summaryrefslogtreecommitdiff
path: root/28080-h
diff options
context:
space:
mode:
authorRoger Frank <rfrank@pglaf.org>2025-10-15 02:37:17 -0700
committerRoger Frank <rfrank@pglaf.org>2025-10-15 02:37:17 -0700
commit549d583279f51c3e7dad3132e27b1b819b40f1eb (patch)
tree925fa8ee68017ea1dc1247c2e862506068915af6 /28080-h
initial commit of ebook 28080HEADmain
Diffstat (limited to '28080-h')
-rw-r--r--28080-h/28080-h.htm16148
1 files changed, 16148 insertions, 0 deletions
diff --git a/28080-h/28080-h.htm b/28080-h/28080-h.htm
new file mode 100644
index 0000000..8ea1d10
--- /dev/null
+++ b/28080-h/28080-h.htm
@@ -0,0 +1,16148 @@
+<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD HTML 4.01 Transitional//EN">
+<html>
+<head>
+ <meta http-equiv="content-type" content="text/html; charset=UTF-8">
+ <title>The Project Gutenberg eBook of Oeuvres complètes de Lord Byron, Tome 2, par Paulin Paris</title>
+
+
+<style type="text/css">
+<!--
+
+body {margin-left: 10%; margin-right: 10%}
+
+h1,h2,h3,h4,h5,h6 {text-align: center;}
+p {text-align: justify}
+blockquote {text-align: justify}
+
+hr {width: 50%; text-align: center}
+hr.full {width: 100%}
+hr.short {width: 10%; text-align: center}
+
+.note {font-size: 0.8em; margin-left: 10%; margin-right: 10%}
+.footnote {font-size: 0.8em; margin-left: 10%; margin-right: 10%}
+.side {padding-left: 10px; font-weight: bold; font-size: 75%;
+ float: right; margin-left: 10px; border-left: thin dashed;
+ width: 25%; text-indent: 0px; font-style: italic; text-align: left}
+
+.sc {font-variant: small-caps}
+.lef {float: left}
+.mid {text-align: center}
+.rig {float: right}
+.sml {font-size: 10pt}
+
+span.pagenum {font-size: 8pt; left: 91%; right: 1%; position: absolute}
+span.linenum {font-size: 8pt; right: 91%; left: 1%; position: absolute}
+
+.poem {margin-bottom: 1em; margin-left: 10%; margin-right: 10%;
+ text-align: left}
+.poem .stanza {margin: 1em 0em}
+.poem .stanza.i {margin: 1em 0em; font-style: italic;}
+.poem p {padding-left: 3em; margin: 0px; text-indent: -3em}
+.poem p.i2 {margin-left: 1em}
+.poem p.i4 {margin-left: 2em}
+.poem p.i6 {margin-left: 3em}
+.poem p.i8 {margin-left: 4em}
+.poem p.i10 {margin-left: 5em}
+.poem p.i12 {margin-left: 6em}
+.poem p.i14 {margin-left: 7em}
+.poem p.i16 {margin-left: 8em}
+.poem p.i18 {margin-left: 9em}
+.poem p.i20 {margin-left: 10em}
+.poem p.i30 {margin-left: 15em}
+
+
+-->
+</style>
+</head>
+<body>
+
+
+<pre>
+
+The Project Gutenberg EBook of Oeuvres complètes de lord Byron. Tome 2., by
+George Gordon Byron
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Oeuvres complètes de lord Byron. Tome 2.
+ comprenant ses mémoires publiés par Thomas Moore
+
+Author: George Gordon Byron
+
+Annotator: Thomas Moore
+
+Translator: Paulin
+
+Release Date: February 14, 2009 [EBook #28080]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: UTF-8
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK OEUVRES DE LORD BYRON ***
+
+
+
+
+Produced by Mireille Harmelin, Rénald Lévesque and the
+Online Distributed Proofreaders Europe at
+http://dp.rastko.net. This file was produced from images
+generously made available by the Bibliothèque nationale
+de France (BnF/Gallica)
+
+
+
+
+
+
+</pre>
+
+
+
+
+<br><br>
+
+<p class="mid">Monsieur Laby de St-Aumont<br>
+Mazous-Laguian.</p>
+
+<p class="mid">____________________________<br>
+IMPRIMERIE DE DONDEY-DUPRÉ,<br>
+Rue St.-Louis, n° 46, au Marais.</p>
+<br><br><br>
+
+<h2>ŒUVRES COMPLÈTES</h2>
+
+<h5>DE</h5>
+
+<h1>LORD BYRON,</h1>
+
+<h4>AVEC NOTES ET COMMENTAIRES,</h4>
+
+<h5>COMPRENANT</h5>
+
+<h3>SES MÉMOIRES PUBLIÉS PAR THOMAS MOORE,</h3>
+
+<h5>ET ORNÉES D'UN BEAU PORTRAIT DE L'AUTEUR.</h5>
+
+<p class="mid"><i>Traduction Nouvelle</i></p>
+
+<h3>PAR M. PAULIN PARIS,</h3>
+
+<h5>DE LA BIBLIOTHÈQUE DU ROI.</h5>
+<hr class="short">
+
+<h3>TOME DEUXIÈME.</h3>
+<hr class="short">
+<br><br>
+
+
+<p class="mid"><i>Paris</i>.<br>
+
+DONDEY-DUPRÉ PÈRE ET FILS, IMPR.-LIBR., ÉDITEURS,<br>
+
+RUE SAINT-LOUIS, N° 46,<br>
+
+ET RUE RICHELIEU, N° 47 bis.</p>
+<hr class="short">
+<h4>1830.</h4>
+
+<br><br><br>
+
+<h2>DON JUAN.</h2>
+
+<pre>
+ Difficile est proprie communia dicere.
+ (<span class="sc">Horace</span >, <i>Epist. ad Pison</i>.)
+
+ Crois-tu, parce que tu es vertueux, qu'il
+ n'y aura plus ni ale ni galettes?--Oui,
+ par sainte Anne! et le gingembre aussi nous
+ brûlera la bouche.
+
+ (<span class="sc">Shakspeare</span >, <i>la Douzième nuit,</i>
+ ou <i>Ce que vous voudrez</i>.)
+</pre>
+
+<br><br>
+<hr>
+<h2><i>Chant Neuvième</i>.</h2>
+<hr class="short">
+<br>
+
+<p>1. O Wellington! (ou <i>Vilainton</i>, car la renommée
+a deux manières de prononcer ces héroïques
+syllabes; et la France qui, battante ou battue, rira
+toujours, n'ayant pu dompter votre beau nom, s'est
+imaginé d'en faire l'occasion d'une pointe ridicule)
+vous avez obtenu de fortes pensions et de grands
+éloges: si quelqu'un aujourd'hui osait contester une
+gloire comme la vôtre, l'humanité se lèverait en
+masse et ferait retentir le mot: <i>Nay</i><a id="footnotetag1" name="footnotetag1"></a>
+<a href="#footnote1"><sup class="sml">1</sup></a>.</p>
+
+<p>2. Ce n'est pas que je prétende excuser votre conduite
+à l'égard de Kinnaird, dans l'affaire Marinet<a id="footnotetag2" name="footnotetag2"></a>
+<a href="#footnote2"><sup class="sml">2</sup></a>.
+--elle fut réellement infâme, et on se gardera bien
+(comme de quelques autres anecdotes) d'en rappeler
+les circonstances sur la tombe qui vous attend
+dans la vieille abbaye de Westminster. Quant au reste,
+il serait inconvenant de nous y arrêter ici; ce sont
+des histoires bonnes à conter à table, au moment
+du thé<a id="footnotetag3" name="footnotetag3"></a>
+<a href="#footnote3"><sup class="sml">3</sup></a>; et d'ailleurs, bien que vos années offrent
+déjà une imposante succession de zéros, Votre Grâce
+est encore un <i>jeune</i> héros<a id="footnotetag4" name="footnotetag4"></a>
+<a href="#footnote4"><sup class="sml">4</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1"
+name="footnote1"><b>Note 1: </b></a><a href="#footnotetag1">
+(retour) </a> «<i>Ne faut-il pas lire Ney</i>?--Question de l'imprimeur.»<span class="rig">
+(<i>Note de Lord Byron</i>.)</span><br><br>
+
+<p>Le poète joue ici sur le mot <i>nay</i> (non), et sur le nom du maréchal
+Ney. M: de Las-Cases, dans son <i>Mémorial de Sainte-Hélène</i>, rapporte
+les paroles suivantes de Napoléon: «On m'assure que c'est par Wellington
+que je suis ici, et je le crois. Cela est digne de celui qui, <i>au mépris
+d'une capitulation solennelle</i>, a laissé périr Ney, avec lequel il s'était
+vu souvent sur le champ de bataille.» Il est certain qu'un mot de
+Wellington eût alors suffi pour sauver la vie de cet infortuné guerrier:
+mais, loin de le prononcer, Wellington ne songea pas même à démentir
+le procureur-général qui déclara, à l'ouverture des débats, que la mise
+en accusation du maréchal Ney avait été sollicitée par l'<i>Europé entière</i>,
+alors représentée par l'Angleterre</p></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote2"
+name="footnote2"><b>Note 2: </b></a><a href="#footnotetag2">
+(retour) </a> Marinet était un partisan du gouvernement impérial, qui, aux
+termes de l'amnistie-Labourdonnaie, avait été proscrit en 1815. Dans
+l'espoir d'esquiver ses nombreux créanciers, il révéla, en 1817, à lord
+Kinnaird, ami de Wellington, et alors retiré comme lui à Bruxelles, le
+secret d'une prétendue conspiration contre la vie du général anglais: il
+promit en même tems d'en nommer tous les auteurs, si le duc de Wellington,
+alors à Paris, voulait lui faire accorder un sauf-conduit pour
+la France. Kinnaird, effrayé, demande et obtient ce sauf-conduit du
+duc lui-même. Marinet part pour Paris; mais, à peine arrivé, il est
+saisi et retenu en prison pendant plus d'une année. En vain lord Kinnaird
+fit-il imprimer les réclamations les plus violentes contre un semblable
+manque de foi, lord Wellington ne fit aucune réponse à son ancien ami,
+et laissa lentement instruire un procès contre Marinet, qui finit par être
+complètement acquitté.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote3"
+name="footnote3"><b>Note 3: </b></a><a href="#footnotetag3">
+(retour) </a> C'est-à-dire quand les dames sont retirées. De ce nombre sont les
+anecdotes piquantes racontées par mistress H. Wilson dans ses Mémoires.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote4"
+name="footnote4"><b>Note 4: </b></a><a href="#footnotetag4">
+(retour) </a> Arthur Wellesley (lord Wellington) est né en 1769, et avait par
+conséquent, en 1822, près de cinquante-trois ans.</blockquote>
+
+<p>3. Sans doute l'Angleterre vous doit (et vous paie)
+beaucoup; mais l'Europe vous doit encore bien davantage.
+C'est vous qui avez raccommodé la béquille
+de la légitimité, qui de nos jours était devenue bien
+chancelante. L'Espagne, la France et la Hollande
+ont vu et senti la force de vos <i>restaurations</i>, et depuis
+Waterloo, le monde entier est devenu votre
+débiteur. (A ce propos, je voudrais que vos poètes
+missent plus de talent à célébrer cette victoire<a id="footnotetag5" name="footnotetag5"></a>
+<a href="#footnote5"><sup class="sml">5</sup></a>.)</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote5"
+name="footnote5"><b>Note 5: </b></a><a href="#footnotetag5">
+(retour) </a> Il semble que Byron ait en vue ici Southey et Walter-Scott, les
+deux grands admirateurs de Wellington, et qui tous deux ont chanté la
+<i>bataille de Waterloo</i>.</blockquote>
+
+<p>4. Oui, vous êtes le premier des <i>coupe-gorges</i>.--Ne
+vous emportez pas; la phrase est de Shakspeare,
+et son application n'a rien d'injuste.--La guerre
+est un métier d'assassin et d'égorgeur, quand la justice
+n'en purifie pas la cause: c'est au monde, non
+pas aux maîtres du monde, à décider si vous avez
+jamais rempli un noble rôle, et pour moi je serais
+ravi de connaître quels sont ceux qui, sauf vous et
+les vôtres, ont à se féliciter de Waterloo.</p>
+
+<p>5. Je ne suis pas flatteur.--On vous a rassasié
+de flatterie: on dit même que vous y prenez goût.--Je
+n'en suis pas étonné: l'homme dont la vie a
+été tout assauts et batailles, doit naturellement finir
+par se lasser de la foudre, et dès-lors, avalant l'éloge
+plus fréquemment que la satire, il peut aimer à
+recevoir les félicitations de ses heureuses bévues, et à
+s'entendre appeler <i>le sauveur des nations</i> non encore
+sauvées, et <i>le libérateur de l'Europe</i> encore asservie.</p>
+
+<p>6. J'ai fini. Allez maintenant dîner dans la vaisselle
+plate dont vous a fait présent le prince du Brésil<a id="footnotetag6" name="footnotetag6"></a>
+<a href="#footnote6"><sup class="sml">6</sup></a>;
+faites porter à la sentinelle qui garde votre
+porte<a id="footnotetag7" name="footnotetag7"></a>
+<a href="#footnote7"><sup class="sml">7</sup></a> une ou deux tranches de vos viandes succulentes:
+elle a combattu long-tems, mais elle n'a pas
+toujours trouvé d'aussi bonnes choses à manger. On
+dit bien aussi que le peuple a tant soit peu faim....--Vous
+méritez votre ration, on le sait; mais, de
+grâce, laissez-en tomber quelques miettes en faveur
+de la nation.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote6"
+name="footnote6"><b>Note 6: </b></a><a href="#footnotetag6">
+(retour) </a> En 1812, après la bataille de Vittoria, gagnée par Wellington.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote7"
+name="footnote7"><b>Note 7: </b></a><a href="#footnotetag7">
+(retour) </a> «Je fus, à cette époque, placé à un poste, en considération de
+mes fatigues. On nous occupa à rompre du biscuit et à faire la <i>pâtée</i>
+aux chiens de lord Wellington. J'étais alors affamé, et je regardai
+cette occupation comme une bonne fortune, parce que nous pouvions,
+en cassant les biscuits, satisfaire notre propre appétit,--ce qui ne
+m'était pas arrivé depuis plusieurs jours. En remplissant cette fonction,
+l'histoire de <i>l'Enfant prodigue</i> ne me sortit pas de la tête, et,
+en regardant ces chiens, je ne pouvais m'empêcher de soupirer sur
+mon humble situation et sur la chute de mes espérances.» (Journal
+d'un soldat du 71<sup>e </sup> régiment, durant la guerre d'Espagne.)</blockquote>
+
+<p>7. Je ne veux pas vous blâmer,--un grand homme
+comme vous, monseigneur le duc, est au-dessus
+du blâme; mais les altières habitudes du romain
+Cincinnatus n'ont aucune espèce de rapport avec
+l'histoire moderne, et bien qu'en votre qualité d'Irlandais<a id="footnotetag8" name="footnotetag8"></a>
+<a href="#footnote8"><sup class="sml">8</sup></a>
+vous soyez amateur de pommes de terre,
+vous n'étiez pas obligé de prendre leur culture sous
+votre direction: je puis donc,--sans vous déplaire,--remarquer
+qu'un demi-million de guinées pour
+votre ferme Sabine<a id="footnotetag9" name="footnotetag9"></a>
+<a href="#footnote9"><sup class="sml">9</sup></a> c'est un peu trop cher!</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote8"
+name="footnote8"><b>Note 8: </b></a><a href="#footnotetag8">
+(retour) </a> L'Irlande est le pays classique des pommes de terre.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote9"
+name="footnote9"><b>Note 9: </b></a><a href="#footnotetag9">
+(retour) </a> Allusion à la ferme Sabine de Cincinnatus.</blockquote>
+
+<p>8. Les grands hommes ont toujours méprisé de
+grandes récompenses. Épaminondas sauva sa chère
+Thèbes, et ne laissa pas, en mourant, de quoi payer
+la dépense de ses funérailles. Georges Washington
+obtint des actions de grâces et rien de plus, si ce
+n'est une gloire sans nuages (gloire rarement méritée),
+pour avoir affranchi son pays. Pitt eut aussi
+son désintéressement, et s'il est encore aujourd'hui
+renommé comme un ministre d'état magnanime,
+c'est pour avoir ruiné sa patrie gratis.</p>
+
+<p>9. Jamais mortel n'eut, excepté Napoléon, une
+occasion aussi belle; jamais mortel n'en abusa davantage.
+Vous pouviez affranchir l'Europe avilie de
+l'unité de ses tyrans; vous pouviez faire retentir
+votre nom de rivages en rivages. Et <i>maintenant</i>--de
+quelle sorte est votre gloire? les muses peuvent-elles
+la chanter? <i>Maintenant</i>, que les premiers et
+vains transports de la canaille sont apaisés, venez
+l'apprécier dans les cris de faim de vos compatriotes!
+Écoutez le monde, et apprenez à maudire vos victoires!</p>
+
+<p>10. Comme ces nouveaux chants traitent d'actions
+guerrières, c'est à <i>vous</i> qu'une muse sincère daigne
+dédier des vérités que vous ne trouverez pas dans
+les gazettes, et qu'il est tems de mettre (sans exiger
+de gratification) à l'usage de cette tribu mercenaire,
+grasse du sang et des dettes de la patrie. Oui, vous
+avez <i>fait de grandes</i> choses; mais, n'ayant pas une
+ame <i>grande</i>, vous avez laissé les <i>plus-grandes</i> à faire--et
+perdu le genre humain.</p>
+
+<p>11. La mort--(allez méditer sur le squelette,
+image de cette chose inconnue qui enveloppe le
+monde passé, semblable à un soleil couchant, qui
+peut-être enfante ailleurs une plus radieuse aurore),
+la mort, dis-je, rit de ce que vous déplorez.--Envisagez
+cet objet d'une continuelle terreur, dont la
+<i>pointe menaçante</i>, même alors qu'elle est dans le
+fourreau, glace toutes les heures de la vie. Remarquez-vous
+comme sa bouche, sans lèvres et sans
+souffle, grince encore les dents!</p>
+
+<p>12. Remarquez avec quel rire insultant elle vous
+regarde! cependant elle <i>fut</i> ce que vous êtes.--Elle
+ne <i>rit</i> pas <i>d'une oreille à l'autre</i>,--car ses mouvemens
+ne rencontrent plus la moindre charnelle entrave;
+la vieille n'entend même plus depuis long-tems,
+mais elle <i>sourit</i> encore, et toutes les fois qu'elle
+dépouille un homme de sa peau (manteau rouge,
+blanc, noir ou basané, plus précieux que n'en vendit
+jamais tailleur), ses os desséchés tressaillent;</p>
+
+<p>13. Et tel est le rire de la mort.--C'est une
+triste joie, mais enfin c'est de la joie. Pourquoi donc
+la vie ne profite-t-elle pas d'un pareil exemple?
+pourquoi, comme sa supérieure, n'accueille-t-elle
+pas avec un dédaigneux sourire tous les riens éphémères
+qui flottent comme des bulles sur un océan
+bien borné, quand on le compare au déluge éternel
+qui dévore les rayons et les soleils,--les atomes et
+les mondes,--les heures et les années?</p>
+
+<p>14. <i>Être ou ne pas être! voilà ce dont il s'agit</i>, dit
+Shakspeare, qui précisément est aujourd'hui en vogue.
+Je ne suis pas de la trempe d'Alexandre ou d'Éphestion;
+jamais je n'eus une passion violente pour
+les abstractions de la gloire, et je préfère de beaucoup
+une digestion facile au cancer de Bonaparte<a id="footnotetag10" name="footnotetag10"></a>
+<a href="#footnote10"><sup class="sml">10</sup></a>.
+En vain j'arriverais, à travers cinquante victoires,
+à l'infamie ou à la gloire, qu'ai-je besoin d'un beau
+nom avec un mauvais estomac?</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote10"
+name="footnote10"><b>Note 10: </b></a><a href="#footnotetag10">
+(retour) </a> Martial dit à peu près de même:<p>
+<i>Si post fata venit gloria, non propero</i>.</p></blockquote>
+
+<p>15. <i>O dura ilia messorum!</i> «ô robustes entrailles
+des moissonneurs!»--Je traduis ce passage au
+bénéfice de ceux qui ont l'expérience des indigestions,--fatalité
+intérieure qui précipite tous les
+flots du Styx dans un seul petit foie. La sueur du
+paysan vaut la fortune de son seigneur: que le premier
+se fatigue pour gagner son pain,--et que
+l'autre se mette à la torture pour toucher ses rentes,
+le plus heureux des deux sera toujours celui qui dormira
+le mieux.</p>
+
+<p>16. <i>Être ou ne pas être</i>? Avant de décider, je
+voudrais bien savoir ce que c'est que l'<i>existence</i>!
+Nous rêvons tous à perte de vue, et puis nous
+croyons que tout le monde doit naturellement voir
+ce que seuls nous avons vu en songe; mais, pour
+ma part, je ne me rangerai d'aucun parti, tant qu'ils
+ne seront pas entièrement d'accord. Quelquefois
+seulement je me figure que la vie est la mort, plutôt
+qu'une pure affaire de respiration<a id="footnotetag11" name="footnotetag11"></a>
+<a href="#footnote11"><sup class="sml">11</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote11"
+name="footnote11"><b>Note 11: </b></a><a href="#footnotetag11">
+(retour) </a> C'est-à-dire: Si la seule chose qui distingue la vie de la mort c'est
+que la vie jouit de la respiration, ce n'était pas la peine de les distinguer.</blockquote>
+
+<p>17. <i>Que sais-je</i>? était la devise de Montaigne et
+des premiers philosophes de l'académie. Un de leurs
+principes favoris était que toutes les connaissances
+que l'homme pouvait acquérir étaient douteuses. Il
+n'est rien qui mérite le nom de certitude, voilà ce
+qu'offre de plus clair la condition humaine; mais
+nous savons si peu ce que nous faisons dans ce monde,
+que je doute même si le doute est vraiment l'action
+de douter.</p>
+
+<p>18. C'est peut-être un voyage agréable de flotter,
+comme Pirrhon, sur une mer de spéculations; mais
+que faire, si la voile qui vous conduit fait submerger
+le bateau? Vos philosophes ne sont pas de fort
+habiles pilotes, et d'ailleurs on peut enfin se lasser
+de voguer long-tems dans un abîme de contemplations.
+Un asile assuré auprès du rivage d'où l'on
+puisse, en se baissant, recueillir quelques jolies coquilles,
+voilà ce qui convient le mieux aux baigneurs
+modérés.</p>
+
+<p>19. «Mais le ciel, comme dit Cassio, est au-dessus
+de tout,--ne parlons plus de cela,--faisons
+nos prières<a id="footnotetag12" name="footnotetag12"></a>
+<a href="#footnote12"><sup class="sml">12</sup></a>.» Nous avons des ames à
+sauver depuis que le faux pas d'Ève et la chute d'Adam
+ont voué à la tombe tout le genre humain, et,
+de plus, les poissons, les oiseaux et les quadrupèdes.
+<i>La chute du moineau est l'effet d'une providence spéciale</i>.
+Il est vrai que nous ignorons quel a été son
+crime, mais tout porte à croire qu'il se percha sur
+l'arbre qui avait pour Ève tant d'attraits.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote12"
+name="footnote12"><b>Note 12: </b></a><a href="#footnotetag12">
+(retour) </a> <span class="sc">Cassio</span >, ivre. «<i>Le ciel est au-dessus de tout</i>, et il y a des ames
+qui seront sauvées et des ames qui ne seront pas sauvées.--Pour ma
+part, sauf le respect du général, j'espère être sauvé.--<span class="sc">Iago</span >. Et moi
+aussi, lieutenant.--<span class="sc">Cassio</span >. Oui, mais à votre tour. Le lieutenant
+doit être sauvé avant l'enseigne.--Ne parlons plus de cela; <i>faisons
+notre</i> devoir: (disant ses prières)--pardonnez-nous nos offenses!...»
+(Shakspeare, <i>Othello</i>, acte II, scène 3.)</blockquote>
+
+<p>20. Je vous le demande à vous, dieux immortels!
+qu'est-ce que la théogonie? à vous, hommes malheureusement
+trop mortels! qu'est-ce que la philanthropie?
+à toi, monde présent et passé! qu'est-ce
+que la cosmogonie? Quelques-uns m'ont accusé
+de misanthropie, mais je ne sais pas mieux ce qu'ils
+veulent dire par-là, que l'acajou qui recouvre mon
+pupitre. Je conçois bien la lycanthropie, car, sans
+la moindre métamorphose, et à la plus légère occasion,
+on voit les hommes devenir des loups,</p>
+
+<p>21. Mais moi, le plus doux, le plus indulgent
+des hommes; moi qui, comme Moïse ou Mélanchton,
+n'ai jamais rien fait d'excessivement cruel, et qui
+même (tout en me laissant quelquefois aveugler par
+l'impulsion de mon cœur ou de mon corps) ai toujours
+eu une grande tendance à pardonner, pourquoi
+m'appellent-ils <i>misanthrope? Parce qu'ils me
+haïssent, non parce que je les hais</i>, et--ici nous
+ferons une pause.</p>
+
+<p>22. Il est tems de continuer notre bon poème, car
+j'en maintiens réellement bons, non-seulement le
+corps, mais encore les réflexions préliminaires. L'un
+et l'autre pourtant ne sont pas, jusqu'à présent,
+très-clairs;--mais la vérité finira par s'y révéler
+dans la plus sublime attitude, et, en attendant,
+il faut me résigner de bonne grâce à jouir de
+sa beauté et de son exil.</p>
+
+<p>23. Nous avons laissé notre héros (et j'espère le
+vôtre, ami lecteur) sur le chemin de la capitale des
+peuples grossiers qu'a civilisés l'immortel Pierre, et
+qui jusqu'à présent ont fait briller plutôt leur bravoure
+que leur finesse d'esprit. Je sais que leur puissant
+empire est devenu l'objet de grandes flatteries,--de
+celles de Voltaire lui-même, et c'est pitié.
+Mais un autocrate absolu est, à mes yeux, non pas
+un barbare, mais quelque chose de bien au-dessous
+d'un barbare.</p>
+
+<p>24. Et je ferai la guerre, au moins en paroles
+(et, si j'en trouve l'occasion,--en action), à tous
+ceux qui font la guerre à la pensée<a id="footnotetag13" name="footnotetag13"></a>
+<a href="#footnote13"><sup class="sml">13</sup></a>.--Or, de tous
+les ennemis de l'intelligence, les plus acharnés, sans
+contredit, sont les tyrans et leurs vils adulateurs.
+J'ignore qui sortira vainqueur de la lutte, mais j'aurais
+une telle prescience, que je ne modifierais en rien
+ma profonde, mortelle et franche haine pour tous
+ceux qui font peser le despotisme sur les peuples.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote13"
+name="footnote13"><b>Note 13: </b></a><a href="#footnotetag13">
+(retour) </a> Lord Byron a tenu sa promesse.--Il existe une sainte alliance de
+rois; pourquoi n'en formerait-on pas une de littérateurs? Eux seuls ont
+besoin de s'entendre d'un bout de l'univers à l'autre; et, du moins,
+quand la guerre est déclarée par les hommes les plus ineptes à la publicité
+des pensées (bonnes et <i>dangereuses</i>), tout littérateur devrait regarder
+comme le plus saint de ses devoirs l'action de relever le gant
+qu'on lui jette, en accablant de flétrissures celui qui, nouvel Erostrate,
+et pour se faire un nom, veut incendier le sanctuaire des dieux.
+
+<p>Cette note fut écrite en 1827, sous l'inspiration d'opinions déclamatoires
+dont je rougis aujourd'hui. Je la laisse toutefois pour <i>mémoire</i>.</p></blockquote>
+
+<p>25. Ce n'est pas que je sois l'adulateur du peuple:
+sans <i>moi</i>, assez de démagogues et de mécréans se
+chargeraient de renverser tous les clochers pour
+mettre à leur place quelques plus extravagans édifices
+de leur façon. S'ils sèment maintenant le scepticisme
+pour recueillir l'enfer, comme le déclare le
+dogme un peu sévère des chrétiens, je l'ignore;--je
+ne souhaite qu'une chose: que les hommes soient
+libres de la populace comme des rois;--de vous
+comme de moi.</p>
+
+<p>26. Comme je ne suis d'aucun parti, je vais nécessairement
+offenser tous les partis.--Peu m'importe.
+Au moins mes paroles sont-elles plus sincères
+et mieux senties que si j'avais entrepris de suivre
+l'impulsion du vent. L'art est peu nécessaire à celui
+qui ne prétend rien gagner; et quiconque ne veut
+donner ni recevoir des fers, peut librement se donner
+carrière. C'est ainsi que j'en userai: jamais je
+ne joindrai ma voix au cri de <i>chackal</i> des esclaves.</p>
+
+<p>27. Ce mot <i>chackal</i> est d'une parfaite justesse.
+J'ai entendu ces animaux mugir la nuit au milieu des
+ruines d'Éphèse, comme le fait cette bande de mercenaires,
+vils pourvoyeurs du pouvoir, qui rapinent
+afin d'obtenir leur part dans les épluchures, et qui
+se chargent de flairer au loin la proie qu'il plaît à
+leurs maîtres d'attaquer. Encore les pauvres chackals
+sont-ils moins ignobles en offrant le secours de leur
+odorat aux courageux lions, que les insectes humains,
+en consentant à butiner pour des araignées.</p>
+
+<p>28. Levez un seul bras, vous aurez fait disparaître
+leur toile, et sans toile, leur venin, leurs pattes
+cesseraient d'être redoutables. Peuples, ou plutôt
+tous les peuples! écoutez mon conseil:--<i>il faut</i>,
+sans délai, <i>courir sus</i>: la trame de ces Tarantules
+s'étendra chaque jour jusqu'à ce que vous fassiez
+cause commune; mais de vous tous la mouche espagnole
+et l'abeille attique ont seules jusqu'à présent
+fait usage de leurs aiguillons pour se rendre libres.</p>
+
+<p>29. Nous avons laissé Don Juan (qui, lors de la
+dernière tuerie, s'était fait distinguer) en chemin
+et chargé d'une dépêche dans laquelle on parlait de
+sang répandu, aussi légèrement que nous parlerions
+d'eau. Les cadavres amoncelés comme des tas de
+chaume sur la ville silencieuse amusaient merveilleusement
+les loisirs de la belle Catherine:--elle
+considérait une bataille entre deux nations simplement
+comme un combat de coqs; mais elle tenait
+beaucoup à ce que les siens soutinssent vigoureusement
+le choc.</p>
+
+<p>30. Il voyageait dans un <i>kibitka</i> (maudite espèce
+de voiture sans ressorts qui, dans les chemins durs,
+vous disloque tous les os), méditant sur la gloire,
+la chevalerie, les rois, les décorations, et enfin sur
+tout ce qu'il avait fait.--Il souhaitait en même tems
+que les chevaux de poste eussent les ailes de Pégase,--ou
+du moins que les chaises de poste fussent rembourrées
+de plume, quand elles passaient sur de
+mauvaises routes.</p>
+
+<p>31. A chaque cahot,--et il y en avait beaucoup,--il
+regardait avec inquiétude sa petite compagne,
+comme s'il eût voulu qu'elle se trouvât moins mal
+que lui sur ces routes pénibles livrées aux ornières,
+aux cailloux et à la bienveillance de la nature. Cette
+dernière ne fournit guère les routes de pavés ou les
+canaux de barques, et dans ces climats Dieu prend
+la mer, la terre, la pêche et les fermes sous sa
+direction immédiate.</p>
+
+<p>32. Mais au moins ne paie-t-il aucune redevance,
+et doit-il sans contredit être regardé comme le premier
+de ceux que nous nommons <i>gentilshommes fermiers</i><a id="footnotetag14" name="footnotetag14"></a>
+<a href="#footnote14"><sup class="sml">14</sup></a>,--race
+entièrement usée depuis qu'il n'y
+a plus de rentes à recueillir. Pour les autres <i>gentilshommes</i>,
+ils sont actuellement dans un piteux état;
+et pour les autres <i>fermiers</i>, ils ne peuvent relever
+Cérès de sa chute,--car la déesse est tombée avec
+Bonaparte:--quelles bizarres pensées ne nous frappent
+pas en voyant disparaître en même tems l'avoine
+et les empereurs<a id="footnotetag15" name="footnotetag15"></a>
+<a href="#footnote15"><sup class="sml">15</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote14"
+name="footnote14"><b>Note 14: </b></a><a href="#footnotetag14">
+(retour) </a> «Les avantages de la paix générale commençaient déjà à paraître
+illusoires en Angleterre. Le commerce, s'il ne tomba pas entièrement,
+déclina d'une manière sensible; l'Europe n'avait plus besoin de ces
+innombrables fournitures militaires qu'elle tirait des provinces anglaises:
+chaque nation, épuisée par de longs désastres, cherchait à réparer,
+à force d'industrie et d'activité, les maux de la précédente
+inertie commerciale. Le prix des denrées, plusieurs fois doublé depuis
+les vingt dernières années, diminua tout d'un coup, et les fermiers
+dont les baux, contractés avant la conclusion de la paix, avaient été
+extrêmement élevés, se virent ruinés par l'effet de cette diminution.
+Il en résulta qu'un grand nombre de familles, heureuses jusqu'alors,
+quitta l'Angleterre.» (<i>Histoire d'Angleterre</i>, inédite, année 1816.)</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote15"
+name="footnote15"><b>Note 15: </b></a><a href="#footnotetag15">
+(retour) </a> Les propriétaires qui, en Angleterre, font valoir eux-mêmes leurs
+terres.</blockquote>
+
+<p>33. Pour Juan, il arrêtait ses yeux sur l'aimable
+enfant qu'il avait sauvée du massacre;--et quel
+trophée comparable à celui-là? vous qui construisez
+des monumens souillés de sang comme Nadir-Shah<a id="footnotetag16" name="footnotetag16"></a>
+<a href="#footnote16"><sup class="sml">16</sup></a>
+ce constipé Sophi qui, après avoir laissé un désert
+à la place de l'Indoustan, et à peine une tasse de café
+au Mogol, pour le consoler, fut tué, le malheureux
+pécheur! parce qu'il ne pouvait plus digérer son
+dîner<a id="footnotetag17" name="footnotetag17"></a>
+<a href="#footnote17"><sup class="sml">17</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote16"
+name="footnote16"><b>Note 16: </b></a><a href="#footnotetag16">
+(retour) </a> Ou Thamas Kouly-Khan. «Il faisait élever, sous ses yeux, des
+colonnes et des pyramides de têtes humaines.» (<i>Audiffret, Biog.
+univers</i>.)</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote17"
+name="footnote17"><b>Note 17: </b></a><a href="#footnotetag17">
+(retour) </a> Il fut tué par suite d'un complot, comme la constipation avait
+exaspéré son caractère jusqu'à la folie.<span class="rig">
+(<i>Note de Lord Byron</i>).</span><br><br></blockquote>
+
+<p>34. O vous, nous, lui ou elle! souvenez-vous
+qu'<i>une seule</i> vie sauvée, surtout celle d'une jeune
+ou jolie créature, fait naître des souvenirs préférables
+à ceux des plus verts lauriers dont la tige fut
+engraissée par une terre humaine. En vain obtiendriez-vous
+tous les éloges qu'on eût jamais dits ou
+chantés, si votre cœur ne répond pas aux hymnes de
+la harpe mélodieuse, votre gloire n'est réellement
+qu'un bruit frivole.</p>
+
+<p>35. Et vous, grands, lumineux et volumineux auteurs!
+vous, milliers de scribes quotidiens dont les
+pamphlets, les tomes et les journaux nous éclairent!
+soit que, payés par le gouvernement, vous nous prouviez
+que la dette publique ne nous épuise pas;--ou
+soit que, marchant lourdement et d'un pied grossier
+sur <i>les cors du courtisan</i><a id="footnotetag18" name="footnotetag18"></a>
+<a href="#footnote18"><sup class="sml">18</sup></a>, vous viviez du produit
+de votre circulation populaire, en imprimant le
+demi-récit de la famine qui dévore le royaume.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote18"
+name="footnote18"><b>Note 18: </b></a><a href="#footnotetag18">
+(retour) </a> Citation</blockquote>
+
+<p>36. O vous donc, grands auteurs!... mais, <i>à propos
+de bottes</i>, j'ai oublié ce que je voulais dire,
+comme cela quelquefois est arrivé à de plus sages
+que moi.--Je me rappelle seulement que je voulais
+essayer de calmer l'irritation que l'on rencontre
+dans les casernes, les palais et les chaumières. Mais
+sans doute j'aurais perdu mon tems, et cela me console
+d'avoir oublié mon allocution, bien que la perte
+en soit inappréciable.</p>
+
+<p>37. Laissons-la donc; sans doute on la retrouvera
+un jour avec d'autres débris d'un précédent monde;
+quand ce monde, devenu lui-même <i>précédent</i>, sera
+englouti sous une nouvelle terre, et déposé sens dessus
+dessous, froissé, brisé, rompu, rôti, frit, tordu
+ou submergé, comme tous les mondes antérieurs au
+nôtre, d'abord tirés, puis replongés dans le chaos,
+cette enveloppe dont il est impossible de sortir.</p>
+
+<p>38. Ainsi l'a dit Cuvier.--Puis dans les fondemens
+d'une nouvelle création et sous les débris de
+nos ossemens l'on retrouvera quelques vieilles organisations
+mystérieuses détruites, et dès-lors devenues
+l'objet de conjectures insolubles. C'est ainsi que nous
+gardons le souvenir des Titans, des géans, et d'autres
+bons compagnons de la même espèce, hauts de
+quelque cent pieds (pour ne pas dire mille), comme
+les <i>mammoths</i> et les ailés crocodiles<a id="footnotetag19" name="footnotetag19"></a>
+<a href="#footnote19"><sup class="sml">19</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote19"
+name="footnote19"><b>Note 19: </b></a><a href="#footnotetag19">
+(retour) </a> Delille a dit, en parlant des savantes recherches de M. Cuvier:
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p>«Souvent, dans le grand livre, à ses yeux sont offerts</p>
+<p>Les annales du globe et les fastes des mers:</p>
+<p>Et des corps enterrés dans leur couche profonde</p>
+<p>Le tombeau le ramène au vieux berceau du monde.»</p>
+<p class="i10"> (<i>Les Trois Règnes de la Nature</i>, ch. <span class="sc">iv</span >.)</p>
+</div></div>
+
+<p>«Ce grand animal à dents hérissées de pointes émoussées, si commun
+dans l'Amérique septentrionale, et auquel les Anglo-Américains ont
+transporté mal à propos le nom de <i>mamouth</i>, qui appartient proprement
+à l'éléphant fossile de Sibérie, n'a aujourd'hui aucun analogue
+connu, même pour le genre; mais on trouve sous terre, tant en Europe
+qu'en Amérique, les ossemens de cinq ou six espèces qui lui
+ressemblent plus ou moins.»<span class="rig">
+ (<i>Note de M. Cuvier sur le poème</i> des Trois Règnes.)</span><br><br></p>
+</blockquote>
+
+<p>39. Imaginons que, dans ce tems, l'on vienne à
+déterrer Georges IV; jamais les nouveaux habitans
+de ce nouvel Orient ne pourront concevoir comment
+de si grands animaux pouvaient chaque jour souper!
+(Car les hommes seront alors d'une taille bien
+inférieure. Le monde a toujours tort de tant multiplier:
+chaque nouvelle procréation, en divisant trop
+les substances vitales, avance la dégénération de
+l'espèce,--et c'est ainsi que nous ne sommes déjà
+plus aujourd'hui que les magots du vaste tombeau
+terrestre.)</p>
+
+<p>40. Et comment voudriez-vous--que ces jeunes
+populations, tout récemment exilées de quelque frais
+paradis et réduites à labourer, bêcher, suer, fatiguer,
+planter, moissonner, filer, moudre et semer,
+jusqu'à ce que tous les arts aient atteint leur dernier
+point de perfection (surtout ceux de la guerre et des
+taxes), comment, dis-je, voudriez-vous qu'en découvrant
+d'aussi imposantes reliques, ils pussent les confondre
+avec les monstres contemporains de leurs
+musées?</p>
+
+<p>41. Mais j'ai trop de dispositions à la métaphysique.
+<i>Le tems est disjoint</i><a id="footnotetag20" name="footnotetag20"></a>
+<a href="#footnote20"><sup class="sml">20</sup></a>, et je le suis comme lui.
+J'oublie que ce poème est d'un genre tout-à-fait
+exquis, et je m'égare dans des routes trop rebutantes.
+Jamais je ne médite ce que j'ai à dire, et cela vraiment
+est par trop poétique. Il faut savoir pourquoi
+et dans quel but on écrit: mais, notes ou texte, j'ignore
+toujours quel mot suivra celui que je trace.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote20"
+name="footnote20"><b>Note 20: </b></a><a href="#footnotetag20">
+(retour) </a> Citation.</blockquote>
+
+<p>42. Aussi, je m'égare sans cesse dans mes récits
+ou mes réflexions.--Il est tems à présent de raconter.
+J'ai laissé Don Juan avec ses chevaux débridés--nous
+allons le remettre sur les chemins.
+Je ne donnerai pas de grands détails sur son
+voyage, nous avons déjà bien assez de <i>tours</i>. Supposez-le
+donc arrivé à Pétersbourg, et faites-vous
+une idée de cette agréable capitale de neiges
+peintes.</p>
+
+<p>43. Supposez-le dans un bel uniforme: habit
+rouge, revers noirs, un long plumet flottant, comme
+la voile déchirée par la tempête, sur un chapeau
+dont les longs bords sont retroussés; de brillantes
+culottes, sans doute en casimir jaune; des bas blancs
+unis comme du lait frais et collés sur des jambes
+dont leur soie fait encore ressortir l'élégance, et la
+beauté.</p>
+
+<p>44. Supposez-lui l'épée au côté, le chapeau à la
+main, paré des mains de la jeunesse, de la gloire et
+d'un tailleur militaire,--puissant enchanteur dont
+la verge enfante la beauté (quand elle ne nous torture
+pas comme un geôlier dans nos habillemens), et
+fait pâlir la nature effrayée de voir l'art surpasser
+ses œuvres les plus remarquables.--Voyons-le se
+présenter comme sur un piédestal; ne dirait-on pas
+que l'Amour a pris la forme d'un lieutenant d'artillerie?</p>
+
+<p>45. Son bandeau est descendu de ses yeux sur son
+cou en cravate; ses ailes ont cédé aux épaulettes;
+son carquois s'est rétréci en fourreau; ses flèches se
+sont groupées à son côté en glaive élégant et sans
+perdre leur pointe acérée; son arc enfin est devenu
+un chapeau à <i>claque</i>; mais tel qu'il est encore, Psyché
+serait plus clairvoyante que certaines de nos
+femmes (accoutumées à commettre d'aussi lourdes
+bévues) si elle ne le prenait pas pour son Cupidon.</p>
+
+<p>46. Les courtisans restèrent frappés de surprise,
+les dames se parlèrent bas, et l'impératrice sourit.
+Quant au régnant favori, il fronça le sourcil.--J'ai
+entièrement oublié quel était celui de ce jour-là:
+tant, depuis le couronnement <i>isolé</i> de sa présente majesté,
+se succédaient rapidement les officiers chargés
+de cette fonction délicate. Mais c'était ordinairement
+un garçon vigoureux et haut de six pieds, capable
+de rendre jaloux un Patagon.</p>
+
+<p>47. Juan ne leur ressemblait pas; il était svelte,
+délicat, frais et sans barbe. Mais, dans l'ensemble
+de ses formes, et plus encore dans ses yeux, je ne
+sais quoi semblait présager que, malgré son extérieur
+séraphique, il réunissait aux proportions d'un
+ange quelque chose d'un homme. De plus, l'impératrice
+aimait quelquefois des adolescens, et justement
+alors elle venait d'inhumer le beau visage de
+Lanskoï<a id="footnotetag21" name="footnotetag21"></a>
+<a href="#footnote21"><sup class="sml">21</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote21"
+name="footnote21"><b>Note 21: </b></a><a href="#footnotetag21">
+(retour) </a> Lanskoï fut <i>la grande passion</i> de la grande Catherine.<span class="rig">
+(<i>Note de Lord Byron.</i>)</span><br><br>
+
+<p>Lanskoï mourut en 1784, à l'âge de vingt-sept ans, épuisé par trois
+années de faveur. Il laissa, en mourant, une succession de sept millions
+de roubles.</p></blockquote>
+
+<p>48. Il ne serait donc pas fort étonnant que Yermoloff,
+Momonoff, Scherbatoff, ou quelqu'autre <i>off</i>
+ou <i>on</i> craignît alors que sa majesté n'eût le cœur assez
+large pour y placer une nouvelle flamme. Or,
+cette pensée était assez pénible pour obscurcir le visage
+doux ou rebutant de celui qui, suivant le langage
+de son poste, occupait cette <i>haute position officielle</i>.</p>
+
+<p>49. Ô gentilles dames! si vous voulez pénétrer la
+signification diplomatique de cette phrase, il faut
+prier l'Irlandais, marquis de Londonderry, de vous
+initier dans les parties de discours qu'il cherche à
+mettre à la mode: peut-être parmi tous ces mots baroquement
+accouplés à la suite les uns des autres,
+que personne ne comprend et auxquels tant de gens
+obéissent, peut-être, dis-je, saisirez-vous un malin
+<i>non-sens</i>, et c'est là tout ce qu'on peut glaner dans
+cette moisson maigre et verbeuse.</p>
+
+<p>50. Mais j'espère, au reste, pouvoir satisfaire votre
+curiosité sans le secours de cette triste et inexplicable
+bête de proie,--de ce sphinx, dont les énigmes
+ne seraient jamais résolues si sa conduite ne prenait
+chaque jour le soin de les expliquer,--de cet hiéroglyphe
+monstrueux,--de ce repoussant égout de
+sang et d'eau; pour tout dire en un mot, de ce Castlereagh
+de plomb!--Ici je vous dirai un conte, mais
+il ne sera heureusement ni trop long ni trop lourd<a id="footnotetag22" name="footnotetag22"></a>
+<a href="#footnote22"><sup class="sml">22</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote22"
+name="footnote22"><b>Note 22: </b></a><a href="#footnotetag22">
+(retour) </a> Ces deux strophes furent composées avant le suicide de ce personnage.<span class="rig">
+(<i>Note de Lord Byron.</i>)</span><br><br></blockquote>
+
+<p>51. Une dame anglaise pressait une Italienne de
+lui apprendre quelles étaient les fonctions actives et
+officielles d'un être singulier, dont quelques femmes
+font le plus haut cas; qui voltige sans cesse autour
+de certaines dames mariées; que l'on appelle <i>cavalier
+servante</i>;--et qui enfin, semblable à Pygmalion
+(je crains, hélas! que cela ne soit trop vrai),
+sait animer les statues qu'il se plaît à contempler.
+La dame, ainsi sollicitée, se contenta de répondre:
+«--Madame, je vous prie <i>de les supposer</i>.»</p>
+
+<p>52. Je vous supplie de même de faire la supposition
+la plus austère et la plus chaste sur l'emploi de
+l'impérial favori. C'était une place élevée, et même
+de fait, sinon de droit, la plus élevée de l'empire.
+Il est donc permis de penser que le personnage alors
+en jouissance de ce poste redoutait facilement qu'on
+ne le supplantât, lorsqu'il suffisait d'une paire d'épaules
+plus larges que les siennes pour l'obliger aussitôt
+à lever les talons.</p>
+
+<p>53. Juan, ai-je dit, était un jouvenceau de grande
+beauté; il avait conservé un air d'adolescence en
+dépit de la saison hérissée qui, en couvrant un visage
+de barbe et de favoris, lui enlève la grâce <i>Parissienne</i>
+qui renversa Troie et fonda les <i>doctors-commons</i>.--A
+ce propos, j'ai compulsé les <i>Annales
+du divorce</i>, et j'y ai vu que la ville d'Ilion offrait le
+premier exemple de <i>dommages-intérêts</i> exigés en pareille
+matière.</p>
+
+<p>54. Catherine, qui s'arrangeait de tout (à l'exception
+de son mari retourné à sa place éternelle), et
+qui passait pour admirer singulièrement ces gigantesques
+messieurs (effroi de nos petites-maîtresses),
+avait cependant une certaine touche de sentiment.
+L'homme qu'elle adora le plus fut Lanskoï, dont la
+perte lui avait tant coûté de regrets et de pleurs. Il
+n'était cependant qu'un grenadier fort ordinaire.</p>
+
+<p>55. O toi, <i>teterrima causa</i> de toutes les <i>belli</i><a id="footnotetag23" name="footnotetag23"></a>
+<a href="#footnote23"><sup class="sml">23</sup></a>!--toi,
+porte de la vie et de la mort!--toi, objet non
+encore décrit, par où nous entrons et nous sortons
+tous!--On me permettra bien de m'arrêter ici, en
+songeant comment toutes les âmes sont obligées de
+plonger dans ta fontaine perpétuelle.--J'ignore
+comment l'homme <i>est</i> autrefois <i>tombé</i>, puisque l'arbre
+de la science s'est dépouillé de ses premiers fruits;
+mais comment, <i>depuis ce tems</i>, il tombe et se relève;
+c'est ce que <i>tu</i> as irrévocablement déterminé.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote23"
+name="footnote23"><b>Note 23: </b></a><a href="#footnotetag23">
+(retour) </a>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p><i>Nam fuit ante Helenam cunnus teterrima belli</i></p>
+<p><i>Causa</i>............................</p>
+<p class="i16"> (<span class="sc">Horat</span >. <i>Satir.</i> lib. I, s. 3.)</p>
+</div></div>
+</blockquote>
+
+<p>56. Quelques-uns t'ont surnommé <i>la pire cause de
+la guerre</i>; moi, je soutiens que tu en es la <i>meilleure</i>:
+car, après tout, n'est-ce pas de toi que nous venons,
+et à toi que nous allons? Pourquoi donc, en allant à
+toi, nous ferions-nous scrupule de battre une muraille
+ou de ravager un monde? On convient que tu
+pourrais repeupler tous les mondes, grands ou petits;
+et bien plus, avec ou sans toi, ô mer de la terre
+aride de la vie, tout ne cesserait-il pas d'être?</p>
+
+<p>57. Catherine, qui était le grand épitome de cette
+grande cause de guerre, de paix, ou de ce qu'il
+vous plaira (c'est la cause de tout ce qui est; ainsi,
+vous n'avez qu'à choisir); Catherine, dis-je, fut
+vraiment ravie en voyant le beau messager qui portait
+sur son panache l'annonce d'une victoire; et telle
+fut l'attention qu'elle mit à le voir s'agenouiller,
+qu'elle oublia de rompre le sceau de la dépêche.</p>
+
+<p>58. Mais, rappelant tout d'un coup l'impératrice,
+sans éloigner entièrement la femme (c'est-à-dire les
+trois quarts au moins de ce grand tout), elle ouvrit
+la lettre et la parcourut d'un air qui suspendit les
+idées de la cour, attentive à chaque nuance d'expression
+qui glissait sur l'impérial visage: enfin, un sourire
+vint mettre le tems au beau pour toute la journée.
+Sa face, quoiqu'un peu large, était noble, ses
+yeux beaux et sa bouche gracieuse.</p>
+
+<p>59. Sa joie était grande, ou plutôt ses joies.
+D'abord, une ville prise--et trente mille hommes
+égorgés. L'orgueil et le triomphe se peignaient
+dans ses traits comme sur les eaux un rayon du
+soleil levant des Indes. Pour un moment, elle sentit
+soulagée sa soif de conquêtes;--ainsi les déserts
+de l'Arabie s'abreuvent-ils d'une pluie d'été:
+mais c'est en vain!--La rosée n'étanche pas les
+sables arides, et le sang humecte seulement la
+main des ambitieux.</p>
+
+<p>60. Sa seconde joie fut plus idéale. Elle donna un
+sourire aux vers de ce fou de Suwarow, qui avait
+fait, dans un couplet russe assez mauvais, toute la
+gazette des milliers d'hommes qu'il avait tués. Sa troisième
+joie fut assez féminine pour apaiser, en quelque
+sorte, le frisson qui parcourt nos veines naturellement,
+quand les êtres appelés souverains applaudissent
+au meurtre, et que les généraux en font un
+sujet de plaisanterie.</p>
+
+<p>61. Elle laissa paraître dans tout leur cours les
+deux premiers sentimens; la joie brilla d'abord dans
+ses yeux, puis sur ses lèvres, et tous les courtisans,
+comme les fleurs arrosées après une longue sécheresse,
+prirent aussitôt un aspect plus serein.--Mais
+quand le lieutenant agenouillé attira à son tour les
+bienveillans regards de sa majesté (elle qui regardait
+tout aussi volontiers sur la jeunesse que sur les
+dépêches), tout le monde rentra aussitôt dans l'indécision..-..'....</p>
+
+<p>62. Catherine avait bien dans la figure quelque
+chose de large, de gras et même de féroce, quand
+<i>elle était en colère</i>; cependant elle <i>plaisait</i>, et ceux
+qui aiment les fruits roses, mûrs et succulens, pouvaient
+éprouver des désirs à son aspect, surtout tant
+qu'ils jouissaient d'une santé vigoureuse. Au reste,
+elle était toujours disposée à payer de retour le bien
+qu'on lui voulait; mais en revanche elle exigeait,
+avec la dernière rigueur, le montant des billets de
+Cupidon, et elle ne souffrait pas qu'on sollicitât, au
+jour d'échéance, le plus léger rabais.</p>
+
+<p>63. Il est vrai qu'avec elle les rabais, bien que
+souvent très-justes, ne paraissaient pas rigoureusement
+nécessaires: on dit qu'elle était belle, et que,
+malgré sa cruauté, elle avait le regard tendre et en
+usait toujours fort bien avec ses favoris. Quand une
+fois vous aviez parcouru les compartimens de son
+boudoir, la <i>fortune</i>, comme dit Gilles, était en bon
+train de <i>vous bouffir</i><a id="footnotetag24" name="footnotetag24"></a>
+<a href="#footnote24"><sup class="sml">24</sup></a>. Elle songeait bien à réduire
+toutes les nations en veuvage, mais elle n'en aimait
+pas moins l'homme en qualité d'individu.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote24"
+name="footnote24"><b>Note 24: </b></a><a href="#footnotetag24">
+(retour) </a> <i>Sir Gilles Overreach</i>.--«Sa fortune le bouffit; il est dur; il est
+marié.»--(Voyez le Théâtre de Ph. Massinger, <i>Nouveau moyen
+de payer de vieilles dettes</i>.)<span class="rig">
+ (<i>Note de Lord Byron.</i>)</span><br><br></blockquote>
+
+<p>64. Étrange chose que l'homme! étrange chose
+que la femme! quel tourbillon que sa tête, quel
+abîme obscur et dangereux que tout le reste de sa
+personne! Épouse, veuve, vierge ou mère, elle aura
+toujours l'esprit aussi mobile que le vent: tout ce
+qu'elle a pu dire ou faire n'expliquera jamais ce
+qu'elle dira ou fera par la suite.--C'est une créature
+depuis bien long-tems éprouvée et toujours aussi
+inexplicable.</p>
+
+<p>65. Oh! Catherine! (car c'est à toi qu'il est juste
+d'adresser, en fait d'amour ou de guerre, toutes les
+interjections en <i>oh</i>! et en <i>ah</i>!) combien diffèrent
+souvent entre eux les objets d'une seule pensée! Il
+faut maintenant couper la tienne en diverses sections.
+Dans la <i>première</i>, ton imagination reproduit
+la prise d'Ismaïl; dans la <i>seconde</i>, tu vois une nouvelle
+fournée de chevaliers, et la <i>troisième</i> enfin
+t'offre les traits de celui qui apporta la dépêche!</p>
+
+<p>66. Shakspeare nous parle du <i>héraut Mercure,
+qui s'élevait vers une montagne baisant le ciel</i>; sa
+majesté russe, tout en regardant le jeune héraut incliné
+devant elle, rêvait à quelque chose de pareil.
+La montagne, il est vrai, était un peu haute pour
+un simple lieutenant; mais quoi! les roches du Simplon
+se sont elles-mêmes inclinées devant le génie,
+et les baisers, quand c'est la jeunesse et la santé
+qui les donnent, ne sont-ils pas toujours des <i>baisers
+célestes</i><a id="footnotetag25" name="footnotetag25"></a>
+<a href="#footnote25"><sup class="sml">25</sup></a>?</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote25"
+name="footnote25"><b>Note 25: </b></a><a href="#footnotetag25">
+(retour) </a>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p><i>The herald Mercury</i></p>
+<p><i>New lighted on a Heaven-Kissing hill.</i></p>
+</div></div>
+
+<p>M.A.P., après avoir platement travesti cette octave, accuse, dans
+ses notes, Lord Byron de platitude.--<i>Traduttore, traditore</i>, dit le
+proverbe italien.</p></blockquote>
+
+<p>67. Sa majesté baissa les yeux, le jouvenceau leva
+les siens,--et c'est ainsi qu'ils se prirent d'amour;--elle,
+pour sa figure, ses grâces, son je ne sais
+quoi; car la coupe de Cupidon enivre dès le premier
+coup: c'est une espèce de laudanum dont on prend
+la quintessence sans avoir besoin de l'approcher de
+ses lèvres. En amour, l'œil suffit pour aspirer et tarir
+toutes les sources de la vie (excepté les larmes).</p>
+
+<p>68. Lui, d'un autre côté, ressentit sinon de l'amour,
+du moins une autre passion non moins impérieuse,
+celle de l'amour-propre. Assez volontiers,
+quand une créature élevée au-dessus de nous; une
+cantatrice, une danseuse à la mode, une duchesse,
+princesse ou impératrice, <i>daigne</i> (c'est l'expression
+de Pope) se prendre d'une grande passion, fût-elle
+même inconsidérée, pour un être qu'elle a distingué
+dans la foule, ce choix donne à croire à celui
+qui en est l'objet qu'il a tout autant de mérite qu'un
+autre.</p>
+
+<p>69. Juan était d'ailleurs à cet âge heureux où
+toutes les femmes sont également belles, où l'on s'engage
+en aveugle et avec un courage comparable à
+celui de Daniel dans la fosse aux lions. De même que
+Phébus produit le crépuscule en se plongeant tantôt
+dans le sein de l'onde amère, tantôt dans celui
+de Thétis, ainsi le plus voisin océan est-il toujours
+celui qui amortit les feux de notre jeune soleil.</p>
+
+<p>70. Et Catherine (nous devons lui rendre cette
+justice), quoique cruelle et hautaine, était une créature
+dont la tendresse éphémère présentait quelque
+chose d'extrêmement flatteur. Chacun de ses amans
+devenait une sorte de roi taillé sur un seul patron
+amoureux. Il avait tous les droits d'un mari, sauf
+l'anneau; et, comme c'est là le point le plus désagréable
+de l'union conjugale, il s'ensuivait que le fruit
+avait perdu son épine et conservé tout son miel.</p>
+
+<p>71. Ajoutons à cela ses formes parfaitement conservées,
+ses yeux bleus ou gris,--ces derniers,
+quand ils sont animés, valent tout autant ou mieux
+que les autres, comme l'attestent les plus graves
+exemples. Napoléon et Marie (la reine d'Écosse)
+donnent à cette couleur un lustre transcendant;
+Pallas elle-même, trop sage pour regarder sous un
+prisme noir ou bleu, se charge pleinement de la
+justifier.</p>
+
+<p>72. Son doux sourire et sa figure imposante, son
+embonpoint, sa condescendance impériale, la préférence
+qu'elle donnait à un adolescent sur des
+hommes bien autrement vigoureux (et que Messaline
+n'aurait pas autrefois manqué de pensionner),
+son air de vie, de santé appétissante, et d'autres
+avantages encore qu'il est inutile de dire,--tout
+cela, ou seulement quelque chose de cela, suffisait
+pour rendre bien fier un jouvenceau.</p>
+
+<p>73. Et il n'en faut pas davantage: car l'amour
+n'est que vanité et égoïsme dans son origine et dans
+ses fins,--lorsqu'il n'est pas un véritable délire, un
+esprit de vertige qui nous porte à associer notre
+sort à celui d'une beauté passagère, bien que cette
+passion ne lui survive jamais.--Voilà pourquoi plusieurs
+philosophes païens avaient fait de l'amour le
+principe de l'univers.</p>
+
+<p>74. Mais, indépendamment de l'amour platonique,
+de l'amour divin, de l'amour sentimental et du
+chaste amour conjugal (ici je me vois forcé d'employer,
+pour ma rime, le mot <i>colombe</i><a id="footnotetag26" name="footnotetag26"></a>
+<a href="#footnote26"><sup class="sml">26</sup></a>, je définis
+la rime un vieux bateau à vapeur, qui fait marcher
+les vers en dépit de la raison: pour cette dernière,
+elle songe toujours moins à satisfaire l'oreille que
+l'esprit); indépendamment, dis-je, de tous ces
+genres d'amour, il y a de plus, en nous, une certaine
+chose appelée <i>les sens</i>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote26"
+name="footnote26"><b>Note 26: </b></a><a href="#footnotetag26">
+(retour) </a> <i>Dove</i>, nécessaire pour rimer avec <i>love</i>.</blockquote>
+
+<p>75. Des mouvemens, des impulsions, qui nous
+entraînent hors du cercle aride de nos jouissances
+ordinaires pour nous rapprocher de quelque déesse
+(et dans le premier âge toutes les femmes sont des
+déesses). Oh! quel charme dans ces premiers momens!
+N'est-ce pas une étrange fièvre que celle qui
+précède la langueur de nos sensations? n'est-ce pas
+une singulière opération que celle d'envelopper dans
+un corps une ame immortelle?</p>
+
+<p>76. La plus noble espèce d'amour est l'amour platonique;
+c'est par lui qu'il faut commencer ou finir.
+Nous placerons immédiatement au-dessous l'amour
+canonique, parce que c'est celui du clergé. La troisième
+espèce à mentionner dans notre histoire est
+en vogue chez toutes les nations chrétiennes; c'est
+celui dont les chastes matrones écoutent la voix
+quand elles joignent à leurs autres liens ceux d'un
+<i>mariage simulé</i>.</p>
+
+<p>77. Bien, nous ferons trève d'analyse;--c'est à
+notre histoire à se justifier. La souveraine fut séduite,
+et Juan se sentit flatté d'avoir éveillé son
+amour ou sa luxure.--Je ne saurais biffer les mots
+que j'ai une fois écrits, et d'ailleurs ces deux passions
+sont tellement inhérentes à la poussière humaine,
+qu'en prononçant le nom de l'une on risque
+fort de réveiller le souvenir de l'autre. En tout cas, la
+sublime impératrice de Russie n'eut pas d'autres
+sentimens que ceux de la grisette la plus vulgaire.</p>
+
+<p>78. Toute la cour n'était plus qu'un chuchotement
+prolongé, et toutes les lèvres étaient penchées
+vers toutes les oreilles. Les plus vieilles dames, en
+recevant la confidence du jour, ajoutaient quelques
+nouvelles sinuosités aux rides de leurs fronts; les
+plus jeunes échangeaient entre elles force œillades
+et laissaient percer les plus malins sourires, et cependant
+des larmes de jalousie obscurcissaient les
+yeux de l'armée de rivaux qui encombraient les appartemens.</p>
+
+<p>79. Les ambassadeurs de toutes les puissances
+s'enquirent du nom du nouvel adolescent, qui promettait
+d'arriver en quelques heures au faîte des honneurs.
+Déjà l'on voyait tomber dans son cabinet la
+pluie argentine des roubles, les dons d'un certain
+nombre de rubans et de plusieurs milliers de paysans.</p>
+
+<p>80. Catherine était généreuse; c'est la vertu de
+toutes les dames de son caractère. L'amour, qui sait si
+bien ouvrir le cœur et tous les chemins qui, de près
+ou de loin, de haut ou de bas, y conduisent, l'amour--(il
+faut pourtant convenir qu'elle avait une
+maudite passion pour la guerre et qu'elle n'était pas
+la plus accomplie des épouses, à moins que Clytemnestre
+n'ait mérité le même éloge; mais peut-être
+était-il plus juste de se défaire de l'un, que de traîner
+tous les deux une vie misérable),</p>
+
+<p>81. L'amour portait Catherine à faire la fortune
+de tous ses favoris. Telle n'avait pas été notre semi-vierge
+Élisabeth, dont l'avarice répugnait à tous les
+déboursemens, si l'on peut s'en rapporter à ces insignes
+menteurs d'historiens. Bien que le chagrin
+d'avoir fait mourir un amant ait abrégé sa vieillesse,
+elle n'en a pas moins déshonoré son sexe et son rang
+par son système d'avarice et de coquetterie indécise.</p>
+
+<p>82. Mais, après le lever, quand les courtisans
+furent congédiés, les ambassadeurs de toutes les
+nations se pressèrent en foule autour de notre jeune
+ami pour lui exprimer leurs félicitations. Maintes
+jolies dames aussi coururent lui présenter leur
+soyeuse toilette; car elles aiment à fonder leurs espérances
+sur les beaux hommes, sur ceux surtout
+qui peuvent conduire à de hautes places.</p>
+
+<p>83. Juan, qui, sans trop savoir comment, se trouvait
+l'objet de l'attention générale, répondit à tous
+les complimens avec une gracieuse inclination,
+comme s'il fût né pour jouer le rôle de ministre. Malgré
+sa modestie, la nature avait écrit sur son front
+serein le mot <i>gentilhomme</i>. Il parlait peu, mais à propos,
+et l'écharpe des Grâces semblait servir de bannière
+à tous ses mouvemens.</p>
+
+<p>84. Un ordre de sa majesté avait recommandé, au
+soin spécial des premiers officiers de l'empire, notre
+jeune lieutenant. Tout le monde lui voulait du bien
+(le jouvenceau ne devrait pas oublier que tout le
+monde aurait fait le même accueil au premier étourneau):
+il n'y eut pas jusqu'à miss Protasoff qui ne
+l'assurât de son dévouement. On surnommait cette
+dernière, à cause de son mystérieux emploi, l'<i>Éprouveuse</i><a id="footnotetag27" name="footnotetag27"></a>
+<a href="#footnote27"><sup class="sml">27</sup></a>,
+mais c'est un terme qu'il est impossible à
+ma muse d'interpréter.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote27"
+name="footnote27"><b>Note 27: </b></a><a href="#footnotetag27">
+(retour) </a> Ce mot est en français dans le texte.</blockquote>
+
+<p>85. Ce fut donc avec <i>elle</i> que Don Juan, suivant
+la nature de ses devoirs, se retira:--et moi je vais
+l'imiter, jusqu'à ce que Pégase se décide à quitter
+de nouveau la terre. Nous venons justement de nous
+arrêter sur une <i>montagne baisant le ciel</i>; déjà je sens
+quo les idées poétiques m'abandonnent et que toutes
+les rêveries fantastiques tournent, comme les ailes
+d'un moulin, autour de ma tête. C'est, pour mes
+nerfs et mon cerveau, un avis d'achever paisiblement
+ma route sur quelque côte moins ardue.</p>
+
+<br><br>
+<hr>
+<h2><i>Chant Dixième</i>.</h2>
+<hr class="short">
+<br>
+
+
+<p>1. Newton, ayant été distrait de ses méditations
+par la chute d'une pomme, dut à ce léger hasard,--on
+<i>le dit</i> du moins (car je ne veux pas garantir
+les motifs de l'opinion ou des calculs d'un philosophe),
+la découverte du mouvement le plus naturel
+qu'exécute la terre, et que l'on nomme <i>gravitation</i>.
+C'est donc, depuis Adam, le seul homme qui
+ait eu raison de s'en prendre à une chute<a id="footnotetag28" name="footnotetag28"></a>
+<a href="#footnote28"><sup class="sml">28</sup></a> ou à une
+pomme.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote28"
+name="footnote28"><b>Note 28: </b></a><a href="#footnotetag28">
+(retour) </a> Il y a, je crois, ici un jeu de mots sur <i>fall</i>, chute, qui se prend
+aussi pour <i>torrent</i>.</blockquote>
+
+<p>2. Si cela est vrai, l'homme est tombé par une
+pomme, et par une pomme s'est relevé. Nul doute
+que la découverte faite par sir Isaac Newton d'une
+route circulaire au travers d'étoiles, jusqu'alors non
+frayée, ne doive compenser, à nos yeux, tous les
+maux de l'humanité. Dès-lors, en effet, l'homme immortel
+s'est passionné pour tous les genres de mécaniques,
+et, grâces aux machines à vapeur, il ne
+peut guère tarder à s'envoler dans la lune.</p>
+
+<p>3. Mais pourquoi cet exorde?--Parce que, justement
+à cette heure, et comme je prenais ce chétif
+morceau de papier, mon cœur s'est enflé d'une glorieuse
+flamme, et mon esprit s'est permis une intérieure
+cabriole. Bien que fort loin de me comparer
+à ceux qui, à l'aide des lunettes ou de la vapeur,
+franchissent la distance des astres ou bravent les
+vents contraires, je vais essayer, avec le secours de
+la poésie, d'aller tout aussi loin qu'eux.</p>
+
+<p>4. Déjà j'ai vogué et je vogue encore contre le
+vent: quant aux étoiles, mon télescope est, je l'avoue,
+tant soit peu terne; mais enfin j'ai su esquiver
+les rivages vulgaires, et, laissant la terre bien au-delà
+de ma vue, j'ai tenté d'effleurer l'océan de l'éternité.
+Le rugissement des brisans n'a pas épouvanté
+mon esquif frêle et léger, mais toutefois capable de
+supporter la mer; et j'ai franchi des abîmes où se
+sont engloutis des vaisseaux et plus d'une <i>barque</i><a id="footnotetag29" name="footnotetag29"></a>
+<a href="#footnote29"><sup class="sml">29</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote29"
+name="footnote29"><b>Note 29: </b></a><a href="#footnotetag29">
+(retour) </a> Allusion aux poèmes des <i>lakistes</i>, et surtout à ceux de <i>Wordsworth.</i>
+(Voyez le ch. <span class="sc">iii</span > de <i>Don Juan</i>.)</blockquote>
+
+<p>5. Nous laissâmes notre héros Juan dans la <i>fleur</i>,
+mais non dans les <i>expansions</i> du favoritisme: loin de
+mes muses (car j'en ai plusieurs sous la main) l'intention
+de le suivre au-delà de la salle de réception!
+Il suffit que la fortune l'ait trouvé brillant de jeunesse,
+de force, de beauté, de tous les dons, en un
+mot, qui peuvent rogner pour un tems les ailes du
+plaisir.</p>
+
+<p>6. Mais ces ailes renaissent bientôt et s'échappent
+de leur nid. «Oh! dit le Psalmiste, que n'ai-je les
+ailes de la colombe pour m'envoler et trouver le
+repos<a id="footnotetag30" name="footnotetag30"></a>
+<a href="#footnote30"><sup class="sml">30</sup></a>!» Et qui, se rappelant les jours de jeunesse
+et d'amour,--en dépit même d'une tête chauve,
+d'une poitrine ruinée, d'une imagination incapable
+d'errer au-delà de la sphère d'un languissant regard,--ne
+désirerait plutôt soupirer encore comme son
+fils que tousser comme son grand-père?</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote30"
+name="footnote30"><b>Note 30: </b></a><a href="#footnotetag30">
+(retour) </a> «<i>Formido mortis cecidit super me... et dixi: Quis dabit mihi
+pennas sicut columbœ, et volabo et requiescam.</i>»--(Psalm. <span class="sc">liv</span >.)
+</blockquote>
+
+<p>7. Les soupirs s'arrêtent, et les ruisseaux de larmes
+(des veuves elles-mêmes) se réduisent enfin,
+comme l'Arno durant l'été, à un sillon assez étroit
+pour faire honte aux flots jaunes et profonds qui menaçaient,
+en hiver, d'inonder les campagnes. Telle
+est la différence qu'apportent quelques mois. Vous
+regardiez le chagrin comme un fertile champ qu'on
+ne laisse jamais en friche; vous aviez raison: seulement
+la charrue y change de mains, et les ouvriers
+la quittent alternativement pour aller sur une autre
+terre semer quelques plaisirs.</p>
+
+<p>8. Mais la toux arrive quand s'arrêtent les soupirs,--ou
+même avant que les soupirs ne s'apaisent;
+car souvent les uns amènent l'autre avant que
+le front, tel que la surface d'un lac, ne soit sillonné
+d'une seule ride et que le soleil de la vie ait franchi
+la dixième heure. Une rougeur étique, et prompte
+comme la naissance d'un jour d'été, s'étend sur des
+joues dont la céleste pureté semble démentir l'argile
+qui les forme; cependant mille autres créatures désirent,
+aiment, espèrent, meurent:--combien ne
+sont-elles pas plus heureuses!</p>
+
+<p>9. Pour Juan, il n'était pas destiné à mourir sitôt.
+Nous l'avons laissé dans le foyer de toute la gloire
+qu'on peut attendre de la faveur de la lune ou du caprice
+des dames:--gloire peut-être éphémère;
+mais qui s'avisera de mépriser le mois de juin parce
+que décembre au souffle glacé, doit venir plus tard?
+Il est bien plus sage de sourire aux rayons du soleil,
+pour se munir de feux contre les jours d'hiver.</p>
+
+<p>10. Il avait d'ailleurs certaines qualités essentielles
+que les dames d'un moyen âge apprécient
+mieux encore que les jeunes demoiselles; car les
+premières connaissent le fond des choses, tandis
+que les tendres poulettes ne savent de l'amour que
+ce qu'on en chante en vers, ou ce que l'on en rêve
+(l'imagination est une grande trompeuse) à ces
+heures nocturnes que choisit l'amour pour descendre
+des cieux.--On juge volontiers les femmes d'après
+le nombre des soleils ou des années; mais il serait
+plus juste, je pense, d'estimer ces chères créatures
+d'après celui des lunes.</p>
+
+<p>11. Pourquoi cela? parce qu'elle est chaste et inconstante.--Je
+n'y vois pas d'autre raison, en dépit
+de ce que les gens soupçonneux et toujours prêts
+à accuser les autres viendraient à alléguer contre
+moi,--ce qui, du reste, ne ferait honneur <i>ni à
+leur caractère ni à leur goût</i>, comme l'a dit, avec
+autant de malice qu'eux, mon ami Jeffery; mais je
+lui pardonne, et j'ai l'espoir qu'il me pardonnera
+aussi:--autrement, je l'en excuse encore.</p>
+
+<p>12. Une fois réconciliés, d'anciens amis ne devraient
+plus jamais se désunir<a id="footnotetag31" name="footnotetag31"></a>
+<a href="#footnote31"><sup class="sml">31</sup></a>:--il y va de leur
+honneur, et je ne vois même rien qui puisse justifier
+un retour à la haine. Pour moi, en pareil cas, je
+l'évite à l'égal de l'ail; et, étendît-elle à l'infini ses
+cent bras et jambes<a id="footnotetag32" name="footnotetag32"></a>
+<a href="#footnote32"><sup class="sml">32</sup></a>, j'essaierais encore de la devancer.
+Que d'anciennes amantes, que de nouvelles
+épouses nous vouent une haine mortelle,--des ennemis
+convertis doivent refuser de se liguer avec
+elles.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote31"
+name="footnote31"><b>Note 31: </b></a><a href="#footnotetag31">
+(retour) </a> Jeffery, l'un des meilleurs critiques de la <i>Revue d'Edimbourg</i>,
+avait long-tems encouru et mérité la haine vigoureuse de Byron, par le
+fameux article publié contre les <i>Heures d'oisiveté</i>; mais quand parut le
+<i>Childe Harold</i>, il fut l'un des premiers à reconnaître les beautés de cet
+ouvrage. Depuis ce tems, Byron ne cessa de parler avec affection de
+Jeffery, quoiqu'il ne l'eût jamais vu.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote32"
+name="footnote32"><b>Note 32: </b></a><a href="#footnotetag32">
+(retour) </a> C'est l'expression anglaise. <i>Her hundred arms and legs.</i>--Cette
+strophe rappelle la pensée de M. de Châteaubriant: «Le grand esprit a
+quelquefois rendu amer le souvenir des bienfaits, et toujours doux
+celui des persécutions. On aime facilement son ennemi, surtout s'il
+nous a donné occasion de vertu ou de renommée.»</blockquote>
+
+<p>13. Leur désertion serait la plus odieuse de toutes;--car
+un renégat, l'éhonté Southey lui-même,
+ce mensonge incarné, rougirait de faire une seconde
+fois cause commune avec les <i>reformados</i><a id="footnotetag33" name="footnotetag33"></a>
+<a href="#footnote33"><sup class="sml">33</sup></a>, desquels
+il s'est détaché pour occuper le chenil<a id="footnotetag34" name="footnotetag34"></a>
+<a href="#footnote34"><sup class="sml">34</sup></a> de Lauréat.
+Et quant aux gens honnêtes, Écossais, Italiens,
+et de l'Islande aux Barbades, ils ne pirouettent
+pas au moindre souffle de vent, et ne saisissent
+pas, pour dauber sur vous, l'instant où vous cessez
+d'être en faveur.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote33"
+name="footnote33"><b>Note 33: </b></a><a href="#footnotetag33">
+(retour) </a> <i>Réformateurs</i>, ou plutôt <i>réformés</i>. Le baron de Bradwardine,
+dans <i>Waverley</i>, peut me servir d'autorité pour l'expression.<span class="rig">
+(<i>Note de Lord Byron.</i>)</span><br><br>
+
+<p>Byron désigne ici les membres de l'<i>Association constitutionnelle pour
+la défense des mœurs</i>, fondée sous le règne de la reine Anne, et toujours
+demeurée sous l'influence spéciale des torys exagérés.</p></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote34"
+name="footnote34"><b>Note 34: </b></a><a href="#footnotetag34">
+(retour) </a> Le texte porte: <i>The Laureate's sty</i>, le <i>renc</i> à porc du Lauréat;
+mais l'expression <i>renc</i>, bien que très-française, et généralement usitée
+dans les provinces, est peu connue à Paris, et j'ai cru devoir la remplacer
+par celle de chenil.--Toutes les éditions faites par le libraire
+Ladvocat de la première traduction, portent <i>la loge de Laurent</i> au lieu
+de <i>la loge de Lauréat</i>. Cette faute rend la phrase inintelligible.</blockquote>
+
+<p>14. Le légiste et le critique<a id="footnotetag35" name="footnotetag35"></a>
+<a href="#footnote35"><sup class="sml">35</sup></a> ne scrutent que les
+plus sales côtés de la vie et de la littérature: rien ne
+demeure inaperçu, mais tout n'est pas redit par ceux
+qui balayent ces deux vallées de disputes. Tandis
+que le commun des hommes vieillit dans l'ignorance,
+le résumé du légiste est comme le scalpel du chirurgien;
+il dissèque le fond des sujets et ne s'arrête pas
+même au résidu de la digestion.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote35"
+name="footnote35"><b>Note 35: </b></a><a href="#footnotetag35">
+(retour) </a> Byron fait ici allusion, en même tems, aux querelles que lui ont
+suscitées les avocats lors de la rupture de son mariage, et aux critiques
+des <i>Heures d'oisiveté</i>.</blockquote>
+
+<p>15. Le légiste, armé d'une verge, ressemble à
+un moral balayeur de cheminée; ils ne peuvent,
+ni l'un ni l'autre, esquiver toutes les taches; et la
+suie qu'ils éveillent sans cesse autour d'eux<a id="footnotetag36" name="footnotetag36"></a>
+<a href="#footnote36"><sup class="sml">36</sup></a> résiste
+à tous les changement de chemise. Ainsi, les habits
+de l'un, les habitudes de l'autre retiennent également
+une sale empreinte de ramoneur; du moins
+peut-on le dire de vingt-neuf sur trente.--Quant
+à <i>vous</i>, je l'avouerai avec franchise, vous portez
+votre robe comme César portait sa toge.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote36"
+name="footnote36"><b>Note 36: </b></a><a href="#footnotetag36">
+(retour) </a> Ne faut-il pas lire <i>poursuites</i>?--Question de l'imprimeur.<span class="rig">
+(<i>Note de Lord Byron.</i>)</span><br><br>
+
+<p>Il y a ici un jeu de mots. <i>Soot</i> (suie), <i>suit</i> (procès, poursuite).</p>
+</blockquote>
+
+<p>16. Voilà donc; cher Jeffery, jadis mon très-redouté
+adversaire (autant toutefois que des rimes et
+des critiques peuvent blesser des poupées de notre
+espèce), voilà donc toutes nos anciennes querelles
+terminées. Buvons ici <i>a auld lang syne</i><a id="footnotetag37" name="footnotetag37"></a>
+<a href="#footnote37"><sup class="sml">37</sup></a>! Je ne vous
+connais pas; peut-être ne vous ai-je même jamais vu;--mais
+vous avez en tout agi très-noblement, et j'ai
+le plus grand plaisir à le confesser.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote37"
+name="footnote37"><b>Note 37: </b></a><a href="#footnotetag37">
+(retour) </a> Mot à mot: <i>Aux lieux autrefois vus</i>; c'est un toast cher aux
+Écossais.</blockquote>
+
+<p>17. Et quand j'emploie la phrase <i>auld lang syne</i>,
+ce n'est pas à vous que je l'adresse (à mon grand regret,
+car, excepté W. Scott, il n'est personne dans
+votre ville hautaine avec lequel je trinquerais aussi
+volontiers qu'avec vous); c'est à tout ce qu'il vous
+plaira.--On peut croire que c'est un souvenir d'écolier:
+je ne cherche pas à faire de la magnanimité
+ou de l'esprit; je suis, d'ailleurs, à moitié Écossais
+par la naissance; je le suis entièrement par mon
+éducation, et mon cœur suit l'impulsion de ma
+tête.--</p>
+
+<p>18. Maintenant, de dire comment <i>auld lang syne</i>
+évoque devant moi l'Écosse, en masse et dans tous
+ses détails; les <i>plaids</i> écossais, les <i>snoods</i><a id="footnotetag38" name="footnotetag38"></a>
+<a href="#footnote38"><sup class="sml">38</sup></a> écossais,
+les montagnes bleues, les eaux claires, la Dée, le
+Don, le <i>mur noir</i> du pont de Balgounie<a id="footnotetag39" name="footnotetag39"></a>
+<a href="#footnote39"><sup class="sml">39</sup></a> mes premiers
+souvenirs, en un mot, tous les doux songes de
+<i>ce qui me faisait alors rêver</i>, enveloppés, comme les
+fils de Banquo<a id="footnotetag40" name="footnotetag40"></a>
+<a href="#footnote40"><sup class="sml">40</sup></a>, dans leurs manteaux funéraires.--D'expliquer
+ces illusions enfantines qui ramènent
+sous mes yeux ma douce enfance, je ne m'en soucie
+pas;--c'est un effet de <i>auld lang syne</i>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote38"
+name="footnote38"><b>Note 38: </b></a><a href="#footnotetag38">
+(retour) </a> <i>Snood</i>, ruban, ceinture, écharpe.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote39"
+name="footnote39"><b>Note 39: </b></a><a href="#footnotetag39">
+(retour) </a> Le pont du Don, près de la <i>vieille ville</i> d'Aberdeen, avec son arche
+unique et ses eaux noirâtres et poissonneuses, sont encore présens à ma
+mémoire comme si je les avais vus hier. Je me rappelle également, bien
+que peut-être je le cite mal, le terrible proverbe qui, dans ma jeunesse,
+me faisait craindre et pourtant désirer de le passer, parce que j'étais fils
+unique, au moins du côté de ma mère. Le voici tel que je m'en souviens,
+bien que je ne l'aie entendu ni lu depuis l'âge de neuf ans:
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p>«<i>Brig of Balgounie</i>, blak's <i>your</i> wa'</p>
+<p><i>Wi' a wife's</i> ae son, <i>and a mear's ae foal</i></p>
+<p><i>Doun ye shall fa</i>.»</p>
+</div></div>
+
+<p>«Pont de Balgounie, ton mur est noir; tu tomberas avec le fils unique
+d'une femme et le poulain unique d'une cavale.<span class="rig">
+(<i>Note de Lord Byron.</i>)</span><br><br></p>
+</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote40"
+name="footnote40"><b>Note 40: </b></a><a href="#footnotetag40">
+(retour) </a> Allusion à la scène de sorcières de <i>Macbeth</i>, acte <span class="sc">iv</span >.</blockquote>
+
+<p>19. Et bien que, dans un furieux et poétique accès,
+alors que j'étais jeune et susceptible, j'aie,
+comme vous vous le rappelez, raillé les Écossais
+pour faire preuve de rage et de verve maligne (ce
+qui, je l'avoue, n'était ni sensé ni modéré); cependant,
+en dépit de toutes ces saillies, j'ai conservé la
+fraîcheur primitive de mes sentimens d'enfance;
+dans mon emportement, j'ai <i>fouetté</i><a id="footnotetag41" name="footnotetag41"></a>
+<a href="#footnote41"><sup class="sml">41</sup></a> l'Écossais, mais
+je n'ai pas voulu le tuer, et j'ai toujours aimé la terre
+<i>des monts et des torrens</i><a id="footnotetag42" name="footnotetag42"></a>
+<a href="#footnote42"><sup class="sml">42</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote41"
+name="footnote41"><b>Note 41: </b></a><a href="#footnotetag41">
+(retour) </a> Le texte anglais, <i>I scotched the Scotchman</i>, présente un jeu de
+mots.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote42"
+name="footnote42"><b>Note 42: </b></a><a href="#footnotetag42">
+(retour) </a> <i>Land of mountain and of flood</i>. Voyez le <i>Lai du dernier ménestrel,</i>
+de W. Scott, ch. <span class="sc">vi</span >, str. 2.</blockquote>
+
+<p>20. Don Juan, être réel ou idéal,--car c'est
+tout un, puisque la pensée existe encore quand les
+penseurs ont conservé moins de réalité que ce qu'ils
+pensèrent: l'ame, en effet, ne peut jamais être détruite,
+et elle ne cesse de lutter contre le corps; mais,
+quoi qu'il en soit, il est pénible, quand on touche à
+ce qu'on appelle éternité, de regarder et de ne voir
+rien de plus clair sur une rive que sur l'autre.--</p>
+
+<p>21. Don Juan devint un Russe parfaitement poli.--<i>Comment</i>?
+nous ne le mentionnerons pas. <i>Pourquoi</i>?
+nous n'avons pas besoin de le dire; peu de
+jeunes têtes seraient capables de supporter le choc
+de la première tentation, et <i>celle</i> qu'éprouvait Juan
+s'offrait à lui comme un coussin disposé sous un trône
+pour les pieds d'un monarque. De folâtres demoiselles,
+des danses, des fêtés, de l'argent à discrétion,
+voilà ce qui lui faisait prendre la terre des
+glaces pour un paradis et l'hiver pour un beau jour
+d'été.</p>
+
+<p>22. La faveur de l'impératrice avait ses charmes;
+les fonctions de Juan auprès d'elle étaient fatigantes,
+il est vrai, mais les jeunes gens doivent se piquer de
+remplir avec honneur de pareils devoirs. Il s'élevait
+donc comme un arbre dont les rameaux commencent
+à verdir, également propre à l'amour, à l'ambition
+ou à la guerre, passions qui récompensent leurs plus
+heureux amans, jusqu'à ce que les dégoûts de la
+vieillesse fassent préférer à tous leurs dons celui
+d'une indépendante médiocrité.</p>
+
+<p>23. Dans ce tems-là, comme on l'a peut-être supposé,
+je crains bien qu'entraîné par de jeunes et
+dangereux exemples, Don Juan ne soit devenu un
+peu dissipé: c'est un triste défaut; non-seulement il
+ravit à nos sentimens leur fraîcheur, mais,--en
+nous initiant dans tous les secrets d'une humaine et
+incorrigible fragilité,--il nous rend égoïstes, et
+force nos ames à rentrer dans leurs coquilles comme
+des huîtres.</p>
+
+<p>24. Passons là-dessus. Nous ne nous arrêterons
+pas davantage sur le progrès rapide et ordinaire des
+intrigues formées entre des couples d'inégale condition,
+comme, par exemple, hélas! entre un jeune
+lieutenant et une reine, <i>non pas vieille</i>, mais déjà
+éloignée de la royale fraîcheur de ses dix-sept premières
+années. Les souverains peuvent imposer des
+lois aux matériaux, mais non à la matière, et les rides
+(infernales démocrates) ne savent guère flatter.</p>
+
+<p>25. La mort, ce roi des souverains, en même tems
+que le colossal Gracchus de tous les empires, la mort
+est aussi, tout le monde en conviendra, un grand
+réformateur. Ses lois agraires réduisent les somptueux
+palais de ceux qui ordonnaient des fêtes, des
+combats, des applaudissemens et des festins, au niveau
+du plus humble gazon (seulement engraissé de
+putrides débris), et elle accolle ces hommes, jadis
+puissans, aux pauvres diables qui n'eurent jamais en
+propre un seul pouce de terre.--</p>
+
+<p>26. <i>Il</i> vivait donc (non pas la mort, mais Juan<a id="footnotetag43" name="footnotetag43"></a>
+<a href="#footnote43"><sup class="sml">43</sup></a>)
+au milieu d'un déluge de prodigalités, d'empressemens
+et d'objets brillans et scintillans, dans ce charmant
+pays des noires et fourrées peaux d'ours,--qui
+(je hais pourtant les paroles désobligeantes) se
+laissent encore entrevoir dans les momens d'oubli, à
+travers les <i>robes de lin et de pourpre</i><a id="footnotetag44" name="footnotetag44"></a>
+<a href="#footnote44"><sup class="sml">44</sup></a>,--moins
+faites pour la royale prostituée de Russie que pour
+celle de Babylone,--et parviennent à tempérer
+l'effet de tous ces dehors écarlates.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote43"
+name="footnote43"><b>Note 43: </b></a><a href="#footnotetag43">
+(retour) </a> Nous avons déjà fait remarquer qu'en anglais <i>mort</i> est masculin.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote44"
+name="footnote44"><b>Note 44: </b></a><a href="#footnotetag44">
+(retour) </a> Allusion à l'admirable passage de l'<i>Apocalypse</i>, ch. <span class="sc">xvii</span >, verset 4.
+<i>Et mulier erat</i> circumdata purpurâ et coccino, <i>et inaurata auro et lapide
+pretioso et margaritis, habens poculum aureum in manu suâ,
+plenum abominatione et immunditiâ fornicationis ejus. Et in fronte
+ejus scriptum: mysterium</i>. Babylon, <i>magna mater fornicationum</i>, etc.</blockquote>
+
+<p>27. Nous ne décrirons pas non plus ce train de
+vie: peut-être le pourrions-nous en recueillant les
+ouï-dires et nos propres souvenirs;--mais nous approchons
+de l'<i>obscure forêt</i> du sombre Dante, de cet
+horrible équinoxe, de cette odieuse section des années
+humaines, hôtellerie à demi-route, abri désolant
+d'où les sages voyageurs ne tirent plus qu'avec
+circonspection, vers la mortelle limite des âges, les
+tristes chevaux de la vie, et d'où, reportant leurs
+yeux vers la jeunesse déjà lointaine, ils ne peuvent retenir
+une larme;--</p>
+
+<p>28. Je ne décrirai pas,--c'est-à-dire si je puis
+éviter les descriptions; je ne réfléchirai plus,--c'est-à-dire
+si je puis éloigner la pensée qui,--comme
+le petit chien collé à la mamelle maternelle,--s'acharne
+après moi au milieu de la confusion de
+tout ce labyrinthe; semblable encore au polype, retenu
+par un roc, ou au premier baiser imprimé sur
+les lèvres d'une amante<a id="footnotetag45" name="footnotetag45"></a>
+<a href="#footnote45"><sup class="sml">45</sup></a>;--mais, comme je l'ai
+dit, je ne <i>veux pas</i> philosopher; <i>je veux</i> qu'on me
+lise.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote45"
+name="footnote45"><b>Note 45: </b></a><a href="#footnotetag45">
+(retour) </a> Voilà la pensée insurmontable (celle de la mort) qui donnait toujours
+à Lord Byron, suivant la remarque de M. Beyle, <i>l'air d'un homme
+qui se trouve avoir à repousser une importunité</i>.</blockquote>
+
+<p>29. Au lieu de courtiser la cour, Juan s'en vit
+donc courtisé, circonstance assez rare en elle-même.
+Il en fut redevable en partie à sa jeunesse, en partie
+à ce qu'on racontait de sa valeur, et en partie à
+son naturel, bouillant comme celui d'un cheval de
+race. N'oublions pas aussi l'heureux choix de ses costumes
+qui, semblables aux franges de vapeurs pourprées
+qui entourent le soleil, venaient encore ajouter
+à l'éclat de sa beauté.--Mais il dut, avant tout,
+remercier de l'empressement universel une vieille
+femme et les fonctions qu'il remplissait.</p>
+
+<p>30. Il écrivit en Espagne:--et tous ses proches
+parens considérant qu'il était en bon chemin, non-seulement
+pour faire fortune, mais aussi pour placer
+chacun de ses cousins, lui répondirent le même jour.
+Plusieurs d'entre eux se disposèrent même à émigrer.
+«Avec le secours d'une légère pelisse, disaient-ils
+en mangeant des glaces, on ne trouve pas la moindre
+différence entre le climat de Moscou et celui
+de Madrid.»</p>
+
+<p>31. Sa mère aussi, Dona Inès, remarquant qu'au
+lieu de tirer sur son banquier, où les fonds qui lui
+étaient assignés diminuaient sensiblement, il avait
+mis à ses dépenses une ancre fortunée;--sa mère
+répondit «qu'elle était ravie de le voir revenu des
+frivoles plaisirs que poursuit la jeunesse, attendu
+que la seule preuve qu'un homme puisse donner
+de son bon sens, c'est d'apprendre à réduire ses
+anciennes dépenses.</p>
+
+<p>32. «Ensuite elle le recommandait à Dieu, au
+fils de Dieu et à sa sainte mère; elle le mettait en
+garde contre le culte grec, qui sonne toujours mal
+à l'oreille d'un catholique; mais elle l'exhortait à ne
+pas trop laisser percer la répugnance qu'il lui inspirait:
+en pays étranger, cela pouvait blesser.
+Elle l'informait qu'il avait un petit frère, né d'un
+second mariage; mais, ayant tout, elle portait aux
+nues l'amour <i>maternel</i> de l'impératrice.</p>
+
+<p>33. «Elle ne pouvait assez exprimer son admiration
+pour une impératrice qui jetait toujours les
+yeux de préférence sur des jeunes gens dont l'âge,
+et mieux encore, dont la nation et le climat ne
+pouvaient (sous aucun rapport) donner au scandale
+la moindre prise.--En Espagne, elle aurait
+peut-être conçu quelques inquiétudes; mais, sous
+un ciel où le thermomètre descend à dix, à cinq,
+à un, et même à zéro, elle ne pouvait supposer
+que la vertu y pût fondre avant la rivière.»</p>
+
+<p>34. O hypocrisie! que n'ai-je, pour te chanter,
+<i>une force de quarante desservans</i><a id="footnotetag46" name="footnotetag46"></a>
+<a href="#footnote46"><sup class="sml">46</sup></a>! que ne puis-je
+entonner à ta louange un hymne aussi bruyant que
+toutes les vertus dont tu te pares et que tu ne pratiques
+pas! que n'ai-je la trompe des chérubins! ou
+du moins le cornet de ma bonne vieille grand'mère
+quand, ayant laissé ternir le verre de ses lunettes et
+ne pouvant plus recourir à son livre de piété, elle
+n'avait pour toute consolation que les sons qu'il transmettait
+à ses oreilles.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote46"
+name="footnote46"><b>Note 46: </b></a><a href="#footnotetag46">
+(retour) </a> Métaphore empruntée de <i>la force de quarante chevaux</i> des machines
+à vapeur. C'est cet original de révérend S*** qui, se trouvant un
+jour à table à côté d'un confrère ecclésiastique, remarqua que son
+pesant voisin avait pour la conversation une <i>force de douze ministres</i>.
+(Parsons.)<span class="rig">
+ (<i>Note de Lord Byron.</i>)</span><br><br>
+</blockquote>
+
+<p>35. Mais, du moins, la bonne ame n'était-elle
+pas hypocrite; elle monta au ciel par la route la plus
+droite qu'ait jamais prise membre de la <i>liste des élus</i>,
+liste qui contient la répartition des domaines célestes
+à donner au jour du jugement, et assez semblable,
+en cela, au <i>dooms day-book</i> dans lequel Guillaume-le-Conquérant,
+pour récompenser le zèle de ses
+chevaliers, divisa la propriété des autres en quelque
+soixante mille nouvelles seigneuries<a id="footnotetag47" name="footnotetag47"></a>
+<a href="#footnote47"><sup class="sml">47</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote47"
+name="footnote47"><b>Note 47: </b></a><a href="#footnotetag47">
+(retour) </a> Le <i>dooms day-book</i>, conservé jusqu'à nos jours, est devenu, pour
+les familles normandes qui ne sont pas éteintes, le titre de noblesse le
+plus authentique. Il contient le nombre d'arpens de terre concédé à chaque
+particulier lors de la conquête, le nombre de chevaux, de bêtes à
+cornes, de brebis, et même d'argent, possédé par chaque famille. On
+l'appela <i>Dooms day-book</i>, c'est-à-dire <i>Livre du jour du jugement</i>,
+sans doute pour signifier que les recherches qu'on y avait inscrites avaient
+l'exactitude de celles que ferait le Dieu du ciel lors du jugement dernier.
+«Il fut placé, dit Polydore Virgile, dans l'<i>Échiquier</i>, pour y
+être consulté quand on pourrait en avoir besoin, c'est-à-dire quand
+on voudrait savoir combien de laine on pourrait encore ôter aux brebis
+anglaises.»</blockquote>
+
+<p>36. J'aurais mauvaise grâce à m'en plaindre, moi
+dont les ancêtres, Erneis, Radulphus y ont trouvé
+place.--Quarante-huit manoirs (si ma mémoire
+n'est pas trop en défaut) furent le prix de leurs services
+sous les bannières de Billy<a id="footnotetag48" name="footnotetag48"></a>
+<a href="#footnote48"><sup class="sml">48</sup></a>: et bien que je
+sois forcé d'avouer qu'il était tout au plus juste d'arracher
+aux Saxons leurs <i>hydes</i><a id="footnotetag49" name="footnotetag49"></a>
+<a href="#footnote49"><sup class="sml">49</sup></a>, comme l'eussent fait
+des tanneurs, cependant, eu égard à ce qu'ils en
+employèrent le revenu à fonder des églises, vous ne
+pouvez nier qu'ils n'en aient su tirer le meilleur
+parti du monde.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote48"
+name="footnote48"><b>Note 48: </b></a><a href="#footnotetag48">
+(retour) </a> Variété du mot <i>William</i>, Guillaume.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote49"
+name="footnote49"><b>Note 49: </b></a><a href="#footnotetag49">
+(retour) </a> <i>Hyde</i> s'emploie le plus communément pour <i>cuir, peau</i>.--Mais il
+se prend aussi fort correctement pour <i>mesure de terre</i>, et, comme tel,
+j'ai cru pouvoir le soumettre à la taxe d'un calembourg.<span class="rig">
+(<i>Note de Lord Byron.</i>)</span><br><br>
+</blockquote>
+
+<p>37. Ainsi donc fleurissait le gentil Juan, bien que
+de tems en tems, ainsi que les plantes appelées
+sensitives, il redoutât le plus délicat toucher, autant
+que les monarques redoutent la poésie quand
+elle ne leur est pas préparée par Southey. Peut-être,
+dans les jours les plus rigoureux, soupirait-il
+après un climat qui permît aux glaces de la Néva
+de se fondre avant le mois de mai. Peut-être fatigué
+de son office, et jusque dans les grands bras
+de la royauté, regrettait-il de n'y pas trouver la
+beauté.</p>
+
+<p>38. Peut-être,--mais, <i>sans</i> recourir à peut-être,
+nous n'avons pas besoin de chercher quelques jeunes
+ou vieilles causes; le chagrin rongeur s'attachera
+aux plus belles, aux plus fraîches joues, comme il
+achèvera de sillonner les formes déjà flétries. Semblable
+à l'aubergiste, l'ennui, chaque semaine, présente
+sa note; libre à nous de faire la grimace, mais
+il faut finir par l'acquitter, et quand six jours se sont
+paisiblement écoulés, il faut que le septième amène
+des vapeurs ou un créancier<a id="footnotetag50" name="footnotetag50"></a>
+<a href="#footnote50"><sup class="sml">50</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote50"
+name="footnote50"><b>Note 50: </b></a><a href="#footnotetag50">
+(retour) </a> Mot à mot: <i>des diables bleus ou bruns</i>. Diable bleu, <i>bluedevils</i>,
+se prend aussi pour vapeur, et <i>dun</i>, brun, pour créancier. De là le jeu
+de mots.</blockquote>
+
+<p>39. J'ignore comment la chose arriva, mais il
+tomba malade. L'impératrice s'en alarma, et son
+médecin (le même qui avait médeciné Pierre)
+trouva que le mouvement de son pouls, bien qu'il
+dénotât une disposition fébrile et fût singulièrement
+<i>vif</i>, offrait de terribles présages de mort;
+sur quoi toute la cour, fut extrêmement troublée,
+l'impératrice consternée et toutes les médecines doublées.</p>
+
+<p>40. Mystérieux furent les chuchotemens, diverses
+les rumeurs: quelques-uns disaient qu'il avait été
+empoisonné par Potemkin, d'autres parlaient sciemment
+de certaines tumeurs, d'épuisement et de dérangemens
+de la même espèce. Ceux-ci prétendaient
+qu'il y avait en lui confusion des principes digestifs
+avec le sang; et ceux-là persistaient à soutenir qu'il
+fallait accuser simplement <i>les fatigues de la dernière
+campagne</i>.</p>
+
+<p>41. Mais ici nous rapporterons une des nombreuses
+ordonnances qu'on lui prescrivit: <i>Sodœ sulphat</i>. 3.
+<i>vi.</i> 3. <i>s.</i>; <i>Mannœ optim. Aq. fervent</i>. <i>F</i>. 3. <i>iss.</i> 3. <i>ij.
+tinct. Sennœ haustus</i> (et alors le médecin arriva et
+lui appliqua les ventouses). <i>R. Pulv. Com. gr. iii.
