 nav. 5,942,700 tonn. +] + +Catane, la «Sous-Etnéenne», car tel est le sens de son nom grec, est +menacée comme Messine, non-seulement par les tremblements de terre, mais +aussi par les coulées de lave. Comme Messine, elle est également une +ville de grande prospérité commerciale: elle a la surabondance de ses +produits agricoles comme ses voisines situées à la base du volcan: +Aci-Reale, entourée de ses bois d'orangers; Giarre, aux longues rues où +flotte une poussière couleur de rouille; Paterno, riche en sources +thermales; Aderno, dressée sur son haut rocher de lave; Bronte, à +l'étroit entre deux coulées de scories; Randazzo, que dominent encore de +vieux édifices normands. Mais Catane possède en outre le monopole pour +l'exportation de toutes les denrées de l'intérieur de l'île; c'est le +chef-lieu des districts orientaux, les plus riches et les plus +civilisés, la gare centrale des chemins de fer de l'île et le point de +jonction des routes carrossables les plus nombreuses; aussi le port, que +lui donna un courant de lave au milieu du seizième siècle, et que +rétrécit ensuite la grande coulée de 1669, est-il tout à fait +insuffisant et l'on s'occupe maintenant de l'agrandir au moyen de +brise-lames et de jetées. + +Il est tout naturel que dans une île dont aucune localité ne se trouve à +plus de 60 kilomètres de la mer à vol d'oiseau, les grandes villes aient +toutes obéi à la force d'attraction du commerce pour s'établir sur les +rivages. Cependant plusieurs agglomérations de quelque importance ont dû +se former aussi dans l'intérieur, au milieu des campagnes les plus +fertiles et aux points de croisement, sinon des routes, du moins des +voies naturelles de trafic. Ainsi, Nicosia, la ville lombarde, située au +débouché méridional des montagnes de Madonia, est le lieu de passage +forcé entre la riche plaine de Catane et les villes du nord de la +Sicile. De même, Corleone est l'étape intermédiaire entre Palerme et les +côtes du versant africain. Castro-Giovanni, l'antique Enna, occupe +également une de ces situations privilégiées, car elle s'élève presque +au centre géométrique de la Sicile, sur un plateau d'où l'on contemple +un immense horizon et que les anciens disaient être «l'ombilic» de la +Sicile: près de la ville, les habitants montrent encore une grosse +pierre qu'ils disent être l'autel de Cérès. Piazza Armerina +«l'opulentissime» et Caltagirone, dite _la gratissima_, à cause de la +fécondité de ses campagnes, sont toutes les deux plus populeuses que la +cité centrale de la Sicile, et font un commerce assez actif par +l'entremise de Terranova, bâtie, au milieu des champs Géloïques, si +célèbres par leur fécondité sur l'emplacement de l'antique Gela et avec +les débris de ses temples et de ses palais. Plus à l'ouest, +Caltanissetta, chef-lieu de la province de son nom, et sa voisine +Canicatti, à peine moins peuplée, alimentent de leurs denrées +d'exportation la rade fort commerçante de Licata. + +Vers le sommet de l'angle méridional de la Trinacrie, les groupes de +population éloignés de la mer sont également en assez grand nombre. Les +deux villes importantes de Modica et de Ragusa sont à quelques +kilomètres l'une de l'autre; Spaccaforno et Scicli, plus voisines de la +mer, ne sont chacune qu'à une quinzaine de kilomètres de Modica; vers +l'ouest, l'industrieuse Comiso, entourée de champs de coton, et +Vittoria, dont les plaines salines fournissent en abondance au commerce +de Marseille la cendre de soude, ne sont séparées que par la vallée où +coule parfois la rivière Hipparis, célébrée par Pindare. Noto, ancien +chef-lieu de la province que forme la partie méridionale de la Sicile, +est bâtie, comme presque toutes les cités de cette partie de l'île, à +une certaine distance du rivage; mais sa ville jumelle, Avola, s'élève +au bord de la mer Ionienne. Noto et Avola ont été toutes les deux +renversées par le tremblement de terre de 1693, et toutes les deux se +sont reconstruites avec une régularité géométrique, à plusieurs +kilomètres de l'endroit qu'elles occupaient jadis. Les campagnes +d'Avola, quoique peu fertiles naturellement, sont parmi les mieux +cultivées de la Sicile: c'est la seule région de l'Italie où la +production de la canne à sucre ait jamais eu quelque importance +industrielle. + +Au nord de l'arète principale des collines qui vont en s'abaissant vers +l'angle méridional de la Sicile, d'autres villes enferment dans leurs +murs toute la population agricole de la contrée. Lantini est l'antique +Leontium, qui se vantait d'être la plus ancienne cité de toute la +Sicile, et dont les habitants montrent les grottes qu'ils disent avoir +été les demeures des Lestrygons anthropophages; elle n'est aujourd'hui +qu'une pauvre cité rebâtie en entier depuis le tremblement de terre de +1693. Militello s'est relevée depuis la même époque, et Granmichele a +été fondée au dix-huitième siècle pour recueillir les habitants de la +ville d'Occhialà, également démolie par les secousses du sol. Vizzini et +Licodia di Vizzini sont remarquables surtout par leurs coulées de lave +alternant avec des lits de fossiles marins, et Mineo est voisine du +petit cratère de la mare des Palici. Les chants populaires de Mineo sont +fameux dans toute la Sicile: dans un jardin des environs se trouve une +pierre merveilleuse, la «pierre de la poésie»; tous ceux qui viennent la +baiser, dit la légende, se relèvent poètes. + +[Illustration: N°. 105.--PORT DE SYRACUSE.] + +La partie méridionale de la Sicile, si riche en centres agricoles, est +au contraire fort pauvre en ports naturels; sur la mer d'Afrique elle +n'avait naguère que des rades ouvertes et des plages basses; mais sur la +mer Ionienne elle a deux havres sûrs, ceux d'Agosta et de Syracuse, qui +se ressemblent d'une manière étonnante par la forme générale de leurs +contours et par la position des villes insulaires qui les dominent. +Agosta ou Augusta, héritière de la cité grecque de Megara Hyblæa, n'est +plus qu'une ville militaire assiégée par la fièvre; Syracuse, l'antique +cité dorienne, qui fut pour un temps la ville la plus populeuse et la +plus riche de tout le bassin de la Méditerranée, n'a plus d'autre rang +que celui de simple chef-lieu de sa province. Cette ville, qui célébrait +encore au siècle dernier sa grande victoire sur Athènes, n'est qu'une +ruine; son port «marmoréen», jadis entouré de statues, ne reçoit plus +que des canots, et son grand port, qui pouvait contenir des flottes et +où se livrèrent des batailles navales, est presque désert. Ce qui reste +de la ville est entièrement enfermé dans l'îlot d'Ortygie, que des +fortifications, un fossé en partie artificiel, et malheureusement aussi +les marécages insalubres de Syraka, qui ont donné leur nom à là cité, +séparent de la terre de Sicile: c'est là, sur cette petite colline, +achetée jadis pour un gâteau de miel, que se groupe toute la population. +La vaste péninsule où s'étendait jadis la ville proprement dite n'a plus +d'habitants sur ses roches calcaires, si ce n'est quelques fermiers dans +les maisons de campagne qui bordent les canaux d'arrosage. Des colonnes +dressées au bord de l'Anapus, issu de la fontaine de Cyane, ou +«l'Azurée», les fortifications des Épipoles et d'Euryelum, bâties par +Archimède et connues aujourd'hui sous le nom bien mérité de Belvédère, +des restes de bains nouvellement découverts, un autel énorme de cent +quatre-vingt-quinze mètres de longueur, sur lequel les prêtres faisaient +rôtir et monter en fumée toute une hécatombe, un amphithéâtre, un +théâtre admirable où vingt-quatre mille spectateurs, assis sur leurs +sièges de pierre, pouvaient embrasser d'un coup d'oeil la ville entière, +ses temples et ses flottes, tels sont les débris grandioses, des +édifices élevés jadis par les Syracusains. Mais rien ne donne une idée +plus grande de ce que fut autrefois la cité populeuse que les profondes +carrières ou _latomie_ (_lautumiæ_), taillées parles esclaves, et les +allées souterraines des catacombes, où furent ensevelis des millions de +cadavres, dont il ne reste plus rien: ces galeries, plus considérables +que celles de Naples mêmes, et beaucoup plus régulières, ne sont +déblayées que sur une faible partie de leur étendue et des fouilles +ultérieures nous tiennent peut-être en réserve d'importantes +découvertes. Jadis, le sommet de l'îlot d'Ortygie, ainsi nommé en +souvenir de la Délos des Cyclades, était couronné par une acropole où se +dressait un temple de Minerve, rival du Parthénon d'Athènes, et que les +marins sortis du port devaient contempler en tenant dans la main un vase +plein de charbons ardents pris sur l'autel de Jupiter. Ce temple existe +encore en partie; mais, chose douloureuse à dire, ses belles colonnes de +marbre ont disparu sous un masque de moellons et de mortier qui sert de +muraille à une église du plus mauvais goût; le monument est toujours là, +mais les modernes en ont fait une bâtisse informe. + +[Illustration: TEMPLE DE LA CONCORDE, A GIRGENTI. Dessin de Taylor, +d'après une photographie] + +D'autres ruines helléniques, dont quelques-unes sont admirables, font +rivaliser la Sicile, aux yeux de l'artiste, avec la Grèce elle-même; les +temples y sont même plus nombreux que dans la mère patrie. Girgenti, +l'antique Acragas ou Agrigente, qui eut, comme Syracuse, des habitants +par centaines de milliers, et qui de nos jours est non moins déchue que +Syracuse, possède les ruines et les vestiges d'au moins dix édifices +sacrés, dont l'un, celui de Jupiter Olympien, le plus grand de toute la +Sicile, a servi à la construction du môle de Girgenti; un autre, celui +de la Concorde, est le mieux conservé de tous les temples grecs en +dehors de l'Hellade. La ville actuelle n'occupe que l'emplacement de +l'ancienne acropole, sur une assise de grès coquillier, d'où l'on voit +le sol s'abaisser en forme de marches vers la mer. Son principal +édifice, la cathédrale, a pris, au sommet de la colline, la place du +temple de Jupiter Atabyrios, dont les débris ont servi à la construction +du monument moderne; même ses fonts baptismaux sont un sarcophage +antique devenu fort célèbre par les recherches et les discussions des +archéologues: il représente les amours de Phèdre et d'Hippolyte. Jadis +Agrigente descendait jusqu'à trois kilomètres de la mer: ce sont les +grands temples qui indiquent la limite méridionale de l'ancienne +enceinte. Le port actuel, auquel on a donné le nom de Porto-Empedocle, +en l'honneur de l'un des enfants les plus illustres de la cité fameuse, +est situé à l'ouest de l'ancien port hellénique ou _emporium_, à six +kilomètres de la ville; c'est d'ailleurs l'escale de la côte du sud où +le mouvement des échanges est le plus actif; elle exporte une grande +quantité de soufre. + +[Illustration: N° 106.--GIRGENTI, PORTO-EMPEDOCLE ET LES MACCALUBE.] + +Plus à l'ouest, une autre ville de commerce maritime et de pêche, +Sciacca, l'une des localités de la Sicile les plus fréquemment remuées +par les secousses du sol, se dit aussi l'héritière d'une vieille cité +grecque, Selinus ou Sélinonte, quoique celle-ci s'élevât jadis à +vingt-cinq kilomètres plus à l'ouest sur la côte, au sud de +Castelvetrano. Il ne reste plus de Sélinonte que des ruines, mais des +ruines énormes, qui de loin ressemblent à des tours. Les sept temples +qui s'élevaient sur les bords du détroit d'Afrique ont été tous presque +entièrement renversés par les tremblements de terre, sinon par les +hommes, mais ils présentent encore des restes du style dorique le plus +pur; les métopes de trois temples, appartenant à trois âges différents, +sont conservées au musée de Palerme, dont elles ont formé le premier +noyau et dont elles sont encore l'ornement par excellence. + +Sur le versant opposé de l'île, Ségeste n'est plus; mais, au milieu du +désert pierreux où elle se trouvait jadis, s'élève un temple +parfaitement intact, quoique non encore complètement achevé, que le +silence et la solitude rendent d'autant plus auguste. Et combien +d'autres restes moins importants de l'art grec offre encore la Sicile, +sans compter les immenses nécropoles de Pantalica, de Palazzolo, +d'Ispica, dans la partie sud-orientale de l'île, et les monuments +romains où persiste l'influence de l'art grec, tels que le théâtre de +Tyndaris, en face des îles Éoliennes, et celui bien autrement beau de +Taormine, en vue du cône de l'Etna! Le contraste est grand entre ces +étonnantes ruines du passé de la Sicile et tous les monuments élevés +depuis par les Byzantins et les Arabes, les Normands, les Espagnols et +les Napolitains. Ce n'est point de progrès, mais d'une lamentable +décadence que témoigne cette étude comparée des édifices. Hélas! que +sont les Syracusains de nos jours en comparaison des concitoyens +d'Archimède! + +En Sicile, peut-être mieux encore qu'en Ligurie, en Provence et en +Catalogne, les villes offrent des exemples frappants de ce phénomène de +déplacement graduel qu'amènent avec eux les changements des moeurs et du +milieu [121]. Au temps de leur puissance, les vieilles cités grecques +pouvaient descendre hardiment vers les plages; mais quand vinrent les +dangers incessants de guerre et de rapine, surtout au moyen âge, quand +les corsaires barbaresques écumaient les mers environnantes et que le +brigandage régnait dans l'intérieur de l'île comme la piraterie sur les +plages, presque toutes les villes siciliennes avaient escaladé les +hauteurs, et leurs bas faubourgs, tombés en ruines, avaient fini par +disparaître. Girgenti en est un exemple. Quelques villes sont même +dressées sur des forteresses naturelles presque inexpugnables sans le +secours de l'art. Telle est Centuripe ou Centorbi, qui s'allonge sur le +taillant même d'une arête de rochers, immédiatement à l'ouest du Simeto +et des laves de l'Etna; telle est aussi, dans son enceinte de murs +antiques, San Giuliano, la ville'd'Astarté, puis de Vénus, qui, du haut +de sa pyramide de 700 mètres de hauteur, riche en veines de métal, +domine la mer de Trapani. Mais, grâce au retour de la paix, les +habitants se fatiguent de leurs escalades et de leurs descentes +journalières, et là où les marécages n'ont pas envahi les terres basses, +ils abandonnent leurs aires d'aigle pour se loger au bord de la mer ou +sur les routes qui passent dans la plaine. Sur toute la côte +septentrionale, de Palerme à la pointe de Messine, chaque _marina_, de +la plage s'agrandit peu à peu aux dépens du _borgo_ de la crête, et +l'ancienne ville unit par se transformer en ruines se dressant comme un +amas de rochers blancs sur des roches plus grises: c'est un squelette de +ville se dressant au-dessus de la cité vivante. Cefalù, le Kephaladion +des Grecs, présente, mieux que toute autre ville sicilienne, le bizarre +contraste de ses deux emplacements successifs. En bas est la ville +actuelle, blottie à la base du promontoire, sur un étroit talus de +débris; en haut, tout le pourtour de la roche est encore festonné d'une +muraille à créneaux, mais sur le plateau même il ne reste plus que des +pâtis pierreux; tout édifice a disparu, si ce n'est pourtant un petit +temple cyclopéen, le plus vénérable débris de la Sicile par son +ancienneté, ruine de trente siècles, que n'a pu encore ronger le temps. + +[Note 121: Communes (ville et banlieue) de la Sicile ayant plus de +15,000 habitants en 1871: + +Palerme (Palermo).... 219,000 hab. +Messine (Messina).... 112,000 » +Catane (Catania)..... 84,000 » +Aci-Reale............ 36,000 » +Marsala.............. 34,000 » +Trapani.............. 33,500 » +Modica............... 33,000 » +Caltanissetta........ 26,500 » +Caltagirone.......... 26,000 » +Termini.............. 26,000 » +Piazza Armerina...... 22,100 » +Syracuse (Siracusa).. 21,500 » +Alcamo............... 21,000 » +Canicatti............ 21,000 » +Agrigente (Girgenti). 20,500 » +Barcellona........... 20,500 » +Castelvetrano........ 20,500 » +Partinico............ 20,000 » +Alcamo............... 19,500 » +Licata............... 16,500 » +Corleone............. 16,200 » +Vittoria............. 16,000 » +Comiso............... 15,800 » +Paterno.............. 15,300 » +Nicosia.............. 15,000 » +Sciacca.............. 15,000 » +Noto................. 15,000 » +] + + +ILES ÉOLIENNES. + +Les îles Éoliennes ou de Lipari, quoique séparées de la Sicile par un +détroit de plus de 600 mètres de profondeur, peuvent être considérées +comme une dépendance de la grande île: ce sont, disait-on, de petits +volcans nés à l'ombre de l'Etna. Situées en partie sur la ligne de +jonction qui réunit au Vésuve la haute montagne fumante de la Sicile, +elles appartiennent probablement à la même ère de formation, et ne sont +peut-être que les évents distincts d'un seul et même foyer sous-marin +ayant crevassé en trois fissures étoilées le fond de la mer +Tyrrhénienne. Chacune des îles n'est qu'un amas de débris rejetés, +laves, cendres ou pierres ponces; toutes ont gardé leur aspect de +volcans solitaires ou agglutinés en groupes; deux îles même, Vulcano et +Stromboli, sont encore dans leur période d'activité, et leurs flammes, +leurs fumées ondoyantes servent toujours d'indices aux marins et aux +pêcheurs pour leur faire pressentir les changements de température et +les variations du vent. Il est très-probable que les divers phénomènes +volcaniques, interprétés avec intelligence pour la prédiction du temps, +ont été la raison qui a fait mettre l'archipel sous l'invocation d'Éole; +c'est là que le dieu se révélait aux matelots. L'île de Lipari est à la +fois la plus étendue du groupe et celle qui se trouve au centre de +divergence des crevasses sous-marines. Elle est aussi de beaucoup la +plus populeuse et renferme à elle seule les trois quarts des habitants +de l'archipel. Sur la rive orientale, une ville considérable s'élève en +un double amphithéâtre, aux deux pentes d'un promontoire que couronne un +vieux château. Une plaine bien cultivée en oliviers, en orangers, en +vignes, qui donnent d'excellents produits, s'étend autour de la ville; +les déclivités des montagnes environnantes sont elles-mêmes couvertes de +champs jusqu'au voisinage du sommet. Comme en Sicile-même, la population +s'est recrutée des éléments les plus divers depuis l'époque où des +colons grecs de Rhodes, de Cnide et de Sélinonte sont venus conclure +alliance avec les autochthones, et maintenant plus que jamais le sang +des Lipariotes se renouvelle constamment par suite du va-et-vient que +produit le commerce et de l'arrivée de nombreux bannis de la Calabre, +anciens brigands devenus de tranquilles bourgeois de l'île. Toute cette +population peut multiplier en paix dans la petite île, car les volcans +de Lipari sont en repos depuis plusieurs siècles: c'est là probablement +ce que signifie la légende des Lipariotes, d'après laquelle San Calogero +aurait chassé les diables de leur île pour les enfermer dans les +fournaises de Vulcano; on peut en inférer que la fin des éruptions date +de l'établissement du christianisme à Lipari, vers le sixième siècle. +L'activité souterraine dont les deux centres principaux étaient le Sant' +Angelo et le Monte della Guardia, ne se manifeste plus que par des +sources thermales et par des exhalaisons de vapeurs chaudes, que l'on +utilise depuis l'antiquité pour la guérison des maladies. Cependant le +sol de l'île est encore fréquemment secoué. Le tremblement de terre de +1780 fut si violent, que les habitants effrayés se vouèrent spontanément +à la Vierge; un an après, Dolomieu les trouva portant tous au bras une +petite chaîne pour montrer qu'ils s'étaient faits les esclaves de la +madone «libératrice». + +Lipari est une terre promise pour le géologue, à cause de l'extrême +variété de ses laves. Une de ses hauteurs, le Monte della Castagna, est +en entier composé d'obsidienne; une autre colline élevée, le Monte ou +Campo Bianco, consiste en pierres ponces qui de loin ressemblent à des +champs de neige. De longues coulées pareilles à des avalanches +remplissent toutes les ravines, du sommet de la montagne au rivage de la +Méditerranée; dans le voisinage de l'île, les eaux sont parfois +couvertes de ces pierres flottantes, qui ressemblent à des flocons +d'écume: on en trouve jusque sur les côtes de la Corse. C'est l'île de +Lipari qui approvisionne de ponce tous les industriels de l'Europe[122]. + +[Note 122: + + Superficie. Population en 1871. +Lipari 32 14,000 +Vulcano 25 100(?) +Panaria et îlots voisins 20 200 +Stromboli 20 500 +Salina 28 4,500 +Felicudi 15 800 +Alicudi 8 300 + ________________ ________ + 148 kil. car. 18,400 +] + +Vulcano, au sud de Lipari, contraste étrangement avec l'île riante dont +la sépare un détroit d'un kilomètre à peine dans sa partie la moins +large. A l'exception du versant méridional, où les pentes rougeâtres +sont zébrées de quelques nuances de vert dues aux plants de vignes et +d'oliviers, Vulcano ne présente aux regards que des scories nues; c'est +bien ainsi que doit être l'île anciennement consacrée à Vulcain. La +plupart des roches sont noires ou d'un beau rouge comme le fer, mais il +en est aussi d'écarlates, de jaunes, de blanchâtres; presque toutes les +couleurs sont représentées dans ce cirque de l'enfer, moins celle que +donne la verdure. L'île est double; au nord s'élève le Vulcanello, +petite montagne d'éruption qui surgit de la mer à une époque inconnue et +qu'un isthme de cendres rougeâtres réunit au volcan principal vers le +milieu du seizième siècle. La montagne centrale est percée d'un cratère +de 2 kilomètres de circonférence, d'où les vapeurs s'échappent en +tourbillons. L'air est saturé de gaz où domine une odeur sulfureuse +difficile à respirer. Un bruit incessant de soupirs et de sifflements +emplit l'enceinte, et de tous les côtés on voit entre les pierres de +petits orifices d'où s'élancent les vapeurs. Quelques-unes des +fumerolles ont une température supérieure à 360 degrés. D'autres jets +moins chauds se font jour en diverses parties de l'île et même jusque +dans la baie. Des bords du grand cratère, on aperçoit des nuages de +vapeur qui montent du fond de la mer et se développent en larges volutes +blanches semblables d'aspect à des boues argileuses. Les éruptions +violentes sont rares, puisque dans le dix-huitième siècle on n'en a +compté que trois; la dernière, celle de 1873, s'est produite après un +repos de cent années. Naguère la population de Vulcano se composait de +quelques malheureux bannis chargés de recueillir le soufre et l'acide +borique du cratère et de fabriquer en outre un peu d'alun. Chaque +semaine on leur portait des vivres de Lipari; mais un Écossais +entreprenant s'est récemment emparé du grand laboratoire de produits +chimiques offert par le cratère de Vulcano: il a fondé près du port une +usine considérable, et quelques arbres plantés autour de sa résidence +d'architecture mauresque ont changé un peu l'aspect formidable de la +contrée. + +[Illustration: N° 107.--PARTIE CENTRALE DE L'ARCHIPEL ÉOLIEN.] + +Moins grande que Lipari et que Vulcano, l'île la plus septentrionale de +l'archipel, Stromboli, l'antique Strongyle, est de beaucoup la plus +célèbre, à cause de ses éruptions fréquentes; depuis l'antiquité la plus +reculée, il est peu de marins qui, passant à sa base, n'en aient vu +flamboyer la cime. Très-souvent on observe un véritable rhythme dans le +jeu des bouches du cratère, ouvertes au milieu des trois enceintes +concentriques, en partie égueulées, qui forment la partie supérieure du +volcan; de cinq en cinq minutes, et quelquefois plus fréquemment encore, +les laves se gonflent en ampoules dans la chaudière, puis font explosion +en lançant dans l'espace des tourbillons de vapeur accompagnés de +fragments solides. Mais, comme au temps de Strabon, ces éruptions, fort +agréables à voir à cause de la splendeur de leurs feux, n'ont rien de +dangereux, et les Stromboliotes vivent sans crainte à la base du volcan, +sans que jamais leurs vignes et leurs olivettes soient endommagées par +des coulées de lave; cependant le volcan a eu aussi ses moments +d'exaspération, car les cendres du Stromboli ont été maintes fois +portées jusque sur les côtes de Calabre, à la distance de plus de 50 +kilomètres. Il est très-probable que, dans la lutte du feu contre les +eaux, celles-ci l'ont emporté, car l'îlot de Stromboluzzo, que l'on voit +se dresser comme un phare au nord de l'île et contre lequel les vagues +de tempêtes viennent se briser en prodigieuses fusées, faisait autrefois +partie de la terre voisine; il en a été séparé par les érosions de la +mer. + +Le groupe des îles de Panaria, entre Stromboli et Lipari, a eu également +à subir beaucoup de changements, s'il est vrai, comme le pensent +Dolomieu et Spallanzani, que ce soient là les débris d'une île occupant +jadis tout l'espace où se trouvent les îlots et les bancs de sable de +Panaria, de Basiluzzo, de Lisca Bianca; le cratère commun se serait +ouvert dans le voisinage de l'île de Dattilo; une source d'eau chaude et +de temps en temps quelques bouillonnements de l'eau marine +témoigneraient d'un reste d'activité. Du temps de Strabon, il n'était +pas rare de voir dans ces parages des flammes courir à la surface de la +mer. Le géographe grec raconte aussi qu'une île de lave, dont l'ancienne +position n'est pas identifiée, fit son apparition dans le groupe de +Lipari. Quelques jets de vapeur émis par les rochers de la côte +sicilienne, entre Milazzo et Cefalù, semblent provenir aussi du foyer de +laves du groupe éolien. + +Quant aux îles occidentales de l'archipel, Salina, nommée par les Grecs +la Jumelle (Didyme) à cause de sa double cime, Felicudi, formée comme +Vulcano d'un grand volcan se rattachant à un petit cône par un mince +pédoncule, Alicudi, cime d'une régularité parfaite, qui de loin +ressemble à une tente posée au bord de l'horizon, ces terres sommeillent +depuis l'époque historique, mais rien ne prouve que ce repos soit +définitif. L'île d'Ustica, située au nord du littoral de Palerme, est +également tranquille, quoiqu'elle soit aussi d'origine volcanique, et +qu'elle se trouve probablement à l'extrémité de la crevasse profonde +d'où se sont élevées les îles de Lipari. Ustica, perdue pour ainsi dire +au milieu de la mer, est un terrible lieu d'exil, l'un des plus redoutés +des bannis de la Péninsule. A une petite distance au nord-ouest est +l'îlot désert de Medico, l'antique _Osteodes_ où blanchirent les os des +mercenaires abandonnés par les Carthaginois à la mort de la faim. + + +ILES ÆGADES ET PANTELLARIA. + +La partie occidentale de la Sicile ne se termine pas comme les deux +autres angles de la Trinacrie par d'étroits promontoires s'allongeant en +péninsules, mais elle s'émousse en un large musoir qui semble se +continuer en pleine mer par des fonds bas, des bancs de sable, des +écueils, des rochers émergés et des îles calcaires de même formation que +la grande terre voisine: ce sont les Ægades, c'est-à-dire les îles des +Chèvres, ainsi nommées, comme tant d'autres îles de la Méditerranée, à +cause des animaux qui bondissent sur leurs escarpements. La plus grande +des Ægades, Favignana, près de laquelle les Romains remportèrent la +victoire navale qui mit un terme à la première guerre punique, est en +partie bordée de falaises dont les grottes renferment des amas de +coquillages et d'ossements rongés, mêlés à des armes et des ustensiles +de pierre qu'y ont laissés les 'contemporains du mammouth et du grand +ours des cavernes. Dans ce labyrinthe de terres, de récifs et de bancs +qui s'avance au large de la Sicile, entre la mer Tyrrhénienne et la mer +d'Afrique, se heurtent souvent les vents contraires; la force des vagues +y est tout particulièrement redoutable; en outre, des phénomènes +irréguliers de marée, ou peut-être des pressions inégales de +l'atmosphère déterminent dans ces parages la formation de courants +périlleux. Les brusques dénivellations des eaux, connues dans l'archipel +sous le nom de _marubia_ ou de «mer ivre» (_mare ubbriaco?_), ont +souvent causé des naufrages. + +Au sud du grand banc de l'Aventure, qui de la côte de Mazzara s'étend +vers l'Afrique, une île assez vaste s'élève au milieu du détroit qui +réunit la Méditerranée occidentale à la mer d'Orient: c'est Pantellaria. +Ici recommencent les roches ignées. Comme l'île Giulia, que l'on voit de +temps en temps dresser, non loin de là, la tête hors des flots, +Pantellaria est un massif d'éruption volcanique. Elle est riche en +sources thermales et surtout en jets de vapeur. Une de ses grottes, où +le gaz des fumerolles s'amasse en abondance, se trouve ainsi transformée +en une véritable étuve d'une haute température; ailleurs, la quantité +d'eau qui s'échappe du sol sous forme gazeuse est assez considérable +pour se déposer en un lac d'une certaine étendue. Située, comme elle +l'est, au seuil des deux mers, et sur la grande ligne de navigation +entre l'Orient et l'Occident, Pantellaria n'aurait pu manquer de devenir +très-populeuse et de prendre une grande importance dans le commerce de +l'Europe, si elle avait possédé, comme Malte, un bon port de refuge. A +en juger par les débris qu'on découvre ça et là sur les pentes, l'île +était autrefois beaucoup plus animée qu'aujourd'hui par le mouvement des +hommes. On y retrouve encore, au nombre d'un millier peut-être, des +édifices bizarres qui sont probablement d'anciennes habitations: les +indigènes leur donnent le nom de _sesi_. Ce sont, comme les _nuraghi_ de +la Sardaigne, d énormes ruches en pierres non cimentées reposant sur un +double piédestal formant le rez-de-chaussée et le premier étage; +quelques-unes de ces antiques masures n'ont pas moins de huit mètres en +hauteur et de quatorze mètres en largeur. Des fragments d'obsidienne +taillée trouvés dans une de ces demeures ont fait penser à l'archéologue +dalla Rosa qu'elles datent de l'âge de pierre. + +[Illustration: N° 108.--PROFONDEURS DE LA MÉDITERRANÉE AU SUD DE LA +SICILE.] + +Du sommet de la montagne de Pantellaria, on distingue très-bien, par un +beau temps, les promontoires de la Tunisie. L'île est, en effet, plus +rapprochée du continent africain que de la Sicile; cependant, si l'on +tient compte de la configuration du fond marin, c'est bien à l'Europe +qu'appartient Pantellaria. On ne peut en dire autant de l'îlot de +Linosa, groupe de quatre montagnes volcaniques perdu dans la haute mer, +à l'ouest de Malte, ni surtout des îles «Pélagiques». Quoique Lampedusa +et son rocher satellite, le Lampione, dépendent tous les deux du royaume +d'Italie, même de la commune de Licata, néanmoins des sondages qui n'ont +pas cent mètres de profondeur rattachent ces terres et les bancs +avoisinants au littoral des Syrtes[123]. Lampedusa et Lampione, «le +Lampadaire et le Lampion,» doivent leurs noms à des feux que, suivant +une légende du moyen âge, y allumaient chaque nuit des ermites ou des +anges, pour guider les navigateurs; de nos jours, la lampe légendaire +est remplacée par un petit phare qui marque l'entrée du port de +Lampedusa, où les navires de trois à quatre cents tonneaux peuvent +trouver un excellent abri contre les vents du nord. Vers la fin du +dix-huitième siècle, les Russes tentèrent de fonder à Lampedusa un +établissement maritime, qu'ils auraient fait rivaliser d'importance +stratégique avec l'île de Malte et d'où ils auraient pu commander à la +fois sur les deux grands bassins de la Méditerranée; mais ce projet fut +abandonné, et les Italiens n'y ont point donné suite pour leur propre +compte. + +Des soldats, des condamnés politiques ou civils, des colons faméliques +parlant l'italien et le maltais, forment le gros de la population des +îles. + +[Note 123: Iles siciliennes de la mer d'Afrique: + + Sommet le plus élevé. Superficie. Population en 1871. + +Pantellaria 103 kil. car. 6,000 +Linosa 100 12 » 900 +Lampedusa 100 8 » 600 +] + + +MALTE ET GOZZO. + +Quoique appartenant politiquement à la Grande-Bretagne, l'archipel de +Malte fait incontestablement partie du monde italien, puisqu'il se +trouve sur le même piédestal de bas-fonds que la Sicile. A. une centaine +de kilomètres vers l'est se creusent les abîmes les plus profonds de la +Méditerranée, où la sonde peut descendre jusqu'à trois et quatre mille +mètres, mais au nord, du côté de la Sicile, les couches d'eau n'ont +qu'une faible épaisseur; en cet endroit, la mer a déblayé un ancien +isthme de jonction. D'ailleurs il est évident pour les géologues que la +terre dont Malte et Gozzo sont les débris s'étendait autrefois sur un +espace considérable. Parmi les fossiles les plus récents de ses roches +calcaires, on a trouvé des éléphants de diverses espèces et d'autres +animaux des régions continentales. De nos jours encore, Malte diminue +peu à peu; les hautes falaises de ses côtes méridionales, toutes percées +de grottes, dites _ghar_ dans la langue du pays, s'écroulent çà et là +sous le choc des vagues et se changent en sable que le flot promène sur +les grèves. + +Placé, comme il l'est, au centre de la Méditerranée, et dans l'espace +étroit qui sépare la Sicile de la Tunisie, l'Europe de l'Afrique, et +pourvu d'un meilleur port que Pantellaria, l'archipel maltais ne pouvait +manquer de devenir une station commerciale importante pour toutes les +nations qui se sont succédé dans l'empire de la grande mer intérieure. +Phéniciens, Carthaginois, Romains et Grecs ont été les maîtres de Malte, +mais, avant eux déjà, d'autres peuples, autochthones ou conquérants, +avaient habité le pays; des grottes nombreuses, creusées dans les +rochers, des «tours de géants», et quelques restes de monuments +bizarres, pareils aux nuraghi de la Sardaigne, et même aux dagobas +bouddhistes, témoignent encore du long séjour de ces hommes inconnus. +Peut-être la population maltaise, où se sont mélangés tant d'éléments +divers, a-t-elle pour souche principale ces anciennes peuplades +aborigènes; quoi qu'il en soit, elle s'est fortement arabisée pendant la +domination des Sarrasins. Sa langue même est un italien fort corrompu +dont le vocabulaire a très-largement emprunté à tous les idiomes et à +tous les patois des bords de la Méditerranée, mais principalement à +l'arabe. + +Le grand rôle militaire de Malte commença lorsque les chevaliers de +Saint-Jean de Jérusalem, après leur expulsion de Rhodes en 1522, vinrent +s'installer dans l'île italienne et en firent le boulevard du monde +chrétien contre les Turcs et les Barbaresques. Depuis le commencement du +siècle, Malte, passée aux mains des Anglais, leur sert d'arsenal de +guerre et de ravitaillement et leur assure la prépondérance navale dans +la Méditerranée. Ils en ont fait aussi un vaste entrepôt commercial, le +point d'attache de toutes leurs lignes de bateaux à vapeur, la station +centrale du réseau télégraphique sous-marin. Malte est comme une tour de +guet, du haut de laquelle les Anglais surveillent la mer, de Gibraltar à +Smyrne et à Saïd. L'excellent port de la Valette facilite singulièrement +le rôle à la fois commercial et militaire que remplit l'île de Malte +dans le monde méditerranéen. Ce port est double, et chacune de ses +branches se ramifie en d'autres ports secondaires; des escadres, des +flottes entières peuvent s'y mettre à l'abri, et des fortifications sans +nombre, murailles et tours, bastions et citadelles, se dressent de +toutes parts pour en défendre les approches. Depuis trois siècles on ne +cesse de travailler à rendre Malte imprenable. En outre, le commerce y +trouve toutes les facilités désirables pour l'entrepôt des marchandises +et la réparation des navires. Le plus grand bassin de carénage du monde +entier se trouve dans le port de Malte[124]. Le commerce de l'île a +quintuplé pendant les dix dernières années; sa grande importance +provient surtout des céréales de la Russie et de la Roumanie qu'y +apportent les navires de la mer Noire et que viennent y prendre des +bateaux d'Angleterre. + +[Note 124: + +Mouvement commercial en 1873: 8,408 navires, jaugeant 4,342,000 tonneaux. +Commerce général des articles soumis à la douane 429,963,500 fr. +] + +[Illustration: No. 108.--PORT DE MALTE.] + +Valetta ou la cité Valette, qui contient, avec ses faubourgs, environ la +moitié de la population de l'île, a gardé son originalité pittoresque, +en dépit des murs qui l'enserrent et du tracé régulier de ses rues. Les +hautes maisons blanches, ornées de balcons en saillie et de cages +vitrées pleines de fleurs, s'élèvent en amphithéâtre sur la pente de la +colline; des escaliers aux larges dalles en gravissent le versant, de +palier en palier; de toutes les rues on voit la mer bleue, les grands +navires immobiles et le fourmillement des barques. Les gondoles, qui +regardent fixement le voyageur de leurs deux larges yeux peints sur la +proue, glissent à la surface de l'eau, tandis que de bizarres carrosses, +dont les roues semblent détachées du coffre, roulent pesamment sur les +quais. Une foule bariolée de Maltais, de soldats anglais, de matelots de +tous les pays s'agite dans les rues. Ça et là, quelque femme glisse +rapidement le long des murailles; comme les femmes de l'Orient chrétien, +elle est revêtue de la _faldetta_, sorte de domino noir qui cache ses +autres vêtements, souvent somptueux, et qui lui sert à masquer ou à +révéler coquettement son visage, mais qui la rend chauve avant le temps, +à cause du froissement incessant de la soie sur les cheveux. + +En dehors de la ville, Malte, «l'île de Miel,» n'offre qu'un triste +séjour. Les campagnes, qui s'élèvent en pente douce dans la direction du +sud, vers Città-Vecchia et les collines de Ben Gemma, sont parsemées de +rochers gris; les plantes des champs sont recouvertes de poussière fine; +les villages, aux murs éclatants de blancheur sous le soleil et +contrastant avec les ombres noires, ressemblent à des carrières. On ne +voit point d'arbres, si ce n'est les orangers des jardins, célèbres par +leurs fruits délicieux, surtout par leurs mandarines. Mais ces vergers +sont de rares oasis. Nulle part il ne coule d'eau permanente. Le sol +semble brûlé, et l'on s'étonne qu'il produise de si belles moissons de +céréales et de fourrages et ces prairies de trèfle _sulla_ qui croît +presque à hauteur d'homme; pendant la saison des fleurs on en contemple +avec admiration les nappes de verdure et d'incarnat ondulant en vagues +sous la pression de la brise. Mais aussi les paysans maltais, petits +hommes, âpres, secs et musculeux, font preuve dans leur culture d'une +merveilleuse industrie: ils bêchent jusqu'aux pentes les plus +rocailleuses et là où manque la terre végétale, ils en préparent +artificiellement en triturant la pierre; ils vont même en demander aux +Siciliens: jadis tous les navires étaient tenus d'apporter en lest une +certaine quantité de terre. On ménage avec le plus grand soin cette +précieuse substance, et sur le flanc des rochers on l'encadre de murs +pour empêcher les vents et les pluies de l'entraîner. En dépit de ces +prodiges de travail, les cultivateurs de Malte, de Gozzo et de Comino, +ainsi nommée du cumin, qui est, avec le coton, le principal produit de +l'archipel, récoltent à peine assez pour subvenir à l'entretien de la +population pendant cinq mois de l'année; chaque matin des bateaux +caboteurs de Sicile apportent à la Valette une partie des aliments de la +journée. Les Maltais, fort nombreux en proportion de la faible étendue +du territoire, sont obligés de demander au cabotage et à la pêche le +supplément de gain nécessaire à leur sobre existence. Ils apportent +d'ailleurs dans ce travail le même acharnement et la même patience que +dans la culture de leurs jardins. On montre à Gozzo des falaises à pic +où les pêcheurs se suspendent au moyen de cordes et d'où ils lancent +leurs filets dans les flots grondant au-dessous d'eux. Mais quelque +sobres et travailleurs qu'ils soient, les Maltais devraient mourir de +faim sur leur rocher, qu'ils appellent affectueusement la «Fleur du +monde», si le trop-plein de la population ne se déversait pas sur tous +les rivages de la Méditerranée, en Sicile, en Italie, en Égypte, en +Tunisie et surtout en Algérie, dans la province de Constantine, où ils +se distinguent, comme partout ailleurs, par leur industrie et leur âpre +amour du gain. + +[Illustration: ILE DE MALTE, VUE DE LA VALLETTE. Dessin de Taylor, +d'après une photographie de M. Bedford.] + +En hiver, le mouvement d'émigration est en partie compensé par l'arrivée +de nombreuses familles anglaises qui viennent jouir à Malte d'un climat +sec et chaud, si peu semblable à celui de leur brumeuse patrie. C'est au +mois de février que Malte est dans toute la beauté de son printemps et +resplendit de verdure; mais combien tôt la chaleur de l'été vient +dessécher la campagne! De petits chemins de fer, mettant la Valette en +communication facile et constante avec Città-Vecchia et les criques du +littoral et avec le petit port qui fait face à l'île de Gozzo, aideront +bientôt à la fondation, dans les parties les plus agréables de Malte, de +villages de plaisance et de bains[125]. + +[Note 125: + + Altitude. Superficie. Population en 1871. + +Malte 150 m. 273 kil. car. 124,400 habitants. +Gozzo et Comino 170 » 97 » 17,400 » + _______________ _________________________ + 370 kil. car. 141,800 et 5,000 soldats. +] + +Malte n'est pas, au point de vue politique, une simple possession de +l'Angleterre: elle a son administration et sa législation spéciales. Le +gouverneur civil et militaire, nommé par la Grande-Bretagne, exerce le +pouvoir exécutif et jouit du droit de grâce; il est assisté par un +conseil de sept membres qui prépare et vote les lois. Dans chaque +district réside un lord-lieutenant, choisi parmi les nobles maltais; des +députés, que désigne le pouvoir, administrent chaque village. La justice +est exercée par des cours ordinaires et des tribunaux supérieurs; les +débats ont lieu en langue italienne et les actes judiciaires sont +rédigés dans le même idiome, si ce n'est à la cour suprême, où l'usage +de l'anglais est introduit depuis 1823. + +Le budget de l'île, d'environ 4 millions de francs par an, est loin de +suffire aux dépenses militaires; mais le gouvernement anglais y pourvoit +aux frais du trésor national. + +Le culte général est celui de la religion catholique. L'évêque de Malte, +qui porte en même temps le titre d'archevêque de Rhodes, est nommé par +le pape et possède un revenu de 100,000 francs par an; le choix de la +plupart des titulaires de paroisse appartient au gouvernement anglais. + + + + +VIII + +LA SARDAIGNE. + + +C'est un phénomène historique vraiment extraordinaire et bien fait pour +humilier l'Europe civilisée, que l'abandon relatif dans lequel est +restée jusqu'à nos jours cette grande et belle île de Sardaigne, si +fertile, si riche en métaux, si admirablement située au centre de la mer +Tyrrhénienne. Jadis, sous la domination punique, la Sardaigne était +certainement beaucoup plus peuplée et plus productive qu'elle ne l'est +de nos jours; les prodigieux massacres que racontent les historiens de +Rome témoignent de la multitude des habitants qui vivaient autrefois +dans la grande île. La décadence fut rapide et profonde. Elle s'explique +en partie par la configuration de l'île, qui est fort escarpée et +difficile d'accès du côté de l'Italie, d'où auraient pu venir les +immigrants, tandis que du côté de la haute mer elle est bordée de marais +et d'étangs insalubres. Mais la grande cause du sommeil historique dans +lequel la Sardaigne s'est trouvée plongée pendant tant de siècles +provient, non de la nature, mais de l'homme. Les divers conquérants qui +succédèrent à Rome et à Byzance, Sarrasins, Pisans, Génois, Aragonais, +maintenaient à leur profit un monopole absolu des produits de l'île, et +de temps en temps les pirates barbaresques venaient opérer de soudaines +descentes sur les points exposés du rivage. Aussi tard qu'en 1815, les +Tunisiens débarquèrent dans l'île de Sant'Antioco, entre Iglesias et +Gagliari, et tous les habitants en furent massacrés ou réduits en +esclavage. Ces diverses causes ayant peu à peu dépeuplé le littoral, les +Sardes se retirèrent dans les plaines de l'intérieur et les vallées des +montagnes; opprimés par les coutumes féodales, ils vivaient isolés du +reste du monde, comme si leur île eût été, non dans la Méditerranée +d'Europe, mais au milieu de quelque océan lointain. A peine depuis une +génération, la Sardaigne commence à entrer par ses progrès et sa culture +dans le concert des autres provinces d'Italie. + +[Illustration: N° 110.--PROFONDEUR DE LA MER AU SUD DE LA SARDAIGNE.] + +Presque aussi grande que la Sicile[126], quoique celle-ci ait une +population quadruple, la Sardaigne est géographiquement plus +indépendante de la péninsule italienne, et les mers creusent entre elle +et le continent africain un gouffre presque océanique s'étendant de 500 +à 1000 mètres au-dessous de la surface marine. Elle constitue avec la +Corse un groupe d'îles jumelles, séparé de l'archipel toscan par un bras +de mer assez étroit et dont la plus grande profondeur est de 310 mètres. +Au point de vue géologique, la Corse et une partie considérable de la +Sardaigne sont une même terre; elles présentent les mêmes formations, et +les îlots, les rochers, les écueils semés dans les «bouches» de +Bonifacio sont bien les débris d'un isthme que la mer a rompu. Mais si +les deux îles se rattachaient l'une à l'autre, par contre l'étude des +terrains fait croire qu'à une époque peut-être récente la Sardaigne se +composait de plusieurs îles distinctes. La principale continuait au sud +la chaîne montagneuse de la Corse; les autres étaient éparses à l'ouest, +au bord de détroits peu profonds que des alluvions, les déjections +volcaniques et peut-être une poussée souterraine ont graduellement +exhaussés. La forme de sandale qui a valu à la Sardaigne son ancien nom +grec d'_Ichnousa_ est donc toute fortuite, puisque l'île se compose +géologiquement de plusieurs terres distinctes. Le sillon intermédiaire +qui les sépare a été de tout temps le chemin naturel entre le golfe de +Cagliari et la mer de Corse, et c'est là que passent maintenant la +grande route longitudinale et la voie ferrée non encore terminée, qui +lui est parallèle. + +[Note 126: + + Superficie. Population en 1871. Pop. par kil. car. +Sardaigne... 24,450 kil. car. 636,500 hab. 26 +] + +Les montagnes de la Sardaigne commencent déjà dans les eaux du passage +de Bonifacio par les sommets des îlots de la Maddalena et de Caprera, +puis elles se dressent rapidement pour former le massif de la Gallura, +dont les pics nombreux, les chaînons détachés, les vallées sinueuses +s'enchevêtrent en un véritable chaos, mais qui dans son ensemble +constitue un bourrelet de soulèvement dirigé vers le sud-ouest. Une +dépression profonde, que route et chemin de fer ont empruntée pour +réunir les deux rivages de l'île, limite ce massif du côté du sud; mais +immédiatement au delà, la grande chaîne, épine dorsale de la Sardaigne, +se relève brusquement pour longer toute la côte orientale de l'île +jusqu'au cap Carbonara, où les monts viennent plonger leurs bases dans +les eaux profondes. Comme celle de la Corse dont elle est le +prolongement moins élevé, cette chaîne est composée de roches +cristallines et schisteuses, mais elle en diffère par la disposition de +ses pentes latérales. Tandis que les montagnes corses ouvrent leurs +vallées les plus longues dans la direction de l'est vers les eaux +italiennes et s'inclinent d'une pente plus rapide vers la mer +occidentale, le brusque escarpement de la chaîne sarde est, au +contraire, du côté de l'est, et c'est l'autre versant qui présente les +longues déclivités et les chaînons s'abaissant par degrés. On peut dire +que, par suite de cette disposition des montagnes, la Sardaigne tourne +le dos à l'Italie; elle ne lui montre que ses côtes les plus abruptes et +ses districts les plus sauvages. Dans son ensemble, le pays s'incline à +l'ouest vers le vaste bassin maritime, relativement solitaire, qui le +sépare des côtes d'Espagne. La prise de possession de la Sardaigne par +le gouvernement espagnol n'aurait donc pas manqué d'être justifiée par +des arguments géographiques de quelque valeur, s'il pouvait y avoir +d'autre raison que la volonté des populations elles-mêmes. + +Les plus hauts sommets de l'île s'élèvent vers le milieu de la chaîne +cristalline. Là se dresse le Gennargentu (montagne d'Argent), appelé +aussi Punta Florisa; c'est le seul pic de la Sardaigne dont les +anfractuosités gardent encore un peu de neige au coeur de l'été. Avant +que les ingénieurs eussent mesuré les cimes, les habitants du nord de +l'île, qu'une grande rivalité anime contre leurs voisins du midi, +prétendaient posséder sur leur territoire le vrai dominateur des monts +sardes; mais ils se trompaient de beaucoup: quoique superbe de formes, +le Gigantinu ou «Géant», et son voisin le Balestreri, qui dominent les +monts dans le massif septentrional de Limbarra, latéral à la grande +chaîne, s'élèvent à peine aux deux tiers de la hauteur du sommet +principal. + +[Illustration: N° 111.--DÉTROIT DE BONIFACIO.] + +A l'ouest de ces monts appartenant au système corsico-sarde, des groupes +secondaires s'élèvent sur les anciennes îles que les formations récentes +ont juxtaposées à la masse principale de la Sardaigne. Une de ces +régions insulaires est signalée par les roches granitiques de la Nurra, +presque inhabitées, malgré la fertilité de leurs vallons, et par l'île +d'Asinara, toute peuplée de tortues, qui se recourbe à l'ouest de la mer +de Sassari; un autre massif, interrompu lui-même par la charmante vallée +de Domus-Novas, occupe l'angle sud-occidental de la Sardaigne, entre le +golfe d'Oristano et celui de Cagliari; c'est, d'après l'avis des +géologues, la partie la plus ancienne de la Sardaigne: elle n'a été +réunie à la grande île qu'à l'époque quaternaire, peut-être aux temps où +la Corse se sépara de sa voisine par le détroit de Bonifacio; mais +l'ancien bras de mer, devenu la plaine de Campidano, s'étale encore, +avec un aspect de détroit, sur une largeur moyenne d'environ 20 +kilomètres. Enfin, dans la zone intermédiaire qui s'étend à l'ouest du +grand noyau des montagnes se ramifie l'arête transversale de Marghine, +parallèle aux monts de Limbarra. Là s'étalent aussi de larges plateaux +calcaires, percés de roches volcaniques; mais les anciens cratères +n'émettent plus de laves, ni même de jets de gaz; les villageois +construisent tranquillement leurs cabanes dans la bouche des volcans, et +les fontaines thermales semblent être le seul indice d'un reste +d'activité souterraine[127]. Les cônes d'éruption récents s'élèvent dans +la partie nord-occidentale de l'île, entre Oristano et Sassari; il en +existe aussi quelques-uns sur la rive orientale, dans la plaine basse du +torrent d'Orosei. Au sud-ouest de la Sardaigne, les formations +trachytiques des îles de San Pietro et de Sant' Antioco sont de date +beaucoup plus ancienne; les masses d'aspect architectural y sont +nombreuses, et l'on remarque surtout le promontoire méridional de l'île +San Pietro, dit «cap des Colonnes». Ses piliers, composés de gros blocs +angulaires superposés, se dressent, les uns isolément, les autres en +longues colonnades à demi engagées dans la falaise; mais on les démolit +pierre à pierre, afin d'en utiliser les blocs comme pavés, et bientôt +cette partie de la côte aura complètement perdu sa rangée d'obélisques +grandioses. Sant' Antioco, qu'un ancien pont d'une arche fort élevé +réunit à la grande terre, a d'autres curiosités naturelles: ce sont des +grottes profondes où les palombes marines vivent en multitudes. Les +chasseurs tendent des filets à l'entrée, et, pénétrant soudain dans les +cavernes à la clarté des torches, capturent à la fois des centaines +d'oiseaux épouvantés. + +[Note 127: Altitudes de la Sardaigne: + +Gennargentu 1,864 mèt. +Fontana-Congiada, près d'Aritzo 1,507 » +Balestreri 1,310 » +Gigantinu 1,310 » +Nuoro (ville) 581 » +Tempio » 576 » +Osieri » 371 » +Sassari » 220 » +] + +En outre des mouvements brusques causés par les forces volcaniques, la +Sardaigne montre sur ses rivages les traces des oscillations lentes, +encore inexpliquées, dues au retrait et à l'expansion des assises de la +superficie terrestre. Non loin de Cagliari, La Marmora a reconnu +d'anciennes plages où des coquilles de la Méditerranée, semblables à +celles qui vivent actuellement dans la mer, se mêlent à des poteries et +à d'autres produits du travail humain. D'après lui, ces plages, situées +respectivement à 74 et à 98 mètres de hauteur, se seraient ainsi +exhaussées depuis que l'homme a commencé d'habiter le pays. Par contre, +certaines localités se seraient abaissées au-dessous du niveau de la +mer: telles sont les anciennes villes phéniciennes de Nora, au sud-ouest +de Cagliari, et de Tharros, sur la péninsule septentrionale du golfe +d'Oristano; les antiquités qu'on y a découvertes étaient partiellement +immergées. + +Parmi les fleuves que les Sardes énumèrent complaisamment, il en est un +seul, le Tirso ou Fiume d'Oristano, qui puisse prétendre à ce titre par +la masse de ses eaux et la tranquillité de son cours inférieur. D'autres +rivières, dont le bassin est presque aussi étendu, mais qui n'ont pas +pour les alimenter les neiges du Gennargentu et les pluies qui +ruissellent sur les flancs occidentaux de la grande chaîne, ne sont +guère que des torrents, qui tantôt débordent sur les campagnes, tantôt +glissent en minces filets d'eau entre les touffes de lauriers-roses. La +plupart des ruisseaux descendus des montagnes de l'intérieur sont +absolument à sec pendant huit mois de l'année, et même durant les pluies +ils n'atteignent pas la mer; leurs eaux se mêlent à celles des étangs du +littoral. Il en est un cependant qui reçoit de gros bateaux à son +embouchure, grâce aux travaux d'amélioration entrepris à diverses +époques: c'est le Fiume ou torrent de Bosa, entre Alghero et Oristano. + +Tous les étangs de la Sardaigne sont saumâtres ou salés. Les plus vastes +communiquent librement avec la mer, du moins pendant la saison +pluvieuse, par des passages ou «graus» qu'ouvre le trop-plein de la +masse liquide. Mais il en est aussi qui reçoivent de trop faibles cours +d'eau pour qu'ils puissent déblayer un chenal à travers les sables de la +plage; néanmoins ces étangs n'en restent pas moins salés et la +percolation souterraine des eaux marines les maintient au même niveau. +Enfin, les étangs situés loin de la mer dans l'intérieur des plaines ont +également leur eau saturée de substances salines, à cause de la nature +des terrains, jadis immergés, qui les entourent. Ils se dessèchent +d'ordinaire en été sous l'ardeur du soleil et leur lit est recouvert +d'une couche de sel blanc, semblable à une neige légère. Cette poudre +saline est trop fine et trop mélangée d'éléments impurs pour que le fisc +puisse s'en emparer et la revendre aux habitants, mais au moins +travaille-t-il à la rendre inserviable. Naguère les commis de la gabelle +avaient la coutume barbare d'employer en corvées les villageois et les +troupeaux des environs pour les faire passer dans tous les sens sur le +lit de l'étang et mêler ainsi par leur piétinement le sel avec l'argile +et la boue. Les seuls marais salants exploités en grand sont +actuellement ceux de Cagliari et ceux de Carlo-Forte, dans l'île de San +Pietro. La compagnie française qui en a la concession en retire chaque +année près de 120,000 tonnes. Plusieurs centaines de ses travailleurs +sont des forçats que lui a prêtés le bagne de Cagliari. + +Les étangs et les marécages des côtes entourent l'île presque tout +entière d'une zone de miasmes à laquelle s'ajoutent les exhalaisons des +vallées fluviales où les eaux d'inondation serpentent au hasard. Les +vents apportent ces effluves impures jusque sur les pentes élevées des +monts, et l'on voit des malheureux tremblant la fièvre, même sur les +hautes Alpes de l'intérieur. Les brouillards qui s'élèvent fréquemment +de ces étendues d'eau et qui rampent pendant les heures du matin, +contribuent par leur humidité malsaine à la propagation des maladies, +d'autant plus que, dans le voisinage des étangs, les arbres et même les +arbrisseaux, qui pourraient arrêter le passage des miasmes, manquent +presque complètement. Dans plusieurs districts, les étrangers qui +respirent en été l'atmosphère empoisonnée des marais sont à peu près +certains de succomber. Par l'insalubrité de son littoral, où toutes les +eaux croupissent, même celles des puits et des sources, la Sardaigne est +la contrée la plus infortunée de toute l'Italie: «l'intempérie» sévit +sur un quart environ de la superficie de l'île. Quoique, par une sorte +de compensation, les Sardes soient relativement indemnes du rachitisme, +de même que de la pellagre, cette maladie si commune au pied des Alpes, +quoique le crétinisme soit à peu près inconnu dans les hautes vallées de +l'île, cependant le fléau de la malaria suffit pour retarder les progrès +de la Sardaigne et la maintenir dans un état de grande infériorité +relativement aux autres provinces italiennes. La faible population de +l'île, et probablement aussi l'inertie intellectuelle de la plupart des +habitants, s'expliquent en grande partie par l'extrême insalubrité du +littoral. + +Il est certain que depuis l'époque romaine cette insalubrité s'est +accrue par suite de l'extension que les habitants ont laissé prendre aux +eaux vagues; mais à l'époque de la plus grande prospérité de l'île, +alors qu'elle était un des principaux greniers de Rome et lui expédiait +en abondance ses fromages, sa viande de porc, ses laines et ses étoffes, +le plomb, le cuivre et le fer, ses côtes étaient aussi réputées comme +des lieux mortels, et les empereurs y envoyaient en exil ceux dont ils +tenaient à se débarrasser. Alors, comme de nos jours, les propriétaires +terriens ne séjournaient jamais dans les campagnes vers la fin de l'été: +dès la mi-juin, ils s'enfuyaient dans les villes pour se mettre à l'abri +des murailles contre le mauvais air. Les employés italiens, que le +gouvernement a nommés par disgrâce aux postes dangereux de l'île, se +considèrent pour la plupart comme des condamnés à mort, et ceux qui +n'obtiennent pas de passer des mois de congé dans les localités plus +salubres succombent, en effet, presque tous. Quant aux habitants des +villages, acclimatés de génération en génération, ils sont néanmoins +obligés de prendre les plus grandes précautions pour éviter la fièvre. +De tout temps ils ont essayé de se garantir par d'épais vêtements de +cuir tanné ou non tanné qui présentent aux rayons du soleil, de même +qu'à la pluie, au brouillard et à la rosée du matin, une surface +impénétrable. Pour résister au mauvais climat, c'est précisément quand +il fait le plus chaud que le paysan est le plus lourdement vêtu: par sa +longue toison ou _mastruca_, qui lui donne une certaine ressemblance +avec le pâtre roumain, le Sarde se fait une sorte de climat intérieur +qui le rend moins sensible aux impressions du dehors. + +Les géographes de l'antiquité, et comme eux les habitants de la +Sardaigne, disent qu'une des grandes causes de l'insalubrité de l'île +provient de la rareté des vents du nord-est. D'après la croyance +populaire, les monts de Limbarra qui s'élèvent au nord agiraient comme +une sorte d'écran et changeraient, au détriment de toute la basse +Sardaigne, la direction du vent purificateur par excellence. Il y a +probablement du vrai dans ce dire des anciens et des indigènes, car la +bienfaisante «tramontane», qui pourtant est le vent normal du pôle, la +nappe descendante des alizés, ne souffle que rarement dans la partie +méridionale de l'île; la triple barrière des Apennins, des monts de +Corse et du chaînon de Limbarra, ou, ce qui paraît plus probable, +l'appel des brûlants déserts de Libye, l'infléchissent dans la direction +du sud. De même, le vent équatorial ou contre-alizé, connu en Sardaigne +sous le nom de _libeccio_, est peu fréquent, et quand il souffle, c'est +avec une violence de tempête. + +Par une sorte de torsion que les conditions météorologiques spéciales de +la Méditerranée et du désert africain ont imprimée au régime des vents, +il se trouve que les deux courants réguliers de la Sardaigne sont, non +les vents du nord-est et du sud-ouest, mais précisément ceux qui +soufflent à angle droit de ces directions normales. Ce sont le mistral +(_maestrale_), qui vient du nord-ouest, c'est-à-dire des Cévennes et des +Pyrénées, et le _levante_ ou _sirocco_, provenant des sables de Libye. +Les Sardes méridionaux, qui redoutent fort ce dernier vent, lui donnent +le nom de _maledetto levante_. Ce vent «maudit» s'est chargé d'humidité +dans son passage sur la Méditerranée, et sa température est en réalité +beaucoup moins élevée que ne le ferait supposer l'état d'accablement +dans lequel il fait tomber l'organisme. Quant au maestrale, il est +accueilli avec joie, à cause de l'énergie qu'il donne au corps et de la +santé qu'il apporte; d'ailleurs il souffle vraiment en maître, et les +arbres soumis à sa violence ne peuvent s'élever qu'à une faible hauteur. +En arrivant sur les côtes occidentales, il laisse fréquemment tomber une +certaine quantité d'eau, que lui a fournie la Méditerranée, mais +lorsqu'il atteint le golfe de Cagliari, il est déjà sec. C'est à ce +vent, ainsi qu'à la brise marine, que la capitale de la Sardaigne doit +une température moyenne (16°,63) inférieure à celle de Naples, située +pourtant plus au nord. + +Les orages sont relativement assez rares en Sardaigne, et les fortes, +grêles, qui font ailleurs tant de ravages, sont presque inconnues dans +l'île. Les pluies tombent surtout en automne et cessent d'ordinaire en +décembre, pour faire place à une saison de sécheresse, la plus agréable' +de l'année à cause de la sérénité de l'atmosphère et de l'égalité de la +température: ce sont les «jours alcyoniens» pendant lesquels, suivant +les anciens poëtes, la mer se calme pour permettre à l'oiseau sacré de +faire son nid. Mais ces jours heureux et salubres de l'hiver sont suivis +d'un triste printemps. Février, le «mois à double face» des marins +sardes, apporte des froids capricieux, auxquels succèdent, en mars et en +avril, les brusques alternatives du vent et de la pluie, de la chaleur +et des froidures. Retardée par ce mauvais temps, la végétation de la +Sardaigne est beaucoup plus lente que ne pourrait le faire croire la +latitude méridionale de la contrée. Quoique à trois degrés en moyenne au +sud du littoral de la Provence, les plantes n'y sont pas aussi tôt en +fleurs. + +La végétation de la Sardaigne ressemble à celle des autres îles de la +Méditerranée. Dans les hautes vallées de l'intérieur et sur les pentes +sans chemins, les forêts épargnées par les feux des pâtres consistent, +comme celles de la Corse, en pins, et surtout en chênes et en chênes +verts, mêlés ça et là aux charmes et aux érables; des bois de +châtaigniers, des bouquets de noyers superbes entourent les villages; +les croupes, dont les hautes futaies ont disparu, sont revêtues de +plantes odoriférantes et de fourrés d'arbrisseaux, parmi lesquels les +myrtes, les arbousiers, les bruyères arborescentes se distinguent par +leurs fortes dimensions: c'est dans ces fourrés que les abeilles +préparent leur miel amer, tellement dédaigné par Horace. Dans le +voisinage de la mer, l'_olivastro_ ou olivier sauvage, au tronc penché, +aux branches uniformément reployées vers le sud-est par le tempétueux +mistral, recouvre de vastes étendues incultes et n'attend que la greffe +pour donner des fruits excellents. Tous les arbres fruitiers, toutes les +plantes utiles du bassin de la Méditerranée trouvent en Sardaigne le +terrain le plus propice; c'est avec une étonnante vigueur que poussent +l'amandier et surtout l'oranger, introduit par les Maures à la fin du +onzième ou au commencement du douzième siècle; les jardins de Millis, +parfaitement abrités du mistral par l'ancien volcan de Monte Ferru, au +nord d'Oristano, forment par leur ensemble une des plus belles forêts +d'orangers du monde, peut-être la plus grande et la plus productive de +tout le bassin de la Méditerranée: dans les années ordinaires les fruits +d'or y mûrissent au nombre de soixante millions. Les vergers de Domus +Novas, d'Ozieri, de Sassari sont aussi d'une étonnante richesse. Dans +les campagnes méridionales de l'île, partout où les champs cultivés +gagnent sur les landes couvertes de cistes, de fenouils et d'asphodèles, +ils s'entourent, comme en Sicile, de figuiers de Barbarie, aux lobes +épineux; près des villes, surtout aux environs de Cagliari, de nombreux +dattiers déploient leurs éventails de feuilles. Par un singulier +contraste, il se trouve que les palmiers nains manquent dans les plaines +basses du sud de l'île, au climat presque africain, tandis qu'au nord, +dans les solitudes d'Alghero, ils forment d'épais fourrés, pareils à +ceux de l'Algérie. De même que les Maures, les indigènes sardes ont +l'habitude d'en manger les racines. + +Bien que toutes les plantes des terres voisines puissent facilement +s'acclimater en Sardaigne, cette île est naturellement moins riche en +espèces que les régions continentales situées sous la même latitude. Ce +phénomène d'appauvrissement est général dans toutes les îles; la faible +surface du champ clos dans lequel les diverses espèces luttent pour +l'existence a eu pour résultat nécessaire de faire succomber celles qui +étaient le moins bien armées pour le combat ou dont les représentants +étaient trop peu nombreux. En revanche, la plupart des îles qui sont +nées en pleine mer et qui ne se sont point rattachées aux masses +continentales les plus voisines, ont une florale spéciale que l'on ne +retrouve pas ailleurs. Tel n'est pas le cas pour la Sardaigne, qui +probablement est le débris d'une terre de jonction entre l'Europe et +l'Afrique. Quant à la fameuse plante dont parlent les anciens et qui, +mangée par mégarde, causerait le rire «sardonique» et la mort, rien ne +prouve que ce soit une herbe spéciale à la Sardaigne: Mimaut croit y +reconnaître, d'après la description de Pline et de Pausanias, la berle à +larges feuilles (_Sium latifolium_). + +Le nombre des animaux sardes est aussi beaucoup moindre que celui de +leurs congénères du continent. Parmi les mammifères qui ne se trouvent +pas en Sardaigne, on cite l'ours, le loup, le blaireau, la fouine, la +taupe. On n'y voit pas non plus de vipères ni de serpents venimeux +d'aucune espèce; le seul animal dangereux qui se rencontre dans l'île +est la tarentule (_arza_ ou _argia_), dont la piqûre se guérit par la +danse jusqu'à épuisement de forces ou par un séjour dans le fumier. La +grenouille ordinaire, très-commune sur le continent italien et même en +Corse, manque en Sardaigne tandis que des papillons y représentent la +part spéciale de l'île dans la faune européenne. En revanche, un animal +que les chasseurs ont exterminé dans presque toutes les îles de la +Méditerranée, et qui représente peut-être la race mère de nos brebis, le +mouflon, habite encore les montagnes du système corsico-sarde. Au milieu +du siècle dernier, et encore au commencement de celui-ci, des chevaux +redevenus sauvages parcouraient aussi librement l'île de Sant' Antioco, +au sud-ouest de la Sardaigne; des myriades de lapins peuplent les +petites îles qui bordent le littoral; enfin dans l'îlot de Tavolara, +table calcaire du golfe de Terranova, vivent des chèvres farouches, aux +longues cornes, aux dents d'un jaune doré, qui descendent d'animaux +domestiques abandonnés à une époque inconnue. L'île de Caprera, +illustrée par le séjour de Garibaldi, doit son nom aux troupeaux de +chèvres qui la peuplaient jadis, et les animaux de même espèce qu'on y a +récemment introduits, sont devenus sauvages dans l'espace de quelques +années. + +Les naturalistes ont constaté que les races de mammifères sauvages +habitant la Sardaigne sont toutes inférieures en taille à leurs +congénères d'Europe. C'est une règle générale, à laquelle la chèvre +seule fait exception. Le cerf, le daim, le sanglier, le renard, le chat +sauvage, le lièvre, le lapin, la martre, la belette sont tous beaucoup +plus petits que les espèces du continent. Il en est de même pour les +animaux domestiques, à l'exception des porcs, qui atteignent de grandes +dimensions, surtout dans les forêts de chênes, où ils vaguent pendant +des mois entiers: une variété de ces animaux se distingue par un sabot +plein, qui devrait le classer parmi les solipèdes. Anes et chevaux de +Sardaigne sont relativement des nains. Mais tout petit qu'il est, le +cheval sarde est un des animaux qui rendent le plus de services à +l'homme, grâce à son extrême sobriété, à l'étonnante sûreté de son pied, +à sa vigueur et à son endurance: si l'art de l'éleveur réussissait à lui +donner l'élégance de formes, la race chevaline de Sardaigne serait +certainement l'une des plus appréciées de l'Europe. Quant aux ânes, à +peine plus grands que des mâtins, ce sont de vaillants petits animaux. +En beaucoup d'endroits, notamment dans les faubourgs de Cagliari, le +bourriquet domestique partage avec ses maîtres la chambre unique de la +masure. C'est lui qui est la véritable richesse de la famille. Attelé au +manége qui occupe le milieu de la chambre, la tête revêtue d'un bonnet +qui lui couvre les yeux, il tourne lentement pour moudre le grain. Rien +n'est changé depuis l'époque romaine: tels étaient les moulins +représentés sur les bas-reliefs du Vatican. + +La Sardaigne est peut-être la contrée de l'Europe occidentale la plus +riche en monuments préhistoriques. Comme en Bretagne, il s'y trouve de +nombreux mégalithes dits «Pierres des Géants», «Autels», «Pierres +Longues» ou «Pierres Fichées», et vierges du ciseau pour la plupart; +mais les dolmens y sont rares: on n'en cite même qu'un seul à l'égard +duquel il n'y ait pas de doute possible. Parmi ces monuments des âges +inconnus il s'en trouve peut-être qui rappellent le culte de quelque +divinité d'Orient, car les Phéniciens et les Carthaginois séjournèrent +longtemps dans l'île; ils y fondèrent d'importantes cités, Caralis, +Nora, Tharros, et même, à l'époque romaine, des inscriptions puniques +étaient gravées sur les tombeaux; après une heureuse trouvaille faite +dans les ruines de Tharros par un lord anglais, les chercheurs de +trésors se précipitèrent par milliers vers cette presqu'île du littoral +d'Oristano et y découvrirent, en effet, un grand nombre d'idoles en or +et d'autres objets, égyptiens pour la plupart, qu'avaient apportés les +commerçants de Phénicie. Mais les principaux témoignages de la +civilisation des anciens Sardes sont de véritables édifices, les fameux +_nuraghi_. Ils se montrent de loin, pyramidant au sommet des collines +comme les débris de vieilles forteresses. Le plateau de la Giara, table +calcaire d'une extrême régularité qui s'élève non loin du centre de +l'île, au nord de la plaine du Campidano, porte une de ces masures à +chaque bastion naturel de son pourtour; l'ovale déchiqueté que forme le +rebord du plateau est ainsi défendu par une véritable enceinte de +nuraghi. Dans toutes les parties de l'île se trouvent des monuments +semblables, tantôt disposés avec ordre, tantôt bâtis comme au hasard. Le +nombre des nuraghi reconnaissables s'élève à près de quatre mille, et +pourtant que de vestiges de ces édifices doivent avoir été nivelés par +le temps! C'est dans les régions du basalte, principalement au sud de +Macomer, qu'ils sont le plus nombreux et le mieux conservés. Rarement on +les trouve isolés; ils s'élèvent par groupes et pour la plupart en des +pays de culture, loin des steppes arides. + +On a beaucoup discuté sur l'origine des nuraghi et l'usage auquel ils +servaient autrefois: pour les uns ces constructions étaient des temples, +pour les autres des tombeaux, des «tours du silence», des lieux sacrés +où l'on adorait le feu, des tours de refuge, des foyers de géants. +Phéniciens, Troyens et Ibères, Tyrrhéniens, Thespiens et Pélasges, +Cananéens, Orientaux d'origine inconnue, antédiluviens même, ont été +évoqués par les divers écrivains comme les bâtisseurs probables de ces +mystérieux édifices. Grâce à l'infatigable explorateur des antiquités +sardes, M. Spano, la plupart des archéologues n'ont plus de doute +aujourd'hui que sur le nom des architectes; l'emploi des constructions +elles-mêmes serait connu: les nuraghi auraient été des demeures et leur +nom phénicien signifierait tout simplement «maison ronde». Les plus +grossièrement construites, qui résistent peut-être depuis quarante +siècles et davantage à l'action des intempéries, ne renferment qu'une +seule chambre intérieure; elles dateraient de l'âge de pierre et, comme +habitations humaines, elles représenteraient l'âge de la civilisation +qui suivit la période des troglodytes. Les nuraghi relativement +modernes, qui furent édifiés pendant l'âge du bronze ou même à l'époque +du fer, sont maçonnés avec beaucoup plus d'art, quoique sans ciment, et +se composent de deux ou trois chambres superposées où l'on monte par une +espèce d'escalier formé de grosses pierres. Quelques-uns des +rez-de-chaussée sont assez grands pour contenir quarante ou cinquante +personnes, et sont, en outre, précédés d'antichambres, de réduits et de +petits bastions semi-circulaires. Celui de Su Domu de S'Orcu, près de +Domus Novas, récemment démoli, se composait de dix chambres et de quatre +cours: c'était une forteresse en même temps qu'un groupe de maisons; il +pouvait contenir plus d'une centaine de personnes et soutenir un siége. +Telles sont encore de nos jours les demeures de beaucoup d'Albanais en +Turquie et celles des Souanètes dans les vallées du Caucase. + +[Illustration: N° 112.--LA GIARA.] + +Les débris de toute espèce accumulés dans le sol des nuraghi ont fourni +une multitude d'objets qui racontent la vie des anciens habitants de ces +constructions et témoignent de leur civilisation relative. Tandis que +les couches inférieures contiennent seulement des outils, des armes en +pierre et des poteries faites à la main, les amas de débris plus élevés, +et par conséquent plus modernes, renferment déjà beaucoup d'objets en +bronze. Dans le voisinage de tous les nuraghi se trouvent d'autres +monuments de construction cyclopéenne: ce sont les «tombes des géants». +En les nommant ainsi, les indigènes ne se sont trompés qu'à demi: ces +amas de pierre placés à l'extrémité d'un hémicycle de blocs massifs +sont, en effet, des sépultures; tous ceux qu'a fait ouvrir M. Spano +contenaient des cendres humaines. + +Les Sardes n'ont point de traditions relatives aux anciennes demeures +des aborigènes; quoique fort superstitieux, ils ne racontent même pas de +légendes au sujet de ces ruines; tout au plus en attribuent-ils la +construction au diable, et c'est là tout. Sans doute ce silence du +peuple provient de ce que les conquêtes successives de l'île et les +massacres en grand ont rompu toute tradition nationale. Dans leurs +guerres contre les indigènes, les Carthaginois étaient impitoyables, +puis, durant les premiers siècles de l'occupation romaine, les tueries +et les déportations en masse firent disparaître une grande partie de la +population première, que des colons volontaires et surtout de nombreux +bannis vinrent remplacer. Dans ces conditions, tout souvenir de +l'ancienne histoire du pays devait nécessairement se perdre. + +De la multitude des suppositions qui ont été faites sur l'origine des +anciens Sardes, celle qui paraît le mieux répondre à l'apparence +physique des insulaires actuels les rattache au groupe des Ibères; mais, +historiquement, ce sont des autochthones. Ils sont en général de petite +taille, comme si l'influence du climat qui a rapetissé tous les animaux +sauvages et domestiques, avait eu prise également sur eux; mais ils ont +le corps svelte et de belles proportions, la taille fine, les muscles +solides; leur chevelure et leur barbe, toujours noires, sont +très-abondantes et persistent d'ordinaire jusque dans l'extrême +vieillesse. Également gracieux et forts, les Sardes des deux provinces +diffèrent un peu les uns des autres par les traits du visage: ceux du +nord ont d'ordinaire la figure plus ovale et le nez plus aquilin, tandis +que ceux des environs de Cagliari, plus mélangés peut-être, ont moins de +régularité dans les traits et les pommettes fort saillantes. A cet +égard, comme à beaucoup d'autres, il y a contraste entre les populations +des deux parties ou «caps» de l'île. + +Les habitants de l'intérieur de la Sardaigne sont peut-être, de tous les +Européens, ceux qui ont le plus maintenu la pureté de leur race depuis +le commencement du moyen âge. Sans doute ils comptent parmi leurs +ancêtres bien des peuples divers, mêlés à la nation mystérieuse qui +éleva les nuraghi; mais, après l'époque romaine, la plupart des +invasions violentes et les immigrations d'étrangers s'arrêtèrent au +littoral; elles refoulèrent les indigènes dans les hautes vallées des +montagnes et ne les suivirent point dans ces retraites. A l'exception +des Vandales, dont la furie s'était déjà calmée, les terribles hordes de +Germanie qui ravagèrent presque toutes les autres contrées de l'Europe +occidentale épargnèrent la Sardaigne, et cette île put ainsi garder sa +population, ses moeurs et sa langue; les envahisseurs, maures, pisans, +génois, catalans, espagnols, ne se mélangèrent qu'avec les habitants des +côtes: on ne signale qu'une seule exception, celle des Barbaricini, qui +habitent, précisément au centre de l'île, la contrée montueuse appelée +de leur nom Barbagia. On croit voir en eux les restes d'une tribu +berbère chassée de l'Afrique par les Vandales et repoussée dans +l'intérieur à la suite de longues guerres avec les indigènes. Quand ils +vinrent dans le pays, ils étaient encore païens, et devenus les voisins +des Ilienses, qui étaient également idolâtres, ils se fondirent avec +eux; leur conversion date seulement du septième siècle. Les femmes de la +Barbagia portent encore un costume sombre qui rappelle celui des +Berbères. + +De tous les idiomes d'origine latine, le sarde est de beaucoup celui qui +ressemble le plus à la langue des Romains, non par la grammaire, qui +diffère beaucoup, mais par les mots eux-mêmes: plus de cinq cents termes +sont absolument identiques. Des phrases nombreuses du langage usuel sont +à la fois latines et sardes; même des rimailleurs ont pris à tâche +d'écrire des poëmes entiers appartenant à l'une et à l'autre langue. +Quelques mots grecs qui ne se trouvent pas dans les autres idiomes +latins se sont aussi maintenus dans le sarde, soit depuis le temps des +anciennes colonies grecques, soit depuis l'époque byzantine; enfin on +cite deux ou trois mots usités en Sardaigne et qui ne peuvent se +rattacher à aucun radical des langues européennes: ce sont peut-être des +restes de l'ancienne langue des autochthones. Les deux dialectes +principaux du langage sarde, celui de Logoduro dans le nord de l'île et +celui de Cagliari, sont directement dérivés du latin, comme l'italien +lui-même et l'espagnol, mais peut-être sont-ils plus rapprochés de ce +dernier. En outre, la ville de Sassari et quelques districts du littoral +voisin appartiennent à la zone de langue italienne; on y parle un patois +qui se rapproche beaucoup du corse et du génois. Dans la ville +d'Alghero, des colons catalans, introduits en masse vers le milieu du +quatorzième siècle, à la place de l'ancienne population qui s'était +réfugiée à Gènes, parlent encore, leur vieux provençal presque pur. +Enfin, les _Maurelli_ ou _Maureddus_ des environs d'Iglesias, qui sont +probablement des Berbères, et que l'on reconnaît à leur crâne étroit et +allongé, auraient introduit, d'après La Marmora, quelques mots africains +dans la langue du pays. Maltzan pense que les représentants les plus +purs des immigrants d'Afrique sont les habitants de l'immense jardin de +Millis; ce sont eux qui auraient apporté les orangers en Sardaigne. + +Les Sardes de l'intérieur, fidèles à leur langage, le sont aussi +partiellement à leurs moeurs antiques. La danse, qu'ils aiment beaucoup, +est encore la même qu'aux temps de la Grèce. Dans le nord de l'île, les +jeunes gens règlent leur cadence au son de la voix humaine; au milieu de +la ronde se tient un groupe de chanteurs qui précipite ou ralentit les +pas. Dans la partie méridionale de la Sardaigne, c'est un instrument qui +rhythme la marche des danseurs; cet instrument, la _launedda_, n'est +autre que la flûte antique à deux ou trois roseaux. Même ténacité dans +tous les usages relatifs à la vie sociale et surtout dans les cérémonies +et les rites de compérage, d'épousailles et de deuil. Comme chez presque +toutes les anciennes populations de l'Europe, le mariage est précédé +d'un simulacre d'enlèvement; en outre, la jeune femme, dès qu'elle est +entrée dans la maison du mari et que sa captivité est bien constatée, +doit rester toute la journée sans bouger, sans prononcer une seule +parole; immobile et muette comme une statue, elle n'est plus un être +vivant, mais seulement une chose, celle du mari: telle est sans doute la +signification du symbole. C'est pour la même raison qu'on lui interdit +de visiter ses parents pendant les trois premiers jours du mariage et +que, dans les districts méridionaux de l'île, un grand nombre de femmes +ont encore la figure à demi voilée. + +Les montagnards sardes ont également conservé la lugubre cérémonie de la +veillée des morts, connue sous le nom de _titio_ ou _attito_. Les +femmes, parentes, amies ou salariées, qui pénètrent dans la chambre +mortuaire, s arrachent les cheveux, se précipitent sur le sol, poussent +des hurlements, improvisent des hymnes de douleur. Ces vieilles +cérémonies païennes prennent un caractère vraiment terrible lorsque le +corps est celui d'un parent assassiné et que les assistants jurent de +verser en échange le sang du meurtrier. Encore à la fin du siècle +dernier et au commencement de celui-ci, les pratiques de la _vendetta_ +coûtaient à la Sardaigne une grande partie de sa population de jeunes +hommes, parfois jusqu'à mille dans le cours d'une année. D'après les +statistiques, du reste fort défectueuses, le nombre des habitants de +l'île aurait diminué de plus de soixante mille personnes pendant les +quarante années qui précédèrent 1816, et la principale cause de cette +dîme prélevée par la mort aurait été la _vendetta_. De nos jours, la +redoutable coutume n'est conservée que dans les districts reculés de +l'île et notamment dans celui de Nuoro et dans la Gallura, au milieu des +montagnes; là nul parent n'oublie, quand il fait baptiser un enfant, de +glisser quelques balles dans ses langes, car ces plombs consacrés ne +manqueront jamais leur but. Mais ailleurs les meurtres de vengeance ont +presque disparu et les Sardes sont devenus oublieux des injures en +comparaison de leurs voisins les Corses. Un autre usage encore plus +barbare, suivant nos idées modernes, a disparu au commencement du siècle +dernier. Des femmes, dites «acheveuses» (_accabadure_), avaient pour +charge de hâter la fin des moribonds; souvent ceux-ci les imploraient +eux-mêmes pour échapper à leurs souffrances; mais cette pratique de +piété barbare donna souvent lieu à des actes hideux et de conséquence +fort grave, car la population sarde est très-processive et les gens de +loi y foisonnent. Maltzan, qui voit dans ces récits des anciens +voyageurs une pure calomnie, s'imagine que les «acheveuses» étaient des +femmes chargées de rendre la vie des vieillards tellement amère que +leurs jours en étaient abrégés. Il ne songe pas qu'une pareille pratique +aurait été beaucoup plus atroce que celle d'achever pieusement les +malades. + +Le paysan de la Sardaigne a sur celui de la plupart des provinces +italiennes un immense avantage, celui d'être, sinon propriétaire, du +moins usufruitier du sol: on le voit à l'assurance de son attitude et à +la fierté de son regard; il ressemble presque à un paysan des Castilles. +Le système féodal existait encore en Sardaigne avant 1840 et il en reste +toujours des traces nombreuses. Les grands barons, presque tous +d'origine espagnole, étaient à peu près les maîtres des communes et +jusqu'en 1836 ils possédaient le droit de justice; ils avaient leurs +prisons et dressaient le gibet, symbole de leur pouvoir. Néanmoins les +paysans n'étaient pas asservis à la glèbe, ils pouvaient se promener de +fief en fief, et presque partout la coutume leur assurait, sur le vaste +domaine du seigneur une part plus que suffisante de l'usufruit des +terres: en vertu de l'_ademprivio_, ils pouvaient couper du bois dans la +forêt, faire paître leurs brebis sur la montagne, se découper des champs +dans les jachères de la plaine; sans avoir la propriété, ils en avaient +du moins les profits annuels. Malheureusement, avec ce régime d'aventure +et de caprice, la terre ne rendait que de maigres récoltes; presque tous +résidant en dehors de l'île, les titulaires des fiefs ne pouvaient +s'occuper de l'amélioration des cultures et laissaient gérer leurs +domaines par des intendants cupides; de leur côté, les paysans, quoique +jouissant de l'ademprivio, ne pouvaient soigner des terres qui +changeaient constamment de mains: l'agriculture n'était qu'une forme de +pillage. Actuellement, l'État, devenu possesseur d'une grande partie des +terres vagues des anciens fiefs, cherche à s'en débarrasser pour +reconstituer la propriété privée; il en a cédé d'un coup 200,000 +hectares à la société anglo-italienne qui s'est chargée de construire le +réseau des chemins de fer de la Sardaigne. + +Dans les districts où la population est relativement considérable, la +division de la propriété est devenue extrême; le sol s'est émietté pour +ainsi dire et les champs se sont hérissés de haies, pépinières de +mauvaises herbes: chacun d'eux se divise en autant de parcelles qu'il y +a d'héritiers. Parfois, de deux frères, l'un garde le terrain et l'autre +prend la récolte. Par contre, le berger nomade des districts presque +déserts n'a point de terre bien définie, mais il a son troupeau; les +landes, les maquis lui appartiennent, et si la fantaisie lui en vient, +il peut avoir son petit enclos de cultures à l'endroit le plus fertile +du pâturage. Il est certain qu'avec de semblables errements +l'exploitation sérieuse du sol est tout à fait impossible. Le mal est si +criant, que des économistes ont même proposé le remède bien pire +d'exproprier toutes les parcelles, tous les terrains vagues et de les +revendre à de grands feudataires ou à des compagnies industrielles. Un +pareil régime, renouvelé, sous une autre forme, de celui des fiefs +catalans, ne pourrait qu'accroître la misère déjà fort grande. En +certains villages du district de l'Ogliastra, sur la côte orientale, les +indigènes mangent encore du pain de glands (_quercus ilex_) dont la pâte +a été pétrie avec de l'eau provenant d'une argile onctueuse de schistes +décomposés, sur laquelle on verse ensuite un peu de lard fondu. En +Espagne, on mange aussi des glands, mais ce sont ceux du _quercus +bellotta_, qui sont vraiment comestibles et qu'on se garde bien de +mélanger de terre. Ainsi la Sardaigne offre un exemple, probablement +unique en Europe, de populations partiellement géophages, comme +plusieurs tribus indiennes de la Colombie et du Venezuela. + +Quoique possesseur de pâturages ou de parcelles cultivées, le Sarde +n'habite point la campagne. Dans l'île tyrrhénienne comme en Sicile, la +population des laboureurs se groupe dans les bourgs et dans les +villages. Il n'y a point de hameaux ni de logis solitaires, car il eût +été jadis trop dangereux de vivre à l'écart exposé aux ravages des +pirates mahométans ou chrétiens et à l'invasion de la fièvre. De nos +jours le premier péril, celui de la guerre, n'existe plus, mais +l'habitude est prise et le Sarde continue d'élever sa cabane ou sa +maison dans la bourgade dont les murs offraient un refuge à ses aïeux. +Même les pâtres des montagnes aiment à grouper leurs huttes en villages +informes, auxquels on donne le nom de _stazzi_; eux-mêmes s'unissent en +confédérations de défense et de protection mutuelles: ce sont les +_cussorgie_, républiques temporaires qui offrent un modèle parfait de +déférence réciproque, de justice et d'égalité. Lorsqu'un berger a eu le +malheur de perdre son bétail par la peste ou par l'incendie, l'usage +l'autorise à réclamer de chacun de ses camarades du district et des +cantons environnants au moins un animal: il reconstitue ainsi son +troupeau, sans autre obligation que d'avoir à rendre la pareille quand +un autre pâtre tombera dans l'infortune. Ailleurs, notamment dans les +environs d'Iglesias, les vergers sont encore en commun. Quelle que soit +leur pauvreté, les Sardes des montagnes exercent les vieilles pratiques +de l'hospitalité avec une véritable joie; ils habitent des maisons de +pisé grossier ou de pierres brutes, dépourvues de tout confort, mais ils +trouvent moyen d'en faire un séjour agréable pour l'étranger. D'ailleurs +l'avantage de posséder un hôte fournit à la communauté l'occasion, +toujours bienvenue, de célébrer un banquet. + +Dans l'ensemble des produits de l'Italie, ceux de la Sardaigne ne +comptent encore que pour une bien faible part. La plupart des paysans ne +sont laborieux que par boutades, et la proportion des terres qu'ils +cultivent est seulement d'un quart ou d'un tiers de la superficie totale +de l'île. Il arrive aussi, en quelques années exceptionnelles, que les +récoltes sont brûlées par les sécheresses ou même dévorées par les +sauterelles, que le vent apporte en nuages par-dessus la mer d'Afrique. +Si ce n'est dans le district de Sassari, les Sardes ont encore une +culture rudimentaire et ne connaissent point l'art d'ennoblir leurs +produits. L'olivier est l'arbre auquel ils donnent le plus de soin. +Séduits par des privilèges politiques qui, suivant le nombre des arbres +plantés, pouvaient s'élever jusqu'à la possession du titre de comte, des +milliers de propriétaires ont changé leurs steppes incultes en vergers, +et quelques districts, dans la vallée du torrent de Bosa, sont devenus +d'immenses olivettes dont les huiles s'exportent en Italie. Quant aux +millions d'oranges que fournissent les jardins de Millis et d'autres +villes sardes, elles ne sont point considérées comme ayant assez de +valeur pour être expédiées sur le continent, et ne sont vendues que dans +l'île même, par des marchands voyageurs. Les produits exquis des +orangers de la Sardaigne ont moins d'importance dans le commerce de +l'île que les salicornes et autres plantes salines qui croissent dans +les terrains bas du littoral et dont les cendres sont expédiées à +Marseille pour la fabrication de la soude. Toute la plaine de Cagliari, +trop infertile pour toute autre culture, est maintenant un vaste champ +de salsolées. + +[Illustration: N°. 113.--DISTRICT D'IGLESIAS.] + +L'exploitation des carrières de granit et de marbre donne quelque +profit, mais tout récemment encore les mines proprement dites, qui +avaient une si grande importance du temps des Romains, étaient +complètement délaissés. Même de nos jours, il n'est qu'une mine de fer +sérieusement exploitée, celle de San Leone, appartenant à une société +française; les premiers travaux y datent de 1862. On en retire chaque +année environ 50,000 tonnes de minerai contenant environ les deux tiers +de leur poids en métal pur. C'est à San Leone, située à une quinzaine de +kilomètres de Cagliari, dans les montagnes qui s'élèvent à l'ouest de la +baie, que l'on a construit le premier chemin de fer de l'île de +Sardaigne. Depuis 1867, le grand gîte de l'exploitation minière des +anciens, le district d'Iglesias, où les Romains avaient fondé les villes +de Plumbea et de Metalla, et où les Pisans firent aussi des excavations +pour la recherche de l'argent, a commencé de reprendre son antique +importance à cause de ses gisements de plomb et de zinc: on s'y occupe +aussi, comme au Laurion en Attique, de l'exploitation et du traitement +des amas de scories rejetés hors des trous de mine par les anciens; une +grotte à stalactites fort curieuse, qui traverse la montagne près de +Domus Novas, a même été transformée en tunnel pour le service de ces +mines à air libre. Depuis que la fièvre du gain rapide s'est emparée des +populations et que les compagnies françaises, anglaises, italiennes, se +sont fait distribuer le sol en concessions minières, Iglesias se change +en cité d'aspect moderne, le village de Gonessa prend un air de ville, +le petit havre de Porto Scuso, jadis à peine fréquenté par de rares +caboteurs, est encombré de navires d'un faible tonnage qui viennent y +chercher les 800,000 tonnes de minerai de plomb et les 100,000 tonnes de +minerai de zinc extraites des mines du voisinage, pour les transporter +dans la rade de Carlo-Forte, protégée des vents du large par les îles de +San Pietro et de Sant' Antioco. Déjà ce port vient immédiatement pour le +mouvement commercial après les deux autres grands ports de l'île, +Cagliari et Porto Torres, l'escale de Sassari. Par malheur, les travaux +des mines de cette île de la Sardaigne ont été fréquemment compromis par +l'insalubrité du climat; plusieurs fois déjà l'exploitation de mines +très-productives a dû être interrompue à cause de la mort de tous les +travailleurs étrangers qu'avaient amenés les concessionnaires. + +La pêche n'est pas accompagnée des mêmes dangers, puisque la proie +poursuivie par le pêcheur vit surtout dans les golfes ouverts au libre +vent marin. Certains parages sont extrêmement poissonneux, notamment la +baie de Cagliari et les bras de mer à fond de roches cristallines qui +serpentent dans l'archipel de la Maddalena et où les anciens venaient +chercher les coquillages pourprés. En outre, la Sardaigne a les bancs +d'anchois et de sardines ou «poissons sardes» qui visitent +périodiquement ses rivages, et les convois de thons qui viennent +s'emprisonner dans la «chambre de mort» des immenses madragues tendues à +l'entrée des baies occidentales: on pêche jusqu'à 50,000 de ces animaux +dans une seule saison; malheureusement les thons ne sont pas toujours +réguliers dans leurs migrations: c'est même après qu'ils eurent disparu +des côtes de l'Andalousie, vers le milieu du dix-huitième siècle, que +les pêcheurs espagnols vinrent poursuivre les poissons sur les rivages +de la Sardaigne. Outre la pêche de mer, les habitants du littoral ont +celle des étangs; les filets tendus en travers des graus d'entrée +fournissent en abondance des poissons de diverses espèces, surtout +l'alose dans l'étang de Cagliari, le muge et l'anguille dans l'étang +d'Oristano, la dorade et le brochet dans celui d'Alghero. L'industrie de +la pêche a donc une grande importance dans l'île de Sardaigne, mais une +très-forte part de ce travail est accaparée par des matelots venus du +continent. Même les pêcheurs de la Maddalena sont d'origine corse; ceux +de Carlo-Forte, dans l'île de San Pietro, sont des Génois immigrés, au +commencement du dix-huitième siècle, de l'île africaine de Tabarca, +occupée par leurs ancêtres quatre cents années auparavant: ces deux +colonies parlent encore purement la langue de leurs aïeux. La pêche du +corail, qui rassemble parfois jusqu'à deux cents embarcations dans le +port d'Alghero, est un monopole exclusif des Italiens. Ce sont eux aussi +qui viennent recueillir la _pinna nobilis_, coquillage dont le byssus +soyeux sert à tisser des articles de vêtement. Il en est de même pour la +navigation proprement dite. Quoique les eaux de la mer les environnent +de toutes parts, les Sardes ne sont point un peuple de marins; ils +redoutent les vagues et laissent volontiers le commerce maritime de +leurs ports entre les mains des Génois et autres Italiens. C'est un fait +remarquable que, sur près de 2,400 proverbes sardes recueillis par +Spano, trois seulement se rapportent à la mer. Cette espèce d'aversion +des insulaires sardes pour les flots qui baignent leurs rivages provient +peut-être de ce que jadis ces flots étaient sillonnés surtout par les +navires des conquérants et des pirates. Quant au commerce, il ne pouvait +avoir grande importance, à cause de la faible population de l'île et de +la ceinture de marais qui borde le littoral; de nos jours encore, +quoique les échanges s'accroissent assez rapidement, ils sont, pour +l'île entière, inférieurs à ceux d'un port méditerranéen de second +ordre[128]. + +[Note 128: + +Mouvement des ports de l'île entière en 1873: + 11,256 nav., jaugeant 1,080,000 tonnes. + » du port de Cagliari 2,472 » » 390,600 » +Porto Torres 1,158 » » 149,000 » +Carlo-Forte 1,636 » » 134,000 » +La Maddalena 1,257 » » 107,500 » +Torranova 772 » » 107,000 » +] + +Les habitants du «cap» septentrional passent pour être plus +intelligents, plus actifs, plus civilisés que ceux du «cap» méridional, +et ne manquent pas de s'en vanter. Les gens de Sassari ne se disent +point Sardes; ils laissent ce nom, pour eux un peu synonyme de barbare, +aux habitants de l'intérieur et des côtes méridionales. Autrefois il y +avait grande rivalité, et même de la haine, entre les Sardes du Nord et +ceux du Midi, et les uns et les autres ne parlaient de leurs voisins +qu'en termes de mépris: l'instinct de _vendetta_, qui divisait tant de +familles et de villages, partageait aussi l'île entière en deux moitiés +ennemies. Les traces de cette ancienne animosité persistent, mais aucune +partie ne peut trop accabler l'autre du poids de sa supériorité, car si +le cap de Sassari ou d'En-Haut (_di Sopra_) a certainement l'avantage +par son agriculture, son industrie, ses traditions de liberté, en +revanche le cap de Cagliari ou d'En-Bas (_di Sotto_) possède les mines +les plus riches, les productions les plus diverses et la capitale de +l'île tout entière. + +De nos jours, comme au temps des Carthaginois, la cité de _Caralis_, +dont le nom s'est à peine modifié pendant plus de vingt siècles, est le +grand marché d'échanges entre les denrées de la Sardaigne et les +articles manufacturés de l'étranger. Des temps puniques il ne lui reste +rien que des idoles informes, et de l'époque romaine que de nombreuses +grottes sépulcrales et les ruines d'un aqueduc, son amphithéâtre creusé +dans le roc et déblayé par Spano; mais elle a toujours son excellent +port, presque complètement entouré de maisons, et sa magnifique rade où +les naufrages sont inconnus. Bien que Cagliari n'ait pas été longtemps +sous la domination musulmane, elle est cependant l'une des villes +d'Europe qui ont la physionomie la plus orientale à cause du grand +nombre de ses maisons à coupoles et des moucharabys de forme inégale +suspendus au-dessus des rues. Cagliari occupe une position commerciale +excellente. Poste le plus avancé de l'Europe centrale du côté de +l'Afrique, elle est à 200 kilomètres à peine des rives de Carthage, et +les bateaux à vapeur peuvent en moins d'un jour accomplir la traversée; +en outre, Cagliari est située sur le détroit qui réunit la mer de Sicile +à celle des Baléares. La capitale de la Sardaigne ne peut donc manquer +de grandir et d'accroître son importance commerciale, surtout quand elle +aura drainé les marécages insalubres de ses environs et transformé en un +immense jardin l'ancien bras de mer du Campidano qui s'étend au +nord-ouest vers Oristano, la cité des potiers. Cette ville elle-même a +été fort importante dans l'histoire des Sardes, puisqu'elle était au +moyen âge la résidence des seigneurs les plus puissants de l'île, et +qu'Éléonore, «juge» d'Arborée, y promulgua la célèbre charte du pays +(_carta de logu_), qui devint le droit public de toute la Sardaigne; la +fertilité de ses campagnes, son beau golfe profond, protégé à l'ouest +par la péninsule de Tharros, où les Phéniciens avaient fondé leur +emporium de commerce, ne manqueraient pas de rendre à Oristano toute sa +prospérité d'autrefois si les marais n'assiégeaient la ville. Jadis on +avait l'habitude d'allumer de grands feux autour des murs pendant la +saison de «l'intempérie», afin de purifier ainsi l'atmosphère; mais ce +moyen, qui pouvait avoir quelque utilité, ne remplaçait pas, pour +l'assainissement de la contrée, les vastes forêts qui avaient valu à +cette région de la Sardaigne son nom d'Arborea. On raconte que les +marais de Nurachi, situés dans le Campidano Maggiore, au nord-est +d'Orislano, font entendre parfois un bruit pareil au beuglement d'un +taureau. Ce phénomène, produit sans doute par le passage de l'air dans +l'issue d'une caverne souterraine, n'est point spécial à la Sardaigne: +on en cite plusieurs exemples dans les marais de la côte dalmate. + +[Illustration: CAGLIARI, VUE PRISE DU COL DE BONERIA. Dessin de Clerget, +d'après une photographie.] + +[Illustration: N° 114.--PORT DE TERRANOVA.] + +La rivale de Cagliari, Sassari la charmante, qu'entourent des +plantations d'oliviers, des jardins, des maisons de plaisance, a seule, +parmi les villes sardes, la gloire d'avoir été l'une des républiques +d'Italie. Elle a gardé de cette époque de liberté un entrain naturel, un +élan d'initiative qui ne se retrouve point ailleurs; mais elle a, +relativement à Cagliari, le grand désavantage d'être éloignée de la mer; +une zone de terrains bas et marécageux l'en sépare. Elle pourrait +expédier ses denrées par le port d'Alghero et l'admirable havre de Porto +Conte, qui s'ouvre au sud des montagnes de la Nurra, mais la plus grande +facilité des communications lui a fait choisir son port sur la plage +vaseuse du golfe d'Asinara; Porto Torres, tel est le nom du village +d'embarquement, n'est que la ruine d'une antique cite romaine, «géant +mal enseveli,» dit Mantegazza, car du sol fangeux et des forêts de +roseaux on voit surgir les arcades d'un puissant aqueduc et les robustes +colonnes du temple de la Fortune, que les indigènes nomment le «Palais +du Roi Barbare». Ce vieux port romain, ouvert sur la mer de Corse dans +la direction de la France et de Gênes, rendra certainement de grands +services, surtout pour le commerce des huiles, que les campagnes de +Sassari produisent en quantités considérables, et pour celui des vins +que, du haut de son plateau montagneux, expédie la riche bourgade de +Tempio, aux maisons éparses, toutes construites en granit gris; +toutefois Porto Torres a le désavantage de ne pouvoir communiquer avec +l'Italie péninsulaire que par le détroit périlleux de Bonifacio. Aussi +la Sardaigne qui ne possédait sur la côte orientale que le petit port de +Tortoli, s'en est-elle donné récemment un nouveau. Il a suffi pour cela +de rattacher le réseau des routes à la baie de Terranova, le bourg sarde +le moins éloigné de Livourne et de Civita-Vecchia[129]. A l'endroit où +s'élève aujourd'hui la petite ville, se trouvait probablement la cité +d'_Olbia_, qui du temps des Romains n'eut pas moins de 150,000 +habitants. Les Sardes, et avec eux tous les Italiens, espèrent que +Terranova redeviendra le grand «emporium» de l'île[130]. Le port est +trop étroit et trop peu profond à l'entrée, mais il est admirablement +abrité et précédé du côté du large par d'excellentes rades. En outre, +les mouillages de l'archipel de la Maddalena, qui se trouvent à +proximité de Terranova, pourraient recevoir des flottes entières dans +les mauvais temps. En plaçant la gare terminale du chemin de fer en face +de Rome, les habitants de l'île comptent rapprocher la Sardaigne de la +métropole, la retourner, pour ainsi dire, et porter son activité du côté +de l'Orient. Quoi qu'il en soit de ces espérances, il n'y aura point +d'améliorations sérieuses pour la Sardaigne, tant que ses funestes +étangs n'auront pas été assainis, tant que le drainage n'aura pas +«transformé en pain le poison des marais». + +[Note 129: Chemins de fer de l'île en 1875: + +Cagliari a Oristano, et embranchement + d'Iglesias 151 kilom. +Sassari à Porto Torres 20 » + » à Terranova 85 » + ____________ + 256 kilom. +] + +[Note 130: Communes principales de la Sardaigne en 1872: + +Cagliari 31,000 hab. +Sassari 25,000 » +Tempio 10,500 » +Alghero 8,400 » +Ozieri 7,150 » +Oristano 6,500 » +Iglesias 6,200 » +Terranova 2,500 » +] + + + + +IX + +LA SITUATION PRÉSENTE ET L'AVENIR DE L'ITALIE. + + +Il est impossible de juger une nation autrement que par ses oeuvres +collectives, car elle comprend dans son sein tous les extrêmes; du +travail forcené à la paresse sordide, de la moralité la plus scrupuleuse +à l'avilissement le plus abject, toutes les gradations se succèdent; la +diversité des individus est infinie. Mais la résultante générale de ces +millions de vies diverses se voit nettement par l'état politique et +social des populations et par l'empreinte qu'elles laissent sur la terre +qui les porte. + +Depuis que l'Italie a repris sa place parmi les nations indépendantes, +nul homme sincère ne saurait nier qu'elle semble destinée à faire grande +figure en Europe. Déjà l'oeuvre de sa restauration politique a fait +surgir des hommes tout à fait hors ligne par l'intelligence des +événements et la pénétration des caractères, par le courage, le zèle +infatigable, la persévérance, le dévouement magnanime. Il en est même +qui ont mérité le nom de héros et que la postérité placera certainement +au nombre de ceux dont l'existence est une gloire pour le genre humain +tout entier. Peut-être, après ce grand effort des révolutions +préliminaires et de l'émancipation politique définitive, l'Italie +retombera-t-elle pour un temps dans une sorte d'affaissement moral. +C'est là un phénomène qui se produit constamment dans la des vie nations +après toutes les périodes de grandes crises; mais aux générations qui se +reposent épuisées succèdent les générations avides de travaux et de +luttes; il n'y a donc point à s'inquiéter outre mesure d'une diminution +momentanée dans les énergies apparentes du peuple italien. + +Pour les sciences et les arts, la patrie de Volta, de Cialdi, de Secchi, +de Rossini, de Verdi, de Vela, n'est-elle pas déjà dans des conditions +d'égalité avec les nations les plus avancées de l'Europe? L'Italien peut +commencer maintenant à parler sans honte des deux grands siècles de la +Renaissance, car il vient d'entrer dans une deuxième période de +rénovation; à côté des grands noms du passé, il peut se hasarder à en +citer d'autres appartenant à la période contemporaine; à la suite des +recherches scientifiques et des inventions d'autrefois, il peut en +placer de non moins remarquables qui sont de notre siècle. L'Italie a +des peintres et des architectes habiles, de grands sculpteurs, des +musiciens incomparables. Ses ingénieurs se distinguent par des travaux +hydrauliques de canaux, de ponts, de digues, de brise-lames que les +étrangers viennent étudier de loin. Ses physiciens, ses météorologistes, +ses géologues, ses astronomes, ses mathématiciens ont parmi eux +quelques-uns des plus grands noms de la science moderne, et la +fréquentation très-assidue des universités promet des élèves qui +continueront l'œuvre de leurs devanciers. Une Société de géographie, qui +s'est en peu d'années placée au premier rang parmi les sociétés-sœurs de +l'Europe, aide par ses publications et ses encouragements à +l'exploration du globe, et nombre de voyageurs et de naturalistes +italiens, dans l'Amérique du Sud, en Abyssinie, dans l'Asie centrale, au +Japon, dans l'archipel de la Sonde, en Papuasie, ont repris le travail +de découverte qui fit la gloire de leurs ancêtres vénitiens et génois. +Il n'est donc pas juste de répéter avec ironie, comme on le fait +souvent: «L'Italie est faite, mais les Italiens restent à faire!» Par la +valeur de ses individus, ainsi qu'on peut le constater facilement en +pénétrant dans une foule et en observant son attitude, en écoutant son +langage, la péninsule latine n'est point inférieure aux autres pays +d'Europe; si même elle a pu se constituer, c'est parce que les hommes +d'une forte trempe n'y manquaient point. + +On sait que, par le nombre proportionnel des habitants, l'Italie est une +des contrées de l'Europe qui se placent au premier rang; elle n'est +dépassée à cet égard que par la Saxe, la Belgique, la Néderlande et les +îles Britanniques[131], et pourtant elle a de vastes étendues presque +inhabitables, les hauts Apennins et toute la région marécageuse du +littoral, en Toscane, dans le Latium, dans le Napolitain, en Sardaigne. +Mais l'accroissement de la population italienne n'est pas aussi rapide +que celui de la Russie, de l'Angleterre, de l'Allemagne; à cet égard, +elle représente à peu près la moyenne de l'Europe: sa période de +doublement est d'un siècle environ, tandis qu'elle est de cinquante ans +en Russie et de deux siècles en France. C'est en deux des provinces les +plus pauvres de l'Italie, la Pouille et la Calabre, que les naissances +sont le plus nombreuses, en deux des provinces les plus riches, les +Marches el l'Ombrie, qu'elles sont le plus rares en proportion. La vie +moyenne de l'Italien n'atteint pas trente-deux ans. Ainsi, par le seul +fait de sa plus courte vie d'adulte, l'habitant de la Péninsule ne peut +fournir que le tiers ou le quart du travail que donne l'Anglais ou le +Français. + +[Note 131: Population kilométrique on 1872: + +Saxe 171 hab. +Belgique 161 » +Néderlande 101 » +Iles Britanniques 91 » +Italie 90 » +France 68 » +] + +Encore de nos jours, l'activité matérielle de l'Italie se porte plus +vers l'agriculture et l'exploitation des richesses naturelles du sol et +de la mer, gisements miniers, salines, poissons et corail, que vers +l'industrie proprement dite. La contrée a plus des cinq sixièmes de sa +surface en plein rapport, quoique les rochers et les montagnes occupent +une grande partie du territoire[132]. Les céréales, qui sont les +principales cultures, ne fournissent pas assez pour la consommation du +pays; mais d'autres produits suffisent pour alimenter une exportation +considérable. L'Italie est le premier pays du monde pour la production +des huiles, ses bois et ses forêts d'oliviers couvrant une superficie +totale de plus de 500,000 hectares; malheureusement la qualité de la +denrée n'est pas toujours en raison de sa quantité. Pour les fruits de +table, figues, raisins, amandes, oranges, l'Italie est également en tête +des pays d'Europe. Elle les dépasse aussi par l'abondance des +châtaignes, qu'elle récolte dans ses forêts des Apennins et des Alpes. +Enfin, la prééminence lui appartient encore pour la culture du mûrier et +la production des cocons; pour cette denrée précieuse, elle a distancé +quatre fois la France: on croit même, quoique cette hypothèse repose sur +des statistiques un peu hasardées, qu'elle a été exceptionnellement, en +1873, la supérieure de la Chine centrale pour la production des soies. A +elle seule elle fournirait le tiers de la soie du monde entier[133]. La +Péninsule mérite toujours le nom antique d'Œnotrie, que lui avaient valu +ses vins; toutefois ses viticulteurs sont encore loin d'avoir égalé ceux +de France pour l'habileté des procédés; ils ont encore de grands progrès +à faire, excepté dans certaines parties de l'Italie continentale et de +la Sicile, où se trouvent des vignobles renommés. Quant à la culture +semi-tropicale du coton, elle n'a qu'une très-faible importance +économique. L'élève du bétail et des animaux domestiques, en général, +est une source de richesses beaucoup plus sérieuse,[134], mais c'est +pour certaines espèces de fromages seulement que les fermes de l'Italie +se distinguent en Europe par l'excellence de leurs produits[135]. + +[Note 132: Superficie approximative du territoire agricole de +l'Italie: + +Céréales 12,000,000 hectares. +Forêts et bois 5,150,000 » +Pâturages 5,900,000 » +Prairies 1,200,000 » +Olivettes 600,000 » +Châtaignerais 600,000 » +Rizières 150,000 » +Terrains incultes, étangs 4,000,000 » + +Superficie totale 29,600,000 hectares. +] + +[Note 133: Production des soies gréges dans le monde: + + 1873. 1874. + +Italie 3,125,000 kilogr. 2,860,000 kilogr. +Chine (exportation) 3,106,000 » 3,680,000 » +Japon 718,000 » 550,000 » +Bengale 486,000 » 425,000 » +Orient musulman et Géorgie 658,000 » 940,000 » +France 550,000 » 731,000 » +Espagne 130,000 » 140,000 » +Grèce 18,000 » 13,000 » +] + +[Note 134: Surface des terrains de culture et valeur approximative +des produits de l'agriculture italienne, en 1869, d'après Maestri: + +Terres labourables, +vignobles et vergers 11,035,100 hect.: + +Céréales: blé, riz, maïs, etc. 75,000,000 hectol. 2,100,000,000 fr. +Pommes de terre 10,000,000 » 50,000,000 +Vins 30,000,000 » 1,100,000,000 +Fruits ? ? +Mûriers (soie)? ? 460,000,000 +Chanvre, lin, coton, etc. 75,000,000 kilogr. ? +Tabac 3,300,000 » ? + +Olivettes 555,000 hect. Huile 1,700,000 kilogr. 220,000,000 +Châtaigneraies 585,000 » Châtaignes 5,400,000 hectol. ? +Forêts 4,158,350 » Bois ? ? +Prairies 1,173,450 » Foin, produits du bétails, etc. ? +Pâturages 5,397,450 » +] + +[Note 135: Animaux domestiques, en 1869: + +Bœufs et vaches 3,700,000 +Buffles 40,000 +Chevaux, ânes et mulets 1,400,000 +Brebis 8,500,000 +Chèvres 2,200,000 +Cochons 3,700,000 +] + +L'exploitation des mines de fer dans l'île d'Elbe, des marbres et des +granits dans les grandes Alpes et les Alpes Apuanes, du borax et de +l'acide borique dans le Subapennin toscan, du plomb et du zinc dans la +Sardaigne, du soufre dans la Sicile, forment la transition entre la +simple extraction des trésors du sol et l'industrie proprement +dite[136]. Celle-ci comprend toutes les spécialités du travail moderne, +depuis la fabrication des épingles jusqu'à celle des locomotives et des +grands navires; mais l'Italie n'a de prééminence que pour certains +produits de luxe, les chapeaux de paille fine, les camées, les marbres +et les bois incrustés, les objets en corail, les verroteries, et pour +certaines préparations culinaires, pâtes et salaisons. Cependant +l'industrie des soies a pris récemment en Italie une grande activité: +Milan est devenue pour Lyon une rivale dangereuse; la fabrication des +soies ouvrées y est constamment en progrès et ses produits sont fort +recherchés par la Suisse et l'Allemagne. Les fabriques de lainages se +comptent par centaines dans la province de Novare, à Biella surtout, et +livrent au commerce des produits fort appréciés. Les manufactures de +coton prennent de l'extension, mais elles sont encore inférieures en +nombre à celles de l'Espagne et ne possèdent qu'un demi-million de +broches, pas même la dixième partie de ce que possède la France. Quant +aux tissus de lin et de chanvre, ils se font encore principalement à la +main dans toute l'Italie. En dehors de la filature des étoffes, la +grande industrie manufacturière, avec ses usines, qui sont des cités, et +son peuple de machines en mouvement, est encore faiblement représentée +dans l'Italie du Nord et, si ce n'est à Naples, tout à fait inconnue +dans l'Italie méridionale. Les ouvriers, d'ailleurs nombreux, puisqu'ils +forment un septième de la population, sont en grande majorité des +artisans travaillant chez eux ou dans de petits ateliers; ils n'ont pas +encore été saisis par l'immense engrenage de la division du travail pour +être groupés en armées au service de la vapeur et de tout le mécanisme +qu'elle met en mouvement. Il en résulte que, dans l'histoire +contemporaine des luttes économiques, l'Italie ne présente pas les mêmes +phénomènes que la France, la Belgique, l'Allemagne et l'Angleterre. Mais +cette différence va s'atténuant de jour en jour, car la plupart des +petites industries, avec leurs ateliers éparpillés et leurs ouvriers +travaillant en chambre ou sur la voie publique, sont condamnées à +disparaître devant la formidable usine. + +[Note 136: Produits des mines et salines, exploitées par 50,000 +mineurs (en 1869) 54,000,000 fr. + +Sel 388,400 tonnes. +Soufre 181,300 » +Minerai de fer 178,475 » +] + +[Illustration: N° 113.