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authorRoger Frank <rfrank@pglaf.org>2025-10-15 02:37:16 -0700
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+The Project Gutenberg EBook of Adolphe et De l'esprit de conquête et de
+l'usurpation, by Benjamin Constant
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Adolphe et De l'esprit de conquête et de l'usurpation
+ Quelques réflexions sur le théâtre allemand
+
+Author: Benjamin Constant
+
+Release Date: February 14, 2009 [EBook #28078]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK ADOLPHE ***
+
+
+
+
+Produced by Mireille Harmelin, Eric Vautier and the Online
+Distributed Proofreaders Europe at http://dp.rastko.net.
+This file was produced from images generously made available
+by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica)
+
+
+
+
+
+
+ADOLPHE
+
+ANECDOTE TROUVÉE DANS LES PAPIERS D'UN INCONNU,
+
+PAR BENJAMIN CONSTANT
+
+NOUVELLE ÉDITION,
+
+SUIVIE DE
+
+Quelques réflexions sur le Théâtre Allemand et sur la tragédie de
+Wallstein,
+
+Et de l'Esprit de Conquête et de l'Usurpation.
+
+PARIS,
+
+CHARPENTIER, LIBRAIRE-ÉDITEUR,
+
+1842.
+
+
+
+
+NOTE.
+
+
+À la suite d'ADOLPHE, nous réimprimons deux autres ouvrages de Benjamin
+Constant, que les meilleurs juges regardent comme deux chefs-d'oeuvre.
+L'un est la _préface_ de sa traduction de Wallstein de Schiller; l'autre
+est la célèbre brochure qu'il publia pendant son exil, en 1813, _sur
+l'Esprit de conquête et sur l'Usurpation_.
+
+La réunion de ces trois ouvrages fait de ce volume une édition des
+OEUVRES CHOISIES DE BENJAMIN CONSTANT, que les personnes de goût nous
+sauront gré d'avoir ajoutée à la _collection des meilleurs ouvrages_ que
+nous publions dans notre format.
+
+CH.
+
+
+
+
+TABLE DU VOLUME.
+
+
+Préface d'Adolphe.
+
+Avis de l'_Éditeur._
+
+Adolphe.
+
+Quelques réflexions sur Wallstein de Schiller, et sur le Théâtre
+allemand.
+
+De l'Esprit de Conquête et de l'Usurpation.
+
+ Préface de la première Édition
+
+ Préface de la troisième Édition
+
+ _Première Partie_. De l'esprit de Conquête
+
+ _Deuxième Partie_. De l'Usurpation
+
+Essai sur Adolphe
+
+
+
+
+PRÉFACE DE LA TROISIÈME ÉDITION.
+
+
+Ce n'est pas sans quelque hésitation que j'ai consenti à la réimpression
+de ce petit ouvrage, publié il y a dix ans. Sans la presque certitude
+qu'on voulait en faire une contrefaçon en Belgique, et que cette
+contrefaçon, comme la plupart de celles que répandent en Allemagne et
+qu'introduisent en France les contrefacteurs belges, serait grossie
+d'additions et d'interpolations auxquelles je n'aurais point eu de part,
+je ne me serais jamais occupé de cette anecdote, écrite dans l'unique
+pensée de convaincre deux ou trois amis, réunis à la campagne, de la
+possibilité de donner une sorte d'intérêt à un roman dont les
+personnages se réduiraient à deux, et dont la situation serait toujours
+la même.
+
+Une fois occupé de ce travail, j'ai voulu développer quelques autres
+idées qui me sont survenues et ne m'ont pas semblé sans une certaine
+utilité. J'ai voulu peindre le mal que font éprouver même aux coeurs
+arides les souffrances qu'ils causent, et cette illusion qui les porte à
+se croire plus légers ou plus corrompus qu'ils ne le sont. À distance,
+l'image de la douleur qu'on impose paraît vague et confuse, telle qu'un
+nuage facile à traverser; on est encouragé par l'approbation d'une
+société toute factice, qui supplée aux principes par les règles et aux
+émotions par les convenances, et qui hait le scandale comme importun,
+non comme immoral, car elle accueille assez bien le vice quand le
+scandale ne s'y trouve pas; on pense que des liens formés sans réflexion
+se briseront sans peine. Mais quand on voit l'angoisse qui résulte de
+ces liens brisés, ce douloureux étonnement d'une âme trompée, cette
+défiance qui succède à une confiance si complète, et qui, forcée de se
+diriger contre l'être à part du reste du monde, s'étend à ce monde tout
+entier, cette estime refoulée sur elle-même et qui ne sait plus où se
+replacer; on sent alors qu'il y a quelque chose de sacré dans le coeur
+qui souffre parce qu'il aime; on découvre combien sont profondes les
+racines de l'affection qu'on croyait inspirer sans la partager; et si
+l'on surmonte ce qu'on appelle faiblesse, c'est en détruisant en
+soi-même tout ce qu'on a de généreux, en déchirant tout ce qu'on a de
+fidèle, en sacrifiant tout ce qu'on a de noble et de bon. On se relève
+de cette victoire, à laquelle les indifférents et les amis
+applaudissent, ayant frappé de mort une portion de son âme, bravé la
+sympathie, abusé de la faiblesse, outragé la morale en la prenant pour
+prétexte de la dureté; et l'on survit à sa meilleure nature, honteux ou
+perverti parce triste succès.
+
+Tel a été le tableau que j'ai voulu tracer dans _Adolphe_. Je ne sais si
+j'ai réussi; ce qui me ferait croire au moins à un certain mérite de
+vérité, c'est que presque tous ceux de mes lecteurs que j'ai rencontrés
+m'ont parlé d'eux-mêmes comme ayant été dans la position de mon héros.
+Il est vrai qu'à travers les regrets qu'ils montraient de toutes les
+douleurs qu'ils avaient causées, perçait je ne sais quelle satisfaction
+de fatuité; ils aimaient à se peindre comme ayant, de même qu'Adolphe,
+été poursuivis par les opiniâtres affections qu'ils avaient inspirées,
+et victimes de l'amour immense qu'on avait conçu pour eux. Je crois que
+pour la plupart ils se calomniaient, et que si leur vanité les eût
+laissés tranquilles, leur conscience eût pu rester en repos.
+
+Quoi qu'il en soit, tout ce qui concerne Adolphe m'est devenu fort
+indifférent; je n'attache aucun prix à ce roman, et je répète que ma
+seule intention, en le laissant reparaître devant un public qui l'a
+probablement oublié, si tant est que jamais il l'ait connu, a été de
+déclarer que toute édition qui contiendrait autre chose que ce qui est
+renfermé dans celle-ci ne viendrait pas de moi, et que je n'en serais
+pas responsable.
+
+
+
+
+AVIS DE L'ÉDITEUR.
+
+
+Je parcourais l'Italie, il y a bien des années. Je fus arrêté dans une
+auberge de Cerenza, petit village de la Calabre, par un débordement du
+Neto; il y avait dans la même auberge un étranger qui se trouvait forcé
+d'y séjourner pour la même cause. Il était fort silencieux et paraissait
+triste; il ne témoignait aucune impatience. Je me plaignais quelquefois
+à lui, comme au seul homme à qui je pusse parler dans ce lieu, du retard
+que notre marche éprouvait. Il m'est égal, me répondait-il, d'être ici
+ou ailleurs. Notre hôte, qui avait causé avec un domestique napolitain
+qui servait cet étranger sans savoir son nom, me dit qu'il ne voyageait
+point par curiosité, car il ne visitait ni les ruines, ni les sites, ni
+les monuments, ni les hommes. Il lisait beaucoup, mais jamais d'une
+manière suivie; il se promenait le soir, toujours seul, et souvent il
+passait des journées entières assis, immobile, la tête appuyée sur les
+deux mains.
+
+Au moment où les communications, étant rétablies, nous auraient permis
+départir, cet étranger tomba très-malade. L'humanité me fit un devoir de
+prolonger mon séjour auprès de lui pour le soigner. Il n'y avait à
+Cerenza qu'un chirurgien de village; je voulais envoyer à Cozenze
+chercher des secours plus efficaces. Ce n'est pas la peine, me dit
+l'étranger; l'homme que voilà est précisément ce qu'il me faut. Il avait
+raison, peut-être plus qu'il ne le pensait, car cet homme le guérit. Je
+ne vous croyais pas si habile, lui dit-il avec une sorte d'humeur en le
+congédiant; puis il me remercia de mes soins, et il partit.
+
+Plusieurs mois après, je reçus à Naples une lettre de l'hôte de Cerenza,
+avec une cassette trouvée sur la route qui conduit à Strongoli, route
+que l'étranger et moi nous avions suivie, mais séparément. L'aubergiste
+qui me l'envoyait se croyait sûr qu'elle appartenait à l'un de nous
+deux. Elle renfermait beaucoup de lettres fort anciennes, sans adresses,
+ou dont les adresses et les signatures étaient effacées, un portrait de
+femme, et un cahier contenant l'anecdote ou l'histoire qu'on va lire.
+L'étranger, propriétaire de ces effets, ne m'avait laissé en me quittant
+aucun moyen de lui écrire; je les conservais depuis dix ans, incertain
+de l'usage que je devais en faire, lorsqu'en ayant parlé par hasard à
+quelques personnes dans une ville d'Allemagne, l'une d'entre elles me
+demanda avec instance de lui confier le manuscrit dont j'étais
+dépositaire. Au bout de huit jours, ce manuscrit me fut renvoyé avec une
+lettre que j'ai placée à la fin de cette histoire, parce qu'elle serait
+inintelligible si on la lisait avant de connaître l'histoire elle-même.
+
+Cette lettre m'a décidé à la publication actuelle, en me donnant la
+certitude qu'elle ne peut offenser ni compromettre personne. Je n'ai pas
+changé un mot à l'original; la suppression même des noms propres ne
+vient pas de moi: ils n'étaient désignés que comme ils sont encore, par
+des lettres initiales.
+
+
+
+
+ADOLPHE.
+
+
+
+
+CHAPITRE PREMIER.
+
+
+Je venais de finir à vingt-deux ans mes études à l'université de
+Gottingue.--L'intention de mon père, ministre de l'électeur de ***,
+était que je parcourusse les pays les plus remarquables de l'Europe. Il
+voulait ensuite m'appeler auprès de lui, me faire entrer dans le
+département dont la direction lui était confiée, et me préparer à le
+remplacer un jour. J'avais obtenu, par un travail assez opiniâtre, au
+milieu d'une vie très-dissipée, des succès qui m'avaient distingué de
+mes compagnons d'étude, et qui avaient fait concevoir à mon père sur moi
+des espérances probablement fort exagérées.
+
+Ces espérances l'avaient rendu très-indulgent pour beaucoup de fautes
+que j'avais commises. Il ne m'avait jamais laissé souffrir des suites de
+ces fautes. Il avait toujours accordé, quelquefois prévenu mes demandes
+à cet égard.
+
+Malheureusement sa conduite était plutôt noble et généreuse que tendre.
+J'étais pénétré de tous ses droits à ma reconnaissance et à mon respect;
+mais aucune confiance n'avait existé jamais entre nous. Il avait dans
+l'esprit je ne sais quoi d'ironique qui convenait mal à mon caractère.
+Je ne demandais alors qu'à me livrer à ces impressions primitives et
+fougueuses qui jettent l'âme hors de la sphère commune, et lui inspirent
+le dédain de tous les objets qui l'environnent. Je trouvais dans mon
+père, non pas un censeur, mais un observateur froid et caustique, qui
+souriait d'abord de pitié, et qui finissait bientôt la conversation avec
+impatience. Je ne me souviens pas, pendant mes dix-huit premières
+années, d'avoir eu jamais un entretien d'une heure avec lui. Ses lettres
+étaient affectueuses, pleines de conseils raisonnables et sensibles;
+mais à peine étions-nous en présence l'un de l'autre, qu'il y avait en
+lui quelque chose de contraint que je ne pouvais m'expliquer, et qui
+réagissait sur moi d'une manière pénible. Je ne savais pas alors ce que
+c'était que la timidité, cette souffrance intérieure qui nous poursuit
+jusque dans l'âge le plus avancé, qui refoule sur notre coeur les
+impressions les plus profondes, qui glace nos paroles, qui dénature dans
+notre bouche tout ce que nous essayons de dire, et ne nous permet de
+nous exprimer que par des mots vagues ou une ironie plus ou moins amère,
+comme si nous voulions nous venger sur nos sentiments mêmes de la
+douleur que nous éprouvons à ne pouvoir les faire connaître. Je ne
+savais pas que, même avec son fils, mon père était timide, et que
+souvent, après avoir longtemps attendu de moi quelques témoignages
+d'affection que sa froideur apparente semblait m'interdire, il me
+quittait les yeux mouillés de larmes, et se plaignait à d'autres de ce
+que je ne l'aimais pas.
+
+Ma contrainte avec lui eut une grande influence sur mon caractère. Aussi
+timide que lui, mais plus agité, parce que j'étais plus jeune, je
+m'accoutumai à renfermer en moi-même tout ce que j'éprouvais, à ne
+former que des plans solitaires, à ne compter que sur moi pour leur
+exécution, à considérer les avis, l'intérêt, l'assistance et jusqu'à la
+seule présence des autres comme une gêne et comme un obstacle. Je
+contractai l'habitude de ne jamais parler de ce qui m'occupait, de ne me
+soumettre à la conversation que comme à une nécessité importune, et de
+l'animer alors par une plaisanterie perpétuelle qui me la rendait moins
+fatigante, et qui m'aidait à cacher mes véritables pensées. De là une
+certaine absence d'abandon qu'aujourd'hui encore mes amis me reprochent,
+et une difficulté de causer sérieusement que j'ai toujours peine à
+surmonter. Il en résulta en même temps un désir ardent d'indépendance,
+une grande impatience des liens dont j'étais environné, une terreur
+invincible d'en former de nouveaux. Je ne me trouvais à mon aise que
+tout seul; et tel est même à présent l'effet de cette disposition d'âme,
+que, dans les circonstances les moins importantes, quand je dois choisir
+entre deux partis, la figure humaine me trouble, et mon mouvement
+naturel est de la fuir pour délibérer en paix. Je n'avais point
+cependant la profondeur d'égoïsme qu'un tel caractère paraît annoncer:
+tout en ne m'intéressant qu'à moi, je m'intéressais faiblement à
+moi-même. Je portais au fond de mon coeur un besoin de sensibilité dont
+je ne m'apercevais pas, mais qui, ne trouvant point à se satisfaire, me
+détachait successivement de tous les objets qui tour à tour attiraient
+ma curiosité. Cette indifférence sur tout s'était encore fortifiée par
+l'idée de la mort, idée qui m'avait frappé très-jeune, et sur laquelle
+je n'ai jamais conçu que les hommes s'étourdissent si facilement.
+J'avais, à l'âge de dix-sept ans, vu mourir une femme âgée, dont
+l'esprit, d'une tournure remarquable et bizarre, avait commencé à
+développer le mien. Cette femme, comme tant d'autres, s'était, à
+l'entrée de sa carrière, lancée vers le monde, qu'elle ne connaissait
+pas, avec le sentiment d'une grande force d'âme et de facultés vraiment
+puissantes. Comme tant d'autres aussi, faute de s'être pliée à des
+convenances factices, mais nécessaires, elle avait vu ses espérances
+trompées, sa jeunesse passer sans plaisir; et la vieillesse enfin
+l'avait atteinte sans la soumettre. Elle vivait dans un château voisin
+d'une de nos terres, mécontente et retirée, n'ayant que son esprit pour
+ressource, et analysant tout avec son esprit. Pendant près d'un an, dans
+nos conversations inépuisables, nous avions envisagé la vie sous toutes
+ses faces, et la mort toujours pour terme de tout; et après avoir tant
+causé de la mort avec elle, j'avais vu la mort la frapper à mes yeux.
+
+Cet événement m'avait rempli d'un sentiment d'incertitude sur la
+destinée, et d'une rêverie vague qui ne m'abandonnait pas. Je lisais de
+préférence dans les poëtes ce qui rappelait la brièveté de la vie
+humaine. Je trouvais qu'aucun but ne valait la peine d'aucun effort. Il
+est assez singulier que cette impression se soit affaiblie précisément à
+mesure que les années se sont accumulées sur moi. Serait-ce parce qu'il
+y a dans l'espérance quelque chose de douteux, et que, lorsqu'elle se
+retire de la carrière de l'homme, cette carrière prend un caractère plus
+sévère, mais plus positif? Serait-ce que la vie semble d'autant plus
+réelle, que toutes les illusions disparaissent, comme la cime des
+rochers se dessine mieux dans l'horizon lorsque les nuages se dissipent?
+
+Je me rendis, en quittant Gottingue, dans la petite ville de D***. Cette
+ville était la résidence d'un prince qui, comme la plupart de ceux de
+l'Allemagne, gouvernait avec douceur un pays de peu d'étendue,
+protégeait les hommes éclairés qui venaient s'y fixer, laissait à toutes
+les opinions une liberté parfaite, mais qui, borné par l'ancien usage à
+la société de ses courtisans, ne rassemblait par-là même autour de lui
+que des hommes en grande partie insignifiants ou médiocres. Je fus
+accueilli dans cette cour avec la curiosité qu'inspire naturellement
+tout étranger qui vient rompre le cercle de la monotonie et de
+l'étiquette. Pendant quelques mois, je ne remarquai rien qui pût
+captiver mon attention. J'étais reconnaissant de l'obligeance qu'on me
+témoignait; mais tantôt ma timidité m'empêchait d'en profiter, tantôt la
+fatigue d'une agitation sans but me faisait préférer la solitude aux
+plaisirs insipides que l'on m'invitait à partager. Je n'avais de haine
+contre personne, mais peu de gens m'inspiraient de l'intérêt: or les
+hommes se blessent de l'indifférence; ils l'attribuent à la malveillance
+ou à l'affectation; ils ne veulent pas croire qu'on s'ennuie avec eux
+naturellement. Quelquefois je cherchais à contraindre mon ennui; je me
+réfugiais dans une taciturnité profonde: on prenait cette taciturnité
+pour du dédain. D'autres fois, lassé moi-même de mon silence, je me
+laissais aller à quelques plaisanteries, et mon esprit, mis en
+mouvement, m'entraînait au delà de toute mesure. Je révélais en un jour
+tous les ridicules que j'avais observés durant un mois. Les confidents
+de mes épanchements subits et involontaires ne m'en savaient aucun gré,
+et avaient raison; car c'était le besoin de parler qui me saisissait, et
+non la confiance. J'avais contracté dans mes conversations avec la femme
+qui, la première, avait développé mes idées, une insurmontable aversion
+pour toutes les maximes communes et pour toutes les formules
+dogmatiques. Lors donc que j'entendais la médiocrité disserter avec
+complaisance sur des principes bien établis, bien incontestables en fait
+de morale, de convenance ou de religion, choses qu'elle met assez
+volontiers sur la même ligne, je me sentais poussé à la contredire, non
+que j'eusse adopté des opinions opposées, mais parce que j'étais
+impatienté d'une conviction si ferme et si lourde. Je ne sais quel
+instinct m'avertissait d'ailleurs de me défier de ces axiomes généraux
+si exempts de toute restriction, si purs de toute nuance. Les sots font
+de leur morale une masse compacte et indivisible, pour qu'elle se mêle
+le moins possible avec leurs actions, et les laisse libres dans tous les
+détails.
+
+Je me donnai bientôt, par cette conduite, une grande réputation de
+légèreté, de persiflage, de méchanceté. Mes paroles amères furent
+considérées comme des preuves d'une âme haineuse, mes plaisanteries
+comme des attentats contre tout ce qu'il y avait de plus respectable.
+Ceux dont j'avais eu le tort de me moquer trouvaient commode de faire
+cause commune avec les principes qu'ils m'accusaient de révoquer en
+doute; parce que, sans le vouloir, je les avais fait rire aux dépens les
+uns des autres, tous se réunirent contre moi. On eût dit qu'en faisant
+remarquer leurs ridicules, je trahissais une confidence qu'ils m'avaient
+faite; on eût dit qu'en se montrant à mes yeux tels qu'ils étaient, ils
+avaient obtenu de ma part la promesse du silence: je n'avais point la
+conscience d'avoir accepté ce traité trop onéreux. Ils avaient trouvé du
+plaisir à se donner ample carrière, j'en trouvais à les observer et à
+les décrire; et ce qu'ils appelaient une perfidie me paraissait un
+dédommagement tout innocent et très-légitime.
+
+Je ne veux point ici me justifier: j'ai renoncé depuis longtemps à cet
+usage frivole et facile d'un esprit sans expérience; je veux simplement
+dire, et cela pour d'autres que pour moi, qui suis maintenant à l'abri
+du monde, qu'il faut du temps pour s'accoutumer à l'espèce humaine,
+telle que l'intérêt, l'affectation, la vanité, la peur, nous l'ont
+faite. L'étonnement de la première jeunesse, à l'aspect d'une société si
+factice et si travaillée, annonce plutôt un coeur naturel qu'un esprit
+méchant. Cette société d'ailleurs n'a rien à en craindre: elle pèse
+tellement sur nous, son influence sourde est tellement puissante,
+qu'elle ne tarde pas à nous façonner d'après le moule universel. Nous ne
+sommes plus surpris alors que de notre ancienne surprise, et nous nous
+trouvons bien sous notre nouvelle forme, comme l'on finit par respirer
+librement dans un spectacle encombré par la foule, tandis qu'en entrant
+on n'y respirait qu'avec effort.
+
+Si quelques-uns échappent à cette destinée générale, ils renferment en
+eux-mêmes leur dissentiment secret; ils aperçoivent dans la plupart des
+ridicules le germe des vices: ils n'en plaisantent plus, parce que le
+mépris remplace la moquerie, et que le mépris est silencieux.
+
+Il s'établit donc, dans le petit public qui m'environnait, une
+inquiétude vague sur mon caractère. On ne pouvait citer aucune action
+condamnable; on ne pouvait même m'en contester quelques-unes qui
+semblaient annoncer de la générosité ou du dévoûment; mais on disait que
+j'étais un homme immoral, un homme peu sûr: deux épithètes heureusement
+inventées pour insinuer les faits qu'on ignore, et laisser deviner ce
+qu'on ne sait pas.
+
+
+
+
+CHAPITRE II.
+
+
+Distrait, inattentif, ennuyé, je ne m'apercevais point de l'impression
+que je produisais, et je partageais mon temps entre des études que
+j'interrompais souvent, des projets que je n'exécutais pas, des plaisirs
+qui ne m'intéressaient guère, lorsqu'une circonstance, très-frivole en
+apparence, produisit dans ma disposition une révolution importante.
+
+Un jeune homme avec lequel j'étais assez lié cherchait depuis quelques
+mois à plaire à l'une des femmes les moins insipides de la société dans
+laquelle nous vivions: j'étais le confident très-désintéressé de son
+entreprise. Après de longs efforts, il parvint à se faire aimer; et
+comme il ne m'avait point caché ses revers et ses peines, il se crut
+obligé de me communiquer ses succès: rien n'égalait ses transports et
+l'excès de sa joie. Le spectacle d'un tel bonheur me fit regretter de
+n'en avoir pas essayé encore; je n'avais point eu jusqu'alors de liaison
+de femme qui pût flatter mon amour-propre; un nouvel avenir parut se
+dévoiler à mes yeux; un nouveau besoin se fit sentir au fond de mon
+coeur. Il y avait dans ce besoin beaucoup de vanité, sans doute, mais il
+n'y avait pas uniquement de la vanité; il y en avait peut-être moins que
+je ne le croyais moi-même. Les sentiments de l'homme sont confus et
+mélangés; ils se composent d'une multitude d'impressions variées qui
+échappent à l'observation; et la parole, toujours trop grossière et trop
+générale, peut bien servir à les désigner, mais ne se sert jamais à les
+définir.
+
+J'avais, dans la maison de mon père, adopté sur les femmes un système
+assez immoral. Mon père, bien qu'il observât strictement les convenances
+extérieures, se permettait assez fréquemment des propos légers sur les
+liaisons d'amour: il les regardait comme des amusements, sinon permis,
+du moins excusables, et considérait le mariage seul sous un rapport
+sérieux. Il avait pour principe qu'un jeune homme doit éviter avec soin
+de faire ce qu'on nomme une folie, c'est-à-dire de contracter un
+engagement durable avec une personne qui ne fût pas parfaitement son
+égale pour la fortune, la naissance et les avantages extérieurs; mais du
+reste toutes les femmes, aussi longtemps qu'il ne s'agissait pas de les
+épouser, lui paraissaient pouvoir, sans inconvénient, être prises, puis
+être quittées; et je l'avais vu sourire avec une sorte d'approbation à
+cette parodie d'un mot connu: _Cela leur fait si peu de mal, et à nous
+tant de plaisir!_
+
+L'on ne sait pas assez combien, dans la première jeunesse, les mots de
+cette espèce font une impression profonde, et combien à un âge où toutes
+les opinions sont encore douteuses et vacillantes, les enfants
+s'étonnent de voir contredire, par des plaisanteries que tout le monde
+applaudit, les règles directes qu'on leur a données. Ces règles ne sont
+plus à leurs yeux que des formules banales que leurs parents sont
+convenus de leur répéter pour l'acquit de leur conscience, et les
+plaisanteries leur semblent renfermer le véritable secret de la vie.
+
+Tourmenté d'une émotion vague, je veux être aimé, me disais-je, et je
+regardais autour de moi; je ne voyais personne qui m'inspirât de
+l'amour, personne qui me parût susceptible d'en prendre; j'interrogeais
+mon coeur et mes goûts: je ne me sentais aucun mouvement de préférence.
+Je m'agitais ainsi intérieurement, lorsque je fis connaissance avec le
+comte de P***, homme de quarante ans, dont la famille était alliée à la
+mienne. Il me proposa de venir le voir. Malheureuse visite! Il avait
+chez lui sa maîtresse, une Polonaise, célèbre par sa beauté, quoiqu'elle
+ne fût plus de la première jeunesse. Cette femme, malgré sa situation
+désavantageuse, avait montré, dans plusieurs occasions, un caractère
+distingué. Sa famille, assez illustre en Pologne, avait été ruinée dans
+les troubles de cette contrée. Son père avait été proscrit; sa mère
+était allée chercher un asile en France, et y avait mené sa fille,
+qu'elle avait laissée, à sa mort, dans un isolement complet. Le comte de
+P*** en était devenu amoureux. J'ai toujours ignoré comment s'était
+formée une liaison qui, lorsque j'ai vu pour la première fois Ellénore,
+était dès longtemps établie et pour ainsi dire consacrée. La fatalité de
+sa situation ou l'inexpérience de son âge l'avait-elle jetée dans une
+carrière qui répugnait également à son éducation, à ses habitudes, et à
+la fierté qui faisait une partie très-remarquable de son caractère? Ce
+que je sais, ce que tout le monde a su, c'est que la fortune du comte de
+P*** ayant été presque entièrement détruite et sa liberté menacée,
+Ellénore lui avait donné de telles preuves de dévoûment, avait rejeté
+avec un tel mépris les offres les plus brillantes, avait partagé ses
+périls et sa pauvreté avec tant de zèle et même de joie, que la sévérité
+la plus scrupuleuse ne pouvait s'empêcher de rendre justice à la pureté
+de ses motifs et au désintéressement de sa conduite. C'était à son
+activité, à son courage, à sa raison, aux sacrifices de tout genre
+qu'elle avait supportés sans se plaindre, que son amant devait d'avoir
+recouvré une partie de ses biens. Ils étaient venus s'établir à D***
+pour y suivre un procès qui pouvait rendre entièrement au comte de P***
+son ancienne opulence, et comptaient y rester environ deux ans.
+
+Ellénore n'avait qu'un esprit ordinaire; mais ses idées étaient justes,
+et ses expressions, toujours simples, étaient quelquefois frappantes par
+la noblesse et l'élévation de ses sentiments. Elle avait beaucoup de
+préjugés; mais tous ses préjugés étaient en sens inverse de son intérêt.
+Elle attachait le plus grand prix à la régularité de la conduite,
+précisément parce que la sienne n'était pas régulière suivant les
+notions reçues. Elle était très-religieuse, parce que la religion
+condamnait rigoureusement son genre de vie. Elle repoussait sévèrement
+dans la conversation tout ce qui n'aurait paru à d'autres femmes que des
+plaisanteries innocentes, parce qu'elle craignait toujours qu'on ne se
+crût autorisé par son état à lui en adresser de déplacées. Elle aurait
+désiré ne recevoir chez elle que des hommes du rang le plus élevé et de
+moeurs irréprochables, parce que les femmes à qui elle frémissait d'être
+comparée se forment d'ordinaire une société mélangée, et, se résignant à
+la perte de la considération, ne cherchent dans leurs relations que
+l'amusement. Ellénore, en un mot, était en lutte constante avec sa
+destinée. Elle protestait, pour ainsi dire, par chacune de ses actions
+et de ses paroles, contre la classe dans laquelle elle se trouvait
+rangée; et comme elle sentait que la réalité était plus forte qu'elle,
+et que ses efforts ne changeaient rien à sa situation, elle était fort
+malheureuse. Elle élevait deux enfants qu'elle avait eus du comte de
+P***, avec une austérité excessive. On eût dit quelquefois qu'une
+révolte secrète se mêlait à l'attachement plutôt passionné que tendre
+qu'elle leur montrait, et les lui rendait en quelque sorte importuns.
+Lorsqu'on lui faisait à bonne intention quelque remarque sur ce que ses
+enfants grandissaient, sur les talents qu'ils promettaient d'avoir, sur
+la carrière qu'ils auraient à suivre, on la voyait pâlir de l'idée qu'il
+faudrait qu'un jour elle leur avouât leur naissance. Mais le moindre
+danger, une heure d'absence, la ramenait à eux avec une anxiété où l'on
+démêlait une espèce de remords, et le désir de leur donner par ses
+caresses le bonheur qu'elle n'y trouvait pas elle-même. Cette opposition
+entre ses sentiments et la place qu'elle occupait dans le monde avait
+rendu son humeur fort inégale. Souvent elle était rêveuse et taciturne;
+quelquefois elle parlait avec impétuosité. Comme elle était tourmentée
+d'une idée particulière, au milieu de la conversation la plus générale,
+elle ne restait jamais parfaitement calme. Mais, par cela même, il y
+avait dans sa manière quelque chose de fougueux et d'inattendu qui la
+rendait plus piquante qu'elle n'aurait dû l'être naturellement. La
+bizarrerie de sa position suppléait en elle à la nouveauté des idées. On
+l'examinait avec intérêt et curiosité comme un bel orage.
+
+Offerte à mes regards dans un moment où mon coeur avait besoin d'amour,
+ma vanité, de succès, Ellénore me parut une conquête digne de moi.
+Elle-même trouva du plaisir dans la société d'un homme différent de ceux
+qu'elle avait vus jusqu'alors. Son cercle s'était composé de quelques
+amis ou parents de son amant et de leurs femmes, que l'ascendant du
+comte de P*** avait forcés à recevoir sa maîtresse. Les maris étaient
+dépourvus de sentiments aussi bien que d'idées; les femmes ne
+différaient de leurs maris que par une médiocrité plus inquiète et plus
+agitée, parce qu'elles n'avaient pas, comme eux, cette tranquillité
+d'esprit qui résulte de l'occupation et de la régularité des affaires.
+Une plaisanterie plus légère, une conversation plus variée, un mélange
+particulier de mélancolie et de gaîté, de découragement et d'intérêt,
+d'enthousiasme et d'ironie, étonnèrent et attachèrent Ellénore. Elle
+parlait plusieurs langues, imparfaitement à la vérité, mais toujours
+avec vivacité, quelquefois avec grâce. Ses idées semblaient se faire
+jour à travers les obstacles, et sortir de cette lutte plus agréables,
+plus naïves et plus neuves; car les idiomes étrangers rajeunissent les
+pensées, et les débarrassent de ces tournures qui les font paraître tour
+à tour communes et affectées. Nous lisions ensemble des poëtes anglais;
+nous nous promenions ensemble. J'allais souvent la voir le matin; j'y
+retournais le soir: je causais avec elle sur mille sujets.
+
+Je pensais faire, en observateur froid et impartial, le tour de son
+caractère et de son esprit; mais chaque mot qu'elle disait me semblait
+revêtu d'une grâce inexplicable. Le dessein de lui plaire, mettant dans
+ma vie un nouvel intérêt, animait mon existence d'une manière inusitée.
+J'attribuais à son charme cet effet presque magique: j'en aurais joui
+plus complétement encore sans l'engagement que j'avais pris envers mon
+amour-propre. Cet amour-propre était en tiers entre Ellénore et moi. Je
+me croyais comme obligé de marcher au plus vite vers le but que je
+m'étais proposé: je ne me livrais donc pas sans réserve à mes
+impressions. Il me tardait d'avoir parlé, car il me semblait que je
+n'avais qu'à parler pour réussir. Je ne croyais point aimer Ellénore;
+mais déjà je n'aurais pu me résigner à ne pas lui plaire. Elle
+m'occupait sans cesse: je formais mille projets; j'inventais mille
+moyens de conquête, avec cette fatuité sans expérience qui se croit sûre
+du succès parce qu'elle n'a rien essayé.
+
+Cependant une invincible timidité m'arrêtait: tous mes discours
+expiraient sur mes lèvres, ou se terminaient tout autrement que je ne
+l'avais projeté. Je me débattais intérieurement: j'étais indigné contre
+moi-même.
+
+Je cherchai enfin un raisonnement qui pût me tirer de cette lutte avec
+honneur à mes propres yeux. Je me dis qu'il ne fallait rien précipiter,
+qu'Ellénore était trop peu préparée à l'aveu que je méditais, et qu'il
+valait mieux attendre encore. Presque toujours, pour vivre en repos avec
+nous-mêmes, nous travestissons en calculs et en systèmes nos
+impuissances ou nos faiblesses: cela satisfait cette portion de nous qui
+est, pour ainsi dire, spectatrice de l'autre.
+
+Cette situation se prolongea. Chaque jour, je fixais le lendemain comme
+l'époque invariable d'une déclaration positive, et chaque lendemain
+s'écoulait comme la veille. Ma timidité me quittait dès que je
+m'éloignais d'Ellénore; je reprenais alors mes plans habiles et mes
+profondes combinaisons: mais à peine me retrouvais-je auprès d'elle, que
+je me sentais de nouveau tremblant et troublé. Quiconque aurait lu dans
+mon coeur, en son absence, m'aurait pris pour un séducteur froid et peu
+sensible; quiconque m'eût aperçu à ses côtés eût cru reconnaître en moi
+un amant novice, interdit et passionné. L'on se serait également trompé
+dans ces deux jugements: il n'y a point d'unité complète dans l'homme,
+et presque jamais personne n'est tout-à-fait sincère ni tout-à-fait de
+mauvaise foi.
+
+Convaincu par ces expériences réitérées que je n'aurais jamais le
+courage de parler à Ellénore, je me déterminai à lui écrire. Le comte de
+P*** était absent. Les combats que j'avais livrés longtemps à mon propre
+caractère, l'impatience que j'éprouvais de n'avoir pu le surmonter, mon
+incertitude sur le succès de ma tentative, jetèrent dans ma lettre une
+agitation qui ressemblait fort à l'amour. Échauffé d'ailleurs que
+j'étais par mon propre style, je ressentais, en finissant d'écrire, un
+peu de la passion que j'avais cherché à exprimer avec toute la force
+possible.
+
+Ellénore vit dans ma lettre ce qu'il était naturel d'y voir, le
+transport passager d'un homme qui avait dix ans de moins qu'elle, dont
+le coeur s'ouvrait à des sentiments qui lui étaient encore inconnus, et
+qui méritait plus de pitié que de colère. Elle me répondit avec bonté,
+me donna des conseils affectueux, m'offrit une amitié sincère, mais me
+déclara que jusqu'au retour du comte de P*** elle ne pourrait me
+recevoir.
+
+Cette réponse me bouleversa. Mon imagination, s'irritant de l'obstacle,
+s'empara de toute mon existence. L'amour, qu'une heure auparavant je
+m'applaudissais de feindre, je crus tout à coup l'éprouver avec fureur.
+Je courus chez Ellénore; on me dit qu'elle était sortie. Je lui écrivis;
+je la suppliai de m'accorder une dernière entrevue; je lui peignis en
+termes déchirants mon désespoir, les projets funestes que m'inspirait sa
+cruelle détermination. Pendant une grande partie du jour, j'attendis
+vainement une réponse. Je ne calmai mon inexprimable souffrance qu'en me
+répétant que le lendemain je braverais toutes les difficultés pour
+pénétrer jusqu'à Ellénore et pour lui parler. On m'apporta le soir
+quelques mots d'elle: ils étaient doux. Je crus y remarquer une
+impression de regret et de tristesse; mais elle persistait dans sa
+résolution, qu'elle m'annonçait comme inébranlable. Je me présentai de
+nouveau chez elle le lendemain. Elle était partie pour une campagne dont
+ses gens ignoraient le nom. Ils n'avaient même aucun moyen de lui faire
+parvenir des lettres.
+
+Je restai longtemps immobile à sa porte, n'imaginant plus aucune chance
+de la retrouver. J'étais étonné moi-même de ce que je souffrais. Ma
+mémoire me retraçait les instants où je m'étais dit que je n'aspirais
+qu'à un succès; que ce n'était qu'une tentative à laquelle je
+renoncerais sans peine. Je ne concevais rien à la douleur violente,
+indomptable, qui déchirait mon coeur. Plusieurs jours se passèrent de la
+sorte. J'étais également incapable de distraction et d'étude. J'errais
+sans cesse devant la porte d'Ellénore. Je me promenais dans la ville,
+comme si, au détour de chaque rue, j'avais pu espérer de la rencontrer.
+Un matin, dans une de ces courses sans but, qui servaient à remplacer
+mon agitation par de la fatigue, j'aperçus la voiture du comte de P***,
+qui revenait de son voyage. Il me reconnut et mit pied à terre. Après
+quelques phrases banales, je lui parlai, en déguisant mon trouble, du
+départ subit d'Ellénore. Oui, me dit-il, une de ses amies, à quelques
+lieues d'ici, a éprouvé je ne sais quel événement fâcheux qui a fait
+croire à Ellénore que ses consolations lui seraient utiles. Elle est
+partie sans me consulter. C'est une personne que tous ses sentiments
+dominent, et dont l'âme, toujours active, trouve presque du repos dans
+le dévoûment. Mais sa présence ici m'est trop nécessaire; je vais lui
+écrire: elle reviendra sûrement dans quelques jours.
+
+Cette assurance me calma; je sentis ma douleur s'apaiser. Pour la
+première fois depuis le départ d'Ellénore, je pus respirer sans peine.
+Son retour fut moins prompt que ne l'espérait le comte de P***. Mais
+j'avais repris ma vie habituelle, et l'angoisse que j'avais éprouvée
+commençait à se dissiper, lorsqu'au bout d'un mois M. de P*** me fit
+avertir qu'Ellénore devait arriver le soir. Comme il mettait un grand
+prix à lui maintenir dans la société la place que son caractère
+méritait, et dont sa situation semblait l'exclure, il avait invité à
+souper plusieurs femmes de ses parentes et de ses amies qui avaient
+consenti à voir Ellénore.
+
+Mes souvenirs reparurent, d'abord confus, bientôt plus vifs. Mon
+amour-propre s'y mêlait. J'étais embarrassé, humilié, de rencontrer une
+femme qui m'avait traité comme un enfant. Il me semblait la voir,
+souriant à mon approche de ce qu'une courte absence avait calmé
+l'effervescence d'une jeune tête; et je démêlais dans ce sourire une
+sorte de mépris pour moi. Par degrés mes sentiments se réveillèrent. Je
+m'étais levé, ce jour-là même, ne songeant plus à Ellénore; une heure
+après avoir reçu la nouvelle de son arrivée, son image errait devant mes
+yeux, régnait sur mon coeur, et j'avais la fièvre de la crainte de ne pas
+la voir.
+
+Je restai chez moi toute la journée; je m'y tins, pour ainsi dire,
+caché: je tremblais que le moindre mouvement ne prévint notre rencontre.
+Rien pourtant n'était plus simple, plus certain; mais je la désirais
+avec tant d'ardeur, qu'elle me paraissait impossible. L'impatience me
+dévorait: à tous les instants je consultais ma montre. J'étais obligé
+d'ouvrir la fenêtre pour respirer; mon sang me brûlait en circulant dans
+mes veines.
+
+Enfin j'entendis sonner l'heure à laquelle je devais me rendre chez le
+comte. Mon impatience se changea tout à coup en timidité; je m'habillai
+lentement; je ne me sentais plus pressé d'arriver: j'avais un tel effroi
+que mon attente ne fût déçue, un sentiment si vif de la douleur que je
+courais risque d'éprouver, que j'aurais consenti volontiers à tout
+ajourner.
+
+Il était assez tard lorsque j'entrai chez M. de P***. J'aperçus Ellénore
+assise au fond de la chambre; je n'osais avancer, il me semblait que
+tout le monde avait les yeux fixés sur moi. J'allai me cacher dans un
+coin du salon, derrière un groupe d'hommes qui causaient. De là je
+contemplais Ellénore: elle me parut légèrement changée, elle était plus
+pale que de coutume. Le comte me découvrit dans l'espèce de retraite où
+je m'étais réfugié; il vint à moi, me prit par la main, et me conduisit
+vers Ellénore. Je vous présente, lui dit-il en riant, l'un des hommes
+que votre départ inattendu a le plus étonnés. Ellénore parlait à une
+femme placée à côté d'elle. Lorsqu'elle me vit, ses paroles s'arrêtèrent
+sur ses lèvres; elle demeura tout interdite: je l'étais beaucoup
+moi-même.
+
+On pouvait nous entendre: j'adressai à Ellénore des questions
+indifférentes. Nous reprîmes tous deux une apparence de calme. On
+annonça qu'on avait servi; j'offris à Ellénore mon bras, qu'elle ne put
+refuser. Si vous ne me promettez pas, lui dis-je en la conduisant, de me
+recevoir demain chez vous à onze heures, je pars à l'instant,
+j'abandonne mon pays, ma famille et mon père, je romps tous mes liens,
+j'abjure tous mes devoirs, et je vais, n'importe où, finir au plus tôt
+une vie que vous vous plaisez à empoisonner. Adolphe! me répondit-elle
+et elle hésitait. Je fis un mouvement pour m'éloigner. Je ne sais ce que
+mes traits exprimèrent, mais je n'avais jamais éprouvé de contraction si
+violente.
+
+Ellénore me regarda. Une terreur mêlée d'affection se peignit sur sa
+figure. Je vous recevrai demain, me dit-elle, mais je vous conjure...
+Beaucoup de personnes nous suivaient, elle ne put achever sa phrase. Je
+pressai sa main de mon bras; nous nous mîmes à table.
+
+J'aurais voulu m'asseoir à côté d'Ellénore, mais le maître de la maison
+l'avait autrement décidé: je fus placé à peu près vis-à-vis d'elle. Au
+commencement du souper, elle était rêveuse. Quand on lui adressait la
+parole, elle répondait avec douceur; mais elle retombait bientôt dans la
+distraction. Une de ses amies, frappée de son silence et de son
+abattement, lui demanda si elle était malade. Je n'ai pas été bien dans
+ces derniers temps, répondit-elle, et même à présent je suis fort
+ébranlée. J'aspirais à produire dans l'esprit d'Ellénore une impression
+agréable; je voulais, en me montrant aimable et spirituel, la disposer
+en ma faveur, et la préparer à l'entrevue qu'elle m'avait accordée.
+J'essayai donc de mille manières de fixer son attention. Je ramenai la
+conversation sur des sujets que je savais l'intéresser; nos voisins s'y
+mêlèrent: j'étais inspiré par sa présence; je parvins à me faire écouter
+d'elle, je la vis bientôt sourire: j'en ressentis une telle joie, mes
+regards exprimèrent tant de reconnaissance, qu'elle ne put s'empêcher
+d'en être touchée. Sa tristesse et sa distraction se dissipèrent: elle
+ne résista plus au charme secret que répandait dans son âme la vue du
+bonheur que je lui devais; et quand nous sortîmes de table, nos coeurs
+étaient d'intelligence comme si nous n'avions jamais été séparés. Vous
+voyez, lui dis-je en lui donnant la main pour rentrer dans le salon, que
+vous disposez de toute mon existence; que vous ai-je fait pour que vous
+trouviez du plaisir à la tourmenter?
+
+
+
+
+CHAPITRE III.
+
+
+Je passai la nuit sans dormir. Il n'était plus question dans mon âme ni
+de calculs ni de projets; je me sentais, de la meilleure foi du monde,
+véritablement amoureux. Ce n'était plus l'espoir du succès qui me
+faisait agir: le besoin de voir celle que j'aimais, de jouir de sa
+présence, me dominait exclusivement. Onze heures sonnèrent, je me rendis
+auprès d'Ellénore; elle m'attendait. Elle voulut parler: je lui demandai
+de m'écouter. Je m'assis auprès d'elle, car je pouvais à peine me
+soutenir, et je continuai en ces termes, non sans être obligé de
+m'interrompre souvent:
+
+Je ne viens point réclamer contre la sentence que vous avez prononcée;
+je ne viens point rétracter un aveu qui a pu vous offenser; je le
+voudrais en vain. Cet amour que vous repoussez est indestructible:
+l'effort même que je fais dans ce moment pour vous parler avec un peu de
+calme est une preuve de la violence d'un sentiment qui vous blesse. Mais
+ce n'est plus pour vous en entretenir que je vous ai priée de
+m'entendre; c'est au contraire pour vous demander de l'oublier, de me
+recevoir comme autrefois, d'écarter le souvenir d'un instant de délire,
+de ne pas me punir de ce que vous savez un secret que j'aurais dû
+renfermer au fond de mon âme. Vous connaissez ma situation, ce caractère
+qu'on dit bizarre et sauvage, ce coeur étranger à tous les intérêts du
+monde, solitaire au milieu des hommes, et qui souffre pourtant de
+l'isolement auquel il est condamné. Votre amitié me soutenait: sans
+cette amitié je ne puis vivre. J'ai pris l'habitude de vous voir; vous
+avez laissé naître et se former cette douce habitude: qu'ai-je fait pour
+perdre cette unique consolation d'une existence si triste et si sombre?
+Je suis horriblement malheureux; je n'ai plus le courage de supporter un
+si long malheur: je n'espère rien, je ne demande rien, je ne veux que
+vous voir; mais je dois vous voir s'il faut que je vive.
+
+Ellénore gardait le silence. Que craignez-vous? repris-je. Qu'est-ce que
+j'exige? ce que vous accordez à tous les indifférents. Est-ce le monde
+que vous redoutez? Ce monde, absorbé dans ses frivolités solennelles, ne
+lira pas dans un coeur tel que le mien. Comment ne serais-je pas prudent?
+n'y va-t-il pas de ma vie? Ellénore, rendez-vous à ma prière: vous y
+trouverez quelque douceur. Il y aura pour vous quelque charme à être
+aimée ainsi, à me voir auprès de vous, occupé de vous seule, n'existant
+que pour vous, vous devant toutes les sensations de bonheur dont je suis
+encore susceptible, arraché par votre présence à la souffrance et au
+désespoir.
+
+Je poursuivis longtemps de la sorte, levant toutes les objections,
+retournant de mille manières tous les raisonnements qui plaidaient en ma
+faveur. J'étais si soumis, si résigné, je demandais si peu de chose,
+j'aurais été si malheureux d'un refus!
+
+Ellénore fut émue. Elle m'imposa plusieurs conditions. Elle ne consentit
+à me recevoir que rarement, au milieu d'une société nombreuse, avec
+l'engagement que je ne lui parlerais jamais d'amour. Je promis ce
+qu'elle voulut. Nous étions contents tous les deux: moi, d'avoir
+reconquis le bien que j'avais été menacé de perdre; Ellénore, de se
+trouver à la fois généreuse, sensible et prudente.
+
+Je profitai dès le lendemain de la permission que j'avais obtenue; je
+continuai de même les jours suivants. Ellénore ne songea plus à la
+nécessité que mes visites fussent peu fréquentes: bientôt rien ne lui
+parut plus simple que de me voir tous les jours. Dix ans de fidélité
+avaient inspiré à M. de P*** une confiance entière; il laissait à
+Ellénore la plus grande liberté. Comme il avait eu à lutter contre
+l'opinion qui voulait exclure sa maîtresse du monde où il était appelé à
+vivre, il aimait à voir s'augmenter la société d'Ellénore; sa maison
+remplie constatait à ses yeux son propre triomphe sur l'opinion.
+
+Lorsque j'arrivais, j'apercevais dans les regards d'Ellénore une
+expression de plaisir. Quand elle s'amusait dans la conversation, ses
+yeux se tournaient naturellement vers moi. L'on ne racontait rien
+d'intéressant qu'elle ne m'appelât pour l'entendre. Mais elle n'était
+jamais seule: des soirées entières se passaient sans que je pusse lui
+dire autre chose en particulier que quelques mots insignifiants ou
+interrompus. Je ne tardai pas à m'irriter de tant de contrainte. Je
+devins sombre, taciturne, inégal dans mon humeur, amer dans mes
+discours. Je me contenais à peine lorsqu'un autre que moi s'entretenait
+à part avec Ellénore; j'interrompais brusquement ces entretiens. Il
+m'importait peu qu'on pût s'en offenser, et je n'étais pas toujours
+arrêté par la crainte de la compromettre. Elle se plaignit à moi de ce
+changement. Que voulez-vous? lui dis-je avec impatience, vous croyez
+sans doute avoir fait beaucoup pour moi; je suis forcé de vous dire que
+vous vous trompez. Je ne conçois rien à votre nouvelle manière d'être.
+Autrefois vous viviez retirée; vous fuyiez une société fatigante; vous
+évitiez ces éternelles conversations qui se prolongent précisément parce
+qu'elles ne devraient jamais commencer. Aujourd'hui votre porte est
+ouverte à la terre entière. On dirait qu'en vous demandant de me
+recevoir, j'ai obtenu pour tout l'univers la même faveur que pour moi.
+Je vous l'avoue, en vous voyant jadis si prudente, je ne m'attendais pas
+à vous trouver si frivole.
+
+Je démêlai dans les traits d'Ellénore une impression de mécontentement
+et de tristesse. Chère Ellénore, lui dis-je en me radoucissant tout à
+coup, ne mérité-je donc pas d'être distingué des mille importuns qui
+vous assiègent? L'amitié n'a-t-elle pas ses secrets? n'est-elle pas
+ombrageuse et timide au milieu du bruit et de la foule?
+
+Ellénore craignait, en se montrant inflexible, de voir se renouveler des
+imprudences qui l'alarmaient pour elle et pour moi. L'idée de rompre
+n'approchait plus de son coeur: elle consentit à me recevoir quelquefois
+seule.
+
+Alors se modifièrent rapidement les règles sévères qu'elle m'avait
+prescrites. Elle me permit de lui peindre mon amour; elle se familiarisa
+par degrés avec ce langage: bientôt elle m'avoua qu'elle m'aimait.
+
+Je passai quelques heures à ses pieds, me proclamant le plus heureux des
+hommes, lui prodiguant mille assurances de tendresse, de dévoûment et de
+respect éternel. Elle me raconta ce qu'elle avait souffert en essayant
+de s'éloigner de moi; que de fois elle avait espéré que je la
+découvrirais malgré ses efforts; comment le moindre bruit qui frappait
+ses oreilles lui paraissait annoncer mon arrivée; quel trouble, quelle
+joie, quelle crainte, elle avait ressentis en me revoyant; par quelle
+défiance d'elle-même, pour concilier le penchant de son coeur avec la
+prudence, elle s'était livrée aux distractions du monde, avait recherché
+la foule qu'elle fuyait auparavant. Je lui faisais répéter les plus
+petits détails, et cette histoire de quelques semaines nous semblait
+être celle d'une vie entière. L'amour supplée aux longs souvenirs par
+une sorte de magie. Toutes les autres affections ont besoin du passé:
+l'amour crée, comme par enchantement, un passé dont il nous entoure. Il
+nous donne, pour ainsi dire, la conscience d'avoir vécu, durant des
+années, avec un être qui naguère nous était presque étranger. L'amour
+n'est qu'un point lumineux, et néanmoins il semble s'emparer du temps.
+Il y a peu de jours qu'il n'existait pas, bientôt il n'existera plus;
+mais, tant qu'il existe, il répand sa clarté sur l'époque qui l'a
+précédé, comme sur celle qui doit le suivre.
+
+Ce calme pourtant dura peu. Ellénore était d'autant plus en garde contre
+sa faiblesse, qu'elle était poursuivie du souvenir de ses fautes: et mon
+imagination, mes désirs, une théorie de fatuité dont je ne m'apercevais
+pas moi-même, se révoltaient contre un tel amour. Toujours timide,
+souvent irrité, je me plaignais, je m'emportais, j'accablais Ellénore de
+reproches. Plus d'une fois elle forma le projet de briser un lien qui ne
+répandait sur sa vie que de l'inquiétude et du trouble; plus d'une fois
+je l'apaisai par mes supplications, mes désaveux et mes pleurs.
+
+Ellénore, lui écrivais-je un jour, vous ne savez pas tout ce que je
+souffre. Près de vous, loin de vous, je suis également malheureux.
+Pendant les heures qui nous séparent, j'erre au hasard, courbé sous le
+fardeau d'une existence que je ne sais comment supporter. La société
+m'importune, la solitude m'accable. Ces indifférents qui m'observent,
+qui ne connaissent rien de ce qui m'occupe, qui me regardent avec une
+curiosité sans intérêt, avec un étonnement sans pitié, ces hommes qui
+osent me parler d'autre chose que de vous, portent dans mon sein une
+douleur mortelle. Je les fuis; mais, seul, je cherche en vain un air qui
+pénètre dans ma poitrine oppressée. Je me précipite sur cette terre qui
+devrait s'entr'ouvrir pour m'engloutir à jamais; je pose ma tête sur la
+pierre froide qui devrait calmer la fièvre ardente qui me dévore. Je me
+traîne vers cette colline d'où l'on aperçoit votre maison; je reste là,
+les yeux fixés sur cette retraite que je n'habiterai jamais avec vous.
+Et si je vous avais rencontrée plus tôt, vous auriez pu être à moi!
+j'aurais serré dans mes bras la seule créature que la nature ait formée
+pour mon coeur, pour ce coeur qui a tant souffert parce qu'il vous
+cherchait, et qu'il ne vous a trouvée que trop tard! Lorsque enfin ces
+heures de délire sont passées, lorsque le moment arrive où je puis vous
+voir, je prends en tremblant la route de votre demeure. Je crains que
+tous ceux qui me rencontrent ne devinent les sentiments que je porte en
+moi; je m'arrête; je marche à pas lents: je retarde l'instant du
+bonheur, de ce bonheur que tout menace, que je me crois toujours sur le
+point de perdre; bonheur imparfait et troublé, contre lequel conspirent
+peut-être à chaque minute et les événements funestes et les regards
+jaloux, et les caprices tyranniques et votre propre volonté! Quand je
+touche au seuil de votre porte, quand je l'entr'ouvre, une nouvelle
+terreur me saisit: je m'avance comme un coupable, demandant grâce à tous
+les objets qui frappent ma vue, comme si tous étaient ennemis, comme si
+tous m'enviaient l'heure de félicité dont je vais encore jouir. Le
+moindre son m'effraye, le moindre mouvement autour de moi m'épouvante,
+le bruit même de mes pas me fait reculer. Tout près de vous je crains
+encore quelque obstacle qui se place soudain entre vous et moi. Enfin je
+vous vois, je vous vois et je respire, et je vous contemple et je
+m'arrête, comme le fugitif qui touche au sol protecteur qui doit le
+garantir de la mort. Mais alors même, lorsque tout mon être s'élance
+vers vous, lorsque j'aurais un tel besoin de me reposer de tant
+d'angoisses, de poser ma tête sur vos genoux, de donner un libre cours à
+mes larmes, il faut que je me contraigne avec violence, que même auprès
+de vous je vive encore d'une vie d'effort: pas un instant d'épanchement!
+pas un instant d'abandon! Vos regards m'observent. Vous êtes
+embarrassée, presque offensée de mon trouble. Je ne sais quelle gêne a
+succédé à ces heures délicieuses où du moins vous m'avouiez votre amour.
+Le temps s'enfuit, de nouveaux intérêts vous appellent: vous ne les
+oubliez jamais; vous ne retardez jamais l'instant qui m'éloigne. Des
+étrangers viennent, il n'est plus permis de vous regarder; je sens qu'il
+faut fuir pour me dérober aux soupçons qui m'environnent. Je vous quitte
+plus agité, plus déchiré, plus insensé qu'auparavant; je vous quitte, et
+je retombe dans cet isolement effroyable, où je me débats sans
+rencontrer un seul être sur lequel je puisse m'appuyer, me reposer un
+moment.
+
+Ellénore n'avait jamais été aimée de la sorte. M. de P*** avait pour
+elle une affection très-vraie, beaucoup de reconnaissance pour son
+dévoûment, beaucoup de respect pour son caractère; mais il y avait
+toujours dans sa manière une nuance de supériorité sur une femme qui
+s'était donnée publiquement à lui sans qu'il l'eût épousée. Il aurait pu
+contracter des liens plus honorables, suivant l'opinion commune: il ne
+le lui disait point, il ne se le disait peut-être pas à lui-même; mais
+ce qu'on ne dit pas n'en existe pas moins, et tout ce qui est se devine.
+Ellénore n'avait eu jusqu'alors aucune notion de ce sentiment passionné,
+de cette existence perdue dans la sienne, dont mes fureurs mêmes, mes
+injustices et mes reproches n'étaient que des preuves plus
+irréfragables. Sa résistance avait exalté toutes mes sensations, toutes
+mes idées: je revenais des emportements qui l'effrayaient à une
+soumission, à une tendresse, à une vénération idolâtre. Je la
+considérais comme une créature céleste. Mon amour tenait du culte, et il
+avait pour elle d'autant plus de charme, qu'elle craignait sans cesse de
+se voir humiliée dans un sens opposé. Elle se donna enfin tout entière.
+
+Malheur à l'homme qui, dans les premiers moments d'une liaison d'amour,
+ne croit pas que cette liaison doit être éternelle! Malheur à qui, dans
+les bras de la maîtresse qu'il vient d'obtenir, conserve une funeste
+prescience, et prévoit qu'il pourra s'en détacher! Une femme que son
+coeur entraîne a, dans cet instant, quelque chose de touchant et de
+sacré. Ce n'est pas le plaisir, ce n'est pas la nature, ce ne sont pas
+les sens qui sont corrupteurs; ce sont les calculs auxquels la société
+nous accoutume, et les réflexions que l'expérience fait naître. J'aimai,
+je respectai mille fois plus Ellénore après qu'elle se fut donnée. Je
+marchais avec orgueil au milieu des hommes; je promenais sur eux un
+regard dominateur. L'air que je respirais était à lui seul une
+jouissance. Je m'élançais au devant de la nature, pour la remercier du
+bienfait inespéré, du bienfait immense qu'elle avait daigné m'accorder.
+
+
+
+
+CHAPITRE IV.
+
+
+Charme de l'amour! qui pourrait vous peindre? Cette persuasion que nous
+avons trouvé l'être que la nature avait destiné pour nous, ce jour subit
+répandu sur la vie, et qui nous semble en expliquer le mystère, cette
+valeur inconnue attachée aux moindres circonstances, ces heures rapides,
+dont tous les détails échappent au souvenir par leur douceur même, et
+qui ne laissent dans notre âme qu'une longue trace de bonheur, cette
+gaîté folâtre qui se mêle quelquefois sans cause à un attendrissement
+habituel, tant de plaisir dans la présence, et dans l'absence tant
+d'espoir, ce détachement de tous les soins vulgaires, cette supériorité
+sur tout ce qui nous entoure, cette certitude que désormais le monde ne
+peut nous atteindre où nous vivons, cette intelligence mutuelle qui
+devine chaque pensée et qui répond à chaque émotion, charme de l'amour,
+qui vous éprouva ne saurait vous décrire!
+
+M. de P*** fut obligé, pour des affaires pressantes, de s'absenter
+pendant six semaines. Je passai ce temps chez Ellénore presque sans
+interruption. Son attachement semblait s'être accru du sacrifice qu'elle
+m'avait fait. Elle ne me laissait jamais la quitter sans essayer de me
+retenir. Lorsque je sortais, elle me demandait quand je reviendrais.
+Deux heures de séparation lui étaient insupportables. Elle fixait avec
+une précision inquiète l'instant de mon retour. J'y souscrivais avec
+joie, j'étais reconnaissant, j'étais heureux du sentiment qu'elle me
+témoignait. Mais cependant les intérêts de la vie commune ne se laissent
+pas plier arbitrairement à tous nos désirs. Il m'était quelquefois
+incommode d'avoir tous mes pas marqués d'avance, et tous mes moments
+ainsi comptés. J'étais forcé de précipiter toutes mes démarches, de
+rompre avec la plupart de mes relations. Je ne savais que répondre à mes
+connaissances lorsqu'on me proposait quelque partie que, dans une
+situation naturelle, je n'aurais point eu de motif pour refuser. Je ne
+regrettais point auprès d'Ellénore ces plaisirs de la vie sociale, pour
+lesquels je n'avais jamais eu beaucoup d'intérêt, mais j'aurais voulu
+qu'elle me permît d'y renoncer plus librement. J'aurais éprouvé plus de
+douceur à retourner auprès d'elle de ma propre volonté, sans me dire que
+l'heure était arrivée, qu'elle m'attendait avec anxiété, et sans que
+l'idée de sa peine vînt se mêler à celle du bonheur que j'allais goûter
+en la retrouvant. Ellénore était sans doute un vif plaisir dans mon
+existence, mais elle n'était plus un but: elle était devenue un lien. Je
+craignais d'ailleurs de la compromettre. Ma présence continuelle devait
+étonner ses gens, ses enfants, qui pouvaient m'observer. Je tremblais de
+l'idée de déranger son existence. Je sentais que nous ne pouvions être
+unis pour toujours, et que c'était un devoir sacré pour moi de respecter
+son repos: je lui donnais donc des conseils de prudence, tout en
+l'assurant de mon amour. Mais plus je lui donnais des conseils de ce
+genre, moins elle était disposée à m'écouter. En même temps je craignais
+horriblement de l'affliger. Dès que je voyais sur son visage une
+expression de douleur, sa volonté devenait la mienne: je n'étais à mon
+aise que lorsqu'elle était contente de moi. Lorsqu'en insistant sur la
+nécessité de m'éloigner pour quelques instants, j'étais parvenu à la
+quitter, l'image de la peine que je lui avais causée me suivait partout.
+Il me prenait une fièvre de remords qui redoublait à chaque minute, et
+qui enfin devenait irrésistible; je volais vers elle, je me faisais une
+fête de la consoler, de l'apaiser. Mais à mesure que je m'approchais de
+sa demeure, un sentiment d'humeur contre cet empire bizarre se mêlait à
+mes autres sentiments. Ellénore elle-même était violente. Elle
+éprouvait, je le crois, pour moi ce qu'elle n'avait éprouvé pour
+personne. Dans ses relations précédentes, son coeur avait été froissé par
+une dépendance pénible; elle était avec moi dans une parfaite aisance,
+parce que nous étions dans une parfaite égalité; elle s'était relevée à
+ses propres yeux, par un amour pur de tout calcul, de tout intérêt: elle
+savait que j'étais bien sûr qu'elle ne m'aimait que pour moi-même. Mais
+il résultait de son abandon complet avec moi qu'elle ne me déguisait
+aucun de ses mouvements; et lorsque je rentrais dans sa chambre,
+impatienté d'y rentrer plus tôt que je ne l'aurais voulu, je la trouvais
+triste ou irritée. J'avais souffert deux heures loin d'elle de l'idée
+qu'elle souffrait loin de moi: je souffrais deux heures près d'elle
+avant de pouvoir l'apaiser.
