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| author | Roger Frank <rfrank@pglaf.org> | 2025-10-15 02:37:17 -0700 |
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diff --git a/28080-h/28080-h.htm b/28080-h/28080-h.htm new file mode 100644 index 0000000..8ea1d10 --- /dev/null +++ b/28080-h/28080-h.htm @@ -0,0 +1,16148 @@ +<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD HTML 4.01 Transitional//EN"> +<html> +<head> + <meta http-equiv="content-type" content="text/html; charset=UTF-8"> + <title>The Project Gutenberg eBook of Oeuvres complètes de Lord Byron, Tome 2, par Paulin Paris</title> + + +<style type="text/css"> +<!-- + +body {margin-left: 10%; margin-right: 10%} + +h1,h2,h3,h4,h5,h6 {text-align: center;} +p {text-align: justify} +blockquote {text-align: justify} + +hr {width: 50%; text-align: center} +hr.full {width: 100%} +hr.short {width: 10%; text-align: center} + +.note {font-size: 0.8em; margin-left: 10%; margin-right: 10%} +.footnote {font-size: 0.8em; margin-left: 10%; margin-right: 10%} +.side {padding-left: 10px; font-weight: bold; font-size: 75%; + float: right; margin-left: 10px; border-left: thin dashed; + width: 25%; text-indent: 0px; font-style: italic; text-align: left} + +.sc {font-variant: small-caps} +.lef {float: left} +.mid {text-align: center} +.rig {float: right} +.sml {font-size: 10pt} + +span.pagenum {font-size: 8pt; left: 91%; right: 1%; position: absolute} +span.linenum {font-size: 8pt; right: 91%; left: 1%; position: absolute} + +.poem {margin-bottom: 1em; margin-left: 10%; margin-right: 10%; + text-align: left} +.poem .stanza {margin: 1em 0em} +.poem .stanza.i {margin: 1em 0em; font-style: italic;} +.poem p {padding-left: 3em; margin: 0px; text-indent: -3em} +.poem p.i2 {margin-left: 1em} +.poem p.i4 {margin-left: 2em} +.poem p.i6 {margin-left: 3em} +.poem p.i8 {margin-left: 4em} +.poem p.i10 {margin-left: 5em} +.poem p.i12 {margin-left: 6em} +.poem p.i14 {margin-left: 7em} +.poem p.i16 {margin-left: 8em} +.poem p.i18 {margin-left: 9em} +.poem p.i20 {margin-left: 10em} +.poem p.i30 {margin-left: 15em} + + +--> +</style> +</head> +<body> + + +<pre> + +The Project Gutenberg EBook of Oeuvres complètes de lord Byron. Tome 2., by +George Gordon Byron + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Oeuvres complètes de lord Byron. Tome 2. + comprenant ses mémoires publiés par Thomas Moore + +Author: George Gordon Byron + +Annotator: Thomas Moore + +Translator: Paulin + +Release Date: February 14, 2009 [EBook #28080] + +Language: French + +Character set encoding: UTF-8 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK OEUVRES DE LORD BYRON *** + + + + +Produced by Mireille Harmelin, Rénald Lévesque and the +Online Distributed Proofreaders Europe at +http://dp.rastko.net. This file was produced from images +generously made available by the Bibliothèque nationale +de France (BnF/Gallica) + + + + + + +</pre> + + + + +<br><br> + +<p class="mid">Monsieur Laby de St-Aumont<br> +Mazous-Laguian.</p> + +<p class="mid">____________________________<br> +IMPRIMERIE DE DONDEY-DUPRÉ,<br> +Rue St.-Louis, n° 46, au Marais.</p> +<br><br><br> + +<h2>ŒUVRES COMPLÈTES</h2> + +<h5>DE</h5> + +<h1>LORD BYRON,</h1> + +<h4>AVEC NOTES ET COMMENTAIRES,</h4> + +<h5>COMPRENANT</h5> + +<h3>SES MÉMOIRES PUBLIÉS PAR THOMAS MOORE,</h3> + +<h5>ET ORNÉES D'UN BEAU PORTRAIT DE L'AUTEUR.</h5> + +<p class="mid"><i>Traduction Nouvelle</i></p> + +<h3>PAR M. PAULIN PARIS,</h3> + +<h5>DE LA BIBLIOTHÈQUE DU ROI.</h5> +<hr class="short"> + +<h3>TOME DEUXIÈME.</h3> +<hr class="short"> +<br><br> + + +<p class="mid"><i>Paris</i>.<br> + +DONDEY-DUPRÉ PÈRE ET FILS, IMPR.-LIBR., ÉDITEURS,<br> + +RUE SAINT-LOUIS, N° 46,<br> + +ET RUE RICHELIEU, N° 47 bis.</p> +<hr class="short"> +<h4>1830.</h4> + +<br><br><br> + +<h2>DON JUAN.</h2> + +<pre> + Difficile est proprie communia dicere. + (<span class="sc">Horace</span >, <i>Epist. ad Pison</i>.) + + Crois-tu, parce que tu es vertueux, qu'il + n'y aura plus ni ale ni galettes?--Oui, + par sainte Anne! et le gingembre aussi nous + brûlera la bouche. + + (<span class="sc">Shakspeare</span >, <i>la Douzième nuit,</i> + ou <i>Ce que vous voudrez</i>.) +</pre> + +<br><br> +<hr> +<h2><i>Chant Neuvième</i>.</h2> +<hr class="short"> +<br> + +<p>1. O Wellington! (ou <i>Vilainton</i>, car la renommée +a deux manières de prononcer ces héroïques +syllabes; et la France qui, battante ou battue, rira +toujours, n'ayant pu dompter votre beau nom, s'est +imaginé d'en faire l'occasion d'une pointe ridicule) +vous avez obtenu de fortes pensions et de grands +éloges: si quelqu'un aujourd'hui osait contester une +gloire comme la vôtre, l'humanité se lèverait en +masse et ferait retentir le mot: <i>Nay</i><a id="footnotetag1" name="footnotetag1"></a> +<a href="#footnote1"><sup class="sml">1</sup></a>.</p> + +<p>2. Ce n'est pas que je prétende excuser votre conduite +à l'égard de Kinnaird, dans l'affaire Marinet<a id="footnotetag2" name="footnotetag2"></a> +<a href="#footnote2"><sup class="sml">2</sup></a>. +--elle fut réellement infâme, et on se gardera bien +(comme de quelques autres anecdotes) d'en rappeler +les circonstances sur la tombe qui vous attend +dans la vieille abbaye de Westminster. Quant au reste, +il serait inconvenant de nous y arrêter ici; ce sont +des histoires bonnes à conter à table, au moment +du thé<a id="footnotetag3" name="footnotetag3"></a> +<a href="#footnote3"><sup class="sml">3</sup></a>; et d'ailleurs, bien que vos années offrent +déjà une imposante succession de zéros, Votre Grâce +est encore un <i>jeune</i> héros<a id="footnotetag4" name="footnotetag4"></a> +<a href="#footnote4"><sup class="sml">4</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote1" +name="footnote1"><b>Note 1: </b></a><a href="#footnotetag1"> +(retour) </a> «<i>Ne faut-il pas lire Ney</i>?--Question de l'imprimeur.»<span class="rig"> +(<i>Note de Lord Byron</i>.)</span><br><br> + +<p>Le poète joue ici sur le mot <i>nay</i> (non), et sur le nom du maréchal +Ney. M: de Las-Cases, dans son <i>Mémorial de Sainte-Hélène</i>, rapporte +les paroles suivantes de Napoléon: «On m'assure que c'est par Wellington +que je suis ici, et je le crois. Cela est digne de celui qui, <i>au mépris +d'une capitulation solennelle</i>, a laissé périr Ney, avec lequel il s'était +vu souvent sur le champ de bataille.» Il est certain qu'un mot de +Wellington eût alors suffi pour sauver la vie de cet infortuné guerrier: +mais, loin de le prononcer, Wellington ne songea pas même à démentir +le procureur-général qui déclara, à l'ouverture des débats, que la mise +en accusation du maréchal Ney avait été sollicitée par l'<i>Europé entière</i>, +alors représentée par l'Angleterre</p></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote2" +name="footnote2"><b>Note 2: </b></a><a href="#footnotetag2"> +(retour) </a> Marinet était un partisan du gouvernement impérial, qui, aux +termes de l'amnistie-Labourdonnaie, avait été proscrit en 1815. Dans +l'espoir d'esquiver ses nombreux créanciers, il révéla, en 1817, à lord +Kinnaird, ami de Wellington, et alors retiré comme lui à Bruxelles, le +secret d'une prétendue conspiration contre la vie du général anglais: il +promit en même tems d'en nommer tous les auteurs, si le duc de Wellington, +alors à Paris, voulait lui faire accorder un sauf-conduit pour +la France. Kinnaird, effrayé, demande et obtient ce sauf-conduit du +duc lui-même. Marinet part pour Paris; mais, à peine arrivé, il est +saisi et retenu en prison pendant plus d'une année. En vain lord Kinnaird +fit-il imprimer les réclamations les plus violentes contre un semblable +manque de foi, lord Wellington ne fit aucune réponse à son ancien ami, +et laissa lentement instruire un procès contre Marinet, qui finit par être +complètement acquitté.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote3" +name="footnote3"><b>Note 3: </b></a><a href="#footnotetag3"> +(retour) </a> C'est-à-dire quand les dames sont retirées. De ce nombre sont les +anecdotes piquantes racontées par mistress H. Wilson dans ses Mémoires.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote4" +name="footnote4"><b>Note 4: </b></a><a href="#footnotetag4"> +(retour) </a> Arthur Wellesley (lord Wellington) est né en 1769, et avait par +conséquent, en 1822, près de cinquante-trois ans.</blockquote> + +<p>3. Sans doute l'Angleterre vous doit (et vous paie) +beaucoup; mais l'Europe vous doit encore bien davantage. +C'est vous qui avez raccommodé la béquille +de la légitimité, qui de nos jours était devenue bien +chancelante. L'Espagne, la France et la Hollande +ont vu et senti la force de vos <i>restaurations</i>, et depuis +Waterloo, le monde entier est devenu votre +débiteur. (A ce propos, je voudrais que vos poètes +missent plus de talent à célébrer cette victoire<a id="footnotetag5" name="footnotetag5"></a> +<a href="#footnote5"><sup class="sml">5</sup></a>.)</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote5" +name="footnote5"><b>Note 5: </b></a><a href="#footnotetag5"> +(retour) </a> Il semble que Byron ait en vue ici Southey et Walter-Scott, les +deux grands admirateurs de Wellington, et qui tous deux ont chanté la +<i>bataille de Waterloo</i>.</blockquote> + +<p>4. Oui, vous êtes le premier des <i>coupe-gorges</i>.--Ne +vous emportez pas; la phrase est de Shakspeare, +et son application n'a rien d'injuste.--La guerre +est un métier d'assassin et d'égorgeur, quand la justice +n'en purifie pas la cause: c'est au monde, non +pas aux maîtres du monde, à décider si vous avez +jamais rempli un noble rôle, et pour moi je serais +ravi de connaître quels sont ceux qui, sauf vous et +les vôtres, ont à se féliciter de Waterloo.</p> + +<p>5. Je ne suis pas flatteur.--On vous a rassasié +de flatterie: on dit même que vous y prenez goût.--Je +n'en suis pas étonné: l'homme dont la vie a +été tout assauts et batailles, doit naturellement finir +par se lasser de la foudre, et dès-lors, avalant l'éloge +plus fréquemment que la satire, il peut aimer à +recevoir les félicitations de ses heureuses bévues, et à +s'entendre appeler <i>le sauveur des nations</i> non encore +sauvées, et <i>le libérateur de l'Europe</i> encore asservie.</p> + +<p>6. J'ai fini. Allez maintenant dîner dans la vaisselle +plate dont vous a fait présent le prince du Brésil<a id="footnotetag6" name="footnotetag6"></a> +<a href="#footnote6"><sup class="sml">6</sup></a>; +faites porter à la sentinelle qui garde votre +porte<a id="footnotetag7" name="footnotetag7"></a> +<a href="#footnote7"><sup class="sml">7</sup></a> une ou deux tranches de vos viandes succulentes: +elle a combattu long-tems, mais elle n'a pas +toujours trouvé d'aussi bonnes choses à manger. On +dit bien aussi que le peuple a tant soit peu faim....--Vous +méritez votre ration, on le sait; mais, de +grâce, laissez-en tomber quelques miettes en faveur +de la nation.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote6" +name="footnote6"><b>Note 6: </b></a><a href="#footnotetag6"> +(retour) </a> En 1812, après la bataille de Vittoria, gagnée par Wellington.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote7" +name="footnote7"><b>Note 7: </b></a><a href="#footnotetag7"> +(retour) </a> «Je fus, à cette époque, placé à un poste, en considération de +mes fatigues. On nous occupa à rompre du biscuit et à faire la <i>pâtée</i> +aux chiens de lord Wellington. J'étais alors affamé, et je regardai +cette occupation comme une bonne fortune, parce que nous pouvions, +en cassant les biscuits, satisfaire notre propre appétit,--ce qui ne +m'était pas arrivé depuis plusieurs jours. En remplissant cette fonction, +l'histoire de <i>l'Enfant prodigue</i> ne me sortit pas de la tête, et, +en regardant ces chiens, je ne pouvais m'empêcher de soupirer sur +mon humble situation et sur la chute de mes espérances.» (Journal +d'un soldat du 71<sup>e </sup> régiment, durant la guerre d'Espagne.)</blockquote> + +<p>7. Je ne veux pas vous blâmer,--un grand homme +comme vous, monseigneur le duc, est au-dessus +du blâme; mais les altières habitudes du romain +Cincinnatus n'ont aucune espèce de rapport avec +l'histoire moderne, et bien qu'en votre qualité d'Irlandais<a id="footnotetag8" name="footnotetag8"></a> +<a href="#footnote8"><sup class="sml">8</sup></a> +vous soyez amateur de pommes de terre, +vous n'étiez pas obligé de prendre leur culture sous +votre direction: je puis donc,--sans vous déplaire,--remarquer +qu'un demi-million de guinées pour +votre ferme Sabine<a id="footnotetag9" name="footnotetag9"></a> +<a href="#footnote9"><sup class="sml">9</sup></a> c'est un peu trop cher!</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote8" +name="footnote8"><b>Note 8: </b></a><a href="#footnotetag8"> +(retour) </a> L'Irlande est le pays classique des pommes de terre.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote9" +name="footnote9"><b>Note 9: </b></a><a href="#footnotetag9"> +(retour) </a> Allusion à la ferme Sabine de Cincinnatus.</blockquote> + +<p>8. Les grands hommes ont toujours méprisé de +grandes récompenses. Épaminondas sauva sa chère +Thèbes, et ne laissa pas, en mourant, de quoi payer +la dépense de ses funérailles. Georges Washington +obtint des actions de grâces et rien de plus, si ce +n'est une gloire sans nuages (gloire rarement méritée), +pour avoir affranchi son pays. Pitt eut aussi +son désintéressement, et s'il est encore aujourd'hui +renommé comme un ministre d'état magnanime, +c'est pour avoir ruiné sa patrie gratis.</p> + +<p>9. Jamais mortel n'eut, excepté Napoléon, une +occasion aussi belle; jamais mortel n'en abusa davantage. +Vous pouviez affranchir l'Europe avilie de +l'unité de ses tyrans; vous pouviez faire retentir +votre nom de rivages en rivages. Et <i>maintenant</i>--de +quelle sorte est votre gloire? les muses peuvent-elles +la chanter? <i>Maintenant</i>, que les premiers et +vains transports de la canaille sont apaisés, venez +l'apprécier dans les cris de faim de vos compatriotes! +Écoutez le monde, et apprenez à maudire vos victoires!</p> + +<p>10. Comme ces nouveaux chants traitent d'actions +guerrières, c'est à <i>vous</i> qu'une muse sincère daigne +dédier des vérités que vous ne trouverez pas dans +les gazettes, et qu'il est tems de mettre (sans exiger +de gratification) à l'usage de cette tribu mercenaire, +grasse du sang et des dettes de la patrie. Oui, vous +avez <i>fait de grandes</i> choses; mais, n'ayant pas une +ame <i>grande</i>, vous avez laissé les <i>plus-grandes</i> à faire--et +perdu le genre humain.</p> + +<p>11. La mort--(allez méditer sur le squelette, +image de cette chose inconnue qui enveloppe le +monde passé, semblable à un soleil couchant, qui +peut-être enfante ailleurs une plus radieuse aurore), +la mort, dis-je, rit de ce que vous déplorez.--Envisagez +cet objet d'une continuelle terreur, dont la +<i>pointe menaçante</i>, même alors qu'elle est dans le +fourreau, glace toutes les heures de la vie. Remarquez-vous +comme sa bouche, sans lèvres et sans +souffle, grince encore les dents!</p> + +<p>12. Remarquez avec quel rire insultant elle vous +regarde! cependant elle <i>fut</i> ce que vous êtes.--Elle +ne <i>rit</i> pas <i>d'une oreille à l'autre</i>,--car ses mouvemens +ne rencontrent plus la moindre charnelle entrave; +la vieille n'entend même plus depuis long-tems, +mais elle <i>sourit</i> encore, et toutes les fois qu'elle +dépouille un homme de sa peau (manteau rouge, +blanc, noir ou basané, plus précieux que n'en vendit +jamais tailleur), ses os desséchés tressaillent;</p> + +<p>13. Et tel est le rire de la mort.--C'est une +triste joie, mais enfin c'est de la joie. Pourquoi donc +la vie ne profite-t-elle pas d'un pareil exemple? +pourquoi, comme sa supérieure, n'accueille-t-elle +pas avec un dédaigneux sourire tous les riens éphémères +qui flottent comme des bulles sur un océan +bien borné, quand on le compare au déluge éternel +qui dévore les rayons et les soleils,--les atomes et +les mondes,--les heures et les années?</p> + +<p>14. <i>Être ou ne pas être! voilà ce dont il s'agit</i>, dit +Shakspeare, qui précisément est aujourd'hui en vogue. +Je ne suis pas de la trempe d'Alexandre ou d'Éphestion; +jamais je n'eus une passion violente pour +les abstractions de la gloire, et je préfère de beaucoup +une digestion facile au cancer de Bonaparte<a id="footnotetag10" name="footnotetag10"></a> +<a href="#footnote10"><sup class="sml">10</sup></a>. +En vain j'arriverais, à travers cinquante victoires, +à l'infamie ou à la gloire, qu'ai-je besoin d'un beau +nom avec un mauvais estomac?</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote10" +name="footnote10"><b>Note 10: </b></a><a href="#footnotetag10"> +(retour) </a> Martial dit à peu près de même:<p> +<i>Si post fata venit gloria, non propero</i>.</p></blockquote> + +<p>15. <i>O dura ilia messorum!</i> «ô robustes entrailles +des moissonneurs!»--Je traduis ce passage au +bénéfice de ceux qui ont l'expérience des indigestions,--fatalité +intérieure qui précipite tous les +flots du Styx dans un seul petit foie. La sueur du +paysan vaut la fortune de son seigneur: que le premier +se fatigue pour gagner son pain,--et que +l'autre se mette à la torture pour toucher ses rentes, +le plus heureux des deux sera toujours celui qui dormira +le mieux.</p> + +<p>16. <i>Être ou ne pas être</i>? Avant de décider, je +voudrais bien savoir ce que c'est que l'<i>existence</i>! +Nous rêvons tous à perte de vue, et puis nous +croyons que tout le monde doit naturellement voir +ce que seuls nous avons vu en songe; mais, pour +ma part, je ne me rangerai d'aucun parti, tant qu'ils +ne seront pas entièrement d'accord. Quelquefois +seulement je me figure que la vie est la mort, plutôt +qu'une pure affaire de respiration<a id="footnotetag11" name="footnotetag11"></a> +<a href="#footnote11"><sup class="sml">11</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote11" +name="footnote11"><b>Note 11: </b></a><a href="#footnotetag11"> +(retour) </a> C'est-à-dire: Si la seule chose qui distingue la vie de la mort c'est +que la vie jouit de la respiration, ce n'était pas la peine de les distinguer.</blockquote> + +<p>17. <i>Que sais-je</i>? était la devise de Montaigne et +des premiers philosophes de l'académie. Un de leurs +principes favoris était que toutes les connaissances +que l'homme pouvait acquérir étaient douteuses. Il +n'est rien qui mérite le nom de certitude, voilà ce +qu'offre de plus clair la condition humaine; mais +nous savons si peu ce que nous faisons dans ce monde, +que je doute même si le doute est vraiment l'action +de douter.</p> + +<p>18. C'est peut-être un voyage agréable de flotter, +comme Pirrhon, sur une mer de spéculations; mais +que faire, si la voile qui vous conduit fait submerger +le bateau? Vos philosophes ne sont pas de fort +habiles pilotes, et d'ailleurs on peut enfin se lasser +de voguer long-tems dans un abîme de contemplations. +Un asile assuré auprès du rivage d'où l'on +puisse, en se baissant, recueillir quelques jolies coquilles, +voilà ce qui convient le mieux aux baigneurs +modérés.</p> + +<p>19. «Mais le ciel, comme dit Cassio, est au-dessus +de tout,--ne parlons plus de cela,--faisons +nos prières<a id="footnotetag12" name="footnotetag12"></a> +<a href="#footnote12"><sup class="sml">12</sup></a>.» Nous avons des ames à +sauver depuis que le faux pas d'Ève et la chute d'Adam +ont voué à la tombe tout le genre humain, et, +de plus, les poissons, les oiseaux et les quadrupèdes. +<i>La chute du moineau est l'effet d'une providence spéciale</i>. +Il est vrai que nous ignorons quel a été son +crime, mais tout porte à croire qu'il se percha sur +l'arbre qui avait pour Ève tant d'attraits.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote12" +name="footnote12"><b>Note 12: </b></a><a href="#footnotetag12"> +(retour) </a> <span class="sc">Cassio</span >, ivre. «<i>Le ciel est au-dessus de tout</i>, et il y a des ames +qui seront sauvées et des ames qui ne seront pas sauvées.--Pour ma +part, sauf le respect du général, j'espère être sauvé.--<span class="sc">Iago</span >. Et moi +aussi, lieutenant.--<span class="sc">Cassio</span >. Oui, mais à votre tour. Le lieutenant +doit être sauvé avant l'enseigne.--Ne parlons plus de cela; <i>faisons +notre</i> devoir: (disant ses prières)--pardonnez-nous nos offenses!...» +(Shakspeare, <i>Othello</i>, acte II, scène 3.)</blockquote> + +<p>20. Je vous le demande à vous, dieux immortels! +qu'est-ce que la théogonie? à vous, hommes malheureusement +trop mortels! qu'est-ce que la philanthropie? +à toi, monde présent et passé! qu'est-ce +que la cosmogonie? Quelques-uns m'ont accusé +de misanthropie, mais je ne sais pas mieux ce qu'ils +veulent dire par-là, que l'acajou qui recouvre mon +pupitre. Je conçois bien la lycanthropie, car, sans +la moindre métamorphose, et à la plus légère occasion, +on voit les hommes devenir des loups,</p> + +<p>21. Mais moi, le plus doux, le plus indulgent +des hommes; moi qui, comme Moïse ou Mélanchton, +n'ai jamais rien fait d'excessivement cruel, et qui +même (tout en me laissant quelquefois aveugler par +l'impulsion de mon cœur ou de mon corps) ai toujours +eu une grande tendance à pardonner, pourquoi +m'appellent-ils <i>misanthrope? Parce qu'ils me +haïssent, non parce que je les hais</i>, et--ici nous +ferons une pause.</p> + +<p>22. Il est tems de continuer notre bon poème, car +j'en maintiens réellement bons, non-seulement le +corps, mais encore les réflexions préliminaires. L'un +et l'autre pourtant ne sont pas, jusqu'à présent, +très-clairs;--mais la vérité finira par s'y révéler +dans la plus sublime attitude, et, en attendant, +il faut me résigner de bonne grâce à jouir de +sa beauté et de son exil.</p> + +<p>23. Nous avons laissé notre héros (et j'espère le +vôtre, ami lecteur) sur le chemin de la capitale des +peuples grossiers qu'a civilisés l'immortel Pierre, et +qui jusqu'à présent ont fait briller plutôt leur bravoure +que leur finesse d'esprit. Je sais que leur puissant +empire est devenu l'objet de grandes flatteries,--de +celles de Voltaire lui-même, et c'est pitié. +Mais un autocrate absolu est, à mes yeux, non pas +un barbare, mais quelque chose de bien au-dessous +d'un barbare.</p> + +<p>24. Et je ferai la guerre, au moins en paroles +(et, si j'en trouve l'occasion,--en action), à tous +ceux qui font la guerre à la pensée<a id="footnotetag13" name="footnotetag13"></a> +<a href="#footnote13"><sup class="sml">13</sup></a>.--Or, de tous +les ennemis de l'intelligence, les plus acharnés, sans +contredit, sont les tyrans et leurs vils adulateurs. +J'ignore qui sortira vainqueur de la lutte, mais j'aurais +une telle prescience, que je ne modifierais en rien +ma profonde, mortelle et franche haine pour tous +ceux qui font peser le despotisme sur les peuples.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote13" +name="footnote13"><b>Note 13: </b></a><a href="#footnotetag13"> +(retour) </a> Lord Byron a tenu sa promesse.--Il existe une sainte alliance de +rois; pourquoi n'en formerait-on pas une de littérateurs? Eux seuls ont +besoin de s'entendre d'un bout de l'univers à l'autre; et, du moins, +quand la guerre est déclarée par les hommes les plus ineptes à la publicité +des pensées (bonnes et <i>dangereuses</i>), tout littérateur devrait regarder +comme le plus saint de ses devoirs l'action de relever le gant +qu'on lui jette, en accablant de flétrissures celui qui, nouvel Erostrate, +et pour se faire un nom, veut incendier le sanctuaire des dieux. + +<p>Cette note fut écrite en 1827, sous l'inspiration d'opinions déclamatoires +dont je rougis aujourd'hui. Je la laisse toutefois pour <i>mémoire</i>.</p></blockquote> + +<p>25. Ce n'est pas que je sois l'adulateur du peuple: +sans <i>moi</i>, assez de démagogues et de mécréans se +chargeraient de renverser tous les clochers pour +mettre à leur place quelques plus extravagans édifices +de leur façon. S'ils sèment maintenant le scepticisme +pour recueillir l'enfer, comme le déclare le +dogme un peu sévère des chrétiens, je l'ignore;--je +ne souhaite qu'une chose: que les hommes soient +libres de la populace comme des rois;--de vous +comme de moi.</p> + +<p>26. Comme je ne suis d'aucun parti, je vais nécessairement +offenser tous les partis.--Peu m'importe. +Au moins mes paroles sont-elles plus sincères +et mieux senties que si j'avais entrepris de suivre +l'impulsion du vent. L'art est peu nécessaire à celui +qui ne prétend rien gagner; et quiconque ne veut +donner ni recevoir des fers, peut librement se donner +carrière. C'est ainsi que j'en userai: jamais je +ne joindrai ma voix au cri de <i>chackal</i> des esclaves.</p> + +<p>27. Ce mot <i>chackal</i> est d'une parfaite justesse. +J'ai entendu ces animaux mugir la nuit au milieu des +ruines d'Éphèse, comme le fait cette bande de mercenaires, +vils pourvoyeurs du pouvoir, qui rapinent +afin d'obtenir leur part dans les épluchures, et qui +se chargent de flairer au loin la proie qu'il plaît à +leurs maîtres d'attaquer. Encore les pauvres chackals +sont-ils moins ignobles en offrant le secours de leur +odorat aux courageux lions, que les insectes humains, +en consentant à butiner pour des araignées.</p> + +<p>28. Levez un seul bras, vous aurez fait disparaître +leur toile, et sans toile, leur venin, leurs pattes +cesseraient d'être redoutables. Peuples, ou plutôt +tous les peuples! écoutez mon conseil:--<i>il faut</i>, +sans délai, <i>courir sus</i>: la trame de ces Tarantules +s'étendra chaque jour jusqu'à ce que vous fassiez +cause commune; mais de vous tous la mouche espagnole +et l'abeille attique ont seules jusqu'à présent +fait usage de leurs aiguillons pour se rendre libres.</p> + +<p>29. Nous avons laissé Don Juan (qui, lors de la +dernière tuerie, s'était fait distinguer) en chemin +et chargé d'une dépêche dans laquelle on parlait de +sang répandu, aussi légèrement que nous parlerions +d'eau. Les cadavres amoncelés comme des tas de +chaume sur la ville silencieuse amusaient merveilleusement +les loisirs de la belle Catherine:--elle +considérait une bataille entre deux nations simplement +comme un combat de coqs; mais elle tenait +beaucoup à ce que les siens soutinssent vigoureusement +le choc.</p> + +<p>30. Il voyageait dans un <i>kibitka</i> (maudite espèce +de voiture sans ressorts qui, dans les chemins durs, +vous disloque tous les os), méditant sur la gloire, +la chevalerie, les rois, les décorations, et enfin sur +tout ce qu'il avait fait.--Il souhaitait en même tems +que les chevaux de poste eussent les ailes de Pégase,--ou +du moins que les chaises de poste fussent rembourrées +de plume, quand elles passaient sur de +mauvaises routes.</p> + +<p>31. A chaque cahot,--et il y en avait beaucoup,--il +regardait avec inquiétude sa petite compagne, +comme s'il eût voulu qu'elle se trouvât moins mal +que lui sur ces routes pénibles livrées aux ornières, +aux cailloux et à la bienveillance de la nature. Cette +dernière ne fournit guère les routes de pavés ou les +canaux de barques, et dans ces climats Dieu prend +la mer, la terre, la pêche et les fermes sous sa +direction immédiate.</p> + +<p>32. Mais au moins ne paie-t-il aucune redevance, +et doit-il sans contredit être regardé comme le premier +de ceux que nous nommons <i>gentilshommes fermiers</i><a id="footnotetag14" name="footnotetag14"></a> +<a href="#footnote14"><sup class="sml">14</sup></a>,--race +entièrement usée depuis qu'il n'y +a plus de rentes à recueillir. Pour les autres <i>gentilshommes</i>, +ils sont actuellement dans un piteux état; +et pour les autres <i>fermiers</i>, ils ne peuvent relever +Cérès de sa chute,--car la déesse est tombée avec +Bonaparte:--quelles bizarres pensées ne nous frappent +pas en voyant disparaître en même tems l'avoine +et les empereurs<a id="footnotetag15" name="footnotetag15"></a> +<a href="#footnote15"><sup class="sml">15</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote14" +name="footnote14"><b>Note 14: </b></a><a href="#footnotetag14"> +(retour) </a> «Les avantages de la paix générale commençaient déjà à paraître +illusoires en Angleterre. Le commerce, s'il ne tomba pas entièrement, +déclina d'une manière sensible; l'Europe n'avait plus besoin de ces +innombrables fournitures militaires qu'elle tirait des provinces anglaises: +chaque nation, épuisée par de longs désastres, cherchait à réparer, +à force d'industrie et d'activité, les maux de la précédente +inertie commerciale. Le prix des denrées, plusieurs fois doublé depuis +les vingt dernières années, diminua tout d'un coup, et les fermiers +dont les baux, contractés avant la conclusion de la paix, avaient été +extrêmement élevés, se virent ruinés par l'effet de cette diminution. +Il en résulta qu'un grand nombre de familles, heureuses jusqu'alors, +quitta l'Angleterre.» (<i>Histoire d'Angleterre</i>, inédite, année 1816.)</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote15" +name="footnote15"><b>Note 15: </b></a><a href="#footnotetag15"> +(retour) </a> Les propriétaires qui, en Angleterre, font valoir eux-mêmes leurs +terres.</blockquote> + +<p>33. Pour Juan, il arrêtait ses yeux sur l'aimable +enfant qu'il avait sauvée du massacre;--et quel +trophée comparable à celui-là? vous qui construisez +des monumens souillés de sang comme Nadir-Shah<a id="footnotetag16" name="footnotetag16"></a> +<a href="#footnote16"><sup class="sml">16</sup></a> +ce constipé Sophi qui, après avoir laissé un désert +à la place de l'Indoustan, et à peine une tasse de café +au Mogol, pour le consoler, fut tué, le malheureux +pécheur! parce qu'il ne pouvait plus digérer son +dîner<a id="footnotetag17" name="footnotetag17"></a> +<a href="#footnote17"><sup class="sml">17</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote16" +name="footnote16"><b>Note 16: </b></a><a href="#footnotetag16"> +(retour) </a> Ou Thamas Kouly-Khan. «Il faisait élever, sous ses yeux, des +colonnes et des pyramides de têtes humaines.» (<i>Audiffret, Biog. +univers</i>.)</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote17" +name="footnote17"><b>Note 17: </b></a><a href="#footnotetag17"> +(retour) </a> Il fut tué par suite d'un complot, comme la constipation avait +exaspéré son caractère jusqu'à la folie.<span class="rig"> +(<i>Note de Lord Byron</i>).</span><br><br></blockquote> + +<p>34. O vous, nous, lui ou elle! souvenez-vous +qu'<i>une seule</i> vie sauvée, surtout celle d'une jeune +ou jolie créature, fait naître des souvenirs préférables +à ceux des plus verts lauriers dont la tige fut +engraissée par une terre humaine. En vain obtiendriez-vous +tous les éloges qu'on eût jamais dits ou +chantés, si votre cœur ne répond pas aux hymnes de +la harpe mélodieuse, votre gloire n'est réellement +qu'un bruit frivole.</p> + +<p>35. Et vous, grands, lumineux et volumineux auteurs! +vous, milliers de scribes quotidiens dont les +pamphlets, les tomes et les journaux nous éclairent! +soit que, payés par le gouvernement, vous nous prouviez +que la dette publique ne nous épuise pas;--ou +soit que, marchant lourdement et d'un pied grossier +sur <i>les cors du courtisan</i><a id="footnotetag18" name="footnotetag18"></a> +<a href="#footnote18"><sup class="sml">18</sup></a>, vous viviez du produit +de votre circulation populaire, en imprimant le +demi-récit de la famine qui dévore le royaume.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote18" +name="footnote18"><b>Note 18: </b></a><a href="#footnotetag18"> +(retour) </a> Citation</blockquote> + +<p>36. O vous donc, grands auteurs!... mais, <i>à propos +de bottes</i>, j'ai oublié ce que je voulais dire, +comme cela quelquefois est arrivé à de plus sages +que moi.--Je me rappelle seulement que je voulais +essayer de calmer l'irritation que l'on rencontre +dans les casernes, les palais et les chaumières. Mais +sans doute j'aurais perdu mon tems, et cela me console +d'avoir oublié mon allocution, bien que la perte +en soit inappréciable.</p> + +<p>37. Laissons-la donc; sans doute on la retrouvera +un jour avec d'autres débris d'un précédent monde; +quand ce monde, devenu lui-même <i>précédent</i>, sera +englouti sous une nouvelle terre, et déposé sens dessus +dessous, froissé, brisé, rompu, rôti, frit, tordu +ou submergé, comme tous les mondes antérieurs au +nôtre, d'abord tirés, puis replongés dans le chaos, +cette enveloppe dont il est impossible de sortir.</p> + +<p>38. Ainsi l'a dit Cuvier.--Puis dans les fondemens +d'une nouvelle création et sous les débris de +nos ossemens l'on retrouvera quelques vieilles organisations +mystérieuses détruites, et dès-lors devenues +l'objet de conjectures insolubles. C'est ainsi que nous +gardons le souvenir des Titans, des géans, et d'autres +bons compagnons de la même espèce, hauts de +quelque cent pieds (pour ne pas dire mille), comme +les <i>mammoths</i> et les ailés crocodiles<a id="footnotetag19" name="footnotetag19"></a> +<a href="#footnote19"><sup class="sml">19</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote19" +name="footnote19"><b>Note 19: </b></a><a href="#footnotetag19"> +(retour) </a> Delille a dit, en parlant des savantes recherches de M. Cuvier: + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p>«Souvent, dans le grand livre, à ses yeux sont offerts</p> +<p>Les annales du globe et les fastes des mers:</p> +<p>Et des corps enterrés dans leur couche profonde</p> +<p>Le tombeau le ramène au vieux berceau du monde.»</p> +<p class="i10"> (<i>Les Trois Règnes de la Nature</i>, ch. <span class="sc">iv</span >.)</p> +</div></div> + +<p>«Ce grand animal à dents hérissées de pointes émoussées, si commun +dans l'Amérique septentrionale, et auquel les Anglo-Américains ont +transporté mal à propos le nom de <i>mamouth</i>, qui appartient proprement +à l'éléphant fossile de Sibérie, n'a aujourd'hui aucun analogue +connu, même pour le genre; mais on trouve sous terre, tant en Europe +qu'en Amérique, les ossemens de cinq ou six espèces qui lui +ressemblent plus ou moins.»<span class="rig"> + (<i>Note de M. Cuvier sur le poème</i> des Trois Règnes.)</span><br><br></p> +</blockquote> + +<p>39. Imaginons que, dans ce tems, l'on vienne à +déterrer Georges IV; jamais les nouveaux habitans +de ce nouvel Orient ne pourront concevoir comment +de si grands animaux pouvaient chaque jour souper! +(Car les hommes seront alors d'une taille bien +inférieure. Le monde a toujours tort de tant multiplier: +chaque nouvelle procréation, en divisant trop +les substances vitales, avance la dégénération de +l'espèce,--et c'est ainsi que nous ne sommes déjà +plus aujourd'hui que les magots du vaste tombeau +terrestre.)</p> + +<p>40. Et comment voudriez-vous--que ces jeunes +populations, tout récemment exilées de quelque frais +paradis et réduites à labourer, bêcher, suer, fatiguer, +planter, moissonner, filer, moudre et semer, +jusqu'à ce que tous les arts aient atteint leur dernier +point de perfection (surtout ceux de la guerre et des +taxes), comment, dis-je, voudriez-vous qu'en découvrant +d'aussi imposantes reliques, ils pussent les confondre +avec les monstres contemporains de leurs +musées?</p> + +<p>41. Mais j'ai trop de dispositions à la métaphysique. +<i>Le tems est disjoint</i><a id="footnotetag20" name="footnotetag20"></a> +<a href="#footnote20"><sup class="sml">20</sup></a>, et je le suis comme lui. +J'oublie que ce poème est d'un genre tout-à-fait +exquis, et je m'égare dans des routes trop rebutantes. +Jamais je ne médite ce que j'ai à dire, et cela vraiment +est par trop poétique. Il faut savoir pourquoi +et dans quel but on écrit: mais, notes ou texte, j'ignore +toujours quel mot suivra celui que je trace.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote20" +name="footnote20"><b>Note 20: </b></a><a href="#footnotetag20"> +(retour) </a> Citation.</blockquote> + +<p>42. Aussi, je m'égare sans cesse dans mes récits +ou mes réflexions.--Il est tems à présent de raconter. +J'ai laissé Don Juan avec ses chevaux débridés--nous +allons le remettre sur les chemins. +Je ne donnerai pas de grands détails sur son +voyage, nous avons déjà bien assez de <i>tours</i>. Supposez-le +donc arrivé à Pétersbourg, et faites-vous +une idée de cette agréable capitale de neiges +peintes.</p> + +<p>43. Supposez-le dans un bel uniforme: habit +rouge, revers noirs, un long plumet flottant, comme +la voile déchirée par la tempête, sur un chapeau +dont les longs bords sont retroussés; de brillantes +culottes, sans doute en casimir jaune; des bas blancs +unis comme du lait frais et collés sur des jambes +dont leur soie fait encore ressortir l'élégance, et la +beauté.</p> + +<p>44. Supposez-lui l'épée au côté, le chapeau à la +main, paré des mains de la jeunesse, de la gloire et +d'un tailleur militaire,--puissant enchanteur dont +la verge enfante la beauté (quand elle ne nous torture +pas comme un geôlier dans nos habillemens), et +fait pâlir la nature effrayée de voir l'art surpasser +ses œuvres les plus remarquables.--Voyons-le se +présenter comme sur un piédestal; ne dirait-on pas +que l'Amour a pris la forme d'un lieutenant d'artillerie?</p> + +<p>45. Son bandeau est descendu de ses yeux sur son +cou en cravate; ses ailes ont cédé aux épaulettes; +son carquois s'est rétréci en fourreau; ses flèches se +sont groupées à son côté en glaive élégant et sans +perdre leur pointe acérée; son arc enfin est devenu +un chapeau à <i>claque</i>; mais tel qu'il est encore, Psyché +serait plus clairvoyante que certaines de nos +femmes (accoutumées à commettre d'aussi lourdes +bévues) si elle ne le prenait pas pour son Cupidon.</p> + +<p>46. Les courtisans restèrent frappés de surprise, +les dames se parlèrent bas, et l'impératrice sourit. +Quant au régnant favori, il fronça le sourcil.--J'ai +entièrement oublié quel était celui de ce jour-là: +tant, depuis le couronnement <i>isolé</i> de sa présente majesté, +se succédaient rapidement les officiers chargés +de cette fonction délicate. Mais c'était ordinairement +un garçon vigoureux et haut de six pieds, capable +de rendre jaloux un Patagon.</p> + +<p>47. Juan ne leur ressemblait pas; il était svelte, +délicat, frais et sans barbe. Mais, dans l'ensemble +de ses formes, et plus encore dans ses yeux, je ne +sais quoi semblait présager que, malgré son extérieur +séraphique, il réunissait aux proportions d'un +ange quelque chose d'un homme. De plus, l'impératrice +aimait quelquefois des adolescens, et justement +alors elle venait d'inhumer le beau visage de +Lanskoï<a id="footnotetag21" name="footnotetag21"></a> +<a href="#footnote21"><sup class="sml">21</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote21" +name="footnote21"><b>Note 21: </b></a><a href="#footnotetag21"> +(retour) </a> Lanskoï fut <i>la grande passion</i> de la grande Catherine.<span class="rig"> +(<i>Note de Lord Byron.</i>)</span><br><br> + +<p>Lanskoï mourut en 1784, à l'âge de vingt-sept ans, épuisé par trois +années de faveur. Il laissa, en mourant, une succession de sept millions +de roubles.</p></blockquote> + +<p>48. Il ne serait donc pas fort étonnant que Yermoloff, +Momonoff, Scherbatoff, ou quelqu'autre <i>off</i> +ou <i>on</i> craignît alors que sa majesté n'eût le cœur assez +large pour y placer une nouvelle flamme. Or, +cette pensée était assez pénible pour obscurcir le visage +doux ou rebutant de celui qui, suivant le langage +de son poste, occupait cette <i>haute position officielle</i>.</p> + +<p>49. Ô gentilles dames! si vous voulez pénétrer la +signification diplomatique de cette phrase, il faut +prier l'Irlandais, marquis de Londonderry, de vous +initier dans les parties de discours qu'il cherche à +mettre à la mode: peut-être parmi tous ces mots baroquement +accouplés à la suite les uns des autres, +que personne ne comprend et auxquels tant de gens +obéissent, peut-être, dis-je, saisirez-vous un malin +<i>non-sens</i>, et c'est là tout ce qu'on peut glaner dans +cette moisson maigre et verbeuse.</p> + +<p>50. Mais j'espère, au reste, pouvoir satisfaire votre +curiosité sans le secours de cette triste et inexplicable +bête de proie,--de ce sphinx, dont les énigmes +ne seraient jamais résolues si sa conduite ne prenait +chaque jour le soin de les expliquer,--de cet hiéroglyphe +monstrueux,--de ce repoussant égout de +sang et d'eau; pour tout dire en un mot, de ce Castlereagh +de plomb!--Ici je vous dirai un conte, mais +il ne sera heureusement ni trop long ni trop lourd<a id="footnotetag22" name="footnotetag22"></a> +<a href="#footnote22"><sup class="sml">22</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote22" +name="footnote22"><b>Note 22: </b></a><a href="#footnotetag22"> +(retour) </a> Ces deux strophes furent composées avant le suicide de ce personnage.<span class="rig"> +(<i>Note de Lord Byron.</i>)</span><br><br></blockquote> + +<p>51. Une dame anglaise pressait une Italienne de +lui apprendre quelles étaient les fonctions actives et +officielles d'un être singulier, dont quelques femmes +font le plus haut cas; qui voltige sans cesse autour +de certaines dames mariées; que l'on appelle <i>cavalier +servante</i>;--et qui enfin, semblable à Pygmalion +(je crains, hélas! que cela ne soit trop vrai), +sait animer les statues qu'il se plaît à contempler. +La dame, ainsi sollicitée, se contenta de répondre: +«--Madame, je vous prie <i>de les supposer</i>.»</p> + +<p>52. Je vous supplie de même de faire la supposition +la plus austère et la plus chaste sur l'emploi de +l'impérial favori. C'était une place élevée, et même +de fait, sinon de droit, la plus élevée de l'empire. +Il est donc permis de penser que le personnage alors +en jouissance de ce poste redoutait facilement qu'on +ne le supplantât, lorsqu'il suffisait d'une paire d'épaules +plus larges que les siennes pour l'obliger aussitôt +à lever les talons.</p> + +<p>53. Juan, ai-je dit, était un jouvenceau de grande +beauté; il avait conservé un air d'adolescence en +dépit de la saison hérissée qui, en couvrant un visage +de barbe et de favoris, lui enlève la grâce <i>Parissienne</i> +qui renversa Troie et fonda les <i>doctors-commons</i>.--A +ce propos, j'ai compulsé les <i>Annales +du divorce</i>, et j'y ai vu que la ville d'Ilion offrait le +premier exemple de <i>dommages-intérêts</i> exigés en pareille +matière.</p> + +<p>54. Catherine, qui s'arrangeait de tout (à l'exception +de son mari retourné à sa place éternelle), et +qui passait pour admirer singulièrement ces gigantesques +messieurs (effroi de nos petites-maîtresses), +avait cependant une certaine touche de sentiment. +L'homme qu'elle adora le plus fut Lanskoï, dont la +perte lui avait tant coûté de regrets et de pleurs. Il +n'était cependant qu'un grenadier fort ordinaire.</p> + +<p>55. O toi, <i>teterrima causa</i> de toutes les <i>belli</i><a id="footnotetag23" name="footnotetag23"></a> +<a href="#footnote23"><sup class="sml">23</sup></a>!--toi, +porte de la vie et de la mort!--toi, objet non +encore décrit, par où nous entrons et nous sortons +tous!--On me permettra bien de m'arrêter ici, en +songeant comment toutes les âmes sont obligées de +plonger dans ta fontaine perpétuelle.--J'ignore +comment l'homme <i>est</i> autrefois <i>tombé</i>, puisque l'arbre +de la science s'est dépouillé de ses premiers fruits; +mais comment, <i>depuis ce tems</i>, il tombe et se relève; +c'est ce que <i>tu</i> as irrévocablement déterminé.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote23" +name="footnote23"><b>Note 23: </b></a><a href="#footnotetag23"> +(retour) </a> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p><i>Nam fuit ante Helenam cunnus teterrima belli</i></p> +<p><i>Causa</i>............................</p> +<p class="i16"> (<span class="sc">Horat</span >. <i>Satir.</i> lib. I, s. 3.)</p> +</div></div> +</blockquote> + +<p>56. Quelques-uns t'ont surnommé <i>la pire cause de +la guerre</i>; moi, je soutiens que tu en es la <i>meilleure</i>: +car, après tout, n'est-ce pas de toi que nous venons, +et à toi que nous allons? Pourquoi donc, en allant à +toi, nous ferions-nous scrupule de battre une muraille +ou de ravager un monde? On convient que tu +pourrais repeupler tous les mondes, grands ou petits; +et bien plus, avec ou sans toi, ô mer de la terre +aride de la vie, tout ne cesserait-il pas d'être?</p> + +<p>57. Catherine, qui était le grand épitome de cette +grande cause de guerre, de paix, ou de ce qu'il +vous plaira (c'est la cause de tout ce qui est; ainsi, +vous n'avez qu'à choisir); Catherine, dis-je, fut +vraiment ravie en voyant le beau messager qui portait +sur son panache l'annonce d'une victoire; et telle +fut l'attention qu'elle mit à le voir s'agenouiller, +qu'elle oublia de rompre le sceau de la dépêche.</p> + +<p>58. Mais, rappelant tout d'un coup l'impératrice, +sans éloigner entièrement la femme (c'est-à-dire les +trois quarts au moins de ce grand tout), elle ouvrit +la lettre et la parcourut d'un air qui suspendit les +idées de la cour, attentive à chaque nuance d'expression +qui glissait sur l'impérial visage: enfin, un sourire +vint mettre le tems au beau pour toute la journée. +Sa face, quoiqu'un peu large, était noble, ses +yeux beaux et sa bouche gracieuse.</p> + +<p>59. Sa joie était grande, ou plutôt ses joies. +D'abord, une ville prise--et trente mille hommes +égorgés. L'orgueil et le triomphe se peignaient +dans ses traits comme sur les eaux un rayon du +soleil levant des Indes. Pour un moment, elle sentit +soulagée sa soif de conquêtes;--ainsi les déserts +de l'Arabie s'abreuvent-ils d'une pluie d'été: +mais c'est en vain!--La rosée n'étanche pas les +sables arides, et le sang humecte seulement la +main des ambitieux.</p> + +<p>60. Sa seconde joie fut plus idéale. Elle donna un +sourire aux vers de ce fou de Suwarow, qui avait +fait, dans un couplet russe assez mauvais, toute la +gazette des milliers d'hommes qu'il avait tués. Sa troisième +joie fut assez féminine pour apaiser, en quelque +sorte, le frisson qui parcourt nos veines naturellement, +quand les êtres appelés souverains applaudissent +au meurtre, et que les généraux en font un +sujet de plaisanterie.</p> + +<p>61. Elle laissa paraître dans tout leur cours les +deux premiers sentimens; la joie brilla d'abord dans +ses yeux, puis sur ses lèvres, et tous les courtisans, +comme les fleurs arrosées après une longue sécheresse, +prirent aussitôt un aspect plus serein.--Mais +quand le lieutenant agenouillé attira à son tour les +bienveillans regards de sa majesté (elle qui regardait +tout aussi volontiers sur la jeunesse que sur les +dépêches), tout le monde rentra aussitôt dans l'indécision..-..'....</p> + +<p>62. Catherine avait bien dans la figure quelque +chose de large, de gras et même de féroce, quand +<i>elle était en colère</i>; cependant elle <i>plaisait</i>, et ceux +qui aiment les fruits roses, mûrs et succulens, pouvaient +éprouver des désirs à son aspect, surtout tant +qu'ils jouissaient d'une santé vigoureuse. Au reste, +elle était toujours disposée à payer de retour le bien +qu'on lui voulait; mais en revanche elle exigeait, +avec la dernière rigueur, le montant des billets de +Cupidon, et elle ne souffrait pas qu'on sollicitât, au +jour d'échéance, le plus léger rabais.</p> + +<p>63. Il est vrai qu'avec elle les rabais, bien que +souvent très-justes, ne paraissaient pas rigoureusement +nécessaires: on dit qu'elle était belle, et que, +malgré sa cruauté, elle avait le regard tendre et en +usait toujours fort bien avec ses favoris. Quand une +fois vous aviez parcouru les compartimens de son +boudoir, la <i>fortune</i>, comme dit Gilles, était en bon +train de <i>vous bouffir</i><a id="footnotetag24" name="footnotetag24"></a> +<a href="#footnote24"><sup class="sml">24</sup></a>. Elle songeait bien à réduire +toutes les nations en veuvage, mais elle n'en aimait +pas moins l'homme en qualité d'individu.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote24" +name="footnote24"><b>Note 24: </b></a><a href="#footnotetag24"> +(retour) </a> <i>Sir Gilles Overreach</i>.--«Sa fortune le bouffit; il est dur; il est +marié.»--(Voyez le Théâtre de Ph. Massinger, <i>Nouveau moyen +de payer de vieilles dettes</i>.)<span class="rig"> + (<i>Note de Lord Byron.</i>)</span><br><br></blockquote> + +<p>64. Étrange chose que l'homme! étrange chose +que la femme! quel tourbillon que sa tête, quel +abîme obscur et dangereux que tout le reste de sa +personne! Épouse, veuve, vierge ou mère, elle aura +toujours l'esprit aussi mobile que le vent: tout ce +qu'elle a pu dire ou faire n'expliquera jamais ce +qu'elle dira ou fera par la suite.--C'est une créature +depuis bien long-tems éprouvée et toujours aussi +inexplicable.</p> + +<p>65. Oh! Catherine! (car c'est à toi qu'il est juste +d'adresser, en fait d'amour ou de guerre, toutes les +interjections en <i>oh</i>! et en <i>ah</i>!) combien diffèrent +souvent entre eux les objets d'une seule pensée! Il +faut maintenant couper la tienne en diverses sections. +Dans la <i>première</i>, ton imagination reproduit +la prise d'Ismaïl; dans la <i>seconde</i>, tu vois une nouvelle +fournée de chevaliers, et la <i>troisième</i> enfin +t'offre les traits de celui qui apporta la dépêche!</p> + +<p>66. Shakspeare nous parle du <i>héraut Mercure, +qui s'élevait vers une montagne baisant le ciel</i>; sa +majesté russe, tout en regardant le jeune héraut incliné +devant elle, rêvait à quelque chose de pareil. +La montagne, il est vrai, était un peu haute pour +un simple lieutenant; mais quoi! les roches du Simplon +se sont elles-mêmes inclinées devant le génie, +et les baisers, quand c'est la jeunesse et la santé +qui les donnent, ne sont-ils pas toujours des <i>baisers +célestes</i><a id="footnotetag25" name="footnotetag25"></a> +<a href="#footnote25"><sup class="sml">25</sup></a>?</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote25" +name="footnote25"><b>Note 25: </b></a><a href="#footnotetag25"> +(retour) </a> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p><i>The herald Mercury</i></p> +<p><i>New lighted on a Heaven-Kissing hill.</i></p> +</div></div> + +<p>M.A.P., après avoir platement travesti cette octave, accuse, dans +ses notes, Lord Byron de platitude.--<i>Traduttore, traditore</i>, dit le +proverbe italien.</p></blockquote> + +<p>67. Sa majesté baissa les yeux, le jouvenceau leva +les siens,--et c'est ainsi qu'ils se prirent d'amour;--elle, +pour sa figure, ses grâces, son je ne sais +quoi; car la coupe de Cupidon enivre dès le premier +coup: c'est une espèce de laudanum dont on prend +la quintessence sans avoir besoin de l'approcher de +ses lèvres. En amour, l'œil suffit pour aspirer et tarir +toutes les sources de la vie (excepté les larmes).</p> + +<p>68. Lui, d'un autre côté, ressentit sinon de l'amour, +du moins une autre passion non moins impérieuse, +celle de l'amour-propre. Assez volontiers, +quand une créature élevée au-dessus de nous; une +cantatrice, une danseuse à la mode, une duchesse, +princesse ou impératrice, <i>daigne</i> (c'est l'expression +de Pope) se prendre d'une grande passion, fût-elle +même inconsidérée, pour un être qu'elle a distingué +dans la foule, ce choix donne à croire à celui +qui en est l'objet qu'il a tout autant de mérite qu'un +autre.</p> + +<p>69. Juan était d'ailleurs à cet âge heureux où +toutes les femmes sont également belles, où l'on s'engage +en aveugle et avec un courage comparable à +celui de Daniel dans la fosse aux lions. De même que +Phébus produit le crépuscule en se plongeant tantôt +dans le sein de l'onde amère, tantôt dans celui +de Thétis, ainsi le plus voisin océan est-il toujours +celui qui amortit les feux de notre jeune soleil.</p> + +<p>70. Et Catherine (nous devons lui rendre cette +justice), quoique cruelle et hautaine, était une créature +dont la tendresse éphémère présentait quelque +chose d'extrêmement flatteur. Chacun de ses amans +devenait une sorte de roi taillé sur un seul patron +amoureux. Il avait tous les droits d'un mari, sauf +l'anneau; et, comme c'est là le point le plus désagréable +de l'union conjugale, il s'ensuivait que le fruit +avait perdu son épine et conservé tout son miel.</p> + +<p>71. Ajoutons à cela ses formes parfaitement conservées, +ses yeux bleus ou gris,--ces derniers, +quand ils sont animés, valent tout autant ou mieux +que les autres, comme l'attestent les plus graves +exemples. Napoléon et Marie (la reine d'Écosse) +donnent à cette couleur un lustre transcendant; +Pallas elle-même, trop sage pour regarder sous un +prisme noir ou bleu, se charge pleinement de la +justifier.</p> + +<p>72. Son doux sourire et sa figure imposante, son +embonpoint, sa condescendance impériale, la préférence +qu'elle donnait à un adolescent sur des +hommes bien autrement vigoureux (et que Messaline +n'aurait pas autrefois manqué de pensionner), +son air de vie, de santé appétissante, et d'autres +avantages encore qu'il est inutile de dire,--tout +cela, ou seulement quelque chose de cela, suffisait +pour rendre bien fier un jouvenceau.</p> + +<p>73. Et il n'en faut pas davantage: car l'amour +n'est que vanité et égoïsme dans son origine et dans +ses fins,--lorsqu'il n'est pas un véritable délire, un +esprit de vertige qui nous porte à associer notre +sort à celui d'une beauté passagère, bien que cette +passion ne lui survive jamais.--Voilà pourquoi plusieurs +philosophes païens avaient fait de l'amour le +principe de l'univers.</p> + +<p>74. Mais, indépendamment de l'amour platonique, +de l'amour divin, de l'amour sentimental et du +chaste amour conjugal (ici je me vois forcé d'employer, +pour ma rime, le mot <i>colombe</i><a id="footnotetag26" name="footnotetag26"></a> +<a href="#footnote26"><sup class="sml">26</sup></a>, je définis +la rime un vieux bateau à vapeur, qui fait marcher +les vers en dépit de la raison: pour cette dernière, +elle songe toujours moins à satisfaire l'oreille que +l'esprit); indépendamment, dis-je, de tous ces +genres d'amour, il y a de plus, en nous, une certaine +chose appelée <i>les sens</i>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote26" +name="footnote26"><b>Note 26: </b></a><a href="#footnotetag26"> +(retour) </a> <i>Dove</i>, nécessaire pour rimer avec <i>love</i>.</blockquote> + +<p>75. Des mouvemens, des impulsions, qui nous +entraînent hors du cercle aride de nos jouissances +ordinaires pour nous rapprocher de quelque déesse +(et dans le premier âge toutes les femmes sont des +déesses). Oh! quel charme dans ces premiers momens! +N'est-ce pas une étrange fièvre que celle qui +précède la langueur de nos sensations? n'est-ce pas +une singulière opération que celle d'envelopper dans +un corps une ame immortelle?</p> + +<p>76. La plus noble espèce d'amour est l'amour platonique; +c'est par lui qu'il faut commencer ou finir. +Nous placerons immédiatement au-dessous l'amour +canonique, parce que c'est celui du clergé. La troisième +espèce à mentionner dans notre histoire est +en vogue chez toutes les nations chrétiennes; c'est +celui dont les chastes matrones écoutent la voix +quand elles joignent à leurs autres liens ceux d'un +<i>mariage simulé</i>.</p> + +<p>77. Bien, nous ferons trève d'analyse;--c'est à +notre histoire à se justifier. La souveraine fut séduite, +et Juan se sentit flatté d'avoir éveillé son +amour ou sa luxure.--Je ne saurais biffer les mots +que j'ai une fois écrits, et d'ailleurs ces deux passions +sont tellement inhérentes à la poussière humaine, +qu'en prononçant le nom de l'une on risque +fort de réveiller le souvenir de l'autre. En tout cas, la +sublime impératrice de Russie n'eut pas d'autres +sentimens que ceux de la grisette la plus vulgaire.</p> + +<p>78. Toute la cour n'était plus qu'un chuchotement +prolongé, et toutes les lèvres étaient penchées +vers toutes les oreilles. Les plus vieilles dames, en +recevant la confidence du jour, ajoutaient quelques +nouvelles sinuosités aux rides de leurs fronts; les +plus jeunes échangeaient entre elles force œillades +et laissaient percer les plus malins sourires, et cependant +des larmes de jalousie obscurcissaient les +yeux de l'armée de rivaux qui encombraient les appartemens.</p> + +<p>79. Les ambassadeurs de toutes les puissances +s'enquirent du nom du nouvel adolescent, qui promettait +d'arriver en quelques heures au faîte des honneurs. +Déjà l'on voyait tomber dans son cabinet la +pluie argentine des roubles, les dons d'un certain +nombre de rubans et de plusieurs milliers de paysans.</p> + +<p>80. Catherine était généreuse; c'est la vertu de +toutes les dames de son caractère. L'amour, qui sait si +bien ouvrir le cœur et tous les chemins qui, de près +ou de loin, de haut ou de bas, y conduisent, l'amour--(il +faut pourtant convenir qu'elle avait une +maudite passion pour la guerre et qu'elle n'était pas +la plus accomplie des épouses, à moins que Clytemnestre +n'ait mérité le même éloge; mais peut-être +était-il plus juste de se défaire de l'un, que de traîner +tous les deux une vie misérable),</p> + +<p>81. L'amour portait Catherine à faire la fortune +de tous ses favoris. Telle n'avait pas été notre semi-vierge +Élisabeth, dont l'avarice répugnait à tous les +déboursemens, si l'on peut s'en rapporter à ces insignes +menteurs d'historiens. Bien que le chagrin +d'avoir fait mourir un amant ait abrégé sa vieillesse, +elle n'en a pas moins déshonoré son sexe et son rang +par son système d'avarice et de coquetterie indécise.</p> + +<p>82. Mais, après le lever, quand les courtisans +furent congédiés, les ambassadeurs de toutes les +nations se pressèrent en foule autour de notre jeune +ami pour lui exprimer leurs félicitations. Maintes +jolies dames aussi coururent lui présenter leur +soyeuse toilette; car elles aiment à fonder leurs espérances +sur les beaux hommes, sur ceux surtout +qui peuvent conduire à de hautes places.</p> + +<p>83. Juan, qui, sans trop savoir comment, se trouvait +l'objet de l'attention générale, répondit à tous +les complimens avec une gracieuse inclination, +comme s'il fût né pour jouer le rôle de ministre. Malgré +sa modestie, la nature avait écrit sur son front +serein le mot <i>gentilhomme</i>. Il parlait peu, mais à propos, +et l'écharpe des Grâces semblait servir de bannière +à tous ses mouvemens.</p> + +<p>84. Un ordre de sa majesté avait recommandé, au +soin spécial des premiers officiers de l'empire, notre +jeune lieutenant. Tout le monde lui voulait du bien +(le jouvenceau ne devrait pas oublier que tout le +monde aurait fait le même accueil au premier étourneau): +il n'y eut pas jusqu'à miss Protasoff qui ne +l'assurât de son dévouement. On surnommait cette +dernière, à cause de son mystérieux emploi, l'<i>Éprouveuse</i><a id="footnotetag27" name="footnotetag27"></a> +<a href="#footnote27"><sup class="sml">27</sup></a>, +mais c'est un terme qu'il est impossible à +ma muse d'interpréter.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote27" +name="footnote27"><b>Note 27: </b></a><a href="#footnotetag27"> +(retour) </a> Ce mot est en français dans le texte.</blockquote> + +<p>85. Ce fut donc avec <i>elle</i> que Don Juan, suivant +la nature de ses devoirs, se retira:--et moi je vais +l'imiter, jusqu'à ce que Pégase se décide à quitter +de nouveau la terre. Nous venons justement de nous +arrêter sur une <i>montagne baisant le ciel</i>; déjà je sens +quo les idées poétiques m'abandonnent et que toutes +les rêveries fantastiques tournent, comme les ailes +d'un moulin, autour de ma tête. C'est, pour mes +nerfs et mon cerveau, un avis d'achever paisiblement +ma route sur quelque côte moins ardue.</p> + +<br><br> +<hr> +<h2><i>Chant Dixième</i>.</h2> +<hr class="short"> +<br> + + +<p>1. Newton, ayant été distrait de ses méditations +par la chute d'une pomme, dut à ce léger hasard,--on +<i>le dit</i> du moins (car je ne veux pas garantir +les motifs de l'opinion ou des calculs d'un philosophe), +la découverte du mouvement le plus naturel +qu'exécute la terre, et que l'on nomme <i>gravitation</i>. +C'est donc, depuis Adam, le seul homme qui +ait eu raison de s'en prendre à une chute<a id="footnotetag28" name="footnotetag28"></a> +<a href="#footnote28"><sup class="sml">28</sup></a> ou à une +pomme.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote28" +name="footnote28"><b>Note 28: </b></a><a href="#footnotetag28"> +(retour) </a> Il y a, je crois, ici un jeu de mots sur <i>fall</i>, chute, qui se prend +aussi pour <i>torrent</i>.</blockquote> + +<p>2. Si cela est vrai, l'homme est tombé par une +pomme, et par une pomme s'est relevé. Nul doute +que la découverte faite par sir Isaac Newton d'une +route circulaire au travers d'étoiles, jusqu'alors non +frayée, ne doive compenser, à nos yeux, tous les +maux de l'humanité. Dès-lors, en effet, l'homme immortel +s'est passionné pour tous les genres de mécaniques, +et, grâces aux machines à vapeur, il ne +peut guère tarder à s'envoler dans la lune.</p> + +<p>3. Mais pourquoi cet exorde?--Parce que, justement +à cette heure, et comme je prenais ce chétif +morceau de papier, mon cœur s'est enflé d'une glorieuse +flamme, et mon esprit s'est permis une intérieure +cabriole. Bien que fort loin de me comparer +à ceux qui, à l'aide des lunettes ou de la vapeur, +franchissent la distance des astres ou bravent les +vents contraires, je vais essayer, avec le secours de +la poésie, d'aller tout aussi loin qu'eux.</p> + +<p>4. Déjà j'ai vogué et je vogue encore contre le +vent: quant aux étoiles, mon télescope est, je l'avoue, +tant soit peu terne; mais enfin j'ai su esquiver +les rivages vulgaires, et, laissant la terre bien au-delà +de ma vue, j'ai tenté d'effleurer l'océan de l'éternité. +Le rugissement des brisans n'a pas épouvanté +mon esquif frêle et léger, mais toutefois capable de +supporter la mer; et j'ai franchi des abîmes où se +sont engloutis des vaisseaux et plus d'une <i>barque</i><a id="footnotetag29" name="footnotetag29"></a> +<a href="#footnote29"><sup class="sml">29</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote29" +name="footnote29"><b>Note 29: </b></a><a href="#footnotetag29"> +(retour) </a> Allusion aux poèmes des <i>lakistes</i>, et surtout à ceux de <i>Wordsworth.</i> +(Voyez le ch. <span class="sc">iii</span > de <i>Don Juan</i>.)</blockquote> + +<p>5. Nous laissâmes notre héros Juan dans la <i>fleur</i>, +mais non dans les <i>expansions</i> du favoritisme: loin de +mes muses (car j'en ai plusieurs sous la main) l'intention +de le suivre au-delà de la salle de réception! +Il suffit que la fortune l'ait trouvé brillant de jeunesse, +de force, de beauté, de tous les dons, en un +mot, qui peuvent rogner pour un tems les ailes du +plaisir.</p> + +<p>6. Mais ces ailes renaissent bientôt et s'échappent +de leur nid. «Oh! dit le Psalmiste, que n'ai-je les +ailes de la colombe pour m'envoler et trouver le +repos<a id="footnotetag30" name="footnotetag30"></a> +<a href="#footnote30"><sup class="sml">30</sup></a>!» Et qui, se rappelant les jours de jeunesse +et d'amour,--en dépit même d'une tête chauve, +d'une poitrine ruinée, d'une imagination incapable +d'errer au-delà de la sphère d'un languissant regard,--ne +désirerait plutôt soupirer encore comme son +fils que tousser comme son grand-père?</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote30" +name="footnote30"><b>Note 30: </b></a><a href="#footnotetag30"> +(retour) </a> «<i>Formido mortis cecidit super me... et dixi: Quis dabit mihi +pennas sicut columbœ, et volabo et requiescam.</i>»--(Psalm. <span class="sc">liv</span >.) +</blockquote> + +<p>7. Les soupirs s'arrêtent, et les ruisseaux de larmes +(des veuves elles-mêmes) se réduisent enfin, +comme l'Arno durant l'été, à un sillon assez étroit +pour faire honte aux flots jaunes et profonds qui menaçaient, +en hiver, d'inonder les campagnes. Telle +est la différence qu'apportent quelques mois. Vous +regardiez le chagrin comme un fertile champ qu'on +ne laisse jamais en friche; vous aviez raison: seulement +la charrue y change de mains, et les ouvriers +la quittent alternativement pour aller sur une autre +terre semer quelques plaisirs.</p> + +<p>8. Mais la toux arrive quand s'arrêtent les soupirs,--ou +même avant que les soupirs ne s'apaisent; +car souvent les uns amènent l'autre avant que +le front, tel que la surface d'un lac, ne soit sillonné +d'une seule ride et que le soleil de la vie ait franchi +la dixième heure. Une rougeur étique, et prompte +comme la naissance d'un jour d'été, s'étend sur des +joues dont la céleste pureté semble démentir l'argile +qui les forme; cependant mille autres créatures désirent, +aiment, espèrent, meurent:--combien ne +sont-elles pas plus heureuses!</p> + +<p>9. Pour Juan, il n'était pas destiné à mourir sitôt. +Nous l'avons laissé dans le foyer de toute la gloire +qu'on peut attendre de la faveur de la lune ou du caprice +des dames:--gloire peut-être éphémère; +mais qui s'avisera de mépriser le mois de juin parce +que décembre au souffle glacé, doit venir plus tard? +Il est bien plus sage de sourire aux rayons du soleil, +pour se munir de feux contre les jours d'hiver.</p> + +<p>10. Il avait d'ailleurs certaines qualités essentielles +que les dames d'un moyen âge apprécient +mieux encore que les jeunes demoiselles; car les +premières connaissent le fond des choses, tandis +que les tendres poulettes ne savent de l'amour que +ce qu'on en chante en vers, ou ce que l'on en rêve +(l'imagination est une grande trompeuse) à ces +heures nocturnes que choisit l'amour pour descendre +des cieux.--On juge volontiers les femmes d'après +le nombre des soleils ou des années; mais il serait +plus juste, je pense, d'estimer ces chères créatures +d'après celui des lunes.</p> + +<p>11. Pourquoi cela? parce qu'elle est chaste et inconstante.--Je +n'y vois pas d'autre raison, en dépit +de ce que les gens soupçonneux et toujours prêts +à accuser les autres viendraient à alléguer contre +moi,--ce qui, du reste, ne ferait honneur <i>ni à +leur caractère ni à leur goût</i>, comme l'a dit, avec +autant de malice qu'eux, mon ami Jeffery; mais je +lui pardonne, et j'ai l'espoir qu'il me pardonnera +aussi:--autrement, je l'en excuse encore.</p> + +<p>12. Une fois réconciliés, d'anciens amis ne devraient +plus jamais se désunir<a id="footnotetag31" name="footnotetag31"></a> +<a href="#footnote31"><sup class="sml">31</sup></a>:--il y va de leur +honneur, et je ne vois même rien qui puisse justifier +un retour à la haine. Pour moi, en pareil cas, je +l'évite à l'égal de l'ail; et, étendît-elle à l'infini ses +cent bras et jambes<a id="footnotetag32" name="footnotetag32"></a> +<a href="#footnote32"><sup class="sml">32</sup></a>, j'essaierais encore de la devancer. +Que d'anciennes amantes, que de nouvelles +épouses nous vouent une haine mortelle,--des ennemis +convertis doivent refuser de se liguer avec +elles.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote31" +name="footnote31"><b>Note 31: </b></a><a href="#footnotetag31"> +(retour) </a> Jeffery, l'un des meilleurs critiques de la <i>Revue d'Edimbourg</i>, +avait long-tems encouru et mérité la haine vigoureuse de Byron, par le +fameux article publié contre les <i>Heures d'oisiveté</i>; mais quand parut le +<i>Childe Harold</i>, il fut l'un des premiers à reconnaître les beautés de cet +ouvrage. Depuis ce tems, Byron ne cessa de parler avec affection de +Jeffery, quoiqu'il ne l'eût jamais vu.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote32" +name="footnote32"><b>Note 32: </b></a><a href="#footnotetag32"> +(retour) </a> C'est l'expression anglaise. <i>Her hundred arms and legs.</i>--Cette +strophe rappelle la pensée de M. de Châteaubriant: «Le grand esprit a +quelquefois rendu amer le souvenir des bienfaits, et toujours doux +celui des persécutions. On aime facilement son ennemi, surtout s'il +nous a donné occasion de vertu ou de renommée.»</blockquote> + +<p>13. Leur désertion serait la plus odieuse de toutes;--car +un renégat, l'éhonté Southey lui-même, +ce mensonge incarné, rougirait de faire une seconde +fois cause commune avec les <i>reformados</i><a id="footnotetag33" name="footnotetag33"></a> +<a href="#footnote33"><sup class="sml">33</sup></a>, desquels +il s'est détaché pour occuper le chenil<a id="footnotetag34" name="footnotetag34"></a> +<a href="#footnote34"><sup class="sml">34</sup></a> de Lauréat. +Et quant aux gens honnêtes, Écossais, Italiens, +et de l'Islande aux Barbades, ils ne pirouettent +pas au moindre souffle de vent, et ne saisissent +pas, pour dauber sur vous, l'instant où vous cessez +d'être en faveur.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote33" +name="footnote33"><b>Note 33: </b></a><a href="#footnotetag33"> +(retour) </a> <i>Réformateurs</i>, ou plutôt <i>réformés</i>. Le baron de Bradwardine, +dans <i>Waverley</i>, peut me servir d'autorité pour l'expression.<span class="rig"> +(<i>Note de Lord Byron.</i>)</span><br><br> + +<p>Byron désigne ici les membres de l'<i>Association constitutionnelle pour +la défense des mœurs</i>, fondée sous le règne de la reine Anne, et toujours +demeurée sous l'influence spéciale des torys exagérés.</p></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote34" +name="footnote34"><b>Note 34: </b></a><a href="#footnotetag34"> +(retour) </a> Le texte porte: <i>The Laureate's sty</i>, le <i>renc</i> à porc du Lauréat; +mais l'expression <i>renc</i>, bien que très-française, et généralement usitée +dans les provinces, est peu connue à Paris, et j'ai cru devoir la remplacer +par celle de chenil.--Toutes les éditions faites par le libraire +Ladvocat de la première traduction, portent <i>la loge de Laurent</i> au lieu +de <i>la loge de Lauréat</i>. Cette faute rend la phrase inintelligible.</blockquote> + +<p>14. Le légiste et le critique<a id="footnotetag35" name="footnotetag35"></a> +<a href="#footnote35"><sup class="sml">35</sup></a> ne scrutent que les +plus sales côtés de la vie et de la littérature: rien ne +demeure inaperçu, mais tout n'est pas redit par ceux +qui balayent ces deux vallées de disputes. Tandis +que le commun des hommes vieillit dans l'ignorance, +le résumé du légiste est comme le scalpel du chirurgien; +il dissèque le fond des sujets et ne s'arrête pas +même au résidu de la digestion.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote35" +name="footnote35"><b>Note 35: </b></a><a href="#footnotetag35"> +(retour) </a> Byron fait ici allusion, en même tems, aux querelles que lui ont +suscitées les avocats lors de la rupture de son mariage, et aux critiques +des <i>Heures d'oisiveté</i>.</blockquote> + +<p>15. Le légiste, armé d'une verge, ressemble à +un moral balayeur de cheminée; ils ne peuvent, +ni l'un ni l'autre, esquiver toutes les taches; et la +suie qu'ils éveillent sans cesse autour d'eux<a id="footnotetag36" name="footnotetag36"></a> +<a href="#footnote36"><sup class="sml">36</sup></a> résiste +à tous les changement de chemise. Ainsi, les habits +de l'un, les habitudes de l'autre retiennent également +une sale empreinte de ramoneur; du moins +peut-on le dire de vingt-neuf sur trente.--Quant +à <i>vous</i>, je l'avouerai avec franchise, vous portez +votre robe comme César portait sa toge.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote36" +name="footnote36"><b>Note 36: </b></a><a href="#footnotetag36"> +(retour) </a> Ne faut-il pas lire <i>poursuites</i>?--Question de l'imprimeur.<span class="rig"> +(<i>Note de Lord Byron.</i>)</span><br><br> + +<p>Il y a ici un jeu de mots. <i>Soot</i> (suie), <i>suit</i> (procès, poursuite).</p> +</blockquote> + +<p>16. Voilà donc; cher Jeffery, jadis mon très-redouté +adversaire (autant toutefois que des rimes et +des critiques peuvent blesser des poupées de notre +espèce), voilà donc toutes nos anciennes querelles +terminées. Buvons ici <i>a auld lang syne</i><a id="footnotetag37" name="footnotetag37"></a> +<a href="#footnote37"><sup class="sml">37</sup></a>! Je ne vous +connais pas; peut-être ne vous ai-je même jamais vu;--mais +vous avez en tout agi très-noblement, et j'ai +le plus grand plaisir à le confesser.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote37" +name="footnote37"><b>Note 37: </b></a><a href="#footnotetag37"> +(retour) </a> Mot à mot: <i>Aux lieux autrefois vus</i>; c'est un toast cher aux +Écossais.</blockquote> + +<p>17. Et quand j'emploie la phrase <i>auld lang syne</i>, +ce n'est pas à vous que je l'adresse (à mon grand regret, +car, excepté W. Scott, il n'est personne dans +votre ville hautaine avec lequel je trinquerais aussi +volontiers qu'avec vous); c'est à tout ce qu'il vous +plaira.--On peut croire que c'est un souvenir d'écolier: +je ne cherche pas à faire de la magnanimité +ou de l'esprit; je suis, d'ailleurs, à moitié Écossais +par la naissance; je le suis entièrement par mon +éducation, et mon cœur suit l'impulsion de ma +tête.--</p> + +<p>18. Maintenant, de dire comment <i>auld lang syne</i> +évoque devant moi l'Écosse, en masse et dans tous +ses détails; les <i>plaids</i> écossais, les <i>snoods</i><a id="footnotetag38" name="footnotetag38"></a> +<a href="#footnote38"><sup class="sml">38</sup></a> écossais, +les montagnes bleues, les eaux claires, la Dée, le +Don, le <i>mur noir</i> du pont de Balgounie<a id="footnotetag39" name="footnotetag39"></a> +<a href="#footnote39"><sup class="sml">39</sup></a> mes premiers +souvenirs, en un mot, tous les doux songes de +<i>ce qui me faisait alors rêver</i>, enveloppés, comme les +fils de Banquo<a id="footnotetag40" name="footnotetag40"></a> +<a href="#footnote40"><sup class="sml">40</sup></a>, dans leurs manteaux funéraires.--D'expliquer +ces illusions enfantines qui ramènent +sous mes yeux ma douce enfance, je ne m'en soucie +pas;--c'est un effet de <i>auld lang syne</i>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote38" +name="footnote38"><b>Note 38: </b></a><a href="#footnotetag38"> +(retour) </a> <i>Snood</i>, ruban, ceinture, écharpe.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote39" +name="footnote39"><b>Note 39: </b></a><a href="#footnotetag39"> +(retour) </a> Le pont du Don, près de la <i>vieille ville</i> d'Aberdeen, avec son arche +unique et ses eaux noirâtres et poissonneuses, sont encore présens à ma +mémoire comme si je les avais vus hier. Je me rappelle également, bien +que peut-être je le cite mal, le terrible proverbe qui, dans ma jeunesse, +me faisait craindre et pourtant désirer de le passer, parce que j'étais fils +unique, au moins du côté de ma mère. Le voici tel que je m'en souviens, +bien que je ne l'aie entendu ni lu depuis l'âge de neuf ans: + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p>«<i>Brig of Balgounie</i>, blak's <i>your</i> wa'</p> +<p><i>Wi' a wife's</i> ae son, <i>and a mear's ae foal</i></p> +<p><i>Doun ye shall fa</i>.»</p> +</div></div> + +<p>«Pont de Balgounie, ton mur est noir; tu tomberas avec le fils unique +d'une femme et le poulain unique d'une cavale.<span class="rig"> +(<i>Note de Lord Byron.</i>)</span><br><br></p> +</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote40" +name="footnote40"><b>Note 40: </b></a><a href="#footnotetag40"> +(retour) </a> Allusion à la scène de sorcières de <i>Macbeth</i>, acte <span class="sc">iv</span >.</blockquote> + +<p>19. Et bien que, dans un furieux et poétique accès, +alors que j'étais jeune et susceptible, j'aie, +comme vous vous le rappelez, raillé les Écossais +pour faire preuve de rage et de verve maligne (ce +qui, je l'avoue, n'était ni sensé ni modéré); cependant, +en dépit de toutes ces saillies, j'ai conservé la +fraîcheur primitive de mes sentimens d'enfance; +dans mon emportement, j'ai <i>fouetté</i><a id="footnotetag41" name="footnotetag41"></a> +<a href="#footnote41"><sup class="sml">41</sup></a> l'Écossais, mais +je n'ai pas voulu le tuer, et j'ai toujours aimé la terre +<i>des monts et des torrens</i><a id="footnotetag42" name="footnotetag42"></a> +<a href="#footnote42"><sup class="sml">42</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote41" +name="footnote41"><b>Note 41: </b></a><a href="#footnotetag41"> +(retour) </a> Le texte anglais, <i>I scotched the Scotchman</i>, présente un jeu de +mots.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote42" +name="footnote42"><b>Note 42: </b></a><a href="#footnotetag42"> +(retour) </a> <i>Land of mountain and of flood</i>. Voyez le <i>Lai du dernier ménestrel,</i> +de W. Scott, ch. <span class="sc">vi</span >, str. 2.</blockquote> + +<p>20. Don Juan, être réel ou idéal,--car c'est +tout un, puisque la pensée existe encore quand les +penseurs ont conservé moins de réalité que ce qu'ils +pensèrent: l'ame, en effet, ne peut jamais être détruite, +et elle ne cesse de lutter contre le corps; mais, +quoi qu'il en soit, il est pénible, quand on touche à +ce qu'on appelle éternité, de regarder et de ne voir +rien de plus clair sur une rive que sur l'autre.--</p> + +<p>21. Don Juan devint un Russe parfaitement poli.--<i>Comment</i>? +nous ne le mentionnerons pas. <i>Pourquoi</i>? +nous n'avons pas besoin de le dire; peu de +jeunes têtes seraient capables de supporter le choc +de la première tentation, et <i>celle</i> qu'éprouvait Juan +s'offrait à lui comme un coussin disposé sous un trône +pour les pieds d'un monarque. De folâtres demoiselles, +des danses, des fêtés, de l'argent à discrétion, +voilà ce qui lui faisait prendre la terre des +glaces pour un paradis et l'hiver pour un beau jour +d'été.</p> + +<p>22. La faveur de l'impératrice avait ses charmes; +les fonctions de Juan auprès d'elle étaient fatigantes, +il est vrai, mais les jeunes gens doivent se piquer de +remplir avec honneur de pareils devoirs. Il s'élevait +donc comme un arbre dont les rameaux commencent +à verdir, également propre à l'amour, à l'ambition +ou à la guerre, passions qui récompensent leurs plus +heureux amans, jusqu'à ce que les dégoûts de la +vieillesse fassent préférer à tous leurs dons celui +d'une indépendante médiocrité.</p> + +<p>23. Dans ce tems-là, comme on l'a peut-être supposé, +je crains bien qu'entraîné par de jeunes et +dangereux exemples, Don Juan ne soit devenu un +peu dissipé: c'est un triste défaut; non-seulement il +ravit à nos sentimens leur fraîcheur, mais,--en +nous initiant dans tous les secrets d'une humaine et +incorrigible fragilité,--il nous rend égoïstes, et +force nos ames à rentrer dans leurs coquilles comme +des huîtres.</p> + +<p>24. Passons là-dessus. Nous ne nous arrêterons +pas davantage sur le progrès rapide et ordinaire des +intrigues formées entre des couples d'inégale condition, +comme, par exemple, hélas! entre un jeune +lieutenant et une reine, <i>non pas vieille</i>, mais déjà +éloignée de la royale fraîcheur de ses dix-sept premières +années. Les souverains peuvent imposer des +lois aux matériaux, mais non à la matière, et les rides +(infernales démocrates) ne savent guère flatter.</p> + +<p>25. La mort, ce roi des souverains, en même tems +que le colossal Gracchus de tous les empires, la mort +est aussi, tout le monde en conviendra, un grand +réformateur. Ses lois agraires réduisent les somptueux +palais de ceux qui ordonnaient des fêtes, des +combats, des applaudissemens et des festins, au niveau +du plus humble gazon (seulement engraissé de +putrides débris), et elle accolle ces hommes, jadis +puissans, aux pauvres diables qui n'eurent jamais en +propre un seul pouce de terre.--</p> + +<p>26. <i>Il</i> vivait donc (non pas la mort, mais Juan<a id="footnotetag43" name="footnotetag43"></a> +<a href="#footnote43"><sup class="sml">43</sup></a>) +au milieu d'un déluge de prodigalités, d'empressemens +et d'objets brillans et scintillans, dans ce charmant +pays des noires et fourrées peaux d'ours,--qui +(je hais pourtant les paroles désobligeantes) se +laissent encore entrevoir dans les momens d'oubli, à +travers les <i>robes de lin et de pourpre</i><a id="footnotetag44" name="footnotetag44"></a> +<a href="#footnote44"><sup class="sml">44</sup></a>,--moins +faites pour la royale prostituée de Russie que pour +celle de Babylone,--et parviennent à tempérer +l'effet de tous ces dehors écarlates.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote43" +name="footnote43"><b>Note 43: </b></a><a href="#footnotetag43"> +(retour) </a> Nous avons déjà fait remarquer qu'en anglais <i>mort</i> est masculin.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote44" +name="footnote44"><b>Note 44: </b></a><a href="#footnotetag44"> +(retour) </a> Allusion à l'admirable passage de l'<i>Apocalypse</i>, ch. <span class="sc">xvii</span >, verset 4. +<i>Et mulier erat</i> circumdata purpurâ et coccino, <i>et inaurata auro et lapide +pretioso et margaritis, habens poculum aureum in manu suâ, +plenum abominatione et immunditiâ fornicationis ejus. Et in fronte +ejus scriptum: mysterium</i>. Babylon, <i>magna mater fornicationum</i>, etc.</blockquote> + +<p>27. Nous ne décrirons pas non plus ce train de +vie: peut-être le pourrions-nous en recueillant les +ouï-dires et nos propres souvenirs;--mais nous approchons +de l'<i>obscure forêt</i> du sombre Dante, de cet +horrible équinoxe, de cette odieuse section des années +humaines, hôtellerie à demi-route, abri désolant +d'où les sages voyageurs ne tirent plus qu'avec +circonspection, vers la mortelle limite des âges, les +tristes chevaux de la vie, et d'où, reportant leurs +yeux vers la jeunesse déjà lointaine, ils ne peuvent retenir +une larme;--</p> + +<p>28. Je ne décrirai pas,--c'est-à-dire si je puis +éviter les descriptions; je ne réfléchirai plus,--c'est-à-dire +si je puis éloigner la pensée qui,--comme +le petit chien collé à la mamelle maternelle,--s'acharne +après moi au milieu de la confusion de +tout ce labyrinthe; semblable encore au polype, retenu +par un roc, ou au premier baiser imprimé sur +les lèvres d'une amante<a id="footnotetag45" name="footnotetag45"></a> +<a href="#footnote45"><sup class="sml">45</sup></a>;--mais, comme je l'ai +dit, je ne <i>veux pas</i> philosopher; <i>je veux</i> qu'on me +lise.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote45" +name="footnote45"><b>Note 45: </b></a><a href="#footnotetag45"> +(retour) </a> Voilà la pensée insurmontable (celle de la mort) qui donnait toujours +à Lord Byron, suivant la remarque de M. Beyle, <i>l'air d'un homme +qui se trouve avoir à repousser une importunité</i>.</blockquote> + +<p>29. Au lieu de courtiser la cour, Juan s'en vit +donc courtisé, circonstance assez rare en elle-même. +Il en fut redevable en partie à sa jeunesse, en partie +à ce qu'on racontait de sa valeur, et en partie à +son naturel, bouillant comme celui d'un cheval de +race. N'oublions pas aussi l'heureux choix de ses costumes +qui, semblables aux franges de vapeurs pourprées +qui entourent le soleil, venaient encore ajouter +à l'éclat de sa beauté.--Mais il dut, avant tout, +remercier de l'empressement universel une vieille +femme et les fonctions qu'il remplissait.</p> + +<p>30. Il écrivit en Espagne:--et tous ses proches +parens considérant qu'il était en bon chemin, non-seulement +pour faire fortune, mais aussi pour placer +chacun de ses cousins, lui répondirent le même jour. +Plusieurs d'entre eux se disposèrent même à émigrer. +«Avec le secours d'une légère pelisse, disaient-ils +en mangeant des glaces, on ne trouve pas la moindre +différence entre le climat de Moscou et celui +de Madrid.»</p> + +<p>31. Sa mère aussi, Dona Inès, remarquant qu'au +lieu de tirer sur son banquier, où les fonds qui lui +étaient assignés diminuaient sensiblement, il avait +mis à ses dépenses une ancre fortunée;--sa mère +répondit «qu'elle était ravie de le voir revenu des +frivoles plaisirs que poursuit la jeunesse, attendu +que la seule preuve qu'un homme puisse donner +de son bon sens, c'est d'apprendre à réduire ses +anciennes dépenses.</p> + +<p>32. «Ensuite elle le recommandait à Dieu, au +fils de Dieu et à sa sainte mère; elle le mettait en +garde contre le culte grec, qui sonne toujours mal +à l'oreille d'un catholique; mais elle l'exhortait à ne +pas trop laisser percer la répugnance qu'il lui inspirait: +en pays étranger, cela pouvait blesser. +Elle l'informait qu'il avait un petit frère, né d'un +second mariage; mais, ayant tout, elle portait aux +nues l'amour <i>maternel</i> de l'impératrice.</p> + +<p>33. «Elle ne pouvait assez exprimer son admiration +pour une impératrice qui jetait toujours les +yeux de préférence sur des jeunes gens dont l'âge, +et mieux encore, dont la nation et le climat ne +pouvaient (sous aucun rapport) donner au scandale +la moindre prise.--En Espagne, elle aurait +peut-être conçu quelques inquiétudes; mais, sous +un ciel où le thermomètre descend à dix, à cinq, +à un, et même à zéro, elle ne pouvait supposer +que la vertu y pût fondre avant la rivière.»</p> + +<p>34. O hypocrisie! que n'ai-je, pour te chanter, +<i>une force de quarante desservans</i><a id="footnotetag46" name="footnotetag46"></a> +<a href="#footnote46"><sup class="sml">46</sup></a>! que ne puis-je +entonner à ta louange un hymne aussi bruyant que +toutes les vertus dont tu te pares et que tu ne pratiques +pas! que n'ai-je la trompe des chérubins! ou +du moins le cornet de ma bonne vieille grand'mère +quand, ayant laissé ternir le verre de ses lunettes et +ne pouvant plus recourir à son livre de piété, elle +n'avait pour toute consolation que les sons qu'il transmettait +à ses oreilles.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote46" +name="footnote46"><b>Note 46: </b></a><a href="#footnotetag46"> +(retour) </a> Métaphore empruntée de <i>la force de quarante chevaux</i> des machines +à vapeur. C'est cet original de révérend S*** qui, se trouvant un +jour à table à côté d'un confrère ecclésiastique, remarqua que son +pesant voisin avait pour la conversation une <i>force de douze ministres</i>. +(Parsons.)<span class="rig"> + (<i>Note de Lord Byron.</i>)</span><br><br> +</blockquote> + +<p>35. Mais, du moins, la bonne ame n'était-elle +pas hypocrite; elle monta au ciel par la route la plus +droite qu'ait jamais prise membre de la <i>liste des élus</i>, +liste qui contient la répartition des domaines célestes +à donner au jour du jugement, et assez semblable, +en cela, au <i>dooms day-book</i> dans lequel Guillaume-le-Conquérant, +pour récompenser le zèle de ses +chevaliers, divisa la propriété des autres en quelque +soixante mille nouvelles seigneuries<a id="footnotetag47" name="footnotetag47"></a> +<a href="#footnote47"><sup class="sml">47</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote47" +name="footnote47"><b>Note 47: </b></a><a href="#footnotetag47"> +(retour) </a> Le <i>dooms day-book</i>, conservé jusqu'à nos jours, est devenu, pour +les familles normandes qui ne sont pas éteintes, le titre de noblesse le +plus authentique. Il contient le nombre d'arpens de terre concédé à chaque +particulier lors de la conquête, le nombre de chevaux, de bêtes à +cornes, de brebis, et même d'argent, possédé par chaque famille. On +l'appela <i>Dooms day-book</i>, c'est-à-dire <i>Livre du jour du jugement</i>, +sans doute pour signifier que les recherches qu'on y avait inscrites avaient +l'exactitude de celles que ferait le Dieu du ciel lors du jugement dernier. +«Il fut placé, dit Polydore Virgile, dans l'<i>Échiquier</i>, pour y +être consulté quand on pourrait en avoir besoin, c'est-à-dire quand +on voudrait savoir combien de laine on pourrait encore ôter aux brebis +anglaises.»</blockquote> + +<p>36. J'aurais mauvaise grâce à m'en plaindre, moi +dont les ancêtres, Erneis, Radulphus y ont trouvé +place.--Quarante-huit manoirs (si ma mémoire +n'est pas trop en défaut) furent le prix de leurs services +sous les bannières de Billy<a id="footnotetag48" name="footnotetag48"></a> +<a href="#footnote48"><sup class="sml">48</sup></a>: et bien que je +sois forcé d'avouer qu'il était tout au plus juste d'arracher +aux Saxons leurs <i>hydes</i><a id="footnotetag49" name="footnotetag49"></a> +<a href="#footnote49"><sup class="sml">49</sup></a>, comme l'eussent fait +des tanneurs, cependant, eu égard à ce qu'ils en +employèrent le revenu à fonder des églises, vous ne +pouvez nier qu'ils n'en aient su tirer le meilleur +parti du monde.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote48" +name="footnote48"><b>Note 48: </b></a><a href="#footnotetag48"> +(retour) </a> Variété du mot <i>William</i>, Guillaume.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote49" +name="footnote49"><b>Note 49: </b></a><a href="#footnotetag49"> +(retour) </a> <i>Hyde</i> s'emploie le plus communément pour <i>cuir, peau</i>.--Mais il +se prend aussi fort correctement pour <i>mesure de terre</i>, et, comme tel, +j'ai cru pouvoir le soumettre à la taxe d'un calembourg.<span class="rig"> +(<i>Note de Lord Byron.</i>)</span><br><br> +</blockquote> + +<p>37. Ainsi donc fleurissait le gentil Juan, bien que +de tems en tems, ainsi que les plantes appelées +sensitives, il redoutât le plus délicat toucher, autant +que les monarques redoutent la poésie quand +elle ne leur est pas préparée par Southey. Peut-être, +dans les jours les plus rigoureux, soupirait-il +après un climat qui permît aux glaces de la Néva +de se fondre avant le mois de mai. Peut-être fatigué +de son office, et jusque dans les grands bras +de la royauté, regrettait-il de n'y pas trouver la +beauté.</p> + +<p>38. Peut-être,--mais, <i>sans</i> recourir à peut-être, +nous n'avons pas besoin de chercher quelques jeunes +ou vieilles causes; le chagrin rongeur s'attachera +aux plus belles, aux plus fraîches joues, comme il +achèvera de sillonner les formes déjà flétries. Semblable +à l'aubergiste, l'ennui, chaque semaine, présente +sa note; libre à nous de faire la grimace, mais +il faut finir par l'acquitter, et quand six jours se sont +paisiblement écoulés, il faut que le septième amène +des vapeurs ou un créancier<a id="footnotetag50" name="footnotetag50"></a> +<a href="#footnote50"><sup class="sml">50</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote50" +name="footnote50"><b>Note 50: </b></a><a href="#footnotetag50"> +(retour) </a> Mot à mot: <i>des diables bleus ou bruns</i>. Diable bleu, <i>bluedevils</i>, +se prend aussi pour vapeur, et <i>dun</i>, brun, pour créancier. De là le jeu +de mots.</blockquote> + +<p>39. J'ignore comment la chose arriva, mais il +tomba malade. L'impératrice s'en alarma, et son +médecin (le même qui avait médeciné Pierre) +trouva que le mouvement de son pouls, bien qu'il +dénotât une disposition fébrile et fût singulièrement +<i>vif</i>, offrait de terribles présages de mort; +sur quoi toute la cour, fut extrêmement troublée, +l'impératrice consternée et toutes les médecines doublées.</p> + +<p>40. Mystérieux furent les chuchotemens, diverses +les rumeurs: quelques-uns disaient qu'il avait été +empoisonné par Potemkin, d'autres parlaient sciemment +de certaines tumeurs, d'épuisement et de dérangemens +de la même espèce. Ceux-ci prétendaient +qu'il y avait en lui confusion des principes digestifs +avec le sang; et ceux-là persistaient à soutenir qu'il +fallait accuser simplement <i>les fatigues de la dernière +campagne</i>.</p> + +<p>41. Mais ici nous rapporterons une des nombreuses +ordonnances qu'on lui prescrivit: <i>Sodœ sulphat</i>. 3. +<i>vi.</i> 3. <i>s.</i>; <i>Mannœ optim. Aq. fervent</i>. <i>F</i>. 3. <i>iss.</i> 3. <i>ij. +tinct. Sennœ haustus</i> (et alors le médecin arriva et +lui appliqua les ventouses). <i>R. Pulv. Com. gr. iii. +Ipecacuanhae</i> (et bien d'autres, si Juan n'avait pas +voulu s'arrêter) <i>Bolus potassœ sulfureœ sumendus, +et haustus ter in die capiendus</i>.</p> + +<p>42. Voilà la manière de guérir ou de périr, <i>secundum +artem</i>. En santé, nous narguons les médecins,--mais, +à peine indisposés, nous perdons toute +envie de railler et nous implorons leur secours. Cependant +se forme le trou, <i>hiatus maximè deflendus</i><a id="footnotetag51" name="footnotetag51"></a> +<a href="#footnote51"><sup class="sml">51</sup></a>, +que doit combler la bêche et la pioche, et au +lieu de sourire de bonne grâce au Léthé, nous nous +cramponnons après le tranquille Baillie ou le doux +Abernethy<a id="footnotetag52" name="footnotetag52"></a> +<a href="#footnote52"><sup class="sml">52</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote51" +name="footnote51"><b>Note 51: </b></a><a href="#footnotetag51"> +(retour) </a> Horace.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote52" +name="footnote52"><b>Note 52: </b></a><a href="#footnotetag52"> +(retour) </a> <i>Baillie</i>, célèbre chirurgien; <i>Abernethy</i>, célèbre médecin de +Londres.</blockquote> + +<p>43. Juan résista à ce premier ordre de départ, et +sa jeunesse et sa constitution, en rendant vaines +toutes les menaces de la mort, envoyèrent les docteurs +dans une nouvelle direction. Mais son état donnait +encore des inquiétudes, les couleurs de la santé +ne glissaient encore que légèrement sur ses joues +amaigries: il embarrassait la faculté,--qui crut +devoir lui conseiller de faire un voyage.</p> + +<p>44. Le climat, dirent-ils, était trop froid pour +qu'une plante méridionale pût y fleurir. Cette déclaration +fut assez mal reçue de la chaste Catherine +qui, dans le premier moment, ne pouvait supporter +l'idée de perdre son mignon; mais, quand elle s'aperçut +que ses yeux brillans devenaient lourds et +ternes comme ceux d'un aigle auquel on a rogné les +ailes, elle se détermina à lui confier une mission +dont l'éclat fût en tout digne de son rang.</p> + +<p>45. Il y avait justement alors, entre les cabinets +russe et britannique, une espèce de discussion relative +à un traité, observé avec toutes les prévarications +rigoureuses que peuvent se permettre de grands +états en pareille circonstance. Il s'agissait de quelque +chose relatif à la navigation de la Baltique, au +commerce des fourrures, de l'huile de baleine, du +suif, et à tous les autres droits maritimes que les Anglais +regardent comme leur <i>uti possidetis</i>.</p> + +<p>46. Catherine, qui avait les plus belles occasions +de placer ses favoris, conféra donc cette charge secrète +à Juan, dans la double vue de déployer son +impériale splendeur et de récompenser d'anciens +services. Admis le lendemain à baiser les mains de +sa souveraine, il reçut ses instructions sur la manière +de <i>tenir les cartes</i>, et partit enfin comblé de +bienfaits et de toutes sortes d'honneurs qui attestaient +le merveilleux discernement de la bienfaitrice.</p> + +<p>47. Après tout, elle eut du bonheur; or, le bonheur +est le grand point. Vos reines, en général, +gouvernent heureusement, et c'est là ce qui atteste +la providence de la fortune. Mais je continue. Sur +le déclin de l'âge, Catherine alors était tourmentée +par sa climatérique année<a id="footnotetag53" name="footnotetag53"></a> +<a href="#footnote53"><sup class="sml">53</sup></a> autant qu'autrefois par +sa quatorzième! et bien que le soin de sa dignité lui +interdît toute plainte, le départ de Juan l'affligeait +au point que, dans le premier moment, elle ne put +se résoudre à lui donner un successeur.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote53" +name="footnote53"><b>Note 53: </b></a><a href="#footnotetag53"> +(retour) </a> La plus dangereuse des années climatériques, ou climactériques, est, +suivant les astrologues et philosophes empiriques, la quarante-neuvième, +parce qu'elle est le produit de 7 multiplié par 7.--Byron a fait Catherine +plus jeune d'une douzaine d'années environ. A l'époque du siége +d'Ismaïl elle avait près de soixante ans.</blockquote> + +<p>48. Enfin, le tems apporta son ordinaire reconfort; +vingt-quatre heures, et deux fois le même +nombre de candidats à la place vacante, rendirent à +Catherine un paisible sommeil pour la seconde nuit,--non +pourtant qu'elle voulût se hâter de fixer son +choix ou qu'elle fût effrayée de la quantité des postulans: +elle ne les choisissait jamais sans raisons +plausibles et sans long-tems donner carrière à leur +émulation.</p> + +<p>49. Tandis que ce haut poste demeure en expectative, +pour un ou deux jours, nous vous prierons, +lecteur, de monter avec notre jeune héros dans la +voiture qui l'emmène de Pétersbourg: l'excellente +<i>barouche</i><a id="footnotetag54" name="footnotetag54"></a> +<a href="#footnote54"><sup class="sml">54</sup></a>, qui jadis avait eu la gloire de porter le +cimier autocratique de la belle Czarine (alors que, +nouvelle Iphigénie, elle se rendit en Tauride<a id="footnotetag55" name="footnotetag55"></a> +<a href="#footnote55"><sup class="sml">55</sup></a>), avait +été donnée à Juan son favori qui, de son côté, y portait +<i>les siens</i>;</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote54" +name="footnote54"><b>Note 54: </b></a><a href="#footnotetag54"> +(retour) </a> Léger carrosse fort à la mode en Russie et à Londres.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote55" +name="footnote55"><b>Note 55: </b></a><a href="#footnotetag55"> +(retour) </a> L'impératrice fit le voyage de Crimée avec l'empereur Joseph, +en..... J'ai oublié l'année.<span class="rig"> +(<i>Note de Lord Byron</i>.)</span><br><br></blockquote> + +<p>50. C'est-à-dire un boul-dogue, un bouvreuil +et une hermine, tous ses intimes amis<a id="footnotetag56" name="footnotetag56"></a> +<a href="#footnote56"><sup class="sml">56</sup></a>; car (je +laisse à de plus sages le soin d'en chercher les +causes) il avait une sorte d'inclination ou de faiblesse +pour ce que la plupart des hommes traitent +de sale engeance,--les animaux vivans. Une vierge +de soixante ans ne montra jamais, pour les chats et +les oiseaux, une plus vive sympathie, et cependant +il n'était ni vieux ni même vierge.--</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote56" +name="footnote56"><b>Note 56: </b></a><a href="#footnotetag56"> +(retour) </a> Ajoutons: Et ceux de Lord Byron. (Voyez sa Vie.)</blockquote> + +<p>51. Les animaux susdits avaient donc une place +réservée: Dans d'autres véhicules étaient des valets, +des secrétaires; mais aux côtés de Juan était assise +la petite Leila, celle même que, dans le massacre +d'Ismaïl, il avait défendue des sabres cosaques. Quoique +ma muse déréglée varie ses notes, elle n'a pas +oublié que son héros avait sauvé une jeune enfant--véritable +perle vivante.</p> + +<p>52. Pauvre petite créature! elle était docile autant +que belle, et, de plus, douée de ce tendre et +sérieux caractère aussi rare parmi les mortels, qu'un +homme fossile parmi tes crystallisés <i>mamouths</i>, ô +grand Cuvier<a id="footnotetag57" name="footnotetag57"></a> +<a href="#footnote57"><sup class="sml">57</sup></a>! son ignorance était peu propre à se +reconnaître dans le tourbillon d'un monde où il faut +que chacun se perde; mais, heureusement, elle n'avait +encore que dix ans, et elle était tranquille, sans +toutefois savoir comment ni pourquoi.