+Ipecacuanhae</i> (et bien d'autres, si Juan n'avait pas
+voulu s'arrêter) <i>Bolus potassœ sulfureœ sumendus,
+et haustus ter in die capiendus</i>.</p>
+
+<p>42. Voilà la manière de guérir ou de périr, <i>secundum
+artem</i>. En santé, nous narguons les médecins,--mais,
+à peine indisposés, nous perdons toute
+envie de railler et nous implorons leur secours. Cependant
+se forme le trou, <i>hiatus maximè deflendus</i><a id="footnotetag51" name="footnotetag51"></a>
+<a href="#footnote51"><sup class="sml">51</sup></a>,
+que doit combler la bêche et la pioche, et au
+lieu de sourire de bonne grâce au Léthé, nous nous
+cramponnons après le tranquille Baillie ou le doux
+Abernethy<a id="footnotetag52" name="footnotetag52"></a>
+<a href="#footnote52"><sup class="sml">52</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote51"
+name="footnote51"><b>Note 51: </b></a><a href="#footnotetag51">
+(retour) </a> Horace.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote52"
+name="footnote52"><b>Note 52: </b></a><a href="#footnotetag52">
+(retour) </a> <i>Baillie</i>, célèbre chirurgien; <i>Abernethy</i>, célèbre médecin de
+Londres.</blockquote>
+
+<p>43. Juan résista à ce premier ordre de départ, et
+sa jeunesse et sa constitution, en rendant vaines
+toutes les menaces de la mort, envoyèrent les docteurs
+dans une nouvelle direction. Mais son état donnait
+encore des inquiétudes, les couleurs de la santé
+ne glissaient encore que légèrement sur ses joues
+amaigries: il embarrassait la faculté,--qui crut
+devoir lui conseiller de faire un voyage.</p>
+
+<p>44. Le climat, dirent-ils, était trop froid pour
+qu'une plante méridionale pût y fleurir. Cette déclaration
+fut assez mal reçue de la chaste Catherine
+qui, dans le premier moment, ne pouvait supporter
+l'idée de perdre son mignon; mais, quand elle s'aperçut
+que ses yeux brillans devenaient lourds et
+ternes comme ceux d'un aigle auquel on a rogné les
+ailes, elle se détermina à lui confier une mission
+dont l'éclat fût en tout digne de son rang.</p>
+
+<p>45. Il y avait justement alors, entre les cabinets
+russe et britannique, une espèce de discussion relative
+à un traité, observé avec toutes les prévarications
+rigoureuses que peuvent se permettre de grands
+états en pareille circonstance. Il s'agissait de quelque
+chose relatif à la navigation de la Baltique, au
+commerce des fourrures, de l'huile de baleine, du
+suif, et à tous les autres droits maritimes que les Anglais
+regardent comme leur <i>uti possidetis</i>.</p>
+
+<p>46. Catherine, qui avait les plus belles occasions
+de placer ses favoris, conféra donc cette charge secrète
+à Juan, dans la double vue de déployer son
+impériale splendeur et de récompenser d'anciens
+services. Admis le lendemain à baiser les mains de
+sa souveraine, il reçut ses instructions sur la manière
+de <i>tenir les cartes</i>, et partit enfin comblé de
+bienfaits et de toutes sortes d'honneurs qui attestaient
+le merveilleux discernement de la bienfaitrice.</p>
+
+<p>47. Après tout, elle eut du bonheur; or, le bonheur
+est le grand point. Vos reines, en général,
+gouvernent heureusement, et c'est là ce qui atteste
+la providence de la fortune. Mais je continue. Sur
+le déclin de l'âge, Catherine alors était tourmentée
+par sa climatérique année<a id="footnotetag53" name="footnotetag53"></a>
+<a href="#footnote53"><sup class="sml">53</sup></a> autant qu'autrefois par
+sa quatorzième! et bien que le soin de sa dignité lui
+interdît toute plainte, le départ de Juan l'affligeait
+au point que, dans le premier moment, elle ne put
+se résoudre à lui donner un successeur.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote53"
+name="footnote53"><b>Note 53: </b></a><a href="#footnotetag53">
+(retour) </a> La plus dangereuse des années climatériques, ou climactériques, est,
+suivant les astrologues et philosophes empiriques, la quarante-neuvième,
+parce qu'elle est le produit de 7 multiplié par 7.--Byron a fait Catherine
+plus jeune d'une douzaine d'années environ. A l'époque du siége
+d'Ismaïl elle avait près de soixante ans.</blockquote>
+
+<p>48. Enfin, le tems apporta son ordinaire reconfort;
+vingt-quatre heures, et deux fois le même
+nombre de candidats à la place vacante, rendirent à
+Catherine un paisible sommeil pour la seconde nuit,--non
+pourtant qu'elle voulût se hâter de fixer son
+choix ou qu'elle fût effrayée de la quantité des postulans:
+elle ne les choisissait jamais sans raisons
+plausibles et sans long-tems donner carrière à leur
+émulation.</p>
+
+<p>49. Tandis que ce haut poste demeure en expectative,
+pour un ou deux jours, nous vous prierons,
+lecteur, de monter avec notre jeune héros dans la
+voiture qui l'emmène de Pétersbourg: l'excellente
+<i>barouche</i><a id="footnotetag54" name="footnotetag54"></a>
+<a href="#footnote54"><sup class="sml">54</sup></a>, qui jadis avait eu la gloire de porter le
+cimier autocratique de la belle Czarine (alors que,
+nouvelle Iphigénie, elle se rendit en Tauride<a id="footnotetag55" name="footnotetag55"></a>
+<a href="#footnote55"><sup class="sml">55</sup></a>), avait
+été donnée à Juan son favori qui, de son côté, y portait
+<i>les siens</i>;</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote54"
+name="footnote54"><b>Note 54: </b></a><a href="#footnotetag54">
+(retour) </a> Léger carrosse fort à la mode en Russie et à Londres.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote55"
+name="footnote55"><b>Note 55: </b></a><a href="#footnotetag55">
+(retour) </a> L'impératrice fit le voyage de Crimée avec l'empereur Joseph,
+en..... J'ai oublié l'année.<span class="rig">
+(<i>Note de Lord Byron</i>.)</span><br><br></blockquote>
+
+<p>50. C'est-à-dire un boul-dogue, un bouvreuil
+et une hermine, tous ses intimes amis<a id="footnotetag56" name="footnotetag56"></a>
+<a href="#footnote56"><sup class="sml">56</sup></a>; car (je
+laisse à de plus sages le soin d'en chercher les
+causes) il avait une sorte d'inclination ou de faiblesse
+pour ce que la plupart des hommes traitent
+de sale engeance,--les animaux vivans. Une vierge
+de soixante ans ne montra jamais, pour les chats et
+les oiseaux, une plus vive sympathie, et cependant
+il n'était ni vieux ni même vierge.--</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote56"
+name="footnote56"><b>Note 56: </b></a><a href="#footnotetag56">
+(retour) </a> Ajoutons: Et ceux de Lord Byron. (Voyez sa Vie.)</blockquote>
+
+<p>51. Les animaux susdits avaient donc une place
+réservée: Dans d'autres véhicules étaient des valets,
+des secrétaires; mais aux côtés de Juan était assise
+la petite Leila, celle même que, dans le massacre
+d'Ismaïl, il avait défendue des sabres cosaques. Quoique
+ma muse déréglée varie ses notes, elle n'a pas
+oublié que son héros avait sauvé une jeune enfant--véritable
+perle vivante.</p>
+
+<p>52. Pauvre petite créature! elle était docile autant
+que belle, et, de plus, douée de ce tendre et
+sérieux caractère aussi rare parmi les mortels, qu'un
+homme fossile parmi tes crystallisés <i>mamouths</i>, ô
+grand Cuvier<a id="footnotetag57" name="footnotetag57"></a>
+<a href="#footnote57"><sup class="sml">57</sup></a>! son ignorance était peu propre à se
+reconnaître dans le tourbillon d'un monde où il faut
+que chacun se perde; mais, heureusement, elle n'avait
+encore que dix ans, et elle était tranquille, sans
+toutefois savoir comment ni pourquoi.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote57"
+name="footnote57"><b>Note 57: </b></a><a href="#footnotetag57">
+(retour) </a> Voyez la note du ch. <span class="sc">ix</span >, oct. 37-38.</blockquote>
+
+<p>53. Don Juan l'aimait et il en était aimé comme
+n'aiment pas un frère, un père, une sœur ou une
+fille. Je ne puis dire au juste ce que c'était. Il n'était
+pas assez vieux pour ressentir des émotions de
+père; et, quant à celles qu'on désigne sous le nom
+de tendresse fraternelle, il ne pouvait les connaître,--car
+il n'avait jamais eu de sœur. Ah! s'il en avait
+eu une, combien de fois ne l'eût-il pas regrettée<a id="footnotetag58" name="footnotetag58"></a>
+<a href="#footnote58"><sup class="sml">58</sup></a>!</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote58"
+name="footnote58"><b>Note 58: </b></a><a href="#footnotetag58">
+(retour) </a> Byron se souvient ici de sa sœur, miss <i>Maria Leigh</i>; et sans doute,
+en traçant ce dernier vers, il fondait en larmes.</blockquote>
+
+<p>54. Encore moins cet amour était-il sensuel; Juan
+n'était pas un de ces vieux débauchés qui recherchent
+les fruits verts pour fouetter leur sang épais
+(de même que les acides servent à réveiller un alcali
+dormant); sa jeunesse, il est vrai (la faute en
+était à son étoile), n'avait pas été de la plus irreprochable
+chasteté, mais ses sentimens avaient toujours
+été imprégnés du plus pur platonisme;--seulement
+il lui arrivait quelquefois de les oublier.</p>
+
+<p>55. Ici, il n'avait pas à redouter la tentation: il
+aimait la jeune orpheline qu'il avait sauvée, de l'amour
+que les patriotes (de tems à autre) portent à
+leur pays; comme eux il se glorifiait de l'avoir préservée
+de l'esclavage--et, de plus, de la damnation,
+si ses efforts et ceux de l'Église étaient couronnés
+de succès. Mais, chose singulière, et qu'il faut ici
+consigner, la petite musulmane refusait de se convertir.</p>
+
+<p>56. Il était assez étonnant qu'elle eût retenu ses
+premières impressions, malgré les scènes de bouleversement,
+de terreur et de massacre qu'elle avait
+vues. Vainement trois évêques lui apprirent-ils la
+désobéissance de nos premiers parens, elle conserva
+toujours pour l'eau sainte une certaine aversion;
+elle ne se sentait d'ailleurs; vers la confession, aucun
+entraînement;--c'est que peut-être elle n'avait
+rien à confesser!--Peu importe, l'Église ne va pas
+rechercher les causes:--en outre, elle tenait toujours
+Mahomet pour un prophète.</p>
+
+<p>57. Dans le fait, Juan était le seul chrétien qu'elle
+pût souffrir: elle semblait l'avoir choisi pour tenir
+la place de ce qui jadis avait été sa famille<a id="footnotetag59" name="footnotetag59"></a>
+<a href="#footnote59"><sup class="sml">59</sup></a> et ses
+amis. Pour lui, il aimait naturellement l'objet qu'il
+défendait; ils formaient donc un couple singulier:
+d'un côté, un tuteur brillant de jeunesse; de l'autre,
+une pupille que ni l'âge, ni la patrie, ni le sang
+n'unissaient à son protecteur; et enfin, ce défaut
+de tous liens naturels contribuant encore à resserrer
+les leurs.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote59"
+name="footnote59"><b>Note 59: </b></a><a href="#footnotetag59">
+(retour) </a> <i>Her</i> home.--Les Anglais et tous les peuples du monde ont un mot
+particulier pour exprimer la maison de famille. Le mot <i>home</i> rappelle
+en même tems tous les souvenirs de bonheur domestique. En France,
+nous n'avons que la barbare expression <i>chez moi</i>, <i>chez soi</i>, pour rendre
+la même idée.</blockquote>
+
+<p>58. Ils voyagèrent à travers la Pologne et par
+Varsovie, que des mines de sel et son joug de fer
+rendent célèbres; puis à travers la Courlande, qui
+naguère avait vu la farce dont le résultat fut de donner
+à son duc le désagréable nom de <i>Biron</i><a id="footnotetag60" name="footnotetag60"></a>
+<a href="#footnote60"><sup class="sml">60</sup></a>. Ces
+campagnes, que Juan parcourait, ont depuis contemplé
+le moderne Mars, quand la gloire, cette perfide
+sirène, le faisait marcher vers Moscou pour y
+perdre, par un mois de gelée, vingt années de conquêtes
+et les grenadiers de sa garde.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote60"
+name="footnote60"><b>Note 60: </b></a><a href="#footnotetag60">
+(retour) </a> Sous le règne de l'impératrice Anne, Byren, son favori (fils d'un
+palefrenier), prit le nom et les armes des <i>Biron</i> de France, dont la famille
+a la même source que celle des Byron d'Angleterre. Il existe encore
+en Courlande des héritiers de ce duc Biron. Je me souviens que dans la
+<i>sainte</i> année des alliés, la duchesse de L.....t me présenta, en Angleterre,
+la duchesse de S..... comme étant mon homonyme.<span class="rig">
+(<i>Note de Lord Byron</i>.)</span><br><br></blockquote>
+
+<p>59. Il n'y a pas ici d'anti-gradation. «O ma garde!
+ma vieille garde!» s'écriait alors le dieu de la
+terre<a id="footnotetag61" name="footnotetag61"></a>
+<a href="#footnote61"><sup class="sml">61</sup></a>. Qui pensait que ce Jupiter tonnant dût être
+terrassé par le coupe-artère-carotide Castlereagh<a id="footnotetag62" name="footnotetag62"></a>
+<a href="#footnote62"><sup class="sml">62</sup></a>!
+Faut-il, hélas! que la neige puisse ainsi glacer la
+gloire! Au reste, si nous voulons réchauffer en Pologne
+nos membres engourdis, nous y trouverons
+le nom de Kosciusko qui, semblable au volcan d'Hécla,
+pourrait faire jaillir des charbons sur des plaines
+glacées<a id="footnotetag63" name="footnotetag63"></a>
+<a href="#footnote63"><sup class="sml">63</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote61"
+name="footnote61"><b>Note 61: </b></a><a href="#footnotetag61">
+(retour) </a> Tous ceux qui revinrent de Russie attestent que Napoléon, au milieu
+des désastres qui déjà ébranlaient les fondemens du grand empire, semblait
+plus accablé des souffrances de sa vieille garde que de la chute de
+toutes ses espérances.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote62"
+name="footnote62"><b>Note 62: </b></a><a href="#footnotetag62">
+(retour) </a> M. A. P. fait ici la remarque suivante: «A moins que Lord Byron
+n'ait prophétisé, voici un vers qui est en contradiction avec sa préface.»
+M. A. P. se trompe. Dans cette préface le poète nous dit qu'il
+avait composé les chants <span class="sc">vi</span >, <span class="sc">vii</span > et <span class="sc">viii</span > avant la mort de Castlereagh;
+mais nous sommes au dixième chant.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote63"
+name="footnote63"><b>Note 63: </b></a><a href="#footnotetag63">
+(retour) </a> Kosciusko est mort en France en 1817. <i>Tanto nomini nullum par
+elogium.</i></blockquote>
+
+<p>60. De la Pologne ils passèrent dans la Prusse
+proprement dite, et à Kœnigsberg, capitale qui
+s'enorgueillit (indépendamment de quelques veines
+de fer, de plomb et de cuivre) de la naissance de
+l'illustre professeur Kant<a id="footnotetag64" name="footnotetag64"></a>
+<a href="#footnote64"><sup class="sml">64</sup></a>. Juan se souciait de la
+philosophie comme d'une prise de tabac: il poursuivit
+donc sa route par la Germanie, dont les innombrables
+et flegmatiques habitans ont des princes
+qui <i>jouent de l'éperon</i><a id="footnotetag65" name="footnotetag65"></a>
+<a href="#footnote65"><sup class="sml">65</sup></a> plus rudement que leurs postillons.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote64"
+name="footnote64"><b>Note 64: </b></a><a href="#footnotetag64">
+(retour) </a> Le Platon moderne, si l'on adopte aveuglément l'opinion de ses enthousiastes.
+En tout cas, les livres de Platon ont l'avantage d'être intelligibles.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote65"
+name="footnote65"><b>Note 65: </b></a><a href="#footnotetag65">
+(retour) </a> <i>To spur</i>, éperonner, s'entend plus naturellement en anglais qu'en
+français, pour blesser, piquer, fatiguer.</blockquote>
+
+<p>61. Puis, à travers Berlin, Dresde et autres villes,
+ils gagnèrent les bords <i>castellés</i><a id="footnotetag66" name="footnotetag66"></a>
+<a href="#footnote66"><sup class="sml">66</sup></a> du Rhin.--Glorieux
+monumens gothiques! quelle puissance n'avez-vous
+pas sur toutes les imaginations, sans même
+en excepter la mienne! Un mur noirci, une ruine
+grise, une lance rouillée transportent mon ame vers
+la ligne qui sépare les mondes présent et passé, et
+leur aspect suffit pour la faire planer en suspens
+sur ces limites aériennes.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote66"
+name="footnote66"><b>Note 66: </b></a><a href="#footnotetag66">
+(retour) </a> <i>Couverts de châteaux.</i> Ce mot n'est pas français, mais l'expression
+de Byron, <i>castellated</i>, n'est pas non plus usitée en Angleterre.</blockquote>
+
+<p>62. Mais Juan parcourut en poste Manheim et
+Bonn; sur cette dernière on voit froncer Drachenfeld,
+semblable au spectre des bons tems féodaux,
+pour jamais disparus, et dont je n'ai pas le loisir de
+m'occuper en ce moment. De là il entra dans les murs
+de Cologne, ville qui présente aux curieux onze
+mille virginités osseuses, la plus grande quantité que
+la chair ait jamais en même tems renfermée<a id="footnotetag67" name="footnotetag67"></a>
+<a href="#footnote67"><sup class="sml">67</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote67"
+name="footnote67"><b>Note 67: </b></a><a href="#footnotetag67">
+(retour) </a> Sainte Ursule et ses onze mille compagnes existaient encore en 1816,
+et peut-être aussi réellement que jamais.<span class="rig">
+(<i>Note de Lord Byron.</i>)</span><br><br>
+</blockquote>
+
+<p>63. De là il visita La Haye et Helvoetsluys en Hollande,
+cette terre mariné des Bataves et des bâtardeaux,
+où le genièvre, exprimant son meilleur jus,
+offre aux malheureux, une pétillante compensation
+de la richesse. Les sénats et les savans en proscrivent
+l'usage,--mais il semble cruel d'enlever au peuple
+le seul cordial qui lui tienne lieu (grâce à la sollicitude
+de ses bons princes) de vêtemens, de feu et
+de nourriture.</p>
+
+<p>64. C'est là qu'il s'embarqua et qu'il se dirigea
+vers l'île des hommes libres, sur un rapide vaisseau
+dont un vent tempéré favorisait l'impatience. L'écume
+jaillissait dans l'air, la proue creusait les flots,
+et les passagers malades pâlissaient de crainte. Pour
+Juan, habitué à ces effets par ses premiers voyages,
+il demeurait sur le tillac pour regarder les bâtimens
+qui passaient et pour être le premier à découvrir les
+rochers.</p>
+
+<p>65. A la fin ils s'élevèrent comme une muraille
+blanche aux limites de la mer azurée; et Don Juan
+éprouva--le sentiment que les jeunes étrangers eux-mêmes
+éprouvent au premier aspect de la blanchâtre
+ceinture d'Albion,--une sorte d'orgueil de se trouver
+parmi ces fiers trafiquans qui, tranquillement,
+portent, d'un pole à l'autre pole, leur or et leurs
+édits, et soumettent à des taxes jusqu'aux vagues elles-mêmes.</p>
+
+<p>66. Je n'ai pas de puissantes raisons d'aimer ce
+coin de terre, qui renferme ce qui <i>pouvait composer</i>
+la plus noble des nations; mais bien que je ne lui
+doive guère que la naissance, j'éprouve un mélange
+de regrets et de vénération en pensant à son ancienne
+dignité et à sa gloire flétrie. Sept années d'absence
+(c'est le terme ordinaire des émigrations) suffisent
+bien pour amortir nos vieux ressentimens, quand,
+d'ailleurs, nous voyons notre patrie se donner elle-même
+au diable.</p>
+
+<p>67. Ah! si elle pouvait pleinement, exactement
+connaître, combien son grand nom est partout abhorré!
+combien est impatiente toute la terre du coup
+qui la livrera sans défense à la fureur du glaive!
+comme toutes les nations s'accordent à la regarder
+comme leur plus odieuse ennemie; et, quelque chose
+de plus odieux encore, leur ancienne et perfide
+amie, celle qu'ils adoraient, celle qui tenait entre
+ses mains la liberté du monde et qui maintenant
+voudrait donner des chaînes à l'intelligence elle-même!--</p>
+
+<p>68. Ose-t-elle bien être fière et se vanter d'être
+libre, elle qui n'est que la première des esclaves?
+Les nations sont captives,--mais le geôlier, quel
+est-il? Un esclave des bâillons et des verrous. Prend-elle
+pour la liberté le misérable privilége de tourner
+la clef sur un prisonnier? comme si la jouissance de
+la terre et des airs n'était pas interdite également à
+qui garde ou à qui porte des chaînes<a id="footnotetag68" name="footnotetag68"></a>
+<a href="#footnote68"><sup class="sml">68</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote68"
+name="footnote68"><b>Note 68: </b></a><a href="#footnotetag68">
+(retour) </a> Je ne puis m'empêcher de citer, après cette belle apostrophe à
+l'Angleterre, l'imprécation peut-être plus belle encore de Dante contre
+l'Italie: la <i>Divina Comedia</i> est si peu connue en France, qu'on me pardonnera,
+je l'espère, cette longue citation. Je n'ai pas eu le courage de
+la traduire en mauvaise prose française. Dans le poète Florentin on voit
+l'animosité d'un Gibelin contre les ennemis de l'ordre, et dans Lord
+Byron, la haine d'un amant de la liberté contre les oppresseurs du
+monde; mais dans les deux poètes on retrouve la même indignation
+bilieuse et la même sublime portée de conception.
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p><i>Ahi! serva Italia, di dolore ostello,</i></p>
+<p><i>Nave senza nocchiero in gran tempesta,</i></p>
+<p><i>Non donna di provincie, ma bordello!...</i></p>
+<p class="i4"><i> ...Ora in te non stanno senza guerra</i></p>
+<p><i>Li vivi tuoi, e l' un l' altro si rode</i></p>
+<p><i>Di quei ch' un muro ed una fossa serra:</i></p>
+<p class="i4"><i> Cerca, misera, intorno dalle prode</i></p>
+<p><i>Le tue marine, e poi ti guarda in seno</i></p>
+<p><i>S' alcuna parte in te di pace gode.</i></p>
+<p class="i4"><i> Ahi! Gente che dovresti esser devota,</i></p>
+<p><i>E lasciar seder Cesar nella sella,</i></p>
+<p><i>Se bene intendi ciò che Dio ti nota...</i></p>
+<p class="i4"><i> O Alberto Tedesco, ch' abbandoni</i></p>
+<p><i>Costei ch' è fatta indomita e selvaggia,</i></p>
+<p><i>E dovresti inforcar li suoi arcioni,</i></p>
+<p class="i4"><i> Vieni a veder Montecchi e Cappelletti,</i></p>
+<p><i>Monaldi e Filippeschi, uom' senza cura,</i></p>
+<p><i>Color già tristi, e costor con sospetti.</i></p>
+<p class="i4"><i> Vien, crudel, vieni, e vedi la pressura</i></p>
+<p><i>De' tuoi gentili e cura lor magagne,</i></p>
+<p><i>E vedrai Santa-Fior' com' è sicura.</i></p>
+<p class="i4"><i> Vieni a veder la tua Roma che piagne,</i></p>
+<p><i>Vedova, sola, e dì e notte chiama:</i></p>
+<p><i>Cesare mio, perchè non m' accompagne?</i></p>
+<p class="i4"><i> Vieni a veder la gente quanto s' ama:</i></p>
+<p><i>E se nulla di noi pietà ti muove,</i></p>
+<p><i>A vergognarti vien della tua fama.</i></p>
+</div></div>
+
+<p>Je m'arrête à ce dernier trait; il faudrait citer cent cinquante vers de
+suite.--Qu'avait-on besoin, pour désigner l'école de Lord Byron, du
+mot <i>Romantique</i>? il fallait dire <i>Dantesque</i>. Dante, en effet, offre des
+exemples de toutes les qualités qui distinguent la littérature moderne de
+celle des anciens. On aurait, par ce moyen, évité bien des querelles
+de mots.</p></blockquote>
+
+<p>69. Don Juan voyait déjà les premières beautés
+d'Albion; tes rochers, <i>chère</i> cité de Douvres, ton
+havre et ton hôtel; ta douane et ses délicates perceptions,
+tes valets courant éperdus à chaque coup de
+cloche, tes paquebots, dont les passagers sont tour
+à tour la dupe des gens de terre et de ceux de mer;
+enfin, et ce qui n'est pas sans importance pour les
+voyageurs novices, tes longues cartes de dépense,
+dans lesquelles sont toujours négligées les déductions
+les plus légères.</p>
+
+<p>70. Juan était insouciant, jeune et magnifique; il
+était riche en roubles, en diamans, en billets; il avait
+un crédit qui ne l'obligeait pas à restreindre ses dépenses
+hebdomadaires: cependant, il montra quelque
+surprise en payant ses cartes,--(son <i>maggiordomo</i>,
+Grec adroit et subtil, l'additionnait devant
+lui et la lui lisait), mais il finit par concevoir que
+l'air, tout épais qu'il était ordinairement, étant cependant
+libre, on en vendait, sans doute, la respiration.</p>
+
+<p>71. Allons! des chevaux pour Cantorbéry! Au
+galop, au galop! sur les cailloux! au milieu de la
+boue! hurrah! quel plaisir de voyager aussi légèrement
+en poste! Ce n'est plus ici la lourde Germanie,
+où les cochers barbottent sur les routes comme s'ils
+conduisaient leurs voyageurs à leur dernier gîte:
+puis, combien de pauses pour se gorger de <i>schnapps</i>!--vilains
+drôles, qui s'embarrassent autant de
+<i>hundsfot</i> et de <i>verfluchter</i> qu'un paratonnerre de la
+foudre<a id="footnotetag69" name="footnotetag69"></a>
+<a href="#footnote69"><sup class="sml">69</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote69"
+name="footnote69"><b>Note 69: </b></a><a href="#footnotetag69">
+(retour) </a> <i>Hundsfot</i> en allemand, coquin; et <i>verfluchter</i>, maudit, pendard!
+Le texte porte:
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p>.....«<i>Sad dods! whom</i> hundsfot <i>or</i> verfluchter</p>
+<p><i>Affect no more than lightning a conductor</i>.»</p>
+</div></div>
+
+<p>M. A. P. a rendu <i>conductor</i> par <i>un de nos cochers</i>; mais il ne fallait
+que du bon sens pour voir que ce mot ne peut signifier que le <i>conducteur
+du fluide électrique</i>.</p></blockquote>
+
+<p>72. Avouons que rien autant qu'une course rapide
+ne ranime nos sens (en gonflant nos veines
+comme le Cayenne gonfle le cuir).--Qu'importe où
+les chevaux vous conduisent, pourvu que, pour l'acquit
+de votre conscience, ils soient à franc étrier.
+Moins vous aurez de raisons de faire diligence et mieux
+vous atteindrez ce grand <i>but</i> des voyages,--le plaisir
+de voyager.</p>
+
+<p>73. A Cantorbéry, ils visitèrent la cathédrale:
+suivant l'usage, un bedeau, leur fit remarquer, du
+même ton d'insouciance et de cérémonie, le heaume
+du noir Édouard<a id="footnotetag70" name="footnotetag70"></a>
+<a href="#footnote70"><sup class="sml">70</sup></a> et la pierre rougie du sang de
+Becket<a id="footnotetag71" name="footnotetag71"></a>
+<a href="#footnote71"><sup class="sml">71</sup></a>.--C'est encore là de la gloire, bon lecteur!
+un casque rouillé, un ossement douteux, demi-dissous
+dans la soude ou la magnésie, voilà l'expression
+définitive de ce qui forme cette excellente substance,--l'espèce
+humaine.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote70"
+name="footnote70"><b>Note 70: </b></a><a href="#footnotetag70">
+(retour) </a> Le prince noir, qui gagna ses éperons à la bataille de Créci, et fit
+prisonnier, à Poitiers, le roi Jean.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote71"
+name="footnote71"><b>Note 71: </b></a><a href="#footnotetag71">
+(retour) </a> Thomas Becket, archevêque de Cantorbéry, que les philosophes
+auraient mis au rang des plus généreux patriotes, si l'Église n'en eût
+fait un saint.</blockquote>
+
+<p>74. L'effet que cette vue produisit sur Juan fut
+cependant sublime: il se représenta mille champs de
+Créci, à l'aspect de ce casque qui ne s'était arrêté
+que devant le tems. Il éprouva même un sentiment
+de respect pour la tombe de cet homme d'église,
+audacieuse et noble victime de sa résistance aux rois
+qui, du moins aujourd'hui, sont obligés d'articuler
+le mot <i>lois</i>, avant de commander un assassinat.--La
+petite Leila contemplait cet édifice et demandait
+dans quel but on l'avait élevé.</p>
+
+<p>75. On lui apprit que c'était <i>la maison de Dieu</i>:
+elle trouva qu'il était bien logé; mais elle s'étonna
+qu'il souffrît dans son propre logis ces cruels et mécréans
+Nazaréens qui avaient renversé ses saints temples,
+dans les terres données aux vrais croyans.--Le
+chagrin déposa même son empreinte sur son jeune
+front, quand elle vint à penser que cette belle mosquée,
+négligée par Mahomet, était abandonnée comme
+une perle à des pourceaux.</p>
+
+<p>76. Mais reprenons notre course à travers ces
+prairies cultivées comme autant de jardins, véritables
+paradis de houblon, et de productions solides:
+après plusieurs années de voyage dans des climats
+plus ardens, mais moins fertiles, le poète, en revoyant
+ces vertes campagnes, leur pardonne de ne
+pas lui offrir ces plus sublimes tableaux, dans lesquels
+se confondent la vigne, l'olivier, les glacières,
+les précipices, les volcans, les oranges et les glaces.</p>
+
+<p>77. Et quand je pense à un pot de bière:--mais
+je ne veux pas pleurer.--Ainsi fouettez, postillons!
+Pendant que les infatigables piqueurs se donnent
+carrière, Juan admire les grandes routes de ce pays
+habité par des millions d'hommes libres; pays, <i>en
+tout sens</i>, le plus cher pour les étrangers et pour ceux
+qui y sont nés, excepté cependant pour quelques mauvaises
+têtes qui s'avisent <i>de regimber sous les coups</i>,
+et qui ne gagnent à cela que de nouvelles blessures.</p>
+
+<p>78. Quelle agréable chose qu'une route à barrières!
+A peine si l'aigle, avec le secours de ses
+larges ailes, peut fendre les vastes champs de l'air
+aussi légèrement que l'on y rase la terre. Que ne les
+connaissait-on du tems de Phaéton! le dieu eût conseillé
+à son fils de satisfaire son envie par la malle
+d'York;--mais en avançant davantage, <i>surgit amari
+aliquid</i>,--le droit de péage.</p>
+
+<p>79. Hélas! combien toute espèce de paiement est
+pénible! Prenez notre vie, nos femmes, tout enfin,
+excepté notre bourse; car, ainsi que le prescrit Machiavel
+à ceux qui affectent la pourpre, ce serait
+le plus court chemin de gagner la haine générale.
+L'homme déteste un meurtrier bien moins qu'un
+prétendant à cet or précieux qui fait marcher le
+monde.--Il pourra vous pardonner d'avoir égorgé
+sa famille, mais à condition que vous n'essaierez pas
+de glisser votre main dans ses poches.</p>
+
+<p>80. C'est le Florentin<a id="footnotetag72" name="footnotetag72"></a>
+<a href="#footnote72"><sup class="sml">72</sup></a> qui l'a dit; et c'est à vous,
+ô rois, d'écouter votre instituteur.--Pour Juan,
+au moment où le jour commençait à baisser et à s'obscurcir,
+il se trouva sur la haute montagne qui regarde
+avec orgueil ou en pitié la grande ville.--Souriez
+ou tempêtez, si vous l'entendez mieux, vous
+tous qui avez dans les veines une parcelle du grand
+cœur des <i>cockneys</i><a id="footnotetag73" name="footnotetag73"></a>
+<a href="#footnote73"><sup class="sml">73</sup></a>.--Généreux Bretons, nous
+voilà donc sur <i>Shooter-Hill</i><a id="footnotetag74" name="footnotetag74"></a>
+<a href="#footnote74"><sup class="sml">74</sup></a>!</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote72"
+name="footnote72"><b>Note 72: </b></a><a href="#footnotetag72">
+(retour) </a> Machiavel, <i>le Prince</i>.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote73"
+name="footnote73"><b>Note 73: </b></a><a href="#footnotetag73">
+(retour) </a> <i>Cockney</i>, gobe-mouche, sobriquet particulier aux bourgeois de
+Londres, comme celui de <i>badaud</i> aux bourgeois de Paris.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote74"
+name="footnote74"><b>Note 74: </b></a><a href="#footnotetag74">
+(retour) </a> <i>Shooter-Hill</i> (mont du Tireur) est situé à huit milles de Londres.</blockquote>
+
+<p>81. Le soleil descendit et la fumée s'éleva, comme
+d'un volcan à demi éteint, sur une étendue qu'on
+pouvait prendre pour <i>la salle de réception du diable</i>,
+comme quelqu'un a déjà désigné cet endroit
+merveilleux. Juan n'approchait pas du toit de ses
+pères, mais, quoique étranger, il ressentit un véritable
+respect pour le sol, père de ces pieux mortels
+qui ont parcouru en bouchers la moitié de la terre,
+et menacé l'autre en fanfarons<a id="footnotetag75" name="footnotetag75"></a>
+<a href="#footnote75"><sup class="sml">75</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote75"
+name="footnote75"><b>Note 75: </b></a><a href="#footnotetag75">
+(retour) </a> L'Inde.--L'Amérique.<span class="rig">
+ (<i>Note de Lord Byron</i>.)</span><br><br></blockquote>
+
+<p>82. Un énorme amas de briques, de fumée et de
+bâtimens maritimes sales, obscurs, mais s'étendant
+aussi loin que la plus longue vue; çà et là quelque
+voile voltigeant, puis revenant se confondre dans
+une forêt de mâts; un désert de clochers<a id="footnotetag76" name="footnotetag76"></a>
+<a href="#footnote76"><sup class="sml">76</sup></a> dont les
+pointes entr'ouvraient un dais de charbon de terre;
+une vaste et sombre coupole<a id="footnotetag77" name="footnotetag77"></a>
+<a href="#footnote77"><sup class="sml">77</sup></a>, semblable à une calotte
+de papier gris sur la tête d'un fou,--voilà
+quelle est la ville de Londres.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote76"
+name="footnote76"><b>Note 76: </b></a><a href="#footnotetag76">
+(retour) </a> Il y a dans Londres près de deux cents clochers.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote77"
+name="footnote77"><b>Note 77: </b></a><a href="#footnotetag77">
+(retour) </a> Sans doute l'église <i>Saint-Paul</i>.</blockquote>
+
+<p>83. Mais Juan ne la voyait pas ainsi: chaque guirlande
+de fumée lui semblait la magique vapeur d'une
+fournaise philosophale où s'élaboraient les richesses
+du monde (richesses de taxes et de papier). Les
+épais brouillards qui lui sont imposés comme un
+joug, et qui éteignent le soleil comme un cierge,
+n'étaient à ses yeux qu'une atmosphère naturelle et
+singulièrement salubre,--quoique, à vrai dire, rarement
+lucide.</p>
+
+<p>84. Il s'arrêta,--et moi je vais l'imiter, comme
+fait un équipage avant de lancer sa bordée. Encore
+quelques instans, mes aimables compatriotes, et
+nous renouvellerons notre vieille connaissance; j'ai
+du moins l'intention de vous soumettre certaines vérités
+que, justement comme telles, <i>vous</i> ne manquerez
+pas de prendre pour des mensonges.--Je veux,
+mistress Fry masculin<a id="footnotetag78" name="footnotetag78"></a>
+<a href="#footnote78"><sup class="sml">78</sup></a>, promener dans vos salons
+un moelleux balai, et enlever mainte toile d'araignée
+qui en salit les lambris.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote78"
+name="footnote78"><b>Note 78: </b></a><a href="#footnotetag78">
+(retour) </a> Le nom de mistress Fry est vénéré à Londres comme celui du duc
+de Liancourt l'était en France. Elle a déjà sollicité et fait adopter une
+foule d'améliorations dans le système des prisons. Tous ses instans sont
+employés à consoler les prisonniers, et surtout à leur offrir les plus
+douces et les plus pénétrantes exhortations morales.</blockquote>
+
+<p>85. O mistress Fry! quel besoin d'aller à New-Gate<a id="footnotetag79" name="footnotetag79"></a>
+<a href="#footnote79"><sup class="sml">79</sup></a>?
+Pourquoi vouloir ramener à la vertu de pauvres
+coquins, et ne pas d'abord commencer par Carlton-House
+et autres hôtels<a id="footnotetag80" name="footnotetag80"></a>
+<a href="#footnote80"><sup class="sml">80</sup></a>? C'est contre l'endurcissement
+de l'impérial<a id="footnotetag81" name="footnotetag81"></a>
+<a href="#footnote81"><sup class="sml">81</sup></a> pécheur qu'il faudrait essayer
+votre main. Réformer le peuple, c'est une absurdité,
+un jargon, un verbiage philanthropique, à moins
+qu'on ne commence par rendre les <i>excellences</i> meilleures.--Fi
+donc, mistress Fry! je vous supposais
+plus de religion.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote79"
+name="footnote79"><b>Note 79: </b></a><a href="#footnotetag79">
+(retour) </a> Porte et prison de Londres.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote80"
+name="footnote80"><b>Note 80: </b></a><a href="#footnotetag80">
+(retour) </a> Carlton-House est le palais habité par Georges IV.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote81"
+name="footnote81"><b>Note 81: </b></a><a href="#footnotetag81">
+(retour) </a> La couronne britannique est dite <i>impériale</i>, depuis la réunion de
+l'Écosse à l'Angleterre. On dit également <i>le parlement impérial</i>.</blockquote>
+
+<p>86. Apprenez-leur comment doivent se comporter
+des sexagénaires; défaites-les de leur manie de <i>tours</i>
+et de costumes hussards et montagnards<a id="footnotetag82" name="footnotetag82"></a>
+<a href="#footnote82"><sup class="sml">82</sup></a>; dites-leur
+que la jeunesse une fois passée ne revient plus, et
+que des <i>huzzas</i><a id="footnotetag83" name="footnotetag83"></a>
+<a href="#footnote83"><sup class="sml">83</sup></a> soldés ne font pas évanouir la commune
+détresse; dites-leur que sir W--II--mC--t--s<a id="footnotetag84" name="footnotetag84"></a>
+<a href="#footnote84"><sup class="sml">84</sup></a>
+est un fangeux animal, trop grossier même
+pour les plus grossiers excès, le stupide Falstaff d'un
+Hal<a id="footnotetag85" name="footnotetag85"></a>
+<a href="#footnote85"><sup class="sml">85</sup></a> en cheveux blancs, un fou dont les clochettes
+ne sonnent plus depuis long-tems.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote82"
+name="footnote82"><b>Note 82: </b></a><a href="#footnotetag82">
+(retour) </a> Allusion aux courses fastueuses de Georges IV dans son nouveau
+royaume de Hanovre et dans les montagnes d'Écosse.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote83"
+name="footnote83"><b>Note 83: </b></a><a href="#footnotetag83">
+(retour) </a> Des <i>vivat</i>!</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote84"
+name="footnote84"><b>Note 84: </b></a><a href="#footnotetag84">
+(retour) </a> William Curtis, riche banquier qui passe pour confident de toutes
+les faiblesses du roi.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote85"
+name="footnote85"><b>Note 85: </b></a><a href="#footnotetag85">
+(retour) </a> <i>Hal</i>, diminutif de Henri, ou plutôt de <i>Harry</i>, d'après la manière
+de prononcer des enfans. Voyez dans le <i>Henry IV</i> de Shakspeare
+l'excellent personnage de Falstaff, qu'avait choisi pour compagnon de
+débauches et de vols le jeune prince de Galles Henri, plus tard Henri V.</blockquote>
+
+<p>87. Dites-leur, bien que trop tard peut-être, sur
+le déclin d'une vie épuisée, blasée et cassée, que le
+propre d'un bon roi n'est pas d'affecter une vaine
+grandeur, et que les meilleurs princes ont toujours
+été ceux qui faisaient le plus d'économies: dites-leur
+enfin,--mais vous ne direz rien, et j'ai maintenant
+assez bavardé. Avant peu, je ferai entendre ma voix
+comme le cor de Roland à Roncevaux.</p>
+
+<br><br>
+<hr>
+<h2><i>Chant Onzième</i>.</h2>
+<hr class="short">
+<br>
+
+<p>1. Quand l'évêque Berkeley dit que <i>la matière
+n'existait pas</i><a id="footnotetag86" name="footnotetag86"></a>
+<a href="#footnote86"><sup class="sml">86</sup></a>, et qu'il le prouva,--on ne l'écouta
+pas discuter cette <i>matière</i>; car il était, dit-on, inutile
+de combattre un système trop subtil même pour
+les têtes humaines les plus aériennes. Cependant, le
+croirait-on? je briserais volontiers toute espèce de
+matière, même le plomb, les pierres ou le diamant,
+pour me persuader que le monde est tout esprit, et
+pour porter ma tête en niant que je la porte.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote86"
+name="footnote86"><b>Note 86: </b></a><a href="#footnotetag86">
+(retour) </a> Georges Berkeley, évêque de Cloyne en Irlande, publia, en 1770,
+un livre intitulé: <i>Principe des connaissances humaines</i>; devenu fameux
+par la force des argumens qu'il contenait en faveur du spiritualisme
+et contre la réalité de la matière. Buffon, dans ses premiers volumes
+de l'<i>Histoire naturelle</i>, n'a même fait que les répéter. Hume
+regarde le systématique Berkeley comme celui de tous les philosophes,
+sans excepter Bayle, le plus propre à conduire au scepticisme. Rien, en
+effet, n'est plus facile à combattre que l'existence de la matière, et rien
+n'est plus difficile à croire que sa non-existence.</blockquote>
+
+<p>2. N'était-ce pas réellement une découverte sublime
+de faire de l'univers un égoïsme universel<a id="footnotetag87" name="footnotetag87"></a>
+<a href="#footnote87"><sup class="sml">87</sup></a>!
+et de ce tout idéal,--un <i>tout nous-mêmes</i>. Je gagerais
+le monde (quel qu'il soit) que <i>cela</i> n'était pas
+une hérésie. Maintenant donc, ô doute!--Si toutefois,
+comme quelques-uns le pensent, tu es un
+doute, ce dont je doute très-fort,--ô toi le seul
+prisme des rayons de la vérité, ne va pas me ravir
+ma potion de spiritualisme! ce brandevin céleste,
+que pourtant notre tête a de la peine à supporter.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote87"
+name="footnote87"><b>Note 87: </b></a><a href="#footnotetag87">
+(retour) </a> C'est-à-dire une seule substance.</blockquote>
+
+<p>3. Car, de tems en tems, survient dame indigestion
+(et non le plus <i>suave ariel</i><a id="footnotetag88" name="footnotetag88"></a>
+<a href="#footnote88"><sup class="sml">88</sup></a>), qui arrête notre
+noble essor par une autre sorte de difficulté. Ce qui,
+d'ailleurs, s'oppose à mon enthousiasme<a id="footnotetag89" name="footnotetag89"></a>
+<a href="#footnote89"><sup class="sml">89</sup></a>, c'est que
+je ne trouve pas d'endroit où le regard de l'homme
+puisse tomber sans y apercevoir la confusion des
+races, des sexes, des espèces, des astres, et de cet
+univers, miracle énigmatique qui, du moins, est
+une illustre extravagance,--</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote88"
+name="footnote88"><b>Note 88: </b></a><a href="#footnotetag88">
+(retour) </a> <i>Dainty</i> Ariel, expression de Shakspeare; <i>la Tempête</i>, acte <span class="sc">v</span >.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote89"
+name="footnote89"><b>Note 89: </b></a><a href="#footnotetag89">
+(retour) </a> C'est-à-dire ce qui <i>me</i> fait douter du système de Berkeley.</blockquote>
+
+<p>4. S'il est l'effet du hasard; et, à plus forte raison,
+s'il fut créé comme l'explique l'ancien texte<a id="footnotetag90" name="footnotetag90"></a>
+<a href="#footnote90"><sup class="sml">90</sup></a>:--mais
+pour ne pas le renverser, nous n'attaquerons
+pas ici l'Écriture; ce serait, au dire d'une foule de
+personnes, une guerre trop hasardeuse, et ils ont
+raison: la vie est trop courte pour que nous en perdions
+une partie sur des questions que personne ne
+peut de lui-même résoudre; tandis qu'<i>un jour, chacun
+de nous</i> les verra <i>éclaircies</i>,--ou, du moins,
+n'aura pas encore cessé de dormir.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote90"
+name="footnote90"><b>Note 90: </b></a><a href="#footnotetag90">
+(retour) </a> La <i>Bible</i>.</blockquote>
+
+<p>5. Ainsi, je ferai trêve à toute discussion métaphysique,
+à ce qui n'est ni ceci ni cela; je consens
+même que ce qui est, soit; et c'est, j'ose le dire,
+faire assez preuve de clarté et de vertu. La vérité est
+que depuis peu je suis devenu plus phthisique; j'en
+ignore la cause:--peut-être l'air. Mais quand j'éprouve
+des accès de souffrances, je me sens mieux
+disposé à l'orthodoxie.</p>
+
+<p>6. La première attaque me prouva, d'un seul
+coup, l'existence de Dieu (mais je n'en avais jamais
+douté ni de celle du diable); la suivante me fit concevoir
+la mystique virginité de la Vierge; la troisième,
+l'origine commune du mal; la quatrième me
+démontra toute la Trinité d'une manière tellement
+inébranlable que, dans ma dévotion, j'eusse désiré
+que trois fissent quatre, afin de trouver l'occasion
+d'en croire davantage.</p>
+
+<p>7. A notre sujet. L'homme qui, du haut de l'Acropolis,
+a abaissé ses regards sur l'Attique; celui
+qui a vogué dans le bassin qui borde la pittoresque
+Constantinople: celui qui a vu Tombuctou; celui
+qui a pris du thé dans la métropole en porcelaine de
+la Chine aux petits yeux; enfin celui qui s'est assis
+sur les briques de Nïnive, ne sera pas émerveillé à
+la première vue de Londres;--mais au bout d'une
+année, demandez-lui ce qu'il en pense?</p>
+
+<p>8. Don Juan descendait de Shooter-Hill; le crépuscule
+commençait; la descente aboutissait à cette
+vallée de bien et de mal où fermentent les rues de
+Londres. Autour de lui cependant tout était calme
+et immobile, si ce n'est le craquement des roues qui
+tournaient sur leurs pivots<a id="footnotetag91" name="footnotetag91"></a>
+<a href="#footnote91"><sup class="sml">91</sup></a>--et l'écho, le murmure,
+le bourdonnement affaire, qui bouillonne et
+écume toujours au-dessus des villes.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote91"
+name="footnote91"><b>Note 91: </b></a><a href="#footnotetag91">
+(retour) </a> Tous ceux qui sont entrés à Paris, au lever ou au coucher du soleil,
+se rappelleront sans doute que le craquement monotone et presque continu
+des roues est aussi le seul bruit qu'on entende à trois ou quatre lieues
+de la grande ville.</blockquote>
+
+<p>9. J'ai dit que Don Juan, dans un ravissement
+contemplatif, se promenait derrière sa voiture, sur
+la hauteur. Ne pouvant contenir son admiration pour
+un si grand peuple: «C'est là, s'écriait-il, que la
+liberté a choisi sa résidence. C'est là que tonne la
+voix du peuple, et que ne peuvent la faire expirer
+ni les chaînes, ni les tortures, ni l'inquisition. Car
+pour lui rendre toute sa force, il suffit d'une réunion
+ou d'une élection nouvelle.</p>
+
+<p>10. «C'est là que les femmes sont chastes et les
+vies pures; c'est là que le peuple ne paie que ce
+qui lui plaît, et s'il paie beaucoup, c'est uniquement
+parce qu'il aime à prodiguer son argent, et
+à faire voir tout ce qu'il a de revenu. C'est là que
+les lois sont toutes inviolées; que personne ne tend
+des pièges aux voyageurs, que toutes les routes
+sont sûres; c'est là.»--Il fut interrompu par un
+couteau et un <i>damn your eyes</i><a id="footnotetag92" name="footnotetag92"></a>
+<a href="#footnote92"><sup class="sml">92</sup></a>! <i>la bourse ou la vie</i>!</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote92"
+name="footnote92"><b>Note 92: </b></a><a href="#footnotetag92">
+(retour) </a> Ou <i>God damn your eyes</i> (maudits soient vos yeux).</blockquote>
+
+<p>11. Ces mots, dépouillés d'artifice, étaient prononcés
+par quatre bandits placés en embuscade, et
+qui l'avaient aperçu lambinant derrière son équipage;
+ils avaient, en gens habiles, attendu pour le
+<i>reconnaître</i> l'heure favorable où le voyageur isolé
+chemine, l'ame remplie d'une funeste confiance,
+bien que toujours exposé, dans cette île de richesses,
+à soutenir un combat pour conserver la vie et les culottes.</p>
+
+<p>12. Juan, qui ne comprenait pas un mot d'anglais,
+sauf leur sibboleth: <i>God damn!</i> encore l'avait-il si rarement
+entendu, qu'il le prenait pour leur <i>salaam</i><a id="footnotetag93" name="footnotetag93"></a>
+<a href="#footnote93"><sup class="sml">93</sup></a>,
+ou leur <i>Dieu vous bénisse!</i>--et il ne faut pas se
+moquer de lui, car tout demi-anglais que je suis
+(pour mon malheur), je puis assurer que jamais je
+n'ai entendu un seul de mes compatriotes vous dire
+<i>adieu</i>, sans prononcer ce mot de <i>God damn</i>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote93"
+name="footnote93"><b>Note 93: </b></a><a href="#footnotetag93">
+(retour) </a> <i>Salam aleïkoum!</i> la paix soit avec vous! C'est le salut que les
+Orientaux font aux vrais croyans. Aux chrétiens, ils disent: <i>Urlarala</i>,
+bon voyage, ou <i>saban hiresem</i>, bonjour; <i>saban serula</i>, bonsoir.
+(Voyez le <i>Giaour</i>.)</blockquote>
+
+<p>13. Don Juan comprit parfaitement leurs gestes,
+et comme il était tant soit peu irascible, il tira un
+pistolet de poche et le déchargea dans le <i>pudding</i> de
+l'un des agresseurs;--celui-ci tomba comme un
+bœuf se roule dans sa pâture, et en se débattant dans
+sa fange naturelle, il mugit ces paroles adressées à
+son camarade ou valet le plus proche: «Oh! Jack!
+je suis renversé par ce scélérat de Français!»</p>
+
+<p>14. Sur quoi Jack et sa bande s'empressèrent de
+fuir: les gens de Juan, qui se tenaient à quelque
+distance, accoururent alors, et, en admirant un si
+bel exploit, offrirent leur aide, comme c'est l'usage,
+pour ce qui restait à faire. Juan, qui voyait le sang
+du <i>mignon de la lune</i><a id="footnotetag94" name="footnotetag94"></a>
+<a href="#footnote94"><sup class="sml">94</sup></a> couler comme si sa vie eût dû
+s'exhaler avec lui, ne demandait que des bandages
+et de la charpie, et se reprochait d'avoir été trop
+pressé de lâcher son coup.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote94"
+name="footnote94"><b>Note 94: </b></a><a href="#footnotetag94">
+(retour) </a> Expression de Shakspeare, <i>Henri IV</i>, acte <span class="sc">I</span> <sup>er</sup>, scène <span class="sc">II</span >. <span class="sc">Falstaff</span >.--«Parbleu!
+donc, mon cher luron, quand tu seras roi, ne nous laisse
+pas appeler <i>voleurs</i>....., nous qui sommes les gardes du corps de la
+nuit.--Il faut qu'on nous regarde comme les forestiers de Diane, les
+gentilshommes de l'ombre, <i>les mignons de la lune</i>, etc.»</blockquote>
+
+<p>15. «Peut-être, pensait-il, est-ce la mode en ce
+pays d'accueillir les étrangers de cette façon:
+maintenant je me rappelle certains maîtres-d'hôtel
+qui ne diffèrent de ces gens-ci qu'en volant
+avec des salutations au lieu de voler avec l'épée
+nue ou le front menaçant. Mais que faire à présent?
+Je ne puis laisser cet homme hurler sur la
+route: ainsi, prenez-le; je vais vous aider à le
+transporter.»</p>
+
+<p>16. Mais avant qu'ils pussent accomplir ce devoir
+pieux, «Arrêtez! s'écria le moribond: j'ai gagné
+mon gruau! Oh! que ne puis-je avoir un verre de
+<i>max</i><a id="footnotetag96" name="footnotetag96"></a>
+<a href="#footnote96"><sup class="sml">96</sup></a>! Nous avons mal choisi notre homme; laissez-moi
+mourir où je suis!» Et comme le feu de
+la vie s'exhalait de son cœur, comme des gouttes
+noires et épaisses coulaient de sa blessure, et qu'il
+rendait péniblement son avant-dernier soupir, il détacha
+de sa gorge enflée un mouchoir, en s'écriant:
+<i>Remettez-le à Sal</i><a id="footnotetag97" name="footnotetag97"></a>
+<a href="#footnote97"><sup class="sml">97</sup></a>; puis il mourut.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote96"
+name="footnote96"><b>Note 96: </b></a><a href="#footnotetag96">
+(retour) </a> Espèce d'eau-de-vie de genièvre et de grain, dont les boxeurs sont,
+en général, friands.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote97"
+name="footnote97"><b>Note 97: </b></a><a href="#footnotetag97">
+(retour) </a> <i>Sal, Sally</i>, diminutifs de Sarah.</blockquote>
+
+<p>17. Don Juan vit tomber à ses pieds la cravate
+rougie de sang, mais il ne devinait pas pourquoi le
+défunt l'avait retirée, et ce que signifiait son dernier
+adieu. Jadis le pauvre Tom avait d'abord été un des
+incroyables de la ville, un <i>élégant</i> plein de grâces,
+de sentiment et de délicatesse; mais ensuite ses poches
+s'étaient trouées, et quelque tems après--son
+corps.</p>
+
+<p>18. Don Juan ayant fait du mieux qu'il pouvait,
+en pareille circonstance, poursuivit, dès que l'<i>enquête
+du coroner</i> le lui permit, sa route paisible vers
+la capitale.--Tout en avançant, il se sentait légèrement
+affligé d'avoir, il n'y avait pas encore douze
+heures, et en moins de rien, tué un citoyen libre,
+pour défendre sa propre vie. Cela même le rendit
+méditatif.</p>
+
+<p>19. Il venait de priver le monde d'un homme
+qui, pendant certain tems, y avait fait une héroïque
+figure. Qui savait, en effet, mieux que
+Tom faire les honneurs d'une partie, boire sec et
+toujours rire? qui <i>empaumait</i> mieux un nigaud?
+qui (en dépit des héros de Bowstreet) pouvait,
+comme lui, tenir le museau sur l'hypocras épicé?
+et qui, près de sa maîtresse, la brave et joyeuse
+Sally, était plus ardent, plus vif, plus complaisant,
+plus infatigable<a id="footnotetag98" name="footnotetag98"></a>
+<a href="#footnote98"><sup class="sml">98</sup></a>?</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote98"
+name="footnote98"><b>Note 98: </b></a><a href="#footnotetag98">
+(retour) </a>
+ Les progrès de la science et du langage me dispensent d'expliquer
+les bonnes et pures expressions anglaises de cette strophe; elles sont
+usitées dans toute leur simplicité originale par la <i>canaille</i> de distinction
+et par ses patrons. Voici une stance d'une chanson extrêmement populaire,
+du moins au tems de ma première jeunesse:
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p> On the high Toby-Spice flash the muzzle,</p>
+<p>In spite of each gallows old scout;</p>
+<p>If you at the spellken can't hustle,</p>
+<p>You'll be hobbled in making clout.</p>
+<p> Then your blowing will wax gallows haughty,</p>
+<p>When she hears of your scaly mistake,</p>
+<p>She'll surely turn snitch for the forty--</p>
+<p>That her Jack may be regular weight.</p>
+</div></div>
+
+<p>S'il se trouve quelque <i>merveilleux</i> assez ignorant pour en demander
+la traduction, je le renvoie à mon vieil ami et corporel pasteur et maître,
+John Jackson, esq. professeur de pugilisme, qui, je l'espère, conserve
+encore la force et les belles proportions de ses membres, ainsi que
+la bonne humeur et les qualités athlétiques et intellectuelles qui le
+distinguaient.<span class="rig">
+ (<i>Note de Lord Byron</i>.)</span><br><br></p></blockquote>
+
+<p>20. Mais Tom n'est plus;--ainsi laissons en
+paix Tom. Il faut bien que les héros meurent, et,
+avec la grâce de Dieu, la plupart d'entre eux ne
+mettent pas à s'en aller beaucoup de tems.--Salut,
+Tamise, salut! Maintenant le char de Juan, roulant
+comme un tonnerre continu sur tes bords, traverse
+Kennington et tous les autres <i>ton</i><a id="footnotetag99" name="footnotetag99"></a>
+<a href="#footnote99"><sup class="sml">99</sup></a> qui font soupirer
+avec tant d'impatience après la véritable ville.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote99"
+name="footnote99"><b>Note 99: </b></a><a href="#footnotetag99">
+(retour) </a> <i>Ton</i>, désinence de lieux aussi commune en Angleterre que celle de
+<i>ville</i> en France, et qui a à peu près la même signification primitive.
+Après <i>Kennington</i> on passe à Newington, Clayton, Penton, Hampton,
+Brighton, etc.</blockquote>
+
+<p>21. C'est à travers <i>Groves</i><a id="footnotetag100" name="footnotetag100"></a>
+<a href="#footnote100"><sup class="sml">100</sup></a>, ainsi nommé parce
+qu'il manque d'arbres (comme <i>lucus</i> pour l'absence
+de lumière); à travers une perspective nommée
+<i>Mont-Plaisant</i>, parce qu'il n'offre pas le moindre
+agrément, et fort peu d'élévation; à travers de petits
+réduits, proclamant un <i>à louer</i> sur leurs portes, et
+fermés de briques, pour qu'on y puisse savourer
+tranquillement la poussière; à travers des avenues
+modestement appelées <i>Paradis</i>, et qu'Ève aurait
+abandonnées sans un trop douloureux sacrifice;</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote100"
+name="footnote100"><b>Note 100: </b></a><a href="#footnotetag100">
+(retour) </a> <i>Groves</i>, nom de lieu presque aussi commun en France qu'en Angleterre,
+et qui signifie <i>bosquet, petit bois</i>.</blockquote>
+
+<p>22. A travers coches, charrettes, barrières encombrées,
+tourbillon de roues, confusion et mélange
+de voix rauques; tavernes amorçant les passans avec
+une pinte de <i>purle</i><a id="footnotetag101" name="footnotetag101"></a>
+<a href="#footnote101"><sup class="sml">101</sup></a>; malles passant avec la rapidité
+de l'éclair; têtes de bois garnies de perruques bouclées,
+à la fenêtre des barbiers; lampistes versant
+lentement leur infusion huileuse dans le réservoir
+diaphane (car alors nous n'avions pas encore de
+gaz).</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote101"
+name="footnote101"><b>Note 101: </b></a><a href="#footnotetag101">
+(retour) </a> Sans doute en forme d'enseigne. Le <i>purle</i> est une bière d'absinthe.</blockquote>
+
+<p>23. C'est à travers tout cela, et bien d'autres choses,
+que les voyageurs s'ont introduits dans la superbe
+Babylone: qu'ils arrivent à cheval, en chaise
+ou en coche, toutes les routes, à quelques légères
+exceptions près, leur offriront les mêmes scènes. Je
+pourrais fournir de plus longs détails, mais je ne
+veux pas usurper les droits du <i>Livre-guide</i>. Le soleil
+était disparu depuis quelques instant, et la nuit
+franchissait déjà la limite du crépuscule, quand notre
+société traversa le pont.</p>
+
+<p>24. Ce qui leur parut plus agréable, ce fut le doux
+murmure de la Tamise--qui semblait vouloir un
+instant demander grâce pour ses ondes<a id="footnotetag102" name="footnotetag102"></a>
+<a href="#footnote102"><sup class="sml">102</sup></a>;--mais
+à peine l'entendait-on au milieu des <i>damn</i> qui retentissaient
+de tous côtés. La lumière plus régulière
+des lampes de Westminster, la largeur des paves,
+et ce temple<a id="footnotetag103" name="footnotetag103"></a>
+<a href="#footnote103"><sup class="sml">103</sup></a> où réside la gloire sous la forme d'un
+spectre, dont le pâle reflet se confond sur le faîte de
+l'édifice avec ceux de la lune;--tout fait de cet endroit
+la partie sacrée de l'île d'Albion.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote102"
+name="footnote102"><b>Note 102: </b></a><a href="#footnotetag102">
+(retour) </a> Les eaux de la Tamise sont toujours surchargées de vapeurs épaisses.
+</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote103"
+name="footnote103"><b>Note 103: </b></a><a href="#footnotetag103">
+(retour) </a> L'église de Westminster, sépulture des princes et des grands hommes.
+</blockquote>
+
+<p>25. Les forêts druidiques sont abattues, et c'est
+pour le mieux<a id="footnotetag104" name="footnotetag104"></a>
+<a href="#footnote104"><sup class="sml">104</sup></a>!--Stone-Henge est debout,--mais
+que diable est-il<a id="footnotetag105" name="footnotetag105"></a>
+<a href="#footnote105"><sup class="sml">105</sup></a>?--Bedlam existe encore
+avec ses prudentes grilles, qui empêchent les fous
+de mordre ceux qui leur rendent visite. Le <i>Banc du
+Roi</i><a id="footnotetag106" name="footnotetag106"></a>
+<a href="#footnote106"><sup class="sml">106</sup></a> siége, ou plutôt assiége encore la foule des
+débiteurs; la <i>Mansion-House</i><a id="footnotetag107" name="footnotetag107"></a>
+<a href="#footnote107"><sup class="sml">107</sup></a> (en dépit de critiques
+nombreuses) me semble un édifice, sinon gracieux,
+du moins imposant. Mais l'abbaye de Westminster
+seule vaut tout ce que je viens de nommer.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote104"
+name="footnote104"><b>Note 104: </b></a><a href="#footnotetag104">
+(retour) </a> Westminster était autrefois consacré spécialement au dieu celtique
+Thor, et, par conséquent, environné de forêts.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote105"
+name="footnote105"><b>Note 105: </b></a><a href="#footnotetag105">
+(retour) </a> Masse énorme de pierres carrées dans la plaine de Salisbury, qui
+semblent avoir servi au culte des dieux celtiques.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote106"
+name="footnote106"><b>Note 106: </b></a><a href="#footnotetag106">
+(retour) </a> Le tribunal du banc du roi connaît en dernier ressort de toutes les
+affaires civiles. Il rend ordinairement ses arrêts à Westminster.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote107"
+name="footnote107"><b>Note 107: </b></a><a href="#footnotetag107">
+(retour) </a> Demeure du lord-maire.</blockquote>
+
+<p>26. La ligne des lumières jusqu'à Charing-Cross,
+Pall-Mall et encore au-delà, répand une clarté dont
+l'effet est celui de l'or à côté de la boue, quand on
+le compare à l'illumination des villes du continent,
+où jamais la nuit n'emprunte le secours du moindre
+fard: les Français n'étaient pas encore une nation
+éclairée de lampes, et quand ils voulurent l'être,--ils
+suspendirent, au lieu de mèches, de <i>méchans</i><a id="footnotetag108" name="footnotetag108"></a>
+<a href="#footnote108"><sup class="sml">108</sup></a>
+patriotes à leurs lanternes.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote108"
+name="footnote108"><b>Note 108: </b></a><a href="#footnotetag108">
+(retour) </a> Le jeu de mots existe dans le texte anglais.
+
+<p class="mid"><i>Instead of</i> wicks <i>they made a</i> wicked <i>man turn.</i></p>
+
+<p>Au lieu de <i>lumignon</i> ils firent tourner un <i>méchant</i> homme.</p></blockquote>
+
+<p>27. Une raie de gentilshommes suspendus au milieu
+des rues et des feux de joie faits de maisons aristocratiques
+peuvent sans doute éclairer le monde,
+mais l'ancienne méthode est plus à la portée des gens
+à courte vue. L'autre brille comme le phosphore
+sur la toile; c'est une espèce d'<i>ignis fatuus</i> qui, bien
+qu'assuré de produire la terreur et l'effroi, a besoin,
+pour éclairer, de jeter une lumière plus tranquille.</p>
+
+<p>28. Quant à Londres, elle est si bien illuminée,
+que si Diogène, venant à recommencer sa chasse à
+l'<i>honnéte homme</i>, ne le trouvait pas au milieu des
+variétés d'espèces qui pullulent journellement dans
+cette énorme cité, ce ne serait pas le défaut de lanternes
+qui lui déroberait la découverte de cet introuvable
+trésor. Ce que je puis dire, c'est qu'ayant
+tenté la même recherche dans le voyage de la vie,
+le monde m'a toujours semblé un véritable accusateur
+public<a id="footnotetag109" name="footnotetag109"></a>
+<a href="#footnote109"><sup class="sml">109</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote109"
+name="footnote109"><b>Note 109: </b></a><a href="#footnotetag109">
+(retour) </a> <i>One</i> attorney.</blockquote>
+
+<p>29. Sur les pavés encore bruissans de Pall-Mall;
+à travers des foules et des équipages dont cependant
+le nombre diminue à mesure que le marteau, fortement
+ébranlé, rompt le charme qui défendait aux
+importuns l'entrée des portes, et qu'il laisse pénétrer
+ceux qui, vers la nuit tombante, se présentent
+pour dîner,--don Juan, notre jeune espion diplomatique,
+poursuivait sa marche; laissant derrière
+lui plusieurs hôtels, le palais de Saint-James et les
+<i>enfers</i><a id="footnotetag110" name="footnotetag110"></a>
+<a href="#footnote110"><sup class="sml">110</sup></a> de Saint-James.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote110"
+name="footnote110"><b>Note 110: </b></a><a href="#footnotetag110">
+(retour) </a> <i>Hells</i>, maisons de jeu. A combien s'élève leur nombre dans cette
+ville? je l'ignore; avant d'être majeur je les connaissais toutes parfaitement,
+ceux <i>d'or</i> comme ceux <i>d'argent</i>. Je fus un jour sur le point de
+me battre avec une de mes connaissances, parce que m'ayant demandé
+où je supposais que son ame irait au sortir du monde, je lui avais répondu:
+<i>dans l'enfer d'argent</i>.<span class="rig">
+ (<i>Note de Lord Byron</i>.)</span><br><br></blockquote>
+
+<p>30. Enfin ils arrivèrent à l'hôtel: aussitôt, de la
+porte principale, déborda une marée de valets bien
+vêtus; la populace fit cerclé autour des équipages,
+et l'on put, comme c'est l'ordinaire, remarquer dans
+le nombre, quelques vingtaines de ces pédestres
+filles de Paphos qui se répandent dans les rues de la
+pudique Londres, dès que le jour cesse de luire.
+Leur métier, immoral sans doute, est pourtant aussi
+utile que Malthus<a id="footnotetag111" name="footnotetag111"></a>
+<a href="#footnote111"><sup class="sml">111</sup></a> à la propagation des mariages.--Mais
+déjà Juan; en descendant de voiture,</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote111"
+name="footnote111"><b>Note 111: </b></a><a href="#footnotetag111">
+(retour) </a> Économiste célèbre, qui a essayé de prouver qu'un gouvernement
+sage doit s'opposer efficacement à la multiplicité des mariages.</blockquote>
+
+<p>31. Se trouve dans un des plus beaux hôtels du
+monde, surtout pour les étrangers,--et pour ceux
+qui, bouffis de faveurs ou de richesses, s'embarrassent
+peu d'acquitter les légers <i>items</i> de la carte. C'est
+dans cet hôtel (antre réservé aux menteurs perdus
+de la diplomatie) que séjourne ou a séjourné maint
+envoyé, jusqu'au moment où il lui est permis d'habiter
+quelques <i>square</i><a id="footnotetag112" name="footnotetag112"></a>
+<a href="#footnote112"><sup class="sml">112</sup></a> fastueux, et de surcharger
+ses portes du bronze armorié de ses noms.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote112"
+name="footnote112"><b>Note 112: </b></a><a href="#footnotetag112">
+(retour) </a> <i>Square</i>, carré; c'est ainsi que sont désignées les <i>places</i> de Londres:
+la plupart des hôtels d'ambassadeurs sont bâtis sur des <i>squares</i>.</blockquote>
+
+<p>32. Chargé d'une commission délicate et intime,
+bien que d'intérêt public, Juan n'avait pas de titre
+qui expliquât précisément l'affaire pour laquelle il
+arrivait. Seulement on savait qu'un étranger de distinction
+avait favorisé nos rivages de sa présence;
+qu'il avait une mission secrète; qu'il était jeune,
+beau, accompli, qu'enfin (ajoutait-on à l'oreille),
+il passait pour avoir tourné la tête de sa souveraine.</p>
+
+<p>33. Une rumeur, de je ne sais quelles étranges
+aventures, de ses combats et de ses amours, s'était
+aussi répandue devant lui; et comme les têtes romanesques
+voient toujours tout en beau<a id="footnotetag113" name="footnotetag113"></a>
+<a href="#footnote113"><sup class="sml">113</sup></a>, comme surtout
+les dames anglaises sont sujettes aux excursions
+imaginaires, et ne savent guère dans leurs caprices
+respecter les bornes de la raison, Juan devint tout
+d'un coup extrêmement à là mode; or la mode tient,
+à nos citoyens penseurs, lieu des passions.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote113"
+name="footnote113"><b>Note 113: </b></a><a href="#footnotetag113">
+(retour) </a> Le lecteur se rappellera souvent, en lisant ces strophes, les
+circonstances de la vie de Lord Byron. A son retour de l'Orient, 1812, il
+trouva, comme Juan, tous les salons de Londres curieux et fiers de le
+posséder; malheureusement, il ne sut pas imiter la réserve de Juan avec
+les <i>blues</i>.</blockquote>
+
+<p>34. Non que je prétende qu'ils n'aient pas de passions,
+bien au contraire; mais elles partent chez eux
+de la tête. Au reste, comme les conséquences de ces
+passions sont les mêmes que si elles venaient du
+cœur, peu nous importe de savoir le siége des impulsions
+féminines; pourvu qu'elles vous permettent
+d'arriver sain et sauf au but où vous tendez, quel
+besoin de vous inquiéter du chemin qui vous y mène?</p>
+
+<p>35. Juan présenta, en tems utile, aux employés
+chargés de les vérifier, ses lettres russes de créance.
+Ceux qui gouvernent au mode impératif<a id="footnotetag114" name="footnotetag114"></a>
+<a href="#footnote114"><sup class="sml">114</sup></a> l'accueillirent
+avec toute la grimace de rigueur; en voyant
+un jouvenceau au visage doux et agréable, ils espérèrent
+(chose fort essentielle dans les affaires d'état)
+qu'ils n'auraient pas de peine à <i>faire</i> l'innocent
+écervelé; ainsi l'épervier couve des yeux, avant de
+le saisir, le tendre musicien des bois.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote114"
+name="footnote114"><b>Note 114: </b></a><a href="#footnotetag114">
+(retour) </a>
+ Manière de parler ridiculement mise en usage par ceux que Rabelais
+appelle <i>rapetasseurs de vieilles ferrailles latines</i>. Ainsi, par exemple,
+pour se mettre à la portée des enfans, ils disent que «le Que <i>retranché</i>
+gouverne le mode infinitif.»</blockquote>
+
+<p>36. Ils se trompaient dans leurs présomptions;
+c'est l'ordinaire des vieillards. Mais nous en reparlerons,
+ou si nous y manquons, c'est par suite de la
+mauvaise opinion que nous avons de ces doubles
+politiques, qui vivent de mensonges et pourtant n'osent
+tromper avec hardiesse.--Oh! que j'aime bien
+mieux les femmes! elles ne peuvent ou ne veulent
+jamais se défendre de mentir; mais leurs mensonges
+sont si parfaitement arrangés, qu'auprès d'eux la
+vérité elle-même a l'air de la fraude.</p>
+
+<p>37. Et après tout, qu'est-ce que le mensonge?
+Rien que la vérité en mascarade. Je défie héros,
+historiens, prêtres ou légistes, de raconter un fait
+sans y ajouter quelque levain de mensonge. L'ombre
+seule de la <i>vraie</i> vérité anéantirait annales, révélations,
+poésies et prophéties,--à moins; pour ces
+dernières, que leur date ne devançât de plusieurs
+années les événemens qu'elles exposent<a id="footnotetag115" name="footnotetag115"></a>
+<a href="#footnote115"><sup class="sml">115</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote115"
+name="footnote115"><b>Note 115: </b></a><a href="#footnotetag115">
+(retour) </a> En effet, les prophètes, ceux même dont l'événement ne réalise
+pas les prédictions, ne méritent pas la qualification de menteurs. Peut-on
+mentir en narrant des faits non encore advenus?</blockquote>
+
+<p>38. Gloire à tous les menteurs et à tous les mensonges!
+Viendra-t-on encore maintenant taxer de
+misanthropie ma complaisante muse? Elle entonne le
+<i>Te Deum</i> du monde, et son front rougit pour ceux
+qui ne rougissent plus.--En gémir serait véritable
+niaiserie; songeons plutôt, comme le plus grand
+nombre, à nous courber, à baiser les mains, les
+pieds, ou toute autre partie du corps de quelque
+<i>majesté</i>; nous avons le bon exemple de la <i>Verte
+Erine</i> qui maintenant trouve son <i>shamrock</i><a id="footnotetag116" name="footnotetag116"></a>
+<a href="#footnote116"><sup class="sml">116</sup></a> trop
+vieux pour le porter encore.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote116"
+name="footnote116"><b>Note 116: </b></a><a href="#footnotetag116">
+(retour) </a> C'est le court manteau national des Irlandais, ainsi désigné par le
+poète, à cause de sa ressemblance avec la forme d'un <i>trèfle</i>. Byron fait
+ici allusion aux acclamations achetées ou franches, avec lesquelles les
+Irlandais venaient d'accueillir Georges IV.--On se rappelle ici involontairement
+la belle chanson des <i>Adieux à la gloire</i>, de Béranger.</blockquote>
+
+<p>39. Don Juan fut présenté: son costume et son
+maintien excitèrent une admiration générale.--Je
+ne sais ce qui lui mérita le plus ou le moins d'éloge;
+mais une chose qui long-tems attira les regards, ce
+fut un diamant énorme que, dans un moment d'ivresse
+(alors que fermentaient dans son sein l'amour ou
+quelque liqueur forte), lui avait donné Catherine,
+comme personne ne l'ignorait; et, à vrai dire, il
+l'avait on ne peut mieux gagné.</p>
+
+<p>40. Outre les ministres et leurs confidens, qui par
+état sont obligés d'être courtois, même à l'égard des
+diplomates accrédités par les plus chancelans monarques,
+jusqu'à ce que leur royale énigme ait été
+débrouillée; les commis eux-mêmes,--ces excrémens
+de bureau, semblables aux moucherons engendrés
+dans la fange par une dégoûtante corruption<a id="footnotetag117" name="footnotetag117"></a>
+<a href="#footnote117"><sup class="sml">117</sup></a>,
+--les commis furent à peine insolens en demandant
+leurs gratifications.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote117"
+name="footnote117"><b>Note 117: </b></a><a href="#footnotetag117">
+(retour) </a> Ne pouvant traduire littéralement ce passage, j'ai cherché à rendre
+fidèlement l'idée de mon modèle. Voici le texte:
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p><i>The very clarks--those somewhat dirty springs</i></p>
+<p><i>Of office, or the house of office, fed</i></p>
+<p><i>By foul corruption into streams</i>, etc.</p>
+</div></div>
+
+<p>On sait ce que nos voisins entendent par <i>la chambre d'office</i> (<i>the
+house of office</i>).</p></blockquote>
+
+<p>41. Et pourtant l'insolence est le principal objet
+de leur emploi, puisqu'elle forme leur constante occupation
+dans les coûteuses divisions de la paix et de
+la guerre. Si vous en doutez, demandez, je vous prie,
+au premier venu si, quand il a eu besoin d'un passeport,
+ou de quelque autre entrave à la liberté, il n'a
+pas trouvé que cette engeance de riches stipendiés
+étaient, comme les roquets, les moins civils animaux
+de leur espèce<a id="footnotetag118" name="footnotetag118"></a>
+<a href="#footnote118"><sup class="sml">118</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote118"
+name="footnote118"><b>Note 118: </b></a><a href="#footnotetag118">
+(retour) </a> «<i>Like Lap dogs, the least civil sons of b----s</i>.»</blockquote>
+
+<p>42. Mais Juan fut reçu avec beaucoup d'empressement<a id="footnotetag119" name="footnotetag119"></a>
+<a href="#footnote119"><sup class="sml">119</sup></a>.--Je
+suis forcé d'emprunter les expressions
+raffinées à nos plus proches voisins, chez lesquels,
+comme pour les pièces du jeu d'échecs, on suit
+une marche obligée pour la joie ou pour la douleur,
+non-seulement dans la conversation, mais aussi dans
+les livres. Dans les îles, il semble que l'homme soit
+plus franc et plus ingénu que sur le continent,--comme
+si la mer (témoin Billingsgate<a id="footnotetag120" name="footnotetag120"></a>
+<a href="#footnote120"><sup class="sml">120</sup></a>) contribuait
+à mieux délier la langue.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote119"
+name="footnote119"><b>Note 119: </b></a><a href="#footnotetag119">
+(retour) </a> Ce mot est en français dans le texte.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote120"
+name="footnote120"><b>Note 120: </b></a><a href="#footnotetag120">
+(retour) </a> <i>Billingsgate</i>, quartier de Londres situé sur le bord de la Tamise,
+et rendez-vous des poissardes et des mariniers.</blockquote>
+
+<p>43. Cependant, il y a quelque chose d'attique dans
+le <i>damm</i> britannique; tandis qu'au contraire les <i>jurons
+du continent</i> sont on ne peut plus incontinens.
+Ils roulent tous sur des idées que rougirait de prononcer
+une bouche aristocratique; je me garderai
+donc de rien citer <i>anent</i><a id="footnotetag121" name="footnotetag121"></a>
+<a href="#footnote121"><sup class="sml">121</sup></a> ce sujet; je ne veux pas
+me faire déclarer hérétique en politesse, en articulant
+des sons trop incongrus. Pour <i>damm</i>, c'est un
+mot qui, malgré son audace, est vraiment aérien;--c'est
+un blasphème tout-à-fait platonique, c'est
+le juron spiritualisé<a id="footnotetag122" name="footnotetag122"></a>
+<a href="#footnote122"><sup class="sml">122</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote121"
+name="footnote121"><b>Note 121: </b></a><a href="#footnotetag121">
+(retour) </a> <i>Anent</i> est un mot écossais qui signifie <i>relativement à</i>; les nouvelles
+écossaises l'ont introduit dans notre langage, et comme disent les Français,
+<i>s'il n'est pas anglais, il faudra qu'il le devienne</i>.
+(<i>Note de Lord Byron</i>.)</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote122"
+name="footnote122"><b>Note 122: </b></a><a href="#footnotetag122">
+(retour) </a> Je remarquerai (à la justification de la France) que l'interjection
+sacramentelle <i>Damme</i> ou <i>Dame</i> est depuis long-tems française. Nous
+l'introduisons, à Paris comme à Londres, dans la plupart de nos phrases,
+aux halles, dans les salons. C'est, je crois, une ellipse de l'ancien juron
+<i>par notre dame</i> (<i>By our damme!</i>)</blockquote>
+
+<p>44. Voulez-vous une franche grossièreté? demeurez
+chez vous, mes compatriotes; de la vraie ou
+fausse politesse (et celle-ci même, assez rarement
+aujourd'hui)? croisez l'<i>abîmé azuré</i> et <i>la blanche
+écume</i>. Le premier est l'emblème de ce que vous
+quittez<a id="footnotetag123" name="footnotetag123"></a>
+<a href="#footnote123"><sup class="sml">123</sup></a>; la seconde, de ce que vous allez avant tout
+retrouver. Quoi qu'il en soit, ce n'est pas le moment
+de bavarder sur des sujets généraux. Les poèmes
+doivent se proposer pour seul but l'<i>unité</i>, et c'est
+aussi là le but du mien.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote123"
+name="footnote123"><b>Note 123: </b></a><a href="#footnotetag123">
+(retour) </a> Byron fait sans doute ici allusion aux dangers réels qui menacent
+l'Angleterre, malgré son apparence de prospérité.</blockquote>
+
+<p>45. Dans <i>le grand monde</i>,--c'est-à-dire, à proprement
+parler, la partie d'une ville la plus occidentale
+ou la plus méprisable<a id="footnotetag124" name="footnotetag124"></a>
+<a href="#footnote124"><sup class="sml">124</sup></a>, abandonnée à deux fois
+deux mille individus, dont les habitudes ne sont rien
+moins que sages ou spirituelles, mais dont le constant
+usage est de se lever quand les autres se mettent
+au lit, et de contempler en pitié l'univers;--dans
+ce grand monde, Juan, tenant à une ancienne
+famille, ne manqua pas d'être bien accueilli par
+toutes les personnes de condition.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote124"
+name="footnote124"><b>Note 124: </b></a><a href="#footnotetag124">
+(retour) </a> Il y a dans le texte anglais un jeu de mots entre occidentale et méprisable.
+<i>The west or worst end of a city</i>. C'est à l'ouest qu'est situé
+le beau quartier de Londres.</blockquote>
+
+<p>46. C'était d'ailleurs un jeune bachelier, point
+important pour la vierge et l'épouse; la première
+voit aussitôt réalisées ses espérances d'hymen, la
+seconde (à moins que l'amour ou l'orgueil ne la retiennent)
+jugé, en le voyant, convenable de se mettre
+en garde; car, pour une femme sentimentale, un
+jouvenceau est un vif aiguillon. Il exige un certain
+décorum; et il peut offrir en perspective l'horrible
+occasion et qui pis est les suites--d'une nouvelle
+faute<a id="footnotetag125" name="footnotetag125"></a>
+<a href="#footnote125"><sup class="sml">125</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote125"
+name="footnote125"><b>Note 125: </b></a><a href="#footnotetag125">
+(retour) </a> Les cinq derniers vers de cette octave sont pleins de malice, mais
+aussi d'obscurité. Je crois être entré dans l'intention du poète en n'éclaircissant
+pas trop ses idées. Voici les vers originaux:
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p>«And (should she not hold fast by love or pride)</p>
+<p>Tis also of some moment to the latter:</p>
+<p>A rib's a thorn in a wed Gallant's side,</p>
+<p>Requires decorum, and is apt to double</p>
+<p>The horrid suit--and what's still worse, the trouble.»</p>
+</div></div>
+
+</blockquote>
+
+<p>47. Mais Juan était un bachelier--ès-arts, ès-talens,
+ès-cœurs<a id="footnotetag126" name="footnotetag126"></a>
+<a href="#footnote126"><sup class="sml">126</sup></a>. Il savait danser et chanter, sa
+physionomie avait quelque chose de sentimental,
+comme les plus suaves mélodies de Mozart. Il pouvait
+sans affectation, sans minauderie, être triste ou
+de bonne humeur quand il le fallait; et, malgré sa
+jeunesse, il avait vu le monde;--tableau curieux et
+bien différent de ce que les livres en racontent.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote126"
+name="footnote126"><b>Note 126: </b></a><a href="#footnotetag126">
+(retour) </a> Le texte anglais offre encore ici un jen de mots impossible à traduire.
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p><i>But Juan was a bachelor--of</i> arts</p>
+<p><i>And</i> parts, <i>and</i> hearts.</p>
+</div></div>
+</blockquote>
+
+<p>48. Les tendres vierges rougissaient en sa présence;
+et les dames s'embellissaient de teintes un
+peu moins passagères; car sur les bords de la Tamise
+on a le double avantage de trouver du fard et
+des personnes fardées; la jeunesse et la céruse réclamèrent
+à l'envi sur son cœur ces droits d'usage
+que ne peuvent guère s'empêcher de reconnaître les
+hommes bien élevés. Les demoiselles admiraient son
+costume, et les compatissantes mères s'informaient
+s'il avait un riche patrimoine, et s'il n'avait pas de
+frères.</p>
+
+<p>49. Les modistes qui entretiennent les <i>misses-drapées</i><a id="footnotetag127" name="footnotetag127"></a>
+<a href="#footnote127"><sup class="sml">127</sup></a>
+pendant l'hiver, dans l'espoir d'être couvertes
+de leurs avances, avant que les derniers baisers de
+la lune de miel n'aient expiré à la lueur d'un soudain
+croissant, songèrent à ne pas laisser échapper l'occasion
+des débuts d'un riche étranger.--Elles accordèrent
+tant de crédits que les futurs époux en
+jurèrent, en gémirent, et finirent par payer.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote127"
+name="footnote127"><b>Note 127: </b></a><a href="#footnotetag127">
+(retour) </a> Les <i>drapery-misses</i>. Cette expression n'est sans doute aujourd'hui
+rien moins qu'un mystère; c'en était pourtant un pour moi à mon premier
+retour du Levant, en 1811--1812: elle signifie une jeune demoiselle,
+jolie, bien née, lancée dans le monde, et bien instruite par ceux
+qui lui veulent du bien; à laquelle sa modiste fournit à crédit une
+garde-robe qu'elle s'engage à faire payer, aussitôt son <i>mariage</i>, par le
+futur époux. Cette énigme me fut expliquée par une jeune et belle héritière
+à laquelle je vantais la <i>draperie</i> d'une <i>intacte</i>, mais <i>jolie virginité</i>
+<a id="footnotetag127a" name="footnotetag127a"></a>
+<a href="#footnote127a"><sup class="sml">127a</sup></a>
+(comme mistress Anne Page) du jour, lequel jour était celui
+d'<i>hier</i>; il y a déjà plusieurs années.--Elle m'assura que rien n'était
+plus commun à Londres; et comme elle semblait entièrement désintéressée
+dans la question par sa fortune, sa fraîcheur et la riche simplicité
+de ses vêtemens, je ne pus m'empêcher d'ajouter foi à ses allégations.
+S'il fallait donner des autorités, je pourrais nommer les <i>draperies</i> et
+celle qui les portait. Espérons toutefois que cela est passé de mode.<span class="rig">
+ (<i>Note de Lord Byron</i>.)</span><br><br></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote127a"
+name="footnote127a"><b>Note 127a: </b></a><a href="#footnotetag127a">
+(retour) </a> Expression de Shakspeare. «Il y a une certaine <i>Anne Page</i>, la fille de
+maître Georges Page, qui est une <i>jolie virginité</i>.» (<i>Les joyeuses femmes de
+Windsor</i>, act. <span class="sc">i</span><sup>er</sup>. sc. <span class="sc">i</span ><sup>re</sup>.)</blockquote>
+
+<p>50. Les <i>Bleues</i>, ces ames sensibles qui tressaillent
+à la vue d'un sonnet, et qui tapissent l'intérieur de
+leurs têtes ou bonnets, des pages de la dernière revue,
+s'avancèrent dans toute la hauteur de leur
+teinte azurée; elles lui parlèrent en mauvais français
+des Espagnols; elles lui firent sur les derniers
+auteurs une ou deux questions; elles demandèrent
+quelle était la plus douce, de la langue russe ou de
+la castillane; et enfin, s'il avait vu la ville de Troie
+dans ses voyages?</p>
+
+<p>51. A cet examen, subi devant un docte et spécial
+jury de matrones, Juan qui était un peu superficiel,
+et ne se piquait pas d'être, en littérature, un grand
+sire, ne savait vraiment que répondre. Ses travaux
+guerriers, amoureux et officiels, l'étude approfondie
+qu'il avait faite de la danse, l'avaient tenu jusqu'alors
+à une grande distance de la source d'Hippocrène;
+et il s'étonnait d'en trouver les ondes bleues, et non
+pas vertes, comme il le supposait.</p>
+
+<p>52. Cependant, au hasard, il répondit avec une
+modeste confiance et une assurance calme, qui donnèrent
+le change sur son érudition, et tinrent lieu
+d'argumens solides. Miss Araminta Smith, ce prodige
+(qui traduisit, à seize ans, <i>Hercules furens</i> en aussi
+furibond anglais), mit la meilleure volonté du monde
+à intercaler ses réponses parmi les lieux communs
+de son <i>album</i>.</p>
+
+<p>53. Juan savait plusieurs langues,--il pouvait
+donc,--et il sut en effet habilement soutenir sa
+réputation auprès de chacune de ces belles créatures
+accomplies, qui pourtant regrettaient qu'il ne fît pas
+de vers. Il ne lui manquait que ce talent pour donner
+à tous ceux qu'il possédait (à leurs yeux du moins)
+le cachet du sublime. Lady Fitz-Frisky et miss Maria
+Manish avaient surtout un grand désir d'être chantées
+en espagnol.</p>
+
+<p>54. Cependant, il s'en tira fort bien auprès d'elles;
+on l'admit en qualité d'adepte à toutes les coteries,
+et dans les grandes assemblées, ou dans les petits
+comités, il vit, comme dans le miroir de Banquo<a id="footnotetag128" name="footnotetag128"></a>
+<a href="#footnote128"><sup class="sml">128</sup></a>,
+passer devant lui les dix mille auteurs vivans: c'est
+là, je crois, leur valeur numérique; et, de plus,
+les quatre-vingts <i>plus grands poètes modernes</i>, attendu
+qu'il n'est pas de misérable <i>magasin</i> qui n'ait
+le sien.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote128"
+name="footnote128"><b>Note 128: </b></a><a href="#footnotetag128">
+(retour) </a> Shakspeare, <i>Macbeth</i>.</blockquote>
+
+<p>55. Pendant deux fois cinq années, il faut que <i>le
+plus grand poète vivant</i>, semblable au héros d'un
+cercle de boxeurs, soutienne ou présente ses titres
+à cette suprématie, tout imaginaire qu'elle soit;--et
+moi-même,--bien que, certes, je n'aie jamais
+pu ni voulu être roi d'une tribu de lunatiques, je fus
+pendant long-tems considéré comme le grand Napoléon
+de l'empire des rimes.</p>
+
+<p>56. Mais <i>Juan</i> fut mon Moscou, <i>Faliero</i> mon Leipsick,
+et <i>Caïn</i> semble devoir être mon Waterloo. Que
+maintenant les sots relèvent leur <i>belle alliance</i>, long-tems
+réduite au-dessous de zéro: le lion est tombé;
+mais, du moins, je veux succomber comme a succombé
+mon héros; ou je régnerai en <i>monarque</i>, ou je
+ne régnerai pas, et je m'en irai dans quelque île solitaire
+avec Southey tourne-casaque, pour être mon
+Lowe tourne-clef<a id="footnotetag129" name="footnotetag129"></a>
+<a href="#footnote129"><sup class="sml">129</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote129"
+name="footnote129"><b>Note 129: </b></a><a href="#footnotetag129">
+(retour) </a> Guichetier. Cet homme a recueilli en Angleterre encore plus de mépris
+et d'exécration qu'en France.</blockquote>
+
+<p>57. Sir Walter régnait avant moi<a id="footnotetag130" name="footnotetag130"></a>
+<a href="#footnote130"><sup class="sml">130</sup></a>, Moore et
+Campbell avant et après; mais à présent, devenues
+plus saintes, les muses vont folâtrer sur les hauteurs
+de Sion, avec des favoris à moitié ou tout-à-fait
+prêtres<a id="footnotetag131" name="footnotetag131"></a>
+<a href="#footnote131"><sup class="sml">131</sup></a>.............................................<br>
+.......................................................</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote130"
+name="footnote130"><b>Note 130: </b></a><a href="#footnotetag130">
+(retour) </a> Il est possible que cette différence, mise entre sir Walter Scott,
+Moore et Campbell, ait vivement piqué l'amour-propre du premier.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote131"
+name="footnote131"><b>Note 131: </b></a><a href="#footnotetag131">
+(retour) </a> Je soupçonne encore ici les libraires anglais, plutôt que Lord Byron,
+d'avoir laissé cette lacune.</blockquote>
+
+<p>58....................................................<br>
+.......................................................<br>
+.......................................................</p>
+
+<p>59. Vient ensuite mon gentil Euphues<a id="footnotetag132" name="footnotetag132"></a>
+<a href="#footnote132"><sup class="sml">132</sup></a> qui, dit-on,
+passe pour une espèce de <i>moi moral</i>; peut-être
+un jour ne lui sera-t-il pas facile de soutenir l'un,
+ou l'un et l'autre côté de mon caractère. Quelques
+gens accordent la palme à Coleridge: Wordsworth
+lui-même a deux ou trois louangeurs, et il n'est pas
+jusqu'à la plume du dégoûtant oison Southey qui
+n'ait été prise pour celle d'un cygne par ce braillard
+Béotien, le <i>Sauvage-Landore</i><a id="footnotetag133" name="footnotetag133"></a>
+<a href="#footnote133"><sup class="sml">133</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote132"
+name="footnote132"><b>Note 132: </b></a><a href="#footnotetag132">
+(retour) </a> Le poète veut sans doute ici parler de James Hogg, qui avait essayé
+assez heureusement d'imiter son style dans le <i>Mirror of the Poets</i>.
+Hogg est celui que Byron appelle souvent le <i>berger d'Ettrich</i>.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote133"
+name="footnote133"><b>Note 133: </b></a><a href="#footnotetag133">
+(retour) </a> Sans doute un critique de la <i>Bristih</i>,--ou <i>Quarterly-Review</i>.</blockquote>
+
+<p>60. John Keats donnait l'espérance de quelque
+chose de grand, sinon d'intelligible, quand une critique
+trop amère le fit descendre au tombeau<a id="footnotetag134" name="footnotetag134"></a>
+<a href="#footnote134"><sup class="sml">134</sup></a>.--Sans
+savoir un mot de grec, il avait essayé de parler
+des dieux anciens, en grande partie comme on peut
+supposer qu'ils auraient parlé eux-mêmes. Le pauvre
+diable! sa destinée fut vraiment malheureuse; et il
+est étrange; qu'un <i>article</i> ait eu la propriété d'étouffer
+en lui cette particule ignée qu'on appelle l'ame<a id="footnotetag135" name="footnotetag135"></a>
+<a href="#footnote135"><sup class="sml">135</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote134"
+name="footnote134"><b>Note 134: </b></a><a href="#footnotetag134">
+(retour) </a> Auteur du poème d'<i>Endymion</i>; il mourut à Rome, du chagrin que
+lui causa, dit-on, un article de la <i>Quarterly-Review</i>.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote135"
+name="footnote135"><b>Note 135: </b></a><a href="#footnotetag135">
+(retour) </a> «<i>Divinæ particulam auræ</i>.»<span class="rig">
+ (<i>Note de Lord Byron</i>.)</span><br><br></blockquote>
+
+<p>61. Tous les jours grossit la liste des morts ou vifs
+aspirans à un prix que personne n'obtiendra,--ou
+dont personne, du moins, ne connaîtra le vainqueur;
+ce dernier même, quand le tems rendra son arrêt
+définitif, portera de longues herbes, sur sa tête fêlée
+et ses cendres sèches; mais du reste, autant que je
+puis conjecturer, je n'ai pas une grande opinion de
+leurs droits: ils sont en trop grand nombre; semblables
+à ces trente tyrans postiches qui se disputèrent
+Rome, quand les annales de l'empire étaient
+avilies.</p>
+
+<p>62. Nous sommes arrivés au bas-empire littéraire;
+de nouvelles bandes prétoriennes<a id="footnotetag136" name="footnotetag136"></a>
+<a href="#footnote136"><sup class="sml">136</sup></a> y décident de
+tout.--«Cruel métier, comme de recueillir le fenouil
+de mer<a id="footnotetag137" name="footnotetag137"></a>
+<a href="#footnote137"><sup class="sml">137</sup></a>,» de fléchir et de caresser cette
+insolente soldatesque avec les sentimens que l'on
+éprouverait en conjurant un vampire. Ah! si j'étais
+encore dans mon pays; je rédigerais, dans une bonne
+satire, mes conclusions contre ces janissaires, et je
+leur apprendrais, comment on soutient une guerre
+intellectuelle.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote136"
+name="footnote136"><b>Note 136: </b></a><a href="#footnotetag136">
+(retour) </a> Les journalistes.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote137"
+name="footnote137"><b>Note 137: </b></a><a href="#footnotetag137">
+(retour) </a> Shakspeare, <i>Roi Lear</i>, acte <span class="sc">iv</span >, scène <span class="sc">vi</span >.--<span class="sc">Edgar</span > (sur la cime
+de Douvres): «Venez, sire, voici l'endroit:--arrêtez-vous.--Oh!
+comme il est terrible et étourdissant de plonger, les yeux si bas! les
+corbeaux et les milans, qui planent au milieu de l'espace, semblent
+gros comme des belettes. A mi-côte est suspendu celui qui recueille
+le fenouil marin, métier dangereux! etc.»</blockquote>
+
+<p>63. Je crois savoir un tour ou deux qui leur feraient
+bien exposer le flanc;--mais, plutôt, il est
+indigne de moi de prendre le moindre souci de pareilles
+balivernes; je n'ai pas la bile nécessaire. Mon
+naturel n'est vraiment rien moins que fâcheux; ma
+muse ne manifeste sa plus violente indignation que
+par un sourire; puis, tirant une courte et modeste
+révérence, elle glisse ailleurs, certaine de ne pas
+vous avoir chagriné.</p>
+
+<p>64. J'ai laissé mon Juan dans le plus imminent
+danger, au milieu des poètes vivans et des ladies
+bleues: il sut passer à travers ce champ stérile, et
+non pas même sans en tirer quelque léger profit.
+Bientôt fatigué, il l'abandonna avant d'avoir eu trop
+à s'en plaindre; et, depuis ce moment, il se trouva
+fort agréablement reconnu pour l'un des plus forts
+esprits du jour, pour le légitime fils du Soleil; non
+la vapeur, mais le lumineux rayon.</p>
+
+<p>65. Il passait ses matinées en affaires;--ce qui,
+bien analysé, ne signifie pas le travail, mais une laborieuse
+inertie qui provoque la lassitude, cette tunique
+de Nessus, la plus infecte de toutes les robes
+humaines, qui nous fait retomber sur nos sophas,
+en exprimant notre horreur de toute espèce de peine,
+sauf celles que réclamerait l'intérêt de la patrie:--mais,
+bien qu'il en soit tems, Dieu merci! cette patrie
+n'en va pas mieux encore!</p>
+
+<p>66. Ses après-midi se passaient à rendre des visites,
+à goûter, flâner ou boxer. A la chute du jour,
+il faisait à cheval le tour de ces tonnes végétales appelées
+<i>parcs</i>, dont tous les fruits ou fleurs réunis ne
+justifieraient pas la plus légère piqûre d'abeille.
+Mais, après tout, ces <i>berceaux</i> (comme les appelle
+Moore) sont les seuls qui puissent donner aux belles
+fashionables quelque idée d'un air libre et frais<a id="footnotetag138" name="footnotetag138"></a>
+<a href="#footnote138"><sup class="sml">138</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote138"
+name="footnote138"><b>Note 138: </b></a><a href="#footnotetag138">
+(retour) </a> <i>Green-Park</i>, <i>Saint-James-Park</i> et <i>Hyde-Park</i> sont à peu près
+contigus; ils ressemblent assez, pour la variété et l'étendue, aux Tuileries,
+aux Champs-Élysées et au bois de Boulogne; mais on n'y trouve
+pas un seul bosquet de fleurs comme dans <i>nos</i> Tuileries ou <i>notre</i>
+Luxembourg.</blockquote>
+
+<p>67. Puis, venait l'heure de la toilette, du dîner
+et du réveil général. Les lampes s'allumaient, les
+roues s'ébranlaient, les chariots étincelans, et lancés
+comme des météores harnachés, retentissaient
+dans les rues et dans les <i>squares</i>. Les parquets se
+couvraient de peintures crayeuses<a id="footnotetag139" name="footnotetag139"></a>
+<a href="#footnote139"><sup class="sml">139</sup></a>, les guirlandes
+se déployaient; les portes, en faisant retentir leur
+tonnerre bronzé, ouvraient à mille élus rares et fortunés
+un paradis terrestre <i>d'or moulu</i>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote139"
+name="footnote139"><b>Note 139: </b></a><a href="#footnotetag139">
+(retour) </a> C'est l'usage, à Londres, de dessiner sur le parquet des salles de bal
+des arabesques avec de la craie.</blockquote>
+
+<p>68. Là se place la noble dame de la maison, que
+trois mille révérences n'empêchent pas de se tenir
+debout. Là commence la valse, seule danse qui apprenne
+les filles à penser, et que, malgré ses défauts,
+l'on ne peut s'empêcher d'aimer. Salon, première
+salle, antichambre, tout regorge de monde, et, pendant
+long-tems, les derniers arrivés font halte au milieu
+de royales altesses, également forcées de franchir
+l'escalier de vice force, et d'emporter de tems en
+tems un pouce sur les degrés.</p>
+
+<p>69. Trois fois heureux celui qui, après une revue
+de la bonne compagnie, a su gagner un coin, une
+porte, un boudoir justement placé près de la sortie,
+où, fixé comme un petit «Jack Horner,» il puisse
+voir tourner Babel devant lui; satisfaire son envie
+de gémir, de fronder, d'approuver, ou simplement
+de regarder, et bâiller quelque peu, à mesure que
+la soirée se prolonge.</p>
+
+<p>70. Mais on ne peut que rarement espérer tant
+de bonheur; et celui qui prend comme Juan, dans
+le monde, une part active, doit avoir soin de s'abandonner
+à cette mer mobile de pierreries, de
+plumes, de perles et de soieries, où semble toujours
+marquée sa place; tantôt s'élançant au mélodieux
+signal de la valse, tantôt tenant ferme, avec une
+science vraiment aérienne, à l'endroit où les merveilleux
+danseurs ont établi leur quadrille.</p>
+
+<p>71. Ou, s'il ne danse pas et qu'il ait de hautes
+vues sur une héritière ou sur la femme de son voisin,
+je lui conseille de bien étudier, auparavant,
+les sentimens de celle dont il recherche les préférences:
+combien d'amans empressés ne se sont-ils
+pas repentis de leur brusquerie? l'impatience est un
+méchant guide chez un peuple cité pour son habitude
+de réfléchir: il ne faut jamais s'y permettre
+une folie qu'avec circonspection<a id="footnotetag140" name="footnotetag140"></a>
+<a href="#footnote140"><sup class="sml">140</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote140"
+name="footnote140"><b>Note 140: </b></a><a href="#footnotetag140">
+(retour) </a> Le poète fait allusion à son malheureux mariage.</blockquote>
+
+<p>72. Si donc vous voulez observer, asseyez-vous
+à ses côtés pendant le souper, ou, si quelqu'un vous
+a prévenu, emparez-vous d'une place vis-à-vis, et
+arrêtez sur elle vos regards.--O vous, doux et ambroisials
+momens toujours présens à l'esprit! sorte
+de poids sentimental dont la mémoire est oppressée!
+ombre des ravissans plaisirs évanouis! les ames tendres
+savent bien mal exprimer tout ce qu'un jour de
+bal fait naître où détruit d'espérances!</p>
+
+<p>73. Au reste, ces conseils prudens ne s'adressent
+qu'à la foule ordinaire de ceux qui ont besoin de
+persévérer, de surveiller et de se tenir en garde,
+dont un mot peut bouleverser tous les plans; et non
+pas au petit ou grand nombre (car il varie beaucoup)
+de ceux qu'une bonne mine, surtout quand
+elle est singulière, un nom ou une célébrité d'esprit,
+de bravoure, de raison ou de déraison autorisent,
+du moins il en était naguère ainsi, à se permettre
+tout ce qu'ils veulent.</p>
+
+<p>74. Notre héros, en sa qualité de héros et de
+jeune, beau, noble, riche et célèbre étranger, doit,
+comme les autres esclaves de son espèce, acquitter
+la rançon au prix de laquelle il échappera au danger
+dont tout homme remarquable est environné. Quelques
+gens regardent indistinctement comme une
+source de malheurs et de tourmens la poésie, la laideur
+et la faim;--je voudrais qu'ils connussent la
+vie des jeunes seigneurs.</p>
+
+<p>75. Ils sont jeunes, sans avoir de jeunesse:--elle
+est déjà anticipée. Ils sont beaux, mais épuisés;
+riches, mais sans avoir un sou: leur vigueur s'est
+dissipée successivement dans mille bras; ils doivent
+leur bourse, ils rendront leur opulence à un juif.
+Les deux sénats voient leurs votes nocturnes partagés
+entre la bande du tyran et celle des tribuns.
+Enfin, après avoir voté, dîné, bu, joué et entretenu
+des catins, un lord de plus descend dans les voûtes
+sépulcrales de ses ancêtres.</p>
+
+<p>76. «Où est, à <i>quatre-vingts</i> ans, s'écrie Young,
+où est le monde au milieu duquel on est né?»
+Hélas! où est seulement le monde de huit années?
+Il était là;--je regarde,--il n'y est plus. Véritable
+globe de verre, il est cassé, brisé et disparu, sans
+qu'à peine on l'ait remarqué! Un changement silencieux
+est venu dissoudre sa brillante masse; politiques,
+grands, orateurs, reines, patriotes, rois,
+et <i>dandys</i>, tout s'est envolé sur les ailes du vent.</p>
+
+<p>77. Où est le grand Napoléon? Dieu le sait; où
+est le petit Castlereagh? le diable peut nous l'apprendre;
+où sont Grattan, Curran<a id="footnotetag141" name="footnotetag141"></a>
+<a href="#footnote141"><sup class="sml">141</sup></a>, Shéridan, tous
+ceux dont la voix magique tenait en suspens le barreau
+et le sénat? où est la reine infortunée avec tous
+ses malheurs? et sa fille, que chérissaient tant les
+îles? où sont les saints martyrs <i>cinq pour cent</i>? et
+où sont;--où diable sont les rentes?</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote141"
+name="footnote141"><b>Note 141: </b></a><a href="#footnotetag141">
+(retour) </a> Fameux avocat de Londres, mort depuis quelques années.</blockquote>
+
+<p>78. Où est Brummel<a id="footnotetag142" name="footnotetag142"></a>
+<a href="#footnote142"><sup class="sml">142</sup></a>? abattu; le long Pole Wellesley<a id="footnotetag143" name="footnotetag143"></a>
+<a href="#footnote143"><sup class="sml">143</sup></a>?
+disparu; Whitbread? Romilly<a id="footnotetag144" name="footnotetag144"></a>
+<a href="#footnote144"><sup class="sml">144</sup></a>? où est
+Georges III et son testament (lequel n'est pas près
+d'être expliqué)? où est enfin <i>Fum IV</i>, notre royal
+oiseau? on le croit parti pour l'Écosse, où va le
+chanter <i>Sawney</i><a id="footnotetag145" name="footnotetag145"></a>
+<a href="#footnote145"><sup class="sml">145</sup></a> sur son violon. <i>Étrille-moi, je
+t'étrillerai</i>!--voilà six mois qu'on arrange cette scène
+de royale démangeaison et de loyal<a id="footnotetag146" name="footnotetag146"></a>
+<a href="#footnote146"><sup class="sml">146</sup></a> grattement.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote142"
+name="footnote142"><b>Note 142: </b></a><a href="#footnotetag142">
+(retour) </a> Brummel était le Lovelace moderne; personne, à Londres, ne
+boxait, ne buvait et ne s'habillait mieux que lui. Il régna sur les <i>dandys</i>
+jusqu'au moment du retour de Lord Byron, en 1811. Il achève aujourd'hui
+sa vie à Calais.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote143"
+name="footnote143"><b>Note 143: </b></a><a href="#footnotetag143">
+(retour) </a> Neveu du duc de Wellington.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote144"
+name="footnote144"><b>Note 144: </b></a><a href="#footnotetag144">
+(retour) </a> Sir Samuel Romilly, l'un des patriotes les plus illustres de l'Angleterre.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote145"
+name="footnote145"><b>Note 145: </b></a><a href="#footnotetag145">
+(retour) </a> <i>Sawney</i>, sobriquet des Écossais.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote146"
+name="footnote146"><b>Note 146: </b></a><a href="#footnotetag146">
+(retour) </a> <i>Loyal</i>, <i>loyauté</i>, se prend spécialement, en anglais, pour <i>fidèle</i>,
+<i>fidélité au roi</i>.</blockquote>
+
+<p>79. Où est lord celui-ci? où milady celle-là, et
+telles et telles honorables miss ou mistress? Plusieurs
+sont, comme un vieux chapeau d'opéra, mises à la
+réforme, mariées, démariées, remariées (évolutions
+souvent exécutées de notre tems). Où sont les
+acclamations de Dublin<a id="footnotetag147" name="footnotetag147"></a>
+<a href="#footnote147"><sup class="sml">147</sup></a>?--les huées de Londres?
+Que sont les Grenville? toujours éconduits: et mes
+amis les whigs? exactement comme ils étaient.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote147"
+name="footnote147"><b>Note 147: </b></a><a href="#footnotetag147">
+(retour) </a> Lors du voyage en Irlande de Georges IV: à son retour à Londres,
+le prince reçut le plus froid accueil. Ce furent même ces démonstrations
+défavorables qui décidèrent Georges IV à renoncer au système politique
+de l'infâme Castlereagh.</blockquote>
+
+<p>80. Que sont les ladies Carolines et Franceses?
+divorcées ou sur le point de l'être. O vous, brillantes
+annales qui recueillez la liste des <i>routs</i><a id="footnotetag148" name="footnotetag148"></a>
+<a href="#footnote148"><sup class="sml">148</sup></a> et des bals,--et
+toi, Morning-Post<a id="footnotetag149" name="footnotetag149"></a>
+<a href="#footnote149"><sup class="sml">149</sup></a>, seul moniteur des selles à
+dos brisé et de tous les caprices de la mode,--dites
+quels flots remplissent aujourd'hui ces canaux. Les
+uns sont morts, les autres sont en fuite; ceux-ci végètent
+en terre ferme, attendu que le malheur des
+tems leur laisse à peine <i>un</i> fermier.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote148"
+name="footnote148"><b>Note 148: </b></a><a href="#footnotetag148">
+(retour) </a> Les grandes soirées anglaises, dans lesquelles la moitié des invités
+est forcée de faire acte de présence dans l'antichambre et sur les escaliers.
+<i>Rout</i> répond à notre mot <i>cohue</i>.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote149"
+name="footnote149"><b>Note 149: </b></a><a href="#footnotetag149">
+(retour) </a> Journal dont plusieurs colonnes sont dédiées aux <i>fashionables</i>.</blockquote>
+
+<p>81. Ceux-là, qui jadis faisaient la révérence à de
+prudens lords-ducs, s'inclinent maintenant devant
+leurs plus jeunes frères: quelques héritières ont
+mordu à l'hameçon d'un adroit pêcheur; quelques
+vierges sont devenues épouses; d'autres, mères tout
+simplement, et plusieurs ont perdu la fraîcheur et
+le charme de leurs regards. En un mot, la liste des
+changemens est infinie, ce qui n'a rien d'extraordinaire;
+mais ce qui ne laisse pas de l'être, c'est la
+rapidité inouie de ces altérations communes.</p>
+
+<p>82. Ne parlez pas de septante années; seulement
+en sept j'ai vu assez de changemens, depuis les monarques
+jusqu'aux plus humbles individus d'ici-bas,
+pour remplir honnêtement la période d'un siècle.