--NAVIGATION COMPARÉE DES PORTS D'ITALIE.] + +Le commerce de la péninsule italienne est destiné à passer par des +transformations analogues à celles de l'industrie. Quoique la flotte +mercantile de l'Italie soit fort considérable et qu'elle le cède en +importance seulement aux flottes des îles Britanniques, des États-Unis, +de l'Allemagne et de la France, quoiqu'elle ait même un énorme personnel +de marins et de pêcheurs, près de 200,000 individus, son activité +commerciale est loin d'être en rapport avec son tonnage[137]. Si ce +n'est à Gênes, qui ressemble par son esprit de spéculation aux grands +ports du nord de l'Europe, et qui possède avec les villes voisines les +trois quarts de la flotte nationale de commerce, l'immense outillage de +navigation maritime ne sert à l'Italie que pour des expéditions de +petite pêche et pour le trafic du cabotage méditerranéen. Les navires +italiens qui se hasardent en plein Océan sont relativement peu nombreux; +avant l'année 1845, leur pavillon ne s'était pas encore montré dans +l'océan Pacifique, et de nos jours encore on le voit rarement dans les +mers de l'extrême Orient. C'est là un sujet d'inquiétude pour les +patriotes et ils font une propagande active pour décider les commerçants +des ports à entrer en relations directes d'affaires avec les pays +d'outre-mer. Il est vrai que, par sa position au centre de la +Méditerranée, l'Italie a le privilége assuré de pouvoir prélever sa part +de tous les échanges qui s'opèrent entre les rivages opposés de son +bassin maritime; elle profitera nécessairement de tous les +accroissements en population et de tous les progrès en industrie qui +s'accompliront en Afrique, de l'Égypte au Maroc; mais les routes +terrestres qui ne passent point sur son territoire la priveront d'un +élément de trafic fort important. On peut affirmer, sans crainte +d'erreur, que le chemin de fer de Calais et d'Anvers à Salonique et à +Constantinople, future grande voie transversale de l'Europe, enlèvera +aux ports de l'Italie une part considérable de leurs échanges. Le petit +nombre de bateaux à vapeur dont les armateurs italiens disposent les met +aussi dans une situation de grande infériorité relativement à leurs +rivaux de Trieste, de Marseille et de l'Angleterre. Eux-mêmes sont +obligés de s'adresser à l'étranger pour l'expédition des marchandises +précieuses; un quart seulement du commerce extérieur se fait sous +pavillon national. Marins et navires ne fournissent par homme et par +tonne qu'une faible quantité du travail qu'ils produiraient ailleurs. + +[Note 137: Statistique de la navigation de l'Italie en 1873: + +Flotte commerciale (voile et vapeur) 10,845 nav. jaug. 1,046,500 tonnes. + » » à vapeur 133 » 48,600 » +Mouvement de la navigation 239,785 » 21,703,400 » + » des navires à voiles 207,114 » 9,481,300 » + » des navires à vapeur 32,671 » 12,222,100 » + » des navires + sous pavillon italien 221,598 » 14,687,000 » + » » anglais 5,805 » 3,509,200 » + » » français 4,457 » 1,673,600 » + » » autrichien 2,196 » 605,800 » + » » grec 1,524 » 261,600 » +Marins et pêcheurs 190,000 » +] + +Le grand mouvement maritime du pourtour des côtes italiennes pourrait +faire illusion sur le mouvement réel des échanges dans la Péninsule. La +forme allongée de l'Italie, les remparts de montagnes qui obstruent les +communications à l'intérieur, le manque de voies navigables, ont rejeté +le commerce sur le littoral, et c'est précisément en raison de +l'activité des ports que les chemins éloignés de la mer restent +infréquentés. Mais ce manque d'équilibre commercial entre la côte et les +contrées de l'intérieur s'atténue graduellement. Sous l'influence des +événements politiques et du travail industriel, la géographie de +l'Italie s'est complétement modifiée; les traits du relief et des +contours de la Péninsule ont pris une autre valeur et le rôle qu'ils ont +à remplir de nos jours est tout différent de celui qui leur appartint +pendant l'histoire des siècles passés. + +Les routes, les chemins de fer ont été les principaux agents de ce +nouvel aménagement géographique. C'est avec un grand sens que les +Italiens ont donné à l'une de leurs provinces les plus populeuses le nom +d'une route qui la traverse dans toute sa longueur: l'importance des +grandes voies dans le développement historique des nations est tellement +capitale, que l'Émilie peut être, en effet, considérée comme redevable +de sa prospérité à la voie Émilienne; toutes ses grandes villes, de +l'Adriatique au Pô, reçoivent le flot de vie par cette artère qui les +relie les unes aux autres. Et dans l'Italie du Nord, l'histoire de la +forteresse de Vérone et de tous les champs de bataille qui l'entourent, +ne témoigne-t-elle pas du rôle immense que remplit une simple route dans +les destinées des peuples? + +La révolution géographique la plus importante que les voies de +communication aient opérée dans l'intérieur de la Péninsule, est celle +de la subjugation des Apennins, de même que pour les rapports de +l'Italie avec l'étranger le fait le plus considérable est la percée des +Alpes[138]. Les Apennins, qui partageaient autrefois l'Italie en un +grand nombre de bassins séparés ayant d'autres débouchés commerciaux, +une destinée politique différente, ne sont plus qu'un obstacle +très-amoindri entre les deux versants de la Péninsule. Outre les grandes +routes carrossables, cinq chemins de fer franchissent déjà l'Apennin, +entre Turin et Savone, Milan et Gênes, Bologne et Florence, Ancône et +Rome, Naples et Foggia; d'autres lignes de rails, s'avançant de part et +d'autre, vont se rejoindre prochainement dans les galeries souterraines +ou sur les cols de la montagne. Bien plus encore qu'au génie de ses +hommes d'État, et même qu'au dévouement de ses patriotes, l'Italie doit +sa grande évolution politique à ces chemins de fer et aux nouvelles +conditions qui en résultent. Lorsque tous les Italiens, Lombards, +Piémontais et Génois, Florentins, Romains et Romagnols, ne furent plus +séparés matériellement et purent s'établir dans toute ville de la +Péninsule aussi facilement que dans leur lieu natal, la patrie était +fondée. Les ingénieurs avaient déjà fait l'unité de l'Italie lorsqu'ils +eurent relié les unes aux autres les voies ferrées de Civita-Vecchia, de +Naples, d'Ancône et de Florence, sur ce même emplacement d'où les +Romains avaient autrefois lancé vers le monde leurs grands chemins +pavés. + +[Note 138: Commerce de l'Italie avec l'Austro-Hongrie: + +1861 67,000,000 fr. +1872 447,000,000 » +] + +Le chemin de fer qui longe le rivage de l'Adriatique, de Rimini à +Brindisi et à Otrante, et qui fait partie de la ligne commerciale de +Londres à Suez et à Bombay, a fait aussi un grand changement dans la +géographie de la Péninsule. Jusqu'à maintenant, le côté occidental de +l'Italie, celui qui possède l'Arno, le Tibre, le Garigliano, celui dont +le littoral a le privilège des golfes, des ports et des archipels, avait +été la moitié vivante de la presqu'île proprement dite: c'est là que se +trouvaient les grands marchés, les villes opulentes, les centres de +civilisation, les lieux de rendez-vous pour les étrangers. Mais voici +que la voie ferrée a tout à coup reporté l'axe du commerce sur la côte +orientale de la Péninsule. Les villes de premier ordre n'y sont pas +encore nées, mais c'est déjà l'un des principaux chemins de l'ancien +monde, et des milliers de voyageurs qui viennent de faire le tour de la +Terre y passent sans se détourner de leur route pour visiter Naples, +Rome ou Florence, de l'autre côté des Apennins[139]. + +[Note 139: Voies de communication d'Italie: + +Canaux et rivières navigables (1874) 2,990 kilomètres. +Grandes routes nationales et provinciales, etc. 130,000 » +Chemins de fer (1875) 7,850 » +Recettes des chemins de fer (1874) 140,000,000 francs. +] + +[Illustration: VÉRONE. Dessin de Taylor, d'après une photographie de M. +Hantecœur.] + +[Illustration: N°. 116.--VOIES DE COMMUNICATION DE L'ITALIE.] + +L'ensemble des échanges de l'Italie avec le reste du monde s'élève par +terre et par mer, y compris le mouvement de transit, à un total moyen un +peu inférieur à trois milliards de francs, soit à plus de 100 francs par +tête[140]. Le progrès commercial est très-grand, puisque en douze années +le mouvement des échanges a doublé; mais, en proportion des autres +nations européennes, il reste encore beaucoup à faire; pour son activité +commerciale l'Italie n'est pas seulement dépassée par l'Angleterre, la +France, l'Allemagne, l'Austro-Hongrie et la Russie, elle est également +l'inférieure de contrées d'une faible étendue, telles que la Belgique et +la Hollande. Plus du quart du commerce de l'Italie se fait avec la +France, et près d'une moitié avec l'Angleterre, l'Austro-Hongrie et la +Suisse; le quart restant se répartit d'une manière fort inégale entre +les divers pays du monde. Ainsi, tandis que les rapports commerciaux de +l'Italie avec l'Espagne sont presque insignifiants, ils sont assez +actifs et croissent rapidement avec la Turquie et les anciens États +barbaresques; récemment encore les navires italiens ne se hasardaient au +delà du seuil de Gibraltar que pour cingler vers l'estuaire de la Plata, +mais ils savent maintenant prendre le chemin des États-Unis et même +remplacer les bâtiments américains dans le commerce international; des +naturalistes et des commerçants envoyés par la ville de Gênes explorent +maintenant la Nouvelle-Guinée, les Moluques et les archipels voisins +pour y découvrir de nouveaux débouchés de trafic. La lecture des +tableaux statistiques de la Péninsule prouve que chaque année se +réalisent de très-grands progrès dans les relations commerciales de +l'Italie avec les terres lointaines. + +[Note 140: Commerce extérieur de l'Italie: + + Importation. Exportation. Total. + +1862 830,029,350 fr. 577,468,350 fr. 1,407,497,700 fr. +1872 1,186,600,000 » 1,167,200,000 » 2,353,800,000 » +1873 1,286,700,000 » 1,133,100,000 » 2,419,800,000 » +(avec transit). 1,469,956,000 » 1,307,714,000 » 2,777,670,000 » + +Articles de commerce les plus importants, en 1872: + + Importation. Exportation. + +1° Soie brute 49,760,000 fr. 406,686,000 fr. + » manufacturée 127,813,000 » 24,774,000 » +2° Mercerie, quincaillerie 90,415,000 » 117,793,000 » +3° Denrées coloniales; sucs + végétaux, etc. 146,481,000 » 58,410,000 » +4° Céréales, farines et pâtes 123,392,000 » 74,189,000 » +5° Coton brut et manufacturé 157,591,000 » 20,172,000 » +6° Pierres, terres, charbons 58,018,000 » 43,207,000 » + +Ordre d'importance des différentes contrées dans le commerce italien, en 1871: + + Importation. Exportation. + +1° France et Algérie 201,868,000 fr. 402,309,000 fr. +2° Angleterre 282,865,000 » 142,654,000 » +3° Austro-Hongrie 172,574,000 » 198,371,000 » +4° Suisse 52,009,000 » 156,931,000 » +5° États-Unis 50,745,000 » 31,855,000 » +6° Turquie 49,478,000 » 10,979,000 » + _______________ _________________ +Commerce total 963,698,000 fr. 1,085,460,000 fr. +] + +Le fléau de l'Italie est la misère sous laquelle des millions de ses +cultivateurs sont accablés, même dans les campagnes les plus fécondes, +comme celles de la Lombardie et de la Basilicate maritime. Privés de +terres qui leur appartiennent, incertains du salaire qui viendra, ces +paysans vivent en d'affreux taudis où l'air même n'arrive que souillé. +En tenant compte de ce que père, mère et enfants peuvent gagner dans les +saisons les plus favorables, il se trouve que ce gain ne suffit même pas +à fournir le pain nécessaire à toute la famille; aussi le repas +consiste-t-il en châtaignes, en _polentas_ de maïs, en pâtes de farines +avariées; rien ne reste du salaire pour le vêtement, pour l'ameublement +ou l'ornement de la cabane, pour l'achat de remèdes, trop souvent +nécessaires! Le rachitisme et toutes les maladies causées par +l'insuffisance de nourriture sont très-communes, et la mortalité des +enfants est considérable. L'émigration, qui enlève à la Péninsule un si +grand nombre de ses fils pour les envoyer à la Plata, au Pérou, aux +États-Unis, en France, en Suisse, en Algérie et à Tunis, en Turquie et +en Égypte, est donc un double bienfait. Elle fournit du pain à ceux qui +partent et par les lettres et les envois d'argent relève les espérances +de ceux qui restent. On dit que sur le demi-million d'Italiens qui se +trouvent à l'étranger, une centaine de mille s'occupent d'art sous une +forme ou sous une autre, soit comme musiciens, peintres et sculpteurs, +soit comme chanteurs des rues et porteurs d'orgues de Barbarie. + +L'ignorance, compagne ordinaire de la misère, est encore fort grande +dans presque toutes les provinces de la Péninsule. On ne peut mesurer, +il est vrai, l'état relatif de l'éducation dans les différents pays que +par le nombre des écoles et de ceux qui savent lire et écrire, et si +l'on s'arrête à cette indication superficielle, on risque fort de se +tromper, car, grâce aux avantages d'une longue civilisation transmise +par l'hérédité, les cultivateurs toscans et napolitains auxquels tout +grimoire alphabétique est inconnu n'en ont pas moins beaucoup plus +d'esprit et de savoir-vivre que des paysans du Nord relativement +instruits. Toutefois c'est un grand malheur pour l'Italie que +l'ignorance des rudiments mette une part si considérable de sa +population en dehors de toute lutte pour le progrès intellectuel. Encore +moins de la moitié des hommes faits ont sondé les mystères de +l'alphabet; les trois quarts des femmes sont classées parmi les +_analfabeti_, et bien que, d'après la loi, toute commune doive être +pourvue d'une école, il en est encore plusieurs milliers qui n'ont pas +reçu la visite de l'instituteur[141]. Au lieu de la proportion normale +de 1 habitant sur 6 ou 7 suivant les cours de l'école, la proportion des +élèves n'est que de 1 sur 15. Une seule province, le Piémont, présente +un nombre d'_alfabeti_ supérieur à celui des ignares et c'est +précisément la partie de l'Italie qui, de gré, de ruse ou de force, a +fini par s'annexer les autres. Et tandis que les écoles tardent à +s'ouvrir en Italie, les vieilles mœurs de violence et de meurtre se +maintiennent encore. En 1874, le ministre de l'intérieur Cantelli +évaluait le nombre moyen des homicides à 3,000 par an, à 4,000 celui des +vols à main armée, à 30,000 celui des luttes avec blessures. Plus de +150,000 Italiens sont _ammoniti_, c'est-à-dire soumis ou condamnables au +domicile forcé. + +[Note 141: État de l'instruction publique en Italie: + +Écoles primaires, en 1873 43,380 fréq. par 1,659,107 enfants. +Écoles d'adultes, en 1869 4,619 » 153,235 personnes. +Écoles secondaires, lycées + et gymnases, etc. 512 » 25,408 » +Universités 20 » 8,510 » +Nombre des conscrits analfabeti, 1872 56,7 sur 100. + » fiancés » 1868 59 hommes, 78 femmes sur 100. +Communes dépourvues d'écoles, 1870 6,401 +Instituteurs dépourvus de diplômes, + 1870 8,440 +] + +Une des causes principales d'arrêt ou de retard de développement pour le +peuple italien est le désarroi constant des finances d'État et le lourd +fardeau d'impôts vexatoires qui en est la conséquence. Il est vrai que, +proportionnellement à la France, toute dette nationale peut sembler +légère: celle de l'Italie dépasse dix milliards, ce qui est déjà une +somme prodigieuse, d'autant plus qu'elle s'est accumulée pendant la +durée de moins d'une génération; en outre, elle s'augmente régulièrement +chaque année d'un déficit variant de 120 à 500 millions de francs. Les +recettes s'accroissent, mais les dépenses augmentent dans la même +proportion et par suite l'écart devient de plus en plus inquiétant. +L'aggravation des tarifs douaniers, les impôts sur la consommation, la +loterie, la vente des biens d'église ne comblent point le déficit. Les +600 millions que l'on propose d'obtenir en capitalisant les propriétés +appartenant aux écoles et aux hôpitaux, ne seraient qu'un expédient +temporaire: l'entretien d'une armée considérable, que le gouvernement ne +parvient pourtant pas à organiser d'une manière efficace, le manque de +suite dans les entreprises, des prodigalités injustifiables, des actes +nombreux d'improbité dans l'administration ne permettent pas au système +financier de l'Italie de reprendre son équilibre. Le crédit national est +fortement ébranlé, et le papier-monnaie, qui circule à cours forcé +depuis 1866, n'a jamais été accepté qu'à perte. + +La situation besoigneuse de l'Italie la met forcément, beaucoup plus +qu'elle ne voudrait se l'avouer, sous la dépendance de l'étranger. Pour +ménager et consolider son crédit, pour assurer les emprunts et le +service de la dette, il lui faut nouer avec les capitalistes d'Europe +des négociations qui ne sont pas toujours d'ordre purement +financier[142]. En outre, l'état défectueux des forces militaires et +navales oblige le gouvernement italien à s'appuyer, suivant les +circonstances, sur l'une ou l'autre puissance européenne. Quoi qu'en +dise un mot fameux, l'Italie n'a point «fait par elle-même»; c'est à +d'habiles alliances qu'elle a dû de se constituer politiquement, et +c'est encore en dehors de ses frontières qu'elle doit chercher un point +d'appui. Jusqu'à maintenant elle n'a jamais marché dans une fière +indépendance. + +[Note 142: + +Dépenses du + trésor italien en 1861 605,173,000 fr. 1875 1,542,600,000 fr. +Recettes » » 458,322,000 » » 1,309,600,000 » + _______________ _________________ +Déficit » » 146,851,000 fr. » 233,000,000 fr. + +Total de la dette » 2,500,000,000 » » 10,060,000,000 » +Billets à cours forcé » 1,484,400,000 » +] + +L'unité de l'Italie n'est même pas tout à fait complète. Le pape, qui +put jadis se qualifier de «soleil parmi les lunes terrestres, empereurs +et rois», a perdu tout pouvoir politique dans ses anciens États. Ce +n'est plus en souverain, mais en hôte, qu'il réside encore au Vatican, +et l'argent que lui offre le gouvernement italien, et que d'ailleurs il +n'a cessé de refuser, n'est pas un tribut, mais une gracieuseté. +Néanmoins le pape, quoique désarmé, n'est pas sans pouvoir et sa seule +présence est un obstacle considérable au solide établissement de l'État +d'Italie. La destitution temporelle du souverain pontife n'a point été +acceptée par l'immense majorité des croyants catholiques; ceux de la +Péninsule, aussi bien que ceux de toute l'Europe et du monde, protestent +et ne laissent passer aucune occasion de s'attaquer au nouvel ordre de +choses. L'Europe politique se trouve ainsi beaucoup trop directement +intéressée aux affaires intérieures de l'Italie pour qu'elle ne soit pas +tentée souvent d'intervenir: il y a là un grand danger que toutes les +habiletés diplomatiques ne parviendront peut-être pas à conjurer. Ce +coin de terre, ce palais, ce jardin qui restent à leur maître sont +comparés par les zélateurs de la papauté au point fixe que cherchait +Archimède, et suffisent, disent-ils, pour appuyer le levier qui +soulèvera le Monde. Quoi qu'il en soit, il y aura lutte, et ce n'est pas +dans la Péninsule seulement qu'auront lieu les péripéties du conflit. + +On ne saurait douter que l'Italie ne sorte tôt ou tard de cette fausse +position qui fait de sa capitale le chef-lieu d'un État indépendant, et +en même temps le siége d'un gouvernement théocratique auquel obéissent +tous les catholiques du monde. Cette contradiction est destinée à +disparaître d'autant plus tôt que, parmi les grandes agglomérations +européennes, l'Italie est précisément une de celles qui, par la force +même des choses, garderont le plus longtemps leur individualité +nationale. Tard venus dans l'assemblée des peuples centralisés, les +Italiens tiennent d'autant plus à leur patrie qu'ils l'ont fondée depuis +un temps plus court: elle est pour eux une conquête dont ils ne voudront +pas se dessaisir, surtout tant qu'elle restera inachevée et que +plusieurs terres italiennes manqueront au groupe des provinces unies. La +précision singulière avec laquelle sont dessinés les contours +géographiques de la Péninsule aidera d'ailleurs les Italiens à garder +leur sentiment national dans son intensité. Le mur des Alpes restera +devant leurs yeux comme un symbole, longtemps après que les routes et +les chemins de fer en auront escaladé ou sous-franchi tous les cols +importants. Mais, par cela même que la nationalité italienne est +nettement limitée et qu'elle a toute chance de se maintenir avec plus de +persistance que d'autres à frontières moins précises, elle a moins de +force d'expansion. Si l'on excepte le mouvement d'émigration vers les +contrées de la Plata, le rôle de l'Italie reste essentiellement +méditerranéen: il s'exerce à peine sur le versant extérieur des Alpes, +moins encore en dehors des portes de Suez et de Gibraltar. A Tunis, en +Égypte, la langue italienne, représentée par ses divers patois, peut +acquérir une certaine prépondérance, mais, dans le reste du monde, elle +a peu de chances de pouvoir lutter avec l'anglais, le français, +l'espagnol, l'allemand et le russe. Le beau parler de Dante n'est +certainement point celui qu'emploieront les peuples comme langage +universel. + + + + +X + +GOUVERNEMENT ET ADMINISTRATION. + + +D'après le Statut fondamental du royaume, promulgué au mois de mars +1848, l'Italie est une monarchie héréditaire et représentative. +Appliquée d'abord aux seuls États du roi de Sardaigne, la charte +constitutionnelle a été graduellement étendue, après chaque nouvel +agrandissement du royaume, à la Lombardie, à la Toscane, à l'Émilie et +aux Marches, au Napolitain et à la Sicile, à la Vénétie, puis à Rome et +à sa province. + +Le Statut, comme la plupart des documents de même nature, garantit à +tous les «régnicoles» l'égalité devant la loi, la liberté individuelle, +l'inviolabilité du domicile. La presse est libre, «mais une loi en +réprime les abus.» Le droit de réunion est reconnu, mais non quand il +s'agit «d'assemblées tenues dans un lieu ouvert au public;» tous les +citoyens jouissent également des droits civils et politiques et sont +admissibles à toutes les fonctions civiles et militaires, «sauf les +exceptions déterminées par les lois». + +Le roi est seul chargé du pouvoir exécutif, mais toutes les lois, tous +les actes du gouvernement doivent être revêtus de la signature d'un +ministre. Le roi, chef suprême de l'État, commande les forces de terre +et de mer, déclare la guerre, conclut les traités de paix, d'alliance et +de commerce, à la seule condition d'en rendre compte aux Chambres «quand +l'intérêt et la sûreté de l'État le permettront;» cependant les traités +qui impliquent un accroissement de charges financières ou des +changements de territoire n'ont de force qu'après avoir obtenu +l'assentiment des Chambres. Le roi nomme à toutes les charges de l'État, +désigne les sénateurs du royaume, dissout la Chambre des députés, fait +exercer la justice en son nom, possède le droit de grâce et de +commutation des peines. Il a l'usage de tous les biens de la Couronne et +peut disposer de son patrimoine privé, soit par acte entre vifs, soit +par testament, sans s'astreindre aux règles des lois civiles, qui +limitent les quotités disponibles. Le traitement que la nation fait au +roi et les apanages des princes de la famille royale dépassent vingt +millions de francs par budget annuel. + +Le nombre des sénateurs n'est pas limité. Le roi les choisit parmi les +dignitaires religieux, civils et militaires, les fonctionnaires de tout +ordre, les personnes riches qui payent à l'État plus de 3,000 francs +d'impôt et tous ceux qu'il juge avoir illustré la patrie par des +services ou des mérites éminents. Pour briguer une place au Sénat, il +faut avoir au moins quarante ans d'âge. Les candidats à la députation +doivent avoir accompli l'âge de trente ans; ils sont élus pour un espace +de cinq années, mais leur mandat cesse de plein droit si la Chambre est +dissoute avant l'expiration de cette période. Pas plus que les +sénateurs, ils ne reçoivent d'indemnité: c'est en partie ce qui explique +le peu de zèle dont la plupart des sénateurs et des représentants sont +animés pour l'accomplissement de leur mandat; il en est même qui ne se +sont jamais donné la peine de siéger. Les décisions n'étant valables +qu'après avoir été votées dans une assemblée composée de la moitié des +membres plus un, des semaines entières se passent quelquefois sans qu'on +puisse arriver au vote final des questions importantes; quant aux lois +secondaires, elles sont pour la plupart, au mépris du Statut, votées par +une simple minorité. + +Les citoyens ne sont pas tous électeurs politiques: on en compte +seulement 400,000, divisés en 508 colléges électoraux. Ils doivent avoir +au moins vingt-cinq ans d'âge, savoir lire et écrire, et payer, en +outre, un impôt de 40 francs au moins. Tous les membres des académies, +les professeurs d'universités et de colléges, les fonctionnaires et les +membres des ordres équestres, tous ceux qui exercent des professions +libérales, tous les négociants établis et munis d'une certaine patente, +tous les rentiers de l'État recevant plus de 600 francs sont aussi +électeurs de droit. En général les électeurs politiques de l'Italie ne +donnent guère de preuves de leur empressement à courir au scrutin. En +moyenne, le nombre des votants est inférieur à 40 pour 100 des inscrits. + +Au point de vue administratif, chaque province de l'Italie est +considérée comme une «personne morale», libre de posséder sans +autorisation du gouvernement central et jouissant d'une certaine +autonomie. Le conseil provincial se compose d'une vingtaine à une +soixantaine de membres, nommés pour cinq ans par les électeurs +municipaux et renouvelé par cinquième. Ce conseil siége d'ordinaire une +seule fois par an et s'occupe presque uniquement des intérêts matériels +du pays et de la fixation des impôts additionnels. Il délègue +temporairement ses pouvoirs à une députation provinciale, qui le +représente auprès du préfet et en contrôle les actes. + +L'organisation du municipe ressemble fort à celui de la province. Le +conseil, composé de 15 à 80 membres, est aussi directement élu pour cinq +ans et renouvelable par cinquième. Les électeurs municipaux sont plus +nombreux que les électeurs politiques; ils peuvent exercer leurs droits +dès l'âge de vingt et un ans, mais ils doivent tous être censitaires et +payer un impôt, qui varie de 5 à 25 francs, suivant l'importance des +communes; aux électeurs par droit de cens s'ajoutent les électeurs par +droit de «capacité»: les professeurs, les employés, les militaires +décorés, tous les Italiens qui exercent une profession libérale. Le +conseil municipal se réunit deux fois par an en session ordinaire et +procède au règlement des comptes, à la fixation du budget, à l'examen de +la fortune communale; ses séances sont publiques, lorsque la majorité en +fait la demande. Le conseil choisit lui-même une junte (_giunta_) +municipale, renouvelable par moitié tous les ans et composée de 2 à 12 +propriétaires, suivant l'importance de la commune; elle est chargée de +gérer les affaires courantes et de représenter le conseil auprès du +maire ou _sindaco_. Celui-ci est, comme le préfet de la province, nommé +par le gouvernement, mais il doit toujours être choisi dans le sein du +conseil municipal. + +Les grandes divisions territoriales de l'Italie, Piémont, Lombardie, +Vénétie, Émilie, Ligurie, Toscane, Marches, Ombrie et Rome, Naples, la +Sicile, la Sardaigne, se partagent en 69 provinces; celles-ci se +distribuent à leur tour en 284 arrondissements ou circonscriptions +(_circondarii_), appelés districts (_distretti_) en Vénétie et dans le +Mantouan. Les arrondissements sont subdivisés en 1,779 mandements +(_mandamenti_), qui sont des divisions purement judiciaires, et en 8,360 +communes, ayant en moyenne une superficie double et une population +triple de celles des communes françaises. Dans chaque province le +pouvoir central est représenté par un préfet et par son conseil de +préfecture; le sous-préfet agit avec des attributions analogues dans les +arrondissements; enfin le _sindaco_, qui est censé le représentant de +ses concitoyens auprès du gouvernement, est en même temps le délégué du +pouvoir dans la commune. C'est à peu de chose près le système +d'administration qui a presque toujours prévalu dans la France moderne. + +La hiérarchie des tribunaux a été réglée en 1865, de même que +l'organisation des provinces et des communes. Le premier degré est celui +de la judicature de paix. Chaque commune a au moins un «conciliateur», +nommé pour trois ans par le gouvernement sur la présentation du conseil +municipal. Le préteur rend la justice dans les chefs-lieux de +«mandement»: c'est le juge de première instance; il est assisté par un +ou plusieurs vice-préteurs, dont les fonctions peuvent se confondre avec +celles du juge de paix. Au-dessus du préteur siégent les magistrats des +151 tribunaux civils et de correction, puis viennent les juges des 23 +cours d'appel et ceux des 4 cours de cassation, Florence, Naples, +Palerme et Turin, qui prononcent en dernier ressort. Le royaume est +divisé en 86 districts de cours d'assises et en 25 districts de +tribunaux de commerce, également subordonnés à la juridiction des cours +d'appel et des cours de cassation. Sauf quelques détails, le Code +italien est imité du Code français: l'esprit en est le même. + +Pour l'armée, on cherche plutôt à se rapprocher du modèle prussien. A +moins de rachat du service et de remplacement, tout Italien âgé de 21 +ans est tenu au service militaire et ne peut occuper aucun emploi tant +qu'il n'a pas satisfait à la conscription ou qu'il n'a pas été l'objet +d'exemptions légales. Le contingent se divise en deux catégories, celle +de l'armée permanente et celle de la réserve. La première catégorie se +partage encore en service d'ordonnance et en service provincial. Le +premier dure 8 années et s'exige des carabiniers ou gendarmes, des +arquebusiers, des musiciens, des tireurs d'élite, des élèves des écoles +militaires et des sous-officiers. Le service provincial est demandé à +tous les autres conscrits de la première catégorie; il dure 11 ans, dont +5 sous les drapeaux et 6 en congé illimité. Quant aux hommes de la +réserve, moins propres au service militaire, ils sont exercés pendant +cinquante jours la première année de service, puis renvoyés en congé. A +l'âge de 26 ans, ils sont considérés comme n'appartenant plus à l'armée. +Sur le pied de paix, l'ensemble des forces est évalué à 180,000 hommes; +sur le pied de guerre, il s'élève à 570,000 combattants; mais ces +chiffres ne sont vrais que pour le budget: la réalité leur est +très-inférieure. Quant à la garde nationale, comprenant officiellement +tous les hommes valides de 21 à 55 ans, c'est-à-dire plus de 2 millions +d'hommes, c'est un corps beaucoup plus fictif que réel; l'élite de la +garde nationale constitue la garde mobile et peut être, en cas de péril +public, convoquée pour un service militaire de vingt jours; elle +comprend environ 150,000 hommes. Après Vérone, le grand boulevard de la +vallée du Pô, les principales forteresses de l'Italie du Nord sont +Mantoue, Peschiera, Legnago, qui font partie, avec tous leurs forts +avancés et leurs têtes de pont, du «quadrilatère», devenu si célèbre +pendant la période de la domination autrichienne. Venise, que complète +sur le continent le fort de Malghera, est aussi une ville très-forte, +qui se défendit héroïquement contre les Autrichiens en 1849. Palma, ou +Palmanova, garde la frontière entre le golfe de Trieste et le rempart +des Alpes Juliennes. Rocca d'Anfo, isolée sur sa montagne, au nord du +lac de Garde, domine à la fois les défilés de l'Adige et ceux de la +Chiese. Pizzighettone, sur l'Adda, n'a plus une grande importance +stratégique depuis que le quadrilatère appartient à l'Italie; mais +Alexandrie, au confluent du Tanaro et de la Bormida, est toujours le +point stratégique par excellence du Piémont et l'une des places d'armes +les plus considérables de l'Europe. Casale, sur le Pô, est sa forteresse +avancée, et Gênes, sur la Méditerranée, défend avec elle les passages +des Apennins. Plaisance et Ferrare commandent toutes les deux la +traversée du Pô à une partie fort importante de son cours. Les autres +places fortes du royaume sont: Ancône, dans l'Italie moyenne; Porto +Ferrajo, dans l'île d'Elbe; Gaëte, Capoue, Tarente, dans l'Italie +méridionale; Messine, en Sicile. + +La flotte de guerre, diminuée de 33 navires inserviables, qui viennent +d'être vendus, se compose d'environ 50 navires à vapeur, portant 600 +canons, et son personnel s'élève à près de 20,000 marins. La durée +obligatoire du service est de 4 ans pendant la paix; le reste du temps +se passe en congé jusqu'à la quarantième année, sauf en temps de guerre. +Les remplaçants et ceux qui ont choisi la marine au lieu de l'armée de +terre sont tenus à 8 années de bord. Les principales stations navales +sont: la Spezia, Gênes, Naples, Castellamare di Stabbia, Venise, Ancône +et Tarente. + +D'après le premier article du Statut fondamental, la religion +catholique, apostolique et romaine est la seule religion de l'État; les +autres cultes ne sont que tolérés. L'antagonisme du pouvoir civil et de +la papauté faciliterait d'ailleurs l'exercice de toute religion non +conforme à celle de l'État si les Italiens se souciaient d'en changer; +mais, sauf dans les vallées vaudoises et parmi les étrangers domiciliés +dans les grandes villes, on peut dire qu'il n'y a point de protestants +en Italie; les communautés juives sont aussi relativement peu +nombreuses. La population dans son ensemble n'est composée que de +catholiques nés, dont un grand nombre, il est vrai, s'est rangé parmi +les ennemis de l'Église ou fait partie de l'immense troupeau des +indifférents. + +Comme résidence de la papauté, l'Italie occupe dans le monde une +position toute spéciale. Rome est le siége de deux gouvernements, ceux +du roi et du souverain pontife. Quoique dépourvu actuellement de tout +pouvoir politique, le pape est, en principe, le plus absolu des +monarques. Il n'est responsable de ses actes envers qui que ce soit: dès +que ses collègues les cardinaux, réunis en conclave, l'ont élu comme +successeur de saint Pierre et «vicaire de Jésus-Christ», il n'a ni +parlement, ni conseil, ni assemblée de fidèles qu'il soit tenu de +consulter; s'il demande l'avis du sacré collége quand il s'agit de +prendre quelques décisions importantes, il le fait sans y être obligé +autrement que par la coutume. Tout ce qu'il fait et ce qu'il pense est +tenu pour divin; il possède seul au monde la vertu de l'infaillibilité; +bien plus, il peut à son gré effacer les péchés d'autrui; c'est lui qui +«lie et qui délie»; il a «les clefs dans les mains», c'est-à-dire qu'il +ouvre les portes de l'enfer et celles du paradis; sa puissance sur les +hommes s'étend par delà les bornes de la vie. + +Les cardinaux sont les grands dignitaires de ce gouvernement des âmes. +Italiens en grande majorité, mais pris aussi parmi les autres nations, +ils sont désignés par le pape en un consistoire secret, mais ils ne sont +pas toujours proclamés aussitôt après leur nomination. Leur nombre est +limité à 70, depuis Sixte-Quint, en souvenir des anciens d'Israël et des +disciples de Jésus; toutefois le collége est rarement au complet, car, +choisis presque toujours parmi les prêtres âgés, la plupart des +cardinaux ne jouissent que peu de temps de leur dignité. Ils se divisent +en trois classes: les cardinaux-évêques, au nombre de 6, qui résident à +Rome, les cardinaux-prêtres, formant la majorité du corps, à Rome et à +l'étranger, puisqu'ils sont 50, enfin les 14 cardinaux-diacres. Le +cardinal camerlingue, ainsi nommé parce qu'il préside à la chambre +apostolique ou des finances, est celui qui doit remplacer provisoirement +le pape, quand le siége est vacant; il prend alors possession du palais +au nom de la chambre et reçoit en dépôt l'anneau du pêcheur, symbole de +la puissance dévolue à saint Pierre et à ses successeurs; le cardinal +doyen, le plus âgé des cardinaux-évêques, jouit aussi de plusieurs +prérogatives. Dans les circonstances exceptionnelles, les cardinaux des +trois classes, les archevêques, les évêques, les généraux d'ordre +religieux, les abbés avec juridiction épiscopale peuvent être convoqués +en concile œcuménique pour délibérer des intérêts de l'Église et +trancher les questions touchant au dogme. Lors de la vacance du siége +papal, le collége des cardinaux, réuni en conclave, nomme le nouveau +pontife parmi les candidats âgés de plus de 55 ans; mais, pour +l'élection définitive, le vote des deux tiers des voix ne suffit pas +encore, il faut en outre l'assentiment des gouvernements de France, +d'Autriche, d'Espagne et de Naples, devenu aujourd'hui celui d'Italie. +Alors seulement le nouvel élu est proclamé et reçoit le _pallium_ et la +tiare. + +Le pape est représenté comme souverain auprès de plusieurs puissances de +l'Europe et du Nouveau Monde. En vertu de la formule de «l'Église libre +dans l'État libre», si souvent répétée depuis Cavour, il est investi de +tous les droits royaux, il convoque à son gré les chapitres et les +conciles, nomme à toutes les charges ecclésiastiques, possède son propre +télégraphe et sa poste, sa garde noble et sa garde suisse, jouit en +toute propriété, sans payement d'impôt, des palais du Vatican et du +Latéran, ainsi que de la villa de Castel-Gandolfo, au bord du lac +d'Albano. Enfin le budget italien est grevé en sa faveur d'une dotation +incommutable de plus de 3 millions de francs. Il a jusqu'à présent +refusé cette liste civile, mais il reçoit une somme au moins deux fois +plus considérable, le «denier de saint Pierre», que lui assure la piété +des fidèles. + +L'Italie est divisée religieusement en 47 archevêchés, subdivisés en 206 +évêchés et prélatures indépendantes. La population ecclésiastique se +compose d'environ 100,000 prêtres. En 1866, lorsque les couvents furent +supprimés et que leurs biens furent attribués à l'État en échange de +pensions, les moines et les religieuses étaient respectivement au nombre +de 32,000 et de 44,000. L'armée cléricale comprenait donc près de +180,000 personnes, autant que l'armée militaire sur le pied de paix. + +Le tableau suivant indique les divisions territoriales et les provinces +de l'Italie, avec leur superficie et la population que leur donnait le +recensement de 1871: + +DIVISIONS ADMINISTRATIVES DE L'ITALIE. + +DIVISIONS +TERRITORIALES. PROVINCES. SUPERFICIE POPULATION + DES DIVISIONS DES DES DIVISIONS DES + TERRITORIALES. PROVINCES. TERRITORIALES. PROVINCES. + +Piémont Novare (Novara)29,004 11 6,543 50 2,899,564 624,985 + Turin (Turino) 10,269 53 972,986 + Alexandrie + (Alessandria) 5,055 683,361 + Coni (Cuneo) 7,136 08 618,232 + +Lombardie Sondrio 23,532 83 3,259 81 3,460,824 111,241 + Come (Como) 2,717 26 477,642 + Bergame (Bergamo) 2,660 38 368,152 + Milan (Milano) 2,992 54 1,009,794 + Brescia 4,620 74 456,023 + Pavie (Pavia) 3,329 51 448,435 + Crémone (Cremona) 1,736 21 300,595 + Mantoue (Mantoya) 2,216 38 288,942 + +Ligurie Port Maurice + (Porto Maurizio) 5,323 87 1,210 34 843,812 127,053 + Gènes (Genova) 4,113 53 716,759 + +Vénétie Vérone (Verona)23,657 09 2,854 02 2,642,807 367,437 + Vicence (Vicenza) 2,696 02 363,161 + Bellune (Belluno) 3,270 68 175,282 + Padoue (Padova) 2,086 32 364,430 + Rovigo 1,688 52 200,835 + Trévise (Treviso) 2,431 36 352,538 + Udine 6,430 70 481,586 + Venise (Venezia) 2,199 47 337,538 + +Émilie Plaisance + (Piacenza) 20,527 34 2,499 78 2,113,828 225,775 + Parme (Parma) 3,239 67 264,381 + Reggio 2,288 240,635 + Modène (Modena) 2,502 25 273,231 + Ferrare (Ferrara) 2,616 23 215,369 + Bologne (Bologna) 3,603 80 439,232 + Ravenne (Ravenna) 1,922 32 221,115 + Forli 1,855 23 264,090 + +Marches Pesaro et + Urbino 9,714 25 2,965 31 915,419 231,072 + Ancône (Ancona) 1,916 36 262,349 + Macerata 2,736 81 236,994 + Ascoli Piceno 2,095 77 203,004 + +Ombrie (Pérouse ou Perugia) + Ombrie 9,632 86 9,632 86 549,601 549,601 + +Toscane Massa et + Carrara 24,031 09 1,760 46 2,142,525 161,944 + Lucques (Lucca) 1,493 64 280,399 + Florence (Firenze) 5,861 32 766,824 + Livourne (Livorno) 325 67 118,851 + Pise (Pisa) 3,056 08 265,959 + Arezzo 3,305 91 234,645 + Sienne (Siena) 3,793 42 206,446 + Grosseto 4,434 59 107,457 + +Rome Rome (Roma) 11,790 16 11,790 16 836,704 836,704 + +Abruzzes Abruzze Ultér. +et Molise Ier (Teramo) 17,289 74 3,324 74 1,282,982 246,004 + Abruzze Ultér. + IIe (Aquila) 6,499 60 332,784 + Abruzze Citérieure + (Chieti) 2,861 46 339,986 + Molise (Campobasso) 4,603 94 364,208 + +Campanie Terre de Labour + (Capua) 17,966 98 5,974 74 2,754,582 697,403 + Bénévent (Benevento) 1,751 51 232,008 + Naples (Napoli) 1,110 52 907,752 + Principauté Citér. + (Salerno) 5,480 97 541,738 + Principauté Ultér. + (Avellino) 3,649 20 375,691 + +Pouilles (Apulie) 22,119 58 1,420,892 + Capitanate (Foggia) 7,652 18 322,758 + Terre de Bari (Bari) 5,937 52 604,540 + Terre d'Otrante (Lecce) 8,529 88 493,594 + +Basilicate 10,675 97 510,543 + Basilicate (Potenza) 10,675 97 510,543 + +Calabres + Calabre Citér. + (Cosenza) 17,257 33 7,358 04 1,206,302 440,468 + Calabre Ultér. + Ier (Catanzaro) 5,975 412,226 + Calabre Ultér. + IIe (Reggio) 3,924 29 353,608 + +Sicile Messine + (Messina) 29,240 24 4,578 89 2,584,099 420,649 + Palerme (Palermo) 5,086 91 617,678 + Trapani 3,145 51 236,388 + Caltanissetta 3,768 27 230,066 + Girgenti 3,861 35 289,018 + Catane (Catania) 5,102 19 495,415 + Syracuse (Siracusa) 3,697 12 294,885 + +Sardaigne Sassarie 24,250 17 10,720 26 636,660 243,452 + Cagliari 13,529 92 393,208 + __________ __________ + 296,013 62 26,801,154 + + + + + CHAPITRE IX + + CORSE + + +L'île de Corse, l'antique Kyrnos des Grecs, la Corsica des Latins, des +anciens habitants indigènes et des Italiens, constitue, avec la terre +plus considérable de Sardaigne, un groupe parfaitement distinct, une +sorte de monde à part. Jadis, nous le savons, elle était rattachée à +l'île sœur par une arête continue de montagnes: mais des deux terres +jumelles, c'est précisément la Corse, française aujourd'hui, qui est la +plus italienne par la position géographique aussi bien que par les +traditions de l'histoire. A la simple vue de la carte, il apparaît avec +évidence que la Corse dépend naturellement de la péninsule italienne; +tandis qu'elle est séparée des côtes de la Provence par des abîmes +maritimes de plus de 1,000 mètres de profondeur, elle tient aux rivages +plus rapprochés de la Toscane par un plateau sous-marin, un seuil de +hauts fonds parsemé d'îles. Son climat, ses produits naturels sont ceux +de l'Italie, ses anciennes annales et la langue de ses habitants font +aussi de la Corse une terre italienne. Il est donc convenable de décrire +cette île de la mer Tyrrhénienne immédiatement après la péninsule que +baignent les mêmes eaux. Achetée aux Génois, puis conquise sur les +indigènes eux-mêmes, il y a plus d'un siècle, par les moyens ordinaires +de la violence, la Corse se donna plus tard librement à la France, +lorsque le plus vaillant défenseur de l'indépendance de l'île, Pasquale +Paoli, apparut en hôte acclamé devant l'Assemblée nationale. C'est le +libre choix qui fait la patrie, et les Corses, Italiens de race, mais +associés aux Français depuis trois générations par une destinée commune, +se regardent certainement en grande majorité comme faisant partie de la +même nation que leurs concitoyens du continent. + +Deux fois moindre en étendue que la Sardaigne, la Corse est encore une +terre considérable, puisqu'elle dépasse de beaucoup en surface la +moyenne d'un département français; elle occupe le quatrième rang parmi +les îles de la Méditerranée[143]: presque aussi étendue que Chypre, mais +de beaucoup sa supérieure en importance actuelle, elle ne le cède en +population et en richesse qu'à la Sicile et à la Sardaigne. C'est une +contrée d'une grande beauté. Ses montagnes, qui se dressent à plus de +2,500 mètres de hauteur sont revêtues de neige pendant la moitié de +l'année; leurs pentes, qui descendent rapidement vers la mer, permettent +d'embrasser d'un coup d'œil les rochers, les pâturages, les forêts et +les cultures. La plupart des vallées ont une grande abondance d'eau, et +de toutes parts on y voit briller les cascades. De vieilles tours +génoises, bâties sur les promontoires, défendaient autrefois contre les +Sarrasins l'entrée de chaque baie; la plupart n'ont plus d'autre utilité +que celle d'embellir le paysage. + +[Note 143: + +Superficie de la Corse 8,748 kil. car. +Longueur de l'île, du nord au sud 183 kil. +Largeur moyenne 48 » +Largeur extrême, de l'est à l'ouest 84 » +Développement du littoral 485 » +] + +[Illustration: N° 117.--JONCTION SOUS-MARINE DE LA CORSE ET DE +L'ITALIE.] + +Le principal massif montagneux, le Niolo, qui s'élève au nord-ouest de +l'île, ne s'arrête guère au-dessous de la limite idéale des neiges +persistantes. C'est une sorte de citadelle granitique dont les hautes +vallées servirent, en effet, de forteresse aux Corses pendant toutes +leurs guerres d'indépendance; des cimes environnantes on voit par un +temps favorable tout le pourtour des côtes du continent, des Alpes de +Provence aux Apennins de la Toscane. Au sud du Niolo, l'arête principale +des montagnes, en entier composée de roches primitives, se développe, +sommet après sommet, vers le détroit de Bonifacio, à peu près +parallèlement au rivage occidental. Sa dernière grande cime, du côté du +sud, est la puissante montagne à laquelle sa forme a fait donner le nom +d'Enclume (_Incudine_). Au nord du Niolo, d'autres montagnes, dont la +direction vers le nord et le nord-est est indiquée par la ligne des +côtes qui en suivent la base, va se rattacher à la chaîne moins haute du +cap Corse. Cette chaîne, parallèle au méridien, forme une véritable +arête dorsale à toute la péninsule de Bastia et se prolonge vers le sud +à l'orient du bassin de Corte; jadis elle devait servir de barrière aux +lacs de l'intérieur, mais ses roches calcaires ont fini par céder à la +pression des eaux, et le Golo, le Tavignano, d'autres torrents encore, +la traversent pour se déverser dans la mer orientale. Dans son ensemble, +l'intérieur de l'île n'est qu'un labyrinthe de montagnes, et l'on ne +peut se rendre de village à village que par des _scale_ ou sentiers en +échelle qui s'élèvent de la région des oliviers à celle des pâturages. +La grande route de l'île, celle d'Ajaccio à Bastia, passe à plus de +1,100 mètres de hauteur; même les chemins qui longent la côte +occidentale, la plus populeuse, ne sont qu'une succession de montées et +de descentes contournant les promontoires qui hérissent le littoral. +Telle est la raison qui a forcé la Corse à rester en arrière de son île +sœur, la Sardaigne, pour la construction des chemins de fer[144]. +Récemment la construction d'une voie ferrée entre les deux capitales de +l'île a été votée; mais ce travail, fort difficile, est encore loin +d'être commencé. + +[Note 144: Monts et cols principaux de la Corse: + +Monte Cinto, principal sommet 2,816 mètres. + » Rotondo 2,764 » + » d'Oro 2,652 » + » Paglia Orba, ou Vagliorba 2,634 » + » Cardo 2,500 » + » Incudine 2,065 » +Col de Vizzavona (route d'Ajaccio a Bastia) 1,145 » + » de Vergio (chemin du val du Golo au golfe de Porto) 1,532 » +] + +[Illustration: N° 118.--PROFIL DE LA ROUTE D'AJACCIO A BASTIA.] + +Du côté de l'occident, l'île est profondément découpée par des golfes +ramifiés en baies vers lesquels se penchent les vallées des monts et +dont quelques-uns ont à l'entrée quatre cents mètres d'eau. Ces golfes +ressemblent à des fjords déjà partiellement oblitérés par les alluvions, +et peut-être faut-il y voir en effet des indentations de la côte que le +séjour des glaciers a longtemps maintenues dans leur forme première; les +petits lacs épars dans les cirques élevés des montagnes semblent +indiquer l'ancienne action des glaces. C'est là une question géologique +des plus intéressantes à résoudre par les observateurs futurs. Sur le +versant oriental, ou côté «de Deçà» (_di Quà_), tourné vers l'Italie, +les pentes sont plus douces, les rivières sont plus larges et plus +paisibles, quoique toutes innavigables, l'aspect général du pays est +moins accidenté: on lui donne parfois le nom de _Banda di Dentro_ ou de +«Zone intérieure», pour le distinguer des rivages occidentaux, appelés +_Banda di Fuori_ ou «Zone extérieure». Les terrains granitiques du +versant oriental de l'île sont recouverts par des formations crétacées +et des alluvions modernes, que dominent çà et là des massifs de porphyre +et de serpentine; la côte, égalisée par le mouvement des flots, se +développe en de longues plages basses, enfermant des étangs qui furent +autrefois des golfes. Ces plages, qui semblent avoir été, comme celles +de la Sardaigne, légèrement exhaussées pendant la période moderne,--à en +juger par les plages étagées au-dessus du flot et les bancs de +coquillages émergés,--sont fort insalubres à cause de la putréfaction +des algues rejetées sur la rive: les miasmes se forment en si grande +abondance au-dessus de certains étangs, qu'un linge blanc suspendu près +de l'eau pendant une journée d'été y prend une teinte ineffaçable de +rouille. Aussi «l'intempérie» règne sur ces côtes orientales de la +Corse, et le séjour n'y est pas moins dangereux qu'il ne l'est en +Sardaigne sur les bords des palus de Cagliari et d'Oristano. Le manque +de ventilation dans l'atmosphère, joint à la chaleur intense de l'été et +souvent à des sécheresses prolongées, est, après l'horizontalité des +plages et l'existence des étangs, la grande raison de cette constitution +fiévreuse du climat[145]. L'hémicycle de hautes montagnes qui s'élève à +l'occident arrête les vents d'ouest et de sud-ouest, ainsi que le +purifiant mistral. Le bassin maritime qui s'étend à l'est de la Corse se +trouve presque séparé du reste de la Méditerranée par les terres qui +l'entourent; les calmes y sont beaucoup plus fréquents qu'au large, et +les vents qui s'y succèdent sont, en général, plus faibles et plus +variables; les lourdes vapeurs qui pèsent sur les côtes de Corse ne sont +donc que rarement chassées par de fortes brises et c'est avec le plus +grand danger qu'on s'expose à les respirer pendant la saison des +chaleurs. De Bastia à Porto-Vecchio il n'y a ni ville ni village sur le +littoral même, et, dès la première quinzaine de juillet, presque tous +les cultivateurs de la plaine s'enfuient sur les hauteurs pour ne pas +être saisis par la fièvre; il ne reste dans la région mortelle qu'un +petit nombre de surveillants, d'employés et quelques malheureux +habitants du pénitencier de Casabianda, près de l'étang de Diane. Rien +de plus mélancolique, de plus désolé que ces plaines, jadis +très-peuplées, mais délaissées par l'homme, en dépit de leur riche +verdure et de leur extrême fécondité, comme l'ont été, sur le continent, +les maremmes de l'Étrurie et la campagne romaine. Récemment quelques +plantations d'eucalyptus ont commencé l'oeuvre de restauration de la +contrée. + +[Note 145: + +Température moyenne à Bastia 19°,24 d'après Cadet. +Pluies moyennes 0m,588 » +] + +La hauteur considérable des montagnes de la Corse, en comparaison de la +superficie de l'île, permet de constater, presque aussi bien que sur +l'Etna, l'étagement régulier des climats et des zones de végétation. Le +long des côtes et sur les pentes inférieures, jusqu'à une altitude qui +varie suivant l'exposition du sol, les plantes ont une physionomie +subtropicale et donnent à la contrée un aspect analogue à celui de la +Sicile, de l'Espagne du Sud et du littoral d'Algérie. Quelques districts +privilégiés par la fertilité spontanée des terres peuvent être comptés +parmi les plus belles campagnes des bords de la Méditerranée. Tel est le +_Campo dell' Oro_ (ou _Campo l'Oro_), le «Champ de l'Or», qui entoure la +ville d'Ajaccio, et où l'on voit des haies de cactus, grands comme des +arbres, limitant les jardins et les vergers. Telles sont aussi les +cultures du cap Corse, sur les deux versants de la péninsule montueuse +qui s'avance dans la mer au nord de Bastia: c'est le pays des fleurs +parfumées et des fruits savoureux, oranges, citrons, cédrats, amandes et +raisins. Les oliviers recouvrent en forêts les collines basses du +littoral et contrastent par leur feuillage argenté avec la sombre +verdure des châtaigniers qui s'élèvent plus haut sur les montagnes et +plus avant dans l'intérieur de la contrée. La plus célèbre région des +oliviers est celle de la Balagna, qui s'incline vers Calvi, sur le +versant nord-occidental de l'île: les arbres de ce canton, que domine, +du haut d'un pic, le village bien nommé de Belgodere, ont la réputation +d'être les plus beaux des pays méditerranéens et de résister le mieux au +froid. Sur le versant opposé de la montagne, du côté de Bastia, une +autre vallée renferme l'une des grandes châtaigneraies de la Corse, et +nulle part elles n'offrent de plus superbes troncs, des branchages plus +touffus. Les châtaignes sont une des principales ressources des bandits +et, pendant les diverses guerres civiles et étrangères qui ont dévasté +l'île, elles ont fréquemment permis aux vaincus de continuer longtemps +la résistance. Elles sont en certains districts de l'île l'élément le +plus important de l'alimentation et dispensent l'indigène, assez +nonchalant de sa nature, de labourer péniblement des champs de céréales. +Aussi quelques économistes ont-ils eu l'idée de faire disparaître les +châtaigniers de la Corse, afin d'obliger ainsi les habitants au travail, +et pendant deux années de la fin du dix-huitième siècle il fut, en +effet, défendu de planter d'autres arbres de cette espèce[146]. + +[Note 146: Zones de végétation: + +Olivier De la plage à 1,160 mètres. +Châtaignier De 580 à 1,950 mètres. +] + +Quant aux forêts vierges qui recouvraient autrefois toute la zone +moyenne des plateaux et des montagnes de l'île, entre les châtaigneraies +d'en bas et les pâturages d'en haut, elles ont en grande partie disparu, +à cause des incendies qu'allumaient fréquemment les bergers et les +bandits: il ne reste en maints endroits que des _macchie_ (maquis), +faisant en réalité l'effet de «taches» sur les escarpements pierreux. +Toutefois quelques districts de montagnes ont encore gardé leurs +antiques forêts de diverses essences, parmi lesquelles domine le pin +laricio (_pinus altissimus_), le plus beau conifère de l'Europe: on voit +encore çà et là de ces arbres superbes ayant des fûts de 40 à 50 mètres +d'élévation; mais il faut se hâter pour contempler ces géants du monde +végétal, car on ne se borne pas à couper les troncs pour la mâture des +navires; les scieries à vapeur sont aussi à l'oeuvre pour débiter ces +arbres magnifiques en douves pour les barils à sucre de Marseille et en +planches pour les caisses à savon. D'après la statistique officielle, il +y aurait en Corse 125,000 hectares de forêts, soit environ un septième +de la superficie totale de l'île; mais ce sont là des chiffres +trompeurs, car de vastes étendues classées sous la dénomination de +forêts n'ont plus que des broussailles. Il n'existe plus que trois +groupes de forêts vraiment belles, celui de la haute Balagna, au +nord-ouest, celui du Valdoniello et d'Aitone, sur les pentes +occidentales du massif de Monte Rotondo, et la Barella, dans les +montagnes qui s'élèvent à l'ouest de Sartène. + +Au-dessus de la zone des forêts s'étendent les pâturages nus où paissent +les moulons et les chèvres pendant l'été, et se dressent les rochers où +se cache encore çà et là le mouflon, cet animal d'une étonnante agilité +que l'on trouve aussi en Sardaigne et dans l'île de Chypre. Les bergers +ont remarqué que le sanglier, d'ailleurs assez commun dans les montagnes +de la Corse, ne se rencontre jamais dans les lieux fréquentés par le +mouflon; quant au loup, c'est un animal inconnu dans l'île, et l'ours en +a disparu depuis plus d'un siècle. Les renards, qui sont de forte +taille, et les cerfs, qui sont, au contraire, petits et fort bas sur +jambes, complètent la faune sauvage des forêts de la Corse. L'araignée +_malmignata_, dont la morsure est quelquefois mortelle, est probablement +la même que l'espèce sarde et toscane; la tarentule, qui se trouve aussi +dans l'île, est celle du Napolitain: mais on dit que la fourmi venimeuse +appelée _innafantato_ appartient à la faune spéciale de l'île. + +On ne sait quelle est l'origine première des anciens habitants de la +Corse, Ligures, Ibères ou Sicanes. L'île n'a pas de nuraghi, comme sa +voisine la Sardaigne; elle n'a pas non plus ces multitudes d'idoles et +d'objets divers qui permettent de reconnaître dans la nuit des temps +passés les usages, les moeurs et, jusqu'à un certain point, la parenté +des anciens habitants du pays; mais il existe, dans le voisinage de +Sartène et en d'autres parties de l'île, quelques dolmens ou _stazzone_, +des menhirs ou _stantare_, et même des restes d'avenues de pierres +levées, absolument semblables à celles de la Bretagne et de +l'Angleterre, quoique d'un aspect moins grandiose. Il est donc tout +naturel de croire que des populations de même origine ont élevé ces +monuments, aussi bien dans l'île que sur le continent et dans la +Grande-Bretagne. On leur attribue les noms de localités corses qui ne +sont pas dérivés du latin. + +C'est au centre de l'île, on le comprend, que la race a dû se conserver +dans sa pureté primitive; les hommes de Corte et les superbes +montagnards de Bastelica surtout se vantent d'être les Corses par +excellence. En s'éloignant de Bastia, où le type est tout italien, on +est surpris de voir que les grands traits, les figures allongées, +deviennent fort rares. D'après Mérimée le Corse des districts du centre +a la face large et charnue; le nez petit, sans forme bien caractérisée, +le teint clair, les cheveux plus souvent châtains que noirs. Sur les +côtes, des colonies d'immigrants étrangers ont fortement modifié le type +primitif. Après les Phocéens et les Romains, puis après les Sarrasins, +qui ne furent définitivement chassés qu'au onzième siècle, sont venus +les Italiens et les Français; Calvi et Bonifacio étaient des cités +génoises; près d'Ajaccio, à Carghese, se trouve même une colonie de +Maïnotes grecs, qui, sous la conduite d'un Comnène Stephanopoli, durent +quitter le Péloponèse à la fin du dix-septième siècle et qui parlent +maintenant les trois langues, le grec, l'italien, le français; mais, en +dépit de ces croisements, les Corses, pris en masse, ont gardé, comme +presque tous les peuples des îles, une grande homogénéité de caractère. +_I Corsi meritano la furca e la sanno sofrire_ (les Corses méritent le +gibet et le savent souffrir), disait un proverbe génois, que Paoli +aimait à citer plaisamment, avec un certain orgueil. L'histoire témoigne +de leur patriotisme, de leur vaillance, de leur mépris de la mort, de +leur respect de la foi jurée; mais elle raconte aussi leurs folles +ambitions, leurs rivalités jalouses, leurs furies de vengeance. Vers le +milieu du siècle dernier, la _vendetta_, qui régnait entre les familles +de génération en génération, coûtait chaque année à la Corse un millier +de ses enfants; des villages entiers avaient été dépeuplés; en certains +endroits, chaque maison de paysan était devenue une citadelle crénelée +où les hommes se tenaient sans cesse à l'affût, tandis que les femmes, +protégées par les moeurs, sortaient librement et vaquaient aux travaux +des campagnes. Terribles étaient les cérémonies funèbres quand on +apportait à sa famille le corps d'un parent assassiné. Autour du cadavre +se démenaient les femmes en agitant les habits rouges de sang, tandis +qu'une jeune fille, souvent la soeur du mort, hurlait un cri de haine, +un appel furieux à la vengeance. Ces _voceri_ de mort sont les plus +beaux chants qu'ait produits la poésie populaire des Corses. Grâce à +l'adoucissement des moeurs, les victimes de la vendetta deviennent de +moins en moins nombreuses chaque année. La fréquence des scènes de +meurtre pendant les siècles passés devait être attribuée surtout à la +perte de l'indépendance nationale: l'invasion génoise avait eu pour +résultat de diviser les familles. D'ailleurs la certitude de ne pas +trouver d'équité chez les magistrats imposes par la force obligeait les +indigènes à se faire justice eux-mêmes; ils en étaient revenus à la +forme rudimentaire du droit, le talion. + +[Illustration: BASTIA. Dessin de Taylor, d'après une photographie.] + +Le peuple corse, d'où sortit un maître pour la France, était pourtant un +peuple essentiellement républicain, aussi bien par ses moeurs de sauvage +indépendance que par la nature abrupte du pays qu'il habite. Les Romains +ne réussissaient que difficilement à en faire des esclaves. Dès le +dixième siècle, bien avant que la Suisse fût libre, la plus grande +partie de la Corse formait, sous le nom de _Terra del Comune_, une +confédération de communautés autonomes. La population de chaque vallée +constituait une _pieve (plebs)_, groupe à la fois religieux et civil, +qui choisissait elle-même son _podestà_ et les «pères de la commune». +Ceux-ci, à leur tour, nommaient le «caporal», dont la mission expresse +était de défendre les droits du peuple envers et contre tous. De son +côté, l'assemblée des maires faisait choix des «douze», qui devaient +former le grand conseil de la confédération. Telle était la constitution +qui n'a cessé de se maintenir plus ou moins pendant tout le moyen âge, +en dépit des invasions ennemies et de la conquête. Au dix-huitième +siècle, pendant les luttes que la Corse soutint héroïquement contre +Gênes et contre la France, elle se donna aussi par deux fois, en 1735 et +en 1765, un régime bien autrement républicain que celui de la Suisse et +prenant pour point de départ l'égalité absolue de tous les citoyens. Ce +sont leurs institutions de «peuple libre» qui avaient donné à Rousseau +le pressentiment, non encore justifié, que «cette petite île étonnerait +un jour l'Europe». Depuis cette époque, la perspective ouverte aux +ambitions et aux appétits des Corses par l'ère napoléonienne semble +avoir eu pour résultat d'abaisser bien des caractères et de faire +oublier les traditions historiques de liberté. + +Quoique la population de l'île ait doublé depuis le milieu du siècle +dernier, elle est encore relativement clair-semée; la Corse est à cet +égard un des derniers départements de la France [147]. Par un contraste +remarquable, le versant oriental de la Corse, le plus large, le plus +fertile, et jadis le plus peuplé, est aujourd'hui relativement désert, +et la vie s'est portée sur le versant occidental; autrefois l'île +regardait vers l'Italie; de nos jours elle s'est tournée vers la France. +La salubrité de l'air et l'excellence des ports expliquent cette +attraction exercée sur les habitants du pays par la mer occidentale. Sur +la côte du levant, l'antique colonie romaine de Mariana n'existe plus, +et l'emporium d'Aleria, d'origine phocéenne, n'était naguère qu'une +ferme isolée près d'un étang malsain. On a souvent répété que cette +ville eut jadis jusqu'à 100,000 habitants; mais l'espace recouvert des +restes de poteries romaines ne permet pas d'admettre qu'Aleria, quoique +fort bien située au débouché de la vallée du Tavignano, le principal +cours d'eau de l'île, et vers le milieu précis de toute la côte +orientale, ait jamais eu une population plus considérable que celle de +l'une ou de l'autre des villes principales de la Corse actuelle, Bastia +et Ajaccio. Vers la fin du treizième siècle Aleria existait encore; la +malaria n'en avait pas chassé tous les habitants. Le groupe de +population se reconstituera facilement, grâce à l'extrême fertilité du +territoire environnant, quand l'assèchement des eaux stagnantes, aura +rendu au climat local la salubrité première; mais c'est là une œuvre qui +se fera peut-être longtemps attendre, si les insulaires seuls doivent +travailler à la restauration de la contrée. + +[Note 147: + +Superficie de l'île............ 8,748 kil. car. +Population en 1740............. 120,380 hab. + » en 1872............. 200,000 » + » kilométrique........ 30 » +] + +Les Corses ont une réputation d'indolence que méritent certainement la +plupart d'entre eux, à en juger par le peu de cas qu'ils font des +immenses ressources du pays. Les industries primitives de la pêche et de +l'élève des troupeaux sont celles qu'ils comprennent le mieux. En +plusieurs districts, presque tous les travaux agricoles sont confiés à +des journaliers italiens auxquels on donne le nom de _Lucchesi_ ou +«Lucquois», parce qu'ils venaient tous autrefois de la campagne de +Lucques; ces immigrants temporaires, qui sont parfois au nombre de +22,000, font toute la pénible besogne du sarclage, de la cueillette et +de la moisson, puis s'en retournent dans leur pays avec leur salaire +durement gagné, tandis que les propriétaires, appauvris d'autant, se +croisent paresseusement les bras. Cependant, grâce à l'impulsion venue +de France, on commence à s'occuper sérieusement de l'utilisation des +richesses naturelles de la Corse. Les huiles, qui peuvent rivaliser avec +les meilleurs produits de la Provence, et les vins, qui jusqu'à présent +avaient été fort médiocres, sont préparés avec plus de soin et +deviennent un objet d'échanges assez important[148]. Les fruits secs +s'exportent aussi en quantités croissantes et contribuent à développer +un commerce maritime qui est déjà, dans son ensemble, celui d'un port +français de troisième ordre[149]. Dans un avenir plus ou moins rapproché +la grande île méditerranéenne, dont les produits sont ceux de la +Provence, deviendra pour la France tempérée un complément colonial, une +sorte d'Algérie insulaire. + +[Note 148: Moyenne de la production annuelle: + +Céréales 950,000 hectolitres +Huiles 150,000 » +Vins 300,000 » + +] + +[Note 149: Mouvement de la navigation dans les ports de la Corse: +6,600 navires jaugeant 450,000 tonnes.] + +La Corse possède de nombreux gisements miniers, comme la Sardaigne sa +voisine, mais il ne paraît pas que ses veines d'argent, de cuivre, de +plomb, de fer, d'antimoine, aient la même puissance que celles des +montagnes sardes. Naguère le minerai de fer était le seul qui fût +l'objet d'une exploitation sérieuse: on l'utilisait pour d'importantes +usines près de Bastia et de Porto Vecchio; maintenant on extrait le +cuivre de Castifao, dans les montagnes de Corte, et le plomb argentifère +d'Argentella, près de l'Ile-Rousse. On travaille aussi quelque peu aux +carrières de granit rouge et bleu, de porphyre, d'albâtre, de +serpentine, de marbre, qui sont un des éléments les plus précieux de la +richesse future de la Corse. Enfin les eaux minérales, qui sourdent pour +la plupart au contact des roches primitives et des autres formations, +attirent chaque année dans les vallées de l'intérieur un certain nombre +de visiteurs et de malades; mais la seule source qui ait acquis jusqu'à +maintenant une réputation européenne est celle d'Orezza, jaillissant +dans cette région si pittoresque et si belle de la Castagniccia. Elle +verse en grande abondance une eau ferrugineuse et gazeuse à la fois, qui +contient jusqu'à 2 litres d'acide carbonique dans 1 litre de liquide: on +la boit généralement en Corse au lieu de l'eau ordinaire. Les médecins +lui attribuent les vertus les plus efficaces contre une foule de +maladies. + +Mais, en dehors des richesses que renferme le sol de la Corse et de +celles, bien plus considérables, que le travail de l'homme pourra lui +faire produire, l'île a les grands avantages que lui donne son climat +pour attirer les étrangers et grandir ainsi l'importance de son rôle +dans l'économie générale de l'Europe. Comme Nice, Cannes et Menton, la +ville d'Ajaccio, le village d'Olmeto, tourné vers les côtes de +Sardaigne, et d'autres localités de la Corse sont des résidences +d'hiver. Quoique les visiteurs aient pour s'y rendre à braver le roulis +et les tempêtes, cependant il en vient chaque année un certain nombre +qui contribuent à faire connaître cette terre si curieuse, l'une des +contrées de l'Europe qui ajoutent à la beauté naturelle de leurs +paysages le plus d'originalité dans les mœurs de leur population. + +La ville principale de la Corse n'a plus le titre de chef-lieu: c'est +Bastia, ainsi nommée d'une bastille génoise, bâtie vers la fin du +quatorzième siècle, non loin de la «marine» du haut village de Cardo. +Elle succéda comme capitale à Biguglia, qui fut elle-même l'héritière de +Mariana, la cité de Marius. L'emplacement de la ville romaine est +ignoré; seulement la tradition désigne une vieille église abandonnée, +près de la bouche du Golo, comme le lieu où fut située l'ancienne +métropole. Biguglia n'a pas complétement cessé d'exister, mais ce n'est +plus qu'un misérable village, où le vent porte les miasmes d'un vaste +étang, reste d'un golfe où les Pisans remisaient leurs galères. Bastia, +située à quelques kilomètres au nord de ces deux anciennes capitales, a +les mêmes avantages de position géographique: elle se trouve dans la +partie de la Corse la plus rapprochée de l'île d'Elbe, de Livourne et de +Gênes; elle est même à une vingtaine de kilomètres plus près que la +ville d'Ajaccio du port français de Nice; de toutes les cités de l'île +c'est la seule qui soit en communication facile avec le versant opposé, +puisque, à 10 kilomètres à l'ouest, le golfe de Saint-Florent s'avance +profondément dans les terres à la racine de la péninsule du cap Corse; +enfin, grâce aux rapports fréquents avec l'Italie voisine, les habitants +de cette partie de l'île sont les plus civilisés, les plus industrieux, +ceux qui cultivent le mieux leurs terres. Aussi, quoique le petit port +de Bastia soit naturellement l'un des moins sûrs de l'île, est-il +cependant l'un des plus fréquentés; il fait à lui seul plus de la moitié +du commerce de la Corse entière. On a dû l'agrandir récemment et faire +sauter, pour la construction du môle, le beau rocher en forme de lion +qui désignait l'entrée. En grandissant, la ville, pittoresquement bâtie +en amphithéâtre sur les collines, perd aussi peu à peu sa vieille +physionomie génoise pour se donner un aspect plus moderne, cet parsème +les jardins environnants de villas de plus en plus nombreuses. + +Sur la rive occidentale de l'île, le port le plus rapproché de Bastia, +Saint-Florent, semblerait devoir faire un commerce assez considérable, +grâce à sa position géographique et à l'excellence de son port; mais +l'air des étangs y est mortel, et c'est plus au sud que se trouve, dans +une région salubre et des plus fertiles, le principal marché de la +Balagne, la ville de l'Ile-Rousse, ainsi nommée d'un écueil voisin. +Paoli la fonda en 1758 pour ruiner la ville de Calvi, restée fidèle aux +Génois, et son but a été partiellement rempli. L'Ile-Rousse, le port le +plus rapproché de la France, expédie en abondance les riches produits de +la Balagne, huiles, laines et fruits, tandis que la ville fortifiée de +Calvi, bâtie sur les pentes de son rocher blanchâtre, n'est plus, malgré +son titre de chef-lieu d'arrondissement, qu'une bourgade sans animation, +en partie envahie par la malaria et dépassée en richesse et en +population par le village de Calenzana, situé dans une vallée de +l'intérieur. Toute la région de la côte qui s'étend au sud de Calvi +jusqu'au golfe de Porto est presque complètement déserte; mais il est à +espérer que la nouvelle route taillée à travers les roches vives des +promontoires aura pour conséquence le peuplement de la contrée et sa +mise en culture: la fertilité naturelle du sol permettait d'en faire une +autre Balagne, et nulle indentation de la côte n'est plus profonde que +celle de Porto et n'offre de meilleurs abris. + +Le golfe de Sagone, qui s'ouvre plus au sud et dans lequel débouche le +Liamone, baigne aussi des plages dépeuplées, et de la ville même de +Sagone, exposée à la malaria, il ne reste qu'une tour et un débris +d'église. Mais tandis que la «marine» de ce golfe perdait ses habitants +et son commerce, celle d'Ajaccio qui découpe le littoral, au sud d'un +cap prolongé au loin dans la mer par les blocs de granit rouge des îles +Sanguinaires, prenait une importance croissante. Ajaccio, d'abord simple +faubourg maritime de Castelvecchio, qui se dresse sur une colline de +l'intérieur; était déjà au milieu du siècle dernier la ville la mieux +tenue, la plus agréable de la Corse; maintenant elle espère devenir +bientôt la rivale, peut-être la supérieure de Bastia par la population +et le mouvement des échanges; d'ailleurs, en qualité de chef-lieu +administratif de l'île, elle jouit d'avantages auxquels se sont ajoutées +les faveurs du plus célèbre de ses fils, Napoléon Bonaparte, et de +toutes les puissantes familles qui se sont alliées à sa fortune. Tous +les édifices, toutes les rues d'Ajaccio rappellent par quelque trait les +deux périodes de l'empire. Comme industries spéciales, les habitants +n'ont guère que la pêche et la culture des riches vergers environnants; +depuis quelques années ils ont aussi les ressources que leur procure la +visite de nombreux étrangers, malades ou en santé, qui viennent jouir du +climat local, de l'admirable vue du golfe et des promenades charmantes +que l'on peut faire dans les jardins et sur les coteaux des alentours. + +Les autres villes de la Corse sont de petites localités sans importance. +Sartène, quoique chef-lieu d'arrondissement, n'est qu'une simple +bourgade, et toute l'activité du district se concentre dans le petit +port de Propriano, rendez-vous de la flottille des corailleurs +napolitains dans le golfe de Valinco; Corte, autre chef-lieu +d'arrondissement, et fameuse dans l'histoire de la Corse comme +l'acropole de l'île et comme la patrie des héros de l'indépendance, est +à peine plus populeuse que Sartène; Porto-Vecchio, quoique possédant le +havre le plus sûr de toute la Corse, n'est fréquenté que par quelques +caboteurs; enfin Bonifacio, l'ancienne république alliée de Gênes, n'a +d'importance que par ses fortifications[150]. Ville fort pittoresque, +elle occupe une position tout à fait isolée, au sommet d'un rocher de +calcaire blanchâtre, percé de grottes que ferment à demi les festons des +lianes et où viennent s'engouffrer les vagues marines. Le profil des +hautes montagnes de Limbara se dessine dans le ciel, par delà les eaux +du détroit et son archipel d'îles et d'écueils granitiques où sont venus +se briser tant de navires. On se rappelle encore le naufrage de la +frégate la _Sémillante_ en 1855: près de mille hommes périrent dans ce +désastre. + +[Note 150: Population des villes principales de la Corse en 1872: + +Bastia 17,850 hab. +Ajaccio 16,550 » +Corte 5,450 » +Sartène 4,150 » +Bonifacio 3,600 » +Bastelica 2,950 » +Calenzana 2,600 » +Calvi 2,175 » +] + +Département français, la Corse est divisée administrativement comme les +circonscriptions de l'État continental. Elle se partage en cinq +arrondissements, subdivisés en 62 cantons et en 360 communes, et dépend +du 2e sous-arrondissement maritime de Toulon, de la 7e inspection des +ponts et chaussées, de l'arrondissement minéralogique de Grenoble. Le +chef-lieu de préfecture Ajaccio est aussi le siége du diocèse de la +Corse; Bastia possède la Cour d'appel[151]. + +[Note 151: Département de la Corse: + +Arrondissements. Cantons. Communes. Superficie. Popul. en 1872. Popul. k. + +Ajaccio 12 79 205,403 hect. 63,988 31 +Bastia 20 93 136,209 » 77,053 57 +Calvi 6 35 100,284 » 25,124 25 +Corte 16 109 248,509 » 61,168 24 +Sartène 8 44 184,336 » 32,728 18 + ____ _____ _______________ _________ ____ + 62 360 874,741 hect. 259,861 30 +] + + + + + CHAPITRE X + + L'ESPAGNE + + + + +I + +CONSIDÉRATIONS GÉNÉRALES. + +La péninsule d'Ibérie, Espagne et Portugal, doit être considérée comme +un ensemble géographique. La séparation de la presqu'île en deux États +distincts, quoique justifiée par les différences de sol, de climat, de +langue, de rapports avec l'extérieur, n'empêche pas que dans l'organisme +européen l'Hispano-Lusitanie ne soit un membre indivisible; c'est une +seule et même terre, de même origine et de même histoire géologique, +formant un tout complet par son architecture de plateaux et de +montagnes, par son réseau circulatoire de rivières et de fleuves[152]. + +[Note 152: + +Superficie de la Péninsule, sans les Baléares 584,301 kil. car. + » de l'Espagne » 494,946 » + » du Portugal, sans les Açores 89,355 » +Altitude moyenne, d'après Leipoldt 701 mèt. +] + +Comparée aux deux autres péninsules du midi de l'Europe, l'Italie et la +presqu'île de l'Hémus et du Pinde, la terre ibérique est celle qui est +le plus nettement limitée et qui présente le caractère le plus +insulaire. L'isthme qui rattache l'Espagne au corps continental n'a +qu'un huitième environ du pourtour de la presqu'île, et cet isthme est +précisément barré par le mur des Pyrénées, qui continue à l'est jusqu'à +la mer des Baléares la ligne des rivages océaniques. En comparaison de +l'Italie et de la Grèce, l'Espagne se distingue aussi par la massiveté +de ses contours. Tandis que les baies et les golfes découpent en forme +de feuillage les rives du Péloponèse et s'arrondissent en nappes +semi-circulaires entre les promontoires de l'Italie, le littoral de +l'Espagne n'est que légèrement échancré par des anses se développant en +arcs de cercle et se succédant avec un certain rhythme comme des +chaînettes suspendues de pilier en pilier [153]. + +[Note 153: + +Pourtour de la Péninsule.......................... 3,243 kilomètres. +Isthme pyrénéen................................ 418 » +Développement des côtes (océaniques....... 1,675) + (méditerranéennes. 1,150) 2,825 » +] + +On l'a dit depuis longtemps et avec beaucoup de justesse: «L'Afrique +commence aux Pyrénées.» L'Hispano-Lusitanie ressemble, en effet, au +continent africain par la lourdeur des formes, par la rareté des îles +riveraines, par le petit nombre relatif de plaines largement ouvertes du +côté de la mer; mais c'est une Afrique en miniature, cinquante fois +moins étendue que le continent qui semblerait lui avoir servi de modèle. +D'ailleurs son versant océanique, des Asturies, de la Galice, du Beira, +est encore parfaitement européen par le climat, l'abondance des eaux, la +nature de la végétation; certaines coïncidences de la flore entre ces +régions et les îles Britanniques ont même fait supposer qu'à une époque +antérieure de la planète la péninsule d'Ibérie tenait par ce côté au +prolongement nord-occidental de l'Europe. L'Hispanie vraiment africaine +ne commence qu'aux plateaux sans arbres de l'intérieur et surtout aux +rivages méditerranéens. Là se trouve la zone de transition entre les +deux continents. Par son aspect général, sa flore, sa faune et ses +populations elles-mêmes, cette partie de l'Espagne appartient à la zone +intermédiaire qui comprend toutes les contrées barbaresques jusqu'au +désert du Sahara. La sierra Nevada et l'Atlas qui se regardent d'un +continent à l'autre sont des montagnes soeurs. Le détroit qui les sépare +n'est qu'un simple accident dans l'aménagement de la planète. + +Un contraste fort remarquable de l'Espagne avec les deux autres +péninsules de la Méditerranée est que la première, quoique presque +entièrement environnée par les eaux marines, est pourtant une terre +essentiellement continentale. Si ce n'est par la plaine du Tage +portugais et par les belles campagnes du Guadalquivir andalou, +l'intérieur de la péninsule ibérique est sans communications faciles +avec la mer. La plus grande partie de la contrée consiste en plateaux +fort élevés qui se terminent au-dessus du littoral par des escarpements +brusques ou même par des crêtes de montagnes, comparables aux remparts +extérieurs d'une citadelle. Il en résulte que des côtes même pourvues de +bons ports sont moins visitées par les navires qu'on ne s'y attendrait à +la vue de leur richesse et de leur fertilité. La zone du littoral est +trop étroite pour alimenter un commerce considérable et les habitants du +plateau ont trop à descendre pour se soucier de venir prendre leur part +de trafic. Ces causes ont de tout temps enlevé à l'Espagne une grande +partie du mouvement commercial qui semblait devoir lui revenir en raison +de sa position avancée dans l'Océan, à la porte même de la Méditerranée; +dans les plus beaux temps de sa puissance maritime, elle a dû emprunter +largement l'aide des navigateurs étrangers. + +[Illustration: N° 119.--PLATEAUX DE LA PÉNINSULE IBÉRIQUE.] + +Depuis la découverte des grands chemins de l'Océan vers l'Amérique et le +cap de Bonne-Espérance, le côté océanique de la Péninsule, celui du +Guadalquivir et du Tage, a plus d'importance dans le mouvement des +échanges et dans l'histoire du monde que le côté méditerranéen tourné +vers Rome et vers la France. Ce fait peut sembler étrange au premier +abord; mais on aurait tort d'y voir l'effet d'une prétendue loi du +progrès qui pousserait fatalement l'humanité d'orient en occident; la +cause en est tout simplement dans la disposition générale du plateau +ibérique. De même que l'Italie péninsulaire, l'Espagne tourne le dos à +l'orient, elle regarde vers l'ouest. La contrée tout entière s'incline +d'une pente graduelle dans la direction de l'Océan et c'est du même côté +que s'épanchent les fleuves parallèles, le Miño, le Duero, le Tage, le +Guadiana, le Guadalquivir. La ligne de partage des eaux, qui est aussi +presque partout la ligne de faîte de l'Ibérie, se développe, d'Algeciras +à Teruel, dans le voisinage immédiat de la Méditerranée. Les bouches de +l'Èbre interrompent cette muraille riveraine par une brèche étroite et +d'un accès périlleux pour les navires; mais immédiatement au delà +recommencent les chaînes du littoral. Presque toute la masse de +l'Espagne s'est trouvée ainsi cachée comme par un écran aux regards des +navigateurs. La «terre de l'Occident», car tel est le sens du mot +Hespérie, que les Grecs donnèrent à l'Espagne après l'avoir appliqué à +l'Italie, est devenue par cela même aussi éloignée des péninsules +orientales que si elle avait été transportée de plusieurs degrés plus +avant dans l'Atlantique. + +Si la population première de l'Espagne, ibérique ou autre, n'était pas +aborigène, ce que dans l'état actuel de nos connaissances il serait +téméraire de nier ou d'affirmer, c'est par la frontière des Pyrénées ou +par l'étroit bras de mer des Colonnes d'Hercule que la Péninsule a dû +recevoir ses habitants. Des colons n'auraient pu venir par le littoral +océanique, si ce n'est à l'époque où l'Irlande était plus rapprochée de +l'Hispanie et se rattachait peut-être à quelque Atlantide. Du côté +méditerranéen, les immigrations eussent été non moins difficiles, avant +que l'art de la navigation en pleine mer eût été découvert, et même +lorsque les marins grecs, massiliotes, phéniciens, carthaginois +parcouraient librement la Méditerranée, ils ne pouvaient peupler que la +zone du littoral à cause de l'escarpement des montagnes qui forment le +rebord des plateaux espagnols. Leurs colonies, quelle qu'ait été leur +importance dans l'histoire, sont donc toujours restées dans l'isolement +et n'ont contribué que pour une faible part au mélange ethnologique des +populations de l'intérieur. + +Le fond actuel de la nation espagnole est principalement de race +ibérique. Les Basques, repoussés maintenant dans les hautes vallées des +Pyrénées occidentales, occupaient en maîtres la plus grande partie de la +Péninsule. Les noms de montagnes et des eaux courantes, ceux mêmes d'une +quantité de villes témoignent de leur séjour et de leur domination dans +presque toutes les contrées de l'Espagne, du golfe de Gascogne au +détroit de Gibraltar. Des tribus celtiques, venues par les seuils des +Pyrénées, s'étaient, à une époque inconnue, établies çà et là en groupes +de race pure, tandis qu'ailleurs ils s'étaient mêlés aux aborigènes et +formaient avec eux les nations connues sous le nom composé de +Celtibères. Ces populations croisées habitaient surtout les plateaux qui +de nos jours sont désignés par l'appellation de Castilles. Les Celtes +purs, à en juger par les noms de lieux, occupaient la Galice et la plus +grande partie du Portugal. Les Ibères avaient le siége principal de leur +civilisation dans les parties méridionales de la Péninsule; ils +s'avançaient au loin sur les plateaux, peuplaient les régions plus +fertiles du pourtour méditerranéen, la vallée de l'Èbre, les deux +versants des Pyrénées, pénétraient dans les Gaules jusqu'à la Garonne et +à la base des Cévennes, puis, longeant le littoral des golfes du Lion et +de Gênes, poussaient leurs dernières tribus jusqu'au delà des Apennins: +on retrouve encore beaucoup de noms ibériques dans les Alpes +Tessinoises. La répartition des noms géographiques semble témoigner que +la marche des Ibères s'est faite du sud au nord, des Colonnes d'Hercule +aux Pyrénées et aux Alpes. + +A ces éléments primitifs vinrent se joindre les colons envoyés par les +peuples commerçants de la Méditerranée: Cádiz, Malaga sont des villes +d'origine phénicienne; Carthagène est l'héritière de Carthage; l'antique +Sagonte avait été fondée par des émigrés de Zacynthe; Rosas est une +colonie rhodienne; les ruines d'Ampurias rappellent l'Emporium des +Massiliotes. Mais le vieux fond ibérique et celtique ne devait être +profondément modifié que par l'influence de Rome. Après une guerre d'un +siècle, les rudes légionnaires furent enfin les maîtres de la Péninsule; +les colons latins purent s'établir sans danger en dehors de chaque +ville, de chaque poste fortifié; la culture italienne se répandit de +proche en proche du littoral et de la vallée du Bétis (Guadalquivir) +jusque dans les replis les moins fréquentés des plateaux, et, sauf dans +les monts Cantabres habités de nos jours par les Basques, la langue des +conquérants devint celle des vaincus. La part des Romains est donc fort +grande dans la formation du peuple espagnol: quoique ibère et celte +d'origine, il n'en est pas moins devenu l'une des nations latines par +son idiome et le moule de sa pensée. + +Lorsque l'écroulement de l'empire romain eut fait accourir de toutes les +extrémités du monde les hommes de proie, Suèves, Alains, Vandales et +visigoths envahirent successivement l'Espagne. Usés par leurs victoires +mêmes, aussi bien que par le changement de climat et de vie, pressés par +ceux qui les suivaient, les premiers conquérants disparurent bientôt +sans laisser beaucoup de traces. Les Alains nomades se perdirent au +milieu des populations lusitaniennes, ou peut-être même furent +exterminés en masse par les autres envahisseurs; les Suèves, tribu +teutonique de race pure, se fondirent peu à peu du côté de la Galice; +les Vandales abandonnèrent les riches cités de la Bétique, où ils +avaient séjourné pendant quelques années, pour aller conquérir leur +royaume éphémère de l'Afrique. Mais les Visigoths, plus tard venus et +plus nombreux, peut-être aussi doués d'une plus grande solidité de +caractère, s'établirent fermement sur le sol envahi et l'influence +qu'ils exercèrent sur la race elle-même persiste encore dans la langue, +les mœurs, l'esprit des Espagnols. Il est possible que la pompeuse +gravité du Castillan soit en partie l'héritage des Visigoths. + +Après l'Europe septentrionale, l'Afrique devait à son tour déverser son +contingent de populations nouvelles sur cette presqu'île dépendant +géographiquement des deux parties du monde. Au commencement du huitième +siècle, les musulmans de la Maurétanie, Arabes et Berbères, prirent pied +sur le rocher de Gibraltar, et, dans l'espace de quelques mois, +l'Espagne presque tout entière tombait en leur pouvoir. Pendant plus de +sept siècles, le détroit d'Hercule baigna des deux côtés les terres du +«Sarrasin» et nul obstacle n'arrêta le passage des commerçants, des +colons, des industriels appartenant à toutes les races de l'Afrique du +Nord et même de l'Asie. On ne saurait douter que l'influence de tous ces +immigrants sur la population aborigène de la Péninsule n'ait été +capitale; par les croisements continués de siècle en siècle le type +originaire s'est modifié, ainsi que le prouvent suffisamment les traits +des habitants dans les districts méridionaux. Il est vrai que +l'Inquisition fit expulser du royaume ou réduire en esclavage des +centaines de milliers, peut-être un million de Maures; mais ceux qu'elle +traitait ainsi étaient les musulmans ou les convertis douteux; la grande +masse de la population dite espagnole n'en avait pas moins dans ses +veines une forte part de sang berbère et sémite; dans le voisinage même +de Madrid, entre Tolède et Aranjuez, on cite le village de Villaseca +comme étant peuplé de descendants des Maures; le teint foncé, la +chevelure noire des habitants, ainsi que la coutume qu'ont les femmes de +ne jamais se montrer sur la place du marché, témoignent en faveur de +cette origine. La langue castillane elle-même établit combien grande a +été l'influence des Sarrasins; elle a reçu beaucoup plus de mots arabes, +apportés par les Maures, qu'elle n'en a admis de germaniques dus à +l'idiome des Visigoths: environ deux mille termes sémitiques, désignant +surtout des objets et des idées qui témoignent d'un état de civilisation +en progrès, continuent de vivre dans le castillan et rappellent la +période de développement industriel et scientifique inaugurée en Europe +par les Arabes de Grenade et de Cordoue. Plusieurs auteurs pensent que +le son guttural de la lettre _j_ (jota) est aussi de provenance arabe; +mais il ne paraît pas qu'il en soit ainsi, car cette aspiration est plus +fortement marquée dans les dialectes des provinces où n'ont jamais +pénétré les Arabes, et, par contre, la langue des Portugais, qui +pourtant furent asservis aux mahométans, ne possède pas la _jota_ +castillane: ce son est donc probablement d'origine locale, et se sera +maintenu, malgré l'influence du latin, dans le parler des Espagnols. + +[Illustration: TYPES CASTILLANS.--PAYSANS DE TOLÈDE. Dessin de D. +Maillart, d'après des types photographiés par J. Laurent.] + +En même temps que les Maures, les Juifs avaient singulièrement prospéré +sur le sol de l'Espagne; quelques auteurs évaluent même à 800,000 le +nombre de ceux qui vivaient dans la Péninsule avant l'époque des +persécutions. Souples comme la plupart de leurs compatriotes, ils +avaient un pied dans les deux camps: ils servaient d'intermédiaires de +commerce entre les chrétiens et les musulmans; ils s'enrichissaient en +faisant les affaires des uns et des autres, en leur fournissant l'argent +nécessaire pour se livrer bataille et s'entre-tuer. Pour subvenir à la +guerre deux fois sainte de la croix et du croissant, il fallait +pressurer le peuple, et les Juifs, agents du fisc, s'étaient chargés de +cette besogne. Aussi quand la foi chrétienne eut triomphé et que les +rois, pour se payer des frais de la croisade, en proclamèrent une +seconde contre les Juifs, ce fut avec une véritable explosion de fureur +que le peuple se tourna contre eux; il les poursuivit d'une «immortelle +haine, que le fer, le feu, les tortures, les bûchers n'assouvirent +jamais». Sans doute quelques familles de Juifs convertis par la peur au +catholicisme réussirent à sauver leur existence et sont entrées depuis +par les croisements dans la masse de la nation espagnole, mais l'élément +israélite ne se trouve plus que pour une très-faible part dans la +population de la Péninsule; la race a été plus que persécutée, elle a +été extirpée. + +Plus heureux que les Juifs, les Tsiganes ou Zingares, dits Gitanos, +c'est-à-dire Égyptiens, sont assez nombreux en Espagne pour donner à +certains quartiers des grandes villes une physionomie spéciale. Le +mépris dont on les poursuivait et la simplicité empressée avec laquelle +ils pratiquent la religion nationale les a fait tolérer partout; jamais +l'Inquisition, qui brûla tant de Juifs, de Maures et d'hérétiques, ne +fit périr un seul Gitano; elle se bornait à les laisser poursuivre comme +simples délinquants civils et vagabonds par la police de la Santa +Hermandad. Ils ont pu vivre en paix, et, en maints endroits, sont +devenus des citoyens ayant leurs habitations fixes et leur gagne-pain +régulier; néanmoins ils diminuent, sans doute à cause des croisements +qui les ramènent dans le gros de la population. Leur race est loin +d'être pure, car il n'est pas rare que les Tsiganes épousent des +Espagnoles; en revanche la tribu ne permet pas souvent à ses filles +d'épouser des étrangers. On dit que les Gitanos sédentaires, se +rappelant d'instinct et de tradition la vie errante que menèrent leurs +ancêtres, témoignent le plus grand respect à ceux de leurs compatriotes +qui parcourent encore librement les forêts et les plaines; de leur côté, +ceux-ci, fiers de leur titre de _viandantes_ ou «chemineurs», regardent +avec un certain mépris leurs malheureux frères entassés dans les taudis +puants des villes. C'est le contraire dans les contrées danubiennes, où +les Tsiganes sédentaires se considèrent comme une sorte d'aristocratie, +presque comme une autre race. D'ailleurs il semble prouvé que tous les +Gitanos d'Espagne descendent d'ancêtres ayant séjourné pendant plusieurs +générations dans la péninsule des Balkhans, car leur idiome contient +quelques centaines de mots slaves, et grecs témoignant d'un long séjour +de ceux qui le parlent parmi les peuples de l'Europe orientale: c'est là +ce qu'ont établi les recherches de Miklosich. + +Ainsi que le faisait remarquer M. de Bourgoing dans son ouvrage sur +l'Espagne, les caractères offrent même un tel contraste, que le portrait +d'un Galicien ressemblerait plus à un Auvergnat qu'à un Catalan, et que +celui d'un Andalou ferait songer au Gascon; de province à province +d'Ibérie, on verrait surgir les mêmes oppositions qu'en France. Au +milieu de toutes les diversités provenant du sol, de la race, du climat +et des mœurs, il est bien difficile de parler d'un type général +représentant tous les Espagnols. Cependant la plupart des habitants de +la Péninsule ont quelques traits communs qui donnent à la nation tout +entière une certaine individualité parmi les peuples d'Europe. Quoique +chaque province ait son type particulier, ces types se ressemblent par +assez de côtés pour qu'il soit possible de s'imaginer une sorte +d'Espagnol idéal où le Galicien se mêle à l'Andalou, l'Aragonais au +Castillan. L'œuvre nationale a été longtemps commune, surtout à l'époque +des luttes séculaires contre les Maures, et de cette communauté +d'action, jointe à la parenté des origines, proviennent quelques traits +appartenant à toutes les populations péninsulaires. + +En moyenne, l'Espagnol est de petite taille, mais solide, musculeux, +d'une agilité surprenante, infatigable à la course, dur à toutes les +privations. La sobriété de l'Ibère est connue. «Les olives, la salade et +les radis, ce sont là les mets d'un chevalier,» dit un ancien proverbe +national. Sa force d'endurance physique semble tenir du merveilleux, et +l'on comprend à peine comment les _conquistadores_ ont pu résister à +tant de fatigues sous le redoutable climat du Nouveau Monde! Avec toutes +ses qualités matérielles, l'Espagnol bien dirigé est certainement, ainsi +d'ailleurs que l'a constaté l'histoire, le premier soldat de l'Europe: +il a le feu de l'homme du Midi, la force de l'homme du Nord, et n'a pas +besoin, comme celui-ci, de se sustenter par une nourriture abondante. + +Les qualités morales de l'Espagnol ne sont pas moins remarquables et +auraient dû, semble-t-il, assurer à la nation une plus grande prospérité +que celle qui lui est échue. Quelles que soient les diversités +provinciales du caractère espagnol, les Péninsulaires, nonchalants dans +la vie de tous les jours, se distinguent pourtant en masse des autres +peuples par un esprit de résolution tranquille, un courage persistant, +une infatigable ténacité qui, suivant le bon ou mauvais emploi, ont +tantôt fait la gloire, tantôt l'infortune de la nation. L'homme de cour, +l'employé sceptique peuvent servir cyniquement la main qui les paye; +mais quand l'Espagnol du peuple embrasse une cause, c'est jusqu'à la +mort: tant qu'il lui reste un souffle de vie, on ne saurait dire qu'il +est vaincu; d'ailleurs après lui viennent les fils, qui luttent avec le +même acharnement que leur père. De là cette longue durée des guerres +nationales et civiles. La reconquête de l'Espagne sur les envahisseurs +maures a duré sept siècles, presque sans trêve; la prise de possession +du Mexique, du Pérou, de toute l'Amérique andine, ne fut qu'un long +combat d'un siècle. La guerre d'indépendance contre les armées de +Napoléon est aussi un exemple de dévouement et de patriotisme collectif +tel, que l'histoire n'en offre que bien peu d'exemples, et les Espagnols +peuvent dire avec fierté que, pendant les quatre années de lutte, les +Français ne trouvèrent pas parmi eux un seul espion. Dignes fils de la +mère patrie, les créoles du Nouveau Monde soutinrent aussi contre les +Castillans une guerre d'émancipation qui dura vingt ans, et maintenant +une partie des habitants de la grande Antille espagnole ont fait, +d'escarmouches et de batailles incessantes, leur vie normale depuis six +années. Enfin les deux guerres carlistes auraient-elles été possibles +ailleurs que sur la terre d'Espagne? Que de fois des coups qui +semblaient décisifs ont été frappés; mais l'ennemi vaincu la veille se +redressait le lendemain et la lutte reprenait avec une nouvelle énergie. + +Il n'est donc pas étonnant que l'Espagnol, parfaitement conscient de sa +valeur, parle de lui-même, lorsqu'il est le plus abaissé par le sort, +avec une certaine fierté, qui chez tout autre pourrait passer pour de +l'outrecuidance. «L'Espagnol est un Gascon, a dit un voyageur français, +mais un Gascon tragique.» Les actes suivent chez lui les paroles. Il est +vantard, mais si quelqu'un pouvait avoir raison de l'être, ce serait +lui. L'Espagnol a des qualités qui chez d'autres peuples s'excluent +souvent. Avec toute sa fierté, il est pourtant simple et gracieux de +manières; il s'estime fort lui-même, mais il n'en est pas moins +prévenant pour les autres; très-perspicace et devinant fort bien les +travers et les vices de son prochain, il ne s'abaisse point à le +mépriser. Même quand il mendie, il sait parfois garder une attitude de +noblesse. Un rien le fera s'épancher en torrents de paroles sonores; +mais que l'affaire soit d'importance, un mot, un geste lui suffiront. Il +est souvent grave et solennel d'aspect, il a un grand fonds de sérieux, +une rare solidité de caractère, mais avec cela une gaieté toujours +bienveillante. L'avantage immense, inappréciable que l'Espagnol si l'on +excepte toutefois le Vieux-Castillan, a d'ordinaire sur la plupart des +autres Européens, est celui d'être heureux. Rien ne l'inquiète; il se +fait à tout; il prend philosophiquement la vie comme elle vient; la +misère ne l'effraye point, et il sait même, avec une ingéniosité sans +pareille, en extraire les joies et les avantages. Quel héros de roman +eut la vie plus traversée et pourtant plus gaie que ce Gil Blas, dans +lequel les Espagnols se sont si bien reconnus? Et néanmoins c'était +alors la sombre époque de l'Inquisition; mais l'effroyable Saint-Office +n'empêchait pas la joie. «La parfaite félicité, dit le proverbe, est de +vivre aux bords du Manzanarès; le second degré du bonheur est d'être en +paradis, mais à la condition de voir Madrid par une lucarne du ciel.» + +A tous ces contrastes, qui nous paraissent étranges, de jactance et de +courage, de bassesse et de grandeur, de dignité grave et de franche +gaieté, sont dues ces contradictions apparentes de conduite, ces +alternatives bizarres d'attitude qui étonnent l'étranger, et que +l'Espagnol appelle complaisamment _cosas de España_, comme si lui seul +pouvait en pénétrer le secret. Gomment expliquer, en effet, que l'on +trouve chez ce peuple tant de faiblesse à côté de tant de hautes +qualités, tant de superstitions et d'ignorance avec un bon sens si net +et une si fine ironie, parfois tant de férocité avec un naturel de +générosité magnanime, la fureur de la vengeance avec le tranquille oubli +des injures, une pratique si simple et si digne de l'égalité avec tant +de violence dans l'oppression? Malgré la passion, le fanatisme que les +Espagnols apportent dans tous leurs actes, ils acceptent avec la plus +grande résignation ce qu'ils croient ne pouvoir empêcher. A cet égard, +ils sont tout à fait musulmans. Ils ne répètent point comme l'Arabe: «Ce +qui est écrit est écrit!» Mais ils disent non moins philosophiquement: +«Ce qui doit être ne peut manquer!» (_Lo que ha de ser no puede +faltar_); et, drapés dans leur manteau, ils regardent avec dignité +passer le flot des événements. «Les Espagnols paraissent plus sages +qu'ils ne le sont,» a déjà dit depuis trois siècles le chancelier Bacon. +Presque tous possédés de la passion du jeu, ils se laissent d'avance +emporter par la destinée, prêts au triomphe, non moins prêts à +l'insuccès. Que de fois la sérénité fataliste de l'Espagnol a-t-elle +laissé des maux irréparables s'accomplir! + +Parmi ces maux on a pu craindre qu'il ne fallût ranger la décadence +irrémédiable de la nation tout entière. En voyant toutes les ruines +accumulées sur le sol de l'Espagne, en assistant aux luttes qui +s'éternisent sur cette terre ensanglantée, des historiens qui n'avaient +pas une idée assez nette du lien de solidarité qui rattache les nations +les unes aux autres ont parlé des Espagnols comme d'un peuple absolument +tombé. C'est là une erreur, mais le recul étonnant qu'a subi la +puissance castillane depuis trois siècles explique comment il a été +facile de se tromper. Même dans le voisinage des grandes villes et de la +capitale, que de campagnes, jadis cultivées, qui par leur nom de +_despoblados_ et de _dehesas_ rappellent le souvenir des Maures +violemment expulsés ou des chrétiens qui se sont retirés devant le +désert envahissant! Que de cités, que de villages dont les édifices +témoignent par la beauté de leur architecture et la richesse de leurs +ornements que la civilisation locale était, il y a des siècles, bien +supérieure à ce qu'elle est aujourd'hui? La vie semble s'être enfuie de +ces pierres jadis animées! Et l'Espagne elle-même, comme puissance +politique, n'est-elle pas un débris, comparée à ce qu'elle fut du temps +de Charles-Quint? + +[Illustration: Nº 120.--DEHESAS DES ENVIRONS DE MADRID.] + +Dans son fameux ouvrage sur la _Civilisation_, Buckle cherche à +expliquer la longue décadence du peuple espagnol par diverses raisons, +tirées, les unes du climat et de la nature du sol, les autres de +l'évolution historique. La sécheresse d'une grande partie du territoire, +les vents âpres qui sur les plateaux succèdent aux chaleurs extrêmes, la +fréquence des tremblements de terre dans certains districts, telles sont +les principales causes d'ordre matériel qui ont contribué à rendre les +Espagnols superstitieux et paresseux d'esprit; mais la cause suprême et +fatale a été la longue suite de guerres religieuses qu'ils ont eues à +soutenir contre leurs voisins. Dès l'origine de la monarchie, les rois +visigoths défendirent avec acharnement l'arianisme contre les Francs; +puis, quand les Espagnols, devenus catholiques à leur tour, n'eurent +plus à guerroyer contre d'autres chrétiens pour le compte de leur foi, +les musulmans envahirent la Péninsule, et l'histoire de la nation ne fut +plus qu'une lutte incessante: durant plus de vingt générations, les +guerres religieuses, qui pour les autres peuples étaient un événement +exceptionnel, devinrent l'état permanent du peuple d'Espagne. Il en +résulta que le patriotisme de race et de langue s'identifia presque +complètement avec l'obéissance absolue aux ordres des prêtres. Tout +combattant, des rois aux moindres archers, étaient soldats de la foi +plus que défenseurs de la terre natale, et par suite leur premier devoir +était de se soumettre aux injonctions des hommes d'église. Les +conséquences de ce long assujettissement de la pensée étaient +inévitables. Le clergé prit possession de la meilleure part des terres +conquises sur les infidèles, il accapara tous les trésors pour en orner +les couvents et les églises; fait bien plus grave encore, il s'empara du +gouvernement et du contrôle de la société tout entière par +l'organisation des tribunaux. Dès le milieu du treizième siècle, le +«Saint-Office» de l'Inquisition fonctionnait dans le royaume d'Aragon; +lorsque les Maures furent définitivement expulsés de l'Espagne, l'action +de ce tribunal souverain devint toute-puissante et les rois mêmes se +prirent à trembler devant lui. + +Mais tandis que ces longues guerres religieuses travaillaient à +l'abaissement intellectuel et moral des Espagnols de toutes les +provinces, d'autres causes, agissant en sens inverse, étaient, au +contraire, de nature à développer tous les éléments de progrès: c'est le +côté de la question si complexe de l'histoire d'Espagne que Buckle a +négligé de mettre en lumière. Pour soutenir la lutte contre les +musulmans, et pour garder quelque semblant d'autorité sur leurs vassaux +batailleurs, les rois avaient dû respecter, favoriser même les libertés +de leurs peuples: c'est à ce prix seulement que la guerre pouvait être +nationale. Les villes étaient devenues libres et prenaient part au grand +conflit dans la plénitude de leur volonté; elles seules volaient les +fonds et, dans la plupart des Cortès, leurs délégués no permettaient +même pas aux représentants de la noblesse et du clergé de siéger à côté +d'eux. Lès le commencement du onzième siècle, deux cent cinquante ans +avant qu'on ne parlât d'institutions représentatives en Angleterre, +l'histoire nous montre des cités du royaume de Leon, des Castilles, de +l'Aragon, s'administrant elles-mêmes et formulant leurs coutumes en +lois; de vieux documents nous montrent des souverains qui reconnaissent +ne pouvoir entrer dans les villes sans le consentement de la +municipalité. Grâce à cette autonomie, qui donnait aux Espagnols des +avantages inappréciables sur la plupart des autres populations de +l'Europe, les villes de la Péninsule progressèrent rapidement en +industrie, en commerce, en civilisation: le degré de perfection +qu'avaient atteint la littérature et les beaux-arts, à la grande époque +de la floraison nationale, témoigne quelle était la puissante vitalité +de toutes ces communes espagnoles où s'élevaient de si beaux édifices, +d'où sortaient tant d'hommes de valeur. Les cités commençaient même à se +libérer du joug de l'Église; elles se réservaient, bien avant Luther, de +ne laisser proclamer les indulgences qu'après en avoir examiné la +convenance et le but. En outre, les libertés municipales contribuaient à +développer cette dignité tranquille, ce respect mutuel, cette noblesse +de manières qui semblent être un privilége de race chez les hommes de +souche ibérique. + +Entre ces forces opposées, tendant les unes à solliciter l'initiative +individuelle, les autres, au contraire, à la supprimer complétement au +profit de l'Église et de la centralisation monarchique, une lutte +directe ne pouvait manquer d'éclater tôt ou tard. Dès que la reconquête +de l'Espagne par les chrétiens fut achevée et que la ferveur religieuse, +la fidélité aux souverains et le patriotisme local n'eurent plus un même +but à poursuivre, la guerre intérieure commença. Elle se termina +promptement au profit du pouvoir royal et de l'Église; les _comuneros_ +des Castilles, qui s'étaient constitués les défenseurs des libertés +locales et régionales, furent mal secondés ou combattus par les +habitants des autres provinces, Asturies, Aragon, Andalousie; même les +Maures de l'Alpujarra aidèrent à l'écrasement du peuple; à l'aide de +l'or du Portugal et de l'Amérique, les généraux de Charles-Quint le +massacrèrent et tout aussitôt le silence se fit dans les villes, +jusqu'alors si actives et si gaies, de la Péninsule. + +La découverte du Nouveau Monde, qui précisément alors venait de se faire +au profit de la monarchie espagnole, fut pour la nation un malheur +peut-être plus grand. L'expatriation de tous les jeunes gens d'audace, +de tous les coureurs d'aventures qui allaient conquérir l'Eldorado par +delà l'Atlantique est une des causes qui contribuèrent le plus à +l'affaiblissement de l'Espagne. Les plus hardis partaient; les faibles, +les gens qu'effrayait la mort restaient seuls au logis. C'est ainsi que +peu à peu la mère patrie se trouva privée de ses enfants les mieux +trempés. Toute sa vaillance et son esprit d'entreprise avaient trouvé un +dérivatif dans la prise de possession du Nouveau Monde, et, tout enivrée +de sa gloire d'outre-mer, elle se laissa sans résistance abîmer par ses +maîtres dans la plus profonde ignominie. Un navire trop chargé de toile +s'expose à chavirer à la moindre tempête; de même l'Espagne, trop faible +pour l'immensité de ses colonies, s'affaissa promptement sur elle-même. + +Les énormes quantités d'or et d'argent que les mines du Nouveau Monde +fournirent au trésor de la métropole furent aussi un puissant élément +d'appauvrissement et de démoralisation. En deux siècles, de l'an 1500 à +l'an 1702, les envois de métaux précieux faits par les colonies +s'élevèrent à la somme totale de 54 milliards de francs. De pareilles +sommes, acquises sans travail et gaspillées surtout à des oeuvres de +corruption, devaient avoir pour résultat de développer à l'excès +l'indolence naturelle de l'Espagnol. L'or arrivant sans effort, on ne se +donna plus la peine de le gagner: au lieu de produire, on acheta, et +bientôt tous les trésors eurent pris le chemin de l'étranger. Puis, +quand les colonies cessèrent de nourrir la mère patrie, tous ceux qui +s'étaient accoutumés à la paresse durent vivre par la mendicité de la +rue ou par la mendicité bureaucratique, plus basse et plus dissolvante +encore. Peut-être l'Espagne est-elle la seule contrée d'Europe où l'on +voie des ouvriers abandonner leur travail ordinaire, pour aller prendre +leur part de la pitance distribuée aux mendiants à certains jours de la +semaine. + +Sans agression du dehors et par le seul effet de la décadence +intérieure, la nation déclina dans le monde avec une rapidité sans +exemple. Après l'expulsion des Maures, les citoyens les plus industrieux +de la contrée, toute activité s'éteignit peu à peu en Espagne. Les +ateliers se fermèrent par milliers dans les villes jadis industrielles, +comme Séville et Tolède. Les procédés de métier se perdirent, faute +d'artisans; le commerce, livré au monopole, délaissa les marchés et les +ports; on cessa d'exploiter les mines et les carrières; souvent même, +disent les chroniques du temps, les champs delà Navarre seraient restés +en friche, aux abords mêmes des villages, si des paysans béarnais +n'étaient allés y faire les semailles et la moisson. Les jeunes +Espagnols entraient en foule dans les monastères pour jouir du privilège +de l'oisiveté; et plus de neuf mille couvents d'hommes, dont les champs +étaient cultivés aux dépens du reste de l'Espagne, s'établirent dans +toutes les parties du royaume. Toute étude sérieuse cessa dans les +écoles et les universités; suivant la forte expression de Saint-Simon, +«la science était un crime; l'ignorance et la stupidité la première +vertu.» Le pays se dépeuplait: il ne naissait plus d'enfants en nombre +suffisant pour remplacer les morts. Les Espagnols étaient tombés si bas, +qu'ils avaient perdu leur vieux renom de vaillance, pourtant si mérité. +Après l'instauration de la dynastie bourbonienne, lorsque des étrangers, +français, italiens, irlandais, furent appelés en foule pour occuper +toutes les hautes positions, c'est que les indigènes eux-mêmes, dégoûtés +de tout travail et privés de toute initiative, étaient devenus +incapables de la gestion des affaires. + +L'observateur impartial qui compare l'Espagne de nos jours à ce qu'elle +fut à l'époque de son long silence sous le régime de l'Inquisition, est +frappé des progrès de toute espèce qui se sont accomplis. Un proverbe +bien mensonger proclame «heureux les peuples qui n'ont pas d'histoire», +comme si les morts en avaient une. C'est au contraire lorsqu'ils sont en +pleine possession de leur vie, fût-elle même inquiète et tumultueuse, +que les peuples marquent leur existence dans l'humanité par des actes de +valeur historique et des services réels rendus à leurs contemporains. +Quoique depuis le commencement du siècle l'Espagne renaissante ait +toujours, pour ainsi dire, vécu au milieu des flammes, elle a plus +travaillé pour les arts, les sciences, l'industrie, elle a fourni par +quelques-uns de ses fils plus de hauts enseignements que pendant les +deux siècles de morne paix qui s'étaient écoulés depuis que Philippe II +avait fait l'ombre dans son royaume. + +Il est toutefois évident que si la vie de l'Espagne ne se dépensait pas +pour une si grande part en luttes intestines et qu'elle s'appliquât tout +entière à des œuvres d'intérêt collectif, l'utilité de la race ibérique +serait bien autrement considérable pour le reste du monde. Mais il se +trouve précisément que les conditions géographiques de la Péninsule se +sont opposées jusqu'à maintenant à tout groupement libre des habitants +en un corps de nation compacte et solide. Quoique se présentant dans +l'ensemble de l'organisme européen avec une grande unité de contours et +de formes, l'Hispano-Lusitanie n'en offre pas moins à l'intérieur, à +cause de ses plateaux et de ses montagnes, une singulière diversité, et +cette diversité est passée de la nature aux hommes qui l'habitent. On +peut dire que toutes les saillies et les creux du plateau montueux de +l'Ibérie se sont moulés sur les populations elles-mêmes. Sur le pourtour +océanique et méditerranéen de la Péninsule tous les avantages se +trouvent réunis: c'est là que le climat est le plus doux, que la terre +féconde se couvre de végétation en plus grande abondance, que la +facilité des communications invite les hommes aux voyages et aux +échanges; aussi les cultivateurs, les commerçants, les marins se +pressent-ils dans la région du littoral et la plupart des grandes villes +s'y sont fondées. Dans l'intérieur du pays, au contraire, les plateaux +arides, les roches nues, les âpres sentiers, les terribles hivers, le +manque de produits variés ont rendu la vie difficile aux habitants, et +souvent les jeunes gens du pays, attirés par les plaines heureuses qui +s'étendent au pied de leurs monts sauvages, émigrent en grand nombre. Il +en résulte que la population espagnole se trouve distribuée en zones +annulaires de densité. + +[Illustration: N° 121.