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote57" +name="footnote57"><b>Note 57: </b></a><a href="#footnotetag57"> +(retour) </a> Voyez la note du ch. <span class="sc">ix</span >, oct. 37-38.</blockquote> + +<p>53. Don Juan l'aimait et il en était aimé comme +n'aiment pas un frère, un père, une sœur ou une +fille. Je ne puis dire au juste ce que c'était. Il n'était +pas assez vieux pour ressentir des émotions de +père; et, quant à celles qu'on désigne sous le nom +de tendresse fraternelle, il ne pouvait les connaître,--car +il n'avait jamais eu de sœur. Ah! s'il en avait +eu une, combien de fois ne l'eût-il pas regrettée<a id="footnotetag58" name="footnotetag58"></a> +<a href="#footnote58"><sup class="sml">58</sup></a>!</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote58" +name="footnote58"><b>Note 58: </b></a><a href="#footnotetag58"> +(retour) </a> Byron se souvient ici de sa sœur, miss <i>Maria Leigh</i>; et sans doute, +en traçant ce dernier vers, il fondait en larmes.</blockquote> + +<p>54. Encore moins cet amour était-il sensuel; Juan +n'était pas un de ces vieux débauchés qui recherchent +les fruits verts pour fouetter leur sang épais +(de même que les acides servent à réveiller un alcali +dormant); sa jeunesse, il est vrai (la faute en +était à son étoile), n'avait pas été de la plus irreprochable +chasteté, mais ses sentimens avaient toujours +été imprégnés du plus pur platonisme;--seulement +il lui arrivait quelquefois de les oublier.</p> + +<p>55. Ici, il n'avait pas à redouter la tentation: il +aimait la jeune orpheline qu'il avait sauvée, de l'amour +que les patriotes (de tems à autre) portent à +leur pays; comme eux il se glorifiait de l'avoir préservée +de l'esclavage--et, de plus, de la damnation, +si ses efforts et ceux de l'Église étaient couronnés +de succès. Mais, chose singulière, et qu'il faut ici +consigner, la petite musulmane refusait de se convertir.</p> + +<p>56. Il était assez étonnant qu'elle eût retenu ses +premières impressions, malgré les scènes de bouleversement, +de terreur et de massacre qu'elle avait +vues. Vainement trois évêques lui apprirent-ils la +désobéissance de nos premiers parens, elle conserva +toujours pour l'eau sainte une certaine aversion; +elle ne se sentait d'ailleurs; vers la confession, aucun +entraînement;--c'est que peut-être elle n'avait +rien à confesser!--Peu importe, l'Église ne va pas +rechercher les causes:--en outre, elle tenait toujours +Mahomet pour un prophète.</p> + +<p>57. Dans le fait, Juan était le seul chrétien qu'elle +pût souffrir: elle semblait l'avoir choisi pour tenir +la place de ce qui jadis avait été sa famille<a id="footnotetag59" name="footnotetag59"></a> +<a href="#footnote59"><sup class="sml">59</sup></a> et ses +amis. Pour lui, il aimait naturellement l'objet qu'il +défendait; ils formaient donc un couple singulier: +d'un côté, un tuteur brillant de jeunesse; de l'autre, +une pupille que ni l'âge, ni la patrie, ni le sang +n'unissaient à son protecteur; et enfin, ce défaut +de tous liens naturels contribuant encore à resserrer +les leurs.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote59" +name="footnote59"><b>Note 59: </b></a><a href="#footnotetag59"> +(retour) </a> <i>Her</i> home.--Les Anglais et tous les peuples du monde ont un mot +particulier pour exprimer la maison de famille. Le mot <i>home</i> rappelle +en même tems tous les souvenirs de bonheur domestique. En France, +nous n'avons que la barbare expression <i>chez moi</i>, <i>chez soi</i>, pour rendre +la même idée.</blockquote> + +<p>58. Ils voyagèrent à travers la Pologne et par +Varsovie, que des mines de sel et son joug de fer +rendent célèbres; puis à travers la Courlande, qui +naguère avait vu la farce dont le résultat fut de donner +à son duc le désagréable nom de <i>Biron</i><a id="footnotetag60" name="footnotetag60"></a> +<a href="#footnote60"><sup class="sml">60</sup></a>. Ces +campagnes, que Juan parcourait, ont depuis contemplé +le moderne Mars, quand la gloire, cette perfide +sirène, le faisait marcher vers Moscou pour y +perdre, par un mois de gelée, vingt années de conquêtes +et les grenadiers de sa garde.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote60" +name="footnote60"><b>Note 60: </b></a><a href="#footnotetag60"> +(retour) </a> Sous le règne de l'impératrice Anne, Byren, son favori (fils d'un +palefrenier), prit le nom et les armes des <i>Biron</i> de France, dont la famille +a la même source que celle des Byron d'Angleterre. Il existe encore +en Courlande des héritiers de ce duc Biron. Je me souviens que dans la +<i>sainte</i> année des alliés, la duchesse de L.....t me présenta, en Angleterre, +la duchesse de S..... comme étant mon homonyme.<span class="rig"> +(<i>Note de Lord Byron</i>.)</span><br><br></blockquote> + +<p>59. Il n'y a pas ici d'anti-gradation. «O ma garde! +ma vieille garde!» s'écriait alors le dieu de la +terre<a id="footnotetag61" name="footnotetag61"></a> +<a href="#footnote61"><sup class="sml">61</sup></a>. Qui pensait que ce Jupiter tonnant dût être +terrassé par le coupe-artère-carotide Castlereagh<a id="footnotetag62" name="footnotetag62"></a> +<a href="#footnote62"><sup class="sml">62</sup></a>! +Faut-il, hélas! que la neige puisse ainsi glacer la +gloire! Au reste, si nous voulons réchauffer en Pologne +nos membres engourdis, nous y trouverons +le nom de Kosciusko qui, semblable au volcan d'Hécla, +pourrait faire jaillir des charbons sur des plaines +glacées<a id="footnotetag63" name="footnotetag63"></a> +<a href="#footnote63"><sup class="sml">63</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote61" +name="footnote61"><b>Note 61: </b></a><a href="#footnotetag61"> +(retour) </a> Tous ceux qui revinrent de Russie attestent que Napoléon, au milieu +des désastres qui déjà ébranlaient les fondemens du grand empire, semblait +plus accablé des souffrances de sa vieille garde que de la chute de +toutes ses espérances.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote62" +name="footnote62"><b>Note 62: </b></a><a href="#footnotetag62"> +(retour) </a> M. A. P. fait ici la remarque suivante: «A moins que Lord Byron +n'ait prophétisé, voici un vers qui est en contradiction avec sa préface.» +M. A. P. se trompe. Dans cette préface le poète nous dit qu'il +avait composé les chants <span class="sc">vi</span >, <span class="sc">vii</span > et <span class="sc">viii</span > avant la mort de Castlereagh; +mais nous sommes au dixième chant.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote63" +name="footnote63"><b>Note 63: </b></a><a href="#footnotetag63"> +(retour) </a> Kosciusko est mort en France en 1817. <i>Tanto nomini nullum par +elogium.</i></blockquote> + +<p>60. De la Pologne ils passèrent dans la Prusse +proprement dite, et à Kœnigsberg, capitale qui +s'enorgueillit (indépendamment de quelques veines +de fer, de plomb et de cuivre) de la naissance de +l'illustre professeur Kant<a id="footnotetag64" name="footnotetag64"></a> +<a href="#footnote64"><sup class="sml">64</sup></a>. Juan se souciait de la +philosophie comme d'une prise de tabac: il poursuivit +donc sa route par la Germanie, dont les innombrables +et flegmatiques habitans ont des princes +qui <i>jouent de l'éperon</i><a id="footnotetag65" name="footnotetag65"></a> +<a href="#footnote65"><sup class="sml">65</sup></a> plus rudement que leurs postillons.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote64" +name="footnote64"><b>Note 64: </b></a><a href="#footnotetag64"> +(retour) </a> Le Platon moderne, si l'on adopte aveuglément l'opinion de ses enthousiastes. +En tout cas, les livres de Platon ont l'avantage d'être intelligibles.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote65" +name="footnote65"><b>Note 65: </b></a><a href="#footnotetag65"> +(retour) </a> <i>To spur</i>, éperonner, s'entend plus naturellement en anglais qu'en +français, pour blesser, piquer, fatiguer.</blockquote> + +<p>61. Puis, à travers Berlin, Dresde et autres villes, +ils gagnèrent les bords <i>castellés</i><a id="footnotetag66" name="footnotetag66"></a> +<a href="#footnote66"><sup class="sml">66</sup></a> du Rhin.--Glorieux +monumens gothiques! quelle puissance n'avez-vous +pas sur toutes les imaginations, sans même +en excepter la mienne! Un mur noirci, une ruine +grise, une lance rouillée transportent mon ame vers +la ligne qui sépare les mondes présent et passé, et +leur aspect suffit pour la faire planer en suspens +sur ces limites aériennes.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote66" +name="footnote66"><b>Note 66: </b></a><a href="#footnotetag66"> +(retour) </a> <i>Couverts de châteaux.</i> Ce mot n'est pas français, mais l'expression +de Byron, <i>castellated</i>, n'est pas non plus usitée en Angleterre.</blockquote> + +<p>62. Mais Juan parcourut en poste Manheim et +Bonn; sur cette dernière on voit froncer Drachenfeld, +semblable au spectre des bons tems féodaux, +pour jamais disparus, et dont je n'ai pas le loisir de +m'occuper en ce moment. De là il entra dans les murs +de Cologne, ville qui présente aux curieux onze +mille virginités osseuses, la plus grande quantité que +la chair ait jamais en même tems renfermée<a id="footnotetag67" name="footnotetag67"></a> +<a href="#footnote67"><sup class="sml">67</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote67" +name="footnote67"><b>Note 67: </b></a><a href="#footnotetag67"> +(retour) </a> Sainte Ursule et ses onze mille compagnes existaient encore en 1816, +et peut-être aussi réellement que jamais.<span class="rig"> +(<i>Note de Lord Byron.</i>)</span><br><br> +</blockquote> + +<p>63. De là il visita La Haye et Helvoetsluys en Hollande, +cette terre mariné des Bataves et des bâtardeaux, +où le genièvre, exprimant son meilleur jus, +offre aux malheureux, une pétillante compensation +de la richesse. Les sénats et les savans en proscrivent +l'usage,--mais il semble cruel d'enlever au peuple +le seul cordial qui lui tienne lieu (grâce à la sollicitude +de ses bons princes) de vêtemens, de feu et +de nourriture.</p> + +<p>64. C'est là qu'il s'embarqua et qu'il se dirigea +vers l'île des hommes libres, sur un rapide vaisseau +dont un vent tempéré favorisait l'impatience. L'écume +jaillissait dans l'air, la proue creusait les flots, +et les passagers malades pâlissaient de crainte. Pour +Juan, habitué à ces effets par ses premiers voyages, +il demeurait sur le tillac pour regarder les bâtimens +qui passaient et pour être le premier à découvrir les +rochers.</p> + +<p>65. A la fin ils s'élevèrent comme une muraille +blanche aux limites de la mer azurée; et Don Juan +éprouva--le sentiment que les jeunes étrangers eux-mêmes +éprouvent au premier aspect de la blanchâtre +ceinture d'Albion,--une sorte d'orgueil de se trouver +parmi ces fiers trafiquans qui, tranquillement, +portent, d'un pole à l'autre pole, leur or et leurs +édits, et soumettent à des taxes jusqu'aux vagues elles-mêmes.</p> + +<p>66. Je n'ai pas de puissantes raisons d'aimer ce +coin de terre, qui renferme ce qui <i>pouvait composer</i> +la plus noble des nations; mais bien que je ne lui +doive guère que la naissance, j'éprouve un mélange +de regrets et de vénération en pensant à son ancienne +dignité et à sa gloire flétrie. Sept années d'absence +(c'est le terme ordinaire des émigrations) suffisent +bien pour amortir nos vieux ressentimens, quand, +d'ailleurs, nous voyons notre patrie se donner elle-même +au diable.</p> + +<p>67. Ah! si elle pouvait pleinement, exactement +connaître, combien son grand nom est partout abhorré! +combien est impatiente toute la terre du coup +qui la livrera sans défense à la fureur du glaive! +comme toutes les nations s'accordent à la regarder +comme leur plus odieuse ennemie; et, quelque chose +de plus odieux encore, leur ancienne et perfide +amie, celle qu'ils adoraient, celle qui tenait entre +ses mains la liberté du monde et qui maintenant +voudrait donner des chaînes à l'intelligence elle-même!--</p> + +<p>68. Ose-t-elle bien être fière et se vanter d'être +libre, elle qui n'est que la première des esclaves? +Les nations sont captives,--mais le geôlier, quel +est-il? Un esclave des bâillons et des verrous. Prend-elle +pour la liberté le misérable privilége de tourner +la clef sur un prisonnier? comme si la jouissance de +la terre et des airs n'était pas interdite également à +qui garde ou à qui porte des chaînes<a id="footnotetag68" name="footnotetag68"></a> +<a href="#footnote68"><sup class="sml">68</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote68" +name="footnote68"><b>Note 68: </b></a><a href="#footnotetag68"> +(retour) </a> Je ne puis m'empêcher de citer, après cette belle apostrophe à +l'Angleterre, l'imprécation peut-être plus belle encore de Dante contre +l'Italie: la <i>Divina Comedia</i> est si peu connue en France, qu'on me pardonnera, +je l'espère, cette longue citation. Je n'ai pas eu le courage de +la traduire en mauvaise prose française. Dans le poète Florentin on voit +l'animosité d'un Gibelin contre les ennemis de l'ordre, et dans Lord +Byron, la haine d'un amant de la liberté contre les oppresseurs du +monde; mais dans les deux poètes on retrouve la même indignation +bilieuse et la même sublime portée de conception. + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p><i>Ahi! serva Italia, di dolore ostello,</i></p> +<p><i>Nave senza nocchiero in gran tempesta,</i></p> +<p><i>Non donna di provincie, ma bordello!...</i></p> +<p class="i4"><i> ...Ora in te non stanno senza guerra</i></p> +<p><i>Li vivi tuoi, e l' un l' altro si rode</i></p> +<p><i>Di quei ch' un muro ed una fossa serra:</i></p> +<p class="i4"><i> Cerca, misera, intorno dalle prode</i></p> +<p><i>Le tue marine, e poi ti guarda in seno</i></p> +<p><i>S' alcuna parte in te di pace gode.</i></p> +<p class="i4"><i> Ahi! Gente che dovresti esser devota,</i></p> +<p><i>E lasciar seder Cesar nella sella,</i></p> +<p><i>Se bene intendi ciò che Dio ti nota...</i></p> +<p class="i4"><i> O Alberto Tedesco, ch' abbandoni</i></p> +<p><i>Costei ch' è fatta indomita e selvaggia,</i></p> +<p><i>E dovresti inforcar li suoi arcioni,</i></p> +<p class="i4"><i> Vieni a veder Montecchi e Cappelletti,</i></p> +<p><i>Monaldi e Filippeschi, uom' senza cura,</i></p> +<p><i>Color già tristi, e costor con sospetti.</i></p> +<p class="i4"><i> Vien, crudel, vieni, e vedi la pressura</i></p> +<p><i>De' tuoi gentili e cura lor magagne,</i></p> +<p><i>E vedrai Santa-Fior' com' è sicura.</i></p> +<p class="i4"><i> Vieni a veder la tua Roma che piagne,</i></p> +<p><i>Vedova, sola, e dì e notte chiama:</i></p> +<p><i>Cesare mio, perchè non m' accompagne?</i></p> +<p class="i4"><i> Vieni a veder la gente quanto s' ama:</i></p> +<p><i>E se nulla di noi pietà ti muove,</i></p> +<p><i>A vergognarti vien della tua fama.</i></p> +</div></div> + +<p>Je m'arrête à ce dernier trait; il faudrait citer cent cinquante vers de +suite.--Qu'avait-on besoin, pour désigner l'école de Lord Byron, du +mot <i>Romantique</i>? il fallait dire <i>Dantesque</i>. Dante, en effet, offre des +exemples de toutes les qualités qui distinguent la littérature moderne de +celle des anciens. On aurait, par ce moyen, évité bien des querelles +de mots.</p></blockquote> + +<p>69. Don Juan voyait déjà les premières beautés +d'Albion; tes rochers, <i>chère</i> cité de Douvres, ton +havre et ton hôtel; ta douane et ses délicates perceptions, +tes valets courant éperdus à chaque coup de +cloche, tes paquebots, dont les passagers sont tour +à tour la dupe des gens de terre et de ceux de mer; +enfin, et ce qui n'est pas sans importance pour les +voyageurs novices, tes longues cartes de dépense, +dans lesquelles sont toujours négligées les déductions +les plus légères.</p> + +<p>70. Juan était insouciant, jeune et magnifique; il +était riche en roubles, en diamans, en billets; il avait +un crédit qui ne l'obligeait pas à restreindre ses dépenses +hebdomadaires: cependant, il montra quelque +surprise en payant ses cartes,--(son <i>maggiordomo</i>, +Grec adroit et subtil, l'additionnait devant +lui et la lui lisait), mais il finit par concevoir que +l'air, tout épais qu'il était ordinairement, étant cependant +libre, on en vendait, sans doute, la respiration.</p> + +<p>71. Allons! des chevaux pour Cantorbéry! Au +galop, au galop! sur les cailloux! au milieu de la +boue! hurrah! quel plaisir de voyager aussi légèrement +en poste! Ce n'est plus ici la lourde Germanie, +où les cochers barbottent sur les routes comme s'ils +conduisaient leurs voyageurs à leur dernier gîte: +puis, combien de pauses pour se gorger de <i>schnapps</i>!--vilains +drôles, qui s'embarrassent autant de +<i>hundsfot</i> et de <i>verfluchter</i> qu'un paratonnerre de la +foudre<a id="footnotetag69" name="footnotetag69"></a> +<a href="#footnote69"><sup class="sml">69</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote69" +name="footnote69"><b>Note 69: </b></a><a href="#footnotetag69"> +(retour) </a> <i>Hundsfot</i> en allemand, coquin; et <i>verfluchter</i>, maudit, pendard! +Le texte porte: + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p>.....«<i>Sad dods! whom</i> hundsfot <i>or</i> verfluchter</p> +<p><i>Affect no more than lightning a conductor</i>.»</p> +</div></div> + +<p>M. A. P. a rendu <i>conductor</i> par <i>un de nos cochers</i>; mais il ne fallait +que du bon sens pour voir que ce mot ne peut signifier que le <i>conducteur +du fluide électrique</i>.</p></blockquote> + +<p>72. Avouons que rien autant qu'une course rapide +ne ranime nos sens (en gonflant nos veines +comme le Cayenne gonfle le cuir).--Qu'importe où +les chevaux vous conduisent, pourvu que, pour l'acquit +de votre conscience, ils soient à franc étrier. +Moins vous aurez de raisons de faire diligence et mieux +vous atteindrez ce grand <i>but</i> des voyages,--le plaisir +de voyager.</p> + +<p>73. A Cantorbéry, ils visitèrent la cathédrale: +suivant l'usage, un bedeau, leur fit remarquer, du +même ton d'insouciance et de cérémonie, le heaume +du noir Édouard<a id="footnotetag70" name="footnotetag70"></a> +<a href="#footnote70"><sup class="sml">70</sup></a> et la pierre rougie du sang de +Becket<a id="footnotetag71" name="footnotetag71"></a> +<a href="#footnote71"><sup class="sml">71</sup></a>.--C'est encore là de la gloire, bon lecteur! +un casque rouillé, un ossement douteux, demi-dissous +dans la soude ou la magnésie, voilà l'expression +définitive de ce qui forme cette excellente substance,--l'espèce +humaine.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote70" +name="footnote70"><b>Note 70: </b></a><a href="#footnotetag70"> +(retour) </a> Le prince noir, qui gagna ses éperons à la bataille de Créci, et fit +prisonnier, à Poitiers, le roi Jean.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote71" +name="footnote71"><b>Note 71: </b></a><a href="#footnotetag71"> +(retour) </a> Thomas Becket, archevêque de Cantorbéry, que les philosophes +auraient mis au rang des plus généreux patriotes, si l'Église n'en eût +fait un saint.</blockquote> + +<p>74. L'effet que cette vue produisit sur Juan fut +cependant sublime: il se représenta mille champs de +Créci, à l'aspect de ce casque qui ne s'était arrêté +que devant le tems. Il éprouva même un sentiment +de respect pour la tombe de cet homme d'église, +audacieuse et noble victime de sa résistance aux rois +qui, du moins aujourd'hui, sont obligés d'articuler +le mot <i>lois</i>, avant de commander un assassinat.--La +petite Leila contemplait cet édifice et demandait +dans quel but on l'avait élevé.</p> + +<p>75. On lui apprit que c'était <i>la maison de Dieu</i>: +elle trouva qu'il était bien logé; mais elle s'étonna +qu'il souffrît dans son propre logis ces cruels et mécréans +Nazaréens qui avaient renversé ses saints temples, +dans les terres données aux vrais croyans.--Le +chagrin déposa même son empreinte sur son jeune +front, quand elle vint à penser que cette belle mosquée, +négligée par Mahomet, était abandonnée comme +une perle à des pourceaux.</p> + +<p>76. Mais reprenons notre course à travers ces +prairies cultivées comme autant de jardins, véritables +paradis de houblon, et de productions solides: +après plusieurs années de voyage dans des climats +plus ardens, mais moins fertiles, le poète, en revoyant +ces vertes campagnes, leur pardonne de ne +pas lui offrir ces plus sublimes tableaux, dans lesquels +se confondent la vigne, l'olivier, les glacières, +les précipices, les volcans, les oranges et les glaces.</p> + +<p>77. Et quand je pense à un pot de bière:--mais +je ne veux pas pleurer.--Ainsi fouettez, postillons! +Pendant que les infatigables piqueurs se donnent +carrière, Juan admire les grandes routes de ce pays +habité par des millions d'hommes libres; pays, <i>en +tout sens</i>, le plus cher pour les étrangers et pour ceux +qui y sont nés, excepté cependant pour quelques mauvaises +têtes qui s'avisent <i>de regimber sous les coups</i>, +et qui ne gagnent à cela que de nouvelles blessures.</p> + +<p>78. Quelle agréable chose qu'une route à barrières! +A peine si l'aigle, avec le secours de ses +larges ailes, peut fendre les vastes champs de l'air +aussi légèrement que l'on y rase la terre. Que ne les +connaissait-on du tems de Phaéton! le dieu eût conseillé +à son fils de satisfaire son envie par la malle +d'York;--mais en avançant davantage, <i>surgit amari +aliquid</i>,--le droit de péage.</p> + +<p>79. Hélas! combien toute espèce de paiement est +pénible! Prenez notre vie, nos femmes, tout enfin, +excepté notre bourse; car, ainsi que le prescrit Machiavel +à ceux qui affectent la pourpre, ce serait +le plus court chemin de gagner la haine générale. +L'homme déteste un meurtrier bien moins qu'un +prétendant à cet or précieux qui fait marcher le +monde.--Il pourra vous pardonner d'avoir égorgé +sa famille, mais à condition que vous n'essaierez pas +de glisser votre main dans ses poches.</p> + +<p>80. C'est le Florentin<a id="footnotetag72" name="footnotetag72"></a> +<a href="#footnote72"><sup class="sml">72</sup></a> qui l'a dit; et c'est à vous, +ô rois, d'écouter votre instituteur.--Pour Juan, +au moment où le jour commençait à baisser et à s'obscurcir, +il se trouva sur la haute montagne qui regarde +avec orgueil ou en pitié la grande ville.--Souriez +ou tempêtez, si vous l'entendez mieux, vous +tous qui avez dans les veines une parcelle du grand +cœur des <i>cockneys</i><a id="footnotetag73" name="footnotetag73"></a> +<a href="#footnote73"><sup class="sml">73</sup></a>.--Généreux Bretons, nous +voilà donc sur <i>Shooter-Hill</i><a id="footnotetag74" name="footnotetag74"></a> +<a href="#footnote74"><sup class="sml">74</sup></a>!</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote72" +name="footnote72"><b>Note 72: </b></a><a href="#footnotetag72"> +(retour) </a> Machiavel, <i>le Prince</i>.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote73" +name="footnote73"><b>Note 73: </b></a><a href="#footnotetag73"> +(retour) </a> <i>Cockney</i>, gobe-mouche, sobriquet particulier aux bourgeois de +Londres, comme celui de <i>badaud</i> aux bourgeois de Paris.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote74" +name="footnote74"><b>Note 74: </b></a><a href="#footnotetag74"> +(retour) </a> <i>Shooter-Hill</i> (mont du Tireur) est situé à huit milles de Londres.</blockquote> + +<p>81. Le soleil descendit et la fumée s'éleva, comme +d'un volcan à demi éteint, sur une étendue qu'on +pouvait prendre pour <i>la salle de réception du diable</i>, +comme quelqu'un a déjà désigné cet endroit +merveilleux. Juan n'approchait pas du toit de ses +pères, mais, quoique étranger, il ressentit un véritable +respect pour le sol, père de ces pieux mortels +qui ont parcouru en bouchers la moitié de la terre, +et menacé l'autre en fanfarons<a id="footnotetag75" name="footnotetag75"></a> +<a href="#footnote75"><sup class="sml">75</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote75" +name="footnote75"><b>Note 75: </b></a><a href="#footnotetag75"> +(retour) </a> L'Inde.--L'Amérique.<span class="rig"> + (<i>Note de Lord Byron</i>.)</span><br><br></blockquote> + +<p>82. Un énorme amas de briques, de fumée et de +bâtimens maritimes sales, obscurs, mais s'étendant +aussi loin que la plus longue vue; çà et là quelque +voile voltigeant, puis revenant se confondre dans +une forêt de mâts; un désert de clochers<a id="footnotetag76" name="footnotetag76"></a> +<a href="#footnote76"><sup class="sml">76</sup></a> dont les +pointes entr'ouvraient un dais de charbon de terre; +une vaste et sombre coupole<a id="footnotetag77" name="footnotetag77"></a> +<a href="#footnote77"><sup class="sml">77</sup></a>, semblable à une calotte +de papier gris sur la tête d'un fou,--voilà +quelle est la ville de Londres.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote76" +name="footnote76"><b>Note 76: </b></a><a href="#footnotetag76"> +(retour) </a> Il y a dans Londres près de deux cents clochers.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote77" +name="footnote77"><b>Note 77: </b></a><a href="#footnotetag77"> +(retour) </a> Sans doute l'église <i>Saint-Paul</i>.</blockquote> + +<p>83. Mais Juan ne la voyait pas ainsi: chaque guirlande +de fumée lui semblait la magique vapeur d'une +fournaise philosophale où s'élaboraient les richesses +du monde (richesses de taxes et de papier). Les +épais brouillards qui lui sont imposés comme un +joug, et qui éteignent le soleil comme un cierge, +n'étaient à ses yeux qu'une atmosphère naturelle et +singulièrement salubre,--quoique, à vrai dire, rarement +lucide.</p> + +<p>84. Il s'arrêta,--et moi je vais l'imiter, comme +fait un équipage avant de lancer sa bordée. Encore +quelques instans, mes aimables compatriotes, et +nous renouvellerons notre vieille connaissance; j'ai +du moins l'intention de vous soumettre certaines vérités +que, justement comme telles, <i>vous</i> ne manquerez +pas de prendre pour des mensonges.--Je veux, +mistress Fry masculin<a id="footnotetag78" name="footnotetag78"></a> +<a href="#footnote78"><sup class="sml">78</sup></a>, promener dans vos salons +un moelleux balai, et enlever mainte toile d'araignée +qui en salit les lambris.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote78" +name="footnote78"><b>Note 78: </b></a><a href="#footnotetag78"> +(retour) </a> Le nom de mistress Fry est vénéré à Londres comme celui du duc +de Liancourt l'était en France. Elle a déjà sollicité et fait adopter une +foule d'améliorations dans le système des prisons. Tous ses instans sont +employés à consoler les prisonniers, et surtout à leur offrir les plus +douces et les plus pénétrantes exhortations morales.</blockquote> + +<p>85. O mistress Fry! quel besoin d'aller à New-Gate<a id="footnotetag79" name="footnotetag79"></a> +<a href="#footnote79"><sup class="sml">79</sup></a>? +Pourquoi vouloir ramener à la vertu de pauvres +coquins, et ne pas d'abord commencer par Carlton-House +et autres hôtels<a id="footnotetag80" name="footnotetag80"></a> +<a href="#footnote80"><sup class="sml">80</sup></a>? C'est contre l'endurcissement +de l'impérial<a id="footnotetag81" name="footnotetag81"></a> +<a href="#footnote81"><sup class="sml">81</sup></a> pécheur qu'il faudrait essayer +votre main. Réformer le peuple, c'est une absurdité, +un jargon, un verbiage philanthropique, à moins +qu'on ne commence par rendre les <i>excellences</i> meilleures.--Fi +donc, mistress Fry! je vous supposais +plus de religion.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote79" +name="footnote79"><b>Note 79: </b></a><a href="#footnotetag79"> +(retour) </a> Porte et prison de Londres.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote80" +name="footnote80"><b>Note 80: </b></a><a href="#footnotetag80"> +(retour) </a> Carlton-House est le palais habité par Georges IV.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote81" +name="footnote81"><b>Note 81: </b></a><a href="#footnotetag81"> +(retour) </a> La couronne britannique est dite <i>impériale</i>, depuis la réunion de +l'Écosse à l'Angleterre. On dit également <i>le parlement impérial</i>.</blockquote> + +<p>86. Apprenez-leur comment doivent se comporter +des sexagénaires; défaites-les de leur manie de <i>tours</i> +et de costumes hussards et montagnards<a id="footnotetag82" name="footnotetag82"></a> +<a href="#footnote82"><sup class="sml">82</sup></a>; dites-leur +que la jeunesse une fois passée ne revient plus, et +que des <i>huzzas</i><a id="footnotetag83" name="footnotetag83"></a> +<a href="#footnote83"><sup class="sml">83</sup></a> soldés ne font pas évanouir la commune +détresse; dites-leur que sir W--II--mC--t--s<a id="footnotetag84" name="footnotetag84"></a> +<a href="#footnote84"><sup class="sml">84</sup></a> +est un fangeux animal, trop grossier même +pour les plus grossiers excès, le stupide Falstaff d'un +Hal<a id="footnotetag85" name="footnotetag85"></a> +<a href="#footnote85"><sup class="sml">85</sup></a> en cheveux blancs, un fou dont les clochettes +ne sonnent plus depuis long-tems.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote82" +name="footnote82"><b>Note 82: </b></a><a href="#footnotetag82"> +(retour) </a> Allusion aux courses fastueuses de Georges IV dans son nouveau +royaume de Hanovre et dans les montagnes d'Écosse.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote83" +name="footnote83"><b>Note 83: </b></a><a href="#footnotetag83"> +(retour) </a> Des <i>vivat</i>!</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote84" +name="footnote84"><b>Note 84: </b></a><a href="#footnotetag84"> +(retour) </a> William Curtis, riche banquier qui passe pour confident de toutes +les faiblesses du roi.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote85" +name="footnote85"><b>Note 85: </b></a><a href="#footnotetag85"> +(retour) </a> <i>Hal</i>, diminutif de Henri, ou plutôt de <i>Harry</i>, d'après la manière +de prononcer des enfans. Voyez dans le <i>Henry IV</i> de Shakspeare +l'excellent personnage de Falstaff, qu'avait choisi pour compagnon de +débauches et de vols le jeune prince de Galles Henri, plus tard Henri V.</blockquote> + +<p>87. Dites-leur, bien que trop tard peut-être, sur +le déclin d'une vie épuisée, blasée et cassée, que le +propre d'un bon roi n'est pas d'affecter une vaine +grandeur, et que les meilleurs princes ont toujours +été ceux qui faisaient le plus d'économies: dites-leur +enfin,--mais vous ne direz rien, et j'ai maintenant +assez bavardé. Avant peu, je ferai entendre ma voix +comme le cor de Roland à Roncevaux.</p> + +<br><br> +<hr> +<h2><i>Chant Onzième</i>.</h2> +<hr class="short"> +<br> + +<p>1. Quand l'évêque Berkeley dit que <i>la matière +n'existait pas</i><a id="footnotetag86" name="footnotetag86"></a> +<a href="#footnote86"><sup class="sml">86</sup></a>, et qu'il le prouva,--on ne l'écouta +pas discuter cette <i>matière</i>; car il était, dit-on, inutile +de combattre un système trop subtil même pour +les têtes humaines les plus aériennes. Cependant, le +croirait-on? je briserais volontiers toute espèce de +matière, même le plomb, les pierres ou le diamant, +pour me persuader que le monde est tout esprit, et +pour porter ma tête en niant que je la porte.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote86" +name="footnote86"><b>Note 86: </b></a><a href="#footnotetag86"> +(retour) </a> Georges Berkeley, évêque de Cloyne en Irlande, publia, en 1770, +un livre intitulé: <i>Principe des connaissances humaines</i>; devenu fameux +par la force des argumens qu'il contenait en faveur du spiritualisme +et contre la réalité de la matière. Buffon, dans ses premiers volumes +de l'<i>Histoire naturelle</i>, n'a même fait que les répéter. Hume +regarde le systématique Berkeley comme celui de tous les philosophes, +sans excepter Bayle, le plus propre à conduire au scepticisme. Rien, en +effet, n'est plus facile à combattre que l'existence de la matière, et rien +n'est plus difficile à croire que sa non-existence.</blockquote> + +<p>2. N'était-ce pas réellement une découverte sublime +de faire de l'univers un égoïsme universel<a id="footnotetag87" name="footnotetag87"></a> +<a href="#footnote87"><sup class="sml">87</sup></a>! +et de ce tout idéal,--un <i>tout nous-mêmes</i>. Je gagerais +le monde (quel qu'il soit) que <i>cela</i> n'était pas +une hérésie. Maintenant donc, ô doute!--Si toutefois, +comme quelques-uns le pensent, tu es un +doute, ce dont je doute très-fort,--ô toi le seul +prisme des rayons de la vérité, ne va pas me ravir +ma potion de spiritualisme! ce brandevin céleste, +que pourtant notre tête a de la peine à supporter.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote87" +name="footnote87"><b>Note 87: </b></a><a href="#footnotetag87"> +(retour) </a> C'est-à-dire une seule substance.</blockquote> + +<p>3. Car, de tems en tems, survient dame indigestion +(et non le plus <i>suave ariel</i><a id="footnotetag88" name="footnotetag88"></a> +<a href="#footnote88"><sup class="sml">88</sup></a>), qui arrête notre +noble essor par une autre sorte de difficulté. Ce qui, +d'ailleurs, s'oppose à mon enthousiasme<a id="footnotetag89" name="footnotetag89"></a> +<a href="#footnote89"><sup class="sml">89</sup></a>, c'est que +je ne trouve pas d'endroit où le regard de l'homme +puisse tomber sans y apercevoir la confusion des +races, des sexes, des espèces, des astres, et de cet +univers, miracle énigmatique qui, du moins, est +une illustre extravagance,--</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote88" +name="footnote88"><b>Note 88: </b></a><a href="#footnotetag88"> +(retour) </a> <i>Dainty</i> Ariel, expression de Shakspeare; <i>la Tempête</i>, acte <span class="sc">v</span >.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote89" +name="footnote89"><b>Note 89: </b></a><a href="#footnotetag89"> +(retour) </a> C'est-à-dire ce qui <i>me</i> fait douter du système de Berkeley.</blockquote> + +<p>4. S'il est l'effet du hasard; et, à plus forte raison, +s'il fut créé comme l'explique l'ancien texte<a id="footnotetag90" name="footnotetag90"></a> +<a href="#footnote90"><sup class="sml">90</sup></a>:--mais +pour ne pas le renverser, nous n'attaquerons +pas ici l'Écriture; ce serait, au dire d'une foule de +personnes, une guerre trop hasardeuse, et ils ont +raison: la vie est trop courte pour que nous en perdions +une partie sur des questions que personne ne +peut de lui-même résoudre; tandis qu'<i>un jour, chacun +de nous</i> les verra <i>éclaircies</i>,--ou, du moins, +n'aura pas encore cessé de dormir.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote90" +name="footnote90"><b>Note 90: </b></a><a href="#footnotetag90"> +(retour) </a> La <i>Bible</i>.</blockquote> + +<p>5. Ainsi, je ferai trêve à toute discussion métaphysique, +à ce qui n'est ni ceci ni cela; je consens +même que ce qui est, soit; et c'est, j'ose le dire, +faire assez preuve de clarté et de vertu. La vérité est +que depuis peu je suis devenu plus phthisique; j'en +ignore la cause:--peut-être l'air. Mais quand j'éprouve +des accès de souffrances, je me sens mieux +disposé à l'orthodoxie.</p> + +<p>6. La première attaque me prouva, d'un seul +coup, l'existence de Dieu (mais je n'en avais jamais +douté ni de celle du diable); la suivante me fit concevoir +la mystique virginité de la Vierge; la troisième, +l'origine commune du mal; la quatrième me +démontra toute la Trinité d'une manière tellement +inébranlable que, dans ma dévotion, j'eusse désiré +que trois fissent quatre, afin de trouver l'occasion +d'en croire davantage.</p> + +<p>7. A notre sujet. L'homme qui, du haut de l'Acropolis, +a abaissé ses regards sur l'Attique; celui +qui a vogué dans le bassin qui borde la pittoresque +Constantinople: celui qui a vu Tombuctou; celui +qui a pris du thé dans la métropole en porcelaine de +la Chine aux petits yeux; enfin celui qui s'est assis +sur les briques de Nïnive, ne sera pas émerveillé à +la première vue de Londres;--mais au bout d'une +année, demandez-lui ce qu'il en pense?</p> + +<p>8. Don Juan descendait de Shooter-Hill; le crépuscule +commençait; la descente aboutissait à cette +vallée de bien et de mal où fermentent les rues de +Londres. Autour de lui cependant tout était calme +et immobile, si ce n'est le craquement des roues qui +tournaient sur leurs pivots<a id="footnotetag91" name="footnotetag91"></a> +<a href="#footnote91"><sup class="sml">91</sup></a>--et l'écho, le murmure, +le bourdonnement affaire, qui bouillonne et +écume toujours au-dessus des villes.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote91" +name="footnote91"><b>Note 91: </b></a><a href="#footnotetag91"> +(retour) </a> Tous ceux qui sont entrés à Paris, au lever ou au coucher du soleil, +se rappelleront sans doute que le craquement monotone et presque continu +des roues est aussi le seul bruit qu'on entende à trois ou quatre lieues +de la grande ville.</blockquote> + +<p>9. J'ai dit que Don Juan, dans un ravissement +contemplatif, se promenait derrière sa voiture, sur +la hauteur. Ne pouvant contenir son admiration pour +un si grand peuple: «C'est là, s'écriait-il, que la +liberté a choisi sa résidence. C'est là que tonne la +voix du peuple, et que ne peuvent la faire expirer +ni les chaînes, ni les tortures, ni l'inquisition. Car +pour lui rendre toute sa force, il suffit d'une réunion +ou d'une élection nouvelle.</p> + +<p>10. «C'est là que les femmes sont chastes et les +vies pures; c'est là que le peuple ne paie que ce +qui lui plaît, et s'il paie beaucoup, c'est uniquement +parce qu'il aime à prodiguer son argent, et +à faire voir tout ce qu'il a de revenu. C'est là que +les lois sont toutes inviolées; que personne ne tend +des pièges aux voyageurs, que toutes les routes +sont sûres; c'est là.»--Il fut interrompu par un +couteau et un <i>damn your eyes</i><a id="footnotetag92" name="footnotetag92"></a> +<a href="#footnote92"><sup class="sml">92</sup></a>! <i>la bourse ou la vie</i>!</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote92" +name="footnote92"><b>Note 92: </b></a><a href="#footnotetag92"> +(retour) </a> Ou <i>God damn your eyes</i> (maudits soient vos yeux).</blockquote> + +<p>11. Ces mots, dépouillés d'artifice, étaient prononcés +par quatre bandits placés en embuscade, et +qui l'avaient aperçu lambinant derrière son équipage; +ils avaient, en gens habiles, attendu pour le +<i>reconnaître</i> l'heure favorable où le voyageur isolé +chemine, l'ame remplie d'une funeste confiance, +bien que toujours exposé, dans cette île de richesses, +à soutenir un combat pour conserver la vie et les culottes.</p> + +<p>12. Juan, qui ne comprenait pas un mot d'anglais, +sauf leur sibboleth: <i>God damn!</i> encore l'avait-il si rarement +entendu, qu'il le prenait pour leur <i>salaam</i><a id="footnotetag93" name="footnotetag93"></a> +<a href="#footnote93"><sup class="sml">93</sup></a>, +ou leur <i>Dieu vous bénisse!</i>--et il ne faut pas se +moquer de lui, car tout demi-anglais que je suis +(pour mon malheur), je puis assurer que jamais je +n'ai entendu un seul de mes compatriotes vous dire +<i>adieu</i>, sans prononcer ce mot de <i>God damn</i>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote93" +name="footnote93"><b>Note 93: </b></a><a href="#footnotetag93"> +(retour) </a> <i>Salam aleïkoum!</i> la paix soit avec vous! C'est le salut que les +Orientaux font aux vrais croyans. Aux chrétiens, ils disent: <i>Urlarala</i>, +bon voyage, ou <i>saban hiresem</i>, bonjour; <i>saban serula</i>, bonsoir. +(Voyez le <i>Giaour</i>.)</blockquote> + +<p>13. Don Juan comprit parfaitement leurs gestes, +et comme il était tant soit peu irascible, il tira un +pistolet de poche et le déchargea dans le <i>pudding</i> de +l'un des agresseurs;--celui-ci tomba comme un +bœuf se roule dans sa pâture, et en se débattant dans +sa fange naturelle, il mugit ces paroles adressées à +son camarade ou valet le plus proche: «Oh! Jack! +je suis renversé par ce scélérat de Français!»</p> + +<p>14. Sur quoi Jack et sa bande s'empressèrent de +fuir: les gens de Juan, qui se tenaient à quelque +distance, accoururent alors, et, en admirant un si +bel exploit, offrirent leur aide, comme c'est l'usage, +pour ce qui restait à faire. Juan, qui voyait le sang +du <i>mignon de la lune</i><a id="footnotetag94" name="footnotetag94"></a> +<a href="#footnote94"><sup class="sml">94</sup></a> couler comme si sa vie eût dû +s'exhaler avec lui, ne demandait que des bandages +et de la charpie, et se reprochait d'avoir été trop +pressé de lâcher son coup.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote94" +name="footnote94"><b>Note 94: </b></a><a href="#footnotetag94"> +(retour) </a> Expression de Shakspeare, <i>Henri IV</i>, acte <span class="sc">I</span> <sup>er</sup>, scène <span class="sc">II</span >. <span class="sc">Falstaff</span >.--«Parbleu! +donc, mon cher luron, quand tu seras roi, ne nous laisse +pas appeler <i>voleurs</i>....., nous qui sommes les gardes du corps de la +nuit.--Il faut qu'on nous regarde comme les forestiers de Diane, les +gentilshommes de l'ombre, <i>les mignons de la lune</i>, etc.»</blockquote> + +<p>15. «Peut-être, pensait-il, est-ce la mode en ce +pays d'accueillir les étrangers de cette façon: +maintenant je me rappelle certains maîtres-d'hôtel +qui ne diffèrent de ces gens-ci qu'en volant +avec des salutations au lieu de voler avec l'épée +nue ou le front menaçant. Mais que faire à présent? +Je ne puis laisser cet homme hurler sur la +route: ainsi, prenez-le; je vais vous aider à le +transporter.»</p> + +<p>16. Mais avant qu'ils pussent accomplir ce devoir +pieux, «Arrêtez! s'écria le moribond: j'ai gagné +mon gruau! Oh! que ne puis-je avoir un verre de +<i>max</i><a id="footnotetag96" name="footnotetag96"></a> +<a href="#footnote96"><sup class="sml">96</sup></a>! Nous avons mal choisi notre homme; laissez-moi +mourir où je suis!» Et comme le feu de +la vie s'exhalait de son cœur, comme des gouttes +noires et épaisses coulaient de sa blessure, et qu'il +rendait péniblement son avant-dernier soupir, il détacha +de sa gorge enflée un mouchoir, en s'écriant: +<i>Remettez-le à Sal</i><a id="footnotetag97" name="footnotetag97"></a> +<a href="#footnote97"><sup class="sml">97</sup></a>; puis il mourut.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote96" +name="footnote96"><b>Note 96: </b></a><a href="#footnotetag96"> +(retour) </a> Espèce d'eau-de-vie de genièvre et de grain, dont les boxeurs sont, +en général, friands.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote97" +name="footnote97"><b>Note 97: </b></a><a href="#footnotetag97"> +(retour) </a> <i>Sal, Sally</i>, diminutifs de Sarah.</blockquote> + +<p>17. Don Juan vit tomber à ses pieds la cravate +rougie de sang, mais il ne devinait pas pourquoi le +défunt l'avait retirée, et ce que signifiait son dernier +adieu. Jadis le pauvre Tom avait d'abord été un des +incroyables de la ville, un <i>élégant</i> plein de grâces, +de sentiment et de délicatesse; mais ensuite ses poches +s'étaient trouées, et quelque tems après--son +corps.</p> + +<p>18. Don Juan ayant fait du mieux qu'il pouvait, +en pareille circonstance, poursuivit, dès que l'<i>enquête +du coroner</i> le lui permit, sa route paisible vers +la capitale.--Tout en avançant, il se sentait légèrement +affligé d'avoir, il n'y avait pas encore douze +heures, et en moins de rien, tué un citoyen libre, +pour défendre sa propre vie. Cela même le rendit +méditatif.</p> + +<p>19. Il venait de priver le monde d'un homme +qui, pendant certain tems, y avait fait une héroïque +figure. Qui savait, en effet, mieux que +Tom faire les honneurs d'une partie, boire sec et +toujours rire? qui <i>empaumait</i> mieux un nigaud? +qui (en dépit des héros de Bowstreet) pouvait, +comme lui, tenir le museau sur l'hypocras épicé? +et qui, près de sa maîtresse, la brave et joyeuse +Sally, était plus ardent, plus vif, plus complaisant, +plus infatigable<a id="footnotetag98" name="footnotetag98"></a> +<a href="#footnote98"><sup class="sml">98</sup></a>?</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote98" +name="footnote98"><b>Note 98: </b></a><a href="#footnotetag98"> +(retour) </a> + Les progrès de la science et du langage me dispensent d'expliquer +les bonnes et pures expressions anglaises de cette strophe; elles sont +usitées dans toute leur simplicité originale par la <i>canaille</i> de distinction +et par ses patrons. Voici une stance d'une chanson extrêmement populaire, +du moins au tems de ma première jeunesse: + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p> On the high Toby-Spice flash the muzzle,</p> +<p>In spite of each gallows old scout;</p> +<p>If you at the spellken can't hustle,</p> +<p>You'll be hobbled in making clout.</p> +<p> Then your blowing will wax gallows haughty,</p> +<p>When she hears of your scaly mistake,</p> +<p>She'll surely turn snitch for the forty--</p> +<p>That her Jack may be regular weight.</p> +</div></div> + +<p>S'il se trouve quelque <i>merveilleux</i> assez ignorant pour en demander +la traduction, je le renvoie à mon vieil ami et corporel pasteur et maître, +John Jackson, esq. professeur de pugilisme, qui, je l'espère, conserve +encore la force et les belles proportions de ses membres, ainsi que +la bonne humeur et les qualités athlétiques et intellectuelles qui le +distinguaient.<span class="rig"> + (<i>Note de Lord Byron</i>.)</span><br><br></p></blockquote> + +<p>20. Mais Tom n'est plus;--ainsi laissons en +paix Tom. Il faut bien que les héros meurent, et, +avec la grâce de Dieu, la plupart d'entre eux ne +mettent pas à s'en aller beaucoup de tems.--Salut, +Tamise, salut! Maintenant le char de Juan, roulant +comme un tonnerre continu sur tes bords, traverse +Kennington et tous les autres <i>ton</i><a id="footnotetag99" name="footnotetag99"></a> +<a href="#footnote99"><sup class="sml">99</sup></a> qui font soupirer +avec tant d'impatience après la véritable ville.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote99" +name="footnote99"><b>Note 99: </b></a><a href="#footnotetag99"> +(retour) </a> <i>Ton</i>, désinence de lieux aussi commune en Angleterre que celle de +<i>ville</i> en France, et qui a à peu près la même signification primitive. +Après <i>Kennington</i> on passe à Newington, Clayton, Penton, Hampton, +Brighton, etc.</blockquote> + +<p>21. C'est à travers <i>Groves</i><a id="footnotetag100" name="footnotetag100"></a> +<a href="#footnote100"><sup class="sml">100</sup></a>, ainsi nommé parce +qu'il manque d'arbres (comme <i>lucus</i> pour l'absence +de lumière); à travers une perspective nommée +<i>Mont-Plaisant</i>, parce qu'il n'offre pas le moindre +agrément, et fort peu d'élévation; à travers de petits +réduits, proclamant un <i>à louer</i> sur leurs portes, et +fermés de briques, pour qu'on y puisse savourer +tranquillement la poussière; à travers des avenues +modestement appelées <i>Paradis</i>, et qu'Ève aurait +abandonnées sans un trop douloureux sacrifice;</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote100" +name="footnote100"><b>Note 100: </b></a><a href="#footnotetag100"> +(retour) </a> <i>Groves</i>, nom de lieu presque aussi commun en France qu'en Angleterre, +et qui signifie <i>bosquet, petit bois</i>.</blockquote> + +<p>22. A travers coches, charrettes, barrières encombrées, +tourbillon de roues, confusion et mélange +de voix rauques; tavernes amorçant les passans avec +une pinte de <i>purle</i><a id="footnotetag101" name="footnotetag101"></a> +<a href="#footnote101"><sup class="sml">101</sup></a>; malles passant avec la rapidité +de l'éclair; têtes de bois garnies de perruques bouclées, +à la fenêtre des barbiers; lampistes versant +lentement leur infusion huileuse dans le réservoir +diaphane (car alors nous n'avions pas encore de +gaz).</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote101" +name="footnote101"><b>Note 101: </b></a><a href="#footnotetag101"> +(retour) </a> Sans doute en forme d'enseigne. Le <i>purle</i> est une bière d'absinthe.</blockquote> + +<p>23. C'est à travers tout cela, et bien d'autres choses, +que les voyageurs s'ont introduits dans la superbe +Babylone: qu'ils arrivent à cheval, en chaise +ou en coche, toutes les routes, à quelques légères +exceptions près, leur offriront les mêmes scènes. Je +pourrais fournir de plus longs détails, mais je ne +veux pas usurper les droits du <i>Livre-guide</i>. Le soleil +était disparu depuis quelques instant, et la nuit +franchissait déjà la limite du crépuscule, quand notre +société traversa le pont.</p> + +<p>24. Ce qui leur parut plus agréable, ce fut le doux +murmure de la Tamise--qui semblait vouloir un +instant demander grâce pour ses ondes<a id="footnotetag102" name="footnotetag102"></a> +<a href="#footnote102"><sup class="sml">102</sup></a>;--mais +à peine l'entendait-on au milieu des <i>damn</i> qui retentissaient +de tous côtés. La lumière plus régulière +des lampes de Westminster, la largeur des paves, +et ce temple<a id="footnotetag103" name="footnotetag103"></a> +<a href="#footnote103"><sup class="sml">103</sup></a> où réside la gloire sous la forme d'un +spectre, dont le pâle reflet se confond sur le faîte de +l'édifice avec ceux de la lune;--tout fait de cet endroit +la partie sacrée de l'île d'Albion.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote102" +name="footnote102"><b>Note 102: </b></a><a href="#footnotetag102"> +(retour) </a> Les eaux de la Tamise sont toujours surchargées de vapeurs épaisses. +</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote103" +name="footnote103"><b>Note 103: </b></a><a href="#footnotetag103"> +(retour) </a> L'église de Westminster, sépulture des princes et des grands hommes. +</blockquote> + +<p>25. Les forêts druidiques sont abattues, et c'est +pour le mieux<a id="footnotetag104" name="footnotetag104"></a> +<a href="#footnote104"><sup class="sml">104</sup></a>!--Stone-Henge est debout,--mais +que diable est-il<a id="footnotetag105" name="footnotetag105"></a> +<a href="#footnote105"><sup class="sml">105</sup></a>?--Bedlam existe encore +avec ses prudentes grilles, qui empêchent les fous +de mordre ceux qui leur rendent visite. Le <i>Banc du +Roi</i><a id="footnotetag106" name="footnotetag106"></a> +<a href="#footnote106"><sup class="sml">106</sup></a> siége, ou plutôt assiége encore la foule des +débiteurs; la <i>Mansion-House</i><a id="footnotetag107" name="footnotetag107"></a> +<a href="#footnote107"><sup class="sml">107</sup></a> (en dépit de critiques +nombreuses) me semble un édifice, sinon gracieux, +du moins imposant. Mais l'abbaye de Westminster +seule vaut tout ce que je viens de nommer.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote104" +name="footnote104"><b>Note 104: </b></a><a href="#footnotetag104"> +(retour) </a> Westminster était autrefois consacré spécialement au dieu celtique +Thor, et, par conséquent, environné de forêts.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote105" +name="footnote105"><b>Note 105: </b></a><a href="#footnotetag105"> +(retour) </a> Masse énorme de pierres carrées dans la plaine de Salisbury, qui +semblent avoir servi au culte des dieux celtiques.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote106" +name="footnote106"><b>Note 106: </b></a><a href="#footnotetag106"> +(retour) </a> Le tribunal du banc du roi connaît en dernier ressort de toutes les +affaires civiles. Il rend ordinairement ses arrêts à Westminster.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote107" +name="footnote107"><b>Note 107: </b></a><a href="#footnotetag107"> +(retour) </a> Demeure du lord-maire.</blockquote> + +<p>26. La ligne des lumières jusqu'à Charing-Cross, +Pall-Mall et encore au-delà, répand une clarté dont +l'effet est celui de l'or à côté de la boue, quand on +le compare à l'illumination des villes du continent, +où jamais la nuit n'emprunte le secours du moindre +fard: les Français n'étaient pas encore une nation +éclairée de lampes, et quand ils voulurent l'être,--ils +suspendirent, au lieu de mèches, de <i>méchans</i><a id="footnotetag108" name="footnotetag108"></a> +<a href="#footnote108"><sup class="sml">108</sup></a> +patriotes à leurs lanternes.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote108" +name="footnote108"><b>Note 108: </b></a><a href="#footnotetag108"> +(retour) </a> Le jeu de mots existe dans le texte anglais. + +<p class="mid"><i>Instead of</i> wicks <i>they made a</i> wicked <i>man turn.</i></p> + +<p>Au lieu de <i>lumignon</i> ils firent tourner un <i>méchant</i> homme.</p></blockquote> + +<p>27. Une raie de gentilshommes suspendus au milieu +des rues et des feux de joie faits de maisons aristocratiques +peuvent sans doute éclairer le monde, +mais l'ancienne méthode est plus à la portée des gens +à courte vue. L'autre brille comme le phosphore +sur la toile; c'est une espèce d'<i>ignis fatuus</i> qui, bien +qu'assuré de produire la terreur et l'effroi, a besoin, +pour éclairer, de jeter une lumière plus tranquille.</p> + +<p>28. Quant à Londres, elle est si bien illuminée, +que si Diogène, venant à recommencer sa chasse à +l'<i>honnéte homme</i>, ne le trouvait pas au milieu des +variétés d'espèces qui pullulent journellement dans +cette énorme cité, ce ne serait pas le défaut de lanternes +qui lui déroberait la découverte de cet introuvable +trésor. Ce que je puis dire, c'est qu'ayant +tenté la même recherche dans le voyage de la vie, +le monde m'a toujours semblé un véritable accusateur +public<a id="footnotetag109" name="footnotetag109"></a> +<a href="#footnote109"><sup class="sml">109</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote109" +name="footnote109"><b>Note 109: </b></a><a href="#footnotetag109"> +(retour) </a> <i>One</i> attorney.</blockquote> + +<p>29. Sur les pavés encore bruissans de Pall-Mall; +à travers des foules et des équipages dont cependant +le nombre diminue à mesure que le marteau, fortement +ébranlé, rompt le charme qui défendait aux +importuns l'entrée des portes, et qu'il laisse pénétrer +ceux qui, vers la nuit tombante, se présentent +pour dîner,--don Juan, notre jeune espion diplomatique, +poursuivait sa marche; laissant derrière +lui plusieurs hôtels, le palais de Saint-James et les +<i>enfers</i><a id="footnotetag110" name="footnotetag110"></a> +<a href="#footnote110"><sup class="sml">110</sup></a> de Saint-James.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote110" +name="footnote110"><b>Note 110: </b></a><a href="#footnotetag110"> +(retour) </a> <i>Hells</i>, maisons de jeu. A combien s'élève leur nombre dans cette +ville? je l'ignore; avant d'être majeur je les connaissais toutes parfaitement, +ceux <i>d'or</i> comme ceux <i>d'argent</i>. Je fus un jour sur le point de +me battre avec une de mes connaissances, parce que m'ayant demandé +où je supposais que son ame irait au sortir du monde, je lui avais répondu: +<i>dans l'enfer d'argent</i>.<span class="rig"> + (<i>Note de Lord Byron</i>.)</span><br><br></blockquote> + +<p>30. Enfin ils arrivèrent à l'hôtel: aussitôt, de la +porte principale, déborda une marée de valets bien +vêtus; la populace fit cerclé autour des équipages, +et l'on put, comme c'est l'ordinaire, remarquer dans +le nombre, quelques vingtaines de ces pédestres +filles de Paphos qui se répandent dans les rues de la +pudique Londres, dès que le jour cesse de luire. +Leur métier, immoral sans doute, est pourtant aussi +utile que Malthus<a id="footnotetag111" name="footnotetag111"></a> +<a href="#footnote111"><sup class="sml">111</sup></a> à la propagation des mariages.--Mais +déjà Juan; en descendant de voiture,</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote111" +name="footnote111"><b>Note 111: </b></a><a href="#footnotetag111"> +(retour) </a> Économiste célèbre, qui a essayé de prouver qu'un gouvernement +sage doit s'opposer efficacement à la multiplicité des mariages.</blockquote> + +<p>31. Se trouve dans un des plus beaux hôtels du +monde, surtout pour les étrangers,--et pour ceux +qui, bouffis de faveurs ou de richesses, s'embarrassent +peu d'acquitter les légers <i>items</i> de la carte. C'est +dans cet hôtel (antre réservé aux menteurs perdus +de la diplomatie) que séjourne ou a séjourné maint +envoyé, jusqu'au moment où il lui est permis d'habiter +quelques <i>square</i><a id="footnotetag112" name="footnotetag112"></a> +<a href="#footnote112"><sup class="sml">112</sup></a> fastueux, et de surcharger +ses portes du bronze armorié de ses noms.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote112" +name="footnote112"><b>Note 112: </b></a><a href="#footnotetag112"> +(retour) </a> <i>Square</i>, carré; c'est ainsi que sont désignées les <i>places</i> de Londres: +la plupart des hôtels d'ambassadeurs sont bâtis sur des <i>squares</i>.</blockquote> + +<p>32. Chargé d'une commission délicate et intime, +bien que d'intérêt public, Juan n'avait pas de titre +qui expliquât précisément l'affaire pour laquelle il +arrivait. Seulement on savait qu'un étranger de distinction +avait favorisé nos rivages de sa présence; +qu'il avait une mission secrète; qu'il était jeune, +beau, accompli, qu'enfin (ajoutait-on à l'oreille), +il passait pour avoir tourné la tête de sa souveraine.</p> + +<p>33. Une rumeur, de je ne sais quelles étranges +aventures, de ses combats et de ses amours, s'était +aussi répandue devant lui; et comme les têtes romanesques +voient toujours tout en beau<a id="footnotetag113" name="footnotetag113"></a> +<a href="#footnote113"><sup class="sml">113</sup></a>, comme surtout +les dames anglaises sont sujettes aux excursions +imaginaires, et ne savent guère dans leurs caprices +respecter les bornes de la raison, Juan devint tout +d'un coup extrêmement à là mode; or la mode tient, +à nos citoyens penseurs, lieu des passions.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote113" +name="footnote113"><b>Note 113: </b></a><a href="#footnotetag113"> +(retour) </a> Le lecteur se rappellera souvent, en lisant ces strophes, les +circonstances de la vie de Lord Byron. A son retour de l'Orient, 1812, il +trouva, comme Juan, tous les salons de Londres curieux et fiers de le +posséder; malheureusement, il ne sut pas imiter la réserve de Juan avec +les <i>blues</i>.</blockquote> + +<p>34. Non que je prétende qu'ils n'aient pas de passions, +bien au contraire; mais elles partent chez eux +de la tête. Au reste, comme les conséquences de ces +passions sont les mêmes que si elles venaient du +cœur, peu nous importe de savoir le siége des impulsions +féminines; pourvu qu'elles vous permettent +d'arriver sain et sauf au but où vous tendez, quel +besoin de vous inquiéter du chemin qui vous y mène?</p> + +<p>35. Juan présenta, en tems utile, aux employés +chargés de les vérifier, ses lettres russes de créance. +Ceux qui gouvernent au mode impératif<a id="footnotetag114" name="footnotetag114"></a> +<a href="#footnote114"><sup class="sml">114</sup></a> l'accueillirent +avec toute la grimace de rigueur; en voyant +un jouvenceau au visage doux et agréable, ils espérèrent +(chose fort essentielle dans les affaires d'état) +qu'ils n'auraient pas de peine à <i>faire</i> l'innocent +écervelé; ainsi l'épervier couve des yeux, avant de +le saisir, le tendre musicien des bois.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote114" +name="footnote114"><b>Note 114: </b></a><a href="#footnotetag114"> +(retour) </a> + Manière de parler ridiculement mise en usage par ceux que Rabelais +appelle <i>rapetasseurs de vieilles ferrailles latines</i>. Ainsi, par exemple, +pour se mettre à la portée des enfans, ils disent que «le Que <i>retranché</i> +gouverne le mode infinitif.»</blockquote> + +<p>36. Ils se trompaient dans leurs présomptions; +c'est l'ordinaire des vieillards. Mais nous en reparlerons, +ou si nous y manquons, c'est par suite de la +mauvaise opinion que nous avons de ces doubles +politiques, qui vivent de mensonges et pourtant n'osent +tromper avec hardiesse.--Oh! que j'aime bien +mieux les femmes! elles ne peuvent ou ne veulent +jamais se défendre de mentir; mais leurs mensonges +sont si parfaitement arrangés, qu'auprès d'eux la +vérité elle-même a l'air de la fraude.</p> + +<p>37. Et après tout, qu'est-ce que le mensonge? +Rien que la vérité en mascarade. Je défie héros, +historiens, prêtres ou légistes, de raconter un fait +sans y ajouter quelque levain de mensonge. L'ombre +seule de la <i>vraie</i> vérité anéantirait annales, révélations, +poésies et prophéties,--à moins; pour ces +dernières, que leur date ne devançât de plusieurs +années les événemens qu'elles exposent<a id="footnotetag115" name="footnotetag115"></a> +<a href="#footnote115"><sup class="sml">115</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote115" +name="footnote115"><b>Note 115: </b></a><a href="#footnotetag115"> +(retour) </a> En effet, les prophètes, ceux même dont l'événement ne réalise +pas les prédictions, ne méritent pas la qualification de menteurs. Peut-on +mentir en narrant des faits non encore advenus?</blockquote> + +<p>38. Gloire à tous les menteurs et à tous les mensonges! +Viendra-t-on encore maintenant taxer de +misanthropie ma complaisante muse? Elle entonne le +<i>Te Deum</i> du monde, et son front rougit pour ceux +qui ne rougissent plus.--En gémir serait véritable +niaiserie; songeons plutôt, comme le plus grand +nombre, à nous courber, à baiser les mains, les +pieds, ou toute autre partie du corps de quelque +<i>majesté</i>; nous avons le bon exemple de la <i>Verte +Erine</i> qui maintenant trouve son <i>shamrock</i><a id="footnotetag116" name="footnotetag116"></a> +<a href="#footnote116"><sup class="sml">116</sup></a> trop +vieux pour le porter encore.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote116" +name="footnote116"><b>Note 116: </b></a><a href="#footnotetag116"> +(retour) </a> C'est le court manteau national des Irlandais, ainsi désigné par le +poète, à cause de sa ressemblance avec la forme d'un <i>trèfle</i>. Byron fait +ici allusion aux acclamations achetées ou franches, avec lesquelles les +Irlandais venaient d'accueillir Georges IV.--On se rappelle ici involontairement +la belle chanson des <i>Adieux à la gloire</i>, de Béranger.</blockquote> + +<p>39. Don Juan fut présenté: son costume et son +maintien excitèrent une admiration générale.--Je +ne sais ce qui lui mérita le plus ou le moins d'éloge; +mais une chose qui long-tems attira les regards, ce +fut un diamant énorme que, dans un moment d'ivresse +(alors que fermentaient dans son sein l'amour ou +quelque liqueur forte), lui avait donné Catherine, +comme personne ne l'ignorait; et, à vrai dire, il +l'avait on ne peut mieux gagné.</p> + +<p>40. Outre les ministres et leurs confidens, qui par +état sont obligés d'être courtois, même à l'égard des +diplomates accrédités par les plus chancelans monarques, +jusqu'à ce que leur royale énigme ait été +débrouillée; les commis eux-mêmes,--ces excrémens +de bureau, semblables aux moucherons engendrés +dans la fange par une dégoûtante corruption<a id="footnotetag117" name="footnotetag117"></a> +<a href="#footnote117"><sup class="sml">117</sup></a>, +--les commis furent à peine insolens en demandant +leurs gratifications.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote117" +name="footnote117"><b>Note 117: </b></a><a href="#footnotetag117"> +(retour) </a> Ne pouvant traduire littéralement ce passage, j'ai cherché à rendre +fidèlement l'idée de mon modèle. Voici le texte: + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p><i>The very clarks--those somewhat dirty springs</i></p> +<p><i>Of office, or the house of office, fed</i></p> +<p><i>By foul corruption into streams</i>, etc.</p> +</div></div> + +<p>On sait ce que nos voisins entendent par <i>la chambre d'office</i> (<i>the +house of office</i>).</p></blockquote> + +<p>41. Et pourtant l'insolence est le principal objet +de leur emploi, puisqu'elle forme leur constante occupation +dans les coûteuses divisions de la paix et de +la guerre. Si vous en doutez, demandez, je vous prie, +au premier venu si, quand il a eu besoin d'un passeport, +ou de quelque autre entrave à la liberté, il n'a +pas trouvé que cette engeance de riches stipendiés +étaient, comme les roquets, les moins civils animaux +de leur espèce<a id="footnotetag118" name="footnotetag118"></a> +<a href="#footnote118"><sup class="sml">118</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote118" +name="footnote118"><b>Note 118: </b></a><a href="#footnotetag118"> +(retour) </a> «<i>Like Lap dogs, the least civil sons of b----s</i>.»</blockquote> + +<p>42. Mais Juan fut reçu avec beaucoup d'empressement<a id="footnotetag119" name="footnotetag119"></a> +<a href="#footnote119"><sup class="sml">119</sup></a>.--Je +suis forcé d'emprunter les expressions +raffinées à nos plus proches voisins, chez lesquels, +comme pour les pièces du jeu d'échecs, on suit +une marche obligée pour la joie ou pour la douleur, +non-seulement dans la conversation, mais aussi dans +les livres. Dans les îles, il semble que l'homme soit +plus franc et plus ingénu que sur le continent,--comme +si la mer (témoin Billingsgate<a id="footnotetag120" name="footnotetag120"></a> +<a href="#footnote120"><sup class="sml">120</sup></a>) contribuait +à mieux délier la langue.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote119" +name="footnote119"><b>Note 119: </b></a><a href="#footnotetag119"> +(retour) </a> Ce mot est en français dans le texte.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote120" +name="footnote120"><b>Note 120: </b></a><a href="#footnotetag120"> +(retour) </a> <i>Billingsgate</i>, quartier de Londres situé sur le bord de la Tamise, +et rendez-vous des poissardes et des mariniers.</blockquote> + +<p>43. Cependant, il y a quelque chose d'attique dans +le <i>damm</i> britannique; tandis qu'au contraire les <i>jurons +du continent</i> sont on ne peut plus incontinens. +Ils roulent tous sur des idées que rougirait de prononcer +une bouche aristocratique; je me garderai +donc de rien citer <i>anent</i><a id="footnotetag121" name="footnotetag121"></a> +<a href="#footnote121"><sup class="sml">121</sup></a> ce sujet; je ne veux pas +me faire déclarer hérétique en politesse, en articulant +des sons trop incongrus. Pour <i>damm</i>, c'est un +mot qui, malgré son audace, est vraiment aérien;--c'est +un blasphème tout-à-fait platonique, c'est +le juron spiritualisé<a id="footnotetag122" name="footnotetag122"></a> +<a href="#footnote122"><sup class="sml">122</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote121" +name="footnote121"><b>Note 121: </b></a><a href="#footnotetag121"> +(retour) </a> <i>Anent</i> est un mot écossais qui signifie <i>relativement à</i>; les nouvelles +écossaises l'ont introduit dans notre langage, et comme disent les Français, +<i>s'il n'est pas anglais, il faudra qu'il le devienne</i>. +(<i>Note de Lord Byron</i>.)</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote122" +name="footnote122"><b>Note 122: </b></a><a href="#footnotetag122"> +(retour) </a> Je remarquerai (à la justification de la France) que l'interjection +sacramentelle <i>Damme</i> ou <i>Dame</i> est depuis long-tems française. Nous +l'introduisons, à Paris comme à Londres, dans la plupart de nos phrases, +aux halles, dans les salons. C'est, je crois, une ellipse de l'ancien juron +<i>par notre dame</i> (<i>By our damme!</i>)</blockquote> + +<p>44. Voulez-vous une franche grossièreté? demeurez +chez vous, mes compatriotes; de la vraie ou +fausse politesse (et celle-ci même, assez rarement +aujourd'hui)? croisez l'<i>abîmé azuré</i> et <i>la blanche +écume</i>. Le premier est l'emblème de ce que vous +quittez<a id="footnotetag123" name="footnotetag123"></a> +<a href="#footnote123"><sup class="sml">123</sup></a>; la seconde, de ce que vous allez avant tout +retrouver. Quoi qu'il en soit, ce n'est pas le moment +de bavarder sur des sujets généraux. Les poèmes +doivent se proposer pour seul but l'<i>unité</i>, et c'est +aussi là le but du mien.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote123" +name="footnote123"><b>Note 123: </b></a><a href="#footnotetag123"> +(retour) </a> Byron fait sans doute ici allusion aux dangers réels qui menacent +l'Angleterre, malgré son apparence de prospérité.</blockquote> + +<p>45. Dans <i>le grand monde</i>,--c'est-à-dire, à proprement +parler, la partie d'une ville la plus occidentale +ou la plus méprisable<a id="footnotetag124" name="footnotetag124"></a> +<a href="#footnote124"><sup class="sml">124</sup></a>, abandonnée à deux fois +deux mille individus, dont les habitudes ne sont rien +moins que sages ou spirituelles, mais dont le constant +usage est de se lever quand les autres se mettent +au lit, et de contempler en pitié l'univers;--dans +ce grand monde, Juan, tenant à une ancienne +famille, ne manqua pas d'être bien accueilli par +toutes les personnes de condition.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote124" +name="footnote124"><b>Note 124: </b></a><a href="#footnotetag124"> +(retour) </a> Il y a dans le texte anglais un jeu de mots entre occidentale et méprisable. +<i>The west or worst end of a city</i>. C'est à l'ouest qu'est situé +le beau quartier de Londres.</blockquote> + +<p>46. C'était d'ailleurs un jeune bachelier, point +important pour la vierge et l'épouse; la première +voit aussitôt réalisées ses espérances d'hymen, la +seconde (à moins que l'amour ou l'orgueil ne la retiennent) +jugé, en le voyant, convenable de se mettre +en garde; car, pour une femme sentimentale, un +jouvenceau est un vif aiguillon. Il exige un certain +décorum; et il peut offrir en perspective l'horrible +occasion et qui pis est les suites--d'une nouvelle +faute<a id="footnotetag125" name="footnotetag125"></a> +<a href="#footnote125"><sup class="sml">125</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote125" +name="footnote125"><b>Note 125: </b></a><a href="#footnotetag125"> +(retour) </a> Les cinq derniers vers de cette octave sont pleins de malice, mais +aussi d'obscurité. Je crois être entré dans l'intention du poète en n'éclaircissant +pas trop ses idées. Voici les vers originaux: + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p>«And (should she not hold fast by love or pride)</p> +<p>Tis also of some moment to the latter:</p> +<p>A rib's a thorn in a wed Gallant's side,</p> +<p>Requires decorum, and is apt to double</p> +<p>The horrid suit--and what's still worse, the trouble.»</p> +</div></div> + +</blockquote> + +<p>47. Mais Juan était un bachelier--ès-arts, ès-talens, +ès-cœurs<a id="footnotetag126" name="footnotetag126"></a> +<a href="#footnote126"><sup class="sml">126</sup></a>. Il savait danser et chanter, sa +physionomie avait quelque chose de sentimental, +comme les plus suaves mélodies de Mozart. Il pouvait +sans affectation, sans minauderie, être triste ou +de bonne humeur quand il le fallait; et, malgré sa +jeunesse, il avait vu le monde;--tableau curieux et +bien différent de ce que les livres en racontent.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote126" +name="footnote126"><b>Note 126: </b></a><a href="#footnotetag126"> +(retour) </a> Le texte anglais offre encore ici un jen de mots impossible à traduire. + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p><i>But Juan was a bachelor--of</i> arts</p> +<p><i>And</i> parts, <i>and</i> hearts.</p> +</div></div> +</blockquote> + +<p>48. Les tendres vierges rougissaient en sa présence; +et les dames s'embellissaient de teintes un +peu moins passagères; car sur les bords de la Tamise +on a le double avantage de trouver du fard et +des personnes fardées; la jeunesse et la céruse réclamèrent +à l'envi sur son cœur ces droits d'usage +que ne peuvent guère s'empêcher de reconnaître les +hommes bien élevés. Les demoiselles admiraient son +costume, et les compatissantes mères s'informaient +s'il avait un riche patrimoine, et s'il n'avait pas de +frères.</p> + +<p>49. Les modistes qui entretiennent les <i>misses-drapées</i><a id="footnotetag127" name="footnotetag127"></a> +<a href="#footnote127"><sup class="sml">127</sup></a> +pendant l'hiver, dans l'espoir d'être couvertes +de leurs avances, avant que les derniers baisers de +la lune de miel n'aient expiré à la lueur d'un soudain +croissant, songèrent à ne pas laisser échapper l'occasion +des débuts d'un riche étranger.--Elles accordèrent +tant de crédits que les futurs époux en +jurèrent, en gémirent, et finirent par payer.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote127" +name="footnote127"><b>Note 127: </b></a><a href="#footnotetag127"> +(retour) </a> Les <i>drapery-misses</i>. Cette expression n'est sans doute aujourd'hui +rien moins qu'un mystère; c'en était pourtant un pour moi à mon premier +retour du Levant, en 1811--1812: elle signifie une jeune demoiselle, +jolie, bien née, lancée dans le monde, et bien instruite par ceux +qui lui veulent du bien; à laquelle sa modiste fournit à crédit une +garde-robe qu'elle s'engage à faire payer, aussitôt son <i>mariage</i>, par le +futur époux. Cette énigme me fut expliquée par une jeune et belle héritière +à laquelle je vantais la <i>draperie</i> d'une <i>intacte</i>, mais <i>jolie virginité</i> +<a id="footnotetag127a" name="footnotetag127a"></a> +<a href="#footnote127a"><sup class="sml">127a</sup></a> +(comme mistress Anne Page) du jour, lequel jour était celui +d'<i>hier</i>; il y a déjà plusieurs années.--Elle m'assura que rien n'était +plus commun à Londres; et comme elle semblait entièrement désintéressée +dans la question par sa fortune, sa fraîcheur et la riche simplicité +de ses vêtemens, je ne pus m'empêcher d'ajouter foi à ses allégations. +S'il fallait donner des autorités, je pourrais nommer les <i>draperies</i> et +celle qui les portait. Espérons toutefois que cela est passé de mode.<span class="rig"> + (<i>Note de Lord Byron</i>.)</span><br><br></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote127a" +name="footnote127a"><b>Note 127a: </b></a><a href="#footnotetag127a"> +(retour) </a> Expression de Shakspeare. «Il y a une certaine <i>Anne Page</i>, la fille de +maître Georges Page, qui est une <i>jolie virginité</i>.» (<i>Les joyeuses femmes de +Windsor</i>, act. <span class="sc">i</span><sup>er</sup>. sc. <span class="sc">i</span ><sup>re</sup>.)</blockquote> + +<p>50. Les <i>Bleues</i>, ces ames sensibles qui tressaillent +à la vue d'un sonnet, et qui tapissent l'intérieur de +leurs têtes ou bonnets, des pages de la dernière revue, +s'avancèrent dans toute la hauteur de leur +teinte azurée; elles lui parlèrent en mauvais français +des Espagnols; elles lui firent sur les derniers +auteurs une ou deux questions; elles demandèrent +quelle était la plus douce, de la langue russe ou de +la castillane; et enfin, s'il avait vu la ville de Troie +dans ses voyages?</p> + +<p>51. A cet examen, subi devant un docte et spécial +jury de matrones, Juan qui était un peu superficiel, +et ne se piquait pas d'être, en littérature, un grand +sire, ne savait vraiment que répondre. Ses travaux +guerriers, amoureux et officiels, l'étude approfondie +qu'il avait faite de la danse, l'avaient tenu jusqu'alors +à une grande distance de la source d'Hippocrène; +et il s'étonnait d'en trouver les ondes bleues, et non +pas vertes, comme il le supposait.</p> + +<p>52. Cependant, au hasard, il répondit avec une +modeste confiance et une assurance calme, qui donnèrent +le change sur son érudition, et tinrent lieu +d'argumens solides. Miss Araminta Smith, ce prodige +(qui traduisit, à seize ans, <i>Hercules furens</i> en aussi +furibond anglais), mit la meilleure volonté du monde +à intercaler ses réponses parmi les lieux communs +de son <i>album</i>.</p> + +<p>53. Juan savait plusieurs langues,--il pouvait +donc,--et il sut en effet habilement soutenir sa +réputation auprès de chacune de ces belles créatures +accomplies, qui pourtant regrettaient qu'il ne fît pas +de vers. Il ne lui manquait que ce talent pour donner +à tous ceux qu'il possédait (à leurs yeux du moins) +le cachet du sublime. Lady Fitz-Frisky et miss Maria +Manish avaient surtout un grand désir d'être chantées +en espagnol.</p> + +<p>54. Cependant, il s'en tira fort bien auprès d'elles; +on l'admit en qualité d'adepte à toutes les coteries, +et dans les grandes assemblées, ou dans les petits +comités, il vit, comme dans le miroir de Banquo<a id="footnotetag128" name="footnotetag128"></a> +<a href="#footnote128"><sup class="sml">128</sup></a>, +passer devant lui les dix mille auteurs vivans: c'est +là, je crois, leur valeur numérique; et, de plus, +les quatre-vingts <i>plus grands poètes modernes</i>, attendu +qu'il n'est pas de misérable <i>magasin</i> qui n'ait +le sien.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote128" +name="footnote128"><b>Note 128: </b></a><a href="#footnotetag128"> +(retour) </a> Shakspeare, <i>Macbeth</i>.</blockquote> + +<p>55. Pendant deux fois cinq années, il faut que <i>le +plus grand poète vivant</i>, semblable au héros d'un +cercle de boxeurs, soutienne ou présente ses titres +à cette suprématie, tout imaginaire qu'elle soit;--et +moi-même,--bien que, certes, je n'aie jamais +pu ni voulu être roi d'une tribu de lunatiques, je fus +pendant long-tems considéré comme le grand Napoléon +de l'empire des rimes.</p> + +<p>56. Mais <i>Juan</i> fut mon Moscou, <i>Faliero</i> mon Leipsick, +et <i>Caïn</i> semble devoir être mon Waterloo. Que +maintenant les sots relèvent leur <i>belle alliance</i>, long-tems +réduite au-dessous de zéro: le lion est tombé; +mais, du moins, je veux succomber comme a succombé +mon héros; ou je régnerai en <i>monarque</i>, ou je +ne régnerai pas, et je m'en irai dans quelque île solitaire +avec Southey tourne-casaque, pour être mon +Lowe tourne-clef<a id="footnotetag129" name="footnotetag129"></a> +<a href="#footnote129"><sup class="sml">129</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote129" +name="footnote129"><b>Note 129: </b></a><a href="#footnotetag129"> +(retour) </a> Guichetier. Cet homme a recueilli en Angleterre encore plus de mépris +et d'exécration qu'en France.</blockquote> + +<p>57. Sir Walter régnait avant moi<a id="footnotetag130" name="footnotetag130"></a> +<a href="#footnote130"><sup class="sml">130</sup></a>, Moore et +Campbell avant et après; mais à présent, devenues +plus saintes, les muses vont folâtrer sur les hauteurs +de Sion, avec des favoris à moitié ou tout-à-fait +prêtres<a id="footnotetag131" name="footnotetag131"></a> +<a href="#footnote131"><sup class="sml">131</sup></a>.............................................<br> +.......................................................</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote130" +name="footnote130"><b>Note 130: </b></a><a href="#footnotetag130"> +(retour) </a> Il est possible que cette différence, mise entre sir Walter Scott, +Moore et Campbell, ait vivement piqué l'amour-propre du premier.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote131" +name="footnote131"><b>Note 131: </b></a><a href="#footnotetag131"> +(retour) </a> Je soupçonne encore ici les libraires anglais, plutôt que Lord Byron, +d'avoir laissé cette lacune.</blockquote> + +<p>58....................................................<br> +.......................................................<br> +.......................................................</p> + +<p>59. Vient ensuite mon gentil Euphues<a id="footnotetag132" name="footnotetag132"></a> +<a href="#footnote132"><sup class="sml">132</sup></a> qui, dit-on, +passe pour une espèce de <i>moi moral</i>; peut-être +un jour ne lui sera-t-il pas facile de soutenir l'un, +ou l'un et l'autre côté de mon caractère. Quelques +gens accordent la palme à Coleridge: Wordsworth +lui-même a deux ou trois louangeurs, et il n'est pas +jusqu'à la plume du dégoûtant oison Southey qui +n'ait été prise pour celle d'un cygne par ce braillard +Béotien, le <i>Sauvage-Landore</i><a id="footnotetag133" name="footnotetag133"></a> +<a href="#footnote133"><sup class="sml">133</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote132" +name="footnote132"><b>Note 132: </b></a><a href="#footnotetag132"> +(retour) </a> Le poète veut sans doute ici parler de James Hogg, qui avait essayé +assez heureusement d'imiter son style dans le <i>Mirror of the Poets</i>. +Hogg est celui que Byron appelle souvent le <i>berger d'Ettrich</i>.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote133" +name="footnote133"><b>Note 133: </b></a><a href="#footnotetag133"> +(retour) </a> Sans doute un critique de la <i>Bristih</i>,--ou <i>Quarterly-Review</i>.</blockquote> + +<p>60. John Keats donnait l'espérance de quelque +chose de grand, sinon d'intelligible, quand une critique +trop amère le fit descendre au tombeau<a id="footnotetag134" name="footnotetag134"></a> +<a href="#footnote134"><sup class="sml">134</sup></a>.--Sans +savoir un mot de grec, il avait essayé de parler +des dieux anciens, en grande partie comme on peut +supposer qu'ils auraient parlé eux-mêmes. Le pauvre +diable! sa destinée fut vraiment malheureuse; et il +est étrange; qu'un <i>article</i> ait eu la propriété d'étouffer +en lui cette particule ignée qu'on appelle l'ame<a id="footnotetag135" name="footnotetag135"></a> +<a href="#footnote135"><sup class="sml">135</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote134" +name="footnote134"><b>Note 134: </b></a><a href="#footnotetag134"> +(retour) </a> Auteur du poème d'<i>Endymion</i>; il mourut à Rome, du chagrin que +lui causa, dit-on, un article de la <i>Quarterly-Review</i>.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote135" +name="footnote135"><b>Note 135: </b></a><a href="#footnotetag135"> +(retour) </a> «<i>Divinæ particulam auræ</i>.»<span class="rig"> + (<i>Note de Lord Byron</i>.)</span><br><br></blockquote> + +<p>61. Tous les jours grossit la liste des morts ou vifs +aspirans à un prix que personne n'obtiendra,--ou +dont personne, du moins, ne connaîtra le vainqueur; +ce dernier même, quand le tems rendra son arrêt +définitif, portera de longues herbes, sur sa tête fêlée +et ses cendres sèches; mais du reste, autant que je +puis conjecturer, je n'ai pas une grande opinion de +leurs droits: ils sont en trop grand nombre; semblables +à ces trente tyrans postiches qui se disputèrent +Rome, quand les annales de l'empire étaient +avilies.</p> + +<p>62. Nous sommes arrivés au bas-empire littéraire; +de nouvelles bandes prétoriennes<a id="footnotetag136" name="footnotetag136"></a> +<a href="#footnote136"><sup class="sml">136</sup></a> y décident de +tout.--«Cruel métier, comme de recueillir le fenouil +de mer<a id="footnotetag137" name="footnotetag137"></a> +<a href="#footnote137"><sup class="sml">137</sup></a>,» de fléchir et de caresser cette +insolente soldatesque avec les sentimens que l'on +éprouverait en conjurant un vampire. Ah! si j'étais +encore dans mon pays; je rédigerais, dans une bonne +satire, mes conclusions contre ces janissaires, et je +leur apprendrais, comment on soutient une guerre +intellectuelle.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote136" +name="footnote136"><b>Note 136: </b></a><a href="#footnotetag136"> +(retour) </a> Les journalistes.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote137" +name="footnote137"><b>Note 137: </b></a><a href="#footnotetag137"> +(retour) </a> Shakspeare, <i>Roi Lear</i>, acte <span class="sc">iv</span >, scène <span class="sc">vi</span >.--<span class="sc">Edgar</span > (sur la cime +de Douvres): «Venez, sire, voici l'endroit:--arrêtez-vous.--Oh! +comme il est terrible et étourdissant de plonger, les yeux si bas! les +corbeaux et les milans, qui planent au milieu de l'espace, semblent +gros comme des belettes. A mi-côte est suspendu celui qui recueille +le fenouil marin, métier dangereux! etc.»</blockquote> + +<p>63. Je crois savoir un tour ou deux qui leur feraient +bien exposer le flanc;--mais, plutôt, il est +indigne de moi de prendre le moindre souci de pareilles +balivernes; je n'ai pas la bile nécessaire. Mon +naturel n'est vraiment rien moins que fâcheux; ma +muse ne manifeste sa plus violente indignation que +par un sourire; puis, tirant une courte et modeste +révérence, elle glisse ailleurs, certaine de ne pas +vous avoir chagriné.</p> + +<p>64. J'ai laissé mon Juan dans le plus imminent +danger, au milieu des poètes vivans et des ladies +bleues: il sut passer à travers ce champ stérile, et +non pas même sans en tirer quelque léger profit. +Bientôt fatigué, il l'abandonna avant d'avoir eu trop +à s'en plaindre; et, depuis ce moment, il se trouva +fort agréablement reconnu pour l'un des plus forts +esprits du jour, pour le légitime fils du Soleil; non +la vapeur, mais le lumineux rayon.</p> + +<p>65. Il passait ses matinées en affaires;--ce qui, +bien analysé, ne signifie pas le travail, mais une laborieuse +inertie qui provoque la lassitude, cette tunique +de Nessus, la plus infecte de toutes les robes +humaines, qui nous fait retomber sur nos sophas, +en exprimant notre horreur de toute espèce de peine, +sauf celles que réclamerait l'intérêt de la patrie:--mais, +bien qu'il en soit tems, Dieu merci! cette patrie +n'en va pas mieux encore!</p> + +<p>66. Ses après-midi se passaient à rendre des visites, +à goûter, flâner ou boxer. A la chute du jour, +il faisait à cheval le tour de ces tonnes végétales appelées +<i>parcs</i>, dont tous les fruits ou fleurs réunis ne +justifieraient pas la plus légère piqûre d'abeille. +Mais, après tout, ces <i>berceaux</i> (comme les appelle +Moore) sont les seuls qui puissent donner aux belles +fashionables quelque idée d'un air libre et frais<a id="footnotetag138" name="footnotetag138"></a> +<a href="#footnote138"><sup class="sml">138</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote138" +name="footnote138"><b>Note 138: </b></a><a href="#footnotetag138"> +(retour) </a> <i>Green-Park</i>, <i>Saint-James-Park</i> et <i>Hyde-Park</i> sont à peu près +contigus; ils ressemblent assez, pour la variété et l'étendue, aux Tuileries, +aux Champs-Élysées et au bois de Boulogne; mais on n'y trouve +pas un seul bosquet de fleurs comme dans <i>nos</i> Tuileries ou <i>notre</i> +Luxembourg.</blockquote> + +<p>67. Puis, venait l'heure de la toilette, du dîner +et du réveil général. Les lampes s'allumaient, les +roues s'ébranlaient, les chariots étincelans, et lancés +comme des météores harnachés, retentissaient +dans les rues et dans les <i>squares</i>. Les parquets se +couvraient de peintures crayeuses<a id="footnotetag139" name="footnotetag139"></a> +<a href="#footnote139"><sup class="sml">139</sup></a>, les guirlandes +se déployaient; les portes, en faisant retentir leur +tonnerre bronzé, ouvraient à mille élus rares et fortunés +un paradis terrestre <i>d'or moulu</i>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote139" +name="footnote139"><b>Note 139: </b></a><a href="#footnotetag139"> +(retour) </a> C'est l'usage, à Londres, de dessiner sur le parquet des salles de bal +des arabesques avec de la craie.</blockquote> + +<p>68. Là se place la noble dame de la maison, que +trois mille révérences n'empêchent pas de se tenir +debout. Là commence la valse, seule danse qui apprenne +les filles à penser, et que, malgré ses défauts, +l'on ne peut s'empêcher d'aimer. Salon, première +salle, antichambre, tout regorge de monde, et, pendant +long-tems, les derniers arrivés font halte au milieu +de royales altesses, également forcées de franchir +l'escalier de vice force, et d'emporter de tems en +tems un pouce sur les degrés.</p> + +<p>69. Trois fois heureux celui qui, après une revue +de la bonne compagnie, a su gagner un coin, une +porte, un boudoir justement placé près de la sortie, +où, fixé comme un petit «Jack Horner,» il puisse +voir tourner Babel devant lui; satisfaire son envie +de gémir, de fronder, d'approuver, ou simplement +de regarder, et bâiller quelque peu, à mesure que +la soirée se prolonge.</p> + +<p>70. Mais on ne peut que rarement espérer tant +de bonheur; et celui qui prend comme Juan, dans +le monde, une part active, doit avoir soin de s'abandonner +à cette mer mobile de pierreries, de +plumes, de perles et de soieries, où semble toujours +marquée sa place; tantôt s'élançant au mélodieux +signal de la valse, tantôt tenant ferme, avec une +science vraiment aérienne, à l'endroit où les merveilleux +danseurs ont établi leur quadrille.</p> + +<p>71. Ou, s'il ne danse pas et qu'il ait de hautes +vues sur une héritière ou sur la femme de son voisin, +je lui conseille de bien étudier, auparavant, +les sentimens de celle dont il recherche les préférences: +combien d'amans empressés ne se sont-ils +pas repentis de leur brusquerie? l'impatience est un +méchant guide chez un peuple cité pour son habitude +de réfléchir: il ne faut jamais s'y permettre +une folie qu'avec circonspection<a id="footnotetag140" name="footnotetag140"></a> +<a href="#footnote140"><sup class="sml">140</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote140" +name="footnote140"><b>Note 140: </b></a><a href="#footnotetag140"> +(retour) </a> Le poète fait allusion à son malheureux mariage.</blockquote> + +<p>72. Si donc vous voulez observer, asseyez-vous +à ses côtés pendant le souper, ou, si quelqu'un vous +a prévenu, emparez-vous d'une place vis-à-vis, et +arrêtez sur elle vos regards.--O vous, doux et ambroisials +momens toujours présens à l'esprit! sorte +de poids sentimental dont la mémoire est oppressée! +ombre des ravissans plaisirs évanouis! les ames tendres +savent bien mal exprimer tout ce qu'un jour de +bal fait naître où détruit d'espérances!</p> + +<p>73. Au reste, ces conseils prudens ne s'adressent +qu'à la foule ordinaire de ceux qui ont besoin de +persévérer, de surveiller et de se tenir en garde, +dont un mot peut bouleverser tous les plans; et non +pas au petit ou grand nombre (car il varie beaucoup) +de ceux qu'une bonne mine, surtout quand +elle est singulière, un nom ou une célébrité d'esprit, +de bravoure, de raison ou de déraison autorisent, +du moins il en était naguère ainsi, à se permettre +tout ce qu'ils veulent.</p> + +<p>74. Notre héros, en sa qualité de héros et de +jeune, beau, noble, riche et célèbre étranger, doit, +comme les autres esclaves de son espèce, acquitter +la rançon au prix de laquelle il échappera au danger +dont tout homme remarquable est environné. Quelques +gens regardent indistinctement comme une +source de malheurs et de tourmens la poésie, la laideur +et la faim;--je voudrais qu'ils connussent la +vie des jeunes seigneurs.</p> + +<p>75. Ils sont jeunes, sans avoir de jeunesse:--elle +est déjà anticipée. Ils sont beaux, mais épuisés; +riches, mais sans avoir un sou: leur vigueur s'est +dissipée successivement dans mille bras; ils doivent +leur bourse, ils rendront leur opulence à un juif. +Les deux sénats voient leurs votes nocturnes partagés +entre la bande du tyran et celle des tribuns. +Enfin, après avoir voté, dîné, bu, joué et entretenu +des catins, un lord de plus descend dans les voûtes +sépulcrales de ses ancêtres.</p> + +<p>76. «Où est, à <i>quatre-vingts</i> ans, s'écrie Young, +où est le monde au milieu duquel on est né?» +Hélas! où est seulement le monde de huit années? +Il était là;--je regarde,--il n'y est plus. Véritable +globe de verre, il est cassé, brisé et disparu, sans +qu'à peine on l'ait remarqué! Un changement silencieux +est venu dissoudre sa brillante masse; politiques, +grands, orateurs, reines, patriotes, rois, +et <i>dandys</i>, tout s'est envolé sur les ailes du vent.</p> + +<p>77. Où est le grand Napoléon? Dieu le sait; où +est le petit Castlereagh? le diable peut nous l'apprendre; +où sont Grattan, Curran<a id="footnotetag141" name="footnotetag141"></a> +<a href="#footnote141"><sup class="sml">141</sup></a>, Shéridan, tous +ceux dont la voix magique tenait en suspens le barreau +et le sénat? où est la reine infortunée avec tous +ses malheurs? et sa fille, que chérissaient tant les +îles? où sont les saints martyrs <i>cinq pour cent</i>? et +où sont;--où diable sont les rentes?</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote141" +name="footnote141"><b>Note 141: </b></a><a href="#footnotetag141"> +(retour) </a> Fameux avocat de Londres, mort depuis quelques années.</blockquote> + +<p>78. Où est Brummel<a id="footnotetag142" name="footnotetag142"></a> +<a href="#footnote142"><sup class="sml">142</sup></a>? abattu; le long Pole Wellesley<a id="footnotetag143" name="footnotetag143"></a> +<a href="#footnote143"><sup class="sml">143</sup></a>? +disparu; Whitbread? Romilly<a id="footnotetag144" name="footnotetag144"></a> +<a href="#footnote144"><sup class="sml">144</sup></a>? où est +Georges III et son testament (lequel n'est pas près +d'être expliqué)? où est enfin <i>Fum IV</i>, notre royal +oiseau? on le croit parti pour l'Écosse, où va le +chanter <i>Sawney</i><a id="footnotetag145" name="footnotetag145"></a> +<a href="#footnote145"><sup class="sml">145</sup></a> sur son violon. <i>Étrille-moi, je +t'étrillerai</i>!--voilà six mois qu'on arrange cette scène +de royale démangeaison et de loyal<a id="footnotetag146" name="footnotetag146"></a> +<a href="#footnote146"><sup class="sml">146</sup></a> grattement.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote142" +name="footnote142"><b>Note 142: </b></a><a href="#footnotetag142"> +(retour) </a> Brummel était le Lovelace moderne; personne, à Londres, ne +boxait, ne buvait et ne s'habillait mieux que lui. Il régna sur les <i>dandys</i> +jusqu'au moment du retour de Lord Byron, en 1811. Il achève aujourd'hui +sa vie à Calais.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote143" +name="footnote143"><b>Note 143: </b></a><a href="#footnotetag143"> +(retour) </a> Neveu du duc de Wellington.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote144" +name="footnote144"><b>Note 144: </b></a><a href="#footnotetag144"> +(retour) </a> Sir Samuel Romilly, l'un des patriotes les plus illustres de l'Angleterre.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote145" +name="footnote145"><b>Note 145: </b></a><a href="#footnotetag145"> +(retour) </a> <i>Sawney</i>, sobriquet des Écossais.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote146" +name="footnote146"><b>Note 146: </b></a><a href="#footnotetag146"> +(retour) </a> <i>Loyal</i>, <i>loyauté</i>, se prend spécialement, en anglais, pour <i>fidèle</i>, +<i>fidélité au roi</i>.</blockquote> + +<p>79. Où est lord celui-ci? où milady celle-là, et +telles et telles honorables miss ou mistress? Plusieurs +sont, comme un vieux chapeau d'opéra, mises à la +réforme, mariées, démariées, remariées (évolutions +souvent exécutées de notre tems). Où sont les +acclamations de Dublin<a id="footnotetag147" name="footnotetag147"></a> +<a href="#footnote147"><sup class="sml">147</sup></a>?--les huées de Londres? +Que sont les Grenville? toujours éconduits: et mes +amis les whigs? exactement comme ils étaient.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote147" +name="footnote147"><b>Note 147: </b></a><a href="#footnotetag147"> +(retour) </a> Lors du voyage en Irlande de Georges IV: à son retour à Londres, +le prince reçut le plus froid accueil. Ce furent même ces démonstrations +défavorables qui décidèrent Georges IV à renoncer au système politique +de l'infâme Castlereagh.</blockquote> + +<p>80. Que sont les ladies Carolines et Franceses? +divorcées ou sur le point de l'être. O vous, brillantes +annales qui recueillez la liste des <i>routs</i><a id="footnotetag148" name="footnotetag148"></a> +<a href="#footnote148"><sup class="sml">148</sup></a> et des bals,--et +toi, Morning-Post<a id="footnotetag149" name="footnotetag149"></a> +<a href="#footnote149"><sup class="sml">149</sup></a>, seul moniteur des selles à +dos brisé et de tous les caprices de la mode,--dites +quels flots remplissent aujourd'hui ces canaux. Les +uns sont morts, les autres sont en fuite; ceux-ci végètent +en terre ferme, attendu que le malheur des +tems leur laisse à peine <i>un</i> fermier.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote148" +name="footnote148"><b>Note 148: </b></a><a href="#footnotetag148"> +(retour) </a> Les grandes soirées anglaises, dans lesquelles la moitié des invités +est forcée de faire acte de présence dans l'antichambre et sur les escaliers. +<i>Rout</i> répond à notre mot <i>cohue</i>.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote149" +name="footnote149"><b>Note 149: </b></a><a href="#footnotetag149"> +(retour) </a> Journal dont plusieurs colonnes sont dédiées aux <i>fashionables</i>.</blockquote> + +<p>81. Ceux-là, qui jadis faisaient la révérence à de +prudens lords-ducs, s'inclinent maintenant devant +leurs plus jeunes frères: quelques héritières ont +mordu à l'hameçon d'un adroit pêcheur; quelques +vierges sont devenues épouses; d'autres, mères tout +simplement, et plusieurs ont perdu la fraîcheur et +le charme de leurs regards. En un mot, la liste des +changemens est infinie, ce qui n'a rien d'extraordinaire; +mais ce qui ne laisse pas de l'être, c'est la +rapidité inouie de ces altérations communes.</p> + +<p>82. Ne parlez pas de septante années; seulement +en sept j'ai vu assez de changemens, depuis les monarques +jusqu'aux plus humbles individus d'ici-bas, +pour remplir honnêtement la période d'un siècle. +Je sais bien que rien n'est fait pour durer, mais +enfin les changemens sont trop continus et ne sont +pas assez nouveaux. Tout, en ce monde, change à +chaque instant de place, excepté les whigs, qui <i>n'en</i> +obtiennent jamais.</p> + +<p>83. J'ai vu Napoléon, qui semblait un Jupiter, +subir la destinée d'un Saturne. J'ai vu un duc (n'importe +lequel) montrer, comme politique, plus de +stupidité, s'il est possible, que n'en indiquait sa +plate physionomie. Mais il est tems de hisser un autre +mât et de faire voile dans une autre direction.--J'ai +vu, et frémi de le voir,--le roi couvert de huées, +puis d'applaudissemens; mais je ne prétends pas +décider, de ces deux accueils, lequel était le plus +juste.