+Je sais bien que rien n'est fait pour durer, mais
+enfin les changemens sont trop continus et ne sont
+pas assez nouveaux. Tout, en ce monde, change à
+chaque instant de place, excepté les whigs, qui <i>n'en</i>
+obtiennent jamais.</p>
+
+<p>83. J'ai vu Napoléon, qui semblait un Jupiter,
+subir la destinée d'un Saturne. J'ai vu un duc (n'importe
+lequel) montrer, comme politique, plus de
+stupidité, s'il est possible, que n'en indiquait sa
+plate physionomie. Mais il est tems de hisser un autre
+mât et de faire voile dans une autre direction.--J'ai
+vu, et frémi de le voir,--le roi couvert de huées,
+puis d'applaudissemens; mais je ne prétends pas
+décider, de ces deux accueils, lequel était le plus
+juste.</p>
+
+<p>84. J'ai vu les possesseurs de terres sans un denier;--j'ai
+vu Johanna Southcote<a id="footnotetag150" name="footnotetag150"></a>
+<a href="#footnote150"><sup class="sml">150</sup></a>;--j'ai vu la
+chambre des communes transformée en piège à
+taxes<a id="footnotetag151" name="footnotetag151"></a>
+<a href="#footnote151"><sup class="sml">151</sup></a>;--j'ai vu la malheureuse affaire de la dernière
+reine;--j'ai vu des couronnes tenir la place de bonnets
+de fous<a id="footnotetag152" name="footnotetag152"></a>
+<a href="#footnote152"><sup class="sml">152</sup></a>;--j'ai vu un congrès résoudre tout
+ce qu'il y a de plus ignoble;--j'ai vu quelques nations,
+semblables à des ânes trop chargés, se câbrer
+contre leurs fardeaux,--c'est-à-dire les hautes
+classes;</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote150"
+name="footnote150"><b>Note 150: </b></a><a href="#footnotetag150">
+(retour) </a> Femme qui croyait avoir des révélations, et qui fut admirée par les
+dévots de la Grande-Bretagne pendant plusieurs mois.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote151"
+name="footnote151"><b>Note 151: </b></a><a href="#footnotetag151">
+(retour) </a> Ou comme disait Courrier de celle d'un pays voisin: En <i>marmite
+représentative</i>.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote152"
+name="footnote152"><b>Note 152: </b></a><a href="#footnotetag152">
+(retour) </a> Par exemple, sur la tête de Georges III.</blockquote>
+
+<p>85. J'ai vu des petits poètes, des grands prosateurs,
+d'interminables--bien que non éternels--orateurs;--j'ai
+vu les fonds en guerre avec les maisons
+et les terres;--j'ai vu les gentilshommes-fermiers
+réduits aux abois;--j'ai vu le peuple foulé
+aux pieds comme du sable par des valets à cheval;--j'ai
+vu John Bull échanger de généreuses liqueurs
+contre de l'eau claire;--j'ai vu ledit John à moitié
+convenir qu'il était vraiment fou.</p>
+
+<p>86. Mais, <i>carpe diem</i>; Juan, <i>carpe, carpe</i>! demain
+tu verras une autre race également folâtre,
+également passagère, également victime de la même
+harpie. «La vie est une pauvre comédie. Ainsi,
+remplissez votre rôle, misérables<a id="footnotetag153" name="footnotetag153"></a>
+<a href="#footnote153"><sup class="sml">153</sup></a>!» et surtout
+songez bien à être moins scrupuleux sur vos actions
+que sur vos paroles<a id="footnotetag154" name="footnotetag154"></a>
+<a href="#footnote154"><sup class="sml">154</sup></a>, soyez hypocrites, défians; en
+un mot, non ce qu'on vous <i>verra</i>, mais ce que
+vous verrez.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote153"
+name="footnote153"><b>Note 153: </b></a><a href="#footnotetag153">
+(retour) </a> Citation.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote154"
+name="footnote154"><b>Note 154: </b></a><a href="#footnotetag154">
+(retour) </a> «Le fait est que, de nos jours, le grand <i>primum mobile</i> de l'Angleterre
+est la <i>phraserie: phraserie</i> politique, <i>phraserie</i> poétique,
+<i>phraserie</i> religieuse, <i>phraserie</i> morale; mais toujours de la <i>phraserie</i>;
+et j'emploie cette expression, parce que c'est purement une
+affaire de mots sans la plus légère influence sur les actions humaines.
+Les Anglais n'en sont pour cela ni plus sages ni meilleurs; mais beaucoup
+plus pauvres, plus divisés entre eux, et plus immoraux qu'ils
+ne l'étaient avant l'introduction de ce verbal <i>decorum</i>.»--(Lord
+Byron, <i>Lettre sur M. Bowle</i>.)</blockquote>
+
+<p>87. Mais comment vais-je raconter, dans les autres
+chants, ce qu'il advint de mon héros dans un
+pays qu'un bruit et un mensonge uniformes vantent
+comme la patrie des mœurs? Je retiens ma plume,
+--et je dédaigne de décrire une Atlantide; mais du
+moins il faut tenir pour bien entendu que vous n'êtes
+pas un peuple <i>moral</i>; d'ailleurs, vous le savez bien;
+sans le <i>memento</i> trop sincère du poète.</p>
+
+<p>88. Ce que vit et fit Juan; voilà mon thème, avec
+les restrictions que me recommande une naturelle
+courtoisie. Surtout ne perdez pas de vue que cet ouvrage
+est une pure fiction, et que je ne chante rien
+qui offre quelque rapport à moi ou aux miens, en
+dépit des allusions que chaque scribe, en détournant
+la disposition des phrases, pourra laisser entendre
+contre mon intention. Sachez bien que quand
+je parle <i>je ne laisse rien à deviner; je m'exprime
+toujours franchement</i>.</p>
+
+<p>89. S'il se maria avec la troisième ou quatrième
+fille de quelque sage comtesse à la piste d'un mari;
+ou si quelque vierge mieux partagée (j'entends des
+matrimoniales faveurs de la fortune) le fit concourir
+à la multiplication de l'espèce, sous la condition
+d'un légitime et redoutable hyménée,--ou s'il fut
+soumis à des dommages-intérêts,--pour avoir donné
+trop d'extension à ses tendres hommages.</p>
+
+<p>90. C'est ce qu'il reste à savoir au lecteur. Marche
+donc en avant, toi, mon poème, que je me propose
+de soutenir par autant de vers encore<a id="footnotetag155" name="footnotetag155"></a>
+<a href="#footnote155"><sup class="sml">155</sup></a>. Tu vas
+devenir l'objet d'aussi vives attaques qu'en ait jamais
+supporté tout autre sublime ouvrage de la part de
+ceux qui se plaisent à signaler comme noir ce qui
+est blanc. Rien de mieux!--Je puis marcher seul,
+mais je ne sacrifierais pas, pour un trône, l'indépendance
+de mes pensées.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote155"
+name="footnote155"><b>Note 155: </b></a><a href="#footnotetag155">
+(retour) </a> Byron avait l'intention de faire vingt-deux ou vingt-quatre chants
+de <i>Don Juan</i>.</blockquote>
+
+<br><br>
+<hr>
+<h2><i>Chant Douzième</i>.</h2>
+<hr class="short">
+<br>
+
+
+
+<p>1. De tous les barbares moyens âges, le plus barbare,
+sans contredit, est le moyen âge de l'homme,
+celui,--je le sais vraiment à peine, mais enfin où
+nous planons entre les fous et les sages, sans connaître
+au juste ce que nous sommes:--cette période
+offre quelque ressemblance avec une page imprimée;
+lettres noires sur papier gris: nos cheveux grisonnent,
+et nos idées ne sont plus celles d'autrefois;--</p>
+
+<p>2. Trop vieux pour les plaisirs de la jeunesse;--trop
+jeunes,--à trente-cinq ans, pour morigéner
+les enfans ou thésauriser avec les bons sexagénaires,--je
+ne conçois pas pourquoi l'on nous laisse sur la
+terre. Cette époque à peine arrivée, les ennuis se
+présentent en foule; l'amour balbutie encore, et
+l'heure de prendre femme est passée. Quant à l'autre
+amour, les illusions en sont évanouies. Ainsi,
+l'argent, cette plus pure de nos imaginations, brille
+seul à travers le prisme radieux que lui-même enfante<a id="footnotetag156" name="footnotetag156"></a>
+<a href="#footnote156"><sup class="sml">156</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote156"
+name="footnote156"><b>Note 156: </b></a><a href="#footnotetag156">
+(retour) </a> L'avarice, c'est-à-dire la passion de la propriété, est peut-être aussi
+naturelle aux jeunes gens qu'aux vieillards; mais les premiers en sont
+détournés par l'appât des plaisirs et la variété des illusions de la vie,
+tandis que les vieillards, n'attendant plus rien des voluptés et n'entrevoyant
+plus rien sur la terre qui flatte leur pensée, ne peuvent que difficilement
+résister à ses séductions. Cette passion, du reste, a tous les
+caractères des autres. «Je voudrais être libre, dit l'un, non pour <i>user</i>
+de la liberté, mais pour avoir <i>le droit</i> d'en user.--Je voudrais, dit
+l'autre, avoir un sérail, non pour caresser mille beautés, mais afin d'avoir
+<i>la liberté</i> de les caresser.--Je voudrais être roi, non pour tout
+me permettre, mais pour avoir <i>le droit</i> de tout me permettre.»--Ainsi
+l'avare: «Je voudrais être riche, non pour me procurer une foule d'objets
+commodes ou agréables, mais pour pouvoir penser qu'il ne tiendrait
+qu'à moi de me les procurer.» Le véritable avare ne songe pas
+plus que le prodigue au lendemain. Il est, pour cela, trop abîmé dans
+son bonheur présent, et ce <i>présent</i> appartient aux octogénaires comme
+aux adolescens.</blockquote>
+
+<p>3. Divin or! pourquoi donc appeler misérables
+les avares<a id="footnotetag157" name="footnotetag157"></a>
+<a href="#footnote157"><sup class="sml">157</sup></a>? Leur volupté est à l'abri de la satiété:
+c'est la meilleure ancre et la véritable chaîne de
+toutes les autres voluptés, grandes ou petites. Vous
+qui ne voyez l'homme économe qu'à table, qui méprisez
+ses frugales habitudes et ne pouvez concevoir
+comment la richesse peut s'allier à la parcimonie,
+vous ignorez de quelles joies indicibles une rognure
+de fromage épargnée peut être la source!</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote157"
+name="footnote157"><b>Note 157: </b></a><a href="#footnotetag157">
+(retour) </a> <i>Why call we</i> misers <i>miserables</i>?</blockquote>
+
+<p>4. L'amour, la débauche nous épuisent, et le vin
+bien plus encore; l'ambition nous ronge, le jeu nous
+procure--des pertes; mais le <i>thésauriser</i>, d'abord
+lent, puis plus rapide; le plaisir de toujours accumuler
+en dépit des accidens publics (qui menacent
+toutes choses), voilà ce qui bat en ruine l'amour, le
+vin, le jeton du joueur et les <i>fumées</i> de l'homme d'état.
+Divin or! je te préfère pourtant sous la forme du
+papier, et quand la vertu de la banque t'a donné la
+rapidité d'un bateau à vapeur,</p>
+
+<p>5. Qui tient la balance du monde? qui domine les
+congrès, royalistes ou libéraux? qui soulève en Espagne
+les patriotes sans chemise (qui font eux-mêmes
+tant hurler et baragouiner les journaux de la
+vieille Europe)? qui dispense sur les mondes, ancien
+ou nouveau, la peine et le plaisir? qui décide
+les politiques à se montrer plus accommodans? qui
+semble encore l'ombre de la sublime audace de Bonaparte?
+Roschild le juif, et son confrère Baring<a id="footnotetag158" name="footnotetag158"></a>
+<a href="#footnote158"><sup class="sml">158</sup></a>
+le chrétien.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote158"
+name="footnote158"><b>Note 158: </b></a><a href="#footnotetag158">
+(retour) </a> Baring et compagnie, l'une des plus fortes maisons de banque de
+l'Europe, et l'un des soutiens de la légitimité européenne.</blockquote>
+
+<p>6. Eux et le vraiment libéral Lafitte sont les vrais
+lords de l'Europe. Chaque emprunt n'est pas seulement
+une affaire de spéculation, il peut constituer
+une nation ou relever un trône. Les républiques elles-mêmes
+sont sujettes aux embarras; les fonds colombiens
+ont des assureurs connus à la bourse, et il n'est
+pas, ô Pérou! jusqu'à ton sol d'argent qui n'ait besoin
+de l'escompte d'un juif.</p>
+
+<p>7. Pourquoi appeler l'avare misérable? disais-je
+tout à l'heure. Sa vie a cette frugalité que l'on a toujours
+vantée chez les saints et les cyniques: jamais
+ermite n'obtint la canonisation en se mortifiant davantage.
+D'où vient donc que l'on dénigre les austérités
+de l'opulence? Rien, dites-vous, ne l'oblige
+à cette retenue?--Elle n'en a que plus de mérite.</p>
+
+<p>8. L'avare est votre seul poète;--une exaltation
+pure, et toujours renouvelée de monceaux en monceaux,
+le saisit à la vue de cet or qu'il <i>possède</i>, tandis
+que le <i>seul espoir</i> de le posséder entraîne les
+peuples au-delà des mers. De sa mine obscure jaillissent
+en lingots des rayons d'or: sur lui réfléchissent
+les brillans éclairs du diamant, et cependant les
+nuances de la tendre émeraude se chargent de neutraliser
+l'effet des autres pierres, dont le trop vif
+éclat fatiguerait ses yeux enchantés.</p>
+
+<p>9. Sur l'un et l'autre continent, la terre est à lui;
+les vaisseaux lui rapportent les odorans produits de
+Ceylan, de l'Inde et du Cathay; à sa voix les chars
+de Cérès surchargent les routes, et les celliers rougissent
+comme les lèvres de l'Aurore. Ses caves même
+seraient un séjour digne des rois, tandis que lui,
+dédaignant toutes les tentations, et maître intellectuel
+de l'univers, vit heureux dans la contemplation
+de son pouvoir.</p>
+
+<p>10. Il peut nourrir dans son cœur de grands projets;
+la construction d'un collége, la fondation d'un
+haras, d'un hôpital, d'une église; il peut songer à
+ériger un dôme surmonté de sa maigre figure. Peut-être
+veut-il affranchir le genre humain avec l'or même
+qui l'a asservi, ou devenir le plus riche citoyen de sa
+patrie, ou s'abandonner enfin au doux plaisir de
+calculer.</p>
+
+<p>11. Que l'avare ait chacun, un seul, ou nul de
+ces motifs d'accumuler, le fou n'en traitera pas moins
+de faiblesse sa manie:--mais voyons la <i>sienne</i>;--examinons
+chacune de <i>ses</i> habitudes: des combats,
+des festins, des amours?--Mais tout cela procure-t-il
+vraiment plus de bonheur que le tranquille soin
+de méditer sur les plus minimes <i>fractions</i>? tout cela
+est-il plus utile au genre humain? Ah! maigre avare,
+laisse les héritiers du prodigue demander aux tiens--lequel
+de vous deux fut le plus sage<a id="footnotetag159" name="footnotetag159"></a>
+<a href="#footnote159"><sup class="sml">159</sup></a>!</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote159"
+name="footnote159"><b>Note 159: </b></a><a href="#footnotetag159">
+(retour) </a> Les économistes demandent: <i>Quel est le plus utile à la société,
+du prodigue ou de l'avare</i>? et résolvent tous cette question en faveur
+du dernier.--Il ne faut pas oublier qu'en traçant ce séduisant éloge de
+l'avarice, Byron s'occupait lui-même de thésauriser; mais c'était au
+profit des Grecs. Ses ennemis ne devinèrent pas le sens de la strophe
+précédente. (Voyez <i>Vie de Byron</i>, page 54.)</blockquote>
+
+<p>12. Qu'ils sont beaux, qu'ils sont ravissans les
+rouleaux, les coffres de lingots, les sacs de dollars,
+les coins, non de ces vieux conquérans dont la tête
+et le casque ne valent pas le peu d'or qui colore leur
+effigie<a id="footnotetag160" name="footnotetag160"></a>
+<a href="#footnote160"><sup class="sml">160</sup></a>, mais d'or fin et intact, où lourdement repose,
+dans un large cercle radieux, quelque moderne,
+régnante et stupide effigie.--Oui, la monnaie
+courante, voilà la lampe d'Aladin!</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote160"
+name="footnote160"><b>Note 160: </b></a><a href="#footnotetag160">
+(retour) </a> Les monnaies d'or anciennes, surtout celles de Darius, de Philippe
+et d'Alexandre, sont, en général, fort petites et de la forme d'un centime
+ou d'un franc.</blockquote>
+
+<p>13.</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p>L'amour commande au camp, au bocage, à la cour;</p>
+<p>Car l'amour est le ciel, et le ciel est amour<a id="footnotetag161" name="footnotetag161"></a>
+<a href="#footnote161"><sup class="sml">161</sup></a>.</p>
+</div></div>
+
+<p>Voilà ce que dit le barde, et ce qu'il serait fort
+difficile de prouver. (La poésie et la logique vont,
+au reste, assez mal ensemble.) Peut-être se trouve-t-il
+quelque rapport, ne fût-ce que de rime, entre
+<i>grove</i> et <i>love</i><a id="footnotetag162" name="footnotetag162"></a>
+<a href="#footnote162"><sup class="sml">162</sup></a>; mais je n'ose garantir (plus qu'un
+propriétaire ses rentes) que la <i>cour</i> et les <i>camps</i>
+aient un aspect aussi sentimental.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote161"
+name="footnote161"><b>Note 161: </b></a><a href="#footnotetag161">
+(retour) </a>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p><i>Love rule the court, the camp, the grove,</i></p>
+<p><i>And men below, and saints above;</i></p>
+<p><i>For love is heaven, and heaven is love.</i></p>
+<p class="i10"> (W. <span class="sc">Scott</span >, <i>Lay of last ministrel</i>, ch. <span class="sc">iii</span >.)</p>
+</div></div>
+
+</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote162"
+name="footnote162"><b>Note 162: </b></a><a href="#footnotetag162">
+(retour) </a> L'amour et le bocage.</blockquote>
+
+<p>14. Mais ce que l'amour ne fait pas, l'argent, et
+l'argent seul, le fait. L'argent gouverne et souvent
+met à bas les <i>bocages</i>; sans argent, les <i>camps</i> se désertent
+et les <i>cours</i> s'évanouissent; sans argent, Malthus
+vous crie: <i>Ne vous mariez pas</i><a id="footnotetag163" name="footnotetag163"></a>
+<a href="#footnote163"><sup class="sml">163</sup></a>. Ainsi, l'argent
+maîtrise l'amour, ce souverain maître (et sur son
+propre terrain), aussi impérieusement que la vierge
+Cynthia<a id="footnotetag164" name="footnotetag164"></a>
+<a href="#footnote164"><sup class="sml">164</sup></a> maîtrise les marées, et <i>si le ciel est amour</i>,
+c'est à condition que la cire sera le miel; car ce n'est
+pas l'<i>amour</i>, c'est le mariage qu'on trouve dans le
+ciel.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote163"
+name="footnote163"><b>Note 163: </b></a><a href="#footnotetag163">
+(retour) </a> Voyez la strophe 30 du chant <span class="sc">xi</span > (<i>note</i>).</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote164"
+name="footnote164"><b>Note 164: </b></a><a href="#footnotetag164">
+(retour) </a> La lune. Diane était surnommée <i>Cynthia</i>, de la montagne de Cynthia,
+où elle était née, dans l'île de Délos.</blockquote>
+
+<p>15. L'amour n'est-il pas réprouvé partout ailleurs
+que dans le <i>mariage</i>? Sous un certain point de vue,
+ce dernier est encore de l'<i>amour</i>, mais peu de personnes
+appliquent le même sens aux deux mots. L'amour
+peut, et même <i>doit</i> toujours exister <i>avec</i> le mariage;
+mais il peut arriver aussi que le mariage se
+passe de lui, et l'amour, sans publications de bans;
+est un péché; une infamie: il devrait être flétri d'un
+tout autre nom.</p>
+
+<p>16. Partant, si le <i>camp</i>, le <i>bocage</i>, et la <i>cour</i> ne
+se recrutent pas d'époux constans et toujours éloignés
+de convoiter la moitié de leurs voisins, je dis
+que ce vers<a id="footnotetag165" name="footnotetag165"></a>
+<a href="#footnote165"><sup class="sml">165</sup></a> est un <i>lapsus</i> de plume--étrange,
+dans mon <i>buon Camerado</i> Scott, si vanté pour sa
+morale; Scott, que mon ami Jeffery me recommande
+pour modèle;--et voilà pourtant un exemple de ses
+principes<a id="footnotetag166" name="footnotetag166"></a>
+<a href="#footnote166"><sup class="sml">166</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote165"
+name="footnote165"><b>Note 165: </b></a><a href="#footnotetag165">
+(retour) </a> Celui de W. Scott, cité strophe 13.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote166"
+name="footnote166"><b>Note 166: </b></a><a href="#footnotetag166">
+(retour) </a> Les critiques anglais, entre autres ceux de l'<i>Edinburgh</i> et de la
+<i>Quarterly-Review</i>, tout en reconnaissant les grandes beautés des ouvrages
+de Byron, lui reprochaient d'avoir une teinte d'immoralité, et,
+citant l'exemple du tory anglican W. Scott, déclaraient que le seul
+moyen d'aller à la postérité était de respecter la <i>morale</i>, c'est-à-dire--(dans
+leur langage)--les institutions et préjugés de la mère-patrie.
+Voilà les reproches tant soit peu hypocrites sur lesquels le poète s'égaie
+à plusieurs reprises.</blockquote>
+
+<p>17. Eh bien, moi, si je ne réussis plus, <i>j'ai</i> du
+moins réussi; cela me suffit: j'ai réussi dans ma jeunesse,
+le seul tems où l'on ait sujet de le désirer.
+Le succès m'a procuré ce dont j'étais surtout avide;
+je n'ai plus besoin de plaider ma cause:--quelle
+qu'elle fût, le résultat m'en a été favorable. J'ai reçu,
+il est vrai, dernièrement la peine de mon triomphe;
+mais je n'ai pas appris à regretter ce que j'avais fait.</p>
+
+<p>18. Cette sorte de <i>chancellerie</i><a id="footnotetag167" name="footnotetag167"></a>
+<a href="#footnote167"><sup class="sml">167</sup></a>, à laquelle tant
+de gens ont recours; cet appel aux non-nés, que,
+dans notre confiance procréative, nous baptisons
+du nom de <i>postérité</i> (ou limon futur),--me semble
+un roseau trop flexible pour que je vienne jamais
+à compter sur son appui. Il en est trop que la
+postérité ne connaîtra pas mieux qu'ils ne la connaissent
+eux-mêmes.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote167"
+name="footnote167"><b>Note 167: </b></a><a href="#footnotetag167">
+(retour) </a> La haute cour de <i>chancellerie</i> a, en Angleterre, les attributions
+de notre Cour royale et de notre Conseil d'État. Elle a le droit de réformer
+les jugemens des autres cours et tribunaux; elle peut même donner
+aux lois des interprétations toutes nouvelles. Voilà pourquoi Byron appelle
+<i>procès en chancellerie</i> les appels des vivans aux âges futurs.</blockquote>
+
+<p>19. Je suis la postérité,--et vous aussi. Eh bien,
+que nous rappelons-nous? pas une centaine de noms;
+et si de chacune de nos mémoires on éliminait tous
+les noms chimériques, il ne resterait pas un dixième
+ou un vingtième de véridiques souvenirs. Les Vies de
+Plutarque n'avaient tiré de l'oubli qu'un petit nombre
+de personnages; nos modernes historiens foudroient
+leur authenticité, et, dans le dix-neuvième
+siècle, voilà que Mitfort, avec une <i>vérité grecque</i><a id="footnotetag168" name="footnotetag168"></a>
+<a href="#footnote168"><sup class="sml">168</sup></a>,
+s'imagine de taxer le bon vieux Grec de mensonge<a id="footnotetag169" name="footnotetag169"></a>
+<a href="#footnote169"><sup class="sml">169</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote168"
+name="footnote168"><b>Note 168: </b></a><a href="#footnotetag168">
+(retour) </a> Byron fait ici allusion au titre de l'ouvrage de Mitfort, <i>Grœcia
+verax</i>, et en même tems il indique le peu de cas que l'on doit faire des
+démentis de cet historien.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote169"
+name="footnote169"><b>Note 169: </b></a><a href="#footnotetag169">
+(retour) </a> Voyez <i>la Grèce</i> de Mitfort. Son grand plaisir est de louer les tyrans,
+de quereller Plutarque, d'orthographier bizarrement et d'écrire élégamment.
+Après cela, ce qu'il y a d'étrange, c'est que son ouvrage est l'histoire
+de la Grèce la meilleure que nous possédions en aucune langue
+moderne, et lui-même est peut-être le meilleur de tous les modernes
+historiens. J'ai cité ses défauts, je ne puis taire ses qualités: la science,
+le travail, les profondes recherches, la passion--et la partialité.--J'appelle
+celles-ci des qualités, parce qu'elles donnent de la chaleur au
+style de l'écrivain.
+(<i>Note de Lord Byron</i>.)</blockquote>
+
+<p>20. Or, sachez, bonnes gens de toutes les classes,
+agréables lecteurs, et désagréables auteurs, que dans
+ce douzième chant je me propose d'être grave comme
+si ma plume se trouvait entre les doigts de Malthus
+ou de Wilberforce<a id="footnotetag170" name="footnotetag170"></a>
+<a href="#footnote170"><sup class="sml">170</sup></a>. Ce dernier a rendu la liberté
+aux nègres; il vaut mieux qu'un million de batailleurs:
+cependant, Wellington a forgé des chaînes
+aux blancs, et Malthus a fait tout le contraire de ce
+qu'il a écrit<a id="footnotetag171" name="footnotetag171"></a>
+<a href="#footnote171"><sup class="sml">171</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote170"
+name="footnote170"><b>Note 170: </b></a><a href="#footnotetag170">
+(retour) </a> Voyez la note de la page 297, tome <span class="sc">i</span >.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote171"
+name="footnote171"><b>Note 171: </b></a><a href="#footnotetag171">
+(retour) </a> Sans doute il est devenu époux, ou du moins père.</blockquote>
+
+<p>21. Me voilà sérieux:--sur le papier, il n'est
+personne qui ne le soit. Pourquoi donc ne tenterais-je
+pas aussi ma spéculation, et n'éléverais-je pas
+mon petit flambeau au soleil? Justement, à cette
+heure, le genre humain est dans une rage méditative
+à propos de constitutions et de bateaux à vapeur;
+de leur côté, les sages écrivent contre tout homme
+qui s'expose à <i>procréer</i>, avant de calculer s'il peut
+entretenir, après le sevrage, un futur marmot.</p>
+
+<p>22. Que cela est noble! que cela est romanesque!
+Pour ma part, je pense que la <i>philogénésie</i> (voilà
+bien un mot selon mon cœur! il en est bien un plus
+court, mais la décence me l'interdit; je suis déterminé
+à ne jamais la blesser); il me semble, dis-je,
+que la <i>philogénésie</i> avait droit à plus d'indulgence de
+la part des hommes.</p>
+
+<p>23. Maintenant à l'ouvrage.--Te voilà donc à
+Londres, mon gentil Juan? dans cet agréable séjour
+où sont brassées toutes les infamies que peut craindre
+l'ardente jeunesse dans sa course fougueuse. Tu
+t'entres pas, il est vrai, dans la carrière pour la
+première fois, et tu ne suis pas en novice la périlleuse
+route de la jeunesse; mais tu es dans un lieu
+dont les étrangers ne pourront jamais se former une
+juste idée.</p>
+
+<p>24. En ayant tant soit peu égard à la différence
+de climat, chaud ou froid, brûlant ou tempéré, je
+pourrais, comme un primat, lancer un manifeste
+contre chacune des autres sociétés européennes;
+mais tu es, ô Grande-Bretagne, la véritable pierre
+de touche de la poésie. Tous les pays, sans doute,
+ont leurs <i>lions</i>, mais chez toi l'on ne voit qu'une magnifique
+ménagerie<a id="footnotetag172" name="footnotetag172"></a>
+<a href="#footnote172"><sup class="sml">172</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote172"
+name="footnote172"><b>Note 172: </b></a><a href="#footnotetag172">
+(retour) </a> C'est-à-dire, je crois: «Il y a des bêtes curieuses dans tous les pays,
+mais en Angleterre il n'y a que des bêtes curieuses.» J'ai déjà remarqué
+que le titre de <i>lion</i> se donne, en Angleterre, aux plus illustres <i>dandys</i>
+de la haute société. Le poète joue ici sur ce mot. Le premier traducteur,
+M.A.P. semble croire, dans une note, que Lord Byron veut ici se moquer
+de la ménagerie de Londres, qui, dit-il, <i>vaut à peine une ménagerie
+ambulante à enseignes peintes</i>. Ce n'est pas là l'idée que les
+voyageurs modernes nous donnent de <i>la grande royale ménagerie nationale</i>
+(<i>the royal Grand National menagerie</i>). «C'est, dit également
+Britton, la plus vaste et la plus curieuse collection d'animaux
+vivans de l'univers. Elle renferme un éléphant mâle, de dix pieds de
+haut; <i>plusieurs lions et lionnes</i>, une tigresse royale du Bengale, des
+panthères, etc.» (<i>Picture of London</i>, 1826.)</blockquote>
+
+<p>25. Mais je suis las de la politique. Commençons
+<i>paulo majora</i>. Juan, toujours indécis, glissait sur la
+voie des <i>égarés</i> avec la rapidité d'un patineur sur la
+glace; et quand il était las de ce jeu, il allait innocemment
+badiner auprès de ces beautés qui se font
+un point d'honneur d'être <i>tantalisées</i>, et qui ne recherchent
+du vice que sa réputation<a id="footnotetag173" name="footnotetag173"></a>
+<a href="#footnote173"><sup class="sml">173</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote173"
+name="footnote173"><b>Note 173: </b></a><a href="#footnotetag173">
+(retour) </a> C'est-à-dire «qui détestent le vice, mais qui aiment les hommes
+devenus fameux par leurs vices.»</blockquote>
+
+<p>26. Mais il en est peu de cette espèce, et elles-mêmes
+finissent par quelque diabolique escapade,
+ou conversion, qui nous montre bien que les plus
+pures créatures peuvent s'égarer jusque dans les candides
+et primitifs sentiers de la vertu: alors, les
+gens s'étonnent; il semble qu'un autre âne vient de
+parler à Balaam, et bientôt de la langue se glisse
+jusqu'à l'oreille un léger frémissement argentin qui
+(remarquez-le bien) finit toujours par ce charitable
+<i>Ainsi-soit-il</i>: «Dieu! qui jamais l'aurait pu croire!»</p>
+
+<p>27. La petite Leila, ses yeux orientaux et ses taciturnes
+dispositions asiatiques (qui lui faisaient regarder
+tous les objets d'Occident sans surprise, à la
+grande surprise de ces gens de naissance, toujours
+persuadés que la nouveauté est un papillon qu'il faut
+poursuivre comme le plus naturel aliment de la nullité),
+sa ravissante figure et ses aventures romanesques,
+tout l'entourait d'une sorte de mystère, et
+contribuait à lui donner la vogue.</p>
+
+<p>28. Les femmes n'étaient pas d'accord,--c'est
+l'ordinaire entre personnes du sexe, sur les grands
+ou minimes sujets. Mais, ô belles créatures! n'allez
+pas penser que je veuille vous diffamer.--Non; je
+vous ai toujours mieux aimées que je ne l'ai dit: seulement,
+puisqu'il me faut faire de la morale, je suis
+bien obligé de vous reprocher quelques dispositions
+à l'incontinence de langue, et justement alors, l'éducation
+de Leila faisait, parmi vous, une sensation
+générale.</p>
+
+<p>29. Vos avis furent unanimes sur un seul point,--et
+vous aviez raison: c'est que cette jeune fille des
+grâces; belle comme sa délicieuse terre natale, et,
+qui plus est, le dernier rejeton de sa famille, serait
+bien mieux élevée (quand même notre ami Don
+Juan pourrait commander à ses désirs pendant cinq,
+trois ou deux années) sous l'œil des pairesses, dont
+l'âge avait fait éclore la sagesse.</p>
+
+<p>30. Il s'éleva donc une généreuse émulation, puis
+une commune envie de concourir à l'éducation de
+l'orpheline. Mais comme Juan était une personne de
+rang, on aurait craint de l'insulter en émettant l'avis
+d'une supplique ou d'une souscription. Il fut décidé
+que seize douairières et dix sages virginités (dont
+l'histoire appartenait au <i>moyen âge</i> d'Hallam<a id="footnotetag174" name="footnotetag174"></a>
+<a href="#footnote174"><sup class="sml">174</sup></a>),</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote174"
+name="footnote174"><b>Note 174: </b></a><a href="#footnotetag174">
+(retour) </a> L'<i>Histoire du moyen âge</i>, par Hallam, a été traduite en français,
+4 vol.</blockquote>
+
+<p>31. Ajoutons, une ou deux dolentes épouses, séparées
+avant qu'un bouton eût ranimé leurs tiges flétries,--demanderaient
+la permission de former la
+jeune enfant et de la <i>présenter</i> dans le monde.--Aujourd'hui,
+on arrange tout avec ce dernier mot; il
+désigne l'instant où, pour la première fois, une
+vierge vient rougir dans un <i>rout</i>, et déployer savamment
+toutes ses perfections. Les femmes ont vraiment,
+à leur première <i>saison</i><a id="footnotetag175" name="footnotetag175"></a>
+<a href="#footnote175"><sup class="sml">175</sup></a>, un délicieux miel de
+virginité (surtout quand elles ont de la fortune).</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote175"
+name="footnote175"><b>Note 175: </b></a><a href="#footnotetag175">
+(retour) </a> C'est-à-dire l'hiver dans lequel les jeunes personnes sont présentés
+dans le monde.</blockquote>
+
+<p>32. Voyez-vous tous les honorables <i>misters</i><a id="footnotetag176" name="footnotetag176"></a>
+<a href="#footnote176"><sup class="sml">176</sup></a> dans
+le besoin; les pairs, dont les coudes sont à jour; les
+<i>dandys</i> sans réssource; les mères vigilantes et les
+sœurs attentives (avec un peu d'adresse ces dernières
+sont plus à même que leurs fils ou frères d'arranger
+un mariage, quand c'est l'or qui le fait désirer); les
+voyez-vous, comme des mouches autour d'un morceau
+de candi, bourdonner autour de <i>la fortune</i>, et
+disposer leurs meilleures batteries de manière à lui
+tourner la tête à force de valses et de flagorneries?</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote176"
+name="footnote176"><b>Note 176: </b></a><a href="#footnotetag176">
+(retour) </a> Masculin de <i>mistress</i>. On appelle ainsi les nobles qui n'ont pas de
+coronets.</blockquote>
+
+<p>33. Chaque tante, chaque cousine a ses vues particulières;
+les femmes mariées elles-mêmes montrent
+tant de désintéressement dans leurs amitiés, que j'en
+ai vu courtiser une héritière au profit de leurs propres
+amans. <i>Tantœne</i>! Voilà jusqu'où vont les vertus
+de la haute société dans l'île regrettable que bornent
+les murs de Douvres! et cependant la pauvre riche
+héritière, objet de tous ces empressemens, aurait
+sujet de reprocher à ses parens de ne pas lui avoir
+donné de frères.</p>
+
+<p>34. Quelques-unes sont bientôt embauchées, mais
+d'autres en éconduisent plus de trente: il est alors
+amusant de les voir distribuant les refus et les dures
+confidences à chacun des cousins (amis du prétendu)
+qui, dans leur indignation, se mettent aussitôt à débiter
+leurs plaintes. «Si miss (en blanc) ne voulait
+pas donner sa main au pauvre Frédéric, pourquoi
+donc recevait-elle ses billets? pourquoi valsait-elle
+avec lui? pourquoi, s'il vous plaît, semblait-elle,
+la nuit dernière, accorder un <i>oui</i>, et
+a-t-elle aujourd'hui dit <i>non</i>?</p>
+
+<p>35. «Pourquoi? pourquoi? Frédéric d'ailleurs
+lui était réellement <i>attaché</i>, non pour sa fortune,--il
+n'en a pas besoin. Un jour viendra, sans
+doute, qu'elle se reprochera de n'avoir pas saisi
+une si belle occasion;--mais elle est dupe des intrigues
+de la vieille marquise, comme je le dirai à
+Aurea au rout de ce soir: et, après tout, le pauvre
+Frédéric n'est pas en peine de trouver mieux.--Savez-vous
+ce qu'elle a répondu à sa lettre?»</p>
+
+<p>36. De présomptueux uniformes, et de sémillans
+coronets<a id="footnotetag177" name="footnotetag177"></a>
+<a href="#footnote177"><sup class="sml">177</sup></a> sont tour à tour repoussés, jusqu'à ce que
+l'heure de la victime ait sonné, après une triste perte
+de tems, d'affections et de gageures, en faveur de
+quelque rafleur de femmes <i>substantielles</i>; et quand
+le choix de la jolie créature est ainsi tombé sur un
+militaire, un auteur ou un trafiquant, le dolent escadron
+des éconduits trouve toujours un motif de consolation
+dans le mauvais choix qu'elle n'a pas manqué
+de faire.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote177"
+name="footnote177"><b>Note 177: </b></a><a href="#footnotetag177">
+(retour) </a> Les <i>coronets</i> sont les couronnes de comte, de duc, de marquis ou
+de baron.</blockquote>
+
+<p>37. En effet, fatiguée d'importunités, elle accepte
+un ancien prétendant, ou bien elle tombe (les exemples
+de cette espèce sont plus rares peut-être) dans
+le lot d'un homme qui l'avait à peine recherchée. Et
+pour citer quelque trait, un veuf grisonnant n'a
+quitté les <i>quarante</i><a id="footnotetag178" name="footnotetag178"></a>
+<a href="#footnote178"><sup class="sml">178</sup></a> que dans l'espoir de faire une
+bonne prise; mais bien qu'il soit agréé, je n'y trouve
+rien de plus extraordinaire qu'à l'autre loterie.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote178"
+name="footnote178"><b>Note 178: </b></a><a href="#footnotetag178">
+(retour) </a> Cet endroit embarrassera les commentateurs plutôt que les contemporains.<span class="rig">
+ (<i>Note de Lord Byron</i>.)</span><br><br></blockquote>
+
+<p>38. Moi-même, pour ma part (encore <i>un exemple
+moderne, vraiment cela est fâcheux, véritablement
+fâcheux</i><a id="footnotetag179" name="footnotetag179"></a>
+<a href="#footnote179"><sup class="sml">179</sup></a>), je fus choisi parmi une vingtaine de
+poursuivans, dans un âge, il est vrai, plus ordinairement
+consacré aux folies qu'à la discrétion. Bien
+que j'eusse appelé la réforme à mon secours, quand
+nous devînmes <i>un</i> quelque tems avant de redevenir
+<i>deux</i>, je ne démentirai pas la généreuse opinion publique:
+la jeune lady avait fait un choix monstrueux<a id="footnotetag180" name="footnotetag180"></a>
+<a href="#footnote180"><sup class="sml">180</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote179"
+name="footnote179"><b>Note 179: </b></a><a href="#footnotetag179">
+(retour) </a> Citation.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote180"
+name="footnote180"><b>Note 180: </b></a><a href="#footnotetag180">
+(retour) </a> Voyez la <i>Vie de Lord Byron</i>.</blockquote>
+
+<p>39. Oh! pardonnez-moi les digressions,--ou du
+moins lisez-les, car je ne disserte jamais que dans
+un but moral; ce sont mes <i>grâces</i> avant le repas<a id="footnotetag181" name="footnotetag181"></a>
+<a href="#footnote181"><sup class="sml">181</sup></a>.
+Telle qu'une vieille grand'mère, un fâcheux ami, un
+tuteur rigide ou un prêtre zélé, ma muse, à toute
+heure et en tout lieu, voudrait, à force d'exhortations,
+réformer les hommes; voilà ce qui jette mon
+Pégase dans d'aussi tristes routes.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote181"
+name="footnote181"><b>Note 181: </b></a><a href="#footnotetag181">
+(retour) </a> Les Anglais nomment également <i>les Grâces</i> la courte prière qui
+précède et celle qui suit le repas.</blockquote>
+
+<p>40. Mais à présent je vais devenir immoral: je
+prétends peindre les choses exactement comme elles
+sont, non comme elles devraient être; car, j'en conviens,
+tant que nous n'aurons pas observé les lieux
+par nous-mêmes, c'est en vain que nous pousserons
+notre vertueuse charrue; elle n'effleurera que la surface,
+et elle sillonnera à peine la noire argile que
+le vice prépare depuis long-tems à recevoir le mauvais
+grain.</p>
+
+<p>41. D'abord, nous allons nous défaire de la petite
+Leila, car elle est jeune et pure comme le premier
+rayon du jour, ou, pour me servir d'une vieille comparaison,
+comme la neige, cette substance aussi pure
+que déplaisante, ainsi qu'on pourrait le dire de bien
+des personnes connues<a id="footnotetag182" name="footnotetag182"></a>
+<a href="#footnote182"><sup class="sml">182</sup></a>. Don Juan était ravi de ménager
+une bonne sauvegarde à sa jeune pupille, la
+vertu de celle-ci ne pouvant s'arranger d'une liberté
+sans bornes.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote182"
+name="footnote182"><b>Note 182: </b></a><a href="#footnotetag182">
+(retour) </a> Le poète semble ici vouloir rappeler le caractère de sa vertueuse
+femme.</blockquote>
+
+<p>42. D'ailleurs, il reconnaissait qu'il n'était pas né
+<i>tuteur</i> (pourquoi faut-il que certains autres<a id="footnotetag183" name="footnotetag183"></a>
+<a href="#footnote183"><sup class="sml">183</sup></a> n'aient
+pas été du même avis!); il désirait rester neutre en
+pareille affaire, attendu que les gardiens répondent
+toujours des sottises de leurs pupilles. Ainsi, quand
+il vit chaque vieille dame s'offrir à l'envi pour adoucir
+la rudesse de sa petite Asiatique, il laissa tomber
+son choix (après avoir dûment consulté la <i>société
+pour la suppression du vice</i><a id="footnotetag184" name="footnotetag184"></a>
+<a href="#footnote184"><sup class="sml">184</sup></a>) sur lady Pinchbeck<a id="footnotetag185" name="footnotetag185"></a>
+<a href="#footnote185"><sup class="sml">185</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote183"
+name="footnote183"><b>Note 183: </b></a><a href="#footnotetag183">
+(retour) </a> C'est-à-dire le comte de Carlisle et sa femme, qui se chargeaient
+alors d'élever la petite <i>Ada</i>.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote184"
+name="footnote184"><b>Note 184: </b></a><a href="#footnotetag184">
+(retour) </a> <i>La société pour la suppression du vice</i> fut fondée en 1802, sous
+l'influence des torys et des anglicans exagérés. Son objet est de poursuivre
+les vendeurs de livres obscènes et impies, et tous ceux qui portent
+atteinte à la religion et à la décence.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote185"
+name="footnote185"><b>Note 185: </b></a><a href="#footnotetag185">
+(retour) </a> Le mot <i>pinchbeck</i>, en français <i>pimbêche</i> (étymologie <i>pince-bec</i>),
+s'emploie, en Angleterre; pour désigner, du nom de l'inventeur, le
+métal composé que nous appelons <i>similor</i>.</blockquote>
+
+<p>43. Elle était vieille,--mais elle avait été fort
+jeune; elle était vertueuse,--et je suis persuadé
+qu'elle l'avait toujours été, bien que le monde eût
+la méchanceté de dire que,--mais à Dieu ne plaise
+que ma chaste oreille reçoive le plus léger écho de
+médisance! Rien, en vérité, ne me cause de douleur
+comme ces caquetages, détestable pâture ruminée
+par les troupeaux d'hommes.</p>
+
+<p>44. En outre, j'ai remarqué (et cependant j'étais
+autrefois un observateur fort superficiel), ainsi chacun,
+à moins d'être un sot, peut également le faire,
+qu'indépendamment de leur expérience du monde et
+des suites d'un égarement, les damés, dont la jeunesse
+n'a pas été sans plaisirs, savent mieux inspirer
+l'horreur des passions que celles dont l'ame froide
+n'en a jamais connu le danger.</p>
+
+<p>45. Tandis que la prude rigide, pour indemniser
+sa vertu, accable de railleries une passion enviée et
+inconnue; tandis qu'elle songe bien moins à nous
+sauver qu'à nous insulter, et ce qu'il y a de pis, à
+nous faire passer de mode;--celle-là, vétéran de
+l'amour, se concilie notre cœur en usant de douces
+paroles, en nous exhortant à prévenir le moment
+d'éclat, en nous donnant le mot de l'énigme et en
+nous exposant le début, le milieu et la conclusion
+de l'amoureuse épopée.</p>
+
+<p>46. Mais, soit qu'elles aient plus de talent, ou que,
+sachant mieux ce qu'il est à propos de faire, elles
+montrent plus de vigilance, je n'en reste pas moins
+convaincu que si vous examinez la plupart des familles
+et les filles de celles qui connaissent le monde
+plutôt par expérience que par lecture, vous trouverez
+que les dernières font bien plus d'effet parmi
+les vestales destinées à garnir le marché aux épouses,
+que les élèves de ces prudes auxquelles la nature
+oublia de donner un cœur<a id="footnotetag186" name="footnotetag186"></a>
+<a href="#footnote186"><sup class="sml">186</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote186"
+name="footnote186"><b>Note 186: </b></a><a href="#footnotetag186">
+(retour) </a> Il faut ici citer le texte:
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p> <i>You'll find, from many a family picture,</i></p>
+<p><i>That daughters of such mothers as may know</i></p>
+<p><i>The world by experience rather than by lecture,</i></p>
+<p><i>Turn out much better for the Smithfield Show</i></p>
+<p><i>Of Vestals brought into the marriage mart,</i></p>
+<p><i>Than those bred up by prudes without a heart</i>.</p>
+</div></div>
+
+<p>Le marché de Smithfield, auquel le poète fait ici allusion, est l'un
+des plus considérables de Londres. On y vend presque continuellement,
+mais surtout le lundi, toute espèce de bestiaux.</p></blockquote>
+
+<p>47. J'ai dit que lady Pinchbeck avait exercé les
+langues; et de quelle femme, jeune, jolie, ne parle-t-on
+pas? maintenant, elle n'éveillait plus la
+moindre ombre de scandale; on la regardait simplement
+comme une personne aimable et spirituelle,
+et l'on colportait de maison en maison ses meilleurs
+<i>bons mots</i>: maintenant, elle se consacrait aux devoirs
+de la charité et de la commisération, et passait
+(dans ces dernières années de sa vie) pour
+mener la vie la plus exemplaire.</p>
+
+<p>48. Altière dans les cercles de haut ton, affable
+dans le sien, il n'était pas un jeune homme qu'elle
+ne censurât doucement toutes les fois,--c'est-à-dire
+tous les jours,--qu'il montrait quelque funeste inclination
+au mal. On ne connaissait pas tout le bien
+qu'elle faisait, ou du moins le détail en rendrait
+trop longs mes chants. Bref, la petite orpheline
+orientale lui avait inspiré un intérêt toujours croissant.</p>
+
+<p>49. Juan aussi était en quelque sorte son favori;
+elle lui croyait le cœur bon, un peu vicié, il est vrai,
+mais pur dans le fond: et c'était une chose merveilleuse,
+si l'on songeait bien à toutes ses aventures
+et aux épreuves inouïes par lesquelles il avait passé.
+Elles en eussent corrompu mille autres, il n'en avait
+été qu'effleuré;--car sa jeunesse avait vu trop de
+changemens pour qu'il pût se laisser aveugler par
+quelque chose.</p>
+
+<p>50. Ces vicissitudes sont, pour les jeunes gens, la
+meilleure des écoles; mais dans un âge plus avancé,
+les hommes sont enclins à accuser la destinée et la
+sagesse de la Providence. L'adversité est la première
+route de la vérité: ayez dix-huit ou quatre-vingts
+hivers, si vous avez fait la guerre, ou supporté la
+fureur des élémens ou des femmes, vous aurez la
+même dose de cette expérience regardée comme si
+précieuse.</p>
+
+<p>51. A quoi sert-elle? c'est une autre question.--Notre
+héros déposa avec plaisir sa petite charge
+entre les mains sûres d'une lady dont la dernière
+fille était depuis long-tems mariée, et dont, par conséquent,
+les mille perfections pouvaient se transmettre
+à une nouvelle-venue, comme la barque du
+lord maire<a id="footnotetag187" name="footnotetag187"></a>
+<a href="#footnote187"><sup class="sml">187</sup></a>, ou,--pour parler, plus poétiquement,--comme
+la conque de Cythérée.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote187"
+name="footnote187"><b>Note 187: </b></a><a href="#footnotetag187">
+(retour) </a> La barque d'honneur (<i>the state-barge</i>) dans laquelle le lord maire
+gagne le rivage de Westminster, le jour de son élection, doit servir à
+chacun de ceux qui le remplaceront, comme elle avait servi à chacun
+de ses prédécesseurs.</blockquote>
+
+<p>52. J'ai parlé de <i>transmission</i>: il existe, en effet,
+une certaine balance flottante de belles qualités qui,
+dans les familles, passent de miss en miss, et varient
+suivant la tournure des esprits et des corps. Les unes
+valsent, les autres dessinent; celles-ci plongent dans
+l'abîme de la métaphysique, celles-là se contentent
+d'être musiciennes. Les moins exigeantes sont citées
+pour leur esprit, les autres ont le génie des vapeurs.</p>
+
+<p>53. Mais que l'esprit, les vapeurs, la harpe, la
+théologie, les arts ou les adroits corsets soient, avec
+une naissance illustre, l'hameçon qui devra prendre
+les <i>gentlemen</i> ou les lords; ce sont les vieilles vies
+qui transmettent ces agrémens aux plus nouvelles;
+c'est toujours la même élégance <i>restaurée</i> qu'offrent
+aux regards des hommes les jeunes vestales,--créatures
+toutes incomparables, et qui pourtant désirent
+toutes de s'apparier<a id="footnotetag188" name="footnotetag188"></a>
+<a href="#footnote188"><sup class="sml">188</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote188"
+name="footnote188"><b>Note 188: </b></a><a href="#footnotetag188">
+(retour) </a> <i>All</i> matchless <i>creatures and yet</i> bent <i>on</i> matches.
+
+<p>Ce jeu de mots, détestable en français, est fort piquant en anglais, à
+cause des différentes significations de <i>matches</i>.</p></blockquote>
+
+<p>54. A présent je commence mon poème. Peut-être
+est-il inusité, ou même entièrement nouveau de
+ne l'avoir pas encore fait depuis le premier chant
+jusqu'à celui-ci. Ces douze premiers livres ne sont
+que des accords et des préludes pour essayer une
+ou deux cordes de ma lyre, ou pour mieux en affermir
+les chevilles. Cela fait, nous vous ferons entendre
+l'<i>ouverture</i>.</p>
+
+<p>55. Mes muses se soucient, comme d'une pincée
+de résine, de ce que l'on appelle succès ou non-succès;
+car de telles pensées sont au-dessous du ton
+qu'elles ont adopté: elles ne veulent que débiter
+une <i>grande leçon morale</i>. Je croyais, en commençant,
+pouvoir m'arrêter après deux douzaines de
+chants; mais, à la prière d'Apollon et si mon Pégase
+n'est pas trop affaissé, je pourrai gracieusement
+aller jusqu'à la centaine.</p>
+
+<p>56. Don Juan vit ce microcosme<a id="footnotetag189" name="footnotetag189"></a>
+<a href="#footnote189"><sup class="sml">189</sup></a> sur échasses;
+appelé <i>le grand-monde</i>, et le moins important, bien
+que le plus élevé; mais de même que les glaives ont
+des gardes qui en augmentent la puissance homicide
+dans les duels ou les batailles; ainsi, du nord au sud
+et de l'est à l'ouest, il faut que le bas-monde reçoive
+l'impulsion du plus élevé; c'est là sa poignée,
+son soleil, sa lune, son gaz, son lumignon.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote189"
+name="footnote189"><b>Note 189: </b></a><a href="#footnotetag189">
+(retour) </a> Petit monde.</blockquote>
+
+<p>57. Juan avait maints amis qui avaient maintes
+femmes: il était bien accueilli des deux côtés; et il
+donnait et recevait tous ces témoignages d'amitié qui
+n'entraînent pas de graves conséquences. Il ne faut
+que se tenir toujours disposé à diriger sa voiture
+vers les grands hôtels, et à la mettre la nuit en
+mouvement quand on a reçu quelque billet d'invitation.
+Durant le premier hiver, à peine si, en dépit
+des bals, des fêtes et des mascarades, on s'est
+aperçu qu'une telle vie était fort ennuyeuse.</p>
+
+<p>58. Un jeune homme à marier, possesseur d'un
+beau nom et d'une grande fortune, n'a pas un rôle
+facile à jouer; car la bonne société n'est qu'un jeu,
+<i>un royal jeu de l'oie</i>, dirais-je, où chacun à une intention,
+une marche, une position séparées.--Les
+demoiselles travaillent à secouer le joug du célibat,
+et les dames mariées à servir les intérêts des demoiselles<a id="footnotetag190" name="footnotetag190"></a>
+<a href="#footnote190"><sup class="sml">190</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote190"
+name="footnote190"><b>Note 190: </b></a><a href="#footnotetag190">
+(retour) </a> Toutes ces peintures de mœurs n'ont rien d'exagéré sous leur point
+de vue satirique. En Angleterre, les demoiselles des hautes classes usent
+de la liberté, de l'abandon que l'on ne pardonne, en France, qu'aux
+dames mariées. Elles étalent dans le monde avec affectation tous leurs
+avantages, et leurs regards semblent toujours dire aux célibataires:
+<i>Demandez ma main</i>. C'est ce qu'il ne faut pas oublier en lisant ces
+derniers chants.</blockquote>
+
+<p>59. Je ne prétends pas que cela soit général; mais
+on pourrait en citer quelques exemples particuliers;
+on trouve des dames qui maintiennent leur <i>perpendiculaire</i>,
+comme des peupliers dont la tige aurait
+pour racines de bons principes. Il en est aussi dont
+la méthode est plus <i>réticulaire</i><a id="footnotetag191" name="footnotetag191"></a>
+<a href="#footnote191"><sup class="sml">191</sup></a>,--et qui, <i>semblables
+aux sirènes</i>, avec leurs lyres suaves, vont à la
+<i>pêche des hommes</i>. Essayez de parler six fois de suite
+à une dame à marier, et je vous conseille de commander
+vos habits de noces.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote191"
+name="footnote191"><b>Note 191: </b></a><a href="#footnotetag191">
+(retour) </a> Captieuse, de <i>retis</i>, piége, filet.</blockquote>
+
+<p>60. Peut-être aurez-vous reçu une lettre de la
+mère, qui vous déclarera que les sentimens de sa
+fille ont été <i>surpris</i>. Peut-être aurez-vous la visite
+d'un frère bien pincé, à la démarche et aux moustaches
+imposantes, qui voudra savoir <i>quelles sont vos
+intentions</i>.--D'une ou d'autre manière, le tendre
+cœur de la vierge n'attend que votre main, et dans
+votre compassion pour ses tourmens et pour les vôtres,
+vous consentez à augmenter la liste des <i>matrimonicures</i>.</p>
+
+<p>61. J'ai vu une douzaine d'unions ainsi formées,
+quelques-unes même dans le plus grand monde. Je
+connais aussi des jeunes gens,--malgré la peine
+qu'ils éprouvaient à contester des prétentions auxquelles
+ils n'avaient jamais rêvé,--que n'effrayèrent
+ni les féminines protestations ni les fraternelles
+moustaches, et qui, restés célibataires, vécurent,
+ainsi que leurs belles trop sensibles, plus heureux
+que s'ils avaient accouplé leurs destinées.</p>
+
+<p>62. Il est encore, la nuit, un autre péril pour les
+non-initiés,--moins grand sans doute que l'amour
+ou le mariage, mais loin cependant d'être à mépriser.
+C'est,--il m'en coûte d'arracher le voile de
+vertu que prend même le vice,--car il lui donne
+du moins une grâce extérieure,--mais il faut que
+je dénonce cette espèce amphibie de prostituées <i>couleur
+de rose</i><a id="footnotetag192" name="footnotetag192"></a>
+<a href="#footnote192"><sup class="sml">192</sup></a> qu'il est si difficile de définir.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote192"
+name="footnote192"><b>Note 192: </b></a><a href="#footnotetag192">
+(retour) </a> En français.</blockquote>
+
+<p>63. Telle est cette froide coquette qui ne peut
+dire <i>non</i>, et ne veut pas se résoudre à dire <i>oui</i>; qui,
+vous retenant sans défense à une légère distance du
+rivage, jusqu'au moment où l'orage vient à souffler,
+contemple ensuite le naufrage de votre cœur avec
+une secrète joie. Oh! c'est ainsi qu'elle ouvre un
+abîme d'infortunes sentimentales, et fait descendre
+au tombeau de nouveaux Werthers: pourtant ce n'était
+qu'un innocent badinage; non pas un adultère,
+mais une <i>adultération</i><a id="footnotetag193" name="footnotetag193"></a>
+<a href="#footnote193"><sup class="sml">193</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote193"
+name="footnote193"><b>Note 193: </b></a><a href="#footnotetag193">
+(retour) </a> Une conduite remplie de duplicité.</blockquote>
+
+<p>64. «Dieux! je deviens bavard<a id="footnotetag194" name="footnotetag194"></a>
+<a href="#footnote194"><sup class="sml">194</sup></a>!» Continuons
+cependant; le dernier, et pourtant le plus redoutable
+des dangers, c'est quand, en dépit de <i>l'Église
+et du monde</i>, une femme mariée fait ou se laisse faire
+l'amour dans toute sa violence. Partout ailleurs il est
+peu de femmes pour lesquelles cela serait une affaire
+(c'est là, ô voyageur, une des vérités que tu t'empresses
+de nous apprendre); mais, dans la vieille
+Angleterre, une jeune femme s'égare-t-elle? pauvre
+créature! la honte d'Ève est une bagatelle, comparée
+à celle qui la menace,</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote194"
+name="footnote194"><b>Note 194: </b></a><a href="#footnotetag194">
+(retour) </a> Citation.</blockquote>
+
+<p>65. Car c'est le pays des bassesses, des journaux,
+des niaiseries et des procès; il n'est pas un seul couple
+de même âge qui puisse éprouver quelque réciprocité
+de tendresse, sans que le monde ne s'en irrite.
+Bientôt intervient le lourd et maudit expédient
+des dommages-intérêts; un verdict,--redoutable
+fléau de ceux qui l'occasionèrent,--forme le triste
+contre-poids des romanesques déclarations; sans parler
+des concilians discours des avocats et des preuves
+palpables dont on régale les lecteurs.</p>
+
+<p>66. Mais ceux qui subissent de pareils affronts ne
+sont que de pauvres novices, car la moindre étincelle
+d'hypocrisie naturelle garantit de toute atteinte
+l'honneur d'un millier de brillans pécheurs, aimables
+oligarques de notre gynocratie<a id="footnotetag195" name="footnotetag195"></a>
+<a href="#footnote195"><sup class="sml">195</sup></a>. Vous les voyez à tous
+les bals, à tous les dîners; parmi nos plus robustes
+vertus aristocratiques, on les cite pour leurs grâces,
+leur amabilité, leur indulgence, leur chasteté,--et
+tout cela, parce qu'ils ont toujours agi avec autant
+de prudence que de <i>licence</i><a id="footnotetag196" name="footnotetag196"></a>
+<a href="#footnote196"><sup class="sml">196</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote195"
+name="footnote195"><b>Note 195: </b></a><a href="#footnotetag195">
+(retour) </a> Aréopage féminin.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote196"
+name="footnote196"><b>Note 196: </b></a><a href="#footnotetag196">
+(retour) </a> <i>And all by having</i> tact <i>as well as</i> tast.</blockquote>
+
+<p>67. Juan, qui n'était plus dans la catégorie des
+novices, avait encore une autre sauvegarde: il
+était malade,--non, ce n'est pas <i>malade</i> que je
+voulais dire, mais il avait précédemment ressenti
+trop d'amour pour être capable de tant de faiblesse.--Mais
+n'appuyons pas trop sur ce point, afin de ne
+pas déprécier les rivages des montagnes et des épaules
+blanches, des yeux bleus, des <i>bas</i> plus <i>bleus</i> encore,
+des dîmes, des taxes, des créanciers et des portes à
+doubles marteaux.</p>
+
+<p>68. Après avoir vu des contrées et des mœurs romanesques,
+où l'on risque sa vie et non des procès
+par amour, où l'amour lui-même est une espèce de
+frénésie, Juan, arrivé dans un pays où l'amour semblait
+à peine une affaire de mode, le trouvait à demi
+mercantil et demi-pédantesque; mais il n'en estimait
+pas moins la <i>moralité</i> nationale: ajoutons (il
+faut, hélas! plaindre et excuser son mauvais goût)
+que d'abord il ne trouva pas les femmes jolies.</p>
+
+<p>69. Je dis <i>d'abord</i>,--car il finit, mais par degrés,
+par les trouver bien préférables aux radieuses
+beautés que le destin a soumises à l'influence des étoiles
+orientales. Raison de plus pour ne jamais se hâter de
+juger. Cependant on n'accusera pas de son mauvais
+goût son inexpérience:--la vérité, si les hommes
+voulaient être de bonne foi, c'est que les choses
+nouvelles <i>plaisent</i> toujours moins qu'elles ne <i>frappent</i>.</p>
+
+<p>70. J'ai voyagé, et pourtant je n'ai pas eu le bonheur
+de visiter ces nègres rusés qui séjournent sur les
+bords du Nil ou Niger, et dans cette inabordable ville
+de Timbuctou<a id="footnotetag197" name="footnotetag197"></a>
+<a href="#footnote197"><sup class="sml">197</sup></a>, dont personne ne peut rendre le service
+aux géographes de déterminer précisément la
+position.--En effet, l'Europe ne pénètre dans l'Afrique
+que comme le <i>bos piger</i><a id="footnotetag198" name="footnotetag198"></a>
+<a href="#footnote198"><sup class="sml">198</sup></a>. Mais si j'avais été
+à Timbuctou, j'aurais dit certainement que le noir
+était le vrai beau.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote197"
+name="footnote197"><b>Note 197: </b></a><a href="#footnotetag197">
+(retour) </a> Ou Tumbut, ou Tombouctou.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote198"
+name="footnote198"><b>Note 198: </b></a><a href="#footnotetag198">
+(retour) </a> Le bœuf paresseux.</blockquote>
+
+<p>71. Et cela est effectivement; non que je veuille jurer
+que le noir est le blanc, mais je soupçonne fort
+que, dans le fond, le blanc est noir, et que toute
+l'erreur vient de notre coup d'œil. Interrogez un
+aveugle, c'est le meilleur juge. Mais peut-être
+attaquerez-vous ma proposition?--J'ai cependant
+raison, ou, si j'ai tort, je ne me rendrai pas sans
+combat.--Il n'y a pour lui ni soir ni matin, et
+tout lui semble évidemment ténébreux. Vous, que
+prétendez-vous voir? seulement une lueur <i>incertaine</i>.</p>
+
+<p>72. Mais je reviens à la métaphysique, labyrinthe
+dont le fil conducteur est aussi sûr que les remèdes
+contre la phthisie, ce brillant insecte qui toujours
+escorte une flamme mourante; et cette réflexion
+me ramène à la simple physique et à la beauté des
+dames étrangères, comparée à celle de nos blanches
+et précieuses perles, véritables étés polaires, les unes
+<i>tout</i> soleil, et quelques autres <i>tout</i> glace.</p>
+
+<p>73. Si vous l'aimez mieux, ce sont de vertueuses
+sirènes dont la tête est belle, et les parties inférieures
+celles d'un poisson<a id="footnotetag199" name="footnotetag199"></a>
+<a href="#footnote199"><sup class="sml">199</sup></a>,--non pas qu'elles n'aient,
+en général, pour leurs propres désirs, tous les égards
+convenables; mais, de même que les Russes se jettent
+dans la neige en sortant d'un bain chaud<a id="footnotetag200" name="footnotetag200"></a>
+<a href="#footnote200"><sup class="sml">200</sup></a>, ces
+créatures, vertueuses dans le fond, même alors
+qu'elles se montrent vicieuses, s'abandonnent avec
+ardeur aux plus grands écarts, puis tiennent en réserve
+le remords, pour s'y plonger ensuite.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote199"
+name="footnote199"><b>Note 199: </b></a><a href="#footnotetag199">
+(retour) </a>
+
+<p><i>Desinit in piscem mulier formosa supernè</i>.<span class="rig">
+ (<span class="sc">Horace</span >, <i>De Arte poet.</i>)</span><br><br></p>
+</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote200"
+name="footnote200"><b>Note 200: </b></a><a href="#footnotetag200">
+(retour) </a> On sait que les Russes se jettent dans la Néva en quittant leurs
+bains chauds; singulière antithèse d'habitudes, qui ne paraît leur faire
+aucun mal.<span class="rig">
+ (<i>Note de Lord Byron</i>.)</span><br><br></blockquote>
+
+<p>74. Au reste, cela n'a rien de commun avec leur
+extérieur. J'ai dit que d'abord Juan ne les avait pas
+trouvées jolies; une belle Anglaise en effet dissimule,
+--sans doute par charité,--la moitié de ses appas.
+Elle aime mieux insensiblement glisser dans les
+cœurs que violemment y pénétrer, comme un ennemi
+dans une ville ennemie; mais, sauf le premier
+instant (si vous en doutez, faites-en l'épreuve), elle
+ne manque pas de se conduire, à votre égard, en
+alliée sincère.</p>
+
+<p>75. Elle n'a pas la démarche du cheval arabe ou
+de la jeune Andalousienne quand elle revient de la
+messe; elle n'a pas, dans son costume, la grâce d'une
+Française, ou dans ses regards la flamme des filles
+d'Ausonie; sa voix, bien que douce, n'est pas faite
+pour moduler ces airs de <i>bravoure</i> (dont je suis encore
+à concevoir le charme, et pourtant j'habite l'Italie
+depuis sept ans, et j'ai ou j'ai eu une oreille
+capable d'apprécier toute espèce de sons<a id="footnotetag201" name="footnotetag201"></a>
+<a href="#footnote201"><sup class="sml">201</sup></a>.)</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote201"
+name="footnote201"><b>Note 201: </b></a><a href="#footnotetag201">
+(retour) </a> Voyez la note du poète sur la strophe 46 du chant <span class="sc">xvi</span >.</blockquote>
+
+<p>76. Elle ne peut faire ces choses, et une ou deux
+autres, avec l'aisance et la vivacité qui nous séduisent
+et servent si bien la cause du diable; elle n'a
+pas un sourire fripon; elle ne sait pas trancher en
+une seule entrevue toutes les incertitudes (talent précieux
+pour sauver le tems et les peines); mais, en
+dépit des longueurs et des ennuis qu'elle vous donne
+à supporter, soignez-la, et vous serez payé au centuple
+de vos avances.</p>
+
+<p>77. Et si réellement elle se prend d'une <i>grande
+passion</i>, c'est vraiment bien alors pour tout de bon.
+Neuf fois sur dix, c'est affaire de mode, de caprice
+ou de coquetterie; c'est pur désir de se mettre en
+vue; ravissement d'un enfant qui se voit paré d'une
+nouvelle ceinture, ou espérance de faire saigner le
+cœur d'une rivale; mais la dixième fois sera un ouragan:
+on ne peut prédire ce qu'elle fera ou songera
+à faire.</p>
+
+<p>78. La raison en est simple.--Si le scandale intervient,
+elle se voit déshéritée de sa <i>caste</i>, comme
+un autre Paria; et quand la susceptibilité des lois a
+rempli les papiers publics d'un millier de commentaires,
+la société, cette porcelaine sans défaut, s'empresse
+(l'odieuse hypocrite!) de la bannir et de la
+reléguer, comme Marius, parmi les ruines de sa
+vertu; car l'honneur est une Carthage qu'on ne reconstruit
+pas de sitôt.</p>
+
+<p>79. Peut-être cela est-il pour le mieux,--peut-être
+est-ce l'interprétation du texte de l'Évangile:
+<i>Ne péchez plus, vos péchés vous sont remis</i>.--Mais
+laissons aux dévots le soin de faire eux-mêmes leurs
+comptes. Dans les autres pays, bien que sans doute
+fort à tort, la femme qui s'est égarée trouve toujours
+ouverte--la porte qui peut la ramener à la <i>vertu</i>.--Ainsi
+nomme-t-on la dame qui ne devrait jamais
+quitter le logis de personne.</p>
+
+<p>80. Pour moi, je laisse la question au point où je
+l'ai trouvée; seulement je sais que, grâces à la rigueur
+de notre morale, les gens oublient dix fois
+plus volontiers ses préceptes, et ne redoutent plus
+--le crime, mais le scandale du crime. Quant à la
+chasteté, ce ne sont pas toutes les lois que rappellent
+vos plus sévères légistes, qui pourront la comprimer.
+Vous n'avez pu prévenir le délit, et voilà
+que vous l'aggravez en ne laissant que le désespoir
+à ceux qui voudraient se repentir.</p>
+
+<p>81. Mais Juan n'était pas casuiste; il s'était peu
+appliqué à l'étude morale du genre humain: d'ailleurs,
+sur plusieurs centaines de dames, il n'en trouvait
+pas une seule à son goût, un peu <i>blasé</i>, il est
+vrai. Il ne faut pas être étonné de l'écorce tant soit
+peu dure de son cœur: ses succès passés, sans lui
+donner trop d'orgueil, avaient cependant émoussé
+sa sensibilité.</p>
+
+<p>82. Son attention était aussi distraite par le parlement
+et toutes les autres <i>houses</i><a id="footnotetag202" name="footnotetag202"></a>
+<a href="#footnote202"><sup class="sml">202</sup></a>; souvent il venait
+s'asseoir, de nuit, sous la <i>galerie</i><a id="footnotetag203" name="footnotetag203"></a>
+<a href="#footnote203"><sup class="sml">203</sup></a>, pour entendre
+les mémorables débats qui appelaient alors (et non
+plus, appellent) l'attention du monde: véritable
+tonnerre septentrional, dont les carreaux éclairaient
+jusqu'aux lieux où paissent les <i>musk-bulls</i><a id="footnotetag204" name="footnotetag204"></a>
+<a href="#footnote204"><sup class="sml">204</sup></a>. Juan s'était
+arrêté un instant derrière le trône,--mais Grey
+ne l'avait pas encore approché, et Chatham venait
+de le quitter<a id="footnotetag205" name="footnotetag205"></a>
+<a href="#footnote205"><sup class="sml">205</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote202"
+name="footnote202"><b>Note 202: </b></a><a href="#footnotetag202">
+(retour) </a> Le parlement se compose de <i>the house of lords</i> (la chambre des
+lords), et <i>the house of commons</i> (la chambre des communes). Il y a
+de plus, à Londres, une foule d'édifices qui portent le nom de <i>house</i>,
+comme <i>Carlton-House</i>, <i>Mansion-House</i>, etc.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote203"
+name="footnote203"><b>Note 203: </b></a><a href="#footnotetag203">
+(retour) </a> <i>La galerie</i> où se placent les étrangers qui veulent assister aux
+séances de la chambre des communes peut contenir cent trente à cent
+quarante personnes: elle est placée en face du fauteuil de l'<i>orateur</i> (le
+président). Elle n'est ouverte que de nuit à ceux qui ont obtenu des
+billets de faveur. Les réglemens de la chambre défendent, même rigoureusement,
+à tout étranger de pénétrer dans le lieu des séances, mais
+ce réglement n'a jamais été bien exécuté.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote204"
+name="footnote204"><b>Note 204: </b></a><a href="#footnotetag204">
+(retour) </a> Le <i>musk-bull</i>, taureau à musc, habite les régions polaires et les
+natives contrées des <i>aurores boréales</i>. On peut en voir la description
+et la figure dans le <i>Voyage de Parry à la recherche d'un passage
+nord-ouest</i>.<span class="rig">
+ (<i>Note de Lord Byron</i>.)</span><br><br></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote205"
+name="footnote205"><b>Note 205: </b></a><a href="#footnotetag205">
+(retour) </a> A l'époque du voyage de Don Juan, la tribune anglaise jetait, en
+effet, le plus vif éclat. A lord Chatham, l'illustre père de Pitt, venaient
+de succéder les Burke, les Sheridan, les Fox, les Wilberforce, etc.
+
+<p>Lord Grey, l'un des plus eloquens défenseurs des libertés anglaises,
+mais que l'on soupçonne de politique apostasie, depuis la mort de
+Castlereagh.</p></blockquote>
+
+<p>83. Cependant, à la fin de la session, il vit ce
+noble spectacle (quand une nation est <i>réellement</i> libre)
+d'un roi élevé sur un trône constitutionnel,
+trône le plus glorieux de tous, en dépit de la terreur
+de ces despotes--dont l'éducation ne sera jamais
+complétée que par les conquêtes de la liberté. Ce
+n'est pas la splendeur seule qui pénètre de respect
+les yeux et le cœur,--c'est la sécurité publique.</p>
+
+<p>84. Il vit aussi (n'importe ce qu'il est aujourd'hui)
+un prince<a id="footnotetag206" name="footnotetag206"></a>
+<a href="#footnote206"><sup class="sml">206</sup></a>, le prince des princes, riche d'espérances
+comme les premiers jours du printems, et
+dont le regard seul avait un charme magique. Le
+seing de la royauté était imprimé sur son front, et
+cependant il avait <i>alors</i>, et sans aucun alliage de
+fatuité ou d'affectation; la grâce, si rare en tout
+pays, d'un cavalier accompli de la tête aux pieds.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote206"
+name="footnote206"><b>Note 206: </b></a><a href="#footnotetag206">
+(retour) </a> Le prince de Galles, aujourd'hui Georges IV.</blockquote>
+
+<p>85. Comme nous l'avons dit, Juan fut donc admis
+dans la meilleure société. Là, je crains bien que,
+malgré son éducation et son bon naturel, il ne lui soit
+arrivé ce qu'on voit arriver le plus souvent;--car
+son esprit, son enjouement et son air distingué l'exposaient
+aux plus fréquentes tentations, en dépit de
+ses efforts pour les éviter.</p>
+
+<p>86. Mais auxquelles, où, avec qui, quand, et
+comment? voilà ce que je me garderai d'exposer à la
+hâte. Mon but (en dépit de tout ce qu'on peut dire)
+est uniquement la <i>morale</i>; je ne sais si le moment
+n'est pas arrivé d'humecter les paupières de mes lecteurs
+et d'épuiser tout ce qu'ils ont de sensibilité;
+je voudrais édifier au pathétique un monument aussi
+colossal que la statue que le fils de Philippe pensait
+faire avec le mont Athos<a id="footnotetag207" name="footnotetag207"></a>
+<a href="#footnote207"><sup class="sml">207</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote207"
+name="footnote207"><b>Note 207: </b></a><a href="#footnotetag207">
+(retour) </a> Un sculpteur avait formé le projet de transformer le mont Athos en
+une statue d'Alexandre, avec une ville dans une main, un fleuve, je
+crois, dans son gousset, et divers autres attributs du même genre.
+Alexandre n'est plus, mais l'Athos subsiste encore pour contempler avant
+peu, je l'espère, une nouvelle génération d'hommes libres.<span class="rig">
+ (<i>Note de Lord Byron</i>.)</span><br><br></blockquote>
+
+<p>87. Ici finit le douzième chant de notre introduction.
+Quand nous en serons au corps de l'ouvrage,
+vous le verrez tout autre que ce qu'en conjecturent
+déjà certaines gens. Le plan n'est encore qu'en fermentation;
+il m'est donc impossible, lecteur, de
+commencer à l'étendre: c'est votre affaire et non la
+mienne. Le vrai talent ne doit rechercher ni craindre
+vos dédains.</p>
+
+<p>88. Et si mon tonnerre ne gronde pas toujours,
+rappelez-vous, du moins, que je vous ai déjà donné
+la plus horrible tempête et la plus belle bataille qu'on
+ait jamais obtenues des élémens ou des glaives: ajoutez
+le plus sublime des--ma foi je ne sais quoi.--Qu'exigerait
+de plus un usurier? et pourtant, mon
+plus beau chant, après celui qui traitera de l'astronomie,
+est celui que je consacrerai à l'<i>économie politique</i>.</p>
+
+<p>89. Ce sujet est la condition de la popularité. Aujourd'hui,
+quand il reste à peine une seule barrière
+à la liberté publique, il est d'un bon patriote d'indiquer
+le meilleur moyen de la briser. Ainsi, <i>mon
+plan</i> (à moins que par singularité je ne le mette en
+réserve) ne peut manquer d'être adopté. En attendant,
+lisez tous les <i>amortisseurs</i> de la dette nationale,
+et venez me dire ce que vous pensez de nos fameux
+penseurs.</p>
+
+<br><br>
+<hr>
+<h2><i>Chant Treizième</i>.</h2>
+<hr class="short">
+<br>
+
+
+
+<p>1. Maintenant, j'entends être sérieux:--il le
+faut, puisque le rire lui-même devient une affaire
+sérieuse, et que maintenant la vertu juge criminel,
+et la critique dangereux, de tourner le vice en ridicule.
+D'ailleurs, la tristesse est une source de sublime
+(un peu fatigante, il est vrai, quand elle se
+prolonge), et telle qu'un vieux temple appuyé sur
+une seule colonne, ma lyre ne va plus moduler que
+des accords graves et solennels.</p>
+
+<p>2. Lady Adeline <i>Amundeville</i> (vieux nom normand
+que peuvent retrouver dans les généalogies
+ceux qui aiment encore à consulter ces derniers restes
+de la puissance féodale) avait une haute naissance;
+elle était riche par la <i>grâce</i> dernière de son père, et
+belle, même dans un pays où les beautés sont extrêmement
+communes;--la Grande-Bretagne (c'est
+du moins l'avis des véritables patriotes) étant le sol
+le mieux partagé en corps et en ames.</p>
+
+<p>3. Je ne leur riposterai pas, ce n'est pas là ma <i>reprise</i><a id="footnotetag208" name="footnotetag208"></a>
+<a href="#footnote208"><sup class="sml">208</sup></a>;
+je leur laisse leur goût, sans doute excellent.
+Un œil est un œil; qu'il soit bleu ou noir, peu importe;
+commençons donc par déclarer absurde toute
+dispute sûr les couleurs:--il ne faut s'inquiéter que
+des bonnes qualités; car le beau sexe ne peut pas
+cesser d'être <i>beau</i>, et nul homme, avant trente ans,
+ne devrait supposer qu'il existât une seule femme
+<i>ordinaire</i>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote208"
+name="footnote208"><b>Note 208: </b></a><a href="#footnotetag208">
+(retour) </a> Dernier mot que prononce un acteur, et qu'attend l'interlocuteur
+pour reprendre.</blockquote>
+
+<p>4. Mais une fois arrivée l'époque calme et tant soit
+peu insipide où notre lune cesse d'être dans son
+plein, et où commence pour nous une série de jours
+plus paisibles, nous acquérons le droit de critique et
+de louange. L'indifférence a déjà assoupi nos passions;
+nous entrons dans les voies de la sagesse, puis
+notre visage et toute notre figure nous avertissent
+qu'il est tems de céder la place à de plus jeunes.</p>
+
+<p>5. Je sais bien que plusieurs, mécontens, comme
+un homme en place, d'abandonner leur poste, emploient
+tous les moyens pour éloigner cette ère nouvelle.
+Efforts chimériques; pour toujours ils ont
+passé la ligne équinoxiale de la vie; mais il leur
+reste le Bordeaux et le Madère pour humecter l'aride
+déclin de leurs années. Les réunions de comté, le
+parlement, la dette publique; et je ne sais quoi encore,
+peuvent aussi leur apporter des consolations.</p>
+
+<p>6. Et n'ont-ils pas la religion, la réforme législative,
+la paix, la guerre, les taxes, ce qu'on appelle
+la <i>nation</i>, et enfin l'espoir de devenir le pilote du
+vaisseau en tems d'orage? N'ont-ils pas les spéculations
+immobilières et financières? Au lieu des joies
+de l'amour, illusion trop frivole, celles d'une haine
+mutuelle ne peuvent-elles entretenir la chaleur de
+leur sang? La haine est, sans contredit, le plus durable
+des plaisirs: on aime pour un jour, et c'est à
+loisir qu'on déteste.</p>
+
+<p>7. L'austère Johnson, ce grand moraliste, faisait
+un aveu sincère: c'est qu'il <i>aimait un homme sincèrement
+vindicatif</i><a id="footnotetag209" name="footnotetag209"></a>
+<a href="#footnote209"><sup class="sml">209</sup></a>: Voilà, depuis mille ans ou plus,
+la seule vérité qu'on ait eu le courage de professer;
+mais peut-être le vieux malin bonhomme la disait-il
+en plaisantant.--Pour moi, simple spectateur, je
+regarde les palais ou les chaumières, à peu près de
+l'œil du Méphistophélès de Goethe<a id="footnotetag210" name="footnotetag210"></a>
+<a href="#footnote210"><sup class="sml">210</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote209"
+name="footnote209"><b>Note 209: </b></a><a href="#footnotetag209">
+(retour) </a> «Monsieur, j'aime un homme qui hait franchement.» (Voyez la
+<i>Vie du docteur Johnson</i>, etc.)<span class="rig">
+ (<i>Note de Lord Byron</i>.)</span><br><br></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote210"
+name="footnote210"><b>Note 210: </b></a><a href="#footnotetag210">
+(retour) </a> Bien des personnes feront un crime à Lord Byron de cet aveu:
+dans le monde, il n'y a que les dupes ou les victimes des injustices
+sociales qui pardonnent à ceux qui témoignent leur mépris pour la
+société.</blockquote>
+
+<p>8. Mais je n'aime ni ne hais avec beaucoup d'excès:
+autrefois, il en était autrement. Si de tems en
+tems il m'arrive de ricaner, c'est que je ne puis
+faire moins, ou c'est que l'épigramme est utile à
+mes rimes. J'aurais été fort enclin à redresser les erreurs
+humaines et à prêcher le monde au lieu de le
+fustiger; mais Cervantes, dans son trop véridique
+roman de <i>Don Quichotte</i>, m'a trop bien montré l'extravagance
+de pareilles tentatives.</p>
+
+<p>9. De tous les romans c'est le plus désolant;--
+d'autant plus désolant, qu'il nous fait sourire. Son
+héros est honnête: il ne cesse de poursuivre la justice.--Terrasser
+les félons, voilà son but; combattre
+les méchans, telle est sa récompense: c'est la
+vertu seule qui cause sa folie.--Mais que ses aventures
+sont douloureuses à suivre!--Plus douloureuse
+encore est la grande leçon morale que tirent
+ceux qui réfléchissent de ce véritable poème épique.</p>
+
+<p>10. Redresser les torts, venger les opprimés, secourir
+les dames et détruire les méchans, affronter
+seul les puissances réunies, et délivrer ses concitoyens
+asservis du joug de l'étranger:--faut-il,
+hélas! reléguer tous ces nobles projets parmi les
+rêves illusoires de notre imagination? Serait-il ridicule
+de courir après la gloire en dépit de tous les
+obstacles? Et Socrate lui-même ne serait-il donc que
+le Don Quichotte de la sagesse<a id="footnotetag211" name="footnotetag211"></a>
+<a href="#footnote211"><sup class="sml">211</sup></a>?</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote211"
+name="footnote211"><b>Note 211: </b></a><a href="#footnotetag211">
+(retour) </a> On pourrait soutenir avec avantage que les livres les plus pernicieux
+et les plus immoraux sont ceux qui, sous prétexte de châtier un ridicule,
+s'attaquent à l'excès même de la vertu; car cet excès lui-même est encore
+respectable. Le <i>Misanthrope</i> de Molière, le <i>Don Quichotte</i> de
+Cervantes, le <i>Candide</i> de Voltaire, ont peut-être puissamment contribué
+à réduire le monde à cette habitude d'égoïsme et d'insouciance que l'on
+ne saurait trop déplorer aujourd'hui; et du moins conviendra-t-on que
+l'effet de ces trois désolans chefs-d'œuvre n'est pas celui que produisent
+les <i>Satires de Juvénal, Tartuffe, Turcaret</i>, les <i>Lettres persanes</i>,
+ou même le <i>Don Juan</i>.</blockquote>
+
+<p>11. Un sourire de Cervantes anéantit la chevalerie
+espagnole: d'une simple épigramme il rompit le bras
+droit de sa patrie.--L'Espagne, à compter de ce
+jour, n'enfanta plus que rarement des héros; mais
+quand les romans la charmaient, le monde entier
+s'ouvrait devant ses brillans guerriers; tel fut l'effet
+du génie de Cervantes, et toute sa gloire, comme
+écrivain, devait être le prix de la ruine de sa patrie.</p>
+
+<p>12. Je reprends <i>mes vieilles lunes</i><a id="footnotetag212" name="footnotetag212"></a>
+<a href="#footnote212"><sup class="sml">212</sup></a>, les digressions,
+et j'oublie lady Adeline Amundeville: de toutes
+les beautés que Juan avait vues, elle fut la plus fatale
+à son repos, et cependant elle n'était pas coupable
+et ne cherchait pas à lui nuire. Mais l'amour, mais
+la destinée (cette dernière est la meilleure excuse de
+nos sentimens intimes), tendirent un filet sous leurs
+pas, et finirent par les y prendre.--Je voudrais
+bien les empêcher d'y tomber, mais la vie est un
+sphinx, et je ne suis pas un Œdipe.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote212"
+name="footnote212"><b>Note 212: </b></a><a href="#footnotetag212">
+(retour) </a> Citation.</blockquote>
+
+<p>13. Je dis l'histoire telle qu'elle est, et je ne puis
+hasarder une autre solution: <i>Davus sum</i><a id="footnotetag213" name="footnotetag213"></a>
+<a href="#footnote213"><sup class="sml">213</sup></a>. J'arrive
+maintenant au couple. Dans la ruche du beau monde,
+l'aimable Adeline était la reine-abeille et le miroir de
+tout ce qu'il renfermait de <i>beau</i>. Ses charmes obligeaient
+tous les hommes à parler, toutes les femmes
+à se taire. Or, c'était bien un miracle que ce dernier
+effet; ainsi le jugea-t-on dans le tems, et depuis,
+oncques ne s'est-il reproduit.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote213"
+name="footnote213"><b>Note 213: </b></a><a href="#footnotetag213">
+(retour) </a> Horace, satire <span class="sc">vii</span >, liv. <span class="sc">ii</span >.</blockquote>
+
+<p>14. Elle était chaste, au désespoir de la médisance,
+et elle avait épousé celui qu'elle aimait le
+mieux,--un homme connu dans les conseils publics
+de sa patrie, froid, véritable Anglais, imperturbable,
+et pourtant capable d'agir avec feu dans
+l'occasion; fier de lui-même autant que d'elle; l'un
+et l'autre défiant la critique du monde, et paraissant
+se confier entièrement, elle dans sa vertu, lui
+dans sa <i>hauteur</i>.</p>
+
+<p>15. Il advint que des questions diplomatiques relatives
+aux affaires publiques devinrent l'occasion de
+plusieurs conférences, dans leurs hôtels respectifs,
+entre lui et Don Juan. Malgré sa réserve et son habituelle
+défiance des spécieux dehors, il ne tarda
+pas à remarquer la grande jeunesse, la patience et
+les talens de Juan; ces qualités devinrent, dans son
+esprit altier, la base d'une véritable estime, et donnèrent
+naissance à ce sentiment mutuel qu'en style
+de cour on décore du nom d'<i>amitié</i>.</p>
+
+<p>16. Ainsi, lord Henry était défiant autant qu'on
+pouvait l'attendre de sa réserve et de sa fierté habituelles;
+il ne se hâtait pas de juger un homme,--mais
+une fois qu'il avait arrêté son jugement, bon
+ou mauvais, avantageux ou défavorable, il le maintenait
+avec cette opiniâtreté orgueilleuse dont le flux
+impérieux n'admet pas de décroissance. Dans ses
+haines ou ses affections, il eût rougi de prendre un
+guide, parce que c'était à <i>son bon plaisir</i> qu'il appartenait
+d'en décider.</p>
+
+<p>17. Voilà pourquoi ses amitiés et ses répugnances,
+quoique souvent bien fondées (et cela ne faisait que
+confirmer ses préjugés), ressemblaient aux lois des
+Mèdes et des Perses: elles ne pouvaient abroger ce
+qu'elles avaient précédemment résolu. Ses sentimens
+n'avaient pas les accès étranges et, pour ainsi dire,
+intermittens des volontés ordinaires; il ne se chagrinait
+pas de ce qui aurait dû l'égayer;--il laissait
+aux autres hommes cette inconsistance, véritable
+alternative de frisson et de transpiration
+brûlante.</p>
+
+<p>18. «Il n'est pas au pouvoir des mortels de commander
+le succès; mais <i>fais mieux</i>, Sempronius,
+<i>ne</i> le mérite <i>pas</i><a id="footnotetag214" name="footnotetag214"></a>
+<a href="#footnote214"><sup class="sml">214</sup></a>.» Et que l'on suive mon conseil,
+on ne s'en trouvera pas plus mal. Soyez circonspect,
+ayez égard au tems et sachez toujours vous en servir.
+Éloignez-vous de bonne grâce, si la presse est
+trop forte, et, quant à votre conscience, songez à la
+corroborer.--Semblable au maître d'équitation ou
+de pugilisme, elle fera, si vous l'y habituez, les exercices
+les plus difficiles, sans la moindre gêne.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote214"
+name="footnote214"><b>Note 214: </b></a><a href="#footnotetag214">
+(retour) </a> Citation.</blockquote>
+
+<p>19. Lord Henry aimait aussi à faire sentir sa supériorité;
+grands ou petits, c'est la passion de tous
+les hommes: le plus humble trouve encore, du
+moins le croit-il, un plus humble qu'il soumet à son
+ascendant. Il n'est rien peut-être de plus insupportable
+que le fardeau d'un amour-propre solitaire, et
+les hommes se montrent toujours généreux dans sa
+répartition: quand ils se courbent, ils voudraient
+voir d'autres se traîner.</p>
+
+<p>20. Juan, son égal en naissance, en fortune et en
+rang, ne lui permettait d'exiger aucune espèce de
+distinction. Mais il avait sur lui le désavantage des
+années, et celui non moins grand, à son avis, de la
+patrie;--car les fiers Bretons ont cette liberté de
+langue et de plume que réclament vainement aujourd'hui
+toutes les autres nations modernes. Lord
+Henry était d'ailleurs un orateur infatigable, et peu
+de membres du parlement quittaient la salle des
+séances plus tard que lui.</p>
+
+<p>21. C'était bien là des supériorités, et alors il se
+disait,--c'était son faible, mais nullement son malheur,--que
+personne mieux que lui n'était peut-être
+au fait des secrets de la cour, attendu que
+lui-même avait été ministre. Il se plaisait à faire
+part de son expérience; surtout il brillait dans les
+momens de troubles. En un mot, il cumulait les qualités
+qui procurent le plus de faveur: il n'avait pas
+cessé d'être patriote, et avait été quelquefois en
+place.</p>
+
+<p>22. Le gentil Espagnol lui plaisait à cause de sa gravité:
+il considérait aussi beaucoup en lui l'air docile
+et gracieux avec lequel, malgré sa jeunesse, il se
+rendait à ses raisonnemens, ou la fière humilité
+qu'en d'autres cas il montrait en le contredisant.
+Henry connaissait le monde; il ne voyait pas de dépravation
+dans des fautes qui souvent, comme des
+herbes parasites, attestent la fertilité d'un terrain:
+il faut pourtant que la première moisson les fasse à
+jamais disparaître;--autrement elles deviennent
+trop difficiles à extirper.</p>
+
+<p>23. Ils parlaient donc ensemble de Madrid, de
+Constantinople et d'autres semblables lieux éloignés,
+où les peuples suivent toujours les ordres qu'on leur
+donne, ou bien ont besoin de l'intervention étrangère
+pour s'en dispenser. Ils causaient aussi <i>chevaux</i>:
+Henry était un bon écuyer, comme la plupart des
+Anglais; il aimait les coursiers de race, et Juan, en
+digne fils de l'Andalousie, conduisait un cheval aussi
+facilement que les despotes conduisent un Russe.</p>
+
+<p>24. Leur intimité se fortifiait dans les <i>routs</i> de
+grand ton, dans les dîners diplomatiques et ailleurs
+encore;--car Juan, comme un des premiers frères
+de la franc-maçonnerie, se trouvait partout à sa place.
+Henry avait la plus haute idée de ses talens, et ses
+manières annonçaient assez la noblesse d'extraction
+de sa mère. Or, tout le monde accueille avec empressement
+celui dont l'éducation n'est pas inférieure
+à la naissance.</p>
+
+<p>25. <i>Blank-Blank<a id="footnotetag215" name="footnotetag215"></a>
+<a href="#footnote215"><sup class="sml">215</sup></a> Square</i>,--car je ne veux pas,
+en désignant les rues, mettre sur la voie du <i>square</i>;
+les hommes; médisans comme ils sont, et toujours
+prêts à mêler leur ivraie au froment des auteurs,
+pourraient m'accuser d'avoir fait de scandaleuses allusions
+(auxquelles je n'ai jamais songé) à des aventures
+amoureuses divulguées, ou qui doivent bientôt
+l'être.--Je commence donc par déclarer que
+<i>Blank-Blank</i> est le square où se trouvait l'hôtel de
+lord Henry.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote215"
+name="footnote215"><b>Note 215: </b></a><a href="#footnotetag215">
+(retour) </a> C'est-à-dire <i>tel et tel, anonyme</i>. Le premier <i>blank</i> remplace le
+nom de la rue, le second, celui du <i>square</i>.</blockquote>
+
+<p>26. Il <i>est</i> encore un autre charitable motif<a id="footnotetag216" name="footnotetag216"></a>
+<a href="#footnote216"><sup class="sml">216</sup></a> pour
+conserver l'anonyme aux squares et aux rues. Dans
+la capitale il se passe rarement une saison sans que
+l'honneur de quelque illustre maison ne reçoive de
+graves et intestines atteintes;--dont la médisance
+s'empresse de faire son profit. Je pourrais trébucher,
+sans le savoir, sur une de ces maisons, à moins de
+m'être provisoirement enquis des squares les plus
+chastes.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote216"
+name="footnote216"><b>Note 216: </b></a><a href="#footnotetag216">
+(retour) </a> Byron emploie ici le vieux mot <i>bin</i>, troisième personne du présent
+du verbe <i>to be</i> (être), qu'on retrouve dans un charmant couplet du
+<i>Cymbeline</i> de Shakspeare, acte <span class="sc">ii</span >, scène 3. «Écoutez! écoutez! L'alouette
+chante aux portes du ciel, et Phébus se lève pour rafraîchir
+ses coursiers dans les sources qu'épanche le calice des fleurs. La marguerite
+commence à montrer ses yeux d'or; éveillez-vous, ma douce
+lady, avec tout ce qui est beau dans le monde. Éveillez-vous, éveillez-vous!»
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p><i>With every thing that pretty</i> bin</p>
+<p><i>My lady sweet, arise</i>.</p>
+</div></div>
+</blockquote>
+
+<p>27. Il est vrai que je pourrais choisir Piccadilly<a id="footnotetag217" name="footnotetag217"></a>
+<a href="#footnote217"><sup class="sml">217</sup></a>,
+endroit où l'on ne connaît pas les <i>peccadilles</i>; mais,
+bons ou mauvais, j'ai des motifs pour me tenir éloigné
+de ce chaste sanctuaire. Ainsi, je ne veux nommer
+rue, place ou <i>square</i>, tant que je n'en aurai pas
+découvert une à laquelle on ne puisse rien reprocher;
+en un mot; un temple virginal de l'innocence
+de cœur. Telle est--Ma foi j'ai perdu mon plan de
+Londres.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote217"
+name="footnote217"><b>Note 217: </b></a><a href="#footnotetag217">
+(retour) </a> Piccadilly est l'une des plus longues rues de Londres, et par conséquent
+de celles où les allusions indirectes seraient le plus équivoques.</blockquote>
+
+<p>28. Dans cet hôtel de lord Henry, à <i>Blank-Blank
+Square</i>, Juan était un hôte <i>recherché</i><a id="footnotetag218" name="footnotetag218"></a>
+<a href="#footnote218"><sup class="sml">218</sup></a> et toujours
+bienvenu; le même accueil se faisait à plusieurs
+autres jeunes gens de famille, à quelques-uns qui
+n'avaient pour armoiries que leur mérite ou leurs
+richesses, passeport toujours excellent. D'autres encore
+devaient leur recommandation (la meilleure de
+toutes,) à la mode. Souvent il suffit d'un habit bien
+fait pour obtenir la préférence sur tous les autres.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote218"
+name="footnote218"><b>Note 218: </b></a><a href="#footnotetag218">
+(retour) </a> En français.</blockquote>
+
+<p>29. Puisque <i>le salut est dans la multitude des conseillers</i>,
+comme l'a dit Salomon, ou quelqu'un pour
+lui, dans un moment de sagesse et de gravité,--et
+chaque jour nous en fournit bien la preuve dans
+le parlement, le barreau, les discussions verbales;
+en un mot, partout où se peut déployer la sagesse
+collective. C'est même la seule cause qu'on puisse
+donner de l'opulence et de la félicité actuelle de la
+Grande-Bretagne.--</p>
+
+<p>30. Mais de même que, pour les hommes, <i>le salut
+est enté sur le nombre des conseillers</i>,--pour les
+dames, une société nombreuse est la sauvegarde de
+la vertu; ou si, du moins, elles viennent à chanceler,
+l'embarras du choix augmente alors leur indécision;--la
+variété même leur présente un obstacle. L'aspect
+d'une multitude de rochers <i>nous</i> met plus en
+garde contre les naufrages: il en est ainsi des femmes;
+et dussent quelques personnages s'en irriter,
+une réunion de sots est la mère de la sûreté.</p>
+
+<p>31. Mais Adeline n'avait pas besoin d'un pareil
+bouclier, qui réellement ne laisse plus rien à faire à
+la pure vertu ou à la bonne éducation. Sa principale
+ressource était dans la force de son ame, qui lui faisait
+toujours apprécier la juste valeur de chaque
+homme. Quant à la coquetterie, elle dédaignait d'en
+faire usage; sûre d'être admirée, elle écoutait avec
+indifférence les éloges: c'était pour elle un tribut de
+tous les jours.</p>
+
+<p>32. Pour tous, elle se montrait polie sans ostentation;
+pour quelques-uns, elle témoignait cette
+sorte d'attention, flatteuse il est vrai, mais dont la
+flatterie ne peut porter la moindre atteinte à la dignité
+de l'épouse ou de la jeune fille.--C'était une
+aimable, une naturelle et expressive déférence pour
+ceux qui étaient ou passaient pour être des esprits
+supérieurs,--et qui n'avait d'autre but que de consoler
+ces soucieuses illustrations d'être illustres<a id="footnotetag219" name="footnotetag219"></a>
+<a href="#footnote219"><sup class="sml">219</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote219"
+name="footnote219"><b>Note 219: </b></a><a href="#footnotetag219">
+(retour) </a> Je ne puis m'empêcher de relever ici M.A.P. Il traduit ce vers
+
+<p class="mid"><i>Just to console sad glory for being glorious</i></p>
+
+<p>par: «Courtoisie suffisante pour consoler <i>de</i> la triste gloire d'être glorieuse,»
+ce qui est inintelligible. Puis, en note, il prétend qu'il y
+a une <i>intention ironique dans ce pléonasme</i>. Il n'y a, dans ce vers, ni
+ironie ni même pléonasme: il n'y a qu'une belle pensée.</p></blockquote>
+
+<p>33. C'est, à dire vrai, sous tous les rapports et à
+quelques exceptions près, un pénible et redoutable
+apanage. Examinez le maintien de ces personnages
+distingués qui furent ou sont aujourd'hui le point de
+mire des louanges, louanges de persécution; examinez
+le plus vanté lui-même: dans le cercle lumineux
+qui éclaire ce vivant laurier; que reconnaissez-vous?--un
+sombre nuage recouvert d'or.</p>
+
+<p>34. Adeline possédait encore cette sérénité patricienne,
+polie dans ses formes, et qui ne dépasse
+jamais la ligne des expressions naturelles. C'est ainsi
+qu'un mandarin ne semble jamais trouver rien de
+beau;--du moins se garde-t-il toujours de paraître
+agréablement surpris de quelque chose.--Et il se
+peut faire que nous ayons pris ce genre des Chinois,--</p>
+
+<p>35. Ou peut-être bien d'Horace: son <i>nil admirari</i>
+était ce qu'il appelait <i>l'Art du bonheur</i>, art sur lequel
+ne sont pas d'accord les artistes, et qu'ils n'ont pas
+encore exploité avec grand succès. Quoi qu'il en
+soit, il faut user de circonspection: on n'a rien,
+<i>certes</i>, à redouter de l'indifférence, tandis que dans
+la bonne société un naïf enthousiasme est vraiment
+une morale ivrognerie<a id="footnotetag220" name="footnotetag220"></a>
+<a href="#footnote220"><sup class="sml">220</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote220"
+name="footnote220"><b>Note 220: </b></a><a href="#footnotetag220">
+(retour) </a> <i>A moral</i> imbriety. Notre mot <i>ivresse</i>, se prenant plus souvent
+sous un point de vue moral, n'aurait pas complètement rendu l'idée
+originale.</blockquote>
+
+<p>36. Mais Adeline n'était pas indifférente, car (employons
+un lieu commun), de même que la lave d'un
+volcan recouvert de neige est plus brûlante,--<i>et</i>
+<i>cœtera</i>. Continuerai-je?--Non; je déteste de suivre
+à la piste une métaphore usée, et j'abandonne celle
+d'un volcan, trop fréquemment employée. Pauvres
+volcans! combien ne vous avons-nous pas, moi et
+d'autres, réveillés, jusqu'au point de nous perdre
+entièrement dans vos fumées!</p>
+
+<p>37. Un moment! et je vous offrirai une autre
+figure.--Une bouteille de Champagne; qu'en dites-vous?
+Refroidie en glace vineuse, il ne reste plus
+dans le centre que quelques gouttes, un verre à peu
+près, d'une immortelle rosée; mais cette rosée est
+au-dessus de tout prix, et c'est la plus généreuse
+qu'on ait jamais exprimée de grappes généreuses.</p>
+
+<p>38. C'est toute la matière spiritueuse réduite elle-même
+en quintessence. Ainsi que les plus froids dehors
+peuvent concentrer dans leur glace apparente
+un secret nectar, et tels sont bien des gens--quoique
+pour le moment j'aie seulement en vue celle
+qui va offrir à ma muse l'occasion toujours désirée
+de débiter ses leçons de morale,--vos gens froids
+sont inappréciables une fois que vous avez rompu
+leur maudite glace.</p>
+
+<p>39. Mais, après tout, cette apparente froideur est
+le passage nord-ouest qui conduit aux brûlantes
+Indes de l'ame<a id="footnotetag221" name="footnotetag221"></a>
+<a href="#footnote221"><sup class="sml">221</sup></a>. Tant que les bons vaisseaux chargés
+de le découvrir n'auront pas exactement reconnu le
+pole, il en résultera (malgré les favorables présages
+que fournissent les efforts de Parry) que les explorateurs
+pourront fort bien échouer sur un banc; et
+si le pole, au lieu de s'ouvrir devant eux, est entièrement
+fermé de glaces (chance fort possible), c'est
+un voyage ou un équipage perdus.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote221"
+name="footnote221"><b>Note 221: </b></a><a href="#footnotetag221">
+(retour) </a> Les fameux voyages du capitaine Parry à la recherche de ce passage
+fixent, depuis plusieurs années, l'attention de l'Europe. Jusqu'à présent
+le succès est loin d'en être incontestable.</blockquote>
+
+<p>40. Et tandis que les jeunes novices feraient mieux
+(ainsi que ces navigateurs) de croiser d'abord paisiblement
+sur l'océan féminin: ceux qui n'en sont
+plus à leur début devraient avoir assez de bon sens
+pour rentrer au port avant que le tems n'ait arboré,
+devant leurs yeux, le signal de son grisonnant pavillon.
+Il faut savoir décliner le passé, le terrible
+<i>fuimus</i> de toutes les choses humaines, quand le dernier
+fil de la trame de la vie est prêt à se rompre
+entre l'héritier et la goutte dévorante.</p>
+
+<p>41. Mais il faut bien que le ciel s'amuse: ses amusemens
+sont parfois, il est vrai, assez inhumains.--Il
+n'y faut pas réfléchir.--Le monde, après tout,
+justifie parfaitement (ne serait-ce que pour nous
+rendre courage) l'assertion que tout est bien comme
+il est; et d'ailleurs cette doctrine diabolique des
+Persans sur les deux principes, enfante autant de
+doutes que toute autre doctrine qui jamais ait plaidé
+pour ou contre la foi.</p>
+
+<p>42. L'hiver anglais,--finissant en juillet pour recommencer
+en août,--était maintenant écoulé. C'est
+le paradis des postillons: les roues s'ébranlent; on
+les voit voler sur toutes les routes, à l'est, au sud,
+à l'ouest ou au nord. Mais qui s'intéresse le moins
+du monde aux pauvres chevaux de poste? L'homme
+réserve sa sensibilité pour lui-même ou pour son
+fils, si toutefois ledit fils n'a pas augmenté, au collége,
+ses dettes plus que ses connaissances.</p>
+
+<p>43. L'hiver de Londres<a id="footnotetag222" name="footnotetag222"></a>
+<a href="#footnote222"><sup class="sml">222</sup></a> finit en juillet,--un peu
+plus tard quelquefois. Ici, vous pouvez m'en croire,
+mettez-moi sur le dos toutes les bévues qu'il vous
+plaira, je soutiendrai toujours qu'en ce moment ma
+muse a l'infaillibilité d'un tuyau thermométrique<a id="footnotetag223" name="footnotetag223"></a>
+<a href="#footnote223"><sup class="sml">223</sup></a>.
+Notre baromètre, en effet, n'est-il pas le parlement?
+Laissons les radicaux attaquer chacun de ses actes,
+les sessions n'en sont pas moins notre seul almanach.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote222"
+name="footnote222"><b>Note 222: </b></a><a href="#footnotetag222">
+(retour) </a> C'est-à-dire les sessions du parlement. Le grand monde ne quitte la
+capitale qu'après la fin des débats parlementaires.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote223"
+name="footnote223"><b>Note 223: </b></a><a href="#footnotetag223">
+(retour) </a> <i>A glass of Weatherology</i>.</blockquote>
+
+<p>44. A peine son mercure est-il descendu à zéro,--allons!
+coches, chariots, suite, bagage, équipages!
+les roues tourbillonnent de Carlton-Palace à
+Soho<a id="footnotetag224" name="footnotetag224"></a>
+<a href="#footnote224"><sup class="sml">224</sup></a>; heureux ceux qui ont pu trouver des chevaux
+à louer! Les chemins à barrière sont déjà surchargés
+de poussière, les <i>parcs</i> jaunissans respirent
+soulagés de notre chevaleresque et brillante génération.