+
+Cependant je n'étais pas malheureux; je me disais qu'il était doux
+d'être aimé, même avec exigence; je sentais que je lui faisais du bien:
+son bonheur m'était nécessaire, et je me savais nécessaire à son
+bonheur.
+
+D'ailleurs, l'idée confuse que, par la seule nature des choses, cette
+liaison ne pouvait durer, idée triste sous bien des rapports, servait
+néanmoins à me calmer dans mes accès de fatigue ou d'impatience. Les
+liens d'Ellénore avec le comte de P***, la disproportion de nos âges, la
+différence de nos situations, mon départ que déjà diverses circonstances
+avaient retardé, mais dont l'époque était prochaine, toutes ces
+considérations m'engageaient à donner et à recevoir encore le plus de
+bonheur qu'il était possible: je me croyais sûr des années, je ne
+disputais pas les jours.
+
+Le comte de P*** revint. Il ne tarda pas à soupçonner mes relations avec
+Ellénore; il me reçut chaque jour d'un air plus froid et plus sombre. Je
+parlai vivement à Ellénore des dangers qu'elle courait; je la suppliai
+de permettre que j'interrompisse pour quelques jours mes visites; je lui
+représentai l'intérêt de sa réputation, de sa fortune, de ses enfants.
+Elle m'écouta longtemps en silence: elle était pâle comme la mort. De
+manière ou d'autre, me dit-elle enfin, vous partirez bientôt; ne
+devançons pas ce moment; ne vous mettez pas en peine de moi. Gagnons des
+jours, gagnons des heures: des jours, des heures, c'est tout ce qu'il me
+faut. Je ne sais quel pressentiment me dit, Adolphe, que je mourrai dans
+vos bras.
+
+Nous continuâmes donc à vivre comme auparavant, moi toujours inquiet,
+Ellénore toujours triste, le comte de P*** taciturne et soucieux. Enfin
+la lettre que j'attendais arriva: mon père m'ordonnait de me rendre
+auprès de lui. Je portai cette lettre à Ellénore. Déjà! me dit-elle
+après l'avoir lue; je ne croyais pas que ce fût sitôt. Puis, fondant en
+larmes, elle me prit la main et elle me dit: Adolphe, vous voyez que je
+ne puis vivre sans vous; je ne sais ce qui arrivera de mon avenir, mais
+je vous conjure de ne pas partir encore: trouvez des prétextes pour
+rester. Demandez à votre père de vous laisser prolonger votre séjour
+encore six mois. Six mois, est-ce donc si long? Je voulus combattre sa
+résolution; mais elle pleurait si amèrement, et elle était si
+tremblante, ses traits portaient l'empreinte d'une souffrance si
+déchirante, que je ne pus continuer. Je me jetai à ses pieds, je la
+serrai dans mes bras, je l'assurai de mon amour, et je sortis pour aller
+écrire à mon père. J'écrivis en effet avec le mouvement que la douleur
+d'Ellénore m'avait inspiré. J'alléguai mille causes de retard; je fis
+ressortir l'utilité de continuer à D*** quelques cours que je n'avais pu
+suivre à Gottingue; et lorsque j'envoyai ma lettre à la poste, c'était
+avec ardeur que je désirais obtenir le consentement que je demandais.
+
+Je retournai le soir chez Ellénore. Elle était assise sur un sofa; le
+comte de P*** était près de la cheminée, et assez loin d'elle; les deux
+enfants étaient au fond de la chambre, ne jouant pas, et portant sur
+leurs visages cet étonnement de l'enfance lorsqu'elle remarque une
+agitation dont elle ne soupçonne pas la cause. J'instruisis Ellénore par
+un geste que j'avais fait ce qu'elle voulait. Un rayon de joie brilla
+dans ses yeux, mais ne tarda pas à disparaître. Nous ne disions rien. Le
+silence devenait embarrassant pour tous trois. On m'assure, Monsieur, me
+dit enfin le comte, que vous êtes prêt à partir. Je lui répondis que je
+l'ignorais. Il me semble, répliqua-t-il, qu'à votre âge on ne doit pas
+tarder à entrer dans une carrière: au reste, ajouta-t-il en regardant
+Ellénore, tout le monde peut-être ne pense pas ici comme moi.
+
+La réponse de mon père ne se fit pas attendre. Je tremblais, en ouvrant
+sa lettre, de la douleur qu'un refus causerait à Ellénore. Il me
+semblait même que j'aurais partagé cette douleur avec une égale
+amertume; mais en lisant le consentement qu'il m'accordait, tous les
+inconvénients d'une prolongation de séjour se présentèrent tout à coup à
+mon esprit. Encore six mois de gêne et de contrainte! m'écriai-je; six
+mois pendant lesquels j'offense un homme qui m'avait témoigné de
+l'amitié, j'expose une femme qui m'aime; je cours le risque de lui ravir
+la seule situation où elle puisse vivre tranquille et considérée; je
+trompe mon père; et pourquoi? Pour ne pas braver un instant une douleur
+qui, tôt ou tard, est inévitable! Ne l'éprouvons-nous pas chaque jour en
+détail et goutte à goutte, cette douleur? Je ne fais que du mal à
+Ellénore; mon sentiment, tel qu'il est, ne peut la satisfaire. Je me
+sacrifie pour elle sans fruit pour son bonheur; et moi, je vis ici sans
+utilité, sans indépendance, n'ayant pas un instant de libre, ne pouvant
+respirer une heure en paix. J'entrai chez Ellénore tout occupé de ces
+réflexions. Je la trouvai seule. Je reste encore six mois, lui
+dis-je.--Vous m'annoncez cette nouvelle bien sèchement.--C'est que je
+crains beaucoup, je l'avoue, les conséquences de ce retard pour l'un et
+pour l'autre.--Il me semble que, pour vous du moins, elles ne sauraient
+être bien fâcheuses.--Vous savez fort bien, Ellénore, que ce n'est
+jamais de moi que je m'occupe le plus.--Ce n'est guère non plus du
+bonheur des autres.--La conversation avait pris une direction orageuse.
+Ellénore était blessée de mes regrets dans une circonstance où elle
+croyait que je devais partager sa joie: je l'étais du triomphe qu'elle
+avait remporté sur mes résolutions précédentes. La scène devint
+violente. Nous éclatâmes en reproches mutuels. Ellénore m'accusa de
+l'avoir trompée, de n'avoir eu pour elle qu'un goût passager; d'avoir
+aliéné d'elle l'affection du comte; de l'avoir remise, aux yeux du
+public, dans la situation équivoque dont elle avait cherché toute sa vie
+à sortir. Je m'irritai de voir qu'elle tournât contre moi ce que je
+n'avais fait que par obéissance pour elle et par crainte de l'affliger.
+Je me plaignis de ma vive contrainte, de ma jeunesse consumée dans
+l'inaction, du despotisme qu'elle exerçait sur toutes mes démarches. En
+parlant ainsi, je vis son visage couvert tout à coup de pleurs: je
+m'arrêtai, je revins sur mes pas, je désavouai, j'expliquai. Nous nous
+embrassâmes: mais un premier coup était porté, une première barrière
+était franchie. Nous avions prononcé tous deux des mots irréparables;
+nous pouvions nous taire, mais non les oublier. Il y a des choses qu'on
+est longtemps sans se dire, mais quand une fois elles sont dites, on ne
+cesse jamais de les répéter.
+
+Nous vécûmes ainsi quatre mois dans des rapports forcés, quelquefois
+doux, jamais complétement libres, y rencontrant encore du plaisir, mais
+n'y trouvant plus de charme. Ellénore, cependant, ne se détachait pas de
+moi. Après nos querelles les plus vives, elle était aussi empressée à me
+revoir, elle fixait aussi soigneusement l'heure de nos entrevues que si
+notre union eût été la plus paisible et la plus tendre. J'ai souvent
+pensé que ma conduite même contribuait à entretenir Ellénore dans cette
+disposition. Si je l'avais aimée comme elle m'aimait, elle aurait eu
+plus de calme; elle aurait réfléchi de son côté sur les dangers qu'elle
+bravait. Mais toute prudence lui était odieuse, parce que la prudence
+venait de moi; elle ne calculait point ses sacrifices, parce qu'elle
+était tout occupée à me les faire accepter; elle n'avait pas le temps de
+se refroidir à mon égard, parce que tout son temps et toutes ses forces
+étaient employés à me conserver. L'époque fixée de nouveau pour mon
+départ approchait; et j'éprouvais, en y pensant, un mélange de plaisir
+et de regret: semblable à ce que ressent un homme qui doit acheter une
+guérison certaine par une opération douloureuse.
+
+Un matin, Ellénore m'écrivit de passer chez elle à l'instant. Le comte,
+me dit-elle, me défend de vous recevoir: je ne veux point obéir à cet
+ordre tyrannique. J'ai suivi cet homme dans la proscription, j'ai sauvé
+sa fortune; je l'ai servi dans tous ses intérêts. Il peut se passer de
+moi maintenant: moi, je ne puis me passer de vous. On devine facilement
+quelles furent mes instances pour la détourner d'un projet que je ne
+concevais pas. Je lui parlai de l'opinion du public. Cette opinion, me
+répondit-elle, n'a jamais été juste pour moi. J'ai rempli pendant dix
+ans mes devoirs mieux qu'aucune femme, et cette opinion ne m'en a pas
+moins repoussée du rang que je méritais. Je lui rappelai ses
+enfants.--Mes enfants sont ceux de M. de P***. Il les a reconnus: il en
+aura soin. Ils seront trop heureux d'oublier une mère dont ils n'ont à
+partager que la honte.--Je redoublai mes prières. Écoutez, me dit-elle:
+si je romps avec le comte, refuserez-vous de me voir? Le refuserez-vous?
+reprit-elle en saisissant mon bras avec une violence qui me fit frémir.
+Non, assurément, lui répondis-je; et plus vous serez malheureuse, plus
+je vous serai dévoué. Mais considérez...--Tout est considéré,
+interrompit-elle. Il va rentrer, retirez-vous maintenant; ne revenez
+plus ici.
+
+Je passai le reste de la journée dans une angoisse inexprimable. Deux
+jours s'écoulèrent sans que j'entendisse parler d'Ellénore. Je souffrais
+d'ignorer son sort; je souffrais même de ne pas la voir, et j'étais
+étonné de la peine que cette privation me causait. Je désirais cependant
+qu'elle eût renoncé à la résolution que je craignais tant pour elle, et
+je commençais à m'en flatter, lorsqu'une femme me remit un billet par
+lequel Ellénore me priait d'aller la voir dans telle rue, dans telle
+maison, au troisième étage. J'y courus, espérant encore que, ne pouvant
+me recevoir chez M. de P***, elle avait voulu m'entretenir ailleurs une
+dernière fois. Je la trouvai faisant les apprêts d'un établissement
+durable. Elle vint à moi, d'un air à la fois content et timide,
+cherchant à lire dans mes yeux mon impression. Tout est rompu, me
+dit-elle, je suis parfaitement libre. J'ai de ma fortune particulière
+soixante-quinze louis de rente; c'est assez pour moi. Vous restez encore
+ici six semaines. Quand vous partirez, je pourrai peut-être me
+rapprocher de vous; vous reviendrez peut-être me voir. Et, comme si elle
+eût redouté une réponse, elle entra dans une foule de détails relatifs à
+ses projets. Elle chercha de mille manières à me persuader qu'elle
+serait heureuse; qu'elle ne m'avait rien sacrifié; que le parti qu'elle
+avait pris lui convenait, indépendamment de moi. Il était visible
+qu'elle se faisait un grand effort, et qu'elle ne croyait qu'à moitié ce
+qu'elle me disait. Elle s'étourdissait de ses paroles, de peur
+d'entendre les miennes; elle prolongeait son discours avec activité pour
+retarder le moment où mes objections la replongeraient dans le
+désespoir. Je ne pus trouver dans mon coeur de lui en faire aucune.
+J'acceptai son sacrifice, je l'en remerciai; je lui dis que j'en étais
+heureux; je lui dis bien plus encore: je l'assurai que j'avais toujours
+désiré qu'une détermination irréparable me fît un devoir de ne jamais la
+quitter; j'attribuai mes indécisions à un sentiment de délicatesse qui
+me défendait de consentir à ce qui bouleversait sa situation. Je n'eus,
+en un mot, d'autre pensée que de chasser loin d'elle toute peine, toute
+crainte, tout regret, toute incertitude sur mon sentiment. Pendant que
+je lui parlais, je n'envisageais rien au delà de ce but, et j'étais
+sincère dans mes promesses.
+
+
+
+
+CHAPITRE V.
+
+La séparation d'Ellénore et du comte de P*** produisit dans le public un
+effet qu'il n'était pas difficile de prévoir. Ellénore perdit en un
+instant le fruit de dix années de dévoûment et de constance: on la
+confondit avec toutes les femmes de sa classe qui se livrent sans
+scrupule à mille inclinations successives. L'abandon de ses enfants la
+fit regarder comme une mère dénaturée, et les femmes d'une réputation
+irréprochable répétèrent avec satisfaction que l'oubli de la vertu la
+plus essentielle à leur sexe s'étendait bientôt sur toutes les autres.
+En même temps on la plaignit, pour ne pas perdre le plaisir de me
+blâmer. On vit dans ma conduite celle d'un séducteur, d'un ingrat qui
+avait violé l'hospitalité, et sacrifié, pour contenter une fantaisie
+momentanée, le repos de deux personnes, dont il aurait dû respecter
+l'une et ménager l'autre. Quelques amis de mon père m'adressèrent des
+représentations sérieuses; d'autres, moins libres avec moi, me firent
+sentir leur désapprobation par des insinuations détournées. Les jeunes
+gens, au contraire, se montrèrent enchantés de l'adresse avec laquelle
+j'avais supplanté le comte; et, par mille plaisanteries que je voulais
+en vain réprimer, ils me félicitèrent de ma conquête, et me promirent de
+m'imiter. Je ne saurais peindre ce que j'eus à souffrir et de cette
+censure sévère et de ces honteux éloges. Je suis convaincu que si
+j'avais eu de l'amour pour Ellénore, j'aurais ramené l'opinion sur elle
+et sur moi. Telle est la force d'un sentiment vrai, que, lorsqu'il
+parle, les interprétations fausses et les convenances factices se
+taisent. Mais je n'étais qu'un homme faible, reconnaissant et dominé; je
+n'étais soutenu par aucune impulsion qui partît du coeur. Je m'exprimais
+donc avec embarras; je tâchais de finir la conversation; et si elle se
+prolongeait, je la terminais par quelques mots âpres, qui annonçaient
+aux autres que j'étais prêt à leur chercher querelle. En effet, j'aurais
+beaucoup mieux aimé me battre avec eux que leur répondre.
+
+Ellénore ne tarda pas à s'apercevoir que l'opinion s'élevait contre
+elle. Deux parentes de M. de P***, qu'il avait forcées par son ascendant
+à se lier avec elle, mirent le plus grand éclat dans leur rupture;
+heureuses de se livrer à leur malveillance, longtemps contenue à l'abri
+des principes austères de la morale. Les hommes continuèrent à voir
+Ellénore; mais il s'introduisit dans leur ton quelque chose d'une
+familiarité qui annonçait qu'elle n'était plus appuyée par un protecteur
+puissant, ni justifiée par une union presque consacrée. Les uns venaient
+chez elle parce que, disaient-ils, ils l'avaient connue de tout temps;
+les autres, parce qu'elle était belle encore, et que sa légèreté récente
+leur avait rendu des prétentions qu'ils ne cherchaient pas à lui
+déguiser. Chacun motivait sa liaison avec elle; c'est-à-dire que chacun
+pensait que cette liaison avait besoin d'excuse. Ainsi la malheureuse
+Ellénore se voyait tombée pour jamais dans l'état dont, toute sa vie,
+elle avait voulu sortir. Tout contribuait à froisser son âme et à
+blesser sa fierté. Elle envisageait l'abandon des uns comme une preuve
+de mépris, l'assiduité des autres comme l'indice de quelque espérance
+insultante. Elle souffrait de la solitude, elle rougissait de la
+société. Ah! sans doute, j'aurais dû la consoler; j'aurais dû la serrer
+contre mon coeur, lui dire: Vivons l'un pour l'autre, oublions des hommes
+qui nous méconnaissent, soyons heureux de notre seule estime et de notre
+seul amour: je l'essayais aussi; mais que peut, pour ranimer un
+sentiment qui s'éteint, une résolution prise par devoir?
+
+Ellénore et moi nous dissimulions l'un avec l'autre. Elle n'osait me
+confier des peines, résultat d'un sacrifice qu'elle savait bien que je
+ne lui avais pas demandé. J'avais accepté ce sacrifice: je n'osais me
+plaindre d'un malheur que j'avais prévu, et que je n'avais pas eu la
+force de prévenir. Nous nous taisions donc sur la pensée unique qui nous
+occupait constamment. Nous nous prodiguions des caresses, nous parlions
+d'amour; mais nous parlions d'amour de peur de nous parler d'autre
+chose.
+
+Dès qu'il existe un secret entre deux coeurs qui s'aiment, dès que l'un
+d'eux a pu se résoudre à cacher à l'autre une seule idée, le charme est
+rompu, le bonheur est détruit. L'emportement, l'injustice, la
+distraction même, se réparent; mais la dissimulation jette dans l'amour
+un élément étranger qui le dénature et le flétrit à ses propres yeux.
+
+Par une inconséquence bizarre, tandis que je repoussais avec
+l'indignation la plus violente la moindre insinuation contre Ellénore,
+je contribuais moi-même à lui faire tort dans mes conversations
+générales. Je m'étais soumis à ses volontés, mais j'avais pris en
+horreur l'empire des femmes. Je ne cessais de déclamer contre leur
+faiblesse, leur exigence, le despotisme de leur douleur. J'affichais les
+principes les plus durs; et ce même homme qui ne résistait pas à une
+larme, qui cédait à la tristesse muette, qui était poursuivi dans
+l'absence par l'image de la souffrance qu'il avait causée, se montrait,
+dans tous ses discours, méprisant et impitoyable. Tous mes éloges
+directs en faveur d'Ellénore ne détruisaient pas l'impression que
+produisaient des propos semblables. On me haïssait, on la plaignait,
+mais on ne l'estimait pas. On s'en prenait à elle de n'avoir pas inspiré
+à son amant plus de considération pour son sexe et plus de respect pour
+les liens du coeur.
+
+Un homme qui venait habituellement chez Ellénore, et qui, depuis sa
+rupture avec le comte de P***, lui avait témoigné la passion la plus
+vive, l'ayant forcée, par ses persécutions indiscrètes, à ne plus le
+recevoir, se permit contre elle des railleries outrageantes qu'il me
+parut impossible de souffrir. Nous nous battîmes; je le blessai
+dangereusement, je fus blessé moi-même. Je ne puis décrire le mélange de
+trouble, de terreur, de reconnaissance et d'amour, qui se peignit sur
+les traits d'Ellénore lorsqu'elle me revit après cet événement. Elle
+s'établit chez moi, malgré mes prières; elle ne me quitta pas un seul
+instant jusqu'à ma convalescence. Elle me lisait pendant le jour, elle
+me veillait durant la plus grande partie des nuits; elle observait mes
+moindres mouvements, elle prévenait chacun de mes désirs; son ingénieuse
+bonté multipliait ses facultés et doublait ses forces. Elle m'assurait
+sans cesse qu'elle ne m'aurait pas survécu: j'étais pénétré d'affection,
+j'étais déchiré de remords. J'aurais voulu trouver en moi de quoi
+récompenser un attachement si constant et si tendre; j'appelais à mon
+aide les souvenirs, l'imagination, la raison même, le sentiment du
+devoir: efforts inutiles! la difficulté de la situation, la certitude
+d'un avenir qui devait nous séparer, peut-être je ne sais quelle révolte
+contre un lien qu'il m'était impossible de briser, me dévoraient
+intérieurement. Je me reprochais l'ingratitude que je m'efforçais de lui
+cacher. Je m'affligeais quand elle paraissait douter d'un amour qui lui
+était si nécessaire; je ne m'affligeais pas moins quand elle semblait y
+croire. Je la sentais meilleure que moi; je me méprisais d'être indigne
+d'elle. C'est un affreux malheur de n'être pas aimé quand on aime; mais
+c'en est un bien grand d'être aimé avec passion quand on n'aime plus.
+Cette vie que je venais d'exposer pour Ellénore, je l'aurais mille fois
+donnée pour qu'elle fût heureuse sans moi.
+
+Les six mois que m'avait accordés mon père étaient expirés; il fallut
+songer à partir. Ellénore ne s'opposa point à mon départ, elle n'essaya
+pas même de le retarder; mais elle me fit promettre que, deux mois
+après, je reviendrais près d'elle, ou que je lui permettrais de me
+rejoindre: je le lui jurai solennellement. Quel engagement n'aurais-je
+pas pris dans un moment où je la voyais lutter contre elle-même et
+contenir sa douleur? Elle aurait pu exiger de moi de ne pas la quitter;
+je savais au fond de mon âme que ses larmes n'auraient pas été
+désobéies. J'étais reconnaissant de ce qu'elle n'exerçait pas sa
+puissance; il me semblait que je l'en aimais mieux. Moi-même,
+d'ailleurs, je ne me séparais pas sans un vif regret d'un être qui
+m'était si uniquement dévoué. Il y a dans les liaisons qui se prolongent
+quelque chose de si profond! Elles deviennent à notre insu une partie si
+intime de notre existence! Nous formons de loin, avec calme, la
+résolution de les rompre; nous croyons attendre avec impatience l'époque
+de l'exécuter: mais quand ce moment arrive, il nous remplit de terreur;
+et telle est la bizarrerie de notre coeur misérable, que nous quittons
+avec un déchirement horrible ceux près de qui nous demeurions sans
+plaisir.
+
+Pendant mon absence, j'écrivis régulièrement à Ellénore. J'étais partagé
+entre la crainte que mes lettres ne lui fissent de la peine, et le désir
+de ne lui peindre que le sentiment que j'éprouvais. J'aurais voulu
+qu'elle me devinât, mais qu'elle me devinât sans s'affliger; je me
+félicitais quand j'avais pu substituer les mots d'affection, d'amitié,
+de dévoûment, à celui d'amour; mais soudain je me représentais la pauvre
+Ellénore triste et isolée, n'ayant que mes lettres pour consolation; et,
+à la fin de deux pages froides et compassées, j'ajoutais rapidement
+quelques phrases ardentes ou tendres, propres à la tromper de nouveau.
+De la sorte, sans en dire jamais assez pour la satisfaire, j'en disais
+toujours assez pour l'abuser. Etrange espèce de fausseté, dont le succès
+même se tournait contre moi, prolongeait mon angoisse, et m'était
+insupportable!
+
+Je comptais avec inquiétude les jours, les heures qui s'écoulaient; je
+ralentissais de mes voeux la marche du temps; je tremblais en voyant se
+rapprocher l'époque d'exécuter ma promesse. Je n'imaginais aucun moyen
+de partir. Je n'en découvrais aucun pour qu'Ellénore pût s'établir dans
+la même ville que moi. Peut-être, car il faut être sincère, peut-être je
+ne le désirais pas. Je comparais ma vie indépendante et tranquille à la
+vie de précipitation, de trouble et de tourment à laquelle sa passion me
+condamnait. Je me trouvais si bien d'être libre, d'aller, de venir, de
+sortir, de rentrer, sans que personne s'en occupât! je me reposais, pour
+ainsi dire, dans l'indifférence des autres, de la fatigue de son amour.
+
+Je n'osais cependant laisser soupçonner à Ellénore que j'aurais voulu
+renoncer à nos projets. Elle avait compris par mes lettres qu'il me
+serait difficile de quitter mon père; elle m'écrivit qu'elle commençait
+en conséquence les préparatifs de son départ. Je fus longtemps sans
+combattre sa résolution; je ne lui répondais rien de précis à ce sujet.
+Je lui marquais vaguement que je serais toujours charmé de la savoir,
+puis j'ajoutais, de la rendre heureuse: tristes équivoques, langage
+embarrassé, que je gémissais de voir si obscur, et que je tremblais de
+rendre plus clair! Je me déterminai enfin à lui parler avec franchise;
+je me dis que je le devais; je soulevai ma conscience contre ma
+faiblesse; je me fortifiai de l'idée de son repos contre l'image de sa
+douleur. Je me promenais à grands pas dans ma chambre, récitant tout
+haut ce que je me proposais de lui dire. Mais à peine eus-je tracé
+quelques lignes, que ma disposition changea; je n'envisageai plus mes
+paroles d'après le sens qu'elles devaient contenir, mais d'après l'effet
+qu'elles ne pouvaient manquer de produire; et une puissance surnaturelle
+dirigeant, comme malgré moi, ma main dominée, je me bornai à lui
+conseiller un retard de quelques mois. Je n'avais pas dit ce que je
+pensais. Ma lettre ne portait aucun caractère de sincérité. Les
+raisonnements que j'alléguais étaient faibles, parce qu'ils n'étaient
+pas les véritables.
+
+La réponse d'Ellénore fut impétueuse; elle était indignée de mon désir
+de ne pas la voir. Que me demandait-elle? De vivre inconnue auprès de
+moi. Que pouvais-je redouter de sa présence dans une retraite ignorée,
+au milieu d'une grande ville où personne ne la connaissait? Elle m'avait
+tout sacrifié, fortune, enfants, réputation; elle n'exigeait d'autre
+prix de ses sacrifices que de m'attendre comme une humble esclave, de
+passer chaque jour avec moi quelques minutes, de jouir des moments que
+je pourrais lui donner. Elle s'était résignée à deux mois d'absence, non
+que cette absence lui parût nécessaire, mais parce que je semblais le
+souhaiter; et lorsqu'elle était parvenue, en entassant péniblement les
+jours sur les jours, au terme que j'avais fixé moi-même, je lui
+proposais de recommencer ce long supplice! Elle pouvait s'être trompée,
+elle pouvait avoir donné sa vie à un homme dur et aride; j'étais le
+maître de mes actions; mais je n'étais pas le maître de la forcer à
+souffrir, délaissée par celui pour lequel elle avait tout immolé.
+
+Ellénore suivit de près cette lettre; elle m'informa de son arrivée. Je
+me rendis chez elle avec la ferme résolution de lui témoigner beaucoup
+de joie; j'étais impatient de rassurer son coeur et de lui procurer,
+momentanément au moins, du bonheur ou du calme. Mais elle avait été
+blessée; elle m'examinait avec défiance: elle démêla bientôt mes
+efforts; elle irrita ma fierté par ses reproches; elle outragea mon
+caractère. Elle me peignit si misérable dans ma faiblesse, qu'elle me
+révolta contre elle encore plus que contre moi. Une fureur insensée
+s'empara de nous: tout ménagement fut abjuré, toute délicatesse oubliée.
+On eût dit que nous étions poussés l'un contre l'autre par des furies.
+Tout ce que la haine la plus implacable avait inventé contre nous, nous
+nous l'appliquions mutuellement; et ces deux êtres malheureux, qui seuls
+se connaissaient sur la terre, qui seuls pouvaient se rendre justice, se
+comprendre et se consoler, semblaient deux ennemis irréconciliables,
+acharnés à se déchirer.
+
+Nous nous quittâmes après une scène de trois heures; et, pour la
+première fois de la vie, nous nous quittâmes sans explication, sans
+réparation. À peine fus-je éloigné d'Ellénore qu'une douleur profonde
+remplaça ma colère. Je me trouvai dans une espèce de stupeur, tout
+étourdi de ce qui s'était passé. Je me répétais mes paroles avec
+étonnement; je ne concevais pas ma conduite; je cherchais en moi-même ce
+qui avait pu m'égarer.
+
+Il était fort tard; je n'osai retourner chez Ellénore. Je me promis de
+la voir le lendemain de bonne heure, et je rentrai chez mon père. Il y
+avait beaucoup de monde; il me fut facile, dans une assemblée nombreuse,
+de me tenir à l'écart et de déguiser mon trouble. Lorsque nous fûmes
+seuls, il me dit: On m'assure que l'ancienne maîtresse du comte de P***
+est dans cette ville. Je vous ai toujours laissé une grande liberté, et
+je n'ai jamais rien voulu savoir sur vos liaisons; mais il ne vous
+convient pas, à votre âge, d'avoir une maîtresse avouée; et je vous
+avertis que j'ai pris des mesures pour qu'elle s'éloigne d'ici. En
+achevant ces mots, il me quitta. Je le suivis jusque dans sa chambre; il
+me fit signe de me retirer. Mon père, lui dis-je, Dieu m'est témoin que
+je voudrais qu'elle fût heureuse, et que je consentirais à ce prix à ne
+jamais la revoir; mais prenez garde à ce que vous ferez; en croyant me
+séparer d'elle, vous pourriez bien m'y rattacher à jamais.
+
+Je fis aussitôt venir chez moi un valet de chambre qui m'avait
+accompagné dans mes voyages, et qui connaissait mes liaisons avec
+Ellénore. Je le chargeai de découvrir à l'instant même, s'il était
+possible, quelles étaient les mesures dont mon père m'avait parlé. Il
+revint au bout de deux heures. Le secrétaire de mon père lui avait
+confié, sous le sceau du secret, qu'Ellénore devait recevoir le
+lendemain l'ordre de partir. Ellénore chassée! m'écriai-je, chassée avec
+opprobre! elle qui n'est venue ici que pour moi, elle dont j'ai déchiré
+le coeur, elle dont j'ai sans pitié vu couler les larmes! Où donc
+reposerait-elle sa tête, l'infortunée, errante et seule dans un monde
+dont je lui ai ravi l'estime? À qui dirait-elle sa douleur? Ma
+résolution fut bientôt prise. Je gagnai l'homme qui me servait; je lui
+prodiguai l'or et les promesses. Je commandai une chaise de poste pour
+six heures du matin à la porte de ville. Je formais mille projets pour
+mon éternelle réunion avec Ellénore: je l'aimais plus que je ne l'avais
+jamais aimée; tout mon coeur était revenu à elle; j'étais fier de la
+protéger. J'étais avide de la tenir dans mes bras; l'amour était rentré
+tout entier dans mon âme; j'éprouvais une fièvre de tête, de coeur, de
+sens, qui bouleversait mon existence. Si, dans ce moment, Ellénore eût
+voulu se détacher de moi, je serais mort à ses pieds pour la retenir.
+
+Le jour parut; je courus chez Ellénore. Elle était couchée, ayant passé
+la nuit à pleurer; ses yeux étaient encore humides, et ses cheveux
+étaient épars; elle me vit entrer avec surprise. Viens, lui dis-je,
+partons. Elle voulut répondre. Partons, repris-je. As-tu sur la terre un
+autre protecteur, un autre ami que moi? mes bras ne sont-ils pas ton
+unique asile? Elle résistait. J'ai des raisons importantes, ajoutai-je,
+et qui me sont personnelles. Au nom du ciel, suis-moi. Je l'entraînai.
+Pendant la route, je l'accablais de caresses, je la pressais sur mon
+coeur, je ne répondais à ses questions que par mes embrassements. Je lui
+dis enfin qu'ayant aperçu dans mon père l'intention de nous séparer,
+j'avais senti que je ne pouvais être heureux sans elle; que je voulais
+lui consacrer ma vie et nous unir par tous les genres de liens. Sa
+reconnaissance fut d'abord extrême; mais elle démêla bientôt des
+contradictions dans mon récit. À force d'instances, elle m'arracha la
+vérité; sa joie disparut, sa figure se couvrit d'un sombre nuage.
+Adolphe, me dit-elle, vous vous trompez sur vous-même; vous êtes
+généreux, vous vous dévouez à moi parce que je suis persécutée; vous
+croyez avoir de l'amour, et vous n'avez que de la pitié. Pourquoi
+prononça-t-elle ces mots funestes? pourquoi me révéla-t-elle un secret
+que je voulais ignorer? Je m'efforçai de la rassurer, j'y parvins
+peut-être; mais la vérité avait traversé mon âme: le mouvement était
+détruit; j'étais déterminé dans mon sacrifice, mais je n'en étais pas
+plus heureux; et déjà il y avait en moi une pensée que de nouveau
+j'étais réduit à cacher.
+
+
+
+
+CHAPITRE VI.
+
+
+Quand nous fûmes arrivés sur les frontières, j'écrivis à mon père. Ma
+lettre fut respectueuse, mais il y avait un fond d'amertume. Je lui
+savais mauvais gré d'avoir resserré mes liens en prétendant les rompre.
+Je lui annonçais que je ne quitterais Ellénore que lorsque,
+convenablement fixée, elle n'aurait plus besoin de moi. Je le suppliais
+de ne pas me forcer, en s'acharnant sur elle, à lui rester toujours
+attaché. J'attendis sa réponse pour prendre une détermination sur notre
+établissement. «Vous avez vingt-quatre ans, me répondit-il: je
+n'exercerai pas contre vous une autorité qui touche à son terme, et dont
+je n'ai jamais fait usage; je cacherai même, autant que je pourrai,
+votre étrange démarche; je répandrai le bruit que vous êtes parti par
+mes ordres et pour mes affaires. Je subviendrai libéralement à vos
+dépenses. Vous sentirez vous-même bientôt que la vie que vous menez
+n'est pas celle qui vous convenait. Votre naissance, vos talents, votre
+fortune, vous assignaient dans le monde une autre place que celle de
+compagnon d'une femme sans patrie et sans aveu. Votre lettre me prouve
+déjà que vous n'êtes pas content de vous. Songez que l'on ne gagne rien
+à prolonger une situation dont on rougit. Vous consumez inutilement les
+plus belles années de votre jeunesse, et cette perte est irréparable.»
+
+La lettre de mon père me perça de mille coups de poignard. Je m'étais
+dit cent fois ce qu'il me disait; j'avais eu cent fois honte de ma vie
+s'écoulant dans l'obscurité et dans l'inaction. J'aurais mieux aimé des
+reproches, des menaces; j'aurais mis quelque gloire à résister, et
+j'aurais senti la nécessité de rassembler mes forces pour défendre
+Ellénore des périls qui l'auraient assaillie. Mais il n'y avait point de
+périls: on me laissait parfaitement libre; et cette liberté ne me
+servait qu'à porter plus impatiemment le joug que j'avais l'air de
+choisir.
+
+Nous nous fixâmes à Caden, petite ville de la Bohême. Je me répétai que,
+puisque j'avais pris la responsabilité du sort d'Ellénore, il ne fallait
+pas la faire souffrir. Je parvins à me contraindre; je renfermai dans
+mon sein jusqu'aux moindres signes de mécontentement, et toutes les
+ressources de mon esprit furent employées à me créer une gaîté factice
+qui pût voiler ma profonde tristesse. Ce travail eut sur moi-même un
+effet inespéré. Nous sommes des créatures tellement mobiles, que les
+sentiments que nous feignons, nous finissons par les éprouver. Les
+chagrins que je cachais, je les oubliais en partie. Mes plaisanteries
+perpétuelles dissipaient ma propre mélancolie; et les assurances de
+tendresse dont j'entretenais Ellénore répandaient dans mon coeur une
+émotion douce qui ressemblait presque à l'amour.
+
+De temps en temps des souvenirs importuns venaient m'assiéger. Je me
+livrais, quand j'étais seul, à des accès d'inquiétude; je formais mille
+plans bizarres pour m'élancer tout à coup hors de la sphère dans
+laquelle j'étais déplacé. Mais je repoussais ces impressions comme de
+mauvais rêves. Ellénore paraissait heureuse; pouvais-je troubler son
+bonheur? Près de cinq mois se passèrent de la sorte.
+
+Un jour, je vis Ellénore agitée et cherchant à me taire une idée qui
+l'occupait. Après de longues sollicitations, elle me fit promettre que
+je ne combattrais point la résolution qu'elle avait prise, et m'avoua
+que M. de P*** lui avait écrit: son procès était gagné; il se rappelait
+avec reconnaissance les services qu'elle lui avait rendus, et leur
+liaison de dix années. Il lui offrait la moitié de sa fortune, non pour
+se réunir à elle, ce qui n'était plus possible, mais à condition qu'elle
+quitterait l'homme ingrat et perfide qui les avait séparés. J'ai
+répondu, me dit-elle, et vous devinez bien que j'ai refusé. Je ne le
+devinais que trop. J'étais touché, mais au désespoir du nouveau
+sacrifice que me faisait Ellénore. Je n'osais toutefois lui rien
+objecter: mes tentatives en ce sens avaient toujours été tellement
+infructueuses! Je m'éloignai pour réfléchir au parti que j'avais à
+prendre. Il m'était clair que nos liens devaient se rompre. Ils étaient
+douloureux pour moi, ils lui devenaient nuisibles; j'étais le seul
+obstacle à ce qu'elle retrouvât un état convenable, et la considération
+qui, dans le monde, suit tôt ou tard l'opulence; j'étais la seule
+barrière entre elle et ses enfants: je n'avais plus d'excuse à mes
+propres yeux. Lui céder dans cette circonstance n'était plus de la
+générosité, mais une coupable faiblesse. J'avais promis à mon père de
+redevenir libre aussitôt que je ne serais plus nécessaire à Ellénore. Il
+était temps enfin d'entrer dans une carrière, de commencer une vie
+active, d'acquérir quelques titres à l'estime des hommes, de faire un
+noble usage de mes facultés. Je retournai chez Ellénore, me croyant
+inébranlable dans le dessein de la forcer à ne pas rejeter les offres du
+comte de P***, et pour lui déclarer, s'il le fallait, que je n'avais
+plus d'amour pour elle. Chère amie, lui dis-je, on lutte quelque temps
+contre sa destinée, mais on finit toujours par céder. Les lois de la
+société sont plus fortes que les volontés des hommes; les sentiments les
+plus impérieux se brisent contre la fatalité des circonstances. En vain
+l'on s'obstine à ne consulter que son coeur; on est condamné tôt ou tard
+à écouter la raison. Je ne puis vous retenir plus longtemps dans une
+position également indigne de vous et de moi; je ne le puis ni pour vous
+ni pour moi-même. À mesure que je parlais sans regarder Ellénore, je
+sentais mes idées devenir plus vagues et ma résolution faiblir. Je
+voulus ressaisir mes forces, et je continuai d'une voix précipitée: Je
+serai toujours votre ami; j'aurai toujours pour vous l'affection la plus
+profonde. Les deux années de notre liaison ne s'effaceront pas de ma
+mémoire; elles seront à jamais l'époque la plus belle de ma vie. Mais
+l'amour, ce transport des sens, cette ivresse involontaire, cet oubli de
+tous les intérêts, de tous les devoirs, Ellénore, je ne l'ai plus.
+J'attendis longtemps sa réponse sans lever les yeux sur elle. Lorsque
+enfin je la regardai, elle était immobile; elle contemplait tous les
+objets comme si elle n'en eût reconnu aucun. Je pris sa main; je la
+trouvai froide. Elle me repoussa. Que me voulez-vous? me dit-elle; ne
+suis-je pas seule, seule dans l'univers, seule sans un être qui
+m'entende? Qu'avez-vous encore à me dire? ne m'avez-vous pas tout dit?
+tout n'est-il pas fini, fini sans retour? Laissez-moi, quittez-moi;
+n'est-ce pas là ce que vous désirez? Elle voulut s'éloigner, elle
+chancela; j'essayai de la retenir, elle tomba sans connaissance à mes
+pieds; je la relevai, je l'embrassai, je rappelai ses sens. Ellénore,
+m'écriai-je, revenez à vous, revenez à moi; je vous aime d'amour, de
+l'amour le plus tendre. Je vous avais trompée pour que vous fussiez plus
+libre dans votre choix.--Crédulités du coeur, vous êtes inexplicables!
+Ces simples paroles, démenties par tant de paroles précédentes,
+rendirent Ellénore à la vie et à la confiance; elle me les fit répéter
+plusieurs fois: elle semblait respirer avec avidité. Elle me crut: elle
+s'enivra de son amour, qu'elle prenait pour le nôtre; elle confirma sa
+réponse au comte de P***, et je me vis plus engagé que jamais.
+
+Trois mois après, une nouvelle possibilité de changement s'annonça dans
+la situation d'Ellénore. Une de ces vicissitudes communes dans les
+républiques que des factions agitent rappela son père en Pologne, et le
+rétablit dans ses biens. Quoiqu'il ne connût qu'à peine sa fille, que sa
+mère avait emmenée en France à l'âge de trois ans, il désira la fixer
+auprès de lui. Le bruit des aventures d'Ellénore ne lui était parvenu
+que vaguement en Russie, où, pendant son exil, il avait toujours habité.
+Ellénore était son enfant unique: il avait peur de l'isolement, il
+voulait être soigné; il ne chercha qu'à découvrir la demeure de sa
+fille, et, dès qu'il l'eut apprise, il l'invita vivement à venir le
+rejoindre. Elle ne pouvait avoir d'attachement réel pour un père qu'elle
+ne se souvenait pas d'avoir vu. Elle sentait néanmoins qu'il était de
+son devoir d'obéir; elle assurait de la sorte à ses enfants une grande
+fortune, et remontait elle-même au rang que lui avaient ravi ses
+malheurs et sa conduite; mais elle me déclara positivement qu'elle
+n'irait en Pologne que si je l'accompagnais. Je ne suis plus, me
+dit-elle, dans l'âge où l'âme s'ouvre à des impressions nouvelles. Mon
+père est un inconnu pour moi. Si je reste ici, d'autres l'entoureront
+avec empressement: il en sera tout aussi heureux. Mes enfants auront la
+fortune de M. de P***. Je sais bien que je serai généralement blâmée; je
+passerai pour une fille ingrate et pour une mère peu sensible: mais j'ai
+trop souffert; je ne suis plus assez jeune pour que l'opinion du monde
+ait une grande puissance sur moi. S'il y a dans ma résolution quelque
+chose de dur, c'est à vous, Adolphe, que vous devez vous en prendre. Si
+je pouvais me faire illusion sur vous, je consentirais peut-être à une
+absence, dont l'amertume serait diminuée par la perspective d'une
+réunion douce et durable; mais vous ne demanderiez pas mieux que de me
+supposer à deux cents lieues de vous, contente et tranquille, au sein de
+ma famille et de l'opulence. Vous m'écririez là-dessus des lettres
+raisonnables que je vois d'avance: elles déchireraient mon coeur; je ne
+veux pas m'y exposer. Je n'ai pas la consolation de me dire que, par le
+sacrifice de toute ma vie, je sois parvenue à vous inspirer le sentiment
+que je méritais; mais enfin vous l'avez accepté ce sacrifice. Je souffre
+déjà suffisamment par l'aridité de vos manières et la sécheresse de nos
+rapports; je subis ces souffrances que vous m'infligez; je ne veux pas
+en braver de volontaires.
+
+Il y avait dans la voix et dans le ton d'Ellénore je ne sais quoi d'âpre
+et de violent qui annonçait plutôt une détermination ferme qu'une
+émotion profonde ou touchante. Depuis quelque temps elle s'irritait
+d'avance lorsqu'elle me demandait quelque chose, comme si je le lui
+avais déjà refusé. Elle disposait de mes actions, mais elle savait que
+mon jugement les démentait. Elle aurait voulu pénétrer dans le
+sanctuaire intime de ma pensée, pour y briser une opposition sourde qui
+la révoltait contre moi. Je lui parlai de ma situation, du voeu de mon
+père, de mon propre désir; je priai, je m'emportai. Ellénore fut
+inébranlable. Je voulus réveiller sa générosité, comme si l'amour
+n'était pas de tous les sentiments le plus égoïste, et, par conséquent,
+lorsqu'il est blessé, le moins généreux. Je tâchai, par un effort
+bizarre, de l'attendrir sur le malheur que j'éprouvais en restant près
+d'elle; je ne parvins qu'à l'exaspérer. Je lui promis d'aller la voir en
+Pologne; mais elle ne vit dans mes promesses, sans épanchement et sans
+abandon, que l'impatience de la quitter.
+
+La première année de notre séjour à Caden avait atteint son terme, sans
+que rien changeât dans notre situation. Quand Ellénore me trouvait
+sombre ou abattu, elle s'affligeait d'abord, se blessait ensuite, et
+m'arrachait par ses reproches l'aveu de la fatigue que j'aurais voulu
+déguiser. De mon côté, quand Ellénore paraissait contente, je m'irritais
+de la voir jouir d'une situation qui me coûtait mon bonheur, et je la
+troublais dans cette courte jouissance par des insinuations qui
+l'éclairaient sur ce que j'éprouvais intérieurement. Nous nous
+attaquions donc tour à tour par des phrases indirectes, pour reculer
+ensuite dans des protestations générales et de vagues justifications, et
+pour regagner le silence. Car nous savions si bien mutuellement tout ce
+que nous allions nous dire, que nous nous taisions pour ne pas
+l'entendre. Quelquefois l'un de nous était prêt à céder, mais nous
+manquions le moment favorable pour nous rapprocher. Nos coeurs défiants
+et blessés ne se rencontraient plus.
+
+Je me demandais souvent pourquoi je restais dans un état si pénible: je
+me répondais que, si je m'éloignais d'Ellénore, elle me suivrait, et que
+j'aurais provoqué un nouveau sacrifice. Je me dis enfin qu'il fallait la
+satisfaire une dernière fois, et qu'elle ne pourrait plus rien exiger
+quand je l'aurais replacée au milieu de sa famille. J'allais lui
+proposer de la suivre en Pologne, quand elle reçut la nouvelle que son
+père était mort subitement. Il l'avait instituée son unique héritière,
+mais son testament était contredit par des lettres postérieures, que des
+parents éloignés menaçaient de faire valoir. Ellénore, malgré le peu de
+relations qui subsistaient entre elle et son père, fut douloureusement
+affectée de cette mort: elle se reprocha de l'avoir abandonné. Bientôt
+elle m'accusa de sa faute. Vous m'avez fait manquer, me dit-elle, à un
+devoir sacré. Maintenant il ne s'agit que de ma fortune: je vous
+l'immolerai plus facilement encore. Mais, certes, je n'irai pas seule
+dans un pays où je n'ai que des ennemis à rencontrer. Je n'ai voulu, lui
+répondis-je, vous faire manquer à aucun devoir; j'aurais désiré, je
+l'avoue, que vous daignassiez réfléchir que moi aussi je trouvais
+pénible de manquer aux miens; je n'ai pu obtenir de vous cette justice.
+Je me rends, Ellénore; votre intérêt l'emporte sur toute autre
+considération. Nous partirons ensemble quand vous le voudrez.
+
+Nous nous mîmes effectivement en route. Les distractions du voyage, la
+nouveauté des objets, les efforts que nous faisions sur nous-mêmes,
+ramenaient de temps en temps entre nous quelques restes d'intimité. La
+longue habitude que nous avions l'un de l'autre, les circonstances
+variées que nous avions parcourues ensemble, avaient attaché à chaque
+parole, presque à chaque geste, des souvenirs qui nous replaçaient tout
+à coup dans le passé, et nous remplissaient d'un attendrissement
+involontaire, comme les éclairs traversent la nuit sans la dissiper.
+Nous vivions, pour ainsi dire, d'une espèce de mémoire du coeur, assez
+puissante pour que l'idée de nous séparer nous fût douloureuse, trop
+faible pour que nous trouvassions du bonheur à être unis. Je me livrais
+à ces émotions, pour me reposer de ma contrainte habituelle. J'aurais
+voulu donner à Ellénore des témoignages de tendresse qui la
+contentassent; je reprenais quelquefois avec elle le langage de l'amour;
+mais ces émotions et ce langage ressemblaient à ces feuilles pâles et
+décolorées qui, par un reste de végétation funèbre, croissent
+languissamment sur les branches d'un arbre déraciné.
+
+
+
+
+CHAPITRE VII.
+
+
+Ellénore obtint, dès son arrivée, d'être rétablie dans la jouissance des
+biens qu'on lui disputait, en s'engageant à n'en pas disposer que son
+procès ne fût décidé. Elle s'établit dans une des possessions de son
+père. Le mien, qui n'abordait jamais avec moi dans ses lettres aucune
+question directement, se contenta de les remplir d'insinuations contre
+mon voyage. «Vous m'aviez mandé, me disait-il, que vous ne partiriez
+pas. Vous m'aviez développé longuement toutes les raisons que vous aviez
+de ne pas partir; j'étais, en conséquence, bien convaincu que vous
+partiriez. Je ne puis que vous plaindre de ce qu'avec votre esprit
+d'indépendance, vous faites toujours ce que vous ne voulez pas. Je ne
+juge point, au reste, d'une situation qui ne m'est qu'imparfaitement
+connue. Jusqu'à présent vous m'aviez paru le protecteur d'Ellénore, et,
+sous ce rapport, il y avait dans vos procédés quelque chose de noble,
+qui relevait votre caractère, quel que fût l'objet auquel vous vous
+attachiez. Aujourd'hui vos relations ne sont plus les mêmes; ce n'est
+plus vous qui la protégez, c'est elle qui vous protége; vous vivez chez
+elle, vous êtes un étranger qu'elle introduit dans sa famille. Je ne
+prononce point sur une position que vous choisissez; mais comme elle
+peut avoir ses inconvénients, je voudrais les diminuer autant qu'il est
+en moi. J'écris au baron de T***, notre ministre dans le pays où vous
+êtes, pour vous recommander à lui: j'ignore s'il vous conviendra de
+faire usage de cette recommandation; n'y voyez au moins qu'une preuve de
+mon zèle, et nullement une atteinte à l'indépendance que vous avez
+toujours su défendre avec succès contre votre père.»
+
+J'étouffai les réflexions que ce style faisait naître en moi. La terre
+que j'habitais avec Ellénore était située à peu de distance de Varsovie;
+je me rendis dans cette ville, chez le baron de T***. Il me reçut avec
+amitié, me demanda les causes de mon séjour en Pologne, me questionna
+sur mes projets; je ne savais trop que lui répondre. Après quelques
+minutes d'une conversation embarrassée: Je vais, me dit-il, vous parler
+avec franchise. Je connais les motifs qui vous ont amené dans ce pays,
+votre père me les a mandés; je vous dirai même que je les comprends: il
+n'y a pas d'homme qui ne se soit, une fois dans sa vie, trouvé tiraillé
+par le désir de rompre une liaison inconvenable et la crainte d'affliger
+une femme qu'il avait aimée. L'inexpérience de la jeunesse fait que l'on
+s'exagère beaucoup les difficultés d'une position pareille; on se plaît
+à croire à la vérité de toutes ces démonstrations de douleur, qui
+remplacent, dans un sexe faible et emporté, tous les moyens de la force
+et tous ceux de la raison. Le coeur en souffre, mais l'amour-propre s'en
+applaudit; et tel homme qui pense de bonne foi s'immoler au désespoir
+qu'il a causé, ne se sacrifie dans le fait qu'aux illusions de sa propre
+vanité. Il n'y a pas une de ces femmes passionnées, dont le monde est
+plein, qui n'ait protesté qu'on la ferait mourir en l'abandonnant; il
+n'y en a pas une qui ne soit encore envie, et qui ne soit consolée. Je
+voulus l'interrompre. Pardon, me dit-il, mon jeune ami, si je m'exprime
+avec trop peu de ménagement; mais le bien qu'on m'a dit de vous, les
+talents que vous annoncez, la carrière que vous devriez suivre, tout me
+fait une loi de ne rien vous déguiser. Je lis dans votre âme, malgré
+vous et mieux que vous; vous n'êtes plus amoureux de la femme qui vous
+domine et qui vous traîne après elle; si vous l'aimiez encore, vous ne
+seriez pas venu chez moi. Vous saviez que votre père m'avait écrit; il
+vous était aisé de prévoir ce que j'avais à vous dire: vous n'avez pas
+été fâché d'entendre de ma bouche des raisonnements que vous vous
+répétez sans cesse à vous-même, et toujours inutilement. La réputation
+d'Ellénore est loin d'être intacte. Terminons, je vous prie,
+répondis-je, une conversation inutile. Des circonstances malheureuses
+ont pu disposer des premières années d'Ellénore; on peut la juger
+défavorablement sur des apparences mensongères: mais je la connais
+depuis trois ans, et il n'existe pas sur la terre une âme plus élevée,
+un caractère plus noble, un coeur plus pur et plus généreux. Comme vous
+voudrez, répliqua-t-il; mais ce sont des nuances que l'opinion
+n'approfondit pas. Les faits sont positifs, ils sont publics; en
+m'empêchant de les rappeler, pensez-vous les détruire? Écoutez,
+poursuivit-il: il faut dans ce monde savoir ce qu'on veut. Vous
+n'épouserez pas Ellénore?--Non sans doute, m'écriai-je; elle-même ne l'a
+jamais désiré.--Que voulez-vous donc faire? Elle a dix ans de plus que
+vous, vous en avez vingt-six; vous la soignerez dix ans encore, elle
+sera vieille; vous serez parvenu au milieu de votre vie, sans avoir rien
+commencé, rien achevé qui vous satisfasse. L'ennui s'emparera de vous,
+l'humeur s'emparera d'elle; elle vous sera chaque jour moins agréable,
+vous lui serez chaque jour plus nécessaire; et le résultat d'une
+naissance illustre, d'une fortune brillante, d'un esprit distingué, sera
+de végéter dans un coin de la Pologne, oublié de vos amis, perdu pour la
+gloire, et tourmenté par une femme qui ne sera, quoi que vous fassiez,
+jamais contente de vous. Je n'ajoute qu'un mot, et nous ne reviendrons
+plus sur un sujet qui vous embarrasse. Toutes les routes vous sont
+ouvertes, les lettres, les armes, l'administration; vous pouvez aspirer
+aux plus illustres alliances; vous êtes fait pour aller à tout: mais
+souvenez-vous bien qu'il y a entre vous et tous les genres de succès un
+obstacle insurmontable, et que cet obstacle est Ellénore.--J'ai cru vous
+devoir, monsieur, lui répondis-je, de vous écouter en silence; mais je
+me dois aussi de vous déclarer que vous ne m'avez point ébranlé.
+Personne que moi, je le répète, ne peut juger Ellénore; personne
+n'apprécie assez la vérité de ses sentiments et la profondeur de ses
+impressions. Tant qu'elle aura besoin de moi, je resterai près d'elle.
+Aucun succès ne me consolerait de la laisser malheureuse; et dussé-je
+borner ma carrière à lui servir d'appui, à la soutenir dans ses peines,
+à l'entourer de mon affection contre l'injustice d'une opinion qui la
+méconnaît, je croirais encore n'avoir pas employé ma vie inutilement.
+
+Je sortis en achevant ces paroles: mais qui m'expliquera par quelle
+mobilité le sentiment qui me les dictait s'éteignit avant même que
+j'eusse fini de les prononcer? Je voulus, en retournant à pied, retarder
+le moment de revoir cette Ellénore que je venais de défendre; je
+traversai précipitamment la ville: il me tardait de me trouver seul.
+
+Arrivé au milieu de la campagne, je ralentis ma marche, et mille pensées
+m'assaillirent. Ces mots funestes: «Entre tous les genres de succès et
+vous il existe un obstacle insurmontable, et cet obstacle c'est
+Ellénore,» retentissaient autour de moi. Je jetais un long et triste
+regard sur le temps qui venait de s'écouler sans retour; je me rappelais
+les espérances de ma jeunesse, la confiance avec laquelle je croyais
+autrefois commander à l'avenir, les éloges accordés à mes premiers
+essais, l'aurore de réputation que j'avais vue briller et disparaître.
+Je me répétais les noms de plusieurs de mes compagnons d'étude, que
+j'avais traités avec un dédain superbe, et qui, par le seul effet d'un
+travail opiniâtre et d'une vie régulière, m'avaient laissé loin derrière
+eux dans la route de la fortune, de la considération et de la gloire:
+j'étais oppressé de mon inaction. Comme les avares se représentent dans
+les trésors qu'ils entassent tous les biens que ces trésors pourraient
+acheter, j'apercevais dans Ellénore la privation de tous les succès
+auxquels j'aurais pu prétendre. Ce n'était pas une carrière seule que je
+regrettais: comme je n'avais essayé d'aucune, je les regrettais toutes.
+N'ayant jamais employé mes forces, je les imaginais sans bornes, et je
+les maudissais; j'aurais voulu que la nature m'eût créé faible et
+médiocre, pour me préserver au moins du remords de me dégrader
+volontairement. Toute louange, toute approbation pour mon esprit ou mes
+connaissances, me semblaient un reproche insupportable: je croyais
+entendre admirer les bras vigoureux d'un athlète chargé de fers au fond
+d'un cachot. Si je voulais ressaisir mon courage, me dire que l'époque
+de l'activité n'était pas encore passée, l'image d'Ellénore s'élevait
+devant moi comme un fantôme, et me repoussait dans le néant; je
+ressentais contre elle des accès de fureur, et, par un mélange bizarre,
+cette fureur ne diminuait en rien la terreur que m'inspirait l'idée de
+l'affliger.
+
+Mon âme, fatiguée de ces sentiments amers, chercha tout à coup un refuge
+dans des sentiments contraires. Quelques mots, prononcés au hasard par
+le baron de T*** sur la possibilité d'une alliance douce et paisible, me
+servirent à me créer l'idéal d'une compagne. Je réfléchis au repos, à la
+considération, à l'indépendance même que m'offrirait un sort pareil; car
+les liens que je traînais depuis si longtemps me rendaient plus
+dépendant mille fois que n'aurait pu le faire une union inconnue et
+constatée. J'imaginais la joie de mon père; j'éprouvais un désir
+impatient de reprendre dans ma patrie et dans la société de mes égaux la
+place qui m'était due; je me représentais opposant une conduite austère
+et irréprochable à tous les jugements qu'une malignité froide et frivole
+avait prononcés contre moi, à tous les reproches dont m'accablait
+Ellénore.
+
+Elle m'accuse sans cesse, disais-je, d'être dur, d'être ingrat, d'être
+sans pitié. Ah! si le ciel m'eût accordé une femme que les convenances
+sociales me permissent d'avouer, que mon père ne rougît pas d'accepter
+pour fille, j'aurais été mille fois heureux de la rendre heureuse. Cette
+sensibilité que l'on méconnaît parce qu'elle est souffrante et froissée,
+cette sensibilité dont on exige impérieusement des témoignages que mon
+coeur refuse à l'emportement et à la menace, qu'il me serait doux de m'y
+livrer avec l'être chéri compagnon d'une vie régulière et respectée! Que
+n'ai-je pas fait pour Ellénore? Pour elle j'ai quitté mon pays et ma
+famille; j'ai pour elle affligé le coeur d'un vieux père qui gémit encore
+loin de moi; pour elle j'habite ces lieux où ma jeunesse s'enfuit
+solitaire, sans gloire, sans honneur et sans plaisir: tant de sacrifices
+faits sans devoir et sans amour ne prouvent-ils pas ce que l'amour et le
+devoir me rendraient capable de faire? Si je crains tellement la douleur
+d'une femme qui ne me domine que par sa douleur, avec quel soin
+j'écarterais toute affliction, toute peine, de celle à qui je pourrais
+hautement me vouer sans remords et sans réserve! Combien alors on me
+verrait différent de ce que je suis! comme cette amertume dont on me
+fait un crime, parce que la source en est inconnue, fuirait rapidement
+loin de moi! combien je serais reconnaissant pour le ciel et
+bienveillant pour les hommes!
+
+Je parlais ainsi; mes yeux se mouillaient de larmes; mille souvenirs
+rentraient comme par torrents dans mon âme; mes relations avec Ellénore
+m'avaient rendu tous ces souvenirs odieux. Tout ce qui me rappelait mon
+enfance, les lieux où s'étaient écoulées mes premières années, les
+compagnons de mes premiers jeux, les vieux parents qui m'avaient
+prodigué les premières marques d'intérêt, me blessait et me faisait mal;
+j'étais réduit à repousser, comme des pensées coupables, les images les
+plus attrayantes et les voeux les plus naturels. La compagne que mon
+imagination m'avait soudain créée s'alliait au contraire à toutes ces
+images et sanctionnait tous ces voeux; elle s'associait à tous mes
+devoirs, à tous mes plaisirs, à tous mes goûts; elle rattachait ma vie
+actuelle à cette époque de ma jeunesse où l'espérance ouvrait devant moi
+un si vaste avenir, époque dont Ellénore m'avait séparé comme par un
+abîme. Les plus petits détails, les plus petits objets se retraçaient à
+ma mémoire: je revoyais l'antique château que j'avais habité avec mon
+père, les bois qui l'entouraient, la rivière qui baignait le pied de ses
+murailles, les montagnes qui bordaient son horizon; toutes ces choses me
+paraissaient tellement présentes, pleines d'une telle vie, qu'elles me
+causaient un frémissement que j'avais peine à supporter; et mon
+imagination plaçait à côté d'elles une créature innocente et jeune qui
+les embellissait, qui les animait par l'espérance. J'errais plongé dans
+cette rêverie, toujours sans plan fixe, ne me disant point qu'il fallait
+rompre avec Ellénore, n'ayant de la réalité qu'une idée sourde et
+confuse, et dans l'état d'un homme accablé de peine, que le sommeil a
+consolé par un songe, et qui pressent que ce songe va finir. Je
+découvris tout à coup le château d'Ellénore, dont insensiblement je
+m'étais rapproché; je m'arrêtai; je pris une autre route: j'étais
+heureux de retarder le moment où j'allais entendre de nouveau sa voix.
+
+Le jour s'affaiblissait: le ciel était serein; la campagne devenait
+déserte; les travaux des hommes avaient cessé: ils abandonnaient la
+nature à elle-même. Mes pensées prirent graduellement une teinte plus
+grave et plus imposante. Les ombres de la nuit qui s'épaississaient à
+chaque instant, le vaste silence qui m'environnait et qui n'était
+interrompu que par des bruits rares et lointains, firent succéder à mon
+imagination un sentiment plus calme et plus solennel. Je promenais mes
+regards sur l'horizon grisâtre dont je n'apercevais plus les limites, et
+qui, par là même, me donnait en quelque sorte la sensation de
+l'immensité. Je n'avais rien éprouvé de pareil depuis longtemps: sans
+cesse absorbé dans des réflexions toujours personnelles, la vue toujours
+fixée sur ma situation, j'étais devenu étranger à toute idée générale;
+je ne m'occupais que d'Ellénore et de moi: d'Ellénore, qui ne
+m'inspirait qu'une pitié mêlée de fatigue; de moi, pour qui je n'avais
+plus aucune estime. Je m'étais rapetissé, pour ainsi dire, dans un
+nouveau genre d'égoïsme, dans un égoïsme sans courage, mécontent et
+humilié; je me sus bon gré de renaître à des pensées d'un autre ordre,
+et de me retrouver la faculté de m'oublier moi-même, pour me livrer à
+des méditations désintéressées; mon âme semblait se relever d'une
+dégradation longue et honteuse.
+
+La nuit presque entière s'écoula ainsi. Je marchais au hasard; je
+parcourus des champs, des bois, des hameaux où tout était immobile. De
+temps en temps j'apercevais dans quelque habitation éloignée une pâle
+lumière qui perçait l'obscurité. Là, me disais-je, là peut-être quelque
+infortuné s'agite sous la douleur, ou lutte contre la mort; contre la
+mort, mystère inexplicable, dont une expérience journalière paraît
+n'avoir pas encore convaincu les hommes; terme assuré qui ne nous
+console ni ne nous apaise, objet d'une insouciance habituelle et d'un
+effroi passager! Et moi aussi, poursuivais-je, je me livre à cette
+inconséquence insensée! Je me révolte contre la vie, comme si la vie ne
+devait pas finir! Je répands du malheur autour de moi, pour reconquérir
+quelques années misérables que le temps viendra bientôt m'arracher! Ah!
+renonçons à ces efforts inutiles; jouissons de voir ce temps s'écouler,
+mes jours se précipiter les uns sur les autres; demeurons immobile,
+spectateur indifférent d'une existence à demi passée; qu'on s'en empare,
+qu'on la déchire: on n'en prolongera pas la durée! vaut-il la peine de
+la disputer?