</p> + +<p>84. J'ai vu les possesseurs de terres sans un denier;--j'ai +vu Johanna Southcote<a id="footnotetag150" name="footnotetag150"></a> +<a href="#footnote150"><sup class="sml">150</sup></a>;--j'ai vu la +chambre des communes transformée en piège à +taxes<a id="footnotetag151" name="footnotetag151"></a> +<a href="#footnote151"><sup class="sml">151</sup></a>;--j'ai vu la malheureuse affaire de la dernière +reine;--j'ai vu des couronnes tenir la place de bonnets +de fous<a id="footnotetag152" name="footnotetag152"></a> +<a href="#footnote152"><sup class="sml">152</sup></a>;--j'ai vu un congrès résoudre tout +ce qu'il y a de plus ignoble;--j'ai vu quelques nations, +semblables à des ânes trop chargés, se câbrer +contre leurs fardeaux,--c'est-à-dire les hautes +classes;</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote150" +name="footnote150"><b>Note 150: </b></a><a href="#footnotetag150"> +(retour) </a> Femme qui croyait avoir des révélations, et qui fut admirée par les +dévots de la Grande-Bretagne pendant plusieurs mois.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote151" +name="footnote151"><b>Note 151: </b></a><a href="#footnotetag151"> +(retour) </a> Ou comme disait Courrier de celle d'un pays voisin: En <i>marmite +représentative</i>.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote152" +name="footnote152"><b>Note 152: </b></a><a href="#footnotetag152"> +(retour) </a> Par exemple, sur la tête de Georges III.</blockquote> + +<p>85. J'ai vu des petits poètes, des grands prosateurs, +d'interminables--bien que non éternels--orateurs;--j'ai +vu les fonds en guerre avec les maisons +et les terres;--j'ai vu les gentilshommes-fermiers +réduits aux abois;--j'ai vu le peuple foulé +aux pieds comme du sable par des valets à cheval;--j'ai +vu John Bull échanger de généreuses liqueurs +contre de l'eau claire;--j'ai vu ledit John à moitié +convenir qu'il était vraiment fou.</p> + +<p>86. Mais, <i>carpe diem</i>; Juan, <i>carpe, carpe</i>! demain +tu verras une autre race également folâtre, +également passagère, également victime de la même +harpie. «La vie est une pauvre comédie. Ainsi, +remplissez votre rôle, misérables<a id="footnotetag153" name="footnotetag153"></a> +<a href="#footnote153"><sup class="sml">153</sup></a>!» et surtout +songez bien à être moins scrupuleux sur vos actions +que sur vos paroles<a id="footnotetag154" name="footnotetag154"></a> +<a href="#footnote154"><sup class="sml">154</sup></a>, soyez hypocrites, défians; en +un mot, non ce qu'on vous <i>verra</i>, mais ce que +vous verrez.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote153" +name="footnote153"><b>Note 153: </b></a><a href="#footnotetag153"> +(retour) </a> Citation.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote154" +name="footnote154"><b>Note 154: </b></a><a href="#footnotetag154"> +(retour) </a> «Le fait est que, de nos jours, le grand <i>primum mobile</i> de l'Angleterre +est la <i>phraserie: phraserie</i> politique, <i>phraserie</i> poétique, +<i>phraserie</i> religieuse, <i>phraserie</i> morale; mais toujours de la <i>phraserie</i>; +et j'emploie cette expression, parce que c'est purement une +affaire de mots sans la plus légère influence sur les actions humaines. +Les Anglais n'en sont pour cela ni plus sages ni meilleurs; mais beaucoup +plus pauvres, plus divisés entre eux, et plus immoraux qu'ils +ne l'étaient avant l'introduction de ce verbal <i>decorum</i>.»--(Lord +Byron, <i>Lettre sur M. Bowle</i>.)</blockquote> + +<p>87. Mais comment vais-je raconter, dans les autres +chants, ce qu'il advint de mon héros dans un +pays qu'un bruit et un mensonge uniformes vantent +comme la patrie des mœurs? Je retiens ma plume, +--et je dédaigne de décrire une Atlantide; mais du +moins il faut tenir pour bien entendu que vous n'êtes +pas un peuple <i>moral</i>; d'ailleurs, vous le savez bien; +sans le <i>memento</i> trop sincère du poète.</p> + +<p>88. Ce que vit et fit Juan; voilà mon thème, avec +les restrictions que me recommande une naturelle +courtoisie. Surtout ne perdez pas de vue que cet ouvrage +est une pure fiction, et que je ne chante rien +qui offre quelque rapport à moi ou aux miens, en +dépit des allusions que chaque scribe, en détournant +la disposition des phrases, pourra laisser entendre +contre mon intention. Sachez bien que quand +je parle <i>je ne laisse rien à deviner; je m'exprime +toujours franchement</i>.</p> + +<p>89. S'il se maria avec la troisième ou quatrième +fille de quelque sage comtesse à la piste d'un mari; +ou si quelque vierge mieux partagée (j'entends des +matrimoniales faveurs de la fortune) le fit concourir +à la multiplication de l'espèce, sous la condition +d'un légitime et redoutable hyménée,--ou s'il fut +soumis à des dommages-intérêts,--pour avoir donné +trop d'extension à ses tendres hommages.</p> + +<p>90. C'est ce qu'il reste à savoir au lecteur. Marche +donc en avant, toi, mon poème, que je me propose +de soutenir par autant de vers encore<a id="footnotetag155" name="footnotetag155"></a> +<a href="#footnote155"><sup class="sml">155</sup></a>. Tu vas +devenir l'objet d'aussi vives attaques qu'en ait jamais +supporté tout autre sublime ouvrage de la part de +ceux qui se plaisent à signaler comme noir ce qui +est blanc. Rien de mieux!--Je puis marcher seul, +mais je ne sacrifierais pas, pour un trône, l'indépendance +de mes pensées.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote155" +name="footnote155"><b>Note 155: </b></a><a href="#footnotetag155"> +(retour) </a> Byron avait l'intention de faire vingt-deux ou vingt-quatre chants +de <i>Don Juan</i>.</blockquote> + +<br><br> +<hr> +<h2><i>Chant Douzième</i>.</h2> +<hr class="short"> +<br> + + + +<p>1. De tous les barbares moyens âges, le plus barbare, +sans contredit, est le moyen âge de l'homme, +celui,--je le sais vraiment à peine, mais enfin où +nous planons entre les fous et les sages, sans connaître +au juste ce que nous sommes:--cette période +offre quelque ressemblance avec une page imprimée; +lettres noires sur papier gris: nos cheveux grisonnent, +et nos idées ne sont plus celles d'autrefois;--</p> + +<p>2. Trop vieux pour les plaisirs de la jeunesse;--trop +jeunes,--à trente-cinq ans, pour morigéner +les enfans ou thésauriser avec les bons sexagénaires,--je +ne conçois pas pourquoi l'on nous laisse sur la +terre. Cette époque à peine arrivée, les ennuis se +présentent en foule; l'amour balbutie encore, et +l'heure de prendre femme est passée. Quant à l'autre +amour, les illusions en sont évanouies. Ainsi, +l'argent, cette plus pure de nos imaginations, brille +seul à travers le prisme radieux que lui-même enfante<a id="footnotetag156" name="footnotetag156"></a> +<a href="#footnote156"><sup class="sml">156</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote156" +name="footnote156"><b>Note 156: </b></a><a href="#footnotetag156"> +(retour) </a> L'avarice, c'est-à-dire la passion de la propriété, est peut-être aussi +naturelle aux jeunes gens qu'aux vieillards; mais les premiers en sont +détournés par l'appât des plaisirs et la variété des illusions de la vie, +tandis que les vieillards, n'attendant plus rien des voluptés et n'entrevoyant +plus rien sur la terre qui flatte leur pensée, ne peuvent que difficilement +résister à ses séductions. Cette passion, du reste, a tous les +caractères des autres. «Je voudrais être libre, dit l'un, non pour <i>user</i> +de la liberté, mais pour avoir <i>le droit</i> d'en user.--Je voudrais, dit +l'autre, avoir un sérail, non pour caresser mille beautés, mais afin d'avoir +<i>la liberté</i> de les caresser.--Je voudrais être roi, non pour tout +me permettre, mais pour avoir <i>le droit</i> de tout me permettre.»--Ainsi +l'avare: «Je voudrais être riche, non pour me procurer une foule d'objets +commodes ou agréables, mais pour pouvoir penser qu'il ne tiendrait +qu'à moi de me les procurer.» Le véritable avare ne songe pas +plus que le prodigue au lendemain. Il est, pour cela, trop abîmé dans +son bonheur présent, et ce <i>présent</i> appartient aux octogénaires comme +aux adolescens.</blockquote> + +<p>3. Divin or! pourquoi donc appeler misérables +les avares<a id="footnotetag157" name="footnotetag157"></a> +<a href="#footnote157"><sup class="sml">157</sup></a>? Leur volupté est à l'abri de la satiété: +c'est la meilleure ancre et la véritable chaîne de +toutes les autres voluptés, grandes ou petites. Vous +qui ne voyez l'homme économe qu'à table, qui méprisez +ses frugales habitudes et ne pouvez concevoir +comment la richesse peut s'allier à la parcimonie, +vous ignorez de quelles joies indicibles une rognure +de fromage épargnée peut être la source!</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote157" +name="footnote157"><b>Note 157: </b></a><a href="#footnotetag157"> +(retour) </a> <i>Why call we</i> misers <i>miserables</i>?</blockquote> + +<p>4. L'amour, la débauche nous épuisent, et le vin +bien plus encore; l'ambition nous ronge, le jeu nous +procure--des pertes; mais le <i>thésauriser</i>, d'abord +lent, puis plus rapide; le plaisir de toujours accumuler +en dépit des accidens publics (qui menacent +toutes choses), voilà ce qui bat en ruine l'amour, le +vin, le jeton du joueur et les <i>fumées</i> de l'homme d'état. +Divin or! je te préfère pourtant sous la forme du +papier, et quand la vertu de la banque t'a donné la +rapidité d'un bateau à vapeur,</p> + +<p>5. Qui tient la balance du monde? qui domine les +congrès, royalistes ou libéraux? qui soulève en Espagne +les patriotes sans chemise (qui font eux-mêmes +tant hurler et baragouiner les journaux de la +vieille Europe)? qui dispense sur les mondes, ancien +ou nouveau, la peine et le plaisir? qui décide +les politiques à se montrer plus accommodans? qui +semble encore l'ombre de la sublime audace de Bonaparte? +Roschild le juif, et son confrère Baring<a id="footnotetag158" name="footnotetag158"></a> +<a href="#footnote158"><sup class="sml">158</sup></a> +le chrétien.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote158" +name="footnote158"><b>Note 158: </b></a><a href="#footnotetag158"> +(retour) </a> Baring et compagnie, l'une des plus fortes maisons de banque de +l'Europe, et l'un des soutiens de la légitimité européenne.</blockquote> + +<p>6. Eux et le vraiment libéral Lafitte sont les vrais +lords de l'Europe. Chaque emprunt n'est pas seulement +une affaire de spéculation, il peut constituer +une nation ou relever un trône. Les républiques elles-mêmes +sont sujettes aux embarras; les fonds colombiens +ont des assureurs connus à la bourse, et il n'est +pas, ô Pérou! jusqu'à ton sol d'argent qui n'ait besoin +de l'escompte d'un juif.</p> + +<p>7. Pourquoi appeler l'avare misérable? disais-je +tout à l'heure. Sa vie a cette frugalité que l'on a toujours +vantée chez les saints et les cyniques: jamais +ermite n'obtint la canonisation en se mortifiant davantage. +D'où vient donc que l'on dénigre les austérités +de l'opulence? Rien, dites-vous, ne l'oblige +à cette retenue?--Elle n'en a que plus de mérite.</p> + +<p>8. L'avare est votre seul poète;--une exaltation +pure, et toujours renouvelée de monceaux en monceaux, +le saisit à la vue de cet or qu'il <i>possède</i>, tandis +que le <i>seul espoir</i> de le posséder entraîne les +peuples au-delà des mers. De sa mine obscure jaillissent +en lingots des rayons d'or: sur lui réfléchissent +les brillans éclairs du diamant, et cependant les +nuances de la tendre émeraude se chargent de neutraliser +l'effet des autres pierres, dont le trop vif +éclat fatiguerait ses yeux enchantés.</p> + +<p>9. Sur l'un et l'autre continent, la terre est à lui; +les vaisseaux lui rapportent les odorans produits de +Ceylan, de l'Inde et du Cathay; à sa voix les chars +de Cérès surchargent les routes, et les celliers rougissent +comme les lèvres de l'Aurore. Ses caves même +seraient un séjour digne des rois, tandis que lui, +dédaignant toutes les tentations, et maître intellectuel +de l'univers, vit heureux dans la contemplation +de son pouvoir.</p> + +<p>10. Il peut nourrir dans son cœur de grands projets; +la construction d'un collége, la fondation d'un +haras, d'un hôpital, d'une église; il peut songer à +ériger un dôme surmonté de sa maigre figure. Peut-être +veut-il affranchir le genre humain avec l'or même +qui l'a asservi, ou devenir le plus riche citoyen de sa +patrie, ou s'abandonner enfin au doux plaisir de +calculer.</p> + +<p>11. Que l'avare ait chacun, un seul, ou nul de +ces motifs d'accumuler, le fou n'en traitera pas moins +de faiblesse sa manie:--mais voyons la <i>sienne</i>;--examinons +chacune de <i>ses</i> habitudes: des combats, +des festins, des amours?--Mais tout cela procure-t-il +vraiment plus de bonheur que le tranquille soin +de méditer sur les plus minimes <i>fractions</i>? tout cela +est-il plus utile au genre humain? Ah! maigre avare, +laisse les héritiers du prodigue demander aux tiens--lequel +de vous deux fut le plus sage<a id="footnotetag159" name="footnotetag159"></a> +<a href="#footnote159"><sup class="sml">159</sup></a>!</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote159" +name="footnote159"><b>Note 159: </b></a><a href="#footnotetag159"> +(retour) </a> Les économistes demandent: <i>Quel est le plus utile à la société, +du prodigue ou de l'avare</i>? et résolvent tous cette question en faveur +du dernier.--Il ne faut pas oublier qu'en traçant ce séduisant éloge de +l'avarice, Byron s'occupait lui-même de thésauriser; mais c'était au +profit des Grecs. Ses ennemis ne devinèrent pas le sens de la strophe +précédente. (Voyez <i>Vie de Byron</i>, page 54.)</blockquote> + +<p>12. Qu'ils sont beaux, qu'ils sont ravissans les +rouleaux, les coffres de lingots, les sacs de dollars, +les coins, non de ces vieux conquérans dont la tête +et le casque ne valent pas le peu d'or qui colore leur +effigie<a id="footnotetag160" name="footnotetag160"></a> +<a href="#footnote160"><sup class="sml">160</sup></a>, mais d'or fin et intact, où lourdement repose, +dans un large cercle radieux, quelque moderne, +régnante et stupide effigie.--Oui, la monnaie +courante, voilà la lampe d'Aladin!</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote160" +name="footnote160"><b>Note 160: </b></a><a href="#footnotetag160"> +(retour) </a> Les monnaies d'or anciennes, surtout celles de Darius, de Philippe +et d'Alexandre, sont, en général, fort petites et de la forme d'un centime +ou d'un franc.</blockquote> + +<p>13.</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p>L'amour commande au camp, au bocage, à la cour;</p> +<p>Car l'amour est le ciel, et le ciel est amour<a id="footnotetag161" name="footnotetag161"></a> +<a href="#footnote161"><sup class="sml">161</sup></a>.</p> +</div></div> + +<p>Voilà ce que dit le barde, et ce qu'il serait fort +difficile de prouver. (La poésie et la logique vont, +au reste, assez mal ensemble.) Peut-être se trouve-t-il +quelque rapport, ne fût-ce que de rime, entre +<i>grove</i> et <i>love</i><a id="footnotetag162" name="footnotetag162"></a> +<a href="#footnote162"><sup class="sml">162</sup></a>; mais je n'ose garantir (plus qu'un +propriétaire ses rentes) que la <i>cour</i> et les <i>camps</i> +aient un aspect aussi sentimental.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote161" +name="footnote161"><b>Note 161: </b></a><a href="#footnotetag161"> +(retour) </a> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p><i>Love rule the court, the camp, the grove,</i></p> +<p><i>And men below, and saints above;</i></p> +<p><i>For love is heaven, and heaven is love.</i></p> +<p class="i10"> (W. <span class="sc">Scott</span >, <i>Lay of last ministrel</i>, ch. <span class="sc">iii</span >.)</p> +</div></div> + +</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote162" +name="footnote162"><b>Note 162: </b></a><a href="#footnotetag162"> +(retour) </a> L'amour et le bocage.</blockquote> + +<p>14. Mais ce que l'amour ne fait pas, l'argent, et +l'argent seul, le fait. L'argent gouverne et souvent +met à bas les <i>bocages</i>; sans argent, les <i>camps</i> se désertent +et les <i>cours</i> s'évanouissent; sans argent, Malthus +vous crie: <i>Ne vous mariez pas</i><a id="footnotetag163" name="footnotetag163"></a> +<a href="#footnote163"><sup class="sml">163</sup></a>. Ainsi, l'argent +maîtrise l'amour, ce souverain maître (et sur son +propre terrain), aussi impérieusement que la vierge +Cynthia<a id="footnotetag164" name="footnotetag164"></a> +<a href="#footnote164"><sup class="sml">164</sup></a> maîtrise les marées, et <i>si le ciel est amour</i>, +c'est à condition que la cire sera le miel; car ce n'est +pas l'<i>amour</i>, c'est le mariage qu'on trouve dans le +ciel.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote163" +name="footnote163"><b>Note 163: </b></a><a href="#footnotetag163"> +(retour) </a> Voyez la strophe 30 du chant <span class="sc">xi</span > (<i>note</i>).</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote164" +name="footnote164"><b>Note 164: </b></a><a href="#footnotetag164"> +(retour) </a> La lune. Diane était surnommée <i>Cynthia</i>, de la montagne de Cynthia, +où elle était née, dans l'île de Délos.</blockquote> + +<p>15. L'amour n'est-il pas réprouvé partout ailleurs +que dans le <i>mariage</i>? Sous un certain point de vue, +ce dernier est encore de l'<i>amour</i>, mais peu de personnes +appliquent le même sens aux deux mots. L'amour +peut, et même <i>doit</i> toujours exister <i>avec</i> le mariage; +mais il peut arriver aussi que le mariage se +passe de lui, et l'amour, sans publications de bans; +est un péché; une infamie: il devrait être flétri d'un +tout autre nom.</p> + +<p>16. Partant, si le <i>camp</i>, le <i>bocage</i>, et la <i>cour</i> ne +se recrutent pas d'époux constans et toujours éloignés +de convoiter la moitié de leurs voisins, je dis +que ce vers<a id="footnotetag165" name="footnotetag165"></a> +<a href="#footnote165"><sup class="sml">165</sup></a> est un <i>lapsus</i> de plume--étrange, +dans mon <i>buon Camerado</i> Scott, si vanté pour sa +morale; Scott, que mon ami Jeffery me recommande +pour modèle;--et voilà pourtant un exemple de ses +principes<a id="footnotetag166" name="footnotetag166"></a> +<a href="#footnote166"><sup class="sml">166</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote165" +name="footnote165"><b>Note 165: </b></a><a href="#footnotetag165"> +(retour) </a> Celui de W. Scott, cité strophe 13.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote166" +name="footnote166"><b>Note 166: </b></a><a href="#footnotetag166"> +(retour) </a> Les critiques anglais, entre autres ceux de l'<i>Edinburgh</i> et de la +<i>Quarterly-Review</i>, tout en reconnaissant les grandes beautés des ouvrages +de Byron, lui reprochaient d'avoir une teinte d'immoralité, et, +citant l'exemple du tory anglican W. Scott, déclaraient que le seul +moyen d'aller à la postérité était de respecter la <i>morale</i>, c'est-à-dire--(dans +leur langage)--les institutions et préjugés de la mère-patrie. +Voilà les reproches tant soit peu hypocrites sur lesquels le poète s'égaie +à plusieurs reprises.</blockquote> + +<p>17. Eh bien, moi, si je ne réussis plus, <i>j'ai</i> du +moins réussi; cela me suffit: j'ai réussi dans ma jeunesse, +le seul tems où l'on ait sujet de le désirer. +Le succès m'a procuré ce dont j'étais surtout avide; +je n'ai plus besoin de plaider ma cause:--quelle +qu'elle fût, le résultat m'en a été favorable. J'ai reçu, +il est vrai, dernièrement la peine de mon triomphe; +mais je n'ai pas appris à regretter ce que j'avais fait.</p> + +<p>18. Cette sorte de <i>chancellerie</i><a id="footnotetag167" name="footnotetag167"></a> +<a href="#footnote167"><sup class="sml">167</sup></a>, à laquelle tant +de gens ont recours; cet appel aux non-nés, que, +dans notre confiance procréative, nous baptisons +du nom de <i>postérité</i> (ou limon futur),--me semble +un roseau trop flexible pour que je vienne jamais +à compter sur son appui. Il en est trop que la +postérité ne connaîtra pas mieux qu'ils ne la connaissent +eux-mêmes.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote167" +name="footnote167"><b>Note 167: </b></a><a href="#footnotetag167"> +(retour) </a> La haute cour de <i>chancellerie</i> a, en Angleterre, les attributions +de notre Cour royale et de notre Conseil d'État. Elle a le droit de réformer +les jugemens des autres cours et tribunaux; elle peut même donner +aux lois des interprétations toutes nouvelles. Voilà pourquoi Byron appelle +<i>procès en chancellerie</i> les appels des vivans aux âges futurs.</blockquote> + +<p>19. Je suis la postérité,--et vous aussi. Eh bien, +que nous rappelons-nous? pas une centaine de noms; +et si de chacune de nos mémoires on éliminait tous +les noms chimériques, il ne resterait pas un dixième +ou un vingtième de véridiques souvenirs. Les Vies de +Plutarque n'avaient tiré de l'oubli qu'un petit nombre +de personnages; nos modernes historiens foudroient +leur authenticité, et, dans le dix-neuvième +siècle, voilà que Mitfort, avec une <i>vérité grecque</i><a id="footnotetag168" name="footnotetag168"></a> +<a href="#footnote168"><sup class="sml">168</sup></a>, +s'imagine de taxer le bon vieux Grec de mensonge<a id="footnotetag169" name="footnotetag169"></a> +<a href="#footnote169"><sup class="sml">169</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote168" +name="footnote168"><b>Note 168: </b></a><a href="#footnotetag168"> +(retour) </a> Byron fait ici allusion au titre de l'ouvrage de Mitfort, <i>Grœcia +verax</i>, et en même tems il indique le peu de cas que l'on doit faire des +démentis de cet historien.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote169" +name="footnote169"><b>Note 169: </b></a><a href="#footnotetag169"> +(retour) </a> Voyez <i>la Grèce</i> de Mitfort. Son grand plaisir est de louer les tyrans, +de quereller Plutarque, d'orthographier bizarrement et d'écrire élégamment. +Après cela, ce qu'il y a d'étrange, c'est que son ouvrage est l'histoire +de la Grèce la meilleure que nous possédions en aucune langue +moderne, et lui-même est peut-être le meilleur de tous les modernes +historiens. J'ai cité ses défauts, je ne puis taire ses qualités: la science, +le travail, les profondes recherches, la passion--et la partialité.--J'appelle +celles-ci des qualités, parce qu'elles donnent de la chaleur au +style de l'écrivain. +(<i>Note de Lord Byron</i>.)</blockquote> + +<p>20. Or, sachez, bonnes gens de toutes les classes, +agréables lecteurs, et désagréables auteurs, que dans +ce douzième chant je me propose d'être grave comme +si ma plume se trouvait entre les doigts de Malthus +ou de Wilberforce<a id="footnotetag170" name="footnotetag170"></a> +<a href="#footnote170"><sup class="sml">170</sup></a>. Ce dernier a rendu la liberté +aux nègres; il vaut mieux qu'un million de batailleurs: +cependant, Wellington a forgé des chaînes +aux blancs, et Malthus a fait tout le contraire de ce +qu'il a écrit<a id="footnotetag171" name="footnotetag171"></a> +<a href="#footnote171"><sup class="sml">171</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote170" +name="footnote170"><b>Note 170: </b></a><a href="#footnotetag170"> +(retour) </a> Voyez la note de la page 297, tome <span class="sc">i</span >.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote171" +name="footnote171"><b>Note 171: </b></a><a href="#footnotetag171"> +(retour) </a> Sans doute il est devenu époux, ou du moins père.</blockquote> + +<p>21. Me voilà sérieux:--sur le papier, il n'est +personne qui ne le soit. Pourquoi donc ne tenterais-je +pas aussi ma spéculation, et n'éléverais-je pas +mon petit flambeau au soleil? Justement, à cette +heure, le genre humain est dans une rage méditative +à propos de constitutions et de bateaux à vapeur; +de leur côté, les sages écrivent contre tout homme +qui s'expose à <i>procréer</i>, avant de calculer s'il peut +entretenir, après le sevrage, un futur marmot.</p> + +<p>22. Que cela est noble! que cela est romanesque! +Pour ma part, je pense que la <i>philogénésie</i> (voilà +bien un mot selon mon cœur! il en est bien un plus +court, mais la décence me l'interdit; je suis déterminé +à ne jamais la blesser); il me semble, dis-je, +que la <i>philogénésie</i> avait droit à plus d'indulgence de +la part des hommes.</p> + +<p>23. Maintenant à l'ouvrage.--Te voilà donc à +Londres, mon gentil Juan? dans cet agréable séjour +où sont brassées toutes les infamies que peut craindre +l'ardente jeunesse dans sa course fougueuse. Tu +t'entres pas, il est vrai, dans la carrière pour la +première fois, et tu ne suis pas en novice la périlleuse +route de la jeunesse; mais tu es dans un lieu +dont les étrangers ne pourront jamais se former une +juste idée.</p> + +<p>24. En ayant tant soit peu égard à la différence +de climat, chaud ou froid, brûlant ou tempéré, je +pourrais, comme un primat, lancer un manifeste +contre chacune des autres sociétés européennes; +mais tu es, ô Grande-Bretagne, la véritable pierre +de touche de la poésie. Tous les pays, sans doute, +ont leurs <i>lions</i>, mais chez toi l'on ne voit qu'une magnifique +ménagerie<a id="footnotetag172" name="footnotetag172"></a> +<a href="#footnote172"><sup class="sml">172</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote172" +name="footnote172"><b>Note 172: </b></a><a href="#footnotetag172"> +(retour) </a> C'est-à-dire, je crois: «Il y a des bêtes curieuses dans tous les pays, +mais en Angleterre il n'y a que des bêtes curieuses.» J'ai déjà remarqué +que le titre de <i>lion</i> se donne, en Angleterre, aux plus illustres <i>dandys</i> +de la haute société. Le poète joue ici sur ce mot. Le premier traducteur, +M.A.P. semble croire, dans une note, que Lord Byron veut ici se moquer +de la ménagerie de Londres, qui, dit-il, <i>vaut à peine une ménagerie +ambulante à enseignes peintes</i>. Ce n'est pas là l'idée que les +voyageurs modernes nous donnent de <i>la grande royale ménagerie nationale</i> +(<i>the royal Grand National menagerie</i>). «C'est, dit également +Britton, la plus vaste et la plus curieuse collection d'animaux +vivans de l'univers. Elle renferme un éléphant mâle, de dix pieds de +haut; <i>plusieurs lions et lionnes</i>, une tigresse royale du Bengale, des +panthères, etc.» (<i>Picture of London</i>, 1826.)</blockquote> + +<p>25. Mais je suis las de la politique. Commençons +<i>paulo majora</i>. Juan, toujours indécis, glissait sur la +voie des <i>égarés</i> avec la rapidité d'un patineur sur la +glace; et quand il était las de ce jeu, il allait innocemment +badiner auprès de ces beautés qui se font +un point d'honneur d'être <i>tantalisées</i>, et qui ne recherchent +du vice que sa réputation<a id="footnotetag173" name="footnotetag173"></a> +<a href="#footnote173"><sup class="sml">173</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote173" +name="footnote173"><b>Note 173: </b></a><a href="#footnotetag173"> +(retour) </a> C'est-à-dire «qui détestent le vice, mais qui aiment les hommes +devenus fameux par leurs vices.»</blockquote> + +<p>26. Mais il en est peu de cette espèce, et elles-mêmes +finissent par quelque diabolique escapade, +ou conversion, qui nous montre bien que les plus +pures créatures peuvent s'égarer jusque dans les candides +et primitifs sentiers de la vertu: alors, les +gens s'étonnent; il semble qu'un autre âne vient de +parler à Balaam, et bientôt de la langue se glisse +jusqu'à l'oreille un léger frémissement argentin qui +(remarquez-le bien) finit toujours par ce charitable +<i>Ainsi-soit-il</i>: «Dieu! qui jamais l'aurait pu croire!»</p> + +<p>27. La petite Leila, ses yeux orientaux et ses taciturnes +dispositions asiatiques (qui lui faisaient regarder +tous les objets d'Occident sans surprise, à la +grande surprise de ces gens de naissance, toujours +persuadés que la nouveauté est un papillon qu'il faut +poursuivre comme le plus naturel aliment de la nullité), +sa ravissante figure et ses aventures romanesques, +tout l'entourait d'une sorte de mystère, et +contribuait à lui donner la vogue.</p> + +<p>28. Les femmes n'étaient pas d'accord,--c'est +l'ordinaire entre personnes du sexe, sur les grands +ou minimes sujets. Mais, ô belles créatures! n'allez +pas penser que je veuille vous diffamer.--Non; je +vous ai toujours mieux aimées que je ne l'ai dit: seulement, +puisqu'il me faut faire de la morale, je suis +bien obligé de vous reprocher quelques dispositions +à l'incontinence de langue, et justement alors, l'éducation +de Leila faisait, parmi vous, une sensation +générale.</p> + +<p>29. Vos avis furent unanimes sur un seul point,--et +vous aviez raison: c'est que cette jeune fille des +grâces; belle comme sa délicieuse terre natale, et, +qui plus est, le dernier rejeton de sa famille, serait +bien mieux élevée (quand même notre ami Don +Juan pourrait commander à ses désirs pendant cinq, +trois ou deux années) sous l'œil des pairesses, dont +l'âge avait fait éclore la sagesse.</p> + +<p>30. Il s'éleva donc une généreuse émulation, puis +une commune envie de concourir à l'éducation de +l'orpheline. Mais comme Juan était une personne de +rang, on aurait craint de l'insulter en émettant l'avis +d'une supplique ou d'une souscription. Il fut décidé +que seize douairières et dix sages virginités (dont +l'histoire appartenait au <i>moyen âge</i> d'Hallam<a id="footnotetag174" name="footnotetag174"></a> +<a href="#footnote174"><sup class="sml">174</sup></a>),</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote174" +name="footnote174"><b>Note 174: </b></a><a href="#footnotetag174"> +(retour) </a> L'<i>Histoire du moyen âge</i>, par Hallam, a été traduite en français, +4 vol.</blockquote> + +<p>31. Ajoutons, une ou deux dolentes épouses, séparées +avant qu'un bouton eût ranimé leurs tiges flétries,--demanderaient +la permission de former la +jeune enfant et de la <i>présenter</i> dans le monde.--Aujourd'hui, +on arrange tout avec ce dernier mot; il +désigne l'instant où, pour la première fois, une +vierge vient rougir dans un <i>rout</i>, et déployer savamment +toutes ses perfections. Les femmes ont vraiment, +à leur première <i>saison</i><a id="footnotetag175" name="footnotetag175"></a> +<a href="#footnote175"><sup class="sml">175</sup></a>, un délicieux miel de +virginité (surtout quand elles ont de la fortune).</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote175" +name="footnote175"><b>Note 175: </b></a><a href="#footnotetag175"> +(retour) </a> C'est-à-dire l'hiver dans lequel les jeunes personnes sont présentés +dans le monde.</blockquote> + +<p>32. Voyez-vous tous les honorables <i>misters</i><a id="footnotetag176" name="footnotetag176"></a> +<a href="#footnote176"><sup class="sml">176</sup></a> dans +le besoin; les pairs, dont les coudes sont à jour; les +<i>dandys</i> sans réssource; les mères vigilantes et les +sœurs attentives (avec un peu d'adresse ces dernières +sont plus à même que leurs fils ou frères d'arranger +un mariage, quand c'est l'or qui le fait désirer); les +voyez-vous, comme des mouches autour d'un morceau +de candi, bourdonner autour de <i>la fortune</i>, et +disposer leurs meilleures batteries de manière à lui +tourner la tête à force de valses et de flagorneries?</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote176" +name="footnote176"><b>Note 176: </b></a><a href="#footnotetag176"> +(retour) </a> Masculin de <i>mistress</i>. On appelle ainsi les nobles qui n'ont pas de +coronets.</blockquote> + +<p>33. Chaque tante, chaque cousine a ses vues particulières; +les femmes mariées elles-mêmes montrent +tant de désintéressement dans leurs amitiés, que j'en +ai vu courtiser une héritière au profit de leurs propres +amans. <i>Tantœne</i>! Voilà jusqu'où vont les vertus +de la haute société dans l'île regrettable que bornent +les murs de Douvres! et cependant la pauvre riche +héritière, objet de tous ces empressemens, aurait +sujet de reprocher à ses parens de ne pas lui avoir +donné de frères.</p> + +<p>34. Quelques-unes sont bientôt embauchées, mais +d'autres en éconduisent plus de trente: il est alors +amusant de les voir distribuant les refus et les dures +confidences à chacun des cousins (amis du prétendu) +qui, dans leur indignation, se mettent aussitôt à débiter +leurs plaintes. «Si miss (en blanc) ne voulait +pas donner sa main au pauvre Frédéric, pourquoi +donc recevait-elle ses billets? pourquoi valsait-elle +avec lui? pourquoi, s'il vous plaît, semblait-elle, +la nuit dernière, accorder un <i>oui</i>, et +a-t-elle aujourd'hui dit <i>non</i>?</p> + +<p>35. «Pourquoi? pourquoi? Frédéric d'ailleurs +lui était réellement <i>attaché</i>, non pour sa fortune,--il +n'en a pas besoin. Un jour viendra, sans +doute, qu'elle se reprochera de n'avoir pas saisi +une si belle occasion;--mais elle est dupe des intrigues +de la vieille marquise, comme je le dirai à +Aurea au rout de ce soir: et, après tout, le pauvre +Frédéric n'est pas en peine de trouver mieux.--Savez-vous +ce qu'elle a répondu à sa lettre?»</p> + +<p>36. De présomptueux uniformes, et de sémillans +coronets<a id="footnotetag177" name="footnotetag177"></a> +<a href="#footnote177"><sup class="sml">177</sup></a> sont tour à tour repoussés, jusqu'à ce que +l'heure de la victime ait sonné, après une triste perte +de tems, d'affections et de gageures, en faveur de +quelque rafleur de femmes <i>substantielles</i>; et quand +le choix de la jolie créature est ainsi tombé sur un +militaire, un auteur ou un trafiquant, le dolent escadron +des éconduits trouve toujours un motif de consolation +dans le mauvais choix qu'elle n'a pas manqué +de faire.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote177" +name="footnote177"><b>Note 177: </b></a><a href="#footnotetag177"> +(retour) </a> Les <i>coronets</i> sont les couronnes de comte, de duc, de marquis ou +de baron.</blockquote> + +<p>37. En effet, fatiguée d'importunités, elle accepte +un ancien prétendant, ou bien elle tombe (les exemples +de cette espèce sont plus rares peut-être) dans +le lot d'un homme qui l'avait à peine recherchée. Et +pour citer quelque trait, un veuf grisonnant n'a +quitté les <i>quarante</i><a id="footnotetag178" name="footnotetag178"></a> +<a href="#footnote178"><sup class="sml">178</sup></a> que dans l'espoir de faire une +bonne prise; mais bien qu'il soit agréé, je n'y trouve +rien de plus extraordinaire qu'à l'autre loterie.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote178" +name="footnote178"><b>Note 178: </b></a><a href="#footnotetag178"> +(retour) </a> Cet endroit embarrassera les commentateurs plutôt que les contemporains.<span class="rig"> + (<i>Note de Lord Byron</i>.)</span><br><br></blockquote> + +<p>38. Moi-même, pour ma part (encore <i>un exemple +moderne, vraiment cela est fâcheux, véritablement +fâcheux</i><a id="footnotetag179" name="footnotetag179"></a> +<a href="#footnote179"><sup class="sml">179</sup></a>), je fus choisi parmi une vingtaine de +poursuivans, dans un âge, il est vrai, plus ordinairement +consacré aux folies qu'à la discrétion. Bien +que j'eusse appelé la réforme à mon secours, quand +nous devînmes <i>un</i> quelque tems avant de redevenir +<i>deux</i>, je ne démentirai pas la généreuse opinion publique: +la jeune lady avait fait un choix monstrueux<a id="footnotetag180" name="footnotetag180"></a> +<a href="#footnote180"><sup class="sml">180</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote179" +name="footnote179"><b>Note 179: </b></a><a href="#footnotetag179"> +(retour) </a> Citation.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote180" +name="footnote180"><b>Note 180: </b></a><a href="#footnotetag180"> +(retour) </a> Voyez la <i>Vie de Lord Byron</i>.</blockquote> + +<p>39. Oh! pardonnez-moi les digressions,--ou du +moins lisez-les, car je ne disserte jamais que dans +un but moral; ce sont mes <i>grâces</i> avant le repas<a id="footnotetag181" name="footnotetag181"></a> +<a href="#footnote181"><sup class="sml">181</sup></a>. +Telle qu'une vieille grand'mère, un fâcheux ami, un +tuteur rigide ou un prêtre zélé, ma muse, à toute +heure et en tout lieu, voudrait, à force d'exhortations, +réformer les hommes; voilà ce qui jette mon +Pégase dans d'aussi tristes routes.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote181" +name="footnote181"><b>Note 181: </b></a><a href="#footnotetag181"> +(retour) </a> Les Anglais nomment également <i>les Grâces</i> la courte prière qui +précède et celle qui suit le repas.</blockquote> + +<p>40. Mais à présent je vais devenir immoral: je +prétends peindre les choses exactement comme elles +sont, non comme elles devraient être; car, j'en conviens, +tant que nous n'aurons pas observé les lieux +par nous-mêmes, c'est en vain que nous pousserons +notre vertueuse charrue; elle n'effleurera que la surface, +et elle sillonnera à peine la noire argile que +le vice prépare depuis long-tems à recevoir le mauvais +grain.</p> + +<p>41. D'abord, nous allons nous défaire de la petite +Leila, car elle est jeune et pure comme le premier +rayon du jour, ou, pour me servir d'une vieille comparaison, +comme la neige, cette substance aussi pure +que déplaisante, ainsi qu'on pourrait le dire de bien +des personnes connues<a id="footnotetag182" name="footnotetag182"></a> +<a href="#footnote182"><sup class="sml">182</sup></a>. Don Juan était ravi de ménager +une bonne sauvegarde à sa jeune pupille, la +vertu de celle-ci ne pouvant s'arranger d'une liberté +sans bornes.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote182" +name="footnote182"><b>Note 182: </b></a><a href="#footnotetag182"> +(retour) </a> Le poète semble ici vouloir rappeler le caractère de sa vertueuse +femme.</blockquote> + +<p>42. D'ailleurs, il reconnaissait qu'il n'était pas né +<i>tuteur</i> (pourquoi faut-il que certains autres<a id="footnotetag183" name="footnotetag183"></a> +<a href="#footnote183"><sup class="sml">183</sup></a> n'aient +pas été du même avis!); il désirait rester neutre en +pareille affaire, attendu que les gardiens répondent +toujours des sottises de leurs pupilles. Ainsi, quand +il vit chaque vieille dame s'offrir à l'envi pour adoucir +la rudesse de sa petite Asiatique, il laissa tomber +son choix (après avoir dûment consulté la <i>société +pour la suppression du vice</i><a id="footnotetag184" name="footnotetag184"></a> +<a href="#footnote184"><sup class="sml">184</sup></a>) sur lady Pinchbeck<a id="footnotetag185" name="footnotetag185"></a> +<a href="#footnote185"><sup class="sml">185</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote183" +name="footnote183"><b>Note 183: </b></a><a href="#footnotetag183"> +(retour) </a> C'est-à-dire le comte de Carlisle et sa femme, qui se chargeaient +alors d'élever la petite <i>Ada</i>.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote184" +name="footnote184"><b>Note 184: </b></a><a href="#footnotetag184"> +(retour) </a> <i>La société pour la suppression du vice</i> fut fondée en 1802, sous +l'influence des torys et des anglicans exagérés. Son objet est de poursuivre +les vendeurs de livres obscènes et impies, et tous ceux qui portent +atteinte à la religion et à la décence.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote185" +name="footnote185"><b>Note 185: </b></a><a href="#footnotetag185"> +(retour) </a> Le mot <i>pinchbeck</i>, en français <i>pimbêche</i> (étymologie <i>pince-bec</i>), +s'emploie, en Angleterre; pour désigner, du nom de l'inventeur, le +métal composé que nous appelons <i>similor</i>.</blockquote> + +<p>43. Elle était vieille,--mais elle avait été fort +jeune; elle était vertueuse,--et je suis persuadé +qu'elle l'avait toujours été, bien que le monde eût +la méchanceté de dire que,--mais à Dieu ne plaise +que ma chaste oreille reçoive le plus léger écho de +médisance! Rien, en vérité, ne me cause de douleur +comme ces caquetages, détestable pâture ruminée +par les troupeaux d'hommes.</p> + +<p>44. En outre, j'ai remarqué (et cependant j'étais +autrefois un observateur fort superficiel), ainsi chacun, +à moins d'être un sot, peut également le faire, +qu'indépendamment de leur expérience du monde et +des suites d'un égarement, les damés, dont la jeunesse +n'a pas été sans plaisirs, savent mieux inspirer +l'horreur des passions que celles dont l'ame froide +n'en a jamais connu le danger.</p> + +<p>45. Tandis que la prude rigide, pour indemniser +sa vertu, accable de railleries une passion enviée et +inconnue; tandis qu'elle songe bien moins à nous +sauver qu'à nous insulter, et ce qu'il y a de pis, à +nous faire passer de mode;--celle-là, vétéran de +l'amour, se concilie notre cœur en usant de douces +paroles, en nous exhortant à prévenir le moment +d'éclat, en nous donnant le mot de l'énigme et en +nous exposant le début, le milieu et la conclusion +de l'amoureuse épopée.</p> + +<p>46. Mais, soit qu'elles aient plus de talent, ou que, +sachant mieux ce qu'il est à propos de faire, elles +montrent plus de vigilance, je n'en reste pas moins +convaincu que si vous examinez la plupart des familles +et les filles de celles qui connaissent le monde +plutôt par expérience que par lecture, vous trouverez +que les dernières font bien plus d'effet parmi +les vestales destinées à garnir le marché aux épouses, +que les élèves de ces prudes auxquelles la nature +oublia de donner un cœur<a id="footnotetag186" name="footnotetag186"></a> +<a href="#footnote186"><sup class="sml">186</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote186" +name="footnote186"><b>Note 186: </b></a><a href="#footnotetag186"> +(retour) </a> Il faut ici citer le texte: + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p> <i>You'll find, from many a family picture,</i></p> +<p><i>That daughters of such mothers as may know</i></p> +<p><i>The world by experience rather than by lecture,</i></p> +<p><i>Turn out much better for the Smithfield Show</i></p> +<p><i>Of Vestals brought into the marriage mart,</i></p> +<p><i>Than those bred up by prudes without a heart</i>.</p> +</div></div> + +<p>Le marché de Smithfield, auquel le poète fait ici allusion, est l'un +des plus considérables de Londres. On y vend presque continuellement, +mais surtout le lundi, toute espèce de bestiaux.</p></blockquote> + +<p>47. J'ai dit que lady Pinchbeck avait exercé les +langues; et de quelle femme, jeune, jolie, ne parle-t-on +pas? maintenant, elle n'éveillait plus la +moindre ombre de scandale; on la regardait simplement +comme une personne aimable et spirituelle, +et l'on colportait de maison en maison ses meilleurs +<i>bons mots</i>: maintenant, elle se consacrait aux devoirs +de la charité et de la commisération, et passait +(dans ces dernières années de sa vie) pour +mener la vie la plus exemplaire.</p> + +<p>48. Altière dans les cercles de haut ton, affable +dans le sien, il n'était pas un jeune homme qu'elle +ne censurât doucement toutes les fois,--c'est-à-dire +tous les jours,--qu'il montrait quelque funeste inclination +au mal. On ne connaissait pas tout le bien +qu'elle faisait, ou du moins le détail en rendrait +trop longs mes chants. Bref, la petite orpheline +orientale lui avait inspiré un intérêt toujours croissant.</p> + +<p>49. Juan aussi était en quelque sorte son favori; +elle lui croyait le cœur bon, un peu vicié, il est vrai, +mais pur dans le fond: et c'était une chose merveilleuse, +si l'on songeait bien à toutes ses aventures +et aux épreuves inouïes par lesquelles il avait passé. +Elles en eussent corrompu mille autres, il n'en avait +été qu'effleuré;--car sa jeunesse avait vu trop de +changemens pour qu'il pût se laisser aveugler par +quelque chose.</p> + +<p>50. Ces vicissitudes sont, pour les jeunes gens, la +meilleure des écoles; mais dans un âge plus avancé, +les hommes sont enclins à accuser la destinée et la +sagesse de la Providence. L'adversité est la première +route de la vérité: ayez dix-huit ou quatre-vingts +hivers, si vous avez fait la guerre, ou supporté la +fureur des élémens ou des femmes, vous aurez la +même dose de cette expérience regardée comme si +précieuse.</p> + +<p>51. A quoi sert-elle? c'est une autre question.--Notre +héros déposa avec plaisir sa petite charge +entre les mains sûres d'une lady dont la dernière +fille était depuis long-tems mariée, et dont, par conséquent, +les mille perfections pouvaient se transmettre +à une nouvelle-venue, comme la barque du +lord maire<a id="footnotetag187" name="footnotetag187"></a> +<a href="#footnote187"><sup class="sml">187</sup></a>, ou,--pour parler, plus poétiquement,--comme +la conque de Cythérée.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote187" +name="footnote187"><b>Note 187: </b></a><a href="#footnotetag187"> +(retour) </a> La barque d'honneur (<i>the state-barge</i>) dans laquelle le lord maire +gagne le rivage de Westminster, le jour de son élection, doit servir à +chacun de ceux qui le remplaceront, comme elle avait servi à chacun +de ses prédécesseurs.</blockquote> + +<p>52. J'ai parlé de <i>transmission</i>: il existe, en effet, +une certaine balance flottante de belles qualités qui, +dans les familles, passent de miss en miss, et varient +suivant la tournure des esprits et des corps. Les unes +valsent, les autres dessinent; celles-ci plongent dans +l'abîme de la métaphysique, celles-là se contentent +d'être musiciennes. Les moins exigeantes sont citées +pour leur esprit, les autres ont le génie des vapeurs.</p> + +<p>53. Mais que l'esprit, les vapeurs, la harpe, la +théologie, les arts ou les adroits corsets soient, avec +une naissance illustre, l'hameçon qui devra prendre +les <i>gentlemen</i> ou les lords; ce sont les vieilles vies +qui transmettent ces agrémens aux plus nouvelles; +c'est toujours la même élégance <i>restaurée</i> qu'offrent +aux regards des hommes les jeunes vestales,--créatures +toutes incomparables, et qui pourtant désirent +toutes de s'apparier<a id="footnotetag188" name="footnotetag188"></a> +<a href="#footnote188"><sup class="sml">188</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote188" +name="footnote188"><b>Note 188: </b></a><a href="#footnotetag188"> +(retour) </a> <i>All</i> matchless <i>creatures and yet</i> bent <i>on</i> matches. + +<p>Ce jeu de mots, détestable en français, est fort piquant en anglais, à +cause des différentes significations de <i>matches</i>.</p></blockquote> + +<p>54. A présent je commence mon poème. Peut-être +est-il inusité, ou même entièrement nouveau de +ne l'avoir pas encore fait depuis le premier chant +jusqu'à celui-ci. Ces douze premiers livres ne sont +que des accords et des préludes pour essayer une +ou deux cordes de ma lyre, ou pour mieux en affermir +les chevilles. Cela fait, nous vous ferons entendre +l'<i>ouverture</i>.</p> + +<p>55. Mes muses se soucient, comme d'une pincée +de résine, de ce que l'on appelle succès ou non-succès; +car de telles pensées sont au-dessous du ton +qu'elles ont adopté: elles ne veulent que débiter +une <i>grande leçon morale</i>. Je croyais, en commençant, +pouvoir m'arrêter après deux douzaines de +chants; mais, à la prière d'Apollon et si mon Pégase +n'est pas trop affaissé, je pourrai gracieusement +aller jusqu'à la centaine.</p> + +<p>56. Don Juan vit ce microcosme<a id="footnotetag189" name="footnotetag189"></a> +<a href="#footnote189"><sup class="sml">189</sup></a> sur échasses; +appelé <i>le grand-monde</i>, et le moins important, bien +que le plus élevé; mais de même que les glaives ont +des gardes qui en augmentent la puissance homicide +dans les duels ou les batailles; ainsi, du nord au sud +et de l'est à l'ouest, il faut que le bas-monde reçoive +l'impulsion du plus élevé; c'est là sa poignée, +son soleil, sa lune, son gaz, son lumignon.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote189" +name="footnote189"><b>Note 189: </b></a><a href="#footnotetag189"> +(retour) </a> Petit monde.</blockquote> + +<p>57. Juan avait maints amis qui avaient maintes +femmes: il était bien accueilli des deux côtés; et il +donnait et recevait tous ces témoignages d'amitié qui +n'entraînent pas de graves conséquences. Il ne faut +que se tenir toujours disposé à diriger sa voiture +vers les grands hôtels, et à la mettre la nuit en +mouvement quand on a reçu quelque billet d'invitation. +Durant le premier hiver, à peine si, en dépit +des bals, des fêtes et des mascarades, on s'est +aperçu qu'une telle vie était fort ennuyeuse.</p> + +<p>58. Un jeune homme à marier, possesseur d'un +beau nom et d'une grande fortune, n'a pas un rôle +facile à jouer; car la bonne société n'est qu'un jeu, +<i>un royal jeu de l'oie</i>, dirais-je, où chacun à une intention, +une marche, une position séparées.--Les +demoiselles travaillent à secouer le joug du célibat, +et les dames mariées à servir les intérêts des demoiselles<a id="footnotetag190" name="footnotetag190"></a> +<a href="#footnote190"><sup class="sml">190</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote190" +name="footnote190"><b>Note 190: </b></a><a href="#footnotetag190"> +(retour) </a> Toutes ces peintures de mœurs n'ont rien d'exagéré sous leur point +de vue satirique. En Angleterre, les demoiselles des hautes classes usent +de la liberté, de l'abandon que l'on ne pardonne, en France, qu'aux +dames mariées. Elles étalent dans le monde avec affectation tous leurs +avantages, et leurs regards semblent toujours dire aux célibataires: +<i>Demandez ma main</i>. C'est ce qu'il ne faut pas oublier en lisant ces +derniers chants.</blockquote> + +<p>59. Je ne prétends pas que cela soit général; mais +on pourrait en citer quelques exemples particuliers; +on trouve des dames qui maintiennent leur <i>perpendiculaire</i>, +comme des peupliers dont la tige aurait +pour racines de bons principes. Il en est aussi dont +la méthode est plus <i>réticulaire</i><a id="footnotetag191" name="footnotetag191"></a> +<a href="#footnote191"><sup class="sml">191</sup></a>,--et qui, <i>semblables +aux sirènes</i>, avec leurs lyres suaves, vont à la +<i>pêche des hommes</i>. Essayez de parler six fois de suite +à une dame à marier, et je vous conseille de commander +vos habits de noces.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote191" +name="footnote191"><b>Note 191: </b></a><a href="#footnotetag191"> +(retour) </a> Captieuse, de <i>retis</i>, piége, filet.</blockquote> + +<p>60. Peut-être aurez-vous reçu une lettre de la +mère, qui vous déclarera que les sentimens de sa +fille ont été <i>surpris</i>. Peut-être aurez-vous la visite +d'un frère bien pincé, à la démarche et aux moustaches +imposantes, qui voudra savoir <i>quelles sont vos +intentions</i>.--D'une ou d'autre manière, le tendre +cœur de la vierge n'attend que votre main, et dans +votre compassion pour ses tourmens et pour les vôtres, +vous consentez à augmenter la liste des <i>matrimonicures</i>.</p> + +<p>61. J'ai vu une douzaine d'unions ainsi formées, +quelques-unes même dans le plus grand monde. Je +connais aussi des jeunes gens,--malgré la peine +qu'ils éprouvaient à contester des prétentions auxquelles +ils n'avaient jamais rêvé,--que n'effrayèrent +ni les féminines protestations ni les fraternelles +moustaches, et qui, restés célibataires, vécurent, +ainsi que leurs belles trop sensibles, plus heureux +que s'ils avaient accouplé leurs destinées.</p> + +<p>62. Il est encore, la nuit, un autre péril pour les +non-initiés,--moins grand sans doute que l'amour +ou le mariage, mais loin cependant d'être à mépriser. +C'est,--il m'en coûte d'arracher le voile de +vertu que prend même le vice,--car il lui donne +du moins une grâce extérieure,--mais il faut que +je dénonce cette espèce amphibie de prostituées <i>couleur +de rose</i><a id="footnotetag192" name="footnotetag192"></a> +<a href="#footnote192"><sup class="sml">192</sup></a> qu'il est si difficile de définir.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote192" +name="footnote192"><b>Note 192: </b></a><a href="#footnotetag192"> +(retour) </a> En français.</blockquote> + +<p>63. Telle est cette froide coquette qui ne peut +dire <i>non</i>, et ne veut pas se résoudre à dire <i>oui</i>; qui, +vous retenant sans défense à une légère distance du +rivage, jusqu'au moment où l'orage vient à souffler, +contemple ensuite le naufrage de votre cœur avec +une secrète joie. Oh! c'est ainsi qu'elle ouvre un +abîme d'infortunes sentimentales, et fait descendre +au tombeau de nouveaux Werthers: pourtant ce n'était +qu'un innocent badinage; non pas un adultère, +mais une <i>adultération</i><a id="footnotetag193" name="footnotetag193"></a> +<a href="#footnote193"><sup class="sml">193</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote193" +name="footnote193"><b>Note 193: </b></a><a href="#footnotetag193"> +(retour) </a> Une conduite remplie de duplicité.</blockquote> + +<p>64. «Dieux! je deviens bavard<a id="footnotetag194" name="footnotetag194"></a> +<a href="#footnote194"><sup class="sml">194</sup></a>!» Continuons +cependant; le dernier, et pourtant le plus redoutable +des dangers, c'est quand, en dépit de <i>l'Église +et du monde</i>, une femme mariée fait ou se laisse faire +l'amour dans toute sa violence. Partout ailleurs il est +peu de femmes pour lesquelles cela serait une affaire +(c'est là, ô voyageur, une des vérités que tu t'empresses +de nous apprendre); mais, dans la vieille +Angleterre, une jeune femme s'égare-t-elle? pauvre +créature! la honte d'Ève est une bagatelle, comparée +à celle qui la menace,</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote194" +name="footnote194"><b>Note 194: </b></a><a href="#footnotetag194"> +(retour) </a> Citation.</blockquote> + +<p>65. Car c'est le pays des bassesses, des journaux, +des niaiseries et des procès; il n'est pas un seul couple +de même âge qui puisse éprouver quelque réciprocité +de tendresse, sans que le monde ne s'en irrite. +Bientôt intervient le lourd et maudit expédient +des dommages-intérêts; un verdict,--redoutable +fléau de ceux qui l'occasionèrent,--forme le triste +contre-poids des romanesques déclarations; sans parler +des concilians discours des avocats et des preuves +palpables dont on régale les lecteurs.</p> + +<p>66. Mais ceux qui subissent de pareils affronts ne +sont que de pauvres novices, car la moindre étincelle +d'hypocrisie naturelle garantit de toute atteinte +l'honneur d'un millier de brillans pécheurs, aimables +oligarques de notre gynocratie<a id="footnotetag195" name="footnotetag195"></a> +<a href="#footnote195"><sup class="sml">195</sup></a>. Vous les voyez à tous +les bals, à tous les dîners; parmi nos plus robustes +vertus aristocratiques, on les cite pour leurs grâces, +leur amabilité, leur indulgence, leur chasteté,--et +tout cela, parce qu'ils ont toujours agi avec autant +de prudence que de <i>licence</i><a id="footnotetag196" name="footnotetag196"></a> +<a href="#footnote196"><sup class="sml">196</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote195" +name="footnote195"><b>Note 195: </b></a><a href="#footnotetag195"> +(retour) </a> Aréopage féminin.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote196" +name="footnote196"><b>Note 196: </b></a><a href="#footnotetag196"> +(retour) </a> <i>And all by having</i> tact <i>as well as</i> tast.</blockquote> + +<p>67. Juan, qui n'était plus dans la catégorie des +novices, avait encore une autre sauvegarde: il +était malade,--non, ce n'est pas <i>malade</i> que je +voulais dire, mais il avait précédemment ressenti +trop d'amour pour être capable de tant de faiblesse.--Mais +n'appuyons pas trop sur ce point, afin de ne +pas déprécier les rivages des montagnes et des épaules +blanches, des yeux bleus, des <i>bas</i> plus <i>bleus</i> encore, +des dîmes, des taxes, des créanciers et des portes à +doubles marteaux.</p> + +<p>68. Après avoir vu des contrées et des mœurs romanesques, +où l'on risque sa vie et non des procès +par amour, où l'amour lui-même est une espèce de +frénésie, Juan, arrivé dans un pays où l'amour semblait +à peine une affaire de mode, le trouvait à demi +mercantil et demi-pédantesque; mais il n'en estimait +pas moins la <i>moralité</i> nationale: ajoutons (il +faut, hélas! plaindre et excuser son mauvais goût) +que d'abord il ne trouva pas les femmes jolies.</p> + +<p>69. Je dis <i>d'abord</i>,--car il finit, mais par degrés, +par les trouver bien préférables aux radieuses +beautés que le destin a soumises à l'influence des étoiles +orientales. Raison de plus pour ne jamais se hâter de +juger. Cependant on n'accusera pas de son mauvais +goût son inexpérience:--la vérité, si les hommes +voulaient être de bonne foi, c'est que les choses +nouvelles <i>plaisent</i> toujours moins qu'elles ne <i>frappent</i>.</p> + +<p>70. J'ai voyagé, et pourtant je n'ai pas eu le bonheur +de visiter ces nègres rusés qui séjournent sur les +bords du Nil ou Niger, et dans cette inabordable ville +de Timbuctou<a id="footnotetag197" name="footnotetag197"></a> +<a href="#footnote197"><sup class="sml">197</sup></a>, dont personne ne peut rendre le service +aux géographes de déterminer précisément la +position.--En effet, l'Europe ne pénètre dans l'Afrique +que comme le <i>bos piger</i><a id="footnotetag198" name="footnotetag198"></a> +<a href="#footnote198"><sup class="sml">198</sup></a>. Mais si j'avais été +à Timbuctou, j'aurais dit certainement que le noir +était le vrai beau.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote197" +name="footnote197"><b>Note 197: </b></a><a href="#footnotetag197"> +(retour) </a> Ou Tumbut, ou Tombouctou.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote198" +name="footnote198"><b>Note 198: </b></a><a href="#footnotetag198"> +(retour) </a> Le bœuf paresseux.</blockquote> + +<p>71. Et cela est effectivement; non que je veuille jurer +que le noir est le blanc, mais je soupçonne fort +que, dans le fond, le blanc est noir, et que toute +l'erreur vient de notre coup d'œil. Interrogez un +aveugle, c'est le meilleur juge. Mais peut-être +attaquerez-vous ma proposition?--J'ai cependant +raison, ou, si j'ai tort, je ne me rendrai pas sans +combat.--Il n'y a pour lui ni soir ni matin, et +tout lui semble évidemment ténébreux. Vous, que +prétendez-vous voir? seulement une lueur <i>incertaine</i>.</p> + +<p>72. Mais je reviens à la métaphysique, labyrinthe +dont le fil conducteur est aussi sûr que les remèdes +contre la phthisie, ce brillant insecte qui toujours +escorte une flamme mourante; et cette réflexion +me ramène à la simple physique et à la beauté des +dames étrangères, comparée à celle de nos blanches +et précieuses perles, véritables étés polaires, les unes +<i>tout</i> soleil, et quelques autres <i>tout</i> glace.</p> + +<p>73. Si vous l'aimez mieux, ce sont de vertueuses +sirènes dont la tête est belle, et les parties inférieures +celles d'un poisson<a id="footnotetag199" name="footnotetag199"></a> +<a href="#footnote199"><sup class="sml">199</sup></a>,--non pas qu'elles n'aient, +en général, pour leurs propres désirs, tous les égards +convenables; mais, de même que les Russes se jettent +dans la neige en sortant d'un bain chaud<a id="footnotetag200" name="footnotetag200"></a> +<a href="#footnote200"><sup class="sml">200</sup></a>, ces +créatures, vertueuses dans le fond, même alors +qu'elles se montrent vicieuses, s'abandonnent avec +ardeur aux plus grands écarts, puis tiennent en réserve +le remords, pour s'y plonger ensuite.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote199" +name="footnote199"><b>Note 199: </b></a><a href="#footnotetag199"> +(retour) </a> + +<p><i>Desinit in piscem mulier formosa supernè</i>.<span class="rig"> + (<span class="sc">Horace</span >, <i>De Arte poet.</i>)</span><br><br></p> +</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote200" +name="footnote200"><b>Note 200: </b></a><a href="#footnotetag200"> +(retour) </a> On sait que les Russes se jettent dans la Néva en quittant leurs +bains chauds; singulière antithèse d'habitudes, qui ne paraît leur faire +aucun mal.<span class="rig"> + (<i>Note de Lord Byron</i>.)</span><br><br></blockquote> + +<p>74. Au reste, cela n'a rien de commun avec leur +extérieur. J'ai dit que d'abord Juan ne les avait pas +trouvées jolies; une belle Anglaise en effet dissimule, +--sans doute par charité,--la moitié de ses appas. +Elle aime mieux insensiblement glisser dans les +cœurs que violemment y pénétrer, comme un ennemi +dans une ville ennemie; mais, sauf le premier +instant (si vous en doutez, faites-en l'épreuve), elle +ne manque pas de se conduire, à votre égard, en +alliée sincère.</p> + +<p>75. Elle n'a pas la démarche du cheval arabe ou +de la jeune Andalousienne quand elle revient de la +messe; elle n'a pas, dans son costume, la grâce d'une +Française, ou dans ses regards la flamme des filles +d'Ausonie; sa voix, bien que douce, n'est pas faite +pour moduler ces airs de <i>bravoure</i> (dont je suis encore +à concevoir le charme, et pourtant j'habite l'Italie +depuis sept ans, et j'ai ou j'ai eu une oreille +capable d'apprécier toute espèce de sons<a id="footnotetag201" name="footnotetag201"></a> +<a href="#footnote201"><sup class="sml">201</sup></a>.)</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote201" +name="footnote201"><b>Note 201: </b></a><a href="#footnotetag201"> +(retour) </a> Voyez la note du poète sur la strophe 46 du chant <span class="sc">xvi</span >.</blockquote> + +<p>76. Elle ne peut faire ces choses, et une ou deux +autres, avec l'aisance et la vivacité qui nous séduisent +et servent si bien la cause du diable; elle n'a +pas un sourire fripon; elle ne sait pas trancher en +une seule entrevue toutes les incertitudes (talent précieux +pour sauver le tems et les peines); mais, en +dépit des longueurs et des ennuis qu'elle vous donne +à supporter, soignez-la, et vous serez payé au centuple +de vos avances.</p> + +<p>77. Et si réellement elle se prend d'une <i>grande +passion</i>, c'est vraiment bien alors pour tout de bon. +Neuf fois sur dix, c'est affaire de mode, de caprice +ou de coquetterie; c'est pur désir de se mettre en +vue; ravissement d'un enfant qui se voit paré d'une +nouvelle ceinture, ou espérance de faire saigner le +cœur d'une rivale; mais la dixième fois sera un ouragan: +on ne peut prédire ce qu'elle fera ou songera +à faire.</p> + +<p>78. La raison en est simple.--Si le scandale intervient, +elle se voit déshéritée de sa <i>caste</i>, comme +un autre Paria; et quand la susceptibilité des lois a +rempli les papiers publics d'un millier de commentaires, +la société, cette porcelaine sans défaut, s'empresse +(l'odieuse hypocrite!) de la bannir et de la +reléguer, comme Marius, parmi les ruines de sa +vertu; car l'honneur est une Carthage qu'on ne reconstruit +pas de sitôt.</p> + +<p>79. Peut-être cela est-il pour le mieux,--peut-être +est-ce l'interprétation du texte de l'Évangile: +<i>Ne péchez plus, vos péchés vous sont remis</i>.--Mais +laissons aux dévots le soin de faire eux-mêmes leurs +comptes. Dans les autres pays, bien que sans doute +fort à tort, la femme qui s'est égarée trouve toujours +ouverte--la porte qui peut la ramener à la <i>vertu</i>.--Ainsi +nomme-t-on la dame qui ne devrait jamais +quitter le logis de personne.</p> + +<p>80. Pour moi, je laisse la question au point où je +l'ai trouvée; seulement je sais que, grâces à la rigueur +de notre morale, les gens oublient dix fois +plus volontiers ses préceptes, et ne redoutent plus +--le crime, mais le scandale du crime. Quant à la +chasteté, ce ne sont pas toutes les lois que rappellent +vos plus sévères légistes, qui pourront la comprimer. +Vous n'avez pu prévenir le délit, et voilà +que vous l'aggravez en ne laissant que le désespoir +à ceux qui voudraient se repentir.</p> + +<p>81. Mais Juan n'était pas casuiste; il s'était peu +appliqué à l'étude morale du genre humain: d'ailleurs, +sur plusieurs centaines de dames, il n'en trouvait +pas une seule à son goût, un peu <i>blasé</i>, il est +vrai. Il ne faut pas être étonné de l'écorce tant soit +peu dure de son cœur: ses succès passés, sans lui +donner trop d'orgueil, avaient cependant émoussé +sa sensibilité.</p> + +<p>82. Son attention était aussi distraite par le parlement +et toutes les autres <i>houses</i><a id="footnotetag202" name="footnotetag202"></a> +<a href="#footnote202"><sup class="sml">202</sup></a>; souvent il venait +s'asseoir, de nuit, sous la <i>galerie</i><a id="footnotetag203" name="footnotetag203"></a> +<a href="#footnote203"><sup class="sml">203</sup></a>, pour entendre +les mémorables débats qui appelaient alors (et non +plus, appellent) l'attention du monde: véritable +tonnerre septentrional, dont les carreaux éclairaient +jusqu'aux lieux où paissent les <i>musk-bulls</i><a id="footnotetag204" name="footnotetag204"></a> +<a href="#footnote204"><sup class="sml">204</sup></a>. Juan s'était +arrêté un instant derrière le trône,--mais Grey +ne l'avait pas encore approché, et Chatham venait +de le quitter<a id="footnotetag205" name="footnotetag205"></a> +<a href="#footnote205"><sup class="sml">205</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote202" +name="footnote202"><b>Note 202: </b></a><a href="#footnotetag202"> +(retour) </a> Le parlement se compose de <i>the house of lords</i> (la chambre des +lords), et <i>the house of commons</i> (la chambre des communes). Il y a +de plus, à Londres, une foule d'édifices qui portent le nom de <i>house</i>, +comme <i>Carlton-House</i>, <i>Mansion-House</i>, etc.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote203" +name="footnote203"><b>Note 203: </b></a><a href="#footnotetag203"> +(retour) </a> <i>La galerie</i> où se placent les étrangers qui veulent assister aux +séances de la chambre des communes peut contenir cent trente à cent +quarante personnes: elle est placée en face du fauteuil de l'<i>orateur</i> (le +président). Elle n'est ouverte que de nuit à ceux qui ont obtenu des +billets de faveur. Les réglemens de la chambre défendent, même rigoureusement, +à tout étranger de pénétrer dans le lieu des séances, mais +ce réglement n'a jamais été bien exécuté.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote204" +name="footnote204"><b>Note 204: </b></a><a href="#footnotetag204"> +(retour) </a> Le <i>musk-bull</i>, taureau à musc, habite les régions polaires et les +natives contrées des <i>aurores boréales</i>. On peut en voir la description +et la figure dans le <i>Voyage de Parry à la recherche d'un passage +nord-ouest</i>.<span class="rig"> + (<i>Note de Lord Byron</i>.)</span><br><br></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote205" +name="footnote205"><b>Note 205: </b></a><a href="#footnotetag205"> +(retour) </a> A l'époque du voyage de Don Juan, la tribune anglaise jetait, en +effet, le plus vif éclat. A lord Chatham, l'illustre père de Pitt, venaient +de succéder les Burke, les Sheridan, les Fox, les Wilberforce, etc. + +<p>Lord Grey, l'un des plus eloquens défenseurs des libertés anglaises, +mais que l'on soupçonne de politique apostasie, depuis la mort de +Castlereagh.</p></blockquote> + +<p>83. Cependant, à la fin de la session, il vit ce +noble spectacle (quand une nation est <i>réellement</i> libre) +d'un roi élevé sur un trône constitutionnel, +trône le plus glorieux de tous, en dépit de la terreur +de ces despotes--dont l'éducation ne sera jamais +complétée que par les conquêtes de la liberté. Ce +n'est pas la splendeur seule qui pénètre de respect +les yeux et le cœur,--c'est la sécurité publique.</p> + +<p>84. Il vit aussi (n'importe ce qu'il est aujourd'hui) +un prince<a id="footnotetag206" name="footnotetag206"></a> +<a href="#footnote206"><sup class="sml">206</sup></a>, le prince des princes, riche d'espérances +comme les premiers jours du printems, et +dont le regard seul avait un charme magique. Le +seing de la royauté était imprimé sur son front, et +cependant il avait <i>alors</i>, et sans aucun alliage de +fatuité ou d'affectation; la grâce, si rare en tout +pays, d'un cavalier accompli de la tête aux pieds.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote206" +name="footnote206"><b>Note 206: </b></a><a href="#footnotetag206"> +(retour) </a> Le prince de Galles, aujourd'hui Georges IV.</blockquote> + +<p>85. Comme nous l'avons dit, Juan fut donc admis +dans la meilleure société. Là, je crains bien que, +malgré son éducation et son bon naturel, il ne lui soit +arrivé ce qu'on voit arriver le plus souvent;--car +son esprit, son enjouement et son air distingué l'exposaient +aux plus fréquentes tentations, en dépit de +ses efforts pour les éviter.</p> + +<p>86. Mais auxquelles, où, avec qui, quand, et +comment? voilà ce que je me garderai d'exposer à la +hâte. Mon but (en dépit de tout ce qu'on peut dire) +est uniquement la <i>morale</i>; je ne sais si le moment +n'est pas arrivé d'humecter les paupières de mes lecteurs +et d'épuiser tout ce qu'ils ont de sensibilité; +je voudrais édifier au pathétique un monument aussi +colossal que la statue que le fils de Philippe pensait +faire avec le mont Athos<a id="footnotetag207" name="footnotetag207"></a> +<a href="#footnote207"><sup class="sml">207</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote207" +name="footnote207"><b>Note 207: </b></a><a href="#footnotetag207"> +(retour) </a> Un sculpteur avait formé le projet de transformer le mont Athos en +une statue d'Alexandre, avec une ville dans une main, un fleuve, je +crois, dans son gousset, et divers autres attributs du même genre. +Alexandre n'est plus, mais l'Athos subsiste encore pour contempler avant +peu, je l'espère, une nouvelle génération d'hommes libres.<span class="rig"> + (<i>Note de Lord Byron</i>.)</span><br><br></blockquote> + +<p>87. Ici finit le douzième chant de notre introduction. +Quand nous en serons au corps de l'ouvrage, +vous le verrez tout autre que ce qu'en conjecturent +déjà certaines gens. Le plan n'est encore qu'en fermentation; +il m'est donc impossible, lecteur, de +commencer à l'étendre: c'est votre affaire et non la +mienne. Le vrai talent ne doit rechercher ni craindre +vos dédains.</p> + +<p>88. Et si mon tonnerre ne gronde pas toujours, +rappelez-vous, du moins, que je vous ai déjà donné +la plus horrible tempête et la plus belle bataille qu'on +ait jamais obtenues des élémens ou des glaives: ajoutez +le plus sublime des--ma foi je ne sais quoi.--Qu'exigerait +de plus un usurier? et pourtant, mon +plus beau chant, après celui qui traitera de l'astronomie, +est celui que je consacrerai à l'<i>économie politique</i>.</p> + +<p>89. Ce sujet est la condition de la popularité. Aujourd'hui, +quand il reste à peine une seule barrière +à la liberté publique, il est d'un bon patriote d'indiquer +le meilleur moyen de la briser. Ainsi, <i>mon +plan</i> (à moins que par singularité je ne le mette en +réserve) ne peut manquer d'être adopté. En attendant, +lisez tous les <i>amortisseurs</i> de la dette nationale, +et venez me dire ce que vous pensez de nos fameux +penseurs.</p> + +<br><br> +<hr> +<h2><i>Chant Treizième</i>.</h2> +<hr class="short"> +<br> + + + +<p>1. Maintenant, j'entends être sérieux:--il le +faut, puisque le rire lui-même devient une affaire +sérieuse, et que maintenant la vertu juge criminel, +et la critique dangereux, de tourner le vice en ridicule. +D'ailleurs, la tristesse est une source de sublime +(un peu fatigante, il est vrai, quand elle se +prolonge), et telle qu'un vieux temple appuyé sur +une seule colonne, ma lyre ne va plus moduler que +des accords graves et solennels.</p> + +<p>2. Lady Adeline <i>Amundeville</i> (vieux nom normand +que peuvent retrouver dans les généalogies +ceux qui aiment encore à consulter ces derniers restes +de la puissance féodale) avait une haute naissance; +elle était riche par la <i>grâce</i> dernière de son père, et +belle, même dans un pays où les beautés sont extrêmement +communes;--la Grande-Bretagne (c'est +du moins l'avis des véritables patriotes) étant le sol +le mieux partagé en corps et en ames.</p> + +<p>3. Je ne leur riposterai pas, ce n'est pas là ma <i>reprise</i><a id="footnotetag208" name="footnotetag208"></a> +<a href="#footnote208"><sup class="sml">208</sup></a>; +je leur laisse leur goût, sans doute excellent. +Un œil est un œil; qu'il soit bleu ou noir, peu importe; +commençons donc par déclarer absurde toute +dispute sûr les couleurs:--il ne faut s'inquiéter que +des bonnes qualités; car le beau sexe ne peut pas +cesser d'être <i>beau</i>, et nul homme, avant trente ans, +ne devrait supposer qu'il existât une seule femme +<i>ordinaire</i>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote208" +name="footnote208"><b>Note 208: </b></a><a href="#footnotetag208"> +(retour) </a> Dernier mot que prononce un acteur, et qu'attend l'interlocuteur +pour reprendre.</blockquote> + +<p>4. Mais une fois arrivée l'époque calme et tant soit +peu insipide où notre lune cesse d'être dans son +plein, et où commence pour nous une série de jours +plus paisibles, nous acquérons le droit de critique et +de louange. L'indifférence a déjà assoupi nos passions; +nous entrons dans les voies de la sagesse, puis +notre visage et toute notre figure nous avertissent +qu'il est tems de céder la place à de plus jeunes.</p> + +<p>5. Je sais bien que plusieurs, mécontens, comme +un homme en place, d'abandonner leur poste, emploient +tous les moyens pour éloigner cette ère nouvelle. +Efforts chimériques; pour toujours ils ont +passé la ligne équinoxiale de la vie; mais il leur +reste le Bordeaux et le Madère pour humecter l'aride +déclin de leurs années. Les réunions de comté, le +parlement, la dette publique; et je ne sais quoi encore, +peuvent aussi leur apporter des consolations.</p> + +<p>6. Et n'ont-ils pas la religion, la réforme législative, +la paix, la guerre, les taxes, ce qu'on appelle +la <i>nation</i>, et enfin l'espoir de devenir le pilote du +vaisseau en tems d'orage? N'ont-ils pas les spéculations +immobilières et financières? Au lieu des joies +de l'amour, illusion trop frivole, celles d'une haine +mutuelle ne peuvent-elles entretenir la chaleur de +leur sang? La haine est, sans contredit, le plus durable +des plaisirs: on aime pour un jour, et c'est à +loisir qu'on déteste.</p> + +<p>7. L'austère Johnson, ce grand moraliste, faisait +un aveu sincère: c'est qu'il <i>aimait un homme sincèrement +vindicatif</i><a id="footnotetag209" name="footnotetag209"></a> +<a href="#footnote209"><sup class="sml">209</sup></a>: Voilà, depuis mille ans ou plus, +la seule vérité qu'on ait eu le courage de professer; +mais peut-être le vieux malin bonhomme la disait-il +en plaisantant.--Pour moi, simple spectateur, je +regarde les palais ou les chaumières, à peu près de +l'œil du Méphistophélès de Goethe<a id="footnotetag210" name="footnotetag210"></a> +<a href="#footnote210"><sup class="sml">210</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote209" +name="footnote209"><b>Note 209: </b></a><a href="#footnotetag209"> +(retour) </a> «Monsieur, j'aime un homme qui hait franchement.» (Voyez la +<i>Vie du docteur Johnson</i>, etc.)<span class="rig"> + (<i>Note de Lord Byron</i>.)</span><br><br></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote210" +name="footnote210"><b>Note 210: </b></a><a href="#footnotetag210"> +(retour) </a> Bien des personnes feront un crime à Lord Byron de cet aveu: +dans le monde, il n'y a que les dupes ou les victimes des injustices +sociales qui pardonnent à ceux qui témoignent leur mépris pour la +société.</blockquote> + +<p>8. Mais je n'aime ni ne hais avec beaucoup d'excès: +autrefois, il en était autrement. Si de tems en +tems il m'arrive de ricaner, c'est que je ne puis +faire moins, ou c'est que l'épigramme est utile à +mes rimes. J'aurais été fort enclin à redresser les erreurs +humaines et à prêcher le monde au lieu de le +fustiger; mais Cervantes, dans son trop véridique +roman de <i>Don Quichotte</i>, m'a trop bien montré l'extravagance +de pareilles tentatives.</p> + +<p>9. De tous les romans c'est le plus désolant;-- +d'autant plus désolant, qu'il nous fait sourire. Son +héros est honnête: il ne cesse de poursuivre la justice.--Terrasser +les félons, voilà son but; combattre +les méchans, telle est sa récompense: c'est la +vertu seule qui cause sa folie.--Mais que ses aventures +sont douloureuses à suivre!--Plus douloureuse +encore est la grande leçon morale que tirent +ceux qui réfléchissent de ce véritable poème épique.</p> + +<p>10. Redresser les torts, venger les opprimés, secourir +les dames et détruire les méchans, affronter +seul les puissances réunies, et délivrer ses concitoyens +asservis du joug de l'étranger:--faut-il, +hélas! reléguer tous ces nobles projets parmi les +rêves illusoires de notre imagination? Serait-il ridicule +de courir après la gloire en dépit de tous les +obstacles? Et Socrate lui-même ne serait-il donc que +le Don Quichotte de la sagesse<a id="footnotetag211" name="footnotetag211"></a> +<a href="#footnote211"><sup class="sml">211</sup></a>?</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote211" +name="footnote211"><b>Note 211: </b></a><a href="#footnotetag211"> +(retour) </a> On pourrait soutenir avec avantage que les livres les plus pernicieux +et les plus immoraux sont ceux qui, sous prétexte de châtier un ridicule, +s'attaquent à l'excès même de la vertu; car cet excès lui-même est encore +respectable. Le <i>Misanthrope</i> de Molière, le <i>Don Quichotte</i> de +Cervantes, le <i>Candide</i> de Voltaire, ont peut-être puissamment contribué +à réduire le monde à cette habitude d'égoïsme et d'insouciance que l'on +ne saurait trop déplorer aujourd'hui; et du moins conviendra-t-on que +l'effet de ces trois désolans chefs-d'œuvre n'est pas celui que produisent +les <i>Satires de Juvénal, Tartuffe, Turcaret</i>, les <i>Lettres persanes</i>, +ou même le <i>Don Juan</i>.</blockquote> + +<p>11. Un sourire de Cervantes anéantit la chevalerie +espagnole: d'une simple épigramme il rompit le bras +droit de sa patrie.--L'Espagne, à compter de ce +jour, n'enfanta plus que rarement des héros; mais +quand les romans la charmaient, le monde entier +s'ouvrait devant ses brillans guerriers; tel fut l'effet +du génie de Cervantes, et toute sa gloire, comme +écrivain, devait être le prix de la ruine de sa patrie.</p> + +<p>12. Je reprends <i>mes vieilles lunes</i><a id="footnotetag212" name="footnotetag212"></a> +<a href="#footnote212"><sup class="sml">212</sup></a>, les digressions, +et j'oublie lady Adeline Amundeville: de toutes +les beautés que Juan avait vues, elle fut la plus fatale +à son repos, et cependant elle n'était pas coupable +et ne cherchait pas à lui nuire. Mais l'amour, mais +la destinée (cette dernière est la meilleure excuse de +nos sentimens intimes), tendirent un filet sous leurs +pas, et finirent par les y prendre.--Je voudrais +bien les empêcher d'y tomber, mais la vie est un +sphinx, et je ne suis pas un Œdipe.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote212" +name="footnote212"><b>Note 212: </b></a><a href="#footnotetag212"> +(retour) </a> Citation.</blockquote> + +<p>13. Je dis l'histoire telle qu'elle est, et je ne puis +hasarder une autre solution: <i>Davus sum</i><a id="footnotetag213" name="footnotetag213"></a> +<a href="#footnote213"><sup class="sml">213</sup></a>. J'arrive +maintenant au couple. Dans la ruche du beau monde, +l'aimable Adeline était la reine-abeille et le miroir de +tout ce qu'il renfermait de <i>beau</i>. Ses charmes obligeaient +tous les hommes à parler, toutes les femmes +à se taire. Or, c'était bien un miracle que ce dernier +effet; ainsi le jugea-t-on dans le tems, et depuis, +oncques ne s'est-il reproduit.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote213" +name="footnote213"><b>Note 213: </b></a><a href="#footnotetag213"> +(retour) </a> Horace, satire <span class="sc">vii</span >, liv. <span class="sc">ii</span >.</blockquote> + +<p>14. Elle était chaste, au désespoir de la médisance, +et elle avait épousé celui qu'elle aimait le +mieux,--un homme connu dans les conseils publics +de sa patrie, froid, véritable Anglais, imperturbable, +et pourtant capable d'agir avec feu dans +l'occasion; fier de lui-même autant que d'elle; l'un +et l'autre défiant la critique du monde, et paraissant +se confier entièrement, elle dans sa vertu, lui +dans sa <i>hauteur</i>.</p> + +<p>15. Il advint que des questions diplomatiques relatives +aux affaires publiques devinrent l'occasion de +plusieurs conférences, dans leurs hôtels respectifs, +entre lui et Don Juan. Malgré sa réserve et son habituelle +défiance des spécieux dehors, il ne tarda +pas à remarquer la grande jeunesse, la patience et +les talens de Juan; ces qualités devinrent, dans son +esprit altier, la base d'une véritable estime, et donnèrent +naissance à ce sentiment mutuel qu'en style +de cour on décore du nom d'<i>amitié</i>.</p> + +<p>16. Ainsi, lord Henry était défiant autant qu'on +pouvait l'attendre de sa réserve et de sa fierté habituelles; +il ne se hâtait pas de juger un homme,--mais +une fois qu'il avait arrêté son jugement, bon +ou mauvais, avantageux ou défavorable, il le maintenait +avec cette opiniâtreté orgueilleuse dont le flux +impérieux n'admet pas de décroissance. Dans ses +haines ou ses affections, il eût rougi de prendre un +guide, parce que c'était à <i>son bon plaisir</i> qu'il appartenait +d'en décider.</p> + +<p>17. Voilà pourquoi ses amitiés et ses répugnances, +quoique souvent bien fondées (et cela ne faisait que +confirmer ses préjugés), ressemblaient aux lois des +Mèdes et des Perses: elles ne pouvaient abroger ce +qu'elles avaient précédemment résolu. Ses sentimens +n'avaient pas les accès étranges et, pour ainsi dire, +intermittens des volontés ordinaires; il ne se chagrinait +pas de ce qui aurait dû l'égayer;--il laissait +aux autres hommes cette inconsistance, véritable +alternative de frisson et de transpiration +brûlante.</p> + +<p>18. «Il n'est pas au pouvoir des mortels de commander +le succès; mais <i>fais mieux</i>, Sempronius, +<i>ne</i> le mérite <i>pas</i><a id="footnotetag214" name="footnotetag214"></a> +<a href="#footnote214"><sup class="sml">214</sup></a>.» Et que l'on suive mon conseil, +on ne s'en trouvera pas plus mal. Soyez circonspect, +ayez égard au tems et sachez toujours vous en servir. +Éloignez-vous de bonne grâce, si la presse est +trop forte, et, quant à votre conscience, songez à la +corroborer.--Semblable au maître d'équitation ou +de pugilisme, elle fera, si vous l'y habituez, les exercices +les plus difficiles, sans la moindre gêne.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote214" +name="footnote214"><b>Note 214: </b></a><a href="#footnotetag214"> +(retour) </a> Citation.</blockquote> + +<p>19. Lord Henry aimait aussi à faire sentir sa supériorité; +grands ou petits, c'est la passion de tous +les hommes: le plus humble trouve encore, du +moins le croit-il, un plus humble qu'il soumet à son +ascendant. Il n'est rien peut-être de plus insupportable +que le fardeau d'un amour-propre solitaire, et +les hommes se montrent toujours généreux dans sa +répartition: quand ils se courbent, ils voudraient +voir d'autres se traîner.</p> + +<p>20. Juan, son égal en naissance, en fortune et en +rang, ne lui permettait d'exiger aucune espèce de +distinction. Mais il avait sur lui le désavantage des +années, et celui non moins grand, à son avis, de la +patrie;--car les fiers Bretons ont cette liberté de +langue et de plume que réclament vainement aujourd'hui +toutes les autres nations modernes. Lord +Henry était d'ailleurs un orateur infatigable, et peu +de membres du parlement quittaient la salle des +séances plus tard que lui.</p> + +<p>21. C'était bien là des supériorités, et alors il se +disait,--c'était son faible, mais nullement son malheur,--que +personne mieux que lui n'était peut-être +au fait des secrets de la cour, attendu que +lui-même avait été ministre. Il se plaisait à faire +part de son expérience; surtout il brillait dans les +momens de troubles. En un mot, il cumulait les qualités +qui procurent le plus de faveur: il n'avait pas +cessé d'être patriote, et avait été quelquefois en +place.</p> + +<p>22. Le gentil Espagnol lui plaisait à cause de sa gravité: +il considérait aussi beaucoup en lui l'air docile +et gracieux avec lequel, malgré sa jeunesse, il se +rendait à ses raisonnemens, ou la fière humilité +qu'en d'autres cas il montrait en le contredisant. +Henry connaissait le monde; il ne voyait pas de dépravation +dans des fautes qui souvent, comme des +herbes parasites, attestent la fertilité d'un terrain: +il faut pourtant que la première moisson les fasse à +jamais disparaître;--autrement elles deviennent +trop difficiles à extirper.</p> + +<p>23. Ils parlaient donc ensemble de Madrid, de +Constantinople et d'autres semblables lieux éloignés, +où les peuples suivent toujours les ordres qu'on leur +donne, ou bien ont besoin de l'intervention étrangère +pour s'en dispenser. Ils causaient aussi <i>chevaux</i>: +Henry était un bon écuyer, comme la plupart des +Anglais; il aimait les coursiers de race, et Juan, en +digne fils de l'Andalousie, conduisait un cheval aussi +facilement que les despotes conduisent un Russe.</p> + +<p>24. Leur intimité se fortifiait dans les <i>routs</i> de +grand ton, dans les dîners diplomatiques et ailleurs +encore;--car Juan, comme un des premiers frères +de la franc-maçonnerie, se trouvait partout à sa place. +Henry avait la plus haute idée de ses talens, et ses +manières annonçaient assez la noblesse d'extraction +de sa mère. Or, tout le monde accueille avec empressement +celui dont l'éducation n'est pas inférieure +à la naissance.</p> + +<p>25. <i>Blank-Blank<a id="footnotetag215" name="footnotetag215"></a> +<a href="#footnote215"><sup class="sml">215</sup></a> Square</i>,--car je ne veux pas, +en désignant les rues, mettre sur la voie du <i>square</i>; +les hommes; médisans comme ils sont, et toujours +prêts à mêler leur ivraie au froment des auteurs, +pourraient m'accuser d'avoir fait de scandaleuses allusions +(auxquelles je n'ai jamais songé) à des aventures +amoureuses divulguées, ou qui doivent bientôt +l'être.--Je commence donc par déclarer que +<i>Blank-Blank</i> est le square où se trouvait l'hôtel de +lord Henry.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote215" +name="footnote215"><b>Note 215: </b></a><a href="#footnotetag215"> +(retour) </a> C'est-à-dire <i>tel et tel, anonyme</i>. Le premier <i>blank</i> remplace le +nom de la rue, le second, celui du <i>square</i>.</blockquote> + +<p>26. Il <i>est</i> encore un autre charitable motif<a id="footnotetag216" name="footnotetag216"></a> +<a href="#footnote216"><sup class="sml">216</sup></a> pour +conserver l'anonyme aux squares et aux rues. Dans +la capitale il se passe rarement une saison sans que +l'honneur de quelque illustre maison ne reçoive de +graves et intestines atteintes;--dont la médisance +s'empresse de faire son profit. Je pourrais trébucher, +sans le savoir, sur une de ces maisons, à moins de +m'être provisoirement enquis des squares les plus +chastes.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote216" +name="footnote216"><b>Note 216: </b></a><a href="#footnotetag216"> +(retour) </a> Byron emploie ici le vieux mot <i>bin</i>, troisième personne du présent +du verbe <i>to be</i> (être), qu'on retrouve dans un charmant couplet du +<i>Cymbeline</i> de Shakspeare, acte <span class="sc">ii</span >, scène 3. «Écoutez! écoutez! L'alouette +chante aux portes du ciel, et Phébus se lève pour rafraîchir +ses coursiers dans les sources qu'épanche le calice des fleurs. La marguerite +commence à montrer ses yeux d'or; éveillez-vous, ma douce +lady, avec tout ce qui est beau dans le monde. Éveillez-vous, éveillez-vous!» + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p><i>With every thing that pretty</i> bin</p> +<p><i>My lady sweet, arise</i>.</p> +</div></div> +</blockquote> + +<p>27. Il est vrai que je pourrais choisir Piccadilly<a id="footnotetag217" name="footnotetag217"></a> +<a href="#footnote217"><sup class="sml">217</sup></a>, +endroit où l'on ne connaît pas les <i>peccadilles</i>; mais, +bons ou mauvais, j'ai des motifs pour me tenir éloigné +de ce chaste sanctuaire. Ainsi, je ne veux nommer +rue, place ou <i>square</i>, tant que je n'en aurai pas +découvert une à laquelle on ne puisse rien reprocher; +en un mot; un temple virginal de l'innocence +de cœur. Telle est--Ma foi j'ai perdu mon plan de +Londres.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote217" +name="footnote217"><b>Note 217: </b></a><a href="#footnotetag217"> +(retour) </a> Piccadilly est l'une des plus longues rues de Londres, et par conséquent +de celles où les allusions indirectes seraient le plus équivoques.</blockquote> + +<p>28. Dans cet hôtel de lord Henry, à <i>Blank-Blank +Square</i>, Juan était un hôte <i>recherché</i><a id="footnotetag218" name="footnotetag218"></a> +<a href="#footnote218"><sup class="sml">218</sup></a> et toujours +bienvenu; le même accueil se faisait à plusieurs +autres jeunes gens de famille, à quelques-uns qui +n'avaient pour armoiries que leur mérite ou leurs +richesses, passeport toujours excellent. D'autres encore +devaient leur recommandation (la meilleure de +toutes,) à la mode. Souvent il suffit d'un habit bien +fait pour obtenir la préférence sur tous les autres.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote218" +name="footnote218"><b>Note 218: </b></a><a href="#footnotetag218"> +(retour) </a> En français.</blockquote> + +<p>29. Puisque <i>le salut est dans la multitude des conseillers</i>, +comme l'a dit Salomon, ou quelqu'un pour +lui, dans un moment de sagesse et de gravité,--et +chaque jour nous en fournit bien la preuve dans +le parlement, le barreau, les discussions verbales; +en un mot, partout où se peut déployer la sagesse +collective. C'est même la seule cause qu'on puisse +donner de l'opulence et de la félicité actuelle de la +Grande-Bretagne.--</p> + +<p>30. Mais de même que, pour les hommes, <i>le salut +est enté sur le nombre des conseillers</i>,--pour les +dames, une société nombreuse est la sauvegarde de +la vertu; ou si, du moins, elles viennent à chanceler, +l'embarras du choix augmente alors leur indécision;--la +variété même leur présente un obstacle. L'aspect +d'une multitude de rochers <i>nous</i> met plus en +garde contre les naufrages: il en est ainsi des femmes; +et dussent quelques personnages s'en irriter, +une réunion de sots est la mère de la sûreté.</p> + +<p>31. Mais Adeline n'avait pas besoin d'un pareil +bouclier, qui réellement ne laisse plus rien à faire à +la pure vertu ou à la bonne éducation. Sa principale +ressource était dans la force de son ame, qui lui faisait +toujours apprécier la juste valeur de chaque +homme. Quant à la coquetterie, elle dédaignait d'en +faire usage; sûre d'être admirée, elle écoutait avec +indifférence les éloges: c'était pour elle un tribut de +tous les jours.</p> + +<p>32. Pour tous, elle se montrait polie sans ostentation; +pour quelques-uns, elle témoignait cette +sorte d'attention, flatteuse il est vrai, mais dont la +flatterie ne peut porter la moindre atteinte à la dignité +de l'épouse ou de la jeune fille.--C'était une +aimable, une naturelle et expressive déférence pour +ceux qui étaient ou passaient pour être des esprits +supérieurs,--et qui n'avait d'autre but que de consoler +ces soucieuses illustrations d'être illustres<a id="footnotetag219" name="footnotetag219"></a> +<a href="#footnote219"><sup class="sml">219</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote219" +name="footnote219"><b>Note 219: </b></a><a href="#footnotetag219"> +(retour) </a> Je ne puis m'empêcher de relever ici M.A.P. Il traduit ce vers + +<p class="mid"><i>Just to console sad glory for being glorious</i></p> + +<p>par: «Courtoisie suffisante pour consoler <i>de</i> la triste gloire d'être glorieuse,» +ce qui est inintelligible. Puis, en note, il prétend qu'il y +a une <i>intention ironique dans ce pléonasme</i>. Il n'y a, dans ce vers, ni +ironie ni même pléonasme: il n'y a qu'une belle pensée.</p></blockquote> + +<p>33. C'est, à dire vrai, sous tous les rapports et à +quelques exceptions près, un pénible et redoutable +apanage. Examinez le maintien de ces personnages +distingués qui furent ou sont aujourd'hui le point de +mire des louanges, louanges de persécution; examinez +le plus vanté lui-même: dans le cercle lumineux +qui éclaire ce vivant laurier; que reconnaissez-vous?--un +sombre nuage recouvert d'or.</p> + +<p>34. Adeline possédait encore cette sérénité patricienne, +polie dans ses formes, et qui ne dépasse +jamais la ligne des expressions naturelles. C'est ainsi +qu'un mandarin ne semble jamais trouver rien de +beau;--du moins se garde-t-il toujours de paraître +agréablement surpris de quelque chose.--Et il se +peut faire que nous ayons pris ce genre des Chinois,--</p> + +<p>35. Ou peut-être bien d'Horace: son <i>nil admirari</i> +était ce qu'il appelait <i>l'Art du bonheur</i>, art sur lequel +ne sont pas d'accord les artistes, et qu'ils n'ont pas +encore exploité avec grand succès. Quoi qu'il en +soit, il faut user de circonspection: on n'a rien, +<i>certes</i>, à redouter de l'indifférence, tandis que dans +la bonne société un naïf enthousiasme est vraiment +une morale ivrognerie<a id="footnotetag220" name="footnotetag220"></a> +<a href="#footnote220"><sup class="sml">220</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote220" +name="footnote220"><b>Note 220: </b></a><a href="#footnotetag220"> +(retour) </a> <i>A moral</i> imbriety. Notre mot <i>ivresse</i>, se prenant plus souvent +sous un point de vue moral, n'aurait pas complètement rendu l'idée +originale.</blockquote> + +<p>36. Mais Adeline n'était pas indifférente, car (employons +un lieu commun), de même que la lave d'un +volcan recouvert de neige est plus brûlante,--<i>et</i> +<i>cœtera</i>. Continuerai-je?--Non; je déteste de suivre +à la piste une métaphore usée, et j'abandonne celle +d'un volcan, trop fréquemment employée. Pauvres +volcans! combien ne vous avons-nous pas, moi et +d'autres, réveillés, jusqu'au point de nous perdre +entièrement dans vos fumées!</p> + +<p>37. Un moment! et je vous offrirai une autre +figure.--Une bouteille de Champagne; qu'en dites-vous? +Refroidie en glace vineuse, il ne reste plus +dans le centre que quelques gouttes, un verre à peu +près, d'une immortelle rosée; mais cette rosée est +au-dessus de tout prix, et c'est la plus généreuse +qu'on ait jamais exprimée de grappes généreuses.</p> + +<p>38. C'est toute la matière spiritueuse réduite elle-même +en quintessence. Ainsi que les plus froids dehors +peuvent concentrer dans leur glace apparente +un secret nectar, et tels sont bien des gens--quoique +pour le moment j'aie seulement en vue celle +qui va offrir à ma muse l'occasion toujours désirée +de débiter ses leçons de morale,--vos gens froids +sont inappréciables une fois que vous avez rompu +leur maudite glace.</p> + +<p>39. Mais, après tout, cette apparente froideur est +le passage nord-ouest qui conduit aux brûlantes +Indes de l'ame<a id="footnotetag221" name="footnotetag221"></a> +<a href="#footnote221"><sup class="sml">221</sup></a>. Tant que les bons vaisseaux chargés +de le découvrir n'auront pas exactement reconnu le +pole, il en résultera (malgré les favorables présages +que fournissent les efforts de Parry) que les explorateurs +pourront fort bien échouer sur un banc; et +si le pole, au lieu de s'ouvrir devant eux, est entièrement +fermé de glaces (chance fort possible), c'est +un voyage ou un équipage perdus.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote221" +name="footnote221"><b>Note 221: </b></a><a href="#footnotetag221"> +(retour) </a> Les fameux voyages du capitaine Parry à la recherche de ce passage +fixent, depuis plusieurs années, l'attention de l'Europe. Jusqu'à présent +le succès est loin d'en être incontestable.</blockquote> + +<p>40. Et tandis que les jeunes novices feraient mieux +(ainsi que ces navigateurs) de croiser d'abord paisiblement +sur l'océan féminin: ceux qui n'en sont +plus à leur début devraient avoir assez de bon sens +pour rentrer au port avant que le tems n'ait arboré, +devant leurs yeux, le signal de son grisonnant pavillon. +Il faut savoir décliner le passé, le terrible +<i>fuimus</i> de toutes les choses humaines, quand le dernier +fil de la trame de la vie est prêt à se rompre +entre l'héritier et la goutte dévorante.</p> + +<p>41. Mais il faut bien que le ciel s'amuse: ses amusemens +sont parfois, il est vrai, assez inhumains.--Il +n'y faut pas réfléchir.--Le monde, après tout, +justifie parfaitement (ne serait-ce que pour nous +rendre courage) l'assertion que tout est bien comme +il est; et d'ailleurs cette doctrine diabolique des +Persans sur les deux principes, enfante autant de +doutes que toute autre doctrine qui jamais ait plaidé +pour ou contre la foi.</p> + +<p>42. L'hiver anglais,--finissant en juillet pour recommencer +en août,--était maintenant écoulé. C'est +le paradis des postillons: les roues s'ébranlent; on +les voit voler sur toutes les routes, à l'est, au sud, +à l'ouest ou au nord. Mais qui s'intéresse le moins +du monde aux pauvres chevaux de poste? L'homme +réserve sa sensibilité pour lui-même ou pour son +fils, si toutefois ledit fils n'a pas augmenté, au collége, +ses dettes plus que ses connaissances.</p> + +<p>43. L'hiver de Londres<a id="footnotetag222" name="footnotetag222"></a> +<a href="#footnote222"><sup class="sml">222</sup></a> finit en juillet,--un peu +plus tard quelquefois. Ici, vous pouvez m'en croire, +mettez-moi sur le dos toutes les bévues qu'il vous +plaira, je soutiendrai toujours qu'en ce moment ma +muse a l'infaillibilité d'un tuyau thermométrique<a id="footnotetag223" name="footnotetag223"></a> +<a href="#footnote223"><sup class="sml">223</sup></a>. +Notre baromètre, en effet, n'est-il pas le parlement? +Laissons les radicaux attaquer chacun de ses actes, +les sessions n'en sont pas moins notre seul almanach.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote222" +name="footnote222"><b>Note 222: </b></a><a href="#footnotetag222"> +(retour) </a> C'est-à-dire les sessions du parlement. Le grand monde ne quitte la +capitale qu'après la fin des débats parlementaires.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote223" +name="footnote223"><b>Note 223: </b></a><a href="#footnotetag223"> +(retour) </a> <i>A glass of Weatherology</i>.