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| author | Roger Frank <rfrank@pglaf.org> | 2025-10-15 02:37:16 -0700 |
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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Adolphe et De l'esprit de conquête et de l'usurpation + Quelques réflexions sur le théâtre allemand + +Author: Benjamin Constant + +Release Date: February 14, 2009 [EBook #28078] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK ADOLPHE *** + + + + +Produced by Mireille Harmelin, Eric Vautier and the Online +Distributed Proofreaders Europe at http://dp.rastko.net. +This file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) + + + + + + +ADOLPHE + +ANECDOTE TROUVÉE DANS LES PAPIERS D'UN INCONNU, + +PAR BENJAMIN CONSTANT + +NOUVELLE ÉDITION, + +SUIVIE DE + +Quelques réflexions sur le Théâtre Allemand et sur la tragédie de +Wallstein, + +Et de l'Esprit de Conquête et de l'Usurpation. + +PARIS, + +CHARPENTIER, LIBRAIRE-ÉDITEUR, + +1842. + + + + +NOTE. + + +À la suite d'ADOLPHE, nous réimprimons deux autres ouvrages de Benjamin +Constant, que les meilleurs juges regardent comme deux chefs-d'oeuvre. +L'un est la _préface_ de sa traduction de Wallstein de Schiller; l'autre +est la célèbre brochure qu'il publia pendant son exil, en 1813, _sur +l'Esprit de conquête et sur l'Usurpation_. + +La réunion de ces trois ouvrages fait de ce volume une édition des +OEUVRES CHOISIES DE BENJAMIN CONSTANT, que les personnes de goût nous +sauront gré d'avoir ajoutée à la _collection des meilleurs ouvrages_ que +nous publions dans notre format. + +CH. + + + + +TABLE DU VOLUME. + + +Préface d'Adolphe. + +Avis de l'_Éditeur._ + +Adolphe. + +Quelques réflexions sur Wallstein de Schiller, et sur le Théâtre +allemand. + +De l'Esprit de Conquête et de l'Usurpation. + + Préface de la première Édition + + Préface de la troisième Édition + + _Première Partie_. De l'esprit de Conquête + + _Deuxième Partie_. De l'Usurpation + +Essai sur Adolphe + + + + +PRÉFACE DE LA TROISIÈME ÉDITION. + + +Ce n'est pas sans quelque hésitation que j'ai consenti à la réimpression +de ce petit ouvrage, publié il y a dix ans. Sans la presque certitude +qu'on voulait en faire une contrefaçon en Belgique, et que cette +contrefaçon, comme la plupart de celles que répandent en Allemagne et +qu'introduisent en France les contrefacteurs belges, serait grossie +d'additions et d'interpolations auxquelles je n'aurais point eu de part, +je ne me serais jamais occupé de cette anecdote, écrite dans l'unique +pensée de convaincre deux ou trois amis, réunis à la campagne, de la +possibilité de donner une sorte d'intérêt à un roman dont les +personnages se réduiraient à deux, et dont la situation serait toujours +la même. + +Une fois occupé de ce travail, j'ai voulu développer quelques autres +idées qui me sont survenues et ne m'ont pas semblé sans une certaine +utilité. J'ai voulu peindre le mal que font éprouver même aux coeurs +arides les souffrances qu'ils causent, et cette illusion qui les porte à +se croire plus légers ou plus corrompus qu'ils ne le sont. À distance, +l'image de la douleur qu'on impose paraît vague et confuse, telle qu'un +nuage facile à traverser; on est encouragé par l'approbation d'une +société toute factice, qui supplée aux principes par les règles et aux +émotions par les convenances, et qui hait le scandale comme importun, +non comme immoral, car elle accueille assez bien le vice quand le +scandale ne s'y trouve pas; on pense que des liens formés sans réflexion +se briseront sans peine. Mais quand on voit l'angoisse qui résulte de +ces liens brisés, ce douloureux étonnement d'une âme trompée, cette +défiance qui succède à une confiance si complète, et qui, forcée de se +diriger contre l'être à part du reste du monde, s'étend à ce monde tout +entier, cette estime refoulée sur elle-même et qui ne sait plus où se +replacer; on sent alors qu'il y a quelque chose de sacré dans le coeur +qui souffre parce qu'il aime; on découvre combien sont profondes les +racines de l'affection qu'on croyait inspirer sans la partager; et si +l'on surmonte ce qu'on appelle faiblesse, c'est en détruisant en +soi-même tout ce qu'on a de généreux, en déchirant tout ce qu'on a de +fidèle, en sacrifiant tout ce qu'on a de noble et de bon. On se relève +de cette victoire, à laquelle les indifférents et les amis +applaudissent, ayant frappé de mort une portion de son âme, bravé la +sympathie, abusé de la faiblesse, outragé la morale en la prenant pour +prétexte de la dureté; et l'on survit à sa meilleure nature, honteux ou +perverti parce triste succès. + +Tel a été le tableau que j'ai voulu tracer dans _Adolphe_. Je ne sais si +j'ai réussi; ce qui me ferait croire au moins à un certain mérite de +vérité, c'est que presque tous ceux de mes lecteurs que j'ai rencontrés +m'ont parlé d'eux-mêmes comme ayant été dans la position de mon héros. +Il est vrai qu'à travers les regrets qu'ils montraient de toutes les +douleurs qu'ils avaient causées, perçait je ne sais quelle satisfaction +de fatuité; ils aimaient à se peindre comme ayant, de même qu'Adolphe, +été poursuivis par les opiniâtres affections qu'ils avaient inspirées, +et victimes de l'amour immense qu'on avait conçu pour eux. Je crois que +pour la plupart ils se calomniaient, et que si leur vanité les eût +laissés tranquilles, leur conscience eût pu rester en repos. + +Quoi qu'il en soit, tout ce qui concerne Adolphe m'est devenu fort +indifférent; je n'attache aucun prix à ce roman, et je répète que ma +seule intention, en le laissant reparaître devant un public qui l'a +probablement oublié, si tant est que jamais il l'ait connu, a été de +déclarer que toute édition qui contiendrait autre chose que ce qui est +renfermé dans celle-ci ne viendrait pas de moi, et que je n'en serais +pas responsable. + + + + +AVIS DE L'ÉDITEUR. + + +Je parcourais l'Italie, il y a bien des années. Je fus arrêté dans une +auberge de Cerenza, petit village de la Calabre, par un débordement du +Neto; il y avait dans la même auberge un étranger qui se trouvait forcé +d'y séjourner pour la même cause. Il était fort silencieux et paraissait +triste; il ne témoignait aucune impatience. Je me plaignais quelquefois +à lui, comme au seul homme à qui je pusse parler dans ce lieu, du retard +que notre marche éprouvait. Il m'est égal, me répondait-il, d'être ici +ou ailleurs. Notre hôte, qui avait causé avec un domestique napolitain +qui servait cet étranger sans savoir son nom, me dit qu'il ne voyageait +point par curiosité, car il ne visitait ni les ruines, ni les sites, ni +les monuments, ni les hommes. Il lisait beaucoup, mais jamais d'une +manière suivie; il se promenait le soir, toujours seul, et souvent il +passait des journées entières assis, immobile, la tête appuyée sur les +deux mains. + +Au moment où les communications, étant rétablies, nous auraient permis +départir, cet étranger tomba très-malade. L'humanité me fit un devoir de +prolonger mon séjour auprès de lui pour le soigner. Il n'y avait à +Cerenza qu'un chirurgien de village; je voulais envoyer à Cozenze +chercher des secours plus efficaces. Ce n'est pas la peine, me dit +l'étranger; l'homme que voilà est précisément ce qu'il me faut. Il avait +raison, peut-être plus qu'il ne le pensait, car cet homme le guérit. Je +ne vous croyais pas si habile, lui dit-il avec une sorte d'humeur en le +congédiant; puis il me remercia de mes soins, et il partit. + +Plusieurs mois après, je reçus à Naples une lettre de l'hôte de Cerenza, +avec une cassette trouvée sur la route qui conduit à Strongoli, route +que l'étranger et moi nous avions suivie, mais séparément. L'aubergiste +qui me l'envoyait se croyait sûr qu'elle appartenait à l'un de nous +deux. Elle renfermait beaucoup de lettres fort anciennes, sans adresses, +ou dont les adresses et les signatures étaient effacées, un portrait de +femme, et un cahier contenant l'anecdote ou l'histoire qu'on va lire. +L'étranger, propriétaire de ces effets, ne m'avait laissé en me quittant +aucun moyen de lui écrire; je les conservais depuis dix ans, incertain +de l'usage que je devais en faire, lorsqu'en ayant parlé par hasard à +quelques personnes dans une ville d'Allemagne, l'une d'entre elles me +demanda avec instance de lui confier le manuscrit dont j'étais +dépositaire. Au bout de huit jours, ce manuscrit me fut renvoyé avec une +lettre que j'ai placée à la fin de cette histoire, parce qu'elle serait +inintelligible si on la lisait avant de connaître l'histoire elle-même. + +Cette lettre m'a décidé à la publication actuelle, en me donnant la +certitude qu'elle ne peut offenser ni compromettre personne. Je n'ai pas +changé un mot à l'original; la suppression même des noms propres ne +vient pas de moi: ils n'étaient désignés que comme ils sont encore, par +des lettres initiales. + + + + +ADOLPHE. + + + + +CHAPITRE PREMIER. + + +Je venais de finir à vingt-deux ans mes études à l'université de +Gottingue.--L'intention de mon père, ministre de l'électeur de ***, +était que je parcourusse les pays les plus remarquables de l'Europe. Il +voulait ensuite m'appeler auprès de lui, me faire entrer dans le +département dont la direction lui était confiée, et me préparer à le +remplacer un jour. J'avais obtenu, par un travail assez opiniâtre, au +milieu d'une vie très-dissipée, des succès qui m'avaient distingué de +mes compagnons d'étude, et qui avaient fait concevoir à mon père sur moi +des espérances probablement fort exagérées. + +Ces espérances l'avaient rendu très-indulgent pour beaucoup de fautes +que j'avais commises. Il ne m'avait jamais laissé souffrir des suites de +ces fautes. Il avait toujours accordé, quelquefois prévenu mes demandes +à cet égard. + +Malheureusement sa conduite était plutôt noble et généreuse que tendre. +J'étais pénétré de tous ses droits à ma reconnaissance et à mon respect; +mais aucune confiance n'avait existé jamais entre nous. Il avait dans +l'esprit je ne sais quoi d'ironique qui convenait mal à mon caractère. +Je ne demandais alors qu'à me livrer à ces impressions primitives et +fougueuses qui jettent l'âme hors de la sphère commune, et lui inspirent +le dédain de tous les objets qui l'environnent. Je trouvais dans mon +père, non pas un censeur, mais un observateur froid et caustique, qui +souriait d'abord de pitié, et qui finissait bientôt la conversation avec +impatience. Je ne me souviens pas, pendant mes dix-huit premières +années, d'avoir eu jamais un entretien d'une heure avec lui. Ses lettres +étaient affectueuses, pleines de conseils raisonnables et sensibles; +mais à peine étions-nous en présence l'un de l'autre, qu'il y avait en +lui quelque chose de contraint que je ne pouvais m'expliquer, et qui +réagissait sur moi d'une manière pénible. Je ne savais pas alors ce que +c'était que la timidité, cette souffrance intérieure qui nous poursuit +jusque dans l'âge le plus avancé, qui refoule sur notre coeur les +impressions les plus profondes, qui glace nos paroles, qui dénature dans +notre bouche tout ce que nous essayons de dire, et ne nous permet de +nous exprimer que par des mots vagues ou une ironie plus ou moins amère, +comme si nous voulions nous venger sur nos sentiments mêmes de la +douleur que nous éprouvons à ne pouvoir les faire connaître. Je ne +savais pas que, même avec son fils, mon père était timide, et que +souvent, après avoir longtemps attendu de moi quelques témoignages +d'affection que sa froideur apparente semblait m'interdire, il me +quittait les yeux mouillés de larmes, et se plaignait à d'autres de ce +que je ne l'aimais pas. + +Ma contrainte avec lui eut une grande influence sur mon caractère. Aussi +timide que lui, mais plus agité, parce que j'étais plus jeune, je +m'accoutumai à renfermer en moi-même tout ce que j'éprouvais, à ne +former que des plans solitaires, à ne compter que sur moi pour leur +exécution, à considérer les avis, l'intérêt, l'assistance et jusqu'à la +seule présence des autres comme une gêne et comme un obstacle. Je +contractai l'habitude de ne jamais parler de ce qui m'occupait, de ne me +soumettre à la conversation que comme à une nécessité importune, et de +l'animer alors par une plaisanterie perpétuelle qui me la rendait moins +fatigante, et qui m'aidait à cacher mes véritables pensées. De là une +certaine absence d'abandon qu'aujourd'hui encore mes amis me reprochent, +et une difficulté de causer sérieusement que j'ai toujours peine à +surmonter. Il en résulta en même temps un désir ardent d'indépendance, +une grande impatience des liens dont j'étais environné, une terreur +invincible d'en former de nouveaux. Je ne me trouvais à mon aise que +tout seul; et tel est même à présent l'effet de cette disposition d'âme, +que, dans les circonstances les moins importantes, quand je dois choisir +entre deux partis, la figure humaine me trouble, et mon mouvement +naturel est de la fuir pour délibérer en paix. Je n'avais point +cependant la profondeur d'égoïsme qu'un tel caractère paraît annoncer: +tout en ne m'intéressant qu'à moi, je m'intéressais faiblement à +moi-même. Je portais au fond de mon coeur un besoin de sensibilité dont +je ne m'apercevais pas, mais qui, ne trouvant point à se satisfaire, me +détachait successivement de tous les objets qui tour à tour attiraient +ma curiosité. Cette indifférence sur tout s'était encore fortifiée par +l'idée de la mort, idée qui m'avait frappé très-jeune, et sur laquelle +je n'ai jamais conçu que les hommes s'étourdissent si facilement. +J'avais, à l'âge de dix-sept ans, vu mourir une femme âgée, dont +l'esprit, d'une tournure remarquable et bizarre, avait commencé à +développer le mien. Cette femme, comme tant d'autres, s'était, à +l'entrée de sa carrière, lancée vers le monde, qu'elle ne connaissait +pas, avec le sentiment d'une grande force d'âme et de facultés vraiment +puissantes. Comme tant d'autres aussi, faute de s'être pliée à des +convenances factices, mais nécessaires, elle avait vu ses espérances +trompées, sa jeunesse passer sans plaisir; et la vieillesse enfin +l'avait atteinte sans la soumettre. Elle vivait dans un château voisin +d'une de nos terres, mécontente et retirée, n'ayant que son esprit pour +ressource, et analysant tout avec son esprit. Pendant près d'un an, dans +nos conversations inépuisables, nous avions envisagé la vie sous toutes +ses faces, et la mort toujours pour terme de tout; et après avoir tant +causé de la mort avec elle, j'avais vu la mort la frapper à mes yeux. + +Cet événement m'avait rempli d'un sentiment d'incertitude sur la +destinée, et d'une rêverie vague qui ne m'abandonnait pas. Je lisais de +préférence dans les poëtes ce qui rappelait la brièveté de la vie +humaine. Je trouvais qu'aucun but ne valait la peine d'aucun effort. Il +est assez singulier que cette impression se soit affaiblie précisément à +mesure que les années se sont accumulées sur moi. Serait-ce parce qu'il +y a dans l'espérance quelque chose de douteux, et que, lorsqu'elle se +retire de la carrière de l'homme, cette carrière prend un caractère plus +sévère, mais plus positif? Serait-ce que la vie semble d'autant plus +réelle, que toutes les illusions disparaissent, comme la cime des +rochers se dessine mieux dans l'horizon lorsque les nuages se dissipent? + +Je me rendis, en quittant Gottingue, dans la petite ville de D***. Cette +ville était la résidence d'un prince qui, comme la plupart de ceux de +l'Allemagne, gouvernait avec douceur un pays de peu d'étendue, +protégeait les hommes éclairés qui venaient s'y fixer, laissait à toutes +les opinions une liberté parfaite, mais qui, borné par l'ancien usage à +la société de ses courtisans, ne rassemblait par-là même autour de lui +que des hommes en grande partie insignifiants ou médiocres. Je fus +accueilli dans cette cour avec la curiosité qu'inspire naturellement +tout étranger qui vient rompre le cercle de la monotonie et de +l'étiquette. Pendant quelques mois, je ne remarquai rien qui pût +captiver mon attention. J'étais reconnaissant de l'obligeance qu'on me +témoignait; mais tantôt ma timidité m'empêchait d'en profiter, tantôt la +fatigue d'une agitation sans but me faisait préférer la solitude aux +plaisirs insipides que l'on m'invitait à partager. Je n'avais de haine +contre personne, mais peu de gens m'inspiraient de l'intérêt: or les +hommes se blessent de l'indifférence; ils l'attribuent à la malveillance +ou à l'affectation; ils ne veulent pas croire qu'on s'ennuie avec eux +naturellement. Quelquefois je cherchais à contraindre mon ennui; je me +réfugiais dans une taciturnité profonde: on prenait cette taciturnité +pour du dédain. D'autres fois, lassé moi-même de mon silence, je me +laissais aller à quelques plaisanteries, et mon esprit, mis en +mouvement, m'entraînait au delà de toute mesure. Je révélais en un jour +tous les ridicules que j'avais observés durant un mois. Les confidents +de mes épanchements subits et involontaires ne m'en savaient aucun gré, +et avaient raison; car c'était le besoin de parler qui me saisissait, et +non la confiance. J'avais contracté dans mes conversations avec la femme +qui, la première, avait développé mes idées, une insurmontable aversion +pour toutes les maximes communes et pour toutes les formules +dogmatiques. Lors donc que j'entendais la médiocrité disserter avec +complaisance sur des principes bien établis, bien incontestables en fait +de morale, de convenance ou de religion, choses qu'elle met assez +volontiers sur la même ligne, je me sentais poussé à la contredire, non +que j'eusse adopté des opinions opposées, mais parce que j'étais +impatienté d'une conviction si ferme et si lourde. Je ne sais quel +instinct m'avertissait d'ailleurs de me défier de ces axiomes généraux +si exempts de toute restriction, si purs de toute nuance. Les sots font +de leur morale une masse compacte et indivisible, pour qu'elle se mêle +le moins possible avec leurs actions, et les laisse libres dans tous les +détails. + +Je me donnai bientôt, par cette conduite, une grande réputation de +légèreté, de persiflage, de méchanceté. Mes paroles amères furent +considérées comme des preuves d'une âme haineuse, mes plaisanteries +comme des attentats contre tout ce qu'il y avait de plus respectable. +Ceux dont j'avais eu le tort de me moquer trouvaient commode de faire +cause commune avec les principes qu'ils m'accusaient de révoquer en +doute; parce que, sans le vouloir, je les avais fait rire aux dépens les +uns des autres, tous se réunirent contre moi. On eût dit qu'en faisant +remarquer leurs ridicules, je trahissais une confidence qu'ils m'avaient +faite; on eût dit qu'en se montrant à mes yeux tels qu'ils étaient, ils +avaient obtenu de ma part la promesse du silence: je n'avais point la +conscience d'avoir accepté ce traité trop onéreux. Ils avaient trouvé du +plaisir à se donner ample carrière, j'en trouvais à les observer et à +les décrire; et ce qu'ils appelaient une perfidie me paraissait un +dédommagement tout innocent et très-légitime. + +Je ne veux point ici me justifier: j'ai renoncé depuis longtemps à cet +usage frivole et facile d'un esprit sans expérience; je veux simplement +dire, et cela pour d'autres que pour moi, qui suis maintenant à l'abri +du monde, qu'il faut du temps pour s'accoutumer à l'espèce humaine, +telle que l'intérêt, l'affectation, la vanité, la peur, nous l'ont +faite. L'étonnement de la première jeunesse, à l'aspect d'une société si +factice et si travaillée, annonce plutôt un coeur naturel qu'un esprit +méchant. Cette société d'ailleurs n'a rien à en craindre: elle pèse +tellement sur nous, son influence sourde est tellement puissante, +qu'elle ne tarde pas à nous façonner d'après le moule universel. Nous ne +sommes plus surpris alors que de notre ancienne surprise, et nous nous +trouvons bien sous notre nouvelle forme, comme l'on finit par respirer +librement dans un spectacle encombré par la foule, tandis qu'en entrant +on n'y respirait qu'avec effort. + +Si quelques-uns échappent à cette destinée générale, ils renferment en +eux-mêmes leur dissentiment secret; ils aperçoivent dans la plupart des +ridicules le germe des vices: ils n'en plaisantent plus, parce que le +mépris remplace la moquerie, et que le mépris est silencieux. + +Il s'établit donc, dans le petit public qui m'environnait, une +inquiétude vague sur mon caractère. On ne pouvait citer aucune action +condamnable; on ne pouvait même m'en contester quelques-unes qui +semblaient annoncer de la générosité ou du dévoûment; mais on disait que +j'étais un homme immoral, un homme peu sûr: deux épithètes heureusement +inventées pour insinuer les faits qu'on ignore, et laisser deviner ce +qu'on ne sait pas. + + + + +CHAPITRE II. + + +Distrait, inattentif, ennuyé, je ne m'apercevais point de l'impression +que je produisais, et je partageais mon temps entre des études que +j'interrompais souvent, des projets que je n'exécutais pas, des plaisirs +qui ne m'intéressaient guère, lorsqu'une circonstance, très-frivole en +apparence, produisit dans ma disposition une révolution importante. + +Un jeune homme avec lequel j'étais assez lié cherchait depuis quelques +mois à plaire à l'une des femmes les moins insipides de la société dans +laquelle nous vivions: j'étais le confident très-désintéressé de son +entreprise. Après de longs efforts, il parvint à se faire aimer; et +comme il ne m'avait point caché ses revers et ses peines, il se crut +obligé de me communiquer ses succès: rien n'égalait ses transports et +l'excès de sa joie. Le spectacle d'un tel bonheur me fit regretter de +n'en avoir pas essayé encore; je n'avais point eu jusqu'alors de liaison +de femme qui pût flatter mon amour-propre; un nouvel avenir parut se +dévoiler à mes yeux; un nouveau besoin se fit sentir au fond de mon +coeur. Il y avait dans ce besoin beaucoup de vanité, sans doute, mais il +n'y avait pas uniquement de la vanité; il y en avait peut-être moins que +je ne le croyais moi-même. Les sentiments de l'homme sont confus et +mélangés; ils se composent d'une multitude d'impressions variées qui +échappent à l'observation; et la parole, toujours trop grossière et trop +générale, peut bien servir à les désigner, mais ne se sert jamais à les +définir. + +J'avais, dans la maison de mon père, adopté sur les femmes un système +assez immoral. Mon père, bien qu'il observât strictement les convenances +extérieures, se permettait assez fréquemment des propos légers sur les +liaisons d'amour: il les regardait comme des amusements, sinon permis, +du moins excusables, et considérait le mariage seul sous un rapport +sérieux. Il avait pour principe qu'un jeune homme doit éviter avec soin +de faire ce qu'on nomme une folie, c'est-à-dire de contracter un +engagement durable avec une personne qui ne fût pas parfaitement son +égale pour la fortune, la naissance et les avantages extérieurs; mais du +reste toutes les femmes, aussi longtemps qu'il ne s'agissait pas de les +épouser, lui paraissaient pouvoir, sans inconvénient, être prises, puis +être quittées; et je l'avais vu sourire avec une sorte d'approbation à +cette parodie d'un mot connu: _Cela leur fait si peu de mal, et à nous +tant de plaisir!_ + +L'on ne sait pas assez combien, dans la première jeunesse, les mots de +cette espèce font une impression profonde, et combien à un âge où toutes +les opinions sont encore douteuses et vacillantes, les enfants +s'étonnent de voir contredire, par des plaisanteries que tout le monde +applaudit, les règles directes qu'on leur a données. Ces règles ne sont +plus à leurs yeux que des formules banales que leurs parents sont +convenus de leur répéter pour l'acquit de leur conscience, et les +plaisanteries leur semblent renfermer le véritable secret de la vie. + +Tourmenté d'une émotion vague, je veux être aimé, me disais-je, et je +regardais autour de moi; je ne voyais personne qui m'inspirât de +l'amour, personne qui me parût susceptible d'en prendre; j'interrogeais +mon coeur et mes goûts: je ne me sentais aucun mouvement de préférence. +Je m'agitais ainsi intérieurement, lorsque je fis connaissance avec le +comte de P***, homme de quarante ans, dont la famille était alliée à la +mienne. Il me proposa de venir le voir. Malheureuse visite! Il avait +chez lui sa maîtresse, une Polonaise, célèbre par sa beauté, quoiqu'elle +ne fût plus de la première jeunesse. Cette femme, malgré sa situation +désavantageuse, avait montré, dans plusieurs occasions, un caractère +distingué. Sa famille, assez illustre en Pologne, avait été ruinée dans +les troubles de cette contrée. Son père avait été proscrit; sa mère +était allée chercher un asile en France, et y avait mené sa fille, +qu'elle avait laissée, à sa mort, dans un isolement complet. Le comte de +P*** en était devenu amoureux. J'ai toujours ignoré comment s'était +formée une liaison qui, lorsque j'ai vu pour la première fois Ellénore, +était dès longtemps établie et pour ainsi dire consacrée. La fatalité de +sa situation ou l'inexpérience de son âge l'avait-elle jetée dans une +carrière qui répugnait également à son éducation, à ses habitudes, et à +la fierté qui faisait une partie très-remarquable de son caractère? Ce +que je sais, ce que tout le monde a su, c'est que la fortune du comte de +P*** ayant été presque entièrement détruite et sa liberté menacée, +Ellénore lui avait donné de telles preuves de dévoûment, avait rejeté +avec un tel mépris les offres les plus brillantes, avait partagé ses +périls et sa pauvreté avec tant de zèle et même de joie, que la sévérité +la plus scrupuleuse ne pouvait s'empêcher de rendre justice à la pureté +de ses motifs et au désintéressement de sa conduite. C'était à son +activité, à son courage, à sa raison, aux sacrifices de tout genre +qu'elle avait supportés sans se plaindre, que son amant devait d'avoir +recouvré une partie de ses biens. Ils étaient venus s'établir à D*** +pour y suivre un procès qui pouvait rendre entièrement au comte de P*** +son ancienne opulence, et comptaient y rester environ deux ans. + +Ellénore n'avait qu'un esprit ordinaire; mais ses idées étaient justes, +et ses expressions, toujours simples, étaient quelquefois frappantes par +la noblesse et l'élévation de ses sentiments. Elle avait beaucoup de +préjugés; mais tous ses préjugés étaient en sens inverse de son intérêt. +Elle attachait le plus grand prix à la régularité de la conduite, +précisément parce que la sienne n'était pas régulière suivant les +notions reçues. Elle était très-religieuse, parce que la religion +condamnait rigoureusement son genre de vie. Elle repoussait sévèrement +dans la conversation tout ce qui n'aurait paru à d'autres femmes que des +plaisanteries innocentes, parce qu'elle craignait toujours qu'on ne se +crût autorisé par son état à lui en adresser de déplacées. Elle aurait +désiré ne recevoir chez elle que des hommes du rang le plus élevé et de +moeurs irréprochables, parce que les femmes à qui elle frémissait d'être +comparée se forment d'ordinaire une société mélangée, et, se résignant à +la perte de la considération, ne cherchent dans leurs relations que +l'amusement. Ellénore, en un mot, était en lutte constante avec sa +destinée. Elle protestait, pour ainsi dire, par chacune de ses actions +et de ses paroles, contre la classe dans laquelle elle se trouvait +rangée; et comme elle sentait que la réalité était plus forte qu'elle, +et que ses efforts ne changeaient rien à sa situation, elle était fort +malheureuse. Elle élevait deux enfants qu'elle avait eus du comte de +P***, avec une austérité excessive. On eût dit quelquefois qu'une +révolte secrète se mêlait à l'attachement plutôt passionné que tendre +qu'elle leur montrait, et les lui rendait en quelque sorte importuns. +Lorsqu'on lui faisait à bonne intention quelque remarque sur ce que ses +enfants grandissaient, sur les talents qu'ils promettaient d'avoir, sur +la carrière qu'ils auraient à suivre, on la voyait pâlir de l'idée qu'il +faudrait qu'un jour elle leur avouât leur naissance. Mais le moindre +danger, une heure d'absence, la ramenait à eux avec une anxiété où l'on +démêlait une espèce de remords, et le désir de leur donner par ses +caresses le bonheur qu'elle n'y trouvait pas elle-même. Cette opposition +entre ses sentiments et la place qu'elle occupait dans le monde avait +rendu son humeur fort inégale. Souvent elle était rêveuse et taciturne; +quelquefois elle parlait avec impétuosité. Comme elle était tourmentée +d'une idée particulière, au milieu de la conversation la plus générale, +elle ne restait jamais parfaitement calme. Mais, par cela même, il y +avait dans sa manière quelque chose de fougueux et d'inattendu qui la +rendait plus piquante qu'elle n'aurait dû l'être naturellement. La +bizarrerie de sa position suppléait en elle à la nouveauté des idées. On +l'examinait avec intérêt et curiosité comme un bel orage. + +Offerte à mes regards dans un moment où mon coeur avait besoin d'amour, +ma vanité, de succès, Ellénore me parut une conquête digne de moi. +Elle-même trouva du plaisir dans la société d'un homme différent de ceux +qu'elle avait vus jusqu'alors. Son cercle s'était composé de quelques +amis ou parents de son amant et de leurs femmes, que l'ascendant du +comte de P*** avait forcés à recevoir sa maîtresse. Les maris étaient +dépourvus de sentiments aussi bien que d'idées; les femmes ne +différaient de leurs maris que par une médiocrité plus inquiète et plus +agitée, parce qu'elles n'avaient pas, comme eux, cette tranquillité +d'esprit qui résulte de l'occupation et de la régularité des affaires. +Une plaisanterie plus légère, une conversation plus variée, un mélange +particulier de mélancolie et de gaîté, de découragement et d'intérêt, +d'enthousiasme et d'ironie, étonnèrent et attachèrent Ellénore. Elle +parlait plusieurs langues, imparfaitement à la vérité, mais toujours +avec vivacité, quelquefois avec grâce. Ses idées semblaient se faire +jour à travers les obstacles, et sortir de cette lutte plus agréables, +plus naïves et plus neuves; car les idiomes étrangers rajeunissent les +pensées, et les débarrassent de ces tournures qui les font paraître tour +à tour communes et affectées. Nous lisions ensemble des poëtes anglais; +nous nous promenions ensemble. J'allais souvent la voir le matin; j'y +retournais le soir: je causais avec elle sur mille sujets. + +Je pensais faire, en observateur froid et impartial, le tour de son +caractère et de son esprit; mais chaque mot qu'elle disait me semblait +revêtu d'une grâce inexplicable. Le dessein de lui plaire, mettant dans +ma vie un nouvel intérêt, animait mon existence d'une manière inusitée. +J'attribuais à son charme cet effet presque magique: j'en aurais joui +plus complétement encore sans l'engagement que j'avais pris envers mon +amour-propre. Cet amour-propre était en tiers entre Ellénore et moi. Je +me croyais comme obligé de marcher au plus vite vers le but que je +m'étais proposé: je ne me livrais donc pas sans réserve à mes +impressions. Il me tardait d'avoir parlé, car il me semblait que je +n'avais qu'à parler pour réussir. Je ne croyais point aimer Ellénore; +mais déjà je n'aurais pu me résigner à ne pas lui plaire. Elle +m'occupait sans cesse: je formais mille projets; j'inventais mille +moyens de conquête, avec cette fatuité sans expérience qui se croit sûre +du succès parce qu'elle n'a rien essayé. + +Cependant une invincible timidité m'arrêtait: tous mes discours +expiraient sur mes lèvres, ou se terminaient tout autrement que je ne +l'avais projeté. Je me débattais intérieurement: j'étais indigné contre +moi-même. + +Je cherchai enfin un raisonnement qui pût me tirer de cette lutte avec +honneur à mes propres yeux. Je me dis qu'il ne fallait rien précipiter, +qu'Ellénore était trop peu préparée à l'aveu que je méditais, et qu'il +valait mieux attendre encore. Presque toujours, pour vivre en repos avec +nous-mêmes, nous travestissons en calculs et en systèmes nos +impuissances ou nos faiblesses: cela satisfait cette portion de nous qui +est, pour ainsi dire, spectatrice de l'autre. + +Cette situation se prolongea. Chaque jour, je fixais le lendemain comme +l'époque invariable d'une déclaration positive, et chaque lendemain +s'écoulait comme la veille. Ma timidité me quittait dès que je +m'éloignais d'Ellénore; je reprenais alors mes plans habiles et mes +profondes combinaisons: mais à peine me retrouvais-je auprès d'elle, que +je me sentais de nouveau tremblant et troublé. Quiconque aurait lu dans +mon coeur, en son absence, m'aurait pris pour un séducteur froid et peu +sensible; quiconque m'eût aperçu à ses côtés eût cru reconnaître en moi +un amant novice, interdit et passionné. L'on se serait également trompé +dans ces deux jugements: il n'y a point d'unité complète dans l'homme, +et presque jamais personne n'est tout-à-fait sincère ni tout-à-fait de +mauvaise foi. + +Convaincu par ces expériences réitérées que je n'aurais jamais le +courage de parler à Ellénore, je me déterminai à lui écrire. Le comte de +P*** était absent. Les combats que j'avais livrés longtemps à mon propre +caractère, l'impatience que j'éprouvais de n'avoir pu le surmonter, mon +incertitude sur le succès de ma tentative, jetèrent dans ma lettre une +agitation qui ressemblait fort à l'amour. Échauffé d'ailleurs que +j'étais par mon propre style, je ressentais, en finissant d'écrire, un +peu de la passion que j'avais cherché à exprimer avec toute la force +possible. + +Ellénore vit dans ma lettre ce qu'il était naturel d'y voir, le +transport passager d'un homme qui avait dix ans de moins qu'elle, dont +le coeur s'ouvrait à des sentiments qui lui étaient encore inconnus, et +qui méritait plus de pitié que de colère. Elle me répondit avec bonté, +me donna des conseils affectueux, m'offrit une amitié sincère, mais me +déclara que jusqu'au retour du comte de P*** elle ne pourrait me +recevoir. + +Cette réponse me bouleversa. Mon imagination, s'irritant de l'obstacle, +s'empara de toute mon existence. L'amour, qu'une heure auparavant je +m'applaudissais de feindre, je crus tout à coup l'éprouver avec fureur. +Je courus chez Ellénore; on me dit qu'elle était sortie. Je lui écrivis; +je la suppliai de m'accorder une dernière entrevue; je lui peignis en +termes déchirants mon désespoir, les projets funestes que m'inspirait sa +cruelle détermination. Pendant une grande partie du jour, j'attendis +vainement une réponse. Je ne calmai mon inexprimable souffrance qu'en me +répétant que le lendemain je braverais toutes les difficultés pour +pénétrer jusqu'à Ellénore et pour lui parler. On m'apporta le soir +quelques mots d'elle: ils étaient doux. Je crus y remarquer une +impression de regret et de tristesse; mais elle persistait dans sa +résolution, qu'elle m'annonçait comme inébranlable. Je me présentai de +nouveau chez elle le lendemain. Elle était partie pour une campagne dont +ses gens ignoraient le nom. Ils n'avaient même aucun moyen de lui faire +parvenir des lettres. + +Je restai longtemps immobile à sa porte, n'imaginant plus aucune chance +de la retrouver. J'étais étonné moi-même de ce que je souffrais. Ma +mémoire me retraçait les instants où je m'étais dit que je n'aspirais +qu'à un succès; que ce n'était qu'une tentative à laquelle je +renoncerais sans peine. Je ne concevais rien à la douleur violente, +indomptable, qui déchirait mon coeur. Plusieurs jours se passèrent de la +sorte. J'étais également incapable de distraction et d'étude. J'errais +sans cesse devant la porte d'Ellénore. Je me promenais dans la ville, +comme si, au détour de chaque rue, j'avais pu espérer de la rencontrer. +Un matin, dans une de ces courses sans but, qui servaient à remplacer +mon agitation par de la fatigue, j'aperçus la voiture du comte de P***, +qui revenait de son voyage. Il me reconnut et mit pied à terre. Après +quelques phrases banales, je lui parlai, en déguisant mon trouble, du +départ subit d'Ellénore. Oui, me dit-il, une de ses amies, à quelques +lieues d'ici, a éprouvé je ne sais quel événement fâcheux qui a fait +croire à Ellénore que ses consolations lui seraient utiles. Elle est +partie sans me consulter. C'est une personne que tous ses sentiments +dominent, et dont l'âme, toujours active, trouve presque du repos dans +le dévoûment. Mais sa présence ici m'est trop nécessaire; je vais lui +écrire: elle reviendra sûrement dans quelques jours. + +Cette assurance me calma; je sentis ma douleur s'apaiser. Pour la +première fois depuis le départ d'Ellénore, je pus respirer sans peine. +Son retour fut moins prompt que ne l'espérait le comte de P***. Mais +j'avais repris ma vie habituelle, et l'angoisse que j'avais éprouvée +commençait à se dissiper, lorsqu'au bout d'un mois M. de P*** me fit +avertir qu'Ellénore devait arriver le soir. Comme il mettait un grand +prix à lui maintenir dans la société la place que son caractère +méritait, et dont sa situation semblait l'exclure, il avait invité à +souper plusieurs femmes de ses parentes et de ses amies qui avaient +consenti à voir Ellénore. + +Mes souvenirs reparurent, d'abord confus, bientôt plus vifs. Mon +amour-propre s'y mêlait. J'étais embarrassé, humilié, de rencontrer une +femme qui m'avait traité comme un enfant. Il me semblait la voir, +souriant à mon approche de ce qu'une courte absence avait calmé +l'effervescence d'une jeune tête; et je démêlais dans ce sourire une +sorte de mépris pour moi. Par degrés mes sentiments se réveillèrent. Je +m'étais levé, ce jour-là même, ne songeant plus à Ellénore; une heure +après avoir reçu la nouvelle de son arrivée, son image errait devant mes +yeux, régnait sur mon coeur, et j'avais la fièvre de la crainte de ne pas +la voir. + +Je restai chez moi toute la journée; je m'y tins, pour ainsi dire, +caché: je tremblais que le moindre mouvement ne prévint notre rencontre. +Rien pourtant n'était plus simple, plus certain; mais je la désirais +avec tant d'ardeur, qu'elle me paraissait impossible. L'impatience me +dévorait: à tous les instants je consultais ma montre. J'étais obligé +d'ouvrir la fenêtre pour respirer; mon sang me brûlait en circulant dans +mes veines. + +Enfin j'entendis sonner l'heure à laquelle je devais me rendre chez le +comte. Mon impatience se changea tout à coup en timidité; je m'habillai +lentement; je ne me sentais plus pressé d'arriver: j'avais un tel effroi +que mon attente ne fût déçue, un sentiment si vif de la douleur que je +courais risque d'éprouver, que j'aurais consenti volontiers à tout +ajourner. + +Il était assez tard lorsque j'entrai chez M. de P***. J'aperçus Ellénore +assise au fond de la chambre; je n'osais avancer, il me semblait que +tout le monde avait les yeux fixés sur moi. J'allai me cacher dans un +coin du salon, derrière un groupe d'hommes qui causaient. De là je +contemplais Ellénore: elle me parut légèrement changée, elle était plus +pale que de coutume. Le comte me découvrit dans l'espèce de retraite où +je m'étais réfugié; il vint à moi, me prit par la main, et me conduisit +vers Ellénore. Je vous présente, lui dit-il en riant, l'un des hommes +que votre départ inattendu a le plus étonnés. Ellénore parlait à une +femme placée à côté d'elle. Lorsqu'elle me vit, ses paroles s'arrêtèrent +sur ses lèvres; elle demeura tout interdite: je l'étais beaucoup +moi-même. + +On pouvait nous entendre: j'adressai à Ellénore des questions +indifférentes. Nous reprîmes tous deux une apparence de calme. On +annonça qu'on avait servi; j'offris à Ellénore mon bras, qu'elle ne put +refuser. Si vous ne me promettez pas, lui dis-je en la conduisant, de me +recevoir demain chez vous à onze heures, je pars à l'instant, +j'abandonne mon pays, ma famille et mon père, je romps tous mes liens, +j'abjure tous mes devoirs, et je vais, n'importe où, finir au plus tôt +une vie que vous vous plaisez à empoisonner. Adolphe! me répondit-elle +et elle hésitait. Je fis un mouvement pour m'éloigner. Je ne sais ce que +mes traits exprimèrent, mais je n'avais jamais éprouvé de contraction si +violente. + +Ellénore me regarda. Une terreur mêlée d'affection se peignit sur sa +figure. Je vous recevrai demain, me dit-elle, mais je vous conjure... +Beaucoup de personnes nous suivaient, elle ne put achever sa phrase. Je +pressai sa main de mon bras; nous nous mîmes à table. + +J'aurais voulu m'asseoir à côté d'Ellénore, mais le maître de la maison +l'avait autrement décidé: je fus placé à peu près vis-à-vis d'elle. Au +commencement du souper, elle était rêveuse. Quand on lui adressait la +parole, elle répondait avec douceur; mais elle retombait bientôt dans la +distraction. Une de ses amies, frappée de son silence et de son +abattement, lui demanda si elle était malade. Je n'ai pas été bien dans +ces derniers temps, répondit-elle, et même à présent je suis fort +ébranlée. J'aspirais à produire dans l'esprit d'Ellénore une impression +agréable; je voulais, en me montrant aimable et spirituel, la disposer +en ma faveur, et la préparer à l'entrevue qu'elle m'avait accordée. +J'essayai donc de mille manières de fixer son attention. Je ramenai la +conversation sur des sujets que je savais l'intéresser; nos voisins s'y +mêlèrent: j'étais inspiré par sa présence; je parvins à me faire écouter +d'elle, je la vis bientôt sourire: j'en ressentis une telle joie, mes +regards exprimèrent tant de reconnaissance, qu'elle ne put s'empêcher +d'en être touchée. Sa tristesse et sa distraction se dissipèrent: elle +ne résista plus au charme secret que répandait dans son âme la vue du +bonheur que je lui devais; et quand nous sortîmes de table, nos coeurs +étaient d'intelligence comme si nous n'avions jamais été séparés. Vous +voyez, lui dis-je en lui donnant la main pour rentrer dans le salon, que +vous disposez de toute mon existence; que vous ai-je fait pour que vous +trouviez du plaisir à la tourmenter? + + + + +CHAPITRE III. + + +Je passai la nuit sans dormir. Il n'était plus question dans mon âme ni +de calculs ni de projets; je me sentais, de la meilleure foi du monde, +véritablement amoureux. Ce n'était plus l'espoir du succès qui me +faisait agir: le besoin de voir celle que j'aimais, de jouir de sa +présence, me dominait exclusivement. Onze heures sonnèrent, je me rendis +auprès d'Ellénore; elle m'attendait. Elle voulut parler: je lui demandai +de m'écouter. Je m'assis auprès d'elle, car je pouvais à peine me +soutenir, et je continuai en ces termes, non sans être obligé de +m'interrompre souvent: + +Je ne viens point réclamer contre la sentence que vous avez prononcée; +je ne viens point rétracter un aveu qui a pu vous offenser; je le +voudrais en vain. Cet amour que vous repoussez est indestructible: +l'effort même que je fais dans ce moment pour vous parler avec un peu de +calme est une preuve de la violence d'un sentiment qui vous blesse. Mais +ce n'est plus pour vous en entretenir que je vous ai priée de +m'entendre; c'est au contraire pour vous demander de l'oublier, de me +recevoir comme autrefois, d'écarter le souvenir d'un instant de délire, +de ne pas me punir de ce que vous savez un secret que j'aurais dû +renfermer au fond de mon âme. Vous connaissez ma situation, ce caractère +qu'on dit bizarre et sauvage, ce coeur étranger à tous les intérêts du +monde, solitaire au milieu des hommes, et qui souffre pourtant de +l'isolement auquel il est condamné. Votre amitié me soutenait: sans +cette amitié je ne puis vivre. J'ai pris l'habitude de vous voir; vous +avez laissé naître et se former cette douce habitude: qu'ai-je fait pour +perdre cette unique consolation d'une existence si triste et si sombre? +Je suis horriblement malheureux; je n'ai plus le courage de supporter un +si long malheur: je n'espère rien, je ne demande rien, je ne veux que +vous voir; mais je dois vous voir s'il faut que je vive. + +Ellénore gardait le silence. Que craignez-vous? repris-je. Qu'est-ce que +j'exige? ce que vous accordez à tous les indifférents. Est-ce le monde +que vous redoutez? Ce monde, absorbé dans ses frivolités solennelles, ne +lira pas dans un coeur tel que le mien. Comment ne serais-je pas prudent? +n'y va-t-il pas de ma vie? Ellénore, rendez-vous à ma prière: vous y +trouverez quelque douceur. Il y aura pour vous quelque charme à être +aimée ainsi, à me voir auprès de vous, occupé de vous seule, n'existant +que pour vous, vous devant toutes les sensations de bonheur dont je suis +encore susceptible, arraché par votre présence à la souffrance et au +désespoir. + +Je poursuivis longtemps de la sorte, levant toutes les objections, +retournant de mille manières tous les raisonnements qui plaidaient en ma +faveur. J'étais si soumis, si résigné, je demandais si peu de chose, +j'aurais été si malheureux d'un refus! + +Ellénore fut émue. Elle m'imposa plusieurs conditions. Elle ne consentit +à me recevoir que rarement, au milieu d'une société nombreuse, avec +l'engagement que je ne lui parlerais jamais d'amour. Je promis ce +qu'elle voulut. Nous étions contents tous les deux: moi, d'avoir +reconquis le bien que j'avais été menacé de perdre; Ellénore, de se +trouver à la fois généreuse, sensible et prudente. + +Je profitai dès le lendemain de la permission que j'avais obtenue; je +continuai de même les jours suivants. Ellénore ne songea plus à la +nécessité que mes visites fussent peu fréquentes: bientôt rien ne lui +parut plus simple que de me voir tous les jours. Dix ans de fidélité +avaient inspiré à M. de P*** une confiance entière; il laissait à +Ellénore la plus grande liberté. Comme il avait eu à lutter contre +l'opinion qui voulait exclure sa maîtresse du monde où il était appelé à +vivre, il aimait à voir s'augmenter la société d'Ellénore; sa maison +remplie constatait à ses yeux son propre triomphe sur l'opinion. + +Lorsque j'arrivais, j'apercevais dans les regards d'Ellénore une +expression de plaisir. Quand elle s'amusait dans la conversation, ses +yeux se tournaient naturellement vers moi. L'on ne racontait rien +d'intéressant qu'elle ne m'appelât pour l'entendre. Mais elle n'était +jamais seule: des soirées entières se passaient sans que je pusse lui +dire autre chose en particulier que quelques mots insignifiants ou +interrompus. Je ne tardai pas à m'irriter de tant de contrainte. Je +devins sombre, taciturne, inégal dans mon humeur, amer dans mes +discours. Je me contenais à peine lorsqu'un autre que moi s'entretenait +à part avec Ellénore; j'interrompais brusquement ces entretiens. Il +m'importait peu qu'on pût s'en offenser, et je n'étais pas toujours +arrêté par la crainte de la compromettre. Elle se plaignit à moi de ce +changement. Que voulez-vous? lui dis-je avec impatience, vous croyez +sans doute avoir fait beaucoup pour moi; je suis forcé de vous dire que +vous vous trompez. Je ne conçois rien à votre nouvelle manière d'être. +Autrefois vous viviez retirée; vous fuyiez une société fatigante; vous +évitiez ces éternelles conversations qui se prolongent précisément parce +qu'elles ne devraient jamais commencer. Aujourd'hui votre porte est +ouverte à la terre entière. On dirait qu'en vous demandant de me +recevoir, j'ai obtenu pour tout l'univers la même faveur que pour moi. +Je vous l'avoue, en vous voyant jadis si prudente, je ne m'attendais pas +à vous trouver si frivole. + +Je démêlai dans les traits d'Ellénore une impression de mécontentement +et de tristesse. Chère Ellénore, lui dis-je en me radoucissant tout à +coup, ne mérité-je donc pas d'être distingué des mille importuns qui +vous assiègent? L'amitié n'a-t-elle pas ses secrets? n'est-elle pas +ombrageuse et timide au milieu du bruit et de la foule? + +Ellénore craignait, en se montrant inflexible, de voir se renouveler des +imprudences qui l'alarmaient pour elle et pour moi. L'idée de rompre +n'approchait plus de son coeur: elle consentit à me recevoir quelquefois +seule. + +Alors se modifièrent rapidement les règles sévères qu'elle m'avait +prescrites. Elle me permit de lui peindre mon amour; elle se familiarisa +par degrés avec ce langage: bientôt elle m'avoua qu'elle m'aimait. + +Je passai quelques heures à ses pieds, me proclamant le plus heureux des +hommes, lui prodiguant mille assurances de tendresse, de dévoûment et de +respect éternel. Elle me raconta ce qu'elle avait souffert en essayant +de s'éloigner de moi; que de fois elle avait espéré que je la +découvrirais malgré ses efforts; comment le moindre bruit qui frappait +ses oreilles lui paraissait annoncer mon arrivée; quel trouble, quelle +joie, quelle crainte, elle avait ressentis en me revoyant; par quelle +défiance d'elle-même, pour concilier le penchant de son coeur avec la +prudence, elle s'était livrée aux distractions du monde, avait recherché +la foule qu'elle fuyait auparavant. Je lui faisais répéter les plus +petits détails, et cette histoire de quelques semaines nous semblait +être celle d'une vie entière. L'amour supplée aux longs souvenirs par +une sorte de magie. Toutes les autres affections ont besoin du passé: +l'amour crée, comme par enchantement, un passé dont il nous entoure. Il +nous donne, pour ainsi dire, la conscience d'avoir vécu, durant des +années, avec un être qui naguère nous était presque étranger. L'amour +n'est qu'un point lumineux, et néanmoins il semble s'emparer du temps. +Il y a peu de jours qu'il n'existait pas, bientôt il n'existera plus; +mais, tant qu'il existe, il répand sa clarté sur l'époque qui l'a +précédé, comme sur celle qui doit le suivre. + +Ce calme pourtant dura peu. Ellénore était d'autant plus en garde contre +sa faiblesse, qu'elle était poursuivie du souvenir de ses fautes: et mon +imagination, mes désirs, une théorie de fatuité dont je ne m'apercevais +pas moi-même, se révoltaient contre un tel amour. Toujours timide, +souvent irrité, je me plaignais, je m'emportais, j'accablais Ellénore de +reproches. Plus d'une fois elle forma le projet de briser un lien qui ne +répandait sur sa vie que de l'inquiétude et du trouble; plus d'une fois +je l'apaisai par mes supplications, mes désaveux et mes pleurs. + +Ellénore, lui écrivais-je un jour, vous ne savez pas tout ce que je +souffre. Près de vous, loin de vous, je suis également malheureux. +Pendant les heures qui nous séparent, j'erre au hasard, courbé sous le +fardeau d'une existence que je ne sais comment supporter. La société +m'importune, la solitude m'accable. Ces indifférents qui m'observent, +qui ne connaissent rien de ce qui m'occupe, qui me regardent avec une +curiosité sans intérêt, avec un étonnement sans pitié, ces hommes qui +osent me parler d'autre chose que de vous, portent dans mon sein une +douleur mortelle. Je les fuis; mais, seul, je cherche en vain un air qui +pénètre dans ma poitrine oppressée. Je me précipite sur cette terre qui +devrait s'entr'ouvrir pour m'engloutir à jamais; je pose ma tête sur la +pierre froide qui devrait calmer la fièvre ardente qui me dévore. Je me +traîne vers cette colline d'où l'on aperçoit votre maison; je reste là, +les yeux fixés sur cette retraite que je n'habiterai jamais avec vous. +Et si je vous avais rencontrée plus tôt, vous auriez pu être à moi! +j'aurais serré dans mes bras la seule créature que la nature ait formée +pour mon coeur, pour ce coeur qui a tant souffert parce qu'il vous +cherchait, et qu'il ne vous a trouvée que trop tard! Lorsque enfin ces +heures de délire sont passées, lorsque le moment arrive où je puis vous +voir, je prends en tremblant la route de votre demeure. Je crains que +tous ceux qui me rencontrent ne devinent les sentiments que je porte en +moi; je m'arrête; je marche à pas lents: je retarde l'instant du +bonheur, de ce bonheur que tout menace, que je me crois toujours sur le +point de perdre; bonheur imparfait et troublé, contre lequel conspirent +peut-être à chaque minute et les événements funestes et les regards +jaloux, et les caprices tyranniques et votre propre volonté! Quand je +touche au seuil de votre porte, quand je l'entr'ouvre, une nouvelle +terreur me saisit: je m'avance comme un coupable, demandant grâce à tous +les objets qui frappent ma vue, comme si tous étaient ennemis, comme si +tous m'enviaient l'heure de félicité dont je vais encore jouir. Le +moindre son m'effraye, le moindre mouvement autour de moi m'épouvante, +le bruit même de mes pas me fait reculer. Tout près de vous je crains +encore quelque obstacle qui se place soudain entre vous et moi. Enfin je +vous vois, je vous vois et je respire, et je vous contemple et je +m'arrête, comme le fugitif qui touche au sol protecteur qui doit le +garantir de la mort. Mais alors même, lorsque tout mon être s'élance +vers vous, lorsque j'aurais un tel besoin de me reposer de tant +d'angoisses, de poser ma tête sur vos genoux, de donner un libre cours à +mes larmes, il faut que je me contraigne avec violence, que même auprès +de vous je vive encore d'une vie d'effort: pas un instant d'épanchement! +pas un instant d'abandon! Vos regards m'observent. Vous êtes +embarrassée, presque offensée de mon trouble. Je ne sais quelle gêne a +succédé à ces heures délicieuses où du moins vous m'avouiez votre amour. +Le temps s'enfuit, de nouveaux intérêts vous appellent: vous ne les +oubliez jamais; vous ne retardez jamais l'instant qui m'éloigne. Des +étrangers viennent, il n'est plus permis de vous regarder; je sens qu'il +faut fuir pour me dérober aux soupçons qui m'environnent. Je vous quitte +plus agité, plus déchiré, plus insensé qu'auparavant; je vous quitte, et +je retombe dans cet isolement effroyable, où je me débats sans +rencontrer un seul être sur lequel je puisse m'appuyer, me reposer un +moment. + +Ellénore n'avait jamais été aimée de la sorte. M. de P*** avait pour +elle une affection très-vraie, beaucoup de reconnaissance pour son +dévoûment, beaucoup de respect pour son caractère; mais il y avait +toujours dans sa manière une nuance de supériorité sur une femme qui +s'était donnée publiquement à lui sans qu'il l'eût épousée. Il aurait pu +contracter des liens plus honorables, suivant l'opinion commune: il ne +le lui disait point, il ne se le disait peut-être pas à lui-même; mais +ce qu'on ne dit pas n'en existe pas moins, et tout ce qui est se devine. +Ellénore n'avait eu jusqu'alors aucune notion de ce sentiment passionné, +de cette existence perdue dans la sienne, dont mes fureurs mêmes, mes +injustices et mes reproches n'étaient que des preuves plus +irréfragables. Sa résistance avait exalté toutes mes sensations, toutes +mes idées: je revenais des emportements qui l'effrayaient à une +soumission, à une tendresse, à une vénération idolâtre. Je la +considérais comme une créature céleste. Mon amour tenait du culte, et il +avait pour elle d'autant plus de charme, qu'elle craignait sans cesse de +se voir humiliée dans un sens opposé. Elle se donna enfin tout entière. + +Malheur à l'homme qui, dans les premiers moments d'une liaison d'amour, +ne croit pas que cette liaison doit être éternelle! Malheur à qui, dans +les bras de la maîtresse qu'il vient d'obtenir, conserve une funeste +prescience, et prévoit qu'il pourra s'en détacher! Une femme que son +coeur entraîne a, dans cet instant, quelque chose de touchant et de +sacré. Ce n'est pas le plaisir, ce n'est pas la nature, ce ne sont pas +les sens qui sont corrupteurs; ce sont les calculs auxquels la société +nous accoutume, et les réflexions que l'expérience fait naître. J'aimai, +je respectai mille fois plus Ellénore après qu'elle se fut donnée. Je +marchais avec orgueil au milieu des hommes; je promenais sur eux un +regard dominateur. L'air que je respirais était à lui seul une +jouissance. Je m'élançais au devant de la nature, pour la remercier du +bienfait inespéré, du bienfait immense qu'elle avait daigné m'accorder. + + + + +CHAPITRE IV. + + +Charme de l'amour! qui pourrait vous peindre? Cette persuasion que nous +avons trouvé l'être que la nature avait destiné pour nous, ce jour subit +répandu sur la vie, et qui nous semble en expliquer le mystère, cette +valeur inconnue attachée aux moindres circonstances, ces heures rapides, +dont tous les détails échappent au souvenir par leur douceur même, et +qui ne laissent dans notre âme qu'une longue trace de bonheur, cette +gaîté folâtre qui se mêle quelquefois sans cause à un attendrissement +habituel, tant de plaisir dans la présence, et dans l'absence tant +d'espoir, ce détachement de tous les soins vulgaires, cette supériorité +sur tout ce qui nous entoure, cette certitude que désormais le monde ne +peut nous atteindre où nous vivons, cette intelligence mutuelle qui +devine chaque pensée et qui répond à chaque émotion, charme de l'amour, +qui vous éprouva ne saurait vous décrire! + +M. de P*** fut obligé, pour des affaires pressantes, de s'absenter +pendant six semaines. Je passai ce temps chez Ellénore presque sans +interruption. Son attachement semblait s'être accru du sacrifice qu'elle +m'avait fait. Elle ne me laissait jamais la quitter sans essayer de me +retenir. Lorsque je sortais, elle me demandait quand je reviendrais. +Deux heures de séparation lui étaient insupportables. Elle fixait avec +une précision inquiète l'instant de mon retour. J'y souscrivais avec +joie, j'étais reconnaissant, j'étais heureux du sentiment qu'elle me +témoignait. Mais cependant les intérêts de la vie commune ne se laissent +pas plier arbitrairement à tous nos désirs. Il m'était quelquefois +incommode d'avoir tous mes pas marqués d'avance, et tous mes moments +ainsi comptés. J'étais forcé de précipiter toutes mes démarches, de +rompre avec la plupart de mes relations. Je ne savais que répondre à mes +connaissances lorsqu'on me proposait quelque partie que, dans une +situation naturelle, je n'aurais point eu de motif pour refuser. Je ne +regrettais point auprès d'Ellénore ces plaisirs de la vie sociale, pour +lesquels je n'avais jamais eu beaucoup d'intérêt, mais j'aurais voulu +qu'elle me permît d'y renoncer plus librement. J'aurais éprouvé plus de +douceur à retourner auprès d'elle de ma propre volonté, sans me dire que +l'heure était arrivée, qu'elle m'attendait avec anxiété, et sans que +l'idée de sa peine vînt se mêler à celle du bonheur que j'allais goûter +en la retrouvant. Ellénore était sans doute un vif plaisir dans mon +existence, mais elle n'était plus un but: elle était devenue un lien. Je +craignais d'ailleurs de la compromettre. Ma présence continuelle devait +étonner ses gens, ses enfants, qui pouvaient m'observer. Je tremblais de +l'idée de déranger son existence. Je sentais que nous ne pouvions être +unis pour toujours, et que c'était un devoir sacré pour moi de respecter +son repos: je lui donnais donc des conseils de prudence, tout en +l'assurant de mon amour. Mais plus je lui donnais des conseils de ce +genre, moins elle était disposée à m'écouter. En même temps je craignais +horriblement de l'affliger. Dès que je voyais sur son visage une +expression de douleur, sa volonté devenait la mienne: je n'étais à mon +aise que lorsqu'elle était contente de moi. Lorsqu'en insistant sur la +nécessité de m'éloigner pour quelques instants, j'étais parvenu à la +quitter, l'image de la peine que je lui avais causée me suivait partout. +Il me prenait une fièvre de remords qui redoublait à chaque minute, et +qui enfin devenait irrésistible; je volais vers elle, je me faisais une +fête de la consoler, de l'apaiser. Mais à mesure que je m'approchais de +sa demeure, un sentiment d'humeur contre cet empire bizarre se mêlait à +mes autres sentiments. Ellénore elle-même était violente. Elle +éprouvait, je le crois, pour moi ce qu'elle n'avait éprouvé pour +personne. Dans ses relations précédentes, son coeur avait été froissé par +une dépendance pénible; elle était avec moi dans une parfaite aisance, +parce que nous étions dans une parfaite égalité; elle s'était relevée à +ses propres yeux, par un amour pur de tout calcul, de tout intérêt: elle +savait que j'étais bien sûr qu'elle ne m'aimait que pour moi-même. Mais +il résultait de son abandon complet avec moi qu'elle ne me déguisait +aucun de ses mouvements; et lorsque je rentrais dans sa chambre, +impatienté d'y rentrer plus tôt que je ne l'aurais voulu, je la trouvais +triste ou irritée. J'avais souffert deux heures loin d'elle de l'idée +qu'elle souffrait loin de moi: je souffrais deux heures près d'elle +avant de pouvoir l'apaiser. + +Cependant je n'étais pas malheureux; je me disais qu'il était doux +d'être aimé, même avec exigence; je sentais que je lui faisais du bien: +son bonheur m'était nécessaire, et je me savais nécessaire à son +bonheur. + +D'ailleurs, l'idée confuse que, par la seule nature des choses, cette +liaison ne pouvait durer, idée triste sous bien des rapports, servait +néanmoins à me calmer dans mes accès de fatigue ou d'impatience. Les +liens d'Ellénore avec le comte de P***, la disproportion de nos âges, la +différence de nos situations, mon départ que déjà diverses circonstances +avaient retardé, mais dont l'époque était prochaine, toutes ces +considérations m'engageaient à donner et à recevoir encore le plus de +bonheur qu'il était possible: je me croyais sûr des années, je ne +disputais pas les jours. + +Le comte de P*** revint. Il ne tarda pas à soupçonner mes relations avec +Ellénore; il me reçut chaque jour d'un air plus froid et plus sombre. Je +parlai vivement à Ellénore des dangers qu'elle courait; je la suppliai +de permettre que j'interrompisse pour quelques jours mes visites; je lui +représentai l'intérêt de sa réputation, de sa fortune, de ses enfants. +Elle m'écouta longtemps en silence: elle était pâle comme la mort. De +manière ou d'autre, me dit-elle enfin, vous partirez bientôt; ne +devançons pas ce moment; ne vous mettez pas en peine de moi. Gagnons des +jours, gagnons des heures: des jours, des heures, c'est tout ce qu'il me +faut. Je ne sais quel pressentiment me dit, Adolphe, que je mourrai dans +vos bras. + +Nous continuâmes donc à vivre comme auparavant, moi toujours inquiet, +Ellénore toujours triste, le comte de P*** taciturne et soucieux. Enfin +la lettre que j'attendais arriva: mon père m'ordonnait de me rendre +auprès de lui. Je portai cette lettre à Ellénore. Déjà! me dit-elle +après l'avoir lue; je ne croyais pas que ce fût sitôt. Puis, fondant en +larmes, elle me prit la main et elle me dit: Adolphe, vous voyez que je +ne puis vivre sans vous; je ne sais ce qui arrivera de mon avenir, mais +je vous conjure de ne pas partir encore: trouvez des prétextes pour +rester. Demandez à votre père de vous laisser prolonger votre séjour +encore six mois. Six mois, est-ce donc si long? Je voulus combattre sa +résolution; mais elle pleurait si amèrement, et elle était si +tremblante, ses traits portaient l'empreinte d'une souffrance si +déchirante, que je ne pus continuer. Je me jetai à ses pieds, je la +serrai dans mes bras, je l'assurai de mon amour, et je sortis pour aller +écrire à mon père. J'écrivis en effet avec le mouvement que la douleur +d'Ellénore m'avait inspiré. J'alléguai mille causes de retard; je fis +ressortir l'utilité de continuer à D*** quelques cours que je n'avais pu +suivre à Gottingue; et lorsque j'envoyai ma lettre à la poste, c'était +avec ardeur que je désirais obtenir le consentement que je demandais. + +Je retournai le soir chez Ellénore. Elle était assise sur un sofa; le +comte de P*** était près de la cheminée, et assez loin d'elle; les deux +enfants étaient au fond de la chambre, ne jouant pas, et portant sur +leurs visages cet étonnement de l'enfance lorsqu'elle remarque une +agitation dont elle ne soupçonne pas la cause. J'instruisis Ellénore par +un geste que j'avais fait ce qu'elle voulait. Un rayon de joie brilla +dans ses yeux, mais ne tarda pas à disparaître. Nous ne disions rien. Le +silence devenait embarrassant pour tous trois. On m'assure, Monsieur, me +dit enfin le comte, que vous êtes prêt à partir. Je lui répondis que je +l'ignorais. Il me semble, répliqua-t-il, qu'à votre âge on ne doit pas +tarder à entrer dans une carrière: au reste, ajouta-t-il en regardant +Ellénore, tout le monde peut-être ne pense pas ici comme moi. + +La réponse de mon père ne se fit pas attendre. Je tremblais, en ouvrant +sa lettre, de la douleur qu'un refus causerait à Ellénore. Il me +semblait même que j'aurais partagé cette douleur avec une égale +amertume; mais en lisant le consentement qu'il m'accordait, tous les +inconvénients d'une prolongation de séjour se présentèrent tout à coup à +mon esprit. Encore six mois de gêne et de contrainte! m'écriai-je; six +mois pendant lesquels j'offense un homme qui m'avait témoigné de +l'amitié, j'expose une femme qui m'aime; je cours le risque de lui ravir +la seule situation où elle puisse vivre tranquille et considérée; je +trompe mon père; et pourquoi? Pour ne pas braver un instant une douleur +qui, tôt ou tard, est inévitable! Ne l'éprouvons-nous pas chaque jour en +détail et goutte à goutte, cette douleur? Je ne fais que du mal à +Ellénore; mon sentiment, tel qu'il est, ne peut la satisfaire. Je me +sacrifie pour elle sans fruit pour son bonheur; et moi, je vis ici sans +utilité, sans indépendance, n'ayant pas un instant de libre, ne pouvant +respirer une heure en paix. J'entrai chez Ellénore tout occupé de ces +réflexions. Je la trouvai seule. Je reste encore six mois, lui +dis-je.