+
+L'idée de la mort a toujours eu sur moi beaucoup d'empire. Dans mes
+affections les plus vives, elle a toujours suffi pour me calmer
+aussitôt; elle produisit sur mon âme son effet accoutumé; ma disposition
+pour Ellénore devint moins amère. Toute mon irritation disparut; il ne
+me restait de l'impression de cette nuit de délire qu'un sentiment doux
+et presque tranquille: peut-être la lassitude physique que j'éprouvais
+contribuait-elle à cette tranquillité.
+
+Le jour allait renaître; je distinguais déjà les objets. Je reconnus que
+j'étais assez loin de la demeure d'Ellénore. Je me peignis son
+inquiétude, et je me pressais pour arriver près d'elle, autant que la
+fatigue pouvait me le permettre, lorsque je rencontrai un homme à cheval
+qu'elle avait envoyé pour me chercher. Il me raconta qu'elle était
+depuis douze heures dans les craintes les plus vives; qu'après être
+allée à Varsovie, et avoir parcouru les environs, elle était revenue
+chez elle dans un état inexprimable d'angoisse, et que de toutes parts
+les habitants du village étaient répandus dans la campagne pour me
+découvrir. Ce récit me remplit d'abord d'une impatience assez pénible.
+Je m'irritais de me voir soumis par Ellénore à une surveillance
+importune. En vain me répétais-je que son amour seul en était la cause:
+cet amour n'était-il pas aussi la cause de tout mon malheur? Cependant
+je parvins à vaincre ce sentiment que je me reprochais. Je la savais
+alarmée et souffrante. Je montai à cheval. Je franchis avec rapidité la
+distance qui nous séparait. Elle me reçut avec des transports de joie.
+Je fus ému de son émotion. Notre conversation fut courte, parce que
+bientôt elle songea que je devais avoir besoin de repos; et je la
+quittai, cette fois du moins, sans avoir rien dit qui pût affliger son
+coeur.
+
+
+
+
+CHAPITRE VIII.
+
+
+Le lendemain je me relevai poursuivi des mêmes idées qui m'avaient agité
+la veille. Mon agitation redoubla les jours suivants; Ellénore voulut
+inutilement en pénétrer la cause: je répondais par des monosyllabes
+contraints à ses questions impétueuses; je me raidissais contre son
+instance, sachant trop qu'à ma franchise succéderait sa douleur, et que
+sa douleur m'imposerait une dissimulation nouvelle.
+
+Inquiète et surprise, elle recourut à l'une de ses amies pour découvrir
+le secret qu'elle m'accusait de lui cacher; avide de se tromper
+elle-même, elle cherchait un fait où il n'y avait qu'un sentiment. Cette
+amie m'entretint de mon humeur bizarre, du soin que je mettais à
+repousser toute idée d'un lien durable, de mon inexplicable soif de
+rupture et d'isolement. Je l'écoutai longtemps en silence; je n'avais
+dit jusqu'à ce moment à personne que je n'aimais plus Ellénore; ma
+bouche répugnait à cet aveu, qui me semblait une perfidie. Je voulus
+pourtant me justifier; je racontai mon histoire avec ménagement, en
+donnant beaucoup d'éloges à Ellénore, en convenant des inconséquences de
+ma conduite, en les rejetant sur les difficultés de notre situation, et
+sans me permettre une parole qui prononçât clairement que la difficulté
+véritable était de ma part l'absence de l'amour. La femme qui m'écoutait
+fut émue de mon récit: elle vit de la générosité dans ce que j'appelais
+de la faiblesse, du malheur dans ce que je nommais de la dureté. Les
+mêmes explications qui mettaient en fureur Ellénore passionnée portaient
+la conviction dans l'esprit de son impartiale amie. On est si juste
+lorsque l'on est désintéressé! Qui que vous soyez, ne remettez jamais à
+un autre les intérêts de votre coeur; le coeur seul peut plaider sa cause:
+il sonde seul ses blessures, tout intermédiaire devient un juge; il
+analyse, il transige; il conçoit l'indifférence, il l'admet comme
+possible, il la reconnaît pour inévitable; par là même il l'excuse, et
+l'indifférence se trouve ainsi, à sa grande surprise, légitime à ses
+propres yeux. Les reproches d'Ellénore m'avaient persuadé que j'étais
+coupable; j'appris de celle qui croyait la défendre que je n'étais que
+malheureux. Je fus entraîné à l'aveu complet de mes sentiments: je
+convins que j'avais pour Ellénore du dévoûment, de la sympathie, de la
+pitié; mais j'ajoutai que l'amour n'entrait pour rien dans les devoirs
+que je m'imposais. Cette vérité, jusqu'alors renfermée dans mon coeur, et
+quelquefois seulement révélée à Ellénore au milieu du trouble et de la
+colère, prit à mes propres yeux plus de réalité et de force, par cela
+seul qu'un autre en était devenu dépositaire. C'est un grand pas, c'est
+un pas irréparable, lorsqu'on dévoile tout à coup aux yeux d'un tiers
+les replis cachés d'une relation intime; le jour qui pénètre dans ce
+sanctuaire constate et achève les destructions que la nuit enveloppait
+de ses ombres: ainsi les corps renfermés dans les tombeaux conservent
+souvent leur première forme, jusqu'à ce que l'air extérieur vienne les
+frapper et les réduire en poudre.
+
+L'amie d'Ellénore me quitta: j'ignore quel compte elle lui rendit de
+notre conversation, mais, en approchant du salon, j'entendis Ellénore
+qui parlait d'une voix très-animée; en m'apercevant elle se tut. Bientôt
+elle reproduisit, sous diverses formes, des idées générales, qui
+n'étaient que des attaques particulières. Rien n'est plus bizarre,
+disait-elle, que le zèle de certaines amitiés; il y a des gens qui
+s'empressent de se charger de vos intérêts pour mieux abandonner votre
+cause; ils appellent cela de l'attachement: j'aimerais mieux de la
+haine. Je compris facilement que l'amie d'Ellénore avait embrassé mon
+parti contre elle, et l'avait irritée en ne paraissant pas me juger
+assez coupable. Je me sentis assez d'intelligence avec un autre contre
+Ellénore: c'était entre nos coeurs une barrière de plus.
+
+Quelques jours après, Ellénore alla plus loin: elle était incapable de
+tout empire sur elle-même; dès qu'elle croyait avoir un sujet de
+plainte, elle marchait droit à l'explication, sans ménagement et sans
+calcul, et préférait le danger de rompre à la contrainte de dissimuler.
+Les deux amies se séparèrent à jamais brouillées.
+
+Pourquoi mêler des étrangers à nos discussions intimes? dis-je à
+Ellénore. Avons-nous besoin d'un tiers pour nous entendre? et si nous ne
+nous entendons plus, quel tiers pourrait y porter remède? Vous avez
+raison, me répondit-elle: mais c'est votre faute; autrefois je ne
+m'adressais à personne pour arriver jusqu'à votre coeur.
+
+Tout à coup Ellénore annonça le projet de changer son genre de vie. Je
+démêlai par ses discours qu'elle attribuait à la solitude dans laquelle
+nous vivions le mécontentement qui me dévorait: elle épuisait toutes les
+explications fausses avant de se résigner à la véritable. Nous passions
+tête à tête de monotones soirées entre le silence et l'humeur; la source
+des longs entretiens était tarie.
+
+Ellénore résolut d'attirer chez elle les familles nobles qui résidaient
+dans son voisinage ou à Varsovie. J'entrevis facilement les obstacles et
+les dangers de ses tentatives. Les parents qui lui disputaient son
+héritage avaient révélé ses erreurs passées, et répandu contre elle
+mille bruits calomnieux. Je frémis des humiliations qu'elle allait
+braver, et je tâchai de la dissuader de cette entreprise. Mes
+représentations furent inutiles; je blessai sa fierté par mes craintes,
+bien que je ne les exprimasse qu'avec ménagement. Elle supposa que
+j'étais embarrassé de nos liens, parce que son existence était
+équivoque; elle n'en fut que plus empressée à reconquérir une place
+honorable dans le monde: ses efforts obtinrent quelque succès. La
+fortune dont elle jouissait, sa beauté, que le temps n'avait encore que
+légèrement diminuée, le bruit même de ses aventures, tout en elle
+excitait la curiosité. Elle se vit entourée bientôt d'une société
+nombreuse; mais elle était poursuivie d'un sentiment secret d'embarras
+et d'inquiétude. J'étais mécontent de ma situation, elle s'imaginait que
+je l'étais de la sienne; elle s'agitait pour en sortir; son désir ardent
+ne lui permettait point de calcul, sa position fausse jetait de
+l'inégalité dans sa conduite et de la précipitation dans ses démarches.
+Elle avait l'esprit juste, mais peu étendu; la justesse de son esprit
+était dénaturée par l'emportement de son caractère, et son peu d'étendue
+l'empêchait d'apercevoir la ligne la plus habile, et de saisir des
+nuances délicates. Pour la première fois elle avait un but; et comme
+elle se précipitait vers ce but, elle le manquait. Que de dégoûts elle
+dévora sans me les communiquer! que de fois je rougis pour elle sans
+avoir la force de le lui dire! Tel est, parmi les hommes, le pouvoir de
+la réserve et de la mesure, que je l'avais vue plus respectée par les
+amis du comte de P*** comme sa maîtresse, qu'elle ne l'était par ses
+voisins comme héritière d'une grande fortune, au milieu de ses vassaux.
+Tour à tour haute et suppliante, tantôt prévenante, tantôt susceptible,
+il y avait dans ses actions et dans ses paroles je ne sais quelle fougue
+destructive de la considération, qui ne se compose que du calme.
+
+En relevant ainsi les défauts d'Ellénore, c'est moi que j'accuse et que
+je condamne. Un mot de moi l'aurait calmée: pourquoi n'ai-je pu
+prononcer ce mot?
+
+Nous vivions cependant plus doucement ensemble; la distraction nous
+soulageait de nos pensées habituelles. Nous n'étions seuls que par
+intervalles; et comme nous avions l'un dans l'autre une confiance sans
+bornes, excepté sur nos sentiments intimes, nous mettions les
+observations et les faits à la place de ces sentiments, et nos
+conversations avaient repris quelque charme. Mais bientôt ce nouveau
+genre de vie devint pour moi la source d'une nouvelle perplexité. Perdu
+dans la foule qui environnait Ellénore, je m'aperçus que j'étais l'objet
+de l'étonnement et du blâme. L'époque approchait où son procès devait
+être jugé: ses adversaires prétendaient qu'elle avait aliéné le coeur
+paternel par des égarements sans nombre; ma présence venait à l'appui de
+leurs assertions. Ses amis me reprochaient de lui faire tort. Ils
+excusaient sa passion pour moi, mais ils m'accusaient d'indélicatesse:
+j'abusais, disaient-ils, d'un sentiment que j'aurais dû modérer. Je
+savais seul qu'en l'abandonnant je l'entraînerais sur mes pas, et
+qu'elle négligerait pour me suivre tout le soin de sa fortune et tous
+les calculs de la prudence. Je ne pouvais rendre le public dépositaire
+de ce secret; je ne paraissais donc dans la maison d'Ellénore qu'un
+étranger nuisible au succès même des démarches qui allaient décider de
+son sort; et, par un étrange renversement de la vérité, tandis que
+j'étais la victime de ses volontés inébranlables, c'était elle que l'on
+plaignait comme victime de mon ascendant.
+
+Une nouvelle circonstance vint compliquer encore cette situation
+douloureuse.
+
+Une singulière révolution s'opéra tout à coup dans la conduite et dans
+les manières d'Ellénore: jusqu'à cette époque elle n'avait paru occupée
+que de moi; soudain je la vis recevoir et rechercher les hommages des
+hommes qui l'entouraient. Cette femme si réservée, si froide, si
+ombrageuse, semble subitement changer de caractère. Elle encourageait
+les sentiments et même les espérances d'une foule de jeunes gens, dont
+les uns étaient séduits par sa figure, et dont quelques autres, malgré
+ses erreurs passées, aspiraient sérieusement à sa main; elle leur
+accordait de longs tête-à-tête; elle avait avec eux ces formes
+douteuses, mais attrayantes, qui ne repoussent mollement que pour
+retenir, parce qu'elles annoncent plutôt l'indécision que
+l'indifférence, et des retards que des refus. J'ai su par elle dans la
+suite, et les faits me l'ont démontré, qu'elle agissait ainsi par un
+calcul faux et déplorable. Elle croyait ranimer mon amour en excitant ma
+jalousie; mais c'était agiter des cendres que rien ne pouvait
+réchauffer. Peut-être aussi se mêlait-il à ce calcul, sans qu'elle s'en
+rendît compte, quelque vanité de femme! Elle était blessée de ma
+froideur, elle voulait se prouver à elle-même qu'elle avait encore des
+moyens de plaire. Peut-être enfin, dans l'isolement où je laissais son
+coeur, trouvait-elle une sorte de consolation à s'entendre répéter des
+expressions d'amour que depuis longtemps je ne prononçais plus!
+
+Quoi qu'il en soit, je me trompai quelque temps sur ses motifs.
+J'entrevis l'aurore de ma liberté future; je m'en félicitai. Tremblant
+d'interrompre par quelque mouvement inconsidéré cette grande crise à
+laquelle j'attachais ma délivrance, je devins plus doux, je parus plus
+content. Ellénore prit ma douceur pour de la tendresse, mon espoir de la
+voir enfin heureuse sans moi pour le désir de la rendre heureuse. Elle
+s'applaudit de son stratagème. Quelquefois pourtant elle s'alarmait de
+ne me voir aucune inquiétude; elle me reprochait de ne mettre aucun
+obstacle à ces liaisons qui, en apparence, menaçaient de me l'enlever.
+Je repoussais ses accusations par des plaisanteries, mais je ne
+parvenais pas toujours à l'apaiser; son caractère se faisait jour à
+travers la dissimulation qu'elle s'était imposée. Les scènes
+recommençaient sur un autre terrain, mais non moins orageuses. Ellénore
+m'imputait ses propres torts; elle m'insinuait qu'un seul mot la
+ramènerait à moi tout entière; puis, offensée de mon silence, elle se
+précipitait de nouveau dans la coquetterie avec une espèce de fureur.
+
+C'est ici surtout, je le sens, que l'on m'accusera de faiblesse. Je
+voulais être libre, et je le pouvais avec l'approbation générale; je le
+devais peut-être: la conduite d'Ellénore m'y autorisait et semblait m'y
+contraindre. Mais ne savais-je pas que cette conduite était mon ouvrage?
+ne savais-je pas qu'Ellénore, au fond de son coeur, n'avait pas cessé de
+m'aimer? Pouvais-je la punir d'une imprudence que je lui faisais
+commettre, et, froidement hypocrite, chercher un prétexte dans ces
+imprudences pour l'abandonner sans pitié?
+
+Certes, je ne veux point m'excuser, je me condamne plus sévèrement qu'un
+autre peut-être ne le ferait à ma place; mais je puis au moins me rendre
+ici ce solennel témoignage, que je n'ai jamais agi par calcul, et que
+j'ai toujours été dirigé par des sentiments vrais et naturels. Comment
+se fait-il qu'avec ces sentiments je n'aie fait si longtemps que mon
+malheur et celui des autres?
+
+La société cependant m'observait avec surprise. Mon séjour chez Ellénore
+ne pouvait s'expliquer que par un extrême attachement pour elle, et mon
+indifférence sur les liens qu'elle semblait toujours prête à contracter
+démentait cet attachement. L'on attribua ma tolérance inexplicable à une
+légèreté de principes, à une insouciance pour la morale, qui
+annonçaient, disait-on, un homme profondément égoïste, et que le monde
+avait corrompu. Ces conjectures, d'autant plus propres à faire
+impression qu'elles étaient plus proportionnées aux âmes qui les
+concevaient, furent accueillies et répétées. Le bruit en parvint enfin
+jusqu'à moi; je fus indigné de cette découverte inattendue: pour prix de
+mes longs services, j'étais méconnu, calomnié; j'avais, pour une femme,
+oublié tous les intérêts et repoussé tous les plaisirs de la vie, et
+c'était moi que l'on condamnait.
+
+Je m'expliquai vivement avec Ellénore: un mot fit disparaître cette
+tourbe d'adorateurs qu'elle n'avait appelés que pour me faire craindre
+sa perte. Elle restreignit sa société à quelques femmes et à un petit
+nombre d'hommes âgés. Tout reprit autour de nous une apparence
+régulière; mais nous n'en fûmes que plus malheureux: Ellénore se croyait
+de nouveaux droits; je me sentais chargé de nouvelles chaînes.
+
+Je ne saurais peindre quelles amertumes et quelles fureurs résultèrent
+de nos rapports ainsi compliqués. Notre vie ne fut plus qu'un perpétuel
+orage; l'intimité perdit tous ses charmes, et l'amour toute sa douceur;
+il n'y eut plus même entre nous ces retours passagers qui semblent
+guérir pour quelques instants d'incurables blessures. La vérité se fit
+jour de toutes parts, et j'empruntai, pour me faire entendre, les
+expressions les plus dures et les plus impitoyables. Je ne m'arrêtais
+que lorsque je voyais Ellénore dans les larmes; et ses larmes mêmes
+n'étaient qu'une lave brûlante qui, tombant goutte à goutte sur mon
+coeur, m'arrachait des cris, sans pouvoir m'arracher un désaveu. Ce fut
+alors que, plus d'une fois, je la vis se lever pâle et prophétique:
+Adolphe, s'écriait-elle, vous ne savez pas le mal que vous faites; vous
+l'apprendrez un jour, vous l'apprendrez par moi, quand vous m'aurez
+précipitée dans la tombe.--Malheureux! lorsqu'elle parlait ainsi, que ne
+m'y suis-je jeté moi-même avant elle!
+
+
+
+
+CHAPITRE IX.
+
+
+Je n'étais pas retourné chez le baron de T*** depuis ma dernière visite.
+Un matin je reçus de lui le billet suivant:
+
+«Les conseils que je vous avais donnés ne méritaient pas une si longue
+absence. Quelque parti que vous preniez sur ce qui vous regarde, vous
+n'en êtes pas moins le fils de mon ami le plus cher, je n'en jouirai pas
+moins avec plaisir de votre société, et j'en aurais beaucoup à vous
+introduire dans un cercle dont j'ose vous promettre qu'il vous sera
+agréable de faire partie. Permettez-moi d'ajouter que, plus votre genre
+de vie, que je ne veux point désapprouver, a quelque chose de singulier,
+plus il vous importe de dissiper des préventions mal fondées sans doute,
+en vous montrant dans le monde.»
+
+Je fus reconnaissant de la bienveillance qu'un homme âgé me témoignait.
+Je me rendis chez lui; il ne fut pas question d'Ellénore. Le baron me
+retint à dîner: il n'y avait ce jour-là que quelques hommes assez
+spirituels et assez aimables. Je fus d'abord embarrassé, mais je fis
+effort sur moi-même; je me ranimai, je parlai; je déployai le plus qu'il
+me fut possible de l'esprit et des connaissances. Je m'aperçus que je
+réussissais à captiver l'approbation. Je retrouvai dans ce genre de
+succès une jouissance d'amour-propre dont j'avais été privé dès
+longtemps: cette jouissance me rendit la société du baron de T*** plus
+agréable.
+
+Mes visites chez lui se multiplièrent. Il me chargea de quelques travaux
+relatifs à sa mission, et qu'il croyait pouvoir me confier sans
+inconvénient. Ellénore fut d'abord surprise de cette révolution dans ma
+vie; mais je lui parlai de l'amitié du baron pour mon père, et du
+plaisir que je goûtais à consoler ce dernier de mon absence, en ayant
+l'air de m'occuper utilement. La pauvre Ellénore, je l'écris dans ce
+moment avec un sentiment de remords, éprouva plus de joie de ce que je
+paraissais plus tranquille, et se résigna, sans trop se plaindre, à
+passer souvent la plus grande partie de la journée séparée de moi. Le
+baron, de son côté, lorsqu'un peu de confiance se fut établie entre
+nous, me reparla d'Ellénore. Mon intention positive était toujours d'en
+dire du bien, mais, sans m'en apercevoir, je m'exprimais sur elle d'un
+ton plus leste et plus dégagé: tantôt j'indiquais, par des maximes
+générales, que je reconnaissais la nécessité de m'en détacher; tantôt la
+plaisanterie venait à mon secours; je parlais en riant des femmes et de
+la difficulté de rompre avec elles. Ces discours amusaient un vieux
+ministre dont l'âme était usée, et qui se rappelait vaguement que, dans
+sa jeunesse, il avait aussi été tourmenté par des intrigues d'amour. De
+la sorte, par cela seul que j'avais un sentiment caché, je trompais plus
+ou moins tout le monde: je trompais Ellénore, car je savais que le baron
+voulait m'éloigner d'elle, et je le lui taisais; je trompais M. de T***,
+car je lui laissais espérer que j'étais prêt à briser mes liens. Cette
+duplicité était fort éloignée de mon caractère naturel; mais l'homme se
+déprave dès qu'il a dans le coeur une seule pensée qu'il est constamment
+forcé de dissimuler.
+
+Jusqu'alors je n'avais fait connaissance, chez le baron de T***, qu'avec
+les hommes qui composaient sa société particulière. Un jour il me
+proposa de rester à une grande fête qu'il donnait pour la naissance de
+son maître. Vous y rencontrerez, me dit-il, les plus jolies femmes de
+Pologne: vous n'y trouverez pas, il est vrai, celle que vous aimez; j'en
+suis fâché, mais il y a des femmes que l'on ne voit que chez elles. Je
+fus péniblement affecté de cette phrase; je gardai le silence, mais je
+me reprochais intérieurement de ne pas défendre Ellénore, qui, si l'on
+m'eût attaqué en sa présence, m'aurait si vivement défendu.
+
+L'assemblée était nombreuse; on m'examinait avec attention. J'entendais
+répéter tout bas, autour de moi, le nom de mon père, celui d'Ellénore,
+celui du comte de P***. On se taisait à mon approche; on recommençait
+quand je m'éloignais. Il m'était démontré que l'on se racontait mon
+histoire, et chacun, sans doute, la racontait à sa manière. Ma situation
+était insupportable; mon front était couvert d'une sueur froide; tour à
+tour je rougissais et je pâlissais.
+
+Le baron s'aperçut de mon embarras. Il vint à moi, redoubla d'attentions
+et de prévenances, chercha toutes les occasions de me donner des éloges,
+et l'ascendant de sa considération força bientôt les autres à me
+témoigner les mêmes égards.
+
+Lorsque tout le monde se fut retiré: Je voudrais, me dit M. de T***,
+vous parler encore une fois à coeur ouvert. Pourquoi voulez-vous rester
+dans une situation dont vous souffrez? À qui faites-vous du bien?
+Croyez-vous que l'on ne sache pas ce qui se passe entre vous et
+Ellénore? Tout le monde est informé de votre aigreur et de votre
+mécontentement réciproque. Vous vous faites du tort par votre faiblesse,
+vous ne vous en faites pas moins par votre dureté; car, pour comble
+d'inconséquence, vous ne la rendez pas heureuse, cette femme qui vous
+rend si malheureux.
+
+J'étais encore froissé de la douleur que j'avais éprouvée. Le baron me
+montra plusieurs lettres de mon père. Elles annonçaient une affliction
+bien plus vive que je ne l'avais supposée. Je fus ébranlé. L'idée que je
+prolongeais les agitations d'Ellénore vint ajouter à mon irrésolution.
+Enfin, comme si tout s'était réuni contre elle, tandis que j'hésitais,
+elle-même, par sa véhémence, acheva de me décider. J'avais été absent
+tout le jour; le baron m'avait retenu chez lui après l'assemblée; la
+nuit s'avançait. On me remit, de la part d'Ellénore, une lettre en
+présence du baron de T***. Je vis dans les yeux de ce dernier une sorte
+de pitié de ma servitude. La lettre d'Ellénore était pleine d'amertume.
+Quoi! me dis-je, je ne puis passer un jour libre! je ne puis respirer
+une heure en paix! Elle me poursuit partout, comme un esclave qu'on doit
+ramener à ses pieds; et, d'autant plus violent que je me sentais plus
+faible: Oui, m'écriai-je, je le prends, l'engagement de rompre avec
+Ellénore, j'oserai le lui déclarer moi-même; vous pouvez d'avance en
+instruire mon père.
+
+En disant ces mots, je m'élançai loin du baron. J'étais oppressé des
+paroles que je venais de prononcer, et je ne croyais qu'à peine à la
+promesse que j'avais donnée.
+
+Ellénore m'attendait avec impatience. Par un hasard étrange, on lui
+avait parlé, pendant mon absence, pour la première fois, des efforts du
+baron de T*** pour me détacher d'elle. On lui avait rapporté les
+discours que j'avais tenus, les plaisanteries que j'avais faites. Ses
+soupçons étant éveillés, elle avait rassemblé dans son esprit plusieurs
+circonstances qui lui paraissaient les confirmer. Ma liaison subite avec
+un homme que je ne voyais jamais autrefois, l'intimité qui existait
+entre cet homme et mon père, lui semblaient des preuves irréfragables.
+Son inquiétude avait fait tant de progrès en peu d'heures, que je la
+trouvai pleinement convaincue de ce qu'elle nommait ma perfidie.
+
+J'étais arrivé auprès d'elle décidé à lui tout dire. Accusé par elle, le
+croira-t-on? je ne m'occupai qu'à tout éluder. Je niai même, oui, je
+niai ce jour-là ce que j'étais déterminé à lui déclarer le lendemain.
+
+Il était tard, je la quittai; je me hâtai de me coucher pour terminer
+cette longue journée; et quand je fus bien sûr qu'elle était finie, je
+me sentis, pour le moment, délivré d'un poids énorme.
+
+Je ne me levai le lendemain que vers le milieu du jour, comme si, en
+retardant le commencement de notre entrevue, j'avais retardé l'instant
+fatal.
+
+Ellénore s'était rassurée pendant la nuit, et par ses propres
+réflexions, et par mes discours de la veille. Elle me parla de ses
+affaires avec un air de confiance qui n'annonçait que trop qu'elle
+regardait nos existences comme indissolublement unies. Où trouver des
+paroles qui la repoussassent dans l'isolement?
+
+Le temps s'écoulait avec une rapidité effrayante. Chaque minute ajoutait
+à la nécessité d'une explication. Des trois jours que j'avais fixés,
+déjà le second était près de disparaître. M. de T*** m'attendait au plus
+tard le surlendemain. Sa lettre pour mon père était partie, et j'allais
+manquer à ma promesse sans avoir fait pour l'exécuter la moindre
+tentative. Je sortais, je rentrais, je prenais la main d'Ellénore, je
+commençais une phrase que j'interrompais aussitôt; je regardais la
+marche du soleil qui s'inclinait vers l'horizon. La nuit revint,
+j'ajournai de nouveau. Un jour me restait: c'était assez d'une heure.
+
+Ce jour se passa comme le précédent. J'écrivis à M. de T*** pour lui
+demander du temps encore: et, comme il est naturel aux caractères
+faibles de le faire, j'entassai dans ma lettre mille raisonnements pour
+justifier mon retard, pour démontrer qu'il ne changeait rien à la
+résolution que j'avais prise, et que, dès l'instant même, on pouvait
+regarder mes liens avec Ellénore comme brisés pour jamais.
+
+
+
+
+CHAPITRE X.
+
+
+Je passai les jours suivants plus tranquille. J'avais rejeté dans le
+vague la nécessité d'agir; elle ne me poursuivait plus comme un spectre;
+je croyais avoir tout le temps de préparer Ellénore. Je voulais être
+plus doux, plus tendre avec elle, pour conserver au moins des souvenirs
+d'amitié. Mon trouble était tout différent de celui que j'avais connu
+jusqu'alors. J'avais imploré le ciel pour qu'il élevât soudain entre
+Ellénore et moi un obstacle que je ne pusse franchir. Cet obstacle
+s'était élevé. Je fixais mes regards sur Ellénore comme sur un être que
+j'allais perdre. L'exigence, qui m'avait paru tant de fois
+insupportable, ne m'effrayait plus; je m'en sentais affranchi d'avance.
+J'étais plus libre en lui cédant encore, et je n'éprouvais plus cette
+révolte intérieure qui jadis me portait sans cesse à tout déchirer. Il
+n'y avait plus en moi d'impatience; il y avait, au contraire, un désir
+secret de retarder le moment funeste.
+
+Ellénore s'aperçut de cette disposition plus affectueuse et plus
+sensible: elle-même devint moins amère. Je recherchais des entretiens
+que j'avais évités; je jouissais de ses expressions d'amour, naguère
+importunes, précieuses maintenant, comme pouvant chaque fois être les
+dernières.
+
+Un soir, nous nous étions quittés après une conversation plus douce que
+de coutume. Le secret que je renfermais dans mon sein me rendait triste;
+mais ma tristesse n'avait rien de violent. L'incertitude sur l'époque de
+la séparation que j'avais voulue me servait à en écarter l'idée. La
+nuit, j'entendis dans le château un bruit inusité. Ce bruit cessa
+bientôt, et je n'y attachai point d'importance. Le matin cependant,
+l'idée m'en revint; j'en voulus savoir la cause, et je dirigeai mes pas
+vers la chambre d'Ellénore. Quel fut mon étonnement, lorsqu'on me dit
+que depuis douze heures elle avait une fièvre ardente, qu'un médecin que
+ses gens avaient fait appeler déclarait sa vie en danger, et qu'elle
+avait défendu impérieusement que l'on m'avertît ou qu'on me laissât
+pénétrer jusqu'à elle!
+
+Je voulus insister. Le médecin sortit lui-même pour me représenter la
+nécessité de ne lui causer aucune émotion. Il attribuait sa défense,
+dont il ignorait le motif, au désir de ne pas me causer d'alarmes.
+J'interrogeai les gens d'Ellénore avec angoisse sur ce qui avait pu la
+plonger d'une manière si subite dans un état si dangereux. La veille,
+après m'avoir quitté, elle avait reçu de Varsovie une lettre apportée
+par un homme à cheval; l'ayant ouverte et parcourue, elle s'était
+évanouie; revenue à elle, elle s'était jetée sur son lit sans prononcer
+une parole. L'une de ses femmes, inquiète de l'agitation qu'elle
+remarquait en elle, était restée dans sa chambre à son insu; vers le
+milieu de la nuit, cette femme l'avait vue saisie d'un tremblement qui
+ébranlait le lit sur lequel elle était couchée: elle avait voulu
+m'appeler; Ellénore s'y était opposée avec une espèce de terreur
+tellement violente, qu'on n'avait osé lui désobéir. On avait envoyé
+chercher un médecin; Ellénore avait refusé, refusait encore de lui
+répondre; elle avait passé la nuit prononçant des mots entrecoupés qu'on
+n'avait pu comprendre, et appuyant souvent son mouchoir sur sa bouche,
+comme pour s'empêcher de parler.
+
+Tandis qu'on me donnait ces détails, une autre femme, qui était restée
+près d'Ellénore, accourut tout effrayée. Ellénore paraissait avoir perdu
+l'usage de ses sens. Elle ne distinguait rien de ce qui l'entourait.
+Elle poussait quelquefois des cris, elle répétait mon nom; puis,
+épouvantée, elle faisait signe de la main, comme pour que l'on éloignât
+d'elle quelque objet qui lui était odieux.
+
+J'entrai dans sa chambre. Je vis au pied de son lit deux lettres. L'une
+était la mienne au baron de T***, l'autre était de lui-même à Ellénore.
+Je ne conçus que trop alors le mot de cette affreuse énigme. Tous mes
+efforts pour obtenir le temps que je voulais consacrer encore aux
+derniers adieux s'étaient tournés de la sorte contre l'infortunée que
+j'aspirais à ménager. Ellénore avait lu, tracées de ma main, mes
+promesses de l'abandonner, promesses qui n'avaient été dictées que par
+le désir de rester plus longtemps près d'elle, et que la vivacité de ce
+désir même m'avait porté à répéter, à développer de mille manières.
+L'oeil indifférent de M. de T*** avait facilement démêlé dans ces
+protestations réitérées à chaque ligne l'irrésolution que je déguisais,
+et les ruses de ma propre incertitude; mais le cruel avait trop bien
+calculé qu'Ellénore y verrait un arrêt irrévocable. Je m'approchai
+d'elle: elle me regarda sans me reconnaître. Je lui parlai: elle
+tressaillit. Quel est ce bruit? s'écria-t-elle; c'est la voix qui m'a
+fait du mal. Le médecin remarqua que ma présence ajoutait à son délire,
+et me conjura de m'éloigner. Comment peindre ce que j'éprouvai pendant
+trois longues heures? Le médecin sortit enfin. Ellénore était tombée
+dans un profond assoupissement. Il ne désespérait pas de la sauver, si,
+à son réveil, la fièvre était calmée.
+
+Ellénore dormit longtemps. Instruit de son réveil, je lui écrivis pour
+lui demander de me recevoir. Elle me fit dire d'entrer. Je voulus
+parler; elle m'interrompit. Que je n'entende de vous, dit-elle, aucun
+mot cruel. Je ne réclame plus, je ne m'oppose à rien; mais que cette
+voix que j'ai tant aimée, que cette voix qui retentissait au fond de mon
+coeur n'y pénètre pas pour le déchirer. Adolphe, Adolphe, j'ai été
+violente, j'ai pu vous offenser; mais vous ne savez pas ce que j'ai
+souffert. Dieu veuille que jamais vous ne le sachiez!
+
+Son agitation devint extrême. Elle posa son front sur ma main; il était
+brûlant; une contraction terrible défigurait ses traits. Au nom du ciel,
+m'écriai-je, chère Ellénore, écoutez-moi. Oui, je suis coupable: cette
+lettre... Elle frémit et voulut s'éloigner. Je la retins. Faible,
+tourmenté, continuai-je, j'ai pu céder un moment à une instance cruelle;
+mais n'avez-vous pas vous-même mille preuves que je ne puis vouloir ce
+qui nous sépare? J'ai été mécontent, malheureux, injuste; peut-être, en
+luttant avec trop de violence contre une imagination rebelle, avez-vous
+donné de la force à des velléités passagères que je méprise aujourd'hui;
+mais pouvez-vous douter de mon affection profonde? Nos âmes ne
+sont-elles pas enchaînées l'une à l'autre par mille liens que rien ne
+peut rompre? Tout le passé ne nous est-il pas commun? Pouvons-nous jeter
+un regard sur les trois années qui viennent de finir sans nous retracer
+des impressions que nous avons partagées, des plaisirs que nous avons
+goûtés, des peines que nous avons supportées ensemble? Ellénore,
+commençons en ce jour une nouvelle époque, rappelons les heures du
+bonheur et de l'amour. Elle me regarda quelque temps avec l'air du
+doute. Votre père, reprit-elle enfin, vos devoirs, votre famille, ce
+qu'on attend de vous!... Sans doute, répondis-je, une fois, un jour,
+peut-être... Elle remarqua que j'hésitais. Mon Dieu, s'écria-t-elle,
+pourquoi m'avait-il rendu l'espérance pour me la ravir aussitôt!
+Adolphe, je vous remercie de vos efforts, ils m'ont fait du bien,
+d'autant plus de bien qu'ils ne vous coûteront, je l'espère, aucun
+sacrifice; mais, je vous en conjure, ne parlons plus de l'avenir. Ne
+vous reprochez rien, quoi qu'il arrive. Vous avez été bon pour moi. J'ai
+voulu ce qui n'était pas possible. L'amour était toute ma vie: il ne
+pouvait être la vôtre. Soignez-moi maintenant quelques jours encore. Des
+larmes coulèrent abondamment de ses yeux; sa respiration fut moins
+oppressée; elle appuya sa tête sur mon épaule. C'est ici, dit-elle, que
+j'ai toujours désiré mourir. Je la serrai contre mon coeur, j'abjurai de
+nouveau mes projets, je désavouai mes fureurs cruelles. Non,
+reprit-elle, il faut que vous soyez libre et content.--Puis-je l'être si
+vous êtes malheureuse?--Je ne serai pas longtemps malheureuse, vous
+n'aurez pas longtemps à me plaindre.--Je rejetai loin de moi des
+craintes que je voulais croire chimériques. Non, non, cher Adolphe, me
+dit-elle, quand on a longtemps invoqué la mort, le ciel nous envoie à la
+fin je ne sais quel pressentiment infaillible qui nous avertit que notre
+prière est exaucée.--Je lui jurai de ne jamais la quitter.--Je l'ai
+toujours espéré, maintenant j'en suis sûre.
+
+C'était une de ces journées d'hiver où le soleil semble éclairer
+tristement la campagne grisâtre, comme s'il regardait en pitié la terre
+qu'il a cessé de réchauffer. Ellénore me proposa de sortir. Il fait bien
+froid, lui dis-je.--N'importe, je voudrais me promener avec vous. Elle
+prit mon bras; nous marchâmes longtemps sans rien dire; elle avançait
+avec peine, et se penchait sur moi presque tout entière.--Arrêtons-nous
+un instant.--Non, me répondit-elle, j'ai du plaisir à me sentir encore
+soutenue par vous. Nous retombâmes dans le silence. Le ciel était
+serein; mais les arbres étaient sans feuilles; aucun souffle n'agitait
+l'air, aucun oiseau ne le traversait: tout était immobile, et le seul
+bruit qui se fit entendre était celui de l'herbe glacée qui se brisait
+sous nos pas. Comme tout est calme! me dit Ellénore; comme la nature se
+résigne! le coeur aussi ne doit-il pas apprendre à se résigner? Elle
+s'assit sur une pierre; tout à coup elle se mit à genoux, et baissant la
+tête, elle l'appuya sur ses deux mains. J'entendis quelques mots
+prononcés à voix basse. Je m'aperçus qu'elle priait. Se relevant enfin:
+Rentrons, dit-elle, le froid m'a saisie. J'ai peur de me trouver mal. Ne
+me dites rien; je ne suis pas en état de vous entendre.
+
+À dater de ce jour, je vis Ellénore s'affaiblir et dépérir. Je
+rassemblai de toutes parts des médecins autour d'elle: les uns
+m'annoncèrent un mal sans remède, d'autres me bercèrent d'espérances
+vaines; mais la nature, sombre et silencieuse, poursuivait d'un bras
+invisible son travail impitoyable. Par moments, Ellénore semblait
+reprendre à la vie. On eût dit quelquefois que la main de fer qui pesait
+sur elle s'était retirée. Elle relevait sa tête languissante; ses joues
+se couvraient de couleurs un peu plus vives; ses yeux se ranimaient:
+mais tout à coup, par le jeu cruel d'une puissance inconnue, ce mieux
+mensonger disparaissait, sans que l'art en pût deviner la cause. Je la
+vis de la sorte marcher par degrés à la destruction. Je vis se graver
+sur cette figure si noble et si expressive les signes avant-coureurs de
+la mort. Je vis, spectacle humiliant et déplorable! ce caractère
+énergique et fier recevoir de la souffrance physique mille impressions
+confuses et incohérentes, comme si, dans ces instants terribles, l'âme,
+froissée par le corps, se métamorphosait en tous sens pour se plier avec
+moins de peine à la dégradation des organes.
+
+Un seul sentiment ne varia jamais dans le coeur d'Ellénore: ce fut sa
+tendresse pour moi. Sa faiblesse lui permettait rarement de me parler;
+mais elle fixait sur moi ses yeux en silence, et il me semblait alors
+que ses regards me demandaient la vie que je ne pouvais plus lui donner.
+Je craignais de lui causer une émotion violente; j'inventais des
+prétextes pour sortir: je parcourais au hasard tous les lieux où je
+m'étais trouvé avec elle; j'arrosais de mes pleurs les pierres, le pied
+des arbres, tous les objets qui me retraçaient son souvenir.
+
+Ce n'étaient pas les regrets de l'amour, c'était un sentiment plus
+sombre et plus triste; l'amour s'identifie tellement à l'objet aimé, que
+dans son désespoir même il y a quelque charme. Il lutte contre la
+réalité, contre la destinée; l'ardeur de son désir le trompe sur ses
+forces, et l'exalte au milieu de sa douleur. La mienne était morne et
+solitaire; je n'espérais point mourir avec Ellénore; j'allais vivre sans
+elle dans ce désert du monde, que j'avais souhaité tant de fois de
+traverser indépendant. J'avais brisé l'être qui m'aimait; j'avais brisé
+ce coeur, compagnon du mien, qui avait persisté à se dévouer à moi, dans
+sa tendresse infatigable; déjà l'isolement m'atteignait. Ellénore
+respirait encore, mais je ne pouvais plus lui confier mes pensées;
+j'étais déjà seul sur la terre; je ne vivais plus dans cette atmosphère
+d'amour qu'elle répandait autour de moi; l'air que je respirais me
+paraissait plus rude, les visages des hommes que je rencontrais plus
+indifférents; toute la nature semblait me dire que j'allais à jamais
+cesser d'être aimé.
+
+Le danger d'Ellénore devint tout à coup plus imminent; des symptômes
+qu'on ne pouvait méconnaître annoncèrent sa fin prochaine: un prêtre de
+sa religion l'en avertit. Elle me pria de lui apporter une cassette qui
+contenait beaucoup de papiers; elle en fit brûler plusieurs devant elle,
+mais elle paraissait en chercher un qu'elle ne trouvait point, et son
+inquiétude était extrême. Je la suppliai de cesser cette recherche qui
+l'agitait, et pendant laquelle, deux fois, elle s'était évanouie. J'y
+consens, me répondit-elle; mais, cher Adolphe, ne me refusez pas une
+prière. Vous trouverez parmi mes papiers, je ne sais où, une lettre qui
+vous est adressée; brûlez-la sans la lire, je vous en conjure au nom de
+notre amour, au nom de ces derniers moments que vous avez adoucis. Je le
+lui promis; elle fut plus tranquille. Laissez-moi me livrer à présent,
+me dit-elle, aux devoirs de ma religion; j'ai bien des fautes à expier:
+mon amour pour vous fut peut-être une faute; je ne le croirais pourtant
+pas, si cet amour avait pu vous rendre heureux.
+
+Je la quittai: je ne rentrai qu'avec tous ses gens pour assister aux
+dernières et solennelles prières; à genoux dans un coin de sa chambre,
+tantôt je m'abîmais dans mes pensées, tantôt je contemplais, par une
+curiosité involontaire, tous ces hommes réunis, la terreur des uns, la
+distraction des autres, et cet effet singulier de l'habitude qui
+introduit l'indifférence dans toutes les pratiques prescrites, et qui
+fait regarder les cérémonies les plus augustes et les plus terribles
+comme des choses convenues et de pure forme; j'entendais ces hommes
+répéter machinalement les paroles funèbres, comme si eux aussi n'eussent
+pas dû être acteurs un jour dans une scène pareille, comme si eux aussi
+n'eussent pas dû mourir un jour. J'étais loin cependant de dédaigner ces
+pratiques; en est-il une seule dont l'homme, dans son ignorance, ose
+prononcer l'inutilité? Elles rendaient du calme à Ellénore; elles
+l'aidaient à franchir ce pas terrible vers lequel nous avançons tous,
+sans qu'aucun de nous puisse prévoir ce qu'il doit éprouver alors. Ma
+surprise n'est pas que l'homme ait besoin d'une religion; ce qui
+m'étonne, c'est qu'il se croie jamais assez fort, assez à l'abri du
+malheur pour oser en rejeter une: il devrait, ce me semble, être porté,
+dans sa faiblesse, à les invoquer toutes; dans la nuit épaisse qui nous
+entoure, est-il une lueur que nous puissions repousser? au milieu du
+torrent qui nous entraîne, est-il une branche à laquelle nous osions
+refuser de nous retenir?
+
+L'impression produite sur Ellénore par une solennité si lugubre parut
+l'avoir fatiguée. Elle s'assoupit d'un sommeil assez paisible; elle se
+réveilla moins souffrante. J'étais seul dans sa chambre; nous nous
+parlions de temps en temps à de longs intervalles. Le médecin qui
+s'était montré le plus habile dans ses conjectures m'avait prédit
+qu'elle ne vivrait pas vingt-quatre heures; je regardais tour à tour une
+pendule qui marquait les heures, et le visage d'Ellénore, sur lequel je
+n'apercevais nul changement nouveau. Chaque minute qui s'écoulait
+ranimait mon espérance, et je révoquais en doute les présages d'un art
+mensonger. Tout à coup Ellénore s'élança par un mouvement subit; je la
+retins dans mes bras: un tremblement convulsif agitait son corps; ses
+yeux me cherchaient, mais dans ses yeux se peignait un effroi vague,
+comme si elle eût demandé grâce à quelque objet menaçant qui se dérobait
+à mes regards; elle se relevait, elle retombait, on voyait qu'elle
+s'efforçait de fuir; on eût dit qu'elle luttait contre une puissance
+physique invisible, qui, lassée d'attendre le moment funeste, l'avait
+saisie et la retenait pour l'achever sur ce lit de mort. Elle céda enfin
+à l'acharnement de la nature ennemie; ses membres s'affaissèrent, elle
+sembla reprendre quelque connaissance: elle me serra la main; elle
+voulut pleurer, il n'y avait plus de larmes; elle voulut parler, il n'y
+avait plus de voix: elle laissa tomber, comme résignée, sa tête sur le
+bras qui l'appuyait; sa respiration devint plus lente: quelques instants
+après, elle n'était plus.
+
+Je demeurai longtemps immobile près d'Ellénore sans vie. La conviction
+de sa mort n'avait pas encore pénétré dans mon âme; mes yeux
+contemplaient avec un étonnement stupide ce corps inanimé. Une de ses
+femmes étant entrée répandit dans la maison la sinistre nouvelle. Le
+bruit qui se fit autour de moi me tira de la léthargie où j'étais
+plongé; je me levai: ce fut alors que j'éprouvai la douleur déchirante
+et toute l'horreur de l'adieu sans retour. Tant de mouvement, cette
+activité de la vie vulgaire, tant de soins et d'agitations qui ne la
+regardaient plus, dissipèrent cette illusion que je prolongeais, cette
+illusion par laquelle je croyais encore exister avec Ellénore. Je sentis
+le dernier lien se rompre, et l'affreuse réalité se placer à jamais
+entre elle et moi. Combien elle me pesait, cette liberté que j'avais
+tant regrettée! Combien elle manquait à mon coeur, cette dépendance qui
+m'avait révolté souvent! Naguère toutes mes actions avaient un but;
+j'étais sûr, par chacune d'elles, d'épargner une peine ou de causer un
+plaisir: je m'en plaignais alors; j'étais impatienté qu'un oeil ami
+observât mes démarches, que le bonheur d'un autre y fût attaché.
+Personne maintenant ne les observait; elles n'intéressaient personne;
+nul ne me disputait mon temps ni mes heures; aucune voix ne me rappelait
+quand je sortais: j'étais libre en effet; je n'étais plus aimé: j'étais
+étranger pour tout le monde.
+
+L'on m'apporta tous les papiers d'Ellénore, comme elle l'avait ordonné;
+à chaque ligne, j'y rencontrai de nouvelles preuves de son amour, de
+nouveaux sacrifices qu'elle m'avait faits et qu'elle m'avait cachés. Je
+trouvai enfin cette lettre que j'avais promis de brûler; je ne la
+reconnus pas d'abord, elle était sans adresse, elle était ouverte;
+quelques mots frappèrent mes regards malgré moi; je tentai vainement de
+les en détourner, je ne pus résister au besoin de la lire tout entière.
+Je n'ai pas la force de la transcrire: Ellénore l'avait écrite après une
+des scènes violentes qui avaient précédé sa maladie. Adolphe, me
+disait-elle, pourquoi vous acharnez-vous sur moi? quel est mon crime? de
+vous aimer, de ne pouvoir exister sans vous. Par quelle pitié bizarre
+n'osez-vous rompre un lien qui vous pèse, et déchirez-vous l'être
+malheureux près de qui votre pitié vous retient? Pourquoi me
+refusez-vous le triste plaisir de vous croire au moins généreux?
+Pourquoi vous montrez-vous furieux et faible? L'idée de ma douleur vous
+poursuit, et le spectacle de cette douleur ne peut vous arrêter!
+Qu'exigez-vous? que je vous quitte? ne voyez-vous pas que je n'en ai pas
+la force? Ah! c'est à vous, qui n'aimez pas, c'est à vous à la trouver,
+cette force, dans ce coeur lassé de moi, que tant d'amour ne saurait
+désarmer. Vous ne me la donnerez pas, vous me ferez languir dans les
+larmes, vous me ferez mourir à vos pieds. Dites un mot, écrivait-elle
+ailleurs. Est-il un pays où je ne vous suive? est-il une retraite où je
+ne me cache pour vivre auprès de vous, sans être un fardeau dans votre
+vie? Mais non, vous ne le voulez pas. Tous les projets que je propose,
+timide et tremblante, car vous m'avez glacée d'effroi, vous les
+repoussez avec impatience. Ce que j'obtiens de mieux, c'est votre
+silence. Tant de dureté ne convient pas à votre caractère. Vous êtes
+bon; vos actions sont nobles et dévouées: mais quelles actions
+effaceraient vos paroles? Ces paroles acérées retentissent autour de
+moi: je les entends la nuit; elles me suivent, elles me dévorent, elles
+flétrissent tout ce que vous faites. Faut-il donc que je meure, Adolphe?
+Eh bien, vous serez content; elle mourra, cette pauvre créature que vous
+avez protégée, mais que vous frappez à coups redoublés. Elle mourra,
+cette importune Ellénore que vous ne pouvez supporter autour de vous,
+que vous regardez comme un obstacle, pour qui vous ne trouvez pas sur la
+terre une place qui ne vous fatigue; elle mourra: vous marcherez seul au
+milieu de cette foule à laquelle vous êtes impatient de vous mêler! Vous
+les connaîtrez ces hommes que vous remerciez aujourd'hui d'être
+indifférents; et peut-être un jour, froissé par ces coeurs arides, vous
+regretterez ce coeur dont vous disposiez, qui vivait de votre affection,
+qui eût bravé mille périls pour votre défense, et que vous ne daignez
+plus récompenser d'un regard.
+
+
+
+
+LETTRE À L'ÉDITEUR.
+
+
+Je vous renvoie, Monsieur, le manuscrit que vous avez eu la bonté de me
+confier. Je vous remercie de cette complaisance, bien qu'elle ait
+réveillé en moi de tristes souvenirs que le temps avait effacés. J'ai
+connu la plupart de ceux qui figurent dans cette histoire, car elle
+n'est que trop vraie. J'ai vu souvent ce bizarre et malheureux Adolphe,
+qui en est à la fois l'auteur et le héros; j'ai tenté d'arracher par mes
+conseils cette charmante Ellénore, digne d'un sort plus doux et d'un
+coeur plus fidèle, à l'être malfaisant qui, non moins misérable qu'elle,
+la dominait par une espèce de charme, et la déchirait par sa faiblesse.
+Hélas! la dernière fois que je l'ai vue, je croyais lui avoir donné
+quelque force, avoir armé sa raison contre son coeur. Après une trop
+longue absence, je suis revenu dans les lieux où je l'avais laissée, et
+je n'ai trouvé qu'un tombeau.
+
+Vous devriez, Monsieur, publier cette anecdote. Elle ne peut désormais
+blesser personne, et ne serait pas, à mon avis, sans utilité. Le malheur
+d'Ellénore prouve que le sentiment le plus passionné ne saurait lutter
+contre l'ordre des choses. La société est trop puissante, elle se
+reproduit sous trop de formes, elle mêle trop d'amertumes à l'amour
+qu'elle n'a pas sanctionné; elle favorise ce penchant à l'inconstance,
+et cette fatigue impatiente, maladies de l'âme, qui la saisissent
+quelquefois subitement au sein de l'intimité. Les indifférents ont un
+empressement merveilleux à être tracassiers au nom de la morale et
+nuisibles par zèle pour la vertu; on dirait que la vue de l'affection
+les importune, parce qu'ils en sont incapables; et quand ils peuvent se
+prévaloir d'un prétexte, ils jouissent de l'attaquer et de la détruire.
+Malheur donc à la femme qui se repose sur un sentiment que tout se
+réunit pour empoisonner, et contre lequel la société, lorsqu'elle n'est
+pas forcée à le respecter comme légitime, s'arme de tout ce qu'il y a de
+mauvais dans le coeur de l'homme pour décourager tout ce qu'il y a de
+bon!
+
+L'exemple d'Adolphe ne sera pas moins instructif, si vous ajoutez
+qu'après avoir repoussé l'être qui l'aimait, il n'a pas été moins
+inquiet, moins agité, moins mécontent; qu'il n'a fait aucun usage d'une
+liberté reconquise au prix de tant de douleurs et de tant de larmes; et
+qu'en se rendant bien digne de blâme, il s'est rendu aussi digne de
+pitié.
+
+S'il vous en faut des preuves, Monsieur, lisez ces lettres qui vous
+instruiront du sort d'Adolphe; vous le verrez dans bien des
+circonstances diverses, et toujours la victime de ce mélange d'égoïsme
+et de sensibilité qui se combinait en lui pour son malheur et celui des
+autres; prévoyant le mal avant de le faire, et reculant avec désespoir
+après l'avoir fait; puni de ses qualités plus encore que de ses défauts,
+parce que ses qualités prenaient leur source dans ses émotions, et non
+dans ses principes; tour à tour le plus dévoué et le plus dur des
+hommes, mais ayant toujours fini par la dureté, après avoir commencé par
+le dévoûment, et n'ayant ainsi laissé de traces que de ses torts.
+
+
+
+
+RÉPONSE.
+
+
+Oui, Monsieur, je publierai le manuscrit que vous me renvoyez (non que
+je pense comme vous sur l'utilité dont il peut être; chacun ne
+s'instruit qu'à ses dépens dans ce monde, et les femmes qui le liront
+s'imagineront toutes avoir rencontré mieux qu'Adolphe ou valoir mieux
+qu'Ellénore); mais je le publierai comme une histoire assez vraie de la
+misère du coeur humain. S'il renferme une leçon instructive, c'est aux
+hommes que cette leçon s'adresse: il prouve que cet esprit, dont on est
+si fier, ne sert ni à trouver du bonheur ni à en donner; il prouve que
+le caractère, la fermeté, la fidélité, la bonté, sont les dons qu'il
+faut demander au ciel; et je n'appelle pas bonté cette pitié passagère
+qui ne subjugue point l'impatience, et ne l'empêche pas de rouvrir les
+blessures qu'un moment de regret avait fermées. La grande question dans
+la vie, c'est la douleur que l'on cause, et la métaphysique la plus
+ingénieuse ne justifie pas l'homme qui a déchiré le coeur qui l'aimait.
+Je hais d'ailleurs cette fatuité d'un esprit qui croit excuser ce qu'il
+explique; je hais cette vanité qui s'occupe d'elle-même en racontant le
+mal qu'elle a fait, qui a la prétention de se faire plaindre en se
+décrivant, et qui, planant indestructible au milieu des ruines,
+s'analyse au lieu de se repentir. Je hais cette faiblesse qui s'en prend
+toujours aux autres de sa propre impuissance, et qui ne voit pas que le
+mal n'est point dans ses alentours, mais qu'il est en elle. J'aurais
+deviné qu'Adolphe a été puni de son caractère par son caractère même,
+qu'il n'a suivi aucune route fixe, rempli aucune carrière utile, qu'il a
+consumé ses facultés sans autre direction que le caprice, sans autre
+force que l'irritation; j'aurais, dis-je, deviné tout cela, quand vous
+ne m'auriez pas communiqué sur sa destinée de nouveaux détails, dont
+j'ignore encore si je ferai quelque usage. Les circonstances sont bien
+peu de chose, le caractère est tout; c'est en vain qu'on brise avec les
+objets et les êtres extérieurs, on ne saurait briser avec soi-même. On
+change de situation; mais on transporte dans chacune le tourment dont on
+espérait se délivrer; et comme on ne se corrige pas en se déplaçant,
+l'on se trouve seulement avoir ajouté des remords aux regrets et des
+fautes aux souffrances.
+
+FIN D'ADOLPHE.
+
+
+
+
+QUELQUES RÉFLEXIONS SUR LA TRAGÉDIE DE WALLSTEIN ET SUR LE THÉÂTRE
+ALLEMAND.
+
+
+La guerre de trente ans est une des époques les plus remarquables de
+l'histoire moderne. Cette guerre éclata d'abord dans une ville de la
+Bohême; mais elle s'étendit avec rapidité sur la plus grande partie de
+l'Europe. Les opinions religieuses qui lui servaient de principe
+changèrent de forme. La secte de Luther remplaça presque généralement
+celle de Jean Huss; mais la mémoire du supplice atroce infligé à ce
+dernier continua d'animer les esprits des novateurs, même après qu'ils
+se furent écartés de sa doctrine.
+
+La guerre de trente ans eut pour mobile, dans les peuples, le besoin
+d'acquérir la liberté religieuse; dans les princes, le désir de
+conserver leur indépendance politique. Après une longue et terrible
+lutte, ces deux buts furent atteints. La paix de 1648 assura aux
+protestants l'exercice de leur culte, et aux petits souverains de
+l'Allemagne la jouissance et l'accroissement de leurs droits.
+L'influence de la guerre de trente ans a subsisté jusqu'à notre siècle.
+
+Le traité de Westphalie donna à l'empire germanique une constitution
+très-compliquée; mais cette constitution, en divisant ce corps immense
+en une foule de petites souverainetés particulières, valut à la nation
+allemande, à quelques exceptions près, un siècle et demi de liberté
+civile et d'administration douce et modérée. De cela seul, que trente
+millions de sujets se trouvèrent répartis sous un assez grand nombre de
+princes indépendants les uns des autres, et dont l'autorité, sans bornes
+en apparence, était limitée de fait par la petitesse de leurs
+possessions, il résulta pour ces trente millions d'hommes une existence
+ordinairement paisible, une assez grande sécurité, une liberté
+d'opinions presque complète, et la possibilité, pour la partie éclairée
+de cette société, de se livrer à la culture des lettres, au
+perfectionnement des arts, à la recherche de la vérité.
+
+D'après cette influence de la guerre de trente ans, il n'est pas
+étonnant qu'elle ait été l'un des objets favoris des travaux des
+historiens et des poëtes de l'Allemagne. Ils se sont plu à retracer à la
+génération actuelle, sous mille formes diverses, quelle avait été
+l'énergie de ses ancêtres: et cette génération, qui recueillait dans le
+calme le bénéfice de cette énergie qu'elle avait perdue, contemplait
+avec curiosité, dans l'histoire et sur la scène, les hommes des temps
+passés, dont la force, la détermination, l'activité, le courage,
+revêtaient, aux yeux d'une race affaiblie, les annales germaniques de
+tout le charme du merveilleux.
+
+La guerre de trente ans est encore intéressante sous un autre point de
+vue.
+
+On a vu sans doute, depuis cette guerre, plusieurs monarques
+entreprendre des expéditions belliqueuses et s'illustrer par la gloire
+des armes; mais l'esprit militaire, proprement dit, est devenu toujours
+plus étranger à l'esprit des peuples. L'esprit militaire ne peut exister
+que lorsque l'état de la société est propre à le faire naître,
+c'est-à-dire lorsqu'il y a un très-grand nombre d'hommes que le besoin,
+l'inquiétude, l'absence de sécurité, l'espoir et la possibilité du
+succès, l'habitude de l'agitation, ont jetés hors de leur assiette
+naturelle. Ces hommes alors aiment la guerre pour la guerre, et ils la
+cherchent en un lieu quand ils ne la trouvent pas dans un autre.
+
+De nos jours, l'état militaire est toujours subordonné à l'autorité
+politique. Les généraux ne se font obéir par les soldats qu'ils
+commandent qu'en vertu de la mission qu'ils ont reçue de cette autorité:
+ils ne sont point chefs d'une troupe à eux, soldée par eux, et prête à
+les suivre sans qu'ils aient l'aveu d'aucun souverain. Au commencement
+et jusqu'au milieu du XVIIe siècle, au contraire, on a vu des hommes,
+sans autre mission que le sentiment de leurs talents et de leur courage,
+tenir à leur solde des corps de troupes, réunir autour de leurs
+étendards particuliers des guerriers qu'ils dominaient par le seul
+ascendant de leur génie personnel, et tantôt se vendre avec leur petite
+armée aux souverains qui les achetaient, tantôt essayer, le fer en main,
+de devenir souverains eux-mêmes. Tel fut, dans la guerre de trente ans,
+ce comte de Mansfeld, moins célèbre encore par quelques victoires, que
+par l'habileté qu'il déploya sans cesse dans les revers. Tels furent,
+bien qu'issus des maisons souveraines les plus illustres de l'Allemagne,
+Christian de Brunswick et même Bernard de Weymar. Tel fut enfin
+Wallstein, duc de Friedland, le héros des tragédies allemandes que je me
+suis proposé de faire connaître au public.
+
+Ce Wallstein, à la vérité, ne porta jamais les armes que pour la maison
+d'Autriche; mais l'armée qu'il commandait était à lui, réunie en son
+nom, payée par ses ordres, et avec les contributions qu'il levait sur
+l'Allemagne, de sa propre autorité. Il négociait comme un potentat, du
+sein de son camp, avec les monarques ennemis de l'empereur. Il voulut
+enfin s'assurer, de droit, l'indépendance dont il jouissait de fait; et
+s'il échoua dans son entreprise, il ne faut pas attribuer sa chute à
+l'insuffisance des moyens dont il disposait, mais aux fautes que lui fit
+commettre un mélange bizarre de superstition et d'incertitude.
+
+L'espèce d'existence des généraux du XVIIe siècle donnait à leur
+caractère une originalité dont nous ne pouvons plus avoir d'idée.
+
+L'originalité est toujours le résultat de l'indépendance; à mesure que
+l'autorité se concentre, les individus s'effacent. Toutes les pierres
+taillées pour la construction d'une pyramide et façonnées pour la place
+qu'elles doivent remplir prennent un extérieur uniforme. L'individualité
+disparaît dans l'homme, en raison de ce qu'il cesse d'être un but, et de
+ce qu'il devient un moyen. Cependant l'individualité peut seule inspirer
+de l'intérêt, surtout aux nations étrangères; car les Français, comme je
+le dirai tout à l'heure, se passent d'individualité dans les personnages
+de leurs tragédies plus facilement que les Allemands et les Anglais. On
+conçoit donc sans peine que les poëtes de l'Allemagne qui ont voulu
+transporter sur la scène des époques de leur histoire, aient choisi de
+préférence celles où les individus existaient le plus par eux-mêmes, et
+se livraient avec le moins de réserve à leur caractère naturel. C'est
+ainsi que Goëthe, l'auteur de _Werther_, a peint dans _Goetz de
+Berlichingen_[1] la lutte de la chevalerie expirante contre l'autorité
+de l'empire; et Schiller a de même voulu retracer, dans _Wallstein_, les
+derniers efforts de l'esprit militaire, et cette vie indépendante et
+presque sauvage des camps, à laquelle les progrès de la civilisation ont
+fait succéder, dans les camps mêmes, l'uniformité, l'obéissance et la
+discipline.
+
+Schiller a composé trois pièces sur la conspiration et sur la mort de
+Wallstein. La première est intitulée _le Camp de Wallstein_; la seconde,
+_les Piccolomini_; la troisième, _la Mort de Wallstein._
+
+L'idée de composer trois pièces qui se suivent et forment un grand
+ensemble, est empruntée des Grecs, qui nommaient ce genre une trilogie.
+Eschyle nous a laissé deux ouvrages pareils, son _Prométhée_ et ses
+trois tragédies sur la famille d'Agamemnon. Le _Prométhée_ d'Eschyle
+était, comme on sait, divisé en trois parties, dont chacune formait une
+pièce à part. Dans la première, on voyait Prométhée, bienfaiteur des
+hommes, leur apportant le feu du ciel, et leur faisant connaître les
+éléments de la vie sociale. Dans la seconde, la seule qui soit venue
+jusqu'à nous, Prométhée est puni par les dieux, jaloux des services
+qu'il a rendus à l'espèce humaine. La troisième montrait Prométhée
+délivré par Hercule, et réconcilié avec Jupiter.