</blockquote> + +<p>44. A peine son mercure est-il descendu à zéro,--allons! +coches, chariots, suite, bagage, équipages! +les roues tourbillonnent de Carlton-Palace à +Soho<a id="footnotetag224" name="footnotetag224"></a> +<a href="#footnote224"><sup class="sml">224</sup></a>; heureux ceux qui ont pu trouver des chevaux +à louer! Les chemins à barrière sont déjà surchargés +de poussière, les <i>parcs</i> jaunissans respirent +soulagés de notre chevaleresque et brillante génération. +Pour les industriels aux longs <i>mémoires</i>, et +aux figures plus longues encore, ils soupirent--en +voyant les postillons atteler les chevaux.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote224" +name="footnote224"><b>Note 224: </b></a><a href="#footnotetag224"> +(retour) </a> + <i>Soho Square</i>, environ à un demi-mille du palais de Carlton.</blockquote> + +<p>45. Eux et leurs mémoires, <i>Arcadiens tous deux</i><a id="footnotetag225" name="footnotetag225"></a> +<a href="#footnote225"><sup class="sml">225</sup></a>, +sont remis aux calendes grecques d'une autre session. +Privés d'argent comptant, quelle espérance, hélas! +leur reste-t-il? eh! bien, la jouissance entière de +l'<i>espérance</i>, ou quelque généreux <i>bon</i>, accordé +comme une faveur, à longue date,--époque où ils +pourront le renouveler--et le passer, moyennant un +grave ou léger escompte.--Ils peuvent encore se +consoler au moyen de quelque surcharge.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote225" +name="footnote225"><b>Note 225: </b></a><a href="#footnotetag225"> +(retour) </a> + <i>Arcades ambo</i>.</blockquote> + +<p>46. Mais ce ne sont que des niaiseries. Déjà milord, +assis les yeux fermés en face de milady, donne +de la tête à droite et à gauche. «Allez! allez! des +chevaux!» Tels sont les mots que l'on prononce, +et les coursiers sont changés aussi vite qu'après le +mariage nos sentimens: déjà l'aubergiste, complaisant +a rendu de la monnaie; les postillons n'ont pas +à se plaindre du <i>pour-boire</i>; seulement, avant que +les roues graissées ne recommencent leurs révolutions, +le garçon d'écurie sollicite un léger souvenir.</p> + +<p>47. On le lui accorde, et le valet de chambre, +ce gentilhomme des gentilshommes et des lords<a id="footnotetag226" name="footnotetag226"></a> +<a href="#footnote226"><sup class="sml">226</sup></a>, +monte sur le coussin de derrière avec la gentilfemme +de milady, adroitement mais plus modestement parée +que la plume d'un poète ne pourrait le peindre. <i>Cosi +viaggiano i ricchi</i><a id="footnotetag227" name="footnotetag227"></a> +<a href="#footnote227"><sup class="sml">227</sup></a>. (Excusez, par-ci, par-là, un petit +salmigondis étranger; je veux vous rappeler seulement +que j'ai voyagé; car à quoi bon voyager si ce +n'est pour apprendre à critiquer et à citer?)</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote226" +name="footnote226"><b>Note 226: </b></a><a href="#footnotetag226"> +(retour) </a> La première fois, gentilhomme, <i>gentleman</i>, doit se prendre pour +maître; la seconde, pour citoyen anglais. Tout le monde s'intitule, en +Angleterre, <i>gentleman</i>.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote227" +name="footnote227"><b>Note 227: </b></a><a href="#footnotetag227"> +(retour) </a> Ainsi voyagent les riches.</blockquote> + +<p>48. L'hiver de Londres et l'été de campagne touchaient +à leur terme. Il est fâcheux, peut-être, +quand la nature revêt la mieux faite de ses robes, +de passer dans une assommante ville les plus beaux +mois de l'année: il est fâcheux que le rossignol gazouille +ses derniers chants avant que les patriotes, +attentifs à d'ennuyeux et pénibles débats, puissent +songer à leur véritable <i>contrée</i><a id="footnotetag228" name="footnotetag228"></a> +<a href="#footnote228"><sup class="sml">228</sup></a>;--mais aussi pourquoi +ne peut-on chasser (si ce n'est aux alouettes) +avant septembre?</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote228" +name="footnote228"><b>Note 228: </b></a><a href="#footnotetag228"> +(retour) </a> <i>Country</i>, campagne et patrie.</blockquote> + +<p>49. J'ai fini ma tirade. Tout le monde est parti; +les deux fois deux mille individus pour qui la terre +a été faite ont disparu, afin de pouvoir, comme ils +disent, être seuls,--c'est-à-dire, avec une trentaine +de domestiques, pour l'étiquette, et autant ou plus +encore de visiteurs attendus journellement par autant +de couverts bien servis. Gardons-nous d'accuser +la vieille Angleterre de manquer aux lois de +l'hospitalité! chacun s'y trouve bien accueilli, pourvu +seulement qu'il soit homme de qualité.</p> + +<p>50. Ainsi que le reste de leurs compères (ceux de +la pairie<a id="footnotetag229" name="footnotetag229"></a> +<a href="#footnote229"><sup class="sml">229</sup></a>); lord Henry et lady Adeline quittèrent +Londres: ils se rendirent à un superbe manoir, gothique +Babel d'un millier d'années<a id="footnotetag230" name="footnotetag230"></a> +<a href="#footnote230"><sup class="sml">230</sup></a>. Nul ne pouvait +plus qu'eux se glorifier d'une ancienne origine; le +tems avait marché à travers les héros et les beautés de +leur race; des chênes aussi vieux que leur généalogie +rendaient encore témoignage de leurs ancêtres, et +chacun de ces arbres signalait une tombe refermée.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote229" +name="footnote229"><b>Note 229: </b></a><a href="#footnotetag229"> +(retour) </a> + + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p><i>Like the rest of theirs compeers</i></p> +<p><i>The Peerage.</i></p> +</div></div> + +</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote230" +name="footnote230"><b>Note 230: </b></a><a href="#footnotetag230"> +(retour) </a> C'est-à-dire monument gothique qui rappelait l'histoire variée de +mille ans.</blockquote> + +<p>51. Chaque journal fit sur leur départ un alinéa, +et voilà la gloire de nos jours: il est triste qu'elle +ne puisse rien obtenir de plus qu'un <i>avertissement</i> +ou chose semblable<a id="footnotetag231" name="footnotetag231"></a> +<a href="#footnote231"><sup class="sml">231</sup></a>. Le bruit en est apaisé avant +que l'encre n'en soit desséchée.--Le <i>Morning-Post</i><a id="footnotetag232" name="footnotetag232"></a> +<a href="#footnote232"><sup class="sml">232</sup></a> +en fit le premier l'annonce: «Aujourd'hui, départ +de lord H. Amundeville et de lady A. pour leur +résidence de campagne.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote231" +name="footnote231"><b>Note 231: </b></a><a href="#footnotetag231"> +(retour) </a> Je défie un Français ou un Anglais, quel qu'il soit, d'obtenir, à +Paris ou à Londres, une réputation de vertu, de science ou de mérite +littéraire, sans l'assistance préalable des journaux: je le défie encore +d'obtenir, dans ces feuilles, la moindre mention honorable, si lui, ses +amis ou ses cliens, ne l'ont long-tems, humblement et assidûment sollicitée. +<i>Voilà la gloire de nos jours. Such is modern fame</i>.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote232" +name="footnote232"><b>Note 232: </b></a><a href="#footnotetag232"> +(retour) </a> <i>Le Courrier du matin</i>, journal favori des salons.</blockquote> + +<p>52. «Nous entendons dire que les illustres hôtes +se disposent à recevoir, cet automne, une partie +nombreuse et choisie de leurs nobles amis. Nous +savons même de bonne source que dans ce nombre +devront être le duc de D., qui y passera le tems +des chasses; plusieurs autres personnages favoris +de la mode et de la fortune; et, de plus, l'envoyé +secret de la cour de Russie, étranger de la plus +haute distinction.»</p> + +<p>53. Nous voyons donc,--comment, en effet, douter +du <i>Morning-Post</i>? (dont les paragraphes ressemblent +aux <i>trente-neuf</i> articles de foi toujours solennellement +jurés à ceux qui y croient le plus<a id="footnotetag233" name="footnotetag233"></a> +<a href="#footnote233"><sup class="sml">233</sup></a>);--nous +voyons que notre aimable Hispano-Russe devait +briller parmi ceux qui allaient réfléchir les +rayons lumineux de lord Henry, et qui, suivant l'expression +de Pope, <i>avaient le courage de grandement +dîner</i><a id="footnotetag234" name="footnotetag234"></a> +<a href="#footnote234"><sup class="sml">234</sup></a>, expression bizarre, mais juste.--Durant la +dernière guerre, les papiers citaient plutôt les dîners +de cette espèce que les tués ou les blessés.--</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote233" +name="footnote233"><b>Note 233: </b></a><a href="#footnotetag233"> +(retour) </a> La différence essentielle qui existe entre les diverses communions +protestantes et la communion catholique, c'est que les premières ne reconnaissent +aucune humaine autorité en matière de foi: mais, par une +contradiction bizarre, l'église anglicane exige des luthériens, des calvinistes, +etc., un serment de croyance aveugle à trente-neuf articles de +foi, et ceux qui refusent de jurer sont dépouillés de la jouissance de tous +les droits civiques.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote234" +name="footnote234"><b>Note 234: </b></a><a href="#footnotetag234"> +(retour) </a> <i>Greatly daring dine</i>.<span class="rig"> + (<span class="sc">Pope</span >, <i>Satire</i>.)</span><br><br></blockquote> + +<p>54. Ainsi, par exemple: «Jeudi il y eut un grand +repas auquel assistèrent lords A. B. C.»--(Ici +chaque comte ou duc se trouve désigné par ses noms, +aussi pompeusement que s'il avait remporté quelque +victoire.) Et plus bas, dans la même colonne, date +de Falmouth: «Nous avons eu dernièrement le +régiment <i>Slap-Dash</i><a id="footnotetag235" name="footnotetag235"></a> +<a href="#footnote235"><sup class="sml">235</sup></a>, si bien connu de la renommée. +Il a fait, dans la dernière action, des pertes +que nous regrettons. Les places vacantes sont remplies.--Voyez +la <i>Gazette</i>.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote235" +name="footnote235"><b>Note 235: </b></a><a href="#footnotetag235"> +(retour) </a> Ce nom revient assez bien, ici, à celui de <i>brise-tout, frappe-partout</i>, etc.</blockquote> + +<p>55. Le noble couple se dirigeait vers <i>Norman-Abbey</i><a id="footnotetag236" name="footnotetag236"></a> +<a href="#footnote236"><sup class="sml">236</sup></a>, +vieux, très-vieux monastère autrefois, et +maintenant manoir plus vieux encore. Son architecture +offrait un rare et pompeux mélange de gothique, +et tous les artistes trouvaient fort peu de monumens +qui lui fussent comparables. Peut-être était-il situé +sur un terrain trop bas, mais les moines aimaient +mieux se placer devant que <i>sur</i> une montagne, +afin de mieux mettre à l'abri des vents leur dévotion.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote236" +name="footnote236"><b>Note 236: </b></a><a href="#footnotetag236"> +(retour) </a> Sous ce nom, le poète va décrire l'<i>Abbaye de Newsteadt</i>.</blockquote> + +<p>56. Il s'élevait au sein d'une vallée heureuse, couronnée +par de hautes forêts où, semblable à Caractacus +ralliant son armée<a id="footnotetag237" name="footnotetag237"></a> +<a href="#footnote237"><sup class="sml">237</sup></a>, le chêne druidique dressait +contre les éclats de la foudre ses grands bras +étendus. De ces ombrages on voyait s'élancer les divers +habitans des bois,--et, au lever du jour, le cerf +aux rameaux altiers descendait, suivi de toute sa +famille, et venait se désaltérer dans une source dont +le murmure ressemblait au gazouillement des oiseaux.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote237" +name="footnote237"><b>Note 237: </b></a><a href="#footnotetag237"> +(retour) </a> Voyez Tacite, <i>Annales</i>, liv. <span class="sc">xii</span >, 23-24.</blockquote> + +<p>57. Devant le manoir reposait un lac profond, +vaste, limpide et sans cesse renouvelé par un ruisseau +qui doucement se frayait un chemin à travers +l'onde endormie. L'oiseau sauvage y cachait son nid +dans les joncs et les fougères; il venait confier sa +couvée à ce lit humide, et des taillis inclinés sur les +bords tenaient leurs vertes figures fixées sur le liquide +cristal.</p> + +<p>58. Le ruisseau se précipitait ensuite en cascade +prolongée, et faisait jaillir des flocons d'écume, jusqu'à +ce que, calmant ses plus bruyans échos,--semblable +à l'enfant qu'on apaise,--il se perdît en +chutes moins violentes, et enfin en paisible filet. +Ainsi tempéré, il poursuivait son cours tantôt à découvert +et tantôt cachant à travers les bois ses sinuosités: +là, son onde était diaphane; ici, elle semblait +azurée, suivant la manière dont le ciel projetait +les ombres.</p> + +<p>59. Une haute voûte qui jadis (au tems de l'Église +romaine) recouvrait la plus grande partie d'une aile, +présentait, maintenant à l'écart, un imposant débris +d'architecture gothique. Malheureusement pour +l'art, l'aile n'était plus debout et cette voûté s'inclinait +déjà, mais sans rien perdre de son orgueil, vers +la terre. En contemplant cette ruine vénérable, le +cœur le plus dur se sentait ému et déplorait involontairement +le pouvoir du tems et des tempêtes.</p> + +<p>60. Dans une niche, non loin du faîte; étaient +jadis douze saints en pierre sainte; mais ils étaient +tombés, non pas quand tombèrent les moines, mais +plus tard, durant la guerre qui précipita Charles de +son trône. Alors, chaque maison était une forteresse,--comme +nous l'apprennent les annales de tant de +familles éteintes dans la personne de ces braves <i>cavaliers</i><a id="footnotetag238" name="footnotetag238"></a> +<a href="#footnote238"><sup class="sml">238</sup></a> +qui combattirent vainement pour ceux qui +ne savaient abdiquer ni régner.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote238" +name="footnote238"><b>Note 238: </b></a><a href="#footnotetag238"> +(retour) </a> <i>Cavaliers</i> était, sous Charles I<sup>er</sup>, le sobriquet des royalistes, et +<i>têtes rondes</i> celui des indépendans.</blockquote> + +<p>61. Mais dans une niche plus haute encore, isolée, +mais défendue par une couronne; la Vierge, mère +du Fils de Dieu, regardait à l'entour, en tenant +dans ses bras bénis son divin enfant. Je ne sais par +quel hasard elle s'était maintenue quand tous les autres +simulacres avaient été renversés, mais elle semblait +métamorphoser en terre sainte le sol qu'elle +dominait. C'est là peut-être une superstition vaine +ou grossière; mais les derniers vestiges du temple, +quel qu'en soit le dieu, inspirent toujours je ne sais +quelles pensées religieuses.</p> + +<p>62. Creusée dans le centre; une immense fenêtre +bâillait maintenant désolée, et dépouillée des vitraux +de mille couleurs qui jadis n'ouvraient passage +qu'à ces larges éclats de lumière directement émanés +du soleil, comme les ailes brillantes des séraphins. +A travers ses ciselures, gémissaient les vents, tantôt +furieux, tantôt caressans<a id="footnotetag239" name="footnotetag239"></a> +<a href="#footnote239"><sup class="sml">239</sup></a>; et souvent le hibou venait +chanter son antienne à la place où le chœur entonnait +des <i>alleluias</i>, maintenant étouffés comme la +flamme sous les cendres.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote239" +name="footnote239"><b>Note 239: </b></a><a href="#footnotetag239"> +(retour) </a> Byron consacrait ces derniers accens de sa muse au souvenir inspirateur +de sa chère abbaye de Newsteadt. Si l'on vient à comparer la première +pièce des <i>Heures d'oisiveté</i> à ces admirables strophes, on trouvera +que le talent du poète s'était perfectionné, mais que son ame était +restée la même.</blockquote> + +<p>63. Mais quand la lune était à la moitié de son +cours, et que le vent traversait les cieux dans une +seule direction, un murmure étranger à la terre,--un +accent mélodieux,--un son mourant glissait à travers +l'énorme voûte, se ranimait, puis expirait encore. +Quelques-uns le prenaient pour l'écho lointain +de la cascade, réveillé par la nuit et accordé par les +murailles de l'ancien chœur;</p> + +<p>64. D'autres pensaient qu'il fallait attribuer à quelque +artifice d'architecture, ou bien aux accidens de +la destruction, le don fait à cette ruine grise d'une +voix mélodieuse: elle n'était pas comparable à celle +qui sortait de la statue de Memnon, dès qu'elle était +échauffée par les rayons du soleil égyptien; mais +triste, et cependant sereine, elle se prolongeait sur +les arbres et sur la tour. Moi, j'en ignore la cause, +je ne veux pas même là chercher; tel est le fait:--je +l'ai, jadis,--et peut-être, hélas! trop entendue.</p> + +<p>65. Au milieu de la cour murmurait une fontaine +gothique, régulière, mais ornée de curieuses découpures;--c'étaient +des figures bizarres comme +celles d'hommes masqués: ici, une espèce de monstre, +et là, un personnage canonisé. L'eau sortait de +bouches grimacières faites en granit, et ce petit torrent +soulevait, en tombant dans un bassin, un millier +de bulles semblables à notre gloire frivole et à +nos chagrins plus frivoles encore.</p> + +<p>66. Quant au manoir lui-même, il était vaste, +imposant, et offrait plus de traces monacales qu'ailleurs +on n'en a su maintenir. Les cloîtres<a id="footnotetag240" name="footnotetag240"></a> +<a href="#footnote240"><sup class="sml">240</sup></a>, les cellules +et, je pense, le réfectoire, étaient encore debout. +Une petite chapelle parfaitement conservée, +et d'un goût exquis, n'avait pas été jugée indigne +d'embellir l'ensemble: quant au reste, il avait été +réformé, détruit ou reconstruit, et il parlait maintenant +des barons plutôt que des moines.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote240" +name="footnote240"><b>Note 240: </b></a><a href="#footnotetag240"> +(retour) </a> Toutes les éditions de la traduction de M.A.P. mettent <i>cloches</i> au +lieu de <i>cloîtres</i>. C'est évidemment une faute d'impression, mais les éditeurs +auraient dû la corriger dès la seconde édition.</blockquote> + +<p>67. De hautes salles, de longues galeries et des +chambres spacieuses, dont l'art n'avait pas toujours +légitimé la réunion, pouvaient, sans doute, choquer +le goût d'un connaisseur; mais quand l'œil les +examinait réunies, cet ensemble, malgré l'irrégularité +de toutes ses parties, faisait la plus forte impression, +du moins sur l'esprit de ceux dont les yeux +adhèrent au cœur. Un géant nous émerveille par sa +taille, et nous ne songeons pas, du premier abord, +à examiner s'il a bien toutes les proportions de la +nature.</p> + +<p>68. Parfaitement conservés, on voyait briller sur +les murs des barons de fer transformés, à la génération +suivante, en rangs soyeux de comtes galans et +parés de la jarretière. Des lady Mary, aux tendres +et pudiques couleurs, aux beaux et longs cheveux, +conservaient aussi leurs siéges auprès de comtesses +plus âgées et plus richement vêtues, et non loin de +quelques beautés de sir Peter Lely<a id="footnotetag241" name="footnotetag241"></a> +<a href="#footnote241"><sup class="sml">241</sup></a>, dont les draperies +justifient du moins une admiration désintéressée.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote241" +name="footnote241"><b>Note 241: </b></a><a href="#footnotetag241"> +(retour) </a> Sir Peter Lely, peintre du dix-septième siècle, a fait les portraits +de toutes les dames de la cour de Charles II.</blockquote> + +<p>69. On y voyait encore des juges en hermine formidable, +et dont le front ne semblait pas fortement +inviter les accusés à espérer autant de leur justice +que de leur pouvoir; des évêques qui n'avaient pas +laissé un seul sermon; des avocats généraux au regard +sévère, et plus amis, si j'en crois mon jugement, +de la <i>chambre étoilée</i> que de l'<i>habeas corpus</i>;</p> + +<p>70. Des généraux armés de pied en cap, qui combattaient +dans ces vieux siècles de fer, où le <i>plomb</i> +n'était pas encore le souverain arbitre; d'autres, +avec la perruque des braves compagnons de Marlborough, +épaisse comme douze de celles de nos tems +dégénérés; des courtisans avec une baguette blanche +ou une clef d'or; de nouveaux <i>Nemrodes</i><a id="footnotetag242" name="footnotetag242"></a> +<a href="#footnote242"><sup class="sml">242</sup></a>, dont la +toile avait à peine pu retracer les coursiers; et, çà +et là, quelque patriote intègre et austère, n'ayant pu +obtenir la charge qu'il avait péniblement sollicitée.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote242" +name="footnote242"><b>Note 242: </b></a><a href="#footnotetag242"> +(retour) </a> De <i>violens</i> chasseurs.</blockquote> + +<p>71. Mais, pour distraire la vue, fatiguée de tant +de gloire héréditaire, on trouvait ça et là un <i>Carlo +Dolce</i>, un Titien ou un groupe heurté du sauvage +Salvator Rosa: là folâtraient les enfans de l'Albane; +ici la mer brillait des lumières océaniques de Vernet, +et, plus loin, l'histoire des martyrs vous glaçait d'effroi, +comme si, pour les peindre, L'Espagnollet eût +plongé sa brosse dans tout le sang de tous les béatifiés.</p> + +<p>72. De ce côté s'étendait délicieusement un paysage +de Claude Lorrain; de cet autre, l'obscurité de Rembrandt +luttait contre la lumière elle-même, sans désavantage; +ou la couleur sombre du sombre Caravage +venait brunir quelque maigre et stoïque anachorète.--Mais +que vois-je? c'est un Teniers qui essaie +d'offrir à nos yeux des tableaux plus séduisans: son +gobelet au large bord m'a vraiment rendu aussi altéré +qu'un Danois<a id="footnotetag243" name="footnotetag243"></a> +<a href="#footnote243"><sup class="sml">243</sup></a> ou un Hollandais.--Holà! qu'on +m'apporte un flacon de vin du Rhin.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote243" +name="footnote243"><b>Note 243: </b></a><a href="#footnotetag243"> +(retour) </a> Si je ne me trompe, <i>vos Danois</i> sont un des peuples cites, par +Iago, <i>pour exceller dans l'art de boire.</i><a id="footnotetag243a" name="footnotetag243a"></a> +<a href="#footnote243a"><sup class="sml">243a</sup></a><span class="rig"> + (<i>Note de Lord Byron</i>.)</span><br><br></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote243a" +name="footnote243a"><b>Note 243a: </b></a><a href="#footnotetag243a"> +(retour) </a> Voyez <i>Othello</i>, act <span class="sc">ii</span >, sc. 3, non pas dans la traduction de Letourneur, +qui a <i>décidé</i> que le passage auquel Lord Byron fait allusion n'avait <i>aucun sens</i>, +et en conséquence n'a pas jugé à propos de le traduire, mais dans le texte original.--<span class="sc">Cassio</span > +(après avoir entendu chanter Iago): «Par le ciel, voilà une +excellente chanson.--<span class="sc">Iago</span >: Je l'ai apprise en Angleterre, où vraiment sont +les plus <i>forts</i> buveurs du monde. Vos Danois, vos Allemands et vos gros ventres +de Hollandais (à boire donc!) ne sont rien près des Anglais.--<span class="sc">Cassio</span >: +Comment! les Anglais sont si bons buveurs?--<span class="sc">Iago</span >: Ils vous <i>avaleraient</i> +avec facilité les Danois ivres-morts; ils mettraient à bas les Allemands en un +tour de main, et ils feraient rendre gorge aux Hollandais avant qu'on n'eût +rempli une quatrième pinte..... Oh! le bon pays que l'Angleterre!» + +<p>On sent que de pareilles tirades devaient exciter les gros éclats de rire de John +Bull.</p></blockquote> + +<p>73. Oh! lecteur, si tu as bien voulu lire,--et si +tu sais qu'il ne suffit pas d'épeler, ou même lire; +pour mériter le nom de lecteur, mais qu'il est d'autres +vertus dont nous avons tous deux également besoin: +la première, c'est de commencer par le commencement,--condition +fort dure à la vérité; la seconde, +c'est de continuer; la troisième, c'est de ne pas commencer +par la fin,--ou, dans ce dernier cas, de +finir au moins par le commencement.--</p> + +<p>74. Lecteur! tu viens de montrer bien de la patience, +pendant que, sans les moindres remords de +rime ou de crainte, j'ai construit un édifice et l'ai +si minutieusement détaillé, que Phébus doit me +prendre pour un véritable crieur d'enchères. Que +dans les tems les plus reculés les poètes aient eu la +même habitude, c'est ce dont on peut se convaincre +par le <i>Catalogue de vaisseaux</i> que nous a donné Homère; +mais il faut à un simple moderne plus de modération,--ainsi +je vous fais grâce des meubles et +de la vaisselle.</p> + +<p>75. Le mûrissant automne arriva; avec lui, et +pour jouir de ses douceurs, arrivèrent les hôtes attendus. +Les épis sont tranchés, les domaines sont +pleins de gibier. Déjà le chien d'arrêt furète et le +chasseur en veste rousse bat les champs;--son œil +a la précision de celui du lynx; sa carnassière se +gonfle; il fait des coups <i>magnifiques</i>. Ah! perdrix +grises! ah! glorieux faisans! ah! surtout vous, méchans +braconniers!--ignorez-vous donc qu'il n'est +pas de <i>chasse</i><a id="footnotetag244" name="footnotetag244"></a> +<a href="#footnote244"><sup class="sml">244</sup></a>pour les paysans?</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote244" +name="footnote244"><b>Note 244: </b></a><a href="#footnotetag244"> +(retour) </a> <i>'Tis no sport for peasants. Sport</i> signifie en même tems <i>chasse</i>, +et toute espèce de plaisirs.</blockquote> + +<p>76. L'automne anglais n'offre pas, il est vrai, des +sentiers bordés de vignes et de ces longues guirlandes +chères à Bacchus, où s'entrelacent des grappes vermeilles +comme dans les pays chéris du dieu de la +poésie et de la lumière; mais il présente un choix +des vins les plus choisis et les plus chèrement payés, +tels que le Bordeaux léger ou le vigoureux Madère. +Si la Grande-Bretagne se plaignait de ses frimas, +nous pourrions donc lui dire qu'après tout la meilleure +des vignes est la cave.</p> + +<p>77. D'ailleurs, si elle n'a pas cet aspect serein qui, +dans le midi, donne aux derniers jours d'automne +l'air d'annoncer un second printems, et non un hiver +refrogné,--l'Angleterre est du moins alors une +mine de jouissances intérieures:--elle a l'avantage +de brûler les premiers charbons <i>de mer</i><a id="footnotetag245" name="footnotetag245"></a> +<a href="#footnote245"><sup class="sml">245</sup></a> de l'année, +et, à l'extérieur, ses fruits parviennent à une complète +maturité; ils gagnent même en jaune tout ce +qu'ils perdent en vert.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote245" +name="footnote245"><b>Note 245: </b></a><a href="#footnotetag245"> +(retour) </a> Le charbon de terre, ainsi appelé parce que l'Angleterre le reçoit du +continent.</blockquote> + +<p>78. Et pour ce qui regarde la <i>villeggiatura</i><a id="footnotetag246" name="footnotetag246"></a> +<a href="#footnote246"><sup class="sml">246</sup></a> efféminée,--plus +peuplée d'animaux encornés<a id="footnotetag247" name="footnotetag247"></a> +<a href="#footnote247"><sup class="sml">247</sup></a> que +de chiens courans, elle a les plaisirs de la chasse, +plaisirs si vifs, qu'ils seraient capables de décider +un saint à jeter là son rosaire pour se joindre à la +joyeuse troupe des chasseurs. Nembrod lui-même +eût quitté les plaines de Dura<a id="footnotetag248" name="footnotetag248"></a> +<a href="#footnote248"><sup class="sml">248</sup></a> pour venir endosser +nos vestes d'automne.--En un mot, si l'on n'y voit +pas de sangliers, on y trouve, en revanche, une réserve +de <i>porcs</i><a id="footnotetag249" name="footnotetag249"></a> +<a href="#footnote249"><sup class="sml">249</sup></a> apprivoisés, auxquels on devrait +bien donner la chasse.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote246" +name="footnote246"><b>Note 246: </b></a><a href="#footnotetag246"> +(retour) </a> Les campagnes. Le poète leur donne ici l'épithète d'<i>efféminées</i>, +parce qu'il n'y voit que les châteaux des nobles propriétaires et les plaisirs +dont ils deviennent le centre pendant l'automne.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote247" +name="footnote247"><b>Note 247: </b></a><a href="#footnotetag247"> +(retour) </a> Non-seulement les bestiaux ruminans, mais surtout les cerfs, les +chevreuils, etc.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote248" +name="footnote248"><b>Note 248: </b></a><a href="#footnotetag248"> +(retour) </a> Ou <i>Dara</i>, plaine d'Assyrie, où plus tard Nabuchodonosor fit placer +la statue d'or que ne voulurent pas adorer les trois jeunes Hébreux. +(Voyez Daniel, ch. <span class="sc">iii</span >, v. i.)</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote249" +name="footnote249"><b>Note 249: </b></a><a href="#footnotetag249"> +(retour) </a> Le mot <i>bore</i>, porc, sert à désigner, en Angleterre, ceux qu'en +France nous appelons plus volontiers <i>ânes</i>.</blockquote> + +<p>79. Les nobles hôtes rassemblés à l'abbaye étaient +(le beau sexe d'abord) la duchesse de Fitz-Fulke, +la comtesse Crabby, les ladies Scilly et Busey,--miss +Eclat, miss Bombazeen, miss Mackstay, miss +O'Tabby et mistress Rabbi, la femme du riche banquier:--ajoutons +l'honorable mistress Sleep, qu'on +eût prise pour un agneau blanc, et qui n'était qu'une +brebis noire;</p> + +<p>80. Et d'autres comtesses de... <i>néant</i>,--mais de +rang<a id="footnotetag250" name="footnotetag250"></a> +<a href="#footnote250"><sup class="sml">250</sup></a>, en même tems la <i>lie</i> et l'élite des sociétés: +elles s'y glissaient, comme l'eau filtrée dans une citerne, +entièrement pure et déchargée de ses ordures +primitives; ou comme le papier converti en argent +par la banque. N'importe comment ni pourquoi, le +même <i>passeport</i> garantissait les <i>passées</i> et le passé; +car le beau monde n'est pas moins cité pour sa tolérance +que pour sa piété;</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote250" +name="footnote250"><b>Note 250: </b></a><a href="#footnotetag250"> +(retour) </a> <i>Of</i> blank,--<i>but rank</i>.</blockquote> + +<p>81. C'est-à-dire, jusqu'à un certain point, et ce +point est de la plus difficile ponctuation. Il semble +que les apparences forment le gond sur lequel roule +la haute société. Jamais on n'y entend l'explosion: +<i>Sors d'ici, sorcière</i><a id="footnotetag251" name="footnotetag251"></a> +<a href="#footnote251"><sup class="sml">251</sup></a>! Chaque Médée a, pour la défendre, +un Jason; et pour revenir au <i>point</i>, avec +Horace et le chantre de <i>Morgante: Omne tulit punctum</i> +quæ <i>miscuit utile dulci</i><a id="footnotetag252" name="footnotetag252"></a> +<a href="#footnote252"><sup class="sml">252</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote251" +name="footnote251"><b>Note 251: </b></a><a href="#footnotetag251"> +(retour) </a> <i>Witch</i>, sorcière, se prend aussi pour <i>trompeuse, femme qui en +impose</i>.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote252" +name="footnote252"><b>Note 252: </b></a><a href="#footnotetag252"> +(retour) </a> <i>Celle-là</i> réussit de tout point, qui mêle l'utile à l'agréable.</blockquote> + +<p>82. Je ne puis tracer avec exactitude leur système +de justice, mais il offre certainement quelques rapports +avec la loterie. J'ai vu une femme vertueuse +écrasée par le pur effet des intrigues d'une coterie<a id="footnotetag253" name="footnotetag253"></a> +<a href="#footnote253"><sup class="sml">253</sup></a>, +et, dans une autre occasion, une matrone telle quelle<a id="footnotetag254" name="footnotetag254"></a> +<a href="#footnote254"><sup class="sml">254</sup></a> +défendre hardiment et heureusement sa place honorable +dans le monde, y briller comme la <i>Siria</i><a id="footnotetag255" name="footnotetag255"></a> +<a href="#footnote255"><sup class="sml">255</sup></a> de +cette sphère, et échapper, avec un peu d'adresse, aux +plus légères railleries.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote253" +name="footnote253"><b>Note 253: </b></a><a href="#footnotetag253"> +(retour) </a> Toutes les éditions de la première traduction portent <i>loterie</i> au lieu +de <i>coterie</i>. (Voyez la note de ce chant, str. 66.)</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote254" +name="footnote254"><b>Note 254: </b></a><a href="#footnotetag254"> +(retour) </a> <i>A</i> so-so <i>matron</i>.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote255" +name="footnote255"><b>Note 255: </b></a><a href="#footnotetag255"> +(retour) </a> Féminin forgé de <i>Sirius</i>, ou le <i>Grand chien</i>, la plus brillante des +constellations.</blockquote> + +<p>83. Et j'en ai vu plus que je n'en dis:--mais +voyons ce que va devenir notre <i>villeggiatura</i>. La +réunion peut se composer de trente-trois personnes +de la plus haute classe,--les véritables bramins du +ton. J'en ai déjà cité un petit nombre, non pas dans +l'ordre de leur rang, mais suivant les inspirations du +hasard ou de la rime. Dans le nombre se trouvaient, +par voie de contraste, quelques Irlandais <i>absens</i><a id="footnotetag256" name="footnotetag256"></a> +<a href="#footnote256"><sup class="sml">256</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote256" +name="footnote256"><b>Note 256: </b></a><a href="#footnotetag256"> +(retour) </a> <i>Absentees</i>. Ce mot s'applique spécialement aux personnes qui négligent +de paraître dans les réunions où les appellent leurs fonctions. +Byron ici fait allusion aux lords qui quittèrent l'Irlande en assez grand +nombre, pendant le dernier voyage de Georges IV dans cette île, afin +de se dispenser de lui faire leur cour.</blockquote> + +<p>84. Là se trouvait encore <i>Parolles</i><a id="footnotetag257" name="footnotetag257"></a> +<a href="#footnote257"><sup class="sml">257</sup></a>, duelliste légal, +qui borne le théâtre de ses exploits au sénat et +au barreau: si vous l'appelez dans une autre lice, +vous le trouverez beaucoup plus friand des débats +que des combats. Il y avait le jeune poète Bach +Rhyme, dont le nom était récemment célèbre, et +qui brillait comme une étoile de six semaines. Il y +avait lord Pyrrhon, ce fameux indépendant, et sir +John Pottle-Deep, cet excellent buveur.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote257" +name="footnote257"><b>Note 257: </b></a><a href="#footnotetag257"> +(retour) </a> Byron semble vouloir ici désigner le fameux Brougham, membre +du parlement, rédacteur de la <i>Revue d'Édimbourg</i>, à l'époque des +démêlés du poète avec ce journal. (Voyez aussi la strophe 15 du ch. <span class="sc">x</span >.)</blockquote> + +<p>85. Le duc de Dash, qui était un duc <i>bien complètement +duc</i><a id="footnotetag258" name="footnotetag258"></a> +<a href="#footnote258"><sup class="sml">258</sup></a>:--douze pairs, comme à la cour de +Charlemagne,--si bien pairs de corps et d'esprit, +qu'il n'y avait pas d'œil ou d'oreille qui pût les prendre +pour des <i>commoners</i><a id="footnotetag259" name="footnotetag259"></a> +<a href="#footnote259"><sup class="sml">259</sup></a>; les six misses Rawbolds, +--chères et jolies créatures, tout gosier et sentiment, +dont le cœur aspirait moins après un couvent +qu'après quelque coronet;</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote258" +name="footnote258"><b>Note 258: </b></a><a href="#footnotetag258"> +(retour) </a> <i>Duke</i> ou <i>duche</i> répond aussi, en anglais, à notre mot <i>canard</i>; +c'est cette double signification que le poète applique ici à milord <i>Dash</i>.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote259" +name="footnote259"><b>Note 259: </b></a><a href="#footnotetag259"> +(retour) </a> Le mot <i>commoner</i> se dit quelquefois de tous les citoyens qui ne +sont pas pairs de la Grande-Bretagne, mais plus spécialement des membres +de la chambre des communes. On sait que Pitt, avant de consentir +à recevoir le titre de lord Chatham, se glorifiait de celui de <i>grand +commoner</i>, et qu'il se repentit bien amèrement, par la suite, de l'avoir +perdu.</blockquote> + +<p>86. Quatre honorables misters dont l'<i>honneur</i> précédait +beaucoup plus qu'il ne suivait les noms<a id="footnotetag260" name="footnotetag260"></a> +<a href="#footnote260"><sup class="sml">260</sup></a>; le +chevalier de la Ruse, que la France et la fortune +avaient daigné jeter sur nos rivages, et qui avait, +pour amuser la société, un talent incomparable; +mais les clubs trouvaient trop que sa gaîté était son +affaire sérieuse, car,--telle était la magie de son +amabilité,--les dés eux-mêmes semblaient charmés +par l'effet de ses reparties:</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote260" +name="footnote260"><b>Note 260: </b></a><a href="#footnotetag260"> +(retour) </a> C'est-à-dire plus honorables de nom que d'effet.--Le titre de <i>mister</i>, +immédiatement au-dessous de celui de sir, répond assez bien à notre +vieux <i>messire</i>.</blockquote> + +<p>87. Dick<a id="footnotetag261" name="footnotetag261"></a> +<a href="#footnote261"><sup class="sml">261</sup></a> Dubious, ce métaphysicien, amant de +la sagesse et de la bonne chère; Angle, le soi-disant +géomètre; sir Henry Sylver-Cup, le grand vainqueur +aux courses de chevaux; le révérend Rodomont +Précisien, moins ennemi des péchés que des pécheurs; +et lord Auguste Fitz-Plantagenet, capable +de tout, et surtout de faire des gageures:</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote261" +name="footnote261"><b>Note 261: </b></a><a href="#footnotetag261"> +(retour) </a> Pour Rich, Richard, comme prononcent les enfans.</blockquote> + +<p>88. Puis Jack Jargon, le gigantesque officier aux +gardes; le général Fire-Face, célèbre dans les camps, +grand tacticien, et non moins grand homme de +guerre, le même qui, dans la dernière guerre, avait +tué moins d'<i>yankees</i><a id="footnotetag262" name="footnotetag262"></a> +<a href="#footnote262"><sup class="sml">262</sup></a> qu'il n'en avait mangé; cet +amusant juge de Galles, Jefferies Hardsman, si profondément +pénétré de la gravité de son office, que +jamais, lorsqu'un accusé venait recevoir sa condamnation, +il ne manquait de lui dire, pour le consoler, +le petit mot pour rire<a id="footnotetag263" name="footnotetag263"></a> +<a href="#footnote263"><sup class="sml">263</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote262" +name="footnote262"><b>Note 262: </b></a><a href="#footnotetag262"> +(retour) </a> Quand les Anglais abordèrent pour la première fois en Amérique, +les Indiens prononçaient leur nom <i>Yonguish</i> au lieu de <i>English</i>. De là +vient le sobriquet <i>Yankees</i>, donné aux Anglo-Américains.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote263" +name="footnote263"><b>Note 263: </b></a><a href="#footnotetag263"> +(retour) </a> Le fameux Jefferies, dont le nom est devenu une cruelle injure, +avait la même habitude, et les accusés n'eurent jamais un juge plus plaisant +que lui.</blockquote> + +<p>89. La bonne compagnie est vraiment un échiquier:--on +y voit des rois, des reines, des évêques<a id="footnotetag264" name="footnotetag264"></a> +<a href="#footnote264"><sup class="sml">264</sup></a>, +des cavaliers, des filous<a id="footnotetag265" name="footnotetag265"></a> +<a href="#footnote265"><sup class="sml">265</sup></a> et des usuriers<a id="footnotetag266" name="footnotetag266"></a> +<a href="#footnote266"><sup class="sml">266</sup></a>. Le monde +lui-même est un jeu, et n'était que les marionnettes +y dansent avec les fils de leur choix, je lui trouverais +beaucoup de rapports avec les tours du joyeux +Polichinelle. Vous voyez que ma muse est un léger +papillon sans dard et sans dessein de nuire: elle voltige +dans les airs, et ne se pose que rarement.--Si +elle était un frélon, elle verrait peut-être des +vices qui l'irriteraient.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote264" +name="footnote264"><b>Note 264: </b></a><a href="#footnotetag264"> +(retour) </a> La pièce que nous appelons <i>fou</i>, les Anglais l'appellent <i>bishop</i>, +évêque.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote265" +name="footnote265"><b>Note 265: </b></a><a href="#footnotetag265"> +(retour) </a> <i>Rook</i> signifie un <i>fripon</i> et une <i>tour</i>. C'est un vieux mot français +qu'on trouve encore dans Brantôme.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote266" +name="footnote266"><b>Note 266: </b></a><a href="#footnotetag266"> +(retour) </a> <i>Pawns</i>, chez nous les <i>pions</i>.</blockquote> + +<p>90. J'oubliais,--mais j'avais tort,--un orateur, +le dernier de la session<a id="footnotetag267" name="footnotetag267"></a> +<a href="#footnote267"><sup class="sml">267</sup></a>, qui avait convenablement +débité un beau discours d'apparat, sa première, sa +virginale tentative de discussion. Les journaux retentissaient +encore de ce début<a id="footnotetag268" name="footnotetag268"></a> +<a href="#footnote268"><sup class="sml">268</sup></a>; il avait fait une +vive impression; on le comparait à tous ceux qui, +chaque jour, sont considérés comme <i>le meilleur premier +discours qu'on ait jamais fait</i>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote267" +name="footnote267"><b>Note 267: </b></a><a href="#footnotetag267"> +(retour) </a> C'est-à-dire celui qui avait prononcé le dernier discours de la session.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote268" +name="footnote268"><b>Note 268: </b></a><a href="#footnotetag268"> +(retour) </a> Toutes les éditions de la première traduction portent <i>débat</i> au lieu +de <i>début</i>; c'est encore une faute d'impression. Nous ne remarquons +quelques-unes de ces grossières négligences typographiques que pour apprendre +au lecteur à ne pas trop se fier aux pompeuses <i>annonces</i> des +gazettes.</blockquote> + +<p>91. Fier de ses <i>écoutez</i>! fier de son vote et de la +perte de sa virginité oratoire; fier de son savoir (justement +assez étendu pour lui fournir des citations), +il se complaisait dans sa gloire cicéronienne. Il avait, +pour apprendre des mots, une mémoire excellente; +il possédait tout l'esprit nécessaire pour tramer un +calembourg ou conter une histoire: doué, d'ailleurs, +d'un léger mérite et d'une énorme effronterie, il venait +maintenant, <i>orgueil de sa contrée</i>, visiter lui-même +la contrée<a id="footnotetag269" name="footnotetag269"></a> +<a href="#footnote269"><sup class="sml">269</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote269" +name="footnote269"><b>Note 269: </b></a><a href="#footnotetag269"> +(retour) </a> Jeu de mots sur <i>country</i>, campagne et patrie.</blockquote> + +<p>92. Il y avait encore deux beaux-esprits d'une réputation +universelle; c'était Longbow d'Irlande, et +Strongbow de Tweed<a id="footnotetag270" name="footnotetag270"></a> +<a href="#footnote270"><sup class="sml">270</sup></a>, tous deux légistes et tous +deux ayant reçu une excellente éducation. L'esprit +de Strongbow était plus raffiné; Longbow était doué +d'une imagination riche, belle et fougueuse comme +un coursier indompté, mais quelquefois trébuchant +sur une pomme de terre<a id="footnotetag271" name="footnotetag271"></a> +<a href="#footnote271"><sup class="sml">271</sup></a>;--mais les excellentes +productions de Strongbow n'auraient pas été indignes +de Caton.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote270" +name="footnote270"><b>Note 270: </b></a><a href="#footnotetag270"> +(retour) </a> Grande rivière d'Écosse. Lord Byron veut évidemment peindre ici, +sous le nom de Longbow et de Strongbow, Thomas Moore et Walter +Scott.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote271" +name="footnote271"><b>Note 271: </b></a><a href="#footnotetag271"> +(retour) </a> C'est-à-dire se laissant égarer par les préjugés de son pays (voyez la +note de la strophe 7, chant <span class="sc">ix</span >). Moore a fait beaucoup de prose et de +vers à la gloire de l'Irlande: on l'accuse d'avoir trop peu respecté les lois +de la décence, si rigoureuses en Angleterre.</blockquote> + +<p>93. Strongbow ressemblait à un clavecin nouvellement +accordé; Longbow avait les caprices d'une +harpe éolienne qui, touchée par les vents du ciel, +fait entendre une mélodie, tantôt vulgaire et tantôt +ravissante. Jamais vous n'auriez voulu changer un +mot aux conversations de Strongbow; vous pourriez, +au contraire, critiquer quelques phrases de Longbow: +mais tous deux avaient un esprit supérieur;--l'un +par sa nature, l'autre par son éducation; +celui-ci par son ame,--et son rival par sa tête.</p> + +<p>94. Si cette masse vous semble trop hétérogène +pour l'agrément de la même maison de campagne, +n'oubliez pas du moins qu'une réunion d'originaux +vaut bien mieux qu'un monotone et ennuyeux tête +à tête. Ils ne sont plus, hélas! ces beaux jours de la +comédie, qui réunissaient les <i>fous</i> de Congrève aux +<i>bêtes</i> de Molière<a id="footnotetag272" name="footnotetag272"></a> +<a href="#footnote272"><sup class="sml">272</sup></a>. La société s'est perfectionnée au +point de ne pas laisser plus de variété dans les mœurs +que dans les costumes.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote272" +name="footnote272"><b>Note 272: </b></a><a href="#footnotetag272"> +(retour) </a> Les travers dont Congrève s'est moqué dans ses comédies ne sont pas +généraux et de tous les tems, comme la plupart des ridicules exploités +par Molière. Congrève, aujourd'hui surtout, ne semble s'être mogué que +des <i>fous</i>; mais Molière a mis en scène, de préférence, de bons et crédules +personnages toujours dupés par les fripons. M. Auger n'a pas manqué +d'indiquer cette différence entre le premier auteur comique de l'Angleterre +et le premier auteur comique du monde. (Voyez l'excellent +<i>Discours sur la comédie</i>, qu'il a placé en tête de sa grande édition de +Molière.)</blockquote> + +<p>95. Les ridicules sont maintenant laissés en paix,--non +qu'ils aient disparu, mais parce qu'ils sont +trop insipides: les professions ne sont plus caractéristiques; +on ne trouve plus rien à exprimer du fruit +de la folie, et bien qu'il y ait abondance de sottises, +elles sont si fades qu'elles ne valent pas la peine d'être +relevées. La société est devenue une horde policée +divisée en deux grandes tribus, les <i>ennuyeux</i> et les +<i>ennuyés</i><a id="footnotetag273" name="footnotetag273"></a> +<a href="#footnote273"><sup class="sml">273</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote273" +name="footnote273"><b>Note 273: </b></a><a href="#footnotetag273"> +(retour) </a> <i>The</i> bores <i>and</i> bored. La signification spéciale du mot <i>bore</i> répond, +comme je l'ai déjà remarqué, à celle de <i>porc</i>; mais il se dit aussi fort +bien des <i>sots</i>, des lourdauds et des fâcheux. Quant à l'adjectif <i>bored</i>, +il signifie aussi <i>percé de part en part</i>, et peut servir à designer ceux +que nous appelons <i>des paniers percés</i>: dans cette dernière intention, +les <i>bores</i> seraient les gros propriétaires, et les <i>bored</i> le reste du peuple.</blockquote> + +<p>96. Mais nous voici, de fermiers, devenus glaneurs, +et ce sont les épis rares, mais parfaitement +cultivés, de la vérité que nous glanons. Puissiez-vous, +dans ce cas, gentil lecteur, être l'opulent +Booz, et moi--la modeste Ruth. Je pousserais plus +loin mes citations, si l'Écriture ne me le défendait. +Dans ma jeunesse, je fus fortement frappé de cette +sentence de mistress Adams: «Hors de l'église on ne +peut, sans blasphème, citer l'Écriture<a id="footnotetag274" name="footnotetag274"></a> +<a href="#footnote274"><sup class="sml">274</sup></a>.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote274" +name="footnote274"><b>Note 274: </b></a><a href="#footnotetag274"> +(retour) </a> <i>Mrs. Adams répliqua à M. Adams que c'était un blasphème de +parler de l'Écriture hors de l'Église</i> (Joseph Andrews, derniers chapitres). +Ce dogme était enseigné à un homme--le meilleur chrétien +d'aucun livre.<span class="rig"> +(<i>Note de Lord Byron</i>.)</span><br><br></blockquote> + +<p>97. Mais, dans ce vil siècle de paille, nous glanons +ce que nous trouvons, quand même nous ne +pourrions espérer de le moudre.--Il ne faut pas +oublier ici l'aimable bavard, le fameux discoureur +Kit-Cat qui, dans son livre de lieux communs, préparait +chaque matin ce qu'il devait dire le soir. De +grâce, <i>écoutez, ô écoutez-le--pauvre ombre, hélas</i><a id="footnotetag275" name="footnotetag275"></a> +<a href="#footnote275"><sup class="sml">275</sup></a>! +A combien de contre-tems ne sont pas sujets ceux qui +étudient leurs <i>bons mots</i>!</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote275" +name="footnote275"><b>Note 275: </b></a><a href="#footnotetag275"> +(retour) </a> Ici Byron, se représentant tous les accidens qui peuvent assaillir les +conteurs de bons mots et de calembourgs, commence par citer plaisamment +deux vers de la scène <span class="sc">v</span > d'<i>Hamlet</i>, premier acte. Nous sommes +obligés de reproduire ici ce passage pour l'éclaircissement de notre texte. + +<p><span class="sc">L'Ombre</span >.--«Regarde-moi.</p> + +<p><span class="sc">Hamlet</span >.--J'obéis.</p> + +<p><span class="sc">L'Ombre</span >.--L'heure va sonner où je serai forcé de retourner au +milieu des flammes sulfureuses et dévorantes.</p> + +<p><span class="sc">Hamlet</span >.--<i>Pauvre ombre, hélas</i>!</p> + +<p><span class="sc">L'Ombre</span >.--Ne me plains pas, mais prête une oreille attentive à ce +que je vais te révéler..... Je suis l'esprit de ton père, condamné à +errer pendant un certain tems de la nuit, et le jour à être la proie des +flammes. S'il ne m'était pas défendu de raconter les secrets de ma prison, +je te ferais un récit dont le moindre mot déchirerait ton ame, +glacerait ton jeune sang, ferait que tes yeux, semblables à des étoiles, +sortiraient de leur orbite, et que les tresses bouclées et arrangées de ta +chevelure se hérisseraient sur ton front comme les dards du porc-épic; +mais ces éternelles souffrances ne doivent pas être portées à des oreilles +de chair et de sang. <i>Écoute, écoute, ô écoute</i>! Si jamais tu as été +l'amour de ton cher père, etc.»--Cette scène est si belle, que je suis +fâché de ne pouvoir justifier une plus longue citation.</p></blockquote> + +<p>98. D'abord il faut, à force de détours, qu'ils amènent +la conversation à leur calembourg; secondement, +ils doivent être sans cesse à la piste de l'occasion, +ne jamais laisser passer un seul <i>pouce</i> sans +<i>prendre aussitôt une aune</i><a id="footnotetag276" name="footnotetag276"></a> +<a href="#footnote276"><sup class="sml">276</sup></a>,--et, s'il est possible, +faire une grande sensation; troisièmement, ils doivent +craindre de reculer devant les malins causeurs +qui veulent se mesurer avec eux, et toujours avoir +soin de saisir le dernier mot, qui certainement est +le plus important.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote276" +name="footnote276"><b>Note 276: </b></a><a href="#footnotetag276"> +(retour) </a> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p><i>Nor</i> bate (<i>abate</i>) <i>theirs hearers of an</i> inch</p> +<p><i>But take an ell</i>.--</p> +</div></div> + +<p>Byron donne ici un exemple de calembourg. <i>Inch</i> exprime plutôt ici +<i>la plus petite chose, le plus petit mot</i>; mais il fallait conserver le jeu +de mots.</p></blockquote> + +<p>99. Les hôtes étaient donc lord Henry et sa dame; +les conviés, ceux que nous venons de dépeindre. +Leur table aurait engagé les ombres à passer le fleuve +du Styx pour venir assister à des repas plus substantiels; +mais je ne veux pas m'endormir sur les +rôtis ou les ragoûts, bien que toutes les histoires du +monde attestent que pour l'homme,--ce dévorant +pécheur,--le vrai bonheur, depuis qu'Ève s'est +avisée de manger une pomme, dépend beaucoup du +dîner.</p> + +<p>100. Témoin la terre où coulaient <i>des ruisseaux +de lait et de miel</i>, et qui fut accordée aux faméliques +Hébreux. Depuis, à cette passion nous avons ajouté +celle de l'or, seul plaisir qui satisfasse notre attente. +La jeunesse s'évanouit et emporte avec elle le soleil +de nos jours; maîtresses et parasites, tout cesse bientôt +de plaire; mais ô toi! coffre-fort ambrosial, qui +jamais consentirait à te perdre, à l'âge où nous ne +pouvons plus user ni même abuser de toi?</p> + +<p>101. Les hommes partaient de bonne heure pour +la chasse; les jeunes gens, parce qu'un fusil est, +après le jeu et les fruits, la première chose que les +enfans aiment, et les hommes d'un âge mûr, pour +abréger la longueur du jour, car l'<i>ennui</i><a id="footnotetag277" name="footnotetag277"></a> +<a href="#footnote277"><sup class="sml">277</sup></a>, quoique +sans nom dans notre idiome, est une plante d'origine +anglaise.--Au lieu du mot nous avons la chose, et +nous laissons aux Français le soin de désigner ce +redoutable bâillement qu'il n'appartient pas au sommeil +de détruire.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote277" +name="footnote277"><b>Note 277: </b></a><a href="#footnotetag277"> +(retour) </a> En français.</blockquote> + +<p>102. Les vieillards se promenaient dans la bibliothèque, +feuilletaient les livres et discutaient le mérite +des tableaux; ils faisaient piteusement un tour +de jardin et donnaient divers avis sur la disposition +des serres; ils montaient les bidets dont le trot leur +semblait le moins dur; ils lisaient les papiers du +matin; ils attachaient sur leur montre un regard impatient, +et, à soixante ans, soupiraient, chaque +jour, après le retour de la sixième heure<a id="footnotetag278" name="footnotetag278"></a> +<a href="#footnote278"><sup class="sml">278</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote278" +name="footnote278"><b>Note 278: </b></a><a href="#footnotetag278"> +(retour) </a> Jeu de mots entre <i>six</i>ti, soixante, et <i>six</i>, six.</blockquote> + +<p>103. Mais personne n'était <i>gêné</i><a id="footnotetag279" name="footnotetag279"></a> +<a href="#footnote279"><sup class="sml">279</sup></a>. La grande +heure de la réunion était sonnée par la cloche du +dîner: jusqu'à ce moment, tous étaient maîtres de +leur tems.--Ils pouvaient, en commun ou dans la +solitude, essayer, à leur guise, de tromper les ennuis +du jour, secret connu de bien peu de monde. +Chacun se levait, s'habillait quand il le jugeait à +propos, et déjeunait quand, où et comment il l'entendait.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote279" +name="footnote279"><b>Note 279: </b></a><a href="#footnotetag279"> +(retour) </a> En français.</blockquote> + +<p>104. Les dames,--les unes <i>rougies</i>, les autres un +peu pâles, disposaient toutes de l'emploi des matinées. +S'il faisait beau, elles caracolaient ou se promenaient; +si le tems était contraire, elles lisaient, +contaient des histoires, chantaient ou répétaient la +dernière contre-danse parvenue du continent, raisonnaient +de la mode qui devait le plus probablement +venir et de la meilleure manière de porter les bonnets; +ou bien encore, elles exprimaient d'un griffonnage +de douze pages une petite lettre, qui allait rejeter +sur chacun de leurs correspondans le fardeau +de la première dette à acquitter.</p> + +<p>105. Quelques-unes avaient des amans, toutes +des amis, dont elles étaient éloignées. Il n'est rien +sur la terre, et presque dans le ciel,--attendu +qu'il est infini; de comparable aux épîtres des dames: +j'aime beaucoup, je l'avoue, les mystères du missel +féminin; tel qu'un <i>credo</i>, jamais il ne développe ce +qu'il expose, et il est fertile en ruses comme le sifflet +d'Ulysse, quand il égara le pauvre Dolon.--C'est à +vous de bien peser vos réponses à de pareilles lettres<a id="footnotetag280" name="footnotetag280"></a> +<a href="#footnote280"><sup class="sml">280</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote280" +name="footnote280"><b>Note 280: </b></a><a href="#footnotetag280"> +(retour) </a> Voyez, au dixième livre de l'<i>Iliade</i>, comment Ulysse parvient à arracher +à Dolon le secret des projets d'Hector.</blockquote> + +<p>106. On trouvait aussi des billards, des cartes, +mais pas de dés,--les gens d'honneur ne jouant que +dans les clubs;--des barques quand l'eau n'était +pas emprisonnée, des patins quand la glace la recouvrait +et que la rigueur du froid faisait perdre la +piste du gibier. On pouvait encore goûter les plaisirs +de la pêche à la ligne<a id="footnotetag281" name="footnotetag281"></a> +<a href="#footnote281"><sup class="sml">281</sup></a>, ce vice solitaire, quoi qu'en +ait dit ou chanté Isaac Walton. Je voudrais qu'à son +tour le vieux, cruel et raffiné maraud eût eu dans +la mâchoire un hameçon tiré par quelque pauvre +petite truite<a id="footnotetag282" name="footnotetag282"></a> +<a href="#footnote282"><sup class="sml">282</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote281" +name="footnote281"><b>Note 281: </b></a><a href="#footnotetag281"> +(retour) </a> M.A.P. a négligé de traduire le mot <i>angling</i> (à la ligne).</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote282" +name="footnote282"><b>Note 282: </b></a><a href="#footnotetag282"> +(retour) </a> Au moins cela lui aurait donné une leçon d'humanité. Cet impitoyable +sentimental, qu'il est aujourd'hui de bon ton de citer (dans les +romans), afin de faire preuve de véritable goût pour les innocens plaisirs +et les vieilles ballades, nous apprend à coudre des grenouilles et à +leur casser les os, comme des moyens de perfectionner l'art de la ligne, +le plus cruel, le plus insipide et le plus stupide de tous les prétendus +plaisirs. Ils nous parlent des charmes de la nature, mais le pêcheur de +cette espèce n'a en vue que son plat de poisson: il n'a pas le loisir de +perdre un instant de vue la surface de l'eau, et une seule <i>morsure</i> vaut +mieux pour lui que le plus beau paysage du monde; d'ailleurs, il y a +plusieurs sortes de poissons qui ne mordent que pendant les tems de +pluie. La pêche de la baleine, du requin et du thon offre en elle-même +quelque chose de noble et de hasardeux; celles du filet et de la nasse +sont plus humaines et plus utiles;--mais la ligne! Un pêcheur à la ligne +ne saurait être un bon homme. + +<p>«<i>Un des meilleurs hommes que j'aie connu,--d'un esprit aussi +humain, aussi délicat, généreux et excellent qu'homme du monde, +était pêcheur à la ligne; mais il faut ajouter qu'il pêchait avec des +mouches peintes, et qu'il était incapable d'adopter les extravagantes +idées d'I. Walton</i>.»</p> + +<p>Cette note est d'un de mes amis auquel j'avais donné à lire mon manuscrit.--<i>Audi +alteram partem</i>. Je la laisse pour modifier ma propre +observation.<span class="rig"> +(<i>Note de Lord Byron</i>.)</span><br><br></p></blockquote> + +<p>107. Avec le soir arrivaient le banquet et le vin, +la conversation, les duos, modulés par des voix plus +ou moins divines (ce souvenir fait encore aujourd'hui +tressaillir mon cœur ou ma tête). Quatre miss +Rawbolds brillaient dans les allégros; les deux plus +jeunes couraient, de préférence, à la harpe,--parce +qu'au charme de la musique elles joignaient +celui de la pose gracieuse de leurs cous, de leurs +bras et de leurs mains ravissantes.</p> + +<p>108. De tems en tems (mais rarement les jours +de sortie, les hommes étant alors trop fatigués) la +danse faisait voltiger quelques jolies sylphides. On +se pressait d'échanger de petits mots; on raillait,--mais +sans oublier les convenances; on applaudissait +avec mesure à des charmes qu'il était impossible ou +possible de ne pas admirer, et cependant les chasseurs +poursuivaient encore, dans leurs récits, le fin renard; +puis discrètement se retiraient--à dix heures.</p> + +<p>109. Dans un coin écarté, les politiques raisonnaient +de l'univers et fixaient la marche de toutes les +sphères: les plaisans guettaient l'instant de montrer +leur savoir-faire et de glisser adroitement leur <i>bon +mot</i>. Ils ont vraiment bien peu de repos, les faiseurs +d'esprit; souvent ils gardent une simple malice des +années entières avant de trouver l'occasion de la +placer, et même alors il suffit d'un lourdaud pour +la leur ôter<a id="footnotetag283" name="footnotetag283"></a> +<a href="#footnote283"><sup class="sml">283</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote283" +name="footnote283"><b>Note 283: </b></a><a href="#footnotetag283"> +(retour) </a> Ou bien encore, comme nous disons en France, <i>elle va mourir +dans l'oreille d'un sot</i>.</blockquote> + +<p>110. Mais, dans notre société, tout était aristocratique +et de bon ton; tout était civil, froid, inanimé +comme une figure de Phidias, tirée d'un marbre +antique. Nous n'avons plus de ces <i>squire</i> Western<a id="footnotetag284" name="footnotetag284"></a> +<a href="#footnote284"><sup class="sml">284</sup></a> +du bon vieux tems, mais nos Sophie, si elles sont +moins romanesques, sont aussi belles ou même plus +belles à voir. Nous n'avons plus des lurons<a id="footnotetag285" name="footnotetag285"></a> +<a href="#footnote285"><sup class="sml">285</sup></a> aussi accomplis +que Tom-Jones, mais en revanche, des +<i>gentlemen</i> à corsets, droits comme des pieux.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote284" +name="footnote284"><b>Note 284: </b></a><a href="#footnotetag284"> +(retour) </a> <i>Squire</i>, écuyer.--Nous connaissons tous le bon <i>Western</i> et l'aimable +<i>Sophie</i> de Tom-Jones.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote285" +name="footnote285"><b>Note 285: </b></a><a href="#footnotetag285"> +(retour) </a> <i>Black-guard</i> (mot à mot noire-garde) répond assez bien à notre mot +<i>luron</i> ou <i>polisson</i>. Je crois que c'est de lui que vient le mot <i>blagueur</i>, +fort usité dans la dernière classe du peuple.</blockquote> + +<p>111. On ne se séparait jamais tard, c'est-à-dire +jamais après minuit,--le midi de Londres. A la +campagne, les dames gagnent leur lit avant que la +lune ne commence à pâlir. Paix et sommeil à chaque +fleur refermée!--et puisse bientôt la rose retrouver +au fond d'une alcove ses véritables couleurs; le +long repos sait le mieux nuancer les belles joues, et--du +moins, pour quelques hivers, il peut ôter au +fard de son prix.</p> + +<br><br> +<hr> +<h2><i>Chant Quatorzième</i>.</h2> +<hr class="short"> +<br> + + +<p>1. Seulement, si, de l'immense abîme de la nature +ou de nos pensées, nous pouvions tirer une seule +certitude, le genre humain peut-être découvrirait le +fil qui le fuit sans cesse;--mais alors il bouleverserait +plus d'une excellente philosophie, car les systèmes +se dévorent les uns les autres. Ils ressemblent +au vieux Saturne,--qui digérait même des pierres +quand, au lieu de ses enfans, sa pieuse moitié lui +en présentait à ses repas.</p> + +<p>2. Mais tout système offre l'inverse des déjeuners +de Titan; il dévore ses grands parens, malgré la +difficulté d'une pareille digestion. Et, je vous prie, +après toutes les recherches nécessaires, avez-vous +jamais arrêté, sur un seul point, votre conviction? +Revenez donc sur l'histoire du passé, avant de prendre +fait et cause pour une démonstration, ayant de +la déclarer la meilleure de toutes. L'une des plus évidentes +vérités, c'est qu'il ne faut pas se confier au +témoignage de nos sens: or, quels sont vos autres +moyens de certitude<a id="footnotetag286" name="footnotetag286"></a> +<a href="#footnote286"><sup class="sml">286</sup></a>?</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote286" +name="footnote286"><b>Note 286: </b></a><a href="#footnotetag286"> +(retour) </a> L'<i>autorité</i>, répond M. de La Mennais; cette doctrine, si révoltante au +premier abord, est pourtant susceptible de la même démonstration que +celle qui voit tous les caractères de la vérité dans le témoignage des <i>sens +réunis</i>. Chaque sens ou chaque homme est également trompeur, mais +tous les sens ou tous les hommes proclament la vérité, <i>enarrant Deum</i>; +ce qui revient à peu près à cette autre proposition: chaque homme est +bavard, mais tous les hommes réunis sont muets; chaque femme est laide +(c'est une supposition), mais toutes les femmes réunies composent ce +qu'on appelle le beau sexe. Pourquoi faut-il que Pilate, après avoir demandé +<i>quid est veritas</i>? n'ait pas attendu la réponse de l'Homme-Dieu! +(Voyez Évangile saint Jean, ch. <span class="sc">xviii</span >.)</blockquote> + +<p>3. Pour moi, je ne sais rien; mais aussi je ne nie, +n'admets, ne rejette ou ne méprise rien. <i>Vous</i>, dites +ce que vous savez, si ce n'est peut-être que vous +êtes né pour mourir? et même, après tout, l'un et +l'autre peuvent cesser d'être vrais: un âge peut venir, +source d'éternité, où rien ne distinguera plus +la vieillesse de la jeunesse. Quant à la mort, du moins +ce qu'on appelle ainsi, elle fait trembler tous les +hommes, et cependant le sommeil emporte toujours +un tiers de la vie.</p> + +<p>4. Un sommeil sans rêves, après un long jour de +fatigue, est ce que nous désirons le plus au monde; +cependant, quel effroi n'inspire pas à la chair la vue +d'une chair mieux assoupie<a id="footnotetag287" name="footnotetag287"></a> +<a href="#footnote287"><sup class="sml">287</sup></a>! Le suicide lui-même, +qui s'acquitte de sa créance avant qu'on ne la réclame +de lui (vieille manière de payer ses dettes, +fort regrettée des créanciers), rend avec impatience +le dernier soupir, moins par ennui de la vie que par +crainte de la mort.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote287" +name="footnote287"><b>Note 287: </b></a><a href="#footnotetag287"> +(retour) </a> C'est-à-dire combien les vivans ont peur des morts.</blockquote> + +<p>5. Il la voit autour et près de lui; ici, là, partout: +c'est avec un courage né de la crainte, et de +tous peut-être le plus désespéré, qu'il fait, pour la +<i>connaître</i>, la dernière tentative:--Quand les montagnes +hérissent leurs pointes au-dessous de vos pieds +mortels, que de là vous plongez sur un abîme et +voyez bâiller entre les rochers un gouffre terrible,--vous +sentez bientôt naître le violent désir de vous +y précipiter<a id="footnotetag288" name="footnotetag288"></a> +<a href="#footnote288"><sup class="sml">288</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote288" +name="footnote288"><b>Note 288: </b></a><a href="#footnotetag288"> +(retour) </a> Une chose remarquable encore, c'est que le seul désir constant et +par conséquent raisonné des malheureux aliénés, est de se précipiter au +fond d'un puits ou du haut des fenêtres. Chose singulière, que le premier +mouvement des hommes raisonnables, à l'aspect d'un précipice, soit celui +qui domine continuellement les fous. Je définis la folie: <i>le désespoir +de se sentir vivant</i>, et je pense que la véritable inhumanité est d'empêcher +de mourir ceux qui en sont atteints.</blockquote> + +<p>6. Vous ne le faites pas, il est vrai;--vous reculez, +pâle et rempli de terreur: mais réfléchissez +sur vos impressions et vous y trouverez (non sans +frissonner au souvenir de vos propres idées) un entraînement +involontaire, et salutaire ou trompeur, +vers l'inconnu; une secrète envie de vous jeter, malgré +toutes vos craintes....--mais où? vous l'ignorez, +et voilà pourquoi vous le faites (ou ne le faites +pas).</p> + +<p>7. Mais à quoi tend ce discours, direz-vous, ami +lecteur? A rien. C'est une simple méditation que je +ne puis justifier qu'en disant: Telle est mon allure. +Tantôt à propos et tantôt hors de propos, j'écris +sans délai tout ce qui me vient en tête; car je +n'ai pas entrepris ce récit dans le but de vous faire +un récit; c'est une base purement aérienne et fantastique, +destinée à supporter, à l'aide de lieux communs, +des idées communes.</p> + +<p>8. Vous savez, ou vous ne savez pas, ce que disait +l'illustre Bacon: <i>Jetez dans l'air une paille, et +vous pourrez voir d'où vient le vent</i>. Comme cette +paille, la poésie, fille de l'esprit humain, suit toujours +l'impulsion du souffle intellectuel. C'est un +cerf-volant qui voltige entre la vie et la mort; une +ombre qui suit les pas des ames sublimes<a id="footnotetag289" name="footnotetag289"></a> +<a href="#footnote289"><sup class="sml">289</sup></a>: mais, +pour la mienne, c'est une bulle que l'envie de plaire +n'a pas enflée. Je ne la forme que pour jouer un instant, +comme les enfans, avec elle.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote289" +name="footnote289"><b>Note 289: </b></a><a href="#footnotetag289"> +(retour) </a> «<i>A shadow which the</i> outward soul <i>behind throws</i>.» M.A.P. +traduit: «Une ombre que l'<i>ombre</i> laisse après elle,» ce qui est du pur +galimatias. Plus haut il rend <i>a paper-kite</i> par «un cerf-volant <i>de papier</i>.» +C'est un pléonasme ridicule. L'ame, un cerf-volant <i>de papier</i>!</blockquote> + +<p>9. Tout le monde est là devant moi,--ou derrière, +car j'en ai déjà vu une partie, et bien assez +pour en garder mémoire.--Pour ce qui est des +passions, j'en ai assez éprouvé pour recueillir beaucoup +de blâme, à la grande satisfaction de mon ami +le genre humain, toujours ravi de mêler quelque +alliage à la gloire; car je fus célèbre dans mon pays, +jusqu'au moment où je vins à le fatiguer de mes +vers.</p> + +<p>10. J'ai soulevé contre moi ce monde et même +l'autre, c'est-à-dire les gens d'église,--qui ont +lancé toutes leurs foudres sur ma tête, dans de pieux +et nullement rares libelles. Mais enfin je ne puis me +tenir de griffonner une fois par semaine; j'ennuie +mes vieux lecteurs, et je n'en gagne plus de nouveaux. +Jeune, j'écrivais par surabondance d'idées; maintenant +c'est parce que je sens que je deviens lourd.</p> + +<p>11. «Mais alors pourquoi publier? Quand on ennuie +le monde, on ne peut guère espérer de recueillir +gloire ou profit.» A mon tour je demanderai: +Pourquoi jouez-vous aux cartes, buvez-vous, +lisez-vous?--sans doute pour abréger l'ennui du +tems. Eh bien, moi, je me distrais à reporter mes regards +sur ce que j'ai vu ou médité de triste ou d'agréable, +et je livre au courant les vers que j'écris; +ils surnagent ou s'engouffrent:--ils n'ont pas moins +fait le sujet d'un de mes rêves.</p> + +<p>12. Je ne sais si, même étant assuré du succès, je +pourrais maintenant me résoudre à changer de manière<a id="footnotetag290" name="footnotetag290"></a> +<a href="#footnote290"><sup class="sml">290</sup></a>: +j'ai tellement l'habitude du combat, qu'une +seule défaite ne me déciderait pas à rompre avec les +muses. Peut-être est-il malaisé d'exprimer ce sentiment, +mais je proteste qu'il n'est nullement affecté; +quand vous jouez, vous avez l'alternative de deux +plaisirs;--c'en est un de gagner, c'en est un autre +de perdre<a id="footnotetag291" name="footnotetag291"></a> +<a href="#footnote291"><sup class="sml">291</sup></a>.</p> + + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote290" +name="footnote290"><b>Note 290: </b></a><a href="#footnotetag290"> +(retour) </a> M. West, dans le journal qu'il a publié de son séjour auprès de +Lord Byron en Italie, raconte que le poète répondait souvent à la Guiccioli, +quand elle l'engageait à s'occuper d'un autre poème que <i>Don +Juan</i>: «<i>Je ne sais ce que je ferais sans mon cher Don Juan; je ne +puis plus faire autre chose</i>.»</blockquote> + + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote291" +name="footnote291"><b>Note 291: </b></a><a href="#footnotetag291"> +(retour) </a> Les véritables joueurs ne quitteraient pas la partie quand même ils +auraient quatre-vingt-dix-neuf chances sur cent contre eux.</blockquote> + +<p>13. Et d'ailleurs ma muse n'est pas à la piste des +fictions; elle recueille un répertoire de faits et (quelquefois +avec des réserves et de légères restrictions) +elle ne chante que les objets et les événemens +qui peuvent intéresser l'homme.--C'est même la +cause des contradictions qu'elle souffre, car, du premier +abord, la vérité n'offre rien d'attrayant. Mais +si ma muse se proposait pour but ce qu'on appelle la +gloire, elle vous ferait avec moins de peine une +toute autre narration.</p> + +<p>14. Des amours, de la guerre, une tempête,--voilà +pourtant de la variété. Ajoutez-y un assaisonnement +de légères rêveries, une vue rapide de ce +désert appelé la société, un coup d'œil jeté sur les +hommes de toutes les conditions; que si vous ne +voyez rien de plus, au moins devez-vous avouer que +vous avez la satiété en réalité et en perspective, et, +quoique ces dernières feuilles ne soient bonnes qu'à +bourrer des valises, elles se vendront tout aussi bien +que celles des premiers chants.</p> + +<p>15. La fraction de ce monde que j'ai prise pour +sujet du présent sermon est une de celles dont nous +n'avons pas de description récente; il est facile d'en +déterminer la raison: malgré l'éclat et la séduction +des dehors, ses pierreries, ses hermines, ont une +uniformité fatigante, et tous les individus qui la +composent offrent une lourde et héréditaire identité +vraiment peu favorable à l'inspiration poétique.</p> + +<p>16. Ils ont tout pour tenter, peu de chose pour +exalter, et rien de ce qui parle à tous les hommes de +tous les tems. Une sorte de vernis recouvre chacun +de leurs défauts; leurs crimes eux-mêmes sont des +espèces de lieux communs. Passions factices, esprit +faux, absence totale de cette naïveté naturelle qui +donne à la vérité une expression sublime, insipide +monotonie de caractère (chez ceux du moins qui en +ont un), telles sont les qualités distinctives de la +haute société.</p> + +<p>17. Quelquefois, il est vrai, semblables aux soldats +après la parade, ils rompent leurs rangs et mettent +avec joie de côté la discipline; mais bientôt le +rappel les force à revenir effrayés: il faut que de +nouveau ils reprennent ou paraissent reprendre leurs +entraves. Je conviens que c'est une mascarade brillante; +mais, quand vous avez bien à votre aise promené +sur eux vos regards, vous vous fatiguez,--du +moins a-t-il produit sur moi cet effet,--de ce +paradis de plaisirs et d'ennui.</p> + +<p>18. Quand une fois nous avons fait notre cour, +joué notre jeu, mis notre habit, voté, brillé, et +peut-être quelque chose de plus, dîné avec les <i>dandys</i>, +entendu les pairs déclamer, vu des beautés livrées +par vingtaines au plus offrant, et de pitoyables +roués devenus de chastes maris plus pitoyables, +nous n'avons plus, croyez-moi, d'autre alternative +que d'être <i>assommés</i> ou <i>assommons</i>: témoins ces +<i>ci-devant jeunes hommes</i><a id="footnotetag292" name="footnotetag292"></a> +<a href="#footnote292"><sup class="sml">292</sup></a> qui luttent contre le courant, +et ne savent pas quitter un monde qui les +quitte.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote292" +name="footnote292"><b>Note 292: </b></a><a href="#footnotetag292"> +(retour) </a> En français.</blockquote> + +<p>19. On dit,--on se plaint même généralement,--que +personne n'a trouvé l'art de peindre le monde +exactement tel qu'il devait être peint. Ce n'est, +ajoute-t-on, que par l'indiscrétion des portiers que +les auteurs ont pu soupçonner quelques légers scandales +bien singuliers, bien élégans, qui ont fait le +sujet de leurs railleries morales: leur style d'ailleurs +est du plus mauvais ton; c'est le langage de milady, +surpris dans la bouche de sa femme de chambre.</p> + +<p>20. Mais aujourd'hui cela ne peut plus être vrai: +les écrivains sont devenus une partie prépondérante +du beau monde; je les ai vus balancer le crédit des +militaires quand surtout, point fort essentiel, ils +étaient jeunes. Comment donc se fait-il qu'ils aient +également échoué dans ce qu'ils jugent eux-mêmes +l'article d'importance, c'est-à-dire le <i>vrai</i> portrait +de la classe supérieure? En vérité, c'est qu'il y avait +à en retracer trop peu de chose.</p> + +<p>21. «<i>Haud ignara loquor</i><a id="footnotetag293" name="footnotetag293"></a> +<a href="#footnote293"><sup class="sml">293</sup></a>;» ce ne sont que des +«<i>nugœ quarum pars</i> parva <i>fui</i><a id="footnotetag294" name="footnotetag294"></a> +<a href="#footnote294"><sup class="sml">294</sup></a>,» mais pourtant vive +et active. Maintenant j'esquisserais beaucoup plus aisément +un harem, une bataille, un naufrage ou une +histoire attendrissante que de pareils objets. Aussi +bien, je désire pouvoir m'en dispenser, pour des +raisons que je ne veux pas dire. <i>Vitabo Cereris sacrum +qui vulgaret</i><a id="footnotetag295" name="footnotetag295"></a> +<a href="#footnote295"><sup class="sml">295</sup></a>, c'est-à-dire le vulgaire ne doit +pas être initié dans ces mystères.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote293" +name="footnote293"><b>Note 293: </b></a><a href="#footnotetag293"> +(retour) </a> Je ne dis rien que je ne sache</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote294" +name="footnote294"><b>Note 294: </b></a><a href="#footnotetag294"> +(retour) </a> Bagatelles auxquelles j'ai moi-même pris une courte part, il est vrai, +mais, etc.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote295" +name="footnote295"><b>Note 295: </b></a><a href="#footnotetag295"> +(retour) </a> Je fuirai celui qui divulguerait les mystères de Cérès.</blockquote> + +<p>22. Ce que j'en vais dire sera donc imaginaire,--gâté, +dénaturé, comme ces histoires de franc-maçonnerie, +qui ont autant de rapports avec la réalité +que les voyages du capitaine Parry avec ceux de +l'argonaute Jason. Il n'appartient pas à tous les hommes +de voir le grand <i>arcanum</i>: ma musique aura +donc quelques diapasons mystiques, et elle présentera +un grand nombre de sons que ne pourra jamais +apprécier l'oreille d'un profane.</p> + +<p>23. Hélas! les mondes se perdent,--et la femme, +depuis qu'elle a perdu le monde (tradition plus vraie +que galante, mais strictement conservée), n'a pu +s'affranchir de la tyrannie des formes. Pauvre esclave +de l'usage! subjuguée, oppressée, victime dès +qu'elle a tort, martyr quand souvent elle a raison, +condamnée aux douleurs de l'enfantement,--de +même que, pour leurs péchés, les hommes sont forcés +de promener le rasoir sur leurs mentons;</p> + +<p>24. Tourment quotidien qui, dans son ensemble, +compense celui de la <i>délivrance</i>. Mais, du reste, qui +peut concevoir les véritables souffrances des femmes? +Si l'homme prend à leur sort quelque intérêt, c'est +surtout par défiance et par égoïsme; et leur amour, +leur vertu, leur éducation, leur beauté ne servent +qu'à former de bonnes femmes de ménage et des +nourrices<a id="footnotetag296" name="footnotetag296"></a> +<a href="#footnote296"><sup class="sml">296</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote296" +name="footnote296"><b>Note 296: </b></a><a href="#footnotetag296"> +(retour) </a> Les dames anglaises vivent beaucoup plus retirées que nos Françaises.</blockquote> + +<p>25. Tout cela est fort bien, et ne peut même être +mieux; mais cela même est, Dieu le sait, fort difficile: +dès sa naissance elle est assiégée de tant d'inquiétudes! +il lui est si difficile de distinguer ses ennemis +de ses amis, et ses fers perdent sitôt la dorure qui +les recouvre que,--mais seulement, demandez à la +première femme venue (c'est-à-dire prenez-la à trente +ans) ce qu'elle aurait préféré, de naître femme ou +homme, écolier ou reine?</p> + +<p>26. <i>L'influence du cotillon</i> est une grande injure, +et ceux même qui s'y soumettent voudraient passer +pour la fuir comme la carpe fuit le vorace brochet. +Mais enfin c'est sous lui que nous sommes tous jetés +sur la terre par les différens cahots du fiacre de la +vie<a id="footnotetag297" name="footnotetag297"></a> +<a href="#footnote297"><sup class="sml">297</sup></a>. Je porte donc, pour ma part, une grande vénération +au cotillon.--Quel qu'il soit, de bure, de soie +ou de basin, c'est un vêtement mystérieux et céleste.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote297" +name="footnote297"><b>Note 297: </b></a><a href="#footnotetag297"> +(retour) </a> Il y a ici un peu d'obscurité; les dames me pardonneront de ne pas +la faire disparaître. M.A.P. n'a pas entendu ce passage.</blockquote> + +<p>27. Je respecte beaucoup, et dans ma jeunesse +j'ai souvent adoré ce voile chaste et divin qui, semblable +au coffre de l'avare, renferme un trésor, et +qui surtout nous enchante par ce qu'il dérobe à nos +regards.--Fourreau d'or, qui recouvre une épée +de damas; lettre d'amour, dont le cachet est mystérieux; +préservatif de la douleur,--car quels ennuis +seraient à l'épreuve d'un jupon court et d'une transparente +cheville?</p> + +<p>28. Et quand le jour est lourd et nébuleux, quand, +par exemple, on sent glisser le souffle du siroco<a id="footnotetag298" name="footnotetag298"></a> +<a href="#footnote298"><sup class="sml">298</sup></a>, +que la mer fait jaillir au loin son écume d'un air +menaçant, et que la rivière coule avec un rauque +murmure, et que les cieux nous présentent cette vieille +teinte grise, chaste et triste antipode des brûlans +désirs,--eh bien, il est doux (s'il y a quelque chose +de doux encore) d'entrevoir même une jolie paysanne.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote298" +name="footnote298"><b>Note 298: </b></a><a href="#footnotetag298"> +(retour) </a> Vent du sud-est qui, sur les bords de la Méditerranée, est le présage +des orages.</blockquote> + +<p>29. Nous avons laissé nos héros et nos héroïnes +dans ce pays dont la beauté, peu poétique il est +vrai, ne vient pas du climat<a id="footnotetag299" name="footnotetag299"></a> +<a href="#footnote299"><sup class="sml">299</sup></a>, et est entièrement indépendante +des signes du zodiaque: son soleil, ses +étoiles et tout ce qui pourrait y jeter de l'éclat, ses +montagnes et tout ce qui s'y élève, offrent, en effet, +la monotonie et l'aspect sombre d'un <i>créancier</i>.--Ciel +ou industriel <i>gris</i>, c'est tout un<a id="footnotetag300" name="footnotetag300"></a> +<a href="#footnote300"><sup class="sml">300</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote299" +name="footnote299"><b>Note 299: </b></a><a href="#footnotetag299"> +(retour) </a> M.A.P. traduit; <i>Dans cette charmante atmosphère qui ne dépend +pas du climat</i>, et le reste de la strophe d'une manière aussi intelligible.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote300" +name="footnote300"><b>Note 300: </b></a><a href="#footnotetag300"> +(retour) </a> Jeu de mots sur <i>dun</i>, qui se dit pour <i>gris</i> et pour <i>créancier</i>.</blockquote> + +<p>30. Les détails de la vie intérieure sont moins inspirateurs; +mais, en plein air, ma muse se trouverait +assiégée de pluies; de brouillards et de giboulées, +qui contrarieraient singulièrement un plan +pastoral. Quoi qu'il en soit, c'est au poète à vaincre +toutes les difficultés, grandes ou légères; à gâter +ou à perfectionner ses plans, et à pénétrer hardiment +au milieu de la matière, bien que souvent embarrassé, +comme les esprits, par le contact du feu +et de l'eau.</p> + +<p>31. Juan,--semblable aux saints, du moins sous +ce rapport,--prenait toutes les habitudes des gens +divers avec lesquels il vivait: il était également heureux +dans les camps, les vaisseaux, les chaumières +ou les cours.--Doué de cet heureux caractère qui +rarement se plaint et se décourage, et prenant toujours +avec retenue sa part des plaisirs ou des peines, +il pouvait réussir auprès des dames, sans tomber +dans l'insipide fatuité de certains <i>damerets</i><a id="footnotetag301" name="footnotetag301"></a> +<a href="#footnote301"><sup class="sml">301</sup></a>.</p> + +<p>32. La chasse au renard est un exercice peu familier +aux étrangers, et c'est de plus pour eux +l'occasion d'un double péril; le premier, de tomber, +et le second, de prêter à rire aux mauvais plaisans. +Mais Juan sut bientôt parcourir les lieux sauvages +aussi rapidement qu'un Arabe sait se venger, et son +cheval, quel qu'il fût, bête de somme, de chasse ou +de louage, sentait toujours qu'il avait un maître sur +le dos.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote301" +name="footnote301"><b>Note 301: </b></a><a href="#footnotetag301"> +(retour) </a> <i>Without the coxcombry of certain</i> she--<i>men</i>.</blockquote> + +<p>33. Dans cette nouvelle lice le voilà maintenant, +et non sans gloire, franchissant haies, fossés, pieux +et doubles barrières, ne tâtant<a id="footnotetag302" name="footnotetag302"></a> +<a href="#footnote302"><sup class="sml">302</sup></a> jamais, faisant rarement +des faux pas, ne s'irritant que lorsqu'on perdait +la trace du gibier. Il est vrai qu'il ne respecta +pas tous les statuts du code des chasseurs,--la jeunesse +la plus sage est fragile; il lui arriva quelquefois +de courir sur les chiens, et même sur maint +<i>gentleman</i> de campagne;</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote302" +name="footnote302"><b>Note 302: </b></a><a href="#footnotetag302"> +(retour) </a> <i>Craning, to crane</i> (faire la grue), est une expression employée +pour peindre un homme qui avance le cou sur une haie <i>afin de mesurer +la distance avant de la franchir</i>: cette courte halte dans sa <i>voltigeante +ardeur</i> ne manque pas de faire tarder et pester ceux qui suivent +immédiatement le temporiseur cavalier. «Monsieur, disent-ils alors, si +vous ne vous décidez, cédez-moi le pas:» et l'apostrophe produit ordinairement +l'effet attendu. Quand même le cavalier culbuterait, il n'en +fraie pas moins le chemin, et les autres peuvent, sans danger, passer +outre sur son cheval et sur lui-même.<span class="rig"> + (<i>Note de Lord Byron</i>.)</span><br><br></blockquote> + +<p>34. Mais, à tout prendre, lui et son cheval remplirent +leur tâche à l'admiration générale. Les <i>squires</i> +s'émerveillaient qu'un étranger pût avoir tant de +mérite; les <i>ganaches</i> s'écriaient: «Diable! qui l'aurait +jamais pensé!»--Sires les Nestors de la génération +chasseresse prodiguaient les jurons louangeurs, +et prenaient de lui occasion de rappeler leurs +anciens coups; il n'y avait pas jusqu'au conducteur +de la meute qui ne lui accordât une grimace favorable +et ne le jugeât presque digne d'être piqueur.</p> + +<p>35. Tels étaient ses trophées:--non des lances +ou des boucliers, mais des fossés, des ornières franchies, +et de tems en tems des queues de renard. Cependant, +je l'avouerai,--il le faut, et je ne puis +ici me défendre, en bon citoyen anglais, d'une rougeur +patriotique,--il était, au fond, de l'avis de +l'élégant Chesterfield qui, après avoir ardemment +suivi une longue chasse à travers monts, plaines, +bruyères, et je ne sais quoi encore, demandait le +lendemain «s'il y avait des hommes qui pussent chasser +<i>deux fois</i>?»</p> + +<p>36. Juan avait d'ailleurs une autre qualité peu +commune chez ceux qui veulent, après une longue +chasse de décembre, se lever le lendemain avant que +le coq ait forcé le jour à commencer sa lourde carrière,--qualité +fort agréable aux dames qui, en +versant le torrent de leurs douces paroles, ne sont +pas fâchées d'avoir un saint ou un démon, peu importe, +pour les écouter.--Juan ne s'endormait pas +aussitôt le dîner;</p> + +<p>37. Mais, folâtre et léger, il restait sur l'alerte et +faisait une grande partie des frais de la conversation, +souriant toujours à ce qu'elles avançaient, prêtant +surtout son attention aux points de discussion le plus +en vogue: tantôt grave, tantôt badin, jamais maussade +ou impertinent, et ne ricanant, l'adroit fripon! +qu'entre ses lèvres. Il se gardait bien surtout +de relever la moindre erreur.--En un mot, c'était +l'auditeur le plus précieux du monde.</p> + +<p>38. Et puis il savait danser:--tous les étrangers +surpassent les sérieux Anglais dans la pantomime.--Il +savait, dis-je, danser parfaitement, avec vigueur, +avec bon sens même,--point indispensable dans l'art +des battemens. Il n'avait pas la moindre prétention, +théâtrale ou la tournure d'un maître de ballets instruisant +ses élèves, mais celle d'un homme véritablement +de bonne maison.</p> + +<p>39. Ses mouvemens étaient chastes et parfaitement +retenus; toute sa personne offrait la plus gracieuse +élégance: tel que la rapide Camilla<a id="footnotetag303" name="footnotetag303"></a> +<a href="#footnote303"><sup class="sml">303</sup></a>, il effleurait +à peine la terre, et semblait toujours retenir +plutôt que déployer sa vigueur. Il avait, pour sentir +la musique, une oreille qui eût défié la rigoureuse +critique de M. Double-croche, et ses pas étaient +tellement précis, tellement classiques, qu'on eût +vraiment pu le prendre pour un Boléro personnifié,</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote303" +name="footnote303"><b>Note 303: </b></a><a href="#footnotetag303"> +(retour) </a> Virgile, <i>Énéide</i>.</blockquote> + +<p>40. Ou pour une des <i>Heures fuyant devant l'Aurore</i>, +dans cette fameuse fresque du Guide qui suffirait +pour justifier le voyage de Rome, quand cette +ville n'offrirait plus la moindre trace du seul trône +de l'ancien monde. <i>Tout l'ensemble</i><a id="footnotetag304" name="footnotetag304"></a> +<a href="#footnote304"><sup class="sml">304</sup></a> de ses mouvemens +avait une délicieuse grâce idéale bien rarement +réalisée, et qu'on ne saura jamais décrire; car, au +désespoir des poètes et des prosateurs, les paroles +sont privées de coloris.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote304" +name="footnote304"><b>Note 304: </b></a><a href="#footnotetag304"> +(retour) </a> En français.</blockquote> + +<p>41. Il n'est donc pas étonnant qu'il devînt à la +mode et qu'on l'admirât comme un Cupidon plus +qu'adolescent. Il avait, il est vrai, déjà perdu quelques +avantages, mais on s'en apercevait à peine, et +du moins il n'avait plus le moindre grain de vanité: +tel était son tact délicat, qu'il savait également plaire +aux beautés chastes et à celles qui suivent de moins +bonnes inspirations. La duchesse de Fitz-Fulk, entre +autres, qui aimait les <i>tracasseries</i>, ne tarda guère à +lui faire quelques <i>agaceries</i><a id="footnotetag305" name="footnotetag305"></a> +<a href="#footnote305"><sup class="sml">305</sup></a> légères.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote305" +name="footnote305"><b>Note 305: </b></a><a href="#footnotetag305"> +(retour) </a> Ces deux mois français fournissent ici une rime à notre poète.</blockquote> + +<p>42. C'était une blonde déjà légèrement épanouie, +belle, séduisante, d'un excellent ton, et qui, pendant +plusieurs hivers, avait déjà brillé dans le <i>grand +monde</i><a id="footnotetag306" name="footnotetag306"></a> +<a href="#footnote306"><sup class="sml">306</sup></a>. J'aime mieux ne rien dire ici de ses exploits, +c'est un sujet trop chatouilleux: ce qu'on en a d'ailleurs +raconté peut fort bien n'être pas exact. En tout +cas, ses dernières œillades à Don Juan donnèrent le +coup mortel à lord Auguste Fitz-Plantagenet.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote306" +name="footnote306"><b>Note 306: </b></a><a href="#footnotetag306"> +(retour) </a> En français.</blockquote> + +<p>43. D'abord le visage du noble personnage se rembrunit +visiblement; mais les amans feraient mieux de +donner les mains à toutes ces licences,--véritables +franchises de la corporation féminine. Malheur à +l'homme qui hasarde, en pareil cas, les reproches! +il ne fera que précipiter un dénouement fort pénible +il est vrai, mais inévitable pour tous ceux qui fondent +sur les femmes le moindre calcul.</p> + +<p>44. Le cercle sourit, chuchota, et puis critiqua. +Les miss se redressèrent et les matrones sourcillèrent; +les unes espéraient bien que les choses n'iraient +pas aussi loin qu'on <i>devait</i> s'y attendre; les autres ne +concevaient pas qu'il y eût de semblables femmes: +celles-ci ne pouvaient croire moitié de ce qu'elles +entendaient dire; celles-là montraient de l'inquiétude, +d'autres de la préoccupation; et plusieurs, +enfin, plaignaient bien sincèrement le pauvre lord +Auguste Fitz-Plantagenet.</p> + +<p>45. Mais ce qu'il y a de singulier, c'est que personne +ne s'avisa de prononcer le nom du duc de +Fitz-Fulk, qui était bien cependant, on peut le +croire, pour quelque chose dans cette affaire. Il est +vrai qu'il était absent; il passait même pour prendre +peu de souci de ce que jugeait à propos de faire +son aimable moitié: et s'il consentait à ses plaisirs, +personne n'avait droit de le trouver mauvais. Leurs +nœuds étaient d'ailleurs les plus indissolubles du +monde: ils ne se voyaient jamais, afin d'éviter les +ennuis d'une séparation.</p> + +<p>46. Mais, ô Dieu! comment ai-je pu tracer un pareil +vers?--Pour lady Adeline, ma Diane éphésienne, +toujours également embrasée d'un amour +abstrait pour la vertu, elle remarqua bientôt ce qu'il +y avait de libre dans la conduite de la duchesse: +elle s'affligea de lui voir prendre une si mauvaise +route; elle mit dans ses politesses plus de froideur; +elle frémit, elle pâlit en lui reconnaissant cette fragilité +qui, seule, a le privilège d'affecter vivement +le plus grand nombre de nos amis.</p> + +<p>47. Rien, dans ce triste monde, n'est tel que la +sympathie; elle met dans un aimable accord notre +ame et notre visage: c'est un harmonieux soupir au +milieu d'une musique suave; c'est une délicate dentelle +jetée sur la robe précieuse de l'amitié. Eh! que +deviendrait l'humanité sans un ami? Qui saurait, de +bonne grâce, nous faire toucher du doigt nos fautes? +nous consoler avec un «<i>il fallait y regarder à deux +fois!--Ah! si vous aviez seulement voulu m'écouter</i>!»</p> + +<p>48. Tu avais, ô Job! deux amis; mais un seul +peut nous suffire, surtout quand nous sommes mal à +notre aise. Dès que le tems se couvre de nuages, ils +sont mauvais pilotes, et ce sont des médecins moins +célèbres pour l'importance de leurs cures que pour +celle de leurs honoraires. Gardez-vous donc de grogner +quand vos amis vous abandonnent: tels que la +feuille des arbres, ils ont cédé à la première brise +de vent. Quand vous aurez, d'une manière ou de +l'autre, rétabli vos affaires, allez au café, vous en +retrouverez de nouveaux.<a id="footnotetag307" name="footnotetag307"></a> +<a href="#footnote307"><sup class="sml">307</sup></a></p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote307" +name="footnote307"><b>Note 307: </b></a><a href="#footnotetag307"> +(retour) </a> On lit, je crois, dans les Lettres de Swift ou d'Horace Walpole, +qu'un jour quelqu'un regrettant la perte de son ami reçut d'un Pilade +universel cette réponse: «Moi, quand j'en perds un, je vais au café +Saint James en reprendre un autre.» + +<p>Je me rappelle une anecdote du même genre. Sir W.D. était grand +joueur: un jour on remarqua, dans le club dont il faisait partie, qu'il +avait un air mélancolique. «Qu'avez-vous donc, sir William? s'écria +Hare, de facétieuse mémoire.--Hélas! reprit celui-ci, je viens de <i>perdre</i> +lady D...--Perdu! et à quel jeu? au quinze ou aux dés?» Telle +fut la réponse consolante du questionneur.<span class="rig"> + (<i>Note de Lord Byron</i>.)</span><br><br></p></blockquote> + +<p>49. Au reste, telle n'a pas été ma maxime; si elle +l'eût été, je me serais sauvé de bien cruels tourmens.--Mais +n'y pensons plus;--jamais je ne me résoudrai +à m'enfermer, comme la tortue, dans une coquille +impénétrable aux vagues et aux tempêtes. +Mieux vaut, après tout, voir et sentir tout ce que +peut ou non supporter la nature humaine. Cela donne +aux personnes sensibles du discernement, et leur +montre à ne pas mettre dans un crible les flots de +leur affection.</p> + +<p>50. Plus sinistre que le cri des hibous, le sifflement +des vents nocturnes, ou la plus triste des hideuses +notes qui accompagnent le malheur, est le <i>je +vous l'avais bien dit</i> que nos amis marmottent à nos +oreilles. Ces prophètes du passé, au lieu de nous +indiquer ce qui reste de mieux à faire, se contentent +toujours de nous dire qu'ils avaient prédit ce +qui nous arrive, et c'est en nous remémorant de +longues et vieilles histoires qu'ils nous consolent de +la faible brèche que nous avons faite aux <i>bonos mores</i>.</p> + +<p>51. Adeline, dans sa douce sévérité, ne se borna +pas à plaindre une amie dont elle n'aurait pas contesté +l'ancienne vertu, si sa conduite présente eût +pu le lui permettre; elle s'intéressa également à +Juan, mais elle tempéra son austérité d'une aimable +pitié, la plus pure qu'on ait jamais décrite. Elle ne +pouvait guère, en effet, s'empêcher de compatir à +son inexpérience et (comme elle était son aînée de +six semaines) à sa jeunesse.</p> + +<p>52. Ces quarante jours, privilége de son âge (et +elle ne craignait pas qu'on vînt à le vérifier sur le +registre de la pairie et des nobles naissances), la +mettaient en droit de ressentir certaines inquiétudes +maternelles sur l'éducation de notre jeune <i>gentleman</i>, +bien qu'elle fût encore loin de cette année bissextile +dont le tems frappe toujours en faisceau la +longue surcharge (dans les computs féminins).</p> + +<p>53. Cette année si longue peut être fixée un peu +auparavant trente ans;--disons à vingt-sept; car +je ne connais pas une seule dame, quel que soit le +rigorisme de sa vertu, qui ait pu se décider à l'outrepasser, +tant qu'il lui restait quelques traces de jeunesse. +O tems! pourquoi donc ne pas t'arrêter? ta +faux sans doute est chargée de rouille, bientôt elle +sera incapable de trancher et d'abattre. Repasse-la; +coupe plus doucement, plus lentement, ne serait-ce +que pour conserver ta réputation de bon +moissonneur!</p> + +<p>54. Mais Adeline était loin de cet âge dont la maturité +la plus succulente est encore pleine d'amertume: +si elle était sage, c'était l'effet de son expérience, +car elle avait vu et éprouvé le monde, comme +je l'ai dit, dans--j'ai oublié quelle page, et vous savez +que ma muse est ennemie de tous les renvois.--Au +reste, de vingt-sept ôtez six, et vous aurez +justement le nombre de ses années.</p> + +<p>55. Elle parut dans les cercles à seize ans; présentée, +vantée, elle mit facilement en commotion +tous les <i>coronets</i>; à dix-sept, le monde était encore +enchanté de la Vénus que le brillant Océan venait +de produire. A dix-huit, bien qu'elle vît à ses pieds +palpiter une hécatombe de dévoués courtisans, elle +avait consenti à combler les vœux d'un nouvel Adam, +regardé comme <i>le plus heureux des hommes</i>.</p> + +<p>56. Depuis, elle avait embelli trois brillans hivers, +toujours admirée, adorée, mais aussi tellement +sage, que, sans affecter la moindre circonspection, +elle avait dérouté la médisance la plus habile. +Comment espérer, en effet, de recueillir d'un +marbre sans défaut la plus légère esquille? Ajoutons +qu'elle s'était ménagé, depuis son mariage, un moment +pour accoucher d'un fils,--et avorter d'un +autre.