+Pour les industriels aux longs <i>mémoires</i>, et
+aux figures plus longues encore, ils soupirent--en
+voyant les postillons atteler les chevaux.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote224"
+name="footnote224"><b>Note 224: </b></a><a href="#footnotetag224">
+(retour) </a>
+ <i>Soho Square</i>, environ à un demi-mille du palais de Carlton.</blockquote>
+
+<p>45. Eux et leurs mémoires, <i>Arcadiens tous deux</i><a id="footnotetag225" name="footnotetag225"></a>
+<a href="#footnote225"><sup class="sml">225</sup></a>,
+sont remis aux calendes grecques d'une autre session.
+Privés d'argent comptant, quelle espérance, hélas!
+leur reste-t-il? eh! bien, la jouissance entière de
+l'<i>espérance</i>, ou quelque généreux <i>bon</i>, accordé
+comme une faveur, à longue date,--époque où ils
+pourront le renouveler--et le passer, moyennant un
+grave ou léger escompte.--Ils peuvent encore se
+consoler au moyen de quelque surcharge.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote225"
+name="footnote225"><b>Note 225: </b></a><a href="#footnotetag225">
+(retour) </a>
+ <i>Arcades ambo</i>.</blockquote>
+
+<p>46. Mais ce ne sont que des niaiseries. Déjà milord,
+assis les yeux fermés en face de milady, donne
+de la tête à droite et à gauche. «Allez! allez! des
+chevaux!» Tels sont les mots que l'on prononce,
+et les coursiers sont changés aussi vite qu'après le
+mariage nos sentimens: déjà l'aubergiste, complaisant
+a rendu de la monnaie; les postillons n'ont pas
+à se plaindre du <i>pour-boire</i>; seulement, avant que
+les roues graissées ne recommencent leurs révolutions,
+le garçon d'écurie sollicite un léger souvenir.</p>
+
+<p>47. On le lui accorde, et le valet de chambre,
+ce gentilhomme des gentilshommes et des lords<a id="footnotetag226" name="footnotetag226"></a>
+<a href="#footnote226"><sup class="sml">226</sup></a>,
+monte sur le coussin de derrière avec la gentilfemme
+de milady, adroitement mais plus modestement parée
+que la plume d'un poète ne pourrait le peindre. <i>Cosi
+viaggiano i ricchi</i><a id="footnotetag227" name="footnotetag227"></a>
+<a href="#footnote227"><sup class="sml">227</sup></a>. (Excusez, par-ci, par-là, un petit
+salmigondis étranger; je veux vous rappeler seulement
+que j'ai voyagé; car à quoi bon voyager si ce
+n'est pour apprendre à critiquer et à citer?)</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote226"
+name="footnote226"><b>Note 226: </b></a><a href="#footnotetag226">
+(retour) </a> La première fois, gentilhomme, <i>gentleman</i>, doit se prendre pour
+maître; la seconde, pour citoyen anglais. Tout le monde s'intitule, en
+Angleterre, <i>gentleman</i>.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote227"
+name="footnote227"><b>Note 227: </b></a><a href="#footnotetag227">
+(retour) </a> Ainsi voyagent les riches.</blockquote>
+
+<p>48. L'hiver de Londres et l'été de campagne touchaient
+à leur terme. Il est fâcheux, peut-être,
+quand la nature revêt la mieux faite de ses robes,
+de passer dans une assommante ville les plus beaux
+mois de l'année: il est fâcheux que le rossignol gazouille
+ses derniers chants avant que les patriotes,
+attentifs à d'ennuyeux et pénibles débats, puissent
+songer à leur véritable <i>contrée</i><a id="footnotetag228" name="footnotetag228"></a>
+<a href="#footnote228"><sup class="sml">228</sup></a>;--mais aussi pourquoi
+ne peut-on chasser (si ce n'est aux alouettes)
+avant septembre?</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote228"
+name="footnote228"><b>Note 228: </b></a><a href="#footnotetag228">
+(retour) </a> <i>Country</i>, campagne et patrie.</blockquote>
+
+<p>49. J'ai fini ma tirade. Tout le monde est parti;
+les deux fois deux mille individus pour qui la terre
+a été faite ont disparu, afin de pouvoir, comme ils
+disent, être seuls,--c'est-à-dire, avec une trentaine
+de domestiques, pour l'étiquette, et autant ou plus
+encore de visiteurs attendus journellement par autant
+de couverts bien servis. Gardons-nous d'accuser
+la vieille Angleterre de manquer aux lois de
+l'hospitalité! chacun s'y trouve bien accueilli, pourvu
+seulement qu'il soit homme de qualité.</p>
+
+<p>50. Ainsi que le reste de leurs compères (ceux de
+la pairie<a id="footnotetag229" name="footnotetag229"></a>
+<a href="#footnote229"><sup class="sml">229</sup></a>); lord Henry et lady Adeline quittèrent
+Londres: ils se rendirent à un superbe manoir, gothique
+Babel d'un millier d'années<a id="footnotetag230" name="footnotetag230"></a>
+<a href="#footnote230"><sup class="sml">230</sup></a>. Nul ne pouvait
+plus qu'eux se glorifier d'une ancienne origine; le
+tems avait marché à travers les héros et les beautés de
+leur race; des chênes aussi vieux que leur généalogie
+rendaient encore témoignage de leurs ancêtres, et
+chacun de ces arbres signalait une tombe refermée.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote229"
+name="footnote229"><b>Note 229: </b></a><a href="#footnotetag229">
+(retour) </a>
+
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p><i>Like the rest of theirs compeers</i></p>
+<p><i>The Peerage.</i></p>
+</div></div>
+
+</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote230"
+name="footnote230"><b>Note 230: </b></a><a href="#footnotetag230">
+(retour) </a> C'est-à-dire monument gothique qui rappelait l'histoire variée de
+mille ans.</blockquote>
+
+<p>51. Chaque journal fit sur leur départ un alinéa,
+et voilà la gloire de nos jours: il est triste qu'elle
+ne puisse rien obtenir de plus qu'un <i>avertissement</i>
+ou chose semblable<a id="footnotetag231" name="footnotetag231"></a>
+<a href="#footnote231"><sup class="sml">231</sup></a>. Le bruit en est apaisé avant
+que l'encre n'en soit desséchée.--Le <i>Morning-Post</i><a id="footnotetag232" name="footnotetag232"></a>
+<a href="#footnote232"><sup class="sml">232</sup></a>
+en fit le premier l'annonce: «Aujourd'hui, départ
+de lord H. Amundeville et de lady A. pour leur
+résidence de campagne.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote231"
+name="footnote231"><b>Note 231: </b></a><a href="#footnotetag231">
+(retour) </a> Je défie un Français ou un Anglais, quel qu'il soit, d'obtenir, à
+Paris ou à Londres, une réputation de vertu, de science ou de mérite
+littéraire, sans l'assistance préalable des journaux: je le défie encore
+d'obtenir, dans ces feuilles, la moindre mention honorable, si lui, ses
+amis ou ses cliens, ne l'ont long-tems, humblement et assidûment sollicitée.
+<i>Voilà la gloire de nos jours. Such is modern fame</i>.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote232"
+name="footnote232"><b>Note 232: </b></a><a href="#footnotetag232">
+(retour) </a> <i>Le Courrier du matin</i>, journal favori des salons.</blockquote>
+
+<p>52. «Nous entendons dire que les illustres hôtes
+se disposent à recevoir, cet automne, une partie
+nombreuse et choisie de leurs nobles amis. Nous
+savons même de bonne source que dans ce nombre
+devront être le duc de D., qui y passera le tems
+des chasses; plusieurs autres personnages favoris
+de la mode et de la fortune; et, de plus, l'envoyé
+secret de la cour de Russie, étranger de la plus
+haute distinction.»</p>
+
+<p>53. Nous voyons donc,--comment, en effet, douter
+du <i>Morning-Post</i>? (dont les paragraphes ressemblent
+aux <i>trente-neuf</i> articles de foi toujours solennellement
+jurés à ceux qui y croient le plus<a id="footnotetag233" name="footnotetag233"></a>
+<a href="#footnote233"><sup class="sml">233</sup></a>);--nous
+voyons que notre aimable Hispano-Russe devait
+briller parmi ceux qui allaient réfléchir les
+rayons lumineux de lord Henry, et qui, suivant l'expression
+de Pope, <i>avaient le courage de grandement
+dîner</i><a id="footnotetag234" name="footnotetag234"></a>
+<a href="#footnote234"><sup class="sml">234</sup></a>, expression bizarre, mais juste.--Durant la
+dernière guerre, les papiers citaient plutôt les dîners
+de cette espèce que les tués ou les blessés.--</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote233"
+name="footnote233"><b>Note 233: </b></a><a href="#footnotetag233">
+(retour) </a> La différence essentielle qui existe entre les diverses communions
+protestantes et la communion catholique, c'est que les premières ne reconnaissent
+aucune humaine autorité en matière de foi: mais, par une
+contradiction bizarre, l'église anglicane exige des luthériens, des calvinistes,
+etc., un serment de croyance aveugle à trente-neuf articles de
+foi, et ceux qui refusent de jurer sont dépouillés de la jouissance de tous
+les droits civiques.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote234"
+name="footnote234"><b>Note 234: </b></a><a href="#footnotetag234">
+(retour) </a> <i>Greatly daring dine</i>.<span class="rig">
+ (<span class="sc">Pope</span >, <i>Satire</i>.)</span><br><br></blockquote>
+
+<p>54. Ainsi, par exemple: «Jeudi il y eut un grand
+repas auquel assistèrent lords A. B. C.»--(Ici
+chaque comte ou duc se trouve désigné par ses noms,
+aussi pompeusement que s'il avait remporté quelque
+victoire.) Et plus bas, dans la même colonne, date
+de Falmouth: «Nous avons eu dernièrement le
+régiment <i>Slap-Dash</i><a id="footnotetag235" name="footnotetag235"></a>
+<a href="#footnote235"><sup class="sml">235</sup></a>, si bien connu de la renommée.
+Il a fait, dans la dernière action, des pertes
+que nous regrettons. Les places vacantes sont remplies.--Voyez
+la <i>Gazette</i>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote235"
+name="footnote235"><b>Note 235: </b></a><a href="#footnotetag235">
+(retour) </a> Ce nom revient assez bien, ici, à celui de <i>brise-tout, frappe-partout</i>, etc.</blockquote>
+
+<p>55. Le noble couple se dirigeait vers <i>Norman-Abbey</i><a id="footnotetag236" name="footnotetag236"></a>
+<a href="#footnote236"><sup class="sml">236</sup></a>,
+vieux, très-vieux monastère autrefois, et
+maintenant manoir plus vieux encore. Son architecture
+offrait un rare et pompeux mélange de gothique,
+et tous les artistes trouvaient fort peu de monumens
+qui lui fussent comparables. Peut-être était-il situé
+sur un terrain trop bas, mais les moines aimaient
+mieux se placer devant que <i>sur</i> une montagne,
+afin de mieux mettre à l'abri des vents leur dévotion.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote236"
+name="footnote236"><b>Note 236: </b></a><a href="#footnotetag236">
+(retour) </a> Sous ce nom, le poète va décrire l'<i>Abbaye de Newsteadt</i>.</blockquote>
+
+<p>56. Il s'élevait au sein d'une vallée heureuse, couronnée
+par de hautes forêts où, semblable à Caractacus
+ralliant son armée<a id="footnotetag237" name="footnotetag237"></a>
+<a href="#footnote237"><sup class="sml">237</sup></a>, le chêne druidique dressait
+contre les éclats de la foudre ses grands bras
+étendus. De ces ombrages on voyait s'élancer les divers
+habitans des bois,--et, au lever du jour, le cerf
+aux rameaux altiers descendait, suivi de toute sa
+famille, et venait se désaltérer dans une source dont
+le murmure ressemblait au gazouillement des oiseaux.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote237"
+name="footnote237"><b>Note 237: </b></a><a href="#footnotetag237">
+(retour) </a> Voyez Tacite, <i>Annales</i>, liv. <span class="sc">xii</span >, 23-24.</blockquote>
+
+<p>57. Devant le manoir reposait un lac profond,
+vaste, limpide et sans cesse renouvelé par un ruisseau
+qui doucement se frayait un chemin à travers
+l'onde endormie. L'oiseau sauvage y cachait son nid
+dans les joncs et les fougères; il venait confier sa
+couvée à ce lit humide, et des taillis inclinés sur les
+bords tenaient leurs vertes figures fixées sur le liquide
+cristal.</p>
+
+<p>58. Le ruisseau se précipitait ensuite en cascade
+prolongée, et faisait jaillir des flocons d'écume, jusqu'à
+ce que, calmant ses plus bruyans échos,--semblable
+à l'enfant qu'on apaise,--il se perdît en
+chutes moins violentes, et enfin en paisible filet.
+Ainsi tempéré, il poursuivait son cours tantôt à découvert
+et tantôt cachant à travers les bois ses sinuosités:
+là, son onde était diaphane; ici, elle semblait
+azurée, suivant la manière dont le ciel projetait
+les ombres.</p>
+
+<p>59. Une haute voûte qui jadis (au tems de l'Église
+romaine) recouvrait la plus grande partie d'une aile,
+présentait, maintenant à l'écart, un imposant débris
+d'architecture gothique. Malheureusement pour
+l'art, l'aile n'était plus debout et cette voûté s'inclinait
+déjà, mais sans rien perdre de son orgueil, vers
+la terre. En contemplant cette ruine vénérable, le
+cœur le plus dur se sentait ému et déplorait involontairement
+le pouvoir du tems et des tempêtes.</p>
+
+<p>60. Dans une niche, non loin du faîte; étaient
+jadis douze saints en pierre sainte; mais ils étaient
+tombés, non pas quand tombèrent les moines, mais
+plus tard, durant la guerre qui précipita Charles de
+son trône. Alors, chaque maison était une forteresse,--comme
+nous l'apprennent les annales de tant de
+familles éteintes dans la personne de ces braves <i>cavaliers</i><a id="footnotetag238" name="footnotetag238"></a>
+<a href="#footnote238"><sup class="sml">238</sup></a>
+qui combattirent vainement pour ceux qui
+ne savaient abdiquer ni régner.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote238"
+name="footnote238"><b>Note 238: </b></a><a href="#footnotetag238">
+(retour) </a> <i>Cavaliers</i> était, sous Charles I<sup>er</sup>, le sobriquet des royalistes, et
+<i>têtes rondes</i> celui des indépendans.</blockquote>
+
+<p>61. Mais dans une niche plus haute encore, isolée,
+mais défendue par une couronne; la Vierge, mère
+du Fils de Dieu, regardait à l'entour, en tenant
+dans ses bras bénis son divin enfant. Je ne sais par
+quel hasard elle s'était maintenue quand tous les autres
+simulacres avaient été renversés, mais elle semblait
+métamorphoser en terre sainte le sol qu'elle
+dominait. C'est là peut-être une superstition vaine
+ou grossière; mais les derniers vestiges du temple,
+quel qu'en soit le dieu, inspirent toujours je ne sais
+quelles pensées religieuses.</p>
+
+<p>62. Creusée dans le centre; une immense fenêtre
+bâillait maintenant désolée, et dépouillée des vitraux
+de mille couleurs qui jadis n'ouvraient passage
+qu'à ces larges éclats de lumière directement émanés
+du soleil, comme les ailes brillantes des séraphins.
+A travers ses ciselures, gémissaient les vents, tantôt
+furieux, tantôt caressans<a id="footnotetag239" name="footnotetag239"></a>
+<a href="#footnote239"><sup class="sml">239</sup></a>; et souvent le hibou venait
+chanter son antienne à la place où le chœur entonnait
+des <i>alleluias</i>, maintenant étouffés comme la
+flamme sous les cendres.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote239"
+name="footnote239"><b>Note 239: </b></a><a href="#footnotetag239">
+(retour) </a> Byron consacrait ces derniers accens de sa muse au souvenir inspirateur
+de sa chère abbaye de Newsteadt. Si l'on vient à comparer la première
+pièce des <i>Heures d'oisiveté</i> à ces admirables strophes, on trouvera
+que le talent du poète s'était perfectionné, mais que son ame était
+restée la même.</blockquote>
+
+<p>63. Mais quand la lune était à la moitié de son
+cours, et que le vent traversait les cieux dans une
+seule direction, un murmure étranger à la terre,--un
+accent mélodieux,--un son mourant glissait à travers
+l'énorme voûte, se ranimait, puis expirait encore.
+Quelques-uns le prenaient pour l'écho lointain
+de la cascade, réveillé par la nuit et accordé par les
+murailles de l'ancien chœur;</p>
+
+<p>64. D'autres pensaient qu'il fallait attribuer à quelque
+artifice d'architecture, ou bien aux accidens de
+la destruction, le don fait à cette ruine grise d'une
+voix mélodieuse: elle n'était pas comparable à celle
+qui sortait de la statue de Memnon, dès qu'elle était
+échauffée par les rayons du soleil égyptien; mais
+triste, et cependant sereine, elle se prolongeait sur
+les arbres et sur la tour. Moi, j'en ignore la cause,
+je ne veux pas même là chercher; tel est le fait:--je
+l'ai, jadis,--et peut-être, hélas! trop entendue.</p>
+
+<p>65. Au milieu de la cour murmurait une fontaine
+gothique, régulière, mais ornée de curieuses découpures;--c'étaient
+des figures bizarres comme
+celles d'hommes masqués: ici, une espèce de monstre,
+et là, un personnage canonisé. L'eau sortait de
+bouches grimacières faites en granit, et ce petit torrent
+soulevait, en tombant dans un bassin, un millier
+de bulles semblables à notre gloire frivole et à
+nos chagrins plus frivoles encore.</p>
+
+<p>66. Quant au manoir lui-même, il était vaste,
+imposant, et offrait plus de traces monacales qu'ailleurs
+on n'en a su maintenir. Les cloîtres<a id="footnotetag240" name="footnotetag240"></a>
+<a href="#footnote240"><sup class="sml">240</sup></a>, les cellules
+et, je pense, le réfectoire, étaient encore debout.
+Une petite chapelle parfaitement conservée,
+et d'un goût exquis, n'avait pas été jugée indigne
+d'embellir l'ensemble: quant au reste, il avait été
+réformé, détruit ou reconstruit, et il parlait maintenant
+des barons plutôt que des moines.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote240"
+name="footnote240"><b>Note 240: </b></a><a href="#footnotetag240">
+(retour) </a> Toutes les éditions de la traduction de M.A.P. mettent <i>cloches</i> au
+lieu de <i>cloîtres</i>. C'est évidemment une faute d'impression, mais les éditeurs
+auraient dû la corriger dès la seconde édition.</blockquote>
+
+<p>67. De hautes salles, de longues galeries et des
+chambres spacieuses, dont l'art n'avait pas toujours
+légitimé la réunion, pouvaient, sans doute, choquer
+le goût d'un connaisseur; mais quand l'œil les
+examinait réunies, cet ensemble, malgré l'irrégularité
+de toutes ses parties, faisait la plus forte impression,
+du moins sur l'esprit de ceux dont les yeux
+adhèrent au cœur. Un géant nous émerveille par sa
+taille, et nous ne songeons pas, du premier abord,
+à examiner s'il a bien toutes les proportions de la
+nature.</p>
+
+<p>68. Parfaitement conservés, on voyait briller sur
+les murs des barons de fer transformés, à la génération
+suivante, en rangs soyeux de comtes galans et
+parés de la jarretière. Des lady Mary, aux tendres
+et pudiques couleurs, aux beaux et longs cheveux,
+conservaient aussi leurs siéges auprès de comtesses
+plus âgées et plus richement vêtues, et non loin de
+quelques beautés de sir Peter Lely<a id="footnotetag241" name="footnotetag241"></a>
+<a href="#footnote241"><sup class="sml">241</sup></a>, dont les draperies
+justifient du moins une admiration désintéressée.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote241"
+name="footnote241"><b>Note 241: </b></a><a href="#footnotetag241">
+(retour) </a> Sir Peter Lely, peintre du dix-septième siècle, a fait les portraits
+de toutes les dames de la cour de Charles II.</blockquote>
+
+<p>69. On y voyait encore des juges en hermine formidable,
+et dont le front ne semblait pas fortement
+inviter les accusés à espérer autant de leur justice
+que de leur pouvoir; des évêques qui n'avaient pas
+laissé un seul sermon; des avocats généraux au regard
+sévère, et plus amis, si j'en crois mon jugement,
+de la <i>chambre étoilée</i> que de l'<i>habeas corpus</i>;</p>
+
+<p>70. Des généraux armés de pied en cap, qui combattaient
+dans ces vieux siècles de fer, où le <i>plomb</i>
+n'était pas encore le souverain arbitre; d'autres,
+avec la perruque des braves compagnons de Marlborough,
+épaisse comme douze de celles de nos tems
+dégénérés; des courtisans avec une baguette blanche
+ou une clef d'or; de nouveaux <i>Nemrodes</i><a id="footnotetag242" name="footnotetag242"></a>
+<a href="#footnote242"><sup class="sml">242</sup></a>, dont la
+toile avait à peine pu retracer les coursiers; et, çà
+et là, quelque patriote intègre et austère, n'ayant pu
+obtenir la charge qu'il avait péniblement sollicitée.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote242"
+name="footnote242"><b>Note 242: </b></a><a href="#footnotetag242">
+(retour) </a> De <i>violens</i> chasseurs.</blockquote>
+
+<p>71. Mais, pour distraire la vue, fatiguée de tant
+de gloire héréditaire, on trouvait ça et là un <i>Carlo
+Dolce</i>, un Titien ou un groupe heurté du sauvage
+Salvator Rosa: là folâtraient les enfans de l'Albane;
+ici la mer brillait des lumières océaniques de Vernet,
+et, plus loin, l'histoire des martyrs vous glaçait d'effroi,
+comme si, pour les peindre, L'Espagnollet eût
+plongé sa brosse dans tout le sang de tous les béatifiés.</p>
+
+<p>72. De ce côté s'étendait délicieusement un paysage
+de Claude Lorrain; de cet autre, l'obscurité de Rembrandt
+luttait contre la lumière elle-même, sans désavantage;
+ou la couleur sombre du sombre Caravage
+venait brunir quelque maigre et stoïque anachorète.--Mais
+que vois-je? c'est un Teniers qui essaie
+d'offrir à nos yeux des tableaux plus séduisans: son
+gobelet au large bord m'a vraiment rendu aussi altéré
+qu'un Danois<a id="footnotetag243" name="footnotetag243"></a>
+<a href="#footnote243"><sup class="sml">243</sup></a> ou un Hollandais.--Holà! qu'on
+m'apporte un flacon de vin du Rhin.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote243"
+name="footnote243"><b>Note 243: </b></a><a href="#footnotetag243">
+(retour) </a> Si je ne me trompe, <i>vos Danois</i> sont un des peuples cites, par
+Iago, <i>pour exceller dans l'art de boire.</i><a id="footnotetag243a" name="footnotetag243a"></a>
+<a href="#footnote243a"><sup class="sml">243a</sup></a><span class="rig">
+ (<i>Note de Lord Byron</i>.)</span><br><br></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote243a"
+name="footnote243a"><b>Note 243a: </b></a><a href="#footnotetag243a">
+(retour) </a> Voyez <i>Othello</i>, act <span class="sc">ii</span >, sc. 3, non pas dans la traduction de Letourneur,
+qui a <i>décidé</i> que le passage auquel Lord Byron fait allusion n'avait <i>aucun sens</i>,
+et en conséquence n'a pas jugé à propos de le traduire, mais dans le texte original.--<span class="sc">Cassio</span >
+(après avoir entendu chanter Iago): «Par le ciel, voilà une
+excellente chanson.--<span class="sc">Iago</span >: Je l'ai apprise en Angleterre, où vraiment sont
+les plus <i>forts</i> buveurs du monde. Vos Danois, vos Allemands et vos gros ventres
+de Hollandais (à boire donc!) ne sont rien près des Anglais.--<span class="sc">Cassio</span >:
+Comment! les Anglais sont si bons buveurs?--<span class="sc">Iago</span >: Ils vous <i>avaleraient</i>
+avec facilité les Danois ivres-morts; ils mettraient à bas les Allemands en un
+tour de main, et ils feraient rendre gorge aux Hollandais avant qu'on n'eût
+rempli une quatrième pinte..... Oh! le bon pays que l'Angleterre!»
+
+<p>On sent que de pareilles tirades devaient exciter les gros éclats de rire de John
+Bull.</p></blockquote>
+
+<p>73. Oh! lecteur, si tu as bien voulu lire,--et si
+tu sais qu'il ne suffit pas d'épeler, ou même lire;
+pour mériter le nom de lecteur, mais qu'il est d'autres
+vertus dont nous avons tous deux également besoin:
+la première, c'est de commencer par le commencement,--condition
+fort dure à la vérité; la seconde,
+c'est de continuer; la troisième, c'est de ne pas commencer
+par la fin,--ou, dans ce dernier cas, de
+finir au moins par le commencement.--</p>
+
+<p>74. Lecteur! tu viens de montrer bien de la patience,
+pendant que, sans les moindres remords de
+rime ou de crainte, j'ai construit un édifice et l'ai
+si minutieusement détaillé, que Phébus doit me
+prendre pour un véritable crieur d'enchères. Que
+dans les tems les plus reculés les poètes aient eu la
+même habitude, c'est ce dont on peut se convaincre
+par le <i>Catalogue de vaisseaux</i> que nous a donné Homère;
+mais il faut à un simple moderne plus de modération,--ainsi
+je vous fais grâce des meubles et
+de la vaisselle.</p>
+
+<p>75. Le mûrissant automne arriva; avec lui, et
+pour jouir de ses douceurs, arrivèrent les hôtes attendus.
+Les épis sont tranchés, les domaines sont
+pleins de gibier. Déjà le chien d'arrêt furète et le
+chasseur en veste rousse bat les champs;--son œil
+a la précision de celui du lynx; sa carnassière se
+gonfle; il fait des coups <i>magnifiques</i>. Ah! perdrix
+grises! ah! glorieux faisans! ah! surtout vous, méchans
+braconniers!--ignorez-vous donc qu'il n'est
+pas de <i>chasse</i><a id="footnotetag244" name="footnotetag244"></a>
+<a href="#footnote244"><sup class="sml">244</sup></a>pour les paysans?</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote244"
+name="footnote244"><b>Note 244: </b></a><a href="#footnotetag244">
+(retour) </a> <i>'Tis no sport for peasants. Sport</i> signifie en même tems <i>chasse</i>,
+et toute espèce de plaisirs.</blockquote>
+
+<p>76. L'automne anglais n'offre pas, il est vrai, des
+sentiers bordés de vignes et de ces longues guirlandes
+chères à Bacchus, où s'entrelacent des grappes vermeilles
+comme dans les pays chéris du dieu de la
+poésie et de la lumière; mais il présente un choix
+des vins les plus choisis et les plus chèrement payés,
+tels que le Bordeaux léger ou le vigoureux Madère.
+Si la Grande-Bretagne se plaignait de ses frimas,
+nous pourrions donc lui dire qu'après tout la meilleure
+des vignes est la cave.</p>
+
+<p>77. D'ailleurs, si elle n'a pas cet aspect serein qui,
+dans le midi, donne aux derniers jours d'automne
+l'air d'annoncer un second printems, et non un hiver
+refrogné,--l'Angleterre est du moins alors une
+mine de jouissances intérieures:--elle a l'avantage
+de brûler les premiers charbons <i>de mer</i><a id="footnotetag245" name="footnotetag245"></a>
+<a href="#footnote245"><sup class="sml">245</sup></a> de l'année,
+et, à l'extérieur, ses fruits parviennent à une complète
+maturité; ils gagnent même en jaune tout ce
+qu'ils perdent en vert.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote245"
+name="footnote245"><b>Note 245: </b></a><a href="#footnotetag245">
+(retour) </a> Le charbon de terre, ainsi appelé parce que l'Angleterre le reçoit du
+continent.</blockquote>
+
+<p>78. Et pour ce qui regarde la <i>villeggiatura</i><a id="footnotetag246" name="footnotetag246"></a>
+<a href="#footnote246"><sup class="sml">246</sup></a> efféminée,--plus
+peuplée d'animaux encornés<a id="footnotetag247" name="footnotetag247"></a>
+<a href="#footnote247"><sup class="sml">247</sup></a> que
+de chiens courans, elle a les plaisirs de la chasse,
+plaisirs si vifs, qu'ils seraient capables de décider
+un saint à jeter là son rosaire pour se joindre à la
+joyeuse troupe des chasseurs. Nembrod lui-même
+eût quitté les plaines de Dura<a id="footnotetag248" name="footnotetag248"></a>
+<a href="#footnote248"><sup class="sml">248</sup></a> pour venir endosser
+nos vestes d'automne.--En un mot, si l'on n'y voit
+pas de sangliers, on y trouve, en revanche, une réserve
+de <i>porcs</i><a id="footnotetag249" name="footnotetag249"></a>
+<a href="#footnote249"><sup class="sml">249</sup></a> apprivoisés, auxquels on devrait
+bien donner la chasse.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote246"
+name="footnote246"><b>Note 246: </b></a><a href="#footnotetag246">
+(retour) </a> Les campagnes. Le poète leur donne ici l'épithète d'<i>efféminées</i>,
+parce qu'il n'y voit que les châteaux des nobles propriétaires et les plaisirs
+dont ils deviennent le centre pendant l'automne.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote247"
+name="footnote247"><b>Note 247: </b></a><a href="#footnotetag247">
+(retour) </a> Non-seulement les bestiaux ruminans, mais surtout les cerfs, les
+chevreuils, etc.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote248"
+name="footnote248"><b>Note 248: </b></a><a href="#footnotetag248">
+(retour) </a> Ou <i>Dara</i>, plaine d'Assyrie, où plus tard Nabuchodonosor fit placer
+la statue d'or que ne voulurent pas adorer les trois jeunes Hébreux.
+(Voyez Daniel, ch. <span class="sc">iii</span >, v. i.)</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote249"
+name="footnote249"><b>Note 249: </b></a><a href="#footnotetag249">
+(retour) </a> Le mot <i>bore</i>, porc, sert à désigner, en Angleterre, ceux qu'en
+France nous appelons plus volontiers <i>ânes</i>.</blockquote>
+
+<p>79. Les nobles hôtes rassemblés à l'abbaye étaient
+(le beau sexe d'abord) la duchesse de Fitz-Fulke,
+la comtesse Crabby, les ladies Scilly et Busey,--miss
+Eclat, miss Bombazeen, miss Mackstay, miss
+O'Tabby et mistress Rabbi, la femme du riche banquier:--ajoutons
+l'honorable mistress Sleep, qu'on
+eût prise pour un agneau blanc, et qui n'était qu'une
+brebis noire;</p>
+
+<p>80. Et d'autres comtesses de... <i>néant</i>,--mais de
+rang<a id="footnotetag250" name="footnotetag250"></a>
+<a href="#footnote250"><sup class="sml">250</sup></a>, en même tems la <i>lie</i> et l'élite des sociétés:
+elles s'y glissaient, comme l'eau filtrée dans une citerne,
+entièrement pure et déchargée de ses ordures
+primitives; ou comme le papier converti en argent
+par la banque. N'importe comment ni pourquoi, le
+même <i>passeport</i> garantissait les <i>passées</i> et le passé;
+car le beau monde n'est pas moins cité pour sa tolérance
+que pour sa piété;</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote250"
+name="footnote250"><b>Note 250: </b></a><a href="#footnotetag250">
+(retour) </a> <i>Of</i> blank,--<i>but rank</i>.</blockquote>
+
+<p>81. C'est-à-dire, jusqu'à un certain point, et ce
+point est de la plus difficile ponctuation. Il semble
+que les apparences forment le gond sur lequel roule
+la haute société. Jamais on n'y entend l'explosion:
+<i>Sors d'ici, sorcière</i><a id="footnotetag251" name="footnotetag251"></a>
+<a href="#footnote251"><sup class="sml">251</sup></a>! Chaque Médée a, pour la défendre,
+un Jason; et pour revenir au <i>point</i>, avec
+Horace et le chantre de <i>Morgante: Omne tulit punctum</i>
+quæ <i>miscuit utile dulci</i><a id="footnotetag252" name="footnotetag252"></a>
+<a href="#footnote252"><sup class="sml">252</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote251"
+name="footnote251"><b>Note 251: </b></a><a href="#footnotetag251">
+(retour) </a> <i>Witch</i>, sorcière, se prend aussi pour <i>trompeuse, femme qui en
+impose</i>.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote252"
+name="footnote252"><b>Note 252: </b></a><a href="#footnotetag252">
+(retour) </a> <i>Celle-là</i> réussit de tout point, qui mêle l'utile à l'agréable.</blockquote>
+
+<p>82. Je ne puis tracer avec exactitude leur système
+de justice, mais il offre certainement quelques rapports
+avec la loterie. J'ai vu une femme vertueuse
+écrasée par le pur effet des intrigues d'une coterie<a id="footnotetag253" name="footnotetag253"></a>
+<a href="#footnote253"><sup class="sml">253</sup></a>,
+et, dans une autre occasion, une matrone telle quelle<a id="footnotetag254" name="footnotetag254"></a>
+<a href="#footnote254"><sup class="sml">254</sup></a>
+défendre hardiment et heureusement sa place honorable
+dans le monde, y briller comme la <i>Siria</i><a id="footnotetag255" name="footnotetag255"></a>
+<a href="#footnote255"><sup class="sml">255</sup></a> de
+cette sphère, et échapper, avec un peu d'adresse, aux
+plus légères railleries.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote253"
+name="footnote253"><b>Note 253: </b></a><a href="#footnotetag253">
+(retour) </a> Toutes les éditions de la première traduction portent <i>loterie</i> au lieu
+de <i>coterie</i>. (Voyez la note de ce chant, str. 66.)</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote254"
+name="footnote254"><b>Note 254: </b></a><a href="#footnotetag254">
+(retour) </a> <i>A</i> so-so <i>matron</i>.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote255"
+name="footnote255"><b>Note 255: </b></a><a href="#footnotetag255">
+(retour) </a> Féminin forgé de <i>Sirius</i>, ou le <i>Grand chien</i>, la plus brillante des
+constellations.</blockquote>
+
+<p>83. Et j'en ai vu plus que je n'en dis:--mais
+voyons ce que va devenir notre <i>villeggiatura</i>. La
+réunion peut se composer de trente-trois personnes
+de la plus haute classe,--les véritables bramins du
+ton. J'en ai déjà cité un petit nombre, non pas dans
+l'ordre de leur rang, mais suivant les inspirations du
+hasard ou de la rime. Dans le nombre se trouvaient,
+par voie de contraste, quelques Irlandais <i>absens</i><a id="footnotetag256" name="footnotetag256"></a>
+<a href="#footnote256"><sup class="sml">256</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote256"
+name="footnote256"><b>Note 256: </b></a><a href="#footnotetag256">
+(retour) </a> <i>Absentees</i>. Ce mot s'applique spécialement aux personnes qui négligent
+de paraître dans les réunions où les appellent leurs fonctions.
+Byron ici fait allusion aux lords qui quittèrent l'Irlande en assez grand
+nombre, pendant le dernier voyage de Georges IV dans cette île, afin
+de se dispenser de lui faire leur cour.</blockquote>
+
+<p>84. Là se trouvait encore <i>Parolles</i><a id="footnotetag257" name="footnotetag257"></a>
+<a href="#footnote257"><sup class="sml">257</sup></a>, duelliste légal,
+qui borne le théâtre de ses exploits au sénat et
+au barreau: si vous l'appelez dans une autre lice,
+vous le trouverez beaucoup plus friand des débats
+que des combats. Il y avait le jeune poète Bach
+Rhyme, dont le nom était récemment célèbre, et
+qui brillait comme une étoile de six semaines. Il y
+avait lord Pyrrhon, ce fameux indépendant, et sir
+John Pottle-Deep, cet excellent buveur.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote257"
+name="footnote257"><b>Note 257: </b></a><a href="#footnotetag257">
+(retour) </a> Byron semble vouloir ici désigner le fameux Brougham, membre
+du parlement, rédacteur de la <i>Revue d'Édimbourg</i>, à l'époque des
+démêlés du poète avec ce journal. (Voyez aussi la strophe 15 du ch. <span class="sc">x</span >.)</blockquote>
+
+<p>85. Le duc de Dash, qui était un duc <i>bien complètement
+duc</i><a id="footnotetag258" name="footnotetag258"></a>
+<a href="#footnote258"><sup class="sml">258</sup></a>:--douze pairs, comme à la cour de
+Charlemagne,--si bien pairs de corps et d'esprit,
+qu'il n'y avait pas d'œil ou d'oreille qui pût les prendre
+pour des <i>commoners</i><a id="footnotetag259" name="footnotetag259"></a>
+<a href="#footnote259"><sup class="sml">259</sup></a>; les six misses Rawbolds,
+--chères et jolies créatures, tout gosier et sentiment,
+dont le cœur aspirait moins après un couvent
+qu'après quelque coronet;</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote258"
+name="footnote258"><b>Note 258: </b></a><a href="#footnotetag258">
+(retour) </a> <i>Duke</i> ou <i>duche</i> répond aussi, en anglais, à notre mot <i>canard</i>;
+c'est cette double signification que le poète applique ici à milord <i>Dash</i>.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote259"
+name="footnote259"><b>Note 259: </b></a><a href="#footnotetag259">
+(retour) </a> Le mot <i>commoner</i> se dit quelquefois de tous les citoyens qui ne
+sont pas pairs de la Grande-Bretagne, mais plus spécialement des membres
+de la chambre des communes. On sait que Pitt, avant de consentir
+à recevoir le titre de lord Chatham, se glorifiait de celui de <i>grand
+commoner</i>, et qu'il se repentit bien amèrement, par la suite, de l'avoir
+perdu.</blockquote>
+
+<p>86. Quatre honorables misters dont l'<i>honneur</i> précédait
+beaucoup plus qu'il ne suivait les noms<a id="footnotetag260" name="footnotetag260"></a>
+<a href="#footnote260"><sup class="sml">260</sup></a>; le
+chevalier de la Ruse, que la France et la fortune
+avaient daigné jeter sur nos rivages, et qui avait,
+pour amuser la société, un talent incomparable;
+mais les clubs trouvaient trop que sa gaîté était son
+affaire sérieuse, car,--telle était la magie de son
+amabilité,--les dés eux-mêmes semblaient charmés
+par l'effet de ses reparties:</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote260"
+name="footnote260"><b>Note 260: </b></a><a href="#footnotetag260">
+(retour) </a> C'est-à-dire plus honorables de nom que d'effet.--Le titre de <i>mister</i>,
+immédiatement au-dessous de celui de sir, répond assez bien à notre
+vieux <i>messire</i>.</blockquote>
+
+<p>87. Dick<a id="footnotetag261" name="footnotetag261"></a>
+<a href="#footnote261"><sup class="sml">261</sup></a> Dubious, ce métaphysicien, amant de
+la sagesse et de la bonne chère; Angle, le soi-disant
+géomètre; sir Henry Sylver-Cup, le grand vainqueur
+aux courses de chevaux; le révérend Rodomont
+Précisien, moins ennemi des péchés que des pécheurs;
+et lord Auguste Fitz-Plantagenet, capable
+de tout, et surtout de faire des gageures:</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote261"
+name="footnote261"><b>Note 261: </b></a><a href="#footnotetag261">
+(retour) </a> Pour Rich, Richard, comme prononcent les enfans.</blockquote>
+
+<p>88. Puis Jack Jargon, le gigantesque officier aux
+gardes; le général Fire-Face, célèbre dans les camps,
+grand tacticien, et non moins grand homme de
+guerre, le même qui, dans la dernière guerre, avait
+tué moins d'<i>yankees</i><a id="footnotetag262" name="footnotetag262"></a>
+<a href="#footnote262"><sup class="sml">262</sup></a> qu'il n'en avait mangé; cet
+amusant juge de Galles, Jefferies Hardsman, si profondément
+pénétré de la gravité de son office, que
+jamais, lorsqu'un accusé venait recevoir sa condamnation,
+il ne manquait de lui dire, pour le consoler,
+le petit mot pour rire<a id="footnotetag263" name="footnotetag263"></a>
+<a href="#footnote263"><sup class="sml">263</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote262"
+name="footnote262"><b>Note 262: </b></a><a href="#footnotetag262">
+(retour) </a> Quand les Anglais abordèrent pour la première fois en Amérique,
+les Indiens prononçaient leur nom <i>Yonguish</i> au lieu de <i>English</i>. De là
+vient le sobriquet <i>Yankees</i>, donné aux Anglo-Américains.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote263"
+name="footnote263"><b>Note 263: </b></a><a href="#footnotetag263">
+(retour) </a> Le fameux Jefferies, dont le nom est devenu une cruelle injure,
+avait la même habitude, et les accusés n'eurent jamais un juge plus plaisant
+que lui.</blockquote>
+
+<p>89. La bonne compagnie est vraiment un échiquier:--on
+y voit des rois, des reines, des évêques<a id="footnotetag264" name="footnotetag264"></a>
+<a href="#footnote264"><sup class="sml">264</sup></a>,
+des cavaliers, des filous<a id="footnotetag265" name="footnotetag265"></a>
+<a href="#footnote265"><sup class="sml">265</sup></a> et des usuriers<a id="footnotetag266" name="footnotetag266"></a>
+<a href="#footnote266"><sup class="sml">266</sup></a>. Le monde
+lui-même est un jeu, et n'était que les marionnettes
+y dansent avec les fils de leur choix, je lui trouverais
+beaucoup de rapports avec les tours du joyeux
+Polichinelle. Vous voyez que ma muse est un léger
+papillon sans dard et sans dessein de nuire: elle voltige
+dans les airs, et ne se pose que rarement.--Si
+elle était un frélon, elle verrait peut-être des
+vices qui l'irriteraient.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote264"
+name="footnote264"><b>Note 264: </b></a><a href="#footnotetag264">
+(retour) </a> La pièce que nous appelons <i>fou</i>, les Anglais l'appellent <i>bishop</i>,
+évêque.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote265"
+name="footnote265"><b>Note 265: </b></a><a href="#footnotetag265">
+(retour) </a> <i>Rook</i> signifie un <i>fripon</i> et une <i>tour</i>. C'est un vieux mot français
+qu'on trouve encore dans Brantôme.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote266"
+name="footnote266"><b>Note 266: </b></a><a href="#footnotetag266">
+(retour) </a> <i>Pawns</i>, chez nous les <i>pions</i>.</blockquote>
+
+<p>90. J'oubliais,--mais j'avais tort,--un orateur,
+le dernier de la session<a id="footnotetag267" name="footnotetag267"></a>
+<a href="#footnote267"><sup class="sml">267</sup></a>, qui avait convenablement
+débité un beau discours d'apparat, sa première, sa
+virginale tentative de discussion. Les journaux retentissaient
+encore de ce début<a id="footnotetag268" name="footnotetag268"></a>
+<a href="#footnote268"><sup class="sml">268</sup></a>; il avait fait une
+vive impression; on le comparait à tous ceux qui,
+chaque jour, sont considérés comme <i>le meilleur premier
+discours qu'on ait jamais fait</i>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote267"
+name="footnote267"><b>Note 267: </b></a><a href="#footnotetag267">
+(retour) </a> C'est-à-dire celui qui avait prononcé le dernier discours de la session.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote268"
+name="footnote268"><b>Note 268: </b></a><a href="#footnotetag268">
+(retour) </a> Toutes les éditions de la première traduction portent <i>débat</i> au lieu
+de <i>début</i>; c'est encore une faute d'impression. Nous ne remarquons
+quelques-unes de ces grossières négligences typographiques que pour apprendre
+au lecteur à ne pas trop se fier aux pompeuses <i>annonces</i> des
+gazettes.</blockquote>
+
+<p>91. Fier de ses <i>écoutez</i>! fier de son vote et de la
+perte de sa virginité oratoire; fier de son savoir (justement
+assez étendu pour lui fournir des citations),
+il se complaisait dans sa gloire cicéronienne. Il avait,
+pour apprendre des mots, une mémoire excellente;
+il possédait tout l'esprit nécessaire pour tramer un
+calembourg ou conter une histoire: doué, d'ailleurs,
+d'un léger mérite et d'une énorme effronterie, il venait
+maintenant, <i>orgueil de sa contrée</i>, visiter lui-même
+la contrée<a id="footnotetag269" name="footnotetag269"></a>
+<a href="#footnote269"><sup class="sml">269</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote269"
+name="footnote269"><b>Note 269: </b></a><a href="#footnotetag269">
+(retour) </a> Jeu de mots sur <i>country</i>, campagne et patrie.</blockquote>
+
+<p>92. Il y avait encore deux beaux-esprits d'une réputation
+universelle; c'était Longbow d'Irlande, et
+Strongbow de Tweed<a id="footnotetag270" name="footnotetag270"></a>
+<a href="#footnote270"><sup class="sml">270</sup></a>, tous deux légistes et tous
+deux ayant reçu une excellente éducation. L'esprit
+de Strongbow était plus raffiné; Longbow était doué
+d'une imagination riche, belle et fougueuse comme
+un coursier indompté, mais quelquefois trébuchant
+sur une pomme de terre<a id="footnotetag271" name="footnotetag271"></a>
+<a href="#footnote271"><sup class="sml">271</sup></a>;--mais les excellentes
+productions de Strongbow n'auraient pas été indignes
+de Caton.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote270"
+name="footnote270"><b>Note 270: </b></a><a href="#footnotetag270">
+(retour) </a> Grande rivière d'Écosse. Lord Byron veut évidemment peindre ici,
+sous le nom de Longbow et de Strongbow, Thomas Moore et Walter
+Scott.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote271"
+name="footnote271"><b>Note 271: </b></a><a href="#footnotetag271">
+(retour) </a> C'est-à-dire se laissant égarer par les préjugés de son pays (voyez la
+note de la strophe 7, chant <span class="sc">ix</span >). Moore a fait beaucoup de prose et de
+vers à la gloire de l'Irlande: on l'accuse d'avoir trop peu respecté les lois
+de la décence, si rigoureuses en Angleterre.</blockquote>
+
+<p>93. Strongbow ressemblait à un clavecin nouvellement
+accordé; Longbow avait les caprices d'une
+harpe éolienne qui, touchée par les vents du ciel,
+fait entendre une mélodie, tantôt vulgaire et tantôt
+ravissante. Jamais vous n'auriez voulu changer un
+mot aux conversations de Strongbow; vous pourriez,
+au contraire, critiquer quelques phrases de Longbow:
+mais tous deux avaient un esprit supérieur;--l'un
+par sa nature, l'autre par son éducation;
+celui-ci par son ame,--et son rival par sa tête.</p>
+
+<p>94. Si cette masse vous semble trop hétérogène
+pour l'agrément de la même maison de campagne,
+n'oubliez pas du moins qu'une réunion d'originaux
+vaut bien mieux qu'un monotone et ennuyeux tête
+à tête. Ils ne sont plus, hélas! ces beaux jours de la
+comédie, qui réunissaient les <i>fous</i> de Congrève aux
+<i>bêtes</i> de Molière<a id="footnotetag272" name="footnotetag272"></a>
+<a href="#footnote272"><sup class="sml">272</sup></a>. La société s'est perfectionnée au
+point de ne pas laisser plus de variété dans les mœurs
+que dans les costumes.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote272"
+name="footnote272"><b>Note 272: </b></a><a href="#footnotetag272">
+(retour) </a> Les travers dont Congrève s'est moqué dans ses comédies ne sont pas
+généraux et de tous les tems, comme la plupart des ridicules exploités
+par Molière. Congrève, aujourd'hui surtout, ne semble s'être mogué que
+des <i>fous</i>; mais Molière a mis en scène, de préférence, de bons et crédules
+personnages toujours dupés par les fripons. M. Auger n'a pas manqué
+d'indiquer cette différence entre le premier auteur comique de l'Angleterre
+et le premier auteur comique du monde. (Voyez l'excellent
+<i>Discours sur la comédie</i>, qu'il a placé en tête de sa grande édition de
+Molière.)</blockquote>
+
+<p>95. Les ridicules sont maintenant laissés en paix,--non
+qu'ils aient disparu, mais parce qu'ils sont
+trop insipides: les professions ne sont plus caractéristiques;
+on ne trouve plus rien à exprimer du fruit
+de la folie, et bien qu'il y ait abondance de sottises,
+elles sont si fades qu'elles ne valent pas la peine d'être
+relevées. La société est devenue une horde policée
+divisée en deux grandes tribus, les <i>ennuyeux</i> et les
+<i>ennuyés</i><a id="footnotetag273" name="footnotetag273"></a>
+<a href="#footnote273"><sup class="sml">273</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote273"
+name="footnote273"><b>Note 273: </b></a><a href="#footnotetag273">
+(retour) </a> <i>The</i> bores <i>and</i> bored. La signification spéciale du mot <i>bore</i> répond,
+comme je l'ai déjà remarqué, à celle de <i>porc</i>; mais il se dit aussi fort
+bien des <i>sots</i>, des lourdauds et des fâcheux. Quant à l'adjectif <i>bored</i>,
+il signifie aussi <i>percé de part en part</i>, et peut servir à designer ceux
+que nous appelons <i>des paniers percés</i>: dans cette dernière intention,
+les <i>bores</i> seraient les gros propriétaires, et les <i>bored</i> le reste du peuple.</blockquote>
+
+<p>96. Mais nous voici, de fermiers, devenus glaneurs,
+et ce sont les épis rares, mais parfaitement
+cultivés, de la vérité que nous glanons. Puissiez-vous,
+dans ce cas, gentil lecteur, être l'opulent
+Booz, et moi--la modeste Ruth. Je pousserais plus
+loin mes citations, si l'Écriture ne me le défendait.
+Dans ma jeunesse, je fus fortement frappé de cette
+sentence de mistress Adams: «Hors de l'église on ne
+peut, sans blasphème, citer l'Écriture<a id="footnotetag274" name="footnotetag274"></a>
+<a href="#footnote274"><sup class="sml">274</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote274"
+name="footnote274"><b>Note 274: </b></a><a href="#footnotetag274">
+(retour) </a> <i>Mrs. Adams répliqua à M. Adams que c'était un blasphème de
+parler de l'Écriture hors de l'Église</i> (Joseph Andrews, derniers chapitres).
+Ce dogme était enseigné à un homme--le meilleur chrétien
+d'aucun livre.<span class="rig">
+(<i>Note de Lord Byron</i>.)</span><br><br></blockquote>
+
+<p>97. Mais, dans ce vil siècle de paille, nous glanons
+ce que nous trouvons, quand même nous ne
+pourrions espérer de le moudre.--Il ne faut pas
+oublier ici l'aimable bavard, le fameux discoureur
+Kit-Cat qui, dans son livre de lieux communs, préparait
+chaque matin ce qu'il devait dire le soir. De
+grâce, <i>écoutez, ô écoutez-le--pauvre ombre, hélas</i><a id="footnotetag275" name="footnotetag275"></a>
+<a href="#footnote275"><sup class="sml">275</sup></a>!
+A combien de contre-tems ne sont pas sujets ceux qui
+étudient leurs <i>bons mots</i>!</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote275"
+name="footnote275"><b>Note 275: </b></a><a href="#footnotetag275">
+(retour) </a> Ici Byron, se représentant tous les accidens qui peuvent assaillir les
+conteurs de bons mots et de calembourgs, commence par citer plaisamment
+deux vers de la scène <span class="sc">v</span > d'<i>Hamlet</i>, premier acte. Nous sommes
+obligés de reproduire ici ce passage pour l'éclaircissement de notre texte.
+
+<p><span class="sc">L'Ombre</span >.--«Regarde-moi.</p>
+
+<p><span class="sc">Hamlet</span >.--J'obéis.</p>
+
+<p><span class="sc">L'Ombre</span >.--L'heure va sonner où je serai forcé de retourner au
+milieu des flammes sulfureuses et dévorantes.</p>
+
+<p><span class="sc">Hamlet</span >.--<i>Pauvre ombre, hélas</i>!</p>
+
+<p><span class="sc">L'Ombre</span >.--Ne me plains pas, mais prête une oreille attentive à ce
+que je vais te révéler..... Je suis l'esprit de ton père, condamné à
+errer pendant un certain tems de la nuit, et le jour à être la proie des
+flammes. S'il ne m'était pas défendu de raconter les secrets de ma prison,
+je te ferais un récit dont le moindre mot déchirerait ton ame,
+glacerait ton jeune sang, ferait que tes yeux, semblables à des étoiles,
+sortiraient de leur orbite, et que les tresses bouclées et arrangées de ta
+chevelure se hérisseraient sur ton front comme les dards du porc-épic;
+mais ces éternelles souffrances ne doivent pas être portées à des oreilles
+de chair et de sang. <i>Écoute, écoute, ô écoute</i>! Si jamais tu as été
+l'amour de ton cher père, etc.»--Cette scène est si belle, que je suis
+fâché de ne pouvoir justifier une plus longue citation.</p></blockquote>
+
+<p>98. D'abord il faut, à force de détours, qu'ils amènent
+la conversation à leur calembourg; secondement,
+ils doivent être sans cesse à la piste de l'occasion,
+ne jamais laisser passer un seul <i>pouce</i> sans
+<i>prendre aussitôt une aune</i><a id="footnotetag276" name="footnotetag276"></a>
+<a href="#footnote276"><sup class="sml">276</sup></a>,--et, s'il est possible,
+faire une grande sensation; troisièmement, ils doivent
+craindre de reculer devant les malins causeurs
+qui veulent se mesurer avec eux, et toujours avoir
+soin de saisir le dernier mot, qui certainement est
+le plus important.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote276"
+name="footnote276"><b>Note 276: </b></a><a href="#footnotetag276">
+(retour) </a>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p><i>Nor</i> bate (<i>abate</i>) <i>theirs hearers of an</i> inch</p>
+<p><i>But take an ell</i>.--</p>
+</div></div>
+
+<p>Byron donne ici un exemple de calembourg. <i>Inch</i> exprime plutôt ici
+<i>la plus petite chose, le plus petit mot</i>; mais il fallait conserver le jeu
+de mots.</p></blockquote>
+
+<p>99. Les hôtes étaient donc lord Henry et sa dame;
+les conviés, ceux que nous venons de dépeindre.
+Leur table aurait engagé les ombres à passer le fleuve
+du Styx pour venir assister à des repas plus substantiels;
+mais je ne veux pas m'endormir sur les
+rôtis ou les ragoûts, bien que toutes les histoires du
+monde attestent que pour l'homme,--ce dévorant
+pécheur,--le vrai bonheur, depuis qu'Ève s'est
+avisée de manger une pomme, dépend beaucoup du
+dîner.</p>
+
+<p>100. Témoin la terre où coulaient <i>des ruisseaux
+de lait et de miel</i>, et qui fut accordée aux faméliques
+Hébreux. Depuis, à cette passion nous avons ajouté
+celle de l'or, seul plaisir qui satisfasse notre attente.
+La jeunesse s'évanouit et emporte avec elle le soleil
+de nos jours; maîtresses et parasites, tout cesse bientôt
+de plaire; mais ô toi! coffre-fort ambrosial, qui
+jamais consentirait à te perdre, à l'âge où nous ne
+pouvons plus user ni même abuser de toi?</p>
+
+<p>101. Les hommes partaient de bonne heure pour
+la chasse; les jeunes gens, parce qu'un fusil est,
+après le jeu et les fruits, la première chose que les
+enfans aiment, et les hommes d'un âge mûr, pour
+abréger la longueur du jour, car l'<i>ennui</i><a id="footnotetag277" name="footnotetag277"></a>
+<a href="#footnote277"><sup class="sml">277</sup></a>, quoique
+sans nom dans notre idiome, est une plante d'origine
+anglaise.--Au lieu du mot nous avons la chose, et
+nous laissons aux Français le soin de désigner ce
+redoutable bâillement qu'il n'appartient pas au sommeil
+de détruire.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote277"
+name="footnote277"><b>Note 277: </b></a><a href="#footnotetag277">
+(retour) </a> En français.</blockquote>
+
+<p>102. Les vieillards se promenaient dans la bibliothèque,
+feuilletaient les livres et discutaient le mérite
+des tableaux; ils faisaient piteusement un tour
+de jardin et donnaient divers avis sur la disposition
+des serres; ils montaient les bidets dont le trot leur
+semblait le moins dur; ils lisaient les papiers du
+matin; ils attachaient sur leur montre un regard impatient,
+et, à soixante ans, soupiraient, chaque
+jour, après le retour de la sixième heure<a id="footnotetag278" name="footnotetag278"></a>
+<a href="#footnote278"><sup class="sml">278</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote278"
+name="footnote278"><b>Note 278: </b></a><a href="#footnotetag278">
+(retour) </a> Jeu de mots entre <i>six</i>ti, soixante, et <i>six</i>, six.</blockquote>
+
+<p>103. Mais personne n'était <i>gêné</i><a id="footnotetag279" name="footnotetag279"></a>
+<a href="#footnote279"><sup class="sml">279</sup></a>. La grande
+heure de la réunion était sonnée par la cloche du
+dîner: jusqu'à ce moment, tous étaient maîtres de
+leur tems.--Ils pouvaient, en commun ou dans la
+solitude, essayer, à leur guise, de tromper les ennuis
+du jour, secret connu de bien peu de monde.
+Chacun se levait, s'habillait quand il le jugeait à
+propos, et déjeunait quand, où et comment il l'entendait.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote279"
+name="footnote279"><b>Note 279: </b></a><a href="#footnotetag279">
+(retour) </a> En français.</blockquote>
+
+<p>104. Les dames,--les unes <i>rougies</i>, les autres un
+peu pâles, disposaient toutes de l'emploi des matinées.
+S'il faisait beau, elles caracolaient ou se promenaient;
+si le tems était contraire, elles lisaient,
+contaient des histoires, chantaient ou répétaient la
+dernière contre-danse parvenue du continent, raisonnaient
+de la mode qui devait le plus probablement
+venir et de la meilleure manière de porter les bonnets;
+ou bien encore, elles exprimaient d'un griffonnage
+de douze pages une petite lettre, qui allait rejeter
+sur chacun de leurs correspondans le fardeau
+de la première dette à acquitter.</p>
+
+<p>105. Quelques-unes avaient des amans, toutes
+des amis, dont elles étaient éloignées. Il n'est rien
+sur la terre, et presque dans le ciel,--attendu
+qu'il est infini; de comparable aux épîtres des dames:
+j'aime beaucoup, je l'avoue, les mystères du missel
+féminin; tel qu'un <i>credo</i>, jamais il ne développe ce
+qu'il expose, et il est fertile en ruses comme le sifflet
+d'Ulysse, quand il égara le pauvre Dolon.--C'est à
+vous de bien peser vos réponses à de pareilles lettres<a id="footnotetag280" name="footnotetag280"></a>
+<a href="#footnote280"><sup class="sml">280</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote280"
+name="footnote280"><b>Note 280: </b></a><a href="#footnotetag280">
+(retour) </a> Voyez, au dixième livre de l'<i>Iliade</i>, comment Ulysse parvient à arracher
+à Dolon le secret des projets d'Hector.</blockquote>
+
+<p>106. On trouvait aussi des billards, des cartes,
+mais pas de dés,--les gens d'honneur ne jouant que
+dans les clubs;--des barques quand l'eau n'était
+pas emprisonnée, des patins quand la glace la recouvrait
+et que la rigueur du froid faisait perdre la
+piste du gibier. On pouvait encore goûter les plaisirs
+de la pêche à la ligne<a id="footnotetag281" name="footnotetag281"></a>
+<a href="#footnote281"><sup class="sml">281</sup></a>, ce vice solitaire, quoi qu'en
+ait dit ou chanté Isaac Walton. Je voudrais qu'à son
+tour le vieux, cruel et raffiné maraud eût eu dans
+la mâchoire un hameçon tiré par quelque pauvre
+petite truite<a id="footnotetag282" name="footnotetag282"></a>
+<a href="#footnote282"><sup class="sml">282</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote281"
+name="footnote281"><b>Note 281: </b></a><a href="#footnotetag281">
+(retour) </a> M.A.P. a négligé de traduire le mot <i>angling</i> (à la ligne).</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote282"
+name="footnote282"><b>Note 282: </b></a><a href="#footnotetag282">
+(retour) </a> Au moins cela lui aurait donné une leçon d'humanité. Cet impitoyable
+sentimental, qu'il est aujourd'hui de bon ton de citer (dans les
+romans), afin de faire preuve de véritable goût pour les innocens plaisirs
+et les vieilles ballades, nous apprend à coudre des grenouilles et à
+leur casser les os, comme des moyens de perfectionner l'art de la ligne,
+le plus cruel, le plus insipide et le plus stupide de tous les prétendus
+plaisirs. Ils nous parlent des charmes de la nature, mais le pêcheur de
+cette espèce n'a en vue que son plat de poisson: il n'a pas le loisir de
+perdre un instant de vue la surface de l'eau, et une seule <i>morsure</i> vaut
+mieux pour lui que le plus beau paysage du monde; d'ailleurs, il y a
+plusieurs sortes de poissons qui ne mordent que pendant les tems de
+pluie. La pêche de la baleine, du requin et du thon offre en elle-même
+quelque chose de noble et de hasardeux; celles du filet et de la nasse
+sont plus humaines et plus utiles;--mais la ligne! Un pêcheur à la ligne
+ne saurait être un bon homme.
+
+<p>«<i>Un des meilleurs hommes que j'aie connu,--d'un esprit aussi
+humain, aussi délicat, généreux et excellent qu'homme du monde,
+était pêcheur à la ligne; mais il faut ajouter qu'il pêchait avec des
+mouches peintes, et qu'il était incapable d'adopter les extravagantes
+idées d'I. Walton</i>.»</p>
+
+<p>Cette note est d'un de mes amis auquel j'avais donné à lire mon manuscrit.--<i>Audi
+alteram partem</i>. Je la laisse pour modifier ma propre
+observation.<span class="rig">
+(<i>Note de Lord Byron</i>.)</span><br><br></p></blockquote>
+
+<p>107. Avec le soir arrivaient le banquet et le vin,
+la conversation, les duos, modulés par des voix plus
+ou moins divines (ce souvenir fait encore aujourd'hui
+tressaillir mon cœur ou ma tête). Quatre miss
+Rawbolds brillaient dans les allégros; les deux plus
+jeunes couraient, de préférence, à la harpe,--parce
+qu'au charme de la musique elles joignaient
+celui de la pose gracieuse de leurs cous, de leurs
+bras et de leurs mains ravissantes.</p>
+
+<p>108. De tems en tems (mais rarement les jours
+de sortie, les hommes étant alors trop fatigués) la
+danse faisait voltiger quelques jolies sylphides. On
+se pressait d'échanger de petits mots; on raillait,--mais
+sans oublier les convenances; on applaudissait
+avec mesure à des charmes qu'il était impossible ou
+possible de ne pas admirer, et cependant les chasseurs
+poursuivaient encore, dans leurs récits, le fin renard;
+puis discrètement se retiraient--à dix heures.</p>
+
+<p>109. Dans un coin écarté, les politiques raisonnaient
+de l'univers et fixaient la marche de toutes les
+sphères: les plaisans guettaient l'instant de montrer
+leur savoir-faire et de glisser adroitement leur <i>bon
+mot</i>. Ils ont vraiment bien peu de repos, les faiseurs
+d'esprit; souvent ils gardent une simple malice des
+années entières avant de trouver l'occasion de la
+placer, et même alors il suffit d'un lourdaud pour
+la leur ôter<a id="footnotetag283" name="footnotetag283"></a>
+<a href="#footnote283"><sup class="sml">283</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote283"
+name="footnote283"><b>Note 283: </b></a><a href="#footnotetag283">
+(retour) </a> Ou bien encore, comme nous disons en France, <i>elle va mourir
+dans l'oreille d'un sot</i>.</blockquote>
+
+<p>110. Mais, dans notre société, tout était aristocratique
+et de bon ton; tout était civil, froid, inanimé
+comme une figure de Phidias, tirée d'un marbre
+antique. Nous n'avons plus de ces <i>squire</i> Western<a id="footnotetag284" name="footnotetag284"></a>
+<a href="#footnote284"><sup class="sml">284</sup></a>
+du bon vieux tems, mais nos Sophie, si elles sont
+moins romanesques, sont aussi belles ou même plus
+belles à voir. Nous n'avons plus des lurons<a id="footnotetag285" name="footnotetag285"></a>
+<a href="#footnote285"><sup class="sml">285</sup></a> aussi accomplis
+que Tom-Jones, mais en revanche, des
+<i>gentlemen</i> à corsets, droits comme des pieux.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote284"
+name="footnote284"><b>Note 284: </b></a><a href="#footnotetag284">
+(retour) </a> <i>Squire</i>, écuyer.--Nous connaissons tous le bon <i>Western</i> et l'aimable
+<i>Sophie</i> de Tom-Jones.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote285"
+name="footnote285"><b>Note 285: </b></a><a href="#footnotetag285">
+(retour) </a> <i>Black-guard</i> (mot à mot noire-garde) répond assez bien à notre mot
+<i>luron</i> ou <i>polisson</i>. Je crois que c'est de lui que vient le mot <i>blagueur</i>,
+fort usité dans la dernière classe du peuple.</blockquote>
+
+<p>111. On ne se séparait jamais tard, c'est-à-dire
+jamais après minuit,--le midi de Londres. A la
+campagne, les dames gagnent leur lit avant que la
+lune ne commence à pâlir. Paix et sommeil à chaque
+fleur refermée!--et puisse bientôt la rose retrouver
+au fond d'une alcove ses véritables couleurs; le
+long repos sait le mieux nuancer les belles joues, et--du
+moins, pour quelques hivers, il peut ôter au
+fard de son prix.</p>
+
+<br><br>
+<hr>
+<h2><i>Chant Quatorzième</i>.</h2>
+<hr class="short">
+<br>
+
+
+<p>1. Seulement, si, de l'immense abîme de la nature
+ou de nos pensées, nous pouvions tirer une seule
+certitude, le genre humain peut-être découvrirait le
+fil qui le fuit sans cesse;--mais alors il bouleverserait
+plus d'une excellente philosophie, car les systèmes
+se dévorent les uns les autres. Ils ressemblent
+au vieux Saturne,--qui digérait même des pierres
+quand, au lieu de ses enfans, sa pieuse moitié lui
+en présentait à ses repas.</p>
+
+<p>2. Mais tout système offre l'inverse des déjeuners
+de Titan; il dévore ses grands parens, malgré la
+difficulté d'une pareille digestion. Et, je vous prie,
+après toutes les recherches nécessaires, avez-vous
+jamais arrêté, sur un seul point, votre conviction?
+Revenez donc sur l'histoire du passé, avant de prendre
+fait et cause pour une démonstration, ayant de
+la déclarer la meilleure de toutes. L'une des plus évidentes
+vérités, c'est qu'il ne faut pas se confier au
+témoignage de nos sens: or, quels sont vos autres
+moyens de certitude<a id="footnotetag286" name="footnotetag286"></a>
+<a href="#footnote286"><sup class="sml">286</sup></a>?</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote286"
+name="footnote286"><b>Note 286: </b></a><a href="#footnotetag286">
+(retour) </a> L'<i>autorité</i>, répond M. de La Mennais; cette doctrine, si révoltante au
+premier abord, est pourtant susceptible de la même démonstration que
+celle qui voit tous les caractères de la vérité dans le témoignage des <i>sens
+réunis</i>. Chaque sens ou chaque homme est également trompeur, mais
+tous les sens ou tous les hommes proclament la vérité, <i>enarrant Deum</i>;
+ce qui revient à peu près à cette autre proposition: chaque homme est
+bavard, mais tous les hommes réunis sont muets; chaque femme est laide
+(c'est une supposition), mais toutes les femmes réunies composent ce
+qu'on appelle le beau sexe. Pourquoi faut-il que Pilate, après avoir demandé
+<i>quid est veritas</i>? n'ait pas attendu la réponse de l'Homme-Dieu!
+(Voyez Évangile saint Jean, ch. <span class="sc">xviii</span >.)</blockquote>
+
+<p>3. Pour moi, je ne sais rien; mais aussi je ne nie,
+n'admets, ne rejette ou ne méprise rien. <i>Vous</i>, dites
+ce que vous savez, si ce n'est peut-être que vous
+êtes né pour mourir? et même, après tout, l'un et
+l'autre peuvent cesser d'être vrais: un âge peut venir,
+source d'éternité, où rien ne distinguera plus
+la vieillesse de la jeunesse. Quant à la mort, du moins
+ce qu'on appelle ainsi, elle fait trembler tous les
+hommes, et cependant le sommeil emporte toujours
+un tiers de la vie.</p>
+
+<p>4. Un sommeil sans rêves, après un long jour de
+fatigue, est ce que nous désirons le plus au monde;
+cependant, quel effroi n'inspire pas à la chair la vue
+d'une chair mieux assoupie<a id="footnotetag287" name="footnotetag287"></a>
+<a href="#footnote287"><sup class="sml">287</sup></a>! Le suicide lui-même,
+qui s'acquitte de sa créance avant qu'on ne la réclame
+de lui (vieille manière de payer ses dettes,
+fort regrettée des créanciers), rend avec impatience
+le dernier soupir, moins par ennui de la vie que par
+crainte de la mort.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote287"
+name="footnote287"><b>Note 287: </b></a><a href="#footnotetag287">
+(retour) </a> C'est-à-dire combien les vivans ont peur des morts.</blockquote>
+
+<p>5. Il la voit autour et près de lui; ici, là, partout:
+c'est avec un courage né de la crainte, et de
+tous peut-être le plus désespéré, qu'il fait, pour la
+<i>connaître</i>, la dernière tentative:--Quand les montagnes
+hérissent leurs pointes au-dessous de vos pieds
+mortels, que de là vous plongez sur un abîme et
+voyez bâiller entre les rochers un gouffre terrible,--vous
+sentez bientôt naître le violent désir de vous
+y précipiter<a id="footnotetag288" name="footnotetag288"></a>
+<a href="#footnote288"><sup class="sml">288</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote288"
+name="footnote288"><b>Note 288: </b></a><a href="#footnotetag288">
+(retour) </a> Une chose remarquable encore, c'est que le seul désir constant et
+par conséquent raisonné des malheureux aliénés, est de se précipiter au
+fond d'un puits ou du haut des fenêtres. Chose singulière, que le premier
+mouvement des hommes raisonnables, à l'aspect d'un précipice, soit celui
+qui domine continuellement les fous. Je définis la folie: <i>le désespoir
+de se sentir vivant</i>, et je pense que la véritable inhumanité est d'empêcher
+de mourir ceux qui en sont atteints.</blockquote>
+
+<p>6. Vous ne le faites pas, il est vrai;--vous reculez,
+pâle et rempli de terreur: mais réfléchissez
+sur vos impressions et vous y trouverez (non sans
+frissonner au souvenir de vos propres idées) un entraînement
+involontaire, et salutaire ou trompeur,
+vers l'inconnu; une secrète envie de vous jeter, malgré
+toutes vos craintes....--mais où? vous l'ignorez,
+et voilà pourquoi vous le faites (ou ne le faites
+pas).</p>
+
+<p>7. Mais à quoi tend ce discours, direz-vous, ami
+lecteur? A rien. C'est une simple méditation que je
+ne puis justifier qu'en disant: Telle est mon allure.
+Tantôt à propos et tantôt hors de propos, j'écris
+sans délai tout ce qui me vient en tête; car je
+n'ai pas entrepris ce récit dans le but de vous faire
+un récit; c'est une base purement aérienne et fantastique,
+destinée à supporter, à l'aide de lieux communs,
+des idées communes.</p>
+
+<p>8. Vous savez, ou vous ne savez pas, ce que disait
+l'illustre Bacon: <i>Jetez dans l'air une paille, et
+vous pourrez voir d'où vient le vent</i>. Comme cette
+paille, la poésie, fille de l'esprit humain, suit toujours
+l'impulsion du souffle intellectuel. C'est un
+cerf-volant qui voltige entre la vie et la mort; une
+ombre qui suit les pas des ames sublimes<a id="footnotetag289" name="footnotetag289"></a>
+<a href="#footnote289"><sup class="sml">289</sup></a>: mais,
+pour la mienne, c'est une bulle que l'envie de plaire
+n'a pas enflée. Je ne la forme que pour jouer un instant,
+comme les enfans, avec elle.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote289"
+name="footnote289"><b>Note 289: </b></a><a href="#footnotetag289">
+(retour) </a> «<i>A shadow which the</i> outward soul <i>behind throws</i>.» M.A.P.
+traduit: «Une ombre que l'<i>ombre</i> laisse après elle,» ce qui est du pur
+galimatias. Plus haut il rend <i>a paper-kite</i> par «un cerf-volant <i>de papier</i>.»
+C'est un pléonasme ridicule. L'ame, un cerf-volant <i>de papier</i>!</blockquote>
+
+<p>9. Tout le monde est là devant moi,--ou derrière,
+car j'en ai déjà vu une partie, et bien assez
+pour en garder mémoire.--Pour ce qui est des
+passions, j'en ai assez éprouvé pour recueillir beaucoup
+de blâme, à la grande satisfaction de mon ami
+le genre humain, toujours ravi de mêler quelque
+alliage à la gloire; car je fus célèbre dans mon pays,
+jusqu'au moment où je vins à le fatiguer de mes
+vers.</p>
+
+<p>10. J'ai soulevé contre moi ce monde et même
+l'autre, c'est-à-dire les gens d'église,--qui ont
+lancé toutes leurs foudres sur ma tête, dans de pieux
+et nullement rares libelles. Mais enfin je ne puis me
+tenir de griffonner une fois par semaine; j'ennuie
+mes vieux lecteurs, et je n'en gagne plus de nouveaux.
+Jeune, j'écrivais par surabondance d'idées; maintenant
+c'est parce que je sens que je deviens lourd.</p>
+
+<p>11. «Mais alors pourquoi publier? Quand on ennuie
+le monde, on ne peut guère espérer de recueillir
+gloire ou profit.» A mon tour je demanderai:
+Pourquoi jouez-vous aux cartes, buvez-vous,
+lisez-vous?--sans doute pour abréger l'ennui du
+tems. Eh bien, moi, je me distrais à reporter mes regards
+sur ce que j'ai vu ou médité de triste ou d'agréable,
+et je livre au courant les vers que j'écris;
+ils surnagent ou s'engouffrent:--ils n'ont pas moins
+fait le sujet d'un de mes rêves.</p>
+
+<p>12. Je ne sais si, même étant assuré du succès, je
+pourrais maintenant me résoudre à changer de manière<a id="footnotetag290" name="footnotetag290"></a>
+<a href="#footnote290"><sup class="sml">290</sup></a>:
+j'ai tellement l'habitude du combat, qu'une
+seule défaite ne me déciderait pas à rompre avec les
+muses. Peut-être est-il malaisé d'exprimer ce sentiment,
+mais je proteste qu'il n'est nullement affecté;
+quand vous jouez, vous avez l'alternative de deux
+plaisirs;--c'en est un de gagner, c'en est un autre
+de perdre<a id="footnotetag291" name="footnotetag291"></a>
+<a href="#footnote291"><sup class="sml">291</sup></a>.</p>
+
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote290"
+name="footnote290"><b>Note 290: </b></a><a href="#footnotetag290">
+(retour) </a> M. West, dans le journal qu'il a publié de son séjour auprès de
+Lord Byron en Italie, raconte que le poète répondait souvent à la Guiccioli,
+quand elle l'engageait à s'occuper d'un autre poème que <i>Don
+Juan</i>: «<i>Je ne sais ce que je ferais sans mon cher Don Juan; je ne
+puis plus faire autre chose</i>.»</blockquote>
+
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote291"
+name="footnote291"><b>Note 291: </b></a><a href="#footnotetag291">
+(retour) </a> Les véritables joueurs ne quitteraient pas la partie quand même ils
+auraient quatre-vingt-dix-neuf chances sur cent contre eux.</blockquote>
+
+<p>13. Et d'ailleurs ma muse n'est pas à la piste des
+fictions; elle recueille un répertoire de faits et (quelquefois
+avec des réserves et de légères restrictions)
+elle ne chante que les objets et les événemens
+qui peuvent intéresser l'homme.--C'est même la
+cause des contradictions qu'elle souffre, car, du premier
+abord, la vérité n'offre rien d'attrayant. Mais
+si ma muse se proposait pour but ce qu'on appelle la
+gloire, elle vous ferait avec moins de peine une
+toute autre narration.</p>
+
+<p>14. Des amours, de la guerre, une tempête,--voilà
+pourtant de la variété. Ajoutez-y un assaisonnement
+de légères rêveries, une vue rapide de ce
+désert appelé la société, un coup d'œil jeté sur les
+hommes de toutes les conditions; que si vous ne
+voyez rien de plus, au moins devez-vous avouer que
+vous avez la satiété en réalité et en perspective, et,
+quoique ces dernières feuilles ne soient bonnes qu'à
+bourrer des valises, elles se vendront tout aussi bien
+que celles des premiers chants.</p>
+
+<p>15. La fraction de ce monde que j'ai prise pour
+sujet du présent sermon est une de celles dont nous
+n'avons pas de description récente; il est facile d'en
+déterminer la raison: malgré l'éclat et la séduction
+des dehors, ses pierreries, ses hermines, ont une
+uniformité fatigante, et tous les individus qui la
+composent offrent une lourde et héréditaire identité
+vraiment peu favorable à l'inspiration poétique.</p>
+
+<p>16. Ils ont tout pour tenter, peu de chose pour
+exalter, et rien de ce qui parle à tous les hommes de
+tous les tems. Une sorte de vernis recouvre chacun
+de leurs défauts; leurs crimes eux-mêmes sont des
+espèces de lieux communs. Passions factices, esprit
+faux, absence totale de cette naïveté naturelle qui
+donne à la vérité une expression sublime, insipide
+monotonie de caractère (chez ceux du moins qui en
+ont un), telles sont les qualités distinctives de la
+haute société.</p>
+
+<p>17. Quelquefois, il est vrai, semblables aux soldats
+après la parade, ils rompent leurs rangs et mettent
+avec joie de côté la discipline; mais bientôt le
+rappel les force à revenir effrayés: il faut que de
+nouveau ils reprennent ou paraissent reprendre leurs
+entraves. Je conviens que c'est une mascarade brillante;
+mais, quand vous avez bien à votre aise promené
+sur eux vos regards, vous vous fatiguez,--du
+moins a-t-il produit sur moi cet effet,--de ce
+paradis de plaisirs et d'ennui.</p>
+
+<p>18. Quand une fois nous avons fait notre cour,
+joué notre jeu, mis notre habit, voté, brillé, et
+peut-être quelque chose de plus, dîné avec les <i>dandys</i>,
+entendu les pairs déclamer, vu des beautés livrées
+par vingtaines au plus offrant, et de pitoyables
+roués devenus de chastes maris plus pitoyables,
+nous n'avons plus, croyez-moi, d'autre alternative
+que d'être <i>assommés</i> ou <i>assommons</i>: témoins ces
+<i>ci-devant jeunes hommes</i><a id="footnotetag292" name="footnotetag292"></a>
+<a href="#footnote292"><sup class="sml">292</sup></a> qui luttent contre le courant,
+et ne savent pas quitter un monde qui les
+quitte.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote292"
+name="footnote292"><b>Note 292: </b></a><a href="#footnotetag292">
+(retour) </a> En français.</blockquote>
+
+<p>19. On dit,--on se plaint même généralement,--que
+personne n'a trouvé l'art de peindre le monde
+exactement tel qu'il devait être peint. Ce n'est,
+ajoute-t-on, que par l'indiscrétion des portiers que
+les auteurs ont pu soupçonner quelques légers scandales
+bien singuliers, bien élégans, qui ont fait le
+sujet de leurs railleries morales: leur style d'ailleurs
+est du plus mauvais ton; c'est le langage de milady,
+surpris dans la bouche de sa femme de chambre.</p>
+
+<p>20. Mais aujourd'hui cela ne peut plus être vrai:
+les écrivains sont devenus une partie prépondérante
+du beau monde; je les ai vus balancer le crédit des
+militaires quand surtout, point fort essentiel, ils
+étaient jeunes. Comment donc se fait-il qu'ils aient
+également échoué dans ce qu'ils jugent eux-mêmes
+l'article d'importance, c'est-à-dire le <i>vrai</i> portrait
+de la classe supérieure? En vérité, c'est qu'il y avait
+à en retracer trop peu de chose.</p>
+
+<p>21. «<i>Haud ignara loquor</i><a id="footnotetag293" name="footnotetag293"></a>
+<a href="#footnote293"><sup class="sml">293</sup></a>;» ce ne sont que des
+«<i>nugœ quarum pars</i> parva <i>fui</i><a id="footnotetag294" name="footnotetag294"></a>
+<a href="#footnote294"><sup class="sml">294</sup></a>,» mais pourtant vive
+et active. Maintenant j'esquisserais beaucoup plus aisément
+un harem, une bataille, un naufrage ou une
+histoire attendrissante que de pareils objets. Aussi
+bien, je désire pouvoir m'en dispenser, pour des
+raisons que je ne veux pas dire. <i>Vitabo Cereris sacrum
+qui vulgaret</i><a id="footnotetag295" name="footnotetag295"></a>
+<a href="#footnote295"><sup class="sml">295</sup></a>, c'est-à-dire le vulgaire ne doit
+pas être initié dans ces mystères.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote293"
+name="footnote293"><b>Note 293: </b></a><a href="#footnotetag293">
+(retour) </a> Je ne dis rien que je ne sache</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote294"
+name="footnote294"><b>Note 294: </b></a><a href="#footnotetag294">
+(retour) </a> Bagatelles auxquelles j'ai moi-même pris une courte part, il est vrai,
+mais, etc.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote295"
+name="footnote295"><b>Note 295: </b></a><a href="#footnotetag295">
+(retour) </a> Je fuirai celui qui divulguerait les mystères de Cérès.</blockquote>
+
+<p>22. Ce que j'en vais dire sera donc imaginaire,--gâté,
+dénaturé, comme ces histoires de franc-maçonnerie,
+qui ont autant de rapports avec la réalité
+que les voyages du capitaine Parry avec ceux de
+l'argonaute Jason. Il n'appartient pas à tous les hommes
+de voir le grand <i>arcanum</i>: ma musique aura
+donc quelques diapasons mystiques, et elle présentera
+un grand nombre de sons que ne pourra jamais
+apprécier l'oreille d'un profane.</p>
+
+<p>23. Hélas! les mondes se perdent,--et la femme,
+depuis qu'elle a perdu le monde (tradition plus vraie
+que galante, mais strictement conservée), n'a pu
+s'affranchir de la tyrannie des formes. Pauvre esclave
+de l'usage! subjuguée, oppressée, victime dès
+qu'elle a tort, martyr quand souvent elle a raison,
+condamnée aux douleurs de l'enfantement,--de
+même que, pour leurs péchés, les hommes sont forcés
+de promener le rasoir sur leurs mentons;</p>
+
+<p>24. Tourment quotidien qui, dans son ensemble,
+compense celui de la <i>délivrance</i>. Mais, du reste, qui
+peut concevoir les véritables souffrances des femmes?
+Si l'homme prend à leur sort quelque intérêt, c'est
+surtout par défiance et par égoïsme; et leur amour,
+leur vertu, leur éducation, leur beauté ne servent
+qu'à former de bonnes femmes de ménage et des
+nourrices<a id="footnotetag296" name="footnotetag296"></a>
+<a href="#footnote296"><sup class="sml">296</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote296"
+name="footnote296"><b>Note 296: </b></a><a href="#footnotetag296">
+(retour) </a> Les dames anglaises vivent beaucoup plus retirées que nos Françaises.</blockquote>
+
+<p>25. Tout cela est fort bien, et ne peut même être
+mieux; mais cela même est, Dieu le sait, fort difficile:
+dès sa naissance elle est assiégée de tant d'inquiétudes!
+il lui est si difficile de distinguer ses ennemis
+de ses amis, et ses fers perdent sitôt la dorure qui
+les recouvre que,--mais seulement, demandez à la
+première femme venue (c'est-à-dire prenez-la à trente
+ans) ce qu'elle aurait préféré, de naître femme ou
+homme, écolier ou reine?</p>
+
+<p>26. <i>L'influence du cotillon</i> est une grande injure,
+et ceux même qui s'y soumettent voudraient passer
+pour la fuir comme la carpe fuit le vorace brochet.
+Mais enfin c'est sous lui que nous sommes tous jetés
+sur la terre par les différens cahots du fiacre de la
+vie<a id="footnotetag297" name="footnotetag297"></a>
+<a href="#footnote297"><sup class="sml">297</sup></a>. Je porte donc, pour ma part, une grande vénération
+au cotillon.--Quel qu'il soit, de bure, de soie
+ou de basin, c'est un vêtement mystérieux et céleste.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote297"
+name="footnote297"><b>Note 297: </b></a><a href="#footnotetag297">
+(retour) </a> Il y a ici un peu d'obscurité; les dames me pardonneront de ne pas
+la faire disparaître. M.A.P. n'a pas entendu ce passage.</blockquote>
+
+<p>27. Je respecte beaucoup, et dans ma jeunesse
+j'ai souvent adoré ce voile chaste et divin qui, semblable
+au coffre de l'avare, renferme un trésor, et
+qui surtout nous enchante par ce qu'il dérobe à nos
+regards.--Fourreau d'or, qui recouvre une épée
+de damas; lettre d'amour, dont le cachet est mystérieux;
+préservatif de la douleur,--car quels ennuis
+seraient à l'épreuve d'un jupon court et d'une transparente
+cheville?</p>
+
+<p>28. Et quand le jour est lourd et nébuleux, quand,
+par exemple, on sent glisser le souffle du siroco<a id="footnotetag298" name="footnotetag298"></a>
+<a href="#footnote298"><sup class="sml">298</sup></a>,
+que la mer fait jaillir au loin son écume d'un air
+menaçant, et que la rivière coule avec un rauque
+murmure, et que les cieux nous présentent cette vieille
+teinte grise, chaste et triste antipode des brûlans
+désirs,--eh bien, il est doux (s'il y a quelque chose
+de doux encore) d'entrevoir même une jolie paysanne.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote298"
+name="footnote298"><b>Note 298: </b></a><a href="#footnotetag298">
+(retour) </a> Vent du sud-est qui, sur les bords de la Méditerranée, est le présage
+des orages.</blockquote>
+
+<p>29. Nous avons laissé nos héros et nos héroïnes
+dans ce pays dont la beauté, peu poétique il est
+vrai, ne vient pas du climat<a id="footnotetag299" name="footnotetag299"></a>
+<a href="#footnote299"><sup class="sml">299</sup></a>, et est entièrement indépendante
+des signes du zodiaque: son soleil, ses
+étoiles et tout ce qui pourrait y jeter de l'éclat, ses
+montagnes et tout ce qui s'y élève, offrent, en effet,
+la monotonie et l'aspect sombre d'un <i>créancier</i>.--Ciel
+ou industriel <i>gris</i>, c'est tout un<a id="footnotetag300" name="footnotetag300"></a>
+<a href="#footnote300"><sup class="sml">300</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote299"
+name="footnote299"><b>Note 299: </b></a><a href="#footnotetag299">
+(retour) </a> M.A.P. traduit; <i>Dans cette charmante atmosphère qui ne dépend
+pas du climat</i>, et le reste de la strophe d'une manière aussi intelligible.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote300"
+name="footnote300"><b>Note 300: </b></a><a href="#footnotetag300">
+(retour) </a> Jeu de mots sur <i>dun</i>, qui se dit pour <i>gris</i> et pour <i>créancier</i>.</blockquote>
+
+<p>30. Les détails de la vie intérieure sont moins inspirateurs;
+mais, en plein air, ma muse se trouverait
+assiégée de pluies; de brouillards et de giboulées,
+qui contrarieraient singulièrement un plan
+pastoral. Quoi qu'il en soit, c'est au poète à vaincre
+toutes les difficultés, grandes ou légères; à gâter
+ou à perfectionner ses plans, et à pénétrer hardiment
+au milieu de la matière, bien que souvent embarrassé,
+comme les esprits, par le contact du feu
+et de l'eau.</p>
+
+<p>31. Juan,--semblable aux saints, du moins sous
+ce rapport,--prenait toutes les habitudes des gens
+divers avec lesquels il vivait: il était également heureux
+dans les camps, les vaisseaux, les chaumières
+ou les cours.--Doué de cet heureux caractère qui
+rarement se plaint et se décourage, et prenant toujours
+avec retenue sa part des plaisirs ou des peines,
+il pouvait réussir auprès des dames, sans tomber
+dans l'insipide fatuité de certains <i>damerets</i><a id="footnotetag301" name="footnotetag301"></a>
+<a href="#footnote301"><sup class="sml">301</sup></a>.</p>
+
+<p>32. La chasse au renard est un exercice peu familier
+aux étrangers, et c'est de plus pour eux
+l'occasion d'un double péril; le premier, de tomber,
+et le second, de prêter à rire aux mauvais plaisans.
+Mais Juan sut bientôt parcourir les lieux sauvages
+aussi rapidement qu'un Arabe sait se venger, et son
+cheval, quel qu'il fût, bête de somme, de chasse ou
+de louage, sentait toujours qu'il avait un maître sur
+le dos.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote301"
+name="footnote301"><b>Note 301: </b></a><a href="#footnotetag301">
+(retour) </a> <i>Without the coxcombry of certain</i> she--<i>men</i>.</blockquote>
+
+<p>33. Dans cette nouvelle lice le voilà maintenant,
+et non sans gloire, franchissant haies, fossés, pieux
+et doubles barrières, ne tâtant<a id="footnotetag302" name="footnotetag302"></a>
+<a href="#footnote302"><sup class="sml">302</sup></a> jamais, faisant rarement
+des faux pas, ne s'irritant que lorsqu'on perdait
+la trace du gibier. Il est vrai qu'il ne respecta
+pas tous les statuts du code des chasseurs,--la jeunesse
+la plus sage est fragile; il lui arriva quelquefois
+de courir sur les chiens, et même sur maint
+<i>gentleman</i> de campagne;</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote302"
+name="footnote302"><b>Note 302: </b></a><a href="#footnotetag302">
+(retour) </a> <i>Craning, to crane</i> (faire la grue), est une expression employée
+pour peindre un homme qui avance le cou sur une haie <i>afin de mesurer
+la distance avant de la franchir</i>: cette courte halte dans sa <i>voltigeante
+ardeur</i> ne manque pas de faire tarder et pester ceux qui suivent
+immédiatement le temporiseur cavalier. «Monsieur, disent-ils alors, si
+vous ne vous décidez, cédez-moi le pas:» et l'apostrophe produit ordinairement
+l'effet attendu. Quand même le cavalier culbuterait, il n'en
+fraie pas moins le chemin, et les autres peuvent, sans danger, passer
+outre sur son cheval et sur lui-même.<span class="rig">
+ (<i>Note de Lord Byron</i>.)</span><br><br></blockquote>
+
+<p>34. Mais, à tout prendre, lui et son cheval remplirent
+leur tâche à l'admiration générale. Les <i>squires</i>
+s'émerveillaient qu'un étranger pût avoir tant de
+mérite; les <i>ganaches</i> s'écriaient: «Diable! qui l'aurait
+jamais pensé!»--Sires les Nestors de la génération
+chasseresse prodiguaient les jurons louangeurs,
+et prenaient de lui occasion de rappeler leurs
+anciens coups; il n'y avait pas jusqu'au conducteur
+de la meute qui ne lui accordât une grimace favorable
+et ne le jugeât presque digne d'être piqueur.</p>
+
+<p>35. Tels étaient ses trophées:--non des lances
+ou des boucliers, mais des fossés, des ornières franchies,
+et de tems en tems des queues de renard. Cependant,
+je l'avouerai,--il le faut, et je ne puis
+ici me défendre, en bon citoyen anglais, d'une rougeur
+patriotique,--il était, au fond, de l'avis de
+l'élégant Chesterfield qui, après avoir ardemment
+suivi une longue chasse à travers monts, plaines,
+bruyères, et je ne sais quoi encore, demandait le
+lendemain «s'il y avait des hommes qui pussent chasser
+<i>deux fois</i>?»</p>
+
+<p>36. Juan avait d'ailleurs une autre qualité peu
+commune chez ceux qui veulent, après une longue
+chasse de décembre, se lever le lendemain avant que
+le coq ait forcé le jour à commencer sa lourde carrière,--qualité
+fort agréable aux dames qui, en
+versant le torrent de leurs douces paroles, ne sont
+pas fâchées d'avoir un saint ou un démon, peu importe,
+pour les écouter.--Juan ne s'endormait pas
+aussitôt le dîner;</p>
+
+<p>37. Mais, folâtre et léger, il restait sur l'alerte et
+faisait une grande partie des frais de la conversation,
+souriant toujours à ce qu'elles avançaient, prêtant
+surtout son attention aux points de discussion le plus
+en vogue: tantôt grave, tantôt badin, jamais maussade
+ou impertinent, et ne ricanant, l'adroit fripon!
+qu'entre ses lèvres. Il se gardait bien surtout
+de relever la moindre erreur.--En un mot, c'était
+l'auditeur le plus précieux du monde.</p>
+
+<p>38. Et puis il savait danser:--tous les étrangers
+surpassent les sérieux Anglais dans la pantomime.--Il
+savait, dis-je, danser parfaitement, avec vigueur,
+avec bon sens même,--point indispensable dans l'art
+des battemens. Il n'avait pas la moindre prétention,
+théâtrale ou la tournure d'un maître de ballets instruisant
+ses élèves, mais celle d'un homme véritablement
+de bonne maison.</p>
+
+<p>39. Ses mouvemens étaient chastes et parfaitement
+retenus; toute sa personne offrait la plus gracieuse
+élégance: tel que la rapide Camilla<a id="footnotetag303" name="footnotetag303"></a>
+<a href="#footnote303"><sup class="sml">303</sup></a>, il effleurait
+à peine la terre, et semblait toujours retenir
+plutôt que déployer sa vigueur. Il avait, pour sentir
+la musique, une oreille qui eût défié la rigoureuse
+critique de M. Double-croche, et ses pas étaient
+tellement précis, tellement classiques, qu'on eût
+vraiment pu le prendre pour un Boléro personnifié,</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote303"
+name="footnote303"><b>Note 303: </b></a><a href="#footnotetag303">
+(retour) </a> Virgile, <i>Énéide</i>.</blockquote>
+
+<p>40. Ou pour une des <i>Heures fuyant devant l'Aurore</i>,
+dans cette fameuse fresque du Guide qui suffirait
+pour justifier le voyage de Rome, quand cette
+ville n'offrirait plus la moindre trace du seul trône
+de l'ancien monde. <i>Tout l'ensemble</i><a id="footnotetag304" name="footnotetag304"></a>
+<a href="#footnote304"><sup class="sml">304</sup></a> de ses mouvemens
+avait une délicieuse grâce idéale bien rarement
+réalisée, et qu'on ne saura jamais décrire; car, au
+désespoir des poètes et des prosateurs, les paroles
+sont privées de coloris.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote304"
+name="footnote304"><b>Note 304: </b></a><a href="#footnotetag304">
+(retour) </a> En français.</blockquote>
+
+<p>41. Il n'est donc pas étonnant qu'il devînt à la
+mode et qu'on l'admirât comme un Cupidon plus
+qu'adolescent. Il avait, il est vrai, déjà perdu quelques
+avantages, mais on s'en apercevait à peine, et
+du moins il n'avait plus le moindre grain de vanité:
+tel était son tact délicat, qu'il savait également plaire
+aux beautés chastes et à celles qui suivent de moins
+bonnes inspirations. La duchesse de Fitz-Fulk, entre
+autres, qui aimait les <i>tracasseries</i>, ne tarda guère à
+lui faire quelques <i>agaceries</i><a id="footnotetag305" name="footnotetag305"></a>
+<a href="#footnote305"><sup class="sml">305</sup></a> légères.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote305"
+name="footnote305"><b>Note 305: </b></a><a href="#footnotetag305">
+(retour) </a> Ces deux mois français fournissent ici une rime à notre poète.</blockquote>
+
+<p>42. C'était une blonde déjà légèrement épanouie,
+belle, séduisante, d'un excellent ton, et qui, pendant
+plusieurs hivers, avait déjà brillé dans le <i>grand
+monde</i><a id="footnotetag306" name="footnotetag306"></a>
+<a href="#footnote306"><sup class="sml">306</sup></a>. J'aime mieux ne rien dire ici de ses exploits,
+c'est un sujet trop chatouilleux: ce qu'on en a d'ailleurs
+raconté peut fort bien n'être pas exact. En tout
+cas, ses dernières œillades à Don Juan donnèrent le
+coup mortel à lord Auguste Fitz-Plantagenet.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote306"
+name="footnote306"><b>Note 306: </b></a><a href="#footnotetag306">
+(retour) </a> En français.</blockquote>
+
+<p>43. D'abord le visage du noble personnage se rembrunit
+visiblement; mais les amans feraient mieux de
+donner les mains à toutes ces licences,--véritables
+franchises de la corporation féminine. Malheur à
+l'homme qui hasarde, en pareil cas, les reproches!
+il ne fera que précipiter un dénouement fort pénible
+il est vrai, mais inévitable pour tous ceux qui fondent
+sur les femmes le moindre calcul.</p>
+
+<p>44. Le cercle sourit, chuchota, et puis critiqua.
+Les miss se redressèrent et les matrones sourcillèrent;
+les unes espéraient bien que les choses n'iraient
+pas aussi loin qu'on <i>devait</i> s'y attendre; les autres ne
+concevaient pas qu'il y eût de semblables femmes:
+celles-ci ne pouvaient croire moitié de ce qu'elles
+entendaient dire; celles-là montraient de l'inquiétude,
+d'autres de la préoccupation; et plusieurs,
+enfin, plaignaient bien sincèrement le pauvre lord
+Auguste Fitz-Plantagenet.</p>
+
+<p>45. Mais ce qu'il y a de singulier, c'est que personne
+ne s'avisa de prononcer le nom du duc de
+Fitz-Fulk, qui était bien cependant, on peut le
+croire, pour quelque chose dans cette affaire. Il est
+vrai qu'il était absent; il passait même pour prendre
+peu de souci de ce que jugeait à propos de faire
+son aimable moitié: et s'il consentait à ses plaisirs,
+personne n'avait droit de le trouver mauvais. Leurs
+nœuds étaient d'ailleurs les plus indissolubles du
+monde: ils ne se voyaient jamais, afin d'éviter les
+ennuis d'une séparation.</p>
+
+<p>46. Mais, ô Dieu! comment ai-je pu tracer un pareil
+vers?--Pour lady Adeline, ma Diane éphésienne,
+toujours également embrasée d'un amour
+abstrait pour la vertu, elle remarqua bientôt ce qu'il
+y avait de libre dans la conduite de la duchesse:
+elle s'affligea de lui voir prendre une si mauvaise
+route; elle mit dans ses politesses plus de froideur;
+elle frémit, elle pâlit en lui reconnaissant cette fragilité
+qui, seule, a le privilège d'affecter vivement
+le plus grand nombre de nos amis.</p>
+
+<p>47. Rien, dans ce triste monde, n'est tel que la
+sympathie; elle met dans un aimable accord notre
+ame et notre visage: c'est un harmonieux soupir au
+milieu d'une musique suave; c'est une délicate dentelle
+jetée sur la robe précieuse de l'amitié. Eh! que
+deviendrait l'humanité sans un ami? Qui saurait, de
+bonne grâce, nous faire toucher du doigt nos fautes?
+nous consoler avec un «<i>il fallait y regarder à deux
+fois!--Ah! si vous aviez seulement voulu m'écouter</i>!»</p>
+
+<p>48. Tu avais, ô Job! deux amis; mais un seul
+peut nous suffire, surtout quand nous sommes mal à
+notre aise. Dès que le tems se couvre de nuages, ils
+sont mauvais pilotes, et ce sont des médecins moins
+célèbres pour l'importance de leurs cures que pour
+celle de leurs honoraires. Gardez-vous donc de grogner
+quand vos amis vous abandonnent: tels que la
+feuille des arbres, ils ont cédé à la première brise
+de vent. Quand vous aurez, d'une manière ou de
+l'autre, rétabli vos affaires, allez au café, vous en
+retrouverez de nouveaux.<a id="footnotetag307" name="footnotetag307"></a>
+<a href="#footnote307"><sup class="sml">307</sup></a></p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote307"
+name="footnote307"><b>Note 307: </b></a><a href="#footnotetag307">
+(retour) </a> On lit, je crois, dans les Lettres de Swift ou d'Horace Walpole,
+qu'un jour quelqu'un regrettant la perte de son ami reçut d'un Pilade
+universel cette réponse: «Moi, quand j'en perds un, je vais au café
+Saint James en reprendre un autre.»
+
+<p>Je me rappelle une anecdote du même genre. Sir W.D. était grand
+joueur: un jour on remarqua, dans le club dont il faisait partie, qu'il
+avait un air mélancolique. «Qu'avez-vous donc, sir William? s'écria
+Hare, de facétieuse mémoire.--Hélas! reprit celui-ci, je viens de <i>perdre</i>
+lady D...--Perdu! et à quel jeu? au quinze ou aux dés?» Telle
+fut la réponse consolante du questionneur.<span class="rig">
+ (<i>Note de Lord Byron</i>.)</span><br><br></p></blockquote>
+
+<p>49. Au reste, telle n'a pas été ma maxime; si elle
+l'eût été, je me serais sauvé de bien cruels tourmens.--Mais
+n'y pensons plus;--jamais je ne me résoudrai
+à m'enfermer, comme la tortue, dans une coquille
+impénétrable aux vagues et aux tempêtes.
+Mieux vaut, après tout, voir et sentir tout ce que
+peut ou non supporter la nature humaine. Cela donne
+aux personnes sensibles du discernement, et leur
+montre à ne pas mettre dans un crible les flots de
+leur affection.</p>
+
+<p>50. Plus sinistre que le cri des hibous, le sifflement
+des vents nocturnes, ou la plus triste des hideuses
+notes qui accompagnent le malheur, est le <i>je
+vous l'avais bien dit</i> que nos amis marmottent à nos
+oreilles. Ces prophètes du passé, au lieu de nous
+indiquer ce qui reste de mieux à faire, se contentent
+toujours de nous dire qu'ils avaient prédit ce
+qui nous arrive, et c'est en nous remémorant de
+longues et vieilles histoires qu'ils nous consolent de
+la faible brèche que nous avons faite aux <i>bonos mores</i>.</p>
+
+<p>51. Adeline, dans sa douce sévérité, ne se borna
+pas à plaindre une amie dont elle n'aurait pas contesté
+l'ancienne vertu, si sa conduite présente eût
+pu le lui permettre; elle s'intéressa également à
+Juan, mais elle tempéra son austérité d'une aimable
+pitié, la plus pure qu'on ait jamais décrite. Elle ne
+pouvait guère, en effet, s'empêcher de compatir à
+son inexpérience et (comme elle était son aînée de
+six semaines) à sa jeunesse.</p>
+
+<p>52. Ces quarante jours, privilége de son âge (et
+elle ne craignait pas qu'on vînt à le vérifier sur le
+registre de la pairie et des nobles naissances), la
+mettaient en droit de ressentir certaines inquiétudes
+maternelles sur l'éducation de notre jeune <i>gentleman</i>,
+bien qu'elle fût encore loin de cette année bissextile
+dont le tems frappe toujours en faisceau la
+longue surcharge (dans les computs féminins).</p>
+
+<p>53. Cette année si longue peut être fixée un peu
+auparavant trente ans;--disons à vingt-sept; car
+je ne connais pas une seule dame, quel que soit le
+rigorisme de sa vertu, qui ait pu se décider à l'outrepasser,
+tant qu'il lui restait quelques traces de jeunesse.
+O tems! pourquoi donc ne pas t'arrêter? ta
+faux sans doute est chargée de rouille, bientôt elle
+sera incapable de trancher et d'abattre. Repasse-la;
+coupe plus doucement, plus lentement, ne serait-ce
+que pour conserver ta réputation de bon
+moissonneur!</p>
+
+<p>54. Mais Adeline était loin de cet âge dont la maturité
+la plus succulente est encore pleine d'amertume:
+si elle était sage, c'était l'effet de son expérience,
+car elle avait vu et éprouvé le monde, comme
+je l'ai dit, dans--j'ai oublié quelle page, et vous savez
+que ma muse est ennemie de tous les renvois.--Au
+reste, de vingt-sept ôtez six, et vous aurez
+justement le nombre de ses années.</p>
+
+<p>55. Elle parut dans les cercles à seize ans; présentée,
+vantée, elle mit facilement en commotion
+tous les <i>coronets</i>; à dix-sept, le monde était encore
+enchanté de la Vénus que le brillant Océan venait
+de produire. A dix-huit, bien qu'elle vît à ses pieds
+palpiter une hécatombe de dévoués courtisans, elle
+avait consenti à combler les vœux d'un nouvel Adam,
+regardé comme <i>le plus heureux des hommes</i>.</p>
+
+<p>56. Depuis, elle avait embelli trois brillans hivers,
+toujours admirée, adorée, mais aussi tellement
+sage, que, sans affecter la moindre circonspection,
+elle avait dérouté la médisance la plus habile.
+Comment espérer, en effet, de recueillir d'un
+marbre sans défaut la plus légère esquille? Ajoutons
+qu'elle s'était ménagé, depuis son mariage, un moment
+pour accoucher d'un fils,--et avorter d'un
+autre.</p>
+
+<p>57. Autour d'elle venaient amoureusement bourdonner
+les vers luisans ailés qui étincellent dans la
+nuit de Londres; mais nul n'avait un aiguillon redoutable
+pour elle;--elle n'était pas à la faible
+portée d'un fat. Peut-être elle eût voulu quelque
+plus digne adorateur; mais, en tout cas, il est certain
+qu'elle était irréprochable: et qu'une femme
+soit redevable de sa dignité à sa froideur, à son amour-propre
+ou à sa vertu, qu'est-ce que cela fait, pourvu
+qu'en effet elle se conduise bien?</p>
+
+<p>58. Je hais tous les <i>motifs</i>, autant qu'une bouteille
+arrêtée entre les mains tardives d'un hôte, qui
+laisse à nos gosiers impatiens tout le tems de se dessécher
+(surtout quand des politiques sont aux prises).
+Je les hais autant qu'un troupeau de moutons quand
+il soulève la poussière comme le <i>Simoon</i> soulève le
+sable. Je les hais comme je hais un syllogisme, une
+ode du Lauréat<a id="footnotetag308" name="footnotetag308"></a>
+<a href="#footnote308"><sup class="sml">308</sup></a> ou le <i>content</i><a id="footnotetag309" name="footnotetag309"></a>
+<a href="#footnote309"><sup class="sml">309</sup></a> d'un pair servile.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote308"
+name="footnote308"><b>Note 308: </b></a><a href="#footnotetag308">
+(retour) </a> Southey. Cet homme, de l'avis de tous ses compatriotes, a perdu
+tout son talent poétique en devenant le flatteur intéressé de Castlereagh.