+
+Dans les trois tragédies qui se rapportent à la famille des Atrides, la
+première a pour sujet la mort d'Agamemnon; la seconde, la punition de
+Clytemnestre; la dernière, l'absolution d'Oreste par l'Aréopage. On voit
+que, chez les Grecs, chacune des pièces qui composaient leurs trilogies
+avait son action particulière, qui se terminait dans la pièce même.
+
+Schiller a voulu lier plus étroitement entre elles les trois pièces de
+son Wallstein. L'action ne commence qu'à la seconde, et ne finit qu'à la
+troisième. _Le Camp_ est une espèce de prologue sans aucune action. On y
+voit les moeurs des soldats, sous les tentes qu'ils habitent; les uns
+chantent, les autres boivent, d'autres reviennent enrichis des
+dépouilles du paysan. Ils se racontent leurs exploits; ils parlent de
+leur chef, de la liberté qu'il leur accorde, des récompenses qu'il leur
+prodigue. Les scènes se suivent sans que rien les enchaîne l'une à
+l'autre; mais cette incohérence est naturelle; c'est un tableau mouvant,
+où il n'y a ni passé, ni avenir. Cependant le génie de Wallstein préside
+à ce désordre apparent. Tous les esprits sont pleins de lui; tous
+célèbrent ses louanges, s'inquiètent des bruits répandus sur le
+mécontentement de la cour, se jurent de ne pas abandonner le général qui
+les protège. L'on aperçoit tous les symptômes d'une insurrection prête à
+éclater, si le signal en est donné par Wallstein. On démêle en même
+temps les motifs secrets qui, dans chaque individu, modifient son
+dévoûment; les craintes, les soupçons, les calculs particuliers, qui
+viennent croiser l'impulsion universelle. On voit ce peuple armé, en
+proie à toutes les agitations populaires, entraîné par son enthousiasme,
+ébranlé par ses défiances, s'efforçant de raisonner, et n'y parvenant
+pas, faute d'habitude; bravant l'autorité, et mettant pourtant son
+honneur à obéir à son chef; insultant à la religion, et recueillant avec
+avidité toutes les traditions superstitieuses: mais toujours fier de sa
+force, toujours plein de mépris pour toute autre profession que celle
+des armes, ayant pour vertu le courage, et pour but, le plaisir du jour.
+
+Il serait impossible de transporter sur notre théâtre cette singulière
+production du génie, de l'exactitude, et je dirai même de l'érudition
+allemande; car il a fallu de l'érudition pour rassembler en un corps
+tous les traits qui distinguaient les armées du XVIIe siècle, et qui ne
+conviennent plus à aucune armée moderne. De nos jours, dans les camps
+comme dans les cités, tout est fixe, régulier, soumis. La discipline a
+remplacé l'effervescence; s'il y a des désordres partiels, ce sont des
+exceptions qu'on tâche de prévenir. Dans la guerre de trente ans, au
+contraire, ces désordres étaient l'état permanent; et la jouissance
+d'une liberté grossière et licencieuse, le dédommagement des dangers et
+des fatigues.
+
+La seconde pièce a pour titre _les Piccolomini_. Dans cette pièce
+commence l'action; mais la pièce finit sans que l'action se termine. Le
+noeud se forme, les caractères se développent, la dernière scène du
+cinquième acte arrive, et la toile tombe. Ce n'est que dans la troisième
+pièce, dans _la Mort de Wallstein_, que le poëte a placé le dénoûment.
+Les deux premières ne sont donc en réalité qu'une exposition, et cette
+exposition contient plus de quatre mille vers.
+
+Les trois pièces de Schiller ne semblent pas pouvoir être représentées
+séparément; elles le sont cependant en Allemagne. Les Allemands tolèrent
+ainsi tantôt une pièce sans action, _le Camp de Wallstein_; tantôt une
+action sans dénoûment, _les Piccolomini_; tantôt un dénoûment sans
+exposition, _la Mort de Wallstein_.
+
+En concevant le projet de faire connaître au public français cet ouvrage
+de Schiller, j'ai senti qu'il fallait réunir en une seule les trois
+pièces de l'original. Cette entreprise offrait beaucoup de difficultés;
+une traduction, ou même une imitation exacte était impossible. Il aurait
+fallu resserrer en deux mille vers, à peu près, ce que l'auteur allemand
+a exprimé en neuf mille. Or, l'exemple de tous ceux qui ont voulu
+traduire en alexandrins des poëtes étrangers, prouve que ce genre de
+vers nécessite des circonlocutions continuelles. Le plus habile de nos
+traducteurs en vers, l'abbé Delille, malgré son prodigieux talent, n'a
+pu néanmoins vaincre tout à fait, sous ce rapport, la nature de notre
+langue. Il a rendu fréquemment Virgile et Milton par des périphrases
+très-élégantes et très-harmonieuses, mais beaucoup plus longues que
+l'original. Boileau, en traduisant le commencement de l'Énéide, a mis
+trois vers pour deux, comme le remarque M. de la Harpe, et pourtant il a
+supprimé l'une des circonstances les plus essentielles dont l'auteur
+latin avait voulu frapper l'esprit du lecteur.
+
+J'aurais donc eu à lutter, dans une traduction, contre un premier
+obstacle, et j'en aurais rencontré un second dans le sujet en lui-même.
+Tout ce qui se rapporte à la guerre de trente ans, dont le théâtre a été
+en Allemagne, est national pour les Allemands, et, comme tel, est connu
+de tout le monde. Les noms de Wallstein, de Tilly, de Bernard de Weymar,
+d'Oxenstiern, de Mansfeld, réveillent dans la mémoire de tous les
+spectateurs des souvenirs qui n'existent point pour nous. De là
+résultait pour Schiller la possibilité d'une foule d'allusions rapides
+que ses compatriotes comprenaient sans peine, mais qu'en France personne
+n'aurait saisies.
+
+Il y a, en général, parmi nous, une certaine négligence de l'histoire
+étrangère, qui s'oppose presque entièrement à la composition des
+tragédies historiques, telles qu'on en voit dans les littératures
+voisines. Les tragédies mêmes qui ont pour sujet des traits de nos
+propres annales sont exposées à beaucoup d'obscurité. L'auteur des
+_Templiers_ a dû ajouter à son ouvrage des notes explicatives, tandis
+que Schiller, dans sa Jeanne d'Arc, sujet français qu'il présentait à un
+public allemand, était sûr de rencontrer dans ses auditeurs assez de
+connaissances pour le dispenser de tout commentaire. Les tragédies qui
+ont eu le plus de succès en France sont ou purement d'invention, parce
+qu'alors elles n'exigent que très-peu de notions préalables, ou tirées
+soit de la mythologie grecque, soit de l'histoire romaine, parce que
+l'étude de cette mythologie et de cette histoire fait partie de notre
+première éducation.
+
+La familiarité du dialogue tragique, dans les vers iambiques ou non
+rimés des Allemands, eût encore été, pour un traducteur, une difficulté
+très-grande. La langue de la tragédie allemande n'est point astreinte à
+des règles aussi délicates, aussi dédaigneuses que la nôtre. La pompe
+inséparable des alexandrins nécessite dans l'expression une certaine
+noblesse soutenue. Les auteurs allemands peuvent employer, pour le
+développement des caractères, une quantité de circonstances accessoires
+qu'il serait impossible de mettre sur notre théâtre sans déroger à la
+dignité requise; et cependant ces petites circonstances répandent dans
+le tableau présenté de la sorte beaucoup de vie et de vérité. Dans le
+_Goetz de Berlichingen_ de Goëthe, ce guerrier, assiégé dans son château
+par une armée impériale, donne à ses soldats un dernier repas pour les
+encourager. Vers la fin de ce repas, il demande du vin à sa femme, qui,
+suivant les usages de ces temps, est à la fois la dame et la ménagère du
+château. Elle lui répond à demi-voix qu'il n'en reste plus qu'une seule
+cruche qu'elle a réservée pour lui. Aucune tournure poétique ne
+permettrait de transporter ce détail sur notre théâtre; l'emphase des
+paroles ne ferait que gâter le naturel de la situation, et ce qui est
+touchant en allemand ne serait en français que ridicule. Il me semble
+néanmoins facile de concevoir, malgré nos habitudes contraires, que ce
+trait, emprunté de la vie commune, est plus propre que la description la
+plus pathétique à faire ressortir la situation du héros de la pièce,
+d'un vieux guerrier couvert de gloire, fier de ses droits héréditaires
+et de son opulence antique, chef naguère de vassaux nombreux, maintenant
+renfermé dans un dernier asile, et luttant avec quelques amis intrépides
+et fidèles contre les horreurs de la disette et la vengeance de
+l'empereur. Dans le _Gustave Vasa_ de Kotzebue, l'on voit Christiern, le
+tyran de la Suède, tremblant dans son palais, qui est entouré par une
+multitude irritée. Il se défie de ses propres gardes, de ses créatures
+les plus dévouées, et force un vieux serviteur qui lui reste encore à
+goûter le premier les mets qu'il lui apporte. Ce trait, exprimé dans le
+dialogue le plus simple, et sans aucune pompe tragique, peint, selon
+moi, mieux que tous les efforts du poëte n'auraient pu le faire, la
+pusillanimité, la défiance et l'abjection du tyran demi-vaincu.
+
+Schiller nous montre Jeanne d'Arc dénoncée par son père comme sorcière,
+au milieu même de la fête destinée au couronnement de Charles VII,
+qu'elle a replacé sur le trône de France. Elle est forcée de fuir; elle
+cherche un asile loin du peuple qui la menace et de la cour qui
+l'abandonne. Après une route longue et pénible, elle arrive dans une
+cabane; la fatigue l'accable, la soif la dévore; un paysan, touché de
+compassion, lui présente un peu de lait: au moment où elle le porte à
+ses lèvres, un enfant, qui l'a regardée pendant quelques instants avec
+attention, lui arrache la coupe, et s'écrie: C'est la sorcière
+d'Orléans. Ce tableau, qu'il serait impossible de transporter sur la
+scène française, fait toujours éprouver aux spectateurs un frémissement
+universel; ils se sentent frappés à la fois, et de la proscription qui
+poursuit, jusque dans les lieux les plus reculés, la libératrice d'un
+grand empire, et de la disposition des esprits, qui rend cette
+proscription plus inévitable et plus cruelle. De la sorte, les deux
+choses importantes, l'époque et la situation, se retracent à
+l'imagination d'un seul mot, par une circonstance purement accidentelle.
+
+Les Allemands font un grand usage de ces moyens. Les rencontres
+fortuites, l'arrivée de personnages subalternes, et qui ne tiennent
+point au sujet, leur fournissent un genre d'effets que nous ne
+connaissons point sur notre théâtre. Dans nos tragédies, tout se passe
+immédiatement entre les héros et le public; les confidents sont toujours
+soigneusement sacrifiés. Ils sont là pour écouter, quelquefois pour
+répondre, et, de temps en temps, pour raconter la mort du héros, qui,
+dans ce cas, ne peut pas nous en instruire lui-même. Mais il n'y a rien
+de moral dans toute leur existence; toute réflexion, tout jugement, tout
+dialogue entre eux leur est sévèrement interdit; il serait contraire à
+la subordination théâtrale qu'ils excitassent le moindre intérêt. Dans
+les tragédies allemandes, indépendamment des héros et de leurs
+confidents, qui, comme on vient de le voir, ne sont que des machines
+dont la nécessité nous fait pardonner l'invraisemblance, il y a, sur un
+second plan, une seconde espèce d'acteurs, spectateurs eux-mêmes, en
+quelque sorte, de l'action principale, qui n'exerce sur eux qu'une
+influence très-indirecte. L'impression que produit sur cette classe de
+personnages la situation des personnages principaux m'a paru souvent
+ajouter à celle qu'en reçoivent les spectateurs proprement dits. Leur
+opinion est, pour ainsi dire, devancée et dirigée par un public
+intermédiaire, plus voisin de ce qui se passe, et non moins impartial
+qu'eux.
+
+Tel devait être, à peu près, si je ne me trompe, l'effet des choeurs dans
+les tragédies grecques. Ces choeurs portaient un jugement sur les
+sentiments et les actions des rois et des héros, dont ils contemplaient
+les crimes et les misères. Il s'établissait, par ce jugement, une
+correspondance morale entre la scène et le parterre, et ce dernier
+devait trouver quelque jouissance à voir décrites et définies, dans un
+langage harmonieux, les émotions qu'il éprouvait.
+
+Je n'ai vu qu'une seule fois une pièce dans laquelle on avait tenté
+d'introduire les choeurs des anciens. C'était la _Fiancée de Messine_,
+toujours de Schiller. Je m'y étais rendu avec beaucoup de préjugés
+contre cette imitation de l'antique. Néanmoins ces maximes générales
+exprimées par le peuple, et qui prenaient plus de vérité et plus de
+chaleur, parce qu'elles lui paraissaient suggérées par la conduite de
+ses chefs et par les malheurs qui rejaillissaient sur lui-même; cette
+opinion publique, personnifiée en quelque sorte, et qui allait chercher
+au fond de mon coeur mes propres pensées, pour me les présenter avec plus
+de précision, d'élégance et de force; cette pénétration de poëte, qui
+devinait ce que je devais sentir, et donnait un corps à ce qui n'était
+en moi qu'une rêverie vague et indéterminée, me firent éprouver un genre
+de satisfaction dont je n'avais pas encore eu l'idée.
+
+L'introduction des choeurs dans la tragédie n'a point eu cependant de
+succès en Allemagne. Il est probable qu'on y a renoncé à cause des
+embarras de l'exécution. Il faudrait des acteurs très-exercés pour qu'un
+certain nombre d'entre eux, parlant et gesticulant tous en même temps,
+ne produisissent pas une confusion voisine du ridicule[2]. Schiller,
+d'ailleurs, dans sa tentative, avait dénaturé le choeur des anciens. Il
+n'avait pas osé le laisser aussi étranger à l'action qu'il l'est dans
+les meilleures tragédies de l'antiquité, celles de Sophocle: car je ne
+parle pas ici des choeurs d'Euripide, de ce poëte admirable, sans doute,
+par son talent dans la sensibilité et dans l'ironie, mais prétentieux,
+déclamateur, ambitieux d'effets, et qui, par ses défauts et même par ses
+beautés, ravit le premier à la tragédie grecque la noble simplicité qui
+la distinguait. Schiller, pour se rapprocher du goût de son siècle,
+avait cru devoir diviser le choeur en deux moitiés, dont chacune était
+composée des partisans des deux héros, qui, dans sa pièce, se disputent
+la main d'une femme. Il avait, par ce ménagement mal entendu, dépouillé
+le choeur de l'impartialité qui donne à ses paroles du poids et de la
+solennité.
+
+Le choeur ne doit jamais être que l'organe, le représentant du peuple
+entier; tout ce qu'il dit doit être une espèce de retentissement sombre
+et imposant du sentiment général. Rien de ce qui est passionné ne peut
+lui convenir, et dès que l'on imagine de lui faire jouer un rôle et
+prendre un parti dans la pièce même, on le dénature, et son effet est
+manqué.
+
+Mais si les Allemands ont rejeté l'introduction des choeurs dans leurs
+tragédies, celle d'une quantité de personnages subalternes qui arrivent
+d'une manière naturelle, bien qu'accidentelle, sur la scène, remplace, à
+beaucoup d'égards, comme nous l'avons observé précédemment, l'usage des
+choeurs. Pour nous en convaincre, il ne faut qu'examiner ce qu'a fait
+Schiller dans son _Guillaume Tell_, et rechercher ce qu'aurait fait un
+poëte grec traitant la même situation. Tell, échappé aux poursuites de
+Gessler, a gravi la cime d'un rocher sauvage qui domine sur une route
+par laquelle Gessler doit passer. Le paysan suisse attend son ennemi,
+tenant en main l'arc et les flèches qui, après avoir servi l'amour
+paternel, doivent maintenant servir la vengeance. Il se retrace, dans un
+monologue, la tranquillité et l'innocence de sa vie précédente. Il
+s'étonne lui-même de se voir jeté tout à coup par la tyrannie hors de
+l'existence obscure et paisible que le sort semblait lui avoir destinée.
+Il recule devant l'action qu'il se trouve forcé de commettre. Ses mains,
+encore pures, frémissent d'avoir à se rougir même du sang d'un coupable.
+Il le faut cependant, il le faut pour sauver sa vie, celle de son fils,
+celle de tous les objets de son affection. Nul doute que, dans une
+tragédie grecque, le choeur n'eût alors pris la parole, pour réduire en
+maximes les sentiments qui se pressent en foule dans l'âme du
+spectateur. Schiller, n'ayant pas cette ressource, y supplée par
+l'arrivée d'une noce champêtre qui passe, au son des instruments, près
+des lieux où Tell est caché. Le contraste de la gaîté de cette troupe
+joyeuse et de la situation de Guillaume Tell suggère à l'instant au
+spectateur toutes les réflexions que le choeur aurait exprimées.
+Guillaume Tell est de la même classe que ces hommes qui marchent ainsi
+dans l'insouciance. Il est pauvre, inconnu, laborieux, innocent comme
+eux. Comme eux, il paraissait n'avoir rien à craindre d'un pouvoir élevé
+si fort au-dessus de lui, et son obscurité pourtant ne lui a pas servi
+d'asile. Le choeur des Grecs eût développé cette vérité dans un langage
+sententieux et poétique. La tragédie allemande la fait ressortir avec
+non moins de force par l'apparition d'une troupe de personnages
+étrangers à l'action, et qui n'ont avec elle aucun rapport ultérieur.
+
+D'autres fois, ces personnages secondaires servent à développer d'une
+manière piquante et profonde les caractères principaux. Werner, connu,
+même en France, par le succès mérité de sa tragédie de _Luther_, et qui
+réunit au plus haut degré deux qualités inconciliables en apparence,
+l'observation spirituelle et souvent plaisante du coeur humain, et une
+mélancolie enthousiaste et rêveuse, Werner, dans son _Attila_, présente
+à nos regards la cour nombreuse de Valentinien, se livrant aux danses,
+aux concerts, à tous les plaisirs, tandis que le fléau de Dieu est aux
+portes de Rome. On voit le jeune empereur et ses favoris n'ayant d'autre
+soin que de repousser les nouvelles fâcheuses qui pourraient interrompre
+leurs amusements, prenant la vérité pour un indice de malveillance, la
+prévoyance pour un acte de sédition, ne considérant comme des sujets
+fidèles que ceux qui nient les faits dont la connaissance les
+importunerait, et pensant faire reculer ces faits en n'écoutant pas ceux
+qui les rapportent. Cette insouciance, mise sous les yeux du spectateur,
+le frappe beaucoup plus qu'un simple récit n'aurait pu le faire.
+
+Je suis loin de recommander l'introduction de ces moyens dans nos
+tragédies. L'imitation des tragiques allemands me semblerait
+très-dangereuse pour les tragiques français. Plus les écrivains d'une
+nation ont pour but exclusif de faire effet, plus ils doivent être
+assujettis à des règles sévères. Sans ces règles, ils multiplieraient,
+pour arriver à leur but, des tentatives dans lesquelles ils
+s'écarteraient toujours davantage de la vérité, de la nature et du goût.
+
+C'est en France qu'a été inventée cette maxime, qu'il valait mieux
+frapper fort que juste. Contre un pareil principe, il faut des règles
+fixes, qui empêchent les écrivains de frapper tellement fort qu'ils ne
+frappent plus juste du tout. Toutes les fois que les tragiques français
+ont voulu transporter sur notre théâtre des moyens empruntés des
+théâtres étrangers, ils ont été plus prodigues de ces moyens, plus
+bizarres, plus exagérés dans leur usage, que les étrangers qu'ils
+imitaient. Je pense donc que c'est sagement et avec raison que nous
+avons refusé à nos écrivains dramatiques la liberté que les Allemands et
+les Anglais accordent aux leurs, celle de produire des effets variés par
+la musique, les rencontres fortuites, la multiplicité des acteurs, le
+changement des lieux, et même les spectres, les prodiges et les
+échafauds. Comme il est beaucoup plus facile de faire effet par de
+telles ressources que par les situations, les sentiments et les
+caractères, il serait à craindre, si ces ressources étaient admises, que
+nous ne vissions bientôt plus sur notre théâtre que des échafauds, des
+combats, des fêtes, des spectres et des changements de décoration.
+
+Il y a dans le caractère des Allemands une fidélité, une candeur, un
+scrupule, qui retiennent toujours l'imagination dans de certaines
+bornes. Leurs écrivains ont une conscience littéraire qui leur donne
+presque autant le besoin de l'exactitude historique et de la
+vraisemblance morale que celui des applaudissements du public. Ils ont
+dans le coeur une sensibilité naturelle et profonde qui se plaît à la
+peinture des sentiments vrais. Ils y trouvent une telle jouissance,
+qu'ils s'occupent beaucoup plus de ce qu'ils éprouvent que de l'effet
+qu'ils produisent. En conséquence, tous leurs moyens extérieurs, quelque
+multipliés qu'ils paraissent, ne sont que des accessoires. Mais en
+France, où l'on ne perd jamais le public de vue, en France, où l'on ne
+parle, n'écrit et n'agit que pour les autres, les accessoires pourraient
+bien devenir le principal. En interdisant à nos poëtes des moyens de
+succès trop faciles, on les force à tirer un meilleur parti des
+ressources qui leur restent et qui sont bien supérieures, le
+développement des caractères, la lutte des passions, la connaissance, en
+un mot, du coeur humain. J'ai cru devoir observer les règles de notre
+théâtre, même dans un ouvrage destiné à faire connaître le théâtre
+allemand, et j'ai supprimé beaucoup de petits incidents de la nature de
+ceux dont j'ai parlé ci-dessus.
+
+J'ai retranché, par exemple, une assez longue scène entre les généraux,
+après un festin durant lequel Tersky leur a fait signer l'engagement de
+rester fidèles à Wallstein, contre la volonté même de la cour. Cette
+scène, dans laquelle Tersky, pour les amener à son but, leur rappelle
+tous les bienfaits qu'ils ont reçus de leur chef, bienfaits dont
+l'énumération seule forme un tableau piquant de l'état de cette armée,
+de son indiscipline, de son exigence et de l'esprit d'égalité qui se
+combinait alors avec l'esprit militaire; cette scène, dis-je, est d'une
+originalité remarquable, et d'une grande vérité locale; mais elle ne
+pouvait être rendue qu'avec des expressions que notre style tragique
+repousse. Elle introduisait d'ailleurs une foule d'acteurs qui ne
+contribuaient point à la marche de l'action, et ne reparaissaient plus
+dans le cours de la pièce.
+
+J'ai renoncé de même, mais avec plus de regret, à traduire ou à imiter
+une autre scène, dans laquelle Wallstein, commençant à se déshabiller
+sur le théâtre pour aller prendre du repos, voit se casser tout à coup
+la chaîne à laquelle est suspendu l'ordre de la Toison-d'Or. Cette
+chaîne était le premier présent que Wallstein eût reçu de l'empereur,
+alors archiduc, dans la guerre du Frioul, lorsque tous deux, à l'entrée
+de la vie, étaient unis par une affection que rien ne semblait devoir
+troubler. Wallstein tient en main les fragments de cette chaîne brisée.
+Il se retrace toute l'histoire de sa jeunesse; des souvenirs mêlés de
+remords l'assiégent; il éprouve une crainte vague; son bonheur lui avait
+paru longtemps attaché à la conservation de ce premier don d'une amitié
+maintenant abjurée. Il en contemple tristement les débris. Il les
+rejette enfin loin de lui avec effort. «Je marche, s'écrie-t-il, dans
+une carrière opposée. La force de ce talisman n'existe plus.»
+
+Le spectateur, qui sait que le poignard est suspendu sur la tête du
+héros, reçoit une impression très-profonde de ce présage que Wallstein
+méconnaît, et des paroles qui lui échappent, sans qu'il les comprenne.
+Ce genre d'effet tient à la disposition du coeur de l'homme, qui, dans
+toutes ses émotions de frayeur, d'attendrissement ou de pitié, est
+toujours ramené à ce que nous appelons la superstition, par une force
+mystérieuse dont il ne peut s'affranchir. Beaucoup de gens n'y voient
+qu'une faiblesse puérile. Je suis tenté, je l'avoue, d'avoir du respect
+pour tout ce qui prend sa source dans la nature.
+
+Une suppression plus importante à laquelle je me suis condamné, c'est
+celle de plusieurs scènes dans lesquelles Schiller faisait paraître de
+simples soldats, les uns au milieu de la révolte, et que Wallstein
+s'efforçait de ramener à son parti, les autres, qu'un général gagné par
+la cour engageait à assassiner Wallstein.
+
+Les scènes des assassins de Banco, dans Macbeth, sont frappantes par
+leur laconisme et leur énergie; celles des assassins de Wallstein ont un
+autre genre de mérite. La manière dont Schiller développe les motifs
+qu'on leur présente, et gradue l'effet que produisent sur eux ces
+motifs; la lutte qui a lieu dans ces âmes farouches entre l'attachement
+et l'avidité; l'adresse avec laquelle celui qui veut les séduire
+proportionne ses arguments à leur intelligence grossière, et leur fait
+du crime un devoir, et de la reconnaissance un crime; leur empressement
+à saisir tout ce qui peut les excuser à leurs propres yeux, lorsqu'ils
+se sont déterminés à verser le sang de leur général; le besoin qu'on
+aperçoit, même dans ces coeurs corrompus, de se faire illusion à
+eux-mêmes, et de tromper leur propre conscience en couvrant d'une
+apparence de justice l'attentat qu'ils vont exécuter; enfin le
+raisonnement qui les décide, et qui décide, dans tant de situations
+différentes, tant d'hommes qui se croient honnêtes, à commettre des
+actions que leur sentiment intérieur condamne, parce qu'à leur défaut
+d'autres s'en rendraient les instruments, tout cela est d'un grand
+effet, tant moral que dramatique. Mais le langage de ces assassins est
+vulgaire, comme leur état et leurs sentiments. Leur prêter des
+expressions relevées, c'eût été manquer à la vérité des caractères, et
+dans ce cas la noblesse du dialogue serait devenue une inconvenance.
+
+J'avais essayé de mettre en récit ce que Schiller a mis en action. Je
+m'étais appliqué surtout à faire ressortir l'idée principale, la
+considération décisive, qui impose silence à toutes les objections, et
+l'emporte sur tous les scrupules. Buttler, après avoir raconté ses
+efforts pour convaincre ses complices, finissait par ces vers:
+
+ Lorsque je leur ai dit que, s'offrant à leur place,
+ D'autres briguaient déjà mon choix comme une grâce,
+ Que le prix était prêt, que d'autres, cette nuit,
+ De leur fidélité recueilleraient le fruit,
+ Chacun a regardé son plus proche complice;
+ Leurs yeux brillaient d'espoir, d'envie et d'avarice;
+ D'une sombre rougeur leurs fronts se sont couverts;
+ Ils répétaient tout bas: d'autres se sont offerts.
+
+Mais j'ai senti bientôt que je tomberais dans une invraisemblance
+qu'aucun détail ne rendrait excusable. Buttler, cherchant à faire
+partager à Isolan son projet d'assassinat, ne pouvait, sans absurdité,
+s'étendre avec complaisance sur la bassesse et l'avidité de ceux qu'il
+avait choisis pour remplir ses vues.
+
+L'obligation de mettre en récit ce que, sur d'autres théâtres, on
+pourrait mettre en action, est un écueil dangereux pour les tragiques
+français. Ces récits ne sont presque jamais placés naturellement. Celui
+qui raconte n'est point appelé par sa situation ou son intérêt à
+raconter de la sorte. Le poëte, d'ailleurs, se trouve entraîné
+invinciblement à rechercher des détails d'autant moins dramatiques
+qu'ils sont plus pompeux. On a relevé mille fois l'inconvenance du
+superbe récit de Théramène dans Phèdre. Racine ne pouvant, comme
+Euripide, présenter aux spectateurs Hippolyte déchiré, couvert de sang,
+brisé par sa chute, et dans les convulsions de la douleur et de
+l'agonie, a été forcé de faire raconter sa mort; et cette nécessité l'a
+conduit à blesser, dans le récit de cet événement terrible, et la
+vraisemblance et la nature, par une profusion de détails poétiques, sur
+lesquels un ami ne peut s'étendre, et qu'un père ne peut écouter.
+
+Les retranchements dont je viens de parler, une foule d'autres dont
+l'indication serait trop longue, plusieurs additions qui m'ont semblé
+nécessaires, font que l'ouvrage que je présente au public n'est
+nullement une traduction. Il n'y a pas, dans les trois tragédies de
+Schiller, une seule scène que j'aie conservée en entier. Il y en a
+quelques-unes dans ma pièce dont l'idée même n'est pas dans Schiller. Il
+y a quarante-huit acteurs dans l'original allemand, il n'y en a que
+douze dans mon ouvrage. L'unité de temps et de lieu, que j'ai voulu
+observer, quoique Schiller s'en fût écarté, suivant l'usage de son pays,
+m'a forcé à tout-bouleverser et à tout refondre.
+
+Je ne veux point entrer ici dans un examen approfondi de la règle des
+unités. Elles ont certainement quelques-uns des inconvénients que les
+nations étrangères leur reprochent. Elles circonscrivent les tragédies,
+surtout historiques, dans un espace qui en rend la composition
+très-difficile. Elles forcent le poëte à négliger souvent, dans les
+événements et les caractères, la vérité de la gradation, la délicatesse
+des nuances: ce défaut domine dans presque toutes les tragédies de
+Voltaire; car l'admirable génie de Racine a été vainqueur de cette
+difficulté comme de tant d'autres. Mais à la représentation des pièces
+de Voltaire, on aperçoit fréquemment des lacunes, des transitions trop
+brusques. On sent que ce n'est pas ainsi qu'agit la nature. Elle ne
+marche point d'un pas si rapide; elle ne saute pas de la sorte les
+intermédiaires.
+
+Cependant, malgré les gênes qu'elles imposent et les fautes qu'elles
+peuvent occasionner, les unités me semblent une loi sage. Les
+changements de lieu, quelque adroitement qu'ils soient effectués,
+forcent le spectateur à se rendre compte de la transposition de la
+scène, et détournent ainsi une partie de son attention de l'intérêt
+principal: après chaque décoration nouvelle, il est obligé de se
+remettre dans l'illusion dont on l'a fait sortir. La même chose lui
+arrive lorsqu'on l'avertit du temps qui s'est écoulé d'un acte à
+l'autre. Dans les deux cas, le poëte reparait, pour ainsi dire, en avant
+des personnages, et il y a une espèce de prologue ou de préface
+sous-entendue, qui nuit à la continuité de l'impression.
+
+En me conformant aux règles de notre théâtre pour les unités, pour le
+style tragique, pour la dignité de la tragédie, j'ai voulu rester fidèle
+au système allemand sur un article plus essentiel.
+
+Les Français, même dans celles de leurs tragédies qui sont fondées sur
+la tradition ou sur l'histoire, ne peignent qu'un fait ou une passion.
+Les Allemands, dans les leurs, peignent une vie entière et un caractère
+entier.
+
+Quand je dis qu'ils peignent une vie entière, je ne veux pas dire qu'ils
+embrassent dans leurs pièces toute la vie de leurs héros; mais ils n'en
+omettent aucun événement important, et la réunion de ce qui se passe sur
+la scène et de ce que le spectateur apprend par des récits ou par des
+allusions, forme un tableau complet, d'une scrupuleuse exactitude.
+
+Il en est de même du caractère. Les Allemands n'écartent de celui de
+leurs personnages rien de ce qui constituait leur individualité. Ils
+nous les présentent avec leurs faiblesses, leurs inconséquences, et
+cette mobilité ondoyante qui appartient à la nature humaine et qui forme
+les êtres réels.
+
+Les Français ont un besoin d'unité qui leur fait suivre une autre route.
+Ils repoussent des caractères tout ce qui ne sert pas à faire ressortir
+la passion qu'ils veulent peindre: ils suppriment de la vie antérieure
+de leurs héros tout ce qui ne s'enchaîne pas nécessairement au fait
+qu'ils ont choisi.
+
+Qu'est-ce que Racine nous apprend sur Phèdre? Son amour pour Hippolyte,
+mais nullement son caractère personnel, indépendamment de cet amour.
+Qu'est-ce que le même poëte nous fait connaître d'Oreste? Son amour pour
+Hermione. Les fureurs de ce prince ne viennent que des cruautés de sa
+maîtresse. On le voit à chaque instant prêt à s'adoucir, pour peu
+qu'Hermione lui donne quelque espérance. Ce meurtrier de sa mère paraît
+même avoir tout à fait oublié le forfait qu'il a commis. Il n'est occupé
+que de sa passion: il parle, après son parricide, de son innocence qui
+lui pèse; et si, lorsqu'il a tué Pyrrhus, il est poursuivi par les
+furies, c'est que Racine a trouvé, dans la tradition mythologique,
+l'occasion d'une scène superbe, mais qui ne tient point à son sujet, tel
+qu'il l'a traité.
+
+Ceci n'est point une critique. _Andromaque_ est l'une des pièces les
+plus parfaites qui existent chez aucun peuple; et Racine, ayant adopté
+le système français, a dû écarter, autant qu'il le pouvait, de l'esprit
+du spectateur, le souvenir du meurtre de Clytemnestre. Ce souvenir était
+inconciliable avec un amour pareil à celui d'Oreste pour Hermione. Un
+fils couvert du sang de sa mère, et ne songeant qu'à sa maîtresse,
+aurait produit un effet révoltant; Racine l'a senti, et, pour éviter
+plus sûrement cet écueil, il a supposé qu'Oreste n'était allé en Tauride
+qu'afin de se délivrer par la mort de sa passion malheureuse.
+
+L'isolement dans lequel le système français présente le fait qui forme
+le sujet, et la passion qui est le mobile de chaque tragédie, a
+d'incontestables avantages.
+
+En dégageant le fait que l'on a choisi de tous les faits antérieurs, on
+porte plus directement l'intérêt sur un objet unique. Le héros est plus
+dans la main du poëte qui s'est affranchi du passé; mais il y a
+peut-être aussi une couleur un peu moins réelle, parce que l'art ne peut
+jamais suppléer entièrement à la vérité, et que le spectateur, lors même
+qu'il ignore la liberté que l'auteur a prise, est averti, par je ne sais
+quel instinct, que ce n'est pas un personnage historique, mais un héros
+factice, une créature d'invention qu'on lui présente.
+
+En ne peignant qu'une passion, au lieu d'embrasser tout un caractère
+individuel, on obtient des effets plus constamment tragiques, parce que
+les caractères individuels, toujours mélangés, nuisent à l'unité de
+l'impression. Mais la vérité y perd peut-être encore. On se demande ce
+que seraient les héros qu'on voit, s'ils n'étaient dominés par la
+passion qui les agite, et l'on trouve qu'il ne resterait dans leur
+existence que peu de réalité. D'ailleurs, il y a bien moins de variété
+dans les passions propres à la tragédie que dans les caractères
+individuels tels que les crée la nature. Les caractères sont
+innombrables. Les passions théâtrales sont en petit nombre.
+
+Sans doute l'admirable génie de Racine, qui triomphe de toutes les
+entraves, met de la diversité dans cette uniformité même. La jalousie de
+Phèdre n'est pas celle d'Hermione, et l'amour d'Hermione n'est pas celui
+de Roxane. Cependant la diversité me semble plutôt encore dans la
+passion que dans le caractère de l'individu.
+
+Il y a bien peu de différence entre les caractères d'Aménaïde et
+d'Alzire. Celui de Polyphonte convient à presque tous les tyrans mis sur
+notre théâtre; tandis que celui de Richard III, dans Shakespeare, ne
+convient qu'à Richard III. Polyphonte n'a que des traits généraux,
+exprimés avec art, mais qui n'en font point un être distinct, un être
+individuel. Il a de l'ambition, et, pour son ambition, de la cruauté et
+de l'hypocrisie. Richard III réunit à ces vices, qui sont de nécessité
+dans son rôle, beaucoup de choses qui ne peuvent appartenir qu'à lui
+seul. Son mécontentement contre la nature, qui, en lui donnant une
+figure hideuse et difforme, semble l'avoir condamné à ne jamais inspirer
+d'amour; ses efforts pour vaincre un obstacle qui l'irrite, sa
+coquetterie avec les femmes, son étonnement de ses succès auprès
+d'elles, le mépris qu'il conçoit pour des êtres si faciles à séduire,
+l'ironie avec laquelle il manifeste ce mépris, tout le rend un être
+particulier. Polyphonte est un genre; Richard III un individu.
+
+Pour faire de Wallstein un personnage tragique à la manière française,
+il aurait suffi de fondre ensemble de l'ambition et des remords. Mais je
+me suis proposé, à l'exemple de Schiller, de peindre Wallstein à peu
+près tel qu'il était, ambitieux à la vérité, mais en même temps
+superstitieux, inquiet, incertain, jaloux des succès des étrangers dans
+sa patrie, lors même que leurs succès favorisaient ses propres
+entreprises, et marchant souvent contre son but, en se laissant
+entraîner par son caractère.
+
+Je n'ai pas même voulu supprimer son penchant pour l'astrologie, bien
+que les lumières de notre siècle puissent faire regarder comme hasardée
+la tentative de revêtir d'une teinte tragique cette superstition. Nous
+n'envisageons guère en France la superstition que de son côté ridicule.
+Elle a cependant ses racines dans le coeur de l'homme, et la philosophie
+elle-même, lorsqu'elle s'obstine à n'en pas tenir compte, est
+superficielle et présomptueuse. La nature n'a point fait de l'homme un
+être isolé, destiné seulement à cultiver la terre et à la peupler, et
+n'ayant, avec tout ce qui n'est pas de son espèce, que les rapports
+arides et fixes que l'utilité l'invite à établir entre eux et lui. Une
+grande correspondance existe entre tous les êtres moraux et physiques.
+Il n'y a personne, je le pense, qui, laissant errer ses regards sur un
+horizon sans bornes, ou se promenant sur les rives de la mer que
+viennent battre les vagues, ou levant les yeux vers le firmament parsemé
+d'étoiles, n'ait éprouvé une sorte d'émotion qu'il lui était impossible
+d'analyser ou de définir. On dirait que des voix descendent du haut des
+cieux, s'élancent de la cime des rochers, retentissent dans les torrents
+ou dans les forêts agitées, sortent des profondeurs des abîmes. Il
+semble y avoir je ne sais quoi de prophétique dans le vol pesant du
+corbeau, dans les cris funèbres des oiseaux de la nuit, dans les
+rugissements éloignés des bêtes sauvages. Tout ce qui n'est pas
+civilisé, tout ce qui n'est pas soumis à la domination artificielle de
+l'homme, répond à son coeur. Il n'y a que les choses qu'il a façonnées
+pour son usage qui soient muettes, parce qu'elles sont mortes. Mais ces
+choses mêmes, lorsque le temps anéantit leur utilité, reprennent une vie
+mystique. La destruction les remet, en passant sur elles, en rapport
+avec la nature. Les édifices modernes se taisent, mais les ruines
+parlent. Tout l'univers s'adresse à l'homme dans un langage ineffable
+qui se fait entendre dans l'intérieur de son âme, dans une partie de son
+être inconnue à lui-même, et qui tient à la fois des sens et de la
+pensée. Quoi de plus simple que d'imaginer que cet effort de la nature
+pour pénétrer en nous n'est pas sans une mystérieuse signification?
+Pourquoi cet ébranlement intime, qui paraît nous révéler ce que nous
+cache la vie commune, serait-il à la fois sans cause et sans but? La
+raison, sans doute, ne peut l'expliquer. Lorsqu'elle l'analyse, il
+disparaît; mais il est, par là même, essentiellement du domaine de la
+poésie. Consacré par elle, il trouve dans tous les coeurs des cordes qui
+lui répondent. Le sort annoncé par les astres, les pressentiments, les
+songes, les présages, ces ombres de l'avenir qui planent autour de nous,
+souvent non moins funèbres que les ombres du passé, sont de tous les
+pays, de tous les temps, de toutes les croyances. Quel est celui qui,
+lorsqu'un grand intérêt l'anime, ne prête pas en tremblant l'oreille à
+ce qu'il croit la voix de la destinée? Chacun, dans le sanctuaire de sa
+pensée, s'explique cette voix comme il le peut; chacun s'en tait avec
+les autres, parce qu'il n'y a point de paroles pour mettre en commun ce
+qui jamais n'est qu'individuel.
+
+J'ai donc cru devoir conserver dans le caractère de Wallstein une
+superstition qu'il avait en commun avec presque tous les hommes
+remarquables de son siècle.
+
+J'aurais voulu pouvoir rendre avec la même fidélité le caractère de
+Thécla, tel qu'il est tracé dans la pièce allemande. Ce caractère excite
+en Allemagne un enthousiasme universel; et il est difficile de lire
+l'ouvrage de Schiller, dans sa langue originale, sans partager cet
+enthousiasme. Mais en France je ne crois pas que ce caractère eût obtenu
+l'approbation du public. L'admiration dont il est l'objet chez les
+Allemands tient à leur manière de considérer l'amour, et cette manière
+est très-différente de la nôtre. Nous n'envisageons l'amour que comme
+une passion de la même nature que toutes les passions humaines,
+c'est-à-dire ayant pour effet d'égarer notre raison, ayant pour but de
+nous procurer des jouissances. Les Allemands voient dans l'amour quelque
+chose de religieux, de sacré, une émanation de la divinité même, un
+accomplissement de la destinée de l'homme sur cette terre, un lien
+mystérieux et tout-puissant entre deux âmes qui ne peuvent exister que
+l'une pour l'autre. Sous le premier point de vue, l'amour est commun à
+l'homme et aux animaux; sous le second, il est commun à l'homme et à
+Dieu.
+
+Il en résulte que beaucoup de choses qui nous paraissent des
+inconvenances, parce que nous n'y apercevons que les suites d'une
+passion, semblent aux Allemands légitimes et même respectables, parce
+qu'ils croient y reconnaître l'action d'un sentiment céleste.
+
+Il y a de la vérité dans ces deux manières de voir; mais suivant qu'on
+adopte l'une ou l'autre, l'amour doit occuper, dans la poésie comme dans
+la morale, une place différente.
+
+Lorsque l'amour n'est qu'une passion, comme sur la scène française, il
+ne peut intéresser que par sa violence et son délire. Les transports des
+sens, les fureurs de la jalousie, la lutte des désirs contre les
+remords, voilà l'amour tragique en France. Mais lorsque l'amour, au
+contraire, est, comme dans la poésie allemande, un rayon de la lumière
+divine qui vient échauffer et purifier le coeur, il a tout à la fois
+quelque chose de plus calme et de plus fort: dès qu'il paraît, on sent
+qu'il domine tout ce qui l'entoure. Il peut avoir à combattre les
+circonstances, mais non les devoirs, car il est lui-même le premier des
+devoirs, et il garantit l'accomplissement de tous les autres. Il ne peut
+conduire à des actions coupables, il ne peut descendre au crime, ni même
+à la ruse, car il démentirait sa nature, et cesserait d'être lui. Il ne
+peut céder aux obstacles; il ne peut s'éteindre, car son essence est
+immortelle. Il ne peut que retourner dans le sein de son créateur.
+
+C'est ainsi que l'amour de Thécla est représenté dans la pièce de
+Schiller. Thécla n'est point une jeune fille ordinaire, partagée entre
+l'inclination qu'elle ressent pour un jeune homme et sa soumission
+envers son père; déguisant ou contenant le sentiment qui la domine,
+jusqu'à ce qu'elle ait obtenu le consentement de celui qui a le droit de
+disposer de sa main; effrayée des obstacles qui menacent son bonheur;
+enfin, éprouvant elle-même et donnant au spectateur une impression
+d'incertitude sur le résultat de son amour, et sur le parti qu'elle
+prendra si elle est trompée dans ses espérances. Thécla est un être que
+son amour a élevé au-dessus de la nature commune, un être dont il est
+devenu toute l'existence, dont il a fixé toute la destinée. Elle est
+calme, parce que sa résolution ne peut être ébranlée; elle est
+confiante, parce qu'elle ne peut s'être trompée sur le coeur de son
+amant; elle a quelque chose de solennel, parce que l'on sent qu'il y a
+en elle quelque chose d'irrévocable; elle est franche, parce que son
+amour n'est pas une partie de sa vie, mais sa vie entière. Thécla, dans
+la pièce de Schiller, est sur un plan tout différent de celui où est
+placé le reste des personnages. C'est un être pour ainsi dire aérien,
+qui plane sur cette foule d'ambitieux, de traîtres, de guerriers
+farouches, que des intérêts ardents et positifs poussent les uns contre
+les autres. On sent que cette créature lumineuse et presque surnaturelle
+est descendue de la sphère éthérée, et doit bientôt remonter vers sa
+patrie. Sa voix si douce, à travers le bruit des armes; sa forme
+délicate, au milieu de ces hommes tout couverts de fer; la pureté de son
+âme, opposée à leurs calculs avides; son calme céleste qui contraste
+avec leurs agitations, remplissent le spectateur d'une émotion constante
+et mélancolique, telle que ne la fait ressentir nulle tragédie
+ordinaire.
+
+Aucun des personnages de femmes que nous voyons sur la scène française
+n'en peut donner l'idée. Nos héroïnes passionnées, Alzire, Aménaïde,
+Adélaïde du Guesclin, ont quelque chose de mâle; on sent qu'elles sont
+de force à combattre contre les événements, contre les hommes, contre le
+malheur. On n'aperçoit aucune disproportion entre leur destinée et la
+vigueur dont elles sont douées. Nos héroïnes tendres, Monime, Bérénice,
+Esther, Atalide, sont pleines de douceur et de grâce, mais ce sont des
+femmes faibles et timides; les événements peuvent les dompter. Le
+sacrifice de leurs sentiments n'est point présenté comme impossible.
+Bérénice se résigne à vivre sans Titus; Monime à épouser Mithridate;
+Atalide à voir Bazajet s'unir à Roxane; Esther n'aime point Assuérus.
+Les héroïnes de Voltaire luttent contre les obstacles; celles de Racine
+leur cèdent, parce que les unes et les autres sont de la même nature que
+tout ce qui les entoure. Thécla ne peut lutter ni céder: elle aime et
+elle attend. Son sort est fixé: elle ne peut en avoir un autre; mais
+elle ne peut pas non plus le conquérir, en le disputant contre les
+hommes. Elle n'a point d'armes contre eux; sa force est tout intérieure.
+Par-là même, son sentiment l'affranchit de toutes les convenances que
+prescrit la morale que nous sommes habitués à voir sur la scène.
+
+Thécla n'observe aucun des déguisements imposés à nos héroïnes; elle ne
+couvre d'aucun voile son amour profond, exclusif et pur; elle en parle
+sans réserve à son amant. «Où serait, lui dit-elle, la vérité sur la
+terre, si tu ne l'apprenais par ma bouche?» Elle n'annonce point qu'elle
+fasse dépendre ses espérances de l'aveu de son père. On prévoit même que
+s'il la refuse elle ne se croira pas coupable de lui résister: son amour
+l'occupe et l'absorbe tout entière; elle n'existe que pour le sentiment
+qui remplit toute son âme. Elle est si loin de considérer comme une
+faute sa fuite de la maison paternelle, lorsqu'elle apprend que celui
+qu'elle aime a été tué, qu'elle croit au contraire accomplir un devoir.
+Les spectateurs français n'auraient pu tolérer dans une jeune fille
+cette exaltation, cette indépendance, d'autant plus étrangère à nos
+idées, qu'il ne s'y mêle aucun égarement, aucun délire. Nous aurions été
+choqués de cet oubli de toutes les relations, de cette manière
+d'envisager les devoirs positifs comme secondaires; enfin, d'une absence
+si complète de la soumission que nous admirons avec justice dans
+Iphigénie. Nous en aurions été choqués, dis-je, et nous aurions eu
+raison: un tel enthousiasme est une chose qu'il est impossible
+d'approuver en principe. Nous pouvons, par le talent du poëte, être
+entraînés à sympathiser avec l'individu particulier qui l'éprouve; mais
+il ne peut jamais servir de base à un système général, et nous n'aimons
+en France que ce qui peut être d'une application universelle. Le
+principe de l'utilité domine dans notre littérature comme dans notre
+vie. La morale du théâtre en France est beaucoup plus rigoureuse que
+celle du théâtre en Allemagne. Cela tient à ce que les Allemands
+prennent le sentiment pour base de la morale, tandis que pour nous cette
+base est la raison. Un sentiment sincère, complet, sans bornes, leur
+paraît non-seulement excuser ce qu'il inspire, mais l'ennoblir, et, si
+j'ose employer cette expression, le sanctifier. Cette manière de voir se
+fait remarquer dans leurs institutions et dans leurs moeurs, comme dans
+leurs productions littéraires. Nous avons des principes infiniment plus
+sévères, et nous ne nous en écartons jamais en théorie. Le sentiment qui
+méconnaît un devoir ne nous paraît qu'une faute de plus; nous
+pardonnerions plus facilement à l'intérêt, parce que l'intérêt met
+toujours dans ses transgressions plus d'habileté et plus de décence. Le
+sentiment brave l'opinion, et elle s'en irrite: l'intérêt cherche à la
+tromper en la ménageant, et, lors même qu'elle découvre la tromperie,
+elle sait gré à l'intérêt de cette espèce d'hommage.
+
+J'ai donc rapproché Thécla des proportions françaises, en m'efforçant de
+lui conserver quelque chose du coloris allemand. Je crois avoir
+transporté dans son caractère sa douceur, sa sensibilité, son amour, sa
+mélancolie; mais tout le reste m'a paru trop directement opposé à nos
+habitudes, trop empreint de ce que le très-petit nombre de littérateurs
+français qui possèdent la langue allemande appellent le mysticisme
+allemand. La seule règle que je me sois imposée a été de ne rien faire
+entrer dans le rôle de Thécla qui ne fût d'accord avec l'intention
+poétique de l'auteur original. C'est pour cette raison que je lui ai
+donné une teinte religieuse, et que j'ai voulu qu'elle cherchât un asile
+aux pieds de son Dieu, au lieu de se tuer sur le corps de son amant ou
+de son père, ce qui ne m'aurait pas coûté un grand effort d'invention;
+mais la violence du suicide m'aurait semblé déranger l'harmonie qui doit
+être dans son caractère.
+
+En empruntant de la scène allemande un de ses ouvrages les plus
+célèbres, pour l'adapter aux formes reçues dans notre littérature, je
+crois avoir donné un exemple utile. Le dédain pour les nations voisines,
+et surtout pour une nation dont on ignore la langue, et qui, plus
+qu'aucune autre, a dans ses productions poétiques de l'originalité et de
+la profondeur, me paraît un mauvais calcul. La tragédie française est,
+selon moi, plus parfaite que celle des autres peuples; mais il y a
+toujours quelque chose d'étroit dans l'obstination qui refuse à
+comprendre l'esprit des nations étrangères. Sentir les beautés partout
+où elles se trouvent n'est pas une délicatesse de moins, mais une
+faculté de plus.
+
+FIN DES RÉFLEXIONS.
+
+
+
+
+DE L'ESPRIT DE CONQUÊTE ET DE L'USURPATION, DANS LEURS RAPPORTS AVEC LA
+CIVILISATION EUROPÉENNE.
+
+
+
+
+PRÉFACE DE LA PREMIÉRE ÉDITION.
+
+
+L'ouvrage actuel fait partie d'un Traité de politique terminé depuis
+longtemps; l'état de la France et celui de l'Europe semblaient le
+condamner à ne jamais paraître. Le continent n'était qu'un vaste cachot,
+privé de toute communication avec cette noble Angleterre, asile généreux
+de la pensée, illustre refuge de la dignité de l'espèce humaine. Tout à
+coup, des deux extrémités de la terre, deux grands peuples se sont
+répondu, et les flammes de Moscou ont été l'aurore de la liberté du
+monde. Il est permis d'espérer que la France ne sera pas exceptée de la
+délivrance universelle; la France, qu'estiment les nations qui la
+combattent; la France, dont la volonté suffit pour obtenir et donner la
+paix. Le moment est donc revenu où chacun peut se flatter d'être utile,
+suivant ses lumières et ses forces.
+
+L'auteur de cet ouvrage a pensé qu'ayant été jadis l'un des mandataires
+d'un peuple qu'on a réduit au silence, et n'ayant cessé de l'être
+qu'illégalement, sa voix, de quelque peu d'importance qu'elle fût
+d'ailleurs, aurait l'avantage de rompre cette unanimité prétendue qui
+fait l'étonnement et le blâme de l'Europe, et qui n'est que l'effet de
+la terreur des Français. Il ose affirmer, avec une conviction profonde,
+qu'il n'y a pas dans ce livre une ligne que la presque totalité de la
+France, si elle était libre, ne s'empressât de signer.
+
+Il a, du reste, retranché toutes les discussions de pure théorie, pour
+extraire seulement ce qui lui a paru d'un intérêt immédiat. Il aurait pu
+accroître cet intérêt par des personnalités plus directes; mais il a
+voulu conserver avec scrupule ce qu'un profond sentiment lui avait
+dicté, quand la terre était sous le joug. Il a éprouvé de la répugnance
+à se montrer plus amer ou plus hardi contre l'adversité méritée que
+contre la prospérité coupable. Si les calamités publiques laissaient à
+son âme la faculté de s'ouvrir à des considérations personnelles, il lui
+serait doux de penser que lorsqu'on a voulu travailler sans
+contradicteurs à l'asservissement général, on a trouvé nécessaire
+d'étouffer sa voix.
+
+ Hanovre, ce 21 décembre 1813.
+
+
+
+
+PRÉFACE DE LA TROISIÈME ÉDITION
+
+
+Cet ouvrage a été écrit en Allemagne au mois de novembre 1813, et publié
+au mois de janvier; il a été réimprimé en Angleterre au commencement de
+mars. L'édition actuelle n'a subi que peu de changements: non que je
+n'aie senti qu'il y avait beaucoup à perfectionner; mais un ouvrage de
+circonstance doit, le plus qu'il est possible, demeurer tel qu'il a paru
+dans la circonstance.
+
+Il n'y aura d'ailleurs, je le crois, aucun lecteur qui ne sente que, si
+j'avais composé cet ouvrage en France, ou dans le moment actuel, je me
+serais exprimé différemment sur plus d'un objet. À l'horreur que
+m'inspirait le gouvernement de Buonaparte, se joignait, j'en conviens,
+une certaine impatience contre la nation qui portait son joug. Je savais
+mieux qu'un autre combien ce joug était odieux à cette nation; je
+souffrais de lui voir profaner le courage, et verser son sang pour se
+maintenir dans la servitude; je souffrais plus encore de ce que les
+hommages qu'elle prodiguait à son tyran paraissaient aux étrangers une
+preuve qu'elle méritait son sort; je m'irritais de ce qu'elle agissait
+de la sorte, en opposition non-seulement avec son intérêt, mais avec sa
+nature et avec cette délicatesse et ce sentiment exquis d'honneur et de
+convenance qui la distinguent si éminemment; je trouvais qu'elle se
+calomniait elle-même, et il était inutile de la justifier. Quand nous
+l'essayions, tristes réfugiés sur la terre étrangère, un article du
+_Moniteur_ venait foudroyer nos impuissantes explications: il faut avoir
+éprouvé cette souffrance pour la concevoir, et alors on pardonnera
+facilement quelques expressions d'amertume échappées à une douleur qui
+était d'autant plus vive qu'on était plus jaloux de l'honneur du nom
+français.
+
+ Paris, ce 22 avril 1814.
+
+
+
+
+DE L'ESPRIT DE CONQUÊTE ET DE L'USURPATION, DANS LEURS RAPPORTS AVEC LA
+CIVILISATION EUROPÉENNE.
+
+
+Je me propose d'examiner deux fléaux dans leurs rapports avec l'état
+présent de l'espèce humaine et la civilisation actuelle: l'un est
+l'esprit de conquête; l'autre l'usurpation.
+
+Il y a des choses qui sont possibles à telle époque, et qui ne le sont
+plus à telle autre. Cette vérité semble triviale: elle est néanmoins
+souvent méconnue; elle ne l'est jamais sans danger.
+
+Lorsque les hommes qui disposent des destinées de la terre se trompent
+sur ce qui est possible, c'est un grand mal. L'expérience, alors, loin
+de les servir, leur nuit et les égare. Ils lisent l'histoire, ils voient
+ce que l'on a fait précédemment, ils n'examinent point si cela peut se
+faire encore; ils prennent en main des leviers brisés; leur obstination,
+ou, si l'on veut, leur génie, procure à leurs efforts un succès
+éphémère; mais comme ils sont en lutte avec les dispositions, les
+intérêts, toute l'existence morale de leurs contemporains, ces forces de
+résistance réagissent contre eux; et au bout d'un certain temps, bien
+long pour leurs victimes, très-court quand on le considère
+historiquement, il ne reste de leurs entreprises que les crimes qu'ils
+ont commis et les souffrances qu'ils ont causées.
+
+La durée de toute puissance dépend de la proportion qui existe entre son
+esprit et son époque. Chaque siècle attend, en quelque sorte, un homme
+qui lui serve de représentant. Quand ce représentant se montre ou paraît
+se montrer, toutes les forces du moment se groupent autour de lui; s'il
+représente fidèlement l'esprit général, le succès est infaillible; s'il
+dévie, le succès devient douteux; et s'il persiste dans une fausse
+route, l'assentiment qui constituait son pouvoir l'abandonne, et le
+pouvoir s'écroule.
+
+Malheur donc à ceux qui, se croyant invincibles, jettent le gant à
+l'espèce humaine, et prétendent opérer par elle, car ils n'ont pas
+d'autre instrument, des bouleversements qu'elle désapprouve et des
+miracles qu'elle ne veut pas!
+
+
+
+
+PREMIÈRE PARTIE.
+
+
+
+
+DE L'ESPRIT DE CONQUÊTE.
+
+
+
+
+CHAPITRE PREMIER.
+
+Des vertus compatibles avec la guerre, à certaines époques de l'état
+social.
+
+
+Plusieurs écrivains, entraînés par l'amour de l'humanité dans de
+louables exagérations, n'ont envisagé la guerre que sous ses côtés
+funestes. Je reconnais volontiers ses avantages.
+
+Il n'est pas vrai que la guerre soit toujours un mal. À de certaines
+époques de l'espèce humaine, elle est dans la nature de l'homme. Elle
+favorise alors le développement de ses plus belles et de ses plus
+grandes facultés; elle lui ouvre un trésor de précieuses jouissances;
+elle le forme à la grandeur d'âme, à l'adresse, au sang-froid, au
+courage, au mépris de la mort, sans lequel il ne peut jamais se répondre
+qu'il ne commettra pas toutes les lâchetés, et bientôt tous les crimes.
+La guerre lui enseigne des dévoûments héroïques, et lui fait contracter
+des amitiés sublimes. Elle l'unit de liens plus étroits, d'une part, à
+sa patrie, et de l'autre à ses compagnons d'armes. Elle fait succéder à
+de nobles entreprises de nobles loisirs. Mais tous ces avantages de la
+guerre tiennent à une condition indispensable, c'est qu'elle soit le
+résultat naturel de la situation et de l'esprit national des peuples.
+
+Car je ne parle point ici d'une nation attaquée et qui défend son
+indépendance. Nul doute que cette nation ne puisse réunir à l'ardeur
+guerrière les plus hautes vertus; ou plutôt cette ardeur guerrière est
+elle-même de toutes les vertus la plus haute. Mais il ne s'agit pas
+alors de la guerre proprement dite, il s'agit de la défense légitime,
+c'est-à-dire du patriotisme, de l'amour de la justice, de toutes les
+affections nobles et sacrées.
+
+Un peuple qui, sans être appelé à la défense de ses foyers, est porté
+par sa situation ou son caractère national à des expéditions
+belliqueuses et à des conquêtes, peut encore allier à l'esprit guerrier
+la simplicité des moeurs, le dédain pour le luxe, la générosité, la
+loyauté, la fidélité aux engagements, le respect pour l'ennemi
+courageux, la pitié même, et les ménagements pour l'ennemi subjugué.
+Nous voyons dans l'histoire ancienne et dans les annales du moyen-âge
+ces qualités briller chez plusieurs nations, dont la guerre faisait
+l'occupation presque habituelle.
+
+Mais la situation présente des peuples européens permet-elle d'espérer
+cet amalgame? L'amour de la guerre est-il dans leur caractère national?
+résulte-t-il de leurs circonstances?
+
+Si ces deux questions doivent se résoudre négativement, il s'ensuivra
+que, pour porter de nos jours les nations à la guerre et aux conquêtes,
+il faudra bouleverser leur situation, ce qui ne se fait jamais sans leur
+infliger beaucoup de malheurs et dénaturer leur caractère, ce qui ne se
+fait jamais sans leur donner beaucoup de vices.
+
+
+
+
+CHAPITRE II.
+
+Du caractère des nations modernes relativement à la guerre.
+
+
+Les peuples guerriers de l'antiquité devaient pour la plupart à leur
+situation leur esprit belliqueux. Divisés en petites peuplades, ils se
+disputaient à main armée un territoire resserré. Poussés par la
+nécessité les uns contre les autres, ils se combattaient ou se
+menaçaient sans cesse. Ceux qui ne voulaient pas être conquérants ne
+pouvaient néanmoins déposer le glaive sous peine d'être conquis. Tous
+achetaient leur sûreté, leur indépendance, leur existence entière au
+prix de la guerre.
+
+Le monde de nos jours est précisément, sous ce rapport, l'opposé du
+monde ancien.
+
+Tandis que chaque peuple, autrefois, formait une famille isolée, ennemie
+née des autres familles, une masse d'hommes existe maintenant, sous
+différents noms et sous divers modes d'organisation sociale, mais
+homogène par sa nature. Elle est assez forte pour n'avoir rien à
+craindre des hordes encore barbares; elle est assez civilisée pour que
+la guerre lui soit à charge; sa tendance uniforme est vers la paix. La
+tradition belliqueuse, héritage de temps reculés, et surtout les erreurs
+des gouvernements, retardent les effets de cette tendance; mais elle
+fait chaque jour un progrès de plus. Les chefs des peuples lui rendent
+hommage, car ils évitent d'avouer ouvertement l'amour des conquêtes, ou
+l'espoir d'une gloire acquise uniquement par les armes. Le fils de
+Philippe n'oserait plus proposer à ses sujets l'envahissement de
+l'univers; et le discours de Pyrrhus à Cynéas semblerait aujourd'hui le
+comble de l'insolence ou de la folie.
+
+Un gouvernement qui parlerait de la gloire militaire comme but
+méconnaîtrait ou mépriserait l'esprit des nations et celui de l'époque.
+Il se tromperait d'un millier d'années; et lors même qu'il réussirait
+d'abord, il serait curieux de voir qui gagnerait cette étrange gageure,
+de notre siècle ou de ce gouvernement.
+
+Nous sommes arrivés à l'époque du commerce, époque qui doit
+nécessairement remplacer celle de la guerre, comme celle de la guerre a
+dû nécessairement la précéder.
+
+La guerre et le commerce ne sont que deux moyens différents d'arriver au
+même but, celui de posséder ce que l'on désire. Le commerce n'est autre
+chose qu'un hommage rendu à la force du possesseur par l'aspirant à la
+possession; c'est une tentative pour obtenir de gré à gré ce qu'on
+n'espère plus conquérir par la violence. Un homme qui serait toujours le
+plus fort n'aurait jamais l'idée du commerce. C'est l'expérience qui, en
+lui prouvant que la guerre, c'est-à-dire l'emploi de sa force contre la
+force d'autrui, est exposée à diverses résistances et à divers échecs,
+le porte à recourir au commerce, c'est-à-dire à un moyen plus doux et
+plus sûr d'engager l'intérêt des autres à consentir à ce qui convient à
+son intérêt.