</p> + +<p>57. Autour d'elle venaient amoureusement bourdonner +les vers luisans ailés qui étincellent dans la +nuit de Londres; mais nul n'avait un aiguillon redoutable +pour elle;--elle n'était pas à la faible +portée d'un fat. Peut-être elle eût voulu quelque +plus digne adorateur; mais, en tout cas, il est certain +qu'elle était irréprochable: et qu'une femme +soit redevable de sa dignité à sa froideur, à son amour-propre +ou à sa vertu, qu'est-ce que cela fait, pourvu +qu'en effet elle se conduise bien?</p> + +<p>58. Je hais tous les <i>motifs</i>, autant qu'une bouteille +arrêtée entre les mains tardives d'un hôte, qui +laisse à nos gosiers impatiens tout le tems de se dessécher +(surtout quand des politiques sont aux prises). +Je les hais autant qu'un troupeau de moutons quand +il soulève la poussière comme le <i>Simoon</i> soulève le +sable. Je les hais comme je hais un syllogisme, une +ode du Lauréat<a id="footnotetag308" name="footnotetag308"></a> +<a href="#footnote308"><sup class="sml">308</sup></a> ou le <i>content</i><a id="footnotetag309" name="footnotetag309"></a> +<a href="#footnote309"><sup class="sml">309</sup></a> d'un pair servile.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote308" +name="footnote308"><b>Note 308: </b></a><a href="#footnotetag308"> +(retour) </a> Southey. Cet homme, de l'avis de tous ses compatriotes, a perdu +tout son talent poétique en devenant le flatteur intéressé de Castlereagh. +Puisse, maintenant que M. Canning est ministre, une nouvelle apostasie +lui rendre les belles inspirations de sa jeunesse!</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote309" +name="footnote309"><b>Note 309: </b></a><a href="#footnotetag309"> +(retour) </a> Les membres de la chambre-haute, en donnant leur vote, disent +<i>content</i> ou <i>non content</i>.</blockquote> + +<p>59. Il est triste de mettre au jour les racines de +toutes choses; elles sont trop profondément enfoncées +dans la terre. Quand un arbre m'offre un charmant +abri de verdure, pourquoi viendrai-je à me +plaindre de ce qu'un gland lui donna naissance? En +remontant à la cause de toutes nos actions, on s'expose +trop à changer en tristesse la joie la plus pure: +mais ce n'est pas, à présent, mon affaire, et je vous +renvoie au sage Oxenstiern<a id="footnotetag310" name="footnotetag310"></a> +<a href="#footnote310"><sup class="sml">310</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote310" +name="footnote310"><b>Note 310: </b></a><a href="#footnotetag310"> +(retour) </a> Le fameux chancelier Oxenstiern disait à son fils qu'il trouvait +étonné des grands effets produits en politique par les plus petites causes: +«Vous voyez, mon fils, pour combien peu de chose la sagesse entre +dans le conseil des royaumes de ce monde.»<span class="rig"> + (<i>Note de Lord Byron</i>.)</span><br><br></blockquote> + +<p>60. Pour lady Adeline, dès qu'elle n'attendit plus +rien de la vertueuse résistance de Don Juan, elle +forma le charitable projet de sauver un éclat à la +duchesse et à notre diplomate.--(Les étrangers, en +effet,--se trompent quand ils supposent qu'on peut, +en Angleterre, se permettre des <i>faux pas</i><a id="footnotetag311" name="footnotetag311"></a> +<a href="#footnote311"><sup class="sml">311</sup></a> comme +chez les peuples non favorisés d'un jury et de verdicts<a id="footnotetag312" name="footnotetag312"></a> +<a href="#footnote312"><sup class="sml">312</sup></a> +pour remédier infailliblement à de pareils +maux.)</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote311" +name="footnote311"><b>Note 311: </b></a><a href="#footnotetag311"> +(retour) </a> En français.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote312" +name="footnote312"><b>Note 312: </b></a><a href="#footnotetag312"> +(retour) </a> On sait que le <i>verdict</i> est la déclaration affirmative ou négative des +membres du jury.</blockquote> + +<p>61. Lady Adeline résolut donc de recourir à des +mesures capables selon elle,--de prévenir les conséquences +de ce triste aveuglement. Il faut avouer qu'il +y avait dans ces calculs un peu de simplicité; mais +l'innocence est toujours prête à tout risquer: dans +un monde qui n'a pu lui ravir sa candeur, elle néglige +toutes ces palissades érigées par les dames dont +la vertu a besoin de n'être jamais exposée trop à +découvert.</p> + +<p>62. Non qu'elle craignît les dernières extrémités: +elle savait que sa grâce, le duc de Fitz-Fulk, était +un mari indulgent, peu jaloux d'occasionner une +scène scandaleuse et d'enfler la clientelle des <i>doctors +commons</i><a id="footnotetag313" name="footnotetag313"></a> +<a href="#footnote313"><sup class="sml">313</sup></a>; mais, premièrement, elle redoutait le +magique talisman de sa grâce, la duchesse, et, en +second lieu, une querelle avec lord Auguste Fitz-Plantagenet +(qui déjà semblait témoigner quelque +impatience).</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote313" +name="footnote313"><b>Note 313: </b></a><a href="#footnotetag313"> +(retour) </a> Ou <i>docteurs ecclésiastiques</i>, ainsi désignés parce qu'ils tiennent +leurs audiences au collége de jurisconsultes appelé <i>doctors commons</i>. +Ce tribunal est sous la juridiction de l'archevêque de Cantorbéry et de +l'évêque de Londres; il connaît et décide, suivant les lois civiles et +ecclésiastiques, des délits de blasphème, apostasie, hérésie, simonie, +inceste, fornication, adultère, etc.; des contestations pour mariage, +divorce, séparation, enlèvemens, etc. La plupart des affaires portées +dans cette cour sont autant d'alimens au scandale et à la malignité +publique.</blockquote> + +<p>63. Sa grâce passait aussi pour être une femme +intrigante et tant soit peu <i>méchante</i><a id="footnotetag314" name="footnotetag314"></a> +<a href="#footnote314"><sup class="sml">314</sup></a> dans le cercle +de ses amours. C'était l'une de ces jolies et précieuses +pestes qui se font un tendre plaisir de désoler leurs +adorateurs à force de caprices; qui aiment à préparer +une nouvelle querelle chaque jour de la délicieuse +année, vous ensorcelant, vous torturant par +leurs accès de passion ou de froideur, et,--ce qu'il +y a de pis,--ne vous laissant jamais un moment de +repos<a id="footnotetag315" name="footnotetag315"></a> +<a href="#footnote315"><sup class="sml">315</sup></a>;</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote314" +name="footnote314"><b>Note 314: </b></a><a href="#footnotetag314"> +(retour) </a> En français.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote315" +name="footnote315"><b>Note 315: </b></a><a href="#footnotetag315"> +(retour) </a> Voyez la strophe 63 du chant <span class="sc">xii</span >.</blockquote> + +<p>64. En un mot, l'un de ces êtres capables de tourner +la tête d'un jeune homme et de le transformer +en Werther. Ne nous étonnons donc pas que cette +chaste <i>liaison</i><a id="footnotetag316" name="footnotetag316"></a> +<a href="#footnote316"><sup class="sml">316</sup></a> présentât des sujets de crainte à l'ame +pure d'une amie; autant vaudrait être mort ou marié +que de donner son cœur à une femme qui se plairait +à le déchirer sans cesse. Le plus sage, en pareil +cas, est de faire une pause et de bien calculer, avant +de s'exposer de nouveau, si la <i>bonne fortune</i> qui se +présente--est vraiment <i>bonne</i><a id="footnotetag317" name="footnotetag317"></a> +<a href="#footnote317"><sup class="sml">317</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote316" +name="footnote316"><b>Note 316: </b></a><a href="#footnotetag316"> +(retour) </a> En français.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote317" +name="footnote317"><b>Note 317: </b></a><a href="#footnotetag317"> +(retour) </a> En français.</blockquote> + +<p>65. Mais d'abord, dans l'effusion d'un cœur qui +réellement n'avait ou ne croyait avoir rien à se reprocher, +elle prit à part son mari et l'engagea à +gratifier Juan de ses conseils. Lord Henry accueillit +d'un sourire ses plans ingénieusement artificieux +pour préserver Don Juan des filets de la sirène, et, +comme un prophète ou un homme d'état, il répondit +de manière à me rien dire du tout.</p> + +<p>66. D'abord: «son usage était de ne jamais intervenir +que dans les affaires du roi.» Ensuite: +«jamais il ne s'en rapportait aux apparences, en +pareille matière, qu'après de fortes preuves.» En +troisième lieu: «Juan avait plus de cervelle que de +barbe au menton, et n'était pas homme à avoir +besoin de lisières;» et quatrièmement (ce qui mérite +à peine d'être répété): «il est rare qu'on obtienne +d'un bon avis de bons résultats.»</p> + +<p>67. En conséquence, et sans doute pour confirmer +la vérité du dernier axiome, il conseilla à sa +femme de laisser les parties à elles-mêmes, autant, +du moins, que le permettrait la <i>bienséance</i><a id="footnotetag318" name="footnotetag318"></a> +<a href="#footnote318"><sup class="sml">318</sup></a>. «Le +tems, ajoute-t-il, corrigera les fautes de jeunesse +de Juan;--on ne voit pas souvent les jeunes gens +former des vœux monastiques;--les obstacles ne +font qu'irriter leurs désirs, et...»--Ici parut un +messager porteur de dépêches:</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote318" +name="footnote318"><b>Note 318: </b></a><a href="#footnotetag318"> +(retour) </a> En français.</blockquote> + +<p>68. Elles venaient du conseil surnommé <i>le Privé</i>. +Lord Henry, en les prenant, se retira dans son cabinet, +afin de donner aux futurs Tites-Lives une +ample occasion de parler de ses plans pour la réduction +de la dette nationale. Que si je ne vous dis +pas le contenu de ces dépêches, c'est parce que je +l'ignore encore; mais je les introduirai dans le court +appendice qui devra séparer mon épopée de la table +des matières.</p> + +<p>69. Avant de s'en aller, il ajouta quelques nouveaux +avis et un ou deux de ces aimables lieux communs +que l'on fait circuler dans la conversation, et +que, malgré leur forme usée, on emploie à défaut +de mieux; puis il se mit en devoir d'ouvrir le paquet; +mais ayant, avant de l'avoir développé, entrevu +ce qu'il pouvait contenir, c'est alors qu'il s'était +retiré, et avait, en s'en allant, tranquillement +embrassé Adeline, moins comme une jeune et charmante +épouse que comme une laide et vieille sœur.</p> + +<p>70. C'était un bon, froid et honorable personnage, +fier de sa naissance et de tout au monde; une +tête excellente pour un sublime divan, une figure +faite pour précéder une tête couronnée. Sa taille, +haute et imposante, aurait parfaitement dirigé les +flots de courtisans qui se pressent un jour d'anniversaire; +il tirait vanité de son étoile et de ses cordons: +c'était, en un mot, le vrai type d'un chambellan,--si +bien que je prétends en faire un de lui, +quand je serai roi.</p> + +<p>71. Mais pourtant il y avait quelque chose qui lui +manquait;--c'était, je ne le sais vraiment, et je ne +puis le dire;--mais ce que les jolies femmes,--les +bonnes ames,--appellent l'<i>ame</i>.--Ce n'était pas, <i>certes</i>, +le corps; il avait les proportions d'un cèdre ou +d'un mât de vaisseau: c'était un <i>parfaitement bel</i> +homme, cette humaine merveille; et partout, à la +guerre comme en amour, il avait toujours su conserver +sa perpendiculaire.</p> + +<p>72. Encore lui manquait-il, ai-je dit, quelque +chose,--cet indéfinissable <i>je ne sais quoi</i>, qui peut-être, +selon moi, conduisit à l'<i>Iliade</i> d'Homère, +puisqu'il avait persuadé à l'Ève<a id="footnotetag319" name="footnotetag319"></a> +<a href="#footnote319"><sup class="sml">319</sup></a> des Grecs d'échanger +le lit spartiate contre celui d'un Troyen. Et pourtant, +à tout bien considérer, le fils de Priam était +bien inférieur au roi Ménélas;--mais ainsi nous +trompent quelquefois certaines femmes.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote319" +name="footnote319"><b>Note 319: </b></a><a href="#footnotetag319"> +(retour) </a> On peut trouver quelques similitudes entre l'histoire du siége de +Troie et celle de nos premiers parens. Hélène fut l'occasion de la chute +de Troie, Ève celle de la chute de l'homme, et une pomme la première +cause de l'un et de l'autre malheur.</blockquote> + +<p>73. Il est un maudit point qui nous causera toujours +beaucoup d'embarras, à moins que, comme +Tirésias, nous n'ayons fait l'expérience de ce en +quoi différent les deux sexes entre eux. Ni l'homme +ni la femme ne peuvent désigner <i>quel amour</i> leur +plairait davantage. La volupté cesse bientôt d'être à +notre disposition, le sentiment s'enorgueillit de sa +permanence; mais tous les deux forment une sorte +de centaure, sur le dos duquel il vaut mieux ne pas +s'aventurer.</p> + +<p>74. Ce que les deux sexes rechercheront toujours, +c'est une certaine chose capable de satisfaire le +<i>cœur</i>; mais le moyen de bien remplir la capacité de +ce vide? telle est la difficulté--que peu d'entre eux +surmontent. Fragiles marins embarqués sans carte, +ils suivent, à travers les mers, l'impulsion du vent; +et quand, après mille secousses, ils atteignent un +rivage, ce dernier peut malheureusement encore se +transformer, sous leurs yeux, en roc inaccessible.</p> + +<p>75. Il est une fleur appelée <i>amour dans l'oisiveté</i><a id="footnotetag320" name="footnotetag320"></a> +<a href="#footnote320"><sup class="sml">320</sup></a>; +on peut la voir dans le jardin toujours fleuri de Shakspeare.--Je +ne veux pas ici affaiblir sa grande description, +et je demande même humblement pardon +à <i>sa bretonne déité</i> d'avoir, dans ma disette de rimes, +touché une seule feuille de son vaste parterre;--mais, +avec le français ou helvétien Rousseau, bien +que la fleur soit différente, je m'écrie: «<i>Voilà la +pervenche</i>!»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote320" +name="footnote320"><b>Note 320: </b></a><a href="#footnotetag320"> +(retour) </a> <i>Love in idleness</i>. Letourneur et ses prétendus correcteurs, MM. Guizot, +Amédée Pichot, etc., etc., ont traduit le nom de cette fleur par +celui de <i>pensée</i>; je crois qu'ils se trompent. La pensée ne présente aucune +nuance rouge, et Shakspeare dit que l'<i>amour dans l'oisiveté</i> est +écarlate. Je crois plutôt qu'il s'agit ici du pavot des champs, le joli coquelicot. +Voici la charmante description de Shakspeare: <i>Songe d'une +nuit d'été</i>, acte 2, scène <span class="sc">ii</span >: + +<p><span class="sc">Obéron</span >.--«...Dans le même tems, je vis Cupidon, tout armé, +s'élancer entre la froide lune et la terre. Il arrêta ses yeux perçans sur +une belle vierge, reine d'une contrée occidentale; et, tirant aussitôt +de son carquois une flèche acérée, il la lança avec une force qui eût +suffi pour percer cent mille autres cœurs; mais je pus voir le trait enflammé +du jeune Cupidon se glacer dans les chastes rayons de la lune, +et la vestale, couronnée, suivre, sans avoir été atteinte, le cours de +ses libres et virginales méditations. Cependant, je remarquai où tombait +le dard de Cupidon. Il alla toucher une petite fleur du couchant,--auparavant +blanche comme le lait,--mais, depuis cette blessure +de l'amour, devenue purpurine. Les jeunes filles l'appellent <i>amour +dans l'oisiveté</i>. Cherche-moi cette fleur; je te l'ai déjà montrée: son +jus, exprimé sur les paupières d'une créature endormie, la rend follement +amoureuse de la première personne qu'elle vient ensuite à +rencontrer...»</p> + +<p>Shakspeare, en faisant cette tirade, pensait à la reine Élisabeth.</p></blockquote> + +<p>76. <i>Eurêka</i>! je l'ai trouvée<a id="footnotetag321" name="footnotetag321"></a> +<a href="#footnote321"><sup class="sml">321</sup></a>! ce qui signifie, non +pas que l'<i>amour</i> soit une sorte d'<i>oisiveté</i>, mais seulement +que l'oisiveté est une condition de l'amour, +comme j'en ai fait l'épreuve. Le travail est un pauvre +entremetteur, et vos gens d'affaires savent assez mal +parler le langage des passions, depuis le jour où le +premier vaisseau marchand, l'<i>Argo</i>, transporta Médée +en qualité de <i>supercargue</i><a id="footnotetag322" name="footnotetag322"></a> +<a href="#footnote322"><sup class="sml">322</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote321" +name="footnote321"><b>Note 321: </b></a><a href="#footnotetag321"> +(retour) </a> C'est-à-dire j'ai trouvé l'<i>amour dans l'oisiveté. Eurêka</i>, prétérit +du verbe grec Ενρισκω, trouver, découvrir.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote322" +name="footnote322"><b>Note 322: </b></a><a href="#footnotetag322"> +(retour) </a> Jeu de mots. <i>Supercargo</i> peut se dire pour <i>surcharge</i>, et désigne +ordinairement l'employé chargé, sur les vaisseaux marchands, de tenir +note des affaires commerciales.</blockquote> + +<p>77. <i>Beatus ille procul</i> des <i>negotiis</i>, a dit Horace, +et ici le grand petit poète a tort. Son autre sévère +maxime, <i>noscitur a sociis</i>, bien plus convenable au +but qu'il se propose, est pourtant uniquement applicable +à ceux qui ont trop long-tems fréquenté la +<i>bonne</i> compagnie<a id="footnotetag323" name="footnotetag323"></a> +<a href="#footnote323"><sup class="sml">323</sup></a>. Mais trois fois heureux, m'écrierais-je +à sa barbe, les gens de tout état et de tout +rang, qui <i>ont</i> une occupation.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote323" +name="footnote323"><b>Note 323: </b></a><a href="#footnotetag323"> +(retour) </a> M.A.P. n'a pas compris cette ironie; il traduit: «<i>A moins qu'on +ne fréquentât trop long-tems la mauvaise société</i>.»</blockquote> + +<p>78. Adam échangea son paradis contre une charrue; +Ève, avec les feuilles du figuier, inventa la +science de la toilette,--la première, si je ne me +trompe, que l'Église ait due à l'arbre de toute +science: et, depuis ce tems, il serait facile de prouver +que la plupart des maux dont sont affligés les +hommes et surtout les femmes, viennent de ne pas +savoir employer quelques heures de la journée au +profit de toutes les autres.</p> + +<p>79. Voilà pourquoi la vie des grands, en nous offrant +un vide et une insupportable persécution de +plaisirs, nous fait une loi de chercher quelque aliment +de contrariété. Que les poètes chantent comme +ils voudront les douceurs du parfait <i>contentement</i>; +c'est par <i>satiété</i> qu'il faut le traduire, et de là proviennent +toutes les <i>épreuves du sentiment</i>, les <i>diables +bleus</i><a id="footnotetag324" name="footnotetag324"></a> +<a href="#footnote324"><sup class="sml">324</sup></a>, les <i>bas bleus</i> et ces romans mis en œuvre et +exécutés comme des contredanses.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote324" +name="footnote324"><b>Note 324: </b></a><a href="#footnotetag324"> +(retour) </a> <i>Blue-devils</i>, vapeurs, attaques de nerfs.</blockquote> + +<p>80. Je certifie, et au besoin je jure, que jamais +je n'ai lu de romans comparables à ce que j'ai moi-même +vu. Il est certaines circonstances qu'on refuserait +peut-être de croire si je venais à les publier; +mais je n'ai pas, je n'eus jamais cette intention. Il +est des vérités qu'il convient de tenir cachées, quand +surtout elles pourraient passer pour des mensonges. +Je m'en tiendrai donc aux généralités.</p> + +<p>81. «Une huître peut ressentir les tourmens de +l'amour<a id="footnotetag325" name="footnotetag325"></a> +<a href="#footnote325"><sup class="sml">325</sup></a>,» et pourquoi? parce qu'elle est oisive +dans son écaille. Peut-être y pousse-t-elle de solitaires +et souterrains soupirs, comme en exhale souvent +un moine dans sa cellule. Et <i>à propos</i> de moines, +il est certain que leur dévotion s'arrange fort mal +d'une complète inertie, et que ces végétaux de la +communion catholique sont excessivement aptes à +monter en graine.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote325" +name="footnote325"><b>Note 325: </b></a><a href="#footnotetag325"> +(retour) </a> Citation.</blockquote> + +<p>82. O Wilberforce! homme de <i>noir</i> renom, moral +Washington de l'Afrique, dont la vertu ne peut être +assez vantée, vous avez renversé un colosse immense; +mais il vous reste une légère tâche dont vous +pourriez, en un beau jour d'été, venir à bout, c'est +de mettre à la raison l'autre moitié de la terre. Vous +avez affranchi les <i>noirs</i>,--maintenant, de grâce, +enfermez les blancs.</p> + +<p>83. Enfermez Alexandre, cette tête niaise et fêlée, +et déportez au Sénégal le saint triumvirat<a id="footnotetag326" name="footnotetag326"></a> +<a href="#footnote326"><sup class="sml">326</sup></a>. Apprenez-leur +que <i>la sauce des canes est la sauce des canards</i><a id="footnotetag327" name="footnotetag327"></a> +<a href="#footnote327"><sup class="sml">327</sup></a>, +et demandez-leur comment <i>ils</i> se trouvent +des verrous. Enfermez tous ces fiers et héroïques +salamandres, qui se précipitent au milieu du feu, +gratis (leur paie est trop mince pour qu'on en parle). +Enfermez--non, n'enfermez pas le roi, mais fermez +le pavillon<a id="footnotetag328" name="footnotetag328"></a> +<a href="#footnote328"><sup class="sml">328</sup></a>; autrement, il nous coûtera encore plus +d'un million.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote326" +name="footnote326"><b>Note 326: </b></a><a href="#footnotetag326"> +(retour) </a> Sans doute Alexandre I<sup>er</sup>, François II et Guillaume III.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote327" +name="footnote327"><b>Note 327: </b></a><a href="#footnotetag327"> +(retour) </a> Proverbe anglais, c'est-à-dire <i>les rois peuvent subir le sort du plus +malheureux de tous leurs sujets</i>.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote328" +name="footnote328"><b>Note 328: </b></a><a href="#footnotetag328"> +(retour) </a> Le pavillon de Brighton, où Georges IV a donné plusieurs fêtes +splendides.</blockquote> + +<p>84. Enfermez le monde en masse, et lâchez tous +les hôtes de Bedlam: vous serez peut-être surpris, +alors, de voir aller les choses absolument comme +elles vont aujourd'hui avec nos <i>soi-disant</i> esprits +sains. Et ce que j'avance ici, je le prouverais jusqu'à +l'évidence, s'il restait au genre humain une once de +bon sens; mais, hélas! à défaut de ce <i>point d'appui</i>, +je laisse, nouvel Archimède, la terre absolument +comme je l'ai trouvée<a id="footnotetag329" name="footnotetag329"></a> +<a href="#footnote329"><sup class="sml">329</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote329" +name="footnote329"><b>Note 329: </b></a><a href="#footnotetag329"> +(retour) </a> Tout le monde connaît le mot d'Archimède: «Qu'on me donne un +point d'appui, et je soulèverai la terre.»</blockquote> + +<p>85. Notre aimable Adeline avait un défaut:--son +cœur, maison délicieuse, était cependant vacant, +et tant que rien n'avait paru digne de son <i>expansion</i><a id="footnotetag330" name="footnotetag330"></a> +<a href="#footnote330"><sup class="sml">330</sup></a>, +elle avait eu une conduite irréprochable. Sans +doute un esprit frivole est plus incapable de résistance +qu'un esprit sérieux; mais quand ce dernier +devient l'artisan de sa propre ruine, le choc intérieur +qu'il éprouve est comparable aux terribles effets +d'un tremblement de terre.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote330" +name="footnote330"><b>Note 330: </b></a><a href="#footnotetag330"> +(retour) </a> Il semble que Byron ait connu le système universel de M. Azaïs.</blockquote> + +<p>86. Elle aimait son mari; elle le pensait, du moins; +mais <i>cet</i> amour lui coûtait un effort; et si une fois +nos sentimens sont poussés dans la direction inverse +de leur pente naturelle, l'effort devient une tâche +pénible, une véritable pierre de Sisyphe. Elle n'avait +rien à blâmer ou à contredire; jamais entre eux de +querelles ou de matrimoniales discussions. On pourrait +même citer leur union pour modèle: elle était +calme, sereine, conjugale,--mais vraiment froide.</p> + +<p>87. Il y avait moins de disparité dans leurs années +que dans leur caractère, et pourtant jamais ils +ne se disputaient. Ils marchaient comme deux astres +retenus dans la même sphère, ou comme le Rhône, +quand il vient se baigner dans le Léman: bien que +réunis, le fleuve et le lac semblent toujours séparés, +et le premier soulève encore ses ondes azurées au +milieu de l'Océan calme et transparent qui, comme +une nourrice, semble le bercer afin de l'endormir +peu à peu.</p> + +<p>88. Quand Adeline avait pris une chose à cœur,--et, +en dépit de leur extrême pureté, les intentions +profondes sont toujours difficiles à gouverner,--ses +impressions tout-à-coup devenaient plus vives +qu'elle ne l'avait d'abord prévu, et elles oppressaient, +elles envahissaient son ame avec d'autant plus de +violence qu'elle y était, pour l'ordinaire, moins accessible.</p> + +<p>89. Une fois prévenue, elle avait ce démon secret +dont la nature est double comme le nom,--la <i>fermeté</i>, +louable dans les héros, les rois et les navigateurs +(bien entendu, quand ils réussissent), et l'<i>obstination</i>, +blâmable dans les hommes et les femmes, +aussitôt que leur fortune pâlit ou que leur étoile file.--Et +nos casuistes en matière de morale seraient +bien embarrassés de déterminer la borne assurée qui +sépare ces deux qualités dangereuses.</p> + +<p>90. Si Bonaparte avait triomphé à Waterloo, il +eût montré de la fermeté. Aujourd'hui, c'est de l'obstination. +Est-ce donc l'événement qui seul peut les +distinguer? mais je laisse à vos gens habiles le soin +de tirer une ligne entre le faux et le vrai, si toutefois +un homme en peut jamais être capable. Je dois +me soucier uniquement de lady Adeline, qui était +bien aussi une héroïne dans son espèce.</p> + +<p>91. Elle-même ne connaissait pas son cœur; comment +donc, moi, le connaîtrais-je? Cependant je ne +pense pas qu'elle ressentît <i>alors</i> de l'amour pour +Juan: elle eût eu la force de s'arracher à cette funeste +sensation qui, pour elle, était encore nouvelle. +Seulement, elle éprouvait un commun mouvement de +sympathie pour lui (trompeur ou sincère, c'est ce +que je ne dirai pas), parce qu'elle le supposait en +danger,--lui, l'ami de son mari, le sien, étranger, +un jeune homme enfin.</p> + +<p>92. Elle avait ou pensait avoir pour lui de l'amitié,--non +pas cette amitié ridicule, romanesque +ou platonique, qui, si souvent, égare les dames qui +ont étudié l'amitié en France et en Allemagne,--pays +où l'on s'embrasse toujours <i>purement</i>.--Adeline +n'aurait jamais voulu aller jusque-là; mais pour +ce qui est de cette amitié qui peut s'établir entre +deux hommes, elle en était aussi capable que jamais +femme du monde.</p> + +<p>93. Sans doute l'influence du sexe se fait toujours +innocemment sentir dans les liens de cette espèce ou +dans ceux de la consanguinité: elle revêt même +l'harmonie de nos sentimens d'une expression plus +suave et plus expressive. Quand elle est libre de cette +passion qui donne à toute amitié le coup mortel, +quand elle ne s'abuse pas sur la nature de ses affections, +une femme est le meilleur ami qu'il soit possible +de rencontrer sur la terre, <i>pourvu que</i> vous +n'ayez pas été ou ne vouliez jamais être son amant.</p> + +<p>94. L'amour porte dans son sein le germe du changement; +et comment n'en serait-il pas ainsi? Toutes +les analogies de la nature démontrant que les choses +violentes ont, par cela même, une courte durée, la +plus violente de toutes n'en pouvait pas être la plus +stable. Voudriez-vous que la foudre partageât éternellement +les champs de l'air? Il me semble que la +définition de l'amour en dit assez: c'est la <i>passion +tendre</i> par excellence: comment serait-elle toujours +inoffensée?</p> + +<p>95. Hélas! d'après la plus complète expérience +(ici je me contente de citer ce que j'ai maintes fois +entendu dire), les amans ont presque toujours quelques +raisons de maudire la passion qui fit de Salomon +un véritable Jeannot. Et (pour ne pas oublier +le mariage, le meilleur ou le pire des états) j'ai aussi +vu certaines femmes, véritable modèle des épouses, +faire au moins le malheur de deux personnes<a id="footnotetag331" name="footnotetag331"></a> +<a href="#footnote331"><sup class="sml">331</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote331" +name="footnote331"><b>Note 331: </b></a><a href="#footnotetag331"> +(retour) </a> Nouvelle allusion à son triste mariage. Ces deux personnes, sans +doute, sont miss Chaworth et lui.</blockquote> + +<p>96. J'ai vu encore quelques <i>féminins</i> amis (chose +singulière, mais vraie,--et au besoin je puis en +offrir la preuve) qui, dans toutes mes fortunes, de +loin comme de près, me sont restés bien autrement +fidèles que ne le fut jamais l'amour;--qui ne purent +se résoudre à m'abandonner quand la persécution +s'attacha à mes pas; dont la médisance ne surprit +jamais les sentimens; qui combattirent et combattent +encore, en mon absence, pour moi, en dépit des +bruyantes sonnettes que le serpent de la société +agite<a id="footnotetag332" name="footnotetag332"></a> +<a href="#footnote332"><sup class="sml">332</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote332" +name="footnote332"><b>Note 332: </b></a><a href="#footnotetag332"> +(retour) </a> Byron semble vouloir ici parler de lady Jersey, qui ne cessa jamais +de prendre son parti dans les cercles de Londres.</blockquote> + +<p>97. Si Don Juan et la chaste Adeline devinrent +des amis de cette espèce ou de toute autre, c'est bien +ce que j'espère discuter plus tard. En ce moment je +suis ravi d'avoir un prétexte pour les laisser indécis +et tenir en même tems le lecteur avide en <i>suspens</i>. +C'est pour les dames et pour les livres le meilleur +appât dont ils puissent garnir leur hameçon.</p> + +<p>98. S'ils allèrent à cheval, se promenèrent à pied +ou étudièrent l'espagnol, afin de lire Don Quichotte +dans l'original, plaisir qui rend insensible à tous les +autres; si leurs conversations étaient de l'espèce appelée +légère, ou de l'espèce sérieuse, tels seront les +sujets qu'il me faudra traiter au chant suivant. Là, +peut-être, dirai-je quelque chose de relatif à mon +sujet, et déploierai-je dans l'exécution un talent +vraiment distingué.</p> + +<p>99. Mais avant tout, je vous conjure de ne rien +anticiper sur la matière: vous vous exposeriez trop +à mal préjuger de la belle Adeline, et surtout de Don +Juan. Je vais prendre, à compter de ce moment, +un ton plus grave que je ne l'ai fait encore dans cette +satirique épopée. Il n'est pas sûr qu'Adeline et Juan +succombent; mais s'il en est ainsi, malheur à eux!</p> + +<p>100. Les grands effets naissent des petites causes.--Par +exemple: Auriez-vous cru que dans notre +jeunesse une passion aussi dangereuse, aussi funeste +qu'en aient jamais nourrie homme et femme, fût la +suite d'une circonstance frivole, trop frivole même +pour faire supposer qu'il en pût résulter la moindre +émotion sentimentale? Vous ne devinerez jamais (je +le parie des millions et des milliards) que c'est une +innocente partie de billard qui la fit naître.</p> + +<p>101. Cela est étrange,--mais cela est vrai; car +la vérité, plus encore que la fiction, a quelque chose +d'étrange. Ah! s'il était possible de la dire, combien +les romans gagneraient au change et comme +nous verrions tout l'univers avec d'autres yeux! Le +Nouveau-Monde lui-même n'étonnerait plus l'ancien, +si quelque nouveau Colomb venait à explorer l'océan +moral et à montrer au genre humain ses antipodes +intellectuels.</p> + +<p>102. Quels <i>antres profonds</i>, quels <i>vastes abîmes</i><a id="footnotetag333" name="footnotetag333"></a> +<a href="#footnote333"><sup class="sml">333</sup></a> +ne seraient pas alors reconnus dans l'ame humaine! +et dans le cœur des puissans, quelles montagnes de +glaces, groupées autour d'une solitaire vanité comme +autour de leur pole naturel! Alors se découvriraient +neuf anthropophages sur dix de ceux qui gouvernent +les empires; alors les choses reprendraient leurs +noms propres, et César lui-même rougirait de sa célébrité.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote333" +name="footnote333"><b>Note 333: </b></a><a href="#footnotetag333"> +(retour) </a> Citations.</blockquote> + +<br><br> +<hr> +<h2><i>Chant Quinzième</i>.</h2> +<hr class="short"> +<br> + + +<p>1. Ah...!--Ma foi! j'ai oublié ce qui devait suivre +cette exclamation. Heureusement, quoique détourné, +le cours de mes réflexions n'en roulera pas +moins sur des espérances ou des souvenirs; et, quant +au présent, je le définis une longue interjection: +c'est un <i>oh</i>! un <i>ah</i>! de plaisir ou de douleur; un <i>ah</i>! +<i>ah</i>! un <i>bah</i>! un bâillement, un <i>pouah</i>! et ce dernier +est peut-être, de tous, le plus sincère.</p> + +<p>2. Mais qu'il le soit plus ou moins, tous ces soupirs +ou syncopes sont autant d'emblêmes de l'émotion +et la grande antithèse de l'immense ennui qui +vient crever chacune des bulles que nous formons +sur l'océan de la vie;--l'océan, image de l'éternité, +ou du moins (autant que je puis le savoir) sa +parfaite miniature; l'océan, qui nous fait découvrir, +au gré de notre ame, tant d'objets que l'œil ne peut +apercevoir<a id="footnotetag334" name="footnotetag334"></a> +<a href="#footnote334"><sup class="sml">334</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote334" +name="footnote334"><b>Note 334: </b></a><a href="#footnotetag334"> +(retour) </a> C'est en effet l'océan, et non pas le tems, que J.-B. Rousseau aurait +dû appeler: + +<p class="mid"> + L'image mobile<br> + De l'immobile éternité.</p> +</blockquote> + +<p>3. Mais toutes les exclamations valent mieux que +ces soupirs rentrés qui minent les cavernes du cœur, +laissent à la physionomie le masque de la sérénité et +mettent l'art à la place de la nature humaine. C'est +ainsi que peu d'hommes osent franchement découvrir +leurs meilleures ou leurs plus mauvaises pensées, et +que toujours la dissimulation se réserve, chez eux, +un asile particulier: ainsi la fiction est-elle toujours +ce qui rencontre le moins de contradicteurs.</p> + +<p>4. Et qui peut dire, hélas! ou plutôt qui peut se +rappeler, sans le dire, toutes les erreurs des passions? +Le prédestiné de l'oubli, le sot lui-même a, +le matin, des vapeurs en se regardant dans la glace; +bien qu'il semble déjà flotter sur le fleuve Léthé, il +ne peut y noyer ses trembleurs et son effroi, et les +rubis du verre qu'il porte à ses lèvres, d'une main +chancelante, laissent toujours après eux, sur son +visage, des traces anticipées du cruel passage du tems.</p> + +<p>5. Et quant à l'amour,--oh! l'amour!--Mais +je continue. Lady Adeline Amundeville..., ce nom, +le plus joli qu'on puisse imaginer, doit se placer mélodieusement +sous ma plume harmonieuse. Il y a de +la musique dans les soupirs d'un roseau; il y a de la +musique dans les paisibles jets d'un ruisseau; il y a +de la musique partout, quand les hommes ont des +oreilles, et la terre elle-même n'est que l'écho de +l'harmonie des sphères.</p> + +<p>6. La <i>right honorable</i><a id="footnotetag335" name="footnotetag335"></a> +<a href="#footnote335"><sup class="sml">335</sup></a> lady Adeline courait donc, +en ce moment, le risque de perdre quelque chose +de son honneur. Il est en effet bien rare, et je suis +désolé de le dire, que les dames prennent de constantes +résolutions.--J'oserai même supposer, mais +non pas jurer, que souvent elles diffèrent autant +d'elles-mêmes qu'un vin diffère de son étiquette, +quand on a eu la maladresse de le <i>dépoter</i>; et que, +jusqu'à leur vieillesse, les unes et l'autre sont également +susceptibles, au premier accident, de subir +une <i>adultération</i><a id="footnotetag336" name="footnotetag336"></a> +<a href="#footnote336"><sup class="sml">336</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote335" +name="footnote335"><b>Note 335: </b></a><a href="#footnotetag335"> +(retour) </a> Le nom des lords et des ladies est toujours précédé de cette épithète.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote336" +name="footnote336"><b>Note 336: </b></a><a href="#footnotetag336"> +(retour) </a> Le poète semble ici vouloir jouer sur la ressemblance du mot <i>adultère</i> +avec celui d'<i>adultération</i> ou altération.</blockquote> + +<p>7. Mais Adeline était la plus fine fleur de la vendange +et l'essence la plus pure de la grappe; elle +avait l'éclat d'un <i>napoléon</i> nouvellement frappé et le +prix d'une pierre précieuse richement enchâssée. +C'était une page où le tems hésitait d'imprimer les +caractères de l'âge; elle semblait capable de fléchir +la nature même,--ce créancier, le seul qui ait le +talent de faire toujours payer chacun de ses débiteurs.</p> + +<p>8. O mort! toi, le plus exigeant de tous les créanciers, +chaque jour tu viens frapper à notre porte, +mais d'abord d'une main discrète, semblable au complaisant +ouvrier quand il demande avec timidité l'opulent +débiteur qu'il voudrait circonvenir: long-tems +on le rebute, mais enfin la patience lui échappe; +il heurte à coups redoublés et (s'il parvient à se faire +ouvrir) il exige, en termes grossiers, de l'argent +comptant ou du moins un billet sur <i>Ransom</i><a id="footnotetag337" name="footnotetag337"></a> +<a href="#footnote337"><sup class="sml">337</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote337" +name="footnote337"><b>Note 337: </b></a><a href="#footnotetag337"> +(retour) </a> <i>Ransom et compagnie</i>, forte maison de banque de Londres, dans +Pall-mall.</blockquote> + +<p>9. O mort! prends ce que tu voudras, mais épargne +la pauvre beauté. Elle est si rare! et tu as d'ailleurs +tant d'autres proies! Si parfois elle vient à glisser +légèrement hors des sentiers du devoir, c'est +une raison de plus pour avoir quelque pitié d'elle. +Gourmand décharné, dont toutes les nations sont +l'immense pâture, ne peux-tu montrer un peu de patience +dans ce cas unique? Affranchis donc au moins +les femmes de quelques incommodités, et prends, à +ton aise, autant de héros qu'il te conviendra.</p> + +<p>10. Nous avons dit (et nous n'avons plus besoin +de nous arrêter sur ce point) que la belle Adeline, +par cela même qu'elle n'était pas ordinairement trop +tendre aux impressions de l'amour ou qu'elle était +trop fière pour le laisser deviner,--s'abandonnait, +corps et ame, et avec toute la candeur et l'ingénuité +du monde, aux sentimens qu'elle croyait purs, et +que lui inspiraient des objets vraiment dignes d'estime.</p> + +<p>11. La rumeur publique, cette vivante gazette +qui ne répand les nouvelles qu'en les défigurant, lui +avait bien appris quelques circonstances de la vie de +Juan; mais les femmes ont, pour les égaremens de +ce genre, plus de bienveillance que nous autres +gens austères. D'ailleurs, depuis son arrivée en Angleterre, +sa conduite était plus régulière et son caractère +offrait quelque chose de plus viril; Juan +avait, en effet, comme Alcibiade, l'art de s'accommoder +avec la même aisance à tous les climats du +monde.</p> + +<p>12. Peut-être ses manières n'étaient-elles si séduisantes +que parce qu'il ne semblait jamais songer à +séduire: rien en lui d'affecté, d'étudié ou qui décelât +le fat ou le tyran des cœurs. Jamais il ne s'exposait +à perdre le fruit de tous ses avantages en s'en +occupant trop lui-même; il n'avait pas l'air d'un +Cupidon fourvoyé; il ne semblait pas dire: <i>Résistez-moi +si vous en avez la force</i>. C'est ainsi qu'on +devient <i>dandy</i> et qu'on cesse d'être homme.</p> + +<p>13. Les <i>dandys</i> ont tort;--ce chemin-là ne mène +à rien, et s'ils étaient sincères ils seraient les premiers +à l'avouer. Mais, bon ou mauvais, Don Juan +ne le suivait pas: ses manières étaient réellement à +lui. Il était sincère,--du moins vous ne pouviez en +douter, après avoir seulement remarqué le son de +sa voix; car, dans tout son carquois, le diable n'a +pas une flèche qui pénètre le cœur aussi profondément +qu'un touchant organe.</p> + +<p>14. Naturellement doux, l'ensemble de sa personne +écartait toute espèce de défiance: il n'était pas timide, +et pourtant la discrétion de ses regards semblait +vouloir plutôt se dérober aux vôtres que vous +avertir de vous tenir en garde. Peut-être lui manquait-il +un peu d'assurance; mais la modestie trouve +souvent, comme la vertu, sa récompense en elle-même, +et il n'est pas besoin de remarquer que le +défaut de prétention est le meilleur moyen d'arriver +à tout.</p> + +<p>15. Calme, accompli, enjoué sans pétulance, insinuant<a id="footnotetag338" name="footnotetag338"></a> +<a href="#footnote338"><sup class="sml">338</sup></a> +sans insinuation, fin observateur des ridicules +et ne paraissant jamais, dans la conversation, +les avoir remarqués; fier avec les gens fiers, dans +ce cas-là même sa fierté polie n'avait d'autre but que +de rappeler leurs positions respectives,--il n'exigeait +de personne la moindre déférence, et jamais il +ne lui arrivait d'accorder ou de réclamer la plus légère +marque de supériorité;</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote338" +name="footnote338"><b>Note 338: </b></a><a href="#footnotetag338"> +(retour) </a> Je ne sais pourquoi M.A.P. a cru devoir ici forger le mot barbare +<i>insinuatif</i>. <i>Insinuating</i>, celui qu'emploie Byron, est du bon anglais.</blockquote> + +<p>16. C'est-à-dire avec les hommes: avec les femmes +il était tout ce qu'elles voulaient trouver ou voir en +lui, et on peut s'en rapporter là-dessus, à leur imagination. +Pourvu que le dessin soit assez agréable, elles +se chargent de colorer la toile et--<i>verbum sat</i>. Une +fois que leur tête brode sur un sujet, qu'il soit heureux +ou déplaisant, elles sont capables de le mieux +transfigurer<a id="footnotetag339" name="footnotetag339"></a> +<a href="#footnote339"><sup class="sml">339</sup></a> que Raphaël.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote339" +name="footnote339"><b>Note 339: </b></a><a href="#footnotetag339"> +(retour) </a> Allusion au tableau de la <i>Transfiguration</i>.</blockquote> + +<p>17. Adeline, qui n'était pas un juge profond des +caractères, avait une merveilleuse disposition à les +revêtir de ses propres couleurs. Ainsi les bons cœurs +et, comme on l'a souvent remarqué, les sages aiment-ils +à s'égarer. L'expérience est la première, +mais aussi la plus décourageante des philosophies si +l'on se pénètre bien de ses leçons, et les sages persécutés +ont fait eux-mêmes preuve d'une grande folie +en cherchant à endoctriner des fous.</p> + +<p>18. N'est-il pas vrai, grand Locke et plus grand +Bacon, grand Socrate, et toi, plus divin encore<a id="footnotetag340" name="footnotetag340"></a> +<a href="#footnote340"><sup class="sml">340</sup></a>, +dont le destin fut d'être méconnu par les hommes; +et celui de ta pure morale, de devenir la sanction +de tous les crimes? Immolé par des hypocrites, pour +avoir voulu sauver le monde, dis-nous quelle fut la +récompense de tes travaux.--Et nous pourrions +former des volumes de pareils exemples, mais nous +les laissons à la conscience des peuples.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote340" +name="footnote340"><b>Note 340: </b></a><a href="#footnotetag340"> +(retour) </a> Comme il est, de nos jours, devenu nécessaire d'éviter toute espèce +d'ambiguïté, je déclare entendre ici, par <i>plus divin encore</i>, le Christ. +Si jamais Dieu fut homme ou homme fut Dieu, Jésus fut l'un et l'autre. +Je n'ai jamais rejeté sa morale, mais l'usage--où l'abus--qu'on en a +fait. Un jour, M. Canning cita le christianisme pour sanctionner la traite +des nègres, et M. Wilberforce ne sut trop que lui répondre. Si le Christ +fut crucifié pour que les hommes de sang noir fussent roués de coups, il +eût mieux fait de naître mulâtre, pour donner aux hommes des deux +couleurs une chance égale de liberté ou au moins de salut.<span class="rig"> + (<i>Note de Lord Byron</i>.)</span><br><br></blockquote> + +<p>19. Le promontoire où je grimpe est plus modeste; +il comprend les variétés infinies de la vie. Peu +soucieux de ce qu'on nomme faussement la gloire, +je raisonne sur tout ce qui se présente à mes yeux, +qu'il ait ou qu'il n'ait pas de rapport avec mon sujet. +Loin de moi tout effort pénible pour rencontrer une +rime; je trace des vers avec autant d'abandon que +si je causais, en suivant le pas de quelqu'un, soit à +pied, soit à cheval.</p> + +<p>20. Cette sorte de poésie saccadée n'exige pas, je +le sais, une grande habileté; mais elle à l'agrément +d'une conversation facile, et elle peut faire insensiblement +écouler les heures. Ce que je puis attester, +du moins, c'est que la servilité n'a pas la moindre +part à mon irrégulier carillon; vieux ou nouveaux, +je sonne tous les sujets, comme ils se présentent à +mon esprit; ainsi fait l'<i>Improvisatore</i>.</p> + +<p>21.</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p><i>Omnia vis</i> belle, <i>Matho, dicere:--dic aliquando</i></p> +<p class="i4"><i> Et</i> bene, <i>dic</i> neutrum, <i>dic aliquando</i> male<a id="footnotetag341" name="footnotetag341"></a> +<a href="#footnote341"><sup class="sml">341</sup></a>.</p> +</div></div> + +<p>Le premier point n'est pas au pouvoir des mortels; +le second peut être facilement ou péniblement obtenu; +il n'est pas aisé de s'en tenir au troisième, et +quant au quatrième, nos yeux, nos oreilles et notre +bouche en reçoivent ou en offrent l'exemple: or, +c'est avec le tout que je voudrais composer mon salmigondis.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote341" +name="footnote341"><b>Note 341: </b></a><a href="#footnotetag341"> +(retour) </a> «Tu veux, Matho, toujours <i>heureusement</i> parler: parle plutôt +quelquefois <i>bien</i>, quelquefois <i>pas du tout</i> et quelquefois mal.» (<span class="sc">Martial</span >, +livre x, épig. 46.)</blockquote> + +<p>22. Espérance modeste,--mais la modestie est +mon fort et l'amour-propre mon faible:--laissez-moi +donc divaguer. Je voulais d'abord faire un très-court +poème, à présent je ne saurais dire où je le +terminerai. Si je faisais ma cour aux critiques, ou si je +pensais à saluer le soleil <i>couchant</i><a id="footnotetag342" name="footnotetag342"></a> +<a href="#footnote342"><sup class="sml">342</sup></a> de tous les genres +de tyrannie, je ferais en sorte d'être plus concis;--mais +je suis né pour l'opposition<a id="footnotetag343" name="footnotetag343"></a> +<a href="#footnote343"><sup class="sml">343</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote342" +name="footnote342"><b>Note 342: </b></a><a href="#footnotetag342"> +(retour) </a> <i>The setting sun</i>. M. Pichot traduit librement <i>le soleil levant</i> de la +tyrannie. Cette correction n'est pas heureuse.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote343" +name="footnote343"><b>Note 343: </b></a><a href="#footnotetag343"> +(retour) </a> Toutes les ames généreuses semblent de même nées <i>pour l'opposition</i>, +car toutes éprouvent la même antipathie pour les heureux, les +forts et les oppresseurs. Quoi qu'il arrive, le malheur sera toujours notre +plus fort lien de fraternité, et la religion elle-même n'est devenue une +loi d'amour qu'à compter de l'instant où Dieu consentit à partager nos +souffrances. On craint Dieu le père; on aime, on idolâtre Dieu le fils. + +<p>Qu'on nous pardonne une autre réflexion: les esprits les plus singuliers +n'ont un cachet d'originalité que pour avoir conservé l'habitude des +sentimens les plus naturels à tous les hommes. J.-J. Rousseau, Sterne, +Montaigne et Byron étaient sans doute des caractères <i>excentriques</i>; +mais étudiez-les, vous retrouverez, dans tout ce que chacun d'eux offrira +d'étrange, l'histoire de vos plus naturelles impressions.</p></blockquote> + +<p>23. Et pourtant je suis toujours du parti le plus +faible. Si ceux qui maintenant se pavanent dans toute +la sublimité de leur fortune étaient mis à bas, et +<i>que les dogues eussent aussi leur tour</i><a id="footnotetag344" name="footnotetag344"></a> +<a href="#footnote344"><sup class="sml">344</sup></a>, je pourrais +bien d'abord insulter à leur chute; mais enfin je finirais +par prendre leur parti et par égaler en dévouement +les ultra-royalistes; car j'ai en horreur toute +espèce de royauté, même celle de la démocratie.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote344" +name="footnote344"><b>Note 344: </b></a><a href="#footnotetag344"> +(retour) </a> Citation. C'est-à-dire si ceux qui les attaquent arrivaient au pouvoir.</blockquote> + +<p>24. J'aurais été, je pense, un bon époux, si je +n'eusse jamais fait l'expérience de cette heureuse +condition. J'aurais, je pense, prononcé volontiers +des vœux monastiques, mais dans l'intérêt de mes +superstitieuses et particulières croyances. Jamais je +ne me serais cassé la tête à trouver des rimes, ni +n'aurais porté l'habit d'un arlequin poétique, si l'on +ne s'était avisé de me le défendre:</p> + +<p>25. Mais <i>laissez aller</i><a id="footnotetag345" name="footnotetag345"></a> +<a href="#footnote345"><sup class="sml">345</sup></a>. Je chante les chevaliers +et les dames que le tems présente à mes regards. Pour +un tel essor, qu'ai-je besoin d'une aile légère, emplumée +par Longin ou le stagyrite<a id="footnotetag346" name="footnotetag346"></a> +<a href="#footnote346"><sup class="sml">346</sup></a>? Le point difficile +est (tout en gardant les proportions convenables) +de donner un coloris naturel à des objets +artificiels et d'empreindre d'une physionomie commune +ce qu'il y a de plus spécial dans le monde<a id="footnotetag347" name="footnotetag347"></a> +<a href="#footnote347"><sup class="sml">347</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote345" +name="footnote345"><b>Note 345: </b></a><a href="#footnotetag345"> +(retour) </a> En français.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote346" +name="footnote346"><b>Note 346: </b></a><a href="#footnotetag346"> +(retour) </a> Aristote.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote347" +name="footnote347"><b>Note 347: </b></a><a href="#footnotetag347"> +(retour) </a> Byron exprime ici la pensée d'Horace, qu'il a choisie pour épigraphe: +<i>Difficile est proprie communia dicere</i>.</blockquote> + +<p>26. La différence, c'est que dans les anciens jours +les hommes faisaient les manières, et qu'aujourd'hui +ce sont les manières qui moulent les hommes.--Entassés +comme des troupeaux, ils se laissent, du +moins neuf et neuf dixièmes sur dix, tondre dans +leurs parcs, et de pareils tableaux sont bien capables +de glacer la verve des écrivains. Il leur faut ou retracer +les anciennes histoires, mieux racontées déjà +qu'ils ne peuvent espérer de le faire; ou s'emparer +du présent avec tous les lieux communs qui l'enveloppent.</p> + +<p>27. Eh bien, nous ferons de notre mieux pour +exposer au mieux ce sujet.--Marchez, marchez, +ma muse! Si vous ne pouvez voler, contentez-vous +de voltiger, et quand vous désespérez d'atteindre le +sublime, soyez impertinente et boursouflée comme +les édits que proclament nos hommes d'état. Nous +ferons, soyez-en sûre, quelque bonne découverte. +Colomb n'a-t-il pas trouvé un nouveau monde avec +un cutter, un brigantin ou une flûte de quelques tonneaux, +alors que l'Amérique était encore dans son +enfance?</p> + +<p>28. Une fois qu'Adeline, passionnément convaincue +du mérite et de la situation critique de Don Juan, +eut voué le plus vif intérêt à l'un et à l'autre,--soit +par l'effet d'une impression encore toute fraîche, +soit parce qu'il avait cet air d'innocence que l'innocence +elle-même devrait redouter avant tout, elle ne +songea plus, car les femmes détestent les demi-mesures, +qu'aux moyens de sauver l'ame de notre jeune +diplomate.</p> + +<p>29. Elle avait une haute opinion des conseils, +comme tous ceux qui en donnent, ou qui en reçoivent +<i>gratuitement</i>, c'est-à-dire en les payant (tout au +plus) avec la monnaie courante de quelques faibles +actions de grâces. Elle réfléchit donc sur ce point, +à deux ou trois reprises, puis elle finit par moralement +conclure que l'état le plus en harmonie avec la +morale était le mariage; et une fois la question décidée, +elle engagea sérieusement notre héros à se +marier.</p> + +<p>30. Juan, avec toute la déférence possible, répondit +qu'il avait pour les nœuds de l'hymen une grande +prédilection; mais que, malheureusement, il y voyait +en ce moment quelques obstacles résultant immédiatement +de sa position et de la difficulté de satisfaire +son inclination et celle de la personne qui l'aurait +fait naître. Il aurait pourtant, ajouta-t-il, épousé +volontiers telle et telle lady, si elles n'eussent été +déjà mariées.</p> + +<p>31. Après le plaisir de faire des mariages pour +elles-mêmes, pour leurs filles, leurs frères, leurs +sœurs et leurs cousins (ce qu'elles disposent comme +des livres sur le même rayon), il n'est rien que les +femmes arrangent avec autant d'empressement que +des mariages en général. Il n'y a là, certes, aucun +mal, mais, au contraire, un moyen de le prévenir; +et c'est même, on ne peut en douter, la seule raison +du zèle qu'elles y apportent.</p> + +<p>32. Jamais (à l'exception peut-être, d'une miss non +mariée, d'une mistress qui n'a pas l'espoir de l'être +ou qui l'a jadis été) il n'a existé de dame dont la +chaste tête n'ait composé quelque drame d'<i>unités</i><a id="footnotetag348" name="footnotetag348"></a> +<a href="#footnote348"><sup class="sml">348</sup></a> +conjugales, observées, à la table et au lit, aussi scrupuleusement +que celles d'Aristote, bien que souvent +il se termine en pantomime ou en mélodrame.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote348" +name="footnote348"><b>Note 348: </b></a><a href="#footnotetag348"> +(retour) </a> Jeu de mots sur <i>unity</i>, qui se prend souvent, comme son correspondant +<i>unité</i>, pour union, accord.</blockquote> + +<p>33. Elles ont toujours sous la main un fils unique, +un héritier de grande fortune, un ami d'une famille +excellente, un aimable sir John ou bien un sage lord +Georges, qui peut-être seront les derniers rejetons +de leur race, et déshériteront la postérité, si le mariage +ne sauve cette perspective et leurs mœurs. Elles +ont, d'ailleurs, une délicieuse surabondance de jeunes +personnes.</p> + +<p>34. Et elles mettront tout le zèle possible à choisir +pour l'un une héritière, pour l'autre une beauté; +pour celui-ci une cantatrice irréprochable, pour celui-là +une jeune et docile créature, ou bien encore +une dame qu'il soit impossible de refuser, parce que +ses perfections valent seules un trésor; une seconde, +parce qu'elle a la plus honorable famille du monde; +une troisième, parce qu'on n'y voit pas le moindre +obstacle.</p> + +<p>35. Quand Rapp, l'<i>harmoniste</i><a id="footnotetag349" name="footnotetag349"></a> +<a href="#footnote349"><sup class="sml">349</sup></a>, mit sur le mariage +un embargo, dans son harmonieuse colonie +(qui cependant est toujours florissante, parce qu'elle +ne forme pas plus de bouches qu'elle n'en peut +nourrir, et qu'elle n'a pas ce triste surcroît qui gâte +ce que la nature nous engage le plus à faire),--pourquoi +nomma-t-il <i>harmonie</i> une cité sans mariage? +Je crois bien, avec cette question, tenir notre +prédicateur à la gorge.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote349" +name="footnote349"><b>Note 349: </b></a><a href="#footnotetag349"> +(retour) </a> Cette florissante et singulière colonie allemande n'exclut pas entièrement +le mariage comme les <i>trembleurs</i>; mais elle y apporte de nombreuses +restrictions dans la vue de limiter la quantité possible des naissances +dans un espace de tems donné, et, comme l'observe M. Hulme, +«ces naissances sont aussi peu nombreuses que celles des agneaux dans +une ferme, et elles arrivent presque toutes dans le même mois.» On +nous représente ces <i>harmonistes</i> (ainsi nommés du nom de leur colonie) +comme un peuple extrêmement florissant, pieux et paisible. Voyez les +divers historiens modernes de l'Amérique.<span class="rig"> +(<i>Note de Lord Byron</i>.)</span><br><br></blockquote> + +<p>36. Certes, il prétendait tourner en ridicule ou +l'harmonie ou le mariage, en les séparant d'une manière +aussi bizarre. Mais que le révérend Rapp soit +ou non redevable à la Germanie de cette idée, on +n'en assure pas moins que sa secte a plus d'opulence, +de vertus et de pureté qu'on n'en pourrait trouver +parmi nous, bien que nous ayons l'habitude de peupler +davantage. Je critique le nom qu'elle s'est donné +et non pas ses usages, tout en ne concevant pas comment +ils se maintiennent.</p> + +<p>37. Rapp est le revers de ces matrones zélées qui, +en dépit de Malthus, favorisent la propagation,--et +qui, professeurs dans cette science vraiment créatrice, +se déclarent les patrones de tout ce qui, dans +l'acte de la génération, ne compromet pas la modestie. +Après tout, cependant, cet acte se renouvelle +dans une progression tellement effrayante, que nous +voyons la moitié de ses résultats obligés de recourir +à l'émigration. Voilà où nous conduisent les passions +et les pommes de terre, deux sortes d'herbes qui embarrassent +beaucoup nos Catons économiques<a id="footnotetag350" name="footnotetag350"></a> +<a href="#footnote350"><sup class="sml">350</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote350" +name="footnote350"><b>Note 350: </b></a><a href="#footnotetag350"> +(retour) </a> Les médecins attribuent à la <i>pomme de terre</i> une vertu extrêmement +prolifique. Le poète désigne encore ici, par ce mot, les malheureux +Irlandais, toujours mourans de faim et toujours inquiétans pour +l'Angleterre.</blockquote> + +<p>38. Adeline avait-elle lu Malthus? Je l'ignore, +mais je le voudrais; car son livre est le onzième commandement: +«<i>Tu ne te marieras pas</i>, nous dit-il, +si ce n'est <i>avantageusement</i>;» et tel est à quoi se réduit, +selon moi, tout son système. Ici, je ne ferai +pas une pause sur ses plans et je me garderai bien +d'éplucher ce qu'a voulu dire <i>une aussi éminente +main</i><a id="footnotetag351" name="footnotetag351"></a> +<a href="#footnote351"><sup class="sml">351</sup></a>; mais elle tend, certes, à nous ramener à la +vie ascétique ou à faire du mariage une règle d'arithmétique.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote351" +name="footnote351"><b>Note 351: </b></a><a href="#footnotetag351"> +(retour) </a> Pope, dans sa correspondance, raconte que Jacob Tonson avait +l'habitude d'appeler ses scribes des <i>bonnes plumes</i>,--des <i>honorables +personnes</i>, et surtout des <i>éminentes mains</i>.<span class="rig"> + (<i>Note de Lord Byron</i>.)</span><br><br></blockquote> + +<p>39. Pour Adeline, sans doute elle présuma que +Juan avait assez de quoi vivre, et même vivre <i>séparé</i>, +si le cas venait à échoir.--En effet, l'une des +chances des époux; c'est, après avoir été bien et +dûment <i>épousés</i>, de revenir quelque peu sur leurs +pas dans la danse du mariage (qui pourrait faire la +réputation d'un peintre, comme <i>la danse des morts</i> +celle d'Holbein<a id="footnotetag352" name="footnotetag352"></a> +<a href="#footnote352"><sup class="sml">352</sup></a>,--si ce n'était la même chose).</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote352" +name="footnote352"><b>Note 352: </b></a><a href="#footnotetag352"> +(retour) </a> C'est Holbein qui passe pour avoir peint, à Bâle, la plus fameuse +de ces <i>danses des morts</i>, si communes dans les peintures et dans les +sculptures des églises gothiques.</blockquote> + +<p>40. Au reste, Adeline avait décidé le mariage de +Juan dans son esprit, et c'en est assez pour une +femme. Mais alors avec qui? Il y avait la sage miss +<i>Reading</i>, miss <i>Raw</i>, miss <i>Flaw</i>, miss <i>Showman</i>, +miss <i>Knowman</i> et les deux belles cohéritières <i>Giltbedding</i>. +Et bien qu'elle eût la plus haute idée du +mérite de Juan, toutes ces personnes offraient d'excellens +partis et devaient marcher, si on les montait +convenablement, aussi bien que des montres.</p> + +<p>41. Il y avait encore miss Millpon, paisible comme +une mer d'été, modèle avoué de toutes les perfections, +fille unique, en un mot. Chez elle, la surface +offrait, pour ainsi dire, une vraie crème de sérénité, +et, ce premier rideau écarté, il restait encore +un certain mélange d'eau et de lait, peut-être légèrement +nuancé de <i>bleu</i><a id="footnotetag353" name="footnotetag353"></a> +<a href="#footnote353"><sup class="sml">353</sup></a>, mais qu'importe après tout? +l'amour est vif et libertin: le mariage exige de la +tranquillité; c'est un état de consomption, et le lait +doit être son meilleur régime.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote353" +name="footnote353"><b>Note 353: </b></a><a href="#footnotetag353"> +(retour) </a> De pédanterie précieuse.</blockquote> + +<p>42. Et puis miss Audacia Schoestring, pétulante +et riche demoiselle, dont le cœur penchait sensiblement +vers une étoile ou un cordon bleu. Mais, +soit par l'effet de la récente rareté des ducs anglais, +soit qu'elle n'eût pas touché la corde qui soumet aux +sirènes de la même espèce le cœur de nos grands +seigneurs, elle s'est contentée d'un jeune cadet étranger, +un Russe ou un Turc.--Autant vaut l'un que +l'autre.</p> + +<p>43. Il y avait,--mais comment oser continuer si +les dames prêtent l'oreille<a id="footnotetag354" name="footnotetag354"></a> +<a href="#footnote354"><sup class="sml">354</sup></a>?--Il y avait encore une +beauté, mais une beauté magique; d'un rang distingué, +mais bien supérieure à son rang:--c'était +Aurora Raby, jeune astre dont les rayons étaient +tombés sur la vie, et trop délicieuse image pour une +telle glace; créature charmante, quoique à peine +développée; rose dont les feuilles les plus suaves n'étaient +pas encore dépliées<a id="footnotetag355" name="footnotetag355"></a> +<a href="#footnote355"><sup class="sml">355</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote354" +name="footnote354"><b>Note 354: </b></a><a href="#footnotetag354"> +(retour) </a> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p class="i4"> <i>But why should I</i> go on,</p> +<p><i>Unless the ladies should</i> go off?</p> +</div></div> + +<p>M.A.P. a traduit plus <i>littéralement</i>, mais peut-être moins complètement +ce jeu de mots: <i>Pourquoi aller plus loin, à moins que les dames +s'en aillent</i>?</p></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote355" +name="footnote355"><b>Note 355: </b></a><a href="#footnotetag355"> +(retour) </a> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p>Aurora Rahy a young star who shone</p> +<p>Over life, too sweet an image for such glass,</p> +<p>A lovely being, scarcely form'd or moulded,</p> +<p>A rose with all sweetest leaves yet folded.</p> +</div></div> + +<p>Je cite ces quatre vers pour mettre ceux qui savent l'anglais à même +de sentir toute la faiblesse et la pauvreté de ma traduction. M.A.P. n'a +guère songé à la difficulté de cette tâche. Il traduit hardiment: «Aurora +Raby, jeune astre, image ravissante, être charmant, d'une rare délicatesse +de formes, vrai bouton de rose <i>avec toutes ses feuilles odorantes</i>.»</p></blockquote> + +<p>44. Elle était riche et noble, mais orpheline: son +enfance avait été confiée aux soins de tuteurs estimables +et tendres; et pourtant, dans sa physionomie, +tout exprimait l'isolement! Qui jamais, en effet, +pourrait nous inspirer des sentimens aussi vifs que +ceux dont la mort a détruit les objets, quand nous +nous retrouvons seuls dans les palais d'un étranger +et que nous y reconnaissons douloureusement que +nous n'avons plus de foyer paternel, et que nos plus +proches parens reposent dans la tombe?</p> + +<p>45. Elle ne comptait qu'un petit nombre d'années, +et sa figure annonçait un âge plus tendre encore. Il +y avait quelque chose de sublime dans ses regards +tout brillans, comme celui des séraphins, d'un éclat +mélancolique. Pleine de jeunesse, elle ne devait pas +au tems l'expression pure et chaste de ses traits.--Radieuse +et pensive,--elle semblait déplorer la +chute de l'homme;--elle était triste,--mais triste +de la faute des autres, comme si elle eût été appuyée +sur la porte d'Éden et qu'elle eût pleuré le sort de +ceux qui ne devaient plus la franchir.</p> + +<p>46. Elle était sincèrement attachée à la religion +catholique, et, autant que lui permettait son bienveillant +naturel, elle en suivait les pratiques avec +austérité. On eût dit que ce culte déchu lui était +beaucoup plus cher par cela même qu'il était déchu. +D'ailleurs, ses ancêtres s'étaient toujours glorifiés +de leurs faits et de l'antique renommée de leur sang; +jamais on ne les avait vus se courber devant une +puissance nouvelle; et comme elle était la dernière +de sa race, elle conservait précieusement leurs vieux +sentimens et leur vieille croyance.</p> + +<p>47. Elle arrêtait ses yeux sur un monde qu'elle +connaissait à peine, sans avoir l'air de vouloir mieux +le connaître: solitaire et silencieuse, elle croissait +comme croissent les paisibles fleurs, sans que jamais +son cœur éprouvât la moindre secousse violente. Il +y avait toujours une respectueuse discrétion dans les +hommages qu'elle recevait; car son ame semblait +planer, comme du haut d'un trône, sur tout ce qui +l'environnait; et, chose étrange dans un âge aussi +tendre, son empire lui venait de sa propre force.</p> + +<p>48. Or, il advint que, dans son catalogue, Adeline +ne comprit pas Aurora, bien que sa fortune et +sa naissance lui donnassent une vogue plus grande +que celle des enchanteresses que nous avons déjà +citées. Sa beauté, cependant, ne pouvait l'empêcher +d'être du nombre de celles qui, sous plusieurs autres +rapports, méritaient d'augmenter l'embarras des +célibataires fatigués de l'être.</p> + +<p>49. Et l'on devine que cette omission, comme +celle du buste de Brutus dans les solennités du règne +de Tibère<a id="footnotetag356" name="footnotetag356"></a> +<a href="#footnote356"><sup class="sml">356</sup></a>, étonna singulièrement Juan. Mais quand +il voulut, moitié sérieux et moitié riant, exprimer +sa surprise, Adeline répondit avec un certain dégoût, +et d'un air pour le moins impérieux, qu'elle +n'avait pu deviner ce qui l'avait pu frapper dans une +petite poupée muette, froide et pincée, telle qu'Aurora +Raby.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote356" +name="footnote356"><b>Note 356: </b></a><a href="#footnotetag356"> +(retour) </a> <i>At the pageant of Tiberius.</i> M.A.P. traduit: <i>Dans la pompe +funèbre de Tibère</i>; c'est une bévue. Cette admirable et célèbre phrase +de Tacite; <i>Sed præfulgebant Cassius atque Brutus, eo ipso, quod +effigies eorum non visebantur</i>, termine la description des funérailles +de Junia, fille de Caton, veuve de Cassius et sœur de Brutus; et non +celle des funérailles de Tibère, où les bustes de deux aussi grands hommes +n'avaient que faire.</blockquote> + +<p>50. Juan riposta sur-le-champ «qu'étant, comme +lui, catholique, Aurora lui convenait mieux que +personne; qu'il était sûr, d'ailleurs, que sa mère +tomberait malade et que le pape lancerait ses foudres, +si...»--Mais ici Adeline, qui semblait toujours +douloureusement recevoir l'inoculation des opinions +des autres parmi celles qui lui étaient propres, +répéta,--comme c'est assez l'usage en pareil cas,--la +raison qu'elle avait déjà donnée.</p> + +<p>51. Et pourquoi pas? Une raisonnable raison, +quand elle est bonne, ne perd rien à être répétée; +et si elle est mauvaise, qu'a-t-on de mieux à faire +que de l'embellir et la rendre plausible? On ne peut +trop se mettre en garde contre la concision; car c'est +en insistant <i>à</i> ou <i>hors de</i> propos qu'on persuade tous +les hommes, même les diplomates: du moins,--ce +qui revient au même,--on les fatigue, et pourvu qu'on +arrive au but, qu'importe le chemin qui y mène?</p> + +<p>52. Comment Adeline avait conçu cette légère +prévention,--car c'était bien une prévention,--contre +un être aussi exempt de vice que la sainteté +en personne, et qui réunissait aux charmes de la +vertu celui des grâces et de la beauté; c'est, à mes +yeux, une question trop délicate. La nature avait +créé Adeline généreuse, mais la nature est la nature: +elle a plus de caprices que je n'ai le tems ou +l'envie d'en décrire.</p> + +<p>53. Peut-être n'aimait-elle pas l'air d'insouciance +avec lequel Aurora regardait les hochets qui séduisent +tant les jeunes personnes; car rien n'est plus +insupportable aux hommes, et même, si j'ose le dire, +aux femmes, que de voir leur génie ravalé (comme +celui d'<i>Antoine devant César</i><a id="footnotetag357" name="footnotetag357"></a> +<a href="#footnote357"><sup class="sml">357</sup></a>) par le petit nombre +de ceux qui le considèrent sous leur vrai jour.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote357" +name="footnote357"><b>Note 357: </b></a><a href="#footnotetag357"> +(retour) </a> + +<p class="mid">Mon génie étonné tremble devant le sien.</p> + +<p>Voyez aussi le <i>Julius Cesar</i> de Shakspeare.</p></blockquote> + +<p>54. Ce n'était pas envie,--Adeline n'en connaissait +pas; elle et son esprit ne s'abaissaient pas jusque-là: +ce n'était pas mépris;--comment mépriser +celle dont le plus grand défaut était de n'en pas avoir +de sensibles? Ce n'était pas jalousie, je pense; Adeline +ne suivait pas les <i>ignes fatui</i> qui aveuglent les +autres: ce n'était pas--mais il est, hélas! bien +plus aisé de dire ce que ce n'était pas que de dire ce +que c'était.</p> + +<p>55. Aurora était loin de soupçonner qu'elle fût +l'objet d'une pareille discussion: on l'eût prise, dans +tous les cercles, pour une étrangère, pour le flot le +plus beau et le plus pur du fleuve de jeunesse et de +rang que le tems couvrait alors de ses plus radieux +jets de lumière. Si elle l'eût deviné, elle en aurait +légèrement souri,--tant elle était encore enfant--ou +tant elle ne l'était plus.</p> + +<p>56. Adeline, avec son air de faste et de hauteur, +ne lui en imposait pas. Elle la voyait briller; mais, +comme si cet éclat lui eût paru celui d'un ver luisant, +elle semblait bientôt lever la tête pour contempler +de plus douces clartés. Pour Juan, c'était un objet +qu'elle ne définissait pas, attendu qu'elle ne portait +pas dans les nouveautés mondaines un regard de sibylle; +mais, comme elle se laissait peu toucher par +les avantages extérieurs, elle n'était nullement éblouie +par ce nouveau météore.</p> + +<p>57. Sa réputation même,--car il avait cette espèce +de réputation qui fait quelquefois à la gent +féminine des tours d'enfer; mélange hétérogène de +gloire et de blâme; demi-vertus combinées à des +vices bien réels; défauts qui plaisent, parce qu'ils +n'excluent pas la noblesse des sentimens; folies dont +le vif éclat éblouit les yeux:--mais ce cachet ne +laissait aucune empreinte sur la cire virginale d'Aurora, +tant était grande sa froideur ou son empire +sur elle-même!</p> + +<p>58. Juan ne concevait rien à un pareil caractère.--Malgré +son élévation, il n'avait rien de comparable +à celui de sa pauvre Haidée; mais l'une et +l'autre étaient radieuses dans leur sphère respective. +La vierge des îles, nourrie des seules inspirations +de la mer, avait plus de passion, autant de charmes +et non moins de candeur: c'était l'élève de la nature. +Aurora ne pouvait, n'aurait pas voulu être de +même.--Il existait entre elles la même différence +qu'entre une fleur et une perle.</p> + +<p>59. Maintenant que j'ai <i>abattu</i> cette sublime comparaison, +je crois pouvoir continuer mon récit et <i>entonner +mon chant de guerre</i>, comme mon ami Scott; +Scott, le superlatif de mes comparatifs; Scott, auquel +fut donné de peindre nos chevaliers chrétiens +ou sarrasins, l'esclave, le seigneur, l'homme, avec +une habileté qui serait incomparable s'il n'y avait +jamais eu un Shakspeare et un Voltaire, desquels il +semble avoir, en tout ou en partie, recueilli l'héritage<a id="footnotetag358" name="footnotetag358"></a> +<a href="#footnote358"><sup class="sml">358</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote358" +name="footnote358"><b>Note 358: </b></a><a href="#footnotetag358"> +(retour) </a> M.A.P. se trompe quand il prétend que <i>la rime seule attire ici +Voltaire, qui ressemble peu à W. Scott</i>. Les caractères dramatiques +de Lusignan et de Nérestan, de Tancrède, de Coucy et de Vendôme, +offrent les plus frappans rapports avec plusieurs des héros de W. Scott.</blockquote> + +<p>60. Je vais, dis-je, continuer ma course, légère +en ne m'arrêtant qu'aux humaines surfaces. J'écris +l'histoire du monde sans me soucier que le monde me +lise, ou du moins sans chercher, pour cette raison, +à ménager sa vanité. Ma muse, en suivant cette +route, a soulevé contre elle bien des ennemis; elle +va peut-être en soulever encore un plus grand nombre: +je m'y attendais en commençant, et l'expérience +a <i>confirmé</i> mes prévisions. Mais enfin je n'en +suis ou je n'en étais pas moins un assez bon poète<a id="footnotetag359" name="footnotetag359"></a> +<a href="#footnote359"><sup class="sml">359</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote359" +name="footnote359"><b>Note 359: </b></a><a href="#footnotetag359"> +(retour) </a> <i>A pretty poet</i>. M.A.P. pense que cette expression est ironique. Je +ne suis pas de son avis. C'est une sorte de démenti sérieux que Byron +adresse encore aux <i>Réviseurs</i> d'Edimbourg. «Critiquez tant que vous +voudrez mes vers, semble-t-il leur dire, je n'en ai pas moins prouvé que +vous étiez des Midas et des menteurs; car vous ne persuaderez à personne +que je ne sois pas un <i>poète passable</i>.»</blockquote> + +<p>61. La conférence ou congrès (car elle se termina +comme aujourd'hui les congrès) de lady Adeline +avec Don Juan jeta un peu d'aigreur dans leur liaison;--car +milady était entêtée; et avant d'avoir pu +revenir sur leurs pas ou se piquer davantage, la cloche +argentine se fit entendre: elle n'annonçait pas +encore <i>le dîner prêt</i>; mais seulement cette heure, +consacrée à la parure et appelée <i>demi-heure</i>, bien +que les dames puissent se contenter de moins de +tems, si l'on en juge d'après la légèreté de leurs robes.</p> + +<p>62. Maintenant la table allait devenir le théâtre +de grands exploits; les piles d'assiettes allaient tenir +lieu d'armures, et les couteaux et les fourchettes, +de glaives. Mais quelle muse, depuis celle d'Homère +(ses festins ne sont pas la plus méprisable partie de +ses poèmes), pourrait jamais chanter la carte d'un +seul de nos modernes dîners? dîners dont chaque +soupe, chaque sauce ou chaque ragoût exige plus +d'art et de précaution que n'en montrèrent jamais +médecins ou sorcières<a id="footnotetag360" name="footnotetag360"></a> +<a href="#footnote360"><sup class="sml">360</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote360" +name="footnote360"><b>Note 360: </b></a><a href="#footnotetag360"> +(retour) </a> <i>Than witches, b--ches or physicians brews</i>.</blockquote> + +<p>63. Il y avait une excellente soupe «à la <i>bonne</i> +femme». Où l'avait-on trouvée? je l'ignore. Il y +avait aussi, pour les estomacs les plus complaisans, +un turbot, soutenu par un dindon à la Périgueux. Il +y avait,--mais comment pourrais-je, moi, indigne +pécheur, terminer cette stance gastronomique?--une +soupe à la Beauveau qui, pour sa plus grande +gloire, était flanquée d'un filet de porc.</p> + +<p>64. Mais je suis forcé de réunir le tout en un seul +mets ou masse; car si ma muse entrait dans les détails, +elle risquerait de tomber dans de plus graves +excès que ne lui en reprochent déjà les personnes +délicates et austères. Cependant, toute <i>bonne vivante</i> +qu'elle est, j'avoue que l'estomac n'est pas son côté +fragile; mais il faut bien lui offrir, dans ce récit, +une légère réfection, ne serait-ce que pour tenir sa +verve en haleine.</p> + +<p>65. Volailles <i>à la Condé</i>, cuisses de venaison, +tranches de saumon avec des sauces <i>genevoises</i>, vins +qui auraient pu donner une seconde fois la mort au +fils d'Ammon<a id="footnotetag361" name="footnotetag361"></a> +<a href="#footnote361"><sup class="sml">361</sup></a> (dont puissions-nous jamais ne revoir +le pareil); puis un jambon glacé de Westphalie<a id="footnotetag362" name="footnotetag362"></a> +<a href="#footnote362"><sup class="sml">362</sup></a>, +auquel Apicius lui-même aurait accordé sa bénédiction; +et le Champagne, dont les bulles pétillantes +eussent lutté de blancheur avec les perles fondues de +Cléopâtre.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote361" +name="footnote361"><b>Note 361: </b></a><a href="#footnotetag361"> +(retour) </a> <i>The young Ammon</i>. Alexandre-le-Grand, mort à la suite d'un +festin.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote362" +name="footnote362"><b>Note 362: </b></a><a href="#footnotetag362"> +(retour) </a> Préparés à peu près comme les <i>jambons de Mayence</i>.</blockquote> + +<p>66. Puis je ne sais quelle chose <i>à l'allemande</i>; une +<i>timbale</i>, une <i>salpicon</i> à l'espagnole,--avec d'autres +objets, qu'il m'est impossible de nommer ou de reconnaître, +mais auxquels, en général, on faisait honneur +de bonne grâce. Puis des entremets vers lesquels +on tendait une main discrète, et destinés, à +faire plus patiemment attendre le manteau de Lucullus +(la robe triomphale et le vrai titre de gloire +de ce héros)<a id="footnotetag363" name="footnotetag363"></a> +<a href="#footnote363"><sup class="sml">363</sup></a>,--c'est-à-dire, les filets de perdreaux +sautés dans la truffe.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote363" +name="footnote363"><b>Note 363: </b></a><a href="#footnotetag363"> +(retour) </a> Un plat <i>à la Lucullus</i>. Ce conquérant de l'Orient a dû la plus grande +partie de sa gloire aux cerises qu'il transplanta le premier en Europe et +au nom de quelques excellens plats. Je ne sais même (en mettant de +côté les indigestions) s'il ne faut pas lui savoir plus de gré de sa cuisine +que de ses conquêtes. Un cerisier peut bien entrer en balance avec un +laurier ensanglanté, et, en tout cas, Lucullus peut se glorifier de l'un +et de l'autre.<span class="rig"> + (<i>Note de Lord Byron</i>.)</span><br><br></blockquote> + +<p>67. Et que sont auprès de celles-ci les tresses<a id="footnotetag364" name="footnotetag364"></a> +<a href="#footnote364"><sup class="sml">364</sup></a> +dont on entoure le front des vainqueurs? des lambeaux +souillés. Où est l'arc triomphal, monument +des pillages du monde? où sont les fastueux chars de +victoire? Hélas! où vont également les victoires et +les dîners<a id="footnotetag365" name="footnotetag365"></a> +<a href="#footnote365"><sup class="sml">365</sup></a>? Je ne veux pas suivre plus loin cette +idée; mais, avec votre fourniture de cartouches, +dites-moi, héros modernes, s'il est un seul de vos +noms qui pourrait donner un nouveau lustre aux +perdrix?</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote364" +name="footnote364"><b>Note 364: </b></a><a href="#footnotetag364"> +(retour) </a> <i>Filet</i> se prend aussi, en anglais, pour <i>tresse</i>.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote365" +name="footnote365"><b>Note 365: </b></a><a href="#footnotetag365"> +(retour) </a> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p>Où va la feuille de rose</p> +<p>Et la feuille de laurier?</p> +</div></div> +</blockquote> + +<p>68. Les truffes ne sont pas non plus de méprisables +accessoires, quand ils précèdent <i>les petits puits +d'amour</i>, plat que l'on peut accommoder de plusieurs +manières, et qu'ainsi chacun est libre de varier à la +sienne, suivant les préceptes du meilleur des dictionnaires, +l'<i>Encyclopédie</i> des viandes et des poissons. +Mais, même sans <i>confitures</i>, il est certain qu'il +n'y a rien de délicat comme ces <i>petits puits</i><a id="footnotetag366" name="footnotetag366"></a> +<a href="#footnote366"><sup class="sml">366</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote366" +name="footnote366"><b>Note 366: </b></a><a href="#footnotetag366"> +(retour) </a> <i>Petits puits d'amour, garnis de confitures</i>. C'est un plat classique +et renommé que l'on place ordinairement à l'un des flancs du second +service.<span class="rig"> + (<i>Note de Lord Byron</i>.)</span><br><br></blockquote> + +<p>69. La tête se perd en contemplant l'esprit qui a +présidé aux deux services, et le nombre infini des +sujets d'indigestion exigerait un calculateur plus habile +que moi. Oh! qui jamais, en se reportant aux +simples festins d'Adam, ne s'étonnera pas en voyant +la cuisine faire assez de progrès pour former un art +et une nomenclature de la plus vulgaire des fonctions +naturelles!</p> + +<p>70. On entendit bientôt le tintement des verres et +le branlement des mâchoires; les fameux dîneurs +dînèrent parfaitement, et les dames, prenant au festin +une part moins vive, goûtèrent à peine de quelques +plats. Il en fut de même des jeunes gens. On ne peut +exiger, en effet, d'un jeune blondin la gourmandise +de l'âge mûr. Il songera toujours moins à manger +qu'à faire à demi-voix quelque causerie avec la jolie +grasseyeuse qu'il peut avoir pour voisine.</p> + +<p>71. Il faut, hélas! me résigner à ne pas décrire +le gibier, le salmis, le consommé, la purée, tous mets +dont je fais usage, et qui rendent mes rimes plus +coulantes que si je les humectais du <i>roastbeef</i> de +notre grossier John Bull. Je ne mentionnerai pas les +tranches de porc, elles aigriraient et fausseraient +ma voix mélodieuse. J'ai dîné; il faut renoncer même +à la chaste description d'une <i>bécasse</i>,</p> + +<p>72. Et aux fruits, aux glaces, à tout ce que l'art +parvient à raffiner dans la nature, au profit du <i>goût</i>--ou +de la <i>goutte</i>, comme votre estomac aimera +mieux le prononcer<a id="footnotetag367" name="footnotetag367"></a> +<a href="#footnote367"><sup class="sml">367</sup></a>. Avant dîner, vous comprendrez +ce mot comme les Français; mais <i>après</i>, peut-être +reconnaîtrez-vous, à certains signes, que le sens +anglais est le plus juste. Vous n'avez jamais eu la +<i>goutte</i>, lecteur? ni moi non plus;--mais vous et +moi pouvons l'avoir, et je vous conseille d'y prendre +garde.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote367" +name="footnote367"><b>Note 367: </b></a><a href="#footnotetag367"> +(retour) </a> Le mot anglais <i>gout</i> signifie également <i>goût</i> et <i>goutte</i>.</blockquote> + +<p>73. Faudra-t-il omettre dans la carte de mon dîner +les olives, ces simples, mais parfaites alliées du +vin? C'est pourtant le plat que je préférais en Espagne, +à Lucques, à Athènes, partout en un mot. Combien +de fois, sur le cap Sunium ou le mont Hymette, +et n'ayant d'autre table que la verdure, ne me suis-je +pas fait une véritable fête d'en dîner! semblable +à Diogène, auquel je dois la moitié de ma philosophie.</p> + +<p>74. Autour de cette mascarade confuse de poisson, +viande, volailles et légume, les convives furent +placés suivant le degré de leur importance, et déployèrent +une variété comparable à celle de tous les +mets. Pour Don Juan, il se trouva en face d'une <i>espagnole</i>; +non pas d'une demoiselle, mais, comme +nous l'avons dit, d'un plat offrant, au reste, avec +nos dames la plus grande ressemblance; paré merveilleusement +et farci d'un monde de jolis petits riens.</p> + +<p>75. Il fut aussi, par un singulier hasard, placé +entre Aurora et lady Adeline,--situation peu commode +pour celui qui, avec des yeux et un cœur, +voudrait néanmoins dîner. D'un autre côté, la conférence +dont nous avons tout à l'heure parlé n'était +pas faite pour encourager ses piquantes saillies. Adeline +ne lui adressait que quelques mots, et de ses +yeux pénétrans semblait lire au fond de sa pensée.</p> + +<p>76. J'ai souvent été tenté de croire que les yeux +avaient, pour ainsi dire, des oreilles; ce qu'il y a +de sûr, loin de la portée de l'ouïe, les belles reçoivent, +et je ne sais par quel enchantement, l'écho de +certaines conversations. Telle que cette mystérieuse +musique des sphères, dont les vibrations, quelque +hautes qu'elles soient, ne sont pas sensibles pour +nous, on a vu souvent, chose étrange! les dames +entendre de longs dialogues dans lesquels on n'avait +pas articulé une seule syllabe.</p> + +<p>77. Aurora gardait cette indifférence qui ne manque +guère de piquer d'honneur un <i>preux chevalier</i>. +De toutes les offenses, la plus vive est celle qui semble +vous rappeler que vous ne valez pas une pensée; +et Juan, sans avoir les prétentions d'un fat, n'était +nullement flatté d'inspirer de lui-même de semblables +préventions. On l'eût pris, après avoir reçu de si +bons avis, pour un bon vaisseau qui échouait entre +deux bancs de glace.</p> + +<p>78. A ses <i>riens</i> spirituels on ne répondait rien, ou, +quand l'urbanité l'exigeait, quelques mots qui, dans +le fond, n'étaient rien. Aurora semblait à peine se +tourner vers lui; elle ne souriait pas même assez pour +satisfaire la plus vulgaire vanité. Le diable était +donc dans cette jeune personne! Était-ce un excès +d'orgueil, de modestie, de distraction ou de nullité? +Le ciel le savait! mais, au préalable, les yeux pleins +de malice d'Adeline rayonnaient de joie en voyant +ses prophéties réalisées.</p> + +<p>79. Et elle regardait Juan d'un air qui semblait +dire: <i>Je vous le disais bien</i>. C'est un chant de victoire +que je ne recommande pas trop; j'ai lu ou +éprouvé, surtout quand on l'entonne aux dépens +d'un ami ou d'un amant, qu'il peut décider ces derniers, +pour couvrir leur réputation, à suivre sérieusement +le plan qu'ils avaient d'abord formé en badinant. +Or, les hommes, qui tous aiment à prophétiser +le <i>présent</i> ou le <i>passé</i>, ont l'habitude de prendre en +haine ceux qui ne permettent pas à leurs prédictions +de se réaliser.</p> + +<p>80. Ainsi, Juan se vit entraîné à montrer quelques +attentions légères, mais délicates, et qui suffisaient +pour exprimer à une femme d'esprit le désir +d'en manifester de plus expressives. Aurora (ainsi +le mentionne l'histoire, mais probablement sur des +conjectures plutôt que sur des certitudes) finit enfin +par affranchir ses pensées de leur douce prison, et si +elle n'écouta pas, elle sourit du moins une ou deux fois.</p> + +<p>81. Puis des réponses elle en vint aux questions, ce +qui chez elle était fort rare. Adeline, qui ne désespérait +pas encore de ses prédictions, commença pourtant +à craindre qu'Aurora ne se fondît en coquette,--tant, +dit-on, il est difficile d'empêcher les extrêmes, +une fois mis en motion, de se toucher. Au reste, elle +avait, dans ce cas-là, trop de prévoyance, et l'esprit +d'Aurora n'était pas de ce genre.</p> + +<p>82. Mais Juan avait, dans les manières, une sorte +d'entraînement et une fière humilité, si pourtant +c'en était une, qui laissait paraître, pour tout ce que +les femmes disaient, autant de déférence que si chaque +douce syllabe eût été une loi. Son tact lui apprenait +aussi à passer légèrement du plaisant au +sévère, et à montrer tour à tour de la réserve et de +l'abandon. Il avait le talent de dominer les pensées +de ses auditeurs, sans pourtant les initier dans les +siennes.</p> + +<p>83. Dans son indifférence, Aurora l'avait d'abord +confondu dans la tourbe des élégans vulgaires, tout +en lui supposant un peu plus de fonds qu'aux <i>incroyables</i> +et insipides beaux-esprits qui l'entouraient;--mais +elle commença (les petites choses sont le +début des grandes) à goûter ce genre de flatterie qui +s'insinue à force de déférences plutôt que par les complimens, +et qui séduit même en hasardant de délicates +contradictions.</p> + +<p>84. Et puis il avait un extérieur avantageux;--sur +ce point toutes les femmes, <i>nem. con.</i>, étaient +d'accord, et souvent, je gémis de le dire, il conduit +les personnes mariées au <i>crim. con.</i><a id="footnotetag368" name="footnotetag368"></a> +<a href="#footnote368"><sup class="sml">368</sup></a>;--mais, attendu +que nous avons déjà fait trop de digressions, +nous laisserons les jurés <i>connaître</i> seuls <i>de</i> ce point, +et nous nous contenterons de remarquer que, bien +que les apparences soient et aient toujours été trompeuses, +elles font souvent plus d'impression que le +meilleur des livres.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote368" +name="footnote368"><b>Note 368: </b></a><a href="#footnotetag368"> +(retour) </a> <i>Nem. con.</i> pour <i>nemine contradicente</i>, personne ne contredisant.--<i>Crim. +con.</i> pour <i>criminal conversation</i>, conversation criminelle +(c'est ainsi que, dans les tribunaux, on spécifie l'adultère). On écrit +toujours ces deux phrases ainsi abrégées.</blockquote> + +<p>85. Aurora, qui avait l'habitude d'étudier les livres +plutôt que les physionomies, était, malgré son +extrême sagesse, extrêmement jeune, et elle avait +jusqu'alors plutôt admiré Minerve, que les Grâces, +principalement sur des pages imprimées. Mais enfin, +la jeunesse, avec tous ses étroits corsets, n'a pas les +étreintes naturelles de la vieillesse; et Socrate lui-même, +ce modèle de toutes les vertus, avouait candidement +qu'il avait un penchant, discret, il est vrai, +pour la beauté<a id="footnotetag369" name="footnotetag369"></a> +<a href="#footnote369"><sup class="sml">369</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote369" +name="footnote369"><b>Note 369: </b></a><a href="#footnotetag369"> +(retour) </a> Voyez, entre autres, le dialogue de Platon, intitulé: <i>Les Rivaux</i>. +«Je tressaillis, dit Socrate; c'est l'impression que me font toujours +éprouver la jeunesse et la beauté.»</blockquote> + +<p>86. Or, les vierges de seize ans sont aussi socratiques +(mais plus innocentes) que Socrate; et si le +plus sage des Athéniens avait, à soixante-dix ans, +les voluptueuses fantaisies que Platon nous décrit +dans ses dialogues dramatiques, je ne vois pas pourquoi +on les proscrirait dans les jeunes filles,--pourvu, +toutefois, qu'elles soient modérées. Remarquez-le +bien, cette dernière condition est pour moi +un <i>sine quâ</i><a id="footnotetag370" name="footnotetag370"></a> +<a href="#footnote370"><sup class="sml">370</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote370" +name="footnote370"><b>Note 370: </b></a><a href="#footnotetag370"> +(retour) </a> <i>Sine quâ non</i>. Ce dernier mot est retranché par euphonie.<span class="rig"> + (<i>Note de Lord Byron</i>).</span><br><br> + +<p>Le lecteur remarquera facilement la nécessité de ce <i>non</i>. Mais le double +sens était dans l'intention du poète, comme semble mieux le prouver +la réflexion suivante.</p></blockquote> + +<p>87. Remarquez aussi qu'à l'imitation du grand +lord Coke (<i>voyez</i> Littleton<a id="footnotetag371" name="footnotetag371"></a> +<a href="#footnote371"><sup class="sml">371</sup></a>), toutes les fois que +j'exprime deux opinions qui, au premier coup d'œil, +semblent impliquer contradiction, la seconde est la +meilleure. J'en ai peut-être en réserve une troisième +ou je n'en ai peut-être aucune,--ce qui serait par +trop inconvenant; mais enfin, si l'écrivain était toujours +conséquent avec lui-même, il ne pourrait jamais +exposer comment vont ici-bas les choses<a id="footnotetag372" name="footnotetag372"></a> +<a href="#footnote372"><sup class="sml">372</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote371" +name="footnote371"><b>Note 371: </b></a><a href="#footnotetag371"> +(retour) </a> C'est-à-dire <i>lord Littleton</i>, voyez <i>Coke</i>. Byron veut ici tourner en +ridicule le lourd et dogmatique Coke, historien et jurisconsulte.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote372" +name="footnote372"><b>Note 372: </b></a><a href="#footnotetag372"> +(retour) </a> «Tout change autour de nous et nous changeons nous-mêmes; ce +qui d'abord semblait digne de notre estime devient digne de notre +mépris, et notre goût, notre raison même, éprouvent des variations. +La véritable inconséquence serait d'être toujours du même avis et de +tenir toujours le même langage, etc.» +(M. Auger, <i>Notice sur Voltaire</i>, Biog. univ.)</blockquote> + +<p>88. Si quelques gens se contredisent, puis-je +m'empêcher de contredire eux, tout le monde et +ma véracité elle-même?--Mais c'est une supposition +absurde. Jamais je n'ai contredit et ne veux contredire.--Le +moyen, en effet, de nier quelque chose +quand on doute de toutes? la source de la vérité +peut fort bien être limpide,--mais ses ondes sont +fangeuses, et elles circulent à travers trop de canaux +contradictoires pour ne pas flotter souvent sur +ceux du mensonge.</p> + +<p>89. L'apologue, la fable, la poésie, les paraboles, +sont autant de fictions; mais ceux qui les +sèment dans une terre labourable peuvent les convertir +en autant de vérités; car on ne peut trop admirer +le pouvoir des fables: elles rendent même, +dit-on, supportable la réalité.--Mais alors, qu'est-ce +que la réalité, et qui en possède le fil conducteur? +La philosophie? non; elle exclut trop de +choses. La religion? <i>oui</i>. Mais celle de quelle secte?</p> + +<p>90. Ce qu'il y a de clair, c'est que plusieurs millions +d'hommes sont dans l'erreur. Peut-être un jour +arrivera-t-il que tous auront eu raison; mais, en attendant, +Dieu nous soit en aide! Puisqu'il faut que +dans notre carrière nous entretenions toujours la +lumière dans nos saints fanaux; il est tems qu'il nous +envoie un nouveau prophète ou que les anciens nous +favorisent d'une seconde apparition, car, au bout +de quelques milliers d'années; les croyances se perdent +si le ciel ne prend soin de légèrement les rafraîchir.</p> + +<p>91. Mais, encore ici, pourquoi m'entortiller dans +la métaphysique? Personne n'abhorre plus que +moi toute espèce de dispute, et pourtant telle est la +force de ma folie ou de ma destinée; que je vais +toujours donner de la tête contre quelque angle du +présent, du passé ou du futur. Je veux pourtant +tout le bien du monde au Troyen et au Tyrien<a id="footnotetag373" name="footnotetag373"></a> +<a href="#footnote373"><sup class="sml">373</sup></a>, +car je fus élevé dans un presbytérianisme modéré.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote373" +name="footnote373"><b>Note 373: </b></a><a href="#footnotetag373"> +(retour) </a> Les saintes prophéties sont, comme on se le rappelle, remplies de +malédictions contre la <i>fille de Sidon</i>, la superbe Tyr.</blockquote> + +<p>92. Mais, malgré ma modération et mon humilité +en fait de théologie et de métaphysique, et +bien que mon impartialité entre le Troyen et le Tyrien +soit comparable à celle d'Eldon, au milieu +d'une <i>commission lunatique</i><a id="footnotetag374" name="footnotetag374"></a> +<a href="#footnote374"><sup class="sml">374</sup></a>, mon devoir est de rappeler +à <i>John Bull</i> quelque chose de la situation politique +du pauvre monde: mon sang bouillonne en +effet comme le fond de l'Hécla, quand je vois les +hommes permettre à leurs pitoyables souverains de +violer les lois.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote374" +name="footnote374"><b>Note 374: </b></a><a href="#footnotetag374"> +(retour) </a> John Scott, lord Eldon, aujourd'hui chancelier d'Angleterre, faisait +partie de la commission chargée de décider si le roi Georges III était +vraiment fou et s'il était nécessaire d'établir une régence.</blockquote> + +<p>93. Mais si parfois je fais intervenir la religion, +la politique et les politiques, ce n'est pas seulement +pour donner à mes chants plus de variété, c'est encore +afin de servir les intérêts de la morale. Ma +tâche est de redresser la société et de ranimer un +peu cette languissante rosse<a id="footnotetag375" name="footnotetag375"></a> +<a href="#footnote375"><sup class="sml">375</sup></a>. Or, maintenant, +afin d'offrir quelque chose pour tous les goûts, nous +allons essayer l'emploi du merveilleux,</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote375" +name="footnote375"><b>Note 375: </b></a><a href="#footnotetag375"> +(retour) </a> Nous n'avons pu traduire ici l'image que le poète emploie: + +<div class="poem"><div class="stanza"> + <p class="i4"> <i>My business is to</i> dress <i>society</i></p> +<p><i>And stuff with sage the very verd and goose</i>.</p> +</div></div> + +<p>C'est-à-dire: «Mon affaire est d'<i>accommoder</i> la société et de relever +avec de la <i>sauge</i> ce parfait oison.» <i>Sage</i> se prend ici pour <i>sauge</i> et +pour <i>sage conseil</i>.</p></blockquote> + +<p>94. Et je renonce à toute espèce d'argumentation: +dès à présent, nulle tentation ne me décidera à m'écarter +en rien de mon sujet.--Oui, je me voue à +une réforme décidée. Je ne sais pas, d'ailleurs, +comment on a pu jamais dire qu'il était dangereux +de trop écouter la voix de ma muse;--je la crois +aussi inoffensive que tant d'autres qui se fatiguent +plus pour amuser moins qu'elle.</p> + +<p>95. Lecteur rechigné! avez-vous jamais vu un +revenant? Non. Vous en avez, je suppose, entendu +parler?--Eh! bien, silence! ne regrettez pas le +tems que je vous ai déjà fait perdre, car je vais vous +offrir l'heureuse occasion d'en voir un. Et n'allez +pas croire que je veuille plaisanter en pareille matière, +et tarir par le ridicule, cette source de sublime +et de mystère:--j'y crois (et j'ai pour cela de +bonnes raisons) très-sérieusement.</p> + +<p>96. Sérieusement? vous riez;--libre à vous, mais +je ne vous imiterai pas: quand je ris, il faut que +ce soit de bon cœur; autrement, je ne l'essaie pas. +Je crois, dis-je, qu'il est un endroit ordinairement +fréquenté par les esprits. Et lequel? Je ne veux pas +le dire, parce que je voudrais plutôt mille fois en +perdre le souvenir. <i>Les ombres peuvent glacer l'ame +de Richard</i><a id="footnotetag376" name="footnotetag376"></a> +<a href="#footnote376"><sup class="sml">376</sup></a>. En un mot, j'ai là-dessus à peu près les +mêmes terreurs que le philosophe de Malmesbury<a id="footnotetag377" name="footnotetag377"></a> +<a href="#footnote377"><sup class="sml">377</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote376" +name="footnote376"><b>Note 376: </b></a><a href="#footnotetag376"> +(retour) </a> Voyez la grande et admirable scène de <i>Richard III</i>, acte <span class="sc">v</span >, scène 3. +«Par l'apôtre Paul, les ombres ont frappé cette nuit l'ame de Richard +de plus de terreurs que ne pourraient le faire dix mille soldats armés +à toute épreuve et conduits par le maigre Richmont. Il n'est pas encore +jour!»