+Puisse, maintenant que M. Canning est ministre, une nouvelle apostasie
+lui rendre les belles inspirations de sa jeunesse!</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote309"
+name="footnote309"><b>Note 309: </b></a><a href="#footnotetag309">
+(retour) </a> Les membres de la chambre-haute, en donnant leur vote, disent
+<i>content</i> ou <i>non content</i>.</blockquote>
+
+<p>59. Il est triste de mettre au jour les racines de
+toutes choses; elles sont trop profondément enfoncées
+dans la terre. Quand un arbre m'offre un charmant
+abri de verdure, pourquoi viendrai-je à me
+plaindre de ce qu'un gland lui donna naissance? En
+remontant à la cause de toutes nos actions, on s'expose
+trop à changer en tristesse la joie la plus pure:
+mais ce n'est pas, à présent, mon affaire, et je vous
+renvoie au sage Oxenstiern<a id="footnotetag310" name="footnotetag310"></a>
+<a href="#footnote310"><sup class="sml">310</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote310"
+name="footnote310"><b>Note 310: </b></a><a href="#footnotetag310">
+(retour) </a> Le fameux chancelier Oxenstiern disait à son fils qu'il trouvait
+étonné des grands effets produits en politique par les plus petites causes:
+«Vous voyez, mon fils, pour combien peu de chose la sagesse entre
+dans le conseil des royaumes de ce monde.»<span class="rig">
+ (<i>Note de Lord Byron</i>.)</span><br><br></blockquote>
+
+<p>60. Pour lady Adeline, dès qu'elle n'attendit plus
+rien de la vertueuse résistance de Don Juan, elle
+forma le charitable projet de sauver un éclat à la
+duchesse et à notre diplomate.--(Les étrangers, en
+effet,--se trompent quand ils supposent qu'on peut,
+en Angleterre, se permettre des <i>faux pas</i><a id="footnotetag311" name="footnotetag311"></a>
+<a href="#footnote311"><sup class="sml">311</sup></a> comme
+chez les peuples non favorisés d'un jury et de verdicts<a id="footnotetag312" name="footnotetag312"></a>
+<a href="#footnote312"><sup class="sml">312</sup></a>
+pour remédier infailliblement à de pareils
+maux.)</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote311"
+name="footnote311"><b>Note 311: </b></a><a href="#footnotetag311">
+(retour) </a> En français.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote312"
+name="footnote312"><b>Note 312: </b></a><a href="#footnotetag312">
+(retour) </a> On sait que le <i>verdict</i> est la déclaration affirmative ou négative des
+membres du jury.</blockquote>
+
+<p>61. Lady Adeline résolut donc de recourir à des
+mesures capables selon elle,--de prévenir les conséquences
+de ce triste aveuglement. Il faut avouer qu'il
+y avait dans ces calculs un peu de simplicité; mais
+l'innocence est toujours prête à tout risquer: dans
+un monde qui n'a pu lui ravir sa candeur, elle néglige
+toutes ces palissades érigées par les dames dont
+la vertu a besoin de n'être jamais exposée trop à
+découvert.</p>
+
+<p>62. Non qu'elle craignît les dernières extrémités:
+elle savait que sa grâce, le duc de Fitz-Fulk, était
+un mari indulgent, peu jaloux d'occasionner une
+scène scandaleuse et d'enfler la clientelle des <i>doctors
+commons</i><a id="footnotetag313" name="footnotetag313"></a>
+<a href="#footnote313"><sup class="sml">313</sup></a>; mais, premièrement, elle redoutait le
+magique talisman de sa grâce, la duchesse, et, en
+second lieu, une querelle avec lord Auguste Fitz-Plantagenet
+(qui déjà semblait témoigner quelque
+impatience).</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote313"
+name="footnote313"><b>Note 313: </b></a><a href="#footnotetag313">
+(retour) </a> Ou <i>docteurs ecclésiastiques</i>, ainsi désignés parce qu'ils tiennent
+leurs audiences au collége de jurisconsultes appelé <i>doctors commons</i>.
+Ce tribunal est sous la juridiction de l'archevêque de Cantorbéry et de
+l'évêque de Londres; il connaît et décide, suivant les lois civiles et
+ecclésiastiques, des délits de blasphème, apostasie, hérésie, simonie,
+inceste, fornication, adultère, etc.; des contestations pour mariage,
+divorce, séparation, enlèvemens, etc. La plupart des affaires portées
+dans cette cour sont autant d'alimens au scandale et à la malignité
+publique.</blockquote>
+
+<p>63. Sa grâce passait aussi pour être une femme
+intrigante et tant soit peu <i>méchante</i><a id="footnotetag314" name="footnotetag314"></a>
+<a href="#footnote314"><sup class="sml">314</sup></a> dans le cercle
+de ses amours. C'était l'une de ces jolies et précieuses
+pestes qui se font un tendre plaisir de désoler leurs
+adorateurs à force de caprices; qui aiment à préparer
+une nouvelle querelle chaque jour de la délicieuse
+année, vous ensorcelant, vous torturant par
+leurs accès de passion ou de froideur, et,--ce qu'il
+y a de pis,--ne vous laissant jamais un moment de
+repos<a id="footnotetag315" name="footnotetag315"></a>
+<a href="#footnote315"><sup class="sml">315</sup></a>;</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote314"
+name="footnote314"><b>Note 314: </b></a><a href="#footnotetag314">
+(retour) </a> En français.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote315"
+name="footnote315"><b>Note 315: </b></a><a href="#footnotetag315">
+(retour) </a> Voyez la strophe 63 du chant <span class="sc">xii</span >.</blockquote>
+
+<p>64. En un mot, l'un de ces êtres capables de tourner
+la tête d'un jeune homme et de le transformer
+en Werther. Ne nous étonnons donc pas que cette
+chaste <i>liaison</i><a id="footnotetag316" name="footnotetag316"></a>
+<a href="#footnote316"><sup class="sml">316</sup></a> présentât des sujets de crainte à l'ame
+pure d'une amie; autant vaudrait être mort ou marié
+que de donner son cœur à une femme qui se plairait
+à le déchirer sans cesse. Le plus sage, en pareil
+cas, est de faire une pause et de bien calculer, avant
+de s'exposer de nouveau, si la <i>bonne fortune</i> qui se
+présente--est vraiment <i>bonne</i><a id="footnotetag317" name="footnotetag317"></a>
+<a href="#footnote317"><sup class="sml">317</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote316"
+name="footnote316"><b>Note 316: </b></a><a href="#footnotetag316">
+(retour) </a> En français.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote317"
+name="footnote317"><b>Note 317: </b></a><a href="#footnotetag317">
+(retour) </a> En français.</blockquote>
+
+<p>65. Mais d'abord, dans l'effusion d'un cœur qui
+réellement n'avait ou ne croyait avoir rien à se reprocher,
+elle prit à part son mari et l'engagea à
+gratifier Juan de ses conseils. Lord Henry accueillit
+d'un sourire ses plans ingénieusement artificieux
+pour préserver Don Juan des filets de la sirène, et,
+comme un prophète ou un homme d'état, il répondit
+de manière à me rien dire du tout.</p>
+
+<p>66. D'abord: «son usage était de ne jamais intervenir
+que dans les affaires du roi.» Ensuite:
+«jamais il ne s'en rapportait aux apparences, en
+pareille matière, qu'après de fortes preuves.» En
+troisième lieu: «Juan avait plus de cervelle que de
+barbe au menton, et n'était pas homme à avoir
+besoin de lisières;» et quatrièmement (ce qui mérite
+à peine d'être répété): «il est rare qu'on obtienne
+d'un bon avis de bons résultats.»</p>
+
+<p>67. En conséquence, et sans doute pour confirmer
+la vérité du dernier axiome, il conseilla à sa
+femme de laisser les parties à elles-mêmes, autant,
+du moins, que le permettrait la <i>bienséance</i><a id="footnotetag318" name="footnotetag318"></a>
+<a href="#footnote318"><sup class="sml">318</sup></a>. «Le
+tems, ajoute-t-il, corrigera les fautes de jeunesse
+de Juan;--on ne voit pas souvent les jeunes gens
+former des vœux monastiques;--les obstacles ne
+font qu'irriter leurs désirs, et...»--Ici parut un
+messager porteur de dépêches:</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote318"
+name="footnote318"><b>Note 318: </b></a><a href="#footnotetag318">
+(retour) </a> En français.</blockquote>
+
+<p>68. Elles venaient du conseil surnommé <i>le Privé</i>.
+Lord Henry, en les prenant, se retira dans son cabinet,
+afin de donner aux futurs Tites-Lives une
+ample occasion de parler de ses plans pour la réduction
+de la dette nationale. Que si je ne vous dis
+pas le contenu de ces dépêches, c'est parce que je
+l'ignore encore; mais je les introduirai dans le court
+appendice qui devra séparer mon épopée de la table
+des matières.</p>
+
+<p>69. Avant de s'en aller, il ajouta quelques nouveaux
+avis et un ou deux de ces aimables lieux communs
+que l'on fait circuler dans la conversation, et
+que, malgré leur forme usée, on emploie à défaut
+de mieux; puis il se mit en devoir d'ouvrir le paquet;
+mais ayant, avant de l'avoir développé, entrevu
+ce qu'il pouvait contenir, c'est alors qu'il s'était
+retiré, et avait, en s'en allant, tranquillement
+embrassé Adeline, moins comme une jeune et charmante
+épouse que comme une laide et vieille sœur.</p>
+
+<p>70. C'était un bon, froid et honorable personnage,
+fier de sa naissance et de tout au monde; une
+tête excellente pour un sublime divan, une figure
+faite pour précéder une tête couronnée. Sa taille,
+haute et imposante, aurait parfaitement dirigé les
+flots de courtisans qui se pressent un jour d'anniversaire;
+il tirait vanité de son étoile et de ses cordons:
+c'était, en un mot, le vrai type d'un chambellan,--si
+bien que je prétends en faire un de lui,
+quand je serai roi.</p>
+
+<p>71. Mais pourtant il y avait quelque chose qui lui
+manquait;--c'était, je ne le sais vraiment, et je ne
+puis le dire;--mais ce que les jolies femmes,--les
+bonnes ames,--appellent l'<i>ame</i>.--Ce n'était pas, <i>certes</i>,
+le corps; il avait les proportions d'un cèdre ou
+d'un mât de vaisseau: c'était un <i>parfaitement bel</i>
+homme, cette humaine merveille; et partout, à la
+guerre comme en amour, il avait toujours su conserver
+sa perpendiculaire.</p>
+
+<p>72. Encore lui manquait-il, ai-je dit, quelque
+chose,--cet indéfinissable <i>je ne sais quoi</i>, qui peut-être,
+selon moi, conduisit à l'<i>Iliade</i> d'Homère,
+puisqu'il avait persuadé à l'Ève<a id="footnotetag319" name="footnotetag319"></a>
+<a href="#footnote319"><sup class="sml">319</sup></a> des Grecs d'échanger
+le lit spartiate contre celui d'un Troyen. Et pourtant,
+à tout bien considérer, le fils de Priam était
+bien inférieur au roi Ménélas;--mais ainsi nous
+trompent quelquefois certaines femmes.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote319"
+name="footnote319"><b>Note 319: </b></a><a href="#footnotetag319">
+(retour) </a> On peut trouver quelques similitudes entre l'histoire du siége de
+Troie et celle de nos premiers parens. Hélène fut l'occasion de la chute
+de Troie, Ève celle de la chute de l'homme, et une pomme la première
+cause de l'un et de l'autre malheur.</blockquote>
+
+<p>73. Il est un maudit point qui nous causera toujours
+beaucoup d'embarras, à moins que, comme
+Tirésias, nous n'ayons fait l'expérience de ce en
+quoi différent les deux sexes entre eux. Ni l'homme
+ni la femme ne peuvent désigner <i>quel amour</i> leur
+plairait davantage. La volupté cesse bientôt d'être à
+notre disposition, le sentiment s'enorgueillit de sa
+permanence; mais tous les deux forment une sorte
+de centaure, sur le dos duquel il vaut mieux ne pas
+s'aventurer.</p>
+
+<p>74. Ce que les deux sexes rechercheront toujours,
+c'est une certaine chose capable de satisfaire le
+<i>cœur</i>; mais le moyen de bien remplir la capacité de
+ce vide? telle est la difficulté--que peu d'entre eux
+surmontent. Fragiles marins embarqués sans carte,
+ils suivent, à travers les mers, l'impulsion du vent;
+et quand, après mille secousses, ils atteignent un
+rivage, ce dernier peut malheureusement encore se
+transformer, sous leurs yeux, en roc inaccessible.</p>
+
+<p>75. Il est une fleur appelée <i>amour dans l'oisiveté</i><a id="footnotetag320" name="footnotetag320"></a>
+<a href="#footnote320"><sup class="sml">320</sup></a>;
+on peut la voir dans le jardin toujours fleuri de Shakspeare.--Je
+ne veux pas ici affaiblir sa grande description,
+et je demande même humblement pardon
+à <i>sa bretonne déité</i> d'avoir, dans ma disette de rimes,
+touché une seule feuille de son vaste parterre;--mais,
+avec le français ou helvétien Rousseau, bien
+que la fleur soit différente, je m'écrie: «<i>Voilà la
+pervenche</i>!»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote320"
+name="footnote320"><b>Note 320: </b></a><a href="#footnotetag320">
+(retour) </a> <i>Love in idleness</i>. Letourneur et ses prétendus correcteurs, MM. Guizot,
+Amédée Pichot, etc., etc., ont traduit le nom de cette fleur par
+celui de <i>pensée</i>; je crois qu'ils se trompent. La pensée ne présente aucune
+nuance rouge, et Shakspeare dit que l'<i>amour dans l'oisiveté</i> est
+écarlate. Je crois plutôt qu'il s'agit ici du pavot des champs, le joli coquelicot.
+Voici la charmante description de Shakspeare: <i>Songe d'une
+nuit d'été</i>, acte 2, scène <span class="sc">ii</span >:
+
+<p><span class="sc">Obéron</span >.--«...Dans le même tems, je vis Cupidon, tout armé,
+s'élancer entre la froide lune et la terre. Il arrêta ses yeux perçans sur
+une belle vierge, reine d'une contrée occidentale; et, tirant aussitôt
+de son carquois une flèche acérée, il la lança avec une force qui eût
+suffi pour percer cent mille autres cœurs; mais je pus voir le trait enflammé
+du jeune Cupidon se glacer dans les chastes rayons de la lune,
+et la vestale, couronnée, suivre, sans avoir été atteinte, le cours de
+ses libres et virginales méditations. Cependant, je remarquai où tombait
+le dard de Cupidon. Il alla toucher une petite fleur du couchant,--auparavant
+blanche comme le lait,--mais, depuis cette blessure
+de l'amour, devenue purpurine. Les jeunes filles l'appellent <i>amour
+dans l'oisiveté</i>. Cherche-moi cette fleur; je te l'ai déjà montrée: son
+jus, exprimé sur les paupières d'une créature endormie, la rend follement
+amoureuse de la première personne qu'elle vient ensuite à
+rencontrer...»</p>
+
+<p>Shakspeare, en faisant cette tirade, pensait à la reine Élisabeth.</p></blockquote>
+
+<p>76. <i>Eurêka</i>! je l'ai trouvée<a id="footnotetag321" name="footnotetag321"></a>
+<a href="#footnote321"><sup class="sml">321</sup></a>! ce qui signifie, non
+pas que l'<i>amour</i> soit une sorte d'<i>oisiveté</i>, mais seulement
+que l'oisiveté est une condition de l'amour,
+comme j'en ai fait l'épreuve. Le travail est un pauvre
+entremetteur, et vos gens d'affaires savent assez mal
+parler le langage des passions, depuis le jour où le
+premier vaisseau marchand, l'<i>Argo</i>, transporta Médée
+en qualité de <i>supercargue</i><a id="footnotetag322" name="footnotetag322"></a>
+<a href="#footnote322"><sup class="sml">322</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote321"
+name="footnote321"><b>Note 321: </b></a><a href="#footnotetag321">
+(retour) </a> C'est-à-dire j'ai trouvé l'<i>amour dans l'oisiveté. Eurêka</i>, prétérit
+du verbe grec Ενρισκω, trouver, découvrir.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote322"
+name="footnote322"><b>Note 322: </b></a><a href="#footnotetag322">
+(retour) </a> Jeu de mots. <i>Supercargo</i> peut se dire pour <i>surcharge</i>, et désigne
+ordinairement l'employé chargé, sur les vaisseaux marchands, de tenir
+note des affaires commerciales.</blockquote>
+
+<p>77. <i>Beatus ille procul</i> des <i>negotiis</i>, a dit Horace,
+et ici le grand petit poète a tort. Son autre sévère
+maxime, <i>noscitur a sociis</i>, bien plus convenable au
+but qu'il se propose, est pourtant uniquement applicable
+à ceux qui ont trop long-tems fréquenté la
+<i>bonne</i> compagnie<a id="footnotetag323" name="footnotetag323"></a>
+<a href="#footnote323"><sup class="sml">323</sup></a>. Mais trois fois heureux, m'écrierais-je
+à sa barbe, les gens de tout état et de tout
+rang, qui <i>ont</i> une occupation.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote323"
+name="footnote323"><b>Note 323: </b></a><a href="#footnotetag323">
+(retour) </a> M.A.P. n'a pas compris cette ironie; il traduit: «<i>A moins qu'on
+ne fréquentât trop long-tems la mauvaise société</i>.»</blockquote>
+
+<p>78. Adam échangea son paradis contre une charrue;
+Ève, avec les feuilles du figuier, inventa la
+science de la toilette,--la première, si je ne me
+trompe, que l'Église ait due à l'arbre de toute
+science: et, depuis ce tems, il serait facile de prouver
+que la plupart des maux dont sont affligés les
+hommes et surtout les femmes, viennent de ne pas
+savoir employer quelques heures de la journée au
+profit de toutes les autres.</p>
+
+<p>79. Voilà pourquoi la vie des grands, en nous offrant
+un vide et une insupportable persécution de
+plaisirs, nous fait une loi de chercher quelque aliment
+de contrariété. Que les poètes chantent comme
+ils voudront les douceurs du parfait <i>contentement</i>;
+c'est par <i>satiété</i> qu'il faut le traduire, et de là proviennent
+toutes les <i>épreuves du sentiment</i>, les <i>diables
+bleus</i><a id="footnotetag324" name="footnotetag324"></a>
+<a href="#footnote324"><sup class="sml">324</sup></a>, les <i>bas bleus</i> et ces romans mis en œuvre et
+exécutés comme des contredanses.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote324"
+name="footnote324"><b>Note 324: </b></a><a href="#footnotetag324">
+(retour) </a> <i>Blue-devils</i>, vapeurs, attaques de nerfs.</blockquote>
+
+<p>80. Je certifie, et au besoin je jure, que jamais
+je n'ai lu de romans comparables à ce que j'ai moi-même
+vu. Il est certaines circonstances qu'on refuserait
+peut-être de croire si je venais à les publier;
+mais je n'ai pas, je n'eus jamais cette intention. Il
+est des vérités qu'il convient de tenir cachées, quand
+surtout elles pourraient passer pour des mensonges.
+Je m'en tiendrai donc aux généralités.</p>
+
+<p>81. «Une huître peut ressentir les tourmens de
+l'amour<a id="footnotetag325" name="footnotetag325"></a>
+<a href="#footnote325"><sup class="sml">325</sup></a>,» et pourquoi? parce qu'elle est oisive
+dans son écaille. Peut-être y pousse-t-elle de solitaires
+et souterrains soupirs, comme en exhale souvent
+un moine dans sa cellule. Et <i>à propos</i> de moines,
+il est certain que leur dévotion s'arrange fort mal
+d'une complète inertie, et que ces végétaux de la
+communion catholique sont excessivement aptes à
+monter en graine.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote325"
+name="footnote325"><b>Note 325: </b></a><a href="#footnotetag325">
+(retour) </a> Citation.</blockquote>
+
+<p>82. O Wilberforce! homme de <i>noir</i> renom, moral
+Washington de l'Afrique, dont la vertu ne peut être
+assez vantée, vous avez renversé un colosse immense;
+mais il vous reste une légère tâche dont vous
+pourriez, en un beau jour d'été, venir à bout, c'est
+de mettre à la raison l'autre moitié de la terre. Vous
+avez affranchi les <i>noirs</i>,--maintenant, de grâce,
+enfermez les blancs.</p>
+
+<p>83. Enfermez Alexandre, cette tête niaise et fêlée,
+et déportez au Sénégal le saint triumvirat<a id="footnotetag326" name="footnotetag326"></a>
+<a href="#footnote326"><sup class="sml">326</sup></a>. Apprenez-leur
+que <i>la sauce des canes est la sauce des canards</i><a id="footnotetag327" name="footnotetag327"></a>
+<a href="#footnote327"><sup class="sml">327</sup></a>,
+et demandez-leur comment <i>ils</i> se trouvent
+des verrous. Enfermez tous ces fiers et héroïques
+salamandres, qui se précipitent au milieu du feu,
+gratis (leur paie est trop mince pour qu'on en parle).
+Enfermez--non, n'enfermez pas le roi, mais fermez
+le pavillon<a id="footnotetag328" name="footnotetag328"></a>
+<a href="#footnote328"><sup class="sml">328</sup></a>; autrement, il nous coûtera encore plus
+d'un million.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote326"
+name="footnote326"><b>Note 326: </b></a><a href="#footnotetag326">
+(retour) </a> Sans doute Alexandre I<sup>er</sup>, François II et Guillaume III.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote327"
+name="footnote327"><b>Note 327: </b></a><a href="#footnotetag327">
+(retour) </a> Proverbe anglais, c'est-à-dire <i>les rois peuvent subir le sort du plus
+malheureux de tous leurs sujets</i>.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote328"
+name="footnote328"><b>Note 328: </b></a><a href="#footnotetag328">
+(retour) </a> Le pavillon de Brighton, où Georges IV a donné plusieurs fêtes
+splendides.</blockquote>
+
+<p>84. Enfermez le monde en masse, et lâchez tous
+les hôtes de Bedlam: vous serez peut-être surpris,
+alors, de voir aller les choses absolument comme
+elles vont aujourd'hui avec nos <i>soi-disant</i> esprits
+sains. Et ce que j'avance ici, je le prouverais jusqu'à
+l'évidence, s'il restait au genre humain une once de
+bon sens; mais, hélas! à défaut de ce <i>point d'appui</i>,
+je laisse, nouvel Archimède, la terre absolument
+comme je l'ai trouvée<a id="footnotetag329" name="footnotetag329"></a>
+<a href="#footnote329"><sup class="sml">329</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote329"
+name="footnote329"><b>Note 329: </b></a><a href="#footnotetag329">
+(retour) </a> Tout le monde connaît le mot d'Archimède: «Qu'on me donne un
+point d'appui, et je soulèverai la terre.»</blockquote>
+
+<p>85. Notre aimable Adeline avait un défaut:--son
+cœur, maison délicieuse, était cependant vacant,
+et tant que rien n'avait paru digne de son <i>expansion</i><a id="footnotetag330" name="footnotetag330"></a>
+<a href="#footnote330"><sup class="sml">330</sup></a>,
+elle avait eu une conduite irréprochable. Sans
+doute un esprit frivole est plus incapable de résistance
+qu'un esprit sérieux; mais quand ce dernier
+devient l'artisan de sa propre ruine, le choc intérieur
+qu'il éprouve est comparable aux terribles effets
+d'un tremblement de terre.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote330"
+name="footnote330"><b>Note 330: </b></a><a href="#footnotetag330">
+(retour) </a> Il semble que Byron ait connu le système universel de M. Azaïs.</blockquote>
+
+<p>86. Elle aimait son mari; elle le pensait, du moins;
+mais <i>cet</i> amour lui coûtait un effort; et si une fois
+nos sentimens sont poussés dans la direction inverse
+de leur pente naturelle, l'effort devient une tâche
+pénible, une véritable pierre de Sisyphe. Elle n'avait
+rien à blâmer ou à contredire; jamais entre eux de
+querelles ou de matrimoniales discussions. On pourrait
+même citer leur union pour modèle: elle était
+calme, sereine, conjugale,--mais vraiment froide.</p>
+
+<p>87. Il y avait moins de disparité dans leurs années
+que dans leur caractère, et pourtant jamais ils
+ne se disputaient. Ils marchaient comme deux astres
+retenus dans la même sphère, ou comme le Rhône,
+quand il vient se baigner dans le Léman: bien que
+réunis, le fleuve et le lac semblent toujours séparés,
+et le premier soulève encore ses ondes azurées au
+milieu de l'Océan calme et transparent qui, comme
+une nourrice, semble le bercer afin de l'endormir
+peu à peu.</p>
+
+<p>88. Quand Adeline avait pris une chose à cœur,--et,
+en dépit de leur extrême pureté, les intentions
+profondes sont toujours difficiles à gouverner,--ses
+impressions tout-à-coup devenaient plus vives
+qu'elle ne l'avait d'abord prévu, et elles oppressaient,
+elles envahissaient son ame avec d'autant plus de
+violence qu'elle y était, pour l'ordinaire, moins accessible.</p>
+
+<p>89. Une fois prévenue, elle avait ce démon secret
+dont la nature est double comme le nom,--la <i>fermeté</i>,
+louable dans les héros, les rois et les navigateurs
+(bien entendu, quand ils réussissent), et l'<i>obstination</i>,
+blâmable dans les hommes et les femmes,
+aussitôt que leur fortune pâlit ou que leur étoile file.--Et
+nos casuistes en matière de morale seraient
+bien embarrassés de déterminer la borne assurée qui
+sépare ces deux qualités dangereuses.</p>
+
+<p>90. Si Bonaparte avait triomphé à Waterloo, il
+eût montré de la fermeté. Aujourd'hui, c'est de l'obstination.
+Est-ce donc l'événement qui seul peut les
+distinguer? mais je laisse à vos gens habiles le soin
+de tirer une ligne entre le faux et le vrai, si toutefois
+un homme en peut jamais être capable. Je dois
+me soucier uniquement de lady Adeline, qui était
+bien aussi une héroïne dans son espèce.</p>
+
+<p>91. Elle-même ne connaissait pas son cœur; comment
+donc, moi, le connaîtrais-je? Cependant je ne
+pense pas qu'elle ressentît <i>alors</i> de l'amour pour
+Juan: elle eût eu la force de s'arracher à cette funeste
+sensation qui, pour elle, était encore nouvelle.
+Seulement, elle éprouvait un commun mouvement de
+sympathie pour lui (trompeur ou sincère, c'est ce
+que je ne dirai pas), parce qu'elle le supposait en
+danger,--lui, l'ami de son mari, le sien, étranger,
+un jeune homme enfin.</p>
+
+<p>92. Elle avait ou pensait avoir pour lui de l'amitié,--non
+pas cette amitié ridicule, romanesque
+ou platonique, qui, si souvent, égare les dames qui
+ont étudié l'amitié en France et en Allemagne,--pays
+où l'on s'embrasse toujours <i>purement</i>.--Adeline
+n'aurait jamais voulu aller jusque-là; mais pour
+ce qui est de cette amitié qui peut s'établir entre
+deux hommes, elle en était aussi capable que jamais
+femme du monde.</p>
+
+<p>93. Sans doute l'influence du sexe se fait toujours
+innocemment sentir dans les liens de cette espèce ou
+dans ceux de la consanguinité: elle revêt même
+l'harmonie de nos sentimens d'une expression plus
+suave et plus expressive. Quand elle est libre de cette
+passion qui donne à toute amitié le coup mortel,
+quand elle ne s'abuse pas sur la nature de ses affections,
+une femme est le meilleur ami qu'il soit possible
+de rencontrer sur la terre, <i>pourvu que</i> vous
+n'ayez pas été ou ne vouliez jamais être son amant.</p>
+
+<p>94. L'amour porte dans son sein le germe du changement;
+et comment n'en serait-il pas ainsi? Toutes
+les analogies de la nature démontrant que les choses
+violentes ont, par cela même, une courte durée, la
+plus violente de toutes n'en pouvait pas être la plus
+stable. Voudriez-vous que la foudre partageât éternellement
+les champs de l'air? Il me semble que la
+définition de l'amour en dit assez: c'est la <i>passion
+tendre</i> par excellence: comment serait-elle toujours
+inoffensée?</p>
+
+<p>95. Hélas! d'après la plus complète expérience
+(ici je me contente de citer ce que j'ai maintes fois
+entendu dire), les amans ont presque toujours quelques
+raisons de maudire la passion qui fit de Salomon
+un véritable Jeannot. Et (pour ne pas oublier
+le mariage, le meilleur ou le pire des états) j'ai aussi
+vu certaines femmes, véritable modèle des épouses,
+faire au moins le malheur de deux personnes<a id="footnotetag331" name="footnotetag331"></a>
+<a href="#footnote331"><sup class="sml">331</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote331"
+name="footnote331"><b>Note 331: </b></a><a href="#footnotetag331">
+(retour) </a> Nouvelle allusion à son triste mariage. Ces deux personnes, sans
+doute, sont miss Chaworth et lui.</blockquote>
+
+<p>96. J'ai vu encore quelques <i>féminins</i> amis (chose
+singulière, mais vraie,--et au besoin je puis en
+offrir la preuve) qui, dans toutes mes fortunes, de
+loin comme de près, me sont restés bien autrement
+fidèles que ne le fut jamais l'amour;--qui ne purent
+se résoudre à m'abandonner quand la persécution
+s'attacha à mes pas; dont la médisance ne surprit
+jamais les sentimens; qui combattirent et combattent
+encore, en mon absence, pour moi, en dépit des
+bruyantes sonnettes que le serpent de la société
+agite<a id="footnotetag332" name="footnotetag332"></a>
+<a href="#footnote332"><sup class="sml">332</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote332"
+name="footnote332"><b>Note 332: </b></a><a href="#footnotetag332">
+(retour) </a> Byron semble vouloir ici parler de lady Jersey, qui ne cessa jamais
+de prendre son parti dans les cercles de Londres.</blockquote>
+
+<p>97. Si Don Juan et la chaste Adeline devinrent
+des amis de cette espèce ou de toute autre, c'est bien
+ce que j'espère discuter plus tard. En ce moment je
+suis ravi d'avoir un prétexte pour les laisser indécis
+et tenir en même tems le lecteur avide en <i>suspens</i>.
+C'est pour les dames et pour les livres le meilleur
+appât dont ils puissent garnir leur hameçon.</p>
+
+<p>98. S'ils allèrent à cheval, se promenèrent à pied
+ou étudièrent l'espagnol, afin de lire Don Quichotte
+dans l'original, plaisir qui rend insensible à tous les
+autres; si leurs conversations étaient de l'espèce appelée
+légère, ou de l'espèce sérieuse, tels seront les
+sujets qu'il me faudra traiter au chant suivant. Là,
+peut-être, dirai-je quelque chose de relatif à mon
+sujet, et déploierai-je dans l'exécution un talent
+vraiment distingué.</p>
+
+<p>99. Mais avant tout, je vous conjure de ne rien
+anticiper sur la matière: vous vous exposeriez trop
+à mal préjuger de la belle Adeline, et surtout de Don
+Juan. Je vais prendre, à compter de ce moment,
+un ton plus grave que je ne l'ai fait encore dans cette
+satirique épopée. Il n'est pas sûr qu'Adeline et Juan
+succombent; mais s'il en est ainsi, malheur à eux!</p>
+
+<p>100. Les grands effets naissent des petites causes.--Par
+exemple: Auriez-vous cru que dans notre
+jeunesse une passion aussi dangereuse, aussi funeste
+qu'en aient jamais nourrie homme et femme, fût la
+suite d'une circonstance frivole, trop frivole même
+pour faire supposer qu'il en pût résulter la moindre
+émotion sentimentale? Vous ne devinerez jamais (je
+le parie des millions et des milliards) que c'est une
+innocente partie de billard qui la fit naître.</p>
+
+<p>101. Cela est étrange,--mais cela est vrai; car
+la vérité, plus encore que la fiction, a quelque chose
+d'étrange. Ah! s'il était possible de la dire, combien
+les romans gagneraient au change et comme
+nous verrions tout l'univers avec d'autres yeux! Le
+Nouveau-Monde lui-même n'étonnerait plus l'ancien,
+si quelque nouveau Colomb venait à explorer l'océan
+moral et à montrer au genre humain ses antipodes
+intellectuels.</p>
+
+<p>102. Quels <i>antres profonds</i>, quels <i>vastes abîmes</i><a id="footnotetag333" name="footnotetag333"></a>
+<a href="#footnote333"><sup class="sml">333</sup></a>
+ne seraient pas alors reconnus dans l'ame humaine!
+et dans le cœur des puissans, quelles montagnes de
+glaces, groupées autour d'une solitaire vanité comme
+autour de leur pole naturel! Alors se découvriraient
+neuf anthropophages sur dix de ceux qui gouvernent
+les empires; alors les choses reprendraient leurs
+noms propres, et César lui-même rougirait de sa célébrité.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote333"
+name="footnote333"><b>Note 333: </b></a><a href="#footnotetag333">
+(retour) </a> Citations.</blockquote>
+
+<br><br>
+<hr>
+<h2><i>Chant Quinzième</i>.</h2>
+<hr class="short">
+<br>
+
+
+<p>1. Ah...!--Ma foi! j'ai oublié ce qui devait suivre
+cette exclamation. Heureusement, quoique détourné,
+le cours de mes réflexions n'en roulera pas
+moins sur des espérances ou des souvenirs; et, quant
+au présent, je le définis une longue interjection:
+c'est un <i>oh</i>! un <i>ah</i>! de plaisir ou de douleur; un <i>ah</i>!
+<i>ah</i>! un <i>bah</i>! un bâillement, un <i>pouah</i>! et ce dernier
+est peut-être, de tous, le plus sincère.</p>
+
+<p>2. Mais qu'il le soit plus ou moins, tous ces soupirs
+ou syncopes sont autant d'emblêmes de l'émotion
+et la grande antithèse de l'immense ennui qui
+vient crever chacune des bulles que nous formons
+sur l'océan de la vie;--l'océan, image de l'éternité,
+ou du moins (autant que je puis le savoir) sa
+parfaite miniature; l'océan, qui nous fait découvrir,
+au gré de notre ame, tant d'objets que l'œil ne peut
+apercevoir<a id="footnotetag334" name="footnotetag334"></a>
+<a href="#footnote334"><sup class="sml">334</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote334"
+name="footnote334"><b>Note 334: </b></a><a href="#footnotetag334">
+(retour) </a> C'est en effet l'océan, et non pas le tems, que J.-B. Rousseau aurait
+dû appeler:
+
+<p class="mid">
+ L'image mobile<br>
+ De l'immobile éternité.</p>
+</blockquote>
+
+<p>3. Mais toutes les exclamations valent mieux que
+ces soupirs rentrés qui minent les cavernes du cœur,
+laissent à la physionomie le masque de la sérénité et
+mettent l'art à la place de la nature humaine. C'est
+ainsi que peu d'hommes osent franchement découvrir
+leurs meilleures ou leurs plus mauvaises pensées, et
+que toujours la dissimulation se réserve, chez eux,
+un asile particulier: ainsi la fiction est-elle toujours
+ce qui rencontre le moins de contradicteurs.</p>
+
+<p>4. Et qui peut dire, hélas! ou plutôt qui peut se
+rappeler, sans le dire, toutes les erreurs des passions?
+Le prédestiné de l'oubli, le sot lui-même a,
+le matin, des vapeurs en se regardant dans la glace;
+bien qu'il semble déjà flotter sur le fleuve Léthé, il
+ne peut y noyer ses trembleurs et son effroi, et les
+rubis du verre qu'il porte à ses lèvres, d'une main
+chancelante, laissent toujours après eux, sur son
+visage, des traces anticipées du cruel passage du tems.</p>
+
+<p>5. Et quant à l'amour,--oh! l'amour!--Mais
+je continue. Lady Adeline Amundeville..., ce nom,
+le plus joli qu'on puisse imaginer, doit se placer mélodieusement
+sous ma plume harmonieuse. Il y a de
+la musique dans les soupirs d'un roseau; il y a de la
+musique dans les paisibles jets d'un ruisseau; il y a
+de la musique partout, quand les hommes ont des
+oreilles, et la terre elle-même n'est que l'écho de
+l'harmonie des sphères.</p>
+
+<p>6. La <i>right honorable</i><a id="footnotetag335" name="footnotetag335"></a>
+<a href="#footnote335"><sup class="sml">335</sup></a> lady Adeline courait donc,
+en ce moment, le risque de perdre quelque chose
+de son honneur. Il est en effet bien rare, et je suis
+désolé de le dire, que les dames prennent de constantes
+résolutions.--J'oserai même supposer, mais
+non pas jurer, que souvent elles diffèrent autant
+d'elles-mêmes qu'un vin diffère de son étiquette,
+quand on a eu la maladresse de le <i>dépoter</i>; et que,
+jusqu'à leur vieillesse, les unes et l'autre sont également
+susceptibles, au premier accident, de subir
+une <i>adultération</i><a id="footnotetag336" name="footnotetag336"></a>
+<a href="#footnote336"><sup class="sml">336</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote335"
+name="footnote335"><b>Note 335: </b></a><a href="#footnotetag335">
+(retour) </a> Le nom des lords et des ladies est toujours précédé de cette épithète.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote336"
+name="footnote336"><b>Note 336: </b></a><a href="#footnotetag336">
+(retour) </a> Le poète semble ici vouloir jouer sur la ressemblance du mot <i>adultère</i>
+avec celui d'<i>adultération</i> ou altération.</blockquote>
+
+<p>7. Mais Adeline était la plus fine fleur de la vendange
+et l'essence la plus pure de la grappe; elle
+avait l'éclat d'un <i>napoléon</i> nouvellement frappé et le
+prix d'une pierre précieuse richement enchâssée.
+C'était une page où le tems hésitait d'imprimer les
+caractères de l'âge; elle semblait capable de fléchir
+la nature même,--ce créancier, le seul qui ait le
+talent de faire toujours payer chacun de ses débiteurs.</p>
+
+<p>8. O mort! toi, le plus exigeant de tous les créanciers,
+chaque jour tu viens frapper à notre porte,
+mais d'abord d'une main discrète, semblable au complaisant
+ouvrier quand il demande avec timidité l'opulent
+débiteur qu'il voudrait circonvenir: long-tems
+on le rebute, mais enfin la patience lui échappe;
+il heurte à coups redoublés et (s'il parvient à se faire
+ouvrir) il exige, en termes grossiers, de l'argent
+comptant ou du moins un billet sur <i>Ransom</i><a id="footnotetag337" name="footnotetag337"></a>
+<a href="#footnote337"><sup class="sml">337</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote337"
+name="footnote337"><b>Note 337: </b></a><a href="#footnotetag337">
+(retour) </a> <i>Ransom et compagnie</i>, forte maison de banque de Londres, dans
+Pall-mall.</blockquote>
+
+<p>9. O mort! prends ce que tu voudras, mais épargne
+la pauvre beauté. Elle est si rare! et tu as d'ailleurs
+tant d'autres proies! Si parfois elle vient à glisser
+légèrement hors des sentiers du devoir, c'est
+une raison de plus pour avoir quelque pitié d'elle.
+Gourmand décharné, dont toutes les nations sont
+l'immense pâture, ne peux-tu montrer un peu de patience
+dans ce cas unique? Affranchis donc au moins
+les femmes de quelques incommodités, et prends, à
+ton aise, autant de héros qu'il te conviendra.</p>
+
+<p>10. Nous avons dit (et nous n'avons plus besoin
+de nous arrêter sur ce point) que la belle Adeline,
+par cela même qu'elle n'était pas ordinairement trop
+tendre aux impressions de l'amour ou qu'elle était
+trop fière pour le laisser deviner,--s'abandonnait,
+corps et ame, et avec toute la candeur et l'ingénuité
+du monde, aux sentimens qu'elle croyait purs, et
+que lui inspiraient des objets vraiment dignes d'estime.</p>
+
+<p>11. La rumeur publique, cette vivante gazette
+qui ne répand les nouvelles qu'en les défigurant, lui
+avait bien appris quelques circonstances de la vie de
+Juan; mais les femmes ont, pour les égaremens de
+ce genre, plus de bienveillance que nous autres
+gens austères. D'ailleurs, depuis son arrivée en Angleterre,
+sa conduite était plus régulière et son caractère
+offrait quelque chose de plus viril; Juan
+avait, en effet, comme Alcibiade, l'art de s'accommoder
+avec la même aisance à tous les climats du
+monde.</p>
+
+<p>12. Peut-être ses manières n'étaient-elles si séduisantes
+que parce qu'il ne semblait jamais songer à
+séduire: rien en lui d'affecté, d'étudié ou qui décelât
+le fat ou le tyran des cœurs. Jamais il ne s'exposait
+à perdre le fruit de tous ses avantages en s'en
+occupant trop lui-même; il n'avait pas l'air d'un
+Cupidon fourvoyé; il ne semblait pas dire: <i>Résistez-moi
+si vous en avez la force</i>. C'est ainsi qu'on
+devient <i>dandy</i> et qu'on cesse d'être homme.</p>
+
+<p>13. Les <i>dandys</i> ont tort;--ce chemin-là ne mène
+à rien, et s'ils étaient sincères ils seraient les premiers
+à l'avouer. Mais, bon ou mauvais, Don Juan
+ne le suivait pas: ses manières étaient réellement à
+lui. Il était sincère,--du moins vous ne pouviez en
+douter, après avoir seulement remarqué le son de
+sa voix; car, dans tout son carquois, le diable n'a
+pas une flèche qui pénètre le cœur aussi profondément
+qu'un touchant organe.</p>
+
+<p>14. Naturellement doux, l'ensemble de sa personne
+écartait toute espèce de défiance: il n'était pas timide,
+et pourtant la discrétion de ses regards semblait
+vouloir plutôt se dérober aux vôtres que vous
+avertir de vous tenir en garde. Peut-être lui manquait-il
+un peu d'assurance; mais la modestie trouve
+souvent, comme la vertu, sa récompense en elle-même,
+et il n'est pas besoin de remarquer que le
+défaut de prétention est le meilleur moyen d'arriver
+à tout.</p>
+
+<p>15. Calme, accompli, enjoué sans pétulance, insinuant<a id="footnotetag338" name="footnotetag338"></a>
+<a href="#footnote338"><sup class="sml">338</sup></a>
+sans insinuation, fin observateur des ridicules
+et ne paraissant jamais, dans la conversation,
+les avoir remarqués; fier avec les gens fiers, dans
+ce cas-là même sa fierté polie n'avait d'autre but que
+de rappeler leurs positions respectives,--il n'exigeait
+de personne la moindre déférence, et jamais il
+ne lui arrivait d'accorder ou de réclamer la plus légère
+marque de supériorité;</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote338"
+name="footnote338"><b>Note 338: </b></a><a href="#footnotetag338">
+(retour) </a> Je ne sais pourquoi M.A.P. a cru devoir ici forger le mot barbare
+<i>insinuatif</i>. <i>Insinuating</i>, celui qu'emploie Byron, est du bon anglais.</blockquote>
+
+<p>16. C'est-à-dire avec les hommes: avec les femmes
+il était tout ce qu'elles voulaient trouver ou voir en
+lui, et on peut s'en rapporter là-dessus, à leur imagination.
+Pourvu que le dessin soit assez agréable, elles
+se chargent de colorer la toile et--<i>verbum sat</i>. Une
+fois que leur tête brode sur un sujet, qu'il soit heureux
+ou déplaisant, elles sont capables de le mieux
+transfigurer<a id="footnotetag339" name="footnotetag339"></a>
+<a href="#footnote339"><sup class="sml">339</sup></a> que Raphaël.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote339"
+name="footnote339"><b>Note 339: </b></a><a href="#footnotetag339">
+(retour) </a> Allusion au tableau de la <i>Transfiguration</i>.</blockquote>
+
+<p>17. Adeline, qui n'était pas un juge profond des
+caractères, avait une merveilleuse disposition à les
+revêtir de ses propres couleurs. Ainsi les bons cœurs
+et, comme on l'a souvent remarqué, les sages aiment-ils
+à s'égarer. L'expérience est la première,
+mais aussi la plus décourageante des philosophies si
+l'on se pénètre bien de ses leçons, et les sages persécutés
+ont fait eux-mêmes preuve d'une grande folie
+en cherchant à endoctriner des fous.</p>
+
+<p>18. N'est-il pas vrai, grand Locke et plus grand
+Bacon, grand Socrate, et toi, plus divin encore<a id="footnotetag340" name="footnotetag340"></a>
+<a href="#footnote340"><sup class="sml">340</sup></a>,
+dont le destin fut d'être méconnu par les hommes;
+et celui de ta pure morale, de devenir la sanction
+de tous les crimes? Immolé par des hypocrites, pour
+avoir voulu sauver le monde, dis-nous quelle fut la
+récompense de tes travaux.--Et nous pourrions
+former des volumes de pareils exemples, mais nous
+les laissons à la conscience des peuples.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote340"
+name="footnote340"><b>Note 340: </b></a><a href="#footnotetag340">
+(retour) </a> Comme il est, de nos jours, devenu nécessaire d'éviter toute espèce
+d'ambiguïté, je déclare entendre ici, par <i>plus divin encore</i>, le Christ.
+Si jamais Dieu fut homme ou homme fut Dieu, Jésus fut l'un et l'autre.
+Je n'ai jamais rejeté sa morale, mais l'usage--où l'abus--qu'on en a
+fait. Un jour, M. Canning cita le christianisme pour sanctionner la traite
+des nègres, et M. Wilberforce ne sut trop que lui répondre. Si le Christ
+fut crucifié pour que les hommes de sang noir fussent roués de coups, il
+eût mieux fait de naître mulâtre, pour donner aux hommes des deux
+couleurs une chance égale de liberté ou au moins de salut.<span class="rig">
+ (<i>Note de Lord Byron</i>.)</span><br><br></blockquote>
+
+<p>19. Le promontoire où je grimpe est plus modeste;
+il comprend les variétés infinies de la vie. Peu
+soucieux de ce qu'on nomme faussement la gloire,
+je raisonne sur tout ce qui se présente à mes yeux,
+qu'il ait ou qu'il n'ait pas de rapport avec mon sujet.
+Loin de moi tout effort pénible pour rencontrer une
+rime; je trace des vers avec autant d'abandon que
+si je causais, en suivant le pas de quelqu'un, soit à
+pied, soit à cheval.</p>
+
+<p>20. Cette sorte de poésie saccadée n'exige pas, je
+le sais, une grande habileté; mais elle à l'agrément
+d'une conversation facile, et elle peut faire insensiblement
+écouler les heures. Ce que je puis attester,
+du moins, c'est que la servilité n'a pas la moindre
+part à mon irrégulier carillon; vieux ou nouveaux,
+je sonne tous les sujets, comme ils se présentent à
+mon esprit; ainsi fait l'<i>Improvisatore</i>.</p>
+
+<p>21.</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p><i>Omnia vis</i> belle, <i>Matho, dicere:--dic aliquando</i></p>
+<p class="i4"><i> Et</i> bene, <i>dic</i> neutrum, <i>dic aliquando</i> male<a id="footnotetag341" name="footnotetag341"></a>
+<a href="#footnote341"><sup class="sml">341</sup></a>.</p>
+</div></div>
+
+<p>Le premier point n'est pas au pouvoir des mortels;
+le second peut être facilement ou péniblement obtenu;
+il n'est pas aisé de s'en tenir au troisième, et
+quant au quatrième, nos yeux, nos oreilles et notre
+bouche en reçoivent ou en offrent l'exemple: or,
+c'est avec le tout que je voudrais composer mon salmigondis.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote341"
+name="footnote341"><b>Note 341: </b></a><a href="#footnotetag341">
+(retour) </a> «Tu veux, Matho, toujours <i>heureusement</i> parler: parle plutôt
+quelquefois <i>bien</i>, quelquefois <i>pas du tout</i> et quelquefois mal.» (<span class="sc">Martial</span >,
+livre x, épig. 46.)</blockquote>
+
+<p>22. Espérance modeste,--mais la modestie est
+mon fort et l'amour-propre mon faible:--laissez-moi
+donc divaguer. Je voulais d'abord faire un très-court
+poème, à présent je ne saurais dire où je le
+terminerai. Si je faisais ma cour aux critiques, ou si je
+pensais à saluer le soleil <i>couchant</i><a id="footnotetag342" name="footnotetag342"></a>
+<a href="#footnote342"><sup class="sml">342</sup></a> de tous les genres
+de tyrannie, je ferais en sorte d'être plus concis;--mais
+je suis né pour l'opposition<a id="footnotetag343" name="footnotetag343"></a>
+<a href="#footnote343"><sup class="sml">343</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote342"
+name="footnote342"><b>Note 342: </b></a><a href="#footnotetag342">
+(retour) </a> <i>The setting sun</i>. M. Pichot traduit librement <i>le soleil levant</i> de la
+tyrannie. Cette correction n'est pas heureuse.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote343"
+name="footnote343"><b>Note 343: </b></a><a href="#footnotetag343">
+(retour) </a> Toutes les ames généreuses semblent de même nées <i>pour l'opposition</i>,
+car toutes éprouvent la même antipathie pour les heureux, les
+forts et les oppresseurs. Quoi qu'il arrive, le malheur sera toujours notre
+plus fort lien de fraternité, et la religion elle-même n'est devenue une
+loi d'amour qu'à compter de l'instant où Dieu consentit à partager nos
+souffrances. On craint Dieu le père; on aime, on idolâtre Dieu le fils.
+
+<p>Qu'on nous pardonne une autre réflexion: les esprits les plus singuliers
+n'ont un cachet d'originalité que pour avoir conservé l'habitude des
+sentimens les plus naturels à tous les hommes. J.-J. Rousseau, Sterne,
+Montaigne et Byron étaient sans doute des caractères <i>excentriques</i>;
+mais étudiez-les, vous retrouverez, dans tout ce que chacun d'eux offrira
+d'étrange, l'histoire de vos plus naturelles impressions.</p></blockquote>
+
+<p>23. Et pourtant je suis toujours du parti le plus
+faible. Si ceux qui maintenant se pavanent dans toute
+la sublimité de leur fortune étaient mis à bas, et
+<i>que les dogues eussent aussi leur tour</i><a id="footnotetag344" name="footnotetag344"></a>
+<a href="#footnote344"><sup class="sml">344</sup></a>, je pourrais
+bien d'abord insulter à leur chute; mais enfin je finirais
+par prendre leur parti et par égaler en dévouement
+les ultra-royalistes; car j'ai en horreur toute
+espèce de royauté, même celle de la démocratie.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote344"
+name="footnote344"><b>Note 344: </b></a><a href="#footnotetag344">
+(retour) </a> Citation. C'est-à-dire si ceux qui les attaquent arrivaient au pouvoir.</blockquote>
+
+<p>24. J'aurais été, je pense, un bon époux, si je
+n'eusse jamais fait l'expérience de cette heureuse
+condition. J'aurais, je pense, prononcé volontiers
+des vœux monastiques, mais dans l'intérêt de mes
+superstitieuses et particulières croyances. Jamais je
+ne me serais cassé la tête à trouver des rimes, ni
+n'aurais porté l'habit d'un arlequin poétique, si l'on
+ne s'était avisé de me le défendre:</p>
+
+<p>25. Mais <i>laissez aller</i><a id="footnotetag345" name="footnotetag345"></a>
+<a href="#footnote345"><sup class="sml">345</sup></a>. Je chante les chevaliers
+et les dames que le tems présente à mes regards. Pour
+un tel essor, qu'ai-je besoin d'une aile légère, emplumée
+par Longin ou le stagyrite<a id="footnotetag346" name="footnotetag346"></a>
+<a href="#footnote346"><sup class="sml">346</sup></a>? Le point difficile
+est (tout en gardant les proportions convenables)
+de donner un coloris naturel à des objets
+artificiels et d'empreindre d'une physionomie commune
+ce qu'il y a de plus spécial dans le monde<a id="footnotetag347" name="footnotetag347"></a>
+<a href="#footnote347"><sup class="sml">347</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote345"
+name="footnote345"><b>Note 345: </b></a><a href="#footnotetag345">
+(retour) </a> En français.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote346"
+name="footnote346"><b>Note 346: </b></a><a href="#footnotetag346">
+(retour) </a> Aristote.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote347"
+name="footnote347"><b>Note 347: </b></a><a href="#footnotetag347">
+(retour) </a> Byron exprime ici la pensée d'Horace, qu'il a choisie pour épigraphe:
+<i>Difficile est proprie communia dicere</i>.</blockquote>
+
+<p>26. La différence, c'est que dans les anciens jours
+les hommes faisaient les manières, et qu'aujourd'hui
+ce sont les manières qui moulent les hommes.--Entassés
+comme des troupeaux, ils se laissent, du
+moins neuf et neuf dixièmes sur dix, tondre dans
+leurs parcs, et de pareils tableaux sont bien capables
+de glacer la verve des écrivains. Il leur faut ou retracer
+les anciennes histoires, mieux racontées déjà
+qu'ils ne peuvent espérer de le faire; ou s'emparer
+du présent avec tous les lieux communs qui l'enveloppent.</p>
+
+<p>27. Eh bien, nous ferons de notre mieux pour
+exposer au mieux ce sujet.--Marchez, marchez,
+ma muse! Si vous ne pouvez voler, contentez-vous
+de voltiger, et quand vous désespérez d'atteindre le
+sublime, soyez impertinente et boursouflée comme
+les édits que proclament nos hommes d'état. Nous
+ferons, soyez-en sûre, quelque bonne découverte.
+Colomb n'a-t-il pas trouvé un nouveau monde avec
+un cutter, un brigantin ou une flûte de quelques tonneaux,
+alors que l'Amérique était encore dans son
+enfance?</p>
+
+<p>28. Une fois qu'Adeline, passionnément convaincue
+du mérite et de la situation critique de Don Juan,
+eut voué le plus vif intérêt à l'un et à l'autre,--soit
+par l'effet d'une impression encore toute fraîche,
+soit parce qu'il avait cet air d'innocence que l'innocence
+elle-même devrait redouter avant tout, elle ne
+songea plus, car les femmes détestent les demi-mesures,
+qu'aux moyens de sauver l'ame de notre jeune
+diplomate.</p>
+
+<p>29. Elle avait une haute opinion des conseils,
+comme tous ceux qui en donnent, ou qui en reçoivent
+<i>gratuitement</i>, c'est-à-dire en les payant (tout au
+plus) avec la monnaie courante de quelques faibles
+actions de grâces. Elle réfléchit donc sur ce point,
+à deux ou trois reprises, puis elle finit par moralement
+conclure que l'état le plus en harmonie avec la
+morale était le mariage; et une fois la question décidée,
+elle engagea sérieusement notre héros à se
+marier.</p>
+
+<p>30. Juan, avec toute la déférence possible, répondit
+qu'il avait pour les nœuds de l'hymen une grande
+prédilection; mais que, malheureusement, il y voyait
+en ce moment quelques obstacles résultant immédiatement
+de sa position et de la difficulté de satisfaire
+son inclination et celle de la personne qui l'aurait
+fait naître. Il aurait pourtant, ajouta-t-il, épousé
+volontiers telle et telle lady, si elles n'eussent été
+déjà mariées.</p>
+
+<p>31. Après le plaisir de faire des mariages pour
+elles-mêmes, pour leurs filles, leurs frères, leurs
+sœurs et leurs cousins (ce qu'elles disposent comme
+des livres sur le même rayon), il n'est rien que les
+femmes arrangent avec autant d'empressement que
+des mariages en général. Il n'y a là, certes, aucun
+mal, mais, au contraire, un moyen de le prévenir;
+et c'est même, on ne peut en douter, la seule raison
+du zèle qu'elles y apportent.</p>
+
+<p>32. Jamais (à l'exception peut-être, d'une miss non
+mariée, d'une mistress qui n'a pas l'espoir de l'être
+ou qui l'a jadis été) il n'a existé de dame dont la
+chaste tête n'ait composé quelque drame d'<i>unités</i><a id="footnotetag348" name="footnotetag348"></a>
+<a href="#footnote348"><sup class="sml">348</sup></a>
+conjugales, observées, à la table et au lit, aussi scrupuleusement
+que celles d'Aristote, bien que souvent
+il se termine en pantomime ou en mélodrame.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote348"
+name="footnote348"><b>Note 348: </b></a><a href="#footnotetag348">
+(retour) </a> Jeu de mots sur <i>unity</i>, qui se prend souvent, comme son correspondant
+<i>unité</i>, pour union, accord.</blockquote>
+
+<p>33. Elles ont toujours sous la main un fils unique,
+un héritier de grande fortune, un ami d'une famille
+excellente, un aimable sir John ou bien un sage lord
+Georges, qui peut-être seront les derniers rejetons
+de leur race, et déshériteront la postérité, si le mariage
+ne sauve cette perspective et leurs mœurs. Elles
+ont, d'ailleurs, une délicieuse surabondance de jeunes
+personnes.</p>
+
+<p>34. Et elles mettront tout le zèle possible à choisir
+pour l'un une héritière, pour l'autre une beauté;
+pour celui-ci une cantatrice irréprochable, pour celui-là
+une jeune et docile créature, ou bien encore
+une dame qu'il soit impossible de refuser, parce que
+ses perfections valent seules un trésor; une seconde,
+parce qu'elle a la plus honorable famille du monde;
+une troisième, parce qu'on n'y voit pas le moindre
+obstacle.</p>
+
+<p>35. Quand Rapp, l'<i>harmoniste</i><a id="footnotetag349" name="footnotetag349"></a>
+<a href="#footnote349"><sup class="sml">349</sup></a>, mit sur le mariage
+un embargo, dans son harmonieuse colonie
+(qui cependant est toujours florissante, parce qu'elle
+ne forme pas plus de bouches qu'elle n'en peut
+nourrir, et qu'elle n'a pas ce triste surcroît qui gâte
+ce que la nature nous engage le plus à faire),--pourquoi
+nomma-t-il <i>harmonie</i> une cité sans mariage?
+Je crois bien, avec cette question, tenir notre
+prédicateur à la gorge.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote349"
+name="footnote349"><b>Note 349: </b></a><a href="#footnotetag349">
+(retour) </a> Cette florissante et singulière colonie allemande n'exclut pas entièrement
+le mariage comme les <i>trembleurs</i>; mais elle y apporte de nombreuses
+restrictions dans la vue de limiter la quantité possible des naissances
+dans un espace de tems donné, et, comme l'observe M. Hulme,
+«ces naissances sont aussi peu nombreuses que celles des agneaux dans
+une ferme, et elles arrivent presque toutes dans le même mois.» On
+nous représente ces <i>harmonistes</i> (ainsi nommés du nom de leur colonie)
+comme un peuple extrêmement florissant, pieux et paisible. Voyez les
+divers historiens modernes de l'Amérique.<span class="rig">
+(<i>Note de Lord Byron</i>.)</span><br><br></blockquote>
+
+<p>36. Certes, il prétendait tourner en ridicule ou
+l'harmonie ou le mariage, en les séparant d'une manière
+aussi bizarre. Mais que le révérend Rapp soit
+ou non redevable à la Germanie de cette idée, on
+n'en assure pas moins que sa secte a plus d'opulence,
+de vertus et de pureté qu'on n'en pourrait trouver
+parmi nous, bien que nous ayons l'habitude de peupler
+davantage. Je critique le nom qu'elle s'est donné
+et non pas ses usages, tout en ne concevant pas comment
+ils se maintiennent.</p>
+
+<p>37. Rapp est le revers de ces matrones zélées qui,
+en dépit de Malthus, favorisent la propagation,--et
+qui, professeurs dans cette science vraiment créatrice,
+se déclarent les patrones de tout ce qui, dans
+l'acte de la génération, ne compromet pas la modestie.
+Après tout, cependant, cet acte se renouvelle
+dans une progression tellement effrayante, que nous
+voyons la moitié de ses résultats obligés de recourir
+à l'émigration. Voilà où nous conduisent les passions
+et les pommes de terre, deux sortes d'herbes qui embarrassent
+beaucoup nos Catons économiques<a id="footnotetag350" name="footnotetag350"></a>
+<a href="#footnote350"><sup class="sml">350</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote350"
+name="footnote350"><b>Note 350: </b></a><a href="#footnotetag350">
+(retour) </a> Les médecins attribuent à la <i>pomme de terre</i> une vertu extrêmement
+prolifique. Le poète désigne encore ici, par ce mot, les malheureux
+Irlandais, toujours mourans de faim et toujours inquiétans pour
+l'Angleterre.</blockquote>
+
+<p>38. Adeline avait-elle lu Malthus? Je l'ignore,
+mais je le voudrais; car son livre est le onzième commandement:
+«<i>Tu ne te marieras pas</i>, nous dit-il,
+si ce n'est <i>avantageusement</i>;» et tel est à quoi se réduit,
+selon moi, tout son système. Ici, je ne ferai
+pas une pause sur ses plans et je me garderai bien
+d'éplucher ce qu'a voulu dire <i>une aussi éminente
+main</i><a id="footnotetag351" name="footnotetag351"></a>
+<a href="#footnote351"><sup class="sml">351</sup></a>; mais elle tend, certes, à nous ramener à la
+vie ascétique ou à faire du mariage une règle d'arithmétique.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote351"
+name="footnote351"><b>Note 351: </b></a><a href="#footnotetag351">
+(retour) </a> Pope, dans sa correspondance, raconte que Jacob Tonson avait
+l'habitude d'appeler ses scribes des <i>bonnes plumes</i>,--des <i>honorables
+personnes</i>, et surtout des <i>éminentes mains</i>.<span class="rig">
+ (<i>Note de Lord Byron</i>.)</span><br><br></blockquote>
+
+<p>39. Pour Adeline, sans doute elle présuma que
+Juan avait assez de quoi vivre, et même vivre <i>séparé</i>,
+si le cas venait à échoir.--En effet, l'une des
+chances des époux; c'est, après avoir été bien et
+dûment <i>épousés</i>, de revenir quelque peu sur leurs
+pas dans la danse du mariage (qui pourrait faire la
+réputation d'un peintre, comme <i>la danse des morts</i>
+celle d'Holbein<a id="footnotetag352" name="footnotetag352"></a>
+<a href="#footnote352"><sup class="sml">352</sup></a>,--si ce n'était la même chose).</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote352"
+name="footnote352"><b>Note 352: </b></a><a href="#footnotetag352">
+(retour) </a> C'est Holbein qui passe pour avoir peint, à Bâle, la plus fameuse
+de ces <i>danses des morts</i>, si communes dans les peintures et dans les
+sculptures des églises gothiques.</blockquote>
+
+<p>40. Au reste, Adeline avait décidé le mariage de
+Juan dans son esprit, et c'en est assez pour une
+femme. Mais alors avec qui? Il y avait la sage miss
+<i>Reading</i>, miss <i>Raw</i>, miss <i>Flaw</i>, miss <i>Showman</i>,
+miss <i>Knowman</i> et les deux belles cohéritières <i>Giltbedding</i>.
+Et bien qu'elle eût la plus haute idée du
+mérite de Juan, toutes ces personnes offraient d'excellens
+partis et devaient marcher, si on les montait
+convenablement, aussi bien que des montres.</p>
+
+<p>41. Il y avait encore miss Millpon, paisible comme
+une mer d'été, modèle avoué de toutes les perfections,
+fille unique, en un mot. Chez elle, la surface
+offrait, pour ainsi dire, une vraie crème de sérénité,
+et, ce premier rideau écarté, il restait encore
+un certain mélange d'eau et de lait, peut-être légèrement
+nuancé de <i>bleu</i><a id="footnotetag353" name="footnotetag353"></a>
+<a href="#footnote353"><sup class="sml">353</sup></a>, mais qu'importe après tout?
+l'amour est vif et libertin: le mariage exige de la
+tranquillité; c'est un état de consomption, et le lait
+doit être son meilleur régime.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote353"
+name="footnote353"><b>Note 353: </b></a><a href="#footnotetag353">
+(retour) </a> De pédanterie précieuse.</blockquote>
+
+<p>42. Et puis miss Audacia Schoestring, pétulante
+et riche demoiselle, dont le cœur penchait sensiblement
+vers une étoile ou un cordon bleu. Mais,
+soit par l'effet de la récente rareté des ducs anglais,
+soit qu'elle n'eût pas touché la corde qui soumet aux
+sirènes de la même espèce le cœur de nos grands
+seigneurs, elle s'est contentée d'un jeune cadet étranger,
+un Russe ou un Turc.--Autant vaut l'un que
+l'autre.</p>
+
+<p>43. Il y avait,--mais comment oser continuer si
+les dames prêtent l'oreille<a id="footnotetag354" name="footnotetag354"></a>
+<a href="#footnote354"><sup class="sml">354</sup></a>?--Il y avait encore une
+beauté, mais une beauté magique; d'un rang distingué,
+mais bien supérieure à son rang:--c'était
+Aurora Raby, jeune astre dont les rayons étaient
+tombés sur la vie, et trop délicieuse image pour une
+telle glace; créature charmante, quoique à peine
+développée; rose dont les feuilles les plus suaves n'étaient
+pas encore dépliées<a id="footnotetag355" name="footnotetag355"></a>
+<a href="#footnote355"><sup class="sml">355</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote354"
+name="footnote354"><b>Note 354: </b></a><a href="#footnotetag354">
+(retour) </a>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i4"> <i>But why should I</i> go on,</p>
+<p><i>Unless the ladies should</i> go off?</p>
+</div></div>
+
+<p>M.A.P. a traduit plus <i>littéralement</i>, mais peut-être moins complètement
+ce jeu de mots: <i>Pourquoi aller plus loin, à moins que les dames
+s'en aillent</i>?</p></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote355"
+name="footnote355"><b>Note 355: </b></a><a href="#footnotetag355">
+(retour) </a>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p>Aurora Rahy a young star who shone</p>
+<p>Over life, too sweet an image for such glass,</p>
+<p>A lovely being, scarcely form'd or moulded,</p>
+<p>A rose with all sweetest leaves yet folded.</p>
+</div></div>
+
+<p>Je cite ces quatre vers pour mettre ceux qui savent l'anglais à même
+de sentir toute la faiblesse et la pauvreté de ma traduction. M.A.P. n'a
+guère songé à la difficulté de cette tâche. Il traduit hardiment: «Aurora
+Raby, jeune astre, image ravissante, être charmant, d'une rare délicatesse
+de formes, vrai bouton de rose <i>avec toutes ses feuilles odorantes</i>.»</p></blockquote>
+
+<p>44. Elle était riche et noble, mais orpheline: son
+enfance avait été confiée aux soins de tuteurs estimables
+et tendres; et pourtant, dans sa physionomie,
+tout exprimait l'isolement! Qui jamais, en effet,
+pourrait nous inspirer des sentimens aussi vifs que
+ceux dont la mort a détruit les objets, quand nous
+nous retrouvons seuls dans les palais d'un étranger
+et que nous y reconnaissons douloureusement que
+nous n'avons plus de foyer paternel, et que nos plus
+proches parens reposent dans la tombe?</p>
+
+<p>45. Elle ne comptait qu'un petit nombre d'années,
+et sa figure annonçait un âge plus tendre encore. Il
+y avait quelque chose de sublime dans ses regards
+tout brillans, comme celui des séraphins, d'un éclat
+mélancolique. Pleine de jeunesse, elle ne devait pas
+au tems l'expression pure et chaste de ses traits.--Radieuse
+et pensive,--elle semblait déplorer la
+chute de l'homme;--elle était triste,--mais triste
+de la faute des autres, comme si elle eût été appuyée
+sur la porte d'Éden et qu'elle eût pleuré le sort de
+ceux qui ne devaient plus la franchir.</p>
+
+<p>46. Elle était sincèrement attachée à la religion
+catholique, et, autant que lui permettait son bienveillant
+naturel, elle en suivait les pratiques avec
+austérité. On eût dit que ce culte déchu lui était
+beaucoup plus cher par cela même qu'il était déchu.
+D'ailleurs, ses ancêtres s'étaient toujours glorifiés
+de leurs faits et de l'antique renommée de leur sang;
+jamais on ne les avait vus se courber devant une
+puissance nouvelle; et comme elle était la dernière
+de sa race, elle conservait précieusement leurs vieux
+sentimens et leur vieille croyance.</p>
+
+<p>47. Elle arrêtait ses yeux sur un monde qu'elle
+connaissait à peine, sans avoir l'air de vouloir mieux
+le connaître: solitaire et silencieuse, elle croissait
+comme croissent les paisibles fleurs, sans que jamais
+son cœur éprouvât la moindre secousse violente. Il
+y avait toujours une respectueuse discrétion dans les
+hommages qu'elle recevait; car son ame semblait
+planer, comme du haut d'un trône, sur tout ce qui
+l'environnait; et, chose étrange dans un âge aussi
+tendre, son empire lui venait de sa propre force.</p>
+
+<p>48. Or, il advint que, dans son catalogue, Adeline
+ne comprit pas Aurora, bien que sa fortune et
+sa naissance lui donnassent une vogue plus grande
+que celle des enchanteresses que nous avons déjà
+citées. Sa beauté, cependant, ne pouvait l'empêcher
+d'être du nombre de celles qui, sous plusieurs autres
+rapports, méritaient d'augmenter l'embarras des
+célibataires fatigués de l'être.</p>
+
+<p>49. Et l'on devine que cette omission, comme
+celle du buste de Brutus dans les solennités du règne
+de Tibère<a id="footnotetag356" name="footnotetag356"></a>
+<a href="#footnote356"><sup class="sml">356</sup></a>, étonna singulièrement Juan. Mais quand
+il voulut, moitié sérieux et moitié riant, exprimer
+sa surprise, Adeline répondit avec un certain dégoût,
+et d'un air pour le moins impérieux, qu'elle
+n'avait pu deviner ce qui l'avait pu frapper dans une
+petite poupée muette, froide et pincée, telle qu'Aurora
+Raby.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote356"
+name="footnote356"><b>Note 356: </b></a><a href="#footnotetag356">
+(retour) </a> <i>At the pageant of Tiberius.</i> M.A.P. traduit: <i>Dans la pompe
+funèbre de Tibère</i>; c'est une bévue. Cette admirable et célèbre phrase
+de Tacite; <i>Sed præfulgebant Cassius atque Brutus, eo ipso, quod
+effigies eorum non visebantur</i>, termine la description des funérailles
+de Junia, fille de Caton, veuve de Cassius et sœur de Brutus; et non
+celle des funérailles de Tibère, où les bustes de deux aussi grands hommes
+n'avaient que faire.</blockquote>
+
+<p>50. Juan riposta sur-le-champ «qu'étant, comme
+lui, catholique, Aurora lui convenait mieux que
+personne; qu'il était sûr, d'ailleurs, que sa mère
+tomberait malade et que le pape lancerait ses foudres,
+si...»--Mais ici Adeline, qui semblait toujours
+douloureusement recevoir l'inoculation des opinions
+des autres parmi celles qui lui étaient propres,
+répéta,--comme c'est assez l'usage en pareil cas,--la
+raison qu'elle avait déjà donnée.</p>
+
+<p>51. Et pourquoi pas? Une raisonnable raison,
+quand elle est bonne, ne perd rien à être répétée;
+et si elle est mauvaise, qu'a-t-on de mieux à faire
+que de l'embellir et la rendre plausible? On ne peut
+trop se mettre en garde contre la concision; car c'est
+en insistant <i>à</i> ou <i>hors de</i> propos qu'on persuade tous
+les hommes, même les diplomates: du moins,--ce
+qui revient au même,--on les fatigue, et pourvu qu'on
+arrive au but, qu'importe le chemin qui y mène?</p>
+
+<p>52. Comment Adeline avait conçu cette légère
+prévention,--car c'était bien une prévention,--contre
+un être aussi exempt de vice que la sainteté
+en personne, et qui réunissait aux charmes de la
+vertu celui des grâces et de la beauté; c'est, à mes
+yeux, une question trop délicate. La nature avait
+créé Adeline généreuse, mais la nature est la nature:
+elle a plus de caprices que je n'ai le tems ou
+l'envie d'en décrire.</p>
+
+<p>53. Peut-être n'aimait-elle pas l'air d'insouciance
+avec lequel Aurora regardait les hochets qui séduisent
+tant les jeunes personnes; car rien n'est plus
+insupportable aux hommes, et même, si j'ose le dire,
+aux femmes, que de voir leur génie ravalé (comme
+celui d'<i>Antoine devant César</i><a id="footnotetag357" name="footnotetag357"></a>
+<a href="#footnote357"><sup class="sml">357</sup></a>) par le petit nombre
+de ceux qui le considèrent sous leur vrai jour.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote357"
+name="footnote357"><b>Note 357: </b></a><a href="#footnotetag357">
+(retour) </a>
+
+<p class="mid">Mon génie étonné tremble devant le sien.</p>
+
+<p>Voyez aussi le <i>Julius Cesar</i> de Shakspeare.</p></blockquote>
+
+<p>54. Ce n'était pas envie,--Adeline n'en connaissait
+pas; elle et son esprit ne s'abaissaient pas jusque-là:
+ce n'était pas mépris;--comment mépriser
+celle dont le plus grand défaut était de n'en pas avoir
+de sensibles? Ce n'était pas jalousie, je pense; Adeline
+ne suivait pas les <i>ignes fatui</i> qui aveuglent les
+autres: ce n'était pas--mais il est, hélas! bien
+plus aisé de dire ce que ce n'était pas que de dire ce
+que c'était.</p>
+
+<p>55. Aurora était loin de soupçonner qu'elle fût
+l'objet d'une pareille discussion: on l'eût prise, dans
+tous les cercles, pour une étrangère, pour le flot le
+plus beau et le plus pur du fleuve de jeunesse et de
+rang que le tems couvrait alors de ses plus radieux
+jets de lumière. Si elle l'eût deviné, elle en aurait
+légèrement souri,--tant elle était encore enfant--ou
+tant elle ne l'était plus.</p>
+
+<p>56. Adeline, avec son air de faste et de hauteur,
+ne lui en imposait pas. Elle la voyait briller; mais,
+comme si cet éclat lui eût paru celui d'un ver luisant,
+elle semblait bientôt lever la tête pour contempler
+de plus douces clartés. Pour Juan, c'était un objet
+qu'elle ne définissait pas, attendu qu'elle ne portait
+pas dans les nouveautés mondaines un regard de sibylle;
+mais, comme elle se laissait peu toucher par
+les avantages extérieurs, elle n'était nullement éblouie
+par ce nouveau météore.</p>
+
+<p>57. Sa réputation même,--car il avait cette espèce
+de réputation qui fait quelquefois à la gent
+féminine des tours d'enfer; mélange hétérogène de
+gloire et de blâme; demi-vertus combinées à des
+vices bien réels; défauts qui plaisent, parce qu'ils
+n'excluent pas la noblesse des sentimens; folies dont
+le vif éclat éblouit les yeux:--mais ce cachet ne
+laissait aucune empreinte sur la cire virginale d'Aurora,
+tant était grande sa froideur ou son empire
+sur elle-même!</p>
+
+<p>58. Juan ne concevait rien à un pareil caractère.--Malgré
+son élévation, il n'avait rien de comparable
+à celui de sa pauvre Haidée; mais l'une et
+l'autre étaient radieuses dans leur sphère respective.
+La vierge des îles, nourrie des seules inspirations
+de la mer, avait plus de passion, autant de charmes
+et non moins de candeur: c'était l'élève de la nature.
+Aurora ne pouvait, n'aurait pas voulu être de
+même.--Il existait entre elles la même différence
+qu'entre une fleur et une perle.</p>
+
+<p>59. Maintenant que j'ai <i>abattu</i> cette sublime comparaison,
+je crois pouvoir continuer mon récit et <i>entonner
+mon chant de guerre</i>, comme mon ami Scott;
+Scott, le superlatif de mes comparatifs; Scott, auquel
+fut donné de peindre nos chevaliers chrétiens
+ou sarrasins, l'esclave, le seigneur, l'homme, avec
+une habileté qui serait incomparable s'il n'y avait
+jamais eu un Shakspeare et un Voltaire, desquels il
+semble avoir, en tout ou en partie, recueilli l'héritage<a id="footnotetag358" name="footnotetag358"></a>
+<a href="#footnote358"><sup class="sml">358</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote358"
+name="footnote358"><b>Note 358: </b></a><a href="#footnotetag358">
+(retour) </a> M.A.P. se trompe quand il prétend que <i>la rime seule attire ici
+Voltaire, qui ressemble peu à W. Scott</i>. Les caractères dramatiques
+de Lusignan et de Nérestan, de Tancrède, de Coucy et de Vendôme,
+offrent les plus frappans rapports avec plusieurs des héros de W. Scott.</blockquote>
+
+<p>60. Je vais, dis-je, continuer ma course, légère
+en ne m'arrêtant qu'aux humaines surfaces. J'écris
+l'histoire du monde sans me soucier que le monde me
+lise, ou du moins sans chercher, pour cette raison,
+à ménager sa vanité. Ma muse, en suivant cette
+route, a soulevé contre elle bien des ennemis; elle
+va peut-être en soulever encore un plus grand nombre:
+je m'y attendais en commençant, et l'expérience
+a <i>confirmé</i> mes prévisions. Mais enfin je n'en
+suis ou je n'en étais pas moins un assez bon poète<a id="footnotetag359" name="footnotetag359"></a>
+<a href="#footnote359"><sup class="sml">359</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote359"
+name="footnote359"><b>Note 359: </b></a><a href="#footnotetag359">
+(retour) </a> <i>A pretty poet</i>. M.A.P. pense que cette expression est ironique. Je
+ne suis pas de son avis. C'est une sorte de démenti sérieux que Byron
+adresse encore aux <i>Réviseurs</i> d'Edimbourg. «Critiquez tant que vous
+voudrez mes vers, semble-t-il leur dire, je n'en ai pas moins prouvé que
+vous étiez des Midas et des menteurs; car vous ne persuaderez à personne
+que je ne sois pas un <i>poète passable</i>.»</blockquote>
+
+<p>61. La conférence ou congrès (car elle se termina
+comme aujourd'hui les congrès) de lady Adeline
+avec Don Juan jeta un peu d'aigreur dans leur liaison;--car
+milady était entêtée; et avant d'avoir pu
+revenir sur leurs pas ou se piquer davantage, la cloche
+argentine se fit entendre: elle n'annonçait pas
+encore <i>le dîner prêt</i>; mais seulement cette heure,
+consacrée à la parure et appelée <i>demi-heure</i>, bien
+que les dames puissent se contenter de moins de
+tems, si l'on en juge d'après la légèreté de leurs robes.</p>
+
+<p>62. Maintenant la table allait devenir le théâtre
+de grands exploits; les piles d'assiettes allaient tenir
+lieu d'armures, et les couteaux et les fourchettes,
+de glaives. Mais quelle muse, depuis celle d'Homère
+(ses festins ne sont pas la plus méprisable partie de
+ses poèmes), pourrait jamais chanter la carte d'un
+seul de nos modernes dîners? dîners dont chaque
+soupe, chaque sauce ou chaque ragoût exige plus
+d'art et de précaution que n'en montrèrent jamais
+médecins ou sorcières<a id="footnotetag360" name="footnotetag360"></a>
+<a href="#footnote360"><sup class="sml">360</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote360"
+name="footnote360"><b>Note 360: </b></a><a href="#footnotetag360">
+(retour) </a> <i>Than witches, b--ches or physicians brews</i>.</blockquote>
+
+<p>63. Il y avait une excellente soupe «à la <i>bonne</i>
+femme». Où l'avait-on trouvée? je l'ignore. Il y
+avait aussi, pour les estomacs les plus complaisans,
+un turbot, soutenu par un dindon à la Périgueux. Il
+y avait,--mais comment pourrais-je, moi, indigne
+pécheur, terminer cette stance gastronomique?--une
+soupe à la Beauveau qui, pour sa plus grande
+gloire, était flanquée d'un filet de porc.</p>
+
+<p>64. Mais je suis forcé de réunir le tout en un seul
+mets ou masse; car si ma muse entrait dans les détails,
+elle risquerait de tomber dans de plus graves
+excès que ne lui en reprochent déjà les personnes
+délicates et austères. Cependant, toute <i>bonne vivante</i>
+qu'elle est, j'avoue que l'estomac n'est pas son côté
+fragile; mais il faut bien lui offrir, dans ce récit,
+une légère réfection, ne serait-ce que pour tenir sa
+verve en haleine.</p>
+
+<p>65. Volailles <i>à la Condé</i>, cuisses de venaison,
+tranches de saumon avec des sauces <i>genevoises</i>, vins
+qui auraient pu donner une seconde fois la mort au
+fils d'Ammon<a id="footnotetag361" name="footnotetag361"></a>
+<a href="#footnote361"><sup class="sml">361</sup></a> (dont puissions-nous jamais ne revoir
+le pareil); puis un jambon glacé de Westphalie<a id="footnotetag362" name="footnotetag362"></a>
+<a href="#footnote362"><sup class="sml">362</sup></a>,
+auquel Apicius lui-même aurait accordé sa bénédiction;
+et le Champagne, dont les bulles pétillantes
+eussent lutté de blancheur avec les perles fondues de
+Cléopâtre.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote361"
+name="footnote361"><b>Note 361: </b></a><a href="#footnotetag361">
+(retour) </a> <i>The young Ammon</i>. Alexandre-le-Grand, mort à la suite d'un
+festin.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote362"
+name="footnote362"><b>Note 362: </b></a><a href="#footnotetag362">
+(retour) </a> Préparés à peu près comme les <i>jambons de Mayence</i>.</blockquote>
+
+<p>66. Puis je ne sais quelle chose <i>à l'allemande</i>; une
+<i>timbale</i>, une <i>salpicon</i> à l'espagnole,--avec d'autres
+objets, qu'il m'est impossible de nommer ou de reconnaître,
+mais auxquels, en général, on faisait honneur
+de bonne grâce. Puis des entremets vers lesquels
+on tendait une main discrète, et destinés, à
+faire plus patiemment attendre le manteau de Lucullus
+(la robe triomphale et le vrai titre de gloire
+de ce héros)<a id="footnotetag363" name="footnotetag363"></a>
+<a href="#footnote363"><sup class="sml">363</sup></a>,--c'est-à-dire, les filets de perdreaux
+sautés dans la truffe.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote363"
+name="footnote363"><b>Note 363: </b></a><a href="#footnotetag363">
+(retour) </a> Un plat <i>à la Lucullus</i>. Ce conquérant de l'Orient a dû la plus grande
+partie de sa gloire aux cerises qu'il transplanta le premier en Europe et
+au nom de quelques excellens plats. Je ne sais même (en mettant de
+côté les indigestions) s'il ne faut pas lui savoir plus de gré de sa cuisine
+que de ses conquêtes. Un cerisier peut bien entrer en balance avec un
+laurier ensanglanté, et, en tout cas, Lucullus peut se glorifier de l'un
+et de l'autre.<span class="rig">
+ (<i>Note de Lord Byron</i>.)</span><br><br></blockquote>
+
+<p>67. Et que sont auprès de celles-ci les tresses<a id="footnotetag364" name="footnotetag364"></a>
+<a href="#footnote364"><sup class="sml">364</sup></a>
+dont on entoure le front des vainqueurs? des lambeaux
+souillés. Où est l'arc triomphal, monument
+des pillages du monde? où sont les fastueux chars de
+victoire? Hélas! où vont également les victoires et
+les dîners<a id="footnotetag365" name="footnotetag365"></a>
+<a href="#footnote365"><sup class="sml">365</sup></a>? Je ne veux pas suivre plus loin cette
+idée; mais, avec votre fourniture de cartouches,
+dites-moi, héros modernes, s'il est un seul de vos
+noms qui pourrait donner un nouveau lustre aux
+perdrix?</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote364"
+name="footnote364"><b>Note 364: </b></a><a href="#footnotetag364">
+(retour) </a> <i>Filet</i> se prend aussi, en anglais, pour <i>tresse</i>.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote365"
+name="footnote365"><b>Note 365: </b></a><a href="#footnotetag365">
+(retour) </a>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p>Où va la feuille de rose</p>
+<p>Et la feuille de laurier?</p>
+</div></div>
+</blockquote>
+
+<p>68. Les truffes ne sont pas non plus de méprisables
+accessoires, quand ils précèdent <i>les petits puits
+d'amour</i>, plat que l'on peut accommoder de plusieurs
+manières, et qu'ainsi chacun est libre de varier à la
+sienne, suivant les préceptes du meilleur des dictionnaires,
+l'<i>Encyclopédie</i> des viandes et des poissons.
+Mais, même sans <i>confitures</i>, il est certain qu'il
+n'y a rien de délicat comme ces <i>petits puits</i><a id="footnotetag366" name="footnotetag366"></a>
+<a href="#footnote366"><sup class="sml">366</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote366"
+name="footnote366"><b>Note 366: </b></a><a href="#footnotetag366">
+(retour) </a> <i>Petits puits d'amour, garnis de confitures</i>. C'est un plat classique
+et renommé que l'on place ordinairement à l'un des flancs du second
+service.<span class="rig">
+ (<i>Note de Lord Byron</i>.)</span><br><br></blockquote>
+
+<p>69. La tête se perd en contemplant l'esprit qui a
+présidé aux deux services, et le nombre infini des
+sujets d'indigestion exigerait un calculateur plus habile
+que moi. Oh! qui jamais, en se reportant aux
+simples festins d'Adam, ne s'étonnera pas en voyant
+la cuisine faire assez de progrès pour former un art
+et une nomenclature de la plus vulgaire des fonctions
+naturelles!</p>
+
+<p>70. On entendit bientôt le tintement des verres et
+le branlement des mâchoires; les fameux dîneurs
+dînèrent parfaitement, et les dames, prenant au festin
+une part moins vive, goûtèrent à peine de quelques
+plats. Il en fut de même des jeunes gens. On ne peut
+exiger, en effet, d'un jeune blondin la gourmandise
+de l'âge mûr. Il songera toujours moins à manger
+qu'à faire à demi-voix quelque causerie avec la jolie
+grasseyeuse qu'il peut avoir pour voisine.</p>
+
+<p>71. Il faut, hélas! me résigner à ne pas décrire
+le gibier, le salmis, le consommé, la purée, tous mets
+dont je fais usage, et qui rendent mes rimes plus
+coulantes que si je les humectais du <i>roastbeef</i> de
+notre grossier John Bull. Je ne mentionnerai pas les
+tranches de porc, elles aigriraient et fausseraient
+ma voix mélodieuse. J'ai dîné; il faut renoncer même
+à la chaste description d'une <i>bécasse</i>,</p>
+
+<p>72. Et aux fruits, aux glaces, à tout ce que l'art
+parvient à raffiner dans la nature, au profit du <i>goût</i>--ou
+de la <i>goutte</i>, comme votre estomac aimera
+mieux le prononcer<a id="footnotetag367" name="footnotetag367"></a>
+<a href="#footnote367"><sup class="sml">367</sup></a>. Avant dîner, vous comprendrez
+ce mot comme les Français; mais <i>après</i>, peut-être
+reconnaîtrez-vous, à certains signes, que le sens
+anglais est le plus juste. Vous n'avez jamais eu la
+<i>goutte</i>, lecteur? ni moi non plus;--mais vous et
+moi pouvons l'avoir, et je vous conseille d'y prendre
+garde.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote367"
+name="footnote367"><b>Note 367: </b></a><a href="#footnotetag367">
+(retour) </a> Le mot anglais <i>gout</i> signifie également <i>goût</i> et <i>goutte</i>.</blockquote>
+
+<p>73. Faudra-t-il omettre dans la carte de mon dîner
+les olives, ces simples, mais parfaites alliées du
+vin? C'est pourtant le plat que je préférais en Espagne,
+à Lucques, à Athènes, partout en un mot. Combien
+de fois, sur le cap Sunium ou le mont Hymette,
+et n'ayant d'autre table que la verdure, ne me suis-je
+pas fait une véritable fête d'en dîner! semblable
+à Diogène, auquel je dois la moitié de ma philosophie.</p>
+
+<p>74. Autour de cette mascarade confuse de poisson,
+viande, volailles et légume, les convives furent
+placés suivant le degré de leur importance, et déployèrent
+une variété comparable à celle de tous les
+mets. Pour Don Juan, il se trouva en face d'une <i>espagnole</i>;
+non pas d'une demoiselle, mais, comme
+nous l'avons dit, d'un plat offrant, au reste, avec
+nos dames la plus grande ressemblance; paré merveilleusement
+et farci d'un monde de jolis petits riens.</p>
+
+<p>75. Il fut aussi, par un singulier hasard, placé
+entre Aurora et lady Adeline,--situation peu commode
+pour celui qui, avec des yeux et un cœur,
+voudrait néanmoins dîner. D'un autre côté, la conférence
+dont nous avons tout à l'heure parlé n'était
+pas faite pour encourager ses piquantes saillies. Adeline
+ne lui adressait que quelques mots, et de ses
+yeux pénétrans semblait lire au fond de sa pensée.</p>
+
+<p>76. J'ai souvent été tenté de croire que les yeux
+avaient, pour ainsi dire, des oreilles; ce qu'il y a
+de sûr, loin de la portée de l'ouïe, les belles reçoivent,
+et je ne sais par quel enchantement, l'écho de
+certaines conversations. Telle que cette mystérieuse
+musique des sphères, dont les vibrations, quelque
+hautes qu'elles soient, ne sont pas sensibles pour
+nous, on a vu souvent, chose étrange! les dames
+entendre de longs dialogues dans lesquels on n'avait
+pas articulé une seule syllabe.</p>
+
+<p>77. Aurora gardait cette indifférence qui ne manque
+guère de piquer d'honneur un <i>preux chevalier</i>.
+De toutes les offenses, la plus vive est celle qui semble
+vous rappeler que vous ne valez pas une pensée;
+et Juan, sans avoir les prétentions d'un fat, n'était
+nullement flatté d'inspirer de lui-même de semblables
+préventions. On l'eût pris, après avoir reçu de si
+bons avis, pour un bon vaisseau qui échouait entre
+deux bancs de glace.</p>
+
+<p>78. A ses <i>riens</i> spirituels on ne répondait rien, ou,
+quand l'urbanité l'exigeait, quelques mots qui, dans
+le fond, n'étaient rien. Aurora semblait à peine se
+tourner vers lui; elle ne souriait pas même assez pour
+satisfaire la plus vulgaire vanité. Le diable était
+donc dans cette jeune personne! Était-ce un excès
+d'orgueil, de modestie, de distraction ou de nullité?
+Le ciel le savait! mais, au préalable, les yeux pleins
+de malice d'Adeline rayonnaient de joie en voyant
+ses prophéties réalisées.</p>
+
+<p>79. Et elle regardait Juan d'un air qui semblait
+dire: <i>Je vous le disais bien</i>. C'est un chant de victoire
+que je ne recommande pas trop; j'ai lu ou
+éprouvé, surtout quand on l'entonne aux dépens
+d'un ami ou d'un amant, qu'il peut décider ces derniers,
+pour couvrir leur réputation, à suivre sérieusement
+le plan qu'ils avaient d'abord formé en badinant.
+Or, les hommes, qui tous aiment à prophétiser
+le <i>présent</i> ou le <i>passé</i>, ont l'habitude de prendre en
+haine ceux qui ne permettent pas à leurs prédictions
+de se réaliser.</p>
+
+<p>80. Ainsi, Juan se vit entraîné à montrer quelques
+attentions légères, mais délicates, et qui suffisaient
+pour exprimer à une femme d'esprit le désir
+d'en manifester de plus expressives. Aurora (ainsi
+le mentionne l'histoire, mais probablement sur des
+conjectures plutôt que sur des certitudes) finit enfin
+par affranchir ses pensées de leur douce prison, et si
+elle n'écouta pas, elle sourit du moins une ou deux fois.</p>
+
+<p>81. Puis des réponses elle en vint aux questions, ce
+qui chez elle était fort rare. Adeline, qui ne désespérait
+pas encore de ses prédictions, commença pourtant
+à craindre qu'Aurora ne se fondît en coquette,--tant,
+dit-on, il est difficile d'empêcher les extrêmes,
+une fois mis en motion, de se toucher. Au reste, elle
+avait, dans ce cas-là, trop de prévoyance, et l'esprit
+d'Aurora n'était pas de ce genre.</p>
+
+<p>82. Mais Juan avait, dans les manières, une sorte
+d'entraînement et une fière humilité, si pourtant
+c'en était une, qui laissait paraître, pour tout ce que
+les femmes disaient, autant de déférence que si chaque
+douce syllabe eût été une loi. Son tact lui apprenait
+aussi à passer légèrement du plaisant au
+sévère, et à montrer tour à tour de la réserve et de
+l'abandon. Il avait le talent de dominer les pensées
+de ses auditeurs, sans pourtant les initier dans les
+siennes.</p>
+
+<p>83. Dans son indifférence, Aurora l'avait d'abord
+confondu dans la tourbe des élégans vulgaires, tout
+en lui supposant un peu plus de fonds qu'aux <i>incroyables</i>
+et insipides beaux-esprits qui l'entouraient;--mais
+elle commença (les petites choses sont le
+début des grandes) à goûter ce genre de flatterie qui
+s'insinue à force de déférences plutôt que par les complimens,
+et qui séduit même en hasardant de délicates
+contradictions.</p>
+
+<p>84. Et puis il avait un extérieur avantageux;--sur
+ce point toutes les femmes, <i>nem. con.</i>, étaient
+d'accord, et souvent, je gémis de le dire, il conduit
+les personnes mariées au <i>crim. con.</i><a id="footnotetag368" name="footnotetag368"></a>
+<a href="#footnote368"><sup class="sml">368</sup></a>;--mais, attendu
+que nous avons déjà fait trop de digressions,
+nous laisserons les jurés <i>connaître</i> seuls <i>de</i> ce point,
+et nous nous contenterons de remarquer que, bien
+que les apparences soient et aient toujours été trompeuses,
+elles font souvent plus d'impression que le
+meilleur des livres.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote368"
+name="footnote368"><b>Note 368: </b></a><a href="#footnotetag368">
+(retour) </a> <i>Nem. con.</i> pour <i>nemine contradicente</i>, personne ne contredisant.--<i>Crim.
+con.</i> pour <i>criminal conversation</i>, conversation criminelle
+(c'est ainsi que, dans les tribunaux, on spécifie l'adultère). On écrit
+toujours ces deux phrases ainsi abrégées.</blockquote>
+
+<p>85. Aurora, qui avait l'habitude d'étudier les livres
+plutôt que les physionomies, était, malgré son
+extrême sagesse, extrêmement jeune, et elle avait
+jusqu'alors plutôt admiré Minerve, que les Grâces,
+principalement sur des pages imprimées. Mais enfin,
+la jeunesse, avec tous ses étroits corsets, n'a pas les
+étreintes naturelles de la vieillesse; et Socrate lui-même,
+ce modèle de toutes les vertus, avouait candidement
+qu'il avait un penchant, discret, il est vrai,
+pour la beauté<a id="footnotetag369" name="footnotetag369"></a>
+<a href="#footnote369"><sup class="sml">369</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote369"
+name="footnote369"><b>Note 369: </b></a><a href="#footnotetag369">
+(retour) </a> Voyez, entre autres, le dialogue de Platon, intitulé: <i>Les Rivaux</i>.
+«Je tressaillis, dit Socrate; c'est l'impression que me font toujours
+éprouver la jeunesse et la beauté.»</blockquote>
+
+<p>86. Or, les vierges de seize ans sont aussi socratiques
+(mais plus innocentes) que Socrate; et si le
+plus sage des Athéniens avait, à soixante-dix ans,
+les voluptueuses fantaisies que Platon nous décrit
+dans ses dialogues dramatiques, je ne vois pas pourquoi
+on les proscrirait dans les jeunes filles,--pourvu,
+toutefois, qu'elles soient modérées. Remarquez-le
+bien, cette dernière condition est pour moi
+un <i>sine quâ</i><a id="footnotetag370" name="footnotetag370"></a>
+<a href="#footnote370"><sup class="sml">370</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote370"
+name="footnote370"><b>Note 370: </b></a><a href="#footnotetag370">
+(retour) </a> <i>Sine quâ non</i>. Ce dernier mot est retranché par euphonie.<span class="rig">
+ (<i>Note de Lord Byron</i>).</span><br><br>
+
+<p>Le lecteur remarquera facilement la nécessité de ce <i>non</i>. Mais le double
+sens était dans l'intention du poète, comme semble mieux le prouver
+la réflexion suivante.</p></blockquote>
+
+<p>87. Remarquez aussi qu'à l'imitation du grand
+lord Coke (<i>voyez</i> Littleton<a id="footnotetag371" name="footnotetag371"></a>
+<a href="#footnote371"><sup class="sml">371</sup></a>), toutes les fois que
+j'exprime deux opinions qui, au premier coup d'œil,
+semblent impliquer contradiction, la seconde est la
+meilleure. J'en ai peut-être en réserve une troisième
+ou je n'en ai peut-être aucune,--ce qui serait par
+trop inconvenant; mais enfin, si l'écrivain était toujours
+conséquent avec lui-même, il ne pourrait jamais
+exposer comment vont ici-bas les choses<a id="footnotetag372" name="footnotetag372"></a>
+<a href="#footnote372"><sup class="sml">372</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote371"
+name="footnote371"><b>Note 371: </b></a><a href="#footnotetag371">
+(retour) </a> C'est-à-dire <i>lord Littleton</i>, voyez <i>Coke</i>. Byron veut ici tourner en
+ridicule le lourd et dogmatique Coke, historien et jurisconsulte.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote372"
+name="footnote372"><b>Note 372: </b></a><a href="#footnotetag372">
+(retour) </a> «Tout change autour de nous et nous changeons nous-mêmes; ce
+qui d'abord semblait digne de notre estime devient digne de notre
+mépris, et notre goût, notre raison même, éprouvent des variations.
+La véritable inconséquence serait d'être toujours du même avis et de
+tenir toujours le même langage, etc.»
+(M. Auger, <i>Notice sur Voltaire</i>, Biog. univ.)</blockquote>
+
+<p>88. Si quelques gens se contredisent, puis-je
+m'empêcher de contredire eux, tout le monde et
+ma véracité elle-même?--Mais c'est une supposition
+absurde. Jamais je n'ai contredit et ne veux contredire.--Le
+moyen, en effet, de nier quelque chose
+quand on doute de toutes? la source de la vérité
+peut fort bien être limpide,--mais ses ondes sont
+fangeuses, et elles circulent à travers trop de canaux
+contradictoires pour ne pas flotter souvent sur
+ceux du mensonge.</p>
+
+<p>89. L'apologue, la fable, la poésie, les paraboles,
+sont autant de fictions; mais ceux qui les
+sèment dans une terre labourable peuvent les convertir
+en autant de vérités; car on ne peut trop admirer
+le pouvoir des fables: elles rendent même,
+dit-on, supportable la réalité.--Mais alors, qu'est-ce
+que la réalité, et qui en possède le fil conducteur?
+La philosophie? non; elle exclut trop de
+choses. La religion? <i>oui</i>. Mais celle de quelle secte?</p>
+
+<p>90. Ce qu'il y a de clair, c'est que plusieurs millions
+d'hommes sont dans l'erreur. Peut-être un jour
+arrivera-t-il que tous auront eu raison; mais, en attendant,
+Dieu nous soit en aide! Puisqu'il faut que
+dans notre carrière nous entretenions toujours la
+lumière dans nos saints fanaux; il est tems qu'il nous
+envoie un nouveau prophète ou que les anciens nous
+favorisent d'une seconde apparition, car, au bout
+de quelques milliers d'années; les croyances se perdent
+si le ciel ne prend soin de légèrement les rafraîchir.</p>
+
+<p>91. Mais, encore ici, pourquoi m'entortiller dans
+la métaphysique? Personne n'abhorre plus que
+moi toute espèce de dispute, et pourtant telle est la
+force de ma folie ou de ma destinée; que je vais
+toujours donner de la tête contre quelque angle du
+présent, du passé ou du futur. Je veux pourtant
+tout le bien du monde au Troyen et au Tyrien<a id="footnotetag373" name="footnotetag373"></a>
+<a href="#footnote373"><sup class="sml">373</sup></a>,
+car je fus élevé dans un presbytérianisme modéré.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote373"
+name="footnote373"><b>Note 373: </b></a><a href="#footnotetag373">
+(retour) </a> Les saintes prophéties sont, comme on se le rappelle, remplies de
+malédictions contre la <i>fille de Sidon</i>, la superbe Tyr.</blockquote>
+
+<p>92. Mais, malgré ma modération et mon humilité
+en fait de théologie et de métaphysique, et
+bien que mon impartialité entre le Troyen et le Tyrien
+soit comparable à celle d'Eldon, au milieu
+d'une <i>commission lunatique</i><a id="footnotetag374" name="footnotetag374"></a>
+<a href="#footnote374"><sup class="sml">374</sup></a>, mon devoir est de rappeler
+à <i>John Bull</i> quelque chose de la situation politique
+du pauvre monde: mon sang bouillonne en
+effet comme le fond de l'Hécla, quand je vois les
+hommes permettre à leurs pitoyables souverains de
+violer les lois.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote374"
+name="footnote374"><b>Note 374: </b></a><a href="#footnotetag374">
+(retour) </a> John Scott, lord Eldon, aujourd'hui chancelier d'Angleterre, faisait
+partie de la commission chargée de décider si le roi Georges III était
+vraiment fou et s'il était nécessaire d'établir une régence.</blockquote>
+
+<p>93. Mais si parfois je fais intervenir la religion,
+la politique et les politiques, ce n'est pas seulement
+pour donner à mes chants plus de variété, c'est encore
+afin de servir les intérêts de la morale. Ma
+tâche est de redresser la société et de ranimer un
+peu cette languissante rosse<a id="footnotetag375" name="footnotetag375"></a>
+<a href="#footnote375"><sup class="sml">375</sup></a>. Or, maintenant,
+afin d'offrir quelque chose pour tous les goûts, nous
+allons essayer l'emploi du merveilleux,</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote375"
+name="footnote375"><b>Note 375: </b></a><a href="#footnotetag375">
+(retour) </a> Nous n'avons pu traduire ici l'image que le poète emploie:
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+ <p class="i4"> <i>My business is to</i> dress <i>society</i></p>
+<p><i>And stuff with sage the very verd and goose</i>.</p>
+</div></div>
+
+<p>C'est-à-dire: «Mon affaire est d'<i>accommoder</i> la société et de relever
+avec de la <i>sauge</i> ce parfait oison.» <i>Sage</i> se prend ici pour <i>sauge</i> et
+pour <i>sage conseil</i>.</p></blockquote>
+
+<p>94. Et je renonce à toute espèce d'argumentation:
+dès à présent, nulle tentation ne me décidera à m'écarter
+en rien de mon sujet.--Oui, je me voue à
+une réforme décidée. Je ne sais pas, d'ailleurs,
+comment on a pu jamais dire qu'il était dangereux
+de trop écouter la voix de ma muse;--je la crois
+aussi inoffensive que tant d'autres qui se fatiguent
+plus pour amuser moins qu'elle.</p>
+
+<p>95. Lecteur rechigné! avez-vous jamais vu un
+revenant? Non. Vous en avez, je suppose, entendu
+parler?--Eh! bien, silence! ne regrettez pas le
+tems que je vous ai déjà fait perdre, car je vais vous
+offrir l'heureuse occasion d'en voir un. Et n'allez
+pas croire que je veuille plaisanter en pareille matière,
+et tarir par le ridicule, cette source de sublime
+et de mystère:--j'y crois (et j'ai pour cela de
+bonnes raisons) très-sérieusement.</p>
+
+<p>96. Sérieusement? vous riez;--libre à vous, mais
+je ne vous imiterai pas: quand je ris, il faut que
+ce soit de bon cœur; autrement, je ne l'essaie pas.
+Je crois, dis-je, qu'il est un endroit ordinairement
+fréquenté par les esprits. Et lequel? Je ne veux pas
+le dire, parce que je voudrais plutôt mille fois en
+perdre le souvenir. <i>Les ombres peuvent glacer l'ame
+de Richard</i><a id="footnotetag376" name="footnotetag376"></a>
+<a href="#footnote376"><sup class="sml">376</sup></a>. En un mot, j'ai là-dessus à peu près les
+mêmes terreurs que le philosophe de Malmesbury<a id="footnotetag377" name="footnotetag377"></a>
+<a href="#footnote377"><sup class="sml">377</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote376"
+name="footnote376"><b>Note 376: </b></a><a href="#footnotetag376">
+(retour) </a> Voyez la grande et admirable scène de <i>Richard III</i>, acte <span class="sc">v</span >, scène 3.
+«Par l'apôtre Paul, les ombres ont frappé cette nuit l'ame de Richard
+de plus de terreurs que ne pourraient le faire dix mille soldats armés
+à toute épreuve et conduits par le maigre Richmont. Il n'est pas encore
+jour!»</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote377"
+name="footnote377"><b>Note 377: </b></a><a href="#footnotetag377">
+(retour) </a> Hobbes qui, doutant de sa propre ame, faisait aux ames des autres
+l'honneur d'esquiver leurs visites, dont il avait quelque terreur.<span class="rig">
+ (<i>Note de Lord Byron</i>.)</span><br><br></blockquote>
+
+<p>97. En ce moment, la nuit (car je chante la nuit,
+tantôt en hibou et tantôt en rossignol) est obscure,
+et l'oiseau plaintif de la sage Minerve râle à mes
+oreilles son hymne discordant. Les grimaces des
+vieux portraits semblent se détacher des vieilles murailles
+où ils sont suspendus;--je prie le ciel de
+rendre leurs regards moins hideux!--Les cendres
+mourantes se raniment dans le foyer, je crains bien
+d'avoir trop prolongé ma veille.</p>
+
+<p>98. Ainsi, quoique je n'aie aucunement l'habitude
+de rimer en plein jour,--quand j'ai autre chose
+à penser, si jamais je pense,--je dis que les légers
+frissons que me fait éprouver la nuit, me décident
+à remettre à demain midi un sujet qui ne doit, hélas!