+
+La guerre est donc antérieure au commerce. L'une est l'impulsion
+sauvage, l'autre le calcul civilisé. Il est clair que plus la tendance
+commerciale domine, plus la tendance guerrière doit s'affaiblir.
+
+Le but unique des nations modernes, c'est le repos, avec le repos
+l'aisance, et comme source de l'aisance, l'industrie. La guerre est
+chaque jour un moyen plus inefficace d'atteindre ce but; ses chances
+n'offrent plus ni aux individus ni aux nations des bénéfices qui égalent
+les résultats du travail paisible et des échanges réguliers. Chez les
+anciens, une guerre heureuse ajoutait, en esclaves, en tributs, en
+terres partagées, à la richesse publique et particulière. Chez les
+modernes, une guerre heureuse coûte infailliblement plus qu'elle ne
+rapporte.
+
+La république romaine, sans commerce, sans lettres, sans arts, n'ayant
+pour occupation intérieure que l'agriculture, restreinte à un sol trop
+peu étendu pour ses habitants, entourée de peuples barbares, et toujours
+menacée ou menaçante, suivait sa destinée en se livrant à des
+entreprises militaires non interrompues. Un gouvernement qui, de nos
+jours, voudrait imiter la république romaine, aurait ceci de différent,
+qu'agissant en opposition avec son peuple, il rendrait ses instruments
+tout aussi malheureux que ses victimes: un peuple ainsi gouverné serait
+la république romaine, moins la liberté, moins le mouvement national,
+qui facilite tous les sacrifices, moins l'espoir qu'avait chaque
+individu du partage des terres, moins, en un mot, toutes les
+circonstances qui embellissaient aux yeux des Romains ce genre de vie
+hasardeux et agité.
+
+Le commerce a modifié jusqu'à la nature de la guerre. Les nations
+mercantiles étaient autrefois toujours subjuguées par les peuples
+guerriers; elles leur résistent aujourd'hui avec avantage; elles ont des
+auxiliaires au sein de ces peuples mêmes. Les ramifications infinies et
+compliquées du commerce ont placé l'intérêt des sociétés hors des
+limites de leur territoire, et l'esprit du siècle l'emporte sur l'esprit
+étroit et hostile qu'on voudrait parer du nom de patriotisme.
+
+Carthage, luttant avec Rome dans l'antiquité, devait succomber: elle
+avait contre elle la force des choses. Mais si la lutte s'établissait
+maintenant entre Rome et Carthage, Carthage aurait pour elle les voeux de
+l'univers; elle aurait pour alliés les moeurs actuelles et le génie du
+monde.
+
+La situation des peuples modernes les empêche donc d'être belliqueux par
+caractère; et des raisons de détail, mais toujours tirées des progrès de
+l'espèce humaine, et par conséquent de la différence des époques,
+viennent se joindre aux causes générales.
+
+La nouvelle manière de combattre, le changement des armes, l'artillerie,
+ont dépouillé la vie militaire de ce qu'elle avait de plus attrayant. Il
+n'y a plus de lutte contre le péril; il n'y a que de la fatalité. Le
+courage doit s'empreindre de résignation ou se composer d'insouciance.
+On ne goûte plus cette jouissance de volonté, d'action, de développement
+des forces physiques et des facultés morales, qui faisait aimer aux
+héros anciens, aux chevaliers du moyen-âge, les combats corps à corps.
+
+La guerre a donc perdu son charme comme son utilité; l'homme n'est plus
+entraîné à s'y livrer, ni par intérêt, ni par passion.
+
+
+
+
+CHAPITRE III.
+
+De l'esprit de conquête dans l'état actuel de l'Europe.
+
+
+Un gouvernement qui voudrait aujourd'hui pousser à la guerre et aux
+conquêtes un peuple européen commettrait donc un grossier et funeste
+anachronisme; il travaillerait à donner à sa nation une impulsion
+contraire à la nature. Aucun des motifs qui portaient les hommes
+d'autrefois à braver tant de périls, à supporter tant de fatigues,
+n'existant pour les hommes de nos jours, il faudrait leur offrir
+d'autres motifs tires de l'état actuel de la civilisation; il faudrait
+les animer aux combats par ce même amour des jouissances, qui, laissé à
+lui-même, ne les disposerait qu'à la paix. Notre siècle, qui apprécie
+tout par l'utilité, et qui, lorsqu'on veut le sortir de cette sphère,
+oppose l'ironie à l'enthousiasme réel ou factice, ne consentirait pas à
+se repaître d'une gloire stérile, qu'il n'est plus dans nos habitudes de
+préférer à toutes les autres. À la place de cette gloire il faudrait
+mettre le plaisir; à la place du triomphe, le pillage. L'on frémira si
+l'on réfléchit à ce que serait l'esprit militaire appuyé sur ces seuls
+motifs.
+
+Certes, dans le tableau que je vais tracer, il est loin de moi de
+vouloir faire injure à ces héros qui, se plaçant avec délices entre la
+patrie et les périls, ont, dans tous les pays, protégé l'indépendance
+des peuples; à ces héros qui ont si glorieusement défendu notre belle
+France. Je ne crains pas d'être mal compris par eux; il en est plus d'un
+dont l'âme, correspondant à la mienne, partage tous mes sentiments, et
+qui, retrouvant dans ces lignes son opinion secrète, verra dans leur
+auteur son organe.
+
+
+
+
+CHAPITRE IV.
+
+D'une race militaire n'agissant que par intérêt.
+
+
+Les peuples guerriers que nous avons connus jusqu'ici étaient tous
+animés par des motifs plus nobles que les profits réels et positifs de
+la guerre. La religion se mêlait à l'impulsion belliqueuse des uns;
+l'orageuse liberté dont jouissaient les autres leur donnait une activité
+surabondante qu'ils avaient besoin d'exercer au dehors. Ils associaient
+à l'idée de la victoire celle d'une renommée prolongée bien au delà de
+leur existence sur la terre, et combattaient ainsi, non pour
+l'assouvissement d'une soif ignoble de jouissances présentes et
+matérielles, mais par un espoir en quelque sorte idéal, et qui exaltait
+l'imagination, comme tout ce qui se perd dans l'avenir et le vague.
+
+Il est si vrai que, même chez les nations qui nous semblent le plus
+exclusivement occupées de pillage et de rapines, l'acquisition des
+richesses n'était pas le but principal, que nous voyons les héros
+scandinaves faire brûler sur leurs bûchers tous les trésors conquis
+durant leur vie, pour forcer les générations qui les remplaçaient à
+conquérir, par de nouveaux exploits, de nouveaux trésors. La richesse
+leur était donc précieuse, comme témoignage éclatant des victoires
+remportées, plutôt que comme signe représentatif et moyen de
+jouissances.
+
+Mais si une race purement militaire se formait actuellement, comme son
+ardeur ne reposerait sur aucune conviction, sur aucun sentiment, sur
+aucune pensée; comme toutes les causes d'exaltation qui jadis
+ennoblissaient le carnage même lui seraient étrangères, elle n'aurait
+d'aliment ou de mobile que la plus étroite et la plus âpre personnalité;
+elle prendrait la férocité de l'esprit guerrier, mais elle conserverait
+le calcul commercial. Ces Vandales ressuscités n'auraient point cette
+ignorance du luxe, cette simplicité de moeurs, ce dédain de toute action
+basse, qui pouvaient caractériser leurs grossiers prédécesseurs; ils
+réuniraient à la brutalité de la barbarie les raffinements de la
+mollesse, aux excès de la violence les ruses de l'avidité.
+
+Des hommes à qui l'on aurait dit bien formellement qu'ils ne se battent
+que pour piller; des hommes dont on aurait réduit toutes les idées
+belliqueuses à ce résultat clair et arithmétique, seraient bien
+différents des guerriers de l'antiquité.
+
+Quatre cent mille égoïstes bien exercés, bien armés, sauraient que leur
+destination est de donner ou de recevoir la mort; ils auraient supputé
+qu'il valait mieux se résigner à cette destination que s'y dérober,
+parce que la tyrannie qui les y condamne est plus forte qu'eux. Ils
+auraient, pour se consoler, tourné leurs regards vers la récompense qui
+leur est promise, la dépouille de ceux contre lesquels on les mène. Ils
+marcheraient en conséquence avec la résolution de tirer de leurs propres
+forces le meilleur parti qu'il leur serait possible. Ils n'auraient ni
+pitié pour les vaincus, ni respect pour les faibles, parce que les
+vaincus étant, pour leur malheur, propriétaires de quelque chose, ne
+paraîtraient à ces vainqueurs qu'un obstacle entre eux et le but
+proposé. Le calcul aurait tué dans leur âme toutes les émotions
+naturelles, excepté celles qui naissent de la sensualité. Ils seraient
+encore émus à la vue d'une femme; ils ne le seraient pas à la vue d'un
+vieillard ou d'un enfant. Ce qu'ils auraient de connaissances pratiques
+leur servirait à mieux rédiger leurs arrêts de massacres ou de
+spoliation. L'habitude des formes légales donnerait à leurs injustices
+l'impassibilité de la loi. L'habitude des formes sociales répandrait sur
+leurs cruautés un vernis d'insouciance et de légèreté qu'ils croiraient
+de l'élégance; ils parcourraient ainsi le monde, tournant les progrès de
+la civilisation contre elle-même, tout entiers à leur intérêt, prenant
+le meurtre pour moyen, la débauche pour passe-temps, la dérision pour
+gaîté, le pillage pour but; séparés par un abîme moral du reste de
+l'espèce humaine, et n'étant unis entre eux que comme des animaux
+féroces qui se jettent rassemblés sur les troupeaux.
+
+Tels ils seraient dans leurs succès; que seraient-ils dans leurs revers?
+
+Comme ils n'auraient eu qu'un but à atteindre, et non pas une cause à
+défendre, le but manqué, aucune conscience ne les soutiendrait; ils ne
+se rattacheraient à aucune opinion; ils ne tiendraient l'un à l'autre
+que par une nécessité physique, dont chacun même chercherait à
+s'affranchir.
+
+Il faut aux hommes, pour qu'ils s'associent réciproquement à leurs
+destinées, autre chose que l'intérêt: il leur faut une opinion; il leur
+faut de la morale. L'intérêt tend à les isoler, parce qu'il offre à
+chacun la chance d'être seul plus heureux ou plus habile.
+
+L'égoïsme, qui, dans la prospérité, aurait rendu ces conquérants de la
+terre impitoyables pour leurs ennemis, les rendrait, dans l'adversité,
+indifférents, infidèles à leurs frères d'armes. Cet esprit pénétrerait
+dans tous les rangs, depuis le plus élevé jusqu'au plus obscur; chacun
+verrait dans son camarade à l'agonie un dédommagement au pillage devenu
+impossible contre l'étranger; le malade dépouillerait le mourant; le
+fuyard dépouillerait le malade. L'infirme et le blessé paraîtraient à
+l'officier chargé de leur sort un poids importun dont il se
+débarrasserait à tout prix; et quand le général aurait précipité son
+armée dans quelque situation sans remède, il ne se croirait tenu à rien
+envers les infortunés qu'il aurait conduits dans le gouffre; il ne
+resterait point avec eux pour les sauver. La désertion lui semblerait un
+mode tout simple d'échapper aux revers ou de réparer les fautes.
+Qu'importe qu'il les ait guidés, qu'ils se soient reposés sur sa parole,
+qu'ils lui aient confié leur vie, qu'ils l'aient défendu, jusqu'au
+dernier moment, de leurs mains mourantes? Instruments inutiles, ne
+faut-il pas qu'ils soient brisés?
+
+Sans doute, ces conséquences de l'esprit militaire fondé sur des motifs
+purement intéressés ne pourraient se manifester dans leur terrible
+étendue chez aucun peuple moderne, à moins que le système conquérant ne
+se prolongeât durant plusieurs générations. Grâce au ciel, les Français,
+malgré tous les efforts de leur chef, sont restés et resteront toujours
+loin du terme vers lequel il les entraîne. Les vertus paisibles, que
+notre civilisation nourrit et développe, luttent encore victorieusement
+contre la corruption et les vices que la fureur des conquêtes appelle,
+et qui lui sont nécessaires. Nos armées donnent des preuves d'humanité
+comme de bravoure, et se concilient souvent l'affection des peuples,
+qu'aujourd'hui, par la faute d'un seul homme, elles sont réduites à
+repousser, tandis qu'autrefois elles étaient forcées à les vaincre; mais
+c'est l'esprit national, c'est l'esprit du siècle qui résiste au
+gouvernement. Si ce gouvernement subsiste, les vertus qui survivront aux
+efforts de l'autorité seront une sorte d'indiscipline. L'intérêt étant
+le mot d'ordre, tout sentiment désintéressé tiendra de
+l'insubordination; et plus ce régime terrible se prolongera, plus ces
+vertus s'affaibliront et deviendront rares.
+
+
+
+
+CHAPITRE V.
+
+Autre cause de détérioration pour la classe militaire, dans le système
+de conquête.
+
+
+On a remarqué souvent que les joueurs étaient les plus immoraux des
+hommes. C'est qu'ils risquent chaque jour tout ce qu'ils possèdent; il
+n'y a pour eux nul avenir assuré; ils vivent et s'agitent sous l'empire
+du hasard.
+
+Dans le système de conquête, le soldat devient un joueur, avec cette
+différence que son enjeu c'est sa vie; mais cet enjeu ne peut être
+retiré; il l'expose sans cesse et sans terme à une chance qui doit tôt
+ou tard être contraire; il n'y a donc pas non plus d'avenir pour lui: le
+hasard est aussi son maître aveugle et impitoyable.
+
+Or, la morale a besoin du temps; c'est là qu'elle place ses
+dédommagements et ses récompenses. Pour celui qui vit de minute en
+minute, ou de bataille en bataille, le temps n'existe pas; les
+dédommagements de l'avenir deviennent chimériques; le plaisir du moment
+a seul quelque certitude: et, pour me servir d'une expression qui
+devient ici doublement convenable, chaque jouissance est autant de gagné
+sur l'ennemi. Qui ne sent que l'habitude de cette loterie de plaisir et
+de mort est nécessairement corruptrice?
+
+Observez la différence qui existe toujours entre la défense légitime et
+le système des conquêtes; cette différence se reproduira souvent encore.
+Le soldat qui combat pour sa patrie ne fait que traverser le danger; il
+a pour perspective ultérieure le repos, la liberté, la gloire; il a donc
+un avenir, et sa moralité, loin de se dépraver, s'ennoblit et s'exalte.
+Mais l'instrument d'un conquérant insatiable voit après une guerre une
+autre guerre, après un pays dévasté, un autre pays à dévaster de même,
+c'est-à-dire après le hasard, le hasard encore.
+
+
+
+
+CHAPITRE VI.
+
+Influence de cet esprit militaire sur l'état Intérieur des peuples.
+
+
+Il ne suffit pas d'envisager l'influence du système de conquête dans son
+action sur l'armée et dans les rapports qu'il établit entre elle et les
+étrangers, il faut la considérer encore dans ceux qui en résultent entre
+l'armée et les citoyens.
+
+Un esprit de corps exclusif et hostile s'empare toujours des
+associations qui ont un autre but que le reste des hommes. Malgré la
+douceur et la pureté du christianisme, souvent les confédérations de ses
+prêtres ont formé dans l'État des états à part. Partout les hommes
+réunis en corps d'armée se séparent de la nation; ils contractent pour
+l'emploi de la force, dont ils sont dépositaires, une sorte de respect;
+leurs moeurs et leurs idées deviennent subversives de ces principes
+d'ordre et de liberté pacifique et régulière, que tous les gouvernements
+ont l'intérêt comme le devoir de consacrer.
+
+Il n'est donc pas indifférent de créer dans un pays, par un système de
+guerres prolongées ou renouvelées sans cesse, une masse nombreuse imbue
+exclusivement de l'esprit militaire; car cet inconvénient ne peut se
+restreindre dans de certaines limites qui en rendent l'importance moins
+sensible. L'armée, distincte du peuple par son esprit, se confond avec
+lui dans l'administration des affaires.
+
+Un gouvernement conquérant est plus intéressé qu'un autre à récompenser
+par du pouvoir et par des honneurs ses instruments immédiats; il ne
+saurait les tenir dans un camp retranché; il faut qu'il les décore au
+contraire des pompes et des dignités civiles.
+
+Mais ces guerriers déposeront-ils avec le fer qui les couvre l'esprit
+dont les a pénétrés dès leur enfance l'habitude des périls?
+Revêtiront-ils avec la toge la vénération pour les lois, les ménagements
+pour les formes protectrices, ces divinités des associations humaines?
+La classe désarmée leur paraît un ignoble vulgaire, les lois, des
+subtilités inutiles, les formes, d'insupportables lenteurs; ils estiment
+par-dessus tout, dans les transactions comme dans les faits guerriers,
+la rapidité des évolutions. L'unanimité leur semble nécessaire dans les
+opinions, comme le même uniforme dans les troupes; l'opposition leur est
+un désordre, le raisonnement une révolte, les tribunaux des conseils de
+guerre, les juges des soldats qui ont leur consigne, les accusés des
+ennemis, les jugements des batailles.
+
+Ceci n'est point une exagération fantastique. N'avons-nous pas vu,
+durant ces vingt dernières années, s'introduire dans presque toute
+l'Europe une justice militaire dont le premier principe était d'abréger
+les formes, comme si toute abréviation des formes n'était pas le plus
+révoltant sophisme; car si les formes sont inutiles, tous les tribunaux
+doivent les bannir; si elles sont nécessaires, tous doivent les
+respecter; et certes, plus l'accusation est grave, moins l'examen est
+superflu. N'avons-nous pas vu siéger sans cesse, parmi les juges, des
+hommes dont le vêtement seul annonçait qu'ils étaient voués à
+l'obéissance, et ne pouvaient en conséquence être des juges
+indépendants?
+
+Nos neveux ne croiront pas, s'ils ont quelque sentiment de la dignité
+humaine, qu'il fut un temps où des hommes illustrés sans doute par
+d'immortels exploits, mais nourris sous la tente, et ignorants de la vie
+civile, interrogeaient des prévenus qu'ils étaient incapables de
+comprendre, condamnaient sans appel des citoyens qu'ils n'avaient pas le
+droit de juger. Nos neveux ne croiront pas, s'ils ne sont le plus avili
+des peuples, qu'on ait fait comparaître devant les tribunaux militaires
+des législateurs, des écrivains, des accusés de délits politiques,
+donnant ainsi, par une dérision féroce, pour juge à l'opinion et à la
+pensée, le courage sans lumière et la soumission sans intelligence. Ils
+ne croiront pas non plus qu'on ait imposé à des guerriers revenant de la
+victoire, couverts de lauriers que rien n'avait flétris, l'horrible
+tâche de se transformer en bourreaux, de poursuivre, de saisir,
+d'égorger des citoyens, dont les noms, comme les crimes, leur étaient
+inconnus. Non, tel ne fut jamais, s'écrieront-ils, le prix des exploits,
+la pompe triomphale! Non, ce n'est pas ainsi que les défenseurs de la
+France reparaissaient dans leur patrie et saluaient le sol natal!
+
+La faute, certes, n'en était pas à ces défenseurs. Mille fois je les ai
+vus gémir de leur triste obéissance. J'aime à le répéter, leurs vertus
+résistent, plus que la nature humaine ne permet de l'espérer, à
+l'influence du système guerrier et à l'action d'un gouvernement qui veut
+les corrompre. Ce gouvernement seul est coupable, et nos armées ont
+seules le mérite de tout le mal qu'elles ne font pas.
+
+
+
+
+CHAPITRE VII.
+
+Autre inconvénient de la formation d'un tel esprit militaire.
+
+
+Enfin, par une triste réaction, cette portion du peuple que le
+gouvernement aurait forcée à contracter l'esprit militaire,
+contraindrait à son tour le gouvernement de persister dans le système
+pour lequel il aurait pris tant de soin de la former.
+
+Une armée nombreuse, fière de ses succès, accoutumée au pillage, n'est
+pas un instrument qu'il soit aisé de manier. Nous ne parlons pas
+seulement des dangers dont il menace les peuples qui ont des
+constitutions populaires: l'histoire est trop pleine d'exemples qu'il
+est superflu de citer.
+
+Tantôt les soldats d'une république illustrée par six siècles de
+victoires, entourés de monuments élevés à la liberté par vingt
+générations de héros, foulant aux pieds la cendre des Cincinnatus et des
+Camille, marchent sous les ordres de César, pour profaner les tombeaux
+de leurs ancêtres et pour asservir la ville éternelle; tantôt les
+légions anglaises s'élancent avec Cromwell sur un parlement qui luttait
+encore contre les fers qu'on lui destinait et les crimes dont on voulait
+le rendre l'organe, et livrent à l'usurpateur hypocrite, d'une part le
+roi, de l'autre la république.
+
+Mais les gouvernements absolus n'ont pas moins à craindre de cette force
+toujours menaçante. Si elle est terrible contre les étrangers et contre
+le peuple au nom de son chef, elle peut devenir à chaque instant
+terrible à ce chef même. Ainsi ces formidables colosses, que des nations
+barbares plaçaient en tête de leurs armées pour les diriger sur leurs
+ennemis, reculaient tout à coup, frappés d'épouvanté ou saisis de
+fureur, et, méconnaissant la voix de leurs maîtres, écrasaient ou
+dispersaient les bataillons qui attendaient d'eux leur salut et leur
+triomphe.
+
+Il faut donc occuper cette armée, inquiète dans son désoeuvrement
+redoutable, il faut la tenir éloignée, il faut lui trouver des
+adversaires. Le système guerrier, indépendamment des guerres présentes,
+contient le germe des guerres futures; et le souverain qui est entré
+dans cette route, entraîné qu'il est par la fatalité qu'il a évoquée, ne
+peut redevenir pacifique à aucune époque.
+
+
+
+
+CHAPITRE VIII.
+
+Action d'un Gouvernement conquérant sur la masse de la nation.
+
+
+J'ai montré, ce me semble qu'un gouvernement, livré à l'esprit
+d'envahissement et de conquête, devrait corrompre une portion du peuple,
+pour qu'elle le servit activement dans ses entreprises; je vais prouver
+actuellement que, tandis qu'il dépraverait cette portion choisie, il
+faudrait qu'il agît sur le reste de la nation dont il réclamerait
+l'obéissance passive et les sacrifices, de manière à troubler sa raison,
+à fausser son jugement, à bouleverser toutes ses idées.
+
+Quand un peuple est naturellement belliqueux, l'autorité qui le domine
+n'a pas besoin de le tromper pour l'entraîner à la guerre. Attila
+montrait du doigt à ses Huns la partie du monde sur laquelle ils
+devaient fondre, et ils y couraient, parce qu'Attila n'était que
+l'organe et le représentant de leur impulsion. Mais de nos jours la
+guerre ne procurant aux peuples aucun avantage, et n'étant pour eux
+qu'une source de privations et de souffrances, l'apologie du système des
+conquêtes ne pourrait reposer que sur le sophisme et l'imposture.
+
+Tout en s'abandonnant à ses projets gigantesques, le gouvernement
+n'oserait dire à sa nation: «Marchons à la conquête du monde.» Elle lui
+répondrait d'une voix unanime: «Nous ne voulons pas la conquête du
+monde.»
+
+Mais il parlerait de l'indépendance nationale, de l'honneur national, de
+l'arrondissement des frontières, des intérêts commerciaux, des
+précautions dictées par la prévoyance; que sais-je encore? car il est
+inépuisable, le vocabulaire de l'hypocrisie et de l'injustice.
+
+Il parlerait de l'indépendance nationale, comme si l'indépendance d'une
+nation était compromise parce que d'autres nations sont indépendantes.
+
+Il parlerait de l'honneur national, comme si l'honneur national était
+blessé parce que d'autres nations conservent leur honneur.
+
+Il alléguerait la nécessité de l'arrondissement des frontières, comme si
+cette doctrine, une fois admise, ne bannissait pas de la terre tout
+repos et toute équité; car c'est toujours en dehors qu'un gouvernement
+veut arrondir ses frontières. Aucun n'a sacrifié, que l'on sache, une
+portion de son territoire pour donner au reste une plus grande
+régularité géométrique. Ainsi l'arrondissement des frontières est un
+système dont la base se détruit par elle-même, dont les éléments se
+combattent, et dont l'exécution, ne reposant que sur la spoliation des
+plus faibles, rend illégitime la possession des plus forts.
+
+Ce gouvernement invoquerait les intérêts du commerce, comme si c'était
+servir le commerce que dépeupler un pays de sa jeunesse la plus
+florissante, arracher les bras les plus nécessaires à l'agriculture, aux
+manufactures, à l'industrie[3], élever entre les autres peuples et soi
+des barrières arrosées de sang. Le commerce s'appuie sur la bonne
+intelligence des nations entre elles; il ne se soutient que par la
+justice; il se fonde sur l'égalité; il prospère dans le repos; et ce
+serait pour l'intérêt du commerce qu'un gouvernement rallumerait sans
+cesse des guerres acharnées, qu'il appellerait sur la tête de son peuple
+une haine universelle, qu'il marcherait d'injustice en injustice, qu'il
+ébranlerait chaque jour le crédit par des violences, qu'il ne voudrait
+point tolérer d'égaux!
+
+Sous le prétexte des précautions dictées par la prévoyance, ce
+gouvernement attaquerait ses voisins les plus paisibles, ses plus
+humbles alliés, en leur supposant des projets hostiles, et comme
+devançant des agressions méditées. Si les malheureux objets de ses
+calomnies étaient facilement subjugués, il se vanterait de les avoir
+prévenus; s'ils avaient le temps et la force de lui résister: Vous le
+voyez, s'écrierait-il, ils voulaient la guerre, puisqu'ils se
+défendent[4].
+
+Que l'on ne croie pas que cette conduite fût le résultat accidentel
+d'une perversité particulière; elle serait le résultat nécessaire de la
+position. Toute autorité qui voudrait entreprendre aujourd'hui des
+conquêtes étendues serait condamnée à cette série de prétextes vains et
+de scandaleux mensonges. Elle serait coupable assurément, et nous ne
+chercherons pas à diminuer son crime; mais ce crime ne consisterait
+point dans les moyens employés: il consisterait dans le choix volontaire
+de la situation qui commande de pareils moyens.
+
+L'autorité aurait donc à faire, sur les facultés intellectuelles de la
+masse de ses sujets, le même travail que sur les qualités morales de la
+portion militaire. Elle devrait s'efforcer de bannir toute logique de
+l'esprit des uns, comme elle aurait taché d'étouffer toute humanité dans
+le coeur des autres: tous les mots perdraient leur sens; celui de
+modération présagerait la violence; celui de justice annoncerait
+l'iniquité. Le droit des nations deviendrait un code d'expropriation et
+de barbarie: toutes les notions que les lumières de plusieurs siècles
+ont introduites dans les relations des sociétés, comme dans celles des
+individus, en seraient de nouveau repoussées. Le genre humain reculerait
+vers ces temps de dévastation qui nous semblaient l'opprobre de
+l'histoire. L'hypocrisie seule en ferait la différence; et cette
+hypocrisie serait d'autant plus corruptrice, que personne n'y croirait;
+car les mensonges de l'autorité ne sont pas seulement funestes quand ils
+égarent et trompent les peuples: ils ne le sont pas moins quand ils ne
+les trompent pas.
+
+Des sujets qui soupçonnent leurs maîtres de duplicité et de perfidie se
+forment à la perfidie et à la duplicité. Celui qui entend nommer le chef
+qui le gouverne, un grand politique, parce que chaque ligne qu'il publie
+est une imposture, veut être à son tour un grand politique, dans une
+sphère plus subalterne; la vérité lui semble niaiserie, la fraude
+habileté. Il ne mentait jadis que par intérêt: il mentira désormais par
+intérêt et par amour-propre. Il aura la fatuité de la fourberie; et si
+cette contagion gagne un peuple essentiellement imitateur, un peuple où
+chacun craigne par-dessus tout de passer pour dupe, la morale privée
+tardera-t-elle à être engloutie dans le naufrage de la morale publique?
+
+
+
+
+CHAPITRE IX.
+
+Des moyens de contrainte nécessaires pour suppléer à l'efficacité du
+mensonge.
+
+
+Supposons que néanmoins quelques débris de raison surnagent, ce sera,
+sous d'autres rapports, un malheur de plus.
+
+Il faudra que la contrainte supplée à l'insuffisance du sophisme. Chacun
+cherchant à se dérober à l'obligation de verser son sang dans des
+expéditions dont on n'aura pu lui prouver l'utilité, il faudra que
+l'autorité soudoie une foule avide destinée à briser l'opposition
+générale. On verra l'espionnage et la délation, ces éternelles
+ressources de la force quand elle a créé des devoirs et des délits
+factices, encouragés et récompensés; des sbires lâchés, comme des dogues
+féroces, dans les cités et dans les campagnes, pour poursuivre et pour
+enchaîner des fugitifs innocents aux yeux de la morale et de la nature;
+une classe se préparant à tous les crimes, en s'accoutumant à violer les
+lois; une autre classe se familiarisant avec l'infamie, en vivant du
+malheur de ses semblables; les pères punis pour les fautes des enfants;
+l'intérêt des enfants séparé ainsi de celui des pères; les familles
+n'ayant que le choix de se réunir pour la résistance, ou de se diviser
+pour la trahison; l'amour paternel transformé en attentat, la tendresse
+filiale traitée, de révolte. Et toutes ces vexations auront lieu, non
+pour une défense légitime, mais pour l'acquisition de pays éloignés,
+dont la possession n'ajoute rien à la prospérité nationale, à moins
+qu'on n'appelle prospérité nationale le vain renom de quelques hommes et
+leur funeste célébrité!
+
+Soyons justes pourtant. On offre des consolations à ces victimes,
+destinées à combattre et à périr aux extrémités de la terre.
+Regardez-les, elles chancellent en suivant leurs guides. On les a
+plongées dans un état d'ivresse qui leur inspire une gaîté grossière et
+forcée. Les airs sont frappés de leurs clameurs bruyantes; les hameaux
+retentissent de leurs chants licencieux. Cette ivresse, ces clameurs,
+cette licence, qui le croirait? c'est le chef-d'oeuvre de leurs
+magistrats!
+
+Etrange renversement produit, dans l'action de l'autorité, par le
+système des conquêtes! Durant vingt années, vous avez recommandé à ces
+mêmes hommes la sobriété, l'attachement à leurs familles, l'assiduité
+dans leurs travaux. Mais il faut envahir le monde! On les saisit, on les
+entraîne, on les excite au mépris des vertus qu'on leur avait longtemps
+inculquées. On les étourdit par l'intempérance, on les ranime par la
+débauche: c'est ce qu'on appelle raviver l'esprit public.
+
+
+
+
+CHAPITRE X.
+
+Autres inconvénients du système guerrier pour les lumières et la classe
+instruite.
+
+
+Nous n'avons pas encore achevé rémunération qui nous occupe. Les maux
+que nous avons décrits, quelque terribles qu'ils nous paraissent, ne
+pèseraient pas seuls sur la nation misérable; d'autres s'y joindraient,
+moins frappants peut-être à leur origine, mais plus irréparables,
+puisqu'ils flétriraient dans leur germe les espérances de l'avenir.
+
+À certains périodes de la vie, les interruptions à l'exercice des
+facultés intellectuelles ne se réparent pas. Les habitudes hasardeuses,
+insouciantes et grossières de l'état guerrier, la rupture soudaine de
+toutes les relations domestiques, une dépendance mécanique quand
+l'ennemi n'est pas en présence, une indépendance complète sous le
+rapport des moeurs, à l'âge où les passions sont dans leur fermentation
+la plus active, ce ne sont pas là des choses indifférentes pour la
+morale ou pour les lumières. Condamner, sans une nécessité absolue, à
+l'habitation des camps ou des casernes les jeunes rejetons de la classe
+éclairée, dans laquelle résident, comme un dépôt précieux,
+l'instruction, la délicatesse, la justesse des idées, et cette tradition
+de douceur, de noblesse et d'élégance qui seule nous distingue des
+barbares, c'est faire à la nation tout entière un mal que ne compensent
+ni ses vains succès, ni la terreur qu'elle inspire, terreur qui n'est
+pour elle d'aucun avantage.
+
+Vouer au métier de soldat le fils du commerçant, de l'artiste, du
+magistrat, le jeune homme qui se consacre aux lettres, aux sciences, à
+l'exercice de quelque industrie difficile et compliquée, c'est lui
+dérober tout le fruit de son éducation antérieure. Cette éducation même
+se ressentira de la perspective d'une interruption inévitable. Si les
+rêves brillants de la gloire militaire enivrent l'imagination de la
+jeunesse, elle dédaignera des études paisibles, des occupations
+sédentaires, un travail d'attention, contraire à ses goûts et à la
+mobilité de ses facultés naissantes. Si c'est avec douleur qu'elle se
+voit arrachée à ses foyers, si elle calcule combien le sacrifice de
+plusieurs années apportera de retard à ses progrès, elle désespérera
+d'elle-même; elle ne voudra pas se consumer en efforts dont une main de
+fer lui déroberait le fruit; elle se dira que, puisque l'autorité lui
+dispute le temps nécessaire à son perfectionnement intellectuel, il est
+inutile de lutter contre la force. Ainsi la nation tombera dans une
+dégradation morale, et dans une ignorance toujours croissante. Elle
+s'abrutira au milieu des victoires, et, sous ses lauriers même, elle
+sera poursuivie du sentiment qu'elle suit une fausse route, et qu'elle
+manque sa destination[5].
+
+Tous nos raisonnements sans doute ne sont applicables que lorsqu'il
+s'agit de guerres inutiles et gratuites. Aucune considération ne peut
+entrer en balance avec la nécessité de repousser un agresseur. Alors
+toutes les classes doivent accourir, puisque toutes sont également
+menacées; mais leur motif n'étant pas un ignoble pillage, elles ne se
+corrompent point. Leur zèle s'appuyant sur la conviction, la contrainte
+devient superflue. L'interruption qu'éprouvent les occupations sociales,
+motivée qu'elle est sur les obligations les plus saintes et les intérêts
+les plus chers, n'a pas les mêmes effets que des interruptions
+arbitraires. Le peuple en voit le terme; il s'y soumet avec joie, comme
+à un moyen de rentrer dans un état de repos; et quand il y rentre, c'est
+avec une jeunesse nouvelle, avec des facultés ennoblies, avec le
+sentiment d'une force utilement et dignement employée.
+
+Mais autre chose est défendre sa patrie, autre chose attaquer des
+peuples qui ont aussi une patrie à défendre. L'esprit de conquête
+cherche à confondre ces deux idées. Certains gouvernements, quand ils
+envoient leurs légions d'un pôle à l'autre, parlent encore de la défense
+de leurs foyers; on dirait qu'ils appellent leurs foyers tous les
+endroits où ils ont mis le feu.
+
+
+
+
+CHAPITRE XI.
+
+Point de vue sous lequel une nation conquérante envisagerait aujourd'hui
+ses propres succès.
+
+
+Passons maintenant aux résultats extérieurs du système des conquêtes.
+
+Il est probable que la même disposition des modernes, qui leur fait
+préférer la paix à la guerre, donnerait, dans l'origine, de grands
+avantages au peuple forcé par son gouvernement à devenir agresseur. Des
+nations absorbées dans leurs jouissances seraient lentes à résister;
+elles abandonneraient une portion de leurs droits pour conserverie
+reste; elles espéreraient sauver leur repos en transigeant de leur
+liberté. Par une combinaison fort étrange, plus l'esprit général serait
+pacifique, plus l'État qui se mettrait en lutte avec cet esprit
+trouverait d'abord des succès faciles.
+
+Mais quelles seraient les conséquences de ces succès, même pour la
+nation conquérante? N'ayant aucun accroissement de bonheur réel à en
+attendre, en ressentirait-elle au moins quelque satisfaction
+d'amour-propre? Réclamerait-elle sa part de gloire?
+
+Bien loin de là. Telle est à présent la répugnance pour les conquêtes,
+que chacun éprouverait l'impérieux besoin de s'en disculper. Il y aurait
+une protestation universelle, qui n'en serait pas moins énergique pour
+être muette. Le gouvernement verrait la masse de ses sujets se tenir à
+l'écart, morne spectatrice. On n'entendrait dans tout l'empire qu'un
+long monologue du pouvoir. Tout au plus ce monologue serait-il dialogué
+de temps en temps, parce que des interlocuteurs serviles répéteraient au
+maître les discours qu'il aurait dictés. Mais les gouvernés cesseraient
+de prêter l'oreille à de fastidieuses harangues qu'il ne leur serait
+jamais permis d'interrompre. Ils détourneraient leurs regards d'un vain
+étalage dont ils ne supporteraient que les frais et les périls, et dont
+l'intention serait contraire à leur voeu.
+
+L'on s'étonne de ce que les entreprises les plus merveilleuses ne
+produisent de nos jours aucune sensation. C'est que le bon sens des
+peuples les avertit que ce n'est point pour eux que l'on fait ces
+choses. Comme les chefs y trouvent seuls du plaisir, on les charge seuls
+de la récompense. L'intérêt aux victoires se concentre dans l'autorité
+et ses créatures. Une barrière morale s'élève entre le pouvoir agité et
+la foule immobile. Le succès n'est qu'un météore qui ne vivifie rien sur
+son passage; à peine lève-t-on la tête pour le contempler un instant;
+quelquefois même on s'en afflige, comme d'un encouragement donné au
+délire. On verse des larmes sur les victimes, mais on désire les échecs.
+
+Dans les temps belliqueux, l'on admirait par-dessus tout le génie
+militaire; dans nos temps pacifiques, ce que l'on implore c'est de la
+modération et de la justice. Quand un gouvernement nous prodigue de
+grands spectacles et de l'héroïsme, et des créations, et des
+destructions sans nombre, on serait tenté de lui répondre:
+
+ Le moindre grain de mil serait mieux notre affaire[6];
+
+et les plus éclatants prodiges, et leurs pompeuses célébrations ne sont
+que des cérémonies funéraires où l'on forme des danses sur des tombeaux.
+
+
+
+
+CHAPITRE XII.
+
+Effet de ces succès sur les peuples conquis.
+
+
+«Le droit des gens des Romains, dit Montesquieu, consistait à exterminer
+les citoyens de la nation vaincue. Le droit des gens que nous suivons
+aujourd'hui fait qu'un État qui en a conquis un autre continue à le
+gouverner selon ses lois, et ne prend pour lui que l'exercice du
+gouvernement politique et civil[7].»
+
+Je n'examine pas jusqu'à quel point cette assertion est exacte. Il y a
+certainement beaucoup d'exceptions à faire pour ce qui regarde
+l'antiquité.
+
+Nous voyons souvent que des nations subjuguées ont continué à jouir de
+toutes les formes de leur administration précédente et de leurs
+anciennes lois. La religion des vaincus était scrupuleusement respectée.
+Le polythéisme, qui recommandait l'adoration des dieux étrangers,
+inspirait des ménagements pour tous les cultes. Le sacerdoce égyptien
+conserva sa puissance sous les Perses. L'exemple de Cambyse, qui était
+en démence, ne doit pas être cité; mais Darius ayant voulu placer dans
+un temple sa statue devant celle de Sésostris, le grand-prêtre s'y
+opposa, et le monarque n'osa lui faire violence. Les Romains laissèrent
+aux habitants de la plupart des contrées soumises leurs autorités
+municipales, et n'intervinrent dans la religion gauloise que pour abolir
+les sacrifices humains.
+
+Nous conviendrons cependant que les effets de la conquête étaient
+devenus très-doux depuis quelques siècles, et sont restés tels jusqu'à
+la fin du dix-huitième. C'est que l'esprit de conquête avait cessé.
+Celles de Louis XIV lui-même étaient plutôt une suite des prétentions et
+de l'arrogance d'un monarque orgueilleux que d'un véritable esprit
+conquérant. Mais l'esprit de conquête est ressorti des orages de la
+révolution française plus impétueux que jamais. Les effets des conquêtes
+ne sont donc plus ce qu'ils étaient du temps de M. de Montesquieu.
+
+Il est vrai, l'on ne réduit pas les vaincus en esclavage, on ne les
+dépouille pas de la propriété de leurs terres, on ne les condamne point
+à les cultiver pour d'autres, on ne les déclare pas une race subordonnée
+appartenant aux vainqueurs.
+
+Leur situation paraît donc encore à l'extérieur plus tolérable
+qu'autrefois. Quand l'orage est passé, tout semble rentrer dans l'ordre.
+Les cités sont debout, les marchés se repeuplent, les boutiques se
+rouvrent; et sauf le pillage accidentel, qui est un malheur de la
+circonstance; sauf l'insolence habituelle, qui est un droit de la
+victoire; sauf les contributions, qui, méthodiquement imposées, prennent
+une douce apparence de régularité, et qui cessent, ou doivent cesser,
+lorsque la conquête est accomplie, on dirait d'abord qu'il n'y a de
+changé que les noms et quelques formes. Entrons néanmoins plus
+profondément dans la question.
+
+La conquête, chez les anciens, détruisait souvent les nations entières;
+mais quand elle ne les détruisait pas, elle laissait intacts tous les
+objets de l'attachement le plus vif des hommes, leurs moeurs, leurs lois,
+leurs usages, leurs dieux. Il n'en est pas de même dans les temps
+modernes. La vanité de la civilisation est plus tourmentante que
+l'orgueil de la barbarie. Celui-ci voit en masse; la première examine
+avec inquiétude et en détail.
+
+Les conquérants de l'antiquité, satisfaits d'une obéissance générale, ne
+s'informaient pas de la vie domestique de leurs esclaves ni de leurs
+relations locales. Les peuples soumis retrouvaient presque en entier, au
+fond de leurs provinces lointaines, ce qui constitue le charme de la
+vie, les habitudes de l'enfance, les pratiques consacrées, cet entourage
+de souvenirs qui, malgré l'assujettissement politique, conserve à un
+pays l'air d'une patrie.
+
+Les conquérants de nos jours, peuples ou princes, veulent que leur
+empire ne présente qu'une surface unie, sur laquelle l'oeil superbe du
+pouvoir se promène sans rencontrer aucune inégalité qui le blesse ou
+borne sa vue. Le même code, les mêmes mesures, les mêmes règlements, et,
+si l'on peut y parvenir graduellement, la même langue: voilà ce qu'on
+proclame la perfection de toute organisation sociale. La religion fait
+exception; peut-être est-ce parce qu'on la méprise, la regardant comme
+une erreur usée qu'il faut laisser mourir en paix. Mais cette exception
+est la seule; et l'on s'en dédommage en séparant, le plus qu'on le peut,
+la religion des intérêts de la terre.
+
+Sur tout le reste, le grand mot aujourd'hui c'est l'uniformité. C'est
+dommage qu'on ne puisse abattre toutes les villes pour les rebâtir
+toutes sur le même plan, niveler toutes les montagnes pour que le
+terrain soit partout égal; et je m'étonne qu'on n'ait pas ordonné à tous
+les habitants de porter le même costume, afin que le maître ne
+rencontrât plus de bigarrure irrégulière et de choquante variété.
+
+Il en résulte que les vaincus, après les calamités qu'ils ont supportées
+dans leurs défaites, ont à subir un nouveau genre de malheurs. Ils ont
+d'abord été victimes d'une chimère de gloire, ils sont victimes ensuite
+d'une chimère d'uniformité.
+
+
+
+
+CHAPITRE XIII.
+
+De l'Uniformité.
+
+
+Il est assez remarquable que l'uniformité n'ait jamais rencontré plus de
+faveur que dans une révolution faite au nom des droits et de la liberté
+des hommes. L'esprit systématique s'est d'abord extasié sur la symétrie.
+L'amour du pouvoir a bientôt découvert quel avantage immense cette
+symétrie lui procurait. Tandis que le patriotisme n'existe que par un
+vif attachement aux intérêts, aux moeurs, aux coutumes de localité, nos
+soi-disant patriotes ont déclaré la guerre à toutes ces choses. Ils ont
+tari cette source naturelle du patriotisme, et l'ont voulu remplacer par
+une passion factice envers un être abstrait, une idée générale,
+dépouillée de tout ce qui frappe l'imagination et de tout ce qui parle à
+la mémoire. Pour bâtir l'édifice, ils commençaient par broyer et réduire
+en poudre les matériaux qu'ils devaient employer. Peu s'en est fallu
+qu'ils ne désignassent par des chiffres les cités et les provinces,
+comme ils désignaient par des chiffres les légions et les corps d'armée,
+tant ils semblaient craindre qu'une idée morale ne pût se rattacher à ce
+qu'ils instituaient!
+
+Le despotisme, qui a remplacé la démagogie, et qui s'est constitué
+légataire du fruit de tous ses travaux, a persisté très-habilement dans
+la route tracée. Les deux extrêmes se sont trouvés d'accord sur ce
+point, parce qu'au fond, dans les deux extrêmes, il y avait volonté de
+tyrannie. Les intérêts et les souvenirs qui naissent des habitudes
+locales contiennent un germe de résistance que l'autorité ne souffre
+qu'à regret, et qu'elle s'empresse de déraciner. Elle a meilleur marché
+des individus; elle roule sur eux sans efforts son poids énorme comme
+sur du sable.
+
+Aujourd'hui l'admiration pour l'uniformité, admiration réelle dans
+quelques esprits bornés, affectée par beaucoup d'esprits serviles, est
+reçue comme un dogme religieux par une foule d'échos assidus de toute
+opinion favorisée.
+
+Appliqué à toutes les parties d'un empire, ce principe doit l'être à
+tous les pays que cet empire peut conquérir. Il est donc actuellement la
+suite immédiate et inséparable de l'esprit de conquête.
+
+_Mais chaque génération_, dit l'un des étrangers qui a le mieux prévu
+nos erreurs dès l'origine, _chaque génération hérite de ses dieux un
+trésor de richesses morales, trésor invisible et précieux qu'elle lègue
+à ses descendants_[8]. La perte de ce trésor est pour un peuple un mal
+incalculable. En l'en dépouillant, vous lui ôtez tout sentiment de sa
+valeur et de sa dignité propre. Lors même que ce que vous y substituez
+vaudrait mieux, comme ce dont vous le privez lui était respectable, et
+que vous lui imposez votre amélioration par la force, le résultat de
+votre opération est simplement de lui faire commettre un acte de lâcheté
+qui l'avilit et le démoralise.
+
+La bonté des lois est, osons le dire, une chose beaucoup moins
+importante que l'esprit avec lequel une nation se soumet à ces lois et
+leur obéit. Si elle les chérit, si elle les observe parce qu'elles lui
+paraissent émanées d'une source sainte, le don des générations dont elle
+révère les mânes, elles se rattachent intimement à sa moralité, elles
+ennoblissent son caractère; et lors même qu'elles sont fautives, elles
+produisent plus de vertus, et par là plus de bonheur, que des lois
+meilleures qui ne seraient appuyées que sur l'ordre de l'autorité.
+
+J'ai pour le passé, je l'avoue, beaucoup de vénération; et chaque jour,
+à mesure que l'expérience m'instruit ou que la réflexion m'éclaire,
+cette vénération augmente. Je le dirai, au grand scandale de nos
+modernes réformateurs, qu'ils s'intitulent Lycurgues ou Charlemagnes: si
+je voyais un peuple auquel on aurait offert les institutions les plus
+parfaites, métaphysiquement parlant, et qui les refuserait pour rester
+fidèle à celles de ses pères, j'estimerais ce peuple, et je le croirais
+plus heureux par son sentiment et par son âme sous ses institutions
+défectueuses, qu'il ne pourrait l'être par tous les perfectionnements
+proposés.
+
+Cette doctrine, je le conçois, n'est pas de nature à prendre faveur. On
+aime à faire des lois, on les croit excellentes; on s'enorgueillit de
+leur mérite. Le passé se fait tout seul; personne n'en peut réclamer la
+gloire[9].
+
+Indépendamment de ces considérations, et en séparant le bonheur d'avec
+la morale, remarquez que l'homme se plie aux institutions qu'il trouve
+établies, comme à des règles de la nature physique. Il arrange, d'après
+les défauts mêmes de ces institutions, ses intérêts, ses spéculations,
+tout son plan de vie. Ces défauts s'adoucissent, parce que toutes les
+fois qu'une institution dure longtemps, il y a transaction entre elle et
+les intérêts de l'homme. Ses relations, ses espérances se groupent
+autour de ce qui existe. Changer tout cela, même pour le mieux, c'est
+lui faire mal.
+
+Rien de plus absurde que de violenter les habitudes, sous prétexte de
+servir les intérêts. Le premier des intérêts c'est d'être heureux, et
+les habitudes forment une partie essentielle du bonheur.
+
+Il est évident que des peuples placés dans des situations, élevés dans
+des coutumes, habitant des lieux dissemblables, ne peuvent être ramenés
+à des formes, à des usages, à des pratiques, à des lois absolument
+pareilles, sans une contrainte qui leur coûte beaucoup plus qu'elle ne
+leur vaut. La série d'idées dont leur être moral s'est formé
+graduellement, et dès leur naissance, ne peut être modifiée par un
+arrangement purement nominal, purement extérieur, indépendant de leur
+volonté.
+
+Même dans les États constitués depuis longtemps, et dont l'amalgame a
+perdu l'odieux de la violence et de la conquête, on voit le patriotisme
+qui naît des variétés locales, seul genre de patriotisme véritable,
+renaître comme de ses cendres dès que la main du pouvoir allège un
+instant son action. Les magistrats des plus petites communes se
+complaisent à les embellir. Ils en entretiennent avec soin les monuments
+antiques. Il y a presque dans chaque village un érudit qui aime à
+raconter ses rustiques annales, et qu'on écoute avec respect. Les
+habitants trouvent du plaisir à tout ce qui leur donne l'apparence, même
+trompeuse, d'être constitués en corps de nation, et réunis par des liens
+particuliers. On sent que, s'ils n'étaient arrêtés dans le développement
+de cette inclination innocente et bienfaisante, il se formerait bientôt
+en eux une sorte d'honneur communal, pour ainsi dire, d'honneur de
+ville, d'honneur de province, qui serait à la fois une jouissance et une
+vertu. Mais la jalousie de l'autorité les surveille, s'alarme, et brise
+le germe prêt à éclore.
+
+L'attachement aux coutumes locales tient à tous les sentiments
+désintéressés, nobles et pieux. Quelle politique déplorable que celle
+qui en fait de la rébellion! Qu'arrive-t-il? que dans tous les États où
+l'on détruit ainsi toute vie partielle, un petit État se forme au
+centre: dans la capitale s'agglomèrent tous les intérêts; là vont
+s'agiter toutes les ambitions; le reste est immobile. Les individus,
+perdus dans un isolement contre nature, étrangers au lieu de leur
+naissance, sans contact avec le passé, ne vivant que dans un présent
+rapide, et jetés comme des atomes sur une plaine immense et nivelée, se
+détachent d'une patrie qu'ils n'aperçoivent nulle part, et dont
+l'ensemble leur devient indifférent, parce que leur affection ne peut se
+reposer sur aucune de ses parties.
+
+La variété c'est de l'organisation; l'uniformité c'est du mécanisme. La
+variété c'est la vie; l'uniformité c'est la mort[10].
+
+La conquête a donc de nos jours un désavantage additionnel, et qu'elle
+n'avait pas dans l'antiquité. Elle poursuit les vaincus dans l'intérieur
+de leur existence; elle les mutile, pour les réduire à une proportion
+uniforme. Jadis les conquérants exigeaient que les députés des nations
+conquises parussent à genoux en leur présence; aujourd'hui, c'est le
+moral de l'homme qu'on veut prosterner.
+
+On parle sans cesse du grand empire, de la nation entière, notions
+abstraites qui n'ont aucune réalité. Le grand empire n'est rien, quand
+on le conçoit à part des provinces; la nation entière n'est rien, quand
+on la sépare des fractions qui la composent. C'est en défendant les
+droits des fractions qu'on défend les droits de la nation entière; car
+elle se trouve répartie dans chacune de ces fractions. Si on les
+dépouille successivement de ce qu'elles ont de plus cher; si chacune,
+isolée pour être victime, redevient, par une étrange métamorphose,
+portion du grand tout, pour servir de prétexte au sacrifice d'une autre
+portion, l'on immole à l'être abstrait les êtres réels; l'on offre au
+peuple en masse l'holocauste du peuple en détail.
+
+Il ne faut pas se le déguiser, les grands États ont de grands
+désavantages. Les lois partent d'un lieu tellement éloigné de ceux où
+elles doivent s'appliquer, que des erreurs graves et fréquentes sont
+l'effet inévitable de cet éloignement. Le gouvernement prend l'opinion
+de ses alentours, ou tout au plus du lieu de sa résidence, pour celle de
+tout l'empire. Une circonstance locale ou momentanée devient le motif
+d'une loi générale. Les habitants des provinces les plus reculées sont
+tout à coup surpris par des innovations inattendues, des rigueurs non
+méritées, des règlements vexatoires, subversifs de toutes les bases de
+leurs calculs et de toutes les sauvegardes de leurs intérêts, parce qu'à
+deux cents lieues, des hommes qui leur sont entièrement étrangers ont
+cru pressentir quelques périls, deviner quelque agitation, ou apercevoir
+quelque utilité.
+
+On ne peut s'empêcher de regretter ces temps où la terre était couverte
+de peuplades nombreuses et animées, où l'espèce humaine s'agitait et
+s'exerçait en tous sens dans une sphère proportionnée à ses forces.
+L'autorité n'avait pas besoin d'être dure pour être obéie; la liberté
+pouvait être orageuse sans être anarchique; l'éloquence dominait les
+esprits et remuait les âmes; la gloire était à la portée du talent, qui,
+dans sa lutte contre la médiocrité, n'était pas submergé par les flots
+d'une multitude lourde et innombrable; la morale trouvait un appui dans
+un public immédiat, spectateur et juge de toutes les actions dans leurs
+plus petits détails et leurs nuances les plus délicates.
+
+Ces temps ne sont plus; les regrets sont inutiles. Du moins, puisqu'il
+faut renoncer à tous ces biens, on ne saurait trop le répéter aux
+maîtres de la terre: qu'ils laissent subsister dans leurs vastes empires
+les variétés dont ils sont susceptibles, les variétés réclamées par la
+nature, consacrées par l'expérience. Une règle se fausse lorsqu'on
+l'applique à des cas trop divers; le joug devient pesant, par cela seul
+qu'on le maintient uniforme dans des circonstances trop différentes.
+
+Ajoutons que, dans le système des conquêtes, cette manie d'uniformité
+réagit des vaincus sur les vainqueurs. Tous perdent leur caractère
+national, leurs couleurs primitives; l'ensemble n'est plus qu'une masse
+inerte qui par intervalles se réveille pour souffrir, mais qui
+d'ailleurs s'affaisse et s'engourdit sous le despotisme. Car l'excès du
+despotisme peut seul prolonger une combinaison qui tend à se dissoudre,
+et retenir sous une même domination des États que tout conspire à
+séparer. Le prompt établissement du pouvoir sans bornes, dit
+Montesquieu, est le remède qui, dans ces cas, peut prévenir la
+dissolution; nouveau malheur, ajoute-t-il, après celui de
+l'agrandissement.
+
+Encore ce remède, plus fâcheux que le mal, n'est-il point d'une
+efficacité durable. L'ordre naturel des choses se venge des outrages
+qu'on veut lui faire; et plus la compression a été violente, plus la
+réaction se montre terrible.
+
+
+
+
+CHAPITRE XIV.
+
+Terme inévitable des succès d'une nation conquérante.
+
+
+La force nécessaire à un peuple pour tenir tous les autres dans la
+sujétion est, aujourd'hui plus que jamais, un privilége qui ne peut
+durer. La nation qui prétendrait à un pareil empire se placerait dans un
+poste plus périlleux que la peuplade la plus faible; elle deviendrait
+l'objet d'une horreur universelle. Toutes les opinions, tous les voeux,
+toutes les haines la menaceraient, et tôt ou tard ces haines, ces
+opinions et ces voeux éclateraient pour l'envelopper.
+
+Il y aurait sans doute, dans cette fureur contre tout un peuple, quelque
+chose d'injuste. Un peuple tout entier n'est jamais coupable des excès
+que son chef lui fait commettre. C'est ce chef qui l'égare, ou, plus
+souvent encore, qui le domine sans l'égarer.
+
+Mais les nations victimes de sa déplorable obéissance ne sauraient lui
+tenir compte des sentiments cachés que sa conduite dément. Elles
+reprochent aux instruments le crime de la main qui les dirige. La France
+entière souffrait de l'ambition de Louis XIV, et la détestait; mais
+l'Europe accusait la France de cette ambition, et la Suède a porté la
+peine du délire de Charles XII.
+
+Lorsqu'une fois le monde aurait repris sa raison, reconquis son courage,
+vers quels lieux de la terre l'agresseur menacé tournerait-il les yeux
+pour trouver des défenseurs? À quels sentiments en appellerait-il?
+Quelle apologie ne serait pas décréditée d'avance, si elle sortait de la
+même bouche qui, durant sa prospérité coupable, aurait prodigué tant
+d'insultes, proféré tant de mensonges, dicté tant d'ordres de
+dévastation? Invoquerait-il la justice? il l'a violée. L'humanité? il
+l'a foulée aux pieds. La foi jurée? toutes ses entreprises ont commencé
+par le parjure. La sainteté des alliances? il a traité ses alliés comme
+ses esclaves. Quel peuple aurait pu s'allier de bonne foi, s'associer
+volontairement à ses rêves gigantesques? Tous auraient sans doute courbé
+momentanément la tête sous le joug dominateur, mais ils l'auraient
+considéré comme une calamité passagère. Ils auraient attendu que le
+torrent eût cessé de rouler ses ondes, certains qu'il se perdrait un
+jour dans le sable aride, et qu'on pourrait fouler à pied sec le sol
+sillonné par ses ravages.
+
+Compterait-il sur les secours de ses nouveaux sujets? il les a privés de
+tout ce qu'ils chérissaient et respectaient; il a troublé la cendre de
+leurs pères et fait couler le sang de leurs fils.
+
+Tous se coaliseraient contre lui. La paix, l'indépendance, la justice,
+seraient les mots du ralliement général; et par cela même qu'ils
+auraient été longtemps proscrits, ces mots auraient acquis une puissance
+presque magique. Les hommes, pour avoir été les jouets de la folie,
+auraient conçu l'enthousiasme du bon sens. Un cri de délivrance, un cri
+d'union, retentirait d'un bout du globe à l'autre. La pudeur publique se
+communiquerait aux plus indécis; elle entraînerait les plus timides. Nul
+n'oserait demeurer neutre, de peur d'être traître envers soi-même.
+
+Le conquérant verrait alors qu'il a trop présumé de la dégradation du
+monde. Il apprendrait que les calculs fondés sur l'immoralité et sur la
+bassesse, ces calculs dont il se vantait naguère comme d'une découverte
+sublime, sont aussi incertains qu'ils sont étroits, aussi trompeurs
+qu'ils sont ignobles. Il riait de la niaiserie de la vertu, de cette
+confiance en un désintéressement qui lui paraissait une chimère, de cet
+appel à une exaltation dont il ne pouvait concevoir les motifs ni la
+durée, et qu'il était tenté de prendre pour l'accès passager d'une
+maladie soudaine. Maintenant il découvre que l'égoïsme a aussi sa
+niaiserie; qu'il n'est pas moins ignorant sur ce qui est bon que
+l'honnêteté sur ce qui est mauvais; et que, pour connaître les hommes,
+il ne suffit pas de les mépriser. L'espèce humaine lui devient une
+énigme. On parle autour de lui de générosité, de sacrifices, de
+dévoûment. Cette langue étrangère étonne ses oreilles; il ne sait pas
+négocier dans cet idiome. Il demeure immobile, consterné de sa méprise,
+exemple mémorable du machiavélisme dupe de sa propre corruption.
+
+Mais que ferait cependant le peuple qu'un tel maître aurait conduit à ce
+terme? Qui pourrait s'empêcher de plaindre ce peuple, s'il était
+naturellement doux, éclairé, sociable, susceptible de tous les
+sentiments délicats, de tous les courages héroïques, et qu'une fatalité
+déchaînée sur lui l'eût rejeté de la sorte loin des sentiers de la
+civilisation et de la morale? Qu'il sentirait profondément sa propre
+misère! Ses confidences intimes, ses entretiens, ses lettres, tous les
+épanchements qu'il croirait dérober à la surveillance, ne seraient qu'un
+cri de douleur.
+
+Il interrogerait tour à tour et son chef et sa conscience.
+
+Sa conscience lui répondrait qu'il ne suffit pas de se dire contraint
+pour être excusable, que ce n'est pas assez de séparer ses opinions de
+ses actes, de désavouer sa propre conduite, et de murmurer le blâme, en
+coopérant aux attentats.
+
+Son chef accuserait probablement les chances de la guerre, la fortune
+inconstante, la destinée capricieuse. Beau résultat, vraiment, de tant
+d'angoisses, de tant de souffrances, et de vingt générations balayées
+par un vent funeste, et précipitées dans la tombe!
+
+
+
+
+CHAPITRE XV.
+
+Résultats du système guerrier à l'époque actuelle.
+
+
+Les nations commerçantes de l'Europe moderne, industrieuses, civilisées,
+placées sur un sol assez étendu pour leurs besoins, ayant avec les
+autres peuples des relations dont l'interruption devient un désastre,
+n'ont rien à espérer des conquêtes. Une guerre inutile est donc
+aujourd'hui le plus grand attentat qu'un gouvernement puisse commettre:
+elle ébranle, sans compensation, toutes les garanties sociales; elle met
+en péril tous les genres de liberté, blesse tous les intérêts, trouble
+toutes les sécurités, pèse sur toutes les fortunes, combine et autorise
+tous les modes de tyrannie intérieure et extérieure. Elle introduit dans
+les formes judiciaires une rapidité destructive de leur sainteté comme
+de leur but; elle tend à représenter tous les hommes que les agents de
+l'autorité voient avec malveillance, comme des complices de l'ennemi
+étranger; elle déprave les générations naissantes; elle divise le peuple
+en deux parts, dont l'une méprise l'autre, et passe volontiers du mépris
+à l'injustice; elle prépare des destructions futures par des
+destructions passées; elle achète par les malheurs du présent les
+malheurs de l'avenir.
+
+Ce sont là des vérités qui ont besoin d'être souvent répétées; car
+l'autorité, dans son dédain superbe, les traite comme des paradoxes, en
+les appelant des lieux communs.
+
+Il y a d'ailleurs parmi nous un assez grand nombre d'écrivains, toujours
+au service du système dominant, vrais lansquenets, sauf la bravoure, à
+qui les désaveux ne coûtent rien, que les absurdités n'arrêtent pas, qui
+cherchent partout une force dont ils réduisent les volontés en
+principes, qui reproduisent toutes les doctrines les plus opposées, et
+qui ont un zèle d'autant plus infatigable qu'il se passe de leur
+conviction. Ces écrivains ont répété à satiété, quand ils en avaient
+reçu le signal, que la paix était le besoin du monde; mais ils disent en
+même temps que la gloire militaire est la première des gloires, et que
+c'est par l'éclat des armes que la France doit s'illustrer. J'ai peine à
+m'expliquer comment la gloire militaire s'acquiert autrement que par la
+guerre, ou comment l'éclat des armes se concilie avec cette paix dont le
+monde a besoin. Mais que leur importe? Leur but est de rédiger des
+phrases suivant la direction du jour. Du fond de leur cabinet obscur ils
+vantent tantôt la démagogie, tantôt le despotisme, tantôt le carnage,
+lançant, pour autant qu'il est en eux, tous les fléaux sur l'humanité,
+et prêchant le mal, faute de pouvoir le faire.