--Vous m'annoncez cette nouvelle bien sèchement.--C'est que je +crains beaucoup, je l'avoue, les conséquences de ce retard pour l'un et +pour l'autre.--Il me semble que, pour vous du moins, elles ne sauraient +être bien fâcheuses.--Vous savez fort bien, Ellénore, que ce n'est +jamais de moi que je m'occupe le plus.--Ce n'est guère non plus du +bonheur des autres.--La conversation avait pris une direction orageuse. +Ellénore était blessée de mes regrets dans une circonstance où elle +croyait que je devais partager sa joie: je l'étais du triomphe qu'elle +avait remporté sur mes résolutions précédentes. La scène devint +violente. Nous éclatâmes en reproches mutuels. Ellénore m'accusa de +l'avoir trompée, de n'avoir eu pour elle qu'un goût passager; d'avoir +aliéné d'elle l'affection du comte; de l'avoir remise, aux yeux du +public, dans la situation équivoque dont elle avait cherché toute sa vie +à sortir. Je m'irritai de voir qu'elle tournât contre moi ce que je +n'avais fait que par obéissance pour elle et par crainte de l'affliger. +Je me plaignis de ma vive contrainte, de ma jeunesse consumée dans +l'inaction, du despotisme qu'elle exerçait sur toutes mes démarches. En +parlant ainsi, je vis son visage couvert tout à coup de pleurs: je +m'arrêtai, je revins sur mes pas, je désavouai, j'expliquai. Nous nous +embrassâmes: mais un premier coup était porté, une première barrière +était franchie. Nous avions prononcé tous deux des mots irréparables; +nous pouvions nous taire, mais non les oublier. Il y a des choses qu'on +est longtemps sans se dire, mais quand une fois elles sont dites, on ne +cesse jamais de les répéter. + +Nous vécûmes ainsi quatre mois dans des rapports forcés, quelquefois +doux, jamais complétement libres, y rencontrant encore du plaisir, mais +n'y trouvant plus de charme. Ellénore, cependant, ne se détachait pas de +moi. Après nos querelles les plus vives, elle était aussi empressée à me +revoir, elle fixait aussi soigneusement l'heure de nos entrevues que si +notre union eût été la plus paisible et la plus tendre. J'ai souvent +pensé que ma conduite même contribuait à entretenir Ellénore dans cette +disposition. Si je l'avais aimée comme elle m'aimait, elle aurait eu +plus de calme; elle aurait réfléchi de son côté sur les dangers qu'elle +bravait. Mais toute prudence lui était odieuse, parce que la prudence +venait de moi; elle ne calculait point ses sacrifices, parce qu'elle +était tout occupée à me les faire accepter; elle n'avait pas le temps de +se refroidir à mon égard, parce que tout son temps et toutes ses forces +étaient employés à me conserver. L'époque fixée de nouveau pour mon +départ approchait; et j'éprouvais, en y pensant, un mélange de plaisir +et de regret: semblable à ce que ressent un homme qui doit acheter une +guérison certaine par une opération douloureuse. + +Un matin, Ellénore m'écrivit de passer chez elle à l'instant. Le comte, +me dit-elle, me défend de vous recevoir: je ne veux point obéir à cet +ordre tyrannique. J'ai suivi cet homme dans la proscription, j'ai sauvé +sa fortune; je l'ai servi dans tous ses intérêts. Il peut se passer de +moi maintenant: moi, je ne puis me passer de vous. On devine facilement +quelles furent mes instances pour la détourner d'un projet que je ne +concevais pas. Je lui parlai de l'opinion du public. Cette opinion, me +répondit-elle, n'a jamais été juste pour moi. J'ai rempli pendant dix +ans mes devoirs mieux qu'aucune femme, et cette opinion ne m'en a pas +moins repoussée du rang que je méritais. Je lui rappelai ses +enfants.--Mes enfants sont ceux de M. de P***. Il les a reconnus: il en +aura soin. Ils seront trop heureux d'oublier une mère dont ils n'ont à +partager que la honte.--Je redoublai mes prières. Écoutez, me dit-elle: +si je romps avec le comte, refuserez-vous de me voir? Le refuserez-vous? +reprit-elle en saisissant mon bras avec une violence qui me fit frémir. +Non, assurément, lui répondis-je; et plus vous serez malheureuse, plus +je vous serai dévoué. Mais considérez...--Tout est considéré, +interrompit-elle. Il va rentrer, retirez-vous maintenant; ne revenez +plus ici. + +Je passai le reste de la journée dans une angoisse inexprimable. Deux +jours s'écoulèrent sans que j'entendisse parler d'Ellénore. Je souffrais +d'ignorer son sort; je souffrais même de ne pas la voir, et j'étais +étonné de la peine que cette privation me causait. Je désirais cependant +qu'elle eût renoncé à la résolution que je craignais tant pour elle, et +je commençais à m'en flatter, lorsqu'une femme me remit un billet par +lequel Ellénore me priait d'aller la voir dans telle rue, dans telle +maison, au troisième étage. J'y courus, espérant encore que, ne pouvant +me recevoir chez M. de P***, elle avait voulu m'entretenir ailleurs une +dernière fois. Je la trouvai faisant les apprêts d'un établissement +durable. Elle vint à moi, d'un air à la fois content et timide, +cherchant à lire dans mes yeux mon impression. Tout est rompu, me +dit-elle, je suis parfaitement libre. J'ai de ma fortune particulière +soixante-quinze louis de rente; c'est assez pour moi. Vous restez encore +ici six semaines. Quand vous partirez, je pourrai peut-être me +rapprocher de vous; vous reviendrez peut-être me voir. Et, comme si elle +eût redouté une réponse, elle entra dans une foule de détails relatifs à +ses projets. Elle chercha de mille manières à me persuader qu'elle +serait heureuse; qu'elle ne m'avait rien sacrifié; que le parti qu'elle +avait pris lui convenait, indépendamment de moi. Il était visible +qu'elle se faisait un grand effort, et qu'elle ne croyait qu'à moitié ce +qu'elle me disait. Elle s'étourdissait de ses paroles, de peur +d'entendre les miennes; elle prolongeait son discours avec activité pour +retarder le moment où mes objections la replongeraient dans le +désespoir. Je ne pus trouver dans mon coeur de lui en faire aucune. +J'acceptai son sacrifice, je l'en remerciai; je lui dis que j'en étais +heureux; je lui dis bien plus encore: je l'assurai que j'avais toujours +désiré qu'une détermination irréparable me fît un devoir de ne jamais la +quitter; j'attribuai mes indécisions à un sentiment de délicatesse qui +me défendait de consentir à ce qui bouleversait sa situation. Je n'eus, +en un mot, d'autre pensée que de chasser loin d'elle toute peine, toute +crainte, tout regret, toute incertitude sur mon sentiment. Pendant que +je lui parlais, je n'envisageais rien au delà de ce but, et j'étais +sincère dans mes promesses. + + + + +CHAPITRE V. + +La séparation d'Ellénore et du comte de P*** produisit dans le public un +effet qu'il n'était pas difficile de prévoir. Ellénore perdit en un +instant le fruit de dix années de dévoûment et de constance: on la +confondit avec toutes les femmes de sa classe qui se livrent sans +scrupule à mille inclinations successives. L'abandon de ses enfants la +fit regarder comme une mère dénaturée, et les femmes d'une réputation +irréprochable répétèrent avec satisfaction que l'oubli de la vertu la +plus essentielle à leur sexe s'étendait bientôt sur toutes les autres. +En même temps on la plaignit, pour ne pas perdre le plaisir de me +blâmer. On vit dans ma conduite celle d'un séducteur, d'un ingrat qui +avait violé l'hospitalité, et sacrifié, pour contenter une fantaisie +momentanée, le repos de deux personnes, dont il aurait dû respecter +l'une et ménager l'autre. Quelques amis de mon père m'adressèrent des +représentations sérieuses; d'autres, moins libres avec moi, me firent +sentir leur désapprobation par des insinuations détournées. Les jeunes +gens, au contraire, se montrèrent enchantés de l'adresse avec laquelle +j'avais supplanté le comte; et, par mille plaisanteries que je voulais +en vain réprimer, ils me félicitèrent de ma conquête, et me promirent de +m'imiter. Je ne saurais peindre ce que j'eus à souffrir et de cette +censure sévère et de ces honteux éloges. Je suis convaincu que si +j'avais eu de l'amour pour Ellénore, j'aurais ramené l'opinion sur elle +et sur moi. Telle est la force d'un sentiment vrai, que, lorsqu'il +parle, les interprétations fausses et les convenances factices se +taisent. Mais je n'étais qu'un homme faible, reconnaissant et dominé; je +n'étais soutenu par aucune impulsion qui partît du coeur. Je m'exprimais +donc avec embarras; je tâchais de finir la conversation; et si elle se +prolongeait, je la terminais par quelques mots âpres, qui annonçaient +aux autres que j'étais prêt à leur chercher querelle. En effet, j'aurais +beaucoup mieux aimé me battre avec eux que leur répondre. + +Ellénore ne tarda pas à s'apercevoir que l'opinion s'élevait contre +elle. Deux parentes de M. de P***, qu'il avait forcées par son ascendant +à se lier avec elle, mirent le plus grand éclat dans leur rupture; +heureuses de se livrer à leur malveillance, longtemps contenue à l'abri +des principes austères de la morale. Les hommes continuèrent à voir +Ellénore; mais il s'introduisit dans leur ton quelque chose d'une +familiarité qui annonçait qu'elle n'était plus appuyée par un protecteur +puissant, ni justifiée par une union presque consacrée. Les uns venaient +chez elle parce que, disaient-ils, ils l'avaient connue de tout temps; +les autres, parce qu'elle était belle encore, et que sa légèreté récente +leur avait rendu des prétentions qu'ils ne cherchaient pas à lui +déguiser. Chacun motivait sa liaison avec elle; c'est-à-dire que chacun +pensait que cette liaison avait besoin d'excuse. Ainsi la malheureuse +Ellénore se voyait tombée pour jamais dans l'état dont, toute sa vie, +elle avait voulu sortir. Tout contribuait à froisser son âme et à +blesser sa fierté. Elle envisageait l'abandon des uns comme une preuve +de mépris, l'assiduité des autres comme l'indice de quelque espérance +insultante. Elle souffrait de la solitude, elle rougissait de la +société. Ah! sans doute, j'aurais dû la consoler; j'aurais dû la serrer +contre mon coeur, lui dire: Vivons l'un pour l'autre, oublions des hommes +qui nous méconnaissent, soyons heureux de notre seule estime et de notre +seul amour: je l'essayais aussi; mais que peut, pour ranimer un +sentiment qui s'éteint, une résolution prise par devoir? + +Ellénore et moi nous dissimulions l'un avec l'autre. Elle n'osait me +confier des peines, résultat d'un sacrifice qu'elle savait bien que je +ne lui avais pas demandé. J'avais accepté ce sacrifice: je n'osais me +plaindre d'un malheur que j'avais prévu, et que je n'avais pas eu la +force de prévenir. Nous nous taisions donc sur la pensée unique qui nous +occupait constamment. Nous nous prodiguions des caresses, nous parlions +d'amour; mais nous parlions d'amour de peur de nous parler d'autre +chose. + +Dès qu'il existe un secret entre deux coeurs qui s'aiment, dès que l'un +d'eux a pu se résoudre à cacher à l'autre une seule idée, le charme est +rompu, le bonheur est détruit. L'emportement, l'injustice, la +distraction même, se réparent; mais la dissimulation jette dans l'amour +un élément étranger qui le dénature et le flétrit à ses propres yeux. + +Par une inconséquence bizarre, tandis que je repoussais avec +l'indignation la plus violente la moindre insinuation contre Ellénore, +je contribuais moi-même à lui faire tort dans mes conversations +générales. Je m'étais soumis à ses volontés, mais j'avais pris en +horreur l'empire des femmes. Je ne cessais de déclamer contre leur +faiblesse, leur exigence, le despotisme de leur douleur. J'affichais les +principes les plus durs; et ce même homme qui ne résistait pas à une +larme, qui cédait à la tristesse muette, qui était poursuivi dans +l'absence par l'image de la souffrance qu'il avait causée, se montrait, +dans tous ses discours, méprisant et impitoyable. Tous mes éloges +directs en faveur d'Ellénore ne détruisaient pas l'impression que +produisaient des propos semblables. On me haïssait, on la plaignait, +mais on ne l'estimait pas. On s'en prenait à elle de n'avoir pas inspiré +à son amant plus de considération pour son sexe et plus de respect pour +les liens du coeur. + +Un homme qui venait habituellement chez Ellénore, et qui, depuis sa +rupture avec le comte de P***, lui avait témoigné la passion la plus +vive, l'ayant forcée, par ses persécutions indiscrètes, à ne plus le +recevoir, se permit contre elle des railleries outrageantes qu'il me +parut impossible de souffrir. Nous nous battîmes; je le blessai +dangereusement, je fus blessé moi-même. Je ne puis décrire le mélange de +trouble, de terreur, de reconnaissance et d'amour, qui se peignit sur +les traits d'Ellénore lorsqu'elle me revit après cet événement. Elle +s'établit chez moi, malgré mes prières; elle ne me quitta pas un seul +instant jusqu'à ma convalescence. Elle me lisait pendant le jour, elle +me veillait durant la plus grande partie des nuits; elle observait mes +moindres mouvements, elle prévenait chacun de mes désirs; son ingénieuse +bonté multipliait ses facultés et doublait ses forces. Elle m'assurait +sans cesse qu'elle ne m'aurait pas survécu: j'étais pénétré d'affection, +j'étais déchiré de remords. J'aurais voulu trouver en moi de quoi +récompenser un attachement si constant et si tendre; j'appelais à mon +aide les souvenirs, l'imagination, la raison même, le sentiment du +devoir: efforts inutiles! la difficulté de la situation, la certitude +d'un avenir qui devait nous séparer, peut-être je ne sais quelle révolte +contre un lien qu'il m'était impossible de briser, me dévoraient +intérieurement. Je me reprochais l'ingratitude que je m'efforçais de lui +cacher. Je m'affligeais quand elle paraissait douter d'un amour qui lui +était si nécessaire; je ne m'affligeais pas moins quand elle semblait y +croire. Je la sentais meilleure que moi; je me méprisais d'être indigne +d'elle. C'est un affreux malheur de n'être pas aimé quand on aime; mais +c'en est un bien grand d'être aimé avec passion quand on n'aime plus. +Cette vie que je venais d'exposer pour Ellénore, je l'aurais mille fois +donnée pour qu'elle fût heureuse sans moi. + +Les six mois que m'avait accordés mon père étaient expirés; il fallut +songer à partir. Ellénore ne s'opposa point à mon départ, elle n'essaya +pas même de le retarder; mais elle me fit promettre que, deux mois +après, je reviendrais près d'elle, ou que je lui permettrais de me +rejoindre: je le lui jurai solennellement. Quel engagement n'aurais-je +pas pris dans un moment où je la voyais lutter contre elle-même et +contenir sa douleur? Elle aurait pu exiger de moi de ne pas la quitter; +je savais au fond de mon âme que ses larmes n'auraient pas été +désobéies. J'étais reconnaissant de ce qu'elle n'exerçait pas sa +puissance; il me semblait que je l'en aimais mieux. Moi-même, +d'ailleurs, je ne me séparais pas sans un vif regret d'un être qui +m'était si uniquement dévoué. Il y a dans les liaisons qui se prolongent +quelque chose de si profond! Elles deviennent à notre insu une partie si +intime de notre existence! Nous formons de loin, avec calme, la +résolution de les rompre; nous croyons attendre avec impatience l'époque +de l'exécuter: mais quand ce moment arrive, il nous remplit de terreur; +et telle est la bizarrerie de notre coeur misérable, que nous quittons +avec un déchirement horrible ceux près de qui nous demeurions sans +plaisir. + +Pendant mon absence, j'écrivis régulièrement à Ellénore. J'étais partagé +entre la crainte que mes lettres ne lui fissent de la peine, et le désir +de ne lui peindre que le sentiment que j'éprouvais. J'aurais voulu +qu'elle me devinât, mais qu'elle me devinât sans s'affliger; je me +félicitais quand j'avais pu substituer les mots d'affection, d'amitié, +de dévoûment, à celui d'amour; mais soudain je me représentais la pauvre +Ellénore triste et isolée, n'ayant que mes lettres pour consolation; et, +à la fin de deux pages froides et compassées, j'ajoutais rapidement +quelques phrases ardentes ou tendres, propres à la tromper de nouveau. +De la sorte, sans en dire jamais assez pour la satisfaire, j'en disais +toujours assez pour l'abuser. Etrange espèce de fausseté, dont le succès +même se tournait contre moi, prolongeait mon angoisse, et m'était +insupportable! + +Je comptais avec inquiétude les jours, les heures qui s'écoulaient; je +ralentissais de mes voeux la marche du temps; je tremblais en voyant se +rapprocher l'époque d'exécuter ma promesse. Je n'imaginais aucun moyen +de partir. Je n'en découvrais aucun pour qu'Ellénore pût s'établir dans +la même ville que moi. Peut-être, car il faut être sincère, peut-être je +ne le désirais pas. Je comparais ma vie indépendante et tranquille à la +vie de précipitation, de trouble et de tourment à laquelle sa passion me +condamnait. Je me trouvais si bien d'être libre, d'aller, de venir, de +sortir, de rentrer, sans que personne s'en occupât! je me reposais, pour +ainsi dire, dans l'indifférence des autres, de la fatigue de son amour. + +Je n'osais cependant laisser soupçonner à Ellénore que j'aurais voulu +renoncer à nos projets. Elle avait compris par mes lettres qu'il me +serait difficile de quitter mon père; elle m'écrivit qu'elle commençait +en conséquence les préparatifs de son départ. Je fus longtemps sans +combattre sa résolution; je ne lui répondais rien de précis à ce sujet. +Je lui marquais vaguement que je serais toujours charmé de la savoir, +puis j'ajoutais, de la rendre heureuse: tristes équivoques, langage +embarrassé, que je gémissais de voir si obscur, et que je tremblais de +rendre plus clair! Je me déterminai enfin à lui parler avec franchise; +je me dis que je le devais; je soulevai ma conscience contre ma +faiblesse; je me fortifiai de l'idée de son repos contre l'image de sa +douleur. Je me promenais à grands pas dans ma chambre, récitant tout +haut ce que je me proposais de lui dire. Mais à peine eus-je tracé +quelques lignes, que ma disposition changea; je n'envisageai plus mes +paroles d'après le sens qu'elles devaient contenir, mais d'après l'effet +qu'elles ne pouvaient manquer de produire; et une puissance surnaturelle +dirigeant, comme malgré moi, ma main dominée, je me bornai à lui +conseiller un retard de quelques mois. Je n'avais pas dit ce que je +pensais. Ma lettre ne portait aucun caractère de sincérité. Les +raisonnements que j'alléguais étaient faibles, parce qu'ils n'étaient +pas les véritables. + +La réponse d'Ellénore fut impétueuse; elle était indignée de mon désir +de ne pas la voir. Que me demandait-elle? De vivre inconnue auprès de +moi. Que pouvais-je redouter de sa présence dans une retraite ignorée, +au milieu d'une grande ville où personne ne la connaissait? Elle m'avait +tout sacrifié, fortune, enfants, réputation; elle n'exigeait d'autre +prix de ses sacrifices que de m'attendre comme une humble esclave, de +passer chaque jour avec moi quelques minutes, de jouir des moments que +je pourrais lui donner. Elle s'était résignée à deux mois d'absence, non +que cette absence lui parût nécessaire, mais parce que je semblais le +souhaiter; et lorsqu'elle était parvenue, en entassant péniblement les +jours sur les jours, au terme que j'avais fixé moi-même, je lui +proposais de recommencer ce long supplice! Elle pouvait s'être trompée, +elle pouvait avoir donné sa vie à un homme dur et aride; j'étais le +maître de mes actions; mais je n'étais pas le maître de la forcer à +souffrir, délaissée par celui pour lequel elle avait tout immolé. + +Ellénore suivit de près cette lettre; elle m'informa de son arrivée. Je +me rendis chez elle avec la ferme résolution de lui témoigner beaucoup +de joie; j'étais impatient de rassurer son coeur et de lui procurer, +momentanément au moins, du bonheur ou du calme. Mais elle avait été +blessée; elle m'examinait avec défiance: elle démêla bientôt mes +efforts; elle irrita ma fierté par ses reproches; elle outragea mon +caractère. Elle me peignit si misérable dans ma faiblesse, qu'elle me +révolta contre elle encore plus que contre moi. Une fureur insensée +s'empara de nous: tout ménagement fut abjuré, toute délicatesse oubliée. +On eût dit que nous étions poussés l'un contre l'autre par des furies. +Tout ce que la haine la plus implacable avait inventé contre nous, nous +nous l'appliquions mutuellement; et ces deux êtres malheureux, qui seuls +se connaissaient sur la terre, qui seuls pouvaient se rendre justice, se +comprendre et se consoler, semblaient deux ennemis irréconciliables, +acharnés à se déchirer. + +Nous nous quittâmes après une scène de trois heures; et, pour la +première fois de la vie, nous nous quittâmes sans explication, sans +réparation. À peine fus-je éloigné d'Ellénore qu'une douleur profonde +remplaça ma colère. Je me trouvai dans une espèce de stupeur, tout +étourdi de ce qui s'était passé. Je me répétais mes paroles avec +étonnement; je ne concevais pas ma conduite; je cherchais en moi-même ce +qui avait pu m'égarer. + +Il était fort tard; je n'osai retourner chez Ellénore. Je me promis de +la voir le lendemain de bonne heure, et je rentrai chez mon père. Il y +avait beaucoup de monde; il me fut facile, dans une assemblée nombreuse, +de me tenir à l'écart et de déguiser mon trouble. Lorsque nous fûmes +seuls, il me dit: On m'assure que l'ancienne maîtresse du comte de P*** +est dans cette ville. Je vous ai toujours laissé une grande liberté, et +je n'ai jamais rien voulu savoir sur vos liaisons; mais il ne vous +convient pas, à votre âge, d'avoir une maîtresse avouée; et je vous +avertis que j'ai pris des mesures pour qu'elle s'éloigne d'ici. En +achevant ces mots, il me quitta. Je le suivis jusque dans sa chambre; il +me fit signe de me retirer. Mon père, lui dis-je, Dieu m'est témoin que +je voudrais qu'elle fût heureuse, et que je consentirais à ce prix à ne +jamais la revoir; mais prenez garde à ce que vous ferez; en croyant me +séparer d'elle, vous pourriez bien m'y rattacher à jamais. + +Je fis aussitôt venir chez moi un valet de chambre qui m'avait +accompagné dans mes voyages, et qui connaissait mes liaisons avec +Ellénore. Je le chargeai de découvrir à l'instant même, s'il était +possible, quelles étaient les mesures dont mon père m'avait parlé. Il +revint au bout de deux heures. Le secrétaire de mon père lui avait +confié, sous le sceau du secret, qu'Ellénore devait recevoir le +lendemain l'ordre de partir. Ellénore chassée! m'écriai-je, chassée avec +opprobre! elle qui n'est venue ici que pour moi, elle dont j'ai déchiré +le coeur, elle dont j'ai sans pitié vu couler les larmes! Où donc +reposerait-elle sa tête, l'infortunée, errante et seule dans un monde +dont je lui ai ravi l'estime? À qui dirait-elle sa douleur? Ma +résolution fut bientôt prise. Je gagnai l'homme qui me servait; je lui +prodiguai l'or et les promesses. Je commandai une chaise de poste pour +six heures du matin à la porte de ville. Je formais mille projets pour +mon éternelle réunion avec Ellénore: je l'aimais plus que je ne l'avais +jamais aimée; tout mon coeur était revenu à elle; j'étais fier de la +protéger. J'étais avide de la tenir dans mes bras; l'amour était rentré +tout entier dans mon âme; j'éprouvais une fièvre de tête, de coeur, de +sens, qui bouleversait mon existence. Si, dans ce moment, Ellénore eût +voulu se détacher de moi, je serais mort à ses pieds pour la retenir. + +Le jour parut; je courus chez Ellénore. Elle était couchée, ayant passé +la nuit à pleurer; ses yeux étaient encore humides, et ses cheveux +étaient épars; elle me vit entrer avec surprise. Viens, lui dis-je, +partons. Elle voulut répondre. Partons, repris-je. As-tu sur la terre un +autre protecteur, un autre ami que moi? mes bras ne sont-ils pas ton +unique asile? Elle résistait. J'ai des raisons importantes, ajoutai-je, +et qui me sont personnelles. Au nom du ciel, suis-moi. Je l'entraînai. +Pendant la route, je l'accablais de caresses, je la pressais sur mon +coeur, je ne répondais à ses questions que par mes embrassements. Je lui +dis enfin qu'ayant aperçu dans mon père l'intention de nous séparer, +j'avais senti que je ne pouvais être heureux sans elle; que je voulais +lui consacrer ma vie et nous unir par tous les genres de liens. Sa +reconnaissance fut d'abord extrême; mais elle démêla bientôt des +contradictions dans mon récit. À force d'instances, elle m'arracha la +vérité; sa joie disparut, sa figure se couvrit d'un sombre nuage. +Adolphe, me dit-elle, vous vous trompez sur vous-même; vous êtes +généreux, vous vous dévouez à moi parce que je suis persécutée; vous +croyez avoir de l'amour, et vous n'avez que de la pitié. Pourquoi +prononça-t-elle ces mots funestes? pourquoi me révéla-t-elle un secret +que je voulais ignorer? Je m'efforçai de la rassurer, j'y parvins +peut-être; mais la vérité avait traversé mon âme: le mouvement était +détruit; j'étais déterminé dans mon sacrifice, mais je n'en étais pas +plus heureux; et déjà il y avait en moi une pensée que de nouveau +j'étais réduit à cacher. + + + + +CHAPITRE VI. + + +Quand nous fûmes arrivés sur les frontières, j'écrivis à mon père. Ma +lettre fut respectueuse, mais il y avait un fond d'amertume. Je lui +savais mauvais gré d'avoir resserré mes liens en prétendant les rompre. +Je lui annonçais que je ne quitterais Ellénore que lorsque, +convenablement fixée, elle n'aurait plus besoin de moi. Je le suppliais +de ne pas me forcer, en s'acharnant sur elle, à lui rester toujours +attaché. J'attendis sa réponse pour prendre une détermination sur notre +établissement. «Vous avez vingt-quatre ans, me répondit-il: je +n'exercerai pas contre vous une autorité qui touche à son terme, et dont +je n'ai jamais fait usage; je cacherai même, autant que je pourrai, +votre étrange démarche; je répandrai le bruit que vous êtes parti par +mes ordres et pour mes affaires. Je subviendrai libéralement à vos +dépenses. Vous sentirez vous-même bientôt que la vie que vous menez +n'est pas celle qui vous convenait. Votre naissance, vos talents, votre +fortune, vous assignaient dans le monde une autre place que celle de +compagnon d'une femme sans patrie et sans aveu. Votre lettre me prouve +déjà que vous n'êtes pas content de vous. Songez que l'on ne gagne rien +à prolonger une situation dont on rougit. Vous consumez inutilement les +plus belles années de votre jeunesse, et cette perte est irréparable.» + +La lettre de mon père me perça de mille coups de poignard. Je m'étais +dit cent fois ce qu'il me disait; j'avais eu cent fois honte de ma vie +s'écoulant dans l'obscurité et dans l'inaction. J'aurais mieux aimé des +reproches, des menaces; j'aurais mis quelque gloire à résister, et +j'aurais senti la nécessité de rassembler mes forces pour défendre +Ellénore des périls qui l'auraient assaillie. Mais il n'y avait point de +périls: on me laissait parfaitement libre; et cette liberté ne me +servait qu'à porter plus impatiemment le joug que j'avais l'air de +choisir. + +Nous nous fixâmes à Caden, petite ville de la Bohême. Je me répétai que, +puisque j'avais pris la responsabilité du sort d'Ellénore, il ne fallait +pas la faire souffrir. Je parvins à me contraindre; je renfermai dans +mon sein jusqu'aux moindres signes de mécontentement, et toutes les +ressources de mon esprit furent employées à me créer une gaîté factice +qui pût voiler ma profonde tristesse. Ce travail eut sur moi-même un +effet inespéré. Nous sommes des créatures tellement mobiles, que les +sentiments que nous feignons, nous finissons par les éprouver. Les +chagrins que je cachais, je les oubliais en partie. Mes plaisanteries +perpétuelles dissipaient ma propre mélancolie; et les assurances de +tendresse dont j'entretenais Ellénore répandaient dans mon coeur une +émotion douce qui ressemblait presque à l'amour. + +De temps en temps des souvenirs importuns venaient m'assiéger. Je me +livrais, quand j'étais seul, à des accès d'inquiétude; je formais mille +plans bizarres pour m'élancer tout à coup hors de la sphère dans +laquelle j'étais déplacé. Mais je repoussais ces impressions comme de +mauvais rêves. Ellénore paraissait heureuse; pouvais-je troubler son +bonheur? Près de cinq mois se passèrent de la sorte. + +Un jour, je vis Ellénore agitée et cherchant à me taire une idée qui +l'occupait. Après de longues sollicitations, elle me fit promettre que +je ne combattrais point la résolution qu'elle avait prise, et m'avoua +que M. de P*** lui avait écrit: son procès était gagné; il se rappelait +avec reconnaissance les services qu'elle lui avait rendus, et leur +liaison de dix années. Il lui offrait la moitié de sa fortune, non pour +se réunir à elle, ce qui n'était plus possible, mais à condition qu'elle +quitterait l'homme ingrat et perfide qui les avait séparés. J'ai +répondu, me dit-elle, et vous devinez bien que j'ai refusé. Je ne le +devinais que trop. J'étais touché, mais au désespoir du nouveau +sacrifice que me faisait Ellénore. Je n'osais toutefois lui rien +objecter: mes tentatives en ce sens avaient toujours été tellement +infructueuses! Je m'éloignai pour réfléchir au parti que j'avais à +prendre. Il m'était clair que nos liens devaient se rompre. Ils étaient +douloureux pour moi, ils lui devenaient nuisibles; j'étais le seul +obstacle à ce qu'elle retrouvât un état convenable, et la considération +qui, dans le monde, suit tôt ou tard l'opulence; j'étais la seule +barrière entre elle et ses enfants: je n'avais plus d'excuse à mes +propres yeux. Lui céder dans cette circonstance n'était plus de la +générosité, mais une coupable faiblesse. J'avais promis à mon père de +redevenir libre aussitôt que je ne serais plus nécessaire à Ellénore. Il +était temps enfin d'entrer dans une carrière, de commencer une vie +active, d'acquérir quelques titres à l'estime des hommes, de faire un +noble usage de mes facultés. Je retournai chez Ellénore, me croyant +inébranlable dans le dessein de la forcer à ne pas rejeter les offres du +comte de P***, et pour lui déclarer, s'il le fallait, que je n'avais +plus d'amour pour elle. Chère amie, lui dis-je, on lutte quelque temps +contre sa destinée, mais on finit toujours par céder. Les lois de la +société sont plus fortes que les volontés des hommes; les sentiments les +plus impérieux se brisent contre la fatalité des circonstances. En vain +l'on s'obstine à ne consulter que son coeur; on est condamné tôt ou tard +à écouter la raison. Je ne puis vous retenir plus longtemps dans une +position également indigne de vous et de moi; je ne le puis ni pour vous +ni pour moi-même. À mesure que je parlais sans regarder Ellénore, je +sentais mes idées devenir plus vagues et ma résolution faiblir. Je +voulus ressaisir mes forces, et je continuai d'une voix précipitée: Je +serai toujours votre ami; j'aurai toujours pour vous l'affection la plus +profonde. Les deux années de notre liaison ne s'effaceront pas de ma +mémoire; elles seront à jamais l'époque la plus belle de ma vie. Mais +l'amour, ce transport des sens, cette ivresse involontaire, cet oubli de +tous les intérêts, de tous les devoirs, Ellénore, je ne l'ai plus. +J'attendis longtemps sa réponse sans lever les yeux sur elle. Lorsque +enfin je la regardai, elle était immobile; elle contemplait tous les +objets comme si elle n'en eût reconnu aucun. Je pris sa main; je la +trouvai froide. Elle me repoussa. Que me voulez-vous? me dit-elle; ne +suis-je pas seule, seule dans l'univers, seule sans un être qui +m'entende? Qu'avez-vous encore à me dire? ne m'avez-vous pas tout dit? +tout n'est-il pas fini, fini sans retour? Laissez-moi, quittez-moi; +n'est-ce pas là ce que vous désirez? Elle voulut s'éloigner, elle +chancela; j'essayai de la retenir, elle tomba sans connaissance à mes +pieds; je la relevai, je l'embrassai, je rappelai ses sens. Ellénore, +m'écriai-je, revenez à vous, revenez à moi; je vous aime d'amour, de +l'amour le plus tendre. Je vous avais trompée pour que vous fussiez plus +libre dans votre choix.--Crédulités du coeur, vous êtes inexplicables! +Ces simples paroles, démenties par tant de paroles précédentes, +rendirent Ellénore à la vie et à la confiance; elle me les fit répéter +plusieurs fois: elle semblait respirer avec avidité. Elle me crut: elle +s'enivra de son amour, qu'elle prenait pour le nôtre; elle confirma sa +réponse au comte de P***, et je me vis plus engagé que jamais. + +Trois mois après, une nouvelle possibilité de changement s'annonça dans +la situation d'Ellénore. Une de ces vicissitudes communes dans les +républiques que des factions agitent rappela son père en Pologne, et le +rétablit dans ses biens. Quoiqu'il ne connût qu'à peine sa fille, que sa +mère avait emmenée en France à l'âge de trois ans, il désira la fixer +auprès de lui. Le bruit des aventures d'Ellénore ne lui était parvenu +que vaguement en Russie, où, pendant son exil, il avait toujours habité. +Ellénore était son enfant unique: il avait peur de l'isolement, il +voulait être soigné; il ne chercha qu'à découvrir la demeure de sa +fille, et, dès qu'il l'eut apprise, il l'invita vivement à venir le +rejoindre. Elle ne pouvait avoir d'attachement réel pour un père qu'elle +ne se souvenait pas d'avoir vu. Elle sentait néanmoins qu'il était de +son devoir d'obéir; elle assurait de la sorte à ses enfants une grande +fortune, et remontait elle-même au rang que lui avaient ravi ses +malheurs et sa conduite; mais elle me déclara positivement qu'elle +n'irait en Pologne que si je l'accompagnais. Je ne suis plus, me +dit-elle, dans l'âge où l'âme s'ouvre à des impressions nouvelles. Mon +père est un inconnu pour moi. Si je reste ici, d'autres l'entoureront +avec empressement: il en sera tout aussi heureux. Mes enfants auront la +fortune de M. de P***. Je sais bien que je serai généralement blâmée; je +passerai pour une fille ingrate et pour une mère peu sensible: mais j'ai +trop souffert; je ne suis plus assez jeune pour que l'opinion du monde +ait une grande puissance sur moi. S'il y a dans ma résolution quelque +chose de dur, c'est à vous, Adolphe, que vous devez vous en prendre. Si +je pouvais me faire illusion sur vous, je consentirais peut-être à une +absence, dont l'amertume serait diminuée par la perspective d'une +réunion douce et durable; mais vous ne demanderiez pas mieux que de me +supposer à deux cents lieues de vous, contente et tranquille, au sein de +ma famille et de l'opulence. Vous m'écririez là-dessus des lettres +raisonnables que je vois d'avance: elles déchireraient mon coeur; je ne +veux pas m'y exposer. Je n'ai pas la consolation de me dire que, par le +sacrifice de toute ma vie, je sois parvenue à vous inspirer le sentiment +que je méritais; mais enfin vous l'avez accepté ce sacrifice. Je souffre +déjà suffisamment par l'aridité de vos manières et la sécheresse de nos +rapports; je subis ces souffrances que vous m'infligez; je ne veux pas +en braver de volontaires. + +Il y avait dans la voix et dans le ton d'Ellénore je ne sais quoi d'âpre +et de violent qui annonçait plutôt une détermination ferme qu'une +émotion profonde ou touchante. Depuis quelque temps elle s'irritait +d'avance lorsqu'elle me demandait quelque chose, comme si je le lui +avais déjà refusé. Elle disposait de mes actions, mais elle savait que +mon jugement les démentait. Elle aurait voulu pénétrer dans le +sanctuaire intime de ma pensée, pour y briser une opposition sourde qui +la révoltait contre moi. Je lui parlai de ma situation, du voeu de mon +père, de mon propre désir; je priai, je m'emportai. Ellénore fut +inébranlable. Je voulus réveiller sa générosité, comme si l'amour +n'était pas de tous les sentiments le plus égoïste, et, par conséquent, +lorsqu'il est blessé, le moins généreux. Je tâchai, par un effort +bizarre, de l'attendrir sur le malheur que j'éprouvais en restant près +d'elle; je ne parvins qu'à l'exaspérer. Je lui promis d'aller la voir en +Pologne; mais elle ne vit dans mes promesses, sans épanchement et sans +abandon, que l'impatience de la quitter. + +La première année de notre séjour à Caden avait atteint son terme, sans +que rien changeât dans notre situation. Quand Ellénore me trouvait +sombre ou abattu, elle s'affligeait d'abord, se blessait ensuite, et +m'arrachait par ses reproches l'aveu de la fatigue que j'aurais voulu +déguiser. De mon côté, quand Ellénore paraissait contente, je m'irritais +de la voir jouir d'une situation qui me coûtait mon bonheur, et je la +troublais dans cette courte jouissance par des insinuations qui +l'éclairaient sur ce que j'éprouvais intérieurement. Nous nous +attaquions donc tour à tour par des phrases indirectes, pour reculer +ensuite dans des protestations générales et de vagues justifications, et +pour regagner le silence. Car nous savions si bien mutuellement tout ce +que nous allions nous dire, que nous nous taisions pour ne pas +l'entendre. Quelquefois l'un de nous était prêt à céder, mais nous +manquions le moment favorable pour nous rapprocher. Nos coeurs défiants +et blessés ne se rencontraient plus. + +Je me demandais souvent pourquoi je restais dans un état si pénible: je +me répondais que, si je m'éloignais d'Ellénore, elle me suivrait, et que +j'aurais provoqué un nouveau sacrifice. Je me dis enfin qu'il fallait la +satisfaire une dernière fois, et qu'elle ne pourrait plus rien exiger +quand je l'aurais replacée au milieu de sa famille. J'allais lui +proposer de la suivre en Pologne, quand elle reçut la nouvelle que son +père était mort subitement. Il l'avait instituée son unique héritière, +mais son testament était contredit par des lettres postérieures, que des +parents éloignés menaçaient de faire valoir. Ellénore, malgré le peu de +relations qui subsistaient entre elle et son père, fut douloureusement +affectée de cette mort: elle se reprocha de l'avoir abandonné. Bientôt +elle m'accusa de sa faute. Vous m'avez fait manquer, me dit-elle, à un +devoir sacré. Maintenant il ne s'agit que de ma fortune: je vous +l'immolerai plus facilement encore. Mais, certes, je n'irai pas seule +dans un pays où je n'ai que des ennemis à rencontrer. Je n'ai voulu, lui +répondis-je, vous faire manquer à aucun devoir; j'aurais désiré, je +l'avoue, que vous daignassiez réfléchir que moi aussi je trouvais +pénible de manquer aux miens; je n'ai pu obtenir de vous cette justice. +Je me rends, Ellénore; votre intérêt l'emporte sur toute autre +considération. Nous partirons ensemble quand vous le voudrez. + +Nous nous mîmes effectivement en route. Les distractions du voyage, la +nouveauté des objets, les efforts que nous faisions sur nous-mêmes, +ramenaient de temps en temps entre nous quelques restes d'intimité. La +longue habitude que nous avions l'un de l'autre, les circonstances +variées que nous avions parcourues ensemble, avaient attaché à chaque +parole, presque à chaque geste, des souvenirs qui nous replaçaient tout +à coup dans le passé, et nous remplissaient d'un attendrissement +involontaire, comme les éclairs traversent la nuit sans la dissiper. +Nous vivions, pour ainsi dire, d'une espèce de mémoire du coeur, assez +puissante pour que l'idée de nous séparer nous fût douloureuse, trop +faible pour que nous trouvassions du bonheur à être unis. Je me livrais +à ces émotions, pour me reposer de ma contrainte habituelle. J'aurais +voulu donner à Ellénore des témoignages de tendresse qui la +contentassent; je reprenais quelquefois avec elle le langage de l'amour; +mais ces émotions et ce langage ressemblaient à ces feuilles pâles et +décolorées qui, par un reste de végétation funèbre, croissent +languissamment sur les branches d'un arbre déraciné. + + + + +CHAPITRE VII. + + +Ellénore obtint, dès son arrivée, d'être rétablie dans la jouissance des +biens qu'on lui disputait, en s'engageant à n'en pas disposer que son +procès ne fût décidé. Elle s'établit dans une des possessions de son +père. Le mien, qui n'abordait jamais avec moi dans ses lettres aucune +question directement, se contenta de les remplir d'insinuations contre +mon voyage. «Vous m'aviez mandé, me disait-il, que vous ne partiriez +pas. Vous m'aviez développé longuement toutes les raisons que vous aviez +de ne pas partir; j'étais, en conséquence, bien convaincu que vous +partiriez. Je ne puis que vous plaindre de ce qu'avec votre esprit +d'indépendance, vous faites toujours ce que vous ne voulez pas. Je ne +juge point, au reste, d'une situation qui ne m'est qu'imparfaitement +connue. Jusqu'à présent vous m'aviez paru le protecteur d'Ellénore, et, +sous ce rapport, il y avait dans vos procédés quelque chose de noble, +qui relevait votre caractère, quel que fût l'objet auquel vous vous +attachiez. Aujourd'hui vos relations ne sont plus les mêmes; ce n'est +plus vous qui la protégez, c'est elle qui vous protége; vous vivez chez +elle, vous êtes un étranger qu'elle introduit dans sa famille. Je ne +prononce point sur une position que vous choisissez; mais comme elle +peut avoir ses inconvénients, je voudrais les diminuer autant qu'il est +en moi. J'écris au baron de T***, notre ministre dans le pays où vous +êtes, pour vous recommander à lui: j'ignore s'il vous conviendra de +faire usage de cette recommandation; n'y voyez au moins qu'une preuve de +mon zèle, et nullement une atteinte à l'indépendance que vous avez +toujours su défendre avec succès contre votre père.» + +J'étouffai les réflexions que ce style faisait naître en moi. La terre +que j'habitais avec Ellénore était située à peu de distance de Varsovie; +je me rendis dans cette ville, chez le baron de T***. Il me reçut avec +amitié, me demanda les causes de mon séjour en Pologne, me questionna +sur mes projets; je ne savais trop que lui répondre. Après quelques +minutes d'une conversation embarrassée: Je vais, me dit-il, vous parler +avec franchise. Je connais les motifs qui vous ont amené dans ce pays, +votre père me les a mandés; je vous dirai même que je les comprends: il +n'y a pas d'homme qui ne se soit, une fois dans sa vie, trouvé tiraillé +par le désir de rompre une liaison inconvenable et la crainte d'affliger +une femme qu'il avait aimée. L'inexpérience de la jeunesse fait que l'on +s'exagère beaucoup les difficultés d'une position pareille; on se plaît +à croire à la vérité de toutes ces démonstrations de douleur, qui +remplacent, dans un sexe faible et emporté, tous les moyens de la force +et tous ceux de la raison. Le coeur en souffre, mais l'amour-propre s'en +applaudit; et tel homme qui pense de bonne foi s'immoler au désespoir +qu'il a causé, ne se sacrifie dans le fait qu'aux illusions de sa propre +vanité. Il n'y a pas une de ces femmes passionnées, dont le monde est +plein, qui n'ait protesté qu'on la ferait mourir en l'abandonnant; il +n'y en a pas une qui ne soit encore envie, et qui ne soit consolée. Je +voulus l'interrompre. Pardon, me dit-il, mon jeune ami, si je m'exprime +avec trop peu de ménagement; mais le bien qu'on m'a dit de vous, les +talents que vous annoncez, la carrière que vous devriez suivre, tout me +fait une loi de ne rien vous déguiser. Je lis dans votre âme, malgré +vous et mieux que vous; vous n'êtes plus amoureux de la femme qui vous +domine et qui vous traîne après elle; si vous l'aimiez encore, vous ne +seriez pas venu chez moi. Vous saviez que votre père m'avait écrit; il +vous était aisé de prévoir ce que j'avais à vous dire: vous n'avez pas +été fâché d'entendre de ma bouche des raisonnements que vous vous +répétez sans cesse à vous-même, et toujours inutilement. La réputation +d'Ellénore est loin d'être intacte. Terminons, je vous prie, +répondis-je, une conversation inutile. Des circonstances malheureuses +ont pu disposer des premières années d'Ellénore; on peut la juger +défavorablement sur des apparences mensongères: mais je la connais +depuis trois ans, et il n'existe pas sur la terre une âme plus élevée, +un caractère plus noble, un coeur plus pur et plus généreux. Comme vous +voudrez, répliqua-t-il; mais ce sont des nuances que l'opinion +n'approfondit pas. Les faits sont positifs, ils sont publics; en +m'empêchant de les rappeler, pensez-vous les détruire? Écoutez, +poursuivit-il: il faut dans ce monde savoir ce qu'on veut. Vous +n'épouserez pas Ellénore?--Non sans doute, m'écriai-je; elle-même ne l'a +jamais désiré.--Que voulez-vous donc faire? Elle a dix ans de plus que +vous, vous en avez vingt-six; vous la soignerez dix ans encore, elle +sera vieille; vous serez parvenu au milieu de votre vie, sans avoir rien +commencé, rien achevé qui vous satisfasse. L'ennui s'emparera de vous, +l'humeur s'emparera d'elle; elle vous sera chaque jour moins agréable, +vous lui serez chaque jour plus nécessaire; et le résultat d'une +naissance illustre, d'une fortune brillante, d'un esprit distingué, sera +de végéter dans un coin de la Pologne, oublié de vos amis, perdu pour la +gloire, et tourmenté par une femme qui ne sera, quoi que vous fassiez, +jamais contente de vous. Je n'ajoute qu'un mot, et nous ne reviendrons +plus sur un sujet qui vous embarrasse. Toutes les routes vous sont +ouvertes, les lettres, les armes, l'administration; vous pouvez aspirer +aux plus illustres alliances; vous êtes fait pour aller à tout: mais +souvenez-vous bien qu'il y a entre vous et tous les genres de succès un +obstacle insurmontable, et que cet obstacle est Ellénore.--J'ai cru vous +devoir, monsieur, lui répondis-je, de vous écouter en silence; mais je +me dois aussi de vous déclarer que vous ne m'avez point ébranlé. +Personne que moi, je le répète, ne peut juger Ellénore; personne +n'apprécie assez la vérité de ses sentiments et la profondeur de ses +impressions. Tant qu'elle aura besoin de moi, je resterai près d'elle. +Aucun succès ne me consolerait de la laisser malheureuse; et dussé-je +borner ma carrière à lui servir d'appui, à la soutenir dans ses peines, +à l'entourer de mon affection contre l'injustice d'une opinion qui la +méconnaît, je croirais encore n'avoir pas employé ma vie inutilement. + +Je sortis en achevant ces paroles: mais qui m'expliquera par quelle +mobilité le sentiment qui me les dictait s'éteignit avant même que +j'eusse fini de les prononcer? Je voulus, en retournant à pied, retarder +le moment de revoir cette Ellénore que je venais de défendre; je +traversai précipitamment la ville: il me tardait de me trouver seul. + +Arrivé au milieu de la campagne, je ralentis ma marche, et mille pensées +m'assaillirent. Ces mots funestes: «Entre tous les genres de succès et +vous il existe un obstacle insurmontable, et cet obstacle c'est +Ellénore,» retentissaient autour de moi. Je jetais un long et triste +regard sur le temps qui venait de s'écouler sans retour; je me rappelais +les espérances de ma jeunesse, la confiance avec laquelle je croyais +autrefois commander à l'avenir, les éloges accordés à mes premiers +essais, l'aurore de réputation que j'avais vue briller et disparaître. +Je me répétais les noms de plusieurs de mes compagnons d'étude, que +j'avais traités avec un dédain superbe, et qui, par le seul effet d'un +travail opiniâtre et d'une vie régulière, m'avaient laissé loin derrière +eux dans la route de la fortune, de la considération et de la gloire: +j'étais oppressé de mon inaction. Comme les avares se représentent dans +les trésors qu'ils entassent tous les biens que ces trésors pourraient +acheter, j'apercevais dans Ellénore la privation de tous les succès +auxquels j'aurais pu prétendre. Ce n'était pas une carrière seule que je +regrettais: comme je n'avais essayé d'aucune, je les regrettais toutes. +N'ayant jamais employé mes forces, je les imaginais sans bornes, et je +les maudissais; j'aurais voulu que la nature m'eût créé faible et +médiocre, pour me préserver au moins du remords de me dégrader +volontairement. Toute louange, toute approbation pour mon esprit ou mes +connaissances, me semblaient un reproche insupportable: je croyais +entendre admirer les bras vigoureux d'un athlète chargé de fers au fond +d'un cachot. Si je voulais ressaisir mon courage, me dire que l'époque +de l'activité n'était pas encore passée, l'image d'Ellénore s'élevait +devant moi comme un fantôme, et me repoussait dans le néant; je +ressentais contre elle des accès de fureur, et, par un mélange bizarre, +cette fureur ne diminuait en rien la terreur que m'inspirait l'idée de +l'affliger. + +Mon âme, fatiguée de ces sentiments amers, chercha tout à coup un refuge +dans des sentiments contraires. Quelques mots, prononcés au hasard par +le baron de T*** sur la possibilité d'une alliance douce et paisible, me +servirent à me créer l'idéal d'une compagne. Je réfléchis au repos, à la +considération, à l'indépendance même que m'offrirait un sort pareil; car +les liens que je traînais depuis si longtemps me rendaient plus +dépendant mille fois que n'aurait pu le faire une union inconnue et +constatée. J'imaginais la joie de mon père; j'éprouvais un désir +impatient de reprendre dans ma patrie et dans la société de mes égaux la +place qui m'était due; je me représentais opposant une conduite austère +et irréprochable à tous les jugements qu'une malignité froide et frivole +avait prononcés contre moi, à tous les reproches dont m'accablait +Ellénore. + +Elle m'accuse sans cesse, disais-je, d'être dur, d'être ingrat, d'être +sans pitié. Ah! si le ciel m'eût accordé une femme que les convenances +sociales me permissent d'avouer, que mon père ne rougît pas d'accepter +pour fille, j'aurais été mille fois heureux de la rendre heureuse. Cette +sensibilité que l'on méconnaît parce qu'elle est souffrante et froissée, +cette sensibilité dont on exige impérieusement des témoignages que mon +coeur refuse à l'emportement et à la menace, qu'il me serait doux de m'y +livrer avec l'être chéri compagnon d'une vie régulière et respectée! Que +n'ai-je pas fait pour Ellénore? Pour elle j'ai quitté mon pays et ma +famille; j'ai pour elle affligé le coeur d'un vieux père qui gémit encore +loin de moi; pour elle j'habite ces lieux où ma jeunesse s'enfuit +solitaire, sans gloire, sans honneur et sans plaisir: tant de sacrifices +faits sans devoir et sans amour ne prouvent-ils pas ce que l'amour et le +devoir me rendraient capable de faire? Si je crains tellement la douleur +d'une femme qui ne me domine que par sa douleur, avec quel soin +j'écarterais toute affliction, toute peine, de celle à qui je pourrais +hautement me vouer sans remords et sans réserve! Combien alors on me +verrait différent de ce que je suis! comme cette amertume dont on me +fait un crime, parce que la source en est inconnue, fuirait rapidement +loin de moi! combien je serais reconnaissant pour le ciel et +bienveillant pour les hommes! + +Je parlais ainsi; mes yeux se mouillaient de larmes; mille souvenirs +rentraient comme par torrents dans mon âme; mes relations avec Ellénore +m'avaient rendu tous ces souvenirs odieux. Tout ce qui me rappelait mon +enfance, les lieux où s'étaient écoulées mes premières années, les +compagnons de mes premiers jeux, les vieux parents qui m'avaient +prodigué les premières marques d'intérêt, me blessait et me faisait mal; +j'étais réduit à repousser, comme des pensées coupables, les images les +plus attrayantes et les voeux les plus naturels. La compagne que mon +imagination m'avait soudain créée s'alliait au contraire à toutes ces +images et sanctionnait tous ces voeux; elle s'associait à tous mes +devoirs, à tous mes plaisirs, à tous mes goûts; elle rattachait ma vie +actuelle à cette époque de ma jeunesse où l'espérance ouvrait devant moi +un si vaste avenir, époque dont Ellénore m'avait séparé comme par un +abîme. Les plus petits détails, les plus petits objets se retraçaient à +ma mémoire: je revoyais l'antique château que j'avais habité avec mon +père, les bois qui l'entouraient, la rivière qui baignait le pied de ses +murailles, les montagnes qui bordaient son horizon; toutes ces choses me +paraissaient tellement présentes, pleines d'une telle vie, qu'elles me +causaient un frémissement que j'avais peine à supporter; et mon +imagination plaçait à côté d'elles une créature innocente et jeune qui +les embellissait, qui les animait par l'espérance. J'errais plongé dans +cette rêverie, toujours sans plan fixe, ne me disant point qu'il fallait +rompre avec Ellénore, n'ayant de la réalité qu'une idée sourde et +confuse, et dans l'état d'un homme accablé de peine, que le sommeil a +consolé par un songe, et qui pressent que ce songe va finir. Je +découvris tout à coup le château d'Ellénore, dont insensiblement je +m'étais rapproché; je m'arrêtai; je pris une autre route: j'étais +heureux de retarder le moment où j'allais entendre de nouveau sa voix. + +Le jour s'affaiblissait: le ciel était serein; la campagne devenait +déserte; les travaux des hommes avaient cessé: ils abandonnaient la +nature à elle-même. Mes pensées prirent graduellement une teinte plus +grave et plus imposante. Les ombres de la nuit qui s'épaississaient à +chaque instant, le vaste silence qui m'environnait et qui n'était +interrompu que par des bruits rares et lointains, firent succéder à mon +imagination un sentiment plus calme et plus solennel. Je promenais mes +regards sur l'horizon grisâtre dont je n'apercevais plus les limites, et +qui, par là même, me donnait en quelque sorte la sensation de +l'immensité. Je n'avais rien éprouvé de pareil depuis longtemps: sans +cesse absorbé dans des réflexions toujours personnelles, la vue toujours +fixée sur ma situation, j'étais devenu étranger à toute idée générale; +je ne m'occupais que d'Ellénore et de moi: d'Ellénore, qui ne +m'inspirait qu'une pitié mêlée de fatigue; de moi, pour qui je n'avais +plus aucune estime. Je m'étais rapetissé, pour ainsi dire, dans un +nouveau genre d'égoïsme, dans un égoïsme sans courage, mécontent et +humilié; je me sus bon gré de renaître à des pensées d'un autre ordre, +et de me retrouver la faculté de m'oublier moi-même, pour me livrer à +des méditations désintéressées; mon âme semblait se relever d'une +dégradation longue et honteuse. + +La nuit presque entière s'écoula ainsi. Je marchais au hasard; je +parcourus des champs, des bois, des hameaux où tout était immobile. De +temps en temps j'apercevais dans quelque habitation éloignée une pâle +lumière qui perçait l'obscurité. Là, me disais-je, là peut-être quelque +infortuné s'agite sous la douleur, ou lutte contre la mort; contre la +mort, mystère inexplicable, dont une expérience journalière paraît +n'avoir pas encore convaincu les hommes; terme assuré qui ne nous +console ni ne nous apaise, objet d'une insouciance habituelle et d'un +effroi passager! Et moi aussi, poursuivais-je, je me livre à cette +inconséquence insensée! Je me révolte contre la vie, comme si la vie ne +devait pas finir! Je répands du malheur autour de moi, pour reconquérir +quelques années misérables que le temps viendra bientôt m'arracher! Ah! +renonçons à ces efforts inutiles; jouissons de voir ce temps s'écouler, +mes jours se précipiter les uns sur les autres; demeurons immobile, +spectateur indifférent d'une existence à demi passée; qu'on s'en empare, +qu'on la déchire: on n'en prolongera pas la durée! vaut-il la peine de +la disputer? + +L'idée de la mort a toujours eu sur moi beaucoup d'empire. Dans mes +affections les plus vives, elle a toujours suffi pour me calmer +aussitôt; elle produisit sur mon âme son effet accoutumé; ma disposition +pour Ellénore devint moins amère. Toute mon irritation disparut; il ne +me restait de l'impression de cette nuit de délire qu'un sentiment doux +et presque tranquille: peut-être la lassitude physique que j'éprouvais +contribuait-elle à cette tranquillité. + +Le jour allait renaître; je distinguais déjà les objets. Je reconnus que +j'étais assez loin de la demeure d'Ellénore. Je me peignis son +inquiétude, et je me pressais pour arriver près d'elle, autant que la +fatigue pouvait me le permettre, lorsque je rencontrai un homme à cheval +qu'elle avait envoyé pour me chercher. Il me raconta qu'elle était +depuis douze heures dans les craintes les plus vives; qu'après être +allée à Varsovie, et avoir parcouru les environs, elle était revenue +chez elle dans un état inexprimable d'angoisse, et que de toutes parts +les habitants du village étaient répandus dans la campagne pour me +découvrir. Ce récit me remplit d'abord d'une impatience assez pénible. +Je m'irritais de me voir soumis par Ellénore à une surveillance +importune. En vain me répétais-je que son amour seul en était la cause: +cet amour n'était-il pas aussi la cause de tout mon malheur? Cependant +je parvins à vaincre ce sentiment que je me reprochais. Je la savais +alarmée et souffrante. Je montai à cheval. Je franchis avec rapidité la +distance qui nous séparait. Elle me reçut avec des transports de joie. +Je fus ému de son émotion. Notre conversation fut courte, parce que +bientôt elle songea que je devais avoir besoin de repos; et je la +quittai, cette fois du moins, sans avoir rien dit qui pût affliger son +coeur. + + + + +CHAPITRE VIII. + + +Le lendemain je me relevai poursuivi des mêmes idées qui m'avaient