--DENSITÉ DES POPULATIONS DE LA PÉNINSULE +IBÉRIQUE.] + +La face riveraine de la Péninsule, celle qui comprend les côtes de la +Catalogne, de Valence et de Murcie, Málaga, Cádix et la vallée du +Guadalquivir, le bas Portugal et le versant maritime des Pyrénées +occidentales, est la région vivante par excellence: là est le mouvement +des hommes et des idées. D'un autre côté, la capitale du royaume, située +dans une position dominante, à peu près au centre géométrique de la +contrée, ne pouvait manquer de devenir, elle aussi, un foyer vital, à +cause du réseau de routes dont elle occupe le milieu; mais elle est +entourée de régions faiblement peuplées et même, en quelques endroits, +de véritables déserts. + +Cette inégalité de population entre les plaines basses du littoral et +les plateaux de l'intérieur, et, bien plus encore, ce dédoublement de la +civilisation péninsulaire en une zone extérieure et un foyer central ont +produit les résultats les plus considérables dans l'histoire générale de +l'Espagne. Consciente de sa propre vitalité, animée d'une suffisante +initiative pour se gouverner elle-même, chacune des provinces maritimes +tendait à s'isoler des autres parties de l'Espagne et à vivre d'une vie +indépendante. Pendant les sept cents années que dura l'occupation des +Maures, la haine de race et de religion, commune aux états chrétiens de +la Péninsule, avait pu maintenir une certaine union entre les divers +royaumes chrétiens de l'Ibérie et faciliter la création d'une monarchie +unitaire; mais, pour conserver cette unité factice, le gouvernement +espagnol dut avoir recours au système de terrorisme et d'oppression le +plus savant sous lequel un peuple ait jamais été courbé. D'ailleurs le +Portugal, auquel sa position sur l'Océan, l'importance de son commerce, +l'immense étendue de ses conquêtes coloniales avaient assuré un rôle à +part, ne subit la domination détestée des Castillans que pendant moins +d'un siècle et se sépara de l'Espagne comme une pièce neuve se détache +d'un habit cousu de morceaux d'étoffes diverses. Au choc des événements +extérieurs, la monarchie espagnole elle-même faillit disparaître. C'est +en vain que, pour s'asseoir plus solidement, l'autorité royale avait +abêti, appauvri le peuple et tari en apparence la source des idées: +d'incessantes révolutions et des guerres civiles de province à province +montrèrent bien que sous l'oppression commune la forte individualité de +chacun des groupes naturels de population s'était maintenue. Il est +certain que d'année en année le lien d'unité politique se noue plus +fortement entre les divers peuples de l'Espagne, grâce à la facilité +croissante des voyages et des échanges, à la substitution graduelle +d'une même langue aux dialectes provinciaux, au rapprochement spontané +qu'amènent la compréhension des mêmes idées et la formation des partis +politiques; mais Andalous et Galiciens, Basques et Catalans, Aragonais +et Madrileños, sont encore bien éloignés de s'être fondus en une seule +nationalité. + +La constitution fédérale que s'était donnée pour un temps la république +espagnole était donc complètement justifiée par la forme géographique du +pays et l'histoire de ses habitants. Cette autonomie provinciale que les +gouvernants n'ont pas voulu consacrer par la paix ne s'en affirme pas +moins par la guerre civile: la violence veut réaliser ce que n'a pu le +bon accord. + +Telle est, sous divers noms, intransigeance ou carlisme, et avec +d'autres éléments de dissension civile, la grande cause des révolutions +qui dans les dernières années ont agité l'Espagne. Les populations +cherchent leur équilibre naturel, et l'une des principales conditions de +cet équilibre est le respect des limites tracées entre les provinces par +les différences du sol et du climat, ainsi que par les diversités de +mœurs qui en sont la conséquence. Il est donc nécessaire d'étudier à +part chacune de ces régions naturelles de l'Espagne, en tenant compte de +ce fait, que les divisions politiques ne suivent exactement ni les +lignes de faîte entre les bassins ni les frontières entre les +populations de dialectes différents. + + + + +II + +PLATEAUX DES CASTILLES, DE LEON ET DE L'ESTREMADURE. + + +Le plateau central de la Péninsule, entre la vallée de l'Èbre et celle +du Guadalquivir, est parfaitement délimité par la nature: une enceinte +semi-circulaire l'entoure au nord, à l'est et au sud, des Pyrénées +Cantabres à la sierra Morena[154]. Il est vrai que du côté de l'ouest la +pente générale du plateau s'incline vers le Portugal et l'Atlantique; +mais là aussi des massifs montagneux et surtout les escarpements des +gorges fluviales par lesquelles il faut dévaler pour entrer dans les +vallées inférieures constituent une véritable barrière, dont certaines +parties sont malaisées à traverser. La haute région où le Duero, le +Tage, le Guadiana développent leur cours supérieur est donc un tout +géographique distinct encadré par une zone complétement circulaire de +terres à versant maritime: on peut la comparer à une sorte de péninsule +plus petite enfermée dans la grande presqu'île et ne tenant aux Pyrénées +françaises que par l'isthme étroit des provinces Basques. En effet, si +l'eau de la mer s'élevait brusquement de 600 mètres, les plateaux des +Castilles, diversement échancrés par des golfes, s'isoleraient du reste +de l'Espagne. Leur étendue considérable, car ils forment bien près de la +moitié de tout le pays, leur assurait d'avance un rôle historique des +plus importants; par le fait même de leur position dominatrice, les +Castillans ont annexé presque tous les territoires circonvoisins à leur +domaine, qui occupe déjà plus des deux cinquièmes de toute l'Espagne. + +[Note 154: + + Superficie. +Bassin du Duero, + Leon et Vieille-Castille, + sans Logroño et Santander 94,773 kilom. car. +Bassins du Tage et du Guadiana 115,819 » + ___________________ + 210,592 kilom. car. + + Popul. en 1871. Popul. kilom. +Bassin du Duero, + Léon et Vieille-Castille, + sans Logroño et Santander 2,550,000 27 hab. +Bassins du Tage et du Guadiana 2,276,000 20 » + _________ _______ + 4,826,000 23 hab. +] + +Les Castilles, cette Espagne par excellence, ne sont point un beau pays, +ou du moins leur beauté, solennelle et formidable, n'est point de nature +à être comprise par la plupart des voyageurs. De vastes étendues du +plateau, telles que la Tierra de Campos, au nord de Valladolid, sont +d'anciens fonds lacustres, au sol d'une grande fécondité, mais d'une +extrême monotonie, à cause du manque de variété dans les cultures et de +l'absence de toute végétation forestière; le sol s'y montre à nu avec +ses argiles et ses sables diversement nuancés en gris, en bleu, en rouge +clair, en rouge de sang. Ses chemins, sur lesquels de longues files de +mules passent en soulevant des tourbillons de poussière, se confondent +avec les terrains environnants. D'autres parties du plateau, beaucoup +plus inégales, sont bosselées de monticules pierreux jaunis par le +soleil et rayés sur leurs pentes de sillons où les chardons et d'autres +plantes épineuses se mêlent aux céréales. Ailleurs, notamment à l'orient +de Madrid, le plateau prend l'aspect d'un pays de montagnes; de toutes +parts l'horizon est fermé par des croupes et des cimes revêtues d'une +herbe maigre, et des gorges sombres, entaillées par les eaux naissantes, +s'ouvrent ça et là entre des parois de rochers. Ailleurs encore, comme +dans la basse Estremadure, les pâturages s'étendent à perte de vue +jusqu'à la base des montagnes éloignées, et dans ces plaines, semblables +à certaines parties des pampas américaines, pas un arbre n'arrête le +regard. Au commencement du siècle, des terres tout à fait incultes, +quoique très-fertiles naturellement, occupaient dans le district de +Badajoz une étendue de plus de 100 kilomètres en longueur sur une +largeur de la moitié. Un demi-million d'hommes eût vécu à l'aise dans ce +désert. + +A voir l'effrayante nudité de la plupart de ces plaines, on ne croirait +pas que, depuis le milieu du siècle dernier, il existe une ordonnance du +Conseil de Castille enjoignant à chaque habitant des campagnes de +planter au moins cinq arbres. L'œuvre de déboisement a été menée avec +plus de zèle que le travail de repeuplement. Les paysans ont un préjugé +contre les arbres: ils disent que le feuillage leur rend le mauvais +service de protéger les petits oiseaux contre les rapaces et livre ainsi +les moissons en proie aux volatiles granivores; aussi, non contents +d'exterminer tous les oisillons, à l'exception des hirondelles, +s'acharnent-ils à la destruction des bois; en maints endroits il ne +reste plus d'arbres que dans les solitudes éloignées de toute demeure de +l'homme; on marcherait pendant des journées entières sans en apercevoir +un seul. La campagne est réduite à un tel état de nudité, que, suivant +le Proverbe, «l'alouette traversant les Castilles doit emporter son +grain.» + +Même au milieu des champs cultivés on croirait se trouver dans un désert +surtout quand la moisson n'a laissé que des chaumes flétris. Les masures +en terre grise ou en pierrailles semblent de loin se confondre avec le +sol environnant; les villes elles-mêmes, entourées de leurs murs +ébréchés et jaunâtres, ont l'air de rochers ravinés. L'eau manque en +plusieurs régions du plateau comme dans les solitudes de l'Afrique. +Nombre de villes et de villages alimentés par l'eau de source proclament +joyeusement, par leur nom même, la possession de ce riche trésor. Des +ponts énormes passent sur les ravins, mais, pendant plus d'une moitié de +l'année, on ne voit pas une goutte d'eau dans le lit pierreux que les +constructeurs de la route ont mis tant de peine à franchir. + +Le plateau central de l'Espagne n'est pas incliné seulement à l'ouest +vers l'Atlantique lusitanien, il descend aussi, mais d'une pente fort +inégale, de la base des Pyrénées cantabres au bord septentrional de la +vallée du Guadalquivir. Tandis que le haut bassin du Duero se penche de +l'est à l'ouest, entre 1,000 mètres et 700 mètres d'altitude moyenne, la +Nouvelle-Castille et la Manche, dans les bassins du Tage et du Guadiana, +n'ont plus que 600 mètres d'élévation. Dans leur ensemble, les hautes +terres de l'Espagne centrale sont comparables à deux gradins de +différente hauteur séparés l'un de l'autre par une muraille percée de +brèches. Cette muraille qui sert de limite commune aux deux terrasses du +plateau est la sierra de Guadarrama, prolongée à l'ouest par la sierra +de Gredos. Au nord, les eaux qui s'écoulent par le Duero arrosent la +province de Léon et la Vieille-Castille; au sud, les bassins jumeaux du +Tage et du Guadiana constituent les provinces de la Nouvelle-Castille, +de la Manche et de l'Estremadure. + +[Illustration: TOLÈDE. Dessin de Ph. Benoist, d'après une photographie +de J. Laurent.] + +Les deux plateaux juxtaposés étaient occupés à l'époque tertiaire par de +grands bassins lacustres; des fleuves à cataractes, semblables aux +canaux d'écoulement qui déversent dans l'Atlantique les eaux de la +méditerranée canadienne, faisaient communiquer entre elles ces hautes +mers de l'Ibérie. L'une d'elles, dont les contours sont indiqués par les +limites géologiques d'une couche de débris arénacés, argileux et +calcaires, arrachés aux montagnes environnantes, est celle qui s'est +écoulée par les défilés du bas Duero. Jadis elle était fermée +précisément de ce côté par les montagnes cristallines du Portugal, et +c'est au nord-est, par la brèche de Pancorbo, où passe actuellement le +chemin de fer de Burgos à Vitoria, que l'excédant des eaux s'épanchait +probablement dans le bassin de l'Èbre. En outre, un large détroit, +contournant à l'est les montagnes de Guadarrama, unissait le lac +supérieur, celui dont le fond est devenu la Vieille-Castille, au lac +inférieur remplacé aujourd'hui par les plaines de la Nouvelle-Castille +et de la Manche. À en juger par la superficie des terrains tertiaires +que les eaux ont laissés en témoignage de leur séjour, les deux lacs +avaient ensemble une superficie de 76,000 kilomètres carrés, soit +environ la huitième partie de la surface actuelle de la Péninsule. +Relativement à ce qu'elle est de nos jours, la presqu'île d'Ibérie +n'était donc à ces âges de la planète qu'une sorte de squelette non +encore revêtu de chair; les massifs de granit et de roches anciennes, +unis les uns aux autres par des croupes de terrains triasiques, +jurassiques et crétacés, formaient comme un double anneau montagneux, +limité extérieurement par des eaux salées, intérieurement par des eaux +douces. Les golfes du dehors et les lacs du dedans s'emplissaient à la +fois de dépôts que l'on reconnaît maintenant à leurs fossiles, les uns +d'origine marine, les autres provenant des eaux douces. Cette période +géologique dura pendant de longs âges, car les couches de terrains +lacustres ont en maints endroits plus de 300 mètres d'épaisseur. Les +strates miocènes qui forment la partie superficielle des deux bassins +des Castilles appartiennent exactement à la même époque de la Terre, +puisqu'on y trouve les ossements fossiles des mêmes grands animaux, +mégathériums, mammouths, hipparions. + +La partie nord-occidentale et septentrionale de l'enceinte montagneuse +de la terre de Léon et de la Vieille-Castille est formée par le système +des Pyrénées Cantabres; mais immédiatement à l'est du plus haut massif +de ces montagnes, au nœud de la Peña Labra, des croupes allongées se +détachent vers le sud-est et constituent la ligne de faîte qui sépare le +bassin du Duero des sources de l'Èbre. Ces croupes, connues sous divers +noms, forment d'abord les _páramos_ de Lora, inclinés en pente douce +vers le plateau méridional, mais brusquement coupés vers l'Èbre, coulant +comme au fond d'un fossé à quelques centaines de mètres de profondeur. A +l'est, la ligne de partage, d'une altitude de plus de 1,000 mètres, se +prolonge assez régulièrement jusqu'au massif de la Brujula, dont un col +est utilisé par la route de Burgos à la mer, et que les voyageurs, +trompés par les muletiers, se figuraient jadis être un des points les +plus élevés de la Péninsule. Mais au delà, les croupes appelées à tort +_montes_ de Oca, s'exhaussent graduellement et se rattachent à un massif +de véritables montagnes, au noyau de roches cristallines, la sierra de +Demanda, dominée par le pic de San Lorenzo. Un autre massif, appuyé +comme le premier sur de puissants contre-forts, lui succède au sud-est +et porte la haute cime du Pico de Urbion, qui donne naissance à la +source du Duero. Une chaîne, dite sierra Cebollera, continue +régulièrement la ligne de faîte, pour s'abaisser par degrés, tout en se +ramifiant diversement dans les deux bassins de l'Èbre et du Duero. +Enfin, cette partie de l'enceinte du plateau se termine par un troisième +massif, celui de Moncayo, qui se compose de roches cristallines comme le +San Lorenzo, et s'élève à une hauteur encore plus considérable. Au delà, +la chaîne disparaît complètement, elle est remplacée par de larges +croupes aux versants tourmentés qui n'offrent plus aucun obstacle au +passage des routes et que la voie ferrée de Madrid à Saragosse a pu +utiliser sans peine. Mais au sud de la Cebollera et du Moncayo diverses +petites chaînes, disposées parallèlement à ces grands massifs, +emplissent l'angle oriental du bassin du Duero et forcent le fleuve à +décrire un long détour par le défilé de Soria. C'est dans ces montagnes, +non loin du faîte au triple versant de l'Èbre, du Tage et du Duero, que +s'élevait la forteresse de Numance, dont l'héroïque lutte contre +l'étranger a été depuis imitée par tant d'autres cités de la Péninsule. + +[Illustration: Nº 122.--PROFIL DU CHEMIN DE FER DE BAYONNE A CADIZ, A +TRAVERS LA PÉNINSULE.] + +Entre le bassin du Duero et celui du Tage, la ligne de faîte est plus +haute en moyenne et plus régulière que dans la partie nord-orientale de +la Vieille-Castille. A peine indiquée d'abord par de faibles renflements +d'une centaine de mètres, que porte l'énorme soubassement des hautes +terres, la chaîne se redresse peu à peu dans la direction de l'ouest et +du sud-ouest, et forme bientôt la fameuse sierra de Guadarrama, le +système Carpéto-Vétonique de Bory de Saint-Vincent: c'est la chaîne la +plus connue de toutes celles du centre de l'Espagne, non qu'elle soit la +plus haute, mais elle borne l'horizon de Madrid du superbe hémicycle de +ses roches de granit. La crête de cette chaîne est assez étroite et ses +pentes sont escarpées de part et d'autre; elle est dressée en un +véritable mur entre les deux Castilles, et ce n'est pas sans peine que +l'on a pu construire les routes qui s'élèvent en lacets vers les cols de +Somosierra, de Navacerrada, de Guadarrama; aussi Ferdinand VI, tout fier +du chemin tracé sous son règne à travers la montagne, fit-il dresser, +sur l'un des plus hauts sommets, la statue d'un lion avec une +inscription grandiose rappelant que «le roi a vaincu les monts». Quant +au chemin de fer du nord de l'Espagne, il a dû tourner la sierra du côté +de l'ouest par la dépression d'Avila, mais il passe encore à une +altitude plus grande d'une vingtaine de mètres que la voie ferrée dite +du mont Cenis; il l'emporte également par la hauteur sur toutes les +autres lignes des Alpes actuellement utilisées par la vapeur. Le rempart +naturel que les montagnes de Guadarrama forment au nord de la plaine de +Madrid constitue pour cette ville une ligne stratégique de la plus haute +importance; de sanglantes batailles ont été livrées dont le seul enjeu +était la possession des passages de la sierra. + +Au sud-ouest du pic de Peñalara, qui est le plus élevé de l'arête +Carpéto-Vétonique, les monts s'abaissent rapidement et bientôt, au pic +de la Cierva, la chaîne se divise en deux rameaux. Le plus +septentrional, qui se dirige à l'ouest, puis décrit un demi-cercle +autour de la plaine d'Avila, forme la ligne de partage entre les eaux +tributaires du Duero et celles qui vont se jeter dans le Tage; en maints +endroits, c'est plutôt un renflement du sol, une croupe allongée, qu'une +véritable chaîne. Le rameau du sud, plus haut, plus régulier comme +système de montagnes, formerait la chaîne naturelle de jonction entre la +sierra de Guadarrama et la sierra de Gredos, s'il n'était coupé en deux +par le défilé qu'y a creusé la rivière d'Alberche, à sa sortie d'une +étroite vallée supérieure, ménagée entre les deux murs parallèles des +montagnes. Par une sorte de rhythme dont on trouve beaucoup d'autres +exemples en diverses contrées de la terre, l'Alberche, affluent du Tage, +et le Tormes, tributaire du Duero, ont comme entrelacé leurs sources; le +massif qui leur donne naissance épanche au sud la rivière dont les eaux +coulent au nord, et au nord celle qui se dirige vers le midi. + +La sierra de Gredos, qui continue, à l'ouest du défilé de l'Alberche, le +système orographique de l'Espagne centrale, est, après la sierra Nevada +de Grenade et les monts Pyrénées, celle qui présente les plus hauts +sommets. La cime qui porte le beau nom de Plaza del Moro Almanzor +s'élève à 2,650 mètres, c'est-à-dire en pleine zone polaire, bien +au-dessus de la limite des forêts. Les crêtes pelées des roches +cristallines, blanches de neige pendant la plus grande moitié de +l'année, se dressent au-dessus de pentes désertes, d'énormes éboulis de +pierres et de cirques enfermant des vasques d'eau bleue. La sierra de +Gredos est une des régions les moins explorées de la Péninsule, l'une +des plus difficiles à parcourir à cause du manque absolu de villages +offrant quelque confort, mais c'est aussi l'une des plus belles. Le +versant méridional, limité au sud par le cours du Tietar, est charmant: +c'est la contrée connue sous le nom de Vera. Les eaux courantes et +pures, les groupes de beaux arbres parsemés sur les pentes, les vergers +fleuris ou verdoyants, dans lesquels se cachent à demi les villages, +font de cette partie de l'Espagne une sorte de Suisse: Charles-Quint +donna une preuve de goût en allant finir ses jours au couvent de Yuste, +un des sites les plus aimables du pays. Jadis un plus grand mouvement +d'hommes se faisait à la base de la sierra de Gredos, car c'est +immédiatement à l'ouest que passait la grande voie stratégique et +commerciale des Romains, la _via lata_ (voie Large), appelée aujourd'hui +_camino de la Plata_, qui faisait communiquer la vallée du Tage et celle +du Duero en empruntant le col nommé Puerto de Baños. L'artère médiane de +la Péninsule s'est déplacée; Tolède et Madrid l'ont portée vers les +montagnes de la Guadarrama; la ville romaine de Mérida la maintenait +autrefois à l'ouest de la sierra de Gredos. + +[Illustration: Nº 123.--SIERRAS DE GREDOS ET DE GATA.] + +Dans leur ensemble, tous les traits du relief géographique de cette +partie de l'Espagne ont une orientation sensiblement parallèle. De la +percée de l'Alberche aux collines de Plasencia et au Puerto de los +Castaños, près du Tage, la sierra de Gredos se développe dans le sens du +sud-ouest; au sud, la petite chaîne de San Vicente et le renflement +général des plateaux granitiques situés au nord du Tage affectent la +même direction; l'Alberche, dans son cours inférieur, le Tietar, le +Jerte et le bas Alagon, tous affluents du Tage, se dirigent également +vers le sud-ouest; le massif du Trampal projette aussi dans le même sens +vers Plasencia sa longue arête latérale appelée Tras la Sierra; la +dépression où passait la voie Large des Romains est précisément orientée +de la même manière; enfin la sierra de Gata, qui se dresse de l'autre +côté vers les frontières du Portugal, et plus loin les chaînes qui +s'élèvent dans les limites mêmes de la Lusitanie, alignent leurs sommets +dans le sens du nord-est au sud-ouest, suivant la direction que présente +l'inclinaison générale de la Péninsule vers l'Atlantique. + +La sierra de Gata est encore plus sauvage et moins explorée que celle de +Gredos. Elle commence aux sources de l'Alagon sous le nom de Peña +Gudina, puis, se dressant à plus de 1,800 mètres, prend la désignation +de Peña de Francia (Roche de France), due, paraît-il, à l'existence +d'une chapelle de Notre-Dame-de-France qu'un chevalier d'outre-Pyrénées +aurait fait bâtir sur une des cimes les plus escarpées[155]. C'est dans +les gorges de ces montagnes que se trouve l'âpre vallée des Batuecas, +restée longtemps presque inconnue. Au sud, une première «clus» formée +par une chaîne transversale, que l'Alagon a dû rompre peu à peu sous +l'effort de ses eaux, rend l'accès de cette région très-difficile aux +habitants de la plaine; plus haut, un deuxième défilé défend l'entrée de +la vallée; les indigènes s'y trouvent enfermés comme dans une citadelle +à double enceinte. Au sud-ouest des Batuecas, une autre vallée, celle de +las Hurdes, est également bien défendue par un rempart de contre-forts +ne laissant aux eaux qu'une étroite issue vers l'Alagon. C'est là que +l'arête de montagnes prend spécialement le nom de sierra de Gata qu'elle +garde jusqu'à son entrée sur le territoire portugais. + +[Note 155: Altitudes des monts et des cols entre l'Èbre et le Tage, +d'après Francisco Coello: + +Au nord du Duero: + Paramos de Lora 1,088 mètres. + Col de la Brújula 980 » + Pic de San Lorenzo (sierra de la Demanda) 2,303 » + Pic de Urbion 2,246 » + Sierra Cebollera 2,145 » + Pic de Moncayo 2,346 » + +Sierra Guadarrama: + Col de Somosierra 1,428 » + Pic de Peñalara 2,400 » + Col de Navacerrada 1,778 » + Col de Guadarrama 1,533 » + Passage du chemin de fer 1,359 » + Alto de la Cierva 1,837 » + + Plaza del Moro Almanzor (sierra de Gredos) 2,650 » + Peña de Francia (sierra de Gata) 4,734 » +] + +A l'orient de la Nouvelle-Castille, la plupart des anciennes cartes, et +même un trop grand nombre de feuilles récentes, indiquent de hauts +remparts de montagnes qui n'ont, aucune existence réelle. Il n'y a point +de chaînes, mais la contrée tout entière est une énorme gibbosité de +mille et même treize à quatorze cents mètres d'élévation. A peine +quelques petites rangées de collines montrent-elles leurs croupes sur le +puissant soubassement: de simples buttes aux pentes fort douces sont le +faîte de ce toit de l'Espagne. D'ailleurs les eaux courantes, qui se +sont creusé des lits très profonds dans les terrains du plateau faciles +à entamer, donnent en plusieurs endroits un véritable aspect de +montagnes à des parois érodées; les roches de grès diversement colorées, +les couches d'argile, les strates calcaires de trias ou de jura, +entaillées jusqu'à des centaines de mètres dans l'épaisseur du plateau, +feraient croire que la région est très accidentée, tandis que le +comblement de ces fosses de déblai transformerait toute la haute plaine +en un désert uniforme, faiblement ondulé. + +Une des parties du plateau qui offrent le plus l'aspect d'un massif de +montagnes est celle que domine, à l'angle nord-oriental de la +Nouvelle-Castille, la «dent molaire» ou Muela de San Juan: on peut +considérer ces hauteurs comme la principale borne hydrographique de la +Péninsule entre les versants des divers bassins fluviaux; plusieurs +rivières s'en échappent pour aller gagner les plaines inférieures par de +profondes gorges, aux âpres rochers d'apparence africaine. Le Tage, le +fleuve qui divise l'Espagne en deux parties à peu près égales, y prend +son origine; de l'autre côté s'épanchent le Júcar et le Guadalaviar, qui +sont aussi les fleuves du milieu sur le littoral méditerranéen; enfin, +une des branches principales du Jalon y prend au nord la direction de +l'Èbre. Peut-être est-ce à cause de ce rayonnement des eaux dans toutes +les directions qu'une arête de sommets, projetée à l'est de la Muela, +est connue par le nom de «monts Universels» (_montes Universelles_). Une +autre petite chaîne, située plus à l'est, dans le district d'Albarracin, +et dite la sierra del Tremedal est, dit-on, fréquemment agitée par des +secousses volcaniques; des gaz sulfureux s'échappent parfois des failles +ouvertes dans les roches oolithiques en contact avec le porphyre noir et +des roches de basalte. Quelques hauteurs triasiques des environs de +Cuenca sont aussi fort curieuses, à cause de leurs gisements de sel +gemme: les mines les plus connues sont celles de Minglanilla, où l'on +pénètre par des galeries souterraines entre des parois de sel +translucide. Ces larges avenues taillées dans le cristal étaient +considérées autrefois comme l'une des grandes merveilles de la +Péninsule. + +Parallèle à la côte de Valence, le renflement du plateau oriental se +prolonge vers le sud, entre les eaux qui descendent vers la Méditerranée +et celles qui vont former les courants du Tage et du Guadiana. Le faîte +de partage ne commence à prendre l'aspect d'une chaîne de montagnes +qu'entre les sources du Guadiana, du Segura et du Guadalimar: c'est là +que s'élèvent les premières cimes de la sierra Morena, formant la limite +naturelle de la Manche et de l'Andalousie, sur un espace d'environ 400 +kilomètres. D'ailleurs la sierra Morena, de même que toutes les hauteurs +qui terminent à l'est le plateau de la Nouvelle-Castille, ne mérite +guère son nom de chaîne que du côté tourné vers l'extérieur de la +Péninsule. Vue des plateaux où coulent les premières eaux du Guadiana, +la sierra Morena ou chaîne Marianique apparaît comme une rangée de +collines peu élevées, comme un simple rebord coupé d'étroites +échancrures. Par contre, les voyageurs qui des campagnes basses de +l'Andalousie regardent vers le nord, voient une véritable chaîne de +montagnes avec son profil de cimes, ses escarpements, ses contre-forts, +ses vallées profondes, ses défilés sauvages. La sierra Morena et ses +ramifications occidentales, la sierra de Aracena et la sierra de Aroche, +doivent donc être considérées comme appartenant géographiquement plus à +l'Andalousie qu'au plateau des Castilles. Il faut ajouter que les +délimitations administratives attribuent à la province méridionale de +l'Espagne la plus grande partie du système marianique et s'avancent même +au delà de l'arête sur les étendues monotones du plateau. + +A l'occident, la pente générale du sol, révélée par le cours du Tage et +du Guadiana, semblerait devoir fondre par des transitions graduelles les +hautes terres de l'intérieur de l'Espagne avec les plaines basses du +Portugal; mais il n'en est rien. La plus grande partie de l'Estremadure +est occupée par un massif de roches granitiques, l'un des plus +importants de l'Europe occidentale. Cette zone de terrains primitifs, +granits, gneiss, schistes métamorphiques, comprend tout l'espace limité +au nord par les sierras de Gredos et de Gata, au sud par la sierra +d'Aroche; les terrains modernes que l'on rencontre ça et là dans cette +région ne sont que des strates de peu d'épaisseur déposées au-dessus des +roches d'antique origine. Jadis, nous l'avons vu, ce massif des granits +de l'Estremadure retenait les eaux douces amassées en lac dans les +plaines orientales, et c'est par le long travail géologique des siècles +que les anciens déversoirs à cataractes se changèrent en lits fluviaux +régulièrement sciés dans la roche. Des monts qui s'élèvent à cinq cents +mètres de hauteur moyenne au-dessus du plateau, entre le Tage et le +Guadiana et parallèlement au cours de ces deux fleuves, sont les restes +de l'ancien massif les moins entamés par l'action des eaux: on leur +donne le nom de chaîne Orétane ou de monts de Tolède. Sur les confins de +la Castille et de l'Estremadure ils forment le groupe de la sierra de +Guadalupe, devenu fameux par son lieu de pèlerinage jadis si fréquenté +et par la Vierge miraculeuse pour laquelle les Estremeños et les Indiens +christianisés de l'Amérique espagnole professent une si grande +vénération. Le prolongement occidental de ces montagnes, ou sierra de +San Pedro, va se confondre dans la Lusitanie avec les hauteurs de +l'Alemtejo. + +Un autre massif complètement distinct au point de vue géologique est +celui que forment, au bord de l'ancien lac de la Manche, les collines du +_campo_ de Calatrava. C'est un groupe de volcans éteints occupant de +l'est à l'ouest, sur les deux bords du Guadiana, un espace d'environ 100 +kilomètres. De même que la plupart des foyers d'éruption, ces bouches +volcaniques s'ouvraient dans le voisinage des eaux, au bord de la mer +intérieure qu'ont remplacée les plaines de la Manche. Un vaste cirque +ouvert du côté de l'est était bordé de cratères d'éjection d'où +sortirent les trachytes, les basaltes, les cendres ou _negrizales_ qui +recouvrent actuellement la plaine. Des eaux thermales acidulées par le +gaz carbonique sont les seuls indices qui témoignent encore d'un travail +intérieur[156]. + +[Note 156: Altitudes diverses dans les bassins du Tage et du +Guadiana: + +Cerro de San Felipe (Muela de San Juan)......... 1,800 mètres. +Passage du chemin de fer de Madrid a Alicante... 710 » +Villuercas (Sierra de Toledo)................... 1,559 » +Collines du campo de Calatrava................... 695 » +] + +Les eaux courantes des deux Castilles ont une importance géographique +moindre qu'on ne serait tenté de leur attribuer à la vue des longues +lignes serpentines qu'elles tracent à travers plus de la moitié de la +Péninsule. Déjà l'altitude à laquelle coulent les fleuves dans leur +partie supérieure et les âpres défilés par lesquels ils s'échappent pour +gagner la mer suffiraient pour rendre toute navigation sérieuse +impossible; mais, en outre, la quantité d'eau pluviale tombée dans leurs +bassins n'est pas assez considérable pour alimenter des cours d'eau +pareils à ceux des autres contrées de l'Europe occidentale. Arrêtée par +les Pyrénées Cantabres, les monts de la Galice et les massifs +granitiques du Portugal et de l'Estremadure espagnole, l'humidité des +vents pluvieux se décharge presque en entier sur les dentes atlantiques +des montagnes; il n'en reste qu'une très-faible proportion pour les +plateaux castillans. En moyenne, il ne pleut sur ces régions que pendant +soixante jours de l'année et l'ensemble des pluies varie du cinquième au +dixième de la quantité tombée sur le versant extérieur des monts. Par +aggravation, le soleil et le vent font évaporer très-activement la pluie +tombée; toute celle que reçoit la terre altérée pendant les mois d'été +retourne aussitôt dans l'atmosphère, et si les principales rivières +coulent encore pendant cette saison, c'est que le résidu des pluies +d'hiver continue de rejaillir à la surface par les sources profondes. +Mais que de rivières à sec, que de larges lits fluviaux où pendant des +mois pas une goutte d'eau ne se montre au milieu des galets ou des +sables! Si les pluies annuelles, au lieu de pénétrer dans le sol et de +sourdre en fontaines ou de s'écouler promptement par les ravins et les +lits fluviaux, séjournaient en nappes sur le plateau, elles seraient +entièrement évaporées dans l'espace de deux ou trois mois[157]. + +[Note 157: + +Pluie tombée à Madrid en 1868 Dans l'année, 0m,231; d'avril en août, 0m,085 + » Salamanca » » 0m,320 » 0m,054 + » Valladolid » » 0m,545 » 0m,109 +Évaporation d'une nappe d'eau à Madrid (12 années d'observation), 1m,845. +Moyenne des pluies » ( 4 » » ), 0m,273. +] + +Des trois grands fleuves parallèles, le Duero, le Tage et le Guadiana, +les deux derniers sont les moins abondants, car le bassin qu'ils +traversent est séparé de la mer et de ses vents pluvieux par un rempart +supplémentaire, les chaînes de Guadarrama et de Gredos. Mais, si faible +que soit actuellement la portée de leurs eaux, le travail géologique +accompli par ces rivières pendant les âges antérieurs n'en est pas moins +énorme. Après avoir bu toute l'eau qui lui arrive des anciens fonds +lacustres du plateau, chacun des trois fleuves s'engage dans une +excavation tortueuse de la roche vive, et descendant de plus en plus +au-dessous des lèvres du plateau, se creuse un lit à demi souterrain +pour aller rejoindre les plaines basses du Portugal. + +Ainsi le Duero, déjà grossi par toute une large ramure de cours d'eau +tributaires, le Pisuerga uni au Carrion, l'Adaja, l'Esla, entre dans une +étroite déchirure du plateau que l'on a choisie à bon droit, à cause de +l'obstacle qu'elle offre aux communications et aux échanges, comme la +frontière commune entre les deux États limitrophes. Le plus grand +affluent du Duero, le Tormes, alimenté par les neiges de la sierra de +Gredos, le Yeltes, l'Agueda, qui forme la limite du Portugal dans, la +partie inférieure de son cours, passent également au fond de défilés +sauvages, que l'on pourrait appeler des _cañones_, comme les profondes +coupures des fleuves de l'Ouest américain. Mêmes phénomènes pour le +Tage. Après avoir reçu l'Alberche, quand il se trouve resserré entre les +contre-forts de la sierra de Gredos et ceux de la sierra de Altamira, le +fleuve coule, tantôt uni comme une glace, tantôt fuyant en vagues +allongées, entre deux parois peu distantes, dont les angles et les +saillies se correspondent de bord à bord. Le Tietar, l'Almonte, +l'Alagon, l'Eljas, viennent se joindre au courant principal, en passant, +eux aussi, dans les étroites rainures de la roche granitique. Quant au +fleuve Guadiana, il n'échappe au plateau par une «clus» de sortie que +sur le territoire portugais. + +Les sources et le cours supérieur de ce dernier cours d'eau ont été +l'objet d'exagérations de toute espèce que les pâtres débitent avec +fierté, comme si leur fleuve était unique dans le monde. Néanmoins +l'hydrographie du haut Guadiana est fort curieuse. Les premières eaux du +bassin naissent au sud du plateau de Cuenca, dans ces régions à pente +indécise où les ruisseaux hésitent et cherchent leur chemin: en maints +endroits, il suffirait d'une digue pour rejeter les eaux de pluie ou de +source, soit à l'ouest vers le Guadiana, soit à l'est vers le Júcar ou +le Segura, ou bien au sud vers le Guadalimar ou le Guadalquivir. On +rencontre même sur ce faîte des lagunes temporaires sans écoulement, +emplies d'une eau saumâtre. Dans l'Europe occidentale, l'Espagne est la +seule contrée qui présente ce phénomène: c'est une ressemblance de plus +avec le continent d'Afrique. + +[Illustration: PROVINCE DE GUADALAJARA.--DÉFILÉS DU TAGE. Dessin de E. +Grandsire, d'après une photographie de J. Laurent.] + +A en juger par la longueur du cours, les deux ruisseaux qui pourraient +prétendre à l'honneur de donner leur nom au fleuve sont le Zigüela et le +Záncara; mais ils roulent une si faible quantité d'eau, qui s'évapore +d'ailleurs pendant les ardeurs de l'été, que les sources constantes du +Guadiana ont été considérées à bon droit comme l'origine de la véritable +rivière. Ce sont les «yeux» (_ojos_) de Guadiana ou de Villarubia, eaux +claires qui reflètent le ciel et que les habitants de ces pays altérés +ont tout naturellement comparées à des yeux s'ouvrant pour contempler +l'espace. Les trois groupes de sources donnent une quantité d'eau +évaluée à 3 mètres cubes par seconde. Une masse liquide aussi +considérable pour une contrée mal arrosée vient évidemment de loin et +représente l'écoulement d'une zone fort étendue. L'opinion commune est +que le charmant ruisseau du Ruidera, qui s'épanche de lagune en lagune +par une série de rapides et de cascades pittoresques, d'une hauteur +totale de près de 100 mètres, serait le cours d'eau qui reparaît aux +«yeux» du Guadiana. En effet, sa masse liquide est à peu près la même, +et la pente générale du sol permettrait aux eaux souterraines de prendre +la direction des sources. Comme si l'hypothèse de la communication +cachée était incontestable, on donne souvent au Ruidera le nom de +Guadiana-Alto; cependant quelques géographes, notamment Coello, doutent +que le ruisseau supérieur atteigne le bassin du fleuve inférieur. Après +les grandes pluies, ses eaux surabondantes descendent au Záncara par un +lit pierreux; mais d'ordinaire l'évaporation suffit à les épuiser en +entier. Le Jabalon, grand affluent du Guadiana qui arrose le campo de +Calatrava, est également alimenté par des sources abondantes, les «yeux» +de Montiel. + +La grande sécheresse relative des plateaux castillans contribue à donner +au climat un caractère essentiellement continental. En Espagne, les +vents généraux de l'atmosphère sont les mêmes que ceux de toute l'Europe +de l'Occident; le courant aérien dominant y est, comme en Portugal, en +France et en Angleterre, l'humide vent du sud-ouest auquel ces contrées +doivent leur température modérée dans les froids et les chaleurs, et +pourtant les hauts bassins du Duero, du Tage, du Guadiana ont une +succession de saisons et des revirements soudains de température qui +font penser aux climats des déserts de l'Afrique et de l'Asie. Les +froidures de l'hiver y sont très-rigoureuses, les étés sont brûlants, et +les températures réelles sont encore aggravées dans un sens ou dans +l'autre par les vents qui soufflent librement sur les grandes plaines +dénudées. En hiver, le _norte_, qui vient de passer sur les neiges et +les glaces des Pyrénées, de la sierra de Urbion, de Moncayo, de +Guadarrama, siffle à travers les broussailles et pénètre par toutes les +fissures dans les tristes réduits, des paysans. En été, le vent +contraire, le redoutable _solano_, traverse parfois le détroit, et +gagnant le plateau par les brèches de la sierra Nevada et de la sierra +Morena, fait peser sur la nature une lourde atmosphère qui brûle la +végétation, irrite les animaux, rend l'homme nerveux et maussade. Sous +l'action de ces diverses causes météorologiques, la plupart des villes +castillanes, dont Madrid peut être considérée comme le type, ont un +climat fort désagréable et redouté à bon droit par les étrangers[158]. +L'air, quoique pur, y est d'ordinaire beaucoup trop sec, trop vif, trop +pénétrant, surtout en hiver, ce qui a donné lieu au proverbe bien connu: +«L'air de Madrid n'éteint pas une chandelle, mais il tue un homme!» Les +personnes nerveuses, celles qui ont la poitrine délicate, souffrent +beaucoup de cette constitution de l'atmosphère et, pendant la période du +premier acclimatement, ont de sérieux dangers à courir. «Trois mois +d'hiver, neuf mois d'enfer,» dit un autre proverbe, qui fait allusion +aux accablantes chaleurs de l'été. On dit, il est vrai, que du temps de +Charles-Quint Madrid avait la réputation de jouir d'un excellent climat, +mais cette réputation était peut-être l'effet de basses flatteries à +l'adresse du maître qui avait fait choix de cette résidence en Espagne. +Cependant le voisinage de grandes forêts, actuellement disparues, devait +donner à la contrée une salubrité relative et modérer les excès de +température. + +[Note 158: + +Température moyenne de Madrid, d'après Garriga... 14°,37 C. + » plus haute » 40° + » plus basse » -10° +] + +[Illustration: Nº 124.--STEPPE DE LA NOUVELLE-CASTILLE.] + +De la partie la plus basse des plateaux au sommet des montagnes qui les +dominent la variété des plantes est fort grande; mais, dans son aspect +général la flore présente une singulière uniformité. Le nombre des +plantes qui peuvent supporter tour à tour des froids intenses et de +violentes chaleurs est naturellement limité; en outre, les mêmes +conditions du relief et de la nature géologique du sol favorisent le +développement des mêmes plantes; on parcourt dans quelques districts des +dizaines et des centaines de kilomètres sans que l'on puisse observer un +seul changement notable dans l'apparence de la contrée. Les végétaux +dominants qui donnent à la nature sa couleur uniforme sont pour la +plupart des plantes basses et des sous-arbrisseaux. Dans le haut bassin +du Duero, et sur les plateaux qui s'étendent à l'est du Tage et du +Guadiana, les fourrés se composent surtout de thym, de lavande, de +romarin, d'hysope et d'autres plantes aromatiques; sur le versant +méridional des monts Cantabres, les bruyères aux fleurettes roses +l'emportent sur les autres espèces; les spartes aux fibres tenaces +occupent de vastes étendues sur les hautes croupes des montagnes de +Cuenca; les salicornes peuplent les roches à formations salines des +environs d'Albacete. Ces régions, fréquemment désignées sous le nom de +steppes castillans, mériteraient plutôt la désignation de désert: la +nature du sol et la grande rareté de l'eau ont laissé à la contrée sa +nudité primitive. Ici parfaitement horizontal, ailleurs bosselé de +croupes monotones, la steppe se développe en de vastes étendues sans +arbres, d'un rouge brun sur les rochers du trias, grises ou blanches sur +les formations gypseuses. Autour du village de San Clemente, on ne voit +pas un ruisseau, pas une fontaine, pas un arbre sur un espace de +plusieurs lieues autour de la bourgade. A l'ouest, le steppe se prolonge +par les interminables plaines de la Manche, la «Terre desséchée» des +Arabes; les champs de blé, les vignes, les pâtis, y sont entremêlés de +chardons gigantesques, au milieu desquels les moulins à vent montrent à +peine leurs grands bras. L'Estremadure et les pentes de la sierra Morena +sont recouvertes principalement de cistes d'espèces diverses; du haut de +certaines montagnes on n'aperçoit dans tout l'horizon que le tapis des +_jarales_ d'un vert tantôt bleuâtre, tantôt brun, suivant les saisons; +au printemps, la terre resplendit de fleurs blanches comme d'une neige +fraîchement tombée. + +Quant aux arbres, on ne les voit plus guère en forêts ou en bois +clair-semés que sur les pentes des montagnes. Les châtaigniers et +surtout les chênes se rencontrent dans la zone inférieure; +chênes-tauzin, chênes-liéges, chênes-nains, chênes à glands doux et +autres espèces encore sont les restes de l'ancienne parure forestière de +la contrée. Plus haut, des pins de diverses essences, dont l'une ne se +retrouve qu'au centre de l'Europe et en Sibérie, croissent jusqu'à la +limite de la végétation arborescente; ils forment encore des bois +étendus sur les croupes du plateau de Cuenca. De vastes surfaces de +sable mouvant, qui s'étendent au nord de la chaîne de Guadarrama, dans +les provinces d'Avila, de Ségovie, de Valladolid, sont également +revêtues de pins; ces terres, analogues aux landes françaises, ne se +prêteraient facilement à aucune autre culture que celle du pin, arbre +qui fournit au moins le bois et la résine. + +Des animaux sauvages vivent encore dans les restes de forêts qui +recouvrent les montagnes. Les ours étaient nombreux au commencement du +siècle sur le versant méridional des monts Cantabres et dans la sierra +de la Demanda; les loups, les loups-cerviers, les chats sauvages, les +renards peuplent les fourrés de Guadarrama, de Gredos, de Gata, à +distance des habitations humaines; on y rencontre même des bouquetins. +Les chasseurs y poursuivent aussi le cerf, le daim, le lièvre et tout le +menu gibier de l'Europe occidentale. Le sanglier habite les forêts de +chênes; où il atteint une taille et une force étonnantes; mais le porc +domestique, à peine moins sauvage que son congénère, et mené souvent par +des gardeurs déguenillés, qui rappellent les barbares des anciens jours, +dispute les glands à l'animal encore libre. Jadis, après le triomphe des +chrétiens sur les mahométans, c'était un acte méritoire d'entretenir de +grands troupeaux de cochons. Le voyageur qui s'aventure loin des villes +dans les provinces de Leon, de Valladolid et dans la haute Estremadure, +peut se convaincre que l'ancienne foi n'a pas disparu, s'il en juge du +moins par les hordes porcines, à l'aspect peu rassurant, qu'il rencontre +souvent sur la lisière des forêts de chênes. Les pourceaux noirs des +environs de Trujillo et de Montanchez sont fameux dans toute l'Espagne, +à cause des excellents jambons qu'ils fournissent aux marchés de la +Péninsule. + +L'étendue si considérable des pâturages a fait de l'industrie pastorale +le travail par excellence de nombreuses populations des Castilles, et, +par un retour naturel, l'élève des moutons et du gros bétail a augmenté +la superficie des pâturages, aux dépens des forêts et des terres en +culture. Certaines régions des deux Castilles se prêtent admirablement à +la production des céréales et donnent des récoltes moyennes d'une grande +abondance. Telle est, dans le bassin du Duero, la Tierra de Campos, où +coulent le Carrion et le Pisuerga, et que fertilisent, par capillarité, +les eaux d'une nappe souterraine qui s'étend à une faible profondeur +au-dessous de la surface; telles sont aussi la _mesa_ de Ocaña et +d'autres districts des hauts bassins du Tage et du Guadiana, dont la +sécheresse n'est qu'apparente et que nourrit une humidité cachée. Sur +les terrains arides et pierreux, la vigne, cultivée avec intelligence, +pourrait donner des produits exquis; même laissée presque uniquement aux +soins de la Mère bienfaisante, elle fournit aux paysans des vins de +qualité supérieure. On peut en dire autant de l'olivier, richesse du +campo de Calatrava. L'agriculture, aidée par le travail de restauration +des bois, offre donc aux habitants des Castilles des avantages assurés, +mais la paresse du corps et de l'esprit, l'autorité de la routine, la +persistance des coutumes féodales plus ou moins modifiées, quelquefois +aussi le découragement produit par de longues sécheresses, ont maintenu +les vieilles pratiques de la vie nomade, et de vastes étendues de terres +excellentes, auxquelles des centaines de milliers de cultivateurs +pourraient demander leur subsistance, ne sont encore utilisées que comme +de simples pâtis; pendant une saison elles sont animées par les +troupeaux, puis elles ne sont plus, jusqu'à l'année suivante, que de +mornes solitudes. + +Pour se nourrir, la plupart des troupeaux _merinos_, composés chacun +d'environ 10,000 brebis, qui se divisent en groupes de 1,000 à 1,200 +animaux, ont à traverser près de la moitié de l'Espagne. Un _mayoral_, +assisté d'autant de _rabadanes_ qu'il a de troupeaux distincts, dirige +cette bande de brebis d'étape en étape; chaque _rabadan_ commande à son +tour à tout un petit groupe de subordonnés. Les meilleurs bergers sont, +dit-on, ceux du district de Bália, dans la province de Leon; ce sont +aussi ceux dont les animaux ont la laine la plus fine. Au commencement +d'avril, les merinos abandonnent leurs pâturages de l'Andalousie, de la +Manche ou de l'Estremadure pour remonter au nord en suivant à travers le +pays une large zone, d'où la poussière s'élève en nuages épais. La loi a +fixé à 80 mètres la largeur du chemin que peuvent occuper les brebis +dans leur voyage de transhumance; mais les animaux s'écartent sans cesse +à droite et à gauche, surtout aux abords de leurs gîtes de nuit. Parmi +les troupeaux, les uns vont passer la belle saison dans les montagnes de +Ségovie, d'Avila, de Puerto de Baños; les autres poussent jusque sur le +plateau de Cuenca, jusqu'au Moncayo, à l'Urbion et aux montagnes +Cantabres; puis, à la fin de septembre, le voyage recommence de nouveau, +les bêtes reprennent le chemin du pays «extrême» ou Estremadure. Sans +tenir compte des inévitables détours de la route et des déplacements +incessants sur le lieu de pâture, l'espace que parcourent certains +troupeaux dans l'année dépasse un millier de kilomètres. Le territoire +entier, on peut le dire, est exposé aux ravages du mouton, cet animal +qu'un économiste dit être la bête «féroce» par excellence. Jadis il +était bien plus dangereux encore, car les quatre ou cinq millions de +brebis qui composaient les troupeaux transhumants appartenaient à la +puissante corporation de la _mesta_, disposant depuis le commencement du +seizième siècle d'une autorité vraiment royale. Les grandes maisons +princières, les communautés religieuses qui s'étaient associées pour +exploiter en commun les pâturages de l'Espagne, avaient en même temps +usurpé d'exorbitants privilèges sur les terres d'autrui, jusqu'à celui +de pouvoir interdire la culture. Leurs bergers faisaient la solitude +devant eux. C'est en 1836 seulement que la _mesta_ fut abolie et que les +propriétaires _estremeños_ reprirent le droit de cultiver leur domaine +ou de le laisser en pâturage au mieux de leurs intérêts. + +Cependant, en dépit de tous les avantages que la nature et les coutumes +avaient faits à l'industrie pastorale, les races d'animaux dégénéraient. +L'Espagne, qui vers le milieu du dix-huitième siècle avait donné au +reste de l'Europe les beaux moutons mérinos, a fini par être obligée +d'importer à son tour des espèces étrangères pour renouveler ses +bercails. De même, les mulets, que leur force et la sûreté de leur pied +rendent presque indispensables sur les chemins pierreux et montants des +Castilles, ne proviennent pas seulement de la province de Leon et de +l'Andalousie: on les importe en grande partie de France; ce sont +principalement les éleveurs du Poitou qui gardent dans leurs étables les +baudets reproducteurs de la race pure. Quant aux animaux exotiques +introduits en Espagne, le chameau, le lama, le kangurou, le nombre n'en +a jamais été assez considérable pour qu'on les dise acclimatés sur le +sol de la Péninsule. Par sa faune domestique et sauvage, aussi bien que +par sa flore de plantes cultivées et de végétaux croissant en liberté, +les plateaux des Castilles gardent ce caractère d'uniformité qu'ils ont +aussi par leur relief général et leur aspect géologique. + +Les habitants eux-mêmes ressemblent singulièrement à la terre qui les +porte. Les gens de Leon et des Castilles sont graves, brefs dans leur +langage, majestueux dans leur démarche, égaux dans leur humeur; même +quand ils se réjouissent, ils se comportent toujours avec dignité; ceux +d'entre eux qui gardent les traditions du bon vieux temps règlent +jusqu'à leurs moindres mouvements par une étiquette gênante et monotone. +Cependant ils aiment aussi la joie, à leurs heures, et l'on cite surtout +les Manchegos ou gens de la Manche pour la prestesse de leur danse et la +gaie sonorité de leur chant. Le Castillan, quoique toujours +bienveillant, est fier entre les fiers. «_Yo soy Castellano!_» Ce mot +remplaçait pour lui tout serment. L'interroger davantage eût été +l'insulter. Il ne reconnaît point de supérieurs, mais il respecte aussi +l'orgueil de son prochain et lui témoigne dans la conversation toute la +politesse due à un égal. Le terme de _hombre_, dont les Castillans, et à +leur exemple tous les Espagnols, se servent pour s'interpeller, +n'implique ni subordination ni supériorité et se prononce toujours d'un +accent fier et digne, ainsi qu'il convient entre hommes de même valeur. +Tous les étrangers qui se trouvent pour la première fois au milieu d'une +foule, à Madrid ou dans toute autre ville des Castilles, sont frappés de +l'aisance naturelle avec laquelle riches et pauvres, élégants et +loqueteux, conversent ensemble, sans morgue d'une part, sans bassesse de +l'autre. En témoignage de ces moeurs égalitaires, on peut citer la +petite ville de Casar, non loin de Cáceres, où naguère encore subsistait +une coutume dont nulle autre contrée d'Europe n'offre d'exemple. Les +habitants, au nombre d'environ 5,000, se réputaient tous parfaitement +égaux en grade, conditions, qualité, et veillaient avec le plus grand +soin à ce que cette égalité ne fût jamais altérée par aucun signe +extérieur d'honneurs et de distinctions. Ainsi l'avaient établi +d'anciennes chartes. + +Quoique les Castillans soient devenus les maîtres du reste de l'Espagne, +grâce à leur courage tenace et à la position centrale qu'ils occupaient, +cependant, par un singulier contraste, ils ne dominent plus dans la +capitale de leur propre pays. Madrid, foyer d'appel de toute la +Péninsule, n'est une cité castillane qu'au point de vue géographique, +mais ce ne sont pas les indigènes qui y parlent le plus haut. Galiciens +et Cantabres, Aragonais et Catalans, gens de Murcie et de Valence s'y +rencontrent en foule, et ce sont principalement les Andalous qui se font +remarquer par leurs gestes, leur animation, leur brillante faconde. On +ne voit, on n'entend qu'eux: aussi les prend-on quelquefois pour les +véritables représentants du caractère espagnol, et s'expose-t-on ainsi à +faire de grandes méprises dans ses jugements. A bien des égards, ces +hommes du Midi contrastent absolument avec leurs voisins du Nord. +Certes, s'ils n'ont pas toutes les qualités des Castillans pour la force +et la dignité du caractère, on ne peut les accuser de leur ressembler +par la lenteur et l'apathie de l'esprit! + +L'envahissement de Madrid et des Castilles par les provinciaux de toute +l'Espagne n'est pas seulement l'effet naturel de la centralisation +administrative, politique et commerciale, il est également produit par +la rareté des habitants sur le plateau des Castilles. La population +présente des vides que les émigrants des districts plus riches en hommes +peuvent seuls remplir. Incapables d'exploiter eux-mêmes les ressources +de leur pays, les Castillans sont obligés de laisser des colons +s'installer chez eux. D'une manière générale, on peut dire que les +Galiciens et les Basques, les Catalans des Pyrénées et des Baléares +viennent faire à Madrid la besogne matérielle, tandis que les +Méridionaux se chargent surtout des travaux de l'esprit. Les Castillans +eux-mêmes ne suffiraient ni à l'un ni à l'autre ordre de travaux. Déjà +l'âpreté du climat et l'avarice du sol, comparées à celui des régions +littorales, devaient, nous l'avons vu, arrêter l'accroissement des +populations sur les plateaux; mais à ces causes naturelles sont venues +s'en ajouter d'autres appartenant à l'histoire. Il n'est pas douteux que +si les habitants des Castilles n'avaient pas eu à subir le régime +économique et politique auquel ils ont été soumis, ils auraient utilisé +mieux qu'ils ne l'ont fait les riches terres arrosées par le Duero, le +Tage, le Guadiana. Si la densité de population de certaines provinces +castillanes est à peine de 13 habitants par kilomètre carré, ce n'est +pas la nature, c'est l'homme qu'il faut en accuser. + +Quoique toute statistique précise relative au passé de l'Espagne manque +aux historiens, les autres documents transmis par les écrivains +permettent d'affirmer qu'autrefois la région des plateaux castillans a +été beaucoup plus peuplée qu'elle ne l'est de nos jours. La vallée du +Tage, les campagnes du Guadiana étaient couvertes de villes devenues +aujourd'hui des bourgades; le fleuve était navigable de Tolède à la mer, +soit qu'il roulât une quantité d'eau plus considérable, soit plutôt +parce que son lit et ses bords étaient mieux entretenus. L'Estremadure, +qui est actuellement l'une des provinces les plus désolées de l'Espagne, +celle qui, proportionnellement à son étendue, nourrit le moins d'hommes +et les nourrit le plus maigrement, était très-fortement peuplée du temps +des Romains: c'est là que se trouvait Colonia Augusta Emerita, la cité +la plus considérable de la Péninsule. Sous la domination des Maures, +cette contrée continua d'occuper l'un des premiers rangs parmi les +diverses régions de l'Ibérie; ses plaines si fécondes, aujourd'hui +presque inutiles à l'homme, lui donnaient alors des produits en +abondance. Les cités ont été remplacées par les solitudes; les genêts, +les bruyères et les cistes ont succédé aux céréales et aux arbres +fruitiers. + +Personne n'ignore que les exterminations partielles des Maures et le +bannissement de ceux qui restaient dans le pays ont été l'une des +grandes causes de la désolation des provinces centrales de l'Espagne et +notamment de l'Estremadure; mais des raisons d'un ordre différent, outre +les causes générales de décadence pour la Péninsule entière, ont aussi +contribué au dépeuplement des plateaux. Le grand nombre de _castillos_ +qui ont donné leur nom aux provinces centrales, l'insécurité du travail, +la prise de possession du sol par les grands feudataires de la couronne, +les communautés religieuses et les ordres militaires, Alcántara, +Calatrava et autres, eurent pour conséquence fatale de dégoûter le +cultivateur et de l'éloigner de la terre; les champs retombèrent en +friche, la misère devint générale; les villes et les villages se +dépeuplèrent. Plus tard, quand Cortez, les Pizarre, et d'autres +_conquistadores_ originaires de l'Estremadure eurent accompli leurs +prodigieux exploits dans le Nouveau Monde, toute la jeunesse vaillante +du pays fut entraînée à leur suite. Les imaginations s'allumèrent, un +esprit général d'aventure s'empara des habitants, la paisible +agriculture fut tenue en mépris, et des milliers d'hommes qui ne +pouvaient s'embarquer pour l'Amérique allèrent chercher fortune dans les +villes et les armées. Par une suite naturelle de cette émigration, de +vastes étendues de pays se trouvèrent changées en pâturages, les grands +propriétaires de troupeaux s'en emparèrent, et quarante mille bergers, +voyageant continuellement et ne se mariant point, furent, de génération +en génération, enlevés au travail des champs et au renouvellement des +familles. C'est ainsi que les _Estremeños_, quoique les meilleurs des +Espagnols peut-être, sont devenus, comme on les appelle, _los Indios de +la nacion_. + +En même temps que la population des plateaux diminuait, elle perdait en +culture acquise; après avoir été pour un certain nombre d'industries +l'initiatrice de l'Europe, elle cessait même de pouvoir l'imiter. De +toutes les parties de l'Espagne, le royaume de Léon et la +Vieille-Castille sont peut-être, après l'Estremadure, celles où la ruine +du commerce et de l'industrie a été la plus complète: c'est là que les +populations ont le plus rapidement fait retour à la barbarie primitive. +Certes, quelques districts de la Nouvelle-Castille, celui de Tolède +notamment, sont bien bas tombés; mais c'est dans la vallée du Duero, là +où s'est constituée la puissance de l'Espagne chrétienne, que la +décadence s'est montrée dans toute sa tristesse. La région qui occupe le +versant septentrional de la sierra de Guadarrama était, il y a trois +siècles, la contrée de la Péninsule la plus riche en manufactures; les +lainages et les draps d'Avila, de Medina del Campo, de Ségovie, étaient +renommés dans toute l'Europe: les seules fabriques de la dernière de ces +villes occupaient 54,000 ouvriers; Búrgos, Aranda del Duero étaient des +cités de commerce et d'industrie fort actives; Medina de Rio-Seco avait, +des foires si importantes par le mouvement des échanges, qu'on lui avait +donné le nom de «Petites Indes», _India Chica_. Sous la lourde +oppression que les tribunaux ecclésiastiques, le fisc, la grande +propriété faisaient peser sur eux, les habitants des hautes campagnes du +Duero durent abandonner toute initiative et devenir absolument +incapables de lutter avec la concurrence étrangère. C'est ainsi que des +contrées de l'Espagne d'où il n'y avait pourtant pas de Maures à +expulser, s'appauvrirent encore beaucoup plus que les districts dont les +habitants les plus industrieux étaient exilés en foule; des villages +entiers disparurent; de villes, grandes et riches naguère, comme Búrgos, +«il ne resta plus que le nom,» dit un auteur du dix-septième siècle. A +défaut de Juifs, des Catalans venaient grapiller le peu qu'il y avait +encore à prendre dans le pays appauvri. Il faut ajouter, pour expliquer +la décadence générale, que le manque de communications et la pénurie du +combustible devaient porter le plus grand tort aux industries de la +contrée, alors surtout que la vie se portait de plus en plus, d'un côté +vers la capitale, de l'autre vers les villes de commerce du littoral en +rapport avec l'étranger. + +[Illustration: N° 125.--SALAMANQUE ET SES DESPOBLADOS.] + +La dépopulation et la ruine n'eussent été qu'un malheur secondaire si +elles n'avaient été accompagnées d'un abêtissement progressif des +habitants. La fameuse université de Salamanque et les autres écoles du +pays étaient devenues peu à peu des collèges de dépravation +intellectuelle. A la veille de la Révolution française les professeurs +de la «Mère des sciences» se refusaient encore à parler de la +gravitation des astres et de la circulation du sang; les découvertes de +Newton et de Harvey étaient considérées par les rares «savants» des +Castilles qui en avaient entendu parler comme d'abominables hérésies: +ils s'en tenaient en toutes choses au système d'Aristote, «comme le seul +conforme à la religion révélée.» L'Espagnol Torres raconte qu'après +avoir étudié pendant cinq ans à Salamanque, il apprit, tout à fait par +accident, qu'il existait un corps de sciences du nom de mathématiques. +Et si telle était la situation des universités, que l'on juge de la +profonde ignorance, de la vie d'hallucinations bestiales, dans +lesquelles devaient croupir les habitants des districts écartés où +jamais les voyageurs n'apportaient un écho du monde lointain! + +C'est précisément dans la province de Salamanque, à soixante kilomètres +à peine de ce «foyer» des études, qu'au milieu de l'âpre vallée des +Batuecas, au-dessous des rochers de la Peña de Francia, vivent encore +des populations qualifiées de «sauvages», et que l'on accuse, évidemment +à tort, de ne pas même connaître les saisons. Récemment, diverses +légendes se racontaient au sujet de cette peuplade: on prétendait même +qu'elle était restée complètement inconnue de ses voisins jusqu'aux âges +modernes, et que deux amants en fuite l'avaient découverte par hasard; +mais les chartes établissent parfaitement que, dès la fin du onzième +siècle, les Batuecas étaient tributaires d'une église des environs et +qu'elles devinrent ensuite le domaine d'un couvent bâti dans la vallée +même; néanmoins, si l'on en croit les dires des voyageurs, les gens de +la vallée ignoraient à quelle religion ils appartenaient. Plus au sud, +sur les pentes orientales de la sierra de Gata, le district de las +Hurdes, à peine moins difficile d'accès que las Batuecas, serait +également habité par des paysans revenus à une sorte d'état sauvage. + +D'ailleurs toutes les régions montagneuses des Castilles éloignées des +grandes routes ont encore des populations, sinon barbares, du moins +vivant bien en dehors de ce que l'on appelle la civilisation moderne. On +peut citer en exemple les _charros_ de Salamanque, et surtout les fameux +_maragatos_ des montagnes d'Astorga, presque tous muletiers, voituriers, +conducteurs de bestiaux; une grande partie du commerce de l'Espagne +passe entre leurs mains. Ils ne se marient qu'entre eux et sont +considérés, probablement avec raison, comme les descendants purs de +quelque ancienne peuplade de l'Ibérie; cependant on a voulu, par une +sorte de jeu de mots, en faire des «Maures Goths», c'est-à-dire des +Visigoths qui se seraient alliés aux Maures et qui en auraient adopté +les moeurs. Rien ne rappelle chez eux des musulmans. Leur vêtement +traditionnel n'est point mauresque. Les maragatos portent des culottes +larges et bouffantes, des espèces de guêtres en drap attachées +au-dessous du genou, un habit court et serré, une ceinture de cuir, une +fraise bouffante autour du cou, un chapeau de feutre à larges bords. Ils +sont d'ordinaire grands et robustes, mais secs et anguleux. Ils sont +taciturnes, ils ne rient point et ne chantent point par les chemins en +poussant devant eux leurs bêtes de somme. Ils se mettent difficilement +en colère, mais, une fois exaspérés, ils deviennent féroces. Leur +fidélité est absolue: on peut leur confier sans crainte les objets les +plus précieux; ils les transporteraient d'une extrémité à l'autre de +l'Espagne, et sauraient les défendre contre toute attaque, car ils sont +fort braves et manient les armes avec une remarquable adresse. Tandis +que les hommes parcourent les grandes routes; les femmes cultivent la +terre; mais le sol est aride et rocailleux et ne produit que de chétives +récoltes. + +Malgré la forte originalité des Castilles et de leurs populations, on y +observe, comme dans tout le reste de l'Europe, un phénomène très-lent, +mais continuel, d'égalisation des hommes et des choses. Sous l'influence +du milieu historique, les Castillans du Nord et du Sud, de la montagne +et des terres unies, arrivent à ressembler de plus en plus aux autres +Espagnols, de même que ceux-ci se rapprochent des autres Européens. Les +ressources du pays, mieux connues par les étrangers, sont utilisées +d'une manière plus sérieuse, l'industrie renaît, mais en se déplaçant et +avec des formes nouvelles, suivant les débouchés, que lui offrent les +chemins de fer, suivant les besoins changeants de l'homme et les +procédés qu'il découvre. La population se répartit aussi en obéissant à +de nouvelles lois de groupement, Ce ne sont plus les mêmes cités qui +servent de centres d'attraction. + +Les vicissitudes de l'histoire, et surtout l'état de guerre incessant +dans lequel a vécu l'Espagne du temps des Maures, ont valu à un grand +nombre de localités des Castilles l'honneur passager de porter le titre +de capitale. La succession des étapes dans les mouvements de conquête ou +de déroute, parfois aussi le caprice d'un roi, le partage de son domaine +entre plusieurs fils, telles étaient les causes qui ont donné à tant de +cités des provinces de Léon et des Castilles une prééminence transitoire +et leur ont assuré une place dans l'histoire des hauts faits de +l'Espagne. + +La vieille Numance, dont la gloire lui vient en entier de sa ruine, +n'existe plus, et l'on ne sait pas même si les ruines que l'on montre à +quelques kilomètres de la maussade ville de Soria, l'ancien fief de +Duguesclin, sont bien les vestiges des murs démolis par Scipion Émilien. +Mais il ne manque point de cités fort antiques ayant encore gardé de nos +jours quelque importance. Telle est Léon, capitale de l'un des anciens +royaumes des Espagnes, quartier général d'une légion romaine (_septima +gemina_), dont le nom corrompu (_Legio_) permet à la ville de porter des +lions dans ses armoiries: c'est la première cité d'importance que les +chrétiens aient reconquise sur les Maures; son enceinte, dont les +assises consistent partiellement en marbre jaspé, est à demi ruinée, et +sa cathédrale, naguère l'une des plus belles de la Péninsule, a été +transformée en un cube de formes assez massives. Astorga, qui fut du +temps des Romains la «magnifique cité» d'Asturica Augusta, est plus +déchue que Leon, tandis qu'une autre rivale, Pallantia, la Palencia +moderne, doit une certaine prospérité à son heureuse position, au point +de rencontre de vallées fertiles et de plusieurs routes commerciales. +Comme Astorga et Leon, elle a pour monument principal sa cathédrale +somptueuse du moyen âge; mais la ville elle-même se renouvelle à cause +des avantages que lui procure le rayonnement des chemins de fer dans +toutes les directions. Palencia et la station voisine, Venta de Baños, +se trouvent précisément à l'endroit où le grand tronc du chemin de +Madrid se ramifie vers la Galice et les Asturies, Santander, Bilbao, +Irun et la France. C'est aussi là que viennent s'unir les diverses +rivières qui forment le Pisuerga; leurs eaux, fort abondantes, font +mouvoir les machines de plusieurs manufactures de lainage. + +Búrgos, la ville qui a conservé une sorte de prééminence comme ancienne +capitale de la Vieille-Castille, est fort déchue de la splendeur +d'autrefois; ses rues et ses places sont presque désertes, et la foule +qui se presse à certaines heures devant les églises, les hôtels ou la +gare du chemin de fer est en grande partie composée de mendiants. Mais +Búrgos est toujours une cité fière: elle montre avec orgueil ses +édifices anciens, et surtout sa cathédrale, monument ogival du treizième +siècle, qui compte peu de rivales en Europe pour le fini des sculptures, +la légèreté des flèches et des clochetons. Cette église, ciselée comme +un bijou, est celle de l'Espagne dont les reliques et les objets +révérés, notamment un fameux Christ, en partie revêtu de peau humaine, +sont le plus richement enchâssés; on y voit aussi le coffre célèbre que +le Cid avait donné en gage à des Juifs en l'emplissant de sable et de +«l'or de la parole». Búrgos, noble entre les nobles, se vante de +posséder les cendres du Cid Campeador, que la légende fait naître dans +le voisinage, au village de Bivar. Les couvents historiques des +environs, la Cartuja de Miraflores, San Pedro de Cardena, las Huelgas, +sont des édifices qui ont, il est vrai, perdu en grande partie leurs +trésors d'art, mais ils restent fort curieux par les détails de leur +architecture. + +Valladolid, qui fut temporairement la capitale de l'Espagne entière, est +beaucoup mieux située que Búrgos. Moins haute de 180 mètres, elle jouit +d'un climat préférable et se trouve précisément dans la plaine où le +cours supérieur du Duero se termine par la jonction de ce fleuve avec +toutes les rivières orientales du bassin, le Cega, l'Adaja, le Pisuerga, +gonflé de l'Arlanzon, du Carrion, de l'Esgueva. Aussi Valladolid, +l'antique Belad-Oualid, a-t-elle pris une certaine animation, moindre +toutefois qu'au temps où elle était peuplée d'Arabes; elle a de +nombreuses fabriques, fondées par des Catalans. Du reste Valladolid «la +noble» a, comme Búrgos, des monuments curieux et des souvenirs +historiques. On y montre la maison où mourut Colon, celle, où vécut +Cervantes, la riche façade du couvent de San Pablo où résidait le moine +Torquemada, que l'on dit avoir prononcé plus de cent mille +condamnations, et fait périr huit mille hérétiques par le fer ou le feu. +C'est dans les environs de Valladolid, non loin du confluent du Duero et +du Pisuerga, que s'élève le château de Simancas, enfermant le précieux +dépôt des archives espagnoles. + +En continuant de descendre le cours du Duero on rencontre Toro, puis +Zamora, jadis nommée «la bien enceinte», des murs contre lesquels vint +longtemps se briser toute la puissance des Maures. Plus célèbre par les +chants du _romancero_ qui parlent de sa gloire passée que par son +importance industrielle dans l'Espagne moderne, Zamora n'est maintenant +qu'une sorte d'impasse, et, quoique destinée à se trouver un jour sur la +grande ligne qui mettra la ville de Porto en communication avec l'Europe +continentale, elle ne se rattache à la frontière portugaise que par de +mauvais chemins de mulets serpentant sur le flanc des promontoires et +dans les gorges périlleuses des torrents. La fameuse Salamanque, sise +sur le Tormes, en face des promontoires avancés de la sierra de Gata, +n'est guère mieux pourvue en voies de dégagement vers le Portugal: de ce +côté, la nature oppose encore toutes les aspérités de son relief +primitif aux rapports entre les hommes. + +Salamanque, l'antique Salmantica des Romains, a succédé à Palencia comme +siège d'université. À l'époque de la Renaissance, elle était +non-seulement la «mère des vertus, des sciences et des arts», elle était +aussi la «petite Rome castillane», et l'on peut dire qu'elle mérite +encore ce dernier titre par son magnifique pont de dix-sept arches, +qu'éleva Trajan, et par ses beaux édifices du quinzième et du seizième +siècle, que distinguent une rare élégance et une sobriété relative, bien +peu connues dans les autres villes de l'Espagne. Quant à la suprématie +intellectuelle, Salamanque n'a plus de droits à y prétendre, depuis +qu'en s'attachant obstinément aux traditions du passé, elle s'est laissé +distancer par toutes ses rivales universitaires du reste de l'Europe. + +[Illustration: ALCAZAR DE SÉGOVIE ET VALLÉE DE L'ERESMA. Dessin de +Taylor, d'après une photographie de MM. Lévy et Cie.] + +A l'orient de Salamanque, la riche bourgade d'Arevalo et la ville jadis +fameuse de Medina del Campo, que brûlèrent les nobles pendant la guerre +des _comuneros_, ont de l'importance comme marchés agricoles pour +l'expédition des céréales que produisent les campagnes fécondes des +alentours; dans le coeur des monts qui s'avancent au nord de la sierra +de Gredos, au bord de l'Adaja torrentueux, un monticule isolé porte la +cité d'Avila, bien autrement curieuse que toutes les villes de la plaine +à blé, aux maisons en pisé d'aspect maussade. Avila est encore +aujourd'hui, sans changement aucun, la place forte du quinzième siècle. +Les murailles de la vieille cité sont étonnamment conservées; sur +quelques points, cette enceinte énorme, avec ses rondes tours de granit +et ses neuf portes, semble avoir été tout récemment bâtie. La cathédrale +est aussi une véritable forteresse, mais c'est en outre une merveille +d'architecture, toute pleine d'objets du travail le plus délicat. Ces +œuvres d'art contrastent singulièrement avec des sculptures d'animaux +taillés dans le granit par des artistes grossiers, appartenant +probablement aux anciennes races aborigènes. Il en existe encore +beaucoup dans les environs d'Avila: on leur donne le nom de «taureaux de +Guisando», d'un village de la sierra de Gredos où il s'en trouve +plusieurs. C'est là que, par fidélité à quelque tradition des ancêtres, +des Castillans allaient autrefois jurer obéissance à leurs rois. + +Ségovie, «aux gens avisés,» a quelque ressemblance avec Avila. Comme +cette ville, elle est située dans le voisinage immédiat des montagnes, +près d'un affluent du Duero. Jadis bâtie par Hercule, ainsi que le veut +la légende, elle est toujours d'aspect une forteresse inabordable. Elle +se dresse, ceinte de murailles et de tours, sur une roche escarpée, que +les indigènes disent être en forme de navire, la poupe regardant +l'orient et la proue l'occident. C'est sur l'avant du navire, au-dessus +du confluent du Clamores et de l'Eresma, que s'élèvent les restes de +l'Alcázar maure, au puissant donjon carré, crénelé de tourelles, tandis +que la cathédrale, située vers le centre de la ville, est censée figurer +le grand mât. Pour continuer la comparaison nautique, on pourrait dire +que le magnifique aqueduc romain, au double rang d'arcades, qui apporte +à Ségovie les eaux pures de la sierra de Guadarrama, est un pont jeté +entre le rivage et la nef. C'est le plus beau monument de ce genre que +les conquérants de l'Ibérie aient laissé dans la Péninsule. D'autres +constructions que l'on visite non loin de Ségovie, sur les premières +pentes boisées de la sierra, appartiennent à une époque bien inférieure +par le goût: ce sont les palais royaux de San Ildefonso ou de la Granja, +l'un des Versailles de Madrid. Les édifices sont sans beauté, mais les +ombrages sont admirables et les eaux coulent et jaillissent en +abondance. + +Au sud du mur transversal que forment les sierras de Guadarrama, de +Gredos, de Gata, la cité la plus fameuse dans l'histoire est la vieille +Tolède: c'est la _Ciudad Imperial_, la «mère des villes», celle que Juan +de Padilla, le plus illustre de ses enfants, appelait la «couronne de +l'Espagne et la lumière du monde». Déjà construite depuis longtemps, dit +la légende locale, lorsque Hercule y passa pour aller fonder Ségovie, +elle eut ensuite pour rois toute une dynastie de héros et de demi-dieux. +Comme Rome, elle ne peut se dispenser d'être bâtie sur sept collines, +dont on reconnaît plus ou moins vaguement les croupes sous les monuments +qui les recouvrent. Mais, en dehors des mérites fictifs que lui donnent +les historiens nationaux, Tolède a la réelle beauté que lui donnent ses +portes, ses tours, ses édifices de l'époque musulmane et des siècles +chrétiens. Sa cathédrale, l'édifice primatial des Espagnes, est d'une +éblouissante richesse, qui contraste singulièrement avec la pauvreté des +maisons environnantes. La ville est fort déchue. On sait ce qu'y est +devenue la fabrication des armes depuis que les ateliers des artisans +libres ont été remplacés par une manufacture gouvernementale et que les +lames portent une estampille officielle. Nombre de localités des +environs, jadis fort populeuses, ne sont plus que des ruines. Les débris +mêmes de l'ancien palais des rois visigoths avaient disparu, et c'est +par hasard que l'on a découvert en 1858, à la Fuente de Guarrazan, sous +les sillons inégaux d'un champ, la cave où se trouvaient suspendues neuf +couronnes royales d'un travail curieux. + +En aval de Tolède, sur le cours du Tage, auquel vient se réunir +l'Alberche, Talavera de la Reyna, attachée à la rive gauche du fleuve +par un pont de 400 mètres, a conservé quelques restes de ses industries +des soies et des faïences. Plus bas, Puente del Arzobispo et les autres +villes riveraines du Tage ne sont plus que des bourgades sans +importance. Le pont trois fois séculaire d'Almaraz, dont les deux arches +franchissent le fleuve à une vertigineuse hauteur, est éloigné de toute +ville populeuse. Le fameux pont d'Alconetar, sur lequel passait +autrefois la route romaine d'Emerita à Salmantica, et que l'on dit avoir +été formé de trente arches de marbre blanc, n'existe plus: on n'en voit +que de faibles débris. Alcántara, c'est-à-dire en arabe, «le Pont» par +excellence, qui franchit le Tage non loin de la frontière du Portugal, +est le chef-d'œuvre des édifices romains de l'Espagne: le nom de +l'architecte, Lacer, qui le construisit, dit l'inscription, «avec un art +divin,» est celui d'un Espagnol. Le pont fut achevé en 105, sous le +règne de Trajan; restauré avec soin en 1543, il l'a été de nouveau +récemment, et réunit de nouveau les deux rives. Du haut des six arcades +de granit, que surmonte, précisément au centre, un arc de triomphe, on +voit à une grande profondeur s'écouler rapidement l'eau du Tage, qui, +suivant les saisons, s'élève ou s'abaisse de vingt à trente mètres dans +son avenue de rochers; en moyenne, le niveau du fleuve est à 50 mètres +au-dessous du viaduc. + +Malgré la longueur de son cours et l'abondance relative de ses eaux, le +Tage espagnol est encore si peu utilisé pour l'armement et pour la +navigation, que toutes les villes importantes de l'Estremadure sont +éloignées de ses bords: Plasencia dresse ses vieilles tours à une +trentaine de kilomètres au nord du fleuve, sur une colline couverte de +jardins et de vergers d'où la vue s'étend au loin, d'un côté sur les +hautes montagnes souvent chargées de neiges, de l'autre sur de belles +plaines accidentées et verdoyantes. Cáceres, à l'air salubre, est à peu +près à une égale distance au sud du fleuve. Il en est de même pour +Trujillo, la ville à demi ruinée où les conquérants du Pérou expédièrent +pourtant de si prodigieux trésors, et qui n'a maintenant pour s'enrichir +que ses bandes de porcs et ses troupeaux de bétail. Dans la partie de +l'Estremadure qu'arrose le Guadiana, les villes de quelque importance, +Badajoz, Mérida, Medellin, Don Benito, ont une position plus +avantageuse; elles sont situées au bord du fleuve. + +Badajoz est à quelques kilomètres à peine du mince ruisseau qui sépare +l'Espagne et le Portugal. En face de la forteresse lusitanienne d'Elvas, +elle garde la frontière espagnole, et sa cathédrale, qui doit servir de +refuge en cas de siége, est en même temps une citadelle à l'épreuve de +la bombe; mais le rôle militaire de Badajoz est amoindri depuis qu'elle +est chargée de servir d'intermédiaire principal de commerce entre les +deux nations, et qu'un chemin de fer, le seul qui traverse la ligne des +confins, a fait de la ville un entrepôt d'échanges entre Lisbonne et +Madrid. Mérida se trouve sur la même voie ferrée; mais, fort déchue de +son ancienne prospérité, elle n'est plus que la ruine de ce qu'elle fut +jadis. De toutes les villes de l'Espagne Mérida est celle qui a conservé +le plus de monuments de l'époque romaine; elle a son arc de triomphe, +son aqueduc dont il reste de superbes piles en granit et en briques, son +amphithéâtre aux sept rangées de gradins, sa naumachie, un vaste cirque +dont l'arène est envahie par les cultures, un forum, des routes pavées, +des bains, enfin un admirable pont de près de 800 mètres de longueur et +composé de quatre-vingts arches en granit. Celui de Badajoz, également +célèbre et à bon droit, n'a guère plus d'un demi-kilomètre; il date de +la fin du seizième siècle. + +Quoique beaucoup plus connue à cause de ses monuments du passé, Mérida +est cependant beaucoup moins riche et moins populeuse qu'une autre ville +de l'Estremadure située plus haut sur le cours du Guadiana, à l'issue de +la vaste plaine de la Serena: c'est la ville de Don Benito, presque +entièrement ignorée de la légende et de l'histoire. Elle a été fondée au +commencement du seizième siècle par des fugitifs, les uns quittant leurs +villages pour échapper à une inondation du fleuve, les autres cherchant +à se soustraire aux cruautés du comte qui dominait à Medellin. De même +que sa voisine Villanueva de la Serena, Don Benito a les grands +avantages que lui donne la fertilité du territoire environnant; ses +fruits et surtout ses melons d'eau sont fort appréciés. De l'autre côté +du Guadiana les plaines qui se relèvent vers la sierra de Montanchez et +celle de Guadalupe sont riches en rognons de phosphates de chaux, vrai +trésor pour l'amendement des campagnes épuisées. L'Angleterre et la +France ont importé déjà de l'Estremadure une certaine quantité de ces +phosphates, mais on peut dire que l'immense réserve des agriculteurs +futurs est à peine entamée. + +Les villes de la Manche, dans le bassin supérieur du Guadiana, ne sont +guère plus riches que Don Benito en monuments historiques; elles n'ont +que de rares constructions du moyen âge. Ciudad-Real, jadis fort +industrieuse; Almagro, enrichie par la manufacture des dentelles; +Daimiel, près de laquelle se trouvait le château principal de l'ordre de +Calatrava; Manzanarès, où se bifurquent les chemins de fer d'Andalousie +et d'Estremadure; Val de Peñas, aux collines pierreuses, tirent leur +importance principale de leurs entrepôts, où s'emmagasinent les blés et +les vins de la contrée. Almaden, c'est-à-dire «la Mine», située dans une +des longues vallées de roches siluriennes qui s'étendent au nord de la +sierra Morena, a ses mines de cinabre, qui pendant trois siècles +fournirent au Nouveau Monde tout le mercure nécessaire à l'exploitation +des mines d'or et d'argent et d'où l'on extrait encore en moyenne plus +de 1,200 tonnes de mercure par an. Un mètre cube de terre y donne +environ 200 kilogrammes de métal; malheureusement le travail des mines +est des plus insalubres: les ouvriers, au nombre de 300 en moyenne, +entrent au chantier pendant vingt jours tous les mois; le reste du +temps, ils s'occupent de la culture de leurs champs. + +Par une bizarrerie qui n'est point unique dans l'histoire, la Manche est +beaucoup plus fameuse par le roman que par les événements réels. Les +fiers chevaliers de Calatrava, dont les châteaux se dressent encore ça +et là, sont oubliés, mais on se rappelle toujours le chevalier de la +«Triste Figure» qu'a fait vivre le génie de Cervantes. Toboso, les +champs de Montiel, Argamasilla de Alba, les moulins à vent dont on voit +les grands bras s'agiter au-dessus des champs moissonnés, font surgir +devant la pensée le type immortel de l'homme qui se dévoue à faux et que +poursuivent la moqueuse destinée et les sarcasmes de ceux pour lesquels +il se dévoue. + +La Castille orientale, au climat trop rigoureux, au sol trop inégal et +raviné, ne peut nourrir une population plus dense que la Manche et +l'Estremadure. Les agglomérations de quelque importance y sont peu +nombreuses, et la capitale elle-même, Cuenca, n'est qu'une ville +provinciale de troisième ordre; elle n'a guère, comme Tolède, que les +souvenirs de son ancienne industrie et sa position pittoresque, sur un +rocher coupe en falaises au-dessus des gorges profondes où coulent le +Huecar et le Jucar. Pour trouver d'autres localités méritant le nom de +villes, il faut descendre dans le haut bassin du Tage. Là, sur les bords +du Henarès, se succèdent deux cités de fondation antique, Guadalajara, +alimentée par un aqueduc romain, et Alcalà, la patrie de Cervantes, la +ville universitaire qui eut jadis jusqu'à 10,000 étudiants dans ses +murs. Si la fantaisie royale avait fait choix, à la place de Madrid, de +l'une ou l'autre de ces deux villes comme lieu de résidence, elles +eussent acquis la même, prospérité que la capitale actuelle de +l'Espagne, car leur position géographique relativement à l'ensemble de +la Péninsule n'est pas moins heureuse. + +Au premier abord, il semblerait que Madrid est du nombre de ces +capitales dont l'existence est due surtout au caprice et qui, si elles +n'avaient été la résidence d'une cour, seraient toujours restées de +petites villes sans grande importance. Sans fleuve qui l'arrose, puisque +le Manzanarès est un simple torrent aux eaux soudaines d'hiver et de +printemps, peu favorisée par le climat et la nature du sol, Madrid +offrait certainement moins d'avantages que Tolède, la vieille cité +romaine et visigothe; mais une fois qu'elle eut été choisie comme +capitale, elle ne pouvait manquer d'acquérir peu à peu la prépondérance, +même au point de vue du commerce et de l'industrie. + +En effet, Madrid jouit, grâce à sa position centrale, d'une prééminence +naturelle sur toutes les autres villes d'Espagne situées en dehors du +haut bassin du Tage. D'après la tradition, le milieu mathématique de la +Péninsule se trouverait à une faible distance au sud de Madrid: ce +serait la petite localité de Pinto, dont le nom est dérivé, dit-on, du +latin _Punctum_, ou point central par excellence. Des calculs précis de +triangulation nous diront de combien les Espagnols se sont trompés dans +leur mesure approximative; mais, à la simple vue de la carte, on voit +que l'écart ne doit pas être considérable: c'est bien dans la plaine +dominée au nord par la sierra de Guadarrama qu'il faut chercher le +centre de figure de l'Ibérie. Toutes les fois que les diverses provinces +d'Espagne ont essayé de se grouper en un même corps politique, ou +qu'elles ont dû se soumettre à un pouvoir centralisateur, c'est dans +cette région que devaient se nouer les relations et de là que devait +partir l'action du gouvernement. Là aussi devait s'opérer le fait +matériel du croisement des grandes routes, si important dans l'histoire +des nations. + +[Illustration: N° 186.--MADRID ET SES ENVIRONS.] + +A l'époque romaine, Tolède, dont la position n'est pas moins centrale +que celle de Madrid, devint le grand carrefour des routes, la place +d'armes principale de l'Espagne et le trésor général où venaient +s'entasser les produits des mines avant d'être expédiés en Italie. +Pourtant à cette époque l'Espagne n'était encore qu'une colonie, et +l'attraction de Rome impériale avait pour conséquence de déplacer le +centre de la vie politique et commerciale vers les bords de la +Méditerranée. Dès qu'elle se fut définitivement détachée de Rome, +l'Espagne, libre de chercher son milieu naturel, le trouva dans la ville +de Tolède: c'est là que se tinrent les conciles et que s'établit le +pouvoir dirigeant de l'Église, c'est aussi là que s'installèrent les +rois visigoths. Pendant deux cents ans, Tolède fut la capitale +religieuse et politique du royaume; quand cette «citadelle de l'Espagne» +fut tombée au pouvoir des Maures, tout le reste du pays, jusqu'aux +Pyrénées et aux montagnes des Asturies, eut bientôt succombé. + +La division de la Péninsule entre deux races et deux religions sans +cesse en guerre changea brusquement la valeur historique de la haute +vallée du Tage; de région centrale elle devint zone limitrophe, et +«marche» débattue entre les armées; les capitales devaient se déplacer +avec les alternatives des batailles. Mais, dès que les Maures eurent été +expulsés de Cordoue, l'Espagne reprit, comme aux temps des Visigoths, +son centre de gravité naturel au sud de la sierra de Guadarrama. D'abord +les souverains hésitèrent entre l'antique Tolède et sa voisine, la +petite ville de Madrid, où les Cortès avaient tenu plusieurs fois leurs +séances, où des rois de Castille avaient résidé. Tolède avait de grands +avantages: riche en palais et en magnifiques débris du passé, elle +s'élève au bord d'un fleuve, dans une position forte par la nature et +par l'art; elle jouissait, en outre, du prestige que lui donnaient son +ancienne puissance et son titre de ville primatiale des Espagnes; mais +elle prit part à l'insurrection des _comuneros_ contre Charles-Quint, +tandis que Madrid devint le siège des opérations militaires contre les +citoyens révoltés. C'est là probablement ce qui décida du sort respectif +des deux villes. Roi, courtisans, employés s'accordèrent à trouver le +séjour de Madrid plus agréable, d'autant plus que cette ville ouverte +offrait l'avantage réel de pouvoir s'étendre librement dans la plaine. +En 1561, Philippe II avait complètement terminé l'évacuation des deux +anciennes capitales, Valladolid et Tolède: cette dernière ne gardait +qu'une part de royauté, comme siège du tribunal de l'Inquisition. En +vain Philippe III essaya de rendre à Valladolid le rang de capitale, +l'attraction naturelle du centre ramena la cour à Madrid. Depuis cette +époque, l'institution des écoles, des musées, des grands établissements +publics, les usines, les fabriques de toute espèce, et surtout la +convergence des routes et des chemins de fer, ont assuré à la ville +grandissante un rôle d'une telle prépondérance que, dans les conditions +actuelles, aucune force ne pourrait le lui ravir. Le privilège que donne +à Madrid la facilité de ses rapports, trop lentement établis, avec les +extrémités de la Péninsule, a fini par compenser tous les graves +désavantages qui proviennent de son milieu immédiat. Madrid devait +profiter aussi du rôle intellectuel de premier ordre que lui assure +l'usage, devenu général en Espagne, de la noble langue castillane. C'est +à Tolède, il est vrai, que le bel idiome de Cervantes et d'Espronceda, +«cette langue qui semble toujours sortir d'un porte-voix,» se parle dans +toute sa pureté; mais pratiquement c'est Madrid qui modifie, assouplit +et renouvelle la langue; c'est elle qui profite des avantages que lui +donnent les journaux et la presse pour réduire les autres dialectes de +la Péninsule à l'état de patois et pour imprimer à tous les esprits +comme un sceau castillan. En temps de liberté, c'est à la Puerta del +Sol, l'agora des Madrilègnes, que se fait en grande partie l'opinion +publique des Espagnols. + +Si Madrid a depuis longtemps distancé toutes les autres cités de la +Péninsule par son action politique, aussi bien que par son travail +industriel et son mouvement commercial, elle est restée bien au-dessous +de Tolède, de Ségovie, de Salamanque pour la beauté des monuments. +Depuis qu'elle a commencé de s'agrandir, elle n'a eu à traverser que des +âges de mauvais goût ou d'indifférence artistique, pendant lesquels les +architectes n'ont eu d'autre mérite que d'élever des constructions +énormes étalant aux regards une lourde majesté. Par compensation, les +trésors d'art que possède Madrid sont inestimables. Son musée de +tableaux est l'un des plus riches du monde entier: c'est une collection +de chefs-d'oeuvre. On y compte par dizaines et par cinquantaines +d'admirables toiles signées des noms de Velasquez, Murillo, Ribera, +Zurbaran, Titien, Véronèse, Raphaël, Durer, Van Dyck, Rubens. Madrid est +une autre Florence, sinon par son atmosphère d'art et de poésie, du +moins par sa prodigieuse richesse en œuvres des grands maîtres [159]. + +[Note 159: Villes principales des plateaux castillans, avec leur +population approximative, en 1870: + +Madrid................... 332,000 hab. + + VIEILLE-CASTILLE. +Valladolid............... 60,000 » +Búrgos................... 14,000 » +Salamanque (Salamanca)... 13,500 » +Palencia................. 13,000 » +Zamora................... 9,000 » +Ségovie (Segovia)........ 7,000 » +Leon..................... 7,000 » +Avila.................... 6,000 » + + NOUVELLE-CASTILLE. +Tolède (Toledo).......... 17,500 » +Almagro.................. 14,000 » +Daimiel.................. 13,000 » +Ciudad Real.............. 12,000 » +Val de Peñas............. 11,000 » +Almaden.................. 9,000 » +Manzanarès............... 9,000 » +Cuenca................... 7,000 » +Talavera de la Reyna..... 7,500 » +Guadalajara.............. 6,000 » + + ESTREMADURE. +Badajoz.................. 22,000 » +Don Benito............... 15,000 » +Cáceres.................. 12,000 » +Villanueva de la Serena.. 8,000 » +Plasencia................ 6,000 » +Mérida................... 6,000 » +] + +[Illustration: N° 127.--ARANJUEZ.] + +Immédiatement en dehors des promenades, le Prado, le Buen Retiro, +s'étendent des campagnes peu fertiles et faiblement peuplées; «la ville +est ceinte de feu,» dit un proverbe qui fait allusion aux cailloux +siliceux qui parsèment les champs des alentours. Ces espaces sont fort +tristes à parcourir pour les voyageurs qui ne vont pas visiter, soit +Aranjuez et ses admirables jardins, que baigne l'eau paresseuse du Tage, +soit, dans son amphithéâtre d'âpres rochers, l'immense édifice de +l'Escorial, bâti par Philippe II et garni jadis d'assez de reliques pour +emplir tout un cimetière, soit encore les divers palais de plaisance qui +s'élèvent dans les vallons boisés de la sierra de Guadarrama et de ses +avant-monts. Ces régions ombreuses, qui fournissent à Madrid l'eau pure +de ses aqueducs et de ses fontaines et la glace de ses tables, opposent +encore à la cité bruyante le charmant contraste de la nature libre et +sauvage. Naguère on y voyait même un district dont la population se +disait indépendante des Castilles. Un des petits bassins latéraux de la +vallée de Torrelaguna posséda pendant plus de mille ans le privilège +d'avoir, sinon puissance, du moins titre de royaume. A l'époque de +l'invasion des Maures, les habitants de la plaine du Jarama vinrent en +assez grand nombre se réfugier dans ce cirque de monts faciles à +défendre et réussirent à s'y maintenir en se faisant oublier. Ils se +donnaient à eux-mêmes le nom de Patones. Le chef ou roi qu'ils s'étaient +choisi et dont la dignité était héréditaire de mâle en mâle reconnut la +suzeraineté des rois de Castille après l'expulsion des Maures, mais il +garda son titre, que l'on voulut bien reconnaître, sans doute à cause de +la plaisante figure que faisait un si pauvre roitelet dans le voisinage +du trône. Le dernier de ces rois, qui vivait encore au milieu du +dix-huitième siècle et qui de son métier était porteur de bois, se lassa +d'un rang qui lui rapportait si peu; il remit son bâton de commandement +entre les mains d'un officier royal et depuis lors les Patones dépendent +de la juridiction d'Uceda. + + + + +III + +ANDALOUSIE. + + +Dans son ensemble, et sans tenir compte des petites irrégularités du +contour, l'Andalousie, l'ancienne Bétique, est une région naturelle +parfaitement distincte du reste de l'Espagne et présentant un caractère +tout spécial par son relief et son climat. Bien différente des plateaux +castillans et des versants rapides des provinces méditerranéennes et +atlantiques, elle forme une grande vallée, inclinée d'une pente égale +entre deux versants de montagnes, et s'ouvrant largement du côté de la +mer. A l'autre extrémité de la Péninsule, le bassin de l'Èbre est la +contre-partie du bassin du Guadalquivir, mais contre-partie +très-incomplète, à cause des montagnes qui en obstruent partiellement +l'entrée. Des monts de Velez aux plages sablonneuses du golfe de Cádiz, +le fleuve de l'Andalousie se développe avec une régularité parfaite, +parallèlement au littoral méditerranéen, et des deux côtés, les crêtes +des monts se maintiennent à une distance sensiblement égale du fond de +la vallée. En dehors du grand bassin fluvial, il ne reste qu'une faible +partie des provinces andalouses qui déverse ses eaux, soit dans le +Guadiana, soit dans l'estuaire de Huelva ou directement dans la +Méditerranée [160]. + +[Note 160: + +Bassin du Guadalquivir. 54,000 kilomètres carrés. +Provinces andalouses... 73,473 » +Population en 1870..... 2,749,629 hab., soit 37,4 par kilom. carré. +] + +Sur la frontière du Portugal, les monts peu élevés, mais aux allures +fort tourmentées, qui font partie du système marianique ou de la sierra +Morena forment un véritable labyrinthe, raviné par les torrents. À côté +des roches de granit, d'énormes masses éruptives de porphyres et +d'ophites s'entremêlent en massifs irréguliers, où les eaux ne peuvent +trouver leur chemin vers le Guadiana, le Guadalquivir, l'Odiel, le rio +Tinto, que par de longs détours. Les monts de ce district qui affectent +le plus la forme de chaînes distinctes sont la sierra de Aracena, au +nord des régions minières du rio Tinto, la sierra de Aroche, qui s'élève +au milieu d'un véritable désert sur les confins du Portugal, et la +sierra de Túdia, dont les eaux descendent au sud vers Séville. + +A l'orient de ce dernier massif, le système orographique, où +s'enchevêtrent diversement les eaux tributaires du Guadalquivir et du +Guadiana, s'abaisse en longues croupes, et, sur de vastes étendues, +n'offre plus en rien l'aspect de la montagne. Cependant quelques petits +chaînons, orientés pour la plupart dans la direction de l'ouest à l'est, +indiquent vaguement l'existence souterraine d'un axe de prolongement; +telles sont, parmi ces arêtes secondaires, la sierra de los Santos et +celle qui porte, non loin de Belmez et de son petit bassin houiller, le +sommet dominateur de Pelayo. Dans son ensemble, toute cette partie du +faîte entre le Guadiana et le Guadalquivir forme une espèce de plateau +coupé du côté du sud par des gradins en escalier qui, vus de la plaine, +notamment des campagnes, de Cordoue, prennent un certain air de +montagnes; mais au nord, des régions étendues sont à peine moins unies +et monotones que la haute Manche, entre Albacete et Manzanarès. Tels +sont Los Pedroches, véritable plaine, sinon par l'altitude, du moins par +l'aspect général du terrain. + +Immédiatement à l'est de ce plateau si peu accidenté, commence la sierra +Morena proprement dite, ainsi nommée (montagne Noire) des pins à la +sombre verdure qui en recouvrent les pentes; en cet endroit on la +désigne aussi sous le nom local de sierra Madrona; elle se rattache du +côté du nord-ouest aux montagnes d'Almaden. Fréquemment interrompue par +les brèches où passent les eaux du versant méridional de la Manche, +cette chaîne, que l'on doit considérer comme un simple rebord du plateau +des Castilles, est d'une hauteur fort inégale; mais c'est précisément à +son extrémité orientale, à l'endroit où, sous le nom de sierra de +Alcaraz, elle envoie ses derniers contre-forts mourir dans les plaines +d'Albacete, que s'élève la cime culminante du système entier, la Punta +de Almenara. Un chaînon secondaire qui s'abaisse au sud vers le +Guadalquivir, la Loma de Chiclana, sépare l'un de l'autre les deux hauts +affluents du fleuve. + +Des bords du Guadiana au plateau d'Albacete, la sierra offre ce trait +remarquable de ne point constituer la ligne de partage entre les bassins +limitrophes. Les masses schisteuses de la chaîne, percées çà et là de +roches éruptives, n'ont pu résister à l'action des eaux, et c'est à +travers l'axe de la sierra Morena que passent les torrents et les +rivières tributaires du Guadalquivir. A l'exemple du Guadiana lui-même, +qui s'ouvre un défilé à travers le prolongement de la sierra Morena, les +eaux qui naissent sur le versant septentrional de la sierra de Aracena +se percent une clus pour descendre dans les campagnes de l'Andalousie. +Plus à l'est, le Viar, le Bembezar, le Guadiato en font autant. Plus +héroïques encore, le Puertollano et le Fresnedas, nés dans les monts de +Calatrava, s'unissent pour traverser ensemble quatre chaînons parallèles +de montagnes, puis la sierra Madrona et d'autres arêtes secondaires, +avant d'aller, sous le nom de Jandula, se jeter dans le Guadalquivir en +aval d'Andújar. Mêmes phénomènes pour le Rumblar le Magaña, le +Guarrizas, le Guadalen, le Guadalimar. Ainsi que les mêmes conditions +géologiques l'ont produit en mainte autre contrée, il se trouve que la +ligne de faîte entre les eaux divergentes ne coïncide nullement avec la +ligne de jonction des cimes de montagnes; l'axe de faîte se développe +sur le plateau de la Manche, parallèlement à l'arête de la sierra Morena +et à une distance moyenne de 20 kilomètres au nord. + +[Illustration: N° 128.--BASSIN DU GUADIANA ET DU GUADALQUIVIR.] + +[Illustration: VUE GÉNÉRALE DU DÉFILÉ DE DESPEÑAPERROS. Dessin de +Grandsire, d'après une photographie de M. J. Laurent.] + +On comprend que les phénomènes d'érosion causés par cette disposition +des pentes ont dû créer à travers la montagne des gorges d'un effet +saisissant. La plus fameuse de toutes, à cause de la grande route et du +chemin de fer qui l'empruntent pour descendre de la Manche en +Andalousie, par une série de viaducs jetés d'une falaise à l'autre, est +le défilé de Despeñaperros ou «Précipite-chiens». La formidable clus, du +fond de laquelle monte la voix du torrent, paraît d'autant plus belle, +qu'elle mène du plateau triste et nu de la Manche aux riches campagnes +de l'Andalousie. Il est des voyageurs qui, après avoir parcouru toute +l'Europe, considèrent la gorge du Despeñaperros comme le lieu de +l'aspect le plus saisissant qu'il leur ait été donné de voir. Son +importance comme chemin de passage entre la vallée du Guadalquivir et le +centre de l'Espagne ne pouvait manquer non plus d'en faire une position +militaire de premier ordre. Dans toutes les guerres civiles et +étrangères qui ont désolé la contrée, un des principaux objectifs était +de s'assurer le libre passage du Despeñaperros. C'est au pied de ce col, +en 1212, que se livra la terrible bataille de Navas de Tolosa, où, +d'après la chronique, 200,000 musulmans furent massacrés [161]. + +[Note 161: Altitudes des monts et des cols de la sierra Morena, +d'après Coello: + +Sierra de Aracena......................... 1,676 mètres. +Villagarcia (route de Badajoz à Cordoue).. 569 » +Sierra de los Sanlos...................... 760 » +Sierra de Cordoba......................... 466 » +Pozo-blanco (Pedroches)................... 503 » +Despeñaperros (col)....................... 745 » +Punta de Almenara......................... 1,800 » +] + +La partie orientale de l'enceinte du bassin de l'Andalousie est aussi +formée de montagnes découpées par les eaux en massifs distincts. Un +premier groupe, limité au nord par la dépression où coulent, d'un côté, +le Guadalimar, affluent du Guadalquivir, de l'autre le Mundo, affluent +du Segura, forme la courte chaîne des Calares. Un peu au sud-ouest, un +second massif, plus élevé d'environ 150 mètres, est dominé par le Yelmo +de Segura, dont les contre-forts, diversement ramifiés à l'occident, +s'abaissent en chaînes de collines, fort contournées entre les hautes +rivières de la vallée andalouse, le Guadalimar, le Guadalquivir +proprement dit, le Guadiana Menor. Enfin un troisième groupe de +montagnes, encore plus haut, sert de borne à la partie sud-orientale du +bassin: c'est la sierra Sagra. Par ses roches et sa position +géographique, ce massif rappelle la Muela de San Juan, qui s'élève entre +le bassin du Tage et le versant méditerranéen; il ressemble d'aspect au +Puy-de-Dôme. Il forme un faîte de partage des plus importants et +s'entoure de plateaux où les rivières ont creusé des gorges de plus de +300 à 350 mètres de profondeur, contrastant par leur beauté sauvage avec +la monotonie des hautes terres environnantes [162]. + +[Note 162: Altitudes, d'après Coello, des massifs orientaux du +bassin du Guadalquivir: + +Calar del Mundo............ 1,657 mètres. +Yelmo de Segura............ 1,806 » +Sierra Sagra............... 2,398 » +] + +Les arêtes qui se dressent au sud de ce plateau angulaire de l'Espagne +affectent uniformément la direction de l'est à l'ouest, et commencent à +limiter la partie méridionale du bassin de la Bétique. Les sierras de +María et de las Estancias, celle de los Filabres, fameuse par ses +montagnes de marbre blanc, se succèdent du nord au sud en remparts +parallèles, contournés à l'occident par les affluents du Guadalquivir. A +l'orient, elles sont nettement séparées les unes des autres par les +cours d'eau qui descendent à la Méditerranée; mais à l'ouest les deux +chaînes les plus méridionales se rapprochent et se confondent en un même +massif, la sierra de Baza, qu'un isthme peu élevé, aux pentes +étrangement ravinées, rattache à la haute citadelle de la sierra Nevada, +point culminant de la Péninsule. + +Cette énorme masse, en grande partie composée de schistes, qui +traversent des roches de serpentine et de porphyre, paraît d'autant plus +élevée, qu'elle se dresse sur une base plus étroite; de l'est à l'ouest, +du Monte Negro au Cerro Caballo, elle a seulement 80 kilomètres de +longueur, et du nord au sud, de l'une à l'autre plaine, sa largeur +n'atteint même pas 40 kilomètres. Dressées comme d'un seul jet, les +montagnes présentent de toutes parts des escarpements difficiles à +gravir, et partout on peut voir les zones de végétation se succéder +régulièrement sur les pentes jusqu'à la région des névés persistants que +dépassent les trois cimes de Mulahacen, du Picacho de la Veleta, +d'Alcazaba. Au-dessus des premiers soubassements, revêtus de vignes et +d'oliviers, les déclivités, trop déboisées, sont ombragées çà et là de +noyers, de châtaigniers, puis de chênes d'espèces diverses, au delà +desquels se montre la verdure pâle des gazons, recouverte de neige +pendant une moitié de l'année. Dans les creux bien abrités, surtout dans +ceux du versant septentrional, des amas de neige sont les glacières +naturelles que louent les habitants de Grenade et où ils envoient des +_neveros_ pour s'approvisionner de neige pendant l'été: on donne à ces +névés le nom de _ventisqeros_, à cause de la tourmente ou _ventisca_ qui +souvent en fait tourbillonner en nuages les innombrables aiguilles. Un +de ces amas, emplissant le cirque ou _corral_ de la Veleta, qui s'ouvre +entre les deux sommets de Mulahacen et du Picacho, s'est transformé en +un véritable glacier de 60 à 100 mètres d'épaisseur et tout bordé de +moraines. Ce champ de glace, qui donne naissance à la source principale +du Genil, est le plus méridional de l'Europe et peut-être le seul de +l'Espagne péninsulaire, au sud de la chaîne pyrénéenne; quelques petits +lacs épars çà et là à plus de 3,000 mètres d'altitude témoignent du +passage d'anciens glaciers disparus depuis une époque inconnue. Les +neiges fondantes de la sierra Nevada donnent aux campagnes des vallées +et des plaines environnantes une exubérance prodigieuse de végétation. +C'est à elles, aux ruisseaux gazouilleurs qui en découlent que la Vega +de Grenade, chantée par tous les poëtes, doit la richesse de sa verdure, +l'éclat de ses fleurs, l'excellence de ses fruits. C'est aussi à +l'abondance de ses eaux que la vallée, plus belle encore, de Lecrin, à +la base des pentes méridionales du Picacho de la Veleta, doit son nom de +«Vallée d'Allégresse» et de «Paradis de l'Alpujarra». + +[Illustration: LA SIERRA NEVADA, VUE DE BAZA. Dessin de Taylor, d'après +H. Regnault.] + +Dans ces montagnes, chaque nom, chaque légende, rappelle le séjour des +Maures. Le sommet principal, le Mulahacen (Muley-Hassan), est encore +l'homonyme d'un de leurs princes; le Picacho de la Veleta est la cime où +ils allumaient leurs feux de signal pour avertir les populations de +l'Andalousie musulmane de l'approche des chrétiens; l'Alpujarra ou mont +des Pâturages est l'ensemble des contre-forts méridionaux, où ils +menaient leurs brebis. Depuis que les Maures ont été presque tous +chassés ou exterminés, après une sanglante guerre qui dura jusque vers +la fin du seizième siècle, les colons de la Galice et des Asturies qui +reçurent les terres conquises sont pour la plupart restés dans un état +de véritable barbarie; ils ne sont en rien les supérieurs des Maures +convertis qui obtinrent à pris d'argent le privilège de rester à Ujijar, +la capitale de l'Alpujarra. Ni les uns ni les autres ne se sont guère +donné la peine d'exploiter les richesses de ces belles montagnes, +qu'entouré une ceinture de _despoblados_; ils se sont bornés à en +dévaster les forêts. C'est à une époque toute récente que les visiteurs +de Grenade ont ajouté les sommets de la sierra Nevada au nombre de ces +buts d'escalade que se sont donnés les membres des divers clubs alpins. +Il est vrai qu'à bien des égards les monts de la sierra Nevada ne sont +comparables ni aux Alpes, ni même aux Pyrénées. Quoique supérieurs à ces +dernières en altitude, ils occupent une trop faible étendue pour offrir +la même diversité de contrastes, les mêmes oppositions de roches, de +climats, de paysages. Mais ils ont la grâce de leurs basses vallées, +l'aspect sauvage de leurs défilés de l'Alpujarra, taillés comme au +ciseau dans l'épaisseur des roches; ils ont surtout l'admirable panorama +que l'on contemple de leurs cimes. + +Déjà les voyageurs célèbrent comme d'une merveilleuse beauté le tableau +que l'on a sous les yeux quand on gravit les contre-forts occidentaux de +la sierra, par le chemin qui mène à l'Alpujarra; au delà d'Alhendin, +perchée sur un rocher sauvage, on montre l'endroit précis où, suivant la +légende, Abou-Abdallah ou Boabdil, fugitif, se serait retourné pour +contempler une dernière fois et pour pleurer les belles campagnes de la +Vega, les tours et les palais de Grenade, tout cet ensemble si beau de +villes, de cultures, de montagnes qui avait été son royaume et qu'il ne +devait plus revoir: telle l'origine du nom de «Dernier Soupir du Maure» +(_Ultimo Suspiro del Moro_) ou de «Côte des Larmes» (_Cuesta de las +Lagrimas_) que les Espagnols donnent au col d'Alhendin. Mais du haut des +sommets de la chaîne combien le spectacle est encore plus grandiose et +plus étendu! Du Picacho de la Veleta la vue n'est peut-être pas moins +belle que du sommet de l'Etna. On voit à ses pieds tout le midi de +l'Espagne, avec ses riches vallées d'irrigation, ses âpres rochers, ses +solitudes rousses, rendues vaporeuses par l'éloignement, la noire +muraille des monts de l'Estremadure et de la sierra Morena, qui bordent +le plateau central. Au sud, d'autres montagnes jaillissent comme d'un +abîme, mais le regard se sent attiré surtout vers la lisière verdoyante +du littoral, vers la grande mer et le profil embrumé des monts de +Barbarie, que l'îlot d'Alboran et le haut promontoire marocain de las +Tres Horcas, situés précisément au sud de la sierra Nevada, semblent +rattacher comme un reste d'isthme au continent d'Europe. Parfois, quand +le vent souffle du midi, on entend distinctement le bruit des eaux +grondantes. + +Toutes les montagnes qui forment la cour des colosses grenadins sont de +hauteur beaucoup plus modeste et sont en partie couvertes de débris +erratiques apportés par les anciens glaciers de la sierra Nevada. Au +nord, dans l'espace compris entre les vallées du Genil, du Guadiana +Menor et du Guadalquivir, elles s'élèvent en désordre sur un plateau +raviné, les unes semblables à des îles de rochers, comme le Jabalcon de +Baza, les autres disposées en chaînes et s'orientant pour la plupart +dans la direction de l'est à l'ouest et du nord-est au sud-ouest, +parallèlement au littoral méditerranéen et à l'axe de la vallée du +Guadalquivir: telles sont, au-dessus des plaines de Jaen, la sierra de +Jabalcuz et la sierra Magina; telle est, plus au sud, la chaîne +Alta-Coloma, que la route de Jaen à Grenade franchit au Puerto de +Arenas, défilé semblable à celui du Despeñaperros par ses roches +sombres, ses amas de blocs écroulés, ses escarpements en surplomb, ses +redoutables précipices. Enfin, au-dessus même de Grenade, se prolonge la +croupe de la sierra Susana, que continue à l'ouest le massif de +Parapanda, le baromètre des cultivateurs de la Vega. + + _Cuando Parapanda se pone la montera, + Llueve, aunque Dios no lo quisiera._ + + (Quand le Parapanda revêt son capuchon, + Il pleuvra sûrement, que Dieu le veuille ou non.) + +Presque toutes les montagnes de cette région sont découpées en massifs +distincts par les eaux torrentielles et portent autant de noms +différents qu'elles dominent de villes et de villages. La même +désignation sert au groupe d'habitations humaines et aux sommets +voisins. + +Au sud de la sierra Nevada et de la sierra de los Filabres, que l'on +peut considérer comme le prolongement oriental du grand massif de +Grenade, les montagnes ont la même disposition fragmentaire. L'angle +sud-oriental de la Péninsule est occupé par un massif absolument isolé, +la sierra de Gata, percée de volcans éteints, dont l'un, le Morron de +los Genoveses, est vraiment d'un aspect superbe. Le cap de Gata, qui +marque l'entrée du golfe occidental de la Méditerranée, est composé de +basalte, tandis qu'en maints autres endroits du littoral se présentent +les trachytes et s'étendent les couches de pouzzolanes, les obsidiennes, +les pierres ponces. Entre ces foyers de laves refroidies et les +montagnes de los Filabres, la petite chaîne d'Alhamilla et ses divers +contre-forts de moindre hauteur se prolongent du golfe de Vera à celui +d'Almeria; les torrents qui en descendent baignent des grèves si riches +en cristaux de grenat, que ceux-ci servent de chevrotines aux chasseurs. +Interrompus par une rivière, les monts reprennent à l'ouest pour former, +immédiatement au-dessus du rivage méditerranéen, la superbe sierra +schisteuse de Gádor, coupée à son tour par un torrent descendu de +l'Alpujarra. Ainsi les groupes de montagnes se succèdent de coupure en +coupure, en se développant le long du rivage jusqu'à Tarifa comme un +rempart circulaire, tantôt simple, tantôt multiple, percé de brèches +profondes et se continuant en Afrique par d'autres chaînes riveraines. +La partie de ce rempart qui sépare de la Méditerranée le versant de +l'Alpujarra est connue sous les noms de Contraviesa et de sierra de +Lujar; elle présente du côté de la mer une pente des plus escarpées, où +les brebis ne peuvent monter que précédées d'un bouc leur montrant le +chemin. Il en est de même de la sierra de Almijara, qui commence de +l'autre côté de l'étroite vallée du Guadalfeo et qui va se rattacher à +la sierra de Alhamá, appelée aussi sierra Tejeda. Au delà du col +d'Alfarnate ou de los Alazores, la montagne n'est plus que le simple +rebord d'un plateau, jadis lacustre, que limite au nord un renflement +accidenté du sol dit sierra de Yeguas. Le bord méridional du plateau est +connu sous le nom de Torcal à l'endroit où il est traversé par la route, +de Málaga à Antequera. C'est un des sites les plus curieux de la +Péninsule. Les roches sont éparses dans le désordre le plus bizarre et +par l'étrangeté de leur profil donnent l'idée d'une cité fantastique, +aux édifices de tous les styles, aux rues inégales et sinueuses, où des +animaux monstrueux ont été soudain changés en pierre. C'est dans le +voisinage de cette ville de rochers que les archéologues ont retrouvé +quelques-unes des constructions les plus curieuses élevées par les +peuples de l'Ibérie antérieurs à l'histoire. + +A l'occident du bassin de Málaga, arrosé par la rivière Guadalhorce, les +âpres montagnes recommencent. Les chaînons se rapprochent, et dans la +sierra de Tolox ou de las Nieves atteignent à une hauteur de près de +2,000 mètres; les vapeurs de la Méditerranée s'y déposent en neiges qui +persistent pendant l'hiver. Le massif de Tolox est le nœud montagneux +duquel divergent dans tous les sens les chaînons qui font de la pointe +méridionale de l'Espagne comme un résumé de la Péninsule entière. La +sierra Bermeja, qui se dirige au sud-ouest, continue de serrer la mer et +d'en border la côte de promontoires abrupts; à l'ouest, la sauvage +«serrania» de Ronda va se relier au massif de San Cristóbal, qui +s'appuie lui-même sur de nombreux contre-forts; ses ramifications +diverses, serpentant entre de petits bassins fluviaux, finissent par +aller mourir aux caps méridionaux de l'Ibérie, à San Roque, Trafalgar, +Tarifa. Quant à la roche de Gibraltar, qui se dresse si fièrement à la +porte intérieure de la Méditerranée, c'est, au point de vue géologique, +un véritable îlot; ses escarpements calcaires, portés par des bancs de +schiste silurien, s'élèvent du milieu des eaux, et seulement une double +plage apportée par les flots rattache le superbe promontoire au +continent [163]. + +[Note 163: Altitudes des montagnes et des cols entre le Guadalquivir +et la mer, d'après Fr. Coello: + +Sierra de María 2,039 mèt. +Tetica de Bacares (Filabres) 1,915 » + +Sierra Nevada: + Mulahacen 3,554 » + Picacho de la Veleta 3,470 » + Alcazaba 2,314 » + Suspiro del Moro 1,000 » + +Jabalcon de Baza 1,498 » +Sierra de Gádor 2,323 » +Contraviesa 1,895 » +Sierra Tejeda (Alhamá) 2,134 » +Col d'Alfarnate 830 » +Torcal 1,286 » +Sierra Bermeja 1,450 » +Serrania de Ronda 1,550 » +Sierra de San Cristóbal 1,715 » +Peñon de Gibraltar 429 » +] + +[Illustration: BRÈCHE DE LOS GAITANES.