+
+Je me suis demandé quelquefois ce que répondrait l'un de ces hommes qui
+veulent renouveler Cambyse, Alexandre ou Attila, si son peuple prenait
+la parole, et s'il lui disait: La nature vous a donné un coup d'oeil
+rapide, une activité infatigable, un besoin dévorant d'émotions fortes,
+une soif inextinguible de braver le danger pour le surmonter, et de
+rencontrer des obstacles pour les vaincre; mais est-ce à nous à payer le
+prix de ces facultés? n'existons-nous que pour qu'à nos dépens elles
+soient exercées? Ne sommes-nous là que pour vous frayer de nos corps
+expirants une route vers la renommée? Vous avez le génie des combats:
+que nous fait votre génie? Vous vous ennuyez dans le désoeuvrement de la
+paix: que nous importe votre ennui? Le léopard aussi, si on le
+transportait dans nos cités populeuses, pourrait se plaindre de n'y pas
+trouver ces forêts épaisses, ces plaines immenses où il se délectait à
+poursuivre, à saisir et à dévorer sa proie, où sa vigueur se déployait
+dans la course rapide et dans l'élan prodigieux. Vous êtes comme lui
+d'un autre climat, d'une autre terre, d'une autre espèce que nous.
+Apprenez la civilisation, si vous voulez régner à une époque civilisée.
+Apprenez la paix, si vous prétendez régir des peuples pacifiques, ou
+cherchez ailleurs des instruments qui vous ressemblent, pour qui le
+repos ne soit rien, pour qui la vie n'ait de charmes que lorsqu'ils la
+risquent au sein de la mêlée, pour qui la société n'ait créé ni les
+affections douces, ni les habitudes stables, ni les arts ingénieux, ni
+la pensée calme et profonde, ni toutes ces jouissances nobles ou
+élégantes que le souvenir rend plus précieuses, et que double la
+sécurité. Ces choses sont l'héritage de nos pères, c'est notre
+patrimoine. Homme d'un autre monde, cessez d'en dépouiller celui-ci.
+
+Qui pourrait ne pas applaudir à ce langage? Le traité ne tarderait pas à
+être conclu entre des nations qui ne voudraient qu'être libres, et celle
+que l'univers ne combattrait que pour la contraindre à être juste. On la
+verrait avec joie abjurer enfin sa longue patience, réparer ses longues
+erreurs, exercer pour sa réhabilitation un courage naguère trop
+déplorablement employé. Elle se placerait, brillante de gloire, parmi
+les peuples civilisés, et le système des conquêtes, ce fragment d'un
+état de choses qui n'existe plus, cet élément désorganisateur de tout ce
+qui existe, serait de nouveau banni de la terre, et flétri, par cette
+dernière expérience, d'une éternelle réprobation.
+
+
+
+
+SECONDE PARTIE.
+
+DE L'USURPATION.
+
+
+
+
+CHAPITRE PREMIER.
+
+But précis de la comparaison entre l'Usurpation et la Monarchie.
+
+
+Mon but n'est nullement, dans cet ouvrage, de me livrer à l'examen des
+diverses formes de gouvernement.
+
+Je veux opposer un gouvernement régulier à celui qui n'en est pas un,
+mais non comparer les gouvernements réguliers entre eux. Nous n'en
+sommes plus aux temps où l'on déclarait la monarchie un pouvoir contre
+nature; et je n'écris pas non plus dans le pays où il est ordonné de
+proclamer que la république est une institution anti-sociale.
+
+Il y a vingt ans qu'un homme d'horrible mémoire, dont le nom ne doit
+plus souiller aucun écrit, puisque la mort a fait justice de sa
+personne, disait, en examinant la constitution anglaise: _J'y vois un
+roi, je recule d'horreur_. Il y a dix ans qu'un anonyme prononçait le
+même anathème contre les gouvernements républicains: tant il est vrai
+qu'à de certaines époques il faut parcourir tout le cercle des folies
+pour revenir à la raison[11].
+
+Quant à moi, je ne me réunirai point aux détracteurs des républiques.
+Celles de l'antiquité, où les facultés de l'homme se développaient dans
+un champ si vaste, tellement fortes de leurs propres forces, avec un tel
+sentiment d'énergie et de dignité, remplissent toutes les âmes qui ont
+quelque valeur d'une émotion d'un genre profond et particulier. Les
+vieux éléments d'une nature antérieure, pour ainsi dire, à la nôtre,
+semblent se réveiller en nous à ces souvenirs. Les républiques de nos
+temps modernes, moins brillantes et plus paisibles, ont favorisé
+d'autres développements de facultés, et créé d'autres vertus. Le nom de
+la Suisse rappelle cinq siècles de bonheur privé et de loyauté publique.
+Le nom de la Hollande en retrace trois d'activité, de bon sens, de
+fidélité, et d'une probité scrupuleuse, jusqu'au milieu des dissensions
+civiles, et même sous le joug de l'étranger; et l'imperceptible Genève a
+fourni aux annales des sciences, de la philosophie et de la morale, une
+moisson plus ample que bien des empires cent fois plus vastes et plus
+puissants.
+
+D'une autre part, en considérant les monarchies de nos jours, ces
+monarchies où maintenant les peuples et les rois sont réunis par une
+confiance réciproque, et ont contracté une sincère alliance, on doit se
+plaire à leur rendre hommage. Celui-là serait bien peu fait pour
+apprécier la nature humaine, qui aurait pu contempler froidement les
+transports de ces peuples au retour de leurs anciens chefs, et qui
+resterait insensible témoin de cette passion de loyauté, qui est aussi
+pour l'homme une noble jouissance!
+
+Enfin, lorsqu'on réfléchit que l'Angleterre est une monarchie, et que
+l'on y voit tous les droits des citoyens hors d'atteinte, l'élection
+populaire maintenant la vie dans le corps politique, malgré quelques
+abus plus apparents que réels, la liberté de la presse respectée, le
+talent assuré de son triomphe, et dans les individus de toutes les
+classes cette sécurité fière et calme de l'homme environné de la loi de
+sa patrie, sécurité dont naguère, dans notre continent misérable, nous
+avions perdu jusqu'au dernier souvenir, comment ne pas rendre justice à
+des institutions qui garantissent un pareil bonheur? Il y a quelques
+mois que chacun, regardant autour de soi, se demandait dans quel asile
+obscur, si l'Angleterre était subjuguée, il pourrait écrire, parler,
+penser, respirer.
+
+Mais l'usurpation ne présente aux peuples ni les avantages d'une
+monarchie, ni ceux d'une république; l'usurpation n'est point la
+monarchie: ce qui fait qu'on a méconnu cette vérité, c'est que, voyant
+dans l'une comme dans l'autre un seul homme dépositaire de la puissance,
+l'on n'a pas suffisamment distingué deux choses qui ne se ressemblent
+que sous ce rapport.
+
+
+
+
+CHAPITRE II.
+
+Différences entre l'Usurpation et la Monarchie.
+
+ L'habitude qui veille au fond de tous les coeurs
+ Les frappe de respect, les poursuit de terreurs,
+ Et sur la foule aveugle un instant égarée
+ Exerce une puissance invisible et sacrée,
+ Héritage des temps, culte du souvenir,
+ Qui toujours au passé ramène l'avenir.
+
+ _Wallstein_, act. II, sc. 4.
+
+ [Grec: Apras de trachus dstis an neon xratei.]
+
+ ESCHYLE, _Prometh_.
+
+
+La monarchie, telle qu'elle existe dans la plupart des États européens,
+est une institution modifiée par le temps, adoucie par l'habitude. Elle
+est entourée de corps intermédiaires qui la soutiennent à la fois et la
+limitent, et sa transmission régulière et paisible rend la soumission
+plus facile et la puissance moins ombrageuse. Le monarque est en quelque
+sorte un être abstrait. On voit en lui non pas un individu, mais une
+race entière de rois, une tradition de plusieurs siècles.
+
+L'usurpation est une force qui n'est modifiée ni adoucie par rien. Elle
+est nécessairement empreinte de l'individualité de l'usurpateur, et
+cette individualité, par l'opposition qui existe entre elle et tous les
+intérêts antérieurs, doit être dans un état perpétuel de défiance et
+d'hostilité.
+
+La monarchie n'est point une préférence accordée à un homme aux dépens
+des autres; c'est une suprématie consacrée d'avance: elle décourage les
+ambitions, mais n'offense point les vanités. L'usurpation exige de la
+part de tous une abdication immédiate en faveur d'un seul; elle soulève
+toutes les prétentions; elle met en fermentation tous les
+amours-propres. Lorsque le mot de Pédarète porte sur trois cents hommes,
+il est moins difficile à prononcer que lorsqu'il porte sur un seul[12].
+
+Ce n'est pas tout de se déclarer monarque héréditaire; ce qui constitue
+tel, ce n'est pas le trône qu'on veut transmettre, mais le troue qu'on a
+hérité. On n'est monarque héréditaire qu'après la seconde génération.
+Jusque alors l'usurpation peut bien s'intituler monarchie, mais elle
+conserve l'agitation des révolutions qui l'ont fondée: ces prétendues
+dynasties nouvelles sont aussi orageuses que les factions, ou aussi
+oppressives que la tyrannie. C'est l'anarchie de Pologne, ou le
+despotisme de Constantinople; souvent c'est tous les deux.
+
+Un monarque, montant sur le trône que ses ancêtres ont occupé, suit une
+route dans laquelle il ne s'est point lancé par sa volonté propre. Il
+n'a point de réputation à faire: il est seul de son espèce; on ne le
+compare à personne. Un usurpateur est exposé à toutes les comparaisons
+que suggèrent les regrets, les jalousies ou les espérances; il est
+obligé de justifier son élévation: il a contracté l'engagement tacite
+d'attacher de grands résultats à une si grande fortune: il doit craindre
+de tromper l'attente du public, qu'il a si puissamment éveillée.
+L'inaction la plus raisonnable, la mieux motivée, lui devient un danger.
+_Il faut donner aux Français tous les trois mois_, disait un homme qui
+s'y entend bien, _quelque chose de nouveau_: il a tenu sa parole.
+
+Or, c'est sans doute un avantage que d'être propre à de grandes choses,
+quand le bien général l'exige; mais c'est un mal que d'être condamné à
+de grandes choses, pour sa considération personnelle, quand le bien ne
+l'exige pas. L'on a beaucoup déclamé contre les rois fainéants: Dieu
+nous rende leur fainéantise, plutôt que l'activité d'un usurpateur!
+
+Aux inconvénients de la position joignez les vices du caractère: car il
+y en a que l'usurpation implique, et il y en a aussi que l'usurpation
+produit.
+
+Que de ruses, que de violences, que de parjures elle nécessite! Comme il
+faut invoquer des principes qu'on se prépare à fouler aux pieds, prendre
+des engagements que l'on veut enfreindre, se jouer de la bonne foi des
+uns, profiter de la faiblesse des autres, éveiller l'avidité là où elle
+sommeille, enhardir l'injustice là où elle se cache, la dépravation là
+où elle est timide, mettre, en un mot, toutes les passions coupables
+comme en serre chaude, pour que la maturité soit plus rapide, et que la
+moisson soit plus abondante!
+
+Un monarque arrive noblement au trône; un usurpateur s'y glisse à
+travers la boue et le sang; et quand il y prend place, sa robe tachée
+porte l'empreinte de la carrière qu'il a parcourue.
+
+Croit-on que le succès viendra, de sa baguette magique, le purifier du
+passé? Tout au contraire, il ne serait pas corrompu d'avance, que le
+succès suffirait pour le corrompre.
+
+L'éducation des princes, qui peut être défectueuse sous bien des
+rapports, a cet avantage qu'elle les prépare, sinon toujours à remplir
+dignement les fonctions du rang suprême, du moins à n'être pas éblouis
+de son éclat. Le fils d'un roi, parvenant au pouvoir, n'est point
+transporté dans une sphère nouvelle: il jouit avec calme de ce qu'il a,
+depuis sa naissance, considéré comme son partage. La hauteur à laquelle
+il est placé ne lui cause point de vertige. Mais la tête d'un usurpateur
+n'est jamais assez forte pour supporter cette élévation subite; sa
+raison ne peut résister à un tel changement de toute son existence. L'on
+a remarqué que les particuliers mêmes qui se trouvaient soudain investis
+d'une extrême richesse concevaient des désirs, des caprices et des
+fantaisies désordonnés. Le superflu de leur opulence les enivre, parce
+que l'opulence est une force, ainsi que le pouvoir. Comment n'en
+serait-il pas de même de celui qui s'est emparé illégalement de toutes
+les forces, et approprié illégalement tous les trésors? Illégalement,
+dis-je, car il y a quelque chose de miraculeux dans la conscience de la
+légitimité. Notre siècle, fertile en expériences de tout genre, nous en
+fournit une preuve remarquable. Voyez ces deux hommes, l'un que le voeu
+d'un peuple et l'adoption d'un roi ont appelé au trône, l'autre qui s'y
+est lancé, appuyé seulement sur sa volonté propre et sur l'assentiment
+arraché à la terreur. Le premier, confiant et tranquille, a pour allié
+le passé; il ne craint point la gloire de ses aïeux adoptifs, il la
+rehausse par sa propre gloire. Le second, inquiet et tourmenté, ne croit
+pas aux droits qu'il s'arroge, bien qu'il force le monde à les
+reconnaître. L'illégalité le poursuit comme un fantôme; il se réfugie
+vainement et dans le faste et dans la victoire. Le spectre l'accompagne
+au sein des pompes et sur les champs de bataille. Il promulgue des lois,
+et il les change; il établit des constitutions, et il les viole; il
+fonde des empires, et il les renverse; il n'est jamais content de son
+édifice bâti sur le sable, et dont la base se perd dans l'abîme.
+
+Si nous parcourons tous les détails de l'administration extérieure et
+intérieure, partout nous verrons des différences au désavantage de
+l'usurpation, et à l'avantage de la monarchie.
+
+Un roi n'a pas besoin de commander ses armées. D'autres peuvent
+combattre pour lui, tandis que ses vertus pacifiques le rendent cher et
+respectable à son peuple. L'usurpateur doit être toujours à la tête de
+ses prétoriens; il en serait le mépris, s'il n'en était l'idole.
+
+_Ceux qui corrompirent les républiques grecques,_ dit Montesquieu, _ne
+devinrent pas toujours tyrans. C'est qu'ils s'étaient plus attachés à
+l'éloquence qu'à l'art militaire_[13]. Mais, dans nos associations
+nombreuses, l'éloquence est impuissante; l'usurpation n'a d'autre appui
+que la force armée: pour la fonder, cette force est nécessaire; elle
+l'est encore pour la conserver.
+
+De là, sous un usurpateur, des guerres sans cesse renouvelées: ce sont
+des prétextes pour s'entourer de gardes; ce sont des occasions pour
+façonner ces gardes à l'obéissance; ce sont des moyens d'éblouir les
+esprits, et de suppléer, par le prestige de la conquête, au prestige de
+l'antiquité. L'usurpation nous ramène au système guerrier; elle entraîne
+donc tous les inconvénients que nous avons rencontrés dans ce système.
+
+La gloire d'un monarque légitime s'accroît des gloires environnantes; il
+gagne à la considération dont il entoure ses ministres; il n'a nulle
+concurrence à redouter. L'usurpateur, pareil naguère, ou même inférieur
+à ses instruments, est obligé de les avilir pour qu'ils ne deviennent
+pas rivaux; il les froisse pour les employer. Aussi, regardez-y de près,
+toutes les âmes fières s'éloignent; et quand les âmes fières
+s'éloignent, que reste-t-il? Des hommes qui savent ramper, mais ne
+sauraient défendre; des hommes qui insulteraient les premiers, après sa
+chute, le maître qu'ils auraient flatté.
+
+Ceci fait que l'usurpation est plus dispendieuse que la monarchie. Il
+faut d'abord payer les agents pour qu'ils se laissent dégrader; il faut
+ensuite payer encore ces agents dégradés pour qu'ils se rendent utiles.
+L'argent doit faire le service et de l'opinion et de l'honneur. Mais ces
+agents, tout corrompus et tout zélés qu'ils sont, n'ont pas l'habitude
+du gouvernement. Ni eux, ni leur maître, nouveau comme eux, ne savent
+tourner les obstacles. À chaque difficulté qu'ils rencontrent, la
+violence leur est si commode, qu'elle leur paraît toujours nécessaire;
+ils seraient tyrans par ignorance, s'ils ne l'étaient par intention.
+Vous voyez les mêmes institutions subsister dans la monarchie durant des
+siècles. Vous ne voyez pas un usurpateur qui n'ait vingt fois révoqué
+ses propres lois, et suspendu les formes qu'il venait d'instituer, comme
+un ouvrier novice et impatient brise ses outils.
+
+Un monarque héréditaire peut exister à côté, ou, pour mieux dire, à la
+tête d'une noblesse antique et brillante; il est, comme elle, riche de
+souvenirs. Mais là où le monarque voit des soutiens, l'usurpateur voit
+des ennemis. Toute noblesse dont l'existence a précédé la sienne doit
+lui faire ombrage. Il faut que, pour appuyer sa nouvelle dynastie, il
+crée une nouvelle noblesse[14].
+
+Il y a confusion d'idées dans ceux qui parlent des avantages d'une
+hérédité déjà reconnue pour en conclure la possibilité de créer
+l'hérédité. La noblesse engage envers un homme et ses descendants le
+respect des générations non-seulement futures, mais contemporaines. Or
+ce dernier point est le plus difficile. On peut bien admettre un traité
+pareil, lorsqu'en naissant on le trouve sanctionné; mais assister au
+contrat, et s'y résigner, est impossible, si l'on n'est la partie
+avantagée.
+
+L'hérédité s'introduit dans des siècles de simplicité ou de conquête;
+mais on ne l'institue pas au milieu de la civilisation. Elle peut alors
+se conserver, mais non s'établir. Toutes les institutions qui tiennent
+du prestige ne sont jamais l'effet de la volonté, elles sont l'ouvrage
+des circonstances. Tous les terrains sont propres aux alignements
+géométriques; la nature seule produit les sites et les effets
+pittoresques. Une hérédité qu'on voudrait édifier sans qu'elle reposât
+sur aucune tradition respectable et presque mystérieuse, ne dominerait
+point l'imagination. Les passions ne seraient pas désarmées; elles
+s'irriteraient au contraire davantage contre une inégalité subitement
+érigée en leur présence et à leurs dépens. Lorsque Cromwell voulut
+instituer une chambre haute, il y eut révolte générale dans l'opinion
+d'Angleterre. Les anciens pairs refusèrent d'en faire partie, et la
+nation refusa de son côté de reconnaître comme pairs ceux qui se
+rendirent à l'invitation[15].
+
+On crée néanmoins de nouveaux nobles, objectera-t-on. C'est que
+l'illustration de l'ordre entier rejaillit sur eux. Mais si vous créez à
+la fois le corps et les membres, où sera la source de l'illustration?
+
+Des raisonnements du même genre se reproduisent relativement à ces
+assemblées qui, dans quelques monarchies, défendent ou représentent le
+peuple. Le roi d'Angleterre est vénérable au milieu de son parlement;
+mais c'est qu'il n'est pas, nous le répétons, un simple individu; il
+représente aussi la longue suite des rois qui l'ont précédé; il n'est
+pas éclipsé par les mandataires de la nation: mais un seul homme, sorti
+de la foule, est d'une stature diminutive, et, pour soutenir le
+parallèle, il faut que cette stature devienne terrible. Les
+représentants d'un peuple, sous un usurpateur, doivent être ses esclaves
+pour n'être pas ses maîtres. Or, de tous les fléaux politiques, le plus
+effroyable est une assemblée qui n'est que l'instrument d'un seul homme.
+Nul n'oserait vouloir en son nom ce qu'il ordonne à ses agents de
+vouloir, lorsqu'ils se disent les interprètes libres du voeu national.
+Songez au sénat de Tibère, songez au parlement d'Henri VIII.
+
+Ce que j'ai dit de la noblesse s'applique également à la propriété. Les
+anciens propriétaires sont les appuis naturels d'un monarque légitime;
+ils sont les ennemis-nés d'un usurpateur. Or je pense qu'il est reconnu
+que, pour qu'un gouvernement soit paisible, la puissance et la propriété
+doivent être d'accord. Si vous les séparez, il y aura lutte; et à la fin
+de cette lutte, ou la propriété sera envahie, ou le gouvernement sera
+renversé.
+
+Il paraît plus facile, à la vérité, de créer de nouveaux propriétaires
+que de nouveaux nobles; mais il s'en faut qu'enrichir des hommes devenus
+puissants soit la même chose qu'investir, du pouvoir des hommes qui
+étaient nés riches. La richesse n'a point un effet rétroactif. Conférée
+tout à coup à quelques individus, elle ne leur donne ni cette sécurité
+sur leur situation, ni cette absence d'intérêts étroits, ni cette
+éducation soignée, qui forment ses principaux avantages. On ne prend pas
+l'esprit propriétaire aussi lestement qu'on prend la propriété. À Dieu
+ne plaise que je veuille insinuer ici que la richesse doit constituer un
+privilège! Toutes les facultés naturelles, comme tous les avantages
+sociaux, doivent trouver leur place dans l'organisation politique, et le
+talent n'est certes pas un moindre trésor que l'opulence. Mais, dans une
+société bien organisée, le talent conduit à la propriété. Le corps des
+anciens propriétaires se recrute ainsi de nouveaux membres, et c'est la
+seule manière dont un changement progressif, imperceptible et toujours
+partiel, doive s'opérer. L'acquisition lente et graduelle d'une
+propriété légitime est autre chose que la conquête violente d'une
+propriété qu'on enlève. L'homme qui s'enrichit par son industrie ou ses
+facultés apprend à mériter ce qu'il acquiert; celui qu'enrichit la
+spoliation ne devient que plus indigne de ce qu'il ravit.
+
+Plus d'une fois, durant nos troubles, nos maîtres d'un jour, qui nous
+entendaient regretter le gouvernement des propriétaires, ont eu la
+tentation de devenir propriétaires, pour se rendre plus dignes de
+gouverner; mais quand ils se seraient investis en quelques heures de
+propriétés considérables par une volonté qu'ils auraient appelée loi, le
+peuple et eux-mêmes auraient pensé que ce que la loi avait conféré, la
+loi pouvait le reprendre; et la propriété, au lieu de protéger
+l'institution, aurait eu continuellement besoin d'être protégée par
+elle. En richesse comme en autre chose, rien ne supplée au temps.
+
+D'ailleurs, pour enrichir les uns, il faut appauvrir les autres; pour
+créer de nouveaux propriétaires, il faut dépouiller les anciens.
+L'usurpation générale doit s'entourer d'usurpations partielles, comme
+d'ouvrages avancés qui la défendent. Pour un intérêt qu'elle se
+concilie, dix s'arment contre elle.
+
+Ainsi donc, malgré la ressemblance trompeuse qui paraît exister entre
+l'usurpation et la monarchie, considérées toutes deux comme le pouvoir
+remis à un seul homme, rien n'est plus différent. Tout ce qui fortifie
+la seconde menace la première; tout ce qui est dans la monarchie une
+cause d'union, d'harmonie et de repos, est dans l'usurpation une cause
+de résistance, de haines et de secousses.
+
+Ces raisonnements ne militent pas avec moins de force pour les
+républiques, quand elles ont existé longtemps. Alors elles acquièrent,
+comme les monarchies, un héritage de traditions, d'usages et
+d'habitudes. L'usurpation seule, nue et dépouillée de toutes ces choses,
+erre au hasard, le glaive en main, cherchant de tous côtés, pour couvrir
+sa honte, des lambeaux qu'elle déchire et qu'elle ensanglante en les
+arrachant.
+
+
+
+
+CHAPITRE III.
+
+D'un rapport sous lequel l'Usurpation est plus fâcheuse que le
+Despotisme le plus absolu.
+
+
+Je ne suis point assurément le partisan du despotisme; mais, s'il
+fallait choisir entre l'usurpation et un despotisme consolidé, je ne
+sais si ce dernier ne me semblerait pas préférable.
+
+Le despotisme bannit toutes les formes de la liberté: l'usurpation, pour
+motiver le renversement de ce qu'elle remplace, a besoin de ces formes;
+mais, en s'en emparant, elle les profane. L'existence de l'esprit public
+lui étant dangereuse, et l'apparence de l'esprit public lui étant
+nécessaire, elle frappe d'une main le peuple pour étouffer l'opinion
+réelle, et elle le frappe encore de l'autre pour le contraindre au
+simulacre de l'opinion supposée.
+
+Quand le Grand Seigneur envoie le cordon à l'un des ministres
+disgraciés, les bourreaux sont muets comme la victime; quand un
+usurpateur proscrit l'innocence, il ordonne la calomnie, pour que,
+répétée, elle paraisse un jugement national. Le despote interdit la
+discussion, et n'exige que l'obéissance; l'usurpateur prescrit un examen
+dérisoire, comme préface de l'approbation.
+
+Cette contrefaction de la liberté réunit tous les maux de l'anarchie et
+tous ceux de l'esclavage; il n'y a point de terme à la tyrannie qui veut
+arracher les symptômes du consentement. Les hommes paisibles sont
+persécutés comme indifférents, les hommes énergiques comme dangereux; la
+servitude est sans repos, l'agitation sans jouissance: cette agitation
+ne ressemble à la vie morale que comme ressemblent à la vie physique ces
+convulsions hideuses qu'un art plus effrayant qu'utile imprime aux
+cadavres sans les ranimer.
+
+C'est l'usurpation qui a inventé ces prétendues sanctions, ces adresses,
+ces félicitations monotones, tribut habituel qu'à toutes les époques les
+mêmes hommes prodiguent, presque dans les mêmes mots, aux mesures les
+plus opposées: la peur y vient singer tous les dehors du courage, pour
+se féliciter de la honte et pour remercier du malheur. Singulier genre
+d'artifice dont nul n'est la dupe! comédie convenue qui n'en impose à
+personne, et qui depuis longtemps aurait dû succomber sous les traits du
+ridicule! Mais le ridicule attaque tout et ne détruit rien. Chacun pense
+avoir reconquis par la moquerie l'honneur de l'indépendance, et, content
+d'avoir désavoué ses actions par ses paroles, se trouve à l'aise pour
+démentir ses paroles par ses actions.
+
+Qui ne sent que plus un gouvernement est oppressif, plus les citoyens
+épouvantés s'empresseront de lui faire hommage de leur enthousiasme de
+commande? Ne voyez-vous pas, à côté des registres que chacun signe d'une
+main tremblante, ces délateurs et ces soldats? Ne lisez-vous pas ces
+proclamations déclarant factieux ou rebelles ceux dont le suffrage
+serait négatif? Qu'est-ce qu'interroger un peuple au milieu des cachots
+et sous l'empire de l'arbitraire, sinon demander aux adversaires de la
+puissance une liste pour les reconnaître et pour les frapper à loisir?
+
+L'usurpateur cependant enregistre ces acclamations et ces harangues;
+l'avenir le jugera sur ces monuments érigés par lui. Où le peuple fut
+tellement vil, dira-t-on, le gouvernement dut être tyrannique. Rome ne
+se prosternait pas devant Marc-Aurèle, mais devant Tibère et Caracalla.
+
+Le despotisme étouffe la liberté de la presse, l'usurpation la parodie.
+Or, quand la liberté de la presse est tout à fait comprimée, l'opinion
+sommeille, mais rien ne l'égare; quand, au contraire, des écrivains
+soudoyés s'en saisissent, ils discutent, comme s'il était question de
+convaincre; ils s'emportent, comme s'il y avait de l'opposition; ils
+insultent, comme si l'on possédait la faculté de répondre; leurs
+diffamations absurdes précèdent des condamnations barbares; leurs
+plaisanteries féroces préludent à d'illégales condamnations; leurs
+démonstrations nous feraient croire que leurs victimes résistent, comme
+en voyant de loin les danses frénétiques des sauvages autour des captifs
+qu'ils tourmentent, on dirait qu'ils combattent les malheureux qu'ils
+vont dévorer.
+
+Le despotisme, en un mot, règne par le silence, et laisse à l'homme le
+droit de se taire; l'usurpation le condamne à parler, elle le poursuit
+dans le sanctuaire intime de sa pensée, et, le forçant à mentir à sa
+conscience, elle lui ravit la dernière consolation qui reste encore à
+l'opprimé.
+
+Quand un peuple n'est qu'esclave, sans être avili, il y a pour lui
+possibilité d'un meilleur état de choses; si quelque circonstance
+heureuse le lui présente, il s'en montre digne: le despotisme laisse
+cette chance à l'espèce humaine. Le joug de Philippe II et les échafauds
+du duc d'Albe ne dégradèrent point les généreux Hollandais; mais
+l'usurpation avilit un peuple en même temps qu'elle l'opprime; elle
+l'accoutume à fouler aux pieds ce qu'il respectait, à courtiser ce
+qu'il méprise, à se mépriser lui-même, et, pour peu qu'elle se prolonge,
+elle rend, même après sa chute, toute liberté, toute amélioration
+impossible: on renverse Commode; mais les prétoriens mettent l'empire à
+l'enchère, et le peuple obéit à l'acheteur.
+
+En pensant aux usurpateurs fameux que l'on nous vante de siècle en
+siècle, une seule chose me semble admirable, c'est l'admiration qu'on a
+pour eux. César, et cet Octave qu'on appelle Auguste, sont des modèles
+en ce genre: ils commencèrent par la proscription de tout ce qu'il y
+avait d'éminent à Rome; ils poursuivirent par la dégradation de tout ce
+qui restait de noble; ils finirent par léguer au monde Vitellius,
+Domitien, Héliogabale, et enfin les Vandales et les Goths.
+
+
+
+
+CHAPITRE IV.
+
+Que l'Usurpation ne peut subsister à notre époque de la civilisation.
+
+
+Après ce tableau de l'usurpation, il sera consolant de démontrer qu'elle
+est aujourd'hui un anachronisme non moins grossier que le système des
+conquêtes.
+
+Les républiques subsistent de par le sentiment profond que chaque
+citoyen a de ses droits, de par le bonheur, la raison, le calme et
+l'énergie que la jouissance de la liberté procure à l'homme; les
+monarchies, de par le temps, de par les habitudes, de par la sainteté
+des générations passées. L'usurpation ne peut s'établir que par la
+suprématie individuelle de l'usurpateur.
+
+Or il y a des époques, dans l'histoire de l'espèce humaine, où la
+suprématie nécessaire pour que l'usurpation soit possible ne saurait
+exister. Tel fut le période qui s'écoula en Grèce, depuis l'expulsion
+des Pisistratides jusqu'au règne de Philippe de Macédoine; tels furent
+aussi les cinq premiers siècles de Rome, depuis la chute des Tarquins
+jusqu'aux guerres civiles.
+
+En Grèce, des individus se distinguent, s'élèvent, dirigent le peuple:
+leur empire est celui du talent; empire brillant, mais passager, qu'on
+leur dispute et qu'on leur enlève. Périclès voit plus d'une fois sa
+domination prête à lui échapper, et ne doit qu'à la contagion qui le
+frappe de mourir au sein du pouvoir. Miltiade, Aristide, Thémistocle,
+Alcibiade, saisissent la puissance et la reperdent presque sans
+secousses.
+
+À Rome, l'absence de toute suprématie individuelle se fait encore bien
+plus remarquer. Pendant cinq siècles on ne peut sortir de la foule
+immense des grands hommes de la république le nom d'un seul qui l'ait
+gouvernée d'une manière durable.
+
+À d'autres époques, au contraire, il semble que le gouvernement des
+peuples appartienne au premier individu qui se présente. Dix ambitieux,
+pleins de talents et d'audace, avaient en vain tenté d'asservir la
+république romaine. Il avait fallu vingt ans de dangers, de travaux et
+de triomphes à César pour arriver aux marches du trône, et il était mort
+assassiné avant d'y monter. Claude se cache derrière une tapisserie, des
+soldats l'y découvrent: il est empereur, il règne quatorze ans.
+
+Cette différence ne tient pas uniquement à la lassitude qui s'empare des
+hommes après des agitations prolongées, elle tient aussi à la marche de
+la civilisation.
+
+Lorsque l'espèce humaine est encore dans un profond degré d'ignorance et
+d'abaissement, presque totalement dépourvue de facultés morales, et
+presque aussi dénuée de connaissances, et par conséquent de moyens
+physiques, les nations suivent, comme des troupeaux, non-seulement celui
+d'une qualité brillante distingue, mais celui qu'un hasard quelconque
+jette en avant de la foule. À mesure que les lumières font des progrès,
+la raison révoque en doute la légitimité du hasard, et la réflexion qui
+compare aperçoit entre les individus une égalité opposée à toute
+suprématie exclusive.
+
+C'est ce qui faisait dire à Aristote qu'il n'y avait guère de son temps
+de véritable royauté. «Le mérite, continuait-il, trouve aujourd'hui des
+pairs, et nul n'a de vertus si supérieures au reste des hommes, qu'il
+puisse réclamer pour lui seul la prérogative de commander[16].» Ce
+passage est d'autant plus remarquable, que le philosophe de Stagyre
+l'écrivait sous Alexandre.
+
+Il fallut peut-être moins de peine et de génie à Cyrus pour asservir les
+Perses barbares, qu'au plus petit tyran d'Italie, dans le seizième
+siècle, pour conserver le pouvoir qu'il usurpait. Les conseils mêmes de
+Machiavel prouvent la difficulté croissante.
+
+Ce n'est pas précisément l'étendue, mais l'égale répartition des
+lumières, qui met obstacle à la suprématie des individus; et ceci ne
+contredit en rien ce que nous avons affirmé précédemment, que chaque
+siècle attendait un homme qui lui servît de représentant. Ce n'est pas
+dire que chaque siècle le trouve. Plus la civilisation est avancée, plus
+elle est difficile à représenter.
+
+La situation de la France et de l'Europe, il y a vingt ans, se
+rapprochait, sous ce rapport, de celle de la Grèce et de Rome aux
+époques indiquées. Il existait une telle multitude d'hommes également
+éclairés, que nul individu ne pouvait tirer de sa supériorité
+personnelle le droit exclusif de gouverner. Aussi nul, durant les dix
+premières années de nos troubles, n'a pu se marquer une place à part.
+
+Malheureusement, à chaque époque pareille, un danger menace l'espèce
+humaine. Comme, lorsqu'on verse des flots d'une liqueur froide dans une
+liqueur bouillante, la chaleur de celle-ci se trouve affaiblie; de même,
+lorsqu'une nation civilisée est envahie par des barbares, ou qu'une
+masse ignorante pénètre dans son sein et s'empare de ses destinées, sa
+marche est arrêtée, et elle fait des pas rétrogrades.
+
+Pour la Grèce, l'introduction de l'influence macédonienne; pour Rome,
+l'agrégation successive des peuples conquis; enfin, pour tout l'empire
+romain, l'irruption des hordes du Nord, furent des événements de ce
+genre. La suprématie des individus, et par conséquent l'usurpation,
+redevinrent possibles. Ce furent presque toujours des légions barbares
+qui créèrent des empereurs.
+
+En France, les troubles de la révolution ayant introduit dans le
+gouvernement une classe sans lumières et découragé la classe éclairée,
+cette nouvelle irruption de barbares a produit le même effet, mais dans
+un degré bien moins durable, parce que la disproportion était moins
+sensible. L'homme qui a voulu usurper parmi nous a été forcé de quitter
+pour un temps les routes civilisées; il est remonté vers des nations
+plus ignorantes, comme vers un autre siècle; c'est là qu'il a jeté les
+fondements de sa prééminence: ne pouvant faire arriver au sein de
+l'Europe l'ignorance et la barbarie, il a conduit des Européens en
+Afrique, pour voir s'il réussirait à les façonner à la barbarie et à
+l'ignorance; et ensuite, pour maintenir son autorité, il a travaillé à
+faire reculer l'Europe.
+
+Les peuples se sacrifiaient jadis pour les individus, et s'en faisaient
+gloire; de nos jours, les individus sont forcés à feindre qu'ils
+n'agissent que pour l'avantage et le bien des peuples. On les entend
+quelquefois essayer de parler d'eux-mêmes, des devoirs du monde envers
+leurs personnes, et ressusciter un style tombé en désuétude depuis
+Cambyse et Xerxès. Mais nul ne leur répond dans ce sens, et, désavoués
+qu'ils sont par le silence de leurs flatteurs mêmes, ils se replient,
+malgré qu'ils en aient, sur une hypocrisie qui est un hommage à
+l'égalité.
+
+Si l'on pouvait parcourir attentivement les rangs obscurs d'un peuple
+soumis en apparence à l'usurpateur qui l'opprime, on le verrait, comme
+par un instinct confus, fixer les yeux d'avance sur l'instant où cet
+usurpateur tombera. Son enthousiasme contient un mélange bizarre et
+d'analyse et de moquerie. Il semble, peu confiant en sa conviction
+propre, travailler à la fois à s'étourdir par ses acclamations et à se
+dédommager par ses railleries, et pressentir lui-même l'instant où le
+prestige sera passé.
+
+Voulez-vous voir à quel point les faits démontrent la double
+impossibilité des conquêtes et de l'usurpation à l'époque actuelle?
+Réfléchissez aux événements qui se sont accumulés sous nos yeux durant
+les six mois qui viennent de s'écouler. La conquête avait établi
+l'usurpation dans une grande partie de l'Europe; et cette usurpation
+sanctionnée, reconnue pour légitime par ceux mêmes qui avaient intérêt à
+ne jamais la reconnaître, avait revêtu toutes les formes pour se
+consolider. Elle avait tantôt menacé, tantôt flatté les peuples; elle
+était parvenue à rassembler des forces immenses pour inspirer la
+crainte, des sophismes pour éblouir les esprits, des traités pour
+rassurer les consciences; elle avait gagné quelques années qui
+commençaient à voiler son origine. Les gouvernements, soit républicains,
+soit monarchiques, qu'elle avait détruits, étaient sans espoir apparent,
+sans ressources visibles; ils survivaient néanmoins dans le coeur des
+peuples. Vingt batailles perdues n'avaient pu les en déraciner: une
+seule bataille a été gagnée, et l'usurpation s'est vue de toutes parts
+mise en fuite; et, dans plusieurs des pays où elle dominait sans
+opposition, le voyageur aurait peine aujourd'hui à en découvrir la
+trace.
+
+
+
+
+CHAPITRE V.
+
+L'Usurpation ne peut-elle se maintenir par la force?
+
+
+Mais l'usurpation ne saurait-elle se perpétuer par la force? N'a-t-elle
+pas à son service, comme tout gouvernement, des geôliers, des chaînes et
+des soldats? Que faut-il de plus pour garantir sa durée?
+
+Ce raisonnement, depuis que l'usurpation, assise sur un trône, tient de
+l'or d'une main et une hache de l'autre, a été reproduit sous des formes
+merveilleusement variées. L'expérience elle-même semble déposer en sa
+faveur; j'ose pourtant révoquer cette expérience en doute.
+
+Ces soldats, ces geôliers et ces chaînes, qui sont des moyens extrêmes
+dans les gouvernements réguliers, doivent être les ressources
+habituelles de l'usurpation, vu les obstacles qu'elle rencontre de
+toutes parts. Le despotisme, dont ces gouvernements ne font sentir à
+leurs sujets la pratique que par intervalles et dans les temps de crise,
+est, pour l'usurpation, un état constant et une pratique journalière.
+
+Or la théorie du despotisme se laisse défendre spéculativement par des
+écrivains ou des orateurs, parce que la parole prête à toutes les
+erreurs sa docile assistance; mais la pratique prolongée du despotisme
+est impossible aujourd'hui. Le despotisme est un troisième anachronisme,
+comme la conquête et l'usurpation.
+
+Donnons quelques développements à cette assertion; disons d'abord
+pourquoi l'on a pu croire que notre génération était disposée à se
+résigner au despotisme. C'est parce qu'on lui a offert avec ignorance,
+obstination et rudesse, des formes de liberté dont elle n'était plus
+susceptible, et qu'ensuite, sous le nom de liberté, on lui a présenté
+une tyrannie plus effroyable qu'aucune de celles dont l'histoire nous a
+transmis la mémoire. Il n'est pas étonnant que cette génération ait
+conçu de la liberté une terreur aveugle qui l'a précipitée dans la plus
+abjecte servitude.
+
+Heureusement le despotisme, et grâces lui en soient rendues, a fait de
+son mieux pour nous guérir de cette honteuse erreur. Il a prouvé que,
+sous ses couleurs véritables, sans déguisements et sans palliatifs, il
+causait autant de maux, pour le moins, que ce qu'on avait si absurdement
+désigné comme liberté. Le moment est donc arrivé où quelques idées
+raisonnables sur cette matière peuvent trouver accès.
+
+
+
+
+CHAPITRE VI.
+
+De l'espèce de liberté qu'on a présentée aux hommes à la fin du siècle
+dernier.
+
+
+La liberté qu'on a présentée aux hommes à la fin du siècle dernier était
+empruntée des républiques anciennes. Or plusieurs des circonstances que
+nous avons exposées dans la première partie de cet ouvrage, comme étant
+la cause de la disposition belliqueuse des anciens, concouraient aussi à
+les rendre capables d'un genre de liberté dont nous ne sommes plus
+susceptibles.
+
+Cette liberté se composait plutôt de la participation active au pouvoir
+collectif, que de la jouissance paisible de l'indépendance individuelle;
+et même, pour assurer cette participation, il était nécessaire que les
+citoyens sacrifiassent en grande partie cette jouissance; mais ce
+sacrifice est absurde à demander, impossible à obtenir à l'époque à
+laquelle les peuples sont arrivés.
+
+Dans les républiques de l'antiquité, la petitesse du territoire faisait
+que chaque citoyen avait politiquement une grande importance
+personnelle. L'exercice des droits de cité constituait l'occupation, et
+pour ainsi dire l'amusement de tous. Le peuple entier concourait à la
+confection des lois, prononçait les jugements, décidait de la guerre et
+de la paix. La part que l'individu prenait à la souveraineté nationale
+n'était point, comme à présent, une supposition abstraite; la volonté de
+chacun avait une influence réelle; l'exercice de cette volonté était un
+plaisir vif et répété; il en résultait que les anciens étaient disposés,
+pour la conservation de leur importance politique et de leur part dans
+l'administration de l'Etat, à renoncer à leur indépendance privée.
+
+Ce renoncement était nécessaire; car, pour faire jouir un peuple de la
+plus grande étendue de droits politiques, c'est-à-dire pour que chaque
+citoyen ait sa part de la souveraineté, il faut des institutions qui
+maintiennent l'égalité, qui empêchent l'accroissement des fortunes,
+proscrivent les distinctions, s'opposent à l'influence des richesses,
+des talents, des vertus même[17]. Or toutes ces institutions limitent la
+liberté et compromettent la sûreté individuelle.
+
+Aussi ce que nous nommons liberté civile était connu chez la plupart des
+peuples anciens[18]. Toutes les républiques grecques, si nous en
+exceptons Athènes[19], soumettaient les individus à une juridiction
+sociale presque illimitée. Le même assujettissement individuel
+caractérisait les beaux siècles de Rome; le citoyen s'était constitué en
+quelque sorte l'esclave de la nation dont il faisait partie; il
+s'abandonnait en entier aux décisions du souverain, du législateur; il
+lui reconnaissait le droit de surveiller toutes ses actions et de
+contraindre sa volonté: mais c'est qu'il était lui-même à son tour ce
+législateur et ce souverain; il sentait avec orgueil tout ce que valait
+son suffrage dans une nation assez peu nombreuse pour que chaque citoyen
+fût une puissance, et cette conscience de sa propre valeur était pour
+lui un ample dédommagement.
+
+Il en est tout autrement dans les États modernes: leur étendue, beaucoup
+plus vaste que celle des anciennes républiques, fait que la masse de
+leurs habitants, quelque forme de gouvernement qu'ils adoptent, n'ont
+point de part active à ce gouvernement. Ils ne sont appelés tout au plus
+à l'exercice de la souveraineté que par la représentation, c'est-à-dire
+d'une manière fictive.
+
+L'avantage que procurait au peuple la liberté, comme les anciens la
+concevaient, c'était d'être de fait au nombre des gouvernants; avantage
+réel, plaisir à la fois flatteur et solide. L'avantage que procure au
+peuple la liberté chez les modernes, c'est d'être représenté, et de
+concourir à cette représentation par son choix. C'est un avantage sans
+doute, puisque c'est une garantie; mais le plaisir immédiat est moins
+vif: il ne se compose d'aucune des jouissances du pouvoir; c'est un
+plaisir de réflexion; celui des anciens était un plaisir d'action. Il
+est clair que le premier est moins attrayant; on ne saurait exiger des
+hommes autant de sacrifices pour l'obtenir et le conserver.
+
+En même temps, ces sacrifices seraient beaucoup plus pénibles: les
+progrès de la civilisation, la tendance commerciale de l'époque, la
+communication des peuples entre eux, ont multiplié et varié à l'infini
+les moyens de bonheur particulier. Les hommes n'ont besoin, pour être
+heureux, que d'être laissés dans une indépendance parfaite sur tout ce
+qui a rapport à leurs occupations, à leurs entreprises, à leur sphère
+d'activité, à leurs fantaisies.
+
+Les anciens trouvaient plus de jouissances dans leur existence publique,
+et ils en trouvaient moins dans leur existence privée: en conséquence,
+lorsqu'ils sacrifiaient la liberté individuelle à la liberté politique,
+ils sacrifiaient moins pour avoir plus. Presque toutes les jouissances
+des modernes sont dans leur existence privée: l'immense majorité,
+toujours exclue du pouvoir, n'attache nécessairement qu'un intérêt
+très-passager à son existence publique. En imitant les anciens, les
+modernes sacrifieraient donc plus pour obtenir moins.
+
+Les ramifications sociales sont plus compliquées, plus étendues
+qu'autrefois; les classes mêmes qui paraissent ennemies sont liées entre
+elles par des liens imperceptibles, mais indissolubles. La propriété
+s'est identifiée plus intimement à l'existence de l'homme; toutes les
+secousses qu'on lui fait éprouver sont plus douloureuses.
+
+Nous avons perdu en imagination ce que nous avons gagné en
+connaissances; nous sommes par là même incapables d'une exaltation
+durable: les anciens étaient dans toute la jeunesse de la vie morale;
+nous sommes dans la maturité, peut-être dans la vieillesse; nous
+traînons toujours après nous je ne sais quelle arrière-pensée qui naît
+de l'expérience, et qui défait l'enthousiasme. La première condition
+pour l'enthousiasme, c'est de ne pas s'observer soi-même avec finesse:
+or nous craignons tellement d'être dupes, et surtout de le paraître, que
+nous nous observons sans cesse dans nos impressions les plus violentes.
+Les anciens avaient sur toutes choses une conviction entière; nous
+n'avons presque sur rien qu'une conviction molle et flottante, sur
+l'incomplet de laquelle nous cherchons en vain à nous étourdir.
+
+Le mot _illusion_ ne se trouve dans aucune langue ancienne, parce que le
+mot ne se crée que lorsque la chose n'existe plus.
+
+Les législateurs doivent renoncer à tout bouleversement d'habitudes, à
+toute tentative[20], pour agir fortement sur l'opinion. Plus de
+Lycurgues, plus de Numas.
+
+Il serait plus possible aujourd'hui de faire d'un peuple d'esclaves un
+peuple de Spartiates, que de former des Spartiates par la liberté.
+Autrefois, là où il y avait liberté, on pouvait supporter les
+privations; maintenant, partout où il y a privation, il faut l'esclavage
+pour qu'on s'y résigne.
+
+Le peuple le plus attaché à sa liberté, dans les temps modernes, est
+aussi le peuple le plus attaché à ses jouissances; et il tient à sa
+liberté surtout, parce qu'il est assez éclairé pour y apercevoir la
+garantie de ses jouissances.
+
+
+
+
+CHAPITRE VII.
+
+Des imitateurs modernes des républiques de l'antiquité.
+
+
+Ces vérités furent complétement méconnues par les hommes qui, vers la
+fin du dernier siècle, se crurent chargés de régénérer l'espèce humaine.
+Je ne veux point inculper leurs intentions; leur mouvement fut noble,
+leur but généreux. Qui de nous n'a pas senti son coeur battre d'espérance
+à l'entrée de la carrière qu'ils semblaient ouvrir? Et malheur encore à
+présent à qui n'éprouve pas le besoin de déclarer que reconnaître des
+erreurs ce n'est pas abandonner les principes que les amis de l'humanité
+ont professés d'âge en âge! Mais ces hommes avaient pris pour guides des
+écrivains qui ne s'étaient pas doutés eux-mêmes que deux mille ans
+pouvaient avoir apporté quelque altération aux dispositions et aux
+besoins des peuples.
+
+J'examinerai peut-être une fois la théorie du plus illustre de ces
+écrivains, et je relèverai ce qu'elle a de faux et d'inapplicable. On
+verra, je le pense, que la métaphysique subtile du _Contrat Social_
+n'est propre, de nos jours, qu'à fournir des armes et des prétextes à
+tous les genres de tyrannie, à celle d'un seul, à celle de plusieurs, à
+celle de tous, à l'oppression constituée sous des formes légales, ou
+exercée par des fureurs populaires[21].
+
+Un autre philosophe, moins éloquent, mais non moins austère que Rousseau
+dans ses principes, et plus exagéré encore dans leur application, eut
+une influence presque égale sur les réformateurs de la France: c'est
+l'abbé de Mably. On peut le regarder comme le représentant de cette
+classe nombreuse de démagogues, bien ou mal intentionnés, qui, du haut
+de la tribune, dans les clubs et dans les pamphlets, parlaient de la
+nation souveraine pour que les citoyens fussent plus complétement
+assujettis, et du peuple libre pour que chaque individu fût complétement
+esclave.
+
+L'abbé de Mably[22], comme Rousseau, et comme tant d'autres, avait pris
+l'autorité pour la liberté, et tous les moyens lui paraissaient bons
+pour étendre l'action de l'autorité sur cette partie récalcitrante de
+l'existence humaine dont il déplorait l'indépendance. Le regret qu'il
+exprime partout dans ses ouvrages, c'est que la loi ne puisse atteindre
+que les actions; il aurait voulu qu'elle atteignît les pensées, les
+impressions les plus passagères; qu'elle poursuivît l'homme sans
+relâche, et sans lui laisser un asile où il pût échapper à son pouvoir.
+À peine apercevait-il, n'importe chez quel peuple, une mesure vexatoire,
+qu'il pensait avoir fait une découverte, et qu'il la proposait pour
+modèle; il détestait la liberté individuelle en ennemi personnel; et dès
+qu'il rencontrait une nation qui en était privée, n'eût-elle point de
+liberté politique, il ne pouvait s'empêcher de l'admirer. Il s'extasiait
+sur les Égyptiens, parce que, disait-il, tout chez eux était prescrit
+par la loi: jusqu'aux délassements, jusqu'aux besoins, tout pliait sous
+l'empire du législateur, tous les moments de la journée étaient remplis
+par quelque devoir; l'amour même était soumis à cette intervention
+respectée; et c'était la loi qui tour à tour ouvrait et fermait la
+couche nuptiale[23].
+
+Sparte, qui réunissait des formes républicaines au même asservissement
+des individus, excita dans l'esprit de ce philosophe un enthousiasme
+plus vif encore. Ce couvent guerrier lui semblait l'idéal d'une
+république libre; il avait pour Athènes un profond mépris, et il aurait
+dit volontiers de cette première ville de la Grèce ce qu'un académicien
+grand seigneur disait de l'Académie: _Quel épouvantable despotisme! tout
+le monde y fait ce qu'il veut_.
+
+Lorsque le flot des événements eut porté à la tête de l'État, durant la
+révolution française, des hommes qui avaient adopté la philosophie comme
+un préjugé, et la démocratie comme un fanatisme, ces hommes furent
+saisis pour Rousseau, pour Mably, et pour tous les écrivains de la même
+école, d'une admiration sans bornes.
+
+Les subtilités du premier, l'austérité du second, son intolérance, sa
+haine contre toutes les passions humaines, son avidité de les asservir
+toutes, ses principes exagérés sur la compétence de la loi, la
+différence de ce qu'il recommandait à ce qui avait existé, ses
+déclamations contre les richesses et même contre la propriété, toutes
+ces choses devaient charmer des hommes échauffés par une victoire
+récente, et qui, conquérants d'une puissance qu'on appelait loi, étaient
+bien aises d'étendre cette puissance sur tous les objets. C'était pour
+eux une autorité précieuse que des écrivains qui, désintéressés dans la
+question, et prononçant anathème contre la royauté, avaient, longtemps
+avant le renversement du trône, rédigé en axiomes toutes les maximes
+nécessaires pour organiser, sous le nom de république, le despotisme le
+plus absolu.
+
+Nos réformateurs voulurent donc exercer la force publique comme ils
+avaient appris de leurs guides qu'elle avait été jadis exercée dans les
+États libres de l'antiquité; ils crurent que tout devait encore céder
+devant l'autorité collective, et que toutes les restrictions aux droits
+individuels seraient réparées par la participation au pouvoir social;
+ils essayèrent de soumettre les Français à une multitude de lois
+despotiques qui les froissaient douloureusement dans tout ce qu'ils
+avaient de plus cher; ils proposèrent à un peuple vieilli dans les
+jouissances le sacrifice de toutes ces jouissances; ils firent un devoir
+de ce qui devait être volontaire; ils entourèrent de contrainte
+jusqu'aux célébrations de la liberté; ils s'étonnaient que le souvenir
+de plusieurs siècles ne disparût pas aussitôt devant les décrets d'un
+jour. La loi étant l'expression de la volonté générale, devait, à leurs
+yeux, l'emporter sur toute autre puissance, même sur celle de la mémoire
+et du temps. L'effet lent et graduel des impressions de l'enfance, la
+direction que l'imagination avait reçue par une longue suite d'années,
+leur paraissaient des actes de révolte. Ils donnaient aux habitudes le
+nom de malveillance. On eût dit que la malveillance était une puissance
+magique, qui, je ne sais par quel miracle, forçait constamment le peuple
+à faire le contraire de sa propre volonté. Ils attribuaient à
+l'opposition les malheurs de la lutte, comme s'il était jamais permis à
+l'autorité de faire des changements qui provoquent une telle opposition,
+comme si les difficultés que ces changements rencontrent n'étaient pas à
+elles seules la sentence de leurs auteurs.
+
+Cependant tous ces efforts pliaient sans cesse sous le poids de leur
+propre extravagance; le plus petit saint, dans le plus obscur hameau,
+résistait avec avantage à toute l'autorité nationale rangée en bataille
+contre lui; le pouvoir social blessait en tous sens l'indépendance
+individuelle, sans en détruire le besoin; la nation ne trouvait point
+qu'une part idéale à une souveraineté abstraite valût ce qu'elle
+souffrait. On lui répétait vainement avec Rousseau: «Les lois de la
+liberté sont mille fois plus austères que n'est dur le joug des tyrans.»
+Il en résultait qu'elle ne voulait pas de ces lois austères; et comme
+elle ne connaissait alors le joug des tyrans que par ouï-dire, elle
+croyait préférer le joug des tyrans[24].
+
+
+
+
+CHAPITRE VIII.
+
+Des moyens employés pour donner aux modernes la liberté des anciens.
+
+
+Les erreurs des hommes qui exercent l'autorité, n'importe à quel titre,
+ne sauraient être innocentes comme celles des individus. La force est
+toujours derrière ces erreurs, prête à leur consacrer ses moyens
+terribles.
+
+Les partisans de la liberté antique devinrent furieux de ce que les
+modernes ne voulaient pas être libres suivant leur méthode. Ils
+redoublèrent de vexations, le peuple redoubla de résistance, et les
+crimes succédèrent aux erreurs.
+
+«Pour la tyrannie, dit Machiavel, il faut tout changer.» On peut dire
+aussi que pour tout changer il faut la tyrannie. Nos législateurs le
+sentirent, et ils proclamèrent que le despotisme était indispensable
+pour fonder la liberté.
+
+Il y a des axiomes qui paraissent clairs parce qu'ils sont courts. Les
+hommes rusés les jettent, comme pâture, à la foule; les sots s'en
+emparent parce qu'ils leur épargnent la peine de réfléchir, et ils les
+répètent pour se donner l'air de les comprendre. Des propositions dont
+l'absurdité nous étonne quand elles sont analysées, se glissent ainsi
+dans mille têtes, sont redites par mille bouches, et l'on est réduit
+sans cesse à démontrer l'évidence.
+
+De ce nombre est l'axiome que nous venons de citer; il a fait retentir
+dix ans toutes les tribunes françaises; que signifie-t-il néanmoins? La
+liberté n'est d'un prix inestimable que parce qu'elle donne à notre
+esprit de la justesse, à notre caractère de la force, à notre âme de
+l'élévation. Mais ces bienfaits ne tiennent-ils pas à ce que la liberté
+existe? Si pour l'introduire vous avez recours au despotisme,
+qu'établissez-vous? de vaines formes. Le fond vous échappera toujours.
+
+Que faut-il dire à une nation pour qu'elle se pénètre des avantages de
+la liberté? Vous étiez opprimés par une minorité privilégiée; le grand
+nombre était immolé à l'ambition de quelques-uns; des lois illégales
+appuyaient le fort contre le faible; vous n'aviez que des jouissances
+précaires, qu'à chaque instant l'arbitraire menaçait de vous enlever;
+vous ne contribuiez ni à la confection de vos lois, ni à l'élection de
+vos magistrats: tous ces abus vont disparaître, tous vos droits vous
+seront rendus.
+
+Mais ceux qui prétendent fonder la liberté par le despotisme, que
+peuvent-ils dire? Aucun privilége ne pèsera sur les citoyens, mais tous
+les jours les hommes suspects seront frappés sans être entendus; la
+vertu sera la première ou la seule distinction, mais les plus
+persécuteurs et les plus violents se créeront un patriciat de tyrannie
+maintenu par la terreur; les lois protégeront les propriétés, mais
+l'expropriation sera le partage des individus ou des classes
+soupçonnées; le peuple élira ses magistrats, mais, s'il ne les élit dans
+le sens prescrit d'avance, ses choix seront déclarés nuls; les opinions
+seront libres, mais toute opinion contraire non-seulement au système
+général, mais aux moindres mesures de circonstance, sera punie comme un
+attentat.
+
+Tel fut le langage, telle fut la pratique des réformateurs de la France
+durant de longues années.
+
+Ils remportèrent des victoires apparentes, mais ces victoires étaient
+contraires à l'esprit de l'institution qu'ils voulaient établir; et
+comme elles ne persuadaient point les vaincus, elles ne rassuraient
+point les vainqueurs. Pour former les hommes à la liberté, on les
+entourait de l'effroi des supplices; on rappelait avec exagération les
+tentatives qu'une autorité détruite s'était permises contre la pensée,
+et l'asservissement de la pensée était le caractère distinctif de la
+nouvelle autorité; on déclamait contre les gouvernements tyranniques, et
+l'on organisait le plus tyrannique des gouvernements.
+
+On ajournait la liberté, disait-on, jusqu'à ce que les factions se
+fussent calmées: mais les factions ne se calment que lorsque la liberté
+n'est plus ajournée. Les mesures violentes, adoptées comme dictature, en
+attendant l'esprit public, l'empêchent de naître; on s'agite dans un
+cercle vicieux; on marque une époque qu'on est certain de ne pas
+atteindre, car les moyens choisis pour l'atteindre ne lui permettent pas
+d'arriver. La force rend de plus en plus la force nécessaire; la colère
+s'accroît par la colère; les lois se forgent comme des armes; les codes
+deviennent des déclarations de guerre; et les amis aveugles de la
+liberté, qui ont cru l'imposer par le despotisme, soulèvent contre eux
+toutes les âmes libres, et n'ont pour appuis que les plus vils flatteurs
+du pouvoir.
+
+Au premier rang des ennemis que nos démagogues avaient à combattre, se
+trouvaient les classes qui avaient profité de l'organisation sociale
+abattue, et dont les priviléges, abusifs peut-être, avaient été pourtant
+des moyens de loisir, de perfectionnement et de lumières. Une grande
+indépendance de fortune est une garantie contre plusieurs genres de
+bassesses et de vices. La certitude de se voir respecté est un
+préservatif contre cette vanité inquiète et ombrageuse qui partout
+aperçoit l'insulte et suppose le dédain; passion implacable qui se venge
+par le mal qu'elle fait de la douleur qu'elle éprouve. L'usage des
+formes douces et l'habitude des nuances ingénieuses donnent à l'âme une
+susceptibilité délicate, à l'esprit une rapide flexibilité.
+
+Il fallait profiter de ces qualités précieuses; il fallait entourer
+l'esprit chevaleresque de barrières qu'il ne pût franchir, mais lui
+laisser un noble élan dans la carrière que la nature rend commune à
+tous. Les Grecs épargnaient les captifs qui récitaient des vers
+d'Euripide. La moindre lumière, le moindre germe de la pensée, le
+moindre sentiment doux, la moindre forme élégante, doivent être
+soigneusement protégés. Ce sont autant d'éléments indispensables au
+bonheur social; il faut les sauver de l'orage, il le faut, et pour
+l'intérêt de la justice, et pour celui de la liberté; car toutes ces
+choses aboutissent à la liberté par des routes plus ou moins directes.
+
+Nos réformateurs fanatiques confondirent les époques pour rallumer et
+entretenir les haines. Comme on était remonté aux Francs et aux Goths
+pour consacrer des distinctions oppressives, ils remontèrent aux Francs
+et aux Goths pour trouver des prétextes d'oppression en sens inverse. La
+vanité avait cherché des titres d'honneur dans les archives et dans les
+chroniques: une vanité plus âpre et plus vindicative puisa dans les
+chroniques et dans les archives des actes d'accusation. On ne voulut ni
+tenir compte des temps, ni distinguer les nuances, ni rassurer les
+appréhensions, ni pardonner aux prétentions passagères, ni laisser de
+vains murmures s'éteindre, de puériles menaces s'évaporer; on enregistra
+les engagements de l'amour-propre; on ajouta aux distinctions qu'on
+voulait abolir une distinction nouvelle, la persécution; et en
+accompagnant leur abolition de rigueurs injustes, on leur ménagea
+l'espoir assuré de ressusciter avec la justice.
+
+Dans toutes les luttes violentes, les intérêts accourent sur les pas des
+opinions exaltées, comme les oiseaux de proie suivent les armées prêtes
+à combattre. La haine, la vengeance, la cupidité, l'ingratitude,
+parodièrent effrontément les plus nobles exemples, parce qu'on en avait
+recommandé maladroitement l'imitation. L'ami perfide, le débiteur
+infidèle, le délateur obscur, le juge prévaricateur, trouvèrent leur
+apologie écrite d'avance dans la langue convenue. Le patriotisme devint
+l'excuse banale préparée pour tous les délits. Les grands sacrifices,
+les actes de dévoûment, les victoires remportées sur les penchants
+naturels par le républicanisme austère de l'antiquité, servirent de
+prétexte au déchaînement effréné des passions égoïstes. Parce que jadis
+des pères inexorables, mais justes, avaient condamné leurs fils
+coupables, leurs modernes copistes livrèrent aux bourreaux leurs ennemis
+innocents. La vie la plus obscure, l'existence la plus immobile, le nom
+le plus ignoré, furent d'impuissantes sauvegardes. L'inaction parut un
+crime, les affections domestiques un oubli de la patrie, le bonheur un
+désir suspect. La foule, corrompue à la fois par le péril et par
+l'exemple, répétait en tremblant le symbole commandé, et s'épouvantait
+du bruit de sa propre voix. Chacun faisait nombre, et s'effrayait du
+nombre qu'il contribuait à augmenter. Ainsi se répandit sur la France
+cet inexplicable vertige qu'on a nommé règne de la terreur. Qui peut
+être surpris de ce que le peuple s'est détourné du but vers lequel on
+voulait le conduire par une semblable route?