</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote377" +name="footnote377"><b>Note 377: </b></a><a href="#footnotetag377"> +(retour) </a> Hobbes qui, doutant de sa propre ame, faisait aux ames des autres +l'honneur d'esquiver leurs visites, dont il avait quelque terreur.<span class="rig"> + (<i>Note de Lord Byron</i>.)</span><br><br></blockquote> + +<p>97. En ce moment, la nuit (car je chante la nuit, +tantôt en hibou et tantôt en rossignol) est obscure, +et l'oiseau plaintif de la sage Minerve râle à mes +oreilles son hymne discordant. Les grimaces des +vieux portraits semblent se détacher des vieilles murailles +où ils sont suspendus;--je prie le ciel de +rendre leurs regards moins hideux!--Les cendres +mourantes se raniment dans le foyer, je crains bien +d'avoir trop prolongé ma veille.</p> + +<p>98. Ainsi, quoique je n'aie aucunement l'habitude +de rimer en plein jour,--quand j'ai autre chose +à penser, si jamais je pense,--je dis que les légers +frissons que me fait éprouver la nuit, me décident +à remettre à demain midi un sujet qui ne doit, hélas! +enfanter que des ombres.--Mais ayant de me +taxer de préjugés superstitieux, il faudrait vous +mettre absolument à ma place.</p> + +<p>99. La vie plane entre deux mondes, telle qu'une +étoile sur les bords de l'horizon, entre la nuit et le +matin. Combien nous sommes peu instruits de notre +état actuel et de notre future existence! L'éternel +océan du tems roule et emporte au loin nos bulles; +les vieilles crèvent, de nouvelles surgissent, détachées +de l'écume des siècles, et cependant les tombeaux +des empires glissent semblables à quelques +vagues fugitives.</p> + +<br><br> +<hr> +<h2><i>Chant Seizième</i>.</h2> +<hr class="short"> +<br> + + +<p>1. Les anciens Perses apprenaient trois choses +utiles; à tirer de l'arc, à monter à cheval et à dire +la vérité. C'est ainsi que fut élevé Cyrus, le meilleur +des rois,--et depuis, la jeunesse moderne a +adopté la même discipline. A leurs arcs ils ont, en +général, deux cordes; ils courent à cheval sans peine +et sans effroi; ils sont peut-être moins disposés à +parler sincèrement, mais en revanche ils font des +courbettes mieux que personne<a id="footnotetag378" name="footnotetag378"></a> +<a href="#footnote378"><sup class="sml">378</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote378" +name="footnote378"><b>Note 378: </b></a><a href="#footnotetag378"> +(retour) </a> Byron dit: «Ils tirent de plus longs <i>arcs</i> que jamais!» <i>Draw bow</i> +signifie, en anglais, <i>tirer de l'arc et faire la révérence</i>.</blockquote> + +<p>2. La cause effective--ou défective,--car il en +est nécessairement une,--est ce que je n'ai pas le +tems de vous expliquer. Je dirai seulement, à ma +propre gloire, qu'en dépit de ses folies et de ses +imperfections, sous certains rapports, ma muse est, +de toutes les muses que je connais, celle qui a mis +dans ses fictions le plus de sincérité.</p> + +<p>3. Et comme elle traite de tout et ne fait <i>retraite</i> +devant aucune proposition, cette épopée renfermera +un abîme des conceptions les plus rares et que partout +ailleurs vous chercheriez en vain. Quelque +amertume est, à la vérité, mêlée à son miel; mais +c'est avec tant de discrétion, qu'au lieu de songer +à vous en plaindre vous devez vous émerveiller qu'il +y en ait si peu dans un traité <i>de rebus cunctis et quibusdam +aliis</i>.</p> + +<p>4. Mais toutes les vérités qu'elle a déjà pu exprimer +ne sont rien auprès de celle qui lui reste à raconter; +J'ai dit que c'était une histoire de revenant,--comment +donc? Tout ce que je sais, c'est que rien +n'est plus réel. Avez-vous, en effet, exploré les limites +de la vallée où se tiennent tous les anciens habitans +de la terre? Il est tems enfin de confondre tous +ces écoliers d'incrédulité, comparables à ceux qui +niaient les calculs de Christophe Colomb.</p> + +<p>5. Il est aujourd'hui certaines gens qui nous citent +avec déférence les chroniques de Turpin et de Geoffroy +de Montmouth, historiens dont la supériorité +est surtout incontestable en matières miraculeuses: +mais saint Augustin doit avoir la priorité sur eux, +lui qui prescrit à tous les hommes de croire l'impossible +<i>par cette raison-là même</i>. Écrivailleurs, +éplucheurs, ergoteurs, que pouvez-vous répondre, +dites-moi, au <i>quia impossible</i>?</p> + +<p>6. Cessez donc, ô mortels, de chicaner. Croyez: +s'il s'agit d'une chose peu probable, vous y êtes +obligés; et si elle est absurde, tous vos doutes doivent +disparaître. Mieux vaut, d'ailleurs, ajouter à +tous les récits une foi inébranlable. Et je ne parle +pas ici pour rappeler profanément les saints mystères, +adoptés comme évangile par tous les sages et +tous les justes; mystères d'autant mieux enracinés, +que, comme toutes les vérités, on les a contestés +davantage;</p> + +<p>7. Je prétends seulement remarquer, avec Johnson, +que tous les peuples, depuis quelque six-mille ans, +ont cru que les morts revenaient, à certains intervalles, +nous visiter, et ce qui dans cette étrange +opinion est surtout étrange, c'est que la raison a +beau nous en montrer l'absurdité, nous sentons toujours +en nous, le nie qui voudra, quelque chose +qui l'appuie plus fortement encore.</p> + +<p>8. Le dîner et la soirée n'étaient déjà plus; on +avait fait au souper beaucoup d'honneur et aux dames +beaucoup de complimens; les convives défilaient +l'un après l'autre;--les chants et les danses étaient +expirés; les dernières robes légères étaient évanouies +comme ces transparens nuages qui se perdent dans +le ciel: rien, enfin, dans le salon, ne rivalisait +plus d'éclat avec les mourans flambeaux--et les +furtifs rayons de la lune.</p> + +<p>9. La fin d'un jour de fête est comme un dernier +verre de Champagne dépouillé de la pétillante mousse +qui en avait égayé la première rasade;--ou comme +un système tout-à-coup bronchant sur un doute; ou +comme une bouteille d'eau de soude dont la saveur +et la vertu sont à demi éventées; ou comme un flot +que la tempêté a séparé de la vague et qui n'est plus +animé par le vent;</p> + +<p>10. Ou comme un opiat<a id="footnotetag379" name="footnotetag379"></a> +<a href="#footnote379"><sup class="sml">379</sup></a> qui vous trouble ou vous +enlève entièrement le sommeil; ou comme...;--enfin, +comme rien de ce que je connais, si ce n'est +elle-même.--Il en est ainsi de la vie, nulles comparaisons +ne peuvent en donner une juste idée; ou +de la pourpre tyrienne, on ignore absolument si +elle empruntait sa couleur à quelquecoquillage ou à la cochenille<a id="footnotetag380" name="footnotetag380"></a> +<a href="#footnote380"><sup class="sml">380</sup></a>. Puisse, comme la robe des Tyriens, +celle des tyrans être bientôt oubliée<a id="footnotetag381" name="footnotetag381"></a> +<a href="#footnote381"><sup class="sml">381</sup></a>!</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote379" +name="footnote379"><b>Note 379: </b></a><a href="#footnotetag379"> +(retour) </a> Les potions opiacées sont, en général, destinées à rendre le sommeil +à ceux qui en sont privés.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote380" +name="footnote380"><b>Note 380: </b></a><a href="#footnotetag380"> +(retour) </a> On dispute encore sur la composition de l'ancienne pourpre de +Tyr; on n'ose décider entre une sorte de coquillage, la cochenille ou le +kermès;--on n'est même pas d'accord sur sa couleur: les uns disent +qu'elle était pourpre, les autres écarlate. Moi, je ne dis rien. +(<i>Note de Lord Byron</i>.)</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote381" +name="footnote381"><b>Note 381: </b></a><a href="#footnotetag381"> +(retour) </a> M.A.P. a vu dans le dernier vers de cette strophe: «<i>encore</i> une +allusion à la <i>couleur</i> des précieuses ridicules de l'Angleterre.» J'avoue +que je ne m'en serais jamais douté.</blockquote> + +<p>11. Après l'ennui de s'habiller pour un rout ou un +bal, vient celui de se déshabiller; notre robe de +chambre est une sorte de tunique de Nessus, qui +nous rappelle des pensées aussi jaunes et moins pures +que l'ambre<a id="footnotetag382" name="footnotetag382"></a> +<a href="#footnote382"><sup class="sml">382</sup></a>. Titus s'écriait douloureusement: <i>J'ai +perdu ma journée</i>! mais, dans toutes nos nuits et +journées (j'ai cependant conservé de quelques-unes +un souvenir assez flatteur), je voudrais bien savoir +ce que nous avons gagné.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote382" +name="footnote382"><b>Note 382: </b></a><a href="#footnotetag382"> +(retour) </a> De même que le vert est admis pour symbole d'espérance, le blanc, +de pureté, le noir, de deuil, etc., on peut dire que le jaune est celui +du <i>désappointement</i>, et c'est peut-être la couleur la plus expressive +de toutes.</blockquote> + +<p>12. En se retirant pour reposer, Juan se sentait +inquiet, agité et soucieux; il pensait aux yeux d'Aurora +Raby, plus brillans que ne les avait trouvés +Adeline. Sans doute, s'il eût bien sondé les plaies de +son cœur, il se fût mis à philosopher; car c'est une +grande ressource qui ne nous manque jamais, tant +que nous n'en avons aucun besoin: mais en ce cas, +Juan ne pouvait que soupirer.</p> + +<p>13. Il soupira donc.--Une autre ressource à sa +disposition, c'était la pleine lune, où sont déposés +tous nos soupirs<a id="footnotetag383" name="footnotetag383"></a> +<a href="#footnote383"><sup class="sml">383</sup></a>; et justement alors, son orbe chaste +et lumineux se montrait aussi peu voilé que le permettait +la lourde atmosphère de la Grande-Bretagne. +L'ame de Juan était dans les dispositions les plus +favorables pour la saluer dignement de l'apostrophe +<i>ô toi</i>! ce tuisme des égoïstes amans, qu'il est impossible +d'expliquer, à moins de se mettre à leur +place<a id="footnotetag384" name="footnotetag384"></a> +<a href="#footnote384"><sup class="sml">384</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote383" +name="footnote383"><b>Note 383: </b></a><a href="#footnotetag383"> +(retour) </a> <i>Le lagrime e i sospiri degli amanti</i>, etc. (Voyez <i>Orlando furioso</i>, +canto <span class="sc">xxxiv</span >, str. 75.)</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote384" +name="footnote384"><b>Note 384: </b></a><a href="#footnotetag384"> +(retour) </a> +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p><i>Of amatory egotism the</i> tuism,</p> +<p><i>Which furter to explain would be a</i> truism.</p> +</div></div> + +</blockquote> + +<p>14. Mais amant, poète, astronome, paysan ou +berger, tous, en la contemplant, subissent aussitôt +son influence inspiratrice. C'est pour nous une source +féconde de grandes pensées (et, si je ne me trompe, +de refroidissemens); c'est à sa lumière qu'on confie +le dépôt des plus précieux secrets; c'est elle qui +gouverne les flots de l'Océan, la cervelle des hommes +et même leurs cœurs, si l'on peut s'en rapporter +aux poètes.</p> + +<p>15. Juan se sentait tant soit peu rêveur et incliné +vers la contemplation plutôt que vers son oreiller. +Dans la chambre gothique où il était retiré, le bruit +saccadé de la chute d'eau se faisait entendre au milieu +des mystérieuses impressions de la nuit<a id="footnotetag385" name="footnotetag385"></a> +<a href="#footnote385"><sup class="sml">385</sup></a>; sous +sa fenêtre gémissaient (nécessairement) les branches +ondulées d'un saule. Il se mit donc à contempler la +cascade, qui tantôt éclatait--et tantôt se perdait +dans l'ombre.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote385" +name="footnote385"><b>Note 385: </b></a><a href="#footnotetag385"> +(retour) </a> Voyez ch. <span class="sc">xiii</span >, strophe 63.</blockquote> + +<p>16. Sur la table ou sur la toilette (je ne puis exactement +dire <i>laquelle</i>, et j'en fais la remarque, parce +que je tiens excessivement à l'exactitude) brûlait vivement +une lampe; pour lui, il était appuyé dans +le creux d'une niche qui conservait encore de nombreux +ornemens gothiques, des pierres ciselées, des +vitraux peints et tout ce que le tems avait épargné +dans le manoir de nos ancêtres.</p> + +<p>17. Puis, comme la nuit était claire, bien que +froide, il ouvrit la porte de sa chambre, et s'avança +dans une galerie d'une sombre teinte, d'une longue +dimension, et tapissée de vieilles et précieuses peintures +représentant d'héroïques chevaliers et des dames +chastes, comme le sont toujours les personnes de +haut rang. Mais, à travers de sombres lueurs, les +portraits des morts ont quelque chose de glacial, de +terrible et de fantastique.</p> + +<p>18. Vous diriez que la lune a rendu la vie aux +formes refrognées des chevaliers et des saints que +la peinture a reproduits: et quand vous faites un pas, +en avant ou en arrière, vous croyez, au faible écho +de votre propre marche,--entendre des voix sortir +de la tombe, et des revenans, gracieux ou horribles, +s'élancer de la toile qui gardait leur triste effigie, +pour vous demander comment vous osez ouvrir les +yeux dans un endroit où tout devrait dormir, excepté +la mort.</p> + +<p>19. A la lumière des étoiles, le pâle sourire des +beautés, charme d'un autre siècle et maintenant +renfermées dans la tombe, semble se ranimer; leurs +tresses inhumées flottent le long de la toile; leurs +yeux étincellent, en se portant sur les vôtres, comme +dans certains douloureux songes, ou comme les stalactites +d'une obscure caverne; mais leurs fantastiques +regards expriment toujours la mort. Un portrait +lui-même est déjà le passé, et avant que le +cadre n'en soit doré, celui qu'il représente a cessé +d'être le même.</p> + +<p>20. Juan méditait sur l'inconstance ou sur sa maîtresse,--deux +termes synonymes,--et rien, si ce +n'est l'écho de ses soupirs et de ses pas, n'interrompait +le silence de l'antique manoir; quand tout-à-coup +il entendit ou crut entendre à ses côtés un +<i>agent</i> surnaturel,--ou peut-être une souris, maudit +animal dont le grignotement, sous la tapisserie, +trouble et embarrasse souvent tant de personnes.</p> + +<p>21. Ce n'était pas une souris; mais, ô ciel! un +moine accoutré d'un capuchon, d'un chapelet et +d'une robe noire, tantôt apparaissait dans un rayon +de lune et tantôt se perdait dans les ombres. Il semblait +marcher péniblement, et pourtant sans bruit: +ses vêtemens seuls faisaient entendre un léger murmure, +et ses mouvemens étaient fantastiques et silencieux +comme ceux des prophétiques sœurs<a id="footnotetag386" name="footnotetag386"></a> +<a href="#footnote386"><sup class="sml">386</sup></a>. En +passant devant Juan, il fixa sur lui, sans s'arrêter, +un oeil étincelant.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote386" +name="footnote386"><b>Note 386: </b></a><a href="#footnotetag386"> +(retour) </a> <i>The sisters</i> weirds. Les sorcières de Macbeth.</blockquote> + +<p>22. Juan resta pétrifié: il avait bien entendu quelque +chose d'un revenant qui circulait dans ces vieilles +galeries, mais, ainsi que la plupart des hommes, +il regardait ces rumeurs comme l'effet des impressions +que produisent de semblables lieux. C'est une +sorte de coin frappé dans les hôtels<a id="footnotetag387" name="footnotetag387"></a> +<a href="#footnote387"><sup class="sml">387</sup></a> délabrés de la +superstition, et donnant cours, non pas à quelque +précieux métal, mais à des ombres aussi rarement +vues que l'or représenté par le papier. Mais Juan +en <i>voyait</i>-il une enfin, ou n'était-ce qu'une vapeur +vaine?</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote387" +name="footnote387"><b>Note 387: </b></a><a href="#footnotetag387"> +(retour) </a> <i>The mint</i>, la monnaie, l'hôtel des monnaies.</blockquote> + +<p>23. Une, deux et trois fois passa et repassa devant +lui l'habitant des airs, de la terre, du ciel ou de +quelque autre lieu: Juan le regardait avec de grands +yeux, mais sans pouvoir parler ou faire un seul +geste. Il restait immobile comme une statue sur son +piédestal; autour de ses tempes se hérissaient ses cheveux +comme des nœuds de serpens; en dépit de tous +ses efforts, sa langue lui refusait des paroles pour demander +à cette créature révérente ce qu'elle voulait.</p> + +<p>24. La troisième fois, après une pause encore +plus longue, le fantôme se perdit;--mais où? La +galerie était longue, et rien n'obligeait à supposer +que l'évanouissement fût surnaturel. Il y avait plusieurs +portes par lesquelles, grands ou petits, les +corps pouvaient entrer ou sortir, suivant les plus +simples lois de la physique: mais il fut impossible +à Juan d'apercevoir par quelle issue le spectre s'était +évaporé.</p> + +<p>25. Il garda la même immobilité--pendant un +espace de tems qu'il ne put déterminer, mais qui +lui parut un siècle:--toujours écoutant et anéanti, +ses yeux restaient fixés sur le point où d'abord s'était +agité le fantôme. Enfin, il rappela par degrés +son énergie; il eût volontiers attribué à un songe ce +qu'il venait de voir, mais il ne se réveillait toujours +pas; il sentait qu'il n'avait pas cessé d'avoir les yeux +ouverts, et il se décida à retourner à sa chambre, +laissant en chemin la moitié de ses forces.</p> + +<p>26. Tout y était comme il l'avait laissé: son +flambeau brûlait encore, et non pas d'une flamme +<i>bleue</i>, comme ces flambeaux plus <i>modestes</i> dont l'éclat +est toujours entouré d'une sympathique fumée<a id="footnotetag388" name="footnotetag388"></a> +<a href="#footnote388"><sup class="sml">388</sup></a>. +Il se frotta les yeux, ils ne refusèrent pas leur service; +il prit un ancien journal, le journal lui parut +extrêmement lisible; il y lut un article dirigé contre +le roi, et un second qui renfermait l'emphatique +éloge du <i>cirage patenté</i>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote388" +name="footnote388"><b>Note 388: </b></a><a href="#footnotetag388"> +(retour) </a> Allusion aux <i>bas-bleus</i>.</blockquote> + +<p>27. Cela sentait bien notre monde; pourtant sa +main tremblait encore. Il ferma sa porte, et, après +avoir lu un paragraphe relatif, je crois, à Horne +Tooke<a id="footnotetag389" name="footnotetag389"></a> +<a href="#footnote389"><sup class="sml">389</sup></a>, il se déshabilla et se mit tranquillement au +lit. Appuyé nonchalamment sur son oreiller, il repaissait +encore son imagination de ce qu'il avait vu. +Enfin, sans avoir pris d'opiat, il s'assoupit par degrés +et s'endormit profondément.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote389" +name="footnote389"><b>Note 389: </b></a><a href="#footnotetag389"> +(retour) </a> Horne Tooke fut implique, en 1794, dans une conspiration contre +le gouvernement, et dut alors son acquittement à l'effet que produisit +une brochure du célèbre Godwin.</blockquote> + +<p>28. Il s'éveilla de bonne heure: comme on peut +le supposer, ce fut pour méditer sur la visite ou vision +qu'il avait eue, et pour décider s'il ferait bien +d'en parler, au risque d'être plaisanté sur sa superstition. +Plus il réfléchissait, plus son esprit devenait +irrésolu: cependant son valet, dont l'exactitude était +grande, parce que son maître ne se contentait pas +à moins, frappa à sa porte, pour l'avertir qu'il était +tems de se lever.</p> + +<p>29. Il s'habilla donc. Il avait, comme tous les +jeunes gens, l'habitude de prendre quelque soin de +sa toilette; mais ce matin-là il n'y consacra que peu +d'instans: sa glace même fut à peine consultée; ses +cheveux tombèrent sur son front en boucles négligées; +son habit ne reçut pas le pli accoutumé, et le +<i>nœud gordien</i><a id="footnotetag390" name="footnotetag390"></a> +<a href="#footnote390"><sup class="sml">390</sup></a> de sa cravate lui-même fut jeté trop +de côté, de plus de la largeur d'un cheveu.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote390" +name="footnote390"><b>Note 390: </b></a><a href="#footnotetag390"> +(retour) </a> Voyez l'<i>Art de mettre sa cravate</i>, dont les journaux français ont +rendu le compte le plus favorable.</blockquote> + +<p>30. Quand il descendit dans le salon, il s'assit, +d'un air rêveur, devant une tasse de thé qu'il n'aurait +peut-être pas reconnu, si la liqueur, en lui brûlant +les lèvres, ne l'eût forcé de recourir à sa cuiller. +Telle était sa distraction, qu'il était impossible de +ne pas l'attribuer à <i>quelque chose</i>;--Adeline s'en +aperçut la première;--mais <i>qu'était-ce</i>? elle ne le +devinait pas.</p> + +<p>31. Elle le regarda, le vit pâle et devint elle-même +aussi pâle que lui. Elle se hâta de baisser les +yeux et de murmurer quelques mots que mon récit +s'abstiendra de transmettre. Cependant lord Henry +remarquait que les <i>tartines</i> étaient mal beurrées; la +duchesse de Fitz-Fulke, tout en jouant avec son +voile, le lorgnait avec curiosité, mais ne prononçait +pas un mot; et les grands yeux noirs d'Aurora +Raby se fixaient également sur lui avec un air de +surprise tranquille.</p> + +<p>32. Enfin, la belle Adeline voyant que Juan conservait +toujours la même froideur silencieuse, et que +tout le monde, plus ou moins, en paraissait étonné, +lui demanda <i>s'il était malade</i>. Il tressaillit et répondit: +«Oui,--non, un peu, oui». Le médecin de +la maison était un docte personnage: comme il se +trouvait là, il exprima le désir de lui tâter le pouls +et de reconnaître la maladie; mais Juan s'empressa +de dire «<i>qu'il se trouvait parfaitement bien</i>,</p> + +<p>33. «<i>Fort bien, bien, mal</i>.» Ces réponses n'étaient +pas claires, et cependant ses yeux, quoique +voilés par une apparence de délire, semblaient en +garantir la sincérité; son esprit était certainement +oppressé d'une maladie soudaine, mais peu sérieuse. +Et comme il n'avait pas l'air de vouloir dire ce qu'il +éprouvait, on avait lieu de croire que ce n'était pas +un médecin dont il avait besoin.</p> + +<p>34. Cependant, lord Henry avait pris son chocolat +et les tartines dont il avait commencé par se +plaindre. Il remarqua que Juan n'avait pas aussi +bonne mine qu'à l'ordinaire, chose singulière, puisque +le tems n'avait pas cessé d'être beau. Et s'adressant +à la duchesse de Fitz-Fulke, il demanda à <i>sa +grâce</i>, si elle n'avait pas reçu de récentes nouvelles +du duc. <i>Sa grâce</i> répondit que <i>sa grâce</i> souffrait légèrement +de quelques faibles et héréditaires accès +de goutte, cette rouille des articulations aristocratiques.</p> + +<p>35. Henry se retourna alors vers Juan, et lui +exprima quelques mots de condoléance. «Vous regardez, +dit-il, comme si votre sommeil avait été interrompu +par le moine noir du temps passé.--Quel +moine»? s'écria Juan en faisant de son mieux +pour répondre à cette question d'un air tranquille ou +insouciant; mais ses efforts ne l'empêchèrent pas de +devenir encore plus pâle.</p> + +<p>36. «Oh! vous n'avez donc jamais entendu parler +du moine noir, le revenant du château?--Non, +sur mon honneur.--Comment! La renommée,--mais +vous savez que la renommée ment +quelquefois,--raconte, à ce propos, une vieille +histoire telle quelle. Mais soit qu'avec le tems le +fantôme devienne plus réservé, soit que nos pères +aient eu des yeux plus pénétrans en pareille matière, +il est au moins certain, malgré l'espèce de +croyance qu'on ajoute à ses visites, que le moine +ne s'est pas souvent montré dans ces derniers tems.</p> + +<p>37. «La dernière fois ce fut....--Oh! je vous +en prie,» interrompit Adeline (elle observait attentivement +les traits de Juan, et, d'après leur altération +progressive, elle conjecturait déjà qu'il pouvait +exister quelques rapports entre son trouble et la +légende), «si vous avez l'intention de badiner, +choisissez quelque sujet plus nouveau; on a déjà +répété bien des fois ce conte, et en vieillissant il +n'en est pas devenu meilleur.--</p> + +<p>38. «Badiner! reprit milord; mais, Adeline, ne +vous rappelez-vous pas que nous-mêmes, c'était +dans notre lune de miel, nous vîmes.....--Eh! +bien, peu importe; il y a déjà si long-tems de cela! +au reste, écoutez, je vais vous donner la musique +de cette histoire.» Alors, avec la grâce de Diane +lorsqu'elle tend son arc, elle saisit sa harpe: à peine +touchées, les cordes semblèrent s'animer d'elles-mêmes, +et d'un ton plaintif elle commença à préluder +sur l'air: <i>Il était un frère des ordres gris</i>.</p> + +<p>39. «Mais, dit Henry, donnez-nous les paroles +que vous avez faites sur cet air; car Adeline est à +demi poète,» ajouta-t-il en souriant vers ceux qui +se pressaient autour d'elle. Personne, dès-lors, ne +pouvait plus se défendre d'appuyer les instances du +mari et de témoigner le désir de juger de trois talens +ni plus ni moins réunis;--le chant, les paroles +et la harpe, talens qu'on ne peut guère rencontrer +dans une femme sans mérite.</p> + +<p>40. Après quelques ravissantes hésitations,--charme +ordinairement employé par nos mélodieuses +enchanteresses, et dont elles ont même l'air (je ne +sais pourquoi) de ne pouvoir se dispenser,--la +belle Adeline inclina d'abord ses yeux vers la terre; +puis, les enflammant d'une inspiration soudaine, +elle maria sa douce voix aux lyriques accords et chanta +avec une grande simplicité (mérite d'autant plus +précieux, que nous le retrouvons plus rarement)</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p class="i10">I.</p> +<br> +<p> Oh! gardez-vous du triste frère</p> +<p>Qui, dans la brise de minuit,</p> +<p>Vient, soit en corps, soit en esprit,</p> +<p>Ici marmotter sa prière.</p> +<p>Au tems où de ce vieux manoir</p> +<p>S'empara lord Amundeville,</p> +<p>Il ne quitta pas cet asile.--</p> +<p>Gardez-vous bien du moine noir.</p> +<br> +<p class="i10">II.</p> +<br> +<p> Devant la redoutable épée</p> +<p>De milord et des gens du roi,</p> +<p>Ses compagnons remplis d'effroi</p> +<p>Ont abandonné la contrée;</p> +<p>Mais lui seul ose chaque soir</p> +<p>Visiter encor l'abbaye:</p> +<p>Cependant il n'est plus en vie.--</p> +<p>Gardez-vous bien du moine noir.</p> +<br> +<p class="i10">III.</p> +<br> +<p> Ici, quand d'un noble hyménée</p> +<p>On doit former le nœud charmant,</p> +<p>Il passe d'un air menaçant</p> +<p>Sur le lit de la fiancée.</p> +<p>Tranquillement il vient s'asseoir,</p> +<p>Quand un lord ferme la paupière,</p> +<p>Sur son monument funéraire.--</p> +<p>Gardez-vous bien du moine noir.</p> +<br> +<p class="i10">IV.</p> +<br> +<p> Le premier il donne l'alarme</p> +<p>Des maux qui doivent arriver;</p> +<p>La naissance d'un héritier</p> +<p>Semble lui coûter une larme.</p> +<p>Son capuchon laisse entrevoir</p> +<p>Un œil qui tristement scintille:</p> +<p>Comme ceux d'un fantôme il brille.--</p> +<p>Gardez-vous bien du moine noir.</p> +<br> +<p class="i10">V.</p> +<br> +<p> Oh! gardez-vous du triste frère,</p> +<p>Car seul il est notre seigneur:</p> +<p>Des saints il est le successeur</p> +<p>Et l'héritier du monastère.</p> +<p>Le jour il n'a pas de pouvoir,</p> +<p>Mais pendant la nuit il commande.</p> +<p>Est-il un vassal qui prétende</p> +<p>Rire des droits du moine noir?</p> +<br> +<p class="i10">VI.</p> +<br> +<p> Quand il marche de salle en salle,</p> +<p>Vous le rencontrez sans danger;</p> +<p>Mais tremblez de l'interroger!</p> +<p>Sa voix est lente et sépulcrale.</p> +<p>Pour l'éloigner de ce manoir,</p> +<p>De Dieu fléchissons la colère;</p> +<p>Et puisse notre humble prière</p> +<p>Ouvrir le ciel au moine noir!</p> +</div></div> + +<p>41. La voix de la dame expira, et les frémissantes +cordes se calmèrent dès qu'une main savante eut +cessé de les animer. Il y eut alors, comme c'est assez +l'usage après un chant, un moment de silence; puis +le cercle exprima vivement son admiration, et loua +avec enthousiasme et politesse la pureté de la voix, +le mérite de l'expression et de l'exécution, au grand +embarras de la timide cantatrice.</p> + +<p>42. Puis la belle Adeline continua à préluder +pour sa propre satisfaction, et d'un air d'insouciance: +on eût dit qu'elle n'estimait un pareil talent que +comme un agréable passe-tems. Elle le cultivait quelquefois +<i>sans</i> prétention, où plutôt <i>avec</i> la prétention +de montrer dédaigneusement ce qu'elle pourrait exécuter, +si elle voulait s'en donner la peine.</p> + +<p>43. Mais (gardons-nous de le dire tout haut) +c'était--pardonnez-moi la citation pédantesque--fouler +aux pieds l'orgueil de Platon avec un orgueil +plus insupportable encore, comme le fit un certain +jour le cynique Diogène. Il avait espéré mortifier le +sage, ou du moins éveiller sa colère philosophique, +à propos d'un tapis gâté;--mais l'<i>abeille attique</i> fut +assez consolée par sa propre repartie<a id="footnotetag391" name="footnotetag391"></a> +<a href="#footnote391"><sup class="sml">391</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote391" +name="footnote391"><b>Note 391: </b></a><a href="#footnotetag391"> +(retour) </a> C'était, je crois, un tapis que souillait un jour Diogène, en disant: +«C'est ainsi que je foule aux pieds l'orgueil de Platon!--Avec plus +d'orgueil encore,» répondit l'autre. Mais comme les tapis sont destinés +à être foulés aux pieds, il est probable que ma mémoire est en défaut et +que c'était une robe, une tapisserie, une couverture de table ou quelque +autre précieux meuble peu usité chez les Cyniques.</blockquote> + +<p>44. Ainsi, Adeline (en faisant avec aisance toutes +les <i>difficultés</i> que les dilettanti font avec parade) +voulait ravaler leur espèce de <i>demi-profession</i>; car +la musique devient quelque chose de tel quand on +s'y livre trop exclusivement; et vous serez de mon +avis si jamais vous avez entendu roucouler miss ceci, +miss cela, lady cette autre, pour la plus grande satisfaction +de la compagnie--ou de leur mère.</p> + +<p>45. Oh! qu'elles sont longues, les soirées de <i>duos</i>, +de <i>trios</i>, d'<i>admirations</i> et de <i>ravissemens</i>! Combien, +en pareil cas, de <i>mamma mia</i>, d'<i>amor mio</i>, de <i>tanti +palpiti</i>, de <i>lasciami</i> et de tremblotans <i>addio</i>, dans +les salons de la nation, <i>comme on sait</i>, la plus musicale +de la terre! sans compter le <i>tu mi chamas</i> de +Portugal, destiné à flatter nos oreilles dans le cas +où l'Italie seule ne pourrait y parvenir<a id="footnotetag392" name="footnotetag392"></a> +<a href="#footnote392"><sup class="sml">392</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote392" +name="footnote392"><b>Note 392: </b></a><a href="#footnotetag392"> +(retour) </a> Je me souviens qu'un jour la mairesse d'une ville de province, tant +soit peu ennuyée de cette longue exécution de musique étrangère, ne +put s'empêcher d'interrompre assez impoliment les bravos d'un auditoire +compétent,--compétent, c'est-à-dire, en fait de musique;--car, +indépendamment de la difficulté du langage, les paroles étaient entièrement +défigurées par celles qui les chantaient (c'était d'ailleurs quelques +années avant la paix et avant que tout le monde n'eût voyagé. J'étais +encore au collége). Cette mairesse s'écria donc brusquement: «Grand +merci de vos Italiens; pour ma part, je préfère de beaucoup une simple +ballade.» Un jour, grâces à Rossini, tout le monde reviendra au même +avis. Eût-on jamais cru qu'il serait le successeur de Mozart? Je ne hasarde +cela, au reste, qu'avec défiance, étant un admirateur vif et sincère de la +musique italienne en général et de celle de Rossini, sous plusieurs rapports; +mais nous pouvons du moins en dire, avec le connaisseur de tableaux, +dans <i>le Vicaire de Wakefield</i>: «Cette peinture vaudrait mieux, +si le peintre y avait consacré plus de tems.» +(<i>Note de Lord Byron</i>.)</blockquote> + +<p>46. Adeline admirait également les airs de <i>bravoure</i> +de Babylone<a id="footnotetag393" name="footnotetag393"></a> +<a href="#footnote393"><sup class="sml">393</sup></a>, et ces touchantes et patriotiques +ballades de la <i>verte Érin</i> et de la <i>grise Écosse</i>, +qui reproduisent si bien <i>Lochaber</i> à l'imagination de +ceux qui parcourent les continens et les mers Atlantiques, +et qui, véritable calenture musicale, ont le +pouvoir de rendre pour un instant aux montagnards +leur patrie, leur douce patrie, que peut-être ils ne +doivent plus revoir.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote393" +name="footnote393"><b>Note 393: </b></a><a href="#footnotetag393"> +(retour) </a> C'est encore l'usage, en Angleterre, d'appeler, sérieusement ou ironiquement, +toutes les vanités de la mode la prostituée de Babylone.</blockquote> + +<p>47. Elle avait aussi un léger reflet de <i>bleue</i>; elle +était capable de trouver des rimes et de composer +plus de vers qu'elle n'en écrivait; dans l'occasion, +elle pouvait lancer une épigramme, comme chacun +doit le faire, sur ses meilleures amies: mais enfin +elle était bien éloignée de ce sublime et parfait azur, +devenu la couleur dominante; elle poussait même la +faiblesse jusqu'à regarder Pope comme un grand +poète, et qui pis était, elle ne rougissait pas de le +dire.</p> + +<p>48. Aurora,--puisque nous en sommes sur le +<i>goût</i>, ce thermomètre qui sert aujourd'hui à marquer +les degrés de capacité de chaque caractère,--était, +si je ne me trompe, plus <i>Shakspearienne</i>. Le +plus souvent ses pensées portaient sur des mondes +au-delà du triste désert de notre monde: elle nourrissait +même en elle un foyer de sensibilité capable +de supporter des méditations profondes et infinies, +mais silencieuses comme l'espace.</p> + +<p>49. Il n'en était pas ainsi de sa gracieuse, et pourtant +moins gracieuse <i>grâce</i>, la duchesse de Fitz-Fulke. +L'esprit de cette Hébé déjà mûre, en supposant +qu'elle en eût, était parfaitement modelé sur sa +physionomie qui, avouons-le, avait un charme séducteur. +On pouvait bien y reconnaître un léger +penchant à la méchanceté,--mais ce n'était rien; +peu de femmes se présentent à nous sans cette aimable +disposition, et c'est, je suppose, uniquement +dans la crainte que nous n'imaginions, auprès +d'elles, être dans le ciel.</p> + +<p>50. Je n'ai pas entendu dire qu'elle eût quelque +penchant vers la poésie, et cependant on la voyait +quelquefois lire le <i>Guide de Bath</i><a id="footnotetag394" name="footnotetag394"></a> +<a href="#footnote394"><sup class="sml">394</sup></a> et <i>le Triomphe</i><a id="footnotetag395" name="footnotetag395"></a> +<a href="#footnote395"><sup class="sml">395</sup></a> +<i>de Hayley</i>, qu'elle trouvait vraiment sublime, parce +que, ajoutait-elle, le barde avait saisi son <i>tempérament</i> +au point de prédire tout ce qu'elle avait ressenti--depuis +son mariage. Mais de tous ces vers, +ceux qu'elle estimait le plus étaient les sonnets ou les +<i>bouts rimés</i> qu'on venait à lui adresser.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote394" +name="footnote394"><b>Note 394: </b></a><a href="#footnotetag394"> +(retour) </a> Poème satirique d'Anstey.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote395" +name="footnote395"><b>Note 395: </b></a><a href="#footnotetag395"> +(retour) </a> <i>Le triomphe du tempérament</i>, de Hayley, poème didactique peu +estimé des connaisseurs en Angleterre. (Voyez <i>les Bardes anglais et +les Réviseurs écossais</i>.)</blockquote> + +<p>51. Il ne serait pas aisé de dire quel avait été le +but d'Adeline en faisant intervenir cette romance, +qui semblait avoir quelque affinité avec les impressions +nerveuses de Don Juan. Voulait-elle seulement +le faire rire de sa prétendue faiblesse? Désirait-elle, +au contraire, l'augmenter encore? Je ne puis le révéler,--du +moins pour cet instant.</p> + +<p>52. Mais bien au contraire, son effet immédiat +fut de rendre à Juan, sur lui-même, cet empire que +devraient toujours retenir les élégans qui veulent +suivre le ton de la société: quel que soit en effet le +genre en vogue, la dévotion ou le persifflage, on ne +saurait, dans les deux cas, observer trop de circonspection; +et surtout il faut avoir soin d'endosser sans +grimace le manteau de <i>dernier goût</i> que l'hypocrisie +vous prépare: autrement on s'exposerait à tomber +dans la disgrâce de tout l'aréopage féminin.</p> + +<p>53. Juan commença donc à rappeler ses esprits, +et, sans autre éclaircissement, à lancer, contre ces +sortes d'imaginations, mainte et mainte saillie. <i>Sa +grâce</i> applaudit elle-même à ces remarques, mais elle +semblait curieuse de nouvelles particularités sur la +singulière influence de ce mystérieux moine dans les +trépas et les mariages de la maison Amundeville.</p> + +<p>54. Il n'était guère possible d'apporter, sur ce +sujet, de nouvelles lumières: les uns traitaient de +superstition, et les plus timorés adoptaient aveuglément +cette tradition étrange. On avança sur ce sujet +un nombre infini de conjectures, et quand on demanda +l'avis de Juan sur une vision dont (malgré son +silence) on supposait qu'il avait été troublé, il répondit +de manière à redoubler l'incertitude des questionneurs.</p> + +<p>55. Cependant; une heure sonna, et la compagnie +songea à se disperser pour se livrer, les uns à divers +passe-tems et les autres à une inaction complète; +ceux-ci s'étonnant qu'il fût encore de si bonne heure, +et ceux-là qu'il fût si tard. Il s'agissait d'une superbe +partie;--quelques lévriers allaient être lancés +dans les terres de milord, avec un jeune cheval +de bonne race, et qui devait être accouplé au +printems prochain. Plusieurs amateurs allèrent juger +de cette course.</p> + +<p>56. Un marchand de tableaux avait en outre apporté +un Titien admirable et garanti original; mais +il était trop précieux pour pouvoir être vendu. Plus +d'un prince avait déjà vainement sondé les intentions +du possesseur, et le roi lui-même, après l'avoir +marchandé, avait, dans ces jours de maigres taxes, +estimé trop légère la liste civile (que, pour complaire +à tous ses sujets, il avait gracieusement daigné +accepter).</p> + +<p>57. Comme Henry était un connaisseur et un ami, +sinon des arts, au moins des artistes,--le marchand, +qui mettait le plus haut prix au patronage de +milord, et dont les motifs étaient tellement purs et +classiques, qu'il eût été plus volontiers le <i>donneur</i> +que le vendeur (si ses facultés le lui eussent permis), +le marchand, dis-je, avait apporté le <i>Capo d'opera</i><a id="footnotetag396" name="footnotetag396"></a> +<a href="#footnote396"><sup class="sml">396</sup></a>, +non pour lui proposer de l'acheter, mais pour avoir +son jugement,--jusqu'alors infaillible.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote396" +name="footnote396"><b>Note 396: </b></a><a href="#footnotetag396"> +(retour) </a> Chef-d'œuvre.</blockquote> + +<p>58. Il y avait un Goth moderne, c'est-à-dire un +gothique enfant de Babel, désigné sous le nom d'architecte, +dont l'emploi était de visiter ces murailles +grises qui, malgré leur énormité, pouvaient bien +être légèrement entamées par le tems. Après avoir +de fond en comble examiné l'abbaye, il produisait +le plan de bâtimens réguliers à construire et d'anciens +à culbuter: c'est ce qu'il appelait une <i>restauration</i>.</p> + +<p>59. La dépense serait une bagatelle,--un <i>rien</i>, +qu'on pouvait estimer maintenant à quelques mille +livres sterling (c'est là le refrain obligé des longues +chansons de cette sorte de gens). La somme suffirait +pour faire ressortir dans tout son éclat un édifice +non moins sublime que solide, et pour le rendre à +jamais un monument de goût exquis avec lequel lord +Henry aurait osé <i>faire du gothique avec de la monnaie +britannique</i><a id="footnotetag397" name="footnotetag397"></a> +<a href="#footnote397"><sup class="sml">397</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote397" +name="footnote397"><b>Note 397: </b></a><a href="#footnotetag397"> +(retour) </a> <i>Ausu Romano, œre Veneto</i>. Telle est l'inscription (convenable +cette fois-ci) qu'on lit sur les murs qui séparent Venise de l'Adriatique: +ces murs sont l'œuvre de Venise républicaine, mais l'inscription en est +impériale, et celui qui l'a fournie est Napoléon <i>premier</i>. Il est tems de +lui continuer ce titre...<span class="rig"> +(<i>Note de Lord Byron</i>.)</span><br><br> + +<p>(Nous ne pouvons traduire le reste.)</p></blockquote> + +<p>60. Il y avait deux légistes chargés de trouver +les moyens de lever une hypothèque qui empêchait +lord Henry de faire certaine acquisition. De plus, +ils suivaient deux procès, l'un à propos d'une redevance +seigneuriale, et l'autre relatif à la dîme, +torche que lance toujours avec succès la discorde +pour enflammer la religion, au point de la décider +à jeter <i>son</i> gage de combat, et pour <i>déchaîner</i> les +squires<a id="footnotetag398" name="footnotetag398"></a> +<a href="#footnote398"><sup class="sml">398</sup></a> contre les églises<a id="footnotetag399" name="footnotetag399"></a> +<a href="#footnote399"><sup class="sml">399</sup></a>.--Il y avait un bœuf, +un porc et un laboureur, également précieux à voir; +car le manoir de lord Henry était une sorte de musée +agricole.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote398" +name="footnote398"><b>Note 398: </b></a><a href="#footnotetag398"> +(retour) </a> Les seigneurs de campagne.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote399" +name="footnote399"><b>Note 399: </b></a><a href="#footnotetag399"> +(retour) </a> «Quand vous devriez <i>déchaîner</i> les vents et leur ordonner de combattre +contre <i>les églises</i>, répondez à ce que je vous demande.» +(<i>Macbeth</i>, acte <span class="sc">iv</span >, scène <span class="sc">i</span ><sup>re</sup>.)</blockquote> + +<p>61. Il y avait deux braconniers pris dans un piège +à loups, et qui allaient faire en prison leur convalescence. +Il y avait une jeune paysanne en guimpe +étroite et en jupon écarlate (je n'aime pas à voir +cet objet, depuis--depuis--depuis--que, dans +ma jeunesse, j'eus la maudite maladresse,--mais +heureusement j'ai, à compter de ce moment, payé +peu de <i>feus</i> à la fabrique); or, cette jupe écarlate, +quand on est assez impitoyable pour l'ouvrir, offre +le problème d'un seul être en deux personnes.</p> + +<p>62. C'est pour nous un mystère qu'un dévidoir<a id="footnotetag400" name="footnotetag400"></a> +<a href="#footnote400"><sup class="sml">400</sup></a> +dans une bouteille; nous ne pouvons expliquer comment +il y est entré et comment il en sortira: je laisse +donc ces points d'histoire naturelle à ceux qui voudront +s'occuper de les expliquer, et je me contente +de remarquer (non pas au profit du consistoire) +que lord Henry était un juge de paix, et que le constable +Stout, à la faveur d'un <i>warrant</i><a id="footnotetag401" name="footnotetag401"></a> +<a href="#footnote401"><sup class="sml">401</sup></a>, avait pris +cette gentille braconnière dans les domaines de la +nature.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote400" +name="footnote400"><b>Note 400: </b></a><a href="#footnotetag400"> +(retour) </a> <i>A reel</i>. C'est l'ustensile dont on se sert pour disposer le fil en écheveau; +il a la forme d'une croix oblongue, de trois ou quatre pouces de +largeur. En Angleterre, les charlatans font souvent le <i>tour</i> auquel le +poète fait ici allusion: ils séparent deux morceaux de bois croisés; les +rejoignent après les avoir introduits dans une bouteille, et présentent ensuite +ce <i>phénomène</i> à l'admiration des nombreux <i>cockneys</i>.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote401" +name="footnote401"><b>Note 401: </b></a><a href="#footnotetag401"> +(retour) </a> Mandat d'amener.--Il y a ici un jeu de mots sur <i>bagged</i>, qui signifie +tantôt <i>prendre</i>, et tantôt <i>rendre une femme enceinte</i>.</blockquote> + +<p>63. Les juges de paix connaissent de tous les délits +de tous les genres; leur devoir est de mettre le +gibier et les mœurs de la province à l'abri de quiconque +viendrait à les blesser, sans payer patente. +Or, ces deux objets sont peut-être, après les dîmes +et les baux, les articles les plus difficiles à gouverner: +conserver les perdrix et les jolies vierges, voilà +ce qui mettra toujours la prudence des justiciers à +l'épreuve.</p> + +<p>64. Notre accusée était extrêmement pâle, pâle +comme si elle eût eu recours à quelque fard; car +ordinairement la nature rougissait ses joues avec le +même soin qu'elle blanchit celles de nos grandes +dames, du moins à l'instant de leur lever. Peut-être +elle était confuse de paraître coupable; mais dans +son immoralité, la pauvrette, ayant reçu le jour et +l'éducation à la campagne, ne savait, hélas! que pâlir:--le +rouge est fait pour la noblesse.</p> + +<p>65. Ses yeux noirs, brillans, baissés, et pourtant +encore espiègles, recélaient une grosse larme que la +pauvre enfant aurait bien voulu sécher; car elle n'était +pas de ces pleureuses sentimentales qui font parade +de leur sensibilité: elle n'avait pas assez d'effronterie +pour songer à se moquer des moqueurs; +mais, tremblante, elle supportait tous les genres +d'ignominie, en attendant qu'on voulût l'examiner.</p> + +<p>66. Il est inutile de dire que ces groupes étaient +dispersés çà et là, assez loin du joyeux salon où se +tenaient les dames. Les légistes restaient dans la salle +d'étude, et le beau porc, le laboureur et les braconniers, +en plein air. Les hommes arrivés de la ville, +c'est-à-dire, l'architecte et le marchand de tableaux, +étaient (comme un général écrivant des dépêches +dans sa tente) retirés dans leurs appartemens et +abîmés dans leurs ravissantes élucubrations.</p> + +<p>67. Mais la pauvre paysanne était reléguée dans +le grand salon, tandis que Scout, le gardien des fragilités +de la paroisse, Scout, l'ennemi juré de la +bière surnommée <i>petite</i>, achevait un énorme pot de +<i>morale double-ale</i>. Elle attendait que la justice pût +donner sa bienveillante attention à ce qui semblait +l'exiger davantage, et nommer, point fort embarrassant +pour la plupart des vierges,--le véritable +père de son enfant.</p> + +<p>68. Joignez à tout cela les chiens et les chevaux, et +vous sentirez que lord Henry ne devait pas manquer +de distractions. On faisait aussi, dans la cuisine, +beaucoup de bruit et de préparatifs pour disposer +plusieurs seconds services; car ceux qui possèdent +de grands biens dans les comtés sont obligés, chacun +suivant son rang et ses facultés, d'avoir de <i>grands +jours</i>, pendant lesquels, sans tenir précisément ce +qu'on appelle <i>table ouverte</i>, ils permettent à tout le +monde de venir s'empiffrer chez eux.</p> + +<p>69. Tous les huit ou quinze jours, et <i>sans</i> avoir +besoin d'être invités (tels sont les termes d'une <i>invitation +générale</i>), tous les gentilshommes campagnards, +écuyers ou chevaliers, peuvent entrer, sans +carte; s'emparer d'une place à la première table; se +régaler des rasades et des conversations les plus délicates, +et parler à leur tour, de la dernière ou de la +prochaine élection, cet isthme de leur bonne intelligence +avec l'hôte.</p> + +<p>70. Lord Henry était un grand faiseur d'élections, +et il eût volontiers remué la terre, comme un rat +ou un lapin, pour soutenir les droits des <i>bourgs</i>; +mais l'opposition qu'il trouvait dans le comté lui coûtait +fort cher, à cause de son voisin, le lord d'Écosse +Giftgabbit: ce dernier avait, dans les mêmes lieux, +une influence tout anglaise; et son fils, l'honorable +Dick Dicedrabbit, avait été déjà envoyé à la chambre +des communes par les défenseurs de l'<i>autre intérêt</i> +(c'est-à-dire, de l'intérêt personnel).</p> + +<p>71. Lord Henry savait, dans sa province, allier +la courtoisie à la circonspection, se mettre à la portée +de tous les caractères, montrer pour les uns de +la politesse, pour les autres de la bonté, et faire des +promesses à tout le monde. Ces dernières, il est +vrai, commençaient à devenir embarrassantes par +leur nombre, mais il n'en calculait pas précisément +la gravité: il était fidèle à quelques-unes, il manquait +aux autres, et on conservait ainsi tout autant +de confiance en sa parole qu'en celle de qui que ce +fût.</p> + +<p>72. Ami de la liberté et des propriétaires,--mais +non moins ami du gouvernement, il gardait un heureux +et juste <i>medium</i> entre l'amour de sa place et celui +de la patrie.--Forcé, par le vœu de son roi («quoique +bien indigne,» ajoutait-il modestement en s'adressant +à des révolutionnaires moqueurs), de remplir +quelques sinécures, il eût voulu les voir abolies, si +de leur maintien ne dépendait pas celui de la constitution.</p> + +<p>73. Et il était <i>libre de confesser</i>--(d'où vient cette +expression? est-elle anglaise? nullement; elle n'est +que parlementaire) que l'esprit d'innovation faisait +tous les jours plus de progrès que dans le dernier +siècle. Tout disposé qu'il était à faire au bien public +les plus grands sacrifices, il ne voulait pourtant pas +devenir factieux pour obtenir une vaine popularité. +Quant à sa place, tout ce qu'il en pouvait dire, c'est +qu'elle lui donnait plus de peines que de profit.</p> + +<p>74. La vie privée (le ciel et ses amis le savaient +bien) avait toujours été son unique ambition; mais +lui convenait-il d'abandonner son roi, dans un tems +où la patrie était menacée d'une complète ruine? où +le couteau sanguinaire des démagogues espérait trancher +(quelle horrible incision!) le nœud gordien ou +<i>georgien</i> qui formait le lien des communes, des lords +et des rois?</p> + +<p>75. Plutôt («prendre sa part de la liste civile et +s'en déclarer le champion envers et contre tous<a id="footnotetag402" name="footnotetag402"></a> +<a href="#footnote402"><sup class="sml">402</sup></a>»)--garderait-il +cette sinécure jusqu'à ce qu'il fût +destitué ou renvoyé; non pas qu'il se souciât le +moins du monde des profits: il laissait à d'autres le +soin de les recueillir, mais il sentait que du jour où +les places seraient abolies, le pays serait mille fois +plus à plaindre. Car quel parti prendrait-on? dites-le, +si vous pouvez! et quant à lui, il était fier du +nom de citoyen anglais.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote402" +name="footnote402"><b>Note 402: </b></a><a href="#footnotetag402"> +(retour) </a> Citation.</blockquote> + +<p>76. Lord Henry était aussi indépendant,--oui, +et même bien plus que ceux qui ne sont pas payés +pour l'être. De même que les soldats enrégimentés +et les franches prostituées montrent bien plus d'habileté +dans leurs parties respectives, que les troupes +irrégulières du carnage ou de la débauche, dont le +service n'est pas continu; ainsi les hommes d'état +peuvent réclamer l'avantage sur les plébéiens avec +autant de raison que les valets de pied sur les mendians.</p> + +<p>77. Telles étaient (sauf celles de la dernière stance) +les paroles et les pensées de Henry. Je n'en dirai pas +davantage, et peut-être en ai-je déjà trop dit; car +quel est celui d'entre nous qui n'a vu ou lu les mêmes +prétentions à l'indépendance, affichées ou affectées +<i>sur</i> ou <i>dans</i> les hustings<a id="footnotetag403" name="footnotetag403"></a> +<a href="#footnote403"><sup class="sml">403</sup></a> par le candidat +officiel. Je ne m'en occuperai donc plus.--La cloche +du dîner a déjà sonné; les <i>grâces</i><a id="footnotetag404" name="footnotetag404"></a> +<a href="#footnote404"><sup class="sml">404</sup></a> sont dites, +les <i>grâces</i> que moi-même j'aurais mieux fait de réciter.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote403" +name="footnote403"><b>Note 403: </b></a><a href="#footnotetag403"> +(retour) </a> Tribune électorale où chacun des candidats au parlement vient lui-même +plaider sa cause.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote404" +name="footnote404"><b>Note 404: </b></a><a href="#footnotetag404"> +(retour) </a> Les grâces d'avant le repas, c'est-à-dire le <i>benedicite</i>.</blockquote> + +<p>78. Mais je suis trop en retard, il faut me remettre +au courant. Le banquet était somptueux, tel que +ceux dont la vieille Albion se glorifie,--comme si +la gloire avait quelque chose à démêler avec une fête +de gloutons. C'était une solennité publique,--un +jour de réception bien nombreuse et bien lourde; +des convives en sueur, des plats refroidis, grandes +profusions, extrêmes cérémonies, insensible allégresse +et contorsions de chaque corps en dehors de +sa propre sphère.</p> + +<p>79. Les squires n'étaient familiers qu'avec formalités, +et milords et miladis montraient une hautaine +condescendance. Les valets eux-mêmes--sans pourtant +s'être trop compromis en descendant de leurs +sublimes emplois ordinaires au service du buffet--ne +servaient les plats qu'à contre-cœur; toutefois, +ce jour-là; ils craignaient, autant que leurs maîtres, +d'offenser personne; car le moindre défaut de politesse +pouvait coûter aux valets comme aux maîtres +leurs <i>places</i>.</p> + +<p>80. On trouvait à table des violens chasseurs et +des piqueurs infatigables, dont les chiens n'étaient +jamais en défaut, et dont les levriers ne daignaient +jamais porter la dent sur un gibier; des tireurs sûrs +de leurs coups, véritables <i>Septembriseurs</i>, les premiers +à faire lever et les derniers à quitter les pauvres +perdrix, trop mal défendues dans les sillons des +champs. Il y avait de gras membres de l'église militante, +grands preneurs de dîmes et faiseurs de riches +mariages; d'autres aussi, qui chantaient moins +de psaumes que de chansons à boire.</p> + +<p>81. Il y avait plusieurs gros plaisans de campagne--et +quelques exilés de la ville, forcés, pour leur +malheur, de porter leurs yeux sur des prés et non sur +des payés, et de se lever à neuf heures et non plus +à onze. Ce même jour, hélas! j'eus la mésaventure +d'être placé auprès, de cet accablant fils du ciel, le +très-puissant ministre Peter Pith, l'esprit le plus +lourd que mes oreilles aient jamais supporté.</p> + +<p>82. Je l'avais connu à Londres, dans ses beaux +jours, et bien qu'il ne fût encore que vicaire, c'était +un excellent convive. Chacun alors applaudissait +à ses saillies, quand tout-à-coup le don d'un gras et +marécageux bénéfice (ô Providence! que tes voies +sont secrètes! jamais on n'eût cru tes dons capables +de nous endurcir l'esprit) ne lui laissa plus que le soin +de chasser les diables de Lincoln, et de ne rien faire.</p> + +<p>83. Auparavant ses saillies étaient des sermons, +et ses sermons des saillies; les uns et les autres furent +noyés dans les marais, car l'esprit et la fièvre +tierce vont assez mal ensemble. Dès-lors plus d'oreilles, +plus de plumes avides de recueillir ses joyeux +bons mots ou ses heureux lazzis. Le pauvre prêtre se +vit réduit au sens commun, et il eut besoin de longs et +pénibles efforts pour tirer encore quelquefois d'une +épaisse cervelle un lourd éclat de rire.</p> + +<p>84. <i>Entre une reine et un mendiant</i>, dit la chanson; +<i>il y a une différence</i>, ou du moins il y <i>avait</i> +(car nous venons de voir la première la plus indignement +traitée des deux, mais laissons les affaires +d'état); il y a une différence entre un évêque et un +doyen, entre la poterie et la vaisselle plate, entre le +beefsteak anglais et le brouet de Lacédémone,--bien +que chacun de ces deux plats ait également servi de +nourriture à de grands héros;</p> + +<p>85. Mais, dans toute la nature, il n'est pas de plus +grande opposition que celle qui existe entre la province +et la ville. La ville offre des ressources à ceux +qui n'en ont pas en eux-mêmes, et dont les pensées et +les actions ont toutes pour mobile les calculs de l'ambition +ou de l'intérêt personnel;--calculs à la portée +de toutes les intelligences.</p> + +<p>86. Mais, <i>en avant</i>! Les longs banquets et les +nombreux convives font languir les volages amours; +tandis qu'un léger repas suffit souvent pour les ranimer. +Nous le savons depuis le tems de nos classes, +Bacchus et Cérès sont les amis de la vivifiante mère +des amours, et c'est pour elle qu'ils ont inventé les +truffes et le Champagne: concluons donc que Vénus +exige de la tempérance, mais que les jeûnes trop +prolongés ne lui conviennent d'aucune façon.</p> + +<p>87. Le dîner du jour parut bien long; et Juan +qui, distrait et confus de la confusion générale, s'y +était placé sans savoir comment, y demeurait immobile +et comme cloué sur sa chaise. Malgré le cliquetis +des couteaux et des fourchettes, il semblait ne +rien entendre autour de lui; jusqu'à ce qu'enfin un +de ses voisins vint à exprimer par un grognement le +désir (deux fois répété) d'avoir une nageoire de +poisson.</p> + +<p>88. A la <i>troisième</i> publication de ce ban, Juan revint +à lui; et en remarquant le sourire et même la +grimace moqueuse des convives, son visage se couvrit +d'une extrême rougeur, rien ne confondant un +homme d'esprit comme le rire des sots;--sans plus +de délai, il fit dans le plat une large incision, et le +voisin, avant d'avoir pu modifier sa demande, se +trouva en possession de la moitié d'un turbot.</p> + +<p>89. La bévue n'était pas malencontreuse, attendu +que le postulant était un amateur passionné; mais +pour les autres qui se voyaient réduits à se partager +un dernier tiers, ils parurent scandalisés,--et certes +ce n'était pas sans motif. Ils ne pouvaient concevoir +comment lord Henry supportait à sa table un jeune +homme aussi absurde; et cet incident, joint à son +ignorance du prix de l'avoine au dernier marché, +coûta trois voix à notre Amphitryon.</p> + +<p>90. Ils ne savaient pas, et quand même, ils s'en +seraient peu souciés, que Juan, la nuit précédente, +avait vu un spectre, et que cette première visite était +peu en harmonie avec une société toute substantielle, +toute surchargée de matière, et même tellement matérialisée +qu'il n'était pas facile de concevoir comment +de pareils corps pouvaient avoir des ames, ou des +ames de pareils corps.</p> + +<p>91. Mais ce qui le confondit plus que le sourire +ou la surprise de tous les <i>squires</i> et <i>squiresses</i> qui s'ébahissaient +de son air préoccupé, lui surtout dont on +citait la galante vivacité dans les étroites dimensions +des cercles de province (car les plus minces incidens +de la société de milord devenaient l'aliment +des jolis caquets des petites gentilhommières),--</p> + +<p>92. C'est qu'il avait surpris les yeux d'Aurora attachés +sur les siens, et qu'il avait même cru saisir +un léger sourire sur ses joues; or cela le mettait de +fort mauvaise humeur. Le sourire des personnes sérieuses +est toujours très-significatif; mais celui d'Aurora +n'était pas de nature à ranimer l'espérance ou +l'amour; il ne permettait même pas de supposer aucune +des malicieuses intentions qu'on attribue en +pareil cas au sourire des dames.</p> + +<p>93. C'était une expression paisible et contemplative, +un certain mélange de surprise et de compassion +que Juan ne put remarquer sans rougir de +dépit, ce qui n'était rien moins que prudent ou +raisonnable. N'avait-il pas en effet emporté l'ouvrage +le plus avancé de la citadelle, en attirant sur +lui les regards curieux d'Aurora?--Juan l'eût parfaitement +senti dans un autre instant, mais alors +il était encore troublé par le souvenir du nocturne +fantôme.</p> + +<p>94. Ce qu'il y avait de vraiment inquiétant, c'est +qu'<i>elle</i> ne rougit pas à son tour; loin de paraître embarrassée, +son maintien fut entièrement le même +qu'à l'ordinaire,--froid, sans être sévère;--ses +yeux parurent distraits, mais ils ne se baissèrent +pas. Cependant, elle devint pâle;--pourquoi?--de +tristesse? Je n'en sais rien: son teint n'était jamais +très-vif,--il se colorait parfois,--mais de +nuances légères,--pures comme les mers profondes +sous une atmosphère méridionale.</p> + +<p>95. Pour Adeline, elle était ce jour tout à la +gloire. Ses yeux, ses attentions, ses complaisances, +étaient uniquement pour les consommateurs de poisson, +de volaille et de gibier; elle savait, à leur +égard, allier parfaitement la dignité à la politesse la +plus délicate; et c'est ainsi que doivent en agir (surtout +à la fin de la sixième année<a id="footnotetag405" name="footnotetag405"></a> +<a href="#footnote405"><sup class="sml">405</sup></a>) toutes celles qui +veulent obtenir pour leur mari, leurs enfans, leurs +connaissances, un sauf-conduit à travers les écueils +d'une réélection.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote405" +name="footnote405"><b>Note 405: </b></a><a href="#footnotetag405"> +(retour) </a> C'est-à-dire au moment du renouvellement septennal de la chambre +des communes.</blockquote> + +<p>96. Tout cela, il est vrai, était nécessaire et rigoureusement +exigé par l'usage.--Mais quand Juan, +arrêtant un instant ses yeux sur Adeline, la vit jouer +son grand rôle aussi régulièrement que si elle eût +exécuté un pas de danse, et ne trahir ses véritables +sentimens (de fatigue ou de dédain) que dans quelques +regards obliques et dérobés, Juan, dis-je, ne +put s'empêcher de douter un peu de la <i>réalité</i> de ses +perfections;</p> + +<p>97. Tant elle faisait preuve tour à tour, et à l'égard +de chaque convive, de cette brillante versatilité +que bien des gens confondent avec la sécheresse de +cœur. Ils se trompent,--c'est tout simplement ce +que nous appelons <i>mobility</i><a id="footnotetag406" name="footnotetag406"></a> +<a href="#footnote406"><sup class="sml">406</sup></a>; un effet, non de l'art, +mais du caractère, que l'on suppose affecté, parce +qu'il semble banal; trompeur, bien qu'il soit plein +de franchise; car, certes, il y a de la franchise à se +montrer plus vivement <i>impressioné</i> par ce qui touche +plus immédiatement<a id="footnotetag407" name="footnotetag407"></a> +<a href="#footnote407"><sup class="sml">407</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote406" +name="footnote406"><b>Note 406: </b></a><a href="#footnotetag406"> +(retour) </a> En français, <i>mobilité</i>. Je ne suis pas sûr que <i>mobility</i> soit anglais, +mais ce mot exprime une qualité qui semble mieux appartenir aux +hommes des autres climats, et qui pourtant n'est nullement étrangère à +ceux du nôtre. On peut le définir une <i>excessive susceptibilité d'impressions +immédiates</i> auxquelles on cède, sans pourtant perdre de vue le +rôle principal que l'on joue; et quoique cette qualité semble souvent +précieuse, elle entraîne avec elle bien des peines et des tourmens. +(<i>Note de Lord Byron</i>.)</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote407" +name="footnote407"><b>Note 407: </b></a><a href="#footnotetag407"> +(retour) </a> Une femme qui se connaissait parfaitement en <i>faux dehors</i>, M<sup>me</sup> de +Genlis, a dit aussi: «Les démonstrations de tendresse ne signifient rien +de ce qu'elles semblent exprimer, mais presque toujours elles sont prodiguées +de bonne foi.» +(<i>Mémoires</i>, tome <span class="sc">iii</span >.)</blockquote> + +<p>98. C'est là ce qui fait vos acteurs, vos actrices, +vos romanciers, quelquefois vos héros,--jamais vos +sages; mais vos présidens, vos poètes, vos diplomates, +tout ce qui suppose de l'esprit plutôt que du +génie; la plupart de vos orateurs, et un petit nombre +de vos financiers: cependant, il faut l'avouer, dans +ces dernières années, nos chanceliers de l'échiquier<a id="footnotetag408" name="footnotetag408"></a> +<a href="#footnote408"><sup class="sml">408</sup></a> +ont tout fait pour se soustraire aux rigoureuses démonstrations +de Cocker<a id="footnotetag409" name="footnotetag409"></a> +<a href="#footnote409"><sup class="sml">409</sup></a>; et avec leurs figures numériques, +ils sont devenus singulièrement figurés<a id="footnotetag410" name="footnotetag410"></a> +<a href="#footnote410"><sup class="sml">410</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote408" +name="footnote408"><b>Note 408: </b></a><a href="#footnotetag408"> +(retour) </a> On sait que ce titre répond à celui de <i>ministre</i>, ou mieux encore, +<i>surintendant des finances</i>.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote409" +name="footnote409"><b>Note 409: </b></a><a href="#footnotetag409"> +(retour) </a> C'est le <i>Barème</i> anglais.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote410" +name="footnote410"><b>Note 410: </b></a><a href="#footnotetag410"> +(retour) </a> <i>And grow quite</i> figurative <i>with their</i> figures. Le mot anglais +<i>figure</i> se prend aussi pour <i>chiffre</i>. De là le jeu de mots que j'ai dû +conserver.</blockquote> + +<p>99. Véritables poètes de l'arithmétique, s'ils ne +prouvent pas que deux et deux font cinq, ils parviennent +du moins à nous démontrer que quatre ne +valent que trois, en calculant d'après ce qu'ils prennent +et ce qu'ils se contentent de rendre. Aujourd'hui, +grâces à leur habileté, la caisse d'amortissement, +cette mer sans fond, et le moins liquidant des +liquides, absorbe non pas la dette publique, mais +tout ce qu'on vient à lui confier<a id="footnotetag411" name="footnotetag411"></a> +<a href="#footnote411"><sup class="sml">411</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote411" +name="footnote411"><b>Note 411: </b></a><a href="#footnotetag411"> +(retour) </a> Ce fut Robert Walpole qui le premier conçut l'idée d'un fonds +d'amortissement destiné spécialement à <i>liquider</i> la dette publique, et +par conséquent à diminuer progressivement les taxes. Mais lui-même +s'empara plusieurs fois de cette caisse pour les besoins du service ordinaire; +et depuis ce tenus, en Angleterre, le fonds d'amortissement, toujours +grossi et toujours épuisé, n'a servi qu'à favoriser les déprédations +ministérielles et les prodigalités royales.</blockquote> + +<p>100. Tandis qu'Adeline prodiguait ainsi les <i>airs</i> +et les grâces, la belle Fitz-Fulke semblait parfaitement +à son aise; trop bien élevée pour éclater au nez +des gens, ses yeux bleus et malicieux se contentaient +de recueillir les ridicules de toute espèce--ce miel +de nos abeilles élégantes--et de les conserver pour +en exprimer mille médisantes plaisanteries. Telle +était pour le moment sa plus chère occupation.</p> + +<p>101. Le jour finit, car il devait avoir une fin; la +soirée elle-même se passa,--et le café eut également +son tour. On annonce les voitures; les dames se lèvent, +font leurs inclinations à la manière des dames +de province, et enfin disparaissent; les dociles +écuyers suivent promptement ce bon exemple, ils +s'acquittent des plus gauches révérences du monde; +et s'éloignent, enchantés du dîner de leur hôte, mais +surtout de lady Adeline.</p> + +<p>102. Les uns louaient sa beauté, et les autres sa +grâce parfaite et cette politesse chaleureuse dont +l'expression candide de ses traits garantissait la pure +sincérité. Oui, certes, <i>elle</i> était bien digne de <i>son</i> +haut rang, et personne n'aurait l'idée d'envier son +bonheur. Puis venaient les détails de sa toilette:--Quel +goût parfait! et comme la simple élégance de +sa robe faisait ressortir sa taille avec une <i>curieuse +félicité</i><a id="footnotetag412" name="footnotetag412"></a> +<a href="#footnote412"><sup class="sml">412</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote412" +name="footnote412"><b>Note 412: </b></a><a href="#footnotetag412"> +(retour) </a> <i>Curiosa felicitas</i>. (Petronius Arbiter.)</blockquote> + +<p>103. Cependant la douce Adeline se rendait digne +de tous leurs éloges, et s'indemnisait avec impartialité +de ses attentions et de ses caressantes phrases, +en prenant pour sujet d'une plus édifiante conversation, +la tournure et les traits de chaque convive retiré, +leurs familles, leurs relations les plus éloignées; +leurs femmes hideuses, leurs personnes et leur +toilette horribles, et le <i>cruel</i> arrangement de leurs +cheveux.</p> + +<p>104. A la vérité <i>ses</i> paroles furent brèves;--et +ce fut le reste de la société qui se chargea d'aiguiser +l'universelle épigramme: mais cette dernière fut la +conséquence de ce qu'Adeline s'était contentée d'indiquer. +Semblables aux <i>faibles éloges</i> d'Addisson, +ordinairement si accablans, ceux d'Adeline ne servaient +qu'à faire éclore les mordantes railleries. Oh! +quelle douce tâche que celle de soutenir un ami éloigné! +Pour moi, je n'exige de la tendresse des miens +qu'une chose, c'est--de <i>ne pas</i> me défendre.</p> + +<p>105. Deux personnes seules ne prirent aucune part +à cette escarmouche de pénétrantes saillies contre les +absens: l'une était Aurora dont le maintien ne cessa +pas d'exprimer la bienveillance et la sérénité; et +l'autre Juan dont l'usage n'était guère de rester à +l'écart quand il fallait rire de quelques paroles ou +de quelques figures, et dont le silence semblait annoncer +qu'il n'était pas à lui. Vainement entendit-il +les autres ricaner et railler, il dédaigna de les aider +de la moindre épigramme.</p> + +<p>106. Mais il faut dire aussi qu'il avait cru deviner +qu'Aurora approuvait son silence: peut-être se méprenait-elle +sur les motifs de cette indulgence que +nous devons plutôt que nous ne payons aux absens: +peut-être ne voulait-elle pas chercher à les connaître. +Quoi qu'il en fût, Juan, dont la profonde et +silencieuse rêverie semblait l'empêcher de rien observer, +remarqua pourtant les regards d'Aurora, et +c'était là ce qu'avant tout il désirait obtenir.</p> + +<p>107. Du moins le fantôme, en lui imposant un silence +de fantôme, lui rendait-il un beau service si, +grâces au souvenir de son apparition, il obtenait +l'estime qui lui était la plus précieuse du monde. Et, +certainement, Aurora avait su ranimer en lui un sentiment +qu'il avait déjà plusieurs fois perdu ou fortement +compromis; sentiment peut-être idéal, mais +tellement divin, que je ne puis m'empêcher de croire +à sa réalité;--</p> + +<p>108. Je veux parler de cet espoir d'un séjour +plus élevé, et d'un tems meilleur; de ces désirs sans +bornes, et de cette angélique ignorance de ce qu'on +appelle le monde, et le train du monde; de ces momens +enfin où un seul regard nous rend plus heureux +que toutes les récompenses de gloire et d'ambition +qui enflamment le vulgaire, mais ne sont pas +capables d'effleurer le cœur qu'un autre sein a le +privilège de faire battre!</p> + +<p>109. Et qui peut bien avoir de la mémoire, ou +avoir eu un cœur, sans payer le tribut de ses regrets +δι΄ αἰτιαν ΚυΦερειϗν<a id="footnotetag413" name="footnotetag413"></a> +<a href="#footnote413"><sup class="sml">413</sup></a>! Son astre, hélas! s'éclipse +comme celui de Diane, les rayons remplacent les +rayons, comme les années succèdent aux années. +Anacréon seul eut le pouvoir d'entourer d'un myrte +toujours vert le dard toujours aigu d'Eros<a id="footnotetag414" name="footnotetag414"></a> +<a href="#footnote414"><sup class="sml">414</sup></a>. Mais +en dépit de tous les tours que tu joues à chacun de +nous, nous ne cessons jamais de te respecter, <i>alma +Venus genitrix</i>!</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote413" +name="footnote413"><b>Note 413: </b></a><a href="#footnotetag413"> +(retour) </a> A la sensuelle Cythérée.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote414" +name="footnote414"><b>Note 414: </b></a><a href="#footnotetag414"> +(retour) </a> Ερος, l'Amour.</blockquote> + +<p>110. Don Juan, à l'heure paisible consacrée à +l'oreiller, se retira vers le sien, l'ame remplie de +sentimens aussi sublimes que les flots de nuages suspendus +entre notre monde et le firmament. C'était +pour s'y désoler plutôt que pour y dormir, car au-dessus +de sa couche se balançaient des saules et non +des pavots. Il commença donc par se livrer à ces +douces et cruelles méditations qui bannissent le +sommeil, prêtent à rire aux heureux du monde et à +pleurer aux jeunes gens.</p> + +<p>111. La nuit était semblable à la précédente:</p> + +<p>Juan se déshabilla, à l'exception de sa robe de nuit, +qui était elle-même un <i>déshabillé</i>. Il se débarrassa +de sa veste et de sa culotte; en un mot, il était difficile +de se mettre dans un état plus complet de nudité. +Cependant, comme il appréhendait son hôte +fantastique, il s'assit, l'esprit perdu dans des pensées +que comprendraient difficilement ceux qui n'ont +jamais eu de pareilles visites, et il attendit que le +revenant voulût bien recommencer son manège.</p> + +<p>112. Et il n'attendit pas en vain.--Chut! Qui va +là? Je vois,--je vois,--non, oh! non,--ce n'est,--pourtant +c'est quelque chose! grands dieux! c'est +le--le--le--bah! le chat; que le diable l'emporte +avec ses pas furtifs! On les prendrait pour les tic-tacs +du cœur, ou pour le bout du pied d'une tendre +bachelette, qui se rendrait aux lieux d'un premier +rendez-vous, et aurait craint d'être trahie par les +pudibonds échos de ses souliers.</p> + +<p>113. Mais encore! qu'est-ce? Le vent? oh! non;--cette +fois, c'est le frère noir lui-même, et sa terrible +marche est, comme la nuit précédente, aussi +régulière que celle des vers et même plus régulière +(si l'on en juge d'après les poésies modernes). C'était +donc lui qui, au travers des sublimes ombres +de la nuit, tandis que le sommeil planait silencieusement +sur la terre, et que le monde était entouré +d'une obscurité étoilée comme d'une ceinture parsemée +de perles,--venait encore glacer les veines +de notre héros.</p> + +<p>114. D'abord, son oreille recueille un bruit semblable +à celui de doigts mouillés qui se promènent +sur l'extrémité d'un verre, et viennent agacer nos +dents<a id="footnotetag415" name="footnotetag415"></a> +<a href="#footnote415"><sup class="sml">415</sup></a>; puis, une légère chute comme celle de la +pluie qui, fouettée par un ouragan nocturne, résonne +comme un fluide surnaturel. Juan frémit, car +une apparition immatérielle n'offre pas grande <i>matière</i> +à la plaisanterie, et ceux même dont la foi dans +les ames immortelles est la plus vive, ne semblent +pas enchantés de jouir du tête-à-tête de ces dernières.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote415" +name="footnote415"><b>Note 415: </b></a><a href="#footnotetag415"> +(retour) </a> Voyez l'<i>Histoire de l'ame de l'oncle du prince Charles de Saxe</i>, +évoquée par Schrœpfer. «<i>Karl,--Karl,--was,--walt wolt +mich</i>?» (Charles, Charles! que veux-tu de moi?)</blockquote> + +<p>115. Ses yeux étaient-ils bien ouverts?--Oui, et +sa bouche de même. C'est un effet de l'étonnement;--en +nous rendant muets, il nous force à présenter +à l'éloquence une porte immense, comme si elle +allait se manifester dans un grand discours. De plus +en plus rapprochés, gémissaient des échos effroyables +pour un mortel tympan; ses yeux (ai-je déjà dit) +étaient ouverts, sa bouche également; quoi donc +pouvait encore s'ouvrir?--la porte.</p> + +<p>116. Elle s'ouvrit avec un craquement épouvantable, +comme celle de l'enfer: «<i>Lasciate ogni speranza, +voi ch' entrate</i>,» semblaient gronder les gonds, +d'une voix aussi rauque que les vers du Dante ou +ceux de cette stance; ou que,--mais ici toutes les +expressions sont trop faibles; on sait qu'il suffirait +d'une ombre pour jeter un héros dans des transes +mortelles;--car qu'est-ce qu'une substance auprès +d'un esprit? ou, comment se fait-il donc que la +<i>matière</i> frémisse tant de s'en approcher?</p> + +<p>117. La porte s'ouvrit dans toute sa largeur, non +pas rapidement, mais comme les ailes des mouettes, +d'un mouvement lent et précis.--Puis elle se referma, +non pas entièrement,--mais restant à demi +entr'ouverte, elle projetait de longues ombres dans +la salle éclairée par deux flambeaux assez éclatans. Et +sur le seuil, ombrageant encore les ombres, se tenait +le frère noir, enveloppé de son capuchon solennel.</p> + +<p>118. Don Juan fit ce qu'il avait fait la nuit précédente, +il tressaillit;--enfin, las de tressaillir, il +vint à penser qu'il pourrait bien être la victime d'une +illusion, et il rougit de honte à l'idée d'avoir été pris +pour dupe. Son esprit intérieur, se réveilla, et mit +un frein à son frisson corporel;--car enfin, se disait-il, +un corps et une ame doivent lutter avec avantage +contre une ame <i>décorporée</i>.</p> + +<p>119. Alors sa terreur se convertit en colère, et +sa colère en rage; il se lève, s'avance,--le fantôme +aussitôt fait retraite; et Juan, devenu plus avide de +découvrir la vérité, le suit avec empressement; ses +veines se raniment, elles s'échauffent, il veut à toutes +forces débrouiller ce mystère au risque de perdre +la vie; le fantôme, de son côté, s'arrête, menace, +s'éloigne encore, gagne la vieille muraille, et y demeure +immobile.</p> + +<p>120. Juan étendit un bras.--Puissances éternelles! +il ne touche ni ame ni corps; mais la muraille, +sur laquelle les rayons de la lune venaient +tomber en pluie d'argent et nuancer tous les ornemens +de la galerie. Il pâlit de nouveau, comme le +fera toujours le plus brave des hommes, quand il +ne peut déterminer ce qui cause sa pâleur. Chose +singulière! que la <i>non-entité</i> d'un seul farfadet puisse +nous glacer de plus de crainte que l'identité de toute +une armée<a id="footnotetag416" name="footnotetag416"></a> +<a href="#footnote416"><sup class="sml">416</sup></a>!</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote416" +name="footnote416"><b>Note 416: </b></a><a href="#footnotetag416"> +(retour) </a> Voyez la note du chant <span class="sc">xv</span >, Strophe 96.</blockquote> + + +<p>121. Cependant l'ombre n'avait pas disparu; ses +yeux bleus brillaient même bien vivement pour des +yeux de fantôme. La tombe avait encore épargné +quelque chose de plus précieux, c'était une respiration, +la plus douce qui fût au monde. Une tresse +tombée laissait deviner qu'il avait eu jadis de beaux +cheveux; et la lune sortant d'un gris nuage, et traversant +une extérieure guirlande de lierre, vint +tout-à-coup éclairer des lèvres vermeilles dans lesquelles +étaient enchâssées deux rangs de petites +perles.</p> + +<p>122. Juan, toujours inquiet, mais cependant curieux, +étendit son autre bras;--merveille sur merveille! +il presse une taille droite, mais animée d'une +douce chaleur; il sent quelque chose battre comme +un cœur palpitant, et il n'a pas de peine à reconnaître +que son coup-d'œil l'avait grossièrement +trompé, en lui faisant toucher le mur au lieu de ce +qu'il cherchait.</p> + +<p>123. Quant au revenant, si revenant il y avait, +il semblait l'ame la plus douce que jamais scapulaire +eût renfermée; les gracieuses fossettes d'un menton, +l'ivoire d'un cou charmant; semblaient même annoncer +une créature formée d'os et de chair. Bientôt +tombèrent le froc noir et le sinistre capuchon; +et qui jamais, hélas! l'eût pensé!--ils révélèrent, +dans un complet, délicat et voluptueux ensemble, +l'espiègle fantôme de <i>sa grâce</i>--Fitz-Fulke!</p> + +<br><br> + +<p class="mid">FIN DU SEIZIÈME ET DERNIER CHANT<a id="footnotetag417" name="footnotetag417"></a> +<a href="#footnote417"><sup class="sml">417</sup></a>.</p> + +<br><br> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote417" +name="footnote417"><b>Note 417: </b></a><a href="#footnotetag417"> +(retour) </a> Là ne devait pas s'arrêter le poème: le capitaine Medwin +nous a mis dans la confidence du plan complet de <i>Don +Juan</i>. La conversation qu'il eut avec Byron, et que nous allons +transcrire, eut lieu avant que le sixième chant ne fût +commencé. + +<p>«On me conseille de faire un poème épique, et vous me +dites que je ne laisserai pas un seul grand poème. J'imagine +que par <i>grand</i>, vous entendez un long et lourd poème: s'il +vous faut absolument une épopée, voilà <i>Don Juan</i>. C'en +est une dans l'esprit de notre siècle, comme l'<i>Iliade</i> dans +celui du siècle d'Homère. Dès le premier chant de <i>Don +Juan</i>, vous avez une Hélène. Je ferai de mon héros un véritable +Achille dans les combats, un homme qui pourra +<i>moucher une bougie</i> trois fois de suite au pistolet: du reste, +vous pouvez y compter, ma morale sera pure; le docteur +Johnson lui-même ne pourrait y trouver un mot à redire.</p> + +<p>«J'ai laissé Don Juan dans le sérail. Je rendrai une des +favorites du Grand-Seigneur, une sultane, amoureuse de +mon héros: elle l'enlèvera et ils s'enfuiront ensemble de +Constantinople. Ces enlèvemens ne sont pas sans exemple, +et sont plus naturels qu'ils ne semblent au premier abord. +Ils arrivent sans accident en Russie, où, si la passion de +Don Juan se refroidit et qu'il ne sache que faire de la dame, +<i>je la fais mourir de la peste</i>..... Comme notre héros ne peut +pas se passer de maîtresse, il devient lui-même <i>masculine +favorite</i> de la grande Catherine, et, quand il aura été mis +<i>hors de combat</i>, je l'enverrai en Angleterre, en qualité +d'ambassadeur de la Czarine. Parmi les gens de sa suite, +il y aura une jeune fille délivrée par lui dans une de ses +campagnes, <i>qui sera amoureuse de lui, et qu'il n'aimera pas</i>.</p> + +<p>«Vous voyez que je suis fidèle à la nature, en faisant faire +aux femmes les premières avances. Je présenterai ensuite +un tableau de la vie des Anglais à la ville et à la campagne, +ce qui prêtera à une description de nos mœurs, de nos +usages, de notre manière de vivre, de l'aspect de nos paysages, +etc. Je ne ferai de Juan ni un <i>dandy</i> à Londres ni un +chasseur de renards à la campagne. Il aura des difficultés +de toute espèce à vaincre, et finira sa carrière en France. +Le pauvre Juan sera guillotiné dans le cours de la révolution +française! Le poème aura vingt-quatre chants, le nombre +requis. Il y aura des épisodes; il y en aura d'innombrables, +et mon imagination, féconde ou non, inventera +la machine. Si ce n'est pas là un poème épique selon les +strictes règles d'Aristote; je ne sais pas ce que c'est qu'un +poème épique.»</p> + +<p><i>Selon les strictes règles d'Aristote</i>, c'est ce qu'il serait très-facile +de contester. Ce fameux critique dit bien, il est vrai, +que l'épopée diffère de la tragédie en ce qu'elle peut embrasser +un tems illimité; mais il a soin de louer Homère d'avoir +réduit son poème au récit d'un seul épisode de la guerre de +Troie; et dans un autre endroit il définit l'épopée l'<i>imitation +du beau par le discours</i>. Or, <i>Don Juan</i> est, non pas l'imitation +exclusive du <i>beau</i>, mais la représentation dramatique et +comico-satirique des mœurs de notre siècle; en conséquence, +au nom des législateurs du Parnasse, défense à lui de plus, +à l'avenir, affecter le titre de poème épique.</p> + +<p>A proprement parler, le <i>Don Juan</i> est dépourvu de plan: +c'est une réunion; ou, pour ainsi dire, une macédoine de +tableaux gracieux, sombres et attendrissans, de récits bouffons +et sérieux, de réflexions tristes et badines. Peinture vivante +de la société, il en offre la mobilité, l'inconsistance, +les variétés presque infinies. L'auteur y perd à chaque instant +le fil de son récit, pour suivre les rêveries de sa riche imagination; +il se plaît à changer le caractère de nos émotions, à +mesure qu'il les a lui-même fait naître: mais, chose singulière, +ce défaut de plan est l'un des mérites du poème, et +c'est là surtout ce qui le ferait relire cent fois avec un charme, +un plaisir toujours nouveaux.</p> + +<p>Cependant, il en est de <i>Don Juan</i> comme des <i>Essais</i> de +Montaigne, du <i>Gargantua</i> de Rabelais, ou du <i>Tristram-Shandy</i> +de Sterne. Le symétrique Condillac reprochait à Montaigne +son allure franche et désordonnée; M. l'abbé Duviquet, +de nos jours, en est encore à concevoir le mérite de Sterne; +et combien de critiques estimés n'ont jamais senti le sel vraiment +attique et l'originalité délicieuse de Rabelais! Comme +eux, <i>Don Juan</i> aura ses dépréciateurs sincères: ceux qui +n'estiment une composition littéraire qu'en raison de la régularité +de chacune de ses parties; ceux qui veulent retrouver +le compas aristotélique dans la satire et le poème badin, +comme dans l'ode et l'épopée, ne goûteront jamais les saillies +de <i>Don Juan</i>: leur recorder les différens mérites de ce poème, +ce serait parler de Shakspeare à M. de Jouy<a id="footnotetag417a" name="footnotetag417a"></a> +<a href="#footnote417a"><sup class="sml">417a</sup></a>, de Dante à +M. Dureau-Delamalle<a id="footnotetag417b" name="footnotetag417b"></a> +<a href="#footnote417b"><sup class="sml">417b</sup></a>, et de Châteaubriand à M. Genou<a id="footnotetag417c" name="footnotetag417c"></a> +<a href="#footnote417c"><sup class="sml">417c</sup></a>. +Contentons-nous d'avouer de bonne grâce avec les lecteurs +dont les préjugés littéraires ont de moins profondes racines, +que le <i>Don Juan</i> a effectivement les défauts de Montaigne, +de Rabelais ou de Sterne; mais qu'il réunit aussi plusieurs de +leurs beautés, comme la spirituelle brusquerie d'expression, +la franchise et l'indépendance de style, l'originalité, la vigueur +et les grâces de la pensée. De plus, Lord Byron a +déployé, dans le cours de son poème, une foule d'autres +mérites qui lui sont propres, et qu'il serait difficile de lui +contester. Essayons d'en rappeler quelques-uns, et parlons +d'abord des personnages que l'auteur y fait agir.</p> + +<p>Celui de Don Juan est presque toujours d'un intérêt secondaire: +on peut le comparer au héros principal d'un roman de +W. Scott. Autour de lui viennent se grouper mille figures +des plus diverses nuances, mais ce n'est pas ordinairement +pour lui que le lecteur se passionne, et il est même souvent +tenté de lui reprocher son extrême inconstance. Comment, en +effet, perd-il si promptement le souvenir de ses maîtresses? +Ces charmantes créatures que notre imagination ne peut bannir +de ses rêveries, comment peuvent-elles être sitôt remplacées +dans son cœur? Un seul mot suffit pour justifier le poète: +sans l'extrême mobilité des impressions du héros principal, +mobilité qui, du reste, n'est pas sans exemple dans le monde, +aurait-il pu nous transporter tour à tour dans une île de la +Grèce, dans le sérail, sur un champ de bataille, à la cour +et au sein de la grande société anglaise? aurait-il pu tracer +la peinture du monde tel qu'il est? Or, c'était là le véritable, +l'unique plan de son ouvrage.</p> + +<p>Don Juan est un second Alcibiade; il sait aimer, se battre, +supporter tous les genres de privations, se livrer à tous les +raffinemens de la mollesse, parler en homme libre et en diplomate, +agir en héros, en courtisan, en homme du monde. +Cette inconstance même qu'on a tant de peine à lui pardonner +semblerait en elle-même fort excusable, si les divers +objets de ses amours avaient moins de charmes, s'ils n'étaient +pas dessinés par Lord Byron. En effet, ce n'est pas lui qui +abandonne volontairement Julia, Haïdée ou Gulleyaz; c'est +la nécessité qui l'arrache malgré lui, et tour à tour à chacune +d'elles. Si le poète eût fait mourir de chagrin son héros quelques +jours après son départ de Séville, ou s'il eût profité de +ce premier malheur pour le transformer en <i>peregrin d'amore</i>, +les ames tendres et fidèles eussent sans doute applaudi à sa +mort ou à sa mélancolie: mais nous n'aurions à louer, dans +le poème, que ce que nous admirons dans le <i>Childe Harold</i>.</p> + +<p>La première fois qu'on lit le <i>Don Juan</i> on est tenté de lui +reprocher ce qu'on ne manque pas, la seconde fois, de relire +avec un vif plaisir: je veux parler des continuelles digressions, +des rêveries, des plaisanteries ordinairement fines et +quelquefois vulgaires du poète; mais ces prétendus défauts, +on le concevra sans peine, sont surtout insupportables dans +une traduction, fût-elle excellente, car, presque toujours, +la meilleure épigramme perd, en passant dans une autre +langue, tout le sel qu'elle avait dans l'original. Quoi qu'il en +soit, ces mille interruptions n'empêchent pas que le <i>Don +Juan</i> ne renferme autant et plus d'événemens et de situations +dramatiques qu'aucun autre poème du monde; et la raison en +est simple: il se présente à nous débarrassé des entraves que +la routine avait jusqu'alors consacrées.</p> + +<p>De toutes ses héroïnes, Haïdée est la seule dont l'histoire +soit achevée, et quant aux autres, elles n'apparaissent que +pour un instant devant nous: cependant, malgré leur brusque +et successive disparition, je ne sais trop quels nouveaux +coups de pinceau laissent à désirer les portraits d'Inès, de +José, d'Alfonso, de Julia, de Pedrillo, d'Haïdée, de Lambro, +de Gulleyaz, de Johnson, de Souwarow, de Catherine, +de Leila, de lord Henry; d'Aurora Raby et de la duchesse +de Fitz-Fulke. Tous ces caractères sont autant d'excellentes +études pour les auteurs comiques et tragiques. Quel parti ne +pourrait-on pas, en effet, tirer de cette sage et prude Inès, +possédant le plus grand de tous les défauts, celui de n'en +point avoir; de cette coupable et pourtant adorable Julia, +égarée par les illusions de l'amour platonique, priant la +Vierge Marie d'éloigner Don Juan, et ne craignant rien tant +que l'efficacité de ses prières; nous faisant tour à tour détester +son éloquente dissimulation, et déplorer ses sentimentales +infortunes? Mais le mérite du premier et même du second +chant disparaissent devant les ravissantes peintures du troisième +et du quatrième, et je n'hésite pas à regarder Haïdée +comme le chef-d'œuvre d'un homme qui n'a fait en pareil +genre que des chefs-d'œuvre. Avec quel art merveilleux il a +su fondre dans ce portrait les plus pures couleurs de la terre +et des cieux! que de grâces, que d'idéal dans la vierge des +îles! Jamais prêtre, mère, amant ou amie, n'avait donne à +ses premiers sentimens une direction étrangère: seulement +elle rêvait quelquefois <i>d'une certaine chose faite pour être +aimée, pour être pressée sur son cœur</i>, et le souvenir de ces +nocturnes visions troublait ses naïves pensées, quand, pâle et +mourant, Juan se présente à ses yeux, est par elle rappelé à +la vie, à la santé, à l'amour; c'est la peinture de cet amour +que le seul Byron pouvait peut-être dignement tracer. Nos +poètes classiques<a id="footnotetag417d" name="footnotetag417d"></a> +<a href="#footnote417d"><sup class="sml">417d</sup></a> n'auraient pas manqué, en pareil cas, de +feuilleter leur Milton, leur Bernardin de Saint-Pierre, leur +Chateaubriand. Byron a préféré marcher seul dans un chemin +depuis long-tems frayé: son Haïdée n'emprunte rien à personne. +Ce n'est pas Ève, Alzire, Virginie ou Atala; c'est +mieux que tout cela encore; c'est Haïdée.</p> + +<p>Il n'y a qu'un avis sur les beautés du premier ordre que +présentent la fameuse description du naufrage de Don Juan et +celle de la prise d'Ismaïl: nous ne nous y arrêterons pas. La +dernière partie du poème, que Lord Byron a peut-être le +plus travaillée, est sans contredit celle qui a le moins de +charmes pour la plupart des lecteurs. On éprouve, en effet, +un véritable désappointement en descendant de ces larges et +magnifiques peintures d'un sérail, d'une bataille et d'une +cour, au minutieux inventaire des ridicules prétentions et des +méprisables vanités qui décorent les grands salons de Londres. +Une foule de nuances satiriques échappent nécessairement +à l'œil du lecteur français, et peut-être ici Byron mérite-t-il +un reproche dont personne n'a su mieux que lui se +garantir ailleurs; il écrit trop pour les Anglais: préoccupé du +désir de faire la satire de ses hypocrites et maussades compatriotes, +il s'adresse moins alors à l'imagination et à l'intelligence +des autres nations.</p> + +<p>Il en résulte que pour apprécier parfaitement l'amertume +et la vérité de ses boutades satiriques, il faudrait étudier +préalablement la scène sur laquelle le poète nous a transportés. +Si Lord Byron eût, comme il en avait le projet, conduit +en France son héros, les défauts que nous venons de +signaler se seraient peut-être métamorphosés en véritables +beautés. Le tableau des mœurs françaises dans les derniers +jours de la monarchie, et dans les premiers de la république, +eussent sans doute formé un piquant contraste avec celles +de l'Angleterre à la même époque. Malheureusement, Lord +Byron n'a pu terminer son plus étonnant ouvrage: nous devons +nous contenter de rappeler que les imperfections que +nous venons de signaler sont encore, dans ces derniers chants, +rachetées par une foule de beautés du premier ordre. Telles +sont les descriptions d'un <i>rout</i>, de la vie de Juan à Londres +et de son voyage à la campagne; l'éloge de l'avarice, la critique +du <i>Don Quichotte</i>, et enfin l'histoire des <i>revenans</i>, qui +termine le seizième chant.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote417a" +name="footnote417a"><b>Note 417a: </b></a><a href="#footnotetag417a"> +(retour) </a> Auteur de <i>Bélisaire</i> et de <i>Tippoo</i>.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote417b" +name="footnote417b"><b>Note 417b: </b></a><a href="#footnotetag417b"> +(retour) </a> Auteur de <i>Bayard</i>, poème épique.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote417c" +name="footnote417c"><b>Note 417c: </b></a><a href="#footnotetag417c"> +(retour) </a> Gazetier incorruptible.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote417d" +name="footnote417d"><b>Note 417d: </b></a><a href="#footnotetag417d"> +(retour) </a> J'appelle <i>poète classique</i> celui dont le métier est de donner à la pensée +des autres la forme poétique; ainsi, MM. Delavigne ou Delamartine +sont également des poètes classiques, lorsqu'ils copient, soit Lord Byron, +soit M. de Chateaubriand. Quant à ceux qui, en faisant des vers, obéissent +à leurs propres inspirations, ce ne sont pas des <i>poètes romantiques</i>, +mais tout simplement des <i>poètes</i>.</blockquote> +<br> + +<p class="mid">FIN DE DON JUAN.</p> + + + +<br><br><br> + +<h3>LES</h3> + +<h1>POÈTES ANGLAIS</h1> + +<h5>ET</h5> + +<h2>LES JOURNALISTES ÉCOSSAIS.</h2> + +<h3>SATIRE.</h3> + +<p class="rig"> +«J'aimerais mieux être un petit chat, et<br> +miauler, que d'être l'un de ces fabricans<br> +de ballades.»<br><br> + +(<span class="sc">Shakspeare</span >.)<br><br> + +«Nous avons de ces poètes déhontés, et<br> +cependant il est vrai de dire que nous avons<br> +de même des critiques aussi fous et aussi<br> +dépraves.»<br><br> + +(<span class="sc">Pope</span >.)<br><br></p> + +<br><br><br><br><br><br><br><br><br><br><br><br><br><br><br><br><br><br> + + +<hr> +<h2>EXTRAIT</h2> + +<h3>DE LA REVUE D'EDIMBOURG.</h3> + +<p class="mid">N° 22. (<span class="sc">Janvier</span > 1808)<a id="footnotetag418" name="footnotetag418"></a> +<a href="#footnote418"><sup class="sml">418</sup></a></p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote418" +name="footnote418"><b>Note 418: </b></a><a href="#footnotetag418"> +(retour) </a> Il faut avoir lu cet article pour bien comprendre la satire des <i>Poètes +anglais et des Journalistes écossais</i>; c'est ce qui nous a décidé à le traduire +en forme d'<i>avant-propos</i>.</blockquote> + +<p><span class="sc">Les Heures d'oisiveté</span >, recueil de poésies originales ou traduites, +par Georges Gordon, Lord Byron, mineur; in-8° +de 200 pages.--Newark, 1807.</p> + +<p>Les poésies de ce jeune lord appartiennent à +cette classe que ni les dieux ni les hommes ne +peuvent, dit-on, supporter. Nous ne nous rappelons +pas que dans aucun recueil de vers nous +en ayons rencontré si peu qui s'éloignent de +l'exacte médiocrité. Comme une eau stagnante +dans les bas-fonds, les effusions de sa muse ne sauraient +s'élever au-dessus, ou tomber au-dessous +d'un niveau désespérant. Le noble lord a grand +soin de plaider sa minorité comme circonstance +atténuante de sa faute; nous voyons sa qualité +de mineur sur le titre, nous la retrouvons à la +dernière page, elle s'accole à son nom, c'est +une partie favorite de sa signature. On la fait +fortement sonner dans la préface, c'est une particularité +qu'on ne perd de vue dans aucun des +poèmes, puisqu'on y prend soin d'indiquer, +par des dates précises, l'âge auquel ils ont été +composés. Cependant la loi nous paraît claire +sur ce fait de minorité; il peut sans doute être +utile au défendeur, mais le demandeur ne peut +en aucun cas s'en faire un moyen à l'appui de +ses prétentions. Ainsi, si un procès était intenté +à Lord Byron, afin de le forcer à présenter +en cour une certaine quantité de poésies, si un +jugement à cet effet était obtenu contre lui, +il est très-probable, qu'on ne le regarderait pas +comme ayant satisfait à l'arrêt, s'il voulait passer, +comme poésies, les pièces contenues dans +ce volume. C'est alors qu'il pourrait plaider la +circonstance de sa minorité; mais, comme dans +l'espèce c'est lui qui vient volontairement nous +offrir sa marchandise, si elle ne se débite pas +bien sur le marché, il ne saurait arguer de sa +qualité de mineur pour nous forcer à lui en +payer le prix en bons éloges au cours du jour. +C'est ainsi que nous envisageons la question, +et c'est dans ce sens, oserons-nous ajouter +qu'elle sera jugée.</p> + +<p>Peut-être, cependant, ne nous parle-t-il tant +de sa jeunesse, que pour augmenter notre admiration; +et non pour désarmer notre critique. +Peut-être veut-il nous dire: «Voyez comme un +mineur peut écrire! Cette pièce de poésie a été +composée par un jeune homme de dix-huit ans, +et cette autre par un jeune homme de seize!» Malheureusement +nous nous rappelons toutes les poésies +de Cowley à dix ans et celles de Pope à +douze, et, loin d'être surpris qu'un jeune homme +puisse écrire de mauvais vers, depuis son entrée +au collège jusqu'à sa sortie, nous sommes +persuadés que cela n'a rien que de très-ordinaire, +que c'est le cas de neuf hommes sur dix, +élevés en Angleterre, et que le dixième écrit +encore mieux que Lord Byron.</p> + +<p>Notre auteur a l'air de ne citer, qu'en y renonçant, +les autres droits qu'il pourrait avoir +au privilége de l'indulgence. Toutefois il fait +de fréquentes allusions à sa famille et à ses ancêtres, +tantôt dans le texte, tantôt dans les notes; +tout en rejetant l'idée que son rang social +lui en donne aucun au Parnasse, il a soin de +nous rappeler ce mot de Johnson, que «quand +un lord se présente comme auteur, son mérite +doit être généreusement récompensé.» C'est +en vérité cette considération qui nous a portés +à donner place, dans cette revue, aux poésies +de Lord Byron, jointe au désir de lui conseiller +d'abandonner la poésie, et de faire un usage +plus avantageux de ses grands talens et de l'heureuse +position qu'il occupe dans le monde.