--(DÉFILÉ DU GUADALHORCE.) Dessin +de Sorrieu d'après une photographie de M.J. Laurent.] + +Comme la sierra Morena, les divers massifs de montagnes qui occupent +l'espace compris entre le bassin du Guadalquivir et la mer ont été +rompus et contournés par les eaux, de sorte que la ligne des hauts +sommets ne concorde nullement avec la ligne de partage. La rivière +d'Almería, simple torrent qui n'a même pas toujours de l'eau pendant +l'été, reçoit ses affluents temporaires des deux versants de la sierra +Nevada; l'Adra s'est ouvert un chemin à travers une chaîne dont il ne +reste plus que deux tronçons, la sierra de Gádor et la Contravesia; le +Guadalfeo a séparé de la même manière la Contravesia de la sierra de +Almejara; le Guadalhorce, dont les diverses branches naissent sur le +plateau d'Antequera, coupe la montagne par l'étroite brèche de Gaytan ou +de los Gaytanes, une des plus sauvages et des plus grandioses de la +Péninsule où les trains de chemin de fer traversent successivement +dix-sept tunnels pour déboucher soudain au milieu des orangers d'Alora; +enfin, le Guadiaro prend aussi son origine sur le versant septentrional +des chaînes riveraines. La rapidité des pentes, la soudaineté des crues +et des baisses d'eau donnent à toutes les rivières du versant +méditerranéen de l'Andalousie un caractère essentiellement torrentiel. +Les cours d'eau d'allures régulières ne se trouvent que sur la face +atlantique de la contrée; et de ces fleuves un seul a de l'importance +par son volume liquide et les facilités qu'il offre à la navigation: +c'est le Guadalquivir. + +Le fleuve de la Bétique, qui prend sa source à la sierra Sagra, se +distingue, nous l'avons vu, de ceux des plateaux castillans par sa large +vallée. Tandis que le Duero, le Tage, le Guadiana se développent d'abord +sur de hautes terrasses, puis gagnent les plaines basses par d'étroites +entailles pratiquées dans les roches du plateau, le Guadalquivir, +beaucoup plus avancé dans son histoire géologique, a déjà déblayé, à +droite et à gauche de sa route, les obstacles qui le gênaient et nivelé +sa vallée à 400 mètres en moyenne au-dessous des régions correspondantes +des bassins fluviaux des Castilles. Sa pente est graduellement ménagée +de la source à l'estuaire marin, et dans son ensemble se développe en +une belle courbe parabolique. Le cours inférieur du fleuve n'a qu'une +très-faible déclivité; les eaux se ralentissent et, par suite, +s'amassent en un lit fort large, reployé de droite et de gauche en +méandres énormes: de là le nom de Oued-el-Kebir, «Grand Fleuve,» que les +Arabes ont donné à l'ancien Bétis. + +[Illustration: N° 129. PENTE DU GUADALQUIVIR.] + +Pour en être arrivé à cette régularité de cours, analogue à celle des +fleuves de la France et de l'Allemagne, le Guadalquivir et ses affluents +ont dû accomplir un énorme travail d'érosion. Tous les petits ruisseaux +qui naissent sur le plateau de la Manche se sont ouvert un chemin à +travers la sierra Morena; tous les lacs qui emplissaient les hautes +Vallées des montagnes, entre les divers massifs et les sierras +parallèles ou entre-croisées, se sont vidés par des vallées ou d'étroits +défilés ouverts entre les roches: il ne reste plus qu'un petit nombre de +laquets ou de mares sans écoulement. Tous les hauts affluents, le +Guadalimar, plus long, quoique moins abondant que le Guadalquivir +lui-même, le Guadalen, le Guadiana Menor, ont ainsi percé les digues des +réservoirs supérieurs; mais celui qui a fait le travail le plus +considérable est le Genil de Grenade, le principal tributaire du fleuve. +La campagne si féconde qu'il traverse et qui a pris une si grande +célébrité sous le nom de Vega était en partie recouverte par les eaux +d'un lac, que barrait un rempart de montagnes, dans le voisinage de +Loja. Cet obstacle a été vaincu, et de coupure en coupure les eaux +descendues de la sierra Nevada ont fini par rejoindre celles +qu'alimentent la sierra Sagra et la sierra Morena. + +Les débris apportés des montagnes par le flot qui ronge incessamment ses +bords ont peu à peu comblé l'estuaire de l'Atlantique où se déversaient +les eaux. Un peu en amont de Séville, où le dernier pont traverse le +fleuve, large de moins de 200 mètres, la marée commence à retarder le +courant fluvial; plus bas, elle le fait alterner dans les deux sens. Le +Guadalquivir, qui serpente des collines de la rive droite à celles de la +rive gauche, se divise en deux bras, dont l'un a été creusé de main +d'homme pour abréger la navigation; puis, après avoir réuni ses eaux +dans un seul canal, il se redivise encore et forme deux grandes îles +marécageuses. Certainement l'estuaire marin pénétrait à une époque +moderne jusqu'à cet endroit de la vallée, à 50 kilomètres du rivage +actuel. Le long des deux rives, mais principalement du côté méridional, +s'étendent des terres basses dites _marismas_ et situées au-dessous des +eaux de crue. Pendant la période des sécheresses, ces «maremmes» ne +présentent, dans toute leur largeur, de 10 à 12 kilomètres, qu'un sol +grisâtre et pulvérulent que les pas des taureaux à demi sauvages, +réservés pour les tueries des arènes, font monter en nuages dans +l'atmosphère; à la moindre pluie, ce sont des fondrières +infranchissables. Des ruisseaux salins s'y perdent, tantôt dans les +sables, tantôt dans les boues, suivant la saison. Aucun village, aucun +hameau n'a pu s'établir sur ces terres d'alluvions transformées çà et là +par les joncs en fourrés inabordables. Plus loin du fleuve, les sables +déjà secs se recouvrent de palmiers nains. Au sud de la plaine, quelques +collines de formation tertiaire s'avancent en promontoires dans ces +déserts et par l'aspect de leurs vignes, de leurs olivettes, de leurs +groupes de palmiers, de leurs villages pittoresques, consolent de la +morne solitude étendue à leur base. + +Ainsi qu'on en voit de nombreux exemples aux bouches fluviales, un +resserrement de la vallée d'alluvions marque les limites extérieures de +l'ancien estuaire comblé du Guadalquivir. La ville de Sanlúcar de +Barrameda, à l'aspect tout oriental, s'élève au-dessus de la rive +gauche, tandis qu'au nord une chaîne de dunes, reposant sur des couches +de coquillages modernes, s'avance entre la mer et les plages basses de +la rive droite et se prolonge sous l'eau par une barre que les navires +d'un tonnage moyen ont de la peine à franchir pour entrer dans le +fleuve. Ces dunes, connues sous le nom d'_Arenas Gordas_ ou de «Gros +Sables», sont la barrière que le vent de la mer a dressée lui-même entre +les eaux salines de l'Atlantique et les eaux douces de l'intérieur. +Beaucoup moins hautes que les dunes des landes de Gascogne, elles +n'atteignent guère qu'une trentaine de mètres; sur le versant tourné du +côté de la mer elles sont encore mobiles, mais sur la versant oriental +elles ont toujours été stables depuis l'époque historique: une forêt de +pins pignons en a consolidé les talus de quartz blanc. Au milieu des +dunes moins élevées qui dominent les plages de Sanlúcar, les +cultivateurs maraîchers ont creusé jusqu'aux terres humides du sous-sol +des cavités profondes appelées _navasos_ et en ont fait de charmants +jardins qui donnent plusieurs récoltes par année. + +[Illustration: Nº 130.--BOUCHE DU GUADALQUIVIR.] + +Seul entre tous les fleuves de l'Espagne, le Guadalquivir a l'avantage +d'être navigable à une assez grande distance de l'Océan; les bâtiments +de 100 ou de 200 tonneaux qui ont pu franchir la barre remontent le +cours de l'eau jusqu'à Séville, à une centaine de kilomètres de la mer. +Aidé, il est vrai, par des concessions de priviléges commerciaux et même +par des monopoles absolus de trafic, ce port de rivière avait pu devenir +le grand entrepôt des produits d'outre-mer et le marché principal des +échanges; il est déchu maintenant au profit de l'admirable port de +Cádiz; mais des embarcations de cabotage viennent toujours y prendre +leur chargement de denrées locales et les bateaux à vapeur descendent et +montent sans peine le Guadalquivir entre Séville et Sanlúcar. Quant aux +autres rivières de l'Andalousie débouchant dans l'Atlantique, elles sont +innavigables. Le Guadalete, qui se déverse dans la baie de Cádiz, n'est +qu'une eau sans profondeur se traînant au milieu des marismas; l'Odiel +et le rio Tinto, qui débouchent dans l'estuaire de Huelva, sont des +torrents rapides dont les alluvions emplissent peu à peu les chenaux +navigables de l'entrée maritime. C'est ainsi que le port de Palos, d'où +partirent les caravelles de Colon pour la découverte du Nouveau Monde, a +été complètement envasé: les masures d'un petit village, des plages +indécises que le flot couvre et découvre tour à tour, voilà ce qu'est le +lieu célèbre où s'accomplit un des faits les plus importants qui aient +inauguré l'histoire moderne! + +Mais que sont tous les petits changements géologiques accomplis par les +alluvions des rivières, en comparaison de la révolution qui s'est opérée +au sud de l'Andalousie et qui a changé les limites de l'Océan lui-même! +Il est certain que, par la forme générale de son bassin, la Méditerranée +est plus une dépendance des mers orientales que de l'Atlantique. Elle +n'est séparée de la mer Rouge, c'est-à-dire de l'océan Indien, que par +des plages basses et des seuils de poussée récente, où l'industrie +moderne a rétabli sans trop de peine un détroit de jonction. Au +nord-est, elle est éloignée de l'océan Glacial par toute la largeur du +continent d'Asie; mais cet immense espace est encore partiellement +recouvert d'eaux salées et saumâtres qui sont le reste d'une ancienne +mer; nulle part le sol ne s'y redresse en rangées de collines et de +montagnes semblables à celles qui d'Almería, en Espagne, à Melilla, dans +le Maroc, encoignent la «manche» occidentale de la Méditerranée. +Pourtant cette barrière a été rompue, tandis que les isthmes orientaux +émergeaient peu à peu du sein de la mer. + +Quel est l'Hercule géologique dont le bras a ouvert cette issue? La +nature caverneuse des roches dans les deux péninsules terminales du +Maroc et de l'Andalousie a certainement facilité l'oeuvre d'érosion, +surtout si la Méditerranée, par suite d'une évaporation plus rapide de +ses eaux, s'est trouvée à un niveau plus bas que celui de l'Atlantique. +Dans ce cas, les fissures de la pierre ont dû s'élargir bien promptement +sous l'action des cataractes océaniques; les piliers de montagnes qui +obstruaient le courant ont pu être déblayés, même sans que des +tremblements de terre aient aidé à l'oeuvre de démolition. L'énorme +masse d'eau que l'Atlantique vomit incessamment dans la Méditerranée +avec une vitesse moyenne de 4 kilomètres et demi et une vitesse extrême +de près de 10 kilomètres, permet de juger de la puissance avec laquelle +procéda l'Océan dès qu'une fente lui eut permis de se glisser entre les +deux continents. Il est à remarquer que le travail d'érosion a été +beaucoup plus actif dans les parages orientaux du détroit, entre les +montagnes de Gibraltar et de Ceuta. Le vrai seuil de séparation entre +l'Océan et la Méditerranée ne se trouve point dans la partie la moins +large du détroit de Gibraltar, au sud de l'île fortifiée de Tarifa. Il +est situé plus à l'ouest, à l'entrée même du détroit, et continue, du +cap Trafalgar au cap Spartel, la courbe régulière des côtes océaniques +de l'Espagne et du Maroc. La crête de ce rempart sous-marin est assez +inégale et varie de 100 à 550 mètres, mais elle est en moyenne de 275 +mètres seulement, tandis qu'à l'est le fond s'abaisse graduellement vers +Tarifa et Gibraltar, jusqu'à plus de 900 mètres. Ainsi le détroit tout +entier fait déjà partie de la cuvette méditerranéenne. La pente +sous-marine du canal s'incline à l'est, c'est-à-dire précisément en sens +inverse de la déclivité des terres avoisinantes. + +La largeur du détroit s'est-elle accrue depuis les temps historiques? Il +n'y aurait pas de doute à cet égard si l'on devait en juger par les +assertions des anciens. Les dimensions qu'ils donnent aux «Bouches de +Calpé» sont de beaucoup inférieures à celles que les marins trouvent de +nos jours. Toutefois les évaluations des géographes grecs et romains +n'avaient rien de précis, et l'erreur en moins pouvait provenir de +l'illusion d'optique causée par la hauteur et le profil abrupt des +promontoires opposés. Le fait est que les descriptions des anciens +conviennent encore parfaitement à l'apparence du détroit. Les deux +piliers d'Hercule ou «portes Gadirides» se dressent toujours de part et +d'autre à l'entrée méditerranéenne du passage: au nord, le superbe mont +Calpé; au sud, la longue croupe massive de l'Abylix. D'ailleurs, depuis +que la roche de Gibraltar est devenue l'une des positions militaires les +plus importantes du continent, on n'a point observé que ses rivages +aient reculé devant la mer. + +Quoique la montagne de Calpé, le Gibraltar, ou Djebel Tarik des Maures +ne soit pas le promontoire méridional de l'Ibérie et qu'elle se trouve +même un peu en retrait par rapport aux rivages du détroit, cependant +elle doit à la beauté de son aspect, et plus encore à son importance +stratégique, d'avoir donné son nom au passage et d'en être considérée +comme la gardienne Pour les marins et les voyageurs, c'est la borne par +excellence entre l'Océan sans limites et la mer Intérieure, entre les +eaux qui mènent au Nouveau Monde et celles qui conduisent au Levant et +aux Indes. Ses roches de calcaire blanchâtre, aux fondements de schiste +silurien, aux crêtes aiguës se profilant sur le ciel presque toujours +bleu, offrent à ceux qui voguent à leur base un aspect incessamment +changeant, à cause de la diversité des escarpements, des terrasses, des +talus de débris; mais de toutes parts elles sont majestueuses à voir et +prennent en maints endroits cette forme puissante de contours qui a fait +comparer Gibraltar à un lion couché gardant la porte des deux mers. +C'est du côté de la Méditerranée que la roche est le plus abrupte; sur +cette face, elle laisse à peine au-dessous des éboulis un espace +suffisant pour les fondements de quelques maisons et les racines de +quelques arbres, tandis que des fortifications sans nombre, des places +d'armes et la ville elle-même ont trouvé place sur les ressauts et les +pentes douces du versant opposé. On a constaté aussi que l'isthme de +sable ou _linea_ qui joint la roche à la terre d'Espagne présente à la +Méditerranée un talus beaucoup plus rapide que celui de la baie +d'Algeciras. C'est de l'orient que viennent les grandes vagues de houle +apportant les matières arénacées qui servent à l'édification de la +digue; sur le versant opposé, les sables s'éboulent et s'étalent en une +plage faiblement inclinée. Les nombreuses grottes que les savants ont +explorées dans le rocher de Gibraltar, renfermaient des ossements +d'hommes du type dolichocéphale, appartenant à l'âge de la pierre polie. +Ces cavernes sont identiques par leur aspect et leur contenance à celles +des côtes de la Dalmatie et des îles Ioniennes. Si distantes les unes +des autres et séparées actuellement par des mers, des îles, des +péninsules, ces diverses contrées sont néanmoins du même âge et de la +même formation. + +L'îlot de Gibraltar, dépendance naturelle de l'Espagne, est devenu, en +vertu de la conquête, une forteresse de l'Angleterre. La fiction de +l'empire des mers qui a poussé la Grande-Bretagne à s'emparer de Malte, +de Périm, de Ceylan, de Singapore, de Hong-Kong, ne pouvait permettre +aux Anglais de laisser la forte position de Gibraltar entre les mains de +ses propriétaires naturels et ils en ont fait une citadelle prodigieuse, +ayant une sorte de «coquetterie» dans ses formidables armements. C'est +que la valeur stratégique de Gibraltar est précisément en rapport avec +son immense importance dans le mouvement des échanges de commerce. Si +des navires, par dizaines de mille et portant ensemble des millions de +tonnes de marchandises, passent chaque année entre les promontoires de +l'Europe et de l'Afrique, des centaines de bâtiments de guerre avec +leurs milliers de canons, utilisent le même passage pour aller faire, +sur quelque rivage lointain, acte ou démonstration de force. Les +batailles navales qui se sont livrées dans la baie même de Gibraltar et +aux abords occidentaux du détroit, à Trafalgar et au cap Saint-Vincent, +témoignent du rôle considérable que la porte des deux mers a rempli dans +l'histoire militaire du monde. Il n'est, donc pas étonnant qu'à une +époque où nul ne reconnaissait le droit des populations à disposer +d'elles-mêmes, l'Angleterre se soit emparée d'une place de cette valeur. +Les Espagnols le ressentent comme une insulte et leur cause devrait +avoir la sympathie de tous, s'ils ne détenaient eux-mêmes, de l'autre +côté du passage, la ville et le territoire de Ceuta. On leur a pris l'un +des piliers d'Hercule avec autant de droit qu'ils en avaient eu à +s'emparer de l'autre. + +La fréquence des rapports historiques entre l'Andalousie et les contrées +berbères ne s'explique pas seulement par le voisinage des terres +disjointes, elle a aussi sa raison dans la ressemblance des climats. +L'Espagne méridionale a les mêmes conditions de température, d'humidité, +de mouvements aériens que les campagnes du Maroc. L'Andalousie +méridionale, Murcie, Alicante, sont, avec quelques localités +exceptionnelles de la Sicile, de la Grèce, de l'Archipel, les contrées +de l'Europe dont la température moyenne est la plus élevée. Les tableaux +de température dressés par Coello, Willkomm et d'autres géographes +permettaient même de croire que l'isotherme de 20 degrés passait dans +cette partie de l'Espagne. Des observations plus récentes ne confirment +pas cette hypothèse; la moyenne de température ne serait que de 17 à 18 +degrés à Gibraltar et à Tarifa. Quoi qu'il en soit, la zone de plus +grande chaleur occupe, jusqu'à une certaine distance dans l'intérieur, +le littoral de l'Algarve portugais et de la province de Huelva, puis +entre fort avant dans la plaine du Guadalquivir pour embrasser Séville, +Carmona, Écija, la «Poêle à Frire», ou le «Fourneau» de l'Espagne, et se +reploie au sud-ouest, pour aller rejoindre la côte à Sanlûcar de +Barrameda. Cette région a ceci de remarquable, qu'elle forme une île de +chaleur parfaitement limitée de tous les côtés par des zones de +température plus basse. + +[Illustration: N° 131.--ZONES DE VÉGÉTATION SUR LE LITTORAL DE +L'ANDALOUSIE.] + +Au sud de la grande enclave de fraîcheur relative formée par la baie de +Cádiz et tout le district montagneux de la pointe méridionale, où +souffle librement la _virazon_, ou brise océanique, la région des +grandes chaleurs recommence par les villes du détroit; elle englobe +Algeciras et Gibraltar et s'élève à des hauteurs diverses sur le versant +de tous les monts qui se prolongent à l'est jusqu'au cap de Gata, puis +au delà de Carthagène et d'Alicante, jusqu'au promontoire de la Nao. +Dans cette région côtière, les froids sont pour ainsi dire inconnus; la +température moyenne du mois le moins chaud est de 12 degrés centigrades. +L'île de Madère située à près de 500 kilomètres plus près de l'équateur, +n'a pas des années aussi chaudes que Gibraltar et Málaga, quoiqu'elle +ait le précieux avantage d'avoir un moindre écart dans les alternances +de chaleur et de froid. Les parties les plus torrides de la côte +méditerranéenne de l'Andalousie ne sont pas les promontoires qui +s'avancent au loin vers le sud; ce sont, au contraire, les baies +semi-circulaires qui se reploient vers le nord. Parfaitement abritées +contre tous les vents qui pourraient leur apporter de la fraîcheur, +elles ne sont exposées qu'aux courants atmosphériques venus du continent +africain, et leur chaleur moyenne en est fatalement accrue. C'est par +une raison du même genre que le littoral méditerranéen est dans son +ensemble beaucoup plus tropical que la ville de Cádiz et les cités +voisines, situées sur la côte atlantique. Tandis que celles-ci reçoivent +librement le vent d'ouest, les rivages espagnols qui se développent en +dedans du détroit sont privés de cette atmosphère rafraîchissante. La +porte de Gibraltar est naturellement le lieu où s'opèrent la lutte et le +renversement des courants aériens. Les vents y sont toujours fort vifs, +surtout au milieu du détroit, et pendant l'hiver ils soufflent souvent +en tempête. Les courants qui prédominent sont ceux de l'ouest en hiver, +ceux de l'est en été; les premiers apportent fréquemment des pluies +violentes, qui vont en s'amoindrissant de Cádiz à Gibraltar; les vents +d'est sont d'ordinaire les indices du beau temps. Les deux grandes +bornes d'Afrique et d'Europe qui se dressent en face l'une de l'autre +sont pour les marins les grands indicateurs météorologiques: quand elles +se ceignent de nuages élevés ou s'enveloppent de brouillards, parfois +non moins épais que ceux de Londres, le vent d'est s'annonce; quand +elles se profilent nettement dans le ciel bleu, c'est un signe assuré de +vent d'ouest [164]. + +[Note 164: + + Grenade. Séville. Gibraltar. + +Température, d'après Coello. 18°,9 20°(?) 20°,7 (?) +Pluie annuelle.............. 1m,232 0m,664 0m,735 +Pluie d'octobre en mars.... 1m,023 0m,588 0m,516 +Pluie d'avril en septembre. 0m,209 0m,076 0m,219 +] + +Le climat semi-tropical de la basse Andalousie est quelquefois tout à +fait accablant pour les Européens du Nord; la sécheresse de l'atmosphère +finit par leur devenir intolérable. Dans la plaine et sur le littoral, +l'été est presque toujours sans pluies; il est rare qu'une goutte d'eau +tombe de juin en septembre. Au fond des vallées latérales dont l'air +n'est pas renouvelé par les brises, la chaleur est souvent très-pénible +à supporter, elle est aussi fort gênante dans la plaine libre, parce que +les vents alizés, qui renouvellent l'atmosphère sous les latitudes +tropicales, ne soufflent pas dans le bassin du Guadalquivir. Même à +Cádiz, qui pourtant se trouve environnée par les eaux, le vent de terre, +connu sous le nom de _medina_, parce qu'il traverse les solitudes du +domaine de Medina Sidonia, apporte un air étouffant, intolérable pour +les gens nerveux: on dit que les actes de violence, les disputes et les +meurtres sont beaucoup plus fréquents sous l'influence de ce vent que +dans tout autre état de l'atmosphère. Pour les côtes méridionales le +vent le plus redouté est le courant dit _solano_ ou _levante_. Quand il +se met à souffler, la chaleur devient comme l'haleine d'un four: on se +croirait transporté en plein Sahara. Une vapeur quelquefois rougeâtre, +blanchâtre le plus souvent et de nature encore inexpliquée, la _calina_, +pèse sur l'horizon du sud; les chaudes bouffées soulèvent sur les +chemins, dans les campagnes mêmes, des tourbillons de poussière et +flétrissent le feuillage des arbres; souvent, lorsque le vent a persisté +pendant plusieurs jours, on a vu les oiseaux périr comme étouffés. + +Tandis que dans les régions tempérées de l'Europe l'été est une saison +de fleurs et de feuillage, elle est, au contraire, une saison de +sécheresse et de mort dans l'Andalousie. Si ce n'est dans les jardins et +les campagnes arrosées, qui gardent leur éclat pendant les chaleurs, la +végétation se brûle, se raccornit, prend une teinte grisâtre qui se +confond avec celle de la terre. Mais à l'époque des averses équinoxiales +d'automne, tombant en pluies dans les terres basses, en neiges sur les +montagnes, les plantes jaillissent et se dressent de nouveau; elles +jouissent d'un second printemps. En février, la campagne est dans toute +sa beauté. Les pluies de mars, d'ailleurs assez peu régulières et +presque toujours accompagnées d'orages, entretiennent cette richesse de +la flore, puis la chaleur et les sécheresses reprennent le dessus, la +nature se flétrit de nouveau. + +Il est certain que le climat de l'Andalousie, considéré dans son +ensemble, ne fournit pas au sol une suffisante humidité. Quelques +parties de la contrée sont de véritables steppes sans eau, sans +végétation arborescente, sans demeures humaines. La plus grande de ces +plaines infertiles occupe les deux bords de la basse vallée du Genil, +entre Aguilar, Écija, Osuna, Antequera; en certains endroits, elle n'a +pas moins de 48 kilomètres de largeur, et dans cette vaste étendue on ne +trouve d'eau douce nulle part, si ce n'est dans le Genil lui-même. Les +fonds sont remplis par des lagunes saumâtres et salées aux rives +argileuses blanches de sel en été: on pourrait se croire dans le désert +d'Algérie ou sur les plateaux de la Perse. La culture y est impossible; +elle ne reparaît qu'aux abords des fontaines qui donnent leur nom aux +villages circonvoisins, Aguadulce, Pozo Ancho, Fuentes. Un autre steppe +considérable, dit de la «Manche royale», s'étend à l'est de Jaen, sur le +versant oriental des terrasses grenadines et se rattache à diverses +solitudes infertiles que dominent les sierras Sagra, Maria, de las +Estancias, et que parcourent des ruisseaux d'eau salée. Sur les pentes +méditerranéennes de l'Andalousie, les régions absolument désertes sont +encore plus étendues en proportion que dans le bassin du Guadalquivir. +Ainsi toute la pointe sud-orientale de l'Espagne, occupée par les +basaltes et les porphyres des montagnes de Gata, est complètement +stérile, et l'on n'y voit d'autres constructions que les tours de +défense bâties de loin en loin sur les promontoires. Les plaines salines +du littoral qui alternent avec les campagnes bien arrosées ont une +végétation très-rare, composée presque uniquement de salsolées, de +plombaginées, de crucifères; plus d'un cinquième des espèces est +essentiellement africain. Ces terres salées ne se prêtent qu'à la +culture ou plutôt à la récolte de la barille, plante dont les cendres +servent à la fabrication de la soude. + +[Illustration: Nº 132.--STEPPE D'ÉCIJA.] + +Mais d'ordinaire le nom de l'Andalousie ne rappelle point à l'esprit +l'idée de ces régions infertiles. On songe plutôt aux orangers de +Séville, à la luxuriante végétation de la Vega de Grenade: on se +souvient des appellations de Champs Élysées et de Jardin des Hespérides, +que les anciens avaient données à la vallée du Bétis. Même par sa flore +spontanée, l'Andalousie a mérité d'être nommée «les Indes de l'Espagne», +mais à toutes ses plantes asiatiques et africaines qui demandent un +climat presque tropical, cette contrée, véritable serre chaude de +l'Europe, a pu joindre un grand nombre d'espèces acclimatées, +introduites de l'Orient et du Nouveau Monde. Aux dattiers, aux +bananiers, aux bambous s'associent les arbres à caoutchouc, les +dragonniers, les magnoliers, les chirimoyas, les érythrines, les +azédarachs; les ricins, les stramoines poussent en vigoureux +arbrisseaux; les nopals à cochenille croissent comme aux Canaries, les +arachides comme au Sénégal; les patates douces, les cotonniers, les +cafiers donnent une récolte régulière au cultivateur soigneux, et la +canne à sucre prospère dans les districts abrités. La seule région de +l'Europe où cette plante ait une valeur économique réelle est celle qui +s'étend au sud des montagnes grenadines, de Motril à Málaga. Torrox, +près de Velez Málaga, est la ville qui par ses plantations rappelle le +mieux l'aspect de celles du littoral cubanais. Du temps de la domination +arabe, les moulins à sucre étaient nombreux sur toute la côte +méditerranéenne jusqu'à Valence; ils le sont de nouveau dans la plaine +de Málaga. On évalue à un demi-million de francs le bénéfice net que +procure aux Malagueños la fabrication du sucre. + +La faune de l'Andalousie, de même que sa flore, quoique à un moindre +degré, a une physionomie africaine ou du moins berbère. Tous les types +de mollusques vivants que l'on voit dans le Maroc appartiennent +également à l'Andalousie. L'ichneumon se rencontre sur la rive droite du +bas Guadalquivir et en d'autres parties du bassin; le caméléon y est +très-fréquent; une espèce de bouquetin que l'on trouve, dit-on, dans les +montagnes du Maroc existerait aussi dans la sierra Nevada et dans les +massifs circonvoisins. Enfin, c'est un fait bien connu qu'un singe +africain (_Inuus sylvanus_) a longtemps habité et peut-être même habite +encore le rocher de Gibraltar. A-t-il été importé, comme d'aucuns le +prétendent, par des officiers anglais? N'est-il, en Europe, qu'un +étranger comme les chameaux de la Frontera, près de Cádiz, et comme les +chevaux andalous, certainement d'origine berbère? Ou bien, est-il +réellement un ancien colon du mont Calpé, et témoigne-t-il ainsi de +l'existence préhistorique d'un isthme de jonction entre l'Europe et +l'Afrique? Les divers auteurs se contredisent à cet égard et la question +ne peut être décidée; la seule chose certaine est que le singe a trouvé +sur les rochers du promontoire d'Europe un milieu qui lui convient comme +celui des montagnes opposées. + +[Illustration: TYPES ANDALOUS.--PAYSANS DE CORDOUE. Dessin de Maillard, +d'après des photographies de M.J. Laurent.] + +Aux origines de notre histoire d'Europe, les populations des contrées +connues aujourd'hui sous le nom d'Andalousie étaient pour la plus forte +part ibériennes, c'est-à-dire très-probablement de même souche que les +Basques actuels. Les Bastules, Bastarnes et Bastétans, qui peuplaient +les régions montagneuses du versant méditerranéen, les Turdétans et +Turdules de la vallée du Bétis portaient des noms euskariens; de même, +nombre de leurs villes étaient désignées par des mots que fait +comprendre le basque de nos jours. Mais, dans son ensemble, la +population était déjà sans aucun doute fort mélangée. Des tribus +celtiques occupaient les régions montueuses qui s'étendent au nord-ouest +du Bétis vers la Lusitanie; les Turdétans, relativement très-policés, +puisqu'ils possédaient des annales, des poëmes, des lois écrites, +avaient reçu sur leur territoire des colonies de Phéniciens, de +Carthaginois, de Grecs; puis ils se latinisèrent; ils oublièrent leur +langue, leurs cités devinrent autant de petites Romes. En dehors de +l'Italie, peu de contrées étaient plus romaines que la leur et prenaient +une plus large part d'influence dans les destinées communes de l'empire. +On a retrouvé à Málaga et, plus récemment encore, à Osuna (_Colonia +Julia Genetiva_), des textes de constitutions municipales du temps de +Jules César et de Domitien: ces documents ont démontré que les cités de +ces provinces jouissaient d'une autonomie locale presque absolue. + +La désorganisation du monde romain amena dans l'Espagne méridionale de +nouveaux éléments ethniques, les Vandales, les Grecs byzantins, les +Visigoths, auxquels succédèrent les Arabes et les Berbères, accompagnés +des Juifs. On fait dériver le nom de l'Andalousie des Vandales qui l'ont +habitée pendant quelques années au commencement du cinquième siècle. Il +est vrai que les chroniqueurs espagnols ne donnèrent jamais le nom de +«Vandalousie» à l'ancienne Bétique. C'est au temps des Arabes seulement +que l'appellation d'Andalou apparaît pour la première fois, mais +appliquée à la Péninsule tout entière aussi bien qu'à la vallée du +Guadalquivir; elle ne fut restreinte à l'Andalousie actuelle qu'à +l'époque où les Arabes eurent perdu toutes les autres provinces de +l'Espagne. Peut-être, ainsi que le suppose M. Vivien de Saint-Martin, +les habitants du nord de l'Afrique avaient-ils donné ce nom à l'Hispanie +tout entière lors de la conquête de leur pays par les Vandales: la +contrée qu'ils apercevaient de l'autre côté de la mer n'avait +d'importance à leurs yeux que parce que leurs maîtres en étaient sortis. + +Les Maures eux-mêmes, c'est-à-dire les populations mélangées du nord de +l'Afrique, Arabes et surtout Berbères, eurent une part bien autrement +grande que les tribus d'origine germanique dans la formation du peuple +andalou. Possesseurs du pays pendant sept cents années, foisonnant en +multitudes dans les grandes cités, et cultivant partout les campagnes à +côté des anciens habitants, ils s'unirent intimement avec eux et, plus +tard, quand l'ordre d'exil fut promulgué contre toute leur race, ceux +mêmes qui le prononçaient et qui étaient chargés de le mettre à +exécution avaient dans leurs propres artères une forte part de sang +maure. Dans certaines régions des provinces andalouses, notamment dans +les vallées de l'Alpujarra, où les Maures réussirent à se maintenir +indépendants jusqu'à la fin du seizième siècle, la population était +devenue tellement africaine, que les pratiques religieuses, et non la +nuance de la peau, étaient les seuls indices de démarcation entre +musulmans et chrétiens. L'idiome andalou, plus encore que le castillan, +est fortement arabisé par l'accent, non moins que par les mots et les +tournures de phrase; les noms de lieux d'origine sémitique sont beaucoup +plus nombreux en maints districts que les noms ibères et latins; les +fêtes, les cérémonies, les mœurs ont gardé leurs traits mauresques. Dans +les cités, presque tous les édifices remarquables sont des alcazars ou +des mosquées, et même les constructions modernes ont toutes quelque +chose du style arabe modifié par les traditions romaines. Au lieu de +regarder au dehors, comme le font les demeures des autres Européens, les +riches habitations de l'Andalousie regardent surtout en dedans, vers le +_patio_, cour intérieure pavée en dalles de marbre blanc ou multicolore: +c'est là que s'assemble la famille pour prendre le frais, à côté de la +fontaine, dont le jet grésille incessamment dans la vasque polie. + +Depuis l'époque des Arabes, aucun élément ethnique nouveau de quelque +importance ne s'est mêlé aux populations primitives. Il est vrai que +pendant la deuxième moitié du dix-huitième siècle des villages peuplés +de colons, allemands pour la plupart, furent établis dans certains +_despoblados_ de l'Andalousie, à la Carolina, sur la route du +Despeñaperros au Guadalquivir, à la Carlota et à Fuente Palmera, entre +Cordoue et Séville; mais ces colonies, mal entretenues, ne prospérèrent +point: les habitants moururent en grand nombre, d'autres retournèrent +dans leur pays; en moins d'une génération, les étrangers s'étaient +fondus dans le reste du peuple. Les quelques négociants non espagnols +établis dans les ports de l'Andalousie ont eu une part d'influence bien +plus sérieuse. + +On l'a souvent répété, les Andalous sont les Gascons de l'Espagne. Ils +sont, en général, gracieux et souples de corps, séduisants de manières, +éloquents de mine, de gestes et de langage. Ce sont des charmeurs, mais +le charme qu'ils exercent n'est souvent employé que pour les buts les +plus futiles: sous la faconde on trouve le manque de pensée; toute cette +redondance sonore cache le vide. Les Andalous, quoique non dépourvus de +bravoure, sont très-portés à la fanfaronnade: ils aiment à faire valoir +leur mérite, quelquefois même aux dépens de la vérité; ils font étalage +de tout ce qu'ils possèdent, même de ce qu'ils ne possèdent pas, et leur +désir de briller les emporte au delà des limites du vrai. Mais cette +tendance à l'exagération fastueuse, cette imagination surabondante ont +cela de bon que l'Andalou voit toutes les choses par leur beau côté; il +est heureux quand même, pourvu qu'il fasse et qu'il entende du bruit; +ruiné, misérable, sans ressources matérielles, il lui reste toujours +celles de l'esprit et de la gaieté; il garde aussi son égoïsme +bienveillant; non-seulement il est heureux lui-même, mais il aime à voir +les autres aussi contents que lui. D'ailleurs, en Andalousie comme dans +tout le reste de l'Espagne, les habitants des monts se distinguent de +ceux des campagnes basses par une démarche plus grave et une parole plus +réservée. Ainsi, les _Jaetanos_ ou montagnards de Jaen sont connus sous +le nom de «Galiciens de l'Andalousie». La beauté des femmes des hautes +vallées et de la montagne est aussi plus noble et plus sévère que celle +des femmes de la plaine. Comparées aux charmantes Gaditanes, aux _majas_ +fascinatrices de Séville, les Grenadines, les femmes de Guadix, de Baza +ont des traits remarquables surtout par leur noblesse et leur fierté. + +Quoique l'on trouve aussi de rudes travailleurs dans la Bétique, +principalement dans les régions montagneuses et les districts miniers, +on peut dire cependant que l'amour du labeur n'est pas la vertu capitale +des Andalous. Aussi les immenses ressources du pays, qui pourrait être +pour le reste de l'Europe une grande serre de productions presque +tropicales, ne sont-elles que très-médiocrement utilisées. Mais il +serait injuste d'en accuser seulement les habitants eux-mêmes; la faute +en est aussi aux conditions de la tenure du sol. La basse Andalousie, +plus encore que les Castilles, est un pays de grande propriété. Là les +domaines princiers sont de véritables États. Aux temps de la conquête +sur les Maures, lorsque le pouvoir royal, fort d'une longue tradition et +consolidé par la conquête, en était arrivé à tenir les peuples en +parfait mépris, les grands seigneurs castillans firent découper la +contrée en immenses domaines, et chacun prit le sien. Nombre de ces +propriétés, consistant en excellentes terres situées sous l'un des +meilleure climats du monde, se sont peu à peu transformées en pâtis à +peine utilisés. Sur des étendues de plusieurs lieues, on ne voit pas une +seule demeure, pas un verger, pas même les vestiges du travail humain. +«Le grand propriétaire, dit M. de Bourgoing, semble y régner comme le +lion dans les forêts, en éloignant par ses rugissements tout ce qui +pourrait approcher de lui.» Dans les régions montagneuses, la terre se +divise aussi en grands domaines, mais elle est répartie entre de +nombreux métayers qui donnent au maître du sol le tiers des produits et +des troupeaux. Leur position est meilleure que celle des habitants de la +plaine, mais leur mode de culture est des plus rudimentaires. + +Les magnifiques jardins d'orangers de Séville et de Sanlúcar, de +Carmona, d'Estepa, d'Utrera, les olivettes, les vergers et les vignobles +de Málaga et des autres cités de l'Andalousie livrent au commerce une +quantité considérable de fruits; les riches récoltes de céréales ont +fait de la contrée un des principaux greniers de l'Espagne; mais les +vins sont la seule production agricole de l'Andalousie qui ait une +grande importance économique dans le commerce du monde. Les campagnes de +Jerez, à l'orient de la baie de Cádiz, produisent une énorme quantité de +vin, qui, sous le nom de _sherry_, dérivé de celui de la cité voisine, +est expédié en masse pour les marchés de l'Angleterre. La maladie de la +vigne, qui a longtemps épargné les cépages de Jerez, tandis qu'elle +dévastait les vignobles du reste de l'Europe, est une des causes qui ont +le plus contribué à l'exportation du sherry; mais la réduction +considérable de droits votée par le Parlement anglais a été une raison +plus décisive encore. Une grande partie des vignobles est entre les +mains de propriétaires anglais; des négociants, des préparateurs de la +même nation sont occupés en foule à couper les différents crus avec les +gros vins de Chiclana, de Rota et de Sanlúcar, à se livrer à toutes les +opérations, légitimes ou frauduleuses, qui appartiennent à ce genre de +commerce. Certains vins de premier ordre, la _tintilla_ sucrée de Rota, +le _manzanilla_, jeune vin non encore soumis au coupage, que l'on boit +dans un verre à part, le _pajarete_, fabriqué avec une espèce de raisin +particulière que l'on fait sécher avant de l'envoyer au pressoir, +constituent un véritable monopole entre les mains de quelques +propriétaires et peuvent garder leur authenticité, tandis que les «vins +de table» et les autres produits de qualité inférieure sont manipulés à +outrance. Mais, dans l'ensemble, ces industries ont propagé dans le pays +des habitudes de travail qui n'existaient pas. Le port de Santa Maria, +sur la baie de Cádiz, est au premier rang pour l'exportation des vins, +et grâce à ses vignobles de Jerez, de Málaga et autres villes +andalouses, l'Espagne a pu, pendant les années favorables, disputer à sa +voisine d'outre-Pyrénées la prééminence pour le commerce des «liquides» +[165]. + +[Note 165: Exportation des vins de la baie de Cádiz: + +1858 163,500 hectolitres. +1862 232,500 » +1871 377,400 » +] + +L'industrie proprement dite, si florissante pendant les âges mauresques, +alors que les soies, les draps, les cuirs d'Andalousie avaient une +réputation européenne, et que les ateliers de la seule Séville étaient +peuplés, dit-on, de plus de 100,000 ouvriers, n'est plus de nos jours +que l'ombre d'elle-même; mais le travail des mines a, sinon gardé, du +moins repris une part de son importance. Du temps de Strabon, la +Turdétanie, c'est-à-dire la plus grande partie de la vallée du Bétis, +«jouissait à tel point de ce double privilége de la fertilité et de la +richesse en mines, que nulle expression admirative ne pouvait donner une +idée de la réalité. Nulle part on n'avait trouvé l'or, l'argent, le +cuivre, le fer natif en si grande abondance et dans un tel état de +pureté.» «Chaque montagne, chaque colline de l'Ibérie, disait +Posidonius, avec son emphase ordinaire, en parlant de cette même contrée +des Turdétans, semble un amas de matières à monnayer, préparé des +propres mains de la prodigue Fortune... Pour les Ibères, ce n'est pas le +dieu des Enfers, mais bien le dieu des Richesses, ce n'est pas Pluton, +mais bien Plutus qui règne sur les profondeurs souterraines.» + +Comparée aux régions minières de l'Australie et du Nouveau Monde, +l'Espagne méridionale ne mérite plus ces éloges à outrance, mais elle a +toujours de très-grandes richesses et l'industrie moderne sait en +profiter partiellement. Le grand obstacle à une exploitation +systématique des gisements reconnus consiste dans le manque de voies de +communication. On a calculé qu'il faut près de cent ânes pour +transporter autant de minerai qu'un seul vagon de chemin de fer. Aussi +toute mine de fer, si riche qu'elle soit, est-elle absolument +inexploitable dès qu'elle se trouve à plus de 2 ou 3 kilomètres d'une +voie ferrée ou d'un port d'embarquement: elle n'est une valeur qu'en +espérance. Les gisements de métaux plus précieux, plomb, cuivre ou +argent, peuvent être utilement exploités à quelques kilomètres plus loin +du point d'expédition, mais cette limite est bientôt atteinte et les +habitants du pays doivent se contenter de savoir que des trésors se +trouvent sous les rochers voisins, en réserve pour leurs descendants. +Telles sont les causes qui, avec le manque d'eau et de combustible, +l'incohérence des travaux d'attaque, les conflits des propriétaires, les +exigences du fisc, la rapacité des gens de loi, rendent parfois si +précaire le rendement des mines d'Andalousie. En Angleterre, de pareils +gisements seraient la source d'incalculables revenus. + +Les districts miniers les plus productifs de l'Espagne méridionale se +trouvent presque uniquement dans les régions des montagnes. A l'angle +sud-oriental de la Péninsule, la sierra de Gádor a, dit le proverbe, +«plus de métal que de roche;» on exploite aussi le fer, le cuivre et, +comme dans la sierra de Gádor, le plomb argentifère, en des centaines de +puits de mines ouverts dans les flancs des diverses sierras de Guadix, +de Baza, d'Almería. La haute vallée du Guadalquivir a, près de Linarès, +de riches mines, également argentifères, qui produisent, dit-on, le +premier plomb du monde par sa qualité, et parmi lesquelles on montre +encore les puits et les galeries des Carthaginois et des Romains; vers +le commencement du dix-huitième siècle, l'exploitation en a été reprise, +mais les grands travaux d'extraction n'ont lieu que depuis l'ouverture +du chemin de fer: alors se sont fondées les compagnies anglaises, +françaises, allemandes, et sont arrivés tous les ingénieurs étrangers +qui ont creusé leurs deux cents puits d'extraction et changé l'aspect du +pays [166]. + +[Note 166: Production des mines de Linarès, en 1872, d'après Rose: +210,000 tonnes de plomb.] + +Les mineurs de Linarès sont réputés les plus hardis de toute l'Espagne; +mais les phthisies, les fièvres et les coliques de plomb causées par +leur genre de travail font parmi eux beaucoup de ravages, et les +eucalyptus, ou «arbres à fièvre», plantés en grand nombre dans le pays +n'ont pu qu'assainir l'air extérieur, non celui des mines. On a remarqué +que ni les chevaux, ni les chiens, ni les chats, ni les poulets ne +peuvent respirer l'atmosphère des mines de plomb; mais les rats n'en +souffrent point. + +Plus à l'ouest, dans les régions de la sierra Morena qui séparent +l'Estremadure de la province de Séville, d'autres mines d'argent, jadis +non moins fameuses, celles de Constantina et de Guadalcanal, ont été +tantôt délaissées, tantôt reprises, et donnent lieu à une exploitation +intermittente, suivant la richesse des trouvailles et les conditions du +marché. + +Les bassins houillers de Bélmez et d'Espiel, situés au nord de Cordoue +dans le voisinage de gisements de fer et de cuivre d'une grande +richesse, et mieux pourvus de chemins que les mines de Constantina, sont +aussi un plus grand trésor pour l'industrie moderne et pourront avoir +dans l'avenir une importance considérable. Ces gisements s'étendent +souterrainement bien au delà des limites visibles et exploitées; on +pense même qu'elles pénètrent, d'un côté, jusque dans la vallée du +Guadalquivir, de l'autre jusque sous les plateaux de l'Estremadure. Le +combustible qu'elles fournissent est excellent, et pourtant les diverses +compagnies qui exploitent ce bassin n'en retirent encore que 200,000 +tonnes au plus, le débit s'en trouvant limité par le manque de +consommateurs et par la cherté des moyens de transport. Même quelques +mines de charbon, dans les montagnes situées au nord de Séville, +expédient encore leurs produits à dos de mulet: dans ces conditions, le +travail ne peut que se faire suivant des procédés barbares. + +[Illustration: Nº 133.--MINES DE HUELVA.] + +De toutes les mines d'Espagne, celles où l'on travaille avec le plus +d'activité sont les excavations de la province de Huelva, sur le versant +méridional du système marianique. Les schistes siluriens de cette +contrée présentent, au contact des roches de porphyre et de diorite qui +les ont traversées, des filons de pyrites de cuivre d'une puissance +extraordinaire: le reste du monde n'offre peut-être pas d'exemples de +formations aussi prodigieuses. Les mines de Rio-Tinto, situées +malheureusement à 80 kilomètres de la mer et à 500 mètres d'altitude, +frappent de stupeur par leurs dimensions: qu'on descende dans leurs +gouffres taillés en carrières, pleines d'ouvriers demi-nus, ou que l'on +pénètre dans leurs galeries en étages, partout on ne voit que de la +pyrite; leurs amas de scories se dressent en véritables collines; au +nord de la vallée de la Dehesa, une énorme table de concrétions +ferrugineuses, dite _mesa de los Pinos_, ressemble à un amas de fonte +sorti de la fournaise. Des restes d'édifices probablement phéniciens, +des sépultures romaines, et surtout les excavations considérables +pratiquées par les anciens mineurs, témoignent de la durée des travaux +d'exploitation pendant les âges antérieurs à l'invasion des Barbares: +des monnaies retrouvées dans les galeries portent à croire que les mines +étaient encore en plein rapport du temps d'Honorius et que l'apparition +des Vandales interrompit brusquement les travaux. Ils n'ont été repris +qu'en 1730, mais très-faiblement, et c'est de nos jours seulement que +les mineurs se sont remis sérieusement à l'œuvre. On peut juger des +immenses trésors réservés à l'industrie future par ce fait, que les deux +principaux gisements de Rio-Tinto contiennent plus de 300 millions de +tonnes de minerai; le seul filon exploité est évalué à 19 millions de +tonnes, malgré les énormes déblais qu'y ont fait les mineurs +d'autrefois. + +Les gisements de Tharsis, où quelques archéologues veulent reconnaître +l'antique _Thartesis Bætica_ des Romains, ne sont géologiquement que peu +de chose en comparaison des filons de Rio-Tinto, puisque la quantité +totale du minerai y est seulement de 14 millions de tonnes; mais le +voisinage de la mer et l'altitude moindre ont permis la construction +d'un chemin de fer d'accès qui transporte directement les minerais au +port de Huelva. Les mines de Tharsis offrent un aspect étonnant: la +carrière, travaillée à ciel ouvert, a 900 mètres de longueur et +ressemble à un grand amphithéâtre entouré de gradins de roches grises et +rougeâtres. La couche bleue de sulfure de fer et de cuivre sur laquelle +s'agite la foule des ouvriers n'a pas moins de 138 mètres d'épaisseur; +pour l'épuiser, il faudrait déblayer la montagne elle-même; c'est +probablement à ces énormes gisements que s'applique le passage de +Strabon, d'après lequel le cuivre, sur de certaines mines, aurait +représenté le quart de la masse de terre extraite; il est des couches du +minerai qui contiennent, en effet, jusqu'à 12 et même 20 pour 100 de +cuivre pur. Aux alentours de la fosse, mais surtout du côté de l'est, le +sol est recouvert jusqu'à perte de vue par des amas de débris, +stratifiés suivant les âges: au-dessous des scories modernes, on voit +celles qu'ont déposées les mineurs romains et plus bas celles des +Carthaginois. Des centaines de foyers où l'on fait griller le minerai +brûlent çà et là, empoisonnant l'atmosphère de leurs vapeurs sulfureuses +et flétrissant toute végétation dans le voisinage; plus de 130 tonnes de +soufre se perdent ainsi chaque jour en fumée. D'énormes quantités de +substances métalliques s'en vont aussi par les rivières. Après les +fortes pluies, l'Odiel, le rio Tinto, qui doit son nom à la couleur du +minerai, roulent une eau ferrugineuse qui fait périr tous les poissons +et les crustacés venus de la mer; une ocre jaunâtre se dépose sur les +bords, tandis que plus bas, sur les rives de l'estuaire, le métal, mêlé +au soufre des organismes marins décomposés, se précipite en vase +noirâtre. Aux centaines de mille tonnes de minerai que l'on utilise sur +place ou que l'on expédie en Angleterre il faut donc ajouter un énorme +déchet de métal sans emploi. Et pourtant la mine de Tharsis, quoique la +plus activement exploitée, est loin d'être aussi riche que celles de +Rio-Tinto. On a calculé qu'environ le cinquième du cuivre produit +annuellement dans le monde entier provient de la carrière de Tharsis, et +que plus de la moitié des 500,000 tonnes d'acide sulfurique fabriquées +en Écosse ont la même origine[167]. + +[Note 167: Exportation des pyrites du bassin de Huelva, en 1873: + +Mines de Tharsis 340,000 tonnes. +Autres mines 260,000 » + _________________ + TOTAL 600,000 tonnes. + +Mouvement du port de Huelva, en 1871: 1,107 navires jaugeant 544,000 +tonnes.] + +Toute déserte que soit l'Andalousie, en comparaison de ce qu'elle +pourrait être si les ressources en étaient convenablement utilisées, +elle est pourtant une autre Italie par la gloire et la beauté de ses +villes. Les noms de Grenade, de Cordoue, de Séville, de Cádiz, sont +parmi ceux que la poésie a le plus célébrés et qui réveillent dans +l'esprit les idées les plus riantes. Les souvenirs de l'histoire, plus +encore que la splendeur des monuments, ont fait de ces vieilles cités +mauresques la propriété commune, non-seulement des Espagnols, mais aussi +de tous ceux qui s'intéressent à la vie de l'humanité, au développement +de la science et des arts. Quoique déchues pour la plupart, les villes +de l'Andalousie tiennent leur rang parmi leurs sœurs d'Espagne, puisque, +sur huit agglomérations de plus de 50,000 habitants, la province du +Guadalquivir en a quatre à elle seule; mais, quelle que puisse être +d'ailleurs ou devenir l'importance économique de ces villes andalouses, +elles seront toujours privilégiées comme lieux de pèlerinage pour les +hommes qui veulent s'instruire à la vue des choses du passé. + +Les grandes villes de l'Andalousie ont toutes des avantages naturels de +position qui expliquent leur prospérité présente ou passée. Cordoue, +Séville ont les riches plaines du Guadalquivir, le beau fleuve qui les +arrose, les routes qui descendent des brèches des montagnes voisines; +Grenade a ses eaux abondantes, la richesse de ses campagnes; Huelva, +Cádiz, Málaga, Almería ont leurs ports sur l'Océan ou la Méditerranée; +Gibraltar a son escale entre les deux mers. D'autres villes moins +importantes pour le commerce, mais jadis d'une très-grande valeur +stratégique, Jaen, Antequera, Ronda, surveillent les routes qui mettent +les vallées du Guadalquivir et du Genil en communication directe avec la +mer. + +Parmi ces villes qui doivent un rôle historique à leur position sur une +route de passage entre les deux versants, il faut citer aussi celles qui +se trouvent à l'orient de Grenade: Velez Rubio et Velez Blanco, déjà +situées sur la déclivité méditerranéenne, l'une dans une vallée, l'autre +sur un escarpement de rochers; Cullar de Baza, aux maisons souterraines +creusées dans les couches de gypse, sur la pente occidentale des +_Vertientes_ ou «faîtes de partage»; Huescar, héritière d'une antique +cité carthaginoise; Baza, entourée des magnifiques cultures de sa +«fosse» ou _hoya_, nom que l'on donne à la plaine environnante. Baza +était une petite Grenade; les hautes murailles et les tours crénelées +qui la dominent témoignent de l'importance militaire qu'elle avait au +temps des Maures; mais, depuis que les conquérants espagnols en ont fait +une ville chrétienne, elle est restée fort déchue. Sous les arbres de +ses promenades, on montre encore les canons qui servirent, deux ans +avant la prise de Grenade, à trouer les remparts de Baza et à réduire la +ville. + +Grenade elle-même, quoiqu'elle célèbre par les danses et les cris +l'anniversaire du jour où les armées de Ferdinand et d'Isabelle +entrèrent dans ses murs, est bien inférieure à ce qu'elle fut autrefois. +Capitale de royaume pendant plus de deux siècles, elle eut jusqu'à +soixante mille maisons peuplées de 400,000 habitants: elle fut, après +les beaux jours de Cordoue, la cité la plus animée, la plus +industrieuse, la plus riche de la Péninsule, et bien peu de villes en +Europe pouvaient se comparer avec elle. Actuellement, elle est encore, +par sa population, la sixième de l'Espagne; mais dans le nombre de ses +habitants, que de malheureux déguenillés vivant avec les pourceaux en de +hideuses tanières! Que de masures branlantes où l'on reconnaît les +débris entremêlés d'anciens palais! Dans le voisinage immédiat du +faubourg de l'Albaicin, ancien asile des fugitifs de Baeza, toute une +population, composée surtout de Gitanos, n'a même pour s'abriter que des +grottes immondes creusées dans la pierre! + +Si ce n'est dans le pittoresque Albaicin, au nord de Grenade, la ville +proprement dite n'a plus un seul édifice de construction mauresque: le +fanatisme des haines nationales et religieuses a tout fait disparaître, +et les maisons bariolées n'ont gardé du style arabe que certains détails +d'architecture légués par les ancêtres. Mais, en dehors de la ville, des +monuments superbes témoignent encore de la gloire des anciens maîtres: +sur un monticule qui portait, à ce que l'on dit, les premières +constructions de la cité, s'élèvent les «Tours Vermeilles», aux +murailles revêtues d'arbustes; beaucoup plus à l'est, et dominant +également le cours du Darro, est le Generalife, aux jardins admirables, +tout ruisselants d'eaux qui s'élancent en jets, se précipitent en +cascatelles, s'étalent en bassins. Entre les Tours Vermeilles et le +Generalife, et se prolongeant sur un espace de près d'un kilomètre, on +voit se dresser au-dessus d'un entassement de murs, de bastions, de +tours avancées, le palais de l'Alhambra, formidable au dehors, mais +délicieux au dedans. Charles-Quint, dans une lubie de sot caprice, en a +fait démolir une partie pour la remplacer par un édifice prétentieux, +d'ailleurs inachevé; mais, tel qu'il est encore, l'Alhambra ou «Palais +Rouge» est toujours une merveille de l'art humain, un de ces +chefs-d'oeuvre d'architecture ornée qui servent, comme le Parthénon, de +types au goût des artistes et sont le modèle, plus ou moins heureusement +imité, de tout un monde d'autres édifices élevés dans les diverses +contrées de la Terre. + +L'intérieur de l'Alhambra, tout délabré qu'il est et quoique dépouillé +de la plus grande partie de ses trésors, lasse le visiteur par l'infinie +variété de ses salles, de ses cours, de ses portiques, entremêlés de +jardins aux charmants ombrages. On admire surtout la salle des Lions, la +salle des Ambassadeurs, la porte de la Tour des Infantes; mais toutes +les murailles présentent le même luxe d'arabesques en stuc, d'entre-lacs +variés de la façon la plus harmonieuse, de faïences vernissées et +multicolores formant les dessins les plus ingénieux, de versets du Coran +sculptés en relief au-dessus des colonnades: le regard est charmé par +ces ornements si bien entremêlés, dont l'imagination même se fatigue à +suivre le lacis sans fin. Du temps des Arabes, l'ivoire et les feuilles +d'or servaient à rehausser par leur contraste les dessins qui décorent +tout l'édifice comme un immense bijou. C'est bien là le palais «que les +génies ont doré comme un rêve!» + +Du haut de la tour de la Vela et des autres donjons qui dominent la +forteresse on jouit d'une de ces vues merveilleuses qui font époque dans +la vie d'un homme. En bas, Grenade, hérissée de tours, allonge ses +quartiers avancés dans les vallées de ses deux fleuves, entre de +magnifiques promenades et ses collines parsemées de maisons blanches +brillant à travers la verdure. Le Darro, révélé par les épais ombrages +de ses rives, sort de la «Vallée du Paradis» et va rejoindre le Genil, +qui descend du «Val de l'Enfer» et menace souvent Grenade dans ses +débordements. Réunis, les deux cours d'eau arrosent ces riches campagnes +de la Vega, et leur flot d'argent se montre çà et là au milieu de +l'immense verger si souvent comparé par les poëtes, arabes et chrétiens, +à l'émeraude enchâssée dans le saphir. Les montagnes bleues qui dominent +cette plaine verdoyante, théâtre de tant de combats, se succèdent +jusqu'à l'extrême horizon avec une gravité solennelle. Au sud se +dressent les masses géantes de la sierra Nevada; à l'est, au nord, des +monts moins élevés, mais également âpres et nus, limitent brusquement +les campagnes touffues de leurs pentes rougeâtres et ravinées. Une cime +presque isolée, la montagne d'Elvira, qui s'avance en promontoire au +milieu de la plaine, rappelle par son nom corrompu la ville ibérienne +d'Ili-Berri (Ville-Neuve), l'une des cités mères de Grenade. + +Le contraste des monts sauvages et de la plaine fertile, de la ville +gracieuse et des rochers abrupts, donne un attrait particulier à ce +merveilleux paysage de Grenade. Les Maures, chez lesquels se retrouve un +contraste analogue, l'impassibilité apparente et la flamme intérieure, +étaient énamourés de la ville andalouse. C'était pour eux la «reine des +cités», la «Damas de l'Occident», «une partie du Ciel tombée sur la +Terre.» Les proverbes espagnols ne sont pas moins louangeurs: _Quien no +ha visto Granada,--No ha visto nada!_ «Qui n'a Grenade vu,--N'a rien +vu!» Grenade «la jolie» est, en effet, l'un des plus beaux coins du +monde, surtout pendant la saison d'été, quand toutes les villes des +plaines inférieures sont brûlées par la sécheresse. C'est précisément +alors que les eaux descendues de la sierra Nevada ruissellent avec le +plus de force, répandant autour d'elles la fertilité, l'abondance et la +joie. + +Les autres villes du bassin du Genil ont aussi de belles cultures, +vignes, oliviers, céréales, plantes textiles, arbres à fruits, mais +aucune d'elles ne peut se comparer à la riche Grenade, pas même Loja, +aux fraîches eaux, la «Fleur entre les Épines», l'oasis au milieu des +âpres rochers et des défilés. Jaen en serait presque digne. Cette +vieille cité, qui fut capitale d'un royaume arabe et qui soutint des +luttes heureuses contre sa puissante rivale du Midi, est dans une +admirable position au confluent de plusieurs ruisseaux qui descendent +joyeusement vers le Guadalquivir. Les coteaux qui dominent la ville sont +hérissés de murailles en ruines enserrées par une folle végétation; au +pied de ces hauteurs, la campagne, abondamment arrosée, est à la fois un +jardin plantureux, un verger plein d'ombre, et cà et là les palmiers +ouvrent leur éventail au-dessus des autres arbres au feuillage touffu. +Au milieu de cette vallée à l'aspect oriental, Jaen a gardé sa +physionomie mauresque du moyen âge: ses maisons blanchies à la chaux ne +sont percées que de rares ouvertures, comme si le musulman avait encore +à y garder jalousement ses femmes de tout regard profane. + +[Illustration: VUE DE L'ALHAMBRA ET DE GRENADE, PRISE DE LA SILLA DEL +MORO. Dessin de H. Catenacci, d'après une photographie de M.J. Laurent.] + +Dans la haute vallée du Guadalquivir, les villes se pressent. Voici +Baeza, «le royal nid de faucons;» elle avait dans ses murs 150,000 +personnes à l'époque de sa prospérité sous les Maures, mais la guerre la +dépeupla au profit de Grenade en emplissant de ses colons le faubourg de +l'Albaicin; elle est toujours très-fière de son passé, et ses +processions le disputent en splendeur à celles de Séville. Dans le +voisinage immédiat se trouve Ubeda, qui fut aussi une grande cité +musulmane et qui, n'était le changement des costumes, semblerait être +encore habitée par des Maures. Plus haut, dans la montagne, est la ville +minière de Linarès, à peine assez grande pour contenir environ 8,000 +habitants, quoique obligée maintenant de donner l'hospitalité à 30,000 +nouveaux venus; plus bas, en descendant le cours du fleuve, est Andújar, +fameuse par ses _alcarrazas_ et bien connue des voyageurs comme l'un des +endroits où le Guadalquivir est le plus souvent franchi. Plus bas, à une +trentaine de kilomètres en aval de la ville de Montoro, le pont +d'Alcolea, aux vingt arches de marbre noir, est aussi devenu célèbre à +cause du conflit des armées qui s'en disputaient la possession. + +Cordoue l'ibérienne, la romaine, l'arabe, a commencé dans l'histoire de +l'Espagne en même temps que la civilisation hispanique. Elle a été de +tout temps fameuse et puissante: aussi la haute aristocratie nobiliaire +aime-t-elle à rattacher ses origines à celle de Cordoue: c'est là que se +trouve la source par excellence du «sang bleu» (_sangre azul_), que les +gentilshommes espagnols disent couler dans leurs nobles veines. C'est à +l'époque des Maures que Cordoue atteignit à l'apogée de sa grandeur; du +neuvième siècle à la fin du douzième, elle eut près d'un million +d'habitants, et ses vingt-deux faubourgs se prolongeaient au loin dans +la plaine et les vallées latérales. La richesse de ses mosquées, de ses +palais, de ses maisons particulières était prodigieuse, mais, gloire +plus haute, Cordoue méritait alors le titre de «nourrice des sciences». +Elle était la principale ville d'études dans le monde entier; par ses +écoles, ses collèges, ses universités libres, elle conservait et +développait les traditions scientifiques d'Athènes et d'Alexandrie: sans +elle, la nuit du moyen âge eût été bien plus épaisse encore. Les +bibliothèques de Cordoue n'avaient pas d'égales dans le monde; l'une, +fondée par un fils du premier Abdérame, contenait plus de 600,000 +volumes dont le catalogue n'emplissait pas moins de quarante-quatre +tomes. Mais les guerres civiles, l'invasion étrangère et le fanatisme +firent disparaître tous ces trésors. Conquise par les Espagnols plus +d'un demi-siècle avant Grenade, Cordoue descendit peu à peu au rang +d'une ville secondaire. Quoique occupant le véritable centre +géographique de l'Andalousie, elle est pourtant restée, depuis +l'expulsion des Maures, bien au-dessous de Séville, de Málaga, de Cádiz, +de Grenade. Cordoue a toujours la physionomie arabe que lui donnent ses +ruelles étroites, où ne descend pas le rayon direct du soleil. La +plupart de ses monuments ont péri, mais elle a gardé sa merveilleuse +_mezquita_ ou mosquée, sans égale dans le monde entier. Grenade a le +plus beau palais des musulmans, Cordoue leur plus beau temple. Cet +édifice, le chef-d'oeuvre de l'architecture arabe, a été bâti à la fin +du huitième siècle par Abdérame et son fils, et l'on se demande avec +étonnement comment l'espace de moins d'une génération put suffire pour +élever une si prodigieuse construction. Quand on y pénètre, on voit fuir +au loin les perspectives des colonnes, comme celles des sapins dans une +forêt sombre; les arcades, qui développent en deux étages superposés +leurs courbes de formes variées, simulent dans la demi-obscurité du +temple un immense branchage entremêlé. Bien qu'une grande partie des +colonnades, la moitié peut-être, ait été détruite pour faire place à un +choeur et à des chapelles catholiques, il reste pourtant encore huit +cent soixante piliers, sans compter ceux du portique et de la tour; les +avenues de colonnes ou nefs sont au nombre de dix-neuf dans le sens de +la largeur, et sont croisées par vingt-neuf autres rues ou _calles_, car +tel est le nom que leur donnent les Espagnols, en les distinguant par +les chapelles terminales. Les colonnes, qui proviennent de tous les +temples romains de l'Andalousie, du reste de l'Espagne, de la Gaule +musulmane, de la Maurétanie, et dont cent quarante furent envoyées de +Byzance en présent, offrent une collection presque complète des +matériaux les plus précieux, granit vert d'Egypte, rouge et vert +antiques, brèches de diverses couleurs; «les unes sont cannelées et +torses, les autres rugueuses comme le palmier, nouées comme le bambou, +ou lisses comme le bananier.» Les chapiteaux, corinthiens, doriques ou +arabes, sont des styles les plus variés; de même les arcades ont des +formes diverses: les unes sont à plein cintre, la plupart sont en fer à +cheval, à trois, cinq, sept ou même neuf ou onze lobes, de manière à +figurer un ruban de pierre. Nulle part de fatigante symétrie, partout +les architectes ont gardé la plus grande liberté de fantaisie. Partout +aussi ils avaient prodigué la plus riche ornementation; des nefs étaient +pavées en argent, des sanctuaires étaient revêtus de lames d'or +rehaussées de pierres précieuses, d'ivoire et d'ébène. On peut juger de +ce qu'était le luxe de la mosquée en pénétrant dans le _mihrab_, qui fut +autrefois le «saint des saints» et où l'on conservait une copie du +Livre, écrite en entier de la main d'Othman. La mosaïque du mihrab, de +travail byzantin, est certainement l'une des plus belles qui se voient +dans le monde. + +Les districts les plus riches des environs de Cordoue ne sont pas ceux +qu'arrose le Guadalquivir: c'est vers l'intérieur des terres, surtout +dans le bassin du Guadajoz, au pied des montagnes qui prolongent à +l'ouest la sierra de Jaen, que se trouvent les centres agricoles les +plus riches et les plus populeux. Montilla est l'une des villes +d'Espagne les plus justement fameuses par l'excellence des vins; +Aguilar, dont les crus prennent aussi dans le commerce le nom de +_montilla_, le cède à peine à sa voisine par la valeur de ses produits; +Baena, Cabra ont aussi, en abondance, des vins, des huiles, des +céréales; Lucena possède, en outre, une certaine activité industrielle. +Par contre, il n'y a pas une seule grande ville dans la vallée du +Guadalquivir, entre Cordoue et Séville, sur un espace d'environ 150 +kilomètres, suivant les détours du fleuve; même Palma del Rio, située +dans une oasis d'orangers, au confluent du Guadalquivir et du Genil, +n'est qu'une bourgade faiblement peuplée et tirant surtout son +importance du débouché qu'elle offre aux campagnes de la brûlante cité +d'Écija, bâtie dans la région des steppes du bas Genil. En maints +endroits, les bords du fleuve sont marécageux et les villages sont +dépeuplés par la fièvre. + +Séville, la reine actuelle du Guadalquivir, la cité la plus populeuse de +l'Andalousie, possède aussi des merveilles architecturales; elle a son +Alcázar «aux murailles brodées», à peine moins beau que l'Alhambra de +Grenade, et plus admirable encore par ses jardins tout parfumés de la +senteur des orangers; elle a aussi sa riche cathédrale avec sa haute nef +d'un très-puissant effet, et son palais appelé _Casa de Pilatos_, maison +de Pilate, où le style de la Renaissance se marie admirablement au style +mauresque; car, suivant la remarque ingénieuse d'Edgar Quinet, un des +traits dominants de Séville est que la Renaissance dans l'architecture y +a été arabe, tandis que dans le reste de l'Europe elle a été grecque et +romaine. Mais de tous les monuments de Séville le plus fameux est la +_Giralda_ ou «Girouette», ainsi nommée d'une statue de bronze qui tourne +au sommet du campanile. Les Sévillans sont très-fiers de cette tour +mauresque, à la fois si noble et si élégante, et la considèrent comme +une patronne de leur cité. Toutefois ce n'est point la Giralda, ce ne +sont pas les autres monuments de Séville, ni ses trésors d'art et les +beaux tableaux de Murillo qui ont fait surnommer Séville +«l'enchanteresse» et qui font répéter si fréquemment le proverbe: + + _Quien no ha visto Sevilla, + No ha visto maravilla!_ + +Ce qui fait la célébrité de cette ville dans toute l'Espagne, ce sont +les agréments de la vie, les danses, les fêtes, le mouvement perpétuel +de gaieté qui anime la population. Les courses de taureaux de Séville +sont les plus renommées de la Péninsule; mais son école de tauromachie +n'existe plus. Séville est espagnole depuis le milieu du treizième +siècle; constituée en république indépendante, elle lutta héroïquement +contre les armées du roi de Castille, mais elle succomba, et l'on +raconte que 300,000 de ses habitants, c'est-à-dire la population presque +entière, durent chercher un refuge dans la Berbérie et l'Espagne encore +musulmane. Ainsi l'antique Hispalis romaine, l'Isbalia des Maures, +devint la Séville castillane. Pendant deux siècles et demi l'élément +arabe se concentra dans les royaumes de l'Andalousie orientale, tandis +que Séville se repeuplait surtout d'immigrants de descendance +chrétienne. Par contre, le faubourg de Triana, qui se trouve sur la rive +droite du Guadalquivir, et qu'un pont de fer unit à Séville, est devenu +le grand quartier général des Gitanos de la Péninsule: c'est là que +siégent leurs conciliabules occultes, qui d'ailleurs prennent le plus +grand soin de ne se mettre jamais en conflit avec les autorités +politiques ou religieuses. A une faible distance au nord de Triana, sur +la rive du Guadalquivir, se trouvent, à côté du hameau de Santiponce, +les restes du fort bel amphithéâtre d'Italica, ancienne rivale de +Séville et patrie de Silius Italicus, ainsi que des empereurs Trajan, +Hadrien, Théodose. Coria, autre cité romaine, qui battit monnaie au +moyen âge, est de l'autre côté de Séville, également sur la rive droite +du fleuve; ce n'est plus qu'un village. + +Grâce à son beau fleuve, qui lui permet de libres communications avec le +littoral et la mer, Séville a pu acquérir une certaine importance comme +ville industrielle; elle possède de grandes faïenceries, surtout à +Triana; mais ses manufactures de soieries, d'étoffes de toute espèce, de +tissus d'or et d'argent, n'ont pu soutenir la concurrence de l'étranger. +Le monopole commercial dont jouissait autrefois le port de Séville aux +dépens des autres cités de l'Espagne, a eu les conséquences inévitables +que tout privilége entraîne après lui: il n'a pas permis à l'initiative +industrielle de se développer et, quand est venu le moment d'agir dans +des conditions d'égalité, la situation s'est réglée par un désastre. La +principale manufacture de Séville est toujours restée sous la direction +du fisc: c'est la fabrique des tabacs, bâtisse énorme que l'on dit avoir +coûté près de 10 millions de francs et où travaillent plusieurs milliers +d'ouvrières. Sur un des promontoires qui dominent au sud la vallée du +Guadalquivir s'élève la petite ville aux fortifications mauresques +d'Alcalá de Guadaira, ou de los Panaderos, qui peut être aussi +considérée comme une vaste usine, car c'est là qu'on fabrique une grande +partie du pain que mangent les habitants de Séville: on en expédie +jusqu'à Madrid et à Barcelone et même en Portugal, tant la pâte en est +exquise. Alcalá ne fournit pas la grande ville de pain seulement, elle +lui envoie aussi son eau, qui jaillit de la colline en sources +nombreuses et limpides. Après avoir fait mouvoir les roues de plusieurs +minoteries, l'eau d'Alcalá entre dans Séville par un long aqueduc de +plus de quatre cents arcades, connu sous le nom d'_Arcos_ de Carmona. On +le désigne ainsi parce qu'il est parallèle à la route qui mène, à +travers les vignes et les oliviers, à l'ancienne ville romaine de +Carmona (Carmo), dominant les campagnes du haut de sa colline avancée. + +Au sud de Séville, les anciennes cités de la Bétique inférieure, +très-populeuses du temps des Maures, n'ont plus qu'une faible +importance. Utrera, la plus considérable, et d'ailleurs assez jolie +ville, a le grand avantage, rare en Espagne, d'être au point de +croisement de quatre lignes de fer: là viennent s'unir à la principale +voie de l'Andalousie le chemin de fer de Moron, qui apporte les beaux +marbres de la sierra, et celui qui parcourt les riches campagnes d'Osuna +et de Marchena, villes limitées à l'est par le désert. Utrera est +célèbre dans le monde des _aficionados_, à cause des taureaux de course +qui paissent, à l'ouest de son territoire de culture, dans les maremmes +du Guadalquivir. Lebrija, ceinte de ses vieilles murailles et fière de +sa belle tour d'église, imitée de la Giralda, est encore plus rapprochée +qu'Utrera de ces espaces marécageux, qui commencent presque +immédiatement au pied de son coteau pour se continuer au sud-ouest, +jusqu'à la bouche du Guadalquivir. A Lebrija naquit Juan Diaz de Solis, +le navigateur qui découvrit le rio de la Plata. + +La gardienne de l'embouchure, Sanlúcar de Barrameda, aux maisons +blanches et roses ombragées de palmiers, n'est plus, comme au temps des +Arabes, le grand port d'expédition de la vallée du Guadalquivir; ses +embarcations de cabotage et celles du petit havre de Bonanza, situé à +une faible distance en amont, à l'endroit où les flots transparents de +la mer viennent se rencontrer avec les eaux jaunes du fleuve, ne servent +plus qu'au transport des denrées locales. Sanlúcar, que l'on accusait +jadis, à tort ou à raison, de compter parmi ses habitants un nombre +malheureusement très-considérable d'hommes violents et débauchés, eut +l'insigne honneur de voir sortir de son port, en 1519, les trois navires +de Magellan et d'y voir rentrer, trois années après, le premier bâtiment +qui eût tracé son sillage sur toute la rondeur du globe. Mais, en dépit +de ce grand titre de gloire commerciale, Sanlúcar, dont les belles +plages invitent les baigneurs, est bien plus une ville de plaisir et de +villégiature qu'une cité de trafic maritime. C'est dans un autre bassin +fluvial, aux bords du Guadalete, peut-être le Léthé des anciens, que +l'on rencontre le centre de commerce le plus actif entre Séville et +Cádiz, la ville élégante et même fastueuse de Jerez de la Frontera, +qu'entourent les immenses _bodegas_ ou celliers, dans lesquels sont +entassées les barriques remplies du vin précieux. La réputation des +divers crus de Jerez date du commencement du dix-huitième siècle, et +depuis cette époque elle n'a cessé de grandir; actuellement, le _sherry_ +occupe, avec le vin de Porto, la plus grande part des caves de +l'Angleterre. En montant à la pittoresque cité d'Arcos de la Frontera, +bâtie au sommet d'un escarpement blanchâtre, on a sous les yeux toute la +riche vallée du Guadalete où se recueille la liqueur exquise. Un petit +monticule qui s'élève au milieu des vignobles indique, suivant la +tradition, l'endroit où aurait eu lieu le gros de la fameuse bataille +qui livra l'Espagne aux musulmans. + +La baie de Cádiz, si bien défendue des vents et de la houle du large par +la flèche allongée qui commence à l'île de Leon, est tout entourée de +ports, de villes et de villages formant comme une grande cité maritime. +Près de l'angle septentrional de la baie, qui semble le débris d'un +ancien littoral rompu par l'effort des vagues, une vieille enceinte +d'aspect cyclopéen entoure la ville de Rota, rendez-vous des pêcheurs et +peuplée de vignerons auxquels on a fait une réputation de Béotiens, mais +qui n'en savent pas moins préparer l'un des meilleurs vins de l'Espagne. +Puis, après une succession de criques et de becs, on voit s'ouvrir +l'estuaire de Puerto de Santa María, où le Guadalete vient déboucher +dans l'Atlantique: c'est de là que les négociants en vins, dont les +magasins s'alignent le long des quais, expédient presque tous les +produits des vignobles de Jerez. De tout temps un grand mouvement +d'échanges s'est opéré par ce havre, mieux situé que celui de Cádiz, à +cause de la convergence des voies de communication venues de +l'intérieur; on dit même que les habitants de Buenos-Ayres doivent leur +nom de _Porteños_ aux nombreux immigrants andalous que lui expédia le +«port» de Santa María; le célèbre Florentin dont le nom a été donné au +Nouveau Monde, Amerigo Vespucci, était parti de la barre du Guadalete. +Puerto Real, l'ancien _Portus Gaditanus_, situé au milieu d'un dédale de +marigots où les eaux douces et les eaux salées se déplacent tour à tour +est un simple débarcadère; les chantiers voisins, que l'on désigne sous +le nom de Trocadero ou «Lieu d'Échanges» et qui rappellent un fait +d'armes de l'expédition française de 1823, sont fréquemment déserts, et +souvent l'arsenal de la Carraca, ses bassins, ses grands entrepôts, ses +forts casematés ne sont habités que par les galériens, les +gardes-chiourme, la garnison. A l'est et au sud s'étendent des salines +où l'on recueille une quantité de sel fort considérable. + +[Illustration: Nº 131.--CADIZ ET SA RADE.] + +San Cárlos, au sud de la baie intérieure de Cádiz, est la première des +villes riveraines qui soit tout à fait insulaire. Le chenal navigable de +Santi Petri, ou de San Pedro, ayant de 7 à 8 mètres de profondeur à +marée haute et traversé d'ailleurs par route et chemin de fer, la sépare +du continent et des coteaux qui portent les maisons de plaisance et les +auberges de Chiclana, ville de bains qui est en même temps le lieu de +naissance et l'école des grands _toreros_ de l'Andalousie. San Cárlos +n'est guère qu'un faubourg de San Fernando, appelé aussi tout simplement +_la Isla_, où se trouve l'Observatoire de marine par lequel les +astronomes espagnols font passer leur premier méridien. Au delà d'un +nouveau canal commence l'arête rocheuse et en partie recouverte de sable +de l'Arrecife, que l'on peut comparer à une tige dont Cádiz serait la +fleur épanouie: à la racine de ce pédoncule se trouvait jadis une haute +tour phénicienne servant de piédestal à un dieu de bronze étendant le +bras droit vers les mers inconnues de l'Occident. On dépasse des forts, +les remparts et les fossés de la Cortadura, creusés en 1810 par les +Gaditains eux-mêmes, et des deux côtés on voit la plage s'abaisser vers +les flots bleus. A gauche, dans la grande mer, les bateliers montrent +aux voyageurs naïfs les prétendus restes d'un temple d'Hercule +qu'auraient englouti les vagues. Un fait est certain, c'est que toute la +contrée a subi, soit dans les temps historiques, comme l'affirment les +marins, soit à une époque antérieure, un mouvement considérable de +dépression. Les barres qui prolongent leur ligne de brisants à 3 ou 4 +kilomètres en mer, parallèlement à la plage actuelle, sont un reste +sous-marin de l'ancien littoral. Il est vrai qu'un exhaussement du sol +avait précédé la dépression, car la péninsule sur laquelle repose la +ville de Cádiz repose en entier sur des restes de coquillages, huîtres +et pectens. + +Enfin on a franchi la dernière ligne des fortifications et l'on est +entré dans la fameuse Cádiz, héritière de l'antique Gadir des +Phéniciens, de la Gadira des Grecs, de la Gadès des Romains. Aux +premiers âges de l'histoire ibérienne, cette ville avait, parmi les +cités de la Péninsule, la prééminence qui appartint plus tard à +Tarragone, à Mérida, à Tolède, à Cordoue, à Grenade, et qui depuis trois +siècles est échue à Madrid. Pendant la période historique, Cádiz eut ses +alternatives de richesse et de décadence, mais elle occupe une position +géographique tellement privilégiée, qu'elle a toujours repris sa +prospérité, en dépit des revers politiques et des règlements de fisc, +plus funestes encore. Non-seulement elle a son excellente rade, ou +plutôt son ensemble de ports, mais elle se trouve près de l'issue d'une +large et féconde vallée fluviale, à côté de la porte qui fait +communiquer les eaux de l'Océan avec celles de la Méditerranée, et non +loin de la pointe terminale d'un continent tout entier. Cádiz est un +port d'embarquement naturel pour les côtes du Nouveau Monde, et lorsque +le réseau des chemins de fer de la Péninsule, déjà rattaché à celui du +reste de l'Europe, sera utilisé comme il devrait l'être, la rade de +Cádiz disputera au grand port du Tage le privilége d'être la tête de +ligne de tout le continent européen sur la route de l'Atlantique +austral. + +Si le petit port envasé de Palos, situé au bord de l'estuaire du rio +Tinto, a eu l'honneur d'expédier les caravelles qui découvrirent les +Indes occidentales, c'est le port de Cádiz qui, pour sa part, a eu, +pendant une longue période de l'histoire coloniale, les bénéfices du +commerce avec ces contrées, surtout depuis 1720, époque à laquelle le +tribunal des Indes fut transféré de Séville à Cádiz. En 1792, les +Gaditains expédiaient en Amérique des marchandises d'une valeur de 67 +millions de francs et en recevaient des denrées et des matières +précieuses pour une somme de 175 millions. Il est vrai que, bientôt +après, l'Espagne devait payer trois siècles de monopole commercial par +la perte subite et presque totale de ses échanges avec le Nouveau Monde, +et Cádiz vit ainsi tarir la source la plus abondante de ses revenus; +elle n'avait plus guère que la pêche et les salines, mais la fortune lui +est revenue en partie, et de nouveau les navires se pressent devant ses +quais [168]. + +[Note 168: + +Mouvement général de la baie de Cádiz, en 1874 587,000 tonnes. +Commerce général » » » 92,000,000 fr. +Navires et embarcations appartenant à + Cádiz, en 1868 3,557, + jaugeant 56,328 tonnes. +Produit de la pêche, en 1868 900,000 kilogr. +] + +Sur cette partie du littoral d'Espagne, entre l'Algarve portugais et le +détroit, Cádiz est la seule ville qui soit en relations d'affaires avec +le monde entier; Huelva, si active d'ailleurs, n'a qu'un trafic spécial, +celui des minerais de toute espèce qu'elle expédie aux usines de +l'Angleterre. + +Pour son trafic et sa population nombreuse, Cádiz est trop à l'étroit: +le littoral de la baie est peuplé d'environ 200,000 habitants, dont le +tiers n'a pas même trouvé place dans la ville. A l'est, en dehors de la +«Porte de Terre», existent il est vrai quelques terrains qu'il serait +facile d'agrandir en endiguant les bas-fonds de la baie; mais les +officiers du génie n'y laissent point bâtir de grands édifices, et ce +quartier extérieur n'a pris qu'une faible importance. D'après le +proverbe espagnol, «Cádiz n'est qu'un plat d'argent posé sur la mer.» De +toutes parts entourée d'eau, la «Venise espagnole» a dû gagner en +hauteur ce qui lui manque en surface; ses maisons ont dû se dresser +jusqu'à cinq et six étages, et presque toutes sont encore surmontées +d'un belvédère d'où l'on voit se dérouler autour de la ville le grand +cercle des eaux. Quoique ainsi emprisonnée et n'ayant pour promenade que +le parapet de ses murs d'enceinte, Cádiz est pourtant fort gaie +d'aspect: ses maisons, badigeonnées de nuances claires, sont plaisantes +à voir; les habitants, réputés pour leur amour du plaisir, leur +vivacité, leur talent de repartie, leur élégance presque créole, ont +mérité à la ville le nom de «Cádiz la Joyeuse»; mais ils ont d'autres +titres auprès de leurs concitoyens d'Espagne. De tout temps, ils ont +montré un grand esprit d'indépendance, et c'est au milieu d'eux que +naquit l'Espagne moderne, lorsque les Cortès, assemblées dans l'île de +Leon, représentaient la patrie debout contre l'envahisseur étranger. + +Sur les rivages de l'Andalousie méditerranéenne, Almería fut jadis une +autre Cádiz pour l'activité du commerce. A l'époque où les deux rives +opposées de la mer étaient occupées par des peuples de même langue et de +même religion, nul port n'était plus favorablement situé que celui +d'Almería pour la facilité des relations d'une rive à l'autre, car c'est +là que commence l'étroit de la Méditerranée, et les voyageurs pouvaient +ainsi changer de continent sans braver de grands dangers de mer et sans +faire un long détour par le détroit de Gibraltar. La tradition de +l'ancienne grandeur d'Almería s'est maintenue dans le pays et l'on +répète à ce sujet un dicton populaire: + + Cuando Almería era Almería, + Granada era su alquería. + + Quand Almérie était Almérie, + Grenade était sa métairie. + +Mais les Espagnols ont pris soin de mettre un terme à cette prospérité +lorsqu'ils s'emparèrent de la ville, au milieu du douzième siècle, avec +l'aide des Génois et des Pisans, et mirent la main sur cette «coupe +sacrée» (_sacro calino_) que la légende dit avoir été le Saint-Graal, le +vase mystique dont la conquête coûta tant d'efforts aux chevaliers de la +Table Ronde. Quoique vaincues, Almería et les autres villes de son +district restèrent longtemps mauresques, comme elles le sont encore par +l'origine de leurs habitants; mais il leur fallut cependant se défendre +contre les incursions des Barbaresques, et la cathédrale d'Almería, +commencée au seizième siècle, témoigne, par son aspect de forteresse, +des périls qu'avait à courir la population. Quant aux maisons blanches à +terrasses, aux ruelles tortueuses, à la vieille casbah, qui pouvait +contenir jusqu'à vingt mille hommes, elles ont conservé leur physionomie +tout à fait arabe, et par les portes entr'ouvertes on entrevoit des +femmes accroupies à la manière orientale qui s'occupent à tisser des +nattes. Depuis que l'Algérie a pris une grande importance comme pays de +colonisation espagnole, Almería renoue la chaîne de commerce qui +l'attachait autrefois à la Maurétanie; à ses expéditions de minerai vers +l'Angleterre et la France elle ajoute un mouvement incessant de +voisinage avec le port algérien d'Oran. + +A l'occident d'Almería se succèdent des villes à la température et aux +productions tropicales. Au débouché de la vallée du rio Grande +d'Alpujarra, est le port de Dalias, qui justifie son nom arabe «la +Treille», en produisant des raisins exquis: ce fut, dit-on, le premier +établissement fixe des Arabes venus d'Afrique. Au delà se suivent Adra, +les deux petits ports de Motril, Cala Honda et le Baradero, puis +Almuñecar, Velez-Málaga, et la cité de Málaga «l'enchanteresse», +entourée de ses magnifiques jardins et de ses vergers qu'arrosent les +eaux du Guadalmedina. + +Málaga, d'origine phénicienne comme la plupart des autres ports du +littoral, est la ville la plus populeuse et la plus commerçante de +l'Andalousie; moins riche en beaux monuments arabes que Grenade, +Cordoue, Séville,--car elle ne possède que des palais dégradés,--moins +fameuse par les événements de l'histoire que Cádiz, sa rivale de la côte +atlantique, elle doit à son excellent port et à l'exubérante fertilité +de ses campagnes d'avoir distancé toutes les autres villes de l'Espagne +méridionale par le nombre et l'activité de ses habitants; en Espagne, +elle n'est dépassée que par Barcelone pour l'importance annuelle de ses +échanges. Málaga a sur Cádiz l'avantage de n'être pas un simple lieu +d'entrepôt. Les denrées qu'elle exporte, vins, oranges, fruits de toute +espèce, mais surtout raisins secs (_pasas_), proviennent de sa banlieue +immédiate, admirablement arrosée par les canaux d'irrigation du +Guadalhorce et débarrassée de tous les marécages qui s'y trouvaient +naguère. Málaga possède même pour alimenter son commerce ce que n'a pas +Cádiz, plusieurs établissements industriels, et notamment des fonderies, +de grandes fabriques de sucre de canne; son climat délicieux ferait +aussi de cette ville un séjour des plus désirables pour les étrangers, +si les maisons et les rues étaient tenues plus proprement. Le port de +Málaga, fort vaste, serait menacé, dit-on, de diminuer d'étendue par un +exhaussement du fond; mais il ne faut peut-être attribuer les +empiétements du rivage qu'aux débris charriés par le torrent de +Guadalmedina; une large promenade a été conquise sur ses eaux devant les +anciens quais. Vue de la mer, la cathédrale, qui domine le port, semble +presque aussi grande que le reste de la ville; mais, outre les maisons +groupées à la base de la colline et de la forteresse de Gibralfaro, il +faudrait compter aussi comme appartenant à la cité les innombrables +villas parsemées sur les pentes des coteaux environnants et dans les +vallons tributaires du Guadalhorce et du Guadalmedina. Les villes de +bains sulfureux et autres qui se trouvent ça et là dans les régions les +plus pittoresques des montagnes voisines, Alora, Alhaurin Grande, +Carratraca, et même Alhamá, sur le versant septentrional de la sierra de +Alhamá, peuvent être considérées comme dépendant en grande partie de +Málaga, car ce sont principalement les _Malagueños_ qui animent pendant +l'été les rues de ces lieux de villégiature et de guérison. On dit que +les sources d'Alhamá étaient tellement fréquentées du temps des rois +maures, qu'elles leur rapportaient 500,000 ducats par an. De nos jours +les bains de ces contrées sont beaucoup moins appréciés qu'ils ne le +méritent. Les eaux de Lanjaron, dans le val de Lecrin, ont, dit-on, plus +de vertu que celles de Vichy, et de plus ont l'avantage de jaillir dans +le «Paradis» de l'Alpujarra, au milieu des sites les plus grandioses et +les plus charmants. Les habitants sont eux-mêmes parmi les plus beaux de +la Péninsule: «Il n'y a qu'un Lanjaron en Espagne!» dit le proverbe. + +Les villes d'Antequera et de Ronda, qu'on laisse à une certaine distance +dans l'intérieur, appartiennent toutes les deux au bassin de la +Méditerranée, puisque la première est située sur le Guadalhorce, qui se +jette dans la mer un peu à l'ouest de Málaga, et que l'autre s'élève +dans le bassin du Guadiaro, dont les eaux baignent les pentes orientales +des collines de San Roque, au nord de Gibraltar. Antequera est une des +plus antiques cités de l'Espagne; elle sert d'intermédiaire aux échanges +qui s'opèrent directement entre Málaga et la vallée du Guadalquivir; en +outre, elle a les produits agricoles de son admirable vega, l'une des +plus fécondes de l'Andalousie. Sur une colline des environs s'élève un +grand dolmen de six mètres de longueur, fort curieux par sa situation +géographique à égale distance des mégalithes de la Gaule et de ceux de +l'Afrique septentrionale: on lui donne le nom de _Cueva del Mengal_. +Quant à la ville encore tout arabe de Ronda, elle ne peut avoir +l'importance d'Antequera comme lieu d'échanges, à cause de sa position +dans le cœur même de l'âpre serranía, sur les deux rochers que sépare +l'énorme coupure dite le Tajo ou «l'Entaille», profonde de 160 mètres et +d'une largeur de 35 à 70 mètres. Un pont, que l'on croit romain, unit +les deux rives dans la partie supérieure de la gorge; un autre, +d'origine arabe, franchit le défilé à 40 mètres au-dessus du Guadalevin; +enfin, les trois arcades superposées d'un pont moderne rejoignent les +deux lèvres mêmes du défilé. Après avoir dirigé la construction de cette +œuvre prodigieuse pendant quarante-huit années, de 1740 à 1788, +l'architecte Aldehuela l'inaugura tristement, en tombant dans le gouffre +où tournoient les aigles et les vautours. Du palier et des terrasses +suspendues, on jouit d'une vue enchanteresse sur la vallée du Guadalevin +et la sierra de San Cristóbal; mais le spectacle le plus saisissant est +celui qui se présente quand, au sortir de la roche, où serpente un +escalier arabe taillé dans la pierre vive, on se trouve tout à coup dans +la gorge ténébreuse, au bord des cascades du Guadalevin, et que l'on +voit au-dessus de sa tête les arbres, les tourelles et les hautes +arcades se profiler dans le ciel. Un ruisseau tranquille, qui sort des +profondeurs de la roche, vient près de là mêler son eau pure à celle du +torrent. + +Comme forteresse, Ronda défendait bien les passages de la montagne entre +la vallée du Genil et celle du Guadiaro, et pendant les guerres elle a +toujours été un point stratégique important; quoiqu'elle eût succombé +sept ans avant Grenade, les habitants du pays environnant défendirent +encore leur nationalité mauresque contre les chrétiens espagnols +jusqu'en l'année 1570. Les _Rondeños_ sont fort habiles à dresser les +chevaux du pays, qui escaladent d'un pied sûr les rudes sentiers des +montagnes; en outre, ils fournissent au commerce un grand nombre +d'agents, ne figurant pas d'ailleurs sur les états réguliers de la +statistique officielle: ce sont les contrebandiers qui se chargent +d'introduire en Andalousie les cotonnades, les étoffes de toute espèce, +les tabacs et autres marchandises entassées dans les magasins de +Gibraltar. Les ports de Marbella et d'Estepona, sur la rive +méditerranéenne de l'Andalousie, et, de l'autre côté du promontoire +d'Europe, la jolie ville d'Algeciras, prennent aussi leur part de ce +commerce interlope. On a souvent parlé de faire d'Algeciras une rivale +de Gibraltar pour le mouvement des échanges; mais comment pareil espoir +pourrait-il se réaliser? Où sont les cités industrielles qui pourraient +alimenter de leurs produits la rade d'Algeciras? + +Quant à l'étroit rocher dont les Anglais se sont emparés en 1704, et +qu'ils ont perforé de plusieurs kilomètres de chemins couverts, hérissé +de plus de mille canons, pour dominer de leur mieux le passage du +détroit, ils ont su en faire, non-seulement une forteresse imprenable, +mais aussi un entrepôt de commerce extrêmement actif [169]. + +[Note 169: Mouvement du port de Gibraltar: + + Année 1869. + +Grands voiliers 2,742 nav. jaugeant 893,350 ton. +Petits voiliers 2,300 » 41,400 » +Bateaux à vapeur 3,894 » 2,521,900 » + ______________________________ +Totaux 8,936 nav. » 3,456,550 » + + Année 1873. + +Grands voiliers 2,028 nav. jaugeant 677,700 ton. +Petits voiliers 1,735 » 31,200 » +Bateaux à vapeur 5,268 » 2,712,900 » + ______________________________ +Totaux 9,031 nav. » 3,421,800 » + +] + +A l'exception de quelques fruits mûris dans les jardins qu'on a ménagés +sur les talus de pierrailles, Gibraltar ne peut rien produire. C'est +Tanger qui nourrit sa voisine d'Europe: viande, blé, proviennent en +grande partie de la rive africaine du détroit, et nombre de négociants +de la ville sont eux-mêmes des Marocains s'occupant du placement de +leurs denrées. Mais, si les ressources propres manquent à la ville +anglaise, elle s'en dédommage amplement par les profits qu'elle retire +de son commerce de contrebande avec l'Espagne, consistant principalement +en tabac, et du passage incessant des navires de guerre, des +longs-courriers, des caboteurs. L'importance maritime de Gibraltar, déjà +considérable, mais beaucoup moins grande que ne pourrait le faire +supposer le mouvement extraordinaire de la navigation, serait bien +supérieure, si le port n'était exposé aux vents du sud et du sud-ouest, +même à ceux de l'est. Lorsque le temps est incertain, les navires de +Gibraltar, aussi bien que ceux d'Algeciras, sont obligés de se réfugier +à l'extrémité nord-orientale de la baie, dans la crique de +Puente-Mayorga. Seulement un quart des navires qui passent le détroit +s'arrête à Gibraltar; les autres n'y font qu'une escale temporaire sans +se livrer à aucune opération commerciale. Les navires à vapeur, qui +deviennent de plus en plus nombreux en proportion, à cause de la vitesse +et de la régularité que le commerce exige désormais, n'entrent au port +de Gibraltar que pour y prendre, dans les magasins flottants, la +quantité de charbon qui leur est nécessaire, et les voiliers y relâchent +pour attendre les ordres des armateurs ou le changement de vent. Environ +les trois quarts du prodigieux tonnage des navires qui relâchent à +Gibraltar appartiennent à l'Angleterre; l'Italie et la France se +disputent le deuxième rang, et le pavillon espagnol, qui pourtant flotte +en vue des côtes de la patrie, arrive seulement en quatrième ligne. + +[Illustration: Nº 135.--GIBRALTAR.] + +Malgré la beauté pittoresque de son rocher et la vue de la rade, +Gibraltar est un séjour peu agréable, à cause de l'air fiévreux qui +s'élève des marécages de l'île et plus encore à cause du régime +strictement militaire qui règne dans la place. Les sujets anglais seuls +ont le droit de s'y établir à demeure et d'y acquérir des propriétés. +Les étrangers ne peuvent résider dans la ville que munis d'une +autorisation spéciale, et les grandes autorisations ne peuvent s'obtenir +qu'après quarante années de résidence. Les centaines d'Espagnols qui +viennent chaque jour pour le marché sont tenus de se munir d'un permis +en entrant dans la ville et doivent être sortis des murs d'enceinte +avant le coup de canon du soir. De leur côté, les Anglais résidant à +Gibraltar, que l'on désigne plaisamment sous le nom de «lézards du +rocher» (_lizards of the rock_), se sentent un peu à l'étroit sur leur +péninsule brûlante, et chaque ville, chaque village des environs, en +reçoit sa petite colonie [170]. San Roque surtout est devenue presque +anglaise à cause des immigrants de Gibraltar qui viennent y chercher +pendant les chaleurs de l'été un air plus frais et plus salubre que +celui de leur promontoire. Lors de la saison de la chasse, les montagnes +de la contrée, fort riches en gibier, retentissent des coups de fusil +tirés par les insulaires en villégiature. + +[Note 170: Population probable des villes principales de +l'Andalousie: + +Málaga 92,000 hab. +Séville (Sevilla) 80,000 » +Grenade (Granada) 65,000 » +Cádiz 62,000 » +Cordoue (Córdoba) 45,000 » +Linarès 40,000 » +Jerez 35,000 » +Antequera 30,000 » +Almería 27,000 » +Écija 24,000 » +Chiclana 22,000 » +Puerto Santa-María 18,000 » +San Fernando 18,000 » +Carmona 18,000 » +Jaen 18,000 » +Sanlúcar de Barrameda 17,000 » +Lucena 16,000 » +Osuna 16,000 » +Montilla 15,500 » +Ubeda 15,000 » +Velez-Málaga 15,000 » +Loja 15,000 » +Baeza 15,000 » +Utrera 14,000 » +Ronda 14,000 » +Motril 13,500 » +Baza 13,500 » +Velez Rubio 13,000 » +Montoro 12,000 » +Lebrija 12,000 » +Marchena 12,000 » +Aguilar 12,000 » +Baena 14,500 » +Cabra 11,500 » +Andújar 11,000 » +Arcos de la Frontera 12,000 » +] + + + + +IV + +VERSANT MÉDITERRANÉEN DU GRAND PLATEAU, MURCIE ET VALENCE. + + +Les plateaux de l'intérieur de l'Espagne et les monts qui en forment le +rebord s'abaissent du côté de la Méditerranée avec une déclivité rapide +qui permet de changer de climat et d'horizon dans un petit nombre +d'heures. Des âpres terres où le vent du nord apporte souvent les +froidures, on descend dans les régions heureuses toujours réchauffées +par le soleil. Au lieu de voir les eaux des rivières s'enfuir au loin +vers l'Atlantique boréal, on aperçoit à ses pieds les flots +resplendissants de la Méditerranée. Ces pentes tournées vers la mer +d'Afrique, les plaines étroites qui s'étendent à leur base, les bastions +de promontoires qui leur servent de point d'appui, constituent donc, par +leur ensemble, une région naturelle tout à fait distincte du reste de +l'Espagne. Il est vrai que les frontières administratives de Murcie et +de Valence ne coïncident pas exactement avec les limites de la région +naturelle; Murcie occupe une partie des plateaux qui appartiennent à +l'Espagne centrale: d'autre part, la province aragonaise de Teruel +empiète sur les vallées dont les eaux s'épanchent sur le territoire de +Valence; mais, si l'on considère surtout la population, on reconnaît +qu'elle s'est amassée dans le voisinage du littoral, tandis que les +escarpements supérieurs sont presque déserts. La zone vivante des deux +provinces est précisément indiquée par les traits du relief géographique +[171]. + +[Note 171: + + Superficie. Population en 1870. Popul. kilom. + +Murcie 32,497 kil. carrés. 1,100,510 hab. 34 +Valence 17,608 » 961,360 » 56 + __________________ ________________ ___ + 50,105 kil. car. 2,061,870 hab. 41 +] + +[Illustration: PAYSANS DE MURCIE. Dessin de Fritel, d'après des types +photographiés par M.J. Laurent.] + +Au nord de la sierra de Gata, qui forme l'angle sud-oriental de la +Péninsule, les chaînons appartenant au système de la sierra Nevada +s'abaissent par degrés en s'approchant de la mer et se terminent en +sinueuses rangées de montagnes et de collines inégales, séparées par des +_ramblas_, ou ravins, presque toujours sans eau. L'orientation normale +de ces chaînons est dans le sens de l'ouest à l'est et du sud-ouest au +nord-est. La sierra de los Filabres, interrompue par la vallée où +coulent parfois les eaux soudaines de l'Almanzora, reparaît en une +faible chaîne côtière et, sous le nom de sierra de Almenara, se prolonge +entre Lorca et Carthagène; la péninsule en forme de faucille qui +s'avance au loin dans la mer au cap de Palos peut être considérée comme +une ramification lointaine de cette chaîne, qui continue elle-même la +sierra Nevada. L'arête de las Estancias, déprimée au col de Velez Rubio, +puis coupée par le défilé de la Sangonera, en amont de Lorca, va se +rattacher, plus au nord, à des massifs voisins de la sierra de Espuña. +Celle-ci, qui domine de plus de 1,500 mètres les plaines de Murcie, est +elle-même une continuation de la sierra de María, par l'intermédiaire du +massif appelé «le Géant», _el Gigante_. Enfin, les sierras de Sagra et +del Mundo projettent aussi vers le nord-est leurs chaînons avancés qui +forcent à de longues sinuosités les hauts affluents du Segura. Seule la +sierra de Alcaraz, après s'être redressée aux «Roches», ou Peñas de San +Pedro, reste séparée des montagnes de Chinchilla par des plaines +très-faiblement accidentées. + +Sur la rive gauche du Segura, les diverses sierras, de Chinchilla, de +Cabras, del Carche, de Pila, de Crevillente, suivent la même direction +moyenne; puis, réunies en un même massif fort tourmenté, dont la plus +haute cime, le Moncabrer, se dresse au-dessus d'Alcoy en une véritable +montagne, elles se rétrécissent en pointe pour former cet ensemble de +caps qui s'allonge au-devant des îles Baléares et qui rhythme d'une +façon si gracieuse le littoral de la Péninsule. La montagne qui termine +la chaîne, au cap San Antonio, est célèbre dans l'histoire de la +géodésie: c'est le Mongo, l'observatoire naturel où s'installèrent +Méchain, Biot, Arago, pour faire leurs opérations relatives à la mesure +du méridien. Des ruines de la cabane en pierres sèches qui couronnent le +sommet de la montagne on jouit d'une vue admirable sur la mer: le groupe +des Baléares et toute la côte de l'Espagne, du delta de l'Èbre au cap de +Palos. Un des promontoires voisins du Mongo, le Peñon de Hifac, à peine +rattaché à la rive par un isthme étroit, est d'origine volcanique. Dans +le voisinage, divers autres indices témoignent de l'activité des +anciennes crevasses du sol. + +Les montagnes qui dominent les vallées du Júcar et de ses affluents ne +semblent être que les débris du grand plateau qui s'élève à l'ouest et +qui forme la principale gibbosité de l'Espagne centrale. Les sommets aux +pentes ravinées, les massifs fragmentaires, les chaînons inégaux et +tortueux du versant méditerranéen sont presque tous inférieurs en +élévation à l'énorme croupe occidentale, dont ils ont été détachés par +le travail érosif des eaux; quelques cimes seulement, le Pico Ranera, la +sierra Martes ont l'aspect de véritables montagnes. Dans le bassin du +Guadalaviar, les sierras indépendantes sont plus hautes et d'une plus +fière apparence. Autour de la Muela de San Juan, la borne centrale des +bassins fluviaux, divers contre-forts, la sierra de Albarracin, la +sierra de Valdemeca, les «Monts Universels», sont encore à demi engagés +dans l'épaisseur du plateau; mais, plus à l'est, un massif de formes +arrondies, où pyramide le pic de Javalambre et qui dépasse 2 kilomètres +d'altitude, a tout à fait le caractère montagneux. Au nord de ce massif +et du petit fleuve de Mijares, souvent à sec, se dresse un autre groupe +dominateur, la Peñagolosa, qui se relie à l'est, par un plateau +montueux, à la sierra de Gudar, dont les pentes septentrionales +appartiennent déjà au bassin de l'Èbre. + +De la Peñagolosa au grand coude du fleuve, tous les massifs aux noms +catalans, la Muela de Ares, le Tosal des Encanades, le Bosch de la +Espina, et d'autres moins importants, sont disposés en forme de chaîne +côtière, parallèlement au rivage de la Méditerranée. A leur base et dans +le voisinage immédiat de la mer, deux petites chaînes jumelles, coupées +de distance en distance par les vallées d'alluvions ou de pierres que +parcourent les torrents, se développent suivant une même ligne +parallèle, en laissant entre elles une dépression, utilisée par routes +et chemins de fer. La sierra de Montsía termine pittoresquement cette +arête géminée, au bord même de l'Èbre. Avant que ce fleuve n'eût percé +le rempart de montagnes qui le retenait en lac dans les plaines de +l'Aragon, la petite chaîne riveraine, de même que la sierra plus haute +de l'intérieur, se prolongeait régulièrement vers les Pyrénées[172]. + +[Note 172: Altitudes, d'après Coello, des montagnes du versant +méditerranéen: + +Gigante 1,499 mètres. +Morron de Espuña 1,582 » +Moncabrer 1,385 » +Pico de Javalambre 2,002 » +Peñagolosa 1,811 » +Muela de Ares 1,318 » +Tosal des Encanades 1,392 » +Sierra de Montsía 762 » +] + +Dans leur ensemble, les montagnes du versant méditerranéen de l'Espagne +centrale sont d'une grande nudité; les broussailles apparaissent de loin +comme des taches noirâtres sur la roche éblouissante. De même qu'en +Grèce et en Provence, on peut suivre du regard les arêtes précises des +sommets, et la pureté de ce profil éclairé par un ciel presque toujours +limpide et bleu ajoute à la beauté sévère des paysages. L'extrême +transparence de l'air a valu à la contrée de Murcie le nom de _Reino +Serentsimo_, «Royaume Très-Serein.» C'est pour la même raison que l'on +désigne les montagnes de la contrée sous la poétique appellation de +_montes de Sol y Aire_, «montagnes du Soleil et de l'Air libre.» Dans le +bassin du Segura, plus encore que dans l'Andalousie, le climat est +décidément africain. Le printemps et l'été cessent d'exister comme +saisons; il n'y a plus, comme sous la zone tropicale, qu'une saison des +chaleurs et un hivernage, qui dure d'octobre en janvier. Mais les écarts +des saisons sont heureusement tempérés, en été par le mistral qui +descend des plateaux, en hiver par les brises régulières qui soufflent +de la mer voisine. Le mois de mars est celui pendant lequel les vents se +propagent le plus souvent en tempêtes. + +La végétation du littoral, surtout celle de Murcie, offre un mélange +intime des produits de la zone tropicale et de la zone tempérée. Un +grand nombre d'arbres gardent leur feuillage pendant toute l'année, +tandis que d'autres le perdent en hiver. A côté du froment, du riz, du +maïs, des oliviers, des orangers, des vignes de l'Europe méridionale, on +voit le cotonnier, la canne à sucre, la patate douce, le nopal, l'agave, +le chamærops, le dattier. Maint steppe de la contrée rappelle +non-seulement l'Afrique, mais encore les confins du Sahara. Les maladies +tropicales trouvent aussi dans le climat de l'Espagne sud-orientale un +milieu qui leur convient. Importée par les navires d'Amérique, la fièvre +jaune s'est plusieurs fois développée sur la côte méditerranéenne de +l'Espagne, et même Barcelone, voisine des côtes de France, se souvient +encore des ravages du fléau. Comme tant d'autres contrées riveraines de +la Méditerranée, les côtes de Valence ont aussi à souffrir du mauvais +air, surtout après les inondations soudaines, quand des matières +putréfiées séjournent dans la campagne. Le mélange des eaux douces et +des eaux salées dans les lagunes, ou _albuferas_, du littoral détruit +également la pureté de l'air et fait naître des fièvres dangereuses. Au +contraire, les lacs tout à fait salins qui se succèdent dans le +voisinage de la côte au sud du Segura, et la grande baie intérieure de +Mar Menor, qu'une flèche sablonneuse d'une vingtaine de kilomètres +sépare de la haute mer, n'exercent aucune influence funeste sur le +climat. + +La région de l'Espagne où il pleut le moins est la partie sud-orientale +de la Péninsule [173]. + +[Note 173: + + Murcie. Alicante. Valence. + +Température moyenne, d'après Coello (?) 20°,7(?) 19°,7(?) +Pluies moyennes 0m,362 0m,427 0m,446 +Journées de pluie 63 48 45 +] + +[Illustration: Nº 133.--STEPPE DE MURCIE.] + +Entre Almería et Carthagène, la moyenne de l'humidité tombée est d'une +vingtaine de centimètres à peine; dans les campagnes d'Alicante et +d'Elche, elle est peut-être un peu plus abondante; Murcie, située à la +base de montagnes qui arrêtent les vents pluvieux au passage, Valence, +bâtie sur la concavité d'un golfe déjà tourné vers l'est et le nord-est, +ont des pluies plus considérables; mais la moyenne d'un demi-mètre est +peu de chose pour un climat presque tropical, d'autant plus qu'une +partie de l'eau tombée s'évapore aussitôt; seulement un faible excédant +trouve son chemin vers la mer par les sinuosités des pierreuses ramblas. +Répartie sur toute la superficie du versant méditerranéen, cette +quantité d'eau serait tout à fait insuffisante: l'air avide de vapeurs +l'aurait bientôt bue en entier. Si la culture est possible et même d'un +admirable produit dans certaines campagnes du littoral, c'est qu'elles +se trouvent situées sur le parcours des fleuves, où coule le reste des +eaux de pluie. Mais que de terrains naturellement fertiles par la +composition du sol et cependant condamnés à la stérilité à cause du +manque de l'humidité nécessaire! Entre Carthagène et Murcie, les paysans +labourent des champs qui ne produisent en moyenne que chaque troisième +année, à cause de la rareté des pluies. Des deux côtés de la zone +riveraine du Segura s'étendent de véritables steppes, des régions +restées salines à cause du manque d'eau qui les nettoie et les féconde: +ainsi que le dit un voyageur, les campagnes de Carthagène ont «la +végétation d'un four à chaux». Sur un espace que l'on peut évaluer à 500 +kilomètres, en suivant toutes les sinuosités du littoral d'Almería à +Villajoyosa, les _campos_ de la côte sont tous infertiles et nus, si ce +n'est dans de rares oasis et aux bords des cours d'eau permanents ou +temporaires: à la base des roches triasiques, où se trouvent des bancs +considérables de sel gemme, les sources salines ou magnésiennes +s'amassent en lacs qui se dessèchent en été, laissant sur le sol une +étendue blanche de cristaux: tel est le lac de Petrola ou de «Sel Amer», +qui ne laisse en été qu'une couche de sulfate de magnésie. De même les +étangs marins des environs d'Orihuela, qui fournissent le meilleur sel +des provinces du littoral méditerranéen, se recouvrent au mois d'août +d'une croûte si épaisse de sel rose, qu'on la découpe à la hache. + +Ces rivières bienfaisantes, dont les eaux se changent en séve pour les +plantes des _huertas_, ou jardins, de leurs rivages, sont le Segura, le +Vinalapo, le Júcar, le Guadalaviar, appelé aussi Túria dans son cours +inférieur, le Mijares et d'autres _rios_ secondaires. Ces petits fleuves +se ressemblent tous d'une manière remarquable par l'âpreté de leurs +hautes vallées, par l'aspect sauvage, effrayant de leurs défilés. Le +Segura traverse plusieurs chaînes de montagnes avant d'entrer dans la +plaine de Murcie et descend ainsi de gradin en gradin par autant de +portes de rochers, d'une hauteur moyenne de trois à quatre cents mètres; +son affluent majeur, le Rio Mundo, naît dans un amphithéâtre pareil à +celui de Gavarnie par sa cascade plongeant en trois bonds successifs, +puis il a dû, comme le Segura, tailler son lit à travers les monts, et, +précisément au-dessus de sa jonction avec le fleuve principal, il passe +dans un étroit _cañon_ de roches rouges et verticales, d'un caractère +grandiose. Le Júcar, le Guadalaviar (Oued-el-Abiad), ou «Fleuve Blanc», +ont moins d'obstacles à franchir, à cause de la plus grande simplicité +du relief orographique; mais plusieurs de leurs défilés sont d'une +beauté saisissante, même dans cette Espagne si riche en âpres rochers, +en gorges déchirées. On cite surtout, comme étant des plus belles de la +Péninsule, les clus ouvertes par les torrents qui descendent de la Muela +de San Juan et des monts d'Albarracin. Le Júcar commence par couler sur +le plateau comme s'il devait aller se réunir au Tage, puis il se +retourne au sud et au sud-est pour atteindre, par une série de coupures, +le bassin de la Méditerranée. Quant au Guadalaviar, il naît sur le +versant oriental du plateau des Castilles; en entrant dans la plaine de +Valence par la brèche de Chulilla, il descend de 140 mètres par une +succession de nombreux rapides. + +Mal alimentés par les pluies, épuisés par l'évaporation, les fleuves du +versant méditerranéen n'apportent aux plaines inférieures qu'une faible +quantité d'eau. Aussi les cultivateurs riverains, du moins ceux de la +province de Valence, plus industrieux que leurs compatriotes de Murcie, +la ménagent-ils avec le plus grand soin. A l'issue de toutes les +vallées, les eaux permanentes ou temporaires apportées par les torrents +sont mises en réserve au moyen de digues, dans un bassin ou _pantano_, +puis distribuées dans les campagnes par des rigoles d'irrigation, se +divisant jusqu'à complet épuisement. Nombre de rivières s'emploient +jusqu'à la dernière goutte à leur travail d'arrosement avant d'atteindre +le lit du fleuve maître, et les fleuves eux-mêmes, saignés de droite et +de gauche, n'arrivent point à la mer, si ce n'est après les pluies +soudaines et abondantes. Quand les campagnes arrosées n'absorbent pas en +entier le précieux liquide, l'excédant de l'eau, chargé de terres et +d'impuretés, va se répandre près de la mer dans quelque étang, mais n'a +que rarement la force de percer la plage pour se former un grau de +sortie [174]. + +[Note 174: + + Superficie du bassin. Longueur du Débit le + cours. plus faible. + +Segura 22,000 kilom. car. 350 kilom. 