+
+Non-seulement les extrêmes se touchent, mais ils se suivent; une
+exagération produit toujours l'exagération contraire[25]. Lorsque de
+certaines idées se sont associées à de certains mots, l'on a beau
+démontrer que cette association est abusive, ces mots reproduits
+rappellent longtemps les mêmes idées. C'est au nom de la liberté qu'on
+nous a donné des prisons, des échafauds, des vexations innombrables: ce
+nom, signal de mille mesures odieuses et tyranniques, a dû réveiller la
+haine et l'effroi.
+
+Mais a-t-on raison d'en conclure que les modernes sont disposés à se
+résigner au despotisme? Quelle a été la cause de leur résistance
+obstinée à ce qu'on leur offrait comme liberté? Leur volonté ferme de ne
+sacrifier ni leur repos, ni leurs habitudes, ni leurs jouissances. Or,
+si le despotisme est l'ennemi le plus irréconciliable de tout repos et
+de toutes jouissances, n'en résulte-t-il pas qu'en croyant abhorrer la
+liberté, les modernes n'ont abhorré que le despotisme?
+
+
+
+
+CHAPITRE IX.
+
+L'aversion des modernes pour cette prétendue liberté implique-t-elle en
+eux l'amour du despotisme?
+
+
+Je n'entends nullement par despotisme les gouvernements où les pouvoirs
+ne sont pas expressément limités, mais où il y a pourtant des
+intermédiaires; où une tradition de liberté et de justice contient les
+agents de l'administration; où l'autorité ménage les habitudes; où
+l'indépendance des tribunaux est respectée. Ces gouvernements peuvent
+être imparfaits; ils le sont d'autant plus que les garanties qu'ils
+établissent sont moins assurées; mais ils ne sont pas purement
+despotiques.
+
+J'entends par despotisme un gouvernement où la volonté du maître est la
+seule loi; où les corporations, s'il en existe, ne sont que ses organes;
+où ce maître se considère comme le seul propriétaire de son empire, et
+ne voit dans ses sujets que des usufruitiers; où la liberté peut être
+ravie aux citoyens, sans que l'autorité daigne expliquer ses motifs, et
+sans qu'on en puisse réclamer la connaissance; où les tribunaux sont
+subordonnés aux caprices du pouvoir; où leurs sentences peuvent être
+annulées; où les absous sont traduits devant de nouveaux juges,
+instruits, par l'exemple de leurs prédécesseurs, qu'ils ne sont là que
+pour condamner.
+
+Il y a vingt ans qu'aucun gouvernement pareil n'existait en Europe. Il
+en existe un maintenant, c'est celui de France. J'écarte ici tout ce qui
+tient à ses conséquences pratiques; j'en traiterai plus loin: je ne
+parle à présent que du principe, et j'affirme que ce principe est le
+même que celui du gouvernement que les modernes ont détesté, quand il
+arborait les étendards de la liberté. Ce principe, c'est l'arbitraire.
+L'unique différence, c'est qu'au lieu de s'exercer au nom de tous, il
+s'exerce au nom d'un seul. Est-ce une raison pour qu'il soit plus
+supportable, et pour que les hommes se réconcilient plus volontiers avec
+lui?
+
+
+
+
+CHAPITRE X.
+
+Sophisme en faveur de l'arbitraire exercé par un seul homme.
+
+
+Oui, disent ses apologistes, l'arbitraire, concentré dans une seule
+main, n'est pas dangereux, comme lorsque des factieux se le disputent;
+l'intérêt d'un seul homme investi d'un pouvoir immense est toujours le
+même que celui du peuple[26]. Laissons de côté pour le moment les
+lumières que nous fournit l'expérience; analysons l'assertion en
+elle-même.
+
+L'intérêt du dépositaire d'une autorité sans bornes est-il
+nécessairement conforme à celui de ses sujets? Je vois bien que ces deux
+intérêts se rencontrent aux extrémités de la ligne qu'ils parcourent,
+mais ne se séparent-ils pas au milieu? En fait d'impôts, de guerres, de
+mesures de police, l'intervalle est vaste entre ce qui est juste,
+c'est-à-dire indispensable, et ce qui serait évidemment dangereux pour
+le maître même. Si le pouvoir est illimité, celui qui l'exerce, en le
+supposant raisonnable, ne dépassera pas ce dernier terme, mais il
+excédera souvent le premier. Or l'excéder est déjà un mal.
+
+Secondement, admettons cet intérêt identique: la garantie qu'il nous
+procure est-elle infaillible? On dit tous les jours que l'intérêt bien
+entendu de chacun l'invite à respecter les règles de la justice; on fait
+néanmoins des lois contre ceux qui les violent, tant il est constaté que
+les hommes s'écartent fréquemment de leur intérêt bien entendu[27].
+
+Enfin le gouvernement, quelle que soit sa forme, réside-t-il de fait
+dans le possesseur de l'autorité suprême? Le pouvoir ne se
+subdivise-t-il pas? ne se partage-t-il point entre des milliers de
+subalternes? L'intérêt de ces innombrables gouvernants est-il alors le
+même que celui des gouvernés? Non sans doute; chacun d'eux a tout près
+de lui quelque égal ou quelque inférieur dont les pertes
+l'enrichiraient, dont l'humiliation flatterait sa vanité, dont
+l'éloignement le délivrerait d'un rival, d'un surveillant incommode.
+
+Pour défendre le système qu'on veut établir, ce n'est pas l'identité de
+l'intérêt, c'est l'universalité du désintéressement qu'il faut
+démontrer. Au haut de la hiérarchie politique, un homme sans passions,
+sans caprices, inaccessible à la séduction, à la haine, à la faveur, à
+la colère, à la jalousie, actif, vigilant, tolérant pour toutes les
+opinions, n'attachant aucun amour-propre à persévérer dans les erreurs
+qu'il aurait commises, dévoré du désir du bien, et sachant néanmoins
+résister à l'impatience et respecter les droits du temps; plus bas, dans
+la gradation des pouvoirs, des ministres doués des mêmes vertus,
+existant dans la dépendance sans être serviles, au milieu de
+l'arbitraire sans être tentés de s'y prêter par crainte ou d'en abuser
+par égoïsme; enfin, partout, dans les fonctions inférieures, même
+réunion de qualités rares, même amour de la justice, même oubli de soi,
+telles sont les hypothèses nécessaires: les regardez-vous comme
+probables?
+
+Si cet enchaînement de vertus surnaturelles se trouve rompu dans un seul
+anneau, tout est en péril. Vainement les deux moitiés ainsi séparées
+resteront irréprochables: la vérité ne remontera plus avec exactitude
+jusqu'au faîte du pouvoir; la justice ne descendra plus, entière et
+pure, dans les rangs obscurs du peuple. Une seule transmission infidèle
+suffit pour tromper l'autorité, et pour l'armer contre l'innocence.
+
+Lorsqu'on vante le despotisme, l'on croit toujours n'avoir de rapports
+qu'avec le despote; mais on en a d'inévitables avec tous les agents
+subalternes. Il ne s'agit plus d'attribuer à un seul homme des facultés
+distinguées et une équité à toute épreuve; il faut supposer l'existence
+de cent ou deux cent mille créatures angéliques, au-dessus de toutes les
+faiblesses et de tous les vices de l'humanité.
+
+On abuse donc les Français, lorsqu'on leur dit: L'intérêt du maître est
+d'accord avec le vôtre. Tenez-vous tranquilles, l'arbitraire ne vous
+atteindra pas; il ne frappe que les imprudents qui le provoquent. Celui
+qui se résigne et se tait se trouve partout à l'abri.
+
+Rassuré par ce vain sophisme, ce n'est pas contre les oppresseurs qu'on
+s'élève, c'est aux opprimés qu'on cherche des torts. Nul ne sait être
+courageux, même par prudence. On ouvre à la tyrannie un libre passage,
+se flattant d'être ménagé. Chacun marche les yeux baissés dans l'étroit
+sentier qui doit le conduire en sûreté vers la tombe; mais quand
+l'arbitraire est toléré, il se dissémine de manière que le citoyen le
+plus inconnu peut tout à coup le rencontrer armé contre lui.
+
+Quelles que soient les espérances des âmes pusillanimes, heureusement
+pour la moralité de l'espèce humaine, il ne suffit pas de se tenir à
+l'écart et de laisser frapper les autres. Mille liens nous unissent à
+nos semblables, et l'égoïsme le plus inquiet ne parvient pas à les
+briser tous. Vous vous croyez invulnérable dans votre obscurité
+volontaire; mais vous avez un fils, la jeunesse l'entraîne; un frère
+moins prudent que vous se permet un murmure; un ancien ennemi,
+qu'autrefois vous avez blessé, a su conquérir quelque influence; votre
+maison d'Albe charme les regards d'un prétorien. Que ferez-vous alors?
+Après avoir avec amertume blâmé toute réclamation, rejeté toute plainte,
+vous plaindrez-vous à votre tour? Vous êtes condamné d'avance, et par
+votre propre conscience, et par cette opinion publique avilie que vous
+avez contribué vous-même à former. Céderez-vous sans résistance? Mais
+vous permettra-t-on de céder? n'écartera-t-on pas, ne poursuivra-t-on
+point un objet importun, monument d'une injustice? Des innocents ont
+disparu, vous les avez jugés coupables; vous avez donc frayé la route où
+vous marchez à votre tour.
+
+
+
+
+CHAPITRE XI.
+
+Des effets de l'arbitraire sur les diverses parties de l'existence
+humaine.
+
+
+L'arbitraire, soit qu'il s'exerce au nom d'un seul ou au nom de tous,
+poursuit l'homme dans tous ses moyens de repos et de bonheur.
+
+Il détruit la morale, car il n'y a point de morale sans sécurité; il n'y
+a point d'affections douces sans la certitude que les objets de ces
+affections reposent à l'abri sous la sauvegarde de leur innocence.
+Lorsque l'arbitraire frappe sans scrupule les hommes qui lui sont
+suspects, ce n'est pas seulement un individu qu'il persécute, c'est la
+nation entière qu'il indigne d'abord, et qu'il dégrade ensuite. Les
+hommes tendent toujours à s'affranchir de la douleur. Quand ce qu'ils
+aiment est menacé, ils s'en détachent ou le défendent. Les moeurs, dit M.
+de Paw, se corrompent subitement dans les villes attaquées de la peste;
+on s'y vole l'un l'autre en mourant. L'arbitraire est au moral ce que la
+peste est au physique; chacun repousse le compagnon d'infortune qui
+voudrait s'attacher à lui; chacun abjure les liens de sa vie passée. Il
+s'isole pour se défendre, et ne voit dans la faiblesse ou l'amitié qui
+l'implore qu'un obstacle à sa sûreté. Une seule chose conserve son prix:
+ce n'est pas l'opinion publique, il n'existe plus ni gloire pour les
+puissants, ni respect pour les victimes; ce n'est pas la justice, ses
+lois sont méconnues et ses formes profanées; c'est la richesse. Elle
+peut désarmer la tyrannie; elle peut séduire quelques-uns de ses agents,
+apaiser la proscription, faciliter la fuite, répandre quelques
+jouissances passagères sur une vie toujours menacée. On amasse pour
+jouir; on jouit pour oublier des dangers inévitables; on oppose au
+malheur d'autrui la dureté, au sien propre l'insouciance; on voit couler
+le sang à côté des fêtes; on étouffe la sympathie en stoïcien farouche;
+on se précipite dans le plaisir en sybarite voluptueux.
+
+Lorsqu'un peuple contemple froidement une succession d'actes
+tyranniques, lorsqu'il voit sans murmure les prisons s'encombrer, se
+multiplier les lettres d'exil, croit-on qu'il suffise, au milieu de ce
+détestable exemple, de quelques phrases banales pour ranimer les
+sentiments honnêtes et généreux? L'on parle de la nécessité de la
+puissance paternelle; mais le premier devoir d'un fils est de défendre
+son père opprimé; et lorsque vous enlevez un père au milieu de ses
+enfants, lorsque vous forcez ces derniers à garder un lâche silence, que
+devient l'effet de vos maximes et de vos codes, de vos déclamations et
+de vos lois? L'on rend hommage à la sainteté du mariage; mais, sur une
+dénonciation ténébreuse, sur un simple soupçon, par une mesure qu'on
+appelle de police, on sépare un époux de sa femme, une femme de son
+mari! Pense-t-on que l'amour conjugal s'éteigne et renaisse tour à tour,
+comme il convient à l'autorité? L'on vante les liens domestiques; mais
+la sanction des liens domestiques, c'est la liberté individuelle,
+l'espoir fondé de vivre ensemble, de vivre libres, dans l'asile que la
+justice garantit aux citoyens. Si les liens domestiques existaient, les
+pères, les enfants, les époux, les femmes, les amis, les proches de ceux
+que l'arbitraire opprime, se soumettraient-ils à cet arbitraire? On
+parle de crédit, de commerce, d'industrie; mais celui qu'on arrête a des
+créanciers dont la fortune s'appuie sur la sienne, des associés
+intéressés à ses entreprises. L'effet de sa détention n'est pas
+seulement la perte momentanée de sa liberté, mais l'interruption de ses
+spéculations, peut-être sa ruine. Cette ruine s'étend à tous les
+copartageants de ses intérêts. Elle s'étend plus loin encore: elle
+frappe toutes les opinions, elle ébranle toutes les sécurités. Lorsqu'un
+individu souffre sans avoir été reconnu coupable, tout ce qui n'est pas
+dépourvu d'intelligence se croit menacé, et avec raison, car la garantie
+est détruite. L'on se tait, parce qu'on a peur; mais toutes les
+transactions s'en ressentent. La terre tremble, et l'on ne marche
+qu'avec effroi[28].
+
+Tout se tient dans nos associations nombreuses, au milieu de nos
+relations si compliquées. Les injustices qu'on nomme partielles sont
+d'intarissables sources de malheur public; il n'est pas donné au pouvoir
+de les circonscrire dans une sphère déterminée. On ne saurait faire la
+part de l'iniquité. Une seule loi barbare décide de la législation tout
+entière. Aucune loi juste ne demeure inviolable auprès d'une seule
+mesure qui soit illégale. On ne peut refuser la liberté aux uns, et
+l'accorder aux autres. Supposez un seul acte de rigueur contre des
+hommes qui ne soient pas convaincus, toute liberté devient impossible.
+Celle de la presse, on s'en servira pour émouvoir le peuple en faveur de
+victimes peut-être innocentes. La liberté individuelle, ceux que vous
+poursuivrez s'en prévaudront pour vous échapper. La liberté d'industrie,
+elle fournira des ressources aux proscrits. Il faudra donc les gêner
+toutes, les anéantir également. Les hommes voudraient transiger avec la
+justice, sortir de son cercle pour un jour, pour un obstacle, et rentrer
+ensuite dans l'ordre. Ils voudraient la garantie de la règle et le
+succès de l'exception. La nature s'y oppose; son système est complet et
+régulier. Une seule déviation le détruit, comme, dans un calcul
+arithmétique, l'erreur d'un chiffre ou de mille fausse de même le
+résultat.
+
+
+
+
+CHAPITRE XII.
+
+Des effets de l'arbitraire sur les progrès intellectuels.
+
+
+L'homme n'a pas uniquement besoin de repos, d'industrie, de bonheur
+domestique, de vertus privées; la nature lui a donné aussi des facultés
+sinon plus nobles, du moins plus brillantes. Ces facultés, plus que
+toutes les autres, sont menacées par l'arbitraire; après avoir essayé de
+les plier à son usage, irrité qu'il est de leur résistance, il finit par
+les étouffer.
+
+_Il y a_, dit Condillac, _deux sortes de barbarie, l'une qui précède les
+siècles éclairés, l'autre qui leur succède_. La première est un état
+désirable, si vous la comparez avec la seconde. Mais c'est seulement
+vers la seconde que l'arbitraire peut aujourd'hui ramener les peuples;
+et par là même leur dégradation est plus rapide: car ce qui avilit les
+hommes, ce n'est point de ne pas avoir une faculté, c'est de l'abdiquer.
+
+Je suppose une nation éclairée, enrichie des travaux de plusieurs
+générations studieuses, possédant des chefs-d'oeuvre de tout genre, ayant
+fait d'immenses progrès dans les sciences et dans les arts. Si
+l'autorité mettait des entraves à la manifestation de la pensée et à
+l'activité de l'esprit, cette nation pourrait vivre quelque temps sur
+ses capitaux anciens, pour ainsi dire, sur ses lumières acquises; mais
+rien ne se renouvellerait dans ses idées; le principe reproducteur
+serait desséché. Durant quelques années la vanité suppléerait à l'amour
+des lumières. Des sophistes, se rappelant l'éclat et la considération
+que donnaient auparavant les travaux littéraires, se livreraient à des
+travaux du même genre en apparence. Ils combattraient avec des écrits le
+bien que des écrits auraient fait; et tant qu'il resterait quelque trace
+des principes libéraux, il y aurait dans la littérature une espèce de
+mouvement, une sorte de lutte contre ces écrits et ces principes. Mais
+ce mouvement serait un héritage de la liberté détruite. À mesure qu'on
+en ferait disparaître les derniers vestiges, les dernières traditions,
+il y aurait moins de succès et moins de profit à continuer des attaques
+chaque jour plus superflues. Quand tout aurait disparu, le combat
+finirait, parce que les combattants n'apercevraient plus d'adversaires,
+et les vainqueurs comme les vaincus garderaient le silence. Qui sait si
+l'autorité ne jugerait pas utile de l'imposer? Elle ne voudrait pas que
+l'on réveillât des souvenirs éteints, qu'on agitât des questions
+délaissées. Elle pèserait sur ses acolytes trop zélés, comme autrefois
+sur ses ennemis. Elle défendrait d'écrire, même dans son sens, sur les
+intérêts de l'espèce humaine, comme je ne sais quel gouvernement dévot
+avait interdit de parler de Dieu en bien ou en mal. On déclarerait sur
+quelles questions l'esprit humain pourrait s'exercer; on lui permettrait
+de s'ébattre, avec subordination toutefois, dans l'enceinte qui lui
+serait concédée. Mais anathème à lui, s'il franchit cette enceinte; si,
+n'abjurant pas sa céleste origine, il se livre à des spéculations
+défendues; s'il ose penser que sa destination la plus noble n'est pas la
+décoration ingénieuse de sujets frivoles, la louange adroite, la
+déclamation sonore sur des objets indifférents, mais que le ciel et sa
+nature l'ont constitué tribunal éternel, où tout s'analyse, où tout
+s'examine, où tout se juge en dernier ressort! Ainsi, la carrière de la
+pensée, proprement dite, serait définitivement fermée; la génération
+éclairée disparaîtrait graduellement; la génération suivante, ne voyant
+dans les occupations intellectuelles aucun avantage, y voyant même des
+dangers, s'en détacherait sans retour.
+
+En vain direz-vous que l'esprit humain pourrait briller encore dans la
+littérature légère, qu'il pourrait se livrer aux sciences exactes et
+naturelles, qu'il pourrait s'adonner aux arts. La nature, en créant
+l'homme, n'a pas consulté l'autorité; elle a voulu que toutes nos
+facultés eussent entre elles une liaison intime, et qu'aucune ne pût
+être limitée sans que les autres s'en ressentissent. L'indépendance de
+la pensée est aussi nécessaire, même à la littérature légère, aux
+sciences et aux arts, que l'air à la vie physique. L'on pourrait aussi
+bien faire travailler des hommes sous une pompe pneumatique, en disant
+qu'on n'exige pas d'eux qu'ils respirent, mais qu'ils remuent les bras
+et les jambes, que maintenir l'activité de l'esprit sur un sujet donné,
+en l'empêchant de s'exercer sur les objets importants qui lui rendent
+son énergie, parce qu'ils lui rappellent sa dignité. Les littérateurs,
+ainsi garrottés, font d'abord des panégyriques; mais ils deviennent peu
+à peu incapables même de louer, et la littérature finit par se perdre
+dans les anagrammes et les acrostiches. Les savants ne sont plus que les
+dépositaires de découvertes anciennes, qui se détériorent et se
+dégradent entre des mains chargées de fers. La source du talent se tarit
+chez les artistes, avec l'espoir de la gloire, qui ne se nourrit que de
+liberté; et, par une relation mystérieuse, mais incontestable, entre des
+choses que l'on croyait pouvoir s'isoler, ils n'ont plus la faculté de
+représenter noblement la figure humaine lorsque l'âme humaine est
+avilie.
+
+Et ce ne serait pas tout encore: bientôt le commerce, les professions et
+les métiers les plus nécessaires, se ressentiraient de cette apathie. Le
+commerce n'est pas à lui seul un mobile d'activité suffisant; l'on
+s'exagère l'influence de l'intérêt personnel; l'intérêt personnel a
+besoin pour agir de l'existence de l'opinion: l'homme dont l'opinion
+languit étouffée n'est pas longtemps excité, même par son intérêt; une
+sorte de stupeur s'empare de lui; et comme la paralysie s'étend d'une
+portion du corps à l'autre, elle s'étend aussi de l'une à l'autre de nos
+facultés.
+
+L'intérêt, séparé de l'opinion, est borné dans ses besoins, et facile à
+contenter dans ses jouissances: il travaille juste ce qu'il faut pour le
+présent, mais ne prépare rien pour l'avenir. Ainsi les gouvernements qui
+veulent tuer l'opinion et croient encourager l'intérêt se trouvent, par
+une opération double et maladroite, les avoir tués tous les deux.
+
+Il y a sans doute un intérêt qui ne s'éteint pas sous l'arbitraire; mais
+ce n'est pas celui qui porte l'homme au travail, c'est celui qui le
+porte à mendier, à piller, à s'enrichir des faveurs de la puissance et
+des dépouilles de la faiblesse. Cet intérêt n'a rien de commun avec le
+mobile nécessaire aux classes laborieuses; il donne aux alentours des
+despotes une grande activité; mais il ne peut servir de levier ni aux
+efforts de l'industrie, ni aux spéculations du commerce.
+
+L'indépendance intellectuelle a de l'influence même sur les succès
+militaires: l'on n'aperçoit pas au premier coup d'oeil la relation qui
+existe entre l'esprit public d'une nation et la discipline ou la valeur
+d'une armée; cette relation pourtant est constante et nécessaire. On
+aime, de nos jours, à ne considérer les soldats que comme des
+instruments dociles qu'il suffit de savoir habilement employer: cela
+n'est que trop vrai à certains égards. Il faut néanmoins que ces soldats
+aient la conscience qu'il existe derrière eux une certaine opinion
+publique; elle les anime presque sans qu'ils la connaissent; elle
+ressemble à cette musique au son de laquelle ces mêmes soldats
+s'avancent à l'ennemi. Nul n'y prête une attention suivie; mais tous
+sont remués, encouragés, entraînés par elle. Ce fut avec l'esprit public
+de la Prusse, autant qu'avec ses légions, que le grand Frédéric repoussa
+l'Europe coalisée; cet esprit public s'était formé de l'indépendance que
+ce monarque avait laissée toujours au développement des facultés
+intellectuelles. Durant la guerre de Sept ans il éprouva de fréquents
+revers: sa capitale fut prise, ses armées furent dispersées; mais il y
+avait je ne sais quelle élasticité qui se communiquait de lui à son
+peuple, et de son peuple à lui. Les voeux de ses sujets réagissaient sur
+ses défenseurs; ils les appuyaient d'une sorte d'atmosphère d'opinion
+qui les soutenait et doublait leurs forces[29].
+
+Je ne me déguise point, en écrivant ces lignes, qu'une classe
+d'écrivains n'y verra qu'un sujet de moquerie. Ils veulent à toute force
+qu'il n'y ait rien de moral dans le gouvernement de l'espèce humaine;
+ils mettent ce qu'ils ont de facultés à prouver l'inutilité et
+l'impuissance de ces facultés. Ils constituent l'état social avec un
+petit nombre d'éléments bien simples: des préjugés pour tromper les
+hommes, des supplices pour les effrayer, de l'avidité pour les
+corrompre, de la frivolité pour les dégrader, de l'arbitraire pour les
+conduire, et, il le faut bien, des connaissances positives et des
+sciences exactes, pour servir plus adroitement cet arbitraire. Je ne
+puis croire que ce soit le terme de quarante siècles de travaux.
+
+La pensée est le principe de tout; elle s'applique à l'industrie, à
+l'art militaire, à toutes les sciences, à tous les arts: elle leur fait
+faire des progrès; puis, en analysant ces progrès, elle étend son propre
+horizon. Si l'arbitraire veut la restreindre, la morale en sera moins
+saine[30], les connaissances de fait moins exactes, les sciences moins
+actives dans leur développement, l'art militaire moins avancé,
+l'industrie moins enrichie par des découvertes.
+
+L'existence humaine, attaquée dans ses parties les plus nobles, sent
+bientôt le poison s'étendre jusqu'aux parties les plus éloignées. Vous
+croyez n'avoir fait que la borner dans quelque liberté superflue, ou lui
+retrancher quelque pompe inutile: votre arme empoisonnée l'a blessée au
+coeur.
+
+L'on nous parle souvent, je le sais, d'un cercle prétendu que parcourt
+l'esprit humain, et qui, dit-on, ramène, par une fatalité inévitable,
+l'ignorance après les lumières, la barbarie après la civilisation. Mais,
+par malheur pour ce système, le despotisme s'est toujours glissé entre
+ces époques; de manière qu'il est difficile de ne pas l'accuser d'entrer
+pour quelque chose dans cette révolution.
+
+La véritable cause de ces vicissitudes dans l'histoire des peuples,
+c'est que l'intelligence de l'homme ne peut rester stationnaire: si vous
+ne l'arrêtez pas, elle avance; si vous l'arrêtez, elle recule; si vous
+la découragez sur elle-même, elle ne s'exercera plus sur aucun objet
+qu'avec langueur. On dirait qu'indignée de se voir exclue de la sphère
+qui lui est propre, elle veut se venger, par un noble suicide, de
+l'humiliation qui lui est infligée.
+
+Il n'est pas au pouvoir de l'autorité d'assoupir ou de réveiller les
+peuples, suivant ses convenances ou ses fantaisies momentanées. La vie
+n'est pas une chose qu'on ôte et qu'on rende tour à tour.
+
+Que si le gouvernement voulait suppléer par son activité propre à
+l'activité naturelle de l'opinion enchaînée, comme dans les places
+assiégées on fait piaffer entre des colonnes les chevaux qu'on tient
+renfermés, il se chargerait d'une tache difficile.
+
+D'abord une agitation tout artificielle est chère à entretenir. Lorsque
+chacun est libre, chacun s'intéresse et s'amuse de ce qu'il fait, de ce
+qu'il dit, de ce qu'il écrit. Mais lorsque la grande masse d'une nation
+est réduite au rôle de spectateurs forcés au silence, il faut, pour que
+ces spectateurs applaudissent, ou seulement pour qu'ils regardent, que
+les entrepreneurs du spectacle réveillent leur curiosité par des coups
+de théâtre et des changements de scène.
+
+Cette agitation factice est en même temps plutôt apparente que réelle.
+Tout marche, mais par le commandement et par la menace. Tout est moins
+facile, parce que rien n'est volontaire. Le gouvernement est obéi plutôt
+que secondé. À la moindre interruption, tous les rouages cesseraient
+d'agir: c'est une partie d'échecs; la main du pouvoir les dirige. Aucune
+pièce ne résiste; mais si le bras s'arrêtait un instant, elles
+resteraient toutes immobiles.
+
+Enfin la léthargie d'une nation où il n'y a pas d'opinion publique se
+communique à son gouvernement, quoi qu'il fasse. N'ayant pu la tenir
+éveillée, il finit par s'endormir avec elle. Ainsi donc tout se tait,
+tout s'affaisse, tout dégénère, tout se dégrade chez une nation dont la
+pensée est esclave; et tôt ou tard un tel empire offre le spectacle de
+ces plaines de l'Égypte, où l'on voit une immense pyramide peser sur une
+poussière aride, et régner sur de silencieux déserts. Cette marche, que
+nous retraçons ici, ce n'est point de la théorie, c'est de l'histoire.
+C'est l'histoire de l'empire grec, de cet empire héritier de celui de
+Rome, investi d'une grande portion de sa force et de toutes ses
+lumières, de cet empire où le pouvoir arbitraire s'établit avec toutes
+les données les plus favorables à sa stabilité, et qui dépérit et tomba,
+parce que l'arbitraire, sous toutes les formes, doit dépérir et tomber.
+Cette histoire sera celle de la France, de ce pays privilégié par la
+nature et le sort, si le despotisme y persévère dans l'oppression sourde
+qu'il a longtemps déguisée sous le vain éclat des triomphes
+extérieurs[31].
+
+Ajoutons une considération dernière qui n'est pas sans importance.
+L'arbitraire, en atteignant la pensée, ferme au talent sa plus belle
+carrière; mais il ne saurait empêcher que des hommes de talent ne
+prennent naissance; il faudra bien que leur activité s'exerce.
+Qu'arrivera-t-il? Qu'ils se diviseront en deux classes. Les uns, fidèles
+à leur destination primitive, attaqueront l'autorité; les autres se
+précipiteront dans l'égoïsme, et feront servir leurs facultés
+supérieures à l'accumulation de tous les moyens de jouissances, seul
+dédommagement qui leur soit laissé. Ainsi le despotisme aura fait deux
+parts des hommes d'esprit. Les uns seront séditieux, les autres
+corrompus; on les punira, mais d'un crime inévitable. Si leur ambition
+avait trouvé le champ libre pour ses espérances et ses efforts
+honorables, les uns seraient encore paisibles, les autres encore
+vertueux. Ils n'ont cherché la route coupable qu'après avoir été
+repoussés des routes naturelles qu'ils avaient droit de parcourir; je
+dis qu'ils en avaient le droit, car l'illustration, la renommée, la
+gloire, appartiennent à l'espèce humaine. Nul ne peut légitimement les
+dérober à ses égaux, et flétrir la vie en la dépouillant de ce qui la
+rend brillante.
+
+C'était une belle conception de la nature d'avoir placé la récompense de
+l'homme hors de lui, d'avoir allumé dans son coeur cette flamme
+indéfinissable de la gloire, qui, se nourrissant de nobles espérances,
+source de toutes les actions grandes, préservatif contre tous les vices,
+lien des générations entre elles et de l'homme avec l'univers, repousse
+les désirs grossiers et dédaigne les plaisirs sordides. Malheur à qui
+l'éteint, cette flamme sacrée! il remplit dans ce monde le rôle du
+mauvais principe; il courbe de sa main de fer notre front vers la terre,
+tandis que le ciel nous a créés pour marcher la tête haute et pour
+contempler les astres.
+
+
+
+
+CHAPITRE XIII.
+
+De la religion sous l'arbitraire.
+
+
+On dirait que sous les formes de gouvernement les plus tyranniques, un
+refuge reste ouvert à l'homme: c'est la religion. Il y peut déposer ses
+douleurs secrètes, il peut y placer sa dernière espérance, et nulle
+autorité ne paraît assez adroite, assez déliée, pour le poursuivre dans
+cet asile: le despotisme l'y poursuit néanmoins. Tout ce qui est
+indépendant l'effarouche, parce que tout ce qui est libre le menace. Il
+voulait autrefois commander aux croyances religieuses, et pensait
+pouvoir en faire à son gré un devoir ou un crime. De nos jours, mieux
+instruit par l'expérience, il ne dirige plus contre la religion des
+persécutions directes, mais il est à l'affût de ce qui peut l'avilir.
+
+Tantôt il la recommande comme nécessaire seulement au peuple, sachant
+bien que le peuple, averti par un infaillible instinct de ce qui se
+passe sur sa tête, ne respectera pas ce que ses supérieurs dédaignent,
+et que chacun, par imitation ou par amour-propre, repoussera la religion
+un degré plus bas. Tantôt, la pliant à ses caprices, la tyrannie s'en
+fait une esclave: ce n'est plus cette puissance divine qui descend du
+ciel pour étonner ou réformer la terre; humble dépendante, organe
+timide, elle se prosterne aux genoux du pouvoir, observe ses gestes,
+demande ses ordres, flatte qui la méprise, et n'enseigne aux nations ses
+vérités éternelles que sous le bon plaisir de l'autorité. Ses ministres
+bégayent au pied de ses autels asservis des paroles mutilées. Ils
+n'osent faire retentir les voûtes antiques des accents du courage et de
+la conscience; et loin d'entretenir, comme Bossuet, les grands de ce
+monde du Dieu sévère qui juge les rois, ils cherchent avec terreur, dans
+les regards dédaigneux du maître, comment ils doivent parler de leur
+Dieu. Heureux encore s'ils n'étaient pas forcés d'appuyer de la sanction
+religieuse des lois inhumaines et des décrets spoliateurs! Ô honte! on
+les a vus commander, au nom d'une religion de paix, les invasions et les
+massacres, souiller la sublimité des livres saints par les sophismes de
+la politique, travestir leurs prédications en manifestes, bénir le ciel
+des succès du crime, et blasphémer la volonté divine en l'accusant de
+complicité.
+
+Et ne croyez pas que tant de servilité les sauve des insultes: l'homme
+que rien n'arrête est saisi quelquefois d'un soudain délire, par cela
+seul qu'aucune résistance ne le rappelle à la raison. Commode, portant
+dans une cérémonie la statue d'Anubis, s'avisa tout à coup de
+transformer ce simulacre en massue, et d'en assommer le prêtre égyptien
+qui l'accompagnait[32]. C'est un emblème assez fidèle de ce qui se passe
+sous nos yeux, de cette assistance hautaine et capricieuse qui se fait
+un secret triomphe de maltraiter ce qu'elle protège, et d'avilir ce
+qu'elle vient d'ordonner.
+
+La religion ne peut résister à tant de dégradations et à tant
+d'outrages. Les yeux fatigués se détournent de ses pompes; les âmes
+flétries se détachent de ses espérances.
+
+Il faut en convenir, chez un peuple éclairé, le despotisme est
+l'argument le plus fort contre la réalité d'une Providence. Nous disons
+chez un peuple éclairé, car des peuples encore ignorants peuvent être
+opprimés sans que leur conviction religieuse en soit diminuée. Mais,
+lorsqu'une fois l'esprit humain est entré dans la route du raisonnement,
+et que l'incrédulité a pris naissance, le spectacle de la tyrannie
+semble appuyer d'une terrible évidence les assertions de cette
+incrédulité.
+
+Elle disait à l'homme qu'aucun être juste ne veillait sur ses destinées:
+et ses destinées sont en effet abandonnées aux caprices des plus féroces
+et des plus vils des humains. Elle disait que ces récompenses de la
+vertu, ces châtiments du crime, promesses d'une croyance déchue,
+n'étaient que les illusions vaines d'imaginations faibles et timides: et
+c'est le crime qui est récompensé, c'est la vertu qui est proscrite.
+Elle disait que ce qu'il y avait de mieux à faire, durant cette vie d'un
+jour, durant cette apparition bizarre, sans passé comme sans avenir, et
+tellement courte qu'elle paraît à peine réelle, c'était de profiter de
+chaque moment, afin de fermer les yeux sur l'abîme qui nous attend pour
+nous engloutir: le despotisme prêche la même doctrine par chacun de ses
+actes. Il invite l'homme à la volupté par les périls dont il l'entoure:
+il faut saisir chaque heure, incertain qu'on est de l'heure qui suit.
+Une foi bien vive serait nécessaire pour espérer, sous le règne visible
+de la cruauté et de la folie, le règne invisible de la sagesse et de la
+bonté.
+
+Cette foi vive et inébranlable ne saurait être le partage d'un vieux
+peuple; les classes éclairées, au contraire, cherchent dans l'impiété un
+misérable dédommagement de leur servitude. En bravant, avec l'apparence
+de l'audace, un pouvoir qu'elles ne craignent plus, elles se croient
+moins méprisables dans leur bassesse envers le pouvoir qu'elles
+redoutent; et l'on dirait que la certitude qu'il n'existe pas d'autre
+monde leur est une consolation des opprobres de celui-ci.
+
+On vante cependant les lumières du siècle, et la destruction de la
+puissance spirituelle, et la cessation de toute lutte entre l'Église et
+l'État. Pour moi, je le déclare, s'il faut opter, je préfère le joug
+religieux au despotisme politique. Sous le premier, il y a du moins
+conviction dans les esclaves, et les tyrans seuls sont corrompus; mais,
+quand l'oppression est séparée de toute idée religieuse, les esclaves
+sont aussi dépravés, aussi abjects que leurs maîtres.
+
+Nous devons plaindre, mais nous pouvons estimer une nation courbée sous
+le faix de la superstition et de l'ignorance: cette nation conserve de
+la bonne foi dans ses erreurs; un sentiment de devoir la conduit encore.
+Elle peut avoir des vertus, bien que ces vertus soient mal dirigées;
+mais des serviteurs incrédules, rampant avec docilité, s'agitant avec
+zèle, reniant les dieux et tremblant devant un homme, n'ayant pour
+mobile que la crainte, n'ayant pour motif que le salaire que leur jette,
+du haut de son trône, celui qui les opprime; une race qui, dans sa
+dégénération volontaire, n'a pas une illusion qui la relève, pas une
+erreur qui l'excuse, une telle race est tombée du rang que la Providence
+avait assigné à l'espèce humaine; et les facultés qui lui restent, et
+l'intelligence qu'elle déploie, ne sont pour elle et pour le monde qu'un
+malheur et une honte de plus.
+
+
+
+
+CHAPITRE XIV.
+
+Que les hommes ne sauraient se résigner volontairement à l'arbitraire
+sous aucune forme.
+
+
+Si tels sont les effets de l'arbitraire, quelque forme qu'il revête, les
+hommes ne peuvent s'y résigner volontairement. Ils ne peuvent donc se
+résigner volontairement au despotisme, qui est une forme de
+l'arbitraire, comme ce qu'on avait nommé liberté en France en était une
+autre. Encore, en disant que cette prétendue liberté était une autre
+forme de l'arbitraire que le despotisme, j'accorde plus que je ne
+devrais: c'était le despotisme sous un autre nom.
+
+C'est bien à tort que ceux qui ont décrit le gouvernement
+révolutionnaire de la France l'ont appelé anarchie, c'est-à-dire absence
+de gouvernement. Certes, dans le gouvernement révolutionnaire, dans le
+tribunal révolutionnaire, dans la loi des suspects, il n'y avait point
+absence de gouvernement, mais présence continue et universelle d'un
+gouvernement atroce.
+
+Il est si vrai que cette prétendue anarchie n'était que du despotisme,
+que le maître actuel des Français imite toutes les mesures dont elle lui
+fournit des exemples, et a conservé toutes les lois qu'elle a
+promulguées. Il a toujours éludé l'abrogation de ces lois, qu'il avait
+souvent promise. Il s'est donné parfois le mérite de suspendre leur
+exécution, mais il s'en est réservé l'usage; et, tout en niant qu'il en
+fût l'auteur, il s'en est porté légataire. C'est un arsenal d'armes
+empoisonnées qu'il quitte et qu'il reprend à son gré. Ces lois planent
+sur toutes les têtes, comme enveloppées d'un nuage, et demeurent en
+embuscade pour reparaître au premier signal.
+
+Tandis que j'écris ces mots, je reçois le décret du 27 décembre 1813, et
+j'y lis ces trois articles: «4. Nos commissaires extraordinaires sont
+autorisés à ordonner toutes les mesures de haute police qu'exigeraient
+les circonstances et le maintien de l'ordre public. 5. Ils sont
+pareillement autorisés à former des commissions militaires, et à
+traduire devant elles ou devant les cours spéciales toutes personnes
+prévenues de favoriser l'ennemi, d'être d'intelligence avec lui, ou
+d'attenter à la tranquillité publique. 6. Ils pourront faire des
+proclamations et prendre des arrêtés. Lesdits arrêtés seront
+obligatoires pour tous les citoyens. Les autorités judiciaires, civiles
+et militaires, seront tenues de s'y conformer et de les faire exécuter.»
+Ne sont-ce pas là les proconsuls de la convention? Ne retrouvons-nous
+pas dans ce décret les pouvoirs illimités et les tribunaux
+révolutionnaires? Si le gouvernement de Robespierre eût été de
+l'anarchie, celui de Napoléon serait de l'anarchie. Mais non: le
+gouvernement de Napoléon est du despotisme, et il faut reconnaître que
+celui de Robespierre n'était autre chose que du despotisme.
+
+L'anarchie et le despotisme ont ceci de semblable, qu'ils détruisent la
+garantie et foulent aux pieds les formes; mais le despotisme réclame
+pour lui ces formes qu'il a brisées, et enchaîne les victimes qu'il veut
+immoler. L'anarchie et le despotisme introduisent dans l'état social
+l'état sauvage; mais l'anarchie y remet tous les hommes: le despotisme
+s'y remet lui seul, et frappe ses esclaves, garrottés des fers dont il
+s'est débarrassé.
+
+Il n'est donc point vrai qu'aujourd'hui, plus qu'autrefois, l'homme soit
+disposé à se résigner au despotisme. Une nation fatiguée par des
+convulsions de douze années a pu tomber de lassitude, et s'assoupir un
+instant sous une tyrannie accablante, comme le voyageur épuisé peut
+s'endormir dans une forêt, malgré les brigands qui l'infestent; mais
+cette stupeur passagère ne peut être prise pour un état stable.
+
+Ceux qui disent qu'ils veulent le despotisme, disent qu'ils veulent être
+opprimés, ou qu'ils veulent être oppresseurs. Dans le premier cas, ils
+ne s'entendent pas; dans le second, ils ne veulent pas qu'on les
+entende.
+
+Voulez-vous juger du despotisme pour les différentes classes? Pour les
+hommes éclairés, pensez à la mort de Thraséas, de Sénèque; pour le
+peuple, à l'incendie de Rome, à la dévastation des provinces; pour le
+maître même, à la mort de Néron, à celle de Vitellius.
+
+J'ai cru ces développements nécessaires, avant d'examiner si
+l'usurpation pouvait se maintenir par le despotisme. Ceux qui
+aujourd'hui lui indiquent ce moyen comme une ressource assurée nous
+entretiennent perpétuellement du désir, du voeu des peuples, et de leur
+amour pour un pouvoir sans bornes qui les comprime, les enchaîne, les
+préserve de leurs propres erreurs, et les empêche de se faire du mal,
+sauf à leur en faire lui-même et lui seul. On dirait qu'il suffit de
+proclamer bien franchement que ce n'est pas au nom de la liberté qu'on
+nous foule aux pieds, pour que nous nous laissions fouler aux pieds avec
+joie. J'ai voulu réfuter ces assertions absurdes ou perfides, et montrer
+quel abus de mots leur a servi de base.
+
+Maintenant qu'on doit être convaincu que le genre humain, malgré la
+dernière et malheureuse expérience qu'il a faite d'une liberté fausse,
+n'en est pas, en réalité, plus favorablement disposé pour le despotisme,
+je vais chercher si, en réunissant tous les moyens de la tyrannie,
+l'usurpation peut échapper à ses nombreux ennemis, et conjurer les
+périls multipliés qui l'entourent.
+
+
+
+
+CHAPITRE XV.
+
+Du despotisme comme moyen de durée pour l'usurpation[33].
+
+
+Pour que l'usurpation puisse se maintenir par le despotisme, il faut que
+le despotisme lui-même puisse se maintenir. Or je demande chez quel
+peuple civilisé de l'Europe moderne le despotisme s'est maintenu. J'ai
+déjà dit ce que j'entendais par despotisme; et, en consultant
+l'histoire, je vois que tous les gouvernements qui s'en sont rapprochés
+ont creusé sous leurs pas un abîme où ils ont toujours fini par tomber.
+Le pouvoir absolu s'est toujours écroulé au moment où de longs efforts
+couronnés par le succès l'avaient délivré de tout obstacle, et
+semblaient lui promettre une durée paisible.
+
+En Angleterre, ce pouvoir s'établit sous Henri VIII. Élisabeth le
+consolide. On admire l'autorité sans bornes de cette reine; on l'admire
+d'autant plus qu'elle n'en use que modérément. Mais son successeur est
+condamné sans cesse à lutter contre la nation qu'on croyait asservie; et
+le fils de ce successeur, illustre victime, empreint par sa mort sur la
+révolution britannique une tache de sang dont un siècle et demi de
+liberté et de gloire peut à peine nous consoler.
+
+Louis XIV, dans ses mémoires, détaille avec complaisance tout ce qu'il
+avait fait pour détruire l'autorité des parlements, du clergé, de tous
+les corps intermédiaires. Il se félicite de l'accroissement de sa
+puissance devenue illimitée; il s'en fait un mérite envers les rois qui
+doivent le remplacer sur le trône; il écrivait vers l'an 1666. Cent
+vingt-trois ans après, la monarchie française était renversée[34].
+
+La raison de cette marche inévitable des choses est simple et manifeste:
+les institutions, qui servent de barrières au pouvoir, lui servent en
+même temps d'appui. Elles le guident dans sa route; elles le soutiennent
+dans ses efforts; elles le modèrent dans ses accès de violence, et
+l'encouragent dans ses moments d'apathie. Elles réunissent autour de lui
+les intérêts des diverses classes. Lors même qu'il lutte contre elles,
+elles lui imposent de certains ménagements qui rendent ses fautes moins
+dangereuses. Mais quand ces institutions sont détruites, le pouvoir, ne
+trouvant rien qui le dirige, rien qui le contienne, commence à marcher
+au hasard; son allure devient inégale et vagabonde. Comme il n'a plus
+aucune règle fixe, il avance, il recule, il s'agite, il ne sait jamais
+s'il en fait assez, s'il n'en fait pas trop. Tantôt il s'emporte, et
+rien ne le calme; tantôt il s'affaisse, et rien ne le ranime. Il s'est
+défait de ses alliés en croyant se débarrasser de ses adversaires.
+L'arbitraire qu'il exerce est une sorte de responsabilité mêlée de
+remords, qui le trouble et le tourmente.
+
+On a dit souvent que la prospérité des états libres était passagère;
+celle du pouvoir absolu l'est bien plus encore. Il n'y a pas un état
+despotique qui ait subsisté dans toute sa force aussi longtemps que la
+liberté anglaise.
+
+Le despotisme a trois chances: ou il révolte le peuple, et le peuple le
+renverse; ou il énerve le peuple, et alors, si les étrangers
+l'attaquent, il est renversé par les étrangers[35]; ou si les étrangers
+ne l'attaquent pas, il dépérit lui-même plus lentement, mais d'une
+manière plus honteuse et non moins certaine.
+
+Tout confirme cette maxime de Montesquieu, qu'à mesure que le pouvoir
+devient immense la sûreté diminue[37].
+
+Non, disent les amis du despotisme, quand les gouvernements s'écroulent,
+c'est toujours la faute de leur faiblesse. Qu'ils surveillent, qu'ils
+sévissent, qu'ils enchaînent, qu'ils frappent, sans se laisser entraver
+par de vaines formes.
+
+À l'appui de cette doctrine, on cite deux ou trois exemples de mesures
+violentes et illégales qui ont paru sauver les gouvernements qui les
+employaient. Mais, pour faire valoir ces exemples, on se renferme
+adroitement dans le cercle d'un petit nombre d'années. Si l'on regardait
+plus loin, l'on verrait que, par ces mesures, ces gouvernements, loin de
+s'affermir, se sont perdus.
+
+Ce sujet est d'une extrême importance, parce que les gouvernements
+réguliers eux-mêmes se laissent quelquefois séduire par cette théorie.
+On me pardonnera donc si, dans une courte digression, j'en fais
+ressortir et le danger et la fausseté.
+
+
+
+
+CHAPITRE XVI.
+
+De l'effet des mesures illégales et despotiques dans des gouvernements
+réguliers eux-mêmes.
+
+
+Quand un gouvernement régulier se permet l'emploi de l'arbitraire, il
+sacrifie le but de son existence aux mesures qu'il prend pour la
+conserver. Pourquoi veut-on que l'autorité réprime ceux qui
+attaqueraient nos propriétés, notre liberté ou notre vie? Pour que ces
+jouissances nous soient assurées. Mais si notre fortune peut être
+détruite, notre liberté menacée, notre vie troublée par l'arbitraire,
+quel bien retirerons-nous de la protection de l'autorité? Pourquoi
+veut-on qu'elle punisse ceux qui conspireraient contre la constitution
+de l'État? Parce que l'on craint que ces conspirateurs ne substituent
+une puissance oppressive à une organisation légale et modérée. Mais si
+l'autorité exerce elle-même cette puissance oppressive, quel avantage
+conserve-t-elle? Un avantage de fait, pendant quelque temps peut-être.
+Les mesures arbitraires d'un gouvernement consolidé sont toujours moins
+multipliées que celles des factions qui ont encore à établir leur
+puissance. Mais cet avantage même se perd en raison de l'usage de
+l'arbitraire. Ses moyens une fois admis, on les trouve tellement courts,
+tellement commodes, qu'on ne veut plus en employer d'autres. Présenté
+d'abord comme une ressource extrême dans des circonstances infiniment
+rares, l'arbitraire devient la solution de tous les problèmes et la
+pratique de chaque jour. Alors, non-seulement le nombre des ennemis de
+l'autorité s'augmente avec celui des victimes, mais sa défiance
+s'accroît hors de toute proportion avec le nombre de ses ennemis. Une
+atteinte portée à la liberté en appelle d'autres, et le pouvoir entré
+dans cette route finit par se mettre de pair avec les factions.
+
+On parle bien à l'aise de l'utilité des mesures illégales et de cette
+rapidité extrajudiciaire qui, ne laissant pas aux séditieux le temps de
+se reconnaître, raffermit l'ordre et maintient la paix. Mais consultons
+les faits, puisqu'on nous les cite, et jugeons le système par les
+preuves mêmes que l'on allègue en sa faveur.
+
+Les Gracques, nous dit-on, mettaient en danger la république romaine.
+Toutes les formes étaient impuissantes: le sénat recourut deux fois à la
+loi terrible de la nécessité, et la république fut sauvée. La république
+fut sauvée! C'est-à-dire que de cette époque il faut dater sa chute.
+Tous les droits furent méconnus, toute constitution renversée. Le peuple
+n'avait demandé que l'égalité des privilèges; il jura le châtiment des
+meurtriers de ses défenseurs, et le féroce Marius vint présider à sa
+vengeance.
+
+L'ambition des Guises agitait le règne de Henri III. Il semblait
+impossible de juger les Guises. Henri III fit assassiner l'un d'eux; son
+règne en devint-il plus tranquille? Vingt années de guerres civiles
+déchirèrent l'empire français, et peut-être le bon Henri IV porta-t-il,
+quarante ans plus tard, la peine du dernier Valois.
+
+Dans les crises de cette nature, les coupables que l'on immole ne sont
+jamais qu'en petit nombre. D'autres se taisent, se cachent, attendent;
+ils profitent de l'indignation que la violence a refoulée dans les âmes;
+ils profitent de la consternation que l'apparence de l'injustice répand
+dans l'esprit des hommes scrupuleux. Le pouvoir, en s'affranchissant des
+lois, a perdu son caractère distinctif et son heureuse prééminence.
+Lorsque les factieux l'attaquent avec des armes pareilles aux siennes,
+la foule des citoyens peut être partagée; car il lui semble qu'elle n'a
+que le choix entre deux factions.
+
+On nous objecte l'intérêt de l'État, les dangers de la lenteur, le salut
+public. N'avons-nous pas entendu suffisamment ces mêmes paroles sous le
+système le plus exécrable? Ne s'useront-elles jamais? Si vous admettez
+ces prétextes imposants, ces mots spécieux, chaque parti verra l'intérêt
+de l'État dans la destruction de ses ennemis, les dangers de la lenteur
+dans une heure d'examen, le salut public dans une condamnation sans
+jugement et sans preuves.
+
+Sans doute il y a pour les sociétés politiques des moments de danger que
+toute la prudence humaine a peine à conjurer. Mais ce n'est point par la
+violence, par la suppression de la justice, ce n'est point ainsi que ces
+dangers s'évitent. C'est au contraire en adhérant plus scrupuleusement
+que jamais aux lois établies, aux formes tutélaires, aux garanties
+préservatrices. Deux avantages résultent de cette courageuse persistance
+dans ce qui est légal. Les gouvernements laissent à leurs ennemis
+l'odieux de la violation des lois les plus saintes; et de plus ils
+conquièrent, par le calme et la sécurité qu'ils témoignent, la confiance
+de cette masse timide, qui resterait au moins indécise, si des mesures
+extraordinaires prouvaient dans les dépositaires de l'autorité le
+sentiment d'un péril pressant.
+
+Tout gouvernement modéré, tout gouvernement qui s'appuie sur la
+régularité et sur la justice, se perd par toute interruption de la
+justice, par toute déviation de la régularité. Comme il est dans sa
+nature de s'adoucir tôt ou tard, ses ennemis attendent cette époque pour
+se prévaloir des souvenirs armés contre lui. La violence a paru le
+sauver un instant; mais elle a rendu sa chute plus inévitable; car, en
+le délivrant de quelques adversaires, elle a généralisé la haine que ses
+adversaires lui portaient.
+
+Soyez justes, dirai-je toujours aux hommes investis delà puissance.
+Soyez justes, quoi qu'il arrive; car, si vous ne pouviez gouverner avec
+la justice, avec l'injustice même vous ne gouverneriez pas longtemps.
+
+Durant notre longue et triste révolution, beaucoup d'hommes
+s'obstinaient à voir les causes des événements du jour dans les actes de
+la veille. Lorsque la violence, après avoir produit une stupeur
+momentanée, était suivie d'une réaction qui en détruisait l'effet, ils
+attribuaient cette réaction à la suppression des mesures violentes, à
+trop de parcimonie dans les proscriptions, au relâchement de
+l'autorité[38]; mais il est dans la nature des décrets iniques de tomber
+en désuétude. Il est dans la nature de l'autorité de s'adoucir, même à
+son insu. Les précautions, devenues odieuses, se négligent; l'opinion
+pèse malgré son silence; la puissance fléchit; mais, comme elle fléchit
+de faiblesse, elle ne se concilie pas les coeurs: les trames se renouent,
+les haines se développent; les innocents, frappés par l'arbitraire,
+reparaissent plus forts; les coupables, qu'on a condamnés sans les
+entendre, semblent innocents; et le mal qu'on a retardé de quelques
+heures revient plus terrible, aggravé du mal qu'on a fait.
+
+Il n'y a point d'excuses pour des moyens qui servent également à toutes
+les intentions et à tous les buts, et qui, invoqués par les hommes
+honnêtes contre les brigands, se retrouvent dans la bouche des brigands
+avec l'autorité des hommes honnêtes, avec la même apologie de la
+nécessité, avec le même prétexte du salut public. La loi de Valérius
+Publicola, qui permettait de tuer sans formalité quiconque aspirerait à
+la tyrannie, servit alternativement aux fureurs aristocratiques et
+populaires, et perdit la république romaine.
+
+La manie de presque tous les hommes, c'est de se montrer au-dessus de ce
+qu'ils sont; la manie des écrivains, c'est de se montrer des hommes
+d'État. En conséquence tous les grands développements de force
+extrajudiciaire, tous les recours aux mesures illégales dans les
+circonstances périlleuses, ont été, de siècle en siècle, racontés avec
+respect et décrits avec complaisance. L'auteur, paisiblement assis à son
+bureau, lance de tous côtés l'arbitraire, cherche à mettre dans son
+style la rapidité qu'il recommande dans les mesures; se croit, pour un
+moment, revêtu du pouvoir, parce qu'il en prêche l'abus; réchauffe sa
+vie spéculative de toutes les démonstrations de force et de puissance
+dont il décore ses phrases; se donne ainsi quelque chose du plaisir de
+l'autorité; répète à tue-tête les grands mots de salut du peuple, de loi
+suprême, d'intérêt public; est en admiration de sa profondeur, et
+s'émerveille de son énergie. Pauvre imbécile! il parle à des hommes qui
+ne demandent pas mieux que de l'écouter, et qui, à la première occasion,
+feront sur lui-même l'expérience de sa théorie.
+
+Cette vanité, qui a faussé le jugement de tant d'écrivains, a eu plus
+d'inconvénients qu'où ne pense pendant nos dissensions civiles. Tous les
+esprits médiocres, conquérants passagers d'une portion de l'autorité,
+étaient remplis de toutes ces maximes, d'autant plus agréables à la
+sottise qu'elles lui servent à trancher les noeuds qu'elle ne peut
+délier. Ils ne rêvaient que mesures de salut public, grandes mesures,
+coups d'État. Ils se croyaient des génies extraordinaires, parce qu'ils
+s'écartaient à chaque pas des moyens ordinaires. Ils se proclamaient des
+têtes vastes, parce que la justice leur paraissait une chose étroite. À
+chaque crime politique qu'ils commettaient, on les entendait s'écrier:
+_Nous avons encore une fois sauvé la patrie!_ Certes, nous devons en
+être suffisamment convaincus, c'est une patrie bientôt perdue qu'une
+patrie sauvée ainsi chaque jour.
+
+
+
+
+CHAPITRE XVII.
+
+Résultat des considérations ci-dessus, relativement au despotisme.
+
+
+Si, même dans les gouvernements réguliers qui ne réunissent pas, comme
+le despotisme, tous les intérêts des hommes contre eux, les mesures
+illégales, loin d'être favorables à leur durée, la compromettent et la
+menacent, il est clair que le despotisme, qui se compose tout entier de
+mesures pareilles, ne peut renfermer en lui-même aucun germe de
+stabilité. Il vit au jour le jour, tombant à coups de hache sur
+l'innocent et sur le coupable, tremblant devant ses complices qu'il
+enrégimente, qu'il flatte et qu'il enrichit, et se maintenant par
+l'arbitraire, jusqu'à ce que l'arbitraire, saisi par un autre, le
+renverse lui-même de la main de ses suppôts[39].
+
+Étouffer dans le sang l'opinion mécontente, est la maxime favorite de
+certains profonds politiques. Mais on n'étouffe pas l'opinion: le sang
+coule, mais elle surnage, revient à la charge, et triomphe. Plus elle
+est comprimée, plus elle est terrible: elle pénètre dans les esprits
+avec l'air qu'on respire; elle devient le sentiment habituel, l'idée
+fixe de chacun; l'on ne se rassemble pas pour conspirer, mais tous ceux
+qui se rencontrent conspirent.
+
+Quelque avili que l'extérieur d'une nation nous paraisse, les affections
+généreuses se réfugieront toujours dans quelques âmes solitaires, et
+c'est là qu'indignées, elles fermenteront en silence. Les voûtes des
+assemblées peuvent retentir de déclamations furieuses; l'écho des
+palais, d'expressions de mépris pour la race humaine; les flatteurs du
+peuple peuvent l'irriter contre la pitié; les flatteurs des tyrans leur
+dénoncer le courage: mais aucun siècle ne sera jamais tellement
+déshérité par le ciel, qu'il présente le genre humain tout entier tel
+qu'il le faudrait pour le despotisme. La haine de l'oppression, soit au
+nom d'un seul, soit au nom de tous, s'est transmise d'âge en âge.
+L'avenir ne trahira pas cette belle cause: il restera toujours de ces
+hommes pour qui la justice est une passion, la défense du faible un
+besoin. La nature a voulu cette succession: nul n'a jamais pu
+l'interrompre, nul ne l'interrompra jamais. Ces hommes céderont toujours
+à cette impulsion magnanime: beaucoup souffriront, beaucoup périront
+peut-être; mais la terre, à laquelle ira se mêler leur cendre, sera
+soulevée par cette cendre, et s'entr'ouvrira tôt ou tard.
+
+
+
+
+CHAPITRE XVIII.
+
+Causes qui rendent le despotisme particulièrement impossible à notre
+époque de la civilisation.
+
+
+Les raisonnements qu'on vient de lire sont d'une nature générale, et
+s'appliquent à tous les peuples civilisés et à toutes les époques; mais
+plusieurs autres causes, qui sont particulières à l'état de la
+civilisation moderne, mettent de nos jours de nouveaux obstacles au
+despotisme.
+
+Ces causes sont, en grande partie, les mêmes qui ont substitué la
+tendance pacifique à la tendance guerrière, les mêmes qui ont rendu
+impossible la transplantation de la liberté des anciens chez les
+modernes.
+
+L'espèce humaine étant inébranlablement attachée à son repos et à ses
+jouissances, réagira toujours, individuellement et collectivement,
+contre toute autorité qui voudra les troubler. De ce que nous sommes,
+comme je l'ai dit, beaucoup moins passionnés pour la liberté politique
+que ne l'étaient les anciens, il peut s'ensuivre que nous négligions les
+garanties qui se trouvent dans les formes; mais de ce que nous tenons
+beaucoup plus à la liberté individuelle, il s'ensuit aussi que, dès que
+le fond sera attaqué, nous le défendrons de tous nos moyens. Or, nous
+avons pour le défendre des moyens que les anciens n'avaient pas.
+
+J'ai montré que le commerce rend l'action de l'arbitraire sur notre
+existence plus vexatoire qu'autrefois, parce que nos spéculations étant
+plus variées, l'arbitraire doit se multiplier pour les atteindre; mais
+le commerce rend en même temps l'action de l'arbitraire plus facile à
+éluder, parce qu'il change la nature de la propriété, qui devient par ce
+changement presque insaisissable.
+
+Le commerce donne à la propriété une qualité nouvelle, la circulation:
+sans circulation, la propriété n'est qu'un usufruit. L'autorité peut
+toujours influer sur l'usufruit, car elle peut enlever la jouissance;
+mais la circulation met un obstacle invisible et invincible à cette
+action du pouvoir social.
+
+Les effets du commerce s'étendent encore plus loin: non-seulement il
+affranchit les individus, mais, en créant le crédit, il rend l'autorité
+dépendante.
+
+L'argent, dit un auteur français, est l'arme la plus dangereuse du
+despotisme: mais il est en même temps son frein le plus puissant; le
+crédit est soumis à l'opinion; la force est inutile; l'argent se cache
+ou s'enfuit; toutes les opérations de l'État sont suspendues. Le crédit
+n'avait pas la même influence chez les anciens; leurs gouvernements
+étaient plus forts que les particuliers: les particuliers sont plus
+forts que les pouvoirs politiques de nos jours. La richesse est une
+puissance plus disponible dans tous les instants, plus applicable à tous
+les intérêts, et par conséquent bien plus réelle et mieux obéie; le
+pouvoir menace, la richesse récompense: on échappe au pouvoir en le
+trompant; pour obtenir les faveurs de la richesse, il faut la servir:
+celle-ci doit l'emporter.
+
+Par une suite des mêmes causes, l'existence individuelle est moins
+englobée dans l'existence politique. Les individus transplantent au loin
+leurs trésors; ils portent avec eux toutes les jouissances de la vie
+privée. Le commerce a rapproché les nations, et leur a donné des moeurs
+et des habitudes à peu près pareilles: les chefs peuvent être ennemis;
+les peuples sont compatriotes. L'expatriation, qui chez les anciens
+était un supplice, est facile aux modernes; et, loin de leur être
+pénible, elle leur est souvent agréable[40]. Reste au despotisme
+l'expédient de prohiber l'expatriation; mais pour l'empêcher il ne
+suffit pas de l'interdire. On n'en quitte que plus volontiers les pays
+d'où il est défendu de sortir: il faut donc poursuivre ceux qui se sont
+expatriés; il faut obliger les États voisins, et ensuite les États
+éloignés, à les repousser. Le despotisme revient ainsi au système
+d'asservissement, de conquête et de monarchie universelle; c'est
+vouloir, comme on voit, remédier à une impossibilité par une autre.
+
+Ce que j'affirme ici vient de se vérifier sous nos yeux mêmes: le
+despotisme de France a poursuivi la liberté de climat en climat; il a
+réussi pour un temps à l'étouffer dans toutes les contrées où il
+pénétrait; mais, la liberté se réfugiant toujours d'une région dans
+l'autre, il a été contraint de la suivre si loin, qu'il a enfin trouvé
+sa propre perte. Le génie de l'espèce humaine l'attendait aux bornes du
+monde, pour rendre son retour plus honteux, et son châtiment plus
+mémorable[41].