agité +la veille. Mon agitation redoubla les jours suivants; Ellénore voulut +inutilement en pénétrer la cause: je répondais par des monosyllabes +contraints à ses questions impétueuses; je me raidissais contre son +instance, sachant trop qu'à ma franchise succéderait sa douleur, et que +sa douleur m'imposerait une dissimulation nouvelle. + +Inquiète et surprise, elle recourut à l'une de ses amies pour découvrir +le secret qu'elle m'accusait de lui cacher; avide de se tromper +elle-même, elle cherchait un fait où il n'y avait qu'un sentiment. Cette +amie m'entretint de mon humeur bizarre, du soin que je mettais à +repousser toute idée d'un lien durable, de mon inexplicable soif de +rupture et d'isolement. Je l'écoutai longtemps en silence; je n'avais +dit jusqu'à ce moment à personne que je n'aimais plus Ellénore; ma +bouche répugnait à cet aveu, qui me semblait une perfidie. Je voulus +pourtant me justifier; je racontai mon histoire avec ménagement, en +donnant beaucoup d'éloges à Ellénore, en convenant des inconséquences de +ma conduite, en les rejetant sur les difficultés de notre situation, et +sans me permettre une parole qui prononçât clairement que la difficulté +véritable était de ma part l'absence de l'amour. La femme qui m'écoutait +fut émue de mon récit: elle vit de la générosité dans ce que j'appelais +de la faiblesse, du malheur dans ce que je nommais de la dureté. Les +mêmes explications qui mettaient en fureur Ellénore passionnée portaient +la conviction dans l'esprit de son impartiale amie. On est si juste +lorsque l'on est désintéressé! Qui que vous soyez, ne remettez jamais à +un autre les intérêts de votre coeur; le coeur seul peut plaider sa cause: +il sonde seul ses blessures, tout intermédiaire devient un juge; il +analyse, il transige; il conçoit l'indifférence, il l'admet comme +possible, il la reconnaît pour inévitable; par là même il l'excuse, et +l'indifférence se trouve ainsi, à sa grande surprise, légitime à ses +propres yeux. Les reproches d'Ellénore m'avaient persuadé que j'étais +coupable; j'appris de celle qui croyait la défendre que je n'étais que +malheureux. Je fus entraîné à l'aveu complet de mes sentiments: je +convins que j'avais pour Ellénore du dévoûment, de la sympathie, de la +pitié; mais j'ajoutai que l'amour n'entrait pour rien dans les devoirs +que je m'imposais. Cette vérité, jusqu'alors renfermée dans mon coeur, et +quelquefois seulement révélée à Ellénore au milieu du trouble et de la +colère, prit à mes propres yeux plus de réalité et de force, par cela +seul qu'un autre en était devenu dépositaire. C'est un grand pas, c'est +un pas irréparable, lorsqu'on dévoile tout à coup aux yeux d'un tiers +les replis cachés d'une relation intime; le jour qui pénètre dans ce +sanctuaire constate et achève les destructions que la nuit enveloppait +de ses ombres: ainsi les corps renfermés dans les tombeaux conservent +souvent leur première forme, jusqu'à ce que l'air extérieur vienne les +frapper et les réduire en poudre. + +L'amie d'Ellénore me quitta: j'ignore quel compte elle lui rendit de +notre conversation, mais, en approchant du salon, j'entendis Ellénore +qui parlait d'une voix très-animée; en m'apercevant elle se tut. Bientôt +elle reproduisit, sous diverses formes, des idées générales, qui +n'étaient que des attaques particulières. Rien n'est plus bizarre, +disait-elle, que le zèle de certaines amitiés; il y a des gens qui +s'empressent de se charger de vos intérêts pour mieux abandonner votre +cause; ils appellent cela de l'attachement: j'aimerais mieux de la +haine. Je compris facilement que l'amie d'Ellénore avait embrassé mon +parti contre elle, et l'avait irritée en ne paraissant pas me juger +assez coupable. Je me sentis assez d'intelligence avec un autre contre +Ellénore: c'était entre nos coeurs une barrière de plus. + +Quelques jours après, Ellénore alla plus loin: elle était incapable de +tout empire sur elle-même; dès qu'elle croyait avoir un sujet de +plainte, elle marchait droit à l'explication, sans ménagement et sans +calcul, et préférait le danger de rompre à la contrainte de dissimuler. +Les deux amies se séparèrent à jamais brouillées. + +Pourquoi mêler des étrangers à nos discussions intimes? dis-je à +Ellénore. Avons-nous besoin d'un tiers pour nous entendre? et si nous ne +nous entendons plus, quel tiers pourrait y porter remède? Vous avez +raison, me répondit-elle: mais c'est votre faute; autrefois je ne +m'adressais à personne pour arriver jusqu'à votre coeur. + +Tout à coup Ellénore annonça le projet de changer son genre de vie. Je +démêlai par ses discours qu'elle attribuait à la solitude dans laquelle +nous vivions le mécontentement qui me dévorait: elle épuisait toutes les +explications fausses avant de se résigner à la véritable. Nous passions +tête à tête de monotones soirées entre le silence et l'humeur; la source +des longs entretiens était tarie. + +Ellénore résolut d'attirer chez elle les familles nobles qui résidaient +dans son voisinage ou à Varsovie. J'entrevis facilement les obstacles et +les dangers de ses tentatives. Les parents qui lui disputaient son +héritage avaient révélé ses erreurs passées, et répandu contre elle +mille bruits calomnieux. Je frémis des humiliations qu'elle allait +braver, et je tâchai de la dissuader de cette entreprise. Mes +représentations furent inutiles; je blessai sa fierté par mes craintes, +bien que je ne les exprimasse qu'avec ménagement. Elle supposa que +j'étais embarrassé de nos liens, parce que son existence était +équivoque; elle n'en fut que plus empressée à reconquérir une place +honorable dans le monde: ses efforts obtinrent quelque succès. La +fortune dont elle jouissait, sa beauté, que le temps n'avait encore que +légèrement diminuée, le bruit même de ses aventures, tout en elle +excitait la curiosité. Elle se vit entourée bientôt d'une société +nombreuse; mais elle était poursuivie d'un sentiment secret d'embarras +et d'inquiétude. J'étais mécontent de ma situation, elle s'imaginait que +je l'étais de la sienne; elle s'agitait pour en sortir; son désir ardent +ne lui permettait point de calcul, sa position fausse jetait de +l'inégalité dans sa conduite et de la précipitation dans ses démarches. +Elle avait l'esprit juste, mais peu étendu; la justesse de son esprit +était dénaturée par l'emportement de son caractère, et son peu d'étendue +l'empêchait d'apercevoir la ligne la plus habile, et de saisir des +nuances délicates. Pour la première fois elle avait un but; et comme +elle se précipitait vers ce but, elle le manquait. Que de dégoûts elle +dévora sans me les communiquer! que de fois je rougis pour elle sans +avoir la force de le lui dire! Tel est, parmi les hommes, le pouvoir de +la réserve et de la mesure, que je l'avais vue plus respectée par les +amis du comte de P*** comme sa maîtresse, qu'elle ne l'était par ses +voisins comme héritière d'une grande fortune, au milieu de ses vassaux. +Tour à tour haute et suppliante, tantôt prévenante, tantôt susceptible, +il y avait dans ses actions et dans ses paroles je ne sais quelle fougue +destructive de la considération, qui ne se compose que du calme. + +En relevant ainsi les défauts d'Ellénore, c'est moi que j'accuse et que +je condamne. Un mot de moi l'aurait calmée: pourquoi n'ai-je pu +prononcer ce mot? + +Nous vivions cependant plus doucement ensemble; la distraction nous +soulageait de nos pensées habituelles. Nous n'étions seuls que par +intervalles; et comme nous avions l'un dans l'autre une confiance sans +bornes, excepté sur nos sentiments intimes, nous mettions les +observations et les faits à la place de ces sentiments, et nos +conversations avaient repris quelque charme. Mais bientôt ce nouveau +genre de vie devint pour moi la source d'une nouvelle perplexité. Perdu +dans la foule qui environnait Ellénore, je m'aperçus que j'étais l'objet +de l'étonnement et du blâme. L'époque approchait où son procès devait +être jugé: ses adversaires prétendaient qu'elle avait aliéné le coeur +paternel par des égarements sans nombre; ma présence venait à l'appui de +leurs assertions. Ses amis me reprochaient de lui faire tort. Ils +excusaient sa passion pour moi, mais ils m'accusaient d'indélicatesse: +j'abusais, disaient-ils, d'un sentiment que j'aurais dû modérer. Je +savais seul qu'en l'abandonnant je l'entraînerais sur mes pas, et +qu'elle négligerait pour me suivre tout le soin de sa fortune et tous +les calculs de la prudence. Je ne pouvais rendre le public dépositaire +de ce secret; je ne paraissais donc dans la maison d'Ellénore qu'un +étranger nuisible au succès même des démarches qui allaient décider de +son sort; et, par un étrange renversement de la vérité, tandis que +j'étais la victime de ses volontés inébranlables, c'était elle que l'on +plaignait comme victime de mon ascendant. + +Une nouvelle circonstance vint compliquer encore cette situation +douloureuse. + +Une singulière révolution s'opéra tout à coup dans la conduite et dans +les manières d'Ellénore: jusqu'à cette époque elle n'avait paru occupée +que de moi; soudain je la vis recevoir et rechercher les hommages des +hommes qui l'entouraient. Cette femme si réservée, si froide, si +ombrageuse, semble subitement changer de caractère. Elle encourageait +les sentiments et même les espérances d'une foule de jeunes gens, dont +les uns étaient séduits par sa figure, et dont quelques autres, malgré +ses erreurs passées, aspiraient sérieusement à sa main; elle leur +accordait de longs tête-à-tête; elle avait avec eux ces formes +douteuses, mais attrayantes, qui ne repoussent mollement que pour +retenir, parce qu'elles annoncent plutôt l'indécision que +l'indifférence, et des retards que des refus. J'ai su par elle dans la +suite, et les faits me l'ont démontré, qu'elle agissait ainsi par un +calcul faux et déplorable. Elle croyait ranimer mon amour en excitant ma +jalousie; mais c'était agiter des cendres que rien ne pouvait +réchauffer. Peut-être aussi se mêlait-il à ce calcul, sans qu'elle s'en +rendît compte, quelque vanité de femme! Elle était blessée de ma +froideur, elle voulait se prouver à elle-même qu'elle avait encore des +moyens de plaire. Peut-être enfin, dans l'isolement où je laissais son +coeur, trouvait-elle une sorte de consolation à s'entendre répéter des +expressions d'amour que depuis longtemps je ne prononçais plus! + +Quoi qu'il en soit, je me trompai quelque temps sur ses motifs. +J'entrevis l'aurore de ma liberté future; je m'en félicitai. Tremblant +d'interrompre par quelque mouvement inconsidéré cette grande crise à +laquelle j'attachais ma délivrance, je devins plus doux, je parus plus +content. Ellénore prit ma douceur pour de la tendresse, mon espoir de la +voir enfin heureuse sans moi pour le désir de la rendre heureuse. Elle +s'applaudit de son stratagème. Quelquefois pourtant elle s'alarmait de +ne me voir aucune inquiétude; elle me reprochait de ne mettre aucun +obstacle à ces liaisons qui, en apparence, menaçaient de me l'enlever. +Je repoussais ses accusations par des plaisanteries, mais je ne +parvenais pas toujours à l'apaiser; son caractère se faisait jour à +travers la dissimulation qu'elle s'était imposée. Les scènes +recommençaient sur un autre terrain, mais non moins orageuses. Ellénore +m'imputait ses propres torts; elle m'insinuait qu'un seul mot la +ramènerait à moi tout entière; puis, offensée de mon silence, elle se +précipitait de nouveau dans la coquetterie avec une espèce de fureur. + +C'est ici surtout, je le sens, que l'on m'accusera de faiblesse. Je +voulais être libre, et je le pouvais avec l'approbation générale; je le +devais peut-être: la conduite d'Ellénore m'y autorisait et semblait m'y +contraindre. Mais ne savais-je pas que cette conduite était mon ouvrage? +ne savais-je pas qu'Ellénore, au fond de son coeur, n'avait pas cessé de +m'aimer? Pouvais-je la punir d'une imprudence que je lui faisais +commettre, et, froidement hypocrite, chercher un prétexte dans ces +imprudences pour l'abandonner sans pitié? + +Certes, je ne veux point m'excuser, je me condamne plus sévèrement qu'un +autre peut-être ne le ferait à ma place; mais je puis au moins me rendre +ici ce solennel témoignage, que je n'ai jamais agi par calcul, et que +j'ai toujours été dirigé par des sentiments vrais et naturels. Comment +se fait-il qu'avec ces sentiments je n'aie fait si longtemps que mon +malheur et celui des autres? + +La société cependant m'observait avec surprise. Mon séjour chez Ellénore +ne pouvait s'expliquer que par un extrême attachement pour elle, et mon +indifférence sur les liens qu'elle semblait toujours prête à contracter +démentait cet attachement. L'on attribua ma tolérance inexplicable à une +légèreté de principes, à une insouciance pour la morale, qui +annonçaient, disait-on, un homme profondément égoïste, et que le monde +avait corrompu. Ces conjectures, d'autant plus propres à faire +impression qu'elles étaient plus proportionnées aux âmes qui les +concevaient, furent accueillies et répétées. Le bruit en parvint enfin +jusqu'à moi; je fus indigné de cette découverte inattendue: pour prix de +mes longs services, j'étais méconnu, calomnié; j'avais, pour une femme, +oublié tous les intérêts et repoussé tous les plaisirs de la vie, et +c'était moi que l'on condamnait. + +Je m'expliquai vivement avec Ellénore: un mot fit disparaître cette +tourbe d'adorateurs qu'elle n'avait appelés que pour me faire craindre +sa perte. Elle restreignit sa société à quelques femmes et à un petit +nombre d'hommes âgés. Tout reprit autour de nous une apparence +régulière; mais nous n'en fûmes que plus malheureux: Ellénore se croyait +de nouveaux droits; je me sentais chargé de nouvelles chaînes. + +Je ne saurais peindre quelles amertumes et quelles fureurs résultèrent +de nos rapports ainsi compliqués. Notre vie ne fut plus qu'un perpétuel +orage; l'intimité perdit tous ses charmes, et l'amour toute sa douceur; +il n'y eut plus même entre nous ces retours passagers qui semblent +guérir pour quelques instants d'incurables blessures. La vérité se fit +jour de toutes parts, et j'empruntai, pour me faire entendre, les +expressions les plus dures et les plus impitoyables. Je ne m'arrêtais +que lorsque je voyais Ellénore dans les larmes; et ses larmes mêmes +n'étaient qu'une lave brûlante qui, tombant goutte à goutte sur mon +coeur, m'arrachait des cris, sans pouvoir m'arracher un désaveu. Ce fut +alors que, plus d'une fois, je la vis se lever pâle et prophétique: +Adolphe, s'écriait-elle, vous ne savez pas le mal que vous faites; vous +l'apprendrez un jour, vous l'apprendrez par moi, quand vous m'aurez +précipitée dans la tombe.--Malheureux! lorsqu'elle parlait ainsi, que ne +m'y suis-je jeté moi-même avant elle! + + + + +CHAPITRE IX. + + +Je n'étais pas retourné chez le baron de T*** depuis ma dernière visite. +Un matin je reçus de lui le billet suivant: + +«Les conseils que je vous avais donnés ne méritaient pas une si longue +absence. Quelque parti que vous preniez sur ce qui vous regarde, vous +n'en êtes pas moins le fils de mon ami le plus cher, je n'en jouirai pas +moins avec plaisir de votre société, et j'en aurais beaucoup à vous +introduire dans un cercle dont j'ose vous promettre qu'il vous sera +agréable de faire partie. Permettez-moi d'ajouter que, plus votre genre +de vie, que je ne veux point désapprouver, a quelque chose de singulier, +plus il vous importe de dissiper des préventions mal fondées sans doute, +en vous montrant dans le monde.» + +Je fus reconnaissant de la bienveillance qu'un homme âgé me témoignait. +Je me rendis chez lui; il ne fut pas question d'Ellénore. Le baron me +retint à dîner: il n'y avait ce jour-là que quelques hommes assez +spirituels et assez aimables. Je fus d'abord embarrassé, mais je fis +effort sur moi-même; je me ranimai, je parlai; je déployai le plus qu'il +me fut possible de l'esprit et des connaissances. Je m'aperçus que je +réussissais à captiver l'approbation. Je retrouvai dans ce genre de +succès une jouissance d'amour-propre dont j'avais été privé dès +longtemps: cette jouissance me rendit la société du baron de T*** plus +agréable. + +Mes visites chez lui se multiplièrent. Il me chargea de quelques travaux +relatifs à sa mission, et qu'il croyait pouvoir me confier sans +inconvénient. Ellénore fut d'abord surprise de cette révolution dans ma +vie; mais je lui parlai de l'amitié du baron pour mon père, et du +plaisir que je goûtais à consoler ce dernier de mon absence, en ayant +l'air de m'occuper utilement. La pauvre Ellénore, je l'écris dans ce +moment avec un sentiment de remords, éprouva plus de joie de ce que je +paraissais plus tranquille, et se résigna, sans trop se plaindre, à +passer souvent la plus grande partie de la journée séparée de moi. Le +baron, de son côté, lorsqu'un peu de confiance se fut établie entre +nous, me reparla d'Ellénore. Mon intention positive était toujours d'en +dire du bien, mais, sans m'en apercevoir, je m'exprimais sur elle d'un +ton plus leste et plus dégagé: tantôt j'indiquais, par des maximes +générales, que je reconnaissais la nécessité de m'en détacher; tantôt la +plaisanterie venait à mon secours; je parlais en riant des femmes et de +la difficulté de rompre avec elles. Ces discours amusaient un vieux +ministre dont l'âme était usée, et qui se rappelait vaguement que, dans +sa jeunesse, il avait aussi été tourmenté par des intrigues d'amour. De +la sorte, par cela seul que j'avais un sentiment caché, je trompais plus +ou moins tout le monde: je trompais Ellénore, car je savais que le baron +voulait m'éloigner d'elle, et je le lui taisais; je trompais M. de T***, +car je lui laissais espérer que j'étais prêt à briser mes liens. Cette +duplicité était fort éloignée de mon caractère naturel; mais l'homme se +déprave dès qu'il a dans le coeur une seule pensée qu'il est constamment +forcé de dissimuler. + +Jusqu'alors je n'avais fait connaissance, chez le baron de T***, qu'avec +les hommes qui composaient sa société particulière. Un jour il me +proposa de rester à une grande fête qu'il donnait pour la naissance de +son maître. Vous y rencontrerez, me dit-il, les plus jolies femmes de +Pologne: vous n'y trouverez pas, il est vrai, celle que vous aimez; j'en +suis fâché, mais il y a des femmes que l'on ne voit que chez elles. Je +fus péniblement affecté de cette phrase; je gardai le silence, mais je +me reprochais intérieurement de ne pas défendre Ellénore, qui, si l'on +m'eût attaqué en sa présence, m'aurait si vivement défendu. + +L'assemblée était nombreuse; on m'examinait avec attention. J'entendais +répéter tout bas, autour de moi, le nom de mon père, celui d'Ellénore, +celui du comte de P***. On se taisait à mon approche; on recommençait +quand je m'éloignais. Il m'était démontré que l'on se racontait mon +histoire, et chacun, sans doute, la racontait à sa manière. Ma situation +était insupportable; mon front était couvert d'une sueur froide; tour à +tour je rougissais et je pâlissais. + +Le baron s'aperçut de mon embarras. Il vint à moi, redoubla d'attentions +et de prévenances, chercha toutes les occasions de me donner des éloges, +et l'ascendant de sa considération força bientôt les autres à me +témoigner les mêmes égards. + +Lorsque tout le monde se fut retiré: Je voudrais, me dit M. de T***, +vous parler encore une fois à coeur ouvert. Pourquoi voulez-vous rester +dans une situation dont vous souffrez? À qui faites-vous du bien? +Croyez-vous que l'on ne sache pas ce qui se passe entre vous et +Ellénore? Tout le monde est informé de votre aigreur et de votre +mécontentement réciproque. Vous vous faites du tort par votre faiblesse, +vous ne vous en faites pas moins par votre dureté; car, pour comble +d'inconséquence, vous ne la rendez pas heureuse, cette femme qui vous +rend si malheureux. + +J'étais encore froissé de la douleur que j'avais éprouvée. Le baron me +montra plusieurs lettres de mon père. Elles annonçaient une affliction +bien plus vive que je ne l'avais supposée. Je fus ébranlé. L'idée que je +prolongeais les agitations d'Ellénore vint ajouter à mon irrésolution. +Enfin, comme si tout s'était réuni contre elle, tandis que j'hésitais, +elle-même, par sa véhémence, acheva de me décider. J'avais été absent +tout le jour; le baron m'avait retenu chez lui après l'assemblée; la +nuit s'avançait. On me remit, de la part d'Ellénore, une lettre en +présence du baron de T***. Je vis dans les yeux de ce dernier une sorte +de pitié de ma servitude. La lettre d'Ellénore était pleine d'amertume. +Quoi! me dis-je, je ne puis passer un jour libre! je ne puis respirer +une heure en paix! Elle me poursuit partout, comme un esclave qu'on doit +ramener à ses pieds; et, d'autant plus violent que je me sentais plus +faible: Oui, m'écriai-je, je le prends, l'engagement de rompre avec +Ellénore, j'oserai le lui déclarer moi-même; vous pouvez d'avance en +instruire mon père. + +En disant ces mots, je m'élançai loin du baron. J'étais oppressé des +paroles que je venais de prononcer, et je ne croyais qu'à peine à la +promesse que j'avais donnée. + +Ellénore m'attendait avec impatience. Par un hasard étrange, on lui +avait parlé, pendant mon absence, pour la première fois, des efforts du +baron de T*** pour me détacher d'elle. On lui avait rapporté les +discours que j'avais tenus, les plaisanteries que j'avais faites. Ses +soupçons étant éveillés, elle avait rassemblé dans son esprit plusieurs +circonstances qui lui paraissaient les confirmer. Ma liaison subite avec +un homme que je ne voyais jamais autrefois, l'intimité qui existait +entre cet homme et mon père, lui semblaient des preuves irréfragables. +Son inquiétude avait fait tant de progrès en peu d'heures, que je la +trouvai pleinement convaincue de ce qu'elle nommait ma perfidie. + +J'étais arrivé auprès d'elle décidé à lui tout dire. Accusé par elle, le +croira-t-on? je ne m'occupai qu'à tout éluder. Je niai même, oui, je +niai ce jour-là ce que j'étais déterminé à lui déclarer le lendemain. + +Il était tard, je la quittai; je me hâtai de me coucher pour terminer +cette longue journée; et quand je fus bien sûr qu'elle était finie, je +me sentis, pour le moment, délivré d'un poids énorme. + +Je ne me levai le lendemain que vers le milieu du jour, comme si, en +retardant le commencement de notre entrevue, j'avais retardé l'instant +fatal. + +Ellénore s'était rassurée pendant la nuit, et par ses propres +réflexions, et par mes discours de la veille. Elle me parla de ses +affaires avec un air de confiance qui n'annonçait que trop qu'elle +regardait nos existences comme indissolublement unies. Où trouver des +paroles qui la repoussassent dans l'isolement? + +Le temps s'écoulait avec une rapidité effrayante. Chaque minute ajoutait +à la nécessité d'une explication. Des trois jours que j'avais fixés, +déjà le second était près de disparaître. M. de T*** m'attendait au plus +tard le surlendemain. Sa lettre pour mon père était partie, et j'allais +manquer à ma promesse sans avoir fait pour l'exécuter la moindre +tentative. Je sortais, je rentrais, je prenais la main d'Ellénore, je +commençais une phrase que j'interrompais aussitôt; je regardais la +marche du soleil qui s'inclinait vers l'horizon. La nuit revint, +j'ajournai de nouveau. Un jour me restait: c'était assez d'une heure. + +Ce jour se passa comme le précédent. J'écrivis à M. de T*** pour lui +demander du temps encore: et, comme il est naturel aux caractères +faibles de le faire, j'entassai dans ma lettre mille raisonnements pour +justifier mon retard, pour démontrer qu'il ne changeait rien à la +résolution que j'avais prise, et que, dès l'instant même, on pouvait +regarder mes liens avec Ellénore comme brisés pour jamais. + + + + +CHAPITRE X. + + +Je passai les jours suivants plus tranquille. J'avais rejeté dans le +vague la nécessité d'agir; elle ne me poursuivait plus comme un spectre; +je croyais avoir tout le temps de préparer Ellénore. Je voulais être +plus doux, plus tendre avec elle, pour conserver au moins des souvenirs +d'amitié. Mon trouble était tout différent de celui que j'avais connu +jusqu'alors. J'avais imploré le ciel pour qu'il élevât soudain entre +Ellénore et moi un obstacle que je ne pusse franchir. Cet obstacle +s'était élevé. Je fixais mes regards sur Ellénore comme sur un être que +j'allais perdre. L'exigence, qui m'avait paru tant de fois +insupportable, ne m'effrayait plus; je m'en sentais affranchi d'avance. +J'étais plus libre en lui cédant encore, et je n'éprouvais plus cette +révolte intérieure qui jadis me portait sans cesse à tout déchirer. Il +n'y avait plus en moi d'impatience; il y avait, au contraire, un désir +secret de retarder le moment funeste. + +Ellénore s'aperçut de cette disposition plus affectueuse et plus +sensible: elle-même devint moins amère. Je recherchais des entretiens +que j'avais évités; je jouissais de ses expressions d'amour, naguère +importunes, précieuses maintenant, comme pouvant chaque fois être les +dernières. + +Un soir, nous nous étions quittés après une conversation plus douce que +de coutume. Le secret que je renfermais dans mon sein me rendait triste; +mais ma tristesse n'avait rien de violent. L'incertitude sur l'époque de +la séparation que j'avais voulue me servait à en écarter l'idée. La +nuit, j'entendis dans le château un bruit inusité. Ce bruit cessa +bientôt, et je n'y attachai point d'importance. Le matin cependant, +l'idée m'en revint; j'en voulus savoir la cause, et je dirigeai mes pas +vers la chambre d'Ellénore. Quel fut mon étonnement, lorsqu'on me dit +que depuis douze heures elle avait une fièvre ardente, qu'un médecin que +ses gens avaient fait appeler déclarait sa vie en danger, et qu'elle +avait défendu impérieusement que l'on m'avertît ou qu'on me laissât +pénétrer jusqu'à elle! + +Je voulus insister. Le médecin sortit lui-même pour me représenter la +nécessité de ne lui causer aucune émotion. Il attribuait sa défense, +dont il ignorait le motif, au désir de ne pas me causer d'alarmes. +J'interrogeai les gens d'Ellénore avec angoisse sur ce qui avait pu la +plonger d'une manière si subite dans un état si dangereux. La veille, +après m'avoir quitté, elle avait reçu de Varsovie une lettre apportée +par un homme à cheval; l'ayant ouverte et parcourue, elle s'était +évanouie; revenue à elle, elle s'était jetée sur son lit sans prononcer +une parole. L'une de ses femmes, inquiète de l'agitation qu'elle +remarquait en elle, était restée dans sa chambre à son insu; vers le +milieu de la nuit, cette femme l'avait vue saisie d'un tremblement qui +ébranlait le lit sur lequel elle était couchée: elle avait voulu +m'appeler; Ellénore s'y était opposée avec une espèce de terreur +tellement violente, qu'on n'avait osé lui désobéir. On avait envoyé +chercher un médecin; Ellénore avait refusé, refusait encore de lui +répondre; elle avait passé la nuit prononçant des mots entrecoupés qu'on +n'avait pu comprendre, et appuyant souvent son mouchoir sur sa bouche, +comme pour s'empêcher de parler. + +Tandis qu'on me donnait ces détails, une autre femme, qui était restée +près d'Ellénore, accourut tout effrayée. Ellénore paraissait avoir perdu +l'usage de ses sens. Elle ne distinguait rien de ce qui l'entourait. +Elle poussait quelquefois des cris, elle répétait mon nom; puis, +épouvantée, elle faisait signe de la main, comme pour que l'on éloignât +d'elle quelque objet qui lui était odieux. + +J'entrai dans sa chambre. Je vis au pied de son lit deux lettres. L'une +était la mienne au baron de T***, l'autre était de lui-même à Ellénore. +Je ne conçus que trop alors le mot de cette affreuse énigme. Tous mes +efforts pour obtenir le temps que je voulais consacrer encore aux +derniers adieux s'étaient tournés de la sorte contre l'infortunée que +j'aspirais à ménager. Ellénore avait lu, tracées de ma main, mes +promesses de l'abandonner, promesses qui n'avaient été dictées que par +le désir de rester plus longtemps près d'elle, et que la vivacité de ce +désir même m'avait porté à répéter, à développer de mille manières. +L'oeil indifférent de M. de T*** avait facilement démêlé dans ces +protestations réitérées à chaque ligne l'irrésolution que je déguisais, +et les ruses de ma propre incertitude; mais le cruel avait trop bien +calculé qu'Ellénore y verrait un arrêt irrévocable. Je m'approchai +d'elle: elle me regarda sans me reconnaître. Je lui parlai: elle +tressaillit. Quel est ce bruit? s'écria-t-elle; c'est la voix qui m'a +fait du mal. Le médecin remarqua que ma présence ajoutait à son délire, +et me conjura de m'éloigner. Comment peindre ce que j'éprouvai pendant +trois longues heures? Le médecin sortit enfin. Ellénore était tombée +dans un profond assoupissement. Il ne désespérait pas de la sauver, si, +à son réveil, la fièvre était calmée. + +Ellénore dormit longtemps. Instruit de son réveil, je lui écrivis pour +lui demander de me recevoir. Elle me fit dire d'entrer. Je voulus +parler; elle m'interrompit. Que je n'entende de vous, dit-elle, aucun +mot cruel. Je ne réclame plus, je ne m'oppose à rien; mais que cette +voix que j'ai tant aimée, que cette voix qui retentissait au fond de mon +coeur n'y pénètre pas pour le déchirer. Adolphe, Adolphe, j'ai été +violente, j'ai pu vous offenser; mais vous ne savez pas ce que j'ai +souffert. Dieu veuille que jamais vous ne le sachiez! + +Son agitation devint extrême. Elle posa son front sur ma main; il était +brûlant; une contraction terrible défigurait ses traits. Au nom du ciel, +m'écriai-je, chère Ellénore, écoutez-moi. Oui, je suis coupable: cette +lettre... Elle frémit et voulut s'éloigner. Je la retins. Faible, +tourmenté, continuai-je, j'ai pu céder un moment à une instance cruelle; +mais n'avez-vous pas vous-même mille preuves que je ne puis vouloir ce +qui nous sépare? J'ai été mécontent, malheureux, injuste; peut-être, en +luttant avec trop de violence contre une imagination rebelle, avez-vous +donné de la force à des velléités passagères que je méprise aujourd'hui; +mais pouvez-vous douter de mon affection profonde? Nos âmes ne +sont-elles pas enchaînées l'une à l'autre par mille liens que rien ne +peut rompre? Tout le passé ne nous est-il pas commun? Pouvons-nous jeter +un regard sur les trois années qui viennent de finir sans nous retracer +des impressions que nous avons partagées, des plaisirs que nous avons +goûtés, des peines que nous avons supportées ensemble? Ellénore, +commençons en ce jour une nouvelle époque, rappelons les heures du +bonheur et de l'amour. Elle me regarda quelque temps avec l'air du +doute. Votre père, reprit-elle enfin, vos devoirs, votre famille, ce +qu'on attend de vous!... Sans doute, répondis-je, une fois, un jour, +peut-être... Elle remarqua que j'hésitais. Mon Dieu, s'écria-t-elle, +pourquoi m'avait-il rendu l'espérance pour me la ravir aussitôt! +Adolphe, je vous remercie de vos efforts, ils m'ont fait du bien, +d'autant plus de bien qu'ils ne vous coûteront, je l'espère, aucun +sacrifice; mais, je vous en conjure, ne parlons plus de l'avenir. Ne +vous reprochez rien, quoi qu'il arrive. Vous avez été bon pour moi. J'ai +voulu ce qui n'était pas possible. L'amour était toute ma vie: il ne +pouvait être la vôtre. Soignez-moi maintenant quelques jours encore. Des +larmes coulèrent abondamment de ses yeux; sa respiration fut moins +oppressée; elle appuya sa tête sur mon épaule. C'est ici, dit-elle, que +j'ai toujours désiré mourir. Je la serrai contre mon coeur, j'abjurai de +nouveau mes projets, je désavouai mes fureurs cruelles. Non, +reprit-elle, il faut que vous soyez libre et content.--Puis-je l'être si +vous êtes malheureuse?--Je ne serai pas longtemps malheureuse, vous +n'aurez pas longtemps à me plaindre.--Je rejetai loin de moi des +craintes que je voulais croire chimériques. Non, non, cher Adolphe, me +dit-elle, quand on a longtemps invoqué la mort, le ciel nous envoie à la +fin je ne sais quel pressentiment infaillible qui nous avertit que notre +prière est exaucée.--Je lui jurai de ne jamais la quitter.--Je l'ai +toujours espéré, maintenant j'en suis sûre. + +C'était une de ces journées d'hiver où le soleil semble éclairer +tristement la campagne grisâtre, comme s'il regardait en pitié la terre +qu'il a cessé de réchauffer. Ellénore me proposa de sortir. Il fait bien +froid, lui dis-je.--N'importe, je voudrais me promener avec vous. Elle +prit mon bras; nous marchâmes longtemps sans rien dire; elle avançait +avec peine, et se penchait sur moi presque tout entière.--Arrêtons-nous +un instant.--Non, me répondit-elle, j'ai du plaisir à me sentir encore +soutenue par vous. Nous retombâmes dans le silence. Le ciel était +serein; mais les arbres étaient sans feuilles; aucun souffle n'agitait +l'air, aucun oiseau ne le traversait: tout était immobile, et le seul +bruit qui se fit entendre était celui de l'herbe glacée qui se brisait +sous nos pas. Comme tout est calme! me dit Ellénore; comme la nature se +résigne! le coeur aussi ne doit-il pas apprendre à se résigner? Elle +s'assit sur une pierre; tout à coup elle se mit à genoux, et baissant la +tête, elle l'appuya sur ses deux mains. J'entendis quelques mots +prononcés à voix basse. Je m'aperçus qu'elle priait. Se relevant enfin: +Rentrons, dit-elle, le froid m'a saisie. J'ai peur de me trouver mal. Ne +me dites rien; je ne suis pas en état de vous entendre. + +À dater de ce jour, je vis Ellénore s'affaiblir et dépérir. Je +rassemblai de toutes parts des médecins autour d'elle: les uns +m'annoncèrent un mal sans remède, d'autres me bercèrent d'espérances +vaines; mais la nature, sombre et silencieuse, poursuivait d'un bras +invisible son travail impitoyable. Par moments, Ellénore semblait +reprendre à la vie. On eût dit quelquefois que la main de fer qui pesait +sur elle s'était retirée. Elle relevait sa tête languissante; ses joues +se couvraient de couleurs un peu plus vives; ses yeux se ranimaient: +mais tout à coup, par le jeu cruel d'une puissance inconnue, ce mieux +mensonger disparaissait, sans que l'art en pût deviner la cause. Je la +vis de la sorte marcher par degrés à la destruction. Je vis se graver +sur cette figure si noble et si expressive les signes avant-coureurs de +la mort. Je vis, spectacle humiliant et déplorable! ce caractère +énergique et fier recevoir de la souffrance physique mille impressions +confuses et incohérentes, comme si, dans ces instants terribles, l'âme, +froissée par le corps, se métamorphosait en tous sens pour se plier avec +moins de peine à la dégradation des organes. + +Un seul sentiment ne varia jamais dans le coeur d'Ellénore: ce fut sa +tendresse pour moi. Sa faiblesse lui permettait rarement de me parler; +mais elle fixait sur moi ses yeux en silence, et il me semblait alors +que ses regards me demandaient la vie que je ne pouvais plus lui donner. +Je craignais de lui causer une émotion violente; j'inventais des +prétextes pour sortir: je parcourais au hasard tous les lieux où je +m'étais trouvé avec elle; j'arrosais de mes pleurs les pierres, le pied +des arbres, tous les objets qui me retraçaient son souvenir. + +Ce n'étaient pas les regrets de l'amour, c'était un sentiment plus +sombre et plus triste; l'amour s'identifie tellement à l'objet aimé, que +dans son désespoir même il y a quelque charme. Il lutte contre la +réalité, contre la destinée; l'ardeur de son désir le trompe sur ses +forces, et l'exalte au milieu de sa douleur. La mienne était morne et +solitaire; je n'espérais point mourir avec Ellénore; j'allais vivre sans +elle dans ce désert du monde, que j'avais souhaité tant de fois de +traverser indépendant. J'avais brisé l'être qui m'aimait; j'avais brisé +ce coeur, compagnon du mien, qui avait persisté à se dévouer à moi, dans +sa tendresse infatigable; déjà l'isolement m'atteignait. Ellénore +respirait encore, mais je ne pouvais plus lui confier mes pensées; +j'étais déjà seul sur la terre; je ne vivais plus dans cette atmosphère +d'amour qu'elle répandait autour de moi; l'air que je respirais me +paraissait plus rude, les visages des hommes que je rencontrais plus +indifférents; toute la nature semblait me dire que j'allais à jamais +cesser d'être aimé. + +Le danger d'Ellénore devint tout à coup plus imminent; des symptômes +qu'on ne pouvait méconnaître annoncèrent sa fin prochaine: un prêtre de +sa religion l'en avertit. Elle me pria de lui apporter une cassette qui +contenait beaucoup de papiers; elle en fit brûler plusieurs devant elle, +mais elle paraissait en chercher un qu'elle ne trouvait point, et son +inquiétude était extrême. Je la suppliai de cesser cette recherche qui +l'agitait, et pendant laquelle, deux fois, elle s'était évanouie. J'y +consens, me répondit-elle; mais, cher Adolphe, ne me refusez pas une +prière. Vous trouverez parmi mes papiers, je ne sais où, une lettre qui +vous est adressée; brûlez-la sans la lire, je vous en conjure au nom de +notre amour, au nom de ces derniers moments que vous avez adoucis. Je le +lui promis; elle fut plus tranquille. Laissez-moi me livrer à présent, +me dit-elle, aux devoirs de ma religion; j'ai bien des fautes à expier: +mon amour pour vous fut peut-être une faute; je ne le croirais pourtant +pas, si cet amour avait pu vous rendre heureux. + +Je la quittai: je ne rentrai qu'avec tous ses gens pour assister aux +dernières et solennelles prières; à genoux dans un coin de sa chambre, +tantôt je m'abîmais dans mes pensées, tantôt je contemplais, par une +curiosité involontaire, tous ces hommes réunis, la terreur des uns, la +distraction des autres, et cet effet singulier de l'habitude qui +introduit l'indifférence dans toutes les pratiques prescrites, et qui +fait regarder les cérémonies les plus augustes et les plus terribles +comme des choses convenues et de pure forme; j'entendais ces hommes +répéter machinalement les paroles funèbres, comme si eux aussi n'eussent +pas dû être acteurs un jour dans une scène pareille, comme si eux aussi +n'eussent pas dû mourir un jour. J'étais loin cependant de dédaigner ces +pratiques; en est-il une seule dont l'homme, dans son ignorance, ose +prononcer l'inutilité? Elles rendaient du calme à Ellénore; elles +l'aidaient à franchir ce pas terrible vers lequel nous avançons tous, +sans qu'aucun de nous puisse prévoir ce qu'il doit éprouver alors. Ma +surprise n'est pas que l'homme ait besoin d'une religion; ce qui +m'étonne, c'est qu'il se croie jamais assez fort, assez à l'abri du +malheur pour oser en rejeter une: il devrait, ce me semble, être porté, +dans sa faiblesse, à les invoquer toutes; dans la nuit épaisse qui nous +entoure, est-il une lueur que nous puissions repousser? au milieu du +torrent qui nous entraîne, est-il une branche à laquelle nous osions +refuser de nous retenir? + +L'impression produite sur Ellénore par une solennité si lugubre parut +l'avoir fatiguée. Elle s'assoupit d'un sommeil assez paisible; elle se +réveilla moins souffrante. J'étais seul dans sa chambre; nous nous +parlions de temps en temps à de longs intervalles. Le médecin qui +s'était montré le plus habile dans ses conjectures m'avait prédit +qu'elle ne vivrait pas vingt-quatre heures; je regardais tour à tour une +pendule qui marquait les heures, et le visage d'Ellénore, sur lequel je +n'apercevais nul changement nouveau. Chaque minute qui s'écoulait +ranimait mon espérance, et je révoquais en doute les présages d'un art +mensonger. Tout à coup Ellénore s'élança par un mouvement subit; je la +retins dans mes bras: un tremblement convulsif agitait son corps; ses +yeux me cherchaient, mais dans ses yeux se peignait un effroi vague, +comme si elle eût demandé grâce à quelque objet menaçant qui se dérobait +à mes regards; elle se relevait, elle retombait, on voyait qu'elle +s'efforçait de fuir; on eût dit qu'elle luttait contre une puissance +physique invisible, qui, lassée d'attendre le moment funeste, l'avait +saisie et la retenait pour l'achever sur ce lit de mort. Elle céda enfin +à l'acharnement de la nature ennemie; ses membres s'affaissèrent, elle +sembla reprendre quelque connaissance: elle me serra la main; elle +voulut pleurer, il n'y avait plus de larmes; elle voulut parler, il n'y +avait plus de voix: elle laissa tomber, comme résignée, sa tête sur le +bras qui l'appuyait; sa respiration devint plus lente: quelques instants +après, elle n'était plus. + +Je demeurai longtemps immobile près d'Ellénore sans vie. La conviction +de sa mort n'avait pas encore pénétré dans mon âme; mes yeux +contemplaient avec un étonnement stupide ce corps inanimé. Une de ses +femmes étant entrée répandit dans la maison la sinistre nouvelle. Le +bruit qui se fit autour de moi me tira de la léthargie où j'étais +plongé; je me levai: ce fut alors que j'éprouvai la douleur déchirante +et toute l'horreur de l'adieu sans retour. Tant de mouvement, cette +activité de la vie vulgaire, tant de soins et d'agitations qui ne la +regardaient plus, dissipèrent cette illusion que je prolongeais, cette +illusion par laquelle je croyais encore exister avec Ellénore. Je sentis +le dernier lien se rompre, et l'affreuse réalité se placer à jamais +entre elle et moi. Combien elle me pesait, cette liberté que j'avais +tant regrettée! Combien elle manquait à mon coeur, cette dépendance qui +m'avait révolté souvent! Naguère toutes mes actions avaient un but; +j'étais sûr, par chacune d'elles, d'épargner une peine ou de causer un +plaisir: je m'en plaignais alors; j'étais impatienté qu'un oeil ami +observât mes démarches, que le bonheur d'un autre y fût attaché. +Personne maintenant ne les observait; elles n'intéressaient personne; +nul ne me disputait mon temps ni mes heures; aucune voix ne me rappelait +quand je sortais: j'étais libre en effet; je n'étais plus aimé: j'étais +étranger pour tout le monde. + +L'on m'apporta tous les papiers d'Ellénore, comme elle l'avait ordonné; +à chaque ligne, j'y rencontrai de nouvelles preuves de son amour, de +nouveaux sacrifices qu'elle m'avait faits et qu'elle m'avait cachés. Je +trouvai enfin cette lettre que j'avais promis de brûler; je ne la +reconnus pas d'abord, elle était sans adresse, elle était ouverte; +quelques mots frappèrent mes regards malgré moi; je tentai vainement de +les en détourner, je ne pus résister au besoin de la lire tout entière. +Je n'ai pas la force de la transcrire: Ellénore l'avait écrite après une +des scènes violentes qui avaient précédé sa maladie. Adolphe, me +disait-elle, pourquoi vous acharnez-vous sur moi? quel est mon crime? de +vous aimer, de ne pouvoir exister sans vous. Par quelle pitié bizarre +n'osez-vous rompre un lien qui vous pèse, et déchirez-vous l'être +malheureux près de qui votre pitié vous retient? Pourquoi me +refusez-vous le triste plaisir de vous croire au moins généreux? +Pourquoi vous montrez-vous furieux et faible? L'idée de ma douleur vous +poursuit, et le spectacle de cette douleur ne peut vous arrêter! +Qu'exigez-vous? que je vous quitte? ne voyez-vous pas que je n'en ai pas +la force? Ah! c'est à vous, qui n'aimez pas, c'est à vous à la trouver, +cette force, dans ce coeur lassé de moi, que tant d'amour ne saurait +désarmer. Vous ne me la donnerez pas, vous me ferez languir dans les +larmes, vous me ferez mourir à vos pieds. Dites un mot, écrivait-elle +ailleurs. Est-il un pays où je ne vous suive? est-il une retraite où je +ne me cache pour vivre auprès de vous, sans être un fardeau dans votre +vie? Mais non, vous ne le voulez pas. Tous les projets que je propose, +timide et tremblante, car vous m'avez glacée d'effroi, vous les +repoussez avec impatience. Ce que j'obtiens de mieux, c'est votre +silence. Tant de dureté ne convient pas à votre caractère. Vous êtes +bon; vos actions sont nobles et dévouées: mais quelles actions +effaceraient vos paroles? Ces paroles acérées retentissent autour de +moi: je les entends la nuit; elles me suivent, elles me dévorent, elles +flétrissent tout ce que vous faites. Faut-il donc que je meure, Adolphe? +Eh bien, vous serez content; elle mourra, cette pauvre créature que vous +avez protégée, mais que vous frappez à coups redoublés. Elle mourra, +cette importune Ellénore que vous ne pouvez supporter autour de vous, +que vous regardez comme un obstacle, pour qui vous ne trouvez pas sur la +terre une place qui ne vous fatigue; elle mourra: vous marcherez seul au +milieu de cette foule à laquelle vous êtes impatient de vous mêler! Vous +les connaîtrez ces hommes que vous remerciez aujourd'hui d'être +indifférents; et peut-être un jour, froissé par ces coeurs arides, vous +regretterez ce coeur dont vous disposiez, qui vivait de votre affection, +qui eût bravé mille périls pour votre défense, et que vous ne daignez +plus récompenser d'un regard. + + + + +LETTRE À L'ÉDITEUR. + + +Je vous renvoie, Monsieur, le manuscrit que vous avez eu la bonté de me +confier. Je vous remercie de cette complaisance, bien qu'elle ait +réveillé en moi de tristes souvenirs que le temps avait effacés. J'ai +connu la plupart de ceux qui figurent dans cette histoire, car elle +n'est que trop vraie. J'ai vu souvent ce bizarre et malheureux Adolphe, +qui en est à la fois l'auteur et le héros; j'ai tenté d'arracher par mes +conseils cette charmante Ellénore, digne d'un sort plus doux et d'un +coeur plus fidèle, à l'être malfaisant qui, non moins misérable qu'elle, +la dominait par une espèce de charme, et la déchirait par sa faiblesse. +Hélas! la dernière fois que je l'ai vue, je croyais lui avoir donné +quelque force, avoir armé sa raison contre son coeur. Après une trop +longue absence, je suis revenu dans les lieux où je l'avais laissée, et +je n'ai trouvé qu'un tombeau. + +Vous devriez, Monsieur, publier cette anecdote. Elle ne peut désormais +blesser personne, et ne serait pas, à mon avis, sans utilité. Le malheur +d'Ellénore prouve que le sentiment le plus passionné ne saurait lutter +contre l'ordre des choses. La société est trop puissante, elle se +reproduit sous trop de formes, elle mêle trop d'amertumes à l'amour +qu'elle n'a pas sanctionné; elle favorise ce penchant à l'inconstance, +et cette fatigue impatiente, maladies de l'âme, qui la saisissent +quelquefois subitement au sein de l'intimité. Les indifférents ont un +empressement merveilleux à être tracassiers au nom de la morale et +nuisibles par zèle pour la vertu; on dirait que la vue de l'affection +les importune, parce qu'ils en sont incapables; et quand ils peuvent se +prévaloir d'un prétexte, ils jouissent de l'attaquer et de la détruire. +Malheur donc à la femme qui se repose sur un sentiment que tout se +réunit pour empoisonner, et contre lequel la société, lorsqu'elle n'est +pas forcée à le respecter comme légitime, s'arme de tout ce qu'il y a de +mauvais dans le coeur de l'homme pour décourager tout ce qu'il y a de +bon! + +L'exemple d'Adolphe ne sera pas moins instructif, si vous ajoutez +qu'après avoir repoussé l'être qui l'aimait, il n'a pas été moins +inquiet, moins agité, moins mécontent; qu'il n'a fait aucun usage d'une +liberté reconquise au prix de tant de douleurs et de tant de larmes; et +qu'en se rendant bien digne de blâme, il s'est rendu aussi digne de +pitié. + +S'il vous en faut des preuves, Monsieur, lisez ces lettres qui vous +instruiront du sort d'Adolphe; vous le verrez dans bien des +circonstances diverses, et toujours la victime de ce mélange d'égoïsme +et de sensibilité qui se combinait en lui pour son malheur et celui des +autres; prévoyant le mal avant de le faire, et reculant avec désespoir +après l'avoir fait; puni de ses qualités plus encore que de ses défauts, +parce que ses qualités prenaient leur source dans ses émotions, et non +dans ses principes; tour à tour le plus dévoué et le plus dur des +hommes, mais ayant toujours fini par la dureté, après avoir commencé par +le dévoûment, et n'ayant ainsi laissé de traces que de ses torts. + + + + +RÉPONSE. + + +Oui, Monsieur, je publierai le manuscrit que vous me renvoyez (non que +je pense comme vous sur l'utilité dont il peut être; chacun ne +s'instruit qu'à ses dépens dans ce monde, et les femmes qui le liront +s'imagineront toutes avoir rencontré mieux qu'Adolphe ou valoir mieux +qu'Ellénore); mais je le publierai comme une histoire assez vraie de la +misère du coeur humain. S'il renferme une leçon instructive, c'est aux +hommes que cette leçon s'adresse: il prouve que cet esprit, dont on est +si fier, ne sert ni à trouver du bonheur ni à en donner; il prouve que +le caractère, la fermeté, la fidélité, la bonté, sont les dons qu'il +faut demander au ciel; et je n'appelle pas bonté cette pitié passagère +qui ne subjugue point l'impatience, et ne l'empêche pas de rouvrir les +blessures qu'un moment de regret avait fermées. La grande question dans +la vie, c'est la douleur que l'on cause, et la métaphysique la plus +ingénieuse ne justifie pas l'homme qui a déchiré le coeur qui l'aimait. +Je hais d'ailleurs cette fatuité d'un esprit qui croit excuser ce qu'il +explique; je hais cette vanité qui s'occupe d'elle-même en racontant le +mal qu'elle a fait, qui a la prétention de se faire plaindre en se +décrivant, et qui, planant indestructible au milieu des ruines, +s'analyse au lieu de se repentir. Je hais cette faiblesse qui s'en prend +toujours aux autres de sa propre impuissance, et qui ne voit pas que le +mal n'est point dans ses alentours, mais qu'il est en elle. J'aurais +deviné qu'Adolphe a été puni de son caractère par son caractère même, +qu'il n'a suivi aucune route fixe, rempli aucune carrière utile, qu'il a +consumé ses facultés sans autre direction que le caprice, sans autre +force que l'irritation; j'aurais, dis-je, deviné tout cela, quand vous +ne m'auriez pas communiqué sur sa destinée de nouveaux détails, dont +j'ignore encore si je ferai quelque usage. Les circonstances sont bien +peu de chose, le caractère est tout; c'est en vain qu'on brise avec les +objets et les êtres extérieurs, on ne saurait briser avec soi-même. On +change de situation; mais on transporte dans chacune le tourment dont on +espérait se délivrer; et comme on ne se corrige pas en se déplaçant, +l'on se trouve seulement avoir ajouté des remords aux regrets et des +fautes aux souffrances. + +FIN D'ADOLPHE. + + + + +QUELQUES RÉFLEXIONS SUR LA TRAGÉDIE DE WALLSTEIN ET SUR LE THÉÂTRE +ALLEMAND. + + +La guerre de trente ans est une des époques les plus remarquables de +l'histoire moderne. Cette guerre éclata d'abord dans une ville de la +Bohême; mais elle s'étendit avec rapidité sur la plus grande partie de +l'Europe. Les opinions religieuses qui lui servaient de principe +changèrent de forme. La secte de Luther remplaça presque généralement +celle de Jean Huss; mais la mémoire du supplice atroce infligé à ce +dernier continua d'animer les esprits des novateurs, même après qu'ils +se furent écartés de sa doctrine. + +La guerre de trente ans eut pour mobile, dans les peuples, le besoin +d'acquérir la liberté religieuse; dans les princes, le désir de +conserver leur indépendance politique. Après une longue et terrible +lutte, ces deux buts furent atteints. La paix de 1648 assura aux +protestants l'exercice de leur culte, et aux petits souverains de +l'Allemagne la jouissance et l'accroissement de leurs droits. +L'influence de la guerre de trente ans a subsisté jusqu'à notre siècle. + +Le traité de Westphalie donna à l'empire germanique une constitution +très-compliquée; mais cette constitution, en divisant ce corps immense +en une foule de petites souverainetés particulières, valut à la nation +allemande, à quelques exceptions près, un siècle et demi de liberté +civile et d'administration douce et modérée. De cela seul, que trente +millions de sujets se trouvèrent répartis sous un assez grand nombre de +princes indépendants les uns des autres, et dont l'autorité, sans bornes +en apparence, était limitée de fait par la petitesse de leurs +possessions, il résulta pour ces trente millions d'hommes une existence +ordinairement paisible, une assez grande sécurité, une liberté +d'opinions presque complète, et la possibilité, pour la partie éclairée +de cette société, de se livrer à la culture des lettres, au +perfectionnement des arts, à la recherche de la vérité. + +D'après cette influence de la guerre de trente ans, il n'est pas +étonnant qu'elle ait été l'un des objets favoris des travaux des +historiens et des poëtes de l'Allemagne. Ils se sont plu à retracer à la +génération actuelle, sous mille formes diverses, quelle avait été +l'énergie de ses ancêtres: et cette génération, qui recueillait dans le +calme le bénéfice de cette énergie qu'elle avait perdue, contemplait +avec curiosité, dans l'histoire et sur la scène, les hommes des temps +passés, dont la force, la détermination, l'activité, le courage, +revêtaient, aux yeux d'une race affaiblie, les annales germaniques de +tout le charme du merveilleux. + +La guerre de trente ans est encore intéressante sous un autre point de +vue. + +On a vu sans doute, depuis cette guerre, plusieurs monarques +entreprendre des expéditions belliqueuses et s'illustrer par la gloire +des armes; mais l'esprit militaire, proprement dit, est devenu toujours +plus étranger à l'esprit des peuples. L'esprit militaire ne peut exister +que lorsque l'état de la société est propre à le faire naître, +c'est-à-dire lorsqu'il y a un très-grand nombre d'hommes que le besoin, +l'inquiétude, l'absence de sécurité, l'espoir et la possibilité du +succès, l'habitude de l'agitation, ont jetés hors de leur assiette +naturelle. Ces hommes alors aiment la guerre pour la guerre, et ils la +cherchent en un lieu quand ils ne la trouvent pas dans un autre. + +De nos jours, l'état militaire est toujours subordonné à l'autorité +politique. Les généraux ne se font obéir par les soldats qu'ils +commandent qu'en vertu de la mission qu'ils ont reçue de cette autorité: +ils ne sont point chefs d'une troupe à eux, soldée par eux, et prête à +les suivre sans qu'ils aient l'aveu d'aucun souverain. Au commencement +et jusqu'au milieu du XVIIe siècle, au contraire, on a vu des hommes, +sans autre mission que le sentiment de leurs talents et de leur courage, +tenir à leur solde des corps de troupes, réunir autour de leurs +étendards particuliers des guerriers qu'ils dominaient par le seul +ascendant de leur génie personnel, et tantôt se vendre avec leur petite +armée aux souverains qui les achetaient, tantôt essayer, le fer en main, +de devenir souverains eux-mêmes. Tel fut, dans la guerre de trente ans, +ce comte de Mansfeld, moins célèbre encore par quelques victoires, que +par l'habileté qu'il déploya sans cesse dans les revers. Tels furent, +bien qu'issus des maisons souveraines les plus illustres de l'Allemagne, +Christian de Brunswick et même Bernard de Weymar. Tel fut enfin +Wallstein, duc de Friedland, le héros des tragédies allemandes que je me +suis proposé de faire connaître au public. + +Ce Wallstein, à la vérité, ne porta jamais les armes que pour la maison +d'Autriche; mais l'armée qu'il commandait était à lui, réunie en son +nom, payée par ses ordres, et avec les contributions qu'il levait sur +l'Allemagne, de sa propre autorité. Il négociait comme un potentat, du +sein de son camp, avec les monarques ennemis de l'empereur. Il voulut +enfin s'assurer, de droit, l'indépendance dont il jouissait de fait; et +s'il échoua dans son entreprise, il ne faut pas attribuer sa chute à +l'insuffisance des moyens dont il disposait, mais aux fautes que lui fit +commettre un mélange bizarre de superstition et d'incertitude. + +L'espèce d'existence des généraux du XVIIe siècle donnait à leur +caractère une originalité dont nous ne pouvons plus avoir d'idée. + +L'originalité est toujours le résultat de l'indépendance; à mesure que +l'autorité se concentre, les individus s'effacent. Toutes les pierres +taillées pour la construction d'une pyramide et façonnées pour la place +qu'elles doivent remplir prennent un extérieur uniforme. L'individualité +disparaît dans l'homme, en raison de ce qu'il cesse d'être un but, et de +ce qu'il devient un moyen. Cependant l'individualité peut seule inspirer +de l'intérêt, surtout aux nations étrangères; car les Français, comme je +le dirai tout à l'heure, se passent d'individualité dans les personnages +de leurs tragédies plus facilement que les Allemands et les Anglais. On +conçoit donc sans peine que les poëtes de l'Allemagne qui ont voulu +transporter sur la scène des époques de leur histoire, aient choisi de +préférence celles où les individus existaient le plus par eux-mêmes, et +se livraient avec le moins de réserve à leur caractère naturel. C'est +ainsi que Goëthe, l'auteur de _Werther_, a peint dans _Goetz de +Berlichingen_[1] la lutte de la chevalerie expirante contre l'autorité +de l'empire; et Schiller a de même voulu retracer, dans _Wallstein_, les +derniers efforts de l'esprit militaire, et cette vie indépendante et +presque sauvage des camps, à laquelle les progrès de la civilisation ont +fait succéder, dans les camps mêmes, l'uniformité, l'obéissance et la +discipline. + +Schiller a composé trois pièces sur la conspiration et sur la mort de +Wallstein. La première est intitulée _le Camp de Wallstein_; la seconde, +_les Piccolomini_; la troisième, _la Mort de Wallstein._ + +L'idée de composer trois pièces qui se suivent et forment un grand +ensemble, est empruntée des Grecs, qui nommaient ce genre une trilogie. +Eschyle nous a laissé deux ouvrages pareils, son _Prométhée_ et ses +trois tragédies sur la famille d'Agamemnon. Le _Prométhée_ d'Eschyle +était, comme on sait, divisé en trois parties, dont chacune formait une +pièce à part. Dans la première, on voyait Prométhée, bienfaiteur des +hommes, leur apportant le feu du ciel, et leur faisant connaître les +éléments de la vie sociale. Dans la seconde, la seule qui soit venue +jusqu'à nous, Prométhée est puni par les dieux, jaloux des services +qu'il a rendus à l'espèce humaine. La troisième montrait Prométhée +délivré par Hercule, et réconcilié avec Jupiter. + +Dans les trois tragédies qui se rapportent à la famille des Atrides, la +première a pour sujet la mort d'Agamemnon; la seconde, la punition de +Clytemnestre; la dernière, l'absolution d'Oreste par l'Aréopage. On voit +que, chez les Grecs, chacune des pièces qui composaient leurs trilogies +avait son action particulière, qui se terminait dans la pièce même. + +Schiller a voulu lier plus étroitement entre elles les trois pièces de +son Wallstein. L'action ne commence qu'à la seconde, et ne finit qu'à la +troisième. _Le Camp_ est une espèce de prologue sans aucune action. On y +voit les moeurs des soldats, sous les tentes qu'ils habitent; les uns +chantent, les autres boivent, d'autres reviennent enrichis des +dépouilles du paysan. Ils se racontent leurs exploits; ils parlent de +leur chef, de la liberté qu'il leur accorde, des récompenses qu'il leur +prodigue. Les scènes se suivent sans que rien les enchaîne l'une à +l'autre; mais cette incohérence est naturelle; c'est un tableau mouvant, +où il n'y a ni passé, ni avenir. Cependant le génie de Wallstein préside +à ce désordre apparent. Tous les esprits sont pleins de lui; tous +célèbrent ses louanges, s'inquiètent des bruits répandus sur le +mécontentement de la cour, se jurent de ne pas abandonner le général qui +les protège. L'on aperçoit tous les symptômes d'une insurrection prête à +éclater, si le signal en est donné par Wallstein. On démêle en même +temps les motifs secrets qui, dans chaque individu, modifient son +dévoûment; les craintes, les soupçons, les calculs particuliers, qui +viennent croiser l'impulsion universelle. On voit ce peuple armé, en +proie à toutes les agitations populaires, entraîné par son enthousiasme, +ébranlé par ses défiances, s'efforçant de raisonner, et n'y parvenant +pas, faute d'habitude; bravant l'autorité, et mettant pourtant son +honneur à obéir à son chef; insultant à la religion, et recueillant avec +avidité toutes les traditions superstitieuses: mais toujours fier de sa +force, toujours plein de mépris pour toute autre profession que celle +des armes, ayant pour vertu le courage, et pour but, le plaisir du jour. + +Il serait impossible de transporter sur notre théâtre cette singulière +production du génie, de l'exactitude, et je dirai même de l'érudition +allemande; car il a fallu de l'érudition pour rassembler en un corps +tous les traits qui distinguaient les armées du XVIIe siècle, et qui ne +conviennent plus à aucune armée moderne. De nos jours, dans les camps +comme dans les cités, tout est fixe, régulier, soumis. La discipline a +remplacé l'effervescence; s'il y a des désordres partiels, ce sont des +exceptions qu'on tâche de prévenir. Dans la guerre de trente ans, au +contraire, ces désordres étaient l'état permanent; et la jouissance +d'une liberté grossière et licencieuse, le dédommagement des dangers et +des fatigues. + +La seconde pièce a pour titre _les Piccolomini_. Dans cette pièce +commence l'action; mais la pièce finit sans que l'action se termine. Le +noeud se forme, les caractères