+enfanter que des ombres.--Mais ayant de me
+taxer de préjugés superstitieux, il faudrait vous
+mettre absolument à ma place.</p>
+
+<p>99. La vie plane entre deux mondes, telle qu'une
+étoile sur les bords de l'horizon, entre la nuit et le
+matin. Combien nous sommes peu instruits de notre
+état actuel et de notre future existence! L'éternel
+océan du tems roule et emporte au loin nos bulles;
+les vieilles crèvent, de nouvelles surgissent, détachées
+de l'écume des siècles, et cependant les tombeaux
+des empires glissent semblables à quelques
+vagues fugitives.</p>
+
+<br><br>
+<hr>
+<h2><i>Chant Seizième</i>.</h2>
+<hr class="short">
+<br>
+
+
+<p>1. Les anciens Perses apprenaient trois choses
+utiles; à tirer de l'arc, à monter à cheval et à dire
+la vérité. C'est ainsi que fut élevé Cyrus, le meilleur
+des rois,--et depuis, la jeunesse moderne a
+adopté la même discipline. A leurs arcs ils ont, en
+général, deux cordes; ils courent à cheval sans peine
+et sans effroi; ils sont peut-être moins disposés à
+parler sincèrement, mais en revanche ils font des
+courbettes mieux que personne<a id="footnotetag378" name="footnotetag378"></a>
+<a href="#footnote378"><sup class="sml">378</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote378"
+name="footnote378"><b>Note 378: </b></a><a href="#footnotetag378">
+(retour) </a> Byron dit: «Ils tirent de plus longs <i>arcs</i> que jamais!» <i>Draw bow</i>
+signifie, en anglais, <i>tirer de l'arc et faire la révérence</i>.</blockquote>
+
+<p>2. La cause effective--ou défective,--car il en
+est nécessairement une,--est ce que je n'ai pas le
+tems de vous expliquer. Je dirai seulement, à ma
+propre gloire, qu'en dépit de ses folies et de ses
+imperfections, sous certains rapports, ma muse est,
+de toutes les muses que je connais, celle qui a mis
+dans ses fictions le plus de sincérité.</p>
+
+<p>3. Et comme elle traite de tout et ne fait <i>retraite</i>
+devant aucune proposition, cette épopée renfermera
+un abîme des conceptions les plus rares et que partout
+ailleurs vous chercheriez en vain. Quelque
+amertume est, à la vérité, mêlée à son miel; mais
+c'est avec tant de discrétion, qu'au lieu de songer
+à vous en plaindre vous devez vous émerveiller qu'il
+y en ait si peu dans un traité <i>de rebus cunctis et quibusdam
+aliis</i>.</p>
+
+<p>4. Mais toutes les vérités qu'elle a déjà pu exprimer
+ne sont rien auprès de celle qui lui reste à raconter;
+J'ai dit que c'était une histoire de revenant,--comment
+donc? Tout ce que je sais, c'est que rien
+n'est plus réel. Avez-vous, en effet, exploré les limites
+de la vallée où se tiennent tous les anciens habitans
+de la terre? Il est tems enfin de confondre tous
+ces écoliers d'incrédulité, comparables à ceux qui
+niaient les calculs de Christophe Colomb.</p>
+
+<p>5. Il est aujourd'hui certaines gens qui nous citent
+avec déférence les chroniques de Turpin et de Geoffroy
+de Montmouth, historiens dont la supériorité
+est surtout incontestable en matières miraculeuses:
+mais saint Augustin doit avoir la priorité sur eux,
+lui qui prescrit à tous les hommes de croire l'impossible
+<i>par cette raison-là même</i>. Écrivailleurs,
+éplucheurs, ergoteurs, que pouvez-vous répondre,
+dites-moi, au <i>quia impossible</i>?</p>
+
+<p>6. Cessez donc, ô mortels, de chicaner. Croyez:
+s'il s'agit d'une chose peu probable, vous y êtes
+obligés; et si elle est absurde, tous vos doutes doivent
+disparaître. Mieux vaut, d'ailleurs, ajouter à
+tous les récits une foi inébranlable. Et je ne parle
+pas ici pour rappeler profanément les saints mystères,
+adoptés comme évangile par tous les sages et
+tous les justes; mystères d'autant mieux enracinés,
+que, comme toutes les vérités, on les a contestés
+davantage;</p>
+
+<p>7. Je prétends seulement remarquer, avec Johnson,
+que tous les peuples, depuis quelque six-mille ans,
+ont cru que les morts revenaient, à certains intervalles,
+nous visiter, et ce qui dans cette étrange
+opinion est surtout étrange, c'est que la raison a
+beau nous en montrer l'absurdité, nous sentons toujours
+en nous, le nie qui voudra, quelque chose
+qui l'appuie plus fortement encore.</p>
+
+<p>8. Le dîner et la soirée n'étaient déjà plus; on
+avait fait au souper beaucoup d'honneur et aux dames
+beaucoup de complimens; les convives défilaient
+l'un après l'autre;--les chants et les danses étaient
+expirés; les dernières robes légères étaient évanouies
+comme ces transparens nuages qui se perdent dans
+le ciel: rien, enfin, dans le salon, ne rivalisait
+plus d'éclat avec les mourans flambeaux--et les
+furtifs rayons de la lune.</p>
+
+<p>9. La fin d'un jour de fête est comme un dernier
+verre de Champagne dépouillé de la pétillante mousse
+qui en avait égayé la première rasade;--ou comme
+un système tout-à-coup bronchant sur un doute; ou
+comme une bouteille d'eau de soude dont la saveur
+et la vertu sont à demi éventées; ou comme un flot
+que la tempêté a séparé de la vague et qui n'est plus
+animé par le vent;</p>
+
+<p>10. Ou comme un opiat<a id="footnotetag379" name="footnotetag379"></a>
+<a href="#footnote379"><sup class="sml">379</sup></a> qui vous trouble ou vous
+enlève entièrement le sommeil; ou comme...;--enfin,
+comme rien de ce que je connais, si ce n'est
+elle-même.--Il en est ainsi de la vie, nulles comparaisons
+ne peuvent en donner une juste idée; ou
+de la pourpre tyrienne, on ignore absolument si
+elle empruntait sa couleur à quelquecoquillage ou à la cochenille<a id="footnotetag380" name="footnotetag380"></a>
+<a href="#footnote380"><sup class="sml">380</sup></a>. Puisse, comme la robe des Tyriens,
+celle des tyrans être bientôt oubliée<a id="footnotetag381" name="footnotetag381"></a>
+<a href="#footnote381"><sup class="sml">381</sup></a>!</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote379"
+name="footnote379"><b>Note 379: </b></a><a href="#footnotetag379">
+(retour) </a> Les potions opiacées sont, en général, destinées à rendre le sommeil
+à ceux qui en sont privés.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote380"
+name="footnote380"><b>Note 380: </b></a><a href="#footnotetag380">
+(retour) </a> On dispute encore sur la composition de l'ancienne pourpre de
+Tyr; on n'ose décider entre une sorte de coquillage, la cochenille ou le
+kermès;--on n'est même pas d'accord sur sa couleur: les uns disent
+qu'elle était pourpre, les autres écarlate. Moi, je ne dis rien.
+(<i>Note de Lord Byron</i>.)</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote381"
+name="footnote381"><b>Note 381: </b></a><a href="#footnotetag381">
+(retour) </a> M.A.P. a vu dans le dernier vers de cette strophe: «<i>encore</i> une
+allusion à la <i>couleur</i> des précieuses ridicules de l'Angleterre.» J'avoue
+que je ne m'en serais jamais douté.</blockquote>
+
+<p>11. Après l'ennui de s'habiller pour un rout ou un
+bal, vient celui de se déshabiller; notre robe de
+chambre est une sorte de tunique de Nessus, qui
+nous rappelle des pensées aussi jaunes et moins pures
+que l'ambre<a id="footnotetag382" name="footnotetag382"></a>
+<a href="#footnote382"><sup class="sml">382</sup></a>. Titus s'écriait douloureusement: <i>J'ai
+perdu ma journée</i>! mais, dans toutes nos nuits et
+journées (j'ai cependant conservé de quelques-unes
+un souvenir assez flatteur), je voudrais bien savoir
+ce que nous avons gagné.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote382"
+name="footnote382"><b>Note 382: </b></a><a href="#footnotetag382">
+(retour) </a> De même que le vert est admis pour symbole d'espérance, le blanc,
+de pureté, le noir, de deuil, etc., on peut dire que le jaune est celui
+du <i>désappointement</i>, et c'est peut-être la couleur la plus expressive
+de toutes.</blockquote>
+
+<p>12. En se retirant pour reposer, Juan se sentait
+inquiet, agité et soucieux; il pensait aux yeux d'Aurora
+Raby, plus brillans que ne les avait trouvés
+Adeline. Sans doute, s'il eût bien sondé les plaies de
+son cœur, il se fût mis à philosopher; car c'est une
+grande ressource qui ne nous manque jamais, tant
+que nous n'en avons aucun besoin: mais en ce cas,
+Juan ne pouvait que soupirer.</p>
+
+<p>13. Il soupira donc.--Une autre ressource à sa
+disposition, c'était la pleine lune, où sont déposés
+tous nos soupirs<a id="footnotetag383" name="footnotetag383"></a>
+<a href="#footnote383"><sup class="sml">383</sup></a>; et justement alors, son orbe chaste
+et lumineux se montrait aussi peu voilé que le permettait
+la lourde atmosphère de la Grande-Bretagne.
+L'ame de Juan était dans les dispositions les plus
+favorables pour la saluer dignement de l'apostrophe
+<i>ô toi</i>! ce tuisme des égoïstes amans, qu'il est impossible
+d'expliquer, à moins de se mettre à leur
+place<a id="footnotetag384" name="footnotetag384"></a>
+<a href="#footnote384"><sup class="sml">384</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote383"
+name="footnote383"><b>Note 383: </b></a><a href="#footnotetag383">
+(retour) </a> <i>Le lagrime e i sospiri degli amanti</i>, etc. (Voyez <i>Orlando furioso</i>,
+canto <span class="sc">xxxiv</span >, str. 75.)</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote384"
+name="footnote384"><b>Note 384: </b></a><a href="#footnotetag384">
+(retour) </a>
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p><i>Of amatory egotism the</i> tuism,</p>
+<p><i>Which furter to explain would be a</i> truism.</p>
+</div></div>
+
+</blockquote>
+
+<p>14. Mais amant, poète, astronome, paysan ou
+berger, tous, en la contemplant, subissent aussitôt
+son influence inspiratrice. C'est pour nous une source
+féconde de grandes pensées (et, si je ne me trompe,
+de refroidissemens); c'est à sa lumière qu'on confie
+le dépôt des plus précieux secrets; c'est elle qui
+gouverne les flots de l'Océan, la cervelle des hommes
+et même leurs cœurs, si l'on peut s'en rapporter
+aux poètes.</p>
+
+<p>15. Juan se sentait tant soit peu rêveur et incliné
+vers la contemplation plutôt que vers son oreiller.
+Dans la chambre gothique où il était retiré, le bruit
+saccadé de la chute d'eau se faisait entendre au milieu
+des mystérieuses impressions de la nuit<a id="footnotetag385" name="footnotetag385"></a>
+<a href="#footnote385"><sup class="sml">385</sup></a>; sous
+sa fenêtre gémissaient (nécessairement) les branches
+ondulées d'un saule. Il se mit donc à contempler la
+cascade, qui tantôt éclatait--et tantôt se perdait
+dans l'ombre.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote385"
+name="footnote385"><b>Note 385: </b></a><a href="#footnotetag385">
+(retour) </a> Voyez ch. <span class="sc">xiii</span >, strophe 63.</blockquote>
+
+<p>16. Sur la table ou sur la toilette (je ne puis exactement
+dire <i>laquelle</i>, et j'en fais la remarque, parce
+que je tiens excessivement à l'exactitude) brûlait vivement
+une lampe; pour lui, il était appuyé dans
+le creux d'une niche qui conservait encore de nombreux
+ornemens gothiques, des pierres ciselées, des
+vitraux peints et tout ce que le tems avait épargné
+dans le manoir de nos ancêtres.</p>
+
+<p>17. Puis, comme la nuit était claire, bien que
+froide, il ouvrit la porte de sa chambre, et s'avança
+dans une galerie d'une sombre teinte, d'une longue
+dimension, et tapissée de vieilles et précieuses peintures
+représentant d'héroïques chevaliers et des dames
+chastes, comme le sont toujours les personnes de
+haut rang. Mais, à travers de sombres lueurs, les
+portraits des morts ont quelque chose de glacial, de
+terrible et de fantastique.</p>
+
+<p>18. Vous diriez que la lune a rendu la vie aux
+formes refrognées des chevaliers et des saints que
+la peinture a reproduits: et quand vous faites un pas,
+en avant ou en arrière, vous croyez, au faible écho
+de votre propre marche,--entendre des voix sortir
+de la tombe, et des revenans, gracieux ou horribles,
+s'élancer de la toile qui gardait leur triste effigie,
+pour vous demander comment vous osez ouvrir les
+yeux dans un endroit où tout devrait dormir, excepté
+la mort.</p>
+
+<p>19. A la lumière des étoiles, le pâle sourire des
+beautés, charme d'un autre siècle et maintenant
+renfermées dans la tombe, semble se ranimer; leurs
+tresses inhumées flottent le long de la toile; leurs
+yeux étincellent, en se portant sur les vôtres, comme
+dans certains douloureux songes, ou comme les stalactites
+d'une obscure caverne; mais leurs fantastiques
+regards expriment toujours la mort. Un portrait
+lui-même est déjà le passé, et avant que le
+cadre n'en soit doré, celui qu'il représente a cessé
+d'être le même.</p>
+
+<p>20. Juan méditait sur l'inconstance ou sur sa maîtresse,--deux
+termes synonymes,--et rien, si ce
+n'est l'écho de ses soupirs et de ses pas, n'interrompait
+le silence de l'antique manoir; quand tout-à-coup
+il entendit ou crut entendre à ses côtés un
+<i>agent</i> surnaturel,--ou peut-être une souris, maudit
+animal dont le grignotement, sous la tapisserie,
+trouble et embarrasse souvent tant de personnes.</p>
+
+<p>21. Ce n'était pas une souris; mais, ô ciel! un
+moine accoutré d'un capuchon, d'un chapelet et
+d'une robe noire, tantôt apparaissait dans un rayon
+de lune et tantôt se perdait dans les ombres. Il semblait
+marcher péniblement, et pourtant sans bruit:
+ses vêtemens seuls faisaient entendre un léger murmure,
+et ses mouvemens étaient fantastiques et silencieux
+comme ceux des prophétiques sœurs<a id="footnotetag386" name="footnotetag386"></a>
+<a href="#footnote386"><sup class="sml">386</sup></a>. En
+passant devant Juan, il fixa sur lui, sans s'arrêter,
+un oeil étincelant.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote386"
+name="footnote386"><b>Note 386: </b></a><a href="#footnotetag386">
+(retour) </a> <i>The sisters</i> weirds. Les sorcières de Macbeth.</blockquote>
+
+<p>22. Juan resta pétrifié: il avait bien entendu quelque
+chose d'un revenant qui circulait dans ces vieilles
+galeries, mais, ainsi que la plupart des hommes,
+il regardait ces rumeurs comme l'effet des impressions
+que produisent de semblables lieux. C'est une
+sorte de coin frappé dans les hôtels<a id="footnotetag387" name="footnotetag387"></a>
+<a href="#footnote387"><sup class="sml">387</sup></a> délabrés de la
+superstition, et donnant cours, non pas à quelque
+précieux métal, mais à des ombres aussi rarement
+vues que l'or représenté par le papier. Mais Juan
+en <i>voyait</i>-il une enfin, ou n'était-ce qu'une vapeur
+vaine?</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote387"
+name="footnote387"><b>Note 387: </b></a><a href="#footnotetag387">
+(retour) </a> <i>The mint</i>, la monnaie, l'hôtel des monnaies.</blockquote>
+
+<p>23. Une, deux et trois fois passa et repassa devant
+lui l'habitant des airs, de la terre, du ciel ou de
+quelque autre lieu: Juan le regardait avec de grands
+yeux, mais sans pouvoir parler ou faire un seul
+geste. Il restait immobile comme une statue sur son
+piédestal; autour de ses tempes se hérissaient ses cheveux
+comme des nœuds de serpens; en dépit de tous
+ses efforts, sa langue lui refusait des paroles pour demander
+à cette créature révérente ce qu'elle voulait.</p>
+
+<p>24. La troisième fois, après une pause encore
+plus longue, le fantôme se perdit;--mais où? La
+galerie était longue, et rien n'obligeait à supposer
+que l'évanouissement fût surnaturel. Il y avait plusieurs
+portes par lesquelles, grands ou petits, les
+corps pouvaient entrer ou sortir, suivant les plus
+simples lois de la physique: mais il fut impossible
+à Juan d'apercevoir par quelle issue le spectre s'était
+évaporé.</p>
+
+<p>25. Il garda la même immobilité--pendant un
+espace de tems qu'il ne put déterminer, mais qui
+lui parut un siècle:--toujours écoutant et anéanti,
+ses yeux restaient fixés sur le point où d'abord s'était
+agité le fantôme. Enfin, il rappela par degrés
+son énergie; il eût volontiers attribué à un songe ce
+qu'il venait de voir, mais il ne se réveillait toujours
+pas; il sentait qu'il n'avait pas cessé d'avoir les yeux
+ouverts, et il se décida à retourner à sa chambre,
+laissant en chemin la moitié de ses forces.</p>
+
+<p>26. Tout y était comme il l'avait laissé: son
+flambeau brûlait encore, et non pas d'une flamme
+<i>bleue</i>, comme ces flambeaux plus <i>modestes</i> dont l'éclat
+est toujours entouré d'une sympathique fumée<a id="footnotetag388" name="footnotetag388"></a>
+<a href="#footnote388"><sup class="sml">388</sup></a>.
+Il se frotta les yeux, ils ne refusèrent pas leur service;
+il prit un ancien journal, le journal lui parut
+extrêmement lisible; il y lut un article dirigé contre
+le roi, et un second qui renfermait l'emphatique
+éloge du <i>cirage patenté</i>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote388"
+name="footnote388"><b>Note 388: </b></a><a href="#footnotetag388">
+(retour) </a> Allusion aux <i>bas-bleus</i>.</blockquote>
+
+<p>27. Cela sentait bien notre monde; pourtant sa
+main tremblait encore. Il ferma sa porte, et, après
+avoir lu un paragraphe relatif, je crois, à Horne
+Tooke<a id="footnotetag389" name="footnotetag389"></a>
+<a href="#footnote389"><sup class="sml">389</sup></a>, il se déshabilla et se mit tranquillement au
+lit. Appuyé nonchalamment sur son oreiller, il repaissait
+encore son imagination de ce qu'il avait vu.
+Enfin, sans avoir pris d'opiat, il s'assoupit par degrés
+et s'endormit profondément.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote389"
+name="footnote389"><b>Note 389: </b></a><a href="#footnotetag389">
+(retour) </a> Horne Tooke fut implique, en 1794, dans une conspiration contre
+le gouvernement, et dut alors son acquittement à l'effet que produisit
+une brochure du célèbre Godwin.</blockquote>
+
+<p>28. Il s'éveilla de bonne heure: comme on peut
+le supposer, ce fut pour méditer sur la visite ou vision
+qu'il avait eue, et pour décider s'il ferait bien
+d'en parler, au risque d'être plaisanté sur sa superstition.
+Plus il réfléchissait, plus son esprit devenait
+irrésolu: cependant son valet, dont l'exactitude était
+grande, parce que son maître ne se contentait pas
+à moins, frappa à sa porte, pour l'avertir qu'il était
+tems de se lever.</p>
+
+<p>29. Il s'habilla donc. Il avait, comme tous les
+jeunes gens, l'habitude de prendre quelque soin de
+sa toilette; mais ce matin-là il n'y consacra que peu
+d'instans: sa glace même fut à peine consultée; ses
+cheveux tombèrent sur son front en boucles négligées;
+son habit ne reçut pas le pli accoutumé, et le
+<i>nœud gordien</i><a id="footnotetag390" name="footnotetag390"></a>
+<a href="#footnote390"><sup class="sml">390</sup></a> de sa cravate lui-même fut jeté trop
+de côté, de plus de la largeur d'un cheveu.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote390"
+name="footnote390"><b>Note 390: </b></a><a href="#footnotetag390">
+(retour) </a> Voyez l'<i>Art de mettre sa cravate</i>, dont les journaux français ont
+rendu le compte le plus favorable.</blockquote>
+
+<p>30. Quand il descendit dans le salon, il s'assit,
+d'un air rêveur, devant une tasse de thé qu'il n'aurait
+peut-être pas reconnu, si la liqueur, en lui brûlant
+les lèvres, ne l'eût forcé de recourir à sa cuiller.
+Telle était sa distraction, qu'il était impossible de
+ne pas l'attribuer à <i>quelque chose</i>;--Adeline s'en
+aperçut la première;--mais <i>qu'était-ce</i>? elle ne le
+devinait pas.</p>
+
+<p>31. Elle le regarda, le vit pâle et devint elle-même
+aussi pâle que lui. Elle se hâta de baisser les
+yeux et de murmurer quelques mots que mon récit
+s'abstiendra de transmettre. Cependant lord Henry
+remarquait que les <i>tartines</i> étaient mal beurrées; la
+duchesse de Fitz-Fulke, tout en jouant avec son
+voile, le lorgnait avec curiosité, mais ne prononçait
+pas un mot; et les grands yeux noirs d'Aurora
+Raby se fixaient également sur lui avec un air de
+surprise tranquille.</p>
+
+<p>32. Enfin, la belle Adeline voyant que Juan conservait
+toujours la même froideur silencieuse, et que
+tout le monde, plus ou moins, en paraissait étonné,
+lui demanda <i>s'il était malade</i>. Il tressaillit et répondit:
+«Oui,--non, un peu, oui». Le médecin de
+la maison était un docte personnage: comme il se
+trouvait là, il exprima le désir de lui tâter le pouls
+et de reconnaître la maladie; mais Juan s'empressa
+de dire «<i>qu'il se trouvait parfaitement bien</i>,</p>
+
+<p>33. «<i>Fort bien, bien, mal</i>.» Ces réponses n'étaient
+pas claires, et cependant ses yeux, quoique
+voilés par une apparence de délire, semblaient en
+garantir la sincérité; son esprit était certainement
+oppressé d'une maladie soudaine, mais peu sérieuse.
+Et comme il n'avait pas l'air de vouloir dire ce qu'il
+éprouvait, on avait lieu de croire que ce n'était pas
+un médecin dont il avait besoin.</p>
+
+<p>34. Cependant, lord Henry avait pris son chocolat
+et les tartines dont il avait commencé par se
+plaindre. Il remarqua que Juan n'avait pas aussi
+bonne mine qu'à l'ordinaire, chose singulière, puisque
+le tems n'avait pas cessé d'être beau. Et s'adressant
+à la duchesse de Fitz-Fulke, il demanda à <i>sa
+grâce</i>, si elle n'avait pas reçu de récentes nouvelles
+du duc. <i>Sa grâce</i> répondit que <i>sa grâce</i> souffrait légèrement
+de quelques faibles et héréditaires accès
+de goutte, cette rouille des articulations aristocratiques.</p>
+
+<p>35. Henry se retourna alors vers Juan, et lui
+exprima quelques mots de condoléance. «Vous regardez,
+dit-il, comme si votre sommeil avait été interrompu
+par le moine noir du temps passé.--Quel
+moine»? s'écria Juan en faisant de son mieux
+pour répondre à cette question d'un air tranquille ou
+insouciant; mais ses efforts ne l'empêchèrent pas de
+devenir encore plus pâle.</p>
+
+<p>36. «Oh! vous n'avez donc jamais entendu parler
+du moine noir, le revenant du château?--Non,
+sur mon honneur.--Comment! La renommée,--mais
+vous savez que la renommée ment
+quelquefois,--raconte, à ce propos, une vieille
+histoire telle quelle. Mais soit qu'avec le tems le
+fantôme devienne plus réservé, soit que nos pères
+aient eu des yeux plus pénétrans en pareille matière,
+il est au moins certain, malgré l'espèce de
+croyance qu'on ajoute à ses visites, que le moine
+ne s'est pas souvent montré dans ces derniers tems.</p>
+
+<p>37. «La dernière fois ce fut....--Oh! je vous
+en prie,» interrompit Adeline (elle observait attentivement
+les traits de Juan, et, d'après leur altération
+progressive, elle conjecturait déjà qu'il pouvait
+exister quelques rapports entre son trouble et la
+légende), «si vous avez l'intention de badiner,
+choisissez quelque sujet plus nouveau; on a déjà
+répété bien des fois ce conte, et en vieillissant il
+n'en est pas devenu meilleur.--</p>
+
+<p>38. «Badiner! reprit milord; mais, Adeline, ne
+vous rappelez-vous pas que nous-mêmes, c'était
+dans notre lune de miel, nous vîmes.....--Eh!
+bien, peu importe; il y a déjà si long-tems de cela!
+au reste, écoutez, je vais vous donner la musique
+de cette histoire.» Alors, avec la grâce de Diane
+lorsqu'elle tend son arc, elle saisit sa harpe: à peine
+touchées, les cordes semblèrent s'animer d'elles-mêmes,
+et d'un ton plaintif elle commença à préluder
+sur l'air: <i>Il était un frère des ordres gris</i>.</p>
+
+<p>39. «Mais, dit Henry, donnez-nous les paroles
+que vous avez faites sur cet air; car Adeline est à
+demi poète,» ajouta-t-il en souriant vers ceux qui
+se pressaient autour d'elle. Personne, dès-lors, ne
+pouvait plus se défendre d'appuyer les instances du
+mari et de témoigner le désir de juger de trois talens
+ni plus ni moins réunis;--le chant, les paroles
+et la harpe, talens qu'on ne peut guère rencontrer
+dans une femme sans mérite.</p>
+
+<p>40. Après quelques ravissantes hésitations,--charme
+ordinairement employé par nos mélodieuses
+enchanteresses, et dont elles ont même l'air (je ne
+sais pourquoi) de ne pouvoir se dispenser,--la
+belle Adeline inclina d'abord ses yeux vers la terre;
+puis, les enflammant d'une inspiration soudaine,
+elle maria sa douce voix aux lyriques accords et chanta
+avec une grande simplicité (mérite d'autant plus
+précieux, que nous le retrouvons plus rarement)</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i10">I.</p>
+<br>
+<p> Oh! gardez-vous du triste frère</p>
+<p>Qui, dans la brise de minuit,</p>
+<p>Vient, soit en corps, soit en esprit,</p>
+<p>Ici marmotter sa prière.</p>
+<p>Au tems où de ce vieux manoir</p>
+<p>S'empara lord Amundeville,</p>
+<p>Il ne quitta pas cet asile.--</p>
+<p>Gardez-vous bien du moine noir.</p>
+<br>
+<p class="i10">II.</p>
+<br>
+<p> Devant la redoutable épée</p>
+<p>De milord et des gens du roi,</p>
+<p>Ses compagnons remplis d'effroi</p>
+<p>Ont abandonné la contrée;</p>
+<p>Mais lui seul ose chaque soir</p>
+<p>Visiter encor l'abbaye:</p>
+<p>Cependant il n'est plus en vie.--</p>
+<p>Gardez-vous bien du moine noir.</p>
+<br>
+<p class="i10">III.</p>
+<br>
+<p> Ici, quand d'un noble hyménée</p>
+<p>On doit former le nœud charmant,</p>
+<p>Il passe d'un air menaçant</p>
+<p>Sur le lit de la fiancée.</p>
+<p>Tranquillement il vient s'asseoir,</p>
+<p>Quand un lord ferme la paupière,</p>
+<p>Sur son monument funéraire.--</p>
+<p>Gardez-vous bien du moine noir.</p>
+<br>
+<p class="i10">IV.</p>
+<br>
+<p> Le premier il donne l'alarme</p>
+<p>Des maux qui doivent arriver;</p>
+<p>La naissance d'un héritier</p>
+<p>Semble lui coûter une larme.</p>
+<p>Son capuchon laisse entrevoir</p>
+<p>Un œil qui tristement scintille:</p>
+<p>Comme ceux d'un fantôme il brille.--</p>
+<p>Gardez-vous bien du moine noir.</p>
+<br>
+<p class="i10">V.</p>
+<br>
+<p> Oh! gardez-vous du triste frère,</p>
+<p>Car seul il est notre seigneur:</p>
+<p>Des saints il est le successeur</p>
+<p>Et l'héritier du monastère.</p>
+<p>Le jour il n'a pas de pouvoir,</p>
+<p>Mais pendant la nuit il commande.</p>
+<p>Est-il un vassal qui prétende</p>
+<p>Rire des droits du moine noir?</p>
+<br>
+<p class="i10">VI.</p>
+<br>
+<p> Quand il marche de salle en salle,</p>
+<p>Vous le rencontrez sans danger;</p>
+<p>Mais tremblez de l'interroger!</p>
+<p>Sa voix est lente et sépulcrale.</p>
+<p>Pour l'éloigner de ce manoir,</p>
+<p>De Dieu fléchissons la colère;</p>
+<p>Et puisse notre humble prière</p>
+<p>Ouvrir le ciel au moine noir!</p>
+</div></div>
+
+<p>41. La voix de la dame expira, et les frémissantes
+cordes se calmèrent dès qu'une main savante eut
+cessé de les animer. Il y eut alors, comme c'est assez
+l'usage après un chant, un moment de silence; puis
+le cercle exprima vivement son admiration, et loua
+avec enthousiasme et politesse la pureté de la voix,
+le mérite de l'expression et de l'exécution, au grand
+embarras de la timide cantatrice.</p>
+
+<p>42. Puis la belle Adeline continua à préluder
+pour sa propre satisfaction, et d'un air d'insouciance:
+on eût dit qu'elle n'estimait un pareil talent que
+comme un agréable passe-tems. Elle le cultivait quelquefois
+<i>sans</i> prétention, où plutôt <i>avec</i> la prétention
+de montrer dédaigneusement ce qu'elle pourrait exécuter,
+si elle voulait s'en donner la peine.</p>
+
+<p>43. Mais (gardons-nous de le dire tout haut)
+c'était--pardonnez-moi la citation pédantesque--fouler
+aux pieds l'orgueil de Platon avec un orgueil
+plus insupportable encore, comme le fit un certain
+jour le cynique Diogène. Il avait espéré mortifier le
+sage, ou du moins éveiller sa colère philosophique,
+à propos d'un tapis gâté;--mais l'<i>abeille attique</i> fut
+assez consolée par sa propre repartie<a id="footnotetag391" name="footnotetag391"></a>
+<a href="#footnote391"><sup class="sml">391</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote391"
+name="footnote391"><b>Note 391: </b></a><a href="#footnotetag391">
+(retour) </a> C'était, je crois, un tapis que souillait un jour Diogène, en disant:
+«C'est ainsi que je foule aux pieds l'orgueil de Platon!--Avec plus
+d'orgueil encore,» répondit l'autre. Mais comme les tapis sont destinés
+à être foulés aux pieds, il est probable que ma mémoire est en défaut et
+que c'était une robe, une tapisserie, une couverture de table ou quelque
+autre précieux meuble peu usité chez les Cyniques.</blockquote>
+
+<p>44. Ainsi, Adeline (en faisant avec aisance toutes
+les <i>difficultés</i> que les dilettanti font avec parade)
+voulait ravaler leur espèce de <i>demi-profession</i>; car
+la musique devient quelque chose de tel quand on
+s'y livre trop exclusivement; et vous serez de mon
+avis si jamais vous avez entendu roucouler miss ceci,
+miss cela, lady cette autre, pour la plus grande satisfaction
+de la compagnie--ou de leur mère.</p>
+
+<p>45. Oh! qu'elles sont longues, les soirées de <i>duos</i>,
+de <i>trios</i>, d'<i>admirations</i> et de <i>ravissemens</i>! Combien,
+en pareil cas, de <i>mamma mia</i>, d'<i>amor mio</i>, de <i>tanti
+palpiti</i>, de <i>lasciami</i> et de tremblotans <i>addio</i>, dans
+les salons de la nation, <i>comme on sait</i>, la plus musicale
+de la terre! sans compter le <i>tu mi chamas</i> de
+Portugal, destiné à flatter nos oreilles dans le cas
+où l'Italie seule ne pourrait y parvenir<a id="footnotetag392" name="footnotetag392"></a>
+<a href="#footnote392"><sup class="sml">392</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote392"
+name="footnote392"><b>Note 392: </b></a><a href="#footnotetag392">
+(retour) </a> Je me souviens qu'un jour la mairesse d'une ville de province, tant
+soit peu ennuyée de cette longue exécution de musique étrangère, ne
+put s'empêcher d'interrompre assez impoliment les bravos d'un auditoire
+compétent,--compétent, c'est-à-dire, en fait de musique;--car,
+indépendamment de la difficulté du langage, les paroles étaient entièrement
+défigurées par celles qui les chantaient (c'était d'ailleurs quelques
+années avant la paix et avant que tout le monde n'eût voyagé. J'étais
+encore au collége). Cette mairesse s'écria donc brusquement: «Grand
+merci de vos Italiens; pour ma part, je préfère de beaucoup une simple
+ballade.» Un jour, grâces à Rossini, tout le monde reviendra au même
+avis. Eût-on jamais cru qu'il serait le successeur de Mozart? Je ne hasarde
+cela, au reste, qu'avec défiance, étant un admirateur vif et sincère de la
+musique italienne en général et de celle de Rossini, sous plusieurs rapports;
+mais nous pouvons du moins en dire, avec le connaisseur de tableaux,
+dans <i>le Vicaire de Wakefield</i>: «Cette peinture vaudrait mieux,
+si le peintre y avait consacré plus de tems.»
+(<i>Note de Lord Byron</i>.)</blockquote>
+
+<p>46. Adeline admirait également les airs de <i>bravoure</i>
+de Babylone<a id="footnotetag393" name="footnotetag393"></a>
+<a href="#footnote393"><sup class="sml">393</sup></a>, et ces touchantes et patriotiques
+ballades de la <i>verte Érin</i> et de la <i>grise Écosse</i>,
+qui reproduisent si bien <i>Lochaber</i> à l'imagination de
+ceux qui parcourent les continens et les mers Atlantiques,
+et qui, véritable calenture musicale, ont le
+pouvoir de rendre pour un instant aux montagnards
+leur patrie, leur douce patrie, que peut-être ils ne
+doivent plus revoir.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote393"
+name="footnote393"><b>Note 393: </b></a><a href="#footnotetag393">
+(retour) </a> C'est encore l'usage, en Angleterre, d'appeler, sérieusement ou ironiquement,
+toutes les vanités de la mode la prostituée de Babylone.</blockquote>
+
+<p>47. Elle avait aussi un léger reflet de <i>bleue</i>; elle
+était capable de trouver des rimes et de composer
+plus de vers qu'elle n'en écrivait; dans l'occasion,
+elle pouvait lancer une épigramme, comme chacun
+doit le faire, sur ses meilleures amies: mais enfin
+elle était bien éloignée de ce sublime et parfait azur,
+devenu la couleur dominante; elle poussait même la
+faiblesse jusqu'à regarder Pope comme un grand
+poète, et qui pis était, elle ne rougissait pas de le
+dire.</p>
+
+<p>48. Aurora,--puisque nous en sommes sur le
+<i>goût</i>, ce thermomètre qui sert aujourd'hui à marquer
+les degrés de capacité de chaque caractère,--était,
+si je ne me trompe, plus <i>Shakspearienne</i>. Le
+plus souvent ses pensées portaient sur des mondes
+au-delà du triste désert de notre monde: elle nourrissait
+même en elle un foyer de sensibilité capable
+de supporter des méditations profondes et infinies,
+mais silencieuses comme l'espace.</p>
+
+<p>49. Il n'en était pas ainsi de sa gracieuse, et pourtant
+moins gracieuse <i>grâce</i>, la duchesse de Fitz-Fulke.
+L'esprit de cette Hébé déjà mûre, en supposant
+qu'elle en eût, était parfaitement modelé sur sa
+physionomie qui, avouons-le, avait un charme séducteur.
+On pouvait bien y reconnaître un léger
+penchant à la méchanceté,--mais ce n'était rien;
+peu de femmes se présentent à nous sans cette aimable
+disposition, et c'est, je suppose, uniquement
+dans la crainte que nous n'imaginions, auprès
+d'elles, être dans le ciel.</p>
+
+<p>50. Je n'ai pas entendu dire qu'elle eût quelque
+penchant vers la poésie, et cependant on la voyait
+quelquefois lire le <i>Guide de Bath</i><a id="footnotetag394" name="footnotetag394"></a>
+<a href="#footnote394"><sup class="sml">394</sup></a> et <i>le Triomphe</i><a id="footnotetag395" name="footnotetag395"></a>
+<a href="#footnote395"><sup class="sml">395</sup></a>
+<i>de Hayley</i>, qu'elle trouvait vraiment sublime, parce
+que, ajoutait-elle, le barde avait saisi son <i>tempérament</i>
+au point de prédire tout ce qu'elle avait ressenti--depuis
+son mariage. Mais de tous ces vers,
+ceux qu'elle estimait le plus étaient les sonnets ou les
+<i>bouts rimés</i> qu'on venait à lui adresser.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote394"
+name="footnote394"><b>Note 394: </b></a><a href="#footnotetag394">
+(retour) </a> Poème satirique d'Anstey.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote395"
+name="footnote395"><b>Note 395: </b></a><a href="#footnotetag395">
+(retour) </a> <i>Le triomphe du tempérament</i>, de Hayley, poème didactique peu
+estimé des connaisseurs en Angleterre. (Voyez <i>les Bardes anglais et
+les Réviseurs écossais</i>.)</blockquote>
+
+<p>51. Il ne serait pas aisé de dire quel avait été le
+but d'Adeline en faisant intervenir cette romance,
+qui semblait avoir quelque affinité avec les impressions
+nerveuses de Don Juan. Voulait-elle seulement
+le faire rire de sa prétendue faiblesse? Désirait-elle,
+au contraire, l'augmenter encore? Je ne puis le révéler,--du
+moins pour cet instant.</p>
+
+<p>52. Mais bien au contraire, son effet immédiat
+fut de rendre à Juan, sur lui-même, cet empire que
+devraient toujours retenir les élégans qui veulent
+suivre le ton de la société: quel que soit en effet le
+genre en vogue, la dévotion ou le persifflage, on ne
+saurait, dans les deux cas, observer trop de circonspection;
+et surtout il faut avoir soin d'endosser sans
+grimace le manteau de <i>dernier goût</i> que l'hypocrisie
+vous prépare: autrement on s'exposerait à tomber
+dans la disgrâce de tout l'aréopage féminin.</p>
+
+<p>53. Juan commença donc à rappeler ses esprits,
+et, sans autre éclaircissement, à lancer, contre ces
+sortes d'imaginations, mainte et mainte saillie. <i>Sa
+grâce</i> applaudit elle-même à ces remarques, mais elle
+semblait curieuse de nouvelles particularités sur la
+singulière influence de ce mystérieux moine dans les
+trépas et les mariages de la maison Amundeville.</p>
+
+<p>54. Il n'était guère possible d'apporter, sur ce
+sujet, de nouvelles lumières: les uns traitaient de
+superstition, et les plus timorés adoptaient aveuglément
+cette tradition étrange. On avança sur ce sujet
+un nombre infini de conjectures, et quand on demanda
+l'avis de Juan sur une vision dont (malgré son
+silence) on supposait qu'il avait été troublé, il répondit
+de manière à redoubler l'incertitude des questionneurs.</p>
+
+<p>55. Cependant; une heure sonna, et la compagnie
+songea à se disperser pour se livrer, les uns à divers
+passe-tems et les autres à une inaction complète;
+ceux-ci s'étonnant qu'il fût encore de si bonne heure,
+et ceux-là qu'il fût si tard. Il s'agissait d'une superbe
+partie;--quelques lévriers allaient être lancés
+dans les terres de milord, avec un jeune cheval
+de bonne race, et qui devait être accouplé au
+printems prochain. Plusieurs amateurs allèrent juger
+de cette course.</p>
+
+<p>56. Un marchand de tableaux avait en outre apporté
+un Titien admirable et garanti original; mais
+il était trop précieux pour pouvoir être vendu. Plus
+d'un prince avait déjà vainement sondé les intentions
+du possesseur, et le roi lui-même, après l'avoir
+marchandé, avait, dans ces jours de maigres taxes,
+estimé trop légère la liste civile (que, pour complaire
+à tous ses sujets, il avait gracieusement daigné
+accepter).</p>
+
+<p>57. Comme Henry était un connaisseur et un ami,
+sinon des arts, au moins des artistes,--le marchand,
+qui mettait le plus haut prix au patronage de
+milord, et dont les motifs étaient tellement purs et
+classiques, qu'il eût été plus volontiers le <i>donneur</i>
+que le vendeur (si ses facultés le lui eussent permis),
+le marchand, dis-je, avait apporté le <i>Capo d'opera</i><a id="footnotetag396" name="footnotetag396"></a>
+<a href="#footnote396"><sup class="sml">396</sup></a>,
+non pour lui proposer de l'acheter, mais pour avoir
+son jugement,--jusqu'alors infaillible.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote396"
+name="footnote396"><b>Note 396: </b></a><a href="#footnotetag396">
+(retour) </a> Chef-d'œuvre.</blockquote>
+
+<p>58. Il y avait un Goth moderne, c'est-à-dire un
+gothique enfant de Babel, désigné sous le nom d'architecte,
+dont l'emploi était de visiter ces murailles
+grises qui, malgré leur énormité, pouvaient bien
+être légèrement entamées par le tems. Après avoir
+de fond en comble examiné l'abbaye, il produisait
+le plan de bâtimens réguliers à construire et d'anciens
+à culbuter: c'est ce qu'il appelait une <i>restauration</i>.</p>
+
+<p>59. La dépense serait une bagatelle,--un <i>rien</i>,
+qu'on pouvait estimer maintenant à quelques mille
+livres sterling (c'est là le refrain obligé des longues
+chansons de cette sorte de gens). La somme suffirait
+pour faire ressortir dans tout son éclat un édifice
+non moins sublime que solide, et pour le rendre à
+jamais un monument de goût exquis avec lequel lord
+Henry aurait osé <i>faire du gothique avec de la monnaie
+britannique</i><a id="footnotetag397" name="footnotetag397"></a>
+<a href="#footnote397"><sup class="sml">397</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote397"
+name="footnote397"><b>Note 397: </b></a><a href="#footnotetag397">
+(retour) </a> <i>Ausu Romano, œre Veneto</i>. Telle est l'inscription (convenable
+cette fois-ci) qu'on lit sur les murs qui séparent Venise de l'Adriatique:
+ces murs sont l'œuvre de Venise républicaine, mais l'inscription en est
+impériale, et celui qui l'a fournie est Napoléon <i>premier</i>. Il est tems de
+lui continuer ce titre...<span class="rig">
+(<i>Note de Lord Byron</i>.)</span><br><br>
+
+<p>(Nous ne pouvons traduire le reste.)</p></blockquote>
+
+<p>60. Il y avait deux légistes chargés de trouver
+les moyens de lever une hypothèque qui empêchait
+lord Henry de faire certaine acquisition. De plus,
+ils suivaient deux procès, l'un à propos d'une redevance
+seigneuriale, et l'autre relatif à la dîme,
+torche que lance toujours avec succès la discorde
+pour enflammer la religion, au point de la décider
+à jeter <i>son</i> gage de combat, et pour <i>déchaîner</i> les
+squires<a id="footnotetag398" name="footnotetag398"></a>
+<a href="#footnote398"><sup class="sml">398</sup></a> contre les églises<a id="footnotetag399" name="footnotetag399"></a>
+<a href="#footnote399"><sup class="sml">399</sup></a>.--Il y avait un bœuf,
+un porc et un laboureur, également précieux à voir;
+car le manoir de lord Henry était une sorte de musée
+agricole.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote398"
+name="footnote398"><b>Note 398: </b></a><a href="#footnotetag398">
+(retour) </a> Les seigneurs de campagne.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote399"
+name="footnote399"><b>Note 399: </b></a><a href="#footnotetag399">
+(retour) </a> «Quand vous devriez <i>déchaîner</i> les vents et leur ordonner de combattre
+contre <i>les églises</i>, répondez à ce que je vous demande.»
+(<i>Macbeth</i>, acte <span class="sc">iv</span >, scène <span class="sc">i</span ><sup>re</sup>.)</blockquote>
+
+<p>61. Il y avait deux braconniers pris dans un piège
+à loups, et qui allaient faire en prison leur convalescence.
+Il y avait une jeune paysanne en guimpe
+étroite et en jupon écarlate (je n'aime pas à voir
+cet objet, depuis--depuis--depuis--que, dans
+ma jeunesse, j'eus la maudite maladresse,--mais
+heureusement j'ai, à compter de ce moment, payé
+peu de <i>feus</i> à la fabrique); or, cette jupe écarlate,
+quand on est assez impitoyable pour l'ouvrir, offre
+le problème d'un seul être en deux personnes.</p>
+
+<p>62. C'est pour nous un mystère qu'un dévidoir<a id="footnotetag400" name="footnotetag400"></a>
+<a href="#footnote400"><sup class="sml">400</sup></a>
+dans une bouteille; nous ne pouvons expliquer comment
+il y est entré et comment il en sortira: je laisse
+donc ces points d'histoire naturelle à ceux qui voudront
+s'occuper de les expliquer, et je me contente
+de remarquer (non pas au profit du consistoire)
+que lord Henry était un juge de paix, et que le constable
+Stout, à la faveur d'un <i>warrant</i><a id="footnotetag401" name="footnotetag401"></a>
+<a href="#footnote401"><sup class="sml">401</sup></a>, avait pris
+cette gentille braconnière dans les domaines de la
+nature.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote400"
+name="footnote400"><b>Note 400: </b></a><a href="#footnotetag400">
+(retour) </a> <i>A reel</i>. C'est l'ustensile dont on se sert pour disposer le fil en écheveau;
+il a la forme d'une croix oblongue, de trois ou quatre pouces de
+largeur. En Angleterre, les charlatans font souvent le <i>tour</i> auquel le
+poète fait ici allusion: ils séparent deux morceaux de bois croisés; les
+rejoignent après les avoir introduits dans une bouteille, et présentent ensuite
+ce <i>phénomène</i> à l'admiration des nombreux <i>cockneys</i>.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote401"
+name="footnote401"><b>Note 401: </b></a><a href="#footnotetag401">
+(retour) </a> Mandat d'amener.--Il y a ici un jeu de mots sur <i>bagged</i>, qui signifie
+tantôt <i>prendre</i>, et tantôt <i>rendre une femme enceinte</i>.</blockquote>
+
+<p>63. Les juges de paix connaissent de tous les délits
+de tous les genres; leur devoir est de mettre le
+gibier et les mœurs de la province à l'abri de quiconque
+viendrait à les blesser, sans payer patente.
+Or, ces deux objets sont peut-être, après les dîmes
+et les baux, les articles les plus difficiles à gouverner:
+conserver les perdrix et les jolies vierges, voilà
+ce qui mettra toujours la prudence des justiciers à
+l'épreuve.</p>
+
+<p>64. Notre accusée était extrêmement pâle, pâle
+comme si elle eût eu recours à quelque fard; car
+ordinairement la nature rougissait ses joues avec le
+même soin qu'elle blanchit celles de nos grandes
+dames, du moins à l'instant de leur lever. Peut-être
+elle était confuse de paraître coupable; mais dans
+son immoralité, la pauvrette, ayant reçu le jour et
+l'éducation à la campagne, ne savait, hélas! que pâlir:--le
+rouge est fait pour la noblesse.</p>
+
+<p>65. Ses yeux noirs, brillans, baissés, et pourtant
+encore espiègles, recélaient une grosse larme que la
+pauvre enfant aurait bien voulu sécher; car elle n'était
+pas de ces pleureuses sentimentales qui font parade
+de leur sensibilité: elle n'avait pas assez d'effronterie
+pour songer à se moquer des moqueurs;
+mais, tremblante, elle supportait tous les genres
+d'ignominie, en attendant qu'on voulût l'examiner.</p>
+
+<p>66. Il est inutile de dire que ces groupes étaient
+dispersés çà et là, assez loin du joyeux salon où se
+tenaient les dames. Les légistes restaient dans la salle
+d'étude, et le beau porc, le laboureur et les braconniers,
+en plein air. Les hommes arrivés de la ville,
+c'est-à-dire, l'architecte et le marchand de tableaux,
+étaient (comme un général écrivant des dépêches
+dans sa tente) retirés dans leurs appartemens et
+abîmés dans leurs ravissantes élucubrations.</p>
+
+<p>67. Mais la pauvre paysanne était reléguée dans
+le grand salon, tandis que Scout, le gardien des fragilités
+de la paroisse, Scout, l'ennemi juré de la
+bière surnommée <i>petite</i>, achevait un énorme pot de
+<i>morale double-ale</i>. Elle attendait que la justice pût
+donner sa bienveillante attention à ce qui semblait
+l'exiger davantage, et nommer, point fort embarrassant
+pour la plupart des vierges,--le véritable
+père de son enfant.</p>
+
+<p>68. Joignez à tout cela les chiens et les chevaux, et
+vous sentirez que lord Henry ne devait pas manquer
+de distractions. On faisait aussi, dans la cuisine,
+beaucoup de bruit et de préparatifs pour disposer
+plusieurs seconds services; car ceux qui possèdent
+de grands biens dans les comtés sont obligés, chacun
+suivant son rang et ses facultés, d'avoir de <i>grands
+jours</i>, pendant lesquels, sans tenir précisément ce
+qu'on appelle <i>table ouverte</i>, ils permettent à tout le
+monde de venir s'empiffrer chez eux.</p>
+
+<p>69. Tous les huit ou quinze jours, et <i>sans</i> avoir
+besoin d'être invités (tels sont les termes d'une <i>invitation
+générale</i>), tous les gentilshommes campagnards,
+écuyers ou chevaliers, peuvent entrer, sans
+carte; s'emparer d'une place à la première table; se
+régaler des rasades et des conversations les plus délicates,
+et parler à leur tour, de la dernière ou de la
+prochaine élection, cet isthme de leur bonne intelligence
+avec l'hôte.</p>
+
+<p>70. Lord Henry était un grand faiseur d'élections,
+et il eût volontiers remué la terre, comme un rat
+ou un lapin, pour soutenir les droits des <i>bourgs</i>;
+mais l'opposition qu'il trouvait dans le comté lui coûtait
+fort cher, à cause de son voisin, le lord d'Écosse
+Giftgabbit: ce dernier avait, dans les mêmes lieux,
+une influence tout anglaise; et son fils, l'honorable
+Dick Dicedrabbit, avait été déjà envoyé à la chambre
+des communes par les défenseurs de l'<i>autre intérêt</i>
+(c'est-à-dire, de l'intérêt personnel).</p>
+
+<p>71. Lord Henry savait, dans sa province, allier
+la courtoisie à la circonspection, se mettre à la portée
+de tous les caractères, montrer pour les uns de
+la politesse, pour les autres de la bonté, et faire des
+promesses à tout le monde. Ces dernières, il est
+vrai, commençaient à devenir embarrassantes par
+leur nombre, mais il n'en calculait pas précisément
+la gravité: il était fidèle à quelques-unes, il manquait
+aux autres, et on conservait ainsi tout autant
+de confiance en sa parole qu'en celle de qui que ce
+fût.</p>
+
+<p>72. Ami de la liberté et des propriétaires,--mais
+non moins ami du gouvernement, il gardait un heureux
+et juste <i>medium</i> entre l'amour de sa place et celui
+de la patrie.--Forcé, par le vœu de son roi («quoique
+bien indigne,» ajoutait-il modestement en s'adressant
+à des révolutionnaires moqueurs), de remplir
+quelques sinécures, il eût voulu les voir abolies, si
+de leur maintien ne dépendait pas celui de la constitution.</p>
+
+<p>73. Et il était <i>libre de confesser</i>--(d'où vient cette
+expression? est-elle anglaise? nullement; elle n'est
+que parlementaire) que l'esprit d'innovation faisait
+tous les jours plus de progrès que dans le dernier
+siècle. Tout disposé qu'il était à faire au bien public
+les plus grands sacrifices, il ne voulait pourtant pas
+devenir factieux pour obtenir une vaine popularité.
+Quant à sa place, tout ce qu'il en pouvait dire, c'est
+qu'elle lui donnait plus de peines que de profit.</p>
+
+<p>74. La vie privée (le ciel et ses amis le savaient
+bien) avait toujours été son unique ambition; mais
+lui convenait-il d'abandonner son roi, dans un tems
+où la patrie était menacée d'une complète ruine? où
+le couteau sanguinaire des démagogues espérait trancher
+(quelle horrible incision!) le nœud gordien ou
+<i>georgien</i> qui formait le lien des communes, des lords
+et des rois?</p>
+
+<p>75. Plutôt («prendre sa part de la liste civile et
+s'en déclarer le champion envers et contre tous<a id="footnotetag402" name="footnotetag402"></a>
+<a href="#footnote402"><sup class="sml">402</sup></a>»)--garderait-il
+cette sinécure jusqu'à ce qu'il fût
+destitué ou renvoyé; non pas qu'il se souciât le
+moins du monde des profits: il laissait à d'autres le
+soin de les recueillir, mais il sentait que du jour où
+les places seraient abolies, le pays serait mille fois
+plus à plaindre. Car quel parti prendrait-on? dites-le,
+si vous pouvez! et quant à lui, il était fier du
+nom de citoyen anglais.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote402"
+name="footnote402"><b>Note 402: </b></a><a href="#footnotetag402">
+(retour) </a> Citation.</blockquote>
+
+<p>76. Lord Henry était aussi indépendant,--oui,
+et même bien plus que ceux qui ne sont pas payés
+pour l'être. De même que les soldats enrégimentés
+et les franches prostituées montrent bien plus d'habileté
+dans leurs parties respectives, que les troupes
+irrégulières du carnage ou de la débauche, dont le
+service n'est pas continu; ainsi les hommes d'état
+peuvent réclamer l'avantage sur les plébéiens avec
+autant de raison que les valets de pied sur les mendians.</p>
+
+<p>77. Telles étaient (sauf celles de la dernière stance)
+les paroles et les pensées de Henry. Je n'en dirai pas
+davantage, et peut-être en ai-je déjà trop dit; car
+quel est celui d'entre nous qui n'a vu ou lu les mêmes
+prétentions à l'indépendance, affichées ou affectées
+<i>sur</i> ou <i>dans</i> les hustings<a id="footnotetag403" name="footnotetag403"></a>
+<a href="#footnote403"><sup class="sml">403</sup></a> par le candidat
+officiel. Je ne m'en occuperai donc plus.--La cloche
+du dîner a déjà sonné; les <i>grâces</i><a id="footnotetag404" name="footnotetag404"></a>
+<a href="#footnote404"><sup class="sml">404</sup></a> sont dites,
+les <i>grâces</i> que moi-même j'aurais mieux fait de réciter.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote403"
+name="footnote403"><b>Note 403: </b></a><a href="#footnotetag403">
+(retour) </a> Tribune électorale où chacun des candidats au parlement vient lui-même
+plaider sa cause.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote404"
+name="footnote404"><b>Note 404: </b></a><a href="#footnotetag404">
+(retour) </a> Les grâces d'avant le repas, c'est-à-dire le <i>benedicite</i>.</blockquote>
+
+<p>78. Mais je suis trop en retard, il faut me remettre
+au courant. Le banquet était somptueux, tel que
+ceux dont la vieille Albion se glorifie,--comme si
+la gloire avait quelque chose à démêler avec une fête
+de gloutons. C'était une solennité publique,--un
+jour de réception bien nombreuse et bien lourde;
+des convives en sueur, des plats refroidis, grandes
+profusions, extrêmes cérémonies, insensible allégresse
+et contorsions de chaque corps en dehors de
+sa propre sphère.</p>
+
+<p>79. Les squires n'étaient familiers qu'avec formalités,
+et milords et miladis montraient une hautaine
+condescendance. Les valets eux-mêmes--sans pourtant
+s'être trop compromis en descendant de leurs
+sublimes emplois ordinaires au service du buffet--ne
+servaient les plats qu'à contre-cœur; toutefois,
+ce jour-là; ils craignaient, autant que leurs maîtres,
+d'offenser personne; car le moindre défaut de politesse
+pouvait coûter aux valets comme aux maîtres
+leurs <i>places</i>.</p>
+
+<p>80. On trouvait à table des violens chasseurs et
+des piqueurs infatigables, dont les chiens n'étaient
+jamais en défaut, et dont les levriers ne daignaient
+jamais porter la dent sur un gibier; des tireurs sûrs
+de leurs coups, véritables <i>Septembriseurs</i>, les premiers
+à faire lever et les derniers à quitter les pauvres
+perdrix, trop mal défendues dans les sillons des
+champs. Il y avait de gras membres de l'église militante,
+grands preneurs de dîmes et faiseurs de riches
+mariages; d'autres aussi, qui chantaient moins
+de psaumes que de chansons à boire.</p>
+
+<p>81. Il y avait plusieurs gros plaisans de campagne--et
+quelques exilés de la ville, forcés, pour leur
+malheur, de porter leurs yeux sur des prés et non sur
+des payés, et de se lever à neuf heures et non plus
+à onze. Ce même jour, hélas! j'eus la mésaventure
+d'être placé auprès, de cet accablant fils du ciel, le
+très-puissant ministre Peter Pith, l'esprit le plus
+lourd que mes oreilles aient jamais supporté.</p>
+
+<p>82. Je l'avais connu à Londres, dans ses beaux
+jours, et bien qu'il ne fût encore que vicaire, c'était
+un excellent convive. Chacun alors applaudissait
+à ses saillies, quand tout-à-coup le don d'un gras et
+marécageux bénéfice (ô Providence! que tes voies
+sont secrètes! jamais on n'eût cru tes dons capables
+de nous endurcir l'esprit) ne lui laissa plus que le soin
+de chasser les diables de Lincoln, et de ne rien faire.</p>
+
+<p>83. Auparavant ses saillies étaient des sermons,
+et ses sermons des saillies; les uns et les autres furent
+noyés dans les marais, car l'esprit et la fièvre
+tierce vont assez mal ensemble. Dès-lors plus d'oreilles,
+plus de plumes avides de recueillir ses joyeux
+bons mots ou ses heureux lazzis. Le pauvre prêtre se
+vit réduit au sens commun, et il eut besoin de longs et
+pénibles efforts pour tirer encore quelquefois d'une
+épaisse cervelle un lourd éclat de rire.</p>
+
+<p>84. <i>Entre une reine et un mendiant</i>, dit la chanson;
+<i>il y a une différence</i>, ou du moins il y <i>avait</i>
+(car nous venons de voir la première la plus indignement
+traitée des deux, mais laissons les affaires
+d'état); il y a une différence entre un évêque et un
+doyen, entre la poterie et la vaisselle plate, entre le
+beefsteak anglais et le brouet de Lacédémone,--bien
+que chacun de ces deux plats ait également servi de
+nourriture à de grands héros;</p>
+
+<p>85. Mais, dans toute la nature, il n'est pas de plus
+grande opposition que celle qui existe entre la province
+et la ville. La ville offre des ressources à ceux
+qui n'en ont pas en eux-mêmes, et dont les pensées et
+les actions ont toutes pour mobile les calculs de l'ambition
+ou de l'intérêt personnel;--calculs à la portée
+de toutes les intelligences.</p>
+
+<p>86. Mais, <i>en avant</i>! Les longs banquets et les
+nombreux convives font languir les volages amours;
+tandis qu'un léger repas suffit souvent pour les ranimer.
+Nous le savons depuis le tems de nos classes,
+Bacchus et Cérès sont les amis de la vivifiante mère
+des amours, et c'est pour elle qu'ils ont inventé les
+truffes et le Champagne: concluons donc que Vénus
+exige de la tempérance, mais que les jeûnes trop
+prolongés ne lui conviennent d'aucune façon.</p>
+
+<p>87. Le dîner du jour parut bien long; et Juan
+qui, distrait et confus de la confusion générale, s'y
+était placé sans savoir comment, y demeurait immobile
+et comme cloué sur sa chaise. Malgré le cliquetis
+des couteaux et des fourchettes, il semblait ne
+rien entendre autour de lui; jusqu'à ce qu'enfin un
+de ses voisins vint à exprimer par un grognement le
+désir (deux fois répété) d'avoir une nageoire de
+poisson.</p>
+
+<p>88. A la <i>troisième</i> publication de ce ban, Juan revint
+à lui; et en remarquant le sourire et même la
+grimace moqueuse des convives, son visage se couvrit
+d'une extrême rougeur, rien ne confondant un
+homme d'esprit comme le rire des sots;--sans plus
+de délai, il fit dans le plat une large incision, et le
+voisin, avant d'avoir pu modifier sa demande, se
+trouva en possession de la moitié d'un turbot.</p>
+
+<p>89. La bévue n'était pas malencontreuse, attendu
+que le postulant était un amateur passionné; mais
+pour les autres qui se voyaient réduits à se partager
+un dernier tiers, ils parurent scandalisés,--et certes
+ce n'était pas sans motif. Ils ne pouvaient concevoir
+comment lord Henry supportait à sa table un jeune
+homme aussi absurde; et cet incident, joint à son
+ignorance du prix de l'avoine au dernier marché,
+coûta trois voix à notre Amphitryon.</p>
+
+<p>90. Ils ne savaient pas, et quand même, ils s'en
+seraient peu souciés, que Juan, la nuit précédente,
+avait vu un spectre, et que cette première visite était
+peu en harmonie avec une société toute substantielle,
+toute surchargée de matière, et même tellement matérialisée
+qu'il n'était pas facile de concevoir comment
+de pareils corps pouvaient avoir des ames, ou des
+ames de pareils corps.</p>
+
+<p>91. Mais ce qui le confondit plus que le sourire
+ou la surprise de tous les <i>squires</i> et <i>squiresses</i> qui s'ébahissaient
+de son air préoccupé, lui surtout dont on
+citait la galante vivacité dans les étroites dimensions
+des cercles de province (car les plus minces incidens
+de la société de milord devenaient l'aliment
+des jolis caquets des petites gentilhommières),--</p>
+
+<p>92. C'est qu'il avait surpris les yeux d'Aurora attachés
+sur les siens, et qu'il avait même cru saisir
+un léger sourire sur ses joues; or cela le mettait de
+fort mauvaise humeur. Le sourire des personnes sérieuses
+est toujours très-significatif; mais celui d'Aurora
+n'était pas de nature à ranimer l'espérance ou
+l'amour; il ne permettait même pas de supposer aucune
+des malicieuses intentions qu'on attribue en
+pareil cas au sourire des dames.</p>
+
+<p>93. C'était une expression paisible et contemplative,
+un certain mélange de surprise et de compassion
+que Juan ne put remarquer sans rougir de
+dépit, ce qui n'était rien moins que prudent ou
+raisonnable. N'avait-il pas en effet emporté l'ouvrage
+le plus avancé de la citadelle, en attirant sur
+lui les regards curieux d'Aurora?--Juan l'eût parfaitement
+senti dans un autre instant, mais alors
+il était encore troublé par le souvenir du nocturne
+fantôme.</p>
+
+<p>94. Ce qu'il y avait de vraiment inquiétant, c'est
+qu'<i>elle</i> ne rougit pas à son tour; loin de paraître embarrassée,
+son maintien fut entièrement le même
+qu'à l'ordinaire,--froid, sans être sévère;--ses
+yeux parurent distraits, mais ils ne se baissèrent
+pas. Cependant, elle devint pâle;--pourquoi?--de
+tristesse? Je n'en sais rien: son teint n'était jamais
+très-vif,--il se colorait parfois,--mais de
+nuances légères,--pures comme les mers profondes
+sous une atmosphère méridionale.</p>
+
+<p>95. Pour Adeline, elle était ce jour tout à la
+gloire. Ses yeux, ses attentions, ses complaisances,
+étaient uniquement pour les consommateurs de poisson,
+de volaille et de gibier; elle savait, à leur
+égard, allier parfaitement la dignité à la politesse la
+plus délicate; et c'est ainsi que doivent en agir (surtout
+à la fin de la sixième année<a id="footnotetag405" name="footnotetag405"></a>
+<a href="#footnote405"><sup class="sml">405</sup></a>) toutes celles qui
+veulent obtenir pour leur mari, leurs enfans, leurs
+connaissances, un sauf-conduit à travers les écueils
+d'une réélection.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote405"
+name="footnote405"><b>Note 405: </b></a><a href="#footnotetag405">
+(retour) </a> C'est-à-dire au moment du renouvellement septennal de la chambre
+des communes.</blockquote>
+
+<p>96. Tout cela, il est vrai, était nécessaire et rigoureusement
+exigé par l'usage.--Mais quand Juan,
+arrêtant un instant ses yeux sur Adeline, la vit jouer
+son grand rôle aussi régulièrement que si elle eût
+exécuté un pas de danse, et ne trahir ses véritables
+sentimens (de fatigue ou de dédain) que dans quelques
+regards obliques et dérobés, Juan, dis-je, ne
+put s'empêcher de douter un peu de la <i>réalité</i> de ses
+perfections;</p>
+
+<p>97. Tant elle faisait preuve tour à tour, et à l'égard
+de chaque convive, de cette brillante versatilité
+que bien des gens confondent avec la sécheresse de
+cœur. Ils se trompent,--c'est tout simplement ce
+que nous appelons <i>mobility</i><a id="footnotetag406" name="footnotetag406"></a>
+<a href="#footnote406"><sup class="sml">406</sup></a>; un effet, non de l'art,
+mais du caractère, que l'on suppose affecté, parce
+qu'il semble banal; trompeur, bien qu'il soit plein
+de franchise; car, certes, il y a de la franchise à se
+montrer plus vivement <i>impressioné</i> par ce qui touche
+plus immédiatement<a id="footnotetag407" name="footnotetag407"></a>
+<a href="#footnote407"><sup class="sml">407</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote406"
+name="footnote406"><b>Note 406: </b></a><a href="#footnotetag406">
+(retour) </a> En français, <i>mobilité</i>. Je ne suis pas sûr que <i>mobility</i> soit anglais,
+mais ce mot exprime une qualité qui semble mieux appartenir aux
+hommes des autres climats, et qui pourtant n'est nullement étrangère à
+ceux du nôtre. On peut le définir une <i>excessive susceptibilité d'impressions
+immédiates</i> auxquelles on cède, sans pourtant perdre de vue le
+rôle principal que l'on joue; et quoique cette qualité semble souvent
+précieuse, elle entraîne avec elle bien des peines et des tourmens.
+(<i>Note de Lord Byron</i>.)</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote407"
+name="footnote407"><b>Note 407: </b></a><a href="#footnotetag407">
+(retour) </a> Une femme qui se connaissait parfaitement en <i>faux dehors</i>, M<sup>me</sup> de
+Genlis, a dit aussi: «Les démonstrations de tendresse ne signifient rien
+de ce qu'elles semblent exprimer, mais presque toujours elles sont prodiguées
+de bonne foi.»
+(<i>Mémoires</i>, tome <span class="sc">iii</span >.)</blockquote>
+
+<p>98. C'est là ce qui fait vos acteurs, vos actrices,
+vos romanciers, quelquefois vos héros,--jamais vos
+sages; mais vos présidens, vos poètes, vos diplomates,
+tout ce qui suppose de l'esprit plutôt que du
+génie; la plupart de vos orateurs, et un petit nombre
+de vos financiers: cependant, il faut l'avouer, dans
+ces dernières années, nos chanceliers de l'échiquier<a id="footnotetag408" name="footnotetag408"></a>
+<a href="#footnote408"><sup class="sml">408</sup></a>
+ont tout fait pour se soustraire aux rigoureuses démonstrations
+de Cocker<a id="footnotetag409" name="footnotetag409"></a>
+<a href="#footnote409"><sup class="sml">409</sup></a>; et avec leurs figures numériques,
+ils sont devenus singulièrement figurés<a id="footnotetag410" name="footnotetag410"></a>
+<a href="#footnote410"><sup class="sml">410</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote408"
+name="footnote408"><b>Note 408: </b></a><a href="#footnotetag408">
+(retour) </a> On sait que ce titre répond à celui de <i>ministre</i>, ou mieux encore,
+<i>surintendant des finances</i>.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote409"
+name="footnote409"><b>Note 409: </b></a><a href="#footnotetag409">
+(retour) </a> C'est le <i>Barème</i> anglais.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote410"
+name="footnote410"><b>Note 410: </b></a><a href="#footnotetag410">
+(retour) </a> <i>And grow quite</i> figurative <i>with their</i> figures. Le mot anglais
+<i>figure</i> se prend aussi pour <i>chiffre</i>. De là le jeu de mots que j'ai dû
+conserver.</blockquote>
+
+<p>99. Véritables poètes de l'arithmétique, s'ils ne
+prouvent pas que deux et deux font cinq, ils parviennent
+du moins à nous démontrer que quatre ne
+valent que trois, en calculant d'après ce qu'ils prennent
+et ce qu'ils se contentent de rendre. Aujourd'hui,
+grâces à leur habileté, la caisse d'amortissement,
+cette mer sans fond, et le moins liquidant des
+liquides, absorbe non pas la dette publique, mais
+tout ce qu'on vient à lui confier<a id="footnotetag411" name="footnotetag411"></a>
+<a href="#footnote411"><sup class="sml">411</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote411"
+name="footnote411"><b>Note 411: </b></a><a href="#footnotetag411">
+(retour) </a> Ce fut Robert Walpole qui le premier conçut l'idée d'un fonds
+d'amortissement destiné spécialement à <i>liquider</i> la dette publique, et
+par conséquent à diminuer progressivement les taxes. Mais lui-même
+s'empara plusieurs fois de cette caisse pour les besoins du service ordinaire;
+et depuis ce tenus, en Angleterre, le fonds d'amortissement, toujours
+grossi et toujours épuisé, n'a servi qu'à favoriser les déprédations
+ministérielles et les prodigalités royales.</blockquote>
+
+<p>100. Tandis qu'Adeline prodiguait ainsi les <i>airs</i>
+et les grâces, la belle Fitz-Fulke semblait parfaitement
+à son aise; trop bien élevée pour éclater au nez
+des gens, ses yeux bleus et malicieux se contentaient
+de recueillir les ridicules de toute espèce--ce miel
+de nos abeilles élégantes--et de les conserver pour
+en exprimer mille médisantes plaisanteries. Telle
+était pour le moment sa plus chère occupation.</p>
+
+<p>101. Le jour finit, car il devait avoir une fin; la
+soirée elle-même se passa,--et le café eut également
+son tour. On annonce les voitures; les dames se lèvent,
+font leurs inclinations à la manière des dames
+de province, et enfin disparaissent; les dociles
+écuyers suivent promptement ce bon exemple, ils
+s'acquittent des plus gauches révérences du monde;
+et s'éloignent, enchantés du dîner de leur hôte, mais
+surtout de lady Adeline.</p>
+
+<p>102. Les uns louaient sa beauté, et les autres sa
+grâce parfaite et cette politesse chaleureuse dont
+l'expression candide de ses traits garantissait la pure
+sincérité. Oui, certes, <i>elle</i> était bien digne de <i>son</i>
+haut rang, et personne n'aurait l'idée d'envier son
+bonheur. Puis venaient les détails de sa toilette:--Quel
+goût parfait! et comme la simple élégance de
+sa robe faisait ressortir sa taille avec une <i>curieuse
+félicité</i><a id="footnotetag412" name="footnotetag412"></a>
+<a href="#footnote412"><sup class="sml">412</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote412"
+name="footnote412"><b>Note 412: </b></a><a href="#footnotetag412">
+(retour) </a> <i>Curiosa felicitas</i>. (Petronius Arbiter.)</blockquote>
+
+<p>103. Cependant la douce Adeline se rendait digne
+de tous leurs éloges, et s'indemnisait avec impartialité
+de ses attentions et de ses caressantes phrases,
+en prenant pour sujet d'une plus édifiante conversation,
+la tournure et les traits de chaque convive retiré,
+leurs familles, leurs relations les plus éloignées;
+leurs femmes hideuses, leurs personnes et leur
+toilette horribles, et le <i>cruel</i> arrangement de leurs
+cheveux.</p>
+
+<p>104. A la vérité <i>ses</i> paroles furent brèves;--et
+ce fut le reste de la société qui se chargea d'aiguiser
+l'universelle épigramme: mais cette dernière fut la
+conséquence de ce qu'Adeline s'était contentée d'indiquer.
+Semblables aux <i>faibles éloges</i> d'Addisson,
+ordinairement si accablans, ceux d'Adeline ne servaient
+qu'à faire éclore les mordantes railleries. Oh!
+quelle douce tâche que celle de soutenir un ami éloigné!
+Pour moi, je n'exige de la tendresse des miens
+qu'une chose, c'est--de <i>ne pas</i> me défendre.</p>
+
+<p>105. Deux personnes seules ne prirent aucune part
+à cette escarmouche de pénétrantes saillies contre les
+absens: l'une était Aurora dont le maintien ne cessa
+pas d'exprimer la bienveillance et la sérénité; et
+l'autre Juan dont l'usage n'était guère de rester à
+l'écart quand il fallait rire de quelques paroles ou
+de quelques figures, et dont le silence semblait annoncer
+qu'il n'était pas à lui. Vainement entendit-il
+les autres ricaner et railler, il dédaigna de les aider
+de la moindre épigramme.</p>
+
+<p>106. Mais il faut dire aussi qu'il avait cru deviner
+qu'Aurora approuvait son silence: peut-être se méprenait-elle
+sur les motifs de cette indulgence que
+nous devons plutôt que nous ne payons aux absens:
+peut-être ne voulait-elle pas chercher à les connaître.
+Quoi qu'il en fût, Juan, dont la profonde et
+silencieuse rêverie semblait l'empêcher de rien observer,
+remarqua pourtant les regards d'Aurora, et
+c'était là ce qu'avant tout il désirait obtenir.</p>
+
+<p>107. Du moins le fantôme, en lui imposant un silence
+de fantôme, lui rendait-il un beau service si,
+grâces au souvenir de son apparition, il obtenait
+l'estime qui lui était la plus précieuse du monde. Et,
+certainement, Aurora avait su ranimer en lui un sentiment
+qu'il avait déjà plusieurs fois perdu ou fortement
+compromis; sentiment peut-être idéal, mais
+tellement divin, que je ne puis m'empêcher de croire
+à sa réalité;--</p>
+
+<p>108. Je veux parler de cet espoir d'un séjour
+plus élevé, et d'un tems meilleur; de ces désirs sans
+bornes, et de cette angélique ignorance de ce qu'on
+appelle le monde, et le train du monde; de ces momens
+enfin où un seul regard nous rend plus heureux
+que toutes les récompenses de gloire et d'ambition
+qui enflamment le vulgaire, mais ne sont pas
+capables d'effleurer le cœur qu'un autre sein a le
+privilège de faire battre!</p>
+
+<p>109. Et qui peut bien avoir de la mémoire, ou
+avoir eu un cœur, sans payer le tribut de ses regrets
+δι΄ αἰτιαν ΚυΦερειϗν<a id="footnotetag413" name="footnotetag413"></a>
+<a href="#footnote413"><sup class="sml">413</sup></a>! Son astre, hélas! s'éclipse
+comme celui de Diane, les rayons remplacent les
+rayons, comme les années succèdent aux années.
+Anacréon seul eut le pouvoir d'entourer d'un myrte
+toujours vert le dard toujours aigu d'Eros<a id="footnotetag414" name="footnotetag414"></a>
+<a href="#footnote414"><sup class="sml">414</sup></a>. Mais
+en dépit de tous les tours que tu joues à chacun de
+nous, nous ne cessons jamais de te respecter, <i>alma
+Venus genitrix</i>!</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote413"
+name="footnote413"><b>Note 413: </b></a><a href="#footnotetag413">
+(retour) </a> A la sensuelle Cythérée.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote414"
+name="footnote414"><b>Note 414: </b></a><a href="#footnotetag414">
+(retour) </a> Ερος, l'Amour.</blockquote>
+
+<p>110. Don Juan, à l'heure paisible consacrée à
+l'oreiller, se retira vers le sien, l'ame remplie de
+sentimens aussi sublimes que les flots de nuages suspendus
+entre notre monde et le firmament. C'était
+pour s'y désoler plutôt que pour y dormir, car au-dessus
+de sa couche se balançaient des saules et non
+des pavots. Il commença donc par se livrer à ces
+douces et cruelles méditations qui bannissent le
+sommeil, prêtent à rire aux heureux du monde et à
+pleurer aux jeunes gens.</p>
+
+<p>111. La nuit était semblable à la précédente:</p>
+
+<p>Juan se déshabilla, à l'exception de sa robe de nuit,
+qui était elle-même un <i>déshabillé</i>. Il se débarrassa
+de sa veste et de sa culotte; en un mot, il était difficile
+de se mettre dans un état plus complet de nudité.
+Cependant, comme il appréhendait son hôte
+fantastique, il s'assit, l'esprit perdu dans des pensées
+que comprendraient difficilement ceux qui n'ont
+jamais eu de pareilles visites, et il attendit que le
+revenant voulût bien recommencer son manège.</p>
+
+<p>112. Et il n'attendit pas en vain.--Chut! Qui va
+là? Je vois,--je vois,--non, oh! non,--ce n'est,--pourtant
+c'est quelque chose! grands dieux! c'est
+le--le--le--bah! le chat; que le diable l'emporte
+avec ses pas furtifs! On les prendrait pour les tic-tacs
+du cœur, ou pour le bout du pied d'une tendre
+bachelette, qui se rendrait aux lieux d'un premier
+rendez-vous, et aurait craint d'être trahie par les
+pudibonds échos de ses souliers.</p>
+
+<p>113. Mais encore! qu'est-ce? Le vent? oh! non;--cette
+fois, c'est le frère noir lui-même, et sa terrible
+marche est, comme la nuit précédente, aussi
+régulière que celle des vers et même plus régulière
+(si l'on en juge d'après les poésies modernes). C'était
+donc lui qui, au travers des sublimes ombres
+de la nuit, tandis que le sommeil planait silencieusement
+sur la terre, et que le monde était entouré
+d'une obscurité étoilée comme d'une ceinture parsemée
+de perles,--venait encore glacer les veines
+de notre héros.</p>
+
+<p>114. D'abord, son oreille recueille un bruit semblable
+à celui de doigts mouillés qui se promènent
+sur l'extrémité d'un verre, et viennent agacer nos
+dents<a id="footnotetag415" name="footnotetag415"></a>
+<a href="#footnote415"><sup class="sml">415</sup></a>; puis, une légère chute comme celle de la
+pluie qui, fouettée par un ouragan nocturne, résonne
+comme un fluide surnaturel. Juan frémit, car
+une apparition immatérielle n'offre pas grande <i>matière</i>
+à la plaisanterie, et ceux même dont la foi dans
+les ames immortelles est la plus vive, ne semblent
+pas enchantés de jouir du tête-à-tête de ces dernières.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote415"
+name="footnote415"><b>Note 415: </b></a><a href="#footnotetag415">
+(retour) </a> Voyez l'<i>Histoire de l'ame de l'oncle du prince Charles de Saxe</i>,
+évoquée par Schrœpfer. «<i>Karl,--Karl,--was,--walt wolt
+mich</i>?» (Charles, Charles! que veux-tu de moi?)</blockquote>
+
+<p>115. Ses yeux étaient-ils bien ouverts?--Oui, et
+sa bouche de même. C'est un effet de l'étonnement;--en
+nous rendant muets, il nous force à présenter
+à l'éloquence une porte immense, comme si elle
+allait se manifester dans un grand discours. De plus
+en plus rapprochés, gémissaient des échos effroyables
+pour un mortel tympan; ses yeux (ai-je déjà dit)
+étaient ouverts, sa bouche également; quoi donc
+pouvait encore s'ouvrir?--la porte.</p>
+
+<p>116. Elle s'ouvrit avec un craquement épouvantable,
+comme celle de l'enfer: «<i>Lasciate ogni speranza,
+voi ch' entrate</i>,» semblaient gronder les gonds,
+d'une voix aussi rauque que les vers du Dante ou
+ceux de cette stance; ou que,--mais ici toutes les
+expressions sont trop faibles; on sait qu'il suffirait
+d'une ombre pour jeter un héros dans des transes
+mortelles;--car qu'est-ce qu'une substance auprès
+d'un esprit? ou, comment se fait-il donc que la
+<i>matière</i> frémisse tant de s'en approcher?</p>
+
+<p>117. La porte s'ouvrit dans toute sa largeur, non
+pas rapidement, mais comme les ailes des mouettes,
+d'un mouvement lent et précis.--Puis elle se referma,
+non pas entièrement,--mais restant à demi
+entr'ouverte, elle projetait de longues ombres dans
+la salle éclairée par deux flambeaux assez éclatans. Et
+sur le seuil, ombrageant encore les ombres, se tenait
+le frère noir, enveloppé de son capuchon solennel.</p>
+
+<p>118. Don Juan fit ce qu'il avait fait la nuit précédente,
+il tressaillit;--enfin, las de tressaillir, il
+vint à penser qu'il pourrait bien être la victime d'une
+illusion, et il rougit de honte à l'idée d'avoir été pris
+pour dupe. Son esprit intérieur, se réveilla, et mit
+un frein à son frisson corporel;--car enfin, se disait-il,
+un corps et une ame doivent lutter avec avantage
+contre une ame <i>décorporée</i>.</p>
+
+<p>119. Alors sa terreur se convertit en colère, et
+sa colère en rage; il se lève, s'avance,--le fantôme
+aussitôt fait retraite; et Juan, devenu plus avide de
+découvrir la vérité, le suit avec empressement; ses
+veines se raniment, elles s'échauffent, il veut à toutes
+forces débrouiller ce mystère au risque de perdre
+la vie; le fantôme, de son côté, s'arrête, menace,
+s'éloigne encore, gagne la vieille muraille, et y demeure
+immobile.</p>
+
+<p>120. Juan étendit un bras.--Puissances éternelles!
+il ne touche ni ame ni corps; mais la muraille,
+sur laquelle les rayons de la lune venaient
+tomber en pluie d'argent et nuancer tous les ornemens
+de la galerie. Il pâlit de nouveau, comme le
+fera toujours le plus brave des hommes, quand il
+ne peut déterminer ce qui cause sa pâleur. Chose
+singulière! que la <i>non-entité</i> d'un seul farfadet puisse
+nous glacer de plus de crainte que l'identité de toute
+une armée<a id="footnotetag416" name="footnotetag416"></a>
+<a href="#footnote416"><sup class="sml">416</sup></a>!</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote416"
+name="footnote416"><b>Note 416: </b></a><a href="#footnotetag416">
+(retour) </a> Voyez la note du chant <span class="sc">xv</span >, Strophe 96.</blockquote>
+
+
+<p>121. Cependant l'ombre n'avait pas disparu; ses
+yeux bleus brillaient même bien vivement pour des
+yeux de fantôme. La tombe avait encore épargné
+quelque chose de plus précieux, c'était une respiration,
+la plus douce qui fût au monde. Une tresse
+tombée laissait deviner qu'il avait eu jadis de beaux
+cheveux; et la lune sortant d'un gris nuage, et traversant
+une extérieure guirlande de lierre, vint
+tout-à-coup éclairer des lèvres vermeilles dans lesquelles
+étaient enchâssées deux rangs de petites
+perles.</p>
+
+<p>122. Juan, toujours inquiet, mais cependant curieux,
+étendit son autre bras;--merveille sur merveille!
+il presse une taille droite, mais animée d'une
+douce chaleur; il sent quelque chose battre comme
+un cœur palpitant, et il n'a pas de peine à reconnaître
+que son coup-d'œil l'avait grossièrement
+trompé, en lui faisant toucher le mur au lieu de ce
+qu'il cherchait.</p>
+
+<p>123. Quant au revenant, si revenant il y avait,
+il semblait l'ame la plus douce que jamais scapulaire
+eût renfermée; les gracieuses fossettes d'un menton,
+l'ivoire d'un cou charmant; semblaient même annoncer
+une créature formée d'os et de chair. Bientôt
+tombèrent le froc noir et le sinistre capuchon;
+et qui jamais, hélas! l'eût pensé!--ils révélèrent,
+dans un complet, délicat et voluptueux ensemble,
+l'espiègle fantôme de <i>sa grâce</i>--Fitz-Fulke!</p>
+
+<br><br>
+
+<p class="mid">FIN DU SEIZIÈME ET DERNIER CHANT<a id="footnotetag417" name="footnotetag417"></a>
+<a href="#footnote417"><sup class="sml">417</sup></a>.</p>
+
+<br><br>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote417"
+name="footnote417"><b>Note 417: </b></a><a href="#footnotetag417">
+(retour) </a> Là ne devait pas s'arrêter le poème: le capitaine Medwin
+nous a mis dans la confidence du plan complet de <i>Don
+Juan</i>. La conversation qu'il eut avec Byron, et que nous allons
+transcrire, eut lieu avant que le sixième chant ne fût
+commencé.
+
+<p>«On me conseille de faire un poème épique, et vous me
+dites que je ne laisserai pas un seul grand poème. J'imagine
+que par <i>grand</i>, vous entendez un long et lourd poème: s'il
+vous faut absolument une épopée, voilà <i>Don Juan</i>. C'en
+est une dans l'esprit de notre siècle, comme l'<i>Iliade</i> dans
+celui du siècle d'Homère. Dès le premier chant de <i>Don
+Juan</i>, vous avez une Hélène. Je ferai de mon héros un véritable
+Achille dans les combats, un homme qui pourra
+<i>moucher une bougie</i> trois fois de suite au pistolet: du reste,
+vous pouvez y compter, ma morale sera pure; le docteur
+Johnson lui-même ne pourrait y trouver un mot à redire.</p>
+
+<p>«J'ai laissé Don Juan dans le sérail. Je rendrai une des
+favorites du Grand-Seigneur, une sultane, amoureuse de
+mon héros: elle l'enlèvera et ils s'enfuiront ensemble de
+Constantinople. Ces enlèvemens ne sont pas sans exemple,
+et sont plus naturels qu'ils ne semblent au premier abord.
+Ils arrivent sans accident en Russie, où, si la passion de
+Don Juan se refroidit et qu'il ne sache que faire de la dame,
+<i>je la fais mourir de la peste</i>..... Comme notre héros ne peut
+pas se passer de maîtresse, il devient lui-même <i>masculine
+favorite</i> de la grande Catherine, et, quand il aura été mis
+<i>hors de combat</i>, je l'enverrai en Angleterre, en qualité
+d'ambassadeur de la Czarine. Parmi les gens de sa suite,
+il y aura une jeune fille délivrée par lui dans une de ses
+campagnes, <i>qui sera amoureuse de lui, et qu'il n'aimera pas</i>.</p>
+
+<p>«Vous voyez que je suis fidèle à la nature, en faisant faire
+aux femmes les premières avances. Je présenterai ensuite
+un tableau de la vie des Anglais à la ville et à la campagne,
+ce qui prêtera à une description de nos mœurs, de nos
+usages, de notre manière de vivre, de l'aspect de nos paysages,
+etc. Je ne ferai de Juan ni un <i>dandy</i> à Londres ni un
+chasseur de renards à la campagne. Il aura des difficultés
+de toute espèce à vaincre, et finira sa carrière en France.
+Le pauvre Juan sera guillotiné dans le cours de la révolution
+française! Le poème aura vingt-quatre chants, le nombre
+requis. Il y aura des épisodes; il y en aura d'innombrables,
+et mon imagination, féconde ou non, inventera
+la machine. Si ce n'est pas là un poème épique selon les
+strictes règles d'Aristote; je ne sais pas ce que c'est qu'un
+poème épique.»</p>
+
+<p><i>Selon les strictes règles d'Aristote</i>, c'est ce qu'il serait très-facile
+de contester. Ce fameux critique dit bien, il est vrai,
+que l'épopée diffère de la tragédie en ce qu'elle peut embrasser
+un tems illimité; mais il a soin de louer Homère d'avoir
+réduit son poème au récit d'un seul épisode de la guerre de
+Troie; et dans un autre endroit il définit l'épopée l'<i>imitation
+du beau par le discours</i>. Or, <i>Don Juan</i> est, non pas l'imitation
+exclusive du <i>beau</i>, mais la représentation dramatique et
+comico-satirique des mœurs de notre siècle; en conséquence,
+au nom des législateurs du Parnasse, défense à lui de plus,
+à l'avenir, affecter le titre de poème épique.</p>
+
+<p>A proprement parler, le <i>Don Juan</i> est dépourvu de plan:
+c'est une réunion; ou, pour ainsi dire, une macédoine de
+tableaux gracieux, sombres et attendrissans, de récits bouffons
+et sérieux, de réflexions tristes et badines. Peinture vivante
+de la société, il en offre la mobilité, l'inconsistance,
+les variétés presque infinies. L'auteur y perd à chaque instant
+le fil de son récit, pour suivre les rêveries de sa riche imagination;
+il se plaît à changer le caractère de nos émotions, à
+mesure qu'il les a lui-même fait naître: mais, chose singulière,
+ce défaut de plan est l'un des mérites du poème, et
+c'est là surtout ce qui le ferait relire cent fois avec un charme,
+un plaisir toujours nouveaux.</p>
+
+<p>Cependant, il en est de <i>Don Juan</i> comme des <i>Essais</i> de
+Montaigne, du <i>Gargantua</i> de Rabelais, ou du <i>Tristram-Shandy</i>
+de Sterne. Le symétrique Condillac reprochait à Montaigne
+son allure franche et désordonnée; M. l'abbé Duviquet,
+de nos jours, en est encore à concevoir le mérite de Sterne;
+et combien de critiques estimés n'ont jamais senti le sel vraiment
+attique et l'originalité délicieuse de Rabelais! Comme
+eux, <i>Don Juan</i> aura ses dépréciateurs sincères: ceux qui
+n'estiment une composition littéraire qu'en raison de la régularité
+de chacune de ses parties; ceux qui veulent retrouver
+le compas aristotélique dans la satire et le poème badin,
+comme dans l'ode et l'épopée, ne goûteront jamais les saillies
+de <i>Don Juan</i>: leur recorder les différens mérites de ce poème,
+ce serait parler de Shakspeare à M. de Jouy<a id="footnotetag417a" name="footnotetag417a"></a>
+<a href="#footnote417a"><sup class="sml">417a</sup></a>, de Dante à
+M. Dureau-Delamalle<a id="footnotetag417b" name="footnotetag417b"></a>
+<a href="#footnote417b"><sup class="sml">417b</sup></a>, et de Châteaubriand à M. Genou<a id="footnotetag417c" name="footnotetag417c"></a>
+<a href="#footnote417c"><sup class="sml">417c</sup></a>.
+Contentons-nous d'avouer de bonne grâce avec les lecteurs
+dont les préjugés littéraires ont de moins profondes racines,
+que le <i>Don Juan</i> a effectivement les défauts de Montaigne,
+de Rabelais ou de Sterne; mais qu'il réunit aussi plusieurs de
+leurs beautés, comme la spirituelle brusquerie d'expression,
+la franchise et l'indépendance de style, l'originalité, la vigueur
+et les grâces de la pensée. De plus, Lord Byron a
+déployé, dans le cours de son poème, une foule d'autres
+mérites qui lui sont propres, et qu'il serait difficile de lui
+contester. Essayons d'en rappeler quelques-uns, et parlons
+d'abord des personnages que l'auteur y fait agir.</p>
+
+<p>Celui de Don Juan est presque toujours d'un intérêt secondaire:
+on peut le comparer au héros principal d'un roman de
+W. Scott. Autour de lui viennent se grouper mille figures
+des plus diverses nuances, mais ce n'est pas ordinairement
+pour lui que le lecteur se passionne, et il est même souvent
+tenté de lui reprocher son extrême inconstance. Comment, en
+effet, perd-il si promptement le souvenir de ses maîtresses?
+Ces charmantes créatures que notre imagination ne peut bannir
+de ses rêveries, comment peuvent-elles être sitôt remplacées
+dans son cœur? Un seul mot suffit pour justifier le poète:
+sans l'extrême mobilité des impressions du héros principal,
+mobilité qui, du reste, n'est pas sans exemple dans le monde,
+aurait-il pu nous transporter tour à tour dans une île de la
+Grèce, dans le sérail, sur un champ de bataille, à la cour
+et au sein de la grande société anglaise? aurait-il pu tracer
+la peinture du monde tel qu'il est? Or, c'était là le véritable,
+l'unique plan de son ouvrage.</p>
+
+<p>Don Juan est un second Alcibiade; il sait aimer, se battre,
+supporter tous les genres de privations, se livrer à tous les
+raffinemens de la mollesse, parler en homme libre et en diplomate,
+agir en héros, en courtisan, en homme du monde.
+Cette inconstance même qu'on a tant de peine à lui pardonner
+semblerait en elle-même fort excusable, si les divers
+objets de ses amours avaient moins de charmes, s'ils n'étaient
+pas dessinés par Lord Byron. En effet, ce n'est pas lui qui
+abandonne volontairement Julia, Haïdée ou Gulleyaz; c'est
+la nécessité qui l'arrache malgré lui, et tour à tour à chacune
+d'elles. Si le poète eût fait mourir de chagrin son héros quelques
+jours après son départ de Séville, ou s'il eût profité de
+ce premier malheur pour le transformer en <i>peregrin d'amore</i>,
+les ames tendres et fidèles eussent sans doute applaudi à sa
+mort ou à sa mélancolie: mais nous n'aurions à louer, dans
+le poème, que ce que nous admirons dans le <i>Childe Harold</i>.</p>
+
+<p>La première fois qu'on lit le <i>Don Juan</i> on est tenté de lui
+reprocher ce qu'on ne manque pas, la seconde fois, de relire
+avec un vif plaisir: je veux parler des continuelles digressions,
+des rêveries, des plaisanteries ordinairement fines et
+quelquefois vulgaires du poète; mais ces prétendus défauts,
+on le concevra sans peine, sont surtout insupportables dans
+une traduction, fût-elle excellente, car, presque toujours,
+la meilleure épigramme perd, en passant dans une autre
+langue, tout le sel qu'elle avait dans l'original. Quoi qu'il en
+soit, ces mille interruptions n'empêchent pas que le <i>Don
+Juan</i> ne renferme autant et plus d'événemens et de situations
+dramatiques qu'aucun autre poème du monde; et la raison en
+est simple: il se présente à nous débarrassé des entraves que
+la routine avait jusqu'alors consacrées.</p>
+
+<p>De toutes ses héroïnes, Haïdée est la seule dont l'histoire
+soit achevée, et quant aux autres, elles n'apparaissent que
+pour un instant devant nous: cependant, malgré leur brusque
+et successive disparition, je ne sais trop quels nouveaux
+coups de pinceau laissent à désirer les portraits d'Inès, de
+José, d'Alfonso, de Julia, de Pedrillo, d'Haïdée, de Lambro,
+de Gulleyaz, de Johnson, de Souwarow, de Catherine,
+de Leila, de lord Henry; d'Aurora Raby et de la duchesse
+de Fitz-Fulke. Tous ces caractères sont autant d'excellentes
+études pour les auteurs comiques et tragiques. Quel parti ne
+pourrait-on pas, en effet, tirer de cette sage et prude Inès,
+possédant le plus grand de tous les défauts, celui de n'en
+point avoir; de cette coupable et pourtant adorable Julia,
+égarée par les illusions de l'amour platonique, priant la
+Vierge Marie d'éloigner Don Juan, et ne craignant rien tant
+que l'efficacité de ses prières; nous faisant tour à tour détester
+son éloquente dissimulation, et déplorer ses sentimentales
+infortunes? Mais le mérite du premier et même du second
+chant disparaissent devant les ravissantes peintures du troisième
+et du quatrième, et je n'hésite pas à regarder Haïdée
+comme le chef-d'œuvre d'un homme qui n'a fait en pareil
+genre que des chefs-d'œuvre. Avec quel art merveilleux il a
+su fondre dans ce portrait les plus pures couleurs de la terre
+et des cieux! que de grâces, que d'idéal dans la vierge des
+îles! Jamais prêtre, mère, amant ou amie, n'avait donne à
+ses premiers sentimens une direction étrangère: seulement
+elle rêvait quelquefois <i>d'une certaine chose faite pour être
+aimée, pour être pressée sur son cœur</i>, et le souvenir de ces
+nocturnes visions troublait ses naïves pensées, quand, pâle et
+mourant, Juan se présente à ses yeux, est par elle rappelé à
+la vie, à la santé, à l'amour; c'est la peinture de cet amour
+que le seul Byron pouvait peut-être dignement tracer. Nos
+poètes classiques<a id="footnotetag417d" name="footnotetag417d"></a>
+<a href="#footnote417d"><sup class="sml">417d</sup></a> n'auraient pas manqué, en pareil cas, de
+feuilleter leur Milton, leur Bernardin de Saint-Pierre, leur
+Chateaubriand. Byron a préféré marcher seul dans un chemin
+depuis long-tems frayé: son Haïdée n'emprunte rien à personne.
+Ce n'est pas Ève, Alzire, Virginie ou Atala; c'est
+mieux que tout cela encore; c'est Haïdée.</p>
+
+<p>Il n'y a qu'un avis sur les beautés du premier ordre que
+présentent la fameuse description du naufrage de Don Juan et
+celle de la prise d'Ismaïl: nous ne nous y arrêterons pas. La
+dernière partie du poème, que Lord Byron a peut-être le
+plus travaillée, est sans contredit celle qui a le moins de
+charmes pour la plupart des lecteurs. On éprouve, en effet,
+un véritable désappointement en descendant de ces larges et
+magnifiques peintures d'un sérail, d'une bataille et d'une
+cour, au minutieux inventaire des ridicules prétentions et des
+méprisables vanités qui décorent les grands salons de Londres.
+Une foule de nuances satiriques échappent nécessairement
+à l'œil du lecteur français, et peut-être ici Byron mérite-t-il
+un reproche dont personne n'a su mieux que lui se
+garantir ailleurs; il écrit trop pour les Anglais: préoccupé du
+désir de faire la satire de ses hypocrites et maussades compatriotes,
+il s'adresse moins alors à l'imagination et à l'intelligence
+des autres nations.</p>
+
+<p>Il en résulte que pour apprécier parfaitement l'amertume
+et la vérité de ses boutades satiriques, il faudrait étudier
+préalablement la scène sur laquelle le poète nous a transportés.
+Si Lord Byron eût, comme il en avait le projet, conduit
+en France son héros, les défauts que nous venons de
+signaler se seraient peut-être métamorphosés en véritables
+beautés. Le tableau des mœurs françaises dans les derniers
+jours de la monarchie, et dans les premiers de la république,
+eussent sans doute formé un piquant contraste avec celles
+de l'Angleterre à la même époque. Malheureusement, Lord
+Byron n'a pu terminer son plus étonnant ouvrage: nous devons
+nous contenter de rappeler que les imperfections que
+nous venons de signaler sont encore, dans ces derniers chants,
+rachetées par une foule de beautés du premier ordre. Telles
+sont les descriptions d'un <i>rout</i>, de la vie de Juan à Londres
+et de son voyage à la campagne; l'éloge de l'avarice, la critique
+du <i>Don Quichotte</i>, et enfin l'histoire des <i>revenans</i>, qui
+termine le seizième chant.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote417a"
+name="footnote417a"><b>Note 417a: </b></a><a href="#footnotetag417a">
+(retour) </a> Auteur de <i>Bélisaire</i> et de <i>Tippoo</i>.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote417b"
+name="footnote417b"><b>Note 417b: </b></a><a href="#footnotetag417b">
+(retour) </a> Auteur de <i>Bayard</i>, poème épique.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote417c"
+name="footnote417c"><b>Note 417c: </b></a><a href="#footnotetag417c">
+(retour) </a> Gazetier incorruptible.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote417d"
+name="footnote417d"><b>Note 417d: </b></a><a href="#footnotetag417d">
+(retour) </a> J'appelle <i>poète classique</i> celui dont le métier est de donner à la pensée
+des autres la forme poétique; ainsi, MM. Delavigne ou Delamartine
+sont également des poètes classiques, lorsqu'ils copient, soit Lord Byron,
+soit M. de Chateaubriand. Quant à ceux qui, en faisant des vers, obéissent
+à leurs propres inspirations, ce ne sont pas des <i>poètes romantiques</i>,
+mais tout simplement des <i>poètes</i>.</blockquote>
+<br>
+
+<p class="mid">FIN DE DON JUAN.</p>
+
+
+
+<br><br><br>
+
+<h3>LES</h3>
+
+<h1>POÈTES ANGLAIS</h1>
+
+<h5>ET</h5>
+
+<h2>LES JOURNALISTES ÉCOSSAIS.</h2>
+
+<h3>SATIRE.</h3>
+
+<p class="rig">
+«J'aimerais mieux être un petit chat, et<br>
+miauler, que d'être l'un de ces fabricans<br>
+de ballades.»<br><br>
+
+(<span class="sc">Shakspeare</span >.)<br><br>
+
+«Nous avons de ces poètes déhontés, et<br>
+cependant il est vrai de dire que nous avons<br>
+de même des critiques aussi fous et aussi<br>
+dépraves.»<br><br>
+
+(<span class="sc">Pope</span >.)<br><br></p>
+
+<br><br><br><br><br><br><br><br><br><br><br><br><br><br><br><br><br><br>
+
+
+<hr>
+<h2>EXTRAIT</h2>
+
+<h3>DE LA REVUE D'EDIMBOURG.</h3>
+
+<p class="mid">N° 22. (<span class="sc">Janvier</span > 1808)<a id="footnotetag418" name="footnotetag418"></a>
+<a href="#footnote418"><sup class="sml">418</sup></a></p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote418"
+name="footnote418"><b>Note 418: </b></a><a href="#footnotetag418">
+(retour) </a> Il faut avoir lu cet article pour bien comprendre la satire des <i>Poètes
+anglais et des Journalistes écossais</i>; c'est ce qui nous a décidé à le traduire
+en forme d'<i>avant-propos</i>.</blockquote>
+
+<p><span class="sc">Les Heures d'oisiveté</span >, recueil de poésies originales ou traduites,
+par Georges Gordon, Lord Byron, mineur; in-8°
+de 200 pages.--Newark, 1807.</p>
+
+<p>Les poésies de ce jeune lord appartiennent à
+cette classe que ni les dieux ni les hommes ne
+peuvent, dit-on, supporter. Nous ne nous rappelons
+pas que dans aucun recueil de vers nous
+en ayons rencontré si peu qui s'éloignent de
+l'exacte médiocrité. Comme une eau stagnante
+dans les bas-fonds, les effusions de sa muse ne sauraient
+s'élever au-dessus, ou tomber au-dessous
+d'un niveau désespérant. Le noble lord a grand
+soin de plaider sa minorité comme circonstance
+atténuante de sa faute; nous voyons sa qualité
+de mineur sur le titre, nous la retrouvons à la
+dernière page, elle s'accole à son nom, c'est
+une partie favorite de sa signature. On la fait
+fortement sonner dans la préface, c'est une particularité
+qu'on ne perd de vue dans aucun des
+poèmes, puisqu'on y prend soin d'indiquer,
+par des dates précises, l'âge auquel ils ont été
+composés. Cependant la loi nous paraît claire
+sur ce fait de minorité; il peut sans doute être
+utile au défendeur, mais le demandeur ne peut
+en aucun cas s'en faire un moyen à l'appui de
+ses prétentions. Ainsi, si un procès était intenté
+à Lord Byron, afin de le forcer à présenter
+en cour une certaine quantité de poésies, si un
+jugement à cet effet était obtenu contre lui,
+il est très-probable, qu'on ne le regarderait pas
+comme ayant satisfait à l'arrêt, s'il voulait passer,
+comme poésies, les pièces contenues dans
+ce volume. C'est alors qu'il pourrait plaider la
+circonstance de sa minorité; mais, comme dans
+l'espèce c'est lui qui vient volontairement nous
+offrir sa marchandise, si elle ne se débite pas
+bien sur le marché, il ne saurait arguer de sa
+qualité de mineur pour nous forcer à lui en
+payer le prix en bons éloges au cours du jour.
+C'est ainsi que nous envisageons la question,
+et c'est dans ce sens, oserons-nous ajouter
+qu'elle sera jugée.</p>
+
+<p>Peut-être, cependant, ne nous parle-t-il tant
+de sa jeunesse, que pour augmenter notre admiration;
+et non pour désarmer notre critique.
+Peut-être veut-il nous dire: «Voyez comme un
+mineur peut écrire! Cette pièce de poésie a été
+composée par un jeune homme de dix-huit ans,
+et cette autre par un jeune homme de seize!» Malheureusement
+nous nous rappelons toutes les poésies
+de Cowley à dix ans et celles de Pope à
+douze, et, loin d'être surpris qu'un jeune homme
+puisse écrire de mauvais vers, depuis son entrée
+au collège jusqu'à sa sortie, nous sommes
+persuadés que cela n'a rien que de très-ordinaire,
+que c'est le cas de neuf hommes sur dix,
+élevés en Angleterre, et que le dixième écrit
+encore mieux que Lord Byron.</p>
+
+<p>Notre auteur a l'air de ne citer, qu'en y renonçant,
+les autres droits qu'il pourrait avoir
+au privilége de l'indulgence. Toutefois il fait
+de fréquentes allusions à sa famille et à ses ancêtres,
+tantôt dans le texte, tantôt dans les notes;
+tout en rejetant l'idée que son rang social
+lui en donne aucun au Parnasse, il a soin de
+nous rappeler ce mot de Johnson, que «quand
+un lord se présente comme auteur, son mérite
+doit être généreusement récompensé.» C'est
+en vérité cette considération qui nous a portés
+à donner place, dans cette revue, aux poésies
+de Lord Byron, jointe au désir de lui conseiller
+d'abandonner la poésie, et de faire un usage
+plus avantageux de ses grands talens et de l'heureuse
+position qu'il occupe dans le monde.</p>
+
+<p>Dans ce but, nous lui demanderons la permission
+de l'assurer bien sérieusement, que la rime
+placée au bout du vers, précédée d'un certain
+nombre de pieds, même quand (ce qui n'est
+que rarement le cas chez lui) ces pieds seraient
+scandés régulièrement et scrupuleusement
+comptés sur les doigts, ne compose pas encore
+tout l'art de la poésie. Nous le supplierions
+de croire qu'un peu de vivacité, qu'un peu d'imagination,
+sont nécessaires pour constituer
+un poète, et que, pour être lu aujourd'hui, un
+poème doit, au moins, contenir une idée, soit
+un peu différente de celles des poètes qui ont
+écrit avant nous, soit différemment exprimée.
+Nous en appelons à sa bonne foi; y a-t-il rien
+qui mérite le nom de poésie dans les vers suivans,
+écrits en 1806? et si un jeune homme de
+dix-huit ans a cru devoir dire des choses si peu
+intéressantes à ses aïeux, un jeune homme de
+dix-neuf eût-il dû les publier?</p>
+
+<blockquote>
+<p>
+Ombres de héros! adieu! Votre descendant, prêt à quitter
+l'antique demeure de ses pères, vous adresse ses adieux!
+Dans sa patrie ou hors de son pays, il retrouvera un nouveau
+courage, en pensant à la gloire et à vous.</p>
+
+<p>Quoiqu'une larme humecte ses yeux à cette triste séparation,
+c'est la nature et non la crainte qui excite ses regrets;
+il s'en va au loin, guidé par une noble émulation; jamais il
+n'oubliera la gloire de ses ancêtres.</p>
+
+<p>Il jure qu'il chérira toujours votre renommée et votre mémoire;
+il jure qu'il ne ternira jamais votre nom; il vivra
+comme vous, ou il périra comme vous; puisse à son dernier
+jour sa cendre être réunie à la vôtre!
+</p>
+</blockquote>
+
+
+<p>Maintenant nous affirmons positivement qu'il
+n'y a rien de meilleur que ces stances dans tout
+le volume du noble mineur.</p>
+
+<p>Lord Byron devrait aussi se donner de garde
+d'essayer les sujets que les plus grands poètes ont
+traités avant lui, car les comparaisons (il peut
+l'avoir vu dans les exemples de son maître d'écriture)
+sont toujours odieuses. L'ode de Gray, sur
+le collége d'Éton, aurait dû le détourner de nous
+donner les dix stances boiteuses qu'il a intitulées:
+<i>Sur une vue éloignée du village et du collége
+d'Harrow</i>:</p>
+
+<blockquote>
+Quand l'imagination se plaît encore à retracer la ressemblance
+de nos camarades, et des compagnons de nos premiers
+plaisirs, de nos premières peines, combien elle me flatte, cette
+ressemblance de chacun de vous, que je garde en mon cœur,
+quoique sans espoir certain de vous revoir un jour!
+</blockquote>
+
+<p>De même, les excellens vers de M. Rogers,
+<i>sur une larme</i>, auraient dû avertir le noble auteur
+d'abandonner ce sujet, et nous auraient
+sauvé une douzaine de stances de la force des
+deux suivantes:</p>
+
+<blockquote>
+<p>
+Faibles mortels que nous sommes, l'ardeur seule de la
+charité ôte à notre âme sa barbarie, la compassion l'émeut,
+quand la charité est touchée, et son sentiment se manifeste
+par une larme.</p>
+
+<p>L'homme condamné à naviguer, à braver la fureur des
+vents, à se frayer un chemin à travers l'Océan, lorsqu'il jette
+un coup d'oeil sur ces flots qui peut-être seront son tombeau,
+laisse échapper une brûlante larme.