8 mètres. +Jucar 15,000 » 511 » 22 » +Guadalaviar 8,000 » 300 » 10 » +] + +Grâce à l'eau nourricière, la végétation des campagnes arrosées est +merveilleuse de fougue et d'éclat et présente un admirable contraste +avec les _campos_, ou terrains cultivés sans le secours de l'irrigation. +Ceux-ci produisent des céréales, du vin, d'autres denrées, et pendant +les années exceptionnelles par leurs pluies donnent même d'abondantes +récoltes; mais qu'ils sont nus et glabres en comparaison des huertas +qu'animé le murmure des eaux ruisselant sous l'ombrage! + +La plus célèbre des huertas de l'Espagne est celle dont les arbres +cachent à demi les murailles et les tours de Valence. Il est probable +que, même dès le temps des conquérants romains, les irrigations étaient +pratiquées sur les deux bords du bas Guadalaviar; mais il paraît prouvé +que les grands travaux systématiques d'irrigation sont dus aux Arabes. +Au moyen de huit canaux principaux qui se subdivisent en nombreuses +rigoles secondaires, ou _acequias_, ils transformèrent toute la campagne +de Valence en un paradis de verdure. Aidée dans son travail de +production par des engrais que les cultivateurs diligents de la plaine +vont recueillir, non-seulement dans les étables, mais aussi dans la boue +des rues, la terre humide produit sans se reposer jamais, et avec une +fougue étonnante. On voit dans les jardins des tiges de maïs de 5, de 6 +et même de 8 mètres de hauteur; les mûriers donnent trois et quatre +récoltes de feuilles dans l'année; quatre, cinq moissons de plantes +diverses se font dans le même terrain; on fauche jusqu'à neuf et dix +fois l'herbe renaissante des prairies. Il est vrai que toute cette +végétation, trop hâtivement venue, est aqueuse et sans consistance: +c'est de la sève à peine consolidée; de là le proverbe, très-malveillant +pour Valence, que répètent les habitants des contrées voisines: + + ..... _En Valencia + La carne es yerba, la yerba agua, + Los hombres mujeres, las mujeres nada!_ + + (La chair n'est que de l'herbe, et l'herbe que de + l'eau;--L'homme n'est qu'une femme, et la femme est zéro.) + +Cette eau précieuse, qui se transforme en une si grande quantité de +produits agricoles et qui enrichit la campagne de Valence, ne pouvait +manquer d'être l'objet de litiges nombreux entre les propriétaires +limitrophes. Aussi a-t-il fallu régler l'usage des eaux de la manière la +plus stricte. Chaque commune a ses heures précises; le signal de +l'ouverture et de la fermeture des rigoles d'alimentation est donné par +la cloche de la cathédrale de Valence. Un tribunal des eaux juge toutes +les questions d'arrosage qui surgissent entre les cultivateurs; il se +compose des huit syndics des huit _acequias_, simples laboureurs élus +librement par leurs égaux, non comme les plus versés dans la chicane, +mais comme les plus sensés et les plus honnêtes. On fait remonter +l'honneur de la fondation de cette cour de justice à un souverain +musulman, Al-Hakem-Al-Mostansir-Bilah; mais il est probable que ce +tribunal est d'origine toute populaire et n'a pas eu besoin pour naître +de plus de chartes et de papiers qu'il ne lui en faut pour se maintenir. +Tout le mobilier du tribunal consiste en un simple canapé de velours, +que le chapitre de la cathédrale, héritier des obligations des prêtres +de la mosquée, est tenu de fournir aux juges. Tous les jeudis, à midi, +ils s'assoient majestueusement sur leur canapé, placé au grand air, +devant une porte de la cathédrale. Les plaideurs comparaissent devant +eux «sans lettrés ni greffiers». Chacun expose son cas, la cour +interroge et discute, puis le jugement est prononcé. Il n'est pas +d'exemple que les délinquants refusent d'acquitter l'amende, ou même de +céder une part de leur terre ou de leurs eaux, lorsqu'ils y ont été +condamnés pour réparation de dommage. Ils savent ce qu'il leur en +coûterait de s'adresser à des tribunaux irresponsables, élus par +d'autres que par eux! + +[Illustration N° 136.--PALMIERS D'ELCHE ET JARDINS D'ORIHUELA.] + +[Illustration: ELCHE ET SA FORÊT DE PALMIERS. Dessin de A. de Bar, +d'après une photographie de M. J. Laurent.] + +Les huertas des rives du Júcar sont moins fameuses, mais plus riches, +s'il est possible, que celle de Valence, à laquelle elles se rattachent +par une succession non interrompue de cultures. Le Júcar, soutenu par +des digues qui lui donnent un niveau supérieur à celui des campagnes +environnantes, se répand en mille canaux parmi les jardins. L'oranger y +domine: autour des deux seules villes d'Alcira et de Carcagente, la +récolte annuelle dépasse vingt millions d'oranges et suffit à fournir au +port de Marseille une grande partie de ces fruits qui se vendent sous le +nom de «valences» sur tous les marchés français. D'autres huertas, non +moins exubérantes de produits que celle d'Alcira, mais plus pittoresques +par le contraste des rochers, s'échelonnent vers le sud-est dans toutes +les vallées des montagnes dont les derniers promontoires forment les +caps de San Antonio et de la Nao. Dans la région basse qui s'étend de +l'autre côté du Júcar, sur les bords de l'albufera de Valence, l'eau +s'emploie surtout à l'irrigation des rizières, qui, tout en donnant de +riches moissons, empestent la contrée. + +Les oasis du grand steppe de l'Espagne africaine, entre les montagnes +d'Alcoy et celles d'Almería, n'ont pas la richesse de celles des bassins +du Júcar et du Guadalaviar, à cause de leur moins grande abondance +d'eau; mais elles ont aussi leur physionomie spéciale. Celle d'Alicante +est fécondée par les eaux de la Castalla, que l'on a recueillie dans le +bassin de Tibi, célèbre dans toute l'Espagne par la hauteur et la +solidité de ses digues. La huerta d'Elche, sur les bords du petit +Vinalapo, est en grande partie occupée par une forêt de palmiers, tout à +fait unique en Europe, car les petits bosquets de Bordighera, sur les +côtes de la Ligurie, et les groupes de dattiers épars çà et là sur les +rivages de la Méditerranée ne peuvent lui être comparés. Ces arbres sont +la principale richesse des habitants d'Elche, à cause des fruits, que +l'on exporte jusqu'en France, et plus encore à cause de leurs feuilles, +expédiées en Italie et dans l'intérieur de l'Espagne pour la fête des +Rameaux. La culture de cet arbre demande des soins constants et +très-pénibles; non-seulement il faut arroser le dattier et nettoyer la +terre qui l'entoure, mais il faut souvent grimper le long de la tige +raboteuse pour examiner les fleurs et les fruits, les tourner du côté du +soleil, attacher les feuilles en faisceaux, réparer les dégâts qu'y a +faits le vent. C'est peut-être à ces difficultés qu'il faut attribuer la +diminution graduelle de la forêt de palmiers; à la fin du siècle +dernier, on comptait encore dans le district d'Elche 70,000 palmiers, +autant que dans une grande oasis du Sahara; de nos jours, c'est à peine +s'il en reste la moitié. + +La huerta du bas Segura, autour de la ville d'Orihuela, n'a pas +l'originalité pittoresque de la forêt d'Elche, mais elle est plus +productive: les orangers, les citronniers, mêlés aux amandiers, aux +grenadiers, aux mûriers, abritent du soleil les plantes basses et sont +dominés eux-mêmes çà et là par les hampes des palmiers. Le grain +d'Orihuela donne la meilleure farine et le meilleur pain de toute +l'Espagne. Un proverbe local que l'on peut traduire ainsi: + + Qu'il pleuve ou non, + Toujours bonne moisson! + +fait hommage de cette fécondité du sol à l'intelligence et à l'activité +des cultivateurs autant qu'à la bonté de la terre et à l'excellente +qualité de l'eau du Segura. Plus haut, sur les bords du même fleuve, les +habitante de Murcie, auxquels la nature a départi les mêmes avantages, +sont loin de les utiliser avec autant de zèle et de savoir-faire. Leur +huerta, dans laquelle vit un tiers de la population totale de la +province, est certainement très-riche, mais elle n'est point comparable +à celles que cultivent leurs voisins De même, les campagnes de Lorca, +quoique fort riantes, sont bien inférieures en beauté à celles +d'Orihuela; il est vrai qu'en 1802 elles furent effroyablement dévastées +à la suite d'un accident dont toutes les huertas du littoral +méditerranéen peuvent être également menacées: plusieurs digues qui se +succédaient sur un espace de plus de 400 mètres de hauteur totale +cédèrent sous la pression des eaux d'un réservoir d'irrigation; la masse +liquide, mêlée aux débris qu'elle entraînait avec elle, se précipita sur +la ville; un faubourg de six cents maisons fut rasé, plusieurs villages +furent entraînés dans la débâcle avec des milliers d'habitants. +L'inondation soudaine causa même de grands ravages dans la ville de +Murcie et jusque dans les jardins d'Orihuela, à 100 kilomètres en aval +du réservoir vidé. Une digue rompue se dresse encore au-dessus de la +vallée, pareille à un porche triomphal de 50 mètres d'élévation. + +Une contrée qui présente d'aussi violents contrastes que ceux du plateau +froid et de la plaine brûlante, du désert et des jardins, ne peut +manquer d'offrir aussi de singulières oppositions dans l'apparence +physique et morale de ses habitants. Quoique issus des mêmes ancêtres, +Ibères et Celtes, Phéniciens, Carthaginois, Massiliotes et Romains, +Visigoths, Arabes et Berbères, les hommes de la campagne rase et ceux +qui vivent dans les bosquets toujours verdoyants diffèrent grandement +les uns des autres. Aux changements du milieu correspondent les +changements de la population elle-même. + +[Illustration: DIGUE RUINÉE DE LORCA. Dessin de A. de Bar, d'après une +photographie de M. J. Laurent.] + +Les gens de la province de Murcie sont en contact plus immédiat avec une +nature hostile, avec la roche nue, le vent desséchant, l'atmosphère +poudreuse et sans vapeur; ils sont aussi, dit-on, ceux qui savent le +moins réagir contre le sol, l'air et le climat; ils s'abandonnent avec +un fatalisme tout oriental, prennent les choses comme elles se +présentent, sans essayer d'y rien changer par leur initiative. Ils se +plaisent beaucoup à la nonchalance et au repos, pratiquent la sieste en +temps et hors de temps; même aux heures de veille, ils restent graves et +froids, comme s'ils poursuivaient un rêve intérieur. Rarement ils se +livrent à la gaieté; ils ne dansent même pas, eux, les voisins des +Andalous sauteurs et des Manchegos chanteurs de _seguidillas_. En même +temps, ils se laisseraient facilement entraîner par la rancune et +mettraient souvent une haine sauvage au service de leurs préjugés. Quoi +qu'il en soit de ces jugements sévères portés sur les habitants de +Murcie par leurs voisins et même par quelques-uns des natifs de la +contrée, il est certain que dans la vie générale de l'Espagne cette +province est celle qui a le moins compté jusqu'à présent. Elle a fourni +la moindre part d'hommes considérables par l'intelligence, et pour ce +qui est du travail matériel, ses fils ne peuvent se comparer, même de +loin, aux Catalans, aux Navarrais, aux Galiciens. + +Les Valenciens, au contraire, sont des hommes de labeur. Non-seulement +ils cultivent et arrosent leurs plaines avec un soin et un succès +admirables, mais ils trouvent aussi le moyen d'entourer leurs montagnes +de vergers en terrasses, d'arracher des moissons à la roche, à peine +revêtue de la mince couche de terre qu'ils y ont apportée. Vivant dans +une nature plus riante que celle de la chaude Murcie, ils sont aussi +plus gais que leurs voisins; ils chantent à coeur joie, et leurs danses +sont célèbres; Valence se vante de fournir à l'Espagne ses premiers +artistes en bonds et en entrechats. Mais on prétend qu'à toute cette +gaieté se mêle souvent un instinct féroce; un proverbe plus qu'exagéré +dit que «le paradis de la Huerta est habité par des démons». Le fait est +que la vie humaine est tenue pour peu de chose à Valence. Cette ville et +son district avaient autrefois l'honneur peu enviable de fournir +d'assassins à gages les grands personnages de la cour madrilègne. Jusque +sur les murs qui entourent le grand marché, des croix nombreuses +rappelaient les meurtres fréquents qui avaient eu lieu dans les rixes +soudaines. D'ailleurs, il faut le dire, à Valence, comme dans la plus +grande partie de l'Espagne, les duels au couteau ne sont pas des actes +plus répréhensibles que ne le sont les duels à l'épée dans une certaine +classe de la société française. Ils sont de tradition chevaleresque, et +c'est témoigner d'un sang noble que de jouer sa vie et celle des autres +avec tant de facilité. Aussi nul ne fait attention aux conséquences +inévitables d'une noblesse ainsi comprise. La mort d'homme est un +malheur, mais nul n'y voit l'effet d'un crime; le meurtrier lui-même a +la conscience parfaitement en repos; il essuie son couteau aux pans de +sa ceinture, et s'en sert un instant après pour couper son pain. + +Ce qui a contribué à donner aux Valenciens une réputation plus mauvaise +qu'ils ne méritent, c'est qu'ils ont, parmi tous les peuples de +l'Espagne, un caractère de forte originalité, et d'ordinaire ce n'est +pas impunément que l'on se distingue d'autrui. Déjà par leur costume, +auquel ils restent fidèles avec une singulière constance, les Valenciens +semblent se ranger plutôt parmi les Maures que parmi les Espagnols: ils +doivent à cet égard ne différer que bien peu de leurs ancêtres +musulmans. Une large ceinture rouge ou violette retient leur caleçon +flottant de grosse toile blanche; leur gilet de velours est garni de +pièces d'argent; des jambards de laine blanche laissent voir la peau +brune de leurs genoux et de leurs pieds chaussés d'espadrilles; leur +tête rasée est enveloppée d'un foulard de couleur éclatante sur lequel +repose un chapeau bas de forme, à bords retroussés, enjolivé de pompons +et de rubans. Une mante bariolée, aux longues franges, complète le +costume, et tantôt drapée sur une épaule, tantôt enroulée autour du +buste, donne au dernier mendiant un air de noblesse et de grâce. Par les +habitudes, les mœurs, le mode de penser et d'agir, les Valenciens +diffèrent aussi beaucoup de leurs voisins des hauts plateaux, les +Castillans. Quoique depuis longtemps réunie au royaume d'Aragon, et par +l'Aragon aux Castilles, Valence conserva ses droits autonomes jusqu'au +commencement du dix-huitième siècle; elle avait ses lois particulières, +ses libertés municipales, ses Cortès partageant l'autorité législative +avec le suzerain. Pour enlever aux Valenciens leur indépendance +communale il fallut une guerre atroce, pendant laquelle des populations +entières furent exterminées; tous les habitants de Játiva, à l'exception +de quelques femmes et de quelques prêtres, furent passés au fil de +l'épée et la ville elle-même fut réduite en cendres. Le souvenir de ces +horreurs ne s'est point effacé et contribue, dans les guerres civiles, à +relâcher le lien noué par la force entre Madrid et la province du +littoral. Les Valenciens se distinguent aussi des Castillans par leur +langage, pur dialecte provençal. Le parler de Valence, quoique mêlé à +beaucoup de mots arabes, est plus rapproché que le catalan de la langue +des anciens troubadours. Il est fort doux à entendre, surtout dans une +bouche féminine. + +A leurs travaux agricoles, qui de tout temps ont été l'occupation +principale des habitants, Murcie et Valence joignent aussi des travaux +industriels d'une certaine importance. En premier lieu, un grand nombre +d'ouvriers sont employés à la manipulation des denrées d'exportation, +huiles, vins, fruits de toute espèce. Les vins fins d'Alicante, les gros +vins noirs de Vinaroz et de Benicarló, recueillis sur les frontières de +la Catalogne, donnent lieu à des opérations fort actives pour le coupage +et l'expédition; les raisins secs provenant des vignobles de Denia, de +Javea, de Gandia, entre la vallée du Júcar et le cap de la Nao, sont +soumis à un lessivage assez compliqué; enfin, les spartes, ou _espartos_ +(_stipe tenacissima_), que produisent en abondance les pentes +ensoleillées d'Albacete et de Murcie, servent à la fabrication d'une +foule d'objets, de sandales, de nattes, de paniers. Du temps des +Romains, nous dit Pline, on utilisait cette plante pour tous les usages +domestiques: on en faisait des lits, des meubles, des habits, des +souliers, et le feu de la demeure était alimenté de sparte. Mais de nos +jours ce végétal, le même que l'_alfa_ d'Algérie, est devenu fort +précieux à cause de la résistance de sa fibre; les Anglais en font grand +cas pour la fabrication du papier, ainsi que pour la trame des tapis et +d'autres tissus, et depuis 1856, année où commença l'exportation, l'on +met une telle hâte à satisfaire à leurs demandes, que les collines et +les plaines à sparte risquent fort d'être bientôt absolument +dépouillées. En plusieurs districts, on faisait deux récoltes annuelles +afin de bénéficier de l'accroissement des prix, qui s'étaient élevés du +quadruple dans l'espace de quelques années; mais on ne s'occupe guère de +semer ou de replanter, car il faut attendre de huit à quinze ans avant +que les feuilles aient une fibre de valeur marchande. Il serait pourtant +bien à désirer que le sparte fût planté sur toutes les pentes +rocailleuses de l'intérieur, car c'est l'un des végétaux qui résistent +le mieux à la sécheresse du sol et de l'atmosphère: il croît sur les +roches pierreuses, dans le sable même; mais on ne le rencontre jamais +sur les sols argileux [175]. + +[Note 175: Récolte du sparte d'Espagne en 1873: + +Exportation pour l'Angleterre 67,000 tonnes. +Consommation dans le pays 15,000 » +] + +Les veines métallifères connues et fouillées jadis se comptent par +centaines dans les montagnes du littoral de Murcie et de Valence; mais +les seules qui aient de nos jours une grande valeur économique sont +celles que des compagnies anglaises, françaises, belges, font exploiter +dans les collines de las Herrerías, à une faible distance à l'est de +Carthagène; en outre, les amas de scories laissées par les Romains et +que l'on retrouve sur les pentes des collines, revêtues d'une mince +couche de terre végétale, contiennent encore une certaine quantité de +plomb, qu'il est facile d'extraire par des moyens peu coûteux. Le +minerai de plomb argentifère qu'une population de 40,000 ouvriers +recueillait à Carthagène, il y a deux mille ans, pour le compte de la +république romaine, était alors une des plus grandes ressources de +l'État; tout récemment, lors de la lutte des cantonalistes contre le +gouvernement central, ce sont encore les mines de las Herrerías qui ont +fourni aux défenseurs de Carthagène les moyens financiers de prolonger +la guerre. Pendant les années d'activité industrielle qui précédèrent +les dissensions civiles, on a vu jusqu'à 25,000 habitants se grouper +autour des usines de las Herrerías. Les gisements de zinc, inutilisés +avant 1861, ont pris depuis cette époque une assez grande importance, et +la Belgique en demande environ 10,000 tonnes par année moyenne. Les +mineurs ont constaté que dans ces contrées les roches dirritiques sont +toujours associées au cuivre, tandis que le trachyte et le plomb vont +toujours ensemble. Lorsque des voies de communication faciles relieront +au littoral toutes les hautes vallées de l'intérieur, on pourra utiliser +d'autres mines, de cuivre, de plomb, d'argent, de mercure, aussi riches +que celles des environs de Carthagène, et l'exploitation de véritables +montagnes de sel gemme permettra d'abandonner ou de transformer en +pêcheries ou en terrains de culture les marais salants du littoral +d'Alicante et d'Elche. + +Les manufactures proprement dites se trouvent presque toutes dans la +plus industrieuse des deux provinces. Albacete, sur le plateau murcien, +a bien ses fabriques de couteaux d'où sortent les _navajas_, que l'on +voit dégainer avec terreur; Murcie a ses filatures de soie, reste d'une +industrie autrefois prospère; Carthagène a ses corderies et autres +établissements nécessaires à l'entretien d'une flotte; Játiva, où les +Arabes introduisirent de Chine la fabrication du papier, possède encore +quelques usines; mais le grand travail manufacturier est concentré +autour de Valence et d'une autre ville de la même province, Alcoy. +Valence fabrique les mantes dont se servent les paysans de la contrée, +des étoffes de laine et de soie, des faïences, des carreaux historiés, +ou _azulejos_, qui servent au revêtement extérieur des maisons. Alcoy +possède aussi des faïenceries, des fabriques d'étoffes, des +teintureries; mais la grande industrie de la ville, celle qui a rendu le +nom d'Alcoy populaire jusqu'aux extrémités de l'Espagne, est la +fabrication du papier à cigarettes. Pour subvenir à l'énorme +consommation que fait la Péninsule de cet article si minime en +apparence, Alcoy le produit et l'expédie par centaines de tonneaux. +Actuellement la France envoie aussi à l'Espagne une grande quantité de +ce papier. + +Les mouillages du littoral de Murcie et de Valence ne servaient jadis +qu'à l'expédition des denrées et des marchandises du pays et à +l'importation des objets de consommation locale; mais l'achèvement des +voies ferrées qui relient les villes de la côte à Madrid leur a donné, +en outre, une importance nationale pour les échanges de la Péninsule. +C'est par Alicante que la capitale de l'Espagne se trouve le plus +rapprochée de la mer, et, par conséquent, c'est par là que les +négociants madrilègnes ont avantage à faire passer leurs marchandises +pour ne pas les grever des frais considérables d'un long transport par +terre. Il est même arrivé quelquefois, lorsque la guerre civile +dévastait l'Espagne, que le chemin de fer de Madrid aux ports +méditerranéens fut temporairement le seul libre sur tout son parcours, +et ce chemin détourné devint alors celui de la France et de toute +l'Europe continentale. Le voisinage des côtes d'Algérie, qui se +développent du sud-ouest au nord-est, presque parallèlement au littoral +de Carthagène et d'Alicante, contribue aussi à donner à cette partie de +la Péninsule un rôle actif dans le commerce du monde. Des bateaux à +vapeur vont et viennent fréquemment entre l'un et l'autre rivage du +grand bras de mer. Des Espagnols, par dizaines de milliers, utilisent +ces navires pour leurs relations d'affaires avec la ville d'Oran, et +chaque année un certain nombre d'habitants d'Orihuela, de Denia, des +bords du Júcar, trop à l'étroit dans leurs huertas surpeuplées, vont +chercher une nouvelle patrie sur le territoire d'Alger. Après un +intervalle de plusieurs siècles, les liens de parenté se sont renoués +entre les descendants chrétiens des Maures et leurs frères musulmans. + +Les villes importantes du versant, méditerranéen de l'Espagne devaient +naturellement se fonder et grandir, soit sur un point de la côte +favorable pour le commerce, soit au bord d'un fleuve fournissant en +abondance de l'eau d'irrigation, soit encore au point de convergence de +plusieurs routes commerciales. Les villes d'Albacete et d'Almansa +doivent leur rôle historique dans l'histoire de la Péninsule à cette +dernière circonstance. En effet, Albacete est située précisément au bord +oriental du plateau de la Manche, à l'endroit où commence le versant +méditerranéen, et où les deux hautes vallées du Segura et du Júcar sont +le plus rapprochées l'une de l'autre: c'est là que, de tout temps, s'est +trouvée la grande étape des voyageurs et le marché le plus considérable +entre les villes du centre de l'Espagne et celles de la côte +sud-orientale; c'est aussi près de là que commencent les ramifications +du tronc de chemin de fer qui se dirige de Madrid vers la Méditerranée. +Des avantages de même nature ont fait l'importance d'Almansa. Cette +ville se trouve à l'ouest du massif des montagnes d'Alcoy et commande +les deux routes de Valence au nord, d'Alicante et de Murcie au sud. Elle +est comme Albacete, quoique à un moindre degré, un lieu nécessaire +d'arrêt pour les hommes et d'échange pour les marchandises. + +Mais toutes les cités des deux provinces vraiment importantes par leurs +ressources propres sont situées sur la côte ou dans le voisinage, à +moins de 40 kilomètres de la mer. La plus méridionale de ces villes, +Lorca, occupe une position très-pittoresque sur les pentes et à la base +d'une colline de formation schisteuse qui porte les ruines de l'antique +citadelle mauresque. Comme toutes les autres places militaires devenues +pendant le cours des âges des villes de travail et de commerce, Lorca +devait nécessairement descendre de ses escarpements pour s'établir dans +la plaine, au milieu des campagnes fertiles qu'arrose le Guadalentin. +Les débris des anciens palais arabes qui s'élèvent dans le dédale des +ruelles tortueuses de la montagne ont été laissés aux Gitanos, et la +ville neuve, aux rues droites et alignées, s'est bâtie sur les terrains +unis dans la vallée. Commercialement, Lorca se complète par la belle +route qui l'unit à la petite ville maritime d'Aguilas, dont, par +malheur, la rade est incommode et peu sûre. + +En suivant, sinon les eaux,--car elles manquent souvent,--mais le lit, +tantôt humide, tantôt desséché du Guadalentin, on traverse les deux +villes de Totana, quartier général des Gitanos de la contrée, et +d'Alhamá, dont les eaux thermales étaient jadis très-fréquentées par les +Maures, puis on entre dans les bosquets de mûriers et d'orangers qui +entourent la capitale de la province. Cette huerta n'est pas moins belle +que les vegas de l'Andalousie, mais elle n'est parsemée que de +misérables édifices. Quoique fort étendue, Murcie elle-même n'a pas +l'aspect d'une grande ville; ses rues sont peu animées et ses édifices +sont sans beauté: ce qu'elle a de plus remarquable, après la fameuse +tour de sa cathédrale, où l'on monte, non par un escalier, mais par une +longue rampe en forme d'hélice, ce sont les promenades ombreuses qui +longent les rives du Segura, et les canaux d'irrigation tracés sur le +flanc des montagnes, entre les escarpements jaunâtres et la douce +déclivité des jardins, où le sol disparaît complétement sous la verdure +touffue. Malgré son titre de chef-lieu du «Royaume Serenissime», Murcie +présente moins d'intérêt que sa voisine, le port de Carthagène, et ne +lui est point comparable par son rôle dans l'histoire. + +Carthage la Neuve était bien destinée, dans la pensée de ses fondateurs +puniques, à devenir une autre Carthage. Lorsque le grand foyer du +commerce maritime se trouvait sur la côte septentrionale du continent +d'Afrique, le marché des échanges de la péninsule ibérique avait sa +place marquée d'avance sur la côte sud-orientale, et nul port ne +présentait plus d'avantages que la petite mer intérieure, si +admirablement abritée, qu'enferment les montagnes nues et sombres de +Carthagène. Cette importance maritime de la colonie punique ne put que +s'accroître lorsque les riches mines d'argent des environs immédiats +commencèrent à livrer leurs trésors. Sa puissante position militaire lui +valut aussi d'être l'une des grandes cités romaines de l'Ibérie. A +diverses reprises, les souverains de l'Espagne ont essayé de lui rendre +son ancien rôle stratégique en en faisant la principale station de la +flotte nationale, en y construisant des entrepôts, des magasins, des +arsenaux, des chantiers, des fonderies, des bassins de carénage, et +surtout en hérissant de fortifications les hauteurs qui dominent le port +et la rade. Ainsi que l'a prouvé un récent épisode de la guerre civile, +ils ont certainement réussi à rendre la ville imprenable autrement que +par la famine ou par la trahison; mais l'état chronique d'indigence dans +lequel se trouve le budget espagnol ne permet pas de renouveler +l'immense outillage des arsenaux et des flottes, et le grand +établissement naval de Carthagène ne présente d'ordinaire que l'aspect +d'une lamentable ruine: la population de la ville est à peine le tiers +de ce qu'elle était au milieu du dix-huitième siècle. Quant au commerce +pacifique des denrées et des marchandises, on sait qu'il ne se plaît pas +dans les places de guerre, au voisinage des canons; aussi fait-il peu de +cas de l'excellence nautique du port de Carthagène. D'ailleurs la +position géographique de cette ville n'est vraiment bonne que pour le +trafic de la Péninsule avec l'Algérie; c'est par Barcelone, Málaga, +Cádiz que passent les grands chemins des échanges. Carthagène «des +Spartes» reste donc isolée avec son commerce local de _stipa_, de +nattes, de fruits, de minerai. + +[Illustration: Nº 137.--PORT DE CARTHAGÈNE.] + +Quoique bien moins favorisée par la nature, Alicante est beaucoup plus +active, grâce à la fécondité des huertas d'Elche, d'Orihuela, d'Alcoy, +et au chemin de fer qui la réunit directement à Madrid. Au pied de sa +roche aux longs talus portant sur ses escarpements les ruines d'une +citadelle démantelée, Alicante groupe près de ses quais et de ses jetées +une multitude de petits navires, tandis que les grands vaisseaux doivent +mouiller au large, à cause du manque de fond, et se tenir prêts à fuir +quand s'annoncent les tempêtes ou les vents dangereux. D'autres villes +du littoral valencien, Denia, dont le nom rappelle encore le culte de +Diane, Cullera, au massif de rochers isolé sur les plages, sont encore +bien plus périlleuses d'abords, mais elles n'en sont pas moins +très-fréquentées par les caboteurs à cause de la richesse et de +l'industrie des contrées riveraines. Avant la construction du port +artificiel du «Grau» (_Grao_) de Valence, près de la bouche du +Guadalaviar, les voiliers qui passaient en hiver dans le golfe de +Valence avaient à prendre les plus sérieuses précautions et devaient se +hâter d'entrer en d'autres parages, car les vents d'est et surtout ceux +du nord-nord-est qui poussent à la côte sont assez souvent d'une extrême +violence; quand ils soufflent en tempête, la perte du navire qui ne peut +entrer dans le grau est presque certaine: d'autant plus que la côte se +trouve alors cachée par un épais rideau de vapeur et que le golfe à la +plage aréneuse n'offre pas une seule crique naturelle de refuge. Des +carcasses de bâtiments brisés attestent les périls de la navigation dans +ce golfe redoutable. Heureusement les môles du port de Valence et de son +avant-port ont été construits de manière à offrir un abri sûr par tous +les vents et à rendre l'entrée facile pendant les tempêtes. + +Toutes les villes de la grande huerta du Júcar et du Guadalaviar, Játiva +l'héroïque, Carcagente, Alcira, Algemesi, Liria, ont pour centre commun +la grande Valence, la quatrième cité de l'Espagne par sa population, la +première par la beauté de ses cultures. Malgré cette vulgarité +qu'apportent les architectes à la reconstruction graduelle des rues +commerçantes, Valence a gardé une certaine originalité dans son +apparence extérieure, aussi bien que dans sa population. La «Ville du +Cid» a toujours ses murailles crénelées, ses tours, ses portes de +défense, ses rues étroites et tortueuses, ses maisons blanches ornées de +balcons, ses tentures ou ses nattes de jonc suspendues aux fenêtres, ses +toiles déployées au-dessus de la rue pour abriter les passants de +l'ardeur du soleil. Parmi ses nombreux édifices, un seul est vraiment +curieux, c'est la _Lonja de Seda_, la «Bourse de Soie», gracieux +monument de la fin du quinzième siècle, consistant en une vaste nef +supportée par des rangées de colonnes torses et laissant apercevoir par +la porte ogivale du fond un jardin de citronniers et d'orangers. Les +jardins, les allées d'arbres, les bosquets, c'est là ce qui fait la +gloire et le charme de Valence. L'Alameda, qui longe la rive du +Guadalaviar, est peut-être la plus belle promenade urbaine de l'Europe, +les végétaux des tropiques, bananiers, bambous, chirimoyas, palmiers, +s'y mêlent aux arbres d'Europe, aux ormes, aux peupliers, aux platanes. +Des villas, entourées des plus beaux ombrages, sont éparses çà et là +dans les faubourgs de la ville et surtout près de la plage du Grau, +fréquentée des baigneurs et des marins. Le port artificiel rivalise +d'importance avec celui de Cádiz [176]. + +[Note 176: Mouvement des échanges du port de Valence, en 1867: +67,675,000 fr.] + +[Illustration: Nº 131.--GRAO DE VALENCE.] + +Au nord de Valence le peu de largeur de la zone cultivable qui longe la +mer à la base des montagnes n'a pas permis à des villes importantes de +naître et de se développer. Castellon de la Plana, bâtie dans la plaine +à laquelle elle a dû son nom, à la base d'un coteau qui portait l'ancien +bourg fortifié, doit à sa position, au débouché de la vallée du Mijares, +d'être l'agglomération d'habitants la plus considérable et le chef-lieu +de l'une des provinces de Valence; mais, plus loin, toutes les localités +qui se succèdent jusqu'aux frontières de la Catalogne, Alcalá de +Chisvert, Benicarló, Vinaroz, ne sont que des bourgades de pêcheurs et +de vignerons. Jadis les promontoires qui dominent les défilés marins de +cette partie du littoral étaient gardés par des châteaux forts ou +_atalayas_, dont on voit les ruines pittoresques envahies par les +broussailles; mais la grande forteresse de défense se trouvait à +l'entrée même de cette succession de Thermopyles, à l'endroit où la +route quitte la large plaine de Valence pour serpenter entre les +montagnes et la mer. Cette place forte, que les auteurs anciens disent +avoir été fondée par des Grecs de Zacynthe, était Sagonte, devenue +fameuse par le siége qu'elle soutint, avec tant d'acharnement, contre +Hannibal. Les ruines romaines qui lui ont fait donner son nom moderne de +Murviedro, ou de «Vieux Murs», n'ont plus rien d'imposant: débris de +temples, murailles lézardées, tout se confond avec les pierres éparses +et les éboulis des masures modernes; on dit que la décadence de la +Sagonte romaine est due à la nature plus qu'aux hommes. Le sol du +littoral se serait graduellement exhaussé, la mer se serait retirée, et, +par le comblement de son port, la ville aurait perdu peu à peu son +commerce et sa population [177]. + +[Note 177: Villes principales du versant méditerranéen entre le cap +de Gata et l'Èbre: + +Valence (Valencia) 108,000 hab. +Murcie (Murcia) 55,000 » +Lorca 40,000 » +Alicante 31,000 » +Carthagène (Cartagenn) 25,000 » +Orihuela 21,000 » +Castellon de la Plana 20,000 » +Alcoy 16,000 » +Albacete 15,000 » +Játiva 13,000 » +Alcira 13,000 » +Almansa 9,000 » +] + + + + +V + +LES BALÉARES. + + +Le groupe des Baléares se rattache sous-marinement à la péninsule +espagnole. Par les conditions géographiques, aussi bien que par le +développement de l'histoire, il est une dépendance naturelle de Valence +et de la Catalogne. Du cap de la Nao vers Ibiza et d'Ibiza vers Majorque +et Minorque s'avance entre les abîmes de la Méditerranée un plateau de +hauts fonds qui semble indiquer l'existence d'une ancienne terre de +jonction. La direction de cet isthme sous-marin est précisément la même +que celle des montagnes de Murcie et de Valence; la rangée des îles se +développe du sud-ouest au nord-est, et les sommets qui s'y élèvent +suivent dans leur ensemble le même axe d'orientation. D'un autre côté, +la petite péninsule de la Baña, qui se rattache aux terres basses du +delta de l'Èbre, se continue en mer par des bancs rocheux qui se +dirigent vers Íbiza. Un groupe d'îlots dresse les sommets de ses +collines au milieu de cette langue de terre immergée: c'est le groupe +volcanique des Columbretes, dont le piton le plus haut, le Monte +Colibre, domine un cratère ébréché, en forme de fer à cheval, et signale +peut-être le centre d'un grand foyer souterrain qui se révélerait aussi +par un lent soulèvement des îles Baléares. Tous les rochers réunis des +Columbretes n'ont pas même un demi-kilomètre carré de superficie. On dit +que les serpents y sont fort nombreux, et leur nom même, dérivé du latin +_Colubraria_, signifie les «îlots des Couleuvres». + +[Illustration: Nº 139.--LA MER DES BALÉARES.] + +Par leur superficie, les Baléares ne forment qu'une partie peu +considérable de l'Espagne, pas même la centième. Elles n'ont pas une de +ces positions maritimes exceptionnelles qui donnent une importance si +grande à des îles comme la Sicile ou même à des îlots comme Malte; au +contraire, les Baléares sont en dehors des grandes routes de la +navigation, et les mers environnantes sont si souvent bouleversées par +les tempêtes, que les bâtiments de commerce les évitent volontiers et +cherchent à les contourner au sud pour trouver des parages abrités. Mais +les Baléares ont de grands avantages par la beauté naturelle des sites, +par la douceur du climat, par la fécondité des terres. Ce sont les îles +fortunées que les anciens avaient nommées les Eudémones ou les «Iles des +Bons Génies,» et les Aphrodisiades, ou les «terres de l'Amour». Sans +doute ces appellations flatteuses témoignent surtout de cette tendance à +l'admiration que l'on éprouve pour tout ce qui est lointain et de +difficile abord; mais il est certain que, comparées à l'Espagne +péninsulaire et à la plupart des contrées riveraines de la Méditerranée, +les Baléares sont grandement favorisées. Elles ont eu, il est vrai, à +subir des incursions nombreuses; la guerre, la peste et d'autres fléaux +les ont souvent ravagées; toutefois ces désastres n'ont été que peu de +chose, en proportion des malheurs sans fin qui ont dévasté l'Espagne. +Ainsi, pendant le siècle actuel, les Baléares n'ont pas eu à souffrir +directement des guerres civiles qui se sont succédé dans la Péninsule. +La population a pu s'y accroître à l'aise et s'enrichir par +l'agriculture et le commerce. Sur un même espace de terrain, le nombre +des habitants y est deux fois plus élevé qu'en Espagne; il serait encore +plus considérable si plusieurs grands domaines obérés par les +hypothèques n'étaient cultivés par des paysans toujours soumis à un +régime presque féodal [178]. + +[Note 178: + + Superficie. +Pytiuse: + Íbiza 572 kil. car. + Formentera 96 » + +Baléares: + Majorque 3,395 » + Cabrera 20 » + Minorque 734 » + _________________ + 4,817 kil. car. + +Popul. en 1870: 289,235 +Popul. kilom.: 60 +] + +Les îles se partagent naturellement en deux groupes: celui de l'ouest ou +des Pytiuses, ainsi nommé dans l'antiquité, des forêts de pins qui +recouvraient toutes les montagnes, et les Gymnésies, ou les Baléares +proprement dites. Le nom de Gymnésies, introduit de nouveau dans les +traités de géographie, mais complètement inconnu du peuple, rappelle les +temps barbares où la population vivait en état de nudité. Quant au nom +des Baléares, le témoignage unanime des anciens auteurs l'attribue à +l'adresse des indigènes dans l'art de manier la fronde. Strabon raconte +que les parents exerçaient leurs enfants dans l'usage de cette arme en +leur donnant pour cible le pain du futur repas: les jeunes tireurs ne +recevaient leur nourriture qu'après l'avoir traversée d'une pierre. +Lorsque Métellus «le Baléarique» voulut débarquer sur le rivage des +Gymnésies, il eut soin de faire tendre des peaux au-dessus du pont de +chaque navire pour abriter ainsi l'équipage contre les projectiles des +frondeurs. On dit que dans l'île de Minorque, où les anciennes mœurs se +sont longtemps conservées, les enfants excellent encore au maniement de +la fronde. + +Le climat des Baléares diffère peu de celui des côtes espagnoles situées +sous la même latitude. Il est seulement plus doux et plus égal, plus +humide aussi à cause de l'atmosphère maritime où les îles sont baignées +et qui les alimente de pluies, surtout en automne et au printemps, lors +du changement des saisons. Les coups de vent sont fréquents dans ces +parages et parfois se compliquent de trombes redoutables. Ces météores +ont fait sombrer bien des navires; on cite même les exemples de grands +vaisseaux qui ont disparu sans qu'une seule épave vînt raconter le +désastre. + +Les îles Baléares étaient habitées même avant l'époque historique. +Majorque est parsemée de constructions, dites _talayots_, c'est-à-dire +petites _atalayes_ ou «tourelles de guet», qui ressemblent aux _nuraghi_ +de la Sardaigne, et que l'on croit avoir été élevées par des tribus de +même race. Minorque est encore plus riche en monuments de cette origine: +le plus grand, qui se dresse sur un monticule dans la partie méridionale +de l'île, est considéré par les indigènes comme un «autel des Gentils». +Quel que soit d'ailleurs le fond de la population première, il a été +singulièrement modifié, depuis les commencements de l'histoire écrite, +par des envahisseurs de toute race et de toute langue, Phéniciens et +Carthaginois, Grecs et Massiliotes, Romains et colons latinisés +d'Ibérie, Goths et Vandales, Arabes et Berbères, Génois, Pisans, +Aragonais, Catalans, Provençaux. En présence d'un pareil croisement, il +serait donc plus que téméraire de vouloir classer les Baléariotes +suivant les affinités de la race primitive. Par la langue, ce sont des +Catalans, mais leur idiome est plus pur et se rapproche plus de l'ancien +parler limousin que le langage des habitants de Barcelone. + +Les Majorquins et leurs voisins des petites îles sont, en général, +minces et de bonne tournure. En certains districts, notamment dans celui +de Soller, les femmes sont fort belles; mais là même où elles ont les +traits peu réguliers elles ont toujours une figure expressive par le +regard et le sourire. Comme tous les campagnards, les paysans des îles +sont prudents, réservés, âpres au gain; mais, autant que le leur permet +la passion de la terre, ils sont probes, polis, gracieux, bienveillants, +hospitaliers. Leurs larges caleçons bouffants, la ceinture qui cambre +leur taille, leur veste de drap ou de toile en couleur éclatante, leur +donnent un grand air d'élégance, bien différent de celui des lourds +paysans du nord de l'Europe. Le soir, quand ils reviennent de leur +travail, revêtus de peaux de chèvre dont le poil est tourné en dehors et +dont la queue se balance au rhythme de leurs pas, on se plaît à les voir +danser aux sons de la guitare ou de la flûte que tient le chef de la +bande. C'est sans doute ainsi que faisaient leurs aïeux avant l'époque +de l'invasion carthaginoise. + +[Illustration: Nº 140.--LES PYTIUSES.] + +[Illustration: TYPES DES BALÉARES.--FEMMES D'IBIZA. Dessin de E. Ronjat, +d'après l'Archiduc Savator.] + +Ibiza, la grande Pythiuse et la terre la plus rapprochée du continent, +n'en est séparée que d'un espace de 85 kilomètres. Elle constitue un +massif de collines irrégulières, échancré sur tout son pourtour par des +plaines où coulent en hiver des eaux sauvages, bientôt évaporées à +l'approche des grandes chaleurs. Des cimes de près de 400 mètres +s'élèvent à l'extrémité septentrionale de l'île, au-dessus d'une côte de +difficile accès, bardée de promontoires abrupts. Des îles, des îlots +nombreux sont épars dans le voisinage des côtes, surtout à l'ouest du +Pormany (Port-Magne, ou Grand-Port), qui découpe profondément la partie +du rivage tournée vers le golfe de Valence. La côte méridionale de l'île +est également entaillée par une grande baie, où vient mouiller la +flotille des pêcheurs et au bord de laquelle la petite ville capitale, +ancienne colonie carthaginoise, a pittoresquement groupé sur ses pentes, +ses maisons, ses tours et ses vieilles murailles. Une disposition +semblable des côtes se présente dans l'île de Formentera, qu'une chaîne +d'îlots et d'écueils, analogue au fameux «Pont d'Adam» de Ceylan, réunit +à un cap d'Ibiza; elle est aussi divisée en deux parties par des +indentations du littoral, au nord la Playa de la Tramontana, au sud la +Playa del Mediodia. Entre Formentera et Ibiza, les grands navires +trouvent un excellent abri. + +Le climat des Pytiuses est tout particulièrement salubre. Les +insulaires, encore bien ignorants des lois de la dispersion des espèces, +attribuent à la pureté de l'atmosphère locale l'absence complète des +serpents et de tous autres reptiles: aucun poison, disent-ils, ne peut +naître dans leur île fortunée. D'ailleurs toutes les Baléares, comme la +plupart des autres îles éloignées du continent, ont une faune naturelle +plus pauvre que celle de la grande terre. D'après Strabon, les lapins +mêmes, actuellement si nombreux, que deux îlots du groupe ont reçu les +noms de Conillera et de Conejera, avaient été inconnus dans les îles et +n'y furent introduits qu'à l'époque romaine. Sous l'influence du milieu +local, quelques espèces varient aussi de manière à former des races +distinctes. Ainsi l'île de Formentera aurait un faisan différent par son +plumage de ceux du continent. Le lévrier des Baléares se distinguerait +aussi de ses congénères d'Europe; il est magnifique de formes: on le dit +peu fidèle. + +Quoique privilégiées par la fertilité du sol, autant que par le climat, +les deux Pytiuses sont faiblement peuplées et n'ont qu'une médiocre +importance économique pour la métropole. Leurs baies, même celle +d'Ibiza, ont le désavantage de ne pas être abritées contre tous les +vents, et les navires qui s'y aventurent risquent toujours d'être jetés +à la côte par les flots brusques et incertains de la Méditerranée +occidentale. Au lieu d'attirer la navigation par ses ports, Ibiza +l'effraye, au contraire, par ses écueils et ses courants rapides. Les +marins la voient de loin, mais ils n'y abordent que rarement: mainte île +de l'Océanie située aux antipodes est plus souvent visitée par eux. + +A une époque encore récente, lorsque les pirates barbaresques écumaient +la Méditerranée, le danger de soudaines incursions contribuait aussi à +écarter des Pythiuses tout commerce, toute industrie, et à maintenir les +habitants dans un état de continuelles appréhensions. Des tours de guet, +que des veilleurs occupaient encore au commencement du siècle, se +dressent sur tous les promontoires des îles; et chaque village, chaque +hameau a son château fort où la population se réfugiait et se mettait en +état de défense à la moindre alarme. D'ailleurs les gens d'Ibiza ont la +réputation d'être fort braves; accoutumés au péril pendant des siècles, +ils ont hérité de la vaillance des ancêtres comme d'un patrimoine. Ils +ont dû aussi à leur isolement et à la faible importance relative de leur +île le précieux avantage d'être à peu près laissés à eux-mêmes par le +gouvernement central et de garder une part considérable d'autonomie +administrative. Ils s'en trouvent fort bien, et toute ingérence des +autorités continentales est mal accueillie. + +Majorque, ou la Grande Baléare, la Mallorca des Espagnols, est la seule +île du groupe qui ait une véritable sierra. La côte du nord-ouest, +légèrement convexe, et se développant de la pointe Rebasada, ou plutôt +de l'île de la Dragonera, au cap Formentor, parallèlement au rivage de +la Catalogne, est çà et là comme surplombée par les escarpements de la +chaîne; d'en bas on voit les saillies de rochers, les pentes revêtues de +forêts et de broussailles, les grandes aiguilles porphyriques, +dioritiques ou calcaires se dresser les unes au-dessus des autres en un +énorme entassement jusque dans l'azur profond du ciel. La première cime, +non loin de l'extrémité occidentale de la chaîne, s'élève déjà d'un seul +jet à près de 1,000 mètres de hauteur, puis d'autres sommets, d'une plus +grande altitude, dominés par les deux pics jumeaux, Major et Torrella, +se succèdent vers le nord-est; là où la chaîne abaissée ne se compose +plus que de collines, elle se prolonge encore en pleine mer par +l'étroite péninsule rocheuse qui se termine au cap Formentor; une des +dents de cette crête, connue sous le nom d'Agujero, est percée de part +en part, et de la haute mer on voit la lumière rayonner par cette +ouverture. Dans son ensemble, cette rangée de montagnes, fort abrupte du +côté de la mer de Catalogne, en pente douce sur le versant tourné vers +la mer d'Afrique, est une des plus riches du monde en paysages d'une +grande beauté. Les vallées ombreuses qui s'ouvrent dans l'épaisseur de +la chaîne, Soller, Valldemosa, sont admirables par elles-mêmes et par +l'horizon qu'on y contemple. Au nord, la mer est si proche, qu'en se +penchant à l'angle des terrasses on a peur de tomber dans l'immense +gouffre, à travers les ramures entremêlées des pins. Au sud, le regard +se promène au contraire sur de vastes plaines aux douces ondulations, +toutes vertes du feuillage nouveau, ou jaunes de moissons, parsemées de +villes et de bourgades nombreuses. Dans le lointain, la mer paraît +aussi, mais comme une simple ligne d'argent servant de bordure au +merveilleux tableau. L'îlot de Conejera, et, plus loin, la petite île de +Cabrera, où périrent tant de Français captifs pendant les guerres de +l'Empire, semblent flotter sur l'horizon comme des vapeurs translucides. + +La sierra proprement dite, dont quelques parties ont un aspect vraiment +alpestre et que les paysans disent abriter encore des moufflons dans ses +forêts de sapins et ses dédales de rochers, occupe une largeur peu +considérable. Quelques-uns de ses contre-forts, blancs et roses à +l'époque de la floraison des cistes, s'avancent en chaînons vers +l'intérieur de l'île; mais, dans sa plus grande étendue, la campagne de +Majorque consiste en plaines d'une cinquantaine de mètres d'élévation où +se montrent des _puigs_ ou «puys» isolés portant tous une vieille +construction, église, ermitage ou château fort; une de ces hauteurs, le +Puig de Randa, d'où l'on voit l'immense tapis de la plaine se dérouler +autour des pentes, était naguère un but de pèlerinage pour toutes les +populations de l'île, et du sommet les prêtres bénissaient les moissons. +Les collines ne se groupent en un vrai massif qu'à l'angle oriental de +l'île, près du cap qui porte encore le nom arabe de Ferrutx, et au sud +duquel se trouve la vaste grotte d'Arta, l'une des plus remarquables de +l'Europe par la richesse et la variété de ses stalactites: ses galeries +descendent au-dessous du niveau de la mer. + +La plus grande dépression de la plaine est indiquée par les échancrures +du pourtour. Deux golfes, l'un au sud-ouest, l'autre au nord-est, +découpent le littoral de l'île, comme pour la partager eh deux moitiés. +Le premier est la vaste baie semi-circulaire de Palma, qui se termine +par le petit port artificiel de la capitale. Le deuxième est le golfe +géminé d'Alcudia, le Puerto Mayor et le Puerto Menor, que sépare la +pittoresque péninsule du cap del Pinar[179]. Quant à la côte +septentrionale, elle est trop abrupte pour offrir de véritables ports: +les navires n'y trouvent d'autre lieu d'escale que la petite crique +rocheuse de Soller, célèbre de nos jours par ses expéditions d'oranges, +et fameuse dans les légendes locales comme l'endroit où saint Raymond de +Peñafort s'embarqua sur son manteau pour cingler vers Barcelone. + +[Note 179: Altitudes de Majorque, d'après Willkomm: + +Puig den Galatzo 1,200 mèt. +Puig den Torrella 1,506 » +Puig Major 1,500 » +Col de Soller 562 » +Bec de Ferrutx 568 » +Ile Dragonera 320 » +] + +Quoique bien inférieure à la limite des neiges persistantes, le Puig den +Torrella et les autres sommets de la sierra gardent dans leurs cavités +les plus rapprochées des cimes une assez grande quantité de neige qui +sert à la consommation des habitants de Palma pendant les chaleurs de +l'été. Les montagnes alimentent aussi des torrents temporaires, qui +parfois, à la suite des grandes pluies, débordent dans les campagnes +riveraines, recouvrent les cultures de sable et de pierres et +démolissent les constructions. Ainsi la Riera, qui débouche à Palma dans +la Méditerranée, a souvent fait plus de mal à la ville qu'un siége ou +qu'une épidémie: on dit que l'inondation de 1403 renversa près de deux +mille maisons et fit périr près de 6,000 personnes. Mais d'ordinaire ces +torrents, qu'un auteur majorquin dit complaisamment être au nombre de +plus de deux cents, suffisent à peine pour déverser l'eau fertilisante +dans les _acequias_ ou canaux d'origine arabe qui se ramifient dans +toutes les campagnes de l'île. Pourtant Majorque a le plus grand besoin +d'être abondamment arrosée. Complétement abritée par la sierra des vents +du nord-ouest qui soufflent des Pyrénées et de la vallée de l'Èbre, +l'île est tournée vers l'Afrique et disposée comme un espalier pour +recevoir toute la force des rayons solaires. + +De tout temps, les _pageses_, ou paysans majorquins, ont eu la +réputation d'être d'excellents agriculteurs, du moins autant que le +permettaient l'esprit de routine et la grande lésinerie dans les +dépenses d'amélioration. Le sol de Majorque est en moyenne +incomparablement mieux exploité que le reste de l'Espagne. Il est vrai +que les habitants des îles ne sont pas les seuls auxquels on doive +attribuer le mérite de cette bonne tenue des terres. Au commencement du +siècle, pendant que la guerre étrangère ravageait la Péninsule, et +depuis, pendant que _cristinos_, carlistes ou combattants de quelque +autre parti se disputaient la possession de l'Espagne, nombre de +Catalans laborieux ont émigré dans les îles pour y trouver la paix et le +bien-être: ils se sont établis surtout dans la partie centrale de +Majorque, aux environs d'Inca. C'est à eux que l'on doit, pour une bonne +part, ces terrasses nivelées à grands frais sur les pentes des +montagnes, ces olivettes, ces vignes si bien entretenues, ces beaux +jardins d'orangers et d'amandiers. Toutes les économies sont employées à +conquérir sur le roc ou sur le marais un petit lopin de terre, aussitôt +mis en culture. Mais, en dépit de l'industrie des habitants, la +superficie des terres agricoles ne suffit pas à la population qui s'y +presse, et l'excédant des familles doit avoir recours à l'émigration. +Les Majorquins, de même que leurs voisins de Minorque, les excellents +jardiniers «Mahonais», sont fort nombreux dans les villes du littoral +méditerranéen, en Algérie et dans tous les ports des Antilles +espagnoles. + +D'ailleurs l'île «dorée» a des éléments de richesse très-variés et ne se +trouve point exposée à un désastre par l'insuccès d'une récolte. Elle +n'a d'autres mines que ses marais salants, près du cap Salinas, en face +de l'île Cabrera; mais aux céréales, qui fournissent l'excellent «pain +de Mallorca», célèbre dans toute l'Espagne, les insulaires ajoutent les +vins délicieux de Benisalem, qui sont expédiés au continent, des huiles, +qui se consomment surtout en Angleterre et en Hollande, des légumes dont +Barcelone est le grand marché, des fruits de toute espèce qu'importe la +France. La vallée de Soller, la gloire de Majorque, est en grande partie +occupée par des forêts d'orangers dont les produits sont expédiés par +cargaisons entières à Aigues-Mortes, au port d'Agde, à Marseille: +malheureusement, une maladie, que l'on n'est pas encore parvenu à +guérir, a fait de grands ravages dans les plantations, et les +cultivateurs ont pu craindre pendant longtemps que l'une des sources les +plus importantes de leur revenu ne fût complétement tarie. Les +Majorquins s'occupent aussi de l'élève des animaux: les grands pâturages +leur manquent pour le gros bétail, mais les débris de cuisine et les +déchets des plantes, des racines, des fruits, leur permettent +d'engraisser des multitudes de cochons qui servent à l'alimentation de +Barcelone. Enfin, Majorque fait aussi preuve d'une certaine activité +industrielle. Ses fabricants de chaussures travaillent pour l'étranger +aussi bien que pour l'île elle-même. Les Majorquins exportent des +étoffes de laine et de toile, des ouvrages de vannerie, des vases de +terre poreuse; mais ils n'ont plus le monopole de ces faïences si +célèbres à l'époque de la Renaissance, et que l'on appelle encore +_majolica_, forme italienne du nom de Majorque. + +La capitale actuelle de l'île, Palma, est une ville populeuse et animée. +Vue de la mer, elle se présente fort bien avec ses maisons en +amphithéâtre, ses murailles flanquées de bastions, son vieux château +fortifié de Bellver, la cathédrale qui s'élève sur la colline et que +domine la «tour de l'Ange», de l'architecture la plus gracieuse et la +plus hardie. Les habitants de Palma vantent la beauté de leurs édifices +et prétendent que leur _Lonja_, flanquée aux angles de ses quatre +tourelles octogones, est bien supérieure à celle de Valence en +originalité de construction. Tout en faisant la part du patriotisme +local, on doit reconnaître que le style à demi mauresque des anciens +architectes majorquins de la Renaissance se distingue par une grande +élégance et une légèreté singulière. Les colonnes de marbre noir ou gris +qui soutiennent les fenêtres ogivales sont d'une minceur sans exemple, +relativement à leur hauteur; on dirait des tiges de fer ou des fûts de +bambous. + +Le va-et-vient des négociants et des matelots a fort mêlé la population +de Palma, mais au moins un élément ethnique s'y est maintenu pur de tout +croisement: c'est celui des Juifs convertis, parfaitement +reconnaissables par la pureté de leur type, et désignés dans le pays +sous le nom de _Chuetas_. Encore de nos jours ils habitent un quartier +séparé, ne se marient qu'entre eux, ont leurs écoles distinctes. Ils +possèdent aussi leur église spéciale, car c'est au prix de la conversion +qu'ils ont obtenu de ne pas être mis à mort ou du moins exilés: la seule +différence qu'on observe dans leurs rites, c'est qu'ils crient leurs +prières, au lieu de les réciter à voix basse; cela provient sans doute +de ce que, dans les premiers temps, les prêtres les forçaient à parler +haut pour entendre distinctement leurs paroles. Du reste, tout chrétiens +que soient les Chuetas, ils n'en ont pas moins gardé leur génie +mercantile et, l'usure aidant, une grande partie des propriétés de l'île +a fini par leur appartenir. Jadis on avait un procédé commode pour les +empêcher de trop s'enrichir: quand l'opinion publique les soupçonnait, +en dépit de leur apparence minable, d'avoir trop rapidement empli leurs +coffres, vite une accusation de blasphème ou d'hérésie les faisait jeter +en prison, et bientôt leur fortune passait en d'autres mains! Les +registres de l'inquisition palmesane témoignent des persécutions +terribles qu'eurent à subir ces malheureux convertis. Même au siècle +dernier, ils n'étaient jamais assurés de la liberté ni de la vie. + +[Illustration: ENTRÉE DU PORT D'IBIZA. Dessin de E. Grandsire, d'après +l'Archiduc Salvator.] + +Un chemin de fer, qui ne dépasse pas encore la ville d'Inca, doit réunir +le port de Palma et ceux d'Alcudia en passant par les districts de Santa +María et de Benisalem, les plus riches de l'île après ceux qui entourent +au sud les villes populeuses de Manacor et de Felanitx. Alcudia disputa +jadis à Palma le titre de capitale, et, si elle n'avait à souffrir du +mauvais air et du manque de bonne eau, il est probable qu'elle eût +maintenu son rang de grande ville, car elle occupe une excellente +position maritime. Du haut de sa colline rocheuse elle domine à la fois +deux golfes plus rapprochés de l'Espagne et de la France que celui de +Palma et présentant des communications faciles avec les campagnes de +l'intérieur. Le golfe du Nord, appelé d'ordinaire Puerto Menor, ou de +Pollenza, peut admettre des vaisseaux de haut bord dans un bon mouillage +abrité de tous les vents; il est cependant peu fréquenté: l'île est trop +petite pour avoir deux grands marchés d'échanges. On espère que +d'importants travaux d'assainissement et de culture entrepris au sud +d'Alcudia auront pour résultat de rendre à cette antique cité une part +de son ancienne importance. L'Albufera, ou plaine marécageuse, dont +l'étendue est d'environ 2,800 hectares, a été partiellement reconquise +sur les eaux et sur la fièvre, grâce aux industriels anglais qui +l'exploitent; c'est maintenant une belle plaine traversée par de larges +et solides chemins, drainée par des machines à vapeur, arrosée dans la +saison par des canaux d'eau pure [180]. + +[Note 180: Villes de Majorque: + +Palma 40,000 hab. +Manacor 15,000 » +Felanitx 10,500 » +Lluchmayor 8,800 » +Pollenza 8,000 » +Inca 8,000 » +Soller 8,000 » +Santañy 8,000 » +] + +La Minorque des Français, Menorca, ou la «Petite Baléare», que l'on peut +discerner de Majorque, puisqu'elle en est distante seulement de 37 +kilomètres, semble continuer vers l'est, puis au sud-est, la courbe +légèrement infléchie de la sierra majorquine; mais elle est elle-même +fort peu montueuse et n'offre que des pitons isolés. Le sommet le plus +élevé, le monte Toro, dont l'altitude est de 357 mètres, est situé à peu +près au centre de l'île et domine de grandes plaines faiblement +accidentées, dont les arbres, exposés au vent du nord, ont le branchage +régulièrement incliné du côté de l'Afrique; les orangers ne peuvent +trouver un abri suffisant que dans les ravins, ou _barrancos_, qui +sillonnent la plaine. Cette absence de sierra rend le climat de Minorque +moins agréable et moins salubre que celui de la terre voisine [181]; le +sol y est aussi moins fertile à cause de la faible quantité des eaux de +source. Il est vrai que les pluies sont plus abondantes qu'à Majorque; +mais les roches calcaires laissent pénétrer l'humidité dans leurs +fissures, et les campagnes sont toujours altérées. Par contre, on trouve +de l'eau dans les grottes profondes. Près de Ciudadela, la roche +crevassée permet de descendre dans un labyrinthe de cavernes, dont l'une +est en communication avec la mer. + +[Note 181: Climats comparés de Majorque et de Minorque, d'après +Carreras et Barceló y Combir: + + Palma. Mahon. + +Température moyenne 18°,1 17°,5 + » du mois le plus chaud (?) 22°,4 + » du mois le plus froid (?) 9° +Moyenne des pluies 0m,436 0m,690 +Jours de pluie 67 82 +] + +[Illustration: Nº 141.--PORT-MAHON.] + +De même que Majorque et les deux Pytiuses, Ibiza et Formentera, Minorque +doit aux ports de ses deux extrémités opposées d'offrir une sorte de +balancement dans son histoire politique et son commerce. L'île a deux +capitales, qui se sont toujours disputé la suprématie, Ciudadela et +Port-Mahon. La première a l'avantage de regarder vers Majorque et les +deux golfes d'Alcudia, mais elle n'a qu'un mauvais havre aux bords +marécageux. La seconde, qui porte encore le nom de son fondateur +carthaginois, possède un admirable port naturel divisé par des îlots et +des péninsules en cales et en bassins secondaires; tous les avantages se +trouvent réunis dans ce bras de mer. Pourtant, à voir le faible +mouvement du port, on ne se douterait pas que c'est là le havre célèbre +vanté par André Doria dans son fameux dicton, d'ailleurs appliqué aussi +à la baie de Carthagène: «Juin, Juillet et Mahon sont les meilleurs +ports de la Méditerranée.» Port-Mahon est bien déchu de son activité +commerciale depuis que les Anglais l'ont abandonné en 1802, après en +avoir fait une cité riche et prospère. Elle était pour eux une autre +Malte, inférieure toutefois par sa position dans une mer ouverte et +tempétueuse, loin d'une de ces portes de navigation entre deux mers qui +donnent tant d'importance à La Valette, à Messine, à Gibraltar. Dans la +physionomie de ses édifices Mahon a gardé quelque chose d'anglais; la +grande route qui parcourt l'île dans toute sa longueur, de Port-Mahon à +Ciudadela, est également un héritage de la domination britannique; mais +un héritage bien mal apprécié. De même, le port excellent de Fornells, +qui s'ouvre entre deux péninsules rocheuses de la côte septentrionale et +qui pourrait abriter une flotte entière, sert à peine à quelques barques +de pêche [182]. + +[Note 182: + +Port-Mahon 15,000 hab. +Ciudadela 7,500 hab. +] + + + + +VI + +LA VALLÉE DE L'ÈBRE, L'ARAGON ET LA CATALOGNE. + + +De même que le bassin du Guadalquivir, la vallée de l'Èbre, dans sa +partie moyenne, est nettement séparée du reste de l'Espagne. Elle forme +une large dépression entre les plateaux intérieurs de la Péninsule et le +système pyrénéen. Si les eaux de la Méditerranée s'élevaient de 500 +mètres, elles empliraient tout l'espace triangulaire où serpente l'Èbre, +de Tudela à Mequinenza, et qui fut un lac d'eau douce avant que le +fleuve n'eût percé les montagnes de la Catalogne. Au nord, cette région +a pour limite le puissant rempart des Pyrénées, la barrière naturelle la +plus forte qui existe en Europe; au sud et au sud-ouest, elle a les +âpres versants d'un plateau et de sa bordure de montagnes; elle a +surtout cette limite indécise et changeante, mais des plus gênantes à +franchir, que trace la différence des climats. Au nord-ouest, il est +vrai, la haute vallée de l'Èbre continue vers les Pyrénées cantabres la +plaine de l'Aragon. De ce côté, la ligne de démarcation naturelle n'a +donc rien de précis; mais les collines qui se rapprochent de part et +d'autre donnent un caractère tout à fait spécial à la contrée. En outre, +des hommes différents de race, de langue et de moeurs occupent une +partie considérable de cette région, opposant ainsi une muraille vivante +aux populations de la plaine. Historiquement, la haute vallée de l'Èbre +ne pouvait d'ailleurs avoir qu'un rôle tout à fait distinct de celui de +l'Aragon. C'est là que se trouvent les lieux de passage nécessaires +entre le seuil des Pyrénées et le plateau des Castilles; là devait +passer de tout temps le flux et le reflux des hommes entre la France et +l'intérieur de la Péninsule. + +Par les événements de l'histoire aussi bien que par les conditions +géographiques, l'Aragon et la Catalogne forment donc une des régions +naturelles de l'Espagne, beaucoup moins vaste que les Castilles, mais à +peine moins importante dans le développement de la nation et beaucoup +plus populeuse par rapport à son étendue [183]. + +[Note 183: + + Superficie. Population en 1870. Popul. kilom. + +Aragon 46,565 kil. car. 928,763 20 +Catalogne 32,330 » 1,768,408 55 + __________________ ___________ ____ + 78,895 kil. car. 2,697,171 34 +] + +Depuis plus de sept siècles, l'Aragon et la Catalogne ont les mêmes +destinées politiques et presque toujours ont défendu la même cause dans +les guerres et les révolutions. Toutefois de grands contrastes existent +aussi dans l'aspect, le relief, le climat de ces deux provinces, et ces +contrastes de la nature se sont reproduits dans le caractère des +populations et dans leur histoire spéciale. L'Aragon, pays de plaines +entouré de tous les côtés par des montagnes, est une contrée +essentiellement continentale, dont les habitants, privés des ressources +de l'industrie et du commerce, devaient rester en grande majorité +pâtres, agriculteurs ou soldats, et n'exercer leur action que sur leurs +voisins de la Péninsule, La Catalogne, au contraire, pays de montagnes, +de vallées ouvertes sur la mer, de plages et de promontoires, devait se +peupler de marins et joindre à des richesses naturelles celles que lui +procurait le mouvement des échanges. Elle devait aussi entrer en +relations intimes avec les contrées limitrophes baignées par la même +mer, surtout avec le Roussillon et le Languedoc. Il y a sept ou huit +siècles, les Catalans appartenaient même beaucoup plus au groupe des +peuples provençaux qu'à celui des Espagnols. Par la vie nationale, aussi +bien que par le langage, ils se rattachaient étroitement aux populations +du nord des Pyrénées. + +C'est dans la révolution politique dont la guerre des Albigeois a été le +drame le plus terrible qu'il faut chercher la raison du changement +d'équilibre qui s'est opéré dans l'histoire de la Catalogne et qui a +jeté ce pays en proie aux Castillans. Tant que le monde provençal garda +son centre de gravité naturel entre Arles et Toulouse, toutes les +populations du littoral méditerranéen jusqu'à l'Èbre, et même celles des +côtes de Valence et des îles Baléares, subirent l'influence de la +société policée qui les avoisinait, et furent, pour ainsi dire, +entraînées dans son orbite d'attraction. Entre la Provence d'un côté, +les royaumes arabes de l'autre, les habitants chrétiens de la Péninsule +et des îles se sentaient nécessairement portés vers les Provençaux, +leurs parents de race, de religion et de langage: c'est là ce qui +explique la prédominance de l'idiome dit limousin et de sa littérature +dans la Catalogne et jusqu'à Murcie et à Palma. Mais, quand une guerre +implacable eut changé plusieurs villes des Albigeois en déserts, quand +les barbares du Nord eurent opprimé la civilisation du Midi et que la +contrée du versant méridional des Cévennes eut été réduite par la +violence à n'être guère plus qu'un appendice politique du bassin de la +Seine, il fallut bien que la Catalogne cherchât d'autres alliances +naturelles. Le centre de gravité se déplaça rapidement du nord au sud, +et de la France méridionale se reporta dans la péninsule pyrénéenne. La +Castille gagna ce qu'avait perdu la Provence. Ainsi la langue +provençale, qui s'était jadis répandue de la Catalogne et du Toulousain +dans tout l'Aragon, y fut graduellement remplacée par le castillan, qui +ne cesse d'avancer et qui, dans un avenir prochain, aura certainement +conquis toute la Péninsule, en dépit de l'énergie patriotique avec +laquelle se défendent les idiomes locaux. + +Le versant septentrional des plateaux et des monts qui bordent au sud le +bassin de l'Èbre est percé de nombreuses brèches qu'utilisent les voies +de communication. Les rivières permanentes et les ruisseaux temporaires +ont découpé les hautes terres en fragments détachés les uns des autres, +qui portent le nom de _sierras_ quand ils ont une certaine longueur, et +celui de _muelas_ ou «dents molaires», quand ils se présentent comme des +blocs isolés. Ce sont les «témoins» restés debout des plateaux d'une +période géologique antérieure. En s'imaginant que tous les creux, larges +plaines ou défilés étroits, qui séparent ces hauteurs soient de nouveau +remplis, on reconstitue par la pensée l'ancienne pente uniforme et +très-faiblement ondulée qui s'abaissait graduellement des gibbosités du +centre de l'Espagne vers la vallée de l'Èbre. Du haut des protubérances +les plus saillantes de ce plateau en grande partie démoli, on reconnaît +parfaitement que les faces supérieures des prétendues sierras se +correspondent et faisaient partie du même plan incliné. Ainsi, la sierra +de San Just ou de San Yus, que la haute vallée du Guadalope sépare de la +sierra de Gudar, n'est qu'un simple débris. Il en est de même des +sierras de Segura, de Cucalon, de Vicor, d'Aglairen, de la Virgen, qui +se continuent au nord-ouest en rempart ébréché jusqu'au superbe massif +de Moncayo. La sierra de Almenara, qui s'élève à l'ouest de cette +rangée, sur les confins immédiats du plateau des Castilles, n'est +également qu'un fragment de plateau sculpté par les météores. + +La masse granitique du Moncayo ou Cayo, bien autrement solide que les +roches crétacées du plateau oriental, a résisté à l'action érosive des +eaux et reste unie au faîte de partage où le Duero prend sa source, où +naissent les premiers pics de l'arête de Guadarrama. Le Moncayo, +laboratoire des orages pour les campagnes de l'Aragon, est aussi la tour +de guet, du haut de laquelle les Castillans regardent la vallée de +l'Èbre. En effet, cette pyramide angulaire, fort escarpée par son +versant septentrional et facilement accessible par ses pentes tournées +au midi, est par cela même une partie du domaine naturel des Castillans, +et c'est en s'appuyant sur ce massif qu'ils ont pu descendre dans le +haut bassin de l'Èbre et rejoindre au bord de ce fleuve les confins de +la Navarre. Par contre, les Aragonais ont dû aux nombreuses brèches du +plateau oriental de pouvoir en remonter le versant bien au delà de leurs +limites naturelles. Par les vallées du Guadalope, du Martin, du Jiloca, +ils ont occupé tout le haut massif de Teruel, cette région du +Maeztrazgo, si importante au point de vue stratégique, à cause de sa +position dominante entre les bassins de l'Èbre, du Mijares, du +Guadalaviar, du Júcar et du Tage. Dans toutes les guerres civiles, la +possession de ce faîte et de ses places fortes est un des grands +objectifs pour les combattants. + +Au nord de l'Èbre et de ses affluents se profile la haute crête neigeuse +des Pyrénées qui sépare l'Espagne du reste de l'Europe; mais c'est dans +la géographie de la France et non dans celle de l'Aragon qu'il convient +de décrire cette chaîne, car le versant septentrional est de beaucoup le +plus populeux et le mieux connu: c'est aussi le plus riche en curiosités +naturelles. De ce tronc principal, plusieurs grands rameaux s'abaissent +vers l'Espagne; toutefois il ne faut point croire que les montagnes de +l'Aragon et de la Catalogne soient toutes de simples chaînons latéraux +du système pyrénéen. Quelques massifs sont même complétement isolés. Une +première rangée de hauteurs indépendantes, débris d'anciens plateaux +rongés, s'élève immédiatement au nord du fleuve et prend en certains +endroits un aspect presque montagneux. Cette rangée, interrompue de +distance en distance par les vallées des rivières pyrénéennes, commence +bien modestement, en face même du géant Moncayo, par de petites collines +ravinées, infertiles, revêtues de fougères, offrant çà et là quelques +bouquets de pins. Ce sont les Bardenas Reales. A l'est de l'Arba, ces +hauteurs se continuent par les chaînons parallèles du Castellar et de +tout le district des Cinco Villas, puis, arrêtées par le cours du +Gallego, elles surgissent de nouveau pour former la sierra de +Alcubierre, qui s'abaisse de tous les côtés par de larges terrasses, +vers des plaines presque absolument désertes, connues au sud et à l'est +sous le nom de Monegros. Le massif d'Alcubierre, situé au centre même de +l'ancien lac de l'Aragon, a gardé son aspect insulaire: le seuil par +lequel il se relie aux montagnes de Huesca ne se trouve pas à plus de +380 mètres au-dessus de la mer. + +Vers le milieu de l'espace qui sépare les collines riveraines de l'Èbre +et la crête maîtresse des Pyrénées s'élèvent de véritables chaînes de +montagnes qui, dans leur ensemble, se développent avec quelque +régularité dans le sens de l'ouest à l'est; il faut y voir probablement +les restes d'un système montagneux dont les arêtes étaient parallèles à +celles des Pyrénées, mais que les eaux ont diversement rompu et même +partiellement déblayé. Les roches crayeuses qui constituent +principalement la masse de ces montagnes n'ont pas opposé d'obstacle +insurmontable aux eaux pyrénéennes qui descendent en abondance et d'une +pente fort inclinée. Toutefois la résistance des rochers a été +suffisante pour forcer les rivières à de nombreux détours et ne leur +laisser en maints endroits que d'étroits passages, pareils à de simples +fissures de la montagne. Cette région des avant-monts pyrénéens est une +des plus pittoresques de l'Espagne, à cause de ses précipices, de ses +défilés, de ses cascades; c'est aussi l'une des moins connues: elle +attend encore les dessinateurs et les naturalistes qui doivent en +révéler tous les mystères. + +La plus fameuse et l'une des plus hautes de ces chaînes secondaires qui +se développent parallèlement aux Pyrénées est la sierra de la Peña, au +nord de laquelle coule, dans une vallée profonde, la rivière qui a donné +son nom au royaume d'Aragon. A l'extrémité orientale de cette chaîne, +dominant la vieille cité de Jaca, se dresse une superbe montagne de +grès, en forme de pyramide, la Peña de Oroel, d'où l'on contemple un +immense horizon de sommets et de vallées, des Pyrénées au Moncayo. La +région sauvage, en partie boisée de hêtres et de pins, qui forme le +centre de ce panorama grandiose est le célèbre pays de Sobrarbe, presque +aussi vénéré des patriotes espagnols que les montagnes de Covadonga, +dans les Asturies. C'est le lieu sacré pour eux où commença, du côté des +Pyrénées, la guerre qui arracha l'Espagne aux Maures. D'après la +légende, quelques hommes, échappés à la domination des Arabes, auraient +vécu pendant des années dans les grottes et les forêts de la sierra; +leur nombre se serait graduellement accru des mécontents et, vers la fin +du huitième siècle, un des chefs de bandes, un Basque, du nom d'Arista, +aurait attaqué les Maures de la contrée et les aurait battus +complètement. Le nom ibérique du nouveau royaume de Sobrarbe, de forme +presque latine, permit aux chroniqueurs d'inventer la légende d'un arbre +merveilleux qu'Arista aurait vu en rêve et dont les branches +ombrageaient tout le territoire conquis par son épée. Les hautes vallées +de l'Aragon, du Gallego, du Cinca sont encore connues dans le langage +usuel comme le district de Sobrarbe. Dans un des vallons boisés qui +s'ouvrent à l'ouest de la Peña de Oroel, on visite aussi la grotte où se +serait montrée la vision de l'arbre mystique. Au-dessus de la caverne +s'élève un ancien couvent, dont une salle, très-richement ornée de +marbres, enferme les restes des anciens rois d'Aragon. + +Une rangée de montagnes plus irrégulière que la sierra de la Peña, et +s'y rattachant par un seuil élevé, dresse au sud ses pitons en désordre: +c'est la sierra de Santo Domingo, dont les contre-forts vont s'abaisser +de terrasse en terrasse dans la plaine accidentée des Cinco Villas. A +l'est, une étroite coupure où passe le Gallego, sépare la chaîne de +Santo Domingo de son prolongement naturel, qui se développe jusqu'à la +rivière Cinca sous divers noms, mais que l'on peut désigner dans son +ensemble sous l'appellation de sierra de Guara; d'autres chaînes +secondaires ou fragments ravinés de chaînons suivent parallèlement la +crête principale de la Guara et s'arrêtent également au bord du Cinca. +Au delà de ce torrent, les saillies parallèles du sol s'enchevêtrent et +se croisent avec les extrémités des rameaux pyrénéens; mais on peut y +discerner encore l'orientation de l'ouest à l'est. Plus loin, cette +direction moyenne des montagnes redevient tout à fait évidente. Le +Monsech, ainsi nommé de la sécheresse de ses ravins calcaires, se +continue jusqu'au Sègre avec la régularité d'un rempart de forteresse, +quoiqu'il soit percé à angle droit par les deux Noguera, Ribagorzana et +Pallaresa. Au nord du Monsech, une chaîne encore plus haute, mais +beaucoup moins régulière, est indiquée par les superbes massifs de San +Gervas et de la sierra de Boumort. Il n'est pas douteux qu'à une époque +géologique antérieure toutes les eaux qui s'amassaient dans les hautes +vallées du versant méridional des Pyrénées ne fussent retenues en lacs +par la barrière transversale de ces monts secondaires. Les traces de la +rupture opérée par les torrents de sortie sont encore visibles à la +partie inférieure de ces «conques»; quelques défilés sont aussi étroits, +aussi brusquement taillés, aussi coupés de précipices que si l'eau des +anciens lacs venait à peine d'entr'ouvrir la montagne pour s'abattre en +déluge dans les plaines de l'Ebre. + +Un de ces défilés, où le Sègre, quoique fort abondant, passe dans une +fissure de roche que l'on pourrait franchir d'un bond, est la seule +brèche qui sépare les contre-forts de la sierra de Boumort et ceux de la +sierra de Cadi. Cette dernière chaîne doit être considérée +géologiquement comme formant un système à part, indépendant des Pyrénées +proprement dites. Le sillon oblique formé du côté de l'Espagne par la +vallée du Sègre, du côté de la France par le col de la Perche et le +cours de la Têt, est la ligne de séparation entre les deux groupes de +montagnes. Les Pyrénées se terminent par l'énorme ensemble de cimes qui +entoure le val d'Andorre et par les monts de Carlitte, aux immenses +plateaux d'éboulis; le Cadi appartient à cette chaîne à peine moins +grandiose qui porte à son extrémité française la superbe pyramide du +Canigou. Le géant de la partie espagnole de la chaîne, le Cadi, égale +probablement ce colosse en hauteur; du sommet principal, aux +anfractuosités et aux ravins presque toujours emplis de neige, on voit à +ses pieds, comme une mer tempétueuse, tous les monts de la Catalogne aux +innombrables vagues. + +De la sierra de Cadi et de son prolongement oriental se détachent vers +le sud un grand nombre de rameaux secondaires qui s'abaissent par degrés +et vont se mêler diversement aux monts du littoral catalan. Cette +région, d'accès très-difficile, à cause des murs parallèles de hauteurs +qui la parcourent, est fort riche en formations géologiques de terrains +siluriens à la craie, et contient en abondance des gisements miniers de +fer, de cuivre et même d'or, qui sont partiellement exploités et qui +pourraient avoir une réelle importance, si des routes faciles et des +chemins de fer pénétraient dans les hautes vallées. La région minière la +plus activement utilisée est le bassin houiller de San Juan de las +Abadesas, occupant, non loin des sources du Ter, un espace de plus de 32 +kilomètres carrés, au milieu de grandes montagnes rougeâtres, aux formes +arrondies. Ce dépôt de combustible, richesse future de la Catalogne, ne +lui profite actuellement que dans une faible mesure, car tous les +transports doivent s'effectuer par charrettes sur de mauvais chemins. +Sur le versant occidental du Cadi, d'autres gisements houillers, d'une +grande puissance, attendent que l'industrie s'en empare. + +Les célèbres roches salifères de Solsona et de Cardona se trouvent aussi +dans cette région au milieu des contre-forts de montagnes qui servent de +soubassement au massif du Cadi. Une de ces collines, à l'est de Cardona, +est une des curiosités de l'Espagne, à cause de la pureté relative du +sel qui la constitue. La roche saline, qui s'élève à la hauteur d'une +centaine de mètres au-dessus du sol, est tellement déchirée et +déchiquetée par les pluies, que ses pyramides, ses pointes, ses +fissures, ses crevasses lui donnent l'aspect d'un glacier. Les météores +travaillaient naguère plus activement que les carriers à en diminuer le +volume; mais, quoique en ruine, l'énorme bloc de sel n'en pourrait pas +moins suffire pendant des siècles à la consommation de l'Espagne: on en +évalue la contenance approximative à plus de 300 millions de mètres +cubes. + +La grande variété des métaux qui ont injecté les roches de la contrée +est peut-être causée par le voisinage du foyer souterrain des laves. Les +seules montagnes volcaniques du nord de la Péninsule se trouvent dans le +haut bassin du Fluvia, immédiatement à l'est de la vallée du Ter, et +précisément sur la ligne droite qui rejoindrait les massifs d'éruption +du cap de Gata, de la Pointe de Hifac et des îlots Columbretes au volcan +d'Agde, sur le littoral français. Les volcans de Catalogne, peu élevés +d'ailleurs, et percés de cratères partiellement oblitérés où verdoient +des restes de forêts, sont épars autour d'Olot et de Santa Pau, sur un +espace d'environ 800 kilomètres carrés. De puissantes coulées de lave +basaltique, issues de quatorze cratères, s'avancent en promontoires dans +les vallées au-dessus des roches qui s'étaient déposées sur la contrée +pendant les âges tertiaires: une de ces coulées, qui porte la ville et +les vieux murs de Castel-Follit, se dresse en un haut rempart, au +confluent même du Fluvia et d'une autre rivière; ses noires colonnades +indistinctes, les broussailles qui croissent dans les angles du basalte, +l'eau bleue qui ronge la base des piliers, les mulets qui cheminent en +longues caravanes sur les cailloux du gué, puis gravissent la route +oblique taillée dans la roche, forment un paysage des plus charmants. +Les volcans de cette contrée sont probablement en repos dès avant +l'époque historique, bien que les chroniques parlent vaguement +d'éruptions qui auraient eu lieu à la fin du quinzième siècle. En tout +cas, il est certain qu'alors un violent tremblement de terre renversa la +ville d'Olot et fit trembler toute la région des Pyrénées orientales +jusqu'à Perpignan et Barcelone. Des courants d'air chaud, qui +jaillissent çà et là des fissures de rochers et que l'on connaît dans le +pays sous le nom de _bufadors_, témoignent aussi d'un travail qui se +continue dans le laboratoire intérieur des laves. + +Le système des montagnes du littoral catalan continue exactement celui +des côtes de Valence: de chaque côté de la trouée de l'Èbre, les +saillies du relief se correspondent par la forme générale, +l'orientation, la composition géologique. Sur une largeur de plus de 50 +kilomètres, du bord de la mer aux plaines intérieures dites Llanos del +Urgel, la contrée est partout fort accidentée; mais les roches d'aspect +vraiment montagneux ne commencent qu'en amont de Tortose. Une première +chaîne, aux brusques escarpements tournés vers le midi et contournés par +l'Èbre à leur base occidentale, se développe parallèlement à la côte; +une seconde, puis une troisième chaîne dominée par la «Montagne Sainte» +(Mount Sant) et la sierra de Prades, puis encore une quatrième arête se +dressent à l'ouest, au delà de la profonde vallée de la Ciurana. Au +nord, le défilé de Francoli, où passe le torrent du même nom et +qu'utilisent la route et le chemin de fer de Tarragone à Lérida, +interrompt à peine ces hauteurs; elles reprennent pour former le massif +à la cime bien nommée du Montagut. Un nouveau sillon, où coule le Noya, +affluent du Llobregat, coupe encore une fois les monts catalans et +limite à l'ouest et au sud la superbe arête de Monserrat, que le +Llobregat, le Cardoner et le col de Calaf isolent des autres côtés et +montrent ainsi dans toute sa grandeur. + +[Illustration: VUE DE MONSERRAT. Dessin de Sorrieu d'après une +photographie de M. J. Laurent.] + +Le Monserrat est de hauteur relativement modeste, quoiqu'il soit bien +autrement fameux en Espagne que le pic de Mulhacen et le Nethou, près de +trois fois ses supérieurs en élévation et se dressant dans la région des +neiges et des glaces persistantes. Mais la «Montagne de la Scie» porte +sur une de ses plates-formes, suspendue comme un balcon aux flancs de la +roche verticale, les restes d'un couvent qui fut l'un des plus célèbres +de la chrétienté; les cardinaux, les papes mêmes venaient le visiter en +personne, et Loyola y déposa son épée. D'immenses trésors, dont une +partie servit fort à propos à payer les frais de la guerre +d'Indépendance, étaient contenus dans les coffres du sanctuaire. De nos +jours, le Monserrat a perdu de son prestige comme lieu sacré, mais il +est devenu pour les géologues un des types de montagnes les plus +intéressants à étudier, à cause de sa forme et de la nature de ses +roches. Bien qu'isolé, le Monserrat se trouve précisément au point de +rencontre de trois axes montagneux: au sud-ouest et au nord-est, il se +rattache anx monts de la Catalogne, qui se développent parallèlement au +littoral; à l'ouest, il se continue vaguement par un renflement du sol +qui va rejoindre le Monsech et la sierra de Guara; enfin, au nord, des +massifs et des chaînons latéraux, appartenant comme lui à l'époque +nummulitique, le relient à la sierra de Cadi. Il est composé d'un +conglomérat de cailloux calcaires, schisteux, granitiques, empâtés dans +une argile rougeâtre et provenant d'anciennes montagnes démolies par les +courants; des galeries et des salles ouvertes par les eaux dans +l'épaisseur du mont laissent voir des blocs énormes entassés en désordre +et dans l'équilibre en apparence le plus instable. Au sud-ouest et au +sud, le Monserrat est flanqué à la base de nombreux monticules; mais, au +nord, la paroi formidable s'élève d'un jet, toute hérissée d'aiguilles +et rayée de couloirs verticaux. Jadis la montagne était certainement +beaucoup plus haute, mais les pluies, les vents, le soleil, la gelée +l'ont ainsi découpée en d'innombrables dents et en «colonnes coiffées» +portant encore leur pierre terminale en forme de chapiteau. Des +ermitages, des ruines de châteaux forts s'accrochent ça et là aux +saillies de la montagne, et des escaliers vertigineux en gravissent les +couloirs. Du sommet le plus élevé, dit le San Gerónimo, le spectacle est +admirable: des grands massifs des Pyrénées aux îles Baléares on +contemple un horizon de 350 kilomètres de large. + +De l'autre côté de l'abîme formé à la base de la puissante muraille par +la vallée du Llobregat, les hauteurs atteignent au Monseñ, pilier de +granit qui a redressé les craies environnantes, une élévation plus +considérable que celle du Monserrat. A l'exception des marais de +l'Ampourdan, ancien golfe comblé par les alluvions, tout cet angle +extrême de la Catalogne, entre la mer et les Albères, est couvert de +collines en chaînes et en massifs, dont les plus hardies, entre autres +la Madre del Mount, portent aussi sur leurs escarpements des églises de +pèlerinage très-fréquentées. Une série de collines, disposée en chaîne, +longe la côte des deux côtés de Barcelone, et par ses promontoires et +ses vallons aux plages sablonneuses donne au littoral l'aspect le plus +pittoresque et le plus varié. Le dernier de ces petits massifs est une +protubérance de granit qui forme la pointe orientale de l'Espagne et la +borne méridionale du golfe du Lion: c'est la sierra de Rosas, jadis +vénérée des Grecs. Là, sur un des sommets les plus en vue, s'élevait un +temple de Vénus, remplacé depuis par le monastère de San Pedro de Roda, +que n'habitent plus les religieux, mais que les matelots saluent +toujours de loin pour conjurer les caprices du vent. La roche la plus +avancée du massif, le cap Creus de nos cartes, est l'ancien Aphrodision, +aux écueils peuplés de polypes coralligènes [184]. + +[Note 184: Altitudes diverses du bassin de l'Èbre, au sud des +Pyrénées: + +AU SUD DE L'ÈBRE. + +Sierra de San Just 1513 mètres. +Pico de Herrera 1306 » +Pico de Almenara 1429 » + +ENTRE L'ÈBRE ET LE SÈGRE. + +Peña de Oroe 1,769 » + +ENTRE LE SÈGRE ET LA MER. + +Sierra de Cadi 2,900 » +Monsant 1,071 » +Montagut 840 » +Monserrat 1,237 » +Monseñ 1,608 » +Madre del Mount 1,224 » +] + +[Illustration: Nº 142.--PROFIL DU COURS DE L'ÈBRE.] + +Dans son ensemble, le bassin de l'Èbre est un des plus géométriquement +réguliers que présente la surface terrestre. Il a la forme d'un triangle +dont la base repose sur les monts de la Catalogne, tandis que la pointe +se trouve près de l'océan Atlantique, dans les Pyrénées cantabres. Les +arêtes, faiblement sinueuses, qui limitent de toutes parts cet espace de +plus de 80,000 kilomètres carrés, sont fort inégales en hauteur, mais +elles offrent entre elles cette ressemblance, d'avoir des noyaux +granitiques, sur lesquels les formations postérieures, jusqu'aux +alluvions récentes, se sont successivement déposées en retrait, à mesure +que se comblait la mer intérieure. L'Èbre serpente au fond de la +dépression médiane du bassin, en maintenant, malgré tous ses méandres, +une direction exactement perpendiculaire au rivage de la Méditerranée où +il doit aboutir: par la régularité de son cours presque inflexible, il +s'accorde parfaitement avec la forme géométrique de son bassin. Mais, en +approchant de la barrière que lui opposent les monts de la Catalogne, il +faut qu'il se ploie et se reploie en sinuosités nombreuses, avant de +trouver une issue pour gagner la mer. + +La source de Fontibre (Font d'Èbre), dans une haute vallée des Pyrénées +cantabres, commence fièrement le fleuve par une masse d'eau +considérable, à laquelle se mêlent les neiges fondues de la Peña Labra, +de la sierra de Isar et d'autres montagnes. Près de Reinosa, l'Èbre +semble hésiter dans son cours; un seuil bas, qui peut-être lui servait +jadis de lit vers le golfe de Gascogne, s'ouvre dans la direction du +nord, mais le fleuve, tournant brusquement au sud, puis à l'est, coupe, +de défilé en défilé, divers massifs de hauteurs qui jadis s'élevaient en +travers de sa vallée. Il se grossit dans sa course de plusieurs rivières +que lui envoient les Pyrénées, la sierra de la Demanda, le massif +d'Urbion; mais il ne prend vraiment l'aspect d'un fleuve qu'à sa sortie +des plaines de Navarre, où le Cidaco et l'Alhamá, du côté méridional, +l'Ega et l'Aragon doublé par l'Arga, du côté septentrional, viennent +unir leurs eaux dans le lit commun. Ainsi que le dit le proverbe: + + _Arga, Ega, Aragon + Hacen al Ebro varon._ + +Ce sont ces rivières qui font le fleuve. L'Èbre est désormais assez fort +pour fournir de l'eau en abondance aux canaux latéraux qui s'y +alimentent en aval de Tudela. A gauche, le canal de Tauste répand la +fertilité dans les campagnes jadis infertiles qui s'étendent au pied des +Bardenas; à droite, le canal Impérial, qui sert à la fois à la +navigation et à l'irrigation des champs, accompagne le fleuve jusqu'à +Saragosse; en temps ordinaire, il ne roule pas moins de 14 mètres cubes +d'eau par seconde: c'est près de la moitié de la portée du Guadalquivir, +dans la saison des «maigres». Malheureusement, une grande partie de +l'eau, de même que celle du canal de navigation creusé en aval de +Saragosse, se perd dans les fissures du terrain calcaire. + +Dans les plaines mêmes de l'Aragon, l'Èbre reçoit de droite et de gauche +d'autres rivières qui compensent les saignées des canaux d'arrosage. Du +versant des plateaux du sud lui viennent le Jalon, accru du Jiloca, le +Huerva, l'Aguas, le Martin, le Guadalope; des avant-monts pyrénéens du +nord descend l'Arba, tandis que des grandes Pyrénées elles-mêmes +s'élance le Gallego; mais de tous les cours d'eau du bassin le plus +important est le Sègre, uni au Cinca. En moyenne, l'Èbre, épuisé par les +emprunts des cultivateurs riverains, a beaucoup moins d'eau que ce +déversoir où s'épanche tout le surplus de la masse liquide tombée sur le +versant méridional des Pyrénées, entre le groupe du mont Perdu et celui +de Carlitte. A l'époque des crues annuelles, le flot que roule le Sègre +arrête complétement le cours de l'Èbre et fait refluer ses eaux en sens +inverse du courant. Si le Sègre coulait dans l'axe de la plaine +d'Aragon, c'est lui qui mériterait de donner son nom au tronc commun du +fleuve; mais, par une étrange disposition, caractéristique de ce bassin +triangulaire aux limites rectilignes, le Sègre s'épanche précisément à +angle droit de la dépression centrale des plaines et longe la base même +des montagnes qui forment l'un des côtés de la grande figure +géométrique. + +[Illustration: Nº 145.--DELTA DE L'ÈBRE.] + +Immédiatement en aval de la jonction, le Sègre et l'Èbre réunis +commencent leur trouée à travers les chaînons parallèles de la +Catalogne. Du confluent à la mer, la pente totale est de 56 mètres sur +un espace développé de plus de 150 kilomètres, mais le fleuve a nivelé +son lit de manière à faire disparaître les cascades et les rapides. Les +matériaux produits par ce grand travail de déblayement se sont déposés +dans la mer en dehors de la ligne normale du rivage. Le delta de l'Èbre +s'avance de 24 kilomètres dans la Méditerranée, et ses terres basses, +couvertes de salines, de lagunes, de fausses rivières, s'étendent sur +près de 400 kilomètres carrés. Il est vrai que du côté du sud les +alluvions de l'Èbre trouvent un point d'appui dans les bas-fonds qui se +dirigent vers le groupe des Columbretes: saisis par le courant qui porte +au sud et au sud-ouest, les troubles se déposent surtout de ce côté; +ainsi s'est formée la flèche de sable qui rattache aux terres +marécageuses du delta l'île élevée de Punta la Baña et qui protège le +port des Alfaques. C'est dans ce port de refuge, en grande partie vaseux +comme le «Puerto del Fangal», à l'extrémité septentrionale du delta, que +s'ouvre la bouche artificielle de l'Èbre, formée par le canal de San +Carlos de la Rapita, que l'on a creusé à travers les terres basses; il a +14 kilomètres de longueur et sa pente est rachetée par trois écluses. +C'est en vain qu'on a essayé de le faire servir à la grande navigation. +Les digues latérales de l'embouchure n'ont pas empêché la formation +d'une barre qui arrête les bâtiments à l'entrée. De même, les bouches +naturelles, entourant la petite île de Buda, sont inaccessibles aux +navires, à cause de leurs barres inconstantes, recouvertes d'une eau peu +profonde. + +Si l'étude géologique du delta de l'Èbre avait été faite d'une manière +complète, si des sondages avaient déterminé le volume précis des terres +alluviales jusqu'à la roche sous-jacente, et que l'accroissement annuel +de la masse fût parfaitement connu, on pourrait tenter d'évaluer +approximativement le nombre des siècles écoulés depuis le jour où le lac +intérieur commença de se vider dans la mer par le courant de l'Èbre. +D'ailleurs, les empiétements du delta diminueront d'année en année, et +depuis le commencement du siècle ils ont déjà diminué, en proportion des +progrès accomplis par les cultivateurs dans l'irrigation de leurs +campagnes. Le débit moyen de l'Èbre n'est plus que la moitié, d'après +Antonio de la Mesa, de ce qu'il était naguère, et il ne cessera de se +réduire si toutes les améliorations projetées se réalisent. Déjà, +pendant une grande partie de l'année, plusieurs de ses affluents sont +épuisés en entier par les canaux d'arrosage et n'atteignent pas le lit +majeur du fleuve; mais les grands tributaires pyrénéens ont encore une +masse d'eau considérable qui va se perdre dans la mer et dont chaque +flot pourrait faire germer des moissons dans les steppes riverains. +L'Arga devrait fertiliser le sol des Bardenas et le district des Cinco +Villas: l'eau surabondante du Gallego, de l'Isuela, du Cinca semble +destinée à entourer la sierra de Alcubierre d'un réseau de cultures; le +Sègre surtout tient en réserve dans ses eaux torrentueuses la fécondité +future des Llanos del Urgel, encore bien incomplétement utilisés. +D'énormes capitaux, confiés à des spéculateurs sans probité, ont été +gaspillés à ces diverses entreprises; mais, en dépit de ce mécompte, il +faudra se remettre à l'ouvrage pour employer le faible excédant de pluie +qui reste encore sans emploi dans le bassin de l'Èbre. Tôt ou tard le +grand fleuve, de même que les autres cours d'eau de la Catalogne, le +Llobregat, le Ter, le Fluvia, ressemblera aux rivières de Valence, dont +chaque-goutte est utilisée et se change en séve et en fruits [185]. + +[Note 185: + +Superficie du bassin de l'Èbre 83,500 kilom. carrés. +Pluies moyennes dans le bassin, par + mètre de surface 0m,500 +Débit de crue 5,000 mètres cubes. + » moyen 100(?) » » + » d'étiage 50 » » +Écoulement moyen par mètre de surface 0m,037 +Proportion de l'écoulement à la précipitation 1,14(?) +] + +La richesse exubérante des campagnes irriguées témoigne de la bonté du +sol dans la Catalogne et l'Aragon. Même des terrains naturellement +saturés de substances salines, comme ceux des environs de Saragosse, ont +été transformés en d'admirables jardins fournissant des légumes et +surtout des fruits exquis. Sur le littoral catalan, des plantes +tropicales, des agaves, des cactus, et çà et là, au sud de Barcelone, +quelques palmiers étalant leurs éventails au pied des roches rappellent +encore les beaux paysages du midi de la Péninsule. Dans le bassin de +l'Èbre, la transition s'opère graduellement entre la nature presque +africaine de Murcie et de Valence et l'âpre climat des plateaux et des +montagnes; mais nulle part, si ce n'est au bord immédiat des rivières, +l'eau n'est en quantité suffisante. Dans certaines régions des montagnes +on voit des maisons haut perchées, dont les murailles sont rouges à +cause du vin qui a servi à en délayer le mortier: après une bonne +vendange, il est plus économique d'aller puiser dans le cellier le +liquide nécessaire que de chercher au loin dans quelque vallée profonde, +et par des chemins difficiles, une eau précieuse, plus utilement +employée à l'irrigation des champs. Arrêtés par les montagnes et les +plateaux inclinés des Castilles, les vents d'ouest n'apportent aucune +humidité dans la cuvette au fond de laquelle coule l'Èbre; les vents +humides du nord-ouest, qui soufflent de la mer Cantabre, sont aussi +partiellement arrêtés par les monts de la Navarre. Quant à ceux qui +proviennent de la Méditerranée, ils n'arrosent que le versant oriental +des montagnes de la Catalogne et n'entrent que par un petit nombre de +brèches dans les plaines de l'Aragon. + +[Illustration: N 144.--STEPPES DE L'ARAGON.] + +Cette pénurie d'eau fluviale est un grand désavantage pour certaines +régions du bassin de l'Èbre. On y voit de véritables déserts, qui n'ont +rien à envier à ceux de l'Afrique: tout y manque, eaux courantes, +cultures, prairies et forêts. La plus grande partie des Bardenas, entre +l'Aragon et l'Arba; les Monegros, que limitent l'Èbre, le Sègre et le +Cinca; les terrasses de Calanda, au sud de l'Èbre et à l'ouest du +Guadalope, sont les plus vastes et les plus inhabitables de ces déserts. +Dans ces solitudes, et à un moindre degré dans toute la dépression des +plaines aragonaises, le climat a les inconvénients extrêmes; il est +alternativement très-froid et très-chaud, non-seulement de l'été à +l'hiver, mais encore clans une même saison; malgré le voisinage de la +mer, le climat est tout à fait continental. La rareté de la végétation, +la couleur blanchâtre des terres qui laissent rayonner la chaleur du +jour, la proximité des montagnes neigeuses donnent au climat d'hiver une +singulière âpreté; par contre, les chaleurs estivales sont fréquemment +intolérables: on étouffe dans cette cavité où les vents marins ne +pénètrent que rarement, par bouffées inégales, et où des roches +éclatantes de lumière répercutent partout les rayons du soleil. Sur les +côtes de la Catalogne, le vent chaud, fatal à la végétation, malsain +pour les hommes, n'est pas celui qui souffle d'Afrique; c'est le vent +qui vient de traverser les plaines brûlantes de l'Aragon. + +Grâce aux eaux de la Méditerranée qui baignent ses rivages, aux brises +marines qui lui apportent les pluies, l'air salin, l'égalité de +température, la Catalogne jouit d'un bien meilleur climat que l'Aragon. +C'est là un des contrastes qui, avec les autres différences +géographiques et les diversités d'origine, d'alliances, de parenté, de +commerce, ont donné aux deux contrées limitrophes une individualité +distincte [186]. + +[Note 186: + + Saragosse. Barcelone. + +Température moyenne (treize années) 16° 17°,20 +Extrême de chaleur 41° 31° + » de froid -7°,8 0°,1 + Écart 48°,8 30°,9 +Pluie 0m,347 0m,400 +] + +Sans chercher à connaître l'impossible, c'est-à-dire la filiation des +peuplades aborigènes et de provenance étrangère qui peuplaient avant +l'histoire écrite la vallée de l'Èbre et les monts de la Catalogne, il +est certain que la contrée maritime est celle qui a reçu dans sa +population le plus d'éléments divers. La mer devait lui amener des +colons de tous les peuples navigateurs, tandis que d'autres visiteurs, +hostiles ou pacifiques, devaient arriver du sud par le chemin naturel +des plages ou du nord par les cols peu élevés des Albères. Aussi, +Carthaginois et Phéniciens, Grecs et Massiliotes, Romains, Arabes, +Normands, Français, Provençaux, venus par mer ou par terre, se sont-ils +successivement mêlés aux habitants de la Catalogne. L'Aragon, terre +continentale inconnue des marins et défendue contre les immigrations du +nord par un rempart de rochers et de neiges, devait conserver beaucoup +plus la pureté relative de ses peuples; mais, par contre, les +conquérants qui réussissaient à s'emparer du pays, devaient s'y établir +fortement, sans crainte de nouveaux arrivants qui réussissent à les +déloger. Quand les Maures s'emparèrent de l'Aragon, ce fut pour +longtemps. Barcelone était déjà libre depuis trois siècles lorsque les +Sarrasins tenaient encore dans Saragosse. Comparé à la Catalogne mobile +et changeante, l'Aragon représente la solidité et la durée. + +Considérés en masse, les habitants de la vallée de l'Èbre sont d'un +orgueil un peu agressif, d'une hauteur froide et dédaigneuse, d'une +grande paresse d'esprit: ils sont routiniers et superstitieux; mais ils +ont une singulière force de volonté, et par leur vaillance font honneur +à leurs ancêtres les Celtibères. Ces beaux hommes à la forte carrure, +que l'on voit cheminer derrière leurs ânes, la tête entourée d'un +mouchoir de soie et la taille serrée par une ceinture violette, sont +toujours prêts à se battre. Encore à la fin du siècle dernier, il était +de coutume entre villages ou confréries d'en venir aux mains pour le +seul plaisir de lutter et de montrer sa bravoure: ce combat, qui ne se +terminait point sans mort d'hommes, était ce qu'on appelait la +_rondalla_, mot qui s'applique aujourd'hui aux concerts des chanteurs en +plein vent. Dans les petites choses, les Aragonais apportent le même +entêtement que dans les grandes. Ainsi que le dit le proverbe: «Ils +enfoncent des clous avec leur tête!» Hommes et femmes doivent à cette +énergie de résolution une fermeté de traits qui, pour un grand nombre, +s'allie avec une véritable beauté. + +Les premiers siècles de la lutte des Aragonais contre les Maures ne +furent qu'une guerre incessante pendant laquelle chaque montagnard +jouait noblement sa vie. Les rois n'étaient alors que des «premiers +parmi des pairs», et ceux-ci d'ailleurs avaient pris les plus grandes +précautions pour que le pouvoir du souverain fût toujours contrôlé. Un +grand juge national, responsable lui-même, surveillait le roi et +l'obligeait à respecter les privilèges de ses sujets; dans les cas +graves de violation des lois, il le faisait même arrêter et garder à +vue. On a beaucoup admiré, et à bon droit, la fière parole que le grand +justicier d'Aragon était chargé de prononcer devant le roi agenouillé, +lorsque celui-ci venait prêter le serment de gouverner selon la loi: +«Nous qui valons autant que vous, et qui pouvons plus que vous, nous +vous faisons notre roi et seigneur, afin que vous gardiez nos fors et +libertés. Sinon, non!» Il est vrai que peu à peu le justicier en vint à +parler, non point au nom du peuple, mais seulement comme représentant +des «riches hommes». Les fors que le roi jurait de maintenir finirent +par n'être plus que des privilèges de la noblesse. Quand on n'eut plus +besoin d'eux pour la lutte, les marchands, les artisans, les laboureurs, +se trouvèrent en dehors du droit; ils n'avaient aucune liberté que rois, +justiciers ou nobles fussent tenus de respecter, et quand on daignait +s'occuper d'eux, ce n'est qu'indirectement, par l'entremise des +«universités» ou corps municipaux. + +Quoique la constitution du royaume d'Aragon fût donc bien éloignée +d'être républicaine, pourtant elle contrôlait le pouvoir royal avec tant +d'efficacité, que les souverains tentèrent fréquemment de s'en +débarrasser à tout prix. Enfin, Philippe II réussit à faire pénétrer +secrètement des troupes en Aragon; le grand justicier fut arrêté +inopinément et sa tête tomba sur une place de Saragosse devant la foute +atterrée. Ce n'est pas tout: le roi, profitant de la consternation +générale, fit réunir au milieu de son armée, campée à Tarazona, de +prétendus États qui votèrent la peine de mort contre tout homme poussant +le «cri de liberté». Au commencement du dix-huitième siècle, ce qui +restait de l'ancien appareil des institutions locales fut définitivement +supprimé et l'Aragon perdit toute autonomie pour devenir une simple +«capitainerie générale» de la couronne de Castille. Le pouvoir central a +pu se féliciter de ce résultat, mais les populations elles-mêmes, +privées de tout ressort d'initiative, ont été par ce fait condamnées à +rester dans une véritable barbarie intellectuelle. A bien des égards, +l'Aragon de nos jours est moins avancé, même en civilisation matérielle, +qu'il ne l'était au treizième siècle, la grande époque de sa +prépondérance politique dans le bassin de la Méditerranée occidentale. + +Les Catalans ne sont guère moins contents d'eux-mêmes que les Aragonais; +les hommes des plateaux, les bergers surtout, auxquels de vieilles +traditions assurent la noblesse, aiment à vanter leur descendance; mais +leur orgueil se rapproche fort de la vanité, car ils sont abondants en +paroles. Ils sont aussi loquaces que leurs voisins sont silencieux; ils +crient beaucoup, s'insultent volontiers, mais rarement ils en viennent +aux mains. Leur caractère a, dit-on, moins de solidité que celui des +Aragonais; cependant ils résistèrent encore plus longtemps pour le +maintien de leurs libertés provinciales. Plus éloignés du plateau des +Castilles, plus nombreux et, par conséquent, plus assurés de leur force, +aguerris contre le danger par unu périlleuse navigation sur des mers aux +tempêtes soudaines, ils ne pouvaient tolérer que des ordres leur fussent +donnés par ces Castillans qu'ils méprisent. Peu de villes ont été plus +souvent assiégées que Barcelone; bien peu, même dans cette héroïque +Espagne, se sont plus vaillamment défendues; souvent même elle a réussi, +par ses seules forces, à faire lever le siège. Les guerres civiles, qui, +sous divers drapeaux, ensanglantent si fréquemment les rues de Barcelone +et de ses faubourgs, ainsi que les défiles des montagnes environnantes, +ont encore presque toutes pour cause principale ce vieil instinct +d'indépendance catalane auquel le gouvernement de Madrid ne sait point +faire sa part. Naguère les Castillans de vieille roche avaient un mot +pour flétrir leurs compatriotes du nord de l'Èbre: ils les appelaient +«Catalans rebelles»; ceux-ci, de leur côté, acceptaient ce terme, non +comme un opprobre, mais comme un titre de gloire. + +Il est aussi un mérite qu'ils s'attribuent et que nul ne peut leur +contester, celui d'une grande âpreté au travail. Non-seulement les +Catalans ont changé en beaux jardins les vallées arrosables tournées +vers la mer, ils ont aussi attaqué les pentes arides des montagnes et +forcé la pierre triturée, mêlée aux terres apportées de la plaine, à +nourrir leurs vignes, leurs oliviers, leurs céréales. Ainsi que le dit +le proverbe: «Le Catalan sait faire du pain avec des pierres.» +Cependant, l'agriculture ne suffisant pas à l'alimentation de la +population surabondante, il a fallu que celle-ci se tournât vers +l'industrie et elle l'a fait avec la plus grande ardeur. Barcelone, ses +faubourgs, les villes de la banlieue et de tout le littoral avoisinant +ont de nombreuses manufactures où l'on met en oeuvre les fibres du +coton, les laines et d'autres textiles, les fers, les bois, les peaux, +les ingrédients chimiques de toute espèce. Il y a un demi-siècle environ +que l'industrie cotonnière a pris pied en Catalogne, et depuis cette +époque Barcelone a gardé sa prééminence et presque le monopole dans ce +domaine du travail national[187]. Avant le commencement de la série de +révolutions que traverse actuellement l'Espagne et dont la Catalogne a +tout particulièrement souffert, la province de Barcelone possédait à +elle seule les deux tiers des machines à vapeur de toute la Péninsule; +elle avait mérité le nom de Lancashire espagnol. D'ailleurs la guerre +civile n'a fait que ralentir le travail, sans le suspendre; Barcelone +est restée le grand atelier où l'Espagne se fournit de tous les produits +de l'industrie moderne. Le rôle d'intermédiaire qui appartenait aux +populations de la Catalogne avant la guerre des Albigeois, leur a été +rendu sous une autre forme. Alors elles propageaient en Espagne la +langue et la civilisation provençales; de nos jours elles lui +transmettent le mouvement industriel de la France. Il est d'autant plus +étonnant que Barcelone n'ait point encore avec l'État limitrophe de +communications rapides pour la rattacher à la France. Elle n'a toujours +que les «routes humides» de la mer et une seule grande route, souvent +difficile à suivre quand les torrents du littoral sont débordés. +Pourtant le chemin de fer futur de Geroua à Banyuls n'est pas un de ceux +qui demandent de très-grands travaux d'art pour la la traversée des +montagnes; le mur peu élevé des Albères est le seul obstacle qui sépare +du réseau continental la capitale industrielle et commerciale de +l'Espagne. + +[Note 187: Industrie cotonnière de la Catalogne, en 1870: + +Valeur du capital fixe.............. 150,000,000 fr. +Manufactures........................ 700 +Ouvriers (hommes, femmes, enfants).. 104,000 +Broches............................. 1,200,000 +Production des fils................. 17,500,000 kilogr. +Tissus.............................. 