se développent, la dernière scène du +cinquième acte arrive, et la toile tombe. Ce n'est que dans la troisième +pièce, dans _la Mort de Wallstein_, que le poëte a placé le dénoûment. +Les deux premières ne sont donc en réalité qu'une exposition, et cette +exposition contient plus de quatre mille vers. + +Les trois pièces de Schiller ne semblent pas pouvoir être représentées +séparément; elles le sont cependant en Allemagne. Les Allemands tolèrent +ainsi tantôt une pièce sans action, _le Camp de Wallstein_; tantôt une +action sans dénoûment, _les Piccolomini_; tantôt un dénoûment sans +exposition, _la Mort de Wallstein_. + +En concevant le projet de faire connaître au public français cet ouvrage +de Schiller, j'ai senti qu'il fallait réunir en une seule les trois +pièces de l'original. Cette entreprise offrait beaucoup de difficultés; +une traduction, ou même une imitation exacte était impossible. Il aurait +fallu resserrer en deux mille vers, à peu près, ce que l'auteur allemand +a exprimé en neuf mille. Or, l'exemple de tous ceux qui ont voulu +traduire en alexandrins des poëtes étrangers, prouve que ce genre de +vers nécessite des circonlocutions continuelles. Le plus habile de nos +traducteurs en vers, l'abbé Delille, malgré son prodigieux talent, n'a +pu néanmoins vaincre tout à fait, sous ce rapport, la nature de notre +langue. Il a rendu fréquemment Virgile et Milton par des périphrases +très-élégantes et très-harmonieuses, mais beaucoup plus longues que +l'original. Boileau, en traduisant le commencement de l'Énéide, a mis +trois vers pour deux, comme le remarque M. de la Harpe, et pourtant il a +supprimé l'une des circonstances les plus essentielles dont l'auteur +latin avait voulu frapper l'esprit du lecteur. + +J'aurais donc eu à lutter, dans une traduction, contre un premier +obstacle, et j'en aurais rencontré un second dans le sujet en lui-même. +Tout ce qui se rapporte à la guerre de trente ans, dont le théâtre a été +en Allemagne, est national pour les Allemands, et, comme tel, est connu +de tout le monde. Les noms de Wallstein, de Tilly, de Bernard de Weymar, +d'Oxenstiern, de Mansfeld, réveillent dans la mémoire de tous les +spectateurs des souvenirs qui n'existent point pour nous. De là +résultait pour Schiller la possibilité d'une foule d'allusions rapides +que ses compatriotes comprenaient sans peine, mais qu'en France personne +n'aurait saisies. + +Il y a, en général, parmi nous, une certaine négligence de l'histoire +étrangère, qui s'oppose presque entièrement à la composition des +tragédies historiques, telles qu'on en voit dans les littératures +voisines. Les tragédies mêmes qui ont pour sujet des traits de nos +propres annales sont exposées à beaucoup d'obscurité. L'auteur des +_Templiers_ a dû ajouter à son ouvrage des notes explicatives, tandis +que Schiller, dans sa Jeanne d'Arc, sujet français qu'il présentait à un +public allemand, était sûr de rencontrer dans ses auditeurs assez de +connaissances pour le dispenser de tout commentaire. Les tragédies qui +ont eu le plus de succès en France sont ou purement d'invention, parce +qu'alors elles n'exigent que très-peu de notions préalables, ou tirées +soit de la mythologie grecque, soit de l'histoire romaine, parce que +l'étude de cette mythologie et de cette histoire fait partie de notre +première éducation. + +La familiarité du dialogue tragique, dans les vers iambiques ou non +rimés des Allemands, eût encore été, pour un traducteur, une difficulté +très-grande. La langue de la tragédie allemande n'est point astreinte à +des règles aussi délicates, aussi dédaigneuses que la nôtre. La pompe +inséparable des alexandrins nécessite dans l'expression une certaine +noblesse soutenue. Les auteurs allemands peuvent employer, pour le +développement des caractères, une quantité de circonstances accessoires +qu'il serait impossible de mettre sur notre théâtre sans déroger à la +dignité requise; et cependant ces petites circonstances répandent dans +le tableau présenté de la sorte beaucoup de vie et de vérité. Dans le +_Goetz de Berlichingen_ de Goëthe, ce guerrier, assiégé dans son château +par une armée impériale, donne à ses soldats un dernier repas pour les +encourager. Vers la fin de ce repas, il demande du vin à sa femme, qui, +suivant les usages de ces temps, est à la fois la dame et la ménagère du +château. Elle lui répond à demi-voix qu'il n'en reste plus qu'une seule +cruche qu'elle a réservée pour lui. Aucune tournure poétique ne +permettrait de transporter ce détail sur notre théâtre; l'emphase des +paroles ne ferait que gâter le naturel de la situation, et ce qui est +touchant en allemand ne serait en français que ridicule. Il me semble +néanmoins facile de concevoir, malgré nos habitudes contraires, que ce +trait, emprunté de la vie commune, est plus propre que la description la +plus pathétique à faire ressortir la situation du héros de la pièce, +d'un vieux guerrier couvert de gloire, fier de ses droits héréditaires +et de son opulence antique, chef naguère de vassaux nombreux, maintenant +renfermé dans un dernier asile, et luttant avec quelques amis intrépides +et fidèles contre les horreurs de la disette et la vengeance de +l'empereur. Dans le _Gustave Vasa_ de Kotzebue, l'on voit Christiern, le +tyran de la Suède, tremblant dans son palais, qui est entouré par une +multitude irritée. Il se défie de ses propres gardes, de ses créatures +les plus dévouées, et force un vieux serviteur qui lui reste encore à +goûter le premier les mets qu'il lui apporte. Ce trait, exprimé dans le +dialogue le plus simple, et sans aucune pompe tragique, peint, selon +moi, mieux que tous les efforts du poëte n'auraient pu le faire, la +pusillanimité, la défiance et l'abjection du tyran demi-vaincu. + +Schiller nous montre Jeanne d'Arc dénoncée par son père comme sorcière, +au milieu même de la fête destinée au couronnement de Charles VII, +qu'elle a replacé sur le trône de France. Elle est forcée de fuir; elle +cherche un asile loin du peuple qui la menace et de la cour qui +l'abandonne. Après une route longue et pénible, elle arrive dans une +cabane; la fatigue l'accable, la soif la dévore; un paysan, touché de +compassion, lui présente un peu de lait: au moment où elle le porte à +ses lèvres, un enfant, qui l'a regardée pendant quelques instants avec +attention, lui arrache la coupe, et s'écrie: C'est la sorcière +d'Orléans. Ce tableau, qu'il serait impossible de transporter sur la +scène française, fait toujours éprouver aux spectateurs un frémissement +universel; ils se sentent frappés à la fois, et de la proscription qui +poursuit, jusque dans les lieux les plus reculés, la libératrice d'un +grand empire, et de la disposition des esprits, qui rend cette +proscription plus inévitable et plus cruelle. De la sorte, les deux +choses importantes, l'époque et la situation, se retracent à +l'imagination d'un seul mot, par une circonstance purement accidentelle. + +Les Allemands font un grand usage de ces moyens. Les rencontres +fortuites, l'arrivée de personnages subalternes, et qui ne tiennent +point au sujet, leur fournissent un genre d'effets que nous ne +connaissons point sur notre théâtre. Dans nos tragédies, tout se passe +immédiatement entre les héros et le public; les confidents sont toujours +soigneusement sacrifiés. Ils sont là pour écouter, quelquefois pour +répondre, et, de temps en temps, pour raconter la mort du héros, qui, +dans ce cas, ne peut pas nous en instruire lui-même. Mais il n'y a rien +de moral dans toute leur existence; toute réflexion, tout jugement, tout +dialogue entre eux leur est sévèrement interdit; il serait contraire à +la subordination théâtrale qu'ils excitassent le moindre intérêt. Dans +les tragédies allemandes, indépendamment des héros et de leurs +confidents, qui, comme on vient de le voir, ne sont que des machines +dont la nécessité nous fait pardonner l'invraisemblance, il y a, sur un +second plan, une seconde espèce d'acteurs, spectateurs eux-mêmes, en +quelque sorte, de l'action principale, qui n'exerce sur eux qu'une +influence très-indirecte. L'impression que produit sur cette classe de +personnages la situation des personnages principaux m'a paru souvent +ajouter à celle qu'en reçoivent les spectateurs proprement dits. Leur +opinion est, pour ainsi dire, devancée et dirigée par un public +intermédiaire, plus voisin de ce qui se passe, et non moins impartial +qu'eux. + +Tel devait être, à peu près, si je ne me trompe, l'effet des choeurs dans +les tragédies grecques. Ces choeurs portaient un jugement sur les +sentiments et les actions des rois et des héros, dont ils contemplaient +les crimes et les misères. Il s'établissait, par ce jugement, une +correspondance morale entre la scène et le parterre, et ce dernier +devait trouver quelque jouissance à voir décrites et définies, dans un +langage harmonieux, les émotions qu'il éprouvait. + +Je n'ai vu qu'une seule fois une pièce dans laquelle on avait tenté +d'introduire les choeurs des anciens. C'était la _Fiancée de Messine_, +toujours de Schiller. Je m'y étais rendu avec beaucoup de préjugés +contre cette imitation de l'antique. Néanmoins ces maximes générales +exprimées par le peuple, et qui prenaient plus de vérité et plus de +chaleur, parce qu'elles lui paraissaient suggérées par la conduite de +ses chefs et par les malheurs qui rejaillissaient sur lui-même; cette +opinion publique, personnifiée en quelque sorte, et qui allait chercher +au fond de mon coeur mes propres pensées, pour me les présenter avec plus +de précision, d'élégance et de force; cette pénétration de poëte, qui +devinait ce que je devais sentir, et donnait un corps à ce qui n'était +en moi qu'une rêverie vague et indéterminée, me firent éprouver un genre +de satisfaction dont je n'avais pas encore eu l'idée. + +L'introduction des choeurs dans la tragédie n'a point eu cependant de +succès en Allemagne. Il est probable qu'on y a renoncé à cause des +embarras de l'exécution. Il faudrait des acteurs très-exercés pour qu'un +certain nombre d'entre eux, parlant et gesticulant tous en même temps, +ne produisissent pas une confusion voisine du ridicule[2]. Schiller, +d'ailleurs, dans sa tentative, avait dénaturé le choeur des anciens. Il +n'avait pas osé le laisser aussi étranger à l'action qu'il l'est dans +les meilleures tragédies de l'antiquité, celles de Sophocle: car je ne +parle pas ici des choeurs d'Euripide, de ce poëte admirable, sans doute, +par son talent dans la sensibilité et dans l'ironie, mais prétentieux, +déclamateur, ambitieux d'effets, et qui, par ses défauts et même par ses +beautés, ravit le premier à la tragédie grecque la noble simplicité qui +la distinguait. Schiller, pour se rapprocher du goût de son siècle, +avait cru devoir diviser le choeur en deux moitiés, dont chacune était +composée des partisans des deux héros, qui, dans sa pièce, se disputent +la main d'une femme. Il avait, par ce ménagement mal entendu, dépouillé +le choeur de l'impartialité qui donne à ses paroles du poids et de la +solennité. + +Le choeur ne doit jamais être que l'organe, le représentant du peuple +entier; tout ce qu'il dit doit être une espèce de retentissement sombre +et imposant du sentiment général. Rien de ce qui est passionné ne peut +lui convenir, et dès que l'on imagine de lui faire jouer un rôle et +prendre un parti dans la pièce même, on le dénature, et son effet est +manqué. + +Mais si les Allemands ont rejeté l'introduction des choeurs dans leurs +tragédies, celle d'une quantité de personnages subalternes qui arrivent +d'une manière naturelle, bien qu'accidentelle, sur la scène, remplace, à +beaucoup d'égards, comme nous l'avons observé précédemment, l'usage des +choeurs. Pour nous en convaincre, il ne faut qu'examiner ce qu'a fait +Schiller dans son _Guillaume Tell_, et rechercher ce qu'aurait fait un +poëte grec traitant la même situation. Tell, échappé aux poursuites de +Gessler, a gravi la cime d'un rocher sauvage qui domine sur une route +par laquelle Gessler doit passer. Le paysan suisse attend son ennemi, +tenant en main l'arc et les flèches qui, après avoir servi l'amour +paternel, doivent maintenant servir la vengeance. Il se retrace, dans un +monologue, la tranquillité et l'innocence de sa vie précédente. Il +s'étonne lui-même de se voir jeté tout à coup par la tyrannie hors de +l'existence obscure et paisible que le sort semblait lui avoir destinée. +Il recule devant l'action qu'il se trouve forcé de commettre. Ses mains, +encore pures, frémissent d'avoir à se rougir même du sang d'un coupable. +Il le faut cependant, il le faut pour sauver sa vie, celle de son fils, +celle de tous les objets de son affection. Nul doute que, dans une +tragédie grecque, le choeur n'eût alors pris la parole, pour réduire en +maximes les sentiments qui se pressent en foule dans l'âme du +spectateur. Schiller, n'ayant pas cette ressource, y supplée par +l'arrivée d'une noce champêtre qui passe, au son des instruments, près +des lieux où Tell est caché. Le contraste de la gaîté de cette troupe +joyeuse et de la situation de Guillaume Tell suggère à l'instant au +spectateur toutes les réflexions que le choeur aurait exprimées. +Guillaume Tell est de la même classe que ces hommes qui marchent ainsi +dans l'insouciance. Il est pauvre, inconnu, laborieux, innocent comme +eux. Comme eux, il paraissait n'avoir rien à craindre d'un pouvoir élevé +si fort au-dessus de lui, et son obscurité pourtant ne lui a pas servi +d'asile. Le choeur des Grecs eût développé cette vérité dans un langage +sententieux et poétique. La tragédie allemande la fait ressortir avec +non moins de force par l'apparition d'une troupe de personnages +étrangers à l'action, et qui n'ont avec elle aucun rapport ultérieur. + +D'autres fois, ces personnages secondaires servent à développer d'une +manière piquante et profonde les caractères principaux. Werner, connu, +même en France, par le succès mérité de sa tragédie de _Luther_, et qui +réunit au plus haut degré deux qualités inconciliables en apparence, +l'observation spirituelle et souvent plaisante du coeur humain, et une +mélancolie enthousiaste et rêveuse, Werner, dans son _Attila_, présente +à nos regards la cour nombreuse de Valentinien, se livrant aux danses, +aux concerts, à tous les plaisirs, tandis que le fléau de Dieu est aux +portes de Rome. On voit le jeune empereur et ses favoris n'ayant d'autre +soin que de repousser les nouvelles fâcheuses qui pourraient interrompre +leurs amusements, prenant la vérité pour un indice de malveillance, la +prévoyance pour un acte de sédition, ne considérant comme des sujets +fidèles que ceux qui nient les faits dont la connaissance les +importunerait, et pensant faire reculer ces faits en n'écoutant pas ceux +qui les rapportent. Cette insouciance, mise sous les yeux du spectateur, +le frappe beaucoup plus qu'un simple récit n'aurait pu le faire. + +Je suis loin de recommander l'introduction de ces moyens dans nos +tragédies. L'imitation des tragiques allemands me semblerait +très-dangereuse pour les tragiques français. Plus les écrivains d'une +nation ont pour but exclusif de faire effet, plus ils doivent être +assujettis à des règles sévères. Sans ces règles, ils multiplieraient, +pour arriver à leur but, des tentatives dans lesquelles ils +s'écarteraient toujours davantage de la vérité, de la nature et du goût. + +C'est en France qu'a été inventée cette maxime, qu'il valait mieux +frapper fort que juste. Contre un pareil principe, il faut des règles +fixes, qui empêchent les écrivains de frapper tellement fort qu'ils ne +frappent plus juste du tout. Toutes les fois que les tragiques français +ont voulu transporter sur notre théâtre des moyens empruntés des +théâtres étrangers, ils ont été plus prodigues de ces moyens, plus +bizarres, plus exagérés dans leur usage, que les étrangers qu'ils +imitaient. Je pense donc que c'est sagement et avec raison que nous +avons refusé à nos écrivains dramatiques la liberté que les Allemands et +les Anglais accordent aux leurs, celle de produire des effets variés par +la musique, les rencontres fortuites, la multiplicité des acteurs, le +changement des lieux, et même les spectres, les prodiges et les +échafauds. Comme il est beaucoup plus facile de faire effet par de +telles ressources que par les situations, les sentiments et les +caractères, il serait à craindre, si ces ressources étaient admises, que +nous ne vissions bientôt plus sur notre théâtre que des échafauds, des +combats, des fêtes, des spectres et des changements de décoration. + +Il y a dans le caractère des Allemands une fidélité, une candeur, un +scrupule, qui retiennent toujours l'imagination dans de certaines +bornes. Leurs écrivains ont une conscience littéraire qui leur donne +presque autant le besoin de l'exactitude historique et de la +vraisemblance morale que celui des applaudissements du public. Ils ont +dans le coeur une sensibilité naturelle et profonde qui se plaît à la +peinture des sentiments vrais. Ils y trouvent une telle jouissance, +qu'ils s'occupent beaucoup plus de ce qu'ils éprouvent que de l'effet +qu'ils produisent. En conséquence, tous leurs moyens extérieurs, quelque +multipliés qu'ils paraissent, ne sont que des accessoires. Mais en +France, où l'on ne perd jamais le public de vue, en France, où l'on ne +parle, n'écrit et n'agit que pour les autres, les accessoires pourraient +bien devenir le principal. En interdisant à nos poëtes des moyens de +succès trop faciles, on les force à tirer un meilleur parti des +ressources qui leur restent et qui sont bien supérieures, le +développement des caractères, la lutte des passions, la connaissance, en +un mot, du coeur humain. J'ai cru devoir observer les règles de notre +théâtre, même dans un ouvrage destiné à faire connaître le théâtre +allemand, et j'ai supprimé beaucoup de petits incidents de la nature de +ceux dont j'ai parlé ci-dessus. + +J'ai retranché, par exemple, une assez longue scène entre les généraux, +après un festin durant lequel Tersky leur a fait signer l'engagement de +rester fidèles à Wallstein, contre la volonté même de la cour. Cette +scène, dans laquelle Tersky, pour les amener à son but, leur rappelle +tous les bienfaits qu'ils ont reçus de leur chef, bienfaits dont +l'énumération seule forme un tableau piquant de l'état de cette armée, +de son indiscipline, de son exigence et de l'esprit d'égalité qui se +combinait alors avec l'esprit militaire; cette scène, dis-je, est d'une +originalité remarquable, et d'une grande vérité locale; mais elle ne +pouvait être rendue qu'avec des expressions que notre style tragique +repousse. Elle introduisait d'ailleurs une foule d'acteurs qui ne +contribuaient point à la marche de l'action, et ne reparaissaient plus +dans le cours de la pièce. + +J'ai renoncé de même, mais avec plus de regret, à traduire ou à imiter +une autre scène, dans laquelle Wallstein, commençant à se déshabiller +sur le théâtre pour aller prendre du repos, voit se casser tout à coup +la chaîne à laquelle est suspendu l'ordre de la Toison-d'Or. Cette +chaîne était le premier présent que Wallstein eût reçu de l'empereur, +alors archiduc, dans la guerre du Frioul, lorsque tous deux, à l'entrée +de la vie, étaient unis par une affection que rien ne semblait devoir +troubler. Wallstein tient en main les fragments de cette chaîne brisée. +Il se retrace toute l'histoire de sa jeunesse; des souvenirs mêlés de +remords l'assiégent; il éprouve une crainte vague; son bonheur lui avait +paru longtemps attaché à la conservation de ce premier don d'une amitié +maintenant abjurée. Il en contemple tristement les débris. Il les +rejette enfin loin de lui avec effort. «Je marche, s'écrie-t-il, dans +une carrière opposée. La force de ce talisman n'existe plus.» + +Le spectateur, qui sait que le poignard est suspendu sur la tête du +héros, reçoit une impression très-profonde de ce présage que Wallstein +méconnaît, et des paroles qui lui échappent, sans qu'il les comprenne. +Ce genre d'effet tient à la disposition du coeur de l'homme, qui, dans +toutes ses émotions de frayeur, d'attendrissement ou de pitié, est +toujours ramené à ce que nous appelons la superstition, par une force +mystérieuse dont il ne peut s'affranchir. Beaucoup de gens n'y voient +qu'une faiblesse puérile. Je suis tenté, je l'avoue, d'avoir du respect +pour tout ce qui prend sa source dans la nature. + +Une suppression plus importante à laquelle je me suis condamné, c'est +celle de plusieurs scènes dans lesquelles Schiller faisait paraître de +simples soldats, les uns au milieu de la révolte, et que Wallstein +s'efforçait de ramener à son parti, les autres, qu'un général gagné par +la cour engageait à assassiner Wallstein. + +Les scènes des assassins de Banco, dans Macbeth, sont frappantes par +leur laconisme et leur énergie; celles des assassins de Wallstein ont un +autre genre de mérite. La manière dont Schiller développe les motifs +qu'on leur présente, et gradue l'effet que produisent sur eux ces +motifs; la lutte qui a lieu dans ces âmes farouches entre l'attachement +et l'avidité; l'adresse avec laquelle celui qui veut les séduire +proportionne ses arguments à leur intelligence grossière, et leur fait +du crime un devoir, et de la reconnaissance un crime; leur empressement +à saisir tout ce qui peut les excuser à leurs propres yeux, lorsqu'ils +se sont déterminés à verser le sang de leur général; le besoin qu'on +aperçoit, même dans ces coeurs corrompus, de se faire illusion à +eux-mêmes, et de tromper leur propre conscience en couvrant d'une +apparence de justice l'attentat qu'ils vont exécuter; enfin le +raisonnement qui les décide, et qui décide, dans tant de situations +différentes, tant d'hommes qui se croient honnêtes, à commettre des +actions que leur sentiment intérieur condamne, parce qu'à leur défaut +d'autres s'en rendraient les instruments, tout cela est d'un grand +effet, tant moral que dramatique. Mais le langage de ces assassins est +vulgaire, comme leur état et leurs sentiments. Leur prêter des +expressions relevées, c'eût été manquer à la vérité des caractères, et +dans ce cas la noblesse du dialogue serait devenue une inconvenance. + +J'avais essayé de mettre en récit ce que Schiller a mis en action. Je +m'étais appliqué surtout à faire ressortir l'idée principale, la +considération décisive, qui impose silence à toutes les objections, et +l'emporte sur tous les scrupules. Buttler, après avoir raconté ses +efforts pour convaincre ses complices, finissait par ces vers: + + Lorsque je leur ai dit que, s'offrant à leur place, + D'autres briguaient déjà mon choix comme une grâce, + Que le prix était prêt, que d'autres, cette nuit, + De leur fidélité recueilleraient le fruit, + Chacun a regardé son plus proche complice; + Leurs yeux brillaient d'espoir, d'envie et d'avarice; + D'une sombre rougeur leurs fronts se sont couverts; + Ils répétaient tout bas: d'autres se sont offerts. + +Mais j'ai senti bientôt que je tomberais dans une invraisemblance +qu'aucun détail ne rendrait excusable. Buttler, cherchant à faire +partager à Isolan son projet d'assassinat, ne pouvait, sans absurdité, +s'étendre avec complaisance sur la bassesse et l'avidité de ceux qu'il +avait choisis pour remplir ses vues. + +L'obligation de mettre en récit ce que, sur d'autres théâtres, on +pourrait mettre en action, est un écueil dangereux pour les tragiques +français. Ces récits ne sont presque jamais placés naturellement. Celui +qui raconte n'est point appelé par sa situation ou son intérêt à +raconter de la sorte. Le poëte, d'ailleurs, se trouve entraîné +invinciblement à rechercher des détails d'autant moins dramatiques +qu'ils sont plus pompeux. On a relevé mille fois l'inconvenance du +superbe récit de Théramène dans Phèdre. Racine ne pouvant, comme +Euripide, présenter aux spectateurs Hippolyte déchiré, couvert de sang, +brisé par sa chute, et dans les convulsions de la douleur et de +l'agonie, a été forcé de faire raconter sa mort; et cette nécessité l'a +conduit à blesser, dans le récit de cet événement terrible, et la +vraisemblance et la nature, par une profusion de détails poétiques, sur +lesquels un ami ne peut s'étendre, et qu'un père ne peut écouter. + +Les retranchements dont je viens de parler, une foule d'autres dont +l'indication serait trop longue, plusieurs additions qui m'ont semblé +nécessaires, font que l'ouvrage que je présente au public n'est +nullement une traduction. Il n'y a pas, dans les trois tragédies de +Schiller, une seule scène que j'aie conservée en entier. Il y en a +quelques-unes dans ma pièce dont l'idée même n'est pas dans Schiller. Il +y a quarante-huit acteurs dans l'original allemand, il n'y en a que +douze dans mon ouvrage. L'unité de temps et de lieu, que j'ai voulu +observer, quoique Schiller s'en fût écarté, suivant l'usage de son pays, +m'a forcé à tout-bouleverser et à tout refondre. + +Je ne veux point entrer ici dans un examen approfondi de la règle des +unités. Elles ont certainement quelques-uns des inconvénients que les +nations étrangères leur reprochent. Elles circonscrivent les tragédies, +surtout historiques, dans un espace qui en rend la composition +très-difficile. Elles forcent le poëte à négliger souvent, dans les +événements et les caractères, la vérité de la gradation, la délicatesse +des nuances: ce défaut domine dans presque toutes les tragédies de +Voltaire; car l'admirable génie de Racine a été vainqueur de cette +difficulté comme de tant d'autres. Mais à la représentation des pièces +de Voltaire, on aperçoit fréquemment des lacunes, des transitions trop +brusques. On sent que ce n'est pas ainsi qu'agit la nature. Elle ne +marche point d'un pas si rapide; elle ne saute pas de la sorte les +intermédiaires. + +Cependant, malgré les gênes qu'elles imposent et les fautes qu'elles +peuvent occasionner, les unités me semblent une loi sage. Les +changements de lieu, quelque adroitement qu'ils soient effectués, +forcent le spectateur à se rendre compte de la transposition de la +scène, et détournent ainsi une partie de son attention de l'intérêt +principal: après chaque décoration nouvelle, il est obligé de se +remettre dans l'illusion dont on l'a fait sortir. La même chose lui +arrive lorsqu'on l'avertit du temps qui s'est écoulé d'un acte à +l'autre. Dans les deux cas, le poëte reparait, pour ainsi dire, en avant +des personnages, et il y a une espèce de prologue ou de préface +sous-entendue, qui nuit à la continuité de l'impression. + +En me conformant aux règles de notre théâtre pour les unités, pour le +style tragique, pour la dignité de la tragédie, j'ai voulu rester fidèle +au système allemand sur un article plus essentiel. + +Les Français, même dans celles de leurs tragédies qui sont fondées sur +la tradition ou sur l'histoire, ne peignent qu'un fait ou une passion. +Les Allemands, dans les leurs, peignent une vie entière et un caractère +entier. + +Quand je dis qu'ils peignent une vie entière, je ne veux pas dire qu'ils +embrassent dans leurs pièces toute la vie de leurs héros; mais ils n'en +omettent aucun événement important, et la réunion de ce qui se passe sur +la scène et de ce que le spectateur apprend par des récits ou par des +allusions, forme un tableau complet, d'une scrupuleuse exactitude. + +Il en est de même du caractère. Les Allemands n'écartent de celui de +leurs personnages rien de ce qui constituait leur individualité. Ils +nous les présentent avec leurs faiblesses, leurs inconséquences, et +cette mobilité ondoyante qui appartient à la nature humaine et qui forme +les êtres réels. + +Les Français ont un besoin d'unité qui leur fait suivre une autre route. +Ils repoussent des caractères tout ce qui ne sert pas à faire ressortir +la passion qu'ils veulent peindre: ils suppriment de la vie antérieure +de leurs héros tout ce qui ne s'enchaîne pas nécessairement au fait +qu'ils ont choisi. + +Qu'est-ce que Racine nous apprend sur Phèdre? Son amour pour Hippolyte, +mais nullement son caractère personnel, indépendamment de cet amour. +Qu'est-ce que le même poëte nous fait connaître d'Oreste? Son amour pour +Hermione. Les fureurs de ce prince ne viennent que des cruautés de sa +maîtresse. On le voit à chaque instant prêt à s'adoucir, pour peu +qu'Hermione lui donne quelque espérance. Ce meurtrier de sa mère paraît +même avoir tout à fait oublié le forfait qu'il a commis. Il n'est occupé +que de sa passion: il parle, après son parricide, de son innocence qui +lui pèse; et si, lorsqu'il a tué Pyrrhus, il est poursuivi par les +furies, c'est que Racine a trouvé, dans la tradition mythologique, +l'occasion d'une scène superbe, mais qui ne tient point à son sujet, tel +qu'il l'a traité. + +Ceci n'est point une critique. _Andromaque_ est l'une des pièces les +plus parfaites qui existent chez aucun peuple; et Racine, ayant adopté +le système français, a dû écarter, autant qu'il le pouvait, de l'esprit +du spectateur, le souvenir du meurtre de Clytemnestre. Ce souvenir était +inconciliable avec un amour pareil à celui d'Oreste pour Hermione. Un +fils couvert du sang de sa mère, et ne songeant qu'à sa maîtresse, +aurait produit un effet révoltant; Racine l'a senti, et, pour éviter +plus sûrement cet écueil, il a supposé qu'Oreste n'était allé en Tauride +qu'afin de se délivrer par la mort de sa passion malheureuse. + +L'isolement dans lequel le système français présente le fait qui forme +le sujet, et la passion qui est le mobile de chaque tragédie, a +d'incontestables avantages. + +En dégageant le fait que l'on a choisi de tous les faits antérieurs, on +porte plus directement l'intérêt sur un objet unique. Le héros est plus +dans la main du poëte qui s'est affranchi du passé; mais il y a +peut-être aussi une couleur un peu moins réelle, parce que l'art ne peut +jamais suppléer entièrement à la vérité, et que le spectateur, lors même +qu'il ignore la liberté que l'auteur a prise, est averti, par je ne sais +quel instinct, que ce n'est pas un personnage historique, mais un héros +factice, une créature d'invention qu'on lui présente. + +En ne peignant qu'une passion, au lieu d'embrasser tout un caractère +individuel, on obtient des effets plus constamment tragiques, parce que +les caractères individuels, toujours mélangés, nuisent à l'unité de +l'impression. Mais la vérité y perd peut-être encore. On se demande ce +que seraient les héros qu'on voit, s'ils n'étaient dominés par la +passion qui les agite, et l'on trouve qu'il ne resterait dans leur +existence que peu de réalité. D'ailleurs, il y a bien moins de variété +dans les passions propres à la tragédie que dans les caractères +individuels tels que les crée la nature. Les caractères sont +innombrables. Les passions théâtrales sont en petit nombre. + +Sans doute l'admirable génie de Racine, qui triomphe de toutes les +entraves, met de la diversité dans cette uniformité même. La jalousie de +Phèdre n'est pas celle d'Hermione, et l'amour d'Hermione n'est pas celui +de Roxane. Cependant la diversité me semble plutôt encore dans la +passion que dans le caractère de l'individu. + +Il y a bien peu de différence entre les caractères d'Aménaïde et +d'Alzire. Celui de Polyphonte convient à presque tous les tyrans mis sur +notre théâtre; tandis que celui de Richard III, dans Shakespeare, ne +convient qu'à Richard III. Polyphonte n'a que des traits généraux, +exprimés avec art, mais qui n'en font point un être distinct, un être +individuel. Il a de l'ambition, et, pour son ambition, de la cruauté et +de l'hypocrisie. Richard III réunit à ces vices, qui sont de nécessité +dans son rôle, beaucoup de choses qui ne peuvent appartenir qu'à lui +seul. Son mécontentement contre la nature, qui, en lui donnant une +figure hideuse et difforme, semble l'avoir condamné à ne jamais inspirer +d'amour; ses efforts pour vaincre un obstacle qui l'irrite, sa +coquetterie avec les femmes, son étonnement de ses succès auprès +d'elles, le mépris qu'il conçoit pour des êtres si faciles à séduire, +l'ironie avec laquelle il manifeste ce mépris, tout le rend un être +particulier. Polyphonte est un genre; Richard III un individu. + +Pour faire de Wallstein un personnage tragique à la manière française, +il aurait suffi de fondre ensemble de l'ambition et des remords. Mais je +me suis proposé, à l'exemple de Schiller, de peindre Wallstein à peu +près tel qu'il était, ambitieux à la vérité, mais en même temps +superstitieux, inquiet, incertain, jaloux des succès des étrangers dans +sa patrie, lors même que leurs succès favorisaient ses propres +entreprises, et marchant souvent contre son but, en se laissant +entraîner par son caractère. + +Je n'ai pas même voulu supprimer son penchant pour l'astrologie, bien +que les lumières de notre siècle puissent faire regarder comme hasardée +la tentative de revêtir d'une teinte tragique cette superstition. Nous +n'envisageons guère en France la superstition que de son côté ridicule. +Elle a cependant ses racines dans le coeur de l'homme, et la philosophie +elle-même, lorsqu'elle s'obstine à n'en pas tenir compte, est +superficielle et présomptueuse. La nature n'a point fait de l'homme un +être isolé, destiné seulement à cultiver la terre et à la peupler, et +n'ayant, avec tout ce qui n'est pas de son espèce, que les rapports +arides et fixes que l'utilité l'invite à établir entre eux et lui. Une +grande correspondance existe entre tous les êtres moraux et physiques. +Il n'y a personne, je le pense, qui, laissant errer ses regards sur un +horizon sans bornes, ou se promenant sur les rives de la mer que +viennent battre les vagues, ou levant les yeux vers le firmament parsemé +d'étoiles, n'ait éprouvé une sorte d'émotion qu'il lui était impossible +d'analyser ou de définir. On dirait que des voix descendent du haut des +cieux, s'élancent de la cime des rochers, retentissent dans les torrents +ou dans les forêts agitées, sortent des profondeurs des abîmes. Il +semble y avoir je ne sais quoi de prophétique dans le vol pesant du +corbeau, dans les cris funèbres des oiseaux de la nuit, dans les +rugissements éloignés des bêtes sauvages. Tout ce qui n'est pas +civilisé, tout ce qui n'est pas soumis à la domination artificielle de +l'homme, répond à son coeur. Il n'y a que les choses qu'il a façonnées +pour son usage qui soient muettes, parce qu'elles sont mortes. Mais ces +choses mêmes, lorsque le temps anéantit leur utilité, reprennent une vie +mystique. La destruction les remet, en passant sur elles, en rapport +avec la nature. Les édifices modernes se taisent, mais les ruines +parlent. Tout l'univers s'adresse à l'homme dans un langage ineffable +qui se fait entendre dans l'intérieur de son âme, dans une partie de son +être inconnue à lui-même, et qui tient à la fois des sens et de la +pensée. Quoi de plus simple que d'imaginer que cet effort de la nature +pour pénétrer en nous n'est pas sans une mystérieuse signification? +Pourquoi cet ébranlement intime, qui paraît nous révéler ce que nous +cache la vie commune, serait-il à la fois sans cause et sans but? La +raison, sans doute, ne peut l'expliquer. Lorsqu'elle l'analyse, il +disparaît; mais il est, par là même, essentiellement du domaine de la +poésie. Consacré par elle, il trouve dans tous les coeurs des cordes qui +lui répondent. Le sort annoncé par les astres, les pressentiments, les +songes, les présages, ces ombres de l'avenir qui planent autour de nous, +souvent non moins funèbres que les ombres du passé, sont de tous les +pays, de tous les temps, de toutes les croyances. Quel est celui qui, +lorsqu'un grand intérêt l'anime, ne prête pas en tremblant l'oreille à +ce qu'il croit la voix de la destinée? Chacun, dans le sanctuaire de sa +pensée, s'explique cette voix comme il le peut; chacun s'en tait avec +les autres, parce qu'il n'y a point de paroles pour mettre en commun ce +qui jamais n'est qu'individuel. + +J'ai donc cru devoir conserver dans le caractère de Wallstein une +superstition qu'il avait en commun avec presque tous les hommes +remarquables de son siècle. + +J'aurais voulu pouvoir rendre avec la même fidélité le caractère de +Thécla, tel qu'il est tracé dans la pièce allemande. Ce caractère excite +en Allemagne un enthousiasme universel; et il est difficile de lire +l'ouvrage de Schiller, dans sa langue originale, sans partager cet +enthousiasme. Mais en France je ne crois pas que ce caractère eût obtenu +l'approbation du public. L'admiration dont il est l'objet chez les +Allemands tient à leur manière de considérer l'amour, et cette manière +est très-différente de la nôtre. Nous n'envisageons l'amour que comme +une passion de la même nature que toutes les passions humaines, +c'est-à-dire ayant pour effet d'égarer notre raison, ayant pour but de +nous procurer des jouissances. Les Allemands voient dans l'amour quelque +chose de religieux, de sacré, une émanation de la divinité même, un +accomplissement de la destinée de l'homme sur cette terre, un lien +mystérieux et tout-puissant entre deux âmes qui ne peuvent exister que +l'une pour l'autre. Sous le premier point de vue, l'amour est commun à +l'homme et aux animaux; sous le second, il est commun à l'homme et à +Dieu. + +Il en résulte que beaucoup de choses qui nous paraissent des +inconvenances, parce que nous n'y apercevons que les suites d'une +passion, semblent aux Allemands légitimes et même respectables, parce +qu'ils croient y reconnaître l'action d'un sentiment céleste. + +Il y a de la vérité dans ces deux manières de voir; mais suivant qu'on +adopte l'une ou l'autre, l'amour doit occuper, dans la poésie comme dans +la morale, une place différente. + +Lorsque l'amour n'est qu'une passion, comme sur la scène française, il +ne peut intéresser que par sa violence et son délire. Les transports des +sens, les fureurs de la jalousie, la lutte des désirs contre les +remords, voilà l'amour tragique en France. Mais lorsque l'amour, au +contraire, est, comme dans la poésie allemande, un rayon de la lumière +divine qui vient échauffer et purifier le coeur, il a tout à la fois +quelque chose de plus calme et de plus fort: dès qu'il paraît, on sent +qu'il domine tout ce qui l'entoure. Il peut avoir à combattre les +circonstances, mais non les devoirs, car il est lui-même le premier des +devoirs, et il garantit l'accomplissement de tous les autres. Il ne peut +conduire à des actions coupables, il ne peut descendre au crime, ni même +à la ruse, car il démentirait sa nature, et cesserait d'être lui. Il ne +peut céder aux obstacles; il ne peut s'éteindre, car son essence est +immortelle. Il ne peut que retourner dans le sein de son créateur. + +C'est ainsi que l'amour de Thécla est représenté dans la pièce de +Schiller. Thécla n'est point une jeune fille ordinaire, partagée entre +l'inclination qu'elle ressent pour un jeune homme et sa soumission +envers son père; déguisant ou contenant le sentiment qui la domine, +jusqu'à ce qu'elle ait obtenu le consentement de celui qui a le droit de +disposer de sa main; effrayée des obstacles qui menacent son bonheur; +enfin, éprouvant elle-même et donnant au spectateur une impression +d'incertitude sur le résultat de son amour, et sur le parti qu'elle +prendra si elle est trompée dans ses espérances. Thécla est un être que +son amour a élevé au-dessus de la nature commune, un être dont il est +devenu toute l'existence, dont il a fixé toute la destinée. Elle est +calme, parce que sa résolution ne peut être ébranlée; elle est +confiante, parce qu'elle ne peut s'être trompée sur le coeur de son +amant; elle a quelque chose de solennel, parce que l'on sent qu'il y a +en elle quelque chose d'irrévocable; elle est franche, parce que son +amour n'est pas une partie de sa vie, mais sa vie entière. Thécla, dans +la pièce de Schiller, est sur un plan tout différent de celui où est +placé le reste des personnages. C'est un être pour ainsi dire aérien, +qui plane sur cette foule d'ambitieux, de traîtres, de guerriers +farouches, que des intérêts ardents et positifs poussent les uns contre +les autres. On sent que cette créature lumineuse et presque surnaturelle +est descendue de la sphère éthérée, et doit bientôt remonter vers sa +patrie. Sa voix si douce, à travers le bruit des armes; sa forme +délicate, au milieu de ces hommes tout couverts de fer; la pureté de son +âme, opposée à leurs calculs avides; son calme céleste qui contraste +avec leurs agitations, remplissent le spectateur d'une émotion constante +et mélancolique, telle que ne la fait ressentir nulle tragédie +ordinaire. + +Aucun des personnages de femmes que nous voyons sur la scène française +n'en peut donner l'idée. Nos héroïnes passionnées, Alzire, Aménaïde, +Adélaïde du Guesclin, ont quelque chose de mâle; on sent qu'elles sont +de force à combattre contre les événements, contre les hommes, contre le +malheur. On n'aperçoit aucune disproportion entre leur destinée et la +vigueur dont elles sont douées. Nos héroïnes tendres, Monime, Bérénice, +Esther, Atalide, sont pleines de douceur et de grâce, mais ce sont des +femmes faibles et timides; les événements peuvent les dompter. Le +sacrifice de leurs sentiments n'est point présenté comme impossible. +Bérénice se résigne à vivre sans Titus; Monime à épouser Mithridate; +Atalide à voir Bazajet s'unir à Roxane; Esther n'aime point Assuérus. +Les héroïnes de Voltaire luttent contre les obstacles; celles de Racine +leur cèdent, parce que les unes et les autres sont de la même nature que +tout ce qui les entoure. Thécla ne peut lutter ni céder: elle aime et +elle attend. Son sort est fixé: elle ne peut en avoir un autre; mais +elle ne peut pas non plus le conquérir, en le disputant contre les +hommes. Elle n'a point d'armes contre eux; sa force est tout intérieure. +Par-là même, son sentiment l'affranchit de toutes les convenances que +prescrit la morale que nous sommes habitués à voir sur la scène. + +Thécla n'observe aucun des déguisements imposés à nos héroïnes; elle ne +couvre d'aucun voile son amour profond, exclusif et pur; elle en parle +sans réserve à son amant. «Où serait, lui dit-elle, la vérité sur la +terre, si tu ne l'apprenais par ma bouche?» Elle n'annonce point qu'elle +fasse dépendre ses espérances de l'aveu de son père. On prévoit même que +s'il la refuse elle ne se croira pas coupable de lui résister: son amour +l'occupe et l'absorbe tout entière; elle n'existe que pour le sentiment +qui remplit toute son âme. Elle est si loin de considérer comme une +faute sa fuite de la maison paternelle, lorsqu'elle apprend que celui +qu'elle aime a été tué, qu'elle croit au contraire accomplir un devoir. +Les spectateurs français n'auraient pu tolérer dans une jeune fille +cette exaltation, cette indépendance, d'autant plus étrangère à nos +idées, qu'il ne s'y mêle aucun égarement, aucun délire. Nous aurions été +choqués de cet oubli de toutes les relations, de cette manière +d'envisager les devoirs positifs comme secondaires; enfin, d'une absence +si complète de la soumission que nous admirons avec justice dans +Iphigénie. Nous en aurions été choqués, dis-je, et nous aurions eu +raison: un tel enthousiasme est une chose qu'il est impossible +d'approuver en principe. Nous pouvons, par le talent du poëte, être +entraînés à sympathiser avec l'individu particulier qui l'éprouve; mais +il ne peut jamais servir de base à un système général, et nous n'aimons +en France que ce qui peut être d'une application universelle. Le +principe de l'utilité domine dans notre littérature comme dans notre +vie. La morale du théâtre en France est beaucoup plus rigoureuse que +celle du théâtre en Allemagne. Cela tient à ce que les Allemands +prennent le sentiment pour base de la morale, tandis que pour nous cette +base est la raison. Un sentiment sincère, complet, sans bornes, leur +paraît non-seulement excuser ce qu'il inspire, mais l'ennoblir, et, si +j'ose employer cette expression, le sanctifier. Cette manière de voir se +fait remarquer dans leurs institutions et dans leurs moeurs, comme dans +leurs productions littéraires. Nous avons des principes infiniment plus +sévères, et nous ne nous en écartons jamais en théorie. Le sentiment qui +méconnaît un devoir ne nous paraît qu'une faute de plus; nous +pardonnerions plus facilement à l'intérêt, parce que l'intérêt met +toujours dans ses transgressions plus d'habileté et plus de décence. Le +sentiment brave l'opinion, et elle s'en irrite: l'intérêt cherche à la +tromper en la ménageant, et, lors même qu'elle découvre la tromperie, +elle sait gré à l'intérêt de cette espèce d'hommage. + +J'ai donc rapproché Thécla des proportions françaises, en m'efforçant de +lui conserver quelque chose du coloris allemand. Je crois avoir +transporté dans son caractère sa douceur, sa sensibilité, son amour, sa +mélancolie; mais tout le reste m'a paru trop directement opposé à nos +habitudes, trop empreint de ce que le très-petit nombre de littérateurs +français qui possèdent la langue allemande appellent le mysticisme +allemand. La seule règle que je me sois imposée a été de ne rien faire +entrer dans le rôle de Thécla qui ne fût d'accord avec l'intention +poétique de l'auteur original. C'est pour cette raison que je lui ai +donné une teinte religieuse, et que j'ai voulu qu'elle cherchât un asile +aux pieds de son Dieu, au lieu de se tuer sur le corps de son amant ou +de son père, ce qui ne m'aurait pas coûté un grand effort d'invention; +mais la violence du suicide m'aurait semblé déranger l'harmonie qui doit +être dans son caractère. + +En empruntant de la scène allemande un de ses ouvrages les plus +célèbres, pour l'adapter aux formes reçues dans notre littérature, je +crois avoir donné un exemple utile. Le dédain pour les nations voisines, +et surtout pour une nation dont on ignore la langue, et qui, plus +qu'aucune autre, a dans ses productions poétiques de l'originalité et de +la profondeur, me paraît un mauvais calcul. La tragédie française est, +selon moi, plus parfaite que celle des autres peuples; mais il y a +toujours quelque chose d'étroit dans l'obstination qui refuse à +comprendre l'esprit des nations étrangères. Sentir les beautés partout +où elles se trouvent n'est pas une délicatesse de moins, mais une +faculté de plus. + +FIN DES RÉFLEXIONS. + + + + +DE L'ESPRIT DE CONQUÊTE ET DE L'USURPATION, DANS LEURS RAPPORTS AVEC LA +CIVILISATION EUROPÉENNE. + + + + +PRÉFACE DE LA PREMIÉRE ÉDITION. + + +L'ouvrage actuel fait partie d'un Traité de politique terminé depuis +longtemps; l'état de la France et celui de l'Europe semblaient le +condamner à ne jamais paraître. Le continent n'était qu'un vaste cachot, +privé de toute communication avec cette noble Angleterre, asile généreux +de la pensée, illustre refuge de la dignité de l'espèce humaine. Tout à +coup, des deux extrémités de la terre, deux grands peuples se sont +répondu, et les flammes de Moscou ont été l'aurore de la liberté du +monde. Il est permis d'espérer que la France ne sera pas exceptée de la +délivrance universelle; la France, qu'estiment les nations qui la +combattent; la France, dont la volonté suffit pour obtenir et donner la +paix. Le moment est donc revenu où chacun peut se flatter d'être utile, +suivant ses lumières et ses forces. + +L'auteur de cet ouvrage a pensé qu'ayant été jadis l'un des mandataires +d'un peuple qu'on a réduit au silence, et n'ayant cessé de l'être +qu'illégalement, sa voix, de quelque peu d'importance qu'elle fût +d'ailleurs, aurait l'avantage de rompre cette unanimité prétendue qui +fait l'étonnement et le blâme de l'Europe, et qui n'est que l'effet de +la terreur des Français. Il ose affirmer, avec une conviction profonde, +qu'il n'y a pas dans ce livre une ligne que la presque totalité de la +France, si elle était libre, ne s'empressât de signer. + +Il a, du reste, retranché toutes les discussions de pure théorie, pour +extraire seulement ce qui lui a paru d'un intérêt immédiat. Il aurait pu +accroître cet intérêt par des personnalités plus directes; mais il a +voulu conserver avec scrupule ce qu'un profond sentiment lui avait +dicté, quand la terre était sous le joug. Il a éprouvé de la répugnance +à se montrer plus amer ou plus hardi contre l'adversité méritée que +contre la prospérité coupable. Si les calamités publiques laissaient à +son âme la faculté de s'ouvrir à des considérations personnelles, il lui +serait doux de penser que lorsqu'on a voulu travailler sans +contradicteurs à l'asservissement général, on a trouvé nécessaire +d'étouffer sa voix. + + Hanovre, ce 21 décembre 1813. + + + + +PRÉFACE DE LA TROISIÈME ÉDITION + + +Cet ouvrage a été écrit en Allemagne au mois de novembre 1813, et publié +au mois de janvier; il a été réimprimé en Angleterre au commencement de +mars. L'édition actuelle n'a subi que peu de changements: non que je +n'aie senti qu'il y avait beaucoup à perfectionner; mais un ouvrage de +circonstance doit, le plus qu'il est possible, demeurer tel qu'il a paru +dans la circonstance. + +Il n'y aura d'ailleurs, je le crois, aucun lecteur qui ne sente que, si +j'avais composé cet ouvrage en France, ou dans le moment actuel, je me +serais exprimé différemment sur plus d'un objet. À l'horreur que +m'inspirait le gouvernement de Buonaparte, se joignait, j'en conviens, +une certaine impatience contre la nation qui portait son joug. Je savais +mieux qu'un autre combien ce joug était odieux à cette nation; je +souffrais de lui voir profaner le courage, et verser son sang pour se +maintenir dans la servitude; je souffrais plus encore de ce que les +hommages qu'elle prodiguait à son tyran paraissaient aux étrangers une +preuve qu'elle méritait son sort; je m'irritais de ce qu'elle agissait +de la sorte, en opposition non-seulement avec son intérêt, mais avec sa +nature et avec cette délicatesse et ce sentiment exquis d'honneur et de +convenance qui la distinguent si éminemment; je trouvais qu'elle se +calomniait elle-même, et il était inutile de la justifier. Quand nous +l'essayions, tristes réfugiés sur la terre étrangère, un article du +_Moniteur_ venait foudroyer nos impuissantes explications: il faut avoir +éprouvé cette souffrance pour la concevoir, et alors on pardonnera +facilement quelques expressions d'amertume échappées à une douleur qui +était d'autant plus vive qu'on était plus jaloux de l'honneur du nom +français. + + Paris, ce 22 avril 1814. + + + + +DE L'ESPRIT DE CONQUÊTE ET DE L'USURPATION, DANS LEURS RAPPORTS AVEC LA +CIVILISATION EUROPÉENNE. + + +Je me propose d'examiner deux fléaux dans leurs rapports avec l'état +présent de l'espèce humaine et la civilisation actuelle: l'un est +l'esprit de conquête; l'autre l'usurpation. + +Il y a des choses qui sont possibles à telle époque, et qui ne le sont +plus à telle autre. Cette vérité semble triviale: elle est néanmoins +souvent méconnue; elle ne l'est jamais sans danger. + +Lorsque les hommes qui disposent des destinées de la terre se trompent +sur ce qui est possible, c'est un grand mal. L'expérience, alors, loin +de les servir, leur nuit et les égare. Ils lisent l'histoire, ils voient +ce que l'on a fait précédemment, ils n'examinent point si cela peut se +faire encore; ils prennent en main des leviers brisés; leur obstination, +ou, si l'on veut, leur génie, procure à leurs efforts un succès +éphémère; mais comme ils sont en lutte avec les dispositions, les +intérêts, toute l'existence morale de leurs contemporains, ces forces de +résistance réagissent contre eux; et au bout d'un certain temps, bien +long pour leurs victimes, très-court quand on le considère +historiquement, il ne reste de leurs entreprises que les crimes qu'ils +ont commis et les souffrances qu'ils ont causées. + +La durée de toute puissance dépend de la proportion qui existe entre son +esprit et son époque. Chaque siècle attend, en quelque sorte, un homme +qui lui serve de représentant. Quand ce représentant se montre ou paraît +se montrer, toutes les forces du moment se groupent autour de lui; s'il +représente fidèlement l'esprit général, le succès est infaillible; s'il +dévie, le succès devient douteux; et s'il persiste dans une fausse +route, l'assentiment qui constituait son pouvoir l'abandonne, et le +pouvoir s'écroule. + +Malheur donc à ceux qui, se croyant invincibles, jettent le gant à +l'espèce humaine, et prétendent opérer par elle, car ils n'ont pas +d'autre instrument, des bouleversements qu'elle désapprouve et des +miracles qu'elle ne veut pas! + + + + +PREMIÈRE PARTIE. + + + + +DE L'ESPRIT DE CONQUÊTE. + + + + +CHAPITRE PREMIER. + +Des vertus compatibles avec la guerre, à certaines époques de l'état +social. + + +Plusieurs écrivains, entraînés par l'amour de l'humanité dans de +louables exagérations, n'ont envisagé la guerre que sous ses côtés +funestes. Je reconnais volontiers ses avantages. + +Il n'est pas vrai que la guerre soit toujours un mal. À de certaines +époques de l'espèce humaine, elle est dans la nature de l'homme. Elle +favorise alors le développement de ses plus belles et de ses plus +grandes facultés; elle lui ouvre un trésor de précieuses jouissances; +elle le forme à la grandeur d'âme, à l'adresse, au sang-froid, au +courage, au mépris de la mort, sans lequel il ne peut jamais se répondre +qu'il ne commettra pas toutes les lâchetés, et bientôt tous les crimes. +La guerre lui enseigne des dévoûments héroïques, et lui fait contracter +des amitiés sublimes. Elle l'unit de liens plus étroits, d'une part, à +sa patrie, et de l'autre à ses compagnons d'armes. Elle fait succéder à +de nobles entreprises de nobles loisirs. Mais tous ces avantages de la +guerre tiennent à une condition indispensable, c'est qu'elle soit le +résultat naturel de la situation et de l'esprit national des peuples. + +Car je ne parle point ici d'une nation attaquée et qui défend son +indépendance. Nul doute que cette nation ne puisse réunir à l'ardeur +guerrière les plus hautes vertus; ou plutôt cette ardeur guerrière est +elle-même de toutes les vertus la plus haute. Mais il ne s'agit pas +alors de la guerre proprement dite, il s'agit de la défense légitime, +c'est-à-dire du patriotisme, de l'amour de la justice, de toutes les +affections nobles et sacrées. + +Un peuple qui, sans être appelé à la défense de ses foyers, est porté +par sa situation ou son caractère national à des expéditions +belliqueuses et à des conquêtes, peut encore allier à l'esprit guerrier +la simplicité des moeurs, le dédain pour le luxe, la générosité, la +loyauté, la fidélité aux engagements, le respect pour l'ennemi +courageux, la pitié même, et les ménagements pour l'ennemi subjugué. +Nous voyons dans l'histoire ancienne et dans les annales du moyen-âge +ces qualités briller chez plusieurs nations, dont la guerre faisait +l'occupation presque habituelle. + +Mais la situation présente des peuples européens permet-elle d'espérer +cet amalgame? L'amour de la guerre est-il dans leur caractère national? +résulte-t-il de leurs circonstances? + +Si ces deux questions doivent se résoudre négativement, il s'ensuivra +que, pour porter de nos jours les nations à la guerre et aux conquêtes, +il faudra bouleverser leur situation, ce qui ne se fait jamais sans leur +infliger beaucoup de malheurs et dénaturer leur caractère, ce qui ne se +fait jamais sans leur donner beaucoup de vices. + + + + +CHAPITRE II. + +Du caractère des nations modernes relativement à la guerre. + + +Les peuples guerriers de l'antiquité devaient pour la plupart à leur +situation leur esprit belliqueux. Divisés en petites peuplades, ils se +disputaient à main armée un territoire resserré. Poussés par la +nécessité les uns contre les autres, ils se combattaient ou se +menaçaient sans cesse. Ceux qui ne voulaient pas être conquérants ne +pouvaient néanmoins déposer le glaive sous peine d'être conquis. Tous +achetaient leur sûreté, leur indépendance, leur existence entière au +prix de la guerre. + +Le monde de nos jours est précisément, sous ce rapport, l'opposé du +monde ancien. + +Tandis que chaque peuple, autrefois, formait une famille isolée, ennemie +née des autres familles, une masse d'hommes existe maintenant, sous +différents noms et sous divers modes d'organisation sociale, mais +homogène par sa nature. Elle est assez forte pour n'avoir rien à +craindre des hordes encore barbares; elle est assez civilisée pour que +la guerre lui soit à charge; sa tendance uniforme est vers la paix. La +tradition belliqueuse, héritage de temps reculés, et surtout les erreurs +des gouvernements, retardent les effets de cette tendance; mais elle +fait chaque jour un progrès de plus. Les chefs des peuples lui rendent +hommage, car ils évitent d'avouer ouvertement l'amour des conquêtes, ou +l'espoir d'une gloire acquise uniquement par les armes. Le fils de +Philippe n'oserait plus proposer à ses sujets l'envahissement de +l'univers; et le discours de Pyrrhus à Cynéas semblerait aujourd'hui le +comble de l'insolence ou de la folie. + +Un gouvernement qui parlerait de la gloire militaire comme but +méconnaîtrait ou mépriserait l'esprit des nations et celui de l'époque. +Il se tromperait d'un millier d'années; et lors même qu'il réussirait +d'abord, il serait curieux de voir qui gagnerait cette étrange gageure, +de notre siècle ou de ce gouvernement. + +Nous sommes arrivés à l'époque du commerce, époque qui doit +nécessairement remplacer celle de la guerre, comme celle de la guerre a +dû nécessairement la précéder. + +La guerre et le commerce ne sont que deux moyens différents d'arriver au +même but, celui de posséder ce que l'on désire. Le commerce n'est autre +chose qu'un hommage rendu à la force du possesseur par l'aspirant à la +possession; c'est une tentative pour obtenir de gré à gré ce qu'on +n'espère plus conquérir par la violence. Un homme qui serait toujours le +plus fort n'aurait jamais l'idée du commerce. C'est l'expérience qui, en +lui prouvant que la guerre, c'est-à-dire l'emploi de sa force contre la +force d'autrui, est exposée à diverses résistances et à divers échecs, +le porte à recourir au commerce, c'est-à-dire à un moyen plus doux et +plus sûr d'engager l'intérêt des autres à consentir à ce qui convient à +son intérêt. + +La guerre est donc antérieure au commerce. L'une est l'impulsion +sauvage, l'autre le calcul civilisé. Il est clair que plus la tendance +commerciale domine, plus la tendance guerrière doit s'affaiblir. + +Le but unique des nations modernes, c'est le repos, avec le repos +l'aisance, et comme source de l'aisance, l'industrie. La guerre est +chaque jour un moyen plus inefficace d'atteindre ce but; ses chances +n'offrent plus ni aux individus ni aux nations des bénéfices qui égalent +les résultats du travail paisible et des échanges réguliers. Chez les +anciens, une guerre heureuse ajoutait, en esclaves, en tributs, en +terres partagées, à la richesse publique et particulière. Chez les +modernes, une guerre heureuse coûte infailliblement plus qu'elle ne +rapporte. + +La république romaine, sans commerce, sans lettres, sans arts, n'ayant +pour occupation intérieure que l'agriculture, restreinte à un sol trop +peu étendu pour ses habitants, entourée de peuples barbares, et toujours +menacée ou menaçante, suivait sa destinée en se livrant à des +entreprises militaires non interrompues. Un gouvernement qui, de nos +jours, voudrait imiter la république romaine, aurait ceci de différent, +qu'agissant en opposition avec son peuple, il rendrait ses instruments +tout aussi malheureux que ses victimes: un peuple ainsi gouverné serait +la république romaine, moins la liberté, moins le mouvement national, +qui facilite tous les sacrifices, moins l'espoir qu'avait chaque +individu du partage des terres, moins, en un mot, toutes les +circonstances qui embellissaient aux yeux des Romains ce genre de vie +hasardeux et agité. + +Le commerce a modifié jusqu'à la nature de la guerre. Les nations +mercantiles étaient autrefois toujours subjuguées par les peuples +guerriers; elles leur résistent aujourd'hui avec avantage; elles ont des +auxiliaires au sein de ces peuples mêmes. Les ramifications infinies et +compliquées du commerce ont placé l'intérêt des sociétés hors des +limites de leur territoire, et l'esprit du siècle l'emporte sur l'esprit +étroit et hostile qu'on voudrait parer du nom de patriotisme. + +Carthage, luttant avec Rome dans l'antiquité, devait succomber: elle +avait contre elle la force des choses. Mais si la lutte s'établissait +maintenant entre Rome et Carthage, Carthage aurait pour elle les voeux de +l'univers; elle aurait pour alliés les moeurs actuelles et le génie du +monde. + +La situation des peuples modernes les empêche donc d'être belliqueux par +caractère; et des raisons de détail, mais toujours tirées des progrès de +l'espèce humaine, et par conséquent de la différence des époques, +viennent se joindre aux causes générales. + +La nouvelle manière de combattre, le changement des armes, l'artillerie, +ont dépouillé la vie militaire de ce qu'elle avait de plus attrayant. Il +n'y a plus de lutte