+</p>
+</blockquote>
+
+<p>Nous en dirons autant des sujets où les grands
+poètes avaient échoué avant lui. Ainsi, nous
+ne pensons pas que Lord Byron, <i>encore mineur</i>,
+dût essayer de traduire l'invocation d'Adrien à
+son ame, quand Pope n'y avait que si médiocrement
+réussi. Cependant si le lecteur se trouvait
+d'opinion différente, voici la nouvelle traduction:</p>
+
+<blockquote>
+Oh! mon ame, si douce, si incertaine, si passagère, amie,
+associée de mon limon, née pour je ne sais quelles régions
+inconnues, où diriges-tu ta course lointaine! tu n'as plus ta
+gaieté habituelle, tu es pâle, sans joies, abandonnée.
+</blockquote>
+
+<p>Quoi qu'il en soit, nous craignons que Lord
+Byron n'ait un goût particulier pour les traductions
+et les imitations. Il nous en donne de tous
+les genres, depuis Anacréon jusqu'à Ossian, et,
+à ne les considérer que comme des devoirs de
+classe, elles sont assez passables; mais alors
+pourquoi les imprimer, quand leur tems est
+passé et qu'elles ont rempli leur but? Pourquoi
+appeler traduction ce qui se trouve page...,
+quand deux mots de l'original (ϑελω λεγειν) y
+sont délayés en quatre vers, et ce passage
+(page...) où µεσανυκοιϛ ποθ'ὡραιϛ est rendu par
+six vers boiteux? Nous ne sommes pas juges
+compétens de ses poésies ossianiques; nous sommes
+si peu versés dans ce genre de composition,
+que nous craindrions d'attaquer ce qui appartient
+à Macpherson lui-même, en essayant d'émettre
+une opinion sur les rapsodies de Lord
+Byron. Si donc ce commencement d'un <i>chant
+des poètes</i> est de sa seigneurie, nous nous permettrons
+de ne l'approuver pas, si tant est que
+nous le comprenions: «Quelle est cette forme
+qui s'élève au milieu des nuages rugissans, et
+dont l'ombre noire brille sur le torrent rougeâtre
+des tempêtes? Sa voix roule, portée
+par le tonnerre; c'est Orla, le brun chef d'Octhona.
+Il était, etc.» Après avoir arrêté ce
+<i>brun chef</i> quelque tems, les bardes lui donnent
+avis de «lever ses beaux cheveux,» puis de
+«les épandre sur l'arc-en-ciel,» et enfin de
+«sourire à travers les larmes de la tempête.»
+Nous avons au moins neuf pages de ce genre;
+nous oserons nous aventurer assez loin en leur
+faveur, pour dire qu'elles ressemblent beaucoup
+à du vrai Macpherson, et nous assurons positivement,
+qu'elles sont presque aussi stupides
+et presque aussi ennuyeuses.</p>
+
+<p>C'est une sorte de privilège pour les poètes
+que l'égoïsme, mais ils devraient en user et non
+en abuser. Un poète en particulier qui se pique,
+quoique à l'âge un peu mûr de dix-neuf ans,
+d'être un poète-enfant, ne devrait pas savoir,
+ou du moins ne devrait pas faire voir qu'il sait
+tant de choses sur ses nobles aïeux. Outre le
+poème déjà cité <i>sur l'antique demeure</i> des Byron,
+nous en avons un autre de onze pages,
+sur le même sujet, précédé d'un avertissement
+où l'auteur nous apprend qu'<i>en vérité il n'avait
+nulle intention de le publier, mais que les instances
+particulières de quelques amis</i>, etc., etc.
+Cette pièce se termine par cinq stances sur lui-même,
+<i>noble et dernier rejeton d'une illustre
+race</i>. Il n'est pas mal question encore de ses
+aïeux maternels dans son poème sur <i>Lachin y
+Gair</i>, montagnes où il a passé une partie de sa
+jeunesse, et où il aurait pu apprendre que <i>pibroch</i><a id="footnotetag419" name="footnotetag419"></a>
+<a href="#footnote419"><sup class="sml">419</sup></a>
+n'est pas synonyme de <i>baypipe</i>, non plus
+que <i>duo</i> ne l'est de <i>violon</i>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote419"
+name="footnote419"><b>Note 419: </b></a><a href="#footnotetag419">
+(retour) </a> On appelle <i>pibroch</i> en général un air martial destiné à rassembler
+les <i>clans</i> et à les conduire au combat. <i>Baypipe</i> est l'instrument sur lequel
+les airs de cette nature sont joués; il revient absolument à notre
+cornemuse.</blockquote>
+
+<p>L'auteur ayant consacré une portion si considérable
+de son livre à immortaliser l'emploi de
+son tems à l'école et au collége, nous ne pouvons
+prendre congé de lui sans soumettre au
+lecteur un exemple de ses confidences ingénieuses.
+Dans une ode intitulée <i>Granta</i>, ode
+ornée d'une épigraphe grecque, on trouve ces
+magnifiques stances:</p>
+<blockquote>
+<p>
+Là, dans des appartemens petits et humides, le candidat aux
+prix de colléges s'assied la nuit près de sa lampe solitaire, se
+couche tard, et se lève matin.</p>
+
+<p>Il lit des quantités fautives dans Sele, se tourmente sur un
+triangle difficile, se prive de plusieurs repas qui lui seraient si
+utiles, condamné à s'occuper d'une latinité barbare.</p>
+
+<p>Renonçant aux pages qui pourraient lui plaire dans les historiens,
+il préfère aux écrits des moralistes le carré de l'hypothénuse.
+Toutefois ces occupations innocentes ne nuisent
+qu'au malheureux écolier qui s'y adonne, si nous les comparons
+à d'autres récréations auxquelles les imprudens se réunissent
+pour se livrer.</p>
+</blockquote>
+
+<p>Nous sommes fâchés d'avoir, sur la psalmodie
+collégiale, des détails aussi peu satisfaisans
+que ceux renfermés dans ces deux stances d'un
+style vraiment attique:</p>
+
+<blockquote>
+<p>
+A peine notre chœur pourrait-il être excusé, comme une
+troupe de débutans dans ce genre; mais quelle indulgence doit-on
+avoir pour les croassemens de vieux pécheurs comme nous?</p>
+
+<p>Si David, après avoir terminé ses psaumes, les eût entendu
+chanter par de tels fous, jamais il ne les eût laissé venir jusqu'à
+nous, mais il les eût déchirés dans sa juste fureur.
+</p>
+</blockquote>
+
+<p>Quelque jugement que l'on porte sur les
+poésies du noble mineur, il paraît qu'il faut les
+prendre telles qu'elles sont, et nous en contenter,
+car ce sont les dernières que nous aurons
+jamais de lui. Il n'est tout au plus, dit-il lui-même,
+qu'un étranger dans les bosquets du
+Parnasse; il n'a jamais vécu dans un grenier,
+comme les poètes-nés, et quoiqu'il ait erré autrefois
+sans souci dans les montagnes de l'Écosse,
+il n'a pas, depuis long-tems, joui de cet
+avantage. De plus, il n'attend nul profit de cette
+publication, quel que soit son succès ou sa
+chute; il est très-improbable, d'après sa position
+et les devoirs qu'elle va lui imposer, qu'il
+condescende de nouveau à se faire auteur. Nous
+devons donc prendre ce qu'on nous donne et
+remercier. Quel droit avons-nous, nous autres
+pauvres diables, d'être si difficiles? Ne devons-nous
+pas nous tenir tout contens et tout aises
+d'avoir obtenu quelque chose d'un homme du
+rang de sa seigneurie, qui n'habite pas un grenier,
+mais qui règne en souverain dans la noble
+abbaye de Newsteadt. Encore une fois, soyons
+reconnaissans; appelons, avec l'honnête Sancho,
+les bénédictions de Dieu sur le bienfaiteur,
+et n'allons pas regarder de trop près la bouche
+du cheval qui nous est donné.</p>
+
+<br><br>
+<hr>
+<h1>PRÉFACE</h1>
+
+<h3>DE LA SECONDE ÉDITION.</h3>
+<hr class="short">
+
+<p>Tous mes amis, lettrés ou non, m'ont conjuré de ne
+point publier cette satire avec mon nom. Si j'étais susceptible
+d'être détourné du chemin que je me suis tracé,
+par des sophismes et les boulettes de papier de l'imagination,
+je me serais rendu à leur désir; mais je ne suis
+point homme à me laisser effrayer par des injures, ou à
+trembler devant des journalistes armés ou sans armes.
+Je puis dire, en conscience, que je n'ai attaqué <i>personnellement</i>
+aucun homme qui n'ait auparavant pris l'offensive
+contre moi. Les ouvrages des auteurs sont la propriété
+du public; celui qui achète a le droit de juger et
+de publier son opinion, si cela lui convient, et les auteurs
+dont j'ai parlé peuvent en user à mon égard comme
+je l'ai fait au leur: ils réussiront mieux, j'en suis sûr, à
+prouver que mes ouvrages sont mauvais, qu'à corriger
+leurs propres productions; et mon intention n'a pas été
+de prouver que j'écrivisse bien, mais de forcer les autres
+à écrire mieux, <i>s'il est possible</i>.</p>
+
+<p>Ce poème ayant réussi au-delà de mes espérances, je
+me suis efforcé de faire dans cette édition quelques additions
+et quelques corrections pour le rendre moins indigne
+du public.</p>
+
+<p>Dans la première édition de cette satire, publiée sans
+nom d'auteur, j'avais, au sujet du Pope de Bowles, inséré
+quatorze vers d'un homme d'esprit de mes amis,
+qui a maintenant sous presse un volume de poésies. Ces
+quatorze vers ont été effacés et remplacés, dans cette nouvelle
+édition, par d'autres de mon propre crû; ma seule
+raison en cela, et j'espère que chacun penserait de même
+en pareil cas, c'est que je suis déterminé à ne rien publier
+avec mon nom qui ne soit entièrement et exclusivement
+de ma composition.</p>
+
+<p>Quant aux talens réels des poètes dont les ouvrages
+sont cités, ou auxquels il est fait allusion dans les pages
+suivantes, l'auteur espère qu'il sera généralement d'accord
+avec la majorité du public éclairé, quoique, comme
+d'autres sectaires, chacun de ces écrivains ait son petit
+cercle de prosélytes qui exagèrent son mérite, dissimulent
+ses défauts et reçoivent sans examen, avec un empressement
+respectueux, tout ce qui tombe de sa plume.
+Mais le génie dont sont incontestablement doués quelques-uns
+des écrivains censurés ici ne fait que rendre
+plus déplorable la prostitution de leur beau talent. On
+doit avoir pitié de la sottise impuissante, on peut tout au
+plus en rire avant que de l'oublier, mais de grandes et
+réelles facultés dont on abuse doivent être décidément
+gourmandées. Personne plus que l'auteur n'eût désiré
+voir quelque écrivain habile et connu se charger de les
+exposer à la vindicte publique; mais Gifford consacre tous
+ses momens à son édition de <i>Massinger</i>, et, en l'absence
+d'un médecin véritable, un chirurgien de campagne
+peut donner une ordonnance pour empêcher la propagation
+d'une épidémie dangereuse, pourvu; toutefois,
+qu'il n'ait point recours au charlatanisme. Nous offrons
+ici un caustique, car il ne faut pas moins qu'une cautérisation
+vive pour sauver tant de patiens atteints de la
+déplorable rage de rimer. Quant aux journalistes de la
+<i>Revue d'Édimbourg</i>, il faudrait un autre Hercule pour
+triompher de cette hydre nouvelle, et l'auteur, dût-il
+s'en écorcher un peu la main, sortirait content du combat,
+s'il parvenait simplement à briser une des têtes du
+serpent.</p>
+
+<br><br>
+<hr>
+
+<h5>LES</h5>
+
+<h2>POÈTES ANGLAIS</h2>
+
+<h5>ET</h5>
+
+<h3>LES JOURNALISTES ÉCOSSAIS.</h3>
+
+<h3>SATIRE.</h3>
+
+<hr class="short">
+
+<p>Suis-je pour toujours condamné au rôle d'auditeur<a id="footnotetag420" name="footnotetag420"></a>
+<a href="#footnote420"><sup class="sml">420</sup></a>?
+Fitzgerald<a id="footnotetag421" name="footnotetag421"></a>
+<a href="#footnote421"><sup class="sml">421</sup></a> viendra d'une voix enrouée
+brailler ses vers ridicules dans la grande salle d'une
+taverne, et moi je ne chanterai pas, de peur que
+peut-être les journalistes écossais ne m'appellent
+écrivassier, et ne condamnent mes vers? Rimons!
+bon ou mauvais, je veux publier quelque chose:
+je prends les sots pour mon sujet; la muse de la satire
+dictera mes accens.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote420"
+name="footnote420"><b>Note 420: </b></a><a href="#footnotetag420">
+(retour) </a> Imitation.
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p>«<i>Semper ego auditor tantum? Numquamne reponam</i></p>
+<p><i>Vexatus toties rauci Theseide Codri</i>?»</p>
+<p class="i16"> (<span class="sc">Juvenal</span >, sat. <span class="sc">i</span >.)</p>
+</div></div>
+</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote421"
+name="footnote421"><b>Note 421: </b></a><a href="#footnotetag421">
+(retour) </a> M<sup>e</sup>. Fitzgerald, plaisamment surnommé par W. Cobbett le <i>poète de
+la petite bière</i>, inflige le tribut annuel de ses vers au <i>Litterary Sund</i>;
+non content de les écrire, il les déclame ridiculement en personne, quand
+la compagnie a pris une quantité de mauvais porter suffisante pour lui
+permettre de supporter l'opération.
+(<i>Note de Lord Byron</i>.)</blockquote>
+
+<p>Oh! toi, le plus noble don de la nature, plume
+de mon oie grise! esclave de mes pensées, servante
+obéissante de ma volonté, arrachée à l'aile maternelle
+pour devenir un puissant instrument entre les
+mains de bien petits hommes! plume, prédestinée
+à aider l'enfantement laborieux du cerveau, quand
+il travaille péniblement plein de prose et de vers;
+quoique les nymphes te négligent, que les critiques
+puissent se moquer de ce qui fait la consolation des
+amans et l'orgueil des auteurs, combien de beaux-esprits,
+combien de poètes n'élèves-tu pas tous les
+jours! Condamnée à être à la fin complètement oubliée
+avec les pages que tu as tracées, que ton usage
+est fréquent! que tes honneurs sont petits! Mais toi,
+du moins, toi ma propre plume, que je quittai naguère,
+que je reprends aujourd'hui, comme la plume
+d'Hamet<a id="footnotetag422" name="footnotetag422"></a>
+<a href="#footnote422"><sup class="sml">422</sup></a>, quand notre tâche sera accomplie, tu
+jouiras d'un honorable repos; et quand bien même
+d'autres pourraient te mépriser, tu me seras toujours
+chère! Prenons donc aujourd'hui notre essor; notre
+sujet n'est point banal, ce ne sont point des visions
+orientales, des rêves fantastiques qui m'inspirent.
+Quoique hérissée d'épines, la route que nous devons
+suivre est belle et large; que nos vers soient faciles,
+qu'ils coulent et s'enchaînent doucement!</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote422"
+name="footnote422"><b>Note 422: </b></a><a href="#footnotetag422">
+(retour) </a> Cid Hamet Benengeli promet le repos à sa plume dans le dernier
+chapitre de <i>Don Quichotte</i>. Oh! plût à Dieu que tant de <i>gentlemen</i>
+qui multiplient aujourd'hui les volumes suivissent l'exemple de Cid Hamet
+Benengeli!<span class="rig">
+ (<i>Note de Lord Byron</i>.)</span><br><br></blockquote>
+
+<p>Quand le vice triomphant exerce un empire souverain,
+qu'esclaves volontaires les hommes lui obéissent
+pendant toute leur vie; quand le plaisir<a id="footnotetag423" name="footnotetag423"></a>
+<a href="#footnote423"><sup class="sml">423</sup></a>, si
+souvent l'avant-coureur du crime, déploie ses magasins
+variés pour flatter les goûts du jour; quand
+les fripons et les sots s'unissent pour dominer; quand
+la justice boite et que le bon droit commence à chanceler;
+même alors les plus hardis redoutent les rires
+moqueurs du public; craignant la honte, et ne connaissant
+point d'autres craintes; pâlissant devant le
+ridicule et non devant les lois, ils évitent du moins
+le scandale du crime, sinon le crime lui-même.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote423"
+name="footnote423"><b>Note 423: </b></a><a href="#footnotetag423">
+(retour) </a> On a peine à concevoir le singulier contresens qui se trouve dans la
+première traduction, d'autant plus que le mot <i>faith</i> substitué dans le
+texte au mot <i>folly</i>, détruirait la mesure, et que par conséquent il n'y
+aurait plus de vers.</blockquote>
+
+<p>Telle est la puissance de la satire! Mais il ne
+m'appartient point d'en lancer les traits; les vices
+de notre siècle demandent un glaive mieux aiguisé,
+une main plus vigoureuse. Cependant il est des folies
+auxquelles je puis donner la chasse et trouver
+encore du plaisir à la poursuite. Riez quand je ris,
+je n'ambitionne pas d'autre gloire. La partie commence,
+les mauvais écrivains sont mon gibier; en
+avant Pégase! Et vous, auteurs épiques, lyriques,
+élégiaques, à vous; je vous attaque tous, grands et
+petits! Et moi aussi je puis barbouiller du papier;
+une bonne fois j'inondai la ville d'un déluge de rimes;
+j'imprimai des folies d'écolier, également indignes
+d'éloges et de censures.... de plus vieux enfans
+que moi en font autant. Il est flatteur de voir
+son nom imprimé; un livre est toujours un livre,
+quand bien même il n'y aurait rien dedans. Non que
+je pense que le son charmant d'un titre puisse sauver
+du tombeau un méchant ouvrage ou un méchant
+écrivain; Georges Lambe en sait quelque chose,
+puisque son rang patricien n'a pu dérober au mépris
+ses farces méprisables<a id="footnotetag424" name="footnotetag424"></a>
+<a href="#footnote424"><sup class="sml">424</sup></a>. Qu'importe, Georges continue
+toujours d'écrire<a id="footnotetag425" name="footnotetag425"></a>
+<a href="#footnote425"><sup class="sml">425</sup></a>, quoiqu'à la vérité son nom
+soit aujourd'hui caché aux regards du public.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote424"
+name="footnote424"><b>Note 424: </b></a><a href="#footnotetag424">
+(retour) </a> On trouvera ailleurs plus de détails sur cet <i>intéressant</i> jeune homme
+et sur ses ouvrages.
+ <span class="rig">(<i>Note de Lord Byron</i>.)</span><br><br></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote425"
+name="footnote425"><b>Note 425: </b></a><a href="#footnotetag425">
+(retour) </a> Dans la <i>Revue d'Édimbourg</i>.
+ <span class="rig">(<i>Note de Lord Byron</i>.)</span><br><br></blockquote>
+
+<p>Encouragé par ce grand exemple, je veux suivre
+la même route, mais je ferai ma propre revue; je
+n'irai point chercher celle du grand Jeffrey.... Cependant,
+comme lui, je me constituerai moi-même
+juge expert en poésies.</p>
+
+<p>Tous les états exigent un apprentissage, excepté
+celui de censeur.... Les critiques naissent critiques.
+Prenez dans Joe Miller quelques anecdotes usées,
+apprenez-les par cœur; joignez-y assez d'érudition
+pour faire une citation à faux; ayez un esprit assez
+pénétrant pour découvrir ou inventer des défauts;
+une disposition à la pointe et au calembourg, que vous
+appellerez sel attique; allez trouver Jeffrey; soyez
+silencieux et discret; il donne exactement dix livres
+sterling la feuille. Ne craignez pas de mentir, cela
+sera pris pour un tour heureux; ne reculez point
+devant un blasphème, cela passera pour de l'esprit.
+N'allez pas vous piquer de sentimens d'honneur.....
+sacrifiez tout pour placer vos bons mots, et devenez
+un de ces critiques que l'on abhorre et que l'on caresse.</p>
+
+<p>Et nous nous soumettrons aux jugemens de tels
+hommes? Non... cherchez des roses en décembre,
+de la glace en juin; espérez trouver de la constance
+dans le vent, du froment dans la paille déjà battue;
+croyez-en sur parole une femme, une épitaphe, ou
+quelque autre chose mensongère de soi, plutôt que
+de vous en rapporter à des critiques; si dignes eux-mêmes
+d'être critiqués, plutôt qu'une seule de vos
+pensées ne vous soit dictée par le cœur de Jeffrey,
+ou la tête béotienne de Lambe<a id="footnotetag426" name="footnotetag426"></a>
+<a href="#footnote426"><sup class="sml">426</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote426"
+name="footnote426"><b>Note 426: </b></a><a href="#footnotetag426">
+(retour) </a> MM. Jeffrey et Lambe sont l'alpha et l'oméga, le premier et le dernier
+des rédacteurs de la <i>Revue d'Édimbourg</i>, les autres sont cités plus
+bas.
+(<i>Note de Lord Byron</i>.)</blockquote>
+
+<p>Quand nos auteurs plient humblement le genou
+devant ces jeunes tyrans<a id="footnotetag427" name="footnotetag427"></a>
+<a href="#footnote427"><sup class="sml">427</sup></a>, qui se sont conjurés pour
+usurper le trône du goût, où ils sont si déplacés;
+quand ils écoutent leur voix comme celle de la vérité,
+leurs arrêts comme ceux de la loi; quand de
+tels hommes font les censeurs, ce serait un péché que
+de les épargner; quand je vois de tels critiques,
+comment pourrais-je me retenir? Et cependant toutes
+nos excellences littéraires sont si près l'une de
+l'autre aujourd'hui, qu'on ne sait laquelle chercher,
+laquelle éviter: nos poètes, nos critiques se ressemblent
+tant, qu'on ne sait quand on doit frapper,
+quand on doit épargner.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote427"
+name="footnote427"><b>Note 427: </b></a><a href="#footnotetag427">
+(retour) </a>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p>« ..... <i>Stulta est clementia, cum tot ubique.</i></p>
+<p>..... <i>Occurras, periturœ parcere chantœ</i>.»</p>
+<p class="i16">(<span class="sc">Juvenal</span >, sat. <span class="sc">i</span >.)</p>
+</div></div>
+
+</blockquote>
+
+<p>Peut-être vous me demanderez, lecteur, pourquoi
+je me hasarde dans le sentier que Pope et Gifford ont
+parcouru avant moi<a id="footnotetag428" name="footnotetag428"></a>
+<a href="#footnote428"><sup class="sml">428</sup></a>. Si l'ennui ne vous a pas encore
+rendus malades, si vous vous sentez la force
+d'aller plus avant, continuez de lire; mes vers vous
+l'apprendront.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote428"
+name="footnote428"><b>Note 428: </b></a><a href="#footnotetag428">
+(retour) </a>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p>«Cur tamen hoc potiùs libeat decurrere campo</p>
+<p>Per quem magnus equos Auruncœ flexit alumnus:</p>
+<p>Si vacat, et placidi rationem admittitis, edam.»</p>
+<p class="i16">(<span class="sc">Juvénal</span >, sat. I.)</p>
+</div></div>
+</blockquote>
+
+<p>Avant que de nos jours dégénérés d'ignobles compositions
+reçussent un tribut non mérité d'éloges, il
+fut un tems où le bon sens, l'esprit et la poésie marchaient
+toujours ensemble; grâces plus réelles que
+celles de la mythologie, qui, puisant leurs inspirations
+aux mêmes sources, florissaient en commun,
+et, s'appuyant sur le goût, devenaient chaque jour
+plus belles à mesure qu'elles grandissaient. C'est
+alors que, dans cette île fortunée, Pope essaya de
+charmer les ames ravies, et qu'il ne s'essaya pas en
+vain. Les éloges d'un peuple policé étaient le prix
+qu'il ambitionnait; en cherchant sa propre gloire,
+il augmenta celle de son pays. Comme lui, Dryden
+fit entendre un déluge de chants, moins doux, il est
+vrai, mais deux fois plus mâles. Alors, sur la scène,
+Congrève pouvait exciter le rire, Otway faire couler
+les larmes; car alors un parterre anglais sentait
+le naturel et savait l'applaudir. Mais pourquoi rappeler
+tous ces noms et de plus grands encore, quand
+tous ont cédé leurs places à des poètes plus faibles?
+Et cependant comment détourner nos yeux et nos
+regrets de ces tems, avec lesquels ont passé le goût
+et la raison. Regardons maintenant autour de nous;
+parcourons tous ces ouvrages indifférens, toutes ces
+productions misérables qui plaisent au public aujourd'hui.
+Il est une vérité que la satire elle-même
+ne peut contester; nous ne saurions nous plaindre
+d'une disette de poètes; la presse accablée gémit
+sous le poids de leurs productions; les garçons imprimeurs
+sont rendus de fatigue; les poèmes épiques
+de Southey font plier tous les rayons, et les
+chants lyriques de Little<a id="footnotetag429" name="footnotetag429"></a>
+<a href="#footnote429"><sup class="sml">429</sup></a> brillent partout en in-12
+élégamment reliés.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote429"
+name="footnote429"><b>Note 429: </b></a><a href="#footnotetag429">
+(retour) </a> <i>Little</i>, nom sous lequel Thomas Moore a publié un grand nombre de
+poésies libres.</blockquote>
+
+<p>Le livre saint l'a dit: «Rien de nouveau sous le
+soleil<a id="footnotetag430" name="footnotetag430"></a>
+<a href="#footnote430"><sup class="sml">430</sup></a>;» et nous courons sans cesse de changemens
+en changemens. Que de merveilles différentes
+viennent nous tenter en passant! La vaccine....,
+le galvanisme et le gaz paraissent tour à tour et font
+l'étonnement du vulgaire, jusqu'à ce que la bulle de
+savon crève.... et tout n'est que du vent. Combien
+aussi de nouvelles écoles de poésie ne voit-on pas
+s'élever, quand de stupides prétendans se disputent
+le prix? quand ces pseudo-poètes font taire le bon
+goût, chaque club littéraire de campagne plie le genou
+devant Baal, et, détrônant le vrai génie, élève
+en la place qui lui appartenait un autel, une idole à
+lui; quelque veau en plomb doré... Qui? N'importe,
+depuis Southey, qui se perd dans les nues, jusqu'au
+rampant Stott<a id="footnotetag431" name="footnotetag431"></a>
+<a href="#footnote431"><sup class="sml">431</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote430"
+name="footnote430"><b>Note 430: </b></a><a href="#footnotetag430">
+(retour) </a> <i>Ecclésiaste</i>, ch. <span class="sc">i</span >.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote431"
+name="footnote431"><b>Note 431: </b></a><a href="#footnotetag431">
+(retour) </a> Stott, plus connu dans le <i>Morning Post</i> sous le nom de Hafiz. Ce
+personnage est maintenant le plus acharné à la recherche du pathos. Je
+me rappelle une ode de maître Stott à la famille régnante de Portugal,
+qui commence ainsi:
+
+<p class="mid">(<i>Stott loquitur quoad hibernia</i>.)</p>
+
+<p>«Royal enfant de Bragance, Erin vient te complimenter dans cette
+stance, etc., etc.»</p>
+
+<p>De plus un sonnet <i>aux rats</i>, bien digne du sujet, ainsi qu'une ode
+des plus ronflantes qui commence ainsi:</p>
+
+<p>«Oh! maintenant un lai sonore comme la vague qui fouette le rivage
+retentissant de Laponie.»</p>
+
+<p>Que le Seigneur ait pitié de nous! Le <i>Lai du dernier Ménestrel</i> n'était
+rien en comparaison de celui-ci.
+(<i>Note de Lord Byron</i>.)</p></blockquote>
+
+<p>Attention! la tourbe des écrivassiers va défiler
+devant nous! chaque escadron divers cherche à se
+faire remarquer; chaque poète se hâte et presse de
+l'éperon son Pégase éreinté. Les vers rimés et les
+vers blancs s'avancent de front; les sonnets se pressent
+sur les sonnets, les odes sur les odes; les contes
+effroyables se coudoient et se heurtent dans la route,
+et l'on voit courir en avant des vers d'une mesure
+que l'on ne saurait mesurer; car la folie au sourire
+hébété aime des chants variés. La sottise, toujours
+amateur de l'étrange et du mystérieux, admire surtout
+ce qu'elle ne peut comprendre. Aussi admire-t-elle
+les lais des ménestrels<a id="footnotetag432" name="footnotetag432"></a>
+<a href="#footnote432"><sup class="sml">432</sup></a> (puissent-ils être les
+<i>derniers</i>!) chantés tristement sur les cordes d'une
+harpe à demi tendue, et se perdant dans les airs;
+tandis que les esprits des montagnes bavardent avec
+les esprits des rivières, tout exprès pour que des
+vieilles femmes puissent avoir le plaisir d'écouter ce
+qu'ils disent pendant la nuit; tandis que des lutins
+de la famille de Gilpin Horner<a id="footnotetag433" name="footnotetag433"></a>
+<a href="#footnote433"><sup class="sml">433</sup></a> attirent dans les
+bois la jeune noblesse des frontières; sautent à chaque
+pas Dieu sait combien haut! et effraient de
+stupides enfans, Dieu sait pourquoi! tandis que
+des dames de haut parage, dans leur cellule magique,
+défendent la lecture à des chevaliers qui ne savent
+pas lire, dépêchent un courrier au tombeau d'un
+sorcier, et combattent contre des hommes honnêtes
+pour protéger un coquin.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote432"
+name="footnote432"><b>Note 432: </b></a><a href="#footnotetag432">
+(retour) </a> Ouvrez le <i>Lai du dernier Ménestrel</i> au hasard. Se peut-il rien
+imaginer de plus absurde et de plus ridicule que l'idée première de cette
+production? L'entrée du tonnerre et de l'éclair qui sert de prologue à la
+tragédie de Bayes enlève malheureusement le mérite de l'originalité au
+dialogue de messieurs les esprits des montagnes et des eaux dans le premier
+chant. Nous avons ensuite l'aimable Guillaume de Lorraine, heureux
+composé du maraudeur, du voleur de bétail et du voleur de grand
+chemin. La convenance de l'injonction que lui fait son amante, la magicienne,
+de ne point lire le livre qu'elle lui envoie chercher, ne peut se
+comparer qu'à l'aveu ingénu du chevalier, qui répond qu'il n'a jamais
+pris la peine d'apprendre à épeler, et que, pour employer ses expressions
+élégantes, il ne pourrait pas même lire le premier verset de son
+<i>psaume de pendu</i> (<i>neck-verse</i>), c'est-à-dire le <i>miserere mei</i>, etc.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote433"
+name="footnote433"><b>Note 433: </b></a><a href="#footnotetag433">
+(retour) </a>La biographie de Gilpin Horner, et le page merveilleux qui voyageait
+deux fois plus vite à pied que le cheval de son maître, et cela sans
+le secours de bottes de sept lieues, sont des chefs-d'œuvre de perfectionnement
+et de goût. En fait d'incidens, nous avons le coup de poing invisible,
+mais très-sensible, que reçoit le page au moment où le chevalier
+et son page entrent dans le château, sous le déguisement bien naturel
+d'une charretée de foin. Marmion, le héros du second poème, est exactement
+ce qu'eût été Guillaume de Lorraine, s'il eût su lire et écrire. Cet
+ouvrage a été fabriqué pour MM. Constable, Murray et Miller, valeur
+reçue en une certaine somme de monnaie, et en vérité, ayant égard au
+motif qui l'a inspirée, c'est une production très-recommandable. Si
+M. Scott veut écrire aux gages des libraires, qu'il fasse de son mieux
+pour satisfaire ceux qui le paient, mais qu'il ne déshonore plus son génie,
+qui sans contredit est très-grand, par de nouvelles imitations de nos
+vieilles ballades.</blockquote>
+
+<p>Après lui, se pavanant fièrement sur son cheval
+rouan, s'avance le fier Marmion au casque doré.
+Tantôt il forge des écritures, tantôt il s'élance le
+premier au fort du combat; ce n'est tout-à-fait un
+scélérat, ce n'est non plus qu'un demi-chevalier;
+également propre à briller sur un gibet et sur un
+champ de bataille, il offre un mélange étonnant de
+grandeur et de bassesse. Penses-tu, Scott, dans ton
+amour-propre, forcer le public à admirer ton roman
+suranné; quoique Murray se réunisse avec son
+ami Miller, pour donner à ta muse une demi-couronne
+de gages par vers? Non! quand les enfans
+d'Apollon se mettent dans le commerce, leurs couronnes
+se dessèchent, et leurs lauriers sont flétris.
+Qu'ils renoncent au nom sacré de poète, ceux qui
+tourmentent leur cerveau pour l'amour du gain, et
+non pour celui de la gloire. Puissent-ils tomber bien
+bas dans une abjection méritée, et que le mépris soit
+le salaire de leurs travaux sans honneurs! Oui, tel
+doit être le sort d'une muse prostituée et d'un poète
+à gage! Le fils d'Apollon, quand sa plume est vénale,
+ne nous inspire plus que du dégoût; et nous
+disons et pour long-tems, <i>bonne nuit, Marmion</i><a id="footnotetag434" name="footnotetag434"></a>
+<a href="#footnote434"><sup class="sml">434</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote434"
+name="footnote434"><b>Note 434: </b></a><a href="#footnotetag434">
+(retour) </a> «Bonne nuit, Marmion,» telle est l'exclamation pathétique et prophétique
+de Henri Blount, écuyer, au moment de la mort de l'honnête
+Marmion.
+(<i>Note de Lord Byron</i>.)</blockquote>
+
+<p>Voilà les productions qui appellent aujourd'hui
+nos éloges; voilà les poètes devant lesquels la muse
+doit s'incliner respectueusement! Milton, Dryden,
+Pope, également oubliés, doivent déposer leurs couronnes
+sacrées sur le front de Walter Scott.</p>
+
+<p>Il fut un tems où la muse était encore jeune, alors
+qu'Homère tenait la lyre et que Virgile chantait.
+A peine un siècle sur dix voyait-il naître un poème
+épique, et ce nom frappait comme un mot magique
+les oreilles des nations étonnées. Chacun de ces hommes
+immortels n'a laissé qu'un de ces ouvrages qui
+ne paraissaient que tous les mille ans<a id="footnotetag435" name="footnotetag435"></a>
+<a href="#footnote435"><sup class="sml">435</sup></a>. Des empires
+ont disparu de dessus la face de la terre, des langues
+sont mortes avec ceux qui leur avaient donné
+naissance, sans la gloire d'avoir produit une de ces
+compositions immortelles, qui font qu'un idiome
+survit à la ruine des états où il était parlé. Il n'en
+est pas ainsi chez nous; quoique des poètes d'un
+rang inférieur consacrent leur vie tout entière à la
+composition d'un seul ouvrage important. Voyez le
+marchand de ballades, Southey, s'élever dans les
+airs avec le vol audacieux de l'aigle. Le Camoëns,
+Milton, le Tasse, ne sont rien en comparaison de ce
+génie, dont les vers nombreux comme des armées
+s'arrangent chaque année sous forme d'un nouveau
+poème épique! La première s'avance, Jeanne d'Arc,
+le fléau de l'Angleterre, et l'orgueil de la France!
+Bien qu'elle ait été brûlée, comme sorcière, par ce
+méchant Bedford, voyez sa statue placée dans une
+niche glorieuse; ses fers se rompent, et délivrée à
+l'instant de la prison, vierge phénix, elle renaît de
+ses cendres.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote435"
+name="footnote435"><b>Note 435: </b></a><a href="#footnotetag435">
+(retour) </a> En effet, la fable de l'Odyssée est si étroitement liée à celle de
+l'lliade, qu'on peut les regarder comme ne formant ensemble qu'un
+grand poème historique. En parlant de Milton et du Tasse, nous ne
+faisons allusion qu'au <i>Paradis perdu</i>, et à la <i>Jérusalem délivrée</i>; puisque
+la <i>Jérusalem conquise</i> du poète italien et le <i>Paradis regagné</i> du
+poète anglais sont loin d'avoir obtenu la même célébrité..... Lequel des
+poèmes de M. Southey survivra?
+(<i>Note de Lord Byron</i>.)</blockquote>
+
+<p>Après elle, voici venir l'effroyable Thalaba<a id="footnotetag436" name="footnotetag436"></a>
+<a href="#footnote436"><sup class="sml">436</sup></a>, enfant
+monstrueux, étonnant et sauvage de l'Arabie;
+destructeur redouté de Domdaniel, qui a renversé
+plus de magiciens fous que le monde n'en a jamais
+connu! Héros immortel, tous tes ennemis sont vaincus;
+règne donc pour toujours..... l'illustre rival du
+Petit-Poucet! Puisque le mètre effrayé fuyait de devant
+ton nom, c'était avec grande raison que tu avais
+été destiné à être le dernier de ta race! Il n'y aurait
+pas grand mal à ce que les génies triomphans t'emportassent
+loin d'ici, illustre vainqueur du sens
+commun.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote436"
+name="footnote436"><b>Note 436: </b></a><a href="#footnotetag436">
+(retour) </a> Thalaba, second poème de M. Southey, a été ouvertement écrit
+comme une sorte de défi à la poésie et à tout ce que l'on connaissait jusque-là.
+M. Southey souhaitait produire quelque chose de nouveau, et il
+y a miraculeusement réussi. Jeanne d'Arc était déjà assez merveilleuse,
+mais pour Thalaba, c'est un de ces poèmes qui (comme l'a dit Porson,
+docteur en théologie, professeur à l'université de Cambridge, récemment
+décédé) seront lus quand on aura oublié Homère et Virgile..... <i>mais
+pas avant</i>!</blockquote>
+
+<p>Maintenant, le dernier et le plus grand de tous,
+Madoc, fond sur nous à pleines voiles; Cacique
+au Mexique, et prince de Galles, il nous raconte
+d'étranges histoires, comme font tous les voyageurs,
+des histoires plus vieilles que celles de Mandeville
+et pas tout-à-fait aussi vraisemblables. Southey<a id="footnotetag437" name="footnotetag437"></a>
+<a href="#footnote437"><sup class="sml">437</sup></a>!
+cesse tes chants si variés; un poète peut chanter trop
+souvent et trop long-tems: puisque tu es si fort en
+vers, au nom du ciel épargne-nous! Un quatrième
+poëme épique serait, hélas! plus que nous n'en pourrions
+supporter. Mais, si en dépit de tout ce que le
+monde peut dire, tu persistes à vouloir te fatiguer à
+faire des vers; si, toujours incivil, tu dois, dans de
+nouvelles ballades de Berkley, dévouer de vieilles
+femmes au diable<a id="footnotetag438" name="footnotetag438"></a>
+<a href="#footnote438"><sup class="sml">438</sup></a>, que ta menace n'atteigne que les
+enfans qui ne sont pas encore nés; «que Dieu te
+soit en aide, Southey, et à tes lecteurs aussi<a id="footnotetag439" name="footnotetag439"></a>
+<a href="#footnote439"><sup class="sml">439</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote437"
+name="footnote437"><b>Note 437: </b></a><a href="#footnotetag437">
+(retour) </a> Nous en demandons pardon à M. Southey. «Madoc, nous dit-il
+dans sa Préface, dédaigne le titre avili de poème épique.» Comment
+et par qui ce titre a-t-il été avili? Certes les derniers romans en vers
+de MM. Cottle, du lauréat Pye, d'Ogilvy, d'Hoyle, et de la tendre
+mistress Cowley, n'ont pas beaucoup relevé la muse épique. Mais puisque
+M. Southey ne veut pas de ce titre, qu'il nous soit permis de lui demander
+s'il lui a substitué quelque chose de mieux, ou s'il veut se contenter
+de rivaliser avec sir Richard Blackmore, pour la quantité aussi
+bien que pour la qualité de ses vers.
+(<i>Note de Lord Byron</i>.)</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote438"
+name="footnote438"><b>Note 438: </b></a><a href="#footnotetag438">
+(retour) </a> Voyez <i>la Vieille de Berkley</i>, ballade de M. Southey, dans laquelle
+une vieille dame de qualité est enlevée par Béelzébut, sur un cheval qui
+va au grand trot.
+(<i>Note de Lord Byron</i>.)</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote439"
+name="footnote439"><b>Note 439: </b></a><a href="#footnotetag439">
+(retour) </a> Le dernier vers, «Dieu te soit en aide,» est évidemment un plagiat
+de l'<i>anti-jacobin</i>, à M. Southey, sur ses dactyles:
+
+<p class="mid">Dieu te soit en aide, imbécille.</p>
+
+<p class="mid">(<i>Poésies anti-jacobines</i>, page 23.)<span class="rig">
+
+(<i>Note de Lord Byron</i>.)</span><br><br></p></blockquote>
+
+<p>Vient ensuite le lourd disciple de ton école, ce
+bénin apostat des règles poétiques, le simple Wordsworth,
+qui à fabriqué un lai plus doux qu'un soir de
+ce mois de mai qui lui est si cher; lai dans lequel il
+conseille à son ami de laisser là le travail et la peine,
+et de quitter ses livres de peur de devenir double<a id="footnotetag440" name="footnotetag440"></a>
+<a href="#footnote440"><sup class="sml">440</sup></a>;
+Wordsworth, qui montre, autant par son exemple
+que par ses préceptes, que la prose est de la poésie,
+et que les vers ne sont que de la prose. Convainquant
+tout le monde par une démonstration facile, que les
+ames poétiques aiment une prose absurde, et que
+des histoires du tems de Noël<a id="footnotetag441" name="footnotetag441"></a>
+<a href="#footnote441"><sup class="sml">441</sup></a>, abîmées encore pour
+se plier à un mauvais rhythme, contiennent l'essence
+du vrai sublime. Aussi quand il raconte l'histoire de
+Betty Foy, mère idiote d'un fils idiot, enfant imbécile
+et lunatique, qui a perdu son chemin, et qui,
+comme le poète, confond le jour avec la nuit<a id="footnotetag442" name="footnotetag442"></a>
+<a href="#footnote442"><sup class="sml">442</sup></a>, il
+peint d'une manière si pathétique chaque accident,
+il raconte d'une manière si sublime chaque aventure,
+que ceux qui voient l'idiot dans sa gloire
+sont convaincus que le poète est lui-même le héros
+de l'histoire.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote440"
+name="footnote440"><b>Note 440: </b></a><a href="#footnotetag440">
+(retour) </a> <i>Ballades lyriques</i>, page 4, stance <span class="sc">i</span ><sup>re</sup>.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote441"
+name="footnote441"><b>Note 441: </b></a><a href="#footnotetag441">
+(retour) </a> On ne croirait pas que le premier traducteur ait confondu les histoires
+plus libres, les farces de la quinzaine de Noël (le carnaval des
+Anglais), avec nos anciens cantiques appelés <i>des Noëls</i>.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote442"
+name="footnote442"><b>Note 442: </b></a><a href="#footnotetag442">
+(retour) </a> M. Wordsworth, dans sa Préface, s'est donné beaucoup de peine
+pour prouver que la prose et les vers sont la même chose, et certes on
+trouve dans ses ouvrages des exemples parfaitement d'accord avec ce
+principe:
+
+<p>«Et ainsi il répondit aux questions de Betty, comme un voyageur
+hardi, le coq chanta <i>Tou-hou</i>! <i>Tou-hou</i>! et le soleil brillait d'un
+éclat si froid, etc., etc.»
+(<i>Ballades lyriques</i>, page 129.)</p></blockquote>
+
+<p>Laisserons-nous passer inaperçu le tendre Coleridge,
+si cher à l'ode emphatique, et aux stances
+ampoulées? Quoique les petits sujets innocens soient
+ceux qui lui plaisent le mieux, il ne laisse pas que
+d'être sensible aux charmes d'une docte obscurité.
+Quand même l'inspiration refuserait son secours à
+celui qui a pris une <i>Pixie</i> pour sa muse<a id="footnotetag443" name="footnotetag443"></a>
+<a href="#footnote443"><sup class="sml">443</sup></a>, qui pourrait
+surpasser pour la sublimité des vers le poète
+qui s'est élevé jusqu'à prendre un âne pour le héros
+d'une élégie. Comme un tel sujet convenait bien à
+son noble esprit! Comme la sympathie nous rend
+bons et généreux!</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote443"
+name="footnote443"><b>Note 443: </b></a><a href="#footnotetag443">
+(retour) </a> Poésies de Coleridge, page II; <i>Chant des Pixies</i>, c'est-à-dire des
+fées du comté de Dévon. Nous trouvons, page 42, <i>Vers à une jeune
+dame</i>, et page 52, <i>Vers à un jeune âne</i>.</blockquote>
+
+<p>Oh! fabricant d'horribles merveilles, Lewis,
+moine, ou poète, qui ferais volontiers du Parnasse
+un cimetière! Là, ce sont des cyprès, et non des
+branches de laurier qui ceignent ton front; ta muse
+est une sorcière; tu n'es que le fossoyeur d'Apollon!
+Soit que tu t'asseyes sur d'anciens tombeaux, pour
+y recevoir les hommages d'une troupe de spectres de
+tes amis; soit que tu composes ces chastes descriptions,
+délices des femmes de notre siècle si décent;
+tous admirent en toi un membre du parlement<a id="footnotetag444" name="footnotetag444"></a>
+<a href="#footnote444"><sup class="sml">444</sup></a>, du
+cerveau duquel s'échappent, comme d'un enfer, des
+légions de fantômes, à peine couverts d'un drap de
+lit presque transparent, dont les ordres font surgir de
+terre de hideuses sorcières, des riols du feu, de
+l'eau, des nuages, avec de petits hommes gris, des
+monstres sauvages, et Dieu sait quoi encore, pour te
+combler d'honneurs avec Walter Scott. Encore une
+fois, tous t'admirent; mais si des contes tels que les
+tiens peuvent plaire, il n'y a que saint Luc<a id="footnotetag445" name="footnotetag445"></a>
+<a href="#footnote445"><sup class="sml">445</sup></a> qui
+puisse guérir cette maladie. Satan lui-même redouterait
+d'habiter avec toi, et de trouver dans ton cerveau
+un enfer plus profond que le sien!</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote444"
+name="footnote444"><b>Note 444: </b></a><a href="#footnotetag444">
+(retour) </a> «Car tout le monde connaît le petit Mathieu, membre du Parlement.»
+Voyez dans <i>le Statesman</i>, un poème à M. Lewis, supposé
+écrit par M. Jekyll.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote445"
+name="footnote445"><b>Note 445: </b></a><a href="#footnotetag445">
+(retour) </a> Saint Luc est le patron des médecins, et il était médecin lui-même
+avant que d'être appelé à l'apostolat.</blockquote>
+
+<p>Entouré d'un chœur de vierges; animées d'un autre
+feu que celui de Vesta, dont les yeux brillent,
+dont les joues sont enflammées par la passion, quel
+est ce poète si tendre, qui fait résonner les cordes
+d'une lyre hardie, tandis que les matrones l'écoutent
+dans un silence empressé? C'est Moore, le Catulle
+de notre âge, aussi doux mais aussi immoral dans
+ses chants. Quoiqu'affligée de le condamner, la muse
+doit cependant être juste; elle ne saurait pardonner
+les avocats harmonieux du libertinage. La flamme
+qui brûle sur son autel est pure; elle se détourne
+avec dégoût d'un encens plus grossier. Cependant,
+indulgente pour la jeunesse qui se repent, elle te
+dit: «Moore, corrige tes vers, va et ne pèche plus
+à l'avenir.»</p>
+
+<p>Pour toi, auquel appartiennent tout ce clinquant
+et tous ces ornemens de mauvais goût dont tu as
+défiguré le Camoëns en le traduisant, Hibernien
+Strangford! Avec tes yeux bleus<a id="footnotetag446" name="footnotetag446"></a>
+<a href="#footnote446"><sup class="sml">446</sup></a> et tes cheveux rouges
+ou bruns, si vantés, toi dont chaque jeune fille,
+malade d'amour, admire les vers, toi dont le galimatias
+harmonieux la fait presque expirer, apprends,
+si tu le peux, à respecter le sens de ton auteur,
+et à ne pas nous vendre sous un faux titre tes
+propres sonnets. Crois-tu placer tes vers plus haut
+dans l'opinion publique, en couvrant Camoëns de
+broderies et d'oripeaux? Corrige, Strangford, corrige
+tes mœurs et ton goût; sois ardent, mais pur; sois
+amoureux, mais chaste. Cesse de vouloir tromper;
+rends la harpe que tu as escamotée, et n'enseigne
+pas au poète lusitanien à copier Moore.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote446"
+name="footnote446"><b>Note 446 </b></a><a href="#footnotetag446">
+(retour) </a> Les lecteurs qui désireraient quelque explication à ce sujet, peuvent
+consulter <i>le Camoëns</i> de Strangford, page 127, la note à la page 56,
+ou la dernière page de l'article de la <i>Revue d'Édimbourg</i> sur le même
+ouvrage. Il est bon d'observer aussi que les choses qui y sont données
+comme étant du <i>Camoëns</i>, ne se trouvent pas plus dans l'original que
+dans le Cantique de Salomon.<span class="rig">
+ (<i>Note de Lord Byron</i>.)</span><br><br> </blockquote>
+
+<p>Dans ce grand nombre de volumes élégamment
+marbrés, voyez Hayley essayant en vain de produire
+quelque chose de nouveau; soit qu'il file péniblement
+ses comédies rimées, soit qu'il barbouille du
+papier dans un tems donné, comme Wood et Barclay
+fournissent une course à pied. Le style de sa
+maturité est le même que celui de sa jeunesse: toujours
+humble et toujours faible. Voyez d'abord briller
+le <i>Triomphe du caractère</i>; pour ma part j'avouerai
+qu'il m'a fait sortir du mien. Quant au <i>Triomphe de
+la Musique</i>, tous ceux qui l'ont lu peuvent jurer que
+la malheureuse musique n'y a jamais triomphé<a id="footnotetag447" name="footnotetag447"></a>
+<a href="#footnote447"><sup class="sml">447</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote447"
+name="footnote447"><b>Note 447: </b></a><a href="#footnotetag447">
+(retour) </a> Les deux compositions en vers les plus connues de M. Hayley sont
+un poème sur le <i>Triomphe du caractère</i>, et un autre sur le <i>Triomphe
+de la musique</i>. Il a aussi écrit un grand nombre de comédies, d'épîtres
+en vers rimés, etc., etc. Comme c'est, du reste; un biographe et un
+annotateur assez élégant, nous nous permettrons de lui rappeler le conseil
+de Pope à Wicherley, c'est-à-dire que nous l'engagerons à mettre ses
+poésies en prose, ce qui se pourrait faire très-aisément en retranchant de
+tems en tems la syllabe finale.</blockquote>
+
+<p>Moraviens, levez-vous, accordez quelques honneurs
+convenables à l'ennuyeuse dévotion! Le poète
+du sabbat, le sépulcral Grahame, répand en prose
+décousue ses accens sublimes. Il n'aspire point à la
+rime; il met en pièces dans ses vers blancs l'Évangile
+de saint Luc; fait des emprunts hardis au Pentateuque,
+et sans conscience, sans remords, pervertit
+les prophètes et pille les psaumes<a id="footnotetag448" name="footnotetag448"></a>
+<a href="#footnote448"><sup class="sml">448</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote448"
+name="footnote448"><b>Note 448: </b></a><a href="#footnotetag448">
+(retour) </a> M. Grahame a publié deux volumes écrits en argot religieux, sous le
+nom de <i>Promenades du dimanche</i>, et de <i>Peintures bibliques</i>.</blockquote>
+
+<p>Salut, sympathie! ta douce idée nous apporte
+mille images de mille choses. Au milieu de tes larmes,
+où il se baigne et s'enivre, elle nous fait
+voir le prince des tristes fabricans de sonnets. N'es-tu
+pas leur prince, en effet, harmonieux Bowles?
+toi le premier, le grand oracle des ames tendres, soit
+que tu demandes du secours aux vents qui soupirent,
+ou des consolations à la feuille jaunie; soit que tu
+racontes d'un ton lamentable quels sons joyeux rendent
+les cloches d'Oxford<a id="footnotetag449" name="footnotetag449"></a>
+<a href="#footnote449"><sup class="sml">449</sup></a>, ou que, toujours passionné
+pour les cloches; tu trouves un ami dans chaque
+tintement de celles d'Ostende. Comme ta muse
+frapperait plus juste au but, si à toutes les clochettes
+tu ajoutais un bonnet de fou! Délicieux Bowles!
+toujours bénissant, toujours béni, tout le monde
+aime tes vers, mais les enfans surtout en raffolent.
+Tu partages avec le tendre Moore le privilége de caresser
+la manie amoureuse de nos jeunes demoiselles!
+C'est avec toi qu'elles aiment à répandre des larmes,
+tant qu'elles sont encore confinées dans la chambre
+des enfans. Plus tard, tu perds graduellement de
+ton pouvoir; elles abandonnent le pauvre Bowles
+pour la muse plus pure de Moore.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote449"
+name="footnote449"><b>Note 449: </b></a><a href="#footnotetag449">
+(retour) </a> Voyez <i>Sonnets de Bowles</i>, etc., <i>Sonnets à Oxford</i> et <i>Stances en
+entendant les cloches d'Ostende</i>.</blockquote>
+
+<p>Tu dédaignes de borner à des sujets simples les
+nobles accords d'une lyre comme la tienne; «muse,
+t'écries-tu, fais entendre des accens plus forts et
+plus nobles<a id="footnotetag450" name="footnotetag450"></a>
+<a href="#footnote450"><sup class="sml">450</sup></a>!» des accens tels qu'on n'en a jamais
+entendus, et qu'on n'en entendra jamais. Toutes
+les découvertes faites après le déluge, depuis le
+moment où l'arche fatiguée s'arrêta sur la vase, occupent
+une place plus ou moins considérable dans ton
+livre, depuis le capitaine Noé jusqu'au capitaine Cook.
+Ce n'est pas tout; tu t'arrêtes dans ta route pour intercaler
+un tendre épisode<a id="footnotetag451" name="footnotetag451"></a>
+<a href="#footnote451"><sup class="sml">451</sup></a>, et tu nous racontes gravement....
+Écoutez toutes, belles demoiselles... Tu
+nous racontes comment Madère trembla pour la première
+fois au bruit d'un baiser. Bowles! grave ce
+prétexte dans ta mémoire; tiens-t'en à tes sonnets,
+mon ami, puisque du moins ils se vendent. Mais si
+quelque nouveau caprice, si la promesse de quelque
+nouveau gain te forcent à écrivasser encore, si quelque
+poète, naguère la terreur des sots, couché maintenant
+dans la poussière du tombeau, n'a plus que
+des hommages à attendre; si Pope, dont la gloire et
+le génie défièrent autrefois le talent du premier des
+critiques, doit aujourd'hui soutenir les atteintes du
+dernier d'entre eux; viens, essaie, cherche avec soin
+chaque petite faute, chaque incorrection: le premier
+de nos poètes, hélas! ne fut qu'un homme.
+Tâche de trouver quelque perle dans le fumier de
+tes devanciers; consulte lord Fanny, rapporte-t'en
+à Curll<a id="footnotetag452" name="footnotetag452"></a>
+<a href="#footnote452"><sup class="sml">452</sup></a>. Que toutes les calomnies d'autrefois se retrouvent
+sous ta plume et inondent tes pages; affecte
+une candeur qui ne saurait être vraie, décore
+ta basse jalousie du nom de zèle honnête; écris
+comme si l'ame de Bolingbroke pouvait encore te
+dicter ce que tu dois dire, fais en un mot par haine
+ce que Mallet a fait pour gagner l'argent qui lui était
+promis<a id="footnotetag453" name="footnotetag453"></a>
+<a href="#footnote453"><sup class="sml">453</sup></a>. Oh! si tu avais vécu dans le tems convenable,
+pour partager la folie furieuse de Dennis et
+rimer de concert avec Ralph<a id="footnotetag454" name="footnotetag454"></a>
+<a href="#footnote454"><sup class="sml">454</sup></a>; si tu t'étais réuni à
+la troupe qui attaquait le lion vivant, au lieu de venir,
+comme tu le fais, frapper du pied le lion mort,
+une juste récompense aurait couronné tes gains glorieux;
+le grand homme, pour prix de ton labeur,
+aurait immortalisé ton nom dans la <i>Dunciade</i><a id="footnotetag455" name="footnotetag455"></a>
+<a href="#footnote455"><sup class="sml">455</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote450"
+name="footnote450"><b>Note 450: </b></a><a href="#footnotetag450">
+(retour) </a> <i>Muse, fais entendre</i>, etc., est le premier vers de l'<i>Esprit de découverte</i>,
+de Bowles, un joli petit nain de poème épique, plein de vie
+et de mouvement. Entre autres vers délicieux, nous avons les suivans:
+
+<p>«Un baiser volé au milieu du silence attentif! A ce bruit, qu'ils n'avaient
+jamais entendu, ils tremblèrent, comme si le pouvoir... etc.»</p>
+
+<p>Ils tremblèrent, ils... les bois de Madère, très-étonnés d'un tel phénomène,
+et il y avait de quoi.</p></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote451"
+name="footnote451"><b>Note 451: </b></a><a href="#footnotetag451">
+(retour) </a> L'épisode auquel on fait allusion plus haut, c'est l'histoire de
+Robert à Machin et d'Anna d'Arfet, couple d'amans constans, lesquels exécutèrent
+le baiser susdit, qui étonna si vivement les forêts de Madère.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote452"
+name="footnote452"><b>Note 452: </b></a><a href="#footnotetag452">
+(retour) </a> Curll est un des héros de <i>la Dunciade</i>, il était libraire de profession.
+Lord Fanny est le nom poétique de lord Hervey, auteur de <i>Vers à
+l'imitation d'Horace</i>.<span class="rig">
+(<i>Note de Lord Byron</i>.)</span><br><br></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote453"
+name="footnote453"><b>Note 453: </b></a><a href="#footnotetag453">
+(retour) </a> Lord Bolingbroke salaria Mallet pour critiquer Pope après sa mort,
+parce que le poète avait conservé quelques copies d'un ouvrage de sa seigneurie
+(<i>Le Roi patriote</i>), que ce seigneur, homme de génie sans
+doute, mais d'un caractère rancunier, lui avait ordonné de détruire.<span class="rig">
+(<i>Note de Lord Byron</i>.)</span><br><br></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote454"
+name="footnote454"><b>Note 454: </b></a><a href="#footnotetag454">
+(retour) </a> Dennis le critique et Ralph le rimailleur.
+
+<p>«Silence, loups! quand Ralph mugit et rend la nuit hideuse, c'est aux
+hibous à lui répondre.»<span class="rig">
+(<span class="sc">Dunciade</span >.)</span><br><br></p></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote455"
+name="footnote455"><b>Note 455: </b></a><a href="#footnotetag455">
+(retour) </a> Voyez la dernière édition des œuvres de Pope, par M. Bowles,
+pour laquelle il a reçu 300 livres sterling. M. Bowles s'est ainsi convaincu
+combien il lui était plus aisé de vivre de la réputation des autres, que
+de s'en faire une à lui-même.<span class="rig">
+(<i>Note de Lord Byron</i>.)</span><br><br></blockquote>
+
+<p>Encore un poète épique, qui vient infliger un
+nouveau déluge de vers blancs aux malheureux enfans
+des hommes! Le Béotien Cottle, gloire de la
+riche Bristowa, importe de vieilles histoires des côtes
+de Cambrie, et envoie sa marchandise au marché...
+Ils sont tout vivans! Quarante mille vers,
+vingt-cinq chants! poisson tout frais venant de l'Hélicon!
+Qui veut en acheter? qui veut en acheter?
+C'est une occasion; c'est pour rien; qui veut acheter?
+Ma foi! ce ne sera pas moi. Les enfans de Bristol
+aiment trop la soupe à la tortue; ils aiment trop
+à passer la nuit autour d'un bol de punch au rack;
+si le commerce remplit la bourse, il appauvrit le cerveau,
+et c'est en vain qu'Amos Cottle a pris la lyre en
+main. Contemplez en lui le sort infortuné d'un auteur
+condamné à faire aujourd'hui des livres, lui
+qui en vendait autrefois. Oh! Amos Cottle! Phébus!
+quel nom pour remplir la trompette sonore de la renommée!
+Oh! Amos Cottle! considère un moment
+quel maigre profit tu retires de ta plume et de ton
+encre usées! Quand elles sont couvertes de tes rêveries
+poétiques, qui voudra jeter les yeux sur tes
+rames de papier? Oh! plume pervertie, oh! papier
+mal employé! Si Cottle<a id="footnotetag456" name="footnotetag456"></a>
+<a href="#footnote456"><sup class="sml">456</sup></a>, courbé sur son pupître,
+était resté l'ornement du comptoir, ou si, né pour
+d'utiles travaux, il eût appris à faire le papier qu'il
+gâte, qu'il eût labouré, bêché, ramé; il n'aurait
+pas chanté le pays de Galles, et je ne lui eusse pas
+donné place dans mes vers.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote456"
+name="footnote456"><b>Note 456: </b></a><a href="#footnotetag456">
+(retour) </a> M. Cottle, Amos ou Joseph, je ne sais lequel, mais certainement
+l'un ou l'autre, ou même tous les deux, autrefois marchands de livres
+qu'ils ne composaient pas, auteurs aujourd'hui de livres qui ne se vendent
+pas, ont publié un couple de poèmes épiques: <i>Alfred</i> (pauvre
+Alfred! tu avais déjà passé par les mains de Pie)! avec <i>la chute de la
+Cambrie</i>.</blockquote>
+
+<p>Tel Sisyphe roule sans cesse aux enfers son immense
+rocher, dont le mouvement ne saurait être
+arrêté, tel, délicieux Richemond, l'ennuyeux Maurice<a id="footnotetag457" name="footnotetag457"></a>
+<a href="#footnote457"><sup class="sml">457</sup></a>,
+promène le long de tes hauteurs le poids de
+ses feuilles, lourdes comme du granit, pétrifications
+d'un cerveau laborieusement tourmenté, qui, avant
+d'arriver au sommet, tombent déchirées en morceaux.</p>
+
+<p>La lyre brisée, les joues pâles, voyez Alcée<a id="footnotetag458" name="footnotetag458"></a>
+<a href="#footnote458"><sup class="sml">458</sup></a>
+redescendre d'un pas incertain dans le sacré vallon!
+Ses espérances étaient belles; elles eussent pu fleurir
+enfin; elles ont été séchées dans leur bourgeon
+par le vent du nord; ses fleurs sont tombées à mesure
+que le vent s'est élevé! Que la terre classique<a id="footnotetag459" name="footnotetag459"></a>
+<a href="#footnote459"><sup class="sml">459</sup></a>
+de Sheffield pleure ses ouvrages perdus, qu'une
+main impie n'aille pas troubler leur sommeil prématuré<a id="footnotetag460" name="footnotetag460"></a>
+<a href="#footnote460"><sup class="sml">460</sup></a>!</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote457"
+name="footnote457"><b>Note 457: </b></a><a href="#footnotetag457">
+(retour) </a> M. Maurice a manufacturé la valeur d'un gros in-quarto sur les
+beautés de <i>Richemond Hill</i> et autres: il décrit aussi les vues charmantes
+de Turnham Green, d'Hammersmith, du vieux et du nouveau Brentford
+et des lieux adjacens.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote458"
+name="footnote458"><b>Note 458: </b></a><a href="#footnotetag458">
+(retour) </a> Montgomery.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote459"
+name="footnote459"><b>Note 459: </b></a><a href="#footnotetag459">
+(retour) </a> L'épithète <i>classique</i> est prise en ironie et même par antiphrase,
+Sheffield étant un pays essentiellement manufacturier, et très-peu célèbre
+pour la culture des lettres et des arts.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote460"
+name="footnote460"><b>Note 460: </b></a><a href="#footnotetag460">
+(retour) </a> Pauvre Montgomery! Quoique loué par tous les critiques anglais, il
+a été amèrement ravalé par ceux de la <i>Revue d'Édimbourg</i>: Après tout,
+le poète de Sheffield est un homme d'un talent considérable; son <i>Voyageur
+en Suisse</i> vaut mille <i>ballades lyriques</i> et au moins cinquante
+<i>poèmes épiques dégradés</i>.</blockquote>
+
+<p>Et cependant, dites-moi, pourquoi un poète renonçerait-il
+sitôt aux faveurs des neufs Sœurs? Se
+doit-il laisser pour jamais épouvanter par les hurlemens
+de ces loups du nord, toujours cherchant
+leur proie dans l'obscurité? troupe lâche, qui brise
+en déchirant, pour satisfaire son instinct infernal,
+tout ce qui se trouve sur son chemin. Jeunes ou
+vieux, vivans ou morts, n'importe, il faut que ces
+harpies se repaissent. Pourquoi ceux qu'ils attaquent
+abandonneraient-ils si aisément leurs possessions légitimes?
+pourquoi fuir ainsi timidement devant leurs
+griffes? pourquoi ne pas plutôt refouler vers <i>Arthur's
+seat</i> ces chiens acharnés<a id="footnotetag461" name="footnotetag461"></a>
+<a href="#footnote461"><sup class="sml">461</sup></a>?</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote461"
+name="footnote461"><b>Note 461: </b></a><a href="#footnotetag461">
+(retour) </a> Arthur's seat, monticule qui domine Édimbourg, pris ici au figuré
+pour l'Écosse.</blockquote>
+
+<p>Salut, immortel Jeffrey! Autrefois l'Angleterre se
+glorifiait de posséder un juge dont le nom était presque
+identique avec le tien: son ame ressemblait tant
+à la tienne! il avait ta clémence, ta justice. Quelques-uns
+pensent que Satan t'a remis aujourd'hui
+les pouvoirs qu'il lui avait confiés, qu'il a renvoyé
+de nouveau son esprit sur la terre, et qu'il t'a chargé
+de décider aujourd'hui sur le sort des lettres, comme
+Jeffries décidait naguère de celui des hommes. Ta
+main est moins puissante, mais ton cœur n'est pas
+moins noir, ta voix est aussi disposée à ordonner
+les tortures. Élevé de bonne heure dans les cours,
+quoique tu n'y aies encore appris de la loi que ce
+qu'il en faut pour trouver un défaut, une nullité: si
+bien instruit à l'école des patriotes, à te jouer des
+partis, quoique tu ne sois toi-même que le jouet,
+l'instrument d'un parti, qui sait, si le hasard, rendant
+à tes patrons le pouvoir qu'ils ont justement
+perdu, les efforts de ta plume ne seront pas un jour
+dignement récompensés, et si, nouveau Daniel, tu
+ne parviendras pas à t'asseoir sur le siège d'un juge<a id="footnotetag462" name="footnotetag462"></a>
+<a href="#footnote462"><sup class="sml">462</sup></a>?
+Qu'il soit permis à l'ombre de Jeffries de nourrir
+cette tendre espérance; qu'il lui soit un jour permis
+de te féliciter, en t'offrant une corde, et de te dire:
+«Héritier de mes vertus! homme d'une ame égale à
+la mienne! habile à condamner et à calomnier le
+genre humain, reçois cette corde que je t'ai gardée
+avec soin, pour la passer au col de tus victimes, et
+pour finir par la porter toi-même.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote462"
+name="footnote462"><b>Note 462: </b></a><a href="#footnotetag462">
+(retour) </a> Cette singulière prédiction de Byron, à laquelle lui-même n'attachait
+probablement aucune importance, et qui lui avait sans doute été
+suggérée par la seule ressemblance du nom du critique écossais avec le
+juge Jeffries d'exécrable mémoire, vient de se réaliser. M. Jeffrey a quitté
+la rédaction en chef de la <i>Revue d'Édimbourg</i>, et occupe en ce moment
+une des principales charges dans la magistrature de son pays.</blockquote>
+
+<p>Salut au grand Jeffrey! Que le ciel protège sa
+vie; que son nom fleurisse sur les bords fertiles de la
+Fife. Que les dieux prennent soin de ses jours dans
+ses guerres futures, puisque les auteurs descendent
+quelquefois dans le Champ de Mars! Personne ne se
+rappelle-t-il ce jour fameux, ce jour à jamais glorieux,
+ce jour presque fatal, où Moore lui présenta
+un pistolet chargé à poudre, tandis que les myrmidons
+de la police les regardaient faire en riant?
+Oh! jour désastreux<a id="footnotetag463" name="footnotetag463"></a>
+<a href="#footnote463"><sup class="sml">463</sup></a>! le château de Dunedin, malgré
+les rochers solides sur lesquels il est assis, éprouva
+une secrète commotion. La Forth, émue de sympathie,
+roula des flots noircis par la douleur; les tourbillons
+de vent du nord épouvantés firent entendre
+des gémissemens. La Tweed détacha la moitié de ses
+eaux sous forme de larmes; l'autre moitié passa
+tranquillement son chemin<a id="footnotetag464" name="footnotetag464"></a>
+<a href="#footnote464"><sup class="sml">464</sup></a>, et le sommet d'Arthur's
+seat s'inclina vers la base. La triste Tolbooth
+elle-même<a id="footnotetag465" name="footnotetag465"></a>
+<a href="#footnote465"><sup class="sml">465</sup></a> eut peine à se tenir en place; la triste
+Tolbooth fut émue; car dans de telles occasions, le
+marbre peut s'émouvoir aussi-bien que l'homme.
+Tolbooth sentit qu'elle était privée à jamais de ses
+charmes, si Jeffrey mourait ailleurs que dans ses
+bras<a id="footnotetag466" name="footnotetag466"></a>
+<a href="#footnote466"><sup class="sml">466</sup></a>. Bien plus, miracle non moins important,
+quoique nous ne le citions que le dernier, lors de
+cette fatale matinée, son seizième étage, où il était
+né, le grenier matrimonial, s'éboula avec fracas.
+La pâle Édin<a id="footnotetag467" name="footnotetag467"></a>
+<a href="#footnote467"><sup class="sml">467</sup></a> frissonna à ce bruit; les rues d'alentour
+furent semées d'un amas de rames de papier
+aussi blanc que le lait, et le <i>Canongate</i><a id="footnotetag468" name="footnotetag468"></a>
+<a href="#footnote468"><sup class="sml">468</sup></a> fut inondé
+de torrens d'encre. Celle-ci semblait une image de
+son ame candide; l'autre représentait sa valeur que
+le sang n'avait jamais souillée, et tous deux combinés
+paraissaient de dignes emblèmes de son puissant
+génie. Cependant la déesse de la Calédonie se tenait
+dans les airs, au-dessus du champ du combat, et
+l'arracha à la fureur de Moore. Elle retira adroitement
+de chaque pistolet le plomb vengeur, et le
+lança vers la tête de son favori. Cette tête, avec un
+pouvoir plus que magnétique, attira ce métal pour
+lequel elle avait plus d'affinité que Danaé n'avait
+de goût pour la pluie d'or, et bien que ce soit un
+minerai difficile à raffiner, il a pris un prodigieux
+accroissement; c'est maintenant une véritable mine.
+«Mon fils, s'écria la déesse, n'écoute plus dorénavant
+cette soif de sang; jette ton pistolet, reprends
+ta plume; préside à la politique et à la poésie, gloire
+de ton pays, et guide de la Grande-Bretagne. Car
+aussi long-tems que les enfans irréfléchis d'Albion
+reconnaîtront nos lois, tant que le goût écossais décidera
+de l'esprit anglais, aussi long-tems durera ton
+règne paisible, et nul n'osera prendre ton nom en
+vain. Regarde, une troupe choisie t'aidera à accomplir
+ton plan, et te reconnaîtra pour le chef suprême
+du clan des critiques. Le premier, tu distingueras
+l'illustre comte fameux pour ses voyages, l'Athénien
+Aberdeen<a id="footnotetag469" name="footnotetag469"></a>
+<a href="#footnote469"><sup class="sml">469</sup></a>! Herbert brandira le marteau de <i>Thor</i><a id="footnotetag470" name="footnotetag470"></a>
+<a href="#footnote470"><sup class="sml">470</sup></a>,
+et quelquefois, par gratitude, tu vanteras ses rimes
+grossières<a id="footnotetag471" name="footnotetag471"></a>
+<a href="#footnote471"><sup class="sml">471</sup></a>. Sydney, au style affecté, recherchera
+une place dans tes pages amères<a id="footnotetag472" name="footnotetag472"></a>
+<a href="#footnote472"><sup class="sml">472</sup></a>; ainsi fera le classique
+Hallam<a id="footnotetag473" name="footnotetag473"></a>
+<a href="#footnote473"><sup class="sml">473</sup></a>, si renommé pour ses connaissances
+helléniques. Scott pourra peut-être te prêter le secours
+de son talent et de sa renommée, et le méprisable
+Pillans<a id="footnotetag474" name="footnotetag474"></a>
+<a href="#footnote474"><sup class="sml">474</sup></a> calomniera au besoin ses amis. Tandis
+que Lambe, après avoir offert à la joyeuse Thalie
+un hommage qu'elle a rejeté, et s'être vu siffler par
+tous les autres, essaiera de condamner à son tour les
+ouvrages d'autrui<a id="footnotetag475" name="footnotetag475"></a>
+<a href="#footnote475"><sup class="sml">475</sup></a>. Que ton nom soit connu! Que
+ton empire soit sans limites! Les banquets de lord
+Holland paieront tous tes travaux; tant que la
+Grande-Bretagne paiera le tribut d'hommages qu'elle
+doit aux gagistes de sa seigneurie, et aux ennemis
+du vrai mérite. Mais écoute un avis: avant que ton
+prochain numéro ne paraisse, couvert à l'ordinaire
+de papier jaune et bleu, prends garde que quelques
+nouvelles erreurs de Brougham ne viennent détruire
+la vente, et ne te forcent à remplacer sur la table le
+roastbeef par les <i>bannocks</i><a id="footnotetag476" name="footnotetag476"></a>
+<a href="#footnote473"><sup class="sml">476</sup></a>, et le chou-fleur par un
+légume plus grossier.» Ayant ainsi parlé, la déesse
+au court jupon embrassa son fils, et disparut au milieu
+d'un brouillard écossais<a id="footnotetag477" name="footnotetag477"></a>
+<a href="#footnote477"><sup class="sml">477</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote463"
+name="footnote463"><b>Note 463: </b></a><a href="#footnotetag463">
+(retour) </a> En 1806, MM. Jeffrey et Moore se rendirent sur le terrain, près de
+Chalk-farm; l'arrivée des officiers de police empêcha le duel d'avoir lieu.
+Lorsqu'on examina les pistolets, il se trouva que les balles s'étaient évaporées
+avec le courage des combattans. Cette circonstance fournit le sujet
+de nombreuses plaisanteries aux journaux de l'époque.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote464"
+name="footnote464"><b>Note 464: </b></a><a href="#footnotetag464">
+(retour) </a> La Tweed se comporta dans cette occasion avec tout le décorum
+convenable; il eût été répréhensible pour la partie anglaise de la rivière
+de donner le moindre signe d'appréhension.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote465"
+name="footnote465"><b>Note 465: </b></a><a href="#footnotetag465">
+(retour) </a> <i>Tolbooth</i>, prison principale d'Édimbourg, que Scott a rendue si
+célèbre sous le nom de <i>the heart of the Mid-Lothian</i>.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote466"
+name="footnote466"><b>Note 466: </b></a><a href="#footnotetag466">
+(retour) </a> La sympathie déployée en cette occasion par la Tolbooth, qui paraît
+en effet avoir été vivement affectée, ne saurait être trop louée. On
+pouvait craindre que le grand nombre de criminels exécutés devant ses
+yeux n'eussent endurci son cœur davantage. Nous en parlons ici comme
+d'une personne du sexe, parce que la délicatesse de sentimens qu'elle
+montra alors avait quelque chose de vraiment féminin, bien que, comme
+dans tous les mouvemens qui font agir les femmes, il s'y mêlât un peu
+d'égoïsme.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote467"
+name="footnote467"><b>Note 467: </b></a><a href="#footnotetag467">
+(retour) </a> Nom poétique d'Édimbourg.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote468"
+name="footnote468"><b>Note 468: </b></a><a href="#footnotetag468">
+(retour) </a> <i>Canongate</i>, espèce de <i>quartier latin</i> d'Édimbourg, grande rue,
+où de tems immémorial se sont fixés les savans et les gens de lettres.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote469"
+name="footnote469"><b>Note 469: </b></a><a href="#footnotetag469">
+(retour) </a> Sa seigneurie a long-tems voyagé sur le continent; elle est membre
+de la société Athénienne, et a rédigé dans la Revue l'article sur la <i>topographie
+de Troie</i>, par Gell.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote470"
+name="footnote470"><b>Note 470: </b></a><a href="#footnotetag470">
+(retour) </a> <i>Thor</i>. C'est le Vulcain de la mythologie saxonne: c'est du nom de
+ce dieu que le jeudi est appelé en anglais <i>Thursday</i>, jour de Thor.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote471"
+name="footnote471"><b>Note 471: </b></a><a href="#footnotetag471">
+(retour) </a> M. Herbert a traduit des poésies icelandiques et autres. Une des
+principales pièces est un <i>Chant sur le marteau de Thor retrouvé</i>.
+Cette traduction est très-plaisante, et écrite d'un style tout à fait
+vulgaire.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote472"
+name="footnote472"><b>Note 472: </b></a><a href="#footnotetag472">
+(retour) </a> Le révérend Sydney Smith, auquel on attribue les <i>Lettres de Pierre
+Plymley</i>, et quelques critiques sans importance.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote473"
+name="footnote473"><b>Note 473: </b></a><a href="#footnotetag473">
+(retour) </a> M. Hallam fit un article sur le <i>Goût</i>, ouvrage de Payne Knight, et
+se montra très-sévère sur quelques vers grecs qu'il y rencontra. Il ne découvrit
+que les vers en question étaient de Pindare, que lorsque la critique
+fut imprimée et qu'il ne fut plus possible de l'anéantir. Elle restera
+comme un monument impérissable des talens et de la sagacité de
+M. Hallam.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote474"
+name="footnote474"><b>Note 474: </b></a><a href="#footnotetag474">
+(retour) </a> Pillans est maître particulier ou répétiteur à l'école d'Eton, c'est ce
+que les Anglais appellent <i>tutor</i>.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote475"
+name="footnote475"><b>Note 475: </b></a><a href="#footnotetag475">
+(retour) </a> L'honorable G. Lambe a fait les articles sur les <i>misères</i> de Beresford;
+il est, en outre, auteur d'une farce représentée d'abord avec grand
+succès sur un théâtre de société, mais qui tomba lourdement sur le
+théâtre de Covent-Garden. Elle était intitulée: <i>Whistle for it</i>; «<i>sifflez,
+vous l'aurez</i>.»</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote476"
+name="footnote476"><b>Note 476: </b></a><a href="#footnotetag476">
+(retour) </a> Bannocks, gâteaux faits avec la farine d'avoine ou de pois.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote477"
+name="footnote477"><b>Note 477: </b></a><a href="#footnotetag477">
+(retour) </a> Je dois des excuses aux honorables déesses, pour en avoir ici introduit
+une avec le petit jupon du pays; mais, hélas! que pouvais-je faire?
+Je ne pouvais pas dire le génie de la Calédonie; on sait bien qu'il n'y a
+pas de génie à rencontrer depuis Clakmannan jusqu'à Caithness, et cependant,
+sans le secours d'un être surnaturel, comment sauver Jeffrey?
+Les fées nationales, les <i>Kelpies</i>, ont un nom trop peu poétique; quant
+aux <i>Brownies</i> et aux <i>Bons voisins</i>, qui sont des esprits bons et sages,
+ils eussent refusé de le délivrer de ce mauvais pas. Il m'a donc fallu inventer
+une déesse exprès, et Jeffrey doit m'en savoir d'autant plus de
+reconnaissance, que c'est très-probablement la seule occasion qu'il ait
+jamais eue et qu'il aura jamais de se trouver en rapport avec quoi que ce
+soit de céleste.</blockquote>
+
+<p>Illustre lord Holland, il serait dur de citer ici
+tous tes gagistes et de t'oublier toi-même! Holland à
+la tête, Henry Petty à la queue, sont, l'un le piqueur,
+l'autre le valet de la meute littéraire. Bénis
+soient les banquets d'Holland-house, où les Écossais
+trouvent à dîner et les journalistes à boire! Les faméliques
+habitans de <i>Grub-street</i><a id="footnotetag478" name="footnotetag478"></a>
+<a href="#footnote478"><sup class="sml">478</sup></a> viendront long-tems
+dîner sous ce toit hospitalier, dont les shériffs et les
+huissiers sont tenus à l'écart. Voyez l'honnête Hallam
+poser sa fourchette, prendre sa plume, rendre
+compte des ouvrages de sa seigneurie, et plein de
+reconnaissance pour le fondateur du festin, déclarer
+que son hôte peut au moins traduire<a id="footnotetag479" name="footnotetag479"></a>
+<a href="#footnote479"><sup class="sml">479</sup></a>. Dunedin<a id="footnotetag480" name="footnotetag480"></a>
+<a href="#footnote480"><sup class="sml">480</sup></a>,
+contemple tes enfans avec délices; ils écrivent pour
+manger, et ils mangent parce qu'ils écrivent. Et de
+peur qu'échauffés par des libations trop fréquentes
+ils ne laissent échapper quelques pensées trop libres,
+capables de couvrir d'une rougeur pudique le front
+de la partie femelle des lecteurs, milady revoit et
+écrême chaque critique, répand sur chacune le souffle
+de son ame si pure, réforme chaque erreur et repolit
+le tout<a id="footnotetag481" name="footnotetag481"></a>
+<a href="#footnote481"><sup class="sml">481</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote478"
+name="footnote478"><b>Note 478: </b></a><a href="#footnotetag478">
+(retour) </a> <i>Grub street</i>, rue de Londres, plus particulièrement habitée par les
+rimailleurs et les critiques d'un rang tout-à-fait inférieur.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote479"
+name="footnote479"><b>Note 479: </b></a><a href="#footnotetag479">
+(retour) </a> Lord Holland a traduit quelques morceaux de Lope de Vega, qu'il
+a insérés dans sa Vie de l'auteur, ouvrage qui a été jugé excellent par les
+convives <i>désintéressés</i> de sa seigneurie.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote480"
+name="footnote480"><b>Note 480: </b></a><a href="#footnotetag480">
+(retour) </a> Dunedin, ancien nom de l'Écosse.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote481"
+name="footnote481"><b>Note 481: </b></a><a href="#footnotetag481">
+(retour) </a> Il est certain que milady est soupçonnée d'avoir déployé son esprit
+sans égal dans la <i>Revue d'Édimbourg</i>. Quoi qu'il en soit, nous savons
+de bonne part que les articles lui en sont soumis manuscrits... sans doute
+pour être revus et corrigés.</blockquote>
+
+<p>Maintenant passons au drame: quel spectacle varié!
+quelles scènes précieuses invitent tour à tour
+les yeux étonnés! Des jeux de mots, un prince renfermé
+dans un tonneau<a id="footnotetag482" name="footnotetag482"></a>
+<a href="#footnote482"><sup class="sml">482</sup></a>, et l'absurde ouvrage de
+Dibdin donnant au public une satisfaction complète.
+Bien qu'aujourd'hui, grâces au ciel! la rosciomanie
+soit passée, et que l'on veuille bien de nouveau
+souffrir sur la scène des acteurs parvenus à l'âge
+d'homme<a id="footnotetag483" name="footnotetag483"></a>
+<a href="#footnote483"><sup class="sml">483</sup></a>; à quoi bon s'efforcer de plaire aux critiques
+anglais, quand ils laissent passer de pareilles
+pièces! quand Reynolds nous prodigue impunément
+ses jurons et ses interjections perpétuelles, confondant
+à la fois les lieux communs et le sens commun;
+quand le public, laissant le <i>monde</i> de Kenny aller
+jusqu'à la fin, donne une preuve de son indulgence
+excessive; quand Beaumont nous offre, dans son
+Caractacus volé, une tragédie complète en tout, le
+poème excepté<a id="footnotetag484" name="footnotetag484"></a>
+<a href="#footnote484"><sup class="sml">484</sup></a>. Qui pourrait ne pas gémir quand
+de telles pièces font fureur, quand notre théâtre est
+ainsi avili et dégradé! Dieux puissans! Tous les
+sentimens de pudeur, tous les talens sont-ils donc
+éteints? N'avons-nous plus aucun poète de mérite
+vivant?... Aucun? Réveillez-vous, Georges Colman,
+Cumberland, réveillez-vous! Sonnez la cloche d'alarme;
+que la sottise frissonne! Oh Shéridan! Si
+quelque chose peut émouvoir ta plume, fais que la
+comédie remonte sur son trône, abjure les momeries
+de l'école allemande, laisse de nouveaux Pizarres
+à de sots traducteurs, donne un dernier souvenir à
+tes contemporains, un drame classique, et réforme
+le théâtre. Dieux puissans! La sottise osera-t-elle
+lever la tête en maîtresse sur ce théâtre où Garrick
+s'est montré, où Kemble vit encore pour se montrer?
+La farce y osera-t-elle revêtir encore son masque
+ignoble? Hooke viendra-t-il y cacher encore ses héros
+dans un baril? De judicieux directeurs offriront-ils
+toujours au public Cherry, Skeffington et <i>ma mère
+l'Oie</i>, tandis que Shakspeare, Otway, Massinger
+oubliés, pourrissent à l'étalage des bouquinistes ou
+sur les rayons de quelques bibliothèques? Là, avec
+quelle pompe les journaux quotidiens proclament les
+noms des dignes rivaux qui se disputent aujourd'hui
+la gloire dramatique! Quoique les spectres de Lewis
+fassent d'effrayantes grimaces, cependant Skeffington
+et la <i>mère l'Oie</i> partagent le prix avec lui. Et certes
+le grand Skeffington a droit à nos applaudissemens,
+pour ses habits sans basques et ses squelettes de
+pièces également renommés; lui dont le génie ne se
+borne pas à fournir des sujets aux décorations magiques
+de Greenword<a id="footnotetag485" name="footnotetag485"></a>
+<a href="#footnote485"><sup class="sml">485</sup></a>, qui ne s'endort pas après
+avoir fait la Belle au bois dormant, mais qui vient
+de produire les cinq actes d'une tragédie ronflante<a id="footnotetag486" name="footnotetag486"></a>
+<a href="#footnote486"><sup class="sml">486</sup></a>.
+Cependant, frappé de la beauté des décors, John
+Bull se demande ce que tout cela veut dire, et comme
+il voit quelques amateurs gagés applaudir, John Bull
+applaudit aussi, pour éviter de s'endormir tout-à-fait.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote482"
+name="footnote482"><b>Note 482: </b></a><a href="#footnotetag482">
+(retour) </a> Dans le mélodrame de <i>Tékéli</i>; ce prince héroïque est renfermé dans
+un tonneau sur le théâtre... asile tout nouveau pour les héros dans le
+malheur.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote483"
+name="footnote483"><b>Note 483: </b></a><a href="#footnotetag483">
+(retour) </a> Allusion au jeune <i>Betty</i>, surnommé le <i>Roscius enfant</i>. Après avoir
+débuté, à l'âge de dix ans, sur quelques théâtres secondaires d'Irlande,
+et à Dublin, ce jeune homme fut appelé à Londres pour y remplir les
+premiers rôles tragiques. Il y excita un enthousiasme sans exemple, reçut
+jusqu'à deux cents guinées par représentation. Bientôt on ne vit plus
+sur tous les théâtres de la ville et de la province que des petites merveilles
+imberbes, jouant les amoureux, et, au besoin, les vieillards. Malheureusement
+le tems ne réalisa pas de si brillantes espérances, la réputation de
+Betty tomba comme elle s'était élevée; il s'adonna à l'usage des liqueurs
+fortes et mourut, il y a quelques années, acteur inconnu dans une troupe
+du dernier ordre.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote484"
+name="footnote484"><b>Note 484: </b></a><a href="#footnotetag484">
+(retour) </a> M. Thomas Sheridan, nouveau directeur de Drury-Lane, laissant de
+côté le dialogue de la tragédie de <i>Bonduca</i>, eu prit les accessoires et la
+mise en scène pour en former le spectacle de <i>Caractacus</i>. Une telle conduite
+était-elle digne de son grand-père ou de lui-même?</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote485"
+name="footnote485"><b>Note 485: </b></a><a href="#footnotetag485">
+(retour) </a> M. Greenword est peintre-décorateur de Drury-Lane, et, en cette
+qualité, M. Skeffington lui a de grandes obligations.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote486"
+name="footnote486"><b>Note 486: </b></a><a href="#footnotetag486">
+(retour) </a> M. Skeffington est l'illustre auteur de <i>la Belle au Bois dormant</i>
+(the Sleeping Beauty) et des <i>Demoiselles et les Célibataires</i> (Maids and
+Bachelors); <i>Baccalaurei baculo magis quam lauro digni</i>.</blockquote>
+
+<p>Voilà donc où nous en sommes aujourd'hui! Et
+comment pourrions-nous sans gémir songer à ce que
+nos pères ont été? Anglais dégénérés! Êtes-vous insensibles
+à la honte? Aimez-vous la lourde sottise?</p>
+
+<p>N'osez-vous donc siffler ce qui est digne d'être sifflé?
+Ah! les nobles Anglais peuvent aujourd'hui contempler
+avec plaisir toutes les contorsions du visage de
+Naldi; ils ont raison de sourire aux bouffonneries de
+l'Italie, de s'extasier devant le pantalon de M<sup>me</sup> Catalani<a id="footnotetag487" name="footnotetag487"></a>
+<a href="#footnote487"><sup class="sml">487</sup></a>,
+puisque le théâtre national ne leur offre
+plus d'autres vestiges d'esprit que des jeux de mots,
+d'autre gaîté que des grimaces.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote487"
+name="footnote487"><b>Note 487: </b></a><a href="#footnotetag487">
+(retour) </a> Les noms de Naldi et de Catalani n'ont pas besoin de notes explicatives,
+le visage de l'un et le salaire de l'autre suffiront pour nous rappeler
+long-tems ces amusans vagabonds. D'ailleurs nous sommes encore tout
+meurtris des efforts qu'il nous a fallu faire pour entrer au théâtre, la première
+fois que cette dame s'y montra en culottes.</blockquote>
+
+<p>Qu'habile dans tous les arts qui adoucissent les
+mœurs, en corrompant le cœur, l'Ausonie inonde la
+ville de folies exotiques, pour sanctionner le vice et
+détruire le décorum; que nos dames mariées se pâment
+devant le danseur Deshayes, savourant d'avance
+les espérances que font concevoir ses formes
+athlétiques, tandis que Gayton bondit devant les
+yeux enchantés de nos vieux marquis et de nos jeunes
+ducs; que des libertins de bonne maison contemplent
+avec ivresse la séduisante Presle, dont les
+membres s'agitent sous un voile transparent; qu'Angiolini
+étale à nos regards son sein aussi blanc que la
+neige, qu'elle déploie en mesure ses bras si blancs,
+qu'elle se balance avec grâce sur l'extrémité de son
+orteil flexible; que Collini, montrant son cou d'albâtre,
+fasse entendre des cadences savantes, des
+accens qui respirent l'amour et charment les auditeurs
+transportés! ne levez pas votre faux vengeresse,
+redresseurs des vices, saints réformateurs, trop délicats
+et trop austères! vous qui, pour sauver nos
+ames pécheresses, avez rendu ces beaux décrets
+qui font qu'on ne voit plus de barbiers raser le dimanche,
+ni de bière mousser sur les bords d'un
+pot d'étain. Nos barbes non faites, nos pots à bière
+secs sont là pour attester votre respect religieux pour
+le saint jour du sabbat. Je vous salue à la fois, patron
+et séjour du vice et de la folie, Greville et Argyle<a id="footnotetag488" name="footnotetag488"></a>
+<a href="#footnote488"><sup class="sml">488</sup></a>!
+Dans ce palais superbe, temple révéré de la
+mode, dont les vastes portiques s'ouvrent à des adorateurs,
+si mélangés, voyez le moderne Pétrone,
+l'arbitre du goût et des plaisirs! Là vous trouverez
+l'eunuque qui chante, à prix d'argent, les chœurs
+de l'Hespérie, la flûte ravissante, la lyre douce et
+lascive, les chants de l'Italie, les danses de la France,
+les orgies nocturnes, la valse, le sourire de la
+beauté, le vermillon que donne le jus de la grappe;
+tout cela pour des fats, des fous, des joueurs, des
+coquins et des lords mêlés ensemble: chacun trouve
+de quoi flatter ses goûts... Comus leur accorde tout,
+le champagne, le jeu, la musique et les femmes de
+leurs voisins. Enfans affamés du dieu du commerce,
+ne nous parlez pas d'une ruine qui est votre propre
+ouvrage. Mollement couchés au soleil enivrant de
+l'abondance, les enfans gâtés de la fortune ne se
+figurent point la pauvreté, si ce n'est comme un costume
+de fantaisie dans une mascarade, quand un âne
+nouvellement arrivé à la pairie prend pour un bal
+de nuit le costume de mendiant, qui fut peut-être
+l'habit ordinaire de son aïeul.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote488"
+name="footnote488"><b>Note 488: </b></a><a href="#footnotetag488">
+(retour) </a> Pour éviter toute erreur, telle que la confusion d'une rue et d'un
+nom d'homme, je m'empresse de déclarer que c'est à l'établissement, et
+non au duc de ce nom, que je fais ici allusion.
+
+<p>Un gentleman, avec lequel je suis indirectement lié, a perdu à Argyle-rooms
+quelques milliers de livres sterling au tric-trac: il est trop juste
+d'ajouter, pour l'honneur du directeur de cet établissement, qu'il montra,
+en cette occasion, quelque déplaisir. Mais pourquoi permettre les instrumens
+d'un jeu aussi immodéré, dans un local destiné à recevoir la
+haute société des deux sexes? Il doit être bien agréable pour les mamans
+et les demoiselles d'entendre un billard dans une chambre et le bruit des
+dés dans une autre! C'est ce dont je puis parler savamment, moi dernièrement
+reçu membre indigne d'une institution qui affecte si matériellement
+les mœurs des hautes classes, tandis que les inférieures ne peuvent
+se mouvoir au son d'un violon et d'un tambourin sans s'exposer à
+être arrêtées, comme se livrant à des plaisirs tumultueux et contraires au
+bon ordre.</p></blockquote>
+
+<p>Mais la petite pièce est jouée, le rideau tombe,
+les spectateurs montent à leur tour sur le théâtre;
+les douairières circulent autour de la salle, tandis
+que leurs filles, plus que légèrement vêtues, s'abandonnent
+aux charmes de la valse. Les unes se promènent
+majestueusement, les autres déploient sans
+contrainte l'élégance de leurs formes; celles-ci réparent
+à force d'art, pour les enfans débauchés de
+l'Hibernie, les charmes que le tems n'a pas épargnés,
+celles-là cherchent à captiver quelque époux, et,
+dans leurs manières effrontées, ne laissent que peu
+de mystères pour la nuit nuptiale! Oh! asile heureux
+de l'infamie et de l'aisance, où l'on oublie tout,
+excepté le pouvoir de plaire; chaque jeune fille peut
+s'abandonner aux pensées qui la dominent, chaque
+galant peut enseigner ou apprendre de nouveaux
+systèmes. Le jeune officier, récemment revenu des
+guerres d'Espagne, coupe élégamment le paquet de
+cartes, ou proclame le point qu'il vient d'amener
+aux dés. L'aimable joueur est assis, il a amené sept,
+ou... c'est fait... mille livres sterling pariées sur la
+levée. Si la perte dérange votre cerveau, si vous commencez
+à être fatigué de l'existence, si toutes vos espérances
+sont évanouies, tous vos désirs éteints, les
+pistolets de Powell<a id="footnotetag489" name="footnotetag489"></a>
+<a href="#footnote489"><sup class="sml">489</sup></a> sont là tout prêts à vous délivrer
+de la vie, ou bien encore vous pouvez épouser
+quelque lady Paget. Fin digne de la carrière de
+l'homme du monde; la folie y a marqué nos premiers
+pas, nous l'achevons dans la disgrâce et la honte.
+Ne voir à son lit de mort que des domestiques mercenaires,
+pour laver nos plaies saignantes et recevoir
+notre dernier souffle, calomniés par des imposteurs,
+oubliés du reste des hommes, victimes d'une
+querelle née dans une orgie nocturne, vivre comme
+Clodius<a id="footnotetag490" name="footnotetag490"></a>
+<a href="#footnote490"><sup class="sml">490</sup></a> pour tomber comme Falkland<a id="footnotetag491" name="footnotetag491"></a>
+<a href="#footnote491"><sup class="sml">491</sup></a>! Vérité!
+suscite un vrai poète, guide sa main, pour extirper
+de notre pays cette peste contagieuse. Même moi,
+l'homme le moins penseur de ce siècle, où l'on pense
+si peu, moi qui n'ai que juste assez de sens pour
+voir ce qui est bien et faire ensuite ce qui est mal,
+moi qui, laissé sans guide à l'âge où la raison n'est
+pas encore formée, ai eu à chercher mon chemin à
+travers les routes fleuries des passions, attiré tour à
+tour vers tous les plaisirs, et que tous les plaisirs ont
+abandonné après m'avoir séduit; moi-même, je suis
+forcé d'élever la voix, de sentir que de telles scènes
+et de tels hommes sont des fléaux destructeurs du
+bien public! Quand bien même quelqu'ami, blâmant
+mon zèle, viendrait me dire: «Insensé présomptueux,
+en quoi es-tu donc meilleur que ces hommes?»
+et que mes anciens compagnons de débauche s'écrieraient
+au miracle, et riraient de me voir devenu
+moraliste, qu'importe? Quand quelque poète, fort
+de ses vertus personnelles, Gifford peut-être, daignera
+faire entendre les mâles accens d'une satire
+vengeresse, alors, ma plume, tu te reposeras pour
+toujours! et ma voix ne se fera entendre que pour le
+féliciter et me réjouir de son triomphe. Oui, je lui
+apporterai le faible hommage de mes éloges; oui,
+je me réjouirai, quand bien même je serais atteint
+moi-même de son fouet vengeur.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote489"
+name="footnote489"><b>Note 489: </b></a><a href="#footnotetag489">
+(retour) </a> Powell, armurier de Londres, célèbre pour la bonté et surtout pour
+le prix exorbitant de ses armes à feu.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote490"
+name="footnote490"><b>Note 490: </b></a><a href="#footnotetag490">
+(retour) </a>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i10"> <i>Mutato nomine de te</i></p>
+<p><i>Fabula narratur</i>.</p>
+</div></div>
+
+</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote491"
+name="footnote491"><b>Note 491: </b></a><a href="#footnotetag491">
+(retour) </a> Je connaissais beaucoup le feu lord Falkland. Le samedi soir, je
+l'avais vu faire lui-même les honneurs de sa table hospitalière; le mercredi
+matin je vis étendu devant moi ce corps qu'animaient naguère le
+courage, la sensibilité et tant de nobles passions. C'était un officier aussi
+heureux que brave; ses défauts étaient ceux d'un marin, et comme tels
+des Anglais auraient dû les excuser. Il mourut comme un brave dans une
+meilleure cause; car s'il était ainsi tombé sur le pont de la frégate qu'il
+venait d'être appelé à commander, ses compatriotes eussent recueilli ses
+derniers momens, comme un modèle pour les héros futurs.</blockquote>
+
+<p>Quant au menu fretin, quant à ces petits auteurs
+qui fourmillent obscurément, depuis le niais Hafiz<a id="footnotetag492" name="footnotetag492"></a>
+<a href="#footnote492"><sup class="sml">492</sup></a>,
+jusqu'au stupide Bowles, pourquoi les aller arracher
+au réduit ignoré qu'ils habitent dans Saint-Giles-Street
+ou Tottenham-Road? Ou bien si dans Bond-Street
+ou le Regent-Square, quelques hommes à la
+mode osent noblement écrivailler en vers; si dans
+leurs stances inoffensives; justement destinées à fuir
+l'œil du public, ils traitent des petits sujets de circonstance
+ou de ton, quel mal cela fait-il? En dépit
+de tous les critiques, sir T..... a bien le droit de se
+lire ses vers à lui-même, Miles Andrews peut essayer
+ses forces dans quelques couplets, et vivre dans ses
+prologues, quoique ses drames aient vécu. Nos lords
+aussi sont poètes, de telles choses se voient quelquefois,
+et après tout, c'est déjà beau pour des lords
+d'écrire quoi que ce soit. Mais si le goût et la raison
+reprenaient leur empire, qui voudrait accepter leur
+pairie, à condition d'adopter aussi leurs vers? Roscommon!
+Sheffield! vous avez emporté vos lauriers
+avec vous dans la tombe, nous n'en verrons plus orner
+le front de nos lords! La muse refuse son sourire
+vivifiant aux efforts du débile Carlisle; on peut
+pardonner les faibles essais d'un écolier, pourvu que
+sa folie lui passe; mais qui pourrait pardonner au
+vieillard qui écrit sans relâche, et dont les vers deviennent
+plus mauvais à mesure que ses cheveux
+blanchissent? Pair du royaume, rimailleur, petit-maître,
+pamphlétaire<a id="footnotetag493" name="footnotetag493"></a>
+<a href="#footnote493"><sup class="sml">493</sup></a>, si ennuyeux dans sa jeunesse,
+si radoteur dans sa vieillesse, ses pièces eussent suffi
+pour tuer nos théâtres languissans: mais à la fin les
+directeurs se sont écriés: Arrêtez, assez, c'est assez!
+et ont refusé d'affliger plus long-tems le public des
+tragédies du noble auteur. Permis à sa seigneurie
+de se rire de leur jugement et de donner à ses œuvres
+une reliure sympathique. Oui, arrachez-moi
+ces couvertures de maroquin, et couvrez-moi d'une
+peau de veau ces vers mensongers<a id="footnotetag494" name="footnotetag494"></a>
+<a href="#footnote494"><sup class="sml">494</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote492"
+name="footnote492"><b>Note 492: </b></a><a href="#footnotetag492">
+(retour) </a> Que penserait l'Anacréon persan, Hafiz, s'il pouvait sortir du sépulcre
+magnifique où il repose à Sheeraz; à côté de Ferdousi et de Sadi,
+l'Homère et le Catulle de l'Orient, et voir son nom usurpé par un Scott
+de Dromore, le plus impudent et le plus exécrable des maraudeurs littéraires
+pour la presse quotidienne?</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote493"
+name="footnote493"><b>Note 493: </b></a><a href="#footnotetag493">
+(retour) </a> Le comte de Carlisle a dernièrement publié, au prix de 36 sous, une
+brochure sur l'état du théâtre, dans laquelle il offre son plan pour la
+construction d'une nouvelle salle. Il faut espérer que l'on permettra à sa
+seigneurie de présenter tout ce qu'elle croira convenable au bien de ce
+théâtre, excepté ses propres tragédies.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote494"
+name="footnote494"><b>Note 494: </b></a><a href="#footnotetag494">
+(retour) </a> «Ote cette peau de lion, et jette une peau de veau sur ces membres
+trompeurs.»
+
+<p class="mid">(<span class="sc">Shakspeare</span >, <i>le roi Jean</i>.)</p></blockquote>
+
+<p>Pour vous, druides, dont la tête est lourde de
+plomb vierge, vous qui, chaque jour, écrivez pour
+gagner votre pain de chaque jour, je ne vous ferai
+pas ici la guerre; Gifford, de sa main puissante, a
+écrasé sans remords votre bande nombreuse. Répandez
+votre spleen vénal sur <i>tous les talens</i>, ne cherchez
+pas à vous défendre, mettez-vous plutôt à couvert
+derrière la pitié. Que votre tombe se régale de
+monodies sur Fox; puisse le Manteau de Melville<a id="footnotetag495" name="footnotetag495"></a>
+<a href="#footnote495"><sup class="sml">495</sup></a>
+vous servir aussi de couverture de lit! Poètes misérables,
+le Léthé vous attend en commun; que la
+paix soit avec vous! c'est là votre meilleure récompense.
+Il n'y a qu'une immortalité funeste, telle
+qu'une Dunciade<a id="footnotetag496" name="footnotetag496"></a>
+<a href="#footnote496"><sup class="sml">496</sup></a> peut en donner, qui soit capable
+de faire vivre vos vers au-delà d'un jour; jusqu'à
+présent la masse insipide de vos travaux gît
+dans un repos prématuré, avec quelques noms d'une
+<i>un peu</i> plus grande importance. Loin de moi d'aller
+impoliment attaquer l'aimable auteur qui cache son
+nom sous celui de Rosa, cette dame dont les poésies,
+fidèles échos de son esprit, laissent loin, bien
+loin derrière, la compréhension étonnée<a id="footnotetag497" name="footnotetag497"></a>
+<a href="#footnote497"><sup class="sml">497</sup></a>. Quoique
+les poètes de la Crusca ne remplissent plus nos journaux,
+cependant quelques maraudeurs essaient de
+tems en tems des escarmouches autour de leurs colonnes.
+Demeurés les derniers de cette troupe de
+gagistes pleurnicheurs, autrefois sous la direction
+de Bell, Maltida et Hafiz font encore entendre des
+cris et des hurlemens lamentables; et les métaphores
+de Merry reparaissent enchaînées à la signature de
+O.P.Q<a id="footnotetag498" name="footnotetag498"></a>
+<a href="#footnote498"><sup class="sml">498</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote495"
+name="footnote495"><b>Note 495: </b></a><a href="#footnotetag495">
+(retour) </a> <i>Le Manteau de Melville</i>, parodie du poème intitulé le <i>Manteau
+d'Elijah</i>.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote496"
+name="footnote496"><b>Note 496: </b></a><a href="#footnotetag496">
+(retour) </a> <i>Dunciade</i>, poème satirique de Pope contre ses ennemis littéraires
+et les méchans écrivains de son tems; Palissot en a fait une pâle imitation
+dans un poème auquel il a conservé le même nom.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote497"
+name="footnote497"><b>Note 497: </b></a><a href="#footnotetag497">
+(retour) </a> Cette petite et aimable Jessica (nom de la jeune juive dans le <i>Marchand
+de Venise</i>), fille du célèbre juif K..... semble suivre l'école
+de la Crusca (académie à Rome, dont les femmes peuvent être membres).
+Elle a publié deux volumes qui, par leur absurdité même, ne laissent
+pas que d'avoir un certain mérite par le tems qui court. Elle est encore
+auteur de quelques petits romans écrits dans le style de la première édition
+du <i>Moine</i>.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote498"
+name="footnote498"><b>Note 498: </b></a><a href="#footnotetag498">
+(retour) </a> Ce sont là les signatures de quelques-unes des excellences qui figurent
+dans la partie poétique des journaux.</blockquote>
+
+<p>Quand un jeune homme de belle espérance, naguère
+habitant d'une échoppe obscure, prend en main
+une plume moins pointue que son alêne, qu'il quitte
+son étroite boutique, oublie son magasin de souliers,
+abandonne saint Crépin et se met à saveter pour les
+Muses, dieux! comme le vulgaire s'étonne, comme
+la multitude applaudit! comme nos dames le lisent,
+comme nos lettrés le louent! Si par hasard quelque
+rieur se permet une plaisanterie, c'est mauvais
+naturel tout pur; le monde ne sait-il pas bien à
+quoi s'en tenir? Quand nos beaux-esprits admirent
+des vers, il faut bien qu'ils aient été dictés par le
+génie, et Capel Loft<a id="footnotetag499" name="footnotetag499"></a>
+<a href="#footnote499"><sup class="sml">499</sup></a> déclare que ceux-ci sont tout-à-fait
+sublimes. Écoutez, vous tous qui êtes engagés
+dans un commerce ingrat, vous aussi, agriculteurs,
+quittez la charrue, laissez là votre bêche inutile;
+Burns, Bloomfield, que dis-je, un homme bien au-dessus
+d'eux, Gifford était né sous une étoile malheureuse,
+il a dédaigné de se livrer plus long-tems
+aux travaux serviles d'une profession mécanique, il
+a osé affronter la tempête, il a à la fin triomphé du
+destin. Pourquoi d'autres n'en feraient-ils pas autant?