200,000,000 mètres. +] + +Les Catalans de la Péninsule, de même que ceux des Baléares, émigrent +volontiers; très-âpres au gain et fort habiles à manier l'argent, ils +vont dans les diverses provinces de l'Espagne utiliser les ressources +que les habitants eux-mêmes ne savent pas exploiter: toutes les villes +des plateaux de l'intérieur ont leurs Catalans qui s'essayent à faire +fortune et y réussissent presque toujours. Dans mainte province de +l'Espagne le mot de «Catalan» est synonyme de marchand, de boutiquier, +d'industriel. Aux Philippines, à Puerto-Rico, à Cuba, les colons de +Catalogne sont également en nombre considérable et se distinguent par +leur zèle extrême à s'enrichir. Aussi les créoles blancs et noirs, qui +voient en eux des rivaux ou des maîtres, les regardent-ils avec un +sentiment d'aversion profonde. C'est parmi les Catalans qu'ont été +recrutés en grande partie ces «volontaires de la Liberté» qui ont +combattu avec tant d'acharnement et parfois tant de férocité pour +maintenir les Cubanais dans la servitude politique et les noirs dans +l'esclavage. + +Les villes de l'Aragon et celles de la Catalogne présentent le même +contraste que leurs populations. Les premières, plus clair-semées, ont +un aspect grave, solennel, sombre même; les secondes, plus +pittoresquement situées pour la plupart, sont, en général, affairées et +joyeuses. Elles renouvellent plus fréquemment leurs édifices; tandis que +leurs soeurs de l'Aragon représentent encore le moyen âge, elles +appartiennent au monde moderne. + +Zaragoza, la Colonia Caesaraugusta des Romains, la Saragosse des +Français, occupe une position naturelle des plus heureuses. Elle se +trouve presque au milieu géométrique de la plaine de l'Aragon, au +confluent de l'Èbre et de deux tributaires, dont l'un, fort important, +le Gallego, lui apporte directement l'eau froide versée par les sources +du mont Perdu. A une vingtaine de kilomètres en amont, l'Èbre reçoit le +Jalon, la rivière la plus abondante du versant méridional et celle qui +ouvre les grands chemins d'accès vers le plateau des Castilles et les +bassins du Júcar et du Guadalaviar. Ainsi Saragosse est au point de +croisement de toutes les routes naturelles de la contrée, et les voies +artificielles ont dû forcément y aboutir. + +Comme les cités de l'Andalousie, Saragosse a son alcázar mauresque, +l'Aljaferia, qui fut naguère un palais de l'Inquisition et qui sert +maintenant de caserne. Un autre monument curieux est la fameuse tour +penchée qui date du commencement du seizième siècle; elle est inclinée +de plus de 3 mètres, à peu près autant que la tour de Pise, et, par la +grâce de son architecture, l'élégance et le bon goût de ses ornements, +elle mériterait d'être considérée comme le plus bel édifice de ce genre, +si elle n'était déparée par un clocher à double ventre du plus mauvais +style. Saragosse se vante aussi de sa promenade du Coso et des allées +ombreuses qui longent ses trois rivières; mais, amoureux de la gloire +comme ils le sont, les habitants tiennent surtout pour leur cité au +renom de «ville héroïque», et certes ils ont bien le droit de +revendiquer ce titre pour elle. Le siége qu'elle soutint, en 1808 et en +1809, contre toute une armée française, témoigne à jamais de la +vaillance des Saragossais. Du reste, il s'agissait pour eux, +non-seulement de défendre leurs foyers, mais aussi de sauver la patronne +de la cité, la «Vierge du Pilier» (_Virgen del Pilar_), dont la statue +magnifiquement ornée se dresse dans la cathédrale sur un pilier d'argent +massif. La Vierge l'avait dit elle-même: + + Elle ne veut pas être française, + Elle veut être capitaine + De la troupe aragonaise! + +Aussi, pour accomplir la volonté sacrée, la «ville préférée de Marie» se +défendit-elle rue par rue, maison par maison, avec un acharnement dont +les annales des peuples offrent peu d'exemples. Encore de nos jours, on +célèbre des courses de taureaux en l'honneur de la Vierge du Pilier; en +1875, 43 taureaux furent tués en un seul jour. + +Saragosse a percé quelques rues droites et de larges boulevards dans +l'ancien dédale de ses ruelles tortueuses, mais les autres villes des +provinces aragonaises ont gardé leur physionomie d'autrefois. Dans la +haute vallée de l'Aragon, entre les Pyrénées et la sierra de la Peña, +Jaca aux maisons grises et lézardées est encore ceinte de ses hautes +murailles à tours carrées et dominée par une citadelle; elle fut jadis +capitale du royaume de Sobrarbe, mais ce n'est plus qu'une bourgade +délabrée, qui serait fort peu connue si elle ne se trouvait au débouché +du Somport et dans le voisinage des fameux couvents de la Peña. A la +base des premiers monts, Huesca, capitale de province, est l'antique +Osca, dont le nom rappelle celui de la ville française d'Auch et +l'ancienne domination des Auskes ou Euskariens. Elle a gardé une +certaine importance, grâce à la vaste plaine irriguée qui entoure sa +colline; on y voit une riche cathédrale ayant remplacé une mosquée, des +couvents déserts, un palais des rois d'Aragon changé en université et +les débris d'une enceinte, jadis flanquée de quatre-vingt-dix-neuf +tours. Barbastro, située dans une position analogue à celle de Huesca, +non loin du Cinca, est restée comme Jaca une ville du moyen âge; elle +communique maintenant avec la France, par la route carrossable du +Somport. + +Dans la partie méridionale du bassin de l'Èbre, en aval du confluent du +Jalon et du Jiloca, la ville arabe de Calatayud, la deuxième cité de +l'Aragon en importance commerciale, et l'héritière de la Bilbilis des +Ibères, qui s'élevait sur les pentes d'une montagne voisine, possède +encore un faubourg composé en entier de masures et de trous nauséabonds, +où gîte toute une population de mendiants faméliques. Enfin Teruel, le +chef-lieu du Maeztrazgo et dominant le cours du Guadalaviar, a tout à +fait l'aspect d'une place forte du moyen âge, avec ses murs crénelés, +ses tours, ses portes fortifiées: on croirait voir Avila ou Tolède. La +tour arabe de son église est une des principales curiosités de +«l'Espagne inconnue»; son aqueduc, du seizième siècle, qui traverse une +vallée sur un pont de 140 arcades, est une œuvre remarquable. + +Plusieurs villes de l'intérieur de la Catalogne sont aussi d'apparence +fort antique, et dans le nombre il en est de tout à fait délabrées et +qui resteront telles, tant que des moyens de communication faciles ne +les rattacheront pas au reste de l'Espagne. Ainsi la «fière Puycerda», +qui, du haut de sa colline, située sur la frontière même de France, +domine une telle plaine, jadis lacustre, parcourue par le Sègre, n'est +guère qu'un amas de masures entouré de remparts. La Seu d'Urgel, bâtie +également au bord du Sègre, dans une «conque» des plus fertiles +qu'arrose aussi l'Embalira d'Andorre, est sans doute un point militaire +fort important à cause des vallées que commande sa forteresse; mais ses +rues immondes, ses maisons d'aspect sordide, ses murs en pisé que ravine +la pluie, ne peuvent qu'inspirer un véritable dégoût. Aucune route de +voitures n'a forcé encore les défilés inférieurs par lesquels s'enfuient +les eaux du Sègre vers Balaguer et Lérida. + +Cette dernière ville, plus ancienne que l'histoire même de l'Espagne, a +toujours eu un rôle considérable comme place romaine, arabe ou +chrétienne, à cause de sa position militaire sur le Sègre, à l'entrée de +la plaine de l'Aragon, au débouché des vallées pyrénéennes et des +passages des montagnes catalanes. Les plaines voisines ont donc été +fréquemment le théâtre de sanglantes batailles entre les armées qui se +disputaient la possession du bassin de l'Èbre, et les murs de sa +forteresse ont eu à subir de nombreux assauts. Actuellement Lérida est +l'étape intermédiaire de commerce entre Saragosse et Barcelone; les +magnifiques jardins des environs lui fournissent en outre des ressources +propres pour ses échanges avec le reste de l'Espagne, mais elle n'a +guère d'autres éléments de prospérité; à moins qu'un chemin de fer +transpyrénéen n'en fasse un des grands entrepôts de commerce +international, elle semble destinée à rester une ville de troisième +ordre. + +La pittoresque Tortose, la dernière cité que baigne l'Èbre avant de se +perdre dans la Méditerranée, n'est que l'ombre de ce qu'elle fut +autrefois quand elle était capitale, d'un royaume arabe. De même que +Lérida, elle eut jadis une grande importance stratégique comme ville +frontière de la Catalogne et de l'Aragon et comme place forte dominant +le passage de l'Èbre. Elle est aussi une étape de commerce entre +Barcelone et Valence, et si elle possédait un bon port, nul doute +qu'elle ne se reprît à fleurir. Mais les golfes fangeux qui s'ouvrent +aux deux côtés du delta de l'Èbre ne sont nullement appropriés à +l'établissement de cales et de môles pour l'échange des marchandises. Le +havre de los Alfaques offre bien un excellent mouillage aux navires +surpris par la tempête; malheureusement ils ne peuvent s'approcher des +plages basses, et, comme il a été dit plus haut, le port artificiel de +San Carlos de la Rapita, communiquant avec l'Èbre par un canal creusé de +main d'homme, mais fort mal entretenu, n'est accessible qu'aux +embarcations d'un faible tonnage. + +De même que Marseille est le véritable débouché commercial de la vallée +du Rhône, de même, à l'époque des Romains, Tarragone était le grand +marché maritime du bassin de l'Èbre; grâce à sa situation en face de +Rome, de l'autre côté de la Méditerranée, elle était devenue aussi le +principal point d'appui de la domination latine dans la péninsule +Ibérique; elle possédait des monuments superbes, cirques, amphithéâtres, +palais, temples, aqueducs. Sa population était de plusieurs centaines de +milliers d'hommes, d'un million peut-être; son enceinte aurait eu plus +de soixante kilomètres de tour, et le petit port de Salou, situé +maintenant à deux heures de marche au sud-ouest, aurait été compris dans +l'ancienne Tarraco des Romains. La ville moderne, «toute jaune sur la +roche grise,» est presque entièrement construite de fragments d'édifices +ruinés; des inscriptions, des bas-reliefs antiques se montrent ça et là, +encastrés dans les maçonneries grossières. Une cathédrale massive, de +hautes tours du moyen âge, des murailles à demi renversées, quelques +palmiers jaillissant du milieu de la sombre verdure des orangers, un +aqueduc en partie romain traversant une plaine de jardins splendides, +voilà ce que présente la Tarragone d'aujourd'hui. Il est vrai qu'elle se +complète par la ville manufacturière de Réus, qui se trouve à une petite +distance dans l'intérieur et qui a très-rapidement grandi depuis le +commencement du siècle. C'est dans le voisinage que s'élève le couvent +de Poblet, où sont déposées les cendres des rois d'Aragon. + +[Illustration: N° 145.--ENVIRONS DE BARCELONE.] + +[Illustration: BARCELONE, VUE PRISE DU MONSUICH.] Dessin A. de Deroy, +d'après une photographie de MM. Lévy et Cie.] + +Entre Tarragone, l'antique métropole, et Barcelone, la Barcino romaine +nouvelle capitale des contrées de l'Èbre et deuxième cité de l'Espagne, +la population se presse en agglomérations nombreuses. On traverse les +riches campagnes du Panadès, puis la vallée non moins fertile +qu'arrosent les eaux rougeâtres du Llobregat et l'on voit se succéder +les villes et les villages qui précèdent les faubourgs de Barcelone. La +cité proprement dite est assise au bord de la mer, à la base orientale +du rocher abrupt de Monjuich, hérissé de fortifications menaçantes, qui +ont plus souvent vomi du fer sur les Barcelonais eux-mêmes que sur leurs +ennemis; en outre, une puissante citadelle, égale en surface à tout un +tiers de la ville, la surveille du côté de l'est. Pourtant la ville est +fort gaie au pied de ces batteries qui pourraient la réduire en cendres. +Barcelone se vante d'être en Espagne le lieu par excellence de la joie +et du plaisir. Quoique bien inférieure à Madrid en population, elle a +plus de théâtres, plus de sociétés dramatiques, de musique et de bals; +les représentations théâtrales y sont meilleures, le public plus animé +et d'un goût plus délicat. La large promenade de la Rambla ou du +«Ravin», ainsi nommée parce qu'elle emprunte le lit d'un torrent qui +traversait la ville et que l'on a détourné de son cours, le quai du port +ou «muraille de mer» que borde la grande façade de la ville, les allées +d'arbres qui séparent Barcelone de la citadelle et de son faubourg de +Barcelonette, offrent pendant les belles soirées un aspect vraiment +prodigieux par leurs cohues bruyantes, pressées sous les platanes et +devant les somptueux cafés. Par sa gaieté, Barcelone est bien la «ville +unique» dont parlait Cervantes; elle est aussi le «séjour de la +courtoisie et la patrie des hommes vaillants»; mais il serait trop hardi +de dire qu'elle mérite également d'être qualifiée de «centre commun de +toutes les amitiés sincères». + +Barcelone est de beaucoup la cité la plus commerçante de la Péninsule; +même en temps de guerre civile, quand on se bat dans les faubourgs, elle +garde sa prééminence sur les autres ports espagnols. Elle concentre +devant ses quais plus du quart de tous les échanges de la nation; +Málaga, la ville maritime qui vient immédiatement après elle par ordre +d'importance, n'a pas même la moitié du trafic de la place +catalane[188]. Mais le port de Barcelone, parfaitement abrité à l'ouest, +au nord et au sud, est exposé aux vents du sud, et précisément un écueil +dangereux se trouve dans cette direction à l'entrée du port; en outre, +la profondeur de presque tout le bassin est insuffisante, elle n'est en +moyenne que de 5 à 6 mètres. Il serait nécessaire de corriger et de +compléter l'oeuvre de la nature par de grands travaux d'excavation et +d'endiguement, que la pénurie chronique du budget espagnol ne permet +guère de mener à bonne fin, mais que les commerçants de la Catalogne +devraient terminer eux-mêmes. Les autres ports du littoral sont encore +plus mal abrités que celui de Barcelone, mais il serait possible de les +garantir des vents et de la houle du large, grâce à des brise-lames que +l'on construirait sur des chaînes d'écueils parallèles au rivage. Les +longs récifs sont probablement les restes d'un ancien littoral affaissé. + +[Note 188: Mouvement des échanges a Barcelone, en 1867: 267,275,000 +fr.] + +[Illustration: N° 146.--BANCS DE MATARÓ.] + +Grande ville de commerce, lieu de rendez-vous de marins, d'industriels +et d'étrangers venus de toutes les parties de l'Europe, Barcelone ne +pouvait manquer dans ses transformations successives de perdre +l'originalité de son architecture. Elle est maintenant une autre +Marseille, aux grandes avenues bordées de maisons régulières, et +quelques-uns de ses quartiers, notamment Barcelonette, construite à +l'orient du port sur une langue de terre en partie artificielle, n'ont +pas moins d'uniformité que ceux des villes américaines. Barcelone n'a de +monuments curieux que sa cathédrale inachevée, à la haute et sombre nef +gothique, et son ancien palais de l'Inquisition, avec ses cachots +horribles. Mais dans les environs de la ville, autour de ses faubourgs +d'usines et de maisons d'ouvriers, que de charmantes villas dans les +creux verdoyants des vallons et sur les escarpements des promontoires! +Joyeuse comme elle l'est, Barcelone a semé de ses _torres_ de plaisance +tous les coteaux, toutes les plages et les vallées de sa banlieue. Les +hauteurs de Sarria sont couvertes de gracieux châteaux, rendez-vous des +élégants de la ville. Il n'est guère en Espagne de pays plus charmant +que le littoral maritime qui s'étend au nord de Barcelone et de +Badalona, aux nombreuses cheminées d'usines jaillissant du milieu de la +verdure, et qui se prolonge vers Masnou, Mataró et la rivière de +Tordera. Les montagnes projettent dans la mer des promontoires couverts +à la cime de pins et de chênes-liéges, cultivés en vignes sur leurs +pentes et portant çà et là sur une arête quelque vieux castel ou bien un +bourg crénelé; chaque vallée intermédiaire est une campagne bariolée de +vergers et de jardins qu'entourent des haies d'aloès; des villes, des +villages aux maisons peintes occupent en un faubourg continu le bord +semi-circulaire des plages, où sont échouées les barques, où sèchent les +filets. Le chemin de fer longe le flot, puis il passe au milieu d'une +ville, traverse un bosquet d'orangers, perce en souterrain un cap de +rochers, pour entrer de nouveau dans une plaine de verdure et de fruits. +C'est un tableau toujours changeant, toujours beau, et fort instructif +au point de vue de l'histoire. Du même regard on embrasse, au sommet des +collines, des villages peureusement entourés de murs comme s'ils +redoutaient encore les corsaires barbaresques, et sur le bord de la mer +les libres habitations modernes qui ne craignent plus l'attaque des +pirates et s'ouvrent toutes grandes pour le commerce. En maints endroits +une même bourgade s'est dédoublée: sur le roc est le vieux nid d'aigle, +_de alt_ ou _d'amount_; sur la plage est l'agglomération moderne, _de +baix_ ou _de mar_. + +Dans la province de Barcelone presque toutes les villes imitent la +métropole par leur activité manufacturière. Igualada, que domine au +nord-est la masse du Monserrat, Sabadell dans son vallon tout rempli +d'usines, Tarrasa, la vieille cité romaine, près de laquelle se trouvent +les célèbres bains de la Puda, Manresa, étageant ses maisons sur les +pentes qui dominent le ruisseau Cardoner, Vich, l'antique cité +primatiale de la Catalogne, Mataró, étendant ses faubourgs sur la plage, +ont toutes leur spécialité pour la fabrication des draps fins ou +grossiers, des toiles, des soieries, des cotonnades, du fil, des rubans, +des dentelles, des cuirs, des chapeaux, des faïences, du verre, du +papier. L'industrie manufacturière s'est aussi répandue dans la province +de Gerona et notamment dans la ville d'Olot, entourée de volcans; mais +le voisinage de la frontière française, les habitudes de contrebande, le +va-et-vient des armées, la présence de garnisons considérables dans les +forteresses de Gerona et de Figueras ont empêché le travail industriel +de prendre tout le développement auquel on pouvait s'attendre. Gerona, +la Gérone des Français, est célèbre surtout par les nombreux siéges +qu'elle eut à subir; Figueras ou Figuières, la première ville espagnole +située dans la plaine de la Muga, au débouché du col de Pertus, n'a pas +été moins fréquemment prise et reprise, quoiqu'elle possède depuis le +siècle dernier une citadelle énorme, d'un pourtour de 2 kilomètres et +demi et capable de contenir plus de 20,000 hommes de garnison avec deux +années d'approvisionnements. Le petit port fortifié de Rosas, devenu +fameux dans les guerres maritimes, n'est plus qu'un village dominé par +des murs croulants. Mais du moins en reste-t-il quelque chose, tandis +qu'on ne voit pas un vestige de l'antique cité grecque d'Emporion, +située de l'autre côté de la baie. Les ruines de cette «Ville du Marché» +où vivaient, dit-on, plus de 100,000 habitants, ont été entièrement +recouvertes par les alluvions du Fluvia et les laisses de mer. La plage +a gardé le nom d'Ampúrias, et la contrée tout entière, l'Ampourdan, +porte l'appellation de la ville qui n'est plus[189]. + +[Note 189: Villes principales de l'Aragon et de la Catalogne avec +leur population approximative: + +ARAGON. + +Saragosse (Zaragoza).... 56,000 hab. +Calatayud............... 12,000 » +Huesca.................. 10,000 » +Teruel.................. 7,000 » + +CATALOGNE (CATALUÑA). + +Barcelone (Barcelona).. 180,000 » +Réus................... 25,000 » +Tortose (Tortosa)...... 22,000 » +Mataró................. 17,000 » +Sabadell............... 15,000 » +Manresa................ 14,000 » +Tarragone (Tarragona).. 13,000 » +Lérida................. 12,000 » +Vich................... 12,000 » +Badalona............... 11,000 » +Igualada............... 10,500 » +Olot................... 10,000 » +Tarrasa................ 9,000 » +Gérone (Gerona)........ 8,000 » +Figuières (Figueras)... 8,000 » +] + +La crête suprême des monts Pyrénées constitue sur la plus grande partie +de son développement la frontière entre l'Espagne et la France; c'est là +que les fictions politiques ont fait passer cette ligne idéale qui, +suivant les ordres venus de Paris et de Madrid, sépare tantôt de bons +amis et alliés, tantôt des ennemis mortels. Toutefois les bornes ne sont +point toutes placées sur le faîte. En maints endroits, les sinuosités de +la frontière descendent sur l'un ou l'autre versant pour annexer, soit à +l'Espagne, soit à la France, des pâturages ou des forêts qui +sembleraient devoir appartenir au pays limitrophe. A l'extrémité +occidentale de la chaîne pyrénéenne, c'est l'Espagne qui est le mieux +partagée; elle possède toute la vallée de la Bidassoa, sur le versant +français. A l'autre extrémité des Pyrénées, la France a pris sa +revanche, car elle s'est emparée de tout le massif du Canigou et de la +haute vallée du Sègre, sur le revers méridional des montagnes de +Carlitte. Mais, dans l'ensemble, ce sont les empiétements Espagnols qui +l'emportent, chose toute naturelle d'ailleurs, puisque la déclivité la +plus douce, et par conséquent la plus facilement accessible, est celle +qui regarde le midi. Plus nombreux, plus accoutumés à la vie des +montagnes, les pâtres aragonais et basques n'ont pas manqué de +s'approprier les pâturages du versant septentrional toutes les fois que +l'occasion s'en est présentée, et, plus tard, les traités internationaux +n'ont eu qu'à consacrer les prétentions du plus fort. + +Le val d'Aran, au centre même du système orographique des Pyrénées, est +une de ces conquêtes que l'Espagne a faites sur la France sans que le +sang ait eu à couler. Par le cours de ses eaux, cette vallée semblerait +plutôt devoir être française, puisque les deux Garonne y prennent +naissance et s'y réunissent en un seul fleuve; mais le défilé de sortie +est fort étroit et facile à obstruer; partout ailleurs, les montagnes se +dressent en un rempart quadrangulaire couvert de neiges pendant une +grande partie de l'année. Jusqu'au dix-huitième siècle, les Aranais +avaient le «pas pleinier», c'est-à-dire le droit de commerce librement +avec le pays limitrophe; ils jouissaient aussi d'une complète autonomie +administrative. Isolés, comme ils le sont, du reste du monde, les douze +mille montagnards d'Aran auraient encore plus de droits, s'il est +possible, que toute autre population d'Europe, à se constituer en +république indépendante. + +A l'est d'Aran, un deuxième massif de montagnes, moins nettement limité +et s'ouvrant assez largement du côté de l'Espagne, est, du moins de nom, +un pays républicain: c'est le val d'Andorre. Ce petit territoire, +comparable à la république italienne de Saint-Marin, occupe une +superficie d'environ 600 kilomètres carrés, peuplée de près de 6,000 +habitants. Sauf les pâturages de la Solana (Soulane), situés sur le +versant français, sur la rive gauche de l'Ariége naissante, tout le +domaine d'Andorre écoule ses eaux dans le beau gave d'Embalira ou +Valira, qui va lui-même s'unir au Sègre, dans la plaine riante de la Seu +d'Urgel. Presque toutes les montagnes de la contrée sont devenues +arides, et les Andorrans travaillent de leur mieux à les priver encore +davantage de la terre végétale qui restait; partout les bûcherons sont à +l'œuvre pour faire disparaître des pentes les dernières forêts de pins +et de chênes. D'anciennes moraines, privées des arbres qui les +consolidaient, se sont ainsi écroulées, et l'une d'elles, située dans le +voisinage du bourg d'Andorre, a récemment détruit un hameau qui se +trouvait à sa base. + +Des traditions, que l'histoire ne confirme point, associaient les +origines de la république d'Andorre à une victoire de Charlemagne ou de +Louis le Débonnaire sur les Sarrasins, et l'on montre encore des +constructions qui leur sont faussement attribuées. Le fait est qu'avant +la Révolution française le val d'Andorre n'était point constitué en +souveraineté indépendante. Aux origines du régime féodal, le territoire +d'Andorre était une seigneurie dépendant du comté d'Urgel et, par +conséquent, du royaume d'Aragon. A la suite d'héritages, de procès et de +guerres, il fut décidé en 1278 que la vallée serait, au point de vue +politique, une simple seigneurie indivise, tenue à titre égal par les +évêques de la Seu et les comtes de Foix ou leurs ayants droit: c'est là +ce qu'ont établi les recherches de M. Bladé. En 1793, la République +française refusa le tribut accoutumé, que l'on cessa de percevoir +jusqu'en 1806, puis, en 1810, les Cortès espagnoles abolirent le régime +féodal. Andorre prit en conséquence une autonomie distincte, et devint +un petit État s'administrant lui-même, mais dépourvu de ce que le droit +des gens désigne sous le nom de «souveraineté extérieure». Toutefois les +habitants, rendus à eux-mêmes, n'ont cessé de se gouverner suivant les +vieilles coutumes féodales, bien différentes de celles que comporterait +une république égalitaire telle qu'elle se fonderait de nos jours. Le +territoire appartient exclusivement à un petit nombre de familles. La +loi du majorat existe; les aînés sont maîtres, et leurs frères puinés, +presque assimilés au reste des serviteurs, doivent obéissance au chef de +famille et ne jouissent de son hospitalité qu'à la condition de +travailler à son profit. Encore en 1842 la dîme s'était maintenue; il +fallut l'exemple de l'Espagne monarchique pour la faire disparaître. En +réalité, la liberté des montagnards d'Andorre se borne à ne devoir à +l'Espagne ni l'impôt du sang, ni les taxes ordinaires, et à pouvoir se +livrer impunément à la contrebande. C'est l'importation clandestine des +articles de France et du tabac sur les marchés d'Espagne qui fait la +principale richesse du pays: récemment, les «souverainetés d'Andorre» +ont aussi jugé bon de chercher une autre source de revenus dans la +fondation d'une maison de jeu, à proximité d'Ax, sur le versant +ariégeois de leur territoire. La principale industrie légitime de la +vallée est l'élève des bestiaux; les bergers andorrans mènent en hiver +la plus grande partie de leurs troupeaux dans les plaines dites Llanos +del Urgel, sur la rive gauche du Sègre. La république possède aussi de +petites forges et une fabrique d'étoffes, foulées dans les eaux +sulfureuses des Escaldas. Mais cette faible industrie et le commerce ne +suffisent pas à nourrir les Andorrans: un grand nombre d'entre eux +quittent le pays, avec ou sans espoir de retour. + +[Illustration: Nº 147.--LE VAL D'ANDORRE.] + +La république andorrane reconnaît deux suzerains, l'évêque d'Urgel, qui +perçoit un tribut annuel de 460 francs, et le gouvernement français, qui +touche une somme double. Deux viguiers représentent la seigneurie; l'un, +français, est nommé par la France pour une durée illimitée; l'autre, +andorran, est choisi par l'Espagne pour une période de trois années; +mais, en outre, le gouverneur militaire de la Seu d'Urgel exerce les +fonctions de vice-roi. Les viguiers ont le commandement des milices +locales et nomment les baillis; ils peuvent faire aussi des lois +provisoires en attendant la réunion des Cortès, où ils siégent eux-mêmes +avec le juge d'appel, désigné alternativement par l'un et l'autre +suzerain, et deux _rahonadors_ ou défenseurs des priviléges andorrans. A +la tête de chaque paroisse se trouvent un premier et un deuxième consul, +assistés de douze conseillers élus par les chefs de famille. Le conseil +général, qui siége au village d'Andorre, est composé des consuls et +d'autant de délégués des six paroisses. Mais, en dépit de toutes les +fictions d'indépendance, l'Andorre est, en réalité, une partie +intégrante de l'Espagne, et les carabiniers ne se gênent nullement pour +violer le territoire de la prétendue république. Il n'est pas étonnant +d'ailleurs que les Andorrans dépendent plutôt de l'Espagne que de la +France, car, par le langage, même officiel, par le costume et les +habitudes, ce sont des Catalans et, pendant six mois de l'année, ils +restent complétement séparés du bassin de l'Ariége, tandis que par la +vallée de l'Embalira ils peuvent toujours communiquer avec Urgel, +chef-lieu de leur diocèse religieux. Du reste, l'avantage immense de ne +jamais être troublé par la guerre a permis à la population de dépasser +ses voisins d'Espagne par l'instruction et le bien-être. En général, les +Andorrans sont intelligents et fins, trop fins même, car leur liberté +précaire et l'habitude de la contrebande ont développé chez eux la ruse +outre mesure. Ils excellent à prendre un air ahuri quand ils croient +leurs intérêts en jeu. Feindre la niaiserie pour éviter ou tendre un +piége s'appelle dans les vallées voisines «faire l'Andorran». + +La capitale d'Andorre est un village assez propre, situé au-dessous du +confluent de la Massane ou Valira del Nort, à peine sorti d'un «grau» ou +défilé sauvage, et du Valira del Orien, auquel vient de se mêler le +ruisseau thermal sulfureux et ferrugineux de las Escaldas. Mais le +village principal de la Vallée est San Julia de Loria, près de la +frontière d'Espagne: c'est le grand entrepôt des marchandises de +contrebande. + + + + +VII + +PROVINCES BASQUES, NAVARRE ET LOGROÑO. + + +Les provinces Basques et le ci-devant royaume de Navarre ne sont en +surface qu'une faible partie, à peine la trentième, du territoire de +l'Espagne. Ces contrées ne constituent pas non plus une région +géographiquement distincte du reste de la Péninsule: à cheval sur les +Pyrénées occidentales, elles appartiennent à la fois au bassin du golfe +de Gascogne et à celui de l'Èbre; en outre, leurs limites politiques +sont bizarrement tracées en lignes sinueuses à travers les vallées et +les montagnes; en certains endroits elles sont même compliquées +d'enclaves. Néanmoins le pays basque et navarrais doit bien être +considéré comme une terre à part dans l'ensemble de l'Espagne. Il est +habité dans une grande partie de son étendue par une race distincte, +ayant encore gardé son vieil idiome, ses moeurs, ses coutumes +politiques. Historiquement, il a eu un rôle tout spécial, non-seulement +à cause du caractère de ses habitants, mais aussi en conséquence de sa +position sur les frontières de la France, à l'endroit où les monts +abaissés permettent les migrations des peuples et le mouvement des +armées. D'ailleurs, les populations de la Biscaye et de la Navarre ont +pu se suffire à elles-mêmes et développer leurs ressources avec une +grande indépendance économique, grâce à la richesse naturelle de leur +pays. Par l'ethnologie et l'histoire, ces contrées forment donc un tout +distinct, auquel on peut joindre la province de Logroño, appartenant +politiquement aux Castilles, mais située sur le versant septentrional du +grand plateau, dans le bassin de l'Èbre [190]. + +[Note 190: + + Superficie. Popul. en 1870. Popul. kilom. + +Provinces basques: + Guipúzcoa 3,122 kil. car. 180,700 hab. 96 hab. + Alava 1,885 » 103,300 » 33 » + Vizcaya 2,198 » 187,900 » 85 » +Navarre 10,478 » 318,700 » 30 » + _____________ ____________ _______ + 17,683 » +Logroño 5,037 » 182,900 » 36 » + _____________ ____________ _______ + 22,720 » 973,500 » 43 » +] + +Dans les provinces Vascongades et la Navarre, les divers systèmes de +montagnes, que séparent en aval les plaines de l'Aragon, se rapprochent +et s'entremêlent, de manière à former un dédale de monts et de collines +rattachant comme un noeud inextricable la chaîne des Pyrénées au plateau +des Castilles. Il est fort difficile d'y reconnaître la direction des +crêtes principales, à cause de leur faible élévation moyenne au-dessus +des hauteurs secondaires, et des cirques, des gorges, des vallées qui +découpent les massifs en d'innombrables fragments. Quand on se trouve +sur un des sommets d'où la vue peut s'étendre au loin, l'aspect de la +contrée est tout à fait celui d'une mer battue par des vents contraires: +jusqu'à l'extrême horizon, des vagues inégales, qu'on dirait produites +par une sorte de bouillonnement, s'y heurtent et s'y entre-croisent. + +La chaîne médiane des Pyrénées n'a plus l'aspect des grandes montagnes +dans cette région de son parcours; sa hauteur moyenne n'est plus que +d'un millier de mètres. A l'endroit où elle quitte la frontière de +France pour entrer dans la Navarre espagnole, le sommet d'Izterbegui et +d'autres croupes arrondies, qui s'élèvent à l'angle sud-occidental de la +vallée française des Aldudes, arrosée par la Nive, ne sont que de hautes +collines, où pas même un rocher ne perce le revêtement de terre +végétale, La chaîne se développe d'abord assez régulièrement dans la +direction de l'ouest, puis, interrompue par la dépression profonde du +col d'Azpiroz, elle perd son nom, en même temps que cette allure normale +qui est le caractère distinctif des Pyrénées: c'est là que cesse la +chaîne proprement dite. Au delà, les monts qui continuent vaguement le +système pyrénéen portent le nom de sierra de Aralar, puis des +appellations toutes locales; des seuils, élevés en moyenne de 600 mètres +seulement, en font communiquer les deux versants et permettent aux +routes et aux chemins de fer d'aller facilement des bords de la mer à la +vallée de l'Èbre. Les deux massifs les plus occidentaux de cette partie +indécise qui relient les Pyrénées françaises aux Pyrénées cantabres sont +la Peña Gorbea, où l'on retrouve le cassis à l'état sauvage, et la +sierra Salvada. Ils dominent, le premier à l'est, le deuxième à l'ouest, +la dépression d'Orduña, où le Nervion prend sa source, et où serpente en +brusques sinuosités le chemin de fer de Bilbao à Miranda de Ebre. + +[Illustration: Nº 148.--JAIZQUIBEL.] + +Les chaînons qui de ces massifs pyrénéens se dirigent vers le golfe de +Gascogne sont également fort irréguliers dans leur allure. La plupart se +relient les uns aux autres par des arêtes transversales, parallèles à +l'axe des Pyrénées, de sorte que les torrents ont à chercher péniblement +leur porte de sortie. Ainsi, la Bidassoa, qui dans la partie inférieure +de son cours sert de limite entre l'Espagne et la France, commence +d'abord par couler au sud, par le val de Baztan, puis, après un long +circuit, revient vers le nord pour se mêler aux eaux salées de +l'estuaire de Fontarabie. Elle sépare ainsi des Pyrénées un massif +distinct, dont l'une des cimes principales est la fameuse montagne de la +Rhune, sur la frontière française. Plusieurs autres sommets du littoral +sont isolés de la même manière et s'élèvent à une hauteur égale à celle +des pointes situées sur l'axe de la chaîne. Parmi ces pics dominateurs +on peut citer le Mendaur, qui se dresse à l'ouest de la vallée de la +Bidassoa, la Haya ou la montagne des Trois-Couronnes, qui, vue des +plaines de l'Adour, commence si superbement l'Espagne, le mont Oiz, si +bien entouré par une ceinture de vallées ombreuses, et les monts qui se +terminent, entre Bilbao et Guernica, par les roches abruptes du cap +Machichaco. Une montagne non moins isolée est celle qui s'élève au nord +de la plaine d'Irun, entre l'estuaire de la Bidassoa et le bassin de los +Pasages, alternativement empli et vidé, par la marée. C'est le +Jaizquibel l'Oeaso des anciens, le sommet aux longues croupes revêtues +de bruyères, d'où l'on contemple l'admirable tour d'horizon formé par +les montagnes et les vallées du pays Basque, l'Adour, les Landes +françaises et l'Océan. Le promontoire terminal du Jaizquibel, le cap de +Higuer ou du Figuier, est l'angle extrême du littoral cantabre et fait +face aux deux rochers de Sainte-Anne, dressés en pleine mer; de l'autre +côté du golfe de la Bidassoa: ce sont les bornes méridionales de la côte +française. + +Dans cette étroite zone du versant basque se trouvent représentées de +nombreuses formations géologiques, du granit et des porphyres aux roches +calcaires jurassiques et crayeuses et aux terrains d'alluvion déposés +par les rivières. Cette grande variété d'origine et la multitude des +fissures qui en ont été la conséquence ont donné aux provinces basques +un trésor de mines qui a toujours été d'une certaine importance +économique, mais qui ne peut manquer d'assurer tôt ou tard à ces +contrées un rôle très-considérable dans l'industrie du monde. Le cuivre, +le plomb y sont abondants, mais la grande richesse consiste en minerai +de fer de toute espèce, se prêtant à la fabrication de tous les articles +de fonte et d'acier. Le fer «vernissé» ou «gelé» que fournit la mine de +Mondragon, dans les collines du Guipúzcoa, est celui dont on se servait +jadis pour préparer l'acier incomparable des lames de Tolède. De nos +jours, ce sont des mines voisines qui donnent une partie de l'acier +utilisé pour les canons Krupp. Des montagnes entières sont tellement +remplies de lits ferrugineux, que des compagnies minières les achètent +en bloc, non dans l'espoir de les exploiter en entier, mais afin de +priver de l'excellent minerai les compagnies rivales. Le champ minier, +sinon le plus vaste, du moins le plus connu et le plus activement +exploité de ces contrées est celui de Somorrostro, à l'ouest de la rade +de Bilbao. Ce gîte, d'une superficie de plus de 20 kilomètres carrés, +est composé de masses ferrugineuses intercalées dans une couche de +sables micacés; elles sont très-faciles à fondre et donnent un métal +d'une malléabilité tout exceptionnelle. Quand l'exploitation des mines +n'est pas arrêtée par la guerre civile, le pays tout entier est d'une +couleur de rouille: «les champs, les chemins, les maisons et jusqu'à la +peau des gens. La poussière de minerai a tout recouvert d'une teinte +rougeâtre uniforme, sur laquelle tranche le vert éclatant des maïs et +des grands châtaigniers.» + +[Illustration: Nº 149.--BILBAO ET SES ENVIRONS.] + +Les sierras qui s'alignent dans l'Aragon, parallèlement à l'axe des +Pyrénées, se continuent aussi dans la Navarre et les provinces +Vascongades, mais en se confondant en maints endroits avec des chaînons +latéraux du grand faîte de partage. La sierra de la Peña se prolonge à +l'ouest de la rivière Aragon par deux arêtes, l'une qui s'unit aux +rameaux pyrénéens et va passer au nord de Pampelune sous le nom de +montagnes de San Cristóbal, l'autre la sierra del Perdon, qui court +assez régulièrement vers l'ouest et se redresse pour former la Higa de +Monreal, mont célèbre dans les légendes, et le meilleur poste +d'observation pour embrasser du regard tout l'ensemble de la Navarre. A +l'ouest de Pampelune et de l'Arga la chaîne du nord s'étale en un +plateau fort accidenté et surmonté de cimes: c'est la sierra de Andía, +que continuent jusqu'à l'Èbre les montagnes de Vitoria et dont les +ramifications s'enchevêtrent bizarrement pour former cette région des +Amézcuas si favorable aux partisans. L'autre, d'abord plus indistincte, +limite au sud le Carrascal ou le «pays des chênes verts», région aussi +sauvage que les Amézcuas et non moins souvent ensanglantée par les +guerres civiles. Au delà de ce massif, la crête principale va former les +monts Cantabrio; ceux-ci s'unissaient jadis, avant l'ouverture des +défilés de l'Èbre, avec les monts Obarenes, sorte de bordure en saillie +qui marque, sur la rive méridionale du fleuve, la limite du plateau des +Castilles et dans laquelle s'ouvrent les fameuses gorges de Pancorbo. +Ainsi se trouve complétée la jonction de tous les systèmes montagneux du +pays Basque. Les Pyrénées sont rattachées à la sierra de Andía par le +seuil d'Alsásua, où passe le chemin de fer de Vitoria à Pampelune, et +les monts sous-pyrénéens sont eux-mêmes reliés aux chaînes du plateau +castillan. Quant à la province de Logroño, tous les chaînons qui la +parcourent sont des contre-forts extérieurs du même plateau: à l'ouest, +ce sont des rameaux du massif de la Demanda; à l'est, ce sont les deux +chaînes de Camero Nuevo et de Camero Viejo, s'abaissant de la sierra +Cebollera vers les plaines de l'Èbre [191]. + +[Note 191: Altitudes de la Navarre et du pays Basque: + +Col de Velate 868 mètres. + » Azpiroz 587 » +Mont Aitzcorri 1,535 » +Col de Arlaban 617 » +Peña Gorbea 1,537 » +Mont Mendaur 1,132 » +Mont Haya 987 » +Jaizquibel 583 » +Sierra de Andia 1,454 » +Col de Alsásua 596 » +Vitoria 513 » +Pampelune (Pamplona) 420 » +] + +[Illustration: GORGES DE PANCORBO. Dessin de Sorrieu, d'après une +photographie de M. J. Laurent.] + +Le vaste labyrinthe des montagnes basques et navarraises présente en +plusieurs districts, principalement sur le versant de l'Èbre, des +paysages tout à fait castillans par l'âpreté, la nudité de ses pentes: +le déboisement à outrance pratiqué par les maîtres de forges a enlaidi, +aussi bien qu'appauvri la contrée. La Navarre méridionale offre même de +véritables déserts, qui se rattachent aux tristes landes des Bardenas +aragonaises; entre Caparroso et Valtierra, au sud de la rivière Aragon, +le voyageur ne traverse que des collines gypseuses ou salines, presque +sans végétation. Mais dans le pays Basque et la Navarre occidentale, où +les pluies tombent en abondance, toutes les hauteurs qui ont gardé leur +verdure offrent le plus grand charme dans la succession de leurs sites. +Les forêts de hêtres, les bois de châtaigniers, les bouquets de chênes, +les prairies inclinées des vallons, les eaux courantes que l'on voit +briller sous l'ombrage des aunes, forment le plus aimable contraste avec +les parois de grès ou de calcaire qui se dressent au-dessus de la +verdure. Dans les vallées, sur les coteaux, aux pentes des montagnes, +des villages éparpillent leurs petites maisons blanches au milieu des +vergers. Pendant la saison des fleurs, les innombrables pommiers mêlent +dans la campagne l'aspect de l'hiver à celui du printemps. + +Les vents humides du nord-ouest, qui soufflent très-fréquemment du golfe +de Gascogne, entretiennent dans ces contrées une température moyenne +fort égale. Les pluies y sont très-abondantes, surtout aux changements +des saisons; mais aucune période de l'année n'en est privée. Sur le +versant atlantique des monts, la chute annuelle de pluie est d'au moins +un mètre et demi, c'est-à-dire triple de celle qu'on observe dans les +plaines de l'Aragon. Aussi le climat local n'a-t-il rien de la nature +africaine qui domine sur les plateaux de l'intérieur et sur les rivages +méditerranéens; il ressemble beaucoup plus à celui de l'Irlande et des +Pays-Bas qu'à celui de Valence et de Murcie. Grâce à l'influence de +l'Océan voisin, la contrée n'a pas à souffrir de fortes chaleurs +estivales; elle ne redoute guère non plus les froids de l'hiver, car le +vent marin les tempère, et les premiers monts des Pyrénées arrêtent au +passage l'âpre souffle du nord et du nord-est. S'il n'avait le +désavantage d'un excès d'humidité, le pays Basque aurait un des climats +les plus agréables de la terre; du moins est-ce l'un des plus salubres. +C'est aussi l'un de ceux qui se prêtent le mieux à la production +agricole. Dans les années de paix, la Navarre, les provinces Basques et +la Rioja, qui s'étend sur la rive gauche de l'Èbre, sont parmi les +contrées les plus riches de l'Espagne en blé, en vins, en huiles, en +bestiaux; avant la guerre civile, la Navarre approvisionnait la France +méridionale de viande de boucherie et de vins à bas prix, et depuis, des +armées vont et viennent dans ses campagnes sans les épuiser. Pendant +leur première grande guerre, les carlistes, presque toujours enfermés +entre l'Èbre et les Pyrénées, eurent constamment d'amples ressources; +malgré le manque de bras et le gaspillage que les combats, les siéges, +les assauts entraînent après eux, la terre suffisait toujours à les +nourrir, tandis que le sous-sol leur donnait en abondance le fer pour +les combats. + +L'égalité de température et l'humidité du sol sont aussi très-favorables +au développement rapide de la végétation arborescente. Sur le versant +atlantique, la population, fort nombreuse, profite de ces avantages du +climat pour cultiver une grande variété d'arbres fruitiers, surtout des +pommiers, dont le cidre, ou _zagardua_, est une boisson très-répandue +dans les trois provinces. Dans les vallées pyrénéennes de la Navarre, où +les habitants sont encore clair-semés, les forêts ont gardé leur +uniformité première; elles n'en sont pas moins belles. Celle d'Iraty, où +l'on ne pénètre que par d'âpres défilés et des montagnes escarpées, est +l'une des plus grandioses, aussi bien que l'une des plus solitaires de +la région qui s'étend au sud des Pyrénées françaises, entre le pic +d'Anie et les Aldudes. Plus à l'ouest les forêts qui avoisinent le val +Cárlos (Valcárlos), ou val de Charlemagne, et le fameux col de +Roncevaux, ou Roncesvalles, sont peut-être moins grandioses, mais elles +sont plus aimables à cause de la variété des paysages, et plus +intéressantes à cause des souvenirs de l'histoire et de l'écho des +vieilles traditions. Sur la foi des légendes, on se représente +volontiers ce passage des monts comme une gorge effroyable entre des +rochers à pic, et c'est, au contraire, un vallon doux et tranquille. Le +célèbre mont d'Altabiscar, qui s'élève à l'orient, est une longue croupe +où les fleurs roses des bruyères se mêlent au jaune doré des genêts et +des ajoncs, et la _playa_ de Andrés Zaro, où le grand massacre eut lieu, +est une plaine riante dont les eaux murmurent sous l'ombrage des aunes. +Un vieux couvent, entouré de murailles crénelées et flanqué de quelques +masures, barre une large route carrossable qui vient de Pampelune, puis +au delà, vers la France, un charmant sentier, semblable à l'avenue d'un +parc, se glisse à l'ombre des hêtres et s'élève en pente douce vers un +col gazonné où se trouve la chapelle rustique d'Ibañeta. Ce paysage +gracieux serait le Roncevaux, de sinistre mémoire. On ne voit pas un +seul rocher d'où les Basques auraient pu rouler des blocs de pierre sur +les envahisseurs francs; on cherche vainement des yeux le précipice au +fond duquel Roland fit pour la dernière fois résonner son cor d'ivoire. +C'est à leur vaillance et à leur ruse, non pas à l'âpreté des gorges +d'Altabiscar, que les montagnards doivent leur triomphe sur les armées +de Charlemagne. Sur le versant opposé, dans le val Cárlos proprement +dit, le fond de la vallée, aujourd'hui dominé par une belle route, est +beaucoup plus étroit et plus difficile à parcourir. + +Quel est cet ancien peuple dont les traditions célèbrent le courage +indomptable et qui de nos jours encore a maintes fois donné des preuves +de son héroïsme? Quelle est son origine première? Quelle est sa parenté +parmi les autres populations de l'Europe et du monde? Toutes questions +auxquelles il est impossible de répondre. Les Basques sont la race +mystérieuse par excellence. Ils restent seuls au milieu de la foule des +autres hommes. On ne leur connaît point de frères. + +Il n'est pas même certain que tous les Euskariens ou Basques +appartiennent à une souche commune, car ils ne se ressemblent nullement +entre eux. Il n'y a point de type basque. Sans doute la plupart des +habitants de la contrée se distinguent par la beauté précise des traits, +l'éclat et la fermeté du regard, l'équilibre et la grâce de la personne; +mais que de variétés dans la stature, la forme du crâne et des traits! +De Basque à Basque, il y a autant de différences qu'entre Espagnols, +Français et Italiens. Il en est de grands et de petits, de bruns et de +blonds, de dolichocéphales et de brachycéphales, les uns dominant dans +tel district, les autres ailleurs. La solution du problème devient de +plus en plus difficile, car la race, si elle est vraiment une, ne cesse +de perdre par les croisements de son originalité première. Il est +probable qu'avant l'ère de l'histoire écrite, des populations d'origine +diverse se sont trouvées réunies dans le même pays, soit par des +migrations, soit par la conquête, et que la langue des plus civilisés +sera devenue peu à peu celle de tous. La vie de chaque peuple abonde en +faits de cette espèce. + +Si l'on ne tient pas compte des différences et même des contrastes que +présentent entre eux les Basques des provinces espagnoles et de la +Navarre française, on peut dire que, dans l'ensemble, la plupart des +Basques ont le front large, le nez droit et ferme, la bouche et le +menton très-nettement dessinés, une taille bien proportionnée, des +attaches d'une grande finesse. Leur physionomie est d'une extrême +mobilité. Les moindres sentiments se révèlent sur leur visage par +l'éclair du regard, le jeu des sourcils, le frémissement des lèvres. Les +femmes surtout se distinguent par la pureté de leurs traits; on admire +leurs grands yeux, leur bouche souriante et fine, la souplesse de leur +taille. Même dans les villes et les villages qui servent de lieux de +passage aux étrangers, de Bayonne à Vitoria, et où les croisements ont +le plus altéré les traits de race, on est frappé de la beauté de la +plupart des femmes et de leur élégance naturelle. Dans certains +districts reculés la laideur est un véritable phénomène. Deux localités +du Guipúzcoa, Azpeytia et Azcoytia, près desquelles se trouve le fameux +couvent de Loyola, sont tout particulièrement célèbres à cause de la +beauté de leurs habitants, hommes et femmes. On dit qu'il serait +difficile d'y trouver une jeune fille qui ne fût pas un modèle parfait. + +Mais les Basques n'ont pas seulement la beauté de la forme, ils ont +aussi la dignité du maintien. On aime à les voir marcher fièrement, la +veste jetée sur l'épaule gauche, la taille serrée par une large ceinture +rouge, le béret légèrement incliné sur l'oreille. Quand ils passent à +côté du voyageur, ils le saluent avec grâce, mais comme des égaux, sans +baisser le regard. Les femmes, presque toujours modestement vêtues de +couleurs sombres, ne sont pas moins nobles d'attitude. Elles portent +toutes haut la tête, et, quoique marchant très-vite, ont un port de +déesse. L'habitude qu'elles ont de placer leurs fardeaux sur la tête +contribue probablement à leur donner cette fière tournure qui les +distingue; l'équilibre parfait qu'elles doivent apprendre à maintenir, +pour descendre ou monter les pentes sans que leur cruche risque de +tomber, développe dans leurs membres un aplomb naturel, qui se rencontre +rarement chez les femmes des contrées voisines. Elles ont surtout les +épaules et le cou remarquables par la pureté des lignes, beauté bien +rare chez les paysannes accoutumées au dur travail de la terre. + +[Illustration: Nº 150.--AZCOYTIA ET AZPEYTIA.] + +Les Basques se donnent à eux-mêmes le nom d'Euskaldunac ou d'Euskariens, +et leur langue est l'euskara, ou eskuara. On ne sait pas encore quel est +le sens précis de ce mot; mais, d'après toutes les probabilités, il +signifie simplement «parole». Les Euskariens seraient donc les «Hommes +qui parlent». Tel est aussi le nom que les Slaves et mainte autre race +se sont donné dans leurs idiomes. Cette langue «par excellence» que +parlent les Basques et qui en fait un corps de nation vraiment distinct +parmi toutes les races de l'Europe et du monde, semble jusqu'à +maintenant être tout à fait unique par la structure de ses mots et le +mécanisme de ses phrases. Elle a dû emprunter beaucoup de termes aux +langues des peuples voisins; toutes les choses que les Basques ont +appris à connaître par leurs rapports avec l'étranger, toutes les idées +nouvelles qui leur ont été apportées depuis les temps préhistoriques, +sont naturellement désignées par des expressions qui n'appartiennent pas +au fond primitif de leur idiome; peut-être même faudrait-il remonter +jusqu'à l'âge de pierre, avant l'introduction des animaux domestiques +dans le pays, pour trouver le basque dans sa pureté primitive, car il +semble que tous les noms euskariens de ces animaux et ceux des métaux +sont d'origine âryenne, finnoise ou même sémitique. Mais, si nombreux +que soient tous ces emprunts, il n'en reste pas moins certain que la +langue basque n'est point âryenne comme presque tous les autres idiomes +de l'Europe; ce n'est pas une langue à flexions comme celles de la +famille indo-européenne; mais si elle devait entrer dans un groupe déjà +connu, il faudrait la rattacher au système «polysynthétique» des +dialectes américains, ou aux idiomes «agglutinants» des peuples de +l'Altaï. Elle appartient donc à une période de la vie de l'humanité plus +ancienne, moins avancée que celle dans laquelle sont nées les autres +langues de l'Europe. De leur côté, les patriotes basques déclarent leur +«parole» bien supérieure à toutes les autres: d'après quelques auteurs, +c'est en eskuara que le premier homme aurait salué la lumière; +l'orthodoxie locale érigea même cette imagination en article de foi, et +bien mal venu eût été l'étranger qui se serait permis d'émettre un doute +sur ce fait primitif de l'histoire humaine. Mais de nos jours tous les +philologues peuvent juger la question, car, sans compter une +bibliothèque d'écrits consacrés à l'eskuara, les divers dialectes de +cette langue ont une littérature, chants, comédies, traductions, devenue +accessible aux hommes d'étude. + +En attendant que la comparaison des langues humaines nous ait révélé si +l'idiome euskarien est vraiment indépendant de tout autre, il nous faut +considérer les Basques, restés sans frères sur les continents, comme un +peuple entièrement à part, comme le débris d'une ancienne humanité +rongée de tous les côtés par les flots envahissants d'une humanité plus +moderne. Les preuves ne manquent point pour établir que les Euskaldunac +ont été jadis un peuple nombreux occupant une grande étendue de +territoire. Si l'on n'a point encore réussi à retrouver aux bornes du +monde les origines du basque, on découvre cette langue à l'état fossile, +pour ainsi dire, dans les contrées qui entourent le bassin de la +Méditerranée occidentale. Nul monument écrit ne raconte comment des +peuples frères de race occupaient ces régions si bien disposées pour +n'être qu'un seul domaine géographique; mais au lieu de récits, de +légendes ou d'hymnes, il reste encore des noms de montagnes, de fleuves +et de cités qui proclament après des milliers d'années la puissance des +anciens aborigènes. A l'est du pays où se trouvent aujourd'hui les +dernières populations basques, dans les vallées pyrénéennes du Bastan +français, d'Aran, d'Andorre, de Querol, les noms euskariens abondent. Il +en est de même dans les plaines qui s'étendent au nord des monts +jusqu'aux abords de la Garonne, et la ville d'Auch, l'antique Iliberri +(ville neuve), rappelle encore par son nom le séjour des Auskes ou +Euskariens; à l'orient des Pyrénées, Elne et Collioure, situées, l'une à +une faible distance, l'autre au bord du golfe du Lion, étaient aussi des +Iliberri, ainsi que le témoignent encore les noms corrompus des deux +villes modernes; enfin, parmi tant d'autres villes espagnoles aux +appellations euskariennes, on peut citer une troisième Iliberri, la +voisine de Grenade, que domine la montagne nommée d'après elle la sierra +de Elvira. Et que de cités antiques, bâties par les mêmes peuples, +durent précéder ces «villes neuves»! + +La plupart des écrivains qui se sont occupés de l'Espagne ont admis, +avec la plus grande plausibilité, que ces anciens peuples de langue +euskarienne étaient les Ibères dont parlent les auteurs anciens et qui +occupaient autrefois la plus grande partie de la Péninsule. Par cela +même, les Basques actuels se trouveraient être les descendants directs +des Ibères; ils seraient, dit Michelet, «le reste de ce monde antérieur +au monde celtique et dont on ne connaît que la décadence.» Tout +naturellement, on a cru également devoir attribuer aux ancêtres des +Basques les diverses inscriptions et légendes de monnaies en «lettres +inconnues», _letras desconocidas_, que l'on a découvertes en Espagne et +dans la France méridionale, et que M. Boudard a fini par interpréter +comme étant réellement de langue euskarienne. Il est à peine permis de +douter de l'identité parfaite des Ibères et des Basques. Cet isolement +du petit peuple pyrénéen n'existait donc pas dans l'antiquité. Par les +Vascons, il occupait le midi de la France, par les diverses tribus +ibériennes et celtibériennes, il couvrait la péninsule d'Hispanie. Au +delà des Colonnes d'Hercule, les Euskaldunac s'étendaient aussi +jusqu'aux pentes de l'Atlas, car les auteurs anciens citent quelques +localités dont les noms sont entièrement basques; l'une des peuplades +énumérées par Strabon porte même la désignation tout euskarienne de +Mutur-Gorri (Visages-Rouges), que les hommes de la tribu devaient +peut-être à leur face bronzée par le soleil. Enfin, les témoignages des +auteurs romains s'accordent à déclarer que les Ibères avaient colonisé +les grandes îles de la Méditerranée; les nations liguriennes qui +habitaient les côtes de l'Italie appartenaient probablement à la même +souche. + +On s'est étonné que les Basques aient pu se maintenir en corps de +nation, parlant sa langue, précisément dans cette partie des Pyrénées où +les montagnes, trop basses pour se dresser en barrière contre les armées +d'invasion, ont laissé passer, tantôt dans un sens, tantôt dans un +autre, tous les peuples en marche. D'abord, il faut tenir compte de ce +fait, que les Pyrénées occidentales sont les plus éloignées de Rome et +devaient, par conséquent, échapper plus facilement à l'influence du +peuple-roi; mais le faible relief des montagnes a dû également aider les +Euskariens à garder leur cohésion nationale, leurs moeurs et leur +langue. Dans les autres parties des monts, les tribus ibériennes, +séparées par des crêtes neigeuses difficiles à franchir, étaient +refoulées par leurs ennemis en d'étroites vallées latérales, et ne +pouvaient s'entr'aider en cas de péril commun. Les Basques avaient, au +contraire, le privilège d'habiter un pays offrant à la fois de sérieux +obstacles à l'invasion étrangère et, par-dessus les chaînons parallèles, +des passages faciles pour les indigènes. Les peuplades des diverses +vallées pyrénéennes du nord et du midi pouvaient ainsi se former en une +masse épaisse et puissante au milieu des nations qui les entouraient et +qui toutes entraient, l'une après l'autre, de gré ou de force, dans le +monde latinisé. + +On ne sait quelle était, après l'époque romaine, l'étendue des +territoires occupés par des populations de langue basque, mais il est +très-probable que cette étendue a peu changé, car, depuis lors, les +Euskariens ont presque toujours été leurs propres maîtres, et nulle +raison majeure n'a pu les porter à laisser leur langue pour celle de +voisins qu'ils tenaient en mépris. Du côté de la France, les limites +actuelles des dialectes euskariens sont assez bien connues; du côté de +l'Espagne, elles ont été déterminées avec moins de précision. Elles ne +correspondent nullement aux frontières des circonscriptions +administratives et politiques. Le domaine actuel de la langue basque +commence à l'ouest par la vallée du Nervion, au-dessous de Bilbao; sa +limite contourne cette ville, qui est devenue presque entièrement +espagnole, et traverse au sud le col d'Orduña pour suivre les flancs de +la Peña de Gorbea et longer à une certaine hauteur le versant méridional +des Pyrénées en laissant en dehors toutes les villes situées dans la +plaine de l'Alava. Au delà de Salvatierra, elle descend pour remonter +sur les flancs de la sierra de Andía et rattache au pays basque toute la +vallée où court le chemin de fer d'Alsásua à Pampelune; mais cette ville +elle-même, l'ancienne Irun des Ibères, n'est euskarienne que par les +souvenirs historiques, et, plus à l'est, le basque n'est parlé que dans +les hautes vallées de Roncevaux, d'Orbaiceta, d'Ochagavia, de Roncal, +tandis qu'au sud les noms seuls des villages, Baigorri, Mendivil, +Sansoain, Lazaguria, rappellent l'idiome d'autrefois. Le pic d'Anie, +qui, du côté de la France, est la borne des populations de langue +basque, l'est également du côté de l'Espagne. Ainsi, des quatre +provinces euskariennes, une seulement, le Guipúzcoa, est en entier +comprise dans le domaine de l'idiome antique; encore les deux villes +d'Irun et de Saint-Sébastien y forment-elles des îlots de langue +castillane. Toute la zone méridionale des contrées qui font +politiquement partie de la Navarre et des provinces Vascongades, est +depuis un temps immémorial envahie par les dialectes latins, et les +populations y parlent un castillan mélangé de quelques termes locaux +d'origine euskarienne. D'après les affirmations des paysans, que +pourtant n'a point encore corroborées un seul document authentique, on +aurait encore parlé le basque à Olite et à Puente la Reina, situées à +une grande distance au sud de la zone actuelle de langue euskarienne. M. +Broca voit dans ce déplacement de langues, dont il importerait d'abord +de constater la réalité, une conséquence toute naturelle de la +juxtaposition immédiate du basque avec un idiome disposant de la +prépotence administrative et de l'influence littéraire, sociale et +religieuse. Au sud des Pyrénées, le basque n'est pas de force à lutter +contre l'espagnol, tandis qu'au nord des Pyrénées il n'est pas même +menacé par le patois béarnais. + +[Illustration: Nº 151.--ZONE DE LA LANGUE BASQUE.] + +D'un côté l'espagnol, de l'autre le français, travaillent à se +substituer au basque, non par la conquête violente, mais par un lent +travail de désorganisation. Déjà scindée en sept dialectes, modifiée par +des mots et des tournures contraires à son génie, la langue des Ibères +cherche à s'accommoder de plus en plus à l'esprit des étrangers qui +viennent s'établir dans le pays; elle perd sans cesse en originalité et +se transforme en patois. Chaque grande route qui pénètre dans le +territoire basque fait en même temps une trouée dans la langue +elle-même. Chaque progrès, surtout celui de l'instruction, ne peut +qu'être fatal aux dialectes euskariens; le demi-million de Basques, +désormais enfermé dans un étroit horizon de collines et de montagnes, ne +saurait plus compter sur une longue durée pour le langage des aïeux +[192]. + +[Note 192: Nombre approximatif de la population de langue basque, en +1875: + +Basses-Pyrénées (France) 116,000 +Provinces basques: + Guipúzcoa 170,000 + Viscaya 120,000 + Alava 50,000 +Navarre 100,000 + _________ + 556,000 +] + +Strabon parle des Cantabres, les ancêtres immédiats de nos Basques, avec +une admiration mêlée d'horreur. Leur bravoure, leur amour de la liberté, +leur mépris de la vie, lui paraissaient des qualités tellement +surhumaines, qu'il y voyait une sorte de férocité, une rage bestiale. Il +raconte avec effroi que, dans leur guerre d'indépendance contre les +Romains, des Cantabres se sont entre-tués pour ne pas être réduits en +captivité, que des mères mirent elles-mêmes leurs enfants à mort pour +leur éviter l'opprobre et les misères de l'esclavage, que des +prisonniers, mis en croix, entonnèrent leur chant de victoire. A cette +époque, les Ibères avaient coutume de se prémunir contre les malheurs +inattendus en portant sur eux un poison préparé à l'aide d'une plante +semblable à l'ache et qui tuait sans douleur. Maîtres de leur propre +vie, ils ne craignaient plus rien; ils la risquaient facilement, surtout +quand il s'agissait de combattre pour un ami. + +Leurs qualités de courage, souvent mises à l'épreuve depuis leurs luttes +avec les envahisseurs romains, n'ont jamais été trouvées en défaut, mais +elles ne sont point les seules qu'il faille leur accorder. L'histoire et +les lois des fédérations pyrénéennes témoignent de la prééminence que la +droiture des Basques, leur générosité, leur amour de l'indépendance, +leur respect de l'homme libre leur donnaient sur les sociétés voisines. +Les serfs malheureux qui les entouraient, s'imaginant dans leur +abjection que la liberté est un privilège de noblesse, voyaient en eux +des gentilshommes. Tous les habitants du Guipúzcoa et de la Biscaye +proprement dite étaient nobles, même en vertu de la hiérarchie +espagnole, tandis que dans l'Alava et dans la Navarre, où les Maures +dominèrent pendant quelque temps, et où plus tard se fit sentir +l'influence castillane, la noblesse seigneuriale prit naissance avec son +cortége habituel de vassaux et de manants. Mais toutes les provinces +veillaient avec le même soin jaloux sur leurs libertés locales et +forçaient leurs suzerains à observer de point en point le contrat +d'union. Alors que l'histoire de l'Europe n'était qu'une succession de +massacres, les Basques vivaient presque toujours dans une profonde paix; +chaque année, les communes situées sur les versants opposés des +montagnes se juraient une amitié perpétuelle, et tour à tour leurs +ambassadeurs déposaient solennellement une pierre symbolique sur une +pyramide élevée par les ancêtres au milieu des pâturages du col. Toutes +ces petites républiques, dont l'isolement eût fait une proie facile pour +les conquérants, étaient fraternellement unies en une grande fédération; +chacune s'engageait à «sacrifier les biens et la vie» pour maintenir la +patrie commune «en droit et en justice». Leur étendard figure trois +mains unies: _Irurak bat_, «les Trois n'en font qu'Une,» telle est la +belle devise des provinces Vascongades. + +Ce qui montre surtout combien la société euskarienne, si peu importante +par le nombre, était supérieure aux populations voisines par ses +éléments de civilisation, c'est le grand respect qu'on y avait pour la +personne humaine. Tout Basque était absolument inviolable dans sa +demeure: jamais il ne pouvait être privé de son cheval ni de ses armes. +Si d'autres Ibères, libres comme lui, portaient devant le conseil une +accusation contre sa personne, sa maison n'en restait pas moins sacrée +pour tous, et quand le moment était venu de répondre à l'imputation, il +sortait fier et superbe, le béret sur la tête, le bâton dans la main, +et, digne comme ses pairs, il arrivait sous le chêne où siégeaient les +prud'hommes assemblés. Dans les assises nationales, tous votaient, et le +suffrage de tous avait la même valeur. Dans plusieurs vallées, les +citoyennes donnaient leur avis et leur voix avec la même liberté que les +hommes. Les vieilles chartes d'Alava stipulaient formellement une place +pour les dames de la «confrérie» délibérante d'Arriaga. Cependant il +n'était pas d'usage que les femmes fussent assises à la même table que +l'_etcheco-jauna_ (le maître de la maison) et ses fils; elles mangeaient +debout à côté du foyer; même de nos jours, cette vieille habitude +d'inégalité n'a point disparu des campagnes, et telle est la force de la +tradition, que la femme se croirait presque déshonorée si on la voyait +assise à côté de son mari à tout autre jour que celui de ses noces. De +même, lors des fêtes publiques, les femmes se tiennent à l'écart: elles +dansent entre elles, tandis que les hommes se livrent à leurs jeux plus +bruyants. + +Mais, à part ce reste de la barbarie primitive, les amusements des +Basques ne révèlent que des qualités naturelles. S'il est vrai que l'on +peut juger d'un peuple d'après ses jeux,--car l'homme, quand il se +laisse emporter au plaisir, oublie de veiller sur lui-même,--les +Euskariens gagnent singulièrement à être vus aux jours de fête; ils ne +cessent point alors d'être aimables, gracieux et dignes. Leurs jeux sont +toujours des luttes de force et d'adresse. Sur les pelouses de leurs +vallées, les jeunes Basques s'exercent au saut, à la danse, à la course, +au jet de lourdes pierres. Le jeu de paume est une des gloires de la +nation; elle lui a voué une espèce de culte comme à sa plus précieuse +institution. Les grandes parties sont annoncées d'avance et les Basques +y accourent de toutes parts avec autant d'ardeur que les Grecs +d'autrefois allant à Delphes ou à Olympie. Et, pareille aux tribus +helléniques, la foule euskarienne ne songe pas uniquement aux exercices +corporels, elle s'occupe aussi des plaisirs plus raffinés de l'esprit. +Les Basques jouent encore en plein air des mystères et des pastorales; +ils ont leurs acteurs et leurs poètes. + +Toutefois il ne faudrait point croire que les populations euskariennes +sont composées d'hommes supérieurs de toute manière à leurs voisins. Aux +qualités correspondent aussi les défauts. Actuellement le grand malheur +des Basques est précisément dérivé de leurs anciens priviléges +nationaux. Ils veulent continuer les traditions du passé, parce que ce +passé fut héroïque, se renfermer dans les étroites limites de leur +patrie, parce que cette patrie fut libre à côté de nations esclaves, +rester étrangers au mouvement historique des peuples d'Europe, parce que +ceux-ci ne sont pas de race noble comme eux. Par un revirement bizarre +des choses, il se trouve qu'en défendant leurs libertés provinciales les +Basques se sont faits les champions de l'absolutisme pour les autres +provinces; ils ne veulent point qu'on touche à leurs _fors_, et, pour en +assurer la conservation, ils ne veulent pas non plus permettre à leurs +voisins de se débarrasser de leurs entraves. De cette attitude naissent +les plus étranges inconséquences et de singuliers malentendus, causés +d'ailleurs en grande partie par l'ignorance des Basques, car +l'instruction est très-peu répandue chez eux: elle n'était point +stipulée dans leurs fors! + +Ces _fueros_, ou droits particuliers des Basques, sont censés les mêmes +qu'en l'année 1332, époque à laquelle les députés des provinces se +présentèrent à Búrgos pour offrir le titre de «seigneur» au roi de +Castille, Alphonse le Justicier. En vertu du traité qui fut conclu, il +est interdit au souverain étranger de bâtir ou de posséder aucune +forteresse, aucun village, aucune maison sur le territoire euskarien. +Les Basques ne doivent leur sang qu'à leur propre pays; ils sont exempts +de la conscription espagnole et gardent leurs soldats ou «miquelets» +dans les limites de leurs provinces. En temps de guerre, il est vrai, +les Basques doivent le service, mais à certaines conditions. Dans la +Biscaye proprement dite, les contingents ne peuvent être menés, sans +leur consentement exprès, au delà d'un certain arbre de la frontière, et +dans ce cas ils ont droit à un payement spécial; des formalités +analogues doivent être observées dans le Guipúzcoa et l'Alava. L'impôt +est toujours fixé et réparti par les juntes provinciales; presque toutes +les contributions perçues sont exclusivement destinées à couvrir les +dépenses locales, et ce qui est accordé à l'État l'est à titre de don +gracieux. Le commerce est plus libre que dans le reste de l'Espagne; les +monopoles n'existent point. Enfin les municipalités locales sont toutes +indépendantes; représentées par leurs alcades, les membres de +l'_ayuntamiento_, les «grands-parents», ou _parientes-mayores_, elles +fixent et arrêtent seules leur propre budget. + +Mais que de diversités, de contrastes et de bizarreries féodales dans +cette organisation des communes et des provinces, en apparence si +démocratique! Telle bourgade est une république indépendante; telle +autre se groupe avec un certain nombre de villages en «université» +souveraine; d'autres encore ne se composent que d'enclaves. Dans tel +village, la municipalité nouvelle est nommée par celle qui vient +d'achever ses fonctions; dans tel autre, elle est choisie par des +électeurs censitaires ou par des nobles d'une certaine catégorie, ou +même, soit par le seigneur local, soit par son représentant. Les juntes +provinciales se renouvellent aussi suivant les procédés les plus divers, +en vertu des traditions les plus disparates. Le suffrage, que l'on +considère dans les démocraties modernes comme un droit naturel +appartenant à l'homme libre, est encore un privilège parmi les Basques +et n'est point exercé par tous. En outre, l'usage de ce privilége est +accompagné de formalités puériles et réglé par une étiquette jalouse: +les lois de la préséance ne sont pas moins religieusement observées sous +le «chêne de justice» qu'à la cour de la reine d'Angleterre. On comprend +qu'avec de pareilles institutions, où la tradition féodale se mêle au +vieil instinct de race, les Basques aient fini par se trouver, eux +républicains, les champions les plus obstinés de l'ancienne monarchie +espagnole. Ce sont eux qui ont donné à l'Église catholique son génie +inspirateur, son véritable chef, dans la personne d'Ignace de Loyola. + +[Illustration: SAINT-SEBASTIEN. Dessin de Taylor, d'après une +photographie de M. J. Laurent] + +Il est évident que la situation tout exceptionnelle des provinces +Vascongades ne pourra se maintenir longtemps. Déjà la Navarre est +assimilée depuis 1839 au reste de l'Espagne en ce qui concerne le +service militaire, les impôts, la constitution des municipalités. Même +en plein pays Basque, le changement s'accomplit d'une manière +irrésistible: si les descendants des Euskariens ne veulent pas d'une +liberté commune avec les autres habitants de la Péninsule, c'est en vain +qu'ils essayeront d'être libres tout seuls. La guerre les a déjà brisés +une première fois; elle menace de les briser encore et de les réduire à +merci; mais la paix, non moins que la guerre, tend à les priver de leur +individualité nationale pour les faire participer à la vie politique des +populations espagnoles. L'industrie moderne, aidée par le commerce et +les voyages, change les moeurs locales, enseigne la langue des voisins, +fait disparaître les anciennes traditions. Les Basques ne sont pas +seulement «un peuple qui saute et danse au haut des Pyrénées», comme le +disait Voltaire, c'est aussi un peuple qui travaille, et c'est par le +travail que se fera la fusion nationale avec les autres Espagnols. + +Comme pour hâter la disparition prochaine du groupe distinct que leur +race forme encore dans l'humanité, les Basques émigrent en grand nombre +et laissent derrière eux des places vides que leurs voisins viennent +occuper en partie. Ceux d'entre eux qui habitent les hautes vallées +partiellement emplies de neige pendant l'hiver, descendent par centaines +avant les mois de la saison froide et vont exercer temporairement +quelque industrie lucrative dans les villes de la plaine; d'autres, +entraînés par l'amour des aventures, qui chez eux est traditionnel et +qui fit de leurs ancêtres de si hardis pêcheurs de baleines, partent +sans désir de retour prochain et ne craignent pas d'aller s'établir sur +un autre hémisphère. Naguère les Basques espagnols émigraient beaucoup +moins que leurs frères de nationalité française, chassés de leur patrie +par l'horreur de la conscription militaire; mais ils suivent maintenant +en foule l'exemple qui leur est donné, et la majorité de ceux qui s'en +vont se compose des hommes les plus énergiques, la véritable élite de la +nation. Dans les républiques de la Plata, où ils vont presque tous +chercher fortune, leur race est destinée à se perdre, comme élément +distinct, encore bien plus rapidement qu'en Europe: c'est en vain que +certains patriotes euskariens rêvent la naissance d'une nouvelle +république cantabre dans les pampas de l'Amérique. + +Il est vrai que, loin de leur patrie, les Basques gardent avec soin cet +esprit de solidarité qui leur donne tant de force chez eux. A Madrid et +dans les autres villes de l'Espagne proprement dite, à Montevideo, à +Buenos-Ayres, ils s'entr'aident, se soutiennent dans l'infortune, se +liguent contre des concurrents, et de cette façon ils arrivent à faire +bien meilleure figure que beaucoup d'autres groupes de population +relativement plus nombreux; mais, quelle que soit leur force de +cohésion, elle ne peut que retarder, non conjurer les destins. Dans un +petit nombre de générations, le basque sera rayé de la liste des langues +vivantes de l'Europe, comme l'ont été le _cornish_ et le _crévine_, +comme le seront l'_erse_, le _manx_, le _wende_, le _lithuanien_, le +_livonien_, et même avant l'idiome disparaîtront les anciennes moeurs et +les institutions politiques. + +Les provinces Vascongades et la Navarre n'ont que peu de villes, et +celles qui se trouvent sur leur territoire sont en grande partie +peuplées d'étrangers. L'Euskarien, comme l'Asturien et l'habitant de la +Galice, aime la libre nature: les villes, les gros bourgs lui +déplaisent. Sauf dans les districts commerçants et industriels, toutes +les maisons se dressent isolément sur les promontoires, sur les pentes +des collines ou sur le bord des ruisseaux; devant la demeure s'étend une +pelouse plantée de chênes, où chaque soir, après le labeur de la +journée, les jeunes gens se reposent de leurs fatigues par les danses et +le chant. Dans ce choix qu'ils faisaient pour leurs demeures on a vu la +preuve que les Basques et leurs voisins des Pyrénées occidentales +avaient un esprit contemplatif et le goût de la solitude: il faut y +reconnaître plutôt la conséquence naturelle de ce fait que les Basques +étaient un peuple libre, n'ayant rien à craindre de ses voisins. Tandis +que les populations du reste du l'Espagne, de la France, de l'Italie et +de presque tous les pays d'Europe étaient obligés, pour échapper aux +invasions guerrières et aux massacres, de se réfugier à l'abri des +forteresses ou dans les cités murées, les Basques, toujours en paix +entre eux et avec leurs voisins, pouvaient tranquillement s'établir au +milieu des champs qui leur appartenaient. + +Bilbao, la plus grande ville des provinces Basques et son port le plus +animé, n'est point une ville euskarienne; depuis longtemps livrée au +commerce avec les colonies lointaines du Nouveau Monde, elle est le +débouché naturel des farines de la Castille, et jadis elle fut le siége +du plus haut tribunal de commerce en Espagne. Encore de nos jours, +quoique privée des monopoles qui lui avaient été concédés et beaucoup +moins bien située pour le commerce que plusieurs autres cités d'Espagne, +elle rivalise d'importance pour les échanges avec Valence, Santander et +Cadiz; il lui est arrivé, grâce aux mines importantes des environs, +d'être le troisième port de la Péninsule par le chiffre des affaires +[193]. Tout naturellement elle a vécu d'une autre vie que les +populations basques des montagnes environnantes. Elle est devenue tout +espagnole, et, pendant les guerres carlistes, elle a été assiégée à +plusieurs reprises par les habitants mêmes de sa banlieue. La charmante +vallée où elle groupe ses édifices, les montagnes à pente rapide qui +l'entourent en demi-cercle, les eaux du Nervion, qui portent ses +embarcations au havre de Portugalete et à la mer, ont été souvent +rougies de sang. C'est devant les murs de Bilbao que le plus fameux +général basque, Zumalacarreguy, reçut en 1855 sa blessure mortelle. + +[Note 193: Mouvement du port en 1872... 4,058 navires. Exportation +du minerai de fer, en 1871... 300,000 tonnes; en 1872... 422,000 +tonnes.] + +[Illustration: No. 152.--SAINT-SÉBASTIEN.] + +La ville la plus populeuse du Guipúzcoa, Saint-Sébastien, est également +espagnole. A la fois port de trafic comme Bilbao et place de guerre avec +une garnison castillane, elle s'est assimilée d'aspect et de langue aux +villes de l'intérieur de la Péninsule. La roche de la Motta ou du Monte +Orgullo, qui la domine au nord et dresse, à 130 mètres au-dessus de la +mer, ses escarpements hérissés des tours d'une forteresse, la «conque» +d'eau bleue qui s'arrondit à l'ouest de la ville sur une charmante plage +où se promènent les baigneurs, la rivière Urumea qui débouche à l'orient +de la citadelle et lutte incessamment contre les flots écumeux de la +mer, les promenades ombreuses, l'amphithéâtre de collines verdoyantes et +semées de villages qui bornent l'horizon du sud, tout l'ensemble du +gracieux paysage fait de Saint-Sébastien l'une des localités les plus +aimables, une de celles où vient se presser la population cosmopolite +des fatigués et des oisifs. Du reste, la ville même a perdu tout +caractère d'originalité; brûlée en 1813 par ses alliés les Anglais, que +la jalousie de métier fit s'acharner à la destruction de tous les +établissements industriels, elle a été reconstruite avec une monotone +régularité. Son port, assez fréquenté par les navires de cabotage, est +peu sûr et sans profondeur. Le grand havre de commerce de la contrée +devrait être la magnifique baie de Pasages, qui s'ouvre plus à l'est, du +côté de la frontière de France. Il est parfaitement abrité, puisque de +ses eaux on ne voit même pas la mer, avec laquelle il communique par un +étroit goulet facile à défendre. Aux siècles précédents, de grands +navires y pénétraient et venaient s'amarrer aux quais du bourg +aujourd'hui ruiné de Leso: des chantiers de construction très-actifs +s'élevaient sur les bords du golfe intérieur; mais les alluvions de +l'Oyarzun et d'autres ruisseaux, aidées par l'incurie des hommes, ont +comblé une partie du bassin et obstrué par une barre périlleuse l'entrée +du golfe: il est probablement à tout jamais perdu pour la grande +navigation. + +[Illustration: No. 153.--GUETARIA.] + +[Illustration: ENTRÉE DE LA BAIE DE PASAGES.] + +[Illustration: No. 154.--GUERNICA.] + +La gracieuse Fontarabie, l'Ondarrabia des Basques, aux maisons +blasonnées, est également séparée de la mer par un seuil redouté des +navigateurs; elle ne doit sa petite importance actuelle qu'à ses bains +de mer et au voisinage de la France, qu'elle regarde du haut de sa +terrasse et de ses murs éventrés par les obus. Irun serait aussi une +ville insignifiante si elle n'était du côté de la France la tête de +ligne des chemins de fer espagnols et la clef stratégique de toute la +contrée. Tolosa, entourée de manufactures, se vante du titre de capitale +du Guipúzcoa; Zarauz, Guetaria, à la racine de son île pittoresque +changée en péninsule, Lequeytio ont leurs bains de mer; Zumaya, à +l'issue de la vallée de l'Urola, a ses carrières de plâtre qui +fournissent aux ingénieurs un incomparable ciment; Vergara, jadis +renommée par ses manufactures d'armes, a les nombreuses sources +ferrugineuses des environs, son collége célèbre fondé en 1776 par la +Société basque, et le souvenir de la convention mémorable qui mit fin, +en 1839, à la première guerre carliste. Durango est également une ville +dont le nom a fréquemment retenti pendant les guerres civiles du nord de +l'Espagne. Guernica, dans la Biscaye, a son palais «foral» et le fameux +chêne sous lequel s'assemblent encore les législateurs de la contrée; +mais, comme toutes les prétendues villes basques, Guernica n'est en +réalité qu'une simple bourgade. + +Sur le versant méridional des monts pyrénéens, les grandes +agglomérations ne sont pas plus nombreuses, ce qui s'explique d'ailleurs +par ce fait que la population est trois fois moins dense que sur le +versant atlantique. Vitoria, capitale de l'Alava, située sur le chemin +de fer de Paris à Madrid, est une ville industrielle et commerçante, un +entrepôt d'échanges entre les provinces Basques et les Castilles. +Pampelune ou Pamplona, dont le nom rappellerait encore celui de son +reconstructeur Pompée, est surtout une ville forte, souvent assiégée, +souvent prise; sa cathédrale est une des plus riches et des plus +curieuses de l'Espagne. Tafalla, «_la flor de Navarra_» et l'ancienne +capitale du royaume, a seulement les ruines de son palais, que son +bâtisseur, don Cárlos le Noble, voulait, dit-on, réunir au palais +d'Olite, situé également dans la vallée du Cidaco, par une galerie d'une +lieue de longueur. Puente la Reina est célèbre par ses vins. Estella, +l'une des villes les plus riantes de la Navarre, commande plusieurs +défilés sur les chemins des Castilles et de l'Aragon, et possède par +conséquent une sérieuse importance stratégique. Pendant la guerre +actuelle, les carlistes l'ont transformée en une puissante forteresse. +Dans la province limitrophe, dépendant de la Vieille Castille, Tudela, +riche en vins, Calahorra et Logroño, dont le pont date du onzième +siècle, sont également des places militaires de quelque valeur, parce +qu'elles commandent les passages de l'Èbre. Calahorra, qui avait pris +pour devise la fière parole: «J'ai prévalu sur Carthage et sur Rome,» +fut le boulevard de défense de Sertorius contre Pompée; mais son +héroïsme lui coûta cher. Assiégée par les Romains, elle perdit presque +tous ses citoyens par la famine; les défenseurs de la ville eurent à se +nourrir de la chair le leurs femmes et de leurs enfants. Quoique située +en dehors des pays de langue euskarienne, dans les riches campagnes de +la Rioja, Calahorra, la vieille Calagorri des Ibères, se rattache +intimement à l'histoire des provinces Vascongades, car c'est d'après les +anciennes lois de Calahorra qu'ont été rédigés les fors d'Alava, jurés +en 1332 par le suzerain Alphonse le Justicier. Elle fut la patrie de +Quintilien [194]. + +[Note 194: Population approximative des principales villes des pays +Basques, de la Navarre et de Logroño: + + BISCAYE (VIZCAYA). +Bilbao 30,000 hab. + + GUIPÚZCOA. +Saint-Sébastien 15,000 hab. +Tolosa 8,000 » + + ALAVA. +Vitoria 12,500 hab. + + NAVARRE. +Pampelune (Pamplona) 22,000 hab. +Estella 6,000 » + + LOGROÑO +Logroño 12,000 hab. +Calahorra 7,000 » +] + + + + +VIII + +SANTANDER, ASTURIES ET GALICE. + + +Le versant océanique des Pyrénées cantabres, à l'ouest des provinces +Vascongades, est une région tellement distincte du reste de l'Espagne, +qu'on pourrait la comparer à la Bretagne française, ou même à +l'Angleterre et à l'Irlande, plutôt qu'aux régions du plateau castillan +ou surtout au versant méditerranéen de la Péninsule. Partout on voit se +succéder dans une infinie variété les montagnes, les collines, les +vallées, les eaux courantes, les bois et les cultures; partout la côte +est abrupte, bordée de hauts promontoires et découpée en estuaires où +débouchent de rapides cours d'eau; partout le climat est humide et +salubre. Par la destinée de ses peuples, de race ibère et celtique, +cette partie de l'Espagne présente aussi une remarquable unité; elle a +presque toujours échappé aux grandes agitations des autres provinces +péninsulaires, et par suite la population a pu devenir très-nombreuse, +proportionnellement à la superficie cultivable du sol. Néanmoins, malgré +la grande analogie de toutes les régions du versant cantabre, malgré la +ressemblance des terrains, du climat, de l'histoire et des moeurs, le +pays, fort étroit relativement à sa longueur, s'est divisé en plusieurs +fragments distincts au point de vue de la géographie politique. A +l'ouest, l'ancien royaume de Galice groupe ses quatre provinces à +l'angle nord-occidental de l'Espagne, de manière à former un grand +quadrilatère presque régulier entre l'Atlantique, les frontières du +Portugal et les rameaux en éventail des hautes Pyrénées cantabres; les +Asturies proprement dites, resserrées entre les montagnes et les eaux du +golfe de Gascogne, se sont partagées en deux: d'un côté l'Asturie +d'Oviedo, de l'autre celle de Santillana, en partie réunies de nos jours +comme circonscription administrative; enfin, à l'est, sur les confins du +pays Basque, est le district connu jadis dans le langage populaire sous +le nom de «Montagnes de Búrgos et de Santander» ou simplement de +«Montagnes». Les Castilles en ont fait une de leurs provinces; mais, +géographiquement, Santander est l'intermédiaire naturel entre le pays +Basque et les Asturies [195]. + +[Note 195: + + Superficie. Population Pop. kilom. + en 1870. + +Santander 5,471 kil car. 241,600 hab. 44 +Asturies (actuelles) 10,596 » 610,900 » 58 +Galice 29,379 » 1,989,300 » 67 + ---------- ------------ ---- + 45,446 kil. car. 2,841,800 hab. 62 +] + +[Illustration: N° 155.--COL DE REINOSA.] + +A l'ouest de la sierra Salvada et de la dépression dite Valle de Mena, +commence cette région des «Montagnes» qui occupe toute la province de +Santander de ses massifs et de ses chaînons tortueux, entre lesquels les +torrents descendent en brusques sinuosités. Dans cette partie de leur +développement, les Pyrénées cantabres, s'il est permis de donner ce nom +à l'ensemble désordonné des hauteurs, n'ont en réalité qu'un seul +versant, celui qui s'incline vers la mer de Gascogne; du côté +méridional, elles s'appuient sur les terres hautes où l'Èbre naissant a +creusé son sillon. Ainsi le col ou _puerto_ d'Escudo, qui s'ouvre à +travers les monts, directement au sud de Santander, est à près de 1,000 +mètres de hauteur au-dessus du littoral, tandis que la déclivité +méridionale, jusqu'au plateau de la Virga, est de 140 mètres seulement. +Plus à l'ouest, le col de Reinosa, que l'on a utilisé pour la +construction du chemin de fer de Madrid au port de Santander, offre un +exemple bien plus curieux encore de cette forme du relief montagneux. En +cet endroit, un seuil presque imperceptible sépare les plateaux de +l'espèce d'escalier qui descend vers la côte cantabre; il suffirait de +creuser un canal de 2 kilomètres de long sur une profondeur de 18 mètres +pour jeter les eaux de l'Èbre dans la rivière de Besaya, qui les +porterait dans l'Atlantique, au port de San Martin de Suances. Il n'est +pas étonnant que ce seuil, situé à l'endroit où le passage de l'Èbre +n'oppose aucun obstacle, et où les voyageurs descendus des hautes +plaines du Duero peuvent gagner de plain-pied le versant maritime, soit +devenu le grand chemin des Castillans vers la mer Cantabre. C'est par là +qu'ils ont trouvé le débouché naturel de leur commerce, et par suite la +province de Santander leur a paru de bonne prise au point de vue +administratif et politique. De même que chaque puissance riveraine d'un +fleuve cherche à s'emparer de ses bouches, de même les populations des +plateaux essayent de se rendre maîtres des chemins les plus faciles qui +les mettent en communication avec la mer. + +Mais, immédiatement à l'ouest de la dépression de Reinosa, les montagnes +prennent un autre aspect et se dressent en hauts massifs présentant +aussi vers le midi des escarpements considérables. Des sommets de plus +de 2,000 mètres d'élévation montent jusque dans la zone des longues +neiges hivernales. La Peña Labra domine un premier massif, d'où les eaux +rayonnent dans tous les sens; à l'est l'Èbre, au sud le Pisuerga, au +nord le Nansa, ou Tina Menor, au nord-ouest un torrent qui va déboucher +dans l'estuaire ou _ria_ de Tina Mayor. Plus à l'ouest, la Peña Prieta, +dont les neiges alimentent le Carrion et l'Esla, dépasse 2 kilomètres et +demi de haut; c'est une des grandes cimes pyrénéennes. Elle s'appuie de +tous les côtés sur de puissants contre-forts et se relie au nord par une +crête intermédiaire à un massif plus considérable encore, qui porte le +nom, à coïncidence bizarre, de Picos de Europa, ou de «Pitons d'Europe», +peut-être d'origine euskarienne. La montagne appelée Torre de Cerredo +est la cime dominatrice de ce groupe, le troisième de l'Espagne par son +élévation, car il n'est dépassé que par les géants de la sierra Nevada +et des Pyrénées centrales. Des amas de neige dure se conservent dans les +creux des ravins tournés vers le nord, et même il s'y trouverait de +véritables glaciers, alimentés par les neiges abondantes qu'amènent en +hiver les vents de mer. Ce serait un exemple remarquable de l'influence +prépondérante qu'exercé l'humidité dans la formation des glaciers, car +sur des montagnes de même hauteur situées plus au nord on ne trouve +point de champs de glace. + +La vallée de la Liebana, ou de Potes, qui s'ouvre comme une immense +chaudière à la base orientale des Pitons d'Europe, est peut-être la plus +remarquable de la Péninsule par sa profondeur relative et sa disposition +en forme d'entonnoir. A l'ouest, au sud, à l'est, elle est entourée +d'escarpements dont la crête atteint ou dépasse 2,000 mètres; au nord, +un chaînon transversal, ne laissant aux eaux de la Liebana qu'un étroit +défilé de passage, réunit le massif de la Peña Sagra aux montagnes +d'Europe. Telle est la rapidité des escarpements intérieurs, que le +village de Potes, situé au fond de cette espèce de gouffre, est à une +altitude moindre de 300 mètres relativement au niveau de la mer. +D'ailleurs la zone montagneuse de Santander et des Asturies, plus encore +que celle du pays Basque, présente un grand nombre d'arêtes parallèles à +l'axe général des Pyrénées et au rivage de la mer Cantabre; les monts de +roches secondaires, triasiques, jurassiques, crétacés, se sont disposés +en murailles au devant des hautes montagnes de schistes siluriens +soulevés par le noyau de granit. Il en résulte que les rivières ont un +cours très-inégal et tourmenté. Au sortir des vallons supérieurs, où +elles forment d'admirables cascades, elles se jettent de droite et de +gauche et longent la base des montagnes pour chercher une issue: +quelques-unes même, entre autres l'Ason, entre Bilbao et Santander, +n'ont pu se creuser de défilé à ciel ouvert; elles s'échappent par les +cavernes des remparts qui les arrêtent, et reparaissent de l'autre côté, +après un cours souterrain plus ou moins long. + +Au delà des montagnes d'Europa, la hauteur de la crête s'abaisse et +celle-ci présente même des passages inférieurs à 1,500 mètres en +altitude. Les deux vallées, en forme de gouffres, de Valdeon et de +Sajambre, analogues à celle de la Liebana, quoique moins grandes, +s'ouvrent entre la sierra pyrénéenne proprement dite et un chaînon +parallèle que projettent au nord las Picos de Europa. C'est ce dernier +chaînon que traversent les eaux torrentielles pour aller se jeter dans +la mer des Asturies; mais sa hauteur moyenne est fort considérable et +c'est à bon droit que les âpres vallées supérieures ont été rattachées à +la province de Léon, avec laquelle elles ont des communications plus +faciles qu'avec la partie basse de leur propre bassin fluvial; à l'ouest +de ces citadelles de montagnes, la crête des Pyrénées cantabres reprend +une assez grande régularité, comparable à celle des Pyrénées françaises. +S'éloignant graduellement de la côte, la chaîne, dont quelques cimes ont +plus de 2,000 mètres, s'infléchit peu à peu vers le sud-ouest jusqu'aux +frontières de la Galice, où elle prend la direction du sud, comme pour +former une courbe concentrique à celle du rivage de la mer. Là elle perd +complètement sa disposition de sierra régulière; elle se ramifie dans +tous les sens en un grand nombre de chaînons secondaires et de +contre-forts qui, sous divers noms, vont se terminer aux promontoires de +la côte ou se rattacher à d'autres systèmes montagneux. Dans leur +ensemble, les crêtes diminuent graduellement de hauteur en se +rapprochant de la Galice. C'est au sud du Sil et du Miño seulement que +les monts se redressent en grands massifs, la Peña Negra, la Peña +Trevinca, la Cabeza de Manzaneda et autres groupes, qui vont rejoindre +les chaînes du Portugal. + +[Illustration: N° 156.--PITONS D'EUROPE.] + +Les monts asturiens, surtout ceux qui s'élèvent entre Oviedo et les +Pitons d'Europe, sont vénérés de tous les patriotes espagnols. Fort +beaux d'ailleurs, car leurs premiers versants sont ombragés de +châtaigniers, de noyers, de chênes et, sur les pentes supérieures, les +forêts de hêtres et de noisetiers alternent avec les prairies, ils +paraissent à l'imagination populaire d'autant plus admirables à voir, +qu'ils ont été, aux premiers temps de l'occupation des Maures, la +forteresse des chrétiens restés indépendants. De même qu'on signale en +Aragon la Peña de Oroel, près de laquelle naquit le royaume de Sobrarbe, +on montre ici la montagne d'Ansena, où Pélage fugitif se cachait avec +les siens, les forêts de Verdoyonta qu'il parcourait dans ses +expéditions de guerre, l'abbaye de Covadonga, qui rappelle ses premières +victoires sur l'Islam. Les «Illustres Montagnes», car c'est là le nom +qui les distingue officiellement, n'ont pas seulement leurs souvenirs +historiques, leurs gracieux villages aux maisons éparses, leurs +troupeaux et leur verdure; elles ont aussi dans leurs entrailles le +riche trésor de leurs mines de houille, source principale de prospérité +pour les Asturies. + +Dans leur désordre bizarre, les hauteurs de la Galice, de toutes parts +attaquées et rongées parles eaux, n'offrent qu'un petit nombre de +chaînons ou _cordales_ que l'on puisse rattacher à un système régulier. +Ce sont des masses de roches primitives, arrondies pour la plupart, +disposées en petits plateaux de dimensions inégales et dominées çà et là +par des buttes qui s'élèvent, en moyenne, à une centaine de mètres +au-dessus du niveau général de la contrée, Cependant les chaînons +suivent à peu près la même direction que les rivages eux-mêmes, les uns +courant de l'ouest à l'est, en prolongement des côtes Vascongades, les +autres descendant du nord au sud vers le littoral portugais. +Parallèlement au chaînon de Rañadoiro, qui peut être considéré comme la +frontière naturelle de la Galice et des Asturies, se développe à l'ouest +la Sierra de Meira; puis, de l'autre côté de la grande vallée du Miño, +se prolonge un ensemble de groupes montagneux, dont les ramifications +septentrionales vont se terminer à l'Estaca de Vares, principal cap +angulaire de la Galice, et au cap Ortegal ou cap Nord (Norte-Gal), non +loin duquel pyramide le haut Cuadramon. A l'ouest, des massifs orientés +transversalement, dans le même sens que les Pyrénées cantabres, vont +former les célèbres promontoires de Toriñana et de Finisterre, ou de la +«Fin des Terres». Ce cap, que les marins croyaient autrefois le plus +occidental de la péninsule Ibérique, semble bien, ainsi que ses +homonymes de la France et de l'Angleterre, être la fin d'un monde. +Étroite péninsule rocheuse s'avançant en pleine mer à l'ouest de la +grande baie de Corcubion, elle élève ses derniers escarpements comme un +autel dressé au milieu de la solitude immense des eaux. Là se trouvait +un temple des anciens dieux, remplacé depuis par une église vouée à +Marie [196]. + +[Note 196: Altitudes diverses des Asturies et de la Galice; + +MONTAGNES DE SANTANDER: + Puerto de Escudo 988 mèt. + » de Reinosa 847 » + Peña Labra 2,002 » + +PICOS DE EUROPA: + Peña Prieta 2,529 » + Torre de Cerredo 2,678 » + Village de Potes 299 » + » » Cain (Valdeon) 466 » + +MONTS CANTABRES DE L'OUEST: + Peña Ubiña 2,300 » + » Rubia 1,930 » + Pico de Miravalles 1,939 » + » Cuiña 1,936 » + Col de Pajares 1,363 » + » Piedrafita 1,085 » + + Cuadramon 1,019 » + Faro 1,155 » + Cabeza de Manzaneda 1,776 » +] + +La côte asturienne, assez régulière en apparence, est entaillée d'un +grand nombre de petites baies, ou _rias_, aux berges rocheuses, où +viennent déboucher les rivières torrentielles descendues des Pyrénées +cantabres. La faible largeur de la zone littorale ne permet pas à ces +estuaires d'entrer profondément dans l'intérieur des terres; plusieurs +d'entre eux ne semblent être que de simples bouches fluviales à peine +élargies. Sur les côtes de Galice, c'est autre chose. Là le rivage du +continent est découpé en golfes sinueux et ramifiés, semblables aux +_firths_ de l'Ecosse et aux _fjords_ de la Scandinavie, de l'Islande, du +Labrador, par leurs méandres bizarres, leurs eaux profondes, leurs bords +escarpés. Ce ne sont pas de simples érosions marines, comme les +indentations de la côte de Dalmatie, mais bien des vallées anciennes +s'ouvrant largement du côté de l'Océan, qui n'a pas moins de 1,800 +mètres de profondeur à une centaine de kilomètres au large. + +[Illustration: Nº 157.--RIAS DE LA COROGNE.] + +Quelle est l'origine de ces _rias_? Faut-il y voir, comme dans les +_fjords_, les lits de glaciers que les alluvions des rivières et de la +mer n'ont pas encore eu le temps de combler pendant la période +géologique actuelle? En tout cas, c'est un des phénomènes géographiques +les plus curieux, que l'existence, sous des latitudes aussi +méridionales, de golfes pareils à ceux des côtes voisines de la zone +polaire. La ressemblance du sol s'ajoute pour ces contrées à la +remarquable similitude du climat. Par une autre analogie, non moins +curieuse, il se trouve que la baie de Vigo, et probablement les autres +_rias_ de la Galice, golfes écossais égarés sur les côtes de l'Ibérie, +possèdent une faune maritime rappelant beaucoup plus les formes des +animaux de la Grande-Bretagne que ceux de la Lusitanie: des 200 espèces +de testacés qu'y a recueillies M. Mac Andrew, un huitième seulement +n'appartient pas à la faune britannique. La présence de cette colonie +d'espèces septentrionales, fait auquel il faut ajouter la parenté des +plantes entre les montagnes asturiennes et l'Irlande, donne un grand +poids à l'hypothèse de Forbes, d'après laquelle une terre de jonction +aurait existé, avant la dernière période glaciaire, entre les Açores, +l'Irlande et la Galice: le continent aurait disparu, mais les piliers +d'angle en subsisteraient encore. + +Quoi qu'il en soit, le climat des régions nord-occidentales de l'Ibérie, +sur tout le versant extérieur des Pyrénées cantabres et des groupes qui +s'y rattachent, a beaucoup de ressemblance avec celui de la +Grande-Bretagne. Apportées par les vents de mer, qui viennent, les uns +du sud-ouest, avec les contre-alizés, les autres du nord, avec les +courants polaires plus ou moins déviés de leur course, les pluies +tombent en averses considérables sur les pentes extérieures des +montagnes asturiennes: d'un côté l'eau surabonde, tandis qu'à la base de +l'autre versant, privé d'humidité, s'étendent les plaines arides de Leon +et des Castilles. On n'a pas encore établi, par des mesures précises, +quelle est la vallée des Pyrénées cantabres qui d'ordinaire est le plus +largement abreuvée; mais on sait que certaines localités des Asturies +ont reçu dans l'année plus de 4 mètres et demi d'eau pluviale. Le +versant atlantique du plateau d'Ibérie est donc égal, sinon supérieur, +par le ruissellement de ses eaux à la pente occidentale des montagnes de +l'Écosse et de la Norvége, et à la déclivité méridionale des Alpes +suisses. L'étymologie euskarienne que plusieurs linguistes donnent aux +Asturies, d'après eux synonyme de «Pays des Torrents», est parfaitement +justifiée par les conditions du climat. Si le Tessin est, +proportionnellement à son bassin, le fleuve le plus abondant de +l'Europe, les torrents qui descendent des neiges de las Peñas de Europa +sont ceux qui versent à la mer la masse la plus considérable d'eaux +sauvages. + +Les pluies tombent en toute saison dans les Pyrénées asturiennes. Les +sécheresses prolongées y sont un phénomène des plus rares; cependant il +arrive quelquefois, à la fin de l'été, que des semaines se passent sans +amener d'averse. L'équinoxe d'automne est toujours accompagné d'une +précipitation d'humidité fort abondante, et très-souvent les conflits et +les brusques remous de l'air se produisent alors et bouleversent les +eaux du golfe de Gascogne: il est peu de mers qui soient plus +redoutables dans cette saison; les annales maritimes racontent les +drames effrayants qui s'y sont accomplis. Ces tempêtes sont le plus +grand inconvénient du climat cantabre; mais la contrée a sur les autres +parties de l'Espagne, à l'exception des provinces Vascongades, +l'inappréciable avantage de jouir d'une température maritime assez +égale, relativement tiède en hiver et fraîche en été. Ce n'est pas le +«printemps perpétuel» que vantent les indigènes; mais la succession des +saisons y offre du moins une oscillation modérée. A sept ou huit cents +kilomètres de distance, les côtes asturiennes et les rivages anglais, +qui se regardent par-dessus les mers de Gascogne et de Bretagne, offrent +une ressemblance singulière de climat; mais, tandis que le Devonshire et +la Cornouaille, exposés au midi, ont une température moyenne plus égale, +les campagnes situées à la base des Pyrénées cantabres, quoique tournées +au nord, jouissent, grâce à leur latitude méridionale, d'une somme de +chaleur plus élevée. + +La similitude des climats se révèle aussi dans la grande abondance des +vapeurs rampant sur le sol en brouillards épais, pareils à ceux des îles +Britanniques: cette forme de nuages est très-fréquente en Galice et dans +les Asturies; on lui donne le nom de _bretimas_. Ces phénomènes +météorologiques, si différents de ceux du reste de l'Espagne, ne +pouvaient manquer de faire naître des hallucinations dans les esprits +superstitieux des Gallegos. Ils se figurent les enchanteurs sous forme +de _nuveiros_, ou chevaucheurs de nuées, volant dans les tempêtes, +s'allongeant en nuages ou se rapetissant en nuelles, apparaissant ou +s'évaporant à volonté. C'est la nuit surtout que ces esprits aiment à +voyager. Parfois les fantômes des morts, tenant des lumières à la main, +se font porter par les brouillards de cimetière en cimetière: ses +redoutables processions nocturnes sont connues sous le nom d'_estadeas_ +ou _estadinhas_[197]. + +[Note 197: Climat de la Galice et des Asturies, en 1858: + + Température Tranche + moyenne. Maximum. Minimum. de pluie. + +Oviedo (228 mètres). 15°,25 27°,8 -4°,5 2m,064 +Santiago (220 » ). 15°,04 35°,0 -2°,0 1m,084 +] + +Malgré l'abondance de leurs eaux courantes, les provinces cantabres +n'ont pas de rivières navigables. Dans les Asturies, la zone du littoral +n'a pas assez de largeur et a trop de pente pour que les torrents +puissent se développer en fleuves au cours paisible. L'Ason, le Besaya, +le Nansa, le Sella, le puissant Nalon d'Oviedo, le Navia, l'Eo, torrents +des Asturies, ont bientôt trouvé la fin de leur voyage dans les eaux du +golfe Cantabrique. Les rivières de la Galice, le Tambre et l'Ulla, déjà +plus lentes à cause de la moindre déclivité du sol, s'ouvrent largement +à leur débouché dans les _rias_, et l'on ne sait préciser exactement où +finit le cours d'eau, où commence le golfe de l'Océan. Le seul véritable +fleuve de la Galice est le Miño, appelé Minho par les Portugais dans la +partie inférieure de son cours, qui sert de limite politique entre les +deux États de la Péninsule. + +Les eaux du Miño lui viennent à la fois des deux versants des Pyrénées. +Le Miño proprement dit reçoit tous ses affluents des vallées tournées +vers l'Océan, tandis que le Sil, la maîtresse branche du fleuve, prend +sa source au sud de la Peña Rubia, sur le revers des monts Cantabres +incliné du côté des plaines de Leon. «Le Miño porte le nom, dit le +proverbe espagnol, mais c'est le Sil qui porte l'eau!» De même, par la +direction de son cours, le Sil mériterait d'être considéré comme le +véritable fleuve; mais la nomenclature géographique a surtout pour +raison d'être les convenances des populations elles-mêmes; il est donc +tout naturel que les anciens Gallaeci et les Galiciens d'aujourd'hui +aient maintenu les noms de Minius et de Miño au cours d'eau qui coule en +entier sur leur territoire, tandis que le Sil provient de par delà les +monts, d'un pays habité par des populations d'origine différente et +défendu par des gorges de montagnes qui en rendent l'accès difficile. + +Avant de sortir de la province de Leon, le Sil coule d'abord dans le +large bassin du Vierzo, de toutes parts environné de montagnes et dont +il reste encore le charmant petit lac de Carrucedo. Tout près de cette +nappe d'eau commence l'âpre défilé de sortie. Le Sil, que vient gonfler +le Cabrera, descendu de la Peña Trevinca, entre dans un second bassin +lacustre, beaucoup moins étendu que le Vierzo, puis il passe sous les +roches du Monte Furado (mont Percé), dans un lit que lui ont taillé les +Romains, afin de faciliter les exploitations minières qu'ils avaient +entreprises et dont on voit çà et là des vestiges importants. En aval de +ce curieux tunnel, le Sil serpente dans une des gorges les plus sauvages +de l'Espagne: les contre-forts des montagnes qui s'élèvent au nord et au +sud et qui formaient autrefois une chaîne continue, des Pyrénées +cantabres aux monts portugais de Gerez, se dressent au-dessus du fleuve +rétréci en escarpements abrupts et même en parois verticales, de 300 et +400 mètres de hauteur. Un nouveau défilé resserre le fleuve +immédiatement en aval de la jonction du Sil et du Miño, puis les eaux +réunies, que grossissent de distance en distance de petits affluents, +vont se jeter dans la mer par un large débouché. Au-dessous de la ville +de Tuy, sur un espace d'une trentaine de kilomètres, le Miño devient +navigable, mais l'entrée du fleuve est obstruée par une barre +périlleuse, et c'est en dehors de l'estuaire, au pied de la montagne de +Santa Tecla, que se trouve le petit port d'embarquement dit la Guardia. +Quoique d'une si faible utilité pour la navigation, le Miño n'en est pas +moins, des huit grands cours d'eau de la presqu'île Ibérique, celui qui, +proportionnellement à l'étendue de son bassin, roule la masse liquide la +plus abondante; il ne le cède qu'au Duero pour la quantité absolue de +ses eaux moyennes [198]. + +[Note 198: Comparaison, en nombres approximatifs, des fleuves de la +Péninsule: + + Aire Longueur + du de la Pluie Débit Écoulement, + bassin maîtresse moyenne. moyen. comparé + branche. aux pluies. + +Miño avec Sil 25,000 k.c. 305 1m,200 500(?) 50% +Duero 100,000 » 815 0m,500 650(?) 40% +Tage 75,000 » 895 0m,400 330(?) 33% +Guadiana avec Záncara 60,000 » 890 0m,350 160(?) 25% +Guadalquivir + (Guadalimar) 55,000 » 560 0m,480 260(?) 30% +Segura 22,000 » 350 0m,300 20(?) 10% +Júcar 15,000 » 511 0m,320 25(?) 15% +Èbre 65,000 » 750 0m,450 200(?) 20% + __________ ________ _______ _____ +Ensemble de la + Péninsule 584,300 0m,400 3,000(?) 33% +] + +Cette masse d'eau, qui, dans toutes les parties de l'Espagne situées au +sud de la chaîne pyrénéenne, serait une richesse inappréciable, n'est +guère plus utile à l'agriculture cantabre qu'elle ne l'est au transport +des denrées: c'est comme force motrice de l'industrie qu'elle devrait +être principalement employée, car l'eau de pluie qui pénètre dans le sol +suffit amplement à développer une luxuriante végétation. Comme +l'Angleterre, les Asturies et la Galice sont le pays des beaux gazons, +des prairies d'un vert foncé. Cependant l'ensemble de la flore est d'un +caractère un peu plus méridional que celui des contrées situées de +l'autre côté du golfe de Gascogne et de la mer de France. Dans les +vergers, des orangers se mêlent aux pommiers, aux châtaigniers, aux +noyers, aux noisetiers, et même on voit de vigoureux dattiers croissant +en plein air dans un jardin d'Oviedo. Mais si la température suffit, la +trop grande humidité de l'air empêche que certaines plantes de la +contrée puissent acquérir une sérieuse importance industrielle. Ainsi, +l'élève des vers à soie ne réussit que médiocrement malgré la richesse +de foliaison des mûriers; la vigne même, sauf dans quelques districts, +ne donne guère que des vins âpres et d'un goût désagréable; par contre, +le cidre des Asturies est renommé dans toute l'Espagne et s'exporte même +en Amérique. + +Les Astures ou Asturiens, on le sait, se vantent d'être issus d'hommes +libres n'ayant jamais porté le joug du musulman; quelques populations +des montagnes gardèrent en effet leur indépendance, et même les +districts conquis par les Arabes pendant la première irruption furent +rapidement repris par les chrétiens; la ville d'Oviedo reçut le nom de +«Cité des Évêques» du grand nombre de prélats fugitifs qui vinrent y +résider pour y tenir leurs conciliabules et leurs conciles. Les +Galiciens résistèrent aussi avec une grande énergie aux envahisseurs +maures, et leurs descendants montrent encore avec orgueil certaines +montagnes où, disent-ils, se brisa la puissance des Africains. Quoi +qu'il en soit, il est certain que la Galice fut, avec toutes les +contrées pyrénéennes, une des provinces qui continuèrent pendant tout le +moyen âge, sauf une courte interruption, d'appartenir politiquement à ce +monde européen dont elles font partie par leur climat et leurs +conditions géographiques. La race de cette région de l'Espagne, +d'origine celtique, est donc restée relativement pure. Depuis les +commencements de l'histoire écrite, les Asturies et la Galice, situées +en dehors des grands chemins de conquête et de migration, n'ont été que +faiblement visitées, si ce n'est dans les ports où se sont installés des +Catalans, et le sang ne s'y est point modifié comme dans les autres +parties de la Péninsule. Ni Maures ni Juifs ne se sont mêlés à ces +vieilles populations aborigènes, et les Gitanos ne se rencontrent que +rarement dans le pays. Quelques peuplades asturiennes se sont même +maintenues presque sans changement de moeurs et d'habitudes depuis +l'époque romaine. On cite entre autres comme un élément de population +tout à fait distinct les bergers des montagnes de Leitaríegos, dans le +massif où la sierra de Rañadoiro se détache des Pyrénées cantabres. Le +nom de _vaqueros_ ou de «vachers», par lequel on les désigne, n'indique +pas seulement leur genre de vie; c'est en même temps comme un nom de +tribu. Dans les voyages qu'ils font avec leurs troupeaux transhumants, +ils vivent toujours à part du reste des Asturiens; leurs jeunes gens ne +se marient qu'entre eux. Les vieux patois persistent encore dans le +pays. Sur le littoral cantabre, les paysans parlent leur _bable_; dans +les campagnes de la Galice, ils se servent de divers dialectes assez +différents les uns des autres, même de village à village. On peut dire +que, dans l'ensemble, le _gallego_, surtout celui qui se parle sur les +bords du Miño, est plutôt du portugais que de l'espagnol. Cependant il +est difficile à un Lusitanien de comprendre les Galiciens, à cause de la +bizarre cantilène de leur langage. Les habitants des diverses vallées ne +se comprennent pas même tous entre eux. + +Quoique le pays soit relativement très-peuplé, les agglomérations +d'habitants sont rares. Nombre de chefs-lieux ne se composent en réalité +que d'une église, d'une maison commune et d'un cabaret; les demeures +sont toutes éparses dans les campagnes, à l'ombre de grands arbres +protecteurs Faudrait-il voir dans cette habitude des Asturiens et des +Galiciens l'effet d'un amour instinctif de la nature, ou bien plutôt ne +serait-elle pas, comme chez leurs voisins les Basques, une conséquence +naturelle de l'état de profonde paix dans lequel ont presque toujours +vécu les populations de la Cantabrie? Grâce à leur isolement, les +habitants de l'Espagne nord-occidentale se sont heureusement distingués +parmi tous leurs compatriotes par leur immunité de la guerre extérieure +et de la guerre civile. Contrées montueuses situées vers la «fin des +terres», en dehors de la grande route des armées, les Asturies et la +Galice ont eu le bonheur de rester épargnées par les marches et +contre-marches des égorgeurs; en outre, le caractère naturellement +pacifique des indigènes les a tenus à l'écart de toute révolution +intestine: c'est par un travail long et patient qu'ils s'efforcent de +conquérir le bien-être. Ce n'est point dans ces contrées qu'est né le +type espagnol du «matamore»; tout entier à sa besogne pacifique, le +Gallego n'a rien de cette férocité native dont les incessantes guerres +ont laissé quelque chose dans le sang de tous les autres Espagnols. +Aucune des villes du nord-ouest n'a de cirques pour les combats de +taureaux; elles n'envient pas à leurs voisines des Castilles le barbare +plaisir de voir la bête éventrer les chevaux, piétiner sur les hommes, +puis tomber elle-même, foudroyée d'un coup d'épée. + +Cependant tout n'a point été avantage dans l'isolement et la vie +paisible des habitants de la Cantabrie. Pendant le moyen âge, les +seigneurs locaux en ont profité pour asservir les cultivateurs, leur +ôter toute propriété et tout droit d'hommes libres. Dans le reste de +l'Espagne, le péril commun obligeait les nobles, les prêtres, les +bourgeois, le peuple, à se faire des concessions mutuelles et à prendre +des habitudes de fière égalité. Il n'en était point ainsi dans les +Asturies, si ce n'est du côté des provinces Vascongades. Là tous les +paysans étaient réputés nobles, comme leurs voisins les Euscaldunac, et +leurs communautés jouissaient des mêmes prérogatives que celles de la +Biscaye; mais dans les «Illustres Montagnes» et dans toutes les Asturies +proprement dites les cultivateurs du sol n'étaient qu'un bétail; les +anciens documents établissent qu'on pouvait les engager et les vendre, +comme on l'eût fait d'une marchandise. Encore au commencement du siècle, +presque toutes les propriétés des deux Asturies se trouvaient entre les +mains de quatre-vingts familles et des couvents de moines et de +religieuses: sauf quelques petits cultivateurs isolés, la grande masse +des paysans était composée de gens attachés à la glèbe. Il en était de +même dans la Galice, quoique à un moindre degré: le peuple n'y possédait +presque rien, et la plupart des terres appartenaient à des nobles, à des +églises et à des monastères. + +Depuis le commencement du siècle, cet état de choses a peu à peu changé. +L'appauvrissement des seigneurs, la suppression des couvents ont été mis +à profit par les industrieux Astures et Galiciens: ceux-ci échangent +pour de la terre leurs économies péniblement amassées, et c'est ainsi +que s'accomplit, par les ventes et les achats, une révolution +considérable. On raconte aussi que d'anciens tenanciers ont fini par +obtenir gain de cause contre les propriétaires féodaux dans un procès +des plus épineux. Jadis les feudataires et les couvents, qui avaient +reçu des rois les titres de propriété, avaient l'habitude d'accorder à +certains cultivateurs la possession temporaire de quelque domaine, à +charge d'hommage et de redevance; d'ordinaire, la concession ne devait +durer que pendant le règne de deux ou trois rois, suivant les districts; +ailleurs, le droit du paysan propriétaire expirait à la fin du siècle; +suivant les usages spéciaux de la Galice, il devait courir pendant une +période de 329 ans. Mais ces conventions donnaient lieu aux +interprétations les plus diverses: chacun les expliquait suivant son +intérêt, et que deux, trois rois fussent morts, que le siècle ou les +trois siècles se fussent écoulés, les paysans refusaient de se dessaisir +du terrain. Ce sont eux qui ont fini par l'emporter. + +Les Galiciens du littoral partagent leur temps entre la culture du sol +et la pêche. Pendant la saison, plus de 20,000 hommes, disposant de +trois à quatre mille embarcations, tendent leurs madragues et d'autres +filets de moindres dimensions dans les baies, si riches en sardines, de +la Corogne, de Muros, d'Arosa, de Pontevedra, de Vigo. Le poisson +capturé est porté dans les ateliers de salaison de la côte, où des +femmes et des enfants aux gages des propriétaires de pêcheries +emplissent de sardines pressées jusqu'à 35,000 boucauts par an. La +consommation locale est énorme, et, dans les années normales, l'Amérique +seule demande jusqu'à 17,000 tonnes de sardines au port de la Corogne. + +La répartition du sol entre un plus grand nombre de mains et la bonne +utilisation des richesses de la mer sont absolument indispensables pour +que la Galice puisse nourrir convenablement sa population considérable, +de beaucoup supérieure en densité à celle du reste de l'Espagne. Ainsi, +la province de Pontevedra est, à superficie égale, trois fois plus +peuplée que tout le territoire de l'État, et dépasse d'un tiers la +province même de Madrid. Et pourtant la Galice n'a ni grandes villes, ni +routes nombreuses et bien construites, ni riches industries +manufacturières! Le voisinage de la mer, les facilités de la pêche, la +douceur et l'égalité du climat ne suffisent point à expliquer +l'exubérance de la population. Si les Astures et les Gallegos +n'émigraient en véritables foules pour aller chercher à l'étranger le +pain qu'ils ne trouvent pas dans leur patrie, la famine ne manquerait +pas de les décimer et de rétablir ainsi l'équilibre entre les +subsistances et les consommateurs. Les familles essaiment constamment +vers Lisbonne, Madrid et les autres grandes villes du Portugal et de +l'Espagne. Les Gallegos sont les Auvergnats de la Péninsule. Très-âpres +au gain, très-économes des deniers amassés, se défendant les uns les +autres avec un grand esprit de corps, ils arrivent à monopoliser +certaines professions, et nombre d'entre eux parviennent à la richesse, +après avoir commencé la vie comme manouvriers ou comme porteurs d'eau. + +Ceux qui reviennent dans leurs foyers, presque toujours plus à leur aise +qu'au départ, et du moins plus riches d'expérience et d'idées, se +trouvent être les véritables civilisateurs de ces régions éloignées, +dont la population croupissait naguère dans une ignorance sans bornes et +dans une misère sordide. C'est peut-être à l'extrême saleté des masures, +de même qu'à une nourriture où domine trop le poisson, que la Galice +doit d'être encore, seule parmi toutes les autres provinces de +l'Espagne, visitée par la lèpre et l'éléphantiasis. Cette dernière +maladie est de beaucoup la plus redoutée; à une époque peu éloignée de +nous, la loi ordonnait que les cadavres des malheureux morts de cette +affreuse lèpre fussent brûlés et que les cendres en fussent jetées au +vent. Une superstition générale voulait que le fléau fût infectieux même +après la mort de la victime, et que celle-ci, déposée dans un cimetière, +communiquât sa maladie à tous les corps voisins. + +L'amélioration matérielle la plus urgente serait de rattacher +définitivement la Galice et les Asturies à Madrid et au reste de la +Péninsule par des voies de communication faciles. Au milieu du siècle +dernier, on construisit de Madrid à la Corogne une fort belle route +militaire, que l'on disait plaisamment avoir été pavée d'argent, tant +elle en avait coûté au trésor; mais cette route ne suffit plus et il +serait grand temps de surmonter la sierra de Leon et les diverses +ramifications terminales des Pyrénées cantabres par un chemin de fer +atteignant enfin les bords de l'Océan. Depuis longtemps la ligne est +tracée, mais on sait pour quelles raisons politiques et financières elle +attend encore son achèvement. De même, le chemin de fer de Leon à +Oviedo, qui parcourt le bassin houiller de Mieres, et qui doit fournir +un jour à l'industrie du centre de l'Espagne l'aliment qui lui est +indispensable, est encore arrêté par la masse des Pyrénées, au-dessous +du col de Pajares. La seule voie de fer que la capitale ait allongée +comme un bras vers les côtes de la Cantabrie est celle qui se dirige +vers le port de Santander par la haute vallée de l'Èbre et le col de +Reinosa. Quant aux chemins de jonction qui réuniront un jour les +extrémités des lignes rayonnantes en suivant le pourtour de la +Péninsule, c'est à peine si l'on peut dire qu'ils soient déjà projetés. +De Tuy à la Corogne, il faudra se contenter pendant longtemps encore +d'une simple route de voitures; la partie du littoral tournée vers la +mer Cantabre, du Ferrol à Santander, n'a pas même sur tout son +développement ce premier outillage de civilisation que donne un chemin +carrossable. En maints endroits, il faut encore longer la côte par un +sentier étroit et périlleux, escaladant les promontoires et remplacé +dans les vallées torrentielles par des gués où l'on saute de pierre en +pierre. + +L'étroitesse du littoral cantabre, l'excellence des ports et les +importantes ressources que donne la pêche, ont fait bâtir au bord de la +mer la plupart des centres de population des Asturies. Immédiatement à +l'ouest des provinces Vascongades se trouvent les petites villes +maritimes de Castro-Urdiales, de Laredo, de Santoña, souvent choisies +comme lieux de rassemblement pour les flottilles pendant les guerres +civiles qui ont eu la Biscaye pour théâtre. La rade de Santoña, célèbre +par son excellent poisson, est l'un des havres naturels les plus +commodes et les mieux abrités de la Péninsule; lorsque Napoléon donna +l'Espagne à son frère Joseph, il en excepta la seule place de Santoña et +il y fit commencer des travaux de défense qui l'auraient transformé en +un Gibraltar français, faisant équilibre au Gibraltar anglais. Depuis, +des projets analogues ont été repris par le gouvernement espagnol, mais +ils n'ont reçu qu'un commencement de réalisation. + +Fort importante en temps de guerre, Santoña mériterait aussi d'être, en +temps de paix, un centre actif de commerce; mais tout le mouvement des +échanges de la contrée a été accaparé par la ville de Santander, dont le +port offre également un excellent mouillage et possède, en outre, dans +ses nouveaux quartiers conquis sur les bas-fonds de la baie, les +avantages d'un bon aménagement intérieur en quais, darses, chantiers et +magasins. Comme débouché naturel des Castilles, Santander jouit d'un +véritable monopole commercial pour l'exportation des farines de +Valladolid et de Palencia, des laines dites _sorianas_ et _leonesas_ à +cause des pays d'où on les expédie. Santander reçoit aussi, de Cuba et +de Puerto-Rico, une grande quantité de denrées coloniales dont elle +alimente le centre de l'Espagne, et ses commerçants, indigènes et +étrangers, sont en relations constantes d'affaires avec la France, +l'Angleterre, Hambourg et la Scandinavie. Elle dispute à Bilbao, à +Valence et à Cádiz le troisième rang comme ville d'échanges avec +l'extérieur [199]. + +[Note 199: Mouvement des échanges, en 1867: 67,600,000 fr.] + +A l'extrémité supérieure de la baie se trouvent des chantiers de +construction qui eurent jadis une grande importance; mais +l'établissement est déchu, et maintenant c'est à la fabrication des +cigares que l'État emploie, dans la ville de Santander, le plus grand +nombre de mains. Parmi les causes qui ont aidé au développement du port, +il faut en signaler une dont il n'y a point lieu de féliciter l'Espagne: +cette cause est la fréquence des guerres civiles qui ont dévasté les +provinces Vascongades et forcé le mouvement des échanges entre l'Espagne +et la France à faire le grand détour à l'ouest du pays Basque. Il est +arrivé, chose bizarre, que, malgré sa frontière limitrophe de plus de +quatre cents kilomètres de longueur, la France n'ait eu, en dehors des +voies de la Méditerranée, qu'un seul chemin libre vers l'Espagne, celui +de Santander. En été, des centaines de familles, de Madrid et des autres +villes de l'intérieur, viennent prendre les bains de mer sur la plage du +Sardinero, au nord de la petite péninsule de Santander. En outre, des +sources thermales fréquentées, sulfureuses et sodiques, Alceda, +Ontaneda, las Caldas de Besaya, jaillissent dans les vallons des +montagnes qui s'élèvent au sud. + +[Illustration: Nº 158.