+
+
+
+
+CHAPITRE XIX.
+
+Que, l'usurpation ne pouvant se maintenir par le despotisme, puisque le
+despotisme lui-même ne peut se maintenir aujourd'hui, il n'existe aucune
+chance de durée pour l'usurpation.
+
+
+Si le despotisme est impossible de nos jours, vouloir soutenir
+l'usurpation par le despotisme, c'est prêter à une chose qui doit
+s'écrouler un appui qui doit s'écrouler de même.
+
+Un gouvernement régulier se met dans une situation périlleuse quand il
+aspire au despotisme; il a cependant pour lui l'habitude. Voyez combien
+de temps il fallut au long parlement pour s'affranchir de cette
+vénération, compagne de toute puissance ancienne et consacrée, qu'elle
+soit républicaine ou qu'elle soit monarchique. Croyez-vous que les
+corporations qui existent sous un usurpateur éprouveraient, à briser son
+joug, ce même obstacle moral, ce même scrupule de conscience? Ces
+corporations ont beau être esclaves, plus elles sont asservies, plus
+elles se montrent furieuses quand un événement vient les délivrer. Elles
+veulent expier leur longue servitude. Les sénateurs qui avaient voté des
+fêtes publiques pour célébrer la mort d'Agrippine et féliciter Néron du
+meurtre de sa mère, le condamnèrent à être battu de verges et précipité
+dans le Tibre.
+
+Les difficultés qu'un gouvernement régulier rencontre à devenir
+despotique participent de sa régularité: elles s'opposent à ses succès,
+mais elles diminuent les périls que ses tentatives attirent sur
+lui-même. L'usurpation ne rencontre pas des résistances aussi
+méthodiques: son triomphe momentané en est plus complet; mais les
+résistances qui se déploient enfin sont plus désordonnées: c'est le
+chaos contre le chaos.
+
+Quand un gouvernement régulier, après avoir essayé des empiétements,
+revient à la pratique de la modération et de la justice, tout le monde
+lui en sait gré. Il retourne vers un point déjà connu, qui rassure les
+esprits par les souvenirs qu'il rappelle. Un usurpateur qui renoncerait
+à ses entreprises ne prouverait que de la faiblesse. Le terme où il
+s'arrêterait serait aussi vague que le terme qu'il aurait voulu
+atteindre; il serait plus méprisé, sans être moins haï.
+
+L'usurpation ne peut donc subsister, ni sans le despotisme, car tous les
+intérêts s'élèvent contre elle, ni par le despotisme, car le despotisme
+ne peut subsister. La durée de l'usurpation est donc impossible.
+
+Sans doute le spectacle que la France nous offre paraît propre à
+décourager toute espérance. Nous y voyons l'usurpation triomphante,
+armée de tous les souvenirs effrayants, héritière de toutes les théories
+criminelles, se croyant justifiée par tout ce qui s'est fait avant elle,
+forte de tous les attentats, de toutes les erreurs du passé, affichant
+le mépris des hommes, le dédain pour la raison. Autour d'elle se sont
+réunis tous les désirs ignobles, tous les calculs adroits, toutes les
+dégradations raffinées. Les passions, qui durant la violence des
+révolutions se sont montrées si funestes, se reproduisent sous d'autres
+formes. La peur et la vanité parodiaient jadis l'esprit de parti dans
+ses fureurs les plus implacables; elles surpassent maintenant, dans
+leurs démonstrations insensées, la plus abjecte servilité.
+L'amour-propre, qui survit à tout, place encore un succès dans la
+bassesse, où l'effroi cherche un asile. La cupidité paraît à découvert,
+offrant son opprobre comme garantie à la tyrannie. Le sophisme
+s'empresse à ses pieds, l'étonne de son zèle, la devance de ses cris,
+obscurcissant toutes les idées, et nommant séditieuse la voix qui veut
+le confondre. L'esprit vient offrir ses services; l'esprit, qui, séparé
+de la conscience, est le plus vil des instruments. Les apostats de
+toutes les opinions accourent en foule, n'ayant conservé de leurs
+doctrines passées que l'habitude des moyens coupables. Des transfuges
+habiles, illustres par la tradition du vice, se glissent de la
+prospérité de la veille à la prospérité du jour. La religion est le
+porte-voix de l'autorité, le raisonnement le commentaire de la force.
+Les préjugés de tous les âges, les injustices de tous les pays, sont
+rassemblés comme matériaux du nouvel ordre social. L'on remonte vers des
+siècles reculés; l'on parcourt des contrées lointaines, pour composer de
+mille traits épars une servitude bien complète qu'on puisse donner pour
+modèle. La parole déshonorée vole de bouche en bouche, ne partant
+d'aucune source réelle, ne portant nulle part la conviction; bruit
+importun, oiseux et ridicule, qui ne laisse à la vérité et à la justice
+aucune expression qui ne soit souillée.
+
+Un pareil état est plus désastreux que la révolution la plus orageuse.
+On peut détester quelquefois les tribuns séditieux de Rome, mais on est
+oppressé du mépris qu'on éprouve pour le sénat sous les Césars. On peut
+trouver durs et coupables les ennemis de Charles Ier, mais un dégoût
+profond nous saisit pour les créatures de Cromwell.
+
+Lorsque les portions ignorantes de la société commettent des crimes, les
+classes éclairées restent intactes; elles sont préservées de la
+contagion par le malheur; et, comme la force des choses remet tôt ou
+tard le pouvoir entre leurs mains, elles ramènent facilement l'opinion,
+qui est plutôt égarée que corrompue. Mais, lorsque ces classes
+elles-mêmes, désavouant leurs principes anciens, déposent leur pudeur
+accoutumée, et s'autorisent d'exécrables exemples, quel espoir
+reste-t-il? où trouver un germe d'honneur, un élément de vertu? Tout
+n'est que fange, sang et poussière.
+
+Destinée cruelle, à toutes les époques, pour les amis de l'humanité!
+Méconnus, soupçonnés, entourés d'hommes incapables de croire au courage,
+à la conviction désintéressée; tourmentés tour à tour par le sentiment
+de l'indignation quand les oppresseurs sont les plus forts, et par celui
+de la pitié quand ces oppresseurs sont devenus victimes, ils ont
+toujours erré sur la terre, en butte à tous les partis, et seuls au
+milieu des générations tantôt furieuses, tantôt dépravées.
+
+En eux repose toutefois l'espoir de la race humaine. Nous leur devons
+cette grande correspondance des siècles qui dépose en lettres
+ineffaçables contre tous les sophismes que renouvellent tous les tyrans.
+Par elle, Socrate a survécu aux persécutions d'une populace aveugle, et
+Cicéron n'est pas mort tout entier sous les proscriptions de l'infâme
+Octave. Que leurs successeurs ne se découragent pas! qu'ils élèvent de
+nouveau leur voix! Ils n'ont rien à se faire pardonner; ils n'ont besoin
+ni d'expiations ni de désaveux; ils possèdent intact le trésor d'une
+réputation pure. Qu'ils osent exprimer l'amour des idées généreuses;
+elles ne réfléchissent point sur eux un jour accusateur! Ce ne sont
+point des temps sans compensation que ceux où le despotisme, dédaignant
+une hypocrisie qu'il croit inutile, arbore ses propres couleurs, et
+déploie avec insolence des étendards dès longtemps connus. Combien il
+vaut mieux souffrir de l'oppression de ses ennemis, que rougir des excès
+de ses alliés! On rencontre alors l'approbation de tout ce qu'il y a de
+vertueux sur la terre. On plaide une noble cause en présence du monde,
+et secondé par les voeux de tous les hommes de bien.
+
+Jamais un peuple ne se détache de ce qui est véritablement la liberté.
+Dire qu'il s'en détache, c'est dire qu'il aime l'humiliation, la
+douleur, le dénûment et la misère; c'est prétendre qu'il se résigne sans
+peine à être séparé des objets de son amour, interrompu dans ses
+travaux, dépouillé de ses biens, tourmenté dans ses opinions et dans ses
+plus secrètes pensées, traîné dans les cachots et sur l'échafaud. Car
+c'est contre ces choses que les garanties de la liberté sont instituées,
+c'est pour être préservé de ces fléaux que l'on invoque la liberté; ce
+sont ces fléaux que le peuple craint, qu'il maudit, qu'il déteste. En
+quelque lieu, sous quelque dénomination qu'il les rencontre, il
+s'épouvante, il recule. Ce qu'il abhorrait dans ce que ses oppresseurs
+appelaient la liberté, c'était l'esclavage. Aujourd'hui l'esclavage
+s'est montré à lui sous son vrai nom, sous ses véritables formes:
+croit-on qu'il le déteste moins?
+
+Missionnaires de la vérité, si la route est interceptée, redoublez de
+zèle, redoublez d'efforts! Que la lumière perce de toutes parts!
+obscurcie, qu'elle reparaisse; repoussée, qu'elle revienne! Qu'elle se
+reproduise, se multiplie, se transforme! qu'elle soit infatigable comme
+la persécution! Que les uns marchent avec courage, que les autres se
+glissent avec adresse! Que la vérité se répande, pénètre, tantôt
+retentissante, et tantôt répétée tout bas! Que toutes les raisons se
+coalisent, que toutes les espérances se raniment, que tous travaillent,
+que tous servent, que tous attendent!
+
+La tyrannie, l'immoralité, l'injustice, sont tellement contre nature,
+qu'il ne faut qu'un effort, une voix courageuse pour retirer l'homme de
+cet abîme; il revient à la morale par le malheur qui résulte de l'oubli
+de la morale; il revient à la liberté par le malheur qui résulte de
+l'oubli de la liberté. La cause d'aucune nation n'est désespérée.
+L'Angleterre, durant ses guerres civiles, offrit des exemples
+d'inhumanité. Cette même Angleterre parut n'être revenue de son délire
+que pour tomber dans la servitude. Elle a toutefois repris sa place
+parmi les peuples sages, vertueux et libres, et de nos jours nous
+l'avons vue et leur modèle et leur espoir.
+
+FIN DE L'USURPATION.
+
+
+
+
+ESSAI SUR ADOLPHE.
+
+
+Si Benjamin Constant n'avait pas marqué sa place au premier rang parmi
+les orateurs et les publicistes de la France, si ses travaux ingénieux
+sur le développement des religions ne le classaient pas glorieusement
+parmi les écrivains les plus diserts et les plus purs de notre langue;
+s'il n'avait pas su donner à l'érudition allemande une forme élégante et
+populaire, s'il n'avait pas mis au service de la philosophie son
+élocution limpide et colorée, son nom serait encore sûr de ne pas périr:
+car il a écrit _Adolphe_.
+
+Or il y a dans ce livre une vertu singulière et presque magnétique qui
+nous attire et nous appelle chaque fois que nous sommes témoins ou
+acteurs dans une crise morale de quelque importance. Il n'y a pas une
+page de ce roman, si toutefois c'est un roman, et pour ma part j'ai
+grand'peine à le croire, qui ne donne lieu à une sorte d'examen de
+conscience. Qu'il s'agisse de nous ou de nos amis les plus chers, ce
+n'est jamais en vain que nous consultons cette histoire si simple et
+d'une moralité si douloureuse. Les applications et les souvenirs
+abondent. Chacune des pensées inscrites dans ce terrible procès-verbal
+est si nue, si franche, si finement analysée, et dérobée avec tant
+d'adresse aux souffrances du coeur, que chacun de nous est tenté d'y
+reconnaître son portrait ou celui de ses intimes.
+
+C'est là, il faut le dire, un privilége inappréciable et qui n'est
+dévolu qu'aux oeuvres du premier ordre. Comme il n'y a pas dans ce
+tableau mystérieux un seul trait dessiné au hasard; comme tous les
+mouvements, toutes les attitudes des deux figures qui se partagent la
+toile sont étudiés avec une sévérité scrupuleuse et inflexible, d'année
+en année nous découvrons dans cette composition un sens nouveau et plus
+profond, un sens multiple et variable malgré son évidente unité, qui ne
+se révèle pas au premier regard, mais qui s'épanouit et s'éclaire à
+mesure que notre front se dépouille et que notre sang s'attiédit.
+
+_Adolphe_ est comme une savante symphonie qu'il faut entendre plusieurs
+fois, et religieusement, avant de saisir et d'embrasser l'inspiration de
+l'artiste. La première fois, l'âme est frappée du gracieux andante, ou
+du solennel adagio, mais elle ne comprend pas bien la transition des
+parties. La seconde fois, elle distingue dans le rondeau le chant d'un
+hautbois ou le dialogue alterné des violons et de la flûte. Plus tard,
+elle s'éprend d'une mélodie élégante et simple qu'elle n'avait pas
+d'abord aperçue, et chaque jour elle fait de nouvelles découvertes; elle
+s'étonne de sa première ignorance, et la curiosité se rajeunit à mesure
+que la pénétration se développe.
+
+Il n'y a dans le roman de Benjamin Constant que deux personnages; mais
+tous deux, bien que vraisemblablement copiés, sont représentés par leur
+côté général et typique; tous deux, bien que très-peu idéalisés, selon
+toute apparence, ont été si habilement dégagés des circonstances locales
+et individuelles, qu'ils résument en eux plusieurs milliers de
+personnages pareils.
+
+Adolphe et Ellénore ne sont pas seulement _réels_, ils sont _vrais_ dans
+la plus large acception du mot. Sans doute il eût été facile à une
+imagination plus active et plus exercée d'encadrer le sujet de ce roman
+dans une fable plus savante et plus vive, de multiplier les incidents,
+de nouer plus étroitement la tragédie. Mais à quoi bon? qui sait si le
+livre n'eût pas perdu à ce jeu dangereux l'autorité lumineuse de ses
+enseignements?
+
+Adolphe est ennuyé, comme tous les hommes de son âge qui ont entremêlé
+leurs études vagabondes de loisirs nombreux et indéfinis. Il sait, il a
+réfléchi, il a rêvé pour l'avenir bien des voyages dont il ne voudrait
+plus maintenant, bien des gloires qu'il dédaigne aujourd'hui comme s'il
+les avait usées; il a vu passer dans ses songes des femmes adorées qui
+se dévouaient à son amour, dont il buvait les larmes, et qui de leurs
+cheveux dénoués essuyaient la sueur de son front.
+
+Il a dévoré dans ses ambitions solitaires plusieurs destinées dont une
+seule suffirait à remplir sa vie; il a vécu des siècles dans sa mémoire,
+et il n'est encore qu'au seuil de ses années. Habitué dès longtemps à
+converser avec lui-même, à se raconter les grandes choses qu'il espère
+accomplir, il est tout simple qu'il dédaigne la société réelle qu'il n'a
+pas étudiée, et qui ne peut le deviner. L'ennui, chez les âmes élevées,
+chez celles surtout qui ont vingt ans, est presque toujours accompagné
+d'une exorbitante vanité. Comme elles aperçoivent en dedans un monde
+supérieur plus grand, plus beau, plus varié; comme elles ont peuplé leur
+conscience des souvenirs d'une vie imaginaire; comme elles comparent
+incessamment le spectacle de leurs journées au spectacle de leurs
+rêveries, le dédain et l'impertinence ne sont chez elles qu'une forme
+particulière de la douleur.
+
+Adolphe est las de lui-même et de sa puissance inoccupée; il aspire à
+vouloir, à dominer, à parler pour être compris, à marcher pour être
+suivi, à aimer pour mettre à l'ombre de sa puissance une volonté moins
+forte que la sienne, et qui se confie en obéissant. S'il avait choisi de
+bonne heure une route simple et droite; si, au lieu de promener sa
+rêverie sur le monde entier qu'il ne peut embrasser, il avait mesuré son
+regard à son bras; s'il s'était dit chaque jour en s'éveillant: Voilà ce
+que je peux, voilà ce que je voudrai; s'il avait marqué sa place
+au-dessous de Newton, de Condé ou de Saint-Preux; s'il avait préféré
+délibérément la science, l'action ou l'amour; s'il avait épié d'un oeil
+vigilant le premier éveil de ses facultés, s'il avait démêlé nettement
+sa destinée, s'il avait marché d'un pas sûr et persévérant vers la paix
+sereine de l'intelligence, l'énergique ardeur de la volonté ou le
+bonheur aveugle et crédule, il ne serait pas vain, il ne dédaignerait
+pas.
+
+Une fois engagé dans la voie préférée, l'emploi légitime de ses forces
+suffirait à l'occuper. L'oeil attaché sur l'horizon lointain, mais sûr
+d'arriver, il ne détournerait pas la tête pour regarder en arrière; il
+se résignerait de bonne grâce à la continuité harmonieuse de ses
+efforts. Si haut que fût placé le fruit doré de ses espérances, le
+courage ne lui manquerait pas avant de le cueillir.
+
+Mais comme il n'a pas mesuré sa volonté à sa puissance, comme il a tout
+désiré sans rien vouloir, il s'ennuie, il dédaigne, il ne prévoit pas.
+
+Ellénore a déjà aimé; elle a déjà connu toutes les angoisses et tous les
+égarements de la passion; elle s'est isolée du monde entier, pour
+assurer le bonheur de celui qu'elle a préféré. Elle a renoncé
+volontairement à tous les avantages de la fortune et de la naissance;
+elle a déserté sa famille et son pays. Dans l'ardeur de son dévoûment,
+elle aurait voulu pouvoir renouveler autour d'elle ce qu'elle venait de
+détruire, afin d'agrandir à toute heure le domaine de son abnégation.
+
+Elle croyait, la pauvre femme, que son enthousiasme ne s'éteindrait
+jamais; elle espérait que le coeur en qui elle s'était confiée ne
+méconnaîtrait jamais la grandeur de ses sacrifices. Elle avait joué
+hardiment sa vie entière sur un coup de dé; elle avait gagné. Elle avait
+conquis l'amour d'un homme, elle avait posé sa tête sur son épaule, et
+dans ses rêves elle avait surpris le murmure de son nom; elle était
+fière et glorieuse, et ne soupçonnait pas que la chance pût tourner
+contre elle.
+
+L'hostilité assidue, la vigilance envieuse de la société, qui la
+désignait du doigt aux railleries et au dédain, n'avaient pas ébranlé
+son courage. Elle s'était dit: «J'ai fait un serment, je le tiendrai. La
+religion de la foi jurée n'est pas moins grande et moins sainte que la
+religion de la prière. Si ma promesse a été imprévoyante, si j'ai
+follement engagé mon avenir, c'est à Dieu seul qu'il appartient de me
+relever de mon serment en m'infligeant l'abandon. Si la malédiction
+paternelle m'a dégradée, me réhabiliterai-je par l'infidélité? Si
+l'image menaçante des larmes qui sillonnaient la joue du vieillard vient
+chaque nuit troubler mon sommeil, est-ce en désertant mon amour que je
+fléchirai l'ombre indignée?
+
+»Non, j'irai jusqu'au bout; je boirai jusqu'au fond cette coupe
+d'amertume. Je subirai, sans détourner la tête, les affronts et le
+mépris de ce monde qui me conviait à ses fêtes, et que j'ai quitté. Ma
+paupière ne s'abaissera pas devant ces mères orgueilleuses qui parlent
+bas à l'oreille de leurs filles en me voyant passer; je marcherai près
+d'elles d'un pas ferme; je sentirai la rougeur monter à mon front, mais
+je retiendrai mes larmes, et je les accumulerai pour les verser à flots
+dans le coeur de mon bien-aimé.
+
+»Tous les biens semés autour de moi, je les dédaignerai pour ne plus
+voir qu'un seul bien, qu'un trésor unique, le trésor que j'ai choisi.
+Les joies paisibles de la famille, les caresses naïves des enfants, les
+flatteries enivrées recueillies par les jeunes filles florissantes, et
+rapportées fidèlement au coeur de l'orgueilleuse mère, rien de tout cela
+ne m'appartiendra plus: la foule ignorante comptera mes regrets par ses
+désirs, et je triompherai de sa méprise. Je m'enfermerai dans mon amour
+comme dans une tour fortifiée, et je regarderai s'enfuir sur la route
+lointaine ces rêves dorés de ma jeunesse, si splendides aux premiers
+jours, et maintenant pâlissants et confus. Je suivrai d'un oeil assuré
+les feuilles dispersées de mes espérances, si vertes et si humides au
+matin, et si rapidement séchées avant l'heure du soir.
+
+»Chaque fois que je verrai se fermer devant moi les portes d'une maison
+joyeuse, loin de pleurer sur mon isolement, je m'applaudirai, dans le
+silence de ma pensée, du choix glorieux de mon coeur; et, comparant le
+mensonge de cette fête à la fête perpétuelle de mon amour, je les
+plaindrai sincèrement de n'avoir pas comme moi le vrai bonheur.
+
+»Tous les soirs, en me souvenant de la journée accomplie, en prévoyant
+la journée prochaine, je bénirai la sérénité harmonieuse de ma destinée,
+et sur les plaisirs tumultueux des autres femmes j'abaisserai un regard
+de pitié. Car ma vie se partage entre la prière et le dévoûment; et leur
+route est si bien frayée, qu'elles vous oublient, ô mon Dieu!
+
+»Permettez seulement que je lui sois présente à chaque heure du jour;
+permettez qu'il ne souhaite rien au delà de mon amour, et qu'il ne
+regarde pas en arrière; faites qu'il vive tout en moi, comme je vis
+toute en lui.»
+
+Mais un jour la mesure du sacrifice était comblée: elle a douté de la
+reconnaissance qu'elle avait méritée; l'inquiétude a rongé le fruit de
+son amour. Elle a pleuré, et ses larmes n'ont pas été essuyées; elle
+s'est affligée de l'ingratitude, et l'accusé ne s'est pas défendu.
+
+Alors il s'est fait un grand désert autour de son coeur, et chacun de ses
+soupirs s'est perdu dans le silence. Elle était forte, et défiait le
+danger; elle était confiante et résignée, et ne demandait au ciel que
+des jours pareils aux jours évanouis; et voici que tout à coup la
+vaillance de cette femme s'est affaissée; voici que son espérance a
+fléchi comme le peuplier sous le vent qui passe.
+
+Elle était jeune et ne savait pas le nombre de ses années, et voici
+qu'elle a vieilli en un jour; elle avait l'oeil splendide et superbe, et
+sur son front rayonnaient, en caractères éclatants, ses pensées
+heureuses et sereines, et voici que son regard s'est voilé, que les
+rides anguleuses ont inscrit sur son front sa plainte et sa douleur.
+
+Serait-il vrai que la destinée humaine répudie, comme un rêve de jeune
+fille, les dévoûments illimités? serait-il vrai que l'amour se nourrit
+d'inquiétude et d'angoisses, que les tortures de la jalousie lui sont
+une sève généreuse et féconde, et que sa tige se flétrit dans
+l'atmosphère paisible et sereine de la fidélité? Je ne veux pas le
+croire; car, à ce compte, l'amour serait le plus cruel des supplices, la
+plus odieuse déception, et l'égoïsme habile et désintéressé serait la
+première des vertus, le plus raisonnable des devoirs.
+
+Arrivée à cette crise douloureuse, il faut qu'Ellénore meure ou se
+rajeunisse. Courbée sous le poids de l'ingratitude, elle n'a plus qu'à
+s'endormir du sommeil éternel, si elle ne se réveille pas pour un nouvel
+amour. Celui qu'elle a condamné dans son coeur, fût-il moins coupable, ne
+saurait imposer silence à l'acharnement de ses soupçons. S'il n'a pas
+vraiment méconnu son amour, s'il n'a pas oublié ses sacrifices, s'il a
+seulement négligé de la bénir et de la remercier chaque jour comme il
+devait le faire, peu importe à celle qui souffre: il y a des larmes que
+nulle prière ne peut sécher. Quand ces douleurs et ces larmes sont
+venues, l'amour s'éteint et se réduit en cendres.
+
+Quand Ellénore et Adolphe se rencontrent, chacun des deux est préparé à
+l'enthousiasme et au dévoûment. Le découragement et la vanité, qui
+sembleraient devoir s'exclure, se rapprochent et s'apprivoisent
+rapidement. Adolphe choisit Ellénore entre toutes les femmes, non pour
+la relever et la soutenir, car il ne la connaît pas assez pour
+sympathiser avec son chagrin, mais parce qu'elle a tenu tête à l'orage,
+parce qu'elle a lutté contre l'envie et la médisance, parce que les yeux
+sont fixés sur elle, parce que sa fidélité permanente a déjoué bien des
+ambitions injurieuses, parce que son dédain a humilié bien des
+jactances.
+
+Ce qu'il faut au coeur d'Adolphe, ce n'est pas un amour mystérieux et
+timide; si toute la terre devait ignorer qu'il est aimé, si son bonheur
+devait rester dans l'ombre, il n'en voudrait pas. Ce qu'il souhaite, ce,
+qu'il appelle de ses voeux et de ses larmes, c'est une lutte publique, un
+triomphe éclatant, un amour qui puisse lui tenir lieu de gloire.
+
+Or, pour réaliser ce voeu d'Adolphe, pour étancher la soif de cette
+vanité qui le dévore, une femme belle et jeune, vivant dans le secret de
+la famille, élevée dans les doctrines de l'obéissance et du devoir,
+épargnée de la calomnie, nourrie dans un bonheur paisible, et défiant
+les tempêtes qu'elle ne prévoit pas, ne peut lutter avec Ellénore.
+
+Si Adolphe cédait naïvement au besoin d'aimer, il ne marquerait pas si
+haut le but de ses espérances; il choisirait près de lui un coeur du même
+âge que le sien, un coeur épargné des passions, où son image pût se
+réfléchir à toute heure sans avoir à craindre une image rivale; il
+comprendrait de lui-même, il devinerait cette vérité douloureuse, et qui
+n'est jamais impunément méconnue, c'est que l'avenir ne suffit pas à
+l'amour, et que le coeur le plus indulgent ne peut se défendre d'une
+jalousie acharnée contre le passé; il ne s'exposerait pas à essuyer sur
+les lèvres de sa maîtresse les baisers d'une autre bouche; il
+tremblerait de lire dans ses yeux une pensée qui retournerait en arrière
+et qui s'adresserait à un absent.
+
+Mais comme sa tête a voulu avant que son coeur désirât, c'est Ellénore
+qu'il attaque, et qu'il préfère à toutes les autres.
+
+Il y a dans la possession de cette femme un aliment magnifique pour sa
+vanité; il sera envié par ceux-là mêmes qui médisent d'elle, et qui se
+vengent de ses dédains en redoublant son isolement; il sera montré au
+doigt par la ville comme un lutteur adroit, comme un rusé jouteur:
+chaque fois qu'il entrera dans un salon, il entendra autour de lui le
+chuchotement glorieux de ses rivaux.
+
+Il ne tremblera pas à la vue de ces convoitises empressées, qui, pour un
+coeur vraiment épris, sont un supplice de tous les instants. Il ne
+frémira pas devant cette profanation insultante qui ternit les plus
+chastes voluptés. Il ne rougira pas de honte et de colère en écoutant
+ces propos tenus à demi-voix, qui font du bonheur une nouvelle où les
+secrets du foyer se discutent comme la marche d'une armée.
+
+Non; il s'applaudira de son choix, et lèvera fièrement la tête.
+
+Ellénore verra dans Adolphe un amour jeune et confiant. Déjà
+fléchissante et ridée, elle sera fière d'avoir été distinguée par un
+homme destiné à tous les succès du monde. Plus folle et plus
+imprévoyante qu'une jeune fille, égarée par l'isolement, elle ira
+jusqu'à espérer de cette aventure une réhabilitation jusque-là vainement
+essayée. Dans la crédulité de son coeur, elle attendra de ce nouvel
+engagement la paix et la sécurité qui ont manqué au premier; elle croira
+que les autres femmes, humiliées de son triomphe, se rallieront autour
+d'elle.
+
+L'intervalle des années s'effacera. L'entraînement mutuel de ces deux
+coeurs, si différents et si mal connus l'un de l'autre, deviendra peu à
+peu irrésistible. À force de penser à Ellénore et de publier partout son
+admiration, Adolphe se convaincra, ou croira se convaincre de la réalité
+de son amour, et Ellénore tombera dans le même piège.
+
+Mais, après le dernier abandon, le réveil sera terrible. À peine maître
+de la place qu'il a si vivement assiégée, il ne saura que faire de sa
+victoire; après avoir constaté par la possession un amour si ardemment
+désiré, il tremblera devant la durée de son engagement. En vue des
+années qui vont suivre, il sentira défaillir son courage, et regrettera
+l'extase qu'il avait à peine espérée.
+
+Ellénore, après la confusion de la défaite, ouvrira les yeux, et
+cherchera vainement autour d'elle les félicitations respectueuses sur
+lesquelles elle avait compté; au fond de son coeur elle rougira de son
+inconstance, et doutera d'un bonheur si facile à changer.
+
+Peu à peu, entre ces deux âmes trompées, mais toutes deux trop fières
+pour l'avouer, il s'établira une intimité douloureuse et résignée,
+intimité de mensonge et d'hypocrisie, fertile en subterfuges et en
+flatteries, prodigue de caresses et de baisers, cherchant à se distraire
+en affirmant sans cesse ce qu'elle ne croit pas.
+
+Aucun des deux ne voudra être vaincu en générosité, et, pour ne pas
+laisser entrevoir son désabusement, chacun redoublera de prévenances,
+parlera de l'avenir avec de célestes espérances, traitera le reste du
+monde avec un dédain fastueux, cachera ses larmes sous l'ironie et la
+jactance, et fera de la ruse le premier de ses devoirs.
+
+Par compassion pour sa victime, Adolphe déguisera son ennui et forcera
+son regarda sourire. Il étudiera ses moindres paroles pour épargner à sa
+maîtresse la honte d'un regret; il s'imposera l'enjouement et la
+sérénité par délicatesse.
+
+À son tour Ellénore, si elle surprend sur le visage de son amant la
+trace de l'ennui, craindra de se plaindre et se résignera
+silencieusement. De jour en jour, elle s'affermira dans cette réserve
+douloureuse et grimacera l'enthousiasme.
+
+Jusqu'au jour où tous les deux, las enfin de cette pitoyable comédie,
+jetteront le masque et se verront face à face.
+
+Mais comme ils s'étaient choisis par fierté, ils ne prononceront pas
+encore le mot d'abandon. Ils renonceront à leur rôle, mais ils
+trembleront de se dégrader par une franchise trop prompte. Ils
+n'exalteront plus leur bonheur, mais ils accepteront la satiété comme
+une expiation, et ils commenceront une nouvelle épreuve, celle de
+l'intimité sans amour et sans mensonge.
+
+Or, quand les choses en sont venues à ce point, quand l'amour, d'épreuve
+en épreuve, est arrivé à la satiété, l'enfer a commencé sur la terre.
+Les amitiés qui se dénouent, les promesses qui mentent, les
+reconnaissances oublieuses, les dévoûments admirés qui se flétrissent,
+tout cela n'est rien près de la satiété dans l'amour.
+
+L'enthousiasme où l'âme s'est laissé emporter dans les premiers jours de
+l'engagement a métamorphosé à son insu toutes ses facultés. La vie
+entière est changée, et ne peut revenir à ses premières émotions sans
+d'horribles tortures. Tout ce qui se passe autour de nous avait pris un
+aspect nouveau, un sens imprévu. Habitués que nous sommes à écouter dans
+un autre coeur le retentissement de nos souffrances et de nos joies,
+quand cette intime fraternité, épuisée de lassitude, fléchit et
+s'affaisse, l'ennui fond sur nous comme un oiseau de proie.
+
+Chaque jour les deux forçats rivés à cette chaîne, qu'ils pourraient
+briser, mais qu'ils gardent par ostentation et par entêtement,
+s'éveillent en maudissant. Chacun entrevoit la vérité, et rougirait de
+la dire. Chose étrange! ils s'étaient promis une mutuelle confiance, une
+franchise assidue, et voilà qu'ils persévèrent dans le mensonge, et
+qu'ils se glorifient dans l'hypocrisie; ils avaient juré de ne jamais
+voiler aucune de leurs pensées, et voilà qu'au-devant de leurs coeurs ils
+placent une triple haie de sourires, de regards et de serments, voilà
+qu'ils commandent aux yeux et aux lèvres de jouer le bonheur absent.
+
+S'il arrive à l'un des deux d'oublier un instant la servitude où il
+s'est cloué, au premier mouvement de liberté le bruit de sa chaîne le
+réveille en sursaut. Il se remettait en marche, et commençait un nouveau
+pèlerinage; il sent tout à coup se poser sur son épaule une main
+autrefois amie, qu'à peine il eût sentie, tant elle était légère, et qui
+aujourd'hui lui pèse et l'accable.
+
+Mieux vaudrait cent fois la solitude avec ses découragements et ses
+défaillances; car, dans l'intimité rassasiée, toute la vie se ternit et
+se désenchante, toutes les heures de la journée contiennent des
+supplices prévus et inévitables. Il n'y a plus de jalousie, car chacun
+des deux captifs aspire à l'affranchissement, mais il s'établit entre
+ces deux colères honteuses d'elles-mêmes une sorte d'émulation. C'est à
+qui inventera pour l'autre une question injurieuse, un soupçon
+insultant. Gomme si elle se repentait d'avoir obéi, la femme donne à
+toutes ses prières la forme d'un commandement. Si elle surprend dans le
+regard qu'elle épie un projet où elle ne soit pas de moitié, elle
+s'empresse aux larmes comme à une vengeance, elle inflige comme un
+châtiment ses caresses menteuses. Pour justifier son ennui et son
+abattement, elle interroge, comme un juge, toutes les actions
+qu'autrefois elle approuvait sans contrôle. Dès que son amant fait un
+pas, il trouve devant lui un oeil curieux qui attend sa réponse; s'il
+s'échappe un instant, il trouve au retour une bouche impérieuse dont
+chaque baiser est un ordre sans réplique. Elle voudrait lui trouver des
+torts pour éviter ses reproches, et, dans l'espérance de surprendre une
+faute, elle interroge toutes les minutes de sa journée.
+
+Dans la solitude, après les défaillances désespérées, après les
+renoncements éplorés, il arrive à l'âme de refleurir et se relever. Elle
+aspire librement l'air qui l'environne, elle s'épanouit sous la chaude
+haleine que ride l'eau en passant, et lui porte une vapeur féconde. Mais
+dans l'intimité sans amour, rien de pareil n'est possible; il n'y a pas
+une heure d'abandon et de rêverie. Le silence est une plainte, et la
+parole une querelle. Chaque mot renferme un regret ou une invective.
+S'il pleure, elle l'accusera de faiblesse et de lâcheté. Si, face à face
+avec l'horrible vérité, il retient sur ses lèvres l'aveu près de lui
+échapper; si sa voix, suffoquée par les sanglots, balbutie une
+bénédiction impuissante, elle s'emporte, elle implore sa colère: elle
+s'irrite de cette douleur si peu virile, et lui souhaiterait de
+l'orgueil, afin de le combattre.
+
+Que faire contre les larmes? quelle défense opposer à cette affliction
+qui se confesse? Quand les larmes ne se mêlent pas à des larmes amies,
+quand une bouche adorée ne vient pas les boire dans nos yeux, et
+rafraîchir de ses baisers la paupière enflammée, l'homme s'avilit aux
+yeux de sa maîtresse, il se dégrade, il abdique sa grandeur: le nuage
+grossit et devient orage. Si elle eût pleuré, il était sauvé; mais elle
+a vu sa douleur sans la partager, elle l'a jugé, elle a mesuré sa force:
+il est perdu.
+
+Après le premier apaisement, le mensonge recommence: car il faudrait une
+haute sagesse, un courage bien rare, pour céder sans autre combat un sol
+si longtemps défendu.
+
+Mais le mensonge, d'abord si riche en métamorphoses, si habile à se
+déguiser, si fécond en ressources, devient de jour en jour plus
+maladroit et plus facile à surprendre: il n'est plus qu'une habitude, et
+se passe de volonté.
+
+Le qui-vive perpétuel de cette intimité vigilante épuise enfin les
+dernières forces des deux adversaires. Ils n'ont plus besoin de
+s'interroger pour deviner leur mutuelle pensée: ils se disent adieu dans
+chacun de leurs embrassements.
+
+Heureux, trois fois heureux ceux qui n'ont pas attendu trop tard pour se
+deviner, et qui se sont quittés à temps! car ils ont au moins, pour se
+consoler pendant le reste de la route, le souvenir du bonheur passé; ils
+peuvent se rappeler dans une amitié durable un amour évanoui; ils
+assistent muets aux funérailles de leur enthousiasme, et en parlent sans
+amertume comme d'un fils emporté par la guerre.
+
+Mais combien rompent au lieu de dénouer! combien, s'acharnant à leur
+amour, bâtissent des haines implacables sur des intimités obstinées!
+
+Si Ellénore se séparait d'Adolphe le jour où elle est sûre de son
+abandon, elle pourrait encore espérer sur la terre des jours sereins et
+paisibles; si elle acceptait franchement la destinée qu'elle s'est
+faite, si elle ouvrait les yeux et mesurait la route parcourue, il y
+aurait encore pour elle des chances de salut; mais elle sait qu'elle
+n'est plus aimée, et elle pardonne. Au lieu de réhabiliter celui qui la
+trompait, elle, devient pour lui un objet de pitié.
+
+S'il aimait une autre femme, s'il s'était laissé prendre à une affection
+passagère, je concevrais le pardon; ce serait générosité pure, et la
+reconnaissance pourrait assurer la fidélité à venir. Mais pardonner
+l'abandon, pardonner le délaissement qui n'a pas un autre amour pour
+excuse, pardonner l'hypocrisie, c'est une folie sans remède, c'est
+s'avilir pour quelques jours de répit, c'est appeler sur soi le mépris,
+c'est mériter l'oubli.
+
+Or il n'y a pas une de ces austères vérités qui ne soit écrite dans
+_Adolphe_ en caractères ineffaçables: c'est un livre plein
+d'enseignements et de conseils pour ceux qui aiment et qui souffrent.
+Quand on est jeune, on croit à peine à la moitié de ces conseils; à
+mesure qu'on vieillit, on s'aperçoit qu'il y en a beaucoup d'oubliés.
+
+GUSTAVE PLANCHE.
+
+FIN.
+
+
+
+
+NOTES
+
+[1: Voyez le _Théâtre de Goëthe_, que nous avons publié dans notre
+collection, et dont la traduction est excellente.]
+
+[2: Schiller n'avait pas introduit les choeurs chantants, mais parlants.]
+
+[3: La guerre coûte plus que ses frais, dit un écrivain judicieux: elle
+coûte tout ce qu'elle empêche de gagner. (SAY, _Écon. polit_. V.8.)]
+
+[4: L'on avait inventé durant la révolution française un prétexte de
+guerre inconnu jusqu'alors, celui de délivrer les peuples du joug de
+leurs gouvernements, qu'on supposait illégitimes et tyranniques. Avec ce
+prétexte on a porté la mort chez des hommes dont les uns vivaient
+tranquilles sous des institutions adoucies par le temps et l'habitude,
+et dont les autres jouissaient, depuis plusieurs siècles, de tous les
+bienfaits de la liberté: époque à jamais honteuse où l'on vit un
+gouvernement perfide graver des mots sacrés sur ses étendards coupables,
+troubler la paix, violer l'indépendance, détruire la prospérité de ses
+voisins innocents, en ajoutant au scandale de l'Europe par des
+protestations mensongères de respect pour les droits des hommes, et de
+zèle pour l'humanité!]
+
+[5: Il y avait en France, sous la monarchie, soixante mille hommes de
+milice; l'engagement était de six ans. Ainsi le sort tombait chaque
+année sur dix mille hommes. M. Necker appelle la milice une effrayante
+loterie. Qu'aurait-il dit de la conscription?]
+
+[6: La Fontaine.]
+
+[7: Pour qu'on ne m'accuse pas de citer faux, je transcris tout le
+paragraphe. «Un État qui en a conquis un autre le traite d'une des
+quatre manières suivantes. Il continue à le gouverner selon ses lois, et
+ne prend pour lui que l'exercice du gouvernement politique et civil; ou
+il lui donne un nouveau gouvernement politique et civil; ou il détruit
+la société et la disperse dans d'autres; ou enfin il extermine tous les
+citoyens. La première manière est conforme au droit des gens que nous
+suivons aujourd'hui; la quatrième est plus conforme au droit des gens
+des Romains.» (_Esprit des Lois_, liv. X, ch. 3.)]
+
+[8: M. Rehberg, dans son excellent ouvrage sur le Code Napoléon, page
+8.]
+
+[9: Je n'excepte du respect pour le passé que ce qui est injuste. Le
+temps ne sanctionne pas l'injustice. L'esclavage, par exemple, ne se
+légitime par aucun laps de temps. C'est que, dans ce qui est
+intrinsèquement injuste, il y a toujours une partie souffrante, qui ne
+peut en prendre l'habitude, et pour laquelle, en conséquence,
+l'influence salutaire du passé n'existe pas. Ceux qui allèguent
+l'habitude en faveur de l'injustice ressemblent à cette cuisinière
+française à qui l'on reprochait de faire souffrir des anguilles en les
+écorchant: «Elles y sont accoutumées, dit-elle; il y a trente ans que je
+le fais.»]
+
+[10: Nous ne pouvons entrer dans la réfutation de tous les raisonnements
+qu'on allègue en faveur de l'uniformité. Nous nous bornons à renvoyer le
+lecteur à deux autorités imposantes, M. DE MONTESQUIEU, _Esprit des
+Lois_, XXIX-18, et le marquis _de Mirabeau_, dans l'_Ami des Hommes_. Ce
+dernier prouve très-bien que, même sur les objets sur lesquels on croit
+le plus utile d'établir l'uniformité, par exemple sur les poids et
+mesures, l'avantage est beaucoup moins grand qu'on ne le pense, et
+accompagné de beaucoup plus d'inconvénients.]
+
+[11: Il y a un esprit de parti absurde et une ignorance profonde à
+vouloir réduire à des termes simples la question de la république et de
+la monarchie, comme si la première n'était que le gouvernement de
+plusieurs, et la seconde celui d'un seul. Réduite à ces termes, l'une
+n'assure point le repos, l'autre ne garantit point la liberté. Y
+avait-il du repos à Rome sous Néron, sous Domitien, sous Héliogabale; à
+Syracuse sous Denys; en France sous Louis XI, ou sous Charles IX? Y
+avait-il de la liberté sous les décemvirs, sous le long parlement, sous
+la convention ou même le directoire? L'on peut concevoir un peuple
+gouverné par des hommes qui paraissent de son choix, et ne jouissant
+d'aucune liberté, si ces hommes forment une faction dans l'État, et si
+leur puissance est illimitée. On peut aussi concevoir un peuple soumis à
+un chef unique, et ne goûtant aucun repos, si ce chef n'est contenu ni
+par la loi ni par l'opinion. D'un autre côté, une république pourrait se
+trouver tellement organisée, que l'autorité y fût assez forte pour
+maintenir l'ordre; et quant à la monarchie, pour ne citer qu'un exemple,
+qui osera nier qu'en Angleterre, depuis cent vingt ans, l'on n'ait joui
+de plus de sûreté personnelle et de plus de droits politiques que n'en
+procurèrent jamais à la France ses essais de république, dont les
+institutions informes et imparfaites disséminaient l'arbitraire et
+multipliaient les tyrans?
+
+Que de questions de détail, d'ailleurs, dont chacune serait nécessaire à
+examiner! La monarchie est-elle la même chose, suivant que son
+établissement remonte à des siècles reculés, ou date d'une époque
+récente; suivant que la famille régnante est de temps immémorial sur le
+trône, comme les descendants de Hugues Capet, ou qu'étrangère par son
+origine, elle a été appelée à la couronne par le voeu du peuple, comme en
+Angleterre en 1688; ou qu'elle est enfin tout à fait nouvelle, et sortie
+par d'heureuses circonstances de la foule de ses égaux; suivant encore
+que la monarchie est accompagnée d'une ancienne noblesse héréditaire,
+comme dans presque tous les États de l'Europe, ou qu'une seule famille
+s'élève isolément, et se voit forcée de créer à la hâte une noblesse
+sans aïeux; suivant que cette noblesse est féodale, comme en Allemagne,
+purement honorifique, comme elle l'était en France; ou qu'elle forme une
+sorte de magistrature, comme la chambre des pairs, etc., etc.?]
+
+[12: Pédarète, en sortant d'une assemblée dont il avait inutilement
+sollicité les suffrages, dit: Je rends grâces aux Dieux de ce qu'il y a
+dans ma patrie trois cents citoyens meilleurs que moi.]
+
+[13: Esprit des Lois, VIII, 1.]
+
+[14: Ce que j'écrivais ici ne s'applique qu'au système que j'examinais
+alors, c'est-à-dire à l'hypothèse d'un usurpateur détruisant les
+institutions anciennes pour leur substituer des institutions créées par
+un seul. La révolution qui vient de s'opérer répond à plusieurs de mes
+objections. Pour ce qui regarde la noblesse, par exemple, la combinaison
+de l'ancienne et de la nouvelle est une heureuse et libérale idée. La
+première donnera à la seconde le lustre de l'antiquité; et celle-ci,
+composée heureusement en grande partie d'hommes couverts de gloire,
+apporte en dot l'éclat des triomphes militaires. Dans ce cas, comme dans
+presque toutes les difficultés qu'elle avait à combattre, la
+constitution actuelle les a surmontées habilement, et a conservé tout ce
+qui était bon dans un régime dont l'ensemble d'ailleurs était
+détestable. Pour juger mon ouvrage, il ne faut pas oublier qu'il est
+écrit et publié depuis quatre mois: je voyais alors le mal, et je ne
+pouvais prévoir le bien.]
+
+[15: Un pamphlet publié contre la prétendue chambre haute du temps de
+Cromwell est une preuve remarquable de l'impuissance de l'autorité dans
+les institutions de ce genre. _Voyez_ «A reasonable speech made by a
+worthy member of parliament in the house of commons, concerning the
+other house.» March, 1659.]
+
+[16: Aristot. Polit. V. 10.]
+
+[17: De là l'ostracisme, le pétalisme, les lois agraires, la censure,
+etc., etc.]
+
+[18: Voyez la preuve plus développée dans les _Mémoires sur
+l'Instruction publique_ de Condorcet, et dans l'_Histoire des
+Républiques italiennes_ de Simonde de Sismondi, IV, 370. Je cite avec
+plaisir ce dernier ouvrage, production d'un caractère aussi noble que le
+talent de l'auteur est distingué.]
+
+[19: Il est assez singulier que ce soit précisément Athènes que nos
+modernes réformateurs ont évité de prendre pour modèle: c'est qu'Athènes
+nous ressemblait trop; ils voulaient plus de différences pour avoir plus
+de mérite. Le lecteur curieux de se convaincre du caractère tout à fait
+moderne des Athéniens peut consulter surtout Xénophon et Isocrate.]
+
+[20: «Les politiques grecs, qui vivaient sous le gouvernement populaire,
+ne reconnaissaient, dit Montesquieu, d'autre force que celle de la
+vertu; ceux d'aujourd'hui ne nous parlent que de manufactures, de
+commerce, de finances, de richesses, et de luxe même.» (_Esprit des
+Lois_, III, 3.) Il attribue cette différence à la république et à la
+monarchie: il faut l'attribuer à l'esprit opposé des temps anciens et
+des temps modernes. Citoyens des républiques, sujets des monarchies,
+tous veulent des jouissances, et nul ne peut, dans l'état actuel des
+sociétés, ne pas en vouloir.]
+
+[21: Je suis loin de me joindre aux détracteurs de Rousseau; ils sont
+nombreux dans le moment actuel. Une tourbe d'esprits subalternes qui
+placent leurs succès d'un jour à révoquer en doute toutes les vérités
+courageuses, s'agitent pour flétrir sa gloire: raison de plus pour être
+circonspect à le blâmer. Il a le premier rendu populaire le sentiment de
+nos droits; à sa voix se sont réveillés les coeurs généreux, les âmes
+indépendantes: mais ce qu'il sentait avec force, il n'a pas su le
+définir avec précision. Plusieurs chapitres du _Contrat Social_ sont
+dignes des écrivains scolastiques du quinzième siècle. Que signifient
+des droits dont on jouit d'autant plus qu'on les aliène plus
+complétement? Qu'est-ce qu'une liberté en vertu de laquelle on est
+d'autant plus libre, que chacun fait plus complétement ce qui contrarie
+sa volonté propre? Les fauteurs du despotisme peuvent tirer un immense
+avantage des principes de Rousseau. J'en connais un qui, de même que
+Rousseau avait supposé que l'autorité illimitée réside dans la société
+entière, la suppose transportée au représentant de cette société, à un
+homme qu'il définit l'espèce personnifiée, la réunion individualisée. De
+même que Rousseau avait dit que le corps social ne pouvait nuire ni à
+l'ensemble de ses membres, ni à chacun d'eux en particulier, celui-ci
+dit que le dépositaire du pouvoir, l'homme constitué société, ne peut
+faire de mal à la société, parce que tout le tort qu'il lui aurait fait,
+il l'aurait éprouvé fidèlement, tant il était la société elle-même. De
+même que Rousseau dit que l'individu ne peut résister à la société,
+parce qu'il lui a aliéné tous ses droits sans réserve, l'autre prétend
+que l'autorité du dépositaire du pouvoir est absolue, parce qu'un membre
+de la société ne peut lutter contre la réunion entière; qu'il ne peut
+exister de responsabilité pour le dépositaire du pouvoir, parce qu'aucun
+individu ne peut entrer en compte avec l'être dont il fait partie, et
+que celui-ci ne peut lui répondre qu'en le faisant rentrer dans l'ordre
+dont il n'aurait pas dû sortir; et pour que nous ne craignions rien de
+la tyrannie, il ajoute: «Or, voici pourquoi son autorité (celle du
+dépositaire du pouvoir) ne fut pas arbitraire: ce n'était plus un homme,
+c'était un peuple.» Merveilleuse garantie que ce changement de mot!
+N'est-il pas bizarre que tous les écrivains de cette classe reprochent à
+Rousseau de se perdre dans les abstractions? Quand ils nous parlent de
+la société individualisée, et du souverain n'étant plus un homme, mais
+un peuple, sont-ce les abstractions qu'ils évitent?]
+
+[22: L'ouvrage de Mably sur _la Législation, ou Principes des Lois_, est
+le code du despotisme le plus complet que l'on puisse imaginer. Combinez
+ses trois principes: 1° l'autorité législative est illimitée; il faut
+l'étendre à tout, et tout courber devant elle; 2° la liberté
+individuelle est un fléau; si vous ne pouvez l'anéantir, restreignez-la
+du moins autant qu'il est possible; 3° la propriété est un mal; si vous
+ne pouvez la détruire, affaiblissez son influence de toute manière; vous
+aurez, par votre combinaison, la constitution réunie de Constantinople
+et de Robespierre.]
+
+[23: Depuis quelque temps on nous a répété en France les mêmes
+absurdités sur les Égyptiens. L'on nous a recommandé l'imitation d'un
+peuple victime d'une double servitude, repoussé par ses prêtres du
+sanctuaire de toutes les connaissances; divisé en castes, dont la
+dernière était privée de tous les droits de l'état social; retenu dans
+une éternelle enfance; masse mobile, incapable également et de
+s'éclairer et de se défendre, et constamment la proie du premier
+conquérant qui venait envahir son territoire. Mais il faut reconnaître
+que ces nouveaux apologistes de l'Égypte sont plus conséquents que les
+philosophes qui lui ont prodigué les mêmes éloges; ils ne mettent aucun
+prix à la liberté, à la dignité de notre nature, à l'activité de
+l'esprit, au développement des facultés intellectuelles; ils se font les
+panégyristes du despotisme, pour en devenir les instruments.]
+
+[24: La disproportion de toutes ces mesures et de la disposition de la
+France fut sentie dès l'origine, et avant même qu'elle fût parvenue au
+comble, par tous les hommes éclairés; mais, par une singulière méprise,
+ces hommes concluaient que c'était la nation, et non pas les lois qu'on
+lui imposait, qu'il fallait changer. «L'assemblée nationale, disait
+Champfort en 1789, a donné au peuple une constitution plus forte que
+lui; il faut qu'elle se hâte d'élever la nation à cette hauteur. Les
+législateurs doivent faire comme ces médecins habiles qui, traitant un
+malade épuisé, font passer les restaurants à l'aide des stomachiques.»
+Il y a ce malheur dans cette comparaison, que nos législateurs étaient
+eux-mêmes des malades qui se disaient des médecins. On ne soutient point
+une nation à la hauteur à laquelle sa propre disposition ne l'élève pas.
+Pour la soutenir à ce point, il faut lui faire violence, et, par cela
+même qu'on lui fait violence, elle s'affaisse et tombe à la fin plus bas
+qu'auparavant.]
+
+[25: «Tout ce qui tend à restreindre les droits du roi, disait M. de
+Clermont-Tonnerre en 1790, est accueilli avec transport, parce qu'on se
+rappelle les abus de la royauté. Il viendra peut-être un temps où tout
+ce qui tendra à restreindre les droits du peuple sera accueilli avec le
+même fanatisme, parce qu'on aura non moins fortement senti les dangers
+de l'anarchie.»]
+
+[26: La souveraine justice de Dieu, dit un écrivain français, tient à sa
+souveraine puissance; et il en conclut que la souveraine puissance est
+toujours la souveraine justice. Pour compléter le raisonnement il aurait
+dû affirmer que le dépositaire de cette puissance est toujours semblable
+à Dieu.]
+
+[27: Il est insensé de croire, dit Spinosa, que celui-là seul ne sera
+pas entraîné par ses passions, dont la situation est telle qu'il est
+entouré des tentations les plus fortes, et qu'il a plus de facilité et
+moins de danger à leur céder.]
+
+[28: Une des plus grandes erreurs de la nation française, c'est de
+n'avoir jamais attaché suffisamment d'importance à la liberté
+individuelle. On se plaint de l'arbitraire quand on est frappé par lui,
+mais plutôt comme d'une erreur que comme d'une injustice; et peu
+d'hommes, dans la longue série de nos oppressions diverses, se sont
+donné le facile mérite de réclamer pour des individus d'un parti
+différent du leur. Je ne sais quel écrivain a déjà remarqué que M. de
+Montesquieu, qui défend avec force les droits de la propriété
+particulière, contre l'intérêt même de l'État, traite avec beaucoup
+moins de chaleur la question de la liberté des individus, comme si les
+personnes étaient moins sacrées que les biens. Il y a une cause toute
+simple pour que, chez un peuple distrait et égoïste, les droits de la
+liberté individuelle soient moins bien protégés que ceux de la
+propriété. L'homme auquel on enlève sa liberté est désarmé par ce fait
+même, au lieu que l'homme qu'on dépouille de sa propriété conserve sa
+liberté pour la réclamer. Ainsi, la liberté n'est jamais défendue que
+par les amis de l'opprimé; la propriété l'est par l'opprimé lui-même. On
+conçoit que la vivacité des réclamations soit différente dans les deux
+cas.]
+
+[29: Ces considérations, que j'écrivais il y a huit ans, m'ont fourni
+depuis lors une preuve bien frappante du triomphe assuré des principes
+vrais. Cette Prusse, que je présentais comme un exemple de la force
+morale d'une nation éclairée, a paru tout à coup avoir perdu son énergie
+et toutes ses vertus belliqueuses. Les amis auxquels j'avais communiqué
+mon ouvrage me demandaient, après la bataille d'Iéna, ce qu'étaient
+devenus les rapports de l'esprit public avec les victoires. Quelques
+années se sont écoulées, et la Prusse s'est relevée de sa chute; elle
+s'est placée au premier rang des nations; elle a conquis des droits à la
+reconnaissance des générations futures, au respect et à l'enthousiasme
+de tous les amis de l'humanité.]
+
+[30: Le voyage de Barrow en Chine peut servir à montrer ce que devient,
+pour la morale comme pour tout le reste, un peuple frappé d'immobilité
+par l'autorité qui le régit.]
+
+[31: Si j'avais voulu multiplier les preuves, j'aurais pu parler encore
+de la Chine. Le gouvernement de cette contrée est parvenu à dominer la
+pensée et à la rendre un pur instrument. Les sciences n'y sont cultivées
+que par ses ordres, sous sa direction et sous son empire; nul n'ose se
+frayer une route nouvelle, ni s'écarter en aucun sens des opinions
+commandées. Aussi la Chine a-t-elle été perpétuellement conquise par des
+étrangers, moins nombreux que les Chinois. Pour arrêter le développement
+de l'esprit, il a fallu briser en eux le ressort qui leur aurait servi à
+se défendre et à défendre leur gouvernement. Les chefs des peuples
+ignorants, dit Bentham (_Principes de Législation_, III, 21), ont
+toujours fini par être les victimes de leur politique étroite et
+pusillanime. Ces nations vieillies dans l'enfance, sous des tuteurs qui
+prolongent leur imbécillité pour les gouverner plus aisément, ont
+toujours offert au premier agresseur une proie facile.]
+
+[32: _Lamprid. in Commodo_, cap. 9.]
+
+[33: En publiant les considérations suivantes sur le despotisme, je
+crois rendre aux gouvernements actuels de l'Europe, celui de France
+toujours excepté, l'hommage le plus digne d'eux. Notre époque, marquée
+d'ailleurs encore par beaucoup de souffrances, et durant laquelle
+l'humanité a reçu des blessures qui seront longues à cicatriser, est
+heureuse au moins en un point important. Les rois et les peuples sont
+tellement réunis par l'intérêt, par la raison, par la morale, je dirais
+presque par une reconnaissance mutuelle des services qu'ils se sont
+rendus, qu'il est impossible aux hommes pervers de les séparer. Les
+premiers mettent une gloire magnanime à reconnaître les droits des
+seconds, et à leur en assurer la jouissance. Ceux-ci savent qu'ils ne
+gagnent rien à des secousses violentes, et que les institutions
+consacrées par le temps sont préférables à toutes les autres,
+précisément parce que le temps qui les a consacrées les modifie. Si l'on
+profite habilement, c'est-à-dire avec loyauté et avec justice (car c'est
+la véritable habileté politique), de cette double conviction, il n'y
+aura de longtemps ni révolution ni despotisme à craindre, et les maux
+que nous avons subis seront de la sorte amplement compensés.]
+
+[34: On trouve un plaisant oubli des faits dans un des partisans les
+plus zélés du pouvoir absolu, mais qui du moins a le rare mérite d'avoir
+été l'adversaire courageux de l'usurpation. «Le royaume de France,
+dit-il, rassemblait, sous l'autorité unique de Louis XIV, tous les
+moyens de force et de prospérité... Sa grandeur avait été longtemps
+retardée par tous les vices dont un moment de barbarie l'avait
+surchargé, et dont il avait fallu près de sept siècles pour emporter
+entièrement la rouille. Mais cette rouille était dissipée; tous les
+ressorts venaient de recevoir une dernière trempe; leur action était
+rendue plus libre, leur jeu plus prompt et plus sûr: ils n'étaient plus
+arrêtés par une multitude de mouvements étrangers; il n'y en avait plus
+qu'un qui imprimait l'impulsion à tout le reste.» Eh bien! que
+résulte-t-il de tout cela, de ce ressort unique et puissant, de cette
+autorité sans bornes? Un règne brillant, puis un règne honteux, puis un
+règne faible, puis une révolution.]
+
+[36: La conquête des Gaules, remarque Filangieri, coûta dix ans de
+fatigues, de travaux et de négociations à César, et ne coûta, pour ainsi
+dire, qu'un jour à Clovis. Cependant les Gaulois qui résistaient à César
+étaient sûrement moins disciplinés que ceux qui combattaient contre
+Clovis, et qui avaient été dressés à la tactique romaine. Clovis, âgé de
+quinze à seize ans, n'était certainement pas plus grand capitaine que
+César. Mais César avait affaire à un peuple libre, Clovis à un peuple
+esclave.]
+
+[37: _Esprit des Lois_, ch. 7.]
+
+[38: Les auteurs des Dragonnades faisaient les mêmes raisonnements sous
+Louis XIV. Lors de l'insurrection des Cévennes, dit Rhulières
+(_Éclaircissements sur la Révocation de l'Édit de Nantes_, II, 278), le
+parti qui avait sollicité la persécution des religionnaires prétendait
+que la révolte des Camisards n'avait pour cause que le relâchement des
+mesures de rigueur. Si l'oppression avait continué, disait-il, il n'y
+aurait point eu de soulèvement. Si l'oppression n'avait point commencé,
+disaient ceux qui s'étaient opposés à ces violences, il n'y aurait point
+eu de mécontents.]
+
+[39: Il est curieux de contempler la succession des principaux actes
+arbitraires qui ont marqué les quatre premières années du gouvernement
+de Napoléon, depuis l'usurpation à Saint-Cloud, usurpation que l'Europe
+a excusée, parce qu'elle la croyait nécessaire, mais qui n'est venue que
+lorsque les troubles intérieurs, qu'elle s'est fait un mérite d'apaiser,
+avaient cessé par le seul usage du pouvoir constitutionnel. Voyez
+d'abord, immédiatement après cette usurpation, la déportation sans
+jugement de trente à quarante citoyens, ensuite une autre déportation de
+cent trente, qu'on a envoyés périr sur les côtes de l'Afrique; puis
+l'établissement des tribunaux spéciaux, tout en laissant subsister les
+commissions militaires; puis l'élimination du tribunat, et la
+destruction de ce qui restait du système représentatif; puis la
+proscription de Moreau, le meurtre du duc d'Enghien, l'assassinat de
+Pichegru, etc. Je ne parle pas des actes partiels, qui sont
+innombrables. Remarquez que ces années peuvent être considérées comme
+les plus paisibles de ce gouvernement, et qu'il avait l'intérêt le plus
+pressant à se donner toutes les apparences de la régularité. Il faut que
+l'usurpation et le despotisme soient condamnés par leur nature à des
+mesures pareilles, puisque cet intérêt manifeste n'a pu en préserver un
+usurpateur très-rusé, très-calme, malgré des fureurs qui ne sont que des
+moyens; assez spirituel, si l'on appelle esprit la connaissance de la
+partie ignoble du coeur; indifférent au bien et au mal, et qui, dans son
+impartialité, aurait peut-être préféré le premier comme plus sûr; enfin,
+qui avait étudié tous les principes de la tyrannie, et dont
+l'amour-propre eût été flatté de déployer une sorte de modération comme
+preuve de dextérité.]
+
+[40: Quand Cicéron disait: _pro quâ patriâ mori, et cui nos totos
+dedere, et in qua nostra omnia ponere, et quasi consecrare debemus_,
+c'est que la patrie contenait alors tout ce qu'un homme avait de plus
+cher. Perdre sa patrie, c'était perdre sa femme, ses enfants, ses amis,
+toutes ses affections, et presque toute communication et toute
+jouissance sociale. L'époque des ce patriotisme est passée; ce que nous
+aimons dans la patrie, comme dans la liberté, c'est la propriété de nos
+biens, la sécurité, la possibilité du repos, de l'activité, de la
+gloire, de mille genres de bonheur. Le mot de patrie rappelle à notre
+pensée plutôt la réunion de ces biens que l'idée topographique d'un pays
+particulier. Lorsqu'on nous les enlève chez nous, nous les allons
+chercher au dehors.]
+
+[41: J'aime à rendre justice au courage et aux lumières d'un de mes
+collègues, qui a imprimé, il y a quelques années, sous la tyrannie, la
+vérité que je développe ici, mais en l'appuyant de preuves d'un genre
+différent de celles que j'allègue, et qui ne pouvaient se publier alors.
+«Dans l'état actuel de la civilisation, et dans le système commercial
+sous lequel nous vivons, tout pouvoir public doit être limité, et un
+pouvoir absolu ne peut subsister.» GANILH, _Hist. du Revenu public_, I,
+419.]
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Adolphe et De l'esprit de conquête et
+de l'usurpation, by Benjamin Constant
+
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+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
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+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
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+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
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+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
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+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
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