+Si Phébus t'a souri, Bloomfield, pourquoi ne
+sourirait-il pas aussi à ton frère Nathan? La manie
+des vers, et non la muse, s'est emparée de lui aussi;
+ce n'est pas une inspiration, c'est une maladie. Un
+paysan ne peut plus aller prendre son dernier gîte,
+une commune ne peut être close, qu'il ne fasse aussitôt
+une ode<a id="footnotetag500" name="footnotetag500"></a>
+<a href="#footnote500"><sup class="sml">500</sup></a>. Oh! puisque nous nous perfectionnons
+à ce point, puisque les dieux favorisent notre île et
+ses habitans, que la poésie aille en ayant, qu'elle
+s'empare de toutes nos ames, des laboureurs aussi
+bien que des ouvriers! Savetiers nés pour l'harmonie,
+continuez vos chants, faites à la fois une pantoufle
+et une chanson. Les yeux de la beauté s'arrêteront
+sur vos ouvrages, vos sonnets ne sauraient
+manquer de lui plaire... et peut-être aussi vos souliers.
+Puissent les tisserands des Moorlands<a id="footnotetag501" name="footnotetag501"></a>
+<a href="#footnote501"><sup class="sml">501</sup></a> être
+fiers de leur génie pindarique; puissent les lais des
+tailleurs devenir plus longs que leurs comptes! pour
+récompenser leurs chants agréables, nos jeunes gens
+à la mode leur paieront leurs poèmes... quand ils
+paieront leurs habits.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote499"
+name="footnote499"><b>Note 499: </b></a><a href="#footnotetag499">
+(retour) </a> Capel Loft, esq., le Mécène des cordonniers, le grand faiseur de
+préfaces pour tous les faiseurs de vers dans le malheur; c'est une sorte
+d'accoucheur gratuit, pour tous ceux qui désirent se délivrer d'une quantité
+quelconque de poésies, mais qui ne savent comment les mettre au
+jour.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote500"
+name="footnote500"><b>Note 500: </b></a><a href="#footnotetag500">
+(retour) </a> Voyez l'ode, l'élégie, ou tout ce que lui ou d'autres voudront l'appeler,
+de Nathaniel Bloomfield, sur la clôture de <i>la commune d'Honington</i>.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote501"
+name="footnote501"><b>Note 501: </b></a><a href="#footnotetag501">
+(retour) </a> Voyez les <i>Souvenirs d'un tisserand, dans les Moorlands du comté
+de Stafford</i>.</blockquote>
+
+<p>Après avoir rendu les hommages qui lui étaient
+dus à la foule de nos hommes célèbres, qu'il me soit
+permis de m'occuper de vous, hommes de génie négligés
+aujourd'hui. Viens! ô Campbell<a id="footnotetag502" name="footnotetag502"></a>
+<a href="#footnote502"><sup class="sml">502</sup></a>, donne
+l'essor à ton beau talent; qui osera aspirer à la gloire,
+si tu cesses d'espérer? Et toi, mélodieux Rogers!
+lève-toi enfin, rappelle l'aimable souvenir du passé,
+que la douce mémoire t'inspire encore; redemande
+à ta lyre ces sons enchanteurs qui lui sont familiers.
+Replace Apollon sur son trône vacant, assure l'honneur
+de ton pays et le tien propre. Eh quoi, la poésie
+abandonnée doit-elle toujours verser des pleurs
+sur cette tombe, où ses dernières espérances sont
+ensevelies avec le religieux Cowper, ou bien ne la
+quittera-t-elle que pour aller jeter quelques fleurs
+sur le gazon qui recouvre son favori Burns? Non!
+Quoique le mépris ait justement flétri la race de ces
+hommes qui écrivent par manie, ou pour avoir du
+pain, la poésie a encore quelques enfans légitimes
+qui font tout son orgueil, dont les vers nous touchent
+d'autant plus qu'ils ne visent point à l'effet,
+qui sentent comme ils écrivent, et qui écrivent comme
+ils sentent; vous en êtes témoins, Gifford, Sotheby,
+Macneil<a id="footnotetag503" name="footnotetag503"></a>
+<a href="#footnote503"><sup class="sml">503</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote502"
+name="footnote502"><b>Note 502: </b></a><a href="#footnotetag502">
+(retour) </a> Il serait superflu de rappeler à nos lecteurs l'auteur des <i>Plaisirs de
+la Mémoire</i> et des <i>Plaisirs de l'Espérance</i>; les deux plus beaux poèmes
+didactiques que nous avons en anglais, si l'on en excepte l'<i>Essai sur
+l'homme</i> de Pope. Mais il s'est élevé de nos jours tant de méchans poètes,
+que les noms même de Campbell et de Rogers ont quelque chose d'étrange.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote503"
+name="footnote503"><b>Note 503: </b></a><a href="#footnotetag503">
+(retour) </a> <i>Gifford</i>, auteur de la <i>Baviade</i> et de la <i>Méviade</i>, les deux meilleures
+satires de l'époque, et traducteur de Juvénal.
+
+<p><i>Sotheby</i>, traducteur de l'<i>Obéron</i> de Wiéland, des <i>Géorgiques</i> de
+Virgile, et auteur de <i>Saül</i>, poème épique.</p>
+
+<p><i>Macneil</i>, dont les poèmes ont obtenu la popularité qu'ils méritaient si
+bien, entr'autres son <i>Scotland's scaith</i> ou <i>les Malheurs de la guerre</i>,
+dont 10,000 exemplaires se sont vendus en un mois.</p></blockquote>
+
+<p>Pourquoi Gifford s'abandonne-t-il au sommeil?
+On l'a déjà demandé en vain<a id="footnotetag504" name="footnotetag504"></a>
+<a href="#footnote504"><sup class="sml">504</sup></a>, nous le redemanderons
+encore une fois, pourquoi Gifford s'abandonne-t-il
+au sommeil? n'y a-t-il plus de folies que
+sa plume puisse censurer? n'y a-t-il plus de sots
+dont les reins appellent les coups de fouet? N'y a-t-il
+plus de ces fautes, bonnes fortunes pour le poète
+satirique? Le vice, plus grand que jamais, ne marche-t-il
+pas fièrement dans toutes les rues? Les
+princes et les pairs du royaume pourront-ils se vautrer
+dans le bourbier de la corruption, et échapper
+au fouet de la satire comme au glaive de la loi?
+Éternisant dans les races futures leur coupable célébrité,
+deviendront-ils comme autant de fanaux pour
+guider au crime impuni? Réveille-toi, Gifford, rend
+les hommes meilleurs, ou force-les à rougir.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote504"
+name="footnote504"><b>Note 504: </b></a><a href="#footnotetag504">
+(retour) </a> M. Gifford a promis publiquement que la <i>Baviade</i> et la <i>Méviade</i>
+ne seraient point ses derniers ouvrages originaux: qu'il se le rappelle,
+<i>mox in reluctanetes dracones</i>.</blockquote>
+
+
+<p>Infortuné White<a id="footnotetag505" name="footnotetag505"></a>
+<a href="#footnote505"><sup class="sml">505</sup></a>! quand ta vie était encore dans
+son printems, et que ta jeune muse commençait à
+peine à agiter ses ailes joyeuses, la mort, qui détruit
+tout, est venue; toutes tes belles espérances
+sont descendues dans la tombe, pour y demeurer
+à jamais ensevelies! Oh! quel noble cœur a été
+anéanti, quand la science a détruit elle-même son
+fils bien aimé! Oui! elle a répondu avec trop d'indulgence
+à ton amour passionné; elle a semé la semence,
+mais c'est la mort qui a fait la moisson. C'est
+ton propre génie qui t'a donné le coup fatal, c'est
+lui qui a aidé les progrès de cette plaie à laquelle tu
+as succombé! Ainsi, quand l'aigle blessé demeure
+étendu sur la plaine, pour ne prendre plus désormais
+son essor au milieu des nuages, il a vu ses propres
+plumes, attachées au trait fatal, donner des
+ailes à la flèche qui tremble et s'agite dans son cœur.
+Ses angoisses sont pénibles; mais il lui est bien plus
+pénible encore de sentir qu'il a nourri lui-même
+cette plume à laquelle l'acier doit sa vitesse meurtrière,
+et que le même plumage qui avait réchauffé
+son aire boit maintenant le dernier souffle de sa vie
+dans sa poitrine sanglante.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote505"
+name="footnote505"><b>Note 505: </b></a><a href="#footnotetag505">
+(retour) </a> Henri Kirke White mourut à Cambridge, en octobre 1806, par suite
+de sa trop grande application à des études qui auraient mûri en lui ce
+génie que la maladie et la pauvreté ne purent altérer, et que la mort
+elle-même détruisit sans l'abattre. Ses poésies sont pleines de beautés,
+bien propres à faire vivement regretter au lecteur qu'il n'ait eu que si peu
+de tems à déployer des talens qui eussent fait honneur même aux fonctions
+sacrées auxquelles il se destinait.</blockquote>
+
+
+<p>Il y en a qui disent que, de nos jours éclairés,
+de magnifiques mensonges font seuls la gloire d'un
+barde; qu'une invention forcée, mais toujours prête,
+peut seule pousser le poète à chanter. Il est vrai que
+tous ceux qui écrivent en vers, bien plus que tous
+ceux qui écrivent de quelque manière que ce soit,
+reculent devant ce mot fatal au génie..... usé, déjà
+fait. Quelquefois, cependant, la vérité communique
+ses feux les plus nobles, et orne elle-même les vers
+qu'elle a inspirés. C'est un fait qu'au nom de la
+vertu Crabbe peut attester, lui qui, le peintre le
+plus sombre de la nature, en est encore cependant
+le plus fidèle<a id="footnotetag506" name="footnotetag506"></a>
+<a href="#footnote506"><sup class="sml">506</sup></a>.</p>
+
+<p>Que Shee<a id="footnotetag507" name="footnotetag507"></a>
+<a href="#footnote507"><sup class="sml">507</sup></a> et le génie qui l'inspire trouvent ici
+une place, lui qui manie également bien la plume et
+le pinceau, dont les arts réunis dirigent la main
+pour tracer le chemin que doivent suivre le poète et
+le peintre; lui dont la touche magique fait parler la
+toile, et dont les vers coulent faciles et harmonieux.
+De doubles honneurs lui sont dus, heureux rival des
+poètes et ardent ami des artistes.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote506"
+name="footnote506"><b>Note 506: </b></a><a href="#footnotetag506">
+(retour) </a> Crabbe a peint la nature avec beaucoup de vérité, mais il l'a choisie
+sous ses aspects les plus sombres; il a décrit les passions les plus hideuses,
+les vices les plus dégradans, les positions sociales les plus infâmes, les
+prisons, les hôpitaux, les charniers, etc. Ses ouvrages les plus célèbres
+sont ceux intitulés: <i>Contes du château</i> et <i>Contes du village</i>.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote507"
+name="footnote507"><b>Note 507: </b></a><a href="#footnotetag507">
+(retour) </a> M. Shee est auteur de <i>Vers sur l'art</i> et des <i>Élémens de l'art</i>.</blockquote>
+
+<p>Heureux celui qui a osé s'approcher du bosquet
+qu'ont habité les muses dans leur enfance, dont les
+pas ont foulé, dont les yeux ont observé cette terre
+qui a enfanté les premiers guerriers et les premiers
+poètes, ce berceau de la gloire, cette Ionie, sur
+laquelle elle se plaît à planer encore! Mais doublement
+heureux est celui dont le cœur se sent ému
+d'une noble sympathie pour cette terre classique,
+qui déchire le voile des siècles, depuis long-tems
+écoulés, et parcourt avec l'œil d'un poète les restes
+de la Grèce antique. Wright<a id="footnotetag508" name="footnotetag508"></a>
+<a href="#footnote508"><sup class="sml">508</sup></a>! ce fut ton lot heureux
+de voir ces rivages chers à la gloire et de les
+chanter! Certes, ce n'est pas une muse ordinaire
+qui guida ta plume, pour saluer dignement cette
+terre des dieux et des hommes divins.</p>
+
+<p>Et vous, poètes associés<a id="footnotetag509" name="footnotetag509"></a>
+<a href="#footnote509"><sup class="sml">509</sup></a>, qui avez rappelé à la
+lumière ces pierres précieuses, trop long-tems cachées
+à la vue des modernes; vous dont le goût s'est
+combiné pour moissonner dans ce vaste champ où
+les fleurs de l'Attique répandent leur doux parfum,
+et pour embellir de leur douce haleine votre belle
+langue maternelle. Quoique ce soit une noble tâche
+que de répéter les chants de la muse grecque; quoique
+vous en offriez un digne écho, méprisez dorénavant
+des accens empruntés, laissez-là la lyre
+achaïenne, faites-en vibrer une qui vous appartienne
+en propre.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote508"
+name="footnote508"><b>Note 508: </b></a><a href="#footnotetag508">
+(retour) </a> M. Wright, ex-consul-général des îles Ioniennes, est auteur d'un
+très-beau poème intitulé: <i>Horæ Ionicæ</i>; c'est une description des îles
+Ioniennes et des côtes adjacentes de la Grèce.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote509"
+name="footnote509"><b>Note 509: </b></a><a href="#footnotetag509">
+(retour) </a> Les traducteurs de l'<i>Anthologie</i> ont depuis publié séparément des
+poésies qui montrent un talent naturel, auquel il ne manque que des
+occasions pour arriver au plus haut point de perfection.</blockquote>
+
+<p>Que ces poètes-là, ou ceux qui leur ressemblent,
+rétablissent les lois violées des muses; mais cela n'a
+pas été donné au fracas sonore du mou Darwin, ce
+puissant maître dans l'art de faire des vers dépourvus
+de sens. Ces cymbales dorées sont chargées d'ornemens,
+mais elles ne rendent pas un son clair; elles
+ont plu à l'œil, mais elles ont fatigué l'oreille; elles
+surpassaient d'abord pour la montre la simple lyre,
+mais à l'usé elles ont bientôt fait voir qu'elles n'étaient
+que de cuivre. Qu'il fuie loin des muses, avec
+tout son cortège de sylphes qui s'évaporent en similitudes
+et en vains sons! puisse le clinquant disparaître
+pour toujours avec lui! le faux brillant attire
+d'abord, mais blesse bientôt les regards<a id="footnotetag510" name="footnotetag510"></a>
+<a href="#footnote510"><sup class="sml">510</sup></a>.</p>
+
+<p>Que ces poètes ne descendent pas jusqu'à imiter
+Wordsworth, le plus minime individu de cette tourbe
+d'écrivains vulgaires, dont les vers n'offrent tout au
+plus qu'un bavardage d'enfans, quoiqu'ils paraissent
+à Lambe et à Lloyd<a id="footnotetag511" name="footnotetag511"></a>
+<a href="#footnote511"><sup class="sml">511</sup></a> harmonieux et divins. Que ces
+poètes..... mais, ô ma muse, ne t'avise pas de vouloir
+enseigner ce qui est au-dessus, bien au-dessus
+de ta faible portée. Leur génie naturel leur marquera
+la voie qu'ils doivent suivre, et portera leurs chants
+jusque dans les cieux.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote510"
+name="footnote510"><b>Note 510: </b></a><a href="#footnotetag510">
+(retour) </a> L'oubli dans lequel est tombé <i>le Jardin botanique</i> (de Darwin)
+semble indiquer le retour du goût; il n'y avait à louer dans ce poème
+que quelques détails descriptifs.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote511"
+name="footnote511"><b>Note 511: </b></a><a href="#footnotetag511">
+(retour) </a> MM. Lambe et Lloyd sont les plus ignobles disciples de l'école de
+Southey et compagnie.
+(<i>Note de Lord Byron</i>.)
+
+<p>M. Southey et quelques auteurs de ses amis habitèrent long-tems certaines
+parties du Cumberland couvertes de lacs; leur école est généralement
+appelée en Angleterre <i>the Lake poets, les poètes des Lacs</i>.</p></blockquote>
+
+<p>Et toi aussi, Scott<a id="footnotetag512" name="footnotetag512"></a>
+<a href="#footnote512"><sup class="sml">512</sup></a>, laisse à des ménestrels sans
+art le sauvage cri de guerre de quelques maraudeurs
+des frontières; laisse-les filer péniblement des vers
+qui leur sont payés à l'avance: le génie ne doit point
+connaître d'autres inspirations que celles qu'il trouve
+en lui-même. Laisse Southey chanter, quoique sa
+muse féconde, enflant chaque corde, soit toujours
+trop prolixe. Laisse le simple Wordsworth faire ronfler
+ses vers bons pour les enfans; laisse son confrère
+Coleridge endormir les nourrissons entre les
+bras de leur nourrice. Laisse le grand faiseur de
+spectre, Lewis, se proposer pour tout but d'exciter
+les ravissemens de la galerie, ou de faire sortir
+une ombre du tombeau. Laisse Moore se livrer à
+ses compositions libertines; laisse Strangford voler
+Moore, et jurer que Camoëns a autrefois composé
+de tels chants. Laisse Haley continuer ses vers boiteux,
+Montgomery s'abandonner à sa folie furieuse,
+le pieux Grahame psalmodier ses stupides versets,
+Bowles polir ses sonnets trop nombreux, s'attendrir
+et se pâmer au quatorzième vers; laisse enfin Carlisle<a id="footnotetag513" name="footnotetag513"></a>
+<a href="#footnote513"><sup class="sml">513</sup></a>,
+Matilda, le reste des poètes de Grub-street,
+et les meilleurs de Grosvenor-square, écrivailler
+jusqu'à ce que la mort nous en délivre, ou que le
+sens commun outragé reprenne ses droits. Mais toi,
+dont les talens n'ont pas besoin d'être encouragés
+par des éloges, tu devrais laisser à des poètes inférieurs
+d'ignobles lais; la voix de ton pays, la voix
+des neuf Muses demandent une harpe sacrée... cette
+harpe c'est la tienne. Dis-moi, les annales de la Calédonie
+ne t'offriront-elles pas les glorieux souvenirs
+de quelques combats plus nobles que les viles incursions
+de quelques clans de maraudeurs, dont les
+exploits les plus magnifiques sont une disgrâce pour
+le nom d'homme, ou que les obscurs faits d'armes
+de Marmion, qui figureraient plus convenablement
+dans des contes, comme ceux de Robin Hood?
+Écosse, sois encore fière du poète à qui tu as donné
+le jour: que tes éloges soient sa première, sa plus
+belle récompense! Que sa gloire toutefois ne soit
+pas confinée dans sa patrie, que le monde entier
+soit plein de sa renommée: que ses ouvrages soient
+connus quand Albion aura cessé d'exister, qu'ils
+soient là pour dire ce qu'elle était; qu'ils perpétuent
+le souvenir de sa gloire chez les races futures; qu'ils
+fassent survivre le nom de sa patrie, même quand sa
+patrie ne sera plus.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote512"
+name="footnote512"><b>Note 512: </b></a><a href="#footnotetag512">
+(retour) </a> J'espère, pour le dire en passant, que dans le premier poème de
+M. Scott son héros ou son héroïne seront plus fidèles à la grammaire
+que la dame de son <i>dernier Lay</i> et son spadassin Guillaume de Lorraine.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote513"
+name="footnote513"><b>Note 513: </b></a><a href="#footnotetag513">
+(retour) </a> L'on pourra me demander, peut-être, pourquoi je me permets de
+censurer le comte de Carlisle, mon tuteur et mon parent, à qui j'ai dédié,
+il y a quelques années, le recueil de mes poésies de collège. Il n'a
+jamais été mon tuteur que de nom, autant que je l'ai pu connaître; pour
+mon parent, il l'est, je ne saurais l'empêcher, et j'en suis bien fâché;
+mais puisque sa seigneurie a paru l'oublier dans une occasion fort importante
+pour moi, c'est une circonstance dont je ne chargerai pas ma mémoire
+plus long-tems. Je ne crois pas que quelques mésintelligences personnelles
+puissent excuser un jugement injuste porté sur un autre
+écrivain; mais je ne vois pas non plus pourquoi elles empêcheraient d'en
+porter aucun, surtout quand l'auteur, noble ou roturier, a, pendant
+une suite d'années, dupé le public, en lui vendant Dieu sait combien de
+rames de papier couvertes d'absurdités les plus franches et les plus complètes.
+En outre, je ne me suis pas détourné de mon chemin pour aller
+jeter du blâme sur M. le comte; non..... ses ouvrages sont venus naturellement
+à la revue avec ceux de nos autres patriciens lettrés. Si donc,
+avant d'avoir atteint l'âge de vingt ans, j'ai donné des éloges aux productions
+de sa seigneurie, cela a été dans une dédicace respectueuse,
+plutôt d'après des avis étrangers que d'après mon propre mouvement, et
+je saisis avec empressement cette occasion qui s'offre pour la première
+fois de démentir mes paroles à ce sujet. J'ai appris que plusieurs personnes
+me regardent comme ayant de grandes obligations à lord Carlisle;
+je serais, dans ce cas, ravi de savoir ce qu'elles sont et quand elles m'ont
+été conférées, afin de les apprécier comme je le dois et de les reconnaître
+en public. Ce que j'ai humblement avancé comme mon opinion sur tout
+ce qu'il a fait imprimer, je suis prêt à le soutenir s'il le faut, en citant
+ses élégies, ses panégyriques, ses odes, ses épisodes, et certaines tragédies
+facétieuses et grotesques, portant son nom et son cachet:
+
+<p>«Qui peut ennoblir des coquins, des sots et des poltrons? Hélas,
+rien! non pas même tout le sang des Howards!»</p>
+
+<p>Ainsi dit Pope. Ainsi-soit-il.</p></blockquote>
+
+<p>Mais cependant à quoi aboutissent ces nobles espérances
+du poète de vaincre les siècles et de lutter
+contre le tems? De nouveaux âges s'avancent avec
+rapidité, de nouvelles nations s'élèvent, d'autres
+vainqueurs<a id="footnotetag514" name="footnotetag514"></a>
+<a href="#footnote514"><sup class="sml">514</sup></a> portent leurs noms jusque dans les
+cieux: quelques générations de courte durée passent,
+et déjà leurs enfans ont oublié le poète et ses
+ouvrages. Aujourd'hui même combien de bardes autrefois
+chéris de leurs contemporains, dont le nom
+douteux obtient à peine l'honneur d'une mention
+passagère. Quand la trompette de la renommée a
+fait entendre ses plus nobles fanfares, quoiqu'elles
+retentissent long-tems, l'écho se lasse à la fin de les
+répéter et s'endort: la gloire, comme le phénix au
+milieu des flammes, exhale ses doux parfums, brille
+et n'est plus.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote514"
+name="footnote514"><b>Note 514: </b></a><a href="#footnotetag514">
+(retour) </a> <i>Tollere humo, victorque virum volitare per ora</i>.
+(<span class="sc">Virgile</span >.)</blockquote>
+
+<p>La gothique Granta appellera-t-elle ses noirs enfans,
+habiles dans les sciences, plus habiles à faire
+des pointes et des jeux de mots? Oh! non: elle fuit
+et dédaigne jusqu'au grand prix fondé par lord Seaton,
+bien que des imprimeurs condescendent à souiller
+leurs presses des vers rimés de Hoare et des vers
+blancs de Hoyle. Je ne veux pas dire ce Hoyle dont
+les ouvrages, tant que durera chez nous l'amour du
+whist, seront toujours sûrs de commander l'attention<a id="footnotetag515" name="footnotetag515"></a>
+<a href="#footnote515"><sup class="sml">515</sup></a>.
+Vous qui aspirez aux honneurs de Granta, il
+vous faut monter son Pégase, un âne de la première
+force, bien digne de sa mère, dont l'Hélicon est
+plus ennuyeux que son Cambridge. Là Clarke, faisant
+<i>pour plaire</i> des efforts pitoyables, oubliant que
+de mauvais vers ne donnent pas les grades universitaires,
+soi-disant <i>satiriste</i>, bouffon à gages, écrivain
+mensuel de quelques plats pamphlets, condamné
+à travailler péniblement, le plus vil d'une
+troupe méprisable, et à forger des mensonges pour
+un <i>Magazine</i>, dévoue à la calomnie son esprit né pour
+elle, et est lui-même un libelle vivant contre le
+genre humain<a id="footnotetag516" name="footnotetag516"></a>
+<a href="#footnote516"><sup class="sml">516</sup></a>. Oh! obscur asile d'une race vandale<a id="footnotetag517" name="footnotetag517"></a>
+<a href="#footnote517"><sup class="sml">517</sup></a>,
+à la fois l'honneur et la disgrâce des sciences,
+si plongé dans la routine et l'ennuyeuse inutilité,
+qu'à peine les noms de Smythe et d'Hodgson<a id="footnotetag518" name="footnotetag518"></a>
+<a href="#footnote518"><sup class="sml">518</sup></a> seront
+capables de réhabiliter le tien! Mais la muse
+aime à se baigner aux lieux où la belle Isis roule
+des eaux plus pures; sur ses bords verdoyans, une
+couronne d'une verdure plus durable attend les
+poètes qui osent pénétrer dans ses classiques bosquets,
+où Richards s'enflamme du vrai feu poétique
+et apprend aux Bretons modernes à louer dignement
+leurs ancêtres<a id="footnotetag519" name="footnotetag519"></a>
+<a href="#footnote519"><sup class="sml">519</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote515"
+name="footnote515"><b>Note 515: </b></a><a href="#footnotetag515">
+(retour) </a> Les <i>Jeux de Hoyle</i>, si connus des amateurs de whist, d'échecs, etc., etc.,
+survivront, sans aucun doute, aux rêveries poétiques de son homonyme,
+dont le poème, comme il est dit expressément dans l'avertissement,
+comprend <i>toutes les plaies de l'Égypte</i>.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote516"
+name="footnote516"><b>Note 516: </b></a><a href="#footnotetag516">
+(retour) </a> Ce personnage a paru dernièrement décidé à embrasser le métier
+d'auteurs, il a écrit un poème intitulé: <i>l'Art de plaire</i>, comme l'on dit,
+<i>Lucus a non lucendo</i>, où l'on trouve peu de choses plaisantes et pas du
+tout de poésie. Il est aussi salarié au mois, et chargé de recueillir des
+calomnies pour <i>le Satiriste</i>. Si cet infortuné jeune homme voulait laisser
+là ses <i>Magazines</i> pour les mathématiques, et s'efforcer de passer ses
+examens avec quelque honneur, peut-être cela lui serait-il plus avantageux
+dans la suite que le salaire qu'il reçoit à présent.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote517"
+name="footnote517"><b>Note 517: </b></a><a href="#footnotetag517">
+(retour) </a> «L'empereur Probus transporta un corps considérable de Vandales
+dans le comté de Cambridge.»
+(<span class="sc">Gibbon</span >.)
+
+<p>Il n'y a aucune raison de douter de la vérité de cette assertion; la race
+s'est parfaitement conservée.</p></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote518"
+name="footnote518"><b>Note 518: </b></a><a href="#footnotetag518">
+(retour) </a> Le nom de ce gentleman n'a pas besoin d'éloges; quand un homme
+a comme lui donné dans de simples traductions des preuves incontestables
+de génie, on peut s'attendre qu'il devra exceller dans des compositions
+originales. Il est à espérer qu'il nous en offrira bientôt quelque
+brillant échantillon.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote519"
+name="footnote519"><b>Note 519: </b></a><a href="#footnotetag519">
+(retour) </a> <i>Les Bretons aborigènes</i>, excellent poème de Richards.</blockquote>
+
+<p>Pour moi qui, sans mission, ai osé dire à mon
+pays ce que ses enfans devraient si bien savoir, c'est
+le zèle de son honneur qui m'engage à attaquer cette
+nuée d'idiots qui infeste notre âge. Ton nom honoré
+a droit à tous les genres de gloire, Albion: tu es la
+nation la plus libre du monde, tu es aussi la plus
+chère aux Muses. Oh! si tes bardes étaient les dignes
+émules de ta renommée, s'il s'en élevait de plus
+dignes de ton beau nom! Ce qu'Athènes était pour
+les arts, Rome pour la puissance, Tyr pour la richesse,
+tu as été tout cela à la fois, belle Albion,
+dominatrice de la terre, reine puissante de l'Océan.
+Mais Rome a dégénéré, Athènes n'est plus qu'un village,
+et les remparts de Tyr sont tombés dans la
+mer. Ta puissance peut cesser, comme la leur:
+et la Grande-Bretagne, ce boulevart de l'Europe,
+peut tomber un jour. Mais arrêtons-nous; je redoute
+le sort de Cassandre, dont on méprisa les
+avertissemens jusqu'à ce qu'il fût trop tard: je dois
+me renfermer dans des sujets moins grands, et me
+borner à forcer nos poètes à acquérir un renom égal
+à celui de leur patrie.</p>
+
+<p>Adieu donc, malheureuse Angleterre! que ceux
+qui te gouvernent soient bénis: qu'ils soient les oracles
+du sénat, et l'objet des railleries du peuple!</p>
+
+<p>Puisses-tu entendre long-tems tes orateurs si divers
+prodiguer à la tribune plus de rhétorique que de
+bon sens! Les collègues de Canning le détestent à
+cause de son esprit, tandis que cette vieille femme
+de lord Portland<a id="footnotetag520" name="footnotetag520"></a>
+<a href="#footnote520"><sup class="sml">520</sup></a> occupe la place de Pitt.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote520"
+name="footnote520"><b>Note 520: </b></a><a href="#footnotetag520">
+(retour) </a> Il y a ici, dans une note de Byron, une plaisanterie que l'on ne saurait
+traduire en français. On demandait à un des amis du noble auteur
+pourquoi l'on comparaît lord Portland à une vieille femme; je suppose,
+dit-il, que c'est parce que sa grâce est <i>past bearing</i>, c'est-à-dire <i>insupportable</i>
+ou <i>hors d'âge d'être enceinte</i>.<span class="rig">
+(<i>Note de Lord Byron</i>.)</span><br><br></blockquote>
+
+<p>Encore une fois, adieu! Déjà se tend au souffle
+du vent la voile qui doit me porter loin d'ici. Il faut
+que mes yeux se réjouissent à la vue des côtes d'Afrique,
+des hauteurs escarpées du mont Calpé<a id="footnotetag521" name="footnotetag521"></a>
+<a href="#footnote521"><sup class="sml">521</sup></a> et
+des minarets de Stamboul<a id="footnotetag522" name="footnotetag522"></a>
+<a href="#footnote522"><sup class="sml">522</sup></a>. De là je traverserai le
+pays de la beauté<a id="footnotetag523" name="footnotetag523"></a>
+<a href="#footnote523"><sup class="sml">523</sup></a>, où le Kaff<a id="footnotetag524" name="footnotetag524"></a>
+<a href="#footnote524"><sup class="sml">524</sup></a>, habillé de rochers,
+est sans cesse couvert de neiges sublimes. Mais, si
+je reviens jamais en Angleterre, aucun motif ne
+pourra me forcer à publier les notes prises dans mon
+voyage. Que l'orgueilleux Valentia<a id="footnotetag525" name="footnotetag525"></a>
+<a href="#footnote525"><sup class="sml">525</sup></a> soit le rival du
+malheureux Carr; qu'il égale, s'il peut, ses ouvrages
+à la vente desquels il s'est efforcé de nuire; qu'Aberdeen
+et Elgin<a id="footnotetag526" name="footnotetag526"></a>
+<a href="#footnote526"><sup class="sml">526</sup></a>, poursuivant l'ombre de gloire qu'ils
+pensent s'acquérir par un prétendu amour des arts,
+consomment des milliers de livres sterling pour acquérir
+des soi-disant ouvrages de Phidias, monumens
+difformes, antiques tronqués, qu'ils fassent
+de leurs grands salons un bazar général pour tous
+les blocs de marbre mutilés; que les <i>dilettante</i> dissertent
+sur des voyages dans la Troade; pour moi,
+je laisse la topographie à Gell<a id="footnotetag527" name="footnotetag527"></a>
+<a href="#footnote527"><sup class="sml">527</sup></a>, et me tenant pour
+satisfait, je ne m'aviserai plus d'importuner le monde
+de ma prose ou de mes vers.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote521"
+name="footnote521"><b>Note 521: </b></a><a href="#footnotetag521">
+(retour) </a> Calpé, ancien nom de Gibraltar.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote522"
+name="footnote522"><b>Note 522: </b></a><a href="#footnotetag522">
+(retour) </a> Stamboul, nom turc de Constantinople.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote523"
+name="footnote523"><b>Note 523: </b></a><a href="#footnotetag523">
+(retour) </a> La Géorgie, célèbre pour la beauté de ses habitans.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote524"
+name="footnote524"><b>Note 524: </b></a><a href="#footnotetag524">
+(retour) </a> Le mont Caucase.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote525"
+name="footnote525"><b>Note 525: </b></a><a href="#footnotetag525">
+(retour) </a> Lord Valentia (dont les effroyables voyages vont paraître, avec tout
+le luxe accessoire, graphique, topographique et typographique) dit, lors
+du malheureux procès de sir John Carr, que la satire de Dubois l'avait
+empêché d'acheter l'<i>Étranger en Irlande</i>. Ah fi! milord, que cela marque
+peu d'estime pour un confrère voyageur! Mais, comme dit le proverbe,
+deux personnes du même métier ne sont jamais bien ensemble.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote526"
+name="footnote526"><b>Note 526: </b></a><a href="#footnotetag526">
+(retour) </a> Lord Elgin veut nous persuader que toutes les statues, avec ou sans
+nez, qu'il a rassemblées dans sa boutique de maçon, sont l'ouvrage de
+Phidias! <i>Credat Judœus</i>.<span class="rig">
+(<i>Note de Lord Byron</i>.)</span><br><br></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote527"
+name="footnote527"><b>Note 527: </b></a><a href="#footnotetag527">
+(retour) </a> La topographie de Troie et celle d'Ithaque, par M. Gell, ne peuvent
+manquer d'attirer les éloges de tous les hommes d'érudition et de goût,
+non-seulement pour les idées nouvelles qu'il y donne au lecteur, mais
+encore pour l'habileté et les recherches dont ces deux ouvrages font foi.<span class="rig">
+(<i>Note de Lord Byron</i>.)</span><br><br></blockquote>
+
+<p>J'ai jusqu'ici poursuivi la carrière que je m'étais
+tracée, préparé à la haine que j'allais soulever, couvert
+d'acier contre toute espèce de craintes personnelles.
+Je n'ai jamais dédaigné d'avouer ces vers
+comme miens; je n'avais pas jeté mon nom au public,
+et cependant je ne m'étais point caché. Ma voix s'est
+fait entendre une seconde fois, quoiqu'avec des accens
+moins élevés; quoique mes pages fussent d'abord
+anonymes, je ne les ai jamais désavouées. Aujourd'hui
+je déchire entièrement le voile: courage,
+meute de chiens, votre proie est devant vous! Je
+ne suis point effrayé de tout le bruit de Melbourne-House,
+du ressentiment de Lambe, de la femme
+d'Holland, des pistolets inoffensifs de Jeffrey, de la
+rage impuissante d'Hallam, des noirs enfans d'Edin
+et de leurs pages incendiaires. Nos journalistes porteront
+cette fois les coups et les sentiront, tout cuirassés
+d'impudence qu'ils soient. Je ne pense pas
+sortir de cette lutte sans quelque horion; toutefois
+celui qui me vaincra ne trouvera pas en moi un ennemi
+facile à dompter. Il fut un tems qu'un mot
+désagréable ne serait jamais tombé de mes lèvres,
+qui semblent aujourd'hui pleines de fiel; ni fous ni
+folies n'auraient pu me forcer à mépriser le plus vil
+des insectes que je voyais ramper devant mes yeux.
+Mais aujourd'hui je suis bien endurci, je suis bien
+changé de ce que j'étais dans ma jeunesse. J'ai appris
+à penser et à dire sévèrement la vérité; j'ai
+appris à me moquer des décrets emphatiques de nos
+critiques, et à les briser eux-mêmes sur la roue
+qu'ils m'avaient préparée. J'ai appris à repousser du
+pied la verge que l'on voulait me faire baiser, à ne
+point m'inquiéter si la cour et la multitude m'applaudissent
+ou me sifflent. Bien plus, quoique tous
+mes confrères les rimailleurs froncent le sourcil, et
+moi aussi je puis terrasser un méchant écrivain. Sûr
+de mes armes à l'épreuve, je jette à la fois le gant
+aux maraudeurs écossais et aux sots de toute l'Angleterre.</p>
+
+<p>Voici tout ce que j'ai osé quant à présent: jusqu'à
+quel point mes vers ont calomnié notre siècle exemplaire,
+c'est à d'autres de le dire. Je laisse au public
+le soin de me juger, lui qui, peu porté à l'indulgence,
+blâme cependant rarement avec injustice.</p>
+<br>
+
+<hr>
+
+<h2>POST-SCRIPTUM</h2>
+
+<h3>AJOUTÉ LORS DE LA DEUXIÈME ÉDITION.</h3>
+<hr class="short">
+
+<p>Depuis que cette seconde édition est sous presse, j'ai appris
+que mes fidèles et bien aimés cousins de la <i>Revue d'Édimbourg</i>
+préparent une critique véhémente contre ma faible, ma
+douce, mon inoffensive muse, qui n'avait déjà que trop à se
+plaindre de leurs outrages.</p>
+
+<p class="mid"><i>Tanto ene animis cælestibus iræ</i>?</p>
+
+<p>Je suppose qu'il me faudra dire de Jeffrey ce que sir Andrew
+Aguecheek dit de son adversaire: «Si j'avais su qu'il
+fût aussi fort sous les armes, je l'aurais envoyé à tous les
+diables, plutôt que de me battre avec lui.» Quelle pitié,
+que je doive être de l'autre côté du Bosphore avant que le
+prochain numéro n'ait passé la Tweed! Mais j'espère toutefois
+en allumer ma pipe en Perse.</p>
+
+<p>Mes amis du septentrion m'accusent avec justice de personnalités
+envers leur grand anthropophage littéraire, Jeffrey;
+mais quelle autre conduite pouvais-je tenir envers lui et sa
+meute méprisable, qui se nourrit de mensonges et de calomnies,
+et étanche sa soif dans des flots de médisances? J'ai cité
+des faits déjà connus, j'ai exprimé librement ma façon de
+penser sur l'ame de Jeffrey, et je ne sache pas qu'il lui en
+soit résulté aucun malheur; a-t-on jamais sali un boueur en
+le jetant dans la boue? On pourra dire que je quitte l'Angleterre
+parce que j'y ai insulté des personnes d'honneur et
+d'esprit; mais je reviendrai, et elles pourront bien entretenir
+la chaleur de leur ressentiment jusqu'à mon retour. Ceux qui
+me connaissent peuvent affirmer que rien n'est plus étranger
+aux motifs qui me font quitter l'Angleterre, que des craintes
+comme écrivain ou comme homme: ceux qui ne me connaissent
+pas pourront s'en convaincre. Depuis la publication de cette
+satire, je n'ai jamais caché mon nom, j'ai presque toujours
+habité Londres, prêt à répondre à ceux que j'ai attaqués,
+m'attendant journellement à recevoir quelque petit cartel;
+mais, hélas! le tems de la chevalerie est passé, ou, pour
+parler plus vulgairement, il n'y a plus de courage aujourd'hui.</p>
+
+<p>Il y a un jeune homme, appelé Hewson Clarke (écuyer
+sous-entendu), <i>écolier servant</i> au collége Emmanuel, et, je
+crois aussi, <i>Aubain affranchi</i> de Berwick sur la Tweed, que
+j'ai introduit dans ces pages en bien meilleure compagnie
+qu'il n'en fréquente habituellement. C'est toutefois un vilain
+homme, car sans aucun motif que je puisse deviner, si ce
+n'est une querelle personnelle avec un ours que j'avais à Cambridge
+pour le présenter comme candidat au premier <i>fellowship</i><a id="footnotetag528" name="footnotetag528"></a>
+<a href="#footnote528"><sup class="sml">528</sup></a>
+vacant, et que la jalousie de ses condisciples a
+seule empêché d'obtenir ce succès, il n'a cessé depuis plus
+d'un an de m'insulter dans le <i>Satiriste</i>, et, ce qui est bien
+plus mal, d'insulter aussi le pauvre innocent animal précité.
+En vérité, je n'ai pas conscience de lui avoir jamais donné
+aucune provocation; en tout cas, je suis sûr que je ne connaissais
+pas son nom avant que de l'avoir vu accouplé avec
+celui du <i>Satiriste</i>. Il n'a donc aucune raison de se plaindre de
+moi; aussi je pense bien que, comme sir Fretful Plagiary,
+il est <i>plutôt content que fâché</i>. Je viens de citer tous ceux qui
+m'ont fait l'honneur de s'occuper de moi et des miens, c'est-à-dire
+de mon ours et de mon livre, excepté l'éditeur du <i>Satiriste</i>,
+qui paraît être un vrai <i>gentleman</i>. Plût à Dieu qu'il
+pût donner un peu de sa politesse à ses scribes subalternes!
+J'entends dire que M. Jerningham se dispose à prendre parti
+pour son Mécène, lord Carlisle, j'espère que non; dans le
+peu de rapports que j'ai eus avec lui, il est du petit nombre de
+ceux qui m'ont montré quelque bonté quand j'étais enfant, et
+quoi qu'il puisse dire ou faire, je le supporterai patiemment.
+Je n'ai plus rien à ajouter, si ce n'est l'expression générale
+de mes remercîmens aux lecteurs, aux acheteurs et à l'éditeur
+de mon livre, et, pour me servir des paroles de Scott:</p>
+
+<p>«Je leur souhaite, à tous et chacun d'eux, une bonne nuit,
+un sommeil léger et des rêves couleur de rose.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote528"
+name="footnote528"><b>Note 528: </b></a><a href="#footnotetag528">
+(retour) </a> On appelle <i>fellowships</i> certaines rentes fondées dans chaque université
+et dans chaque collége, pour les meilleurs élèves de telle ou telle
+partie des trois royaumes. Ces rentes sont à vie, elles n'obligent pas à la
+résidence, elles ne comportent aucuns devoirs, aucunes fonctions; mais
+comme elles ont été presque toutes fondées dans les tems catholiques,
+elles se perdent par le mariage du sujet élu.</blockquote>
+
+<p>M. Fitzgérald ayant écrit les vers suivans sur un exemplaire
+de la satire précédente:</p>
+
+<p>«Je vois que Lord Byron méprise ma muse; notre sort diffère
+en cela: ses vers sont en sûreté, je ne saurais critiquer
+des vers que je n'ai jamais lus;»</p>
+
+<p>Ce même exemplaire tomba par hasard entre les mains de
+Byron, qui y ajouta immédiatement cette réponse mordante:</p>
+
+<p>«Je ne lis jamais, s'écrie Fitz, ce que l'on écrit contre
+moi; pour ce que tu écris, toi, mon cher Fitz, il est sûr
+que personne ne le lira. Voilà simplement le cas; ainsi,
+mon brave Fitz, tes ennemis sont quittes avec toi, ou plutôt
+ils le seraient à l'avenir, s'ils étaient sourds ou que tu
+fusses muet. Car, quand à leurs plumes de méchans écrivains
+ajoutent leur langue, il n'y a que les garçons de service
+qui puissent échapper à la force de leurs poumons<a id="footnotetag529" name="footnotetag529"></a>
+<a href="#footnote529"><sup class="sml">529</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote529"
+name="footnote529"><b>Note 529: </b></a><a href="#footnotetag529">
+(retour) </a> M. Fitzgérald est dans l'habitude de <i>réciter</i> ses propres poésies. Voyez
+<i>Poètes anglais</i>, page 329, note 2.<span class="rig">
+(<i>Note de Lord Byron</i>.)</span><br><br></blockquote>
+<br>
+<p class="mid">FIN DES POÈTES ANGLAIS.</p>
+
+<br><br><br>
+
+<h1>BEPPO,</h1>
+
+<h4>HISTOIRE VÉNITIENNE.</h4>
+<br><br><br>
+
+<p><span class="sc">Rosalinde</span >. Adieu, monsieur le voyageur: voyez-vous, grasseyez,
+portez des habits étranges, dénigrez tout ce que votre patrie a de bon,
+soyez mécontent de votre lieu de naissance, murmurez presque contre
+Dieu pour vous avoir fait ce visage-là, ou j'aurai peine à croire que vous
+ayez jamais mis le pied dans une gondole.
+
+<span class="rig">
+<span class="sc">Shakspeare</span >, <i>As you lke it</i>, act. <span class="sc">iv</span >, sc. <span class="sc">i</span >.</span><br><br></p>
+
+<br><br>
+
+<hr class="short">
+
+<h4>ANNOTATION DES COMMENTATEURS.</h4>
+
+<p>C'est-à-dire que vous soyez allé à Venise, ville que les jeunes Anglais
+visitaient beaucoup à cette époque, et qui était alors ce que Paris est aujourd'hui,
+le siége de tous les genres de dissolutions. <span class="rig">S.A.</span><br><br></p>
+
+<br><br>
+
+<hr>
+<h2>BEPPO,</h2>
+
+<h3>HISTOIRE VÉNITIENNE.</h3>
+<hr class="short">
+<br>
+
+<p>1. On sait, ou du moins on devrait savoir, que
+dans tous les pays catholiques, quelques semaines
+avant le mardi-gras, les gens se donnent du bon
+tems, et achètent le repentir avant que de devenir
+dévots. Depuis les premiers rangs de la société, jusqu'à
+ceux de la plus infime populace, ce n'est que
+violons, galas, danses, vins, mascarades et d'autres
+choses encore, qui ne coûtent que la peine de
+les demander.</p>
+
+<p>2. Au moment, moins aimé des maris que des
+amans, où la nuit répand son manteau sur les cieux
+(et plus il est sombre, meilleur il est), la pruderie se
+dégage des entraves qu'elle s'est imposées, et la
+gaîté, se balançant légèrement sur l'extrémité de
+son pied flexible, minaude avec tous les galans qui
+l'assiégent; puis viennent les chansons, les roulades,
+le bourdonnement; le bruit des guitares et des
+autres instrumens à cordes.</p>
+
+<p>3. Ajoutez à cela des costumes magnifiques, mais
+tous de fantaisie, des masques de tous les tems et de
+toutes les nations, des Turcs, des juifs, des arlequins
+et des paillasses qui font des tours de force,
+des Grecs, des Romains, des Américains, des Indous.
+Chacun peut prendre à son choix tous les costumes,
+excepté l'habit ecclésiastique, car dans ces
+pays-là nul n'ose plaisanter le clergé; prenez donc
+garde à vous, messieurs les philosophes, je vous en
+avertis.</p>
+
+<p>4. Il vaudrait mieux vous montrer dans les rues
+couvert de buisson, au lieu d'habit et de culotte,
+que d'avoir sur vous le moindre bout de fil qui eût
+l'air de faire allusion aux moines. Vous auriez beau
+jurer que vous l'ayez fait pour rire, on vous mettrait
+sur les charbons<a id="footnotetag530" name="footnotetag530"></a>
+<a href="#footnote530"><sup class="sml">530</sup></a>; chacun viendrait attiser le feu;
+et l'on ne vous dirait pas la plus petite messe pour
+refroidir le chaudron dans lequel vos os seraient à
+bouillir, à moins que vous ne payassiez double.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote530"
+name="footnote530"><b>Note 530: </b></a><a href="#footnotetag530">
+(retour) </a> Il y a, dans le texte, un jeu de mots qu'il est impossible de traduire:
+<i>to haul over the coals</i>, signifiant aussi au figuré, et dans le sens où il
+est plus généralement employé, <i>faire rendre compte à quelqu'un, lui
+faire payer ce qu'il a dit ou fait</i>.</blockquote>
+
+<p>5. Excepté cela, vous pouvez revêtir tout ce qui
+vous plaira le mieux, sous forme d'habit, de chapeau
+ou de manteau, tout ce que vous trouverez dans
+Montmouth-street ou dans Rag-fair<a id="footnotetag531" name="footnotetag531"></a>
+<a href="#footnote531"><sup class="sml">531</sup></a>, et vous en
+composer un costume sérieux ou comique. Il y a
+même en Italie des endroits de ce genre, avec de
+plus jolis noms, il est vrai, prononcés d'un accent
+plus doux; car, excepté <i>Covent-Garden-Piazza</i>, je
+ne connais rien qui s'appelle <i>Piazza</i> dans toute la
+Grande-Bretagne.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote531"
+name="footnote531"><b>Note 531: </b></a><a href="#footnotetag531">
+(retour) </a> <i>Montmouth-street</i> et <i>Rag-fair</i> (foire aux chiffons) sont, à Londres,
+ce que sont à Paris le quartier et le marché du Temple, une foire perpétuelle
+pour les vieux habits et autres objets de hasard.</blockquote>
+
+<p>6. Cette fête est appelée le Carnaval, ce qui, d'après
+l'étymologie, veut dire <i>adieux à la viande</i>; ici
+le mot et la chose s'accordent très-bien, car, pendant
+le carême, ils vivent de poisson frais et de poisson
+salé. Mais pourquoi font-ils précéder le carême de
+tant de bombance? c'est plus que je ne puis dire; je
+soupçonne cependant que c'est quelque chose d'analogue
+à notre usage de prendre un verre de vin,
+avec un ami, au moment de monter dans une diligence
+ou dans le paquebot.</p>
+
+<p>7. C'est ainsi qu'ils disent adieu aux plats de
+viande, aux mets solides, aux ragoûts fortement épicés,
+pour vivre pendant quarante jours de poissons
+mal préparés; car ils mangent leurs étuvées sans
+sauces<a id="footnotetag532" name="footnotetag532"></a>
+<a href="#footnote532"><sup class="sml">532</sup></a>, ce qui arrache bien des interjections expressives
+et bien des jurons (qu'il ne convient pas à
+ma muse de répéter ici aux voyageurs), accoutumés
+dès l'enfance à manger leur saumon avec une remoulade
+pour le moins.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote532"
+name="footnote532"><b>Note 532: </b></a><a href="#footnotetag532">
+(retour) </a> Le poisson se sert à l'anglaise, frit dans le beurre, et plus souvent
+bouilli simplement à l'eau; on place sur la table un <i>saucer</i>, espèce de
+porte-huilier où se trouvent plusieurs petites bouteilles renfermant des
+sauces froides, que l'on achète toutes préparées et dont chacun assaisonne
+son poisson à sa guise.
+</blockquote>
+
+<p>8. Je recommanderai donc humblement aux amateurs
+de sauces pour le poisson, avant que de passer
+la mer, d'ordonner à leur cuisinier, à leur femme
+ou à quelque ami, d'aller vite, à pied ou à cheval,
+dans le Strand et d'y acheter en gros (s'ils étaient
+déjà partis, on peut le leur expédier par la voie la
+plus sûre) des sauces aux champignons, des remoulades,
+du vinaigre du Chili, la sauce d'Hervey<a id="footnotetag533" name="footnotetag533"></a>
+<a href="#footnote533"><sup class="sml">533</sup></a>,
+etc., ou pardieu! ils pourront mourir de faim
+pendant le carême.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote533"
+name="footnote533"><b>Note 533: </b></a><a href="#footnotetag533">
+(retour) </a> Hervey est un fabricant de sauces à Londres; celle qui porte son nom,
+et qui se compose principalement d'essence de champignons, est aussi
+connue en Angleterre que les moutardes de Maille sont par toute la
+France.
+</blockquote>
+
+<p>9. C'est-à-dire si vous êtes catholique romain,
+et que, suivant le proverbe, vous vouliez, étant à
+Rome, faire comme font les Romains, quoiqu'un
+étranger ne soit pas obligé à l'abstinence. Mais vous,
+si vous êtes protestant, si vous êtes tant soit peu malade
+ou si vous êtes femme, vous aimeriez mieux
+pécher en dînant d'un bon ragoût; dînez donc et
+soyez damné! Je ne veux pas être grossier, mais
+c'est là la punition, pour ne rien dire de plus.</p>
+
+<p>10. De tous les lieux où le carnaval était le plus
+gai autrefois, pour la danse, les chansons, les sérénades,
+les bals, les masques, les bouffonneries, le
+mystère, et plus de choses que je n'ai le tems de vous
+en dire à présent et que je ne l'aurai peut-être jamais,
+Venise l'emportait de beaucoup, et à l'époque
+où je fixe mon histoire, cette fille de la mer était
+à l'apogée de sa gloire.</p>
+
+<p>11. Elles ont de jolies figures ces Vénitiennes,
+des yeux noirs, des sourcils arqués et une expression
+de physionomie si douce! de ces figures que les
+modernes copient depuis long-tems, et qu'ils nous
+vendent pour des copies de têtes grecques. Elles ont
+l'air d'autant de Vénus du Titien (la plus belle est
+à Florence, allez la voir si vous voulez), lorsqu'elles
+s'appuient sur leurs balcons, ou qu'elles semblent
+s'animer et sortir d'une des toiles de Giorgione.</p>
+
+<p>12. Giorgione, dont les teintes sont tout ce que
+la vérité et la beauté ont de plus beau. Quand on
+est dans le palais Manfrini, ce tableau, quelque magnifique
+que soit le reste, est, à mon avis, ce qu'il
+y a de plus attachant dans toute l'exposition. Peut-être
+il serait aussi de votre goût, c'est ce qui fait
+que je m'y arrête si long-tems. Ce n'est que son portrait,
+celui de son fils et celui de sa femme; mais
+une telle femme! c'est l'amour personnifié!</p>
+
+<p>13. L'amour grand, plein de vie, non pas l'amour
+idéal; non! non ce n'est pas la beauté idéale,
+qui n'est qu'un beau mot, mais quelque chose de
+meilleur encore; quelque chose de si réel, qu'on
+sent que l'heureux modèle a dû être absolument
+comme cela; quelque chose que vous achèteriez,
+que vous demanderiez ou que vous voleriez, s'il
+n'était pas impossible, outre que cela serait honteux.
+Cette figure vous rappelle, comme avec un sentiment
+pénible, une figure que vous avez vue autrefois et
+que vous ne reverrez plus désormais.</p>
+
+<p>14. Une de ces formes divines qui passent rapidement
+devant nous, quand nous sommes jeunes et
+que nous attachons nos yeux sur toutes les figures!
+Hélas! cet ange d'amour qui nous a apparu un moment,
+cette grâce si douce, cette jeunesse, cette
+fraîcheur, cette beauté qui se marie si bien à tout
+cela, nous croirons quelquefois les retrouver dans
+bien des êtres dont nous ignorons le nom, la position
+sociale, la demeure, et que, comme la Pléïade
+perdue<a id="footnotetag534" name="footnotetag534"></a>
+<a href="#footnote534"><sup class="sml">534</sup></a>, nous ne reverrons plus ici-bas.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote534"
+name="footnote534"><b>Note 534: </b></a><a href="#footnotetag534">
+(retour) </a> <i>Quœ septem dici, sex tamen esse solent</i>.
+<span class="sc">Ovide</span >.
+<span class="rig">(<i>Note de Lord Byron</i>.)</span><br><br></blockquote>
+
+<p>15. J'ai dit que les Vénitiennes ressemblaient à
+la femme du tableau de Giorgione, et cela est vrai;
+particulièrement quand on les voit à leurs balcons
+(car la beauté gagne quelquefois à être vue d'une
+certaine distance), et que là, comme les héroïnes
+de Goldoni, elles regardent à travers le rideau ou
+par-dessus le balustre, et en vérité elles sont généralement
+très-jolies, seulement elles aiment un peu
+trop à le faire voir, et c'est bien dommage.</p>
+
+<p>16. Car un coup d'œil amène des œillades, les
+œillades les soupirs, les soupirs les désirs, les désirs
+les paroles, les paroles une lettre qui vole à
+l'aide de certains Mercures au pied léger, qui font
+cela <i>parce qu'ils n'y voient pas de mal</i>. Et alors,
+Dieu sait quels malheurs peuvent en résulter, quand
+l'amour enchaîne une fois deux jeunes cœurs! les
+rendez-vous coupables, le lit adultère, les enlèvemens,
+les vœux brisés, les cœurs et les têtes brisés
+pareillement.</p>
+
+<p>17. A propos de Desdémona, Shakspeare peint
+le sexe comme quelque chose de très-beau, mais
+d'une réputation suspecte. De Venise à Vérone les
+choses peuvent être encore les mêmes aujourd'hui,
+excepté que depuis ce tems-là on n'a jamais vu un
+mari, sur un simple soupçon, étouffer une femme
+de vingt ans, parce qu'elle avait un <i>cavaliere servente</i>.</p>
+
+<p>18. Leur jalousie, si tant est qu'ils soient jamais
+jaloux, a pour ainsi dire le teint blond, en comparaison
+de celle de ce diable d'Othello, avec son visage
+couleur de suie, qui étouffe les femmes dans
+un lit de plume; elle est plus digne de ces bons vivans
+qui, fatigués du joug matrimonial, ne se cassent
+pas la tête au sujet de leur moitié, mais vous
+prennent bravement une autre femme ou la femme
+d'un autre.</p>
+
+<p>19. Avez-vous jamais vu une gondole? Je crains
+que non, et je vais vous en décrire une exactement.
+C'est un long bateau couvert, très-commun ici,
+sculpté à la proue, construit d'une manière légère,
+mais compacte, mu par deux rameurs, qu'on appelle
+gondoliers; ce bateau file sur l'eau, d'un aspect
+assez sombre, on croirait d'une bière clouée sur un
+canot, et quand vous êtes là-dedans, les gens ne
+peuvent deviner ce que vous faites ou ce que vous
+dites.</p>
+
+<p>20. Ces gondoles passent et repassent le long du
+canal et sous le Rialto, de jour et de nuit, tantôt
+vite, tantôt plus doucement. On les voit attendre
+autour des théâtres et former comme un sombre cortége;
+cependant l'épithète de sombre ne leur convient
+pas toujours: il s'y passe par fois des choses
+fort plaisantes, comme dans les voitures de deuil,
+quand la cérémonie funèbre est terminée.</p>
+
+<p>21. Mais revenons à mon histoire; c'était il y a
+quelques années, trente peut-être ou quarante, plus
+ou moins, le carnaval était dans tout son éclat, ainsi
+que tous les genres de bouffonneries et d'habillemens,
+une certaine dame alla voir la fête; son nom
+véritable, je ne le connais pas, je ne soupçonne
+même pas quel il pouvait être: ainsi donc nous l'appellerons
+Laura, s'il vous plaît, parce que ce nom
+s'encadre fort bien dans mon vers.</p>
+
+<p>22. Elle n'était pas vieille, elle n'était pas jeune,
+elle n'avait pas non plus ce nombre d'années que
+certaines gens appellent <i>un certain âge</i>, ce qui cependant
+me paraît l'âge le plus incertain du monde,
+car jamais je n'ai pu engager qui que ce soit, pour
+amour, ou pour argent, à me dire verbalement, ou
+par écrit, quelle période de la vie humaine l'on entend
+au juste par ce mot,... ce qui est à coup sûr
+excessivement absurde.</p>
+
+<p>23. Laura était encore fraîche; elle avait bien
+employé le tems; le tems de son côté en avait usé
+très-poliment avec elle, de sorte que, quand elle
+était habillée, on la trouvait extrêmement bien quelque
+part qu'elle allât. Une jolie femme est toujours
+bien reçue; rarement un nuage obscurcissait le front
+de Laura; au contraire, elle était tout sourire, et
+semblait de ses beaux yeux noirs remercier le genre
+humain du plaisir qu'il lui faisait en la regardant.</p>
+
+<p>24. Elle était mariée; c'est plus convenable,
+parce que dans les pays chrétiens c'est une règle de
+regarder avec indulgence les petits faux-pas des
+épouses; tandis que si des demoiselles s'amusent à
+faire des folies, à moins qu'un mariage opportun
+ne vienne en tems convenable apaiser le scandale,
+je ne sais comment elles peuvent jamais s'en retirer,
+si ce n'est toutefois qu'elles parviennent à faire que
+l'on n'en sache rien.</p>
+
+<p>25. Son mari naviguait sur l'Adriatique; il avait
+fait aussi plusieurs voyages dans d'autres mers, et
+quand il était en quarantaine (c'est une précaution
+contre la peste), sa femme montait quelquefois sur
+la terrasse la plus élevée de sa maison, d'où elle pouvait
+découvrir le navire à son aise. C'était un marchand
+trafiquant à Alep; son nom était <i>Giuseppe</i>
+(Joseph), et on l'appelait par abréviation <i>Beppo</i><a id="footnotetag535" name="footnotetag535"></a>
+<a href="#footnote535"><sup class="sml">535</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote535"
+name="footnote535"><b>Note 535: </b></a><a href="#footnotetag535">
+(retour) </a> <i>Beppo</i> est l'abréviation de <i>Giuseppe</i>, en italien, comme l'on dit
+en anglais <i>Joe</i> pour <i>Joseph</i>.<span class="rig">
+(<i>Note de Lord Byron</i>.)</span><br><br>
+</blockquote>
+
+<p>26. C'était un homme brun comme un Espagnol,
+hâlé par les voyages, un bel homme après tout, quoiqu'il
+eût l'air d'avoir pris son teint dans une tannerie;
+jamais un meilleur marin ne s'était mis à cheval sur
+la grand'vergue; c'était à la fois un homme de
+sens et de courage. Madame, de son côté, quoique
+ses manières montrassent peu de rigueurs, était regardée
+comme une femme de principes très-sévères,
+au point qu'elle passait presque pour invincible.</p>
+
+<p>27. Mais plusieurs années s'étaient écoulées depuis
+qu'ils ne s'étaient vus; quelques-uns croyaient
+qu'il avait péri avec son vaisseau; d'autres pensaient
+qu'il avait contracté quelques dettes, et ne se souciait
+pas de revenir. Aussi y avait-il des paris ouverts
+qu'il reviendrait, ou qu'il ne reviendrait pas;
+car la plupart des hommes, jusqu'à ce que des
+pertes réitérées les aient rendus plus sages, sont toujours
+prêts à appuyer leur opinion de l'offre d'un
+pari.--</p>
+
+<p>28. Leurs adieux furent touchans, comme les
+adieux le sont souvent, ou devraient l'être; ils éprouvèrent
+une sorte de pressentiment prophétique qu'ils
+ne se reverraient plus, lorsqu'il quitta son Ariane
+adriatique, piteusement agenouillée sur le rivage.
+C'est un sentiment morbifique, à demi poétique,
+et dont j'ai connu, je crois, deux ou trois exemples.</p>
+
+<p>29. Laura attendit long-tems, et pleura un peu;
+elle eut envie de prendre le deuil, et elle en aurait
+bien eu sujet; elle perdit presqu'entièrement l'appétit,
+et ne pouvait seule dormir à son aise la nuit.
+Il lui sembla que les fenêtres et des volets étaient une
+faible protection contre de hardis voleurs ou des esprits;
+elle crut donc qu'il serait prudent de s'adjoindre
+un vice-mari, <i>principalement pour la protéger</i>.</p>
+
+<p>30. Jusqu'à ce que Beppo revint de sa longue croisière,
+et ramena le bonheur dans son ame, elle choisit
+(et qui ne choisiraient-elles pas pour peu que l'on
+ait l'air de s'opposer à leur choix), elle choisit un
+de ces hommes que certaines femmes aiment tout en
+en disant du mal; la voix publique le déclarait un fat;
+c'était du reste un comte aussi remarquable pour sa
+fortune que pour sa naissance, et de plus d'une
+grande libéralité dans ses plaisirs.</p>
+
+<p>31. Et puis c'était un comte, et puis il savait la
+musique et la danse, le violon, le français et le
+toscan; ce dernier point n'est pas peu de chose; car
+pour votre gouverne, bien peu d'Italiens parlent le
+véritable étrusque. C'était encore un connaisseur en
+opéras; le soque et le cothurne n'avaient point de
+secrets pour lui, et le public vénitien ne pouvait
+plus supporter une chanson, un décor, un air,
+dès qu'il s'écriait <i>seccatura</i>.</p>
+
+<p>32. Ses <i>bravos</i> étaient décisifs; les <i>Academie</i> soupiraient
+en silence pour ce son désiré; les violons
+tremblaient dès qu'il jetait les yeux de leur côté, de
+peur que quelque note fausse n'eût attiré son attention.
+Le cœur de la <i>prima donna</i> bondissait dans la
+crainte de lui entendre prononcer quelques <i>bah</i> réprobateurs
+qui eussent suffi pour la perdre. Soprano,
+basso, même le contra-alto, tous eussent
+voulu le savoir cinq brasses au-dessous du Rialto.</p>
+
+<p>33. Il patronisait les improvisateurs; bien plus,
+il pouvait au besoin improviser lui-même quelques
+stances. Il faisait des vers, chantait des chansons,
+savait raconter une histoire, vendait des tableaux,
+était aussi habile dans la danse que les Italiens le
+peuvent être, quoique sur ce point leur gloire le
+cède de beaucoup à celle de la France. En un mot
+c'était un cavalier parfait, un héros, même aux yeux
+de son valet de chambre.</p>
+
+<p>34. Et puis il était fidèle autant qu'amoureux; de
+sorte que les femmes ne pouvaient se plaindre de
+lui, quoiqu'elles aient assez l'habitude de se plaindre
+de tems en tems; jamais il n'avait mis ces petites
+ames dans l'embarras. Son cœur était de ceux que
+l'on recherche le plus, de cire à recevoir une impression,
+de marbre pour la conserver. C'était un de
+ces galans de la bonne vieille école, qui deviennent
+plus constans à mesure qu'ils se refroidissent.</p>
+
+<p>35. Avec de telles qualités il n'est pas étonnant
+qu'il ait tourné la tête d'une femme, toute sage et
+toute rangée qu'elle fût. A peine restait-il quelqu'espérance
+que Beppo pût reparaître; aux yeux de la
+loi c'était un homme mort; il n'avait rien envoyé,
+n'avait pas écrit, n'avait pas donné le plus petit signe
+de vie; elle avait déjà attendu plusieurs années,
+et réellement si un homme ne prend pas la peine de
+nous faire savoir qu'il est vivant; il est... <i>mort</i>, ou
+devrait l'être.</p>
+
+<p>36. En outre, de l'autre côté des Alpes (quoique
+ce soit; Dieu le sait, un très-gros péché), il est
+presque reçu que chaque femme a deux hommes;
+je ne saurais dire qui a introduit cette coutume le
+premier, mais les <i>cavalieri serventi</i> sont une chose
+fort ordinaire, à laquelle personne ne prend garde,
+et dont on ne parle pas le moins du monde. Nous
+pourrions, pour ne rien dire de pis, appeler cela
+un <i>second</i> mariage, qui corrompt le <i>premier</i>.</p>
+
+<p>37. Le mot était jusqu'ici un <i>cicisbeo</i>, mais il est
+devenu vulgaire et indécent; les Espagnols appellent
+ce personnage un <i>cortejo</i><a id="footnotetag536" name="footnotetag536"></a>
+<a href="#footnote536"><sup class="sml">536</sup></a>, car la même mode existe
+en Espagne, quoiqu'elle y soit plus récente; en un
+mot elle règne depuis le Pô jusqu'au Tage, et pourrait
+bien à la fin traverser aussi la mer. Que le ciel
+en préserve la vieille Angleterre! ou que deviendront
+les dommages-intérêts et les divorces?</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote536"
+name="footnote536"><b>Note 536: </b></a><a href="#footnotetag536">
+(retour) </a> <i>Cortejo</i> se prononce <i>corteho</i>; avec un <i>h</i> aspiré, la lettre J étant
+une gutturale arabe. Ce mot désigne ce qui n'a pas encore de nom bien
+précis en Angleterre, quoique l'usage y soit aussi commun qu'en aucun
+des pays ultramontains.<span class="rig">
+(<i>Note de Lord Byron</i>.)</span><br><br></blockquote>
+
+<p>38. Quoi qu'il en soit, je pense toujours, soit dit
+avec tout le respect dû à la partie du beau sexe demeurée
+célibataire, que l'on doit toujours préférer
+les dames mariées pour le tête-à-tête, aussi-bien que
+pour la conversation générale. Et ceci je le dis, sans
+avoir en vue plutôt l'Angleterre que la France, ou
+que toute autre nation, parce qu'elles connaissent le
+monde, sont plus à leur aise, et étant plus naturelles,
+plaisent naturellement.</p>
+
+<p>39. Il est vrai que votre jeune miss, encore en
+fleur, est tout-à-fait charmante, mais elle est si réservée,
+si gauche quand elle entre dans le monde,
+si alarmée, qu'elle en est presque alarmante. Elle ne
+sait que ricaner et rougir, caqueter ou faire la moue;
+regardant toujours <i>maman</i> de peur qu'il n'y ait du
+mal à ce que vous, elle, lui ou eux pouvez être en
+train de dire ou de faire. On aperçoit la chambre des
+enfans dans tout ce qu'elles se hasardent à dire, et,
+en outre, elles sentent toujours la tartine de pain et
+de beurre.--</p>
+
+<p>40. Mais <i>cavalieri serventi</i> est la phrase employée
+dans les cercles policés, pour exprimer cet esclave
+surnuméraire qui se tient à côté de la dame, comme
+une partie de son vêtement. Sa voix est la seule loi
+à laquelle il obéisse; ce n'est pas une sinécure que
+sa place; il va appeler voiture, serviteurs, gondoles;
+de plus c'est lui qui porte l'éventail, le boa, les
+gants et le schall.</p>
+
+<p>41. Malgré tous les gros péchés qui s'y commettent,
+il faut que je l'avoue, l'Italie me semble un pays fort
+agréable à habiter, moi qui aime à voir luire le soleil
+tous les jours, et des vignes, non clouées contre
+les murs, festonner de cep en cep, absolument
+comme sur la toile de fond d'une de nos comédies
+ou d'un de nos mélodrames que les gens viennent
+voir en foule, quand le premier acte se termine par
+un ballet dans une vigne copiée du midi de la
+France.</p>
+
+<p>42. Dans les belles soirées d'automne, j'aime à
+sortir à cheval dans la campagne, sans être obligé
+d'ordonner à mon domestique de ne pas oublier d'attacher
+mon manteau derrière lui, parce que le tems
+n'est pas sûr. Je sais aussi que, si je m'arrête dans
+ces allées dont la verdure m'attire, des charrettes
+qui plient sous le poids des raisins vont me fermer
+la route; mais en Angleterre ce serait du fumier,
+de la boue et des haquets de brasseur.</p>
+
+<p>43. J'aime encore à manger des bec-figues à mon
+dîner, à voir le soleil se coucher, sûr qu'il se lèvera
+demain, non à travers le crépuscule d'une matinée
+brumeuse, faible comme l'œil mourant d'un
+homme que l'ivresse plonge dans un désespoir hébété,
+mais avec tout le ciel à lui seul; sûr que le
+jour poindra beau, sans nuage, et ne sera pas forcé
+d'emprunter cette petite chandelle d'un sou, qui
+jette à peine une lumière incertaine au-dessus de ce
+grand chaudron enfumé de Londres.</p>
+
+<p>44. J'aime aussi l'italien, ce doux bâtard du latin,
+qui coule comme les baisers de la bouche d'une
+femme, dont les sons sembleraient devoir être écrits
+sur du satin, dont les syllabes ont un parfum du
+Midi, dont les liquides si agréables se marient tellement
+bien ensemble, que l'oreille n'entend pas un
+seul accent inharmonieux, comme dans notre dur
+sifflement de nos langues du Nord, nos grognemens
+gutturaux, que nous sommes obligés de pousser, de
+cracher et d'expectorer péniblement.</p>
+
+<p>45. J'aime aussi leurs femmes, pardonnez-moi
+cette folie, depuis la paysanne au teint bronzé, richement
+relevé d'un rouge épais, et aux grands yeux
+noirs qui dardent sur vous une volée de rayons qui
+disent mille choses à la fois, jusqu'à la dame de haut
+parage, dont l'air est plus mélancolique, mais dont
+le front est serein, dont les yeux sont pleins de vivacité
+et de larmes, dont le cœur est sur les lèvres,
+et l'ame dans les yeux, douce comme son climat;
+et brillante comme son ciel.</p>
+
+<p>46. Ève d'un pays, véritable paradis de la terre,
+beauté italienne! n'est-ce pas toi qui as inspiré Raphaël<a id="footnotetag537" name="footnotetag537"></a>
+<a href="#footnote537"><sup class="sml">537</sup></a>,
+qui mourut dans tes embrassemens, et rivalise
+dans les compositions qu'il nous a laissées avec
+tout ce que nous connaissons des cieux, tout ce que
+nous pouvons désirer d'en connaître? Beauté italienne,
+comment le poète, même soutenu par l'enthousiasme
+le plus senti, pourrait-il essayer de
+peindre avec des mots ce que tu as été, ce que tu
+es, tandis que Canova est encore là pour créer des
+chefs-d'œuvre<a id="footnotetag538" name="footnotetag538"></a>
+<a href="#footnote538"><sup class="sml">538</sup></a>?</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote537"
+name="footnote537"><b>Note 537: </b></a><a href="#footnotetag537">
+(retour) </a> Pour la cause que l'on donne généralement à la mort de Raphaël,
+voyez ses biographes.<span class="rig">
+(<i>Note de Lord Byron</i>.)</span><br><br></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote538"
+name="footnote538"><b>Note 538: </b></a><a href="#footnotetag538">
+(retour) </a> En bavardant ainsi, surtout sur l'article des femmes, l'auteur désirerait
+que l'on comprît bien qu'il parle en simple spectateur et non autrement.
+D'ailleurs il le fait toujours de la manière la plus modeste, trop
+peut-être; il espère donc que son poème ne scandalisera personne, d'autant
+plus que, comme tout le monde le sait, un ouvrage de poésie où il
+ne serait pas question du sexe, paraîtrait un ouvrage inachevé, ce serait
+comme un chapeau sans rubans.
+
+<p>Signé, le garçon imprimeur.<span class="rig">
+(<i>Note de Lord Byron</i>, en vers dans le texte.)</span><br><br></p></blockquote>
+
+<p>47. «Angleterre, je t'aime encore, malgré tout
+ce que tu as de mauvais;» je le disais à Calais, je
+ne l'ai point oublié; j'aime à parler et à ruminer
+tout mon soûl; j'aime le gouvernement (mais ce
+n'est pas cela); j'aime la liberté de la presse et de
+la plume; j'aime l'<i>Habeas corpus</i> (quand nous l'avons);
+j'aime les débats parlementaires, particulièrement
+quand il n'est pas trop tard;</p>
+
+<p>48. J'aime les taxes, quand elles ne sont pas trop
+nombreuses; j'aime le feu de charbon de terre,
+quand il n'est pas trop cher; j'aime un beef-steak,
+tout autant qu'un autre, et n'ai pas d'objection à un
+pot de bière; j'aime le tems, quand il n'est pas pluvieux,
+c'est-à-dire que j'aime deux mois dans l'année.
+Et ainsi, vivent le régent, l'église et le roi! ce
+qui veut dire que j'aime tout en général et chaque
+chose en particulier.</p>
+
+<p>49. Notre armée de terre maintenue, nos marins
+renvoyés, la taxe des pauvres, la réforme, mes
+dettes et la dette nationale; nos petits attroupemens
+séditieux, juste pour montrer que nous sommes libres;
+les petites banqueroutes qu'on voit dans nos
+gazettes, notre climat brumeux et nos femmes froides,
+je puis excuser ou oublier tout cela; je suis
+plein de vénération pour notre gloire récente et
+désirerais que nous ne la dussions pas aux <i>tories</i>.</p>
+
+<p>50. Mais revenons à mon conte de Laura, car la
+digression est un péché, qui par degrés me devient
+très-ennuyeux à moi-même, et qui, par conséquent,
+pourrait bien déplaire aussi au lecteur. Ce bon lecteur
+qui se fâche quelquefois, et se mettant peu en
+peine de troubler les douces rêveries de l'auteur,
+insiste absolument pour savoir ce qu'il veut dire,
+position dure et bien malheureuse pour un poète.</p>
+
+<p>51. Oh! si j'avais l'art d'écrire aisément des choses
+qui seraient lues de même! si je pouvais escalader
+le Parnasse, où les Muses dictent à leurs favoris ces
+jolis petits poèmes qui ont toujours du succès, comme
+j'imprimerais promptement, pour les délices du
+monde, quelqu'histoire grecque, syrienne ou assyrienne!
+comme je vous vendrais, mêlés au sentimentalisme
+de l'Occident, quelques exemples du plus
+bel orientalisme!</p>
+
+<p>52. Mais je ne suis qu'un individu sans nom,
+qui viens à peine de quitter les rangs des <i>dandies</i>,
+pour commencer mes voyages; si je cherche une
+rime pour y coudre mon vers, je prends la première
+que m'offre le dictionnaire de Walker, et quand je
+ne puis trouver celle-là, j'en mets une pire en place;
+ne m'occupant pas, comme je le devrais, à prévenir
+les critiques minutieuses de nos journalistes. J'ai
+presque envie de me mettre à écrire en prose, mais
+les vers sont maintenant à la mode; ainsi, va pour
+les vers!</p>
+
+<p>53. Le comte et Laura firent leur nouvel arrangement,
+qui dura, comme les arrangemens font
+quelquefois, une demi-douzaine d'années sans interruption.
+Ils avaient bien de tems en tems quelques
+petits démêlés, ces petites piques, enfans de la jalousie,
+qui ne signifient pas du tout que l'on ait envie
+de se quitter. Dans des affaires de cette nature,
+il est peu de gens qui n'aient éprouvé de ces petites
+contrariétés, depuis les premiers rangs de la société,
+jusqu'à l'infime populace.</p>
+
+<p>54. Enfin, somme toute, c'était un heureux couple,
+aussi heureux qu'on peut l'être en se livrant à
+un amour illégal; le cavalier était aimant, la dame
+belle, leur chaîne était si légère que ce n'était pas
+la peine de la briser; le monde les regardait d'un
+œil indulgent, seulement les dévots s'écriaient <i>que
+le diable les emporte</i>! Il ne les emporta pas; il attend
+souvent, et se sert des vieux pécheurs pour en attirer
+de jeunes.</p>
+
+<p>55. Mais ils étaient jeunes eux-mêmes. Oh! sans
+notre jeunesse que serait l'amour? Que serait aussi
+la jeunesse sans l'amour? La jeunesse prête à l'amour
+ses joies, sa douceur, sa force, sa vérité, son cœur,
+son ame et tout ce qui paraît divin; mais languissant
+avec les années, il devient bizarre et grossier.
+C'est une de ces choses en petit nombre qui ne se
+perfectionnent pas par l'expérience; voilà peut-être
+pourquoi les vieillards sont fâcheux et jaloux.</p>
+
+<p>56. C'était le carnaval, comme je l'ai dit quelques
+trente-six stances plus haut, et, en conséquence.
+Laura faisait les préparatifs usuels que vous faites
+quand vous êtes décidé à aller au bal masqué de
+mistress Boehm, spectateur de... ou acteur dans la
+représentation. La seule différence que je voie entre
+les deux cas, c'est qu'ici nous en avons pour six semaines
+de nos visages en carton verni.</p>
+
+<p>57. Laura habillée était, comme je l'ai dit déjà,
+une aussi jolie femme qu'on en puisse voir, fraîche
+comme l'ange qui sert d'enseigne à quelque nouveau
+cabaret, ou celui qu'on place au frontispice de quelqu'un
+de ces <i>Magazines</i> qui renferment toutes les
+modes du mois précédent enluminées, avec une
+feuille de papier de soie entre la gravure et le texte,
+de peur que la presse n'aille tacher de quelques parties
+du discours quelques parties du costume.</p>
+
+<p>58. Ils se rendirent au Ridotto; c'est une grande
+salle où les gens dansent, soupent et redansent: le
+mot propre serait peut-être un bal masqué, mais cela
+est de peu d'importance. C'est, sur une plus petite
+échelle, comme notre Vauxhall, excepté qu'on ne
+craint point d'y être incommodé par la pluie. La
+compagnie y est <i>mélangée</i>; ce mot, que je cite ici,
+revient à dire composée de petites gens.</p>
+
+<p>59. Car <i>compagnie mélangée</i> signifie une compagnie
+où, excepté vous, vos amis et une cinquantaine
+d'autres que vous pouvez saluer sans prendre
+votre air grave, vous ne trouverez qu'une foule,
+qu'un vulgaire, le fléau des lieux publics, qui osent
+pousser la bassesse jusqu'à braver les regards étonnés
+et dédaigneux de ces vingt fois vingt individus
+fashionables, qui s'appellent <i>le monde</i>, sans que
+moi, qui les connais, je puisse comprendre pourquoi.</p>
+
+<p>60. C'est le cas en Angleterre, ce l'était du moins
+sous le règne de la dynastie des <i>dandies</i>, remplacée
+peut-être aujourd'hui par quelqu'autre classe d'imitateurs
+imités. Hélas! comme déclinent promptement
+et pour toujours les démagogues de la mode! Tout
+est fragile ici-bas! comme l'on perd aisément le
+monde, par l'amour, par la guerre, et de tems à
+autre par la gelée!</p>
+
+<p>61. Napoléon fut écrasé par Thor, le Vulcain du
+septentrion, qui brisa son armée sous les coups de
+son marteau de glace. Arrêté par les <i>élémens</i>, comme
+un baleinier, ou comme un jeune écolier qui ouvre
+pour la première fois sa grammaire française, il eut
+de bons motifs de douter des chances de la guerre,
+et quant à la fortune..... mais je ne veux pas l'envoyer
+au diable, car quand j'y réfléchirais indéfiniment,
+je n'en serais que plus porté à croire à sa
+divinité.</p>
+
+<p>62. C'est elle qui règle le présent, le passé et
+tout ce qui n'est pas encore; c'est elle qui nous donne
+de bons numéros dans les loteries, pour l'amour et
+pour le mariage. Je ne saurais dire qu'elle ait fait
+beaucoup pour moi jusqu'ici, non que je veuille déprécier
+ses faveurs: nous n'avons pas encore réglé
+nos comptes ensemble, nous verrons quelles compensations
+elle me réserve pour tous les tours qu'elle
+m'a joués. Jusque-là je n'importunerai plus la déesse,
+si ce n'est de mes remerciemens quand elle aura fait
+ma fortune.</p>
+
+<p>63. Tourner et retourner... le diable l'emporte!
+cette histoire me coule entre les doigts, parce qu'il
+faut qu'elle soit précisément comme la stance le désire,
+ce qui fait qu'elle languit; cette forme de vers
+une fois adoptée, il faut que je garde le tems et la
+mesure comme un chanteur public; mais si je puis
+une fois triompher de la mesure que j'ai choisie aujourd'hui,
+j'en veux prendre une autre la première
+fois que je serai de loisir.</p>
+
+<p>64. Ils allèrent au Ridotto, c'est un endroit où
+j'ai dessein d'aller moi-même demain, justement pour
+échapper un peu à mes idées sombres, parce que je
+suis un peu hypocondriaque, et que je puis m'animer
+un instant en cherchant à deviner quel genre
+de figure se cache sous chaque masque; et comme
+mon chagrin ralentit le pas quelquefois, je me ferai
+ou le hasard me procurera quelque moyen de le laisser
+une demi-heure en arrière.</p>
+
+<p>65. Laura se promène donc au milieu de la foule
+joyeuse; le sourire est dans ses yeux et sur ses lèvres,
+elle parle tout haut à quelques-uns, tout bas
+à quelques autres, fait une révérence légère à ceux-ci,
+une plus profonde à ceux-là, et se plaint de l'extrême
+chaleur. A peine a-t-elle parlé que son amant
+lui offre une limonade; elle la savoure, regarde,
+critique et plaint ses plus chères amies d'être si mal
+habillées.</p>
+
+<p>66. L'une a de faux cheveux, l'autre trop de
+rouge, une troisième..... où a-t-elle acheté cet effroyable
+turban? une quatrième est si pâle qu'elle
+craint de la voir s'évanouir; une cinquième a l'air
+commun, grossier, campagnard; la robe de soie
+blanche de la sixième a pris une teinte jaune; pour
+la septième, à coup sûr sa robe de mousseline trop
+claire lui vaudra un bon rhume, et la huitième paraît.....
+<i>je ne veux pas en voir davantage</i>, de peur
+que, comme les rois de Banco, il n'en vienne une
+vingtaine.</p>
+
+<p>67. Cependant, pendant qu'elle regardait les autres,
+d'autres la regardaient; elle entendait les hommes
+lui prodiguer les éloges à demi-voix, et se serait
+bien gardée de bouger qu'ils n'eussent fini. Les
+femmes trouvaient seulement étonnant qu'à son âge
+elle eût encore tant d'admirateurs... mais ces hommes
+sont si déhontés! ces créatures au front d'airain, ils
+suivront toujours leurs penchans.</p>
+
+<p>68. Pour moi, je n'ai jamais pu comprendre pourquoi
+de méchantes femmes... mais je ne veux point
+discuter une chose qui est une honte pour le pays.
+Seulement je ne vois pas pourquoi il en serait ainsi;
+et si j'avais seulement une robe et une ceinture pour
+m'autoriser à faire un peu de bruit, je voudrais prêcher
+sur ce sujet jusqu'à ce que Wilberforce et Romilly
+citassent mes homélies dans leur prochain discours.</p>
+
+<p>69. Tandis que Laura regardait ainsi et était regardée,
+souriant, parlant, sans savoir pourquoi et
+sans s'en soucier beaucoup, de sorte que les dames
+de ses amies bouillant de jalousie contemplaient les
+airs qu'elle se donnait, son triomphe, etc., et que
+des cavaliers bien mis passaient et repassaient devant
+elle, la saluant et se mêlant à sa conversation
+légère, une personne s'obstina à tenir les yeux fixés
+sur elle avec une rare pertinacité.</p>
+
+<p>70. C'était un Turc couleur d'acajou; Laura le
+vit, et fut d'abord contente, parce que les Turcs
+sont très-amateurs du sexe, quoique la manière dont
+ils traitent les dames soit un peu maussade. Ils traitent,
+dit-on, comme des chiens les pauvres femmes
+qu'ils achètent comme des chevaux. Ils en ont un
+grand nombre, quoiqu'ils ne les montrent jamais
+en public; quatre femmes légitimes et des concubines.....
+<i>ad libitum</i>.</p>
+
+<p>71. Ils les couvrent d'un voile, les enferment sous
+les verrous et les gardent à vue tous les jours: à
+peine peuvent-elles voir les hommes de leur famille;
+de manière qu'elles ne passent pas leur tems si gaîment
+que l'on croit qu'elles le font chez les nations
+du Nord. D'ailleurs, à force d'être renfermées, elles
+doivent avoir le teint pâle, et comme les Turcs abhorrent
+les longues conversations, leurs journées se
+passent à ne rien faire, ou à se baigner, soigner
+leurs enfans, faire l'amour et s'habiller.</p>
+
+<p>72. Elles ne peuvent pas lire, et ainsi ne sauraient
+tomber dans le <i>criticisme</i>; elles n'écrivent pas,
+et ainsi ne s'avisent pas de devenir poètes: jamais
+on ne les a surprises à faire des épigrammes ou du
+bel esprit; elles n'ont ni romans, ni sermons, ni
+pièces de théâtre, ni <i>revues</i>. L'instruction ferait
+bientôt un joli schisme dans le haram! mais heureusement
+ces beautés ne sont pas des <i>bas-bleus</i><a id="footnotetag539" name="footnotetag539"></a>
+<a href="#footnote539"><sup class="sml">539</sup></a> et
+n'ont pas auprès d'elles quelque sot important pour
+leur montrer «ce charmant passage dans le dernier
+nouveau poème.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote539"
+name="footnote539"><b>Note 539: </b></a><a href="#footnotetag539">
+(retour) </a> Pédantes, précieuses ridicules, femmes de lettres, femmes auteurs.</blockquote>
+
+<p>73. Elles n'ont point de ces vieux rimeurs qui,
+ayant pêché la gloire à la ligne, toute leur vie, sans
+l'avoir pu attraper jamais, quoique se croyant toujours
+au moment de le faire, continuent toujours à
+pêcher, dans l'espérance de finir par en avoir quelque
+peu; sublimes dans le genre médiocre, les plus
+furieux des animaux apprivoisés, échos d'autres
+échos, maîtres pédans de l'école des femmes, beaux
+esprits, poètes des enfans..... des sots en un mot.</p>
+
+<p>74. Fiers oracles, à l'imposante exclamation approbatrice
+<i>bon</i>! nullement bonne aux yeux de la loi,
+bourdonnant comme des mouches autour d'une nouvelle
+lumière, les plus bleues de toutes les mouches
+bleues que l'on ait jamais vues, vexant par leur
+blâme, torturant par leur approbation, se gorgeant
+de leur petite renommée qu'ils avalent toute crue,
+traduisant des langues dont ils ne connaissent pas
+une seule lettre, faisant péniblement des comédies
+si médiocres, qu'il vaudrait mieux qu'elles fussent
+tout-à-fait mauvaises.</p>
+
+<p>75. On hait un auteur, c'est-à-dire tous les auteurs,
+ces gens habillés d'un uniforme de papier à
+passe-poil et galons d'encre, si empressés, si habiles,
+si beaux, si jaloux, qu'on ne sait que leur
+dire ou qu'en penser, si ce n'est de les enfler avec
+un soufflet; les fats au suprême degré de fatuité sont
+préférables à ces rognures de papier, à ces moucherons
+de chandelle mal éteints.</p>
+
+<p>76. Nous en avons beaucoup de cette espèce,
+nous en avons aussi d'une autre, des hommes du
+monde, qui jugent le monde en hommes; Scott,
+Rogers, Moore, et les autres poètes distingués qui
+pensent à quelqu'autre chose qu'à leur plume. Mais
+pour ces enfans impuissans d'une mère puissante (la
+Muse), ces gens qui voudraient être de beaux esprits
+et ne sauraient être de vrais <i>gentlemen</i>, je les
+laisse à leurs <i>thés</i> habituels, à leurs coteries affectées,
+à leurs femmes savantes.</p>
+
+<p>77. Les pauvres chères Musulmanes, dont je viens
+de parler, n'ont point de ces gens dont la conversation
+est si instructive et si agréable; un d'entr'eux leur
+paraîtrait une invention nouvelle, aussi inconnue
+que des cloches dans un clocher turc. Je crois que
+cela vaudrait presque la peine d'accorder une pension
+(quoique les meilleurs projets ne réussissent
+pas toujours) à une sorte d'auteur missionnaire,
+juste pour aller leur enseigner notre usage chrétien
+des parties du discours.</p>
+
+<p>78. La chimie ne leur dévoile pas ses gaz, la
+métaphysique ne leur est point enseignée dans des
+cours publics; là point de cabinets de lecture où
+s'entassent les romans religieux, les contes moraux
+et les esquisses de mœurs contemporaines; là l'on ne
+voit point d'expositions annuelles de peintures; elles
+ne montent point au faîte de leurs maisons pour contempler
+les astres, et, grâce à Dieu, ne s'occupent
+point de mathématiques.</p>
+
+<p>79. Pourquoi est-ce que je dis grâce à Dieu, peu
+vous importe, j'ai mes raisons pour cela, vous n'en
+doutez pas, sans doute; mais comme elles pourraient
+ne pas flatter tout le monde, je les garderai toute
+ma vie, pour les écrire plus tard en prose. Je crains
+d'être un peu porté à la satire, et cependant je crois
+que plus on vieillit, plus on est porté à rire plutôt
+qu'à gronder, quoique le rire nous laisse peu après
+doublement sérieux.</p>
+
+<p>80. Oh! joie et innocence! Oh lait et eau! heureuses
+mixtures de jours plus heureux encore! hélas!
+dans ces siècles de péché et de carnage, l'homme
+abominable n'étanche plus sa soif dans un breuvage
+aussi pur. N'importe, je vous aime tous deux, je
+veux vous chanter tous deux; allons, à la mémoire
+du règne de sucre-candi du vieux Saturne! En attendant,
+je bois à votre retour..... un verre d'eau-de-vie.</p>
+
+<p>81. Notre Turc tenait toujours les yeux fixés sur
+Laura, d'une manière chrétienne plutôt que musulmane,
+qui semblait dire: «Madame, je vous fais
+bien de l'honneur, et tant qu'il me plaira de vous
+regarder fixement, il vous plaira de ne pas vous
+éloigner.» Si l'on pouvait gagner le cœur d'une
+femme en la regardant, il eût gagné le sien; mais
+Laura n'était pas si facile, elle avait vu le feu trop
+long-tems et trop bien pour faiblir devant les regards
+tout-à-fait étranges de l'étranger.</p>
+
+<p>82. Le jour était alors au moment de poindre,
+c'est le moment auquel je conseillerais aux dames
+qui ont dansé, ou qui ont pris part à quelqu'autre
+exercice, de se préparer à quitter la salle du bal
+avant que le soleil soit levé; car dès que les lustres
+et les bougies commencent à s'obscurcir devant sa lumière
+naissante, les dames paraissent un peu pâles.</p>
+
+<p>83. J'ai vu dans mon tems quelques bals et quelques
+parties de nuit; je restais jusqu'à la fin pour
+un motif ou pour un autre, et alors je regardais,
+j'espère qu'il n'y a pas de crime à cela, pour voir laquelle
+de ces dames soutiendrait le mieux le moment
+critique, et quoique j'en aie vu quelques milliers de
+jeunes, d'aimables, qui plaisaient alors, qui peuvent
+plaire encore aujourd'hui, je n'en ai vu qu'une dont
+la fraîcheur, après les étoiles couchées, pouvait, à
+la suite d'un bal, braver l'influence de l'aube du
+matin.</p>
+
+<p>84. Le nom de cette autre Aurore, je ne vous le
+dirai pas, je le pourrais néanmoins, car elle n'était
+rien pour moi, si ce n'est le chef-d'œuvre de la création
+divine, une femme charmante, dont la vue seule
+est déjà un plaisir; mais écrire des noms propres,
+cela ne serait pas bien. Si cependant vous voulez savoir
+quelle est cette belle privilégiée, vous la reconnaîtrez
+au premier bal, à Paris ou à Londres, à ses
+joues dont la fraîcheur éclipse toutes les autres.</p>
+
+<p>85. Laura, qui savait bien qu'il ne lui serait pas
+avantageux d'affronter l'éclat du jour naissant, après
+une séance de sept heures au milieu d'un bal de trois
+mille personnes, crut qu'il était juste et convenable
+de tirer sa révérence. Le comte était alors à ses
+côtés, tenant son schall, et ils allaient quitter la
+salle, quand..... voyez un peu, ces maudits gondoliers!
+ils étaient allés précisément où ils n'auraient
+pas dû.</p>
+
+<p>86. Ils sont en cela à peu près comme nos cochers,
+et la cause en est à peu près la même, la foule, les
+gens qui se pressent d'un côté, ceux qui se pressent
+de l'autre; ils font un bruit à ne pas finir avec des
+juremens à se briser la mâchoire. A Londres, nous
+avons les messieurs de Bow-street<a id="footnotetag540" name="footnotetag540"></a>
+<a href="#footnote540"><sup class="sml">540</sup></a> pour maintenir
+le bon ordre, ici vous êtes toujours à portée d'une
+sentinelle que vous pouvez appeler; mais tout cela
+n'empêche pas une foule de juremens et de vilains
+mots qu'on ne saurait ni citer, ni entendre.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote540"
+name="footnote540"><b>Note 540: </b></a><a href="#footnotetag540">
+(retour) </a> Rue où se trouvent les bureaux de la police municipale.</blockquote>
+
+<p>87. Le comte et Laura trouvèrent à la fin leur
+gondole, et se dirigèrent vers leur habitation au travers
+des flots silencieux, discutant sur toutes les
+danses actuellement passées, les danseurs et les costumes,
+et mêlant à tout cela un peu de médisance,
+quand tout-à-coup, au moment où les rameurs s'arrêtaient
+devant les degrés de son palais, Laura, toujours
+accompagnée de son amant, fut frappée d'étonnement
+de revoir le Turc qui y était arrivé avant
+elle.</p>
+
+<p>88. «Monsieur, dit le comte en fronçant le sourcil,
+votre présence est ici si inattendue que je me vois
+forcé de vous en demander le motif. C'est une erreur
+peut-être, je l'espère, et pour laisser là de suite les
+complimens, je l'espère <i>dans votre intérêt</i>; vous entendez
+ce que je veux vous dire, ou bien <i>je vous le
+ferai entendre</i>.--Monsieur, dit le Musulman, il n'y
+a pas du tout d'erreur;</p>
+
+<p>89. «Cette dame est ma femme!» Les joues de
+la dame se couvrirent d'une vive rougeur, et il y
+avait de quoi! Mais quand une Anglaise se trouverait
+mal, les Italiennes ne sont pas si promptes; elles
+invoquent un peu leurs patrons, et puis reviennent
+tout-à-fait à elles, ou à peu près: ce qui sauve de la
+corne de cerf, des sels, de l'eau jetée au visage, des
+lacets coupés, etc., etc.</p>
+
+<p>90. Elle dit..... que pouvait-elle dire? Quoi? pas
+un mot; mais le comte invita poliment l'étranger à
+entrer, fort apaisé qu'il était, parce qu'il venait
+d'entendre. «Peut-être, dit-il, ferions-nous mieux
+d'entrer pour discuter ce sujet: ne nous donnons pas
+en spectacle en public, ne faisons pas de scène, pas
+de bruit; car tout ce qui pourrait en résulter de plus
+clair, c'est que nous nous ferions moquer de nous.»</p>
+
+<p>91. Ils entrèrent et demandèrent du café; le café
+vint: c'est un breuvage à l'usage des Turcs, aussi
+bien que des chrétiens, quoiqu'ils ne le préparent
+pas absolument de la même manière. Alors Laura,
+bien revenue, ou plus hardie à parler, s'écria: «Beppo,
+quel est votre nom païen? Dieu me bénisse!
+votre barbe est d'une longueur effroyable! Comment
+avez-vous fait pour vous éloigner si long-tems? ne
+sentez-vous pas que vous avez eu grand tort?</p>
+
+<p>92. «Êtes-vous vraiment, réellement Turc à présent?
+Avez-vous épousé d'autres femmes? Est-il vrai
+qu'ils se servent de leurs doigts en guise de fourchette?
+Bien... voilà le plus joli schal... comme je
+suis en vie, vous m'en ferez cadeau! On dit que vous
+ne mangez pas de porc, et comment avez-vous pu
+pendant tant d'années..... Dieu me bénisse! ai-je
+jamais... non je n'ai jamais vu un homme si jaune!
+Comment va votre foie?</p>
+
+<p>93. «Beppo, votre barbe ne vous sied pas, elle
+sera coupée avant que vous ne soyez d'un jour plus
+vieux; pourquoi la portez-vous? Oh! j'oubliais! dites-moi,
+je vous prie, ne trouvez-vous pas que le
+tems est plus froid-ici? Voyons un peu quel air vous
+avez. Vous ne bougerez pas d'ici avec cet étrange
+costume, de peur que quelqu'un ne vous voie et ne
+devine toute l'histoire. Comme vos cheveux sont
+courts! mon Dieu! comme ils grisonnent!»</p>
+
+<p>94. Quelle réponse Beppo fit-il à ce discours?
+c'est plus que je n'en sais. Il avait naufragé près de
+l'endroit où était Troie autrefois, et où il n'y a plus
+rien aujourd'hui, était naturellement devenu esclave,
+et n'avait pour salaire que des bastonnades, jusqu'à
+ce qu'une bande de pirates ayant pris terre dans le
+voisinage, il se joignit à eux, prospéra, et devint
+un renégat d'assez mauvaise réputation.</p>
+
+<p>95. Mais il devint riche, et avec ses richesses il
+sentit s'augmenter le désir de revoir son pays natal.
+Il pensa qu'il était de son devoir de le faire, et de
+ne pas être toujours à voler en pleine mer; puis
+quelquefois, comme Robinson Crusoé, il sentait l'ennui
+d'être seul. En conséquence, il loua un navire
+venant d'Espagne et frété pour Corfou; c'était une
+belle polaque, montée par douze hommes et chargée
+de tabac.</p>
+
+<p>96. Au risque de sa vie et de ses membres, il
+s'embarqua avec ses richesses, et Dieu sait combien
+il en avait amassé! L'entreprise était téméraire; il
+prétendait que la Providence l'avait protégé. Pour
+moi, je n'en dis rien, de peur que nous ne tombions
+pas d'accord. Bien, le navire mit à la voile et fit
+bonne marche, excepté trois jours de calme, après
+qu'ils eurent doublé le cap Bonn.</p>
+
+<p>97. Ils arrivèrent dans l'île, il vendit son chargement,
+se transféra avec son bétail à bord d'un
+autre navire, et passa pour un vrai marchand turc,
+trafiquant de diverses marchandises dont j'ai malheureusement
+oublié les noms. Il s'échappa à l'aide
+de cette ruse, autrement les gens l'auraient peut-être
+tué, et il arriva ainsi à Venise pour réclamer
+sa femme, sa religion, sa maison, et son nom de
+baptême.</p>
+
+<p>98. Sa femme le reçut, le patriarche le rebaptisa
+(il fit, comme de juste, un cadeau à l'église), il quitta
+alors les vêtemens qui le déguisaient, et emprunta
+pour un jour la culotte du comte. Ses amis firent
+d'autant plus de cas de lui, qu'il avait été plus long-tems
+absent, et qu'ils virent qu'il avait de quoi leur
+offrir de joyeux dîners, où il excitait souvent l'hilarité
+générale par des histoires..... mais je n'en crois
+pas la moitié.</p>
+
+<p>99. Tout ce qu'il avait souffert durant sa jeunesse,
+il s'en récompensa dans sa vieillesse, par la
+fortune et le plaisir de parler, quoique Laura le mît
+souvent en fureur; j'ai entendu dire que le comte et
+lui furent toujours amis. Ma plume est au bas d'une
+page: puisque cette page est finie, mon histoire est
+finie aussi; il eût été à désirer qu'elle eût été terminée
+plus tôt; mais quand les histoires sont une
+fois commencées, elles tirent en longueur, sans que
+l'on sache trop pourquoi.</p>
+
+<p class="mid">FIN DE BEPPO.</p>
+
+
+
+
+
+<br><br>
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Oeuvres complètes de lord Byron. Tom
+ 2., by George Gordon Byron
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK OEUVRES DE LORD BYRON ***
+
+***** This file should be named 28080-h.htm or 28080-h.zip *****
+This and all associated files of various formats will be found in:
+ http://www.gutenberg.org/2/8/0/8/28080/
+
+Produced by Mireille Harmelin, Rénald Lévesque and the
+Online Distributed Proofreaders Europe at
+http://dp.rastko.net. This file was produced from images
+generously made available by the Bibliothèque nationale
+de France (BnF/Gallica)
+
+
+Updated editions will replace the previous one--the old editions
+will be renamed.
+
+Creating the works from public domain print editions means that no
+one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
+permission and without paying copyright royalties. Special rules,
+set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
+copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
+protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project
+Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
+charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you
+do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
+rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose
+such as creation of derivative works, reports, performances and
+research. They may be modified and printed and given away--you may do
+practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is
+subject to the trademark license, especially commercial
+redistribution.
+
+
+
+*** START: FULL LICENSE ***
+
+THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
+PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK
+
+To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
+distribution of electronic works, by using or distributing this work
+(or any other work associated in any way with the phrase "Project
+Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project
+Gutenberg-tm License (available with this file or online at
+http://gutenberg.org/license).
+
+
+Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm
+electronic works
+
+1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
+electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
+and accept all the terms of this license and intellectual property
+(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all
+the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy
+all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession.
+If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
+Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
+terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
+entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.
+
+1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be
+used on or associated in any way with an electronic work by people who
+agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few
+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
+even without complying with the full terms of this agreement. See
+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
+located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
+copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
+works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
+are removed. Of course, we hope that you will support the Project
+Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
+freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
+this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
+the work. You can easily comply with the terms of this agreement by
+keeping this work in the same format with its attached full Project
+Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.
+
+1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern
+what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in
+a constant state of change. If you are outside the United States, check
+the laws of your country in addition to the terms of this agreement
+before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
+creating derivative works based on this work or any other Project
+Gutenberg-tm work. The Foundation makes no representations concerning
+the copyright status of any work in any country outside the United
+States.
+
+1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg:
+
+1.E.1. The following sentence, with active links to, or other immediate
+access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
+whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
+phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
+Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
+copied or distributed:
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived
+from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
+posted with permission of the copyright holder), the work can be copied
+and distributed to anyone in the United States without paying any fees
+or charges. If you are redistributing or providing access to a work
+with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
+work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
+through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
+Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
+1.E.9.
+
+1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
+with the permission of the copyright holder, your use and distribution
+must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
+terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked
+to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
+permission of the copyright holder found at the beginning of this work.
+
+1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
+License terms from this work, or any files containing a part of this
+work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.
+
+1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
+electronic work, or any part of this electronic work, without
+prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
+active links or immediate access to the full terms of the Project
+Gutenberg-tm License.
+
+1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary,
+compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
+word processing or hypertext form. However, if you provide access to or
+distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than
+"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version
+posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org),
+you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a
+copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon
+request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
+form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
+License as specified in paragraph 1.E.1.
+
+1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
+performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
+unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.
+
+1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing
+access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided
+that
+
+- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
+ the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
+ you already use to calculate your applicable taxes. The fee is
+ owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
+ has agreed to donate royalties under this paragraph to the
+ Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments
+ must be paid within 60 days following each date on which you
+ prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
+ returns. Royalty payments should be clearly marked as such and
+ sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
+ address specified in Section 4, "Information about donations to
+ the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."
+
+- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
+ you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
+ does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
+ License. You must require such a user to return or
+ destroy all copies of the works possessed in a physical medium
+ and discontinue all use of and all access to other copies of
+ Project Gutenberg-tm works.
+
+- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
+ electronic work is discovered and reported to you within 90 days
+ of receipt of the work.
+
+- You comply with all other terms of this agreement for free
+ distribution of Project Gutenberg-tm works.
+
+1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
+electronic work or group of works on different terms than are set
+forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
+both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
+Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the
+Foundation as set forth in Section 3 below.
+
+1.F.
+
+1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
+effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
+public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
+collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
+works, and the medium on which they may be stored, may contain
+"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
+corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
+property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
+computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
+your equipment.
+
+1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
+of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
+Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
+Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
+liability to you for damages, costs and expenses, including legal
+fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
+LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
+PROVIDED IN PARAGRAPH F3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
+TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
+LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
+INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
+DAMAGE.
+
+1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
+defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
+receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
+written explanation to the person you received the work from. If you
+received the work on a physical medium, you must return the medium with
+your written explanation. The person or entity that provided you with
+the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
+refund. If you received the work electronically, the person or entity
+providing it to you may choose to give you a second opportunity to
+receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy
+is also defective, you may demand a refund in writing without further
+opportunities to fix the problem.
+
+1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+
+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
+
+1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
+providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
+
+
+</pre>
+
+</body>
+</html>
+
+