contre le péril; il n'y a que de la fatalité. Le +courage doit s'empreindre de résignation ou se composer d'insouciance. +On ne goûte plus cette jouissance de volonté, d'action, de développement +des forces physiques et des facultés morales, qui faisait aimer aux +héros anciens, aux chevaliers du moyen-âge, les combats corps à corps. + +La guerre a donc perdu son charme comme son utilité; l'homme n'est plus +entraîné à s'y livrer, ni par intérêt, ni par passion. + + + + +CHAPITRE III. + +De l'esprit de conquête dans l'état actuel de l'Europe. + + +Un gouvernement qui voudrait aujourd'hui pousser à la guerre et aux +conquêtes un peuple européen commettrait donc un grossier et funeste +anachronisme; il travaillerait à donner à sa nation une impulsion +contraire à la nature. Aucun des motifs qui portaient les hommes +d'autrefois à braver tant de périls, à supporter tant de fatigues, +n'existant pour les hommes de nos jours, il faudrait leur offrir +d'autres motifs tires de l'état actuel de la civilisation; il faudrait +les animer aux combats par ce même amour des jouissances, qui, laissé à +lui-même, ne les disposerait qu'à la paix. Notre siècle, qui apprécie +tout par l'utilité, et qui, lorsqu'on veut le sortir de cette sphère, +oppose l'ironie à l'enthousiasme réel ou factice, ne consentirait pas à +se repaître d'une gloire stérile, qu'il n'est plus dans nos habitudes de +préférer à toutes les autres. À la place de cette gloire il faudrait +mettre le plaisir; à la place du triomphe, le pillage. L'on frémira si +l'on réfléchit à ce que serait l'esprit militaire appuyé sur ces seuls +motifs. + +Certes, dans le tableau que je vais tracer, il est loin de moi de +vouloir faire injure à ces héros qui, se plaçant avec délices entre la +patrie et les périls, ont, dans tous les pays, protégé l'indépendance +des peuples; à ces héros qui ont si glorieusement défendu notre belle +France. Je ne crains pas d'être mal compris par eux; il en est plus d'un +dont l'âme, correspondant à la mienne, partage tous mes sentiments, et +qui, retrouvant dans ces lignes son opinion secrète, verra dans leur +auteur son organe. + + + + +CHAPITRE IV. + +D'une race militaire n'agissant que par intérêt. + + +Les peuples guerriers que nous avons connus jusqu'ici étaient tous +animés par des motifs plus nobles que les profits réels et positifs de +la guerre. La religion se mêlait à l'impulsion belliqueuse des uns; +l'orageuse liberté dont jouissaient les autres leur donnait une activité +surabondante qu'ils avaient besoin d'exercer au dehors. Ils associaient +à l'idée de la victoire celle d'une renommée prolongée bien au delà de +leur existence sur la terre, et combattaient ainsi, non pour +l'assouvissement d'une soif ignoble de jouissances présentes et +matérielles, mais par un espoir en quelque sorte idéal, et qui exaltait +l'imagination, comme tout ce qui se perd dans l'avenir et le vague. + +Il est si vrai que, même chez les nations qui nous semblent le plus +exclusivement occupées de pillage et de rapines, l'acquisition des +richesses n'était pas le but principal, que nous voyons les héros +scandinaves faire brûler sur leurs bûchers tous les trésors conquis +durant leur vie, pour forcer les générations qui les remplaçaient à +conquérir, par de nouveaux exploits, de nouveaux trésors. La richesse +leur était donc précieuse, comme témoignage éclatant des victoires +remportées, plutôt que comme signe représentatif et moyen de +jouissances. + +Mais si une race purement militaire se formait actuellement, comme son +ardeur ne reposerait sur aucune conviction, sur aucun sentiment, sur +aucune pensée; comme toutes les causes d'exaltation qui jadis +ennoblissaient le carnage même lui seraient étrangères, elle n'aurait +d'aliment ou de mobile que la plus étroite et la plus âpre personnalité; +elle prendrait la férocité de l'esprit guerrier, mais elle conserverait +le calcul commercial. Ces Vandales ressuscités n'auraient point cette +ignorance du luxe, cette simplicité de moeurs, ce dédain de toute action +basse, qui pouvaient caractériser leurs grossiers prédécesseurs; ils +réuniraient à la brutalité de la barbarie les raffinements de la +mollesse, aux excès de la violence les ruses de l'avidité. + +Des hommes à qui l'on aurait dit bien formellement qu'ils ne se battent +que pour piller; des hommes dont on aurait réduit toutes les idées +belliqueuses à ce résultat clair et arithmétique, seraient bien +différents des guerriers de l'antiquité. + +Quatre cent mille égoïstes bien exercés, bien armés, sauraient que leur +destination est de donner ou de recevoir la mort; ils auraient supputé +qu'il valait mieux se résigner à cette destination que s'y dérober, +parce que la tyrannie qui les y condamne est plus forte qu'eux. Ils +auraient, pour se consoler, tourné leurs regards vers la récompense qui +leur est promise, la dépouille de ceux contre lesquels on les mène. Ils +marcheraient en conséquence avec la résolution de tirer de leurs propres +forces le meilleur parti qu'il leur serait possible. Ils n'auraient ni +pitié pour les vaincus, ni respect pour les faibles, parce que les +vaincus étant, pour leur malheur, propriétaires de quelque chose, ne +paraîtraient à ces vainqueurs qu'un obstacle entre eux et le but +proposé. Le calcul aurait tué dans leur âme toutes les émotions +naturelles, excepté celles qui naissent de la sensualité. Ils seraient +encore émus à la vue d'une femme; ils ne le seraient pas à la vue d'un +vieillard ou d'un enfant. Ce qu'ils auraient de connaissances pratiques +leur servirait à mieux rédiger leurs arrêts de massacres ou de +spoliation. L'habitude des formes légales donnerait à leurs injustices +l'impassibilité de la loi. L'habitude des formes sociales répandrait sur +leurs cruautés un vernis d'insouciance et de légèreté qu'ils croiraient +de l'élégance; ils parcourraient ainsi le monde, tournant les progrès de +la civilisation contre elle-même, tout entiers à leur intérêt, prenant +le meurtre pour moyen, la débauche pour passe-temps, la dérision pour +gaîté, le pillage pour but; séparés par un abîme moral du reste de +l'espèce humaine, et n'étant unis entre eux que comme des animaux +féroces qui se jettent rassemblés sur les troupeaux. + +Tels ils seraient dans leurs succès; que seraient-ils dans leurs revers? + +Comme ils n'auraient eu qu'un but à atteindre, et non pas une cause à +défendre, le but manqué, aucune conscience ne les soutiendrait; ils ne +se rattacheraient à aucune opinion; ils ne tiendraient l'un à l'autre +que par une nécessité physique, dont chacun même chercherait à +s'affranchir. + +Il faut aux hommes, pour qu'ils s'associent réciproquement à leurs +destinées, autre chose que l'intérêt: il leur faut une opinion; il leur +faut de la morale. L'intérêt tend à les isoler, parce qu'il offre à +chacun la chance d'être seul plus heureux ou plus habile. + +L'égoïsme, qui, dans la prospérité, aurait rendu ces conquérants de la +terre impitoyables pour leurs ennemis, les rendrait, dans l'adversité, +indifférents, infidèles à leurs frères d'armes. Cet esprit pénétrerait +dans tous les rangs, depuis le plus élevé jusqu'au plus obscur; chacun +verrait dans son camarade à l'agonie un dédommagement au pillage devenu +impossible contre l'étranger; le malade dépouillerait le mourant; le +fuyard dépouillerait le malade. L'infirme et le blessé paraîtraient à +l'officier chargé de leur sort un poids importun dont il se +débarrasserait à tout prix; et quand le général aurait précipité son +armée dans quelque situation sans remède, il ne se croirait tenu à rien +envers les infortunés qu'il aurait conduits dans le gouffre; il ne +resterait point avec eux pour les sauver. La désertion lui semblerait un +mode tout simple d'échapper aux revers ou de réparer les fautes. +Qu'importe qu'il les ait guidés, qu'ils se soient reposés sur sa parole, +qu'ils lui aient confié leur vie, qu'ils l'aient défendu, jusqu'au +dernier moment, de leurs mains mourantes? Instruments inutiles, ne +faut-il pas qu'ils soient brisés? + +Sans doute, ces conséquences de l'esprit militaire fondé sur des motifs +purement intéressés ne pourraient se manifester dans leur terrible +étendue chez aucun peuple moderne, à moins que le système conquérant ne +se prolongeât durant plusieurs générations. Grâce au ciel, les Français, +malgré tous les efforts de leur chef, sont restés et resteront toujours +loin du terme vers lequel il les entraîne. Les vertus paisibles, que +notre civilisation nourrit et développe, luttent encore victorieusement +contre la corruption et les vices que la fureur des conquêtes appelle, +et qui lui sont nécessaires. Nos armées donnent des preuves d'humanité +comme de bravoure, et se concilient souvent l'affection des peuples, +qu'aujourd'hui, par la faute d'un seul homme, elles sont réduites à +repousser, tandis qu'autrefois elles étaient forcées à les vaincre; mais +c'est l'esprit national, c'est l'esprit du siècle qui résiste au +gouvernement. Si ce gouvernement subsiste, les vertus qui survivront aux +efforts de l'autorité seront une sorte d'indiscipline. L'intérêt étant +le mot d'ordre, tout sentiment désintéressé tiendra de +l'insubordination; et plus ce régime terrible se prolongera, plus ces +vertus s'affaibliront et deviendront rares. + + + + +CHAPITRE V. + +Autre cause de détérioration pour la classe militaire, dans le système +de conquête. + + +On a remarqué souvent que les joueurs étaient les plus immoraux des +hommes. C'est qu'ils risquent chaque jour tout ce qu'ils possèdent; il +n'y a pour eux nul avenir assuré; ils vivent et s'agitent sous l'empire +du hasard. + +Dans le système de conquête, le soldat devient un joueur, avec cette +différence que son enjeu c'est sa vie; mais cet enjeu ne peut être +retiré; il l'expose sans cesse et sans terme à une chance qui doit tôt +ou tard être contraire; il n'y a donc pas non plus d'avenir pour lui: le +hasard est aussi son maître aveugle et impitoyable. + +Or, la morale a besoin du temps; c'est là qu'elle place ses +dédommagements et ses récompenses. Pour celui qui vit de minute en +minute, ou de bataille en bataille, le temps n'existe pas; les +dédommagements de l'avenir deviennent chimériques; le plaisir du moment +a seul quelque certitude: et, pour me servir d'une expression qui +devient ici doublement convenable, chaque jouissance est autant de gagné +sur l'ennemi. Qui ne sent que l'habitude de cette loterie de plaisir et +de mort est nécessairement corruptrice? + +Observez la différence qui existe toujours entre la défense légitime et +le système des conquêtes; cette différence se reproduira souvent encore. +Le soldat qui combat pour sa patrie ne fait que traverser le danger; il +a pour perspective ultérieure le repos, la liberté, la gloire; il a donc +un avenir, et sa moralité, loin de se dépraver, s'ennoblit et s'exalte. +Mais l'instrument d'un conquérant insatiable voit après une guerre une +autre guerre, après un pays dévasté, un autre pays à dévaster de même, +c'est-à-dire après le hasard, le hasard encore. + + + + +CHAPITRE VI. + +Influence de cet esprit militaire sur l'état Intérieur des peuples. + + +Il ne suffit pas d'envisager l'influence du système de conquête dans son +action sur l'armée et dans les rapports qu'il établit entre elle et les +étrangers, il faut la considérer encore dans ceux qui en résultent entre +l'armée et les citoyens. + +Un esprit de corps exclusif et hostile s'empare toujours des +associations qui ont un autre but que le reste des hommes. Malgré la +douceur et la pureté du christianisme, souvent les confédérations de ses +prêtres ont formé dans l'État des états à part. Partout les hommes +réunis en corps d'armée se séparent de la nation; ils contractent pour +l'emploi de la force, dont ils sont dépositaires, une sorte de respect; +leurs moeurs et leurs idées deviennent subversives de ces principes +d'ordre et de liberté pacifique et régulière, que tous les gouvernements +ont l'intérêt comme le devoir de consacrer. + +Il n'est donc pas indifférent de créer dans un pays, par un système de +guerres prolongées ou renouvelées sans cesse, une masse nombreuse imbue +exclusivement de l'esprit militaire; car cet inconvénient ne peut se +restreindre dans de certaines limites qui en rendent l'importance moins +sensible. L'armée, distincte du peuple par son esprit, se confond avec +lui dans l'administration des affaires. + +Un gouvernement conquérant est plus intéressé qu'un autre à récompenser +par du pouvoir et par des honneurs ses instruments immédiats; il ne +saurait les tenir dans un camp retranché; il faut qu'il les décore au +contraire des pompes et des dignités civiles. + +Mais ces guerriers déposeront-ils avec le fer qui les couvre l'esprit +dont les a pénétrés dès leur enfance l'habitude des périls? +Revêtiront-ils avec la toge la vénération pour les lois, les ménagements +pour les formes protectrices, ces divinités des associations humaines? +La classe désarmée leur paraît un ignoble vulgaire, les lois, des +subtilités inutiles, les formes, d'insupportables lenteurs; ils estiment +par-dessus tout, dans les transactions comme dans les faits guerriers, +la rapidité des évolutions. L'unanimité leur semble nécessaire dans les +opinions, comme le même uniforme dans les troupes; l'opposition leur est +un désordre, le raisonnement une révolte, les tribunaux des conseils de +guerre, les juges des soldats qui ont leur consigne, les accusés des +ennemis, les jugements des batailles. + +Ceci n'est point une exagération fantastique. N'avons-nous pas vu, +durant ces vingt dernières années, s'introduire dans presque toute +l'Europe une justice militaire dont le premier principe était d'abréger +les formes, comme si toute abréviation des formes n'était pas le plus +révoltant sophisme; car si les formes sont inutiles, tous les tribunaux +doivent les bannir; si elles sont nécessaires, tous doivent les +respecter; et certes, plus l'accusation est grave, moins l'examen est +superflu. N'avons-nous pas vu siéger sans cesse, parmi les juges, des +hommes dont le vêtement seul annonçait qu'ils étaient voués à +l'obéissance, et ne pouvaient en conséquence être des juges +indépendants? + +Nos neveux ne croiront pas, s'ils ont quelque sentiment de la dignité +humaine, qu'il fut un temps où des hommes illustrés sans doute par +d'immortels exploits, mais nourris sous la tente, et ignorants de la vie +civile, interrogeaient des prévenus qu'ils étaient incapables de +comprendre, condamnaient sans appel des citoyens qu'ils n'avaient pas le +droit de juger. Nos neveux ne croiront pas, s'ils ne sont le plus avili +des peuples, qu'on ait fait comparaître devant les tribunaux militaires +des législateurs, des écrivains, des accusés de délits politiques, +donnant ainsi, par une dérision féroce, pour juge à l'opinion et à la +pensée, le courage sans lumière et la soumission sans intelligence. Ils +ne croiront pas non plus qu'on ait imposé à des guerriers revenant de la +victoire, couverts de lauriers que rien n'avait flétris, l'horrible +tâche de se transformer en bourreaux, de poursuivre, de saisir, +d'égorger des citoyens, dont les noms, comme les crimes, leur étaient +inconnus. Non, tel ne fut jamais, s'écrieront-ils, le prix des exploits, +la pompe triomphale! Non, ce n'est pas ainsi que les défenseurs de la +France reparaissaient dans leur patrie et saluaient le sol natal! + +La faute, certes, n'en était pas à ces défenseurs. Mille fois je les ai +vus gémir de leur triste obéissance. J'aime à le répéter, leurs vertus +résistent, plus que la nature humaine ne permet de l'espérer, à +l'influence du système guerrier et à l'action d'un gouvernement qui veut +les corrompre. Ce gouvernement seul est coupable, et nos armées ont +seules le mérite de tout le mal qu'elles ne font pas. + + + + +CHAPITRE VII. + +Autre inconvénient de la formation d'un tel esprit militaire. + + +Enfin, par une triste réaction, cette portion du peuple que le +gouvernement aurait forcée à contracter l'esprit militaire, +contraindrait à son tour le gouvernement de persister dans le système +pour lequel il aurait pris tant de soin de la former. + +Une armée nombreuse, fière de ses succès, accoutumée au pillage, n'est +pas un instrument qu'il soit aisé de manier. Nous ne parlons pas +seulement des dangers dont il menace les peuples qui ont des +constitutions populaires: l'histoire est trop pleine d'exemples qu'il +est superflu de citer. + +Tantôt les soldats d'une république illustrée par six siècles de +victoires, entourés de monuments élevés à la liberté par vingt +générations de héros, foulant aux pieds la cendre des Cincinnatus et des +Camille, marchent sous les ordres de César, pour profaner les tombeaux +de leurs ancêtres et pour asservir la ville éternelle; tantôt les +légions anglaises s'élancent avec Cromwell sur un parlement qui luttait +encore contre les fers qu'on lui destinait et les crimes dont on voulait +le rendre l'organe, et livrent à l'usurpateur hypocrite, d'une part le +roi, de l'autre la république. + +Mais les gouvernements absolus n'ont pas moins à craindre de cette force +toujours menaçante. Si elle est terrible contre les étrangers et contre +le peuple au nom de son chef, elle peut devenir à chaque instant +terrible à ce chef même. Ainsi ces formidables colosses, que des nations +barbares plaçaient en tête de leurs armées pour les diriger sur leurs +ennemis, reculaient tout à coup, frappés d'épouvanté ou saisis de +fureur, et, méconnaissant la voix de leurs maîtres, écrasaient ou +dispersaient les bataillons qui attendaient d'eux leur salut et leur +triomphe. + +Il faut donc occuper cette armée, inquiète dans son désoeuvrement +redoutable, il faut la tenir éloignée, il faut lui trouver des +adversaires. Le système guerrier, indépendamment des guerres présentes, +contient le germe des guerres futures; et le souverain qui est entré +dans cette route, entraîné qu'il est par la fatalité qu'il a évoquée, ne +peut redevenir pacifique à aucune époque. + + + + +CHAPITRE VIII. + +Action d'un Gouvernement conquérant sur la masse de la nation. + + +J'ai montré, ce me semble qu'un gouvernement, livré à l'esprit +d'envahissement et de conquête, devrait corrompre une portion du peuple, +pour qu'elle le servit activement dans ses entreprises; je vais prouver +actuellement que, tandis qu'il dépraverait cette portion choisie, il +faudrait qu'il agît sur le reste de la nation dont il réclamerait +l'obéissance passive et les sacrifices, de manière à troubler sa raison, +à fausser son jugement, à bouleverser toutes ses idées. + +Quand un peuple est naturellement belliqueux, l'autorité qui le domine +n'a pas besoin de le tromper pour l'entraîner à la guerre. Attila +montrait du doigt à ses Huns la partie du monde sur laquelle ils +devaient fondre, et ils y couraient, parce qu'Attila n'était que +l'organe et le représentant de leur impulsion. Mais de nos jours la +guerre ne procurant aux peuples aucun avantage, et n'étant pour eux +qu'une source de privations et de souffrances, l'apologie du système des +conquêtes ne pourrait reposer que sur le sophisme et l'imposture. + +Tout en s'abandonnant à ses projets gigantesques, le gouvernement +n'oserait dire à sa nation: «Marchons à la conquête du monde.» Elle lui +répondrait d'une voix unanime: «Nous ne voulons pas la conquête du +monde.» + +Mais il parlerait de l'indépendance nationale, de l'honneur national, de +l'arrondissement des frontières, des intérêts commerciaux, des +précautions dictées par la prévoyance; que sais-je encore? car il est +inépuisable, le vocabulaire de l'hypocrisie et de l'injustice. + +Il parlerait de l'indépendance nationale, comme si l'indépendance d'une +nation était compromise parce que d'autres nations sont indépendantes. + +Il parlerait de l'honneur national, comme si l'honneur national était +blessé parce que d'autres nations conservent leur honneur. + +Il alléguerait la nécessité de l'arrondissement des frontières, comme si +cette doctrine, une fois admise, ne bannissait pas de la terre tout +repos et toute équité; car c'est toujours en dehors qu'un gouvernement +veut arrondir ses frontières. Aucun n'a sacrifié, que l'on sache, une +portion de son territoire pour donner au reste une plus grande +régularité géométrique. Ainsi l'arrondissement des frontières est un +système dont la base se détruit par elle-même, dont les éléments se +combattent, et dont l'exécution, ne reposant que sur la spoliation des +plus faibles, rend illégitime la possession des plus forts. + +Ce gouvernement invoquerait les intérêts du commerce, comme si c'était +servir le commerce que dépeupler un pays de sa jeunesse la plus +florissante, arracher les bras les plus nécessaires à l'agriculture, aux +manufactures, à l'industrie[3], élever entre les autres peuples et soi +des barrières arrosées de sang. Le commerce s'appuie sur la bonne +intelligence des nations entre elles; il ne se soutient que par la +justice; il se fonde sur l'égalité; il prospère dans le repos; et ce +serait pour l'intérêt du commerce qu'un gouvernement rallumerait sans +cesse des guerres acharnées, qu'il appellerait sur la tête de son peuple +une haine universelle, qu'il marcherait d'injustice en injustice, qu'il +ébranlerait chaque jour le crédit par des violences, qu'il ne voudrait +point tolérer d'égaux! + +Sous le prétexte des précautions dictées par la prévoyance, ce +gouvernement attaquerait ses voisins les plus paisibles, ses plus +humbles alliés, en leur supposant des projets hostiles, et comme +devançant des agressions méditées. Si les malheureux objets de ses +calomnies étaient facilement subjugués, il se vanterait de les avoir +prévenus; s'ils avaient le temps et la force de lui résister: Vous le +voyez, s'écrierait-il, ils voulaient la guerre, puisqu'ils se +défendent[4]. + +Que l'on ne croie pas que cette conduite fût le résultat accidentel +d'une perversité particulière; elle serait le résultat nécessaire de la +position. Toute autorité qui voudrait entreprendre aujourd'hui des +conquêtes étendues serait condamnée à cette série de prétextes vains et +de scandaleux mensonges. Elle serait coupable assurément, et nous ne +chercherons pas à diminuer son crime; mais ce crime ne consisterait +point dans les moyens employés: il consisterait dans le choix volontaire +de la situation qui commande de pareils moyens. + +L'autorité aurait donc à faire, sur les facultés intellectuelles de la +masse de ses sujets, le même travail que sur les qualités morales de la +portion militaire. Elle devrait s'efforcer de bannir toute logique de +l'esprit des uns, comme elle aurait taché d'étouffer toute humanité dans +le coeur des autres: tous les mots perdraient leur sens; celui de +modération présagerait la violence; celui de justice annoncerait +l'iniquité. Le droit des nations deviendrait un code d'expropriation et +de barbarie: toutes les notions que les lumières de plusieurs siècles +ont introduites dans les relations des sociétés, comme dans celles des +individus, en seraient de nouveau repoussées. Le genre humain reculerait +vers ces temps de dévastation qui nous semblaient l'opprobre de +l'histoire. L'hypocrisie seule en ferait la différence; et cette +hypocrisie serait d'autant plus corruptrice, que personne n'y croirait; +car les mensonges de l'autorité ne sont pas seulement funestes quand ils +égarent et trompent les peuples: ils ne le sont pas moins quand ils ne +les trompent pas. + +Des sujets qui soupçonnent leurs maîtres de duplicité et de perfidie se +forment à la perfidie et à la duplicité. Celui qui entend nommer le chef +qui le gouverne, un grand politique, parce que chaque ligne qu'il publie +est une imposture, veut être à son tour un grand politique, dans une +sphère plus subalterne; la vérité lui semble niaiserie, la fraude +habileté. Il ne mentait jadis que par intérêt: il mentira désormais par +intérêt et par amour-propre. Il aura la fatuité de la fourberie; et si +cette contagion gagne un peuple essentiellement imitateur, un peuple où +chacun craigne par-dessus tout de passer pour dupe, la morale privée +tardera-t-elle à être engloutie dans le naufrage de la morale publique? + + + + +CHAPITRE IX. + +Des moyens de contrainte nécessaires pour suppléer à l'efficacité du +mensonge. + + +Supposons que néanmoins quelques débris de raison surnagent, ce sera, +sous d'autres rapports, un malheur de plus. + +Il faudra que la contrainte supplée à l'insuffisance du sophisme. Chacun +cherchant à se dérober à l'obligation de verser son sang dans des +expéditions dont on n'aura pu lui prouver l'utilité, il faudra que +l'autorité soudoie une foule avide destinée à briser l'opposition +générale. On verra l'espionnage et la délation, ces éternelles +ressources de la force quand elle a créé des devoirs et des délits +factices, encouragés et récompensés; des sbires lâchés, comme des dogues +féroces, dans les cités et dans les campagnes, pour poursuivre et pour +enchaîner des fugitifs innocents aux yeux de la morale et de la nature; +une classe se préparant à tous les crimes, en s'accoutumant à violer les +lois; une autre classe se familiarisant avec l'infamie, en vivant du +malheur de ses semblables; les pères punis pour les fautes des enfants; +l'intérêt des enfants séparé ainsi de celui des pères; les familles +n'ayant que le choix de se réunir pour la résistance, ou de se diviser +pour la trahison; l'amour paternel transformé en attentat, la tendresse +filiale traitée, de révolte. Et toutes ces vexations auront lieu, non +pour une défense légitime, mais pour l'acquisition de pays éloignés, +dont la possession n'ajoute rien à la prospérité nationale, à moins +qu'on n'appelle prospérité nationale le vain renom de quelques hommes et +leur funeste célébrité! + +Soyons justes pourtant. On offre des consolations à ces victimes, +destinées à combattre et à périr aux extrémités de la terre. +Regardez-les, elles chancellent en suivant leurs guides. On les a +plongées dans un état d'ivresse qui leur inspire une gaîté grossière et +forcée. Les airs sont frappés de leurs clameurs bruyantes; les hameaux +retentissent de leurs chants licencieux. Cette ivresse, ces clameurs, +cette licence, qui le croirait? c'est le chef-d'oeuvre de leurs +magistrats! + +Etrange renversement produit, dans l'action de l'autorité, par le +système des conquêtes! Durant vingt années, vous avez recommandé à ces +mêmes hommes la sobriété, l'attachement à leurs familles, l'assiduité +dans leurs travaux. Mais il faut envahir le monde! On les saisit, on les +entraîne, on les excite au mépris des vertus qu'on leur avait longtemps +inculquées. On les étourdit par l'intempérance, on les ranime par la +débauche: c'est ce qu'on appelle raviver l'esprit public. + + + + +CHAPITRE X. + +Autres inconvénients du système guerrier pour les lumières et la classe +instruite. + + +Nous n'avons pas encore achevé rémunération qui nous occupe. Les maux +que nous avons décrits, quelque terribles qu'ils nous paraissent, ne +pèseraient pas seuls sur la nation misérable; d'autres s'y joindraient, +moins frappants peut-être à leur origine, mais plus irréparables, +puisqu'ils flétriraient dans leur germe les espérances de l'avenir. + +À certains périodes de la vie, les interruptions à l'exercice des +facultés intellectuelles ne se réparent pas. Les habitudes hasardeuses, +insouciantes et grossières de l'état guerrier, la rupture soudaine de +toutes les relations domestiques, une dépendance mécanique quand +l'ennemi n'est pas en présence, une indépendance complète sous le +rapport des moeurs, à l'âge où les passions sont dans leur fermentation +la plus active, ce ne sont pas là des choses indifférentes pour la +morale ou pour les lumières. Condamner, sans une nécessité absolue, à +l'habitation des camps ou des casernes les jeunes rejetons de la classe +éclairée, dans laquelle résident, comme un dépôt précieux, +l'instruction, la délicatesse, la justesse des idées, et cette tradition +de douceur, de noblesse et d'élégance qui seule nous distingue des +barbares, c'est faire à la nation tout entière un mal que ne compensent +ni ses vains succès, ni la terreur qu'elle inspire, terreur qui n'est +pour elle d'aucun avantage. + +Vouer au métier de soldat le fils du commerçant, de l'artiste, du +magistrat, le jeune homme qui se consacre aux lettres, aux sciences, à +l'exercice de quelque industrie difficile et compliquée, c'est lui +dérober tout le fruit de son éducation antérieure. Cette éducation même +se ressentira de la perspective d'une interruption inévitable. Si les +rêves brillants de la gloire militaire enivrent l'imagination de la +jeunesse, elle dédaignera des études paisibles, des occupations +sédentaires, un travail d'attention, contraire à ses goûts et à la +mobilité de ses facultés naissantes. Si c'est avec douleur qu'elle se +voit arrachée à ses foyers, si elle calcule combien le sacrifice de +plusieurs années apportera de retard à ses progrès, elle désespérera +d'elle-même; elle ne voudra pas se consumer en efforts dont une main de +fer lui déroberait le fruit; elle se dira que, puisque l'autorité lui +dispute le temps nécessaire à son perfectionnement intellectuel, il est +inutile de lutter contre la force. Ainsi la nation tombera dans une +dégradation morale, et dans une ignorance toujours croissante. Elle +s'abrutira au milieu des victoires, et, sous ses lauriers même, elle +sera poursuivie du sentiment qu'elle suit une fausse route, et qu'elle +manque sa destination[5]. + +Tous nos raisonnements sans doute ne sont applicables que lorsqu'il +s'agit de guerres inutiles et gratuites. Aucune considération ne peut +entrer en balance avec la nécessité de repousser un agresseur. Alors +toutes les classes doivent accourir, puisque toutes sont également +menacées; mais leur motif n'étant pas un ignoble pillage, elles ne se +corrompent point. Leur zèle s'appuyant sur la conviction, la contrainte +devient superflue. L'interruption qu'éprouvent les occupations sociales, +motivée qu'elle est sur les obligations les plus saintes et les intérêts +les plus chers, n'a pas les mêmes effets que des interruptions +arbitraires. Le peuple en voit le terme; il s'y soumet avec joie, comme +à un moyen de rentrer dans un état de repos; et quand il y rentre, c'est +avec une jeunesse nouvelle, avec des facultés ennoblies, avec le +sentiment d'une force utilement et dignement employée. + +Mais autre chose est défendre sa patrie, autre chose attaquer des +peuples qui ont aussi une patrie à défendre. L'esprit de conquête +cherche à confondre ces deux idées. Certains gouvernements, quand ils +envoient leurs légions d'un pôle à l'autre, parlent encore de la défense +de leurs foyers; on dirait qu'ils appellent leurs foyers tous les +endroits où ils ont mis le feu. + + + + +CHAPITRE XI. + +Point de vue sous lequel une nation conquérante envisagerait aujourd'hui +ses propres succès. + + +Passons maintenant aux résultats extérieurs du système des conquêtes. + +Il est probable que la même disposition des modernes, qui leur fait +préférer la paix à la guerre, donnerait, dans l'origine, de grands +avantages au peuple forcé par son gouvernement à devenir agresseur. Des +nations absorbées dans leurs jouissances seraient lentes à résister; +elles abandonneraient une portion de leurs droits pour conserverie +reste; elles espéreraient sauver leur repos en transigeant de leur +liberté. Par une combinaison fort étrange, plus l'esprit général serait +pacifique, plus l'État qui se mettrait en lutte avec cet esprit +trouverait d'abord des succès faciles. + +Mais quelles seraient les conséquences de ces succès, même pour la +nation conquérante? N'ayant aucun accroissement de bonheur réel à en +attendre, en ressentirait-elle au moins quelque satisfaction +d'amour-propre? Réclamerait-elle sa part de gloire? + +Bien loin de là. Telle est à présent la répugnance pour les conquêtes, +que chacun éprouverait l'impérieux besoin de s'en disculper. Il y aurait +une protestation universelle, qui n'en serait pas moins énergique pour +être muette. Le gouvernement verrait la masse de ses sujets se tenir à +l'écart, morne spectatrice. On n'entendrait dans tout l'empire qu'un +long monologue du pouvoir. Tout au plus ce monologue serait-il dialogué +de temps en temps, parce que des interlocuteurs serviles répéteraient au +maître les discours qu'il aurait dictés. Mais les gouvernés cesseraient +de prêter l'oreille à de fastidieuses harangues qu'il ne leur serait +jamais permis d'interrompre. Ils détourneraient leurs regards d'un vain +étalage dont ils ne supporteraient que les frais et les périls, et dont +l'intention serait contraire à leur voeu. + +L'on s'étonne de ce que les entreprises les plus merveilleuses ne +produisent de nos jours aucune sensation. C'est que le bon sens des +peuples les avertit que ce n'est point pour eux que l'on fait ces +choses. Comme les chefs y trouvent seuls du plaisir, on les charge seuls +de la récompense. L'intérêt aux victoires se concentre dans l'autorité +et ses créatures. Une barrière morale s'élève entre le pouvoir agité et +la foule immobile. Le succès n'est qu'un météore qui ne vivifie rien sur +son passage; à peine lève-t-on la tête pour le contempler un instant; +quelquefois même on s'en afflige, comme d'un encouragement donné au +délire. On verse des larmes sur les victimes, mais on désire les échecs. + +Dans les temps belliqueux, l'on admirait par-dessus tout le génie +militaire; dans nos temps pacifiques, ce que l'on implore c'est de la +modération et de la justice. Quand un gouvernement nous prodigue de +grands spectacles et de l'héroïsme, et des créations, et des +destructions sans nombre, on serait tenté de lui répondre: + + Le moindre grain de mil serait mieux notre affaire[6]; + +et les plus éclatants prodiges, et leurs pompeuses célébrations ne sont +que des cérémonies funéraires où l'on forme des danses sur des tombeaux. + + + + +CHAPITRE XII. + +Effet de ces succès sur les peuples conquis. + + +«Le droit des gens des Romains, dit Montesquieu, consistait à exterminer +les citoyens de la nation vaincue. Le droit des gens que nous suivons +aujourd'hui fait qu'un État qui en a conquis un autre continue à le +gouverner selon ses lois, et ne prend pour lui que l'exercice du +gouvernement politique et civil[7].» + +Je n'examine pas jusqu'à quel point cette assertion est exacte. Il y a +certainement beaucoup d'exceptions à faire pour ce qui regarde +l'antiquité. + +Nous voyons souvent que des nations subjuguées ont continué à jouir de +toutes les formes de leur administration précédente et de leurs +anciennes lois. La religion des vaincus était scrupuleusement respectée. +Le polythéisme, qui recommandait l'adoration des dieux étrangers, +inspirait des ménagements pour tous les cultes. Le sacerdoce égyptien +conserva sa puissance sous les Perses. L'exemple de Cambyse, qui était +en démence, ne doit pas être cité; mais Darius ayant voulu placer dans +un temple sa statue devant celle de Sésostris, le grand-prêtre s'y +opposa, et le monarque n'osa lui faire violence. Les Romains laissèrent +aux habitants de la plupart des contrées soumises leurs autorités +municipales, et n'intervinrent dans la religion gauloise que pour abolir +les sacrifices humains. + +Nous conviendrons cependant que les effets de la conquête étaient +devenus très-doux depuis quelques siècles, et sont restés tels jusqu'à +la fin du dix-huitième. C'est que l'esprit de conquête avait cessé. +Celles de Louis XIV lui-même étaient plutôt une suite des prétentions et +de l'arrogance d'un monarque orgueilleux que d'un véritable esprit +conquérant. Mais l'esprit de conquête est ressorti des orages de la +révolution française plus impétueux que jamais. Les effets des conquêtes +ne sont donc plus ce qu'ils étaient du temps de M. de Montesquieu. + +Il est vrai, l'on ne réduit pas les vaincus en esclavage, on ne les +dépouille pas de la propriété de leurs terres, on ne les condamne point +à les cultiver pour d'autres, on ne les déclare pas une race subordonnée +appartenant aux vainqueurs. + +Leur situation paraît donc encore à l'extérieur plus tolérable +qu'autrefois. Quand l'orage est passé, tout semble rentrer dans l'ordre. +Les cités sont debout, les marchés se repeuplent, les boutiques se +rouvrent; et sauf le pillage accidentel, qui est un malheur de la +circonstance; sauf l'insolence habituelle, qui est un droit de la +victoire; sauf les contributions, qui, méthodiquement imposées, prennent +une douce apparence de régularité, et qui cessent, ou doivent cesser, +lorsque la conquête est accomplie, on dirait d'abord qu'il n'y a de +changé que les noms et quelques formes. Entrons néanmoins plus +profondément dans la question. + +La conquête, chez les anciens, détruisait souvent les nations entières; +mais quand elle ne les détruisait pas, elle laissait intacts tous les +objets de l'attachement le plus vif des hommes, leurs moeurs, leurs lois, +leurs usages, leurs dieux. Il n'en est pas de même dans les temps +modernes. La vanité de la civilisation est plus tourmentante que +l'orgueil de la barbarie. Celui-ci voit en masse; la première examine +avec inquiétude et en détail. + +Les conquérants de l'antiquité, satisfaits d'une obéissance générale, ne +s'informaient pas de la vie domestique de leurs esclaves ni de leurs +relations locales. Les peuples soumis retrouvaient presque en entier, au +fond de leurs provinces lointaines, ce qui constitue le charme de la +vie, les habitudes de l'enfance, les pratiques consacrées, cet entourage +de souvenirs qui, malgré l'assujettissement politique, conserve à un +pays l'air d'une patrie. + +Les conquérants de nos jours, peuples ou princes, veulent que leur +empire ne présente qu'une surface unie, sur laquelle l'oeil superbe du +pouvoir se promène sans rencontrer aucune inégalité qui le blesse ou +borne sa vue. Le même code, les mêmes mesures, les mêmes règlements, et, +si l'on peut y parvenir graduellement, la même langue: voilà ce qu'on +proclame la perfection de toute organisation sociale. La religion fait +exception; peut-être est-ce parce qu'on la méprise, la regardant comme +une erreur usée qu'il faut laisser mourir en paix. Mais cette exception +est la seule; et l'on s'en dédommage en séparant, le plus qu'on le peut, +la religion des intérêts de la terre. + +Sur tout le reste, le grand mot aujourd'hui c'est l'uniformité. C'est +dommage qu'on ne puisse abattre toutes les villes pour les rebâtir +toutes sur le même plan, niveler toutes les montagnes pour que le +terrain soit partout égal; et je m'étonne qu'on n'ait pas ordonné à tous +les habitants de porter le même costume, afin que le maître ne +rencontrât plus de bigarrure irrégulière et de choquante variété. + +Il en résulte que les vaincus, après les calamités qu'ils ont supportées +dans leurs défaites, ont à subir un nouveau genre de malheurs. Ils ont +d'abord été victimes d'une chimère de gloire, ils sont victimes ensuite +d'une chimère d'uniformité. + + + + +CHAPITRE XIII. + +De l'Uniformité. + + +Il est assez remarquable que l'uniformité n'ait jamais rencontré plus de +faveur que dans une révolution faite au nom des droits et de la liberté +des hommes. L'esprit systématique s'est d'abord extasié sur la symétrie. +L'amour du pouvoir a bientôt découvert quel avantage immense cette +symétrie lui procurait. Tandis que le patriotisme n'existe que par un +vif attachement aux intérêts, aux moeurs, aux coutumes de localité, nos +soi-disant patriotes ont déclaré la guerre à toutes ces choses. Ils ont +tari cette source naturelle du patriotisme, et l'ont voulu remplacer par +une passion factice envers un être abstrait, une idée générale, +dépouillée de tout ce qui frappe l'imagination et de tout ce qui parle à +la mémoire. Pour bâtir l'édifice, ils commençaient par broyer et réduire +en poudre les matériaux qu'ils devaient employer. Peu s'en est fallu +qu'ils ne désignassent par des chiffres les cités et les provinces, +comme ils désignaient par des chiffres les légions et les corps d'armée, +tant ils semblaient craindre qu'une idée morale ne pût se rattacher à ce +qu'ils instituaient! + +Le despotisme, qui a remplacé la démagogie, et qui s'est constitué +légataire du fruit de tous ses travaux, a persisté très-habilement dans +la route tracée. Les deux extrêmes se sont trouvés d'accord sur ce +point, parce qu'au fond, dans les deux extrêmes, il y avait volonté de +tyrannie. Les intérêts et les souvenirs qui naissent des habitudes +locales contiennent un germe de résistance que l'autorité ne souffre +qu'à regret, et qu'elle s'empresse de déraciner. Elle a meilleur marché +des individus; elle roule sur eux sans efforts son poids énorme comme +sur du sable. + +Aujourd'hui l'admiration pour l'uniformité, admiration réelle dans +quelques esprits bornés, affectée par beaucoup d'esprits serviles, est +reçue comme un dogme religieux par une foule d'échos assidus de toute +opinion favorisée. + +Appliqué à toutes les parties d'un empire, ce principe doit l'être à +tous les pays que cet empire peut conquérir. Il est donc actuellement la +suite immédiate et inséparable de l'esprit de conquête. + +_Mais chaque génération_, dit l'un des étrangers qui a le mieux prévu +nos erreurs dès l'origine, _chaque génération hérite de ses dieux un +trésor de richesses morales, trésor invisible et précieux qu'elle lègue +à ses descendants_[8]. La perte de ce trésor est pour un peuple un mal +incalculable. En l'en dépouillant, vous lui ôtez tout sentiment de sa +valeur et de sa dignité propre. Lors même que ce que vous y substituez +vaudrait mieux, comme ce dont vous le privez lui était respectable, et +que vous lui imposez votre amélioration par la force, le résultat de +votre opération est simplement de lui faire commettre un acte de lâcheté +qui l'avilit et le démoralise. + +La bonté des lois est, osons le dire, une chose beaucoup moins +importante que l'esprit avec lequel une nation se soumet à ces lois et +leur obéit. Si elle les chérit, si elle les observe parce qu'elles lui +paraissent émanées d'une source sainte, le don des générations dont elle +révère les mânes, elles se rattachent intimement à sa moralité, elles +ennoblissent son caractère; et lors même qu'elles sont fautives, elles +produisent plus de vertus, et par là plus de bonheur, que des lois +meilleures qui ne seraient appuyées que sur l'ordre de l'autorité. + +J'ai pour le passé, je l'avoue, beaucoup de vénération; et chaque jour, +à mesure que l'expérience m'instruit ou que la réflexion m'éclaire, +cette vénération augmente. Je le dirai, au grand scandale de nos +modernes réformateurs, qu'ils s'intitulent Lycurgues ou Charlemagnes: si +je voyais un peuple auquel on aurait offert les institutions les plus +parfaites, métaphysiquement parlant, et qui les refuserait pour rester +fidèle à celles de ses pères, j'estimerais ce peuple, et je le croirais +plus heureux par son sentiment et par son âme sous ses institutions +défectueuses, qu'il ne pourrait l'être par tous les perfectionnements +proposés. + +Cette doctrine, je le conçois, n'est pas de nature à prendre faveur. On +aime à faire des lois, on les croit excellentes; on s'enorgueillit de +leur mérite. Le passé se fait tout seul; personne n'en peut réclamer la +gloire[9]. + +Indépendamment de ces considérations, et en séparant le bonheur d'avec +la morale, remarquez que l'homme se plie aux institutions qu'il trouve +établies, comme à des règles de la nature physique. Il arrange, d'après +les défauts mêmes de ces institutions, ses intérêts, ses spéculations, +tout son plan de vie. Ces défauts s'adoucissent, parce que toutes les +fois qu'une institution dure longtemps, il y a transaction entre elle et +les intérêts de l'homme. Ses relations, ses espérances se groupent +autour de ce qui existe. Changer tout cela, même pour le mieux, c'est +lui faire mal. + +Rien de plus absurde que de violenter les habitudes, sous prétexte de +servir les intérêts. Le premier des intérêts c'est d'être heureux, et +les habitudes forment une partie essentielle du bonheur. + +Il est évident que des peuples placés dans des situations, élevés dans +des coutumes, habitant des lieux dissemblables, ne peuvent être ramenés +à des formes, à des usages, à des pratiques, à des lois absolument +pareilles, sans une contrainte qui leur coûte beaucoup plus qu'elle ne +leur vaut. La série d'idées dont leur être moral s'est formé +graduellement, et dès leur naissance, ne peut être modifiée par un +arrangement purement nominal, purement extérieur, indépendant de leur +volonté. + +Même dans les États constitués depuis longtemps, et dont l'amalgame a +perdu l'odieux de la violence et de la conquête, on voit le patriotisme +qui naît des variétés locales, seul genre de patriotisme véritable, +renaître comme de ses cendres dès que la main du pouvoir allège un +instant son action. Les magistrats des plus petites communes se +complaisent à les embellir. Ils en entretiennent avec soin les monuments +antiques. Il y a presque dans chaque village un érudit qui aime à +raconter ses rustiques annales, et qu'on écoute avec respect. Les +habitants trouvent du plaisir à tout ce qui leur donne l'apparence, même +trompeuse, d'être constitués en corps de nation, et réunis par des liens +particuliers. On sent que, s'ils n'étaient arrêtés dans le développement +de cette inclination innocente et bienfaisante, il se formerait bientôt +en eux une sorte d'honneur communal, pour ainsi dire, d'honneur de +ville, d'honneur de province, qui serait à la fois une jouissance et une +vertu. Mais la jalousie de l'autorité les surveille, s'alarme, et brise +le germe prêt à éclore. + +L'attachement aux coutumes locales tient à tous les sentiments +désintéressés, nobles et pieux. Quelle politique déplorable que celle +qui en fait de la rébellion! Qu'arrive-t-il? que dans tous les États où +l'on détruit ainsi toute vie partielle, un petit État se forme au +centre: dans la capitale s'agglomèrent tous les intérêts; là vont +s'agiter toutes les ambitions; le reste est immobile. Les individus, +perdus dans un isolement contre nature, étrangers au lieu de leur +naissance, sans contact avec le passé, ne vivant que dans un présent +rapide, et jetés comme des atomes sur une plaine immense et nivelée, se +détachent d'une patrie qu'ils n'aperçoivent nulle part, et dont +l'ensemble leur devient indifférent, parce que leur affection ne peut se +reposer sur aucune de ses parties. + +La variété c'est de l'organisation; l'uniformité c'est du mécanisme. La +variété c'est la vie; l'uniformité c'est la mort[10]. + +La conquête a donc de nos jours un désavantage additionnel, et qu'elle +n'avait pas dans l'antiquité. Elle poursuit les vaincus dans l'intérieur +de leur existence; elle les mutile, pour les réduire à une proportion +uniforme. Jadis les conquérants exigeaient que les députés des nations +conquises parussent à genoux en leur présence; aujourd'hui, c'est le +moral de l'homme qu'on veut prosterner. + +On parle sans cesse du grand empire, de la nation entière, notions +abstraites qui n'ont aucune réalité. Le grand empire n'est rien, quand +on le conçoit à part des provinces; la nation entière n'est rien, quand +on la sépare des fractions qui la composent. C'est en défendant les +droits des fractions qu'on défend les droits de la nation entière; car +elle se trouve répartie dans chacune de ces fractions. Si on les +dépouille successivement de ce qu'elles ont de plus cher; si chacune, +isolée pour être victime, redevient, par une étrange métamorphose, +portion du grand tout, pour servir de prétexte au sacrifice d'une autre +portion, l'on immole à l'être abstrait les êtres réels; l'on offre au +peuple en masse l'holocauste du peuple en détail. + +Il ne faut pas se le déguiser, les grands États ont de grands +désavantages. Les lois partent d'un lieu tellement éloigné de ceux où +elles doivent s'appliquer, que des erreurs graves et fréquentes sont +l'effet inévitable de cet éloignement. Le gouvernement prend l'opinion +de ses alentours, ou tout au plus du lieu de sa résidence, pour celle de +tout l'empire. Une circonstance locale ou momentanée devient le motif +d'une loi générale. Les habitants des provinces les plus reculées sont +tout à coup surpris par des innovations inattendues, des rigueurs non +méritées, des règlements vexatoires, subversifs de toutes les bases de +leurs calculs et de toutes les sauvegardes de leurs intérêts, parce qu'à +deux cents lieues, des hommes qui leur sont entièrement étrangers ont +cru pressentir quelques périls, deviner quelque agitation, ou apercevoir +quelque utilité. + +On ne peut s'empêcher de regretter ces temps où la terre était couverte +de peuplades nombreuses et animées, où l'espèce humaine s'agitait et +s'exerçait en tous sens dans une sphère proportionnée à ses forces. +L'autorité n'avait pas besoin d'être dure pour être obéie; la liberté +pouvait être orageuse sans être anarchique; l'éloquence dominait les +esprits et remuait les âmes; la gloire était à la portée du talent, qui, +dans sa lutte contre la médiocrité, n'était pas submergé par les flots +d'une multitude lourde et innombrable; la morale trouvait un appui dans +un public immédiat, spectateur et juge de toutes les actions dans leurs +plus petits détails et leurs nuances les plus délicates. + +Ces temps ne sont plus; les regrets sont inutiles. Du moins, puisqu'il +faut renoncer à tous ces biens, on ne saurait trop le répéter aux +maîtres de la terre: qu'ils laissent subsister dans leurs vastes empires +les variétés dont ils sont susceptibles, les variétés réclamées par la +nature, consacrées par l'expérience. Une règle se fausse lorsqu'on +l'applique à des cas trop divers; le joug devient pesant, par cela seul +qu'on le maintient uniforme dans des circonstances trop différentes. + +Ajoutons que, dans le système des conquêtes, cette manie d'uniformité +réagit des vaincus sur les vainqueurs. Tous perdent leur caractère +national, leurs couleurs primitives; l'ensemble n'est plus qu'une masse +inerte qui par intervalles se réveille pour souffrir, mais qui +d'ailleurs s'affaisse et s'engourdit sous le despotisme. Car l'excès du +despotisme peut seul prolonger une combinaison qui tend à se dissoudre, +et retenir sous une même domination des États que tout conspire à +séparer. Le prompt établissement du pouvoir sans bornes, dit +Montesquieu, est le remède qui, dans ces cas, peut prévenir la +dissolution; nouveau malheur, ajoute-t-il, après celui de +l'agrandissement. + +Encore ce remède, plus fâcheux que le mal, n'est-il point d'une +efficacité durable. L'ordre naturel des choses se venge des outrages +qu'on veut lui faire; et plus la compression a été violente, plus la +réaction se montre terrible. + + + + +CHAPITRE XIV. + +Terme inévitable des succès d'une nation conquérante. + + +La force nécessaire à un peuple pour tenir tous les autres dans la +sujétion est, aujourd'hui plus que jamais, un privilége qui ne peut +durer. La nation qui prétendrait à un pareil empire se placerait dans un +poste plus périlleux que la peuplade la plus faible; elle deviendrait +l'objet d'une horreur universelle. Toutes les opinions, tous les voeux, +toutes les haines la menaceraient, et tôt ou tard ces haines, ces +opinions et ces voeux éclateraient pour l'envelopper. + +Il y aurait sans doute, dans cette fureur contre tout un peuple, quelque +chose d'injuste. Un peuple tout entier n'est jamais coupable des excès +que son chef lui fait commettre. C'est ce chef qui l'égare, ou, plus +souvent encore, qui le domine sans l'égarer. + +Mais les nations victimes de sa déplorable obéissance ne sauraient lui +tenir compte des sentiments cachés que sa conduite dément. Elles +reprochent aux instruments le crime de la main qui les dirige. La France +entière souffrait de l'ambition de Louis XIV, et la détestait; mais +l'Europe accusait la France de cette ambition, et la Suède a porté la +peine du délire de Charles XII. + +Lorsqu'une fois le monde aurait repris sa raison, reconquis son courage, +vers quels lieux de la terre l'agresseur menacé tournerait-il les yeux +pour trouver des défenseurs? À quels sentiments en appellerait-il? +Quelle apologie ne serait pas décréditée d'avance, si elle sortait de la +même bouche qui, durant sa prospérité coupable, aurait prodigué tant +d'insultes, proféré tant de mensonges, dicté tant d'ordres de +dévastation? Invoquerait-il la justice? il l'a violée. L'humanité? il +l'a foulée aux pieds. La foi jurée? toutes ses entreprises ont commencé +par le parjure. La sainteté des alliances? il a traité ses alliés comme +ses esclaves. Quel peuple aurait pu s'allier de bonne foi, s'associer +volontairement à ses rêves gigantesques? Tous auraient sans doute courbé +momentanément la tête sous le joug dominateur, mais ils l'auraient +considéré comme une calamité passagère. Ils auraient attendu que le +torrent eût cessé de rouler ses ondes, certains qu'il se perdrait un +jour dans le sable aride, et qu'on pourrait fouler à pied sec le sol +sillonné par ses ravages. + +Compterait-il sur les secours de ses nouveaux sujets? il les a privés de +tout ce qu'ils chérissaient et respectaient; il a troublé la cendre de +leurs pères et fait couler le sang de leurs fils. + +Tous se coaliseraient contre lui. La paix, l'indépendance, la justice, +seraient les mots du ralliement général; et par cela même qu'ils +auraient été longtemps proscrits, ces mots auraient acquis une puissance +presque magique. Les hommes, pour avoir été les jouets de la folie, +auraient conçu l'enthousiasme du bon sens. Un cri de délivrance, un cri +d'union, retentirait d'un bout du globe à l'autre. La pudeur publique se +communiquerait aux plus indécis; elle entraînerait les plus timides. Nul +n'oserait demeurer neutre, de peur d'être traître envers soi-même. + +Le conquérant verrait alors qu'il a trop présumé de la dégradation du +monde. Il apprendrait que les calculs fondés sur l'immoralité et sur la +bassesse, ces calculs dont il se vantait naguère comme d'une découverte +sublime, sont aussi incertains qu'ils sont étroits, aussi trompeurs +qu'ils sont ignobles. Il riait de la niaiserie de la vertu, de cette +confiance en un désintéressement qui lui paraissait une chimère, de cet +appel à une exaltation dont il ne pouvait concevoir les motifs ni la +durée, et qu'il était tenté de prendre pour l'accès passager d'une +maladie soudaine. Maintenant il découvre que l'égoïsme a aussi sa +niaiserie; qu'il n'est pas moins ignorant sur ce qui est bon que +l'honnêteté sur ce qui est mauvais; et que, pour connaître les hommes, +il ne suffit pas de les mépriser. L'espèce humaine lui devient une +énigme. On parle autour de lui de générosité, de sacrifices, de +dévoûment. Cette langue étrangère étonne ses oreilles; il ne sait pas +négocier dans cet idiome. Il demeure immobile, consterné de sa méprise, +exemple mémorable du machiavélisme dupe de sa propre corruption. + +Mais que ferait cependant le peuple qu'un tel maître aurait conduit à ce +terme? Qui pourrait s'empêcher de plaindre ce peuple, s'il était +naturellement doux, éclairé, sociable, susceptible de tous les +sentiments délicats, de tous les courages héroïques, et qu'une fatalité +déchaînée sur lui l'eût rejeté de la sorte loin des sentiers de la +civilisation et de la morale? Qu'il sentirait profondément sa propre +misère! Ses confidences intimes, ses entretiens, ses lettres, tous les +épanchements qu'il croirait dérober à la surveillance, ne seraient qu'un +cri de douleur. + +Il interrogerait tour à tour et son chef et sa conscience. + +Sa conscience lui répondrait qu'il ne suffit pas de se dire contraint +pour être excusable, que ce n'est pas assez de séparer ses opinions de +ses actes, de désavouer sa propre conduite, et de murmurer le blâme, en +coopérant aux attentats. + +Son chef accuserait probablement les chances de la guerre, la fortune +inconstante, la destinée capricieuse. Beau résultat, vraiment, de tant +d'angoisses, de tant de souffrances, et de vingt générations balayées +par un vent funeste, et précipitées dans la tombe! + + + + +CHAPITRE XV. + +Résultats du système guerrier à l'époque actuelle. + + +Les nations commerçantes de l'Europe moderne, industrieuses, civilisées, +placées sur un sol assez étendu pour leurs besoins, ayant avec les +autres peuples des relations dont l'interruption devient un désastre, +n'ont rien à espérer des conquêtes. Une guerre inutile est donc +aujourd'hui le plus grand attentat qu'un gouvernement puisse commettre: +elle ébranle, sans compensation, toutes les garanties sociales; elle met +en péril tous les genres de liberté, blesse tous les intérêts, trouble +toutes les sécurités, pèse sur toutes les fortunes, combine et autorise +tous les modes de tyrannie intérieure et extérieure. Elle introduit dans +les formes judiciaires une rapidité destructive de leur sainteté comme +de leur but; elle tend à représenter tous les hommes que les agents de +l'autorité voient avec malveillance, comme des complices de l'ennemi +étranger; elle déprave les générations naissantes; elle divise le peuple +en deux parts, dont l'une méprise l'autre, et passe volontiers du mépris +à l'injustice; elle prépare des destructions futures par des +destructions passées; elle achète par les malheurs du présent les +malheurs de l'avenir. + +Ce sont là des vérités qui ont besoin d'être souvent répétées; car +l'autorité, dans son dédain superbe, les traite comme des paradoxes, en +les appelant des lieux communs. + +Il y a d'ailleurs parmi nous un assez grand nombre d'écrivains, toujours +au service du système dominant, vrais lansquenets, sauf la bravoure, à +qui les désaveux ne coûtent rien, que les absurdités n'arrêtent pas, qui +cherchent partout une force dont ils réduisent les volontés en +principes, qui reproduisent toutes les doctrines les plus opposées, et +qui ont un zèle d'autant plus infatigable qu'il se passe de leur +conviction. Ces écrivains ont répété à satiété, quand ils en avaient +reçu le signal, que la paix était le besoin du monde; mais ils disent en +même temps que la gloire militaire est la première des gloires, et que +c'est par l'éclat des armes que la France doit s'illustrer. J'ai peine à +m'expliquer comment la gloire militaire s'acquiert autrement que par la +guerre, ou comment l'éclat des armes se concilie avec cette paix dont le +monde a besoin. Mais que leur importe? Leur but est de rédiger des +phrases suivant la direction du jour. Du fond de leur cabinet obscur ils +vantent tantôt la démagogie, tantôt le despotisme, tantôt le carnage, +lançant, pour autant qu'il est en eux, tous les fléaux sur l'humanité, +et prêchant le mal, faute de pouvoir le faire. + +Je me suis demandé quelquefois ce que répondrait l'un de ces hommes qui +veulent renouveler Cambyse, Alexandre ou Attila, si son peuple prenait +la parole, et s'il lui disait: La nature vous a donné un coup d'oeil +rapide, une activité infatigable, un besoin dévorant d'émotions fortes, +une soif inextinguible de braver le danger pour le surmonter, et de +rencontrer des obstacles pour les vaincre; mais est-ce à nous à payer le +prix de ces facultés? n'existons-nous que pour qu'à nos dépens elles +soient exercées? Ne sommes-nous là que pour vous frayer de nos corps +expirants une route vers la renommée? Vous avez le génie des combats: +que nous fait votre génie? Vous vous ennuyez dans le désoeuvrement de la +paix: que nous importe votre ennui? Le léopard aussi, si on le +transportait dans nos cités populeuses, pourrait se plaindre de n'y pas +trouver ces forêts épaisses, ces plaines immenses où il se délectait à +poursuivre, à saisir et à dévorer sa proie, où sa vigueur se déployait +dans la course rapide et dans l'élan prodigieux. Vous êtes comme lui +d'un autre climat, d'une autre terre, d'une autre espèce que nous. +Apprenez la civilisation, si vous voulez régner à une époque civilisée. +Apprenez la paix, si vous prétendez régir des peuples pacifiques, ou +cherchez ailleurs des instruments qui vous ressemblent, pour qui le +repos ne soit rien, pour qui la vie n'ait de charmes que lorsqu'ils la +risquent au sein de la mêlée, pour qui la société n'ait créé ni les +affections douces, ni les habitudes stables, ni les arts ingénieux, ni +la pensée calme et profonde, ni toutes ces jouissances nobles ou +élégantes que le souvenir rend plus précieuses, et que double la +sécurité. Ces choses sont l'héritage de nos pères, c'est notre +patrimoine. Homme d'un autre monde, cessez d'en dépouiller celui-ci. + +Qui pourrait ne pas applaudir à ce langage? Le traité ne tarderait pas à +être conclu entre des nations qui ne voudraient qu'être libres, et celle +que l'univers ne combattrait que pour la contraindre à être juste. On la +verrait avec joie abjurer enfin sa longue patience, réparer ses longues +erreurs, exercer pour sa réhabilitation un courage naguère trop +déplorablement employé. Elle se placerait, brillante de gloire, parmi +les peuples civilisés, et