--SANTOÑA ET SANTANDER.] + +[Illustration: Nº 159.--OVIEDO.] + +Au delà du port de Santander, sur un espace de 150 kilomètres, ne se +trouvent, jusqu'à Gijon, que des villages maritimes sans importance, San +Martin de la Arena, port de la petite ville déchue de Santillana, San +Vicente de la Barquera, Llanes, Rivadesella, Lastres. Gijon, qui possède +une très-grande manufacture de tabacs, n'est pas non plus une ville +considérable, quoiqu'elle ait été la cité de Pélage et la capitale de +toute l'Asturie; mais elle est le port d'expédition des houilles que lui +apporte le chemin de fer de Langreo, et elle partage avec la petite +ville d'Aviles, située de l'autre côté du haut Cabo de Peñas, l'avantage +d'être le faubourg maritime d'Oviedo, bâtie à 25 kilomètres de là, dans +une vallée dont l'eau se verse dans le Nalon. Comme toutes les autres +villes asturiennes, cette capitale est sans grande importance +commerciale. Elle a quelques manufactures actives une des dix +universités d'Espagne, une belle cathédrale gothique, que l'on dit être +la plus riche du monde entier en reliques et en objets divers «fabriqués +par les anges et les apôtres». Cette église en a remplacé une plus +ancienne, qui fut l'édifice autour duquel se sont groupées toutes les +maisons de la cité. Oviedo, qu'abrite la montagne de Naranco contre les +vents du nord, jouit de l'un des climats les plus salubres de l'Espagne: +elle possède des eaux thermales efficaces. Les sites les plus charmants +abondent dans les environs, soit qu'on se dirige à l'ouest vers les +vallées si fertiles de Cangas de Tineo, soit qu'on aille du côté de +l'est vers Cangas de Onis, le village fameux qui fut la première +capitale du royaume de Pélage. Près de là, dans une vallée toute +ruisselante de cascades et pleine de l'ombrage des châtaigniers, des +hêtres et des chênes, les pèlerins visitent la caverne de Covadonga, où +reposent les restes de Pélage; c'est le lieu le plus vénéré des +patriotes espagnols. + +Les ports occidentaux des Asturies, Cudillero, Luarca,--Navia, que ses +habitants disent avoir été fondée par Cham, le fils de Noé,--Castropol +au vieux nom grec, et sur la rive opposée du même estuaire, Ribadeo la +Galicienne, ne sont guère que de petites bourgades de pêche; il faut +aller jusqu'aux magnifiques _rias_ de la côte tournée vers l'océan +Atlantique pour rencontrer de véritables villes. La première est le +Ferrol, cité de création moderne: au milieu du dix-huitième siècle, ce +n'était qu'un petit village de caboteurs; mais on comprit alors quelle +pouvait être l'importance militaire de sa baie pour la construction, +l'approvisionnement et la bonne défense des flottes. On éleva des forts +sur les hauteurs qui dominent la rade, on garnit de puissantes batteries +les deux bords du goulet d'entrée qui se trouve à 6 kilomètres de la +ville, et l'on bâtit toute une ville militaire sur un plan régulier, +avec ses arsenaux, ses chantiers, ses magasins immenses. Suivant l'état +des finances espagnoles et l'importance des forces navales, le Ferrol +augmente ou diminue de population; tantôt c'est une ruche trop étroite +pour la foule pressée de ses travailleurs, tantôt elle est presque +déserte, et l'herbe croît dans ses rues. + +[Illustration: PHARE DE LA TOUR D'HERCULE. Dessin de A. Deroy, d'après +une photographie de M.J. Laurent.] + +La population de la Corogne (Coruña) est beaucoup moins flottante que +celle du Ferrol, car elle n'est pas exclusivement militaire, et le +commerce, la pêche, même l'industrie manufacturière, occupent un grand +nombre d'habitants. La double ville de la Corogne, s'étalant en +amphithéâtre sur la pente de la colline, entre des hauteurs fortifiées +et l'îlot qui porte la vieille tour, de fondation peut-être romaine, +peut-être même phénicienne ou carthaginoise, dite tour d'Hercule, est +l'une des cités les plus pittoresques du littoral océanique de +l'Espagne; elle est aussi l'une de celles qui semblent destinées au plus +grand avenir, à cause de son heureuse position à l'angle même de la +Péninsule, sur l'un des axes principaux du commerce de l'Espagne, et +précisément en face des États-Unis du Nord, qui ont une telle importance +dans le mouvement général des échanges [200]; mais actuellement c'est +avec l'Angleterre que la Corogne fait presque tout son commerce; des +navires anglais, construits spécialement pour ce genre de transport, +viennent y charger des bestiaux par dizaines de milliers. Le +gouvernement espagnol possède à la Corogne l'une des plus grandes +manufactures de tabac de la Péninsule. Ares et Betanzos, célèbre par ses +boulangeries, donnent leur nom aux deux autres _rias_, ou baies +secondaires du grand golfe d'où cingla jadis la grande _Armada_; ces +villes ne sont en réalité que de simples rues, et ne peuvent se comparer +à leurs deux voisines, le Ferrol et la Corogne. Les sources salines +d'Arteijo et sulfureuses de Carballo, au sud-ouest de la Corogne, sont +fort appréciées des baigneurs. + +[Note 200: Port de la Corogne: + +Mouvement des échanges en 1867 19,325,000 fr. +Navires long-courriers entrés en 1873 353 (307 anglais.) +] + +Les rias du sud de la Galice ont aussi chacune un ou plusieurs ports. +Celle de Corcubion est abritée à l'ouest par la péninsule du cap +Finisterre, contournée en forme de hameçon; l'estuaire de Noya baigne +les petites villes de Noya et de Muros; celui d'Arosa sert de mouillage +aux navires d'émigrants que les ports du Padron et de Carril, principaux +débouchés de la ville de Santiago, envoient aux républiques de la Plata; +la ria de Pontevedra fait monter son flux de marée dans la rivière de +Vedra jusqu'à la ville dont elle porte le nom; enfin, plus au sud, Vigo +et Bayona s'élèvent sur la rive méridionale d'un autre grand estuaire, +admirable et profonde baie, défendue du côté du large par des îles que +les anciens appelaient les Iles des Dieux. Si la côte de Galice n'était +déjà si riche en ports excellents, la baie de Vigo serait un grand +rendez-vous de commerce; mais sur ce littoral un bon mouillage n'a rien +d'exceptionnel, et Vigo, malgré tous ses avantages nautiques, n'est +qu'un petit port de cabotage et de pêche. Vigo est bien moins connu par +son faible commerce et sa mesquine industrie que par les trésors +engloutis dans ses eaux, lorsque des corsaires anglais et hollandais +vinrent, en 1702, y couler des galions chargés de l'or du Pérou. Des +compagnies de sauveteurs, munis de tous les engins de l'industrie +moderne, ont vainement tenté de repêcher toutes ces richesses perdues. + +Trois des villes notables de l'intérieur de la Galice s'élèvent sur les +bords du Miño: Lugo, Orense, Tuy. La vieille Lugo romaine (Lucus +Augusti), ceinte de ses murs du moyen âge, possède des sources thermales +sulfureuses fort efficaces, et déjà mentionnées par les écrivains +latins. Orense, au superbe pont peut-être romain, jeté sur le Miño, est +également célèbre par ses fontaines d'eau chaude ou _burgas_, assez +abondantes, dit-on, pour élever sensiblement la température moyenne de +la plaine en hiver. On les emploie, non-seulement au traitement des +maladies, mais aussi à tous les usages domestiques de la cité; d'après +une étymologie, qui n'est ni justifiée ni contredite par l'histoire, le +nom même d'Orense ne serait que l'appellation allemande de _Warmsee_ +(Lac bouillant), donnée par les Suèves, à l'époque de la migration des +barbares. Tuy, postée sur la rive droite du fleuve, en face de Valença +la Portugaise, n'offre d'intérêt que comme gardienne de la frontière. + +[Illustration: No. 160.--BAIE DE VIGO.] + +L'ancienne capitale de la Galice entière, la fameuse Santiago, bâtie sur +une colline, au pied de laquelle serpente la petite rivière de Saria, +est restée la ville la plus populeuse du nord-ouest de l'Espagne. Le +site, quoique charmant, n'a pourtant point d'avantage particulier qui +semble fait pour attirer les habitants, mais là est ce «Champ des +Étoiles,» ou Compostela (_Campo Stelle_), où l'on déterra, au +commencement du neuvième siècle, le corps de l'apôtre saint Jacques, et +qui fit accourir pendant le moyen âge des millions de pèlerins. On ne +peut s'imaginer, maintenant que l'ancienne ferveur s'est éteinte, +combien vive était la foi qui avait fait de Compostelle une autre Rome, +et qui, de la France, des Pays-Bas, du fond de l'Allemagne et de la +Pologne, entraînait les fidèles en immenses caravanes que la fatigue et +les maladies décimaient en route; mais le voyage leur conférait une +sorte de sainteté, semblable à celle qui s'attache aux _hadji_ +musulmans, et pendant le pèlerinage nulle poursuite pour cause de dettes +ou de simple délit ne pouvait être exercée contre eux. Il fut un temps +où la Voie lactée était considérée par la masse du peuple comme étant +une sorte de reflet merveilleux du chemin de saint Jacques, suivi sur +terre par les pèlerins. Aussi les offrandes, les richesses de toute +espèce affluaient-elles au sanctuaire vénéré. Dans la chapelle des +reliques, on ne voyait que statues d'or, ornements d'argent et de +vermeil, broderies de diamants et de perles. Dans cette ville sainte, +tout s'expliquait par des miracles. Non loin de Santiago, sur la route +de Noya, s'élève l'église de los Angeles, que les anges ont eux-mêmes +bâtie, comme ils ont transporté à travers les airs celle de Loreto. Elle +repose sur une poutre d'or qui faisait partie de la charpente du ciel, +et qui s'étend sous terre jusqu'au-dessous de la cathédrale de +Compostelle [201]. + +[Note 201: Villes diverses de la Cantabrie: + +Santander 21,000 hab. +Asturie: + Oviedo 9,000 » + Gijon 6,000 » +Santiago 29,000 » +La Corogne (Coruña) 20,000 » +Le Ferrol (el Ferrol) 17,000 » +Lugo 8,000 » +Vigo 6,000 » +Orense 5,000 » +Pontevedra 4,200 » +] + + + + +IX + +LE PRÉSENT ET L'AVENIR DE L'ESPAGNE. + + +Le désordre est grand dans l'Espagne contemporaine. Non-seulement tous +les rouages politiques et financiers, et la machine sociale tout +entière, sont disloqués; le désarroi existe surtout dans les esprits. +Aux rivalités provinciales s'ajoutent les haines de classes; chaque +ville, de même que chaque province et le royaume tout entier, est le +théâtre d'une guerre active ou latente, qui, suivant les circonstances, +tantôt s'assoupit et tantôt s'exaspère. Chose plus grave encore, +l'indifférence s'empare de ceux que la passion a lassés, et prépare +d'avance les populations à l'avidité, au vice, à la bassesse. Les ruines +de toute espèce amoncelées sur le sol de l'Espagne, pendant les +dernières années, par les incendies, la dévastation des champs, la +cessation des industries, sont vraiment incalculables. Les gouvernements +de divers partis qui se sont succédé en Espagne, ont tous vécu de +misérables expédients: ils ont vainement essayé de déguiser la +banqueroute sous des artifices de budget, les créanciers n'en ont pas +moins été frustrés, et les employés pauvres n'en sont pas moins restés +dans la vaine attente de leurs émoluments. En maints endroits, les +instituteurs ont dû fermer les écoles, reprendre la charrue ou mendier +sur les voies publiques; certains services de l'État ont été +complétement interrompus; l'administration a cessé son fonctionnement +régulier. Ce n'est pas sans raison que, dans un document officiel +récent, le gouvernement de la République mexicaine, renvoyant à son +ancienne métropole les termes de compassion dont celle-ci l'avait +souvent insultée, a fait des voeux pour que «l'ère des révolutions +puisse enfin se fermer dans la malheureuse Espagne!» Les Castillans ont +été blessés de ces paroles de commisération, mais ils ne peuvent nier +que plusieurs de leurs anciennes colonies du Nouveau Monde soient en +train de les distancer par la prospérité matérielle et la civilisation. + +Cependant les progrès n'en sont pas moins réels, malgré la ruine +apparente. Pour juger avec équité l'Espagne de nos jours, il faut se +rappeler qu'un siècle ne s'est pas encore écoulé depuis les meurtres +juridiques de l'Inquisition. En 1780, une femme de Séville, «convaincue +de sortilége et de maléfice,» fut condamnée à être brûlée vive, et subit +son supplice. A la même époque, les possessions de main-morte occupaient +encore la plus grande partie de l'Espagne et l'oisiveté générale +empêchait d'exploiter le reste. L'ignorance était lamentable, surtout +dans les universités et les écoles, où les formules régnaient sans +conteste, au mépris de toute observation et du bon sens. + +[Illustration: PAYSANS DE LA HUERTA ET CIGARRERA DE VALENCE. Dessin de +P. Fritel, d'après des photographies de M.J. Laurent.] + +Depuis les grands événements qui ont inauguré le dix-neuvième siècle, +les Espagnols, secoués de leur torpeur, ont vécu dans la lutte +incessante, comme au milieu des flammes. Pourtant le pays, malgré des +reculs momentanés, a gagné, chaque décade, en population, en industrie, +en richesse. Il est vrai que les statistiques précises ne sont pas +nombreuses; depuis la révolution de 1868 surtout, aucune évaluation +sérieuse n'a été faite en Espagne: les gouvernements éphémères qui se +sont succédé n'ont publié que des chiffres trompeurs ou très-vaguement +approximatifs: c'est par l'examen et la discussion de rapports partiels +que l'on doit tenter d'arriver à la connaissance sommaire des choses. + +[Illustration: Nº 161.--CHEMIN DE FER DE LA PÉNINSULE.] + +[Illustration: Nº 162.--VALEUR COMPARÉE DES ÉCHANGES DANS LES PORTS DE +L'ESPAGNE.] + +En premier lieu, le travail est beaucoup plus respecté qu'il ne l'était +jadis; tandis que les couvents se vidaient, les usines s'emplissaient. +Il est vrai que, grâce à la solidarité industrielle et commerciale des +peuples modernes, l'initiative du travail est en grande partie venue de +l'étranger. L'Espagne est redevable à la France, à l'Angleterre, à la +Belgique, d'une part très-considérable du développement de sa prospérité +matérielle. Non-seulement elle a reçu des ingénieurs, des chimistes, des +ouvriers en foule; mais c'est par milliards que l'argent des autres +nations d'Europe est venu s'appliquer à l'exploitation de ses ressources +de toute espèce. La Belgique et la France ont, à elles seules, prêté à +l'Espagne plus d'un milliard et demi de francs, avec un espoir de gain +qui ne s'est réalisé que dans un petit nombre d'entreprises, mais qui +n'en a pas moins enrichi le pays d'une manière permanente et l'a +rapproché du niveau industriel des autres contrées de l'Europe +occidentale. Les Anglais ont donné la plus vive impulsion aux progrès +agricoles en demandant aux Andalous leurs vins exquis, aux Castillans +leurs blés et leurs farines, aux Galiciens leurs bestiaux; ce sont eux +aussi qui ont le plus contribué à restaurer le travail des mines en +Espagne en exploitant les immenses richesses métallifères du district de +Huelva, de Linarès, de Carthagène, de Somorrostro et d'autres régions du +littoral maritime et du bord des fleuves. Pour l'industrie proprement +dite, les Français ont été les initiateurs les plus actifs de l'Espagne, +en fondant et en soutenant de leurs capitaux de nombreuses manufactures +dans la Catalogne, à Valence et dans les provinces Basques, et en +fabriquant une grande partie de l'outillage industriel des autres +provinces. Enfin, c'est aux capitalistes et aux ingénieurs de toute +nationalité que l'Espagne doit les lignes de bateaux à vapeur qui +forment une sorte de guirlande aux mailles nombreuses sur tout le +pourtour du littoral, et son réseau de chemins de fer, encore inachevé, +mais déjà fort considérable, puisqu'il rayonne de Madrid vers dix cités +du littoral péninsulaire, Barcelone, Valence, Alicante, Carthagène, +Málaga, Cádix, Lisbonne, Santander, Bilbao, Saint-Sébastien [202]. C'est +grâce à l'appui de ses soeurs d'Europe que la nation espagnole a pu +triompher de ces obstacles matériels qui séparaient les provinces de la +Péninsule les unes des autres et leur donnaient des intérêts tout +opposés, cause inéluctable de dissensions et de guerres civiles. Déjà +les petites villes de l'intérieur de l'Espagne commencent à changer de +physionomie. Naguère elles témoignaient du long sommeil de la nation +pendant les trois derniers siècles par l'immuable gravité de leur +aspect; on s'y trouvait comme transporté en plein moyen âge: les places, +les rues, les maisons à grilles ouvragées, rien n'était changé. De nos +jours, la transformation s'opère graduellement sous l'influence des +conditions économiques et de tout le milieu nouveau des moeurs et des +idées. + +[Note 202: Évaluation approximative de la production de l'Espagne: + +Agriculture 2,000,000,000 fr.(?) +Mines (1871) 156,775,000 » +Industrie, d'après Garrido 1,587,000,000 » +Commerce extérieur (1874): + Importation 382,000,000 fr. + Exportation 403,100,000 » 785,100,000 » +Flotte commerciale (1874) 509,800 tonnes +Développement des lignes de chemins de fer 5,600 kil. +] + +Au point de vue intellectuel, les progrès de l'Espagne ont été plus +rapides. Certes, l'ignorance est encore bien grande, notamment sur les +plateaux des Castilles; l'école y est encore bien peu respectée; +plusieurs villes populeuses n'ont pas même un libraire; des catéchismes +et des almanachs sont toute la littérature des campagnes. Mais la part +que l'Espagne a prise au mouvement des lettres et des arts pendant ce +siècle prouve suffisamment que le pays de Cervantes et de Velazquez peut +se replacer au rang qui lui convient parmi les autres contrées de +l'Europe. Pour les oeuvres de la science proprement dite, les Espagnols +ont été plus en retard. Il faut constater qu'avec toutes leurs qualités +d'intelligence et l'action considérable qu'ils ont exercée sur le monde, +les chrétiens d'Espagne n'ont fourni à la civilisation qu'un seul homme, +l'Aragonais Michel Servet, dont les oeuvres scientifiques aient fait +époque dans l'histoire du progrès. Mais si les Castillans et les autres +Espagnols n'ont eu qu'un rôle de bien peu d'importance dans la marche +des connaissances humaines, les Arabes du Guadalquivir ont été longtemps +de véritables initiateurs. Pendant quelques générations ils ont été les +maîtres et les éducateurs de l'Europe en astronomie, en mathématique, en +mécanique, en médecine, en philosophie: l'ingratitude et la mauvaise foi +ont seules pu leur contester ce mérite. C'est un Arabe d'Espagne, +Alhazen, qui découvrit le phénomène de la réfraction atmosphérique et la +décroissance de densité de l'air en proportion des altitudes; un autre +Arabe de Séville a donné son nom à la science de l'algèbre; des +physiologistes de Cordoue connaissaient déjà bien des faits d'histoire +naturelle qu'on a retrouvés avec étonnement dans leurs écrits après les +avoir découverts à nouveau tout récemment. Le génie inventif des +musulmans d'Espagne se réveillera peut-être un jour chez leurs +descendants: c'est assez de plusieurs siècles de sommeil! + +Il est à désirer aussi que l'adoucissement des moeurs accompagne le +progrès des intelligences [203]. C'est un véritable scandale que la +«noble science de la tauromachie» ait encore tant d'adeptes et que les +fêtes par excellence soient des massacres d'animaux, rendus plus +émouvants par le péril imminent de l'homme qui fait office de boucher. +Quoi qu'en disent les amateurs de la «couleur locale», les courses de +taureaux, de même que les combats de coqs, suivis avec tant de passion +par les Andalous, sont des amusements indignes, et la fière Espagne se +devrait à elle-même d'en avoir honte: on rougit de voir des hôpitaux, +comme celui de Valence, institués pour soulager l'humanité souffrante, +exploiter pour leur propre compte des arènes d'où les hommes, blessés ou +morts, sont emportés sur des civières sanglantes. Il est grand temps que +ces jeux barbares disparaissent comme ont disparu les «actes de foi», +qui consistaient à brûler des hommes et que l'on venait de toutes parts +contempler avec une joie frénétique. Du reste, il paraît qu'en dépit des +journaux spécialement consacrés à la noble science du _toreo_, les +traditions du «grand art» se perdent; les _toreros_ s'en vont; l'école +de tauromachie, fondée à Séville en 1830, n'a pu se soutenir; à +Barcelone, la ville joyeuse par excellence, les courses n'attirent plus +les spectateurs; la plupart des grands cirques, à l'exception de celui +de Madrid, ne s'ouvrent que deux ou trois fois par an. Le respect de la +vie des animaux, sans lequel la vie des hommes est elle-même tenue pour +peu de chose, semble faire des progrès parmi les Espagnols; mais hélas! +que de sauvages retours vers la guerre et ses violences, les meurtres et +les égorgements en masse. + +[Note 203: Statistique approximative de l'instruction en Espagne, en +1870: + + Sachant Sachant Ne sachant + lire et écrire lire seulement ni lire ni écrire + +Hommes 2,414,000 317,000 5,035,000 +Femmes 716,000 389,000 6,803,000 + ___________ _________ ____________ +Total 3,130,000 706,000 11,838,000 +] + +L'Espagne a le bonheur d'être débarrassée depuis une ou deux générations +d'une grande cause d'affaiblissement matériel et moral: elle n'a plus +son immense empire du Nouveau Monde. Argentins, Chiliens, Péruviens, +Colombiens, Mexicains ont secoué l'intolérable joug du monopole +castillan; ils se sont constitués en républiques indépendantes. La +métropole a été ainsi déchargée du soin de «faire le bonheur de ses +peuples d'outre-mer»; elle n'a plus eu à y maintenir l'inquisition, +l'esclavage, les monopoles commerciaux, les castes et les privilèges; on +l'a dispensée du soin d'y entretenir des armées et d'en extorquer des +impôts. Il est vrai que les anciennes colonies, devenues autonomes, ont +eu à passer, depuis leur émancipation, par de terribles crises de +révolutions et de contre-révolutions; la transition du régime colonial à +celui de la liberté s'est accomplie très-péniblement dans plusieurs des +nouvelles républiques; mais, en somme, elles ont grandement progressé en +population, en richesse, en activité commerciale, en importance +économique, depuis qu'elles se sont chargées de veiller elles-mêmes au +soin de leurs propres destinées. La mère-patrie et les colonies-filles +ont également gagné à la rupture du lien de force qui les rattachait +l'une aux autres. + +Par malheur pour quelques colonies et pour l'Espagne elle-même, l'empire +transocéanique de la Péninsule ibérique n'a pas été perdu tout entier. +Sans compter les Canaries, qui sont assimilées aux provinces +continentales, et les _presidios_ ou bagnes de la côte marocaine, Cuba, +«la Perle des Antilles,» est restée au pouvoir du gouvernement espagnol; +Puerto-Rico a dû également garder dans ses villes les garnisons +étrangères; enfin, en d'autres parages de l'Océan, l'Espagne possède les +îles de Fernando Pó et d'Annobon, près des côtes de Guinée, et les +Philippines, les Carolines, les Palaos, les Mariannes, à l'orient du +continent d'Asie [204]. + +[Note 204: + + Superficie. Population. Popul. + kilom. + +Amérique Cuba...... 118,833 1,414,500 en 1887 12 + Puerto-Rico 9,314 646,360 en 1866 69 + + Canaries... 7,273 284,000 en 1870 39 + Fernando-Pó. +Afrique Annobon.... 1,266 35,000 » 27 + Colonies de Guinée + Ceuta et Presidios. + + Philippines. 170,600 7,500,000 en 1871 44 +Asie et Carolines et Palaos 2,374 28,000 » 12 +Océanie Mariannes.... 1,079 5,610 » 5 + + -------- ------------ ---- + Total.... 310,739 9,913,470 29 +] + +On a souvent représenté ces possessions coloniales, et notamment Cuba et +les Philippines, comme une source de trésors pour l'Espagne. Le fait est +qu'après avoir été temporairement libérée du joug de la métropole +pendant les guerres de l'Empire, l'île de Cuba put fournir chaque année +des sommes considérables au budget du gouvernement de Madrid; grâce aux +privilèges dont les Péninsulaires jouissaient au détriment de tous les +indigènes, les immigrants d'Espagne pouvaient s'enrichir rapidement et +se donner des airs de maîtres; surtout les fonctionnaires d'un rang +élevé avaient toute facilité pour gagner rapidement des fortunes, et +maint personnage espagnol a su rétablir ses finances délabrées au moyen +de faveurs vendues à beaux deniers aux planteurs de Cuba et aux négriers +de toute nation. Les «capitaineries» des Antilles étaient briguées avec +la même ardeur que les proconsulats des provinces romaines, et pour les +mêmes motifs de lucre honteux. Mais si les colonies de l'Espagne donnent +à quelques-uns l'occasion de s'enrichir, soit par des voies honnêtes, +soit par le chemin de la fraude, ce sont là des avantages achetés aux +dépens des populations elles-mêmes. Cuba doit à son état de colonie +d'être encore cultivée par des mains esclaves; seule avec l'empire du +Brésil, elle a le triste honneur de tenir les noirs dans la servitude, +et tout récemment la traite se faisait impudemment sur ses rivages en +dépit des traités internationaux. Même les habitants blancs de l'île +sont tenus dans une complète sujétion administrative; le moindre +Espagnol, fraîchement débarqué de Barcelone ou de Cadix, peut prendre à +leur égard des allures de dominateur. Aussi la conséquence inévitable de +ces injustices a-t-elle fini par se produire. Depuis 1868, la guerre +civile dévaste le pays: d'un côté, les partisans de l'indépendance +républicaine de l'île et les noirs libérés; de l'autre, les immigrants +espagnols et les propriétaires d'esclaves, aidés par les troupes +régulières, se disputent la possession de l'île. Si la république des +États-Unis avait donné le moindre appui aux insurgés, ceux-ci l'eussent +facilement emporté; mais ils ont fait déjà beaucoup pour leur cause en +tenant leurs ennemis en échec pendant sept longues années de combats et +d'embûches. + +De fréquentes insurrections ont également éclaté à Puerto-Rico, quoique +la configuration du terrain de cette île ne prête nullement à la guerre +contre des troupes organisées. Dans les Philippines, les populations de +races diverses, opposées les unes aux autres par la politique +traditionnelle de tous les gouvernements de conquête, ont été, en +général, très-dociles à leurs maîtres, bien que la servitude pesât +lourdement sur elles; mais à mesure que les habitants s'instruisent et +se civilisent, principalement sous l'influence des Chinois, ils +deviennent moins gouvernables, et déjà des conflits ont eu lieu, pleins +de menaces pour l'avenir. Si l'Espagne n'adopte pas à l'égard de ses +colonies une politique analogue à celle de la Grande-Bretagne, et ne +leur laisse pas une entière liberté administrative, elle est +certainement condamnée d'avance à perdre les restes de son domaine +colonial, après s'être épuisée en longs efforts de reconquête. + +[Illustration: N° 163.--ZONE DE LA LANGUE CASTILLANE DANS LE MONDE, +COMPAREE A LA SURFACE DE L'ESPAGNE.] + +Il est donc vivement à souhaiter, dans l'intérêt même de l'Espagne, +qu'elle n'use plus ses forces à continuer par delà les mers la vieille +politique des Charles-Quint et des Philippe II, et qu'elle reconnaisse +le droit des populations à disposer de leur propre sort. Elle sera la +première à en profiter, puisqu'elle pourra concentrer son activité sur +son développement intérieur. D'ailleurs, quoi qu'il arrive, l'influence +exercée par les populations de la péninsule Ibérique sur le reste du +monde est une de celles qui garderont encore leur valeur pendant de +longs siècles. Le fort génie de l'Espagne se révèle historiquement par +la durée de ses oeuvres dans tous les pays où elle domina pendant une +période plus ou moins longue de l'histoire. En Sicile, dans le +Napolitain, en Sardaigne, même en Lombardie, l'architecture et les +moeurs montrent encore combien puissante a été l'empreinte de ces +maîtres d'autrefois. Dans l'Amérique latine, mainte cité, quoique +habitée surtout par des Indiens et des métis, semble aussi parfaitement +espagnole que si elle se trouvait dans les plaines rases de +l'Estremadure, au lieu d'être dans les forêts du Nouveau Monde: on +dirait un quartier détaché de Badajoz ou de Valladolid. Les races +elles-mêmes, aztèques, quichuas et araucaniennes, ont été hispanifiées +par la langue, les moeurs, la manière de penser. Un territoire immense, +double de l'Europe en étendue, et destiné à nourrir un jour des +habitants par centaines de millions, appartient à ces peuples d'idiome +castillan, qui font équilibre aux populations de langue anglaise, +groupées dans l'Amérique du Nord. De toutes les nations d'Europe, les +Espagnols sont les seuls qui puissent avoir actuellement l'ambition de +disputer aux Anglais et aux Russes la prépondérance future dans les +mouvements ethniques de l'humanité. Quoi qu'il en soit, ils ont encore +en réserve une part considérable de travail dans l'oeuvre commune, grâce +à leur forte originalité, à leur caractère solide, à leur noblesse et à +leur droiture. + + + + +X + +GOUVERNEMENT ET ADMINISTRATION. + + +Depuis la Révolution de septembre 1868, qui renversa le gouvernement de +la reine Isabelle II, l'Espagne a passé successivement par divers +régimes politiques; elle a subi la dictature du général Prim, puis du +régent Serrano; ensuite la royauté a été proclamée et les Cortes, en +quête d'un roi, ont élu pour souverain Amédée, fils du roi d'Italie. +Engagé dans une voie sans issue légale, incapable de lutter contre +l'impopularité qui s'attachait à sa qualité d'étranger, Amédée dut +abdiquer et laisser l'Espagne maîtresse de ses destinées. Le pays se +constitua en république fédérale, changée plus tard en république +unitaire; puis une révolution militaire expulsa les Cortes du lieu de +leurs séances pour installer à leur place le dictateur Serrano, qu'un +deuxième _pronunciamiento_, préparé par des intrigues de cour et par +l'argent des planteurs de Cuba, expulsa momentanément de l'Espagne pour +donner le trône vacant au jeune Alphonse XII, fils d'Isabelle. Ainsi se +trouvait fermé, du moins en apparence, tout le cycle des révolutions +inaugurées en 1868, six années auparavant. Il est vrai que le royaume du +souverain madrilègne est limité au nord par un autre royaume, dont les +frontières oscillent suivant les vicissitudes de la guerre, et qui +comprenait naguère presque toute la superficie des provinces Basques, +une moitié de la Navarre, une partie de l'Aragon et de la Catalogne, +même quelques districts de Valence et des Castilles: c'était le domaine +occupé par le roi «légitime» don Carlos. Par une singulière ironie du +sort, qu'explique fort bien l'histoire de l'Espagne, le monarque par la +grâce de Dieu, le maître absolu «responsable seulement devant sa +conscience», convoque les délégués de ses peuples et jure d'observer +leurs _fors_ et libertés, tandis que le roi dit constitutionnel s'est +passé pendant plus d'une année de toute constitution en gouvernant selon +son bon plaisir, ou pour mieux dire, au gré de ses conseillers. La forme +actuelle de l'appareil gouvernemental comprend deux Chambres élues +conformément à la loi de 1870, qui prescrit le suffrage universel pour +l'élection des députés et le vote à deux degrés pour l'élection des +sénateurs. Suivant le projet de nouvelle constitution, les membres de la +Chambre des députés, un par 50,000 habitants, sont élus pour cinq ans, +tandis que le Sénat est composé de 200 membres héréditaires, en partie +choisis par la couronne et 100 élus par les corporations. Le roi nomme +le président et les vice-présidents du Sénat. Il peut dissoudre +simultanément ou séparément la Chambre des députés et la moitié élue du +Sénat, à la condition de faire procéder à de nouvelles élections dans un +délai de trois mois. Il a le droit de refuser la sanction aux lois +votées par le Parlement. + +Les révolutions gouvernementales qui se sont opérées coup sur coup en +Espagne n'ont guère été pour la nation qu'un changement de décor, car le +fonctionnement des «bureaux» républicains ou monarchiques s'est à peine +modifié pendant la période de crise politique. Malgré les fictions du +budget, le trésor est en état de banqueroute permanente; si la dette +nationale devait être payée, l'ensemble des recettes annuelles n'y +suffirait point, tandis que le budget de la guerre absorbe actuellement +beaucoup plus de fonds qu'il n'en faudrait pour acquitter l'intérêt +annuel de la dette. Tandis que le service de ces intérêts aurait exigé +en 1875 environ 235 millions de francs, qui n'ont point été payés, les +dépenses de guerre ont dépassé 275 millions[205]. Les impôts n'ont été +remaniés que dans le sens d'une aggravation; la conscription, si +abhorrée des Espagnols, a pris plus d'hommes qu'elle n'en prenait jadis; +le nombre des écoles a décru. + +[Note 205: État du trésor espagnol en 1875: + +Recettes............................. 544,000,000 fr. +Dette flottante...................... 435,000,000 » +Dette totale, par approximation..... 14,500,000,000 » +] + +La division politique et administrative est toujours celle qu'a +prononcée le décret de 1841. L'Espagne se partage en 49 provinces, y +compris les îles africaines des Canaries. Chacune de ces provinces est +administrée par un gouverneur civil et se divise elle-même en districts, +de 6 à 7 en moyenne par province. Les communes sont administrées par des +_alcaldes_ ou maires, qu'assistent des conseils municipaux, ou +_ayuntamientos_, composés de 4 à 28 membres, suivant l'importance de la +commune. Dans les grandes villes, les alcaldes sont assistés par des +lieutenants (_alcaldes tenientes_). L'administration judiciaire est +instituée sur le même modèle que celle de la France: la hiérarchie des +tribunaux comprend près de 10,000 justices de paix, une par commune, +environ 500 tribunaux de première instance, 15 cours d'appel, une cour +suprême siégeant à Madrid. Mais la guerre intestine et le régime de +l'état de siége auquel, officiellement ou non, se trouve soumise +l'Espagne entière, donnent aux divisions militaires une importance de +beaucoup supérieure à celle des circonscriptions civiles et judiciaires. +La partie continentale du royaume se partage en 12 capitaineries +générales, Nouvelle-Castille, Catalogne, Aragon, Andalousie, Valence et +Murcie, Galice, Grenade, Vieille-Castille, Estremadure, Búrgos, Navarre, +provinces Vascongades. Les Baléares, les Canaries, Cuba, Puerto-Rico et +les Philippines forment séparément cinq autres capitaineries générales. +Les capitaineries sont subdivisées en commandements militaires. + +Tous les Espagnols sont tenus de servir dans l'armée, à l'exception de +ceux qui fournissent un remplaçant; le trésor, presque toujours à vide, +ne pouvait négliger le rachat du service pour subvenir à ses besoins les +plus pressants. La levée annuelle varie suivant les vicissitudes de la +guerre civile et de la lutte contre les insurgés cubanais; elle serait +légalement de 30,000 hommes, mais elle s'est élevée officiellement +jusqu'à 80,000 individus; les décrets ont même appelé jusqu'à 100,000 +hommes sous les drapeaux; mais le nombre des réfractaires, des rachetés, +des malades réduisaient ce chiffre d'environ moitié: la force productive +du pays en hommes valides ne permettrait pas de dépasser le nombre de +60,000 conscrits par an. Le temps du service est de sept années dans la +cavalerie et l'artillerie, et dans l'infanterie de huit années, dont +cinq dans les régiments de ligne et trois dans la milice provinciale. On +évalue à plus de 200,000 hommes les troupes de l'armée péninsulaire; +80,000 soldats servant dans l'armée active et 120,000 environ dans +l'armée de réserve. En outre, l'armée de Cuba se compose d'au moins +60,000 hommes, dont la guerre et les maladies font périr le quart chaque +année, et les garnisons de Puerto-Rico et des Philippines s'élèvent +respectivement à 9 ou 10,000 soldats. + +Les principales forteresses de l'Espagne continentale sont les villes de +Saint-Sébastien, Santoña, Santander, sur la baie de Biscaye; du Ferrol, +de la Corogne, de Vigo, sur les _rias_ de la Galice; de Ciudad-Rodrigo +sur la frontière portugaise; de Cádiz et de Tarifa à l'entrée du +détroit; de Málaga, Almería, Carthagène, Alicante, Barcelone sur la +Méditerranée; de Figueras, Pampelune et Saragosse aux débouchés des +routes pyrénéennes. + +La marine militaire est puissante: elle se compose de plus de 200 +vapeurs portant près d'un millier de canons et montés par 10,000 +matelots. En 1874, les navires de première classe comprenaient 7 +frégates blindées et 13 autres frégates non cuirassées; mais la flotte, +comme l'armée, a un énorme personnel d'officiers supérieurs, tout un +état-major inutile, qui ne sert qu'à ruiner la nation. On compte en +Espagne environ 2,500 officiers de marine, 1 pour 4 matelots. Les +généraux sont au nombre de 600. + +Les nobles n'ont plus aucun privilége officiel. Ils sont probablement +plus nombreux en proportion que dans toute autre contrée de l'Europe, +puisque des populations entières, dans les provinces Basques, dans les +Asturies, se vantent d'avoir du «sang bleu» dans les veines. En 1787, on +comptait dans le royaume 480,000 gentilshommes, non compris les femmes +et les enfants, en sorte que, si la proportion s'est maintenue depuis +cette époque, trois millions d'Espagnols pourraient se classer parmi les +_hidalgos_ ou «fils de quelqu'un». Les grands d'Espagne que la coutume +autorise à rester couverts devant le roi sont au nombre d'environ 1,500, +dont 200 de première classe; mais tous ne doivent point leurs titres à +la naissance. Plusieurs roturiers ont profité de la pénurie du trésor ou +de l'avidité des ministres pour se faire octroyer la faveur convoitée. +L'ordre de la «Toison d'Or», fondé en 1431 par Philippe le Bon, est une +des distinctions les plus enviées par les princes et les diplomates de +l'Europe. + +La religion catholique, apostolique et romaine, est la religion de +l'État, et ses prélats jouissent de grands priviléges; mais l'étendue de +leurs droits, relativement au pouvoir royal, est encore l'objet de +discussions ardentes. Dans les grandes villes les cultes non catholiques +sont plus ou moins tolérés, grâce à l'intervention des puissances +étrangères. La surveillance des écoles appartient exclusivement à +l'Église, et la censure est exercée par des ecclésiastiques sur les +pièces de théâtre. Le nombre des prêtres est d'environ 40,000; mais, +quoique les couvents aient été rétablis depuis la restauration de la +monarchie, les ordres monastiques ne sont que très-faiblement +représentés. L'Espagne fut jadis le pays le plus peuplé de moines et de +religieuses en proportion de ses habitants civils. A la fin du siècle +dernier, le monde ecclésiastique du royaume dépassait 250,000 individus, +dont plus de 71,000 moines et 35,000 nonnes. A la même époque, le nombre +des marchands n'était que de 34,000, sept fois moins que de gens +d'église. En 1835, les révolutions, les guerres, les transformations du +milieu social avaient notablement diminué le nombre des religieux, mais +la population des couvents était encore de plus de 50,000 personnes. Une +première mesure de suppression atteignit alors les établissements +religieux et près de mille couvents furent l'objet d'un décret de +fermeture. Dans les années qui suivirent, d'autres lois plus radicales +furent votées contre le monachisme et la propriété de main-morte, et dès +1869 il n'y avait plus un seul moine en Espagne; les derniers religieux, +ceux de la Chartreuse de Grenade, avaient dû quitter la contrée. Par une +étrange vicissitude du sort, ils s'étaient réfugiés en Belgique, dans ce +pays que les Espagnols avaient, trois siècles auparavant, ramené de +force sous le gouvernement des prêtres. + +La hiérarchie administrative de l'Espagne se compose de 8 archevêques et +de 54 évêques. Les 9 archevêchés sont ceux de Tolède, siége primatial de +l'Espagne, de Búrgos, Grenade, Santiago, Saragosse, Séville, Tarragone, +Valence, Valladolid. + +Le tableau suivant donne, d'après les recensements approximatifs les +plus récents, la population des diverses provinces de l'Espagne, +groupées en régions naturelles: + +DIVISIONS PROVINCES. SUPERFICIE EN POPULATION POPULATION +NATURELLES. KILOM. CARRÉS. EN 1870. KILOM. + + Des div. Des Des div. Des Par Par + nat. Prov. nat. Prov. div. Prov. + nat. +Castilles, +Leon, +Estradamure. 210,592 3 4,423,421 21 + Madrid 7,762 4 487,482 63 + Avila 7,722 1 175,219 23 + Badajoz 22,499 8 431,922 19 + Búrgos 14,635 1 353,560 24 + Cáceres 20,754 5 302,455 15 + Ciudad Real 20,305 0 264,649 13 + Cuenca 17,418 9 238,731 14 + Guadalajara 12,610 8 208,638 17 + Leon 15,971 2 350,092 22 + Palencia 8,097 2 184,668 23 + Salamanque + (Salamanca) 12,793 7 280,870 22 + Ségovie (Segovia) 7,027 7 150,812 21 + Soria 9,935 5 158,699 16 + Tolède (Toledo) 14,467 7 342,272 24 + Valladolid 7,880 2 242,384 31 + Zamora 10,710 5 250,968 23 + +Andalousie 87,187 5 3,264,640 38 + Almería 8,552 9 361,553 42 + Cádiz 7,275 7 426,499 59 + Cordoue (Córdoba) 13,441 6 382,652 28 + Grenade (Granada) 12,787 5 485,346 38 + Huelva 10,676 4 196,469 18 + Jaen 13,426 1 392,100 29 + Málaga 7,312 9 505,010 69 + Séville (Sevilla) 13,714 4 515,011 38 + +Valence et Murcie. 50,105 3 2,061,873 41 + Albacete 15,465 9 220,973 14 + Alicante 5,434 3 440,470 81 + Castellon 6,336 4 296,222 47 + Murcie (Múrcia) 11,597 1 439,067 38 + Valence (Valencia)11,271 6 665,141 59 + +Baléares. 4,817 4 289,225 60 + Baléares 4,817 4 289,225 60 + +Catalogne et Aragon. 78,895 0 2,697,126 34 + Barcelone + (Barcelona) 7,731 4 762,555 98 + Gérone (Gerona) 5,883 8 325,110 55 + Huesca 15,224 1 274,623 18 + Lérida 12,365 9 330,348 27 + Tarragone + (Tarragona) 6,348 8 350,395 55 + Teruel 14,229 0 252,201 18 + Saragosse + (Zaragoza) 17,112 0 401,894 23 +\\ +Navarre, + Biscaye, + et Logroño. 22,719 9 973,617 43 + Alava 3,121 7 103,320 33 + Guipúzcoa 1,884 8 180,743 96 + Logroño 5,037 5 182,941 36 + Navarre (Navarra) 10,478 0 318,687 30 + Biscaye (Vizcaya) 2,197 9 187,926 85 + +Santander, +Asturies +et Galice. 45,426 0 2,841,745 65 + La Corogne (Coruña) 7,973 2 630,504 79 + Lugo 9,808 4 475,836 49 + Orense 7,092 8 402,796 57 + Oviedo 10,595 8 610,883 58 + Pontevedra 4,504 3 480,145 107 + Santander 5,471 5 241,581 44 + _____________________ ________________ _______ +Espagne entière 499,763 6,835,506 33 + + + + + CHAPITRE XI + + LE PORTUGAL + + + + +I + +VUE D'ENSEMBLE. + +Le Portugal est l'un des plus petits États souverains de l'Europe, +quoique, pendant une courte période de l'histoire, il en ait été le plus +puissant. Il occupe une superficie inférieure à celle de maint +gouvernement de la Russie d'Europe, et même dans cette faible étendue il +est assez maigrement peuplé, si ce n'est dans la partie septentrionale, +qui est l'une des contrées du continent où les habitants sont le plus +rapprochés les uns des autres[206]. + +[Note 206: + +Superficie du Portugal, sans les Iles. 89,355 kil. car. +Population, en 1872, 3,990,570 hab. +Population kilométrique. 44 +] + +Il semblerait d'abord que, par un résultat naturel des attractions +géographiques, le Portugal dût faire partie intégrante d'un État +ibérique comprenant toutes les provinces transpyrénéennes; pourtant ce +n'est point un effet du hasard ni la conséquence d'événements purement +historiques, si le Portugal a presque toujours eu une existence +nationale indépendante de l'Espagne. Il faut remarquer en premier lieu +que la partie du rivage devenue portugaise est à peu près rectiligne; +elle se distingue par l'extrême uniformité de ses plages, et contraste +absolument avec les côtes espagnoles. Les mêmes conditions de vents, de +courants, de climat, de faune et de végétation se retrouvent sur tout le +développement du littoral lusitanien, et par suite les habitants ont dû +s'accoutumer au même genre de vie, nourrir les mêmes idées, et tendre +naturellement à se grouper en un même corps politique. C'est par le +littoral et de proche en proche que le Portugal s'est constitué en État +indépendant; le royaume s'est formé successivement d'une vallée fluviale +à l'autre vallée fluviale, du Douro au Minho et au Tage, du Tage au +Guadiana, «d'échelon en échelon,» suivant l'expression du géographe Kohl +puis, après avoir été momentanément détruit c'est de la même manière +qu'il s'est reconstitué. + +[Illustration: N° 164.--PLUIES DE LA PÉNINSULE.] + +La zone de largeur uniforme qui s'est détachée du corps de la péninsule +Ibérique pour suivre la destinée des campagnes du littoral, était +également limitée d'avance par les conditions du sol et du climat. Dans +son ensemble, la zone lusitanienne est formée par la déclivité des +plateaux espagnols s'abaissant de terrasse en terrasse et de chaînons en +chaînons vers la côte océanique. La limite naturelle des grandes pluies +que les vents d'ouest apportent sur les collines et les monts du +Portugal, coïncide précisément avec la frontière des deux pays: d'un +côté, l'atmosphère humide, les averses fréquentes, la riche végétation +forestière; de l'autre, un ciel aride sur une terre desséchée, des +roches nues, des plaines sans arbres. L'abondance des pluies sur le +versant portugais accroît aussi brusquement l'importance des cours d'eau +qui descendent des plateaux de l'intérieur: en Espagne, c'étaient de +faibles rivières au cours obstrué de pierres; en Portugal, ce sont des +fleuves abondants ou même navigables. En outre, les bornes naturelles, +posées par les défilés et les rapides à la navigation du Minho, du +Douro, du Tage, du Guadiana, se trouvent dans le voisinage de la +frontière politique. Toutes ces raisons expliquent suffisamment pourquoi +le Portugal, en se séparant de l'Espagne, a pris cette forme d'un +quadrilatère régulier. De même que dans un précipité chimique un cristal +prend une existence distincte et se limite par des arêtes précises, de +même le Portugal s'est détaché du reste de la Péninsule, en se donnant +des frontières presque rectilignes. Le port si bien situé de Lisbonne a +été, pour ainsi dire, le noyau qui a servi de centre à ce cristal. Là se +développait une force propre indépendante de celle qui faisait graviter +vers Tolède ou Madrid le reste de la Péninsule. La partie vivante, +active, du grand corps ibérique s'est élancée hors de la lourde masse de +l'Espagne, trop lente à la suivre dans son mouvement. + +Comme il arrive d'ordinaire entre populations limitrophes obéissant à +des lois différentes, et souvent armées les unes contre les autres par +le caprice de leurs souverains, la plupart des Portugais et des +Espagnols se haïssent mutuellement et s'abordent par leurs mauvais +côtés. On peut juger de l'aversion qui naguère encore séparait les deux +peuples, par cette enseigne que l'on rencontrait, au dire des voyageurs, +sur un grand nombre d'auberges portugaises: «Au meurtrier des +Castillans.» Ailleurs, la première maison lusitanienne que l'on +rencontre en traversant la frontière est décorée d'une statuette faisant +un geste de mépris à l'adresse des Espagnols. Des chants, des légendes, +des proverbes, et l'histoire elle-même, témoignent de l'énergie des +passions soulevées entre les populations voisines. Dans cet absurde +conflit de ressentiments, le Portugais, plus faible, et, par cette +raison même, animé d'un patriotisme plus ardent, apporte plus de rage; +l'Espagnol, plus fort, témoigne plus de mépris. _Portugueses pocos y +locos_!--«Petit peuple, peuple de fous!» dit le proverbe castillan. +Lorsque l'union ibérique, désirée de nos jours par un bien petit nombre +d'hommes, deviendra nécessaire par suite du mélange des intérêts +économiques, lorsque le commerce et l'industrie triompheront des +frontières, ce n'est point sans luttes ni récriminations de haine que +s'accomplira ce travail d'assimilation politique. D'après le témoignage +des auteurs anciens, les éléments ethniques originaires dont se compose +la population portugaise sont à peu près les mêmes que ceux des +provinces espagnoles limitrophes; quelques mégalithes y témoignent aussi +de l'existence de populations parentes de celles de la Bretagne. +L'antique Lusitanie était peuplée de tribus celtiques et ibériennes qui +luttèrent longtemps avec succès contre les armes de Rome. Mais ces +tribus qui, sur les côtes, avaient dû se modifier sous l'influence des +colons grecs, phéniciens, carthaginois, eurent à subir une influence +bien plus énergique encore lorsque les Romains eurent imposé leur +langue, leur administration, leurs formes de gouvernement et de justice. +Ce sont les Latins dont l'impression a été le plus durable, surtout dans +les contrées du Nord, et comparés à ces conquérants, les Barbares du +Nord, Suèves et Visigoths, n'ont laissé que peu de traces. Les +mahométans d'origines diverses, qui s'emparèrent du pays à leur tour, +ont aussi contribué puissamment à changer le sang et les moeurs des +habitants. Dans l'Algarve notamment, où la domination des musulmans se +maintint jusqu'au milieu du treizième siècle, la population est à demi +mauresque. Les nombreuses forteresses que l'on voit sur les sommets, les +vieux murs de défense, rappellent, aussi bien que les légendes racontées +par les paysans, avec quel acharnement se sont livrées les luttes de +race, avant que se soit faite l'unité de gouvernement et de religion. + +De même que les rois d'Espagne, les souverains du Portugal, conseillés +par le tribunal de l'Inquisition, ont expulsé de la contrée tous leurs +sujets convaincus ou soupçonnés de n'être point fervents catholiques. +Contre les Maures, les mesures de bannissement furent sans pitié; mais +il y eut des périodes de répit dans la persécution des Israélites. Des +milliers de Juifs espagnols, bravant l'esclavage et la mort, se +domicilièrent en Portugal, près de la frontière d'Espagne, et, grâce à +une conversion apparente, fondèrent sur la terre d'exil d'importantes +communautés. Il reste encore maintes traces de l'ancienne population +israélite, surtout, dit-on, dans les environs de Bragance et dans tout +le Tras os Montes, quoique tous les Juifs avoués, race énergique et +intelligente s'il en fût, soient allés porter leur industrie, leur +esprit d'initiative, leurs connaissances, en diverses contrées de +l'Europe et de l'Orient. On sait l'action que les Juifs portugais ont +exercée et qu'ils exercent encore en Hollande, en France, dans la +Grande-Bretagne. A l'époque de l'exil, ils étaient les auteurs, les +médecins, les légistes, aussi bien que les grands spéculateurs du +Portugal; ils avaient fondé à Lisbonne une académie, d'où sortaient les +hommes les plus instruits du royaume; le premier livre imprimé en +Portugal l'a été par un juif. Spinoza, ce penseur si noble et si +puissant, était issu de juifs portugais. Les Portugais ne sont pas +seulement mélangés d'éléments arabes, berbers, israélites; ils sont +aussi très-fortement croisés de nègres, surtout dans la partie +méridionale et sur le littoral maritime. Avant que les noirs de Guinée +fussent exportés en multitudes dans les plantations d'Amérique, la +traite n'en était pas moins fort active; mais c'est dans les ports +méridionaux de l'Espagne et du Portugal qu'étaient vendus les esclaves +africains. L'historien portugais Damianus a Goes évalue le nombre des +nègres importés à Lisbonne pendant le seizième siècle à dix ou douze +mille par an, sans compter les Maures. D'après le témoignage des +contemporains, on rencontrait autant de noirs que de blancs dans les +rues de Lisbonne; dans chaque maison bourgeoise les serviteurs étaient +des nègres et des négresses, et les riches en possédaient des chiourmes +entières, qu'ils achetaient sur les marchés. A la fin du siècle dernier, +les personnes de couleur formaient encore la cinquième partie de la +population de Lisbonne, et quand elles se rendaient en procession à +l'église de leur patronne, Notre-Dame d'Ataraya, bâtie sur une colline +de la rive opposée du Tage, on aurait pu croire, en présence de ces +multitudes de noirs, qu'on se trouvait dans un pays d'Afrique. Peu à peu +les croisements ont fait entrer dans la masse du peuple tous ces +éléments ethniques provenant des populations les plus diverses de +l'Afrique tropicale, et les Portugais ont pris ainsi dans leurs traits +et leur constitution physique un caractère plus méridional que ne le +comportait leur origine première: ils sont devenus en réalité un peuple +de couleur. Quelques auteurs attribuent à l'influence persistante du +sang nègre la remarquable immunité des immigrants portugais qui +s'exposent au climat du Brésil, des Indes, de l'Afrique australe, ces +contrées redoutables où meurent presque tous les autres colons d'Europe. +Il est vrai, la plupart des Portugais réussissent et prospèrent au +Brésil; mais précisément la majorité de ces immigrants lusitaniens sont +originaires des provinces montueuses du nord, où les croisements avec +les Africains ont été assez rares. La sobriété des colons portugais +semble être la principale raison de leur facilité d'acclimatement. + +Actuellement, les étrangers qui ont le plus d'influence sur la +population lusitanienne sont les Galiciens, qui se rendent en si grand +nombre à Lisbonne et dans les autres villes du Portugal pour y exercer +les métiers de boulanger, de porte-faix, de concierge, de majordome, de +domestique. En général, ils se mêlent peu aux autres habitants, d'autant +moins qu'on les tourne en ridicule, à cause de leur grossier langage et +de leur rusticité; mais leurs colonies s'accroissent incessamment et +leur action sur la population environnante augmente en proportion; +d'ailleurs, l'aisance qu'ils finissent presque tous par acquérir, grâce +à leur sobriété et à leur esprit d'économie, fait oublier facilement +leur origine. Le mélange de tous ces éléments divers n'a point produit +une belle race. Il est rare que les Portugais puissent se comparer à +leurs voisins les Espagnols pour la noblesse du visage. Leurs traits +n'ont, en général, aucune régularité, leurs nez sont retroussés, leurs +lèvres épaisses. Si l'on ne voit parmi eux que très-peu d'estropiés et +d'infirmes, par contre on ne trouve que peu d'hommes de belle taille; +trapus, carrés, ils ont une grande disposition à prendre de +l'embonpoint: en certains districts, un reste de lèpre s'est encore +maintenu. La plupart des femmes sont petites et grasses; elles n'ont +point la beauté fière des Espagnoles, mais elles se distinguent par +l'éclat des yeux, l'abondance de la chevelure, la vivacité de la +physionomie, l'amabilité des manières. + +[Illustration: TYPES PORTUGAIS.--PAYSAN D'OVAR;--FEMME DE +LEÇA;--PAYSANNE D'AFIFER. Dessin de D. Maillart, d'après des +photographies de M. Ferreira.] + +Les voyageurs se louent beaucoup des bonnes façons, de l'obligeance, de +la bonté naturelle des campagnards du Portugal, non encore gâtés par les +habitudes du commerce: quoique ayant à l'étranger une réputation de +barbarie, due sans doute au souvenir de leurs crimes de conquête dans +l'Inde et le Nouveau Monde, la plupart des Portugais ont une tendresse +compatissante pour ceux qui souffrent. Ils aiment le jeu, mais ils ne se +disputent point; ils ont la passion des courses de taureaux, mais ils +ont soin de garnir de liége les pointes des cornes, et l'animal est +épargné pour de nouveaux simulacres de luttes. Bien différents à cet +égard de leurs voisins les Espagnols, ils traitent bien les animaux +domestiques et se distinguent même par un talent spécial pour +apprivoiser les bêtes sauvages: sur les bords du Guadiana, ils élèvent +la fouine, dont ils se servent comme d'un chat contre les rats et les +serpents. Dans leurs rapports mutuels, les Portugais sont doux, +prévenants, polis: dire d'un Lusitanien qu'il est «mal élevé», est +l'offenser de la manière la plus sensible. On s'étonne aussi de +l'élégance, seulement trop cérémonieuse, de leurs discours. Se +distinguant à leur avantage des Galiciens, qui parlent un patois +difficile à comprendre, les paysans portugais ont en général une grande +pureté de langage; ils s'expriment avec une facilité et un choix de +paroles des plus remarquables chez un peuple si pauvre en instruction. +On n'entend aucun jurement, aucune expression indécente, sortir de leur +bouche: quoique grands parleurs, bavards même, ils s'observent avec soin +dans leur conversation. Aussi le Portugal a-t-il fourni de grands +orateurs, et l'un de ses poëtes, Camões, est parmi les plus illustres +que le monde ait vus naître. Mais on se demande si la Lusitanie peut +donner le jour à des artistes proprement dits, car, à l'exception du +mythique Gran Vasco, dont on ignore même la nationalité, elle n'a eu ni +peintres, ni sculpteurs, ni architectes. Camões l'avouait lui-même: +«Notre nation, disait-il, est la première par toutes les grandes +qualités. Nos hommes sont plus héroïques que les autres hommes; nos +femmes sont plus belles que les autres femmes; nous excellons dans tous +les arts de la paix et de la guerre, excepté dans l'art de la peinture.» + +La langue des Portugais ressemble fort à celle des Castillans par les +radicaux et la construction générale, mais elle est moins ample et moins +sonore. Les mots sont très-souvent «éviscérés» par la suppression des +consonnes _l, j, n_ entre deux voyelles; en outre, ils s'émoussent à +l'extrémité, se terminent fréquemment par des nasales et se compliquent +de sifflantes auxquelles les étrangers ont quelque peine à s'accoutumer. +Par contre, le portugais n'a pas les gutturales de l'espagnol. Des +historiens ont émis l'opinion que l'influence de la langue française a +contribué pour une forte part à la formation du portugais. D'après eux, +le prince de la maison de Bourgogne qui reçut le Portugal à titre de +fief à la fin du douzième siècle, et les chevaliers français qui +l'aidèrent à guerroyer contre les Maures, auraient eu assez de prise sur +la nation pour leur imposer leur accent étranger et leur mode de +langage. Aucune hypothèse n'est plus improbable, d'autant plus que le +district de Porto, où résidaient les seigneurs français, est précisément +celui où la prononciation du portugais a le plus de rapport avec celle +de l'espagnol. C'est dans l'évolution spontanée du peuple lui-même qu'il +faut chercher la raison de sa langue. Les mots arabes, qui s'appliquent +seulement aux objets introduits par les Maures dans la contrée et aux +faits enseignés par eux, sont moins nombreux dans le portugais que dans +le castillan; mais les Lusitaniens, comme les Espagnols, continuent, +sans s'en douter, de jurer par le dieu des musulmans: _Oxalà (Ojalà)_ +«Plaise à Allah!» disent-ils fréquemment. Les dialectes brésiliens ont +fourni aux conquérants portugais des centaines de mots qui ont aussi +pénétré dans l'idiome lusitanien d'Europe. + +Bien peu nombreux en comparaison des centaines de millions d'hommes qui +peuplent l'Europe, les Portugais ne pèsent actuellement que d'un faible +poids dans les destinées du monde. Pendant un moment de l'histoire, ils +ont été les premiers par le commerce; leur génie devança celui de tous +les autres peuples. Il est vrai, les Espagnols ont partagé avec les +Portugais la gloire des grandes découvertes du quinzième siècle; mais ce +sont les Portugais qui, après les Vénitiens et les Génois, ont rendu ces +découvertes possibles, en émancipant les premiers la navigation, en +cessant de longer les côtes pour se risquer dans la haute mer, loin de +tout rivage; c'est aussi un Portugais, Magalhães, qui entreprit le +premier voyage de circumnavigation, terminé seulement après sa mort. +Pareille prééminence ne se retrouvera plus. Les forces s'équilibrent +entre les peuples; une tendance à l'égalité de valeur géographique se +produit dans les diverses contrées par suite de la facilité croissante +des moyens d'échange et de communication. Le Portugal ne saurait donc +espérer de reprendre le rôle qu'il eut jadis parmi les nations; mais ses +ressources bien utilisées et les grands avantages de sa position à +l'extrémité du continent suffisent pour lui assurer dans l'avenir un +rang des plus honorables. + + + + +II + +PORTUGAL DU NORD. VALLÉES DU MINHO, DU DOURO, DU MONDEGO. + + +Les montagnes de la Lusitanie se rattachent au système orographique du +reste de la Péninsule, mais non pour former de simples contre-forts +s'abaissant graduellement vers la mer; elles se redressent en massifs +distincts, à formes originales, à contours imprévus. L'individualité du +Portugal se manifeste dans son relief comme dans l'histoire de ses +populations. + +Pris dans leur ensemble, les groupes montagneux qui s'élèvent à l'angle +nord-oriental du Portugal, au sud de la vallée du Minho, peuvent être +considérés comme la digue extérieure de l'ancien lac qui recouvrait +autrefois toutes les hautes plaines de la Vieille-Castille. Des Pyrénées +à la sierra de Gata, la barrière était continue et sa rupture en +chaînons séparés est un fait relativement moderne, dû au travail érosif +des eaux torrentielles. Le principal percement, celui du Douro, n'a pu +se faire pourtant sans triompher d'énormes obstacles. En aval de sa +jonction avec l'Esla, le fleuve rencontre le mur des plateaux portugais +et doit en longer la base sur une centaine de kilomètres, avant de +trouver le point faible par lequel il peut s'échapper vers l'Atlantique. + +Le massif le plus septentrional du Portugal, entre le cours du Minho et +celui de la Lima, est bien choisi comme borne politique des deux +nations, car par ses brusques escarpements et ses rochers, qui s'élèvent +au-dessus de la zone forestière, le monte Gaviarra, ou l'_Outeiro +Maior_, «la Grande Colline,» domine aussi bien la sierra Peñagache, +projetée à l'est, du côté de l'Espagne, que les hauteurs portugaises, +terminées à l'ouest par les coteaux de Santa Luzia. Immédiatement au sud +du défilé où s'engage la Lima pour sortir d'Espagne, se dresse un autre +massif escarpé de montagnes, dont l'arête, orientée du sud-ouest au +nord-est, sert de frontière entre les deux États: c'est la serra de +Gerez, région de montagnes tellement bizarre et tourmentée, qu'on ne lui +trouve guère d'analogue dans la Péninsule que la fameuse serranía de +Ronda. Quoique moins haute que le Gaviarra, il faut y voir néanmoins la +continuation de la branche principale des Pyrénées cantabres; la roche +granitique dont elle est composée, et l'alignement des divers groupes de +sommets que l'on voit se succéder au nord-est, à travers les provinces +espagnoles d'Orense et de Lugo, jusqu'au pic de Miravalles, témoignent +qu'elle se trouve bien sur le prolongement de la grande chaîne +pyrénéenne; tous les autres groupes de montagnes qui, sous divers noms, +se ramifient et s'entremêlent en labyrinthe dans la province de +«Par-delà les monts», _Tras los Montes_, ne sont que des hauteurs +d'ordre secondaire par rapport à la serra de Gerez. Elles paraissent +d'ailleurs moins élevées qu'elles ne le sont en réalité, car elles +reposent sur un plateau de 700 à 800 mètres d'altitude moyenne: en +maints endroits, on dirait de simples rangées de collines. + +Les grandes montagnes de la frontière, Gaviarra, Gerez, Laróuco, +ressemblent aux monts de la Galice par le contraste de flores +distinctes, qui semblerait ne pas devoir se rencontrer dans la même +zone. Sur leurs pentes, le botaniste trouve un mélange singulier des +végétaux de la France et même de l'Allemagne avec ceux des Pyrénées, de +la Biscaye et des plaines du Portugal. Quant aux cimes plus +méridionales, notamment celles de la serra de Marão, qui s'avancent en +forme de promontoire, entre le cours du Douro et celui de son grand +affluent le Tamega, et qui protègent Porto et son district des vents du +nord-ouest, trop froids en hiver, trop chauds en été, c'est à peine si +l'on peut y étudier la flore arborescente, car les roches ont été +presque partout dépouillées de leur verdure. De même, les plateaux +schisteux qui se prolongent à l'est en dominant la vallée du haut Douro, +ont perdu leur parure naturelle de forêts: on n'y voit plus entre les +ceps et les pampres des vignes que les débris noirâtres de la pierre +délitée. L'ancienne faune des animaux sauvages a disparu en partie de +ces contrées, comme l'ancienne flore; mais les loups sont encore +nombreux et les bergers les redoutent fort. La chèvre des montagnes +(_capra aegagrus, hispanica_) se rencontrait par troupeaux dans la serra +de Gerez à la fin du siècle dernier; des voyageurs modernes disent +qu'elle existe encore. C'est probablement à la présence de ces chèvres +sauvages que les montagnes d'où s'écoulent les eaux de l'Ave, au +nord-est de Braga et de Guimarães, ont dû leur nom de serra Cabreira. + +Si la serra de Gerez peut être considérée comme l'extrémité du système +pyrénéen, la superbe serra da Estrella, qui s'élève entre le Douro et le +Tage, est bien le prolongement occidental de la série de chaînes qui +forme l'arête médiane de la Péninsule, entre les deux plateaux des +Castilles. Mais comme les _sierras_ de Guadarrama, de Gredos, de Gata, +les «monts de l'Étoile» ont une individualité distincte et ne se +rattachent au reste du système que par un seuil montueux et bizarrement +raviné. En pénétrant en Portugal, la sierra de Gata, qui s'étale en une +sorte de plateau, prend en conséquence le nom de las Mesas (Tables), et +va se relever en chaînes indistinctes, la serra Gardunha, la serra do +Moradel, entre le Zezere et le Tage. La grande rangée granitique de +l'Estrella, plus isolée et plus majestueuse que tous ces massifs +secondaires, s'élève en pente douce au-dessus de la région accidentée où +le Mondego et divers affluents du Tage et du Douro prennent leurs +sources. De ce côté, l'accès de la montagne est facile: c'est la _serra +mansa_, la «montagne douce»; du côté du sud, au contraire, au-dessus de +la vallée du Zezere, les escarpements sont abrupts, malaisés à gravir: +c'est la _serra brava_, la «montagne sauvage». Des lacs charmants, +disposés en vasques étagées comme les «laquets» des Pyrénées et les +«yeux de mer» des Carpathes, se rencontrent dans le voisinage du +principal sommet, le Malhão de Serra, et donnent lieu à diverses +légendes. Eux aussi sont censés être en communication avec la mer, +participer à son flux et à ses tempêtes, et cacher, comme elle, +d'immenses trésors dans leurs eaux. Les lacs et les cascades qui s'en +épanchent ont fait donner à plusieurs montagnes de ce massif le nom fort +juste «d'aiguières»: ce sont, en effet, des réservoirs de sources, que +les vents d'ouest, toujours chargés de pluies, prennent soin de ne +jamais laisser tarir. + +Les pentes supérieures de la serra Estrella sont couvertes de neige +pendant quatre mois de l'année, et quelques cavités profondes en +conservent même en été. Les habitants de Lisbonne trouvent en abondance, +dans ces glacières naturelles, la provision qui leur est nécessaire pour +la confection de leurs sorbets. Même la serra de Lousão, qui prolonge au +sud-ouest les monts de l'Étoile, reçoit assez de neige en hiver pour en +alimenter les cafés de Lisbonne. C'est aux derniers promontoires du +Lousão que cesse le système orographique de l'Estrella. Les hauteurs et +les collines de l'Estremadure qui se prolongent au sud-ouest vers le +massif de Cintra et qui se terminent au Cabo da Roca, point de repère +des navigateurs, appartiennent à une formation distincte, et consistent +principalement en assises jurassiques revêtues au nord et au sud de +strates crétacées. C'est d'une façon tout à fait générale seulement que +l'on peut rattacher à l'arête «carpéto-vétonique» de la Péninsule ces +diverses petites serras et celles qui accidentent le plateau de Beira +Alta, au sud de la fosse profonde dans laquelle passe le Douro [207]. + +[Note 207: Altitudes diverses du Portugal, au nord du Tage: + +Gaviarra 2,403 mèt. +Serra de Gerez 1,500? » +Laróuco 1,548 » +Serra de Marão 1,429 » +Malhão da Serra (Serra de Estrella). 2,294 » +Bragança 2,105 » +Lamego 1,514 » +Castello Branco 1,468 » +] + +Exposées comme elles le sont à l'influence des vents océaniques et des +contre-alizés, tout chargés des vapeurs puisées dans les mers +équatoriales, les montagnes de Beira et d'Entre-Douro et Minho reçoivent +annuellement une très-forte part d'humidité. Les pluies tombent en +abondance sur leurs pentes, non par orages violents et soudains, comme +dans les pays tropicaux, mais par averses continues. C'est en hiver et +au printemps que les nuages se fondent le plus fréquemment en eau, mais +il pleut aussi dans les autres saisons; aucun mois ne se passe sans +apporter son contingent d'averses. En outre, les brouillards se montrent +très-souvent à l'issue des vallées et sur le littoral jusqu'à la +latitude de Coïmbre. Il est arrivé que dans cette ville la précipitation +annuelle de l'humidité s'est élevée à près de 5 mètres: même sur les +côtes occidentales de l'Ecosse et de la Norvége, le sol ne reçoit point +une quantité d'eau aussi considérable; seules des contrées tropicales +ont de pareils déluges atmosphériques. + +Cette grande humidité de l'air, ce bain de vapeur dans lequel se trouve +immergé le Portugal du Nord ont pour conséquence une grande égalité de +climat. A Coïmbre, l'écart entre le mois le plus chaud et le mois le +plus froid est à peine de 10 degrés [208]. Les froidures ne sont +vraiment rigoureuses que sur les plateaux où souffle la bise, et les +chaleurs ne paraissent presque intolérables que dans les creux et les +vallées où l'air circule avec peine: telle est la fissure au fond de +laquelle coule le haut Douro; au pied des rochers qui réverbèrent les +rayons du soleil, à Penafiel notamment, on se sent comme dans un four. +Mais, si l'on ne tient pas compte de ces climats exceptionnels, on +trouve à l'ensemble du climat boréal de la Lusitanie un caractère +essentiellement tempéré. Ainsi qu'en témoigne, du reste, l'aspect des +forêts, des prairies et des champs, le Portugal du Nord appartient plus +à la zone de l'Europe centrale qu'à celle du monde méditerranéen. Si ce +n'est dans les jardins et à titre de curiosité, le palmier ne se montre +point en Portugal au nord de la vallée du Tage; mais l'olivier, +l'oranger, le cyprès y contrastent délicieusement avec les arbres du +nord. + +[Note 208: Température de la Lusitanie septentrionale: + +COÏMBRE, d'après Coello. + +Hiver 11°,24 +Printemps 17°,25 +Été 20°,50 +Automne 17°,40 +Moyenne 16°,68 + +Mois le plus froid (janvier) 10°,7 +Mois le plus chaud (juillet) 20°,8 + _______ +Écart 10°,1 + +PORTO, d'après D. Luiz (huit années). + +Hiver 10°,6 +Printemps 14°,8 +Été 21°,0 +Automne 16°,2 +Moyenne 15°,6 + +Mois le plus froid (janvier) 10°,1 +Mois le plus chaud (août) 21°,3 + _______ +Écart 11°,2 +] + +Une autre conséquence de l'extrême humidité de l'air et de la fréquence +des pluies est la multitude et l'abondance des cours d'eau. Camões et, +depuis ce grand poëte, des écrivains sans nombre ont célébré la beauté +des campagnes de Coïmbre qu'arrose le Mondego, le charme des cascades +qui ruissellent entre les branches, la pureté des sources qui s'élancent +des roches tapissées de verdure. Au nord du Mondego, le Vouga, qui va se +perdre dans les étangs marins d'Aveiro, puis les divers affluents du +Douro, et par delà ce fleuve, l'Ave, le Cávado, le Neiva, la Lima +serpentent également dans les campagnes les plus riantes, où la grâce de +la végétation se trouve rehaussée par le contraste des rochers et des +montagnes. La Lima n'est pas la seule rivière de ces contrées qui eût +mérité de faire oublier aux soldats romains les fleuves de leur patrie +et de recevoir d'eux, ainsi que l'affirme une tradition sans valeur, le +nom de la source grecque du Léthé. Tous les autres fleuves des provinces +septentrionales ont des rivages si charmants, que, n'était la trop +grande fréquence des pluies, on voudrait y vivre et y mourir. La Lima, +appelée Limia par les Espagnols, est de tous les cours d'eau de la +Péninsule le seul qui se trouve encore dans sa période de transition +géologique. Les autres ont déjà vidé les lacs du plateau dans lesquels +s'amassaient leurs eaux supérieures. La Lima, que retenait à l'ouest une +digue de rochers plus difficile à percer que celle du Tage et du Douro, +n'a pas encore complétement emporté le trop-plein de son bassin +d'origine: un grand marécage, la lagune Beon, ou Antela, rappelle les +temps où une vaste mer intérieure, semblable au lac de Genève, +emplissait encore son beau cirque de montagnes. + +[Illustration: Nº 165.--VALLÉE DE LA LIMA.] + +La pente moyenne des fleuves portugais est trop considérable et les +barres qui en défendent l'entrée sont trop périlleuses pour qu'ils aient +pu acquérir une grande importance comme chemins de navigation. Tous ont, +il est vrai, leur port d'accès, mais, à l'exception du Douro, qui roule +les eaux d'un sixième de la péninsule Ibérique, aucun ne peut servir de +débouché à de castes districts de l'intérieur et, par conséquent, n'a de +valeur sérieuse pour le commerce général de la contrée. Bien différente +du littoral de la Galice, si bizarrement découpé en golfes et en _rias_, +en innombrables havres de refuge, la côte de tout le Portugal du Nord se +développe en longues plages, fort dangereuses quand souffle le vent du +large, et redoutées à bon droit par les marins. De la bouche du Minho au +cap Carvoeiro, sur un développement d'environ 300 kilomètres, la plage +ressemble à celle des Landes françaises, entre l'estuaire de la Garonne +et la base des Pyrénées. Sauf le cap de Mondego et quelques monticules +isolés, au pied desquels s'enracinent les sables, la côte ne présente +que de longs estrans aux courbes régulières; toutes les inégalités +primitives du littoral, toutes les baies de formes diverses qui +pénétraient au loin entre les bases des montagnes, ont été masquées par +le cordon de sable, et les vagues le renouvellent incessamment en se +servant des matériaux que leur apportent les fleuves et de ceux qu'elles +prennent elles-mêmes en sapant les rochers granitiques de la Galice. A +la fin de l'époque glaciaire qui avait transformé l'Europe occidentale +en un autre Groenland, les plaines du Portugal étaient depuis longtemps +débarrassées de leurs glaces, tandis que les rivages de la Galice et des +Asturies en étaient encore encombrées; aussi les alluvions ont-elles pu +faire leur oeuvre au midi, tandis que plus au nord elle est encore bien +loin d'être achevée. L'apparence générale de la contrée témoigne que +toute la basse vallée du Vouga était jadis un golfe se ramifiant au loin +dans les terres; mais d'un côté les dépôts marins, de l'autre les +apports fluviaux ont comblé en grande partie l'ancienne mer intérieure. +Géologiquement, le bassin d'Aveiro offre la plus grande ressemblance +avec le bassin d'Arcachon. Ses eaux, de même que celles de tous les +fleuves de la côte, sont extrêmement poissonneuses; mais le Douro est le +cours d'eau le plus méridional de l'Europe où pénètrent encore les +saumons. La vie animale est tellement surabondante dans certaines +parties du Duero espagnol, que, suivant le proverbe, «son eau n'est pas +de l'eau, mais du bouillon.» + +[Illustration: Nº 166.--DUNES D'AVEIRO.] + +Comme la côte des Landes, la plage rectiligne de Beira-mar est en grande +partie bordée de dunes qu'a dressées le souffle de la mer. Derrière ces +dunes, les eaux douces de l'intérieur, remplaçant peu à peu les eaux +salées des anciens golfes, se sont amassées en étangs insalubres, et +leurs bords, comme ceux des eaux dormantes du sud-ouest de la France, +sont couverts de bruyères diverses, de fougères, d'arbousiers, de +superbes genêts, hauts de 6 à 10 mètres, tandis que les forêts voisines +sont formées de chênes-liéges et de pins. Une même formation géologique +a donné à l'ensemble de la végétation la même physionomie. Jadis aussi +les dunes de la côte portugaise étaient mobiles et marchaient à l'assaut +des campagnes cultivées de l'intérieur, mais, bien avant qu'on ne +songeât en France à les fixer par des semis, on avait eu cette idée en +Portugal. Du temps du roi Diniz «le Laboureur», dès le commencement du +quatorzième siècle, les collines de sable avaient déjà cessé de marcher; +des forêts de pins les avaient consolidées. + +Les habitants de la partie cultivable des bassins du Minho et du Douro +sont très-nombreux, proportionnellement à la surface du sol. Dans la +province comprise entre les deux fleuves, la population est même +beaucoup plus dense que dans la province limitrophe de Pontevedra, la +plus riche de toute l'Espagne en hommes. Si la France était relativement +aussi peuplée que l'est la province du Minho, elle aurait près de 70 +millions d'habitants. Pour trouver dans cet espace étroit la nourriture +suffisante, il faut que les Portugais du Nord travaillent avec beaucoup +de zèle, et leur province est, en effet, la mieux cultivée de la +Péninsule. Ce fait s'explique d'ailleurs par la raison bien simple que +les cultivateurs sont en grand nombre propriétaires ou du moins +_afforados_, c'est-à-dire usufruitiers inamovibles, moyennant un tribut +nominal de quelques francs au propriétaire en titre. Presque tous les +paysans possèdent un intérêt direct dans la bonne exploitation des +richesses du sol, et peuvent transmettre leur propriété à l'un de leurs +enfants, qui dédommage ses frères et ses soeurs par une certaine somme +que fixe la loi. Grâce à cette tenure du sol, presque toutes les parties +basses de la Lusitanie du Nord sont cultivées comme un jardin. Dès le +siècle dernier, Link constatait que le nombre des paysans aisés était en +raison inverse du luxe des monastères et de l'étendue des grandes +propriétés: il n'est pas rare de rencontrer dans le Minho des paysannes +portant, comme les Frisonnes et les riches Serbiennes, de véritables +fardeaux de bijoux, surtout des colliers d'or, de style mauresque. Les +habitants de la contrée font preuve de la plus ingénieuse industrie pour +arroser les pentes supérieures des collines rocailleuses; en plusieurs +endroits, leurs travaux de recherche à la poursuite des sources +ressemblent à des galeries de mines. Nombre de montagnes ont été +taillées en terrasses _geios_ que l'on arrose avec le plus grand soin et +qui sont cultivées en prairies artificielles. Ce remarquable amour du +travail s'associe chez les Portugais du Nord à de hautes qualités +morales. D'après le témoignage universel, les habitants de ces contrées +seraient certainement les meilleurs de tout le Portugal par la douceur +du caractère, la gaieté, la bienveillance; pour la danse et les chants, +ce sont, dit un auteur, de vrais bergers de Théocrite. Souvent un jeune +homme défie envers un de ses compagnons, et l'autre lui répond en +chantant des rimes improvisées. Quelques-unes des populations du +littoral ont aussi une véritable beauté. Les femmes d'Aveiro, quoique +souvent affaiblies par les fièvres paludéennes, ont la réputation d'être +les plus jolies de tout le Portugal. M. Latouche croit reconnaître dans +les indigènes de ces districts les traits, la physionomie, les moeurs +d'une population orientale. + +[Illustration: Nº 167.--PORTO ET LE «PAYS DE VIN».] + +De nos jours, l'industrie agricole la plus importante des provinces du +Nord est la culture de la vigne et la préparation des vins connus d'une +manière générale sous le nom de vins de Porto. Le principal district de +vignobles, désigné d'ordinaire sous l'appellation de _Paiz do Vinho_, +occupe, au nord du Douro, entre les deux grands affluents le Tamega et +le Tua, des pentes du collines nues et sans arbres, fort laides à voir, +dont les schistes noirâtres et désagrégés sont exposés directement en +été à toute la force des rayons solaires, tandis que les vents âpres du +nord et parfois les neiges les refroidissent en hiver; mais, outre cette +région des vins exquis, de vastes espaces, moins favorables à la +production du liquide précieux, sont cultivés en vignobles dans toute +l'étendue de la contrée. Vers la fin du dix-septième siècle, le district +du haut Douro, actuellement si riche, était à peine cultivé, et ses +habitants étaient des plus misérables; tous les vins dits de Porto +provenaient alors des rives inférieures du Corgo. Les Anglais n'avaient +pas encore apprécié les vins de ces contrées, et Lisbonne leur +fournissait en abondance tous les crus portugais qui jusqu'alors avaient +flatté leur goût. La culture des vignobles du Douro ne prit une certaine +importance qu'après le traité conclu par lord Methuen, en 1703. Dès +lors, la réputation des vins secs de Porto ne cessa de grandir; une +compagnie, fondée par le marquis de Pombal, et plusieurs fois +transformée depuis, se constitua pour l'exploitation de vastes domaines +et pour l'achat, la manipulation et la garantie des vins; la ville de +Pozo de Regoa, située au bord du Corgo, dans une espèce d'entonnoir de +hautes collines aux crus renommés, devint une localité fameuse par ses +foires, où des transactions d'une heure faisaient la ruine ou la fortune +des négociants; enfin, toute une cité de celliers et d'entrepôts s'éleva +sur la rive gauche du fleuve, en face de la colline qui porte les +édifices de Porto. Depuis plus d'un siècle, le _port-wine_, vrai ou +frelaté, et d'ailleurs toujours fortement mélangé d'eau-de-vie, ainsi +que le _sherry_ (Jerez), est un des vins obligés de toute table anglaise +de la noblesse et de la bourgeoisie. Aussi presque tout le produit des +vendanges du Douro est-il expédié, soit directement en Angleterre, soit +dans les colonies britanniques et aux États-Unis; avant 1852, les +meilleures sortes, dites «vins de factorerie» (_vinhos de feitoria_), ne +pouvaient être envoyées qu'en Angleterre. Le Cap, les Indes anglaises, +Hongkong, l'Australie, la Nouvelle-Zélande, en reçoivent tous une part +considérable par la voie d'Angleterre, tandis que la France, où ces vins +sont moins appréciés, en importe directement à peine une ou deux +centaines de barriques. Les Brésiliens et les Portugais du Brésil sont, +après les Anglais, les meilleurs clients de Porto; la mère patrie leur +envoie chaque année environ 40,000 hectolitres de vins. Il est bon +d'ajouter que les vignobles du Portugal ne produisent qu'une faible +partie du liquide que l'on boit dans le monde sous le nom de +_port-wine_: on a calculé que, pendant les années de mauvaise récolte, +la consommation de ce que l'on appelait «vin de Porto» dépassait +cinquante et soixante fois la production réelle [209]. + +[Note 209: + +Production des vignes du Portugal, avant l'oïdium (1853) + 4,800,000 hectolitres. +Production moyenne des vignes d'Alto-Douro (Porto), en 1848. + 533,000 hectolitres. + » » en 1870. + 517,000 hectolitres. +Exportation en Angleterre. 169,000 » + » au Brésil. 45,220 » + » en France. 340 » +] + +L'élève des mulets, très-bien pratiquée par les montagnards de Tras os +Montes, est aussi une source de revenus considérables pour les provinces +du Nord, de même que l'engraissement des bestiaux, animaux d'une rare +beauté, que l'on importe des provinces limitrophes de l'Espagne pour les +expédier en Angleterre. On s'occupe aussi de la culture des primeurs +pour le marché de Londres et même de Rio de Janeiro. Quant à l'industrie +proprement dite, elle est assez importante depuis le moyen âge dans +cette partie du Portugal, et la présence de nombreux Anglais, habiles à +profiter des ressources du pays, a donné une grande impulsion au travail +des manufactures. Porto a plusieurs filatures de coton, de laine et de +soie, des fabriques d'étoffes, des usines métallurgiques, des +raffineries de sucre; ses joailliers, ses bijoutiers, ses gantiers sont +réputés fort habiles. Cependant l'exploitation du sol, l'industrie, le +commerce licite, enfin la contrebande, qui se pratique dans de vastes +proportions sur les frontières du district de Bragança, ne suffisent pas +à nourrir tous les habitants: le pays, surpeuplé, doit se débarrasser +chaque année de milliers d'émigrants qui, à l'imitation de leurs voisins +les Gallegos, vont chercher fortune à Lisbonne, ou même par delà +l'Océan, à Pará, à Pernambuco, à Bahia, à Rio de Janeiro, sur les +plateaux du Brésil. C'est en majeure partie des bassins du Minho et du +Douro que viennent les hardis colons qui ont fait et qui entretiennent +la prospérité du Brésil: quoique mal vus par les Brésiliens, ils sont +les véritables créateurs de la richesse dans la Lusitanie du Nouveau +Monde. La plupart des émigrants du Minho et de Tras os Montes qui se +rendent au Brésil, et qui sont au nombre de dix à vingt mille par an, +s'embarquent à Porto même; d'autres prennent Lisbonne pour première +étape. Naguère, avant que les chemins de fer n'eussent facilité le +voyage, les Portugais du Nord qui descendaient à Lisbonne, cheminaient +par troupes nombreuses, sous la direction d'un chef, ou _capataz_, et +suivaient, de _rancho_ en _rancho_, un itinéraire connu. Les habitants +du district de Vianna voyagent surtout comme plâtriers et maçons. +Certains districts sont presque uniquement habités par des femmes; les +hommes sont absents. + +[Illustration: PORTO. Dessin de Taylor, d'après une photographie de M.J. +Laurent.] + +[Illustration: N° 168.--SÃO JOÃO DA FOZ.] + +Les populations des hautes provinces n'ont pas le seul privilège de +renouveler incessamment le sang des Portugais du Sud et de leurs parents +d'outre-mer, ce sont elles aussi qui ont donné son assiette politique à +l'État de Portugal. C'est le Porto Cale, situé là où se trouve +actuellement le faubourg de Villanova de Gaya, en face de la cité de +Porto, qui a donné son nom à l'ensemble de toutes les contrées +lusitaniennes; c'est à Lamego, sur les coteaux qui dominent au sud la +profonde vallée du Douro, que les Cortes auraient, suivant une tradition +plus ou moins justifiée, constitué le royaume de Portugal en 1143; Porto +fut d'abord capitale du nouvel État, de même que Braga avait été jadis +celle des rois suèves; et quand, après la courte domination des +Espagnols, le pays recouvra son indépendance politique, ce furent les +ducs de Bragança, dans le Tras os Montes, que l'on désigna pour la +royauté. Quoique l'admirable situation de Lisbonne et sa position +centrale lui assurent un rôle prépondérant, c'est fréquemment de Porto +que part l'initiative, quand un changement considérable se prépare. On a +remarqué que le succès des révolutions nationales et les chances des +partis dépendent surtout de l'attitude des énergiques populations du +Nord. Elles ont leur caractère propre, et n'obéissent point à Lisbonne +sans discuter la valeur des ordres; aussi Porto a-t-elle reçu le nom «de +cité mutine». Si l'on en croyait les _Portuenses_ eux-mêmes, ils +seraient de beaucoup les supérieurs de leurs rivaux les _Lisbonenses_ +par l'énergie et la valeur morale; eux seuls seraient les dignes fils de +ces Portugais du grand siècle qui parcouraient les mers à la recherche +de peuples inconnus; en tout cas, ils se distinguent certainement des +habitants de la capitale par une allure plus décidée, une parole plus +brève, un regard plus ouvert. Dans le langage populaire, les gens de +Porto et ceux de Lisbonne sont désignés par les appellations peu nobles +de _tripeiros_ (mangeurs de tripes) et d'_alfasinhos_ (mangeurs de +laitue). + +Porto ou O Porto, le «Port» par excellence, est la métropole naturelle +de toute la Lusitanie septentrionale et la seconde cité du Portugal par +son commerce et sa population; par l'industrie, elle se trouve au +premier rang. Vue des bords du Douro qui n'a guère en cet endroit plus +de 200 mètres, de large, elle se présente superbement en un double +amphithéâtre. Ses deux collines sont séparées par un étroit vallon +rempli d'édifices, et dominées l'une par la cathédrale, l'autre par le +haut et gracieux clocher _dos Clerigos_ (des Prêtres), qui sert de point +de reconnaissance aux navires cinglant de l'Océan vers la barre +d'entrée. En bas, de larges rues élégantes, tirées au cordeau, de belles +places, semblables à celles de toutes les villes modernes de trafic, +découpent en rectangles uniformes la ville du commerce et de +l'industrie, tandis que, sur les pentes, des rues escarpées et +sinueuses, des escaliers même, montent à l'assaut des quartiers élevés; +d'ailleurs, la propreté est partout fort grande; la ville tient à +mériter par sa bonne tenue les éloges de ses nombreux hôtes venus +d'Angleterre. Sur la rive gauche du fleuve s'étend en un long faubourg +la ville de fabriques et d'entrepôts, Gaya, dont les celliers +contiennent, dit-on, une moyenne de quatre-vingt mille pipes, soit +quatre cent mille hectolitres de vin. Sur les bords du fleuve, et sur +les terrasses qui le dominent, se prolongent de fort belles promenades, +d'où l'on voit se dérouler les admirables perspectives du fleuve et de +ses longs méandres, avec les navires qui le sillonnent, et les maisons +de plaisance qui reflètent vaguement dans les eaux les faïences +bleuâtres de leurs façades. Au loin, sur les collines, se montrent +d'anciens couvents, des tours de défense, des villages à demi cachés +dans la verdure: telle est, sur un coteau de la rive méridionale du +Douro, au sud-est de Porto, la petite bourgade d'Avintes, célèbre par la +beauté de ses femmes. Elles apportent chaque jour à la ville la _broa_ +ou pain de maïs, qui entre pour une si grande part dans l'alimentation +des Portuenses: le pain vient de Vallongo, situé à une quinzaine de +kilomètres au nord-est de Porto. + +Du côté de la mer, les deux villes soeurs de Porto et de Gaya se +prolongent par des faubourgs dans la direction de l'embouchure, qu'elles +atteindront peut-être un jour, si les ressources locales continuent de +se développer, et si des voies nouvelles, communiquant avec l'intérieur +de l'Espagne, apportent au marché du bas Douro de plus grands éléments +de commerce. Malheureusement l'entrée du fleuve est trop peu profonde, +et, quand souffle le vent du large, elle est fort périlleuse d'accès. A +mer basse, le seuil n'a guère plus de 4 mètres de profondeur; en outre, +il n'a qu'une faible largeur et les rochers voisins mettent en péril les +embarcations qui le franchissent. Enfin, même dans le fleuve, les +navires de quatre à cinq cents tonneaux qui vont s'amarrer aux quais de +Porto et de Gaya ont aussi à craindre un danger, celui des crues; après +les grandes pluies, quand le fleuve gonflé s'exhausse dans son lit trop +étroit, il arrive souvent que les câbles se brisent et que les ancres +chassent sur le fond. C'est donc en dépit de grands désavantages que le +port du Douro rivalise d'activité avec celui du Tage [210]. + +[Note 210: Commerce de Porto en 1868: + +Importations.. 44,370,000 fr. +Exportations.. 41,308.000 fr. +Total......... 85,678,000 fr. +] + +La petite ville de São João da Foz, dont la forteresse surveille +l'embouchure du fleuve, porte sur sa colline un phare qui en signale les +dangers; mais elle n'a point de commerce elle-même: comme ses voisines +Mattozinhos et Leça, dont l'ancien couvent fortifié dresse encore son +donjon tel qu'il était au douzième siècle, elle est surtout fréquentée à +cause de la beauté de ses plages, de la pureté de ses brises marines, du +voisinage des forêts de pins: en été, chaque train y amène en multitude +les habitants de Porto. Ceux-ci se rendent aussi en grand nombre sur les +sables d'Espinho, au sud du fleuve, malgré l'odeur de poisson que répand +le village, peuplé de pêcheurs de sardines. Sur les côtes qui s'étendent +au nord jusqu'aux frontières de l'Espagne, maint petit havre du littoral +doit, comme São João, son mouvement d'affaires bien plus aux visiteurs +qui viennent s'y baigner qu'aux embarcations en quête de denrées. Tous +les ports de rivière de la Lusitanie du Nord ont encore moins d'eau sur +leur barre que n'en a le Douro et par conséquent ne peuvent être les +points d'attache que d'un faible commerce de cabotage. Le Minho, dont la +passe la plus profonde n'a guère plus de 2 mètres à marée basse, a pour +sentinelle portugaise, à son entrée, la petite bourgade fortifiée de +Caminha et «l'îlot», ou Insua, remarquable par sa source d'eau vive. La +Lima, d'un accès peut-être plus difficile encore, a cependant à son +embouchure une ville un peu plus importante que celles du Minho, la +coquette Vianna de Castello, si gracieusement nichée dans sa fertile +campagne semée de maisons de plaisance. A la bouche du Cávado est un +autre petit port, le bourg d'Espozende; puis sur l'Ave, vient la Villa +do Conde, à laquelle des chantiers donnent quelque animation. C'est là +qu'on lançait naguère ces navires si effilés et si rapides qui servaient +à faire la traite des esclaves: lors des grandes expéditions de +découverte qui ont illustré le Portugal, les meilleurs bâtiments étaient +ceux qu'avaient construits les charpentiers de Villa de Conde. + +Parmi les cités situées dans l'intérieur de la province d'Entre-Douro et +Minho, on célèbre Ponte de Lima, fameuse depuis les temps anciens par la +beauté champêtre de ses paysages, Barcellos, suspendue, pour ainsi dire, +aux escarpements qui dominent le Cávado et ses bords si bien ombragés, +Amarante, célèbre par ses vins et ses pêches, et fière de son beau pont +sur le Tamega; mais les deux villes vraiment importantes par leur +population, leur industrie, leur richesse, sont les deux cités voisines +de Braga et de Guimarães, toutes les deux admirablement situées sur des +hauteurs d'où l'on contemple les plus riches campagnes. Vieille colonie +romaine, capitale des Callaïques ou Galiciens, puis des Suèves, +résidence des anciens rois de Portugal, devenue, du temps de l'union +avec l'Espagne, la ville primatiale de toute la Péninsule, Braga +(_Bracaraugusta_) n'a pas seulement ses grands souvenirs, elle est aussi +une place de commerce et d'active industrie; on y fabrique, pour le +Portugal, le Brésil, les colonies de la Guinée, des chapeaux, des +lainages, des armes, des objets en filigrane d'une forme élégante et +pure. Guimarães n'est pas moins curieuse que Braga par ses monuments et +ses légendes du moyen âge. On y montre, près d'un porche d'église, +l'olivier sacré qui naquit d'un aiguillon planté dans le sol par Wamba, +quand il était encore laboureur, sans ambition de royauté; le vieux +château qui domine la ville et ses tours est celui où naquit Affonso, le +fondateur de la monarchie portugaise. Guimarães est aussi fort +industrieuse; elle a des fabriques de coutellerie, de quincaillerie, de +linge de table, et les visiteurs anglais ne manquent pas de s'y +approvisionner de boîtes de prunes bizarrement décorées. Dans les +environs jaillissent des eaux sulfureuses, très-fréquentées, que +connaissaient déjà les Romains sous le nom d'_Aquae Levae_. Les eaux les +plus célèbres du pays, las Caldas de Gerez, sourdent dans un vallon +tributaire du Cávado, au pied de monts escarpés, couverts de hêtres et +de pins. + +[Illustration: COÏMBRE. Dessin de Taylor, d'après une photographie de M. +J. Laurent.] + +Les villes de Tras os Montes, de même que celles de Beira Alta, au sud +de la vallée du Douro, se trouvent pour la plupart en des régions trop +montueuses et sont trop éloignées des grands chemins de commerce pour +avoir attiré les populations. Villa Real, sur le Corgo, est la localité +la plus commerçante du Tras os Montes, grâce aux vignobles des environs, +et possède de véritables palais; Chaves, près de la frontière d'Espagne, +est une ancienne forteresse, ayant gardé, sur le Tamega, un de ces +admirables ponts qui ont illustré le siècle de Trajan; elle était +célèbre, du temps des Romains, par ses eaux thermales, dont le nom +(_Aquae Flaviae_) est encore, sous une forme corrompue, celui de la +ville. Bragança, capitale de l'ancienne province de Tras os Montes et +dominée par son admirable citadelle, occupe, à l'angle nord-oriental de +la Lusitanie, une position des plus importantes pour le commerce +légitime ou de contrebande; suivant les oscillations des tarifs +douaniers, elle expédie de l'une ou de l'autre manière les étoffes et +les autres marchandises de ses entrepôts: c'est le centre le plus +important du Portugal pour la production des soies gréges. Au sud du +Douro, la ville pittoresque de Lamego, dominant le fleuve, en face de la +région des grands vignobles, est renommée pour ses jambons; Almeida, qui +veille à la frontière, pour tenir en échec la garnison espagnole de +Ciudad Rodrigo, disputait jadis à la ville d'Elvas le rang de première +citadelle du Portugal; Vizeu, célèbre par les hauts faits du Lusitanien +Viriatus à l'époque de la domination romaine, est un lieu de passage +important entre la vallée du Douro et celle du Mondego. Sa foire de mars +est la plus fréquentée de tout le Portugal. C'est dans la cathédrale de +Viseu que se trouve le plus remarquable tableau du Portugal, vrai +chef-d'oeuvre, attribué à un peintre dont l'existence même est +problématique, Gran Vasco. Les bergers des environs de Viseu sont les +hommes les plus beaux et les plus forts de tout le Portugal: tête et +jambes nues, ils ont un aspect fort sauvage, quoique, à l'égal de tous +leurs compatriotes, ils aient des manières polies et dignes. + +Coïmbre, l'ancienne _Aeminium_ et l'héritière de la Conimbrica romaine, +dans le Beira-mar, est la cité la plus fameuse et la plus peuplée entre +les deux métropoles de Lisbonne et de Porto. Elle est connue surtout +comme ville d'université; ses mille ou quinze cents collégiens et +étudiants, jadis deux fois plus nombreux, ses professeurs en soutane, +tout un monde d'école qui rappelle les républiques universitaires du +moyen âge, donnent à la ville une physionomie particulière: c'est là que +le portugais se parle avec le plus de pureté. Coïmbre se distingue aussi +par la beauté de ses environs, ses bosquets d'orangers, ses maisons de +campagne éparses dans la verdure, son admirable jardin botanique où les +plantes tropicales s'entremêlent en groupes charmants aux végétaux de la +zone tempérée. Sur les bords du clair Mondego, d'où l'on aperçoit le +pittoresque amphithéâtre de la ville, s'étalant sur la pente du coteau, +on visite la _quinta das Lagrimas_ (maison des Larmes) où fut égorgée la +belle Inès de Castro, si cruellement vengée plus tard par son mari, +Pierre le Justicier. Sur le corps meurtri d'Inès les nymphes du Mondego +versèrent des larmes qui se sont changées en une source d'eau pure: +ainsi le raconte une légende créée peut-être par les beaux vers de +Camões, que l'on a gravés sur une pierre, à l'ombre des grands cèdres. + +Peu de contrées en Europe sont aussi belles et d'un aspect plus +enchanteur que les campagnes du Beira-mar arrosées par le Mondego, cette +«rivière des Muses», d'autant plus chère aux Portugais qu'elle coule en +entier sur le territoire lusitanien. Un des villages situés entre +Coïmbre et la mer porte le nom bien mérité de Formoselha; une ville +voisine est appelée Condeça Nova, qu'une étymologie, probablement +erronée, fait dériver de Condeixa, c'est-à-dire «la Corbeille de +Fruits»; nulle ville ne serait mieux nommée; ses oranges, qui +fournissent à Coïmbre un de ses principaux articles de commerce, sont +exquises; ses jardins, bien cultivés, sont merveilleux par la verdure, +les fleurs et les fruits. Au nord, dans le beau groupe de montagnes qui +domine Coïmbre, l'ancien couvent de Bussaco, bâti sur une terrasse au +milieu de forêts solennelles où se mêlent les cyprès, les cèdres, les +chênes, les ormeaux, est un véritable lieu de délices. La large route +qui conduit au monastère transformé maintenant en un lieu de +villégiature pour les riches habitants de Coïmbre et de Lisbonne, +serpente, de détour en détour, sous les branches entre-croisées. Au pied +de la montagne jaillissent les eaux thermales de Luso, très-fréquentées +depuis quelques années, surtout à cause de la beauté des paysages +environnants. Les pins de Goa et d'autres arbres exotiques ont été +plantés, pour la première fois en Europe, dans la forêt de Bussaco. + +Le port de Coïmbre, Figueira da Foz, l'un des mieux abrités du littoral, +a, comme les autres ports de rivière de la Lusitanie du Nord, le +désavantage d'être obstrué à l'entrée par un seuil de sable mobile. +Pourtant l'embouchure du Mondego reçoit un assez grand nombre de +caboteurs qui viennent y chercher les fruits et les autres denrées de +cette contrée si fertile: tous les vins du district de la Barraïda, que +produisent les plaines comprises entre le cours du Mondego et celui du +Vouga, ont même pris de leur port d'expédition le nom de «vins de +Figueira», sous lequel ils sont fort appréciés au Brésil. Les deux +autres ports les plus actifs de la contrée sont les deux villes d'Ovar +et d'Aveiro, situées dans la «Hollande portugaise», au bord des étangs +que les dunes du littoral ont séparés de la haute mer. Au moyen âge et +lors de la grande période des découvertes, un commerce fort important +d'échanges et de pêcherie se faisait par l'entremise de ces deux villes. +Aveiro posséda, dit-on, jusqu'à cent soixante navires qu'elle utilisait +pour la grande pêche. Les variations de la barre ont mis un terme à +cette prospérité. Le littoral sableux ne présentant point une résistance +suffisante à l'action des vagues, il se déplacerait à chaque tempête si +l'on ne travaillait à fixer la passe par des rangées de pieux, à la base +desquels la vase est affouillée par le courant; mais ces moyens ne +suffisent pas toujours et le chenal a fréquemment dévié. L'ancienne +ouverture, dite Barra da Vagueira, se trouvait près de l'extrémité +méridionale du long estuaire intérieur. Actuellement, la passe est +directement en face d'Aveiro: c'est par là que l'on expédie les sels, +les grains et les fruits qu'apporte de l'intérieur la rivière canalisée +du Vouga. Les marins d'Aveiro, de sa voisine Ilhavo et de la cité +d'Ovar, bâtie à l'extrémité septentrionale de l'estuaire, ont la +réputation d'être les plus vaillants du littoral. Ils s'occupent surtout +de la pêche de la sardine et de l'élève des huîtres; ils possèdent sur +le bord de la mer de grands établissements de salaison [211]. + +[Note 211: Villes principales des provinces du nord: Entre Douro et +Minho, Tras os Montes, Beira: + +Porto 89,200 hab. en 1864. +Braga 19,500 » +Coïmbre (Coimbra) 18,000 » +Guimarães 15,000 » +Ovar 10,000 » +Viseu 9,000 » +Lamego 9,000 » +Vianna de Castello 9,000 » +Chaves 6,000 » +Aveiro 7,000 » +Figueira da Foz 7,000 » +Bragança 5,000 » +] + + + + +III + +LA VALLÉE DU TAGE, L'ESTREMADURE. + + +Le cours inférieur du Tage divise le Portugal en deux moitiés inégales, +fort différentes par l'aspect général et les contrastes du sol et du +climat. C'est dans la vallée de ce fleuve que s'opère la transition +naturelle entre le nord et le sud de la Lusitanie; c'est là aussi qu'à +la faveur du magnifique estuaire envoyé par l'Océan au-devant du fleuve +a pu s'établir la capitale de la contrée et l'une des cités les plus +importantes de l'univers. + +A son entrée dans le Portugal, en aval du pont grandiose d'Alcántara, le +Tage, qui sert d'abord de frontière commune entre les deux pays, est +encore un fleuve encaissé, rapide, inutile pour le commerce aussi bien +que pour l'irrigation des plateaux riverains; il se trouve à près de 140 +mètres au-dessus du niveau de la mer et doit traverser encore un chaînon +de rochers, au défilé de Villa-Velha de Rodão. Au delà, sa vallée +s'élargit peu à peu, puis, quand le fleuve a reçu son grand affluent le +Zezere, alimenté par les neiges de la serra Estrella, il change de +direction et coule, vers le sud-ouest, dans un lit obstrué d'îles et de +bancs de sable. Dans cette partie de son cours, ses eaux, devenues +tranquilles, sont navigables en toute saison. Le fleuve traverse déjà +les terres d'alluvion qu'il a portées lui-même pour en combler la partie +orientale de son estuaire, et se divise en bras tortueux autour des îles +changeantes. Au-dessous du village de Salvaterra commence le delta +proprement dit; le grand lit continue de longer à droite la base des +collines, tandis que le lit secondaire va recevoir à gauche les deux +rivières de Sorraia et de Santo Estevão et limite, à l'est, la grande +île de Lezirias, terre basse et presque inhabitée où serpentent des +canaux marécageux. Vers la partie méridionale de l'île, les deux bras +qui l'entourent sont déjà la mer; le flot les élargit deux fois par jour +et s'étale au loin sur les plages. Les eaux fluviales se perdent dans le +vaste estuaire de Lisbonne, auquel on a gardé le nom de Tage, mais qui +est vraiment un golfe dont l'eau est plus ou moins salée, suivant +l'alternance des crues et des étiages; déjà tout près de l'extrémité +septentrionale du vaste bassin, entre Sacavem et Alhandra, des salines +bordent la rive. Le contraste de la mer et du courant fluvial se montre +nettement: d'un côté sont les eaux profondes où voguent les navires; de +l'autre, le flot rapide courant sur un lit de sable, que les paysans +traversent à gué pendant les mois de sécheresse. + +[Illustration: Nº 169.--ESTUAIRE DU TAGE.] + +[Illustration: PONT ROMAIN D'ALCANTARA. Dessin de Taylor, d'après une +photographie de M.J. Laurent.] + +Le Tage est une des rivières qui, par la direction de leur cours, +témoignent le plus clairement de la tendance qu'ont les eaux courantes +de l'hémisphère boréal à empiéter sur les terres de leur rive droite. +Jadis, lorsque la grande mer intérieure qui recouvrait les plateaux de +la Nouvelle-Castille se vida par l'issue du Tage, ce fleuve dut rouler +une quantité d'eau fort considérable qui déblaya une partie des collines +de la Lusitanie. Or la configuration du sol permet de voir, comme sur +une carte en relief, que les courants ont passé en déluge sur les terres +de la rive gauche et en ont nivelé les saillies, puisqu'ils ont +incessamment gagné vers la droite, c'est-à-dire vers le nord, pour +longer la base des montagnes et des collines du système de l'Estrella. +Les deux rives du Tage offrent le même contraste que les bords des +fleuves de la Sibérie: la rive gauche ou celle d'outre-Tage (Alemtejo) +est la côte d'aval; la rive droite est la berge d'amont; de ce côté se +trouvent les pentes rapides, les falaises et des hauteurs de plusieurs +centaines de mètres, que la majesté de leur aspect permet presque de +qualifier de montagnes. + +La petite chaîne irrégulière qui forme l'ossature de la péninsule +comprise entre le Tage et l'Océan, au nord de Lisbonne, ne se relie aux +monts de l'Estrella que par un seuil raviné, où passe le chemin de fer +de Santarem à Porto, et où s'entremêlent les sources des deux versants. +Au sud de Leiria, les collines, déjà plus hautes, servent de +contre-forts à un sommet dominateur, la Serra do Aire ou «Montagne du +Vent», d'où l'on voit s'étendre à ses pieds, comme un immense tapis +brodé, les campagnes verdoyantes qu'arrosé le Tage et les landes rousses +de l'Alemtejo. Au sud, le Monte Junto est un autre point culminant des +hauteurs de l'Estremadure; il projette à l'ouest un seuil latéral, qui +va former une saillie triangulaire en dehors de la côte, et se rattache +par une plage basse à l'île rocheuse du cap Carvoeiro. Cette île, moins +grandiose d'aspect que l'Argentaro et le Circello du littoral italien, +mais non moins curieuse au point de vue géologique, porte la forteresse +et la petite ville de Peniche, où les femmes, presque isolées du monde, +passent leur temps à faire de la dentelle. Au large, une barre +sous-marine réunit le cap Carvoeiro à l'île de Berlinga, environnée +d'écueils, et aux Farilhãos, également redoutés des marins. Un +pittoresque château fort, qui sert en même temps de prison, s'élève sur +l'île de Berlinga, au-dessus d'un petit havre de pêcheurs. + +[Illustration: Nº 170.