</p> + +<p>Dans ce but, nous lui demanderons la permission +de l'assurer bien sérieusement, que la rime +placée au bout du vers, précédée d'un certain +nombre de pieds, même quand (ce qui n'est +que rarement le cas chez lui) ces pieds seraient +scandés régulièrement et scrupuleusement +comptés sur les doigts, ne compose pas encore +tout l'art de la poésie. Nous le supplierions +de croire qu'un peu de vivacité, qu'un peu d'imagination, +sont nécessaires pour constituer +un poète, et que, pour être lu aujourd'hui, un +poème doit, au moins, contenir une idée, soit +un peu différente de celles des poètes qui ont +écrit avant nous, soit différemment exprimée. +Nous en appelons à sa bonne foi; y a-t-il rien +qui mérite le nom de poésie dans les vers suivans, +écrits en 1806? et si un jeune homme de +dix-huit ans a cru devoir dire des choses si peu +intéressantes à ses aïeux, un jeune homme de +dix-neuf eût-il dû les publier?</p> + +<blockquote> +<p> +Ombres de héros! adieu! Votre descendant, prêt à quitter +l'antique demeure de ses pères, vous adresse ses adieux! +Dans sa patrie ou hors de son pays, il retrouvera un nouveau +courage, en pensant à la gloire et à vous.</p> + +<p>Quoiqu'une larme humecte ses yeux à cette triste séparation, +c'est la nature et non la crainte qui excite ses regrets; +il s'en va au loin, guidé par une noble émulation; jamais il +n'oubliera la gloire de ses ancêtres.</p> + +<p>Il jure qu'il chérira toujours votre renommée et votre mémoire; +il jure qu'il ne ternira jamais votre nom; il vivra +comme vous, ou il périra comme vous; puisse à son dernier +jour sa cendre être réunie à la vôtre! +</p> +</blockquote> + + +<p>Maintenant nous affirmons positivement qu'il +n'y a rien de meilleur que ces stances dans tout +le volume du noble mineur.</p> + +<p>Lord Byron devrait aussi se donner de garde +d'essayer les sujets que les plus grands poètes ont +traités avant lui, car les comparaisons (il peut +l'avoir vu dans les exemples de son maître d'écriture) +sont toujours odieuses. L'ode de Gray, sur +le collége d'Éton, aurait dû le détourner de nous +donner les dix stances boiteuses qu'il a intitulées: +<i>Sur une vue éloignée du village et du collége +d'Harrow</i>:</p> + +<blockquote> +Quand l'imagination se plaît encore à retracer la ressemblance +de nos camarades, et des compagnons de nos premiers +plaisirs, de nos premières peines, combien elle me flatte, cette +ressemblance de chacun de vous, que je garde en mon cœur, +quoique sans espoir certain de vous revoir un jour! +</blockquote> + +<p>De même, les excellens vers de M. Rogers, +<i>sur une larme</i>, auraient dû avertir le noble auteur +d'abandonner ce sujet, et nous auraient +sauvé une douzaine de stances de la force des +deux suivantes:</p> + +<blockquote> +<p> +Faibles mortels que nous sommes, l'ardeur seule de la +charité ôte à notre âme sa barbarie, la compassion l'émeut, +quand la charité est touchée, et son sentiment se manifeste +par une larme.</p> + +<p>L'homme condamné à naviguer, à braver la fureur des +vents, à se frayer un chemin à travers l'Océan, lorsqu'il jette +un coup d'oeil sur ces flots qui peut-être seront son tombeau, +laisse échapper une brûlante larme. +</p> +</blockquote> + +<p>Nous en dirons autant des sujets où les grands +poètes avaient échoué avant lui. Ainsi, nous +ne pensons pas que Lord Byron, <i>encore mineur</i>, +dût essayer de traduire l'invocation d'Adrien à +son ame, quand Pope n'y avait que si médiocrement +réussi. Cependant si le lecteur se trouvait +d'opinion différente, voici la nouvelle traduction:</p> + +<blockquote> +Oh! mon ame, si douce, si incertaine, si passagère, amie, +associée de mon limon, née pour je ne sais quelles régions +inconnues, où diriges-tu ta course lointaine! tu n'as plus ta +gaieté habituelle, tu es pâle, sans joies, abandonnée. +</blockquote> + +<p>Quoi qu'il en soit, nous craignons que Lord +Byron n'ait un goût particulier pour les traductions +et les imitations. Il nous en donne de tous +les genres, depuis Anacréon jusqu'à Ossian, et, +à ne les considérer que comme des devoirs de +classe, elles sont assez passables; mais alors +pourquoi les imprimer, quand leur tems est +passé et qu'elles ont rempli leur but? Pourquoi +appeler traduction ce qui se trouve page..., +quand deux mots de l'original (ϑελω λεγειν) y +sont délayés en quatre vers, et ce passage +(page...) où µεσανυκοιϛ ποθ'ὡραιϛ est rendu par +six vers boiteux? Nous ne sommes pas juges +compétens de ses poésies ossianiques; nous sommes +si peu versés dans ce genre de composition, +que nous craindrions d'attaquer ce qui appartient +à Macpherson lui-même, en essayant d'émettre +une opinion sur les rapsodies de Lord +Byron. Si donc ce commencement d'un <i>chant +des poètes</i> est de sa seigneurie, nous nous permettrons +de ne l'approuver pas, si tant est que +nous le comprenions: «Quelle est cette forme +qui s'élève au milieu des nuages rugissans, et +dont l'ombre noire brille sur le torrent rougeâtre +des tempêtes? Sa voix roule, portée +par le tonnerre; c'est Orla, le brun chef d'Octhona. +Il était, etc.» Après avoir arrêté ce +<i>brun chef</i> quelque tems, les bardes lui donnent +avis de «lever ses beaux cheveux,» puis de +«les épandre sur l'arc-en-ciel,» et enfin de +«sourire à travers les larmes de la tempête.» +Nous avons au moins neuf pages de ce genre; +nous oserons nous aventurer assez loin en leur +faveur, pour dire qu'elles ressemblent beaucoup +à du vrai Macpherson, et nous assurons positivement, +qu'elles sont presque aussi stupides +et presque aussi ennuyeuses.</p> + +<p>C'est une sorte de privilège pour les poètes +que l'égoïsme, mais ils devraient en user et non +en abuser. Un poète en particulier qui se pique, +quoique à l'âge un peu mûr de dix-neuf ans, +d'être un poète-enfant, ne devrait pas savoir, +ou du moins ne devrait pas faire voir qu'il sait +tant de choses sur ses nobles aïeux. Outre le +poème déjà cité <i>sur l'antique demeure</i> des Byron, +nous en avons un autre de onze pages, +sur le même sujet, précédé d'un avertissement +où l'auteur nous apprend qu'<i>en vérité il n'avait +nulle intention de le publier, mais que les instances +particulières de quelques amis</i>, etc., etc. +Cette pièce se termine par cinq stances sur lui-même, +<i>noble et dernier rejeton d'une illustre +race</i>. Il n'est pas mal question encore de ses +aïeux maternels dans son poème sur <i>Lachin y +Gair</i>, montagnes où il a passé une partie de sa +jeunesse, et où il aurait pu apprendre que <i>pibroch</i><a id="footnotetag419" name="footnotetag419"></a> +<a href="#footnote419"><sup class="sml">419</sup></a> +n'est pas synonyme de <i>baypipe</i>, non plus +que <i>duo</i> ne l'est de <i>violon</i>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote419" +name="footnote419"><b>Note 419: </b></a><a href="#footnotetag419"> +(retour) </a> On appelle <i>pibroch</i> en général un air martial destiné à rassembler +les <i>clans</i> et à les conduire au combat. <i>Baypipe</i> est l'instrument sur lequel +les airs de cette nature sont joués; il revient absolument à notre +cornemuse.</blockquote> + +<p>L'auteur ayant consacré une portion si considérable +de son livre à immortaliser l'emploi de +son tems à l'école et au collége, nous ne pouvons +prendre congé de lui sans soumettre au +lecteur un exemple de ses confidences ingénieuses. +Dans une ode intitulée <i>Granta</i>, ode +ornée d'une épigraphe grecque, on trouve ces +magnifiques stances:</p> +<blockquote> +<p> +Là, dans des appartemens petits et humides, le candidat aux +prix de colléges s'assied la nuit près de sa lampe solitaire, se +couche tard, et se lève matin.</p> + +<p>Il lit des quantités fautives dans Sele, se tourmente sur un +triangle difficile, se prive de plusieurs repas qui lui seraient si +utiles, condamné à s'occuper d'une latinité barbare.</p> + +<p>Renonçant aux pages qui pourraient lui plaire dans les historiens, +il préfère aux écrits des moralistes le carré de l'hypothénuse. +Toutefois ces occupations innocentes ne nuisent +qu'au malheureux écolier qui s'y adonne, si nous les comparons +à d'autres récréations auxquelles les imprudens se réunissent +pour se livrer.</p> +</blockquote> + +<p>Nous sommes fâchés d'avoir, sur la psalmodie +collégiale, des détails aussi peu satisfaisans +que ceux renfermés dans ces deux stances d'un +style vraiment attique:</p> + +<blockquote> +<p> +A peine notre chœur pourrait-il être excusé, comme une +troupe de débutans dans ce genre; mais quelle indulgence doit-on +avoir pour les croassemens de vieux pécheurs comme nous?</p> + +<p>Si David, après avoir terminé ses psaumes, les eût entendu +chanter par de tels fous, jamais il ne les eût laissé venir jusqu'à +nous, mais il les eût déchirés dans sa juste fureur. +</p> +</blockquote> + +<p>Quelque jugement que l'on porte sur les +poésies du noble mineur, il paraît qu'il faut les +prendre telles qu'elles sont, et nous en contenter, +car ce sont les dernières que nous aurons +jamais de lui. Il n'est tout au plus, dit-il lui-même, +qu'un étranger dans les bosquets du +Parnasse; il n'a jamais vécu dans un grenier, +comme les poètes-nés, et quoiqu'il ait erré autrefois +sans souci dans les montagnes de l'Écosse, +il n'a pas, depuis long-tems, joui de cet +avantage. De plus, il n'attend nul profit de cette +publication, quel que soit son succès ou sa +chute; il est très-improbable, d'après sa position +et les devoirs qu'elle va lui imposer, qu'il +condescende de nouveau à se faire auteur. Nous +devons donc prendre ce qu'on nous donne et +remercier. Quel droit avons-nous, nous autres +pauvres diables, d'être si difficiles? Ne devons-nous +pas nous tenir tout contens et tout aises +d'avoir obtenu quelque chose d'un homme du +rang de sa seigneurie, qui n'habite pas un grenier, +mais qui règne en souverain dans la noble +abbaye de Newsteadt. Encore une fois, soyons +reconnaissans; appelons, avec l'honnête Sancho, +les bénédictions de Dieu sur le bienfaiteur, +et n'allons pas regarder de trop près la bouche +du cheval qui nous est donné.</p> + +<br><br> +<hr> +<h1>PRÉFACE</h1> + +<h3>DE LA SECONDE ÉDITION.</h3> +<hr class="short"> + +<p>Tous mes amis, lettrés ou non, m'ont conjuré de ne +point publier cette satire avec mon nom. Si j'étais susceptible +d'être détourné du chemin que je me suis tracé, +par des sophismes et les boulettes de papier de l'imagination, +je me serais rendu à leur désir; mais je ne suis +point homme à me laisser effrayer par des injures, ou à +trembler devant des journalistes armés ou sans armes. +Je puis dire, en conscience, que je n'ai attaqué <i>personnellement</i> +aucun homme qui n'ait auparavant pris l'offensive +contre moi. Les ouvrages des auteurs sont la propriété +du public; celui qui achète a le droit de juger et +de publier son opinion, si cela lui convient, et les auteurs +dont j'ai parlé peuvent en user à mon égard comme +je l'ai fait au leur: ils réussiront mieux, j'en suis sûr, à +prouver que mes ouvrages sont mauvais, qu'à corriger +leurs propres productions; et mon intention n'a pas été +de prouver que j'écrivisse bien, mais de forcer les autres +à écrire mieux, <i>s'il est possible</i>.</p> + +<p>Ce poème ayant réussi au-delà de mes espérances, je +me suis efforcé de faire dans cette édition quelques additions +et quelques corrections pour le rendre moins indigne +du public.</p> + +<p>Dans la première édition de cette satire, publiée sans +nom d'auteur, j'avais, au sujet du Pope de Bowles, inséré +quatorze vers d'un homme d'esprit de mes amis, +qui a maintenant sous presse un volume de poésies. Ces +quatorze vers ont été effacés et remplacés, dans cette nouvelle +édition, par d'autres de mon propre crû; ma seule +raison en cela, et j'espère que chacun penserait de même +en pareil cas, c'est que je suis déterminé à ne rien publier +avec mon nom qui ne soit entièrement et exclusivement +de ma composition.</p> + +<p>Quant aux talens réels des poètes dont les ouvrages +sont cités, ou auxquels il est fait allusion dans les pages +suivantes, l'auteur espère qu'il sera généralement d'accord +avec la majorité du public éclairé, quoique, comme +d'autres sectaires, chacun de ces écrivains ait son petit +cercle de prosélytes qui exagèrent son mérite, dissimulent +ses défauts et reçoivent sans examen, avec un empressement +respectueux, tout ce qui tombe de sa plume. +Mais le génie dont sont incontestablement doués quelques-uns +des écrivains censurés ici ne fait que rendre +plus déplorable la prostitution de leur beau talent. On +doit avoir pitié de la sottise impuissante, on peut tout au +plus en rire avant que de l'oublier, mais de grandes et +réelles facultés dont on abuse doivent être décidément +gourmandées. Personne plus que l'auteur n'eût désiré +voir quelque écrivain habile et connu se charger de les +exposer à la vindicte publique; mais Gifford consacre tous +ses momens à son édition de <i>Massinger</i>, et, en l'absence +d'un médecin véritable, un chirurgien de campagne +peut donner une ordonnance pour empêcher la propagation +d'une épidémie dangereuse, pourvu; toutefois, +qu'il n'ait point recours au charlatanisme. Nous offrons +ici un caustique, car il ne faut pas moins qu'une cautérisation +vive pour sauver tant de patiens atteints de la +déplorable rage de rimer. Quant aux journalistes de la +<i>Revue d'Édimbourg</i>, il faudrait un autre Hercule pour +triompher de cette hydre nouvelle, et l'auteur, dût-il +s'en écorcher un peu la main, sortirait content du combat, +s'il parvenait simplement à briser une des têtes du +serpent.</p> + +<br><br> +<hr> + +<h5>LES</h5> + +<h2>POÈTES ANGLAIS</h2> + +<h5>ET</h5> + +<h3>LES JOURNALISTES ÉCOSSAIS.</h3> + +<h3>SATIRE.</h3> + +<hr class="short"> + +<p>Suis-je pour toujours condamné au rôle d'auditeur<a id="footnotetag420" name="footnotetag420"></a> +<a href="#footnote420"><sup class="sml">420</sup></a>? +Fitzgerald<a id="footnotetag421" name="footnotetag421"></a> +<a href="#footnote421"><sup class="sml">421</sup></a> viendra d'une voix enrouée +brailler ses vers ridicules dans la grande salle d'une +taverne, et moi je ne chanterai pas, de peur que +peut-être les journalistes écossais ne m'appellent +écrivassier, et ne condamnent mes vers? Rimons! +bon ou mauvais, je veux publier quelque chose: +je prends les sots pour mon sujet; la muse de la satire +dictera mes accens.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote420" +name="footnote420"><b>Note 420: </b></a><a href="#footnotetag420"> +(retour) </a> Imitation. + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p>«<i>Semper ego auditor tantum? Numquamne reponam</i></p> +<p><i>Vexatus toties rauci Theseide Codri</i>?»</p> +<p class="i16"> (<span class="sc">Juvenal</span >, sat. <span class="sc">i</span >.)</p> +</div></div> +</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote421" +name="footnote421"><b>Note 421: </b></a><a href="#footnotetag421"> +(retour) </a> M<sup>e</sup>. Fitzgerald, plaisamment surnommé par W. Cobbett le <i>poète de +la petite bière</i>, inflige le tribut annuel de ses vers au <i>Litterary Sund</i>; +non content de les écrire, il les déclame ridiculement en personne, quand +la compagnie a pris une quantité de mauvais porter suffisante pour lui +permettre de supporter l'opération. +(<i>Note de Lord Byron</i>.)</blockquote> + +<p>Oh! toi, le plus noble don de la nature, plume +de mon oie grise! esclave de mes pensées, servante +obéissante de ma volonté, arrachée à l'aile maternelle +pour devenir un puissant instrument entre les +mains de bien petits hommes! plume, prédestinée +à aider l'enfantement laborieux du cerveau, quand +il travaille péniblement plein de prose et de vers; +quoique les nymphes te négligent, que les critiques +puissent se moquer de ce qui fait la consolation des +amans et l'orgueil des auteurs, combien de beaux-esprits, +combien de poètes n'élèves-tu pas tous les +jours! Condamnée à être à la fin complètement oubliée +avec les pages que tu as tracées, que ton usage +est fréquent! que tes honneurs sont petits! Mais toi, +du moins, toi ma propre plume, que je quittai naguère, +que je reprends aujourd'hui, comme la plume +d'Hamet<a id="footnotetag422" name="footnotetag422"></a> +<a href="#footnote422"><sup class="sml">422</sup></a>, quand notre tâche sera accomplie, tu +jouiras d'un honorable repos; et quand bien même +d'autres pourraient te mépriser, tu me seras toujours +chère! Prenons donc aujourd'hui notre essor; notre +sujet n'est point banal, ce ne sont point des visions +orientales, des rêves fantastiques qui m'inspirent. +Quoique hérissée d'épines, la route que nous devons +suivre est belle et large; que nos vers soient faciles, +qu'ils coulent et s'enchaînent doucement!</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote422" +name="footnote422"><b>Note 422: </b></a><a href="#footnotetag422"> +(retour) </a> Cid Hamet Benengeli promet le repos à sa plume dans le dernier +chapitre de <i>Don Quichotte</i>. Oh! plût à Dieu que tant de <i>gentlemen</i> +qui multiplient aujourd'hui les volumes suivissent l'exemple de Cid Hamet +Benengeli!<span class="rig"> + (<i>Note de Lord Byron</i>.)</span><br><br></blockquote> + +<p>Quand le vice triomphant exerce un empire souverain, +qu'esclaves volontaires les hommes lui obéissent +pendant toute leur vie; quand le plaisir<a id="footnotetag423" name="footnotetag423"></a> +<a href="#footnote423"><sup class="sml">423</sup></a>, si +souvent l'avant-coureur du crime, déploie ses magasins +variés pour flatter les goûts du jour; quand +les fripons et les sots s'unissent pour dominer; quand +la justice boite et que le bon droit commence à chanceler; +même alors les plus hardis redoutent les rires +moqueurs du public; craignant la honte, et ne connaissant +point d'autres craintes; pâlissant devant le +ridicule et non devant les lois, ils évitent du moins +le scandale du crime, sinon le crime lui-même.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote423" +name="footnote423"><b>Note 423: </b></a><a href="#footnotetag423"> +(retour) </a> On a peine à concevoir le singulier contresens qui se trouve dans la +première traduction, d'autant plus que le mot <i>faith</i> substitué dans le +texte au mot <i>folly</i>, détruirait la mesure, et que par conséquent il n'y +aurait plus de vers.</blockquote> + +<p>Telle est la puissance de la satire! Mais il ne +m'appartient point d'en lancer les traits; les vices +de notre siècle demandent un glaive mieux aiguisé, +une main plus vigoureuse. Cependant il est des folies +auxquelles je puis donner la chasse et trouver +encore du plaisir à la poursuite. Riez quand je ris, +je n'ambitionne pas d'autre gloire. La partie commence, +les mauvais écrivains sont mon gibier; en +avant Pégase! Et vous, auteurs épiques, lyriques, +élégiaques, à vous; je vous attaque tous, grands et +petits! Et moi aussi je puis barbouiller du papier; +une bonne fois j'inondai la ville d'un déluge de rimes; +j'imprimai des folies d'écolier, également indignes +d'éloges et de censures.... de plus vieux enfans +que moi en font autant. Il est flatteur de voir +son nom imprimé; un livre est toujours un livre, +quand bien même il n'y aurait rien dedans. Non que +je pense que le son charmant d'un titre puisse sauver +du tombeau un méchant ouvrage ou un méchant +écrivain; Georges Lambe en sait quelque chose, +puisque son rang patricien n'a pu dérober au mépris +ses farces méprisables<a id="footnotetag424" name="footnotetag424"></a> +<a href="#footnote424"><sup class="sml">424</sup></a>. Qu'importe, Georges continue +toujours d'écrire<a id="footnotetag425" name="footnotetag425"></a> +<a href="#footnote425"><sup class="sml">425</sup></a>, quoiqu'à la vérité son nom +soit aujourd'hui caché aux regards du public.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote424" +name="footnote424"><b>Note 424: </b></a><a href="#footnotetag424"> +(retour) </a> On trouvera ailleurs plus de détails sur cet <i>intéressant</i> jeune homme +et sur ses ouvrages. + <span class="rig">(<i>Note de Lord Byron</i>.)</span><br><br></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote425" +name="footnote425"><b>Note 425: </b></a><a href="#footnotetag425"> +(retour) </a> Dans la <i>Revue d'Édimbourg</i>. + <span class="rig">(<i>Note de Lord Byron</i>.)</span><br><br></blockquote> + +<p>Encouragé par ce grand exemple, je veux suivre +la même route, mais je ferai ma propre revue; je +n'irai point chercher celle du grand Jeffrey.... Cependant, +comme lui, je me constituerai moi-même +juge expert en poésies.</p> + +<p>Tous les états exigent un apprentissage, excepté +celui de censeur.... Les critiques naissent critiques. +Prenez dans Joe Miller quelques anecdotes usées, +apprenez-les par cœur; joignez-y assez d'érudition +pour faire une citation à faux; ayez un esprit assez +pénétrant pour découvrir ou inventer des défauts; +une disposition à la pointe et au calembourg, que vous +appellerez sel attique; allez trouver Jeffrey; soyez +silencieux et discret; il donne exactement dix livres +sterling la feuille. Ne craignez pas de mentir, cela +sera pris pour un tour heureux; ne reculez point +devant un blasphème, cela passera pour de l'esprit. +N'allez pas vous piquer de sentimens d'honneur..... +sacrifiez tout pour placer vos bons mots, et devenez +un de ces critiques que l'on abhorre et que l'on caresse.</p> + +<p>Et nous nous soumettrons aux jugemens de tels +hommes? Non... cherchez des roses en décembre, +de la glace en juin; espérez trouver de la constance +dans le vent, du froment dans la paille déjà battue; +croyez-en sur parole une femme, une épitaphe, ou +quelque autre chose mensongère de soi, plutôt que +de vous en rapporter à des critiques; si dignes eux-mêmes +d'être critiqués, plutôt qu'une seule de vos +pensées ne vous soit dictée par le cœur de Jeffrey, +ou la tête béotienne de Lambe<a id="footnotetag426" name="footnotetag426"></a> +<a href="#footnote426"><sup class="sml">426</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote426" +name="footnote426"><b>Note 426: </b></a><a href="#footnotetag426"> +(retour) </a> MM. Jeffrey et Lambe sont l'alpha et l'oméga, le premier et le dernier +des rédacteurs de la <i>Revue d'Édimbourg</i>, les autres sont cités plus +bas. +(<i>Note de Lord Byron</i>.)</blockquote> + +<p>Quand nos auteurs plient humblement le genou +devant ces jeunes tyrans<a id="footnotetag427" name="footnotetag427"></a> +<a href="#footnote427"><sup class="sml">427</sup></a>, qui se sont conjurés pour +usurper le trône du goût, où ils sont si déplacés; +quand ils écoutent leur voix comme celle de la vérité, +leurs arrêts comme ceux de la loi; quand de +tels hommes font les censeurs, ce serait un péché que +de les épargner; quand je vois de tels critiques, +comment pourrais-je me retenir? Et cependant toutes +nos excellences littéraires sont si près l'une de +l'autre aujourd'hui, qu'on ne sait laquelle chercher, +laquelle éviter: nos poètes, nos critiques se ressemblent +tant, qu'on ne sait quand on doit frapper, +quand on doit épargner.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote427" +name="footnote427"><b>Note 427: </b></a><a href="#footnotetag427"> +(retour) </a> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p>« ..... <i>Stulta est clementia, cum tot ubique.</i></p> +<p>..... <i>Occurras, periturœ parcere chantœ</i>.»</p> +<p class="i16">(<span class="sc">Juvenal</span >, sat. <span class="sc">i</span >.)</p> +</div></div> + +</blockquote> + +<p>Peut-être vous me demanderez, lecteur, pourquoi +je me hasarde dans le sentier que Pope et Gifford ont +parcouru avant moi<a id="footnotetag428" name="footnotetag428"></a> +<a href="#footnote428"><sup class="sml">428</sup></a>. Si l'ennui ne vous a pas encore +rendus malades, si vous vous sentez la force +d'aller plus avant, continuez de lire; mes vers vous +l'apprendront.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote428" +name="footnote428"><b>Note 428: </b></a><a href="#footnotetag428"> +(retour) </a> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p>«Cur tamen hoc potiùs libeat decurrere campo</p> +<p>Per quem magnus equos Auruncœ flexit alumnus:</p> +<p>Si vacat, et placidi rationem admittitis, edam.»</p> +<p class="i16">(<span class="sc">Juvénal</span >, sat. I.)</p> +</div></div> +</blockquote> + +<p>Avant que de nos jours dégénérés d'ignobles compositions +reçussent un tribut non mérité d'éloges, il +fut un tems où le bon sens, l'esprit et la poésie marchaient +toujours ensemble; grâces plus réelles que +celles de la mythologie, qui, puisant leurs inspirations +aux mêmes sources, florissaient en commun, +et, s'appuyant sur le goût, devenaient chaque jour +plus belles à mesure qu'elles grandissaient. C'est +alors que, dans cette île fortunée, Pope essaya de +charmer les ames ravies, et qu'il ne s'essaya pas en +vain. Les éloges d'un peuple policé étaient le prix +qu'il ambitionnait; en cherchant sa propre gloire, +il augmenta celle de son pays. Comme lui, Dryden +fit entendre un déluge de chants, moins doux, il est +vrai, mais deux fois plus mâles. Alors, sur la scène, +Congrève pouvait exciter le rire, Otway faire couler +les larmes; car alors un parterre anglais sentait +le naturel et savait l'applaudir. Mais pourquoi rappeler +tous ces noms et de plus grands encore, quand +tous ont cédé leurs places à des poètes plus faibles? +Et cependant comment détourner nos yeux et nos +regrets de ces tems, avec lesquels ont passé le goût +et la raison. Regardons maintenant autour de nous; +parcourons tous ces ouvrages indifférens, toutes ces +productions misérables qui plaisent au public aujourd'hui. +Il est une vérité que la satire elle-même +ne peut contester; nous ne saurions nous plaindre +d'une disette de poètes; la presse accablée gémit +sous le poids de leurs productions; les garçons imprimeurs +sont rendus de fatigue; les poèmes épiques +de Southey font plier tous les rayons, et les +chants lyriques de Little<a id="footnotetag429" name="footnotetag429"></a> +<a href="#footnote429"><sup class="sml">429</sup></a> brillent partout en in-12 +élégamment reliés.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote429" +name="footnote429"><b>Note 429: </b></a><a href="#footnotetag429"> +(retour) </a> <i>Little</i>, nom sous lequel Thomas Moore a publié un grand nombre de +poésies libres.</blockquote> + +<p>Le livre saint l'a dit: «Rien de nouveau sous le +soleil<a id="footnotetag430" name="footnotetag430"></a> +<a href="#footnote430"><sup class="sml">430</sup></a>;» et nous courons sans cesse de changemens +en changemens. Que de merveilles différentes +viennent nous tenter en passant! La vaccine...., +le galvanisme et le gaz paraissent tour à tour et font +l'étonnement du vulgaire, jusqu'à ce que la bulle de +savon crève.... et tout n'est que du vent. Combien +aussi de nouvelles écoles de poésie ne voit-on pas +s'élever, quand de stupides prétendans se disputent +le prix? quand ces pseudo-poètes font taire le bon +goût, chaque club littéraire de campagne plie le genou +devant Baal, et, détrônant le vrai génie, élève +en la place qui lui appartenait un autel, une idole à +lui; quelque veau en plomb doré... Qui? N'importe, +depuis Southey, qui se perd dans les nues, jusqu'au +rampant Stott<a id="footnotetag431" name="footnotetag431"></a> +<a href="#footnote431"><sup class="sml">431</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote430" +name="footnote430"><b>Note 430: </b></a><a href="#footnotetag430"> +(retour) </a> <i>Ecclésiaste</i>, ch. <span class="sc">i</span >.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote431" +name="footnote431"><b>Note 431: </b></a><a href="#footnotetag431"> +(retour) </a> Stott, plus connu dans le <i>Morning Post</i> sous le nom de Hafiz. Ce +personnage est maintenant le plus acharné à la recherche du pathos. Je +me rappelle une ode de maître Stott à la famille régnante de Portugal, +qui commence ainsi: + +<p class="mid">(<i>Stott loquitur quoad hibernia</i>.)</p> + +<p>«Royal enfant de Bragance, Erin vient te complimenter dans cette +stance, etc., etc.»</p> + +<p>De plus un sonnet <i>aux rats</i>, bien digne du sujet, ainsi qu'une ode +des plus ronflantes qui commence ainsi:</p> + +<p>«Oh! maintenant un lai sonore comme la vague qui fouette le rivage +retentissant de Laponie.»</p> + +<p>Que le Seigneur ait pitié de nous! Le <i>Lai du dernier Ménestrel</i> n'était +rien en comparaison de celui-ci. +(<i>Note de Lord Byron</i>.)</p></blockquote> + +<p>Attention! la tourbe des écrivassiers va défiler +devant nous! chaque escadron divers cherche à se +faire remarquer; chaque poète se hâte et presse de +l'éperon son Pégase éreinté. Les vers rimés et les +vers blancs s'avancent de front; les sonnets se pressent +sur les sonnets, les odes sur les odes; les contes +effroyables se coudoient et se heurtent dans la route, +et l'on voit courir en avant des vers d'une mesure +que l'on ne saurait mesurer; car la folie au sourire +hébété aime des chants variés. La sottise, toujours +amateur de l'étrange et du mystérieux, admire surtout +ce qu'elle ne peut comprendre. Aussi admire-t-elle +les lais des ménestrels<a id="footnotetag432" name="footnotetag432"></a> +<a href="#footnote432"><sup class="sml">432</sup></a> (puissent-ils être les +<i>derniers</i>!) chantés tristement sur les cordes d'une +harpe à demi tendue, et se perdant dans les airs; +tandis que les esprits des montagnes bavardent avec +les esprits des rivières, tout exprès pour que des +vieilles femmes puissent avoir le plaisir d'écouter ce +qu'ils disent pendant la nuit; tandis que des lutins +de la famille de Gilpin Horner<a id="footnotetag433" name="footnotetag433"></a> +<a href="#footnote433"><sup class="sml">433</sup></a> attirent dans les +bois la jeune noblesse des frontières; sautent à chaque +pas Dieu sait combien haut! et effraient de +stupides enfans, Dieu sait pourquoi! tandis que +des dames de haut parage, dans leur cellule magique, +défendent la lecture à des chevaliers qui ne savent +pas lire, dépêchent un courrier au tombeau d'un +sorcier, et combattent contre des hommes honnêtes +pour protéger un coquin.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote432" +name="footnote432"><b>Note 432: </b></a><a href="#footnotetag432"> +(retour) </a> Ouvrez le <i>Lai du dernier Ménestrel</i> au hasard. Se peut-il rien +imaginer de plus absurde et de plus ridicule que l'idée première de cette +production? L'entrée du tonnerre et de l'éclair qui sert de prologue à la +tragédie de Bayes enlève malheureusement le mérite de l'originalité au +dialogue de messieurs les esprits des montagnes et des eaux dans le premier +chant. Nous avons ensuite l'aimable Guillaume de Lorraine, heureux +composé du maraudeur, du voleur de bétail et du voleur de grand +chemin. La convenance de l'injonction que lui fait son amante, la magicienne, +de ne point lire le livre qu'elle lui envoie chercher, ne peut se +comparer qu'à l'aveu ingénu du chevalier, qui répond qu'il n'a jamais +pris la peine d'apprendre à épeler, et que, pour employer ses expressions +élégantes, il ne pourrait pas même lire le premier verset de son +<i>psaume de pendu</i> (<i>neck-verse</i>), c'est-à-dire le <i>miserere mei</i>, etc.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote433" +name="footnote433"><b>Note 433: </b></a><a href="#footnotetag433"> +(retour) </a>La biographie de Gilpin Horner, et le page merveilleux qui voyageait +deux fois plus vite à pied que le cheval de son maître, et cela sans +le secours de bottes de sept lieues, sont des chefs-d'œuvre de perfectionnement +et de goût. En fait d'incidens, nous avons le coup de poing invisible, +mais très-sensible, que reçoit le page au moment où le chevalier +et son page entrent dans le château, sous le déguisement bien naturel +d'une charretée de foin. Marmion, le héros du second poème, est exactement +ce qu'eût été Guillaume de Lorraine, s'il eût su lire et écrire. Cet +ouvrage a été fabriqué pour MM. Constable, Murray et Miller, valeur +reçue en une certaine somme de monnaie, et en vérité, ayant égard au +motif qui l'a inspirée, c'est une production très-recommandable. Si +M. Scott veut écrire aux gages des libraires, qu'il fasse de son mieux +pour satisfaire ceux qui le paient, mais qu'il ne déshonore plus son génie, +qui sans contredit est très-grand, par de nouvelles imitations de nos +vieilles ballades.</blockquote> + +<p>Après lui, se pavanant fièrement sur son cheval +rouan, s'avance le fier Marmion au casque doré. +Tantôt il forge des écritures, tantôt il s'élance le +premier au fort du combat; ce n'est tout-à-fait un +scélérat, ce n'est non plus qu'un demi-chevalier; +également propre à briller sur un gibet et sur un +champ de bataille, il offre un mélange étonnant de +grandeur et de bassesse. Penses-tu, Scott, dans ton +amour-propre, forcer le public à admirer ton roman +suranné; quoique Murray se réunisse avec son +ami Miller, pour donner à ta muse une demi-couronne +de gages par vers? Non! quand les enfans +d'Apollon se mettent dans le commerce, leurs couronnes +se dessèchent, et leurs lauriers sont flétris. +Qu'ils renoncent au nom sacré de poète, ceux qui +tourmentent leur cerveau pour l'amour du gain, et +non pour celui de la gloire. Puissent-ils tomber bien +bas dans une abjection méritée, et que le mépris soit +le salaire de leurs travaux sans honneurs! Oui, tel +doit être le sort d'une muse prostituée et d'un poète +à gage! Le fils d'Apollon, quand sa plume est vénale, +ne nous inspire plus que du dégoût; et nous +disons et pour long-tems, <i>bonne nuit, Marmion</i><a id="footnotetag434" name="footnotetag434"></a> +<a href="#footnote434"><sup class="sml">434</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote434" +name="footnote434"><b>Note 434: </b></a><a href="#footnotetag434"> +(retour) </a> «Bonne nuit, Marmion,» telle est l'exclamation pathétique et prophétique +de Henri Blount, écuyer, au moment de la mort de l'honnête +Marmion. +(<i>Note de Lord Byron</i>.)</blockquote> + +<p>Voilà les productions qui appellent aujourd'hui +nos éloges; voilà les poètes devant lesquels la muse +doit s'incliner respectueusement! Milton, Dryden, +Pope, également oubliés, doivent déposer leurs couronnes +sacrées sur le front de Walter Scott.</p> + +<p>Il fut un tems où la muse était encore jeune, alors +qu'Homère tenait la lyre et que Virgile chantait. +A peine un siècle sur dix voyait-il naître un poème +épique, et ce nom frappait comme un mot magique +les oreilles des nations étonnées. Chacun de ces hommes +immortels n'a laissé qu'un de ces ouvrages qui +ne paraissaient que tous les mille ans<a id="footnotetag435" name="footnotetag435"></a> +<a href="#footnote435"><sup class="sml">435</sup></a>. Des empires +ont disparu de dessus la face de la terre, des langues +sont mortes avec ceux qui leur avaient donné +naissance, sans la gloire d'avoir produit une de ces +compositions immortelles, qui font qu'un idiome +survit à la ruine des états où il était parlé. Il n'en +est pas ainsi chez nous; quoique des poètes d'un +rang inférieur consacrent leur vie tout entière à la +composition d'un seul ouvrage important. Voyez le +marchand de ballades, Southey, s'élever dans les +airs avec le vol audacieux de l'aigle. Le Camoëns, +Milton, le Tasse, ne sont rien en comparaison de ce +génie, dont les vers nombreux comme des armées +s'arrangent chaque année sous forme d'un nouveau +poème épique! La première s'avance, Jeanne d'Arc, +le fléau de l'Angleterre, et l'orgueil de la France! +Bien qu'elle ait été brûlée, comme sorcière, par ce +méchant Bedford, voyez sa statue placée dans une +niche glorieuse; ses fers se rompent, et délivrée à +l'instant de la prison, vierge phénix, elle renaît de +ses cendres.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote435" +name="footnote435"><b>Note 435: </b></a><a href="#footnotetag435"> +(retour) </a> En effet, la fable de l'Odyssée est si étroitement liée à celle de +l'lliade, qu'on peut les regarder comme ne formant ensemble qu'un +grand poème historique. En parlant de Milton et du Tasse, nous ne +faisons allusion qu'au <i>Paradis perdu</i>, et à la <i>Jérusalem délivrée</i>; puisque +la <i>Jérusalem conquise</i> du poète italien et le <i>Paradis regagné</i> du +poète anglais sont loin d'avoir obtenu la même célébrité..... Lequel des +poèmes de M. Southey survivra? +(<i>Note de Lord Byron</i>.)</blockquote> + +<p>Après elle, voici venir l'effroyable Thalaba<a id="footnotetag436" name="footnotetag436"></a> +<a href="#footnote436"><sup class="sml">436</sup></a>, enfant +monstrueux, étonnant et sauvage de l'Arabie; +destructeur redouté de Domdaniel, qui a renversé +plus de magiciens fous que le monde n'en a jamais +connu! Héros immortel, tous tes ennemis sont vaincus; +règne donc pour toujours..... l'illustre rival du +Petit-Poucet! Puisque le mètre effrayé fuyait de devant +ton nom, c'était avec grande raison que tu avais +été destiné à être le dernier de ta race! Il n'y aurait +pas grand mal à ce que les génies triomphans t'emportassent +loin d'ici, illustre vainqueur du sens +commun.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote436" +name="footnote436"><b>Note 436: </b></a><a href="#footnotetag436"> +(retour) </a> Thalaba, second poème de M. Southey, a été ouvertement écrit +comme une sorte de défi à la poésie et à tout ce que l'on connaissait jusque-là. +M. Southey souhaitait produire quelque chose de nouveau, et il +y a miraculeusement réussi. Jeanne d'Arc était déjà assez merveilleuse, +mais pour Thalaba, c'est un de ces poèmes qui (comme l'a dit Porson, +docteur en théologie, professeur à l'université de Cambridge, récemment +décédé) seront lus quand on aura oublié Homère et Virgile..... <i>mais +pas avant</i>!</blockquote> + +<p>Maintenant, le dernier et le plus grand de tous, +Madoc, fond sur nous à pleines voiles; Cacique +au Mexique, et prince de Galles, il nous raconte +d'étranges histoires, comme font tous les voyageurs, +des histoires plus vieilles que celles de Mandeville +et pas tout-à-fait aussi vraisemblables. Southey<a id="footnotetag437" name="footnotetag437"></a> +<a href="#footnote437"><sup class="sml">437</sup></a>! +cesse tes chants si variés; un poète peut chanter trop +souvent et trop long-tems: puisque tu es si fort en +vers, au nom du ciel épargne-nous! Un quatrième +poëme épique serait, hélas! plus que nous n'en pourrions +supporter. Mais, si en dépit de tout ce que le +monde peut dire, tu persistes à vouloir te fatiguer à +faire des vers; si, toujours incivil, tu dois, dans de +nouvelles ballades de Berkley, dévouer de vieilles +femmes au diable<a id="footnotetag438" name="footnotetag438"></a> +<a href="#footnote438"><sup class="sml">438</sup></a>, que ta menace n'atteigne que les +enfans qui ne sont pas encore nés; «que Dieu te +soit en aide, Southey, et à tes lecteurs aussi<a id="footnotetag439" name="footnotetag439"></a> +<a href="#footnote439"><sup class="sml">439</sup></a>.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote437" +name="footnote437"><b>Note 437: </b></a><a href="#footnotetag437"> +(retour) </a> Nous en demandons pardon à M. Southey. «Madoc, nous dit-il +dans sa Préface, dédaigne le titre avili de poème épique.» Comment +et par qui ce titre a-t-il été avili? Certes les derniers romans en vers +de MM. Cottle, du lauréat Pye, d'Ogilvy, d'Hoyle, et de la tendre +mistress Cowley, n'ont pas beaucoup relevé la muse épique. Mais puisque +M. Southey ne veut pas de ce titre, qu'il nous soit permis de lui demander +s'il lui a substitué quelque chose de mieux, ou s'il veut se contenter +de rivaliser avec sir Richard Blackmore, pour la quantité aussi +bien que pour la qualité de ses vers. +(<i>Note de Lord Byron</i>.)</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote438" +name="footnote438"><b>Note 438: </b></a><a href="#footnotetag438"> +(retour) </a> Voyez <i>la Vieille de Berkley</i>, ballade de M. Southey, dans laquelle +une vieille dame de qualité est enlevée par Béelzébut, sur un cheval qui +va au grand trot. +(<i>Note de Lord Byron</i>.)</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote439" +name="footnote439"><b>Note 439: </b></a><a href="#footnotetag439"> +(retour) </a> Le dernier vers, «Dieu te soit en aide,» est évidemment un plagiat +de l'<i>anti-jacobin</i>, à M. Southey, sur ses dactyles: + +<p class="mid">Dieu te soit en aide, imbécille.</p> + +<p class="mid">(<i>Poésies anti-jacobines</i>, page 23.)<span class="rig"> + +(<i>Note de Lord Byron</i>.)</span><br><br></p></blockquote> + +<p>Vient ensuite le lourd disciple de ton école, ce +bénin apostat des règles poétiques, le simple Wordsworth, +qui à fabriqué un lai plus doux qu'un soir de +ce mois de mai qui lui est si cher; lai dans lequel il +conseille à son ami de laisser là le travail et la peine, +et de quitter ses livres de peur de devenir double<a id="footnotetag440" name="footnotetag440"></a> +<a href="#footnote440"><sup class="sml">440</sup></a>; +Wordsworth, qui montre, autant par son exemple +que par ses préceptes, que la prose est de la poésie, +et que les vers ne sont que de la prose. Convainquant +tout le monde par une démonstration facile, que les +ames poétiques aiment une prose absurde, et que +des histoires du tems de Noël<a id="footnotetag441" name="footnotetag441"></a> +<a href="#footnote441"><sup class="sml">441</sup></a>, abîmées encore pour +se plier à un mauvais rhythme, contiennent l'essence +du vrai sublime. Aussi quand il raconte l'histoire de +Betty Foy, mère idiote d'un fils idiot, enfant imbécile +et lunatique, qui a perdu son chemin, et qui, +comme le poète, confond le jour avec la nuit<a id="footnotetag442" name="footnotetag442"></a> +<a href="#footnote442"><sup class="sml">442</sup></a>, il +peint d'une manière si pathétique chaque accident, +il raconte d'une manière si sublime chaque aventure, +que ceux qui voient l'idiot dans sa gloire +sont convaincus que le poète est lui-même le héros +de l'histoire.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote440" +name="footnote440"><b>Note 440: </b></a><a href="#footnotetag440"> +(retour) </a> <i>Ballades lyriques</i>, page 4, stance <span class="sc">i</span ><sup>re</sup>.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote441" +name="footnote441"><b>Note 441: </b></a><a href="#footnotetag441"> +(retour) </a> On ne croirait pas que le premier traducteur ait confondu les histoires +plus libres, les farces de la quinzaine de Noël (le carnaval des +Anglais), avec nos anciens cantiques appelés <i>des Noëls</i>.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote442" +name="footnote442"><b>Note 442: </b></a><a href="#footnotetag442"> +(retour) </a> M. Wordsworth, dans sa Préface, s'est donné beaucoup de peine +pour prouver que la prose et les vers sont la même chose, et certes on +trouve dans ses ouvrages des exemples parfaitement d'accord avec ce +principe: + +<p>«Et ainsi il répondit aux questions de Betty, comme un voyageur +hardi, le coq chanta <i>Tou-hou</i>! <i>Tou-hou</i>! et le soleil brillait d'un +éclat si froid, etc., etc.» +(<i>Ballades lyriques</i>, page 129.)</p></blockquote> + +<p>Laisserons-nous passer inaperçu le tendre Coleridge, +si cher à l'ode emphatique, et aux stances +ampoulées? Quoique les petits sujets innocens soient +ceux qui lui plaisent le mieux, il ne laisse pas que +d'être sensible aux charmes d'une docte obscurité. +Quand même l'inspiration refuserait son secours à +celui qui a pris une <i>Pixie</i> pour sa muse<a id="footnotetag443" name="footnotetag443"></a> +<a href="#footnote443"><sup class="sml">443</sup></a>, qui pourrait +surpasser pour la sublimité des vers le poète +qui s'est élevé jusqu'à prendre un âne pour le héros +d'une élégie. Comme un tel sujet convenait bien à +son noble esprit! Comme la sympathie nous rend +bons et généreux!</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote443" +name="footnote443"><b>Note 443: </b></a><a href="#footnotetag443"> +(retour) </a> Poésies de Coleridge, page II; <i>Chant des Pixies</i>, c'est-à-dire des +fées du comté de Dévon. Nous trouvons, page 42, <i>Vers à une jeune +dame</i>, et page 52, <i>Vers à un jeune âne</i>.</blockquote> + +<p>Oh! fabricant d'horribles merveilles, Lewis, +moine, ou poète, qui ferais volontiers du Parnasse +un cimetière! Là, ce sont des cyprès, et non des +branches de laurier qui ceignent ton front; ta muse +est une sorcière; tu n'es que le fossoyeur d'Apollon! +Soit que tu t'asseyes sur d'anciens tombeaux, pour +y recevoir les hommages d'une troupe de spectres de +tes amis; soit que tu composes ces chastes descriptions, +délices des femmes de notre siècle si décent; +tous admirent en toi un membre du parlement<a id="footnotetag444" name="footnotetag444"></a> +<a href="#footnote444"><sup class="sml">444</sup></a>, du +cerveau duquel s'échappent, comme d'un enfer, des +légions de fantômes, à peine couverts d'un drap de +lit presque transparent, dont les ordres font surgir de +terre de hideuses sorcières, des riols du feu, de +l'eau, des nuages, avec de petits hommes gris, des +monstres sauvages, et Dieu sait quoi encore, pour te +combler d'honneurs avec Walter Scott. Encore une +fois, tous t'admirent; mais si des contes tels que les +tiens peuvent plaire, il n'y a que saint Luc<a id="footnotetag445" name="footnotetag445"></a> +<a href="#footnote445"><sup class="sml">445</sup></a> qui +puisse guérir cette maladie. Satan lui-même redouterait +d'habiter avec toi, et de trouver dans ton cerveau +un enfer plus profond que le sien!</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote444" +name="footnote444"><b>Note 444: </b></a><a href="#footnotetag444"> +(retour) </a> «Car tout le monde connaît le petit Mathieu, membre du Parlement.» +Voyez dans <i>le Statesman</i>, un poème à M. Lewis, supposé +écrit par M. Jekyll.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote445" +name="footnote445"><b>Note 445: </b></a><a href="#footnotetag445"> +(retour) </a> Saint Luc est le patron des médecins, et il était médecin lui-même +avant que d'être appelé à l'apostolat.</blockquote> + +<p>Entouré d'un chœur de vierges; animées d'un autre +feu que celui de Vesta, dont les yeux brillent, +dont les joues sont enflammées par la passion, quel +est ce poète si tendre, qui fait résonner les cordes +d'une lyre hardie, tandis que les matrones l'écoutent +dans un silence empressé? C'est Moore, le Catulle +de notre âge, aussi doux mais aussi immoral dans +ses chants. Quoiqu'affligée de le condamner, la muse +doit cependant être juste; elle ne saurait pardonner +les avocats harmonieux du libertinage. La flamme +qui brûle sur son autel est pure; elle se détourne +avec dégoût d'un encens plus grossier. Cependant, +indulgente pour la jeunesse qui se repent, elle te +dit: «Moore, corrige tes vers, va et ne pèche plus +à l'avenir.»</p> + +<p>Pour toi, auquel appartiennent tout ce clinquant +et tous ces ornemens de mauvais goût dont tu as +défiguré le Camoëns en le traduisant, Hibernien +Strangford! Avec tes yeux bleus<a id="footnotetag446" name="footnotetag446"></a> +<a href="#footnote446"><sup class="sml">446</sup></a> et tes cheveux rouges +ou bruns, si vantés, toi dont chaque jeune fille, +malade d'amour, admire les vers, toi dont le galimatias +harmonieux la fait presque expirer, apprends, +si tu le peux, à respecter le sens de ton auteur, +et à ne pas nous vendre sous un faux titre tes +propres sonnets. Crois-tu placer tes vers plus haut +dans l'opinion publique, en couvrant Camoëns de +broderies et d'oripeaux? Corrige, Strangford, corrige +tes mœurs et ton goût; sois ardent, mais pur; sois +amoureux, mais chaste. Cesse de vouloir tromper; +rends la harpe que tu as escamotée, et n'enseigne +pas au poète lusitanien à copier Moore.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote446" +name="footnote446"><b>Note 446 </b></a><a href="#footnotetag446"> +(retour) </a> Les lecteurs qui désireraient quelque explication à ce sujet, peuvent +consulter <i>le Camoëns</i> de Strangford, page 127, la note à la page 56, +ou la dernière page de l'article de la <i>Revue d'Édimbourg</i> sur le même +ouvrage. Il est bon d'observer aussi que les choses qui y sont données +comme étant du <i>Camoëns</i>, ne se trouvent pas plus dans l'original que +dans le Cantique de Salomon.<span class="rig"> + (<i>Note de Lord Byron</i>.)</span><br><br> </blockquote> + +<p>Dans ce grand nombre de volumes élégamment +marbrés, voyez Hayley essayant en vain de produire +quelque chose de nouveau; soit qu'il file péniblement +ses comédies rimées, soit qu'il barbouille du +papier dans un tems donné, comme Wood et Barclay +fournissent une course à pied. Le style de sa +maturité est le même que celui de sa jeunesse: toujours +humble et toujours faible. Voyez d'abord briller +le <i>Triomphe du caractère</i>; pour ma part j'avouerai +qu'il m'a fait sortir du mien. Quant au <i>Triomphe de +la Musique</i>, tous ceux qui l'ont lu peuvent jurer que +la malheureuse musique n'y a jamais triomphé<a id="footnotetag447" name="footnotetag447"></a> +<a href="#footnote447"><sup class="sml">447</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote447" +name="footnote447"><b>Note 447: </b></a><a href="#footnotetag447"> +(retour) </a> Les deux compositions en vers les plus connues de M. Hayley sont +un poème sur le <i>Triomphe du caractère</i>, et un autre sur le <i>Triomphe +de la musique</i>. Il a aussi écrit un grand nombre de comédies, d'épîtres +en vers rimés, etc., etc. Comme c'est, du reste; un biographe et un +annotateur assez élégant, nous nous permettrons de lui rappeler le conseil +de Pope à Wicherley, c'est-à-dire que nous l'engagerons à mettre ses +poésies en prose, ce qui se pourrait faire très-aisément en retranchant de +tems en tems la syllabe finale.</blockquote> + +<p>Moraviens, levez-vous, accordez quelques honneurs +convenables à l'ennuyeuse dévotion! Le poète +du sabbat, le sépulcral Grahame, répand en prose +décousue ses accens sublimes. Il n'aspire point à la +rime; il met en pièces dans ses vers blancs l'Évangile +de saint Luc; fait des emprunts hardis au Pentateuque, +et sans conscience, sans remords, pervertit +les prophètes et pille les psaumes<a id="footnotetag448" name="footnotetag448"></a> +<a href="#footnote448"><sup class="sml">448</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote448" +name="footnote448"><b>Note 448: </b></a><a href="#footnotetag448"> +(retour) </a> M. Grahame a publié deux volumes écrits en argot religieux, sous le +nom de <i>Promenades du dimanche</i>, et de <i>Peintures bibliques</i>.</blockquote> + +<p>Salut, sympathie! ta douce idée nous apporte +mille images de mille choses. Au milieu de tes larmes, +où il se baigne et s'enivre, elle nous fait +voir le prince des tristes fabricans de sonnets. N'es-tu +pas leur prince, en effet, harmonieux Bowles? +toi le premier, le grand oracle des ames tendres, soit +que tu demandes du secours aux vents qui soupirent, +ou des consolations à la feuille jaunie; soit que tu +racontes d'un ton lamentable quels sons joyeux rendent +les cloches d'Oxford<a id="footnotetag449" name="footnotetag449"></a> +<a href="#footnote449"><sup class="sml">449</sup></a>, ou que, toujours passionné +pour les cloches; tu trouves un ami dans chaque +tintement de celles d'Ostende. Comme ta muse +frapperait plus juste au but, si à toutes les clochettes +tu ajoutais un bonnet de fou! Délicieux Bowles! +toujours bénissant, toujours béni, tout le monde +aime tes vers, mais les enfans surtout en raffolent. +Tu partages avec le tendre Moore le privilége de caresser +la manie amoureuse de nos jeunes demoiselles! +C'est avec toi qu'elles aiment à répandre des larmes, +tant qu'elles sont encore confinées dans la chambre +des enfans. Plus tard, tu perds graduellement de +ton pouvoir; elles abandonnent le pauvre Bowles +pour la muse plus pure de Moore.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote449" +name="footnote449"><b>Note 449: </b></a><a href="#footnotetag449"> +(retour) </a> Voyez <i>Sonnets de Bowles</i>, etc., <i>Sonnets à Oxford</i> et <i>Stances en +entendant les cloches d'Ostende</i>.</blockquote> + +<p>Tu dédaignes de borner à des sujets simples les +nobles accords d'une lyre comme la tienne; «muse, +t'écries-tu, fais entendre des accens plus forts et +plus nobles<a id="footnotetag450" name="footnotetag450"></a> +<a href="#footnote450"><sup class="sml">450</sup></a>!» des accens tels qu'on n'en a jamais +entendus, et qu'on n'en entendra jamais. Toutes +les découvertes faites après le déluge, depuis le +moment où l'arche fatiguée s'arrêta sur la vase, occupent +une place plus ou moins considérable dans ton +livre, depuis le capitaine Noé jusqu'au capitaine Cook. +Ce n'est pas tout; tu t'arrêtes dans ta route pour intercaler +un tendre épisode<a id="footnotetag451" name="footnotetag451"></a> +<a href="#footnote451"><sup class="sml">451</sup></a>, et tu nous racontes gravement.... +Écoutez toutes, belles demoiselles... Tu +nous racontes comment Madère trembla pour la première +fois au bruit d'un baiser. Bowles! grave ce +prétexte dans ta mémoire; tiens-t'en à tes sonnets, +mon ami, puisque du moins ils se vendent. Mais si +quelque nouveau caprice, si la promesse de quelque +nouveau gain te forcent à écrivasser encore, si quelque +poète, naguère la terreur des sots, couché maintenant +dans la poussière du tombeau, n'a plus que +des hommages à attendre; si Pope, dont la gloire et +le génie défièrent autrefois le talent du premier des +critiques, doit aujourd'hui soutenir les atteintes du +dernier d'entre eux; viens, essaie, cherche avec soin +chaque petite faute, chaque incorrection: le premier +de nos poètes, hélas! ne fut qu'un homme. +Tâche de trouver quelque perle dans le fumier de +tes devanciers; consulte lord Fanny, rapporte-t'en +à Curll<a id="footnotetag452" name="footnotetag452"></a> +<a href="#footnote452"><sup class="sml">452</sup></a>. Que toutes les calomnies d'autrefois se retrouvent +sous ta plume et inondent tes pages; affecte +une candeur qui ne saurait être vraie, décore +ta basse jalousie du nom de zèle honnête; écris +comme si l'ame de Bolingbroke pouvait encore te +dicter ce que tu dois dire, fais en un mot par haine +ce que Mallet a fait pour gagner l'argent qui lui était +promis<a id="footnotetag453" name="footnotetag453"></a> +<a href="#footnote453"><sup class="sml">453</sup></a>. Oh! si tu avais vécu dans le tems convenable, +pour partager la folie furieuse de Dennis et +rimer de concert avec Ralph<a id="footnotetag454" name="footnotetag454"></a> +<a href="#footnote454"><sup class="sml">454</sup></a>; si tu t'étais réuni à +la troupe qui attaquait le lion vivant, au lieu de venir, +comme tu le fais, frapper du pied le lion mort, +une juste récompense aurait couronné tes gains glorieux; +le grand homme, pour prix de ton labeur, +aurait immortalisé ton nom dans la <i>Dunciade</i><a id="footnotetag455" name="footnotetag455"></a> +<a href="#footnote455"><sup class="sml">455</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote450" +name="footnote450"><b>Note 450: </b></a><a href="#footnotetag450"> +(retour) </a> <i>Muse, fais entendre</i>, etc., est le premier vers de l'<i>Esprit de découverte</i>, +de Bowles, un joli petit nain de poème épique, plein de vie +et de mouvement. Entre autres vers délicieux, nous avons les suivans: + +<p>«Un baiser volé au milieu du silence attentif! A ce bruit, qu'ils n'avaient +jamais entendu, ils tremblèrent, comme si le pouvoir... etc.»</p> + +<p>Ils tremblèrent, ils... les bois de Madère, très-étonnés d'un tel phénomène, +et il y avait de quoi.</p></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote451" +name="footnote451"><b>Note 451: </b></a><a href="#footnotetag451"> +(retour) </a> L'épisode auquel on fait allusion plus haut, c'est l'histoire de +Robert à Machin et d'Anna d'Arfet, couple d'amans constans, lesquels exécutèrent +le baiser susdit, qui étonna si vivement les forêts de Madère.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote452" +name="footnote452"><b>Note 452: </b></a><a href="#footnotetag452"> +(retour) </a> Curll est un des héros de <i>la Dunciade</i>, il était libraire de profession. +Lord Fanny est le nom poétique de lord Hervey, auteur de <i>Vers à +l'imitation d'Horace</i>.<span class="rig"> +(<i>Note de Lord Byron</i>.)</span><br><br></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote453" +name="footnote453"><b>Note 453: </b></a><a href="#footnotetag453"> +(retour) </a> Lord Bolingbroke salaria Mallet pour critiquer Pope après sa mort, +parce que le poète avait conservé quelques copies d'un ouvrage de sa seigneurie +(<i>Le Roi patriote</i>), que ce seigneur, homme de génie sans +doute, mais d'un caractère rancunier, lui avait ordonné de détruire.<span class="rig"> +(<i>Note de Lord Byron</i>.)</span><br><br></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote454" +name="footnote454"><b>Note 454: </b></a><a href="#footnotetag454"> +(retour) </a> Dennis le critique et Ralph le rimailleur. + +<p>«Silence, loups! quand Ralph mugit et rend la nuit hideuse, c'est aux +hibous à lui répondre.»<span class="rig"> +(<span class="sc">Dunciade</span >.)</span><br><br></p></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote455" +name="footnote455"><b>Note 455: </b></a><a href="#footnotetag455"> +(retour) </a> Voyez la dernière édition des œuvres de Pope, par M. Bowles, +pour laquelle il a reçu 300 livres sterling. M. Bowles s'est ainsi convaincu +combien il lui était plus aisé de vivre de la réputation des autres, que +de s'en faire une à lui-même.<span class="rig"> +(<i>Note de Lord Byron</i>.)</span><br><br></blockquote> + +<p>Encore un poète épique, qui vient infliger un +nouveau déluge de vers blancs aux malheureux enfans +des hommes! Le Béotien Cottle, gloire de la +riche Bristowa, importe de vieilles histoires des côtes +de Cambrie, et envoie sa marchandise au marché... +Ils sont tout vivans! Quarante mille vers, +vingt-cinq chants! poisson tout frais venant de l'Hélicon! +Qui veut en acheter? qui veut en acheter? +C'est une occasion; c'est pour rien; qui veut acheter? +Ma foi! ce ne sera pas moi. Les enfans de Bristol +aiment trop la soupe à la tortue; ils aiment trop +à passer la nuit autour d'un bol de punch au rack; +si le commerce remplit la bourse, il appauvrit le cerveau, +et c'est en vain qu'Amos Cottle a pris la lyre en +main. Contemplez en lui le sort infortuné d'un auteur +condamné à faire aujourd'hui des livres, lui +qui en vendait autrefois. Oh! Amos Cottle! Phébus! +quel nom pour remplir la trompette sonore de la renommée! +Oh! Amos Cottle! considère un moment +quel maigre profit tu retires de ta plume et de ton +encre usées! Quand elles sont couvertes de tes rêveries +poétiques, qui voudra jeter les yeux sur tes +rames de papier? Oh! plume pervertie, oh! papier +mal employé! Si Cottle<a id="footnotetag456" name="footnotetag456"></a> +<a href="#footnote456"><sup class="sml">456</sup></a>, courbé sur son pupître, +était resté l'ornement du comptoir, ou si, né pour +d'utiles travaux, il eût appris à faire le papier qu'il +gâte, qu'il eût labouré, bêché, ramé; il n'aurait +pas chanté le pays de Galles, et je ne lui eusse pas +donné place dans mes vers.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote456" +name="footnote456"><b>Note 456: </b></a><a href="#footnotetag456"> +(retour) </a> M. Cottle, Amos ou Joseph, je ne sais lequel, mais certainement +l'un ou l'autre, ou même tous les deux, autrefois marchands de livres +qu'ils ne composaient pas, auteurs aujourd'hui de livres qui ne se vendent +pas, ont publié un couple de poèmes épiques: <i>Alfred</i> (pauvre +Alfred! tu avais déjà passé par les mains de Pie)! avec <i>la chute de la +Cambrie</i>.</blockquote> + +<p>Tel Sisyphe roule sans cesse aux enfers son immense +rocher, dont le mouvement ne saurait être +arrêté, tel, délicieux Richemond, l'ennuyeux Maurice<a id="footnotetag457" name="footnotetag457"></a> +<a href="#footnote457"><sup class="sml">457</sup></a>, +promène le long de tes hauteurs le poids de +ses feuilles, lourdes comme du granit, pétrifications +d'un cerveau laborieusement tourmenté, qui, avant +d'arriver au sommet, tombent déchirées en morceaux.</p> + +<p>La lyre brisée, les joues pâles, voyez Alcée<a id="footnotetag458" name="footnotetag458"></a> +<a href="#footnote458"><sup class="sml">458</sup></a> +redescendre d'un pas incertain dans le sacré vallon! +Ses espérances étaient belles; elles eussent pu fleurir +enfin; elles ont été séchées dans leur bourgeon +par le vent du nord; ses fleurs sont tombées à mesure +que le vent s'est élevé! Que la terre classique<a id="footnotetag459" name="footnotetag459"></a> +<a href="#footnote459"><sup class="sml">459</sup></a> +de Sheffield pleure ses ouvrages perdus, qu'une +main impie n'aille pas troubler leur sommeil prématuré<a id="footnotetag460" name="footnotetag460"></a> +<a href="#footnote460"><sup class="sml">460</sup></a>!</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote457" +name="footnote457"><b>Note 457: </b></a><a href="#footnotetag457"> +(retour) </a> M. Maurice a manufacturé la valeur d'un gros in-quarto sur les +beautés de <i>Richemond Hill</i> et autres: il décrit aussi les vues charmantes +de Turnham Green, d'Hammersmith, du vieux et du nouveau Brentford +et des lieux adjacens.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote458" +name="footnote458"><b>Note 458: </b></a><a href="#footnotetag458"> +(retour) </a> Montgomery.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote459" +name="footnote459"><b>Note 459: </b></a><a href="#footnotetag459"> +(retour) </a> L'épithète <i>classique</i> est prise en ironie et même par antiphrase, +Sheffield étant un pays essentiellement manufacturier, et très-peu célèbre +pour la culture des lettres et des arts.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote460" +name="footnote460"><b>Note 460: </b></a><a href="#footnotetag460"> +(retour) </a> Pauvre Montgomery! Quoique loué par tous les critiques anglais, il +a été amèrement ravalé par ceux de la <i>Revue d'Édimbourg</i>: Après tout, +le poète de Sheffield est un homme d'un talent considérable; son <i>Voyageur +en Suisse</i> vaut mille <i>ballades lyriques</i> et au moins cinquante +<i>poèmes épiques dégradés</i>.</blockquote> + +<p>Et cependant, dites-moi, pourquoi un poète renonçerait-il +sitôt aux faveurs des neufs Sœurs? Se +doit-il laisser pour jamais épouvanter par les hurlemens +de ces loups du nord, toujours cherchant +leur proie dans l'obscurité? troupe lâche, qui brise +en déchirant, pour satisfaire son instinct infernal, +tout ce qui se trouve sur son chemin. Jeunes ou +vieux, vivans ou morts, n'importe, il faut que ces +harpies se repaissent. Pourquoi ceux qu'ils attaquent +abandonneraient-ils si aisément leurs possessions légitimes? +pourquoi fuir ainsi timidement devant leurs +griffes? pourquoi ne pas plutôt refouler vers <i>Arthur's +seat</i> ces chiens acharnés<a id="footnotetag461" name="footnotetag461"></a> +<a href="#footnote461"><sup class="sml">461</sup></a>?</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote461" +name="footnote461"><b>Note 461: </b></a><a href="#footnotetag461"> +(retour) </a> Arthur's seat, monticule qui domine Édimbourg, pris ici au figuré +pour l'Écosse.</blockquote> + +<p>Salut, immortel Jeffrey! Autrefois l'Angleterre se +glorifiait de posséder un juge dont le nom était presque +identique avec le tien: son ame ressemblait tant +à la tienne! il avait ta clémence, ta justice. Quelques-uns +pensent que Satan t'a remis aujourd'hui +les pouvoirs qu'il lui avait confiés, qu'il a renvoyé +de nouveau son esprit sur la terre, et qu'il t'a chargé +de décider aujourd'hui sur le sort des lettres, comme +Jeffries décidait naguère de celui des hommes. Ta +main est moins puissante, mais ton cœur n'est pas +moins noir, ta voix est aussi disposée à ordonner +les tortures. Élevé de bonne heure dans les cours, +quoique tu n'y aies encore appris de la loi que ce +qu'il en faut pour trouver un défaut, une nullité: si +bien instruit à l'école des patriotes, à te jouer des +partis, quoique tu ne sois toi-même que le jouet, +l'instrument d'un parti, qui sait, si le hasard, rendant +à tes patrons le pouvoir qu'ils ont justement +perdu, les efforts de ta plume ne seront pas un jour +dignement récompensés, et si, nouveau Daniel, tu +ne parviendras pas à t'asseoir sur le siège d'un juge<a id="footnotetag462" name="footnotetag462"></a> +<a href="#footnote462"><sup class="sml">462</sup></a>? +Qu'il soit permis à l'ombre de Jeffries de nourrir +cette tendre espérance; qu'il lui soit un jour permis +de te féliciter, en t'offrant une corde, et de te dire: +«Héritier de mes vertus! homme d'une ame égale à +la mienne! habile à condamner et à calomnier le +genre humain, reçois cette corde que je t'ai gardée +avec soin, pour la passer au col de tus victimes, et +pour finir par la porter toi-même.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote462" +name="footnote462"><b>Note 462: </b></a><a href="#footnotetag462"> +(retour) </a> Cette singulière prédiction de Byron, à laquelle lui-même n'attachait +probablement aucune importance, et qui lui avait sans doute été +suggérée par la seule ressemblance du nom du critique écossais avec le +juge Jeffries d'exécrable mémoire, vient de se réaliser. M. Jeffrey a quitté +la rédaction en chef de la <i>Revue d'Édimbourg</i>, et occupe en ce moment +une des principales charges dans la magistrature de son pays.</blockquote> + +<p>Salut au grand Jeffrey! Que le ciel protège sa +vie; que son nom fleurisse sur les bords fertiles de la +Fife. Que les dieux prennent soin de ses jours dans +ses guerres futures, puisque les auteurs descendent +quelquefois dans le Champ de Mars! Personne ne se +rappelle-t-il ce jour fameux, ce jour à jamais glorieux, +ce jour presque fatal, où Moore lui présenta +un pistolet chargé à poudre, tandis que les myrmidons +de la police les regardaient faire en riant? +Oh! jour désastreux<a id="footnotetag463" name="footnotetag463"></a> +<a href="#footnote463"><sup class="sml">463</sup></a>! le château de Dunedin, malgré +les rochers solides sur lesquels il est assis, éprouva +une secrète commotion. La Forth, émue de sympathie, +roula des flots noircis par la douleur; les tourbillons +de vent du nord épouvantés firent entendre +des gémissemens. La Tweed détacha la moitié de ses +eaux sous forme de larmes; l'autre moitié passa +tranquillement son chemin<a id="footnotetag464" name="footnotetag464"></a> +<a href="#footnote464"><sup class="sml">464</sup></a>, et le sommet d'Arthur's +seat s'inclina vers la base. La triste Tolbooth +elle-même<a id="footnotetag465" name="footnotetag465"></a> +<a href="#footnote465"><sup class="sml">465</sup></a> eut peine à se tenir en place; la triste +Tolbooth fut émue; car dans de telles occasions, le +marbre peut s'émouvoir aussi-bien que l'homme. +Tolbooth sentit qu'elle était privée à jamais de ses +charmes, si Jeffrey mourait ailleurs que dans ses +bras<a id="footnotetag466" name="footnotetag466"></a> +<a href="#footnote466"><sup class="sml">466</sup></a>. Bien plus, miracle non moins important, +quoique nous ne le citions que le dernier, lors de +cette fatale matinée, son seizième étage, où il était +né, le grenier matrimonial, s'éboula avec fracas. +La pâle Édin<a id="footnotetag467" name="footnotetag467"></a> +<a href="#footnote467"><sup class="sml">467</sup></a> frissonna à ce bruit; les rues d'alentour +furent semées d'un amas de rames de papier +aussi blanc que le lait, et le <i>Canongate</i><a id="footnotetag468" name="footnotetag468"></a> +<a href="#footnote468"><sup class="sml">468</sup></a> fut inondé +de torrens d'encre. Celle-ci semblait une image de +son ame candide; l'autre représentait sa valeur que +le sang n'avait jamais souillée, et tous deux combinés +paraissaient de dignes emblèmes de son puissant +génie. Cependant la déesse de la Calédonie se tenait +dans les airs, au-dessus du champ du combat, et +l'arracha à la fureur de Moore. Elle retira adroitement +de chaque pistolet le plomb vengeur, et le +lança vers la tête de son favori. Cette tête, avec un +pouvoir plus que magnétique, attira ce métal pour +lequel elle avait plus d'affinité que Danaé n'avait +de goût pour la pluie d'or, et bien que ce soit un +minerai difficile à raffiner, il a pris un prodigieux +accroissement; c'est maintenant une véritable mine. +«Mon fils, s'écria la déesse, n'écoute plus dorénavant +cette soif de sang; jette ton pistolet, reprends +ta plume; préside à la politique et à la poésie, gloire +de ton pays, et guide de la Grande-Bretagne. Car +aussi long-tems que les enfans irréfléchis d'Albion +reconnaîtront nos lois, tant que le goût écossais décidera +de l'esprit anglais, aussi long-tems durera ton +règne paisible, et nul n'osera prendre ton nom en +vain. Regarde, une troupe choisie t'aidera à accomplir +ton plan, et te reconnaîtra pour le chef suprême +du clan des critiques. Le premier, tu distingueras +l'illustre comte fameux pour ses voyages, l'Athénien +Aberdeen<a id="footnotetag469" name="footnotetag469"></a> +<a href="#footnote469"><sup class="sml">469</sup></a>! Herbert brandira le marteau de <i>Thor</i><a id="footnotetag470" name="footnotetag470"></a> +<a href="#footnote470"><sup class="sml">470</sup></a>, +et quelquefois, par gratitude, tu vanteras ses rimes +grossières<a id="footnotetag471" name="footnotetag471"></a> +<a href="#footnote471"><sup class="sml">471</sup></a>. Sydney, au style affecté, recherchera +une place dans tes pages amères<a id="footnotetag472" name="footnotetag472"></a> +<a href="#footnote472"><sup class="sml">472</sup></a>; ainsi fera le classique +Hallam<a id="footnotetag473" name="footnotetag473"></a> +<a href="#footnote473"><sup class="sml">473</sup></a>, si renommé pour ses connaissances +helléniques. Scott pourra peut-être te prêter le secours +de son talent et de sa renommée, et le méprisable +Pillans<a id="footnotetag474" name="footnotetag474"></a> +<a href="#footnote474"><sup class="sml">474</sup></a> calomniera au besoin ses amis. Tandis +que Lambe, après avoir offert à la joyeuse Thalie +un hommage qu'elle a rejeté, et s'être vu siffler par +tous les autres, essaiera de condamner à son tour les +ouvrages d'autrui<a id="footnotetag475" name="footnotetag475"></a> +<a href="#footnote475"><sup class="sml">475</sup></a>. Que ton nom soit connu! Que +ton empire soit sans limites! Les banquets de lord +Holland paieront tous tes travaux; tant que la +Grande-Bretagne paiera le tribut d'hommages qu'elle +doit aux gagistes de sa seigneurie, et aux ennemis +du vrai mérite. Mais écoute un avis: avant que ton +prochain numéro ne paraisse, couvert à l'ordinaire +de papier jaune et bleu, prends garde que quelques +nouvelles erreurs de Brougham ne viennent détruire +la vente, et ne te forcent à remplacer sur la table le +roastbeef par les <i>bannocks</i><a id="footnotetag476" name="footnotetag476"></a> +<a href="#footnote473"><sup class="sml">476</sup></a>, et le chou-fleur par un +légume plus grossier.» Ayant ainsi parlé, la déesse +au court jupon embrassa son fils, et disparut au milieu +d'un brouillard écossais<a id="footnotetag477" name="footnotetag477"></a> +<a href="#footnote477"><sup class="sml">477</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote463" +name="footnote463"><b>Note 463: </b></a><a href="#footnotetag463"> +(retour) </a> En 1806, MM. Jeffrey et Moore se rendirent sur le terrain, près de +Chalk-farm; l'arrivée des officiers de police empêcha le duel d'avoir lieu. +Lorsqu'on examina les pistolets, il se trouva que les balles s'étaient évaporées +avec le courage des combattans. Cette circonstance fournit le sujet +de nombreuses plaisanteries aux journaux de l'époque.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote464" +name="footnote464"><b>Note 464: </b></a><a href="#footnotetag464"> +(retour) </a> La Tweed se comporta dans cette occasion avec tout le décorum +convenable; il eût été répréhensible pour la partie anglaise de la rivière +de donner le moindre signe d'appréhension.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote465" +name="footnote465"><b>Note 465: </b></a><a href="#footnotetag465"> +(retour) </a> <i>Tolbooth</i>, prison principale d'Édimbourg, que Scott a rendue si +célèbre sous le nom de <i>the heart of the Mid-Lothian</i>.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote466" +name="footnote466"><b>Note 466: </b></a><a href="#footnotetag466"> +(retour) </a> La sympathie déployée en cette occasion par la Tolbooth, qui paraît +en effet avoir été vivement affectée, ne saurait être trop louée. On +pouvait craindre que le grand nombre de criminels exécutés devant ses +yeux n'eussent endurci son cœur davantage. Nous en parlons ici comme +d'une personne du sexe, parce que la délicatesse de sentimens qu'elle +montra alors avait quelque chose de vraiment féminin, bien que, comme +dans tous les mouvemens qui font agir les femmes, il s'y mêlât un peu +d'égoïsme.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote467" +name="footnote467"><b>Note 467: </b></a><a href="#footnotetag467"> +(retour) </a> Nom poétique d'Édimbourg.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote468" +name="footnote468"><b>Note 468: </b></a><a href="#footnotetag468"> +(retour) </a> <i>Canongate</i>, espèce de <i>quartier latin</i> d'Édimbourg, grande rue, +où de tems immémorial se sont fixés les savans et les gens de lettres.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote469" +name="footnote469"><b>Note 469: </b></a><a href="#footnotetag469"> +(retour) </a> Sa seigneurie a long-tems voyagé sur le continent; elle est membre +de la société Athénienne, et a rédigé dans la Revue l'article sur la <i>topographie +de Troie</i>, par Gell.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote470" +name="footnote470"><b>Note 470: </b></a><a href="#footnotetag470"> +(retour) </a> <i>Thor</i>. C'est le Vulcain de la mythologie saxonne: c'est du nom de +ce dieu que le jeudi est appelé en anglais <i>Thursday</i>, jour de Thor.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote471" +name="footnote471"><b>Note 471: </b></a><a href="#footnotetag471"> +(retour) </a> M. Herbert a traduit des poésies icelandiques et autres. Une des +principales pièces est un <i>Chant sur le marteau de Thor retrouvé</i>. +Cette traduction est très-plaisante, et écrite d'un style tout à fait +vulgaire.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote472" +name="footnote472"><b>Note 472: </b></a><a href="#footnotetag472"> +(retour) </a> Le révérend Sydney Smith, auquel on attribue les <i>Lettres de Pierre +Plymley</i>, et quelques critiques sans importance.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote473" +name="footnote473"><b>Note 473: </b></a><a href="#footnotetag473"> +(retour) </a> M. Hallam fit un article sur le <i>Goût</i>, ouvrage de Payne Knight, et +se montra très-sévère sur quelques vers grecs qu'il y rencontra. Il ne découvrit +que les vers en question étaient de Pindare, que lorsque la critique +fut imprimée et qu'il ne fut plus possible de l'anéantir. Elle restera +comme un monument impérissable des talens et de la sagacité de +M. Hallam.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote474" +name="footnote474"><b>Note 474: </b></a><a href="#footnotetag474"> +(retour) </a> Pillans est maître particulier ou répétiteur à l'école d'Eton, c'est ce +que les Anglais appellent <i>tutor</i>.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote475" +name="footnote475"><b>Note 475: </b></a><a href="#footnotetag475"> +(retour) </a> L'honorable G. Lambe a fait les articles sur les <i>misères</i> de Beresford; +il est, en outre, auteur d'une farce représentée d'abord avec grand +succès sur un théâtre de société, mais qui tomba lourdement sur le +théâtre de Covent-Garden. Elle était intitulée: <i>Whistle for it</i>; «<i>sifflez, +vous l'aurez</i>.»</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote476" +name="footnote476"><b>Note 476: </b></a><a href="#footnotetag476"> +(retour) </a> Bannocks, gâteaux faits avec la farine d'avoine ou de pois.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote477" +name="footnote477"><b>Note 477: </b></a><a href="#footnotetag477"> +(retour) </a> Je dois des excuses aux honorables déesses, pour en avoir ici introduit +une avec le petit jupon du pays; mais, hélas! que pouvais-je faire? +Je ne pouvais pas dire le génie de la Calédonie; on sait bien qu'il n'y a +pas de génie à rencontrer depuis Clakmannan jusqu'à Caithness, et cependant, +sans le secours d'un être surnaturel, comment sauver Jeffrey? +Les fées nationales, les <i>Kelpies</i>, ont un nom trop peu poétique; quant +aux <i>Brownies</i> et aux <i>Bons voisins</i>, qui sont des esprits bons et sages, +ils eussent refusé de le délivrer de ce mauvais pas. Il m'a donc fallu inventer +une déesse exprès, et Jeffrey doit m'en savoir d'autant plus de +reconnaissance, que c'est très-probablement la seule occasion qu'il ait +jamais eue et qu'il aura jamais de se trouver en rapport avec quoi que ce +soit de céleste.</blockquote> + +<p>Illustre lord Holland, il serait dur de citer ici +tous tes gagistes et de t'oublier toi-même! Holland à +la tête, Henry Petty à la queue, sont, l'un le piqueur, +l'autre le valet de la meute littéraire. Bénis +soient les banquets d'Holland-house, où les Écossais +trouvent à dîner et les journalistes à boire! Les faméliques +habitans de <i>Grub-street</i><a id="footnotetag478" name="footnotetag478"></a> +<a href="#footnote478"><sup class="sml">478</sup></a> viendront long-tems +dîner sous ce toit hospitalier, dont les shériffs et les +huissiers sont tenus à l'écart. Voyez l'honnête Hallam +poser sa fourchette, prendre sa plume, rendre +compte des ouvrages de sa seigneurie, et plein de +reconnaissance pour le fondateur du festin, déclarer +que son hôte peut au moins traduire<a id="footnotetag479" name="footnotetag479"></a> +<a href="#footnote479"><sup class="sml">479</sup></a>. Dunedin<a id="footnotetag480" name="footnotetag480"></a> +<a href="#footnote480"><sup class="sml">480</sup></a>, +contemple tes enfans avec délices; ils écrivent pour +manger, et ils mangent parce qu'ils écrivent. Et de +peur qu'échauffés par des libations trop fréquentes +ils ne laissent échapper quelques pensées trop libres, +capables de couvrir d'une rougeur pudique le front +de la partie femelle des lecteurs, milady revoit et +écrême chaque critique, répand sur chacune le souffle +de son ame si pure, réforme chaque erreur et repolit +le tout<a id="footnotetag481" name="footnotetag481"></a> +<a href="#footnote481"><sup class="sml">481</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote478" +name="footnote478"><b>Note 478: </b></a><a href="#footnotetag478"> +(retour) </a> <i>Grub street</i>, rue de Londres, plus particulièrement habitée par les +rimailleurs et les critiques d'un rang tout-à-fait inférieur.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote479" +name="footnote479"><b>Note 479: </b></a><a href="#footnotetag479"> +(retour) </a> Lord Holland a traduit quelques morceaux de Lope de Vega, qu'il +a insérés dans sa Vie de l'auteur, ouvrage qui a été jugé excellent par les +convives <i>désintéressés</i> de sa seigneurie.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote480" +name="footnote480"><b>Note 480: </b></a><a href="#footnotetag480"> +(retour) </a> Dunedin, ancien nom de l'Écosse.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote481" +name="footnote481"><b>Note 481: </b></a><a href="#footnotetag481"> +(retour) </a> Il est certain que milady est soupçonnée d'avoir déployé son esprit +sans égal dans la <i>Revue d'Édimbourg</i>. Quoi qu'il en soit, nous savons +de bonne part que les articles lui en sont soumis manuscrits... sans doute +pour être revus et corrigés.</blockquote> + +<p>Maintenant passons au drame: quel spectacle varié! +quelles scènes précieuses invitent tour à tour +les yeux étonnés! Des jeux de mots, un prince renfermé +dans un tonneau<a id="footnotetag482" name="footnotetag482"></a> +<a href="#footnote482"><sup class="sml">482</sup></a>, et l'absurde ouvrage de +Dibdin donnant au public une satisfaction complète. +Bien qu'aujourd'hui, grâces au ciel! la rosciomanie +soit passée, et que l'on veuille bien de nouveau +souffrir sur la scène des acteurs parvenus à l'âge +d'homme<a id="footnotetag483" name="footnotetag483"></a> +<a href="#footnote483"><sup class="sml">483</sup></a>; à quoi bon s'efforcer de plaire aux critiques +anglais, quand ils laissent passer de pareilles +pièces! quand Reynolds nous prodigue impunément +ses jurons et ses interjections perpétuelles, confondant +à la fois les lieux communs et le sens commun; +quand le public, laissant le <i>monde</i> de Kenny aller +jusqu'à la fin, donne une preuve de son indulgence +excessive; quand Beaumont nous offre, dans son +Caractacus volé, une tragédie complète en tout, le +poème excepté<a id="footnotetag484" name="footnotetag484"></a> +<a href="#footnote484"><sup class="sml">484</sup></a>. Qui pourrait ne pas gémir quand +de telles pièces font fureur, quand notre théâtre est +ainsi avili et dégradé! Dieux puissans! Tous les +sentimens de pudeur, tous les talens sont-ils donc +éteints? N'avons-nous plus aucun poète de mérite +vivant?... Aucun? Réveillez-vous, Georges Colman, +Cumberland, réveillez-vous! Sonnez la cloche d'alarme; +que la sottise frissonne! Oh Shéridan! Si +quelque chose peut émouvoir ta plume, fais que la +comédie remonte sur son trône, abjure les momeries +de l'école allemande, laisse de nouveaux Pizarres +à de sots traducteurs, donne un dernier souvenir à +tes contemporains, un drame classique, et réforme +le théâtre. Dieux puissans! La sottise osera-t-elle +lever la tête en maîtresse sur ce théâtre où Garrick +s'est montré, où Kemble vit encore pour se montrer? +La farce y osera-t-elle revêtir encore son masque +ignoble? Hooke viendra-t-il y cacher encore ses héros +dans un baril? De judicieux directeurs offriront-ils +toujours au public Cherry, Skeffington et <i>ma mère +l'Oie</i>, tandis que Shakspeare, Otway, Massinger +oubliés, pourrissent à l'étalage des bouquinistes ou +sur les rayons de quelques bibliothèques? Là, avec +quelle pompe les journaux quotidiens proclament les +noms des dignes rivaux qui se disputent aujourd'hui +la gloire dramatique! Quoique les spectres de Lewis +fassent d'effrayantes grimaces, cependant Skeffington +et la <i>mère l'Oie</i> partagent le prix avec lui. Et certes +le grand Skeffington a droit à nos applaudissemens, +pour ses habits sans basques et ses squelettes de +pièces également renommés; lui dont le génie ne se +borne pas à fournir des sujets aux décorations magiques +de Greenword<a id="footnotetag485" name="footnotetag485"></a> +<a href="#footnote485"><sup class="sml">485</sup></a>, qui ne s'endort pas après +avoir fait la Belle au bois dormant, mais qui vient +de produire les cinq actes d'une tragédie ronflante<a id="footnotetag486" name="footnotetag486"></a> +<a href="#footnote486"><sup class="sml">486</sup></a>. +Cependant, frappé de la beauté des décors, John +Bull se demande ce que tout cela veut dire, et comme +il voit quelques amateurs gagés applaudir, John Bull +applaudit aussi, pour éviter de s'endormir tout-à-fait.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote482" +name="footnote482"><b>Note 482: </b></a><a href="#footnotetag482"> +(retour) </a> Dans le mélodrame de <i>Tékéli</i>; ce prince héroïque est renfermé dans +un tonneau sur le théâtre... asile tout nouveau pour les héros dans le +malheur.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote483" +name="footnote483"><b>Note 483: </b></a><a href="#footnotetag483"> +(retour) </a> Allusion au jeune <i>Betty</i>, surnommé le <i>Roscius enfant</i>. Après avoir +débuté, à l'âge de dix ans, sur quelques théâtres secondaires d'Irlande, +et à Dublin, ce jeune homme fut appelé à Londres pour y remplir les +premiers rôles tragiques. Il y excita un enthousiasme sans exemple, reçut +jusqu'à deux cents guinées par représentation. Bientôt on ne vit plus +sur tous les théâtres de la ville et de la province que des petites merveilles +imberbes, jouant les amoureux, et, au besoin, les vieillards. Malheureusement +le tems ne réalisa pas de si brillantes espérances, la réputation de +Betty tomba comme elle s'était élevée; il s'adonna à l'usage des liqueurs +fortes et mourut, il y a quelques années, acteur inconnu dans une troupe +du dernier ordre.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote484" +name="footnote484"><b>Note 484: </b></a><a href="#footnotetag484"> +(retour) </a> M. Thomas Sheridan, nouveau directeur de Drury-Lane, laissant de +côté le dialogue de la tragédie de <i>Bonduca</i>, eu prit les accessoires et la +mise en scène pour en former le spectacle de <i>Caractacus</i>. Une telle conduite +était-elle digne de son grand-père ou de lui-même?</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote485" +name="footnote485"><b>Note 485: </b></a><a href="#footnotetag485"> +(retour) </a> M. Greenword est peintre-décorateur de Drury-Lane, et, en cette +qualité, M. Skeffington lui a de grandes obligations.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote486" +name="footnote486"><b>Note 486: </b></a><a href="#footnotetag486"> +(retour) </a> M. Skeffington est l'illustre auteur de <i>la Belle au Bois dormant</i> +(the Sleeping Beauty) et des <i>Demoiselles et les Célibataires</i> (Maids and +Bachelors); <i>Baccalaurei baculo magis quam lauro digni</i>.</blockquote> + +<p>Voilà donc où nous en sommes aujourd'hui! Et +comment pourrions-nous sans gémir songer à ce que +nos pères ont été? Anglais dégénérés! Êtes-vous insensibles +à la honte? Aimez-vous la lourde sottise?</p> + +<p>N'osez-vous donc siffler ce qui est digne d'être sifflé? +Ah! les nobles Anglais peuvent aujourd'hui contempler +avec plaisir toutes les contorsions du visage de +Naldi; ils ont raison de sourire aux bouffonneries de +l'Italie, de s'extasier devant le pantalon de M<sup>me</sup> Catalani<a id="footnotetag487" name="footnotetag487"></a> +<a href="#footnote487"><sup class="sml">487</sup></a>, +puisque le théâtre national ne leur offre +plus d'autres vestiges d'esprit que des jeux de mots, +d'autre gaîté que des grimaces.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote487" +name="footnote487"><b>Note 487: </b></a><a href="#footnotetag487"> +(retour) </a> Les noms de Naldi et de Catalani n'ont pas besoin de notes explicatives, +le visage de l'un et le salaire de l'autre suffiront pour nous rappeler +long-tems ces amusans vagabonds. D'ailleurs nous sommes encore tout +meurtris des efforts qu'il nous a fallu faire pour entrer au théâtre, la première +fois que cette dame s'y montra en culottes.</blockquote> + +<p>Qu'habile dans tous les arts qui adoucissent les +mœurs, en corrompant le cœur, l'Ausonie inonde la +ville de folies exotiques, pour sanctionner le vice et +détruire le décorum; que nos dames mariées se pâment +devant le danseur Deshayes, savourant d'avance +les espérances que font concevoir ses formes +athlétiques, tandis que Gayton bondit devant les +yeux enchantés de nos vieux marquis et de nos jeunes +ducs; que des libertins de bonne maison contemplent +avec ivresse la séduisante Presle, dont les +membres s'agitent sous un voile transparent; qu'Angiolini +étale à nos regards son sein aussi blanc que la +neige, qu'elle déploie en mesure ses bras si blancs, +qu'elle se balance avec grâce sur l'extrémité de son +orteil flexible; que Collini, montrant son cou d'albâtre, +fasse entendre des cadences savantes, des +accens qui respirent l'amour et charment les auditeurs +transportés! ne levez pas votre faux vengeresse, +redresseurs des vices, saints réformateurs, trop délicats +et trop austères! vous qui, pour sauver nos +ames pécheresses, avez rendu ces beaux décrets +qui font qu'on ne voit plus de barbiers raser le dimanche, +ni de bière mousser sur les bords d'un +pot d'étain. Nos barbes non faites, nos pots à bière +secs sont là pour attester votre respect religieux pour +le saint jour du sabbat. Je vous salue à la fois, patron +et séjour du vice et de la folie, Greville et Argyle<a id="footnotetag488" name="footnotetag488"></a> +<a href="#footnote488"><sup class="sml">488</sup></a>! +Dans ce palais superbe, temple révéré de la +mode, dont les vastes portiques s'ouvrent à des adorateurs, +si mélangés, voyez le moderne Pétrone, +l'arbitre du goût et des plaisirs! Là vous trouverez +l'eunuque qui chante, à prix d'argent, les chœurs +de l'Hespérie, la flûte ravissante, la lyre douce et +lascive, les chants de l'Italie, les danses de la France, +les orgies nocturnes, la valse, le sourire de la +beauté, le vermillon que donne le jus de la grappe; +tout cela pour des fats, des fous, des joueurs, des +coquins et des lords mêlés ensemble: chacun trouve +de quoi flatter ses goûts... Comus leur accorde tout, +le champagne, le jeu, la musique et les femmes de +leurs voisins. Enfans affamés du dieu du commerce, +ne nous parlez pas d'une ruine qui est votre propre +ouvrage. Mollement couchés au soleil enivrant de +l'abondance, les enfans gâtés de la fortune ne se +figurent point la pauvreté, si ce n'est comme un costume +de fantaisie dans une mascarade, quand un âne +nouvellement arrivé à la pairie prend pour un bal +de nuit le costume de mendiant, qui fut peut-être +l'habit ordinaire de son aïeul.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote488" +name="footnote488"><b>Note 488: </b></a><a href="#footnotetag488"> +(retour) </a> Pour éviter toute erreur, telle que la confusion d'une rue et d'un +nom d'homme, je m'empresse de déclarer que c'est à l'établissement, et +non au duc de ce nom, que je fais ici allusion. + +<p>Un gentleman, avec lequel je suis indirectement lié, a perdu à Argyle-rooms +quelques milliers de livres sterling au tric-trac: il est trop juste +d'ajouter, pour l'honneur du directeur de cet établissement, qu'il montra, +en cette occasion, quelque déplaisir. Mais pourquoi permettre les instrumens +d'un jeu aussi immodéré, dans un local destiné à recevoir la +haute société des deux sexes? Il doit être bien agréable pour les mamans +et les demoiselles d'entendre un billard dans une chambre et le bruit des +dés dans une autre! C'est ce dont je puis parler savamment, moi dernièrement +reçu membre indigne d'une institution qui affecte si matériellement +les mœurs des hautes classes, tandis que les inférieures ne peuvent +se mouvoir au son d'un violon et d'un tambourin sans s'exposer à +être arrêtées, comme se livrant à des plaisirs tumultueux et contraires au +bon ordre.</p></blockquote> + +<p>Mais la petite pièce est jouée, le rideau tombe, +les spectateurs montent à leur tour sur le théâtre; +les douairières circulent autour de la salle, tandis +que leurs filles, plus que légèrement vêtues, s'abandonnent +aux charmes de la valse. Les unes se promènent +majestueusement, les autres déploient sans +contrainte l'élégance de leurs formes; celles-ci réparent +à force d'art, pour les enfans débauchés de +l'Hibernie, les charmes que le tems n'a pas épargnés, +celles-là cherchent à captiver quelque époux, et, +dans leurs manières effrontées, ne laissent que peu +de mystères pour la nuit nuptiale! Oh! asile heureux +de l'infamie et de l'aisance, où l'on oublie tout, +excepté le pouvoir de plaire; chaque jeune fille peut +s'abandonner aux pensées qui la dominent, chaque +galant peut enseigner ou apprendre de nouveaux +systèmes. Le jeune officier, récemment revenu des +guerres d'Espagne, coupe élégamment le paquet de +cartes, ou proclame le point qu'il vient d'amener +aux dés. L'aimable joueur est assis, il a amené sept, +ou... c'est fait... mille livres sterling pariées sur la +levée. Si la perte dérange votre cerveau, si vous commencez +à être fatigué de l'existence, si toutes vos espérances +sont évanouies, tous vos désirs éteints, les +pistolets de Powell<a id="footnotetag489" name="footnotetag489"></a> +<a href="#footnote489"><sup class="sml">489</sup></a> sont là tout prêts à vous délivrer +de la vie, ou bien encore vous pouvez épouser +quelque lady Paget. Fin digne de la carrière de +l'homme du monde; la folie y a marqué nos premiers +pas, nous l'achevons dans la disgrâce et la honte. +Ne voir à son lit de mort que des domestiques mercenaires, +pour laver nos plaies saignantes et recevoir +notre dernier souffle, calomniés par des imposteurs, +oubliés du reste des hommes, victimes d'une +querelle née dans une orgie nocturne, vivre comme +Clodius<a id="footnotetag490" name="footnotetag490"></a> +<a href="#footnote490"><sup class="sml">490</sup></a> pour tomber comme Falkland<a id="footnotetag491" name="footnotetag491"></a> +<a href="#footnote491"><sup class="sml">491</sup></a>! Vérité! +suscite un vrai poète, guide sa main, pour extirper +de notre pays cette peste contagieuse. Même moi, +l'homme le moins penseur de ce siècle, où l'on pense +si peu, moi qui n'ai que juste assez de sens pour +voir ce qui est bien et faire ensuite ce qui est mal, +moi qui, laissé sans guide à l'âge où la raison n'est +pas encore formée, ai eu à chercher mon chemin à +travers les routes fleuries des passions, attiré tour à +tour vers tous les plaisirs, et que tous les plaisirs ont +abandonné après m'avoir séduit; moi-même, je suis +forcé d'élever la voix, de sentir que de telles scènes +et de tels hommes sont des fléaux destructeurs du +bien public! Quand bien même quelqu'ami, blâmant +mon zèle, viendrait me dire: «Insensé présomptueux, +en quoi es-tu donc meilleur que ces hommes?» +et que mes anciens compagnons de débauche s'écrieraient +au miracle, et riraient de me voir devenu +moraliste, qu'importe? Quand quelque poète, fort +de ses vertus personnelles, Gifford peut-être, daignera +faire entendre les mâles accens d'une satire +vengeresse, alors, ma plume, tu te reposeras pour +toujours! et ma voix ne se fera entendre que pour le +féliciter et me réjouir de son triomphe. Oui, je lui +apporterai le faible hommage de mes éloges; oui, +je me réjouirai, quand bien même je serais atteint +moi-même de son fouet vengeur.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote489" +name="footnote489"><b>Note 489: </b></a><a href="#footnotetag489"> +(retour) </a> Powell, armurier de Londres, célèbre pour la bonté et surtout pour +le prix exorbitant de ses armes à feu.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote490" +name="footnote490"><b>Note 490: </b></a><a href="#footnotetag490"> +(retour) </a> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p class="i10"> <i>Mutato nomine de te</i></p> +<p><i>Fabula narratur</i>.</p> +</div></div> + +</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote491" +name="footnote491"><b>Note 491: </b></a><a href="#footnotetag491"> +(retour) </a> Je connaissais beaucoup le feu lord Falkland. Le samedi soir, je +l'avais vu faire lui-même les honneurs de sa table hospitalière; le mercredi +matin je vis étendu devant moi ce corps qu'animaient naguère le +courage, la sensibilité et tant de nobles passions. C'était un officier aussi +heureux que brave; ses défauts étaient ceux d'un marin, et comme tels +des Anglais auraient dû les excuser. Il mourut comme un brave dans une +meilleure cause; car s'il était ainsi tombé sur le pont de la frégate qu'il +venait d'être appelé à commander, ses compatriotes eussent recueilli ses +derniers momens, comme un modèle pour les héros futurs.</blockquote> + +<p>Quant au menu fretin, quant à ces petits auteurs +qui fourmillent obscurément, depuis le niais Hafiz<a id="footnotetag492" name="footnotetag492"></a> +<a href="#footnote492"><sup class="sml">492</sup></a>, +jusqu'au stupide Bowles, pourquoi les aller arracher +au réduit ignoré qu'ils habitent dans Saint-Giles-Street +ou Tottenham-Road? Ou bien si dans Bond-Street +ou le Regent-Square, quelques hommes à la +mode osent noblement écrivailler en vers; si dans +leurs stances inoffensives; justement destinées à fuir +l'œil du public, ils traitent des petits sujets de circonstance +ou de ton, quel mal cela fait-il? En dépit +de tous les critiques, sir T..... a bien le droit de se +lire ses vers à lui-même, Miles Andrews peut essayer +ses forces dans quelques couplets, et vivre dans ses +prologues, quoique ses drames aient vécu. Nos lords +aussi sont poètes, de telles choses se voient quelquefois, +et après tout, c'est déjà beau pour des lords +d'écrire quoi que ce soit. Mais si le goût et la raison +reprenaient leur empire, qui voudrait accepter leur +pairie, à condition d'adopter aussi leurs vers? Roscommon! +Sheffield! vous avez emporté vos lauriers +avec vous dans la tombe, nous n'en verrons plus orner +le front de nos lords! La muse refuse son sourire +vivifiant aux efforts du débile Carlisle; on peut +pardonner les faibles essais d'un écolier, pourvu que +sa folie lui passe; mais qui pourrait pardonner au +vieillard qui écrit sans relâche, et dont les vers deviennent +plus mauvais à mesure que ses cheveux +blanchissent? Pair du royaume, rimailleur, petit-maître, +pamphlétaire<a id="footnotetag493" name="footnotetag493"></a> +<a href="#footnote493"><sup class="sml">493</sup></a>, si ennuyeux dans sa jeunesse, +si radoteur dans sa vieillesse, ses pièces eussent suffi +pour tuer nos théâtres languissans: mais à la fin les +directeurs se sont écriés: Arrêtez, assez, c'est assez! +et ont refusé d'affliger plus long-tems le public des +tragédies du noble auteur. Permis à sa seigneurie +de se rire de leur jugement et de donner à ses œuvres +une reliure sympathique. Oui, arrachez-moi +ces couvertures de maroquin, et couvrez-moi d'une +peau de veau ces vers mensongers<a id="footnotetag494" name="footnotetag494"></a> +<a href="#footnote494"><sup class="sml">494</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote492" +name="footnote492"><b>Note 492: </b></a><a href="#footnotetag492"> +(retour) </a> Que penserait l'Anacréon persan, Hafiz, s'il pouvait sortir du sépulcre +magnifique où il repose à Sheeraz; à côté de Ferdousi et de Sadi, +l'Homère et le Catulle de l'Orient, et voir son nom usurpé par un Scott +de Dromore, le plus impudent et le plus exécrable des maraudeurs littéraires +pour la presse quotidienne?</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote493" +name="footnote493"><b>Note 493: </b></a><a href="#footnotetag493"> +(retour) </a> Le comte de Carlisle a dernièrement publié, au prix de 36 sous, une +brochure sur l'état du théâtre, dans laquelle il offre son plan pour la +construction d'une nouvelle salle. Il faut espérer que l'on permettra à sa +seigneurie de présenter tout ce qu'elle croira convenable au bien de ce +théâtre, excepté ses propres tragédies.