le système des conquêtes, ce fragment d'un +état de choses qui n'existe plus, cet élément désorganisateur de tout ce +qui existe, serait de nouveau banni de la terre, et flétri, par cette +dernière expérience, d'une éternelle réprobation. + + + + +SECONDE PARTIE. + +DE L'USURPATION. + + + + +CHAPITRE PREMIER. + +But précis de la comparaison entre l'Usurpation et la Monarchie. + + +Mon but n'est nullement, dans cet ouvrage, de me livrer à l'examen des +diverses formes de gouvernement. + +Je veux opposer un gouvernement régulier à celui qui n'en est pas un, +mais non comparer les gouvernements réguliers entre eux. Nous n'en +sommes plus aux temps où l'on déclarait la monarchie un pouvoir contre +nature; et je n'écris pas non plus dans le pays où il est ordonné de +proclamer que la république est une institution anti-sociale. + +Il y a vingt ans qu'un homme d'horrible mémoire, dont le nom ne doit +plus souiller aucun écrit, puisque la mort a fait justice de sa +personne, disait, en examinant la constitution anglaise: _J'y vois un +roi, je recule d'horreur_. Il y a dix ans qu'un anonyme prononçait le +même anathème contre les gouvernements républicains: tant il est vrai +qu'à de certaines époques il faut parcourir tout le cercle des folies +pour revenir à la raison[11]. + +Quant à moi, je ne me réunirai point aux détracteurs des républiques. +Celles de l'antiquité, où les facultés de l'homme se développaient dans +un champ si vaste, tellement fortes de leurs propres forces, avec un tel +sentiment d'énergie et de dignité, remplissent toutes les âmes qui ont +quelque valeur d'une émotion d'un genre profond et particulier. Les +vieux éléments d'une nature antérieure, pour ainsi dire, à la nôtre, +semblent se réveiller en nous à ces souvenirs. Les républiques de nos +temps modernes, moins brillantes et plus paisibles, ont favorisé +d'autres développements de facultés, et créé d'autres vertus. Le nom de +la Suisse rappelle cinq siècles de bonheur privé et de loyauté publique. +Le nom de la Hollande en retrace trois d'activité, de bon sens, de +fidélité, et d'une probité scrupuleuse, jusqu'au milieu des dissensions +civiles, et même sous le joug de l'étranger; et l'imperceptible Genève a +fourni aux annales des sciences, de la philosophie et de la morale, une +moisson plus ample que bien des empires cent fois plus vastes et plus +puissants. + +D'une autre part, en considérant les monarchies de nos jours, ces +monarchies où maintenant les peuples et les rois sont réunis par une +confiance réciproque, et ont contracté une sincère alliance, on doit se +plaire à leur rendre hommage. Celui-là serait bien peu fait pour +apprécier la nature humaine, qui aurait pu contempler froidement les +transports de ces peuples au retour de leurs anciens chefs, et qui +resterait insensible témoin de cette passion de loyauté, qui est aussi +pour l'homme une noble jouissance! + +Enfin, lorsqu'on réfléchit que l'Angleterre est une monarchie, et que +l'on y voit tous les droits des citoyens hors d'atteinte, l'élection +populaire maintenant la vie dans le corps politique, malgré quelques +abus plus apparents que réels, la liberté de la presse respectée, le +talent assuré de son triomphe, et dans les individus de toutes les +classes cette sécurité fière et calme de l'homme environné de la loi de +sa patrie, sécurité dont naguère, dans notre continent misérable, nous +avions perdu jusqu'au dernier souvenir, comment ne pas rendre justice à +des institutions qui garantissent un pareil bonheur? Il y a quelques +mois que chacun, regardant autour de soi, se demandait dans quel asile +obscur, si l'Angleterre était subjuguée, il pourrait écrire, parler, +penser, respirer. + +Mais l'usurpation ne présente aux peuples ni les avantages d'une +monarchie, ni ceux d'une république; l'usurpation n'est point la +monarchie: ce qui fait qu'on a méconnu cette vérité, c'est que, voyant +dans l'une comme dans l'autre un seul homme dépositaire de la puissance, +l'on n'a pas suffisamment distingué deux choses qui ne se ressemblent +que sous ce rapport. + + + + +CHAPITRE II. + +Différences entre l'Usurpation et la Monarchie. + + L'habitude qui veille au fond de tous les coeurs + Les frappe de respect, les poursuit de terreurs, + Et sur la foule aveugle un instant égarée + Exerce une puissance invisible et sacrée, + Héritage des temps, culte du souvenir, + Qui toujours au passé ramène l'avenir. + + _Wallstein_, act. II, sc. 4. + + [Grec: Apras de trachus dstis an neon xratei.] + + ESCHYLE, _Prometh_. + + +La monarchie, telle qu'elle existe dans la plupart des États européens, +est une institution modifiée par le temps, adoucie par l'habitude. Elle +est entourée de corps intermédiaires qui la soutiennent à la fois et la +limitent, et sa transmission régulière et paisible rend la soumission +plus facile et la puissance moins ombrageuse. Le monarque est en quelque +sorte un être abstrait. On voit en lui non pas un individu, mais une +race entière de rois, une tradition de plusieurs siècles. + +L'usurpation est une force qui n'est modifiée ni adoucie par rien. Elle +est nécessairement empreinte de l'individualité de l'usurpateur, et +cette individualité, par l'opposition qui existe entre elle et tous les +intérêts antérieurs, doit être dans un état perpétuel de défiance et +d'hostilité. + +La monarchie n'est point une préférence accordée à un homme aux dépens +des autres; c'est une suprématie consacrée d'avance: elle décourage les +ambitions, mais n'offense point les vanités. L'usurpation exige de la +part de tous une abdication immédiate en faveur d'un seul; elle soulève +toutes les prétentions; elle met en fermentation tous les +amours-propres. Lorsque le mot de Pédarète porte sur trois cents hommes, +il est moins difficile à prononcer que lorsqu'il porte sur un seul[12]. + +Ce n'est pas tout de se déclarer monarque héréditaire; ce qui constitue +tel, ce n'est pas le trône qu'on veut transmettre, mais le troue qu'on a +hérité. On n'est monarque héréditaire qu'après la seconde génération. +Jusque alors l'usurpation peut bien s'intituler monarchie, mais elle +conserve l'agitation des révolutions qui l'ont fondée: ces prétendues +dynasties nouvelles sont aussi orageuses que les factions, ou aussi +oppressives que la tyrannie. C'est l'anarchie de Pologne, ou le +despotisme de Constantinople; souvent c'est tous les deux. + +Un monarque, montant sur le trône que ses ancêtres ont occupé, suit une +route dans laquelle il ne s'est point lancé par sa volonté propre. Il +n'a point de réputation à faire: il est seul de son espèce; on ne le +compare à personne. Un usurpateur est exposé à toutes les comparaisons +que suggèrent les regrets, les jalousies ou les espérances; il est +obligé de justifier son élévation: il a contracté l'engagement tacite +d'attacher de grands résultats à une si grande fortune: il doit craindre +de tromper l'attente du public, qu'il a si puissamment éveillée. +L'inaction la plus raisonnable, la mieux motivée, lui devient un danger. +_Il faut donner aux Français tous les trois mois_, disait un homme qui +s'y entend bien, _quelque chose de nouveau_: il a tenu sa parole. + +Or, c'est sans doute un avantage que d'être propre à de grandes choses, +quand le bien général l'exige; mais c'est un mal que d'être condamné à +de grandes choses, pour sa considération personnelle, quand le bien ne +l'exige pas. L'on a beaucoup déclamé contre les rois fainéants: Dieu +nous rende leur fainéantise, plutôt que l'activité d'un usurpateur! + +Aux inconvénients de la position joignez les vices du caractère: car il +y en a que l'usurpation implique, et il y en a aussi que l'usurpation +produit. + +Que de ruses, que de violences, que de parjures elle nécessite! Comme il +faut invoquer des principes qu'on se prépare à fouler aux pieds, prendre +des engagements que l'on veut enfreindre, se jouer de la bonne foi des +uns, profiter de la faiblesse des autres, éveiller l'avidité là où elle +sommeille, enhardir l'injustice là où elle se cache, la dépravation là +où elle est timide, mettre, en un mot, toutes les passions coupables +comme en serre chaude, pour que la maturité soit plus rapide, et que la +moisson soit plus abondante! + +Un monarque arrive noblement au trône; un usurpateur s'y glisse à +travers la boue et le sang; et quand il y prend place, sa robe tachée +porte l'empreinte de la carrière qu'il a parcourue. + +Croit-on que le succès viendra, de sa baguette magique, le purifier du +passé? Tout au contraire, il ne serait pas corrompu d'avance, que le +succès suffirait pour le corrompre. + +L'éducation des princes, qui peut être défectueuse sous bien des +rapports, a cet avantage qu'elle les prépare, sinon toujours à remplir +dignement les fonctions du rang suprême, du moins à n'être pas éblouis +de son éclat. Le fils d'un roi, parvenant au pouvoir, n'est point +transporté dans une sphère nouvelle: il jouit avec calme de ce qu'il a, +depuis sa naissance, considéré comme son partage. La hauteur à laquelle +il est placé ne lui cause point de vertige. Mais la tête d'un usurpateur +n'est jamais assez forte pour supporter cette élévation subite; sa +raison ne peut résister à un tel changement de toute son existence. L'on +a remarqué que les particuliers mêmes qui se trouvaient soudain investis +d'une extrême richesse concevaient des désirs, des caprices et des +fantaisies désordonnés. Le superflu de leur opulence les enivre, parce +que l'opulence est une force, ainsi que le pouvoir. Comment n'en +serait-il pas de même de celui qui s'est emparé illégalement de toutes +les forces, et approprié illégalement tous les trésors? Illégalement, +dis-je, car il y a quelque chose de miraculeux dans la conscience de la +légitimité. Notre siècle, fertile en expériences de tout genre, nous en +fournit une preuve remarquable. Voyez ces deux hommes, l'un que le voeu +d'un peuple et l'adoption d'un roi ont appelé au trône, l'autre qui s'y +est lancé, appuyé seulement sur sa volonté propre et sur l'assentiment +arraché à la terreur. Le premier, confiant et tranquille, a pour allié +le passé; il ne craint point la gloire de ses aïeux adoptifs, il la +rehausse par sa propre gloire. Le second, inquiet et tourmenté, ne croit +pas aux droits qu'il s'arroge, bien qu'il force le monde à les +reconnaître. L'illégalité le poursuit comme un fantôme; il se réfugie +vainement et dans le faste et dans la victoire. Le spectre l'accompagne +au sein des pompes et sur les champs de bataille. Il promulgue des lois, +et il les change; il établit des constitutions, et il les viole; il +fonde des empires, et il les renverse; il n'est jamais content de son +édifice bâti sur le sable, et dont la base se perd dans l'abîme. + +Si nous parcourons tous les détails de l'administration extérieure et +intérieure, partout nous verrons des différences au désavantage de +l'usurpation, et à l'avantage de la monarchie. + +Un roi n'a pas besoin de commander ses armées. D'autres peuvent +combattre pour lui, tandis que ses vertus pacifiques le rendent cher et +respectable à son peuple. L'usurpateur doit être toujours à la tête de +ses prétoriens; il en serait le mépris, s'il n'en était l'idole. + +_Ceux qui corrompirent les républiques grecques,_ dit Montesquieu, _ne +devinrent pas toujours tyrans. C'est qu'ils s'étaient plus attachés à +l'éloquence qu'à l'art militaire_[13]. Mais, dans nos associations +nombreuses, l'éloquence est impuissante; l'usurpation n'a d'autre appui +que la force armée: pour la fonder, cette force est nécessaire; elle +l'est encore pour la conserver. + +De là, sous un usurpateur, des guerres sans cesse renouvelées: ce sont +des prétextes pour s'entourer de gardes; ce sont des occasions pour +façonner ces gardes à l'obéissance; ce sont des moyens d'éblouir les +esprits, et de suppléer, par le prestige de la conquête, au prestige de +l'antiquité. L'usurpation nous ramène au système guerrier; elle entraîne +donc tous les inconvénients que nous avons rencontrés dans ce système. + +La gloire d'un monarque légitime s'accroît des gloires environnantes; il +gagne à la considération dont il entoure ses ministres; il n'a nulle +concurrence à redouter. L'usurpateur, pareil naguère, ou même inférieur +à ses instruments, est obligé de les avilir pour qu'ils ne deviennent +pas rivaux; il les froisse pour les employer. Aussi, regardez-y de près, +toutes les âmes fières s'éloignent; et quand les âmes fières +s'éloignent, que reste-t-il? Des hommes qui savent ramper, mais ne +sauraient défendre; des hommes qui insulteraient les premiers, après sa +chute, le maître qu'ils auraient flatté. + +Ceci fait que l'usurpation est plus dispendieuse que la monarchie. Il +faut d'abord payer les agents pour qu'ils se laissent dégrader; il faut +ensuite payer encore ces agents dégradés pour qu'ils se rendent utiles. +L'argent doit faire le service et de l'opinion et de l'honneur. Mais ces +agents, tout corrompus et tout zélés qu'ils sont, n'ont pas l'habitude +du gouvernement. Ni eux, ni leur maître, nouveau comme eux, ne savent +tourner les obstacles. À chaque difficulté qu'ils rencontrent, la +violence leur est si commode, qu'elle leur paraît toujours nécessaire; +ils seraient tyrans par ignorance, s'ils ne l'étaient par intention. +Vous voyez les mêmes institutions subsister dans la monarchie durant des +siècles. Vous ne voyez pas un usurpateur qui n'ait vingt fois révoqué +ses propres lois, et suspendu les formes qu'il venait d'instituer, comme +un ouvrier novice et impatient brise ses outils. + +Un monarque héréditaire peut exister à côté, ou, pour mieux dire, à la +tête d'une noblesse antique et brillante; il est, comme elle, riche de +souvenirs. Mais là où le monarque voit des soutiens, l'usurpateur voit +des ennemis. Toute noblesse dont l'existence a précédé la sienne doit +lui faire ombrage. Il faut que, pour appuyer sa nouvelle dynastie, il +crée une nouvelle noblesse[14]. + +Il y a confusion d'idées dans ceux qui parlent des avantages d'une +hérédité déjà reconnue pour en conclure la possibilité de créer +l'hérédité. La noblesse engage envers un homme et ses descendants le +respect des générations non-seulement futures, mais contemporaines. Or +ce dernier point est le plus difficile. On peut bien admettre un traité +pareil, lorsqu'en naissant on le trouve sanctionné; mais assister au +contrat, et s'y résigner, est impossible, si l'on n'est la partie +avantagée. + +L'hérédité s'introduit dans des siècles de simplicité ou de conquête; +mais on ne l'institue pas au milieu de la civilisation. Elle peut alors +se conserver, mais non s'établir. Toutes les institutions qui tiennent +du prestige ne sont jamais l'effet de la volonté, elles sont l'ouvrage +des circonstances. Tous les terrains sont propres aux alignements +géométriques; la nature seule produit les sites et les effets +pittoresques. Une hérédité qu'on voudrait édifier sans qu'elle reposât +sur aucune tradition respectable et presque mystérieuse, ne dominerait +point l'imagination. Les passions ne seraient pas désarmées; elles +s'irriteraient au contraire davantage contre une inégalité subitement +érigée en leur présence et à leurs dépens. Lorsque Cromwell voulut +instituer une chambre haute, il y eut révolte générale dans l'opinion +d'Angleterre. Les anciens pairs refusèrent d'en faire partie, et la +nation refusa de son côté de reconnaître comme pairs ceux qui se +rendirent à l'invitation[15]. + +On crée néanmoins de nouveaux nobles, objectera-t-on. C'est que +l'illustration de l'ordre entier rejaillit sur eux. Mais si vous créez à +la fois le corps et les membres, où sera la source de l'illustration? + +Des raisonnements du même genre se reproduisent relativement à ces +assemblées qui, dans quelques monarchies, défendent ou représentent le +peuple. Le roi d'Angleterre est vénérable au milieu de son parlement; +mais c'est qu'il n'est pas, nous le répétons, un simple individu; il +représente aussi la longue suite des rois qui l'ont précédé; il n'est +pas éclipsé par les mandataires de la nation: mais un seul homme, sorti +de la foule, est d'une stature diminutive, et, pour soutenir le +parallèle, il faut que cette stature devienne terrible. Les +représentants d'un peuple, sous un usurpateur, doivent être ses esclaves +pour n'être pas ses maîtres. Or, de tous les fléaux politiques, le plus +effroyable est une assemblée qui n'est que l'instrument d'un seul homme. +Nul n'oserait vouloir en son nom ce qu'il ordonne à ses agents de +vouloir, lorsqu'ils se disent les interprètes libres du voeu national. +Songez au sénat de Tibère, songez au parlement d'Henri VIII. + +Ce que j'ai dit de la noblesse s'applique également à la propriété. Les +anciens propriétaires sont les appuis naturels d'un monarque légitime; +ils sont les ennemis-nés d'un usurpateur. Or je pense qu'il est reconnu +que, pour qu'un gouvernement soit paisible, la puissance et la propriété +doivent être d'accord. Si vous les séparez, il y aura lutte; et à la fin +de cette lutte, ou la propriété sera envahie, ou le gouvernement sera +renversé. + +Il paraît plus facile, à la vérité, de créer de nouveaux propriétaires +que de nouveaux nobles; mais il s'en faut qu'enrichir des hommes devenus +puissants soit la même chose qu'investir, du pouvoir des hommes qui +étaient nés riches. La richesse n'a point un effet rétroactif. Conférée +tout à coup à quelques individus, elle ne leur donne ni cette sécurité +sur leur situation, ni cette absence d'intérêts étroits, ni cette +éducation soignée, qui forment ses principaux avantages. On ne prend pas +l'esprit propriétaire aussi lestement qu'on prend la propriété. À Dieu +ne plaise que je veuille insinuer ici que la richesse doit constituer un +privilège! Toutes les facultés naturelles, comme tous les avantages +sociaux, doivent trouver leur place dans l'organisation politique, et le +talent n'est certes pas un moindre trésor que l'opulence. Mais, dans une +société bien organisée, le talent conduit à la propriété. Le corps des +anciens propriétaires se recrute ainsi de nouveaux membres, et c'est la +seule manière dont un changement progressif, imperceptible et toujours +partiel, doive s'opérer. L'acquisition lente et graduelle d'une +propriété légitime est autre chose que la conquête violente d'une +propriété qu'on enlève. L'homme qui s'enrichit par son industrie ou ses +facultés apprend à mériter ce qu'il acquiert; celui qu'enrichit la +spoliation ne devient que plus indigne de ce qu'il ravit. + +Plus d'une fois, durant nos troubles, nos maîtres d'un jour, qui nous +entendaient regretter le gouvernement des propriétaires, ont eu la +tentation de devenir propriétaires, pour se rendre plus dignes de +gouverner; mais quand ils se seraient investis en quelques heures de +propriétés considérables par une volonté qu'ils auraient appelée loi, le +peuple et eux-mêmes auraient pensé que ce que la loi avait conféré, la +loi pouvait le reprendre; et la propriété, au lieu de protéger +l'institution, aurait eu continuellement besoin d'être protégée par +elle. En richesse comme en autre chose, rien ne supplée au temps. + +D'ailleurs, pour enrichir les uns, il faut appauvrir les autres; pour +créer de nouveaux propriétaires, il faut dépouiller les anciens. +L'usurpation générale doit s'entourer d'usurpations partielles, comme +d'ouvrages avancés qui la défendent. Pour un intérêt qu'elle se +concilie, dix s'arment contre elle. + +Ainsi donc, malgré la ressemblance trompeuse qui paraît exister entre +l'usurpation et la monarchie, considérées toutes deux comme le pouvoir +remis à un seul homme, rien n'est plus différent. Tout ce qui fortifie +la seconde menace la première; tout ce qui est dans la monarchie une +cause d'union, d'harmonie et de repos, est dans l'usurpation une cause +de résistance, de haines et de secousses. + +Ces raisonnements ne militent pas avec moins de force pour les +républiques, quand elles ont existé longtemps. Alors elles acquièrent, +comme les monarchies, un héritage de traditions, d'usages et +d'habitudes. L'usurpation seule, nue et dépouillée de toutes ces choses, +erre au hasard, le glaive en main, cherchant de tous côtés, pour couvrir +sa honte, des lambeaux qu'elle déchire et qu'elle ensanglante en les +arrachant. + + + + +CHAPITRE III. + +D'un rapport sous lequel l'Usurpation est plus fâcheuse que le +Despotisme le plus absolu. + + +Je ne suis point assurément le partisan du despotisme; mais, s'il +fallait choisir entre l'usurpation et un despotisme consolidé, je ne +sais si ce dernier ne me semblerait pas préférable. + +Le despotisme bannit toutes les formes de la liberté: l'usurpation, pour +motiver le renversement de ce qu'elle remplace, a besoin de ces formes; +mais, en s'en emparant, elle les profane. L'existence de l'esprit public +lui étant dangereuse, et l'apparence de l'esprit public lui étant +nécessaire, elle frappe d'une main le peuple pour étouffer l'opinion +réelle, et elle le frappe encore de l'autre pour le contraindre au +simulacre de l'opinion supposée. + +Quand le Grand Seigneur envoie le cordon à l'un des ministres +disgraciés, les bourreaux sont muets comme la victime; quand un +usurpateur proscrit l'innocence, il ordonne la calomnie, pour que, +répétée, elle paraisse un jugement national. Le despote interdit la +discussion, et n'exige que l'obéissance; l'usurpateur prescrit un examen +dérisoire, comme préface de l'approbation. + +Cette contrefaction de la liberté réunit tous les maux de l'anarchie et +tous ceux de l'esclavage; il n'y a point de terme à la tyrannie qui veut +arracher les symptômes du consentement. Les hommes paisibles sont +persécutés comme indifférents, les hommes énergiques comme dangereux; la +servitude est sans repos, l'agitation sans jouissance: cette agitation +ne ressemble à la vie morale que comme ressemblent à la vie physique ces +convulsions hideuses qu'un art plus effrayant qu'utile imprime aux +cadavres sans les ranimer. + +C'est l'usurpation qui a inventé ces prétendues sanctions, ces adresses, +ces félicitations monotones, tribut habituel qu'à toutes les époques les +mêmes hommes prodiguent, presque dans les mêmes mots, aux mesures les +plus opposées: la peur y vient singer tous les dehors du courage, pour +se féliciter de la honte et pour remercier du malheur. Singulier genre +d'artifice dont nul n'est la dupe! comédie convenue qui n'en impose à +personne, et qui depuis longtemps aurait dû succomber sous les traits du +ridicule! Mais le ridicule attaque tout et ne détruit rien. Chacun pense +avoir reconquis par la moquerie l'honneur de l'indépendance, et, content +d'avoir désavoué ses actions par ses paroles, se trouve à l'aise pour +démentir ses paroles par ses actions. + +Qui ne sent que plus un gouvernement est oppressif, plus les citoyens +épouvantés s'empresseront de lui faire hommage de leur enthousiasme de +commande? Ne voyez-vous pas, à côté des registres que chacun signe d'une +main tremblante, ces délateurs et ces soldats? Ne lisez-vous pas ces +proclamations déclarant factieux ou rebelles ceux dont le suffrage +serait négatif? Qu'est-ce qu'interroger un peuple au milieu des cachots +et sous l'empire de l'arbitraire, sinon demander aux adversaires de la +puissance une liste pour les reconnaître et pour les frapper à loisir? + +L'usurpateur cependant enregistre ces acclamations et ces harangues; +l'avenir le jugera sur ces monuments érigés par lui. Où le peuple fut +tellement vil, dira-t-on, le gouvernement dut être tyrannique. Rome ne +se prosternait pas devant Marc-Aurèle, mais devant Tibère et Caracalla. + +Le despotisme étouffe la liberté de la presse, l'usurpation la parodie. +Or, quand la liberté de la presse est tout à fait comprimée, l'opinion +sommeille, mais rien ne l'égare; quand, au contraire, des écrivains +soudoyés s'en saisissent, ils discutent, comme s'il était question de +convaincre; ils s'emportent, comme s'il y avait de l'opposition; ils +insultent, comme si l'on possédait la faculté de répondre; leurs +diffamations absurdes précèdent des condamnations barbares; leurs +plaisanteries féroces préludent à d'illégales condamnations; leurs +démonstrations nous feraient croire que leurs victimes résistent, comme +en voyant de loin les danses frénétiques des sauvages autour des captifs +qu'ils tourmentent, on dirait qu'ils combattent les malheureux qu'ils +vont dévorer. + +Le despotisme, en un mot, règne par le silence, et laisse à l'homme le +droit de se taire; l'usurpation le condamne à parler, elle le poursuit +dans le sanctuaire intime de sa pensée, et, le forçant à mentir à sa +conscience, elle lui ravit la dernière consolation qui reste encore à +l'opprimé. + +Quand un peuple n'est qu'esclave, sans être avili, il y a pour lui +possibilité d'un meilleur état de choses; si quelque circonstance +heureuse le lui présente, il s'en montre digne: le despotisme laisse +cette chance à l'espèce humaine. Le joug de Philippe II et les échafauds +du duc d'Albe ne dégradèrent point les généreux Hollandais; mais +l'usurpation avilit un peuple en même temps qu'elle l'opprime; elle +l'accoutume à fouler aux pieds ce qu'il respectait, à courtiser ce +qu'il méprise, à se mépriser lui-même, et, pour peu qu'elle se prolonge, +elle rend, même après sa chute, toute liberté, toute amélioration +impossible: on renverse Commode; mais les prétoriens mettent l'empire à +l'enchère, et le peuple obéit à l'acheteur. + +En pensant aux usurpateurs fameux que l'on nous vante de siècle en +siècle, une seule chose me semble admirable, c'est l'admiration qu'on a +pour eux. César, et cet Octave qu'on appelle Auguste, sont des modèles +en ce genre: ils commencèrent par la proscription de tout ce qu'il y +avait d'éminent à Rome; ils poursuivirent par la dégradation de tout ce +qui restait de noble; ils finirent par léguer au monde Vitellius, +Domitien, Héliogabale, et enfin les Vandales et les Goths. + + + + +CHAPITRE IV. + +Que l'Usurpation ne peut subsister à notre époque de la civilisation. + + +Après ce tableau de l'usurpation, il sera consolant de démontrer qu'elle +est aujourd'hui un anachronisme non moins grossier que le système des +conquêtes. + +Les républiques subsistent de par le sentiment profond que chaque +citoyen a de ses droits, de par le bonheur, la raison, le calme et +l'énergie que la jouissance de la liberté procure à l'homme; les +monarchies, de par le temps, de par les habitudes, de par la sainteté +des générations passées. L'usurpation ne peut s'établir que par la +suprématie individuelle de l'usurpateur. + +Or il y a des époques, dans l'histoire de l'espèce humaine, où la +suprématie nécessaire pour que l'usurpation soit possible ne saurait +exister. Tel fut le période qui s'écoula en Grèce, depuis l'expulsion +des Pisistratides jusqu'au règne de Philippe de Macédoine; tels furent +aussi les cinq premiers siècles de Rome, depuis la chute des Tarquins +jusqu'aux guerres civiles. + +En Grèce, des individus se distinguent, s'élèvent, dirigent le peuple: +leur empire est celui du talent; empire brillant, mais passager, qu'on +leur dispute et qu'on leur enlève. Périclès voit plus d'une fois sa +domination prête à lui échapper, et ne doit qu'à la contagion qui le +frappe de mourir au sein du pouvoir. Miltiade, Aristide, Thémistocle, +Alcibiade, saisissent la puissance et la reperdent presque sans +secousses. + +À Rome, l'absence de toute suprématie individuelle se fait encore bien +plus remarquer. Pendant cinq siècles on ne peut sortir de la foule +immense des grands hommes de la république le nom d'un seul qui l'ait +gouvernée d'une manière durable. + +À d'autres époques, au contraire, il semble que le gouvernement des +peuples appartienne au premier individu qui se présente. Dix ambitieux, +pleins de talents et d'audace, avaient en vain tenté d'asservir la +république romaine. Il avait fallu vingt ans de dangers, de travaux et +de triomphes à César pour arriver aux marches du trône, et il était mort +assassiné avant d'y monter. Claude se cache derrière une tapisserie, des +soldats l'y découvrent: il est empereur, il règne quatorze ans. + +Cette différence ne tient pas uniquement à la lassitude qui s'empare des +hommes après des agitations prolongées, elle tient aussi à la marche de +la civilisation. + +Lorsque l'espèce humaine est encore dans un profond degré d'ignorance et +d'abaissement, presque totalement dépourvue de facultés morales, et +presque aussi dénuée de connaissances, et par conséquent de moyens +physiques, les nations suivent, comme des troupeaux, non-seulement celui +d'une qualité brillante distingue, mais celui qu'un hasard quelconque +jette en avant de la foule. À mesure que les lumières font des progrès, +la raison révoque en doute la légitimité du hasard, et la réflexion qui +compare aperçoit entre les individus une égalité opposée à toute +suprématie exclusive. + +C'est ce qui faisait dire à Aristote qu'il n'y avait guère de son temps +de véritable royauté. «Le mérite, continuait-il, trouve aujourd'hui des +pairs, et nul n'a de vertus si supérieures au reste des hommes, qu'il +puisse réclamer pour lui seul la prérogative de commander[16].» Ce +passage est d'autant plus remarquable, que le philosophe de Stagyre +l'écrivait sous Alexandre. + +Il fallut peut-être moins de peine et de génie à Cyrus pour asservir les +Perses barbares, qu'au plus petit tyran d'Italie, dans le seizième +siècle, pour conserver le pouvoir qu'il usurpait. Les conseils mêmes de +Machiavel prouvent la difficulté croissante. + +Ce n'est pas précisément l'étendue, mais l'égale répartition des +lumières, qui met obstacle à la suprématie des individus; et ceci ne +contredit en rien ce que nous avons affirmé précédemment, que chaque +siècle attendait un homme qui lui servît de représentant. Ce n'est pas +dire que chaque siècle le trouve. Plus la civilisation est avancée, plus +elle est difficile à représenter. + +La situation de la France et de l'Europe, il y a vingt ans, se +rapprochait, sous ce rapport, de celle de la Grèce et de Rome aux +époques indiquées. Il existait une telle multitude d'hommes également +éclairés, que nul individu ne pouvait tirer de sa supériorité +personnelle le droit exclusif de gouverner. Aussi nul, durant les dix +premières années de nos troubles, n'a pu se marquer une place à part. + +Malheureusement, à chaque époque pareille, un danger menace l'espèce +humaine. Comme, lorsqu'on verse des flots d'une liqueur froide dans une +liqueur bouillante, la chaleur de celle-ci se trouve affaiblie; de même, +lorsqu'une nation civilisée est envahie par des barbares, ou qu'une +masse ignorante pénètre dans son sein et s'empare de ses destinées, sa +marche est arrêtée, et elle fait des pas rétrogrades. + +Pour la Grèce, l'introduction de l'influence macédonienne; pour Rome, +l'agrégation successive des peuples conquis; enfin, pour tout l'empire +romain, l'irruption des hordes du Nord, furent des événements de ce +genre. La suprématie des individus, et par conséquent l'usurpation, +redevinrent possibles. Ce furent presque toujours des légions barbares +qui créèrent des empereurs. + +En France, les troubles de la révolution ayant introduit dans le +gouvernement une classe sans lumières et découragé la classe éclairée, +cette nouvelle irruption de barbares a produit le même effet, mais dans +un degré bien moins durable, parce que la disproportion était moins +sensible. L'homme qui a voulu usurper parmi nous a été forcé de quitter +pour un temps les routes civilisées; il est remonté vers des nations +plus ignorantes, comme vers un autre siècle; c'est là qu'il a jeté les +fondements de sa prééminence: ne pouvant faire arriver au sein de +l'Europe l'ignorance et la barbarie, il a conduit des Européens en +Afrique, pour voir s'il réussirait à les façonner à la barbarie et à +l'ignorance; et ensuite, pour maintenir son autorité, il a travaillé à +faire reculer l'Europe. + +Les peuples se sacrifiaient jadis pour les individus, et s'en faisaient +gloire; de nos jours, les individus sont forcés à feindre qu'ils +n'agissent que pour l'avantage et le bien des peuples. On les entend +quelquefois essayer de parler d'eux-mêmes, des devoirs du monde envers +leurs personnes, et ressusciter un style tombé en désuétude depuis +Cambyse et Xerxès. Mais nul ne leur répond dans ce sens, et, désavoués +qu'ils sont par le silence de leurs flatteurs mêmes, ils se replient, +malgré qu'ils en aient, sur une hypocrisie qui est un hommage à +l'égalité. + +Si l'on pouvait parcourir attentivement les rangs obscurs d'un peuple +soumis en apparence à l'usurpateur qui l'opprime, on le verrait, comme +par un instinct confus, fixer les yeux d'avance sur l'instant où cet +usurpateur tombera. Son enthousiasme contient un mélange bizarre et +d'analyse et de moquerie. Il semble, peu confiant en sa conviction +propre, travailler à la fois à s'étourdir par ses acclamations et à se +dédommager par ses railleries, et pressentir lui-même l'instant où le +prestige sera passé. + +Voulez-vous voir à quel point les faits démontrent la double +impossibilité des conquêtes et de l'usurpation à l'époque actuelle? +Réfléchissez aux événements qui se sont accumulés sous nos yeux durant +les six mois qui viennent de s'écouler. La conquête avait établi +l'usurpation dans une grande partie de l'Europe; et cette usurpation +sanctionnée, reconnue pour légitime par ceux mêmes qui avaient intérêt à +ne jamais la reconnaître, avait revêtu toutes les formes pour se +consolider. Elle avait tantôt menacé, tantôt flatté les peuples; elle +était parvenue à rassembler des forces immenses pour inspirer la +crainte, des sophismes pour éblouir les esprits, des traités pour +rassurer les consciences; elle avait gagné quelques années qui +commençaient à voiler son origine. Les gouvernements, soit républicains, +soit monarchiques, qu'elle avait détruits, étaient sans espoir apparent, +sans ressources visibles; ils survivaient néanmoins dans le coeur des +peuples. Vingt batailles perdues n'avaient pu les en déraciner: une +seule bataille a été gagnée, et l'usurpation s'est vue de toutes parts +mise en fuite; et, dans plusieurs des pays où elle dominait sans +opposition, le voyageur aurait peine aujourd'hui à en découvrir la +trace. + + + + +CHAPITRE V. + +L'Usurpation ne peut-elle se maintenir par la force? + + +Mais l'usurpation ne saurait-elle se perpétuer par la force? N'a-t-elle +pas à son service, comme tout gouvernement, des geôliers, des chaînes et +des soldats? Que faut-il de plus pour garantir sa durée? + +Ce raisonnement, depuis que l'usurpation, assise sur un trône, tient de +l'or d'une main et une hache de l'autre, a été reproduit sous des formes +merveilleusement variées. L'expérience elle-même semble déposer en sa +faveur; j'ose pourtant révoquer cette expérience en doute. + +Ces soldats, ces geôliers et ces chaînes, qui sont des moyens extrêmes +dans les gouvernements réguliers, doivent être les ressources +habituelles de l'usurpation, vu les obstacles qu'elle rencontre de +toutes parts. Le despotisme, dont ces gouvernements ne font sentir à +leurs sujets la pratique que par intervalles et dans les temps de crise, +est, pour l'usurpation, un état constant et une pratique journalière. + +Or la théorie du despotisme se laisse défendre spéculativement par des +écrivains ou des orateurs, parce que la parole prête à toutes les +erreurs sa docile assistance; mais la pratique prolongée du despotisme +est impossible aujourd'hui. Le despotisme est un troisième anachronisme, +comme la conquête et l'usurpation. + +Donnons quelques développements à cette assertion; disons d'abord +pourquoi l'on a pu croire que notre génération était disposée à se +résigner au despotisme. C'est parce qu'on lui a offert avec ignorance, +obstination et rudesse, des formes de liberté dont elle n'était plus +susceptible, et qu'ensuite, sous le nom de liberté, on lui a présenté +une tyrannie plus effroyable qu'aucune de celles dont l'histoire nous a +transmis la mémoire. Il n'est pas étonnant que cette génération ait +conçu de la liberté une terreur aveugle qui l'a précipitée dans la plus +abjecte servitude. + +Heureusement le despotisme, et grâces lui en soient rendues, a fait de +son mieux pour nous guérir de cette honteuse erreur. Il a prouvé que, +sous ses couleurs véritables, sans déguisements et sans palliatifs, il +causait autant de maux, pour le moins, que ce qu'on avait si absurdement +désigné comme liberté. Le moment est donc arrivé où quelques idées +raisonnables sur cette matière peuvent trouver accès. + + + + +CHAPITRE VI. + +De l'espèce de liberté qu'on a présentée aux hommes à la fin du siècle +dernier. + + +La liberté qu'on a présentée aux hommes à la fin du siècle dernier était +empruntée des républiques anciennes. Or plusieurs des circonstances que +nous avons exposées dans la première partie de cet ouvrage, comme étant +la cause de la disposition belliqueuse des anciens, concouraient aussi à +les rendre capables d'un genre de liberté dont nous ne sommes plus +susceptibles. + +Cette liberté se composait plutôt de la participation active au pouvoir +collectif, que de la jouissance paisible de l'indépendance individuelle; +et même, pour assurer cette participation, il était nécessaire que les +citoyens sacrifiassent en grande partie cette jouissance; mais ce +sacrifice est absurde à demander, impossible à obtenir à l'époque à +laquelle les peuples sont arrivés. + +Dans les républiques de l'antiquité, la petitesse du territoire faisait +que chaque citoyen avait politiquement une grande importance +personnelle. L'exercice des droits de cité constituait l'occupation, et +pour ainsi dire l'amusement de tous. Le peuple entier concourait à la +confection des lois, prononçait les jugements, décidait de la guerre et +de la paix. La part que l'individu prenait à la souveraineté nationale +n'était point, comme à présent, une supposition abstraite; la volonté de +chacun avait une influence réelle; l'exercice de cette volonté était un +plaisir vif et répété; il en résultait que les anciens étaient disposés, +pour la conservation de leur importance politique et de leur part dans +l'administration de l'Etat, à renoncer à leur indépendance privée. + +Ce renoncement était nécessaire; car, pour faire jouir un peuple de la +plus grande étendue de droits politiques, c'est-à-dire pour que chaque +citoyen ait sa part de la souveraineté, il faut des institutions qui +maintiennent l'égalité, qui empêchent l'accroissement des fortunes, +proscrivent les distinctions, s'opposent à l'influence des richesses, +des talents, des vertus même[17]. Or toutes ces institutions limitent la +liberté et compromettent la sûreté individuelle. + +Aussi ce que nous nommons liberté civile était connu chez la plupart des +peuples anciens[18]. Toutes les républiques grecques, si nous en +exceptons Athènes[19], soumettaient les individus à une juridiction +sociale presque illimitée. Le même assujettissement individuel +caractérisait les beaux siècles de Rome; le citoyen s'était constitué en +quelque sorte l'esclave de la nation dont il faisait partie; il +s'abandonnait en entier aux décisions du souverain, du législateur; il +lui reconnaissait le droit de surveiller toutes ses actions et de +contraindre sa volonté: mais c'est qu'il était lui-même à son tour ce +législateur et ce souverain; il sentait avec orgueil tout ce que valait +son suffrage dans une nation assez peu nombreuse pour que chaque citoyen +fût une puissance, et cette conscience de sa propre valeur était pour +lui un ample dédommagement. + +Il en est tout autrement dans les États modernes: leur étendue, beaucoup +plus vaste que celle des anciennes républiques, fait que la masse de +leurs habitants, quelque forme de gouvernement qu'ils adoptent, n'ont +point de part active à ce gouvernement. Ils ne sont appelés tout au plus +à l'exercice de la souveraineté que par la représentation, c'est-à-dire +d'une manière fictive. + +L'avantage que procurait au peuple la liberté, comme les anciens la +concevaient, c'était d'être de fait au nombre des gouvernants; avantage +réel, plaisir à la fois flatteur et solide. L'avantage que procure au +peuple la liberté chez les modernes, c'est d'être représenté, et de +concourir à cette représentation par son choix. C'est un avantage sans +doute, puisque c'est une garantie; mais le plaisir immédiat est moins +vif: il ne se compose d'aucune des jouissances du pouvoir; c'est un +plaisir de réflexion; celui des anciens était un plaisir d'action. Il +est clair que le premier est moins attrayant; on ne saurait exiger des +hommes autant de sacrifices pour l'obtenir et le conserver. + +En même temps, ces sacrifices seraient beaucoup plus pénibles: les +progrès de la civilisation, la tendance commerciale de l'époque, la +communication des peuples entre eux, ont multiplié et varié à l'infini +les moyens de bonheur particulier. Les hommes n'ont besoin, pour être +heureux, que d'être laissés dans une indépendance parfaite sur tout ce +qui a rapport à leurs occupations, à leurs entreprises, à leur sphère +d'activité, à leurs fantaisies. + +Les anciens trouvaient plus de jouissances dans leur existence publique, +et ils en trouvaient moins dans leur existence privée: en conséquence, +lorsqu'ils sacrifiaient la liberté individuelle à la liberté politique, +ils sacrifiaient moins pour avoir plus. Presque toutes les jouissances +des modernes sont dans leur existence privée: l'immense majorité, +toujours exclue du pouvoir, n'attache nécessairement qu'un intérêt +très-passager à son existence publique. En imitant les anciens, les +modernes sacrifieraient donc plus pour obtenir moins. + +Les ramifications sociales sont plus compliquées, plus étendues +qu'autrefois; les classes mêmes qui paraissent ennemies sont liées entre +elles par des liens imperceptibles, mais indissolubles. La propriété +s'est identifiée plus intimement à l'existence de l'homme; toutes les +secousses qu'on lui fait éprouver sont plus douloureuses. + +Nous avons perdu en imagination ce que nous avons gagné en +connaissances; nous sommes par là même incapables d'une exaltation +durable: les anciens étaient dans toute la jeunesse de la vie morale; +nous sommes dans la maturité, peut-être dans la vieillesse; nous +traînons toujours après nous je ne sais quelle arrière-pensée qui naît +de l'expérience, et qui défait l'enthousiasme. La première condition +pour l'enthousiasme, c'est de ne pas s'observer soi-même avec finesse: +or nous craignons tellement d'être dupes, et surtout de le paraître, que +nous nous observons sans cesse dans nos impressions les plus violentes. +Les anciens avaient sur toutes choses une conviction entière; nous +n'avons presque sur rien qu'une conviction molle et flottante, sur +l'incomplet de laquelle nous cherchons en vain à nous étourdir. + +Le mot _illusion_ ne se trouve dans aucune langue ancienne, parce que le +mot ne se crée que lorsque la chose n'existe plus. + +Les législateurs doivent renoncer à tout bouleversement d'habitudes, à +toute tentative[20], pour agir fortement sur l'opinion. Plus de +Lycurgues, plus de Numas. + +Il serait plus possible aujourd'hui de faire d'un peuple d'esclaves un +peuple de Spartiates, que de former des Spartiates par la liberté. +Autrefois, là où il y avait liberté, on pouvait supporter les +privations; maintenant, partout où il y a privation, il faut l'esclavage +pour qu'on s'y résigne. + +Le peuple le plus attaché à sa liberté, dans les temps modernes, est +aussi le peuple le plus attaché à ses jouissances; et il tient à sa +liberté surtout, parce qu'il est assez éclairé pour y apercevoir la +garantie de ses jouissances. + + + + +CHAPITRE VII. + +Des imitateurs modernes des républiques de l'antiquité. + + +Ces vérités furent complétement méconnues par les hommes qui, vers la +fin du dernier siècle, se crurent chargés de régénérer l'espèce humaine. +Je ne veux point inculper leurs intentions; leur mouvement fut noble, +leur but généreux. Qui de nous n'a pas senti son coeur battre d'espérance +à l'entrée de la carrière qu'ils semblaient ouvrir? Et malheur encore à +présent à qui n'éprouve pas le besoin de déclarer que reconnaître des +erreurs ce n'est pas abandonner les principes que les amis de l'humanité +ont professés d'âge en âge! Mais ces hommes avaient pris pour guides des +écrivains qui ne s'étaient pas doutés eux-mêmes que deux mille ans +pouvaient avoir apporté quelque altération aux dispositions et aux +besoins des peuples. + +J'examinerai peut-être une fois la théorie du plus illustre de ces +écrivains, et je relèverai ce qu'elle a de faux et d'inapplicable. On +verra, je le pense, que la métaphysique subtile du _Contrat Social_ +n'est propre, de nos jours, qu'à fournir des armes et des prétextes à +tous les genres de tyrannie, à celle d'un seul, à celle de plusieurs, à +celle de tous, à l'oppression constituée sous des formes légales, ou +exercée par des fureurs populaires[21]. + +Un autre philosophe, moins éloquent, mais non moins austère que Rousseau +dans ses principes, et plus exagéré encore dans leur application, eut +une influence presque égale sur les réformateurs de la France: c'est +l'abbé de Mably. On peut le regarder comme le représentant de cette +classe nombreuse de démagogues, bien ou mal intentionnés, qui, du haut +de la tribune, dans les clubs et dans les pamphlets, parlaient de la +nation souveraine pour que les citoyens fussent plus complétement +assujettis, et du peuple libre pour que chaque individu fût complétement +esclave. + +L'abbé de Mably[22], comme Rousseau, et comme tant d'autres, avait pris +l'autorité pour la liberté, et tous les moyens lui paraissaient bons +pour étendre l'action de l'autorité sur cette partie récalcitrante de +l'existence humaine dont il déplorait l'indépendance. Le regret qu'il +exprime partout dans ses ouvrages, c'est que la loi ne puisse atteindre +que les actions; il aurait voulu qu'elle atteignît les pensées, les +impressions les plus passagères; qu'elle poursuivît l'homme sans +relâche, et sans lui laisser un asile où il pût échapper à son pouvoir. +À peine apercevait-il, n'importe chez quel peuple, une mesure vexatoire, +qu'il pensait avoir fait une découverte, et qu'il la proposait pour +modèle; il détestait la liberté individuelle en ennemi personnel; et dès +qu'il rencontrait une nation qui en était privée, n'eût-elle point de +liberté politique, il ne pouvait s'empêcher de l'admirer. Il s'extasiait +sur les Égyptiens, parce que, disait-il, tout chez eux était prescrit +par la loi: jusqu'aux délassements, jusqu'aux besoins, tout pliait sous +l'empire du législateur, tous les moments de la journée étaient remplis +par quelque devoir; l'amour même était soumis à cette intervention +respectée; et c'était la loi qui tour à tour ouvrait et fermait la +couche nuptiale[23]. + +Sparte, qui réunissait des formes républicaines au même asservissement +des individus, excita dans l'esprit de ce philosophe un enthousiasme +plus vif encore. Ce couvent guerrier lui semblait l'idéal d'une +république libre; il avait pour Athènes un profond mépris, et il aurait +dit volontiers de cette première ville de la Grèce ce qu'un académicien +grand seigneur disait de l'Académie: _Quel épouvantable despotisme! tout +le monde y fait ce qu'il veut_. + +Lorsque le flot des événements eut porté à la tête de l'État, durant la +révolution française, des hommes qui avaient adopté la philosophie comme +un préjugé, et la démocratie comme un fanatisme, ces hommes furent +saisis pour Rousseau, pour Mably, et pour tous les écrivains de la même +école, d'une admiration sans bornes. + +Les subtilités du premier, l'austérité du second, son intolérance, sa +haine contre toutes les passions humaines, son avidité de les asservir +toutes, ses principes exagérés sur la compétence de la loi, la +différence de ce qu'il recommandait à ce qui avait existé, ses +déclamations contre les richesses et même contre la propriété, toutes +ces choses devaient charmer des hommes échauffés par une victoire +récente, et qui, conquérants d'une puissance qu'on appelait loi, étaient +bien aises d'étendre cette puissance sur tous les objets. C'était pour +eux une autorité précieuse que des écrivains qui, désintéressés dans la +question, et prononçant anathème contre la royauté, avaient, longtemps +avant le renversement du trône, rédigé en axiomes toutes les maximes +nécessaires pour organiser, sous le nom de république, le despotisme le +plus absolu. + +Nos réformateurs voulurent donc exercer la force publique comme ils +avaient appris de leurs guides qu'elle avait été jadis exercée dans les +États libres de l'antiquité; ils crurent que tout devait encore céder +devant l'autorité collective, et que toutes les restrictions aux droits +individuels seraient réparées par la participation au pouvoir social; +ils essayèrent de soumettre les Français à une multitude de lois +despotiques qui les froissaient douloureusement dans tout ce qu'ils +avaient de plus cher; ils proposèrent à un peuple vieilli dans les +jouissances le sacrifice de toutes ces jouissances; ils firent un devoir +de ce qui devait être volontaire; ils entourèrent de contrainte +jusqu'aux célébrations de la liberté; ils s'étonnaient que le souvenir +de plusieurs siècles ne disparût pas aussitôt devant les décrets d'un +jour. La loi étant l'expression de la volonté générale, devait, à leurs +yeux, l'emporter sur toute autre puissance, même sur celle de la mémoire +et du temps. L'effet lent et graduel des impressions de l'enfance, la +direction que l'imagination avait reçue par une longue suite d'années, +leur paraissaient des actes de révolte. Ils donnaient aux habitudes le +nom de malveillance. On eût dit que la malveillance était une puissance +magique, qui, je ne sais par quel miracle, forçait constamment le peuple +à faire le contraire de sa propre volonté. Ils attribuaient à +l'opposition les malheurs de la lutte, comme s'il était jamais permis à +l'autorité de faire des changements qui provoquent une telle opposition, +comme si les difficultés que ces changements rencontrent n'étaient pas à +elles seules la sentence de leurs auteurs. + +Cependant tous ces efforts pliaient sans cesse sous le poids de leur +propre extravagance; le plus petit saint, dans le plus obscur hameau, +résistait avec avantage à toute l'autorité nationale rangée en bataille +contre lui; le pouvoir social blessait en tous sens l'indépendance +individuelle, sans en détruire le besoin; la nation ne trouvait point +qu'une part idéale à une souveraineté abstraite valût ce qu'elle +souffrait. On lui répétait vainement avec Rousseau: «Les lois de la +liberté sont mille fois plus austères que n'est dur le joug des tyrans.» +Il en résultait qu'elle ne voulait pas de ces lois austères; et comme +elle ne connaissait alors le joug des tyrans que par ouï-dire, elle +croyait préférer le joug des tyrans[24]. + + + + +CHAPITRE VIII. + +Des moyens employés pour donner aux modernes la liberté des anciens. + + +Les erreurs des hommes qui exercent l'autorité, n'importe à quel titre, +ne sauraient être innocentes comme celles des individus. La force est +toujours derrière ces erreurs, prête à leur consacrer ses moyens +terribles. + +Les partisans de la liberté antique devinrent furieux de ce que les +modernes ne voulaient pas être libres suivant leur méthode. Ils +redoublèrent de vexations, le peuple redoubla de résistance, et les +crimes succédèrent aux erreurs. + +«Pour la tyrannie, dit Machiavel, il faut tout changer.» On peut dire +aussi que pour tout changer il faut la tyrannie. Nos législateurs le +sentirent, et ils proclamèrent que le despotisme était indispensable +pour fonder la liberté. + +Il y a des axiomes qui paraissent clairs parce qu'ils sont courts. Les +hommes rusés les jettent, comme pâture, à la foule; les sots s'en +emparent parce qu'ils leur épargnent la peine de réfléchir, et ils les +répètent pour se donner l'air de les comprendre. Des propositions dont +l'absurdité nous étonne quand elles sont analysées, se glissent ainsi +dans mille têtes, sont redites par mille bouches, et l'on est réduit +sans cesse à démontrer l'évidence. + +De ce nombre est l'axiome que nous venons de citer; il a fait retentir +dix ans toutes les tribunes françaises; que signifie-t-il néanmoins? La +liberté n'est d'un prix inestimable que parce qu'elle donne à notre +esprit de la justesse, à notre caractère de la force, à notre âme de +l'élévation. Mais ces bienfaits ne tiennent-ils pas à ce que la liberté +existe? Si pour l'introduire vous avez recours au despotisme, +qu'établissez-vous? de vaines formes. Le fond vous échappera toujours. + +Que faut-il dire à une nation pour qu'elle se pénètre des avantages de +la liberté? Vous étiez opprimés par une minorité privilégiée; le grand +nombre était immolé à l'ambition de quelques-uns; des lois illégales +appuyaient le fort contre le faible; vous n'aviez que des jouissances +précaires, qu'à chaque instant l'arbitraire menaçait de vous enlever; +vous ne contribuiez ni à la confection de vos lois, ni à l'élection de +vos magistrats: tous ces abus vont disparaître, tous vos droits vous +seront rendus. + +Mais ceux qui prétendent fonder la liberté par le despotisme, que +peuvent-ils dire? Aucun privilége ne pèsera sur les citoyens, mais tous +les jours les hommes suspects seront frappés sans être entendus; la +vertu sera la première ou la seule distinction, mais les plus +persécuteurs et les plus violents se créeront un patriciat de tyrannie +maintenu par la terreur; les lois protégeront les propriétés, mais +l'expropriation sera le partage des individus ou des classes +soupçonnées; le peuple élira ses magistrats, mais, s'il ne les élit dans +le sens prescrit d'avance, ses choix seront déclarés nuls; les opinions +seront libres, mais toute opinion contraire non-seulement au système +général, mais aux moindres mesures de circonstance, sera punie comme un +attentat. + +Tel fut le langage, telle fut la pratique des réformateurs de la France +durant de longues années. + +Ils remportèrent des victoires apparentes, mais ces victoires étaient +contraires à l'esprit de l'institution qu'ils voulaient établir; et +comme elles ne persuadaient point les vaincus, elles ne rassuraient +point les vainqueurs. Pour former les hommes à la liberté, on les +entourait de l'effroi des supplices; on rappelait avec exagération les +tentatives qu'une autorité détruite s'était permises contre la pensée, +et l'asservissement de la pensée était le caractère distinctif de la +nouvelle autorité; on déclamait contre les gouvernements tyranniques, et +l'on organisait le plus tyrannique des gouvernements. + +On ajournait la liberté, disait-on, jusqu'à ce que les factions se +fussent calmées: mais les factions ne se calment que lorsque la liberté +n'est plus ajournée. Les mesures violentes, adoptées comme dictature, en +attendant l'esprit public, l'empêchent de naître; on s'agite dans un +cercle vicieux; on marque une époque qu'on est certain de ne pas +atteindre, car les moyens choisis pour l'atteindre ne lui permettent pas +d'arriver. La force rend de plus en plus la force nécessaire; la colère +s'accroît par la colère; les lois se forgent comme des armes; les codes +deviennent des déclarations de guerre; et les amis aveugles de la +liberté, qui ont cru l'imposer par le despotisme, soulèvent contre eux +toutes les âmes libres, et n'ont pour appuis que les plus vils flatteurs +du pouvoir. + +Au premier rang des ennemis que nos démagogues avaient à combattre, se +trouvaient les classes qui avaient profité de l'organisation sociale +abattue, et dont les priviléges, abusifs peut-être, avaient été pourtant +des moyens de loisir, de perfectionnement et de lumières. Une grande +indépendance de fortune est une garantie contre plusieurs genres de +bassesses et de vices. La certitude de se voir respecté est un +préservatif contre cette vanité inquiète et ombrageuse qui partout +aperçoit l'insulte et suppose le dédain; passion implacable qui se venge +par le mal qu'elle fait de la douleur qu'elle éprouve. L'usage des +formes douces et l'habitude des nuances ingénieuses donnent à l'âme une +susceptibilité délicate, à l'esprit une rapide flexibilité. + +Il fallait profiter de ces qualités précieuses; il fallait entourer +l'esprit chevaleresque de barrières qu'il ne pût franchir, mais lui +laisser un noble élan dans la carrière que la nature rend commune à +tous. Les Grecs épargnaient les captifs qui récitaient des vers +d'Euripide. La moindre lumière, le moindre germe de la pensée, le +moindre sentiment doux, la moindre forme élégante, doivent être +soigneusement protégés. Ce sont autant d'éléments indispensables au +bonheur social; il faut les sauver de l'orage, il le faut, et pour +l'intérêt de la justice, et pour celui de la liberté; car toutes ces +choses aboutissent à la liberté par des routes plus ou moins directes. + +Nos réformateurs fanatiques confondirent les époques pour rallumer et +entretenir les haines. Comme on était remonté aux Francs et aux Goths +pour consacrer des distinctions oppressives, ils remontèrent aux Francs +et aux Goths pour trouver des prétextes d'oppression en sens inverse. La +vanité avait cherché des titres d'honneur dans les archives et dans les +chroniques: une vanité plus âpre et plus vindicative puisa dans les +chroniques et dans les archives des actes d'accusation. On ne voulut ni +tenir compte des temps, ni distinguer les nuances, ni rassurer les +appréhensions, ni pardonner aux prétentions passagères, ni laisser de +vains murmures s'éteindre, de puériles menaces s'évaporer; on enregistra +les engagements de l'amour-propre; on ajouta aux distinctions qu'on +voulait abolir une distinction nouvelle, la persécution; et en +accompagnant leur abolition de rigueurs injustes, on leur ménagea +l'espoir assuré de ressusciter avec la justice. + +Dans toutes les luttes violentes, les intérêts accourent sur les pas des +opinions exaltées, comme les oiseaux de proie suivent les armées prêtes +à combattre. La haine, la vengeance, la cupidité, l'ingratitude, +parodièrent effrontément les plus nobles exemples, parce qu'on en avait +recommandé maladroitement l'imitation. L'ami perfide, le débiteur +infidèle, le délateur obscur, le juge prévaricateur, trouvèrent leur +apologie écrite d'avance dans la langue convenue. Le patriotisme devint +l'excuse banale préparée pour tous les délits. Les grands sacrifices, +les actes de dévoûment, les victoires remportées sur les penchants +naturels par le républicanisme austère de l'antiquité, servirent de +prétexte au déchaînement effréné des passions égoïstes. Parce que jadis +des pères inexorables, mais justes, avaient condamné leurs fils +coupables, leurs modernes copistes livrèrent aux bourreaux leurs ennemis +innocents. La vie la plus obscure, l'existence la plus immobile, le nom +le plus ignoré, furent d'impuissantes sauvegardes. L'inaction parut un +crime, les affections domestiques un oubli de la patrie, le bonheur un +désir suspect. La foule, corrompue à la fois par le péril et par +l'exemple, répétait en tremblant le symbole commandé, et s'épouvantait +du bruit de sa propre voix. Chacun faisait nombre, et s'effrayait du +nombre qu'il contribuait à augmenter. Ainsi se répandit sur la France +cet inexplicable vertige qu'on a nommé règne de la terreur. Qui peut +être surpris de ce que le peuple s'est détourné du but vers lequel on +voulait le conduire par une semblable route? + +Non-seulement les extrêmes se touchent, mais ils se suivent; une +exagération produit toujours l'exagération contraire[25]. Lorsque de +certaines idées se sont associées à de certains mots, l'on a beau +démontrer que cette association est abusive, ces mots reproduits +rappellent longtemps les mêmes idées. C'est au nom de la liberté qu'on +nous a donné des prisons, des échafauds, des vexations innombrables: ce +nom, signal de mille mesures odieuses et tyranniques, a dû réveiller la +haine et l'effroi. + +Mais a-t-on raison d'en conclure que les modernes sont disposés à se +résigner au despotisme? Quelle a été la cause de leur résistance +obstinée à ce qu'on leur offrait comme liberté? Leur volonté ferme de ne +sacrifier ni leur repos, ni leurs habitudes, ni leurs jouissances. Or, +si le despotisme est l'ennemi le plus irréconciliable de tout repos et +de toutes jouissances, n'en résulte-t-il pas qu'en croyant abhorrer la +liberté, les modernes n'ont abhorré que le despotisme? + + + + +CHAPITRE IX. + +L'aversion des modernes pour cette prétendue liberté implique-t-elle en +eux l'amour du despotisme? + + +Je n'entends nullement par despotisme les gouvernements où les pouvoirs +ne sont pas expressément limités, mais où il y a pourtant des +intermédiaires; où une tradition de liberté et de justice contient les +agents de l'administration; où l'autorité ménage les habitudes; où +l'indépendance des tribunaux est respectée. Ces gouvernements peuvent +être imparfaits; ils le sont d'autant