--PENICHE ET LES BERLINGAS.] + +Entre l'estuaire de Lisbonne et la mer, la péninsule rétrécie n'offre +plus qu'un dédale de collines peu élevées, mais présentant néanmoins de +grandes difficultés aux communications, à cause de l'étroitesse des +vallées et de leurs brusques contours. C'est dans cette région +tourmentée que Wellington établit, pendant la guerre péninsulaire, ses +fameuses lignes de Torres Vedras, qui transformaient tout le district de +Lisbonne en un vaste camp retranché. Au sud de ces collines, dont +chacune portait sa redoute, se dressent d'autres collines. Toute la +contrée s'élève jusqu'au massif des admirables hauteurs de Cintra, +devenues si fameuses par leurs palais, leurs vallons ombreux, leur +climat délicieux, et le souvenir des événements qui s'y sont accomplis. +Une partie de ce massif, comprenant les hauteurs de Lisbonne jusqu'à +Sacavem, au bord septentrional de l'estuaire, est occupée par des masses +basaltiques, qu'ont rejetées d'anciens volcans. Durant l'époque +géologique actuelle, aucun nouveau flot de lave ne s'est épanché des +crevasses de ces montagnes, mais il est probable que les terribles +tremblements de terre de 1531 et de 1755 avaient leur cause dans +l'agitation des matières bouillantes et des gaz enfermés sous les +couches superficielles. La première série de secousses dura huit jours, +et renversa un grand nombre d'édifices. Quant à l'ébranlement du siècle +dernier, on sait quels désastres en furent la conséquence; peut-être +aucune des violences de la nature ne fit-elle plus d'impression sur les +esprits des peuples de l'Europe. Dès le premier choc, qui pourtant ne +dura pas plus de quatre à cinq secondes, une grande partie de Lisbonne +était en ruines; plus de quinze mille habitants, même trente ou quarante +mille, suivant quelques historiens, étaient écrasés sous les débris de +3,850 édifices; une minute après, une vague de douze mètres de hauteur +s'élançait de la mer et noyait les fuyards entassés sur le quai. Un seul +quartier, l'Alhama, ou Mouraria, l'ancien lieu de résidence assigné aux +Maures, au pied de la citadelle, échappa au désastre. L'incendie, qui +s'éleva des foyers engloutis, dévora des milliers de maisons que la +secousse avait laissées debout; pour empêcher le pillage, le marquis de +Pombal fit ériger la potence au milieu des ruines: sans l'énergie de cet +homme, la cour se serait enfuie, dit-on, pour transférer le siége du +gouvernement à Rio de Janeiro. Du centre de vibration, qui probablement +se trouvait sous Lisbonne même ou dans le voisinage immédiat, les +oscillations du sol se propagèrent sur un espace immense, que les +historiens de la terrible catastrophe ont diversement évalué, mais qui +ne peut avoir été moindre de 3 millions de kilomètres carrés. Porto fut +partiellement démolie; le havre d'Alvor, dans les Algarves, fut comblé; +les murs de Cádiz furent jetés bas; et l'on affirme que presque toutes +les grandes villes du Maroc tombèrent de la secousse. Une certaine +activité intérieure du sol se manifesterait encore, s'il est vrai que +les roches «poussent» au fond de l'anse de Seixal, dans la partie de +l'estuaire située au sud de Lisbonne, et qu'il ait fallu interrompre +pour cette raison la construction des navires qui se faisait dans cette +baie. + +La configuration de la côte et des montagnes, du «Roc de Lisbonne» au +cap d'Espichel, fait présumer que, dans l'antiquité géologique, des +changements bien plus grands encore se sont opérés dans la forme de la +contrée. La courbure si admirablement régulière du littoral qui se +développe au large de l'entrée de Lisbonne, forme dans son ensemble un +seul trait géographique violemment scindé en deux parties par le goulet +de l'estuaire. Ce détroit lui-même, plus géométriquement taillé que +celui de Gibraltar, s'ouvre comme une sorte de défilé régulier, comme +une «cluse» entre l'Océan et la mer intérieure de Lisbonne; il semble +s'être insinué par une fissure entre le massif de Cintra et l'arête +isolée des monts d'Arrabida, qui limitent au nord la baie de Setúbal, et +dont la masse principale se compose de roches crétacées, semblables à +celles de la péninsule du nord. Très-probablement les deux groupes de +collines faisaient partie du même système de montagnes, et le Tage, qui +se déverse actuellement dans la mer par l'estuaire de Lisbonne, allait +la rejoindre autrefois par celui de Sado, à travers les vastes plaines +d'origine tertiaire qui constituent le sol de l'Alemtejo. Quoi qu'il en +soit, peu de régions du littoral méritent plus que la côte de Lisbonne +d'être étudiées, et promettent aux géologues une histoire plus +attachante. + +[Illustration: Nº 171.--ENTRÉE DU TAGE.] + +Il ne reste plus de la catastrophe du siècle dernier que des traces +insignifiantes, et la capitale du Portugal, quoique peuplée seulement de +la moitié des habitants qu'elle eut au commencement du seizième siècle, +s'est complétement relevée de ses ruines. Même les quartiers du centre, +qui avaient été renversés de fond en comble, sont remplacés par des +blocs d'édifices réguliers, ayant sinon une beauté architecturale, du +moins cette majesté froide que donnent la symétrie des lignes et la +longueur des perspectives. L'antique cité d'Olissipo, qu'une légende +classique dit avoir été fondée par le sage Ulysse, occupe maintenant, au +bord du Tage, un espace d'environ 5 kilomètres; mais si l'on considère +comme une dépendance naturelle du la capitale les faubourgs qu'elle +projette, à l'est et à l'ouest, le long du rivage, la ville n'a pas +moins de 14 kilomètres, de Poço de Bispo à la Tour de Bellem (ou Belem). +Dans l'intérieur des terres, Lisbonne, que l'on ne pouvait manquer, en +la comparant à Rome, de dire également bâtie sur sept collines, emplit +les vallons, et gravit les hauteurs jusqu'à 2 ou 3 kilomètres en +moyenne; en outre, elle s'est agrandie aux dépens de l'estuaire, en +consolidant et en rattachant à la terre ferme les laisses indécises qui +découvraient à basse mer. Une admirable promenade, l'Aterro de Bõa +Vista, qui se prolonge de Lisbonne vers Bellem, sur un espace de plus +d'un kilomètre, a pris la place de vases nauséabondes. C'est de +l'estuaire du Tage, ou mieux encore des collines du sud, qu'il faut +contempler le panorama de la ville. Vues ainsi à distance, Lisbonne, ses +tours, ses coupoles, ses promenades, présentent un spectacle vraiment +enchanteur, qui justifie bien le mot des Portugais: + + _Que não tem visto Lisbõa, + Não tem visto cosa bõa!_ + + (Qui n'a pas vu Lisbonne, n'a rien vu de beau!) + +Il est vrai que l'intérieur de la superbe métropole ne répond pas à +l'imposante beauté de l'extérieur. Lisbonne possède une grande place de +nobles proportions, dite Largo do Comercio; elle a tous les édifices qui +appartiennent à l'organisme d'une capitale et d'un grand port de +commerce, palais, églises et cathédrale, bourse et douane, université, +collége et théâtres; mais, à l'exception de la chapelle de São João +Baptista, qui fut érigée dans l'église de São Roque, elle n'a point +d'édifice vraiment remarquable. La fameuse chapelle, l'une des +constructions les plus somptueuses qui existent, a été en entier montée +à Rome, où elle fut temporairement exposée dans la basilique de +Saint-Pierre, et d'où elle fut expédiée par fragments: colonnes, autel, +panneaux, pavé, tout n'y est que marbre, porphyre, jaspe, cornaline, +lapis-lazuli. En dehors de la ville, la seule construction vraiment +grandiose et célèbre à bon droit est l'aqueduc, os Arcos das Agoas +Livres, qui apporte à la ville l'eau pure puisée près de Bellas, à une +quinzaine de kilomètres vers le nord-ouest. Dans la plus grande partie +de son cours, l'eau coule en souterrain, mais, en approchant de +Lisbonne, elle franchit une vallée sur un pont superbe de trente-cinq +arches de marbre, dont l'une n'a pas moins de 75 mètres de hauteur. Il a +été construit sous le règne de João V, le _Rei Edificador_, pendant la +première moitié du dix-huitième siècle. Le tremblement de terre de 1755 +ne lui fit aucun dommage. + +Si Lisbonne est relativement pauvre en monuments curieux, elle possède +en compensation d'inestimables priviléges donnés par la nature; peu de +villes ont été mieux dotées que ne l'a été la célèbre cité. De même que +les conditions du sol et du climat expliquent en grande partie les +destinées du Portugal, de même l'histoire de Lisbonne se lit dans les +traits du milieu géographique. En premier lieu, cette capitale se trouve +à peu près exactement sur la ligne médiane de tout le littoral +portugais, à l'endroit autour duquel devaient le mieux s'équilibrer +toutes les forces du pays. En outre, Lisbonne a le précieux avantage de +posséder un port excellent, accessible aux plus grands navires, puisque +la profondeur du chenal d'entrée dépasse partout 30 mètres; il est +parfaitement protégé contre les vents dangereux du sud-ouest, et se +prolonge jusqu'à plus de 10 kilomètres en amont de la ville; les navires +y sont amenés par la marée et en sont remportés par le jusant. Ce port +est à la fois un estuaire et la bouche de l'un des fleuves de la +Péninsule qui se prêtent le mieux au commerce dans la partie inférieure +de leur cours; les chalands, portant les denrées locales, et les +bâtiments long-courriers viennent à l'encontre les uns des autres dans +la même rade. Les flottes réunies dans le port de Lisbonne ne sont pas +seulement à l'abri des orages; grâce à l'heureuse configuration du +littoral, il est, en outre, facile de les défendre contre les attaques +du dehors. Des deux côtés la terre s'avance en promontoire, comme pour +fermer l'estuaire, et ne laisse aux navires, entre les charmants rivages +de ses collines, qu'un étroit goulet de passage, dont la largeur varie +de 1 à 3 kilomètres, et que l'on a bordé de bastions et de forts. Deux +ouvrages de défense croisent leurs feux, à l'entrée même du détroit: sur +un promontoire du nord, le fort São Julião; sur un îlot de la pointe +méridionale, la Tour de Bugio. + +[Illustration: LISBONNE. Dessin de Taylor, d'après une photographie de +M.J. Laurent.] + +Toutefois l'importance naturelle de Lisbonne ne lui vient que pour une +faible part de sa position par rapport au reste du Portugal: elle lui +vient surtout de la situation qu'elle occupe relativement à l'Europe et +au monde. Tant que le grand mouvement de l'histoire ne dépassa point le +bassin de la Méditerranée, pendant la période gréco-romaine et presque +tout le moyen âge, Lisbonne, ne se trouvant pas encore sur un des grands +chemins des nations, ne pouvait évidemment sortir de son obscurité; mais +dès que les Colonnes d'Hercule eurent cessé d'arrêter les marins, dès +que les navigateurs italiens eurent enseigné leur art aux Portugais, le +beau port du Tage devint l'un des principaux points de départ des +navires de découverte. Lisbonne devenait le véritable observatoire de +l'Europe vers les mers atlantiques. Nulle cité n'était mieux placée pour +les explorateurs qui voulaient se rendre aux Açores, à Madère, aux +Canaries, pour ceux qui avaient à suivre les côtes du Maroc, +prolongation naturelle du littoral portugais vers le sud, et qui, de +promontoire en promontoire, cherchaient à contourner le continent +africain. On sait avec quel succès les marins de Lisbonne accomplirent +leur oeuvre de découverte: ils finirent par donner à leur mère patrie un +littoral immense, d'un développement beaucoup plus considérable que la +circonférence même de la terre. En Afrique, en Amérique, en Asie, dans +les îles de l'extrême Orient, les territoires censés appartenir à +l'imperceptible Portugal occupaient une prodigieuse étendue, dont nul +géographe n'eût pu tenter de se rendre compte. De pareilles conquêtes +étaient du domaine de l'épopée; il fallait un Camões pour les chanter. + +Cette époque de gloire ne dura pas longtemps. La fière Lisbonne, que les +peuples orientaux désignaient sous le nom de «Résidence des Francs», +comme si elle eût été la capitale de l'Europe, perdit sa prééminence +vers la fin du seizième siècle. Comparable à une petite barque de trop +forte voilure, la puissance du Portugal chavira soudain. Écrasée par le +terrible régime de Philippe II, corrompue, en outre, par des moeurs trop +luxueuses, énervée par le mépris du travail qu'engendre l'emploi du +labeur des esclaves, Lisbonne eut à céder une grande partie de son +commerce à ses rivales d'Espagne, tandis que les marins hollandais lui +enlevaient, en Amérique et aux Indes, ses plus riches colonies: le +monopole qu'elle avait exercé pendant plus d'un demi-siècle lui était à +jamais ravi. Mais, en dépit de tous ses désastres, en dépit du +tremblement de terre qui jeta bas ses édifices, Lisbonne a toujours tenu +un rang élevé parmi les villes commerçantes. Certes, ses quais sont loin +d'avoir l'animation de ceux de Marseille, de Liverpool ou de la Havane; +les eaux de sa rade ne sont pas incessamment sillonnées par les vapeurs, +et la forêt de mâts est encore loin d'y avoir l'étendue qu'elle eut aux +grandes époques de la prospérité nationale; mais il faut reconnaître que +Lisbonne n'est pas encore à même de tirer parti de tous ses avantages +[212]. + +[Note 212: + +Commerce de Lisbonne, en 1868 105,388,000 fr. +Mouvement des navires » 3,286 navires jaugeant 1,213,000 tonnes. +] + +Sans doute la grande cité du Portugal est devenue le point d'attache de +plusieurs lignes de grands paquebots transocéaniques; en outre, elle est +la tête de ligne du réseau des chemins de fer européens; mais quels +détours bizarres fait encore la voie ferrée pour aller rejoindre Madrid +par les solitudes de l'Estremadure espagnole et les plateaux de la +Manche! Une voie de communication directe vers la France et le reste de +l'Europe manque toujours à Lisbonne, non-seulement à cause de la +jalousie des Espagnols, mais aussi à cause du manque d'initiative des +Portugais eux-mêmes; d'ailleurs, cette route eût-elle existé, les +fréquentes révolutions de l'Espagne en auraient détourné les voyageurs +et les marchandises. C'est donc à l'avenir qu'il appartient encore de +faire du port de Lisbonne un grand lieu d'échange entre les nations. +L'importance croissante du Brésil, avec lequel le Portugal a gardé tant +de rapports intimes, ne peut manquer de réagir favorablement sur la +prospérité de l'ancienne métropole. Quand la colonie se fut affranchie +des liens du monopole, Lisbonne, privée de son commerce exclusif, se +crut ruinée du coup; mais elle peut attendre du Brésil libre beaucoup +plus que ne lui eût donné le Brésil asservi. Cette contrée d'outre-mer +est le meilleur client du Portugal, puisque la moitié des exportations +de Lisbonne lui est destinée; pour l'importation, le Brésil est au +deuxième rang, quoique de beaucoup dépassé par l'Angleterre. + +Quant à l'Espagne, qui pourtant confine au Portugal sur près de 1,000 +kilomètres d'étendue, Lisbonne ne fait avec elle, pour ainsi dire, aucun +commerce maritime, et, par le chemin de fer, elle ne lui expédie guère +que les porcs de l'Alemtejo. Récemment encore, il n'y avait que très-peu +de relations, même de simple voisinage, entre Lisbonne et la partie +espagnole de la Péninsule; mais les dernières guerres civiles ont forcé +un si grand nombre de familles castillanes à chercher un refuge en +Lusitanie, que les moeurs locales en ont été changées. Naguère on ne +voyait que des hommes dans les rues de Lisbonne; les dames portugaises +restaient presque enfermées comme aux temps de la domination musulmane; +mais l'exemple des alertes et libres Espagnoles a trouvé de nombreuses +imitatrices et la physionomie de Lisbonne y a beaucoup gagné. + +Les villes qui entourent la capitale ne sont pas moins célèbres par la +beauté de leurs sites que la métropole du Portugal ne l'est elle-même +par son commerce et son importance historique. Placée dans cette zone +heureuse où n'atteignent plus les froidures du pôle, et qui n'a point à +subir les sécheresses et les brouillards sans fin, l'Estremadure +portugaise est une des contrées de l'Europe dont le climat se rapproche +le plus de celui des «îles Fortunées» et des «bienheureuses Antilles»; +malheureusement les oscillations de température y sont parfois +très-brusques. La neige est si rare à Lisbonne, qu'on lui donne le nom +de _chuva branca_, ou de «pluie blanche»; on la voit de loin resplendir +sur les sommets de la serra Estrella et de la serra de Lousão; mais +quand elle tombe, par exception, sur le littoral, le peuple y reconnaît +un signe de mauvais augure. Encore au siècle dernier, le prodige d'une +neige abondante effrayait tellement les habitants de Lisbonne, qu'ils se +précipitaient dans les églises, s'imaginant que la fin du monde +approchait. + +Un autre grand avantage de climat que possèdent les villes de plaisance +des environs de Lisbonne est celui que leur donne l'alternance régulière +des brises. A partir du mois de mai, pendant toute la belle saison, le +vent souffle de terre au lever du soleil; vers le milieu de la journée +il a tourné au sud; le soir, il vient de l'ouest et du nord-ouest, et +pendant la nuit, c'est un vent du nord: cette brise tournante, à +laquelle on attribue une action des plus salubres sur l'atmosphère, +accomplit une rotation complète durant les vingt-quatre heures; aussi +lui donne-t-on le nom de _viento roteiro_ ou «vent giratoire». Quant aux +vents généraux, ils sont beaucoup moins réguliers. Ainsi, les courants +polaires, arrêtés par les _serras_ transversales de la contrée, ne +peuvent suivre leur direction normale; ils soufflent directement du nord +en longeant la côte, ou bien se transforment en vent d'est, en +parcourant tous les plateaux de l'intérieur de l'Espagne. Ce sont ces +courants atmosphériques venus de l'est qui apportent les lourdes +chaleurs de l'été. A Lisbonne, le thermomètre marque exceptionnellement +jusqu'à 38 degrés [213]; en 1798, il s'est même élevé à 40 degrés: les +observations comparées montrent que si la moyenne de chaleur est plus +haute à Rio de Janeiro, c'est à Lisbonne que se fait le plus sentir +l'ardeur des jours caniculaires. + +[Note 213: + +Température moyenne de Lisbonne (juillet) 32°,56 + » la plus haute 39° + » la plus basse -2°,5 +Jours sans nuages 150 +] + +[Illustration: Nº 172.--ZONES DE VÉGÉTATION DU PORTUGAL.] + +La pénétration mutuelle des climats du nord et du sud dans cette zone +fortunée donne un double aspect à la végétation. Le dattier commence à +se montrer dans les jardins de la basse Estremadure; le palmier +chamaerops croît librement sur les plages; l'agavé, dressant son superbe +candélabre de fleurs, de même que sur les côtes mexicaines, est assez +commun pour avoir donné naissance à une industrie spéciale, celle des +dentelles en «fil d'agavé»; les camellias y sont plus beaux que dans +toute autre partie de l'Europe; les nopals aux raquettes armées de dards +entourent les champs, comme en Sicile et en Algérie. Les arbres +fruitiers des pays méditerranéens y mûrissent leurs fruits à la +perfection; même les manguiers des Antilles, introduits récemment, ont +trouvé dans le Portugal un climat qui leur convient. Les oranges ont +mérité d'être appelées en plusieurs langues et même jusqu'en Egypte des +_portogalli_, comme si la Lusitanie était la contrée où les hommes +avaient vu pour la première fois la merveilleuse pomme d'or. D'après +plusieurs linguistes, le nom que l'on donne aux oranges dans mainte +partie de l'Indoustan, _chintarah_ ou _chantarah_, ne serait qu'une +corruption du mot Cintra. A l'époque de leur prépondérance commerciale +dans l'Inde, les Portugais avaient si bien célébré la magnificence et la +fécondité de leurs jardins royaux, que les habitants de Goa s'en +souviennent encore. + +De toutes ces villes entourées de _quintas_ et de parcs, Bellem +(Bethléem) est la plus rapprochée de Lisbonne; elle n'en est séparée que +par un ruisselet auquel un pont mauresque valut le nom d'Alcántara. +C'est aussi la plus connue de tous ceux qui arrivent à Lisbonne par mer, +car elle est située en avant de la capitale, sur le rivage même du canal +de l'estuaire, et l'on aperçoit de loin son admirable tour carrée, de +style un peu arabe, si puissante par sa masse, si gracieuse par les +sculptures de ses fenêtres et de ses guérites en encorbellement. C'est +tout près de cette tour, fondée par le roi Jean, «le Prince Parfait,» +que se trouve l'emplacement d'où Vasco de Gama partit pour la mémorable +expédition qui donna aux Portugais le chemin des Indes orientales: un +magnifique couvent de Hiéronimites bâti par Manoel le «Fortuné», le +«seigneur de la conquête, de la navigation et du commerce de l'Ethiopie, +de l'Arabie, de la Perse et de l'Inde», rappelle ces temps légendaires +de la gloire passée du Portugal. Le couvent a été changé en +établissement d'éducation. + +Oeiras, au débouché de sa petite rivière descendue des hauteurs de +Cintra, garde l'entrée septentrionale de l'estuaire du Tage par son fort +de São Julião; plus loin est Carcavellos, aux excellents vins; puis, +déjà sur le bord de la grande mer, vient la ville de Cascães, dont le +petit port est protégé par une citadelle. Au delà le rivage est désert; +seulement de petites tours de garde s'élèvent de distance en distance au +bord des plages et des falaises. Par contre, les collines abruptes de +Cintra qui se dressent au nord de cette partie du littoral sont une des +régions les plus populeuses de la Péninsule, une des celles où le +mouvement des voyageurs est le plus actif. En s'élevant de Lisbonne vers +les hauteurs de Cintra, soit par la grande route de voitures, soit par +le chemin de fer à rail unique construit par l'ingénieur Larmanjat, on +voit se succéder à droite et à gauche les châteaux et les villas de +Bomfica, le palais royal de Queluz, les maisons de plaisance de Bellas, +où sourdent des eaux minérales et la fontaine qui alimente l'aqueduc de +Lisbonne. Cintra même est entourée de petites villes d'hôtels et de +jardins, San Pedro, Arrabalde, Santa Estephania. Au sud de ces groupes +d'habitations s'élève la colline qui porte le château somptueux et +original de la Penha, palais fantastique, à la fois indou, persan, +italien, gothique, dont les contrastes bizarres sont adoucis par des +massifs d'ombrages et des cascades de lianes fleuries. Les nombreux +visiteurs de Cintra gravissent aussi l'éminence où se trouvent les +débris de l'ancien château des Maures et pénètrent dans les cavernes du +«couvent de liége», ainsi nommé des plaques de liége qui garnissaient +les murailles pour parer à l'humidité de la pierre. De toutes ces +hauteurs la vue est fort belle; elle est tout à fait grandiose du haut +des falaises que termine la fameuse «Quenouille» ou _Roca_, dont les +marins ont fait le «Roc de Lisbonne:» c'est le promontoire le plus +occidental de tout le continent européen. Les vagues de l'Atlantique +viennent se briser sur les blocs épars à sa base et leur masse rompue, +changée en écume, s'engouffre en mugissant dans les cavernes du rocher +où tourbillonnent les oiseaux de mer. Sur le revers septentrional du +promontoire se déroule l'une des plus belles vallées de la Péninsule, +celle de Collares, si fameuse par ses jardins et ses bosquets +d'orangers: c'est le «San Remo» du Portugal. + +La ville de Mafra, située plus au nord, non loin des bains de mer +d'Ericeira, sur un plateau stérile et monotone, possède aussi un énorme +palais, l'Escorial des rois de la maison de Bragance, transformé +actuellement en école militaire. Pour achever cette prodigieuse bâtisse, +pleine d'églises, de chapelles, de cellules et d'appartements +ecclésiastiques, João V dépensa tout l'argent du Portugal; il y gagna le +titre de «roi Très-Fidèle», que lui donna la cour de Rome. Lorsqu'il +mourut, il n'y avait pas même dans le trésor de quoi faire dire une +messe pour le repos de son âme. Bien plus curieux que l'immense caserne +de Mafra, avec son millier d'appartements et ses 5,200 fenêtres, sont +les autres édifices de fondation royale qui se trouvent à une centaine +de kilomètres plus au nord, à la base occidentale de la serra do Aire, +non loin des célèbres thermes de Caldas da Rainha et de la vieille cité +mauresque d'Obidos. Le couvent délaissé d'Alcobaça, bâti au milieu du +douzième siècle en souvenir de victoires remportées sur les Maures, est +un beau monument d'un gothique austère, encore embelli par le charme +spécial que les ruines donnent à toute architecture. Batalha, autre +couvent qui rappelle la défaite des Castillans dans la plaine +d'Aljubarrota, en 1385, est un édifice aux sculptures beaucoup plus +riches. Les ornements des portails, du cloître, de la salle du chapitre, +de la chapelle dite «imparfaite» parce que le roi Manoel la laissa +inachevée, sont tellement ciselés, fouillés, travaillés dans tous les +sens, qu'ils semblent figurer des étoffes de guipure. Le goût de toutes +ces sculptures est douteux, mais on en admire le merveilleux fini. +D'ailleurs on exagère souvent la richesse architecturale du couvent de +Batalha: presque tous les voyageurs le décrivent comme bâti en marbre +blanc, tandis qu'il est en réalité construit d'une pierre de sable +calcaire, absolument semblable à celle qu'emploient tous les habitants +du pays pour l'édification de leurs masures. + +La ville de Leiria, dans le territoire de laquelle est situé Batalha, +est elle-même une ville ancienne et curieuse, occupant un fort beau site +au confluent des deux rivières Liz et Lena, à la base d'un coteau que +termine un vieux palais mauresque. Ce fut jadis la résidence de Diniz, +le «roi Laboureur», celui auquel on doit la plantation du _pinhal_ de +Leiria, la plus belle forêt du Portugal. Après une longue décadence, +cette partie de la contrée a repris une certaine activité; dans les +environs, à Marinha Grande, s'élève une grande verrerie, qui communique +par chemin de fer avec le port presque circulaire appelé Concha de Sao +Martinho. + +[Illustration: COUVENT DES CHEVALIERS DU CHRIST A THOMAR. Dessin de +Taylor, d'après une photographie de J. Laurent.] + +Sur le versant oriental des montagnes qui dominent les plaines de +Batalha et d'Alcobaça se trouve Thomar, autre ville jadis fameuse par +son couvent; c'est le chef-lieu de ces chevaliers du Christ qui se +firent accorder par les rois de Portugal le droit exclusif de la +conquête et de l'exploitation des contrées lointaines des Indes et du +Nouveau Monde, et qui, après de grandes actions d'éclat, devinrent, par +leur âpreté commerciale et leur impitoyable monopole, les principaux +auteurs de la décadence de leur patrie. Aujourd'hui Thomar, arrosée par +des eaux abondantes qui en font une petite Venise, est une ville de +filatures; mais l'activité commerciale s'est portée surtout vers les +localités riveraines du Tage, et notamment vers Santarem, qui des pentes +de sa montagne, appelée la «Merveille», contemple le cours tortueux du +fleuve, ses îles verdoyantes, et les terres bosselées de l'Alemtejo. +Actuellement, Santarem et sa voisine, la ville fortifiée d'Abrantes, ont +pour principale occupation d'alimenter Lisbonne de légumes et de fruits. +Leurs campagnes sont de vraies forêts d'oliviers. + +Au sud de l'estuaire du Tage, la faible profondeur des eaux, la nature +sablonneuse du sol, les marécages qui bordent les ruisseaux, sont de +grands obstacles à l'établissement de villes considérables; ces plages +seraient très-probablement désertes, si Lisbonne n'avait besoin de se +compléter sur cette rive par des ateliers, des magasins, des chantiers, +des embarcadères. Après Almada, la ville de plaisance, qui est déjà sur +le goulet de l'estuaire, plusieurs villages, Seixal, Barreiro, Aldea +Gallega, Alcochete, sont ainsi devenus des faubourgs grandissants de la +capitale, et leur prospérité s'accroît ou diminue avec celle de la +grande ville. Par contre, on peut dire que le port de Setúbal, situé +plus au sud, à l'issue de l'estuaire du Sado ou Sadão, est ruiné par le +trop grand voisinage de Lisbonne. Setúbal a des avantages de premier +ordre, comme lieu d'exportation d'une riche vallée; son port est bien +abrité par l'abrupt chaînon de montagnes qui se dresse au nord-ouest et +la langue de sable recourbée au sud-ouest; une grande baie, ouverte +entre les deux caps d'Espichel et de Sines, invite les navires à +pénétrer dans la rade; mais Lisbonne est trop rapprochée: le Portugal +n'est pas assez riche pour alimenter de son commerce deux cités situées +à une faible distance l'une de l'autre. Cezimbra, placée à l'ouest de +Setúbal, sur la côte escarpée qui se termine au cap d'Espichel, est +également une ville déchue; enfin, la ville de Troja, qui précéda +Setúbal comme entrepôt commercial de l'estuaire du Sado, repose +maintenant sous les sables de la dune; les fouilles entreprises +récemment ont mis à découvert quelques mosaïques romaines, des assises +de marbre, et toute une rue tracée peut-être par les Phéniciens. Le +botaniste Link, qui vit encore quelques débris de la ville à la fin du +siècle précédent, y reconnut des restes de cours, semblables à celles +qui se trouvent au milieu de toute maison mauresque. + +[Illustration: N° 175.--ESTUAIRE DU SADO.] + +Quoique bien peu animée en comparaison de sa grande rivale des bords du +Tage, Setúbal a pourtant gardé le mouvement d'échanges que lui assurent +ses vins muscats, ses oranges délicieuses, et surtout le sel de ses +marais, très-renommé dans le Nord de l'Europe; c'est un précieux élément +de chargement pour les navires. On dit, et non pas seulement en +Portugal, que le sel de Setúbal est le «meilleur du monde» pour la +salaison des poissons. Les sauniers de Setúbal, qui pourraient faire +plusieurs récoltes par mois, se bornent à en faire deux par année; en +outre, ils ont soin de ne jamais vider les eaux-mères qui restent dans +les compartiments de leurs marais salants, et de laisser au fond le +tapis de conferves qui sépare le sel des autres chlorures, et produit +ainsi des cristaux d'une pureté presque chimique. Des tapis de roseaux +protègent les camelles contre les intempéries [214]. + +[Note 214: + +Production du sel en Portugal (1870)........... 520,000 tonnes. + » dans le district de Setúbal.. 184,000 » +] + +Setúbal et Cezimbra ont aussi dans les mers voisines d'énormes quantités +de poissons d'espèces diverses. Les eaux qui baignent le Portugal sont +d'une richesse extraordinaire en vie animale, sans doute à cause de la +rencontre des courants océaniques apportant chacun leur faune +particulière. De toutes ces eaux, les plus riches peut-être sont celles +de Setúbal; en comparaison, la Méditerranée et la baie de Gascogne sont +presque désertes. Les pêcheurs de Setúbal exploitent ces trésors de la +mer avec une singulière intelligence. Bien des siècles avant que les +savants eussent imaginé d'explorer le fond des mers pour en étudier les +organismes, lorsque la plupart des zoologistes affirmaient même que +nulle vie animale ne se hasarde dans les ténébreuses profondeurs de +l'Océan, les marins de Setúbal savaient capturer, à 500 et 600 mètres +au-dessous de la surface marine, d'énormes requins qui ne vivent point +ailleurs: hissés sur le pont de l'embarcation de pêche, ces animaux +semblent sur le point de faire explosion, tant ils sont gonflés par +l'air intérieur qui fait équilibre à la pression des couches supérieures +de l'eau marine. Quant aux espèces communes de la surface, c'est par +myriades qu'on les recueille. Les sardines se pêchent en si grande +quantité dans les eaux de Cezimbra, que le peuple les utilise, +non-seulement pour sa propre nourriture, mais encore pour celle de ses +cochons. Aux temps de sa grande prospérité commerciale, le Portugal +fournissait de poisson une grande partie de l'Europe; il exerçait même +une sorte de monopole pour la vente de la morue; ses marchands allaient +en porter jusqu'en Norvége. Vers la fin du quatorzième siècle, la ville +de Lisbonne s'était fait concéder par traité l'exploitation de pêche des +côtes anglaises. Chose qui paraît étrange aujourd'hui, c'étaient alors +les Lusitaniens qui se faisaient les initiateurs industriels des +populations de la Grande-Bretagne [215]! + +[Note 215: Populations des villes de l'Estremadure: + +Lisbonne...... 250,000 hab. +Setúbal....... 15,000 » +Bemfica....... 10,000 » +Cintra......... 10,000 » +Santarem....... 9,000 » +Thomar......... 5,000 » +] + + + + +IV + +LE PORTUGAL DU MIDI, L'ALEMTEJO ET L'ALGARVE + + +Les montagnes d'Outre-Tage n'ont qu'en un bien petit nombre d'endroits +un aspect de chaînes régulières; ce ne sont pour la plupart que des +protubérances à faible saillie s'élevant au-dessus de larges plateaux à +base ravinée. L'ensemble de la contrée manque de relief et de variété; +on pourrait se croire partout au milieu du même paysage. Toute cette +région, comprise entre le Tage et les montagnes de l'Algarve, est la +moins belle du Portugal. A l'exception de la serra da Arrabida, qui se +dresse entre les deux estuaires de Lisbonne et de Setúbal, elle n'offre +que des plaines basses, des collines aux pentes monotones, des bois, des +broussailles, des landes nues, où de rares groupes d'habitations se +montrent comme des îles au milieu de la mer. Les terres basses qui +bordent la rive gauche du Tage et le littoral marin, sont formées d'une +épaisse couche de sable fin, reposant sur une argile compacte, et +portant encore çà et là des bois de pins maritimes et des bouquets de +chênes-lièges (_azinheiras_), reste des antiques forêts qui recouvraient +toute la contrée. Plus haut sont les grandes landes ou _charnecas_, avec +leur variété infinie de broussailles et d'arbustes à verdure permanente. +Ce sont des bruyères d'espèces diverses, dont quelques-unes ont jusqu'à +deux mètres de hauteur, des cistes, des genévriers, des romarins, des +myrtes et des chênes rampants, dont l'épaisse ramure, d'un verpâle, +s'élève à peine au-dessus du tapis des autres plantes. Mais la diversité +des végétaux, la multitude des fleurs roses et blanches qui les couvrent +jusqu'au milieu de l'hiver, n'empêchent pas que l'aspect général du pays +ne soit monotone et triste, à cause du manque presque absolu des +cultures. Sur les collines plus élevées, presque toutes composées de +schistes pailletés de mica, la nature finit même par devenir presque +sombre; là tout est recouvert de ces cistes (_cistus ladaniferus_) aux +feuilles résineuses. C'est le prolongement occidental de la zone des +_jarales_ qui s'étendent sur des milliers de kilomètres carrés dans la +sierra Morena et d'autres régions montagneuses de l'Espagne. + +Le massif le plus élevé de la Lusitanie méridionale se trouve sur la +frontière même du Portugal, entre les vallées du Tage et du Guadiana: +c'est la serra de São Mamede, appelée aussi serra de Portalegre: ses +chaînons parallèles de roches granitiques, abritant d'étroits vallons, +où coulent, soit vers le nord-ouest, soit vers le sud-est, des affluents +des deux fleuves, atteignent plusieurs centaines de mètres au-dessus du +plateau, et même le plus haut sommet dépasse 1,000 mètres en altitude +totale. Au sud de la large dépression qu'a utilisée le chemin de fer de +Lisbonne à Badajoz, apparaît un deuxième massif granitique moins élevé, +dressé sur le plateau comme une sorte de citadelle aux mille bastions +avancés, et d'un aspect assez grandiose quand on le regarde des bords du +Guadiana, qui coule à sa base orientale: c'est la serra de Ossa, connue +également sous les noms des diverses villes qui se trouvent dans le +voisinage, Elvas, Estremoz, Evora. Elle se rattache, par les hautes +ondulations du plateau, à différentes _serras_ qui viennent abaisser +leurs escarpements aux rives du Guadiana et du Sadão et dans les plaines +uniformes dites Campo de Beja. Ces plaines se continuent, au sud, par le +célèbre «champ d'Ourique», où deux cent mille Maures, commandés par cinq +rois, eurent à subir, au milieu du douzième siècle, la désastreuse +défaite qui permit aux princes du Portugal de fonder leur monarchie. +C'est depuis cette bataille et les massacres qui en furent la +conséquence que les plaines situées au sud du Tage se changèrent en un +désert. + +Toutes les hauteurs qui occupent la partie méridionale de l'Alemtejo +appartiennent au système de la sierra Morena d'Espagne. Les contre-forts +de la sierra de Aroche et ceux de la sierra de Aracena, si riches en +minerai de cuivre, s'entremêlent en un dédale de collines dans la partie +du Portugal disposée en forme de triangle irrégulier, sur la rive gauche +du Guadiana. Le fleuve ne les arrête pas; rétréci entre les parois qu'il +a rongées, il est en maints endroits réduit aux dimensions d'un canal, +et même au défilé dit _Pulo do Lobo_ ou «Saut du Loup», il descend en +rapides de rochers en rochers. C'est en aval de ce défilé seulement, à +la ville de Mertola, qu'il devient navigable pour les petites +embarcations; à peine une soixantaine de kilomètres de ce grand fleuve +peuvent être utilisés pour le transport des denrées. + +A l'ouest du Guadiana, les montagnes du système marianique se continuent +parallèlement au rivage maritime. Assez basses d'abord, les chaînes sont +de simples «hauteurs des terres» ou _cumeadas_, puis elles s'élèvent +jusqu'à 500 mètres dans la serra do Malhão et dans la serra da Mezquita. +Un plateau, raviné par les torrents supérieurs de la Mira, rejoint ces +massifs à la serra Caldeirão ou du «Chaudron», ainsi nommée, dit-on, en +Portugal d'un cratère de volcan, et à la chaîne qui se termine au nord +du cap Sines par la cime de l'Ataraya ou la «Montagne du Guet». Un autre +plateau, seuil où passera le chemin de fer de l'Algarve à Lisbonne, +continue le système principal et va former la base du beau groupe de la +serra de Monchique, massif angulaire du Portugal. Au delà de ces monts, +une arête aiguë, dite «l'Échine de Chien», s'avance dans la péninsule +terminale, entre les deux mers de l'occident et du sud, et va rejoindre +les rochers de Saint-Vincent et de Sagres, jadis «sacré», d'où le nom +qu'il porte encore [216]. + +[Note 216: Altitudes du Portugal au sud du Tage: + +Serra de São Mamede 1,025 mèt. + » de Ossa 649 » +Foya de Monchique 903 » +Ataraya 308 » +Beja (Campo de Beja) 252 » +Ourique (Campo de Ourique) 222 » +] + +Pour les anciens, le promontoire Sacré était «l'éperon du navire +d'Europe». D'après les récits antiques, ceux qui allaient voir, du haut +de ce cap, le soleil se coucher dans la mer, le voyaient cent fois plus +grand qu'il ne paraît ailleurs et pouvaient entendre le sifflement de +l'astre immense s'éteignant dans les flots. Strabon se donne la peine de +discuter et de combattre cette opinion populaire, bien conforme +d'ailleurs à l'idée que les Grecs non cultivés se faisaient des bornes +du monde: comme les caps occidentaux des pays des Callaïques et des +Armoricains, le promontoire Sacré paraissait être la «Fin des Terres»; +mais, au lieu de terminer le continent du côté des brumes et des frimas, +il avait du moins l'avantage d'être tourné vers la lumière du Midi: «les +dieux, dit Artémidore, venaient s'y reposer la nuit de leurs travaux et +de leurs voyages à travers le monde.» A l'origine de l'histoire moderne, +Henri le Navigateur, le célèbre Infant, y installa son école +hydrographique, dirigée par Jacome de Majorque, et c'est de là qu'il +épiait lui-même le retour des expéditions envoyées à la recherche des +îles et à la reconnaissance des rivages lointains. Peu de localités ont, +aux yeux de l'historien géographe, plus d'intérêt que cette pointe +terminale du continent d'Europe. Les paisibles travaux auxquels on s'y +est livré pendant tant d'années pour arriver à la connaissance du chemin +direct des Indes, lui paraissent avoir plus d'importance que la +sanglante bataille navale, dite de Saint-Vincent, qui se livra dans ces +parages, en 1797, et qui se termina, au profit des Anglais, par la +destruction d'une flotte espagnole. + +[Illustration: Nº 174.--PROMONTOIRE DE SAGRES.] + +Les collines de Sagres appartiennent, comme celles du Tage, à la +formation volcanique; mais elles semblent avoir perdu toute activité. Un +seul phénomène géologique de la côte méridionale de l'Algarve pourrait +faire supposer qu'un lent travail intérieur se continue sous cette +région du Portugal. Une grande partie du rivage de l'Algarve est bordé +de flèches sablonneuses qui s'allongent en un deuxième rivage au devant +de la côte, de manière à former pour les petites barques une sorte +d'allée marine à l'abri des vents du large. Cette levée, bâtie par les +vagues en pleine mer, est d'autant plus curieuse qu'elle se développe +parallèlement aux rivages d'un territoire montagneux: dans presque +toutes les autres parties de la Terre où se reproduit le phénomène des +cordons littoraux, c'est au large de plaines qui s'étendent à perte de +vue dans l'intérieur de la contrée. On a remarqué, en outre, que la +plupart des cordons littoraux bordent des côtes qui subissent un +mouvement général de lente dépression: là où les campagnes riveraines +s'immergent graduellement, les flots, qui viennent se heurter sans cesse +contre le bord, reprennent les débris arénacés et les redressent en +longues plages qui marquent souvent le tracé de l'ancienne côte. Les +géologues n'ont point encore constaté directement de phénomènes de +dépression du sol dans l'Algarve portugais; mais l'existence de flèches +côtières est déjà un indice fort remarquable: il donne une grande +probabilité à l'opinion de ceux qui considèrent le littoral compris +entre le promontoire de Sagres et la bouche du Guadiana, comme situé +dans une aire d'affaissement. Les traditions, plus ou moins vagues, qui +se rapportent à un effondrement des rivages de Cádiz et à la rupture de +l'isthme d'Hercule, devenu le détroit de Gibraltar, sont une +confirmation lointaine de cette hypothèse sur les mouvements du sol +lusitanien. + +[Illustration: Nº 175.--GÉOLOGIE DE L'ALGARVE.] + +Le voyageur qui atteint la cime de l'une des serras qui servent de +limite méridionale aux plaines uniformes de l'Alemtejo est frappé du +singulier contraste que présentent avec le versant du nord les +déclivités de l'Algarve tournées vers le midi. D'un côté, les vastes +solitudes, presque le désert; de l'autre, les forêts de châtaigniers, +les villages se montrant çà et là sur les terrasses, les villes blanches +au bord de la mer; les flottilles de bateaux pêcheurs sur les flots +bleus. Au nord s'étend le morne espace jusqu'au vague horizon; au sud, +des paysages variés et charmants se succèdent jusqu'à la limite précise +tracée par l'écume de la houle. Le contraste n'est pas moins grand dans +le genre de vie des habitants des deux provinces. Les gens de l'Alemtejo +sont les plus graves des Portugais; ils n'aiment même pas la danse. +Très-clair-semés au milieu de leurs landes, les uns s'occupent +d'agriculture, les autres sont partiellement nomades à la suite de leurs +troupeaux de porcs et de brebis. Les bergers parcourent des bois +d'_azinheiras_ dont les glands nourrissent leurs pourceaux, puis +traversent le Tage en été pour aller dans les hauts pâturages des +montagnes du Beira; à la fin de l'automne, ils reviennent vers le sud et +font paître leurs moutons dans les fourrés de cistes qui recouvrent une +si grande partie de l'Alemtejo. De leur côté, les gens de l'Algarve, +trois fois plus nombreux en proportion de l'étendue de leur territoire, +sont obligés d'utiliser plus industrieusement le sol: ils le cultivent +en céréales, en vignes, en vergers, en jardins, et quoique la terre leur +donne amplement en échange de leur travail, ils demandent à la mer +poissonneuse un supplément de nourriture [217]. La faible population +relative de l'Alemtejo s'explique en partie par ce fait, que la plupart +des guerres ont eu pour théâtre ses vastes plaines doucement ondulées; +elle s'explique aussi par le régime de la grande propriété qui prévaut +dans cette province: le paysan ne possède point la terre; il la cultive +sans amour et les fièvres naissent des terrains où séjourne l'humidité. +Du temps de la domination romaine, ces régions étaient fort peuplées, +ainsi que le prouve la quantité de pierres à inscriptions que l'on a +découvertes éparses sur le sol. + +[Note 217: + + Superficie. Population en 1871. Popul. kilom. +Alemtejo 24,387 kil. car. 331,500 14 +Algarve 4,850 » 188,500 39 + __________________ _________ ____ + 29,237 kil. car. 520,000 18 +] + +La différence d'altitude et d'exposition a pour conséquence nécessaire +un grand contraste des climats. Sans doute les plaines de l'Alemtejo ont +quelque chose d'africain par leur monotonie même et par l'aspect général +de leur flore de plantes basses et de broussailles; mais l'Algarve, avec +ses forêts d'oliviers, ses groupes de dattiers, ses agavés, ses cactus +épineux, ses fourrés de palmiers nains, semble déjà presque tropicale. +La température moyenne y est fort élevée; sur le littoral, elle n'est +guère inférieure à 20 degrés centigrades. L'abri que la serra de +Monchique et les autres montagnes forment contre les vents du nord et du +nord-ouest, et, d'autre part, l'obstacle que les levées sableuses du +littoral opposent en maints endroits au libre passage des brises +marines, contribuent à rendre les ardeurs de l'été plus intenses. Quand +souffle le vent d'est ou «vent d'Espagne», la chaleur est très-vive et +souvent accompagnée de miasmes qui répandent la fièvre: _De Espanha nem +bom vento nem bom casamento_. «D'Espagne, ni de bon vent ni de bon +mariage,» dit le proverbe. + +[Illustration: Nº 176.--FLÈCHES DE TAVIRA.] + +On a longtemps cité Villanova de Portimão, au sud de la serra de +Monchique, comme la ville d'Europe dont la température moyenne serait la +plus élevée. Depuis il a été constaté que diverses localités d'Espagne +peuvent lui disputer cet honneur; mais il n'en reste pas moins vrai que +le littoral de l'Algarve appartient, avec la région du bas Guadalquivir +et des côtes méditerranéennes de l'Andalousie et de Murcie, à la zone +européenne des chaleurs les plus torrides. C'est à bon droit que cette +partie de la Lusitanie a reçu des Arabes le même nom que le littoral +marocain tourné vers l'Atlantique, et qui, plus tard, devint aussi +momentanément la conquête des Portugais: les deux moitiés du vaste +hémicycle de côtes étaient pour eux les deux pays de Gharb (Garbe), les +deux Algarves ou «régions de l'Occident» situées en dehors de la mer +Intérieure. Quoique devenu chrétien, l'Algarve portugais ou d'Aquem-Mar +(en Deçà de la Mer) a gardé son vieux nom arabe, de même que dans sa +population, restée mahométane jusqu'au milieu du treizième siècle, +persistent toujours, en dépit de la langue, les éléments berbers et +sémitiques. + +Dans le haut Alemtejo, si faiblement peuplé, les villes sont peu +nombreuses et sans grande importance: elles ne seraient que de gros +villages sans le voisinage de l'Espagne et le commerce de transit dont +elles sont les intermédiaires. Crato est de nos jours la station +principale sur le chemin de fer qui rejoint le Tage et le Guadiana, de +même que sa voisine Portalegre était le grand relais sur la route de +terre. Plus au sud, Elvas, où l'on voit un bel aqueduc mauresque à +quatre rangs d'arcades, est bâtie en amphithéâtre sur les pentes de sa +montagne au milieu de vergers dont on vante les prunes, et couronnée de +citadelles, qui passaient au siècle dernier pour un chef-d'oeuvre +d'architecture militaire; elles font face à la ville espagnole de +Badajoz, ainsi qu'à la place forte d'Olivença, que les traités de Vienne +attribuaient formellement au Portugal, mais que l'Espagne n'a jamais +voulu rendre. Sur une des montagnes de la serra de Ossa s'élève +Estremoz, célèbre dans tout le Portugal par ses _búcaros_, jarres de +terre élégamment modelées et répandant une douce odeur. Montemor, aux +vieilles ruines, commande, du haut d'un sommet, l'immense étendue des +landes et des bois monotones. Evora, au centre de la province, domine +aussi de vastes plaines du haut de sa colline; située jadis sur la +grande voie romaine que reliait le bassin du Guadiana à l'estuaire de +Lisbonne, _Ebura_ ou _Ebora Cerealis_ était une ville populeuse; au +moyen âge, elle devint la deuxième résidence des rois et un lieu de +réunion des Cortes: il ne reste de sa grandeur passée qu'un bel aqueduc +romain restauré, les fragments d'un temple de Diane à colonnes +corinthiennes et d'anciens débris féodaux. + +Beja, l'antique _Pax Julia_ ou _Colonia Pacensis_, n'est guère non plus +qu'une ruine du passé, tandis que dans la péninsule formée par le +Guadiana et le Chanza, un hameau, naguère inconnu, São Domingos, devient +une ville active et commerçante. Les gisements de pyrites de cuivre et +d'autres métaux qui se trouvent en abondance dans les montagnes +environnantes, prolongement occidental de celles de Rio-Tinto et de +Tharsis, sont exploités avec une grande intelligence par des industriels +anglais, et, depuis 1859, fournissent annuellement à l'industrie plus de +100,000 tonnes de minerai: elles pourraient en livrer le double; mais +leur importance provient surtout du soufre qu'elles contiennent et qui +sert à la fabrication de l'acide sulfurique. Les mines de São Domingos, +avec leur matériel de magasins, d'usines, de chemins de fer, sont +considérées comme pouvant servir de modèle à tous les travaux du même +genre. Ce sont elles qui ont rendu son mouvement au bas Guadiana, gardé +à son entrée par Castro Marim, l'ancienne place d'armes où se +préparaient les expéditions contre les Maures, et Villa Real de Santo +Antonio, naguère simple bourgade de pêcheurs. Chaque année, six cents +navires viennent franchir la barre pour prendre à Villa Real leurs +chargements de minerai. Le village de Pomarão, où vient aboutir la voie +ferrée de São Domingos, au confluent du Guadiana et du Chanza, est aussi +devenu un vaste entrepôt et un port d'embarquement très-actif. + +L'ancienne capitale de l'Algarve européen, du temps des Maures, était la +ville de Silves, de nos jours fort déchue et située dans l'intérieur des +terres, loin de tout commerce. Faro, la capitale actuelle, a du moins +l'avantage d'être bâtie au bord de la mer et de posséder un port bien +abrité, mais sans profondeur, d'où les petits navires de cabotage +exportent les fruits de toute espèce, et les thons, les sardines, les +huîtres, qui font la richesse du pays. Tavira, également défendue des +vagues et des vents de la haute mer par un cordon littoral, a les mêmes +facilités de commerce et les mêmes denrées d'échange que la capitale: +c'est la plus jolie ville de l'Algarve. Loulé, située dans une charmante +vallée de l'intérieur, est aussi une cité gracieuse, et lorsque les +valétudinaires qui se rendent maintenant à Nice, à Cannes, en Algérie, à +Madère, auront appris le chemin de l'Algarve, nul doute que Loulé, Lagos +et d'autres localités voisines ne soient considérées comme des «villes +d'hiver», propices au rétablissement de la santé. Déjà les thermes ou +Caldas de Monchique sont réputés au loin, non seulement par l'efficacité +de leurs eaux, mais par la douceur du climat et la beauté des paysages. +C'est de là, dit-on, que viennent les meilleures oranges du Portugal +[218]. + +[Note 218: Principales villes de l'Alemtejo et de l'Algarve: + +Evora 13,000 hab. +Elvas 12,000 » +Faro 10,000 » +Tavara 9,000 » +Loulé 8,500 » +Lagos 8,000 » +Portalegre 6,500 » +Beja 6,600 » +] + + + + +V + +PRÉSENT ET AVENIR DU PORTUGAL. + + +Le petit royaume de Portugal n'en est plus maintenant, comme à la fin du +quinzième siècle, à se partager le monde avec ses voisins les Espagnols, +et c'est même à grand'peine s'il peut retenir en son pouvoir quelques +faibles parties de son immense empire colonial d'autrefois. Pour garder +le monopole de ses découvertes, le gouvernement portugais avait fait +observer le secret le plus jaloux: peine de mort était prononcée contre +l'exportation de toute carte marine indiquant la route de Calicut; mais +de pareilles mesures ne firent de tort qu'aux Portugais eux-mêmes. En +observant un tel secret pour leurs explorations, en veillant sur leurs +archives avec tant de soin, ils finirent par oublier leurs propres +conquêtes et par s'en interdire l'exploitation: mainte route des mers +que leurs navires avaient découverte les premiers dut être retrouvée une +seconde fois, et par les navigateurs d'autres nations. D'ailleurs, +l'immense rôle de conquérants et de colonisateurs que s'étaient donné +les Portugais était trop grand pour un petit peuple sans liberté. La +nation fut bientôt épuisée, et d'autres acteurs, les Hollandais, les +Anglais, les Français, entrèrent en scène sur ce vaste théâtre du monde +que les Portugais avaient voulu garder pour eux seuls. Actuellement +ceux-ci possèdent encore en dehors de l'Europe un territoire égal en +superficie à vingt fois l'étendue de leur propre patrie, mais qu'est +cela en comparaison de ce qu'ils ont perdu? + +Les descendants de Vasco de Gama et d'Albuquerque n'ont plus, pour ainsi +dire, qu'un pied à terre dans cette péninsule de l'Inde, dont ils ont eu +la gloire de découvrir la route marine. Goa, Salsette, Bardez, Damão, +Diu, n'ont guère avec leur territoire plus de 4,000 kilomètres carrés, +et n'appartiennent au Portugal que grâce à la bonne volonté de +l'Angleterre. Macao, à l'entrée de la rivière de Canton, n'était, tout +récemment encore, qu'un entrepôt de chair humaine, d'où les traitants +exportaient des «engagés» chinois aux plantations du Pérou. Le monde +insulaire qui rattache l'Asie au continent australien, et qui fut +autrefois le domaine le plus précieux et le plus anxieusement surveillé +des Portugais, se trouve maintenant presque en entier en d'autres mains, +et les anciens conquérants n'ont plus qu'une moitié de l'île de Timor et +l'îlot de Kambing. En Afrique, il est vrai, l'étendue des territoires +auxquels prétend le Portugal est fort considérable; et, si l'on en +jugeait par les documents officiels, toute la largeur du continent, +d'Angola et de Mossamedes à Mozambique et à Sofala, serait une terre +lusitanienne; mais cette terre est encore, en grande partie, à +connaître, et ceux qui se livrent à ce travail d'exploration ne sont +point des Portugais: l'anglais Livingstone est le voyageur auquel la +géographie doit la conquête scientifique de ces contrées. Les seuls +établissements sérieux qui ne soient pas de simples comptoirs ou des +fortins assiégés par les populations sauvages, sont ceux de l'Afrique +occidentale, au sud du Congo; mais ils appartiennent pour la plupart à +des maisons de commerce hollandaises. Quelques hectares de terrain sur +les côtes de la Guinée septentrionale et de la Sénégambie complètent, +avec l'île de Santo Thomé, Principe et l'archipel du Cap-Vert, les +possessions portugaises de l'Afrique. Quant au Brésil, la riche colonie +du Nouveau Monde, il vit, depuis un demi-siècle, d'une vie indépendante, +et dépasse de beaucoup la mère patrie en population et en richesse. +Enfin, les terres atlantiques de Madère et des Açores, les premières +conquêtes des navigateurs de Lisbonne, sont considérées comme partie +intégrante du Portugal, et forment des provinces assimilées en droits à +celles de la terre ferme. Ce ne sont pas les moins riches, et récemment +encore, avant que la conscription n'enlevât la jeunesse de ces îles, +elles jouissaient de la plus grande prospérité [219]. + +[Note 219: Possessions du Portugal: + + Superficie. Population + en 1871. +ATLANTIQUE: + Açore 2,581 kil. car. 238,930 hab. + Madeira, etc. 815 » 118,380 » + +AFRIQUE: + Iles du Cap-Vert 4,271 kil. car. 76,000 » + Sénégambie 69 » 8,500 » + S. Thomé et Principe 1,177 » 23,680 » + Ajuda 35 » 700 » + Angola, Benguela, Mossamedes 809,400 » 2,000,000 » + Mozambique, Sofala, etc. 991,150 » 300,000 » + +ASIE: + Goa, Salsette, etc. 3,748 kil. car. 474,240 » + Damão 403 » 40,980 » + Diu 7 » 12,300 » + Moitié de Timor et Kambing 14,316 » 250,000 » + Macao 3 » 71,740 » + _____________________ ________________ +Ensemble des possessions 1,827,975 » 3,635,450 » +] + +[Illustration: Nº 176.--PAYS DE LANGUE PORTUGAISE.] + +Lorsque le Portugal perdit avec le Brésil la seule partie de son empire +colonial qui lui donnât une importance réelle dans l'assemblée des +nations, le petit peuple européen se trouvait dans un état de +prostration vraiment lamentable. Épuisé par la guerre étrangère, il se +débattit encore pendant de longues années dans les dissensions civiles. +Ses finances étaient absolument ruinées, et le manque de communications +à l'intérieur, de débouchés à l'extérieur, ne permettait pas de ramener +la richesse dans le pays par l'exportation des denrées nationales. Le +Portugal aurait pu disparaître tout à coup, qu'à l'exception de quelques +commerçants anglais, propriétaires des vignobles du Douro, et des +contrebandiers espagnols de la frontière, personne, dans le reste du +monde, n'aurait eu à se plaindre d'avoir ses intérêts lésés. Encore en +1851 il n'existait dans toute l'étendue du Portugal qu'une seule route +carrossable, celle de Lisbonne à Cintra, si l'on peut donner le nom de +route à une simple allée de plaisance entre deux palais royaux. +D'ailleurs l'état intellectuel de la contrée ne laissait pas moins à +désirer que l'état économique. L'ignorance dans laquelle vivaient les +Lusitaniens au milieu du siècle était à peu près comparable à celle de +leurs voisins du Maroc, au sud du golfe des Algarves. Dans les districts +septentrionaux, Vianna, Braga, Bragança, une jeune fille sachant lire +était un véritable phénomène. Il est vrai que ces ignorants du Portugal, +bien différents de tant de paysans du nord de l'Europe, presque lettrés +et pourtant restés grossiers, savent discuter avec modération, parler +avec élégance, et même improviser des vers où ne manquent ni le mètre, +ni la césure, ni la véritable poésie. + +[Illustration: CHATEAU DE LA PENHA DE CINTRA. Dessin de Thérond, d'après +une photographie de M.J. Laurent.] + +Pendant la durée d'une génération, l'instruction s'est bien répandue; +une grande partie de l'espace qui séparait les Portugais des autres +nations d'Europe au point de vue de la civilisation matérielle a été +comblé, et chaque jour on voit se rétrécir l'intervalle. Ainsi, pour ne +citer qu'un exemple, indice de tous les autres progrès d'ordre +économique, le pays s'est déjà pourvu d'un réseau de chemins de fer, +dont toutes les grandes lignes seront complètes dans un petit nombre +d'années [220].Non-seulement Lisbonne sera prochainement reliée à toutes +les villes secondaires du Portugal, même à celles de l'Algarve, mais par +divers points de la frontière, sur le Minho, le Douro, le Guadiana, elle +commence à faire pénétrer ses avenues commerciales dans l'intérieur des +Castilles. On s'en est aperçu à l'importance croissante qu'a prise le +mouvement des échanges, pendant les guerres civiles qui ont souvent +bloqué les ports de l'Espagne situés sur la Méditerranée: Lisbonne et +Porto même ont pu remplacer partiellement ces villes de commerce pour +fournir des marchandises étrangères à l'intérieur de la Péninsule. +D'ailleurs une partie seulement du trafic réel figure sur les registres +de la douane; la contrebande est difficile à surveiller sur le vaste +développement des 800 kilomètres de frontières montagneuses, et +Portugais aussi bien qu'Espagnols se font gloire de tromper la vigilance +des carabiniers. La douane de terre coûte au gouvernement beaucoup plus +qu'elle ne lui rapporte. + +[Note 220: Voies de communication du Portugal, en 1875: + +Grandes routes 3,600 kil. +Chemins de fer 950 » +] + +Le commerce extérieur du Portugal a presque triplé depuis le milieu du +siècle, grâce aux lignes de bateaux à vapeur qui fournissent à la +navigation environ les deux tiers de son tonnage. Plus de la moitié de +ces échanges se fait avec la Grande-Bretagne, pays qui naguère avait +même un monopole presque complet du trafic extérieur de la Lusitanie. Il +est facile de comprendre, même au point de vue géographique, cette +grande influence de l'Angleterre sur le Portugal. Le littoral de ce +dernier pays se trouve précisément sur le chemin qu'ont à suivre les +navires anglais pour se rendre dans la Méditerranée, au Brésil, au cap +de Bonne-Espérance, aux Indes; nul chemin de la mer n'est plus +fréquemment pratiqué par leurs flottes. Porto, Lisbonne, sont pour eux +des ports de relâche et de ravitaillement. Il était donc naturel que le +commerce anglais, avec ses énormes débouchés, s'inféodât les producteurs +du littoral portugais et tâchât de fortifier peu à peu son influence par +des combinaisons politiques. L'aide que l'Angleterre fournit au Portugal +pendant la guerre péninsulaire lui donna un prétexte plausible pour se +poser presque en puissance suzeraine et protectrice, et souvent elle +abusa de son rôle. Mais actuellement elle n'exerce de prépondérance que +par la supériorité de son commerce, et si l'or anglais est le grand +élément de circulation sur les marchés du Portugal, la raison en est aux +achats si considérables de vins et de fruits de toute espèce qu'y font +les négociants de Londres. Ils demandent chaque année des vins pour une +cinquantaine de millions [221]. + +[Note 221: Commerce et navigation du Portugal: + +Valeur des échanges, en 1842 100,408,000 fr. + » » 1856 203,185,000 fr. + » » 1873 307,140,000 fr. + +Mouvement des navires, 1871 19,121 nav. jaugeant 3,280,000 tonnes. +Flotte commerciale 1873 432 » + (17 vapeurs et 415 voiliers), jaugeant 108,350 tonn. +] + +[Illustration: Nº 177.--TÉLÉGRAPHE DE LISBONNE A RIO DE JANEIRO.] + +L'importance croissante des échanges du Portugal avec le Brésil, qu'unit +maintenant un câble télégraphique déposé au fond de l'Océan, est +également un phénomène nécessaire causé par le voisinage relatif des +deux contrées et par les rapports de parenté, la communauté de +traditions qui existent entre les deux peuples. Tous les progrès du +Brésil seront, par contre-coup, les progrès de la mère patrie, et l'on +peut déjà, sans un grand effort de l'esprit, s'imaginer combien prospère +est l'avenir réservé aux populations de la Lusitanie du Nouveau Monde: +quand l'esclavage aura disparu, que les fleuves du bassin des Amazones +seront bordés de plantations et que des chemins de fer rattacheront les +vallées des Andes boliviennes aux ports de l'Atlantique, Lisbonne et +Porto auront à servir d'intermédiaires au Brésil et à l'Europe pour des +quantités énormes de denrées et de marchandises. + +Mais c'est avec l'Espagne, on le comprend, que la solidarité commerciale +des marchés portugais doit se faire de plus en plus intime, en dépit des +haines originaires et de l'opposition des intérêts dynastiques. A la +fin, les deux nations limitrophes ne peuvent que devenir un seul peuple, +comme le sont devenus Aragonais et Castillans, Andalous et Manchegos. +C'est une question de temps; mais on ne saurait douter que la communauté +de vie industrielle et sociale ne finisse par prévaloir, amenant avec +elle la fédération politique. Il est seulement à désirer que cette union +future se fasse pacifiquement, sans pressions injustes, sans violation +des droits de chaque groupe à la libre gérance de ses intérêts spéciaux. +Égaux des Espagnols par leur grandeur dans le passé et par leur rôle +pendant la période épique du commencement de l'histoire moderne, les +Portugais peuvent hardiment se placer à côté de leurs voisins pour les +qualités morales. + + + + +VI + +GOUVERNEMENT ET ADMINISTRATION. + + +Le Portugal est une monarchie héréditaire et constitutionnelle. D'après +la loi fondamentale de 1826, dite _Carta de ley_, et revisée en 1852, le +gouvernement se compose des quatre pouvoirs: dirigeant, législatif, +exécutif, judiciaire, et de ces divers pouvoirs, deux appartiennent +exclusivement à la couronne; celle-ci partage, en outre, le pouvoir +législatif avec les deux Chambres, et reste toujours irresponsable. La +liste civile s'élève à plus de 3,600,000 francs; en outre, le roi a la +jouissance des biens de la couronne et possède de merveilleux joyaux, +parmi lesquels le fameux «diamant de Bragance», le plus grand du monde. +Il prend le titre de «Majesté très-Fidèle» et se dit comme autrefois +«roi des Algarves, seigneur de Guinée et des Conquêtes.» A défaut +d'enfant mâle, les filles peuvent hériter du trône. Les ministres du +souverain, qui sont au nombre de sept, portent la responsabilité des +décisions royales; ils peuvent être mis en accusation par la Chambre dés +députés, et doivent alors comparaître devant la Chambre des pairs, +constituée en tribunal suprême. Un conseil d'État, composé d'un nombre +indéterminé de membres, nommés à vie, assiste le roi dans toutes les +affaires d'administration. L'héritier présomptif en est membre-né et +prend part aux délibérations dès l'âge de dix-huit ans. + +La Chambre des pairs se compose de plus d'une centaine de membres, les +uns héréditaires, les autres nommés à vie par le roi, et choisis presque +tous parmi les nobles. Les princes de la famille royale siégent de droit +dans la Chambre haute et le patriarche de Lisbonne en préside les +séances. La Chambre des députés, nommée par le suffrage, est +spécialement investie du droit de discussion et de vote sur le budget. +Les conditions de cens existent encore pour le corps électoral. D'après +la loi de 1852, sont électeurs tous les Portugais âgés de vingt-cinq ans +qui payent au moins 5 fr. 55 de contributions directes ou 27 fr 75 de +contributions foncières; en outre, «l'adjonction des capacités» a rangé +parmi les électeurs, et sans condition de cens, les bacheliers, tous les +porteurs de diplômes d'instruction supérieure ou secondaire, les +officiers et les prêtres; ceux-ci, de même que les fonctionnaires, les +gradés d'université et les gens mariés, ont de plus le privilége de +pouvoir voter dès l'âge de vingt et un ans. Le cens d'éligibilité, dont +les professeurs sont spécialement exemptés, s'élève à 22 fr. 20 de +contributions directes ou 111 francs de contributions foncières. Les +électeurs, au nombre desquels sont admis aussi les citoyens de Madère et +des Açores, nomment un député par 25,000 habitants; le total des élus +s'élève donc à plus de 150. La durée du mandat est de quatre années et +la session normale est de trois mois. Une indemnité est attachée aux +fonctions de représentant. Le président de la Chambre est nommé par le +roi sur une liste de cinq candidats proposés par les députés. + +Le pouvoir judiciaire comprend l'ensemble des magistrats du Portugal, +depuis le «juge élu» (_juiz eleito_) de la paroisse jusqu'aux membres du +tribunal suprême de la justice, qui siége à Lisbonne. La contrée est +divisée en deux grands districts judiciaires, celui de Lisbonne et celui +de Porto, qui se subdivisent eux-mêmes en juridictions, correspondant +aux circonscriptions territoriales; les îles du cap Vert dépendent du +district judiciaire de Lisbonne. Le jury prononce la culpabilité ou la +non-culpabilité dans les procès civils et criminels. La jurisprudence +portugaise s'inspire à la fois du code français et du vieux droit local +représenté par les ordonnances «alphonsines», «manuélines», +«philippines». La religion catholique romaine est la religion de l'État, +mais l'exercice du culte protestant est toléré dans les villes +commerçantes. Les affaires ecclésiastiques sont administrées par le +patriarche de Lisbonne, les deux archevêques de Braga et d'Evora et +quatorze évêques. L'Inquisition est abolie depuis 1821, et ses revenus, +de même que ceux des 750 couvents d'hommes, supprimés pour la plupart en +1834, se sont ajoutés aux recettes nationales; les dernières communautés +de moines, qui s'éteignent peu à peu par suite de l'interdiction +d'accepter des novices, font retour les unes après les autres au domaine +public. La plupart des couvents de femmes ont été également supprimés. + +L'armée, qui doit s'élever en temps de guerre ou de commotion intérieure +à 70,000 hommes, mais à 32,000 hommes seulement en temps de paix, se +compose en réalité des deux tiers de l'effectif normal; elle n'a pas +moins de 2,000 officiers pour 20,000 soldats. Naguère les exemptions de +service et la pratique du remplacement faisaient peser tout le fardeau +de la conscription sur la population pauvre; mais la loi a été récemment +modifiée d'après le modèle prussien, pour répartir plus équitablement +les charges et donner au pays plus de force défensive. Les forteresses +sont nombreuses; mais il n'en reste qu'un petit nombre en bon état de +défense; on cite comme les plus importantes: Elvas, Abrantes, Valença, +sur la frontière de l'Espagne, et du côté de la mer, le fort de São +Julião et la citadelle de Peniche. La flotte ne s'élève plus à mille +vaisseaux, comme au temps où le roi Sébastien se préparait à envahir le +Maroc; elle est d'une quarantaine de petits bâtiments, dont plus de 20 +sont à vapeur. Son personnel est de près de 3,000 marins. + +Le budget annuel dépasse 130 millions de francs, et depuis 1834 il s'est +régulièrement soldé par un déficit; il en est de même du budget spécial +des colonies, qui dépasse 10 millions. Aussi la dette nationale +s'élève-t-elle à plus de 2 milliards 130 millions, total vraiment +formidable pour un aussi petit pays: c'est environ 500 francs par tête +de Portugais. Cependant les ressources de la contrée, auxquelles +s'ajoutent la vente des biens nationaux et le produit du monopole des +tabacs, se sont accrues plus rapidement que le déficit, et depuis 1875 +on a pu renoncer au triste expédient budgétaire qui consistait à opérer +des retenues, variant de 5 à 30 p. 100 sur les traitements des employés. +Le crédit du gouvernement portugais, qui naguère était au plus bas, a pu +se relever peu à peu et ses fonds sont cotés maintenant à près de la +moitié de leur valeur nominale. + +Les deux anciens «royaumes» de Portugal et d'Algarve se divisent +administrativement en 17 districts ou provinces, quoique les anciennes +divisions historiques de Minho, Tras os Montes, Beira, Estremadure, +Alemtejo, Algarve, se maintiennent encore dans le langage ordinaire. Les +districts se divisent eux-mêmes en _concelhos_, ou «conseils», beaucoup +plus grands que la commune française, car ils contiennent en moyenne +treize paroisses, ou _freguezias_, subdivisions à la fois religieuses et +civiles. + +PROVINCES DISTRICTS SUPERFICIE EN POPULATION + KILOM. CARRÉS. EN 1871. + + Par. Par Des Des Par + prov. distr. prov. distr. Kilom. + carré +Minho 7,271 971,001 + Braga 2,738 321,622 118 + Porto 2,291 439,515 192 + Vianna do Castello 2,242 209,864 94 + +Tras os Montes 11,105 365,833 + Bragança 6,657 153,738 24 + Villa-Real 4,448 212,095 47 + +Alemtejo 24,387 331,341 + Beja 10,869 137,784 13 + Evora 7,085 98,053 14 + Portalegre 6,433 95,504 15 + +Beira 23,942 1,294,282 + Aveiro 2,909 256,544 88 + Coïmbra 3,884 289,266 74 + Viseu 4,975 370,171 74 + Guarda 5,554 214,363 38 + Castello-Branco 6,620 163,938 25 + +Estremadura 17,800 839,691 + Leiria 3,478 181,164 53 + Lisbonne 7,460 454,691 62 + Santarem 6,862 203,836 31 + +Algarve 4,850 188,422 + Faro 4,850 188,422 39 + __________________________________________ +Portugal continental + 89,355 3,990,570 45 +Portugal, avec Madère + et les Açores 92,751 4,367,882 47 + + + +FIN DE L'EUROPE MÉRIDIONALE + + + + +INDEX ALPHABÉTIQUE + +A + +Abrantes, +Abruzzes, +Acarnanie, +Achaïe, +Acheloüs, +Achéron, +Aci-Reale, +Açores, +Acqui, +Adaja, +Adamello (mont), +Adda, +Aderno, +Adige (fleuve), +Adra (rivière), +Adra (ville), +Adria, +Ægades (îles), +Ægium (Vostitza), +Ætoliko, +Agosta, +Aguas, +Agueda, +Aguilar, +Agujero, +Aire (serra do), +Aitone, +Ajaccio, +Alagna, +Alagon, +Alatri, +Alava, +Albacete, +Albaicin, +_Albanais_, +Albano, +Albaro, +Albegna, +Albenga, +Alberche, +Alcalá, +Alcalá de Chisvert, +Alcalá de Guadaira, +Alcamo, +Alcántara, +Alcazaba, +Alceda, +Alcira, +Alcobaça, +Alcochete, +Alcolea, +Alconetar, +Alcoy, +Alcubierre (sierra de), +Alcudia, +Aldea Gallega, +Alemtejo, +Aleria, +Alexandria, +Alexandrie (Alessandria), +Alexinatz, +Algarve, +Algeciras, +Algemesi, +Alghero, +Alhamá (rivière), +Alhamá (d'Andalousie), +Alhamá (de Murcie), +Alhamá (sierra de), +Alhamilla, +Alhandra, +Alhaurin Grande, +Alhendin, +Alicante, +Alicudi, +Almada, +Almaden, +Almagro, +Almansa, +Almaraz, +Almeida, +Almenara (pic de), +Almería, +Almería (rivière), +Almijara (sierra de), +Almonte, +Alora, +Alpes, +Alphée, +Alpujarra, +Alsásua, +Altabiscar, +Alta-Coloma, +Altamura, +Amalfi, +Amarante, +Amaxiki, +Ambelakia, +Amenano (rivière), +Amézcuas, +Amiata (monte), +Ampourdan (l'), +Anadoli-Hissar, +Ancône, +Andalousie, +Andía (sierra de), +Andorre (val d'), +Andria, +Andrinople, +Andros, +Andújar, +Angri, +Anie (pic d'), +Anio (Aniene), +Annobon, +Ansena, +Antela, +Antelao (mont), +Anteqnera, +Antimilo, +Antivari, +Aoste (vallée d'), +Apennins, +Apuanes (Alpes), +Aquila, +Aracena (sierra de), +Aragon, +Aragon (rivière), +Aralar (sierra de), +Aran (val d'), +Aranda del Duero, +Aranjuez, +Arba, +Arcadie, +Arcos de la Frontera, +Ares, +Aréthuse, +Arevalo, +Arezzo, +Arga, +Argentaro (monte), +Argolide, +Argos, +Argostoli, +Argyro-Kastro, +Ariano, +_Arnautes_, +Arno (fleuve), +Aroche (sierra de), +Arosa, +Arpino, +Arrabalde, +Arrabida (serra de), +Arriaga, +Arteijo, +Ascoli-Piceno, +Asinara (île d'), +Askyfo, +Ason, +Aspromonte, +Assisi, +Asteris, +Asti, +Astorga, +Astroni (parc d'), +Asturies, +Astypalæa, +Ataraya, +Aterno, +Athènes, +Athos, +Attique, +Ave, +Aveiro, +Avellino, +Averne (lac d'), +Aversa, +Avila, +Aviles, +Avintes, +Avlona, +Avola, +Azcoytia, +Azizirge, +Azpeytia, +Azpiroz (col d'), + +B + +Bacau, +Bacchiglione (fleuve), +Badajoz, +Badalona, +Baena, +Baeza, +Bagnara, +Bagni di Lucca, +Bagnorea, +Baïa, +Balagna (la), +Baléares, +Balestreri, +Balkhans, +Balta-Lima, +Banda di Dentro, +Banda di Fuori, +Banjalouka, +Baragan, +Barbastro, +Barcellona, +Barcellos, +Barcelone, +Bardenas Reales, +Bardez, +Barella (la), +Bari, +Barigazzo, +Barlaam, +Barletta, +Barreiro, +Basilicate, +Basiluzzo, +_Basques_, +Bassæ (temple de), +Bastelica, +Bastia, +Batalha, +Bathy, +Batuecas, +Bayona, +Baza, +Baza (sierra de), +Bazardjik, +Baztan (val de), +Beira-Mar, +Beja, +Belgodere, +Belgrade, +Bellas, +Bellem (Belem), +Bellune, +Belméz (mines de), +Bembezar, +Benaco (lac de), +Bénévent, +Benicarló, +Beon, +Béotie, +Berat, +Bergame, +Berlinga, +Bermeja (sierra), +Betanzos, +Bianco (monte), +Bidassoa, +Bielopavlitchka, +Bientina (lac), +Biguglia, +Bilbao, +Biscaye (Vizcaya), +Bisceglie, +Bitonto, +Blato, +Boïana, +Bolca (mont), +Bolgrad, +Bologne, +Bolsena, +Bomfica, +Bonifacio, +Bordighera, +Borromées (îles), +Bosa (rivière), +Bosch de la Espina, +Bosna, +_Bosniaques_, +Bosnie, +Bosphore, +Botochani, +Boumort (sierra de), +Bourgas, +Bracciano, +Braga, +Bragança, +Braïla, +Brenta (fleuve), +Brescia, +Brindisi, +Bronte, +Brujula (la), +Bucarest, +Bukavii, +_Bulgares_, Bulgarie, +Búrgos, +Buseo, +Bussaco, +Butrinto, +Buyuk-Déré, +Buzeo. + +C + +Cebeza de Manzaneda, +Cabo da Roca (Roc de Lisbonne), +Cabra, +Cabras (sierra de), +Cabreira (serra), +Cabrera, +Cáceres, +Cadi (sierra de), +Cádiz, +Cagliari, +Calabres, +Calahorra, +Calamita, +Calares, +Calatayud, +Calatrava, +Calatrava (Campo de), +Caldas de Besaya, +Caldas de Gerez, +Caldas de Monchique, +Caldeirão (serra de), +Calenzana, +Caltafano, +Caltagirone, +Caltanissetta, +Calvi, +Calvo (monte), +Camaldules (col des), +Camero Nuevo, +Camero Viejo, +Caminha, +Camogli, +Campagne de Rome, +Campanella (cap), +Campanie, +Campidano, +Campobasso, +Campo-l'Oro, +Campu-Lungu, +Candie, +Canée (la), +Cangas de Onis, +Cangas de Tineo, +Canicatti, +Cantabrio, +Capannori, +Caparroso, +Capitanate, +Capoliberi, +Capoue (Capua), +Capraja (île de), +Capri (île de), +Caracal, +Cap-Vert (archipel du), +Carballo, +Carcagente, +Carcavellos, +Carche (sierre del), +Cardeto, +Cardo, +Cardona, +Carghese, +Carignano, +Carlo-Forte, +Carmagnola, +Carmona, +Carolines (îles), +Carrara, +Carrascal, +Carratraca, +Carril, +Carrion, +Carthagène (Cartagena), +Carvóeiro (cap), +Casale (Casal-Monferrato), +Casar, +Cascães, +Caserta, +Cassino, +Castagna (monte della), +Castagniccia, +Castalla, +Castelfidardo, +Castel-Follit, +Castellamare di Stabia, +Castellon de la Plana, +Castelnovo, +Castelvetrano, +Castiglione (marais de), +Castilles, +Castoria, +Castro-Giovanni, +Castro-Marim, +Castropol, +Castro-Urdiales, +Catalogne, +Catane, +Catanzaro, +Catenaja (Alpes de), +Catria, +Cava, +Cávado, +Cavo, +Cavour, +Cavriana, +Cebollera (sierra), +Cecina, +Cefalù, +Centuripe (Centorbi), +Céphalonie, +Cephissus, +Cerignola, +Cerigo, +Cesena, +Cetona (mont), +Cettinje, +Cezimbra, +Chabatz, +Chalcidique, +Chalcis, +Champs Phlégréens, +Château-Dauphin (Castel-Delfino), +Chaves, +Chiana (val de), +Cbiavari, +Chiclana, +Chieri, +Chieti, +Chimoera-Mala, +Chinchilla (sierra de), +Chioggia, +Chiusi, +Chkiperi, +_Chkipétars_, +Chkoumb, +Cidaco, +Cinca, +Cinto, +Cintra, +Circello (Cuante), +Cithéron, +Cittá di Castello, +Cittá-Vecchia, +Ciudadela, +Ciudad-Real, +Ciudad-Rodrigo, +Civita-Vecchia, +Clitunno (Clitumnus), +Clusone (rivière), +Cocyte, +Coïmbre (Coimbra), +Collares, +Columbretes, +Comacchio (lagune de), +Comero, +Comino, +Comiso, +Commabio (lac de), +Como, +Como (lac de), +Compostela, +Coucha de São Martinho, +Condeça Nova, +Coni (Cuneo), +Constantinople, +Contraviesa (sierra), +Copaïs, +Copparo, +Corato, +Corcubion, +Cordevole (rivière), +Cordoue (Cordoba), +Corfinium, +Corfou, +Corinthe, +Corleone, +Cornigliano, +Corogne (la) ou Coruña, +Corse, +Corte, +Cortona, +Cosenza, +Cotrone, +Covadonga, +Craïova, +Crato, +Crémone, +Crète, +Crevillente (sierra de), +Cuadramon, +Cuba, +Cudillero, +Cuenca, +Cullar de Baza, +Cullera, +Curtea d'Ardgeche, +Cyanées, +Cyclades, +Cyllène (mont), +Cythnos (Thermia). + +D + +Daimiel, +Dalias, +Damão, +Danube, +Dardanelles, +Darro, +Daskalion, +Dattilo (Dattolo), +Dólos, +Demanda (sierra de la), +Demotika, +Denia, +Despeñaperros, +Dicté (monts Silia ou), +Diu, +Djakova, +Dodone, +Don Benito, +Dora Baltea (rivière), +Dora Morta, +Dora Riparia, +Dormitor, +Drama, +Drin, +Duero (Douro), +_Dukagines_, +Durango, +Durazzo. + +E + +Ebre (Ebro), +Écija, +Ega, +Égée (mer), +Égine, +Elhassan, +Elbe (ile d'), +Elche, +Éleusis, +Élide, +Eljas, +Elvas, +Embalira, +Émilie, +Empoli, +Enos, +Enza (rivière), +Éoliennes (îles), +Épidaure, +Épire, +Erasinos, +Ergastiria, +Erkene, +Escorial (l'), +Escudo (col d'), +Eski-Zagra, +Esla, +Espagne, +Espiel (mines d'), +Espinho, +Espozende, +Estaca de Vares, +Estancias (sierra de las), +Estella, +Estrella (serra), +Estremadure, +Estremoz, +Etna, +Eubée, +Euripe, +Europa (pics d'), +Europe, +Eurotas (Iri), +_Euskariens_, +Evora. + +F + +Fabriano, +Faenza, +Falterone (monte), +Falticheni, +Fano, +Farilhãos, +Faro, +Fasano, +Favignana, +Felanitx, +Felicudi, +Fenestrelle, +Fermo, +Fernando Pô, +Ferrare (Ferrara), +Ferrol (le), +Fidaris, +Fiesole, +Figueira da Foz, +Figueras, +Filabres (sierra de los), +Finisterre (cap), +Fiumicino (Rubicon), +Fiumicino (Tibre), +Florence (Firenze), +Fluvia, +Foggia, +Fokchani, +Follonica, +Fontana-Congiada, +Fontarabie, +Forchia d'Arpaia, +Forli, +Formentera, +Formia, +Formoselha, +Fossano, +Francoli, +Frascati, +Fresnedas, +Frioul, +Fucino (lac), +Fuligno, +Fumajolo, +Furado (monte). + +G + +Gaëte, +Galatz, +Galaxidi, +Galice, +Gallego, +Gallipoli (Italie), +Gallipoli (Turquie), +Gallura (monts de la), +Gamzigrad, +Garde (lac de), +Gardunha (serra), +Garfagnana (monts de la), +Gargano (monte), +Gata (sierra de), +Gaviarra, +Gaya, +Generoso (mont), +Gênes, +Genil, +Gennargentu, +Gennaro, +Gerez (serra de), +Gerona, +Giara (la), +Giarre, +Gibraltar, +Gigante (el), +Gigantinu, +Giglio (île de), +Gijon, +Gioura, +Girgenti, +Giulia (volcan), +Giurgiu, +Glieb, +Goa, +Golo, +Gonessa, +Gordola, +Gorgona (île de), +Goritza, +Gornitchova ou Nidjé, +Gozzo, +Grand-Paradis, +Granmichele, +Gran Sasso d'Italia, +Grasso (cap), +Grèce, +Gredos (sierra de), +Grenade (Granada), +Grivola (mont), +Grosseto, +Guadalajara, +Guadalaviar, +Guadalen, +Guadalentin, +Guadalete, +Guadalevin, +Guadalfeo (rivière), +Guadalhorce, +Guadalimar, +Guadalmedina, +Guadalope, +Guadalquivir, +Guadalupe (sierra de), +Guadarrama (sierra de), +Guadiana, +Guadiana menor, +Guadiaro, +Guadiato, +Guara (sierra de), +Guardia (la), +Guarrizas, +Guernica, +Guetaria, +Gubbio, +Gúdar (sierra de), +_Guègues_, +Guimarães, +Guipúzcoa. + +H + +Hagio-Rouméli, +_Haïkanes_, +Haya, +Hélicon, +Hella, +Hémus, +Herculanum, +Hermoupolis, +Herrerias (mines de las), +Herzégovine, +Higa de Monreal, +Higuer (cap), +Histioea, +Houchi, +Huelva, +Huerva, +Huesca, +Huescar, +Hurdes (las), +Hydra, +Hymette. + +I + +Íbiza, +Ichtiman, +Ida (Psiloriti), +Idro (lac d'), +Ieropotamo, +Iglesias, +Igualada, +Ile Rousse, +Ilhavo, +Imbros, +Imola, +Inca, +Incudine (monte), +Indjé-Karasou (Haliacmon). +Insua, +Intagliatella, +Ioniennes (îles), +Ipek, +Iraty (forêt d'), +Irun, +Ischia (île d'), +Iseo (lac d'), +Isker, +Isla, +Ismaïl, +Isonzo, +Ispica, +Italica, +Italie, +Ivrea, +Izterbegui. + +J + +Jabalcon de Baza, +Jabalcuz, +Jabalon, +Jaca, +Jaen, +Jagodina, +Jaizquibel, +Jalon, +Jandula, +Janina, +Jantra, +Jassy, +Játiva, +Javalambre (pic de), +Jerez de la Frontera, +Jesi, +Jiul (Sil ou Chil), +Júcar, +Junto (monte). + +K + +Kadi-Keuï, +Kaïménipetra, +Kalamata, +Kalameria, +Kalogheros, +Kambing, +Kapaonik, +_Kara-Gounis_, +Karlas (Baebeïs), +Karyès, +Karystos, +Kastro (Myrina), +Katayothra (Oeta), +Katounskà, +Kelidhoni, +Kezanlik, +Khelmos, +Kilia, +_Klementis_, +Kniatchevatz, +Kom, +_Koniarides_, +Kortiach, +Kossovo, +Kotesi, +Koundousi, +Koutchka, +Kragouïevatz, +Kraïna, +Kramdhi, +Krouchevatz, +Kustendje. + +L + +Labbro (monte d), +Labchislas, +Laconie, +Ladon, +Lagos, +Lamego, +Lamia, +Lampedusa, +Lampione, +Lanciano, +Langreo, +Lanjaron, +Laredo, +Lario (lac), +Larissa, +Laróuco, +Lassiti (monts), +Lastres, +Latium (volcans du), +Laurion, +Lavagna, +Lebrija, +Leça, +Lecce, +Lecco (lac de), +Lech (Alessio), +Legnago, +Leiria, +Leitariegos, +Lemnos, +Lena, +Lentini, +Lentini (lac de), +Leon, +Leon (isla de), +Lépante (Naupacte), +Lepini, +Lequeylio, +Lérida, +Lerne, +Leso, +Leucade (Sainte-Maure), +Leuca-Ori, +Lezirias, +Licata, +Licodia di Vizzini, +Liébana (vallée de la), +Liechanska, +Ligurie, +Lima (Limia), +Limbarra (monts de), +Limnicea, +Linarès, +Linosa, +Lioubatrin, +Lipari, +Liria, +Lisbonne (Lisbõa), +Lisca-Bianca, +Livenza (fl.), +Livourne, +Lixouri, +Liz, +Llanes, +Llanos del Urgel, +Llobregat, +Lluchmayor, +Loano, +Lodi, +Logroño, +Loja, +Lom, +Loma de Chiclana, +Lombardie, +Lorca, +Loreto, +Losnitza, +Loulé, +Lousão (serra de), +Luarca, +Lucena, +Lucera, +Lucques, +Lucrin (lac), +Lugano (lac de), +Lugo (Espagne), +Lugo (Italie), +Lunigiana, +Lycée (Diaforti), +Lyngons (Khassia). + +M + +Macao, +Maccalube, +Macerata, +Machichaco, +Macra (riv.), +Maddalena (La), +Maddaloni, +Madère (îles), +Madonia, +Madre del Mount, +Madrid, +Maeztrazgo, +Mafra, +Magadino, +Magaña, +Magina, +Magnésie, +Magra (vallée de la), +_Maïnotes_, +Majella, +Majeur (lac), +Major (Pic), +Majorque, +Málaga, +Malée (cap), +Malhão (serra de), +_Malissores_, +Malte, +Manacor, +Manche, +Manfredonia, +Manresa, +Mantinée, +Mantoue, +Manzanarès, +Manzanarès (riv. du), +Maragato, +Marais Pontins, +Marão (serra de), +Marchena, +Marches, +Marciana, +Maremme, +Marghine, +María (sierra de), +Mariannes (îles), +Marinha Grande, +Marino, +Maritza, +Marmara (mer de), +Marmolata (monts), +Marsala, +Martes (sierra), +Martesana, +Martin, +Masnou, +Massa, +Mat, +Matapan (cap), +Mataró, +Matese, +Mattozinho, +Mazzara, +Medellin, +Medico, +Medina del Campo, +Medina de Rio-Seco, +Méditerranée, +Meduna (riv.), +Megalo-Kastron (Candie), +Megalos-Potamos, +Mega-Spileon, +Meira (sierra de), +Mendaur, +Mergozzo (lac), +Mérida, +Mer Noire, +Mertola, +Mesas (las), +Mésie, +Messara, +Messénie, +Messine, +Meta, +Météore, +Metzovo, +Mezquita (serra da), +Mezzola (lac de), +Midia, +Mieres, +Miet, +Mihailem, +Mijares, +Milan, +Milanovatz, +Milazzo, +Miletto, +Militello, +Millis (jardins de), +Milo, +Mineo, +Minglanilla, +Miño (Minho), +Minorque, +Miranda de Ebro, +_Mirdites_, +Misène (cap), +Missolonghi, +Mistra, +Modène, +Modica, +Moldavie, +Molfetta, +Molise (prov. de), +Monastir, +Moncabrer, +Moncalieri, +Moncayo, +Monchique (serra de), +Mondego, +Mondovi, +Mondragon, +Monegros +Monemvasia (Malvoisie), +Mongo, +Monopoli, +Monsant, +Monsech, +Monseñ, +Monserrat (pic de), +Monsía (sierra de), +Montagnes (Illustres), +Montagut, +Mont-Blanc, +Monte Albano, +Monte Cimone, +Monte-Cristo (île de), +Montemor, +Monte Mugello, +_Monténégrins_, +Monténégro, +Montenero (Elatos), +Monte-Nuovo, +Montepulciano, +Monti Catini, +Montilla, +Monti Rossi, +Montoro, +Monza, +Moradel (serra do), +Moratchka, +Morava, +Morée (Péloponèse), +Morena (sierra), +Morron de los Genoveses, +Mostar, +Mosychlos, +Motril, +Motterone (mont), +Muela de Ares, +Muela de San Juan, +Mulahacen, +Mulhacen (pic de), +Mundo, +Murcie, +Murgie, +Muros, +Murviedro, +Muzza, +Mycènes. + +N + +Nagara, +Nalon, +Nansa, +Naples, +Narenta, +Naupacte (Lépante), +Nauplie, +Navarin, +Navarre, +Navia, +Naviglio Grande, +Naxos, +Nea-Kaïmeni, +Neda, +Negotin, +Neiva, +Nemi, +Nera, +Nerone, +Nervi, +Nervion, +Nethou, +Nevada (sierra), +Nich, +Nicopolis, +Nicosia, +Ninfa, +Niolo, +Nisvoro, +Nocera, +Nola, +Nora, +Noya, +Noto, +Novare (Novara), +Novi, +Novibasar, +Nuoro, +Nurachi (marais de), +Nurra. + +O + +Obarenes (monts), +Ocaña, +Ochagavia, +Odiel (fleuve), +Oeiras, +OEta (Katavothra), +Oite, +Olissopo, +Oiz, +Okri, +Okrida (Lychnidos), +Olmeto, +Olonos (Erymanthe), +Olot, +Olto (Olt, Oltu, Aluta), +Olympe, +Olympie, +Olynthe, +Ombla, +Ombrie, +Ombrone, +Oneglia, +Onéiens (monts), +Ontaneda, +Orbaiceta, +Orbetello, +Orco (rivière), +Orduña, +Orense, +Orezza, +Orihuela, +Oristano, +Oro (monte d'), +Orobia (monts), +Oroch, +Orsajo (monte), +Orta (lac d'), +Ortegal (cap), +Orteler (mont), +Ortona, +Orvieto, +Osimo, +Ossa (Kissovo), +Ossa (serra de), +Ostie, +Ostiglia, +Ostrovo, +Osuna, +Othrys, +Ottajano, +Oujiza, +Ourique, +Ovar, +Oyarzun, +Oviedo, +Ozieri. + +P + +Padoue, +Padron, +Pagani, +Paglia Orba (Pagliorba, Vagliorba), +Paiz do Vinho, +Pajares (col de), +Palaos (îles), +Palazzolo, +Palencia, +Palerme, +Palestrina, +Palici (lac dei), +Palma (Baléares), +Palma (Napolitain), +Palma del Rio, +Palmanova, +Palmaria (île de), +Palmarola, +Palos, +Pamisos, +Pampelune (Pamplona), +Panaria, +Pancorvo (Pancorbo), +Pangée (Pilav-Tépé), +Pantalica, +Pantellaria, +Paola, +Páramos de Lora, +Parapanda, +Parga, +Parme (Parma), +Parnasse, +Parnès, +Partinico, +Pasages, +Paterno, +_Patones_, +Patras, +Pavie, +Paxos, +Pedroches (los), +Pegli, +Pelayo, +Pélion (Zagora), +Pellegrino (monte), +Péloponèse (Morée), +Pélore (monte), +Peña de Francia, +Peña de Oroel, +Penafiel, +Peñagache (sierra), +Pañagolosa, +Peña Gorbea, +Peña Gudina, +Peña Labra, +Peñalara (pic de), +Peña Negra, +Peña Prieta, +Peña (sierra de la), +Peña Trevinca, +Pénée, +Pénée (Gastouni), +Peniche, +Peñon de Hifac, +Pentélique, +Pera, +Pera-khova (Geraneia), +Perdon (sierra del), +Pergusa (lac), +Perim ou Perin, +Peristeri, +Pérouse (Perugia), +Pesaro, +Pescara, +Peschiera, +Pescia, +Petra, +Pezo de Regoa, +Pharsale, +Pheneos (Phonia), +Philippines (îles), +Philippopoli (Félibé), +Phocide, +Phthiotide, +Pianosa (île de), +Piatra, +Piave (fleuve), +Piazza Armerina, +Picacho de la Veleta, +Pico de Urbion, +Picos de Europa, +Piémont, +Pieria, +Pietra Mala, +Pietra Santa, +Pignerol (Pinerolo), +Pikermi, +Pila (sierra de), +Pinde, +Pinto, +Piombino (monte de), +Piperska, +Pisans (monts), +Pise (Pisa), +Pistoja, +Pisuerga (rivière), +Pitesti, +Pittigliano, +Pizzighetone, +Plaisance (Piacenza), +Plasencia, +Platani (rivière), +Plava, +Plaza del Moro Almanzor, +Ploïesti, +Pô (fleuve), +Po di Levante, +Po di Maestra, +Po di Primaro, +Po di Volano, +Poestum, +Poggio di Montieri, +Pollenza, +Pollino, +_Pomaris_, +Pomarão, +Pompéi, +Ponte de Lima, +Pontevedra, +Pontremoli, +Ponza, +Popoli, +Poros, +Porretta, +Portalegre, +Porte de Fer du Vardar, +Portici, +Port-Mahon, +Porto (Oporto), +Porto-Cale (Gaya), +Porto d'Anzio, +Porto-Empedocle, +Porto-Ferrajo, +Porto-Fino, +Porto-Longone, +Porto-Maurizio, +Porto-Scuso, +Porto-Torres, +Porto-Vecchio, +Porto Venere, +Portugal, +Portugalete, +Potenza, +Potes, +Potidée, +Pouilles (Apulie), +Pouzzoles (Puzuoli), +Pozarevatz (Passarevitz), +Prades (sierra de), +Prato, +Prato Magno (mont du), +Prevesa, +Principauté citérieure, +Principauté ultérieure, +Principe (île), +Prinkipo, +Prisrend, +Pristina, +Procida (île de), +Prokletia, +Propriano, +Puente del Arzobispo, +Puente la Reina, +Puerto de Arenas, +Puertollano, +Puerto Real, +Puerto-rico, +Puig de Randa, +Puig den Torrella, +Punta de Almenara, +Puycerda, +Pyrgos, +Pytiuses. + +Q + +Quarto, +Queluz. + +R + +Radicofani, +Ragusa, +_Raïtzes_, +Rañadoiro, +Randazzo, +Ranera (pic du), +Rapallo, +Ravello, +Ravenne, +Recanati, +Recco, +Reggio (Calabria), +Reggio (Emilia), +Régille (lac), +Reinosa, 876. +Reni, +Reno (rivière), +Resina, +Retimo ou Rethymnos, +Réus, +Rhodope, +Rhune, +Ribadeo, +Riera, +Rietchka, +Rieti, +Rilo-Dagh, +Rimini, +Rimnik-Sarat, +Rimnik-Valcea, +Rio, +Rioja, +Rio-Tinto, +Riposto, +Rivadesella, +Rivarolo, +Rocca d'Anfo, +Rocca Monfina, +Rodosto, +Roman, +Rome, +Roncal, +Roncevaux (Roncesvalles), +Ronda, +Ronda (serrania de), +Rosapha, +Rosas, +Rosas (sierra de), +Rossano, +Rota, +Rotondo (monte), +Roumanie, +Roumili-Kavak, +Rovere, +Rovigo, +Rtanj, +Ruidera, +Rumblar, +_Ruthènes_ +Ruvo. + +S + +Sabadell, +Sacavem, +Sagone, +Sagonte (Murviedro), +Sagra (sierra), +Sagres, +Saint-Florent, +Saint-Jean de Medua, +Saint-Marin, +Saint-Sébastien, +Saint-Vincent, +Sainte-Maure (Leucade), +Sajambre (vallée de), +Salamanque, +Salambria, +Salerne, +Salina, +Salo, +Salpi, +Salsette, +Salso, +Salso (rivière), +Saluces (Saluzzo), +Salvada (sierra), +Salvaterra, +Salvatierra, +Samolaco, +Samothrace, +San Cárlos, +San Cárlo de la Rapita, +San Cristóbal (sierra de), Andalousie, +San Cristóbal (sierra de), Navarre, +San Fernando, +San Gervas, +San Giuliano (monte), +San Juan de las Abadesas, +San Julia de Loria, +San Just (sierra de), +San Leone, +San Lorenzo, +Sanlúcar de Barrameda, +San Martin de la Arena, +San Martin de Suances, +San Pedro, +San Pedro (roches de), +San Pedro (sierra de), +San Pier d'Arena (Sampierdarena), +San Pietro, +San Remo, +San Severino, +San Severo, +San Stefano, +San Vicente de la Barquera, +Santa Estephania, +_Santa Maria_, +Santa Maria Capua Vetere, +Santander, +Sant'Angelo, +Sant'Antioco, +Santañy, +Santarem, +Santa Tecla, +Santiago, +Santillana, +Santo Domingo (sierra de), +Santo Estevão (rivière de), +Santoña, +Santorin, +Santos (sierra de los), +Santo Thomé (île de), +São Domingos, +São João de Foz, +São Julião, +São Mamede (serra de), +Saragosse (Zaragoza), +Sarandoporos, +Sardaigne, +Sarno, +Sarria, +Sartène, +Sassari, +Sassuolo, +Savigliano, +Savone (Savona), +Scafati, +Schiena d'Asino, +Sciacca, +Scicli, +Scutari, +Secchia (rivière), +Ségeste, +Ségovie (Segovia), +Sègre, +Segura, +Seixal, +Sélinonte, +Semederevo (Semendria), +Senigallia (Sinigaglia), +Sept Communes (Sette Comuni), +Serajevo, +Serbie, +Serchio (fleuve), +Serès, +Seriphos, +Serravezza, +Sesia (rivière), +Sessa, +Sestri di Levante, +Sestri di Ponente, +Setúbal, +Seu de Urgel (la). +Séville (Sevilla), +Sicile, +Sienne (Siena), +Sil, +Sila, +Sile (fleuve), +Silves, +Símeto (rivière), +Simopetra, +Siphnos, +Sitnitza, +Skar (Skardus), +Skodra (Seutari), +Skyros, +Slatina, +Slivno, +Sobrarbe, +Sofia, +Solfatare (lac de la), +Solfatare (volcan de la), +Solferino, +Soller, +Solmona, +Solofra, +Solsona, +Somma-Campagna, +Somorrostro, +Sondrio, +Soracte, +Sorraia, +Sorrente, +Soulina, +Sousaki, +Spaccaforno, +Sparte, +Sperchius, +Spezia (Cyclades), +Spezia (la), +_Sphakiotes_, +Splugen (mont), +Spoleto, +Sporades, +Squillace (golfe de), +Stabies (Stabia), +Stenimacho, +Stratio, +Strivali (îles Strophades), +Stromboli, +Stromboluzzo, +Strona, +Strymon (Karasou), +Stymphale, +Styx, +Subapennins, +Subiaco, +Succiso (mont de), +Sumadia, +Sunium (cap), +Susana (sierra), +Suse (Susa), +Suseno, +Sybaris, +Syra, +Syracuse (Siracusa). + +T + +Tafalla, +Tage (Tajo), +Tagliamento (fleuve), +Talamone, +Talavera de la Reyna, +Tanaro (rivière), +Taormine, +Tarazona, +Tarente (Tarento), +Tarifa, +Taro (rivière), +Tarragone (Tarragona) +Tarrasa, +_Tartares Nogaïs_, +Tartari, +Tavignano, +Tavira, +Tavolara (îlot de), +Taygète, +_Tchaugheï_, +Tchatal, +Tchatchak, +_Tcherkesses_, +Tchernetz +Tecutch, +Tekir-Dagh, +Tempé, +Tempio, +Ténare, +Ter, +Teramo, +Tergutjilé, +Termini, +Terni, +Terracine, +Terranova, +Terranova (lac), +Terranova di Sicilia, +Terre de Bari, +Terre de Labour, +Terre d'Otrante, +Teruel, +Tessin (Ticino), +Tharros, +Thasopoulo, +Thasos, +Théaki (Ithaque), +Therapia, +Therma (Saloniquie), +Thermopyles, +Thessalie, +Thomar, +Thrace, +Thyamis, +Tibi, +Tibre (Tevere), +Tierra de Campos, +Tietar, +Timok, +Tinos, +Tirana, +Tirgovist, +Tirnova, +Tirso, +Tirynthe, +Titarèse, +Tivoli, +Tjuprija, +Tolède, +Tolfa, +Tolosa, +Tolox (sierra de), +Tomor, +Topino, +Tordera, +Toriñana, +Tormes, +Toro, +Toro (monte), +Torre de Cerredo, +Torre dell Annunziata, +Torre del Greco, +Torrella, +Torres Vedras, +Tortone (Tortona), +Tortose (Tortosa), +Tosal des Encanades, +Toscane, +_Toskes_, +Totana, +Toultcha, +Touzla, +Trampal, +Trani, +Trapani, +Trasimène, +Travnik, +Trebbia (rivière), +Trebinjé, +Trebintchitza, +Treize Communes (Tredici Comuni), +Tremedal (sierra del), +Tresa, +Trévise (Treviso), +Trichonis (lac), +Trikala, +Tripolis (Tripolitza), +Troja, +Trujillo, +Tsernitsa, +_Tsiganes_, +Tudela, +Túdia (sierra de), +Turin, +Turnu-Séverinu, +Turquie d'Europe, +Tutova, +Tuy, +Tymphreste (Veloukhi). + +U + +Ubeda, +Udine, +Ujijar, +Umbertide, +Una, +Universales (montes), +Urbino, +Ustica, +Utrera. + +V + +Valachie, +Val Cárlos, +Val del Bove, +Valdeon, +Val de Peñas, +Valdoniello, +Valença, +Valence (Valencia), +Valette (La) ou Valetta, +Valjevo, +Valladolid, +Vallongo, +Valtierra, +Varaita (riv.), +Varassova, +Vardar, +Varese (lac de), +Vaslui, +Vassili-Potamo, +Vasto, +_Vaudois_, +Velate (col de), +Velez-Blanco, +Velez-Málaga, +Velez-Rubio, +Velino, +Velletri, +Veloukhi (Tymphreste), +Vénétie, +Venise, +Venta de Baños, +Ventotiene, +Vera, +Verbano (lac), +Verbas, +Vercelli, +Verdoyonta, +Vergara, +Vérone, +Verria, +Vésuve, +Vettore, +Via-Egnalia, +Vianna do Castello, +Viar, +Viareggio, +Vicence (Vicenza), +Vich, +Vico, +Vid, +Vierzo, +Vieste, +Vietri, +Vigevano, +Viggiano, +Vigo, +Vilkov, +Villa do Conde, +_Villanova de Portimão, +Villanueva de la Serena, +Villa Real, +Villa Real de Santo Antonio, +Villaseca, +Vinadio, +Vinalapó, +Vinaroz, +Viscardo (détroit de), +Viseu, +Viso (mont), +Viterbe (Viterbo), +Vitoch, +Vitoria, +Vittoria, +Vizzini, +Volo, +Volterra, +Voltri, +Vouga, +Vourgaris, +Vulcanello, +Vulcano, +Vultur. + +Y + +Yeguas (sierra de), +Yeltes. + +Z + +Zacynthe (Zante), +Zagori, +Zaitchar, +Zamora, +Záncara, +Zannone, +Zarauz, +Zelline (riv.), +Zeta, +Zezere, +Zigüela, +_Zinzares_, +Zumaya, +Zvornik, +Zygos (Lakhmon). + + + +TABLE DES CARTES + +1. Frontières naturelles de l'Europe. +2. Relief de l'Europe. +3. Développement kilométrique du littoral des continents relativement + à leur surface. +4. Zone isothermique de l'Europe. +5. Populations de l'Europe. (Carte en couleur) +6. Profondeurs de la Méditerranée. +7. Seuil de Gibraltar. +8. Principales pêcheries de la Méditerranée. +9. Lignes de vapeurs et télégraphes de la Méditerranée. +10. Populations de la Grèce. +11. Basse-Acarnanie. +12. Les Thermopyles. +13. Lac Copaïs. +14. Athènes et ses longs murs. +15. Athènes antique. +16. Lacs de Pheneos et de Stymphale. +17. Plateau de Mantinée. +18. Bifurcation du Gastouni. +19. Vallée de l'Eurotas. +20. Euripe et Chalcis. +21. Néa-Kaïméni. +22. Canal de Sainte-Maure. +23. Argostoli. +24. Populations de la Turquie d'Europe. (Carte en couleur) +25. Ile de Crète. +26. Profondeurs de la mer Egée. +27. Formations géologiques de la péninsule de Constantinople. +28. Bosphore. +29. Dardanelles et golfe de Saros. +30. Presqu'île du mont Athos. +31. L'Olympe et la vallée de Tempé. +32. Épire méridionale. +33. Lits souterrains des affluents de la Narenta. +34. Vitoch et massifs environnants. +35. Delta du Danube. +36. Débit comparé des bouches danubiennes. +37. Empire turc +38. Voies commerciales de Constantinople +39. Les Roumains +40. Le Chil et l'Olto +41. Danube et Jalomilza +42. Populations de la Bessarabie moldave +43. Confluent du Danube et de la Save +44. Populations de la Serbie orientale +45. _Montenegro et lac de Skodra_ +46. Rome et l'empire romain +47. Pente de la vallée du Pô +48. Grand-Paradis +49. _a_. et _b_. Plaine de débris entre les Alpes et les Apennins, + d'après Zollikofer +50. Salses et sources thermales du nord de l'Apennin +51. Anciens glaciers des Alpes +52. La serra d'Ivrea et les anciens lacs glaciaires de la Doire +53. Anciens lacs du Verbano +54. Alluvions de comblement du Lario +55. Coupe de la partie septentrionale du lac de Como +56. Coupe du lac de Lecco, à la bifurcation des branches +57. Section longitudinale du lac de Como +58. Plage et pinèdes de Ravenne +59. Champs de pierres de la Zelline et de la Meduna +60. Ancien cours présumé et cours actuel de la Piave +61. _Lagunes de Venise_ +62. Colonies des vétérans romains +63. Digues et anciens lits du Pô, de Plaisance à Crémone +64. Delta du Pô (Carte en couleur) +65. Communes germaniques +66. Lagunes de Comacchio +67. Pêcheries de Comacchio +68. Issues de la vallée de l'Adige +69. Passages des Alpes +70. Lacs et canaux de Mantoue +71. Palmanova +72. Limite des Alpes et des Apennins +73. Gênes et ses faubourgs +74. Golfe de la Spezia +75. Défilés de l'Arno +76. Monte Argentaro +77. Val de Chiana +78. L'Arno et la Serchio +79. Régions de la malaria +80. Port de Livourne +81. Lac de Bolsena +82. Volcans du Latium +83. Ancien lac de Fucino +84. Lac de Trasimène +85. Marais Pontins +86. Anciens lacs du Tibre et du Topino +87. Delta du Tibre +88. Collines de Rome +89. Civita-Vecchia +90. Vallées d'érosion du versant de l'Adriatique +91. Rimini et Saint-Marin +92. Monte Gargano +93. Cendres de la Campanie +94. Naples et le Vésuve. (Carte en couleur) +95. Instruction comparée des provinces de l'Italie +96. Pompéi +97. Marais de Salpi +98. Port de Brindisi en 1871 +99. Tarente +100. Détroit de Messine +101. Profil de l'Etna +102. Cheire de Catane +105. Cônes parasites +104. Trapani et Marsala +105. Port de Syracuse +106. Girgenti, Porto-Empedocle et les Maccalube +107. Partie centrale de l'Archipel éolien +108. Profondeurs de la Méditerranée au sud de la Sicile +109. Port de Malte +110. Profondeurs de la mer au sud de la Sardaigne +111. Détroit de Bonifacio +112. La Giara +113. District d'Iglesias +114. Port de Terranova +115. Navigation comparée des ports d'Italie +116. Voies de communication de l'Italie +117. Jonction sous-marine de la Corse et de l'Italie +118. Profil de la route d'Ajaccio à Bastia +119. Plateaux de la péninsule Ibérique +120. _Dehesas_ des environs de Madrid +121. Densité des populations de la péninsule Ibérique +122. Profil du chemin de fer de Bayonne à Cádiz, à travers la Péninsule +123. Sierras de Gredos et de Gata +124. Steppe de la Nouvelle-Castille +125. Salamanque et ses despoblados +126. Madrid et ses environs +127. Aranjuez +128. Bassins du Guadiana et du Guadalquivir +129. Pente du Guadalquivir +130. Bouche du Guadalquivir +131. Zones de végétation sur le littoral de l'Andalousie +132. Steppe d'Écija +133. Mines de Huelva +134. Cádiz et sa rade +135. Gibraltar +135_bis_. Steppe de Murcie +136. Palmiers d'Elche et jardins d'Orihuela +137. Port de Carthagène +138. Grao de Valence +139. La mer des Baléares +140. Les Pytiuses +141. Port-Mahon +142. Profil du cours de l'Èbre +143. Delta de l'Èbre +144. Steppes de l'Aragon +145. Environs de Barcelone +146. Bancs de Mataró +147. Val d'Andorre +148. Jaizquibel +149. Bilbao et ses environs +150. Azcoytia et Azpeytia +151. Zone de la langue basque +152. Saint-Sébastien +153. Guetaria +154. Guernica +155. Col de Reinosa +156. Pitons d'Europe +157. Rias de la Corogne +158. Santoña et Santander +159. Oviedo +160. Baie de Vigo +161. Chemins de fer de la Péninsule +162. Valeur comparée des échanges dans les ports de l'Espagne +163. Zone de la langue castillane +164. Pluies de la Péninsule +164_bis_. Vallée de la Lima +165. Aveiro +166. Porto et le «Pays du Vin» +167. São João da Foz +168. Estuaire du Tage +169. Peniche et les Berlingas +170. Entrée du Tage +171. Zones de végétation du Portugal +172. Estuaire du Sado +173. Promontoire de Sagres +174. Terrains géologiques de l'Algarve +175. Flèches de Tavira +176. Pays de langue portugaise +177. Télégraphe de Lisbonne à Rio de Janeiro + + + +TABLE DES GRAVURES + + I.--La Terre dans l'espace. (Dessin de E. Collin.) + II.--Les Alpes Pennines, vue prise de la Becca di Nona ou pic + Carrel (3,165 mèt.). (D'après un panorama photographié par + M. Civiale.) + III.--Vue de Gibraltar, prise de l'isthme de la Linea. (Dessin de + Taylor, d'après une photographie.) + IV.--Vue du Parnasse et de Delphes. (Dessin de Taylor, d'après une + photographie.) + V.--Maïnotes et habitants de Sparte. (Dessin de A. de Curzon, + d'après nature.) + VI.--L'Acropole d'Athènes, vue de la Tribune aux harangues. (Dessin + de Taylor, d'après un croquis de M. A. Curzon.) + VII.--Le Taygète, vu des ruines du théâtre de Sparte. (Dessin de + A. de Curzon, d'après nature.) + VIII.--Corfou. (Dessin de E. Grandsire, d'après un croquis fait sur + nature.) + IX.--Paysans des environs d'Athènes. (Dessin de D. Maillart, + d'après des photographies.) + X.--Entrée des gorges d'Hagio-Rouméli. (Dessin de E. Grandsire, + d'après un croquis fait sur nature.) + XI.--Constantinople, vue prise sur la Corne d'Or, des hauteurs + d'Eyoub. (Dessin de F. Sorrieu, d'après un croquis fait sur + nature par J. Laurens.) + XII.--Cavalier musulman d'Andrinople.--Femme musulmane de + Prisren.--Habitants musulmans d'Andrinople. (Dessin de P. + Fritel, d'après des photographies.) + XIII.--Le mont Olympe. (Dessin de Taylor, d'après un croquis fait sur + nature, communiqué par H. Heuzey, de l'Institut.) + XIV.--Albanais. (Dessin de Valerio, d'après nature.) + XV.--Riches Arnautes. (Dessin de P. Fritel, d'après des + photographies.) + XVI.--Tirnova. (Dessin de H. Catenacci, d'après une photographie.) + XVII.--Bulgare chrétien de Viddin.--Dames chrétiennes de + Skodra.--Bulgares musulmans de Viddin.--Bulgare de Koyoutépé. + (Dessin de P. Fritel, d'après des photographies.) + XVIII.--Muletiers turcs traversant l'Herzégovine. (Dessin de Valerio, + d'après nature.) + XIX.--Valaques. (Dessin de E. Ronjat, d'après des photographies.) + XX.--Bucarest. (Dessin de F. Sorrieu. d'après une photographie.) + XXI.--Belgrade. (Dessin de F. Sorrieu. d'après une photographie.) + XXII.--Vue générale de Rome. (Dessin de L. Français, d'après une + aquarelle.) + XXIII.--Le mont Viso, vu de San Chiaffredo. (D'après une photographie + de M. V. Besso.) + XXIV.--Villa Serbelloni, lac de Como, (Dessin de Taylor, d'après une + photographie de MM. J. Lévy et Cie) + XXV.--Palais de Ferrare. (Dessin de H. Catenacci, d'après une + photographie.) + XXVI.--Le Mont Rose, vue prise de Galcoro. (Dessin de Taylor, d'après + une photographie de M. E. Lamy.) + XXVII.--Venise. (Dessin de J. Moynet, d'après une photographie.) + XXVIII.--Gênes. (Dessin de J. Sorrieu, d'après une photographie de MM. + J. Lévy et Cie) + XXIX.--Défilés de l'Arno à la Gonfolina à Signa, vue prise à la + Tenula. (Dessin de Taylor, d'après une photographie de M. G. + Matucci) + XXX.--Florence. (Dessin de P. Benoist, d'après une photographie de + MM. J. Lévy et Cie) + XXXI.--Campagne de Rome. (Dessin de A. de Curzon, d'après nature.) + XXXII.--Cascade de Terni. (Dessin de Taylor, d'après une + photographie.) + XXXIII.--Paysans de la campagne romaine. (Dessin de D. Maillard, + d'après nature.) + XXXIV.--Paysans des Abruzzes. (Dessin de D. Maillard, d'après nature.) + XXXV.--Vue générale de Capri, prise de Massa-Lubrense. (Dessin + d'après nature, par Niederhaüsern-Koechlin.) + XXXVI.--Éruption du Vésuve, le 26 avril 1872. (Dessin de Taylor, + d'après M. A. Heim) + XXXVII.--Naples. (Dessin de E. Grandsire, d'après une photographie de + M. E. Lamy) +XXXVIII.--Amalfi. (Dessin de Taylor, d'après une photographie de M. + Hautecoeur) + XXXIX.--Le Châtaignier des Cent chevaux et l'Etna. (Dessin de E. + Grandsire, d'après une photographie de M. P. Berthier.) + XL.--Palerme et le Monte Pellegrino. (Dessin de Taylor, d'après une + photographie de MM. J. Lévy et Cie.) + XLI.--Temple de la Concorde, à Girgenti. (Dessin de Taylor, d'après + une photographie) + XLII.--Malte.--Vue de la Valette + XLIII.--Cagliari. (Dessin de H. Clerget, d'après une photographie.) + XLIV.--Vérone. (Dessin de Taylor, d'après une photographie de M. + Hautecoeur.) + XLV.--Bastia. (Dessin de Taylor, d'après une photographie.) + XLVI.--Types castillans.--Paysans et paysannes de Tolède.--(Dessin de + D. Maillart, d'après des photographies de M.J. Laurent.) + XLVII.--Tolède. (Dessin de P. Benoist, d'après une photographie de + M. J. Laurent) + XLVIII.--Défilés du Tage.--(Province du Guadalajara) + XLIX.--Alcázar de Ségovie et vallée de l'Eresma. (Dessin de Taylor, + d'après une photographie de MM. Lévy et Cie.) + L.--Vue générale du défilé de Despeñaperros. (Dessin de E. + Grandsire, d'après une photographie de M. J. Laurent.) + LI.--La sierra Nevada, vue de Baza. (Dessin de Taylor, d'après H. + Regnault.) + LII.--Brèche de los Gaitanes. (Dessin de F. Sorrieu, d'après une + photographie de M. J. Laurent.) + LIII.--Types andalous.--Paysans de Cordoue. (Dessin de D. Maillart, + d'après des photographies de M. J. Laurent.) + LIV.--Vue de l'Alhambra et de Grenade, prise de la Silla del Moro. + (Dessin de H. Catenacci, d'après une photographie de M. + Laurent.) + LV.--Paysans de Murcie. (Dessin de P. Fritel, d'après des + photographies de M.J. Laurent.) + LVI.--Elche et sa forêt de palmiers. (Dessin de A. de Bar, d'après + une photographie de M.J. Laurent.) + LVII.--Digue ruinée de Lorca. (Dessin de A. de Bar, d'après une + photographie de M.J. Laurent.) + LVIII.--Types des Baléares.--Femmes d'Ibiza. (Dessin de E. Ronjat, + d'après l'Archiduc Salvator) + LIX.--Entrée du Port d'Ibiza. (Dessin de E. Grandsire, d'après + l'Archiduc Salvator) + LX.--Vue du Monserrat. (Dessin de F. Sorrieu, d'après une + photographie de M. J, Laurent) + LXI.--Barcelone, vue prise du Monjuich. (Dessin de A. Deroy, d'après + une photographie de MM. Lévy et Cie) + LXII.--Gorges de Pancorbo. (Dessin de F. Sorrieu, d'après une + photographie de M.J. Laurent.) + LXIII.--Saint-Sébastien. (Dessin de A. Deroy, d'après une photographie + de M.J. Laurent) + LXIV.--Entrée de la baie de Pasages. (Dessin de J. Moynet, d'après une + photographie de M.J. Laurent) + LXV.--Phare de la Tour d'Hercule. (Dessin de A. Deroy, d'après une + photographie de M.J. Laurent.) + LXVI.--Paysans de la huerta et cigarrera de Valence. (Dessin de P. + Fritel, d'après des photographies de M.J. Laurent.) + LXVII.--Types portugais.--Paysan d'Ovar.--Femme de Leça.--Paysanne + d'Affife (Dessin de D. Maillart, d'après des photographies de + M. Ferreira.) + LXVIII.--Porto. (Dessin de Taylor, d'après une photographie de M. J. + Laurent.) + LXIX.--Coïmbre. (Dessin de Taylor, d'après une photographie de M. J. + Laurent.) + LXX.--Pont romain d'Alcántara. (Dessin de Taylor, d'après une + photographie de M. J. Laurent.) + LXXI.--Lisbonne. (Dessin de Taylor, d'après une photographie de M. J. + Laurent.) + LXXII.--Couvent des Chevaliers du Christ à Thomar. (Dessin de Taylor, + d'après une photographie de M.J. Laurent) + LXXIII.--Château de la Penha de Cintra. (Dessin de Taylor, d'après une + photographie de M.J. Laurent.) + + + + +LISTE +DES PRINCIPAUX OUVRAGES CONSULTÉS + + +La bibliographie complète des contrées de l'Europe méridionnale +occuperait des volumes et se trouve d'ailleurs dans les recueils +spéciaux. La liste suivante comprend seulement les ouvrages que j'ai +consultés avec le plus de fruit, et que la probité, non moins que la +reconnaissance, me font un devoir de citer. + +Je dois exprimer aussi toute ma gratitude aux personnes bienveillantes +qui m'ont aidé de leurs conseils et qui m'ont signalé, soit des +omissions à réparer, soit des erreurs à corriger. Je citerai surtout MM. +Reyet, Picot, de Mortillet, Manzoni, Albert Heim, Joaquim Torres, le +baron Davillier. M. Ernest Desjardins a passé la complaisance jusqu'à +revoir la plupart de mes épreuves, et, grâce à ses notes précieuses, des +pages entières ont été compètement remaniées. + +Dans le volume de la _France_ et dans ceux qui suivront, des notes +placées au bas des pages indiqueront les noms des auteurs et les titres +précis des ouvrages où j'aurai puisé mes renseignements; les lecteurs +pourront ainsi remonter facilement aux sources. + +EUROPE + +Houzeau, _Histoire du sole de l'Europe_.--Carl Ritter, _Europa_.--Kohl, +_Die geographische lage Hauptstadte Europa's_. + +MÉDITERRANÉE. + +W. K. Smith, _the Mediterranean_.--Dureau de la Malle, _Géographie +physique de la mer Noire et de la Méditerranée_.--Böttger, _das +Mittelmeer_. + +GRÈCE + +_Archives des Missions scientifiques_, mémoires de Burnouf, Mézières, +Beulé, Heuzey, Foucart, About, etc.--Leake, _Travels in Northern +Greece._--Bursian, _Geographie von Griechenland_.--Puillon Boblaye, +Virlet, _Expéditions scientifique de Morée_.--Bory de Saint-Vincent, +_Voyage en Morée_.--Curtius, _Peloponnesos_,--Beulé, _Études sur le +Péloponnèse_.--Ludw. Ross, _Griechische Inseln._--J. Schmidt, +_Vulkanstudien. Santorin_, 1886 _bis_ 1872. + +TURQUIE. + +R. Pashley, _Travels in Crete_.--Raulin, _Description physique de l'île +de Crète_.--G. Perrot, _l'île de Crète_.--Viquesnel, _Voyage dans la +Turquie d'Europe_.--Ami Boué, _la Turquie d'Europe_.--Albert Dumont, _le +Balkan et l'Adriatique_.--Lejean, _Ethnographie de la Turquie +d'Europe_,--Von Hammer, _Konstantinopel une der Bosporus_.--P. de +Tchibatchef, _le Bosphore_.--Heuzey, _Voyage archéologique en +Macédoine_.--Fanshawe Tozer, _Researches in the Highlands of +Turkey_.--Barth, _Reisen in der Europäischen Turkei_.--Von Hahn, +_Albanesische Studien_.--Hecqard, _Histoire et description de la +Haute-Ablanie_.--Dora d'Istria, _Nationalité albanaise_.--Fr. Maurer, +_Reise durch Bosnien_.--E. de Sainte-Marie, _l'Herzégovine_.--Kanitz, +_Donau-Bulgarien und der Balkan_. + +ROUMANIE. + +Vaillant, _la Roumanie_.--Bolliac, _Mémoires pour serir à l'histoire de +la Roumanie_.--Fr. Damé, _la Roumanie contemporaine_.--V. Duruy, _De +Paris à Bucharest_.--Von Rœssler, _Romanische Studien_.--E. Desjardins, +_Embouchures du Danube et projet de canalisation maritime_. + +SERBIE ET MONTENEGRO. + +Kanitz, _Serbien_.--Ubicini, _les Serbes de Turquie_.--Cyprien Robert, +_les Slaves de Turquie_.--Louis Léger, _le Monde slave_.--Lejean, +_Visite au Montenegro_. + +ITALIE. + +Zuccagni Orlandini, _Corografia fisica, storica et statistica dell' +Italia e delle sue Isole_.--Marmocchi, _Descrizione d'Italia_.--Amato +Amati, _l'Italia sotto l'aspetto fisico, storico, artistico e +statistico_.--Taine, _Voyage en Italie_.--Gregorovius, _Wanderjahre in +Italien; Geschishte des Stadt Roms_,--Ann. di Saluzzo, _le Alpi che +cingono l'Italia_.--Cattaneo e Lombardini, _Notizie naturali e civili su +la Lombardia_.--Lombardini, _Pianura subapeninna_.--Lombardini, +_Condizione idraulica del Po_.--Martins, Gastaldi, _Terrains +superficiels de la vallée du Pô_.--De Mortillet, _Anciens glaciers du +versant méridional des Alpes_, et _Mémoires divers_.--Bertolotti, +_Liguria maritima_.--Targioni Tozzetti, _Voyage en Toscane_.--Salvagnoli +Marchetti, _Maremme Toscane_.--Noël des Vergers, _l'Étrurie et les +Étrusques_.--Beulé, _Fouilles et découvertes_.--Giordano, _Roma e suo +territorio_.--Ponzi, _Histoire naturelle du latium_.--De Prony, _Marais +Pontins_.--Ouvrages d'Ampère et de Stendhal, etc.--Davies, _Pilgrimage +of the Tiber_.--Francis Wey, _Rome_.--Spallanzani, _Voyage dans les +Deux-Siciles_.--Smyth, _Sicily ant its Islands_.--De Quatrefages, +_Souvenirs d'un naturaliste_.--La Marmora, _Voyage en Sardaigne, +Description statistique, physique et politique de l'île_.--Mantegazza, +_Profili e paesaggi della Sardegne_.--Von Maltzan, _Reise auf der Insel +Sardinien_.--Spano, _Itinerario della Sardegna_.--Correnti e Maestri, +_Statistice dell' Italia_. + +CORSE. + +Marmocchi, _Géographie de la Corse_.--Gregorovius, _Corsica_.--Pr. +Mérimée, _Voyage en Corse_. + +ESPAGNE. + +Coello, F. de Luxan y A. Pascual, _Reseñas geográfica, geológica y +agrícola de España_.--Baron Davillier et Gust. Doré, _Voyage en +Espagne_.--De Laborde, _Itinéraire descriptif de l'Espagne_.--Bory de +Saint-Vincent, _Résumé géographique de la Péninsule ibérique_.--De +Verneuil et Collomb, _Mémoires géologiques sur l'Espagne_.--Fort, +_Handbook for travellers in Spain_.--Fern. Gerrido, _l'Espagne +contemporaine_.--Cherbuliez, _l'Espagne politique_.--Ed. Quinet, _Mes +Vacances en Espagne_.--Th. Gautier, _(Tras los Montes), Voyage en +Espagne_.--E. Willkomm, _die Pyrendische Halbinsel; Strand und +Steppengebiet der iberischen Halbinsel_.--George Sand, _Un Hiver à +Majorque_.--Ludw. Salvator, _Balearen in Wort und Bild_.--Bladé, _Études +géographiques us la vallée d'Andorre_.--W. von Humboldt, _Urbewohner +Spaniens_.--Eug. Cordier, _Organisation de la famille chez les +Basques_.--Paul Broca, _Mémoires d'anthropologie_. + +PORTUGAL. + +Link und Hoffmannsegg, _Voyage en Portugal_.--Minutoli, _Portugal und +seine Kolonien_.--Vogel, _le Portugal et ses Colonies_.--Lady Jackson, +_Fair Lusitania_.--Latouche, _Travels in Portugal_. + +Les publications périodiques où j'ai trouvé les renseignements les plus +utiles sont le _Bulletin de la Société de géographie, la Revue des +Deux-Mondes, l'Auslant, le Globus, la Revue d'anthropologie._ + + + + +TABLE DES MATIÈRES + + +CHAP. I. -- CONSIDÉRATIONS GÉNÉRALES + +CHAP. II -- L'EUROPE + I. Limites + II. Divisions naturelles et montagnes + III. Zone maritime + IV. Le climat + V. Les races et les peuples + +CHAP. III -- LA MÉDITERRANÉE + I. La forme et les eaux du bassin + II. La faune, la pêche et les salines + III. Commerce et navigation + +CHAP. IV -- LA GRÈCE + I. Vie d'ensemble + II. Grèce continentale + III. Morée ou Péloponnèse + IV. Iles de la mer Égée + V. Iles Ioniennes + VI. Le présent et l'avenir de la Grèce + VII. Gouvernement, administration et divisions politiques + +CHAP. V. -- LA TURQUIE D'EUROPE + I. Vue d'ensemble + II. La Crète et les îles de l'Archipel + III. Le littoral de la Turquie hellénique; Thrace, + Macédoine et Thessalie + IV. L'Albanie et l'Épire + V. Les Alpes illyriennes et la Slavie turque + VI. Les Balkhans, le Despoto-Dagh et le pays des Bulgares + VII. La situation présente de l'avenir de la Turquie + VIII. Gouvernement et administration + +CHAP. VI. -- LA ROUMANIE + +CHAP. VII -- LA SERBIE ET LA MONTAGNE NOIRE + I. La Serbie + II. La Montagne Noire + +CHAP. VIII -- L'ITALIE + I. Vue d'ensemble + II. Le bassin du Pô.--Le piémont, la Lombardie, Venise et + l'Émilie + III. Ligurie ou rivière de Gênes + IV. La vallée de l'Arno, Toscane + V. Les Apennins de Rome, la vallée du Tibre, les Marches, + et les Abruzzes + VI. L'Italie méridionale, provinces napolitaines + VII. La Sicile + VIII. La Sardaigne + IX. La situation présente et l'avenir de l'Italie + X. Gouvernement et administration + +CHAP. IX. -- CORSE + +CHAP. X. -- L'ESPAGNE + I. Considération générales + II. Plateaux des Castilles, de Leon et de + l'Estramadure + III. Andalousie + IV. Versant méditerranéen du grand plateau de Murcie + et Valence + V. Les baléares + VI. La vallée de l'Èbre, l'Aragon et la Catalogne + VII. Province Basques, Navarre et Logroño + VIII. Santander, Asturies et Galice + XI. Le présent et l'avenir de l'Espagne + X. Gouvernement et administration + +CHAP. XI. -- LE PORTUGAL + I. Vue d'ensemble + II. Portugal du Nord. Vallée du Minho, du Doure, + du Mondego + III. La vallée du Tage, l'Estramadure + IV. Le Portugal du Midi, l'Alemtejo de l'Algarve + V. Présent et avenir du Portugal + VI. Gouvernement et administration + +Index alphabétique +Table des cartes +Table des gravures +Liste des principaux ouvrages consultés. +Table des matières. + + + + + + + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Nouvelle géographie universelle(1/19), by +Élisée Reclus + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK NOUVELLE GÉOGRAPHIE *** + +***** This file should be named 28370-0.txt or 28370-0.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/2/8/3/7/28370/ + +Produced by Carlo Traverso, Rénald Lévesque and the Online +Distributed Proofreaders Europe at http://dp.rastko.net. +This file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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Redistribution is +subject to the trademark license, especially commercial +redistribution. + + + +*** START: FULL LICENSE *** + +THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE +PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK + +To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free +distribution of electronic works, by using or distributing this work +(or any other work associated in any way with the phrase "Project +Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project +Gutenberg-tm License (available with this file or online at +http://gutenberg.org/license). + + +Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm +electronic works + +1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm +electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to +and accept all the terms of this license and intellectual property +(trademark/copyright) agreement. 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