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote494" +name="footnote494"><b>Note 494: </b></a><a href="#footnotetag494"> +(retour) </a> «Ote cette peau de lion, et jette une peau de veau sur ces membres +trompeurs.» + +<p class="mid">(<span class="sc">Shakspeare</span >, <i>le roi Jean</i>.)</p></blockquote> + +<p>Pour vous, druides, dont la tête est lourde de +plomb vierge, vous qui, chaque jour, écrivez pour +gagner votre pain de chaque jour, je ne vous ferai +pas ici la guerre; Gifford, de sa main puissante, a +écrasé sans remords votre bande nombreuse. Répandez +votre spleen vénal sur <i>tous les talens</i>, ne cherchez +pas à vous défendre, mettez-vous plutôt à couvert +derrière la pitié. Que votre tombe se régale de +monodies sur Fox; puisse le Manteau de Melville<a id="footnotetag495" name="footnotetag495"></a> +<a href="#footnote495"><sup class="sml">495</sup></a> +vous servir aussi de couverture de lit! Poètes misérables, +le Léthé vous attend en commun; que la +paix soit avec vous! c'est là votre meilleure récompense. +Il n'y a qu'une immortalité funeste, telle +qu'une Dunciade<a id="footnotetag496" name="footnotetag496"></a> +<a href="#footnote496"><sup class="sml">496</sup></a> peut en donner, qui soit capable +de faire vivre vos vers au-delà d'un jour; jusqu'à +présent la masse insipide de vos travaux gît +dans un repos prématuré, avec quelques noms d'une +<i>un peu</i> plus grande importance. Loin de moi d'aller +impoliment attaquer l'aimable auteur qui cache son +nom sous celui de Rosa, cette dame dont les poésies, +fidèles échos de son esprit, laissent loin, bien +loin derrière, la compréhension étonnée<a id="footnotetag497" name="footnotetag497"></a> +<a href="#footnote497"><sup class="sml">497</sup></a>. Quoique +les poètes de la Crusca ne remplissent plus nos journaux, +cependant quelques maraudeurs essaient de +tems en tems des escarmouches autour de leurs colonnes. +Demeurés les derniers de cette troupe de +gagistes pleurnicheurs, autrefois sous la direction +de Bell, Maltida et Hafiz font encore entendre des +cris et des hurlemens lamentables; et les métaphores +de Merry reparaissent enchaînées à la signature de +O.P.Q<a id="footnotetag498" name="footnotetag498"></a> +<a href="#footnote498"><sup class="sml">498</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote495" +name="footnote495"><b>Note 495: </b></a><a href="#footnotetag495"> +(retour) </a> <i>Le Manteau de Melville</i>, parodie du poème intitulé le <i>Manteau +d'Elijah</i>.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote496" +name="footnote496"><b>Note 496: </b></a><a href="#footnotetag496"> +(retour) </a> <i>Dunciade</i>, poème satirique de Pope contre ses ennemis littéraires +et les méchans écrivains de son tems; Palissot en a fait une pâle imitation +dans un poème auquel il a conservé le même nom.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote497" +name="footnote497"><b>Note 497: </b></a><a href="#footnotetag497"> +(retour) </a> Cette petite et aimable Jessica (nom de la jeune juive dans le <i>Marchand +de Venise</i>), fille du célèbre juif K..... semble suivre l'école +de la Crusca (académie à Rome, dont les femmes peuvent être membres). +Elle a publié deux volumes qui, par leur absurdité même, ne laissent +pas que d'avoir un certain mérite par le tems qui court. Elle est encore +auteur de quelques petits romans écrits dans le style de la première édition +du <i>Moine</i>.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote498" +name="footnote498"><b>Note 498: </b></a><a href="#footnotetag498"> +(retour) </a> Ce sont là les signatures de quelques-unes des excellences qui figurent +dans la partie poétique des journaux.</blockquote> + +<p>Quand un jeune homme de belle espérance, naguère +habitant d'une échoppe obscure, prend en main +une plume moins pointue que son alêne, qu'il quitte +son étroite boutique, oublie son magasin de souliers, +abandonne saint Crépin et se met à saveter pour les +Muses, dieux! comme le vulgaire s'étonne, comme +la multitude applaudit! comme nos dames le lisent, +comme nos lettrés le louent! Si par hasard quelque +rieur se permet une plaisanterie, c'est mauvais +naturel tout pur; le monde ne sait-il pas bien à +quoi s'en tenir? Quand nos beaux-esprits admirent +des vers, il faut bien qu'ils aient été dictés par le +génie, et Capel Loft<a id="footnotetag499" name="footnotetag499"></a> +<a href="#footnote499"><sup class="sml">499</sup></a> déclare que ceux-ci sont tout-à-fait +sublimes. Écoutez, vous tous qui êtes engagés +dans un commerce ingrat, vous aussi, agriculteurs, +quittez la charrue, laissez là votre bêche inutile; +Burns, Bloomfield, que dis-je, un homme bien au-dessus +d'eux, Gifford était né sous une étoile malheureuse, +il a dédaigné de se livrer plus long-tems +aux travaux serviles d'une profession mécanique, il +a osé affronter la tempête, il a à la fin triomphé du +destin. Pourquoi d'autres n'en feraient-ils pas autant? +Si Phébus t'a souri, Bloomfield, pourquoi ne +sourirait-il pas aussi à ton frère Nathan? La manie +des vers, et non la muse, s'est emparée de lui aussi; +ce n'est pas une inspiration, c'est une maladie. Un +paysan ne peut plus aller prendre son dernier gîte, +une commune ne peut être close, qu'il ne fasse aussitôt +une ode<a id="footnotetag500" name="footnotetag500"></a> +<a href="#footnote500"><sup class="sml">500</sup></a>. Oh! puisque nous nous perfectionnons +à ce point, puisque les dieux favorisent notre île et +ses habitans, que la poésie aille en ayant, qu'elle +s'empare de toutes nos ames, des laboureurs aussi +bien que des ouvriers! Savetiers nés pour l'harmonie, +continuez vos chants, faites à la fois une pantoufle +et une chanson. Les yeux de la beauté s'arrêteront +sur vos ouvrages, vos sonnets ne sauraient +manquer de lui plaire... et peut-être aussi vos souliers. +Puissent les tisserands des Moorlands<a id="footnotetag501" name="footnotetag501"></a> +<a href="#footnote501"><sup class="sml">501</sup></a> être +fiers de leur génie pindarique; puissent les lais des +tailleurs devenir plus longs que leurs comptes! pour +récompenser leurs chants agréables, nos jeunes gens +à la mode leur paieront leurs poèmes... quand ils +paieront leurs habits.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote499" +name="footnote499"><b>Note 499: </b></a><a href="#footnotetag499"> +(retour) </a> Capel Loft, esq., le Mécène des cordonniers, le grand faiseur de +préfaces pour tous les faiseurs de vers dans le malheur; c'est une sorte +d'accoucheur gratuit, pour tous ceux qui désirent se délivrer d'une quantité +quelconque de poésies, mais qui ne savent comment les mettre au +jour.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote500" +name="footnote500"><b>Note 500: </b></a><a href="#footnotetag500"> +(retour) </a> Voyez l'ode, l'élégie, ou tout ce que lui ou d'autres voudront l'appeler, +de Nathaniel Bloomfield, sur la clôture de <i>la commune d'Honington</i>.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote501" +name="footnote501"><b>Note 501: </b></a><a href="#footnotetag501"> +(retour) </a> Voyez les <i>Souvenirs d'un tisserand, dans les Moorlands du comté +de Stafford</i>.</blockquote> + +<p>Après avoir rendu les hommages qui lui étaient +dus à la foule de nos hommes célèbres, qu'il me soit +permis de m'occuper de vous, hommes de génie négligés +aujourd'hui. Viens! ô Campbell<a id="footnotetag502" name="footnotetag502"></a> +<a href="#footnote502"><sup class="sml">502</sup></a>, donne +l'essor à ton beau talent; qui osera aspirer à la gloire, +si tu cesses d'espérer? Et toi, mélodieux Rogers! +lève-toi enfin, rappelle l'aimable souvenir du passé, +que la douce mémoire t'inspire encore; redemande +à ta lyre ces sons enchanteurs qui lui sont familiers. +Replace Apollon sur son trône vacant, assure l'honneur +de ton pays et le tien propre. Eh quoi, la poésie +abandonnée doit-elle toujours verser des pleurs +sur cette tombe, où ses dernières espérances sont +ensevelies avec le religieux Cowper, ou bien ne la +quittera-t-elle que pour aller jeter quelques fleurs +sur le gazon qui recouvre son favori Burns? Non! +Quoique le mépris ait justement flétri la race de ces +hommes qui écrivent par manie, ou pour avoir du +pain, la poésie a encore quelques enfans légitimes +qui font tout son orgueil, dont les vers nous touchent +d'autant plus qu'ils ne visent point à l'effet, +qui sentent comme ils écrivent, et qui écrivent comme +ils sentent; vous en êtes témoins, Gifford, Sotheby, +Macneil<a id="footnotetag503" name="footnotetag503"></a> +<a href="#footnote503"><sup class="sml">503</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote502" +name="footnote502"><b>Note 502: </b></a><a href="#footnotetag502"> +(retour) </a> Il serait superflu de rappeler à nos lecteurs l'auteur des <i>Plaisirs de +la Mémoire</i> et des <i>Plaisirs de l'Espérance</i>; les deux plus beaux poèmes +didactiques que nous avons en anglais, si l'on en excepte l'<i>Essai sur +l'homme</i> de Pope. Mais il s'est élevé de nos jours tant de méchans poètes, +que les noms même de Campbell et de Rogers ont quelque chose d'étrange.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote503" +name="footnote503"><b>Note 503: </b></a><a href="#footnotetag503"> +(retour) </a> <i>Gifford</i>, auteur de la <i>Baviade</i> et de la <i>Méviade</i>, les deux meilleures +satires de l'époque, et traducteur de Juvénal. + +<p><i>Sotheby</i>, traducteur de l'<i>Obéron</i> de Wiéland, des <i>Géorgiques</i> de +Virgile, et auteur de <i>Saül</i>, poème épique.</p> + +<p><i>Macneil</i>, dont les poèmes ont obtenu la popularité qu'ils méritaient si +bien, entr'autres son <i>Scotland's scaith</i> ou <i>les Malheurs de la guerre</i>, +dont 10,000 exemplaires se sont vendus en un mois.</p></blockquote> + +<p>Pourquoi Gifford s'abandonne-t-il au sommeil? +On l'a déjà demandé en vain<a id="footnotetag504" name="footnotetag504"></a> +<a href="#footnote504"><sup class="sml">504</sup></a>, nous le redemanderons +encore une fois, pourquoi Gifford s'abandonne-t-il +au sommeil? n'y a-t-il plus de folies que +sa plume puisse censurer? n'y a-t-il plus de sots +dont les reins appellent les coups de fouet? N'y a-t-il +plus de ces fautes, bonnes fortunes pour le poète +satirique? Le vice, plus grand que jamais, ne marche-t-il +pas fièrement dans toutes les rues? Les +princes et les pairs du royaume pourront-ils se vautrer +dans le bourbier de la corruption, et échapper +au fouet de la satire comme au glaive de la loi? +Éternisant dans les races futures leur coupable célébrité, +deviendront-ils comme autant de fanaux pour +guider au crime impuni? Réveille-toi, Gifford, rend +les hommes meilleurs, ou force-les à rougir.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote504" +name="footnote504"><b>Note 504: </b></a><a href="#footnotetag504"> +(retour) </a> M. Gifford a promis publiquement que la <i>Baviade</i> et la <i>Méviade</i> +ne seraient point ses derniers ouvrages originaux: qu'il se le rappelle, +<i>mox in reluctanetes dracones</i>.</blockquote> + + +<p>Infortuné White<a id="footnotetag505" name="footnotetag505"></a> +<a href="#footnote505"><sup class="sml">505</sup></a>! quand ta vie était encore dans +son printems, et que ta jeune muse commençait à +peine à agiter ses ailes joyeuses, la mort, qui détruit +tout, est venue; toutes tes belles espérances +sont descendues dans la tombe, pour y demeurer +à jamais ensevelies! Oh! quel noble cœur a été +anéanti, quand la science a détruit elle-même son +fils bien aimé! Oui! elle a répondu avec trop d'indulgence +à ton amour passionné; elle a semé la semence, +mais c'est la mort qui a fait la moisson. C'est +ton propre génie qui t'a donné le coup fatal, c'est +lui qui a aidé les progrès de cette plaie à laquelle tu +as succombé! Ainsi, quand l'aigle blessé demeure +étendu sur la plaine, pour ne prendre plus désormais +son essor au milieu des nuages, il a vu ses propres +plumes, attachées au trait fatal, donner des +ailes à la flèche qui tremble et s'agite dans son cœur. +Ses angoisses sont pénibles; mais il lui est bien plus +pénible encore de sentir qu'il a nourri lui-même +cette plume à laquelle l'acier doit sa vitesse meurtrière, +et que le même plumage qui avait réchauffé +son aire boit maintenant le dernier souffle de sa vie +dans sa poitrine sanglante.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote505" +name="footnote505"><b>Note 505: </b></a><a href="#footnotetag505"> +(retour) </a> Henri Kirke White mourut à Cambridge, en octobre 1806, par suite +de sa trop grande application à des études qui auraient mûri en lui ce +génie que la maladie et la pauvreté ne purent altérer, et que la mort +elle-même détruisit sans l'abattre. Ses poésies sont pleines de beautés, +bien propres à faire vivement regretter au lecteur qu'il n'ait eu que si peu +de tems à déployer des talens qui eussent fait honneur même aux fonctions +sacrées auxquelles il se destinait.</blockquote> + + +<p>Il y en a qui disent que, de nos jours éclairés, +de magnifiques mensonges font seuls la gloire d'un +barde; qu'une invention forcée, mais toujours prête, +peut seule pousser le poète à chanter. Il est vrai que +tous ceux qui écrivent en vers, bien plus que tous +ceux qui écrivent de quelque manière que ce soit, +reculent devant ce mot fatal au génie..... usé, déjà +fait. Quelquefois, cependant, la vérité communique +ses feux les plus nobles, et orne elle-même les vers +qu'elle a inspirés. C'est un fait qu'au nom de la +vertu Crabbe peut attester, lui qui, le peintre le +plus sombre de la nature, en est encore cependant +le plus fidèle<a id="footnotetag506" name="footnotetag506"></a> +<a href="#footnote506"><sup class="sml">506</sup></a>.</p> + +<p>Que Shee<a id="footnotetag507" name="footnotetag507"></a> +<a href="#footnote507"><sup class="sml">507</sup></a> et le génie qui l'inspire trouvent ici +une place, lui qui manie également bien la plume et +le pinceau, dont les arts réunis dirigent la main +pour tracer le chemin que doivent suivre le poète et +le peintre; lui dont la touche magique fait parler la +toile, et dont les vers coulent faciles et harmonieux. +De doubles honneurs lui sont dus, heureux rival des +poètes et ardent ami des artistes.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote506" +name="footnote506"><b>Note 506: </b></a><a href="#footnotetag506"> +(retour) </a> Crabbe a peint la nature avec beaucoup de vérité, mais il l'a choisie +sous ses aspects les plus sombres; il a décrit les passions les plus hideuses, +les vices les plus dégradans, les positions sociales les plus infâmes, les +prisons, les hôpitaux, les charniers, etc. Ses ouvrages les plus célèbres +sont ceux intitulés: <i>Contes du château</i> et <i>Contes du village</i>.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote507" +name="footnote507"><b>Note 507: </b></a><a href="#footnotetag507"> +(retour) </a> M. Shee est auteur de <i>Vers sur l'art</i> et des <i>Élémens de l'art</i>.</blockquote> + +<p>Heureux celui qui a osé s'approcher du bosquet +qu'ont habité les muses dans leur enfance, dont les +pas ont foulé, dont les yeux ont observé cette terre +qui a enfanté les premiers guerriers et les premiers +poètes, ce berceau de la gloire, cette Ionie, sur +laquelle elle se plaît à planer encore! Mais doublement +heureux est celui dont le cœur se sent ému +d'une noble sympathie pour cette terre classique, +qui déchire le voile des siècles, depuis long-tems +écoulés, et parcourt avec l'œil d'un poète les restes +de la Grèce antique. Wright<a id="footnotetag508" name="footnotetag508"></a> +<a href="#footnote508"><sup class="sml">508</sup></a>! ce fut ton lot heureux +de voir ces rivages chers à la gloire et de les +chanter! Certes, ce n'est pas une muse ordinaire +qui guida ta plume, pour saluer dignement cette +terre des dieux et des hommes divins.</p> + +<p>Et vous, poètes associés<a id="footnotetag509" name="footnotetag509"></a> +<a href="#footnote509"><sup class="sml">509</sup></a>, qui avez rappelé à la +lumière ces pierres précieuses, trop long-tems cachées +à la vue des modernes; vous dont le goût s'est +combiné pour moissonner dans ce vaste champ où +les fleurs de l'Attique répandent leur doux parfum, +et pour embellir de leur douce haleine votre belle +langue maternelle. Quoique ce soit une noble tâche +que de répéter les chants de la muse grecque; quoique +vous en offriez un digne écho, méprisez dorénavant +des accens empruntés, laissez-là la lyre +achaïenne, faites-en vibrer une qui vous appartienne +en propre.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote508" +name="footnote508"><b>Note 508: </b></a><a href="#footnotetag508"> +(retour) </a> M. Wright, ex-consul-général des îles Ioniennes, est auteur d'un +très-beau poème intitulé: <i>Horæ Ionicæ</i>; c'est une description des îles +Ioniennes et des côtes adjacentes de la Grèce.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote509" +name="footnote509"><b>Note 509: </b></a><a href="#footnotetag509"> +(retour) </a> Les traducteurs de l'<i>Anthologie</i> ont depuis publié séparément des +poésies qui montrent un talent naturel, auquel il ne manque que des +occasions pour arriver au plus haut point de perfection.</blockquote> + +<p>Que ces poètes-là, ou ceux qui leur ressemblent, +rétablissent les lois violées des muses; mais cela n'a +pas été donné au fracas sonore du mou Darwin, ce +puissant maître dans l'art de faire des vers dépourvus +de sens. Ces cymbales dorées sont chargées d'ornemens, +mais elles ne rendent pas un son clair; elles +ont plu à l'œil, mais elles ont fatigué l'oreille; elles +surpassaient d'abord pour la montre la simple lyre, +mais à l'usé elles ont bientôt fait voir qu'elles n'étaient +que de cuivre. Qu'il fuie loin des muses, avec +tout son cortège de sylphes qui s'évaporent en similitudes +et en vains sons! puisse le clinquant disparaître +pour toujours avec lui! le faux brillant attire +d'abord, mais blesse bientôt les regards<a id="footnotetag510" name="footnotetag510"></a> +<a href="#footnote510"><sup class="sml">510</sup></a>.</p> + +<p>Que ces poètes ne descendent pas jusqu'à imiter +Wordsworth, le plus minime individu de cette tourbe +d'écrivains vulgaires, dont les vers n'offrent tout au +plus qu'un bavardage d'enfans, quoiqu'ils paraissent +à Lambe et à Lloyd<a id="footnotetag511" name="footnotetag511"></a> +<a href="#footnote511"><sup class="sml">511</sup></a> harmonieux et divins. Que ces +poètes..... mais, ô ma muse, ne t'avise pas de vouloir +enseigner ce qui est au-dessus, bien au-dessus +de ta faible portée. Leur génie naturel leur marquera +la voie qu'ils doivent suivre, et portera leurs chants +jusque dans les cieux.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote510" +name="footnote510"><b>Note 510: </b></a><a href="#footnotetag510"> +(retour) </a> L'oubli dans lequel est tombé <i>le Jardin botanique</i> (de Darwin) +semble indiquer le retour du goût; il n'y avait à louer dans ce poème +que quelques détails descriptifs.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote511" +name="footnote511"><b>Note 511: </b></a><a href="#footnotetag511"> +(retour) </a> MM. Lambe et Lloyd sont les plus ignobles disciples de l'école de +Southey et compagnie. +(<i>Note de Lord Byron</i>.) + +<p>M. Southey et quelques auteurs de ses amis habitèrent long-tems certaines +parties du Cumberland couvertes de lacs; leur école est généralement +appelée en Angleterre <i>the Lake poets, les poètes des Lacs</i>.</p></blockquote> + +<p>Et toi aussi, Scott<a id="footnotetag512" name="footnotetag512"></a> +<a href="#footnote512"><sup class="sml">512</sup></a>, laisse à des ménestrels sans +art le sauvage cri de guerre de quelques maraudeurs +des frontières; laisse-les filer péniblement des vers +qui leur sont payés à l'avance: le génie ne doit point +connaître d'autres inspirations que celles qu'il trouve +en lui-même. Laisse Southey chanter, quoique sa +muse féconde, enflant chaque corde, soit toujours +trop prolixe. Laisse le simple Wordsworth faire ronfler +ses vers bons pour les enfans; laisse son confrère +Coleridge endormir les nourrissons entre les +bras de leur nourrice. Laisse le grand faiseur de +spectre, Lewis, se proposer pour tout but d'exciter +les ravissemens de la galerie, ou de faire sortir +une ombre du tombeau. Laisse Moore se livrer à +ses compositions libertines; laisse Strangford voler +Moore, et jurer que Camoëns a autrefois composé +de tels chants. Laisse Haley continuer ses vers boiteux, +Montgomery s'abandonner à sa folie furieuse, +le pieux Grahame psalmodier ses stupides versets, +Bowles polir ses sonnets trop nombreux, s'attendrir +et se pâmer au quatorzième vers; laisse enfin Carlisle<a id="footnotetag513" name="footnotetag513"></a> +<a href="#footnote513"><sup class="sml">513</sup></a>, +Matilda, le reste des poètes de Grub-street, +et les meilleurs de Grosvenor-square, écrivailler +jusqu'à ce que la mort nous en délivre, ou que le +sens commun outragé reprenne ses droits. Mais toi, +dont les talens n'ont pas besoin d'être encouragés +par des éloges, tu devrais laisser à des poètes inférieurs +d'ignobles lais; la voix de ton pays, la voix +des neuf Muses demandent une harpe sacrée... cette +harpe c'est la tienne. Dis-moi, les annales de la Calédonie +ne t'offriront-elles pas les glorieux souvenirs +de quelques combats plus nobles que les viles incursions +de quelques clans de maraudeurs, dont les +exploits les plus magnifiques sont une disgrâce pour +le nom d'homme, ou que les obscurs faits d'armes +de Marmion, qui figureraient plus convenablement +dans des contes, comme ceux de Robin Hood? +Écosse, sois encore fière du poète à qui tu as donné +le jour: que tes éloges soient sa première, sa plus +belle récompense! Que sa gloire toutefois ne soit +pas confinée dans sa patrie, que le monde entier +soit plein de sa renommée: que ses ouvrages soient +connus quand Albion aura cessé d'exister, qu'ils +soient là pour dire ce qu'elle était; qu'ils perpétuent +le souvenir de sa gloire chez les races futures; qu'ils +fassent survivre le nom de sa patrie, même quand sa +patrie ne sera plus.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote512" +name="footnote512"><b>Note 512: </b></a><a href="#footnotetag512"> +(retour) </a> J'espère, pour le dire en passant, que dans le premier poème de +M. Scott son héros ou son héroïne seront plus fidèles à la grammaire +que la dame de son <i>dernier Lay</i> et son spadassin Guillaume de Lorraine.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote513" +name="footnote513"><b>Note 513: </b></a><a href="#footnotetag513"> +(retour) </a> L'on pourra me demander, peut-être, pourquoi je me permets de +censurer le comte de Carlisle, mon tuteur et mon parent, à qui j'ai dédié, +il y a quelques années, le recueil de mes poésies de collège. Il n'a +jamais été mon tuteur que de nom, autant que je l'ai pu connaître; pour +mon parent, il l'est, je ne saurais l'empêcher, et j'en suis bien fâché; +mais puisque sa seigneurie a paru l'oublier dans une occasion fort importante +pour moi, c'est une circonstance dont je ne chargerai pas ma mémoire +plus long-tems. Je ne crois pas que quelques mésintelligences personnelles +puissent excuser un jugement injuste porté sur un autre +écrivain; mais je ne vois pas non plus pourquoi elles empêcheraient d'en +porter aucun, surtout quand l'auteur, noble ou roturier, a, pendant +une suite d'années, dupé le public, en lui vendant Dieu sait combien de +rames de papier couvertes d'absurdités les plus franches et les plus complètes. +En outre, je ne me suis pas détourné de mon chemin pour aller +jeter du blâme sur M. le comte; non..... ses ouvrages sont venus naturellement +à la revue avec ceux de nos autres patriciens lettrés. Si donc, +avant d'avoir atteint l'âge de vingt ans, j'ai donné des éloges aux productions +de sa seigneurie, cela a été dans une dédicace respectueuse, +plutôt d'après des avis étrangers que d'après mon propre mouvement, et +je saisis avec empressement cette occasion qui s'offre pour la première +fois de démentir mes paroles à ce sujet. J'ai appris que plusieurs personnes +me regardent comme ayant de grandes obligations à lord Carlisle; +je serais, dans ce cas, ravi de savoir ce qu'elles sont et quand elles m'ont +été conférées, afin de les apprécier comme je le dois et de les reconnaître +en public. Ce que j'ai humblement avancé comme mon opinion sur tout +ce qu'il a fait imprimer, je suis prêt à le soutenir s'il le faut, en citant +ses élégies, ses panégyriques, ses odes, ses épisodes, et certaines tragédies +facétieuses et grotesques, portant son nom et son cachet: + +<p>«Qui peut ennoblir des coquins, des sots et des poltrons? Hélas, +rien! non pas même tout le sang des Howards!»</p> + +<p>Ainsi dit Pope. Ainsi-soit-il.</p></blockquote> + +<p>Mais cependant à quoi aboutissent ces nobles espérances +du poète de vaincre les siècles et de lutter +contre le tems? De nouveaux âges s'avancent avec +rapidité, de nouvelles nations s'élèvent, d'autres +vainqueurs<a id="footnotetag514" name="footnotetag514"></a> +<a href="#footnote514"><sup class="sml">514</sup></a> portent leurs noms jusque dans les +cieux: quelques générations de courte durée passent, +et déjà leurs enfans ont oublié le poète et ses +ouvrages. Aujourd'hui même combien de bardes autrefois +chéris de leurs contemporains, dont le nom +douteux obtient à peine l'honneur d'une mention +passagère. Quand la trompette de la renommée a +fait entendre ses plus nobles fanfares, quoiqu'elles +retentissent long-tems, l'écho se lasse à la fin de les +répéter et s'endort: la gloire, comme le phénix au +milieu des flammes, exhale ses doux parfums, brille +et n'est plus.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote514" +name="footnote514"><b>Note 514: </b></a><a href="#footnotetag514"> +(retour) </a> <i>Tollere humo, victorque virum volitare per ora</i>. +(<span class="sc">Virgile</span >.)</blockquote> + +<p>La gothique Granta appellera-t-elle ses noirs enfans, +habiles dans les sciences, plus habiles à faire +des pointes et des jeux de mots? Oh! non: elle fuit +et dédaigne jusqu'au grand prix fondé par lord Seaton, +bien que des imprimeurs condescendent à souiller +leurs presses des vers rimés de Hoare et des vers +blancs de Hoyle. Je ne veux pas dire ce Hoyle dont +les ouvrages, tant que durera chez nous l'amour du +whist, seront toujours sûrs de commander l'attention<a id="footnotetag515" name="footnotetag515"></a> +<a href="#footnote515"><sup class="sml">515</sup></a>. +Vous qui aspirez aux honneurs de Granta, il +vous faut monter son Pégase, un âne de la première +force, bien digne de sa mère, dont l'Hélicon est +plus ennuyeux que son Cambridge. Là Clarke, faisant +<i>pour plaire</i> des efforts pitoyables, oubliant que +de mauvais vers ne donnent pas les grades universitaires, +soi-disant <i>satiriste</i>, bouffon à gages, écrivain +mensuel de quelques plats pamphlets, condamné +à travailler péniblement, le plus vil d'une +troupe méprisable, et à forger des mensonges pour +un <i>Magazine</i>, dévoue à la calomnie son esprit né pour +elle, et est lui-même un libelle vivant contre le +genre humain<a id="footnotetag516" name="footnotetag516"></a> +<a href="#footnote516"><sup class="sml">516</sup></a>. Oh! obscur asile d'une race vandale<a id="footnotetag517" name="footnotetag517"></a> +<a href="#footnote517"><sup class="sml">517</sup></a>, +à la fois l'honneur et la disgrâce des sciences, +si plongé dans la routine et l'ennuyeuse inutilité, +qu'à peine les noms de Smythe et d'Hodgson<a id="footnotetag518" name="footnotetag518"></a> +<a href="#footnote518"><sup class="sml">518</sup></a> seront +capables de réhabiliter le tien! Mais la muse +aime à se baigner aux lieux où la belle Isis roule +des eaux plus pures; sur ses bords verdoyans, une +couronne d'une verdure plus durable attend les +poètes qui osent pénétrer dans ses classiques bosquets, +où Richards s'enflamme du vrai feu poétique +et apprend aux Bretons modernes à louer dignement +leurs ancêtres<a id="footnotetag519" name="footnotetag519"></a> +<a href="#footnote519"><sup class="sml">519</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote515" +name="footnote515"><b>Note 515: </b></a><a href="#footnotetag515"> +(retour) </a> Les <i>Jeux de Hoyle</i>, si connus des amateurs de whist, d'échecs, etc., etc., +survivront, sans aucun doute, aux rêveries poétiques de son homonyme, +dont le poème, comme il est dit expressément dans l'avertissement, +comprend <i>toutes les plaies de l'Égypte</i>.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote516" +name="footnote516"><b>Note 516: </b></a><a href="#footnotetag516"> +(retour) </a> Ce personnage a paru dernièrement décidé à embrasser le métier +d'auteurs, il a écrit un poème intitulé: <i>l'Art de plaire</i>, comme l'on dit, +<i>Lucus a non lucendo</i>, où l'on trouve peu de choses plaisantes et pas du +tout de poésie. Il est aussi salarié au mois, et chargé de recueillir des +calomnies pour <i>le Satiriste</i>. Si cet infortuné jeune homme voulait laisser +là ses <i>Magazines</i> pour les mathématiques, et s'efforcer de passer ses +examens avec quelque honneur, peut-être cela lui serait-il plus avantageux +dans la suite que le salaire qu'il reçoit à présent.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote517" +name="footnote517"><b>Note 517: </b></a><a href="#footnotetag517"> +(retour) </a> «L'empereur Probus transporta un corps considérable de Vandales +dans le comté de Cambridge.» +(<span class="sc">Gibbon</span >.) + +<p>Il n'y a aucune raison de douter de la vérité de cette assertion; la race +s'est parfaitement conservée.</p></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote518" +name="footnote518"><b>Note 518: </b></a><a href="#footnotetag518"> +(retour) </a> Le nom de ce gentleman n'a pas besoin d'éloges; quand un homme +a comme lui donné dans de simples traductions des preuves incontestables +de génie, on peut s'attendre qu'il devra exceller dans des compositions +originales. Il est à espérer qu'il nous en offrira bientôt quelque +brillant échantillon.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote519" +name="footnote519"><b>Note 519: </b></a><a href="#footnotetag519"> +(retour) </a> <i>Les Bretons aborigènes</i>, excellent poème de Richards.</blockquote> + +<p>Pour moi qui, sans mission, ai osé dire à mon +pays ce que ses enfans devraient si bien savoir, c'est +le zèle de son honneur qui m'engage à attaquer cette +nuée d'idiots qui infeste notre âge. Ton nom honoré +a droit à tous les genres de gloire, Albion: tu es la +nation la plus libre du monde, tu es aussi la plus +chère aux Muses. Oh! si tes bardes étaient les dignes +émules de ta renommée, s'il s'en élevait de plus +dignes de ton beau nom! Ce qu'Athènes était pour +les arts, Rome pour la puissance, Tyr pour la richesse, +tu as été tout cela à la fois, belle Albion, +dominatrice de la terre, reine puissante de l'Océan. +Mais Rome a dégénéré, Athènes n'est plus qu'un village, +et les remparts de Tyr sont tombés dans la +mer. Ta puissance peut cesser, comme la leur: +et la Grande-Bretagne, ce boulevart de l'Europe, +peut tomber un jour. Mais arrêtons-nous; je redoute +le sort de Cassandre, dont on méprisa les +avertissemens jusqu'à ce qu'il fût trop tard: je dois +me renfermer dans des sujets moins grands, et me +borner à forcer nos poètes à acquérir un renom égal +à celui de leur patrie.</p> + +<p>Adieu donc, malheureuse Angleterre! que ceux +qui te gouvernent soient bénis: qu'ils soient les oracles +du sénat, et l'objet des railleries du peuple!</p> + +<p>Puisses-tu entendre long-tems tes orateurs si divers +prodiguer à la tribune plus de rhétorique que de +bon sens! Les collègues de Canning le détestent à +cause de son esprit, tandis que cette vieille femme +de lord Portland<a id="footnotetag520" name="footnotetag520"></a> +<a href="#footnote520"><sup class="sml">520</sup></a> occupe la place de Pitt.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote520" +name="footnote520"><b>Note 520: </b></a><a href="#footnotetag520"> +(retour) </a> Il y a ici, dans une note de Byron, une plaisanterie que l'on ne saurait +traduire en français. On demandait à un des amis du noble auteur +pourquoi l'on comparaît lord Portland à une vieille femme; je suppose, +dit-il, que c'est parce que sa grâce est <i>past bearing</i>, c'est-à-dire <i>insupportable</i> +ou <i>hors d'âge d'être enceinte</i>.<span class="rig"> +(<i>Note de Lord Byron</i>.)</span><br><br></blockquote> + +<p>Encore une fois, adieu! Déjà se tend au souffle +du vent la voile qui doit me porter loin d'ici. Il faut +que mes yeux se réjouissent à la vue des côtes d'Afrique, +des hauteurs escarpées du mont Calpé<a id="footnotetag521" name="footnotetag521"></a> +<a href="#footnote521"><sup class="sml">521</sup></a> et +des minarets de Stamboul<a id="footnotetag522" name="footnotetag522"></a> +<a href="#footnote522"><sup class="sml">522</sup></a>. De là je traverserai le +pays de la beauté<a id="footnotetag523" name="footnotetag523"></a> +<a href="#footnote523"><sup class="sml">523</sup></a>, où le Kaff<a id="footnotetag524" name="footnotetag524"></a> +<a href="#footnote524"><sup class="sml">524</sup></a>, habillé de rochers, +est sans cesse couvert de neiges sublimes. Mais, si +je reviens jamais en Angleterre, aucun motif ne +pourra me forcer à publier les notes prises dans mon +voyage. Que l'orgueilleux Valentia<a id="footnotetag525" name="footnotetag525"></a> +<a href="#footnote525"><sup class="sml">525</sup></a> soit le rival du +malheureux Carr; qu'il égale, s'il peut, ses ouvrages +à la vente desquels il s'est efforcé de nuire; qu'Aberdeen +et Elgin<a id="footnotetag526" name="footnotetag526"></a> +<a href="#footnote526"><sup class="sml">526</sup></a>, poursuivant l'ombre de gloire qu'ils +pensent s'acquérir par un prétendu amour des arts, +consomment des milliers de livres sterling pour acquérir +des soi-disant ouvrages de Phidias, monumens +difformes, antiques tronqués, qu'ils fassent +de leurs grands salons un bazar général pour tous +les blocs de marbre mutilés; que les <i>dilettante</i> dissertent +sur des voyages dans la Troade; pour moi, +je laisse la topographie à Gell<a id="footnotetag527" name="footnotetag527"></a> +<a href="#footnote527"><sup class="sml">527</sup></a>, et me tenant pour +satisfait, je ne m'aviserai plus d'importuner le monde +de ma prose ou de mes vers.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote521" +name="footnote521"><b>Note 521: </b></a><a href="#footnotetag521"> +(retour) </a> Calpé, ancien nom de Gibraltar.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote522" +name="footnote522"><b>Note 522: </b></a><a href="#footnotetag522"> +(retour) </a> Stamboul, nom turc de Constantinople.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote523" +name="footnote523"><b>Note 523: </b></a><a href="#footnotetag523"> +(retour) </a> La Géorgie, célèbre pour la beauté de ses habitans.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote524" +name="footnote524"><b>Note 524: </b></a><a href="#footnotetag524"> +(retour) </a> Le mont Caucase.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote525" +name="footnote525"><b>Note 525: </b></a><a href="#footnotetag525"> +(retour) </a> Lord Valentia (dont les effroyables voyages vont paraître, avec tout +le luxe accessoire, graphique, topographique et typographique) dit, lors +du malheureux procès de sir John Carr, que la satire de Dubois l'avait +empêché d'acheter l'<i>Étranger en Irlande</i>. Ah fi! milord, que cela marque +peu d'estime pour un confrère voyageur! Mais, comme dit le proverbe, +deux personnes du même métier ne sont jamais bien ensemble.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote526" +name="footnote526"><b>Note 526: </b></a><a href="#footnotetag526"> +(retour) </a> Lord Elgin veut nous persuader que toutes les statues, avec ou sans +nez, qu'il a rassemblées dans sa boutique de maçon, sont l'ouvrage de +Phidias! <i>Credat Judœus</i>.<span class="rig"> +(<i>Note de Lord Byron</i>.)</span><br><br></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote527" +name="footnote527"><b>Note 527: </b></a><a href="#footnotetag527"> +(retour) </a> La topographie de Troie et celle d'Ithaque, par M. Gell, ne peuvent +manquer d'attirer les éloges de tous les hommes d'érudition et de goût, +non-seulement pour les idées nouvelles qu'il y donne au lecteur, mais +encore pour l'habileté et les recherches dont ces deux ouvrages font foi.<span class="rig"> +(<i>Note de Lord Byron</i>.)</span><br><br></blockquote> + +<p>J'ai jusqu'ici poursuivi la carrière que je m'étais +tracée, préparé à la haine que j'allais soulever, couvert +d'acier contre toute espèce de craintes personnelles. +Je n'ai jamais dédaigné d'avouer ces vers +comme miens; je n'avais pas jeté mon nom au public, +et cependant je ne m'étais point caché. Ma voix s'est +fait entendre une seconde fois, quoiqu'avec des accens +moins élevés; quoique mes pages fussent d'abord +anonymes, je ne les ai jamais désavouées. Aujourd'hui +je déchire entièrement le voile: courage, +meute de chiens, votre proie est devant vous! Je +ne suis point effrayé de tout le bruit de Melbourne-House, +du ressentiment de Lambe, de la femme +d'Holland, des pistolets inoffensifs de Jeffrey, de la +rage impuissante d'Hallam, des noirs enfans d'Edin +et de leurs pages incendiaires. Nos journalistes porteront +cette fois les coups et les sentiront, tout cuirassés +d'impudence qu'ils soient. Je ne pense pas +sortir de cette lutte sans quelque horion; toutefois +celui qui me vaincra ne trouvera pas en moi un ennemi +facile à dompter. Il fut un tems qu'un mot +désagréable ne serait jamais tombé de mes lèvres, +qui semblent aujourd'hui pleines de fiel; ni fous ni +folies n'auraient pu me forcer à mépriser le plus vil +des insectes que je voyais ramper devant mes yeux. +Mais aujourd'hui je suis bien endurci, je suis bien +changé de ce que j'étais dans ma jeunesse. J'ai appris +à penser et à dire sévèrement la vérité; j'ai +appris à me moquer des décrets emphatiques de nos +critiques, et à les briser eux-mêmes sur la roue +qu'ils m'avaient préparée. J'ai appris à repousser du +pied la verge que l'on voulait me faire baiser, à ne +point m'inquiéter si la cour et la multitude m'applaudissent +ou me sifflent. Bien plus, quoique tous +mes confrères les rimailleurs froncent le sourcil, et +moi aussi je puis terrasser un méchant écrivain. Sûr +de mes armes à l'épreuve, je jette à la fois le gant +aux maraudeurs écossais et aux sots de toute l'Angleterre.</p> + +<p>Voici tout ce que j'ai osé quant à présent: jusqu'à +quel point mes vers ont calomnié notre siècle exemplaire, +c'est à d'autres de le dire. Je laisse au public +le soin de me juger, lui qui, peu porté à l'indulgence, +blâme cependant rarement avec injustice.</p> +<br> + +<hr> + +<h2>POST-SCRIPTUM</h2> + +<h3>AJOUTÉ LORS DE LA DEUXIÈME ÉDITION.</h3> +<hr class="short"> + +<p>Depuis que cette seconde édition est sous presse, j'ai appris +que mes fidèles et bien aimés cousins de la <i>Revue d'Édimbourg</i> +préparent une critique véhémente contre ma faible, ma +douce, mon inoffensive muse, qui n'avait déjà que trop à se +plaindre de leurs outrages.</p> + +<p class="mid"><i>Tanto ene animis cælestibus iræ</i>?</p> + +<p>Je suppose qu'il me faudra dire de Jeffrey ce que sir Andrew +Aguecheek dit de son adversaire: «Si j'avais su qu'il +fût aussi fort sous les armes, je l'aurais envoyé à tous les +diables, plutôt que de me battre avec lui.» Quelle pitié, +que je doive être de l'autre côté du Bosphore avant que le +prochain numéro n'ait passé la Tweed! Mais j'espère toutefois +en allumer ma pipe en Perse.</p> + +<p>Mes amis du septentrion m'accusent avec justice de personnalités +envers leur grand anthropophage littéraire, Jeffrey; +mais quelle autre conduite pouvais-je tenir envers lui et sa +meute méprisable, qui se nourrit de mensonges et de calomnies, +et étanche sa soif dans des flots de médisances? J'ai cité +des faits déjà connus, j'ai exprimé librement ma façon de +penser sur l'ame de Jeffrey, et je ne sache pas qu'il lui en +soit résulté aucun malheur; a-t-on jamais sali un boueur en +le jetant dans la boue? On pourra dire que je quitte l'Angleterre +parce que j'y ai insulté des personnes d'honneur et +d'esprit; mais je reviendrai, et elles pourront bien entretenir +la chaleur de leur ressentiment jusqu'à mon retour. Ceux qui +me connaissent peuvent affirmer que rien n'est plus étranger +aux motifs qui me font quitter l'Angleterre, que des craintes +comme écrivain ou comme homme: ceux qui ne me connaissent +pas pourront s'en convaincre. Depuis la publication de cette +satire, je n'ai jamais caché mon nom, j'ai presque toujours +habité Londres, prêt à répondre à ceux que j'ai attaqués, +m'attendant journellement à recevoir quelque petit cartel; +mais, hélas! le tems de la chevalerie est passé, ou, pour +parler plus vulgairement, il n'y a plus de courage aujourd'hui.</p> + +<p>Il y a un jeune homme, appelé Hewson Clarke (écuyer +sous-entendu), <i>écolier servant</i> au collége Emmanuel, et, je +crois aussi, <i>Aubain affranchi</i> de Berwick sur la Tweed, que +j'ai introduit dans ces pages en bien meilleure compagnie +qu'il n'en fréquente habituellement. C'est toutefois un vilain +homme, car sans aucun motif que je puisse deviner, si ce +n'est une querelle personnelle avec un ours que j'avais à Cambridge +pour le présenter comme candidat au premier <i>fellowship</i><a id="footnotetag528" name="footnotetag528"></a> +<a href="#footnote528"><sup class="sml">528</sup></a> +vacant, et que la jalousie de ses condisciples a +seule empêché d'obtenir ce succès, il n'a cessé depuis plus +d'un an de m'insulter dans le <i>Satiriste</i>, et, ce qui est bien +plus mal, d'insulter aussi le pauvre innocent animal précité. +En vérité, je n'ai pas conscience de lui avoir jamais donné +aucune provocation; en tout cas, je suis sûr que je ne connaissais +pas son nom avant que de l'avoir vu accouplé avec +celui du <i>Satiriste</i>. Il n'a donc aucune raison de se plaindre de +moi; aussi je pense bien que, comme sir Fretful Plagiary, +il est <i>plutôt content que fâché</i>. Je viens de citer tous ceux qui +m'ont fait l'honneur de s'occuper de moi et des miens, c'est-à-dire +de mon ours et de mon livre, excepté l'éditeur du <i>Satiriste</i>, +qui paraît être un vrai <i>gentleman</i>. Plût à Dieu qu'il +pût donner un peu de sa politesse à ses scribes subalternes! +J'entends dire que M. Jerningham se dispose à prendre parti +pour son Mécène, lord Carlisle, j'espère que non; dans le +peu de rapports que j'ai eus avec lui, il est du petit nombre de +ceux qui m'ont montré quelque bonté quand j'étais enfant, et +quoi qu'il puisse dire ou faire, je le supporterai patiemment. +Je n'ai plus rien à ajouter, si ce n'est l'expression générale +de mes remercîmens aux lecteurs, aux acheteurs et à l'éditeur +de mon livre, et, pour me servir des paroles de Scott:</p> + +<p>«Je leur souhaite, à tous et chacun d'eux, une bonne nuit, +un sommeil léger et des rêves couleur de rose.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote528" +name="footnote528"><b>Note 528: </b></a><a href="#footnotetag528"> +(retour) </a> On appelle <i>fellowships</i> certaines rentes fondées dans chaque université +et dans chaque collége, pour les meilleurs élèves de telle ou telle +partie des trois royaumes. Ces rentes sont à vie, elles n'obligent pas à la +résidence, elles ne comportent aucuns devoirs, aucunes fonctions; mais +comme elles ont été presque toutes fondées dans les tems catholiques, +elles se perdent par le mariage du sujet élu.</blockquote> + +<p>M. Fitzgérald ayant écrit les vers suivans sur un exemplaire +de la satire précédente:</p> + +<p>«Je vois que Lord Byron méprise ma muse; notre sort diffère +en cela: ses vers sont en sûreté, je ne saurais critiquer +des vers que je n'ai jamais lus;»</p> + +<p>Ce même exemplaire tomba par hasard entre les mains de +Byron, qui y ajouta immédiatement cette réponse mordante:</p> + +<p>«Je ne lis jamais, s'écrie Fitz, ce que l'on écrit contre +moi; pour ce que tu écris, toi, mon cher Fitz, il est sûr +que personne ne le lira. Voilà simplement le cas; ainsi, +mon brave Fitz, tes ennemis sont quittes avec toi, ou plutôt +ils le seraient à l'avenir, s'ils étaient sourds ou que tu +fusses muet. Car, quand à leurs plumes de méchans écrivains +ajoutent leur langue, il n'y a que les garçons de service +qui puissent échapper à la force de leurs poumons<a id="footnotetag529" name="footnotetag529"></a> +<a href="#footnote529"><sup class="sml">529</sup></a>.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote529" +name="footnote529"><b>Note 529: </b></a><a href="#footnotetag529"> +(retour) </a> M. Fitzgérald est dans l'habitude de <i>réciter</i> ses propres poésies. Voyez +<i>Poètes anglais</i>, page 329, note 2.<span class="rig"> +(<i>Note de Lord Byron</i>.)</span><br><br></blockquote> +<br> +<p class="mid">FIN DES POÈTES ANGLAIS.</p> + +<br><br><br> + +<h1>BEPPO,</h1> + +<h4>HISTOIRE VÉNITIENNE.</h4> +<br><br><br> + +<p><span class="sc">Rosalinde</span >. Adieu, monsieur le voyageur: voyez-vous, grasseyez, +portez des habits étranges, dénigrez tout ce que votre patrie a de bon, +soyez mécontent de votre lieu de naissance, murmurez presque contre +Dieu pour vous avoir fait ce visage-là, ou j'aurai peine à croire que vous +ayez jamais mis le pied dans une gondole. + +<span class="rig"> +<span class="sc">Shakspeare</span >, <i>As you lke it</i>, act. <span class="sc">iv</span >, sc. <span class="sc">i</span >.</span><br><br></p> + +<br><br> + +<hr class="short"> + +<h4>ANNOTATION DES COMMENTATEURS.</h4> + +<p>C'est-à-dire que vous soyez allé à Venise, ville que les jeunes Anglais +visitaient beaucoup à cette époque, et qui était alors ce que Paris est aujourd'hui, +le siége de tous les genres de dissolutions. <span class="rig">S.A.</span><br><br></p> + +<br><br> + +<hr> +<h2>BEPPO,</h2> + +<h3>HISTOIRE VÉNITIENNE.</h3> +<hr class="short"> +<br> + +<p>1. On sait, ou du moins on devrait savoir, que +dans tous les pays catholiques, quelques semaines +avant le mardi-gras, les gens se donnent du bon +tems, et achètent le repentir avant que de devenir +dévots. Depuis les premiers rangs de la société, jusqu'à +ceux de la plus infime populace, ce n'est que +violons, galas, danses, vins, mascarades et d'autres +choses encore, qui ne coûtent que la peine de +les demander.</p> + +<p>2. Au moment, moins aimé des maris que des +amans, où la nuit répand son manteau sur les cieux +(et plus il est sombre, meilleur il est), la pruderie se +dégage des entraves qu'elle s'est imposées, et la +gaîté, se balançant légèrement sur l'extrémité de +son pied flexible, minaude avec tous les galans qui +l'assiégent; puis viennent les chansons, les roulades, +le bourdonnement; le bruit des guitares et des +autres instrumens à cordes.</p> + +<p>3. Ajoutez à cela des costumes magnifiques, mais +tous de fantaisie, des masques de tous les tems et de +toutes les nations, des Turcs, des juifs, des arlequins +et des paillasses qui font des tours de force, +des Grecs, des Romains, des Américains, des Indous. +Chacun peut prendre à son choix tous les costumes, +excepté l'habit ecclésiastique, car dans ces +pays-là nul n'ose plaisanter le clergé; prenez donc +garde à vous, messieurs les philosophes, je vous en +avertis.</p> + +<p>4. Il vaudrait mieux vous montrer dans les rues +couvert de buisson, au lieu d'habit et de culotte, +que d'avoir sur vous le moindre bout de fil qui eût +l'air de faire allusion aux moines. Vous auriez beau +jurer que vous l'ayez fait pour rire, on vous mettrait +sur les charbons<a id="footnotetag530" name="footnotetag530"></a> +<a href="#footnote530"><sup class="sml">530</sup></a>; chacun viendrait attiser le feu; +et l'on ne vous dirait pas la plus petite messe pour +refroidir le chaudron dans lequel vos os seraient à +bouillir, à moins que vous ne payassiez double.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote530" +name="footnote530"><b>Note 530: </b></a><a href="#footnotetag530"> +(retour) </a> Il y a, dans le texte, un jeu de mots qu'il est impossible de traduire: +<i>to haul over the coals</i>, signifiant aussi au figuré, et dans le sens où il +est plus généralement employé, <i>faire rendre compte à quelqu'un, lui +faire payer ce qu'il a dit ou fait</i>.</blockquote> + +<p>5. Excepté cela, vous pouvez revêtir tout ce qui +vous plaira le mieux, sous forme d'habit, de chapeau +ou de manteau, tout ce que vous trouverez dans +Montmouth-street ou dans Rag-fair<a id="footnotetag531" name="footnotetag531"></a> +<a href="#footnote531"><sup class="sml">531</sup></a>, et vous en +composer un costume sérieux ou comique. Il y a +même en Italie des endroits de ce genre, avec de +plus jolis noms, il est vrai, prononcés d'un accent +plus doux; car, excepté <i>Covent-Garden-Piazza</i>, je +ne connais rien qui s'appelle <i>Piazza</i> dans toute la +Grande-Bretagne.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote531" +name="footnote531"><b>Note 531: </b></a><a href="#footnotetag531"> +(retour) </a> <i>Montmouth-street</i> et <i>Rag-fair</i> (foire aux chiffons) sont, à Londres, +ce que sont à Paris le quartier et le marché du Temple, une foire perpétuelle +pour les vieux habits et autres objets de hasard.</blockquote> + +<p>6. Cette fête est appelée le Carnaval, ce qui, d'après +l'étymologie, veut dire <i>adieux à la viande</i>; ici +le mot et la chose s'accordent très-bien, car, pendant +le carême, ils vivent de poisson frais et de poisson +salé. Mais pourquoi font-ils précéder le carême de +tant de bombance? c'est plus que je ne puis dire; je +soupçonne cependant que c'est quelque chose d'analogue +à notre usage de prendre un verre de vin, +avec un ami, au moment de monter dans une diligence +ou dans le paquebot.</p> + +<p>7. C'est ainsi qu'ils disent adieu aux plats de +viande, aux mets solides, aux ragoûts fortement épicés, +pour vivre pendant quarante jours de poissons +mal préparés; car ils mangent leurs étuvées sans +sauces<a id="footnotetag532" name="footnotetag532"></a> +<a href="#footnote532"><sup class="sml">532</sup></a>, ce qui arrache bien des interjections expressives +et bien des jurons (qu'il ne convient pas à +ma muse de répéter ici aux voyageurs), accoutumés +dès l'enfance à manger leur saumon avec une remoulade +pour le moins.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote532" +name="footnote532"><b>Note 532: </b></a><a href="#footnotetag532"> +(retour) </a> Le poisson se sert à l'anglaise, frit dans le beurre, et plus souvent +bouilli simplement à l'eau; on place sur la table un <i>saucer</i>, espèce de +porte-huilier où se trouvent plusieurs petites bouteilles renfermant des +sauces froides, que l'on achète toutes préparées et dont chacun assaisonne +son poisson à sa guise. +</blockquote> + +<p>8. Je recommanderai donc humblement aux amateurs +de sauces pour le poisson, avant que de passer +la mer, d'ordonner à leur cuisinier, à leur femme +ou à quelque ami, d'aller vite, à pied ou à cheval, +dans le Strand et d'y acheter en gros (s'ils étaient +déjà partis, on peut le leur expédier par la voie la +plus sûre) des sauces aux champignons, des remoulades, +du vinaigre du Chili, la sauce d'Hervey<a id="footnotetag533" name="footnotetag533"></a> +<a href="#footnote533"><sup class="sml">533</sup></a>, +etc., ou pardieu! ils pourront mourir de faim +pendant le carême.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote533" +name="footnote533"><b>Note 533: </b></a><a href="#footnotetag533"> +(retour) </a> Hervey est un fabricant de sauces à Londres; celle qui porte son nom, +et qui se compose principalement d'essence de champignons, est aussi +connue en Angleterre que les moutardes de Maille sont par toute la +France. +</blockquote> + +<p>9. C'est-à-dire si vous êtes catholique romain, +et que, suivant le proverbe, vous vouliez, étant à +Rome, faire comme font les Romains, quoiqu'un +étranger ne soit pas obligé à l'abstinence. Mais vous, +si vous êtes protestant, si vous êtes tant soit peu malade +ou si vous êtes femme, vous aimeriez mieux +pécher en dînant d'un bon ragoût; dînez donc et +soyez damné! Je ne veux pas être grossier, mais +c'est là la punition, pour ne rien dire de plus.</p> + +<p>10. De tous les lieux où le carnaval était le plus +gai autrefois, pour la danse, les chansons, les sérénades, +les bals, les masques, les bouffonneries, le +mystère, et plus de choses que je n'ai le tems de vous +en dire à présent et que je ne l'aurai peut-être jamais, +Venise l'emportait de beaucoup, et à l'époque +où je fixe mon histoire, cette fille de la mer était +à l'apogée de sa gloire.</p> + +<p>11. Elles ont de jolies figures ces Vénitiennes, +des yeux noirs, des sourcils arqués et une expression +de physionomie si douce! de ces figures que les +modernes copient depuis long-tems, et qu'ils nous +vendent pour des copies de têtes grecques. Elles ont +l'air d'autant de Vénus du Titien (la plus belle est +à Florence, allez la voir si vous voulez), lorsqu'elles +s'appuient sur leurs balcons, ou qu'elles semblent +s'animer et sortir d'une des toiles de Giorgione.</p> + +<p>12. Giorgione, dont les teintes sont tout ce que +la vérité et la beauté ont de plus beau. Quand on +est dans le palais Manfrini, ce tableau, quelque magnifique +que soit le reste, est, à mon avis, ce qu'il +y a de plus attachant dans toute l'exposition. Peut-être +il serait aussi de votre goût, c'est ce qui fait +que je m'y arrête si long-tems. Ce n'est que son portrait, +celui de son fils et celui de sa femme; mais +une telle femme! c'est l'amour personnifié!</p> + +<p>13. L'amour grand, plein de vie, non pas l'amour +idéal; non! non ce n'est pas la beauté idéale, +qui n'est qu'un beau mot, mais quelque chose de +meilleur encore; quelque chose de si réel, qu'on +sent que l'heureux modèle a dû être absolument +comme cela; quelque chose que vous achèteriez, +que vous demanderiez ou que vous voleriez, s'il +n'était pas impossible, outre que cela serait honteux. +Cette figure vous rappelle, comme avec un sentiment +pénible, une figure que vous avez vue autrefois et +que vous ne reverrez plus désormais.</p> + +<p>14. Une de ces formes divines qui passent rapidement +devant nous, quand nous sommes jeunes et +que nous attachons nos yeux sur toutes les figures! +Hélas! cet ange d'amour qui nous a apparu un moment, +cette grâce si douce, cette jeunesse, cette +fraîcheur, cette beauté qui se marie si bien à tout +cela, nous croirons quelquefois les retrouver dans +bien des êtres dont nous ignorons le nom, la position +sociale, la demeure, et que, comme la Pléïade +perdue<a id="footnotetag534" name="footnotetag534"></a> +<a href="#footnote534"><sup class="sml">534</sup></a>, nous ne reverrons plus ici-bas.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote534" +name="footnote534"><b>Note 534: </b></a><a href="#footnotetag534"> +(retour) </a> <i>Quœ septem dici, sex tamen esse solent</i>. +<span class="sc">Ovide</span >. +<span class="rig">(<i>Note de Lord Byron</i>.)</span><br><br></blockquote> + +<p>15. J'ai dit que les Vénitiennes ressemblaient à +la femme du tableau de Giorgione, et cela est vrai; +particulièrement quand on les voit à leurs balcons +(car la beauté gagne quelquefois à être vue d'une +certaine distance), et que là, comme les héroïnes +de Goldoni, elles regardent à travers le rideau ou +par-dessus le balustre, et en vérité elles sont généralement +très-jolies, seulement elles aiment un peu +trop à le faire voir, et c'est bien dommage.</p> + +<p>16. Car un coup d'œil amène des œillades, les +œillades les soupirs, les soupirs les désirs, les désirs +les paroles, les paroles une lettre qui vole à +l'aide de certains Mercures au pied léger, qui font +cela <i>parce qu'ils n'y voient pas de mal</i>. Et alors, +Dieu sait quels malheurs peuvent en résulter, quand +l'amour enchaîne une fois deux jeunes cœurs! les +rendez-vous coupables, le lit adultère, les enlèvemens, +les vœux brisés, les cœurs et les têtes brisés +pareillement.</p> + +<p>17. A propos de Desdémona, Shakspeare peint +le sexe comme quelque chose de très-beau, mais +d'une réputation suspecte. De Venise à Vérone les +choses peuvent être encore les mêmes aujourd'hui, +excepté que depuis ce tems-là on n'a jamais vu un +mari, sur un simple soupçon, étouffer une femme +de vingt ans, parce qu'elle avait un <i>cavaliere servente</i>.</p> + +<p>18. Leur jalousie, si tant est qu'ils soient jamais +jaloux, a pour ainsi dire le teint blond, en comparaison +de celle de ce diable d'Othello, avec son visage +couleur de suie, qui étouffe les femmes dans +un lit de plume; elle est plus digne de ces bons vivans +qui, fatigués du joug matrimonial, ne se cassent +pas la tête au sujet de leur moitié, mais vous +prennent bravement une autre femme ou la femme +d'un autre.</p> + +<p>19. Avez-vous jamais vu une gondole? Je crains +que non, et je vais vous en décrire une exactement. +C'est un long bateau couvert, très-commun ici, +sculpté à la proue, construit d'une manière légère, +mais compacte, mu par deux rameurs, qu'on appelle +gondoliers; ce bateau file sur l'eau, d'un aspect +assez sombre, on croirait d'une bière clouée sur un +canot, et quand vous êtes là-dedans, les gens ne +peuvent deviner ce que vous faites ou ce que vous +dites.</p> + +<p>20. Ces gondoles passent et repassent le long du +canal et sous le Rialto, de jour et de nuit, tantôt +vite, tantôt plus doucement. On les voit attendre +autour des théâtres et former comme un sombre cortége; +cependant l'épithète de sombre ne leur convient +pas toujours: il s'y passe par fois des choses +fort plaisantes, comme dans les voitures de deuil, +quand la cérémonie funèbre est terminée.</p> + +<p>21. Mais revenons à mon histoire; c'était il y a +quelques années, trente peut-être ou quarante, plus +ou moins, le carnaval était dans tout son éclat, ainsi +que tous les genres de bouffonneries et d'habillemens, +une certaine dame alla voir la fête; son nom +véritable, je ne le connais pas, je ne soupçonne +même pas quel il pouvait être: ainsi donc nous l'appellerons +Laura, s'il vous plaît, parce que ce nom +s'encadre fort bien dans mon vers.</p> + +<p>22. Elle n'était pas vieille, elle n'était pas jeune, +elle n'avait pas non plus ce nombre d'années que +certaines gens appellent <i>un certain âge</i>, ce qui cependant +me paraît l'âge le plus incertain du monde, +car jamais je n'ai pu engager qui que ce soit, pour +amour, ou pour argent, à me dire verbalement, ou +par écrit, quelle période de la vie humaine l'on entend +au juste par ce mot,... ce qui est à coup sûr +excessivement absurde.</p> + +<p>23. Laura était encore fraîche; elle avait bien +employé le tems; le tems de son côté en avait usé +très-poliment avec elle, de sorte que, quand elle +était habillée, on la trouvait extrêmement bien quelque +part qu'elle allât. Une jolie femme est toujours +bien reçue; rarement un nuage obscurcissait le front +de Laura; au contraire, elle était tout sourire, et +semblait de ses beaux yeux noirs remercier le genre +humain du plaisir qu'il lui faisait en la regardant.</p> + +<p>24. Elle était mariée; c'est plus convenable, +parce que dans les pays chrétiens c'est une règle de +regarder avec indulgence les petits faux-pas des +épouses; tandis que si des demoiselles s'amusent à +faire des folies, à moins qu'un mariage opportun +ne vienne en tems convenable apaiser le scandale, +je ne sais comment elles peuvent jamais s'en retirer, +si ce n'est toutefois qu'elles parviennent à faire que +l'on n'en sache rien.</p> + +<p>25. Son mari naviguait sur l'Adriatique; il avait +fait aussi plusieurs voyages dans d'autres mers, et +quand il était en quarantaine (c'est une précaution +contre la peste), sa femme montait quelquefois sur +la terrasse la plus élevée de sa maison, d'où elle pouvait +découvrir le navire à son aise. C'était un marchand +trafiquant à Alep; son nom était <i>Giuseppe</i> +(Joseph), et on l'appelait par abréviation <i>Beppo</i><a id="footnotetag535" name="footnotetag535"></a> +<a href="#footnote535"><sup class="sml">535</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote535" +name="footnote535"><b>Note 535: </b></a><a href="#footnotetag535"> +(retour) </a> <i>Beppo</i> est l'abréviation de <i>Giuseppe</i>, en italien, comme l'on dit +en anglais <i>Joe</i> pour <i>Joseph</i>.<span class="rig"> +(<i>Note de Lord Byron</i>.)</span><br><br> +</blockquote> + +<p>26. C'était un homme brun comme un Espagnol, +hâlé par les voyages, un bel homme après tout, quoiqu'il +eût l'air d'avoir pris son teint dans une tannerie; +jamais un meilleur marin ne s'était mis à cheval sur +la grand'vergue; c'était à la fois un homme de +sens et de courage. Madame, de son côté, quoique +ses manières montrassent peu de rigueurs, était regardée +comme une femme de principes très-sévères, +au point qu'elle passait presque pour invincible.</p> + +<p>27. Mais plusieurs années s'étaient écoulées depuis +qu'ils ne s'étaient vus; quelques-uns croyaient +qu'il avait péri avec son vaisseau; d'autres pensaient +qu'il avait contracté quelques dettes, et ne se souciait +pas de revenir. Aussi y avait-il des paris ouverts +qu'il reviendrait, ou qu'il ne reviendrait pas; +car la plupart des hommes, jusqu'à ce que des +pertes réitérées les aient rendus plus sages, sont toujours +prêts à appuyer leur opinion de l'offre d'un +pari.--</p> + +<p>28. Leurs adieux furent touchans, comme les +adieux le sont souvent, ou devraient l'être; ils éprouvèrent +une sorte de pressentiment prophétique qu'ils +ne se reverraient plus, lorsqu'il quitta son Ariane +adriatique, piteusement agenouillée sur le rivage. +C'est un sentiment morbifique, à demi poétique, +et dont j'ai connu, je crois, deux ou trois exemples.</p> + +<p>29. Laura attendit long-tems, et pleura un peu; +elle eut envie de prendre le deuil, et elle en aurait +bien eu sujet; elle perdit presqu'entièrement l'appétit, +et ne pouvait seule dormir à son aise la nuit. +Il lui sembla que les fenêtres et des volets étaient une +faible protection contre de hardis voleurs ou des esprits; +elle crut donc qu'il serait prudent de s'adjoindre +un vice-mari, <i>principalement pour la protéger</i>.</p> + +<p>30. Jusqu'à ce que Beppo revint de sa longue croisière, +et ramena le bonheur dans son ame, elle choisit +(et qui ne choisiraient-elles pas pour peu que l'on +ait l'air de s'opposer à leur choix), elle choisit un +de ces hommes que certaines femmes aiment tout en +en disant du mal; la voix publique le déclarait un fat; +c'était du reste un comte aussi remarquable pour sa +fortune que pour sa naissance, et de plus d'une +grande libéralité dans ses plaisirs.</p> + +<p>31. Et puis c'était un comte, et puis il savait la +musique et la danse, le violon, le français et le +toscan; ce dernier point n'est pas peu de chose; car +pour votre gouverne, bien peu d'Italiens parlent le +véritable étrusque. C'était encore un connaisseur en +opéras; le soque et le cothurne n'avaient point de +secrets pour lui, et le public vénitien ne pouvait +plus supporter une chanson, un décor, un air, +dès qu'il s'écriait <i>seccatura</i>.</p> + +<p>32. Ses <i>bravos</i> étaient décisifs; les <i>Academie</i> soupiraient +en silence pour ce son désiré; les violons +tremblaient dès qu'il jetait les yeux de leur côté, de +peur que quelque note fausse n'eût attiré son attention. +Le cœur de la <i>prima donna</i> bondissait dans la +crainte de lui entendre prononcer quelques <i>bah</i> réprobateurs +qui eussent suffi pour la perdre. Soprano, +basso, même le contra-alto, tous eussent +voulu le savoir cinq brasses au-dessous du Rialto.</p> + +<p>33. Il patronisait les improvisateurs; bien plus, +il pouvait au besoin improviser lui-même quelques +stances. Il faisait des vers, chantait des chansons, +savait raconter une histoire, vendait des tableaux, +était aussi habile dans la danse que les Italiens le +peuvent être, quoique sur ce point leur gloire le +cède de beaucoup à celle de la France. En un mot +c'était un cavalier parfait, un héros, même aux yeux +de son valet de chambre.</p> + +<p>34. Et puis il était fidèle autant qu'amoureux; de +sorte que les femmes ne pouvaient se plaindre de +lui, quoiqu'elles aient assez l'habitude de se plaindre +de tems en tems; jamais il n'avait mis ces petites +ames dans l'embarras. Son cœur était de ceux que +l'on recherche le plus, de cire à recevoir une impression, +de marbre pour la conserver. C'était un de +ces galans de la bonne vieille école, qui deviennent +plus constans à mesure qu'ils se refroidissent.</p> + +<p>35. Avec de telles qualités il n'est pas étonnant +qu'il ait tourné la tête d'une femme, toute sage et +toute rangée qu'elle fût. A peine restait-il quelqu'espérance +que Beppo pût reparaître; aux yeux de la +loi c'était un homme mort; il n'avait rien envoyé, +n'avait pas écrit, n'avait pas donné le plus petit signe +de vie; elle avait déjà attendu plusieurs années, +et réellement si un homme ne prend pas la peine de +nous faire savoir qu'il est vivant; il est... <i>mort</i>, ou +devrait l'être.</p> + +<p>36. En outre, de l'autre côté des Alpes (quoique +ce soit; Dieu le sait, un très-gros péché), il est +presque reçu que chaque femme a deux hommes; +je ne saurais dire qui a introduit cette coutume le +premier, mais les <i>cavalieri serventi</i> sont une chose +fort ordinaire, à laquelle personne ne prend garde, +et dont on ne parle pas le moins du monde. Nous +pourrions, pour ne rien dire de pis, appeler cela +un <i>second</i> mariage, qui corrompt le <i>premier</i>.</p> + +<p>37. Le mot était jusqu'ici un <i>cicisbeo</i>, mais il est +devenu vulgaire et indécent; les Espagnols appellent +ce personnage un <i>cortejo</i><a id="footnotetag536" name="footnotetag536"></a> +<a href="#footnote536"><sup class="sml">536</sup></a>, car la même mode existe +en Espagne, quoiqu'elle y soit plus récente; en un +mot elle règne depuis le Pô jusqu'au Tage, et pourrait +bien à la fin traverser aussi la mer. Que le ciel +en préserve la vieille Angleterre! ou que deviendront +les dommages-intérêts et les divorces?</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote536" +name="footnote536"><b>Note 536: </b></a><a href="#footnotetag536"> +(retour) </a> <i>Cortejo</i> se prononce <i>corteho</i>; avec un <i>h</i> aspiré, la lettre J étant +une gutturale arabe. Ce mot désigne ce qui n'a pas encore de nom bien +précis en Angleterre, quoique l'usage y soit aussi commun qu'en aucun +des pays ultramontains.<span class="rig"> +(<i>Note de Lord Byron</i>.)</span><br><br></blockquote> + +<p>38. Quoi qu'il en soit, je pense toujours, soit dit +avec tout le respect dû à la partie du beau sexe demeurée +célibataire, que l'on doit toujours préférer +les dames mariées pour le tête-à-tête, aussi-bien que +pour la conversation générale. Et ceci je le dis, sans +avoir en vue plutôt l'Angleterre que la France, ou +que toute autre nation, parce qu'elles connaissent le +monde, sont plus à leur aise, et étant plus naturelles, +plaisent naturellement.</p> + +<p>39. Il est vrai que votre jeune miss, encore en +fleur, est tout-à-fait charmante, mais elle est si réservée, +si gauche quand elle entre dans le monde, +si alarmée, qu'elle en est presque alarmante. Elle ne +sait que ricaner et rougir, caqueter ou faire la moue; +regardant toujours <i>maman</i> de peur qu'il n'y ait du +mal à ce que vous, elle, lui ou eux pouvez être en +train de dire ou de faire. On aperçoit la chambre des +enfans dans tout ce qu'elles se hasardent à dire, et, +en outre, elles sentent toujours la tartine de pain et +de beurre.--</p> + +<p>40. Mais <i>cavalieri serventi</i> est la phrase employée +dans les cercles policés, pour exprimer cet esclave +surnuméraire qui se tient à côté de la dame, comme +une partie de son vêtement. Sa voix est la seule loi +à laquelle il obéisse; ce n'est pas une sinécure que +sa place; il va appeler voiture, serviteurs, gondoles; +de plus c'est lui qui porte l'éventail, le boa, les +gants et le schall.</p> + +<p>41. Malgré tous les gros péchés qui s'y commettent, +il faut que je l'avoue, l'Italie me semble un pays fort +agréable à habiter, moi qui aime à voir luire le soleil +tous les jours, et des vignes, non clouées contre +les murs, festonner de cep en cep, absolument +comme sur la toile de fond d'une de nos comédies +ou d'un de nos mélodrames que les gens viennent +voir en foule, quand le premier acte se termine par +un ballet dans une vigne copiée du midi de la +France.</p> + +<p>42. Dans les belles soirées d'automne, j'aime à +sortir à cheval dans la campagne, sans être obligé +d'ordonner à mon domestique de ne pas oublier d'attacher +mon manteau derrière lui, parce que le tems +n'est pas sûr. Je sais aussi que, si je m'arrête dans +ces allées dont la verdure m'attire, des charrettes +qui plient sous le poids des raisins vont me fermer +la route; mais en Angleterre ce serait du fumier, +de la boue et des haquets de brasseur.</p> + +<p>43. J'aime encore à manger des bec-figues à mon +dîner, à voir le soleil se coucher, sûr qu'il se lèvera +demain, non à travers le crépuscule d'une matinée +brumeuse, faible comme l'œil mourant d'un +homme que l'ivresse plonge dans un désespoir hébété, +mais avec tout le ciel à lui seul; sûr que le +jour poindra beau, sans nuage, et ne sera pas forcé +d'emprunter cette petite chandelle d'un sou, qui +jette à peine une lumière incertaine au-dessus de ce +grand chaudron enfumé de Londres.</p> + +<p>44. J'aime aussi l'italien, ce doux bâtard du latin, +qui coule comme les baisers de la bouche d'une +femme, dont les sons sembleraient devoir être écrits +sur du satin, dont les syllabes ont un parfum du +Midi, dont les liquides si agréables se marient tellement +bien ensemble, que l'oreille n'entend pas un +seul accent inharmonieux, comme dans notre dur +sifflement de nos langues du Nord, nos grognemens +gutturaux, que nous sommes obligés de pousser, de +cracher et d'expectorer péniblement.</p> + +<p>45. J'aime aussi leurs femmes, pardonnez-moi +cette folie, depuis la paysanne au teint bronzé, richement +relevé d'un rouge épais, et aux grands yeux +noirs qui dardent sur vous une volée de rayons qui +disent mille choses à la fois, jusqu'à la dame de haut +parage, dont l'air est plus mélancolique, mais dont +le front est serein, dont les yeux sont pleins de vivacité +et de larmes, dont le cœur est sur les lèvres, +et l'ame dans les yeux, douce comme son climat; +et brillante comme son ciel.</p> + +<p>46. Ève d'un pays, véritable paradis de la terre, +beauté italienne! n'est-ce pas toi qui as inspiré Raphaël<a id="footnotetag537" name="footnotetag537"></a> +<a href="#footnote537"><sup class="sml">537</sup></a>, +qui mourut dans tes embrassemens, et rivalise +dans les compositions qu'il nous a laissées avec +tout ce que nous connaissons des cieux, tout ce que +nous pouvons désirer d'en connaître? Beauté italienne, +comment le poète, même soutenu par l'enthousiasme +le plus senti, pourrait-il essayer de +peindre avec des mots ce que tu as été, ce que tu +es, tandis que Canova est encore là pour créer des +chefs-d'œuvre<a id="footnotetag538" name="footnotetag538"></a> +<a href="#footnote538"><sup class="sml">538</sup></a>?</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote537" +name="footnote537"><b>Note 537: </b></a><a href="#footnotetag537"> +(retour) </a> Pour la cause que l'on donne généralement à la mort de Raphaël, +voyez ses biographes.<span class="rig"> +(<i>Note de Lord Byron</i>.)</span><br><br></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote538" +name="footnote538"><b>Note 538: </b></a><a href="#footnotetag538"> +(retour) </a> En bavardant ainsi, surtout sur l'article des femmes, l'auteur désirerait +que l'on comprît bien qu'il parle en simple spectateur et non autrement. +D'ailleurs il le fait toujours de la manière la plus modeste, trop +peut-être; il espère donc que son poème ne scandalisera personne, d'autant +plus que, comme tout le monde le sait, un ouvrage de poésie où il +ne serait pas question du sexe, paraîtrait un ouvrage inachevé, ce serait +comme un chapeau sans rubans. + +<p>Signé, le garçon imprimeur.<span class="rig"> +(<i>Note de Lord Byron</i>, en vers dans le texte.)</span><br><br></p></blockquote> + +<p>47. «Angleterre, je t'aime encore, malgré tout +ce que tu as de mauvais;» je le disais à Calais, je +ne l'ai point oublié; j'aime à parler et à ruminer +tout mon soûl; j'aime le gouvernement (mais ce +n'est pas cela); j'aime la liberté de la presse et de +la plume; j'aime l'<i>Habeas corpus</i> (quand nous l'avons); +j'aime les débats parlementaires, particulièrement +quand il n'est pas trop tard;</p> + +<p>48. J'aime les taxes, quand elles ne sont pas trop +nombreuses; j'aime le feu de charbon de terre, +quand il n'est pas trop cher; j'aime un beef-steak, +tout autant qu'un autre, et n'ai pas d'objection à un +pot de bière; j'aime le tems, quand il n'est pas pluvieux, +c'est-à-dire que j'aime deux mois dans l'année. +Et ainsi, vivent le régent, l'église et le roi! ce +qui veut dire que j'aime tout en général et chaque +chose en particulier.</p> + +<p>49. Notre armée de terre maintenue, nos marins +renvoyés, la taxe des pauvres, la réforme, mes +dettes et la dette nationale; nos petits attroupemens +séditieux, juste pour montrer que nous sommes libres; +les petites banqueroutes qu'on voit dans nos +gazettes, notre climat brumeux et nos femmes froides, +je puis excuser ou oublier tout cela; je suis +plein de vénération pour notre gloire récente et +désirerais que nous ne la dussions pas aux <i>tories</i>.</p> + +<p>50. Mais revenons à mon conte de Laura, car la +digression est un péché, qui par degrés me devient +très-ennuyeux à moi-même, et qui, par conséquent, +pourrait bien déplaire aussi au lecteur. Ce bon lecteur +qui se fâche quelquefois, et se mettant peu en +peine de troubler les douces rêveries de l'auteur, +insiste absolument pour savoir ce qu'il veut dire, +position dure et bien malheureuse pour un poète.</p> + +<p>51. Oh! si j'avais l'art d'écrire aisément des choses +qui seraient lues de même! si je pouvais escalader +le Parnasse, où les Muses dictent à leurs favoris ces +jolis petits poèmes qui ont toujours du succès, comme +j'imprimerais promptement, pour les délices du +monde, quelqu'histoire grecque, syrienne ou assyrienne! +comme je vous vendrais, mêlés au sentimentalisme +de l'Occident, quelques exemples du plus +bel orientalisme!</p> + +<p>52. Mais je ne suis qu'un individu sans nom, +qui viens à peine de quitter les rangs des <i>dandies</i>, +pour commencer mes voyages; si je cherche une +rime pour y coudre mon vers, je prends la première +que m'offre le dictionnaire de Walker, et quand je +ne puis trouver celle-là, j'en mets une pire en place; +ne m'occupant pas, comme je le devrais, à prévenir +les critiques minutieuses de nos journalistes. J'ai +presque envie de me mettre à écrire en prose, mais +les vers sont maintenant à la mode; ainsi, va pour +les vers!</p> + +<p>53. Le comte et Laura firent leur nouvel arrangement, +qui dura, comme les arrangemens font +quelquefois, une demi-douzaine d'années sans interruption. +Ils avaient bien de tems en tems quelques +petits démêlés, ces petites piques, enfans de la jalousie, +qui ne signifient pas du tout que l'on ait envie +de se quitter. Dans des affaires de cette nature, +il est peu de gens qui n'aient éprouvé de ces petites +contrariétés, depuis les premiers rangs de la société, +jusqu'à l'infime populace.</p> + +<p>54. Enfin, somme toute, c'était un heureux couple, +aussi heureux qu'on peut l'être en se livrant à +un amour illégal; le cavalier était aimant, la dame +belle, leur chaîne était si légère que ce n'était pas +la peine de la briser; le monde les regardait d'un +œil indulgent, seulement les dévots s'écriaient <i>que +le diable les emporte</i>! Il ne les emporta pas; il attend +souvent, et se sert des vieux pécheurs pour en attirer +de jeunes.</p> + +<p>55. Mais ils étaient jeunes eux-mêmes. Oh! sans +notre jeunesse que serait l'amour? Que serait aussi +la jeunesse sans l'amour? La jeunesse prête à l'amour +ses joies, sa douceur, sa force, sa vérité, son cœur, +son ame et tout ce qui paraît divin; mais languissant +avec les années, il devient bizarre et grossier. +C'est une de ces choses en petit nombre qui ne se +perfectionnent pas par l'expérience; voilà peut-être +pourquoi les vieillards sont fâcheux et jaloux.</p> + +<p>56. C'était le carnaval, comme je l'ai dit quelques +trente-six stances plus haut, et, en conséquence. +Laura faisait les préparatifs usuels que vous faites +quand vous êtes décidé à aller au bal masqué de +mistress Boehm, spectateur de... ou acteur dans la +représentation. La seule différence que je voie entre +les deux cas, c'est qu'ici nous en avons pour six semaines +de nos visages en carton verni.</p> + +<p>57. Laura habillée était, comme je l'ai dit déjà, +une aussi jolie femme qu'on en puisse voir, fraîche +comme l'ange qui sert d'enseigne à quelque nouveau +cabaret, ou celui qu'on place au frontispice de quelqu'un +de ces <i>Magazines</i> qui renferment toutes les +modes du mois précédent enluminées, avec une +feuille de papier de soie entre la gravure et le texte, +de peur que la presse n'aille tacher de quelques parties +du discours quelques parties du costume.</p> + +<p>58. Ils se rendirent au Ridotto; c'est une grande +salle où les gens dansent, soupent et redansent: le +mot propre serait peut-être un bal masqué, mais cela +est de peu d'importance. C'est, sur une plus petite +échelle, comme notre Vauxhall, excepté qu'on ne +craint point d'y être incommodé par la pluie. La +compagnie y est <i>mélangée</i>; ce mot, que je cite ici, +revient à dire composée de petites gens.</p> + +<p>59. Car <i>compagnie mélangée</i> signifie une compagnie +où, excepté vous, vos amis et une cinquantaine +d'autres que vous pouvez saluer sans prendre +votre air grave, vous ne trouverez qu'une foule, +qu'un vulgaire, le fléau des lieux publics, qui osent +pousser la bassesse jusqu'à braver les regards étonnés +et dédaigneux de ces vingt fois vingt individus +fashionables, qui s'appellent <i>le monde</i>, sans que +moi, qui les connais, je puisse comprendre pourquoi.</p> + +<p>60. C'est le cas en Angleterre, ce l'était du moins +sous le règne de la dynastie des <i>dandies</i>, remplacée +peut-être aujourd'hui par quelqu'autre classe d'imitateurs +imités. Hélas! comme déclinent promptement +et pour toujours les démagogues de la mode! Tout +est fragile ici-bas! comme l'on perd aisément le +monde, par l'amour, par la guerre, et de tems à +autre par la gelée!</p> + +<p>61. Napoléon fut écrasé par Thor, le Vulcain du +septentrion, qui brisa son armée sous les coups de +son marteau de glace. Arrêté par les <i>élémens</i>, comme +un baleinier, ou comme un jeune écolier qui ouvre +pour la première fois sa grammaire française, il eut +de bons motifs de douter des chances de la guerre, +et quant à la fortune..... mais je ne veux pas l'envoyer +au diable, car quand j'y réfléchirais indéfiniment, +je n'en serais que plus porté à croire à sa +divinité.</p> + +<p>62. C'est elle qui règle le présent, le passé et +tout ce qui n'est pas encore; c'est elle qui nous donne +de bons numéros dans les loteries, pour l'amour et +pour le mariage. Je ne saurais dire qu'elle ait fait +beaucoup pour moi jusqu'ici, non que je veuille déprécier +ses faveurs: nous n'avons pas encore réglé +nos comptes ensemble, nous verrons quelles compensations +elle me réserve pour tous les tours qu'elle +m'a joués. Jusque-là je n'importunerai plus la déesse, +si ce n'est de mes remerciemens quand elle aura fait +ma fortune.</p> + +<p>63. Tourner et retourner... le diable l'emporte! +cette histoire me coule entre les doigts, parce qu'il +faut qu'elle soit précisément comme la stance le désire, +ce qui fait qu'elle languit; cette forme de vers +une fois adoptée, il faut que je garde le tems et la +mesure comme un chanteur public; mais si je puis +une fois triompher de la mesure que j'ai choisie aujourd'hui, +j'en veux prendre une autre la première +fois que je serai de loisir.</p> + +<p>64. Ils allèrent au Ridotto, c'est un endroit où +j'ai dessein d'aller moi-même demain, justement pour +échapper un peu à mes idées sombres, parce que je +suis un peu hypocondriaque, et que je puis m'animer +un instant en cherchant à deviner quel genre +de figure se cache sous chaque masque; et comme +mon chagrin ralentit le pas quelquefois, je me ferai +ou le hasard me procurera quelque moyen de le laisser +une demi-heure en arrière.</p> + +<p>65. Laura se promène donc au milieu de la foule +joyeuse; le sourire est dans ses yeux et sur ses lèvres, +elle parle tout haut à quelques-uns, tout bas +à quelques autres, fait une révérence légère à ceux-ci, +une plus profonde à ceux-là, et se plaint de l'extrême +chaleur. A peine a-t-elle parlé que son amant +lui offre une limonade; elle la savoure, regarde, +critique et plaint ses plus chères amies d'être si mal +habillées.</p> + +<p>66. L'une a de faux cheveux, l'autre trop de +rouge, une troisième..... où a-t-elle acheté cet effroyable +turban? une quatrième est si pâle qu'elle +craint de la voir s'évanouir; une cinquième a l'air +commun, grossier, campagnard; la robe de soie +blanche de la sixième a pris une teinte jaune; pour +la septième, à coup sûr sa robe de mousseline trop +claire lui vaudra un bon rhume, et la huitième paraît..... +<i>je ne veux pas en voir davantage</i>, de peur +que, comme les rois de Banco, il n'en vienne une +vingtaine.</p> + +<p>67. Cependant, pendant qu'elle regardait les autres, +d'autres la regardaient; elle entendait les hommes +lui prodiguer les éloges à demi-voix, et se serait +bien gardée de bouger qu'ils n'eussent fini. Les +femmes trouvaient seulement étonnant qu'à son âge +elle eût encore tant d'admirateurs... mais ces hommes +sont si déhontés! ces créatures au front d'airain, ils +suivront toujours leurs penchans.</p> + +<p>68. Pour moi, je n'ai jamais pu comprendre pourquoi +de méchantes femmes... mais je ne veux point +discuter une chose qui est une honte pour le pays. +Seulement je ne vois pas pourquoi il en serait ainsi; +et si j'avais seulement une robe et une ceinture pour +m'autoriser à faire un peu de bruit, je voudrais prêcher +sur ce sujet jusqu'à ce que Wilberforce et Romilly +citassent mes homélies dans leur prochain discours.</p> + +<p>69. Tandis que Laura regardait ainsi et était regardée, +souriant, parlant, sans savoir pourquoi et +sans s'en soucier beaucoup, de sorte que les dames +de ses amies bouillant de jalousie contemplaient les +airs qu'elle se donnait, son triomphe, etc., et que +des cavaliers bien mis passaient et repassaient devant +elle, la saluant et se mêlant à sa conversation +légère, une personne s'obstina à tenir les yeux fixés +sur elle avec une rare pertinacité.</p> + +<p>70. C'était un Turc couleur d'acajou; Laura le +vit, et fut d'abord contente, parce que les Turcs +sont très-amateurs du sexe, quoique la manière dont +ils traitent les dames soit un peu maussade. Ils traitent, +dit-on, comme des chiens les pauvres femmes +qu'ils achètent comme des chevaux. Ils en ont un +grand nombre, quoiqu'ils ne les montrent jamais +en public; quatre femmes légitimes et des concubines..... +<i>ad libitum</i>.</p> + +<p>71. Ils les couvrent d'un voile, les enferment sous +les verrous et les gardent à vue tous les jours: à +peine peuvent-elles voir les hommes de leur famille; +de manière qu'elles ne passent pas leur tems si gaîment +que l'on croit qu'elles le font chez les nations +du Nord. D'ailleurs, à force d'être renfermées, elles +doivent avoir le teint pâle, et comme les Turcs abhorrent +les longues conversations, leurs journées se +passent à ne rien faire, ou à se baigner, soigner +leurs enfans, faire l'amour et s'habiller.</p> + +<p>72. Elles ne peuvent pas lire, et ainsi ne sauraient +tomber dans le <i>criticisme</i>; elles n'écrivent pas, +et ainsi ne s'avisent pas de devenir poètes: jamais +on ne les a surprises à faire des épigrammes ou du +bel esprit; elles n'ont ni romans, ni sermons, ni +pièces de théâtre, ni <i>revues</i>. L'instruction ferait +bientôt un joli schisme dans le haram! mais heureusement +ces beautés ne sont pas des <i>bas-bleus</i><a id="footnotetag539" name="footnotetag539"></a> +<a href="#footnote539"><sup class="sml">539</sup></a> et +n'ont pas auprès d'elles quelque sot important pour +leur montrer «ce charmant passage dans le dernier +nouveau poème.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote539" +name="footnote539"><b>Note 539: </b></a><a href="#footnotetag539"> +(retour) </a> Pédantes, précieuses ridicules, femmes de lettres, femmes auteurs.</blockquote> + +<p>73. Elles n'ont point de ces vieux rimeurs qui, +ayant pêché la gloire à la ligne, toute leur vie, sans +l'avoir pu attraper jamais, quoique se croyant toujours +au moment de le faire, continuent toujours à +pêcher, dans l'espérance de finir par en avoir quelque +peu; sublimes dans le genre médiocre, les plus +furieux des animaux apprivoisés, échos d'autres +échos, maîtres pédans de l'école des femmes, beaux +esprits, poètes des enfans..... des sots en un mot.</p> + +<p>74. Fiers oracles, à l'imposante exclamation approbatrice +<i>bon</i>! nullement bonne aux yeux de la loi, +bourdonnant comme des mouches autour d'une nouvelle +lumière, les plus bleues de toutes les mouches +bleues que l'on ait jamais vues, vexant par leur +blâme, torturant par leur approbation, se gorgeant +de leur petite renommée qu'ils avalent toute crue, +traduisant des langues dont ils ne connaissent pas +une seule lettre, faisant péniblement des comédies +si médiocres, qu'il vaudrait mieux qu'elles fussent +tout-à-fait mauvaises.</p> + +<p>75. On hait un auteur, c'est-à-dire tous les auteurs, +ces gens habillés d'un uniforme de papier à +passe-poil et galons d'encre, si empressés, si habiles, +si beaux, si jaloux, qu'on ne sait que leur +dire ou qu'en penser, si ce n'est de les enfler avec +un soufflet; les fats au suprême degré de fatuité sont +préférables à ces rognures de papier, à ces moucherons +de chandelle mal éteints.</p> + +<p>76. Nous en avons beaucoup de cette espèce, +nous en avons aussi d'une autre, des hommes du +monde, qui jugent le monde en hommes; Scott, +Rogers, Moore, et les autres poètes distingués qui +pensent à quelqu'autre chose qu'à leur plume. Mais +pour ces enfans impuissans d'une mère puissante (la +Muse), ces gens qui voudraient être de beaux esprits +et ne sauraient être de vrais <i>gentlemen</i>, je les +laisse à leurs <i>thés</i> habituels, à leurs coteries affectées, +à leurs femmes savantes.</p> + +<p>77. Les pauvres chères Musulmanes, dont je viens +de parler, n'ont point de ces gens dont la conversation +est si instructive et si agréable; un d'entr'eux leur +paraîtrait une invention nouvelle, aussi inconnue +que des cloches dans un clocher turc. Je crois que +cela vaudrait presque la peine d'accorder une pension +(quoique les meilleurs projets ne réussissent +pas toujours) à une sorte d'auteur missionnaire, +juste pour aller leur enseigner notre usage chrétien +des parties du discours.</p> + +<p>78. La chimie ne leur dévoile pas ses gaz, la +métaphysique ne leur est point enseignée dans des +cours publics; là point de cabinets de lecture où +s'entassent les romans religieux, les contes moraux +et les esquisses de mœurs contemporaines; là l'on ne +voit point d'expositions annuelles de peintures; elles +ne montent point au faîte de leurs maisons pour contempler +les astres, et, grâce à Dieu, ne s'occupent +point de mathématiques.</p> + +<p>79. Pourquoi est-ce que je dis grâce à Dieu, peu +vous importe, j'ai mes raisons pour cela, vous n'en +doutez pas, sans doute; mais comme elles pourraient +ne pas flatter tout le monde, je les garderai toute +ma vie, pour les écrire plus tard en prose. Je crains +d'être un peu porté à la satire, et cependant je crois +que plus on vieillit, plus on est porté à rire plutôt +qu'à gronder, quoique le rire nous laisse peu après +doublement sérieux.</p> + +<p>80. Oh! joie et innocence! Oh lait et eau! heureuses +mixtures de jours plus heureux encore! hélas! +dans ces siècles de péché et de carnage, l'homme +abominable n'étanche plus sa soif dans un breuvage +aussi pur. N'importe, je vous aime tous deux, je +veux vous chanter tous deux; allons, à la mémoire +du règne de sucre-candi du vieux Saturne! En attendant, +je bois à votre retour..... un verre d'eau-de-vie.</p> + +<p>81. Notre Turc tenait toujours les yeux fixés sur +Laura, d'une manière chrétienne plutôt que musulmane, +qui semblait dire: «Madame, je vous fais +bien de l'honneur, et tant qu'il me plaira de vous +regarder fixement, il vous plaira de ne pas vous +éloigner.» Si l'on pouvait gagner le cœur d'une +femme en la regardant, il eût gagné le sien; mais +Laura n'était pas si facile, elle avait vu le feu trop +long-tems et trop bien pour faiblir devant les regards +tout-à-fait étranges de l'étranger.</p> + +<p>82. Le jour était alors au moment de poindre, +c'est le moment auquel je conseillerais aux dames +qui ont dansé, ou qui ont pris part à quelqu'autre +exercice, de se préparer à quitter la salle du bal +avant que le soleil soit levé; car dès que les lustres +et les bougies commencent à s'obscurcir devant sa lumière +naissante, les dames paraissent un peu pâles.</p> + +<p>83. J'ai vu dans mon tems quelques bals et quelques +parties de nuit; je restais jusqu'à la fin pour +un motif ou pour un autre, et alors je regardais, +j'espère qu'il n'y a pas de crime à cela, pour voir laquelle +de ces dames soutiendrait le mieux le moment +critique, et quoique j'en aie vu quelques milliers de +jeunes, d'aimables, qui plaisaient alors, qui peuvent +plaire encore aujourd'hui, je n'en ai vu qu'une dont +la fraîcheur, après les étoiles couchées, pouvait, à +la suite d'un bal, braver l'influence de l'aube du +matin.</p> + +<p>84. Le nom de cette autre Aurore, je ne vous le +dirai pas, je le pourrais néanmoins, car elle n'était +rien pour moi, si ce n'est le chef-d'œuvre de la création +divine, une femme charmante, dont la vue seule +est déjà un plaisir; mais écrire des noms propres, +cela ne serait pas bien. Si cependant vous voulez savoir +quelle est cette belle privilégiée, vous la reconnaîtrez +au premier bal, à Paris ou à Londres, à ses +joues dont la fraîcheur éclipse toutes les autres.</p> + +<p>85. Laura, qui savait bien qu'il ne lui serait pas +avantageux d'affronter l'éclat du jour naissant, après +une séance de sept heures au milieu d'un bal de trois +mille personnes, crut qu'il était juste et convenable +de tirer sa révérence. Le comte était alors à ses +côtés, tenant son schall, et ils allaient quitter la +salle, quand..... voyez un peu, ces maudits gondoliers! +ils étaient allés précisément où ils n'auraient +pas dû.</p> + +<p>86. Ils sont en cela à peu près comme nos cochers, +et la cause en est à peu près la même, la foule, les +gens qui se pressent d'un côté, ceux qui se pressent +de l'autre; ils font un bruit à ne pas finir avec des +juremens à se briser la mâchoire. A Londres, nous +avons les messieurs de Bow-street<a id="footnotetag540" name="footnotetag540"></a> +<a href="#footnote540"><sup class="sml">540</sup></a> pour maintenir +le bon ordre, ici vous êtes toujours à portée d'une +sentinelle que vous pouvez appeler; mais tout cela +n'empêche pas une foule de juremens et de vilains +mots qu'on ne saurait ni citer, ni entendre.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote540" +name="footnote540"><b>Note 540: </b></a><a href="#footnotetag540"> +(retour) </a> Rue où se trouvent les bureaux de la police municipale.</blockquote> + +<p>87. Le comte et Laura trouvèrent à la fin leur +gondole, et se dirigèrent vers leur habitation au travers +des flots silencieux, discutant sur toutes les +danses actuellement passées, les danseurs et les costumes, +et mêlant à tout cela un peu de médisance, +quand tout-à-coup, au moment où les rameurs s'arrêtaient +devant les degrés de son palais, Laura, toujours +accompagnée de son amant, fut frappée d'étonnement +de revoir le Turc qui y était arrivé avant +elle.</p> + +<p>88. «Monsieur, dit le comte en fronçant le sourcil, +votre présence est ici si inattendue que je me vois +forcé de vous en demander le motif. C'est une erreur +peut-être, je l'espère, et pour laisser là de suite les +complimens, je l'espère <i>dans votre intérêt</i>; vous entendez +ce que je veux vous dire, ou bien <i>je vous le +ferai entendre</i>.--Monsieur, dit le Musulman, il n'y +a pas du tout d'erreur;</p> + +<p>89. «Cette dame est ma femme!» Les joues de +la dame se couvrirent d'une vive rougeur, et il y +avait de quoi! Mais quand une Anglaise se trouverait +mal, les Italiennes ne sont pas si promptes; elles +invoquent un peu leurs patrons, et puis reviennent +tout-à-fait à elles, ou à peu près: ce qui sauve de la +corne de cerf, des sels, de l'eau jetée au visage, des +lacets coupés, etc., etc.</p> + +<p>90. Elle dit..... que pouvait-elle dire? Quoi? pas +un mot; mais le comte invita poliment l'étranger à +entrer, fort apaisé qu'il était, parce qu'il venait +d'entendre. «Peut-être, dit-il, ferions-nous mieux +d'entrer pour discuter ce sujet: ne nous donnons pas +en spectacle en public, ne faisons pas de scène, pas +de bruit; car tout ce qui pourrait en résulter de plus +clair, c'est que nous nous ferions moquer de nous.»</p> + +<p>91. Ils entrèrent et demandèrent du café; le café +vint: c'est un breuvage à l'usage des Turcs, aussi +bien que des chrétiens, quoiqu'ils ne le préparent +pas absolument de la même manière. Alors Laura, +bien revenue, ou plus hardie à parler, s'écria: «Beppo, +quel est votre nom païen? Dieu me bénisse! +votre barbe est d'une longueur effroyable! Comment +avez-vous fait pour vous éloigner si long-tems? ne +sentez-vous pas que vous avez eu grand tort?</p> + +<p>92. «Êtes-vous vraiment, réellement Turc à présent? +Avez-vous épousé d'autres femmes? Est-il vrai +qu'ils se servent de leurs doigts en guise de fourchette? +Bien... voilà le plus joli schal... comme je +suis en vie, vous m'en ferez cadeau! On dit que vous +ne mangez pas de porc, et comment avez-vous pu +pendant tant d'années..... Dieu me bénisse! ai-je +jamais... non je n'ai jamais vu un homme si jaune! +Comment va votre foie?</p> + +<p>93. «Beppo, votre barbe ne vous sied pas, elle +sera coupée avant que vous ne soyez d'un jour plus +vieux; pourquoi la portez-vous? Oh! j'oubliais! dites-moi, +je vous prie, ne trouvez-vous pas que le +tems est plus froid-ici? Voyons un peu quel air vous +avez. Vous ne bougerez pas d'ici avec cet étrange +costume, de peur que quelqu'un ne vous voie et ne +devine toute l'histoire. Comme vos cheveux sont +courts! mon Dieu! comme ils grisonnent!»</p> + +<p>94. Quelle réponse Beppo fit-il à ce discours? +c'est plus que je n'en sais. Il avait naufragé près de +l'endroit où était Troie autrefois, et où il n'y a plus +rien aujourd'hui, était naturellement devenu esclave, +et n'avait pour salaire que des bastonnades, jusqu'à +ce qu'une bande de pirates ayant pris terre dans le +voisinage, il se joignit à eux, prospéra, et devint +un renégat d'assez mauvaise réputation.</p> + +<p>95. Mais il devint riche, et avec ses richesses il +sentit s'augmenter le désir de revoir son pays natal. +Il pensa qu'il était de son devoir de le faire, et de +ne pas être toujours à voler en pleine mer; puis +quelquefois, comme Robinson Crusoé, il sentait l'ennui +d'être seul. En conséquence, il loua un navire +venant d'Espagne et frété pour Corfou; c'était une +belle polaque, montée par douze hommes et chargée +de tabac.</p> + +<p>96. Au risque de sa vie et de ses membres, il +s'embarqua avec ses richesses, et Dieu sait combien +il en avait amassé! L'entreprise était téméraire; il +prétendait que la Providence l'avait protégé. Pour +moi, je n'en dis rien, de peur que nous ne tombions +pas d'accord. Bien, le navire mit à la voile et fit +bonne marche, excepté trois jours de calme, après +qu'ils eurent doublé le cap Bonn.</p> + +<p>97. Ils arrivèrent dans l'île, il vendit son chargement, +se transféra avec son bétail à bord d'un +autre navire, et passa pour un vrai marchand turc, +trafiquant de diverses marchandises dont j'ai malheureusement +oublié les noms. Il s'échappa à l'aide +de cette ruse, autrement les gens l'auraient peut-être +tué, et il arriva ainsi à Venise pour réclamer +sa femme, sa religion, sa maison, et son nom de +baptême.</p> + +<p>98. Sa femme le reçut, le patriarche le rebaptisa +(il fit, comme de juste, un cadeau à l'église), il quitta +alors les vêtemens qui le déguisaient, et emprunta +pour un jour la culotte du comte. Ses amis firent +d'autant plus de cas de lui, qu'il avait été plus long-tems +absent, et qu'ils virent qu'il avait de quoi leur +offrir de joyeux dîners, où il excitait souvent l'hilarité +générale par des histoires..... mais je n'en crois +pas la moitié.</p> + +<p>99. Tout ce qu'il avait souffert durant sa jeunesse, +il s'en récompensa dans sa vieillesse, par la +fortune et le plaisir de parler, quoique Laura le mît +souvent en fureur; j'ai entendu dire que le comte et +lui furent toujours amis. Ma plume est au bas d'une +page: puisque cette page est finie, mon histoire est +finie aussi; il eût été à désirer qu'elle eût été terminée +plus tôt; mais quand les histoires sont une +fois commencées, elles tirent en longueur, sans que +l'on sache trop pourquoi.</p> + +<p class="mid">FIN DE BEPPO.</p> + + + + + +<br><br> + + + + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Oeuvres complètes de lord Byron. Tom + 2., by George Gordon Byron + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK OEUVRES DE LORD BYRON *** + +***** This file should be named 28080-h.htm or 28080-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/2/8/0/8/28080/ + +Produced by Mireille Harmelin, Rénald Lévesque and the +Online Distributed Proofreaders Europe at +http://dp.rastko.net. This file was produced from images +generously made available by the Bibliothèque nationale +de France (BnF/Gallica) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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