plus que les garanties qu'ils +établissent sont moins assurées; mais ils ne sont pas purement +despotiques. + +J'entends par despotisme un gouvernement où la volonté du maître est la +seule loi; où les corporations, s'il en existe, ne sont que ses organes; +où ce maître se considère comme le seul propriétaire de son empire, et +ne voit dans ses sujets que des usufruitiers; où la liberté peut être +ravie aux citoyens, sans que l'autorité daigne expliquer ses motifs, et +sans qu'on en puisse réclamer la connaissance; où les tribunaux sont +subordonnés aux caprices du pouvoir; où leurs sentences peuvent être +annulées; où les absous sont traduits devant de nouveaux juges, +instruits, par l'exemple de leurs prédécesseurs, qu'ils ne sont là que +pour condamner. + +Il y a vingt ans qu'aucun gouvernement pareil n'existait en Europe. Il +en existe un maintenant, c'est celui de France. J'écarte ici tout ce qui +tient à ses conséquences pratiques; j'en traiterai plus loin: je ne +parle à présent que du principe, et j'affirme que ce principe est le +même que celui du gouvernement que les modernes ont détesté, quand il +arborait les étendards de la liberté. Ce principe, c'est l'arbitraire. +L'unique différence, c'est qu'au lieu de s'exercer au nom de tous, il +s'exerce au nom d'un seul. Est-ce une raison pour qu'il soit plus +supportable, et pour que les hommes se réconcilient plus volontiers avec +lui? + + + + +CHAPITRE X. + +Sophisme en faveur de l'arbitraire exercé par un seul homme. + + +Oui, disent ses apologistes, l'arbitraire, concentré dans une seule +main, n'est pas dangereux, comme lorsque des factieux se le disputent; +l'intérêt d'un seul homme investi d'un pouvoir immense est toujours le +même que celui du peuple[26]. Laissons de côté pour le moment les +lumières que nous fournit l'expérience; analysons l'assertion en +elle-même. + +L'intérêt du dépositaire d'une autorité sans bornes est-il +nécessairement conforme à celui de ses sujets? Je vois bien que ces deux +intérêts se rencontrent aux extrémités de la ligne qu'ils parcourent, +mais ne se séparent-ils pas au milieu? En fait d'impôts, de guerres, de +mesures de police, l'intervalle est vaste entre ce qui est juste, +c'est-à-dire indispensable, et ce qui serait évidemment dangereux pour +le maître même. Si le pouvoir est illimité, celui qui l'exerce, en le +supposant raisonnable, ne dépassera pas ce dernier terme, mais il +excédera souvent le premier. Or l'excéder est déjà un mal. + +Secondement, admettons cet intérêt identique: la garantie qu'il nous +procure est-elle infaillible? On dit tous les jours que l'intérêt bien +entendu de chacun l'invite à respecter les règles de la justice; on fait +néanmoins des lois contre ceux qui les violent, tant il est constaté que +les hommes s'écartent fréquemment de leur intérêt bien entendu[27]. + +Enfin le gouvernement, quelle que soit sa forme, réside-t-il de fait +dans le possesseur de l'autorité suprême? Le pouvoir ne se +subdivise-t-il pas? ne se partage-t-il point entre des milliers de +subalternes? L'intérêt de ces innombrables gouvernants est-il alors le +même que celui des gouvernés? Non sans doute; chacun d'eux a tout près +de lui quelque égal ou quelque inférieur dont les pertes +l'enrichiraient, dont l'humiliation flatterait sa vanité, dont +l'éloignement le délivrerait d'un rival, d'un surveillant incommode. + +Pour défendre le système qu'on veut établir, ce n'est pas l'identité de +l'intérêt, c'est l'universalité du désintéressement qu'il faut +démontrer. Au haut de la hiérarchie politique, un homme sans passions, +sans caprices, inaccessible à la séduction, à la haine, à la faveur, à +la colère, à la jalousie, actif, vigilant, tolérant pour toutes les +opinions, n'attachant aucun amour-propre à persévérer dans les erreurs +qu'il aurait commises, dévoré du désir du bien, et sachant néanmoins +résister à l'impatience et respecter les droits du temps; plus bas, dans +la gradation des pouvoirs, des ministres doués des mêmes vertus, +existant dans la dépendance sans être serviles, au milieu de +l'arbitraire sans être tentés de s'y prêter par crainte ou d'en abuser +par égoïsme; enfin, partout, dans les fonctions inférieures, même +réunion de qualités rares, même amour de la justice, même oubli de soi, +telles sont les hypothèses nécessaires: les regardez-vous comme +probables? + +Si cet enchaînement de vertus surnaturelles se trouve rompu dans un seul +anneau, tout est en péril. Vainement les deux moitiés ainsi séparées +resteront irréprochables: la vérité ne remontera plus avec exactitude +jusqu'au faîte du pouvoir; la justice ne descendra plus, entière et +pure, dans les rangs obscurs du peuple. Une seule transmission infidèle +suffit pour tromper l'autorité, et pour l'armer contre l'innocence. + +Lorsqu'on vante le despotisme, l'on croit toujours n'avoir de rapports +qu'avec le despote; mais on en a d'inévitables avec tous les agents +subalternes. Il ne s'agit plus d'attribuer à un seul homme des facultés +distinguées et une équité à toute épreuve; il faut supposer l'existence +de cent ou deux cent mille créatures angéliques, au-dessus de toutes les +faiblesses et de tous les vices de l'humanité. + +On abuse donc les Français, lorsqu'on leur dit: L'intérêt du maître est +d'accord avec le vôtre. Tenez-vous tranquilles, l'arbitraire ne vous +atteindra pas; il ne frappe que les imprudents qui le provoquent. Celui +qui se résigne et se tait se trouve partout à l'abri. + +Rassuré par ce vain sophisme, ce n'est pas contre les oppresseurs qu'on +s'élève, c'est aux opprimés qu'on cherche des torts. Nul ne sait être +courageux, même par prudence. On ouvre à la tyrannie un libre passage, +se flattant d'être ménagé. Chacun marche les yeux baissés dans l'étroit +sentier qui doit le conduire en sûreté vers la tombe; mais quand +l'arbitraire est toléré, il se dissémine de manière que le citoyen le +plus inconnu peut tout à coup le rencontrer armé contre lui. + +Quelles que soient les espérances des âmes pusillanimes, heureusement +pour la moralité de l'espèce humaine, il ne suffit pas de se tenir à +l'écart et de laisser frapper les autres. Mille liens nous unissent à +nos semblables, et l'égoïsme le plus inquiet ne parvient pas à les +briser tous. Vous vous croyez invulnérable dans votre obscurité +volontaire; mais vous avez un fils, la jeunesse l'entraîne; un frère +moins prudent que vous se permet un murmure; un ancien ennemi, +qu'autrefois vous avez blessé, a su conquérir quelque influence; votre +maison d'Albe charme les regards d'un prétorien. Que ferez-vous alors? +Après avoir avec amertume blâmé toute réclamation, rejeté toute plainte, +vous plaindrez-vous à votre tour? Vous êtes condamné d'avance, et par +votre propre conscience, et par cette opinion publique avilie que vous +avez contribué vous-même à former. Céderez-vous sans résistance? Mais +vous permettra-t-on de céder? n'écartera-t-on pas, ne poursuivra-t-on +point un objet importun, monument d'une injustice? Des innocents ont +disparu, vous les avez jugés coupables; vous avez donc frayé la route où +vous marchez à votre tour. + + + + +CHAPITRE XI. + +Des effets de l'arbitraire sur les diverses parties de l'existence +humaine. + + +L'arbitraire, soit qu'il s'exerce au nom d'un seul ou au nom de tous, +poursuit l'homme dans tous ses moyens de repos et de bonheur. + +Il détruit la morale, car il n'y a point de morale sans sécurité; il n'y +a point d'affections douces sans la certitude que les objets de ces +affections reposent à l'abri sous la sauvegarde de leur innocence. +Lorsque l'arbitraire frappe sans scrupule les hommes qui lui sont +suspects, ce n'est pas seulement un individu qu'il persécute, c'est la +nation entière qu'il indigne d'abord, et qu'il dégrade ensuite. Les +hommes tendent toujours à s'affranchir de la douleur. Quand ce qu'ils +aiment est menacé, ils s'en détachent ou le défendent. Les moeurs, dit M. +de Paw, se corrompent subitement dans les villes attaquées de la peste; +on s'y vole l'un l'autre en mourant. L'arbitraire est au moral ce que la +peste est au physique; chacun repousse le compagnon d'infortune qui +voudrait s'attacher à lui; chacun abjure les liens de sa vie passée. Il +s'isole pour se défendre, et ne voit dans la faiblesse ou l'amitié qui +l'implore qu'un obstacle à sa sûreté. Une seule chose conserve son prix: +ce n'est pas l'opinion publique, il n'existe plus ni gloire pour les +puissants, ni respect pour les victimes; ce n'est pas la justice, ses +lois sont méconnues et ses formes profanées; c'est la richesse. Elle +peut désarmer la tyrannie; elle peut séduire quelques-uns de ses agents, +apaiser la proscription, faciliter la fuite, répandre quelques +jouissances passagères sur une vie toujours menacée. On amasse pour +jouir; on jouit pour oublier des dangers inévitables; on oppose au +malheur d'autrui la dureté, au sien propre l'insouciance; on voit couler +le sang à côté des fêtes; on étouffe la sympathie en stoïcien farouche; +on se précipite dans le plaisir en sybarite voluptueux. + +Lorsqu'un peuple contemple froidement une succession d'actes +tyranniques, lorsqu'il voit sans murmure les prisons s'encombrer, se +multiplier les lettres d'exil, croit-on qu'il suffise, au milieu de ce +détestable exemple, de quelques phrases banales pour ranimer les +sentiments honnêtes et généreux? L'on parle de la nécessité de la +puissance paternelle; mais le premier devoir d'un fils est de défendre +son père opprimé; et lorsque vous enlevez un père au milieu de ses +enfants, lorsque vous forcez ces derniers à garder un lâche silence, que +devient l'effet de vos maximes et de vos codes, de vos déclamations et +de vos lois? L'on rend hommage à la sainteté du mariage; mais, sur une +dénonciation ténébreuse, sur un simple soupçon, par une mesure qu'on +appelle de police, on sépare un époux de sa femme, une femme de son +mari! Pense-t-on que l'amour conjugal s'éteigne et renaisse tour à tour, +comme il convient à l'autorité? L'on vante les liens domestiques; mais +la sanction des liens domestiques, c'est la liberté individuelle, +l'espoir fondé de vivre ensemble, de vivre libres, dans l'asile que la +justice garantit aux citoyens. Si les liens domestiques existaient, les +pères, les enfants, les époux, les femmes, les amis, les proches de ceux +que l'arbitraire opprime, se soumettraient-ils à cet arbitraire? On +parle de crédit, de commerce, d'industrie; mais celui qu'on arrête a des +créanciers dont la fortune s'appuie sur la sienne, des associés +intéressés à ses entreprises. L'effet de sa détention n'est pas +seulement la perte momentanée de sa liberté, mais l'interruption de ses +spéculations, peut-être sa ruine. Cette ruine s'étend à tous les +copartageants de ses intérêts. Elle s'étend plus loin encore: elle +frappe toutes les opinions, elle ébranle toutes les sécurités. Lorsqu'un +individu souffre sans avoir été reconnu coupable, tout ce qui n'est pas +dépourvu d'intelligence se croit menacé, et avec raison, car la garantie +est détruite. L'on se tait, parce qu'on a peur; mais toutes les +transactions s'en ressentent. La terre tremble, et l'on ne marche +qu'avec effroi[28]. + +Tout se tient dans nos associations nombreuses, au milieu de nos +relations si compliquées. Les injustices qu'on nomme partielles sont +d'intarissables sources de malheur public; il n'est pas donné au pouvoir +de les circonscrire dans une sphère déterminée. On ne saurait faire la +part de l'iniquité. Une seule loi barbare décide de la législation tout +entière. Aucune loi juste ne demeure inviolable auprès d'une seule +mesure qui soit illégale. On ne peut refuser la liberté aux uns, et +l'accorder aux autres. Supposez un seul acte de rigueur contre des +hommes qui ne soient pas convaincus, toute liberté devient impossible. +Celle de la presse, on s'en servira pour émouvoir le peuple en faveur de +victimes peut-être innocentes. La liberté individuelle, ceux que vous +poursuivrez s'en prévaudront pour vous échapper. La liberté d'industrie, +elle fournira des ressources aux proscrits. Il faudra donc les gêner +toutes, les anéantir également. Les hommes voudraient transiger avec la +justice, sortir de son cercle pour un jour, pour un obstacle, et rentrer +ensuite dans l'ordre. Ils voudraient la garantie de la règle et le +succès de l'exception. La nature s'y oppose; son système est complet et +régulier. Une seule déviation le détruit, comme, dans un calcul +arithmétique, l'erreur d'un chiffre ou de mille fausse de même le +résultat. + + + + +CHAPITRE XII. + +Des effets de l'arbitraire sur les progrès intellectuels. + + +L'homme n'a pas uniquement besoin de repos, d'industrie, de bonheur +domestique, de vertus privées; la nature lui a donné aussi des facultés +sinon plus nobles, du moins plus brillantes. Ces facultés, plus que +toutes les autres, sont menacées par l'arbitraire; après avoir essayé de +les plier à son usage, irrité qu'il est de leur résistance, il finit par +les étouffer. + +_Il y a_, dit Condillac, _deux sortes de barbarie, l'une qui précède les +siècles éclairés, l'autre qui leur succède_. La première est un état +désirable, si vous la comparez avec la seconde. Mais c'est seulement +vers la seconde que l'arbitraire peut aujourd'hui ramener les peuples; +et par là même leur dégradation est plus rapide: car ce qui avilit les +hommes, ce n'est point de ne pas avoir une faculté, c'est de l'abdiquer. + +Je suppose une nation éclairée, enrichie des travaux de plusieurs +générations studieuses, possédant des chefs-d'oeuvre de tout genre, ayant +fait d'immenses progrès dans les sciences et dans les arts. Si +l'autorité mettait des entraves à la manifestation de la pensée et à +l'activité de l'esprit, cette nation pourrait vivre quelque temps sur +ses capitaux anciens, pour ainsi dire, sur ses lumières acquises; mais +rien ne se renouvellerait dans ses idées; le principe reproducteur +serait desséché. Durant quelques années la vanité suppléerait à l'amour +des lumières. Des sophistes, se rappelant l'éclat et la considération +que donnaient auparavant les travaux littéraires, se livreraient à des +travaux du même genre en apparence. Ils combattraient avec des écrits le +bien que des écrits auraient fait; et tant qu'il resterait quelque trace +des principes libéraux, il y aurait dans la littérature une espèce de +mouvement, une sorte de lutte contre ces écrits et ces principes. Mais +ce mouvement serait un héritage de la liberté détruite. À mesure qu'on +en ferait disparaître les derniers vestiges, les dernières traditions, +il y aurait moins de succès et moins de profit à continuer des attaques +chaque jour plus superflues. Quand tout aurait disparu, le combat +finirait, parce que les combattants n'apercevraient plus d'adversaires, +et les vainqueurs comme les vaincus garderaient le silence. Qui sait si +l'autorité ne jugerait pas utile de l'imposer? Elle ne voudrait pas que +l'on réveillât des souvenirs éteints, qu'on agitât des questions +délaissées. Elle pèserait sur ses acolytes trop zélés, comme autrefois +sur ses ennemis. Elle défendrait d'écrire, même dans son sens, sur les +intérêts de l'espèce humaine, comme je ne sais quel gouvernement dévot +avait interdit de parler de Dieu en bien ou en mal. On déclarerait sur +quelles questions l'esprit humain pourrait s'exercer; on lui permettrait +de s'ébattre, avec subordination toutefois, dans l'enceinte qui lui +serait concédée. Mais anathème à lui, s'il franchit cette enceinte; si, +n'abjurant pas sa céleste origine, il se livre à des spéculations +défendues; s'il ose penser que sa destination la plus noble n'est pas la +décoration ingénieuse de sujets frivoles, la louange adroite, la +déclamation sonore sur des objets indifférents, mais que le ciel et sa +nature l'ont constitué tribunal éternel, où tout s'analyse, où tout +s'examine, où tout se juge en dernier ressort! Ainsi, la carrière de la +pensée, proprement dite, serait définitivement fermée; la génération +éclairée disparaîtrait graduellement; la génération suivante, ne voyant +dans les occupations intellectuelles aucun avantage, y voyant même des +dangers, s'en détacherait sans retour. + +En vain direz-vous que l'esprit humain pourrait briller encore dans la +littérature légère, qu'il pourrait se livrer aux sciences exactes et +naturelles, qu'il pourrait s'adonner aux arts. La nature, en créant +l'homme, n'a pas consulté l'autorité; elle a voulu que toutes nos +facultés eussent entre elles une liaison intime, et qu'aucune ne pût +être limitée sans que les autres s'en ressentissent. L'indépendance de +la pensée est aussi nécessaire, même à la littérature légère, aux +sciences et aux arts, que l'air à la vie physique. L'on pourrait aussi +bien faire travailler des hommes sous une pompe pneumatique, en disant +qu'on n'exige pas d'eux qu'ils respirent, mais qu'ils remuent les bras +et les jambes, que maintenir l'activité de l'esprit sur un sujet donné, +en l'empêchant de s'exercer sur les objets importants qui lui rendent +son énergie, parce qu'ils lui rappellent sa dignité. Les littérateurs, +ainsi garrottés, font d'abord des panégyriques; mais ils deviennent peu +à peu incapables même de louer, et la littérature finit par se perdre +dans les anagrammes et les acrostiches. Les savants ne sont plus que les +dépositaires de découvertes anciennes, qui se détériorent et se +dégradent entre des mains chargées de fers. La source du talent se tarit +chez les artistes, avec l'espoir de la gloire, qui ne se nourrit que de +liberté; et, par une relation mystérieuse, mais incontestable, entre des +choses que l'on croyait pouvoir s'isoler, ils n'ont plus la faculté de +représenter noblement la figure humaine lorsque l'âme humaine est +avilie. + +Et ce ne serait pas tout encore: bientôt le commerce, les professions et +les métiers les plus nécessaires, se ressentiraient de cette apathie. Le +commerce n'est pas à lui seul un mobile d'activité suffisant; l'on +s'exagère l'influence de l'intérêt personnel; l'intérêt personnel a +besoin pour agir de l'existence de l'opinion: l'homme dont l'opinion +languit étouffée n'est pas longtemps excité, même par son intérêt; une +sorte de stupeur s'empare de lui; et comme la paralysie s'étend d'une +portion du corps à l'autre, elle s'étend aussi de l'une à l'autre de nos +facultés. + +L'intérêt, séparé de l'opinion, est borné dans ses besoins, et facile à +contenter dans ses jouissances: il travaille juste ce qu'il faut pour le +présent, mais ne prépare rien pour l'avenir. Ainsi les gouvernements qui +veulent tuer l'opinion et croient encourager l'intérêt se trouvent, par +une opération double et maladroite, les avoir tués tous les deux. + +Il y a sans doute un intérêt qui ne s'éteint pas sous l'arbitraire; mais +ce n'est pas celui qui porte l'homme au travail, c'est celui qui le +porte à mendier, à piller, à s'enrichir des faveurs de la puissance et +des dépouilles de la faiblesse. Cet intérêt n'a rien de commun avec le +mobile nécessaire aux classes laborieuses; il donne aux alentours des +despotes une grande activité; mais il ne peut servir de levier ni aux +efforts de l'industrie, ni aux spéculations du commerce. + +L'indépendance intellectuelle a de l'influence même sur les succès +militaires: l'on n'aperçoit pas au premier coup d'oeil la relation qui +existe entre l'esprit public d'une nation et la discipline ou la valeur +d'une armée; cette relation pourtant est constante et nécessaire. On +aime, de nos jours, à ne considérer les soldats que comme des +instruments dociles qu'il suffit de savoir habilement employer: cela +n'est que trop vrai à certains égards. Il faut néanmoins que ces soldats +aient la conscience qu'il existe derrière eux une certaine opinion +publique; elle les anime presque sans qu'ils la connaissent; elle +ressemble à cette musique au son de laquelle ces mêmes soldats +s'avancent à l'ennemi. Nul n'y prête une attention suivie; mais tous +sont remués, encouragés, entraînés par elle. Ce fut avec l'esprit public +de la Prusse, autant qu'avec ses légions, que le grand Frédéric repoussa +l'Europe coalisée; cet esprit public s'était formé de l'indépendance que +ce monarque avait laissée toujours au développement des facultés +intellectuelles. Durant la guerre de Sept ans il éprouva de fréquents +revers: sa capitale fut prise, ses armées furent dispersées; mais il y +avait je ne sais quelle élasticité qui se communiquait de lui à son +peuple, et de son peuple à lui. Les voeux de ses sujets réagissaient sur +ses défenseurs; ils les appuyaient d'une sorte d'atmosphère d'opinion +qui les soutenait et doublait leurs forces[29]. + +Je ne me déguise point, en écrivant ces lignes, qu'une classe +d'écrivains n'y verra qu'un sujet de moquerie. Ils veulent à toute force +qu'il n'y ait rien de moral dans le gouvernement de l'espèce humaine; +ils mettent ce qu'ils ont de facultés à prouver l'inutilité et +l'impuissance de ces facultés. Ils constituent l'état social avec un +petit nombre d'éléments bien simples: des préjugés pour tromper les +hommes, des supplices pour les effrayer, de l'avidité pour les +corrompre, de la frivolité pour les dégrader, de l'arbitraire pour les +conduire, et, il le faut bien, des connaissances positives et des +sciences exactes, pour servir plus adroitement cet arbitraire. Je ne +puis croire que ce soit le terme de quarante siècles de travaux. + +La pensée est le principe de tout; elle s'applique à l'industrie, à +l'art militaire, à toutes les sciences, à tous les arts: elle leur fait +faire des progrès; puis, en analysant ces progrès, elle étend son propre +horizon. Si l'arbitraire veut la restreindre, la morale en sera moins +saine[30], les connaissances de fait moins exactes, les sciences moins +actives dans leur développement, l'art militaire moins avancé, +l'industrie moins enrichie par des découvertes. + +L'existence humaine, attaquée dans ses parties les plus nobles, sent +bientôt le poison s'étendre jusqu'aux parties les plus éloignées. Vous +croyez n'avoir fait que la borner dans quelque liberté superflue, ou lui +retrancher quelque pompe inutile: votre arme empoisonnée l'a blessée au +coeur. + +L'on nous parle souvent, je le sais, d'un cercle prétendu que parcourt +l'esprit humain, et qui, dit-on, ramène, par une fatalité inévitable, +l'ignorance après les lumières, la barbarie après la civilisation. Mais, +par malheur pour ce système, le despotisme s'est toujours glissé entre +ces époques; de manière qu'il est difficile de ne pas l'accuser d'entrer +pour quelque chose dans cette révolution. + +La véritable cause de ces vicissitudes dans l'histoire des peuples, +c'est que l'intelligence de l'homme ne peut rester stationnaire: si vous +ne l'arrêtez pas, elle avance; si vous l'arrêtez, elle recule; si vous +la découragez sur elle-même, elle ne s'exercera plus sur aucun objet +qu'avec langueur. On dirait qu'indignée de se voir exclue de la sphère +qui lui est propre, elle veut se venger, par un noble suicide, de +l'humiliation qui lui est infligée. + +Il n'est pas au pouvoir de l'autorité d'assoupir ou de réveiller les +peuples, suivant ses convenances ou ses fantaisies momentanées. La vie +n'est pas une chose qu'on ôte et qu'on rende tour à tour. + +Que si le gouvernement voulait suppléer par son activité propre à +l'activité naturelle de l'opinion enchaînée, comme dans les places +assiégées on fait piaffer entre des colonnes les chevaux qu'on tient +renfermés, il se chargerait d'une tache difficile. + +D'abord une agitation tout artificielle est chère à entretenir. Lorsque +chacun est libre, chacun s'intéresse et s'amuse de ce qu'il fait, de ce +qu'il dit, de ce qu'il écrit. Mais lorsque la grande masse d'une nation +est réduite au rôle de spectateurs forcés au silence, il faut, pour que +ces spectateurs applaudissent, ou seulement pour qu'ils regardent, que +les entrepreneurs du spectacle réveillent leur curiosité par des coups +de théâtre et des changements de scène. + +Cette agitation factice est en même temps plutôt apparente que réelle. +Tout marche, mais par le commandement et par la menace. Tout est moins +facile, parce que rien n'est volontaire. Le gouvernement est obéi plutôt +que secondé. À la moindre interruption, tous les rouages cesseraient +d'agir: c'est une partie d'échecs; la main du pouvoir les dirige. Aucune +pièce ne résiste; mais si le bras s'arrêtait un instant, elles +resteraient toutes immobiles. + +Enfin la léthargie d'une nation où il n'y a pas d'opinion publique se +communique à son gouvernement, quoi qu'il fasse. N'ayant pu la tenir +éveillée, il finit par s'endormir avec elle. Ainsi donc tout se tait, +tout s'affaisse, tout dégénère, tout se dégrade chez une nation dont la +pensée est esclave; et tôt ou tard un tel empire offre le spectacle de +ces plaines de l'Égypte, où l'on voit une immense pyramide peser sur une +poussière aride, et régner sur de silencieux déserts. Cette marche, que +nous retraçons ici, ce n'est point de la théorie, c'est de l'histoire. +C'est l'histoire de l'empire grec, de cet empire héritier de celui de +Rome, investi d'une grande portion de sa force et de toutes ses +lumières, de cet empire où le pouvoir arbitraire s'établit avec toutes +les données les plus favorables à sa stabilité, et qui dépérit et tomba, +parce que l'arbitraire, sous toutes les formes, doit dépérir et tomber. +Cette histoire sera celle de la France, de ce pays privilégié par la +nature et le sort, si le despotisme y persévère dans l'oppression sourde +qu'il a longtemps déguisée sous le vain éclat des triomphes +extérieurs[31]. + +Ajoutons une considération dernière qui n'est pas sans importance. +L'arbitraire, en atteignant la pensée, ferme au talent sa plus belle +carrière; mais il ne saurait empêcher que des hommes de talent ne +prennent naissance; il faudra bien que leur activité s'exerce. +Qu'arrivera-t-il? Qu'ils se diviseront en deux classes. Les uns, fidèles +à leur destination primitive, attaqueront l'autorité; les autres se +précipiteront dans l'égoïsme, et feront servir leurs facultés +supérieures à l'accumulation de tous les moyens de jouissances, seul +dédommagement qui leur soit laissé. Ainsi le despotisme aura fait deux +parts des hommes d'esprit. Les uns seront séditieux, les autres +corrompus; on les punira, mais d'un crime inévitable. Si leur ambition +avait trouvé le champ libre pour ses espérances et ses efforts +honorables, les uns seraient encore paisibles, les autres encore +vertueux. Ils n'ont cherché la route coupable qu'après avoir été +repoussés des routes naturelles qu'ils avaient droit de parcourir; je +dis qu'ils en avaient le droit, car l'illustration, la renommée, la +gloire, appartiennent à l'espèce humaine. Nul ne peut légitimement les +dérober à ses égaux, et flétrir la vie en la dépouillant de ce qui la +rend brillante. + +C'était une belle conception de la nature d'avoir placé la récompense de +l'homme hors de lui, d'avoir allumé dans son coeur cette flamme +indéfinissable de la gloire, qui, se nourrissant de nobles espérances, +source de toutes les actions grandes, préservatif contre tous les vices, +lien des générations entre elles et de l'homme avec l'univers, repousse +les désirs grossiers et dédaigne les plaisirs sordides. Malheur à qui +l'éteint, cette flamme sacrée! il remplit dans ce monde le rôle du +mauvais principe; il courbe de sa main de fer notre front vers la terre, +tandis que le ciel nous a créés pour marcher la tête haute et pour +contempler les astres. + + + + +CHAPITRE XIII. + +De la religion sous l'arbitraire. + + +On dirait que sous les formes de gouvernement les plus tyranniques, un +refuge reste ouvert à l'homme: c'est la religion. Il y peut déposer ses +douleurs secrètes, il peut y placer sa dernière espérance, et nulle +autorité ne paraît assez adroite, assez déliée, pour le poursuivre dans +cet asile: le despotisme l'y poursuit néanmoins. Tout ce qui est +indépendant l'effarouche, parce que tout ce qui est libre le menace. Il +voulait autrefois commander aux croyances religieuses, et pensait +pouvoir en faire à son gré un devoir ou un crime. De nos jours, mieux +instruit par l'expérience, il ne dirige plus contre la religion des +persécutions directes, mais il est à l'affût de ce qui peut l'avilir. + +Tantôt il la recommande comme nécessaire seulement au peuple, sachant +bien que le peuple, averti par un infaillible instinct de ce qui se +passe sur sa tête, ne respectera pas ce que ses supérieurs dédaignent, +et que chacun, par imitation ou par amour-propre, repoussera la religion +un degré plus bas. Tantôt, la pliant à ses caprices, la tyrannie s'en +fait une esclave: ce n'est plus cette puissance divine qui descend du +ciel pour étonner ou réformer la terre; humble dépendante, organe +timide, elle se prosterne aux genoux du pouvoir, observe ses gestes, +demande ses ordres, flatte qui la méprise, et n'enseigne aux nations ses +vérités éternelles que sous le bon plaisir de l'autorité. Ses ministres +bégayent au pied de ses autels asservis des paroles mutilées. Ils +n'osent faire retentir les voûtes antiques des accents du courage et de +la conscience; et loin d'entretenir, comme Bossuet, les grands de ce +monde du Dieu sévère qui juge les rois, ils cherchent avec terreur, dans +les regards dédaigneux du maître, comment ils doivent parler de leur +Dieu. Heureux encore s'ils n'étaient pas forcés d'appuyer de la sanction +religieuse des lois inhumaines et des décrets spoliateurs! Ô honte! on +les a vus commander, au nom d'une religion de paix, les invasions et les +massacres, souiller la sublimité des livres saints par les sophismes de +la politique, travestir leurs prédications en manifestes, bénir le ciel +des succès du crime, et blasphémer la volonté divine en l'accusant de +complicité. + +Et ne croyez pas que tant de servilité les sauve des insultes: l'homme +que rien n'arrête est saisi quelquefois d'un soudain délire, par cela +seul qu'aucune résistance ne le rappelle à la raison. Commode, portant +dans une cérémonie la statue d'Anubis, s'avisa tout à coup de +transformer ce simulacre en massue, et d'en assommer le prêtre égyptien +qui l'accompagnait[32]. C'est un emblème assez fidèle de ce qui se passe +sous nos yeux, de cette assistance hautaine et capricieuse qui se fait +un secret triomphe de maltraiter ce qu'elle protège, et d'avilir ce +qu'elle vient d'ordonner. + +La religion ne peut résister à tant de dégradations et à tant +d'outrages. Les yeux fatigués se détournent de ses pompes; les âmes +flétries se détachent de ses espérances. + +Il faut en convenir, chez un peuple éclairé, le despotisme est +l'argument le plus fort contre la réalité d'une Providence. Nous disons +chez un peuple éclairé, car des peuples encore ignorants peuvent être +opprimés sans que leur conviction religieuse en soit diminuée. Mais, +lorsqu'une fois l'esprit humain est entré dans la route du raisonnement, +et que l'incrédulité a pris naissance, le spectacle de la tyrannie +semble appuyer d'une terrible évidence les assertions de cette +incrédulité. + +Elle disait à l'homme qu'aucun être juste ne veillait sur ses destinées: +et ses destinées sont en effet abandonnées aux caprices des plus féroces +et des plus vils des humains. Elle disait que ces récompenses de la +vertu, ces châtiments du crime, promesses d'une croyance déchue, +n'étaient que les illusions vaines d'imaginations faibles et timides: et +c'est le crime qui est récompensé, c'est la vertu qui est proscrite. +Elle disait que ce qu'il y avait de mieux à faire, durant cette vie d'un +jour, durant cette apparition bizarre, sans passé comme sans avenir, et +tellement courte qu'elle paraît à peine réelle, c'était de profiter de +chaque moment, afin de fermer les yeux sur l'abîme qui nous attend pour +nous engloutir: le despotisme prêche la même doctrine par chacun de ses +actes. Il invite l'homme à la volupté par les périls dont il l'entoure: +il faut saisir chaque heure, incertain qu'on est de l'heure qui suit. +Une foi bien vive serait nécessaire pour espérer, sous le règne visible +de la cruauté et de la folie, le règne invisible de la sagesse et de la +bonté. + +Cette foi vive et inébranlable ne saurait être le partage d'un vieux +peuple; les classes éclairées, au contraire, cherchent dans l'impiété un +misérable dédommagement de leur servitude. En bravant, avec l'apparence +de l'audace, un pouvoir qu'elles ne craignent plus, elles se croient +moins méprisables dans leur bassesse envers le pouvoir qu'elles +redoutent; et l'on dirait que la certitude qu'il n'existe pas d'autre +monde leur est une consolation des opprobres de celui-ci. + +On vante cependant les lumières du siècle, et la destruction de la +puissance spirituelle, et la cessation de toute lutte entre l'Église et +l'État. Pour moi, je le déclare, s'il faut opter, je préfère le joug +religieux au despotisme politique. Sous le premier, il y a du moins +conviction dans les esclaves, et les tyrans seuls sont corrompus; mais, +quand l'oppression est séparée de toute idée religieuse, les esclaves +sont aussi dépravés, aussi abjects que leurs maîtres. + +Nous devons plaindre, mais nous pouvons estimer une nation courbée sous +le faix de la superstition et de l'ignorance: cette nation conserve de +la bonne foi dans ses erreurs; un sentiment de devoir la conduit encore. +Elle peut avoir des vertus, bien que ces vertus soient mal dirigées; +mais des serviteurs incrédules, rampant avec docilité, s'agitant avec +zèle, reniant les dieux et tremblant devant un homme, n'ayant pour +mobile que la crainte, n'ayant pour motif que le salaire que leur jette, +du haut de son trône, celui qui les opprime; une race qui, dans sa +dégénération volontaire, n'a pas une illusion qui la relève, pas une +erreur qui l'excuse, une telle race est tombée du rang que la Providence +avait assigné à l'espèce humaine; et les facultés qui lui restent, et +l'intelligence qu'elle déploie, ne sont pour elle et pour le monde qu'un +malheur et une honte de plus. + + + + +CHAPITRE XIV. + +Que les hommes ne sauraient se résigner volontairement à l'arbitraire +sous aucune forme. + + +Si tels sont les effets de l'arbitraire, quelque forme qu'il revête, les +hommes ne peuvent s'y résigner volontairement. Ils ne peuvent donc se +résigner volontairement au despotisme, qui est une forme de +l'arbitraire, comme ce qu'on avait nommé liberté en France en était une +autre. Encore, en disant que cette prétendue liberté était une autre +forme de l'arbitraire que le despotisme, j'accorde plus que je ne +devrais: c'était le despotisme sous un autre nom. + +C'est bien à tort que ceux qui ont décrit le gouvernement +révolutionnaire de la France l'ont appelé anarchie, c'est-à-dire absence +de gouvernement. Certes, dans le gouvernement révolutionnaire, dans le +tribunal révolutionnaire, dans la loi des suspects, il n'y avait point +absence de gouvernement, mais présence continue et universelle d'un +gouvernement atroce. + +Il est si vrai que cette prétendue anarchie n'était que du despotisme, +que le maître actuel des Français imite toutes les mesures dont elle lui +fournit des exemples, et a conservé toutes les lois qu'elle a +promulguées. Il a toujours éludé l'abrogation de ces lois, qu'il avait +souvent promise. Il s'est donné parfois le mérite de suspendre leur +exécution, mais il s'en est réservé l'usage; et, tout en niant qu'il en +fût l'auteur, il s'en est porté légataire. C'est un arsenal d'armes +empoisonnées qu'il quitte et qu'il reprend à son gré. Ces lois planent +sur toutes les têtes, comme enveloppées d'un nuage, et demeurent en +embuscade pour reparaître au premier signal. + +Tandis que j'écris ces mots, je reçois le décret du 27 décembre 1813, et +j'y lis ces trois articles: «4. Nos commissaires extraordinaires sont +autorisés à ordonner toutes les mesures de haute police qu'exigeraient +les circonstances et le maintien de l'ordre public. 5. Ils sont +pareillement autorisés à former des commissions militaires, et à +traduire devant elles ou devant les cours spéciales toutes personnes +prévenues de favoriser l'ennemi, d'être d'intelligence avec lui, ou +d'attenter à la tranquillité publique. 6. Ils pourront faire des +proclamations et prendre des arrêtés. Lesdits arrêtés seront +obligatoires pour tous les citoyens. Les autorités judiciaires, civiles +et militaires, seront tenues de s'y conformer et de les faire exécuter.» +Ne sont-ce pas là les proconsuls de la convention? Ne retrouvons-nous +pas dans ce décret les pouvoirs illimités et les tribunaux +révolutionnaires? Si le gouvernement de Robespierre eût été de +l'anarchie, celui de Napoléon serait de l'anarchie. Mais non: le +gouvernement de Napoléon est du despotisme, et il faut reconnaître que +celui de Robespierre n'était autre chose que du despotisme. + +L'anarchie et le despotisme ont ceci de semblable, qu'ils détruisent la +garantie et foulent aux pieds les formes; mais le despotisme réclame +pour lui ces formes qu'il a brisées, et enchaîne les victimes qu'il veut +immoler. L'anarchie et le despotisme introduisent dans l'état social +l'état sauvage; mais l'anarchie y remet tous les hommes: le despotisme +s'y remet lui seul, et frappe ses esclaves, garrottés des fers dont il +s'est débarrassé. + +Il n'est donc point vrai qu'aujourd'hui, plus qu'autrefois, l'homme soit +disposé à se résigner au despotisme. Une nation fatiguée par des +convulsions de douze années a pu tomber de lassitude, et s'assoupir un +instant sous une tyrannie accablante, comme le voyageur épuisé peut +s'endormir dans une forêt, malgré les brigands qui l'infestent; mais +cette stupeur passagère ne peut être prise pour un état stable. + +Ceux qui disent qu'ils veulent le despotisme, disent qu'ils veulent être +opprimés, ou qu'ils veulent être oppresseurs. Dans le premier cas, ils +ne s'entendent pas; dans le second, ils ne veulent pas qu'on les +entende. + +Voulez-vous juger du despotisme pour les différentes classes? Pour les +hommes éclairés, pensez à la mort de Thraséas, de Sénèque; pour le +peuple, à l'incendie de Rome, à la dévastation des provinces; pour le +maître même, à la mort de Néron, à celle de Vitellius. + +J'ai cru ces développements nécessaires, avant d'examiner si +l'usurpation pouvait se maintenir par le despotisme. Ceux qui +aujourd'hui lui indiquent ce moyen comme une ressource assurée nous +entretiennent perpétuellement du désir, du voeu des peuples, et de leur +amour pour un pouvoir sans bornes qui les comprime, les enchaîne, les +préserve de leurs propres erreurs, et les empêche de se faire du mal, +sauf à leur en faire lui-même et lui seul. On dirait qu'il suffit de +proclamer bien franchement que ce n'est pas au nom de la liberté qu'on +nous foule aux pieds, pour que nous nous laissions fouler aux pieds avec +joie. J'ai voulu réfuter ces assertions absurdes ou perfides, et montrer +quel abus de mots leur a servi de base. + +Maintenant qu'on doit être convaincu que le genre humain, malgré la +dernière et malheureuse expérience qu'il a faite d'une liberté fausse, +n'en est pas, en réalité, plus favorablement disposé pour le despotisme, +je vais chercher si, en réunissant tous les moyens de la tyrannie, +l'usurpation peut échapper à ses nombreux ennemis, et conjurer les +périls multipliés qui l'entourent. + + + + +CHAPITRE XV. + +Du despotisme comme moyen de durée pour l'usurpation[33]. + + +Pour que l'usurpation puisse se maintenir par le despotisme, il faut que +le despotisme lui-même puisse se maintenir. Or je demande chez quel +peuple civilisé de l'Europe moderne le despotisme s'est maintenu. J'ai +déjà dit ce que j'entendais par despotisme; et, en consultant +l'histoire, je vois que tous les gouvernements qui s'en sont rapprochés +ont creusé sous leurs pas un abîme où ils ont toujours fini par tomber. +Le pouvoir absolu s'est toujours écroulé au moment où de longs efforts +couronnés par le succès l'avaient délivré de tout obstacle, et +semblaient lui promettre une durée paisible. + +En Angleterre, ce pouvoir s'établit sous Henri VIII. Élisabeth le +consolide. On admire l'autorité sans bornes de cette reine; on l'admire +d'autant plus qu'elle n'en use que modérément. Mais son successeur est +condamné sans cesse à lutter contre la nation qu'on croyait asservie; et +le fils de ce successeur, illustre victime, empreint par sa mort sur la +révolution britannique une tache de sang dont un siècle et demi de +liberté et de gloire peut à peine nous consoler. + +Louis XIV, dans ses mémoires, détaille avec complaisance tout ce qu'il +avait fait pour détruire l'autorité des parlements, du clergé, de tous +les corps intermédiaires. Il se félicite de l'accroissement de sa +puissance devenue illimitée; il s'en fait un mérite envers les rois qui +doivent le remplacer sur le trône; il écrivait vers l'an 1666. Cent +vingt-trois ans après, la monarchie française était renversée[34]. + +La raison de cette marche inévitable des choses est simple et manifeste: +les institutions, qui servent de barrières au pouvoir, lui servent en +même temps d'appui. Elles le guident dans sa route; elles le soutiennent +dans ses efforts; elles le modèrent dans ses accès de violence, et +l'encouragent dans ses moments d'apathie. Elles réunissent autour de lui +les intérêts des diverses classes. Lors même qu'il lutte contre elles, +elles lui imposent de certains ménagements qui rendent ses fautes moins +dangereuses. Mais quand ces institutions sont détruites, le pouvoir, ne +trouvant rien qui le dirige, rien qui le contienne, commence à marcher +au hasard; son allure devient inégale et vagabonde. Comme il n'a plus +aucune règle fixe, il avance, il recule, il s'agite, il ne sait jamais +s'il en fait assez, s'il n'en fait pas trop. Tantôt il s'emporte, et +rien ne le calme; tantôt il s'affaisse, et rien ne le ranime. Il s'est +défait de ses alliés en croyant se débarrasser de ses adversaires. +L'arbitraire qu'il exerce est une sorte de responsabilité mêlée de +remords, qui le trouble et le tourmente. + +On a dit souvent que la prospérité des états libres était passagère; +celle du pouvoir absolu l'est bien plus encore. Il n'y a pas un état +despotique qui ait subsisté dans toute sa force aussi longtemps que la +liberté anglaise. + +Le despotisme a trois chances: ou il révolte le peuple, et le peuple le +renverse; ou il énerve le peuple, et alors, si les étrangers +l'attaquent, il est renversé par les étrangers[35]; ou si les étrangers +ne l'attaquent pas, il dépérit lui-même plus lentement, mais d'une +manière plus honteuse et non moins certaine. + +Tout confirme cette maxime de Montesquieu, qu'à mesure que le pouvoir +devient immense la sûreté diminue[37]. + +Non, disent les amis du despotisme, quand les gouvernements s'écroulent, +c'est toujours la faute de leur faiblesse. Qu'ils surveillent, qu'ils +sévissent, qu'ils enchaînent, qu'ils frappent, sans se laisser entraver +par de vaines formes. + +À l'appui de cette doctrine, on cite deux ou trois exemples de mesures +violentes et illégales qui ont paru sauver les gouvernements qui les +employaient. Mais, pour faire valoir ces exemples, on se renferme +adroitement dans le cercle d'un petit nombre d'années. Si l'on regardait +plus loin, l'on verrait que, par ces mesures, ces gouvernements, loin de +s'affermir, se sont perdus. + +Ce sujet est d'une extrême importance, parce que les gouvernements +réguliers eux-mêmes se laissent quelquefois séduire par cette théorie. +On me pardonnera donc si, dans une courte digression, j'en fais +ressortir et le danger et la fausseté. + + + + +CHAPITRE XVI. + +De l'effet des mesures illégales et despotiques dans des gouvernements +réguliers eux-mêmes. + + +Quand un gouvernement régulier se permet l'emploi de l'arbitraire, il +sacrifie le but de son existence aux mesures qu'il prend pour la +conserver. Pourquoi veut-on que l'autorité réprime ceux qui +attaqueraient nos propriétés, notre liberté ou notre vie? Pour que ces +jouissances nous soient assurées. Mais si notre fortune peut être +détruite, notre liberté menacée, notre vie troublée par l'arbitraire, +quel bien retirerons-nous de la protection de l'autorité? Pourquoi +veut-on qu'elle punisse ceux qui conspireraient contre la constitution +de l'État? Parce que l'on craint que ces conspirateurs ne substituent +une puissance oppressive à une organisation légale et modérée. Mais si +l'autorité exerce elle-même cette puissance oppressive, quel avantage +conserve-t-elle? Un avantage de fait, pendant quelque temps peut-être. +Les mesures arbitraires d'un gouvernement consolidé sont toujours moins +multipliées que celles des factions qui ont encore à établir leur +puissance. Mais cet avantage même se perd en raison de l'usage de +l'arbitraire. Ses moyens une fois admis, on les trouve tellement courts, +tellement commodes, qu'on ne veut plus en employer d'autres. Présenté +d'abord comme une ressource extrême dans des circonstances infiniment +rares, l'arbitraire devient la solution de tous les problèmes et la +pratique de chaque jour. Alors, non-seulement le nombre des ennemis de +l'autorité s'augmente avec celui des victimes, mais sa défiance +s'accroît hors de toute proportion avec le nombre de ses ennemis. Une +atteinte portée à la liberté en appelle d'autres, et le pouvoir entré +dans cette route finit par se mettre de pair avec les factions. + +On parle bien à l'aise de l'utilité des mesures illégales et de cette +rapidité extrajudiciaire qui, ne laissant pas aux séditieux le temps de +se reconnaître, raffermit l'ordre et maintient la paix. Mais consultons +les faits, puisqu'on nous les cite, et jugeons le système par les +preuves mêmes que l'on allègue en sa faveur. + +Les Gracques, nous dit-on, mettaient en danger la république romaine. +Toutes les formes étaient impuissantes: le sénat recourut deux fois à la +loi terrible de la nécessité, et la république fut sauvée. La république +fut sauvée! C'est-à-dire que de cette époque il faut dater sa chute. +Tous les droits furent méconnus, toute constitution renversée. Le peuple +n'avait demandé que l'égalité des privilèges; il jura le châtiment des +meurtriers de ses défenseurs, et le féroce Marius vint présider à sa +vengeance. + +L'ambition des Guises agitait le règne de Henri III. Il semblait +impossible de juger les Guises. Henri III fit assassiner l'un d'eux; son +règne en devint-il plus tranquille? Vingt années de guerres civiles +déchirèrent l'empire français, et peut-être le bon Henri IV porta-t-il, +quarante ans plus tard, la peine du dernier Valois. + +Dans les crises de cette nature, les coupables que l'on immole ne sont +jamais qu'en petit nombre. D'autres se taisent, se cachent, attendent; +ils profitent de l'indignation que la violence a refoulée dans les âmes; +ils profitent de la consternation que l'apparence de l'injustice répand +dans l'esprit des hommes scrupuleux. Le pouvoir, en s'affranchissant des +lois, a perdu son caractère distinctif et son heureuse prééminence. +Lorsque les factieux l'attaquent avec des armes pareilles aux siennes, +la foule des citoyens peut être partagée; car il lui semble qu'elle n'a +que le choix entre deux factions. + +On nous objecte l'intérêt de l'État, les dangers de la lenteur, le salut +public. N'avons-nous pas entendu suffisamment ces mêmes paroles sous le +système le plus exécrable? Ne s'useront-elles jamais? Si vous admettez +ces prétextes imposants, ces mots spécieux, chaque parti verra l'intérêt +de l'État dans la destruction de ses ennemis, les dangers de la lenteur +dans une heure d'examen, le salut public dans une condamnation sans +jugement et sans preuves. + +Sans doute il y a pour les sociétés politiques des moments de danger que +toute la prudence humaine a peine à conjurer. Mais ce n'est point par la +violence, par la suppression de la justice, ce n'est point ainsi que ces +dangers s'évitent. C'est au contraire en adhérant plus scrupuleusement +que jamais aux lois établies, aux formes tutélaires, aux garanties +préservatrices. Deux avantages résultent de cette courageuse persistance +dans ce qui est légal. Les gouvernements laissent à leurs ennemis +l'odieux de la violation des lois les plus saintes; et de plus ils +conquièrent, par le calme et la sécurité qu'ils témoignent, la confiance +de cette masse timide, qui resterait au moins indécise, si des mesures +extraordinaires prouvaient dans les dépositaires de l'autorité le +sentiment d'un péril pressant. + +Tout gouvernement modéré, tout gouvernement qui s'appuie sur la +régularité et sur la justice, se perd par toute interruption de la +justice, par toute déviation de la régularité. Comme il est dans sa +nature de s'adoucir tôt ou tard, ses ennemis attendent cette époque pour +se prévaloir des souvenirs armés contre lui. La violence a paru le +sauver un instant; mais elle a rendu sa chute plus inévitable; car, en +le délivrant de quelques adversaires, elle a généralisé la haine que ses +adversaires lui portaient. + +Soyez justes, dirai-je toujours aux hommes investis delà puissance. +Soyez justes, quoi qu'il arrive; car, si vous ne pouviez gouverner avec +la justice, avec l'injustice même vous ne gouverneriez pas longtemps. + +Durant notre longue et triste révolution, beaucoup d'hommes +s'obstinaient à voir les causes des événements du jour dans les actes de +la veille. Lorsque la violence, après avoir produit une stupeur +momentanée, était suivie d'une réaction qui en détruisait l'effet, ils +attribuaient cette réaction à la suppression des mesures violentes, à +trop de parcimonie dans les proscriptions, au relâchement de +l'autorité[38]; mais il est dans la nature des décrets iniques de tomber +en désuétude. Il est dans la nature de l'autorité de s'adoucir, même à +son insu. Les précautions, devenues odieuses, se négligent; l'opinion +pèse malgré son silence; la puissance fléchit; mais, comme elle fléchit +de faiblesse, elle ne se concilie pas les coeurs: les trames se renouent, +les haines se développent; les innocents, frappés par l'arbitraire, +reparaissent plus forts; les coupables, qu'on a condamnés sans les +entendre, semblent innocents; et le mal qu'on a retardé de quelques +heures revient plus terrible, aggravé du mal qu'on a fait. + +Il n'y a point d'excuses pour des moyens qui servent également à toutes +les intentions et à tous les buts, et qui, invoqués par les hommes +honnêtes contre les brigands, se retrouvent dans la bouche des brigands +avec l'autorité des hommes honnêtes, avec la même apologie de la +nécessité, avec le même prétexte du salut public. La loi de Valérius +Publicola, qui permettait de tuer sans formalité quiconque aspirerait à +la tyrannie, servit alternativement aux fureurs aristocratiques et +populaires, et perdit la république romaine. + +La manie de presque tous les hommes, c'est de se montrer au-dessus de ce +qu'ils sont; la manie des écrivains, c'est de se montrer des hommes +d'État. En conséquence tous les grands développements de force +extrajudiciaire, tous les recours aux mesures illégales dans les +circonstances périlleuses, ont été, de siècle en siècle, racontés avec +respect et décrits avec complaisance. L'auteur, paisiblement assis à son +bureau, lance de tous côtés l'arbitraire, cherche à mettre dans son +style la rapidité qu'il recommande dans les mesures; se croit, pour un +moment, revêtu du pouvoir, parce qu'il en prêche l'abus; réchauffe sa +vie spéculative de toutes les démonstrations de force et de puissance +dont il décore ses phrases; se donne ainsi quelque chose du plaisir de +l'autorité; répète à tue-tête les grands mots de salut du peuple, de loi +suprême, d'intérêt public; est en admiration de sa profondeur, et +s'émerveille de son énergie. Pauvre imbécile! il parle à des hommes qui +ne demandent pas mieux que de l'écouter, et qui, à la première occasion, +feront sur lui-même l'expérience de sa théorie. + +Cette vanité, qui a faussé le jugement de tant d'écrivains, a eu plus +d'inconvénients qu'où ne pense pendant nos dissensions civiles. Tous les +esprits médiocres, conquérants passagers d'une portion de l'autorité, +étaient remplis de toutes ces maximes, d'autant plus agréables à la +sottise qu'elles lui servent à trancher les noeuds qu'elle ne peut +délier. Ils ne rêvaient que mesures de salut public, grandes mesures, +coups d'État. Ils se croyaient des génies extraordinaires, parce qu'ils +s'écartaient à chaque pas des moyens ordinaires. Ils se proclamaient des +têtes vastes, parce que la justice leur paraissait une chose étroite. À +chaque crime politique qu'ils commettaient, on les entendait s'écrier: +_Nous avons encore une fois sauvé la patrie!_ Certes, nous devons en +être suffisamment convaincus, c'est une patrie bientôt perdue qu'une +patrie sauvée ainsi chaque jour. + + + + +CHAPITRE XVII. + +Résultat des considérations ci-dessus, relativement au despotisme. + + +Si, même dans les gouvernements réguliers qui ne réunissent pas, comme +le despotisme, tous les intérêts des hommes contre eux, les mesures +illégales, loin d'être favorables à leur durée, la compromettent et la +menacent, il est clair que le despotisme, qui se compose tout entier de +mesures pareilles, ne peut renfermer en lui-même aucun germe de +stabilité. Il vit au jour le jour, tombant à coups de hache sur +l'innocent et sur le coupable, tremblant devant ses complices qu'il +enrégimente, qu'il flatte et qu'il enrichit, et se maintenant par +l'arbitraire, jusqu'à ce que l'arbitraire, saisi par un autre, le +renverse lui-même de la main de ses suppôts[39]. + +Étouffer dans le sang l'opinion mécontente, est la maxime favorite de +certains profonds politiques. Mais on n'étouffe pas l'opinion: le sang +coule, mais elle surnage, revient à la charge, et triomphe. Plus elle +est comprimée, plus elle est terrible: elle pénètre dans les esprits +avec l'air qu'on respire; elle devient le sentiment habituel, l'idée +fixe de chacun; l'on ne se rassemble pas pour conspirer, mais tous ceux +qui se rencontrent conspirent. + +Quelque avili que l'extérieur d'une nation nous paraisse, les affections +généreuses se réfugieront toujours dans quelques âmes solitaires, et +c'est là qu'indignées, elles fermenteront en silence. Les voûtes des +assemblées peuvent retentir de déclamations furieuses; l'écho des +palais, d'expressions de mépris pour la race humaine; les flatteurs du +peuple peuvent l'irriter contre la pitié; les flatteurs des tyrans leur +dénoncer le courage: mais aucun siècle ne sera jamais tellement +déshérité par le ciel, qu'il présente le genre humain tout entier tel +qu'il le faudrait pour le despotisme. La haine de l'oppression, soit au +nom d'un seul, soit au nom de tous, s'est transmise d'âge en âge. +L'avenir ne trahira pas cette belle cause: il restera toujours de ces +hommes pour qui la justice est une passion, la défense du faible un +besoin. La nature a voulu cette succession: nul n'a jamais pu +l'interrompre, nul ne l'interrompra jamais. Ces hommes céderont toujours +à cette impulsion magnanime: beaucoup souffriront, beaucoup périront +peut-être; mais la terre, à laquelle ira se mêler leur cendre, sera +soulevée par cette cendre, et s'entr'ouvrira tôt ou tard. + + + + +CHAPITRE XVIII. + +Causes qui rendent le despotisme particulièrement impossible à notre +époque de la civilisation. + + +Les raisonnements qu'on vient de lire sont d'une nature générale, et +s'appliquent à tous les peuples civilisés et à toutes les époques; mais +plusieurs autres causes, qui sont particulières à l'état de la +civilisation moderne, mettent de nos jours de nouveaux obstacles au +despotisme. + +Ces causes sont, en grande partie, les mêmes qui ont substitué la +tendance pacifique à la tendance guerrière, les mêmes qui ont rendu +impossible la transplantation de la liberté des anciens chez les +modernes. + +L'espèce humaine étant inébranlablement attachée à son repos et à ses +jouissances, réagira toujours, individuellement et collectivement, +contre toute autorité qui voudra les troubler. De ce que nous sommes, +comme je l'ai dit, beaucoup moins passionnés pour la liberté politique +que ne l'étaient les anciens, il peut s'ensuivre que nous négligions les +garanties qui se trouvent dans les formes; mais de ce que nous tenons +beaucoup plus à la liberté individuelle, il s'ensuit aussi que, dès que +le fond sera attaqué, nous le défendrons de tous nos moyens. Or, nous +avons pour le défendre des moyens que les anciens n'avaient pas. + +J'ai montré que le commerce rend l'action de l'arbitraire sur notre +existence plus vexatoire qu'autrefois, parce que nos spéculations étant +plus variées, l'arbitraire doit se multiplier pour les atteindre; mais +le commerce rend en même temps l'action de l'arbitraire plus facile à +éluder, parce qu'il change la nature de la propriété, qui devient par ce +changement presque insaisissable. + +Le commerce donne à la propriété une qualité nouvelle, la circulation: +sans circulation, la propriété n'est qu'un usufruit. L'autorité peut +toujours influer sur l'usufruit, car elle peut enlever la jouissance; +mais la circulation met un obstacle invisible et invincible à cette +action du pouvoir social. + +Les effets du commerce s'étendent encore plus loin: non-seulement il +affranchit les individus, mais, en créant le crédit, il rend l'autorité +dépendante. + +L'argent, dit un auteur français, est l'arme la plus dangereuse du +despotisme: mais il est en même temps son frein le plus puissant; le +crédit est soumis à l'opinion; la force est inutile; l'argent se cache +ou s'enfuit; toutes les opérations de l'État sont suspendues. Le crédit +n'avait pas la même influence chez les anciens; leurs gouvernements +étaient plus forts que les particuliers: les particuliers sont plus +forts que les pouvoirs politiques de nos jours. La richesse est une +puissance plus disponible dans tous les instants, plus applicable à tous +les intérêts, et par conséquent bien plus réelle et mieux obéie; le +pouvoir menace, la richesse récompense: on échappe au pouvoir en le +trompant; pour obtenir les faveurs de la richesse, il faut la servir: +celle-ci doit l'emporter. + +Par une suite des mêmes causes, l'existence individuelle est moins +englobée dans l'existence politique. Les individus transplantent au loin +leurs trésors; ils portent avec eux toutes les jouissances de la vie +privée. Le commerce a rapproché les nations, et leur a donné des moeurs +et des habitudes à peu près pareilles: les chefs peuvent être ennemis; +les peuples sont compatriotes. L'expatriation, qui chez les anciens +était un supplice, est facile aux modernes; et, loin de leur être +pénible, elle leur est souvent agréable[40]. Reste au despotisme +l'expédient de prohiber l'expatriation; mais pour l'empêcher il ne +suffit pas de l'interdire. On n'en quitte que plus volontiers les pays +d'où il est défendu de sortir: il faut donc poursuivre ceux qui se sont +expatriés; il faut obliger les États voisins, et ensuite les États +éloignés, à les repousser. Le despotisme revient ainsi au système +d'asservissement, de conquête et de monarchie universelle; c'est +vouloir, comme on voit, remédier à une impossibilité par une autre. + +Ce que j'affirme ici vient de se vérifier sous nos yeux mêmes: le +despotisme de France a poursuivi la liberté de climat en climat; il a +réussi pour un temps à l'étouffer dans toutes les contrées où il +pénétrait; mais, la liberté se réfugiant toujours d'une région dans +l'autre, il a été contraint de la suivre si loin, qu'il a enfin trouvé +sa propre perte. Le génie de l'espèce humaine l'attendait aux bornes du +monde, pour rendre son retour plus honteux, et son châtiment plus +mémorable[41]. + + + + +CHAPITRE XIX. + +Que, l'usurpation ne pouvant se maintenir par le despotisme, puisque le +despotisme lui-même ne peut se maintenir aujourd'hui, il n'existe aucune +chance de durée pour l'usurpation. + + +Si le despotisme est impossible de nos jours, vouloir soutenir +l'usurpation par le despotisme, c'est prêter à une chose qui doit +s'écrouler un appui qui doit s'écrouler de même. + +Un gouvernement régulier se met dans une situation périlleuse quand il +aspire au despotisme; il a cependant pour lui l'habitude. Voyez combien +de temps il fallut au long parlement pour s'affranchir de cette +vénération, compagne de toute puissance ancienne et consacrée, qu'elle +soit républicaine ou qu'elle soit monarchique. Croyez-vous que les +corporations qui existent sous un usurpateur éprouveraient, à briser son +joug, ce même obstacle moral, ce même scrupule de conscience? Ces +corporations ont beau être esclaves, plus elles sont asservies, plus +elles se montrent furieuses quand un événement vient les délivrer. Elles +veulent expier leur longue servitude. Les sénateurs qui avaient voté des +fêtes publiques pour célébrer la mort d'Agrippine et féliciter Néron du +meurtre de sa mère, le condamnèrent à être battu de verges et précipité +dans le Tibre. + +Les difficultés qu'un gouvernement régulier rencontre à devenir +despotique participent de sa régularité: elles s'opposent à ses succès, +mais elles diminuent les périls que ses tentatives attirent sur +lui-même. L'usurpation ne rencontre pas des résistances aussi +méthodiques: son triomphe momentané en est plus complet; mais les +résistances qui se déploient enfin sont plus désordonnées: c'est le +chaos contre le chaos. + +Quand un gouvernement régulier, après avoir essayé des empiétements, +revient à la pratique de la modération et de la justice, tout le monde +lui en sait gré. Il retourne vers un point déjà connu, qui rassure les +esprits par les souvenirs qu'il rappelle. Un usurpateur qui renoncerait +à ses entreprises ne prouverait que de la faiblesse. Le terme où il +s'arrêterait serait aussi vague que le terme qu'il aurait voulu +atteindre; il serait plus méprisé, sans être moins haï. + +L'usurpation ne peut donc subsister, ni sans le despotisme, car tous les +intérêts s'élèvent contre elle, ni par le despotisme, car le despotisme +ne peut subsister. La durée de l'usurpation est donc impossible. + +Sans doute le spectacle que la France nous offre paraît propre à +décourager toute espérance. Nous y voyons l'usurpation triomphante, +armée de tous les souvenirs effrayants, héritière de toutes les théories +criminelles, se croyant justifiée par tout ce qui s'est fait avant elle, +forte de tous les attentats, de toutes les erreurs du passé, affichant +le mépris des hommes, le dédain pour la raison. Autour d'elle se sont +réunis tous les désirs ignobles, tous les calculs adroits, toutes les +dégradations raffinées. Les passions, qui durant la violence des +révolutions se sont montrées si funestes, se reproduisent sous d'autres +formes. La peur et la vanité parodiaient jadis l'esprit de parti dans +ses fureurs les plus implacables; elles surpassent maintenant, dans +leurs démonstrations insensées, la plus abjecte servilité. +L'amour-propre, qui survit à tout, place encore un succès dans la +bassesse, où l'effroi cherche un asile. La cupidité paraît à découvert, +offrant son opprobre comme garantie à la tyrannie. Le sophisme +s'empresse à ses pieds, l'étonne de son zèle, la devance de ses cris, +obscurcissant toutes les idées, et nommant séditieuse la voix qui veut +le confondre. L'esprit vient offrir ses services; l'esprit, qui, séparé +de la conscience, est le plus vil des instruments. Les apostats de +toutes les opinions accourent en foule, n'ayant conservé de leurs +doctrines passées que l'habitude des moyens coupables. Des transfuges +habiles, illustres par la tradition du vice, se glissent de la +prospérité de la veille à la prospérité du jour. La religion est le +porte-voix de l'autorité, le raisonnement le commentaire de la force. +Les préjugés de tous les âges, les injustices de tous les pays, sont +rassemblés comme matériaux du nouvel ordre social. L'on remonte vers des +siècles reculés; l'on parcourt des contrées lointaines, pour composer de +mille traits épars une servitude bien complète qu'on puisse donner pour +modèle. La parole déshonorée vole de bouche en bouche, ne partant +d'aucune source réelle, ne portant nulle part la conviction; bruit +importun, oiseux et ridicule, qui ne laisse à la vérité et à la justice +aucune expression qui ne soit souillée. + +Un pareil état est plus désastreux que la révolution la plus orageuse. +On peut détester quelquefois les tribuns séditieux de Rome, mais on est +oppressé du mépris qu'on éprouve pour le sénat sous les Césars. On peut +trouver durs et coupables les ennemis de Charles Ier, mais un dégoût +profond nous saisit pour les créatures de Cromwell. + +Lorsque les portions ignorantes de la société commettent des crimes, les +classes éclairées restent intactes; elles sont préservées de la +contagion par le malheur; et, comme la force des choses remet tôt ou +tard le pouvoir entre leurs mains, elles ramènent facilement l'opinion, +qui est plutôt égarée que corrompue. Mais, lorsque ces classes +elles-mêmes, désavouant leurs principes anciens, déposent leur pudeur +accoutumée, et s'autorisent d'exécrables exemples, quel espoir +reste-t-il? où trouver un germe d'honneur, un élément de vertu? Tout +n'est que fange, sang et poussière. + +Destinée cruelle, à toutes les époques, pour les amis de l'humanité! +Méconnus, soupçonnés, entourés d'hommes incapables de croire au courage, +à la conviction désintéressée; tourmentés tour à tour par le sentiment +de l'indignation quand les oppresseurs sont les plus forts, et par celui +de la pitié quand ces oppresseurs sont devenus victimes, ils ont +toujours erré sur la terre, en butte à tous les partis, et seuls au +milieu des générations tantôt furieuses, tantôt dépravées. + +En eux repose toutefois l'espoir de la race humaine. Nous leur devons +cette grande correspondance des siècles qui dépose en lettres +ineffaçables contre tous les sophismes que renouvellent tous les tyrans. +Par elle, Socrate a survécu aux persécutions d'une populace aveugle, et +Cicéron n'est pas mort tout entier sous les proscriptions de l'infâme +Octave. Que leurs successeurs ne se découragent pas! qu'ils élèvent de +nouveau leur voix! Ils n'ont rien à se faire pardonner; ils n'ont besoin +ni d'expiations ni de désaveux; ils possèdent intact le trésor d'une +réputation pure. Qu'ils osent exprimer l'amour des idées généreuses; +elles ne réfléchissent point sur eux un jour accusateur! Ce ne sont +point des temps sans compensation que ceux où le despotisme, dédaignant +une hypocrisie qu'il croit inutile, arbore ses propres couleurs, et +déploie avec insolence des étendards dès longtemps connus. Combien il +vaut mieux souffrir de l'oppression de ses ennemis, que rougir des excès +de ses alliés! On rencontre alors l'approbation de tout ce qu'il y a de +vertueux sur la terre. On plaide une noble cause en présence du monde, +et secondé par les voeux de tous les hommes de bien. + +Jamais un peuple ne se détache de ce qui est véritablement la liberté. +Dire qu'il s'en détache, c'est dire qu'il aime l'humiliation, la +douleur, le dénûment et la misère; c'est prétendre qu'il se résigne sans +peine à être séparé des objets de son amour, interrompu dans ses +travaux, dépouillé de ses biens, tourmenté dans ses opinions et dans ses +plus secrètes pensées, traîné dans les cachots et sur l'échafaud. Car +c'est contre ces choses que les garanties de la liberté sont instituées, +c'est pour être préservé de ces fléaux que l'on invoque la liberté; ce +sont ces fléaux que le peuple craint, qu'il maudit, qu'il déteste. En +quelque lieu, sous quelque dénomination qu'il les rencontre, il +s'épouvante, il recule. Ce qu'il abhorrait dans ce que ses oppresseurs +appelaient la liberté, c'était l'esclavage. Aujourd'hui l'esclavage +s'est montré à lui sous son vrai nom, sous ses véritables formes: +croit-on qu'il le déteste moins? + +Missionnaires de la vérité, si la route est interceptée, redoublez de +zèle, redoublez d'efforts! Que la lumière perce de toutes parts! +obscurcie, qu'elle reparaisse; repoussée, qu'elle revienne! Qu'elle se +reproduise, se multiplie, se transforme! qu'elle soit infatigable comme +la persécution! Que les uns marchent avec courage, que les autres se +glissent avec adresse! Que la vérité se répande, pénètre, tantôt +retentissante, et tantôt répétée tout bas! Que toutes les raisons se +coalisent, que toutes les espérances se raniment, que tous travaillent, +que tous servent, que tous attendent! + +La tyrannie, l'immoralité, l'injustice, sont tellement contre nature, +qu'il ne faut qu'un effort, une voix courageuse pour retirer l'homme de +cet abîme; il revient à la morale par le malheur qui résulte de l'oubli +de la morale; il revient à la liberté par le malheur qui résulte de +l'oubli de la liberté. La cause d'aucune nation n'est désespérée. +L'Angleterre, durant ses guerres civiles, offrit des exemples +d'inhumanité. Cette même Angleterre parut n'être revenue de son délire +que pour tomber dans la servitude. Elle a toutefois repris sa place +parmi les peuples sages, vertueux et libres, et de nos jours nous +l'avons vue et leur modèle et leur espoir. + +FIN DE L'USURPATION. + + + + +ESSAI SUR ADOLPHE. + + +Si Benjamin Constant n'avait pas marqué sa place au premier rang parmi +les orateurs et les publicistes de la France, si ses travaux ingénieux +sur le développement des religions ne le classaient pas glorieusement +parmi les écrivains les plus diserts et les plus purs de notre langue; +s'il n'avait pas su donner à l'érudition allemande une forme élégante et +populaire, s'il n'avait pas mis au service de la philosophie son +élocution limpide et colorée, son nom serait encore sûr de ne pas périr: +car il a écrit _Adolphe_. + +Or il y a dans ce livre une vertu singulière et presque magnétique qui +nous attire et nous appelle chaque fois que nous sommes témoins ou +acteurs dans une crise morale de quelque importance. Il n'y a pas une +page de ce roman, si toutefois c'est un roman, et pour ma part j'ai +grand'peine à le croire, qui ne donne lieu à une sorte d'examen de +conscience. Qu'il s'agisse de nous ou de nos amis les plus chers, ce +n'est jamais en vain que nous consultons cette histoire si simple et +d'une moralité si douloureuse. Les applications et les souvenirs +abondent. Chacune des pensées inscrites dans ce terrible procès-verbal +est si nue, si franche, si finement analysée, et dérobée avec tant +d'adresse aux souffrances du coeur, que chacun de nous est tenté d'y +reconnaître son portrait ou celui de ses intimes. + +C'est là, il faut le dire, un privilége inappréciable et qui n'est +dévolu qu'aux oeuvres du premier ordre. Comme il n'y a pas dans ce +tableau mystérieux un seul trait dessiné au hasard; comme tous les +mouvements, toutes les attitudes des deux figures qui se partagent la +toile sont étudiés avec une sévérité scrupuleuse et inflexible, d'année +en année nous découvrons dans cette composition un sens nouveau et plus +profond, un sens multiple et variable malgré son évidente unité, qui ne +se révèle pas au premier regard, mais qui s'épanouit et s'éclaire à +mesure que notre front se dépouille et que notre sang s'attiédit. + +_Adolphe_ est comme une savante symphonie qu'il faut entendre plusieurs +fois, et religieusement, avant de saisir et d'embrasser l'inspiration de +l'artiste. La première fois, l'âme est frappée du gracieux andante, ou +du solennel adagio, mais elle ne comprend pas bien la transition des +parties. La seconde fois, elle distingue dans le rondeau le chant d'un +hautbois ou le dialogue alterné des violons et de la flûte. Plus tard, +elle s'éprend d'une mélodie élégante et simple qu'elle n'avait pas +d'abord aperçue, et chaque jour elle fait de nouvelles découvertes; elle +s'étonne de sa première ignorance, et la curiosité se rajeunit à mesure +que la pénétration se développe. + +Il n'y a dans le roman de Benjamin Constant que deux personnages; mais +tous deux, bien que vraisemblablement copiés, sont représentés par leur +côté général et typique; tous deux, bien que très-peu idéalisés, selon +toute apparence, ont été si habilement dégagés des circonstances locales +et individuelles, qu'ils résument en eux plusieurs milliers de +personnages pareils. + +Adolphe et Ellénore ne sont pas seulement _réels_, ils sont _vrais_ dans +la plus large acception du mot. Sans doute il eût été facile à une +imagination plus active et plus exercée d'encadrer le sujet de ce roman +dans une fable plus savante et plus vive, de multiplier les incidents, +de nouer plus étroitement la tragédie. Mais à quoi bon? qui sait si le +livre n'eût pas perdu à ce jeu dangereux l'autorité lumineuse de ses +enseignements? + +Adolphe est ennuyé, comme tous les hommes de son âge qui ont entremêlé +leurs études vagabondes de loisirs nombreux et indéfinis. Il sait, il a +réfléchi, il a rêvé pour l'avenir bien des voyages dont il ne voudrait +plus maintenant, bien des gloires qu'il dédaigne aujourd'hui comme s'il +les avait usées; il a vu passer dans ses songes des femmes adorées qui +se dévouaient à son amour, dont il buvait les larmes, et qui de leurs +cheveux dénoués essuyaient la sueur de son front. + +Il a dévoré dans ses ambitions solitaires plusieurs destinées dont une +seule suffirait à remplir sa vie; il a vécu des siècles dans sa mémoire, +et il n'est encore qu'au seuil de ses années. Habitué dès longtemps à +converser avec lui-même, à se raconter les grandes choses qu'il espère +accomplir, il est tout simple qu'il dédaigne la société réelle qu'il n'a +pas étudiée, et qui ne peut le deviner. L'ennui, chez les âmes élevées, +chez celles surtout qui ont vingt ans, est presque toujours accompagné +d'une exorbitante vanité. Comme elles aperçoivent en dedans un monde +supérieur plus grand, plus beau, plus varié; comme elles ont peuplé leur +conscience des souvenirs d'une vie imaginaire; comme elles comparent +incessamment le spectacle de leurs journées au spectacle de leurs +rêveries, le dédain et l'impertinence ne sont chez elles qu'une forme +particulière de la douleur. + +Adolphe est las de lui-même et de sa puissance inoccupée; il aspire à +vouloir, à dominer, à parler pour être compris, à marcher pour être +suivi, à aimer pour mettre à l'ombre de sa puissance une volonté moins +forte que la sienne, et qui se confie en obéissant. S'il avait choisi de +bonne heure une route simple et droite; si, au lieu de promener sa +rêverie sur le monde entier qu'il ne peut embrasser, il avait mesuré son +regard à son bras; s'il s'était dit chaque jour en s'éveillant: Voilà ce +que je peux, voilà ce que je voudrai; s'il avait marqué sa place +au-dessous de Newton, de Condé ou de Saint-Preux; s'il avait préféré +délibérément la science, l'action ou l'amour; s'il avait épié d'un oeil +vigilant le premier éveil de ses facultés, s'il avait démêlé nettement +sa destinée, s'il avait marché d'un pas sûr et persévérant vers la paix +sereine de l'intelligence, l'énergique ardeur de la volonté ou le +bonheur aveugle et crédule, il ne serait pas vain, il ne dédaignerait +pas. + +Une fois engagé dans la voie préférée, l'emploi légitime de ses forces +suffirait à l'occuper. L'oeil attaché sur l'horizon lointain, mais sûr +d'arriver, il ne détournerait pas la tête pour regarder en arrière; il +se résignerait de bonne grâce à la continuité harmonieuse de ses +efforts. Si haut que fût placé le fruit doré de ses espérances, le +courage ne lui manquerait pas avant de le cueillir. + +Mais comme il n'a pas mesuré sa volonté à sa puissance, comme il a tout +désiré sans rien vouloir, il s'ennuie, il dédaigne, il ne prévoit pas. + +Ellénore a déjà aimé; elle a déjà connu toutes les angoisses et tous les +égarements de la passion; elle s'est isolée du monde entier, pour +assurer le bonheur de celui qu'elle a préféré. Elle a renoncé +volontairement à tous les avantages de la fortune et de la naissance; +elle a déserté sa famille et son pays. Dans l'ardeur de son dévoûment, +elle aurait voulu pouvoir renouveler autour d'elle ce qu'elle venait de +détruire, afin d'agrandir à toute heure le domaine de son abnégation. + +Elle croyait, la pauvre femme, que son enthousiasme ne s'éteindrait +jamais; elle espérait que le coeur en qui elle s'était confiée ne +méconnaîtrait jamais la grandeur de ses sacrifices. Elle avait joué +hardiment sa vie entière sur un coup de dé; elle avait gagné. Elle avait +conquis l'amour d'un homme, elle avait posé sa tête sur son épaule, et +dans ses rêves elle avait surpris le murmure de son nom; elle était +fière et glorieuse, et ne soupçonnait pas que la chance pût tourner +contre elle. + +L'hostilité assidue, la vigilance envieuse de la société, qui la +désignait du doigt aux railleries et au dédain, n'avaient pas ébranlé +son courage. Elle s'était dit: «J'ai fait un serment, je le tiendrai. La +religion de la foi jurée n'est pas moins grande et moins sainte que la +religion de la prière. Si ma promesse a été imprévoyante, si j'ai +follement engagé mon avenir, c'est à Dieu seul qu'il appartient de me +relever de mon serment en m'infligeant l'abandon. Si la malédiction +paternelle m'a dégradée, me réhabiliterai-je par l'infidélité? Si +l'image menaçante des larmes qui sillonnaient la joue du vieillard vient +chaque nuit troubler mon sommeil, est-ce en désertant mon amour que je +fléchirai l'ombre indignée? + +»Non, j'irai jusqu'au bout; je boirai jusqu'au fond cette coupe +d'amertume. Je subirai, sans détourner la tête, les affronts et le +mépris de ce monde qui me conviait à ses fêtes, et que j'ai quitté. Ma +paupière ne s'abaissera pas devant ces mères orgueilleuses qui parlent +bas à l'oreille de leurs filles en me voyant passer; je marcherai près +d'elles d'un pas ferme; je sentirai la rougeur monter à mon front, mais +je retiendrai mes larmes, et je les accumulerai pour les verser à flots +dans le coeur de mon bien-aimé. + +»Tous les biens semés autour de moi, je les dédaignerai pour ne plus +voir qu'un seul bien, qu'un trésor unique, le trésor que j'ai choisi. +Les joies paisibles de la famille, les caresses naïves des enfants, les +flatteries enivrées recueillies par les jeunes filles florissantes, et +rapportées fidèlement au coeur de l'orgueilleuse mère, rien de tout cela +ne m'appartiendra plus: la foule ignorante comptera mes regrets par ses +désirs, et je triompherai de sa méprise. Je m'enfermerai dans mon amour +comme dans une tour fortifiée, et je regarderai s'enfuir sur la route +lointaine ces rêves dorés de ma jeunesse, si splendides aux premiers +jours, et maintenant pâlissants et confus. Je suivrai d'un oeil assuré +les feuilles dispersées de mes espérances, si vertes et si humides au +matin, et si rapidement séchées avant l'heure du soir. + +»Chaque fois que je verrai se fermer devant moi les portes d'une maison +joyeuse, loin de pleurer sur mon isolement, je m'applaudirai, dans le +silence de ma pensée, du choix glorieux de mon coeur; et, comparant le +mensonge de cette fête à la fête perpétuelle de mon amour, je les +plaindrai sincèrement de n'avoir pas comme moi le vrai bonheur. + +»Tous les soirs, en me souvenant de la journée accomplie, en prévoyant +la journée prochaine, je bénirai la sérénité harmonieuse de ma destinée, +et sur les plaisirs tumultueux des autres femmes j'abaisserai un regard +de pitié. Car ma vie se partage entre la prière et le dévoûment; et leur +route est si bien frayée, qu'elles vous oublient, ô mon Dieu! + +»Permettez seulement que je lui sois présente à chaque heure du jour; +permettez qu'il ne souhaite rien au delà de mon amour, et qu'il ne +regarde pas en arrière; faites qu'il vive tout en moi, comme je vis +toute en lui.» + +Mais un jour la mesure du sacrifice était comblée: elle a douté de la +reconnaissance qu'elle avait méritée; l'inquiétude a rongé le fruit de +son amour. Elle a pleuré, et ses larmes n'ont pas été essuyées; elle +s'est affligée de l'ingratitude, et l'accusé ne s'est pas défendu. + +Alors il s'est fait un grand désert autour de son coeur, et chacun de ses +soupirs s'est perdu dans le silence. Elle était forte, et défiait le +danger; elle était confiante et résignée, et ne demandait au ciel que +des jours pareils aux jours évanouis; et voici que tout à coup la +vaillance de cette femme s'est affaissée; voici que son espérance a +fléchi comme le peuplier sous le vent qui passe. + +Elle était jeune et ne savait pas le nombre de ses années, et voici +qu'elle a vieilli en un jour; elle avait l'oeil splendide et superbe, et +sur son front rayonnaient, en caractères éclatants, ses pensées +heureuses et sereines, et voici que son regard s'est voilé, que les +rides anguleuses ont inscrit sur son front sa plainte et sa douleur. + +Serait-il vrai que la destinée humaine répudie, comme un rêve de jeune +fille, les dévoûments illimités? serait-il vrai que l'amour se nourrit +d'inquiétude et d'angoisses, que les tortures de la jalousie lui sont +une sève généreuse et féconde, et que sa tige se flétrit dans +l'atmosphère paisible et sereine de la fidélité? Je ne veux pas le +croire; car, à ce compte, l'amour serait le plus cruel des supplices, la +plus odieuse déception, et l'égoïsme habile et désintéressé serait la +première des vertus, le plus raisonnable des devoirs. + +Arrivée à cette crise douloureuse, il faut qu'Ellénore meure ou se +rajeunisse. Courbée sous le poids de l'ingratitude, elle n'a plus qu'à +s'endormir du sommeil éternel, si elle ne se réveille pas pour un nouvel +amour. Celui qu'elle a condamné dans son coeur, fût-il moins coupable, ne +saurait imposer silence à l'acharnement de ses soupçons. S'il n'a pas +vraiment méconnu son amour, s'il n'a pas oublié ses sacrifices, s'il a +seulement négligé de la bénir et de la remercier chaque jour comme il +devait le faire, peu importe à celle qui souffre: il y a des larmes que +nulle prière ne peut sécher. Quand ces douleurs et ces larmes sont +venues, l'amour s'éteint et se réduit en cendres. + +Quand Ellénore et Adolphe se rencontrent, chacun des deux est préparé à +l'enthousiasme et au dévoûment. Le découragement et la vanité, qui +sembleraient devoir s'exclure, se rapprochent et s'apprivoisent +rapidement. Adolphe choisit Ellénore entre toutes les femmes, non pour +la relever et la soutenir, car il ne la connaît pas assez pour +sympathiser avec son chagrin, mais parce qu'elle a tenu tête à l'orage, +parce qu'elle a lutté contre l'envie et la médisance, parce que les yeux +sont fixés sur elle, parce que sa fidélité permanente a déjoué bien des +ambitions injurieuses, parce que son dédain a humilié bien des +jactances. + +Ce qu'il faut au coeur d'Adolphe, ce n'est pas un amour mystérieux et +timide; si toute la terre devait ignorer qu'il est aimé, si son bonheur +devait rester dans l'ombre, il n'en voudrait pas. Ce qu'il souhaite, ce, +qu'il appelle de ses voeux et de ses larmes, c'est une lutte publique, un +triomphe éclatant, un amour qui puisse lui tenir lieu de gloire. + +Or, pour réaliser ce voeu d'Adolphe, pour étancher la soif de cette +vanité qui le dévore, une femme belle et jeune, vivant dans le secret de +la famille, élevée dans les doctrines de l'obéissance et du devoir, +épargnée de la calomnie, nourrie dans un bonheur paisible, et défiant +les tempêtes qu'elle ne prévoit pas, ne peut lutter avec Ellénore. + +Si Adolphe cédait naïvement au besoin d'aimer, il ne marquerait pas si +haut le but de ses espérances; il choisirait près de lui un coeur du même +âge que le sien, un coeur épargné des passions, où son image pût se +réfléchir à toute heure sans avoir à craindre une image rivale; il +comprendrait de lui-même, il devinerait cette vérité douloureuse, et qui +n'est jamais impunément méconnue, c'est que l'avenir ne suffit pas à +l'amour, et que le coeur le plus indulgent ne peut se défendre d'une +jalousie acharnée contre le passé; il ne s'exposerait pas à essuyer sur +les lèvres de sa maîtresse les baisers d'une autre bouche; il +tremblerait de lire dans ses yeux une pensée qui retournerait en arrière +et qui s'adresserait à un absent. + +Mais comme sa tête a voulu avant que son coeur désirât, c'est Ellénore +qu'il attaque, et qu'il préfère à toutes les autres. + +Il y a dans la possession de cette femme un aliment magnifique pour sa +vanité; il sera envié par ceux-là mêmes qui médisent d'elle, et qui se +vengent de ses dédains en redoublant son isolement; il sera montré au +doigt par la ville comme un lutteur adroit, comme un rusé jouteur: +chaque fois qu'il entrera dans un salon, il entendra autour de lui le +chuchotement glorieux de ses rivaux. + +Il ne tremblera pas à la vue de ces convoitises empressées, qui, pour un +coeur vraiment épris, sont un supplice de tous les instants. Il ne +frémira pas devant cette profanation insultante qui ternit les plus +chastes voluptés. Il ne rougira pas de honte et de colère en écoutant +ces propos tenus à demi-voix, qui font du bonheur une nouvelle où les +secrets du foyer se discutent comme la marche d'une armée. + +Non; il s'applaudira de son choix, et lèvera fièrement la tête. + +Ellénore verra dans Adolphe un amour jeune et confiant. Déjà +fléchissante et ridée, elle sera fière d'avoir été distinguée par un +homme destiné à tous les succès du monde. Plus folle et plus +imprévoyante qu'une jeune fille, égarée par l'isolement, elle ira +jusqu'à espérer de cette aventure une réhabilitation jusque-là vainement +essayée. Dans la crédulité de son coeur, elle attendra de ce nouvel +engagement la paix et la sécurité qui ont manqué au premier; elle croira +que les autres femmes, humiliées de son triomphe, se rallieront autour +d'elle. + +L'intervalle des années s'effacera. L'entraînement mutuel de ces deux +coeurs, si différents et si mal connus l'un de l'autre, deviendra peu à +peu irrésistible. À force de penser à Ellénore et de publier partout son +admiration, Adolphe se convaincra, ou croira se convaincre de la réalité +de son amour, et Ellénore tombera dans le même piège. + +Mais, après le dernier abandon, le réveil sera terrible. À peine maître +de la place qu'il a si vivement assiégée, il ne saura que faire de sa +victoire; après avoir constaté par la possession un amour si ardemment +désiré, il tremblera devant la durée de son engagement. En vue des +années qui vont suivre, il sentira défaillir son courage, et regrettera +l'extase qu'il avait à peine espérée. + +Ellénore, après la confusion de la défaite, ouvrira les yeux, et +cherchera vainement autour d'elle les félicitations respectueuses sur +lesquelles elle avait compté; au fond de son coeur elle rougira de son +inconstance, et doutera d'un bonheur si facile à changer. + +Peu à peu, entre ces deux âmes trompées, mais toutes deux trop fières +pour l'avouer, il s'établira une intimité douloureuse et résignée, +intimité de mensonge et d'hypocrisie, fertile en subterfuges et en +flatteries, prodigue de caresses et de baisers, cherchant à se distraire +en affirmant sans cesse ce qu'elle ne croit pas. + +Aucun des deux ne voudra être vaincu en générosité, et, pour ne pas +laisser entrevoir son désabusement, chacun redoublera de prévenances, +parlera de l'avenir avec de célestes espérances, traitera le reste du +monde avec un dédain fastueux, cachera ses larmes sous l'ironie et la +jactance, et fera de la ruse le premier de ses devoirs. + +Par compassion pour sa victime, Adolphe déguisera son ennui et forcera +son regarda sourire. Il étudiera ses moindres paroles pour épargner à sa +maîtresse la honte d'un regret; il s'imposera l'enjouement et la +sérénité par délicatesse. + +À son tour Ellénore, si elle surprend sur le visage de son amant la +trace de l'ennui, craindra de se plaindre et se résignera +silencieusement. De jour en jour, elle s'affermira dans cette réserve +douloureuse et grimacera l'enthousiasme. + +Jusqu'au jour où tous les deux, las enfin de cette pitoyable comédie, +jetteront le masque et se verront face à face. + +Mais comme ils s'étaient choisis par fierté, ils ne prononceront pas +encore le mot d'abandon. Ils renonceront à leur rôle, mais ils +trembleront de se dégrader par une franchise trop prompte. Ils +n'exalteront plus leur bonheur, mais ils accepteront la satiété comme +une expiation, et ils commenceront une nouvelle épreuve, celle de +l'intimité sans amour et sans mensonge. + +Or, quand les choses en sont venues à ce point, quand l'amour, d'épreuve +en épreuve, est arrivé à la satiété, l'enfer a commencé sur la terre. +Les amitiés qui se dénouent, les promesses qui mentent, les +reconnaissances oublieuses, les dévoûments admirés qui se flétrissent, +tout cela n'est rien près de la satiété dans l'amour. + +L'enthousiasme où l'âme s'est laissé emporter dans les premiers jours de +l'engagement a métamorphosé à son insu toutes ses facultés. La vie +entière est changée, et ne peut revenir à ses premières émotions sans +d'horribles tortures. Tout ce qui se passe autour de nous avait pris un +aspect nouveau, un sens imprévu. Habitués que nous sommes à écouter dans +un autre coeur le retentissement de nos souffrances et de nos joies, +quand cette intime fraternité, épuisée de lassitude, fléchit et +s'affaisse, l'ennui fond sur nous comme un oiseau de proie. + +Chaque jour les deux forçats rivés à cette chaîne, qu'ils pourraient +briser, mais qu'ils gardent par ostentation et par entêtement, +s'éveillent en maudissant. Chacun entrevoit la vérité, et rougirait de +la dire. Chose étrange! ils s'étaient promis une mutuelle confiance, une +franchise assidue, et voilà qu'ils persévèrent dans le mensonge, et +qu'ils se glorifient dans l'hypocrisie; ils avaient juré de ne jamais +voiler aucune de leurs pensées, et voilà qu'au-devant de leurs coeurs ils +placent une triple haie de sourires, de regards et de serments, voilà +qu'ils commandent aux yeux et aux lèvres de jouer le bonheur absent. + +S'il arrive à l'un des deux d'oublier un instant la servitude où il +s'est cloué, au premier mouvement de liberté le bruit de sa chaîne le +réveille en sursaut. Il se remettait en marche, et commençait un nouveau +pèlerinage; il sent tout à coup se poser sur son épaule une main +autrefois amie, qu'à peine il eût sentie, tant elle était légère, et qui +aujourd'hui lui pèse et l'accable. + +Mieux vaudrait cent fois la solitude avec ses découragements et ses +défaillances; car, dans l'intimité rassasiée, toute la vie se ternit et +se désenchante, toutes les heures de la journée contiennent des +supplices prévus et inévitables. Il n'y a plus de jalousie, car chacun +des deux captifs aspire à l'affranchissement, mais il s'établit entre +ces deux colères honteuses d'elles-mêmes une sorte d'émulation. C'est à +qui inventera pour l'autre une question injurieuse, un soupçon +insultant. Gomme si elle se repentait d'avoir obéi, la femme donne à +toutes ses prières la forme d'un commandement. Si elle surprend dans le +regard qu'elle épie un projet où elle ne soit pas de moitié, elle +s'empresse aux larmes comme à une vengeance, elle inflige comme un +châtiment ses caresses menteuses. Pour justifier son ennui et son +abattement, elle interroge, comme un juge, toutes les actions +qu'autrefois elle approuvait sans contrôle. Dès que son amant fait un +pas, il trouve devant lui un oeil curieux qui attend sa réponse; s'il +s'échappe un instant, il trouve au retour une bouche impérieuse dont +chaque baiser est un ordre sans réplique. Elle voudrait lui trouver des +torts pour éviter ses reproches, et, dans l'espérance de surprendre une +faute, elle interroge toutes les minutes de sa journée. + +Dans la solitude, après les défaillances désespérées, après les +renoncements éplorés, il arrive à l'âme de refleurir et se relever. Elle +aspire librement l'air qui l'environne, elle s'épanouit sous la chaude +haleine que ride l'eau en passant, et lui porte une vapeur féconde. Mais +dans l'intimité sans amour, rien de pareil n'est possible; il n'y a pas +une heure d'abandon et de rêverie. Le silence est une plainte, et la +parole une querelle. Chaque mot renferme un regret ou une invective. +S'il pleure, elle l'accusera de faiblesse et de lâcheté. Si, face à face +avec l'horrible vérité, il retient sur ses lèvres l'aveu près de lui +échapper; si sa voix, suffoquée par les sanglots, balbutie une +bénédiction impuissante, elle s'emporte, elle implore sa colère: elle +s'irrite de cette douleur si peu virile, et lui souhaiterait de +l'orgueil, afin de le combattre. + +Que faire contre les larmes? quelle défense opposer à cette affliction +qui se confesse? Quand les larmes ne se mêlent pas à des larmes amies, +quand une bouche adorée ne vient pas les boire dans nos yeux, et +rafraîchir de ses baisers la paupière enflammée, l'homme s'avilit aux +yeux de sa maîtresse, il se dégrade, il abdique sa grandeur: le nuage +grossit et devient orage. Si elle eût pleuré, il était sauvé; mais elle +a vu sa douleur sans la partager, elle l'a jugé, elle a mesuré sa force: +il est perdu. + +Après le premier apaisement, le mensonge recommence: car il faudrait une +haute sagesse, un courage bien rare, pour céder sans autre combat un sol +si longtemps défendu. + +Mais le mensonge, d'abord si riche en métamorphoses, si habile à se +déguiser, si fécond en ressources, devient de jour en jour plus +maladroit et plus facile à surprendre: il n'est plus qu'une habitude, et +se passe de volonté. + +Le qui-vive perpétuel de cette intimité vigilante épuise enfin les +dernières forces des deux adversaires. Ils n'ont plus besoin de +s'interroger pour deviner leur mutuelle pensée: ils se disent adieu dans +chacun de leurs embrassements. + +Heureux, trois fois heureux ceux qui n'ont pas attendu trop tard pour se +deviner, et qui se sont quittés à temps! car ils ont au moins, pour se +consoler pendant le reste de la route, le souvenir du bonheur passé; ils +peuvent se rappeler dans une amitié durable un amour évanoui; ils +assistent muets aux funérailles de leur enthousiasme, et en parlent sans +amertume comme d'un fils emporté par la guerre. + +Mais combien rompent au lieu de dénouer! combien, s'acharnant à leur +amour, bâtissent des haines implacables sur des intimités obstinées! + +Si Ellénore se séparait d'Adolphe le jour où elle est sûre de son +abandon, elle pourrait encore espérer sur la terre des jours sereins et +paisibles; si elle acceptait franchement la destinée qu'elle s'est +faite, si elle ouvrait les yeux et mesurait la route parcourue, il y +aurait encore pour elle des chances de salut; mais elle sait qu'elle +n'est plus aimée, et elle pardonne. Au lieu de réhabiliter celui qui la +trompait, elle, devient pour lui un objet de pitié. + +S'il aimait une autre femme, s'il s'était laissé prendre à une affection +passagère, je concevrais le pardon; ce serait générosité pure, et la +reconnaissance pourrait assurer la fidélité à venir. Mais pardonner +l'abandon, pardonner le délaissement qui n'a pas un autre amour pour +excuse, pardonner l'hypocrisie, c'est une folie sans remède, c'est +s'avilir pour quelques jours de répit, c'est appeler sur soi le mépris, +c'est mériter l'oubli. + +Or il n'y a pas une de ces austères vérités qui ne soit écrite dans +_Adolphe_ en caractères ineffaçables: c'est un livre plein +d'enseignements et de conseils pour ceux qui aiment et qui souffrent. +Quand on est jeune, on croit à peine à la moitié de ces conseils; à +mesure qu'on vieillit, on s'aperçoit qu'il y en a beaucoup d'oubliés. + +GUSTAVE PLANCHE. + +FIN. + + + + +NOTES + +[1: Voyez le _Théâtre de Goëthe_, que nous avons publié dans notre +collection, et dont la traduction est excellente.] + +[2: Schiller n'avait pas introduit les choeurs chantants, mais parlants.] + +[3: La guerre coûte plus que ses frais, dit un écrivain judicieux: elle +coûte tout ce qu'elle empêche de gagner. (SAY, _Écon. polit_. V.8.)] + +[4: L'on avait inventé durant la révolution française un prétexte de +guerre inconnu jusqu'alors, celui de délivrer les peuples du joug de +leurs gouvernements, qu'on supposait illégitimes et tyranniques. Avec ce +prétexte on a porté la mort chez des hommes dont les uns vivaient +tranquilles sous des institutions adoucies par le temps et l'habitude, +et dont les autres jouissaient, depuis plusieurs siècles, de tous les +bienfaits de la liberté: époque à jamais honteuse où l'on vit un +gouvernement perfide graver des mots sacrés sur ses étendards coupables, +troubler la paix, violer l'indépendance, détruire la prospérité de ses +voisins innocents, en ajoutant au scandale de l'Europe par des +protestations mensongères de respect pour les droits des hommes, et de +zèle pour l'humanité!] + +[5: Il y avait en France, sous la monarchie, soixante mille hommes de +milice; l'engagement était de six ans. Ainsi le sort tombait chaque +année sur dix mille hommes. M. Necker appelle la milice une effrayante +loterie. Qu'aurait-il dit de la conscription?] + +[6: La Fontaine.] + +[7: Pour qu'on ne m'accuse pas de citer faux, je transcris tout le +paragraphe. «Un État qui en a conquis un autre le traite d'une des +quatre manières suivantes. Il continue à le gouverner selon ses lois, et +ne prend pour lui que l'exercice du gouvernement politique et civil; ou +il lui donne un nouveau gouvernement politique et civil; ou il détruit +la société et la disperse dans d'autres; ou enfin il extermine tous les +citoyens. La première manière est conforme au droit des gens que nous +suivons aujourd'hui; la quatrième est plus conforme au droit des gens +des Romains.» (_Esprit des Lois_, liv. X, ch. 3.)] + +[8: M. Rehberg, dans son excellent ouvrage sur le Code Napoléon, page +8.] + +[9: Je n'excepte du respect pour le passé que ce qui est injuste. Le +temps ne sanctionne pas l'injustice. L'esclavage, par exemple, ne se +légitime par aucun laps de temps. C'est que, dans ce qui est +intrinsèquement injuste, il y a toujours une partie souffrante, qui ne +peut en prendre l'habitude, et pour laquelle, en conséquence, +l'influence salutaire du passé n'existe pas. Ceux qui allèguent +l'habitude en faveur de l'injustice ressemblent à cette cuisinière +française à qui l'on reprochait de faire souffrir des anguilles en les +écorchant: «Elles y sont accoutumées, dit-elle; il y a trente ans que je +le fais.»] + +[10: Nous ne pouvons entrer dans la réfutation de tous les raisonnements +qu'on allègue en faveur de l'uniformité. Nous nous bornons à renvoyer le +lecteur à deux autorités imposantes, M. DE MONTESQUIEU, _Esprit des +Lois_, XXIX-18, et le marquis _de Mirabeau_, dans l'_Ami des Hommes_. Ce +dernier prouve très-bien que, même sur les objets sur lesquels on croit +le plus utile d'établir l'uniformité, par exemple sur les poids et +mesures, l'avantage est beaucoup moins grand qu'on ne le pense, et +accompagné de beaucoup plus d'inconvénients.] + +[11: Il y a un esprit de parti absurde et une ignorance profonde à +vouloir réduire à des termes simples la question de la république et de +la monarchie, comme si la première n'était que le gouvernement de +plusieurs, et la seconde celui d'un seul. Réduite à ces termes, l'une +n'assure point le repos, l'autre ne garantit point la liberté. Y +avait-il du repos à Rome sous Néron, sous Domitien, sous Héliogabale; à +Syracuse sous Denys; en France sous Louis XI, ou sous Charles IX? Y +avait-il de la liberté sous les décemvirs, sous le long parlement, sous +la convention ou même le directoire? L'on peut concevoir un peuple +gouverné par des hommes qui paraissent de son choix, et ne jouissant +d'aucune liberté, si ces hommes forment une faction dans l'État, et si +leur puissance est illimitée. On peut aussi concevoir un peuple soumis à +un chef unique, et ne goûtant aucun repos, si ce chef n'est contenu ni +par la loi ni par l'opinion. D'un autre côté, une république pourrait se +trouver tellement organisée, que l'autorité y fût assez forte pour +maintenir l'ordre; et quant à la monarchie, pour ne citer qu'un exemple, +qui osera nier qu'en Angleterre, depuis cent vingt ans, l'on n'ait joui +de plus de sûreté personnelle et de plus de droits politiques que n'en +procurèrent jamais à la France ses essais de république, dont les +institutions informes et imparfaites disséminaient l'arbitraire et +multipliaient les tyrans? + +Que de questions de détail, d'ailleurs, dont chacune serait nécessaire à +examiner! La monarchie est-elle la même chose, suivant que son +établissement remonte à des siècles reculés, ou date d'une époque +récente; suivant que la famille régnante est de temps immémorial sur le +trône, comme les descendants de Hugues Capet, ou qu'étrangère par son +origine, elle a été appelée à la couronne par le voeu du peuple, comme en +Angleterre en 1688; ou qu'elle est enfin tout à fait nouvelle, et sortie +par d'heureuses circonstances de la foule de ses égaux; suivant encore +que la monarchie est accompagnée d'une ancienne noblesse héréditaire, +comme dans presque tous les États de l'Europe, ou qu'une seule famille +s'élève isolément, et se voit forcée de créer à la hâte une noblesse +sans aïeux; suivant que cette noblesse est féodale, comme en Allemagne, +purement honorifique, comme elle l'était en France; ou qu'elle forme une +sorte de magistrature, comme la chambre des pairs, etc., etc.?] + +[12: Pédarète, en sortant d'une assemblée dont il avait inutilement +sollicité les suffrages, dit: Je rends grâces aux Dieux de ce qu'il y a +dans ma patrie trois cents citoyens meilleurs que moi.] + +[13: Esprit des Lois, VIII, 1.] + +[14: Ce que j'écrivais ici ne s'applique qu'au système que j'examinais +alors, c'est-à-dire à l'hypothèse d'un usurpateur détruisant les +institutions anciennes pour leur substituer des institutions créées par +un seul. La révolution qui vient de s'opérer répond à plusieurs de mes +objections. Pour ce qui regarde la noblesse, par exemple, la combinaison +de l'ancienne et de la nouvelle est une heureuse et libérale idée. La +première donnera à la seconde le lustre de l'antiquité; et celle-ci, +composée heureusement en grande partie d'hommes couverts de gloire, +apporte en dot l'éclat des triomphes militaires. Dans ce cas, comme dans +presque toutes les difficultés qu'elle avait à combattre, la +constitution actuelle les a surmontées habilement, et a conservé tout ce +qui était bon dans un régime dont l'ensemble d'ailleurs était +détestable. Pour juger mon ouvrage, il ne faut pas oublier qu'il est +écrit et publié depuis quatre mois: je voyais alors le mal, et je ne +pouvais prévoir le bien.] + +[15: Un pamphlet publié contre la prétendue chambre haute du temps de +Cromwell est une preuve remarquable de l'impuissance de l'autorité dans +les institutions de ce genre. _Voyez_ «A reasonable speech made by a +worthy member of parliament in the house of commons, concerning the +other house.» March, 1659.] + +[16: Aristot. Polit. V. 10.] + +[17: De là l'ostracisme, le pétalisme, les lois agraires, la censure, +etc., etc.] + +[18: Voyez la preuve plus développée dans les _Mémoires sur +l'Instruction publique_ de Condorcet, et dans l'_Histoire des +Républiques italiennes_ de Simonde de Sismondi, IV, 370. Je cite avec +plaisir ce dernier ouvrage, production d'un caractère aussi noble que le +talent de l'auteur est distingué.] + +[19: Il est assez singulier que ce soit précisément Athènes que nos +modernes réformateurs ont évité de prendre pour modèle: c'est qu'Athènes +nous ressemblait trop; ils voulaient plus de différences pour avoir plus +de mérite. Le lecteur curieux de se convaincre du caractère tout à fait +moderne des Athéniens peut consulter surtout Xénophon et Isocrate.] + +[20: «Les politiques grecs, qui vivaient sous le gouvernement populaire, +ne reconnaissaient, dit Montesquieu, d'autre force que celle de la +vertu; ceux d'aujourd'hui ne nous parlent que de manufactures, de +commerce, de finances, de richesses, et de luxe même.» (_Esprit des +Lois_, III, 3.) Il attribue cette différence à la république et à la +monarchie: il faut l'attribuer à l'esprit opposé des temps anciens et +des temps modernes. Citoyens des républiques, sujets des monarchies, +tous veulent des jouissances, et nul ne peut, dans l'état actuel des +sociétés, ne pas en vouloir.] + +[21: Je suis loin de me joindre aux détracteurs de Rousseau; ils sont +nombreux dans le moment actuel. Une tourbe d'esprits subalternes qui +placent leurs succès d'un jour à révoquer en doute toutes les vérités +courageuses, s'agitent pour flétrir sa gloire: raison de plus pour être +circonspect à le blâmer. Il a le premier rendu populaire le sentiment de +nos droits; à sa voix se sont réveillés les coeurs généreux, les âmes +indépendantes: mais ce qu'il sentait avec force, il n'a pas su le +définir avec précision. Plusieurs chapitres du _Contrat Social_ sont +dignes des écrivains scolastiques du quinzième siècle. Que signifient +des droits dont on jouit d'autant plus qu'on les aliène plus +complétement? Qu'est-ce qu'une liberté en vertu de laquelle on est +d'autant plus libre, que chacun fait plus complétement ce qui contrarie +sa volonté propre? Les fauteurs du despotisme peuvent tirer un immense +avantage des principes de Rousseau. J'en connais un qui, de même que +Rousseau avait supposé que l'autorité illimitée réside dans la société +entière, la suppose transportée au représentant de cette société, à un +homme qu'il définit l'espèce personnifiée, la réunion individualisée. De +même que Rousseau avait dit que le corps social ne pouvait nuire ni à +l'ensemble de ses membres, ni à chacun d'eux en particulier, celui-ci +dit que le dépositaire du pouvoir, l'homme constitué société, ne peut +faire de mal à la société, parce que tout le tort qu'il lui aurait fait, +il l'aurait éprouvé fidèlement, tant il était la société elle-même. De +même que Rousseau dit que l'individu ne peut résister à la société, +parce qu'il lui a aliéné tous ses droits sans réserve, l'autre prétend +que l'autorité du dépositaire du pouvoir est absolue, parce qu'un membre +de la société ne peut lutter contre la réunion entière; qu'il ne peut +exister de responsabilité pour le dépositaire du pouvoir, parce qu'aucun +individu ne peut entrer en compte avec l'être dont il fait partie, et +que celui-ci ne peut lui répondre qu'en le faisant rentrer dans l'ordre +dont il n'aurait pas dû sortir; et pour que nous ne craignions rien de +la tyrannie, il ajoute: «Or, voici pourquoi son autorité (celle du +dépositaire du pouvoir) ne fut pas arbitraire: ce n'était plus un homme, +c'était un peuple.» Merveilleuse garantie que ce changement de mot! +N'est-il pas bizarre que tous les écrivains de cette classe reprochent à +Rousseau de se perdre dans les abstractions? Quand ils nous parlent de +la société individualisée, et du souverain n'étant plus un homme, mais +un peuple, sont-ce les abstractions qu'ils évitent?] + +[22: L'ouvrage de Mably sur _la Législation, ou Principes des Lois_, est +le code du despotisme le plus complet que l'on puisse imaginer. Combinez +ses trois principes: 1° l'autorité législative est illimitée; il faut +l'étendre à tout, et tout courber devant elle; 2° la liberté +individuelle est un fléau; si vous ne pouvez l'anéantir, restreignez-la +du moins autant qu'il est possible; 3° la propriété est un mal; si vous +ne pouvez la détruire, affaiblissez son influence de toute manière; vous +aurez, par votre combinaison, la constitution réunie de Constantinople +et de Robespierre.] + +[23: Depuis quelque temps on nous a répété en France les mêmes +absurdités sur les Égyptiens. L'on nous a recommandé l'imitation d'un +peuple victime d'une double servitude, repoussé par ses prêtres du +sanctuaire de toutes les connaissances; divisé en castes, dont la +dernière était privée de tous les droits de l'état social; retenu dans +une éternelle enfance; masse mobile, incapable également et de +s'éclairer et de se défendre, et constamment la proie du premier +conquérant qui venait envahir son territoire. Mais il faut reconnaître +que ces nouveaux apologistes de l'Égypte sont plus conséquents que les +philosophes qui lui ont prodigué les mêmes éloges; ils ne mettent aucun +prix à la liberté, à la dignité de notre nature, à l'activité de +l'esprit, au développement des facultés intellectuelles; ils se font les +panégyristes du despotisme, pour en devenir les instruments.] + +[24: La disproportion de toutes ces mesures et de la disposition de la +France fut sentie dès l'origine, et avant même qu'elle fût parvenue au +comble, par tous les hommes éclairés; mais, par une singulière méprise, +ces hommes concluaient que c'était la nation, et non pas les lois qu'on +lui imposait, qu'il fallait changer. «L'assemblée nationale, disait +Champfort en 1789, a donné au peuple une constitution plus forte que +lui; il faut qu'elle se hâte d'élever la nation à cette hauteur. Les +législateurs doivent faire comme ces médecins habiles qui, traitant un +malade épuisé, font passer les restaurants à l'aide des stomachiques.» +Il y a ce malheur dans cette comparaison, que nos législateurs étaient +eux-mêmes des malades qui se disaient des médecins. On ne soutient point +une nation à la hauteur à laquelle sa propre disposition ne l'élève pas. +Pour la soutenir à ce point, il faut lui faire violence, et, par cela +même qu'on lui fait violence, elle s'affaisse et tombe à la fin plus bas +qu'auparavant.] + +[25: «Tout ce qui tend à restreindre les droits du roi, disait M. de +Clermont-Tonnerre en 1790, est accueilli avec transport, parce qu'on se +rappelle les abus de la royauté. Il viendra peut-être un temps où tout +ce qui tendra à restreindre les droits du peuple sera accueilli avec le +même fanatisme, parce qu'on aura non moins fortement senti les dangers +de l'anarchie.»] + +[26: La souveraine justice de Dieu, dit un écrivain français, tient à sa +souveraine puissance; et il en conclut que la souveraine puissance est +toujours la souveraine justice. Pour compléter le raisonnement il aurait +dû affirmer que le dépositaire de cette puissance est toujours semblable +à Dieu.] + +[27: Il est insensé de croire, dit Spinosa, que celui-là seul ne sera +pas entraîné par ses passions, dont la situation est telle qu'il est +entouré des tentations les plus fortes, et qu'il a plus de facilité et +moins de danger à leur céder.] + +[28: Une des plus grandes erreurs de la nation française, c'est de +n'avoir jamais attaché suffisamment d'importance à la liberté +individuelle. On se plaint de l'arbitraire quand on est frappé par lui, +mais plutôt comme d'une erreur que comme d'une injustice; et peu +d'hommes, dans la longue série de nos oppressions diverses, se sont +donné le facile mérite de réclamer pour des individus d'un parti +différent du leur. Je ne sais quel écrivain a déjà remarqué que M. de +Montesquieu, qui défend avec force les droits de la propriété +particulière, contre l'intérêt même de l'État, traite avec beaucoup +moins de chaleur la question de la liberté des individus, comme si les +personnes étaient moins sacrées que les biens. Il y a une cause toute +simple pour que, chez un peuple distrait et égoïste, les droits de la +liberté individuelle soient moins bien protégés que ceux de la +propriété. L'homme auquel on enlève sa liberté est désarmé par ce fait +même, au lieu que l'homme qu'on dépouille de sa propriété conserve sa +liberté pour la réclamer. Ainsi, la liberté n'est jamais défendue que +par les amis de l'opprimé; la propriété l'est par l'opprimé lui-même. On +conçoit que la vivacité des réclamations soit différente dans les deux +cas.] + +[29: Ces considérations, que j'écrivais il y a huit ans, m'ont fourni +depuis lors une preuve bien frappante du triomphe assuré des principes +vrais. Cette Prusse, que je présentais comme un exemple de la force +morale d'une nation éclairée, a paru tout à coup avoir perdu son énergie +et toutes ses vertus belliqueuses. Les amis auxquels j'avais communiqué +mon ouvrage me demandaient, après la bataille d'Iéna, ce qu'étaient +devenus les rapports de l'esprit public avec les victoires. Quelques +années se sont écoulées, et la Prusse s'est relevée de sa chute; elle +s'est placée au premier rang des nations; elle a conquis des droits à la +reconnaissance des générations futures, au respect et à l'enthousiasme +de tous les amis de l'humanité.] + +[30: Le voyage de Barrow en Chine peut servir à montrer ce que devient, +pour la morale comme pour tout le reste, un peuple frappé d'immobilité +par l'autorité qui le régit.] + +[31: Si j'avais voulu multiplier les preuves, j'aurais pu parler encore +de la Chine. Le gouvernement de cette contrée est parvenu à dominer la +pensée et à la rendre un pur instrument. Les sciences n'y sont cultivées +que par ses ordres, sous sa direction et sous son empire; nul n'ose se +frayer une route nouvelle, ni s'écarter en aucun sens des opinions +commandées. Aussi la Chine a-t-elle été perpétuellement conquise par des +étrangers, moins nombreux que les Chinois. Pour arrêter le développement +de l'esprit, il a fallu briser en eux le ressort qui leur aurait servi à +se défendre et à défendre leur gouvernement. Les chefs des peuples +ignorants, dit Bentham (_Principes de Législation_, III, 21), ont +toujours fini par être les victimes de leur politique étroite et +pusillanime. Ces nations vieillies dans l'enfance, sous des tuteurs qui +prolongent leur imbécillité pour les gouverner plus aisément, ont +toujours offert au premier agresseur une proie facile.] + +[32: _Lamprid. in Commodo_, cap. 9.] + +[33: En publiant les considérations suivantes sur le despotisme, je +crois rendre aux gouvernements actuels de l'Europe, celui de France +toujours excepté, l'hommage le plus digne d'eux. Notre époque, marquée +d'ailleurs encore par beaucoup de souffrances, et durant laquelle +l'humanité a reçu des blessures qui seront longues à cicatriser, est +heureuse au moins en un point important. Les rois et les peuples sont +tellement réunis par l'intérêt, par la raison, par la morale, je dirais +presque par une reconnaissance mutuelle des services qu'ils se sont +rendus, qu'il est impossible aux hommes pervers de les séparer. Les +premiers mettent une gloire magnanime à reconnaître les droits des +seconds, et à leur en assurer la jouissance. Ceux-ci savent qu'ils ne +gagnent rien à des secousses violentes, et que les institutions +consacrées par le temps sont préférables à toutes les autres, +précisément parce que le temps qui les a consacrées les modifie. Si l'on +profite habilement, c'est-à-dire avec loyauté et avec justice (car c'est +la véritable habileté politique), de cette double conviction, il n'y +aura de longtemps ni révolution ni despotisme à craindre, et les maux +que nous avons subis seront de la sorte amplement compensés.] + +[34: On trouve un plaisant oubli des faits dans un des partisans les +plus zélés du pouvoir absolu, mais qui du moins a le rare mérite d'avoir +été l'adversaire courageux de l'usurpation. «Le royaume de France, +dit-il, rassemblait, sous l'autorité unique de Louis XIV, tous les +moyens de force et de prospérité... Sa grandeur avait été longtemps +retardée par tous les vices dont un moment de barbarie l'avait +surchargé, et dont il avait fallu près de sept siècles pour emporter +entièrement la rouille. Mais cette rouille était dissipée; tous les +ressorts venaient de recevoir une dernière trempe; leur action était +rendue plus libre, leur jeu plus prompt et plus sûr: ils n'étaient plus +arrêtés par une multitude de mouvements étrangers; il n'y en avait plus +qu'un qui imprimait l'impulsion à tout le reste.» Eh bien! que +résulte-t-il de tout cela, de ce ressort unique et puissant, de cette +autorité sans bornes? Un règne brillant, puis un règne honteux, puis un +règne faible, puis une révolution.] + +[36: La conquête des Gaules, remarque Filangieri, coûta dix ans de +fatigues, de travaux et de négociations à César, et ne coûta, pour ainsi +dire, qu'un jour à Clovis. Cependant les Gaulois qui résistaient à César +étaient sûrement moins disciplinés que ceux qui combattaient contre +Clovis, et qui avaient été dressés à la tactique romaine. Clovis, âgé de +quinze à seize ans, n'était certainement pas plus grand capitaine que +César. Mais César avait affaire à un peuple libre, Clovis à un peuple +esclave.] + +[37: _Esprit des Lois_, ch. 7.] + +[38: Les auteurs des Dragonnades faisaient les mêmes raisonnements sous +Louis XIV. Lors de l'insurrection des Cévennes, dit Rhulières +(_Éclaircissements sur la Révocation de l'Édit de Nantes_, II, 278), le +parti qui avait sollicité la persécution des religionnaires prétendait +que la révolte des Camisards n'avait pour cause que le relâchement des +mesures de rigueur. Si l'oppression avait continué, disait-il, il n'y +aurait point eu de soulèvement. Si l'oppression n'avait point commencé, +disaient ceux qui s'étaient opposés à ces violences, il n'y aurait point +eu de mécontents.] + +[39: Il est curieux de contempler la succession des principaux actes +arbitraires qui ont marqué les quatre premières années du gouvernement +de Napoléon, depuis l'usurpation à Saint-Cloud, usurpation que l'Europe +a excusée, parce qu'elle la croyait nécessaire, mais qui n'est venue que +lorsque les troubles intérieurs, qu'elle s'est fait un mérite d'apaiser, +avaient cessé par le seul usage du pouvoir constitutionnel. Voyez +d'abord, immédiatement après cette usurpation, la déportation sans +jugement de trente à quarante citoyens, ensuite une autre déportation de +cent trente, qu'on a envoyés périr sur les côtes de l'Afrique; puis +l'établissement des tribunaux spéciaux, tout en laissant subsister les +commissions militaires; puis l'élimination du tribunat, et la +destruction de ce qui restait du système représentatif; puis la +proscription de Moreau, le meurtre du duc d'Enghien, l'assassinat de +Pichegru, etc. Je ne parle pas des actes partiels, qui sont +innombrables. Remarquez que ces années peuvent être considérées comme +les plus paisibles de ce gouvernement, et qu'il avait l'intérêt le plus +pressant à se donner toutes les apparences de la régularité. Il faut que +l'usurpation et le despotisme soient condamnés par leur nature à des +mesures pareilles, puisque cet intérêt manifeste n'a pu en préserver un +usurpateur très-rusé, très-calme, malgré des fureurs qui ne sont que des +moyens; assez spirituel, si l'on appelle esprit la connaissance de la +partie ignoble du coeur; indifférent au bien et au mal, et qui, dans son +impartialité, aurait peut-être préféré le premier comme plus sûr; enfin, +qui avait étudié tous les principes de la tyrannie, et dont +l'amour-propre eût été flatté de déployer une sorte de modération comme +preuve de dextérité.] + +[40: Quand Cicéron disait: _pro quâ patriâ mori, et cui nos totos +dedere, et in qua nostra omnia ponere, et quasi consecrare debemus_, +c'est que la patrie contenait alors tout ce qu'un homme avait de plus +cher. Perdre sa patrie, c'était perdre sa femme, ses enfants, ses amis, +toutes ses affections, et presque toute communication et toute +jouissance sociale. L'époque des ce patriotisme est passée; ce que nous +aimons dans la patrie, comme dans la liberté, c'est la propriété de nos +biens, la sécurité, la possibilité du repos, de l'activité, de la +gloire, de mille genres de bonheur. Le mot de patrie rappelle à notre +pensée plutôt la réunion de ces biens que l'idée topographique d'un pays +particulier. Lorsqu'on nous les enlève chez nous, nous les allons +chercher au dehors.] + +[41: J'aime à rendre justice au courage et aux lumières d'un de mes +collègues, qui a imprimé, il y a quelques années, sous la tyrannie, la +vérité que je développe ici, mais en l'appuyant de preuves d'un genre +différent de celles que j'allègue, et qui ne pouvaient se publier alors. +«Dans l'état actuel de la civilisation, et dans le système commercial +sous lequel nous vivons, tout pouvoir public doit être limité, et un +pouvoir absolu ne peut subsister.» GANILH, _Hist. du Revenu public_, I, +419.] + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Adolphe et De l'esprit de conquête et +de l'usurpation, by Benjamin Constant + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK ADOLPHE *** + +***** This file should be named 28078-8.txt or 28078-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/2/8/0/7/28078/ + +Produced by Mireille Harmelin, Eric Vautier and the Online +Distributed Proofreaders Europe at http://dp.rastko.net. +This file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. Special rules, +set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to +copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to +protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project +Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you +charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you +do not charge anything for copies of this eBook, complying with the +rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose +such as creation of derivative works, reports, performances and +research. They may be modified and printed and given away--you may do +practically ANYTHING with public domain eBooks. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at http://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. 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Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + http://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. diff --git a/28078-8.zip b/28078-8.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..ffa85b8 --- /dev/null +++ b/28078-8.zip diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt new file mode 100644 index 0000000..6312041 --- /dev/null +++ b/LICENSE.txt @@ -0,0 +1,11 @@ +This eBook, including all associated images, markup, improvements, +metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be +in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES. + +Procedures for determining public domain status are described in +the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org. + +No investigation has been made concerning possible copyrights in +jurisdictions other than the United States. 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